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+ The Project Gutenberg eBook of Physiologie De L'Amour Moderne, by Paul Bourget.
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+Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Physiologie de l'amour moderne
+
+Author: Paul Bourget
+
+Release Date: October 8, 2005 [EBook #16815]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE ***
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+Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.
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+<h1>PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE</h1>
+
+<h3>par</h3>
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+<h2>PAUL BOURGET</h2>
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+<h3>DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h3>
+
+
+
+
+<h5>&Eacute;dition d&eacute;finitive</h5>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<p><a href="#table">TABLE DES MATI&Egrave;RES</a></p>
+
+
+<h3><a name="pref" id="pref"></a>PR&Eacute;FACE</h3>
+
+
+<p>Au mois de septembre 1888, <i>la Vie Parisienne</i>, ce curieux journal
+d'observation et de raillerie, d'&eacute;l&eacute;gance mondaine et de philosophie
+profonde, l'image en un mot de Marcelin,&mdash;ce dandy camarade de
+Taine,&mdash;et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante,
+adress&eacute;e &agrave; son directeur par le signataire de la pr&eacute;sente pr&eacute;face:</p>
+
+
+<p><i>&laquo;Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude
+Larcher m'a l&eacute;gu&eacute; avec mission de vous l'offrir sous ce titre</i>:
+Physiologie de l'Amour moderne <i>ou</i> M&eacute;ditations de philosophie
+parisienne sur les rapports des sexes entre civilis&eacute;s dans les ann&eacute;es de
+gr&acirc;ce 188-.... <i>Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs
+inachev&eacute;es, la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de main qu'il e&ucirc;t fallu. Quand il commen&ccedil;a
+cette</i> Physiologie, <i>Claude suivait d&eacute;j&agrave; cette carri&egrave;re d'homme tr&egrave;s
+malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens &agrave; Paris. Il
+avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire &agrave; la fid&eacute;lit&eacute; de
+sa ma&icirc;tresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affich&eacute;e pour que ce
+soit une indiscr&eacute;tion de la nommer. Mais, &agrave; force d'en parler, il &eacute;tait
+devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au
+point qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; fort embarrass&eacute; si elle lui avait offert de l'aimer
+uniquement, fid&egrave;lement, et si elle avait tenu parole. Cette d&eacute;ception
+lui fut &eacute;pargn&eacute;e. Il continua de g&eacute;mir sur les perfidies de cette fille
+avec une pers&eacute;v&eacute;rance qui le rendit intol&eacute;rable &agrave; ses meilleurs amis.
+Moi-m&ecirc;me, dois-je l'avouer? je l'&eacute;vitais dans les derniers temps pour ne
+plus subir le cinquanti&egrave;me r&eacute;cit de ses infortunes amoureuses. L'actrice
+partit pour la Russie, et nous esp&eacute;r&acirc;mes que la manie de Claude
+s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons r&eacute;citer la
+liste des amants de Colette, au tiers, au quart, &agrave; des gens qu'il
+connaissait de la veille, jusqu'&agrave; ce qu'un de nos camarades finit par
+lui dire: &laquo;Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant
+toi....&raquo; Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait d&eacute;j&agrave;
+fait le th&eacute;&acirc;tre, parce qu'elle avait jou&eacute; la com&eacute;die; le monde et le
+demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,&mdash;et des
+rivales;&mdash;les caf&eacute;s, parce que nos confr&egrave;res le plaisantaient sur ses
+dol&eacute;ances; son int&eacute;rieur, parce qu'elle y &eacute;tait venue. Il fut la
+victime, comme il arrive, de cette com&eacute;die, aux trois quarts sinc&egrave;re,
+qu'il se jouait &agrave; lui-m&ecirc;me et aux autres. Il crut, en effet, devoir &agrave;
+ses d&eacute;sillusions de se livrer &agrave; l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou
+trois bars anglais o&ugrave; il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en
+compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, caus&eacute;e par ces
+absurdes exc&egrave;s, le for&ccedil;a de quitter Paris au moment m&ecirc;me o&ugrave; la reprise
+fructueuse de sa premi&egrave;re pi&egrave;ce allait lui permettre de r&eacute;gler ses
+dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en
+Auvergne, chez une vieille parente. Il dut &eacute;baucher l&agrave; les derniers
+chapitres de sa</i> Physiologie, <i>avant la crise de foie, mal soign&eacute;e dans
+cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher
+monsieur, que les quelque vingt m&eacute;ditations, peu coh&eacute;rentes par les
+dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'&#339;uvre
+d'un cerveau singuli&egrave;rement morbide. Cela soit dit pour excuser de
+nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et
+regretter que le style de Claude</i></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>...se ressente des lieux et fr&eacute;quentait l'auteur....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p><i>&laquo;Mon devoir d'ex&eacute;cuteur testamentaire m'interdisait de toucher m&ecirc;me aux
+passages qui peuvent choquer le plus mon go&ucirc;t personnel. Voici donc le
+manuscrit intact avec son &eacute;pigraphe: &laquo;Pas de pudeur devant le vrai pour
+qui se sent un savant.&raquo; Publiez ce que vos abonn&eacute;s en pourront supporter
+sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc.&raquo;</i></p>
+
+
+<p>Elle &eacute;tait bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'&eacute;tait avertir le
+lecteur d&egrave;s la premi&egrave;re page qu'il ne trouverait pas dans le livre,&mdash;ou
+les fragments de livre,&mdash;ainsi pr&eacute;sent&eacute;, un trait&eacute; de l'amour &agrave; la Beyle
+ou &agrave; la Michelet, avec un plan raisonn&eacute;, avec des g&eacute;n&eacute;ralisations
+savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette
+<i>Physiologie</i>&mdash;d&eacute;nomm&eacute;e de ce gros nom par na&iuml;f snobisme litt&eacute;raire et
+ressouvenir d'un vieux genre d&eacute;mod&eacute;&mdash;ne pouvait &ecirc;tre, dans ces
+conditions, qu'une mosa&iuml;que de notes &eacute;crites au jour la journ&eacute;e par un
+humoriste d&eacute;senchant&eacute;. L'&eacute;tiquette annon&ccedil;ait une &#339;uvre sans suite, avec
+des pages sans lien, au ton in&eacute;gal, heurt&eacute;es, parfois justes, plus
+souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir,
+entre voisins qui go&ucirc;tent la malice des anecdotes sans trop y croire,
+qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'&ecirc;tre pas trop
+dupes, tout en se r&eacute;signant d'avance &agrave; l'&ecirc;tre beaucoup. Ce ne serait pas
+du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art tr&egrave;s d&eacute;licat, que la
+notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait &ecirc;tre de
+l'art encore, et tel fut &eacute;videmment le r&ecirc;ve de mon camarade tant
+regrett&eacute;. J'avais cru devoir accomplir les derni&egrave;res intentions en
+donnant au public ces d&eacute;bris d'un ouvrage qu'entre parenth&egrave;ses je
+consid&egrave;re comme impossible &agrave; jamais mettre sur pied d'ensemble. Le c&#339;ur
+de chacun est un univers &agrave; part, et pr&eacute;tendre d&eacute;finir l'Amour,
+c'est-&agrave;-dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a v&eacute;cu, une
+insoutenable pr&eacute;tention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je
+surtout, je le confesse, que cette <i>Physiologie</i> ne par&ucirc;t bien innocente
+avec ses allures &agrave; demi dogmatiques. Plusieurs &eacute;crivains en jug&egrave;rent
+ainsi. L'un d'eux, le plus raffin&eacute; des &eacute;rotographes contemporains, me
+fit d&eacute;clarer que Claude professait sur l'amour les id&eacute;es d'un bourgeois
+du Marais. Que ne f&ucirc;t-ce l'avis universel? Je n'aurais pas re&ccedil;u les
+lettres dont il est parl&eacute; dans la <i>M&eacute;ditation</i> derni&egrave;re et o&ugrave; mon pauvre
+<i>alter ego</i> des douloureuses ann&eacute;es &eacute;tait trait&eacute; de &laquo;Stendhal pour
+Alphonses&raquo;. Je n'aurais pas provoqu&eacute; l'indignation des vertueuses
+personnes du quartier Marbeuf qui ont d&eacute;clar&eacute; &agrave; leurs protecteurs que
+j'&eacute;tais un homme &agrave; ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils
+attrist&eacute;s des amies qui me font le grand honneur de s'int&eacute;resser &agrave; la
+conduite de mon &#339;uvre. Bref, ce fut un universel <i>tolle</i> qui m'e&ucirc;t, je
+le confesse encore, laiss&eacute; cependant assez indiff&eacute;rent, car je le
+trouvais un peu conventionnel et tr&egrave;s inique, au lieu que je me suis
+senti tr&egrave;s troubl&eacute; par des &eacute;loges qui me firent, eux, craindre vivement
+que mon cher Claude n'e&ucirc;t fait fausse route.</p>
+
+<p>Mon vieil ami, &agrave; travers bien des d&eacute;fauts d'esprit et les &eacute;garements de
+ses sensualit&eacute;s, partageait ma conviction qu'un &eacute;crivain digne de tenir
+une plume a pour premi&egrave;re et derni&egrave;re loi d'&ecirc;tre un moraliste.
+Seulement, c'est encore l&agrave; un de ces mots qui paraissent simples et qui
+enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions
+ensemble, jadis,&mdash;ce jadis qui me para&icirc;t si lointain, et il date
+d'hier!&mdash;Claude d&eacute;finissait ce mot par des phrases dont je retrouve la
+transcription dans mon journal:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Etre un moraliste,&raquo; disait-il, &laquo;ce n'est pas pr&ecirc;cher, l'hypocrite
+peut le faire, ni s'indigner. Moli&egrave;re a oubli&eacute; ce trait dans son
+Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs &agrave; qui
+leur indignation &agrave; froid sert d'honorabilit&eacute;. Ce n'est pas conclure, le
+sophiste le peut. Ce n'est pas &eacute;viter les termes crus et les peintures
+libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle,
+n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas
+davantage &eacute;viter les situations risqu&eacute;es; il n'y en a pas une dans les
+premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux
+livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,&mdash;quoique encore
+ici cette beaut&eacute; de la forme soit &agrave; sa mani&egrave;re une moralit&eacute;. Non, le
+moraliste, vois-tu, c'est l'&eacute;crivain qui montre la vie telle qu'elle
+est, avec les le&ccedil;ons profondes d'expiation secr&egrave;te qui s'y trouvent
+partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la
+faute, l'amertume infinie du mal, la ranc&#339;ur du vice, c'est avoir agi
+en moraliste, et c'est pourquoi la m&eacute;lancolie des <i>Fleurs du mal</i> et
+celle d'<i>Adolphe</i>, la cruaut&eacute; du d&eacute;nouement des <i>Liaisons</i> et la
+sinistre atmosph&egrave;re de <i>la Cousine Bette</i> font de ces livres des &#339;uvres
+de haute moralit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il faut pourtant prendre garde &agrave; l'audace des peintures,&raquo;
+l'interrompais-je, &laquo;trouverais-tu moral qu'un pr&eacute;dicateur te montr&acirc;t une
+gravure obsc&egrave;ne en te disant: Voil&agrave; ce qu'il ne faut pas imiter de peur
+de mourir d'une maladie de la moelle?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui,&raquo; reprenait-il, &laquo;je connais l'objection.... On l'a formul&eacute;e d'une
+mani&egrave;re plus digne en disant qu'il faut parler de la chastet&eacute;
+chastement.... Et cependant interdire &agrave; l'artiste la franchise du
+pinceau sous le pr&eacute;texte que des lecteurs d&eacute;prav&eacute;s ne voudront voir de
+son &#339;uvre que les parties qui conviennent &agrave; leur fantaisie sensuelle,
+c'est lui interdire la sinc&eacute;rit&eacute;, qui est, elle aussi, une vertu
+puissante d'un livre.&mdash;Mon avis est qu'il faut r&eacute;soudre ce probl&egrave;me,
+quand il se pr&eacute;sente, comme Napol&eacute;on r&eacute;solvait ceux du Code. Il
+s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un
+noble, &agrave; qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de
+vingt-cinq ans et sinc&egrave;re, que pensera-t-il de notre livre en le
+fermant? S'il doit, apr&egrave;s la derni&egrave;re page, r&eacute;fl&eacute;chir aux questions de
+la vie morale avec plus de s&eacute;rieux, le livre est moral. C'est aux p&egrave;res,
+aux m&egrave;res et aux maris d'en d&eacute;fendre la lecture aux jeunes gar&ccedil;ons et
+aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de m&eacute;decine pourrait &ecirc;tre
+dangereux, lui aussi. Ce danger-l&agrave; ne nous regarda plus. Nous n'avons,
+nous, qu'&agrave; penser juste si nous pouvons et &agrave; dire ce que nous pensons.
+Pour ma part, je m'en tiens &agrave; ce mot que me disait un saint pr&ecirc;tre:&mdash;&laquo;Il
+ne faut pas faire de mal aux &acirc;mes, et je suis s&ucirc;r que la v&eacute;rit&eacute; ne leur
+en fait jamais....&raquo;</p>
+
+<p>Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent &ecirc;tre
+soulev&eacute;es contre cette th&egrave;se. Je la crois juste, sans me dissimuler que
+la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une
+propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est
+faire le proc&egrave;s non seulement &agrave; tel ou tel livre, mais &agrave; toute la
+litt&eacute;rature. Larcher, lui, me d&eacute;bitait ces arguments, si j'ai bonne
+m&eacute;moire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars o&ugrave; il passait des
+heures d'une si &eacute;trange abjection &agrave; se griser syst&eacute;matiquement. C'&eacute;tait
+un peu, cette profession de foi, &agrave; cette heure et dans cet endroit, le
+symbole de toute cette <i>Physiologie</i>. Pour y revenir, ce m&ecirc;me devoir
+d'ex&eacute;cuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami e&ucirc;t
+jug&eacute; conforme &agrave; ses id&eacute;es, vraies ou fausses, l'impression produite par
+son livre. Je dois avouer que j'en ai dout&eacute; quand je me suis trouv&eacute; en
+pr&eacute;sence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:&mdash;&laquo;&Ccedil;a devait &ecirc;tre un rude
+viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de
+c&ocirc;t&eacute; quelques petites polissonneries de sa fa&ccedil;on?...&raquo; Ou encore:&mdash;&laquo;Vous
+savez, moi, j'aime les choses un peu mont&eacute;es. Et cette fois, ce n'est
+pas le poivre qui manque!...&raquo; Devant ces &eacute;loges d'une affreuse ironie
+pour un &eacute;crivain, chr&eacute;tien d'inspiration et de pens&eacute;e, sinon de
+pratique, je voyais la col&egrave;re qui e&ucirc;t saisi mon n&eacute;vropathe d'ami, et je
+me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'ob&eacute;ir &agrave; son d&eacute;sir
+d'une publicit&eacute; posthume. Ce scrupule vis-&agrave;-vis de sa pauvre m&eacute;moire m'a
+emp&ecirc;ch&eacute; deux ans de donner en volume ces morceaux &eacute;pars dans les num&eacute;ros
+divers de <i>la Vie</i>. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur
+certains d&eacute;tails des toutes premi&egrave;res m&eacute;ditations,&mdash;qui me paraissaient
+compromettre, comme &agrave; plaisir, par des partis pris de plaisanterie
+brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse s&eacute;rieuse et douloureuse.
+&laquo;Si Claude pouvait revoir ses &eacute;preuves,&raquo; me disais-je, &laquo;avec deux ou
+trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point,
+et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur
+le reste....&raquo; Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je re&ccedil;us de Mlle
+Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de
+notes, retrouv&eacute;es dans un coin de secr&eacute;taire o&ugrave; Claude les avait sans
+doutes cach&eacute;es et oubli&eacute;es! C'&eacute;tait un nouveau projet des deux premi&egrave;res
+m&eacute;ditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne
+permettra plus au lecteur de bonne foi de se m&eacute;prendre sur l'intention
+de l'&eacute;crivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour
+ce livre incomplet, retrouveront &agrave; travers la collection de <i>la Vie
+Parisienne</i> les pages remplac&eacute;es dans le volume par une version plus
+conforme au ton g&eacute;n&eacute;ral de l'&#339;uvre. Sur la feuille de garde qui
+enveloppait les morceaux corrig&eacute;s, Claude avait &eacute;crit: &laquo;Ces brutalit&eacute;s
+sont n&eacute;cessaires pour amener la <i>M&eacute;ditation IV</i>, d'un si essentiel
+enseignement.&raquo; On jugera de cet enseignement et de cette n&eacute;cessit&eacute;.
+Quant &agrave; moi, quoiqu'il me f&ucirc;t cruel de voir lancer &agrave; mon meilleur ami le
+reproche d'avoir sp&eacute;cul&eacute; sur le scandale, je n'aurais pas supprim&eacute; de
+mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'&eacute;tait sacr&eacute;. Je me r&eacute;jouis qu'un
+hasard inattendu ait lev&eacute; mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans
+crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose&mdash;j'entends
+l&eacute;gitimement&mdash;qu'un recueil de remarques plus ou moins int&eacute;ressantes sur
+un sujet dont les sages passent leur vie &agrave; dire: &laquo;Il n'y a pas que cela
+dans le monde,&raquo; et &agrave; prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que
+cela. Car cela, ce myst&eacute;rieux et fatal charme d'amour,&mdash;heureux, c'est
+le paradis,&mdash;malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer
+au go&ucirc;t de ce que mon ami appelait <i>l'auto-ironie</i>, qu'il en est de cet
+enfer comme de l'autre. &laquo;Ce grand roi,&raquo; disait le prince de Ligne de
+Fr&eacute;d&eacute;ric II, &laquo;attachait beaucoup d'importance &agrave; sa damnation. Il en
+parlait trop....&raquo; J'ai souvent pens&eacute; &agrave; cette phrase en lisant les
+plaintes de Claude.&mdash;Que sa sinc&eacute;rit&eacute; lui serve d'excuse!</p>
+
+<p><span style="margin-left: 31.5em;">P.B.</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;">Rapallo, 3 octobre 1890.</span></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3>PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE</h3>
+
+<h3>FRAGMENTS POSTHUMES D'UN OUVRAGE DE CLAUDE LARCHER</h3>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>M&Eacute;DITATION I</h3>
+
+<h2>NUIT &Eacute;TRANGE D'O&Ugrave; EST SORTI LE PR&Eacute;SENT LIVRE</h2>
+
+
+<p>J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journ&eacute;e,&mdash;ce qui ne
+m'avait ni chang&eacute; ni soulag&eacute;. Je rentrai m&eacute;content de moi, comme un
+homme qui s'est abaiss&eacute; &agrave; commettre l'action qu'il bl&acirc;merait le plus
+chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais &eacute;t&eacute;. Ces fins
+d'apr&egrave;s-midi de f&eacute;vrier, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous
+pincent les nerfs &agrave; vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je
+m'assis au coin du feu dans mon &laquo;souffroir&raquo; de la rue de Varenne, qui
+fut autrefois mon &laquo;aimoir&raquo;. Des baisers de cet autrefois me revinrent,
+un autrefois d'il y a pourtant deux ans, <i>grande meretricii oevi
+spatium</i>, e&ucirc;t dit le p&egrave;re Aubert, mon vieux ma&icirc;tre de rh&eacute;torique.&mdash;Je
+sentis une amertume infinie noyer mon c&#339;ur, et, comme d'habitude, je me
+raisonnai:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quitt&eacute;e!
+Oui, c'est toi qui l'as quitt&eacute;e, et tu poss&egrave;des l&agrave;, dans un tiroir &agrave; la
+port&eacute;e de ton bras, des lettres o&ugrave; elle te supplie de revenir et
+auxquelles tu as r&eacute;pondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imb&eacute;cile
+amour-propre d'homme doit &ecirc;tre satisfait, que diable!... Elle est bien
+jolie avec ses cheveux cendr&eacute;s, ses yeux couleur d'eau et sa bouche &agrave; la
+Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitu&eacute; cette beaut&eacute; &agrave; tous tes
+d&eacute;sirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu
+n'aies profan&eacute;e dans des heures de d&eacute;lire? Donc, avec cette femme, pas
+de recherche d'une sensation nouvelle. Quant &agrave; son c&#339;ur, c'est par
+horreur de lui que tu l'as quitt&eacute;e, ayant &eacute;prouv&eacute; qu'il n'en est pas de
+plus perfide, de plus gangren&eacute; par les vices de son m&eacute;tier de com&eacute;dienne
+en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela,
+&eacute;prouves-tu cette br&ucirc;lure affreuse &agrave; la seule id&eacute;e de son existence, l&agrave;,
+sous le sein gauche? Pourquoi cette &eacute;treinte de ton cerveau par ce
+souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin
+de rue tourn&eacute;, un camarade rencontr&eacute;? Pourquoi surtout ce cuisant et
+monstrueux d&eacute;sir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'&agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de ce d&eacute;sir!...&raquo;</p>
+
+<p>Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque
+ligne, ces &eacute;paules pleines &agrave; la fois et minces, cette gorge souple, ces
+hanches sveltes, toute sa nudit&eacute;, et moi, avec un couteau, d&eacute;chirant
+cette chair, ensanglantant ces membres, et leur fr&eacute;missement sous la
+pointe de l'acier,&mdash;et <i>sa douleur</i>.... Non, je ne ferai jamais cela,
+parce que chez moi, civilis&eacute; de d&eacute;cadence, l'action ne sera jamais la
+s&#339;ur du d&eacute;sir.... Dieu juste! que je l'ai r&ecirc;v&eacute; de fois, et rien que de
+le r&ecirc;ver me soulage.&mdash;Ah! la hideuse chose!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est positif pourtant que cet acc&egrave;s de fureur m'a soulag&eacute;,&raquo; me
+disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de
+soir&eacute;e. J'eus un moment de franche gaiet&eacute; &agrave; r&eacute;p&eacute;ter tout haut la phrase
+de Boisgommeux dans <i>la Petite Marquise</i>: &laquo;C'est &ccedil;a, l'amour....&raquo; Ah!
+j'aurais cette gaiet&eacute;-l&agrave;, le soir, j'en suis s&ucirc;r, <i>je le sais</i>, si
+j'avais tu&eacute; Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je
+dormirais bien avec la certitude que personne ne poss&eacute;dera plus ce corps
+de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout
+&agrave; l'heure, dans la maison o&ugrave; je vais d&icirc;ner, un des hommes de cercle qui
+viendront l&agrave; pronon&ccedil;ait cette phrase, seulement cette petite phrase:
+&laquo;Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, &agrave;
+P&eacute;tersbourg, subitement....&raquo; quel flot de d&eacute;lices inonderait mon c&#339;ur!
+Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a
+souffert.&mdash;Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la
+ha&iuml;ssais?...&raquo;</p>
+
+<p>J'avais fini de m'habiller en d&eacute;gustant cette absinthe am&egrave;re de la
+rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne gu&egrave;re
+d'app&eacute;tit et qu'elle rend m&eacute;chant et fou. Je continuai dans mon fiacre,
+et je me r&eacute;veillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de
+l'h&ocirc;tel o&ugrave; je devais d&icirc;ner,&mdash;en plein d&eacute;cor du luxe le plus moderne, le
+luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voil&agrave; dix ans, et que des
+chances extraordinaires ont port&eacute; &agrave; un degr&eacute; invraisemblable de fortune.
+Simple remisier, Michel Mayence se donnait d&eacute;j&agrave; les gants de frayer avec
+des artistes. Il ne manquait pas une premi&egrave;re, pas une ouverture
+d'exposition. Avec son teint p&acirc;le et comme fan&eacute; une fois pour toutes,
+avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine s&eacute;mitique et qui prennent
+dans cette face exsangue l'&eacute;clat des yeux d'un portrait, avec ses mains
+maigres o&ugrave; luisent quelques bagues, avec son &eacute;l&eacute;gance impersonnelle et
+irr&eacute;prochable, sa moustache fine et son front d&eacute;nud&eacute;,&mdash;il est le type de
+ce personnage nouveau qui peut &ecirc;tre bookmaker ou grand seigneur, simple
+reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou
+mondain v&eacute;reux,&mdash;on ne sait pas. Le krach, qui a ruin&eacute; tant de
+personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des
+ma&icirc;tresses utiles, et qu'il l&acirc;chait&mdash;avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute;!&mdash;comme le pied
+quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voil&agrave; un homme
+dont j'envie le c&#339;ur. Une fois riche, il s'est mari&eacute; dans les m&ecirc;mes
+principes, &agrave; une femme laide comme la vertu, mais qui lui repr&eacute;sentait
+quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a r&eacute;duite en
+servitude avec les formes les plus courtoises, d'une mani&egrave;re si absolue
+que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons o&ugrave; je me
+plaise. Je m'y sens veng&eacute; de mes l&acirc;chet&eacute;s devant le sexe. Aussi le d&icirc;ner
+se passa-t-il pour moi sans trop de m&eacute;lancolie, &agrave; voir l'esclave aux
+quatre millions, assise en face de son ma&icirc;tre et seigneur, et m&eacute;dus&eacute;e
+par lui, du regard, comme une n&eacute;gresse, dont elle a la bouche, par son
+n&eacute;grier. Nous &eacute;tions seize &agrave; table, en me comptant. Mais &agrave; quoi bon
+nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu
+partie? Toujours les m&ecirc;mes, comme les soldats dans les pi&egrave;ces
+militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les m&ecirc;mes maisons, devant
+le m&ecirc;me d&icirc;ner, pour dire les m&ecirc;mes paroles. Il s'en trouve, de ces
+coteries, cinquante &agrave; Paris, chacune avec ses anecdotes, ses pr&eacute;jug&eacute;s,
+ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les pr&eacute;jug&eacute;s
+trop &eacute;troits. Car c'est encore une des na&iuml;ves fatuit&eacute;s r&eacute;pandues parmi
+les gens de lettres que la croyance &agrave; la b&ecirc;tise des gens du monde. C'est
+comme de pr&eacute;tendre que leurs d&icirc;ners sont mauvais et que leur luxe sent
+le parvenu. Nous avons chang&eacute; tout cela. Le d&icirc;ner de Mayence &eacute;tait
+remarquable, son ch&acirc;teau-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal,
+qui a consenti &agrave; parler, est, quand il le veut, un des plus jolis
+diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui r&eacute;pondait un jour, ou
+plut&ocirc;t une nuit, &agrave; une dr&ocirc;lesse devenue sentimentale, et tr&egrave;s occup&eacute;e &agrave;
+regarder la lune apr&egrave;s boire en soupirant: &laquo;Comme elle est
+p&acirc;le!...&raquo;&mdash;&laquo;Elle a pass&eacute; bien des nuits.&raquo; Enfin la salle &agrave; manger, comme
+le service, comme le salon, comme le fumoir o&ugrave; nous nous retir&acirc;mes apr&egrave;s
+le d&icirc;ner, &eacute;taient du go&ucirc;t le plus exquis. Peu de tableaux dans cet
+h&ocirc;tel, mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil
+de femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de
+perles, qui vaut celui du mus&eacute;e Poldi-Pezzoli &agrave; Milan. Peu de
+tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit ex&eacute;cuter
+sur les dessins de Rapha&euml;l. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui
+sente le bric-&agrave;-brac. Il n'y a qu'un prince h&eacute;ritier ou un seigneur
+d'Isra&euml;l qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se d&eacute;core
+cette demeure. Voil&agrave; encore un trait de nos m&#339;urs contemporaines qui ne
+sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien
+conseill&eacute; ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans
+le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient
+autrefois leurs rivaux.... Seulement,&mdash;il y a toujours un seulement au
+travail o&ugrave; l'homme essaie de se passer du temps,&mdash;c'est un peu trop
+r&eacute;ussi. On ne rencontre pas une fausse note, et de l&agrave; une vague
+impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop
+&eacute;gal, trop complet, trop soign&eacute;. On la croirait faite &agrave; la main, comme
+les cigarettes de contrebande. Il a trop bien r&eacute;alis&eacute; le type id&eacute;al de
+l'homme du monde. Malgr&eacute; moi, je songe, devant la perfection de ses
+mani&egrave;res, &agrave; ce personnage de com&eacute;die que l'on accuse d'avoir vol&eacute; de
+l'argent dans la caisse, &laquo;Si c'est possible!&raquo; s'&eacute;crie-t-il; et, pour
+mieux attester son innocence: &laquo;J'en ai remis....&raquo;</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions donc, apr&egrave;s d&icirc;ner, dans le fumoir, &agrave; dig&eacute;rer paresseusement
+et &agrave; prendre de la v&eacute;ritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens
+enlev&eacute; &agrave; la vente d'un duc anglais.&mdash;D'ici &agrave; cinquante ans, tous les
+tableaux de valeur s'ach&egrave;teront l&agrave;-bas, &agrave; mesure que se d&eacute;p&egrave;cera cette
+vieille aristocratie britannique. Notre h&ocirc;te a devin&eacute; le premier le coup
+&agrave; faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse
+toile, la musculature de l'Hercule &eacute;touffant le lion et le coloris
+bleu&acirc;tre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si diff&eacute;rent du
+Pietro, et pensant paresseusement &agrave; ce probl&egrave;me insoluble: les
+conditions de la vie dans l'&#339;uvre d'art.... Le nom d'une femme dont
+j'ai remarqu&eacute; la beaut&eacute;, &agrave; je ne sais quelle soir&eacute;e, ayant frapp&eacute; mon
+oreille, j'&eacute;coutai, et il me fut donn&eacute; d'assister &agrave; une des plus aigu&euml;s
+et des plus compl&egrave;tes dissections de caract&egrave;re que j'aie suivies. Je m'y
+connais, c'est mon gagne-pain. L'op&eacute;rateur &eacute;tait un joli et mince jeune
+homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose &agrave; d&icirc;ner. En ce
+moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la
+charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans
+ses actes, toujours en train de se jouer un personnage &agrave; elle-m&ecirc;me,
+incapable d'une &eacute;motion vraie, mais adroite en diable &agrave; se servir de ses
+moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au
+coin de l'&#339;ul, et une description physique non moins &eacute;vocatrice. Je
+voyais, tandis qu'il parlait, la cr&eacute;ature fine et blonde, d'un blond
+d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des
+dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous
+des formes fr&ecirc;les, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune
+saule.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quel coup d'&#339;ul!&raquo; dis-je &agrave; Casal comme nous sortions du fumoir;
+&laquo;savez-vous qu'il aurait du talent s'il &eacute;crivait comme il parle, ce
+jeune homme?...&raquo;</p>
+
+<p>Raymond mit son doigt sur sa bouche:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est b&ecirc;te, et bourgeois, et de dixi&egrave;me ordre....&raquo; dit-il. &laquo;Mais la
+haine ce soir l'a rendu &eacute;tonnant.... Il a &eacute;t&eacute; son amant dix-huit mois, &agrave;
+ma connaissance.... C'est toujours dr&ocirc;le, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;Casal a raison,&raquo; me disais-je en sortant de l'h&ocirc;tel Mayence &agrave; pied,
+et tout seul, par cette belle et froide nuit. &laquo;C'est toujours dr&ocirc;le....
+H&eacute; bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise &agrave; la fureur.
+Faut-il que ce gar&ccedil;on d&eacute;teste cette femme, pour en oublier ainsi les
+plus &eacute;l&eacute;mentaires principes de la d&eacute;licatesse et diffamer devant dix
+personnes sa ma&icirc;tresse d'hier, de demain peut-&ecirc;tre? Et c'est &ccedil;a
+l'amour!... Une haine f&eacute;roce entre deux accouplements....&raquo; Cette
+d&eacute;finition m'amusa. Puis j'avais d&eacute;couvert un nouveau compagnon de
+bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai all&egrave;grement jusqu'au
+boulevard, puis de l&agrave; vers la place Vend&ocirc;me. J'entrai au cercle,
+esp&eacute;rant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant
+d'aller me coucher. Personne. Il &eacute;tait onze heures. L'id&eacute;e me vint de
+pousser jusqu'aux bureaux du journal <i>le Conservateur</i>, o&ugrave; je me croyais
+s&ucirc;r de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des
+femmes, mon vieux confr&egrave;re Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps
+qui a peut-&ecirc;tre le plus &eacute;crit d'articles et qui en a le moins sign&eacute;. Et
+quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est
+sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peign&eacute; ses cheveux
+embroussaill&eacute;s et sa barbe inculte. Des dents fortes &agrave; broyer des noyaux
+de p&ecirc;che, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains &agrave; croire
+qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille
+d'un g&eacute;ant, une carrure de buveur de bi&egrave;re et l'&#339;ul bleu le plus fin
+derri&egrave;re un lorgnon dont le cordon toujours cass&eacute; en vingt endroits a
+l'air d'une petite corde &agrave; n&#339;uds pour bateau d'enfants. Voil&agrave; un homme
+aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses m&#339;urs
+sont simples et franches. Il proteste lui-m&ecirc;me n'avoir jamais fr&eacute;quent&eacute;
+que des &laquo;fenestri&egrave;res&raquo;. Pour s'expliquer ce go&ucirc;t particulier, il faut se
+rendre compte que ces dames sont des personnes de l'apr&egrave;s-midi, qu'elles
+abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est l&agrave; le quartier
+o&ugrave; sont &eacute;tablis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard
+est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enrag&eacute;, celui qui
+n'a qu'une passion, qu'une id&eacute;e, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz
+&eacute;tait ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a
+aim&eacute; l'odeur de l'imprimerie comme Accard.</p>
+
+<p>Vers deux heures, il arrive &agrave; la r&eacute;daction. Remarquez qu'il est
+officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles
+du matin? A quatre heures, il les conna&icirc;t toutes. Puis vient le tour des
+d&eacute;p&ecirc;ches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six
+heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et
+que meuble une collection du journal depuis 1840, &eacute;poque de sa
+fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il &eacute;crit un premier article, quitte
+&agrave; en &eacute;crire un second, si l'actualit&eacute; l'exige. Vers sept heures, il va
+d&icirc;ner, dans un petit restaurant,&mdash;pas loin du <i>Conservateur</i>,&mdash;o&ugrave; il
+poss&egrave;de son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade
+hygi&eacute;nique,&mdash;cent pas de long en large pendant quelque cinquante
+minutes,&mdash;sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf
+heures, il monte. Personne encore. Le directeur d&icirc;ne en ville. Le
+r&eacute;dacteur en chef est au th&eacute;&acirc;tre. Les reporters courent les caf&eacute;s. Le
+secr&eacute;taire lui-m&ecirc;me est en retard, ayant accept&eacute; une invitation chez un
+romancier qui pr&eacute;pare le lan&ccedil;age de sa prochaine &laquo;Etude&raquo; psychologique,
+intuitiviste, naturaliste, symboliste, v&eacute;riste,&mdash;ou rienologiste! Alors
+commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse
+quotidienne. Elle lui repr&eacute;sente ce que peut &ecirc;tre, pour le cuisinier de
+race, le d&icirc;ner &agrave; ne pas manquer, le mat &agrave; donner pour le joueur
+d'&eacute;checs, un contre &agrave; tromper pour l'escrimeur, une bataille &agrave; livrer
+pour un g&eacute;n&eacute;ral. Toutes les passions sont s&#339;urs. Elles se ressemblent
+par l'intensit&eacute; du paroxysme et sa sp&eacute;cialit&eacute;. Accard revoit en d&eacute;tail
+toute la portion de la feuille d&eacute;j&agrave; compos&eacute;e. Il s'agit de ne pas
+laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui d&eacute;shonorent
+notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un
+sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide
+&agrave; remplir, et c'est au <i>filet</i> que notre ami s'attaque. Ah! le filet,
+les dix lignes o&ugrave; l'on rive son clou &agrave; tel ministre, o&ugrave; l'on donne sur
+les doigts &agrave; tel confr&egrave;re, o&ugrave; on larde d'une savante &eacute;pigramme un
+d&eacute;put&eacute;!... Le filet! Voil&agrave; l'&eacute;preuve du journaliste! Avec quelle
+m&eacute;lancolie Accard rappelle ceux du <i>Fran&ccedil;ais</i>, il y a encore un an!...
+&laquo;Le moule en est perdu....&raquo; g&eacute;mit-il. Vers minuit et demi, tout le monde
+est sur les dents, except&eacute; lui. Le directeur va se coucher. Le r&eacute;dacteur
+en chef aussi. Accard reste l&agrave;, aupr&egrave;s du secr&eacute;taire, pour la <i>morasse</i>,
+l'&eacute;preuve derni&egrave;re du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au
+logis, en chantonnant un air d'op&eacute;ra que personne n'a jamais reconnu. Il
+consacrera le lendemain matin &agrave; son grand ouvrage toujours inachev&eacute;:
+&laquo;<i>Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique</i>.&raquo; Il y
+&eacute;tablit cette th&egrave;se d'o&ugrave; d&eacute;pend, d'apr&egrave;s lui,&mdash;et d'apr&egrave;s moi,&mdash;l'avenir
+du pays: l'identit&eacute; entre la conception moderne et scientifique de
+l'&eacute;volution par h&eacute;r&eacute;dit&eacute; et la monarchie, entre la loi de s&eacute;lection et
+l'aristocratie, entre la r&eacute;flexion et la coutume. Ce profond politicien,
+qui s'appelle lui-m&ecirc;me un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus
+heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carr&eacute;e sur
+elles: &laquo;Il n'y en a pas une qui ait su corriger une &eacute;preuve. Pas m&ecirc;me la
+m&egrave;re Sand.... Ah! sans Buloz!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;M. Accard?&raquo; me dit le gar&ccedil;on de bureau. &laquo;Mais il est parti d'hier....
+Sa m&egrave;re est mourante....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Ccedil;a n'arrive qu'&agrave; moi, ces choses-l&agrave;....&raquo; murmurai-je dans un bel &eacute;lan
+d'&eacute;go&iuml;sme qui me divertit &agrave; constater. J'entrai malgr&eacute; tout dans la
+salle de r&eacute;daction, pour jeter un coup d'&#339;ul sur les journaux du soir,
+machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en
+train de boire de la bi&egrave;re; un troisi&egrave;me, que je connais un peu, qui
+d&eacute;coupe des &laquo;&eacute;chos&raquo;; un quatri&egrave;me, que je ne connais plus depuis qu'il
+m'a diffam&eacute; apr&egrave;s m'avoir emprunt&eacute; de l'argent pour l'accouchement de sa
+ma&icirc;tresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir
+pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait
+divers:</p>
+
+<p><i>&mdash;&laquo;Un drame &eacute;pouvantable vient de consterner la jolie petite commune de
+Saint-Sauve (Puy-de-D&ocirc;me). Un jeune cultivateur du nom de Pierre
+Trapenard &eacute;tait sur le point d'&eacute;pouser une fille du village. Tout &eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute; pour la noce, quand Trapenard re&ccedil;ut une lettre anonyme lui
+racontant que cette fille avait &eacute;t&eacute; la ma&icirc;tresse d'un des grands
+propri&eacute;taires du pays. En proie &agrave; un acc&egrave;s de jalousie inexplicable
+autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa
+fianc&eacute;e en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a
+tu&eacute;s tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait re&ccedil;u
+plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui &eacute;tait comme
+d&eacute;chiquet&eacute; et m&eacute;connaissable.&raquo;</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>J'&eacute;tais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: &laquo;A la campagne
+aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde o&ugrave; a
+aim&eacute; le jeune homme de tout &agrave; l'heure, comme dans le demi-monde o&ugrave; j'ai
+aim&eacute;. Oui la haine, si l'on aime, et le d&eacute;sespoir;&mdash;et, si l'on n'aime
+pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou
+d'hygi&egrave;ne, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et
+pouss&eacute; par une bizarre association d'id&eacute;es, me voici m'acheminant vers
+Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'esp&eacute;rance, comme
+c'&eacute;tait minuit, d'y trouver quelque membre de la soci&eacute;t&eacute; d'intemp&eacute;rance
+mutuelle o&ugrave; je suis apprenti. Il y aura bien l&agrave; toujours deux ou trois
+amis avec qui aller chercher quelque maison de d&eacute;bauche,&mdash;celle que nous
+appelons la maison-m&egrave;re, ou une autre,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>De l'amour sans scandale et de plaisir <i>sans c&#339;ur</i>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et voil&agrave; qu'&agrave; la porte m&ecirc;me du bar je me heurte &agrave; Machault l'escrimeur
+et &agrave; La M&ocirc;le, qui montent en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon?&raquo; me dit ce dernier,
+qui se tenait &agrave; peine sur ses jambes; &laquo;il y aura l&agrave; Saveuse, Jardes et
+Bohun avec quelques <i>b&eacute;b&eacute;s</i>. C'est moi qui invite....&raquo;</p>
+
+<p>Et j'accepte, et qui trouv&eacute;-je parmi les cinq filles racol&eacute;es au hasard
+de la soir&eacute;e par les viveurs? Mme de Saint-Elme,&mdash;&laquo;de la meilleure
+noblesse de lit,&raquo; comme dit Gladys Harvey,&mdash;ou plus famili&egrave;rement
+L&eacute;da-Canot, par allusion &agrave; ses go&ucirc;ts peu distingu&eacute;s pour Bougival et la
+Grenouill&egrave;re. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore:
+L&eacute;da-Bouffe-toujours ou L&eacute;da-la-Soif, qu'elle ferait fr&eacute;mir mon c&#339;ur
+malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacr&eacute;,
+tant cette mince et jolie fille ressemble &agrave; Colette,&mdash;une Colette plus
+us&eacute;e, aupr&egrave;s de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent all&eacute;
+oublier &agrave; la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la
+reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meubl&eacute;
+qu'elle habite, comme une d&eacute;butante, rue de T&eacute;h&eacute;ran. Il y a l&agrave; une
+maison qui sert au lan&ccedil;age des nouvelles recrues du Tout-Cyth&egrave;re. J'y ai
+connu depuis dix ans bien d'autres cr&eacute;atures, mais aucune que j'aie
+serr&eacute;e contre moi avec la m&ecirc;me sauvage ardeur que cette fausse Colette.
+Dieu! l'&eacute;trange sensation que d'avoir &agrave; soi, l&agrave;, dans ses bras, une
+femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on
+cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le
+m&ecirc;me visage, les m&ecirc;mes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant
+ce temps-l&agrave;, on se met &agrave; se figurer celle que l'on aime, et qui n'est
+pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une
+minute, une seconde, o&ugrave; la douleur de cette pens&eacute;e, l'amertume de cette
+substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupt&eacute; si triste!
+Ah! le plaisir sans c&#339;ur! Il faudrait, pour le go&ucirc;ter, n'avoir pas
+l'&acirc;me malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!...</p>
+
+<p>J'&eacute;tais assis sur une chaise, pr&egrave;s du large lit de cette chambre de
+prostitu&eacute;e, &agrave; la fois riche et pauvre, o&ugrave; il tra&icirc;ne des bracelets de
+mille francs sur des tapis tach&eacute;s de bougie, et nous fumions des
+cigarettes de caporal, L&eacute;da, couch&eacute;e, ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s, un de ses
+bras pass&eacute; sous sa t&ecirc;te, et moi, rhabill&eacute;, la regardant avant de m'en
+aller. Je voyais son joli visage, le fr&egrave;re de celui qui m'a fait si mal,
+avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marqu&eacute;e son
+existence de fille &agrave; cinq louis. Que j'aurais pleur&eacute; facilement, en
+proie &agrave; l'inexprimable m&eacute;lancolie de la d&eacute;bauche que je savais si bien
+devoir trouver l&agrave;! L&eacute;da m'est devenue, depuis ces trois mois que je la
+connais, une esp&egrave;ce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pi&egrave;ces.
+Des camarades lui ont racont&eacute; mon histoire.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et ta Colette?&raquo; me dit-elle en me voyant si triste. &laquo;Tu y penses
+toujours?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Toujours....&raquo; fis-je en haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pauvre!&raquo; reprit-elle, &laquo;n'est-ce pas que &ccedil;a fait mal d'aimer?&raquo;</p>
+
+<p>Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lass&eacute; et
+de tendre dans le vice qui me fait comprendre les pires
+<i>R&eacute;demptoristes</i>, ceux qui vont chercher leur ma&icirc;tresse&mdash;leur femme
+quelquefois&mdash;dans des entresols comme celui-ci, ou dans la susdite
+maison-m&egrave;re et ses succursales. Elle se dressa &agrave; demi pour me donner un
+baiser, par compassion. Le geste qu'elle fit d&eacute;pla&ccedil;a un petit ruban de
+velours qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait
+une place toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un &eacute;cu de
+cinq francs. On avait d&ucirc; la pincer avec une violence inou&iuml;e et tordre la
+peau expr&egrave;s pour lui faire plus de mal.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce n'est rien,&raquo; r&eacute;pondit-elle &agrave; ma question: &laquo;Qu'as-tu l&agrave;?&raquo; et elle
+ajouta avec son rire fanoch&eacute;: &laquo;C'est Alfred!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Qui &ccedil;a, Alfred?&raquo; lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est mon amant,&raquo; dit-elle, &laquo;tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un
+qui m'aime....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il te bat?...&raquo; lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quelquefois,&raquo; dit-elle simplement.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et tu l'aimes?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! oui,&raquo; fit-elle, &laquo;et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est
+jaloux, c'est un pauvre employ&eacute;. Il ne peut pas me prendre chez lui.
+C'est tout naturel si &ccedil;a le rend m&eacute;chant....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ce mot de fille&mdash;il n'y a qu'elles pour en trouver de si navr&eacute;s dans
+leur na&iuml;vet&eacute;&mdash;s'accordait tellement avec les pens&eacute;es qui m'avaient hant&eacute;
+tout le soir, que je me le r&eacute;p&eacute;tais encore, &eacute;tendu dans mon lit, &agrave; moi,
+une heure plus tard, apr&egrave;s avoir quitt&eacute; L&eacute;da pour ne pas conna&icirc;tre
+l'horreur de la rentr&eacute;e en habit &agrave; dix heures du matin. Je ne pouvais
+pas dormir. La mis&eacute;rable luxure d'o&ugrave; je sortais avait exasp&eacute;r&eacute; mon
+&eacute;nervement. Je pensais &agrave; Colette avec plus de malaise que jamais.
+C'&eacute;tait comme un jet de bile qui m'inondait toute l'&acirc;me. Et puis je
+reprenais: &laquo;C'est &ccedil;a, l'amour....&raquo; mais, cette fois, sans les ironies de
+Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit
+en moi et qui me suivra jusqu'&agrave; la mort, me faisait repasser en id&eacute;e
+toutes les d&eacute;finitions qui ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;es de ce mot &laquo;amour&raquo;, celles du
+moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait &agrave; ce que je sentais
+si vivement. Je me souvins alors que mon ma&icirc;tre Adrien Sixte parle
+quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de m&eacute;decine de
+Nysten, cit&eacute;e d&eacute;j&agrave; par Dumas dans une de ses belles pr&eacute;faces. Je saute &agrave;
+bas de mon lit, et, &agrave; la lueur de la bougie, me voil&agrave;, dans ma
+biblioth&egrave;que, cherchant ce gros livre que j'ai achet&eacute;, il y a cinq ans,
+lorsque je croyais encore &agrave; cet autre mensonge: le travail, pour avoir
+du g&eacute;nie,&mdash;comme si Pr&eacute;vost avait travaill&eacute; <i>Manon</i>, Diderot <i>le Neveu</i>,
+Voltaire <i>Candide</i>, Benjamin <i>Adolphe</i>, tous chefs-d'&#339;uvre griffonn&eacute;s
+sans rature!&mdash;Et je d&eacute;couvre en effet dans ce dictionnaire les lignes
+suivantes: &laquo;<i>Amour</i>. En physiologie, ensemble des ph&eacute;nom&egrave;nes c&eacute;r&eacute;braux
+qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de d&eacute;part d'actes
+intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et
+les conditions,&mdash;et souvent il est la source d'aberrations que
+l'hygi&eacute;niste, le m&eacute;decin l&eacute;giste et le l&eacute;gislateur sont appel&eacute;s &agrave;
+pr&eacute;venir ou &agrave; interpr&eacute;ter.... <i>Chez la plupart des mammif&egrave;res et m&ecirc;me
+quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en m&ecirc;me
+temps que l'instinct sexuel</i>....&raquo;</p>
+
+<p>Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de
+souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma
+bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles pens&eacute;es, mais tout impersonnelles
+celles-l&agrave;, les pens&eacute;es d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas
+curieux et qui l'&eacute;tudi&eacute;. Oui, cette phrase est vraie du m&acirc;le originel,
+je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du
+temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du
+temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses trag&eacute;dies?
+Evidemment non, et pas m&ecirc;me du temps de Beyle?... L'homme des
+arri&egrave;re-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive?
+J'ai si souvent entrevu cette id&eacute;e, quand je songeais &agrave; l'&eacute;trange Europe
+o&ugrave; nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares,
+avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage
+seraient-ils donc la m&ecirc;me chose, avec l'adult&egrave;re, la prostitution et le
+sadisme&mdash;par-dessus le march&eacute;?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus
+t&ocirc;t prononc&eacute; mentalement ces quatre syllabes&mdash;tout l'&eacute;crivain est l&agrave;
+dedans&mdash;que j'aper&ccedil;us une couverture jaune, et en belles lettres:</p>
+
+<p>
+<i>PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE</i><br />
+<span style="margin-left: 5em;">PAR CLAUDE LARCHER</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce titre me fascine, ma t&ecirc;te s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard, le
+diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa ma&icirc;tresse
+devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La
+M&ocirc;le!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas
+avoir froid. Je me mets &agrave; la table de ma chambre &agrave; coucher, et j'&eacute;cris
+dare-dare ce premier chapitre,&mdash;sur l'envers d'une demi-douzaine de
+lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent
+autant &agrave; griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips
+m'entonner du gin, ou chez une L&eacute;da quelconque me &laquo;friper la moelle&raquo;,
+comme il est dit dans le <i>Succube</i>.&mdash;Nous verrons bien.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>M&Eacute;DITATION II</h3>
+
+<h2>LES EXCLUS</h2>
+
+
+<p>Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que
+nourrit si longtemps mon vieux camarade Andr&eacute; Mareuil, et qui r&eacute;pondait
+au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'Andr&eacute;, revenu de voyage,
+lui demandait:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; bien! monsieur Legrimaudet, comment vous &ecirc;tes-vous port&eacute; durant
+mon absence?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais, pas mal,&raquo; r&eacute;pondit l'autre; &laquo;sauf que j'ai eu une petite
+&eacute;ruption, comme tout le monde.&raquo;</p>
+
+<p>Et nous appr&icirc;mes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux
+gratis, que cette petite &eacute;ruption avait &eacute;t&eacute;, tout simplement,&mdash;la gale!
+Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre,
+quelqu'une de ces g&eacute;n&eacute;ralisations auxquelles les &eacute;crivains actuels se
+complaisent si volontiers,&mdash;prenant leur petite l&egrave;pre sentimentale pour
+une grande maladie humaine, et leur exp&eacute;rience de boulevard ou de
+brasserie pour de la vivante et large observation,&mdash;je me souviens du
+&laquo;comme tout le monde&raquo; de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas,
+encore &agrave; pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>Cet Amour cruel et si m&ecirc;l&eacute; de haine que j'ai &eacute;prouv&eacute;, que j'&eacute;prouve;
+cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten d&eacute;termine
+l'origine sauvage, ne serait-ce pas, m&ecirc;me aujourd'hui, une maladie rare,
+ou bien, en racontant mon c&#339;ur, raconterai-je le c&#339;ur de beaucoup de
+mes fr&egrave;res? Ah! cette question, tout &eacute;crivain peut toujours se la poser,
+&agrave; la fin de chaque livre, et qui lui r&eacute;pondra? C'est le grand doute du
+m&eacute;tier, cela, et qui devrait &agrave; jamais nous d&eacute;montrer la vanit&eacute; de la
+gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: &laquo;Je n'ai
+jamais senti comme cela....&raquo; quelles raisons lui donner pour lui prouver
+qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans
+le vrai de cette m&ecirc;me Ame? Le mieux est de rester simplement sinc&egrave;re et
+de nous attendre &agrave; d&eacute;plaire &agrave; ceux qui ne sont pas de notre race. Je
+n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour
+tous les hommes, ni m&ecirc;me si, en croyant retrouver des &eacute;motions pareilles
+chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse
+morale. Je ne discuterai pas un point de d&eacute;part qui ne peut &ecirc;tre
+l&eacute;gitime que pour mes coll&egrave;gues en sensibilit&eacute; souffrante. Et pour ne
+pas manquer &agrave; la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai
+simplement &agrave; ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il
+n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,&mdash;toutes excuses faites pour
+l'&agrave;-peu-pr&egrave;s in&eacute;vitable de la forme:</p>
+
+<p>AXIOME</p>
+
+<p><i>Il existe un certain &eacute;tat mental et physique durant lequel tout
+s'abolit en nous, dans notre pens&eacute;e, dans notre c&#339;ur et dans nos sens:
+ambition, devoir, pass&eacute;, avenir, habitudes, besoins,&mdash;&agrave; la seule id&eacute;e
+d'un certain &ecirc;tre, qui devient pour nous</i> le bonheur. <i>J'appelle cet
+&eacute;tat l'Amour</i>.</p>
+
+<p>Et je prie ce m&ecirc;me lecteur de consid&eacute;rer les trois propositions
+suivantes comme d&eacute;montr&eacute;es par leur &eacute;nonc&eacute; m&ecirc;me:</p>
+
+<p class='max'>I</p>
+
+<p><i>Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis
+l'int&eacute;r&ecirc;t jusqu'&agrave; l'estime, n'est pas un amant</i>.</p>
+
+<p class='max'>II</p>
+
+<p><i>L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le
+danger. Un amoureux est &agrave; un amant ce qu'est un soldat en temps de paix
+&agrave; un soldat qui fait la guerre. Il ne conna&icirc;t pas son c&#339;ur</i>.</p>
+
+<p class='max'>III</p>
+
+<p><i>On n'est l'amant d'une ma&icirc;tresse que si elle vous aime ou vous a aim&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Ceci fait, nous nous trouverons &agrave; l'aise pour entrer aussit&ocirc;t au plein
+de notre sujet en traitant le probl&egrave;me suivant, qui s'impose comme une
+cons&eacute;quence imm&eacute;diate de ces trois principes:</p>
+
+<p>PROBL&Egrave;ME</p>
+
+<p><i>Tout homme peut-il &ecirc;tre amant une fois dans sa vie</i>?</p>
+
+<p>Si l'on raisonne <i>&agrave; priori</i>, et en s'appuyant sur cette id&eacute;e que la
+femme est par excellence l'&ecirc;tre absurde, illogique, impossible &agrave; diriger
+comme &agrave; pr&eacute;voir, on doit r&eacute;pondre que oui. Et l'observateur superficiel
+de triompher. Il &eacute;num&egrave;re les divers cas de bonne fortune survenus &agrave; des
+manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des cr&eacute;tins&mdash;et des
+malpropres! Il y a des proverbes l&agrave;-dessus: &laquo;On trouve toujours
+chaussure &agrave; son pied,&raquo; &laquo;Tant va la cruche &agrave; l'eau qu'enfin elle se
+<i>case</i>,&raquo; et des anecdotes: celle du Chinois &eacute;chou&eacute; &agrave; <i>l'h&ocirc;tel des
+Grands-Hommes</i>, place du Panth&eacute;on. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une
+bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait
+m&ecirc;me pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arriv&eacute;
+au bout de la ligne sans avoir &eacute;t&eacute; cueilli par quelque curieuse. Mais,
+avec un peu de r&eacute;flexion, il est trop facile de reconna&icirc;tre que ces cas
+vari&eacute;s prouvent seulement cette v&eacute;rit&eacute; banale:</p>
+
+<p class='max'>IV</p>
+
+<p><i>Les hommes ne sont jamais bons juges des qualit&eacute;s par lesquelles un
+autre homme pla&icirc;t ou d&eacute;pla&icirc;t aux femmes</i>.</p>
+
+<p>Le succ&egrave;s du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imb&eacute;cile, du
+malpropre et du Chinois d&eacute;montre que ni la droiture de la taille, ni
+l'&eacute;quilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du
+jugement, ni l'habitude du <i>tub</i> quotidien, ni le blanc du visage, ne
+repr&eacute;sentent cette qualit&eacute; n&eacute;cessaire qui fait la s&eacute;duction,&mdash;qualit&eacute;
+dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais
+frappante. Nous nous trouvions dans un salon o&ugrave; je m'occupais beaucoup
+d'elle. Je faisais la cour &agrave; sa ni&egrave;ce, et, en galanterie, c'est comme au
+billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quel est donc ce monsieur qui entre?&raquo; me demanda-t-elle en me
+montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai.
+Elle le d&eacute;visagea avec son lorgnon, que maniaient d'une fa&ccedil;on si
+impertinente ses mains &agrave; mitaines, s&egrave;ches et maigres, et elle me dit
+d'un air de satisfaction:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce doit &ecirc;tre un bon amant.&raquo;</p>
+
+<p>J'avais quelques ann&eacute;es de moins alors, et je me souviens que je
+regardai la vieille dame avec stupeur et d&eacute;go&ucirc;t. J'avais interpr&eacute;t&eacute; son
+mot dans un sens tout physique, et cela m'&eacute;tonna. Car l'homme en
+question, robuste pourtant et bien plant&eacute;, avec ses cheveux blonds et
+son teint un peu p&acirc;le, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux
+payeurs d'arr&eacute;rages qui font r&ecirc;ver certaines grosses femmes mari&eacute;es &agrave;
+des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du
+c&ocirc;t&eacute; gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage,
+&eacute;pris d'une femme infiniment s&eacute;duisante, d&eacute;penser pour la conqu&eacute;rir des
+tr&eacute;sors d'&eacute;nergie et de d&eacute;licatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa
+cour, et l'emporter aupr&egrave;s d'elle sur des rivaux qu'il n'&eacute;galait ni en
+beaut&eacute;, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'&eacute;tait un <i>amant
+sup&eacute;rieur</i>. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce
+mot. Pour en revenir au probl&egrave;me pos&eacute;, j'ai repass&eacute; tous mes souvenirs,
+remu&eacute; des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que
+les hommes, par rapport &agrave; cette qualit&eacute; d'amants, se divisent en trois
+grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;&mdash;ceux
+qui le sont &agrave; une certaine &eacute;poque de leur vie sous l'influence de
+certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les
+Temporaires;&mdash;ceux qui le sont, l'ont &eacute;t&eacute;, le seront toujours. Les
+derniers seuls m&eacute;ritent d'&ecirc;tre appel&eacute;s les Amants.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La monographie de l'Exclu m&eacute;riterait seule un gros volume. Je me
+contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un
+homme traverse la vie sans arriver &agrave; cet incendie partag&eacute; du c&#339;ur qui
+s'appelle l'Amour. On peut &ecirc;tre exclu pour toujours du nombre des
+amants:</p>
+
+
+<p>1&deg; <i>Par timidit&eacute;</i>.&mdash;J'entends par l&agrave; non point ce joli d&eacute;faut dont les
+femmes raffolent et qui consiste &agrave; se demander, le c&#339;ur battant, devant
+une blanche main qui &eacute;vente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus:
+&laquo;Baiserai-je, papa?&raquo; Non, mais cette timidit&eacute; presque sauvage qui n'est
+plus un ridicule, tant la douleur en est aigu&euml; et paralysante. Rousseau
+para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; timide de cette timidit&eacute;-l&agrave;, comme d'ailleurs la
+plupart de ses confr&egrave;res dans le triste p&eacute;ch&eacute; de solitude qu'il a
+confess&eacute;,&mdash;ce Rousseau dont ses ennemis ont pr&eacute;tendu, non sans
+vraisemblance, qu'il s'&eacute;tait vant&eacute; d'avoir mis ses enfants &agrave; l'h&ocirc;pital
+pour faire croire qu'il &eacute;tait capable d'en avoir. Ce timide obscur et
+farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible
+accablement en leur pr&eacute;sence pr&eacute;cipite en de d&eacute;gradantes d&eacute;bauches, et
+qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart
+des <i>ancillaires</i> (d'<i>ancilla</i>, servante), ceux dont la bourgeoise dit
+avec un envieux m&eacute;pris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus
+par timidit&eacute;: ainsi le passionn&eacute; et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a
+pas assez admir&eacute; le mot si profond, si r&eacute;v&eacute;lateur, comme on lui
+demandait ce qu'il voudrait &ecirc;tre: &laquo;Lieutenant de hussards!...&raquo;
+r&eacute;pondit-il.</p>
+
+
+<p>2&deg; <i>Par schl&eacute;mylade</i>.&mdash;C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui
+m&eacute;riterait droit de cit&eacute; dans la langue. Les Juifs, esprits &eacute;minemment
+positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observ&eacute; qu'il existe de
+par le monde une esp&egrave;ce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit
+doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajust&eacute;e, la plus
+voisine de la r&eacute;ussite. Ils ont appel&eacute; ces hommes-l&agrave; des Schl&eacute;myls. Le
+Schl&eacute;myl n'est pas exactement le &laquo;pas de chance&raquo;; il peut &ecirc;tre n&eacute; si
+riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien. Ce
+n'est pas non plus le &laquo;gaffeur&raquo;. Il y a des &laquo;gaffeurs&raquo; &agrave; qui leur
+&laquo;gaffe&raquo; sert de moyen de succ&egrave;s. Un exemple fera mieux comprendre la
+souplesse de ce terme, qui va d'un bout &agrave; l'autre des gaucheries et des
+d&eacute;faites de la vie. Celui de mes camarades de coll&egrave;ge auquel je dois
+cette r&eacute;v&eacute;lation sur l'argot s&eacute;mitique &eacute;tait atteint d'un rhumatisme
+articulaire, qui gagna le c&#339;ur et l'emporta. Son p&egrave;re, apr&egrave;s de longues
+ann&eacute;es de patient travail, avait r&eacute;alis&eacute; une assez belle fortune et
+achet&eacute; du coup un h&ocirc;tel, une terre avec un ch&acirc;teau et un titre. &laquo;Hein!
+papa,&raquo; disait Samuel &agrave; ce vieil homme dont il &eacute;tait le fils unique, &laquo;si
+je meurs, quelle Schl&eacute;mylade!...&raquo; Qui n'a connu le Schl&eacute;myl en amour?
+Qui ne l'a &eacute;t&eacute; une heure? Qui n'a rencontr&eacute;, &agrave; dix ans de distance, une
+femme passionn&eacute;ment d&eacute;sir&eacute;e autrefois, et qui vous dit avec un malicieux
+sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez os&eacute;!...&raquo; Il y a
+des gens pour qui la Schl&eacute;mylade galante est l'habitude, voil&agrave; tout:
+ceux qui choisissent, pour essayer de faire une d&eacute;claration &agrave; une femme,
+un jour o&ugrave; elle agonise de migraine;&mdash;ceux qui tentent de lui ravir un
+baiser quand le matin m&ecirc;me elle est all&eacute;e chez le dentiste et qu'elle a
+encore dans sa jolie bouche l'affreux ar&ocirc;me de l'acide ph&eacute;nique ou de la
+cr&eacute;osote;&mdash;ceux qui, &agrave; la campagne et pour se m&eacute;nager une d&eacute;claration,
+l'entra&icirc;nent dans des chemins caillouteux et d&eacute;tourn&eacute;s, l'apr&egrave;s-midi o&ugrave;
+elle a aux pieds des bottines neuves qui lui &eacute;corchent la peau.... Ce
+sont des mille riens que le Schl&eacute;myl ne sait pas deviner, sur lesquels
+il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient
+qui ach&egrave;ve de rendre furieuse la femme la mieux dispos&eacute;e. Et le
+personnage reste bouche b&eacute;e devant un accueil glac&eacute;, l&agrave; o&ugrave; il avait
+d'abord rencontr&eacute; le plus engageant des sourires.</p>
+
+
+<p>3&deg; <i>Par donquichottisme</i>.&mdash;Ici le cas est plus compliqu&eacute;. Il se
+rencontre de par le monde une l&eacute;gion d'hommes toujours tr&egrave;s d&eacute;licats,
+souvent tr&egrave;s intelligents, qui n'ont qu'une infirmit&eacute; d'esprit, mais
+ingu&eacute;rissable, celle de prendre au s&eacute;rieux les mystifications vari&eacute;es
+des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront
+qu'une femme qu'ils voient &agrave; cinq heures leur offrir du th&eacute; avec un
+profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive
+lorsque l'on dit un mot l&eacute;ger, ait pu dans la journ&eacute;e monter en fiacre,
+entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un
+autre fiacre, d&eacute;barquer dans un appartement meubl&eacute; et l&agrave;....&mdash;&laquo;Mme une
+telle, un amant!&raquo; dit le donquichottiste, &laquo;vous ne l'avez donc pas
+regard&eacute;e?&raquo; Comme vous &ecirc;tes, par exemple, l'ami intime de l'amant de
+cette dame, qui vous a dit avec sa d&eacute;licatesse de fat, &agrave; propos d'elle:
+&laquo;Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour....&raquo; vous regardez,
+vous, le donquichottiste avec une certaine curiosit&eacute;, et vous
+reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font
+accompagner en voiture, aupr&egrave;s de qui elles pleurent sans donner d'autre
+raison qu'un: &laquo;C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, &ccedil;a
+passera,&raquo;&mdash;avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs
+menues commissions, dont elles disent avec sentiment: &laquo;En voil&agrave; un qui
+sait ce que c'est qu'une femme....&raquo; Mais elles ont, en attendant, un
+billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le
+don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou
+Jeannot, celui-l&agrave; sait que les robes des femmes galantes sont leur seul
+spiritualisme, v&eacute;rit&eacute; que le donquichottiste ignorera jusqu'&agrave;
+soixante-dix ans et qu'il ignore &agrave; vingt. Car il en est de tout &acirc;ge, et
+le platonisme dans lequel les rel&egrave;guent les femmes auxquelles ils ont
+consacr&eacute; des ann&eacute;es de ce culte ne sert qu'&agrave; prouver cet &eacute;trange mais
+indiscutable paradoxe: ces po&eacute;tiques personnes ne m&eacute;prisent rien tant au
+monde que le respect qu'on leur porte.</p>
+
+
+<p>4&deg; <i>Par beaut&eacute;</i>.&mdash;Nous en avons tous connu, de ces trop jolis gar&ccedil;ons,
+astiqu&eacute;s, cir&eacute;s, lustr&eacute;s, qui se regardent dans toutes les glaces, se
+sourient sans cesse en pens&eacute;e, prennent des attitudes comme ils
+respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les
+pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos anc&ecirc;tres,
+qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les
+appelaient &laquo;des miroirs &agrave; <i>donzelles</i>&raquo;.&mdash;C'est un mot plus cru qui tinte
+dans le texte.&mdash;Quand vous voyez un de ces jolis gar&ccedil;ons-l&agrave;, vous pouvez
+parier neuf fois sur dix, &agrave; coup s&ucirc;r, que s'il est &laquo;l'amant
+d'Amanda&raquo;,&mdash;comme disait la stupide chanson, jadis si ch&egrave;re au spirituel
+Paris,&mdash;c'est &agrave; prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais &ecirc;tre
+aim&eacute; pour lui-m&ecirc;me. Si un homme de cette sorte de beaut&eacute; se marie, soyez
+certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, f&ucirc;t-ce le Chinois
+dont j'ai racont&eacute; l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beaut&eacute;
+trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur &agrave; la femme? En
+joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver &agrave; d&eacute;couvrir la
+fibre d'antipathie qui explique ce ph&eacute;nom&egrave;ne. Peut-&ecirc;tre y a-t-il pour
+elle quelque chose de r&eacute;pugnant &agrave; rencontrer dans notre sexe le d&eacute;faut
+le plus sp&eacute;cial au sien, cette sottise de la poup&eacute;e en train de tourner
+&agrave; la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner. On
+objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort diff&eacute;rent du
+Narcisse. Il est enivr&eacute; des succ&egrave;s qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu
+que le Narcisse n'est enivr&eacute; que de lui-m&ecirc;me. Peut-&ecirc;tre aussi le
+Narcisse est-il un triple sot, pr&eacute;occup&eacute; de sa propre figure avec tant
+d'intensit&eacute; qu'il n&eacute;glige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le
+conduit &agrave; tomber de Schl&eacute;mylade en Schl&eacute;mylade? Quoi qu'il en soit, le
+pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement
+de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit
+de Ch&eacute;rubin: &laquo;Si jamais celui-l&agrave; manque de femmes!...&raquo;</p>
+
+
+<p>5&deg; <i>Par laideur</i>.&mdash;Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici
+quelque quarante ans, un &eacute;crivain de beaucoup de talent, G&mdash;- F&mdash;-,
+&eacute;tait l'amant d'une tr&egrave;s jolie femme,&mdash;une des chaussettes bleues les
+plus bleues et les plus ... chaussettes de l'&eacute;poque. Un acad&eacute;micien, &acirc;g&eacute;
+mais passionn&eacute;, faisait, pr&eacute;tend-on, la cour &agrave; cette dame. F&mdash;- aurait
+demand&eacute; &agrave; sa ma&icirc;tresse d'assister &agrave; une des d&eacute;clarations de l'Immortel
+en train d'essayer de transformer son fauteuil en canap&eacute;. La gueuse, qui
+n'avait gu&egrave;re de scrupules, cache un soir F&mdash;&mdash; et un po&egrave;te de ses amis
+derri&egrave;re les rideaux,&mdash;comme au th&eacute;&acirc;tre. L'Immortel arrive. Le flirt
+commence,&mdash;un m&eacute;lancolique flirt avec promesses d'articles dans les
+journaux officiels.&mdash;Enfin, &agrave; bout d'&eacute;loquence, le galantin se jette &agrave;
+genoux avec des sanglots: &laquo;Mais je suis si laid que j'aurais beau le
+raconter, on ne me croirait pas....&raquo; Sur quoi F&mdash;&mdash;, avec sa voix de
+brigadier de dragons, aurait cri&eacute;: &laquo;Allons-nous-en, ami, ce vieux est
+trop r&eacute;pugnant....&raquo; Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes
+de commandeurs indign&eacute;s devant le pauvre Lovelace d'Institut, &eacute;pouvant&eacute;
+de la perfidie f&eacute;minine. Si l'anecdote &eacute;tait authentique,&mdash;il suffit,
+h&eacute;las! d'avoir subi la grande publicit&eacute; pour savoir ce qu'elles
+valent,&mdash;elle prouverait &agrave; quel degr&eacute; la nature, si prodigue pour lui
+d'autres dons avait refus&eacute; &agrave; F&mdash;&mdash; le sens psychologique. Le mot du
+vieillard &eacute;tait admirable. C'&eacute;tait l'homme avouant, sous l'influence de
+la passion, et cherchant &agrave; utiliser la conscience de sa laideur, le
+supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue
+l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints d&egrave;s leur
+premi&egrave;re adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine,
+maladroite et ch&eacute;tive, pauvre et vieillie avant l'&acirc;ge. Soyez bossu, mais
+ayez de jolies dents, on vous aimera peut &ecirc;tre de votre infirmit&eacute;. Soyez
+borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli
+regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un
+monstre m&ecirc;me. Il y a des chercheuses qui vous d&eacute;sireront. Mais si votre
+glace &agrave; barbe vous r&eacute;v&egrave;le chaque matin sur votre visage et toute votre
+personne la <i>laideur commune</i>, n'attendez pas l'exp&eacute;rience pour suivre
+le conseil que la courtisane v&eacute;nitienne donnait &agrave; Jean-Jacques: <i>&laquo;Lascia
+le donne e studia la matematica.&raquo;</i></p>
+
+
+<p>6&deg; <i>Par profession</i>.&mdash;J'ai connu dans un h&ocirc;pital de femmes un m&eacute;decin
+qui avait le g&eacute;nie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres
+curiosit&eacute;s, &agrave; dresser la liste des d&eacute;florateurs. Pas une malheureuse ne
+lui passait par les mains qu'il ne lui pos&acirc;t cette question: &laquo;Quel a &eacute;t&eacute;
+votre premier amant?&raquo; Il &eacute;tait devenu, de radical, r&eacute;actionnaire
+outrageux, parce que cette enqu&ecirc;te lui avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; que les d&eacute;florateurs
+appartiennent tous &agrave; la classe ouvri&egrave;re. La profession qui en fournit le
+plus est, chose &eacute;trange, celle des ma&ccedil;ons, environ cinquante pour cent.
+Puis viennent les domestiques et les autres corps de m&eacute;tier. Il y a de
+la logique dans ces chiffres. Le ma&ccedil;on, c'est celui qui passe, que l'on
+ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la
+pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui r&egrave;gne en haut des maisons
+et o&ugrave; les ma&icirc;tres chr&eacute;tiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci
+de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,&mdash;quelle noble et sage
+vision du patronat!&mdash;n'auraient jamais laiss&eacute; dormir une enfant de vingt
+ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginit&eacute; d'une fille
+du peuple. Un des internes de ce docteur avait essay&eacute; autrefois, sur des
+donn&eacute;es malheureusement tr&egrave;s incompl&egrave;tes et un peu pour mystifier son
+ma&icirc;tre, de dresser un bilan des professions par rapport &agrave; l'amour. Les
+r&eacute;sultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent &ecirc;tre,
+contiennent une certaine philosophie sociale,&mdash;et cela vaut que l'on en
+consigne ici quelques-uns:</p>
+
+<pre>
+ Amants.
+Magistrats (juges, procureurs, notaires, etc.)5 sur 100
+M&eacute;decins 10 sur 100
+Universitaires { Ma&icirc;tres d'&eacute;tude 45 sur 100
+ { Professeurs 5 sur 100
+Officiers { Jusqu'&agrave; capitaine 95 sur 100
+ { Au del&agrave; de capitaine 5 sur 100
+Peintres 80 sur 100
+Sculpteurs 50 sur 100
+Musiciens 25 sur 100
+Architectes 50 sur 100
+Acteurs { tragiques 20 sur 100
+ { t&eacute;nors 60 sur 100
+ { comiques 99 sur 100
+Commer&ccedil;ants { Commis 95 sur 100
+ { Chefs de rayon 25 sur 100
+ { Patrons 5 sur 100
+Hommes de { Journalistes 50 sur 100
+lettres. { Auteurs dramatiques 20 sur 100
+ { Romanciers 15 sur 100
+ { Po&egrave;tes 30 sur 100
+ { Acad&eacute;miciens 1 sur 100
+Agents de change 2 sur 100
+Banquiers 2 sur 100
+Chefs d'&Eacute;tat (rois, pr&eacute;sidents, ministres) 1 sur 10.000
+Etc., etc., etc.
+</pre>
+
+<p>Il y aurait &agrave; dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes
+ayant poss&eacute;d&eacute; le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions
+les plus rebelles &agrave; l'amour d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; sont inversement les plus
+propices &agrave; l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les
+m&eacute;decins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la
+femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mos&eacute;, parce qu'elle a
+une forte note &agrave; payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son
+docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin
+de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne c&egrave;dent ni l'un ni
+l'autre &agrave; un sentiment qui, de loin ou de pr&egrave;s, ressemble &agrave; l'amour.
+J'ajouterai que la liste dress&eacute;e plus haut, en l'admettant comme &agrave; demi
+vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en
+effet que l'homme est d'autant plus aim&eacute; qu'il est moins haut dans la
+soci&eacute;t&eacute;. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilit&eacute;,
+la s&eacute;curit&eacute;, le droit de censurer, de r&eacute;genter, juger, condamner, vous
+l'avez, mais pas l'amour.&mdash;Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la
+grosse fortune, la magnifique s&eacute;curit&eacute; des dix millions, et le somptueux
+d&eacute;cor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas
+l'amour.&mdash;Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais
+pas l'amour.&mdash;Vous &eacute;crivain, vous avez voulu la renomm&eacute;e, le chiffre:
+<i>quatre-vingti&egrave;me mille</i>, sur votre dernier roman, les mots: <i>deux
+centi&egrave;me repr&eacute;sentation</i>, sur les affiches, au-dessous du titre de votre
+pi&egrave;ce. Mais vous vous apercevez que votre ma&icirc;tresse, en entrant dans
+votre lit, vient coucher avec votre r&eacute;putation ou votre influence,
+tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres
+francs au <i>Conservateur</i> est aim&eacute; pour lui-m&ecirc;me, ainsi que le peintre,
+l'officier, le jeune employ&eacute; de nouveaut&eacute;s, tous gens qui n'ont pas la
+poche garnie, dont l'avenir est probl&eacute;matique; mais ils sont jeunes,
+insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour
+l'acad&eacute;micien unique qui se rencontre toujours parmi les
+Quarante.&mdash;Cherchez celui d'aujourd'hui.&mdash;Il y a soixante-dix ans, cet
+acad&eacute;micien &eacute;tait tout bonnement le premier &eacute;crivain du si&egrave;cle, ce
+myst&eacute;rieux et passionn&eacute; Chateaubriand, qui d&eacute;sertait l'Abbaye-au-Bois,
+sa femme, Mme R&eacute;camier, les <i>M&eacute;moires d'outre-tombe</i> et les commissions,
+pour aller dans un petit restaurant, pr&egrave;s du jardin des Plantes, se
+faire chanter du B&eacute;ranger par une personne aimable, qui raconta ces
+d&eacute;jeuners plus tard, en ajoutant: &laquo;Le reste du jour, le culte de deux
+vieilles femmes m'&eacute;tait une garantie de sa fid&eacute;lit&eacute;!&raquo;&mdash;Laissons de c&ocirc;t&eacute;
+l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magn&eacute;tisme, un
+inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envo&ucirc;tement J'entends encore une
+jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une
+bouche id&eacute;alement triste, des yeux de songe, me dire &agrave; la premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation du <i>Luthier de Cr&eacute;mone</i>, apr&egrave;s avoir applaudi Coquelin &agrave;
+en d&eacute;chirer ses gants:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage o&ugrave; on
+rit de lui....&raquo;</p>
+
+
+<p>7&deg; <i>Par scrupule</i>.&mdash;Si bizarre que puisse para&icirc;tre ce ph&eacute;nom&egrave;ne aux yeux
+d'un enfant du si&egrave;cle, l'homme qui reste chaste pour ob&eacute;ir &agrave; l'Eglise se
+rencontre de nos jours,&mdash;et tr&egrave;s fr&eacute;quemment en province. C'est
+d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un gar&ccedil;on de nature forte,
+que le temp&eacute;rament tourmente, et qui, vers la vingt-cinqui&egrave;me ann&eacute;e, est
+devenu chauve et tr&egrave;s rouge. Il est &agrave; la fois us&eacute; et congestionn&eacute; par la
+tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou
+meurt, la congestion revient &agrave; la face du pauvre mari, qui reste
+pourtant fid&egrave;le &agrave; cette &eacute;pouse, qu'elle soit simplement alit&eacute;e ou morte.
+Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent &eacute;lectoral. Au
+temps jadis il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un h&eacute;ros des Croisades ou des guerres
+religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint
+aux <i>Uffizi</i>, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si
+m&eacute;lancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations
+comprim&eacute;es nourrissent notre sentiment. La chair, une fois dompt&eacute;e,
+ajoute &agrave; notre &acirc;me. Mais combien savent cette grande loi de la vie
+morale, aujourd'hui?</p>
+
+
+<p>8&deg; <i>Par froideur</i>....</p>
+
+
+<p>9&deg; <i>Par mauvais go&ucirc;t</i>....</p>
+
+<p>Mais le d&eacute;tail de ces cat&eacute;gories d'exclus serait infini. Si vous voulez
+examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui
+doivent &ecirc;tre rang&eacute;s dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous
+sommes content&eacute; d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais
+indiscutable v&eacute;rit&eacute;, que le nombre des civilis&eacute;s mis en dehors de
+l'amour tel que je l'ai d&eacute;fini est incalculable. Vous vous expliquerez,
+par la m&ecirc;me occasion, quelques ph&eacute;nom&egrave;nes sociaux inintelligibles sans
+cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la
+plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux
+qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent
+au moindre semblant d'aventure, la f&eacute;rocit&eacute; de leur m&eacute;pris, ou plut&ocirc;t de
+leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils &eacute;prouvent &agrave;
+se m&ecirc;ler des intrigues galantes pour les brouiller, la f&eacute;licit&eacute; avec
+laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur all&eacute;gresse &agrave; dire:
+&laquo;&Ccedil;a y est; elle a re&ccedil;u le coup de lapin...;&raquo; la bassesse de leurs
+plaisirs, qui attesterait seule par sa voracit&eacute; grossi&egrave;re le peu de
+souvenirs d&eacute;licats qu'ils ont au c&#339;ur; l'exc&egrave;s d'indignation qu'ils
+d&eacute;ploient contre l'amant coupable de s'&ecirc;tre fait aider par une
+ma&icirc;tresse,&mdash;ce qui, &eacute;tant donn&eacute;e l'opinion commune sur les beaux
+mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honn&ecirc;te
+soci&eacute;t&eacute;;&mdash;bref, une quantit&eacute; de menus faits qui d&eacute;coulent tous de cette
+loi plus g&eacute;n&eacute;rale:</p>
+
+<p class='max'>V</p>
+
+<p><i>L'homme qui n'a jamais &eacute;t&eacute; ou qui n'est plus aim&eacute; vit &agrave; l'&eacute;tat de
+col&egrave;re permanente contre tous les amants</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>M&Eacute;DITATION III</h3>
+
+<h2>LE VRAI ET LE FAUX HOMME A FEMMES</h2>
+
+
+<p>Entre cette tumultueuse arm&eacute;e des Exclus et le groupe &eacute;troit des vrais
+Amants, se range la l&eacute;gion de ceux que j'ai appel&eacute;s les Temporaires,
+mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicit&eacute; &agrave; la
+fois: les faux hommes &agrave; femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre
+parmi les attach&eacute;s et les secr&eacute;taires d'ambassade, les auditeurs au
+Conseil d'Etat, les jeunes gens frais &eacute;chapp&eacute;s de l'Ecole de droit et
+qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre de
+quelques degr&eacute;s l'&eacute;chelle des &eacute;l&eacute;gances, parmi les employ&eacute;s de
+nouveaut&eacute;s et les &eacute;tudiants. Le faux homme &agrave; femmes compte d'ordinaire
+moins de trente-cinq ans, plut&ocirc;t vingt-huit ou trente. Il est
+n&eacute;cessairement joli gar&ccedil;on et tr&egrave;s correct dans sa tenue Tout dans sa
+personne exhale cette je ne sais quelle demi-gr&acirc;ce ind&eacute;finissable qui se
+traduit par le mot vaguement banal de &laquo;gentil&raquo;. Les femmes disent aussi
+de lui qu'il est &laquo;distingu&eacute;&raquo;. Plusieurs ann&eacute;es durant, ses rapports avec
+elles ont &eacute;t&eacute; de ceux que r&eacute;sumait devant moi un bourgeois qui se
+croyait d&eacute;licat. Il professait: &laquo;J'ai dit &agrave; mon fils: Amuse-toi, mon
+gar&ccedil;on, c'est de ton &acirc;ge; mais m&eacute;nage ta sant&eacute;, et mets toujours dans
+tes plaisirs une pointe de sentiment: <i>&ccedil;a te fera des souvenirs!</i>.... Le
+faux homme &agrave; femmes a donc eu de gentilles ma&icirc;tresses,&mdash;il est &agrave; base de
+gentillesse comme un savon est &agrave; base de tel ou tel parfum, et les
+moindres d&eacute;tails de sa vie en sont impr&eacute;gn&eacute;s.&mdash;Il les payait gentiment,
+d'apr&egrave;s sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour,
+quitte &agrave; le tromper &agrave; chaque tournant de porte, pour cette raison
+profonde que donnait carr&eacute;ment Christine Anroux, la pire amie de
+Colette,&mdash;avant Aline,&mdash;lorsque je lui reprochais de trahir Elie
+Laurence, le plus d&eacute;licieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins
+inf&acirc;mes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles d&eacute;signent du
+terme expressif de <i>paillassons</i>:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que veux-tu?&raquo; disait Christine, &laquo;Elie est tr&egrave;s gentil, mais il me
+faut du vice, &agrave; moi, et il n'en a pas pour deux sous!...&raquo;</p>
+
+<p>N'importe, malgr&eacute; cette regrettable absence de vice,&mdash;ou peut-&ecirc;tre &agrave;
+cause d'elle,&mdash;le jeune homme &laquo;bien gentil&raquo; fait r&ecirc;ver un jour quelque
+femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,&mdash;ou
+bien encore une camarade de rayon, s'il est employ&eacute;; une grisette, s'il
+est &eacute;tudiant, la derni&egrave;re grisette.&mdash;Il y a toujours cinq ou six filles
+par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.&mdash;Voil&agrave; notre
+jeune homme de peu de vice promu &agrave; la dignit&eacute; d'amant, sans qu'il s'en
+doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caract&egrave;re peu amoureux de
+ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour th&eacute;&acirc;tre le monde et
+pour h&eacute;ros le diplomate ou l'auditeur, les &eacute;tapes en seront r&eacute;gl&eacute;es
+comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu'&agrave;
+la rupture. Il y a une autre &eacute;tiquette pour ces histoires-l&agrave; dans les
+r&eacute;gions plus simples de l'&eacute;tudiant et de l'employ&eacute;. L&agrave;, il est de r&egrave;gle
+de se faire des sc&egrave;nes, de s'allonger des soufflets, de s'&eacute;crire des
+lettres d'outrage. Puis, toutes ces temp&ecirc;tes dans un bock&mdash;la brasserie
+sert de cadre habituel &agrave; ces amours&mdash;se terminent <i>alla buona</i>, comme
+disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le
+diplomate et l'employ&eacute;, l'&eacute;tudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns
+ni les autres n'ont rien compris &agrave; leur propre aventure. C'est l&agrave; le
+trait essentiel du faux homme &agrave; femmes. Il est aim&eacute;. Pourquoi? Il ne le
+sait pas. Il cesse d'&ecirc;tre aim&eacute;. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage.
+Il assiste &agrave; sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en r&eacute;sulte que, s'il
+tombe sur une cr&eacute;ature dangereuse, tout lui arrive, comme &agrave; un mauvais
+&eacute;cuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu
+en l'air. Le faux homme &agrave; femmes est d&eacute;put&eacute;; il a besoin de
+consid&eacute;ration. Un affreux scandale &eacute;clate sur lui qu'il n'a pas pr&eacute;vu,
+qu'il se trouve incapable d'emp&ecirc;cher. Il porte un des grands noms de
+France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien ais&eacute;e. Il
+s'arrange pour recevoir de sa ma&icirc;tresse un coup de couteau ou une pot&eacute;e
+de vitriol. Un proc&egrave;s a lieu, des brochures sont &eacute;crites pour ou contre
+le droit des femmes &agrave; la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la
+d&eacute;licatesse, le faux homme &agrave; femmes ne charge pas son ancienne amie:
+elle est acquitt&eacute;e, et lui, bless&eacute;, compromis, avec une vie boulevers&eacute;e
+pour des ann&eacute;es, et tout ce d&eacute;sastre parce qu'il n'a ni compris la
+cr&eacute;ature devant laquelle il se trouvait, ni inspir&eacute; &agrave; cette cr&eacute;ature des
+sentiments profonds, de ces sentiments que, m&ecirc;me d&eacute;laiss&eacute;e, une
+ma&icirc;tresse garde au c&#339;ur et qui la rendent bonne pour toujours &agrave; celui
+qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y
+avait l&agrave; un excellent exemplaire du faux homme &agrave; femmes, ce malheureux
+pharmacien Aubert. Il avait &eacute;t&eacute;, durant des mois, l'amant de Mme
+Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a tromp&eacute;. La jalousie agit sur
+lui &agrave; l'&eacute;tat d'image impure. Elle l'exalte. Il revient &agrave; cette femme, il
+s'en empare avec une simplicit&eacute; brutale de m&acirc;le primitif qui la dompte
+aussit&ocirc;t. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous &agrave; l'ancien amant, pour
+l'assassiner. Aubert accepte, sans d&eacute;fiance aucune, tant il connaissait
+peu cette ma&icirc;tresse dont il avait pourtant re&ccedil;u de l'argent.&mdash;Fiez-vous
+donc aux apparences!&mdash;On l'assomme et on le noie, ligot&eacute; dans du plomb,
+comme vous savez. Il avait si peu grav&eacute; son image dans le souvenir de la
+dame qu'&agrave; l'audience elle n'a pas trouv&eacute; une larme, pas un mot de regret
+pour sa victime. Et les exclus de s'&eacute;crier en ch&#339;ur: &laquo;Voil&agrave; ce que
+c'est que d'&ecirc;tre l'amant d'une femme mari&eacute;e!&raquo; Sans ajouter: &laquo;Quand on
+n'est pas fait pour &ecirc;tre un amant.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie
+ressemble &agrave; un volume de Labiche interfoli&eacute; avec du Shakespeare. Fort
+heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout
+finit par des chansons, comme dans <i>la Folle Journ&eacute;e</i>,&mdash;ce qui veut dire
+simplement que le faux homme &agrave; femmes se marie le plus souvent vers sa
+trente-sixi&egrave;me ann&eacute;e, quand l'&acirc;ge des bonnes fortunes commence &agrave; passer,
+persuad&eacute; qu'il conna&icirc;t les femmes, qu'il conna&icirc;t la vie et que le sort
+d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu
+premier secr&eacute;taire, l'auditeur, ma&icirc;tre des requ&ecirc;tes. Ils &eacute;pousent dans
+leur monde une jeune fille &eacute;l&eacute;gante et fine, car ils gardent dans leur
+m&eacute;moire un joli fr&eacute;missement de dessous parfum&eacute;s, et ils ont d&eacute;j&agrave; trop
+go&ucirc;t&eacute; &agrave; la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le r&ecirc;ve
+d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux s&eacute;curit&eacute;s de la
+vertu, un pot-au-feu cantharid&eacute;! L'&eacute;tudiant, lui, revenu dans sa ville
+natale, &eacute;pouse n'importe qui, pour la dot, et l'employ&eacute; de nouveaut&eacute;s
+fait de m&ecirc;me. C'est alors, dans cette &eacute;preuve de mariage, qu'appara&icirc;t
+leur inexp&eacute;rience fonci&egrave;re. Le souvenir de leur pass&eacute; ne leur sert qu'&agrave;
+&ecirc;tre un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient
+gard&eacute;, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de na&iuml;vet&eacute; pure qui est une
+force puisqu'elle suppose une r&eacute;serve s&eacute;rieuse de forces! S'ils ont
+&eacute;pous&eacute; une niaise, au lieu de la former, ils se laissent d&eacute;former par
+elle, et vous qui avez connu un c&eacute;libataire pratiquant, fringant,
+froufroutant, aim&eacute; de celle-ci, aim&eacute; de celle-l&agrave;, vous vous retrouvez en
+face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: &laquo;Tu verras, quand tu seras
+mari&eacute;!&raquo; avec une componction b&eacute;ate. Si c'est une femme de t&ecirc;te et
+honn&ecirc;te sur qui le Temporaire est tomb&eacute;, elle le gouverne, et tout est
+pour le mieux. Mais si la destin&eacute;e veut qu'il rencontre une personne qui
+ait dans son &ecirc;tre le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin
+jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des id&eacute;es
+fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour &ecirc;tre avec
+certitude et c&eacute;l&eacute;rit&eacute; ... ce que vous savez!&mdash;J'ai suivi de pr&egrave;s
+quelques-uns de ces m&eacute;nages o&ugrave; le mari, ancien viveur de l'esp&egrave;ce des
+faux hommes &agrave; femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas
+manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir
+soumettre au lecteur d&eacute;sireux d'&eacute;tudier sur lui-m&ecirc;me les sensations de
+Sganarelle,&mdash;comme nous le disait, pour excuser son mariage, apr&egrave;s des
+serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'&eacute;cole
+du document:&mdash;&laquo;Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un
+mari tromp&eacute; d'apr&egrave;s nature....&raquo; C'est beau, la conscience litt&eacute;raire!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Recette-pour</i> l'<i>&ecirc;tre</i>.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re condition pour <i>l</i>'&ecirc;tre est de vous marier avec la ferme
+volont&eacute; de ne pas <i>l</i>'&ecirc;tre,&mdash;parce que vous <i>en</i> avez fait. Vous
+commencerez, &agrave; peine fianc&eacute;, par bien vous rappeler vos succ&egrave;s de jeune
+homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous
+appliquerez, d&egrave;s les premiers jours, &agrave; votre jeune femme. Vous vous
+empresserez de lui apprendre <i>tout</i>,&mdash;afin qu'elle n'ait plus de
+curiosit&eacute;s. Vous la m&egrave;nerez, suivant votre fortune, dans les petits
+th&eacute;&acirc;tres ou au caf&eacute; chantant, dans les cabinets particuliers de
+restaurant, au bal de l'Op&eacute;ra, ou dans les guinguettes de banlieue et
+aux Folies-Berg&egrave;re. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle
+dans des endroits o&ugrave; vous &ecirc;tes venu, comme gar&ccedil;on, et que vous le lui
+laissiez entendre tr&egrave;s clairement. Vous profiterez de l'occasion, et
+vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arrang&eacute;es pour la
+circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de
+ces myst&eacute;rieuses ma&icirc;tresses &eacute;taient mari&eacute;es. Il importe que votre jeune
+femme perde peu &agrave; peu ce pr&eacute;jug&eacute; de son &eacute;ducation bourgeoise que prendre
+un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne n&eacute;gligerez
+donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de
+lui d&eacute;noncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans
+votre soci&eacute;t&eacute;, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que
+la m&egrave;re et les amies d'enfance d'une femme sont ses alli&eacute;es naturelles
+contre le mari, vous la s&eacute;parerez le plus vite possible de son sage
+milieu de jeune fille. Vous ne n&eacute;gligerez pas de la d&eacute;tacher de
+l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit &ecirc;tre le confesseur de
+sa femme, et d'ailleurs parce que vous &ecirc;tes un esprit fort &laquo;qui ne donne
+pas dans ces godants-l&agrave;&raquo;. Vous vous s&eacute;parerez vous-m&ecirc;me de vos amis et
+de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient
+qu'&agrave; garder assez d'honneur pour respecter votre pass&eacute; commun dans celle
+qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des
+m&eacute;nages analogues au v&ocirc;tre,&mdash;de tr&egrave;s jeunes mari&eacute;s que vous connaissez &agrave;
+peine, avec leurs tr&egrave;s jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout.
+Vous serez bien s&ucirc;r ainsi d'activer la anamorphose compl&egrave;te de la jeune
+fille que vous avez &eacute;pous&eacute;e. Vous ne manquerez pas de vous montrer
+goul&ucirc;ment amoureux d'elle pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es, ni de suivre,
+une fois obtenus le gar&ccedil;on et la fille r&eacute;glementaires, les honn&ecirc;tes
+pr&eacute;ceptes de Malthus, ce qui vous am&egrave;nera, vers quarante-quatre ou
+quarante-cinq ans, &agrave; un &eacute;tat de fatigue nerveuse tr&egrave;s propice &agrave; la
+pleine r&eacute;ussite de votre &#339;uvre. A votre premi&egrave;re attaque de gastrite ou
+de rhumatisme, d'ent&eacute;rite ou d'an&eacute;mie, vous vous laisserez simplement
+aller &agrave; votre instinct naturel et &agrave; cette pr&eacute;occupation anxieuse de la
+sant&eacute; qui d&eacute;c&egrave;le les &eacute;go&iuml;stes l&acirc;ches. Si vous n'oubliez pas de choisir
+cette p&eacute;riode pour transformer d&eacute;finitivement votre femme en lui
+montrant une humeur de dogue, un despotisme in&eacute;gal et irraisonn&eacute;, une
+jalousie insultante;&mdash;si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui
+vous unissent aux jeunes m&eacute;nages maintenant un peu m&ucirc;rs, comme le v&ocirc;tre,
+dont j'ai parl&eacute;;&mdash;si vous vous h&acirc;tez d'envoyer votre fils interne au
+coll&egrave;ge, d&egrave;s ses huit ans, &laquo;pour lui tremper le caract&egrave;re;&raquo;&mdash;enfin si
+vous ne d&eacute;daignez pas quelques petits proc&eacute;d&eacute;s accessoires, tels que de
+chicaner votre femme sur ses d&eacute;penses de toilette intime, maintenant que
+vous n'en profitez gu&egrave;re, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger
+am&egrave;rement sur l'emploi de sa journ&eacute;e,&mdash;vous avez pour vous, comme on
+dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du M&eacute;n&eacute;las. Et quand vous
+apprendrez que votre femme vous trompe depuis des ann&eacute;es avec le mari de
+sa meilleure amie,&mdash;celle du premier m&eacute;nage,&mdash;ou avec un des cousins de
+cette meilleure amie, ou avec un c&eacute;libataire que vous avez vu trois
+fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous
+rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succ&egrave;s, et
+que vous triomphez dans sa personne, gr&acirc;ce &agrave; l'exp&eacute;rience acquise durant
+vos bonnes fortunes de gar&ccedil;on. Vous seul avez plant&eacute;, greff&eacute;, cultiv&eacute;,
+enrubann&eacute; le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos
+p&egrave;res, dont s'orne votre front, et &agrave; l'ombre duquel vous pouvez reposer
+comme le h&eacute;ros du po&egrave;me:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Il dormait quelquefois &agrave; l'ombre de sa lance,<br /></span>
+<span>Mais peu....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup &agrave; l'ombre de votre ramure,
+vous l'avez bien gagn&eacute; apr&egrave;s un si dur labeur.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous voici enfin face &agrave; face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage
+incarn&eacute; par la l&eacute;gende dans le type fascinant de don Juan,&mdash;<i>l'Amant</i>,
+pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits &agrave;
+marquer dans cette figure:&mdash;ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme
+ils l'&eacute;taient hier, comme ils le seront demain;&mdash;ceux qui datent, qui le
+constituent <i>moderne</i> et qui m&eacute;riteront une m&eacute;ditation &agrave; part. Parmi les
+premiers de ces traits, il en est un tr&egrave;s particulier,&mdash;mais on ne
+saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la
+nature, incompr&eacute;hensible et ingouvernable.&mdash;Le v&eacute;ritable homme &agrave; femmes
+est toujours aim&eacute;. Il l'est &agrave; quinze ans, et il s'appelle Ch&eacute;rubin. Il
+l'est &agrave; vingt, &agrave; trente, &agrave; quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui
+donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de
+toutes les pi&egrave;ces. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron
+Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier
+Lauzun et Richelieu, ces deux h&eacute;ros de s&eacute;duction de l'ancien r&eacute;gime. Ils
+furent bien r&eacute;els, ceux-l&agrave;, bien vivants, ils ne comptent point parmi
+les fantaisies des &eacute;crivains. Ce ne sont que deux types illustres de
+cette race Juanesque qui continue de se reproduire ind&eacute;finiment. Je me
+souviens d'avoir rencontr&eacute; en Italie le prince Nicolas W&eacute;r&eacute;kiew, un
+grand seigneur russe &acirc;g&eacute; d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser
+avec ces deux c&eacute;l&egrave;bres vieillards. Il &eacute;tait blanc comme neige, avec de
+vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne
+cherchait &agrave; dissimuler son &acirc;ge par aucun artifice de toilette. Il faut
+ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble,
+qu'il &eacute;tait mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait
+une rang&eacute;e de dents tr&egrave;s blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout
+pr&egrave;s et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, m&ecirc;me &agrave; son
+&acirc;ge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa premi&egrave;re histoire
+datait de 1843,&mdash;elle fit assez de tapage &agrave; l'&eacute;poque pour qu'il d&ucirc;t
+partir de P&eacute;tersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute;
+trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-, &agrave; Pise, o&ugrave;
+l'avait appel&eacute; une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois
+toujours, avec son id&eacute;al visage de poitrinaire blonde. Elle avait
+vingt-cinq ans, se savait condamn&eacute;e, et elle n'avait pas voulu partir
+sans dire adieu au seul homme qu'elle e&ucirc;t jamais aim&eacute;. Il n'y avait pas
+huit jours que le prince &eacute;tait &agrave; Pise, et la marquise Branciforte y
+d&eacute;barquait. C'&eacute;tait la ma&icirc;tresse actuelle, une des plus belles
+Italiennes que j'aie rencontr&eacute;es, le profil d'une m&eacute;daille de Syracuse,
+avec des yeux noy&eacute;s, une p&acirc;leur ambr&eacute;e, une chevelure d'un noir mat et
+la stature d'une d&eacute;esse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre
+que sa rivale &eacute;tait bien mourante, et le prince n'&eacute;prouvait pas le
+moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas os&eacute; se
+plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui d&eacute;plaire. Il ne
+semblait pas soup&ccedil;onner lui-m&ecirc;me l'immoralit&eacute; de sa propre conduite, ni
+qu'il &eacute;tait mari&eacute;, quelque part, en Europe, ni que son fils a&icirc;n&eacute; devait
+bien avoir trente ans. Mais c'est l&agrave; un second trait de l'homme d'amour.
+Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'&ecirc;tre aim&eacute;. S'il est
+dans une carri&egrave;re quelconque, il sera toujours pr&ecirc;t &agrave; sacrifier ses
+devoirs et ses int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; un rendez-vous avec la reine du moment. Il
+fera comme ce sous-officier qui, l'ann&eacute;e derni&egrave;re, offrait &agrave; un ministre
+&eacute;tranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour
+donner des bijoux &agrave; sa ma&icirc;tresse. Il lui arrivera, comme &agrave; mon camarade
+Andr&eacute; Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir
+pour une femme rencontr&eacute;e il y a cinq minutes. Andr&eacute; &eacute;tait chroniqueur
+dans un journal du boulevard,&mdash;ci quinze cents francs par mois pour deux
+articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre
+feuille,&mdash;ci huit cents francs. Il y avait seize mois d&eacute;j&agrave; que durait
+cette situation, et Andr&eacute;, que nous avions vu autrefois si fou, couvert
+de dettes, saisi, affol&eacute; de d&eacute;sordre, nous semblait d&eacute;finitivement
+class&eacute; parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme
+un m&eacute;tier et se font une vie aussi facile que s&ucirc;re. Le directeur de son
+premier journal le prie d'aller, pour un article &agrave; sensation, causer
+avec une c&eacute;l&egrave;bre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner
+quelques d&eacute;tails int&eacute;ressants sur un personnage politique alors en
+vedette. Andr&eacute; arrive chez la dame. Il d&icirc;nait &agrave; sept heures avec deux
+confr&egrave;res, puis tous les trois se rendaient &agrave; une premi&egrave;re des Fran&ccedil;ais.
+Quatre heures sonnaient. Notre ami dit &agrave; son fiacre de l'attendre. Une
+demi-heure de conversation,&mdash;une heure et demie pour la chronique,&mdash;le
+reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui.
+Ses minutes &eacute;taient compt&eacute;es. On l'introduit dans un salon encore garni
+de ses housses, les murs presque nus. La ma&icirc;tresse de la maison para&icirc;t.
+Ces deux &ecirc;tres re&ccedil;oivent &agrave; la fois le coup de foudre. Andr&eacute; oublie son
+fiacre, son d&icirc;ner, son article, la premi&egrave;re repr&eacute;sentation. Il envoie
+prendre, dans l'h&ocirc;tel o&ugrave; il occupait un appartement, une valise,
+quelques chemises, un costume; et il part, le soir m&ecirc;me, pour une
+campagne que la dame poss&eacute;dait pr&egrave;s de Fontainebleau. Il y resta six
+mois sans m&ecirc;me avertir ses deux journaux, qui le remplac&egrave;rent dans la
+semaine, sans &eacute;crire &agrave; un seul ami, sans r&eacute;gler sa note &agrave; son h&ocirc;tel, o&ugrave;
+ses papiers, ses livres et sa garde-robe &eacute;taient demeur&eacute;s en
+gages,&mdash;bref, sans penser &agrave; rien, sinon qu'il n'avait jamais &eacute;t&eacute; aim&eacute;
+comme cela. Et voici le plaisant, la veille au soir, nous avions caus&eacute;
+ensemble longuement; il m'avait racont&eacute; son projet d'une installation
+nouvelle et d&eacute;finitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du cr&eacute;dit
+chez un tapissier.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que veux-tu,&raquo; me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages
+r&eacute;solutions, &laquo;je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans
+les siens....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ce mot fut jet&eacute; avec une gr&acirc;ce qui en sauvait le cynisme, la gr&acirc;ce-fille
+des hommes trop aim&eacute;s. Je n'eus pas le c&#339;ur de lui en faire honte. Je
+sentais si bien qu'il avait accept&eacute; de loger chez sa ma&icirc;tresse, et d'y
+vivre une demi-ann&eacute;e, comme il l'e&ucirc;t install&eacute;e dans un h&ocirc;tel en
+d&eacute;pensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de
+l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait
+absoudre ces boh&eacute;miens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand
+malheur pour un de ces amants professionnels de n'&ecirc;tre pas n&eacute; riche. Les
+femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit
+d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne
+connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir
+celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un
+&agrave; m&eacute;priser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien
+vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s que tenta sa
+vieille ma&icirc;tresse pour sauver cette &laquo;t&ecirc;te charmante&raquo;, comme disait
+Racine. Si abominable que f&ucirc;t ce sc&eacute;l&eacute;rat, malgr&eacute; son crime et son
+infamie, il &eacute;tait rest&eacute; pour elle <i>l'Amant</i>. Que dis-je? pour elle? Il
+l'&eacute;tait rest&eacute; pour d'autres femmes, t&eacute;moignant ainsi par un exemple
+aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le m&acirc;le d'une certaine
+sorte exerce sur le f&eacute;minin,&mdash;pouvoir que la pire ignominie d&eacute;grade sans
+le d&eacute;truire! Je parlais tout &agrave; l'heure du pharmacien Aubert, cette
+victime. Comparez, pour mieux appr&eacute;cier la diff&eacute;rence entre le faux
+homme &agrave; femmes et le vrai, sa piteuse figure &agrave; la physionomie de
+l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle <i>maestria</i> dans ce
+dernier! Quelle certitude! Quel fr&eacute;missement de curiosit&eacute; autour de lui!
+Quelle fid&eacute;lit&eacute; dans le d&eacute;vouement inspir&eacute;! A l'heure pr&eacute;sente, je
+gagerais que cet ancien courrier de <i>sleeping-car</i> est pleur&eacute; dans plus
+d'un lit. On le revoit dans des r&ecirc;ves, on b&eacute;nit les nuits o&ugrave; il est venu
+montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux&mdash;c'est
+un respectable privil&egrave;ge que la libert&eacute; de la presse!&mdash;ont cru devoir
+donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait
+valu ce nom prodigieux de &laquo;ch&eacute;ri magnifique ...&raquo; de la part d'une de ses
+inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux &eacute;gorgeur d'enfants,
+comme M&eacute;rim&eacute;e, comme Balzac, comme lord Byron....&mdash;O ironie de la gloire
+qui confond dans les m&ecirc;mes triomphes le pur g&eacute;nie et l'abjecte crapule!</p>
+
+<p>N'exag&eacute;rons rien et n'outrageons pas les femmes en pr&eacute;tendant que, pour
+les s&eacute;duire, il suffit d'&ecirc;tre un Alphonse doubl&eacute; d'un Hercule. Pour ce
+qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les
+hommes &agrave; bonnes fortunes que j'ai bien &eacute;tudi&eacute;s physiologiquement, tant&ocirc;t
+avec envie, tant&ocirc;t avec d&eacute;go&ucirc;t, toujours avec curiosit&eacute;, huit sur dix
+&eacute;taient plut&ocirc;t nerveux que muscl&eacute;s, plut&ocirc;t minces et souples que
+robustes et athl&eacute;tiques. Mais ils avaient tous ce fond de temp&eacute;rament o&ugrave;
+g&icirc;t la force vitale. Ils mangeaient et dig&eacute;raient sup&eacute;rieurement. Ils
+avaient aussi cette ind&eacute;finissable facult&eacute; d'adaptation du mouvement qui
+est l'adresse. Presque tous poss&eacute;daient quelque talent tout physique:
+bien danser, bien monter &agrave; cheval, bien jouer &agrave; la paume, bien tirer des
+armes. En vertu de cette m&ecirc;me agilit&eacute; corporelle, ils &eacute;taient
+admirablement habill&eacute;s, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en
+occuper davantage. L'&eacute;l&eacute;gance qui distingue l'Amant professionnel ne
+r&eacute;side en effet ni dans la coupe d'un v&ecirc;tement ni dans le choix d'une
+&eacute;toffe. Elle r&eacute;sulte d'une esp&egrave;ce de gr&acirc;ce animale qui ne s'apprend pas
+et que les ann&eacute;es n'enl&egrave;vent gu&egrave;re, t&eacute;moin le plus fameux des Amants de
+ce si&egrave;cle, le seul peut-&ecirc;tre qui ait cumul&eacute; une existence d'homme
+d'amour, d'homme de pens&eacute;e et d'homme d'action: Lamartine, adorable
+s&eacute;ducteur qui demeura superbe d'allure jusqu'&agrave; la fin, et &agrave; travers
+quelles d&eacute;gradations! Vous aurez beau &ecirc;tre habill&eacute;, chemis&eacute;, bott&eacute; par
+les meilleurs faiseurs, chapeaut&eacute;, gant&eacute;, cravat&eacute; et blanchi &agrave; Londres,
+manicur&eacute;, mass&eacute;, ras&eacute; et peign&eacute; par les artistes les plus en renom, les
+femmes diront de vous, si vous n'&ecirc;tes pas n&eacute; Amant, un simple: &laquo;M.
+X&mdash;&mdash;, oui, il est tr&egrave;s soign&eacute;.&raquo; Et ce sera tout. Voil&agrave; qui prouve la
+profondeur d'un mot na&iuml;f qui nous amusa tant, le spirituel po&egrave;te
+Fran&ccedil;ois C&mdash;&mdash; et moi, quand nous l'entend&icirc;mes. Nous causions avec un
+secr&eacute;taire de th&eacute;&acirc;tre d'une triste aventure: une com&eacute;dienne distingu&eacute;e,
+soudain ruin&eacute;e, &agrave; quarante ans pass&eacute;s, pour avoir confi&eacute; toutes ses
+&eacute;conomies &agrave; un jeune coulissier dont elle &eacute;tait folle. Il &eacute;tait parti
+avec les quatre cent mille francs, laissant l&agrave; sa ma&icirc;tresse, qui ne
+porta m&ecirc;me pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage
+avait pu duper de la sorte une femme de cet &acirc;ge et de cette exp&eacute;rience:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah!&raquo; dit le secr&eacute;taire avec conviction, il &eacute;tait dou&eacute;!...&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si s&eacute;duisants,
+il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est
+le tact. Mais le tact de l'homme &agrave; femmes est quelque chose de tr&egrave;s
+particulier,&mdash;presque un organe, comme les antennes chez les
+insectes,&mdash;presque un instinct, car l'&eacute;ducation n'y ajoute gu&egrave;re. Cet
+homme, par exemple, du premier coup d'&#339;ul, juge exactement quel degr&eacute;
+de chance il a aupr&egrave;s d'une femme &agrave; laquelle il est pr&eacute;sent&eacute;. Il sait
+qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe &agrave; laquelle
+il doit plaire et toute une classe &agrave; laquelle il ne plaira jamais, quoi
+qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le m&ecirc;me
+Andr&eacute; Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: &laquo;Celle-ci
+est pour moi, celle-l&agrave;, non....&raquo; Et, en pensant ou parlant ainsi, le
+v&eacute;ritable Amant se trompe rarement. Il proc&egrave;de par intuition et par
+analogie, un vertu de cet axiome:</p>
+
+<p class='max'>VI</p>
+
+<p><i>Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et m&ecirc;me homme</i>.</p>
+
+<p>Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus
+myst&eacute;rieux de sa r&ecirc;verie, o&ugrave; donc en trouver la r&eacute;alisation vivante et
+aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouv&eacute; et prend un amant.
+Cet amant ressemble bien &agrave; l'homme qu'elle r&ecirc;ve, par quelques
+c&ocirc;t&eacute;s,&mdash;par d'autres, non. Le jour o&ugrave; la femme constate cette
+dissemblance, le charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son
+inconstance est une constance, son infid&eacute;lit&eacute; une fid&eacute;lit&eacute;. Elle croira
+voir dans son second amant l'homme id&eacute;al qu'elle a cru voir dans le
+premier,&mdash;exactement le m&ecirc;me. Et cela va du moral au physique, si bien
+qu'en comparant les photographies des divers &laquo;caprices&raquo; d'une fille ou
+d'une grande dame,&mdash;j'entends les caprices vrais,&mdash;on demeure &eacute;tonn&eacute; de
+la fixit&eacute; de ces &acirc;mes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes
+tour &agrave; tour et d&eacute;go&ucirc;t&eacute;es, mais toujours pour les m&ecirc;mes raisons. Le
+v&eacute;ritable homme &agrave; femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les
+personnes de son entourage,&mdash;ses ma&icirc;tresses l'ont renseign&eacute;,&mdash;sait &agrave; un
+nom pr&egrave;s quels amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si
+elle n'en a pas eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher.
+Cela lui suffit pour savoir de m&ecirc;me ce qu'il peut et doit esp&eacute;rer. Il
+voit cette femme deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude
+math&eacute;matique &agrave; quelle phase elle en est de son existence, si elle est
+heureuse ou malheureuse, occup&eacute;e ailleurs et contente, lass&eacute;e ou
+libre,&mdash;toutes observations qui nuancent &agrave; l'infini la direction,
+l'intensit&eacute;, la forme et la marche de sa cour.</p>
+
+<p>Dans cette cour m&ecirc;me, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par
+des nuances encore, mais qui le diff&eacute;rencient radicalement du <i>fr&ocirc;leur</i>,
+du <i>toucheur</i>, du <i>plongeur</i>, toutes vari&eacute;t&eacute;s de l'homme &agrave; pr&eacute;tentions
+qui n'est jamais aim&eacute;. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple,
+une de ces indiscr&eacute;tions de mani&egrave;res dont les personnages en question
+sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter
+trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance
+sur un tabouret dans son soulier brod&eacute; et son bas de soie &agrave; jour,
+guigner d'un &#339;ul allum&eacute; une poitrine charmante et pencher la t&ecirc;te pour
+en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes &agrave;
+succ&egrave;s se livrer &agrave; ces vagues et pu&eacute;riles d&eacute;lices, t&eacute;moignant ainsi
+qu'ils n'avaient jamais eu une vraie ma&icirc;tresse, par leur ignorance de
+ces deux axiomes &eacute;l&eacute;mentaires en amour:</p>
+
+<p class='max'>VII</p>
+
+<p><i>Toute caresse sans cons&eacute;quence risque de diminuer votre pouvoir sur une
+femme</i>.</p>
+
+<p class='max'>VIII</p>
+
+<p><i>Une femme passionn&eacute;ment &eacute;prise peut seule pardonner une familiarit&eacute;
+physique devant t&eacute;moins. Encore en est-elle toujours un peu bless&eacute;e</i>.</p>
+
+<p>Si vous aimez et si vous tenez les yeux ouverts malgr&eacute; cet amour, ne le
+redoutez pas, le familier, mais bien plut&ocirc;t le personnage parfaitement
+&eacute;lev&eacute;, qui s'approche de votre ma&icirc;tresse avec un visible respect, et de
+vous avec des formes irr&eacute;prochables. Observez son &#339;ul discret et fin,
+entre ses paupi&egrave;res un peu brid&eacute;es. Remarquez comme votre ma&icirc;tresse, qui
+plaisante si ais&eacute;ment, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une
+nuance de s&eacute;rieux rien que pour offrir &agrave; celui-l&agrave; une tasse de th&eacute;.
+Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussit&ocirc;t &agrave;
+endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse &agrave; l'&eacute;veiller. &laquo;Ce
+qu'il y a de charmant avec M. N&mdash;&mdash;&raquo; vous dira-t-elle, &laquo;c'est qu'on voit
+si bien qu'il sait que je suis &agrave; vous....&raquo; Je l'ai entendu, ce mot,
+voici des ann&eacute;es, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-l&agrave;,
+et la pr&eacute;sence de plus en plus fr&eacute;quente de M. N&mdash;&mdash; chez votre amie,
+sans qu'il semble faire aucun progr&egrave;s dans son intimit&eacute;,&mdash;vous pourrez
+&ecirc;tre convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom,
+court un tr&egrave;s grand risque, et convaincu aussi que vous &ecirc;tes en pr&eacute;sence
+du v&eacute;ritable homme &agrave; femmes. C'est son proc&eacute;d&eacute;. Avec lui, un <i>minimum</i>
+de drame, de scandale et d'&eacute;talage. Il n'op&egrave;re qu'&agrave; coup s&ucirc;r et dans le
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te. Sur quoi, si vous appartenez &agrave; la cat&eacute;gorie des
+&laquo;combinaisons financi&egrave;res&raquo;, ou &laquo;mondaines&raquo;, ou &laquo;litt&eacute;raires&raquo;,&mdash;il en est
+de tous ordres,&mdash;c'est-&agrave;-dire si vous n'&ecirc;tes pas aim&eacute; pour vous-m&ecirc;me,
+soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour
+demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui.
+Si vous appartenez au groupe des faux hommes &agrave; femmes, ne luttez pas non
+plus. Passez la main avec gr&acirc;ce. C'est la seule mani&egrave;re de garder
+l'amiti&eacute; d'une ancienne ma&icirc;tresse, quand elle vaut la peine qu'on reste
+son ami. Si vous &ecirc;tes vous-m&ecirc;me un amant de la v&eacute;ritable esp&egrave;ce, passez
+la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe
+d'une femme sans y avoir &eacute;t&eacute; encourag&eacute;. Concluez-en que votre ma&icirc;tresse
+aguiche votre rival. Par cons&eacute;quent il faut d&eacute;m&eacute;nager, sous peine
+d'essuyer tous les pl&acirc;tres de la petite maison o&ugrave; vous aviez nich&eacute; votre
+c&#339;ur et qui est en train de s'&eacute;crouler. Malheureusement, ce passage de
+main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose,
+et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous
+mettre &agrave; la porte. Elle ne veut pas que vous pr&eacute;voyiez sa trahison et
+que vous la preniez de vous-m&ecirc;me, cette porte. Et puis il arrive que
+l'on aime encore au moment o&ugrave; l'on n'est plus aim&eacute;. T&acirc;chez cependant de
+partir, m&ecirc;me amoureux, en vous souvenant de ce principe:</p>
+
+<p class='max'>IX</p>
+
+<p><i>Un bonheur qui a pass&eacute; par la jalousie est comme un joli visage qui a
+pass&eacute; par la petite v&eacute;role. Il reste gr&ecirc;l&eacute;</i>.</p>
+
+<p>Les amants sup&eacute;rieurs pr&eacute;f&eacute;reront toujours le chagrin imm&eacute;diat de
+l'abandon &agrave; cette avilissante et ind&eacute;finie douleur du soup&ccedil;on. Mais
+toutes les sup&eacute;riorit&eacute;s sont rares, et la sup&eacute;riorit&eacute; sentimentale plus
+que toutes les autres.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>M&Eacute;DITATION IV</h3>
+
+<h2>DE L'AMANT MODERNE</h2>
+
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu ne peux pas comprendre &ccedil;a, papa, tu n'es pas assez <i>fin de si&egrave;cle</i>
+<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Cette phrase d&eacute;daigneuse se pronon&ccedil;ait dans une salle &agrave; manger d'un
+d&eacute;licieux appartement de la rue Fran&ccedil;ois-I<sup>er</sup>, toute garnie de
+tapisseries &agrave; personnages repr&eacute;sentant des sc&egrave;nes d'auberges, d'apr&egrave;s
+T&eacute;niers. La m&egrave;re du jeune homme qui parlait ainsi &eacute;tait absente. Nous
+achevions de d&eacute;jeuner, le p&egrave;re, le fils et moi: le p&egrave;re, grand et fort,
+un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un <i>self made
+man</i>, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une
+imm&eacute;diate h&eacute;r&eacute;dit&eacute; de rudes travailleurs dans ses larges &eacute;paules et son
+teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant d&eacute;j&agrave; dans son torse
+&eacute;triqu&eacute;, dans sa p&acirc;leur, dans ses muscles appauvris, cette esp&egrave;ce
+d'&eacute;puisement sans aristocratie qui se produit d&egrave;s la troisi&egrave;me
+g&eacute;n&eacute;ration dans notre bourgeoisie issue de la gl&egrave;be.&mdash;Cela n'emp&ecirc;che pas
+nos politiciens, qui se soucient du probl&egrave;me de la race autant que de
+leur premier programme, de s'extasier sur la soci&eacute;t&eacute; contemporaine et de
+consid&eacute;rer comme un progr&egrave;s l'universelle accession du peuple &agrave; cet
+&eacute;puisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au
+passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les
+familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que
+de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.&mdash;Quand cette belle
+phrase fut tomb&eacute;e de cette jeune bouche, le p&egrave;re et moi, nous nous
+regard&acirc;mes, et nous dev&icirc;nmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que
+ce gommeux, d&eacute;virilis&eacute; d&eacute;j&agrave;, &eacute;tait son fils; et moi, parce que j'avais
+encore, en ces temps-l&agrave;, l'observation am&egrave;re, un des ridicules
+p&eacute;dantismes de l'&eacute;poque, dont je ne suis pas assez gu&eacute;ri. Nos, a&iuml;eux-y
+voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines.
+Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle
+&eacute;tait si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet &eacute;vid&eacute; &agrave;
+monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honn&ecirc;te homme de
+p&egrave;re,&mdash;lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre
+dans toute sa personne! Puis la formule &eacute;tait excellente et digne de
+faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle
+pouss&eacute;e depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent
+dans la d&eacute;cadence nationale avec s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, presque avec verve. Et moi,
+sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande
+esp&egrave;ce des amants, distinguent l'amant actuel, &agrave; la date du jour et de
+l'heure, je me souviens de l'aimable &eacute;vid&eacute;, et je l'entends qui ricane:
+&laquo;Non, ce n'est pas encore assez fin de si&egrave;cle....&raquo; Ce n'est pas faute,
+enfant d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;, d'avoir regard&eacute; &agrave; la loupe le progr&egrave;s que le cancer
+parisien a fait dans ton c&#339;ur. H&eacute;las! Je devrais ajouter, dans nos
+c&#339;urs.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ce sont toujours les m&ecirc;mes qui sont Amants, disais-je ou &agrave; peu pr&egrave;s dans
+la <i>M&eacute;ditation III</i>, pour faire pendant au mot c&eacute;l&egrave;bre: &laquo;A la guerre, ce
+sont toujours les m&ecirc;mes qui se font tuer.&raquo; Or, ce qui constitue l'Amant,
+par-dessous l'enguirlandage des th&eacute;ories romanesques ou cyniques,&mdash;c'est
+le Sexe. Pour bien d&eacute;finir la nuance des sentiments que les hommes dont
+l'amour est l'unique affaire &eacute;prouvent aupr&egrave;s d'une femme, c'est leur
+histoire sexuelle qu'il faudrait &eacute;tablir. Un laboureur, nourri de lard,
+de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre
+jamais un livre, quand il est assailli par la pubert&eacute;, comme une b&ecirc;te,
+vers ses dix-huit ans, peut-il &ecirc;tre compar&eacute; &agrave; ce que nous &eacute;tions, vous
+ou moi, &agrave; cet &acirc;ge o&ugrave; notre innocence valait &agrave; peu pr&egrave;s celle d'un
+capitaine de hussards? J'ai parl&eacute; du lard, du fromage et des pommes de
+terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques
+amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est
+la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respir&eacute;. L'ouvrier qui
+travaille le caoutchouc perd sa virilit&eacute; par la seule influence du
+sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du
+phosphore. Voil&agrave; deux cas extr&ecirc;mes d'un fait constant. L'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;
+appara&icirc;t aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la
+fille d'un p&egrave;re chaste et celle d'un p&egrave;re qui a v&eacute;cu, entre le fils
+d'une honn&ecirc;te femme et le fils d'une femme galante; il y a la m&ecirc;me
+diff&eacute;rence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique....
+Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine
+&agrave; jouer le r&ocirc;le d'Amant, et suivons les &eacute;tapes de sa sensualit&eacute;, en
+tenant compte de ces quelques r&eacute;flexions qui ne sont qu'un commentaire
+du vieil adage: &laquo;<i>Totus homo semen est....</i>&raquo; lequel correspond &agrave; cet
+autre: &laquo;<i>Tota mulier in utero....</i>&raquo; Je laisse au lecteur le soin de
+traduire ces deux petites formules &agrave; mes lectrices, s'il en est qui
+aient pu supporter l'atmosph&egrave;re de laboratoire r&eacute;pandue &agrave; dessein sur
+ces <i>M&eacute;ditations</i>, pour en &eacute;carter le public &agrave; qui elles pourraient
+nuire.</p>
+
+<p>Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixi&egrave;me ann&eacute;e. Des deux animaux
+qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le
+premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le
+moment o&ugrave; d'ordinaire les parents mettent le petit gar&ccedil;on interne au
+lyc&eacute;e. Si le p&egrave;re est occup&eacute;, il a trop de soucis en t&ecirc;te pour suivre
+l'&eacute;ducation du fils. S'il n'est pas occup&eacute;, il a trop de soucis encore,
+entre le cercle et le th&eacute;&acirc;tre, les visites et ses ma&icirc;tresses. Et puis,
+o&ugrave; prendrait-il les &eacute;l&eacute;ments d'une &eacute;ducation qu'il n'a pas re&ccedil;ue
+lui-m&ecirc;me? Quant &agrave; la m&egrave;re, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu
+qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, tr&egrave;s &laquo;fin
+de si&egrave;cle&raquo;; et du jour o&ugrave; l'enfant cesse d'&ecirc;tre un joli objet qui
+marche, une poup&eacute;e &agrave; parer, pomponner, friser, d&eacute;shabiller, rhabiller, &agrave;
+quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode &agrave;
+faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en
+madone arrive &agrave; la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu
+solide, change de si&egrave;ge: &laquo;C'est Seldron qui l'a cass&eacute;e,&raquo; s'&eacute;crie
+l'enfant. &laquo;Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?...&raquo; Ledit Seldron est
+un grand et gros homme de quarante ans, taill&eacute; en portefaix, qui a &eacute;t&eacute;
+l'amant de la dame pendant plusieurs ann&eacute;es, et dont le postulant actuel
+a la na&iuml;vet&eacute; d'&ecirc;tre jaloux,&mdash;dans le pass&eacute;. C'est des paroles &agrave; la suite
+desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils
+les entrailles de M&eacute;d&eacute;e. Et voil&agrave; pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un
+humoriste appelle les gar&ccedil;onnets riches dont la vitrine est un coussin
+de coup&eacute; ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transform&eacute; en un
+potache qui, &agrave; dix ans, se lave &agrave; peine et mange ses ongles, &agrave; onze,
+fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante &agrave; douze des
+chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur
+lui-m&ecirc;me et sur ses camarades quelques &eacute;tudes pratiques de physiologie
+compar&eacute;e.</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas les exag&eacute;rer, ces vices du potache, ni leur donner
+une importance plus grande que les int&eacute;ress&eacute;s eux-m&ecirc;mes. Tous les p&egrave;res
+les connaissent, sinon toutes les m&egrave;res, et comme ils continuent
+d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Universit&eacute;,&mdash;r&eacute;servons
+toujours les maisons religieuses, o&ugrave; la confession corrige tout,&mdash;ils
+ont accept&eacute; cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin.
+D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de
+mes confr&egrave;res qui, dans leurs livres, ont paru s'int&eacute;resser avec passion
+&agrave; ce probl&egrave;me &eacute;videmment grotesque:&mdash;la pudeur des enfants. Soit, le
+potache perdra toute pudeur. D&egrave;s seize ans, il soignera quelque maladie
+honteuse, de celles qui fournissent l'occasion &agrave; un concours de r&eacute;clames
+en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre
+parenth&egrave;ses, une &eacute;tonnante id&eacute;e du cosmopolitisme galant des
+Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela
+l'initiera de meilleure heure &agrave; la vie. Il verra s'&eacute;tablir autour de lui
+des liaisons entre grands et petits, les unes l&eacute;g&egrave;res, d'autres
+s&eacute;rieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement
+de vers et de prose. Cela ne le pr&eacute;parera-t-il pas aux liaisons d'un
+autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons
+obsc&egrave;nes. Tant mieux, il est m&ucirc;r pour la caserne et le service
+obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose &agrave;
+toute la jeunesse, les futurs pr&ecirc;tres y compris; et nos l&eacute;gislateurs ont
+oubli&eacute; de se demander ce que repr&eacute;sente de destruction sociale la
+promiscuit&eacute; militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il
+s'agit d'abord de n'avoir pas une arm&eacute;e de pr&eacute;toriens, n'est-ce pas? Le
+coll&eacute;gien se livrera sur lui-m&ecirc;me &agrave; de vilaines pratiques. Ce sont de
+petites malpropret&eacute;s qui passent, et puis, &ecirc;tes-vous s&ucirc;r que ce soit
+m&ecirc;me vrai? La surveillance du coll&egrave;ge est excellente, les ma&icirc;tres
+d'&eacute;tude choisis avec soin; le proviseur est officier de la L&eacute;gion
+d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques ann&eacute;es pour assainir les
+internats....</p>
+
+<p>Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours
+manqu&eacute;, et je le d&eacute;plore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de
+coll&eacute;giens en tunique, au lieu de me f&eacute;liciter sur la bonne organisation
+de notre d&eacute;mocratie qui assure &agrave; ces tendres &eacute;l&egrave;ves un enseignement
+vraiment rationnel, j'ai la malheureuse id&eacute;e de voir leur p&egrave;re en train
+de s'amuser avec une catin, leur m&egrave;re en train de rouler en fiacre avec
+un amant, le pion qui les conduit en train de penser &agrave; une dr&ocirc;lesse.
+Eux-m&ecirc;mes, je les regarde, ils n'ont pas le teint tr&egrave;s frais ni les yeux
+tr&egrave;s nets, malgr&eacute; l'introduction des <i>sports</i> d'outre-Manche dans les
+lyc&eacute;es, et au lieu d'attribuer la p&acirc;leur de certains visages, la gr&ecirc;le
+structure de certains corps, &agrave; des exc&egrave;s de travail, au <i>surmenage</i>, je
+me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur
+Ch&mdash;&mdash;, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'&eacute;clater dans la
+presse, au sujet d'un grave magistrat, mari&eacute;, p&egrave;re de famille, et qui
+vers cinquante-cinq ans, s'&eacute;tait d&eacute;shonor&eacute; par une de ces fantaisies
+contre nature dont parlent les livres m&eacute;dico-l&eacute;gaux. &laquo;Voil&agrave; ce que c'est
+que d'avoir &eacute;t&eacute; un polisson au coll&egrave;ge....&raquo; me dit le docteur, ancien
+camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les
+mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de
+vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que
+l'&eacute;branlement nerveux qui en r&eacute;sulte n'est, en tout cas, jamais
+inoffensif, et tend &agrave; produire la <i>c&eacute;r&eacute;bration</i>;&mdash;il appelait ainsi
+cette esp&egrave;ce de d&eacute;composition du cerveau et des sens qui, pouss&eacute;e tr&egrave;s
+loin, aboutit &agrave; des troubles &eacute;tranges. L'homme ne peut plus ressentir la
+volupt&eacute; que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme
+ce vieillard, tr&egrave;s &laquo;fin de si&egrave;cle&raquo;, qui exigeait de ses ma&icirc;tresses
+qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de c&eacute;ruse et
+de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-m&ecirc;me,
+costum&eacute; en officier des pompes fun&egrave;bres, venait constater le d&eacute;c&egrave;s!
+Enfin ce docteur pessimiste consid&eacute;rait les internats comme le poison de
+notre classe moyenne fran&ccedil;aise. Il me conjurait d'&eacute;crire contre eux un
+livre fond&eacute; sur cette th&egrave;se que presque toutes les n&eacute;vroses ont leur
+principe dans les d&eacute;sordres &eacute;rotiques, et presque tous ces d&eacute;sordres
+leur principe dans une mauvaise hygi&egrave;ne morale &agrave; l'&eacute;poque de la pubert&eacute;.
+Ce vieux docteur, par exemple, n'&eacute;tait pas du tout &laquo;fin de si&egrave;cle&raquo;. Il
+me citait, avec une na&iuml;ve admiration, cette phrase des <i>Id&eacute;es de madame
+Aubray</i>: &laquo;Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes
+perdus.&raquo; Il croyait &agrave; la mission de la litt&eacute;rature, &agrave; notre devoir, &agrave;
+nous, &eacute;crivains, de dire, plaisamment oui s&eacute;rieusement, ce que nous
+pensons des maladies de l'&eacute;poque, brutalement m&ecirc;me, s'il faut crier pour
+&ecirc;tre entendu;&mdash;un tas de sornettes qui ne m&egrave;nent ni &agrave; l'Acad&eacute;mie du pont
+des Arts, ni &agrave; celle des Goncourt, ni &agrave; la d&eacute;putation, ni &agrave;
+l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des c&eacute;nacles &eacute;pris de l'art pour
+l'art, ni &agrave; l'estime des r&eacute;publicains ou des r&eacute;actionnaires, des hommes
+du monde ou de la boh&egrave;me, ni &agrave; rien enfin qu'&agrave; faire r&eacute;fl&eacute;chir les <i>gens
+de bonne foi</i>. Il y a une amusante chanson du po&egrave;te et philosophe Raoul
+Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait &agrave; merveille:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Quand nous part&icirc;mes de Melun<br /></span>
+<span style="margin-left:2em;">Nous &eacute;tions un.<br /></span>
+<span>En arrivant &agrave; Carcassonne,<br /></span>
+<span style="margin-left:2em;">N'y avait plus personne....<br /></span>
+</div></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il y a une gr&acirc;ce d'&eacute;tat pour les futurs amants,&mdash;et ils traversent le
+lupanar scolaire sans trop s'y souiller,&mdash;parce qu'ils r&ecirc;vent de femmes
+aussit&ocirc;t que l'instinct sexuel s'&eacute;veille en eux. Mettons donc que
+l'&eacute;nervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et
+suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de
+beaux yeux, dans leur premi&egrave;re rencontre avec la V&eacute;nus naturelle.
+Avouons-le tout de suite. Si la statistique des d&eacute;florateurs offre
+quelques difficult&eacute;s &agrave; l'observation consciencieuse, celle des
+d&eacute;floratrices est plus simple &agrave; dresser, et c'est dans les couvents de
+plaisir, sous l'&#339;ul protecteur de la police, que se fait la cueillette
+de presque toutes ces jeunes virginit&eacute;s, si l'on peut donner ce nom &agrave;
+des innocences d&eacute;j&agrave; fort entam&eacute;es;&mdash;des marguerites auxquelles il ne
+reste plus qu'un p&eacute;tale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans
+le lyc&eacute;e de province o&ugrave; j'ai grandi, et le coin pr&egrave;s de la vieille porte
+condamn&eacute;e, o&ugrave; nous nous complaisions par les heures de soleil. Les
+vendredis matin,&mdash;nous sortions le jeudi,&mdash;il y avait toujours dans ce
+coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,&mdash;celui
+<i>qui y &eacute;tait all&eacute;!</i>... O&ugrave;? L&agrave;-bas dans le faubourg. Nous nous montrions
+la ruelle quand nous d&eacute;filons en promenade. Plus tard, je suis venu
+achever mes &eacute;tudes dans un lyc&eacute;e de Paris, et les confidences des
+Richelieus &agrave; venir sur leurs premi&egrave;res armes &eacute;taient exactement les
+m&ecirc;mes. Ce qui diff&eacute;rait, c'&eacute;taient les secondes. Tandis que les pauvres
+provinciaux continuaient de p&egrave;leriner vers l'unique endroit de leur
+ville o&ugrave; ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les
+Parisiens, eux, commen&ccedil;aient &agrave; courir l'aventure. Durant l'ann&eacute;e de ma
+rh&eacute;torique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais
+ind&eacute;finiment dans un pr&eacute;au plant&eacute; d'arbres si maigres. Un d'eux
+entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui
+r&eacute;pondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par litt&eacute;rature et
+byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle &eacute;tait maigre et p&acirc;le
+comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costum&eacute;e en homme.&mdash;Le
+second &eacute;tait l'amant d'une veuve &eacute;quivoque, rencontr&eacute;e &agrave; une des
+matin&eacute;es organis&eacute;es par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique
+des coll&eacute;giens....&mdash;Le troisi&egrave;me, le plus fortun&eacute;, suivait une intrigue
+pouss&eacute;e aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de
+sa m&egrave;re. Et son honorable travail consistait &agrave; me m&eacute;nager &agrave; moi-m&ecirc;me une
+aventure parall&egrave;le avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan
+&eacute;choua, parce que nous d&eacute;couvr&icirc;mes que ladite cousine feuilletait d&eacute;j&agrave;
+son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel &eacute;tait le vertueux
+objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant
+&agrave; m&ecirc;me un pain doubl&eacute; d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux
+des pions et des inspecteurs charg&eacute;s de nous surveiller. Je viens de
+lire dans un grave journal, qu' &laquo;aujourd'hui, dans les internats,
+l'hygi&egrave;ne morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menac&eacute;e qu'on le
+dit....&raquo; Ils sont souvent gais, les journaux graves.</p>
+
+<p>Pour r&eacute;tablir l'&eacute;quilibre, soyons graves cinq minutes dans cette &#339;uvre
+de gaiet&eacute; voulue, j'en conviens, o&ugrave; j'essaie de rire, comme dit l'autre,
+afin de ne pas pleurer. Rien que de penser &agrave; tant de mis&egrave;re humaine fait
+si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines d&eacute;cences est
+une l&acirc;chet&eacute;. Marquons plut&ocirc;t les cons&eacute;quences de l'hygi&egrave;ne sentimentale
+et sensuelle que nous venons de d&eacute;crire sur le futur papillon d'amour
+qui n'en est encore qu'&agrave; la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces
+premi&egrave;res exp&eacute;riences? Lui, peut-&ecirc;tre, mais non pas ses sens. Il y a une
+m&eacute;moire du sexe bien connue de tous les libertins, et si ind&eacute;l&eacute;bile que
+le souvenir de nos d&eacute;bauches nous suit dans nos plus id&eacute;ales amours.
+C'est m&ecirc;me une des terribles formes de cette myst&eacute;rieuse justice qui
+veut que tout se paie t&ocirc;t ou tard, comme dans les banques bien tenues, &agrave;
+un centime pr&egrave;s.&mdash;Comment nier Dieu quand on a constat&eacute; cette loi qui ne
+comporte pas d'exceptions?&mdash;Les cons&eacute;quences? C'est d'abord une atteinte
+port&eacute;e au bon &eacute;quilibre du syst&egrave;me nerveux, dans l'&acirc;ge de la formation
+compl&egrave;te, atteinte d'autant plus profonde que le r&eacute;gime s&eacute;dentaire, la
+respiration comprim&eacute;e, le travail forc&eacute;, y ajoutent leur influence, sans
+parler de la nourriture m&eacute;diocre et des lassitudes de l'estomac. De mon
+temps, la punition ordinaire, celle qui nous &eacute;tait distribu&eacute;e pour un
+mot dit en &eacute;tude, un retard, un geste maladroit, &eacute;tait la retenue durant
+la r&eacute;cr&eacute;ation apr&egrave;s le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du
+coll&egrave;ge avec des nerfs &eacute;branl&eacute;s, et cet &eacute;nervement sera pour sa vie
+enti&egrave;re ce qu'est la premi&egrave;re pr&eacute;paration de couleur pour un tableau. Il
+donnera le ton &agrave; toutes ses sensations, et &agrave; la fin c'est lui qui
+repara&icirc;tra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette
+adolescence singuli&egrave;re, une fl&eacute;trissure in&eacute;vitable de l'id&eacute;e de la
+femme, une perception tr&egrave;s pr&eacute;cise qu'elle est tr&egrave;s souvent une b&ecirc;te de
+proie, et plus souvent encore une b&ecirc;te tout court. Il oscille en effet
+de la fille qui l'exploite bassement &agrave; celle qui le corrompt par
+gaminerie de vice, sans parler de la femme plus &acirc;g&eacute;e qui fait de ce
+jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme
+grandit, malgr&eacute; ces causes diverses d'&eacute;puisement, et il ne cesse pas
+d'&ecirc;tre en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et
+d'illusion, de d&eacute;sir et de na&iuml;vet&eacute; propres &agrave; son &acirc;ge. Mais il en est de
+l'&acirc;me comme du corps. Ayez &agrave; dix-huit ans une maladie infectieuse, de
+celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses
+successeurs vous <i>blanchiront</i>,&mdash;comme ils disent. Vous n'en aurez pas
+moins le virus dans le sang, malgr&eacute; vos apparences conserv&eacute;es
+d'adolescent &agrave; peine &eacute;panoui. Il y a des virus aussi pour le c&#339;ur, et
+contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que
+c&eacute;l&eacute;brait une autre chanson compos&eacute;e par un &eacute;tudiant sans pr&eacute;jug&eacute;s. Elle
+donnera, celle-l&agrave;, une id&eacute;e de ce que le jeune homme trouve d'aliment de
+vie morale dans l'atmosph&egrave;re de sa vingti&egrave;me ann&eacute;e. Nous l'entend&icirc;mes,
+Mareuil et moi, d&eacute;bit&eacute;e par cet &eacute;tudiant &agrave; une table d'h&ocirc;te de la rue
+Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa ma&icirc;tresse. Et le
+carabin roucoulait:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Nous buvons dans le m&ecirc;me verre<br /></span>
+<span>La liqueur de Van Swieten,<br /></span>
+<span>Et nous nous partageons en fr&egrave;res<br /></span>
+<span>Les pilules de Dupuytren....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et la table de reprendre en ch&#339;ur:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Les pilules de Dupuytren!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>R&eacute;sumons cette longue et m&eacute;dicale analyse par un aphorisme tr&egrave;s simple:</p>
+
+<p class='max'>X</p>
+
+<p><i>Le c&#339;ur d'un homme a toujours l'&acirc;ge de son sexe</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Admettons que le c&#339;ur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au
+sortir des secousses de la V&eacute;nus scolaire. Quel &acirc;ge a-t-il, ce c&#339;ur,
+dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, &agrave; vous tous qui
+constituez, &agrave; Paris, la l&eacute;gion des hommes vraiment aim&eacute;s,&mdash;&agrave; vous,
+clubman d&eacute;licieux qui avez d&eacute;shabill&eacute; des duchesses, inspir&eacute; des
+caprices aux plus &eacute;l&eacute;gantes des impures et go&ucirc;t&eacute; le charme du
+raffinement le plus exquis dans le plus nouveau d&eacute;cor de la gr&acirc;ce
+f&eacute;minine;&mdash;&agrave; vous, artiste d&eacute;j&agrave; c&eacute;l&egrave;bre, qui avez profit&eacute; du libre asile
+de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis mod&egrave;les &agrave; ceux
+des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur
+buste ou leur portrait;&mdash;&agrave; vous, &eacute;crivain connu, qui avez pass&eacute; vos
+ann&eacute;es d'apprentissage &agrave; mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de
+brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant
+mondaines;&mdash;&agrave; vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez mani&eacute;
+plus de billets doux que de dossiers;&mdash;mais les divers corps de m&eacute;tiers
+qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une
+autre dans le d&eacute;nombrement de ladite l&eacute;gion. Et je la sais d'avance, la
+r&eacute;ponse du l&eacute;gionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double,
+celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'&acirc;ge, mais son
+c&#339;ur, lui, touche &agrave; la cinquantaine. La fameuse <i>c&eacute;r&eacute;bration</i> pr&eacute;dite
+par le docteur, et qui avait pour point de d&eacute;part l'&eacute;nervement de
+l'adolescence, est install&eacute;e chez cet homme fait. Il peut avoir et il a
+un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses
+dents; c'est l'exp&eacute;rience qui date, et c'est les impressions re&ccedil;ues.
+Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont
+travaill&eacute;, qu'il lui faut, pour que son syst&egrave;me nerveux soit vraiment
+excit&eacute;, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames
+intimes, un &acirc;cre rago&ucirc;t de romanesque sc&eacute;l&eacute;ratesse qui morde sur son
+imagination. Cet autre est tr&egrave;s fier que son cerveau ait acquis une
+ma&icirc;trise compl&egrave;te de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa ma&icirc;tresse
+longuement sans perdre lui-m&ecirc;me la t&ecirc;te. Mais ce pouvoir, qui fait de
+l'homme un virtuose de volupt&eacute;, capable de mieux s'emparer de l'&acirc;me et
+du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le poss&egrave;de a besoin
+pour arriver au plaisir complet, m&ecirc;me s'il est amoureux, de quelque
+chose d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; qui est, suivant le cas, une corruption effr&eacute;n&eacute;e ou une
+innocence enti&egrave;re,&mdash;une <i>id&eacute;e</i> enfin. Il faut que cette id&eacute;e fouette les
+sens, &agrave; demi blas&eacute;s dans ce qu'ils &eacute;prouvent, quoiqu'ils soient demeur&eacute;s
+intacts dans leur puissance de faire &eacute;prouver,&mdash;anomalie singuli&egrave;re et
+qui cr&eacute;e cette vari&eacute;t&eacute; d'amants presque contre nature: des amoureux avec
+libertinage.</p>
+
+<p>Mais l'amant moderne n'est pas seulement un c&eacute;r&eacute;bral, il est aussi, en
+vertu de son exp&eacute;rience acquise, une esp&egrave;ce d'analyseur inconscient;
+autant dire qu'il pr&eacute;sente cette seconde anomalie d'&ecirc;tre un passionn&eacute;
+sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement &eacute;pier dans le
+geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le
+baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a
+trop vu le fonds et le tr&eacute;fonds de la femme pour ne pas savoir de quelle
+&eacute;tonnante nouveaut&eacute; dans le mensonge cette cr&eacute;ature dangereuse et f&eacute;line
+est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit,
+dans la franchise de l'instinct premier, la d&eacute;fiance tue l'amour, et
+l'amour cr&eacute;e la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique
+avec un bandeau sur les yeux, et c'est la com&eacute;die fameuse: <i>les
+Jocrisses de l'amour</i>. L'amant moderne pourrait presque fournir mati&egrave;re
+&agrave; une autre com&eacute;die qui s'appellerait <i>les Jocrisses du soup&ccedil;on</i>; car il
+aime avec une partie de son &ecirc;tre, et il se d&eacute;fie avec une autre, ce qui
+l'am&egrave;ne souvent &agrave; des &eacute;tats de malheur aussi compliqu&eacute;s que lui-m&ecirc;me. Je
+me rappellerai toute ma vie un d&icirc;ner chez Voisin, en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec ce
+Raymond Casal dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;. Apr&egrave;s une histoire assez myst&eacute;rieuse
+avec une certaine Mme de T&mdash;&mdash;,&mdash;et qui dut lui faire du mal, car il
+changea de caract&egrave;re en un an,&mdash;il s'&eacute;tait lanc&eacute; &agrave; c&#339;ur perdu dans une
+liaison avec la terrible comtesse V&mdash;&mdash;, et il en &eacute;tait, de cette
+liaison, &agrave; une p&eacute;riode affreuse. Il se savait tromp&eacute; pour un parfait
+dr&ocirc;le, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades
+de la rue Royale jusqu'&agrave; moi, une simple connaissance du monde. Nous
+nous &eacute;tions rencontr&eacute;s l'un et l'autre, autour d'une table &agrave; th&eacute;, &agrave; cinq
+heures, chez la comtesse. Nous &eacute;tions sortis ensemble. Il m'avait
+demand&eacute;: &laquo;O&ugrave; d&icirc;nez-vous ce soir?...&raquo; d'un ton que je connais trop bien,
+celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul &agrave; table, l'horrible peur
+de l'&eacute;pileptique pensant &agrave; l'acc&egrave;s prochain. Bref, nous nous &eacute;tions
+retrouv&eacute;s au cabaret. Je n'avais pas manqu&eacute; de lui parler de Colette, et
+il en &eacute;tait venu &agrave; me parler de la comtesse, sans la nommer, et en
+d&eacute;guisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me
+l'avait d&eacute;peinte blonde, au lieu qu'elle est brune&mdash;comme les bl&eacute;s
+noirs. Il prenait aussi, vis-&agrave;-vis de sa d&eacute;licatesse &agrave; lui-m&ecirc;me, le soin
+de mettre au pass&eacute; toute une histoire que sa voix am&egrave;re, ses yeux aigus,
+la f&eacute;brilit&eacute; de ses mains, attestaient actuelle et pr&eacute;sente. &laquo;Et elle
+m'a tromp&eacute;,&raquo; disait-il, &laquo;et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais
+pas le pr&eacute;voir?... J'ai une th&eacute;orie, voyez-vous, c'est qu'une femme
+mari&eacute;e qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second
+mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne
+pas, non plus la popote du c&#339;ur et des sens, mais de la cuisine de
+restaurant, du relev&eacute;, de l'&eacute;pic&eacute;, du poivr&eacute; en diable. Et ce que je lui
+en avais servi, de cette cuisine-l&agrave;! Si vous aviez vu ce qu'elle &eacute;tait &agrave;
+son d&eacute;but avec moi?... Mais voil&agrave;, il y a un chercheur dans tout savant,
+et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... H&eacute;
+bien! le c&#339;ur est si b&ecirc;te que je m'en suis &eacute;tonn&eacute; quand je l'ai su. Et
+je me suis donn&eacute; ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourn&eacute;.
+J'avais une esp&egrave;ce d'atroce plaisir &agrave; penser aux caresses de l'autre en
+la poss&eacute;dant, et surtout &agrave; la regarder me mentir.... Vous voyez que nous
+nous ressemblons tous....&raquo;</p>
+
+<p>Je l'&eacute;coutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosit&eacute;
+particuli&egrave;re qu'&eacute;veillent les analogies d'&acirc;me. Elles sont si rares! Il
+m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos
+jours:&mdash;quarante-deux ans, entra&icirc;n&eacute; &agrave; tous les sports, bon escrimeur et
+meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom tr&egrave;s parisien, celui
+d'un des plus fid&egrave;les s&eacute;nateurs de l'Empire, de la fortune, c&eacute;libataire,
+des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de
+cet esprit qui va du mot profond &agrave; l'&agrave;-peu-pr&egrave;s, il venait de me dire
+cinq minutes avant, &agrave; propos de Mme Moraines et du baron qui la payait:
+&laquo;Tout &eacute;tait pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes....&raquo; Et en
+a-t-il eu, des ma&icirc;tresses! En a-t-il charm&eacute; et quitt&eacute;, et peut-&ecirc;tre
+aim&eacute;!... Mais ce viveur combl&eacute; est au fond un d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;, un
+malade,&mdash;et, &agrave; lui aussi, comme a tous ses confr&egrave;res en amour, on
+pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps
+disait sur un romancier de g&eacute;nie, fanfaron de d&eacute;bauche, qui devait finir
+tragiquement: &laquo;C'est un taureau triste.&raquo;&mdash;&laquo;Cela vaut toujours mieux que
+d'&ecirc;tre un b&#339;uf,&raquo; dit le romancier quand je lui r&eacute;p&eacute;tai cette &eacute;pigramme.
+Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>M&Eacute;DITATION V</h3>
+
+<h2>DE LA MAITRESSE</h2>
+
+
+<p>Mettons-le sous le microscope, ce mot <i>ma&icirc;tresse</i>, comme nous avons fait
+pour le mot <i>amant</i>, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit
+microscope, ce qui n'a jamais &eacute;t&eacute; le moyen d'y voir clair, et commen&ccedil;ons
+par oublier les heures ou je disais &agrave; Colette: &laquo;Ah! ch&egrave;re, ch&egrave;re
+ma&icirc;tresse!&raquo; C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot
+de <i>ma&icirc;tresse</i>, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu
+signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La
+ma&icirc;tresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen &acirc;ge, mais descendue de
+sa tour f&eacute;odale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine
+main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte
+que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi,
+orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premi&egrave;res
+com&eacute;dies de Corneille&mdash;ces sc&egrave;nes trop peu connues de la <i>Vie
+parisienne</i> sous Louis XIII&mdash;prononcent ces deux syllabes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Ma ma&icirc;tresse m'attend pour faire une visite!...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la premi&egrave;re fois
+dans une cour d'auberge: &laquo;Je m'avan&ccedil;ai, dit-il, &laquo;vers la <i>ma&icirc;tresse</i> de
+mon c&#339;ur....&raquo; Ils ne s'avisaient pas, ces na&iuml;fs jeunes premiers, qu'une
+femme f&ucirc;t moins digne de leur respect pour leur avoir c&eacute;d&eacute;. Ils
+d&eacute;signaient du m&ecirc;me terme soumis et passionn&eacute; celle dont ils ne
+baisaient que le gant parfum&eacute; d'ambre et celle qui se donnait &agrave; eux tout
+enti&egrave;re. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les
+paniers, les mouches, les chapeaux &agrave; plumes&mdash;et la courtoisie!... Si
+vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques
+jusqu'au &laquo;parbleu&raquo; du brutal Camors, pratiquez un peu la simple
+exp&eacute;rience suivante. Parlez &agrave; dix de vos amis ou camarades d'une femme
+du monde soup&ccedil;onn&eacute;e d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualit&eacute;s, si
+elle en a,&mdash;ce qui arrive,&mdash;son esprit et sa droiture, la s&ucirc;ret&eacute; de son
+commerce et sa bont&eacute;, sa fid&eacute;lit&eacute; dans les amiti&eacute;s et sa gr&acirc;ce dans
+l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle
+&laquo;un honn&ecirc;te homme de femme&raquo;, et, sur les dix fois, vous obtiendrez la
+r&eacute;ponse suivante:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Ccedil;a n'emp&ecirc;che pas qu'elle est la <i>ma&icirc;tresse</i> de M. Un Tel....&raquo;</p>
+
+<p>Et ce mot de <i>ma&icirc;tresse</i> aura des sifflements de crachat sur cette
+bouche de moraliste. Il est vrai, si le d&eacute;mon de l'ironie vous poss&egrave;de,
+que vous pourrez aussit&ocirc;t vous offrir un petit spectacle assez piquant
+en mettant le m&ecirc;me moraliste sur ses amours &agrave; lui, et ses l&egrave;vres
+prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase
+suivante:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui, mon cher, &agrave; cette &eacute;poque-l&agrave;, j'&eacute;tais l'amant d'une tr&egrave;s jolie
+femme, mari&eacute;e, et qui....&raquo;</p>
+
+<p>Moi, qui n'ai gard&eacute; de mes anciens succ&egrave;s de math&eacute;maticien au lyc&eacute;e
+qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop
+souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai
+d&eacute;duit cette &eacute;vidente conclusion: dans notre soci&eacute;t&eacute; contemporaine,
+avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont
+puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir &agrave; un homme
+hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce g&eacute;n&eacute;reux sophisme
+de la vanit&eacute; et de l'&eacute;go&iuml;sme masculin me rappelle toujours le dialogue
+&eacute;chang&eacute; entre Casanova, qui avait achet&eacute; le titre de Seingalt, et
+l'empereur Joseph II:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je m&eacute;prise ceux qui ach&egrave;tent la noblesse, monsieur Casanova....&raquo; dit
+l'empereur.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et ceux qui la vendent, sire?&raquo; r&eacute;pliqua l'audacieux Aventuros,&mdash;comme
+l'appelait le prince de Ligne,&mdash;en s'inclinant.</p>
+
+<p>Quand un Parisien de 1888 soupire &agrave; une femme: &laquo;Je vous aime,&raquo; c'est
+donc &agrave; peu pr&egrave;s comme s'il lui disait en termes pr&eacute;cis: &laquo;Madame, je vous
+invite &agrave; faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'&agrave; deux,
+mais qui pr&eacute;sente, outre ses agr&eacute;ments intrins&egrave;ques, cette particularit&eacute;
+qu'il me donnera le droit de nous consid&eacute;rer, moi avec la plus b&eacute;ate
+satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus m&eacute;rit&eacute; des m&eacute;pris....&raquo;
+Et voil&agrave; une premi&egrave;re d&eacute;finition du mot <i>ma&icirc;tresse</i> &agrave; inscrire dans le
+dictionnaire galant:</p>
+
+<p>D&Eacute;FINITION A (c&ocirc;t&eacute; des hommes).</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme fl&eacute;trit la
+conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner &agrave; lui ou &agrave;
+quelqu'un de ses semblables</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les optimistes qui croient au progr&egrave;s pourront voir dans ce sentiment la
+preuve d'une &eacute;quit&eacute; sup&eacute;rieure. &laquo;En pensant ainsi,&raquo; diront-ils, &laquo;l'homme
+moderne se rend justice....&raquo; Quant &agrave; moi qui suis ici poux faire mon
+m&eacute;tier d'analyste, je n'appr&eacute;cie pas, je constate,&mdash;suivant la formule
+consacr&eacute;e.&#8212;Je continue &agrave; tenir ce mot de <i>ma&icirc;tresse</i> sous le microscope,
+et, apr&egrave;s y avoir reconnu cet absolu m&eacute;pris de l'homme pour la femme qui
+aime, j'y constate un m&eacute;pris &eacute;gal de la femme ... vous croiriez pour
+l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de
+la Parisienne se fait aussi d&eacute;daigneuse, aussi insultante pour prononcer
+la m&ecirc;me petite phrase....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mme X...? Ah! oui, la <i>ma&icirc;tresse</i> de M. Un Tel....&raquo;</p>
+
+<p>Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; &agrave; l'&eacute;gard des amours ill&eacute;gales. Mais, quand un homme et une
+femme affirment la m&ecirc;me id&eacute;e dans les m&ecirc;mes termes, on peut tenir pour
+certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis
+que chez l'homme le m&eacute;pris pour la ma&icirc;tresse&mdash;pour la sienne et surtout
+pour celle des autres&mdash;suppose comme arri&egrave;re-fonds cette haine sauvage
+du m&acirc;le primitif retrouv&eacute;e chez le civilis&eacute; de d&eacute;cadence,&mdash;le m&eacute;pris de
+la femme n'est presque toujours qu'une com&eacute;die d'envie, des plus
+divertissantes &agrave; regarder. Commen&ccedil;ons, pour bien en comprendre
+l'origine, par reconna&icirc;tre cette v&eacute;rit&eacute; que, si l'Exclu m&acirc;le est &agrave;
+l'&eacute;tat de col&egrave;re permanente contre tous les amants, cette col&egrave;re
+devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du d&eacute;lire, quelque chose
+d'innom&eacute; qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur siffl&eacute; pour un
+auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le
+vingti&egrave;me &laquo;mille&raquo; d'un conteur en vogue. L'Exclu m&acirc;le, &agrave; quelque
+cat&eacute;gorie qu'il appartienne, m&ecirc;me hideux, m&ecirc;me pauvre, trouve toujours
+de quoi offrir de temps &agrave; autre une lipp&eacute;e de chair fra&icirc;che &agrave; sa
+sensualit&eacute;, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se
+pr&eacute;sentent les aimables menteuses pr&ecirc;tes &agrave; lui jouer la com&eacute;die de
+&laquo;Semblant d'amour&raquo;,&mdash;f&eacute;erie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu
+offrira de billets de banque, avec trucs et apoth&eacute;ose.... Mais l'Exclue
+femelle, que lui reste-t-il pour tromper son app&eacute;tit d'&ecirc;tre aim&eacute;e, si
+cet app&eacute;tit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui
+ne peut pas dire comme une dr&ocirc;lesse m&eacute;ridionale que j'entendais crier
+dans le jardin des Folies-Berg&egrave;re, avec un accent de Marseille: &laquo;Pour la
+t&ecirc;te, je ne dis pas, mais pour le corps,&raquo; elle pronon&ccedil;ait <i>corpsse</i>, &laquo;&agrave;
+moi la pige!...&raquo; la laide absolue et qui se sait laide, o&ugrave;
+trouvera-t-elle l'homme dispos&eacute; &agrave; lui mentir, &agrave; roucouler avec elle ce
+duo de Rom&eacute;o et de Juliette vers lequel la pauvre b&acirc;ille comme un
+pharmacien sans client&egrave;le vers la prochaine &eacute;pid&eacute;mie? Il ne se tient pas
+march&eacute; de m&acirc;les &agrave; tant la s&eacute;ance comme il se tient march&eacute; de femelles au
+tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe
+aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes,
+plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il &agrave; l'Exclue? Si
+elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard,
+esp&egrave;ce d'association froide et triste, avec tromperie assur&eacute;e d&egrave;s la
+premi&egrave;re grossesse. Est-elle fortun&eacute;e? Elle se payera le luxe d'un mari
+joli gar&ccedil;on qui, lui, s'offrira aussit&ocirc;t de belles filles avec l'argent
+de la communaut&eacute;. De quel regard une femme, ainsi &eacute;pous&eacute;e pour son
+argent, caress&eacute;e &agrave; peine, par devoir, n&eacute;glig&eacute;e des ann&eacute;es durant, et
+jamais, jamais courtis&eacute;e, peut-elle bien accueillir l'entr&eacute;e dans un
+salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beaut&eacute;, de bonheur,
+et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la gr&acirc;ce
+de ses yeux lass&eacute;s et celle de sa parure, dans son port de t&ecirc;te et dans
+ses gestes, cet &laquo;air aim&eacute;e&raquo; si perceptible &agrave; toute la gent f&eacute;minine?
+L&agrave;-dessus un indiscret montre &agrave; l'Exclue un homme jeune, &eacute;l&eacute;gant et
+robuste.... &laquo;C'est l'amant de cette dame,&raquo; insinue-t-il. Si l'envie,
+cette passion faite avec le r&eacute;sidu de nos esp&eacute;rances d&eacute;&ccedil;ues, de nos
+&eacute;go&iuml;smes froiss&eacute;s, de nos ambitions rentr&eacute;es, n'inondait pas de fiel le
+c&#339;ur de la laide, ce serait &agrave; se prosterner devant elle comme devant
+une sainte.&mdash;N'ayons pas peur d'user nos genoux &agrave; ces hommages!&mdash;La
+fr&eacute;n&eacute;sie de l'Exclue n'a de sup&eacute;rieure &agrave; cette minute que celle de la
+femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son pass&eacute;
+ironiquement &eacute;voqu&eacute; devant elle dans la personne de la nouvelle arriv&eacute;e.
+Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisi&egrave;me, celle
+de la femme que le beau jeune homme a d&eacute;laiss&eacute;e il y a un an. Et voici
+les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si vous croyez que les honn&ecirc;tes femmes n'ont pas eu, elles aussi,
+leurs tentations?&raquo; dit l'Exclue apr&egrave;s avoir exprim&eacute; son horreur profonde
+pour la <i>ma&icirc;tresse</i> en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honn&ecirc;te
+femme, n'ayant &agrave; se reprocher que la calomnie, la m&eacute;chancet&eacute;, l'avarice,
+la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers
+p&eacute;ch&eacute;s mortels qui n'ont pas besoin de complice.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je ne sais ce que peuvent avoir dans la t&ecirc;te les hommes
+d'aujourd'hui, &agrave; aimer des cr&eacute;atures qui s'habillent et s'affichent
+comme des cocottes?...&raquo; C'est la beaut&eacute; vieillie qui parle. Elle a fini
+par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir
+plus &ecirc;tre franchement sensuelle.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi
+quand on se permet tout?...&raquo; glapit la supplant&eacute;e, qui oublie de bonne
+foi &agrave; quelles &eacute;tranges complaisances elle a consenti pour retenir son
+ancien amant.</p>
+
+<p>Ces sc&egrave;nes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas
+cette seconde d&eacute;finition du mot <i>ma&icirc;tresse</i>:</p>
+
+<p>D&Eacute;FINITION B (c&ocirc;t&eacute; des dames).</p>
+
+<p><i>Ma&icirc;tresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme fl&eacute;trit les
+personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais
+ou ne veut plus faire avec elle</i>....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?</p>
+
+<p class='max'>XI</p>
+
+<p><i>Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honn&ecirc;tes femmes.
+Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au
+reste de la corporation</i>.</p>
+
+<p class='max'>XII</p>
+
+<p><i>Les femmes les plus galantes deviennent sinc&egrave;rement vertueuses quand il
+s'agit de condamner leurs rivales</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Sinc&egrave;re ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce m&eacute;pris combin&eacute; du sexe
+fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette
+derni&egrave;re l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et
+l'amour lui repr&eacute;sente, malgr&eacute; tout, ce pourquoi elle est faite,&mdash;ou se
+croit faite. Ce qui revient au m&ecirc;me. Comme les lois ne lui permettent
+cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les m&#339;urs se
+chargent d'emp&ecirc;cher le plus possible cette rencontre de l'amour et du
+mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre&mdash;ou
+de d&eacute;sordre&mdash;tr&egrave;s diverses, dans les <i>M&eacute;ditations VI</i> et <i>VII</i>. Avant
+d'aborder ce probl&egrave;me: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en
+sommes &agrave; la consid&eacute;rer, cette femme moderne, dans ce qui pr&eacute;c&egrave;de la
+faute, c'est-&agrave;-dire dans l'id&eacute;e qu'elle s'en forme. Or, comme cette id&eacute;e
+est en grande partie le produit de l'&eacute;ducation, nous arrivons &agrave; un
+chapitre d&eacute;licat et qui devrait faire pendant &agrave; notre &eacute;tude sur le
+d&eacute;veloppement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:&mdash;Du
+d&eacute;veloppement de ce m&ecirc;me instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici
+c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'ab&icirc;me. Un m&eacute;decin
+doubl&eacute; d'un confesseur n'arriverait pas &agrave; bien d&eacute;finir les causes de
+toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny
+appelait:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>...l'enfant malade et douze fois impure....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>tant la vie d'une fille de dix-huit &agrave; vingt ans, de nos jours et &agrave;
+Paris, comporte de contrastes ind&eacute;chiffrables. C'est un m&eacute;lange
+d&eacute;concertant d'ignorances r&eacute;elles et de divinations anticip&eacute;es, de
+virginit&eacute; intacte et de pr&eacute;coce connaissance du mal. Et il n'y a pas une
+jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa
+m&egrave;re soupire: &laquo;C'est un ange,&raquo; et qui lit <i>Faublas</i> &agrave; l'insu de cette
+m&egrave;re b&eacute;ate, jusqu'&agrave; la fille tr&egrave;s <i>fast</i>, comme disent les Anglais, la
+gavrochine si finement dessin&eacute;e par Gyp, et cette gavrochine est
+quelquefois une Agn&egrave;s avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai l&agrave;
+non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies
+un peu partout et class&eacute;es dans un portefeuille sous ce titre bizarre:
+<i>Bocaux</i>,&mdash;par une irr&eacute;v&eacute;rencieuse allusion aux tr&egrave;s r&eacute;els bocaux o&ugrave; les
+naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue
+qu'en passant la revue de cette collection tr&egrave;s incompl&egrave;te j'y rencontre
+fort peu d'orvets d&eacute;sarm&eacute;s ou d'innocentes couleuvres, mais un grand
+nombre de redoutables vip&egrave;res, si bien qu'apr&egrave;s avoir plaint sinc&egrave;rement
+les femmes en songeant &agrave; l'Amant que leur fabrique cette usine &agrave;
+n&eacute;vroses qui est la civilisation actuelle, je me prends &agrave; plaindre cet
+Amant en consid&eacute;rant la femme que lui pr&eacute;pare la m&ecirc;me usine. Henri Heine
+disait du chevalier aim&eacute;e de la f&eacute;e M&eacute;lusine: &laquo;Heureux homme, dont la
+ma&icirc;tresse n'&eacute;tait serpent qu'&agrave; moiti&eacute; ...&raquo;&mdash;mot de circonstance s'il en
+fut et qui me ram&egrave;ne &agrave; mes bocaux. Voici, au hasard quelques
+&eacute;chantillons de ce mus&eacute;e contemporain:</p>
+
+<p><i>Peuple</i>.&mdash;Eug&eacute;nie V&mdash;&mdash;, dix-sept ans, ouvri&egrave;re. Rencontr&eacute;e rue
+Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue
+que borne d'un c&ocirc;t&eacute; le long mur du jardin des fr&egrave;res Saint-Jean de
+Dieu,&mdash;<i>les fr&egrave;res sergents de Dieu</i>, dit mon domestique Ferdinand. De
+l'autre c&ocirc;t&eacute;, c'est des maisons antiques, tass&eacute;es, comme ventrues, avec
+des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de
+marchands de vins au rez-de-chauss&eacute;e. Eug&eacute;nie, en cheveux, court sur le
+trottoir. J'&eacute;tais avec un de mes amis &agrave; causer de Stuart Mill.... Elle
+ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire
+&eacute;clate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arr&ecirc;te pour nous
+r&eacute;pondre, et, appuy&eacute;e contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de
+ce papier, une c&ocirc;telette de porc avec des cornichons, et la voil&agrave; qui
+commence de d&eacute;jeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui
+luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage &agrave; la fois
+d&eacute;licat, fan&eacute; et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un
+atelier, &agrave; deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure
+devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un caf&eacute; du
+boulevard des Invalides, o&ugrave; mangeaient autrefois des confr&egrave;res, employ&eacute;s
+&agrave; l'Instruction publique. Je lui avais trouv&eacute; cette enseigne: <i>Aux
+Affres du c&eacute;libat</i>. Eug&eacute;nie demande des escargots et du vin blanc, et
+elle entame ses m&eacute;moires, comme Maria la sage-femme, dans le <i>Journal</i>
+des Goncourt. Elle est n&eacute;e &agrave; deux pas, rue Saint-Romain, d'un p&egrave;re
+menuisier et d'une m&egrave;re repasseuse. Cinq enfants. Le p&egrave;re battait le
+tout: m&egrave;re, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela
+gaiement, et aussi que ce p&egrave;re est mort, qu'elle est maintenant avec sa
+m&egrave;re, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un gar&ccedil;on de sa
+maison qui l'a attir&eacute;e dans sa chambre, un dimanche que la m&egrave;re et les
+s&#339;urs &eacute;taient absentes.&mdash;&laquo;Et voil&agrave; comme &ccedil;a s'est fait....&raquo;&mdash;ajoute-t-elle;
+et de rire encore et de boire. Elle a des mains piqu&eacute;es aux doigts, des
+bottines &eacute;cul&eacute;es, les plus jolies dents du monde.&mdash;&laquo;Quand j'aurai un
+chapeau,&raquo; dit-elle, &laquo;j'irai &agrave; Bullier ...&raquo;&mdash;et ses yeux brillent. Je
+vois d'avance le commis de nouveaut&eacute;s ou l'&eacute;tudiant qui la ramassera l&agrave;.
+Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux
+brillent davantage, puis un &eacute;clair de d&eacute;fiance y passe.&mdash;&laquo;C'est une
+pi&egrave;ce fausse?&raquo;&mdash;dit-elle, moiti&eacute; figue et moiti&eacute; raisin. Elle la mord
+pour &eacute;prouver le m&eacute;tal, puis elle ajoute: &laquo;C'est que les hommes,
+voyez-vous, je sais, c'est tous des <i>mufles</i> ...!&raquo; Et elle repart pour
+son atelier en g&eacute;missant:&mdash;&laquo;Ce que j'aimerais <i>louper</i> ...&raquo;&mdash;puis, avec
+son sourire gamin: &laquo;&mdash;Au revoir....&raquo; nous dit-elle en courant le long du
+trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots
+vid&eacute;s, du vin de Saumur aval&eacute; et de son histoire racont&eacute;e.... Et voil&agrave;
+le point de d&eacute;part d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans
+un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Berg&egrave;re ou un Eden
+quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit h&ocirc;tel &agrave; la
+maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, &agrave; celle-l&agrave;,
+que le m&acirc;le, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, d&eacute;j&agrave;
+perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par
+lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans pr&egrave;s, r&eacute;suma son opinion
+sur l'homme en ma pr&eacute;sence. Elle &eacute;tait avec une de ses camarades devant
+la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase
+profonde: &laquo;Apr&egrave;s tout, il ne leur manque que de l'argent!...&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Petite bourgeoisie</i>.&mdash;Mathilde M&mdash;&mdash;, dix-huit ans, assez grande, tr&egrave;s
+mince, brune, un peu trop p&acirc;le, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a
+tr&egrave;s noirs. Le p&egrave;re est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille
+francs &agrave; d&eacute;penser par ann&eacute;e dans le m&eacute;nage. Deux enfants: cette fille et
+un fils qui est boursier dans un lyc&eacute;e de province. La petite a &eacute;tudi&eacute;
+pour &ecirc;tre institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours
+nouvellement fond&eacute;s, et pass&eacute; tout ce qui peut se passer d'examens. Ils
+sont un peu mes parents, de tr&egrave;s loin, et je vais dans la maison &agrave; cause
+d'elle, qui me pr&eacute;sente un produit curieux des nouvelles id&eacute;es sur
+l'&eacute;ducation des filles.&mdash;Je la crois typique, sans en &ecirc;tre absolument
+s&ucirc;r. Mais c'est l'&eacute;cueil de toutes les observations. O&ugrave; finit le cas? O&ugrave;
+commence la classe?&mdash;Elle a beaucoup lu, sans m&eacute;thode, juste de quoi se
+munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son
+p&egrave;re est un d&eacute;gustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi
+jur&eacute; des pr&ecirc;tres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs
+sinc&egrave;re, que lui laisse au c&#339;ur une destin&eacute;e manqu&eacute;e de fonctionnaire
+pauvre. La m&egrave;re, faible et veule, se cache pour aller &agrave; la messe. Quant
+&agrave; Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du
+coin,&raquo; lui r&eacute;pondis-je. &laquo;J'ai fini par trouver que c'&eacute;tait l'hypoth&egrave;se
+la moins absurde qu'on ait encore imagin&eacute;e pour expliquer le monde.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous vous moquez de moi?&raquo; fit-elle en riant.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pourquoi cela?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voyons,&raquo; ajouta-t-elle en haussant les &eacute;paules, &laquo;<i>est-ce que je ne
+sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu</i>?...&raquo;</p>
+
+<p>Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui
+&eacute;chappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue,
+me prouvent qu'elle et son fr&egrave;re ont ensemble des causeries au moins
+singuli&egrave;res. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que
+toutes ses associations d'id&eacute;es se rapportent au faux Paris des journaux
+du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la
+m&eacute;diocrit&eacute;, elle r&ecirc;ve &laquo;premi&egrave;res&raquo; et &laquo;monde&raquo;. Elle a des anecdotes sur
+tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de
+quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est
+pour cela que les p&eacute;dants de la jeune critique, naturaliste ou autre,
+les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer &agrave; donner
+des le&ccedil;ons, ou prendre un mari dans le go&ucirc;t de son p&egrave;re. Mais ses
+toilettes, d&eacute;j&agrave; pr&eacute;tentieuses, ses yeux sans innocence, son menton
+volontaire, annoncent que, dans dix ans, le&ccedil;ons et mariage seront tr&egrave;s
+loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,&mdash;de la pire esp&egrave;ce,
+celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie r&eacute;guli&egrave;re. Une fois le luxe
+atteint, ces femmes-l&agrave; vont &agrave; la chasse de l'homme qui les &eacute;pousera,
+avec la f&eacute;rocit&eacute; du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles
+pas, elles, un nom honorable &agrave; scalper et &agrave; pendre &agrave; leur mocassin,&mdash;un
+tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Bourgeoisie riche</i>.&mdash;Marthe et Juliette R&mdash;&mdash;, deux s&#339;urs, dix-huit et
+dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de
+rente. Mais les R&mdash;&mdash; sont atteints de la maladie de la r&eacute;ception, et
+ils ont tant d&eacute;pens&eacute; que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient r&eacute;duits
+d'une fi&egrave;re moiti&eacute;. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui
+courent apr&egrave;s l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit
+h&ocirc;tel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de d&icirc;ners en
+soir&eacute;es et de visites en sauteries. A ce r&eacute;gime, les deux petites, qui
+avaient d&eacute;j&agrave; le temp&eacute;rament ch&eacute;tif de Parisiennes issues de Parisiens,
+sont devenues maigriotes, avec ce teint &agrave; demi fan&eacute; qui joue la
+fra&icirc;cheur aux lumi&egrave;res. Et une conversation! Leurs parents et les amis
+de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles &agrave; des
+liaisons mondaines, r&eacute;elles ou imagin&eacute;es;&mdash;le cercle des dames, autour
+de la table &agrave; th&eacute; de leur m&egrave;re, a tant de fois oubli&eacute; qu'elles &eacute;taient
+l&agrave;;&mdash;leurs compagnes de jeunesse d&eacute;j&agrave; mari&eacute;es leur ont d&eacute;taill&eacute; tant de
+confidences, qu'il ne leur reste plus rien &agrave; savoir de l'amour que sa
+brutalit&eacute; physiologique. C'est des estomacs aussi us&eacute;s d&eacute;j&agrave; que leur
+innocence, des temp&eacute;raments tout en nerfs &agrave; qui le m&eacute;decin d&eacute;fendra la
+maternit&eacute; d&egrave;s le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du
+papier &agrave; leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait
+partie d'une vie &eacute;l&eacute;gante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille
+se marie pour aller dans les petits th&eacute;&acirc;tres, d&eacute;penser de l'argent sans
+compter, sortir seule et lire de dangereux livres,&mdash;nos livres,
+h&eacute;las!&mdash;&laquo;&Ccedil;a, c'est pour quand je serai mari&eacute;e....&raquo; m'a dit Marthe
+l'autre jour en me parlant d'un roman &agrave; scandale. Elles savent ce qu'il
+faut croire des s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s du monde pour l'adult&egrave;re, &eacute;tant donn&eacute; qu'elles
+ont pass&eacute; leur adolescence &agrave; voir leurs parents accueillir d'un sourire
+et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique,
+mais aussi peu mari&eacute;s que possible. L'autre jour, comme une visiteuse
+entrait chez la m&egrave;re avec son petit gar&ccedil;on, qui passe pour &ecirc;tre le fils
+d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux
+l&egrave;vres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette
+histoire, je le vis &agrave; son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle
+comprit que je d&eacute;m&ecirc;lais le fil de sa pens&eacute;e. Toutes deux auront une tr&egrave;s
+petite dot. On les mariera richement &agrave; des parvenus en mal de
+relations.&mdash;Dans dix ans, si le d&eacute;go&ucirc;t d'observer de pareilles mis&egrave;res
+ne m'a pas chass&eacute; &agrave; jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du
+fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans
+Paris quelque gar&ccedil;on de vingt &agrave; trente ans qui dort tranquille et dont
+la destin&eacute;e est d'&ecirc;tre l'amant d'une de ces deux <i>rossinettes</i>-l&agrave;.
+&mdash;Pauvre diable!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Grand monde</i>.&mdash;Charlotte de Jussat-Randon....&mdash;Ici j'ai un
+renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins pr&eacute;cis.
+D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eug&eacute;nie, Mathilde, Marthe et
+Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant
+d'exemples pour d&eacute;montrer que d'&eacute;lever des enfants sans Dieu, sans
+milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosph&egrave;re du monde
+actuel, &eacute;quivaut &agrave; pr&eacute;parer des prostitu&eacute;es implacables, des adult&egrave;res
+d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;es, des s&eacute;par&eacute;es dangereuses, enfin le formidable d&eacute;chet de
+vertus f&eacute;minines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus
+avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des gar&ccedil;ons.
+Et je pr&eacute;f&egrave;re achever cette analyse par quelques r&eacute;flexions que je
+soumets aux commentaires du lecteur:</p>
+
+<p class='max'>XIII</p>
+
+<p><i>Quand une femme se donne &agrave; un homme, ce dernier, s'il &eacute;tait poli,
+enverrait ses cartes au p&egrave;re et &agrave; la m&egrave;re de sa nouvelle ma&icirc;tresse, en
+&eacute;crivant au-dessous de son nom, comme il sied: &laquo;Avec mille
+remerciements.&raquo; Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit</i>.</p>
+
+<p class='max'>XIV</p>
+
+<p><i>Lorsqu'une femme qui est m&egrave;re prend un amant, c'est presque toujours
+comme si elle en donnait un &agrave; sa fille.</i></p>
+
+<p><i>N.B.&mdash;Cet amant n'est pas toujours le m&ecirc;me</i>.</p>
+
+<p class='max'>XV</p>
+
+<p><i>La moralit&eacute; d'une femme de trente ans, c'est la moralit&eacute; de ses
+dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlev&eacute;: o-x (z&eacute;ro moins quelque
+chose). Il y a des formules d'alg&egrave;bre dans ce go&ucirc;t-l&agrave;.</i></p>
+
+<p class='max'>XVI</p>
+
+<p><i>Un p&egrave;re est ravi: &laquo;Ma fille,&raquo; dit-il, &laquo;n'a jamais lu un roman.&raquo; Mais il
+la laisse causer sans contr&ocirc;le avec son fr&egrave;re qui arrive du lyc&eacute;e, ou
+s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais
+livres ne sont pas sur les rayons de la biblioth&egrave;que. Ils vont et
+viennent dans les rues, reli&eacute;s en tunique ou en robe demi-longue.</i></p>
+
+<p class='max'>XVII</p>
+
+<p><i>Des virginit&eacute;s sans innocence,&mdash;c'est le tour de force de notre
+civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises
+laissaient derri&egrave;re eux des innocences sans virginit&eacute;. Il y a progr&egrave;s
+indiscutable dans la d&eacute;licatesse des proc&eacute;d&eacute;s</i>.</p>
+
+<p class='max'>XVIII</p>
+
+<p><i>Quand la soci&eacute;t&eacute; moderne a bien convaincu une femme, par le th&eacute;&acirc;tre et
+par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et
+par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans
+l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une
+&eacute;charpe, de sacrifier cet unique bonheur ... &agrave; quoi? A la commodit&eacute; d'un
+homme qui a tra&icirc;n&eacute; quinze ans chez des dr&ocirc;lesses; aux hypocrisies d'une
+coterie de femmes dont quelques-unes ont r&ocirc;ti tous les balais et la
+plupart des autres regrett&eacute; de n'avoir ni balai ni feu;&mdash;le tout pour
+ob&eacute;ir aux injonctions d'une loi fabriqu&eacute;e, entre deux pots-de-vin, par
+des l&eacute;gislateurs, qui repr&eacute;sentent une majorit&eacute; d'inconscients et dont
+neuf sur dix ont pass&eacute; leur vie &agrave; renier leur programme. Tel est le
+mariage civil dans toute sa noblesse, g&acirc;t&eacute;e jusqu'ici par le mariage &agrave;
+l'&eacute;glise qui lui succ&egrave;de. Mais cette tache tend &agrave; dispara&icirc;tre. Les loges
+veillent</i>.</p>
+
+<p class='max'>XIX</p>
+
+<p><i>Un des plus &eacute;tonnants cynismes de l'homme consiste &agrave; pr&eacute;tendre que la
+faute de la femme est pire que la sienne,&mdash;parce qu'il peut en r&eacute;sulter
+des enfants,&mdash;comme si, entre une ma&icirc;tresse qui devient enceinte et
+l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus l&eacute;g&egrave;re diff&eacute;rence de
+responsabilit&eacute;. Notons pourtant cette diff&eacute;rence que pas un amant sur
+cent n'irait &agrave; un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de
+subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'&eacute;ducation
+nouvelle et &laquo;sinc&egrave;rement la&iuml;que&raquo;, comme disent les programmes
+&eacute;lectoraux, nous promet une g&eacute;n&eacute;ration de femmes qui, &agrave; vingt ans,
+sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-l&agrave;, il ne restera
+plus qu'&agrave; trouver un troisi&egrave;me sexe,&mdash;pour faire des enfants</i>.</p>
+
+<p class='max'>XX</p>
+
+<p><i>La rencontre de deux d&eacute;go&ucirc;ts et le duel de deux d&eacute;pravations, voil&agrave; ce
+que les progr&egrave;s de notre &eacute;poque, si &eacute;trangement ignorante des lois de la
+vie int&eacute;rieure, sont en train de faire de l'Amour, hauss&eacute; par le
+Christianisme jusqu'aux sublimit&eacute;s de la religion! Il en sera de cela
+comme du bordeaux moderne, o&ugrave; il entre de tout, except&eacute; du vin. Il
+entrera aussi de tout dans cet amour,&mdash;except&eacute; de l'amour</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>M&Eacute;DITATION VI</h3>
+
+<h2>DE LA MAITRESSE (<i>suite</i>)</h2>
+
+
+<p>Pour quelles raisons, sachant &agrave; quels dangers elle s'expose, &agrave; quelles
+d&eacute;ceptions probables, &agrave; quelles angoisses certaines, une femme de nos
+jours prend-elle un amant? Ce probl&egrave;me, pos&eacute; dans la m&eacute;ditation
+pr&eacute;c&eacute;dente, m'appara&icirc;t &agrave; cette minute comme aussi insoluble que celui de
+la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel
+amant?... A mesure que j'avance dans cette &#339;uvre d'analyse, commenc&eacute;e
+un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficult&eacute; d'arriver &agrave; la
+d&eacute;couverte de la loi g&eacute;n&eacute;rale dans le plus individuel des sujets. Et je
+me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseign&eacute; par un philosophe
+andalou dans des circonstances particuli&egrave;res. Ce philosophe exer&ccedil;ait la
+profession de cocher et de guide tout &agrave; la fois. Il nous montrait, &agrave; un
+de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et &agrave; moi, les Murillos de la
+cath&eacute;drale de S&eacute;ville. Il &eacute;tait de noir v&ecirc;tu, fort malpropre, avec un
+teint de cigare, des bottes &eacute;cul&eacute;es, peu de linge; mais quelle bouche,
+d'une ironie et d'un d&eacute;senchantement incomparables! Lord Herbert savait
+l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit
+quelques mots qui le firent sourire, &eacute;tant &agrave; jeun et lucide, ce jour-l&agrave;,
+par exception.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Devinez ce que le dr&ocirc;le nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit
+amateurs de beaut&eacute;, nous pr&eacute;senter &agrave; quelque beaut&eacute; vivante, notamment &agrave;
+une jeune fille qui est l&agrave;, pr&egrave;s du quatri&egrave;me pilier &agrave; gauche, avec sa
+m&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Je regardai dans cette direction, et j'aper&ccedil;us deux formes de femmes en
+train de prier, ou de s'&eacute;venter sous la mantille, deux types dignes de
+Goya:&mdash;la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une p&acirc;leur
+chaude, et la m&egrave;re, si maigre, la bouche rentr&eacute;e, les prunelles
+flambantes de cupidit&eacute;. Le m&eacute;tier habituel de ces deux cr&eacute;atures et de
+notre cocher-guide &eacute;tait trop &eacute;vident. Mais j'avais d&egrave;s lors un sinistre
+go&ucirc;t &agrave; voir l'infamie humaine &eacute;panouir devant moi sa hideuse fleur; et
+je dis &agrave; mon compagnon, qui se pr&eacute;parait &agrave; cong&eacute;dier le ruffian avec les
+honneurs dus &agrave; son rang:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Causons plut&ocirc;t avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous
+faire une proposition pareille dans une &eacute;glise.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il dit que &ccedil;a vaut mieux que dans la rue,&raquo; me r&eacute;pondit l'Anglais,
+traduisant la r&eacute;plique du personnage et souriant de nouveau,&mdash;malgr&eacute;
+lui;&mdash;car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un
+arri&egrave;re-fonds de respectabilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Demandez-lui quel &acirc;ge a sa prot&eacute;g&eacute;e et si elle est vierge,&raquo;
+insistai-je, esp&eacute;rant une r&eacute;ponse singuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il dit qu'elle a dix-sept ans,&raquo; rapporta de nouveau mon ami, &laquo;mais,
+pour la virginit&eacute;, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu
+que la Giralda est vierge....&raquo;</p>
+
+<p>Cette &eacute;tonnante image emprunt&eacute;e &agrave; cette gigantesque figure de m&eacute;tal,
+girouette mobile &agrave; la cime du beffroi de la cath&eacute;drale, nous donna cette
+fois, &agrave; tous deux, un franc acc&egrave;s de fou rire, d'autant plus que le
+sc&eacute;l&eacute;rat continuait de conserver sur son visage un s&eacute;rieux
+d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous &eacute;tudiant, la profonde
+attention du chasseur qui guette le gibier.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Dites-lui,&raquo; repris-je, &laquo;que la m&egrave;re ne consentira certainement pas au
+march&eacute;; elle a une physionomie bien s&eacute;v&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il r&eacute;pond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Demandez-lui quel genre de vie m&egrave;ne la fille.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est tr&egrave;s honn&ecirc;te, et que
+si nous n'&eacute;tions pas des &eacute;trangers, nous n'arriverions seulement pas &agrave;
+lui baiser la main....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voil&agrave; une singuli&egrave;re moralit&eacute;,&raquo; m'&eacute;criai-je, d&eacute;couvrant le fonds de
+Prudhomme que, nous autres Fran&ccedil;ais, nous portons tous dans le c&#339;ur. Et
+comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation,
+le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubli&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;<i>Cada persona es un mundo</i>.... Chaque personne est un monde.&raquo;</p>
+
+<p>Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour &agrave; l'h&ocirc;tel,
+avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine
+de <i>toreros</i> &agrave; la veste courte, &agrave; la cadenette relev&eacute;e, au menton ras&eacute;
+et verd&acirc;tre, aux breloques &eacute;normes, et nos griseries de la nuit, o&ugrave; nous
+mangions de la <i>pescadilla</i>, en buvant de <i>l'amontillado</i>, avec des
+filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de
+gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de S&eacute;ville m'est
+revenu tr&egrave;s souvent au cours de mes travaux, pour me d&eacute;courager des
+classifications pr&eacute;cipit&eacute;es. Essayons pourtant celle des ma&icirc;tresses, en
+&eacute;cartant d'une mani&egrave;re absolue les distinctions tir&eacute;es de l'ordre
+social, en supprimant bien entendu le c&ocirc;t&eacute; p&eacute;cuniaire et int&eacute;ress&eacute;, en
+accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse
+boulevers&eacute;es par les hasards et les complexit&eacute;s de la vie, et posons
+cette hypoth&egrave;se que les femmes se distribuent, par rapport &agrave; l'amant, en
+trois groupes: celles qui se donnent par temp&eacute;rament, celles qui se
+donnent pour des raisons de c&#339;ur, celles qui se donnent pour des
+raisons de t&ecirc;te. Bien des contradictions restent possibles: telle femme
+aura &eacute;t&eacute; com&eacute;dienne et c&eacute;r&eacute;brale avec vous, qui sera dans cinq ans
+amoureuse de quelqu'un par le c&#339;ur ou par les sens, quelquefois par les
+deux. Telle autre aura calcul&eacute; avec tel homme au point de lui dire le
+mot presque na&iuml;f de Mme Ethorel &agrave; mon ami Casal, &agrave; propos du p&eacute;ril que
+la jalousie du mari leur faisait courir: &laquo;Si tout se d&eacute;couvre, au moins
+que je ne le sache pas!...&raquo; et, avec vous, elle aura tous les abandons,
+tous les courages de la passion sinc&egrave;re. Mais c'est comme dans la
+nature: de ce que certaines plantes insectivores sont &agrave; la fois des
+animaux et des v&eacute;g&eacute;taux, il ne s'ensuit pas que le monde v&eacute;g&eacute;tal et le
+monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses esp&egrave;ces
+de ma&icirc;tresses se m&eacute;langent parfois dans la m&ecirc;me cr&eacute;ature, il ne s'ensuit
+pas que ces esp&egrave;ces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits
+qui me semblent caract&eacute;riser cette diversit&eacute; dans ces trois domaines du
+temp&eacute;rament, du c&#339;ur et de la t&ecirc;te.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>&sect; 1.&mdash;<i>Le temp&eacute;rament</i>.</h3>
+
+<p>La femme &agrave; temp&eacute;rament est beaucoup plus rare dans nos races fatigu&eacute;es
+que notre fatuit&eacute; masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie
+ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond
+souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette derni&egrave;re devrait &ecirc;tre
+rang&eacute;e parmi les c&eacute;r&eacute;brales, s'il en fut. Il y a un dialogue l&eacute;gendaire
+entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des
+camarades vous vantent les f&eacute;licit&eacute;s dont ils enivrent leurs ma&icirc;tresses:</p>
+
+<p>PREMI&Egrave;RE FILLE.&mdash;&laquo;Un homme, &ccedil;a te fait plaisir, &agrave; toi?&raquo;</p>
+
+<p>SECONDE FILLE.&mdash;&laquo;Toujours au moins deux fois.... (<i>Silence</i>.) Quand il
+me paye et quand il s'en va.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, rare ou fr&eacute;quente, elle existe, cette femme &agrave; temp&eacute;rament, et elle
+peut se d&eacute;finir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de
+l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de
+fois un monsieur vous dire: &laquo;Moi, quand j'ai &eacute;t&eacute; huit jours sage, j'ai
+mes id&eacute;es toutes brouill&eacute;es.&raquo; Mettons quinze jours, mettons un mois,
+mettons-en deux, pour n'&ecirc;tre pas trop dupes des vantardises. La femme &agrave;
+temp&eacute;rament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inf&eacute;rieure
+et comme s&eacute;par&eacute;e, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la t&ecirc;te, en dehors du c&#339;ur. Elle se
+pr&eacute;sente d'ordinaire sous deux types tr&egrave;s diff&eacute;rents: la plantureuse et
+la consum&eacute;e.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans,
+presque trop grande, d&eacute;j&agrave; un peu forte, avec beaucoup de gorge, des
+&eacute;paules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez
+observ&eacute;e &agrave; table, vous aurez constat&eacute; qu'elle est sobre, quoiqu'elle
+mange avec un r&eacute;el app&eacute;tit, mais seulement les plats tr&egrave;s sains. Elle a
+dans ses yeux plut&ocirc;t petits, dans son nez droit &agrave; base large, dans sa
+bouche plut&ocirc;t &eacute;paisse, dans son menton carr&eacute;, quelque chose de la
+faunesse, et un rire qui d&eacute;couvre des dents serr&eacute;es, blanches et solides
+comme des dents de b&ecirc;te. C'est une tr&egrave;s grande dame, avec un blason qui
+remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe o&ugrave;, &agrave; une
+table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un th&eacute;&acirc;tre borgne ou
+dans un tripot &eacute;l&eacute;gant, elle saurait &ecirc;tre &agrave; son aise, et, pour peu
+qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontr&eacute;e au
+moment d'une grande peine, apr&egrave;s une mort, par exemple, vous aurez
+observ&eacute; en elle une sensibilit&eacute; analogue &agrave; celle des gens du peuple,
+simple, vraie, mais qui n'emp&ecirc;che pas la forte pouss&eacute;e animale de
+continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son p&egrave;re,
+s'assied &agrave; d&icirc;ner et mange de grand app&eacute;tit, les yeux en larmes, le c&#339;ur
+gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme &agrave; temp&eacute;rament,
+rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a
+trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit
+Ren&eacute; Vincy pour confident de ses chagrins, l'entra&icirc;ne un jour dans sa
+chambre &agrave; coucher, pousse le verrou et lui dit: &laquo;Ren&eacute;, nous avons un
+quart d'heure....&raquo; Le pauvre Ren&eacute;, qui aimait toujours ailleurs et qui
+avait la na&iuml;vet&eacute; d'&ecirc;tre fid&egrave;le, se conduisit comme le l&eacute;gendaire Joseph,
+ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: &laquo;&Ccedil;a m'aurait
+pourtant fait bien plaisir....&raquo; Signe particulier, en effet, ces
+femmes-l&agrave; n'ont jamais de rancune. Elles n'ont gu&egrave;re de d&eacute;pravations non
+plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain o&ugrave; elles
+n'abordent que par hasard et sans s'y arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Avec la seconde esp&egrave;ce de femme &agrave; temp&eacute;rament, celle que j'ai appel&eacute;e la
+consum&eacute;e, les pires d&eacute;pravations sont au contraire possibles. Celle-ci
+est mince d'ordinaire et de mine d&eacute;licate, avec un visage dont le haut
+est parfois id&eacute;al; mais la bouche, renfl&eacute;e, ourl&eacute;e, aux coins tombants
+et volontiers triste, contraste d'une fa&ccedil;on inqui&eacute;tante avec ce haut de
+visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la
+force vitale et la sensualit&eacute;, il semble que chez la consum&eacute;e la passion
+soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme
+romanesque et quelquefois une femme &agrave; principes, mais que les sens
+tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. M&ecirc;me honn&ecirc;te,
+elle a du go&ucirc;t pour les beaux hommes, tr&egrave;s grands et tr&egrave;s athl&eacute;tiques,
+comme la plantureuse a du go&ucirc;t pour une certaine esp&egrave;ce de personnages
+tr&egrave;s bruns et tr&egrave;s maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe
+jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consum&eacute;e
+vertueuse que j'aie connu &eacute;tait la patronne d'un caf&eacute; de peintres, situ&eacute;
+pas trop loin du Luxembourg, et d&eacute;cor&eacute; par les habitu&eacute;s de pochades
+rembranesquement enfum&eacute;es. Elle se tenait, mince, immobile et p&acirc;le,
+derri&egrave;re le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses
+clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les
+gar&ccedil;ons de caf&eacute; &eacute;taient toujours des hercules, dignes de prendre place
+dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais,
+en feuilletant la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, &agrave; observer les yeux dont la
+jeune femme suivait les all&eacute;es et venues de ces g&eacute;ants, en train de
+servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en
+tremblait sur les additions. C'&eacute;tait le br&ucirc;lant tr&eacute;pied de la sibylle,
+que la banquette de cuir o&ugrave; se tenait la pauvre enfant, qui finit,
+devenue veuve, par &eacute;pouser un des g&eacute;ants. Elle fut ruin&eacute;e par le bel
+homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le dr&ocirc;le la l&acirc;cha;
+elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, mis&eacute;rable, cette
+ann&eacute;e-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confr&egrave;re, rest&eacute; d&eacute;biteur
+de quelque trente francs au petit caf&eacute;. Nous caus&acirc;mes, et, me parlant de
+ce second mari, qui l'avait mise sur le pav&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah!&raquo; dit-elle, &laquo;si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!&raquo;</p>
+
+<p>Cette constance est rare chez la femme &agrave; temp&eacute;rament, et tr&egrave;s fr&eacute;quent
+au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la
+soudainet&eacute; avec l'autre coup de foudre, celui du c&#339;ur. Voici une
+anecdote que j'aimerais, celle-l&agrave;, &agrave; croire authentique, car elle serait
+tr&egrave;s significative de cet &eacute;garement subit et irr&eacute;sistible o&ugrave; le caprice
+physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma
+r&eacute;f&eacute;rence: elle me fut cont&eacute;e par Andr&eacute; Mareuil &agrave; l'&eacute;poque m&ecirc;me, et
+pourquoi suspecter sa v&eacute;racit&eacute;? Il &eacute;tait all&eacute;, vers la fin de mai, d&icirc;ner
+&agrave; la campagne chez un musicien tr&egrave;s connu. Il se trouve &agrave; table &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'une tr&egrave;s jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare
+distinction de facture, et notoirement li&eacute;e avec un des bons sculpteurs
+d'aujourd'hui. Andr&eacute;, qui savait cette histoire, ne pense m&ecirc;me pas &agrave;
+faire la cour &agrave; sa voisine. Il lui avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute; dix minutes avant
+le d&icirc;ner. C'&eacute;tait une fr&ecirc;le et gracieuse personne, avec des cheveux
+ch&acirc;tains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profond&eacute;ment correct
+et convenable, n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la bouche tr&egrave;s rouge, tr&egrave;s large et tr&egrave;s
+sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'Andr&eacute; lui parlait, un
+trouble si &eacute;trange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient
+sur le jeune homme, que ce dernier, tr&egrave;s habitu&eacute; aux aventures rapides,
+osa parler &agrave; cette femme, d'abord avec familiarit&eacute;, puis avec audace. Le
+soir m&ecirc;me, en rentrant &agrave; Paris, elle venait chez lui. A une heure du
+matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put
+s'emp&ecirc;cher de mentionner &agrave; sa nouvelle ma&icirc;tresse l'amant en titre. Cette
+curiosit&eacute; absurde &eacute;tait in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Depuis combien de temps as-tu cess&eacute; de l'aimer?&raquo; lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais je l'aime toujours....&raquo; r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas d'amour, en tout cas?...&raquo; insista Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si, d'amour,&raquo; fit-elle, &laquo;et profond&eacute;ment.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; bien! Et moi, alors?&raquo; interrogea-t-il avec la brutalit&eacute; de l'homme
+qui vient d'enlever une femme et qui la m&eacute;prise. (Voir <i>M&eacute;ditation V</i>.)</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! tais-toi,&raquo; dit-elle, &laquo;tu ne comprends pas.... Tu me fais du
+mal....&raquo;</p>
+
+<p>Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisi&egrave;me, un
+quatri&egrave;me. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une esp&egrave;ce de
+liaison o&ugrave; elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque
+affol&eacute;e. Et &agrave; chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette m&ecirc;me
+curiosit&eacute;, un peu par une inconsciente jalousie,&mdash;car elle lui plaisait
+infiniment,&mdash;&agrave; parler de l'autre, et toujours la jeune femme r&eacute;pondait
+comme la premi&egrave;re fois:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je l'aime.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et moi?&raquo; recommen&ccedil;ait-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Toi, ce n'est pas la m&ecirc;me chose,&raquo; r&eacute;pliquait-elle avec cette
+tristesse qui semblait d&eacute;mentir l'emportement des caresses de tout &agrave;
+l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais s'il te fallait choisir?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi,
+autrement....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Sais-tu que tu as un c&#339;ur monstrueux?&raquo; lui disait-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je ne sais pas,&raquo; faisait-elle en haussant les &eacute;paules, &laquo;c'est mon
+c&#339;ur....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Evidemment,&raquo; concluait Mareuil apr&egrave;s m'avoir rapport&eacute; ce bizarre
+dialogue, &laquo;je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire
+que les sens tout seuls ont par eux-m&ecirc;mes quelque chose de hideux,&raquo;
+ajouta-t-il apr&egrave;s un silence et d'une voix devenue s&eacute;rieuse, &laquo;car elle
+finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....&raquo;</p>
+
+<p>Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est
+celle que la femme &agrave; temp&eacute;rament doit produire presque toujours sur le
+civilis&eacute; de nos jours, tel que nous l'avons &eacute;tudi&eacute;. Il est trop loin de
+la sant&eacute; pour comprendre le naturel de certaines ardeurs pa&iuml;ennes, trop
+fatigu&eacute; pour les partager, trop affin&eacute; pour ne pas r&eacute;pugner &agrave; la
+sensualit&eacute; simple et franche. Ce m&ecirc;me Mareuil, qui a le mot empoisonn&eacute;,
+disait d'une autre femme &agrave; temp&eacute;rament, une com&eacute;dienne un peu forte et
+qui venait de partir pour Madrid: &laquo;Elle est all&eacute;e chercher un
+<i>Vach&eacute;ador</i>....&raquo; Plantureuses ou consum&eacute;es, ce qu'il faut &agrave; ces femmes,
+rest&eacute;es toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part &laquo;la
+candeur de l'antique animal ...&raquo; c'est le Fran&ccedil;ois <sup>I</sup> aux
+larges &eacute;paules, &agrave; la bouche humide, au nez gourmand, aux app&eacute;tits joyeux
+comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, &agrave;
+l'&eacute;nerv&eacute; dont j'ai racont&eacute; l'histoire sexuelle. Si elle est honn&ecirc;te et
+qu'elle ne soit pas m&egrave;re, la voil&agrave; qui s&egrave;che dans la solitude d'un
+demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se g&acirc;tent, son
+teint se congestionne. Celle qui &eacute;tait n&eacute;e pour devenir une adorable
+bacchante se fane dans la fi&egrave;vre inutile de ses instincts comprim&eacute;s.
+C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller &agrave; ses
+instincts, la voil&agrave; devenue un bourreau:&mdash;bourreau physique d'abord,
+parce qu'elle veut &ecirc;tre aim&eacute;e au sens r&eacute;el du mot, ce qui repr&eacute;sente un
+<i>sport</i> un peu dur pour un homme d&eacute;j&agrave; entam&eacute; par une h&eacute;r&eacute;dit&eacute; douteuse
+et des exp&eacute;riences trop certaines;&mdash;bourreau moral ensuite, parce que
+c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers
+sur la bouche et votre image dans le c&#339;ur, pour le monsieur qui passe
+ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a tromp&eacute;, dit-on, ce d&eacute;licieux
+Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus
+douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos
+jours, aussi merveilleusement outill&eacute; pour la jalousie qu'il l'est peu
+pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe
+pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie,
+pour qui la cristallisation &agrave; propos d'une femme se dessine par un: &laquo;Que
+va-t-elle me rapporter?...&raquo; En est-ce assez pour conclure que la th&eacute;orie
+pos&eacute;e au d&eacute;but de ce livre sur le duel forc&eacute; entre les deux sexes se
+trouve v&eacute;rifi&eacute;e avec cette premi&egrave;re classe d'amoureuses,&mdash;celles qui
+pourtant ne demandent &agrave; l'homme et ne lui offrent que le plaisir des
+sens, ce plaisir qui rend l'&acirc;me si bonne, dit le proverbe,&mdash;si cruelle,
+dit l'observation?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3>&sect; II.&mdash;<i>Le c&#339;ur</i>.</h3>
+
+<p>Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces
+derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il
+faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginit&eacute;
+sensationnelle. Il consiste &agrave; soutenir qu'elles &eacute;taient, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave;
+elles ne vous connaissaient pas, la Galat&eacute;e d'avant Pygmalion, la statue
+de marbre o&ugrave; rien ne palpitait. C'est vous qui les avez &eacute;veill&eacute;es, vous
+&agrave; qui elles doivent la r&eacute;v&eacute;lation d'elles-m&ecirc;mes. Comme la plupart des
+mensonges d&eacute;bit&eacute;s par ces fines et subtiles personnes, cette all&eacute;gation
+repose sur une v&eacute;rit&eacute;, &agrave; savoir que ce ph&eacute;nom&egrave;ne du r&eacute;veil par l'amour
+se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien
+s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver &agrave; toutes les esp&egrave;ces de
+femmes, celle qui n'avait jamais &eacute;prouv&eacute; le moindre frisson de volupt&eacute; a
+le c&#339;ur pris, et elle subit une m&eacute;tamorphose absolue de tout son &ecirc;tre.
+C'est m&ecirc;me l&agrave; ce qui distingue la ma&icirc;tresse chez qui le don de sa
+personne a pour principe le c&#339;ur, de la femme &agrave; temp&eacute;rament. La
+sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou
+qu'elle n'aime pas; la premi&egrave;re ne sent que si elle aime.
+Empressons-nous d'ajouter que ce ph&eacute;nom&egrave;ne est rare et que la cr&eacute;dulit&eacute;
+masculine doit en rabattre singuli&egrave;rement. Il y a beaucoup de Galat&eacute;es,
+au moins par l'indiff&eacute;rence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et
+l'Esther de Balzac, la fille insensible et d&eacute;grad&eacute;e qui s'&eacute;l&egrave;ve, par la
+vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus br&ucirc;lantes hauteurs de
+l'amour, reste une exception aussi &eacute;tonnante que le g&eacute;nie de son p&egrave;re
+spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle &eacute;crit avant de mourir?
+Elle va se tuer parce qu'elle s'est livr&eacute;e &agrave; Nucingen pour Rubempr&eacute;;
+elle laisse &agrave; son po&egrave;te sept cent cinquante mille francs, prix de ce
+march&eacute;, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop
+triste, elle lui dit: &laquo;Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans
+les cheveux?...&raquo; On raconte que Balzac, lisant cette lettre &agrave; haute voix
+dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'&eacute;criant: &laquo;Comme
+c'est beau!...&raquo;&mdash;Aussi beau, h&eacute;las! que peu vraisemblable. Pour une de
+ces m&eacute;tamorphoses possibles, que de com&eacute;dies! On ne passe pas aussi
+facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique
+peu commun. Le plus souvent la femme destin&eacute;e &agrave; aimer de cet amour
+complet qui absorbe dans un seul &ecirc;tre, pour des ann&eacute;es, pour la vie
+quelquefois, les forces les plus secr&egrave;tes de l'&acirc;me est une femme qui,
+d&egrave;s son enfance, a commenc&eacute; de vivre beaucoup, de vivre uniquement par
+ce c&#339;ur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beaut&eacute; &eacute;clatante qui
+constitue une sorte de royaut&eacute; absolue, et qui, &agrave; ce seul titre,
+corrompt ses d&eacute;positaires. La femme qui vit par le c&#339;ur n'est pas non
+plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est
+gracieuse plut&ocirc;t que brillante, et son charme est un peu journalier.
+Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage
+dont la pleine &eacute;loquence ne se r&eacute;v&eacute;lera que dans les moments d'&eacute;motion
+supr&ecirc;me. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans
+un salon, elle se tient &agrave; une place volontiers modeste. Elle n'a ni la
+duret&eacute; d'&acirc;me qu'il faut pour jouer au fleuret d&eacute;mouchet&eacute; avec des
+phrases aigu&euml;s, ni la s&eacute;cheresse vaniteuse qui se dissimule sous les
+plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont &eacute;tudi&eacute; ce type sp&eacute;cial,
+Laclos et Beyle. Ils ont ainsi cr&eacute;&eacute;, le premier, la c&eacute;leste Pr&eacute;sidente
+des <i>Liaisons</i>; l'autre, la Mme de R&eacute;nal de <i>Rouge et Noir</i>. Tous deux
+ont indiqu&eacute; soigneusement que la femme de c&#339;ur est d'ordinaire pieuse,
+comme elle est timide, par une d&eacute;licatesse de sa sensibilit&eacute; qui fait
+d'elle, quand elle a le malheur d'appara&icirc;tre dans notre soci&eacute;t&eacute;
+contemporaine, une proie aussi certainement vou&eacute;e &agrave; la f&eacute;rocit&eacute; de
+l'homme que l'Androm&egrave;de de la fable antique, encha&icirc;n&eacute;e au rocher. C'est
+la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs
+de dettes, et qu'il trahit, le soir m&ecirc;me, avec la premi&egrave;re venue. C'est
+la ma&icirc;tresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous
+pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de
+rentrer ivre mort. C'est la femme abandonn&eacute;e, compromise, outrag&eacute;e, qui
+franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a
+aim&eacute; et qu'elle sait malade &agrave; deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu
+ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; j'&eacute;tais le
+plus cruellement tromp&eacute; par Colette et o&ugrave; j'agonisais de douleur. Je
+constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au
+martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon
+inf&acirc;me ma&icirc;tresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tir&eacute; de ce
+contraste les quelques v&eacute;rit&eacute;s suivantes, &agrave; joindre aux autres tas de
+ces cailloux psychologiques, r&eacute;guli&egrave;rement cass&eacute;s le long du chemin de
+calvaire que d&eacute;crit cette <i>Physiologie</i>:</p>
+
+<p class='max'>XXI</p>
+
+<p><i>Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son c&#339;ur au jeu de
+l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pi&egrave;ces d'or contre
+des pi&egrave;ces fausses</i>.</p>
+
+<p class='max'>XXII</p>
+
+<p><i>L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas &eacute;t&eacute; aim&eacute; des
+coquines. Il appelle cela &ecirc;tre devenu tr&egrave;s fort</i>.</p>
+
+<p class='max'>XXIII</p>
+
+<p><i>Par une affreuse loi de la nature masculine, &ecirc;tre aim&eacute; d'une femme sans
+l'aimer nous rend m&eacute;chants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons
+lass&eacute;e, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tu&eacute; son chien de
+garde &agrave; coups de pied, se repent&mdash;d'&ecirc;tre moins d&eacute;fendu</i>.</p>
+
+<p class='max'>XXIV</p>
+
+<p><i>Un po&egrave;te de ma connaissance perdit sa ma&icirc;tresse, une veuve avec de
+petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un
+chef-d'&#339;uvre jamais commenc&eacute;. Il l'avait abreuv&eacute;e de vilenies sous
+pr&eacute;texte qu'il faut &agrave; l'artiste les exp&eacute;riences de la passion. &laquo;Je suis
+tr&egrave;s malheureux,&raquo; me dit-il, &laquo;je vais profiter de ma douleur pour &eacute;crire
+un petit</i> Intermezzo <i>tr&egrave;s &eacute;loquent.&raquo; La pauvre femme a d&ucirc; en fr&eacute;mir de
+joie dans sa tombe. Elle l'entretenait apr&egrave;s sa mort</i>.</p>
+
+<p class='max'>XXV</p>
+
+<p><i>J'ai renonc&eacute; &agrave; plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu
+cette m&ecirc;me personne, la plus maltrait&eacute;e de celles que j' aie connues, me
+dire: &laquo;Il est bien dur, mais si je n'&eacute;tais pas l&agrave;, qui est-ce qui
+s'occuperait de son linge?&raquo; Et elle eut un sourire d'ineffable
+ravissement. Recoudre des boutons de chemise&mdash;pour lui&mdash;&eacute;tait son
+bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une
+lettre adress&eacute;e &agrave; Raymond Casal par une inconnue&mdash;sans doute cette Mme
+de Corcieux qui faillit mourir par lui&mdash;cette &eacute;trange phrase. Elle le
+faisait rire, et elle me donne apr&egrave;s des ann&eacute;es envie de pleurer: &laquo;Ne te
+reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne
+m'aurais pas connue.&raquo;</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>M&Eacute;DITATION VII</h3>
+
+<h2>DE LA MAITRESSE (<i>suite et fin</i>)</h2>
+
+
+<h3>&sect; III.&mdash;<i>La t&ecirc;te</i>.</h3>
+
+<p>Des mots, de tout petits mots jet&eacute;s d'homme &agrave; homme, sur un canap&eacute; du
+<i>club</i>,&mdash;d'un coin &agrave; l'autre d'une table de restaurant,&mdash;entre deux
+bouff&eacute;es de cigare, la nuit, revenant de quelque soir&eacute;e,&mdash;en disent plus
+long sur l'&acirc;me contemporaine que des pages et des pages de dissertation.
+Combien de fois, causant ainsi d'une femme soup&ccedil;onn&eacute;e d'avoir des
+caprices de temp&eacute;rament, avez-vous dit ou entendu dire: &laquo;C'est une
+malade ...&raquo; et d'une autre, pr&eacute;cipit&eacute;e par son c&#339;ur dans quelque
+dangereuse et noble imprudence: &laquo;C'est une emball&eacute;e ...&raquo; ou: &laquo;C'est une
+gobeuse....&raquo; Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour
+elles que tous les sermons de tous les car&ecirc;mes, si elles pouvaient
+entendre l'accent dont sont prononc&eacute;es ces phrases-l&agrave;, et se rendre
+compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir,
+les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du
+sentiment? Il existe, en revanche, une troisi&egrave;me esp&egrave;ce de femmes, que
+j'ai appel&eacute;es <i>de t&ecirc;te</i>, faute d'un terme plus pr&eacute;cis, et que ce m&ecirc;me
+langage masculin &eacute;tiqu&egrave;te d'un terme aussi m&eacute;rit&eacute; que les deux autres
+sont durs: les <i>d&eacute;traqu&eacute;es</i>. C'est ici que je devrais&mdash;en v&eacute;ritable
+physiologiste litt&eacute;raire &agrave; pr&eacute;tentions plus ou moins justifi&eacute;es de
+physiologie scientifique&mdash;faire intervenir la Grande N&eacute;vrose pour
+d&eacute;crire avec plus d'autorit&eacute; professionnelle cette cr&eacute;ature, suspecte
+d'hyst&eacute;rie, qui ne conna&icirc;tra jamais ni les ivresses de la volupt&eacute;
+physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la
+vraie ma&icirc;tresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre
+quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes
+rendus de la <i>Gazette des Tribunaux</i> et les <i>faits divers</i> des autres
+feuilles,&mdash;ces instructifs proc&egrave;s-verbaux de la moralit&eacute; contemporaine.
+Dans ces drames multipli&eacute;s de l'adult&egrave;re ou de la jalousie auxquels vous
+assistez chaque matin, commod&eacute;ment assis devant la table de votre
+d&eacute;jeuner en lisant votre journal, essayez donc de d&eacute;couvrir le moindre
+&eacute;l&eacute;ment d'une &eacute;motion vraie&mdash;ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus
+de d&eacute;tails, voir <i>M&eacute;ditation XVI</i>.) Voil&agrave; une femme qui a tir&eacute; sur son
+amant comme sur une b&ecirc;te fauve et qui arrive devant le tribunal, fi&egrave;re
+de son action, heureuse du frisson de curiosit&eacute; qu'elle soul&egrave;ve, en
+toilette soign&eacute;e et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son
+c&#339;ur ou seulement ses sens avaient vibr&eacute; une minute aupr&egrave;s de cet homme
+qu'elle a tu&eacute;, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance
+avec cette absolue s&eacute;r&eacute;nit&eacute;? Et cette autre qui, elle, a vu hier son
+amant assassin&eacute; par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer
+par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une &laquo;premi&egrave;re&raquo;, que
+pensez-vous des &eacute;motions que lui faisait &eacute;prouver cet amant vivant? Et
+celle-ci qui s'est associ&eacute;e avec cet amant pour &eacute;trangler un malheureux
+et le d&eacute;valiser, et qui &agrave; pr&eacute;sent charge son complice de toute la
+responsabilit&eacute; du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous
+ces autres drames, sans d&eacute;nouement sanglant, que colporte la chronique
+des salons ou des coulisses: les implacabilit&eacute;s de certaines rancunes,
+les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des
+lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut
+avoir suivi une longue intrigue, accept&eacute; des rendez-vous, compromis son
+nom, donn&eacute; sa personne, sans plus de palpitation int&eacute;rieure que la
+feuille de papier sur laquelle j'&eacute;cris ces lignes. Ces amoureuses sans
+amour, ces d&eacute;vergond&eacute;es sans jouissance, sont pourtant pouss&eacute;es &agrave;
+commettre des folies. Par quoi?&mdash;Par une <i>id&eacute;e</i>. Ce sont des
+<i>c&eacute;r&eacute;brales</i>, et en cela les vraies femelles du m&acirc;le d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;
+qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques
+types de l'esp&egrave;ce pr&eacute;cisera mieux cette th&egrave;se si contraire aux pr&eacute;jug&eacute;s
+re&ccedil;us: &agrave; savoir qu'en galanterie les pires &eacute;garements viennent de la
+t&ecirc;te, et que, plus une femme est froide du c&#339;ur, froide des sens, plus
+elle ira dans la faute, du c&ocirc;t&eacute; de la perversit&eacute;. Et voici un l&eacute;ger
+croquis des divers aspects sous lesquels se pr&eacute;sente le plus souvent la
+c&eacute;r&eacute;brale.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>1&deg; <i>La chercheuse</i>.&mdash;Est-il besoin de la d&eacute;finir, celle-ci, et qui ne
+l'a rencontr&eacute;e, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affol&eacute;e
+qui va poursuivant, &agrave; travers les exp&eacute;riences successives, et
+d'aventures l&eacute;g&egrave;res en aventures monstrueuses, une sensation dont elle
+r&ecirc;ve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque &agrave; faux qui
+multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'&eacute;veiller
+dans son &ecirc;tre intime un fr&eacute;missement d'&acirc;me qu'elle ne conna&icirc;tra jamais,
+malgr&eacute; toutes les raisons de palpiter que son imagination donne &agrave; son
+c&#339;ur.... Vous avez entendu parler de la premi&egrave;re et raconter ses
+audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa pr&eacute;sence, et vous
+demeurez &eacute;tonn&eacute; de son masque presque tragique, qui semble d&eacute;mentir
+toute son histoire, de son regard, aigu &agrave; la fois et fatigu&eacute;, o&ugrave; se
+devine la tristesse d'une d&eacute;ception &eacute;ternelle. Elle cause, et son
+cynisme sans gaiet&eacute;, fl&eacute;trissant comme celui d'un viveur blas&eacute;, vous
+serre le c&#339;ur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une
+assoiff&eacute;e de plaisirs, et qui parfois a tout quitt&eacute;, mari, famille et
+soci&eacute;t&eacute;, afin de vivre en pleine fantaisie, des ab&icirc;mes d'ennui, des
+gouffres de d&eacute;tresse. Dans quelques ann&eacute;es, c'est &agrave; la morphine qu'elle
+demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de
+toutes les pudeurs.&mdash;La romanesque, elle, a des chances de finir dans
+une d&eacute;votion qui ressemble &agrave; la vraie pi&eacute;t&eacute; comme ses folies volontaires
+de jeunesse ressemblaient &agrave; l'amour. C'est cette figure, ind&eacute;finissable
+par le m&eacute;lange de corruption et d'angoisse, d'insensibilit&eacute; fonci&egrave;re et
+de fr&eacute;n&eacute;tique d&eacute;mence, qui remplit les romans fran&ccedil;ais modernes depuis
+la <i>Madame Bovary</i> de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec
+sa duret&eacute; chirurgicale d'ancien carabin, &agrave; d&eacute;shabiller la chercheuse de
+ses oripeaux po&eacute;tiques. Qu'il a bien montr&eacute; l'impuissance du c&#339;ur et
+celle des sens dans l'arri&egrave;re-fond de cette cr&eacute;ature qui vous poussera
+au crime, comme Emma y pousse L&eacute;on dans le c&eacute;l&egrave;bre roman, pr&ecirc;te qu'elle
+est elle-m&ecirc;me &agrave; tout oser pour <i>vibrer</i>, ne f&ucirc;t-ce qu'une minute,&mdash;et
+elle ne vibrera jamais!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>2&deg; <i>La com&eacute;dienne</i>.&mdash;Vous est-il arriv&eacute; de raconter une histoire &agrave;
+laquelle vous aviez &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;, devant un camarade, t&eacute;moin lui aussi de
+cette histoire, qui vous a interrompu par un &laquo;mais non, mais non ...&raquo; et
+il vous a prouv&eacute;, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la
+v&eacute;rit&eacute;&mdash;sans vous en apercevoir? Avez-vous r&eacute;fl&eacute;chi ensuite au petit
+travail qui s'&eacute;tait accompli dans votre esprit, &agrave; la touche
+d'inexactitude ajout&eacute;e ici, ajout&eacute;e l&agrave;, et constat&eacute; combien il est ais&eacute;
+de se duper soi-m&ecirc;me, avec la plus na&iuml;ve inconscience? Je me souviens
+que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des
+ann&eacute;es, &agrave; un spectacle d'acrobates. Nous v&icirc;mes l&agrave; un trap&eacute;ziste
+mutil&eacute;&mdash;il ne lui restait qu'une jambe&mdash;qui ex&eacute;cutait d'incroyables
+voltiges, &agrave; tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilit&eacute; rendait
+plus navrant le sautellement d'insecte bless&eacute; avec lequel, son exercice
+fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique.
+Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout &agrave; l'autre de
+la table d'un d&icirc;ner: &laquo;Vous vous rappelez,&raquo; me dit-il, &laquo;ce danseur de
+corde qui n'avait qu'une jambe?...&raquo; J'ai vainement essay&eacute; de lui prouver
+qu'il se trompait. Sa m&eacute;moire de puissant artiste avait travaill&eacute; comme
+un vin qui fermente, et il <i>voyait</i> son souvenir, tel qu'il le
+disait.&mdash;Ce ph&eacute;nom&egrave;ne du mensonge de bonne foi, tr&egrave;s commun chez les
+enfants, dont le faux t&eacute;moignage en justice a fait condamner tant
+d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il
+s'&eacute;tablit r&eacute;ellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant
+sinc&egrave;re, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre. C'est alors un extraordinaire d&eacute;sordre
+mental dans lequel cette femme elle-m&ecirc;me ne se reconna&icirc;t plus. Et la
+com&eacute;dienne appara&icirc;t, non pas celle qui vous joue un r&ocirc;le par int&eacute;r&ecirc;t,
+mais celle qui se le joue d'abord, ce r&ocirc;le, &agrave; elle et pour elle. Malheur
+&agrave; vous si vous lui servez de pr&eacute;texte, si, par exemple, elle se met en
+t&ecirc;te d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une
+&laquo;grande passion&raquo;! Il lui faut &eacute;taler du sentiment, et tous les moyens
+lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous
+tra&icirc;nera de sc&egrave;ne en sc&egrave;ne, vous trompera pour revenir vous le raconter,
+s'empoisonnera et en &eacute;chappera pour crier son suicide &agrave; toute la terre.
+Et le pire de cette mise en sc&egrave;ne &eacute;ternelle sera que vous n'aurez m&ecirc;me
+pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur,
+celle que le petit employ&eacute; de nouveaut&eacute;s go&ucirc;te le dimanche, sur la
+Marne, avec sa ma&icirc;tresse d'une apr&egrave;s-midi, qui ne lui jure pas qu'elle
+l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balan&ccedil;ant au fond du
+canot.... Mais cette enfant poss&egrave;de ce charme incomparable hors duquel
+il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:&mdash;le Naturel.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>3&deg; <i>La litt&eacute;raire</i>.&mdash;Vous trouverez cette vari&eacute;t&eacute; surtout en province.
+Elle se rencontre aussi &agrave; Paris, en particulier depuis que le go&ucirc;t des
+auteurs &eacute;trangers a commenc&eacute; de se r&eacute;pandre et que la maladie du roman
+russe a fait ses premiers ravages. La litt&eacute;raire ressemble &agrave; la
+com&eacute;dienne par certains c&ocirc;t&eacute;s, elle s'en distingue par un trait
+essentiel: la v&eacute;ritable com&eacute;dienne s'est cr&eacute;&eacute; &agrave; elle-m&ecirc;me le type
+qu'elle entreprend de r&eacute;aliser, et elle en change parfois au cours de sa
+vie, insinuante et r&ecirc;veuse avec celui-ci, sceptique avec celui-l&agrave;,
+spirituelle avec un troisi&egrave;me, au demeurant g&eacute;niale et tr&egrave;s sup&eacute;rieure &agrave;
+la liseuse qui copie servilement un po&egrave;te ou un romancier, et dont
+toutes les d&eacute;marches, tous les billets, toutes les caresses pourraient
+porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de
+longues ann&eacute;es, la litt&eacute;raire &eacute;tait presque toujours une Sandiste, en
+train de <i>Valentiniser</i> d'apr&egrave;s la formule. De nos jours, vous risquez
+de vous heurter &agrave; la Feuillettiste, qui r&ecirc;vera, rue Belle-chasse, de
+rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans
+<i>la Petite Comtesse</i> ou <i>Camors</i>;&mdash;&agrave; la Sully-Prudhommiste, qui vous
+dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Il faut tenir des mains de femme<br /></span>
+<span>Quand on r&ecirc;ve au bord de la mer....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;&agrave; la Copp&eacute;ienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le
+fameux vers sur sa jolie bouche, m&ecirc;me si elle n'a pas trace de voile &agrave;
+sa toque de fourrure:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Oh! les premiers baisers &agrave; travers la voilette....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;&agrave; la Goncourtiste, qui vous &eacute;crit avec des n&eacute;ologismes qu'elle ne
+comprend pas et pr&eacute;pare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise
+achet&eacute;e au Bon March&eacute;;&mdash;&agrave; la Tolsto&iuml;enne, qui vous d&eacute;compose ses &laquo;&eacute;tats
+d'&acirc;me&raquo;, tout en vous offrant une tasse de th&eacute;;&mdash;&agrave; la Shelleyienne, qui
+vous parle, &agrave; table, en d&eacute;gustant une truffe au Champagne, &laquo;d'un monde
+o&ugrave; le clair de lune, la musique et le sentiment ne font
+qu'un&raquo;....&mdash;Pauvres grands &eacute;crivains! Il faut cependant leur pardonner
+les mis&eacute;rables sottises auxquelles leur g&eacute;nie sert de pr&eacute;texte. Et tous
+y passent. J'ai lu une lettre adress&eacute;e &agrave; un jeune &eacute;tudiant de ma
+connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait
+de mourir avec lui: &laquo;Notre mort,&raquo; disait-elle, &laquo;sera celle des <i>Amants
+de Montmorency</i> d'Alfred de Vigny!...&raquo; Cette vieille folle avait trois
+petits gar&ccedil;ons en bas &acirc;ge et un honn&ecirc;te homme de mari, qui peinait dans
+une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi
+avoir du papier &agrave; lettres <i>moyen &acirc;ge</i>, le temps de lire des romans et du
+vague &agrave; l'&acirc;me! Le jeune &eacute;tudiant me d&eacute;clamait cette phrase en pleurant,
+et il ne me pardonna point de lui avoir cit&eacute; la r&eacute;ponse de Casal &agrave; une
+fille qui se pr&eacute;cipitait dans ses bras en lui disant: &laquo;O mon beau Rolla,
+tu me grises....&raquo;&mdash;&laquo;Non,&raquo; r&eacute;pondit Raymond, &laquo;je ne te grise pas, je te
+claque ...&raquo; et il la souffleta bravement, exasp&eacute;r&eacute; de ce surnom. &laquo;C'est
+la seule fois que j'ai battu une femme,&raquo; me disait-il, mais aussi la
+litt&eacute;rature m&ecirc;l&eacute;e &agrave; l'amour est certes la plus &eacute;c&#339;urante mixture qu'ait
+invent&eacute;e la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une
+citation;&mdash;serrer une femme sur votre c&#339;ur, c'est un volume. Sans
+compter que la litt&eacute;raire enferme toujours en elle un bas bleu possible.
+Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du r&eacute;el volume o&ugrave; vous
+serez peint avec votre nom &agrave; peine d&eacute;figur&eacute;:&mdash;Rasal pour Casal, Barcher
+pour Larcher,&mdash;votre maison photographi&eacute;e, le tout enguirland&eacute; des mille
+et une calomnies qu'une ma&icirc;tresse l&acirc;ch&eacute;e poss&egrave;de &agrave; son service.&mdash;(Voir
+pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet o&ugrave; figure un
+certain L&eacute;once qui de son vrai nom s'appelait tout simplement
+Flaubert!)&mdash;C'est de quoi justifier &agrave; jamais la boutade pr&ecirc;t&eacute;e &agrave;
+Gautier.... &laquo;Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est &eacute;crit
+<i>t'h-&eacute;</i>.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>4&deg; <i>La vaniteuse</i>.&mdash;C'est l&agrave; une personne trop facile &agrave; classer pour
+qu'il y faille une longue d&eacute;finition. Il existe de par le monde un tr&egrave;s
+grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les
+<i>snobinettes</i> de l'amour et aupr&egrave;s desquelles l'homme dont on parle a
+seul des chances de r&eacute;ussir. Elles se sp&eacute;cialisent d'ordinaire sur une
+cat&eacute;gorie de c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s: il y en a pour politiciens et il y en a pour
+peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Th&eacute;&acirc;tre. Les gens
+de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titr&eacute;s, les leurs
+enfin les princes de la mode, ceux qui sont cit&eacute;s dans les feuilles pour
+des <i>smokings</i>, et qui m&eacute;ritent, apr&egrave;s leur mort, l'oraison fun&egrave;bre
+qu'un journal &eacute;l&eacute;gant consacrait &agrave; ce pauvre d'Avan&ccedil;on: &laquo;M. d'Avan&ccedil;on
+vient d'&ecirc;tre emport&eacute; hier.... C'&eacute;tait un homme m&ucirc;r du meilleur style.&raquo;
+J'ai connu une cantatrice, tr&egrave;s jolie femme et tr&egrave;s spirituelle, qui
+avait ce snobisme de l'alc&ocirc;ve. Elle faisait collection, dans sa chambre
+&agrave; coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit
+de quelqu'un: &laquo;C'est une t&ecirc;te,&raquo; j'&eacute;tais s&ucirc;r qu'avant huit jours elle
+s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite
+t&ecirc;te figurerait dans la galerie des souvenirs de cette do&ntilde;a Juana pour
+Tout-Paris, qui avait elle-m&ecirc;me une rivale pr&eacute;occup&eacute;e de lui souffler
+successivement toutes ces <i>t&ecirc;tes</i>; et ce trait nous am&egrave;ne &agrave;....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>5&deg; <i>L'imitatrice.</i>&mdash;qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une
+vanit&eacute; circonscrite &agrave; la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a
+pris comme mod&egrave;le tout ensemble et comme rivale une personne de son
+entourage ordinairement, quelquefois d'une soci&eacute;t&eacute; sup&eacute;rieure; et alors
+commence un <i>steeple-chase</i> quotidien, avec ceci de plaisant que
+l'envi&eacute;e parfois ne s'en doute m&ecirc;me pas. Cette envi&eacute;e a un h&ocirc;tel,
+l'imitatrice aura un h&ocirc;tel;&mdash;des chevaux, l'imitatrice en aura;&mdash;des
+tableaux, et l'imitatrice en ach&egrave;te. L'envi&eacute;e re&ccedil;oit le lundi,
+l'imitatrice prend le m&ecirc;me jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour
+&agrave; cette imitatrice, la mener tr&egrave;s loin et tr&egrave;s vite, persuadez-lui que
+l'envi&eacute;e vous a distingu&eacute;. Vous pourrez vous engager dans cette liaison
+sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assur&eacute; d'en sortir. Ce sera
+de laisser croire &agrave; votre ma&icirc;tresse par ricochet que cette envi&eacute;e vous
+d&eacute;daigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour
+l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le march&eacute;, donn&eacute; le comique
+spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais
+au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: &laquo;Mme X&mdash;&mdash;, qui
+fait toujours tout ce que je fais....&raquo; Et elle le croira.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>6&deg; <i>La voyageuse</i>.&mdash;C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai
+encore vu &eacute;crit nulle part. Il m&eacute;riterait droit de cit&eacute; dans la langue,
+pour d&eacute;signer ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en
+salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe o&ugrave; elles
+s'introduisent est plus aristocratique ou plus &eacute;l&eacute;gant que celui dont
+elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les proc&eacute;d&eacute;s que
+ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples
+consiste &agrave; d&eacute;couvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et &agrave;
+se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir&mdash;et un
+orgueil&mdash;d'ouvrir devant sa ma&icirc;tresse toutes les portes, d'abaisser
+toutes les barri&egrave;res. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de
+la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionn&eacute; qu'il tient &agrave; &eacute;taler
+devant sa conqu&ecirc;te les preuves de sa sup&eacute;riorit&eacute;. Mais une fois
+introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de t&eacute;moigner au na&iuml;f
+amant qui s'est cru aim&eacute; pour lui-m&ecirc;me une ingratitude digne de celle
+dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son
+tr&ocirc;ne. Elle a d&eacute;j&agrave; mis le cap sur un autre &icirc;lot et confi&eacute; le gouvernail
+&agrave; un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la
+roturi&egrave;re qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, gr&acirc;ce &agrave;
+l'appui d'un grand seigneur, jusqu'&agrave; la femme d'employ&eacute; qui se sert d'un
+d&eacute;put&eacute; pour procurer &agrave; son mari la place de sous-chef, sans parler de la
+petite cocotte qui flatte un viveur s&eacute;nile pour &ecirc;tre invit&eacute;e &agrave; des
+d&icirc;ners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les &eacute;chelons sur
+lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir &eacute;t&eacute;
+quitt&eacute;s comme de simples &eacute;chelons?... Cela d&eacute;pend du pied, dirait un
+sage, et de la jambe &agrave; laquelle appartient ce pied.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>7&deg; <i>La dominatrice</i>.&mdash;L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait
+jamais br&ucirc;l&eacute;; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera
+jusqu'&agrave; sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle
+suffira au travail d'Hercule que ce m&eacute;tier-l&agrave; repr&eacute;sente en
+correspondance, diplomatie, visites, d&icirc;ners en ville, conversation,
+etc., pour avoir la satisfaction de faire des acad&eacute;miciens ou des
+ambassadeurs,&mdash;en un mot, pour r&eacute;gner. En attendant, comme elle est
+jeune et jolie, c'est &agrave; inspirer des passions que se d&eacute;pense tout cet
+orgueil. Qu'un homme &eacute;chappe &agrave; son pouvoir, et la voil&agrave; devenue aussi
+malheureuse que Napol&eacute;on lorsqu'il pensait &agrave; Saint-P&eacute;tersbourg, la seule
+capitale de l'Europe o&ugrave; il ne f&ucirc;t pas entr&eacute; en vainqueur. Le plus
+souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuit&eacute;
+naturelle &agrave; l'homme en fait un esclave tout encha&icirc;n&eacute; pour celle qui
+promet, promet toujours,&mdash;et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec
+d'autres hommes ce jeu-l&agrave; est inutile, et, changeant sa politique, elle
+se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut &ecirc;tre aim&eacute;e.
+Elle se donne une fois, deux fois,&mdash;et puis plus jamais.... Avez-vous vu
+un poisson goulu avaler un app&acirc;t dont il compte se r&eacute;galer? Comme il
+nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de
+l'hame&ccedil;on; puis, tandis qu'il r&acirc;le dans un coin du bateau, le p&ecirc;cheur
+continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il
+pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice
+vous a couru apr&egrave;s&mdash;comme ce p&ecirc;cheur court apr&egrave;s le poisson, tant qu'il
+ne l'a pas pris,&mdash;dans la pleine sinc&eacute;rit&eacute; du plus spontan&eacute; d&eacute;sir....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et il faudrait encore &eacute;num&eacute;rer, parmi les c&eacute;r&eacute;brales, <i>l'Ennuy&eacute;e</i>, celle
+qui prend un amant pour avoir quelqu'un l&agrave; sur qui elle passe ses nerfs
+et avec qui elle trompe ... son temps;&mdash;la <i>D&eacute;pit&eacute;e</i>, celle qui vous
+ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter &agrave; la
+t&ecirc;te d'un homme qui la vexe;&mdash;la <i>M&eacute;chante</i>, qui ne peut pas supporter
+le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux
+autres femmes, afin de d&eacute;truire ce bonheur.... Pour peu que vous
+rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un
+homme de c&#339;ur qui aime une de ces femmes-l&agrave;, et de ce qui l'attend,
+depuis l'abandon le plus brutal jusqu'&agrave; la plus cruelle perfidie,
+suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous
+comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de c&#339;ur est en
+tout cas assur&eacute; de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son
+vrai sang, et peut-&ecirc;tre ne trouverez-vous pas trop s&eacute;v&egrave;res les trois
+remarques suivantes:</p>
+
+<p class='max'>XXVI</p>
+
+<p><i>Le c&#339;ur fait de la femme un &ecirc;tre sublime, les sens dans leur brutalit&eacute;
+en font un &ecirc;tre vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et
+physique,&mdash;dans le cerveau</i>.</p>
+
+<p class='max'>XXVII</p>
+
+<p><i>Dalila a d&ucirc; trahir Samson avec l'esp&eacute;rance d'&eacute;prouver une sensation
+entre ces bras qu'elle allait livrer aux cha&icirc;nes</i>.</p>
+
+<p class='max'>XXVIII</p>
+
+<p><i>On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>M&Eacute;DITATION VIII</h3>
+
+<h2>DU FLIRT ET DES COQUETTES</h2>
+
+
+<p>Si une liaison d'amour entre l'amant et la ma&icirc;tresse tels que j'ai tent&eacute;
+de les d&eacute;crire est le plus souvent une guerre, avec marches et
+contremarches, batailles livr&eacute;es et perdues, d&eacute;route finale et
+massacre,&mdash;il existe aussi, comme pour les arm&eacute;es v&eacute;ritables, la petite
+guerre entre les deux sexes, celle o&ugrave; tout n'est que jeu et que
+simulacre. Cette petite guerre s'appelle le <i>Flirt</i>. Qui reconna&icirc;trait
+dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet,
+le d&eacute;licieux verbe du fran&ccedil;ais d'autrefois: <i>Fleureter</i> ou conter
+fleurette? Et je me souviens d'une petite sc&egrave;ne o&ugrave; j'eus par le
+contraste la sensation si vive de la diff&eacute;rence r&eacute;elle entre les m&#339;urs,
+qui a produit la diff&eacute;rence entre les deux mots. Voici de cela combien
+de jours? J'avais d&eacute;couvert chez un marchand une bo&icirc;te d'ivoire que
+j'achetai pour Colette. C'&eacute;tait une bo&icirc;te du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, orn&eacute;e
+d'une miniature qui repr&eacute;sentait deux amoureux en train de danser un pas
+de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une esp&egrave;ce de musette tenue
+par un nain, dans un paysage de r&ecirc;ve.... C'est presque l'automne, car le
+feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en
+devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse.
+C'est encore l'&eacute;t&eacute;, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux
+et p&acirc;le comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il
+rit en levant sa main rest&eacute;e libre, tandis qu'elle se montre, elle, en
+profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose &agrave;
+demi fan&eacute;, un rose sur le point de passer, comme l'heure
+charmante....&mdash;Mon Dieu! que j'&eacute;tais peu n&eacute; pour vivre dans ce Paris de
+d&eacute;cadence o&ugrave; j'ai tant us&eacute; de mon c&#339;ur, peu n&eacute; pour aimer la perverse
+enfant &agrave; qui j'apportais cette miniature, par une nuit glac&eacute;e d'hiver!
+Je me vois encore montant l'escalier du Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais et tirant la
+bo&icirc;te de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il
+faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme
+avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la gr&acirc;ce
+triste dans le demi-sourire! L'id&eacute;e que c'&eacute;tait, ce songe d'un peintre
+mort, l'image de deux &ecirc;tres jadis pareils &agrave; nous, mais heureux, me
+jetait dans cette m&eacute;lancolie presque folle qui ne fait que rendre si
+sensibles les places les plus malades de l'&acirc;me. Et cela se passait dans
+un couloir de th&eacute;&acirc;tre, devant des portes de loges derri&egrave;re lesquelles
+des acteurs et des actrices s'habillaient pour le &laquo;deux&raquo; ou le
+&laquo;trois&raquo;!... Quand j'entrai chez Colette, elle &eacute;tait assise devant sa
+glace, occup&eacute;e &agrave; faire sa figure. Je vis &agrave; son regard deux choses:
+d'abord que je la g&ecirc;nais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes
+de blague sans esprit. Il y avait, vautr&eacute; sur un des fauteuils de cette
+loge, un &eacute;l&eacute;gant &agrave; mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un
+jour,&mdash;si ce n'&eacute;tait pas d&eacute;j&agrave; fait? Je lui donnai la petite bo&icirc;te
+cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature,
+puis la passant au monsieur: &laquo;Voyez donc, Salvaney,&raquo; dit-elle, &laquo;en voil&agrave;
+une dr&ocirc;le de mani&egrave;re de <i>flirter</i>....&raquo; Pouvais-je lui r&eacute;pondre que la
+danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne <i>flirtaient</i>
+pas, mais qu'ils <i>fleuretaient</i>, et cette cuistrerie sentimentale
+m'e&ucirc;t-elle emp&ecirc;ch&eacute; d'avoir le c&#339;ur navr&eacute;, une fois de plus, en la
+voyant, sit&ocirc;t ma pauvre bo&icirc;te pos&eacute;e parmi les pots de fard et les pattes
+de li&egrave;vre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je
+n'eusse pas &eacute;t&eacute; l&agrave;? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la
+pauvre miniature. Oui, devant quels <i>flirts</i> de cette cruelle fille le
+nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel
+de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui
+ressemble, &agrave; elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?...
+Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel,
+misogyne patent&eacute;, pr&eacute;tendu connaisseur de l'&acirc;me de la femme, ramassez
+votre scalpel et votre microscope, et montrez &agrave; l'honorable assembl&eacute;e
+les petites exp&eacute;riences que vous savez faire. Vous n'&ecirc;tes pas l&agrave; pour
+cueillir des roses, mais pour &eacute;taler des fibres et pour diss&eacute;quer des
+morceaux de c&#339;ur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux
+parfum!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il est donc bien mort, ce vieux verbe fran&ccedil;ais, aussi mort que les
+fleurettes blanches ou mauves de la saison o&ugrave; il fut invent&eacute;, et le dur
+mot anglais triomphe. Il d&eacute;signe: la chose d'abord, et votre ma&icirc;tresse
+vous dit: &laquo;Le <i>flirt</i> m'amuse;&raquo;&mdash;l'habitude ensuite: &laquo;Je suis un peu
+<i>flirt</i>,&raquo; dit-elle encore;&mdash;enfin le monsieur ou la dame avec laquelle
+se pratique cette habitude: &laquo;Un tel,&raquo; dit toujours la m&ecirc;me ma&icirc;tresse,
+&laquo;vous n'allez pas en &ecirc;tre jaloux, c'est mon <i>flirt</i>,&raquo; et vous comprenez
+qu'elle entend par l&agrave; une cour l&eacute;g&egrave;re et sans cons&eacute;quence. Le bon
+Littr&eacute;, que je viens d'avoir la curiosit&eacute; de consulter sur ce mot
+nouveau, est de l'avis des femmes, et il le d&eacute;finit: &laquo;Mot anglais qui
+signifie le petit man&egrave;ge des jeunes filles aupr&egrave;s des hommes et des
+hommes aupr&egrave;s des jeunes filles....&raquo; Oh! ces philologues, quels discrets
+personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai &eacute;t&eacute;, suis et
+serai jusqu'&agrave; la mort un jaloux,&mdash;un de ces insens&eacute;s qui veulent &agrave; tout
+prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite &agrave; conna&icirc;tre,&mdash;c'&eacute;tait
+justement le &laquo;petit man&egrave;ge&raquo; qui m'intriguait jusqu'&agrave; me torturer. O&ugrave;
+commen&ccedil;ait-il? O&ugrave; finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme
+on dit dans le bon peuple, retir&eacute; des voitures, je voudrais deviner au
+moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme &agrave; la fois si
+clair et si ind&eacute;finissable. Un jour que je visitais Florence en
+compagnie d'une dame am&eacute;ricaine rencontr&eacute;e par hasard, nous nous
+arr&ecirc;t&acirc;mes devant un tableau de <i>l'Angelico</i> qui repr&eacute;sentait une
+r&eacute;surrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des
+s&eacute;raphins aur&eacute;ol&eacute;s d'or les embrassaient tendrement sur la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Regardez donc, monsieur Larcher,&raquo; me dit ma compagne avec la plus
+aimable candeur, &laquo;ces petits moines qui flirtent avec les anges....&raquo;</p>
+
+<p>Cette phrase me rendit r&ecirc;veur, et le &laquo;petit man&egrave;ge&raquo; serait rest&eacute; &agrave;
+jamais fl&eacute;tri aux yeux de mon imagination troubl&eacute;e, si, &agrave; quelque temps
+de la, ayant fait usage de ce terme <i>flirt</i> devant une autre dame,
+Anglaise celle-l&agrave;, elle ne m'e&ucirc;t interrompu avec un m&eacute;pris
+anglo-saxon,&mdash;profond comme la mer qui s&eacute;pare l'&icirc;le vertueuse du
+continent corrompu:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en
+France....&raquo;</p>
+
+<p>Je me sentis, &agrave; cette phrase, couvert du flot de l'infamie
+gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avanc&eacute; dans la d&eacute;finition de ce
+p&eacute;rilleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai
+duel des sexes comme un assaut d'escrime &agrave; une s&eacute;ance sur le
+terrain.&mdash;Dans <i>fleureter</i>, il y a <i>fleuret</i>, aurait dit Victor
+Hugo.&mdash;C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage.
+Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entra&icirc;ner un homme vieux ou
+jeune vers quelque coin un peu &agrave; l'&eacute;cart, divan drap&eacute; ou fauteuil
+adoss&eacute;? De son bras nu elle fr&ocirc;le la manche de l'habit noir. Son pied
+chauss&eacute; de soie ajour&eacute;e fr&eacute;mit nerveusement sur le coussin de vieille
+&eacute;toffe. A chaque mouvement de l'&eacute;ventail garni de plumes soyeuses,
+l'homme sent venir &agrave; lui la douceur du parfum qui &eacute;mane d'elle, de ses
+&eacute;paules d&eacute;licates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux o&ugrave; chatoient
+des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimit&eacute; de cet angle de salon,
+avec une voix de t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te. Que lui dit-elle? Et que r&eacute;pond-il? Elle
+rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux, &agrave; lui,
+brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de
+d&eacute;lice physique qui envahit un homme &laquo;distingu&eacute;&raquo;&mdash;encore un mot exquis
+du vieux fran&ccedil;ais&mdash;par une jolie femme. Quand, une demi-heure apr&egrave;s, le
+couple se s&eacute;pare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la
+dame, d'un air ou m&eacute;content, ou ironique, ou indulgent, ou l&eacute;ger:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Avez-vous assez flirt&eacute;, ce soir?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que voulez-vous?&raquo; me r&eacute;pondit une aimable personne &agrave; qui je servais
+ce reproche obligatoire,&mdash;amicalement,&mdash;le <i>flirt</i>, c'est le p&eacute;ch&eacute; des
+honn&ecirc;tes femmes.&raquo;</p>
+
+<p>C'est encore une d&eacute;finition, celle-l&agrave;, dont le seul malheur est de ne
+convenir qu'au <i>flirt</i> des honn&ecirc;tes femmes, justement, et pas du tout au
+<i>flirt</i> des autres. Or, il faut croire que ces autres consid&egrave;rent comme
+licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les
+serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les
+baisers sur la nuque et les baisers sur les l&egrave;vres. Du moins, d'&eacute;tranges
+confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'am&egrave;nent &agrave; le
+croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps &agrave; autre m'apporter
+des sonnets qu'il &eacute;crivait pour une fine marquise, s&eacute;par&eacute;e ou veuve, je
+ne sais plus. Il me racontait, avec la discr&eacute;tion naturelle &agrave; la
+jeunesse,&mdash;qui est g&eacute;n&eacute;ralement celle des tambours,&mdash;ses rendez-vous
+avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois
+pr&egrave;s de Paris, le tout accompagn&eacute; de menues privaut&eacute;s qui affolaient ce
+gar&ccedil;on, et il ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Elle est loyale.... Elle m'a pr&eacute;venu qu'elle voulait bien <i>flirter</i>,
+mais qu'elle n'aurait jamais d'amant....&raquo;</p>
+
+<p>Dans ce cas-l&agrave;, et si le <i>flirt</i> est le p&eacute;ch&eacute; des honn&ecirc;tes femmes, il
+serait l'honn&ecirc;tet&eacute; des p&eacute;cheresses. Il conviendrait donc, si l'on
+dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province
+sp&eacute;ciale en deux d&eacute;partements: celui de <i>Flirt et Vertu</i>, et l'autre,
+celui de <i>Flirt inf&eacute;rieur</i>. Les amants, eux, ne font pas cette
+distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre
+sorte de familiarit&eacute;, ils d&eacute;montrent que cette funeste et trop lucide
+jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de
+douleur, la femme honn&ecirc;te et l'autre recherchent dans le <i>flirt</i> la m&ecirc;me
+sensation; celle du d&eacute;sir de l'homme, ici respectueux, inavou&eacute;, po&eacute;tique
+comme un hommage; l&agrave; provoqu&eacute;, presque brutal et repouss&eacute; brutalement,
+mais toujours le d&eacute;sir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici na&iuml;ve, l&agrave;
+corrompue, que la femme &eacute;prouve &agrave; se sentir souhait&eacute;e par un homme, dont
+souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces g&ecirc;neurs admettraient
+volontiers cet axiome:</p>
+
+<p class='max'>XXIX</p>
+
+<p><i>Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs</i>.</p>
+
+<p>Ont-ils raison? J'ai toujours pens&eacute;: oui, quand il s'agissait de ma
+ma&icirc;tresse, et: non, quand il s'agissait des ma&icirc;tresses des autres.&mdash;Ce
+n'est pas l&agrave; ma plus grande originalit&eacute;.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuy&eacute; des
+marivaudages &agrave; la plus raffin&eacute;e indiscr&eacute;tion de caresses, tout est
+nuance; par suite on s'y trompe bien ais&eacute;ment. C'est ainsi que la femme
+qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un ab&icirc;me les s&eacute;pare
+pourtant. La premi&egrave;re a le go&ucirc;t du fr&eacute;missement qu'elle &eacute;veille chez
+l'homme; elle veut &ecirc;tre convoit&eacute;e, d&eacute;guster l'hommage que cette
+convoitise rend &agrave; son charme, s'y pr&ecirc;ter, s'en amuser,&mdash;et c'est fini.
+La seconde veut &ecirc;tre aim&eacute;e sans aimer, et provoquer des passions qu'elle
+ne partage pas. Aussi la premi&egrave;re peut-elle &ecirc;tre une d&eacute;licieuse
+cr&eacute;ature, qui garde, sous des dehors de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, les plus vraies
+d&eacute;licatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle,
+qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de c&#339;ur, veut se procurer
+<i>la sensation de faire souffrir</i>. Voyez aussi comme elles proc&egrave;dent
+l'une et l'autre, de mani&egrave;re diverse. Il y a de la plaisanterie, du
+rire, un peu de gaminerie m&ecirc;me dans le d&eacute;but du <i>flirt</i> de la vraie
+<i>flirteuse</i>,&mdash;le p&eacute;tillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de
+la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La
+coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez
+produit sur elle une impression profonde et surtout s&eacute;rieuse. Elle veut
+vous entra&icirc;ner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarit&eacute;
+piquante est un mauvais guide pour ce chemin-l&agrave;. Il s'agit de vous
+persuader que l'on vous a remarqu&eacute;,&mdash;mais s&eacute;rieusement. La coquette aura
+donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les id&eacute;es
+qui vous plaisent: vos go&ucirc;ts particuliers en livres, en tableaux, en
+pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre, par exemple. Elle vous en parlera de mani&egrave;re &agrave; vous
+convaincre que lorsque vous n'&ecirc;tes pas l&agrave; elle pense &agrave; vous longuement.
+Entre sa fa&ccedil;on de vous accueillir et ses relations habituelles avec les
+autres hommes, elle mettra une diff&eacute;rence dont votre vanit&eacute; sera
+chatouill&eacute;e jusqu'&agrave; la p&acirc;moison. Si elle est enjou&eacute;e avec tout le monde,
+avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez d&eacute;couvrir en
+elle une femme que personne ne conna&icirc;t. Si elle est r&eacute;serv&eacute;e d'habitude,
+avec vous elle aura de l'abandon, comme une d&eacute;tente et une confiance que
+vous vous imaginerez avoir provoqu&eacute;es. Si elle est musicienne, elle
+choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et
+de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si
+entre vous et elle il venait de passer, pour vous b&eacute;nir, l'Ame de
+Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, pr&ecirc;te
+&agrave; renvoyer l'adorable &eacute;ventail ancien que le marchand lui offre et qui
+vous d&eacute;pla&icirc;t. Elle ne voudra plus lire que d'apr&egrave;s vos conseils. Si par
+bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni litt&eacute;raire, elle vous
+soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air
+de mettre son destin &agrave; vos pieds. C'est l'A B C du trait&eacute; de la
+coquetterie que ces fines man&#339;uvres, trait&eacute; &eacute;crit dans une langue dont
+aucun homme n'a jamais pu d&eacute;chiffrer plus de cinq lignes. Le volume a
+cinq cents pages!&mdash;Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte
+que vous &ecirc;tes entr&eacute; dans son c&#339;ur tr&egrave;s avant, c'est elle qui se trouve,
+vous ne savez comment, s'&ecirc;tre install&eacute;e dans le v&ocirc;tre, et, votre vanit&eacute;
+aidant, elle se met &agrave; vous torturer avec le plus f&eacute;roce plaisir, au lieu
+que la vraie <i>flirteuse</i>, du jour o&ugrave; elle s'aper&ccedil;oit que le badinage
+tourne au s&eacute;rieux, n'a qu'une seule id&eacute;e, celle de l'interrompre. A
+celle-ci, inspirer une passion cause une v&eacute;ritable r&eacute;pugnance. Ajoutons
+tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de
+tactique selon les terrains, la coquette sait employer le <i>flirt</i> avec
+certains hommes, ceux-l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment qui ont la faiblesse de se croire
+tr&egrave;s forts et qui se d&eacute;fieraient de la grande impression produite par
+eux. La coquette sp&eacute;cule alors sur cette loi, que le <i>flirt</i> est un &eacute;tat
+d'&eacute;quilibre instable, toujours &agrave; la veille d'une culbute d'un c&ocirc;t&eacute; ou de
+l'autre. C'est d'ordinaire dans le n&eacute;ant que le <i>flirt</i> verse, mais
+quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien,
+elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon,
+&laquo;Je ferai joujou avec les sens....&raquo; dit la vertu qui ne veut pas leur
+c&eacute;der, ou le vice qui ne veut plus. Et voil&agrave; que l'animal s'&eacute;veille chez
+l'homme et chez la femme, que toutes les col&egrave;res de l'orgueil et de la
+sensualit&eacute; grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de
+tout &agrave; l'heure, c'est comme &agrave; l'assaut, lorsque le fleuret casse et que
+l'escrimeur qui se sent touch&eacute; jette un cri. Le fer a fait plaie. Le
+sang coule, et le tireur tout p&acirc;le tombe &agrave; terre, frapp&eacute; &agrave; mort.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Suivons-les, une par une, les &eacute;tapes que le <i>flirt</i> peut et doit
+franchir ainsi pour aboutir &agrave; la crise qui transforme en <i>op&eacute;ra s&eacute;ria</i>
+la musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le
+l&eacute;ger badinage.&mdash;Premi&egrave;re p&eacute;riode: un apr&egrave;s-midi vous allez en visite
+chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez &agrave; un
+acc&egrave;s de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que
+de coutume. Habitu&eacute;e qu'elle est &agrave; vous ranger parmi les visiteurs de
+devoir et d'ennui, elle se surprend &agrave; s'amuser de votre causerie. Vous
+le sentez aussit&ocirc;t, et vous la quittez, content de vous, autant dire
+content d'elle, l'ayant d&eacute;couverte, comme elle vous a d&eacute;couvert. Vous
+retournez dans la maison peu apr&egrave;s. Vous la trouvez seule, vaguement
+d&eacute;s&#339;uvr&eacute;e et qui s'&eacute;gaie de votre pr&eacute;sence. Elle vous taquine sur un
+ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui r&eacute;pondez de
+m&ecirc;me, et rien que ce ton-l&agrave;, c'est d&eacute;j&agrave; du flirt. Il peut se faire qu'&agrave;
+cette &eacute;poque vous soyez, vous, en puissance de ma&icirc;tresse. Alors cette
+esp&egrave;ce d'amiti&eacute; gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur
+piquante d'une infid&eacute;lit&eacute; inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y
+cache un d&eacute;lassement tr&egrave;s doux de la corv&eacute;e sentimentale. Vous
+contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le c&#339;ur
+tranquille, vous croyant bien s&ucirc;r que vous n'en serez jamais amoureux,
+ni peu ni prou. Elle, de son c&ocirc;t&eacute;, si elle n'a dans sa vie que des
+devoirs, trouve &agrave; fr&ocirc;ler le danger de ce quart d'intrigue juste le m&ecirc;me
+plaisir qu'&agrave; d&icirc;ner au cabaret, puis &agrave; finir la soir&eacute;e dans un mauvais
+th&eacute;&acirc;tre. C'est comme la tartine de caviar, &agrave; l'heure du th&eacute;. La
+grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la
+dame est en puissance d'amant,&mdash;<i>ch&egrave;! Ch&egrave;!</i> comme on dit en
+Toscane,&mdash;cet amant aura bien m&eacute;rit&eacute; qu'on le rende un peu jaloux. Il
+faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fid&eacute;lit&eacute; qu'on leur garde
+a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne
+comptez pas, vous, puisque vous n'&ecirc;tes qu'en flirt avec elle, un flirt
+qui en est &agrave; sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer &agrave; l'aphorisme
+et &agrave; l'italique,&mdash;comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme
+dans leurs lettres certaines femmes passent &agrave; l'anglais, par
+&eacute;l&eacute;gance,&mdash;pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes
+qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Seconde p&eacute;riode: un des deux <i>flirteurs</i> commence &agrave; &eacute;prouver les
+premi&egrave;res atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de
+l'ordre le plus divers. Elle d&eacute;couvre, elle, ce qu'elle ne savait pas &agrave;
+ce degr&eacute;, que vous aimez tr&egrave;s profond&eacute;ment ailleurs, et la voil&agrave; qui se
+trouve aussi froiss&eacute;e que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en
+sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous
+l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous
+d&eacute;couvrez, vous, ce que vous ne soup&ccedil;onniez gu&egrave;re, qu'il se cache un
+homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engag&eacute;e, aussi
+s&eacute;rieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie
+d'&ecirc;tre la friandise, le go&ucirc;ter, la bouch&eacute;e au caviar, quand vous pensiez
+qu'il n'y avait pas de d&icirc;ner. Vous voil&agrave; m&eacute;content jusqu'&agrave; la fureur de
+savoir qu'il y a un d&icirc;ner v&eacute;ritable, et que vous n'&ecirc;tes pas sur le menu.
+Vous vous jugez un peu na&iuml;f, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu
+ridicule. Elle se r&eacute;veille donc, elle, de son c&ocirc;t&eacute;, un beau
+matin....&mdash;entre parenth&egrave;ses, pourquoi cette formule, comme si, sur
+mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne m&eacute;ritaient pas
+l'&eacute;pith&egrave;te contraire?&mdash;bref, un matin, laid ou beau, elle se r&eacute;veille
+toute piqu&eacute;e de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite
+pass&eacute; entre vous. Et vous vous r&eacute;veillez, vous, d&eacute;cid&eacute; &agrave; lui prouver que
+vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'&eacute;poque des
+in&eacute;galit&eacute;s volontaires d'accueil, de sa part, &agrave; elle; des discours
+presque amers, de votre part, &agrave; vous. Elle se moque de vous, avec ces
+justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en
+un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et
+des duret&eacute;s de mari. L'orage flotte dans l'air &agrave; chacune de vos visites,
+et, s'il n'&eacute;clate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs
+malades souffrent de l'&eacute;lectricit&eacute; de l'atmosph&egrave;re, quand il n'y a pas
+encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages,
+et avec eux les &eacute;clairs, le tonnerre, la gr&ecirc;le, de quoi couper sur pied
+les jolies marguerites que vous &eacute;tiez en train d'effeuiller, en esp&eacute;rant
+toujours rester sur le <i>pas du tout</i> du p&eacute;tale consolateur!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Troisi&egrave;me p&eacute;riode: il n'y a plus de lune, ni emmiell&eacute;e, ni rousse, mais
+le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le c&#339;ur de
+Colette.&mdash;En cas de <i>match</i>, je parierais pour le c&#339;ur.&mdash;L'homme s'est
+jur&eacute; qu'il aurait cette femme dont il conna&icirc;t parfois les beaut&eacute;s les
+plus secr&egrave;tes, comme on conna&icirc;t un livre dont on a feuillet&eacute;, tourn&eacute;
+toutes les pages, vu toutes les gravures, mani&eacute; la couverture en tous
+sens, sans en lire le texte. Elle, &eacute;tonn&eacute;e autant qu'inqui&egrave;te de voir
+transform&eacute;es en instruments d'attaque des privaut&eacute;s auxquelles elle
+n'attachait pas de cons&eacute;quence, montre soudain une indignation qui n'est
+pas jou&eacute;e. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'o&ugrave; irait sa
+puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduit&eacute;s que vous lui
+rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre
+chapitre de cette <i>Physiologie</i>, car, une fois l&agrave;, vous sortez l'un et
+l'autre de cette &eacute;quivoque passag&egrave;re et charmante de flirt sur laquelle
+je voudrais encore, c&eacute;dant, comme dans les fables, au souci de la
+<i>Moralit&eacute;</i>, formuler quelques aphorismes.</p>
+
+<p class='max'>XXX</p>
+
+<p><i>Femme qui flirte, homme qui s'y compla&icirc;t, signe de peu de temp&eacute;rament,
+comme le go&ucirc;t de l'aquarelle chez un peintre. Je r&eacute;serve cette
+pr&eacute;ciosit&eacute; pour une feuille d'album: &laquo;Le flirt, c'est l'aquarelle de
+l'amour.&raquo;</i></p>
+
+<p class='max'>XXXI</p>
+
+<p><i>Une femme qui a vraiment aim&eacute;, autant dire souffert, regarde flirter
+les autres avec les yeux d'une m&egrave;re qui a perdu un enfant et qui voit
+des petites filles jouer &agrave; la poup&eacute;e</i>.</p>
+
+<p class='max'>XXXII</p>
+
+<p><i>Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose
+coup&eacute;e sur sa tige peut rester fra&icirc;che et pure. La rose, m&ecirc;me en bouton,
+m&ecirc;me sur le rosier,&mdash;mais tripot&eacute;e,&mdash;est pire que fan&eacute;e.</i></p>
+
+<p class='max'>XXXIII</p>
+
+<p><i>Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne
+saurait rien des r&eacute;alit&eacute;s physiques de l'amour. On en a connu
+quelques-unes vers</i> 1820, <i>&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; paraissaient d'autres</i>
+M&eacute;ditations.</p>
+
+<p class='max'>XXXIV</p>
+
+<p><i>On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il
+n'&eacute;tait m&eacute;lang&eacute; ni d'amour-propre, ni de bestialit&eacute;. Ce n'est pas le
+c&#339;ur qui colore en tragique le marivaudage &agrave; demi souriant, &agrave; demi
+tendre. On est jaloux et on d&eacute;sire. Cela suffit pour m&eacute;tamorphoser le
+gentil caprice en passion cruelle. On se croit sinc&egrave;re, et le pire est
+qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus
+souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aim&eacute;e</i>.</p>
+
+<p class='max'>XXXV</p>
+
+<p><i>Un joueur qui s'assoirait &agrave; une table et devant des cartes sous la
+condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il
+perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que
+font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt r&eacute;gulier,
+puisque ce flirt ne peut finir que par le n&eacute;ant, s'il reste flirt, ou
+par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous
+ne mourrait pas d&eacute;sol&eacute; s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins
+s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?</i></p>
+
+<p class='max'>XXXVI</p>
+
+<p><i>&laquo;Les femmes qui flirtent, je les appelle des ma&icirc;tresses s&egrave;ches....&raquo;
+C'est le mot d'une tr&egrave;s honn&ecirc;te femme qui pr&eacute;tendait n'avoir jamais
+flirt&eacute;. Elle avait trop de m&eacute;pris dans les yeux en le pronon&ccedil;ant. Le
+m&eacute;pris trop intense a trop song&eacute; aux choses m&eacute;pris&eacute;es, et trop y songer,
+c'est toujours les regretter</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ou le n&eacute;ant ou la passion, ai-je &eacute;crit tout &agrave; l'heure, et j'avais tort.
+Le flirt peut finir d'autre mani&egrave;re, par un sentiment assez rare, mais
+qui existe. C'est m&ecirc;me la nouveaut&eacute; la plus heureuse qu'ait invent&eacute;e la
+civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amiti&eacute;. Il arrive en
+effet que la femme qui a flirt&eacute; avec vous,&mdash;il faut, par exemple, que ce
+flirt ait &eacute;t&eacute; du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop
+forte,&mdash;il arrive donc que cette femme poss&egrave;de des qualit&eacute;s r&eacute;elles
+d'esprit et de c&#339;ur. Elle a de l'&acirc;me, pour tout dire, sous la frivolit&eacute;
+de ses dehors. Un hasard vous le r&eacute;v&egrave;le. Dans cet esprit vous apercevez
+la plus d&eacute;licieuse finesse, dans ce c&#339;ur la plus vraie droiture.
+C'&eacute;tait par une fin d'apr&egrave;s-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu
+trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui
+avez parl&eacute; comme vous vous parlez &agrave; vous-m&ecirc;me, et elle vous a compris.
+Le cr&eacute;puscule tombait. Le domestique tardait &agrave; installer les lampes.
+Elle aussi s'est laiss&eacute;e aller &agrave; vous d&eacute;couvrir un peu de cet
+arri&egrave;re-fonds m&eacute;lancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes
+de ce nom, pass&eacute; vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas
+avoir la destin&eacute;e de leur c&#339;ur.&mdash;Si elles m&eacute;ritaient cette destin&eacute;e,
+soyez assur&eacute; qu'elles ne l'ont pas eue!&mdash;Vous &eacute;tiez venu &laquo;potiner&raquo; en
+prenant une tasse de th&eacute;; vous sortez, ayant rencontr&eacute; une amie que vous
+ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'un
+indiff&eacute;rent qui jette une heure de son apr&egrave;s-midi &agrave; lui dans le vide
+d'une apr&egrave;s-midi de femme, et qui l'oublie, sit&ocirc;t la porte ferm&eacute;e. Hier,
+si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au v&ocirc;tre
+dans une de ces calomnies qui sont le r&eacute;gal quotidien des conversations
+parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le,
+dans les coins sc&eacute;l&eacute;rats de votre vanit&eacute; d'homme. Aujourd'hui, cette
+calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de
+sympathie et de confiance, &eacute;prouv&eacute;e une fois, se renouvelle, et vous
+conna&icirc;trez la douceur de cette camaraderie f&eacute;minine qui poss&egrave;de toutes
+les gr&acirc;ces de l'amour sans aucune de ses terribles ranc&#339;urs. Votre amie
+se montrera dans sa v&eacute;rit&eacute;, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous
+mentir. Elle vous saura gr&eacute; des diverses souffrances que les autres,
+ceux qui l'ont aim&eacute;e ou qui l'aiment d'amour, lui ont inflig&eacute;es et que
+vous lui &eacute;pargnez, vous, en ne la d&eacute;sirant pas. Elle d&eacute;ploiera pour vous
+ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son
+observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle
+est galante, la courtisane astucieuse et d&eacute;prav&eacute;e; si elle ne l'est pas,
+ses s&eacute;cheresses et ses d&eacute;fiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons
+de l'intimit&eacute; la plus d&eacute;licate,&mdash;pourvu que vous soyez de bonne foi, et
+qu'elle, de son c&ocirc;t&eacute;, appartienne au groupe des femmes qui peuvent
+garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement
+remplies, puisque ces adorables amiti&eacute;s-l&agrave;, ces amiti&eacute;s voluptueuses,
+comme disait finement un grand &eacute;crivain, sont tr&egrave;s rares, aussi rares
+que la po&eacute;sie dans la galanterie, cette po&eacute;sie qui teintait de r&ecirc;ve la
+danse de l'homme en justaucorps bleu p&acirc;le et de la dame en robe couleur
+de rose pass&eacute;e, sur la petite bo&icirc;te d'ivoire donn&eacute;e autrefois &agrave;
+Colette....&mdash;Il fut un temps o&ugrave; je me disais: &laquo;Mon Dieu! que je voudrais
+conna&icirc;tre le c&#339;ur humain!&raquo; Je suis devenu plus modeste, et voici que
+j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et
+que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend
+pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces
+feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais donn&eacute;es avec
+ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme
+final:</p>
+
+<p class='max'>XXXVII</p>
+
+<p><i>Apprendre &agrave; conna&icirc;tre les femmes, c'est apprendre &agrave; conna&icirc;tre par
+avance le d&eacute;tail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous
+en garantir. Cette science-l&agrave; consiste &agrave; augmenter la mis&egrave;re de l'amour
+par la pr&eacute;vision lucide de cette mis&egrave;re</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>M&Eacute;DITATION IX</h3>
+
+<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LES DRAWBACKS</h3>
+
+
+<p>Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir
+jamais &agrave; bout de ce chapitre sur &laquo;la rencontre des amants&raquo; qu'a c&eacute;l&eacute;br&eacute;e
+en vers subtils le po&egrave;te Auguste Dorchain. Vous vous rappelez:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>...Ni les p&egrave;res ni leurs serments<br /></span>
+<span>N'emp&ecirc;chent que tout aboutisse<br /></span>
+<span>A la rencontre des amants....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>J'avais d&eacute;crit les deux animaux, le m&acirc;le et la femelle, chacun &agrave; part.
+Puis, sur le point de les &eacute;voquer, s'affrontant, s'&eacute;treignant, se
+d&eacute;vorant, je me perdais. Voil&agrave; que l'autre soir, ayant esquiss&eacute; un
+vingti&egrave;me plan de cette m&eacute;ditation fatale, dans le chiffre de laquelle
+le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et d&eacute;chir&eacute; ce plan
+apr&egrave;s dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade.
+J'arrive devant le Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais. On donnait: <i>On ne badine pas avec
+l'amour</i>. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans
+Colette, h&eacute;las! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune
+com&eacute;dienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille
+&eacute;trange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre c&#339;ur,
+qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin &agrave; Rosette affole,
+qui repousse Perdican sinc&egrave;re et qui court apr&egrave;s Perdican perfide! Na&iuml;ve
+coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fianc&eacute; et
+celle de Rosette ... pour rien, pas m&ecirc;me pour le plaisir! Oui, Colette
+&eacute;tait adorable de charme incertain, m&eacute;lancolique et dangereux dans ce
+r&ocirc;le; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y &eacute;tait m&eacute;diocre. Et
+le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et
+moi!... Mes souvenirs se firent si pr&eacute;cis, les phrases du drame me
+touchaient &agrave; une place si bless&eacute;e de mon c&#339;ur, qu'apr&egrave;s le deuxi&egrave;me
+acte je n'y pus r&eacute;sister, et je quittai mon fauteuil. Dans le p&eacute;ristyle,
+et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;O&ugrave; allez-vous?&raquo; me demande-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;O&ugrave; je n'entendrai plus ces com&eacute;diens,&raquo; lui r&eacute;pliqu&eacute;-je.</p>
+
+<p>Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous
+marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit
+gu&egrave;re. La moustache blonde est devenue tout &agrave; fait blanche. Le teint
+s'empourpre un peu. Mais l'&#339;ul demeure bien vif entre les paupi&egrave;res qui
+le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonn&eacute;s, ses muscles,
+gr&acirc;ce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeur&eacute;s souples,
+comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares,
+plus de porto rouge,&mdash;et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement
+utilis&eacute; une nouvelle infid&eacute;lit&eacute; de cette charmante coquine pour fermer
+les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a d&ucirc; tr&egrave;s bien faire les
+choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de son successeur, un des jeunes barons Mos&eacute;. Desforges, depuis
+cette rupture, a repris du go&ucirc;t pour moi,&mdash;sans doute parce que Suzanne
+Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis,
+je l'&eacute;coute si complaisamment et je l'admire si sinc&egrave;rement! Un homme
+d'affaires qui s'est donn&eacute; la peine de vivre, quel meilleur ma&icirc;tre pour
+un &eacute;crivain d'observation? Desforges m'entra&icirc;ne sous les arcades de la
+rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui d&eacute;taille ma
+<i>Physiologie</i>, le point o&ugrave; j'en suis et mon embarras.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voil&agrave; une belle difficult&eacute;,&raquo; me dit-il. &laquo;Avez-vous la pr&eacute;tention de
+donner une th&eacute;orie compl&egrave;te de l'amour?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je ne suis pas si nigaud,&raquo; r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors, au lieu de vous perdre dans les g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s, prenez donc un
+cas bien net, bien connu de vous, une histoire tr&egrave;s simple et qui soit
+dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que
+vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme
+pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une
+pour le passif. Chiffrez le d&eacute;tail des bonheurs et des malheurs, des
+plaisirs et de ce que les Anglais appellent les <i>drawbacks</i>,&mdash;les
+inconv&eacute;nients &agrave; subir pour chaque avantage.&mdash;Deux additions et une
+soustraction, vous saurez &agrave; quoi vous en tenir sur ce que les gens
+d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle
+que de cela &agrave; Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons
+de voir &agrave; dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous &eacute;tablissions le
+bilan, &agrave; nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de
+Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans,
+trente mille livres de rente, du tact, d&ucirc; go&ucirc;t, joli gar&ccedil;on, toutes ses
+dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans,
+grande, &eacute;l&eacute;gante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans
+la maison, un seul enfant. Hacqueville, un tr&eacute;sor de mari, vous le
+connaissez.... &Ccedil;a a bien dur&eacute; quatre ans. Vous voyez, pas de cha&icirc;ne....
+On en a parl&eacute;, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, &agrave; premi&egrave;re
+vue; ce que souhaite un p&egrave;re raisonnable &agrave; son fils quand ce gar&ccedil;on
+entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous pr&eacute;parent au mariage....
+Vous n'&ecirc;tes pas press&eacute; de rentrer?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Laissez-moi seulement allumer un cigare....&raquo;</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions devant la porte d'un bureau de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Prenez plut&ocirc;t un des miens,&raquo; dit le baron, en tirant un &eacute;tui de sa
+poche. &laquo;Je ne fume plus, mais j'ai toujours &agrave; offrir un de mes bons
+cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le havane de cet homme aimable &eacute;tait r&eacute;ellement exquis, et, tout en
+aspirant la fum&eacute;e avec d&eacute;lice, je l'&eacute;coutais me mettre &agrave; nu l'envers
+d'un de ces coquets romans mondains qui font r&ecirc;ver les petits jeunes
+gens et soupirer les vieillards.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Commen&ccedil;ons par le commencement,&raquo; disait le baron. &laquo;J'y ai assist&eacute;,
+moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix
+ans, sans jamais avoir pris garde l'un &agrave; l'autre.... L&agrave;-dessus, ils se
+trouvent tous deux assis &agrave; une table de souper chez Mme de H&egrave;re, vers la
+fin d'un bal costum&eacute;.... Elle &eacute;tait en pierrette et lui en arlequin....
+Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux &agrave; lui, une flamme de
+d&eacute;sir et d'esp&eacute;rance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui
+les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: &laquo;Tiens? tiens?&raquo; Et
+Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait
+chez lui. Il a d&ucirc; avoir un bon moment, en coup&eacute;, &agrave; se tenir &agrave; peu pr&egrave;s
+ce discours: &laquo;Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie
+femme-l&agrave;; c'est fin, c'est distingu&eacute;, c'est jeune, &ccedil;a n'a pas roul&eacute;....
+Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table
+excellente....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! baron!...&raquo; fis-je avec un peu de r&eacute;volte.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais oui, mais oui,&raquo; insista-t-il, &laquo;&ccedil;a entre en ligne de compte, ces
+choses-l&agrave;. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule diff&eacute;rence
+entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous, &agrave; Paris, pour
+un homme qui a v&eacute;cu et qui sait compter, comme Mainterne,&mdash;je vous
+r&eacute;p&egrave;te qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus
+juste,&mdash;le chariot de V&eacute;nus doit porter &agrave; son fronton la devise du wagon
+de d&eacute;m&eacute;nagement! &laquo;Je suis capitonn&eacute;.&raquo; La voiture Hacqueville &eacute;tait
+capitonn&eacute;e, voil&agrave; tout, et Mainterne a eu la cristallisation
+confortable. &Ccedil;a le ravissait, ce gar&ccedil;on, en revenant vers sa
+gar&ccedil;onni&egrave;re, de sentir que Lucie l'avait trouv&eacute; charmant, et &ccedil;a le
+ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant &agrave; une liaison
+possible avec cette femme, que des perspectives de d&icirc;ners choisis, et de
+soir&eacute;es dans un d&eacute;cor bien entendu.... Allez, mettons vingt &agrave; l'actif de
+Mainterne, pour les id&eacute;es qui lui ont papillonn&eacute; dans le cerveau ce
+matin-l&agrave; et les matins suivants.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;N'avait-il pas,&raquo; interrompis-je, &laquo;une ma&icirc;tresse &agrave; liquider, cette
+L&eacute;ona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parfaitement,&raquo; reprit Desforges. &laquo;Ah! il s'&eacute;tait organis&eacute; l&agrave; une
+combinaison id&eacute;ale.... L&eacute;ona avait cinquante mille livres de rente &agrave;
+elle et un petit h&ocirc;tel. Audry donnait six mille francs par mois; et
+Mainterne &eacute;tait ce que j'appelle de demi-c&#339;ur, c'est-&agrave;-dire qu'il
+repr&eacute;sentait les loges au th&eacute;&acirc;tre, les d&icirc;ners au cabaret, un cadeau
+par-ci, un cadeau par-l&agrave;, et puis la gaiet&eacute;. Il aimait la f&ecirc;te, &agrave; cette
+&eacute;poque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement L&eacute;ona n'&eacute;tait
+plus jeune, elle &eacute;tait &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; les petits coquins, comme disait je ne
+sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis &ccedil;a tournait entre eux
+&agrave; la pantoufle et &agrave; la robe de chambre. Ils se parlaient de leur sant&eacute;,
+des plats qu'ils ne dig&eacute;raient pas, des m&eacute;decines qu'ils allaient
+prendre, et Mainterne avait sa crise, celle o&ugrave; l'on veut conna&icirc;tre
+l'Amour,&mdash;avec le plus grand des A&mdash;&mdash;.&mdash;Bref, au souper chez Mme de
+H&egrave;re succ&egrave;dent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se d&eacute;clare,
+elle se d&eacute;fend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de L&eacute;ona. Le
+sc&eacute;l&eacute;rat avait bien esp&eacute;r&eacute; les garder toutes deux. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+possible,&mdash;s'il avait avou&eacute;. La franchise trouve toujours les femmes
+d&eacute;sarm&eacute;es. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de
+cela, Mainterne s'&eacute;tait cru rus&eacute;, comme l'autruche. Il avait compt&eacute; sans
+cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le
+demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. L&eacute;ona aussi,
+d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment o&ugrave; il vint
+apporter &agrave; cette derni&egrave;re un ch&egrave;que de dix mille francs comme cadeau
+d'adieu. L&eacute;ona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle
+le lui jeta en ricanant: &laquo;Ramasse ta boulette; &ccedil;a et ta femme du monde,
+&ccedil;a t'en fait deux....&raquo; Le pauvre gar&ccedil;on eut peur de quelque vengeance.
+Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter &agrave; Mme d'Asti un rang
+de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme,
+pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes.
+L&eacute;ona, renseign&eacute;e par Audry, lui avait donn&eacute; quelques heureux conseils
+de placements.... Mais perdre une ma&icirc;tresse comme celle-l&agrave;, spirituelle,
+bonne enfant, avec une installation pioch&eacute;e et d&eacute;finitive, un cabinet de
+toilette dans le go&ucirc;t du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous
+pouvons bien lui marquer quarante &agrave; son passif, pour cette sottise-l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'inscris,&raquo; dis-je en riant: &laquo;avoir Mainterne, vingt; doit,
+quarante.... Total, vingt de perte, au bilan.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;Soyons justes,&raquo; continua Desforges, &laquo;cette rupture avec L&eacute;ona fut
+suivie de bonnes journ&eacute;es. Lucie et Mainterne en &eacute;taient &agrave; cette p&eacute;riode
+d&eacute;licieuse o&ugrave; une femme s'est &agrave; peu pr&egrave;s promise et ne s'est pas donn&eacute;e.
+C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec
+cette diff&eacute;rence qu'&agrave; la chasse il y a toujours quelque boscard
+maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et
+quelque tompin pour vous <i>cirer</i> au retour, dans le wagon. Quant aux
+voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers
+infortun&eacute;s. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de
+la personne d'une femme aim&eacute;e que vous n'avez pas encore, que vous allez
+avoir demain, apr&egrave;s-demain, dans une semaine.... Et vous d&eacute;couvrez un
+univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait
+que chaque matin les gavroches du t&eacute;l&eacute;graphe portent d'un bout &agrave; l'autre
+de Paris de vrais chefs-d'&#339;uvre de gr&acirc;ce, de malice et de coquetterie,
+sous la forme de petites d&eacute;p&ecirc;ches bleues.... Plus tard, la dame se
+servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout
+entier &agrave; vous s&eacute;duire. Et puis c'est des nuances de son go&ucirc;t que vous ne
+soup&ccedil;onniez pas, c'est des fa&ccedil;ons de vous refuser ou de vous donner un
+baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de
+pencher sa t&ecirc;te, qui vous font demeurer bouche b&eacute;e devant cet &ecirc;tre, pour
+vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de th&eacute;, elle a une
+mani&egrave;re si &agrave; elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la
+regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que
+ses valeurs ont mont&eacute; et qu'il a gagn&eacute; deux cent mille francs rien qu'&agrave;
+se promener.... Et puis chaque visite vous apprend &agrave; deviner mieux ses
+beaut&eacute;s cach&eacute;es. Vous explorez des pays inconnus, un peu
+davantage,&mdash;votre futur royaume.... Enfin, c'est du d&eacute;sir, ce qu'il y a
+de plus difficile &agrave; se procurer pour nous autres qui nous sommes assis &agrave;
+tant de tables et qui nous en sommes toujours fourr&eacute; jusque-l&agrave;, comme
+disait la chanson.... Du d&eacute;sir! J'ai connu autrefois un juif allemand,
+cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait
+d'&ecirc;tre moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de r&eacute;pondre,
+avec un accent que je ne peux pas vous imiter: &laquo;Moins brillant!... Vous
+&ecirc;tes bien heureux. Moi, je ne connais m&ecirc;me plus les douceurs de
+l'incertitude....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas? &agrave; l'actif de Mainterne,&raquo;
+interrompis-je; &laquo;cinquante moins vingt....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas si vite, jeune homme,&raquo; reprit le baron; &laquo;il faut d&eacute;compter
+quelques autres <i>drawbacks</i>, et d'abord la n&eacute;cessit&eacute; de retourner dans
+le monde.... Quand Mainterne &eacute;tait l'amant de L&eacute;ona, il choisissait ses
+salons. Il ne faisait pas une visite. C'&eacute;tait un de ses axiomes, &agrave; lui:
+&laquo;Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit
+manque d'&eacute;gards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ...&raquo; et il
+pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait,
+cartonnait ou billardait jusqu'&agrave; sept. Il s'habillait l&agrave;, neuf fois sur
+dix, et tant&ocirc;t il y d&icirc;nait, tant&ocirc;t il allait d&icirc;ner dans quelque maison
+o&ugrave; il &eacute;tait s&ucirc;r de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques
+invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son
+caprice. Quand il lui convenait de faire un tour &agrave; l'Op&eacute;ra, il entrait
+dans une loge &agrave; son go&ucirc;t ou n'y entrait pas. Enfin, c'&eacute;tait un Parisien
+ind&eacute;pendant, l'esp&egrave;ce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de
+cette incomparable ville.... Du jour o&ugrave; il eut la petite Mme de
+Hacqueville, l&agrave;, dans sa t&ecirc;te, et l&agrave;, dans son c&#339;ur, il l'eut aussi
+dans sa vie.... Voyez-vous la sc&egrave;ne? Elle, assise au coin du feu, apr&egrave;s
+avoir &eacute;chang&eacute; les confidences des &acirc;mes s&#339;urs: &laquo;Je vous verrai chez les
+Taraval, mercredi?...&raquo; Lui, hypnotis&eacute; par un bas de soie gris perle,
+aper&ccedil;u au bord de petits souliers brod&eacute;s: &laquo;Non. Ils ne m'invitent plus,
+je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....&raquo;&mdash;&laquo;H&eacute; bien! il faut
+en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la
+rencontrerez ici.... Elle est si bonne!&raquo; Et voil&agrave; Mainterne oblig&eacute;
+d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et
+les Sermoises, et les Donv&eacute;.... On le voit &agrave; des cinq heures.... On
+l'invite &agrave; de grands d&icirc;ners.... Vous savez? Ce <i>drawback</i>-l&agrave;, pour moi,
+c'est cinquante.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pauvre Mainterne!&raquo; dis-je &agrave; mon tour. &laquo;Toujours vingt &agrave; son passif.
+Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute;! pas si menus!&raquo; reprit Desforges en esquissant un geste qui
+pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos p&egrave;res sur ce
+qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un
+honn&ecirc;te homme.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous avions travers&eacute; la place de la Concorde, et nous remontions le
+trottoir de gauche des Champs-Elys&eacute;es. Je n'eus pas de peine &agrave;
+comprendre qu'en me prodiguant ainsi les tr&eacute;sors de son exp&eacute;rience le
+baron avait surtout pour motif le d&eacute;sir d'&ecirc;tre reconduit jusqu'&agrave; sa
+porte. Cela l'ennuyait de rentr&eacute;e seul. Mais je l'aurais accompagn&eacute;
+jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix
+ironique:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Enfin la minute solennelle arrive, celle o&ugrave; Mme de Hacqueville lui
+soupire: &laquo;H&eacute; bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ...
+je serai &agrave; vous ...&raquo; et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon
+fran&ccedil;ais que l'heureux Mainterne dut recommencer &agrave; courir les
+rez-de-chauss&eacute;e meubl&eacute;s pour trouver un asile &agrave; son bonheur. Avec L&eacute;ona,
+il n'avait pas besoin <i>d'aimoir</i>,&mdash;c'est bien l&agrave; un mot de votre
+nouvelle &eacute;criture, n'est-ce pas?&mdash;et il avait compt&eacute; que Lucie viendrait
+chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est tr&egrave;s
+amusant, &agrave; vingt-cinq ans, ces courses-l&agrave;, &agrave; la recherche des Paradis en
+garni. A trente-six, c'est beaucoup moins dr&ocirc;le. Les mobiliers
+paraissent fl&eacute;tris, fan&eacute;s, frip&eacute;s, inhabitables. Les gens vous
+d&eacute;visagent avec des physionomies de ma&icirc;tres-chanteurs. On se souvient de
+L&eacute;ona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du
+fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces mis&egrave;res-l&agrave;,
+ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde,
+du meilleur monde, et qui en est &agrave; sa premi&egrave;re faute, c'est tr&egrave;s
+flatteur pour l'amour-propre,&mdash;vingt &agrave; l'actif pour cette
+flatterie-l&agrave;,&mdash;mais, dans un lit, ce sont d'autres qualit&eacute;s qu'on
+appr&eacute;cie, et les trois quarts du temps vous avez l&agrave; une ignorante qui ne
+comprend rien et qui vous fait penser &agrave; des amours avec ces statues de
+reines couch&eacute;es sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante
+est une prudente qui a commenc&eacute; par vous demander votre parole que vous
+lui &eacute;viterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec
+l'ignorance et la prudence combin&eacute;es, pas un bon moment, ce que
+j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze
+minutes d'arr&ecirc;t, buffet. D&icirc;ner ex&eacute;crable, et il vous faut vous lever de
+table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits <i>drawbacks</i>
+de d&eacute;tail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus
+comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne
+pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la
+rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait &agrave; vous pour la
+vie.... Voyez-vous la t&ecirc;te du Mainterne qui boutonne les bottines tant
+bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai d&eacute;crit
+et qui songe &agrave; cette belle perspective de la solitude &agrave; deux.... Il en a
+la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier
+rendez-vous.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne
+quatre-vingt-dix,&raquo; calculai-je; &laquo;mais il y a le second rendez-vous, le
+troisi&egrave;me, le quatri&egrave;me, et pour combien comptez-vous le plaisir
+d'&eacute;veiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de
+triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ing&eacute;nuit&eacute; de
+sensations?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; l&agrave;! H&eacute; l&agrave;!&raquo; fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut
+arr&ecirc;ter sa monture. &laquo;Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante,
+soixante, soixante-dix &agrave; l'actif de Mainterne pour ces f&eacute;licit&eacute;s-l&agrave;,
+quoiqu'on amour, voyez-vous, les &eacute;ducations ne m'aient jamais beaucoup
+tent&eacute;. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins
+soixante-dix. Le passif redescend &agrave; vingt. Et puis passons au quinzi&egrave;me
+de ces rendez-vous. Encore un <i>drawback</i>, et un terrible, celui-l&agrave;!
+C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne &eacute;tait l'amant de
+L&eacute;ona, il allait chez elle, il n'y allait pas. &Ccedil;a lui &eacute;tait incommode?
+Il d&eacute;pla&ccedil;ait son moment, voil&agrave; tout. Avec une femme surveill&eacute;e comme Mme
+de Hacqueville, qui arrivait &agrave; lui donner une heure sur vingt-quatre
+chaque trente et un du mois, il n'y a pas &agrave; dire, il faut y aller, l&agrave;,
+comme chez le dentiste:&mdash;&laquo;On vous arrachera votre dent &agrave; quatre heures
+et demie....&raquo;&mdash;&laquo;Mais ma dent ne me fait pas mal.&raquo;&mdash;&laquo;On vous l'arrachera
+tout de m&ecirc;me....&raquo; Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand
+des <i>drawbacks</i> dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons
+mod&eacute;r&eacute;s: estimons &agrave; vingt-cinq cet ennui-l&agrave;; nous avions vingt au passif
+de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et l'argent?&raquo; lui demandai-je triomphalement. &laquo;Au moins les femmes du
+monde ne co&ucirc;tent rien.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'y arrive,&raquo; r&eacute;pondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines,
+sans &ecirc;tre le moins du monde troubl&eacute; par ma gaffe, dont je m'apercevais,
+moi, en rougissant. &laquo;Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a
+un fr&egrave;re, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est mari&eacute; l'ann&eacute;e
+derni&egrave;re. Notre Mainterne s'&eacute;tait cru tr&egrave;s habile en se liant avec toute
+la famille. Il faisait le b&eacute;sigue d'une vieille tante qui le trichait!
+Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie
+lui avait dit: &laquo;Ceux-l&agrave;, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents
+amis.... Vous serez gentil pour eux!&raquo; Et Mainterne &eacute;tait gentil, gentil
+... si gentil qu'apr&egrave;s l'avoir d&eacute;test&eacute;, les trois vieux l'aimaient. Ils
+l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus
+monter &agrave; cheval sans &ecirc;tre accompagn&eacute; de celui-l&agrave;. Vous pensez s'il &eacute;tait
+&agrave; tu et &agrave; toi avec le fr&egrave;re. Un matin, ce fr&egrave;re d&eacute;barque chez son
+meilleur ami, &agrave; neuf heures: &laquo;Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand
+mis&eacute;rable.&raquo;&mdash;&laquo;Que se passe-t-il?&raquo; r&eacute;pond l'autre, flairant la
+carotte.&mdash;&laquo;J'ai jou&eacute; au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas pay&eacute;
+avant midi, je suis affich&eacute;....&raquo; Je vous passe le discours, qui peut se
+r&eacute;sumer ainsi: &laquo;Cinq cents louis, ou je me br&ucirc;le la cervelle.&raquo; La
+cervelle du fr&egrave;re d'une femme &agrave; qui l'on jurait la veille un &eacute;ternel
+amour dans un rez-de-chauss&eacute;e clandestin, c'est sacr&eacute;, n'est-ce pas?
+Mainterne a pay&eacute;. &laquo;Surtout pas un mot &agrave; ma s&#339;ur....&raquo;&mdash;&laquo;Pas un mot....&raquo;
+Il n'en a jamais parl&eacute;, en effet. C'est &agrave; sa t&ecirc;te que j'ai tout devin&eacute;,
+moi qui savais l'embarras du fr&egrave;re et que ce gar&ccedil;on &eacute;tait br&ucirc;l&eacute; partout,
+y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits emb&ecirc;tements-l&agrave;, et
+d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que
+l'obligation de la correspondance d'&eacute;t&eacute;, lui qui tenait en sainte
+horreur le papier, la plume et l'encre,&mdash;tels que les innombrables
+cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donv&eacute;, enfin les
+vingt-cinq maisons solennelles o&ugrave; il faisait tapisserie le reste de
+l'ann&eacute;e,&mdash;c'est bien cinquante ou quarante de <i>drawback</i>, cela.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mettons trente?&raquo; interrompis-je.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;Soit; nous voil&agrave; &agrave; soixante-quinze,&raquo; reprit Desforges. &laquo;Je vais vous
+&eacute;tonner,&raquo; fit-il en prenant un temps: &laquo;je les lui passe &agrave; son actif, ces
+soixante-quinze, pour l'amiti&eacute; de Hacqueville. Mainterne n'avait pas
+triomph&eacute; depuis six mois, qu'il &eacute;tait, bien entendu, le camarade intime
+du mari. C'est classique, mais voici l'&eacute;tonnant:&mdash;les deux hommes
+&eacute;taient r&eacute;ellement faits l'un pour l'autre. M&ecirc;me &acirc;ge, m&ecirc;me genre
+d'esprit, m&ecirc;mes occupations, m&ecirc;mes id&eacute;es, m&ecirc;mes go&ucirc;ts. Hacqueville est
+r&eacute;actionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept.
+Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors
+de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne
+&agrave; cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les m&ecirc;mes vins, les m&ecirc;mes
+cigares, les m&ecirc;mes pi&egrave;ces. Enfin, ils avaient le m&ecirc;me tailleur, sans le
+savoir, et choisissaient instinctivement les m&ecirc;mes &eacute;toffes.... Vous me
+demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant d&eacute;j&agrave;
+Hacqueville? Cruelle &eacute;nigme, vous r&eacute;pondrai-je, monsieur le psychologue.
+Mais y a-t-il jamais un pourquoi &agrave; la conduite des femmes? Ce sont des
+charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde &eacute;nigme? Savez-vous ce
+qui &eacute;tait le plus insupportable &agrave; Mainterne? C'&eacute;tait d'entendre Lucie
+parler de Hacqueville, de cet autre lui-m&ecirc;me, avec aigreur. &laquo;Ah! quel
+homme! quel homme!&raquo; s'&eacute;criait-elle, &laquo;que je suis malheureuse!...&raquo;&mdash;&laquo;Mais
+non,&raquo; r&eacute;pondait-il, &laquo;vous le m&eacute;connaissez....&raquo; Il le d&eacute;fendait. Elle
+insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir &agrave; elle qu'&agrave;
+cause de son mari. J'en appelle &agrave; tous les hommes de go&ucirc;t. Avoir un
+excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on ch&eacute;rit
+d'autant plus, et se voir oblig&eacute; d'&eacute;couter une femme qui ne le comprend
+pas et qui en dit du mal toute la journ&eacute;e, c'est dur, c'est tr&egrave;s dur.
+Mettons vingt au passif de Mainterne....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est comme au jeu de l'oie,&raquo; repris-je; &laquo;il revient toujours &agrave; cette
+case....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Patience,&raquo; reprit Desforges. &laquo;Ce mari-l&agrave; nous m&egrave;ne &agrave; Laverdin, le
+nouvel amant. Mainterne servit si souvent &agrave; Lucie l'&eacute;loge de
+Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les
+prendre en une horreur &eacute;gale tous les deux, et elle les trompa avec le
+bell&acirc;tre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit,
+grandit. Attaques de <i>jalousite</i> aigu&euml;, coup sur coup, soup&ccedil;ons, sc&egrave;nes,
+etc., cinquante,&mdash;certitude, cinquante,&mdash;ridicule au vu et su de tout
+Paris, cinquante.&mdash;Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le
+moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne &agrave; la porte,
+cinquante.&mdash;C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et
+z&eacute;ro &agrave; l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on
+parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme bless&eacute; qui ne
+veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde?
+Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: &laquo;Ce gar&ccedil;on-l&agrave; a
+d&eacute;raill&eacute;.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous
+assure qu'il valait mieux que &ccedil;a....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous &eacute;tions devant l'h&ocirc;tel du cours la Reine. Le baron me tendait la
+main pour me dire adieu.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais ce n'est qu'un cas,&raquo; fis-je, &laquo;et tr&egrave;s sp&eacute;cial.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parce que Lucie &eacute;tait mari&eacute;e?&raquo; r&eacute;pondit le baron. &laquo;Essayez donc
+d'appliquer la m&ecirc;me m&eacute;thode du chiffre &agrave; tous les autres bonheurs de
+votre connaissance, depuis celui qu'on go&ucirc;te aupr&egrave;s de la grande actrice
+jusqu'&agrave; la f&eacute;licit&eacute; que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime,
+sans parler de la veuve, de la s&eacute;par&eacute;e ou du demi-castor. Dressez vos
+deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du
+r&eacute;sultat....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pourtant vous-m&ecirc;me,&raquo; repris-je, &laquo;vous conveniez que L&eacute;ona rendait
+Mainterne tr&egrave;s heureux?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui,&raquo; dit le baron, &laquo;mais L&eacute;ona ce n'&eacute;tait pas l'amour. C'&eacute;tait
+l'habitude....&raquo;</p>
+
+<p>Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,&mdash;qu'il avait un peu trop
+soulign&eacute;,&mdash;pour ne pas g&acirc;ter son effet.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>M&Eacute;DITATION X</h3>
+
+<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LES D&Eacute;SASTRES</h3>
+
+
+<p>&mdash;&laquo;Desforges est Desforges,&raquo; me disais-je, au lendemain de cette
+conversation sur les <i>drawbacks</i> du bonheur. Ce philosophe en habit noir
+y voit tr&egrave;s clair dans les faits; mais quand on a &eacute;num&eacute;r&eacute;, class&eacute;,
+&eacute;tiquet&eacute;, chiffr&eacute; les faits qui constituent l'histoire visible d'une
+passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme
+exploit&eacute; par une femme, trahi, moqu&eacute;, d&eacute;shonor&eacute; par elle, y retourne en
+sachant tr&egrave;s bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est
+que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main
+seulement, repr&eacute;sente pour lui une intensit&eacute; de sensation que rien
+d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui
+s'ennuie. Une &eacute;motion qui lui morde sur le c&#339;ur, voil&agrave; ce qu'il ne
+saurait payer trop cher. Oui, que d'<i>ennuis</i> nous subirions tous,
+all&eacute;grement,&mdash;pour &eacute;viter l'<i>ennui</i>! Mais il arrive aussi que cette
+&eacute;motion cherch&eacute;e nous &eacute;chappe, que cet ennui, cette torpeur de la
+sensibilit&eacute; fatigu&eacute;e repara&icirc;t au milieu m&ecirc;me d'une vie consacr&eacute;e &agrave; la
+poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas d&eacute;nombr&eacute;s par le
+baron sont des contrari&eacute;t&eacute;s. Les vrais d&eacute;sastres du bonheur commencent
+avec les d&eacute;sordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces
+d&eacute;sastres, c'est la jalousie, ce sont les d&eacute;ceptions du c&#339;ur qui s'est
+imagin&eacute; rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance &agrave;
+sentir,&mdash;maladie des &acirc;ges de d&eacute;cadence, qui n'a rien de commun avec
+l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me
+revient &agrave; la m&eacute;moire d'un de ces d&eacute;sastres-l&agrave;, que j'ai envie d'&eacute;voquer
+en regard du tableau dress&eacute; par Desforges, comme antith&egrave;se. Cette
+anecdote, presque sans incidents, me fut cont&eacute;e par Berthe Vigneau, une
+actrice camarade de Colette,&mdash;la seule dont l'influence ait &eacute;t&eacute; bonne
+sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce
+que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant,
+qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle fr&eacute;quente
+pour qu'elle le fr&eacute;quente davantage et de le louer pour qu'elle ne
+veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le m&ecirc;me
+chemin banal o&ugrave; tous les amants ont tr&eacute;buch&eacute;. Mais ce n'est pas sur
+l'art de choisir les amis et les amies d'une ma&icirc;tresse que je me suis
+promis de m&eacute;diter aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par
+Berthe, petit roman dont l'&eacute;pigraphe pourrait &ecirc;tre:</p>
+
+<p class='max'>XXXVIII</p>
+
+<p><i>En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des
+nuances de sentiment</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Berthe Vigneau &eacute;tait de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second
+regard. Elle avait, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; je l'ai connue,&mdash;voici sept ans,&mdash;un
+charme d&eacute;licat d'effacement, de douceur, de &laquo;comme il faut&raquo;, qui
+contrastait pour moi d'une mani&egrave;re cruelle avec les c&ocirc;t&eacute;s canailles de
+ma ma&icirc;tresse. Celle-l&agrave; me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un
+Botticelli disant des gueul&eacute;es! Berthe &eacute;tait alors pensionnaire au
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais, et pensionnaire peu remarqu&eacute;e. Quoique les journaux de
+Saint-P&eacute;tersbourg, o&ugrave; elle est engag&eacute;e avec Colette, la vantent
+beaucoup,&mdash;je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne,
+ait gagn&eacute; ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au
+Conservatoire et que ma dangereuse ma&icirc;tresse poss&eacute;dait. Est-ce une assez
+triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus
+original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si
+m&eacute;prisable comme femme? Sans la cruaut&eacute; triste de son libertinage,
+Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle,
+dans certaines pi&egrave;ces de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique
+du r&ecirc;ve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'&eacute;tait pas plus n&eacute;e
+com&eacute;dienne que je ne suis n&eacute; musicien. Son corps fr&ecirc;le, la d&eacute;licatesse
+de son teint souffrant, la gr&acirc;ce menue de ses gestes, la r&ecirc;verie triste
+de ses yeux, laissaient deviner un de ces pass&eacute;s parisiens dans lesquels
+il y a de tout: de la mis&egrave;re physique et morale, de la prostitution
+pr&eacute;coce et d'innombrables d&eacute;jeuners de pauvres, de l'infamie maternelle
+et du travail acharn&eacute;. Seulement, la nature est quelquefois plus forte
+que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse
+affreuse, Berthe &eacute;tait demeur&eacute;e romanesque, et&mdash;comment dire?&mdash;non pas
+pure, mais honn&ecirc;te de c&#339;ur, mais incapable d'une perfidie, et capable
+d'un d&eacute;vouement absolu, entier, silencieux. C'&eacute;tait une de ces femmes
+timides, repli&eacute;es, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe
+discr&egrave;te des ab&icirc;mes de sensibilit&eacute; fr&eacute;missante. Comme toutes les
+personnes de ce genre, elle avait mal aim&eacute;. Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; vendue&mdash;ou &agrave;
+peu pr&egrave;s&mdash;par sa m&egrave;re, elle s'&eacute;tait &eacute;prise follement d'un clubman dont
+le seul talent consistait &agrave; s'habiller comme &agrave; Londres, avec une telle
+perfection que les gar&ccedil;ons de restaurant h&eacute;sitaient &agrave; lui parler
+fran&ccedil;ais. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant
+&laquo;Bas-de-plafond&raquo;, &agrave; cause de ses cheveux plant&eacute;s en effet tr&egrave;s bas, et
+de son extraordinaire stupidit&eacute;. Ajoutez &agrave; cela qu'il se grisait au
+whisky et au porto,&mdash;afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,&mdash;et
+alors il battait la pauvre Berthe &agrave; coups de canne jusqu'&agrave; la rendre
+malade pour des semaines. Il l'entra&icirc;nait dans les pires soci&eacute;t&eacute;s, la
+for&ccedil;ant de fr&eacute;quenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la
+trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on
+reste stup&eacute;fi&eacute; lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une
+cr&eacute;ature fine hypnotis&eacute;e &agrave; la lettre par un dr&ocirc;le dont on ne voudrait
+pas pour son valet de chambre. &laquo;Bas-de-plafond&raquo; lui en avait tant et
+tant fait, qu'&agrave; la fin elle s'&eacute;tait r&eacute;volt&eacute;e, et qu'elle avait rompu. Le
+seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix
+mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant,
+et ce dernier, tr&egrave;s heureux &agrave; la Bourse &agrave; cette &eacute;poque, s'&eacute;tait retrouv&eacute;
+en un jour d'aberration assez de c&#339;ur pour assurer l'avenir de cette
+enfant et de la m&egrave;re. Cet argent, joint &agrave; celui que Berthe gagnait par
+son travail,&mdash;&eacute;tant tr&egrave;s courageuse,&mdash;lui permettait de vivre
+ind&eacute;pendante. Elle avait gard&eacute; de ces cruelles amours une douloureuse
+appr&eacute;hension d'un sentiment nouveau, et une piti&eacute; profonde pour les
+chagrins des autres. C'est cette piti&eacute; qui fit d'elle ma confidente dans
+les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je pass&eacute; des heures
+aupr&egrave;s d'elle, dans son petit salon, au second &eacute;tage d'une maison de la
+rue de l'Echelle,&mdash;un salon d'une bourgeoisie d&eacute;cente, &agrave; peine relev&eacute; de
+minces brimborions, ici une aquarelle, l&agrave; une figurine de saxe, qui
+indiquaient l'artiste. Sous la lumi&egrave;re d'une lampe voil&eacute;e de dentelles,
+et par les mornes fins des apr&egrave;s-midi d'hiver, je lui disais mes
+agonies. Et elle m'&eacute;coutait si patiemment! C'est la plus forte &eacute;preuve
+de la bont&eacute; d'une femme, cela:&mdash;se plaindre &agrave; elle du mal que vous fait
+une autre. Il lui est si facile alors de vous r&eacute;pondre des mots qui
+s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonn&eacute;e. Mais il en
+est d'adorables, et Berthe &eacute;tait du nombre, qui savent poser avec une
+charit&eacute; si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre
+esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer:
+lorsqu'un amant outrage sa ma&icirc;tresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la
+mienne, avec le d&eacute;lire de la passion et les amertumes du m&eacute;pris, ce dont
+il a besoin, c'est d'une voix qui plaide aupr&egrave;s de lui la cause de
+l'inf&acirc;me, qui le fasse douter de l'&eacute;vidence, croire, esp&eacute;rer du moins.
+Ah! ce salon bleu p&acirc;le de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti
+sans avoir puis&eacute; dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter
+l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de d&eacute;licatesse qui est
+comme un toucher l&eacute;ger du c&#339;ur, et quel art divin de ne pas se lasser
+d'une si monotone &eacute;l&eacute;gie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-l&agrave;,
+c'&eacute;tait pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre
+tout pr&eacute;par&eacute; les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa
+douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont
+de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma ma&icirc;tresse quitta Paris. Je me
+plongeai dans ce tourbillon de sensations incoh&eacute;rentes par lesquelles on
+essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait ingu&eacute;rissable
+comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit th&eacute;&acirc;tre,
+j'aper&ccedil;ois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est
+Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de
+l'avoir abandonn&eacute;e. Le lendemain, j'&eacute;tais chez elle. Et cette fois, ce
+fut &agrave; mon tour de l'&eacute;couter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce
+m&ecirc;me petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs
+de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la
+piti&eacute; silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut
+si contemporain par l'&eacute;tat de l'&acirc;me qu'il r&eacute;v&eacute;lait chez le h&eacute;ros! De cet
+homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il &eacute;tait du
+monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'&eacute;tait prise &agrave; l'aimer,
+comme elle avait aim&eacute; &laquo;Bas-de-plafond&raquo;, malgr&eacute; ses serments de ne plus
+donner son c&#339;ur,&mdash;&agrave; la folie; et voici la conversation que j'eus avec
+elle, recopi&eacute;e dans mon journal &agrave; la date du 6 f&eacute;vrier 1884:</p>
+<hr class='hrb' />
+<p>&mdash;&laquo;Ainsi, vous aimez de nouveau?&raquo; lui dis-je, tout attendri par son
+pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consum&eacute; de
+passion souffrante.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui,&raquo; fit-elle, &laquo;et je suis tr&egrave;s malheureuse.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il est dur pour vous, lui aussi?&raquo; demandai-je avec une grande
+tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non,&raquo; dit-elle, &laquo;Il ne <i>lui</i> ressemble pas.... Il est si bon....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors, il vous trompe?&raquo; demandai-je encore.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non,&raquo; r&eacute;pondit-elle. &laquo;Il est tr&egrave;s loyal.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tant que je veux....&raquo; reprit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il est souffrant? Vous avez peur pour sa sant&eacute;? Ou ses affaires vont
+mal? Il a quelque grand ennui?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non,&raquo; fit-elle de nouveau en secouant sa jolie t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors,&raquo; repris-je en riant, &laquo;je jette ma langue aux chats, comme on
+dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez,
+loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma
+ch&egrave;re amie!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah!&raquo; dit-elle, &laquo;s'il m'aimait!...&raquo; Et songeuse, avec cette voix qui
+vient de l'arri&egrave;re-fond de nous-m&ecirc;me, la voix que nous avons quand nous
+nous parlons seul &agrave; seul, elle continua:&mdash;&laquo;Mais je vous para&icirc;trais
+folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me
+comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition
+j'&eacute;tais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma
+destin&eacute;e voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses
+amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en d&eacute;tail, un jour. Il y a
+un roman &agrave; &eacute;crire dans ce roman r&eacute;el. Imaginez-vous que, tromp&eacute; par les
+calomnies du monde, il se crut jou&eacute; par une femme qui &eacute;tait la v&eacute;rit&eacute;
+m&ecirc;me. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la
+vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier
+qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jet&eacute;
+au vice le plus noble c&#339;ur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de
+ce qu'il appelait, Quand il en parlait &agrave; son ami: un crime d'amour.
+Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse m&eacute;lancolie. Ils sont si rares,
+les hommes capables de ces remords-l&agrave;, que je le plaignis sans le
+conna&icirc;tre, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous &eacute;tions trouv&eacute;s
+&agrave; d&icirc;ner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il
+&eacute;tait tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si
+prenante, des mani&egrave;res si fines, quelque chose de si m&acirc;le &agrave; la fois et
+de si bris&eacute;! Et puis, je vous le r&eacute;p&egrave;te, c'&eacute;tait ma destin&eacute;e.... Je
+passai les heures qui suivirent ce d&icirc;ner dans une anxi&eacute;t&eacute; inexprimable.
+Il ne m'avait pas demand&eacute; la permission de venir chez moi. Mais je
+jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui &eacute;tait facile de me
+revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres,
+nous fouillons la salle enti&egrave;re d'un coup d'&#339;ul quand nous entrons en
+sc&egrave;ne. Vous devinez mon &eacute;motion, au lendemain de cette soir&eacute;e, lorsque
+j'aper&ccedil;us Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma r&eacute;plique. Je
+me dis qu'il viendrait peut-&ecirc;tre me saluer au foyer. Je devais changer
+de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui
+montais l'escalier en courant pour &ecirc;tre pr&ecirc;te plus t&ocirc;t. Quand j'y
+revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des
+habitu&eacute;s, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous
+moi.... L'&eacute;trange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis
+pas beaucoup d'illusion. Je savais, &agrave; ce moment m&ecirc;me, que cet homme me
+ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'&eacute;tais &agrave;
+lui....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Elle reprit, apr&egrave;s un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses
+deux mains jointes,&mdash;ces deux petites mains nerveuses qui se serraient
+fi&eacute;vreusement l'une contre l'autre,&mdash;et ses prunelles regardaient le
+feu, comme agrandies par les visions qu'elle &eacute;voquait:&mdash;&laquo;Je ne peux pas
+bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous
+n'&eacute;tions plus tr&egrave;s jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir
+trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aim&eacute; d&eacute;j&agrave;, et
+nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un
+sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de
+ne pas oser esp&eacute;rer.... La saison &eacute;tait en harmonie avec l'esp&egrave;ce de
+gravit&eacute; qui pesait sur notre passion naissante. C'&eacute;tait en novembre,&mdash;un
+novembre ti&egrave;de, bleu et dor&eacute;. Notre plaisir &eacute;tait d'aller dans les bois
+et de nous promener ind&eacute;finiment dans le grand silence. Pas un oiseau ne
+chantait dans les branches s&egrave;ches, pas une fleur ne s'ouvrait dans
+l'herbe fan&eacute;e.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'&eacute;tait bien le
+cadre qu'il fallait &agrave; la m&eacute;lancolie de notre tendresse.... Et cela &eacute;tait
+doux, ah! tr&egrave;s doux!... Je m'abandonnais tout enti&egrave;re &agrave; cette sensation,
+pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontr&eacute; un homme devant qui je
+pouvais &ecirc;tre moi-m&ecirc;me, qui ne se moquait pas de mes id&eacute;es, qui
+comprenait &agrave; demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de
+sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi,
+cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'&eacute;tait
+bien de l'amour, c'&eacute;tait du bonheur. Je m'enivrais durant ces
+promenades, d'une ivresse sans gaiet&eacute;, sans chanson,&mdash;puisqu'il n'y
+avait ni fleurs ni oiseaux,&mdash;mais d'une ivresse si profonde! J'en avais
+le c&#339;ur plein &agrave; pleurer. Lorsque nous revenions &agrave; Paris et que, seuls
+dans le wagon, je mettais ma t&ecirc;te sur son &eacute;paule, il me semblait que je
+r&ecirc;vais, qu'une telle f&eacute;licit&eacute;, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es de mis&egrave;re, n'&eacute;tait
+pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui
+baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance
+infinie qui me d&eacute;bordait de l'&acirc;me pour ce qu'il me donnait. Il lui
+arrivait alors, &agrave; lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je
+buvais de mes l&egrave;vres.... Non, malgr&eacute; tout, je ne payerai jamais assez
+cher les sensations qu'il m'a donn&eacute;es dans ces premiers mois. On peut
+mourir quand on a go&ucirc;t&eacute; cette douceur-l&agrave;. On a tant v&eacute;cu!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je devine,&raquo; lui dis-je, &laquo;vous &ecirc;tes devenue jalouse de son pass&eacute;, de
+cette femme dont il portait l'ombre sur son c&#339;ur....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui,&raquo; dit-elle, &laquo;mais pas longtemps.... Pl&ucirc;t &agrave; Dieu que ce f&ucirc;t l&agrave; mon
+malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose &agrave; combattre
+de pr&eacute;cis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Apr&egrave;s
+quelques semaines de cette ivresse que j'ai essay&eacute; de vous d&eacute;crire, et
+quand je commen&ccedil;ais &agrave; faire avec mon bonheur comme on fait dans une
+maison o&ugrave; l'on s'installe et o&ugrave; l'on range tous les petits objets, je me
+mis involontairement &agrave; observer Armand. Je fus frapp&eacute;e de voir qu'avec
+notre intimit&eacute; grandissante il subissait des heures de plus en plus
+tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une
+extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me
+permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites
+piq&ucirc;res du th&eacute;&acirc;tre, ni de rien, sinon qu'il &eacute;tait &agrave; moi et que je
+l'aimais.... C'&eacute;tait surtout quand je lui prodiguais les marques de ma
+passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette
+tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'&eacute;coutait sans me
+r&eacute;pondre. Ses yeux exprimaient non pas la f&eacute;licit&eacute; &eacute;mue de l'amant &agrave; qui
+sa ma&icirc;tresse montre son amour, mais comme une piti&eacute; pour moi qui, au
+lieu de m'&ecirc;tre bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me
+plaindre, puisque je l'avais l&agrave;, lui que j'aimais tant?... D'autres
+fois, cet &ecirc;tre si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans
+le fond de sa pens&eacute;e, changeait soudain devant moi, comme si un d&eacute;mon se
+f&ucirc;t empar&eacute; de lui.... Il &eacute;tait secou&eacute; par une folie d'ironie. A sa
+conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers c&acirc;line, succ&eacute;dait un
+persiflage qui m'&eacute;tait intol&eacute;rable, quoique jamais il ne l'exer&ccedil;&acirc;t
+contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne pr&eacute;f&eacute;rais pas encore
+ces heures de moquerie &agrave; d'autres o&ugrave; il roulait dans un silence de
+torpeur. Je lui parlais. Il ne me r&eacute;pondait pas. Il s'asseyait au coin
+du feu, l&agrave; o&ugrave; vous &ecirc;tes, et il semblait m'avoir oubli&eacute;e. Ou bien il
+prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:&mdash;&laquo;J'ai besoin de
+marcher....&raquo; Et un billet m'arrivait ces soirs-l&agrave;, m'annon&ccedil;ant qu'il
+avait trouv&eacute; un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain,
+quelquefois qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de s'absenter pour deux jours.... Je me
+rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne
+m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute
+simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez suppos&eacute;, comme c'&eacute;tait
+naturel, qu'il pensait encore &agrave; cette femme autrefois m&eacute;connue, et qui
+sait? qu'il l'aimait peut-&ecirc;tre? Et je le lui dis, un jour, comme je le
+croyais. Il m'aurait r&eacute;pondu qu'il ne pouvait pas s'en gu&eacute;rir tout &agrave;
+fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette &eacute;trange
+maladie de son &acirc;me que je constatai alors sans plus la comprendre
+qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi d&eacute;sarm&eacute;e que je le
+serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me
+vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant,
+osant lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu n'oublieras jamais cette femme?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quelle femme?&raquo; me r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Celle que tu as aim&eacute;e avant moi,&raquo; repris-je, et je la lui nommai.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;On t'a racont&eacute; cette histoire?&raquo; fit-il en hochant la t&ecirc;te. &laquo;Ah! j'en
+suis bien gu&eacute;ri. Elle est redevenue une honn&ecirc;te femme maintenant et ne
+vit plus que pour son fils. La maternit&eacute; l'a sauv&eacute;e. Elle m'a pardonn&eacute;;
+et je me suis pardonn&eacute;. Tout s'use, m&ecirc;me le remords....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! mon Armand,&raquo; repris-je, &laquo;qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu
+souffres, et aupr&egrave;s de moi!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il commen&ccedil;a par se d&eacute;fendre de me r&eacute;pondre. J'insistai. Je trouvai des
+mots qui le touch&egrave;rent. Pensez donc. Je d&eacute;fendais mon seul bonheur.
+C'est alors qu'il me dit sur lui-m&ecirc;me des phrases qui me parurent
+presque insens&eacute;es en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles
+n'&eacute;taient que la simple expression de la v&eacute;rit&eacute;. Il me confessa que, d&egrave;s
+sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lass&eacute; et de d&eacute;go&ucirc;t&eacute;,
+m&ecirc;me avant d'avoir v&eacute;cu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les
+plaisirs qu'il avait le plus d&eacute;sir&eacute;s. Il me dit qu'il s'&eacute;tait cru, dans
+cette jeunesse, incapable d'aimer compl&egrave;tement; qu'il &eacute;tait tomb&eacute;, pour
+tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires exc&egrave;s
+du libertinage; qu'il en &eacute;tait sorti en voyant le tort atroce dont un
+d&eacute;bauch&eacute; pouvait frapper des femmes comme cette ma&icirc;tresse dont je venais
+de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait &eacute;t&eacute;
+victime de deux peurs &eacute;gales et constantes: celle de faire du mal de
+nouveau &agrave; un c&#339;ur sinc&egrave;re, et celle de retomber dans cette sorte
+d'atonie intime, d'insensibilit&eacute; invincible.... Il m'avoua qu'il s'&eacute;tait
+engag&eacute; dans notre amour avec cette double d&eacute;fiance, qu'il &eacute;tait s&ucirc;r
+maintenant de ne jamais &ecirc;tre cruel pour moi, mais qu'&agrave; de certains
+moments, m&ecirc;me aupr&egrave;s de moi, ce mal incompr&eacute;hensible de la mort
+int&eacute;rieure s'emparait de lui. &laquo;Il me semble alors,&raquo; me disait-il, que
+mon &acirc;me est us&eacute;e, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus
+sentir....&raquo; Je l'&eacute;coutais avec une impression que je ne saurais vous
+d&eacute;crire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre &agrave; la fois et si
+amer! J'avais trop connu la vie d&eacute;j&agrave; pour ne pas savoir qu'il existe des
+hommes et des femmes d'une duret&eacute; que rien ne touche, et qui paraissent,
+en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilit&eacute;-l&agrave;, c'&eacute;tait pour moi
+de l'&eacute;go&iuml;sme, et qu'elle f&ucirc;t unie &agrave; la d&eacute;licatesse d'&acirc;me d'un &ecirc;tre comme
+Armand, qui me montrait, &agrave; la m&ecirc;me minute, cette bont&eacute;, voil&agrave; ce que je
+ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en
+lui disant avec fr&eacute;n&eacute;sie: &laquo;Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi
+simplement....&raquo; Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, &agrave;
+l'esp&egrave;ce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je
+compris....&mdash;qu'il ne m'aimait pas!</p>
+
+<p>&laquo;Mon bon Claude, vous qui avez tant pens&eacute; &agrave; la vie du c&#339;ur,
+m'expliquerez-vous ce que j'&eacute;prouve depuis ce jour, ce supplice qui
+n'est que dans ma pens&eacute;e et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait
+pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre m&ecirc;me, les attentions
+dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour
+enfin, tout m'est empoisonn&eacute; par cette id&eacute;e qu'il est ainsi par respect
+de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire
+qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il
+acqu&eacute;rait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon,
+peut-&ecirc;tre regretterait-il la chaleur du d&eacute;vouement que j'ai pour lui.
+Mais rien ne manquerait &agrave; son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il
+s'est tromp&eacute; en s'attachant &agrave; moi, qu'il a esp&eacute;r&eacute; m'aimer, qu'il sait
+aujourd'hui qu'il s'est tromp&eacute; et que, s'il me garde, c'est pour ne pas
+recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je
+le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des m&eacute;lancolies
+qui le saisissent aupr&egrave;s de moi,&mdash;et qu'il veut me cacher. Mais il a dit
+vrai, jamais, jamais je n'arrive &agrave; le faire sentir vraiment, jamais &agrave; le
+rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on
+ne l'a pas travers&eacute;e, et &agrave; laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on
+me l'avait cont&eacute;e. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait
+pour moi, et cette bont&eacute;, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne
+servent qu'&agrave; me prouver toujours et toujours cette affreuse v&eacute;rit&eacute;: il
+ne m'aime pas.... J'en arrive &agrave; &ecirc;tre injuste pour lui, &agrave; le tourmenter,
+pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec d&eacute;mence.... Je voudrais,
+par instants, le quitter en effet, renoncer &agrave; cette liaison dans
+laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un &eacute;go&iuml;sme horrible,
+puisque j'exploite la sympathie d&eacute;vou&eacute;e de cet homme au profit de ma
+passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'&ecirc;tre
+qu'une com&eacute;die d'amour. Et puis, &agrave; d'autres minutes, je me dis que je
+suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et
+qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chim&egrave;re d'un esprit malade,
+fatigu&eacute; par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues....
+Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...&raquo;</p>
+
+<hr class='hrb' />
+
+<p>Tout finit, m&ecirc;me le remords, comme disait Armand,&mdash;m&ecirc;me des passions
+comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand,
+avec lequel j'ai voulu &agrave; tout prix me lier, vit &agrave; Paris. C'est un homme
+beaucoup plus simple que sa pauvre ma&icirc;tresse ne se l'imaginait, qui a
+tout uniment &eacute;t&eacute; tr&egrave;s libertin dans sa jeunesse, puis tr&egrave;s coupable, et
+qui est blas&eacute;, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste
+pourtant. Seulement c'est un blas&eacute; devenu tendre, depuis son histoire
+avec sa ma&icirc;tresse martyris&eacute;e. C'est la pire esp&egrave;ce qui soit. Et Berthe
+Vigneau, malgr&eacute; ses rudes ann&eacute;es de boh&egrave;me et de th&eacute;&acirc;tre, &eacute;tait une &acirc;me
+d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entam&eacute;. J'ai souvent
+vu se produire le ph&eacute;nom&egrave;ne inverse, et des hommes rest&eacute;s tout jeunes de
+c&#339;ur aimer des femmes dont l'&acirc;me &eacute;tait aussi us&eacute;e que leur visage &eacute;tait
+frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, h&eacute;las! Et quelles conclusions
+en tirer sinon celles-ci:</p>
+
+<p class='max'>XXXIX</p>
+
+<p><i>On n'aime jamais comme l'on est aim&eacute;; aussi l'art d'&ecirc;tre heureux en
+amour consiste-t-il &agrave; tout donner sans rien demander. C'est le mot
+profond de Philine &agrave; Wilhelm, dans Goethe: &laquo;Si je t'aime, est-ce que
+cela te regarde?...&raquo;</i></p>
+
+<p class='max'>XL</p>
+
+<p><i>Les vrais drames du c&#339;ur n'ont pas d'&eacute;v&eacute;nements</i>.</p>
+
+<p class='max'>XLI</p>
+
+<p><i>Pour un c&#339;ur passionn&eacute;, la pire douleur est de ne pas suffire au c&#339;ur
+qu'il aime</i>.</p>
+
+<p class='max'>XLII</p>
+
+<p><i>On trahit un c&#339;ur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais</i>.</p>
+
+<p class='max'>XLIII</p>
+
+<p><i>Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille &acirc;me d'un jeune
+homme ou d'une jeune femme moderne</i>.</p>
+
+<p class='max'>XLIV</p>
+
+<p><i>A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances
+qu'une femme de c&#339;ur a d'&ecirc;tre heureuse si elle en aime un: vingt
+l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la
+m&eacute;conna&icirc;tront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix,
+neuf ont d&eacute;j&agrave; v&eacute;cu leur vie. Ils sont us&eacute;s. Et le centi&egrave;me aime presque
+toujours ailleurs</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>M&Eacute;DITATION XI</h3>
+
+<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LES D&Eacute;SASTRES (<i>suite</i>).&mdash;LES JALOUSIES</h3>
+
+
+<p>Des d&eacute;sastres de c&#339;ur, comme celui dont g&eacute;missait Berthe Vigneau, comme
+ceux que tout amant peut conna&icirc;tre et qui r&eacute;sultent d'un irr&eacute;parable
+malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour
+une fois hommage au bourgeois rencontr&eacute; en chemin de fer: &laquo;&ccedil;a vous fait
+des souvenirs,&raquo; de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, &acirc;cres au
+go&ucirc;t dans leur fra&icirc;cheur, et tr&egrave;s doux en confiture. J'arrive maintenant
+au plus cruel de ces d&eacute;sastres, &agrave; celui qui empoisonne jusqu'aux
+bonheurs du pass&eacute;, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux esp&eacute;rances
+de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la
+jalousie. Certes, je n'ai pas la na&iuml;vet&eacute; de croire que cette affreuse
+maladie soit moderne et que nous l'ayons invent&eacute;e comme le symbolisme,
+le brutalisme, le d&eacute;cadentisme, le f&eacute;minisme, le nervosisme, le zutisme,
+l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'&ecirc;tre que des
+formes de ce que Flaubert appelait &eacute;nergiquement le panmuflisme de la
+seconde moiti&eacute; du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle. Il est probable que la jalousie a
+commenc&eacute; dans le paradis terrestre, du jour o&ugrave; Adam a vu la curieuse Eve
+pencher son front voil&eacute; de ses longs cheveux et pr&ecirc;ter sa mignonne
+oreille aux sifflements du serpent, enlac&eacute; &agrave; l'arbre et avan&ccedil;ant sa t&ecirc;te
+plate. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me ce pauvre Adam n'a-t-il mang&eacute; la pomme que pour
+&eacute;galer en audace sacril&egrave;ge son &eacute;trange rival aux yeux immobiles,
+m&eacute;talliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'am&egrave;nent
+&agrave; supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que
+dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien &eacute;quilibr&eacute;. Je
+formulerai la premi&egrave;re de ces raisons dans un axiome qui a des
+physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant.</p>
+
+<p class='max'>XLV</p>
+
+<p><i>Dans un c&#339;ur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien
+l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion</i>.</p>
+
+<p>Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours.
+Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'&eacute;motion. Il
+y est par la demi-hyst&eacute;rie qu'il apporte dans ses ivresses, par les
+ingu&eacute;rissables blessures de d&eacute;ception et de libertinage qui saignent en
+lui au point de lui rendre cuisante m&ecirc;me la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; du plaisir.
+Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses d&eacute;bauches. Il y est par
+le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant
+apr&egrave;s la tendresse et rencontrant la rancune, apr&egrave;s le bonheur et
+rencontrant le d&eacute;go&ucirc;t. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une soci&eacute;t&eacute;
+ressemble &agrave; celle du Paris d'aujourd'hui, o&ugrave;, d'un bout &agrave; l'autre et du
+haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence,
+d&eacute;fiance &agrave; droite, par devant, par derri&egrave;re, &agrave; gauche, d&eacute;fiance des
+camarades et des inconnus, d&eacute;fiance de la famille et de l'&eacute;tranger,
+&mdash;lorsque les pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre et les romans, les journaux et la
+conversation ne sont qu'une &eacute;cole d'ironie et de misanthropie,
+&mdash;pourquoi un homme dress&eacute; &agrave; cet enseignement d&eacute;couvrirait-il soudain en
+lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue
+le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos
+jours, pour peu qu'ils appartiennent &agrave; la dure esp&egrave;ce des hommes &agrave;
+femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule
+ma&icirc;tresse &agrave; laquelle ils aient &eacute;t&eacute; fid&egrave;les. Et je poserai en passant cet
+autre axiome:</p>
+
+<p class='max'>XLVI</p>
+
+<p><i>Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus &agrave;
+nous d&eacute;fier d'elles. Ce sont les n&ocirc;tres</i>.</p>
+
+<p>J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans
+la chanson populaire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Le bouquet de jalousie<br /></span>
+<span>Fleurira toute la vie....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Que de choses &eacute;voquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai
+entendus pour la premi&egrave;re fois de la bouche d'une fille, morte depuis de
+la poitrine, et qui venait de d&eacute;barquer de son pays au quartier Latin.
+Elle &eacute;tait, comme tant de cr&eacute;atures que j'ai connues l&agrave;, fra&icirc;che encore
+d'une fra&icirc;cheur d'&eacute;glantine des haies, avec un d&eacute;licieux et maladroit &agrave;
+peu pr&egrave;s d'&eacute;l&eacute;gance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de
+soie moulaient une jambe muscl&eacute;e &agrave; courir les chemins caillouteux de la
+montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore h&acirc;l&eacute; de
+dix-huit ans de grand air. Elle &eacute;crivait, sur du papier honteusement
+parfum&eacute;, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique
+lim&eacute;s et soign&eacute;s par une manicure,&mdash;&eacute;tablie rue Soufflot!&mdash;disaient
+encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle
+passait au noir avec f&eacute;rocit&eacute;, gardait un arri&egrave;re-fonds de b&ecirc;te
+tranquille. Enfin, c'&eacute;tait chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions,
+un joli charme de paysannerie maquill&eacute;e, dans un d&eacute;cor de f&ecirc;tes
+d'&eacute;tudiants. Je revois d'ici la chambre mal meubl&eacute;e, au troisi&egrave;me &eacute;tage
+d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il tra&icirc;ne
+sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles
+vides, et du caf&eacute; dans des verres. Un gar&ccedil;on de marchand de vin dessert
+le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et
+gr&ecirc;le filet de voix, une voix de fermi&egrave;re en train de plonger dans les
+foins le r&acirc;teau de bois,&mdash;la Gosse chante:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Le bouquet de jalousie<br /></span>
+<span>Fleurira toute la vie.<br /></span>
+<span>J'aimerai qui m'aimera....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>J'&eacute;tais bien jeune alors et un peu amoureux, tr&egrave;s peu, de la gaie
+chanteuse, qui &eacute;tait la ma&icirc;tresse de Jacques Molan, le propri&eacute;taire de
+la chambre.&mdash;Il est aujourd'hui c&eacute;l&egrave;bre par ses romans de
+<i>high-life</i>!&mdash;Il y avait l&agrave; des po&egrave;tes, des peintres, des musiciens, un
+c&eacute;nacle de boh&eacute;miens qui s'appelaient les <i>vivants</i>, et qui croyaient
+inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais
+quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour <i>vivant</i>
+que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette
+chanson me racontait d'avance la m&eacute;lancolie de mes amours futures. C'est
+pourtant vrai, que j'ai pass&eacute; toutes mes journ&eacute;es, depuis lors, &agrave; les
+respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers,
+il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... H&eacute;las! c'est la tristesse
+des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-l&agrave;,
+quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met &agrave; trembler
+entre mes doigts, mes larmes &agrave; tomber sur mon encre, les mots &agrave; s'en
+aller de ma t&ecirc;te. On ne peut pas &eacute;crire le c&#339;ur de son c&#339;ur....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Le bouquet de jalousie....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Elles sont tr&egrave;s nombreuses et de nuances aussi vari&eacute;es que des fleurs
+cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,&mdash;ou,
+pour parler sans m&eacute;taphores, il y a beaucoup de mani&egrave;res tr&egrave;s
+diff&eacute;rentes d'&ecirc;tre jaloux. Aussi cette m&eacute;ditation porte-t-elle pour
+titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs
+aient n&eacute;glig&eacute; de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le
+langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une
+et l'autre. &laquo;Il est jaloux....&raquo; dit une femme en parlant de son mari, de
+son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin
+M&eacute;nier dans <i>le Courrier de Lyon</i>: &laquo;Enlevez, c'est pes&eacute;....&raquo; Examinons,
+pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et
+jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant
+d'une femme, mari&eacute;e elle-m&ecirc;me &agrave; un homme jeune, ou simplement
+entretenue. L'amant sait tr&egrave;s bien que sa ma&icirc;tresse se donne au mari ou
+&agrave; l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu &agrave; l'id&eacute;e de lui reprocher ce
+partage, qui fait m&ecirc;me partie des petites combinaisons inf&acirc;mes dont
+l'amour libre a la sp&eacute;cialit&eacute;. L'amant trouve cette communaut&eacute; plus
+s&ucirc;re, et si, par hasard, il ouvre la fameuse <i>Fanny</i> de Feydeau, il
+hausse les &eacute;paules, et avec l'&eacute;l&eacute;gance que les jeunes gens d'aujourd'hui
+apportent &agrave; leur appr&eacute;ciation de la vie, il marmonne: &laquo;En voil&agrave; un
+g&ecirc;neur!...&raquo; J'ai fait l'exp&eacute;rience et recueilli le mot. H&eacute; bien! que
+demain ce m&ecirc;me amant constate les assiduit&eacute;s aupr&egrave;s de sa ma&icirc;tresse d'un
+nouveau venu, et le voil&agrave; inscrit d'office &agrave; l'Othello-club. C'est comme
+dans une autre chanson: &laquo;<i>Ah! quand on est deux, quand on est deux,
+mamz'elle Th&egrave;r&egrave;se</i>....&raquo; Ce d&eacute;licat personnage veut bien partager avec
+un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope
+ni de scalpel pour constater que celui-l&agrave; est un jaloux par
+amour-propre. C'est la t&ecirc;te qui travaille chez lui.&mdash;Soit dit sans
+mauvais jeu de mots.&mdash;...En voici un autre qui se prend &agrave; aimer une
+honn&ecirc;te femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant,
+et il en arrive &agrave; ne plus m&ecirc;me d&eacute;sirer cette femme. Il lui semble que,
+si elle se donnait &agrave; lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout
+est vrai, m&ecirc;me ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque
+chose de plus en plus spiritualis&eacute;, de plus en plus flottant et nuanc&eacute;.
+Elle ne lit plus que les livres qu'il lui d&eacute;signe. Il n'aime plus que la
+musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons
+ind&eacute;finissables o&ugrave; il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout
+y est tendresse, o&ugrave; il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout
+y est caresse. Que cette femme se mette &agrave; s'int&eacute;resser, avec un
+platonisme semblable, &agrave; un autre ami, qu'elle se laisse aller &agrave; subir
+une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits
+r&eacute;els sera transform&eacute; du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque
+cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette
+derni&egrave;re s'en aper&ccedil;oit trop tard, et aussit&ocirc;t elle lui offre de lui
+sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'&acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse, et
+il continue d'&ecirc;tre jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez
+celui-l&agrave;, c'est le c&#339;ur.&mdash;...Cet autre est mari&eacute; depuis cinq ans, et
+il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont d&icirc;n&eacute; en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te.
+Elle s'est habill&eacute;e, et ils partent pour le bal. Dans le coup&eacute; qui les
+emporte, elle le regarde avec des yeux noy&eacute;s de f&eacute;licit&eacute;. Sa t&ecirc;te sort
+de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant
+la main: &laquo;Je voudrais &ecirc;tre la plus belle pour te faire honneur, mon doux
+ma&icirc;tre....&raquo; Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coup&eacute; rapide! Ils sont
+dans le bal maintenant. Elle a des &eacute;paules dignes de la femme qui puise
+de l'eau &agrave; la fontaine, dans le <i>Concert</i> de Giorgione, et elle les
+montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-l&agrave;. Elle est la
+plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit,
+elle ne pense qu'&agrave; son doux ma&icirc;tre. Elle trouve le moyen de lui jeter un
+mot de temps &agrave; autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans
+qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, &agrave; lui, se font-ils durs?
+Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui r&eacute;v&egrave;lent un souci
+cach&eacute;, au moment m&ecirc;me o&ugrave; la f&ecirc;te rayonne du plus vif &eacute;clat? Pourquoi
+enfin l'emm&egrave;ne-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien &agrave; r&eacute;pondre,
+dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui
+pose? Comment lui avouerait-il qu'&agrave; voir les regards des autres hommes
+se poser sur sa gorge nue, &agrave; penser que ses &eacute;paules &eacute;taient pr&egrave;s de
+leurs l&egrave;vres, dans la valse; &agrave; sentir que d'autres la sentaient belle et
+la d&eacute;siraient, il a &eacute;t&eacute; saisi par un acc&egrave;s furieux d'une jalousie toute
+physique?... Ne sont-ce pas l&agrave; trois types divers du douloureux martyre:
+la jalousie des sens, la jalousie du c&#339;ur, la jalousie de la t&ecirc;te?
+Elles se m&eacute;langent quelquefois. Elles se succ&egrave;dent souvent. Leurs
+caract&egrave;res sont pourtant un peu diff&eacute;rents. Je voudrais essayer d'en
+fixer quelques-uns.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h4>&sect; I.&mdash;<i>La jalousie des sens</i>.</h4>
+
+<p>C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus g&eacute;n&eacute;ralement
+connue. Je trouve une ironie d&eacute;licieuse &agrave; ce fait que la meilleure
+d&eacute;finition de cette brutale folie ait &eacute;t&eacute; r&eacute;dig&eacute;e, par qui?... Je vous
+le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas,
+madame; o&ugrave; auriez-vous appris &agrave; conna&icirc;tre le nom de Baruch de Spinoza?
+Cet homme, madame, &eacute;tait un petit juif qui &eacute;crivait, il y a un peu plus
+de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroch&eacute; dans un coin de votre
+<i>hall</i> ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque int&eacute;rieur
+de nuance rembrunie, quelque paysage noy&eacute; de vapeur, avec des pes&eacute;es de
+nuages sur l'horizon? A une fen&ecirc;tre d'une de ces chambres paisibles et
+devant un de ces horizons brouill&eacute;s, &eacute;voquez la p&acirc;le, la ch&eacute;tive figure
+d'un bonhomme, phtisique, au long nez charg&eacute; de besicles, et travaillant
+pour gagner sa vie. Il polit des verres destin&eacute;s &agrave; des astronomes. Ce
+pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une
+soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde
+avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de
+trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois &agrave; chercher une toile
+d'araign&eacute;e dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend
+l'araign&eacute;e de la premi&egrave;re toile et la jette dans le pi&egrave;ge tendu par sa
+voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent,
+agripp&eacute;es de leurs pattes velues aux mailles du r&eacute;seau qui tremble. Une
+d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul
+qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme &eacute;clate de rire. Il
+passe &agrave; son bureau, et, l&agrave;, se met &agrave; &eacute;crire sur Dieu, sur l'Ame, sur les
+passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie
+qui nous occupe: &laquo;Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue
+&agrave; un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette
+infid&eacute;lit&eacute; peut dresser contre sa passion, &agrave; lui, mais il est forc&eacute;
+d'unir &agrave; l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excr&eacute;tions de
+cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la
+jalousie qui consiste dans un trouble de l'&acirc;me, oblig&eacute;e d'aimer et de
+ha&iuml;r &agrave; la fois le m&ecirc;me objet....&raquo; Oui, madame, cette phrase du juif
+Spinoza se trouve dans son grand trait&eacute; de <i>l'Ethique, partie III,
+proposition XXXV, Scolie</i>....&mdash;&laquo;N'oublions pas que nous sommes des
+cuistres,&raquo; disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a &eacute;t&eacute;
+ministre, acad&eacute;micien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas
+&eacute;crit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a trac&eacute;es ce jour-l&agrave;
+l'homme aux araign&eacute;es.</p>
+
+<p>Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir
+un corps ador&eacute; n'a pas la m&ecirc;me intensit&eacute; si ce corps de femme a &eacute;t&eacute; &agrave;
+nous, ou si nous ne l'avons jamais poss&eacute;d&eacute;, cela est trop &eacute;vident.
+Notons donc aussit&ocirc;t deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas o&ugrave;
+nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais
+appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse
+au d&eacute;go&ucirc;t et diminue notre d&eacute;sir. Si, au contraire, nous avons poss&eacute;d&eacute;
+nous-m&ecirc;me cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue &agrave; notre
+rival r&eacute;veille en nous avec une extraordinaire acuit&eacute; le souvenir des
+caresses semblables qu'elle nous a donn&eacute;es. Par un d&eacute;tour singulier, ce
+souvenir agit sur nous &agrave; l'&eacute;tat de vision luxurieuse et cette jalousie
+des sens nous m&egrave;ne au d&eacute;sir. Les femmes le savent si bien que c'est un
+de leurs proc&eacute;d&eacute;s pour ramener un amant lass&eacute;.&mdash;Mais, direz-vous, dans
+ce retour honteux d'un homme vers une ma&icirc;tresse qui s'est donn&eacute;e &agrave; un
+autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la fr&eacute;n&eacute;sie de la
+reprendre &agrave; cet autre?&mdash;J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui
+r&eacute;pond &agrave; cette question. Elle me fut cont&eacute;e &agrave; l'&eacute;poque par Raymond
+Casal, un soir ou plut&ocirc;t une nuit que nous revenions ensemble le long
+des Champs-Elys&eacute;es, apr&egrave;s avoir d&icirc;n&eacute; et pass&eacute; la soir&eacute;e dans une m&ecirc;me
+maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la
+noter, et lui, tr&egrave;s galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages
+que voici, &eacute;crites au crayon sur l'envers de formes de t&eacute;l&eacute;grammes. J'y
+ai &agrave; peine chang&eacute; quelques mots.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;...Elle &eacute;tait,&raquo; m'&eacute;crivait donc Casal, &laquo;remarquablement belle et sa
+beaut&eacute; &eacute;tait tout son bonheur. Elle s'&eacute;tait donn&eacute;e &agrave; moi, quoiqu'elle
+f&ucirc;t une tr&egrave;s grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce
+que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous
+aussi un amour tout physique et d'une volupt&eacute; si enti&egrave;rement d&eacute;pourvue
+d'&acirc;me que nous nous parlions &agrave; peine, entre des caresses que la bri&egrave;vet&eacute;
+de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard
+particulier, l'absence de libert&eacute;, r&eacute;sultat de sa position, qui aurait
+d&ucirc;, semble-t-il, all&eacute;ger pour moi les obligations de cette liaison, la
+rendait tr&egrave;s lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au
+genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir &agrave; l'avance si
+elle aurait quelques heures &agrave; elle ou non, et il me fallait attendre
+tous les jours, chez moi, de deux heures &agrave; six heures, un mot qui
+souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'&agrave;
+dix heures, si bien que c'&eacute;tait toute ma vie prise. Le jour, par
+prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir,
+nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors,
+Robert de N&mdash;&mdash;. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait
+une porte de sortie sur la rue la P&eacute;rouse. C'&eacute;tait Robert lui-m&ecirc;me qui
+avait mis ainsi son appartement &agrave; ma disposition, pour ce moment-l&agrave;. Il
+&eacute;tait grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait gu&egrave;re avant l'aube. Ma
+ma&icirc;tresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze
+heures.</p>
+
+<p>&laquo;Cette liaison durait depuis huit mois &agrave; peine, et j'en &eacute;tais arriv&eacute; &agrave;
+une lassitude absolue, presque &agrave; un d&eacute;go&ucirc;t de cette femme. Pourquoi? A
+cause de cet esclavage sans doute, et aussi &agrave; cause d'une ind&eacute;finissable
+tristesse qui me serrait le c&#339;ur au sortir de ces rendez-vous, o&ugrave; il
+n'y avait que de la sensualit&eacute; br&ucirc;lante, partag&eacute;e, raffin&eacute;e, mais
+jamais, jamais une &eacute;motion. Je voulais rompre, et je ne savais comment
+m'y prendre, parce qu'avec cela ma ma&icirc;tresse &eacute;tait parfaite avec moi, et
+que je n'ai jamais su avoir un proc&eacute;d&eacute; brutal avec une femme. Bref, un
+soir que j'avais d&icirc;n&eacute; au cercle et que je causais avec Robert, en
+attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je
+re&ccedil;ois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au
+lendemain. A la derni&egrave;re minute un contretemps l'avait emp&ecirc;ch&eacute;e. Je
+jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure,
+que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu ne l'aimes donc plus?&raquo; me demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Plus du tout,&raquo; lui r&eacute;pondis-je en riant, &laquo;et je crois que, dans huit
+jours, je la d&eacute;testerai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les
+fins de voyage, c'est bien long!...&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un silence, Robert reprit:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme
+que celle qui vient de t'&eacute;crire?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Jamais d'autre,&raquo; r&eacute;pondis-je, &laquo;mais o&ugrave; veux-tu en venir?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; bien!&raquo; dit-il, &laquo;puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, l&agrave;,
+sur le c&#339;ur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste
+quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais pr&eacute;venu, et
+j'&eacute;tais ici, vers onze heures, &agrave; tailler de d&eacute;testables banques. J'avais
+perdu d&eacute;j&agrave; avant d&icirc;ner. Mon cr&eacute;dit &eacute;tait &eacute;puis&eacute;, et pas un ami &agrave; moi
+dans le cercle. L'id&eacute;e me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y
+prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. &laquo;Raymond sera
+parti,&raquo; me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un &eacute;ventail,
+un boa et une fourrure. Vous &eacute;tiez l&agrave; encore. Que veux-tu? Une curiosit&eacute;
+folle me saisit, je marche &agrave; pas de loup vers la porte de la chambre &agrave;
+coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de
+com&eacute;die. Elle venait de sortir du lit et se pr&eacute;parait &agrave; se rhabiller.
+Elle se tenait devant la glace, d&eacute;v&ecirc;tue, tordant ses cheveux, et la
+pleine lumi&egrave;re portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle
+femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je
+n'aurais jamais d&ucirc; te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne
+l'aimes plus....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas possible,&raquo; fis-je en &eacute;clatant de rire; &laquo;tu n'as qu'&agrave; voir l'effet
+que me produit ta confession.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Il me regarda tr&egrave;s s&eacute;rieusement, puis, d'une voix un peu sourde:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors, si tu ne l'aimes plus, pr&eacute;sente-moi.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comme tu y vas!...&raquo; r&eacute;pondis-je en riant plus fort encore. &laquo;Te
+pr&eacute;senter? Mais c'est impossible. Moi-m&ecirc;me, je ne vais pas chez
+elle....&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une id&eacute;e traversa mon
+cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je
+le tenais, le moyen de rupture si d&eacute;sir&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu la trouves vraiment si belle?...&raquo; repris-je....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pour que je t'aie parl&eacute; comme je t'ai parl&eacute;!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y &ecirc;tre &agrave; ma
+place?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Moi?&raquo; s'&eacute;cria-t-il, &laquo;tu plaisantes. Et que lui dirais-je?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Ccedil;a,&raquo; continuai-je en riant toujours, &laquo;ce n'est pas mon affaire, tu
+lui expliqueras ta pr&eacute;sence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras
+deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la
+convaincre.... Moi, j'arrive &agrave; onze heures tapantes. Je vous surprends.
+Je fais la sc&egrave;ne de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la
+ligne, m&ecirc;me s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je
+serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais
+raconter &agrave; personne ce pacte de mauvais sujet, pas m&ecirc;me &agrave; elle.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Et il accepta cette immorale combinaison renouvel&eacute;e des <i>Marrons du
+feu</i> de Musset. J'employai la journ&eacute;e du lendemain &agrave; des pr&eacute;paratifs de
+d&eacute;part. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la
+Corniche, et l'id&eacute;e que j'allais en finir avec cette suj&eacute;tion de ces
+derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment o&ugrave;
+je devais appara&icirc;tre comme la statue du Commandeur, deux craintes
+m'angoissaient: celle de ne pas &ecirc;tre capable de jouer mon r&ocirc;le de
+jaloux, tant je trouvais plaisante cette mani&egrave;re de rompre,&mdash;et celle
+que ma ma&icirc;tresse n'e&ucirc;t chass&eacute; Robert comme un domestique. Me voici donc
+entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre
+jour, sans faire de bruit. J'arrive &agrave; la porte de la chambre &agrave; coucher.
+Je tourne le bouton. Le verrou &eacute;tait mis en dedans.... Je ne peux pas
+mieux comparer la soudainet&eacute; de ce qui se passa en moi &agrave; cette minute
+qu'&agrave; l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de
+terre, o&ugrave; Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: &laquo;<i>I did'nt
+believe I was so full</i>....&raquo; Ce fut quelque chose de si subit, un acc&egrave;s
+si rapide et si violent de douleur et de col&egrave;re, que je ne me souviens
+pas en avoir jamais &eacute;prouv&eacute; un semblable. J'appelai Robert d'une voix
+d'abord basse, puis imp&eacute;rieuse.... &laquo;Robert!&raquo;&mdash;Rien ne r&eacute;pondit. Je
+frappai, m&ecirc;me silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'&eacute;paule sur
+cette porte ferm&eacute;e, avec une telle force que je l'enfon&ccedil;ai. J'allai
+droit au lit. Ma ma&icirc;tresse y &eacute;tait, qui me regardait avec des yeux
+&eacute;gar&eacute;s. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une mani&egrave;re si
+cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord &agrave; une fureur simul&eacute;e, dut me
+repousser. Il sauta du lit et nous nous trouv&acirc;mes face &agrave; face.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Es-tu fou?&raquo; me dit-il tout bas, et tr&egrave;s p&acirc;le, car il me voyait en
+proie &agrave; une esp&egrave;ce de d&eacute;lire. J'eus alors, devant son costume, une
+perception si nette du ridicule de cette sc&egrave;ne apr&egrave;s notre conversation
+de la veille, et une telle peur de moi-m&ecirc;me, que je me sauvai de cette
+chambre comme un insens&eacute;. Mais, le lendemain matin, j'&eacute;crivais &agrave; ma
+ma&icirc;tresse une lettre de l'amour le plus effr&eacute;n&eacute;. Deux jours apr&egrave;s je me
+battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;rement. Nous
+sommes sortis de cette affaire brouill&eacute;s &agrave; mort, et j'ai gard&eacute; cette
+femme trois ans!&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Ce tr&egrave;s authentique document ne permet-il pas d'&eacute;tablir, sur la jalousie
+physique, un certain nombre de v&eacute;rit&eacute;s au moins probables?</p>
+
+<p class='max'>XLVII</p>
+
+<p><i>Nous avons beau conna&icirc;tre tout notre esprit et tout notre c&#339;ur, notre
+b&ecirc;te ne nous est jamais connue tout enti&egrave;re, aussi ne faut-il jamais
+dire: &laquo;Cette femme ne peut rien sur moi.&raquo; En amour, la seule victoire
+est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes:
+Napol&eacute;on</i>.</p>
+
+<p class='max'>XLVIII</p>
+
+<p><i>La jalousie des sens survit &agrave; l'amour. Ce devrait &ecirc;tre la consolation
+de toutes les femmes abandonn&eacute;es, lorsqu'elles sont sans c&#339;ur et
+qu'elles souffrent seulement dans leur vanit&eacute;. Elles n'ont, pour se
+venger, qu'&agrave; prendre un amant. Elles ne ram&egrave;neront peut-&ecirc;tre pas
+l'infid&egrave;le, mais elles sont s&ucirc;res de lui faire du mal. Voil&agrave; une grande
+mis&egrave;re de l'animal homme</i>.</p>
+
+<p class='max'>XLIX</p>
+
+<p><i>Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi
+pense &agrave; tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupt&eacute;, qui n'est
+que physique, est toujours pr&egrave;s d'&ecirc;tre f&eacute;roce</i>.</p>
+
+<p class='max'>L</p>
+
+<p><i>Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent.
+Elles savent que poss&eacute;der une ma&icirc;tresse, pour un homme passionn&eacute;, c'est
+&ecirc;tre poss&eacute;d&eacute; par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient
+par la jalousie des sens nous m&egrave;ne o&ugrave; elle veut. Le plus irr&eacute;sistible
+d&eacute;sir est fait avec la m&eacute;moire de la brute qui sommeille chez nous
+tout</i>.</p>
+
+<p class='max'>LI</p>
+
+<p><i>J'ai vu toute une salle de th&eacute;&acirc;tre prise du fou rire quand Othello
+entre chez Desd&eacute;mone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il
+n'est jamais certain qu'un jaloux de cette esp&egrave;ce, venu pour assassiner
+celle qu'il aime, ne va pas la r&eacute;veiller et lui demander pardon. On
+devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur
+du Maure: &laquo;Ou dessous ou dessus.&raquo; L'un est si pr&egrave;s de l'autre!</i></p>
+
+<p class='max'>LII</p>
+
+<p><i>La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle
+proc&egrave;de par acc&egrave;s, comme les images qui la suscitent. C'est une
+ali&eacute;nation intermittente que nous infligent de sang-froid certaines
+femmes tr&egrave;s perverses. Nous aurions cette arme contre elles de m&eacute;priser
+leur bassesse. Par malheur, ce m&eacute;pris-l&agrave; ne fait qu'activer le d&eacute;sir; et
+leur bassesse, elles ne la sentent pas</i>.</p>
+
+<p class='max'>LIII</p>
+
+<p><i>&laquo;On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est
+ce qui m'a gu&eacute;ri de ma jalousie....&raquo; disait un de nos amis. Un autre lui
+r&eacute;pondit: &laquo;Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir....&raquo; Le premier
+parlait avec sa t&ecirc;te, le second avec ses sens</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>M&Eacute;DITATION XII</h3>
+
+<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>LES D&Eacute;SASTRES (<i>suite</i>.)&mdash;- LES JALOUSIES</h3>
+
+
+<h4>&sect; II.&mdash;<i>La jalousie du c&#339;ur</i>.</h4>
+
+<p>Pour distinguer aussit&ocirc;t la jalousie du c&#339;ur de la jalousie des sens,
+qui a fait l'objet de la <i>M&eacute;ditation XI</i> et des diverses jalousies de
+t&ecirc;te, qui feront l'objet de la <i>M&eacute;ditation XIII</i>, je demande au lecteur
+de ces notes, forc&eacute;ment incompl&egrave;tes, de vouloir bien admettre comme
+d&eacute;montr&eacute;e cette proposition:</p>
+
+<p class='max'>LIV</p>
+
+<p><i>Aimer par le c&#339;ur, c'est avoir d'avance tout pardonn&eacute; &agrave; ce qu'on
+aime</i>.</p>
+
+<p>Th&eacute;or&egrave;me auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait
+Berthe Vigneau, &agrave; Colette et &agrave; moi, quand elle nous racontait les
+infamies de son amant: &laquo;Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir
+laiss&eacute;e l'aimer....&raquo; La raison de cette in&eacute;puisable bont&eacute; propre au
+grand amour est aussi facile &agrave; donner que la raison de l'in&eacute;puisable
+m&eacute;chancet&eacute; propre aux sens. Aimer d'un amour o&ugrave; les sens dominent, c'est
+d&eacute;sirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le
+c&#339;ur, c'est trouver la volupt&eacute; supr&ecirc;me dans le don absolu, dans
+l'abdication de soi compl&egrave;te. Alors, m&ecirc;me les douleurs que l'&ecirc;tre aim&eacute;
+vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en m&ecirc;me temps que
+personne n'e&ucirc;t aim&eacute; ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne
+l'aim&acirc;t ainsi apr&egrave;s vous, et c'est en quoi consiste exactement la
+jalousie du c&#339;ur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier
+devoir de l'observateur moderne,&mdash;la misanthropie,&mdash;que cette jalousie
+du c&#339;ur, d&eacute;gag&eacute;e enti&egrave;rement de celle des sens et de celle de t&ecirc;te, est
+aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un &eacute;crivain
+sans envie. Tout se rencontre, m&ecirc;me &agrave; Paris, surtout &agrave; Paris, et j'ai
+l&agrave;, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie
+uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de d&eacute;sespoir,
+ravager votre vie, consumer votre volont&eacute;, mais vous amener &agrave; la
+f&eacute;rocit&eacute;, &agrave; la haine, seulement &agrave; la rancune?&mdash;Jamais.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Premier cas</i>.&mdash;Roger Valentin, un de mes amis de premi&egrave;re jeunesse,
+avait eu, quelques mois apr&egrave;s notre sortie du coll&egrave;ge, un innocent roman
+avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'&eacute;taient rencontr&eacute;s durant
+une saison &agrave; Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis l&agrave; cette
+ann&eacute;e m&ecirc;me, en 1872, &agrave; mon camarade, nos courses au bord des &eacute;tangs
+bleu&acirc;tres, et dans cette for&ecirc;t profonde, ses confidences, avec son
+accent lorrain,&mdash;il &eacute;tait de Lun&eacute;ville,&mdash;sous les branches, que remuait
+un vent aussi doux que nos r&ecirc;ves de ces temps-l&agrave;. Dieu! Comme &agrave; travers
+les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et
+pur! Revenu &agrave; Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces
+quelques semaines d'&eacute;t&eacute;. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima
+trois ans, devenu rebelle &agrave; toutes les tentations de notre libre
+existence. J'oubliais de dire qu'il &eacute;tait alors &eacute;l&egrave;ve &agrave; l'Ecole
+centrale. Ses examens de sortie pass&eacute;s, et brillamment, il demande la
+main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'&eacute;taient, comme de juste,
+aper&ccedil;us de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait &agrave; peine six
+mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne poss&eacute;dait aucune esp&egrave;ce de
+fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rong&eacute; de
+chagrin, mais l'air r&eacute;solu.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je viens te dire adieu,&raquo; fait-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu pars?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui,&raquo; r&eacute;pondit-il. &laquo;Elle ne peut pas m'&eacute;pouser maintenant.... Mais
+dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui
+sait?...&raquo;</p>
+
+<p>Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitt&eacute;
+Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se
+mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais os&eacute; lui parler ouvertement
+de son amour. Je tremblais d'apprendre qu'&agrave; cette nouvelle Valentin se
+f&ucirc;t tu&eacute;. Mais non. Je sus qu'il travaillait et r&eacute;ussissait de mieux en
+mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouv&eacute; un
+c&#339;ur humain en flagrant d&eacute;lit de contradiction,&mdash;enfantin plaisir de la
+cuistrerie pessimiste dont j'&eacute;tais alors infect&eacute;.&mdash;Des ann&eacute;es se
+passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien pr&egrave;s de trente
+ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin d&eacute;barque
+d'Am&eacute;rique. Il avait gagn&eacute; une grosse aisance, et, comme il me l'avait
+dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aim&eacute;e &agrave; dix-neuf
+ans, dans l'ombre des arbres de la for&ecirc;t, &laquo;en robe claire, au bord de
+l'eau.&raquo; Vous vous rappelez ces vers divins de Sully:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>L'&eacute;pouse, la compagne &agrave; mon c&#339;ur destin&eacute;e,<br /></span>
+<span style="margin-left:2em;">Promise &agrave; mon jeune tourment....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Bref, il demande la main de cette femme, qui, touch&eacute;e d'une pareille
+fid&eacute;lit&eacute;, r&eacute;pond: oui. Le mariage a lieu. J'ai re&ccedil;u depuis les
+confidences de cet homme, qui se trouve avoir &eacute;pous&eacute; la seule femme &agrave;
+laquelle il ait jamais pens&eacute;. Il serait absolument, compl&egrave;tement
+heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble
+&agrave; son p&egrave;re. &laquo;Ah!&raquo; m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant,
+&laquo;je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir l&agrave; comme une pointe aigu&euml; qui
+s'enfon&ccedil;ait dans mon c&#339;ur....&raquo; C'est que cette enfant, qui va et qui
+vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la
+preuve sans cesse renouvel&eacute;e, la preuve vivante et parlante, au regard
+de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a &eacute;t&eacute;, des ann&eacute;es durant, la
+femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont soup&ccedil;onn&eacute; cette
+jalousie du pass&eacute; chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-m&ecirc;me,
+adore cette petite fille autant qu'il en souffre. &laquo;Explique-moi cela,&raquo;
+me demandait-il avec des larmes au bord des paupi&egrave;res; et il ajoutait:
+&laquo;Je ne suis pourtant pas jaloux.&raquo; Il l'&eacute;tait cependant, mais pas avec
+les sens,&mdash;il e&ucirc;t d&eacute;test&eacute; l'enfant,&mdash;pas avec la t&ecirc;te,&mdash;il l'e&ucirc;t
+d&eacute;test&eacute;e encore, et la blessure de l'amour-propre e&ucirc;t saign&eacute; en lui.
+Cette douleur, &agrave; la fois r&eacute;sign&eacute;e et persistante, tendre dans sa
+tristesse, et sans une pens&eacute;e de reproche ou d'amertume, mais cette
+douleur tout de m&ecirc;me et ingu&eacute;rissable, qu'il y e&ucirc;t eu dans la vie de sa
+femme un autre que lui, avant lui; qu'elle e&ucirc;t donn&eacute; &agrave; cet autre sa
+virginit&eacute;, et qu'elle lui d&ucirc;t aussi la maternit&eacute;, c'&eacute;tait la jalousie du
+c&#339;ur dans toute sa mis&egrave;re et sa noblesse. Il me disait encore: &laquo;Non, je
+ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle &eacute;tait ma fille, et
+quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si
+mal....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Deuxi&egrave;me cas</i>.&mdash;Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal &agrave; une
+date qui n'est pas lointaine: &laquo;...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui
+d&eacute;passe l'imagination en brutalit&eacute;s, la d&eacute;passe aussi en d&eacute;licatesses.
+Et&eacute; aujourd'hui chez Mme R&mdash;&mdash;, l'ancienne ma&icirc;tresse de S&mdash;&mdash; B&mdash;&mdash;.
+L'ai trouv&eacute;e seule, au coin de son feu, et caus&eacute; avec elle du mariage de
+son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister apr&egrave;s l'avoir
+fait elle-m&ecirc;me. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a
+toujours eue de voir la piti&eacute; remplacer chez lui l'amour. &laquo;Je n'ai pas
+voulu qu'il me v&icirc;t vieillir,&raquo; dit-elle. Le fait est que cette femme a
+donn&eacute; un des plus &eacute;tonnants exemples que je sache du romanesque dans la
+coquetterie. Quand elle eut d&eacute;cid&eacute; S&mdash;&mdash; B&mdash;&mdash; &agrave; ce mariage, elle lui
+accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait
+au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. &laquo;Ils commen&ccedil;aient &agrave;
+blanchir,&raquo; a-t-elle dit &agrave; ses amies. C'&eacute;tait sa mani&egrave;re de lui prouver,
+&agrave; lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait
+d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans
+un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie
+rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure,
+et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup
+pleur&eacute;. &laquo;...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je
+le connaissais si bien lui-m&ecirc;me, je savais qu'il serait heureux par
+elle, et je trouvais une esp&egrave;ce de sauvage douceur, dans mon isolement
+volontaire, &agrave; me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait.
+Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve
+donn&eacute;e &agrave; quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez
+aim&eacute;?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et vous n'avez jamais &eacute;t&eacute; jalouse?&raquo; lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si,&raquo; dit-elle apr&egrave;s un silence, &laquo;quand j'ai su que, durant son voyage
+de noces, il s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans une ville o&ugrave; nous avions pass&eacute; quatre
+jours ensemble, cach&eacute;s, la premi&egrave;re ann&eacute;e de notre amour.... Il n'aurait
+pas d&ucirc; me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonn&eacute;.... Mais moi, je
+ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a l&agrave;,
+dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regard&eacute;
+tous deux et tant aim&eacute;.... Comment a-t-il pu le regarder avec une
+autre?&raquo;</p>
+
+<p>Puis apr&egrave;s un silence:&mdash;&laquo;Est-ce assez ridicule, pourtant? N'&ecirc;tre pas
+jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne &agrave; une autre, et
+&ecirc;tre jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont
+on voudrait qu'il ne l'e&ucirc;t eue depuis avec personne!...&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Troisi&egrave;me cas</i>.&mdash;<i>C'est une petite com&eacute;die, ou plut&ocirc;t le sc&eacute;nario d'une
+sayn&egrave;te &agrave; deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du
+r&eacute;volutionnaire: &laquo;Il n'y a que les morts qui ne reviennent point.&raquo; Les
+pauvres morts! C'est affreux d'en m&eacute;dire, mais c'est quelquefois si
+commode, en amour comme en politique et en litt&eacute;rature!</i></p>
+
+<p><i>SC&Egrave;NE PREMI&Egrave;RE</i></p>
+
+<p><i>Le th&eacute;&acirc;tre repr&eacute;sente un petit salon d'une femme &agrave; la mode, dans un
+h&ocirc;tel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc.
+Ameublement r&eacute;glementaire: paravents, bibelots, vieilles &eacute;toffes, divans
+avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples
+renseignements les romans mondains de cette ann&eacute;e de gr&acirc;ce 188-.)&mdash;Une
+table &agrave; th&eacute; de chez Leuchars. (Voir les m&ecirc;mes romans.) La lampe br&ucirc;le
+sous la th&eacute;i&egrave;re. Mme de Gesvres&mdash;Jeanne, de son petit nom&mdash;est seule
+dans ce salon: trente ans, tr&egrave;s blonde, avec des yeux noirs tr&egrave;s doux.
+Toilette de chez &mdash;&mdash;. (Voir comme plus haut.) Elle se prom&egrave;ne de long
+en large et regarde de temps &agrave; autre une montre microscopique ench&acirc;ss&eacute;e
+dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle &agrave;
+elle-m&ecirc;me, tout bas</i>.</p>
+
+<p>Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera l&agrave;. Que va-t-il me
+dire?... La derni&egrave;re fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze
+mois,&mdash;quinze petits mois,&mdash;Marthe &eacute;tait l&agrave;! Pauvre Marthe!... Comme
+elle l'aimait!... Il partait pour l'Am&eacute;rique le soir m&ecirc;me.... Et ils se
+disaient adieu chez moi, encore une fois, apr&egrave;s l'adieu de la
+journ&eacute;e.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle
+avait exig&eacute; qu'il accept&acirc;t de s'en aller, pour ne pas nuire &agrave; sa
+carri&egrave;re. On ne devrait jamais s'attacher &agrave; un diplomate quand on a le
+c&#339;ur qu'elle avait, cette femme-l&agrave;.... Et lui, comme il avait l'air de
+l'aimer!... Et deux mois apr&egrave;s, elle &eacute;tait morte.... Et depuis, il ne
+m'a pas &eacute;crit trois fois, &agrave; moi qui lui repr&eacute;sente pourtant tout ce qui
+lui reste de cet amour, puisque j'ai &eacute;t&eacute; leur confidente, que je me suis
+charg&eacute;e de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura
+oubli&eacute;e.... Ah! les hommes! Tous les m&ecirc;mes.... Je suis curieuse de
+savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et,
+aussit&ocirc;t de retour &agrave; Paris, ce billet pour me demander un
+rendez-vous,&mdash;chez moi?... &Ccedil;a ne me dit rien de bon.... Ce serait assez
+canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes
+relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des
+yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur
+revient, il trouvera &agrave; qui parler....&mdash;<i>Longue r&ecirc;verie</i>.&mdash;Et ce doit
+&ecirc;tre avec ces intentions-l&agrave;. Une femme ne se trompe pas &agrave; cet instinct.
+Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis &agrave; sa place!... <i>Elle tend
+l'oreille</i>.... Une voiture.... Elle s'arr&ecirc;te.... Deux coups de
+cloche.... C'est lui....&mdash;<i>Elle s'assied sur le divan, &agrave; c&ocirc;t&eacute; duquel est
+une petite table garnie d'&eacute;tuis anciens, de boites &agrave; miniature, de
+flacons cisel&eacute;s et de portraits. Elle prend un livre v&ecirc;tu d'une gaine de
+soie broch&eacute;e, un des romans cit&eacute;s ci-dessus, et fait semblant de lire</i>.</p>
+
+<p><i>SC&Egrave;NE DEUXI&Egrave;ME</i></p>
+
+<p><i>La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq
+ans, tournure &eacute;l&eacute;gante, physionomie m&acirc;le et fine. Les tempes
+grisonnantes, les yeux brid&eacute;s, l'expression de tout le visage, r&eacute;v&egrave;lent
+de grands chagrins. Il est visiblement &eacute;mu. Il s'avance vers Mme de
+Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix &eacute;touff&eacute;e</i>:
+Madame!...</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Mon ami!... <i>Elle lui prend les deux mains et les lui serre,
+franchement, fraternellement</i>.... Mon pauvre ami....</p>
+
+<p><i>Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, pr&egrave;s du divan.
+On entend le bruit de la th&eacute;i&egrave;re sur la petite flamme et le craquement
+du bois dans la chemin&eacute;e. (Ici, longues banalit&eacute;s de conversation,
+petits potins de soci&eacute;t&eacute;, nouvelles de celui-ci, de celui-l&agrave;.) Tous deux
+sont g&ecirc;n&eacute;s. Silence</i>.</p>
+
+<p>JEANNE, <i>apr&egrave;s le troisi&egrave;me ou le quatri&egrave;me de ces silences, prenant une
+photographie sur la table et la tendant &agrave; Raoul</i>.&mdash;Avez-vous vu le
+portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouv&eacute; depuis le malheur?...
+N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?...</p>
+
+<p>RAOUL.&mdash;Oui, c'est bien elle!... <i>Nouveau silence; puis, comme se
+parlant &agrave; lui-m&ecirc;me</i>: Il me semble que c'&eacute;tait hier. Nous &eacute;tions l&agrave; tous
+les trois: vous, juste o&ugrave; vous &ecirc;tes; elle, ici, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de vous, sur ce
+divan; moi, &agrave; cette m&ecirc;me place ... &agrave; cette m&ecirc;me heure.... Vous nous
+disiez d'esp&eacute;rer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette s&eacute;paration
+nous serait fatale.... J'avais la promesse d'&ecirc;tre rappel&eacute; au minist&egrave;re
+au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et
+je ne la reverrai plus jamais, jamais....</p>
+
+<p>JEANNE. <i>Elle a fronc&eacute; imperceptiblement le sourcil en &eacute;coutant le jeune
+homme, mais elle secoue la t&egrave;te avec &eacute;motion</i>.&mdash;Comme c'est bon de vous
+entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde.
+Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres
+de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oubli&eacute;
+notre ch&egrave;re morte, et moi, qui sais ce que vous avez &eacute;t&eacute; pour elle, j'en
+avais le c&#339;ur tout serr&eacute;.... Je vois que je m'&eacute;tais tromp&eacute;e....</p>
+
+<p>RAOUL.&mdash;C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je
+&eacute;crit?... J'ai &eacute;t&eacute;, pendant des semaines et des semaines, &agrave; la suite de
+cette fatale nouvelle, dans un d&eacute;sespoir &agrave; ne pas trouver l'&eacute;nergie de
+quoi que ce f&ucirc;t.... &Ccedil;'a &eacute;t&eacute; d'abord une stupeur, presque une folie. Je
+ne pouvais croire que ce f&ucirc;t vrai, que cette femme que j'avais connue si
+tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me
+parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son c&#339;ur....
+Ensuite, quand j'ai re&ccedil;u, par vos soins, le paquet de mes lettres
+qu'elle vous avait l&eacute;gu&eacute; pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en
+revivant tout ce pass&eacute;.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je
+cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions,
+de ce que nous pensions, l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, &agrave; pareille date, et l'autre
+ann&eacute;e, celle d'auparavant, la premi&egrave;re.... J'arrivais ainsi &agrave; me donner
+une hallucination r&eacute;trospective qui me rendait Marthe vivante pour
+quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En
+m&ecirc;me temps que je me plongeais ainsi dans mon pass&eacute; avec ce d&eacute;lire, j'en
+avais peur, de ce pass&eacute;.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir
+mon appartement o&ugrave; elle est venue, de vous revoir vous-m&ecirc;me.... Quel
+battement de c&#339;ur quand j'ai re&ccedil;u votre billet m'accordant le
+rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la premi&egrave;re
+fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur!
+Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime
+comme je l'ai aim&eacute;e au premier jour.... Depuis la minute o&ugrave; je l'ai
+rencontr&eacute;e, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus exist&eacute; pour
+moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la m&ecirc;me
+chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps....</p>
+
+<p>JEANNE. <i>Elle a de nouveau fronc&eacute; le sourcil, et elle s'est mordu la
+l&egrave;vre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avan&ccedil;ait sur un
+coussin, s'est crisp&eacute; dans le petit soulier verni, puis s'est retir&eacute;.
+Lui n'a rien vu de ce man&egrave;ge</i>.&mdash;Mon Dieu! que n'est-elle l&agrave; pour vous
+entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: &laquo;Il m'a
+tout fait oublier....&raquo; H&eacute;las! elle n'avait pas &eacute;t&eacute; g&acirc;t&eacute;e avant de vous
+conna&icirc;tre....</p>
+
+<p>RAOUL.&mdash;Mari&eacute;e &agrave; dix-huit ans, presque par force, et &agrave; quel homme!...
+Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrach&eacute;e &agrave; cette
+vie!...</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Oui, ce sont ces mariages-l&agrave; qui nous perdent, nous autres
+femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait
+comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans c&#339;ur
+qui vous joue la com&eacute;die du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on
+a le m&eacute;pris de soi par-dessus le march&eacute;.... Et puis, quand, apr&egrave;s ces
+affreuses d&eacute;ceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sinc&egrave;re
+amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous gu&eacute;rit de toutes
+vos douleurs, il faut mourir....&mdash;<i>Un silence</i>.&mdash;Mais voil&agrave; que je
+renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons
+plut&ocirc;t de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et
+d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de th&eacute;.&mdash;<i>Elle se l&egrave;ve et
+marche vers le plateau</i>.&mdash;Tr&egrave;s fort ou l&eacute;ger? Deux morceaux de sucre ou
+trois?...</p>
+
+<p>RAOUL. <i>Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les
+yeux sur elle avec stupeur. Il s'est lev&eacute; aussi et para&icirc;t embarrass&eacute; de
+parler</i>.&mdash;Tr&egrave;s l&eacute;ger, un morceau.&mdash;<i>Il trempe ses l&egrave;vres dans sa tasse
+et cause de nouveau de choses indiff&eacute;rentes, puis avec timidit&eacute;</i>: En
+effet, elle avait l'air d'avoir travers&eacute; de bien dures &eacute;preuves....</p>
+
+<p>JEANNE, <i>toujours debout en pr&eacute;parant sa tasse &agrave; elle</i>.&mdash;De bien
+dures....</p>
+
+<p>RAOUL.&mdash;Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai &eacute;t&eacute; tent&eacute; de
+l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais os&eacute;?...</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Je reconnais bien l&agrave; votre d&eacute;licatesse.... Mais, soyez-en s&ucirc;r,
+elle ne vous a jamais menti. Du jour o&ugrave; elle a &eacute;t&eacute; &agrave; vous, elle n'a plus
+rien eu &agrave; vous cacher dans sa vie....</p>
+
+<p>RAOUL. <i>Ses mains tremblent et il a pos&eacute; sa tasse. Nouveau
+silence</i>.&mdash;Madame?...</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!...</p>
+
+<p>RAOUL.&mdash;Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout &agrave; l'heure
+je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe....</p>
+
+<p>JEANNE. <i>Une stupeur sup&eacute;rieurement jou&eacute;e; deux soup&ccedil;ons de larmes dans
+ses yeux, puis quelques phrases comme</i>:&mdash;Ah! je devine.... Mais qu'ai-je
+fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah!
+malheureuse!...</p>
+
+<p>RAOUL, <i>d'une voix sourde</i>.&mdash;C'est donc vrai? Elle avait eu un amant
+avant moi?...</p>
+
+<p>JEANNE.&mdash;Ne me demandez plus rien. Je ne r&eacute;pondrai pas.... Si j'avais pu
+soup&ccedil;onner!...</p>
+
+<p>RAOUL.&mdash;Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je
+rencontrais chez elle, &agrave; qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon
+Dieu!... <i>Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa t&ecirc;te sur ses
+mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'&eacute;coute pas et ne lui en
+laisse d'ailleurs gu&egrave;re le temps. Prenant son chapeau et se
+levant</i>:&mdash;Vous avez raison, madame, je n'ai rien &agrave; vous demander de
+plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer &agrave;
+causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous
+m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la
+permission de revenir ... bient&ocirc;t.... Adieu, madame, adieu....&mdash;<i>Il
+s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut
+pas &eacute;clater en sanglots. Il sort</i>.</p>
+
+<p><i>SC&Egrave;NE TROISI&Egrave;ME</i></p>
+
+<p>JEANNE. <i>Pendant tout le temps que Raoul a parl&eacute;, elle est demeur&eacute;e
+immobile, tris &eacute;mue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les
+doigts sur son front, comme se r&eacute;veillant d'un mauvais songe</i>.&mdash;Non,
+non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible....
+Vite du papier, une plume, de l'encre.&mdash;<i>Elle s'assied &agrave; un mignon
+bureau, derri&egrave;re un paravent de cristal</i>.&mdash;Que je lui &eacute;crive pour lui
+demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette
+douleur ... cet amour.... J'ai &eacute;t&eacute; jalouse, atrocement jalouse. Est-ce
+que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette id&eacute;e de tout lui
+apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin &agrave; lui cacher m'a travers&eacute;
+l'esprit, l&agrave;, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de
+cette inf&acirc;me r&eacute;v&eacute;lation, lui jurer que ce n'est pas vrai....&mdash;<i>Elle
+commence une lettre, puis la d&eacute;chire; une seconde, la d&eacute;chire; une
+troisi&egrave;me, la d&eacute;chire</i>.&mdash;Non, je ne peux pas....&mdash;<i>Elle mord
+distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or</i>.&mdash;Et il a cru
+cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!...
+Pauvre Marthe!...&mdash;<i>Elle se l&egrave;ve, et, refermant le buvard</i>:&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment,
+il n'a que ce qu'il m&eacute;rite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont
+vraiment par trop canailles....</p>
+
+<p><i>Rideau</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>...Comment ai-je devin&eacute; le secret de la petite infamie commise par
+l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la m&eacute;moire de la
+pauvre morte, c'est mon secret, &agrave; moi, qui ne fut jamais celui de Raoul.
+On voit que ce gar&ccedil;on n'avait jamais m&eacute;dit&eacute; sur l'observation suivante:</p>
+
+<p class='max'>LV</p>
+
+<p><i>On rencontre des femmes qui ne prendraient &agrave; une amie ni un mari ni un
+amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui
+supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour
+cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment</i>.</p>
+
+<p>Toujours est-il qu'&agrave; partir de cette conversation l'amoureux de Marthe
+tomba dans le plus &eacute;trange &eacute;tat de douleur imaginative que j'aie
+constat&eacute;. Il &eacute;tait jaloux du pass&eacute; d'une morte, et il me d&eacute;crivait ainsi
+cet &eacute;tat dans une lettre que j'ai relue bien souvent: &laquo;...J'aurais d&ucirc;,&raquo;
+m'y disait-il, &laquo;ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussit&ocirc;t apr&egrave;s
+cette affreuse r&eacute;v&eacute;lation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet
+homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonn&eacute;
+un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre
+ma&icirc;tresse, et je lui ai tout pardonn&eacute;. L'esp&egrave;ce de jalousie sans nom
+dont je souffre r&eacute;side en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'&eacute;veil
+spontan&eacute; et volontaire de son c&#339;ur. Mais n'est-ce pas une forme de mon
+&eacute;go&iuml;sme? Vois-tu, ce que je lui envie, profond&eacute;ment, &agrave; cet inconnu, ce
+sont les ann&eacute;es qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les
+tristesses de sa vie, et, ces ann&eacute;es, il les a employ&eacute;es &agrave; la
+tourmenter, &agrave; lui faire du mal, et moi, que le temps o&ugrave; j'aurais pu la
+rendre heureuse m'a &eacute;t&eacute; avidement mesur&eacute;!...&raquo; Cette confession,&mdash;en
+ai-je re&ccedil;u de pareilles, et provoqu&eacute;, par le go&ucirc;t passionn&eacute; que j'ai
+toujours eu de sentir sentir!&mdash;cette confession, qui se prolonge durant
+des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cit&eacute;s et
+d'autres analogues, &agrave; &eacute;tablir comme probablement exact le parall&egrave;le que
+voici entre la jalousie des sens et celle du c&#339;ur. Cette derni&egrave;re a
+pour cause la pens&eacute;e des sentiments &eacute;prouv&eacute;s pour un autre c&#339;ur par le
+c&#339;ur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe
+l'image des sensations procur&eacute;es par une autre chair &agrave; la chair que l'on
+aime. Aussi la jalousie du c&#339;ur ne s'apaise-t-elle pas, comme la
+jalousie des sens, par la pr&eacute;sence et par la possession. Elle porte sur
+le pass&eacute; et sur l'avenir, pr&eacute;cis&eacute;ment parce que la vie du c&#339;ur se
+compose de souvenirs. Nous voudrions que le c&#339;ur dont nous sommes &eacute;pris
+nous d&ucirc;t toute la m&eacute;moire de ses bonheurs, dans ce pass&eacute; et dans cet
+avenir.&mdash;C'est pour la m&ecirc;me raison que la jalousie du c&#339;ur ne proc&egrave;de
+point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pens&eacute;e tourne &agrave;
+l'id&eacute;e fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie
+physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du c&#339;ur s'&eacute;puise
+dans la m&eacute;lancolie continue. C'est de la derni&egrave;re que l'on meurt.&mdash;La
+jalousie des sens s'exag&egrave;re de plus en plus dans la brutalit&eacute;, celle du
+c&#339;ur s'affine de plus en plus dans la nuance. La premi&egrave;re est donc
+plut&ocirc;t masculine, la seconde, f&eacute;minine.&mdash;La jalousie des sens pr&eacute;sente
+cette anomalie qu'elle peut &ecirc;tre d&eacute;loyale avec sinc&eacute;rit&eacute;. Un homme est
+souvent jaloux jusqu'&agrave; la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun
+scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le c&#339;ur,
+surtout dans le mariage, refuser de se venger, m&ecirc;me par la plus l&eacute;g&egrave;re
+coquetterie? &laquo;Si je me laissais faire la cour,&raquo; me disait une d'elles,
+&laquo;je lui ressemblerais....&raquo; C'est que la vie du c&#339;ur est celle des
+subtilit&eacute;s infinies, des susceptibilit&eacute;s intimes de plus en plus
+maladives.&mdash;Enfin, si la jalousie des sens a pour r&eacute;sultat d'exciter le
+d&eacute;sir, la jalousie du c&#339;ur a pour effet de l'&eacute;teindre quelquefois &agrave;
+jamais. Une ma&icirc;tresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-l&agrave; peut
+devenir incapable d'&eacute;prouver une volupt&eacute; quelconque entre les bras de
+celui qu'elle aime.... Mais, pour &eacute;puiser la diff&eacute;rence entre ces deux
+sortes de maladies morales, il faudrait &eacute;crire un volume entier. Les
+pages en seraient inintelligibles &agrave; ceux qui n'ont jamais aim&eacute; qu'avec
+leurs sens, et &agrave; quoi bon convaincre les autres? Je pr&eacute;f&egrave;re conclure par
+cette r&eacute;flexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour
+celle qui fait la mati&egrave;re de ces quelques pages:</p>
+
+<p class='max'>LVI</p>
+
+<p><i>La raison dit: &laquo;Une femme qui vous rend jaloux ne m&eacute;rite pas que vous
+l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde.&raquo; Le c&#339;ur r&eacute;pond: &laquo;C'est
+justement parce qu'elle ne m&eacute;rite pas d'&ecirc;tre aim&eacute;e que je suis
+jaloux....&raquo; Il ajoute souvent tout bas: &laquo;et que je l'aime!...&raquo;</i></p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>M&Eacute;DITATION XIII</h3>
+
+<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>LES D&Eacute;SASTRES (<i>suite</i>).&mdash;LES JALOUSIES</h3>
+
+
+<h4>&sect; III.&mdash;<i>Les jalousies de t&ecirc;te</i>.</h4>
+
+<p>Condamneriez-vous Othello, si vous &eacute;tiez jur&eacute;?&mdash;Moi, certainement, parce
+que le crime passionnel, consid&eacute;r&eacute; du point de vue de la d&eacute;fense
+sociale, me para&icirc;t plus redoutable que tout autre. Mais si j'&eacute;tais son
+ami, peut-&ecirc;tre le serais-je davantage encore apr&egrave;s son crime, parce que
+je croirais plus que jamais en sa sinc&eacute;rit&eacute;, surtout s'il avait essay&eacute;
+s&eacute;rieusement de se tuer lui-m&ecirc;me apr&egrave;s....&mdash;Quel original, alors!&mdash;C'est
+surtout que je le plaindrais. Autant dire que les <i>jaloux des sens</i> me
+paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais
+aussi des malheureux qui ne sont ni m&eacute;prisables ni ridicules. Quant aux
+<i>jaloux du c&#339;ur</i>, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne
+les envierait d'aimer jusqu'&agrave; l'agonie? Maintenant vont d&eacute;filer les
+grotesques de la bande, les jaloux qui ne d&eacute;sirent pas la femme dont ils
+sont jaloux, qui ne l'aiment pas de c&#339;ur; mais la vanit&eacute; ou la sottise
+les pousse &agrave; tourmenter cette pauvre femme, et &agrave; se tourmenter eux-m&ecirc;mes
+sans l'excuse d'une sinc&eacute;rit&eacute; de passion, sans la gr&acirc;ce d'une sinc&eacute;rit&eacute;
+de tendresse. Au premier abord cela para&icirc;t insens&eacute; qu'il y ait de par le
+monde des hommes qui se fassent tout &agrave; la fois bourreaux et victimes,
+qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin
+toujours, simplement parce qu'ils se montent la t&ecirc;te, &agrave; froid et &agrave; vide.
+Et cependant rien de plus fr&eacute;quent, et pour ne pas discuter cette th&egrave;se
+dans le vague, je choisis aussit&ocirc;t quelques &eacute;chantillons de ce que
+j'appelle les <i>jaloux de t&ecirc;te</i>, pour faire pendant aux ma&icirc;tresses du
+m&ecirc;me genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie
+singuli&egrave;re peut na&icirc;tre:</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>1&deg; <i>Par amour-propre simple</i>.&mdash;C'est ici le cas le plus fr&eacute;quent; il se
+produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette
+jalousie-l&agrave; consiste &agrave; ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonn&eacute;e
+par vous continue sa vie. Vous avez accabl&eacute; une ma&icirc;tresse de mauvais
+proc&eacute;d&eacute;s. Vous avez r&eacute;p&eacute;t&eacute; &agrave; tous vos amis, &agrave; tous vos camarades, voire
+&agrave; de simples connaissances: &laquo;Quelle corv&eacute;e! mon Dieu! quelle corv&eacute;e!...
+Qui me d&eacute;barrassera de ce crampon?...&raquo; Ou encore: &laquo;Ne souhaitez pas
+d'&ecirc;tre aim&eacute;, allez, ce n'est pas amusant!...&raquo; Ou encore: &laquo;Si je la
+quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient....&raquo; Et
+puis votre &eacute;go&iuml;sme l'a emport&eacute;, vous avez quitt&eacute; la pauvre femme. Elle a
+beaucoup pleur&eacute;. Elle a &eacute;t&eacute; malade. Pourtant elle a commis l'infamie de
+ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle re&ccedil;oit les visites d'un
+consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est
+heureuse, et voil&agrave; que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une &acirc;cret&eacute; de
+langage qui n'a d'&eacute;gale que la fatuit&eacute; de votre piti&eacute; hypocrite quand
+vous vous lamentiez sur l'exc&egrave;s de ses sentiments. Cette jalousie par
+amour-propre simple confine &agrave; celle que nous avons &eacute;tudi&eacute;e dans la
+<i>M&eacute;ditation XI</i>; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de t&ecirc;te
+n'est pas tourment&eacute; par des visions physiques. L'irritation ne le m&egrave;ne
+pas au d&eacute;sir. Il m&eacute;prise la femme qui a cess&eacute; de le pleurer,&mdash;et il la
+m&eacute;prise ing&eacute;nument,&mdash;parce que l'id&eacute;e de la douleur qu'il causait lui
+constituait une d&eacute;licieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en
+&ecirc;tre priv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je n'aurais jamais cru &ccedil;a d'elle,&raquo; me disait un camarade, qui venait
+d'apprendre qu'une ancienne ma&icirc;tresse &agrave; lui s'&eacute;tait mise en m&eacute;nage avec
+un de nos amis communs, &laquo;moi qui ai h&eacute;sit&eacute; trois mois &agrave; la l&acirc;cher!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! les femmes!...&raquo; lui dis-je sans lui laisser voir que son
+exclamation me semblait d'un comique &agrave; r&eacute;veiller un mort.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je commence &agrave; croire que tu as raison,&raquo; me r&eacute;pondit-il avec un air
+profond, &laquo;et que la meilleure ne vaut pas cher....&raquo;</p>
+
+<p>Notez que le camarade qui me d&eacute;bitait cette colossale sottise &eacute;tait une
+fa&ccedil;on d'homme &agrave; bonnes fortunes, lequel continuait, quoique mari&eacute;, &agrave;
+courir les diverses sous-pr&eacute;fectures du d&eacute;partement de la Haute-Noce (&agrave;
+inscrire sur la carte du Tendre &agrave; c&ocirc;t&eacute; des d&eacute;partements d&eacute;j&agrave; signal&eacute;s
+dans la <i>M&eacute;ditation VIII</i>). Il est assez curieux, en effet, de constater
+que cette vanit&eacute; grotesque de l'homme qui ne veut pas &ecirc;tre remplac&eacute; se
+rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplac&eacute;. Petit trait de
+psychologie masculine &agrave; joindre &agrave; cet autre, que le m&eacute;pris pour le sexe
+f&eacute;minin abonde sp&eacute;cialement chez ceux qui ont commis le plus de
+coquineries galantes, bouffon d&eacute;tour du c&#339;ur qui peut se r&eacute;sumer
+paradoxalement ainsi:</p>
+
+<p class='max'>LVII</p>
+
+<p><i>Ce que certains hommes pardonnent le moins &agrave; une femme, c'est qu'elle
+se console d'avoir &eacute;t&eacute; trahie par eux</i>.</p>
+
+
+<p>2&deg; <i>Par amour-propre compos&eacute;</i>.&mdash;J'ai entendu un homme d'Etat,
+intelligent,&mdash;aussi fait-il une merveilleuse carri&egrave;re politique devant
+le suffrage universel et vient-il d'&eacute;chouer aux &eacute;lections de son Conseil
+g&eacute;n&eacute;ral apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; tour &agrave; tour &eacute;limin&eacute; des minist&egrave;res et de la
+Chambre,&mdash;discuter entre intimes une loi sur le duel. &laquo;Il n'y a,&raquo; disait
+ce sage, qu'un article &agrave; inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des
+rencontres sont rigoureusement interdits....&raquo; H&eacute; bien! celui que
+j'appelle le jaloux par amour-propre compos&eacute; est le fr&egrave;re du duelliste
+qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie
+constitu&eacute;e, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par
+quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitu&eacute;s
+d'un caf&eacute;. Vous souvenez-vous de ces deux &eacute;tudiants qui faillirent se
+tuer dans un combat, en chambre, au fleuret d&eacute;mouchet&eacute;, parce que la
+ma&icirc;tresse d'un d'entre eux avait parl&eacute; famili&egrave;rement &agrave; l'autre &laquo;en plein
+restaurant&raquo;? Un des t&eacute;moins d&eacute;posa gravement en ces termes &agrave; l'audience,
+et il nomma le restaurant, qui &eacute;tait,&mdash;&ocirc; innocence!&mdash;connu dans le
+quartier Latin sous le nom significatif de <i>Vacherie</i>! Le jaloux par
+amour-propre compos&eacute; est donc celui dont la jalousie commence &agrave; la
+pens&eacute;e de ce que l'<i>on</i> dit. Cet <i>on</i> si fuyant et si vain, toujours mal
+renseign&eacute; et encore plus indiff&eacute;rent, que de sacrifices lui avons-nous
+faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu
+contre ma ma&icirc;tresse cette implacable rancune, si je n'avais song&eacute; au
+foyer de la Com&eacute;die et aux discours que pouvaient, que devaient tenir
+sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour
+jouer une panne dans une sayn&egrave;te en un acte? Cette jalousie par
+amour-propre compos&eacute; est certainement la plus mis&eacute;rable de toutes.
+N'emp&ecirc;che que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles &eacute;clats.
+On pourrait presque affirmer qu'elle repr&eacute;sente le moyen le plus s&ucirc;r,
+pour une femme, de savoir si elle n'est pas aim&eacute;e. Au regard du
+v&eacute;ritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au
+ridicule, c'est pour se r&eacute;jouir que ce ridicule lui permette de montrer
+&agrave; celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux
+deux nouveaux aphorismes:</p>
+
+<p class='max'>LVIII</p>
+
+<p><i>Pour un amant qui aime avec tout son c&#339;ur, une infid&eacute;lit&eacute; connue de sa
+ma&icirc;tresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en
+lui pardonnant</i>.</p>
+
+<p class='max'>LIX</p>
+
+<p><i>L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa ma&icirc;tresse qu'une
+occasion d'&eacute;tonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme
+d'avoir vraiment peur</i>.</p>
+
+
+<p>3&deg; <i>Par suggestion</i>.&mdash;On a tant abus&eacute; de ce mot depuis quelques ann&eacute;es,
+qu'un &eacute;crivain qui se respecte &eacute;prouve quelque pudeur &agrave;
+l'employer,&mdash;<i>Epp&ugrave;re si muove</i>, disait le vieux Florentin.&mdash;Il existe un
+certain nombre d'&ecirc;tres de reflets et qui vont qu&ecirc;tant, si l'on peut
+dire, les id&eacute;es, les go&ucirc;ts, les &eacute;motions qu'ils <i>devraient</i> avoir. Vous
+les connaissez, ces miroirs ambulants dans la litt&eacute;rature et dans l'art.
+C'est le Monsieur qui veut &agrave; tout prix &ecirc;tre dans le mouvement. Il
+applaudit aujourd'hui aux pi&egrave;ces d&eacute;go&ucirc;t&eacute;es et pessimistes, comme il e&ucirc;t
+applaudi, voici cinquante ans, aux pi&egrave;ces romantiques. Il aime p&ecirc;le-m&ecirc;le
+Degas et Wagner, les po&egrave;tes anglais et les romanciers russes, parce
+qu'il sait qu'il <i>faut</i> penser ainsi, et il est sinc&egrave;re, comme il le
+sera plus tard dans son d&eacute;go&ucirc;t pour ces m&ecirc;mes artistes. Une affirmation
+tr&egrave;s d&eacute;cid&eacute;e de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette
+suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'&eacute;tendre
+d'un individu &agrave; toute une foule. Napol&eacute;on a suggestionn&eacute; la France; il
+lui a persuad&eacute; qu'elle avait envie de conqu&eacute;rir l'Europe, et cette folle
+de nation l'a cru! Dans un ordre d'id&eacute;es tout simple, tout modeste, tout
+bourgeois, celui qui nous occupe, o&ugrave; il semble bien que chacun devrait
+penser et sentir par lui-m&ecirc;me, rien de plus commun que la suggestion. La
+preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de
+soi-disant amoureux, quoique ce soit une v&eacute;rit&eacute;, connue comme le carr&eacute;
+de l'hypot&eacute;nuse, que faire une confidence &agrave; un ami, c'est: 1&deg; la faire &agrave;
+deux, &agrave; trois, &agrave; dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder
+votre secret que vous-m&ecirc;me; 2&deg; vous ali&eacute;ner cet ami, qui sera
+certainement un peu envieux de vous; 3&deg; vous pr&eacute;parer bon nombre de
+chances d'&ecirc;tre tromp&eacute;, si votre ma&icirc;tresse et cet ami arrivent &agrave; se
+conna&icirc;tre et &agrave; se parler.&mdash;Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est
+point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences.
+C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on
+croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. &laquo;Que
+penserais-tu &agrave; ma place?... Que dois-je croire?...&raquo; lui demande-t-on, ce
+qui &eacute;quivaut &agrave; lui demander: &laquo;Que dois-je sentir?...&raquo; Il se rencontre
+des camarades qui r&eacute;pliquent &agrave; ces &eacute;tranges questions par des conseils
+de sentiments d&eacute;licats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment
+et qui vous souhaitent heureux.&mdash;La plupart du temps, l'ami nourrit,
+sans m&ecirc;me s'en douter, le secret d&eacute;sir que votre bonheur tourne mal. Et
+entre parenth&egrave;ses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens
+avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant:</p>
+
+<p class='max'>LX</p>
+
+<p><i>Une ma&icirc;tresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son
+pire ennemi,&mdash;&agrave; moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant</i>.</p>
+
+<p>Et alors s'ouvre la s&eacute;rie des conseils perfides qui transforment le
+confident en un Yago de bonne foi. &laquo;Moi, je ne supporterais pas
+cela....&raquo; Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident
+fait sortir de votre t&ecirc;te l'Arnolphe extravagant qui reposait l&agrave;, comme
+les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur bo&icirc;te, et
+vous vous mettez &agrave; faire le jaloux que vous n'&ecirc;tes pas, et, ce faisant,
+&agrave; le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-m&ecirc;me qui vous sugg&egrave;re
+d'&ecirc;tre jaloux de celui-ci ou de celui-l&agrave;, pour que vous n&eacute;gligiez de
+l'&ecirc;tre du rival qui a seul de l'importance &agrave; ses yeux, &agrave; elle. Ces
+esp&egrave;ces de jalousies factices, qui ont fourni mati&egrave;re &agrave; tant de
+com&eacute;dies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en
+distinguent par ce trait que le jaloux de cette esp&egrave;ce ne pense pas &agrave; la
+moquerie possible de son confident. C'est un jaloux &agrave; la suite, voil&agrave;
+tout, et qui embo&icirc;te le pas aux conseils d'un autre, par esprit
+d'imitation. Qui l'&eacute;tudierait et le d&eacute;finirait bien, cet esprit,
+expliquerait tant d'existences humaines, particuli&egrave;rement dans ce Paris
+o&ugrave; il est si malais&eacute; d'&ecirc;tre personnel, que les trois quarts des bip&egrave;des
+couch&eacute;s &agrave; Montmartre, &agrave; Montparnasse ou au P&egrave;re-Lachaise m&eacute;riteraient
+pour &eacute;pitaphe: &laquo;<i>Ci-g&icirc;t X..., Y..., Z... </i>, mort le.... C'est la
+premi&egrave;re fois qu'il n'a pris l'avis de personne.&raquo;&mdash;On avait d&eacute;j&agrave; trouv&eacute;
+cette autre &agrave; un politicien intrigant: &laquo;C'est ici la premi&egrave;re place
+qu'il n'ait pas sollicit&eacute;e.&raquo;</p>
+
+
+<p>4&deg; <i>Par snobisme</i>.&mdash;Nos anc&ecirc;tres, qui n'avaient pas le mot, avaient si
+bien la chose, que la liste des maris ou des amants tromp&eacute;s par les
+rois, et qui s'en sont r&eacute;jouis, est, &agrave; la liste de ceux qui s'en sont
+f&acirc;ch&eacute;s, dans les proportions de trois cents &agrave; un. Et je jurerais sur les
+m&acirc;nes r&eacute;unis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands
+pr&ecirc;tres de la Sainte Analyse, que cette joie &eacute;tait presque toujours
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e. La vanit&eacute; du Snob est si totale, elle envahit si
+compl&egrave;tement le champ r&eacute;tr&eacute;ci de son &acirc;me! Je me rappelle ce mot du jeune
+Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au
+grand seigneur. Il s'&eacute;tait &eacute;tabli par <i>chic</i>, et pour succ&eacute;der &agrave; des
+princes, l'amant s&eacute;rieux de la c&eacute;l&egrave;bre Gladys Harvey. Elle venait de le
+quitter pour un employ&eacute; de nouveaut&eacute;s dont elle s'engoua au point de
+renoncer &agrave; son luxe, &agrave; son h&ocirc;tel, &agrave; ses chevaux,&mdash;enfin une de ces
+invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par g&eacute;n&eacute;ration
+dans le demi-monde.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si seulement,&raquo; g&eacute;missait Figon, &laquo;&ccedil;'avait &eacute;t&eacute; quelqu'un du Cercle!...&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degr&eacute; de
+simplicit&eacute; grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes
+les sup&eacute;riorit&eacute;s. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites
+si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui tol&eacute;raient
+avec la plus singuli&egrave;re indiff&eacute;rence, presque avec plaisir, aupr&egrave;s de
+leur ma&icirc;tresse, les assiduit&eacute;s de tel ou tel personnage notable &agrave; un
+titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions f&eacute;roces
+pour celui dont la pr&eacute;sence n'e&ucirc;t pas flatt&eacute; leur amour-propre.
+Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de t&ecirc;te,
+qui est le contraire de celui-l&agrave;, je veux dire le jaloux</p>
+
+
+<p>5&deg; <i>Par envie</i>.&mdash;Un des types les plus saisissants que je connaisse de
+cette jalousie envieuse a &eacute;t&eacute; donn&eacute;, lors d'un proc&egrave;s c&eacute;l&egrave;bre, par ce
+Fenayrou dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute; et qui tua si tragiquement le malheureux
+Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux
+hommes avait vou&eacute;e &agrave; l'autre, il entrait une part de jalousie physique
+et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires
+fanges de l'&ecirc;tre. Fenayrou avait &eacute;chou&eacute; dans son commerce de pharmacie.
+Les affaires de l'ancien amant de sa femme prosp&eacute;raient au contraire, et
+chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'&acirc;me du mari jadis
+outrag&eacute; un de ces <i>pr&eacute;cipit&eacute;s</i> moraux dont le dosage reste presque
+impossible et que je formulerais &agrave; peu pr&egrave;s ainsi:&mdash;il devint jaloux de
+l'autre avec toute la force de son envie....&mdash;Au cours de mon existence
+d'artiste, j'ai observ&eacute; le m&ecirc;me ph&eacute;nom&egrave;ne &agrave; l'occasion d'une femme tr&egrave;s
+rus&eacute;e qui avait &eacute;t&eacute; la ma&icirc;tresse d'un des plus d&eacute;licats d'entre les
+musiciens de cette &eacute;poque. Il faut croire que cette femme portait dans
+le c&#339;ur une p&eacute;dale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique,
+car, ayant rompu avec le jeune ma&euml;stro, elle eut une aventure avec un
+des confr&egrave;res de ce premier amant. Ce second ma&euml;stro avait eu un ballet
+jou&eacute; &agrave; l'Op&eacute;ra, tandis que l'autre tournait de plus en plus &agrave; l'op&eacute;rette
+et au &laquo;flon flon&raquo;. Entre les deux, la dame avait donn&eacute; place &agrave; un
+aimable boursier. Je me trouvais &agrave; d&icirc;ner un jour, chez elle, avec les
+trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus
+bouffon que l'extr&ecirc;me amabilit&eacute; des deux musiciens pour le boursier et
+leur aigreur l'un &agrave; l'&eacute;gard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois
+histoires ayant &eacute;t&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s publiques, comme la dame, ils savaient
+tous trois &agrave; quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de
+Snobisme, se montrait visiblement enchant&eacute; de la compagnie. Il e&ucirc;t dit
+volontiers merci &agrave; ses coll&egrave;gues de la p&eacute;dale; et chacun de ces deux
+artistes &eacute;tait enchant&eacute; que l'autre e&ucirc;t &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de partager avec
+l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes
+se croquaient du regard, s'en d&eacute;voraient plut&ocirc;t. Il y avait entre eux,
+non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisi&egrave;me, mais la
+fatale, la furieuse passion qui fait qu'&agrave; certains hommes, et
+quelquefois de grande valeur, le succ&egrave;s, ou simplement le talent d'un
+confr&egrave;re procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur
+foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je re&ccedil;us
+leurs confidences.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce que je ne pardonnerai jamais &agrave; X..., dont j'adore le talent,&raquo; me
+dit l'un d'eux, &laquo;c'est d'avoir &eacute;t&eacute; bien avec Madeleine.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous savez le cas que je fais d'Y...,&raquo; me dit l'autre, &laquo;mais apr&egrave;s
+l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amiti&eacute; est finie entre
+nous.&raquo;</p>
+
+<p>Et tous les deux &eacute;taient de bonne foi!</p>
+
+
+<p>6&deg; <i>Par litt&eacute;rature</i>.&mdash;Cette anecdote sur deux compositeurs tr&egrave;s habiles
+pour qui j'ai &eacute;crit quelques mauvais vers m'am&egrave;ne &agrave; une autre jalousie
+assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les
+&eacute;crivains qui veulent &laquo;faire v&eacute;cu&raquo;, comme on dit &agrave; l'heure
+actuelle.&mdash;Pauvre langue fran&ccedil;aise, sur quel chevalet ach&egrave;verons-nous de
+te d&eacute;former?&mdash;Ces bons jeunes gens et ces honn&ecirc;tes Trissotins abordent
+l'amour avec un programme dans la t&ecirc;te, qu'il s'agit pour eux de
+r&eacute;aliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable ma&icirc;tresse;
+aller avec elle &agrave; la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir &agrave; ses
+pieds, se sentir le c&#339;ur content, comme dit la chanson, &agrave; la bonne et
+vieille mani&egrave;re, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a
+des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau
+mouvante parmi les prairies, du printemps &eacute;pars dans l'air et de la
+volupt&eacute; flottante dans ses yeux,&mdash;voil&agrave; qui ne ressemble gu&egrave;re au susdit
+programme. On n'est pas pour rien n&eacute; dans un &acirc;ge de d&eacute;cadence, de
+complexit&eacute;, d'analyse &agrave; outrance, de d&eacute;doublement et de joies morbides!
+Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe,
+Flaubert, ont peut-&ecirc;tre soupir&eacute; toute leur vie apr&egrave;s la sant&eacute; perdue du
+corps et du c&#339;ur, apr&egrave;s la simplicit&eacute; de l'&acirc;me, apr&egrave;s la joie douce et
+pure. La fatalit&eacute; d'un sort cruel a fait d'eux des malades
+involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du
+preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des
+malades, et les plus cocasses.&mdash;H&eacute;las! J'ai connu moi-m&ecirc;me tant d'heures
+stupides o&ugrave; je cabotinais avec des chagrins pourtant trop r&eacute;els, o&ugrave; je
+pratiquais la coquetterie de mes rancunes, o&ugrave; j'&eacute;tais presque fier, pour
+tout dire, d'avoir &eacute;t&eacute; trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise
+gr&acirc;ce &agrave; railler ces candidats au <i>Dalila&iuml;sme</i>, et leur passionn&eacute; d&eacute;sir
+de rencontrer une femme bien sc&eacute;l&eacute;rate,&mdash;pour le raconter. On les voit
+alors s'attacher aux pires dr&ocirc;lesses, par choix. Ils arrosent la fleur
+de la jalousie dans leur c&#339;ur comme la grisette de jadis arrosait ses
+volubilis. J'en ai connu un qui, me d&eacute;taillant ainsi les perfidies dont
+il avait &eacute;t&eacute; la victime, s'&eacute;criait d'un air de triomphe, apr&egrave;s avoir
+d&eacute;nombr&eacute; ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Hom&egrave;re fait ses
+guerriers:&mdash;&laquo;A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...&raquo;
+D'habitude ces jalousies-l&agrave; se terminent par de la prose ou des
+vers,&mdash;avec n&eacute;ologismes, sensitivit&eacute;s, mourances, et dans l'entre-temps
+une g&eacute;n&eacute;reuse indignation sous forme de basses insultes pour les
+confr&egrave;res en vogue, bref, cette froide rh&eacute;torique de n&eacute;vrose volontaire
+qui finira par nous ramener au style t&eacute;l&eacute;graphique, tant est &eacute;c&#339;urante
+cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux
+qui ont de &laquo;l'&eacute;criture artiste&raquo; plein le c&#339;ur poussent le cabotinage
+jusqu'au drame. Quelle piti&eacute; alors que de rencontrer dans les faits
+divers d'un journal une de ces trag&eacute;dies o&ugrave; il n'y a de vrai que le sang
+vers&eacute;, et, comme dit l'autre: &laquo;tout le reste est litt&eacute;rature!&raquo;</p>
+
+<p>7&deg; <i>Par m&eacute;chancet&eacute;</i>.&mdash;C'est la plus sinc&egrave;re des jalousies de t&ecirc;te et
+pourtant la plus m&eacute;prisable. La m&eacute;chancet&eacute; dans l'amour&mdash;dont le marquis
+de Sade a donn&eacute; la th&eacute;orie la plus compl&egrave;te&mdash;repr&eacute;sente un ph&eacute;nom&egrave;ne
+trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, d&eacute;j&agrave;
+indiqu&eacute;e par l'auteur du pr&eacute;sent livre dans la <i>M&eacute;ditation I</i>. Mais le
+divin marquis&mdash;ainsi que l'appellent ses fid&egrave;les&mdash;n'a &eacute;tudi&eacute; que le cas
+extr&ecirc;me de cette m&eacute;chancet&eacute;. Son Dolmanc&eacute; incarne une esp&egrave;ce de N&eacute;ron
+philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice m&ecirc;l&eacute;s &agrave; un
+d&eacute;cor de plaisir. Ses r&ecirc;ves sanguinaires, d'une complication &agrave; la fois
+tragique et imb&eacute;cile, &eacute;pouvanteraient les jaloux dont je veux parler.
+Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruaut&eacute; jusqu'&agrave; la petite
+maison de la <i>Philosophie dans le boudoir</i>, o&ugrave; l'on torture le corps
+dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'&acirc;me. Leur joie l&acirc;che et
+cruelle se borne &agrave; vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et
+ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes.
+Comprennent-ils m&ecirc;me toujours leur c&#339;ur et l'instinct pervers, cach&eacute;
+dans ce martyre du soup&ccedil;on qu'ils infligent &agrave; leur ma&icirc;tresse? Ces jaloux
+par m&eacute;chancet&eacute; ne laissent point passer l'occasion d'une d&eacute;fiance qui
+leur permette un reproche. Leur ma&icirc;tresse a parl&eacute; avec amiti&eacute; d'un homme
+qu'elle a rencontr&eacute; autrefois,&mdash;cet homme a &eacute;t&eacute; son amant. Elle en a
+parl&eacute; avec antipathie,&mdash;il a &eacute;t&eacute; son amant. Elle n'en parle pas,&mdash;il a
+&eacute;t&eacute; son amant. Elle re&ccedil;oit un monsieur avec un visible plaisir,&mdash;il lui
+fait la cour. Elle d&eacute;clare ne pas vouloir recevoir cet autre,&mdash;elle
+cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation
+continue d'outrageantes phrases, de dures enqu&ecirc;tes, d'atroces reproches.
+Et elle soupire, en parlant de cet amant d&eacute;testable, un plaintif: &laquo;Que
+lui ai-je fait?...&raquo; sans se douter que cette jalousie a pour cause la
+monstrueuse infirmit&eacute; propre &agrave; certains &ecirc;tres: ne pouvoir aimer que ce
+qui souffre, et qui souffre par eux....</p>
+
+<p>Il serait ais&eacute; de multiplier les subdivisions et de nuancer &agrave; l'infini
+cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme &agrave;
+la fin de la <i>M&eacute;ditation VII</i>, consacr&eacute;e &agrave; la <i>C&eacute;r&eacute;brale</i>, que, dans
+toutes les circonstances o&ugrave; la t&ecirc;te domine le c&#339;ur et les sens, l'amour
+dispara&icirc;t pour laisser la place &agrave; l'&eacute;go&iuml;sme, et &agrave; un &eacute;go&iuml;sme d'autant
+plus d&eacute;testable qu'il est souvent masqu&eacute; de sentimentalit&eacute;, gangren&eacute; de
+vanit&eacute;, pourri de cabotinage.&mdash;Seulement, et c'est l&agrave; ce qui rend de
+telles &eacute;tudes un peu pu&eacute;riles, m&ecirc;me quand elles sont justes, cet &eacute;tat
+c&eacute;r&eacute;bral, une fois constat&eacute;, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas
+des moments o&ugrave; le jaloux de t&ecirc;te se transforme en un jaloux des sens et
+en un jaloux du c&#339;ur? La nature humaine, si fragile, si instable dans
+ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce
+qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut
+demander &agrave; un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: &laquo;Je suis
+jaloux,&raquo; pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime.
+Ces trois m&eacute;ditations sur les jalousies ont &eacute;t&eacute; &eacute;crites dans l'intention
+de d&eacute;montrer cette v&eacute;rit&eacute;: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour,
+il y en a qui prouvent pr&eacute;cis&eacute;ment le contraire de l'amour. Ni ces
+pauvres pages ni des com&eacute;dies comme <i>l'Ami des femmes</i> ou <i>la Visite de
+noces</i> n'emp&ecirc;cheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son
+train, de consid&eacute;rer la jalousie comme une preuve irr&eacute;futable de
+tendresse, les jur&eacute;s imb&eacute;ciles d'acquitter les assassins qui se poseront
+en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les
+Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me
+permet de conclure assez m&eacute;lancoliquement:</p>
+
+<p class='max'>LXI</p>
+
+<p><i>En amour, les actions ne montrent pas le fond du c&#339;ur. Le cabotinage
+sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la
+passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici
+donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,&mdash;et cette
+sagesse est une folie</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>M&Eacute;DITATION XIV</h3>
+
+<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>LES D&Eacute;SASTRES (<i>fin</i>.)&mdash;UNE ANECDOTE</h3>
+
+
+<p>Cette longue &eacute;tude sur les Jalousies ne serait pas compl&egrave;te si je n'y
+ajoutais un des &laquo;cas&raquo; les plus singuliers que j'aie connus et que je
+transcris du <i>m&eacute;morandum</i> o&ugrave; je l'ai not&eacute; &agrave; l'&eacute;poque. C'est la preuve
+qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en
+voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais
+nous faire oublier que l'animal f&eacute;roce est toujours pr&egrave;s du civilis&eacute;.
+Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire.</p>
+
+<hr class='hrb' />
+
+<p>...Il existe &agrave; Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions
+de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, m&ecirc;me
+quand les traditions nous repr&eacute;sentent presque avec certitude la pire
+des corv&eacute;es: celle de l'amusement avort&eacute;. C'est ainsi que je me trouvais
+cette nuit-l&agrave;, qui &eacute;tait celle de No&euml;l, r&eacute;veillonner en nombreuse
+compagnie dans un salon d'un restaurant &agrave; la mode. Je d&eacute;signerai assez
+l'endroit aux connaisseurs en g&eacute;ographie boulevardi&egrave;re, quand j'aurai
+dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y r&eacute;unit
+d'habitude. Aussi le propri&eacute;taire du restaurant ne c&egrave;de-t-il que
+rarement, et aux personnes de sa client&egrave;le pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, cette pi&egrave;ce,
+d'ailleurs &eacute;troite, et tour &agrave; tour &eacute;touffante ou glac&eacute;e, que pr&eacute;side un
+buste de Monseigneur le Comte de Chambord plac&eacute; en permanence sur la
+chemin&eacute;e. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas &agrave; beaucoup
+d'ann&eacute;es, ce marbre, sculpt&eacute; &agrave; l'effigie m&eacute;lancolique du plus pur et du
+plus m&eacute;connu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi
+m&eacute;lancolique, certes, que lui:&mdash;un souper triste! Nous avions tous &eacute;t&eacute;
+pri&eacute;s par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne
+aujourd'hui ses quarante mille francs par mois &agrave; courir les th&eacute;&acirc;tres des
+Etats-Unis. Elle se contentait alors d'&ecirc;tre au Palais-Royal la plus
+gamine des divettes, une vraie com&eacute;dienne, capable tenir tous les r&ocirc;les,
+et tous avec un je ne sais quoi tr&egrave;s &agrave; elle, et les tendres et les
+moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un
+de ces triomphes, comme on en remporte &agrave; Paris, aussit&ocirc;t oubli&eacute;s, mais
+retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin
+d'ann&eacute;e, <i>l'Arm&eacute;e du Salut</i>. Vous la rappelez-vous, avec son visage o&ugrave;
+il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau
+ferm&eacute; sur ce visage, et sa robe blanche de souple &eacute;toffe qui moulait son
+corps d'&eacute;ph&egrave;be, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de
+ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses
+pieds dans leurs souliers vernis,&mdash;et cette gigue qu'elle dansait avec
+une esp&egrave;ce de furie froide? C'&eacute;tait bien la plus d&eacute;licieuse parodie de
+l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge
+o&ugrave; elle rentrait au sortir de ce fr&eacute;n&eacute;tique exercice, morte de fatigue,
+tremp&eacute;e de sueur, le c&#339;ur d&eacute;faillant, p&acirc;le sous son rouge, &agrave; effrayer.
+La vanit&eacute; de la com&eacute;dienne la soutenait, et elle r&eacute;pondait par un
+sourire aux compliments, par une malice aux &eacute;pigrammes. Voil&agrave; pourquoi
+elle avait, dans les derniers huit jours, pri&eacute; &agrave; ce r&eacute;veillon non pas
+vingt personnes, mais cinquante, cent peut-&ecirc;tre, elle n'en savait plus
+rien elle-m&ecirc;me, &agrave; peu pr&egrave;s toutes celles qui &eacute;taient venues dans cette
+loge depuis la minute o&ugrave; elle avait dit &agrave; son amant:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une f&ecirc;te avec les
+camarades, pour No&euml;l? On mangerait du boudin blanc, &ccedil;a porte bonheur
+pour toute l'ann&eacute;e, et on rirait!&raquo;</p>
+
+<p>L'a-t-elle prononc&eacute;e de fois durant la semaine, cette derni&egrave;re phrase!
+Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite com&eacute;dienne
+des <i>Vari&eacute;t&eacute;s</i>, des <i>Bouffes</i> ou des <i>Nouveaut&eacute;s</i>, qui n'a pu y tenir et
+qui s'est &eacute;chapp&eacute;e de son th&eacute;&acirc;tre, entre le un o&ugrave; elle joue et le quatre
+o&ugrave; elle repara&icirc;t, pour venir voir Percy danser son pas.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Etonnante, Margot, tu es &eacute;tonnante.... Tu sais, moi, je suis franche,
+je ne t'aimais pas dans la pi&egrave;ce d'avant.... Mais cette fois, &ccedil;a y est,
+et en plein....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu es gentille, toi,&raquo; r&eacute;pond Marguerite, d'un air moiti&eacute; figue et
+moiti&eacute; raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas &ecirc;tre en retard:
+&laquo;Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?&raquo;&mdash;Alfred est l'ancien amant,
+toujours aim&eacute;, de la petite actrice.&mdash;Puis un remords de cette question
+m&eacute;chante: &laquo;Qu'est-ce que tu fais de ton soir de No&euml;l? Viens donc
+r&eacute;veillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les
+camarades!...&raquo;</p>
+
+<p>Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins li&eacute; avec Gustave,
+qui d&eacute;barque dans la loge, le bouquet &agrave; la boutonni&egrave;re, astiqu&eacute;, lustr&eacute;,
+cosm&eacute;tique, mais le chapeau en arri&egrave;re et roulant un peu pour avoir bu &agrave;
+d&icirc;ner une bouteille de L&eacute;oville en trop. C'est le journaliste auquel on
+sourit pour obtenir un nouvel &laquo;&eacute;cho&raquo; tr&egrave;s aimable. C'est un &eacute;crivain
+auquel on voudrait beaucoup extorquer un r&ocirc;le. C'est un ancien
+&laquo;caprice&raquo;. C'est un v&eacute;ritable ami, de ceux qui demeurent, comment?
+pourquoi? d&eacute;vou&eacute;s &agrave; ces boh&eacute;miennes sans leur avoir jamais bais&eacute; le bout
+du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est
+l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent
+pour suffire &agrave; la maison.&mdash;&laquo;Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...&raquo;&mdash;Et &agrave;
+tous, elle d&eacute;bite la m&ecirc;me phrase modul&eacute;e avec d'autres nuances, ici
+gaiement, l&agrave; coquettement: &laquo;...le soir de No&euml;l ... du boudin blanc....
+On rira....&raquo; Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la na&iuml;vet&eacute;
+ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire,
+c'est une autre affaire! Les bougies &eacute;lectriques qui simulent d'&eacute;tranges
+pistils, dans les calices de cristal du lustre, &eacute;clairent d'un jour dur
+les physionomies rong&eacute;es de ces for&ccedil;ats de Paris, press&eacute;s autour de
+cette table o&ugrave; les fleurs trop ouvertes vont se faner, o&ugrave; les bouteilles
+d'eau min&eacute;rale montrent leur &eacute;tiquette pharmaceutique &agrave; c&ocirc;t&eacute; des carafes
+de tisane frapp&eacute;e&mdash;<i>Truffe et Vichy</i>, c'est la vraie devise du soupeur
+moderne.&mdash;Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a
+jou&eacute; deux fois depuis vingt-quatre heures, en matin&eacute;e d'abord, puis le
+soir, et jou&eacute;, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon
+pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans
+les veines, tant elle reste p&acirc;le, m&ecirc;me en se versant verres de champagne
+sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa
+moustache noire, d&eacute;fris&eacute;e d'un c&ocirc;t&eacute;, avec l'air d'un homme qui a subi,
+avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites
+grues d'actrices, venues dans l'esp&eacute;rance d'une rencontre fructueuse, ne
+cachent gu&egrave;re leur d&eacute;ception. Elles n'ont autour d'elles que des
+v&eacute;t&eacute;rans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu
+lanc&eacute;s dans la f&ecirc;te que le p&egrave;re Ebstein, le changeur; pourquoi diable
+est-il ici, celui-l&agrave;?&mdash;Noirot, le m&eacute;decin de Marguerite; pourquoi
+encore?&mdash;Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de
+ce repas, des silences glac&eacute;s o&ugrave; partent des rires faux, presque un
+souper de th&eacute;&acirc;tre, tant c'est lugubre, jusqu'&agrave; ce qu'un des convives, le
+musicien Rochette, a l'id&eacute;e charitable de se mettre au piano et
+d'entonner une chanson de rapins:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>&laquo;Dans l'courant d'la s'main' prochaine,<br /></span>
+<span style="margin-left:2em">Si le temps est beau,<br /></span>
+<span>Nous partirons pour Fontaine-<br /></span>
+<span style="margin-left:3em">bleau....&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une
+conversation g&eacute;n&eacute;rale, et elle permet aux apart&eacute;s de na&icirc;tre. Le souper
+s'anime un peu, tous commen&ccedil;ant de causer &agrave; mi-voix de leurs affaires
+particuli&egrave;res. On n'entend plus la voix fatigu&eacute;e de Marguerite
+interpeller tour &agrave; tour les convives. &laquo;Dis donc, Machault, raconte-nous
+donc ton duel avec Figon, c'&eacute;tait si dr&ocirc;le....&mdash;Dites donc, p&egrave;re
+Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal &agrave;
+l'estomac, c'est &agrave; mourir....&raquo; Et puis l'interpell&eacute; s'ex&eacute;cute et
+personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour &agrave; tour tintamarresque et
+sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigu&eacute;s se
+raniment. D'autres femmes arrivent, des com&eacute;diennes qui r&eacute;veillonnaient,
+elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est l&agrave;, elles:
+ont quitt&eacute; une table o&ugrave; elles s'ennuyaient sans doute autant que nous.
+Il n'est pas jusqu'&agrave; la fum&eacute;e des cigarettes et des cigares enfin
+allum&eacute;s qui ne contribue &agrave; r&eacute;chauffer la fin de cette f&ecirc;te mal
+commenc&eacute;e, en ouatant d'une atmosph&egrave;re bleu&acirc;tre et transparente la
+clart&eacute; crue de l'&eacute;lectricit&eacute;. Malheureusement, il est plus d'une heure,
+et les gens qui ont &agrave; travailler le lendemain matin&mdash;je serai du nombre,
+pauvre man&#339;uvre litt&eacute;raire, jusqu'&agrave; ma mort&mdash;profitent du petit tumulte
+produit par l'entr&eacute;e des nouvelles venues, et je m'esquive sans &ecirc;tre
+aper&ccedil;u de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon
+pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'&eacute;chappe aussi, et,
+comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de
+soulager ma mauvaise humeur:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! docteur,&raquo; lui dis-je, &laquo;penser que c'est vous la cause de cet
+absurde souper! Etait-il assez rat&eacute;, l'&eacute;tait-il?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Moi? La cause?&raquo; demanda-t-il, &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais oui. Mais oui.... Voyons vous &ecirc;tes le m&eacute;decin de la petite
+Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites
+son complice en venant souper &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, avec la mine qu'elle a!...
+C'&eacute;tait une morte ce soir, positivement une morte....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est vrai,&raquo; r&eacute;pondit Noirot en hochant la t&ecirc;te &laquo;Je n'&eacute;tais gu&egrave;re &agrave;
+ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demand&eacute; si
+gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on
+changeait quoi que ce soit &agrave; son existence actuelle, savez-vous le
+r&eacute;sultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme
+la morphine. Cela tue &agrave; la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la
+fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une fa&ccedil;on de vivre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je vous vois venir,&raquo; repris-je en riant, &laquo;vous &ecirc;tes le m&eacute;decin qui
+conseille l'eau-de-vie &agrave; l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au
+d&eacute;bauch&eacute;....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas tout &agrave; fait,&raquo; r&eacute;pondit-il s&eacute;rieusement, &laquo;mais presque.... Le
+proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus &agrave;
+une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont
+pourtant une force qui soutient la b&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Au moins, vous &ecirc;tes un original, vous,&raquo; lui dis-je. &laquo;J'ai mis du
+temps &agrave; m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup &agrave; causer avec
+vous.&raquo;</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit
+compliment, exprim&eacute;, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie
+&eacute;quivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, &agrave; la
+lumi&egrave;re du bec de gaz sous lequel nous nous pr&eacute;parions &agrave; prendre cong&eacute;
+l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilit&eacute; courir sur son
+visage: ses sourcils trop fournis se contract&egrave;rent un peu, sa bouche
+ras&eacute;e aux l&egrave;vres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me
+fix&egrave;rent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme,
+que j'estime vraiment de toutes mani&egrave;res, sur une aussi d&eacute;plaisante
+impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des
+boutiques maintenant ferm&eacute;es, dont le 1<sup>er</sup> janvier tout proche
+garnissait le boulevard:&mdash;&laquo;Oui,&raquo; insistai-je, &laquo;vous &ecirc;tes un original.
+Voyons, un m&eacute;decin qui n'a jamais voulu &ecirc;tre d&eacute;cor&eacute;, qui n'essaie les
+rem&egrave;des nouveaux que lorsqu'il en est s&ucirc;r, qui soigne des com&eacute;diennes
+sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en
+nature, et qui ose prof&eacute;rer devant un profane les th&eacute;ories que vous
+venez d'&eacute;noncer!... C'est-&agrave;-dire que vous &ecirc;tes une bonne fortune pour un
+romancier.... Vous n'y &eacute;chapperez pas, je vous le promets....&raquo; Et, par
+un retour involontaire sur la f&ecirc;te manqu&eacute;e de laquelle nous sortions:
+&laquo;Savez-vous, docteur, que c'est l&agrave; ce qui nous manque aujourd'hui, des
+&ecirc;tres vraiment personnels &agrave; peindre, des individus qui soient des
+individus, de petits univers &agrave; part?... On trouve encore du temp&eacute;rament
+de-ci de-l&agrave;, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la
+nature. Mais des caract&egrave;res qui aient une saveur intense, c'est comme du
+bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu'&agrave; la
+d&eacute;bauche. Les viveurs, tous les m&ecirc;mes. Les filles, toutes les m&ecirc;mes. Les
+amours d'aujourd'hui, toutes les m&ecirc;mes. Voyez les joujoux que l'on
+vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille
+petits Parisiens s'amuseront avec le m&ecirc;me pantin.... Ce monde
+contemporain, quelle usine &agrave; m&eacute;diocrit&eacute;s!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous avez eu tort de manger du foie gras,&raquo; r&eacute;pondit le docteur avec
+flegme: &laquo;Vous ne le dig&eacute;rez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en
+voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes &agrave; peu pr&egrave;s
+voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars....
+D'ailleurs vous venez de toucher l&agrave;, chez moi, une corde sensible....
+J'ai le regret d'&ecirc;tre d'un avis absolument contraire au v&ocirc;tre et de
+croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage
+peut-&ecirc;tre, j'irai jusque-l&agrave;, dans nos races soi-disant &eacute;puis&eacute;es, les
+caract&egrave;res tranch&eacute;s aussi tranch&eacute;s, les personnalit&eacute;s vives aussi vives,
+les trag&eacute;dies priv&eacute;es aussi fr&eacute;quentes qu'aux temps pr&eacute;conis&eacute;s par votre
+romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus
+de silence sur tout ce qui s'&eacute;talait autrefois au grand jour.... Si vous
+saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants aupr&egrave;s desquels
+vos drames imagin&eacute;s sont des enfantillages, et vous ne les soup&ccedil;onnez
+pas....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase
+pareille devant un &eacute;crivain, gare &agrave; l'anecdote et au sujet de roman! Il
+se m&eacute;nage d'ordinaire son petit r&eacute;cit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf
+fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de
+sorcier &agrave; lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le
+docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal
+humain tel qu'il est. Je lui ai d&ucirc;, &agrave; diverses reprises, des notes
+pr&eacute;cieuses, et je l'encourageai au &laquo;document&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous n'&ecirc;tes pas le premier m&eacute;decin &agrave; qui j'entends tenir un pareil
+discours,&raquo; insinuai-je; &laquo;puis, quand il s'agit de vous d&eacute;tailler un de
+ces drames extraordinaires, plus personne....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et le secret professionnel?&raquo; dit Noirot. &laquo;Pourtant,&raquo; ajouta-t-il
+apr&egrave;s une pause dont je ne devinai pas si elle &eacute;tait sinc&egrave;re et s'il
+r&eacute;fl&eacute;chissait, ou jou&eacute;e et s'il amor&ccedil;ait ma curiosit&eacute;, &laquo;il y en a une,
+parmi ces trag&eacute;dies de la vie r&eacute;elle, que j'ai l'envie de vous conter.
+C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette
+histoire dans la t&ecirc;te depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y
+penser que j'&eacute;tais venu &agrave; ce souper. Et voil&agrave; que je vous en parle. Vous
+souriez de cette logique.... Apr&egrave;s, vous sourirez moins.... N'avez-vous
+jamais rencontr&eacute; de par le monde un certain baron de Cors&egrave;gues?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comment donc!&raquo; r&eacute;pondis-je, &laquo;un petit, l'air mauvais, couleur de
+cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons
+m&ecirc;me failli nous brouiller parce qu'&agrave; une partie au cercle, o&ugrave; je me
+trouvais aupr&egrave;s de lui, je me permis de plaisanter &agrave; haute voix. Il
+pr&eacute;tendit que j'avais port&eacute; la guigne au tableau. Nous &eacute;change&acirc;mes
+quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il &eacute;tait
+devenu tout &agrave; fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme
+qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut br&ucirc;l&eacute;e
+toute vive.... Je suis renseign&eacute;, vous voyez....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;En effet,&raquo; reprit le docteur avec ironie; &laquo;et vous n'avez rien
+d&eacute;chiffr&eacute; d'autre dans le personnage, &ocirc; psychologue?... Peut-&ecirc;tre
+savez-vous aussi que Cors&egrave;gues est mort l'an dernier d'une maladie du
+foie&mdash;une cirrhose? Et voil&agrave; enterr&eacute; un des hommes les plus sinistrement
+passionn&eacute;s que j'aie connus et dont je suis s&ucirc;r, vous entendez, s&ucirc;r,
+comme vous &ecirc;tes l&agrave;, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un
+de moins.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-m&ecirc;me &agrave; la
+robe de bal de sa femme,&raquo; m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous en jugerez,&raquo; dit Noirot, sans r&eacute;pondre directement &agrave; ma
+question. &laquo;Il y a de cela quinze ann&eacute;es. C'est long, quinze ann&eacute;es de
+client&egrave;le, &agrave; Paris, et l'on en voit, des mis&egrave;res!... Pourtant, je
+n'oublierai jamais comme j'eus le c&#339;ur serr&eacute; lorsque, par une nuit
+pareille &agrave; celle-ci, et &agrave; cette date, un domestique vint de l'h&ocirc;tel
+Cors&egrave;gues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible
+accident. La jeune baronne avait donn&eacute; ce soir-l&agrave; une f&ecirc;te &agrave; ses deux
+petites filles et &agrave; leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti,
+elle avait distraitement pass&eacute; pr&egrave;s de l'arbre de No&euml;l, dress&eacute; au milieu
+du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleur&eacute; une des bougies qui
+descendaient jusqu'&agrave; terre et s'y &eacute;tait enflamm&eacute;e. En une minute, le feu
+l'avait envelopp&eacute;e. Maintenant elle &eacute;tait &agrave; l'agonie. Oui, voil&agrave; ce que
+me raconta ce domestique dans le coup&eacute; qui nous emportait. Je l'avais
+fait monter avec moi pour avoir ces d&eacute;tails. Vous auriez pu les lire
+dans les journaux de l'&eacute;poque. A cet instant, il ne me vint pas un doute
+sur leur exactitude.&mdash;&laquo;Et les enfants?&raquo; demandai-je.&mdash;&laquo;Ils dorment.&raquo;
+r&eacute;pondit le domestique.&mdash;&laquo;Et M. de Cors&egrave;gues?&raquo;&mdash;&laquo;Monsieur ne quitte pas
+la chambre de Madame. Il est debout &agrave; la chemin&eacute;e. Il ne dit pas un mot.
+Je ne serait pas &eacute;tonn&eacute; s'il devenait fou....&raquo; Pour vous faire
+comprendre quelles &eacute;motions soulevaient en moi ces quelques phrases, il
+faut vous avertir que j'avais toujours &eacute;t&eacute; un peu amoureux de la baronne
+Alice,&mdash;c'&eacute;tait son nom,&mdash;depuis le jour o&ugrave; le professeur Salvan, mon
+ma&icirc;tre, m'avait envoy&eacute; chez eux, comme tout jeune m&eacute;decin.... Quand je
+dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne &agrave; peine sorti de la salle de
+garde avait surtout consist&eacute; dans une admiration intimid&eacute;e pour cette
+grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli,
+et des mains comme fragiles, et une gr&acirc;ce m&ecirc;me dans cette
+demi-familiarit&eacute; des indispositions, si peu propice &agrave; la gr&acirc;ce! Et puis,
+je l'avais plainte, la pauvre femme, d'&ecirc;tre mari&eacute;e &agrave; ce mari. Non qu'il
+f&ucirc;t mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me
+comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne
+faut pas unir &agrave; ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu
+comme un ours, l'haleine &acirc;cre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon
+vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenth&egrave;ses, de
+comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui
+fr&eacute;mit au moindre contact, et de ces cr&eacute;atures si nerveuses, qu'un geste
+brusque, un son de voix dur, une brutalit&eacute; quelconque, remuent des pieds
+&agrave; la t&ecirc;te. Les paupi&egrave;res battent, les l&egrave;vres tressaillent, une p&acirc;leur
+subite d&eacute;colore le visage. Le mari ne le remarque m&ecirc;me pas, mais nous
+autres m&eacute;decins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre
+femme est arr&ecirc;t&eacute;e, que son c&#339;ur lui fait mal, que sa gorge se serre &agrave;
+l'&eacute;touffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du m&ecirc;me
+mari: &laquo;Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette
+malade-l&agrave;....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est d&eacute;licieux &agrave; fr&eacute;quenter, des femmes de cette esp&egrave;ce,&raquo; dis-je en
+riant....</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!&raquo; reprit Noirot. &laquo;Si vous
+l'aviez vue marcher l&eacute;g&egrave;re dans la chambre d'une de ses petites filles
+quand l'enfant &eacute;tait malade, et si vous l'aviez retrouv&eacute;e, comme je la
+retrouvai, par la nuit de No&euml;l dont je vous parle, tordant son pauvre
+corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre,
+o&ugrave; les moindres d&eacute;tails attestaient le raffinement d'une existence
+combl&eacute;e, &eacute;talait maintenant le d&eacute;sordre des heures de panique. Les
+lambeaux de la toilette que la mourante avait port&eacute;e dans la soir&eacute;e
+gisaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, arrach&eacute;s par des mains affol&eacute;es. Une odeur d'&eacute;toffe
+br&ucirc;l&eacute;e me saisit &agrave; la gorge aussit&ocirc;t entr&eacute;. Plus rien des pudeurs
+coquettes dont la femme &eacute;l&eacute;gante entourait ses moindres bobos. Le corset
+coup&eacute; avec des ciseaux tra&icirc;nait dans un coin, les bas de soie d&eacute;chir&eacute;s
+dans un autre. On avait envelopp&eacute; la malheureuse de linges pour &eacute;touffer
+l'incendie, puis aussit&ocirc;t d&eacute;v&ecirc;tue au milieu des cris terribles que
+l'atrocit&eacute; des br&ucirc;lures dont elle &eacute;tait couverte avait d&ucirc; lui arracher.
+Ses heures &eacute;taient compt&eacute;es. On ne pouvait que lui adoucir sa mort....
+Tandis que je vaquais &agrave; ce devoir avec l'esp&egrave;ce de tremblement int&eacute;rieur
+qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines
+extr&eacute;mit&eacute;s de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression,
+tr&egrave;s diff&eacute;rente de la premi&egrave;re, mais peut-&ecirc;tre aussi tragique. Je sentis
+que le drame mat&eacute;riel et visible, ce drame d'agonie o&ugrave; j'&eacute;tais acteur,
+se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte
+dans sa chair &eacute;tait la victime d'une &eacute;pouvantable crise int&eacute;rieure.
+C'est l'<i>a b c</i> du diagnostic, de discerner dans un malade la force de
+r&eacute;action morale. Mme de Cors&egrave;gues &eacute;tait secr&egrave;tement en proie &agrave; une lutte
+de sentiments si violente que m&ecirc;me l'angoisse physique la plus affreuse
+qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son
+mari s'y trouv&acirc;t m&ecirc;l&eacute;, je n'en pouvais douter &agrave; voir l'expression de ses
+regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la
+chemin&eacute;e, et tel que l'avait d&eacute;crit le domestique, semblait immobilis&eacute;
+dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit &agrave; peine deux mots
+quand j'&eacute;tais arriv&eacute;, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus
+d'accent. Il continuait de se taire, les bras crois&eacute;s, la face comme
+durcie et serr&eacute;e. Non, ce n'&eacute;tait pas l'homme que j'avais vu &agrave; mes
+autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de
+la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une
+sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en &eacute;tait g&ecirc;nant.
+Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres
+rem&egrave;des. La foudroyante soudainet&eacute; de la catastrophe l'avait-elle en
+effet boulevers&eacute; au point de lui donner un de ces acc&egrave;s de stupeur? Ce
+coma momentan&eacute; s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de
+mes amis,&mdash;vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand
+math&eacute;maticien,&mdash;qui avait perdu en trois jours une femme idol&acirc;tr&eacute;e, ne
+prononcer qu'une phrase, toujours la m&ecirc;me: &laquo;On enterre H&eacute;l&egrave;ne demain
+matin.... C'est extraordinaire....&raquo; Mais non, les prunelles de
+Cors&egrave;gues, ces prunelles si noires dans ce teint bistr&eacute; que vous vous
+rappelez, brillaient d'un sauvage &eacute;clat qui, &agrave; de certaines secondes,
+ressemblait &agrave; du d&eacute;fi, &agrave; du triomphe. La baronne avait demand&eacute; un pr&ecirc;tre
+qui tardait &agrave; venir. Par instants elle le nommait encore. A la premi&egrave;re
+de ces demandes, Cors&egrave;gues avait rompu le silence dont il &eacute;tait comme
+envelopp&eacute; pour me dire, de sa m&ecirc;me voix sourde: &laquo;Il a fait r&eacute;pondre
+qu'il venait....&raquo; Et il n'avait pas boug&eacute;, lui que je savais pratiquant,
+presque d&eacute;vot. Cela me parut prodigieux qu'il v&icirc;t sa femme si mal et
+qu'il ne se souci&acirc;t pas davantage de lui assurer ces derniers
+secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait &agrave; mesure
+que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commen&ccedil;aient
+leur &#339;uvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi
+qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine
+phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: &laquo;Je ne
+peux pas....&raquo; Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce d&eacute;tail, je ne
+le saisis pas ainsi dans cette sinistre veill&eacute;e. J'&eacute;tais trop occup&eacute; par
+des soins imm&eacute;diats pour que ma sensation about&icirc;t &agrave; un raisonnement tr&egrave;s
+net. Les anesth&eacute;siques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxi&eacute;t&eacute;
+affol&eacute;e de cette &acirc;me c&eacute;dait comme la douleur du corps, et la pauvre
+femme s'assoupissait peu &agrave; peu. Je vous passe la description de ses
+derni&egrave;res heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je
+lui &eacute;vitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouv&eacute;e
+en proie. J'aimerais mon m&eacute;tier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui
+que cela, d'adoucir l'horreur du supr&ecirc;me passage, dans les circonstances
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je comprends,&raquo; lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais
+surtout dans son histoire, c'&eacute;tait l'acte, cet acte f&eacute;roce qu'il avait
+pr&ecirc;t&eacute; au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en &eacute;cart&acirc;t pas, sous
+l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, &laquo;dans son
+d&eacute;lire, elle a d&eacute;nonc&eacute; son mari, qui l'avait br&ucirc;l&eacute;e par vengeance....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous n'y &ecirc;tes pas,&raquo; reprit Noirot &laquo;Lorsque je quittai l'h&ocirc;tel, cette
+nuit-l&agrave;, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de No&euml;l,
+maintenant &eacute;teint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris
+feu, pas un seul mot ne s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; de sa bouche qui p&ucirc;t me mettre
+sur la voie de la v&eacute;rit&eacute;. Je ne la soup&ccedil;onnais m&ecirc;me pas, cette v&eacute;rit&eacute;.
+Je me disais:&mdash;Ce m&eacute;nage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un.
+Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait &agrave; cause des
+petites filles. Il s'est veng&eacute; en emp&ecirc;chant qu'elle ne rev&icirc;t cet homme
+avant de mourir ou qu'elle ne lui f&icirc;t tenir un adieu....&mdash;Puis, je
+repoussais m&ecirc;me cette id&eacute;e. Bien qu'on ancien carabin ne doive gu&egrave;re
+nourrir de pr&eacute;jug&eacute;s sur la vertu des femmes, j'avais trop profond&eacute;ment
+respect&eacute; Mme de Cors&egrave;gues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se
+f&ucirc;t donn&eacute;e &agrave; quelqu'un. Que voulez-vous? Pr&eacute;cis&eacute;ment, parce que nous ne
+nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour,
+nous repr&eacute;sente l'acte physiologique dans sa simplicit&eacute; animale, mous
+&eacute;prouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de
+passion, de ces d&eacute;go&ucirc;ts qui vous &eacute;tonnent. Mais ce que j'ai pens&eacute; ou
+senti pendant et apr&egrave;s cette cruelle agonie n'int&eacute;resse point la suite
+de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps
+apr&egrave;s la mort tragique de Mme de Cors&egrave;gues, je commen&ccedil;ai de voir venir
+assez assidument &agrave; mes consultations un client qui m'avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute;
+par le baron lui-m&ecirc;me, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin
+de me rappeler ce d&eacute;tail. Son nom m'avait frapp&eacute;, par un air de raret&eacute;.
+Vous savez, on dit: Tiens, un nom de h&eacute;ros de roman ... et puis, neuf
+fois sur dix, on se trouve en pr&eacute;sence d'un gros et lourd gar&ccedil;on, qui
+vous fait penser &agrave; une bouch&egrave;re affubl&eacute;e du pr&eacute;nom d'Yseult....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'ai bien connu,&raquo; l'interrompis-je, &laquo;chez un sculpteur, une bonne &agrave;
+tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de
+brasserie, au quartier Latin, qui r&eacute;pondait au nom de Paule Meure....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mon client &eacute;tait moins po&eacute;tiquement baptis&eacute;,&raquo; reprit le docteur. &laquo;Il
+s'appelait Pierre de Cr&eacute;ance. Quoiqu'il ne port&acirc;t pas de titre, il
+appartenait &agrave; une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses
+m&eacute;moires. C'est lui-m&ecirc;me qui me raconta cela, je ne me souviens plus
+dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commen&ccedil;&acirc;mes
+aussit&ocirc;t d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Cr&eacute;ance arriva donc un
+jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le
+r&eacute;p&egrave;te, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Cors&egrave;gues &eacute;tait morte.
+Il ne me fallut pas un grand effort pour reconna&icirc;tre que sa visite &eacute;tait
+presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je
+jugeai imaginaires d'abord, puis simul&eacute;s, quand je le vis tra&icirc;ner un
+peu, une fois la consultation finie.... J'&eacute;tais press&eacute; cet
+apr&egrave;s-midi-l&agrave;, et je me rappelle mon impatience devant son obstination &agrave;
+rester, jusqu'au moment o&ugrave; il pronon&ccedil;a le nom de la baronne Alice. Dans
+l'&eacute;clair d'une intuition irr&eacute;sistible, je compris alors qu'il n'&eacute;tait
+venu que pour cela, pouss&eacute; par quel sentiments? Toutes les imaginations
+qui m'avaient travers&eacute; la t&ecirc;te depuis ma veill&eacute;e au chevet de la
+mourante me saisirent de nouveau devant la curiosit&eacute; de ce jeune homme.
+Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette trag&eacute;die o&ugrave; je m'&eacute;tais
+trouv&eacute; m&ecirc;l&eacute;,&mdash;comme les ch&#339;urs du th&eacute;&acirc;tre antique,&mdash;mais m&ecirc;l&eacute; tout de
+m&ecirc;me. Avec sa nature si &eacute;videmment fine et presque appauvrie, avec ses
+mani&egrave;res d&eacute;licates, sa voix douce; avec le charme f&eacute;minin qui &eacute;manait de
+tout son &ecirc;tre; avec ses yeux bleus dans un visage au teint an&eacute;mi&eacute;, &agrave; la
+barbe rare, il aurait presque pu &ecirc;tre un fr&egrave;re, un cousin au moins, de
+la pauvre morte. C'&eacute;tait physiquement le m&acirc;le de cette femelle, une
+cr&eacute;ature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct
+ha&iuml;r Cors&egrave;gues. A des syst&egrave;mes nerveux comme avait &eacute;t&eacute; le sien, il faut
+plus de caresse que de force, plus de tendresse que de d&eacute;sir, enfin, un
+mari ou un amant doit &ecirc;tre un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de
+Cors&egrave;gues avait-elle eu un sentiment pour M. de Cr&eacute;ance? Ce sentiment
+avait-il &eacute;t&eacute; innocent ou coupable? La premi&egrave;re visite du jeune homme et
+surtout celles qui suivirent n'&eacute;taient explicables que s'il l'avait,
+lui, aim&eacute;e? Je me heurtai tout de suite &agrave; un fait qui ne me permettait
+pas de mettre ensemble mes diverses hypoth&egrave;ses. J'avais diagnostiqu&eacute;,
+dans la chambre de l'agonisante, un myst&egrave;re de vengeance entre elle et
+son mari. Puis ce que je savais des &eacute;l&eacute;ments de divorce cach&eacute;s dans
+l'animalit&eacute; de ce m&eacute;nage m'avait conduit &agrave; supposer un amour d&eacute;fendu
+chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de
+Cr&eacute;ance venait de m'appara&icirc;tre comme le troisi&egrave;me personnage de ce
+drame,&mdash;et tel que mon induction l'e&ucirc;t suppos&eacute; si j'avais d&ucirc; d&eacute;peindre
+l'amant de Mme de Cors&egrave;gues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui,
+besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus
+petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un
+v&eacute;ritable drame, s'il avait &eacute;t&eacute;, lui, soit l'amant, soit l'ami
+passionn&eacute;ment aim&eacute; de la morte, et si le mari l'avait su, comment
+continuait-il, la femme morte, d'&ecirc;tre le familier de la maison, l'ami
+intime de ce mari? Je le constatais &agrave; chacun de nos entretiens. Car je
+vous r&eacute;p&egrave;te que, tant&ocirc;t sous un pr&eacute;texte, tant&ocirc;t sous un autre, il
+arrivait sans cesse &agrave; mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de
+m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me
+permettait gu&egrave;re d'accepter: c'&eacute;tait une invitation &agrave; d&icirc;ner, une loge au
+th&eacute;&acirc;tre, des gracieuset&eacute;s &agrave; ma vieille m&egrave;re qui vivait encore, enfin
+tout le man&egrave;ge d'un homme qui r&ecirc;ve de s'introduire dans l'amiti&eacute; d'un
+autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la na&iuml;vet&eacute; de croire ces
+gentillesses d'attentions d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous aviez peut-&ecirc;tre tort,&raquo; lui dis-je; &laquo;un homme qui a aim&eacute; une
+femme et qui l'a perdue est quelquefois sinc&egrave;re dans ses effusions pour
+ceux qui la lui rappellent. Et &ccedil;'aurait pu &ecirc;tre l&agrave; une explication
+encore de l'amiti&eacute; qui unissait ce Pierre de Cr&eacute;ance &agrave; Cors&egrave;gues. Un de
+mes confr&egrave;res, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait
+une nouvelle d&eacute;licieuse avec ce culte de deux hommes pour la m&ecirc;me morte.
+Cela s'appelle, je crois, <i>les Inconsolables</i>....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Soit,&raquo; dit le docteur, &laquo;mais un de ces deux inconsolables-l&agrave; n'&eacute;tait
+pas Cors&egrave;gues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y
+avait du Maure dans son affaire. Son grand-p&egrave;re, officier de l'Empereur,
+avait &eacute;pous&eacute; une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et
+l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en
+aient abus&eacute; au point que vous-m&ecirc;me vous n'oseriez plus vous en servir.
+La nature aura toujours ceci de sup&eacute;rieur &agrave; l'art, qu'elle ne raffine
+pas sur les moyens et qu'elle emploie les m&ecirc;mes, ind&eacute;finiment.... Un
+matin donc, je re&ccedil;ois un mot de M. de Cr&eacute;ance qui me disait qu'&eacute;tant
+souffrant il me priait de passer chez lui le plus t&ocirc;t possible.
+L'&eacute;criture tr&egrave;s trembl&eacute;e du billet me donna une appr&eacute;hension. Je
+m'int&eacute;ressais &agrave; ce jeune homme. Son amiti&eacute; pour moi, quoiqu'elle e&ucirc;t un
+mobile autre que moi-m&ecirc;me, m'avait touch&eacute;. Il avait su &ecirc;tre gracieux
+pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que
+je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y e&ucirc;t,
+par-dessus le march&eacute;, dans mon cas, un int&eacute;r&ecirc;t d'observateur. Il me
+repr&eacute;sentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste &eacute;nigme.
+Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couch&eacute;
+dans son lit, et p&acirc;le, p&acirc;le!... Vous parliez de la p&acirc;leur de la petite
+Percy, tout &agrave; l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne f&ucirc;mes pas
+plus t&ocirc;t seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait l&agrave;,
+entre les deux c&ocirc;tes, une affreuse blessure. Il avait re&ccedil;u une balle
+tir&eacute;e dans la direction du c&#339;ur et qui l'aurait tu&eacute; sur place si, par
+bonheur, ou par malheur, un tout petit d&eacute;tail ne l'avait sauv&eacute;, qui ne
+ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait
+des bretelles anglaises d'un cuir assez &eacute;pais qui avait l&eacute;g&egrave;rement
+d&eacute;tourn&eacute; le coup. L'h&eacute;morragie avait d&ucirc; &ecirc;tre extr&ecirc;mement abondante, car
+le pauvre gar&ccedil;on gardait &agrave; peine la force de me parler. On a beau avoir
+&eacute;t&eacute;, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les
+camarades, et servi de m&eacute;decin dans quelques duels, dont un suivi de
+mort, celui de Paul Durieu,&mdash;je vous le raconterai un autre jour,&mdash;on ne
+peut pas voir sans &eacute;motion une plaie comme celle-l&agrave;, et sans une demande
+que vous devinez:&mdash;&laquo;Qu'est-il arriv&eacute;? Expliquez-moi....&raquo;&mdash;Le jeune homme
+mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut tr&egrave;s p&eacute;nible,
+car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se
+tourn&egrave;rent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'&ecirc;tre
+&eacute;cout&eacute;:&mdash;&laquo;Plus pr&egrave;s.... Venez plus pr&egrave;s....&raquo;&mdash;dit-il; et c'est l&agrave;,
+pench&eacute; sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'&eacute;tait
+presque qu'un souffle:&mdash;&laquo;Pour tout le monde, je dois &ecirc;tre simplement
+malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai &eacute;t&eacute; bless&eacute; en duel....
+Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la v&eacute;rit&eacute;, &agrave; vous,
+vous ne d&eacute;noncerez personne?...&raquo;&mdash;&laquo;S'il y a assassinat, c'est
+impossible,&raquo; lui dis-je.&mdash;&laquo;Ah!&raquo; fit-il, avec un r&acirc;le que j'entends
+encore, &laquo;impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant
+au seul homme qui l'aurait d&eacute;fendue....&raquo;&mdash;Vous pensez si cette &eacute;trange
+phrase, prononc&eacute;e d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles.
+Je voulus, en ce moment, donner un d&eacute;rivatif &agrave; l'&eacute;tat d'exaltation o&ugrave; je
+le voyais et proc&eacute;der au pansement de sa blessure. Il eut l'&eacute;nergie de
+me repousser:&mdash;&laquo;Non,&raquo; g&eacute;missait-il, &laquo;laissez-moi mourir....&raquo;&mdash;Il fallait
+tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait
+demand&eacute;e....&mdash;&laquo;Tenez,&raquo; ajouta, le docteur, &laquo;permettez-moi cette
+parenth&egrave;se. Voil&agrave; un des cas de conscience de notre m&eacute;tier.
+Qu'auriez-vous fait &agrave; ma place?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comme vous,&raquo; lui dis-je. &laquo;Mais c'est ensuite que la difficult&eacute; morale
+aurait commenc&eacute; pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donn&eacute;e, quand
+il s'agit d'un crime? Et si c'est Cors&egrave;gues qui, apr&egrave;s avoir br&ucirc;l&eacute; sa
+femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette b&ecirc;te
+sauvage de jaloux m&eacute;ritait les assises....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui,&raquo; r&eacute;pondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me
+racontant cette histoire, sous un pr&eacute;texte plus ou moins philosophique,
+il avait surtout c&eacute;d&eacute; au besoin de soulager d'anciennes et toujours
+douloureuses anxi&eacute;t&eacute;s de scrupule. &laquo;Oui,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il, &laquo;Cors&egrave;gues
+m&eacute;ritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux
+filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez
+que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la m&egrave;re, m'avaient
+regard&eacute; tour &agrave; tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand
+elles &eacute;taient malades, convalescentes ou gu&eacute;ries. Pensez que je les
+savais si fr&ecirc;les de sant&eacute;, si peu capables de vivre parmi des soins
+mercenaires. Et cette b&ecirc;te sauvage les aimait &agrave; la passion, comme un
+barbare qu'il &eacute;tait sous sa redingote de civilis&eacute;. Que de fois il
+m'avait r&eacute;pondu, lorsque je lui reprochais de trop les g&acirc;ter:&mdash;&laquo;Je suis
+jaloux de ceux qui les &eacute;pouseront; je veux qu'elles regrettent toujours
+la maison....&raquo; Si vous vous les &eacute;tiez repr&eacute;sent&eacute;es comme moi, couch&eacute;es
+dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pens&eacute;e leur chambre &agrave;
+coucher tendue d'une &eacute;toffe de nuance bleu p&acirc;le, qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; une
+chambre &agrave; coucher de jeunes filles, avec mille brimborions &eacute;pars et les
+pi&egrave;ces d'argent de leur toilette qui attestaient cette g&acirc;terie;&mdash;enfin,
+si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez
+tenu votre parole &agrave; ce bonheur-l&agrave;, comme j'ai tenu la mienne.... Songez
+aux r&eacute;v&eacute;lations irr&eacute;parables que de parler seulement faisait &eacute;clater sur
+ces deux pauvres t&ecirc;tes innocentes. Oui, Pierre de Cr&eacute;ance avait &eacute;t&eacute;
+l'amant de leur m&egrave;re. Oui, mes divinations avaient eu raison, une
+trag&eacute;die effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante.
+Cors&egrave;gues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment?
+Par une lettre surprise? Par une d&eacute;nonciation de domestique ou
+d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait
+lui-m&ecirc;me. Tant il y a que, d&eacute;cid&eacute; &agrave; se venger et ne voulant &agrave; aucun prix
+que les enfants soup&ccedil;onnassent la v&eacute;rit&eacute;, cet homme &agrave; face d'Arabe avait
+imagin&eacute; cette infernale combinaison: au sortir de cette f&ecirc;te de No&euml;l, et
+apr&egrave;s s'&ecirc;tre montr&eacute; &agrave; tous, &agrave; l'amant lui-m&ecirc;me, qui y avait assist&eacute;,
+p&egrave;re joyeux, &eacute;poux attentif, h&ocirc;te empress&eacute;, il avait en quelques mots
+&eacute;cras&eacute; sa femme devant l'&eacute;vidence de sa faute, puis, avec sa force de
+torero,&mdash;c'&eacute;tait un de ces corps nou&eacute;s de muscles sur des os o&ugrave; il n'y a
+pas un kilo de chair,&mdash;il l'avait saisie et port&eacute;e vers cet arbre de
+No&euml;l jusqu'&agrave; ce que la robe de dentelles de la malheureuse f&ucirc;t tout en
+flammes, et puis il lui avait dit:&mdash;&laquo;D&eacute;noncez-moi, maintenant, que vos
+filles sachent qui vous &ecirc;tes....&raquo;&mdash;&laquo;Mais comment Cr&eacute;ance a-t-il su cette
+sc&egrave;ne, car ce n'est que de lui que vous la tenez?&raquo; interrogeai-je,
+<i>empoign&eacute;</i> par ce r&eacute;cit, pour employer ce mot si banal, mais si juste,
+au point de ne pouvoir supporter le silence o&ugrave; le docteur &eacute;tait tomb&eacute;
+tout d'un coup. Il ne cherchait point &agrave; piquer mon int&eacute;r&ecirc;t par cette
+suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il
+l'appelait avec une tendresse cach&eacute;e, venait sans doute de s'emparer de
+lui, et elle lui faisait mal.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comment?&raquo; r&eacute;pondit-il. &laquo;Ne devinez-vous pas que la vengeance de
+Cors&egrave;gues n'&eacute;tait pas compl&egrave;te, tant qu'il ne l'avait pas dite &agrave; l'amant
+de sa femme? Voil&agrave; le mot du probl&egrave;me auquel je m'&eacute;tais heurt&eacute;
+na&iuml;vement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fr&eacute;quentent-ils? Je
+manquais de la donn&eacute;e premi&egrave;re. On n'imagine pas des f&eacute;rocit&eacute;s de cet
+ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues,
+v&ecirc;tu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs
+&eacute;trang&egrave;res, de la pi&egrave;ce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme
+vous et moi. On a tort, je vous le r&eacute;p&egrave;te, il n'y a ni de comme vous ni
+de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi
+effr&eacute;n&eacute;es, aussi implacables, qu'aux temps o&ugrave; les grands singes des
+cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns
+aux autres &agrave; coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche
+en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur....&raquo; fis-je en riant.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Enfin,&raquo; reprit-il sans me r&eacute;pondre, &laquo;les six mois qui suivirent la
+mort de sa femme furent soigneusement employ&eacute;s par Cors&egrave;gues &agrave; bien
+convaincre le pauvre Cr&eacute;ance de son parfait aveuglement. Il avait son
+id&eacute;e, le sombre personnage. L'hiver avait pass&eacute;, puis le printemps. On
+&eacute;tait au milieu de l'&eacute;t&eacute;. Le veuf &eacute;tait venu prendre l'autre pour d&icirc;ner
+ensemble &agrave; la campagne dans un coin quelconque. La nuit &eacute;tait divinement
+belle. Il propose &agrave; son compagnon de revenir &agrave; pied. Il fallait
+traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et l&agrave;, dans une all&eacute;e
+perdue, il saisit &agrave; la gorge ce gar&ccedil;on sans d&eacute;fense, et, accul&eacute; contre
+un tronc d'arbre, il le for&ccedil;a d'entendre le r&eacute;cit de tout ce que je
+viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de
+pistolet qui devait l'&eacute;tendre raide mort et faire croire &agrave; une agression
+de r&ocirc;deurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de m&ecirc;me,
+le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des anc&ecirc;tres qui ont
+&eacute;t&eacute; des soldats? Ce fr&ecirc;le Pierre de Cr&eacute;ance, ce jeune homme qui n'&eacute;tait
+qu'un souffle, trouva l'&eacute;nergie, n'&eacute;tant pas mort sur place et revenu &agrave;
+lui, de se relever, de gagner une all&eacute;e d'o&ugrave; il p&ucirc;t h&eacute;ler un fiacre, et
+il se fit conduire &agrave; son appartement, o&ugrave; il raconta cette histoire de
+duel, pour que m&ecirc;me l'ombre d'un soup&ccedil;on ne p&ucirc;t atteindre son assassin
+et, &agrave; travers cet assassin, la morte qu'il avait aim&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Permettez,&raquo; lui dis-je, &laquo;pourquoi vous a-t-il parl&eacute;, alors?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pourquoi?&raquo; fit Noirot &laquo;Parce que la seconde des petites filles &eacute;tait
+la sienne, et il voulait lui l&eacute;guer un protecteur au cas o&ugrave; le mari
+&eacute;tendrait la cruaut&eacute; de sa vengeance jusqu'&agrave; l'enfant. Il est mort
+tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre
+signe j'agirais.... Et je suis rest&eacute; le m&eacute;decin de cet assassin quand je
+savais son double crime, et je suis retourn&eacute; dans cette maison, et c'est
+moi qui &eacute;tais l&agrave; quand il a pass&eacute;.&mdash;Dieu, souffrait-il!&mdash;Mais je n'ai
+pas eu &agrave; m'acquitter de la mission que m'avait donn&eacute;e le jeune homme.
+Jamais Cors&egrave;gues n'a soup&ccedil;onn&eacute; le secret de la naissance de cette
+enfant; il la pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; l'autre. Quelle ironie!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais,&raquo; fis-je &agrave; mon tour, &laquo;peut-&ecirc;tre l'a-t-il soup&ccedil;onn&eacute;, ce secret,
+et a-t-il consid&eacute;r&eacute; sa bont&eacute; pour cette fille qui n'&eacute;tait pas la sienne
+comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux
+crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a
+son excuse, cette vengeance-l&agrave;, si f&eacute;roce et si calcul&eacute;e, est une
+sc&eacute;l&eacute;ratesse tout simplement.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Lui, des remords?&raquo; reprit Noirot &laquo;S'il avait pens&eacute; que la fille f&ucirc;t
+de Cr&eacute;ance, il aurait plut&ocirc;t coup&eacute; cette petite en morceaux que de lui
+pardonner.... Je vous r&eacute;p&egrave;te qu'il ne s'est pas d&eacute;fi&eacute;. Par quelle
+contradiction singuli&egrave;re?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez
+peut-&ecirc;tre pour la beaut&eacute; du drame, mais, tel qu'il est, ce drame,
+direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des r&eacute;cits
+tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...&raquo;</p>
+
+<hr class='hrb' />
+
+<p>Qu'ajouter &agrave; ce r&eacute;cit, sinon d'en ramasser la moralit&eacute; dans cette
+pens&eacute;e:</p>
+
+<p class='max'>LXII</p>
+
+<p><i>Du civilis&eacute; au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de
+l'amour &agrave; la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer
+ces infiniment petits</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>M&Eacute;DITATION XV</h3>
+
+<h2>DE LA RUPTURE</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>AVANT</h3>
+
+
+<p>J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon <i>souffroir</i>, ouvert
+sur des jardins, que ma Colette d&eacute;shonorait autrefois de sa pr&eacute;sence, un
+groupe du statuaire Rodin,&mdash;fragment d&eacute;tach&eacute; de sa Porte de l'Enfer, que
+je ne regarde jamais sans une infinie m&eacute;lancolie. C'est tout le symbole,
+ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins
+d'amour.... La femme est nue. Couch&eacute;e sur le ventre, elle se cambre en
+un supr&ecirc;me effort qu'attestent sa bouche serr&eacute;e, ses jambes tendues, ses
+mains crisp&eacute;es dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher &agrave;
+l'&eacute;treinte de l'homme qui, nu lui-m&ecirc;me, se trouve couch&eacute; sur ce dos de
+femme comme sur une claie, &eacute;paules contre &eacute;paules, reins contre reins.
+Et lui aussi voudrait arracher sa chair &agrave; cette chair, mais il est le
+prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affol&eacute;s serrent d'une prise
+farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge
+torturante, et son visage exprime comme un hal&egrave;tement de douleur. Comme
+ils se ha&iuml;ssent, ces deux &ecirc;tres,&mdash;presque autant qu'ils se sont aim&eacute;s!
+Car ils se sont aim&eacute;s, et jusqu'&agrave; la folie, on le devine &agrave; l'&eacute;puisement
+de leurs corps consum&eacute;s, au fr&eacute;missement de leurs muscles raidis. Ils ne
+se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'&eacute;taient enlac&eacute;s en
+d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent
+plus, que leurs l&egrave;vres s'&eacute;vitent, que leurs &acirc;mes se maudissent, la
+cha&icirc;ne de luxure les tient encore serr&eacute;s de ses imbrisables anneaux. Ah!
+que le sculpteur, &eacute;l&egrave;ve du sombre Florentin, a su donner une figure
+d'une effrayante po&eacute;sie &agrave; ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour
+que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des
+mois que j'ai mis &agrave; quitter ma perfide ma&icirc;tresse, en proie aux mortelles
+h&eacute;sitations d'une &acirc;me vaincue par son corps, cela me faisait mal
+physiquement de regarder ce groupe &eacute;trange. Et puis, pour demeurer
+fid&egrave;le &agrave; la consigne, je cherchais &agrave; m'analyser, et j'&eacute;crivais, devant
+ce marbre, des po&egrave;mes en prose et des dissertations, des pages de
+nouvelles et des sc&egrave;nes de com&eacute;die,&mdash;tristes essais que j'ai tous jet&eacute;s
+au feu, voyant qu'ils ne faisaient gu&egrave;re que commenter cette id&eacute;e:</p>
+
+<p class='max'>LXIII</p>
+
+<p><i>Pour deux amants, s'aimer du m&ecirc;me amour est le premier bonheur, le
+second est de cesser de s'aimer en m&ecirc;me temps</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>En m&ecirc;me temps! Quand votre main se retire, que celle de votre ma&icirc;tresse
+se retire aussi! Quand vos yeux laissent transpara&icirc;tre aupr&egrave;s d'elle ce
+d&eacute;sir d'&ecirc;tre ailleurs qui d&eacute;c&egrave;le la sati&eacute;t&eacute;, que les siens deviennent
+distraits de la m&ecirc;me distraction! Quand vous en avez assez de ses
+baisers, qu'elle-m&ecirc;me n'ait plus envie des v&ocirc;tres! Sinon c'est un
+supplice &agrave; faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de
+bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustr&eacute;
+par le ciseau tourment&eacute; de Rodin. Mais cet &laquo;en m&ecirc;me temps&raquo; exige, pour
+se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme
+cette absence-l&agrave; suppose une beaut&eacute; d'&acirc;me presque h&eacute;ro&iuml;que, neuf cent
+quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'ach&egrave;ve dans un
+d&eacute;chirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux
+amants ne veut en effet &ecirc;tre quitt&eacute;, et, comme il y en a toujours un qui
+manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture d&eacute;g&eacute;n&egrave;re
+en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire &agrave; Andr&eacute;
+Mareuil, le plus r&eacute;fl&eacute;chi et le plus spirituel des mauvais sujets que
+j'aie connus, cette phrase profonde:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;<i>L'Art d'aimer</i> vraiment moderne et nouveau s'appellera <i>l'Art de
+rompre</i>....&raquo;</p>
+
+<p>Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'&eacute;crire, ce trait&eacute; si
+n&eacute;cessaire, c'est que la rupture &agrave; l'amiable, et qui laisse apr&egrave;s elle
+des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amiti&eacute; d'homme de
+lettres sans trahisons ou qu'une s&eacute;ance de parlement sans gros mots. Que
+ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un
+th&eacute;&acirc;tre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinqui&egrave;me acte de la
+com&eacute;die amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en
+g&eacute;n&eacute;ral &agrave; lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aim&eacute; six
+semaines, deux mois; on met deux ans &agrave; se l&acirc;cher. L'amour-propre n'est
+pas seul coupable dans cette difficult&eacute; des ruptures. Si la passion
+comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact
+de deux &eacute;pid&eacute;mies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher
+fortune&mdash;et bonne fortune&mdash;ailleurs, pour l'amant et la ma&icirc;tresse. La
+vanit&eacute; s'en m&ecirc;le, et c'est d&eacute;j&agrave; plus long de d&eacute;nouer le n&#339;ud coulant
+qu'elle excelle &agrave; passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la
+vanit&eacute;, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un &agrave;
+l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants
+parisiens, ne compte que pour un dixi&egrave;me dans une liaison; les neuf
+autres dixi&egrave;mes sont remplis par l'oisivet&eacute;, par la commodit&eacute;, par
+l'int&eacute;r&ecirc;t, par l'habitude. Voil&agrave; le r&eacute;seau hors duquel il est malais&eacute; de
+s'&eacute;chapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par
+maille et fil par fil....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Premier fil: l'emploi du temps</i>.&mdash;Quelle est la ma&icirc;tresse dont le grand
+travail, aussit&ocirc;t qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas &agrave; prendre,
+sous un pr&eacute;texte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes
+les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se r&eacute;jouit pas de
+les donner, ces heures, minute par minute, avec d&eacute;lices, &agrave; celle qu'il
+aime....&mdash;tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle
+vous demande aujourd'hui de d&icirc;ner avec elle, demain de la conduire au
+spectacle, apr&egrave;s-demain de la mener &agrave; la campagne, ensuite de la
+rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez
+vous. Elle a trop de tact pour vous forcer &agrave; l'afficher; mais, de menues
+corv&eacute;es clandestines en autres menues corv&eacute;es, elle s'arrange pour que
+toute la portion disponible de vos journ&eacute;es lui appartienne. Vous
+trouvez cela d&eacute;licieux, aussi d&eacute;licieux que l'amant d'une actrice les
+rendez-vous au th&eacute;&acirc;tre. Celui-l&agrave; inaugure la douce habitude de para&icirc;tre
+dans la loge de sa ma&icirc;tresse &agrave; chacun des soirs o&ugrave; elle joue. Il appelle
+les habilleuses par leur petit nom. Il re&ccedil;oit les dol&eacute;ances des acteurs
+m&eacute;contents de leur r&ocirc;le, et les machinistes le saluent. Il en arrive &agrave;
+demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel:
+&laquo;Combien a-t-on fait aujourd'hui?...&raquo; il a des &eacute;motions &eacute;gales &agrave; celles
+du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de
+l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil cann&eacute;, tandis que son amie
+fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui
+donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture
+devant les badauds&mdash;dire qu'il y en a toujours&mdash;qui guettent la sortie
+des artistes!... A la m&ecirc;me heure, l'amant qui a une liaison dans le
+monde attend le moment o&ugrave; il causera avec sa ma&icirc;tresse dans un angle du
+salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a
+dit: &laquo;Vous viendrez, n'est-ce pas?...&raquo; Et il est venu, pour n'avoir rien
+d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses &eacute;paules tandis
+qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est &agrave; lui, il le
+sait, et voil&agrave; de quoi trouver adorable cette s&eacute;ance dans cette soir&eacute;e
+o&ugrave; il s'ennuierait &agrave; avaler sa langue, comme on dit dans le brave
+peuple, s'il n'&eacute;coutait que ses go&ucirc;ts.... Puis il arrive un soir o&ugrave; ce
+d&eacute;part pour le restaurant, pour le th&eacute;&acirc;tre ou pour un salon convenu,
+para&icirc;t moins doux &agrave; cet amant. L'homme du demi-monde se met &agrave; songer,
+tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la
+baignoire n&deg; B... (th&eacute;&acirc;tre au choix), qu'il y a bien du charme dans une
+vraie soci&eacute;t&eacute; de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en
+laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule
+tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de
+f&eacute;licit&eacute; libre et de boh&eacute;mianisme d&eacute;licat, tandis que l'homme des
+coulisses r&eacute;fl&eacute;chit que le fait de venir chaque soir dans cette petite
+bo&icirc;te surchauff&eacute;e, pour y respirer l'odeur combin&eacute;e des fards, des
+beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre
+les m&ecirc;mes ragots d&eacute;bit&eacute;s par les m&ecirc;mes bouches pass&eacute;es au m&ecirc;me rouge,
+constitue un m&eacute;tier cruellement monotone. Cela n'emp&ecirc;chera pas les trois
+personnages d'&ecirc;tre &agrave; leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec
+cette nuance de physionomie &agrave; laquelle aucun &laquo;objet aim&eacute;&raquo; ne s'est
+jamais tromp&eacute;. Gavarni en a fait une l&eacute;gende c&eacute;l&egrave;bre.... &laquo;D&eacute;guis&eacute; en un
+qui s'emb&ecirc;te &agrave; mort....&raquo; Et alors commence un dialogue du type suivant:</p>
+
+<p>L'OBJET.&mdash;&laquo;Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?&raquo;</p>
+
+<p>VOUS (<i>d'une voix blanche</i>).&mdash;&laquo;Moi, non, je vous (ou je t') assure.
+Pourquoi?...&raquo;</p>
+
+<p>L'OBJET (<i>qui sent soudain s'&eacute;panouir en lui cette fleur de chipisme
+dont la graine sommeille dans les meilleures &acirc;mes de femmes</i>).&mdash;&laquo;Si
+c'est pour &ecirc;tre aussi aimable que cela que vous &ecirc;tes venu, vous auriez
+pu rester chez vous....&raquo;</p>
+
+<p>Et une sc&egrave;ne suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon
+d'avoir immol&eacute; ce qui vous e&ucirc;t amus&eacute; ce soir-l&agrave; au devoir de faire votre
+cour &agrave; votre ma&icirc;tresse. Concluons:</p>
+
+<p class='max'>LXIV</p>
+
+<p><i>Sacrifies un plaisir &agrave; une femme, elle vous en voudra, et elle aura
+raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agr&eacute;able hors d'elle et loin
+d'elle, vous ne l'aimez plus</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Second fil: les relations</i>.&mdash;Ce m&ecirc;me Andr&eacute; Mareuil, qui se proposait si
+cavali&egrave;rement d'&eacute;crire <i>l'Art de rompre</i>, tenait boutique d'axiomes sur
+toutes les cat&eacute;gories de femmes, les uns vrais, les autres faux, t&eacute;moin
+celui-ci: &laquo;Pour &ecirc;tre l'amant d'une femme du monde, il faut soi-m&ecirc;me
+devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corv&eacute;e-l&agrave;.&raquo; Il avait
+tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une femme,
+f&ucirc;t-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour
+la petite actrice, la m&egrave;re, les s&#339;urs, les camarades;&mdash;pour la femme
+entretenue, c'est les amies et les amis;&mdash;et vous-m&ecirc;me, bon gr&eacute;, mal
+gr&eacute;, vous devez vous lier avec toute cette petite soci&eacute;t&eacute;, &agrave; moins que
+vous ne vous d&eacute;cidiez &agrave; emmener l'Objet &laquo;dans une autre patrie&raquo;. Cela se
+chante &agrave; l'Op&eacute;ra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne
+parlons pas d'hypoth&egrave;ses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas
+quotidien. L'Objet vous a pr&eacute;sent&eacute; &agrave; toutes les personnes qui composent
+son monde, et alors a commenc&eacute; le gentil travail par lequel ledit Objet
+vous accroche particuli&egrave;rement &agrave; celle de ces personnes en qui elle a le
+plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment
+auriez-vous trouv&eacute; la force de lui dire &laquo;non&raquo; quand elle prenait de si
+jolies mines pour vous demander, &agrave; la veille d'une partie projet&eacute;e:
+&laquo;Nous emm&egrave;nerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas g&ecirc;nante....&raquo; Et vous
+emmenez Mathilde. Ou encore: &laquo;Maman sera l&agrave;.... &Ccedil;a ne te fait rien? Tu
+sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman....&raquo; Et vous aviez des
+sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le <i>patito</i>
+&agrave; tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez
+dans la cat&eacute;gorie proscrite par la fantaisie d'Andr&eacute;. Une heure vient o&ugrave;
+vous vous apercevrez que tous ces gens-l&agrave; sont franchement
+insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez,
+votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir.</p>
+
+<p>VOUS.&mdash;&laquo;Ah! Elle m'ennuie, Mathilde, &agrave; la fin. Je l'ai assez vue....&raquo;</p>
+
+<p>L'OBJET.&mdash;&laquo;C'est &ccedil;a, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec
+tous mes amis....&raquo;</p>
+
+<p>Autre d&eacute;cor, sc&egrave;ne analogue.</p>
+
+<p>VOUS.&mdash;&laquo;J'ai refus&eacute; &agrave; d&icirc;ner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie
+trop, dans cette maison-l&agrave;....&raquo;</p>
+
+<p>L'OBJET.&mdash;&laquo;Naturellement Vous aimez mieux passer votre soir&eacute;e au cercle
+ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous
+excuser.... Vous &ecirc;tes libre....&raquo;</p>
+
+<p>Quand une femme le prononce, ce &laquo;vous &ecirc;tes libre&raquo;, d'une certaine
+mani&egrave;re, vous pouvez essayer de vous remuer, vous &ecirc;tes garrott&eacute; jusqu'&agrave;
+l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et
+maman; et, apr&egrave;s avoir refus&eacute; &agrave; d&icirc;ner chez les Moraines, vous y allez le
+soir, tout en m&eacute;ditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a
+toujours une consolation &agrave; mettre en th&eacute;orie ses mis&egrave;res:</p>
+
+<p class='max'>LXV</p>
+
+<p><i>Toute ma&icirc;tresse qui pr&eacute;sente son amant &agrave; un de ses amis, &agrave; elle, entend
+bien le pr&eacute;senter &agrave; un espion. Il en est de ces espions-l&agrave; comme des
+gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est
+trop tard</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Troisi&egrave;me fil: les services rendus</i>.&mdash;Lisez bien. Je dis rendus et non
+re&ccedil;us. Car l'homme assez d&eacute;tach&eacute; de tout pr&eacute;jug&eacute; pour accepter des
+services s&eacute;rieux d'une ma&icirc;tresse est un philosophe serein que la pudeur
+et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux
+parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un
+reste de moralit&eacute; &agrave; tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se
+juge utile, bienfaisant, n&eacute;cessaire &agrave; une ma&icirc;tresse, et l'on ne veut pas
+s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la d&eacute;ch&eacute;ance.
+Imaginez&mdash;ces aventures arrivent&mdash;qu'un jeune homme de trente ans ait
+encore du c&#339;ur, et qu'il se soit li&eacute;, &agrave; vingt-cinq, avec une femme tr&egrave;s
+galante, il l'a, non pas rachet&eacute;e, comme le conseillaient les
+romantiques, mais tout simplement aim&eacute;e. Elle n'a gard&eacute; de son ancien
+luxe qu'un cadre d'&eacute;l&eacute;gance, sans plus rien de ces folles prodigalit&eacute;s
+qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des
+visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette
+demi-honn&ecirc;te femme que tant d'irr&eacute;guli&egrave;res r&ecirc;vent de devenir,&mdash;par
+esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa
+ma&icirc;tresse &agrave; vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour
+o&ugrave; il la quitte, une fortune d&eacute;finitive. Il la voit, en pens&eacute;e,
+retournant peu &agrave; peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier
+dont chaque marche est une honte. Et il h&eacute;site &agrave; rendre cette cr&eacute;ature
+qui lui fut ch&egrave;re &agrave; toutes les hideurs du vice. J'ai bien h&eacute;sit&eacute;, moi
+qui &eacute;cris ces lignes, &agrave; m'en aller de la vie de Colette. Elle me
+trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un
+peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgr&eacute;
+tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne dev&icirc;nt pas ce qu'elle
+est devenue depuis.&mdash;Ah! mis&egrave;re de nous deux!&mdash;Puis, j'analysais ce
+sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux
+m&eacute;lange de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et d'&eacute;go&iuml;sme. Je jouais un noble et beau
+personnage vis-&agrave;-vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable
+au dernier honneur de ma pauvre ma&icirc;tresse. Je constatais ainsi qu'avec
+la prodigieuse fatuit&eacute; de l'animal masculin, son amour pour moi me
+faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la m&eacute;priser. Alors je
+tombais dans cet &eacute;tat de gaiet&eacute; terrible o&ugrave; de se moquer de soi-m&ecirc;me
+avec fr&eacute;n&eacute;sie rafra&icirc;chit le c&#339;ur. Je prenais la r&eacute;solution de rompre.
+J'allais jusqu'&agrave; la rue de Rivoli, o&ugrave; elle habitait, et rien que de
+passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrari&eacute;t&eacute; dont
+elle me parlait, une ligne d&eacute;sagr&eacute;able sur son dernier r&ocirc;le dans un
+journal, une migraine, n'importe quelle mis&egrave;re, me faisaient me dire:
+&laquo;Si je m'en vais, elle n'aura personne.&raquo; Et je restais. Je me demande
+aujourd'hui si j'&eacute;tais aussi nigaud que le petit Ren&eacute; Vincy, lorsqu'il
+redevint l'amant de Suzanne Moraines apr&egrave;s son faux suicide.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si je la quittais,&raquo; me disait-il pour se justifier, &laquo;elle reprendrait
+Desforges....&raquo;</p>
+
+<p>Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que
+cet habile hygi&eacute;niste avait pass&eacute; la main au jeune Abraham Mos&eacute;. Mais
+quoi? Osons risquer d'&ecirc;tre ridicules, si nous risquons en m&ecirc;me temps
+d'&ecirc;tre d&eacute;licats, et adoptons comme vraie cette maxime:</p>
+
+<p class='max'>LXVI</p>
+
+<p><i>Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois
+sur cent, &ecirc;tre un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces
+quatre-vingt-dix-neuf chances pour &eacute;viter la centi&egrave;me, qui est de se
+conduire comme un dr&ocirc;le?</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Quatri&egrave;me fil: l'Opinion</i>.&mdash;Oui, l'amant voudrait bien rompre avec
+l'Objet, mais quand il pense aux cons&eacute;quences de cette rupture, il pense
+aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le
+salon du cercle et la fen&ecirc;tre sur le jardin, &agrave; l'angle de laquelle se
+trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aim&eacute; dans le monde, cette
+vision-l&agrave;. L'homme du th&eacute;&acirc;tre, lui, aper&ccedil;oit distinctement une loge de
+la <i>Com&eacute;die fran&ccedil;aise</i>, ou du <i>Gymnase</i>, ou du <i>Vaudeville</i>, ou des
+<i>Vari&eacute;t&eacute;s</i>, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les
+pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte.
+L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un
+restaurant de f&ecirc;te, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa
+rupture, entre deux bouff&eacute;es de cigarettes russes. Et c'est les m&ecirc;mes
+petites phrases qui lui r&eacute;sonnent aux oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Allons donc, c'est elle qui l'a quitt&eacute;.... Il l'assommait depuis des
+mois....&raquo;</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il s'est dout&eacute; de quelque chose. Ce n'est pas trop t&ocirc;t....&raquo;</p>
+
+<p>Ou bien:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il sera bient&ocirc;t remplac&eacute;. X... &eacute;tait l&agrave; qui tournait autour depuis
+six mois....&raquo;</p>
+
+<p>Cela l'ennuie, cet homme, d'&ecirc;tre certain que l'on dira ces trois petites
+phrases et d'autres pareilles, et il reste fid&egrave;le &agrave; l'Objet quelque
+temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment soup&ccedil;onnaient
+sur quels mis&eacute;rables racontars de salons, de tripots et de coulisses se
+joue leur bonheur! Si elles le savaient? H&eacute; bien!... Elles aimeraient
+tout de m&ecirc;me, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait
+le r&ocirc;le du <i>G&eacute;nie du Trocad&eacute;ro</i> dans la Revue d'il y a six ans: <i>Par ici
+la sortie</i>! Elle arrivait droit de Russie, o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute; s&eacute;duite par
+un de nos camarades, un confr&egrave;re de passage &agrave; P&eacute;tersbourg. Elle avait
+juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle &eacute;tait &agrave; Paris, cet
+homme ne venait gu&egrave;re la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment,
+de dettes, de bijoux mis au mont-de-pi&eacute;t&eacute;, et elle s'obstinait &agrave; rester
+fid&egrave;le:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est tout simple,&raquo; me disait-elle en pleurant, au risque de se
+d&eacute;maquiller. &laquo;Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit
+que c'est parce que je n'ai rien trouv&eacute;, il me prend pour une dinde, et
+il me m&eacute;prise....&raquo;</p>
+
+<p>Et elle ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que
+je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je
+l'aime trop....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Que vous ayez la patte prise &agrave; ce fil ou &agrave; un de ceux que vous
+imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour o&ugrave; vous vous en
+apercevrez, votre ma&icirc;tresse s'aper&ccedil;oit aussi que vous vous en apercevez,
+et alors commence entre vous deux la com&eacute;die qui pr&eacute;c&egrave;de la rupture.
+Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un
+coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez
+nou&eacute; &agrave; votre patte d'un n&#339;ud plus serr&eacute;.... C'est l&agrave; une s&eacute;rie de
+mauvais moments &agrave; passer qui &eacute;chappent &agrave; l'analyse, parce que les mille
+d&eacute;tails de l'existence servent de pr&eacute;texte &agrave; ce jeu du fil bris&eacute; puis
+renou&eacute;. La com&eacute;die varie avec chaque amant et chaque ma&icirc;tresse. Benjamin
+Constant a &eacute;crit son chef-d'&#339;uvre pour raconter les tristesses de ce
+jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les vari&eacute;t&eacute;s trouveront dans
+son livre l'&eacute;tude minutieuse de leur aventure que dominent quelques
+v&eacute;rit&eacute;s bien connues, quoique peu avou&eacute;es:</p>
+
+<p class='max'>LXVI</p>
+
+<p><i>Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur ma&icirc;tresse parlent de la
+piti&eacute; qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que
+cette piti&eacute;-l&agrave; est une forme d'un abominable &eacute;go&iuml;sme. Il y a un
+attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble &agrave; la plus
+cruelle f&eacute;rocit&eacute;. Il est fait d'un d&eacute;lice de se sentir aim&eacute; sans aimer,
+vilain sentiment dont l'homme s'excuse &agrave; ses propres yeux en plaignant
+sa victime. Rien de plus raffin&eacute; comme hypocrisie</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXVII</p>
+
+<p><i>Pour un amant, chercher le moyen de dire &agrave; une ma&icirc;tresse qui l'aime
+encore: &laquo;Je ne t'aime plus,&raquo; sans la faire souffrir, c'est vouloir
+mettre en pratique la c&eacute;l&egrave;bre fantaisie du guillotin&eacute; par persuasion</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXVIII</p>
+
+<p><i>Personne n'a song&eacute;, que je sache, &agrave; &eacute;crire la contre-partie d'</i>Adolphe,
+<i>c'est-&agrave;-dire l'histoire d'une femme qui, ayant cess&eacute; d'aimer, garde son
+amant par charit&eacute;. C'est qu'une pareille femme n'existe gu&egrave;re, et leur
+franchise, &agrave; elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus
+estimable</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXIX</p>
+
+<p><i>En amour, tout est rompu du jour o&ugrave; l'un des deux amants a pens&eacute; que la
+rupture &eacute;tait possible. Dire seulement tout bas: &laquo;Quand j'aurai cess&eacute;
+d'aimer ...&raquo; c'est avoir cess&eacute; d'aimer</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXX</p>
+
+<p><i>Osons cette banale r&eacute;miniscence, tant elle est juste: un amour qui
+meurt jeune est b&eacute;ni des dieux</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXI</p>
+
+<p><i>Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun
+vous d&eacute;chire &agrave; nouveau toute l'&acirc;me. En amour, comme ailleurs, les plus
+courtes agonies sont les seules souhaitables</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>M&Eacute;DITATION XVI</h3>
+
+<h2>DE LA RUPTURE</h2>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>APR&Egrave;S</h3>
+
+
+<p>Je m'en souviens. Le soir o&ugrave; j'eus rompu avec Colette d'une mani&egrave;re si
+blessante que cette fois je la sentais d&eacute;finitive, je d&icirc;nai gaiement et
+de fort bon app&eacute;tit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait
+autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes
+faiblesses, et je me rendis de mon pied leste &agrave; une premi&egrave;re
+repr&eacute;sentation o&ugrave; je rencontrai Masurier,&mdash;le plus d&eacute;licieux des
+amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans,
+riche et c&eacute;libataire, dont le grand plaisir est d'asseoir &agrave; sa table,
+dans son petit h&ocirc;tel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les
+impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La ch&egrave;re, chez lui, est
+excellente, la cave choisie, et le ma&icirc;tre de la maison vaut mieux encore
+que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents
+francs au service de ses convives ennuy&eacute;s ou ennuy&eacute;es,&mdash;sans
+int&eacute;r&ecirc;ts,&mdash;et un sage conseil &agrave; l'usage de ceux qui, comme moi, le
+prennent pour confident de leurs affaires de c&#339;ur. Cet homme gros et
+rieur, aux yeux bleus si p&eacute;n&eacute;trants dans un visage de gai soupeur,
+a-t-il travers&eacute; quelque drame d'amour d&eacute;&ccedil;u? Est-ce un sceptique qui se
+souvient ou un dilettante qui vit par curiosit&eacute;? Je ne le sais pas.
+Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils
+n'ont jamais re&ccedil;u ses confidences, ni devin&eacute; ses secrets. Sceptique ou
+dilettante, il a du go&ucirc;t pour moi, et je le sens. Les &eacute;crivains
+poss&egrave;dent un flair pour ces sympathies-l&agrave;, comme les jolies femmes. Il
+m'aborda donc &agrave; un tournant de couloir:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous avez l'air tout guilleret....&raquo; me dit-il. &laquo;Une bonne
+fortune?...&raquo; Et il ajouta: &laquo;Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on
+me doit celui-ci: &laquo;Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais
+c&#339;ur.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est le contraire,&raquo; lui r&eacute;pondis-je.&mdash;Et me voici lui racontant ma
+rupture, et les d&eacute;tails, inutiles &agrave; rappeler ici, qui devaient la
+rendre, en effet, irr&eacute;parable.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; bien!&raquo; me dit Masurier, devenu s&eacute;rieux, &laquo;vous avez eu le courage
+de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?...&raquo; Puis, avec un sourire
+et un hochement de t&ecirc;te:&mdash;&laquo;En amour, les faits ne sont rien. C'est
+l'id&eacute;e qui est tout. T&acirc;chez de la quitter, maintenant, dans votre
+pens&eacute;e....&raquo;</p>
+
+<p>Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite,
+sans prendre trop garde &agrave; la phrase que je venais d'entendre. Mais, le
+lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible
+justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait
+plus souffrir que depuis nos adieux!&mdash;Je ressemblais &agrave; ces mutil&eacute;s qui
+ont mal &agrave; leur jambe coup&eacute;e.&mdash;Cela me parut d'abord une anomalie trop
+bizarre pour ne pas m'&ecirc;tre personnelle. Puis je regardai autour de moi.
+Je causai avec celui-ci, avec celui-l&agrave;, parmi les amants d&eacute;sencha&icirc;n&eacute;s,
+et je reconnus que mon cas &eacute;tait, la plupart du temps, le leur. J'en
+conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours
+intol&eacute;rables. &laquo;C'est le mal aux cheveux de l'amour....&raquo; disait encore
+Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de
+l'amant. C'est ais&eacute; d'ailleurs &agrave; v&eacute;rifier. Il y a deux hypoth&egrave;ses
+principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se
+subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitt&eacute; sa ma&icirc;tresse, ou bien
+il en a &eacute;t&eacute; quitt&eacute;; et il l'a quitt&eacute;e ne l'aimant plus ou l'aimant
+encore; il en a &eacute;t&eacute; quitt&eacute; gr&acirc;ce &agrave; une savante man&#339;uvre de sa part, &agrave;
+lui, ou contre son gr&eacute;. Cela fait bien quatre cas diff&eacute;rents, et je ne
+sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns
+apr&egrave;s les autres.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Premi&egrave;re hypoth&egrave;se</i>.&mdash;Adolphe a donc rompu de lui-m&ecirc;me, et il a rompu,
+lass&eacute; de sa liaison jusqu'&agrave; l'&eacute;c&#339;urement. Je l'appelle Adolphe, parce
+que je le suppose ayant subi toutes les crises de <i>l'Adolphisme</i> et
+travers&eacute; toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaiet&eacute;s
+du joyeux moment, celui que j'ai d&eacute;crit &agrave; propos de moi tout &agrave; l'heure.
+Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours apr&egrave;s, il commence,
+comme moi, &agrave; &eacute;prouver une vague sensation de vide, et il s'aper&ccedil;oit,
+sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes,
+Lucie, Charlotte, Eug&eacute;nie, Henriette,&mdash;un nom au hasard, pour
+l'Ell&eacute;nore,&mdash;&eacute;tait carr&eacute;ment insupportable; mais de se mettre en col&egrave;re
+contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en
+effet et d'&eacute;chapper &agrave; son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans
+amour. Cette occupation une fois supprim&eacute;e, notre homme ne sait plus &agrave;
+quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite
+une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des
+hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez
+libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se l&egrave;ve un matin en
+b&acirc;illant. Il maudissait sa ma&icirc;tresse jadis de lui prendre deux ou trois
+heures dans la journ&eacute;e. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout
+l'horizon de sa libert&eacute;. Il les a maintenant, et les vingt et une autres
+avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation
+sociale, il se rend au caf&eacute;, au th&eacute;&acirc;tre, au cercle. Il retourne voir des
+amis abandonn&eacute;s depuis longtemps, des parents n&eacute;glig&eacute;s. Ces gens
+l'accueillent froidement. Il s'en aper&ccedil;oit, et il se rappelle qu'il les
+a en effet d&eacute;laiss&eacute;s. C'est la premi&egrave;re p&eacute;riode qui suit les ruptures,
+celle de l'<i>ahurissement</i>, o&ugrave; l'amput&eacute; essaie de marcher comme s'il
+avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a&mdash;ou qu'il se
+l'est&mdash;coup&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y a une notable diff&eacute;rence entre cette jambe pourtant et une
+ma&icirc;tresse. La jambe coup&eacute;e, les chirurgiens l'emportent. Il peut &ecirc;tre
+m&eacute;lancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis,
+tout petits, &agrave; courir, plus tard &agrave; marcher vers d'heureux rendez-vous,
+fut diss&eacute;qu&eacute;e fibre &agrave; fibre par d'indiscrets carabins sur une table de
+l'&eacute;cole pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne
+conna&icirc;trons jamais le chagrin de penser qu'elle a &eacute;t&eacute; cousue au moignon
+d'un autre,&mdash;ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant
+nous lestement sur cette jambe qui fut &agrave; nous.&mdash;La femme l&acirc;ch&eacute;e, elle,
+continue sa vie. Elle pleure. Elle se d&eacute;sole. Mais il y a toujours
+quelqu'un pour essuyer ces larmes-l&agrave; et pour s'offrir lui-m&ecirc;me comme
+fiche de consolation. Malgr&eacute; votre fatuit&eacute; masculine qui vous
+persuaderait ais&eacute;ment qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon
+sens vous aide &agrave; penser qu'apr&egrave;s tout vous &ecirc;tes peut-&ecirc;tre remplac&eacute;. &laquo;Ah!
+cela vous est bien &eacute;gal.... &Ccedil;a vous amuse m&ecirc;me....&raquo; A l'ami commun que
+vous rencontrez et &agrave; qui vous demandez de <i>ses</i> nouvelles, vous dites:
+&laquo;Non, contez-moi donc &ccedil;a. Puisque c'est moi qui l'ai quitt&eacute;e, qu'est-ce
+que vous voulez que &ccedil;a me fasse?...&raquo; Je m'entends encore la prononcer,
+cette phrase. C'est la seconde p&eacute;riode, celle de la <i>curiosit&eacute;</i>. Vous le
+poussez, l'ami commun: &laquo;Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?...&raquo; Il n'a
+qu'&agrave; vous r&eacute;pondre: &laquo;Mais non, mais non ...&raquo; et &agrave; vous affirmer que
+votre ma&icirc;tresse l&acirc;ch&eacute;e ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonn&eacute;,
+pour jouir de la plus comique des com&eacute;dies, celle de votre
+m&eacute;contentement devant cette indulgence; et ce m&eacute;contentement se change
+en une col&egrave;re plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle &agrave; pris un
+nouvel amant. C'est la p&eacute;riode de l'<i>indignation</i> (d&eacute;j&agrave; &eacute;tudi&eacute;e dans une
+des m&eacute;ditations sur la jalousie), et une preuve entre mille &agrave; l'appui de
+cet aphorisme:</p>
+
+<p class='max'>LXXII</p>
+
+<p><i>Le r&ecirc;ve de l'amour, pour l'homme, c'est de tromper une ma&icirc;tresse
+fid&egrave;le</i>.</p>
+
+<p>D'ordinaire, &agrave; cette p&eacute;riode de l'indignation, succ&egrave;de aussit&ocirc;t celle du
+<i>regret</i>, et voil&agrave; notre Adolphe, qui, depuis des mois, soupirait apr&egrave;s
+son ind&eacute;pendance, qui n'aimait pas sa ma&icirc;tresse, qui l'a quitt&eacute;e
+volontairement, en train de redevenir amoureux d'elle, amour qui se
+traduit d'ordinaire par le plus amer des persiflages. C'est le moment o&ugrave;
+l'ancien sigisb&eacute;e de la femme du monde, et qui se serait cru d&eacute;shonor&eacute;
+autrefois par la plus l&eacute;g&egrave;re indiscr&eacute;tion, commence &agrave; parler d'elle avec
+la plus perfide cruaut&eacute;,&mdash;o&ugrave; l'ancien adorateur de l'actrice ne lui
+trouve plus aucun talent,&mdash;o&ugrave; l'ancien amant de la femme entretenue
+raconte les infamies dont il fut victime et qu'il avait d'ailleurs
+pardonn&eacute;es. Et de cette p&eacute;riode nous passons aussit&ocirc;t &agrave; celle de la
+<i>haine</i>.&mdash;Jolie combinaison de chimie sentimentale que ne comprend pas
+la pauvre ma&icirc;tresse d&eacute;laiss&eacute;e. Apr&egrave;s avoir eu beaucoup de peine, elle
+s'est consol&eacute;e comme elle a pu, mais elle ne demanderait pas mieux que
+d'&ecirc;tre rest&eacute;e votre amie. Elle le dit du moins, et peut-&ecirc;tre le
+pense-t-elle, quoique bien peu de femmes ignorent cette triste loi de
+notre triste c&#339;ur:</p>
+
+<p class='max'>LXXIII</p>
+
+<p><i>Avec un ancien amour on fait de tout, m&ecirc;me un nouvel amour,&mdash;tout,
+except&eacute; de l'amiti&eacute;</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Seconde hypoth&egrave;se</i>.&mdash;Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pens&eacute;
+que je devrais pourtant le conna&icirc;tre. Je l'aimais, cette malheureuse
+femme, et je la m&eacute;prisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne
+me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots
+passionn&eacute;s que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli,
+d'o&ugrave; l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des
+Tuileries, et, par les apr&egrave;s-midi d'hiver, la pes&eacute;e basse du ciel sur
+les arbres nus,&mdash;oui, ces mis&eacute;rables chutes dans l'ab&icirc;me des sens
+m'&eacute;taient une bont&eacute; &agrave; n'y pas survivre apr&egrave;s ce que j'avais pens&eacute;, apr&egrave;s
+surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et
+les fureurs de jalousie d&eacute;shonorante et justifi&eacute;e auxquelles je me
+livrais au sortir de ces baisers de d&eacute;lire me prouvaient trop combien
+j'&eacute;tais un enfant malade, une &acirc;me d&eacute;mantibul&eacute;e, incapable de vouloir et
+de vivre. Je cessai donc de la voir&mdash;et de l'avoir. Mais, sauf cette
+premi&egrave;re soir&eacute;e o&ugrave; de m'&ecirc;tre enfin prouv&eacute; mon &eacute;nergie me procura durant
+quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture
+soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, apr&egrave;s ces
+adieux o&ugrave;, pour des raisons d'amour-propre ou de dignit&eacute;, un amant a
+quitt&eacute; une ma&icirc;tresse qu'il adorait. L'absence et la s&eacute;paration, bien
+loin de vous gu&eacute;rir de votre sentiment, lui donnent une acuit&eacute; d'id&eacute;e
+fixe qui vous rend plus incapable d'y r&eacute;sister. Tant que vous aviez &agrave;
+vous cette ma&icirc;tresse, m&ecirc;me si elle vous trompait, m&ecirc;me si vous le
+saviez, le lui crier en face &eacute;tait une douceur. On go&ucirc;te de ces abjectes
+joies quand on aime en m&eacute;prisant. Assister de loin &agrave; ses galanteries,
+s'&ecirc;tre retir&eacute; &agrave; soi-m&ecirc;me le droit de l'en outrager, s'&ecirc;tre emprisonn&eacute;
+dans l'orgueil et s'&ecirc;tre interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans
+doute s'attirer la consid&eacute;ration des quelques personnes qui sont dans le
+secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces consid&eacute;rations
+et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorg&eacute;e
+de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonn&eacute;e que la main de votre d&eacute;mon
+vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafra&icirc;chissait
+pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez
+l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous
+y trouverez cach&eacute; l'espoir inavou&eacute; que cette femme ne le laissera pas
+partir. Il s'en va pourtant et sa ma&icirc;tresse lui court d'abord apr&egrave;s.
+Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir apr&egrave;s. Les femmes ont
+beau &ecirc;tre tr&egrave;s adroites et tr&egrave;s fines, il y a une chose dont elles ne
+tiennent pas assez compte dans le c&#339;ur d'un homme, parce que la plupart
+n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fiert&eacute;. Leurs
+moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire &agrave; ce
+qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanit&eacute;. S'introduire
+dans notre chambre &agrave; coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les
+poss&eacute;dions dans un coup de d&eacute;sir physique; nous rendre jaloux pour que
+nous leur revenions en proie &agrave; la fr&eacute;n&eacute;sie de l'image impure; nous jouer
+la com&eacute;die du d&eacute;sespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise
+infatuation;&mdash;tels sont les proc&eacute;d&eacute;s habituels de ces habiles metteuses
+en sc&egrave;ne. Elles r&eacute;ussissent d'ordinaire &agrave; ramener l'infid&egrave;le, avec la
+r&eacute;solution bien arr&ecirc;t&eacute;e dans leur fine cervelle de lui faire payer avec
+usure ses vell&eacute;it&eacute;s d'ind&eacute;pendance, et de le l&acirc;cher lui-m&ecirc;me au moment
+o&ugrave; il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire &agrave;
+un amant qui se dit: &laquo;Si j'y retournais, je me m&eacute;priserais trop ...&raquo; et
+qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-l&agrave;, il faudrait une autre
+strat&eacute;gie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui
+aurait assez de d&eacute;licatesse pour man&#339;uvrer de la sorte aurait assez de
+d&eacute;licatesse aussi pour &ecirc;tre loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un
+des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de
+s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne
+ma&icirc;tresse pour le reconqu&eacute;rir lui prouvent qu'il a eu raison de la
+m&eacute;priser et de la quitter. Il n'y a gu&egrave;re de situation morale plus
+abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: &laquo;J'ai &eacute;t&eacute; le plus
+fort.&raquo; Le m&ecirc;me Masurier, avec qui je philosophais sur ce point,
+pr&eacute;tendait, lui, qu'avec une ma&icirc;tresse que l'on aime en la m&eacute;prisant, il
+n'y a qu'un rem&egrave;de, arriver au d&eacute;go&ucirc;t par la sati&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que cherchez-vous?&raquo; me disait ce philosophe sans scrupules, tandis
+que nous d&eacute;ambulions sur le boulevard en revenant du th&eacute;&acirc;tre ensemble,
+&laquo;la destruction du d&eacute;sir que vous donne incessamment cette femme? Et
+vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exasp&eacute;rez ce d&eacute;sir?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous me conseillez de la reprendre, alors?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parfaitement,&raquo; r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non,&raquo; r&eacute;pliquai-je. &laquo;Je me vomirais moi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui,&raquo; dit-il, &laquo;et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus
+long.&raquo;</p>
+
+<p>Et, comme il me savait en train d'&eacute;crire cette <i>Physiologie</i>, il ajouta:
+&laquo;Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les
+suivants:</p>
+
+<p class='max'>LXXIV</p>
+
+<p><i>&laquo;Vouloir se gu&eacute;rir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est
+vouloir se gu&eacute;rir de la soif en ne buvant pas.&raquo;</i></p>
+
+<p class='max'>LXXV</p>
+
+<p><i>La plus s&ucirc;re vengeance pour une ma&icirc;tresse que nous quittons en l'aimant
+est de nous prouver qu'elle m&eacute;ritait d'&ecirc;tre quitt&eacute;e</i>.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Auquel je joindrais cet autre,&raquo; lui r&eacute;pondis-je:</p>
+
+<p class='max'>LXXVI</p>
+
+<p><i>&laquo;Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas &ecirc;tre fou tout &agrave; fait,
+et, pour un amant, de juger son amour.&raquo;</i></p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p><i>Troisi&egrave;me hypoth&egrave;se</i>.&mdash;Ce mauvais sujet d'Andr&eacute; Mareuil m'en a donn&eacute;
+une formule piquante, un jour que nous d&eacute;jeunions chez D&mdash;&mdash;, dans ce
+caf&eacute; de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris,
+quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-&ecirc;tre parce que.... Il faisait
+bleu et gai &agrave; travers toutes les fen&ecirc;tres. Des victorias passaient, avec
+des ombrelles vertes ou rouges cachant &agrave; demi de jolis visages de
+femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qui mange
+avec app&eacute;tit et qui pleure sur les perfidies de sa ma&icirc;tresse dans son
+verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arbor&eacute; un gilet de piqu&eacute; et une
+chemise &agrave; corps de couleur avec la plus d&eacute;licieuse des cravates d'&eacute;t&eacute;,
+me racontait un projet de chapitre pour <i>l'Art de rompre</i>.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vois-tu,&raquo; disait-il, en d&eacute;p&ecirc;chant un &#339;uf en cocotte, &laquo;&eacute;tant donn&eacute;
+que la femme et l'homme sont deux vanit&eacute;s exasp&eacute;r&eacute;es par un sexe, le
+probl&egrave;me pour se bien quitter consiste &agrave; satisfaire d'abord l'animal,
+mais l&agrave;, fortement,&mdash;&ccedil;a, c'est facile,&mdash;puis &agrave; mettre d'accord les deux
+vanit&eacute;s. Si tu savais comme c'est commode! &Ccedil;a consiste simplement pour
+l'homme &agrave; se faire l&acirc;cher,&mdash;mais expr&egrave;s, mais &agrave; son heure, pas une
+minute plus t&ocirc;t, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en
+paix, puisqu'il mystifie sa ma&icirc;tresse en &eacute;tant plus com&eacute;dien qu'elle, et
+elle s'en va, le c&#339;ur &agrave; l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit
+vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigt&eacute;, et que la
+moindre faute de tact peut tout g&acirc;ter.... Moi, j'ai un moyen tr&egrave;s simple
+et qui m'a r&eacute;ussi presque toujours.... Aussit&ocirc;t que je commence &agrave; en
+avoir assez d'une ma&icirc;tresse, je l'assassine de bons proc&eacute;d&eacute;s, je
+l'accable de d&eacute;licates attentions, je l'&eacute;touff&eacute; d'amour.... Je suis
+toujours l&agrave;, et toujours, &agrave; lui parler de ma tendresse, &agrave; l'obs&eacute;der de
+mes sentiments.... Je lui campe des sc&egrave;nes de jalousie &agrave; propos du
+Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, apr&egrave;s
+quinze jours de cette d&eacute;lirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit,
+n'a plus qu'une id&eacute;e: se d&eacute;barrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe.
+J'accepte d'&ecirc;tre ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la
+cour par n'importe qui, tant elle a h&acirc;te de me voir me f&acirc;cher.... Je ne
+me f&acirc;che pas.... Je ne vois rien.... Je suis l&agrave;, toujours l&agrave;, de plus en
+plus &eacute;pris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me
+trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que
+je vais me br&ucirc;ler la cervelle, et je suis celui dont on parle en
+soupirant: &laquo;Pauvre gar&ccedil;on, il m'aimait bien, lui....&raquo; Est-ce machin&eacute;,
+cela?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais pas trop mal,&raquo; fis-je, amus&eacute; par la verve avec laquelle il
+m'avait d&eacute;voil&eacute; son cynique programme; &laquo;et si elle ne suffit pas tout de
+m&ecirc;me, cette machination?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si elle ne suffit pas,&raquo; reprit-il, avec un air de triomphe &agrave; me
+montrer les ressources de ses roueries, &laquo;h&eacute; bien! c'est que j'ai affaire
+&agrave; une femme tr&egrave;s amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je
+m'arrange pour avoir &agrave; ma disposition quelque cr&eacute;ature tr&egrave;s belle, tr&egrave;s
+jeune et tr&egrave;s v&eacute;nale. Je me livre sur elle &agrave; toute la fr&eacute;n&eacute;sie du
+plaisir, de mani&egrave;re &agrave; n'aborder jamais ma ma&icirc;tresse que calme, tr&egrave;s
+calme.... Je lui parle de ma sant&eacute; d&eacute;labr&eacute;e, de maux d'estomac,
+incompatibles avec l'amour, de prescriptions m&eacute;dicales.... Ah! &ccedil;a ne
+tra&icirc;ne pas alors, et en quinze jours....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et tu n'as pas le moindre remords de ces canailleries?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas le moindre,&raquo; fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et pas de regrets?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Encore moins.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;As-tu jamais &eacute;t&eacute; vraiment amoureux?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'ai cru l'&ecirc;tre, mais je me suis convaincu tr&egrave;s jeune qu'il n'y a
+qu'un bonheur en amour, c'est de ne pas aimer....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et as-tu gard&eacute; des ennemies parmi tes anciennes?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas une.&raquo;</p>
+
+<p>C'est &agrave; la suite de cette conversation que j'&eacute;crivis, une fois rentr&eacute;,
+ces trois axiomes qui pourraient &ecirc;tre sign&eacute;s Don Juan de La Palisse:</p>
+
+<p class='max'>LXXVII</p>
+
+<p><i>Il n'y a qu'une mani&egrave;re d'&ecirc;tre heureux par le c&#339;ur; c'est de ne pas en
+avoir</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXVIII</p>
+
+<p><i>Une femme vous est toujours reconnaissante de vous avoir l&acirc;ch&eacute;</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXIX</p>
+
+<p><i>On n'est plus fort que la femme qu'&agrave; la condition d'&ecirc;tre plus femme
+quelle</i>.</p>
+
+<p>Mais ces axiomes seraient incomplets si je n'ajoutais que je viens
+d'apprendre le mariage d'Andr&eacute; avec Christine Anroux, l'ancienne amie de
+Colette, dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, et qu'il est brouill&eacute; avec moi parce
+qu'il me soup&ccedil;onne d'avoir &eacute;t&eacute; bien avec elle vingt-quatre heures
+durant.&mdash;Elle le lui aura fait croire. Elle me d&eacute;testait tant!&mdash;J'aime
+encore mieux mes pauvres chagrins d'amant sans roueries.</p>
+
+<p><i>Quatri&egrave;me hypoth&egrave;se</i>.&#8212;C'est la plus banale et, si bizarre que puisse
+para&icirc;tre ce point de vue, la plus souhaitable. L'amant toujours
+amoureux, que sa ma&icirc;tresse quitte en pleine passion, parle peut-&ecirc;tre de
+se br&ucirc;ler la cervelle. Il y songe. Il dessine des pistolets dans la
+marge de ses papiers, comme Beyle le raconte de lui-m&ecirc;me dans ses
+<i>Souvenirs d'Egotisme</i>: &laquo;Je fus pr&eacute;serv&eacute; du suicide,&raquo; ajoute-t-il, &laquo;par
+la curiosit&eacute; politique et sans doute par la crainte de me faire du
+mal....&raquo; Ce sont de cruelles heures &agrave; passer; mais voulez-vous que nous
+comptions un peu les mis&egrave;res dont cet amoureux d&eacute;laiss&eacute; demeure exempt?
+Du doute d'abord, cette pire des douleurs. Cet homme-l&agrave;, qui aime
+encore, qui a aim&eacute; et qui a &eacute;t&eacute; cong&eacute;di&eacute;, quelle silhouette amusante en
+dessine cette jolie com&eacute;die de <i>Ma Camarade</i>, et comme Daubray jouait
+finement le personnage! Sa ma&icirc;tresse lui dit un brutal: &laquo;Petit-p&egrave;re,
+c'est fini, nous deux ...&raquo; et elle prend la porte. Petit-p&egrave;re se couche.
+Il sanglote ou presque.... Du bruit &agrave; la porte. &laquo;C'est elle!&raquo;
+s'&eacute;crie-t-il avec conviction. &laquo;<i>Elle verra que je n'ai pas dout&eacute;
+d'elle</i>....&raquo; Le rire de l'Olympe secouait la salle &agrave; cette phrase. Et
+moi, je riais aussi, d'un rire par trop voisin des larmes. J'aurais tant
+voulu &ecirc;tre trahi, outrag&eacute;, l&acirc;ch&eacute;,&mdash;avec le sentiment, qu'exprime cette
+phrase-l&agrave;, dans le c&#339;ur!&mdash;Une seconde douleur que l'amant de cette
+sorte ne conna&icirc;t pas, c'est l'incertitude de la sensibilit&eacute;, cette
+esp&egrave;ce de va-et-vient dans l'&eacute;motion, aujourd'hui en haut, demain en
+bas, qui finit par vous donner comme le mal de mer dans l'&acirc;me. Cet amour
+&eacute;tait dans la confiance et la joie. Il est dans le d&eacute;sespoir et
+l'&eacute;vidence de l'abandon. C'est franc. C'est net. C'est simple. Il est de
+son avis, cet homme, au lieu qu'Andr&eacute; Mareuil, moi et tous les autres
+Adolphes, adroits ou non, nous n'avons jamais &eacute;t&eacute; du n&ocirc;tre. Il ne faut
+pas se m&ecirc;ler d'aimer, ou il faut aimer ainsi, avec des emballements fous
+dans le bonheur et des chagrins d'enfant, de vrais et complets chagrins,
+dans le malheur. Aussi, remarquez-le, quand il a bien pleur&eacute;, dessin&eacute;
+beaucoup de pistolets dans les marges de ses pages, et apr&egrave;s que le
+temps a fait son &#339;uvre, cet amant tr&egrave;s simple et l&acirc;ch&eacute; ne garde pas
+d'amertume au c&#339;ur. Il a &eacute;t&eacute; bien heureux, puis bien malheureux. Il ne
+s'est pas empoisonn&eacute; par la rouerie qui ne sert qu'&agrave; &ecirc;tre tromp&eacute; plus
+compl&egrave;tement et plus am&egrave;rement, par la vanit&eacute; d'&ecirc;tre le plus fort qui
+ridiculise davantage nos faiblesses, par la d&eacute;fiance qui attire la
+trahison comme le paratonnerre attire la foudre,&mdash;un paratonnerre qui
+propage l'incendie. Mais quoi! c'est un don d'&ecirc;tre un amant simple, et
+c'est une chance de rencontrer une femme qui vient vous dire le: &laquo;C'est
+fini, nous deux ...&raquo; le jour o&ugrave; c'est vraiment fini. C'est un don de ne
+jamais raisonner sur son amour quand on aime. C'est une chance de subir
+sans les comprendre les lois exprim&eacute;es dans ces quelques aphorismes qui
+ach&egrave;veront de d&eacute;finir les dangers des lendemains de rupture:</p>
+
+<p class='max'>LXXX</p>
+
+<p><i>L'amour est une maladie, et le malade le plus sage, pour cette
+maladie-l&agrave; comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un
+livre de m&eacute;decine, ne sait pas ce qu'il a, et qui souffre sans penser,
+comme une b&ecirc;te</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXXI</p>
+
+<p><i>La ma&icirc;tresse qui nous quitte quand nous l'aimons le mieux nous &eacute;pargne
+des mois ou des ann&eacute;es de menues d&eacute;sillusions. L'homme est ingrat pour
+ce service, comme pour les autres</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXXII</p>
+
+<p><i>Il y a un plaisir d&eacute;licat&mdash;aurait dit La Rochefoucauld&mdash;&agrave; serrer la
+main du rival pour qui l'on a &eacute;t&eacute; trahi, quand il est trahi &agrave; son tour</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXXIII</p>
+
+<p><i>Ce qui prouve que l'exp&eacute;rience ne sert &agrave; rien, c'est que la fin de nos
+anciennes amours ne nous d&eacute;go&ucirc;te pas d'en commencer d'autres</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXXIV</p>
+
+<p><i>On n'est vraiment gu&eacute;ri d'une femme que lorsqu'on n'est plus m&ecirc;me
+curieux de savoir avec qui elle vous oublie</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXXV</p>
+
+<p><i>Chaque fin d'amour est comme un d&eacute;m&eacute;nagement. Cela ne va pas sans
+casse. Au dixi&egrave;me, combien y a-t-il de meubles en &eacute;tat</i>?</p>
+
+<p class='max'>LXXXVI</p>
+
+<p><i>Nous ne pardonnons &agrave; une ma&icirc;tresse de nous avoir ennuy&eacute; de son amour
+que si elle nous d&eacute;barrasse d'elle sans nous remplacer</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>M&Eacute;DITATION XVII</h3>
+
+<h2>DE LA RUPTURE</h2>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>APR&Egrave;S (<i>suite</i>).&mdash;DE QUELQUES VENGEANCES</h3>
+
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment ce diable d'Andr&eacute; Mareuil, avant d'avoir abdiqu&eacute;, en se
+mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'emp&ecirc;che pas
+l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec
+l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En
+feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je
+rencontre, et la plupart se rapportant &agrave; ce fameux trait&eacute; sur <i>l'Art de
+rompe</i> qu'il &eacute;crira peut-&ecirc;tre, maintenant qu'il est encha&icirc;n&eacute; pour la
+vie. Certains po&egrave;tes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses
+que par <i>r&eacute;action</i>. Ces dilettantes c&eacute;l&egrave;brent l'amour pur avec d'autant
+plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils go&ucirc;tent les simples
+f&eacute;licit&eacute;s de la famille plus vivement dans l'atmosph&egrave;re d'un caf&eacute; de
+Boh&eacute;miens; ils aiment leur ma&icirc;tresse avec une tendresse plus passionn&eacute;e
+quand ils la trompent. Ah! cette th&eacute;orie de la vie de r&eacute;actions, comme
+elle nous fut ch&egrave;re autrefois, &agrave; Andr&eacute;, &agrave; Simon, &agrave; Maurice Barr&egrave;s, &agrave;
+moi-m&ecirc;me et &agrave; quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avis&acirc;t de
+l'appliquer aujourd'hui. Mais, &agrave; l'&eacute;poque des notes que je vais
+transcrire, il se bornait &agrave; &eacute;tudier par le menu des probl&egrave;mes galants,
+celui-ci, par exemple:&mdash;&eacute;tant donn&eacute;e une femme, d&eacute;couvrir &agrave; l'avance si
+elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le
+lendemain de la rupture.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;En amour,&raquo; disait-il, &laquo;c'est comme en escrime; il faut conna&icirc;tre
+d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la pr&eacute;tention, que nous
+avons, d'&ecirc;tre des tireurs de t&ecirc;te.... H&eacute; bien! moi, je me vante, apr&egrave;s
+une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je
+m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe
+<i>j'ai aim&eacute;</i> avec les variantes: &laquo;J'ai re&ccedil;u un coup de pistolet, tu as
+&eacute;t&eacute; vitriol&eacute;, il a &eacute;t&eacute; diffam&eacute;, nous avons &eacute;t&eacute; d&eacute;shonor&eacute;s.&raquo; Continue,
+mon Claude; il y a de l'&eacute;cho dans ton pass&eacute;....&raquo;</p>
+
+<p>Il me d&eacute;bitait son paradoxe en d&eacute;jeunant &agrave; une table de ce m&ecirc;me caf&eacute;
+D&mdash;&mdash; o&ugrave; il m'avait, l'autre matin, initi&eacute; aux myst&egrave;res de ce qu'il
+appelle plaisamment: le l&acirc;chage-paratonnerre. Et comme je haussais les
+&eacute;paules, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut....
+L&agrave;-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la
+glace. Si elle s'aper&ccedil;oit que nous l'&eacute;tudions, nous sommes perdus. Elle
+posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la
+pens&eacute;e chez elle, comme elle touche &agrave; ce dont elle parle, comme elle
+dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... &Ccedil;a a dix
+ans de Paris et c'est aussi M&eacute;ridional qu'au premier jour. Tu la vois
+bien, et comme elle tourne la t&ecirc;te?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parfaitement,&raquo; fis-je, apr&egrave;s avoir regard&eacute; du c&ocirc;t&eacute; qu'il m'indiquait.
+&laquo;C'est une dr&ocirc;lesse pas tr&egrave;s bien &eacute;lev&eacute;e, voil&agrave; tout.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est le type de la femme au revolver,&raquo; reprit Andr&eacute; avec autorit&eacute;.
+&laquo;Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de
+<i>l'Art de rompre</i> contre ta prochaine <i>main</i> au baccara, d'abord qu'&agrave;
+chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite
+qu'&agrave; chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie,
+vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des id&eacute;es de
+mort et de suicide.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Entends comme elle rit,&raquo; lui dis-je pour le taquiner.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais oui, elle rit de tout son c&#339;ur, comme elle souffre de tout son
+c&#339;ur et comme elle te <i>pistolerait</i>, et elle avec, de tout son c&#339;ur si
+elle t'aimait,&mdash;es-tu content de cette allusion &agrave; ton vieux
+L'Estoile?&mdash;si elle t'aimait et si tu la quittait;&mdash;comme elle te
+soignerait ensuite de tout son c&#339;ur si tu en r&eacute;chappais et elle aussi.
+Tiens! elle riait. Regarde-la se f&acirc;cher....&raquo;</p>
+
+<p>L'inconnue venait en effet, &agrave; la suite d'une maladresse de gar&ccedil;on qui
+avait r&eacute;pandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils
+d'une mani&egrave;re tr&egrave;s dure. Ses yeux s'&eacute;taient faits brillants, et la
+p&acirc;leur de l'impatience d&eacute;colorait si profond&eacute;ment son visage, que je ne
+pus me retenir de r&eacute;pondre &agrave; Andr&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce n'est pas trop mal diagnostiqu&eacute;. Et que conseilles-tu &agrave; tes
+clients avec une femme comme celle-l&agrave;?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est la <i>brune irascible</i>,&raquo; reprit-il. &laquo;Je la conseille, avant tout,
+le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences
+insupportables pour des amoureux aussi compliqu&eacute;s que nous nous piquons
+de l'&ecirc;tre. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si
+mon moyen, tu sais, celui de se faire l&acirc;cher le premier, ne r&eacute;ussit pas,
+c'est tr&egrave;s simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-l&agrave;, prends
+simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les
+vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle
+crie, elle temp&ecirc;te, elle ach&egrave;te du laudanum, elle s'empoisonne, elle se
+manque.&mdash;Elle double toujours la dose, l&agrave; comme ailleurs.&mdash;Et quand tu
+reviens, tu es remplac&eacute;....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Par un autre candidat au vitriol,&raquo; interrompis-je en plaisantant.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;Ne dis donc pas de choses m&eacute;diocres,&raquo; reprit Andr&eacute; en m'arr&ecirc;tant net.
+&laquo;La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu,
+par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la
+pendaison n'est pas le m&ecirc;me que celui qui doit se suicider par la
+noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort
+volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours sp&eacute;cial?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu es vraiment tr&egrave;s gai, ce matin,&raquo; lui dis-je. &laquo;Mais montre-moi
+donc, parmi les jeunes personnes en train de d&eacute;jeuner ici, la
+pr&eacute;destin&eacute;e au vitriol.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Elle n'y est pas,&raquo; me r&eacute;pondit-il le plus gravement du monde apr&egrave;s
+avoir d&eacute;visag&eacute; toutes les dames, fran&ccedil;aises ou non, en train de d&eacute;guster
+des fraises de bois,&mdash;nous &eacute;tions au mois de juin,&mdash;ou de d&eacute;chiqueter
+une caille &agrave; la gel&eacute;e. &laquo;La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est
+la blonde f&eacute;line et p&acirc;le, ou la brune fantomatique, enfin l'&ecirc;tre
+d'apparence id&eacute;ale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses
+nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous
+trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol
+cette liqueur corrosive qui s'ach&egrave;te chez le droguiste, et qui vous
+d&eacute;figure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le
+vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de
+mur; c'est la lettre anonyme &eacute;crite par une ma&icirc;tresse d&eacute;laiss&eacute;e au mari
+de celle &agrave; qui l'amant volage fait la cour; c'est <i>l'&eacute;cho</i> inspir&eacute; dans
+un journal o&ugrave; les nouvelles amours de l'inconstant sont d&eacute;nonc&eacute;es avec
+initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui
+fait son chemin <i>piano, piano</i>.... La femme au vitriol a, par exemple,
+aim&eacute; un m&eacute;decin? Elle insinue que ce m&eacute;decin abuse de ses malades. Elle
+a aim&eacute; un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret
+professionnel. Un &eacute;crivain? Elle l'accuse de v&eacute;nalit&eacute; ou de chantage. Et
+c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir &agrave; mal
+parler d'un ancien ami, &laquo;avec lequel il ne s'est rien pass&eacute;....&raquo; Et elle
+en donne la raison. Le malheureux avait la chastet&eacute; d'Ab&eacute;lard, par
+force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien.
+Ou bien il &eacute;tait afflig&eacute; du mal dont Voltaire accuse si plaisamment
+Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmit&eacute; r&eacute;pugnante,
+d'une mauvaise haleine, d'un ecz&eacute;ma mal plac&eacute;, que sais-je?&mdash;Elles ont
+un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous br&ucirc;ler votre r&eacute;putation,
+&eacute;gal &agrave; celui que leurs s&#339;urs du trottoir d&eacute;ploient &agrave; vous br&ucirc;ler votre
+visage....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et &agrave; quoi les reconnais-tu, celles-l&agrave;?&raquo; interrogeai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Avant tout, au cabotinage,&raquo; r&eacute;pondit Andr&eacute;. &laquo;Si la femme au
+revolver,&mdash;et j'entends par l&agrave; non seulement le coup de pistolet, mais
+les sc&egrave;nes tragiques et intol&eacute;rables dont je t'&eacute;pargne la
+nomenclature,&mdash;si cette femme-l&agrave;, j'insiste, se d&eacute;c&egrave;le, au premier coup
+d'&#339;ul, par ce que les p&eacute;dants, tes ma&icirc;tres, appellent l'exc&egrave;s
+d'impulsion,&mdash;la vitrioleuse se distingue par une vanit&eacute; forcen&eacute;e qui
+lui fait attacher une importance d&eacute;sordonn&eacute;e &agrave; sa petite personne....
+As-tu suivi les proc&egrave;s de ces derni&egrave;res ann&eacute;es? Quand il s'agit d'une
+basse vengeance, tr&egrave;s mis&eacute;rable, tr&egrave;s sc&eacute;l&eacute;rate, tr&egrave;s l&acirc;che, presque
+toujours l'h&eacute;ro&iuml;ne est une femme qui a eu des d&eacute;ceptions d'amour-propre
+ulc&eacute;rantes et mesquines: une actrice qui n'a pas r&eacute;ussi &agrave; se faire
+applaudir, une institutrice qui n'a pas r&eacute;ussi &agrave; se faire imprimer, une
+fille &agrave; demi galante qui n'a pas r&eacute;ussi &agrave; se faire &eacute;pouser. Et l'amant
+que l'on vitriolise d'une mani&egrave;re ou d'une autre n'est que la revanche
+de ces existences manqu&eacute;es. Ce qui n'emp&ecirc;che pas les braves jur&eacute;s, quand
+c'est du v&eacute;ritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel
+et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en fl&eacute;trissant sa victime.
+Ils sont &eacute;tonnants, les jur&eacute;s, dans ces occasions-l&agrave;, et, pour citer la
+vieille et toujours vraie l&eacute;gende, c'est &ccedil;a qui donne une cr&acirc;ne id&eacute;e de
+l'homme!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ton rem&egrave;de, maintenant?&raquo; lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il n'y en a qu'un,&raquo; r&eacute;pliqua-t-il carr&eacute;ment, &laquo;le seul qui convienne
+quand on veut lutter contre un &ecirc;tre l&acirc;che: lui faire peur. Nous autres,
+gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les
+femmes la d&eacute;clamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous
+trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur
+montrer un <i>Purdey</i> nouveau mod&egrave;le ou un couteau rapport&eacute; du Maroc en
+leur laissant entendre que nous avons souvent pens&eacute; &agrave; pratiquer sur
+elles le fameux: &laquo;Tue-la&raquo; du Ma&icirc;tre.... Nous avons tort. Sois bien
+persuad&eacute;, d'abord qu'elles croient toutes &agrave; la sinc&eacute;rit&eacute; de ces
+vantardises, ensuite qu'elles en sont flatt&eacute;es et reconnaissantes, enfin
+qu'au moment de se venger de toi par une de ces <i>crasses</i>&mdash;comme elles
+disent&mdash;dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient
+l'id&eacute;e que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, &agrave;
+ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des
+succ&egrave;s prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer
+tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing
+les tables, d&eacute;mantibulent les meubles, parlent d'&eacute;trangler leur
+ma&icirc;tresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une
+lettre &agrave; la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-l&agrave;.
+La vip&egrave;re pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il y a du vrai dans ton paradoxe,&raquo; lui r&eacute;pondis-je. &laquo;Te rappelles-tu
+la petite Ernestine qui jouait un r&ocirc;let dans ma premi&egrave;re pi&egrave;ce? Je ne
+connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage pr&eacute;cepte
+qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus &ecirc;tre l'amant d'une
+actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le ma&ccedil;on.... Je trinquais
+avec le ma&ccedil;on, et c'&eacute;tait m&ecirc;me fort agr&eacute;able.... Je fais, dans
+l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le
+ma&ccedil;on, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-l&agrave;. Je reviens. On me
+raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche &agrave; savoir
+la v&eacute;rit&eacute;. Elle finit par m'avouer qu'elle est une inf&acirc;me, et des
+sanglots, et des larmes, et des cheveux &eacute;pars, et des &laquo;mais je n'aime
+que toi!...&raquo;&mdash;Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je
+n'en ai pas. Je la rel&egrave;ve, car elle &eacute;tait tomb&eacute;e &agrave; genoux.... Et, la
+poussant vers le lit: &laquo;Tu m'as tromp&eacute; avec lui. Trompe-le avec moi,
+maintenant,&raquo; lui dis-je. Et la voil&agrave; qui s&egrave;che ses larmes, rattache ses
+cheveux, et, d'une voix sifflante: &laquo;Vous n'avez pas de c&#339;ur, vous ne
+m'avez jamais aim&eacute;e....&raquo; Il n'y a pas de mis&egrave;res qu'elle ne m'ait
+faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si
+c'est dans le <i>revolver</i> ou le <i>vitriol</i> que tu ranges la vengeance que
+Colette a tir&eacute;e de moi?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Laquelle?&raquo; fit-il.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;Voici: quand je l'ai quitt&eacute;s, je venais d'avoir, avec le directeur du
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais, une conversation o&ugrave; cet aimable homme m'avait accabl&eacute;
+de reproches sur ma paresse. Il m'avait demand&eacute; d'&eacute;crire une com&eacute;die
+nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'&eacute;tais donc mis au
+travail....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Lentement,&raquo; interrompit Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Lentement, mais s&ucirc;rement. Sais-tu ce que Colette a imagin&eacute;? Elle
+savait que je travaillais &agrave; une com&eacute;die. Elle savait que Jacques Molan
+en pr&eacute;parait une aussi. Et elle savait une troisi&egrave;me chose, par le
+th&eacute;&acirc;tre, c'est que l'&#339;uvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de
+la maison, que l'on r&eacute;p&eacute;tait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze
+jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se r&eacute;concilier avec
+Molan, qu'elle d&eacute;testait et avec qui je m'&eacute;tais brouill&eacute; &agrave; cause d'un
+article &eacute;crit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de
+jouer dans sa pi&egrave;ce, si cette pi&egrave;ce est finie &agrave; temps. Jacques, pr&eacute;venu,
+travaille d'arrache-plume et voil&agrave; que j'apprends par les journaux que
+sa com&eacute;die est re&ccedil;ue, et d&eacute;j&agrave; &agrave; l'&eacute;tude, tandis que la mienne n'en &eacute;tait
+encore qu'au second acte sur le papier....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Elle peut avoir eu tout simplement envie du r&ocirc;le, cette fille....&raquo;
+fit Mareuil.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine
+qu'elle s'est donn&eacute;e pour me d&eacute;molir dans le comit&eacute;, et le fauteuil
+qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la premi&egrave;re! Et j'y suis
+all&eacute;.... D'abord, quoique brouill&eacute;s, j'aime beaucoup le talent de
+Jacques....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comme on se conna&icirc;t!...&raquo; reprit Mareuil.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais oui!&raquo; insistai-je, &laquo;et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette
+<i>Ad&egrave;le</i>.... Et puis je trouvais cela plus cr&acirc;ne, d'accepter ce billet et
+de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en &eacute;tait une de
+mettre tout son talent &agrave; faire r&eacute;ussir cette pi&egrave;ce qui reculait la
+mienne de plus d'un an. C'en &eacute;tait une que de commander aux trois ou
+quatre <i>soireux</i> qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des
+chroniques o&ugrave; on laissait entendre que j'avais lu ma pi&egrave;ce &agrave; quelques
+artistes qui m'avaient d&eacute;conseill&eacute; de la pr&eacute;senter.... Mais passons....
+Je d&eacute;truisais tout ce petit &eacute;chafaudage de m&eacute;chancet&eacute; par ma simple
+pr&eacute;sence &agrave; cette premi&egrave;re. Je fus assez content de mon calme dans le
+p&eacute;ristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande sc&egrave;ne du
+second, tu te souviens, celle o&ugrave; son amant l'accable de reproches,
+devine ce qu'elle avait invent&eacute;? De donner &agrave; Molan quatre ou cinq des
+meilleurs &laquo;mots&raquo; de ma pi&egrave;ce &agrave; moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y
+avait qu'elle &agrave; qui je l'eusse montr&eacute;e.... Alors, je n'ai pas pu
+rester!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce n'&eacute;tait pas mal calcul&eacute;,&raquo; fit Andr&eacute;; &laquo;et d'abord que le simple
+fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compt&eacute; sur cette
+envie....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Moi, j'envie Jacques?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu,
+pas une fausse lettre de lui o&ugrave; il t'ait refus&eacute; de l'argent pour
+enterrer ton p&egrave;re. Tu ne fabriquerais pas un roman &agrave; clef pour insinuer
+sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa <i>Ad&egrave;le</i> &eacute;tait
+tomb&eacute;e, tu aurais eu tout de m&ecirc;me cinq jolies petites minutes d'une
+abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir,
+sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de
+Trissotin....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je ne crois pas,&raquo; fis-je en riant. &laquo;Mais o&ugrave; veux-tu en venir?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que ta Colette n'a proc&eacute;d&eacute; dans cette vengeance ni par le vitriol, ni
+par le revolver. C'est une <i>empoisonneuse</i>....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur
+elle:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Elle m'a, jour par jour, empoisonn&eacute; le c&#339;ur,<br /></span>
+<span>Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur,<br /></span>
+<span>Aux p&eacute;tales glac&eacute;s comme ses yeux: la haine....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais si ... mais si.... Seulement je r&eacute;fl&eacute;chis, en moi-m&ecirc;me, qu'un
+homme de lettres est vraiment un dr&ocirc;le de corps.... As-tu pens&eacute; &agrave;
+dresser jamais la liste de ce que tu as d&eacute;j&agrave; touch&eacute; d'argent pour la
+<i>copie</i> o&ugrave; tu as utilis&eacute; ta douleur?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Quel point de vue!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait tromp&eacute;,
+ingrat!... Enfin, revenons &agrave; nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter
+ta manie, &agrave; nos tigresses. J'appelle donc <i>empoisonneuse</i> la femme qui
+se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif
+de la sensibilit&eacute;, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est tr&egrave;s
+diff&eacute;rent de la <i>revolverienne</i>, toute d'impulsion, et de la
+<i>vitrioleuse</i>, dans laquelle se d&eacute;cha&icirc;ne encore la fougue des nerfs
+d&eacute;traqu&eacute;s.... L'empoisonneuse est, avant tout, r&eacute;fl&eacute;chie et
+observatrice. La premi&egrave;re fois que tu l'as rencontr&eacute;e, elle t'a regard&eacute;
+d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te conna&icirc;t
+dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu pr&eacute;f&egrave;res et
+dans lequel elle peut t'atteindre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est vrai,&raquo; fis-je, &laquo;Colette m'a tant fait souffrir en devenant la
+ma&icirc;tresse du petit Vincy!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse &eacute;t&eacute; presque &eacute;gal, ni de Molan,
+tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pi&egrave;ce au lieu de la tienne,
+ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas &ecirc;tre
+jaloux. Tu <i>tiques</i> encore, &ocirc; psychologue!... Et, remarque-le, cette
+vengeance savante a ceci de sup&eacute;rieur qu'elle agit en effet, comme le
+poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette esp&egrave;ce avait
+imagin&eacute; d'infliger &agrave; un de mes amis un autre supplice: elle lui avait
+montr&eacute; durant leurs amours la passion la plus effr&eacute;n&eacute;e, et elle savait
+que mon ami &eacute;tait, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites
+&eacute;go&iuml;stes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si
+risible fatuit&eacute;? Il la quitte. Cette femme au d&eacute;sespoir eut l'&eacute;nergie de
+commencer une &eacute;tonnante com&eacute;die d'indiff&eacute;rence &agrave; l'endroit du tra&icirc;tre.
+La premi&egrave;re fois qu'ils caus&egrave;rent ensemble, elle lui raconta, avec des
+yeux clairs comme ce ciel, une bouche fra&icirc;che comme ces fraises et un
+sourire &agrave; frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aim&eacute;, qu'elle
+voulait se faire &eacute;pouser simplement, que c'&eacute;tait une partie perdue et
+qu'elle pr&eacute;f&eacute;rait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de
+douter. Il &eacute;tait atteint au plus saignant de son amour-propre, cet
+homme.... Il voulait bien avoir l&acirc;ch&eacute; une amante &agrave; l'agonie, mais non
+pas une personne qui se moquait de lui depuis des ann&eacute;es.... La petite
+ne se d&eacute;mentit pas un instant, et m&ecirc;me quand elle le vit &agrave; ses pieds,
+implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs,
+toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, &agrave;
+lui, deux ans pour se consoler. Voil&agrave; ce que j'appelle bien travailler.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et le rem&egrave;de, &eacute;tonnant docteur?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Le rem&egrave;de? Il est plus difficile d'application, celui-l&agrave;. Il faut
+&ecirc;tre all&eacute; un peu &agrave; l'&eacute;cole chez Machiavel. Il consiste &agrave; savoir d'avance
+que l'on serre sur son c&#339;ur une femme capable de trouver la place
+malade de ce c&#339;ur, et &agrave; lui cacher cette place. Si tu avais dissimul&eacute;
+avec Colette, elle n'aurait pas devin&eacute; que tu aimais d'une amiti&eacute;
+profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas soup&ccedil;onn&eacute; que les
+grands succ&egrave;s de Jacques Molan, co&iuml;ncidant avec tes &eacute;checs, t'ont rendu
+odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignor&acirc;t ce
+sentiment-l&agrave;. Voil&agrave; tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-m&ecirc;me,
+tu en es encore &agrave; l'apprendre....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;&Ccedil;a devient trop compliqu&eacute; d'aimer ainsi,&raquo; m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas plus compliqu&eacute; que de vivre,&raquo; dit ce moraliste en veston, en
+lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>...Nous discut&acirc;mes encore une partie de l'apr&egrave;s-midi sur les vengeances
+f&eacute;minines que Mareuil m'&eacute;num&eacute;rait si complaisamment. Il m'en cita de
+toute esp&egrave;ce, prodiguant axiomes, anecdotes, th&eacute;ories, paradoxes. Il
+n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine
+Anroux exer&ccedil;a sur lui et dont j'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;: Elle consista&mdash;ayant su
+dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle
+cruellement&mdash;&agrave; se faire prendre comme ma&icirc;tresse, puis &eacute;pouser. Elle y
+mit un art infini et lui servit un semblant d'amour &agrave; duper Valmont
+lui-m&ecirc;me, et je dis:</p>
+
+<p class='max'>LXXXVII</p>
+
+<p><i>On ne pr&eacute;voit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est
+donc de n'en pr&eacute;voir aucune. A quoi bon se g&acirc;ter sa sensation d'elle,
+pour rien</i>?</p>
+
+<p class='max'>LXXXVIII</p>
+
+<p><i>La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester
+fid&egrave;le</i>.</p>
+
+<p class='max'>LXXXIX</p>
+
+<p><i>Dire &agrave; sa ma&icirc;tresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop
+risquer de les perdre et l'un et l'autre</i>.</p>
+
+<p class='max'>XC</p>
+
+<p><i>Puisqu'il faut finir par &ecirc;tre dupe, soyons-le en restant magnanimes.
+C'est la seule vengeance contre les vengeances</i>.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>M&Eacute;DITATION XVIII</h3>
+
+<h2>DE LA RUPTURE</h2>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>APR&Egrave;S (<i>fin</i>).&mdash;LES ENFANTS DE L'AMOUR</h3>
+
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; j'&eacute;tais vraiment de ce monde et de ce demi-monde, je veux
+dire quand je ne me r&eacute;veillais pas le matin et ne me couchais pas le
+soir martyr d'une id&eacute;e fixe qui fait de moi un maniaque de mes
+infortunes amoureuses,&mdash;ah! la manie lucide, c'est la moins gu&eacute;rissable,
+h&eacute;las!&mdash;j'avais le go&ucirc;t passionn&eacute; de la conversation des femmes. Grandes
+ou petites dames, bourgeoises ou boh&eacute;miennes, filles de brasserie ou
+d'atelier, servantes ou mod&egrave;les, toute jupe m'&eacute;tait bonne pour la faire
+bavarder. J'avais la chance en ces temps-l&agrave; de hanter un ami du m&ecirc;me
+go&ucirc;t, mon grand a&icirc;n&eacute;, ce chim&eacute;rique d'Aurevilly, avec qui je me suis
+tant plu! Et lui, le charmant et vibrant compagnon, comme il savait
+l'art de leur parler, &agrave; toutes aussi,&mdash;aux plus d&eacute;grad&eacute;es comme aux plus
+&eacute;th&eacute;r&eacute;es! Nous passions alors&mdash;c'&eacute;tait dans les &eacute;t&eacute;s de 72 et de 73&mdash;des
+soir&eacute;es de d&eacute;lices au cirque des Champs-Elys&eacute;es, o&ugrave; travaillait sur la
+corde raide une acrobate du nom d'Oc&eacute;anah, dont le vieux Barbey
+raffolait:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ses yeux ont l'air de la plaindre de son m&eacute;tier,&raquo; disait-il, avec un
+de ces bonheurs du mot qui lui &eacute;taient si naturels. Et puis, Oc&eacute;anah
+partie, nous partions. La nuit &eacute;tait douce. Nous descendions de pied
+ferme la longue avenue, d'Aurevilly se laissant aborder par toutes les
+vendeuses de tendresse qui errent sur les trottoirs, et il d&eacute;pensait &agrave;
+jouter de l'&eacute;pigramme avec elles autant d'esprit que dans les deux ou
+trois salons de son choix. Ces malheureuses, peu habitu&eacute;es &agrave; ce que des
+passants leur tinssent des discours d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s, se trompaient parfois
+&eacute;trangement sur mon compagnon, et je me souviens qu'un de ces soirs-l&agrave;,
+comme il venait de marivauder ainsi avec deux de ces errantes, l'une
+d'elles, donnant son ombrelle &agrave; l'autre,&mdash;une ombrelle d&eacute;cor&eacute;e d'une
+&eacute;norme t&ecirc;te de dogue,&mdash;s'&eacute;cria tout d'un coup:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Dieu! qu'il me pla&icirc;t, ce Mexicain-l&agrave;....&raquo;</p>
+
+<p>Et elle prit Barbey &agrave; bras-le-corps et le souleva de terre, comme une
+gigantesque poup&eacute;e.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si
+profond&eacute;ment en lui le pittoresque &eacute;crivain, le parfait honn&ecirc;te homme,
+l'&eacute;tourdissant conversationniste, que j'&eacute;prouvai une sensation
+d'horrible embarras devant cette sc&egrave;ne si compl&egrave;tement indigne de son
+&acirc;ge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut l&acirc;ch&eacute;, avec un je ne
+sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au
+besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'&eacute;paule de cette fille du bout
+de la canne-cravache qu'il portait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Elle est famili&egrave;re....&raquo; me dit-il simplement, et il lui fit raconter
+son histoire.... Seigneur! Que ces soir&eacute;es d'il y a douze ans me
+semblent loin, si loin! Et loin, le vieux <i>laird</i>, comme nous
+l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: &laquo;Les
+femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules cr&eacute;atures
+qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie,
+parce que chacune a d&ucirc; se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez
+toujours d'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en
+connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent
+vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour
+cela,&raquo; ajoutait-il, &laquo;que la confession permet seule de les conduire dans
+l'&eacute;ducation &agrave; donner &agrave; ces enfants.... A un fils de l'amour et &agrave; un fils
+du devoir, il ne faut pas plus la m&ecirc;me direction que la m&ecirc;me culture &agrave;
+deux plantes d'essence diff&eacute;rente.... Quand on creuse ainsi la vie
+humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le
+catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur....&raquo; J'&eacute;tais en
+effet noy&eacute; de scepticisme en ces temps-l&agrave;. &laquo;Et puis,&raquo; disait-il encore,
+&laquo;je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le
+deviendrais par m&eacute;pris de cette triste &eacute;poque, pour avoir un balcon d'o&ugrave;
+cracher sur ce peuple....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette
+m&eacute;ditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui
+survivent, eux, &agrave; la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle
+avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour,
+bien des causeries avec des femmes;&mdash;aucune qui m'ait autant touch&eacute;
+qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S&mdash;&mdash;. Je
+l'avais rencontr&eacute;e &agrave; Paris, dans le monde, puis retrouv&eacute;e &agrave; Florence, en
+avril 187-.... Elle &eacute;tait l&agrave;, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans,
+aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fon&ccedil;ait dans l'&eacute;motion comme le
+bleu gris des yeux de sa m&egrave;re. Elle restait veuve, et, quoique jolie,
+tr&egrave;s jolie, malgr&eacute; la quarantaine approchante, elle avait une mani&egrave;re
+d'&ecirc;tre qui excluait absolument l'id&eacute;e d'une cour possible. Elle
+voyageait en Italie pour la sant&eacute; de cette fille, et elle avait encore
+un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses &eacute;tudes dans un
+lyc&eacute;e de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, d&egrave;s le premier
+jour, que je perdrais mon temps &agrave; esp&eacute;rer d'elle une bonne fortune, et
+je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions
+ensemble les mus&eacute;es o&ugrave; tournent sur les gazons p&acirc;les les nymphes de
+Botticelli, les &eacute;glises o&ugrave; songent les rudes bourgeois toscans du
+Ghirlandajo, les couvents o&ugrave; prient les anges de l'Angelico avec leurs
+ailes mouchet&eacute;es d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes
+bord&eacute;es d'iris, jusqu'&agrave; cette chartreuse d'Ema si taciturne et si
+fra&icirc;che, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses
+fleurissent entre les statues blanches et les cypr&egrave;s sombres. Quand nous
+&eacute;tions avec sa fille, nous ne parlions gu&egrave;re que des choses de l'art,
+dont l'enfant avait d&eacute;j&agrave; une sensation s&ucirc;re et fine; mais, quand nous
+nous promenions en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te par les apr&egrave;s-midi o&ugrave; il soufflait, le
+long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible
+poitrine de Marie,&mdash;c'&eacute;tait le nom de la petite malade,&mdash;nous nous
+plaisions, la m&egrave;re et moi, &agrave; tourner et retourner ensemble ces
+insolubles probl&egrave;mes du c&#339;ur, qui sont, de vingt &agrave; quarante ans, de si
+cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut
+par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aigu&euml; coup&eacute;e
+par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si
+doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A
+mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les
+m&eacute;lancolies qui peuvent suivre certaines liaisons.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;...C'&eacute;tait ma meilleure amie,&raquo; commen&ccedil;a Mme de S&mdash;&mdash; (Nous avions
+parl&eacute; ce jour-l&agrave; des romans de la vie v&eacute;cue, plus &eacute;tranges que tous les
+romans &eacute;crits, et elle m'en avait annonc&eacute; un.) &laquo;C'&eacute;tait ma meilleure
+amie, et j'aurais jur&eacute; que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle
+&eacute;tait, lors de son mariage, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; rester une honn&ecirc;te femme.
+Permettez-moi de lui donner m&ecirc;me un faux petit nom, pour qu'aucun hasard
+ne puisse jamais vous faire conna&icirc;tre l'autre, le vrai. Admettez donc
+qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, d&egrave;s la
+premi&egrave;re ann&eacute;e de ce mariage,&mdash;autre raison, n'est-ce pas, qui aurait d&ucirc;
+la pr&eacute;server pour toujours de toute faute....&mdash;Mais elle avait le c&#339;ur
+passionn&eacute;. Son mari &eacute;tait brutal, inintelligent et indiff&eacute;rent. Enfin
+c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut
+le lui dire. Des circonstances d'intimit&eacute; particuli&egrave;rement dangereuses
+permirent &agrave; cet homme de la presser. Elle perdit la t&ecirc;te. Elle devint sa
+ma&icirc;tresse, et elle eut de lui un second fils.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui,&raquo; repris-je, comme elle se taisait, &laquo;c'est une vieille histoire;
+mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui &agrave;
+qui elle vient d'arriver a le c&#339;ur bris&eacute;. Je voudrais tant savoir les
+&eacute;motions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi
+entre deux hommes, dont l'un est le vrai p&egrave;re, dont l'autre se croit le
+p&egrave;re de l'enfant?... Il y a l&agrave; une trag&eacute;die en trois actes: avant,
+pendant et apr&egrave;s, qui doit &ecirc;tre affreuse quand elle n'est pas tr&egrave;s
+comique....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Affreuse,&raquo; fit Mme de S&mdash;&mdash; en secouant la t&ecirc;te, &laquo;et Marthe ne les
+aurait pas support&eacute;es, les sc&egrave;nes de cette trag&eacute;die, si elle n'avait pas
+eu son premier enfant.... Voil&agrave; ce que vous autres, romanciers, vous ne
+comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme
+peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier
+enfant, Marthe ne l'avait pas ch&eacute;ri, le jour o&ugrave; elle l'avait eu, de
+cette aveugle, de cette ardente affection &agrave; demi animale, par o&ugrave;
+commence la maternit&eacute; chez la plupart de nous.... Elle &eacute;tait plus
+r&eacute;fl&eacute;chie qu'instinctive, plus raisonn&eacute;e que spontan&eacute;e. Ce fut au moment
+o&ugrave; elle se sentit devenir m&egrave;re une seconde fois qu'elle aima vraiment
+son premier-n&eacute; d'un amour plus tendre, par la pens&eacute;e du tort qu'elle lui
+faisait, en lui donnant un fr&egrave;re qui n'&eacute;tait pas enti&egrave;rement de son
+sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante,
+moi, mais je suis s&ucirc;re de ce que je vous dis, et que Marthe &eacute;tait
+sinc&egrave;re en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle
+avait embrass&eacute; le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle
+ne se connaissait pas pour ce pauvre petit &ecirc;tre....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;C'est un cas bien curieux,&raquo; lui r&eacute;pondis-je, &laquo;car on pr&eacute;tend souvent
+le contraire, et qu'une femme est toujours plus la m&egrave;re des fils de
+l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de
+l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;<i>Sar&agrave;</i>, comme on dit ici,&raquo; continua Mme de S&mdash;&mdash;, &laquo;c'est possible
+pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extr&ecirc;me
+tendresse envers le premier fils eut bient&ocirc;t pour contre-partie, chez
+Marthe, un sentiment de grande douleur &agrave; l'occasion du second fils....
+Voici comment: l'homme &agrave; qui elle s'&eacute;tait donn&eacute;e,&mdash;et, ici encore, je
+n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez
+pas savoir,&mdash;cet homme, donc, menait l'existence de d&eacute;s&#339;uvr&eacute; riche que
+vous connaissez. Il &eacute;tait de deux cercles fort &eacute;l&eacute;gants, il avait des
+chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima,
+une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinqui&egrave;me ann&eacute;e, aussi
+trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une gr&acirc;ce naturelle de
+mani&egrave;res, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un
+dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas
+qu'il y ait rien de dangereux pour un caract&egrave;re faible comme la g&acirc;terie
+provoqu&eacute;e invariablement par ces fa&ccedil;ons-l&agrave;. Le jeune homme finit,
+rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et
+qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu &agrave; peu un
+enfant g&acirc;t&eacute;, en effet. Mais un enfant g&acirc;t&eacute; de trente ans, c'est du
+triple, du quadruple extrait d'&eacute;go&iuml;sme.... C'est pire quelquefois....
+Celui-ci, l'amant de Marthe, lanc&eacute; &agrave; toutes guides dans cette grisante
+vie parisienne, avait march&eacute; un peu vite.&mdash;C'est votre mot, n'est-ce
+pas?&mdash;Il avait d&eacute;pens&eacute; plus que son revenu, entam&eacute; son capital. Il
+voulut se refaire et se mit &agrave; jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il
+gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour
+o&ugrave; il dut avouer &agrave; sa ma&icirc;tresse que, si elle ne l'aidait pas de sa
+bourse, il sombrait,&mdash;et elle l'aida....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Permettez-moi,&raquo; interrompis-je en souriant, &laquo;de ne pas &ecirc;tre aussi
+indign&eacute; que vous.... Ces jolies petites sc&eacute;l&eacute;ratesses sont trop communes
+parmi les jeunes gens qui font la f&ecirc;te, et, si l'on fouillait la
+conscience de tous ceux qui, &agrave; cette heure-ci, descendent ou montent les
+Champs-Elys&eacute;es en conduisant eux-m&ecirc;mes un cheval de trois cents
+louis!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Permettez-moi,&raquo; interrompit-elle &agrave; son tour, &laquo;de vous dire que vous
+ne savez pas, vous, ce que c'est que le c&#339;ur d'une femme, et comme elle
+a besoin de ne pas m&eacute;priser celui qu'elle aime, ni comme cette estime
+est lente &agrave; s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant f&ucirc;t
+venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle
+voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments
+comme les femmes d&eacute;licates ont la na&iuml;vet&eacute; d'en demander &agrave; ces hommes-l&agrave;.
+Elle voulut qu'il lui jur&acirc;t, sur la t&ecirc;te de leur enfant commun, de ne
+plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'&eacute;tait pas pass&eacute; deux mois
+qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle
+aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle poss&eacute;dait des
+bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le
+m&eacute;pris &eacute;tait entr&eacute; en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire?&raquo;
+insista Mme de S&mdash;&mdash; d'une voix presque alt&eacute;r&eacute;e de d&eacute;go&ucirc;t. &laquo;La pauvre
+femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aim&eacute; revenir encore
+et encore demander la m&ecirc;me chose. Et le jour o&ugrave; elle dit non, il lui
+fallut voir ce p&egrave;re de son second fils, la menace &agrave; la bouche, parlant
+de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la
+perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier
+elle-m&ecirc;me cet argent en avouant tout &agrave; sa m&egrave;re, jusqu'&agrave; ce qu'elle p&ucirc;t
+enfin mettre &agrave; la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi
+les plus saints devoirs.... On vit pourtant, apr&egrave;s des agonies
+pareilles.... Comment? Par quelles &eacute;nergies que l'on ne se connaissait
+pas?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais ces &eacute;nergies, c'est bien simple,&raquo; dis-je &laquo;Marthe a d&ucirc; les
+trouver dans ses deux enfants.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non, mon ami.&raquo;&mdash;Je crois que jamais Mme de S&mdash;&mdash; ne m'avait appel&eacute;
+ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce r&eacute;cit
+r&eacute;veillait en elle des cordes si vivantes!&mdash;&laquo;Non,&raquo; reprit-elle, &laquo;un de
+ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette
+crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce
+fils ressemblait &agrave; son inf&acirc;me p&egrave;re d'une de ces ressemblances absolues,
+totales, qui crient la v&eacute;rit&eacute; &agrave; faire se serrer le c&#339;ur de la m&egrave;re,
+lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement.
+Et puis, on s'habitue &agrave; cette sensation-l&agrave; aussi, &agrave; moins que l'on ne se
+prenne, comme fit Marthe, &agrave; trop d&eacute;tester l'amant d'autrefois. Car alors
+cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien
+&eacute;trange. La m&egrave;re ne peut s'emp&ecirc;cher de fr&eacute;mir quand elle retrouve dans
+son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'<i>&acirc;me</i> de celui
+qu'elle m&eacute;prise de ce terrible m&eacute;pris. C'est d'abord une sorte de
+honte.... Est-ce sa faute, &agrave; cet enfant, s'il ressemble &agrave; son p&egrave;re?
+Vais-je me mettre aussi &agrave; d&eacute;tester mon fils? Je serais un monstre?...
+Ces pens&eacute;es traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les
+chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la
+fatale ressemblance est toujours l&agrave;, qui s'impose comme une obsession.
+Et puis, une nouvelle pens&eacute;e appara&icirc;t. Si cette ressemblance allait &ecirc;tre
+compl&egrave;te, si des traits elle passait au c&#339;ur, si ce fils devenait un
+coquin comme son p&egrave;re?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier
+Marthe de tout reproche, que son ancien amant &eacute;tait tomb&eacute;, apr&egrave;s leur
+rupture, plus bas et toujours plus bas. &Ccedil;'avait &eacute;t&eacute; d'abord, autour de
+lui, cette vague r&eacute;putation d'aigrefin qui n'emp&ecirc;che pas un homme, &agrave;
+Paris, d'&ecirc;tre re&ccedil;u partout; mais chacun sent que de se lier avec le
+personnage est une imprudence. On dit: &laquo;C'est dr&ocirc;le. De quoi peut bien
+vivre ce gar&ccedil;on-l&agrave;?&raquo; On ajoute: &laquo;Apr&egrave;s tout, ce ne sont pas mes
+affaires.&raquo; Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas,
+ensuite plus haut. Des anecdotes d'ind&eacute;licatesses se colportent. L'homme
+qui se sent d&eacute;consid&eacute;r&eacute; tourne &agrave; l'insolent. Il cherche une affaire. Il
+la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: &laquo;Vous avez
+tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens....&raquo; Cette phrase
+est encore r&eacute;p&eacute;t&eacute;e.... &laquo;Qu'y a-t-il?&raquo; Cette question court les cercles
+et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrap&eacute; en flagrant
+d&eacute;lit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de
+Marthe.&mdash;Cet homme en vint &agrave; tricher au jeu. Il fut pris. On &eacute;touffa
+l'affaire. Mais le dr&ocirc;le disparut pour ne plus revenir....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pauvre Marthe!&raquo; m'&eacute;criai-je presque malgr&eacute; moi.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais,&raquo; dit Mme de S&mdash;&mdash; en
+secouant la t&ecirc;te. &laquo;Pour que vous puissiez bien comprendre tout son
+martyre, il faut que vous sachiez qu'elle &eacute;tait redevenue une tr&egrave;s
+honn&ecirc;te femme. Elle a &eacute;t&eacute; de celles qui font mentir le proverbe, et pour
+qui le premier amour est le dernier. Certaines exp&eacute;riences gu&eacute;rissent de
+les recommencer&mdash;&agrave; jamais ... Marthe &eacute;tait pieuse avant sa faute; elle
+le devint davantage ensuite. Elle avait con&ccedil;u cette id&eacute;e que Dieu la
+punirait de cette faute dans ce fils de l'adult&egrave;re qui grandissait
+cependant, et, &agrave; mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec
+le vrai p&egrave;re grandissait aussi. Ce n'&eacute;tait qu'un enfant, et il avait
+d&eacute;j&agrave; des vices de c&#339;ur presque d&eacute;velopp&eacute;s, les tristes vices que la
+m&egrave;re avait appris &agrave; conna&icirc;tre dans son ignoble amant. Il &eacute;tait f&eacute;lin et
+hypocrite, sensuel et faible, avec des &eacute;go&iuml;smes m&eacute;lang&eacute;s de c&acirc;lineries
+qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce
+caract&egrave;re d'homme dont elle retrouvait les lin&eacute;aments reproduits en
+miniature dans l'enfant! Son devoir, &agrave; elle, &eacute;tait trac&eacute;, n'est-ce pas?
+Essayer d'&eacute;lever cet enfant et combattre &agrave; l'avance les d&eacute;fauts futurs
+de l'homme encore &agrave; former.... Mais, c'est ici que vous allez la
+plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle &eacute;tait mari&eacute;e, et son mari s'&eacute;tait
+mis dans la t&ecirc;te que c'&eacute;tait &agrave; lui d'&eacute;lever ce fils. Une esp&egrave;ce d'atroce
+ironie voulait qu'il ador&acirc;t ce second enfant, et qu'au lieu de
+d&eacute;velopper &agrave; son &eacute;gard la virile &eacute;nergie qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; n&eacute;cessaire, il le
+trait&acirc;t d'une fa&ccedil;on exactement oppos&eacute;e &agrave; celle qu'exigeait cette nature.
+C'&eacute;tait donc, entre le mari et la femme, des sc&egrave;nes continuelles &agrave;
+propos de ce fils qui n'&eacute;tait qu'&agrave; elle et dont elle voyait l'avenir
+&eacute;crit dans la destin&eacute;e de l'<i>autre</i>, du sc&eacute;l&eacute;rat qui lui avait
+empoisonn&eacute; sa vie. Le pire &eacute;tait qu'&agrave; travers ces angoisses secr&egrave;tes,
+ces remords, ces sc&egrave;nes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second
+enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier,
+qui lui ressemblait, &agrave; elle, et en qui elle voyait d&eacute;j&agrave; s'&eacute;panouir sa
+fine sensibilit&eacute;.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus
+dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la trag&eacute;die
+morale qu'elle a travers&eacute;e?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et le d&eacute;nouement?&raquo; m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il n'y en a pas eu,&raquo; me dit-elle; &laquo;l'enfant est mort trop jeune.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je l'avais not&eacute;e, cette histoire, &agrave; peu pr&egrave;s dans les termes que je
+viens de la transcrire, et elle m'avait tant frapp&eacute; que je la racontai
+justement &agrave; d'Aurevilly, par un de ces soirs o&ugrave; nous revenions du
+Cirque. Je le vois encore s'arr&ecirc;tant et me disant:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et vous n'avez pas devin&eacute; que c'&eacute;tait son histoire, &agrave; elle?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas possible!&raquo; lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voyons, Claude,&raquo; reprit-il, en me mettant sur l'&eacute;paule sa main gant&eacute;e
+d'un de ces gants noirs brod&eacute;s d'or, comme il en portait pour ces
+sorties de demi-apparat, &laquo;est-ce que vous croyez qu'une amie lui e&ucirc;t
+fait cette r&eacute;v&eacute;lation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas
+une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui r&eacute;v&eacute;ler la
+naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue
+Mme de S&mdash;&mdash;?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Morte aussi.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a d&ucirc; vouloir vous d&eacute;router
+deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le
+second pour mort.... T&acirc;chez de le retrouver et de nettoyer votre
+monocle. Nous en recauserons....&raquo;</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis &agrave; mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur
+le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voil&agrave;
+qu'un jour, ou plut&ocirc;t une nuit, chez Phillips, dans ce bar c&eacute;l&egrave;bre o&ugrave; je
+buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour
+faire l'Anglais et le sportsman,&mdash;&ocirc; na&iuml;vet&eacute;!...&mdash;le nom de S&mdash;&mdash; me
+frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il &eacute;tait port&eacute; par un
+tr&egrave;s joli gar&ccedil;on de vingt-deux ans environ,&mdash;au chapeau luisant comme du
+m&eacute;tal, au plastron pliss&eacute;, &agrave; la boutonni&egrave;re fleurie d'un brin de foug&egrave;re
+et de muguet sous le pardessus ouvert,&mdash;enfin un parfait <i>dandy</i> de
+l'heure pr&eacute;sente, pour employer un mot d&eacute;mod&eacute; que d'Aurevilly aimait. Et
+tout en avalant un <i>cocktail</i> qui devait bien &ecirc;tre le cinqui&egrave;me, &agrave; en
+juger par le ton de ces messieurs, il disait:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Nous lui avons donn&eacute; la grande culotte.... Six banques de mille
+louis.... Il faudra bien qu'il saute!...&raquo;</p>
+
+<p>Je sentis alors, &agrave; regarder ce gar&ccedil;on que toute la beaut&eacute; d'un enfant de
+l'amour enveloppait comme d'une aur&eacute;ole, combien d'Aurevilly avait vu
+juste. Mme de S&mdash;&mdash; et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de
+Florence, en donnant un fils a&icirc;n&eacute; &agrave; cette soi-disant Marthe au lieu
+d'une fille,&mdash;et la suite,&mdash;avait voulu me d&eacute;pister, et j'avais devant
+moi le fils de l'Alphonse. H&eacute;las! je n'ai plus le preux de Valognes&mdash;un
+autre des sobriquets amicaux de Barbey&mdash;pour recauser avec lui du
+d&eacute;nouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis
+la visite chez Phillips, et je suis s&ucirc;r, s&ucirc;r comme de l'infamie de
+Colette, que j'apprendrai demain, apr&egrave;s-demain, quelque jour, que ce
+jeune homme a fini comme son vrai p&egrave;re. Pauvre, pauvre Marthe!...
+D&eacute;cid&eacute;ment j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure
+ait &eacute;t&eacute; st&eacute;rile et que je ne doive jamais retrouver l'&acirc;me de cette
+mauvaise femme incarn&eacute;e dans quelque petit &ecirc;tre, qui aurait &agrave; la fois
+dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce m&eacute;lange!... Il est vrai
+que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce f&ucirc;t mon
+sang. La pelote &eacute;tait trop bien garnie.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>M&Eacute;DITATION XIX</h3>
+
+<h2>TH&Eacute;RAPEUTIQUE DE L'AMOUR</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>LA M&Eacute;THODE DU DOCTEUR NOIROT</h3>
+
+
+<p>Depuis des ann&eacute;es j'ai renonc&eacute; &agrave; la na&iuml;ve habitude de relire les pages
+que j'&eacute;cris. Une fois jet&eacute;es sur le papier, c'est comme un enfant qui
+vient de na&icirc;tre. Ch&eacute;tif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille
+de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les
+coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal
+peign&eacute;,&mdash;telle est ma devise,&mdash;plut&ocirc;t que rachitique et cosm&eacute;tique. Je
+viens pourtant de manquer &agrave; ce facile principe qui accorde si
+merveilleusement la rh&eacute;torique et la paresse, et j'ai repris d'affil&eacute;e
+ces dix-huit premi&egrave;res m&eacute;ditations. Je voulais juger de leur ensemble et
+v&eacute;rifier si j'avais bien suivi le plan arr&ecirc;t&eacute; dans ma t&ecirc;te sur les trois
+actes de la tragi-com&eacute;die d'Amour:&mdash;avant, pendant, apr&egrave;s. Le r&eacute;sultat
+ne s'est pas fait attendre. Un d&eacute;couragement imm&eacute;diat s'est empar&eacute; de
+moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le
+reste du programme ainsi indiqu&eacute; sur mon livre de notes et qui devait
+constituer comme l'&eacute;pilogue:&mdash;XIX: <i>Des consolations</i> (la d&eacute;bauche.
+Montrer l'identit&eacute; du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques
+coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils
+Epiphane qui pr&ecirc;chaient l'affranchissement de l'&acirc;me par l'assouvissement
+du corps et la volupt&eacute;....); XX: <i>Le sadisme</i> (son histoire. Montrer
+qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance &agrave; certaines
+sortes de douleurs. De la diff&eacute;rence entre la souffrance qui nous
+am&eacute;liore et celle qui nous d&eacute;prave. Pourquoi?); XXI: <i>Lesbos</i> (une
+nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline.
+Analyser la fureur impuissante que cela d&eacute;veloppe, si sp&eacute;ciale et qui ne
+ressemble pas &agrave; l'autre jalousie, &agrave; cause de la diff&eacute;rence de l'image).
+Je venais de voir trop clairement mon incapacit&eacute; d'<i>expliquer</i> tous ces
+ph&eacute;nom&egrave;nes moraux plus ou moins bien d&eacute;crits, et de conclure. Et
+qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et
+puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me
+disait si justement l'abb&eacute; Taconet: &laquo;Peindre trop complaisamment sa
+maladie, c'est la propager.&raquo; Si ce livre devait ainsi r&eacute;pandre le virus
+qui me ronge, &agrave; quoi bon avoir employ&eacute; &agrave; une &#339;uvre de corruption
+l'encre de mon encrier? Mieux e&ucirc;t valu la boire, comme au coll&egrave;ge. Cela
+ne faisait de mal qu'&agrave; moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne
+me suis pas trouv&eacute; le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de
+papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme
+cruelle &eacute;tait l&agrave;, devant les yeux de ma jalousie, offrant &agrave; d'autres sa
+gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand
+on a vraiment pleur&eacute; sur certaines pages, une esp&egrave;ce de vanit&eacute;
+singuli&egrave;re vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si
+l'on devait avoir, en talent, le b&eacute;n&eacute;fice de ses larmes. C'est mis&eacute;rable
+et c'est humain,&mdash;de cette &eacute;trange humanit&eacute; litt&eacute;raire o&ugrave; le factice et
+le naturel, le faux et le vrai se combinent &agrave; ne les pouvoir pas
+d&eacute;m&ecirc;ler. Oui, voil&agrave; deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre
+sotte et mesquine, qui m'ont emp&ecirc;ch&eacute; de br&ucirc;ler ce livre, malgr&eacute; tout;
+puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abb&eacute;
+Taconet, en me disant: &laquo;Mais si, apr&egrave;s avoir &eacute;tal&eacute; la maladie de mon
+c&#339;ur, j'en donnais le rem&egrave;de? Ce serait une conclusion, cela.&raquo; Et tout
+de suite ce probl&egrave;me se pose &agrave; mon esprit: &laquo;Y a-t-il un rem&egrave;de contre la
+passion?&raquo; Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: &laquo;Y
+a-t-il une <i>Th&eacute;rapeutique de l'amour</i>?&raquo; Le mot me semble paradoxal et
+piquant. Je reprends courage, et je l'&eacute;cris sous l'&eacute;tiquette XIX, &agrave; la
+place du titre projet&eacute;. Et je m&eacute;dite, je m&eacute;dite.... Je ne trouve rien.
+&laquo;Allons,&raquo; me dis-je, &laquo;puisqu'il s'agit de th&eacute;rapeutique et que d'apr&egrave;s
+Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est &agrave; base physique, si j'allais
+consulter un m&eacute;decin?&raquo; Et d&egrave;s le lendemain, vers les dix heures, je
+m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au
+quatri&egrave;me &eacute;tage de laquelle j'&eacute;tais s&ucirc;r de trouver le docteur Noirot.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je l'ai connu, cet excellent docteur,&mdash;&agrave; qui j'ai d&ucirc; la tragique
+anecdote rapport&eacute;e dans la m&eacute;ditation XIV,&mdash;au quartier Latin. Il &eacute;tait
+interne &agrave; Bic&ecirc;tre. J'ai bien souvent mang&eacute; en sa compagnie, dans la
+salle de ce vieil h&ocirc;pital affect&eacute;e aux repas de ces messieurs, sur les
+murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions tr&egrave;s &eacute;trange. Les
+listes des internes y sont grav&eacute;es, ann&eacute;e par ann&eacute;e, et dans chaque
+liste, depuis quinze ans, il y a un nom &agrave; c&ocirc;t&eacute; duquel se voient deux
+initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, &agrave; chaque nouvelle
+fourn&eacute;e, devient la ma&icirc;tresse d'un des futurs docteurs envoy&eacute;s dans cet
+h&ocirc;pital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades,
+quand le chef de service manquait. Il &eacute;tait d&egrave;s cette &eacute;poque, et il est
+rest&eacute; cynique et intelligent, m&eacute;thodique et doucement implacable, avec
+un air d'employ&eacute; plus que de praticien. Il est mon a&icirc;n&eacute; et de beaucoup.
+Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus
+belle fortune, s'il n'avait pas eu &agrave; soutenir une nombreuse famille,
+cas&eacute;e par ses soins. Le souci forc&eacute; de la client&egrave;le l'a emp&ecirc;ch&eacute;
+d'arriver &agrave; l'agr&eacute;gation, et il est probable qu'il ne sera m&ecirc;me jamais
+m&eacute;decin des h&ocirc;pitaux. A travers sa vie de labeur et de d&eacute;vouement, le
+cynisme dont je parlais a continu&eacute; de se d&eacute;velopper par le plus
+singulier contraste que j'aie jamais rencontr&eacute;. Mat&eacute;rialiste outrageux,
+expliquant la sensibilit&eacute; humaine par les plus d&eacute;gradantes hypoth&egrave;ses,
+Noirot donne l'exemple des vertus les plus d&eacute;licates, cousues &agrave; une &acirc;me
+gangren&eacute;e de n&eacute;gations. Avec cela, observateur tr&egrave;s habile, mais qui ne
+croit gu&egrave;re &agrave; la m&eacute;decine, il s'est fait depuis des ann&eacute;es une
+sp&eacute;cialit&eacute; du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux,
+p&eacute;trir le corps humain d'une mani&egrave;re quasi miraculeuse, gr&acirc;ce &agrave; des
+connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui
+reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup pouss&eacute;, et, &agrave; l'heure
+pr&eacute;sente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se
+loger, depuis la mort de sa m&egrave;re, dans un appartement meubl&eacute; &agrave; neuf, en
+haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie pass&eacute;e ni
+la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce
+qui ne l'emp&ecirc;che pas, quand on discute devant lui l'immortalit&eacute; de
+l'&acirc;me, de passer au fil de sa f&eacute;roce ironie ce qu'il appelle la plus
+grotesque des vanit&eacute;s de l'homme. A-t-il des ma&icirc;tresses? Je lui en ai
+connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,&mdash;et
+pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,&mdash;mais jamais il
+n'a aim&eacute;. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement
+battu par son cocher et saignant sous la m&egrave;che, il me disait: &laquo;Une
+passion, c'est, sur notre syst&egrave;me nerveux, une place comme celle qu'a ce
+cheval sur sa croupe. T&acirc;chons de ne pas nous laisser faire de place au
+c&#339;ur....&raquo; Je pensais &agrave; ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme
+capable de comparer un amant malheureux &agrave; une rosse conduite par un
+ivrogne doit avoir des panac&eacute;es contre ce malheur, ou personne n'en a.</p>
+
+<p>Noirot achevait de d&eacute;jeuner. C'est une de ses th&eacute;ories que l'homme qui
+travaille doit &ecirc;tre nourri avant son travail. &laquo;Les Anglais ont raison,&raquo;
+dit-il souvent, &laquo;dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela
+qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....&raquo; A dix heures, il se
+l&egrave;ve de table. Il a, de huit &agrave; neuf et demie, visit&eacute; les deux ou trois
+clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier.
+De onze heures &agrave; trois heures, il fait ses courses. De trois heures &agrave;
+six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il
+d&icirc;ne. Autrefois, il donnait toutes ses soir&eacute;es &agrave; sa m&egrave;re. Il va
+maintenant un peu dans le monde, un peu au th&eacute;&acirc;tre, un peu chez les
+trois s&#339;urs qu'il a mari&eacute;es.... Quand je lui eus expliqu&eacute; que je
+voulais causer avec lui, &agrave; propos d'un livre que j'&eacute;crivais:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Montez dans ma voiture,&raquo; me dit-il; &laquo;nous bavarderons entre mes
+visites.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Nous voici donc roulant dans ce coup&eacute; au mois, comme en ont les
+m&eacute;decins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et
+les grands yeux vitreux dans les faces p&acirc;les. Je pouvais voir, dans
+l'esp&egrave;ce de tiroir sans couvercle m&eacute;nag&eacute; sur le devant, un thermom&egrave;tre
+de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.&mdash;Noirot est un des
+docteurs qui cumulent la m&eacute;decine et la chirurgie. C'est m&ecirc;me un
+operateur tr&egrave;s adroit.&mdash;Des brochures s'y m&ecirc;laient &agrave; quelques fioles de
+pharmacie destin&eacute;es aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer
+&agrave; mon compagnon, devant ces t&eacute;moignages de la vraie douleur, ma douleur
+&agrave; moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma
+pens&eacute;e. Mais que la pens&eacute;e para&icirc;t peu de chose &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un os qui crie
+sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fi&egrave;vre!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous avez tort,&raquo; r&eacute;pondit le docteur, quand je lui eus communiqu&eacute;,
+avec le probl&egrave;me sur lequel je voulais le consulter, mon esp&egrave;ce de honte
+&agrave; l'entretenir de maux par trop chim&eacute;riques. &laquo;Pour un mat&eacute;rialiste comme
+moi, un mal moral est un mal physique moins bien d&eacute;fini, voil&agrave; tout....
+Et c'est parce qu'il est moins bien d&eacute;fini que les m&eacute;decins ne s'en
+occupent pas....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Alors, &agrave; quelqu'un qui viendrait vous dire: &laquo;Docteur, je suis
+amoureux, gu&eacute;rissez-moi,&raquo; vous n'&eacute;clateriez pas de rire au nez?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas le moins du monde.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et qu'ordonneriez-vous?&raquo; insistai-je. &laquo;Est-ce indiscret de vous le
+demander?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cela d&eacute;pendrait naturellement de l'individu,&raquo; fit le docteur, hochant
+la t&ecirc;te. &laquo;Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies,
+il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a
+que des amants. Je n'ai jamais beaucoup r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; la question, parce
+qu'elle ne m'a jamais &eacute;t&eacute; pos&eacute;e. Pourtant, j'entrevois tout de suite
+quelques r&egrave;gles g&eacute;n&eacute;rales, d'apr&egrave;s deux ou trois remarques que j'ai eu
+souvent l'occasion de faire. Avez-vous observ&eacute; d'abord que tous les
+amoureux ont mal &agrave; l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un
+proverbe qui dit:&mdash;Vivre d'amour et d'eau claire,&mdash;et qui n'est pas si
+b&ecirc;te. Traduisez-le en bon fran&ccedil;ais, il signifie qu'un amoureux ne
+surveille plus l'hygi&egrave;ne de ses repas. Il mange &agrave; des heures quelconques
+et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous &agrave; midi, il d&eacute;jeune &agrave; deux
+heures; un rendez-vous &agrave; une heure, il d&eacute;jeune &agrave; midi, h&acirc;tivement,
+goul&ucirc;ment. Puis, malgr&eacute; les plus rigoureux principes, il court poss&eacute;der
+sa ma&icirc;tresse, en plein travail de la digestion.... S'il re&ccedil;oit une
+mauvaise nouvelle de cette ma&icirc;tresse, il n'a pas d'app&eacute;tit; une bonne,
+il n'en a pas non plus.&mdash;Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous
+ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal &agrave;
+l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir
+mal &agrave; ses racines.... Je vous passe les consid&eacute;rations que je pourrais
+vous faire sur les rapports du syst&egrave;me nerveux avec ce pr&eacute;cieux organe,
+si pr&eacute;cieux, si fragile, si n&eacute;glig&eacute;.... J'arrive &agrave; ma conclusion:
+presque toujours les chagrins du c&#339;ur s'accompagnent d'un &eacute;tat
+dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne dig&egrave;re pas. L'un
+s'additionne &agrave; l'autre, et les deux mis&egrave;res s'aggravent.... Je
+conseillerais donc &agrave; mon sujet une premi&egrave;re s&eacute;rie de soins destin&eacute;s &agrave;
+lui procurer la f&eacute;licit&eacute; physique et irr&eacute;sistible, dont s'accompagne la
+bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet,
+vous &ecirc;tes un chr&eacute;tien, au fond, tout au fond, et ma th&eacute;orie vous fait
+horreur.... Mais avez-vous assist&eacute;, &agrave; la campagne, aux d&eacute;jeuners qui
+suivent les retours d'enterrement? On s'assied &agrave; table les yeux rouges,
+les l&egrave;vres tremblantes, l'&acirc;me navr&eacute;e. On parle &agrave; peine. Le bruit des
+pellet&eacute;es de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les
+oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit
+des cuillers dans les assiettes.... Cependant le b&#339;uf arrive, puis le
+poulet, puis les l&eacute;gumes, le tout arros&eacute; d'un vieux vin de pays qui sent
+le raisin.... Petit &agrave; petit les voix se haussent, le feu de la vie
+revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont
+un bon moment, le premier depuis la catastrophe.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'ai d&eacute;j&agrave; mentionn&eacute; le fait dans une de mes m&eacute;ditations,&raquo;
+interrompis-je avec un peu de vanit&eacute;. &laquo;Pauvre nature humaine! Cela
+prouve que nous avons un corps et une &acirc;me, simplement, et que la chair
+est faible, tr&egrave;s faible....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Faiblesse ou force,&raquo; reprit le m&eacute;decin, &laquo;pourquoi ne pas utiliser ce
+proc&eacute;d&eacute; de consolation? A un amant poss&eacute;d&eacute; du d&eacute;lire du regret, comme
+vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un r&eacute;gime adapt&eacute; &agrave; votre
+&eacute;tat actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice,
+beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est l&agrave;, donc
+d&eacute;penser et acqu&eacute;rir; et je vous r&eacute;digerais un r&eacute;gime de table qui vous
+remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin
+rouge; du vin blanc l&eacute;ger, additionn&eacute; d'eau de Vals, des viandes r&ocirc;ties
+et des l&eacute;gumes, &agrave; part &eacute;gale; des heures r&eacute;guli&egrave;res du d&eacute;jeuner et du
+d&icirc;ner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions....
+En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, apr&egrave;s chaque repas, au
+lieu de ces id&eacute;es noires que le travail de la digestion laborieuse roule
+dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les r&eacute;sidus toxiques
+d'une d&eacute;sassimilation incompl&egrave;te,&mdash;je vous donne des id&eacute;es l&eacute;g&egrave;res, des
+id&eacute;es roses, celles d'un cheval qui a bien mang&eacute; son avoine, d'un chien
+qui a bien lapp&eacute; sa p&acirc;t&eacute;e. H&eacute;! h&eacute;! ce n'est pas &agrave; d&eacute;daigner, ce
+bonheur-l&agrave;. C'est le plus s&ucirc;r.... Seulement, comme vous n'&ecirc;tes ni un
+cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,&mdash;ou du moins qui
+raisonne,&mdash;je vous explique ma m&eacute;thode, pour vous donner &agrave; vous-m&ecirc;me,
+par-dessus le march&eacute;, le petit int&eacute;r&ecirc;t de suivre le progr&egrave;s de votre
+gu&eacute;rison. Au lieu de penser &agrave; votre ma&icirc;tresse uniquement, vous commencez
+de penser au rem&egrave;de que je vous prescris contre votre ma&icirc;tresse.... Ce
+jour-l&agrave;, vous &ecirc;tes sauv&eacute;,&mdash;ou, sinon sauv&eacute;, du moins soulag&eacute;. Mais nous
+voici &agrave; la porte de la maison o&ugrave; je dois m'arr&ecirc;ter.... Attendez-moi dix
+minutes, voulez-vous?...&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, &agrave; cette porte, en train
+de r&eacute;fl&eacute;chir sur le paradoxal rem&egrave;de de mon docteur. Tant-mieux et sur
+cette m&eacute;tamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une
+ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente
+un peu partout, j'essayai de r&eacute;sumer mon impression sur ce rem&egrave;de en
+noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une
+brochure ramass&eacute;e dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de
+l'<i>agoraphobie</i> ou peur des espaces, de la <i>claustrophobie</i> ou peur de
+l'&eacute;troit, et de la <i>t&eacute;l&eacute;nophobie</i> ou peur des &eacute;pingles. Mon Dieu! Que la
+science moderne de l'esprit est donc singuli&egrave;re dans ses distinctions,
+et que l'esprit lui-m&ecirc;me appara&icirc;t, quand on le regarde &agrave; la loupe, comme
+une machine d&eacute;licate et facile &agrave; fausser! Mais je retranscris ici mes
+axiomes:</p>
+
+<p class='max'>XCI</p>
+
+<p><i>Pour certains physiologistes, l'&acirc;me est la maladie du corps. C'est
+alors la maladie sacr&eacute;e dont parlaient les anciens. Mourons-en plut&ocirc;t
+que de vivre sans elle</i>.</p>
+
+<p class='max'>XCII</p>
+
+<p><i>Substituer une bo&icirc;te de pilules &agrave; l'Evangile, c'est, au fond, le r&ecirc;ve
+de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progr&egrave;s</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quand le docteur fut de nouveau assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, je lui tendis la
+feuille o&ugrave; je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les
+&eacute;paules sans se f&acirc;cher, avec la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'un doucheur qui voit se
+tr&eacute;mousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommen&ccedil;ait de
+rouler le long des rues:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Parfait! Voil&agrave; qui prouve que vous avez la haine du rem&egrave;de. Cette
+aversion est un ph&eacute;nom&egrave;ne constant dans les maladies dites morales. En
+l'esp&egrave;ce, il d&eacute;rive d'une conception fausse de la femme qui remonte en
+droite ligne &agrave; la dame du moyen &acirc;ge Comme Schopenhauer s'en est joliment
+moqu&eacute;! C'est votre ma&icirc;tre, celui-l&agrave;, le nierez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mon ma&icirc;tre?...&raquo; r&eacute;pondis-je. &laquo;C'est un Chamfort &agrave; la choucroute.
+J'aime mieux l'autre, qui &eacute;tait &agrave; l'ambre, en vrai fils au dix-huiti&egrave;me
+si&egrave;cle. Schopenhauer, causeur, me repr&eacute;sente l'Allemand dont Rivarol
+disait que, pour prouver qu'il est l&eacute;ger, il saute par la fen&ecirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;N'emp&ecirc;che,&raquo; continua le docteur, &laquo;que, cette fois, il est bien tomb&eacute;,
+et sur un des parterres o&ugrave; fleurit le plus abondamment la fleur de la
+jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un
+amant malheureux, &agrave; ce point-ci tout particuli&egrave;rement: rectifier l'image
+du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce
+qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a &eacute;crit
+un livre qui s'appelle <i>Cruelle Enigme</i>. Je n'entends rien &agrave; la critique
+litt&eacute;raire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de
+titres qui appartiennent davantage &agrave; ce que j'appelle, excusez ma
+franchise, l'&eacute;cole du doigt dans l'&#339;ul. Etes-vous all&eacute; &agrave; la Maternit&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux
+couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la
+pens&eacute;e comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux vo&ucirc;t&eacute;s, ses
+couverts de tilleuls, son clo&icirc;tre paisible, ses longs toits qui
+ressemblent &agrave; ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Il ne s'agit pas de ces fadaises,&raquo; dit Noirot; &laquo;avez-vous suivi l&agrave;
+une clinique?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non,&raquo; r&eacute;pondis-je; &laquo;l'odeur m'a d&eacute;go&ucirc;t&eacute; d&egrave;s la premi&egrave;re salle. Vous
+savez que je n'ai jamais &eacute;t&eacute; tr&egrave;s passionn&eacute; pour ces spectacles, m&ecirc;me
+quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les
+salles de Bic&ecirc;tre....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; bien!&raquo; continua le docteur, &laquo;c'est ce d&eacute;go&ucirc;t que je demanderais &agrave;
+l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans
+cette Maternit&eacute; &agrave; des s&eacute;ries d'op&eacute;rations. Je le contraindrais de suivre
+les visites &agrave; l'h&ocirc;pital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le
+familiariserais avec le f&eacute;minin dans ce qu'il a de plus endolori, de
+plus r&eacute;pugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux
+vers de Vigny:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>...La femme, enfant malade....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour
+cet amant malheureux en images pr&eacute;cises. Quand il penserait que sa
+ma&icirc;tresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la
+cruelle &eacute;nigme, il y verrait un ph&eacute;nom&egrave;ne vulgaire, quelque chose
+d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'&eacute;ternuement sous
+un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal
+pour un ben&ecirc;t de philosophe: &laquo;L'amour, c'est l'obsession du sexe.&raquo; Et de
+cette obsession-l&agrave; il faut se d&eacute;barrasser comme de toutes les autres,
+par la vision bien nette de la mis&eacute;rable cause qui produit ce grand
+effet.... Bon, me voici encore oblig&eacute; de vous quitter; j'en ai pour cinq
+minutes, cette fois.&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il en passa plus de cinquante. L'endroit &eacute;tait mal choisi pour m'y faire
+stationner. C'&eacute;tait &agrave; deux pas de l'entr&eacute;e du Vaudeville, rue de la
+Chauss&eacute;e-d'Antin. Or, &agrave; ce th&eacute;&acirc;tre du Vaudeville se rattache un de mes
+plus tristes souvenirs. J'ai vu ma ma&icirc;tresse en sortir avec un de mes
+rivaux, apr&egrave;s que je l'avais laiss&eacute;e, trois heures auparavant, assise au
+coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'&eacute;tais
+moi-m&ecirc;me rentr&eacute; chez moi, et, le souci de sa sant&eacute; m'ayant emp&ecirc;ch&eacute; de
+travailler, j'avais quitt&eacute; ma chambre et gagn&eacute; &agrave; pied les bureaux d'un
+journal. D&eacute;sireux de causer pour tromper ma m&eacute;lancolie, j'y avais
+cueilli Andr&eacute; Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre
+Tortoni et l'Op&eacute;ra, ind&eacute;finiment. Et puis le mauvais destin veut
+qu'Andr&eacute; s'arr&ecirc;te pour voir la sortie du th&eacute;&acirc;tre. Et le reste!... Je me
+rappelais, dans la voiture de Noirot, cette sc&egrave;ne de trahison. Mes
+sentiments d'alors me revenaient, apr&egrave;s tant de jours, avec une
+extraordinaire pr&eacute;cision. Cela me d&eacute;chirait &agrave; nouveau tout le c&#339;ur, et
+je m'amusais &agrave; discuter mentalement avec le cynique docteur que je
+venais de quitter:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non,&raquo; me disais-je, &laquo;j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a
+ob&eacute;i &agrave; des n&eacute;cessit&eacute;s de pure, ou plut&ocirc;t d'impure physiologie, cela ne
+peut pas me consoler, puisque c'est l&agrave; ma peine: qu'avec ce joli visage,
+qui ressemble tant &agrave; mon r&ecirc;ve, elle soit soumise &agrave; cette perversion de
+son c&#339;ur par ses sens. Quand m&ecirc;me je croirais que son mensonge n'a
+jamais &eacute;t&eacute; que de l'hyst&eacute;rie, et quand je poss&eacute;derais la v&eacute;ritable
+th&eacute;orie de ce mal myst&eacute;rieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle,
+cette th&eacute;orie m'emp&ecirc;cherait-elle d'&eacute;prouver que c'est l&agrave; une grande
+mis&egrave;re: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que
+j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la
+ligne est un peu renfl&eacute;e et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans
+le pli qui touche &agrave; la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester
+si belles?...&raquo;</p>
+
+<p>Pour chasser l'image de cette bouche trop ch&eacute;rie, je me remis &agrave;
+feuilleter la brochure sur l'<i>agoraphobie</i>, l'<i>o&iuml;chophobie</i> ou peur des
+maisons, sans doute, la <i>topophobie</i> ou peur des endroits, je
+suppose,&mdash;et, &agrave; la suite de mes r&eacute;flexions de tout &agrave; l'heure, j'&eacute;crivis
+l'aphorisme suivant sous la rubrique:&mdash;<i>Illogisme</i>.</p>
+
+<p class='max'>XCIII</p>
+
+<p><i>Un savant me d&eacute;montre, pour me consoler, les motifs physiologiques de
+l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous
+disent, quand vous pleurez un mort: &laquo;Vos larmes ne vous le rendront
+pas.&raquo; H&eacute;las! c'est justement pour cela que vous le pleurez</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je vous ai fait attendre,&raquo; reprit-il; &laquo;je viens d'assister &agrave; une
+sc&egrave;ne navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a suppli&eacute; de lui
+avouer son &eacute;tat pour qu'il arrange&acirc;t ses affaires.... Il en a pour un
+mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a donn&eacute;es m'en faisaient
+un devoir. C'est le plus dur de notre m&eacute;tier, cela.... Il a pris son
+visage dans ses mains, et il a pleur&eacute;, sans parler, de grosses larmes
+qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demand&eacute;
+que sa femme n'en s&ucirc;t rien.... Quand elle est rentr&eacute;e, il causait avec
+moi en souriant.... C'est toujours beau, un caract&egrave;re....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et cela ne vous fait pas croire &agrave; l'&acirc;me, &agrave; quelque chose
+d'ind&eacute;finissable, d'irr&eacute;ductible au scalpel, qui palpite &agrave; travers les
+d&eacute;faillances des organes?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pas le moins du monde,&raquo; dit-il en secouant la t&ecirc;te; &laquo;un sentiment ne
+doit jamais pr&eacute;valoir contre une id&eacute;e.... Mais d&eacute;p&ecirc;chons-nous, parce que
+j'ai un pauvre diable &agrave; visiter tr&egrave;s loin.... Encore une histoire
+navrante....&raquo;</p>
+
+<p>Il avait oubli&eacute; notre discussion, et je n'eus pas le courage de la
+reprendre. Je l'&eacute;coutais me d&eacute;tailler une infortune affreuse, comme il
+n'y en a qu'&agrave; Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait
+une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines, &agrave; soigner ainsi
+une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des mis&egrave;res du corps
+aurait-il le loisir d'apprendre &agrave; conna&icirc;tre les mis&egrave;res de l'&acirc;me, et &agrave;
+quoi bon? C'est moi qui suis un &eacute;go&iuml;ste et un insens&eacute; de venir ennuyer
+un homme comme celui-l&agrave;, entre le chevet d'un canc&eacute;reux et le chevet
+d'un typho&iuml;dique, en lui demandant un rem&egrave;de contre une maladie qui ne
+se touche pas au doigt, qui ne s'appr&eacute;cie pas au thermom&egrave;tre, qui ne se
+sonde pas, qui ne s'op&egrave;re pas avec l'acier. Ah! que la religion &eacute;tait
+intelligente, qui b&acirc;tissait les clo&icirc;tres, pr&eacute;cis&eacute;ment pour ces
+maladies-l&agrave;! Mais, voil&agrave;! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a
+sa raison d'&ecirc;tre. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus
+que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans
+l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont
+mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait
+trop, il agirait moins.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XX" id="XX"></a>M&Eacute;DITATION XX</h3>
+
+<h2>TH&Eacute;RAPEUTIQUE DE L'AMOUR</h2>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>LE SYST&Egrave;ME DU PROFESSEUR SIXTE</h3>
+
+
+<p>J'ai pourtant essay&eacute; de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en
+vertu de la sage maxime que ce m&ecirc;me docteur applique aux eaux min&eacute;rales:
+&laquo;&laquo;Je recommande toujours,&raquo; dit-il, &laquo;celles qui ne peuvent pas faire de
+mal.... Alors, si elles ne font pas de bien....&raquo; Et il hoche la t&ecirc;te. Je
+retournai dans une c&eacute;l&egrave;bre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un
+ancien dragon de l'imp&eacute;ratrice, esp&egrave;ce de g&eacute;ant maigre et roux, &agrave; profil
+de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait
+par ses ing&eacute;nieuses plaisanteries prononc&eacute;es avec un accent m&eacute;ridional.
+&laquo;Il y a neuf parades, monsieur Larcher,&raquo; me disait-il. Et il
+m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu'&agrave; l'octave: &laquo;Et la
+neuvi&egrave;me,&raquo; continuait-il en clignant l'&#339;ul gauche, &laquo;qui consiste &agrave;
+ficher le camp....&raquo; Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite
+salle de la rue Jacob, puis, ayant visit&eacute; mes fleurets d&eacute;laiss&eacute;s depuis
+des ann&eacute;es, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un
+nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter
+une paire d'&eacute;p&eacute;es d'occasion qu'il prenait la libert&eacute; de me recommander:
+&laquo;C'est pour rien,&raquo; me dit-il, &laquo;et nous les travaillerons ensemble, vous
+verrez....&raquo; Car il est de l'&eacute;cole de ceux qui m&eacute;prisent l'escrime
+savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'&ecirc;tre que si elle vous
+pr&eacute;pare au terrain. Aussi la salle est-elle fr&eacute;quent&eacute;e uniquement par
+des utilitaires. Avec son jeu, sans &eacute;l&eacute;gance aucune, mais qui touche
+beaucoup, le p&egrave;re Lecontre (niez donc la pr&eacute;destination des noms!) s'est
+fait une renomm&eacute;e de ma&icirc;tre pratique aussi m&eacute;rit&eacute;e que sa renomm&eacute;e de
+terrible carottier. Si j'avais &eacute;t&eacute; encore l'homme d'autrefois, le
+maniaque de caract&egrave;res, capable de suivre un personnage de semaine en
+semaine, par curiosit&eacute;, je me serais plu dans cette petite salle,
+v&eacute;ritable s&eacute;minaire de spadassins, dont les habitu&eacute;s principaux sont:
+quatre d&eacute;put&eacute;s v&eacute;reux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de
+jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. H&eacute;las! Ma
+pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des
+muscles. Ils oublient cela, les m&eacute;decins, quand ils vous conseillent la
+vie d'athl&egrave;te, que cette vie suppose d'abord l'athl&eacute;tisme, et cet
+athl&eacute;tisme la sant&eacute;. Apr&egrave;s huit jours de plastronnage quotidien, je ne
+mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais &agrave; Colette
+davantage encore, et aux temps o&ugrave; j'&eacute;tais du moins aupr&egrave;s d'elle &agrave;
+griser de caresses ma jalousie. Je me r&eacute;citais des vers &eacute;crits &agrave; cette
+&eacute;poque:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>...Comme Samson sur les genoux de Dalila,<br /></span>
+<span>Je sens la trahison enveloppante et tendre<br /></span>
+<span>A chaque doux baiser sur ma t&ecirc;te descendre,<br /></span>
+<span>Et je dis: &laquo;Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux,<br /></span>
+<span>&laquo;Donne-moi tes deux seins frais et d&eacute;licieux,<br /></span>
+<span>Et ta Beaut&eacute; troublante ou se dissout mon &ecirc;tre....&raquo;<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ces s&eacute;ances d'escrime alternaient, toujours d'apr&egrave;s les conseils de
+Noirot, avec des s&eacute;ances &agrave; l'h&ocirc;pital, o&ugrave; je voyais des nudit&eacute;s f&eacute;minines
+&agrave; d&eacute;go&ucirc;ter du vice un &eacute;quipage de marins en bord&eacute;e. Mais non, ces corps
+mis&eacute;rables et rong&eacute;s des pires maladies de l'impuret&eacute;, sur ces grabats
+d'agonie, dans ce d&eacute;cor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus
+pr&eacute;sente l'adorable ligne du corps de ma ma&icirc;tresse, et le frissonnement
+parfum&eacute; autour d'elle des batistes transparentes et des souples
+dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans
+les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce
+fragment d'un sonnet perdu:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Ton adorable corps, dont le regret me ronge,<br /></span>
+<span>Tu t'en servis, ainsi que d'un s&ucirc;r instrument,<br /></span>
+<span>Afin de r&eacute;gner mieux sur un trop faible amant<br /></span>
+<span>Toi qui savais l'extase o&ugrave; la Beaut&eacute; me plonge....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours
+le m&ecirc;me, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre
+chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu'&agrave; lui aussi l'on peut jeter
+cette &eacute;loquente apostrophe qui commence une strophe d'un po&egrave;me, lu je ne
+sais o&ugrave;:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Tu ne la conna&icirc;t pas, la funeste Beaut&eacute;....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de
+cette Beaut&eacute; quand on l'a poss&eacute;d&eacute;e dans un cadre digne d'elle, et
+perdue,&mdash;perdue volontairement! Quelle sottise!</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A la suite d'une de ces visites &agrave; l'h&ocirc;pital, je me r&eacute;veillai un matin
+d'un sommeil hant&eacute; de cauchemars. J'avais vu Colette morte, &eacute;tendue sur
+la dalle de l'amphith&eacute;&acirc;tre, et un carabin me tendait un scalpel pour
+l'enfoncer dans cette gorge blanche, &agrave; demi voil&eacute;e de ses fins cheveux
+blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse
+lassitude du muscle trop travaill&eacute;. &laquo;Si cela continue,&raquo; me dis-je, &laquo;je
+deviendrai fou....&raquo; Et, r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; la m&eacute;thode du docteur Noirot,
+dans cette paresse du lit o&ugrave; la pens&eacute;e se d&eacute;vide toute seule, comme la
+laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aper&ccedil;us avec
+une extr&ecirc;me nettet&eacute; le vice initial, que je formulai ainsi:</p>
+
+<p class='max'>XCIV</p>
+
+<p><i>Un rem&egrave;de physique ne peut rien contre un mal moral, pour la m&ecirc;me
+raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une
+attaque de rhumatisme. L'&acirc;me seule agit sur l'&acirc;me</i>.</p>
+
+<p>Mais qui conna&icirc;t aujourd'hui les choses de l'&acirc;me? Les psychologues, sans
+doute, puisque c'est leur m&eacute;tier. Si j'allais consulter le fameux Adrien
+Sixte; l'auteur de l'<i>Anatomie de la Volont&eacute;</i> et de la <i>Th&eacute;orie des
+Passions</i>? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes
+pi&egrave;ces dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais
+remerci&eacute;. Ce sera l'occasion, et aussi de le conna&icirc;tre. Je m'habille en
+me f&eacute;licitant de cette r&eacute;solution nouvelle.&mdash;On se raccrocherait &agrave; une
+touffe d'herbes, avec une folie d'esp&eacute;rance, lorsqu'on se noie, la
+lanterne au cou.&mdash;Je cherche l'adresse de Sixte dans le <i>Tout-Paris</i>.
+Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en
+effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le c&eacute;l&egrave;bre analyste.
+N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son &eacute;diteur. Apr&egrave;s bien des
+pourparlers et en d&eacute;clinant mon nom, j'arrive &agrave; savoir que le
+psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, pr&egrave;s du Jardin des Plantes, et
+le num&eacute;ro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du
+quartier Latin o&ugrave; j'ai v&eacute;cu mes ann&eacute;es de jeunesse. Je dis au cocher de
+prendre par le versant de la montagne Sainte-Genevi&egrave;ve qui regarde le
+Val-de-Gr&acirc;ce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, o&ugrave;
+se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des le&ccedil;ons dans cette
+&laquo;bo&icirc;te&raquo;, il y a tant&ocirc;t quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de
+la porte peinte en vert pour aller emp&acirc;ter de latin et de grec les
+estomacs r&eacute;calcitrants des retoqu&eacute;s de tous les baccalaur&eacute;ats, et
+j'&eacute;tais si fervent alors, si passionn&eacute; d'art!... Je composais des vers
+entre deux conf&eacute;rences,&mdash;&agrave; quatre francs l'une. Je griffonnais des pages
+de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours,
+aupr&egrave;s de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon r&ecirc;ve unique
+&eacute;tait de vivre de ma plume, afin d'&eacute;crire des chefs-d'&#339;uvre,&mdash;comme
+Balzac. Mon temps &agrave; moi pour travailler, et je comptais remuer le monde!
+O chute &eacute;ternelle de l'&eacute;ternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette libert&eacute;
+conquise, de mon commencement de r&eacute;putation, de mon temps pour
+travailler? Qui m'e&ucirc;t dit alors que j'en arriverais &agrave; regretter les
+froids matins de neige, o&ugrave;, lev&eacute; &agrave; trois heures, ayant &eacute;crit jusqu'&agrave;
+sept, sous l'influence d'un caf&eacute; plus noir que mon encre, je courais
+chez le Vanaboste vers les sept et demie, d&eacute;jeunant en route d'un
+croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier?
+&laquo;Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Id&eacute;al?&raquo; me disent les pav&eacute;s
+sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si
+fier.&mdash;Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la
+montagne Sainte-Genevi&egrave;ve est d&eacute;pass&eacute;e. La voiture a descendu la rampe
+de la rue Lac&eacute;p&egrave;de, elle tourne par la rue Linn&eacute; et s'arr&ecirc;te devant la
+maison du Ma&icirc;tre:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Monsieur Sixte, s'il vous pla&icirc;t?...&raquo; demandai-je &agrave; un vieux portier
+qui travaillait &agrave; un ressemelage de bottes, et j'aper&ccedil;us avec &eacute;tonnement
+qu'un coq au plumage lustr&eacute; sautelait dans la loge sur le marbre d'une
+commode en acajou, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du concierge-cordonnier. C'&eacute;tait la toute
+petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales,
+rappelant des premi&egrave;res communions, et une image colori&eacute;e de Napol&eacute;on
+III &agrave; cheval, pendues sur le mur.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Au quatri&egrave;me, la porte &agrave; droite,&raquo; glapit le vieillard, qui, jaloux
+sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'&eacute;crie avec
+une feinte col&egrave;re:&mdash;&laquo;Ferdinand, veux-tu descendre, grand
+<i>abateleux</i>....&raquo;</p>
+
+<p>Ferdinand&mdash;c'&eacute;tait, para&icirc;t-il, le nom de ce coq familier&mdash;descendit en
+voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entr&eacute;e dans la
+maison de l'illustre psychologue. &laquo;C'est l&agrave; &eacute;videmment un sage,&raquo; me
+disais-je, &laquo;un Spinoza moderne qui m&egrave;ne la vie que j'ai r&ecirc;v&eacute; de mener
+autrefois.&raquo; Ce fut donc avec un m&eacute;lange de v&eacute;n&eacute;ration et de curiosit&eacute;
+que je sonnai &agrave; la porte indiqu&eacute;e. Cette curiosit&eacute; se changea en stupeur
+quand je constatai, au bruit du battant tir&eacute;, qu'une cha&icirc;ne de s&ucirc;ret&eacute; le
+retenait &agrave; l'int&eacute;rieur. Dans l'entre-b&acirc;illement, je via appara&icirc;tre une
+figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux
+per&ccedil;ants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M.
+Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: &laquo;J'vas
+voir s'il est l&agrave; ...&raquo; mais sans me faire entrer. Elle revint apr&egrave;s deux
+minutes, puis, d&eacute;cadenassant sa cha&icirc;ne, et devenue un peu moins rogue:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons &eacute;t&eacute; vol&eacute;s une fois,
+par un quelqu'un qui avait demand&eacute; pour &eacute;crire un mot &agrave; Monsieur, et un
+quelqu'un nipp&eacute; comme vous.... Alors, vous comprenez....&raquo;</p>
+
+<p>Et elle m'introduisit dans un cabinet tapiss&eacute; de livres, o&ugrave; se tenait
+assis &agrave; une m&eacute;chante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiff&eacute;
+d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote r&acirc;p&eacute;e, les bras
+prot&eacute;g&eacute;s par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce
+personnage, sa face h&acirc;ve, son air minable, lui donnaient un ch&eacute;tif
+aspect de pauvre employ&eacute; qui m'&eacute;tonna un peu. Je distinguai bien de son
+c&ocirc;t&eacute; une certaine surprise &agrave; rencontrer l'&eacute;crivain d'analyse qu'il avait
+cit&eacute; dans ses graves livres, si jeunet encore et v&ecirc;tu d'un costume de
+gommeux. J'avais &agrave; la main, je m'en aper&ccedil;us alors, une mince badine que
+Colette m'avait donn&eacute;e pour ma f&ecirc;te, et qui se terminait, faut-il
+l'avouer? par un petit ivoire japonais repr&eacute;sentant un singe en train de
+se gratter. Nous faisions, le Ma&icirc;tre et moi, un contraste &eacute;minemment
+philosophique. Il &eacute;tait, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans
+Marguerite, et moi, le Faust d'apr&egrave;s toutes les marguerites,&mdash;un Faust,
+h&eacute;las! aussi effeuill&eacute; qu'elles. Derri&egrave;re la fen&ecirc;tre s'approfondissait
+un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du c&egrave;dre du Jardin des
+Plantes. Le feu mourait dans la chemin&eacute;e. Et nous &eacute;changions des
+compliments embarrass&eacute;s. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur
+Sixte&mdash;comme l'appellent les revues allemandes: <i>Herr Professor</i>&mdash;que
+j'&eacute;crivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme
+humoristique, et que j'en &eacute;tais &agrave; l'article des rem&egrave;des:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;En connaissez-vous?&raquo; lui demandai-je.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le philosophe releva ses lunettes fum&eacute;es sur son front, s'enfon&ccedil;a dans
+son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans
+sa main droite, et me r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais, comment? Comment?... C'est l&agrave; un probl&egrave;me psychologique des
+plus faciles &agrave; r&eacute;soudre, pourvu qu'il soit nettement pos&eacute;.... Qu'est-ce
+que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenth&egrave;ses,
+n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour,
+c'est, au point de vue purement ph&eacute;nom&eacute;nal, l'absorption de toutes les
+forces de l'&acirc;me autour de l'id&eacute;e d'un objet aim&eacute;. Admettez-vous cette
+d&eacute;finition?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Je n'y vois pas d'inconv&eacute;nients,&raquo; lui r&eacute;pondis-je, un peu interloqu&eacute;
+par son assurance et un peu confus aussi de penser que la d&eacute;finition
+d'o&ugrave; je suis parti moi-m&ecirc;me ressemble fort &agrave; celle-l&agrave; et veut &agrave; peu pr&egrave;s
+dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Pr&eacute;cisons,&raquo; continua-t-il. &laquo;J'appelle grand A cet objet aim&eacute;, et les
+diverses forces de l'&acirc;me absorb&eacute;es par grand A, je les appelle <i>a' b' c'
+d'</i>, etc. (<i>a</i> prime, <i>c</i> prime....)&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Seigneur Dieu!&raquo; soupirai-je int&eacute;rieurement, &laquo;serait-ce l&agrave; cette
+psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle &agrave;
+appeler Colette grand A, et nos sentiments <i>a', b', c', d'</i>?... Ce
+serait fortement comique.... Mais oui! D&eacute;prime!&raquo; dis-je tout haut, sans
+que le digne philosophe s'aper&ccedil;&ucirc;t de mon inf&acirc;me jeu de mots.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cela pos&eacute;,&raquo; continua-t-il, &laquo;vous admettez bien que grand A n'existe
+point en soi?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comment,&raquo; interrompis-je, &laquo;la femme que j'aime n'existe pas en
+soi?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Indiscutablement non,&raquo; dit le philosophe, &laquo;je veux dire que ce que
+vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image
+cr&eacute;&eacute;e, d&eacute;velopp&eacute;e et nourrie par les puissances de votre &acirc;me que j'ai
+appel&eacute;es <i>a', b', c', d'</i>....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Justement,&raquo; reprit le philosophe, &laquo;allez au fond de tout et vous
+trouverez une tautologie. Le probl&egrave;me de la gu&eacute;rison de l'amour consiste
+donc &agrave; d&eacute;tourner sur d'autres objets quelconques ces puissances <i>a', b',
+c', d'</i>.... Est-ce clair?&raquo; insista-t-il; et avec un air de triomphe: &laquo;La
+psychologie, voyez-vous, ne sera constitu&eacute;e &agrave; l'&eacute;tat de science exacte
+que si l'on s'habitue &agrave; parler de l'&acirc;me humaine comme on parle des
+triangles et des carr&eacute;s, ou plut&ocirc;t des roues et des cylindres.... Au
+fond, qu'est-ce que c'est qu'une &acirc;me? Une horloge qui sonne des id&eacute;es et
+des sentiments.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut....&raquo; dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Elle se l'imagine,&raquo; r&eacute;pliqua le savant en haussant les &eacute;paules. &laquo;Mais
+reprenons notre raisonnement. Posons donc l'&eacute;quation suivante: grand
+A=<i>a'+b'+c'+d'</i>.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur
+l'objet aim&eacute; doit et peut se d&eacute;composer en une s&eacute;rie de forces moindres.
+Ce n'est qu'une addition, et ce m&ecirc;me probl&egrave;me de la gu&eacute;rison de l'amour
+se ram&egrave;ne &agrave; cet autre: d&eacute;tacher successivement <i>a', b ', c', d'</i>,
+jusqu'&agrave; ce que nous ayons grand A=<i>o</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Les choses du c&#339;ur sont pourtant plus complexes que cela....&raquo;
+insinuai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre,&raquo; dit le
+philosophe; et il eut un: &laquo;C'est ici que je vous attendais,&raquo; d'une
+audace &eacute;gale &agrave; celle de l'Empereur, montrant un point de la carte &agrave;
+Duroc et disant des ennemis: &laquo;Et ici je les battrai....&raquo; &laquo;Je vous r&eacute;sume
+le chapitre sur l'Amour dans ma TH&Eacute;ORIE DES PASSIONS. Je le crois
+complet. Le premier &eacute;l&eacute;ment que nous rencontrons dans l'Amour, soit
+<i>a'</i>, c'est la sensualit&eacute;. Le second, <i>b'</i>, c'est l'amour-propre du
+m&acirc;le, qui veut dominer la femelle, la poss&eacute;der moralement autant que
+physiquement, d'o&ugrave; cette forme de duel que rev&ecirc;t aussit&ocirc;t l'amour. Le
+troisi&egrave;me, <i>c'</i>, c'est l'instinct de destruction d&eacute;velopp&eacute; dans toutes
+les cr&eacute;atures en m&ecirc;me temps que l'instinct du sexe et qui pousse
+certains animaux &agrave; tuer l'objet de leur jouissance aussit&ocirc;t apr&egrave;s cette
+jouissance. L'araign&eacute;e femelle, par exemple, d&eacute;vore son m&acirc;le, &agrave; peine
+f&eacute;cond&eacute;e. Quant &agrave; <i>d'</i>, ce sera ce besoin d'anxi&eacute;t&eacute;, cet app&eacute;tit
+d'&eacute;motion qui produit l'inqui&eacute;tude des amoureux d&eacute;j&agrave; signal&eacute;e par
+Lucr&egrave;ce dans son admirable quatri&egrave;me livre; <i>e'</i>....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je comprends,&raquo; dis-je en l'interrompant, &laquo;et arr&ecirc;tons-nous &agrave; ces
+quatre points.&mdash;C'est dommage,&raquo; pensai-je, &laquo;qu'il lui faille tant de
+d&eacute;tours pour arriver &agrave; dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste.
+Mais ne pouvait-il &eacute;noncer simplement cette v&eacute;rit&eacute; que l'amour est
+d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?&raquo;&mdash;Et le moqueur
+que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raill&eacute; de mes
+propres id&eacute;es faillit ajouter: &laquo;Mais, s'il &eacute;non&ccedil;ait une v&eacute;rit&eacute; simple
+simplement, serait-ce encore de la psychologie?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Cherchons donc,&raquo; reprit Adrien Sixte, &laquo;le moyen de d&eacute;tacher d'abord
+<i>a'</i> de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer
+la sensualit&eacute; &agrave; un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucr&egrave;ce et j'y
+lis: &laquo;Celui qui &eacute;vite l'amour ne manque pas pour cela des joies de
+V&eacute;nus.... <i>Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem</i>....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce qui veut dire que vous conseillerez &agrave; un amant malheureux de
+prendre d'autres ma&icirc;tresses?...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Sans les aimer,&raquo; insista le philosophe, &laquo;sans les aimer. Tout est l&agrave;.
+Si vous pouvez parvenir &agrave; associer l'image de la volupt&eacute; &agrave; des femmes
+diff&eacute;rentes de celle qui fait en vous id&eacute;e fixe, il est &eacute;vident que vous
+serez plus fort pour lutter contre votre passion.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais voil&agrave;,&raquo; dis-je, &laquo;c'est pr&eacute;cis&eacute;ment en cela que consiste l'amour,
+&agrave; ne pouvoir &eacute;prouver avec aucune autre femme les sensations que vous
+donne votre ma&icirc;tresse.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Passons &agrave; <i>b'</i>,&raquo; reprit Sixte, qui paraissait n'avoir pas entendu ma
+boutade. J'observai que son regard, au lieu d'aller au dedans au dehors,
+se repliait du dehors au dedans pour mieux suivre son raisonnement&mdash;&laquo;Je
+conseillerai en second lieu &agrave; cet amant malheureux de donner &agrave; son
+amour-propre une puissante satisfaction dans son m&eacute;tier. Mon avis est
+qu'il faut entendre dans ce sens la c&eacute;l&egrave;bre formule de Goethe: &laquo;Po&eacute;sie,
+c'est d&eacute;livrance.&raquo; Po&eacute;sie, traduisons toujours, c'est-&agrave;-dire
+cr&eacute;ation.... Le simple fait de se rendre capable d'un travail en dehors
+de l'amour constitue un triomphe qui produit en vous une certaine joie,
+en vertu du th&eacute;or&egrave;me de Spinoza: &laquo;Quand l'&acirc;me contemple sa puissance,
+elle se sent augment&eacute;e et elle est heureuse.&raquo; Je dirai &agrave; un avocat:
+Plaidez et gagnez votre proc&egrave;s; &agrave; un marchand: Vendez beaucoup; &agrave; un
+m&eacute;decin: Augmentez votre client&egrave;le; &agrave; un &eacute;crivain: Composez un grand
+livre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Permettez,&raquo; interrompis-je encore, &laquo;du moment qu'un homme est capable
+de s'occuper avec ardeur de son m&eacute;tier, il n'est plus amoureux.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Justement. Je l'ai donc gu&eacute;ri,&raquo; dit le philosophe avec un bon
+sourire. &laquo;Et j'arrive &agrave; <i>c'</i>.... Cet instinct de cruaut&eacute; est plus
+difficile &agrave; diriger. Pourtant il y a tels exercices, la chasse et la
+p&ecirc;che, par exemple, que j'ai le premier signal&eacute;s, chez les Anglais,
+comme les plus efficaces d&eacute;rivatifs &agrave; la f&eacute;rocit&eacute; du sexe. J'attribue &agrave;
+leur pr&eacute;dominance la chastet&eacute; relative de ce peuple.... Voyez-vous,
+monsieur, l'art de la civilisation, ce n'est pas de d&eacute;truire les
+dangereux instincts h&eacute;rit&eacute;s de la brute ancestrale, du <i>pithecanthropus
+erectus</i> dont nous descendons, c'est de les employer savamment.
+Consid&eacute;r&eacute; au point de vue de l'int&eacute;r&ecirc;t social, un vice bien appliqu&eacute; est
+l'&eacute;quivalent d'une vertu. C'est ce que je me propose d'&eacute;tablir dans mon
+trait&eacute; de <i>Dynamique sociale</i>. Ainsi pour <i>d'</i>..., dans le sujet qui
+nous occupe, je ne r&eacute;pugnerais pas &agrave; conseiller le jeu,&mdash;oh! &agrave; petite
+dose,&mdash;comme un alibi &agrave; ce besoin d'anxi&eacute;t&eacute;, &agrave; cet app&eacute;tit d'&eacute;motion
+dont je vous parlais. Oui, le jeu, ou plut&ocirc;t les dangers de grands
+voyages.... Je me r&eacute;sume, j'ai d&eacute;tach&eacute; <i>a', b', c', d'</i>....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;Et grand A &eacute;gale z&eacute;ro,&raquo; dis-je en riant.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et grand A &eacute;gale z&eacute;ro,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il; et il eut de nouveau son bon
+sourire en abaissant ses lunettes sur ses yeux; &laquo;ce qui veut dire encore
+une fois que l'amoureux est gu&eacute;ri.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Me permettrez-vous une question?&raquo; lui demandai-je en me levant, &laquo;car
+je ne veux pas abuser de votre complaisance.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Une et dix,&raquo; r&eacute;pliqua-t-il avec bonhomie. &laquo;Ces probl&egrave;mes
+m'int&eacute;ressent beaucoup, et il est rare de pouvoir en causer avec un
+homme qui les analyse comme vous.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Avez-vous jamais &eacute;t&eacute; amoureux?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Jamais, mon cher monsieur, jamais,&raquo; r&eacute;pondit-il; &laquo;je n'ai pas eu le
+temps.... Mais j'ai une th&eacute;orie, c'est que l'on comprend d'autant mieux
+les passions qu'on les a moins &eacute;prouv&eacute;es. On se place plus facilement au
+point de vue objectif, comme disent les Allemands.&raquo;</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>M&Eacute;DITATION XXI</h3>
+
+<h2>TH&Eacute;RAPEUTIQUE DE L'AMOUR</h2>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>LE PROC&Eacute;D&Eacute; CASAL</h3>
+
+
+<p>Je partis de chez le philosophe Sixte, &eacute;tonn&eacute; d'avoir trouv&eacute;, dans ce
+grand analyste, un c&ocirc;t&eacute;....&mdash;oserai-je le dire?&mdash;un peu niais. Mais &agrave;
+qui n'est-il pas arriv&eacute; de quitter un &eacute;crivain, admir&eacute; dans ses &#339;uvres,
+sur cette impression-l&agrave;? Au fond, il ne faudrait jamais voir de pr&egrave;s
+ceux dont on go&ucirc;te les livres, pour cette simple raison que, chez la
+plupart des hommes, l'&ecirc;tre social et l'&ecirc;tre int&eacute;rieur ne se ressemblent
+pas. Plus l'&ecirc;tre int&eacute;rieur est vigoureux et riche, ample et f&eacute;cond, plus
+il a de peine &agrave; se manifester dans sa v&eacute;rit&eacute; &agrave; travers l'&ecirc;tre social.
+D'o&ugrave; malaise, d'o&ugrave; timidit&eacute;, d'o&ugrave; gaucherie chez l'homme c&eacute;l&egrave;bre &agrave; qui
+l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, d&eacute;plaisir et
+d&eacute;sillusion.&mdash;En y r&eacute;fl&eacute;chissant, je dus pourtant reconna&icirc;tre que la
+m&eacute;thode du psychologue, traduite en termes par trop p&eacute;dantesques et avec
+une si maladroite pr&eacute;cision, r&eacute;sumait quelques-uns des proc&eacute;d&eacute;s capables
+d'att&eacute;nuer l'Amour, surtout compl&eacute;t&eacute;e par les indications du docteur
+Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette m&eacute;thode, en
+tirerait un r&eacute;el soulagement. Pourquoi donc &eacute;prouv&eacute;-je qu'elle est en
+m&ecirc;me temps tr&egrave;s inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la
+s&eacute;rieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une p&eacute;tition
+de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes.
+Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est d&eacute;j&agrave; plus d'&agrave; moiti&eacute; gu&eacute;ri.
+C'est le d&eacute;sir premier de la gu&eacute;rison, un vrai d&eacute;sir, qu'il faudrait
+susciter chez le malade d'amour, et ce d&eacute;sir, il ne l'a pas, tout
+g&eacute;missant qu'il est sur son mal. Moi-m&ecirc;me, depuis que j'ai commenc&eacute; ce
+livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma mis&egrave;re en la
+maudissant? Je souffre de ma ma&icirc;tresse absente; mais, au fond, tout au
+fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot
+&eacute;trange que me dit une femme abandonn&eacute;e par Mareuil: &laquo;Ah! laissez-moi
+pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur....&raquo; Le voil&agrave; enfin
+jet&eacute;, le triste aveu! Il justifie l'indiff&eacute;rence absolue des confidents
+pour nos lamentations &agrave; nous autres, les amoureux professionnels, qui
+arrivons toujours, comme des policiers charg&eacute;s de rapports, avec des
+perfidies nouvelles &agrave; d&eacute;noncer. Nous ressemblons &agrave; ces morphinomanes qui
+se d&eacute;sesp&egrave;rent sur les funestes cons&eacute;quences de l'assoupissante drogue,
+sur leur sant&eacute; perdue, sur leurs &eacute;nergies d&eacute;truites,&mdash;et ils vous
+quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du
+P&egrave;re de l'Eglise, et si juste pour toutes les l&egrave;pres morales, pour ces
+vices douloureux dont on est &agrave; la fois le J&eacute;r&eacute;mie et le Narcisse: &laquo;Il
+n'y a qu'un rem&egrave;de contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...&raquo;
+Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa
+tristesse, c'est n'&ecirc;tre plus triste. Vouloir gu&eacute;rir, c'est &ecirc;tre gu&eacute;ri,
+ce qui revient &agrave; cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop
+&eacute;vident:</p>
+
+<p class='max'>XCV</p>
+
+<p><i>Le seul rem&egrave;de contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul
+rem&egrave;de contre la mort, c'est de vivre</i>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir
+de ma visite &agrave; l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais d&icirc;n&eacute; en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te
+avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tu&eacute; une couple
+d'heures dans une stalle du Cirque &agrave; suivre de ma lorgnette des
+acrobates, de ceux dont cet &eacute;tonnant Barbey me disait jadis: &laquo;C'est la
+seule &eacute;cole de style, mon fils (il pronon&ccedil;ait <i>fi</i>). Ce qu'ils font avec
+leur corps, nous devons le faire avec notre esprit....&raquo; Le d&eacute;s&#339;uvrement
+m'avait ramen&eacute;, vers le tournant de minuit, au cercle de la place
+Vend&ocirc;me. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment o&ugrave; la
+voix du valet de chambre criait: &laquo;Messieurs, il y a deux cents louis en
+banque.&raquo; Les joueurs, &eacute;pars de-ci de-l&agrave;, s'approchaient de la table,
+comme dans Virgile les essaims d'abeilles &agrave; l'appel de l'airain. Il y a
+des ann&eacute;es que je n'ai pas touch&eacute; une carte. Mais la phrase de Sixte
+m'&eacute;tant revenue tout d'un coup: &laquo;Je conseillerais le jeu. Oh! &agrave; petite
+dose....&raquo;&mdash;&laquo;Pourquoi pas?...&raquo; me dis-je, et je demande cinquante
+modestes louis au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel charg&eacute; de ce service. &laquo;Quand je les
+aurai perdus, je m'en irai....&raquo; Me voici, un r&acirc;teau en main, accoud&eacute; sur
+le tapis vert, entre deux camarades en frac de soir&eacute;e, un crayon devant
+moi et une petite carte &agrave; plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques
+B. et P. (Banque et Ponte) imprim&eacute;es alternativement en t&ecirc;te de ces
+colonnes, pour y pointer les coups,&mdash;&laquo;l'esprit de la taille,&raquo; disent les
+joueurs. Et d&eacute;j&agrave; les cartes commencent d'aller, et les discours entendus
+autrefois &agrave; cette m&ecirc;me place volent dans l'air, entre les &laquo;En
+cartes.&mdash;J'en donne.&mdash;Huit.&mdash;C'est bien bon,&raquo; r&eacute;glementaires.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Saveuse gagne toujours son premier coup....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;La main de Machault, c'est presque d&eacute;loyal de la jouer. Il passe
+toujours six fois....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Voil&agrave; ce que c'est d'avoir tir&eacute; &agrave; cinq. Le tableau est
+empoisonn&eacute;....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;De H&egrave;re est &agrave; notre tableau. Rien d'&eacute;tonnant si nous avons la
+guigne....&raquo;</p>
+
+<p>Il y a, comme cela, pour tout endroit sp&eacute;cial, des discours obligatoires
+qui s'y prononcent n&eacute;cessairement dans un intervalle d'une heure. Il y
+en a pour les coulisses des th&eacute;&acirc;tres, pour les boutiques de librairie,
+pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les
+cabinets de restaurants. Je dirais volontiers &agrave; ceux qui en sourient:
+&laquo;Essayez de venir l&agrave; deux fois, et vous prononcerez malgr&eacute; vous ces
+m&ecirc;mes formules, car elles r&eacute;sument ce qui flotte dans l'atmosph&egrave;re de
+l'endroit.&raquo; Ces incoh&eacute;rents discours des joueurs ne font qu'exprimer la
+sensation du hasard, et tous, m&ecirc;me ceux qui jouent pour gagner et qui,
+par cons&eacute;quent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette
+sensation-l&agrave; qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas
+tort. Nous portons dans l'&acirc;me un besoin d'anxi&eacute;t&eacute; dont les moralistes &agrave;
+courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte,
+ces moralistes? Ils prononcent un solennel: &laquo;C'est malsain ...&raquo; et puis,
+ils vous tracent le portrait de l'homme &eacute;quilibr&eacute; que vous devriez &ecirc;tre.
+Qui nous donnera des connaisseurs d'&acirc;me humaine assez courageux pour la
+regarder en face, cette &acirc;me malade, assez lucides pour y lire, assez
+tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets
+pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigt&eacute; d'artiste qui
+manquera toujours aux philosophes de m&eacute;tier?...</p>
+
+<p>Tout en avan&ccedil;ant et retirant &agrave; mesure mes jetons blancs ou rouges, et
+malgr&eacute; les alternatives de la veine et de la d&eacute;veine, je ne pouvais
+arriver, moi, &agrave; m'int&eacute;resser vraiment au jeu, et je constatais, une fois
+de plus, combien le virement moral, recommand&eacute; par mon psychologue, est
+difficile &agrave; pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en
+moi, je suis r&eacute;fractaire &agrave; toute &eacute;motion qui n'est pas celle-l&agrave;. J'ai
+constat&eacute; que tour &agrave; tour l'amour-propre d'auteur s'en est all&eacute;, en all&eacute;
+le go&ucirc;t de la culture, en all&eacute; le go&ucirc;t de la vie &eacute;l&eacute;gante. Les nobles et
+les vilains app&eacute;tits, mes aspirations hautes et mes pr&eacute;tentions
+enfantines, la passion a tout fondu,&mdash;comme la petite v&eacute;role brouille
+tous les traits d'un visage. Il n'est demeur&eacute;, de mon ancien &laquo;moi&raquo;, que
+cet &eacute;trange pouvoir de me d&eacute;doubler, de me servir de spectacle &agrave;
+moi-m&ecirc;me, qui fut mon orgueil &agrave; de certaines heures, mon remords &agrave;
+d'autres, et qui est devenu ma distraction derni&egrave;re. J'ai encore &eacute;crit
+des vers l&agrave;-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques
+jours, les &acirc;cres vers de ces derni&egrave;res ann&eacute;es?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Je porte en moi, pench&eacute; sur mon c&#339;ur, triste livre,<br /></span>
+<span>Un insensible esprit qui me regarde vivre.<br /></span>
+<span>Rien n'a pu l'endormir, h&eacute;las! ni le griser.<br /></span>
+<span>M&ecirc;me &agrave; l'heure troublante et folle du baiser,<br /></span>
+<span>Entre des bras lascifs et sur des seins de femme,<br /></span>
+<span>L'&eacute;trange esprit est l&agrave;, tout au fond de mon &acirc;me,<br /></span>
+<span>Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir,<br /></span>
+<span>Comme &agrave; d'autres moments il me verra souffrir,<br /></span>
+<span>Sans plus d'&eacute;motion ni de piti&eacute; b&eacute;nie<br /></span>
+<span>Qu'un m&eacute;decin pench&eacute; sur un lit d'agonie....<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je me regardais donc jouer,&mdash;et gagner,&mdash;car j'avais des mains, moi
+aussi!&mdash;et perdre, en constatant que mon unique &eacute;motion &eacute;tait de savoir
+le point de la carte donn&eacute;e par le banquier,&mdash;tout juste cela, une
+petite curiosit&eacute; de rien.&mdash;Puis je regardais autour de moi, je cherchais
+&agrave; savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient &agrave; cette m&ecirc;me
+table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui
+taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des
+joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La
+lumi&egrave;re du gaz &eacute;clairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied
+&agrave; des physionomies travaill&eacute;es par la vie. Un bruit tr&egrave;s sp&eacute;cial, celui
+des jetons de nacre remu&eacute;s les uns contre les autres par des mains
+&eacute;nerv&eacute;es, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derri&egrave;re la
+plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une
+situation et un caract&egrave;re. Je me disais: &laquo;Celui-ci joue parce qu'il a
+besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le
+second non. Je vais voir l'un s'en aller apr&egrave;s une s&eacute;rie de pertes ou de
+gains, l'autre rester et courir apr&egrave;s ses mauvaises cartes.&raquo; Je
+distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent
+ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilit&eacute;
+de se coucher qui veut qu'&agrave; Paris certains hommes arrivent &agrave; ne pas
+pouvoir dormir avant cinq heures. J'en soup&ccedil;onnais d'autres d'&ecirc;tre l&agrave;
+par chic, afin de dire demain: &laquo;J'ai perdu ou gagn&eacute; hier deux cents
+louis.&raquo; D'autres, rel&eacute;gu&eacute;s en province une partie de l'ann&eacute;e, jouent au
+baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,&mdash;pour &ecirc;tre dans
+le train. D'autres &eacute;taient, comme moi, de la race des ennuy&eacute;s qui
+cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les &eacute;liminai
+successivement pour arriver &agrave; concentrer mon attention sur trois
+personnages, tous les trois c&eacute;l&egrave;bres pour avoir gagn&eacute; et perdu d'&eacute;normes
+sommes, et en ceux-l&agrave; seuls je reconnus le Joueur,&mdash;le v&eacute;ritable amant
+de la sensation du hasard, l'homme profond&eacute;ment, absolument poss&eacute;d&eacute; par
+le d&eacute;mon. En &eacute;tudiant leurs visages, j'y d&eacute;couvrais des traces de
+volont&eacute;s fortes, les signes de l'&eacute;nergie puissante et violente qui
+pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation
+qui, au fond, tr&egrave;s au fond, est analogue &agrave; celle de la guerre. Je
+comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion
+r&eacute;ellement compl&egrave;te, une po&eacute;sie, un je ne sais quoi de tragique et de
+presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la
+remettre plusieurs fois et de perdre &agrave; peu pr&egrave;s trente mille francs. Je
+le savais mari&eacute;, p&egrave;re de famille, un tr&egrave;s intelligent et tr&egrave;s galant
+homme, pas tr&egrave;s fortun&eacute;. Son visage, impassible et comme serr&eacute;,
+exprimait une esp&egrave;ce de r&eacute;solution en donnant les cartes, qui dut &ecirc;tre
+celle de Bonaparte &agrave; la veille de Brumaire,&mdash;toutes proportions gard&eacute;es.
+Et au demeurant, y a-t-il des proportions &agrave; garder? Nous n'avons que
+notre vie, et, de quelque mani&egrave;re que nous la risquions, de la risquer
+avec plaisir est toujours saisissant, f&ucirc;t-ce un risque sans raison.
+Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au <i>Cercle des
+Etrangers</i>, demandant &agrave; ces m&ecirc;mes cartes un dernier sursaut de
+sensibilit&eacute;. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse
+enti&egrave;re de mes jetons, qui, &agrave; ce moment, &eacute;tait doubl&eacute;e. La main &eacute;tait &agrave;
+moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un
+silence. Les pontes avaient compt&eacute; sur la d&eacute;veine du banquier, qui
+regarda, &agrave; sa gauche et &agrave; sa droite, les piles &eacute;parses des jetons. Le
+coup &eacute;tait &eacute;norme. Il retourna ses cartes &agrave; son tour. Il avait neuf!
+J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un
+pauvre diable d'&eacute;crivain. Le plaisir que j'eus &agrave; constater l'immobilit&eacute;
+du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-&ecirc;tre d'un suicide,&mdash;qui
+sait?&mdash;fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu
+incarn&eacute; dans un passionn&eacute;, qui se br&ucirc;lera certainement la cervelle un de
+ces jours; mais, c'est vrai, il aura v&eacute;cu. Et je l'enviai &agrave; l'id&eacute;e que
+je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons
+pas l'&acirc;me assez tremp&eacute;e.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&mdash;&laquo;Et vous jouez, maintenant? Toutes les &eacute;l&eacute;gances....&raquo; me dit en me
+frappant sur l'&eacute;paule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je
+reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu!
+oui, depuis le jour o&ugrave; il m'avait envoy&eacute; ses notes sur la Jalousie des
+sens.&mdash;Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire
+d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me consid&egrave;re un peu comme un
+de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette
+impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit &ecirc;tre juste
+alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je?
+Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais
+compte de cette v&eacute;rit&eacute;, cependant banale, que tout change, surtout le
+c&#339;ur, d'ann&eacute;es en ann&eacute;es, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la
+l&eacute;g&egrave;re moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,&mdash;en me voyant un
+<i>snobisme</i> que je crois ne plus avoir. Apr&egrave;s tout, je n'ai fait que
+changer mon fusil d'&eacute;paule. Et n'est-ce pas un <i>snobisme</i> encore que
+d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une ma&icirc;tresse avec le
+tiers et avec le quart?</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ma foi,&raquo; r&eacute;pondis-je &agrave; cet homme d'esprit, &laquo;je viens de payer
+cinquante louis le plaisir de v&eacute;rifier la niaiserie d'un homme de
+g&eacute;nie....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce n'est pas cher.... Mais comment cela?&raquo; me demanda-t-il; et, tous
+deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot
+et chez Adrien Sixte, mes questions &agrave; ce m&eacute;decin et &agrave; ce philosophe,
+leurs th&eacute;ories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince
+des viveurs m'&eacute;coutait en battant du bout de sa canne de th&eacute;&acirc;tre la
+pointe de son soulier verni. Lorsque je commen&ccedil;ais de sortir un peu, et
+quand mes premiers succ&egrave;s me jet&egrave;rent brusquement de ma cellule du
+quartier Latin dans un opulent d&eacute;cor de haute vie, la tenue de Casal, je
+m'en souviens, m'hypnotisait d'une mani&egrave;re qui m'e&ucirc;t valu de jolies
+notes dans le journal de tel ou tel de mes confr&egrave;res, s'ils avaient
+soup&ccedil;onn&eacute; l'intensit&eacute; de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie
+d'artiste &agrave; constater que, si un Van Dyck&mdash;un peintre de la cr&eacute;ature
+combl&eacute;e et de la po&eacute;sie du costume, le Van Dyck de ce portrait &eacute;tonnant
+du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge, &agrave; G&ecirc;nes&mdash;revenait au
+monde, il trouverait dans ce grand Parisien un mod&egrave;le digne de son
+pinceau. Et puis Casal a aim&eacute;, il aime encore une femme de son monde
+aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti
+les m&ecirc;mes ranc&#339;urs, cela vous lie deux hommes, m&ecirc;me quand l'un est un
+<i>gentleman</i> surveill&eacute; qui tait ses mis&egrave;res et l'autre un boh&eacute;mien
+d&eacute;traqu&eacute; qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas
+&agrave; ma d&eacute;raisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'&eacute;tait moi,
+toujours moi, le malade &agrave; gu&eacute;rir. Casal haussa les &eacute;paules, et, passant
+sa main rest&eacute;e libre sur sa moustache si longue et si fine:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Les philosophes et les m&eacute;decins,&raquo; dit-il, &laquo;savent les passions comme
+on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parl&eacute;e.... Noirot
+vous a pris pour un dyspeptique et pour un hyst&eacute;rique; Adrien Sixte,
+pour un d&eacute;bauch&eacute;, pour un oisif et pour un agit&eacute;.... Il y a de tout cela
+dans votre affaire, mais &agrave; c&ocirc;t&eacute;, hors de votre amour.... L'amour,
+voyez-vous, &ccedil;a ne s'analyse pas, &ccedil;a ne se diss&egrave;que pas, &ccedil;a ne se
+raisonne pas....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous &ecirc;tes dur pour mon livre,&raquo; fis-je en l'interrompant.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Mais non, mais non,&raquo; dit-il; &laquo;vous vous soulagez en noircissant votre
+papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent
+et que cela soulagera de vous lire. C'est un r&eacute;sultat.... Mais vous
+auriez mieux fait, pour votre gu&eacute;rison, en n'&eacute;crivant ni <i>physiologie</i>,
+ni <i>psychologie</i>, ni rien en <i>logie</i>, et en voyant votre ma&icirc;tresse le
+matin, &agrave; midi; le soir, la nuit, et la poss&eacute;dant autant que vous auriez
+pu....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et mon honneur d'homme,&raquo; m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous appelez &ccedil;a de l'honneur,&raquo; reprit-il, &laquo;tout au plus de la vanit&eacute;
+bless&eacute;e.... Allez, moi aussi, j'ai r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; ce que les gens d'Institut
+appellent la philosophie, mais sans formules et d'apr&egrave;s les faits.
+Lorsqu'on rentre chez soi &agrave; deux heures du matin, en se disant que l'on
+n'arrivera plus jamais, jamais, &agrave; se d&eacute;barrasser d'une certaine image
+que l'on a l&agrave; devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et
+on se souvient des camarades qui se sont procur&eacute; l'oubli de tout avec ce
+petit joujou d'acier. Puis on th&eacute;orise aussi &agrave; sa mani&egrave;re. On se demande
+pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles,
+pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une
+certaine ardeur d'&eacute;treinte, dissolvent en vous les forces de l'&ecirc;tre et
+comment cela peut vous arriver sur le tard, &agrave; trente-six ans pass&eacute;s,
+quand on se croyait vaccin&eacute;,&mdash;et que, jusque-l&agrave;!... Et on trouve qu'il
+n'y a pas d'autre r&eacute;ponse, sinon que cela est parce que cela est. Une
+fois cette v&eacute;rit&eacute; bien &eacute;tablie, vous n'avez que trois partis &agrave; prendre.
+Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-l&agrave;, on ne le prend pas,
+c'est lui qui vous prend. Le suicide est un acc&egrave;s de folie qui ne se
+commande pas plus qu'il ne s'&eacute;vite.... Le second parti, vous l'avez
+suivi: il consiste &agrave; lutter. Depuis quand dure-t-il?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! des mois!&raquo; lui r&eacute;pondis-je.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous voyez avec quel succ&egrave;s. Vous avez subi les pires souffrances de
+la passion, sans go&ucirc;ter aucune des joies qu'elle comporte,&mdash;joies
+d&eacute;shonorantes, joies empoisonn&eacute;es, joies &acirc;cres et dures, joies f&eacute;roces,
+abjectes, je veux bien, mais des joies tout de m&ecirc;me ...&mdash;Et c'est l&agrave; le
+troisi&egrave;me parti, le seul raisonnable, &agrave; mon avis, dans cette fr&eacute;n&eacute;sie de
+d&eacute;raison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y
+plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette
+femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent gu&eacute;ri.... Et si
+cet assouvissement n'aboutit pas &agrave; la gu&eacute;rison, c'est du moins un
+b&eacute;n&eacute;fice que vous aurez tir&eacute; de votre folie.... Voil&agrave; ma m&eacute;thode, je
+vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux
+heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;J'ai une manie,&raquo; lui dis-je, comme nous nous installions &agrave; la petite
+table sur laquelle le bouillon et la viande froide &eacute;taient pr&eacute;par&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Une autre?&raquo; demanda gaiement Raymond en d&eacute;pliant sa serviette.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Celle de formuler en aphorismes les observations qui me semblent
+justes.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comment,&raquo; dit-il, &laquo;vous travaillez dans la <i>pens&eacute;e</i>? Vous n'avez donc
+pas remarqu&eacute; combien il est facile de retourner les plus c&eacute;l&egrave;bres? Et
+elles sont aussi vraies.... Voulez-vous des exemples: <i>Le c&#339;ur vient
+des grandes pens&eacute;es.... On n'a pas toujours assez de force pour
+supporter les maux d'autrui.... Le moi seul est aimable.... Rien n'est
+vrai que le beau</i>.... Ce sont quelques c&eacute;l&egrave;bres maximes que je me suis
+amus&eacute; &agrave; mettre ainsi &agrave; l'envers, et vous voyez....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vous me d&eacute;pravez,&raquo; dis-je &agrave; moiti&eacute; s&eacute;rieux; &laquo;vous ne croyez donc &agrave;
+rien?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Puisque vous y tenez,&raquo; reprit-il, &laquo;cherchons vos aphorismes, ils ne
+seront pas plus faux que d'autres.&raquo;</p>
+
+<p>Et quand je rentrai chez moi, je pus noter les cinq r&eacute;flexions
+suivantes, produit de cette conversation de souper. Comme disait encore
+Casal, cela valait mieux que de perdre de nouveau cinquante louis.</p>
+
+<p class='max'>XCVI</p>
+
+<p><i>Plus on lutte contre un sentiment, plus on y pense, et y penser, c'est
+l'exasp&eacute;rer</i>.</p>
+
+<p class='max'>XCVII</p>
+
+<p><i>Il n'y a que la femme que nous aimons qui puisse nous gu&eacute;rir
+d'elle-m&ecirc;me</i>.</p>
+
+<p class='max'>XCVIII</p>
+
+<p><i>Se donner des raisons pour ne pas aimer, c'est pour un malade, se
+d&eacute;montrer qu'il est mis&eacute;rable d'&ecirc;tre malade. Il en est plus mis&eacute;rable,
+et aussi malade</i>.</p>
+
+<p class='max'>XCIX</p>
+
+<p><i>On sait qu'on aime; mais on ignore pourquoi l'on aime, quand on a
+commenc&eacute; d'aimer, et combien, et comment. Le simple bon sens vous
+conseille donc de ne compter, contre un pareil sentiment si
+ind&eacute;finissable, si instinctif, si t&eacute;n&eacute;breux, que sur cette id&eacute;e, que
+tout finit</i>.</p>
+
+<p class='max'>C</p>
+
+<p><i>Quitter sa ma&icirc;tresse pour l'oublier est une maxime &agrave; peu pr&egrave;s aussi
+sage que celle-ci: ne plus manger pour n'avoir jamais mal &agrave; l'estomac.
+C'est donner &agrave; choisir &agrave; un gourmand entre mourir de faim ou
+d'indigestion.&mdash;N'est-il pas insens&eacute; de choisir la faim</i>?</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>M&Eacute;DITATION XXII</h3>
+
+<h2>UN SENTIMENT VRAI</h2>
+
+
+<p>Du village de Saint-Saturnin (Puy-de-D&ocirc;me).</p>
+
+<p>Un doute me vient. Ces troubles que j'ai essay&eacute; de d&eacute;finir pour les
+avoir ressentis, cette affolante &eacute;pilepsie int&eacute;rieure dont j'ai racont&eacute;
+les angoisses, ces rencontres du m&acirc;le et de la femelle dont j'ai
+d&eacute;nombr&eacute; les cruaut&eacute;s m&ecirc;l&eacute;es de si cuisantes douceurs, cette plaie
+ouverte dans l'&acirc;me dont j'ai demand&eacute; le rem&egrave;de, vainement, au cynisme
+des m&eacute;decins, &agrave; la logique des philosophes, au scepticisme des
+viveurs,&mdash;tout cela, est-ce vraiment la vie? Oui, j'ai souffert par ma
+ma&icirc;tresse jusqu'&agrave; l'agonie. J'ai connu aupr&egrave;s d'elle et dans ses bras
+des ivresses de volupt&eacute; qui d&eacute;passaient les forces de mon &ecirc;tre, si
+intenses qu'elles confinaient au d&eacute;sespoir. La jalousie m'a tordu dans
+sa dure tenaille, et, &agrave; de certaines minutes, quand de certaines images
+passaient seulement devant ma pens&eacute;e, les nerfs d&eacute;faillaient en moi, une
+invisible main me serrait la nuque, une pointe de couteau fouillait mon
+c&#339;ur, mon cerveau se contractait, mes jambes se brisaient, et j'avais
+mal. Ah! que j'avais mal!... Et maintenant je me demande: &agrave; travers tout
+cela, ai-je <i>v&eacute;cu</i>? Je veux dire, ai-je connu dans leur intensit&eacute;
+supr&ecirc;me les sensations qui peuvent &eacute;maner de la femme? Etrange question
+que je me pose pour avoir, hier, dans ce coin perdu de province o&ugrave; je
+suis venu passer quelques jours chez ma vieille tante, rencontr&eacute; un de
+mes camarades d'enfance, un pauvre m&eacute;decin d'ici dont l'histoire m'a
+remu&eacute;,&mdash;comme la v&eacute;rit&eacute; seule nous remue. Puis cette histoire m'a donn&eacute;
+sur moi-m&ecirc;me ces doutes singuliers qui vous saisissent au moment du
+d&eacute;part pour la vie, &agrave; vingt ans, et lorsqu'on se demande: &laquo;Suis-je dans
+le vrai? Ne manquerai-je pas ma destin&eacute;e en suivant cette route? Ne
+serai-je pas un <i>rat&eacute;</i>?&raquo;&mdash;C'est le mot d'&agrave; pr&eacute;sent, vilain et veule
+comme la chose.&mdash;Que je me suis donn&eacute; de peine pour m'&eacute;prouver, pour
+m'exasp&eacute;rer au contact de toutes les impressions, et je trouve qu'un
+pauvre gar&ccedil;on qui n'a pas quitt&eacute; son trou de province en a eu plus que
+moi et de plus fortes! A quoi bon, alors? A quoi bon ne pas m'&ecirc;tre
+laiss&eacute; aller tranquillement au fil des jours, au lieu de m'empoisonner &agrave;
+coups d'id&eacute;es et de me paralyser par la plus vaine des analyses?...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Auguste Dupuis&mdash;c'est le simple nom de ce simple docteur&mdash;&eacute;tait, d&egrave;s le
+coll&egrave;ge, un timide, un petit, un humble. C'&eacute;tait l'&eacute;colier mod&egrave;le qui ne
+fait jamais parler de lui, qui tient ses cahiers de corrig&eacute;s avec une
+r&eacute;gularit&eacute; irr&eacute;prochable, et qui, du quinzi&egrave;me rang, passe au huiti&egrave;me,
+vers la fin de l'ann&eacute;e, &agrave; force de travail ordonn&eacute; et continu. Un trait
+pourtant distinguait Auguste de ses confr&egrave;res en m&eacute;diocrit&eacute; m&eacute;thodique.
+Parmi les incoh&eacute;rences des sympathies momentan&eacute;es qui tour &agrave; tour
+enr&ocirc;laient tel coll&eacute;gien dans telle bande, puis dans telle autre, il
+demeurait, lui, d'ann&eacute;e en ann&eacute;e, l'ami fid&egrave;le de deux autres camarades
+adopt&eacute;s d&egrave;s son entr&eacute;e au lyc&eacute;e, et avec lesquels il se promenait
+toujours, ne les quittant ni dans les rangs, ni en &eacute;tude, ni au
+r&eacute;fectoire. Nous les appelions &laquo;les trois Mages&raquo;, plaisanterie assez
+sotte que ne justifiait aucun des trois, et en particulier le pauvre
+Auguste, lequel n'avait rien d'un roi, ni d'un mage, rien de Gaspard, de
+Balthazar et de Melchior, ces somptueux p&egrave;lerins que les vieux peintres,
+comme le Gozzoli de la chapelle du palais Riccardi, &agrave; Florence, nous
+montrent v&ecirc;tus de soie verte ou rouge, le chef couvert d'un turban &agrave;
+pierreries, et cheminant &agrave; travers les d&eacute;fil&eacute;s, parmi les dromadaires
+charg&eacute;s de coffres pr&eacute;cieux? Notre Auguste, lui, offrait au regard cette
+bonne physionomie placide o&ugrave; se refl&egrave;te une longue h&eacute;r&eacute;dit&eacute; de
+soumissions bourgeoises. Tout &eacute;tait &eacute;pais et commun chez ce gar&ccedil;on: le
+visage, les pieds, les mains, le geste, la tenue,&mdash;tout, except&eacute; les
+yeux, de frais yeux bleus o&ugrave; riait une &acirc;me candide, des yeux de croyant,
+comme ces m&ecirc;mes ma&icirc;tres primitifs en peignent dans la face pieuse des
+donateurs agenouill&eacute;s &agrave; l'angle modeste des &eacute;clatantes fresques. Ces
+yeux disaient qu'un c&#339;ur tr&egrave;s tendre habitait cette vulgaire enveloppe.
+Je n'&eacute;tais moi-m&ecirc;me, &agrave; cette &eacute;poque &eacute;loign&eacute;e, qu'un adolescent peu
+renseign&eacute; sur les diff&eacute;rences des natures humaines, et pourtant un
+instinct pr&eacute;coce me r&eacute;v&eacute;lait la valeur de cette sensibilit&eacute; du
+<i>Pataud</i>&raquo;.&mdash;C'&eacute;tait son second surnom, plus justifi&eacute; que le premier par
+sa pesante d&eacute;marche. Je me souviens que je tentai d'entrer dans la
+soci&eacute;t&eacute; des &laquo;trois Mages&raquo;, &agrave; cause de lui, sans succ&egrave;s d'ailleurs; car
+ces trois amis avaient fait v&#339;u, assez solennellement, en se donnant
+leur amiti&eacute;, de ne pas admettre entre eux un quatri&egrave;me compagnon, et
+malgr&eacute; que la maison du p&egrave;re Dupuis f&ucirc;t voisine de celle de mon p&egrave;re,
+dans ce petit village de Saint-Saturnin, o&ugrave; je passais mes vacances,
+jamais Auguste ce consentit &agrave; transgresser pour moi son enfantin
+engagement. Je nous vois causant tous deux pr&egrave;s de la Monne, une rivi&egrave;re
+dont j'ai le bruit sous ma fen&ecirc;tre en &eacute;crivant ceci,&mdash;le m&ecirc;me bruit,
+mais quelle autre &acirc;me pour l'&eacute;couter! Je nous vois courant sous les
+saules et poursuivant les sauterelles aux ailes bleues que nous jetions
+&agrave; l'eau ensuite, afin de suivre l'effort de ces bestioles en train
+d'allonger par coups secs leurs grandes pattes unies, et de nager vers
+une pierre. Je m'entends disant &agrave; Auguste: &laquo;Veux-tu &ecirc;tre mon ami?...&raquo; et
+lui me r&eacute;pondant: &laquo;Si je n'avais pas pour amis tel et tel, je voudrais
+bien, mais c'est impossible....&raquo; O na&iuml;vet&eacute; touchante et ridicule d'un
+&acirc;ge o&ugrave; l'on croit &agrave; ce point au s&eacute;rieux du c&#339;ur, et que les nouvelles
+sympathies sont une trahison envers les anciennes! A-t-on raison alors,
+dans cette &eacute;poque de l'exclusivisme jaloux, ou plus tard, quand on
+pratique le proverbe commode: &laquo;Un de perdu, dix de retrouv&eacute;s?...&raquo; Mais
+qui n'a pas connu ces susceptibilit&eacute;s jalouses de l'affection fut-il
+jamais un ami?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La vie avait pass&eacute; depuis les jours o&ugrave; nous lancions, innocents
+bourreaux, les fr&ecirc;les insectes dans l'eau murmurante. Depuis la mort de
+mon p&egrave;re et de ma m&egrave;re, j'avais d&eacute;sappris le chemin de ce village perdu
+au creux des montagnes, dans cette province du centre de la France qui
+n'est sur la route d'aucune villa o&ugrave; un amant p&ucirc;t cacher ma Colette. Je
+savais cependant, par les lettres de ma tante, que Dupuis avait fait sa
+m&eacute;decine,&mdash;tranquillement toujours. Il avait pris toutes ses
+inscriptions &agrave; l'&eacute;cole de Clermont-Ferrand sans venir &agrave; Paris. Je savais
+qu'il s'&eacute;tait &eacute;tabli comme praticien &agrave; Saint-Saturnin, qu'il s'&eacute;tait
+mari&eacute; avec une fille de Saint-Amant-Tallende, le gros bourg voisin, et
+aussi que sa femme l'avait quitt&eacute; pour courir le monde en compagnie d'un
+journaliste venu dans le pays &agrave; une &eacute;poque d'&eacute;lection. La fuite de Mme
+Dupuis &eacute;tait demeur&eacute;e l&eacute;gendaire dans la contr&eacute;e, et, quand ma pauvre
+vieille tante croyait devoir m'adresser des lettres sur mes pi&egrave;ces ou
+mes nouvelles,&mdash;que je lui envoyais, un peu par malice, et qu'elle
+lisait consciencieusement,&mdash;elle ne manquait jamais de comparer mes
+h&eacute;ro&iuml;nes &agrave; Mme Dupuis. Puis elle ajoutait quelques d&eacute;tails sur la vie de
+cette malheureuse. Elle me demandait si je l'avais rencontr&eacute;e &agrave; Paris,
+s'imaginant que nous habitons, nous autres gens de lettres, une sorte de
+Casino interlope o&ugrave; se donnent rendez-vous les pires d&eacute;class&eacute;es de
+France et d'Europe. Cette correspondance familiale avait subi, par ma
+faute, de longues intermittences, et la bonne dame avait eu d'autres
+questions &agrave; me poser, sur mes dettes et sur mes propres d&eacute;sordres. Aussi
+fut-ce une nouvelle profond&eacute;ment impr&eacute;vue pour moi quand, interrog&eacute;e sur
+Dupuis le soir m&ecirc;me de mon arriv&eacute;e, elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Comment? Tu ne sais pas? il a repris sa femme....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je la verrai, alors,&raquo; r&eacute;pondis-je, me promettant d'avance un r&eacute;gal
+litt&eacute;raire et une distraction &agrave; causer avec cette Bovary authentique. Je
+venais de d&eacute;barquer &agrave; Saint-Saturnin pour m'y reposer de Paris, et d&eacute;j&agrave;
+le boulevard me manquait, lui que je d&eacute;teste quand je m'y trouve
+emprisonn&eacute;. &laquo;Ni avec toi, ni sans toi....&raquo; dit une <i>petenera</i> espagnole,
+une de ces chansons que les gitanes chantent avec accompagnement de
+<i>ol&eacute;, ol&eacute;</i>. Quelle devise pour toutes les amours de mon c&#339;ur inquiet,
+pour tous ses go&ucirc;ts aussi!...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Elle est morte, il y a six mois,&raquo; r&eacute;pliqua ma tante, qui n'a jamais
+entendu chanter de gitanes et qui pratique ing&eacute;nument la devise
+contraire, celle de la plante qui meurt o&ugrave; elle s'attache.&mdash;Que devient
+l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; avec des contrastes pareils?&mdash;Et elle continuait, me
+d&eacute;taillant avec horreur la fin de la myst&eacute;rieuse Mme Dupuis: &laquo;Et
+con&ccedil;ois-tu qu'elle avait eu le front, en revenant ici, d'amener avec
+elle une petite fille qu'elle avait eue, Dieu sait avec qui?... Et le
+docteur a gard&eacute; cette enfant. Si c'&eacute;tait par charit&eacute; seulement.... Mais
+non, il l'aime comme si c'&eacute;tait la sienne.... Oh! &ccedil;a lui a fait beaucoup
+de tort dans le pays....&raquo;</p>
+
+<p>Cette na&iuml;ve remarque m'e&ucirc;t bien diverti par ce qu'elle traduisait de
+fausse moralit&eacute; bourgeoise, si je n'avais &eacute;t&eacute; du coup int&eacute;ress&eacute; au
+dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me
+r&eacute;v&eacute;ler chez cet Auguste Dupuis, dit &laquo;le roi Mage&raquo;, dit &laquo;Pataud&raquo;, et
+consid&eacute;r&eacute; de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couch&eacute;
+dans mon lit aux draps rudes, mais parfum&eacute;s &agrave; la lavande fra&icirc;che, dans
+ce silence de la campagne qui emp&ecirc;che de dormir plus que ne ferait un
+bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever&mdash;c'est
+encore un mot de ma tante&mdash;mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et
+retourner en pens&eacute;e le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne,
+rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger
+Valentin (voir la <i>M&eacute;ditation XII</i>).&mdash;Comme la plainte de la rivi&egrave;re se
+faisait douce cette nuit-l&agrave;, et qu'elle ber&ccedil;ait ma r&ecirc;verie avec une
+m&eacute;lancolique tendresse!&mdash;&laquo;Ainsi,&raquo; pensais-je, &laquo;Roger souffre de
+l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique
+l'existence de cette enfant ne repr&eacute;sente ni une honte ni une perfidie,
+au lieu qu'Auguste a devant lui, aupr&egrave;s de lui, &agrave; chaque heure, &agrave; chaque
+minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarn&eacute;e dans cette
+petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et
+qui regarde, avec des sourires o&ugrave; il y a un peu de la ressemblance de sa
+femme et de l'<i>autre</i>, le vrai p&egrave;re, avec des yeux o&ugrave; il retrouve la
+couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux o&ugrave; flottent
+des reflets des cheveux que l'<i>autre</i> a d&eacute;faits et nou&eacute;s? Qu'il la
+supporte, cela se comprend encore, mais ma tante pr&eacute;tend qu'il aime
+l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aim&eacute; sa femme. Et cependant ma
+tante m'a prouv&eacute; elle-m&ecirc;me le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me
+contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonn&eacute; fendait le
+c&#339;ur &agrave; tout le monde. Il en avait les esprits <i>lun&eacute;s</i>. C'&eacute;tait son
+expression &agrave; elle. Il para&icirc;t que ses cheveux ont grisonn&eacute; en quelques
+mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le
+rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infid&egrave;le et pour
+l'enfant de l'adult&egrave;re?...&raquo; Afin d'arriver &agrave; comprendre mon vieux
+camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une
+fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par
+exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le d&eacute;go&ucirc;t d'&ecirc;tre jaloux. Je
+la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule
+respiration m'e&ucirc;t fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se
+f&ucirc;t r&eacute;veill&eacute;e du coup. Pourtant Colette &eacute;tait une ma&icirc;tresse choisie par
+moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que
+je prenais une cr&eacute;ature poss&eacute;d&eacute;e d&eacute;j&agrave; par d'innombrables amants.&mdash;C'est
+encore un probl&egrave;me, cela. On sait qu'une dr&ocirc;lesse s'est donn&eacute;e &agrave; l'un et
+&agrave; l'autre, que cet un l'a pay&eacute;e, et cet autre. Mais oui, elle a d&eacute;but&eacute;
+ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter
+des anecdotes sur sa mani&egrave;re de se livrer. Ils vous ont d&eacute;crit ses
+secr&egrave;tes beaut&eacute;s. On a &eacute;prouv&eacute;, &agrave; l'user, que ces anecdotes &eacute;taient
+vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette
+ma&icirc;tresse m&eacute;pris&eacute;e par avance, jaloux comme si l'on avait &eacute;t&eacute; le
+premier.&mdash;Que doit &ecirc;tre cette jalousie quand on a &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement ce
+premier, quand il s'agit d'une femme initi&eacute;e par vous &agrave; la vie du c&#339;ur
+et &agrave; celle des sens? Car l'un ne s'&eacute;veille r&eacute;ellement qu'apr&egrave;s que les
+autres ont parl&eacute;. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme
+jadis &eacute;pris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand
+lui-m&ecirc;me, et c'est l&agrave; le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?...
+Allons donc!...&raquo; Et j'&eacute;clatais de rire tout seul, et tr&egrave;s haut, avec
+quelle amertume, &agrave; cause des images auxquelles je venais de me meurtrir
+l'&acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; bien!&raquo; me disais-je en continuant ces r&eacute;flexions, &laquo;Auguste sera un
+de ces h&eacute;ros de la moralit&eacute; personnelle, comme en &eacute;voque Dumas. Le mari
+de <i>Monsieur Alphonse</i> pardonne, lui aussi, &agrave; sa femme d'avoir eu une
+fille d'un autre. L'ai-je assez d&eacute;fendue, cette sc&egrave;ne, quand la pi&egrave;ce
+fut jou&eacute;e pour la premi&egrave;re fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y
+a l&agrave;, dans ce pardon, une humanit&eacute; profonde? Dans <i>le Petit-Fils de
+Mascarille</i>, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet ap&ocirc;tre de
+Dumas. La diff&eacute;rence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse
+et celui de Valentine dans <i>le Petit-Fils</i> sont tous deux <i>d'avant</i> le
+mariage, au lieu que l'enfant adopt&eacute;e par Auguste est <i>d'apr&egrave;s</i>. Un
+ab&icirc;me s&eacute;pare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est
+arriv&eacute;e repentante, si elle a jou&eacute; &agrave; ce &laquo;pataud&raquo; la com&eacute;die classique:
+&laquo;Ah! je t'ai m&eacute;connu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai
+jamais aim&eacute; que toi....&raquo;&mdash;<i>Tr&eacute;molo</i> &agrave; l'orchestre!&mdash;Il y a des femmes
+qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont tromp&eacute; que
+pour vous pr&eacute;f&eacute;rer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de
+pr&eacute;f&eacute;rence sans comparaison. Quand il &eacute;tait tout petit, Auguste avait
+des yeux &agrave; devoir dig&eacute;rer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait
+s'il n'aura pas cru par-dessus le march&eacute; qu'elle avait eu cette fille en
+pensant &agrave; lui? Alfred de Vigny, pr&ecirc;te bien ce vers &eacute;tonnant &agrave; un mari
+perfide:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>L'infid&eacute;lit&eacute; m&ecirc;me &eacute;tait pleine de toi....<br /></span>
+</div></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Malgr&eacute; ces r&eacute;flexions, ou &agrave; cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui,
+vers une heure, apr&egrave;s le d&icirc;ner, ce d&icirc;ner de province pris copieusement
+au milieu du jour, du c&ocirc;t&eacute; de la maison du docteur, avec une curiosit&eacute;
+bien vive. Il habite &agrave; une extr&eacute;mit&eacute; du village la maison o&ugrave; il est n&eacute;,
+o&ugrave; son p&egrave;re est mort, o&ugrave; le grand-p&egrave;re Dupuis a vieilli, goutteux et
+rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chant&eacute; de fois l'inepte
+chanson lib&eacute;rale de 1830:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span style="margin-left:4em">Grand-papa,<br /></span>
+<span style="margin-left:4em">Grand-papa,<br /></span>
+<span>J'voudrais bien r'tourner par l&agrave;!...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je contemplais, en marchant d'un pied fl&acirc;neur, cet horizon que j'ai
+gard&eacute; si vaste dans ma m&eacute;moire et que je retrouvais tout r&eacute;tr&eacute;ci, mais
+plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serr&eacute;es et
+qui dominent l'&eacute;troite vall&eacute;e o&ugrave; court la Monne. De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+petite rivi&egrave;re, une montagne &eacute;tage ses pentes bois&eacute;es et couronn&eacute;es de
+constructions &eacute;tranges. Par une ann&eacute;e de ch&ocirc;mage, un grand seigneur
+charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres &agrave; fortifier la cr&ecirc;te
+de cette &acirc;pre colline avec des tourelles et des murailles form&eacute;es de
+pierre sans ciment. Par ce jour d'&eacute;t&eacute; d'un bleu intense, une brise
+fra&icirc;che, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de
+la rivi&egrave;re, temp&eacute;rait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais
+pas &eacute;t&eacute; sage de demeurer l&agrave;, fix&eacute; au pays natal, apprivois&eacute; &agrave; une vie
+r&eacute;guli&egrave;re, plut&ocirc;t que de courir le monde &agrave; la poursuite de chim&egrave;res
+aussi vaines que le mince tire-bouchon de fum&eacute;e bleue qui tremblotait
+sur la chemin&eacute;e d'une chaumi&egrave;re perdue dans le bois. Mais non, puisque
+le docteur, mon ami d'enfance, a rencontr&eacute; dans son coin de campagne la
+m&ecirc;me perfidie que moi dans les coulisses d'un th&eacute;&acirc;tre parisien. Et il
+n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un d&eacute;cor exquis autour
+de sa mis&egrave;re, avec le souvenir de sensations dont le regret reste
+voluptueux m&ecirc;me dans la douleur....</p>
+
+<p>Je m'arr&ecirc;tai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la s&eacute;pare de
+la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par
+derri&egrave;re, d&eacute;vale du c&ocirc;t&eacute; de l'eau. J'observai que le colombier &eacute;tait &agrave;
+la m&ecirc;me place; &agrave; la m&ecirc;me place le vieux cadran solaire, sur lequel le
+grand-p&egrave;re avait lui-m&ecirc;me grav&eacute; en latin l'inscription: &laquo;Il ne marque
+que les heures sereines.&raquo; Mais l'aboiement du chien qui s'&eacute;lan&ccedil;a de sa
+niche quand je poussai la grille me prouva que je n'&eacute;tais plus l'h&ocirc;te
+familier de ce calme asile, comme aussi l'&eacute;tonnement du gros homme qui
+vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annonc&eacute;: &laquo;Comment, c'est
+toi, Claude; pas possible!...&raquo; Et il me poussait dans un cabinet
+encombr&eacute; de livres et de brochures o&ugrave; jouait, assise sur un tapis un peu
+r&acirc;p&eacute;, une fillette, de huit ans peut-&ecirc;tre, fine et menue, avec des
+cheveux blonds, tress&eacute;s en une natte &eacute;paisse, &agrave; qui le gros homme dit
+d'une voix adoucie:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Allons, Louise, va au jardin.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oui, papa,&raquo; dit l'enfant, &laquo;mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?...&raquo; Et
+elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poup&eacute;e qu'elle
+&eacute;tait en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant
+la fille de <i>l'autre</i>, et je reconnus aussit&ocirc;t les bons yeux mouill&eacute;s de
+mon vieux camarade du lyc&eacute;e de Clermont qui riaient, en regardant
+l'enfant, dans le visage du m&eacute;decin vieilli. Ses prunelles avaient
+toujours leurs quinze ans. Seulement les rides pr&eacute;coces des joues et du
+front, le grisonnement dont ma tante m'avait parl&eacute; et une expression
+particuli&egrave;re de la bouche t&eacute;moignaient que cet homme, n&eacute; pour la gaiet&eacute;
+dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie
+presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, repr&eacute;sentait
+une femme tr&egrave;s jolie et gracieuse, encore jeune. Je soup&ccedil;onnai du
+premier coup d'&#339;ul, &agrave; la ressemblance, que c'&eacute;tait la m&egrave;re de l'enfant.
+Par la fen&ecirc;tre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses
+questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait l&acirc;ch&eacute; sa poup&eacute;e
+pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la b&ecirc;te
+d'&ecirc;tre trop vive.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Et voil&agrave; ma vie,&raquo; conclut mon camarade, apr&egrave;s m'avoir racont&eacute; un peu
+p&ecirc;le-m&ecirc;le ses occupations; &laquo;et je suis, non pas heureux, mais content,
+comme disait l'autre.&raquo; Puis, apr&egrave;s un silence un peu embarrass&eacute;: &laquo;Tu as
+su que j'ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s malheureux?&raquo;</p>
+
+<p>Il pronon&ccedil;a cette phrase d'un ton triste et simple qui e&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; le
+sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profond&eacute;ment.
+Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la
+souffrance humaine!</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Que veux-tu?&raquo; continua-t-il, &laquo;j'avais &eacute;pous&eacute; une femme &agrave; laquelle il
+fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi.
+C'&eacute;tait une artiste, une musicienne, &eacute;lev&eacute;e &agrave; Paris.... Et moi....&raquo;</p>
+
+<p>Il se montra na&iuml;vement du geste. Je comprenais le motif de sa
+confidence. Ma tante, il le devinait, avait d&ucirc; me raconter toute sa
+mis&egrave;re, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme
+qu'il avait aim&eacute;e, sans que rien plaid&acirc;t pour elle. Et il insistait:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait
+beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a &eacute;crit qu'elle &eacute;tait seule,
+pauvre et malade, et que je suis all&eacute; la chercher, si tu avais vu son
+&eacute;tonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa
+vie, elle m'a pay&eacute; en bonheur toutes les larmes que j'avais vers&eacute;es....
+Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa m&egrave;re, toute
+sa m&egrave;re.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres
+gestes.... Oui, je sais que l'on m'a bl&acirc;m&eacute;, que l'on me trouve faible,
+ridicule....&raquo;</p>
+
+<p>Il eut un haussement d'&eacute;paules, puis il dit, en secouant la t&ecirc;te et avec
+une voix tr&egrave;s basse:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Vois-tu, quand on a aim&eacute; une femme comme j'ai aim&eacute; la mienne, c'est
+pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout,
+entends-tu bien?...&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si fra&icirc;che candeur,
+se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette &eacute;motion ridicule,
+j'en suis &agrave; me demander o&ugrave; est la vie profonde du c&#339;ur, entre le
+sentiment qu'il garde &agrave; celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si
+tendre, si &eacute;tranger &agrave; toute haine, et ma f&eacute;roce, mon avilissante
+rancune, &agrave; moi.&mdash;H&eacute;las! Apr&egrave;s avoir tant &eacute;crit sur l'amour, en avoir
+tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aim&eacute;?</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>M&Eacute;DITATION XXIII <a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></h3>
+
+<h2>PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE</h2>
+
+
+<p><span style='text-align:center'><i>A monsieur le Directeur de</i> la Vie Parisienne.</span>
+<br /><br />
+<span style='margin-left:18em'>Meggen, pr&egrave;s Lucerne, septembre 1889.</span></p>
+
+<p>Vous avez publi&eacute;, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais
+envoy&eacute; du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne gr&acirc;ce
+qui n'a pas &eacute;t&eacute; sans m&eacute;rite. C'est qu'il est tomb&eacute; chez vous et chez
+moi, simple ex&eacute;cuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres
+atroces depuis le jour o&ugrave; le premier chapitre de cette <i>Physiologie</i> a
+paru dans les colonnes de <i>la Vie</i>! Nous ne nous doutions gu&egrave;re,
+n'est-ce pas, que cette ann&eacute;e d'un lamentable centenaire marquait une
+restauration d&eacute;finitive de l'antique pudeur dans le domaine de la
+litt&eacute;rature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos
+correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqu&eacute;s
+jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire,
+cependant, cette suite de <i>M&eacute;ditations</i>. J'en trouve quelques-unes
+am&egrave;res, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont sembl&eacute; redire, sous une
+forme plus ou moins heureuse, des v&eacute;rit&eacute;s d&eacute;j&agrave; dites par tous les
+observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un
+grand et fort chapitre initial qui serve d'assise &agrave; l'ouvrage. Mais j'en
+suis &agrave; chercher une phrase immorale dans cette &#339;uvre d'un artiste que
+j'ai connu d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;, compliqu&eacute;, souvent partag&eacute; entre la po&eacute;sie et
+la sensualit&eacute;, p&eacute;n&eacute;tr&eacute; pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles,
+souffrant de ne pas croire davantage et toujours &eacute;pris d'Id&eacute;al. J'ai
+donc cherch&eacute; ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre,
+un peu incoh&eacute;rent et contradictoire, je l'avoue, ont d&eacute;plu si vivement &agrave;
+beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le
+caract&egrave;re m&ecirc;me de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de
+marquer ici, ne f&ucirc;t-ce que pour sauver sa m&eacute;moire du reproche d'avoir
+sp&eacute;cul&eacute;, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudit&eacute;s d'expression
+et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait &agrave; ces
+&eacute;tudes, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a
+jug&eacute; assez fid&egrave;le pour lui confier le soin de revoir et de publier son
+&#339;uvre inachev&eacute;e?</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarit&eacute; des jeunes gens de
+lettres o&ugrave; les natures se montrent ing&eacute;nument, je m'&eacute;tonnais souvent que
+l'intelligence de mon camarade lui serv&icirc;t si peu &agrave; se diriger dans la
+vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'&eacute;noncer des
+phrases qui prouvaient une curiosit&eacute; de l'exp&eacute;rience vicieuse, trop
+voisine du cynisme. Sa misanthropie pr&eacute;coce abondait en remarques
+cruellement d&eacute;senchant&eacute;es. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus
+grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope &eacute;tait la dupe de
+n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle <i>doucefine</i> qui se
+donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du
+vieillard, quelque chose de presque dess&eacute;ch&eacute; par l'abus de la r&eacute;flexion,
+et une ing&eacute;nuit&eacute; ingu&eacute;rissable d'impression conserv&eacute;e malgr&eacute; cela. Le
+singulier malaise que j'&eacute;prouve moi-m&ecirc;me &agrave; relire la <i>Physiologie</i> me
+para&icirc;t proc&eacute;der de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans
+la litt&eacute;rature et dans la vie, mais avec les qualit&eacute;s de d&eacute;cision
+froide, avec ce d&eacute;compte exact des hommes et des situations, avec cette
+maturit&eacute; de jugement qui compl&egrave;te la misanthropie chez un M&eacute;rim&eacute;e ou un
+Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous
+fait lui pardonner le po&eacute;tisme souvent irr&eacute;el de ses idylles. N'y a-t-il
+pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, &agrave;
+rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent &agrave; imiter
+Chamfort, et, &agrave; c&ocirc;t&eacute;, un lot de sentiments dignes d'un &eacute;colier? Ce
+physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre &agrave; &eacute;normes
+pr&eacute;tentions: <i>l'Amour moderne</i>, nous raconte sa petite histoire, et nous
+apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le
+tiers et le quart, l'a aim&eacute; quelques jours et tromp&eacute; des ann&eacute;es. Cette
+fille va souper avec un de ses rivaux. Et voil&agrave; notre philosophe en
+fureur et qui &eacute;crit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait r&eacute;cit&eacute;
+autrefois. Je l'ai retrouv&eacute; dans ses papiers, recopi&eacute; sous ce titre:
+<i>l'Enfer</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>J'ai connu le chagrin des p&acirc;les Dana&iuml;des,<br /></span>
+<span>Celui d'un dur labeur recommenc&eacute; sans fin,<br /></span>
+<span>T'ai-je assez prodigu&eacute; de tendresses, en vain,<br /></span>
+<span>Pour emplir de douceur tes yeux &agrave; jamais vides?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span>Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides.<br /></span>
+<span>Tu donnais bien ta bouche &agrave; manger &agrave; ma faim,<br /></span>
+<span>D&eacute;cevante p&acirc;ture!... Et l&agrave;, dans ton beau sein,<br /></span>
+<span>Ton &acirc;me &eacute;tait un fruit plein de sables arides.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span>Et j'ai connu Sisyphe et son st&eacute;rile effort;<br /></span>
+<span>H&eacute;las! en essayant de porter ton c&#339;ur mort<br /></span>
+<span>Jusqu'au vivant &eacute;ther de la passion vraie,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span>Et, pour que tout l'enfer t&icirc;nt dans ce triste amour,<br /></span>
+<span>La jalousie, en moi, saigne comme une plaie<br /></span>
+<span>Que ronge un immortel, un affam&eacute; vautour.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;&laquo;Sais-tu &agrave; quoi tu me fais songer?&raquo; lui demandai-je le jour o&ugrave; il me
+d&eacute;bita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait r&eacute;unir sous ce
+titre: <i>Ma Douleur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;A quoi?&raquo; fit-il, un peu interloqu&eacute;, car, en v&eacute;ritable homme de
+lettres, il attendait un compliment.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Oh!&raquo; lui dis-je, &laquo;&agrave; un mot si c&eacute;l&egrave;bre qu'il en est banal; celui que
+l'on fit sur Beaumarchais emprisonn&eacute; ... avec une l&eacute;g&egrave;re variante....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Laquelle?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu ne te f&acirc;cheras pas?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Non,&raquo; fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;H&eacute; bien! Il ne suffit pas d'&ecirc;tre tromp&eacute;, il faut encore &ecirc;tre
+modeste....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Tu as raison,&raquo; r&eacute;pondit-il en haussant les &eacute;paules; &laquo;mais comment
+trouves-tu mes vers?...&raquo;</p>
+
+<p>J'avais presque l'id&eacute;e de transcrire ce bout de dialogue comme exergue &agrave;
+cette <i>Physiologie</i>. Cette &eacute;pigramme inoffensive avait amus&eacute; Claude, car
+il avait cette coquetterie de se railler volontiers lui-m&ecirc;me. Mais la
+critique qu'elle enfermait &eacute;tait-elle absolument juste? Parmi des notes
+de sa main que j'ai d&eacute;couvertes dans des circonstances assez
+bizarres,&mdash;je les dirai tout &agrave; l'heure,&mdash;tra&icirc;nait celle-ci, o&ugrave; mon ami
+semble avoir r&eacute;pondu par avance &agrave; cette objection: &laquo;Ecrire un livre
+int&eacute;ressant sur l'amour, c'est &eacute;crire un livre sur sa fa&ccedil;on &agrave; soi de
+sentir l'amour. Un tel livre a tout juste la valeur d'un m&eacute;moire r&eacute;dig&eacute;
+par un malade sur sa maladie. Beyle avait peur de ne noter qu'une
+&eacute;motion lorsqu'il voulait noter une v&eacute;rit&eacute;. Etrange illogisme du plus
+logique des analystes! H&eacute;! quelle v&eacute;rit&eacute; cherchais-tu donc &agrave; dire, grand
+disputeur, sinon des v&eacute;rit&eacute;s sur des &eacute;motions?...&raquo; De ce point de vue,
+m&ecirc;me la mis&egrave;re enfantine de Claude, son impuissance &agrave; se d&eacute;barrasser de
+l'id&eacute;e fixe, l'esp&egrave;ce d'anarchie int&eacute;rieure dont la trace se retrouve
+dans ses r&eacute;miniscences, et qui le faisait vivre cette vie d&eacute;compos&eacute;e,
+entre les voyages, le cercle, les restaurants, les th&eacute;&acirc;tres et les
+coulisses; cet &eacute;talage chirurgical &agrave; propos des plus humbles sensations,
+cette sorte de p&eacute;dantisme involontaire dans l'analyse, oui, tous ces
+d&eacute;fauts me paraissent donner &agrave; ce livre une date, et du moins, par
+suite, une valeur de document. Il est visible que la sensation heureuse
+en est absente et absente aussi l'&eacute;motion simple. Mais le personnage en
+&eacute;tait incapable, comme aussi de raisonner avec une suite ininterrompue
+dans ses d&eacute;ductions. La v&eacute;rit&eacute; pos&eacute;e au commencement de son ouvrage, et
+qui en fait la secr&egrave;te moralit&eacute;, &agrave; savoir que l'amour sensuel confine
+sans cesse &agrave; la haine, m&eacute;ritait&mdash;quoique vieille comme le
+demi-monde&mdash;une d&eacute;monstration plus rigoureuse. C'est l&agrave; ce chapitre
+initial dont je regrettais tout &agrave; l'heure l'absence. Notre maniaque
+s'est content&eacute; de jeter sur le papier une s&eacute;rie de notes capables de
+servir &agrave; cette d&eacute;monstration. Puis, comme il &eacute;tait naturellement curieux
+de th&eacute;ories, de menues analyses et de dissections microscopiques, il a
+m&ecirc;l&eacute; &agrave; ces notes une foule de d&eacute;tails parasites que je lui aurais
+conseill&eacute; d'enlever, par go&ucirc;t de la r&eacute;guli&egrave;re ordonnance classique. A
+quoi il m'e&ucirc;t sans doute r&eacute;pondu, comme &agrave; propos d'autres travaux:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ce que j'aime le mieux dans les livres des autres, ce sont les
+d&eacute;tails oiseux, les digressions et les d&eacute;fauts. Il n'y a que cela qui me
+fasse penser....&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Faire penser,&mdash;c'&eacute;tait l&agrave; toute sa rh&eacute;torique.&mdash;Il pr&eacute;tendait que le
+seul r&ocirc;le de l'&eacute;crivain consiste &agrave; inqui&eacute;ter, &agrave; sugg&eacute;rer. Parmi les
+papiers dont je parlais, se trouvait encore la phrase suivante: &laquo;Un
+livre qui ne me parle pas comme un homme, comme un ami, comme un fr&egrave;re,
+qui ne me dise pas des mots <i>capables de me changer le c&#339;ur</i>, qu'en
+ferais-je? L'art n'est rien sans l'&acirc;me. Les faits ne sont rien que par
+l'&acirc;me et pour l'&acirc;me. La pens&eacute;e est &agrave; la litt&eacute;rature ce que la lumi&egrave;re
+est &agrave; la peinture....&raquo; Et sur une autre feuille: &laquo;Type id&eacute;al du roman:
+<i>l'Imitation de J&eacute;sus-Christ</i>.&raquo; Je ne me charge pas d'expliquer ce que
+Claude entendait au juste par l&agrave;, ni comment il conciliait son
+admiration, sans blasph&egrave;me, pour le solitaire du moyen &acirc;ge avec son go&ucirc;t
+pour le prince des d&eacute;traqu&eacute;s. Benjamin Constant, qu'il e&ucirc;t volontiers
+trait&eacute; de grand Saint, &agrave; la mani&egrave;re de mon autre ami, le subtil Maurice
+Barr&egrave;s. Il &eacute;tait coutumier de ces &eacute;tranget&eacute;s, associant dans son
+enthousiasme des &#339;uvres et des noms qui fr&eacute;missent de se rencontrer:
+<i>les Pens&eacute;es</i> de Pascal et <i>les Liaisons dangereuses</i>, par exemple. J'ai
+entre les mains une sorte de volume <i>pot-pourri</i>, si l'on peut dire,
+dans lequel il a fait relier ensemble:&mdash;dix pages d&eacute;tach&eacute;es de
+Baudelaire, le fragment sur Orph&eacute;e dans <i>les G&egrave;orgiques</i> de Virgile, <i>la
+Maison du berger</i> de Vigny, <i>Mes Ecarts ou Ma T&ecirc;te en libert&eacute;</i> du prince
+de Ligne, le fragment des M&eacute;moires apocryphes de Richelieu sur Mme
+Michelin, quelques feuillets de <i>Candide</i> et la moiti&eacute; d'une nouvelle
+d'Hippolyte Castille, intitul&eacute;e: <i>Histoire de m&eacute;nage</i>!...&mdash;Autant que
+j'ai bien compris ses paradoxes, il estimait avant tout, chez un
+&eacute;crivain, le m&eacute;lange de la passion, quelle qu'elle f&ucirc;t, coupable ou
+sublime, et de la lucidit&eacute;. Il lui fallait des &acirc;mes assez ardentes pour
+vivre beaucoup, assez curieuses pour se conna&icirc;tre, assez hardies pour se
+confesser,&mdash;c'est-&agrave;-dire pour conter d'elles non pas des actions, mais
+des &eacute;tats; non pas des faits, mais des habitudes. Je l'ai vu ainsi
+raffoler du <i>Journal</i> d'Amiel, ce protestant si pur, p&ecirc;le-m&ecirc;le, et des
+m&eacute;moires de ce ruffian de Casanova. &laquo;J'aime &agrave; sentir sentir....&raquo; cette
+&eacute;trange formule qu'il a employ&eacute;e, je crois, au cours de son livre, il la
+r&eacute;p&eacute;tait sans cesse. Peut-&ecirc;tre trouverez-vous, mon cher directeur, dans
+le d&eacute;tail de ces go&ucirc;ts disparates, la clef des contradictions de cette
+<i>Physiologie</i>, &agrave; qui vous avez donn&eacute; une large hospitalit&eacute;. Pourquoi ne
+vous dirais-je pas aussi la raison qui lui fit d&eacute;sirer vivement d'&ecirc;tre
+publi&eacute; dans votre journal? Claude cherchait ainsi &agrave; se prouver &agrave;
+lui-m&ecirc;me son parisianisme. Il avait eu, par-dessus le march&eacute; et &agrave;
+travers le fatras de ses th&eacute;ories, de passag&egrave;res pr&eacute;tentions &agrave; la vie
+&eacute;l&eacute;gante. Je l'ai vu hypnotis&eacute; &agrave; la lettre par les pantalons et les
+bouquets de boutonni&egrave;re de son rival Salvaney, un clubman ignare comme
+son cheval, et dont la principale aristocratie consistait &agrave; faire le
+voyou anglais, mais de ce c&ocirc;t&eacute;-ci du d&eacute;troit, vous savez, ces <i>cads</i> qui
+disent: &laquo;<i>Arry, my boy</i>...&raquo; dans le <i>Punch</i>, sans h, et en tra&icirc;nant la
+voix.</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute;, et voil&agrave; le motif qui rend ce livre sur <i>l'Amour</i> si
+incoh&eacute;rent,&mdash;je reprends le mot dans son sens d'&eacute;tymologie,
+&laquo;<i>incohaerere, qui ne se tient pas</i>,&raquo; comme d'ailleurs toutes les autres
+&#339;uvres de Claude,&mdash;la v&eacute;rit&eacute;, c'est que Larcher, pareil en cela aux
+neuf dixi&egrave;mes d'entre nous, avait grandi sans milieu d&eacute;finitif et
+pr&eacute;cis. Par suite il n'avait pu prendre ni une forme d'&acirc;me ni une forme
+d'existence d&eacute;finitive et pr&eacute;cise. Il &eacute;tait comme n&eacute; hors la loi. Il le
+sentait lui-m&ecirc;me, car il avait, &agrave; la suite de la <i>M&eacute;ditation IV</i>, sur
+<i>l'Amant moderne</i>, copi&eacute; cette phrase de Michelet: &laquo;...Dans leurs
+livres, ils ont surabondamment parl&eacute; de la divagation, <i>jamais marqu&eacute; la
+grande voie simple</i>, f&eacute;conde, de l'initiation que l'amour mieux inspir&eacute;
+continuerait jusqu'&agrave; la mort. Il est arriv&eacute; &agrave; ces ing&eacute;nieux romanciers
+ce qui arriva jadis aux casuistes, Escobar et Busenbaum, grands
+analyseurs aussi, et qui dans leurs recherches subtiles n'oubli&egrave;rent
+rien que ce qui faisait le fond m&ecirc;me de leur science. <i>Ils ont perdu le
+mariage de vue et r&eacute;glement&eacute; le libertinage</i>.&raquo; Claude avait ajout&eacute;:
+&laquo;Noble phrase, si saine, si lucide, si tristement vraie de mon &#339;uvre!
+Mais dire les douleurs de la faute, n'est-ce pas aussi montrer la
+route?... C'est l'&eacute;pave qui marque o&ugrave; le navigateur a sombr&eacute; et le r&eacute;cif
+&agrave; fuir. Cela sert encore.... Et puis il ne faut pas mentir. Il faut
+raconter ce que le sort a fait de nous, en nous souvenant du mot de
+Marc-Aur&egrave;le: <i>Il y a &agrave; cela m&ecirc;me une raison</i>. Oui, il y a une raison &agrave;
+mon existence, aux contrastes &eacute;tranges que la destin&eacute;e m'a impos&eacute;s.
+Dieu! que cette vie fut contraire au c&#339;ur!&raquo; Il disait vrai en
+qualifiant de la sorte son exp&eacute;rience. J'en ai eu la preuve une fois de
+plus dans la visite que j'ai rendue le printemps dernier &agrave; sa vieille
+tante, au cours d'un voyage en Auvergne. J'allais dans cette montagneuse
+province chercher quelques notes exactes pour un roman auquel je
+travaillais, et, me trouvant &agrave; trois heures seulement du petit village
+de Saint-Saturnin, d'o&ugrave; est dat&eacute;e la <i>M&eacute;ditation XXII</i>, je me d&eacute;cidai &agrave;
+cette excursion. Tout en roulant dans un mauvais coup&eacute; de louage, je
+regardais le paysage du bord de la Limagne, si joliment rustique et
+laborieux. Les sarments secs des vignes s'enroulaient aux longs &eacute;chalas
+gris. Le bl&eacute; pointait, vert sur la terre sombre. Les bourgeons germaient
+sur les branches nues des arbres qui bordaient le chemin, et les fleurs
+roses des p&ecirc;chers me souriaient dans la lumi&egrave;re. Il y avait de la neige
+sur les hautes montagnes, et, le long de l'Allier, devin&eacute; &agrave; la
+d&eacute;pression du terrain, flottait une bu&eacute;e douce et transparente. Je me
+souvins de ce que Claude m'avait racont&eacute; sur son adolescence &eacute;coul&eacute;e
+tout enti&egrave;re dans ce pays perdu, et, comme nous nous &eacute;tions arr&ecirc;t&eacute;s pour
+faire boire le cheval &agrave; la porte d'une auberge, dans un hameau, je crus
+voir l'image de ce qu'avait &eacute;t&eacute; mon ami enfant dans deux petits gar&ccedil;ons
+en train de se promener avec un vieux monsieur, quelque rentier de la
+localit&eacute;. Ils montraient de grands yeux si simples dans de si larges
+faces. &laquo;Il est parti de l&agrave;,&raquo; songeai-je, et, par opposition, je
+l'&eacute;voquai tel que je l'avais vu tant de fois, assis &agrave; une table de
+restaurant de nuit et me racontant, en phrases heurt&eacute;es comme ses
+sensations m&ecirc;mes, sa journ&eacute;e d'homme de lettres, &agrave; moiti&eacute; boh&eacute;mienne, &agrave;
+moiti&eacute; mondaine. Entre le point d'arriv&eacute;e et le point de d&eacute;part, la
+distance &eacute;tait trop grande. L'&eacute;quilibre moral a pour premi&egrave;re condition
+que l'homme fait continue l'enfant. Faut-il chercher ailleurs la raison
+du d&eacute;traquement observable chez tant d'artistes modernes? Combien
+d'entre nous peuvent dire que leur trenti&egrave;me ann&eacute;e ressemble &agrave; leur
+dixi&egrave;me? Et ce ne devrait &ecirc;tre, cette trenti&egrave;me ann&eacute;e, que la dixi&egrave;me
+&eacute;panouie.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Je roulais de nouveau, et je philosophais &agrave; perte de vue sur cette loi
+de l'hygi&egrave;ne intellectuelle, lorsque j'arrivai &agrave; ce village de
+Saint-Saturnin, fort pittoresquement dress&eacute; sur une colline. Son ch&acirc;teau
+f&eacute;odal, encore intact, domine une vall&eacute;e o&ugrave; coule cette petite rivi&egrave;re
+babillarde, d&eacute;crite par Claude avec tant de complaisance. Il n'y a
+qu'une rue dans le village, mais tortueuse et si mal entretenue que le
+cocher me demanda de m'attendre au bas. Je m'engageai donc &agrave; pied dans
+cette all&eacute;e &eacute;troite, apr&egrave;s m'&ecirc;tre renseign&eacute; sur la demeure de Mlle
+Claudia Larcher, la tante et la marraine de mon ancien compagnon de vie
+litt&eacute;raire. J'admirai combien la magie du souvenir m&eacute;tamorphose la
+m&eacute;diocrit&eacute; des endroits, &agrave; constater la mis&egrave;re de la plupart des maisons
+qui composent le village, jadis vant&eacute; par mon ami comme une oasis de
+solitude fleurie. Des tas de fumier s'entassaient, bruns et suintants,
+devant les portes, o&ugrave; des truies te vautraient, o&ugrave; des poules
+picoraient, o&ugrave; des enfants jouaient, pieds nus et v&ecirc;tus de haillons. Il
+convient de dire qu'il avait plu les jours derniers, et qu'un mauvais
+d&eacute;jeuner pris en route m'avait indispos&eacute; contre le pays. Ma vilaine
+humeur c&eacute;da devant le clocher de l'&eacute;glise, du plus d&eacute;licat roman
+auvergnat, et, comme j'aper&ccedil;us, en contournant le chevet, la porte du
+cimeti&egrave;re, j'y entrai. Je n'eus pas de peine &agrave; trouver la s&eacute;pulture de
+la famille Larcher, tous notaires &agrave; Saint-Saturnin depuis trois
+g&eacute;n&eacute;rations. &laquo;C'est ici qu'il repose,&raquo; pensai-je en regardant la pierre
+m&eacute;lancolique o&ugrave; le nom de mon terrible camarade, plac&eacute; &agrave; la suite des
+noms des honn&ecirc;tes tabellions du village, ricanait ironiquement. Je vous
+dispense, mon cher directeur, des r&eacute;flexions &eacute;veill&eacute;es en moi. Cette
+antith&egrave;se ne semblait-elle pas prolonger par del&agrave; le tombeau les
+contradictions sur lesquelles avait v&eacute;cu ce fils de braves bourgeois,
+devenu, par un caprice du sort, un auteur dramatique &agrave; la mode, puis,
+par celui de l'amour, un n&eacute;vropathe et un maniaque, le tout pour finir,
+us&eacute; par l'abus des alcools anglais, &agrave; l'ombre du clocher que ses p&egrave;res
+avaient eu la sagesse de ne jamais quitter?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Na&icirc;tre, vivre et mourir dans la m&ecirc;me maison!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ah! le vers profond, le vers admirable de Sainte-Beuve! Comme j'en
+sentais le charme nostalgique en quittant ce cimeti&egrave;re et la s&eacute;pulture
+de famille entretenue pieusement parmi son lierre, ses p&eacute;tunias et ses
+capucines, par les soins, sans doute, de la vieille tante! Et elle, la
+digne femme, elle &eacute;tait un commentaire bien touchant de ce cri du plus
+intime des po&egrave;tes. Telle mon ami me l'avait d&eacute;crite avec un <i>humour</i>
+attendri, telle je la trouvai quand on m'introduisit dans l'esp&egrave;ce de
+ferme bourgeoise o&ugrave; Claude avait pass&eacute; les derniers mois de sa vie. Mlle
+Larcher &eacute;tait v&ecirc;tue de noir, avec un visage gaiement rid&eacute;, o&ugrave; souriait
+cette innocence indulgente qui se remarque dans certaines physionomies
+eccl&eacute;siastiques. Elle lisait de ses clairs yeux gris, le nez chevauch&eacute;
+par des lunettes mont&eacute;es en argent, un livre qu'elle posa sur la table,
+et je pus voir que c'&eacute;tait l'<i>Imitation</i>. Pour quelles simples raisons
+et combien &eacute;trang&egrave;res, combien sup&eacute;rieures &agrave; celles qui faisaient dire &agrave;
+Claude que c'est l&agrave; le chef-d'&#339;uvre du roman d'analyse!...</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Ah! monsieur,&raquo; g&eacute;mit-elle, quand je me fus nomm&eacute; et que je lui eus
+expliqu&eacute; mon d&eacute;sir de feuilleter les papiers laiss&eacute;s par mon vieux
+complice, c'est de ce nom qu'il s'appelait lui-m&ecirc;me, &laquo;si vous aviez vu
+quel d&eacute;sordre et comme il avait emball&eacute; le tout au hasard dans une
+grande caisse de bois, avant de quitter Paris?... Et il y avait de tout,
+dans cette caisse, et des portraits de la mauvaise femme et des
+lettres!...&raquo; Elle faillit se signer, tant ce qu'elle avait lu dans ces
+lettres l'avait &eacute;videmment scandalis&eacute;e.... &laquo;J'ai pris le conseil de M.
+le cur&eacute;, et j'ai tout br&ucirc;l&eacute;,&raquo; continua-t-elle, &laquo;except&eacute; le paquet &agrave;
+votre nom qui &eacute;tait ficel&eacute; et pr&ecirc;t &agrave; &ecirc;tre envoy&eacute;, et puis quelques
+feuilles d'un papier tr&egrave;s &eacute;pais, o&ugrave; il n'y avait pas grand'chose, mais
+il nous a &eacute;t&eacute; utile pour nos derniers pots de confitures.... Il y a bien
+encore sur ce papier des lignes de son &eacute;criture. Voulez-vous les voir?&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>La sainte fille se leva, et, cherchant une clef parmi celles qui
+battaient pendues &agrave; son trousseau, sous sa premi&egrave;re jupe, elle alla pour
+m'ouvrir un placard, et elle me tendit un pot de gr&egrave;s, puis un autre.
+Sur le papier qui les fermait et qui &eacute;tait du papier du Japon,&mdash;qui
+sait? peut-&ecirc;tre un pr&eacute;sent de Colette,&mdash;je reconnus en effet l'&eacute;criture
+nerveuse de mon ami. J'ai recopi&eacute; l&agrave; ces deux ou trois remarques cit&eacute;es
+au cours de cette oraison fun&egrave;bre de celui que je surnommais, moi, &agrave;
+cause de son amiti&eacute; &agrave; mon &eacute;gard et de ses folies: &laquo;mon fr&egrave;re ivre,&raquo; en
+parodie du titre du beau roman de Pierre Loti. La tante, qui ne savait
+comment recevoir le plus fid&egrave;le compagnon de ce neveu qu'elle avait
+beaucoup aim&eacute;, n'eut pas de cesse que tous les pots ainsi recouverts du
+papier de Claude ne fussent &eacute;tal&eacute;s sur la table, et elle bavardait,
+pendant ce temps-l&agrave;:</p>
+
+<p>&mdash;&laquo;Je sais qu'il avait des moyens, monsieur,&raquo; disait-elle, &laquo;quoique je
+n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait &agrave; inventer de si
+vilaines histoires. J'aurais voulu qu'il pr&icirc;t une place, qu'il se f&icirc;t
+nommer pr&eacute;fet, comme M. Mareuil, son confr&egrave;re dans un journal, qui est
+venu &agrave; son enterrement. Dans notre pays, il n'aurait pas eu &agrave; chasser
+les s&#339;urs, il aurait &eacute;t&eacute; si heureux! Quand il est arriv&eacute;, J&eacute;sus Dieu!
+il avait une figure!... Et maigre et jaune!... J'ai bien vu qu'il &eacute;tait
+malade, et puis je l'ai si bien soign&eacute;!... Tous les jours des truites du
+vivier qu'il allait prendre lui-m&ecirc;me, de la bonne viande, de la vraie,
+et du vrai vin de notre vigne, de celui que d&eacute;funt son p&egrave;re avait mis en
+bouteille lui-m&ecirc;me voici plus de vingt ans.... Mais il se rongeait, il
+s'ennuyait, et alors il griffonnait sur ces carr&eacute;s de papier, vous
+voyez: ici, l&agrave;, au milieu, un peu partout.... Enfin il est mort comme un
+chr&eacute;tien....&raquo;</p>
+
+<p>Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie
+noire, tandis que je d&eacute;chiffrais des fragments dont voici encore
+quelques-uns, vers et prose m&ecirc;l&eacute;s. C'&eacute;tait d'abord un d&eacute;but de pi&egrave;ce,
+avec cette indication: &laquo;pour <i>Ma Douleur</i>.&raquo;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Notre douleur est comme un autel qui s'&eacute;l&egrave;ve<br /></span>
+<span>Vers toi, myst&eacute;rieux Esprit de l'univers.<br /></span>
+<span>Inconnaissable Esprit qui soutiens notre r&ecirc;ve,<br /></span>
+<span>Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Au-dessous, la tante avait &eacute;crit de son &eacute;criture un peu trembl&eacute;e:
+<i>Cassis</i>, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier o&ugrave; se
+lisaient les mots: <i>Fraises blanches</i>, se trouvait l'axiome suivant: &laquo;On
+aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime.&raquo; Sur un autre et &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des mots: <i>Gel&eacute;e de coings</i>: &laquo;Rien de dangereux comme les femmes
+qui nous conduisent &agrave; la tendresse par le trouble des sens....&raquo; Sur un
+autre, marqu&eacute; encore <i>cassis</i>, cette stance:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>Je t'ai si tendrement, il follement ch&eacute;rie,<br /></span>
+<span>Que la haine parfois le c&egrave;de &agrave; la piti&eacute;.<br /></span>
+<span>Le mal que tu m'as fait souffrir est oubli&eacute;,<br /></span>
+<span>Et je pleure ton &acirc;me &agrave; tout jamais fl&eacute;trie.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une esp&egrave;ce de jarre, avec
+cette inscription: <i>R&eacute;sin&eacute;</i>, j'ai pu d&eacute;chiffrer un dernier sonnet, qui
+atteste un certain effort vers la sant&eacute;, trop rare chez ce malheureux
+gar&ccedil;on pour n'&ecirc;tre pas signal&eacute; &agrave; son &eacute;loge:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span>La lumi&egrave;re du ti&egrave;de et bleu matin d'&eacute;t&eacute;<br /></span>
+<span>Enveloppe les bois ou verdissent les mousses,<br /></span>
+<span>L'air est plein de senteurs magn&eacute;tiques et douces,<br /></span>
+<span>Et jamais les oiseaux n'ont plus ga&icirc;ment chant&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span>Depuis le papillon au corselet teint&eacute;<br /></span>
+<span>D'&eacute;meraude et d'azur jusqu'aux g&eacute;nisses rousses<br /></span>
+<span>Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses,<br /></span>
+<span>Tout &ecirc;tre semble vivre avec f&eacute;licit&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span>Et moi qui vais tra&icirc;nant dans cette for&ecirc;t verte<br /></span>
+<span>Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte,<br /></span>
+<span>Ne conna&icirc;trai-je plus jamais de renouveau?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span>N'oublierai-je jamais les trahisons pass&eacute;es<br /></span>
+<span>Comme la terre oublie, en ce matin si beau,<br /></span>
+<span>Et la neige et l'hiver et les bises glac&eacute;es?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note
+apais&eacute;e et plus fra&icirc;che. C'est la fen&ecirc;tre ouverte dans une chambre
+d'h&ocirc;pital que ces vers de nature au terme de cette &#339;uvre pleine de
+tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissip&eacute; ou
+aggrav&eacute; les pr&eacute;ventions des lecteurs hostiles &agrave; Claude Larcher par le
+r&eacute;cit de cette visite &agrave; son dernier asile. Son livre fournira peut-&ecirc;tre
+&agrave; un vrai ma&icirc;tre en psychologie, de la race de M. Taine ou de M.
+Ribot,&mdash;ou &agrave; un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur
+Lacordaire,&mdash;de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et
+moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour
+votre gracieux accueil et de me dire votre d&eacute;vou&eacute;,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 36em;">P.B.</span></p>
+
+
+<p class="center">Toblach, mai 1888.&mdash;Meggen, septembre 1889.</p>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On se permet de faire remarquer qu'&agrave; l'&eacute;poque ou <i>la Vie parisienne</i>
+publiait cette <i>M&eacute;ditation</i> (septembre 1888) et &agrave; plus forte raison
+quand feu Claude Larcher l'&eacute;crivait, ce mot n'&eacute;tait pas devenu une
+plaisanterie courante et aussit&ocirc;t banalis&eacute;.&mdash;P.B.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Quoique la pr&eacute;face actuelle du pr&eacute;sent livre contienne des
+indications suffisantes sur le but que s'&eacute;tait propos&eacute; feu Claude
+Larcher, les lecteurs qui auront bien voulu suivre avec quelque
+sympathie ce h&eacute;ros de la <i>Physiologie</i>, de <i>Mensonges</i>, de <i>Gladys
+Harvey</i>, etc., etc., trouveront peut-&ecirc;tre un int&eacute;r&ecirc;t aux documents trop
+peu nombreux recueillis sur ses derniers jours. On a cru devoir laisser
+&agrave; ces documents une forme qui les fait rentrer dans le plan g&eacute;n&eacute;ral de
+l'ouvrage, auquel ils servent de <i>postface</i> et aussi de conclusion.</p></div>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h3><a name="table" id="table"></a>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+<br />
+<br />
+<div class="tabla">
+<span><a href="#pref">PR&Eacute;FACE</a><br /></span>
+<br />
+<span><a href="#I">I.</a>&mdash;Nuit &eacute;trange d'o&ugrave; est sorti le pr&eacute;sent livre</span>
+<br /><br />
+<span><a href="#II">II.</a>&mdash;Les Exclus</span><br />
+<br />
+<span><a href="#III">III.</a>&mdash;Le Vrai et le Faux Homme &agrave; femmes</span><br />
+<br />
+<span><a href="#IV">IV.</a>&mdash;De l'Amant moderne</span><br />
+<br />
+<span><a href="#V">V.</a>&mdash;De la Ma&icirc;tresse</span><br />
+<br />
+<span><a href="#VI">VI.</a>&mdash;De la Ma&icirc;tresse (<i>suite</i>)</span><br />
+<br />
+<span><a href="#VII">VII.</a>&mdash;De la Ma&icirc;tresse (<i>suite et fin</i>)</span><br />
+<br />
+<span><a href="#VIII">VIII.</a>&mdash;Du Flirt et des coquettes</span><br />
+<br />
+<span><a href="#IX">IX.</a>&mdash;Bonheurs contemporains</span><br />
+<br />
+<span>I. Les Drawbacks</span><br />
+<br />
+<span><a href="#X">X.</a>&mdash;Bonheurs contemporains</span><br />
+<br />
+<span>II. Les D&eacute;sastres</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XI">XI.</a>&mdash;Bonheurs contemporains</span><br />
+<br />
+<span>III. Les D&eacute;sastres (<i>suite</i>).<br />Les Jalousies</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XII">XII.</a>&mdash;Bonheurs contemporains</span><br />
+<br />
+<span>IV. Les D&eacute;sastres (<i>suite</i>).<br />Les Jalousies</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XIII">XIII.</a>&mdash;Bonheurs contemporains</span><br />
+<br />
+<span>V. Les D&eacute;sastres (<i>suite</i>).<br />Les Jalousies</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XIV">XIV.</a>&mdash;Bonheurs contemporains</span><br />
+<br />
+<span>VI. Les D&eacute;sastres (<i>fin</i>).<br />Une anecdote</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XV">XV.</a>&mdash;De la Rupture.</span><br />
+<br />
+<span>I. Avant</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XVI">XVI.</a>&mdash;De la Rupture.</span><br />
+<br />
+<span>II. Apr&egrave;s</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XVII">XVII.</a>&mdash;De la Rupture.</span><br />
+<br />
+<span>III. Apr&egrave;s (<i>suite</i>).<br />De quelques Vengeances</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XVIII">XVIII.</a>&mdash;De la Rupture.</span><br />
+<br />
+<span>IV. Apr&egrave;s (<i>fin</i>).<br />Les Enfants de l'Amour</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XIX">XIX.</a>&mdash;Th&eacute;rapeutique de l'Amour.</span><br />
+<br />
+<span>I. La M&eacute;thode du docteur Noirot</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XX">XX.</a>&mdash;Th&eacute;rapeutique de l'Amour.</span><br />
+<br />
+<span>II. Le Syst&egrave;me du professeur Sixte</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XXI">XXI.</a>&mdash;Th&eacute;rapeutique de l'Amour.</span><br />
+<br />
+<span>III. Le Proc&eacute;d&eacute; Casal</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XXII">XXII.</a>&mdash;Un Sentiment vrai</span><br />
+<br />
+<span><a href="#XXIII">XXIII.</a>&mdash;Physiologie du Physiologiste</span><br />
+<br /><br />
+</div></div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
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+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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