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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:45 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Physiologie de l'amour moderne + +Author: Paul Bourget + +Release Date: October 8, 2005 [EBook #16815] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE *** + + + + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe. + + + + +PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE + +par + +PAUL BOURGET + + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + +Édition définitive + + + * * * * * + + +PRÉFACE + + +Au mois de septembre 1888, _la Vie Parisienne_, ce curieux journal +d'observation et de raillerie, d'élégance mondaine et de philosophie +profonde, l'image en un mot de Marcelin,--ce dandy camarade de +Taine,--et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante, +adressée à son directeur par le signataire de la présente préface: + + +_«Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude +Larcher m'a légué avec mission de vous l'offrir sous ce titre_: +Physiologie de l'Amour moderne _ou_ Méditations de philosophie +parisienne sur les rapports des sexes entre civilisés dans les années de +grâce 188-.... _Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs +inachevées, la légèreté de main qu'il eût fallu. Quand il commença +cette_ Physiologie, _Claude suivait déjà cette carrière d'homme très +malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens à Paris. Il +avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire à la fidélité de +sa maîtresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affichée pour que ce +soit une indiscrétion de la nommer. Mais, à force d'en parler, il était +devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au +point qu'il eût été fort embarrassé si elle lui avait offert de l'aimer +uniquement, fidèlement, et si elle avait tenu parole. Cette déception +lui fut épargnée. Il continua de gémir sur les perfidies de cette fille +avec une persévérance qui le rendit intolérable à ses meilleurs amis. +Moi-même, dois-je l'avouer? je l'évitais dans les derniers temps pour ne +plus subir le cinquantième récit de ses infortunes amoureuses. L'actrice +partit pour la Russie, et nous espérâmes que la manie de Claude +s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons réciter +la liste des amants de Colette, au tiers, au quart, à des gens qu'il +connaissait de la veille, jusqu'à ce qu'un de nos camarades finit par +lui dire: «Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant +toi....» Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait déjà +fait le théâtre, parce qu'elle avait joué la comédie; le monde et le +demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,--et des +rivales;--les cafés, parce que nos confrères le plaisantaient sur ses +doléances; son intérieur, parce qu'elle y était venue. Il fut la +victime, comme il arrive, de cette comédie, aux trois quarts sincère, +qu'il se jouait à lui-même et aux autres. Il crut, en effet, devoir à +ses désillusions de se livrer à l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou +trois bars anglais où il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en +compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, causée par ces +absurdes excès, le força de quitter Paris au moment même où la reprise +fructueuse de sa première pièce allait lui permettre de régler ses +dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en +Auvergne, chez une vieille parente. Il dut ébaucher là les derniers +chapitres de sa_ Physiologie, _avant la crise de foie, mal soignée dans +cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher +monsieur, que les quelque vingt méditations, peu cohérentes par les +dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'oeuvre +d'un cerveau singulièrement morbide. Cela soit dit pour excuser de +nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et +regretter que le style de Claude_ + + ...se ressente des lieux et fréquentait l'auteur.... + +_«Mon devoir d'exécuteur testamentaire m'interdisait de toucher même aux +passages qui peuvent choquer le plus mon goût personnel. Voici donc le +manuscrit intact avec son épigraphe: «Pas de pudeur devant le vrai pour +qui se sent un savant.» Publiez ce que vos abonnés en pourront supporter +sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc.»_ + + +Elle était bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'était avertir le +lecteur dès la première page qu'il ne trouverait pas dans le livre,--ou +les fragments de livre,--ainsi présenté, un traité de l'amour à la Beyle +ou à la Michelet, avec un plan raisonné, avec des généralisations +savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette +_Physiologie_--dénommée de ce gros nom par naïf snobisme littéraire et +ressouvenir d'un vieux genre démodé--ne pouvait être, dans ces +conditions, qu'une mosaïque de notes écrites au jour la journée par un +humoriste désenchanté. L'étiquette annonçait une oeuvre sans suite, avec +des pages sans lien, au ton inégal, heurtées, parfois justes, plus +souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir, +entre voisins qui goûtent la malice des anecdotes sans trop y croire, +qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'être pas trop +dupes, tout en se résignant d'avance à l'être beaucoup. Ce ne serait pas +du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art très délicat, que la +notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait être de +l'art encore, et tel fut évidemment le rêve de mon camarade tant +regretté. J'avais cru devoir accomplir les dernières intentions en +donnant au public ces débris d'un ouvrage qu'entre parenthèses je +considère comme impossible à jamais mettre sur pied d'ensemble. Le coeur +de chacun est un univers à part, et prétendre définir l'Amour, +c'est-à-dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vécu, une +insoutenable prétention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je +surtout, je le confesse, que cette _Physiologie_ ne parût bien innocente +avec ses allures à demi dogmatiques. Plusieurs écrivains en jugèrent +ainsi. L'un d'eux, le plus raffiné des érotographes contemporains, me +fit déclarer que Claude professait sur l'amour les idées d'un bourgeois +du Marais. Que ne fût-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reçu les +lettres dont il est parlé dans la _Méditation_ dernière et où mon pauvre +_alter ego_ des douloureuses années était traité de «Stendhal pour +Alphonses». Je n'aurais pas provoqué l'indignation des vertueuses +personnes du quartier Marbeuf qui ont déclaré à leurs protecteurs que +j'étais un homme à ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils +attristés des amies qui me font le grand honneur de s'intéresser à la +conduite de mon oeuvre. Bref, ce fut un universel _tolle_ qui m'eût, je +le confesse encore, laissé cependant assez indifférent, car je le +trouvais un peu conventionnel et très inique, au lieu que je me suis +senti très troublé par des éloges qui me firent, eux, craindre vivement +que mon cher Claude n'eût fait fausse route. + +Mon vieil ami, à travers bien des défauts d'esprit et les égarements de +ses sensualités, partageait ma conviction qu'un écrivain digne de tenir +une plume a pour première et dernière loi d'être un moraliste. +Seulement, c'est encore là un de ces mots qui paraissent simples et qui +enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions +ensemble, jadis,--ce jadis qui me paraît si lointain, et il date +d'hier!--Claude définissait ce mot par des phrases dont je retrouve la +transcription dans mon journal: + +--«Etre un moraliste,» disait-il, «ce n'est pas prêcher, l'hypocrite +peut le faire, ni s'indigner. Molière a oublié ce trait dans son +Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs à qui +leur indignation à froid sert d'honorabilité. Ce n'est pas conclure, le +sophiste le peut. Ce n'est pas éviter les termes crus et les peintures +libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitième siècle, +n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas +davantage éviter les situations risquées; il n'y en a pas une dans les +premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux +livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,--quoique encore +ici cette beauté de la forme soit à sa manière une moralité. Non, le +moraliste, vois-tu, c'est l'écrivain qui montre la vie telle qu'elle +est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent +partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la +faute, l'amertume infinie du mal, la rancoeur du vice, c'est avoir agi +en moraliste, et c'est pourquoi la mélancolie des _Fleurs du mal_ et +celle d'_Adolphe_, la cruauté du dénouement des _Liaisons_ et la +sinistre atmosphère de _la Cousine Bette_ font de ces livres des oeuvres +de haute moralité.» + +--«Il faut pourtant prendre garde à l'audace des peintures,» +l'interrompais-je, «trouverais-tu moral qu'un prédicateur te montrât une +gravure obscène en te disant: Voilà ce qu'il ne faut pas imiter de peur +de mourir d'une maladie de la moelle?...» + +--«Oui,» reprenait-il, «je connais l'objection.... On l'a formulée d'une +manière plus digne en disant qu'il faut parler de la chasteté +chastement.... Et cependant interdire à l'artiste la franchise du +pinceau sous le prétexte que des lecteurs dépravés ne voudront voir de +son oeuvre que les parties qui conviennent à leur fantaisie sensuelle, +c'est lui interdire la sincérité, qui est, elle aussi, une vertu +puissante d'un livre.--Mon avis est qu'il faut résoudre ce problème, +quand il se présente, comme Napoléon résolvait ceux du Code. Il +s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un +noble, à qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de +vingt-cinq ans et sincère, que pensera-t-il de notre livre en le +fermant? S'il doit, après la dernière page, réfléchir aux questions de +la vie morale avec plus de sérieux, le livre est moral. C'est aux pères, +aux mères et aux maris d'en défendre la lecture aux jeunes garçons et +aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de médecine pourrait être +dangereux, lui aussi. Ce danger-là ne nous regarda plus. Nous n'avons, +nous, qu'à penser juste si nous pouvons et à dire ce que nous pensons. +Pour ma part, je m'en tiens à ce mot que me disait un saint prêtre:--«Il +ne faut pas faire de mal aux âmes, et je suis sûr que la vérité ne leur +en fait jamais....» + +Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent être +soulevées contre cette thèse. Je la crois juste, sans me dissimuler que +la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une +propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est +faire le procès non seulement à tel ou tel livre, mais à toute la +littérature. Larcher, lui, me débitait ces arguments, si j'ai bonne +mémoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars où il passait des +heures d'une si étrange abjection à se griser systématiquement. C'était +un peu, cette profession de foi, à cette heure et dans cet endroit, le +symbole de toute cette _Physiologie_. Pour y revenir, ce même devoir +d'exécuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami eût +jugé conforme à ses idées, vraies ou fausses, l'impression produite par +son livre. Je dois avouer que j'en ai douté quand je me suis trouvé en +présence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:--«Ça devait être un rude +viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de +côté quelques petites polissonneries de sa façon?...» Ou encore:--«Vous +savez, moi, j'aime les choses un peu montées. Et cette fois, ce n'est +pas le poivre qui manque!...» Devant ces éloges d'une affreuse ironie +pour un écrivain, chrétien d'inspiration et de pensée, sinon de +pratique, je voyais la colère qui eût saisi mon névropathe d'ami, et je +me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obéir à son désir +d'une publicité posthume. Ce scrupule vis-à-vis de sa pauvre mémoire m'a +empêché deux ans de donner en volume ces morceaux épars dans les numéros +divers de _la Vie_. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur +certains détails des toutes premières méditations,--qui me paraissaient +compromettre, comme à plaisir, par des partis pris de plaisanterie +brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse sérieuse et douloureuse. +«Si Claude pouvait revoir ses épreuves,» me disais-je, «avec deux ou +trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point, +et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur +le reste....» Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reçus de Mlle +Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de +notes, retrouvées dans un coin de secrétaire où Claude les avait sans +doutes cachées et oubliées! C'était un nouveau projet des deux premières +méditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne +permettra plus au lecteur de bonne foi de se méprendre sur l'intention +de l'écrivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour +ce livre incomplet, retrouveront à travers la collection de _la Vie +Parisienne_ les pages remplacées dans le volume par une version plus +conforme au ton général de l'oeuvre. Sur la feuille de garde qui +enveloppait les morceaux corrigés, Claude avait écrit: «Ces brutalités +sont nécessaires pour amener la _Méditation IV_, d'un si essentiel +enseignement.» On jugera de cet enseignement et de cette nécessité. +Quant à moi, quoiqu'il me fût cruel de voir lancer à mon meilleur ami le +reproche d'avoir spéculé sur le scandale, je n'aurais pas supprimé de +mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'était sacré. Je me réjouis qu'un +hasard inattendu ait levé mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans +crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose--j'entends +légitimement--qu'un recueil de remarques plus ou moins intéressantes sur +un sujet dont les sages passent leur vie à dire: «Il n'y a pas que cela +dans le monde,» et à prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que +cela. Car cela, ce mystérieux et fatal charme d'amour,--heureux, c'est +le paradis,--malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer +au goût de ce que mon ami appelait _l'auto-ironie_, qu'il en est de cet +enfer comme de l'autre. «Ce grand roi,» disait le prince de Ligne de +Frédéric II, «attachait beaucoup d'importance à sa damnation. Il en +parlait trop....» J'ai souvent pensé à cette phrase en lisant les +plaintes de Claude.--Que sa sincérité lui serve d'excuse! + + P.B. + + Rapallo, 3 octobre 1890. + + + * * * * * + + +PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE + +FRAGMENTS POSTHUMES D'UN OUVRAGE DE CLAUDE LARCHER + + + * * * * * + + +MÉDITATION I + +NUIT ÉTRANGE D'OÙ EST SORTI LE PRÉSENT LIVRE + + +J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journée,--ce qui ne +m'avait ni changé ni soulagé. Je rentrai mécontent de moi, comme un +homme qui s'est abaissé à commettre l'action qu'il blâmerait le plus +chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais été. Ces fins +d'après-midi de février, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous +pincent les nerfs à vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je +m'assis au coin du feu dans mon «souffroir» de la rue de Varenne, qui +fut autrefois mon «aimoir». Des baisers de cet autrefois me revinrent, +un autrefois d'il y a pourtant deux ans, _grande meretricii oevi +spatium_, eût dit le père Aubert, mon vieux maître de rhétorique.--Je +sentis une amertume infinie noyer mon coeur, et, comme d'habitude, je me +raisonnai: + +--«Hé quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quittée! +Oui, c'est toi qui l'as quittée, et tu possèdes là, dans un tiroir à +la portée de ton bras, des lettres où elle te supplie de revenir et +auxquelles tu as répondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbécile +amour-propre d'homme doit être satisfait, que diable!... Elle est bien +jolie avec ses cheveux cendrés, ses yeux couleur d'eau et sa bouche à +la Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitué cette beauté à tous tes +désirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu +n'aies profanée dans des heures de délire? Donc, avec cette femme, pas +de recherche d'une sensation nouvelle. Quant à son coeur, c'est par +horreur de lui que tu l'as quittée, ayant éprouvé qu'il n'en est pas de +plus perfide, de plus gangrené par les vices de son métier de comédienne +en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela, +éprouves-tu cette brûlure affreuse à la seule idée de son existence, là, +sous le sein gauche? Pourquoi cette étreinte de ton cerveau par ce +souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin +de rue tourné, un camarade rencontré? Pourquoi surtout ce cuisant et +monstrueux désir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'à +l'extrémité de ce désir!...» + +Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque +ligne, ces épaules pleines à la fois et minces, cette gorge souple, ces +hanches sveltes, toute sa nudité, et moi, avec un couteau, déchirant +cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frémissement sous la +pointe de l'acier,--et _sa douleur_.... Non, je ne ferai jamais cela, +parce que chez moi, civilisé de décadence, l'action ne sera jamais la +soeur du désir.... Dieu juste! que je l'ai rêvé de fois, et rien que de +le rêver me soulage.--Ah! la hideuse chose!... + + * * * * * + +--«C'est positif pourtant que cet accès de fureur m'a soulagé,» me +disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de +soirée. J'eus un moment de franche gaieté à répéter tout haut la phrase +de Boisgommeux dans _la Petite Marquise_: «C'est ça, l'amour....» Ah! +j'aurais cette gaieté-là, le soir, j'en suis sûr, _je le sais_, si +j'avais tué Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je +dormirais bien avec la certitude que personne ne possédera plus ce corps +de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout +à l'heure, dans la maison où je vais dîner, un des hommes de cercle qui +viendront là prononçait cette phrase, seulement cette petite phrase: +«Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, à +Pétersbourg, subitement....» quel flot de délices inonderait mon coeur! +Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a +souffert.--Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la +haïssais?...» + +J'avais fini de m'habiller en dégustant cette absinthe amère de la +rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne guère +d'appétit et qu'elle rend méchant et fou. Je continuai dans mon fiacre, +et je me réveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de +l'hôtel où je devais dîner,--en plein décor du luxe le plus moderne, le +luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voilà dix ans, et que des +chances extraordinaires ont porté à un degré invraisemblable de fortune. +Simple remisier, Michel Mayence se donnait déjà les gants de frayer avec +des artistes. Il ne manquait pas une première, pas une ouverture +d'exposition. Avec son teint pâle et comme fané une fois pour toutes, +avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine sémitique et qui prennent +dans cette face exsangue l'éclat des yeux d'un portrait, avec ses mains +maigres où luisent quelques bagues, avec son élégance impersonnelle et +irréprochable, sa moustache fine et son front dénudé,--il est le type de +ce personnage nouveau qui peut être bookmaker ou grand seigneur, simple +reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou +mondain véreux,--on ne sait pas. Le krach, qui a ruiné tant de +personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des +maîtresses utiles, et qu'il lâchait--avec une légèreté!--comme le pied +quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voilà un homme +dont j'envie le coeur. Une fois riche, il s'est marié dans les mêmes +principes, à une femme laide comme la vertu, mais qui lui représentait +quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a réduite en +servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manière si absolue +que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons où je me +plaise. Je m'y sens vengé de mes lâchetés devant le sexe. Aussi le dîner +se passa-t-il pour moi sans trop de mélancolie, à voir l'esclave aux +quatre millions, assise en face de son maître et seigneur, et médusée +par lui, du regard, comme une négresse, dont elle a la bouche, par son +négrier. Nous étions seize à table, en me comptant. Mais à quoi bon +nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu +partie? Toujours les mêmes, comme les soldats dans les pièces +militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mêmes maisons, devant +le même dîner, pour dire les mêmes paroles. Il s'en trouve, de ces +coteries, cinquante à Paris, chacune avec ses anecdotes, ses préjugés, +ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les préjugés +trop étroits. Car c'est encore une des naïves fatuités répandues parmi +les gens de lettres que la croyance à la bêtise des gens du monde. C'est +comme de prétendre que leurs dîners sont mauvais et que leur luxe sent +le parvenu. Nous avons changé tout cela. Le dîner de Mayence était +remarquable, son château-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal, +qui a consenti à parler, est, quand il le veut, un des plus jolis +diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui répondait un jour, ou +plutôt une nuit, à une drôlesse devenue sentimentale, et très occupée à +regarder la lune après boire en soupirant: «Comme elle est pâle!...» +--«Elle a passé bien des nuits.» Enfin la salle à manger, comme le +service, comme le salon, comme le fumoir où nous nous retirâmes après le +dîner, étaient du goût le plus exquis. Peu de tableaux dans cet hôtel, +mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil de +femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de +perles, qui vaut celui du musée Poldi-Pezzoli à Milan. Peu de +tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit exécuter +sur les dessins de Raphaël. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui +sente le bric-à-brac. Il n'y a qu'un prince héritier ou un seigneur +d'Israël qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se décore +cette demeure. Voilà encore un trait de nos moeurs contemporaines qui ne +sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien +conseillé ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans +le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient +autrefois leurs rivaux.... Seulement,--il y a toujours un seulement au +travail où l'homme essaie de se passer du temps,--c'est un peu trop +réussi. On ne rencontre pas une fausse note, et de là une vague +impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop +égal, trop complet, trop soigné. On la croirait faite à la main, comme +les cigarettes de contrebande. Il a trop bien réalisé le type idéal de +l'homme du monde. Malgré moi, je songe, devant la perfection de ses +manières, à ce personnage de comédie que l'on accuse d'avoir volé de +l'argent dans la caisse, «Si c'est possible!» s'écrie-t-il; et, pour +mieux attester son innocence: «J'en ai remis....» + +Nous étions donc, après dîner, dans le fumoir, à digérer paresseusement +et à prendre de la véritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens +enlevé à la vente d'un duc anglais.--D'ici à cinquante ans, tous les +tableaux de valeur s'achèteront là-bas, à mesure que se dépècera cette +vieille aristocratie britannique. Notre hôte a deviné le premier le coup +à faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse +toile, la musculature de l'Hercule étouffant le lion et le coloris +bleuâtre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si différent du +Pietro, et pensant paresseusement à ce problème insoluble: les +conditions de la vie dans l'oeuvre d'art.... Le nom d'une femme dont +j'ai remarqué la beauté, à je ne sais quelle soirée, ayant frappé mon +oreille, j'écoutai, et il me fut donné d'assister à une des plus aiguës +et des plus complètes dissections de caractère que j'aie suivies. Je m'y +connais, c'est mon gagne-pain. L'opérateur était un joli et mince jeune +homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose à dîner. En ce +moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la +charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans +ses actes, toujours en train de se jouer un personnage à elle-même, +incapable d'une émotion vraie, mais adroite en diable à se servir de ses +moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au +coin de l'oeil, et une description physique non moins évocatrice. Je +voyais, tandis qu'il parlait, la créature fine et blonde, d'un blond +d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des +dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous +des formes frêles, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune +saule. + +--«Quel coup d'oeil!» dis-je à Casal comme nous sortions du fumoir; +«savez-vous qu'il aurait du talent s'il écrivait comme il parle, ce +jeune homme?...» + +Raymond mit son doigt sur sa bouche: + +--«C'est bête, et bourgeois, et de dixième ordre....» dit-il. «Mais la +haine ce soir l'a rendu étonnant.... Il a été son amant dix-huit mois, +à ma connaissance.... C'est toujours drôle, n'est-ce pas?» + + * * * * * + +--«Casal a raison,» me disais-je en sortant de l'hôtel Mayence à pied, +et tout seul, par cette belle et froide nuit. «C'est toujours drôle.... +Hé bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise à la fureur. +Faut-il que ce garçon déteste cette femme, pour en oublier ainsi les +plus élémentaires principes de la délicatesse et diffamer devant dix +personnes sa maîtresse d'hier, de demain peut-être? Et c'est ça +l'amour!... Une haine féroce entre deux accouplements....» Cette +définition m'amusa. Puis j'avais découvert un nouveau compagnon de +bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai allègrement jusqu'au +boulevard, puis de là vers la place Vendôme. J'entrai au cercle, +espérant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant +d'aller me coucher. Personne. Il était onze heures. L'idée me vint de +pousser jusqu'aux bureaux du journal _le Conservateur_, où je me croyais +sûr de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des +femmes, mon vieux confrère Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps +qui a peut-être le plus écrit d'articles et qui en a le moins signé. Et +quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est +sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peigné ses cheveux +embroussaillés et sa barbe inculte. Des dents fortes à broyer des noyaux +de pêche, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains à croire +qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille +d'un géant, une carrure de buveur de bière et l'oeil bleu le plus fin +derrière un lorgnon dont le cordon toujours cassé en vingt endroits a +l'air d'une petite corde à noeuds pour bateau d'enfants. Voilà un homme +aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses moeurs +sont simples et franches. Il proteste lui-même n'avoir jamais fréquenté +que des «fenestrières». Pour s'expliquer ce goût particulier, il faut se +rendre compte que ces dames sont des personnes de l'après-midi, qu'elles +abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est là le quartier +où sont établis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard +est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enragé, celui qui +n'a qu'une passion, qu'une idée, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz +était ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a +aimé l'odeur de l'imprimerie comme Accard. + +Vers deux heures, il arrive à la rédaction. Remarquez qu'il est +officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles +du matin? A quatre heures, il les connaît toutes. Puis vient le tour des +dépêches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six +heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et +que meuble une collection du journal depuis 1840, époque de sa +fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il écrit un premier article, quitte +à en écrire un second, si l'actualité l'exige. Vers sept heures, il va +dîner, dans un petit restaurant,--pas loin du _Conservateur_,--où il +possède son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade +hygiénique,--cent pas de long en large pendant quelque cinquante +minutes,--sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf +heures, il monte. Personne encore. Le directeur dîne en ville. Le +rédacteur en chef est au théâtre. Les reporters courent les cafés. Le +secrétaire lui-même est en retard, ayant accepté une invitation chez un +romancier qui prépare le lançage de sa prochaine «Etude» psychologique, +intuitiviste, naturaliste, symboliste, vériste,--ou rienologiste! Alors +commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse +quotidienne. Elle lui représente ce que peut être, pour le cuisinier de +race, le dîner à ne pas manquer, le mat à donner pour le joueur +d'échecs, un contre à tromper pour l'escrimeur, une bataille à livrer +pour un général. Toutes les passions sont soeurs. Elles se ressemblent +par l'intensité du paroxysme et sa spécialité. Accard revoit en détail +toute la portion de la feuille déjà composée. Il s'agit de ne pas +laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui déshonorent +notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un +sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide +à remplir, et c'est au _filet_ que notre ami s'attaque. Ah! le filet, +les dix lignes où l'on rive son clou à tel ministre, où l'on donne sur +les doigts à tel confrère, où on larde d'une savante épigramme un +député!... Le filet! Voilà l'épreuve du journaliste! Avec quelle +mélancolie Accard rappelle ceux du _Français_, il y a encore un an!... +«Le moule en est perdu....» gémit-il. Vers minuit et demi, tout le monde +est sur les dents, excepté lui. Le directeur va se coucher. Le rédacteur +en chef aussi. Accard reste là, auprès du secrétaire, pour la _morasse_, +l'épreuve dernière du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au +logis, en chantonnant un air d'opéra que personne n'a jamais reconnu. Il +consacrera le lendemain matin à son grand ouvrage toujours inachevé: +«_Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique_.» Il y +établit cette thèse d'où dépend, d'après lui,--et d'après moi,--l'avenir +du pays: l'identité entre la conception moderne et scientifique de +l'évolution par hérédité et la monarchie, entre la loi de sélection et +l'aristocratie, entre la réflexion et la coutume. Ce profond politicien, +qui s'appelle lui-même un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus +heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carrée sur +elles: «Il n'y en a pas une qui ait su corriger une épreuve. Pas même la +mère Sand.... Ah! sans Buloz!...» + +--«M. Accard?» me dit le garçon de bureau. «Mais il est parti d'hier.... +Sa mère est mourante....» + +--«Ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là....» murmurai-je dans un bel élan +d'égoïsme qui me divertit à constater. J'entrai malgré tout dans la +salle de rédaction, pour jeter un coup d'oeil sur les journaux du soir, +machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en +train de boire de la bière; un troisième, que je connais un peu, qui +découpe des «échos»; un quatrième, que je ne connais plus depuis qu'il +m'a diffamé après m'avoir emprunté de l'argent pour l'accouchement de +sa maîtresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir +pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait +divers: + +_--«Un drame épouvantable vient de consterner la jolie petite commune +de Saint-Sauve (Puy-de-Dôme). Un jeune cultivateur du nom de Pierre +Trapenard était sur le point d'épouser une fille du village. Tout était +préparé pour la noce, quand Trapenard reçut une lettre anonyme lui +racontant que cette fille avait été la maîtresse d'un des grands +propriétaires du pays. En proie à un accès de jalousie inexplicable +autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa +fiancée en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a +tués tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait reçu +plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui était comme +déchiqueté et méconnaissable.»_ + + * * * * * + +J'étais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: «A la campagne +aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde où a +aimé le jeune homme de tout à l'heure, comme dans le demi-monde où j'ai +aimé. Oui la haine, si l'on aime, et le désespoir;--et, si l'on n'aime +pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou +d'hygiène, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et +poussé par une bizarre association d'idées, me voici m'acheminant vers +Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'espérance, comme +c'était minuit, d'y trouver quelque membre de la société d'intempérance +mutuelle où je suis apprenti. Il y aura bien là toujours deux ou trois +amis avec qui aller chercher quelque maison de débauche,--celle que nous +appelons la maison-mère, ou une autre, + + De l'amour sans scandale et de plaisir _sans coeur_. + +Et voilà qu'à la porte même du bar je me heurte à Machault l'escrimeur +et à La Môle, qui montent en voiture. + +--«Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon?» me dit ce dernier, +qui se tenait à peine sur ses jambes; «il y aura là Saveuse, Jardes et +Bohun avec quelques _bébés_. C'est moi qui invite....» + +Et j'accepte, et qui trouvé-je parmi les cinq filles racolées au hasard +de la soirée par les viveurs? Mme de Saint-Elme,--«de la meilleure +noblesse de lit,» comme dit Gladys Harvey,--ou plus familièrement +Léda-Canot, par allusion à ses goûts peu distingués pour Bougival et la +Grenouillère. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore: +Léda-Bouffe-toujours ou Léda-la-Soif, qu'elle ferait frémir mon coeur +malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacré, +tant cette mince et jolie fille ressemble à Colette,--une Colette plus +usée, auprès de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent allé +oublier à la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la +reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meublé +qu'elle habite, comme une débutante, rue de Téhéran. Il y a là une +maison qui sert au lançage des nouvelles recrues du Tout-Cythère. J'y ai +connu depuis dix ans bien d'autres créatures, mais aucune que j'aie +serrée contre moi avec la même sauvage ardeur que cette fausse Colette. +Dieu! l'étrange sensation que d'avoir à soi, là, dans ses bras, une +femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on +cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le +même visage, les mêmes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant +ce temps-là, on se met à se figurer celle que l'on aime, et qui n'est +pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une +minute, une seconde, où la douleur de cette pensée, l'amertume de cette +substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupté si triste! +Ah! le plaisir sans coeur! Il faudrait, pour le goûter, n'avoir pas +l'âme malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!... + +J'étais assis sur une chaise, près du large lit de cette chambre de +prostituée, à la fois riche et pauvre, où il traîne des bracelets de +mille francs sur des tapis tachés de bougie, et nous fumions des +cigarettes de caporal, Léda, couchée, ses cheveux dénoués, un de ses +bras passé sous sa tête, et moi, rhabillé, la regardant avant de m'en +aller. Je voyais son joli visage, le frère de celui qui m'a fait si mal, +avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marquée son +existence de fille à cinq louis. Que j'aurais pleuré facilement, en +proie à l'inexprimable mélancolie de la débauche que je savais si bien +devoir trouver là! Léda m'est devenue, depuis ces trois mois que je la +connais, une espèce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pièces. +Des camarades lui ont raconté mon histoire. + +--«Et ta Colette?» me dit-elle en me voyant si triste. «Tu y penses +toujours?» + +--«Toujours....» fis-je en haussant les épaules. + +--«Pauvre!» reprit-elle, «n'est-ce pas que ça fait mal d'aimer?» + +Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lassé et +de tendre dans le vice qui me fait comprendre les pires _Rédemptoristes_, +ceux qui vont chercher leur maîtresse--leur femme quelquefois--dans des +entresols comme celui-ci, ou dans la susdite maison-mère et ses +succursales. Elle se dressa à demi pour me donner un baiser, par +compassion. Le geste qu'elle fit déplaça un petit ruban de velours +qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait une place +toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un écu de cinq francs. +On avait dû la pincer avec une violence inouïe et tordre la peau exprès +pour lui faire plus de mal. + +--«Ce n'est rien,» répondit-elle à ma question: «Qu'as-tu là?» et elle +ajouta avec son rire fanoché: «C'est Alfred!...» + +--«Qui ça, Alfred?» lui demandai-je. + +--«C'est mon amant,» dit-elle, «tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un +qui m'aime....» + +--«Il te bat?...» lui demandai-je. + +--«Quelquefois,» dit-elle simplement. + +--«Et tu l'aimes?...» + +--«Oh! oui,» fit-elle, «et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est +jaloux, c'est un pauvre employé. Il ne peut pas me prendre chez lui. +C'est tout naturel si ça le rend méchant....» + + * * * * * + +Ce mot de fille--il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrés dans +leur naïveté--s'accordait tellement avec les pensées qui m'avaient hanté +tout le soir, que je me le répétais encore, étendu dans mon lit, à moi, +une heure plus tard, après avoir quitté Léda pour ne pas connaître +l'horreur de la rentrée en habit à dix heures du matin. Je ne pouvais +pas dormir. La misérable luxure d'où je sortais avait exaspéré mon +énervement. Je pensais à Colette avec plus de malaise que jamais. +C'était comme un jet de bile qui m'inondait toute l'âme. Et puis je +reprenais: «C'est ça, l'amour....» mais, cette fois, sans les ironies de +Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit +en moi et qui me suivra jusqu'à la mort, me faisait repasser en idée +toutes les définitions qui ont été données de ce mot «amour», celles du +moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait à ce que je sentais +si vivement. Je me souvins alors que mon maître Adrien Sixte parle +quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de médecine de +Nysten, citée déjà par Dumas dans une de ses belles préfaces. Je saute à +bas de mon lit, et, à la lueur de la bougie, me voilà, dans ma +bibliothèque, cherchant ce gros livre que j'ai acheté, il y a cinq ans, +lorsque je croyais encore à cet autre mensonge: le travail, pour avoir +du génie,--comme si Prévost avait travaillé _Manon_, Diderot _le Neveu_, +Voltaire _Candide_, Benjamin _Adolphe_, tous chefs-d'oeuvre griffonnés +sans rature!--Et je découvre en effet dans ce dictionnaire les lignes +suivantes: «_Amour_. En physiologie, ensemble des phénomènes cérébraux +qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de départ d'actes +intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et +les conditions,--et souvent il est la source d'aberrations que +l'hygiéniste, le médecin légiste et le législateur sont appelés à +prévenir ou à interpréter.... _Chez la plupart des mammifères et même +quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en même +temps que l'instinct sexuel_....» + +Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de +souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma +bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles pensées, mais tout impersonnelles +celles-là, les pensées d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas +curieux et qui l'étudié. Oui, cette phrase est vraie du mâle originel, +je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du +temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du +temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragédies? +Evidemment non, et pas même du temps de Beyle?... L'homme des +arrière-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive? +J'ai si souvent entrevu cette idée, quand je songeais à l'étrange Europe +où nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares, +avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage +seraient-ils donc la même chose, avec l'adultère, la prostitution et le +sadisme--par-dessus le marché?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus +tôt prononcé mentalement ces quatre syllabes--tout l'écrivain est là +dedans--que j'aperçus une couverture jaune, et en belles lettres: + +_PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE_ + PAR CLAUDE LARCHER + +Ce titre me fascine, ma tête s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard, +le diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa maîtresse +devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La +Môle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas +avoir froid. Je me mets à la table de ma chambre à coucher, et j'écris +dare-dare ce premier chapitre,--sur l'envers d'une demi-douzaine de +lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent +autant à griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips +m'entonner du gin, ou chez une Léda quelconque me «friper la moelle», +comme il est dit dans le _Succube_.--Nous verrons bien. + + + * * * * * + + +MÉDITATION II + +LES EXCLUS + + +Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que +nourrit si longtemps mon vieux camarade André Mareuil, et qui répondait +au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'André, revenu de voyage, +lui demandait: + +--«Hé bien! monsieur Legrimaudet, comment vous êtes-vous porté durant +mon absence?» + +--«Mais, pas mal,» répondit l'autre; «sauf que j'ai eu une petite +éruption, comme tout le monde.» + +Et nous apprîmes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux +gratis, que cette petite éruption avait été, tout simplement,--la gale! +Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre, +quelqu'une de ces généralisations auxquelles les écrivains actuels se +complaisent si volontiers,--prenant leur petite lèpre sentimentale pour +une grande maladie humaine, et leur expérience de boulevard ou de +brasserie pour de la vivante et large observation,--je me souviens du +«comme tout le monde» de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas, +encore à présent? + +Cet Amour cruel et si mêlé de haine que j'ai éprouvé, que j'éprouve; +cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten détermine +l'origine sauvage, ne serait-ce pas, même aujourd'hui, une maladie rare, +ou bien, en racontant mon coeur, raconterai-je le coeur de beaucoup de +mes frères? Ah! cette question, tout écrivain peut toujours se la poser, +à la fin de chaque livre, et qui lui répondra? C'est le grand doute du +métier, cela, et qui devrait à jamais nous démontrer la vanité de la +gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: «Je n'ai +jamais senti comme cela....» quelles raisons lui donner pour lui prouver +qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans +le vrai de cette même Ame? Le mieux est de rester simplement sincère et +de nous attendre à déplaire à ceux qui ne sont pas de notre race. Je +n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour +tous les hommes, ni même si, en croyant retrouver des émotions pareilles +chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse +morale. Je ne discuterai pas un point de départ qui ne peut être +légitime que pour mes collègues en sensibilité souffrante. Et pour ne +pas manquer à la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai +simplement à ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il +n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,--toutes excuses faites pour +l'à-peu-près inévitable de la forme: + +AXIOME + +_Il existe un certain état mental et physique durant lequel tout +s'abolit en nous, dans notre pensée, dans notre coeur et dans nos sens: +ambition, devoir, passé, avenir, habitudes, besoins,--à la seule idée +d'un certain être, qui devient pour nous_ le bonheur. _J'appelle cet +état l'Amour_. + +Et je prie ce même lecteur de considérer les trois propositions +suivantes comme démontrées par leur énoncé même: + +I + +_Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis +l'intérêt jusqu'à l'estime, n'est pas un amant_. + +II + +_L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le +danger. Un amoureux est à un amant ce qu'est un soldat en temps de paix +à un soldat qui fait la guerre. Il ne connaît pas son coeur_. + +III + +_On n'est l'amant d'une maîtresse que si elle vous aime ou vous a aimé_. + +Ceci fait, nous nous trouverons à l'aise pour entrer aussitôt au plein +de notre sujet en traitant le problème suivant, qui s'impose comme une +conséquence immédiate de ces trois principes: + +PROBLÈME + +_Tout homme peut-il être amant une fois dans sa vie_? + +Si l'on raisonne _à priori_, et en s'appuyant sur cette idée que la +femme est par excellence l'être absurde, illogique, impossible à diriger +comme à prévoir, on doit répondre que oui. Et l'observateur superficiel +de triompher. Il énumère les divers cas de bonne fortune survenus à des +manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des crétins--et des +malpropres! Il y a des proverbes là-dessus: «On trouve toujours +chaussure à son pied,» «Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se +_case_,» et des anecdotes: celle du Chinois échoué à _l'hôtel des +Grands-Hommes_, place du Panthéon. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une +bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait +même pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arrivé +au bout de la ligne sans avoir été cueilli par quelque curieuse. Mais, +avec un peu de réflexion, il est trop facile de reconnaître que ces cas +variés prouvent seulement cette vérité banale: + +IV + +_Les hommes ne sont jamais bons juges des qualités par lesquelles un +autre homme plaît ou déplaît aux femmes_. + +Le succès du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imbécile, +du malpropre et du Chinois démontre que ni la droiture de la taille, +ni l'équilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du +jugement, ni l'habitude du _tub_ quotidien, ni le blanc du visage, ne +représentent cette qualité nécessaire qui fait la séduction,--qualité +dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais +frappante. Nous nous trouvions dans un salon où je m'occupais beaucoup +d'elle. Je faisais la cour à sa nièce, et, en galanterie, c'est comme +au billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge. + +--«Quel est donc ce monsieur qui entre?» me demanda-t-elle en me +montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai. +Elle le dévisagea avec son lorgnon, que maniaient d'une façon si +impertinente ses mains à mitaines, sèches et maigres, et elle me dit +d'un air de satisfaction: + +--«Ce doit être un bon amant.» + +J'avais quelques années de moins alors, et je me souviens que je +regardai la vieille dame avec stupeur et dégoût. J'avais interprété +son mot dans un sens tout physique, et cela m'étonna. Car l'homme en +question, robuste pourtant et bien planté, avec ses cheveux blonds et +son teint un peu pâle, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux +payeurs d'arrérages qui font rêver certaines grosses femmes mariées à +des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du +côté gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage, +épris d'une femme infiniment séduisante, dépenser pour la conquérir des +trésors d'énergie et de délicatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa +cour, et l'emporter auprès d'elle sur des rivaux qu'il n'égalait ni en +beauté, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'était un _amant +supérieur_. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce +mot. Pour en revenir au problème posé, j'ai repassé tous mes souvenirs, +remué des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que +les hommes, par rapport à cette qualité d'amants, se divisent en trois +grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;--ceux +qui le sont à une certaine époque de leur vie sous l'influence de +certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les +Temporaires;--ceux qui le sont, l'ont été, le seront toujours. Les +derniers seuls méritent d'être appelés les Amants. + + * * * * * + +La monographie de l'Exclu mériterait seule un gros volume. Je me +contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un +homme traverse la vie sans arriver à cet incendie partagé du coeur qui +s'appelle l'Amour. On peut être exclu pour toujours du nombre des +amants: + + +1° _Par timidité_.--J'entends par là non point ce joli défaut dont les +femmes raffolent et qui consiste à se demander, le coeur battant, devant +une blanche main qui évente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus: +«Baiserai-je, papa?» Non, mais cette timidité presque sauvage qui n'est +plus un ridicule, tant la douleur en est aiguë et paralysante. Rousseau +paraît avoir été timide de cette timidité-là, comme d'ailleurs la +plupart de ses confrères dans le triste péché de solitude qu'il a +confessé,--ce Rousseau dont ses ennemis ont prétendu, non sans +vraisemblance, qu'il s'était vanté d'avoir mis ses enfants à l'hôpital +pour faire croire qu'il était capable d'en avoir. Ce timide obscur et +farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible +accablement en leur présence précipite en de dégradantes débauches, et +qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart +des _ancillaires_ (d'_ancilla_, servante), ceux dont la bourgeoise dit +avec un envieux mépris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus +par timidité: ainsi le passionné et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a +pas assez admiré le mot si profond, si révélateur, comme on lui +demandait ce qu'il voudrait être: «Lieutenant de hussards!...» +répondit-il. + + +2° _Par schlémylade_.--C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui +mériterait droit de cité dans la langue. Les Juifs, esprits éminemment +positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observé qu'il existe de +par le monde une espèce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit +doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajustée, la plus +voisine de la réussite. Ils ont appelé ces hommes-là des Schlémyls. Le +Schlémyl n'est pas exactement le «pas de chance»; il peut être né si +riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien. +Ce n'est pas non plus le «gaffeur». Il y a des «gaffeurs» à qui leur +«gaffe» sert de moyen de succès. Un exemple fera mieux comprendre la +souplesse de ce terme, qui va d'un bout à l'autre des gaucheries et des +défaites de la vie. Celui de mes camarades de collège auquel je dois +cette révélation sur l'argot sémitique était atteint d'un rhumatisme +articulaire, qui gagna le coeur et l'emporta. Son père, après de longues +années de patient travail, avait réalisé une assez belle fortune et +acheté du coup un hôtel, une terre avec un château et un titre. «Hein! +papa,» disait Samuel à ce vieil homme dont il était le fils unique, «si +je meurs, quelle Schlémylade!...» Qui n'a connu le Schlémyl en amour? +Qui ne l'a été une heure? Qui n'a rencontré, à dix ans de distance, une +femme passionnément désirée autrefois, et qui vous dit avec un malicieux +sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez osé!...» Il y a +des gens pour qui la Schlémylade galante est l'habitude, voilà tout: +ceux qui choisissent, pour essayer de faire une déclaration à une femme, +un jour où elle agonise de migraine;--ceux qui tentent de lui ravir un +baiser quand le matin même elle est allée chez le dentiste et qu'elle a +encore dans sa jolie bouche l'affreux arôme de l'acide phénique ou de la +créosote;--ceux qui, à la campagne et pour se ménager une déclaration, +l'entraînent dans des chemins caillouteux et détournés, l'après-midi où +elle a aux pieds des bottines neuves qui lui écorchent la peau.... Ce +sont des mille riens que le Schlémyl ne sait pas deviner, sur lesquels +il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient +qui achève de rendre furieuse la femme la mieux disposée. Et le +personnage reste bouche bée devant un accueil glacé, là où il avait +d'abord rencontré le plus engageant des sourires. + + +3° _Par donquichottisme_.--Ici le cas est plus compliqué. Il se +rencontre de par le monde une légion d'hommes toujours très délicats, +souvent très intelligents, qui n'ont qu'une infirmité d'esprit, mais +inguérissable, celle de prendre au sérieux les mystifications variées +des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront +qu'une femme qu'ils voient à cinq heures leur offrir du thé avec un +profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive +lorsque l'on dit un mot léger, ait pu dans la journée monter en fiacre, +entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un +autre fiacre, débarquer dans un appartement meublé et là....--«Mme une +telle, un amant!» dit le donquichottiste, «vous ne l'avez donc pas +regardée?» Comme vous êtes, par exemple, l'ami intime de l'amant de +cette dame, qui vous a dit avec sa délicatesse de fat, à propos d'elle: +«Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour....» vous regardez, +vous, le donquichottiste avec une certaine curiosité, et vous +reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font +accompagner en voiture, auprès de qui elles pleurent sans donner d'autre +raison qu'un: «C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, ça +passera,»--avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs +menues commissions, dont elles disent avec sentiment: «En voilà un qui +sait ce que c'est qu'une femme....» Mais elles ont, en attendant, un +billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le +don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou +Jeannot, celui-là sait que les robes des femmes galantes sont leur seul +spiritualisme, vérité que le donquichottiste ignorera jusqu'à +soixante-dix ans et qu'il ignore à vingt. Car il en est de tout âge, et +le platonisme dans lequel les relèguent les femmes auxquelles ils ont +consacré des années de ce culte ne sert qu'à prouver cet étrange mais +indiscutable paradoxe: ces poétiques personnes ne méprisent rien tant au +monde que le respect qu'on leur porte. + + +4° _Par beauté_.--Nous en avons tous connu, de ces trop jolis garçons, +astiqués, cirés, lustrés, qui se regardent dans toutes les glaces, se +sourient sans cesse en pensée, prennent des attitudes comme ils +respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les +pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos ancêtres, +qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les +appelaient «des miroirs à _donzelles_».--C'est un mot plus cru qui tinte +dans le texte.--Quand vous voyez un de ces jolis garçons-là, vous pouvez +parier neuf fois sur dix, à coup sûr, que s'il est «l'amant +d'Amanda»,--comme disait la stupide chanson, jadis si chère au spirituel +Paris,--c'est à prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais être +aimé pour lui-même. Si un homme de cette sorte de beauté se marie, soyez +certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, fût-ce le Chinois +dont j'ai raconté l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beauté +trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur à la femme? En +joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver à découvrir la +fibre d'antipathie qui explique ce phénomène. Peut-être y a-t-il pour +elle quelque chose de répugnant à rencontrer dans notre sexe le défaut +le plus spécial au sien, cette sottise de la poupée en train de tourner +à la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner. +On objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort différent du +Narcisse. Il est enivré des succès qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu +que le Narcisse n'est enivré que de lui-même. Peut-être aussi le +Narcisse est-il un triple sot, préoccupé de sa propre figure avec tant +d'intensité qu'il néglige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le +conduit à tomber de Schlémylade en Schlémylade? Quoi qu'il en soit, le +pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement +de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit +de Chérubin: «Si jamais celui-là manque de femmes!...» + + +5° _Par laideur_.--Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici +quelque quarante ans, un écrivain de beaucoup de talent, G--- F---, +était l'amant d'une très jolie femme,--une des chaussettes bleues les +plus bleues et les plus ... chaussettes de l'époque. Un académicien, âgé +mais passionné, faisait, prétend-on, la cour à cette dame. F--- aurait +demandé à sa maîtresse d'assister à une des déclarations de l'Immortel +en train d'essayer de transformer son fauteuil en canapé. La gueuse, qui +n'avait guère de scrupules, cache un soir F---- et un poète de ses amis +derrière les rideaux,--comme au théâtre. L'Immortel arrive. Le flirt +commence,--un mélancolique flirt avec promesses d'articles dans les +journaux officiels.--Enfin, à bout d'éloquence, le galantin se jette à +genoux avec des sanglots: «Mais je suis si laid que j'aurais beau le +raconter, on ne me croirait pas....» Sur quoi F----, avec sa voix de +brigadier de dragons, aurait crié: «Allons-nous-en, ami, ce vieux est +trop répugnant....» Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes +de commandeurs indignés devant le pauvre Lovelace d'Institut, épouvanté +de la perfidie féminine. Si l'anecdote était authentique,--il suffit, +hélas! d'avoir subi la grande publicité pour savoir ce qu'elles +valent,--elle prouverait à quel degré la nature, si prodigue pour lui +d'autres dons avait refusé à F---- le sens psychologique. Le mot du +vieillard était admirable. C'était l'homme avouant, sous l'influence de +la passion, et cherchant à utiliser la conscience de sa laideur, le +supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue +l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints dès leur +première adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine, +maladroite et chétive, pauvre et vieillie avant l'âge. Soyez bossu, mais +ayez de jolies dents, on vous aimera peut être de votre infirmité. Soyez +borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli +regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un +monstre même. Il y a des chercheuses qui vous désireront. Mais si votre +glace à barbe vous révèle chaque matin sur votre visage et toute votre +personne la _laideur commune_, n'attendez pas l'expérience pour suivre +le conseil que la courtisane vénitienne donnait à Jean-Jacques: _«Lascia +le donne e studia la matematica.»_ + + +6° _Par profession_.--J'ai connu dans un hôpital de femmes un médecin +qui avait le génie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres +curiosités, à dresser la liste des déflorateurs. Pas une malheureuse ne +lui passait par les mains qu'il ne lui posât cette question: «Quel a été +votre premier amant?» Il était devenu, de radical, réactionnaire +outrageux, parce que cette enquête lui avait révélé que les déflorateurs +appartiennent tous à la classe ouvrière. La profession qui en fournit le +plus est, chose étrange, celle des maçons, environ cinquante pour cent. +Puis viennent les domestiques et les autres corps de métier. Il y a de +la logique dans ces chiffres. Le maçon, c'est celui qui passe, que l'on +ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la +pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui règne en haut des maisons +et où les maîtres chrétiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci +de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,--quelle noble et sage +vision du patronat!--n'auraient jamais laissé dormir une enfant de vingt +ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginité d'une fille +du peuple. Un des internes de ce docteur avait essayé autrefois, sur des +données malheureusement très incomplètes et un peu pour mystifier son +maître, de dresser un bilan des professions par rapport à l'amour. Les +résultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent être, +contiennent une certaine philosophie sociale,--et cela vaut que l'on en +consigne ici quelques-uns: + + Amants. +Magistrats (juges, procureurs, notaires, etc.)5 sur 100 +Médecins 10 sur 100 +Universitaires { Maîtres d'étude 45 sur 100 + { Professeurs 5 sur 100 +Officiers { Jusqu'à capitaine 95 sur 100 + { Au delà de capitaine 5 sur 100 +Peintres 80 sur 100 +Sculpteurs 50 sur 100 +Musiciens 25 sur 100 +Architectes 50 sur 100 +Acteurs { tragiques 20 sur 100 + { ténors 60 sur 100 + { comiques 99 sur 100 +Commerçants { Commis 95 sur 100 + { Chefs de rayon 25 sur 100 + { Patrons 5 sur 100 +Hommes de { Journalistes 50 sur 100 +lettres. { Auteurs dramatiques 20 sur 100 + { Romanciers 15 sur 100 + { Poètes 30 sur 100 + { Académiciens 1 sur 100 +Agents de change 2 sur 100 +Banquiers 2 sur 100 +Chefs d'État (rois, présidents, ministres) 1 sur 10.000 +Etc., etc., etc. + +Il y aurait à dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes +ayant possédé le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions +les plus rebelles à l'amour désintéressé sont inversement les plus +propices à l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les +médecins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la +femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mosé, parce qu'elle a +une forte note à payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son +docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin +de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne cèdent ni l'un ni +l'autre à un sentiment qui, de loin ou de près, ressemble à l'amour. +J'ajouterai que la liste dressée plus haut, en l'admettant comme à demi +vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en +effet que l'homme est d'autant plus aimé qu'il est moins haut dans la +société. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilité, +la sécurité, le droit de censurer, de régenter, juger, condamner, vous +l'avez, mais pas l'amour.--Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la +grosse fortune, la magnifique sécurité des dix millions, et le somptueux +décor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas +l'amour.--Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais +pas l'amour.--Vous écrivain, vous avez voulu la renommée, le chiffre: +_quatre-vingtième mille_, sur votre dernier roman, les mots: _deux +centième représentation_, sur les affiches, au-dessous du titre de votre +pièce. Mais vous vous apercevez que votre maîtresse, en entrant dans +votre lit, vient coucher avec votre réputation ou votre influence, +tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres +francs au _Conservateur_ est aimé pour lui-même, ainsi que le peintre, +l'officier, le jeune employé de nouveautés, tous gens qui n'ont pas la +poche garnie, dont l'avenir est problématique; mais ils sont jeunes, +insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour +l'académicien unique qui se rencontre toujours parmi les +Quarante.--Cherchez celui d'aujourd'hui.--Il y a soixante-dix ans, cet +académicien était tout bonnement le premier écrivain du siècle, ce +mystérieux et passionné Chateaubriand, qui désertait l'Abbaye-au-Bois, +sa femme, Mme Récamier, les _Mémoires d'outre-tombe_ et les commissions, +pour aller dans un petit restaurant, près du jardin des Plantes, se +faire chanter du Béranger par une personne aimable, qui raconta ces +déjeuners plus tard, en ajoutant: «Le reste du jour, le culte de deux +vieilles femmes m'était une garantie de sa fidélité!»--Laissons de côté +l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magnétisme, un +inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envoûtement J'entends encore une +jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une +bouche idéalement triste, des yeux de songe, me dire à la première +représentation du _Luthier de Crémone_, après avoir applaudi Coquelin à +en déchirer ses gants: + +--«Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage où on +rit de lui....» + + +7° _Par scrupule_.--Si bizarre que puisse paraître ce phénomène aux yeux +d'un enfant du siècle, l'homme qui reste chaste pour obéir à l'Eglise se +rencontre de nos jours,--et très fréquemment en province. C'est +d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un garçon de nature forte, +que le tempérament tourmente, et qui, vers la vingt-cinquième année, est +devenu chauve et très rouge. Il est à la fois usé et congestionné par la +tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou +meurt, la congestion revient à la face du pauvre mari, qui reste +pourtant fidèle à cette épouse, qu'elle soit simplement alitée ou morte. +Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent électoral. Au +temps jadis il eût été un héros des Croisades ou des guerres +religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint +aux _Uffizi_, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si +mélancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations +comprimées nourrissent notre sentiment. La chair, une fois domptée, +ajoute à notre âme. Mais combien savent cette grande loi de la vie +morale, aujourd'hui? + + +8° _Par froideur_.... + + +9° _Par mauvais goût_.... + +Mais le détail de ces catégories d'exclus serait infini. Si vous voulez +examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui +doivent être rangés dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous +sommes contenté d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais +indiscutable vérité, que le nombre des civilisés mis en dehors de +l'amour tel que je l'ai défini est incalculable. Vous vous expliquerez, +par la même occasion, quelques phénomènes sociaux inintelligibles sans +cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la +plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux +qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent +au moindre semblant d'aventure, la férocité de leur mépris, ou plutôt de +leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils éprouvent à +se mêler des intrigues galantes pour les brouiller, la félicité avec +laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur allégresse à dire: +«Ça y est; elle a reçu le coup de lapin...;» la bassesse de leurs +plaisirs, qui attesterait seule par sa voracité grossière le peu de +souvenirs délicats qu'ils ont au coeur; l'excès d'indignation qu'ils +déploient contre l'amant coupable de s'être fait aider par une +maîtresse,--ce qui, étant donnée l'opinion commune sur les beaux +mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honnête +société;--bref, une quantité de menus faits qui découlent tous de cette +loi plus générale: + +V + +_L'homme qui n'a jamais été ou qui n'est plus aimé vit à l'état de +colère permanente contre tous les amants_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION III + +LE VRAI ET LE FAUX HOMME A FEMMES + + +Entre cette tumultueuse armée des Exclus et le groupe étroit des vrais +Amants, se range la légion de ceux que j'ai appelés les Temporaires, +mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicité à la +fois: les faux hommes à femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre +parmi les attachés et les secrétaires d'ambassade, les auditeurs au +Conseil d'Etat, les jeunes gens frais échappés de l'Ecole de droit et +qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre +de quelques degrés l'échelle des élégances, parmi les employés de +nouveautés et les étudiants. Le faux homme à femmes compte d'ordinaire +moins de trente-cinq ans, plutôt vingt-huit ou trente. Il est +nécessairement joli garçon et très correct dans sa tenue Tout dans sa +personne exhale cette je ne sais quelle demi-grâce indéfinissable qui se +traduit par le mot vaguement banal de «gentil». Les femmes disent aussi +de lui qu'il est «distingué». Plusieurs années durant, ses rapports avec +elles ont été de ceux que résumait devant moi un bourgeois qui se +croyait délicat. Il professait: «J'ai dit à mon fils: Amuse-toi, mon +garçon, c'est de ton âge; mais ménage ta santé, et mets toujours dans +tes plaisirs une pointe de sentiment: _ça te fera des souvenirs!_.... Le +faux homme à femmes a donc eu de gentilles maîtresses,--il est à base +de gentillesse comme un savon est à base de tel ou tel parfum, et les +moindres détails de sa vie en sont imprégnés.--Il les payait gentiment, +d'après sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour, +quitte à le tromper à chaque tournant de porte, pour cette raison +profonde que donnait carrément Christine Anroux, la pire amie de +Colette,--avant Aline,--lorsque je lui reprochais de trahir Elie +Laurence, le plus délicieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins +infâmes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles désignent du +terme expressif de _paillassons_: + +--«Que veux-tu?» disait Christine, «Elie est très gentil, mais il me +faut du vice, à moi, et il n'en a pas pour deux sous!...» + +N'importe, malgré cette regrettable absence de vice,--ou peut-être à +cause d'elle,--le jeune homme «bien gentil» fait rêver un jour quelque +femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,--ou +bien encore une camarade de rayon, s'il est employé; une grisette, s'il +est étudiant, la dernière grisette.--Il y a toujours cinq ou six filles +par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.--Voilà notre +jeune homme de peu de vice promu à la dignité d'amant, sans qu'il s'en +doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caractère peu amoureux de +ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour théâtre le monde +et pour héros le diplomate ou l'auditeur, les étapes en seront réglées +comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu'à +la rupture. Il y a une autre étiquette pour ces histoires-là dans les +régions plus simples de l'étudiant et de l'employé. Là, il est de règle +de se faire des scènes, de s'allonger des soufflets, de s'écrire des +lettres d'outrage. Puis, toutes ces tempêtes dans un bock--la brasserie +sert de cadre habituel à ces amours--se terminent _alla buona_, comme +disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le +diplomate et l'employé, l'étudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns +ni les autres n'ont rien compris à leur propre aventure. C'est là le +trait essentiel du faux homme à femmes. Il est aimé. Pourquoi? Il ne le +sait pas. Il cesse d'être aimé. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage. +Il assiste à sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en résulte que, s'il +tombe sur une créature dangereuse, tout lui arrive, comme à un mauvais +écuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu +en l'air. Le faux homme à femmes est député; il a besoin de +considération. Un affreux scandale éclate sur lui qu'il n'a pas prévu, +qu'il se trouve incapable d'empêcher. Il porte un des grands noms de +France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien aisée. Il +s'arrange pour recevoir de sa maîtresse un coup de couteau ou une potée +de vitriol. Un procès a lieu, des brochures sont écrites pour ou contre +le droit des femmes à la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la +délicatesse, le faux homme à femmes ne charge pas son ancienne amie: +elle est acquittée, et lui, blessé, compromis, avec une vie bouleversée +pour des années, et tout ce désastre parce qu'il n'a ni compris la +créature devant laquelle il se trouvait, ni inspiré à cette créature des +sentiments profonds, de ces sentiments que, même délaissée, une +maîtresse garde au coeur et qui la rendent bonne pour toujours à celui +qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y +avait là un excellent exemplaire du faux homme à femmes, ce malheureux +pharmacien Aubert. Il avait été, durant des mois, l'amant de Mme +Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a trompé. La jalousie agit sur +lui à l'état d'image impure. Elle l'exalte. Il revient à cette femme, il +s'en empare avec une simplicité brutale de mâle primitif qui la dompte +aussitôt. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous à l'ancien amant, pour +l'assassiner. Aubert accepte, sans défiance aucune, tant il connaissait +peu cette maîtresse dont il avait pourtant reçu de l'argent.--Fiez-vous +donc aux apparences!--On l'assomme et on le noie, ligoté dans du plomb, +comme vous savez. Il avait si peu gravé son image dans le souvenir de la +dame qu'à l'audience elle n'a pas trouvé une larme, pas un mot de regret +pour sa victime. Et les exclus de s'écrier en choeur: «Voilà ce que +c'est que d'être l'amant d'une femme mariée!» Sans ajouter: «Quand on +n'est pas fait pour être un amant.» + + * * * * * + +Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie +ressemble à un volume de Labiche interfolié avec du Shakespeare. Fort +heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout +finit par des chansons, comme dans _la Folle Journée_,--ce qui veut dire +simplement que le faux homme à femmes se marie le plus souvent vers sa +trente-sixième année, quand l'âge des bonnes fortunes commence à passer, +persuadé qu'il connaît les femmes, qu'il connaît la vie et que le sort +d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu +premier secrétaire, l'auditeur, maître des requêtes. Ils épousent dans +leur monde une jeune fille élégante et fine, car ils gardent dans leur +mémoire un joli frémissement de dessous parfumés, et ils ont déjà trop +goûté à la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le rêve +d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux sécurités de la +vertu, un pot-au-feu cantharidé! L'étudiant, lui, revenu dans sa ville +natale, épouse n'importe qui, pour la dot, et l'employé de nouveautés +fait de même. C'est alors, dans cette épreuve de mariage, qu'apparaît +leur inexpérience foncière. Le souvenir de leur passé ne leur sert qu'à +être un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient +gardé, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de naïveté pure qui est +une force puisqu'elle suppose une réserve sérieuse de forces! S'ils ont +épousé une niaise, au lieu de la former, ils se laissent déformer par +elle, et vous qui avez connu un célibataire pratiquant, fringant, +froufroutant, aimé de celle-ci, aimé de celle-là, vous vous retrouvez en +face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: «Tu verras, quand tu seras +marié!» avec une componction béate. Si c'est une femme de tête et +honnête sur qui le Temporaire est tombé, elle le gouverne, et tout est +pour le mieux. Mais si la destinée veut qu'il rencontre une personne qui +ait dans son être le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin +jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des idées +fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour être avec +certitude et célérité ... ce que vous savez!--J'ai suivi de près +quelques-uns de ces ménages où le mari, ancien viveur de l'espèce des +faux hommes à femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas +manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir +soumettre au lecteur désireux d'étudier sur lui-même les sensations de +Sganarelle,--comme nous le disait, pour excuser son mariage, après des +serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'école +du document:--«Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un +mari trompé d'après nature....» C'est beau, la conscience littéraire! + + * * * * * + +_Recette-pour_ l'_être_. + +La première condition pour _l_'être est de vous marier avec la ferme +volonté de ne pas _l_'être,--parce que vous _en_ avez fait. Vous +commencerez, à peine fiancé, par bien vous rappeler vos succès de jeune +homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous +appliquerez, dès les premiers jours, à votre jeune femme. Vous vous +empresserez de lui apprendre _tout_,--afin qu'elle n'ait plus de +curiosités. Vous la mènerez, suivant votre fortune, dans les petits +théâtres ou au café chantant, dans les cabinets particuliers de +restaurant, au bal de l'Opéra, ou dans les guinguettes de banlieue et +aux Folies-Bergère. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle +dans des endroits où vous êtes venu, comme garçon, et que vous le lui +laissiez entendre très clairement. Vous profiterez de l'occasion, et +vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arrangées pour la +circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de +ces mystérieuses maîtresses étaient mariées. Il importe que votre jeune +femme perde peu à peu ce préjugé de son éducation bourgeoise que prendre +un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne négligerez +donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de +lui dénoncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans +votre société, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que +la mère et les amies d'enfance d'une femme sont ses alliées naturelles +contre le mari, vous la séparerez le plus vite possible de son sage +milieu de jeune fille. Vous ne négligerez pas de la détacher de +l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit être le confesseur de +sa femme, et d'ailleurs parce que vous êtes un esprit fort «qui ne donne +pas dans ces godants-là». Vous vous séparerez vous-même de vos amis et +de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient +qu'à garder assez d'honneur pour respecter votre passé commun dans celle +qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des +ménages analogues au vôtre,--de très jeunes mariés que vous connaissez à +peine, avec leurs très jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout. +Vous serez bien sûr ainsi d'activer la anamorphose complète de la jeune +fille que vous avez épousée. Vous ne manquerez pas de vous montrer +goulûment amoureux d'elle pendant les premières années, ni de suivre, +une fois obtenus le garçon et la fille réglementaires, les honnêtes +préceptes de Malthus, ce qui vous amènera, vers quarante-quatre ou +quarante-cinq ans, à un état de fatigue nerveuse très propice à la +pleine réussite de votre oeuvre. A votre première attaque de gastrite ou +de rhumatisme, d'entérite ou d'anémie, vous vous laisserez simplement +aller à votre instinct naturel et à cette préoccupation anxieuse de la +santé qui décèle les égoïstes lâches. Si vous n'oubliez pas de choisir +cette période pour transformer définitivement votre femme en lui +montrant une humeur de dogue, un despotisme inégal et irraisonné, une +jalousie insultante;--si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui +vous unissent aux jeunes ménages maintenant un peu mûrs, comme le vôtre, +dont j'ai parlé;--si vous vous hâtez d'envoyer votre fils interne au +collège, dès ses huit ans, «pour lui tremper le caractère;»--enfin si +vous ne dédaignez pas quelques petits procédés accessoires, tels que de +chicaner votre femme sur ses dépenses de toilette intime, maintenant que +vous n'en profitez guère, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger +amèrement sur l'emploi de sa journée,--vous avez pour vous, comme on +dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du Ménélas. Et quand vous +apprendrez que votre femme vous trompe depuis des années avec le mari de +sa meilleure amie,--celle du premier ménage,--ou avec un des cousins de +cette meilleure amie, ou avec un célibataire que vous avez vu trois +fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous +rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succès, et +que vous triomphez dans sa personne, grâce à l'expérience acquise durant +vos bonnes fortunes de garçon. Vous seul avez planté, greffé, cultivé, +enrubanné le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos +pères, dont s'orne votre front, et à l'ombre duquel vous pouvez reposer +comme le héros du poème: + + Il dormait quelquefois à l'ombre de sa lance, + Mais peu.... + +Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup à l'ombre de votre ramure, +vous l'avez bien gagné après un si dur labeur. + + * * * * * + +Nous voici enfin face à face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage +incarné par la légende dans le type fascinant de don Juan,--_l'Amant_, +pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits à +marquer dans cette figure:--ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme +ils l'étaient hier, comme ils le seront demain;--ceux qui datent, qui le +constituent _moderne_ et qui mériteront une méditation à part. Parmi les +premiers de ces traits, il en est un très particulier,--mais on ne +saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la +nature, incompréhensible et ingouvernable.--Le véritable homme à femmes +est toujours aimé. Il l'est à quinze ans, et il s'appelle Chérubin. Il +l'est à vingt, à trente, à quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui +donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de +toutes les pièces. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron +Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier +Lauzun et Richelieu, ces deux héros de séduction de l'ancien régime. Ils +furent bien réels, ceux-là, bien vivants, ils ne comptent point parmi +les fantaisies des écrivains. Ce ne sont que deux types illustres de +cette race Juanesque qui continue de se reproduire indéfiniment. Je me +souviens d'avoir rencontré en Italie le prince Nicolas Wérékiew, un +grand seigneur russe âgé d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser +avec ces deux célèbres vieillards. Il était blanc comme neige, avec de +vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne +cherchait à dissimuler son âge par aucun artifice de toilette. Il faut +ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble, +qu'il était mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait +une rangée de dents très blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout +près et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, même à son +âge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa première histoire +datait de 1843,--elle fit assez de tapage à l'époque pour qu'il dût +partir de Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait été trouvé +trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-, à Pise, où +l'avait appelé une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois +toujours, avec son idéal visage de poitrinaire blonde. Elle avait +vingt-cinq ans, se savait condamnée, et elle n'avait pas voulu partir +sans dire adieu au seul homme qu'elle eût jamais aimé. Il n'y avait pas +huit jours que le prince était à Pise, et la marquise Branciforte y +débarquait. C'était la maîtresse actuelle, une des plus belles +Italiennes que j'aie rencontrées, le profil d'une médaille de Syracuse, +avec des yeux noyés, une pâleur ambrée, une chevelure d'un noir mat et +la stature d'une déesse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre +que sa rivale était bien mourante, et le prince n'éprouvait pas le +moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas osé se +plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui déplaire. Il ne +semblait pas soupçonner lui-même l'immoralité de sa propre conduite, ni +qu'il était marié, quelque part, en Europe, ni que son fils aîné devait +bien avoir trente ans. Mais c'est là un second trait de l'homme d'amour. +Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'être aimé. S'il est +dans une carrière quelconque, il sera toujours prêt à sacrifier ses +devoirs et ses intérêts à un rendez-vous avec la reine du moment. Il +fera comme ce sous-officier qui, l'année dernière, offrait à un ministre +étranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour +donner des bijoux à sa maîtresse. Il lui arrivera, comme à mon camarade +André Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir +pour une femme rencontrée il y a cinq minutes. André était chroniqueur +dans un journal du boulevard,--ci quinze cents francs par mois pour deux +articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre +feuille,--ci huit cents francs. Il y avait seize mois déjà que durait +cette situation, et André, que nous avions vu autrefois si fou, couvert +de dettes, saisi, affolé de désordre, nous semblait définitivement +classé parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme +un métier et se font une vie aussi facile que sûre. Le directeur de son +premier journal le prie d'aller, pour un article à sensation, causer +avec une célèbre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner +quelques détails intéressants sur un personnage politique alors en +vedette. André arrive chez la dame. Il dînait à sept heures avec deux +confrères, puis tous les trois se rendaient à une première des Français. +Quatre heures sonnaient. Notre ami dit à son fiacre de l'attendre. Une +demi-heure de conversation,--une heure et demie pour la chronique,--le +reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui. +Ses minutes étaient comptées. On l'introduit dans un salon encore garni +de ses housses, les murs presque nus. La maîtresse de la maison paraît. +Ces deux êtres reçoivent à la fois le coup de foudre. André oublie son +fiacre, son dîner, son article, la première représentation. Il envoie +prendre, dans l'hôtel où il occupait un appartement, une valise, +quelques chemises, un costume; et il part, le soir même, pour une +campagne que la dame possédait près de Fontainebleau. Il y resta six +mois sans même avertir ses deux journaux, qui le remplacèrent dans la +semaine, sans écrire à un seul ami, sans régler sa note à son hôtel, où +ses papiers, ses livres et sa garde-robe étaient demeurés en gages,--bref, +sans penser à rien, sinon qu'il n'avait jamais été aimé comme cela. Et +voici le plaisant, la veille au soir, nous avions causé ensemble +longuement; il m'avait raconté son projet d'une installation nouvelle +et définitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du crédit chez un +tapissier. + +--«Que veux-tu,» me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages +résolutions, «je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans +les siens....» + + * * * * * + +Ce mot fut jeté avec une grâce qui en sauvait le cynisme, la grâce-fille +des hommes trop aimés. Je n'eus pas le coeur de lui en faire honte. Je +sentais si bien qu'il avait accepté de loger chez sa maîtresse, et d'y +vivre une demi-année, comme il l'eût installée dans un hôtel en +dépensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de +l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait +absoudre ces bohémiens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand +malheur pour un de ces amants professionnels de n'être pas né riche. Les +femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit +d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne +connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir +celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un +à mépriser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien +vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts désespérés que tenta sa +vieille maîtresse pour sauver cette «tête charmante», comme disait +Racine. Si abominable que fût ce scélérat, malgré son crime et son +infamie, il était resté pour elle _l'Amant_. Que dis-je? pour elle? Il +l'était resté pour d'autres femmes, témoignant ainsi par un exemple +aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le mâle d'une certaine +sorte exerce sur le féminin,--pouvoir que la pire ignominie dégrade sans +le détruire! Je parlais tout à l'heure du pharmacien Aubert, cette +victime. Comparez, pour mieux apprécier la différence entre le faux +homme à femmes et le vrai, sa piteuse figure à la physionomie de +l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle _maestria_ dans ce +dernier! Quelle certitude! Quel frémissement de curiosité autour de lui! +Quelle fidélité dans le dévouement inspiré! A l'heure présente, je +gagerais que cet ancien courrier de _sleeping-car_ est pleuré dans plus +d'un lit. On le revoit dans des rêves, on bénit les nuits où il est venu +montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux--c'est +un respectable privilège que la liberté de la presse!--ont cru devoir +donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait +valu ce nom prodigieux de «chéri magnifique ...» de la part d'une de ses +inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux égorgeur d'enfants, +comme Mérimée, comme Balzac, comme lord Byron....--O ironie de la gloire +qui confond dans les mêmes triomphes le pur génie et l'abjecte crapule! + +N'exagérons rien et n'outrageons pas les femmes en prétendant que, pour +les séduire, il suffit d'être un Alphonse doublé d'un Hercule. Pour ce +qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les +hommes à bonnes fortunes que j'ai bien étudiés physiologiquement, tantôt +avec envie, tantôt avec dégoût, toujours avec curiosité, huit sur dix +étaient plutôt nerveux que musclés, plutôt minces et souples que +robustes et athlétiques. Mais ils avaient tous ce fond de tempérament où +gît la force vitale. Ils mangeaient et digéraient supérieurement. Ils +avaient aussi cette indéfinissable faculté d'adaptation du mouvement qui +est l'adresse. Presque tous possédaient quelque talent tout physique: +bien danser, bien monter à cheval, bien jouer à la paume, bien tirer +des armes. En vertu de cette même agilité corporelle, ils étaient +admirablement habillés, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en +occuper davantage. L'élégance qui distingue l'Amant professionnel ne +réside en effet ni dans la coupe d'un vêtement ni dans le choix d'une +étoffe. Elle résulte d'une espèce de grâce animale qui ne s'apprend pas +et que les années n'enlèvent guère, témoin le plus fameux des Amants de +ce siècle, le seul peut-être qui ait cumulé une existence d'homme +d'amour, d'homme de pensée et d'homme d'action: Lamartine, adorable +séducteur qui demeura superbe d'allure jusqu'à la fin, et à travers +quelles dégradations! Vous aurez beau être habillé, chemisé, botté par +les meilleurs faiseurs, chapeauté, ganté, cravaté et blanchi à Londres, +manicuré, massé, rasé et peigné par les artistes les plus en renom, les +femmes diront de vous, si vous n'êtes pas né Amant, un simple: «M. +X----, oui, il est très soigné.» Et ce sera tout. Voilà qui prouve la +profondeur d'un mot naïf qui nous amusa tant, le spirituel poète +François C---- et moi, quand nous l'entendîmes. Nous causions avec un +secrétaire de théâtre d'une triste aventure: une comédienne distinguée, +soudain ruinée, à quarante ans passés, pour avoir confié toutes ses +économies à un jeune coulissier dont elle était folle. Il était parti +avec les quatre cent mille francs, laissant là sa maîtresse, qui ne +porta même pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage +avait pu duper de la sorte une femme de cet âge et de cette expérience: + +--«Ah!» dit le secrétaire avec conviction, il était doué!...» + + * * * * * + +Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si séduisants, +il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est +le tact. Mais le tact de l'homme à femmes est quelque chose de très +particulier,--presque un organe, comme les antennes chez les +insectes,--presque un instinct, car l'éducation n'y ajoute guère. Cet +homme, par exemple, du premier coup d'oeil, juge exactement quel degré +de chance il a auprès d'une femme à laquelle il est présenté. Il sait +qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe à laquelle +il doit plaire et toute une classe à laquelle il ne plaira jamais, quoi +qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le même +André Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: «Celle-ci +est pour moi, celle-là, non....» Et, en pensant ou parlant ainsi, le +véritable Amant se trompe rarement. Il procède par intuition et par +analogie, un vertu de cet axiome: + +VI + +_Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et même homme_. + +Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus +mystérieux de sa rêverie, où donc en trouver la réalisation vivante et +aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouvé et prend un amant. +Cet amant ressemble bien à l'homme qu'elle rêve, par quelques côtés, +--par d'autres, non. Le jour où la femme constate cette dissemblance, le +charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son inconstance est une +constance, son infidélité une fidélité. Elle croira voir dans son second +amant l'homme idéal qu'elle a cru voir dans le premier,--exactement le +même. Et cela va du moral au physique, si bien qu'en comparant les +photographies des divers «caprices» d'une fille ou d'une grande +dame,--j'entends les caprices vrais,--on demeure étonné de la fixité de +ces âmes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes tour à tour +et dégoûtées, mais toujours pour les mêmes raisons. Le véritable homme +à femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les personnes de son +entourage,--ses maîtresses l'ont renseigné,--sait à un nom près quels +amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si elle n'en a pas +eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. Cela lui suffit +pour savoir de même ce qu'il peut et doit espérer. Il voit cette femme +deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude mathématique à +quelle phase elle en est de son existence, si elle est heureuse ou +malheureuse, occupée ailleurs et contente, lassée ou libre,--toutes +observations qui nuancent à l'infini la direction, l'intensité, la forme +et la marche de sa cour. + +Dans cette cour même, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par +des nuances encore, mais qui le différencient radicalement du _frôleur_, +du _toucheur_, du _plongeur_, toutes variétés de l'homme à prétentions +qui n'est jamais aimé. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple, +une de ces indiscrétions de manières dont les personnages en question +sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter +trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance +sur un tabouret dans son soulier brodé et son bas de soie à jour, +guigner d'un oeil allumé une poitrine charmante et pencher la tête pour +en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes à +succès se livrer à ces vagues et puériles délices, témoignant ainsi +qu'ils n'avaient jamais eu une vraie maîtresse, par leur ignorance de +ces deux axiomes élémentaires en amour: + +VII + +_Toute caresse sans conséquence risque de diminuer votre pouvoir sur une +femme_. + +VIII + +_Une femme passionnément éprise peut seule pardonner une familiarité +physique devant témoins. Encore en est-elle toujours un peu blessée_. + +Si vous aimez et si vous tenez les yeux ouverts malgré cet amour, ne le +redoutez pas, le familier, mais bien plutôt le personnage parfaitement +élevé, qui s'approche de votre maîtresse avec un visible respect, et de +vous avec des formes irréprochables. Observez son oeil discret et fin, +entre ses paupières un peu bridées. Remarquez comme votre maîtresse, qui +plaisante si aisément, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une +nuance de sérieux rien que pour offrir à celui-là une tasse de thé. +Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussitôt à +endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse à l'éveiller. «Ce +qu'il y a de charmant avec M. N----» vous dira-t-elle, «c'est qu'on voit +si bien qu'il sait que je suis à vous....» Je l'ai entendu, ce mot, +voici des années, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-là, +et la présence de plus en plus fréquente de M. N---- chez votre amie, +sans qu'il semble faire aucun progrès dans son intimité,--vous pourrez +être convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom, +court un très grand risque, et convaincu aussi que vous êtes en présence +du véritable homme à femmes. C'est son procédé. Avec lui, un _minimum_ +de drame, de scandale et d'étalage. Il n'opère qu'à coup sûr et dans le +tête-à-tête. Sur quoi, si vous appartenez à la catégorie des +«combinaisons financières», ou «mondaines», ou «littéraires»,--il en est +de tous ordres,--c'est-à-dire si vous n'êtes pas aimé pour vous-même, +soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour +demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui. +Si vous appartenez au groupe des faux hommes à femmes, ne luttez pas non +plus. Passez la main avec grâce. C'est la seule manière de garder +l'amitié d'une ancienne maîtresse, quand elle vaut la peine qu'on reste +son ami. Si vous êtes vous-même un amant de la véritable espèce, passez +la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe +d'une femme sans y avoir été encouragé. Concluez-en que votre maîtresse +aguiche votre rival. Par conséquent il faut déménager, sous peine +d'essuyer tous les plâtres de la petite maison où vous aviez niché votre +coeur et qui est en train de s'écrouler. Malheureusement, ce passage de +main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose, +et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous +mettre à la porte. Elle ne veut pas que vous prévoyiez sa trahison et +que vous la preniez de vous-même, cette porte. Et puis il arrive que +l'on aime encore au moment où l'on n'est plus aimé. Tâchez cependant de +partir, même amoureux, en vous souvenant de ce principe: + +IX + +_Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a +passé par la petite vérole. Il reste grêlé_. + +Les amants supérieurs préféreront toujours le chagrin immédiat de +l'abandon à cette avilissante et indéfinie douleur du soupçon. Mais +toutes les supériorités sont rares, et la supériorité sentimentale plus +que toutes les autres. + + + * * * * * + + +MÉDITATION IV + +DE L'AMANT MODERNE + + +--«Tu ne peux pas comprendre ça, papa, tu n'es pas assez _fin de siècle_ +[1].» + +Note: + +[1] On se permet de faire remarquer qu'à l'époque ou _la Vie parisienne_ +publiait cette _Méditation_ (septembre 1888) et à plus forte raison +quand feu Claude Larcher l'écrivait, ce mot n'était pas devenu une +plaisanterie courante et aussitôt banalisé.--P.B. + +Cette phrase dédaigneuse se prononçait dans une salle à manger d'un +délicieux appartement de la rue François-Ier, toute garnie de +tapisseries à personnages représentant des scènes d'auberges, d'après +Téniers. La mère du jeune homme qui parlait ainsi était absente. Nous +achevions de déjeuner, le père, le fils et moi: le père, grand et fort, +un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un _self made +man_, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une +immédiate hérédité de rudes travailleurs dans ses larges épaules et son +teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant déjà dans son torse +étriqué, dans sa pâleur, dans ses muscles appauvris, cette espèce +d'épuisement sans aristocratie qui se produit dès la troisième +génération dans notre bourgeoisie issue de la glèbe.--Cela n'empêche pas +nos politiciens, qui se soucient du problème de la race autant que de +leur premier programme, de s'extasier sur la société contemporaine et de +considérer comme un progrès l'universelle accession du peuple à cet +épuisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au +passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les +familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que +de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.--Quand cette belle +phrase fut tombée de cette jeune bouche, le père et moi, nous nous +regardâmes, et nous devînmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que +ce gommeux, dévirilisé déjà, était son fils; et moi, parce que j'avais +encore, en ces temps-là, l'observation amère, un des ridicules +pédantismes de l'époque, dont je ne suis pas assez guéri. Nos, aïeux-y +voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines. +Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle +était si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet évidé à +monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnête homme de +père,--lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre +dans toute sa personne! Puis la formule était excellente et digne de +faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle +poussée depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent +dans la décadence nationale avec sérénité, presque avec verve. Et moi, +sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande +espèce des amants, distinguent l'amant actuel, à la date du jour et de +l'heure, je me souviens de l'aimable évidé, et je l'entends qui ricane: +«Non, ce n'est pas encore assez fin de siècle....» Ce n'est pas faute, +enfant dégénéré, d'avoir regardé à la loupe le progrès que le cancer +parisien a fait dans ton coeur. Hélas! Je devrais ajouter, dans nos +coeurs. + + * * * * * + +Ce sont toujours les mêmes qui sont Amants, disais-je ou à peu près dans +la _Méditation III_, pour faire pendant au mot célèbre: «A la guerre, ce +sont toujours les mêmes qui se font tuer.» Or, ce qui constitue l'Amant, +par-dessous l'enguirlandage des théories romanesques ou cyniques,--c'est +le Sexe. Pour bien définir la nuance des sentiments que les hommes dont +l'amour est l'unique affaire éprouvent auprès d'une femme, c'est leur +histoire sexuelle qu'il faudrait établir. Un laboureur, nourri de lard, +de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre +jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête, +vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous +ou moi, à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un +capitaine de hussards? J'ai parlé du lard, du fromage et des pommes de +terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques +amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est +la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respiré. L'ouvrier qui +travaille le caoutchouc perd sa virilité par la seule influence du +sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du +phosphore. Voilà deux cas extrêmes d'un fait constant. L'hérédité +apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la +fille d'un père chaste et celle d'un père qui a vécu, entre le fils +d'une honnête femme et le fils d'une femme galante; il y a la même +différence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique.... +Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine +à jouer le rôle d'Amant, et suivons les étapes de sa sensualité, en +tenant compte de ces quelques réflexions qui ne sont qu'un commentaire +du vieil adage: «_Totus homo semen est...._» lequel correspond à cet +autre: «_Tota mulier in utero...._» Je laisse au lecteur le soin de +traduire ces deux petites formules à mes lectrices, s'il en est qui +aient pu supporter l'atmosphère de laboratoire répandue à dessein sur +ces _Méditations_, pour en écarter le public à qui elles pourraient +nuire. + +Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixième année. Des deux animaux +qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le +premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le +moment où d'ordinaire les parents mettent le petit garçon interne au +lycée. Si le père est occupé, il a trop de soucis en tête pour suivre +l'éducation du fils. S'il n'est pas occupé, il a trop de soucis encore, +entre le cercle et le théâtre, les visites et ses maîtresses. Et puis, +où prendrait-il les éléments d'une éducation qu'il n'a pas reçue +lui-même? Quant à la mère, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu +qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, très «fin +de siècle»; et du jour où l'enfant cesse d'être un joli objet qui +marche, une poupée à parer, pomponner, friser, déshabiller, rhabiller, à +quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode à +faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en +madone arrive à la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu +solide, change de siège: «C'est Seldron qui l'a cassée,» s'écrie +l'enfant. «Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?...» Ledit Seldron est +un grand et gros homme de quarante ans, taillé en portefaix, qui a été +l'amant de la dame pendant plusieurs années, et dont le postulant actuel +a la naïveté d'être jaloux,--dans le passé. C'est des paroles à la suite +desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils +les entrailles de Médée. Et voilà pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un +humoriste appelle les garçonnets riches dont la vitrine est un coussin +de coupé ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transformé en un +potache qui, à dix ans, se lave à peine et mange ses ongles, à onze, +fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante à douze des +chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur +lui-même et sur ses camarades quelques études pratiques de physiologie +comparée. + +Je ne voudrais pas les exagérer, ces vices du potache, ni leur donner +une importance plus grande que les intéressés eux-mêmes. Tous les pères +les connaissent, sinon toutes les mères, et comme ils continuent +d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Université,--réservons +toujours les maisons religieuses, où la confession corrige tout,--ils +ont accepté cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin. +D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de +mes confrères qui, dans leurs livres, ont paru s'intéresser avec passion +à ce problème évidemment grotesque:--la pudeur des enfants. Soit, le +potache perdra toute pudeur. Dès seize ans, il soignera quelque maladie +honteuse, de celles qui fournissent l'occasion à un concours de réclames +en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre +parenthèses, une étonnante idée du cosmopolitisme galant des +Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela +l'initiera de meilleure heure à la vie. Il verra s'établir autour de lui +des liaisons entre grands et petits, les unes légères, d'autres +sérieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement +de vers et de prose. Cela ne le préparera-t-il pas aux liaisons d'un +autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons +obscènes. Tant mieux, il est mûr pour la caserne et le service +obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose à +toute la jeunesse, les futurs prêtres y compris; et nos législateurs ont +oublié de se demander ce que représente de destruction sociale la +promiscuité militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il +s'agit d'abord de n'avoir pas une armée de prétoriens, n'est-ce pas? Le +collégien se livrera sur lui-même à de vilaines pratiques. Ce sont de +petites malpropretés qui passent, et puis, êtes-vous sûr que ce soit +même vrai? La surveillance du collège est excellente, les maîtres +d'étude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Légion +d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques années pour assainir les +internats.... + +Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours +manqué, et je le déplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de +collégiens en tunique, au lieu de me féliciter sur la bonne organisation +de notre démocratie qui assure à ces tendres élèves un enseignement +vraiment rationnel, j'ai la malheureuse idée de voir leur père en train +de s'amuser avec une catin, leur mère en train de rouler en fiacre avec +un amant, le pion qui les conduit en train de penser à une drôlesse. +Eux-mêmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint très frais ni les yeux +très nets, malgré l'introduction des _sports_ d'outre-Manche dans les +lycées, et au lieu d'attribuer la pâleur de certains visages, la grêle +structure de certains corps, à des excès de travail, au _surmenage_, je +me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur +Ch----, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'éclater dans la +presse, au sujet d'un grave magistrat, marié, père de famille, et qui +vers cinquante-cinq ans, s'était déshonoré par une de ces fantaisies +contre nature dont parlent les livres médico-légaux. «Voilà ce que c'est +que d'avoir été un polisson au collège....» me dit le docteur, ancien +camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les +mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de +vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que +l'ébranlement nerveux qui en résulte n'est, en tout cas, jamais +inoffensif, et tend à produire la _cérébration_;--il appelait ainsi +cette espèce de décomposition du cerveau et des sens qui, poussée très +loin, aboutit à des troubles étranges. L'homme ne peut plus ressentir la +volupté que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme +ce vieillard, très «fin de siècle», qui exigeait de ses maîtresses +qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de céruse et +de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-même, +costumé en officier des pompes funèbres, venait constater le décès! +Enfin ce docteur pessimiste considérait les internats comme le poison de +notre classe moyenne française. Il me conjurait d'écrire contre eux un +livre fondé sur cette thèse que presque toutes les névroses ont leur +principe dans les désordres érotiques, et presque tous ces désordres +leur principe dans une mauvaise hygiène morale à l'époque de la puberté. +Ce vieux docteur, par exemple, n'était pas du tout «fin de siècle». Il +me citait, avec une naïve admiration, cette phrase des _Idées de madame +Aubray_: «Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes +perdus.» Il croyait à la mission de la littérature, à notre devoir, à +nous, écrivains, de dire, plaisamment oui sérieusement, ce que nous +pensons des maladies de l'époque, brutalement même, s'il faut crier pour +être entendu;--un tas de sornettes qui ne mènent ni à l'Académie du pont +des Arts, ni à celle des Goncourt, ni à la députation, ni à +l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cénacles épris de l'art pour +l'art, ni à l'estime des républicains ou des réactionnaires, des hommes +du monde ou de la bohème, ni à rien enfin qu'à faire réfléchir les _gens +de bonne foi_. Il y a une amusante chanson du poète et philosophe Raoul +Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait à merveille: + + Quand nous partîmes de Melun + Nous étions un. + En arrivant à Carcassonne, + N'y avait plus personne.... + + * * * * * + +Il y a une grâce d'état pour les futurs amants,--et ils traversent le +lupanar scolaire sans trop s'y souiller,--parce qu'ils rêvent de femmes +aussitôt que l'instinct sexuel s'éveille en eux. Mettons donc que +l'énervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et +suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de +beaux yeux, dans leur première rencontre avec la Vénus naturelle. +Avouons-le tout de suite. Si la statistique des déflorateurs offre +quelques difficultés à l'observation consciencieuse, celle des +défloratrices est plus simple à dresser, et c'est dans les couvents de +plaisir, sous l'oeil protecteur de la police, que se fait la cueillette +de presque toutes ces jeunes virginités, si l'on peut donner ce nom à +des innocences déjà fort entamées;--des marguerites auxquelles il ne +reste plus qu'un pétale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans +le lycée de province où j'ai grandi, et le coin près de la vieille porte +condamnée, où nous nous complaisions par les heures de soleil. Les +vendredis matin,--nous sortions le jeudi,--il y avait toujours dans ce +coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,--celui +_qui y était allé!_... Où? Là-bas dans le faubourg. Nous nous montrions +la ruelle quand nous défilons en promenade. Plus tard, je suis venu +achever mes études dans un lycée de Paris, et les confidences des +Richelieus à venir sur leurs premières armes étaient exactement les +mêmes. Ce qui différait, c'étaient les secondes. Tandis que les pauvres +provinciaux continuaient de pèleriner vers l'unique endroit de leur +ville où ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les +Parisiens, eux, commençaient à courir l'aventure. Durant l'année de ma +rhétorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais +indéfiniment dans un préau planté d'arbres si maigres. Un d'eux +entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui +répondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littérature et +byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle était maigre et pâle +comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costumée en homme.--Le +second était l'amant d'une veuve équivoque, rencontrée à une des +matinées organisées par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique +des collégiens....--Le troisième, le plus fortuné, suivait une intrigue +poussée aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de +sa mère. Et son honorable travail consistait à me ménager à moi-même une +aventure parallèle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan +échoua, parce que nous découvrîmes que ladite cousine feuilletait déjà +son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel était le vertueux +objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant +à même un pain doublé d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux +des pions et des inspecteurs chargés de nous surveiller. Je viens de +lire dans un grave journal, qu' «aujourd'hui, dans les internats, +l'hygiène morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menacée qu'on le +dit....» Ils sont souvent gais, les journaux graves. + +Pour rétablir l'équilibre, soyons graves cinq minutes dans cette oeuvre +de gaieté voulue, j'en conviens, où j'essaie de rire, comme dit l'autre, +afin de ne pas pleurer. Rien que de penser à tant de misère humaine fait +si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines décences est +une lâcheté. Marquons plutôt les conséquences de l'hygiène sentimentale +et sensuelle que nous venons de décrire sur le futur papillon d'amour +qui n'en est encore qu'à la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces +premières expériences? Lui, peut-être, mais non pas ses sens. Il y a une +mémoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indélébile que +le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours. +C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui +veut que tout se paie tôt ou tard, comme dans les banques bien tenues, à +un centime près.--Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi qui ne +comporte pas d'exceptions?--Les conséquences? C'est d'abord une atteinte +portée au bon équilibre du système nerveux, dans l'âge de la formation +complète, atteinte d'autant plus profonde que le régime sédentaire, la +respiration comprimée, le travail forcé, y ajoutent leur influence, sans +parler de la nourriture médiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon +temps, la punition ordinaire, celle qui nous était distribuée pour un +mot dit en étude, un retard, un geste maladroit, était la retenue durant +la récréation après le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du +collège avec des nerfs ébranlés, et cet énervement sera pour sa vie +entière ce qu'est la première préparation de couleur pour un tableau. Il +donnera le ton à toutes ses sensations, et à la fin c'est lui qui +reparaîtra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette +adolescence singulière, une flétrissure inévitable de l'idée de la +femme, une perception très précise qu'elle est très souvent une bête de +proie, et plus souvent encore une bête tout court. Il oscille en effet +de la fille qui l'exploite bassement à celle qui le corrompt par +gaminerie de vice, sans parler de la femme plus âgée qui fait de ce +jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme +grandit, malgré ces causes diverses d'épuisement, et il ne cesse pas +d'être en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et +d'illusion, de désir et de naïveté propres à son âge. Mais il en est de +l'âme comme du corps. Ayez à dix-huit ans une maladie infectieuse, de +celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses +successeurs vous _blanchiront_,--comme ils disent. Vous n'en aurez pas +moins le virus dans le sang, malgré vos apparences conservées +d'adolescent à peine épanoui. Il y a des virus aussi pour le coeur, et +contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que +célébrait une autre chanson composée par un étudiant sans préjugés. Elle +donnera, celle-là, une idée de ce que le jeune homme trouve d'aliment de +vie morale dans l'atmosphère de sa vingtième année. Nous l'entendîmes, +Mareuil et moi, débitée par cet étudiant à une table d'hôte de la rue +Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa maîtresse. Et le +carabin roucoulait: + + Nous buvons dans le même verre + La liqueur de Van Swieten, + Et nous nous partageons en frères + Les pilules de Dupuytren.... + +Et la table de reprendre en choeur: + + Les pilules de Dupuytren! + +Résumons cette longue et médicale analyse par un aphorisme très simple: + +X + +_Le coeur d'un homme a toujours l'âge de son sexe_. + + * * * * * + +Admettons que le coeur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au +sortir des secousses de la Vénus scolaire. Quel âge a-t-il, ce coeur, +dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, à vous tous qui +constituez, à Paris, la légion des hommes vraiment aimés,--à vous, +clubman délicieux qui avez déshabillé des duchesses, inspiré des +caprices aux plus élégantes des impures et goûté le charme du +raffinement le plus exquis dans le plus nouveau décor de la grâce +féminine;--à vous, artiste déjà célèbre, qui avez profité du libre asile +de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modèles à ceux +des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur +buste ou leur portrait;--à vous, écrivain connu, qui avez passé vos +années d'apprentissage à mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de +brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant +mondaines;--à vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez manié +plus de billets doux que de dossiers;--mais les divers corps de métiers +qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une +autre dans le dénombrement de ladite légion. Et je la sais d'avance, la +réponse du légionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double, +celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'âge, mais son +coeur, lui, touche à la cinquantaine. La fameuse _cérébration_ prédite +par le docteur, et qui avait pour point de départ l'énervement de +l'adolescence, est installée chez cet homme fait. Il peut avoir et il a +un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses +dents; c'est l'expérience qui date, et c'est les impressions reçues. +Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont +travaillé, qu'il lui faut, pour que son système nerveux soit vraiment +excité, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames +intimes, un âcre ragoût de romanesque scélératesse qui morde sur son +imagination. Cet autre est très fier que son cerveau ait acquis une +maîtrise complète de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa maîtresse +longuement sans perdre lui-même la tête. Mais ce pouvoir, qui fait de +l'homme un virtuose de volupté, capable de mieux s'emparer de l'âme et +du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possède a besoin +pour arriver au plaisir complet, même s'il est amoureux, de quelque +chose d'à côté qui est, suivant le cas, une corruption effrénée ou une +innocence entière,--une _idée_ enfin. Il faut que cette idée fouette les +sens, à demi blasés dans ce qu'ils éprouvent, quoiqu'ils soient demeurés +intacts dans leur puissance de faire éprouver,--anomalie singulière et +qui crée cette variété d'amants presque contre nature: des amoureux avec +libertinage. + +Mais l'amant moderne n'est pas seulement un cérébral, il est aussi, en +vertu de son expérience acquise, une espèce d'analyseur inconscient; +autant dire qu'il présente cette seconde anomalie d'être un passionné +sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement épier dans le +geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le +baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a +trop vu le fonds et le tréfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle +étonnante nouveauté dans le mensonge cette créature dangereuse et féline +est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit, +dans la franchise de l'instinct premier, la défiance tue l'amour, et +l'amour crée la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique +avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comédie fameuse: _les +Jocrisses de l'amour_. L'amant moderne pourrait presque fournir matière +à une autre comédie qui s'appellerait _les Jocrisses du soupçon_; car il +aime avec une partie de son être, et il se défie avec une autre, ce qui +l'amène souvent à des états de malheur aussi compliqués que lui-même. Je +me rappellerai toute ma vie un dîner chez Voisin, en tête à tête avec ce +Raymond Casal dont j'ai déjà parlé. Après une histoire assez mystérieuse +avec une certaine Mme de T----,--et qui dut lui faire du mal, car il +changea de caractère en un an,--il s'était lancé à coeur perdu dans une +liaison avec la terrible comtesse V----, et il en était, de cette +liaison, à une période affreuse. Il se savait trompé pour un parfait +drôle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades +de la rue Royale jusqu'à moi, une simple connaissance du monde. Nous +nous étions rencontrés l'un et l'autre, autour d'une table à thé, à cinq +heures, chez la comtesse. Nous étions sortis ensemble. Il m'avait +demandé: «Où dînez-vous ce soir?...» d'un ton que je connais trop bien, +celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul à table, l'horrible peur +de l'épileptique pensant à l'accès prochain. Bref, nous nous étions +retrouvés au cabaret. Je n'avais pas manqué de lui parler de Colette, et +il en était venu à me parler de la comtesse, sans la nommer, et en +déguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me +l'avait dépeinte blonde, au lieu qu'elle est brune--comme les blés +noirs. Il prenait aussi, vis-à-vis de sa délicatesse à lui-même, le soin +de mettre au passé toute une histoire que sa voix amère, ses yeux aigus, +la fébrilité de ses mains, attestaient actuelle et présente. «Et elle +m'a trompé,» disait-il, «et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais +pas le prévoir?... J'ai une théorie, voyez-vous, c'est qu'une femme +mariée qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second +mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne +pas, non plus la popote du coeur et des sens, mais de la cuisine de +restaurant, du relevé, de l'épicé, du poivré en diable. Et ce que je lui +en avais servi, de cette cuisine-là! Si vous aviez vu ce qu'elle était à +son début avec moi?... Mais voilà, il y a un chercheur dans tout savant, +et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... Hé +bien! le coeur est si bête que je m'en suis étonné quand je l'ai su. Et +je me suis donné ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourné. +J'avais une espèce d'atroce plaisir à penser aux caresses de l'autre en +la possédant, et surtout à la regarder me mentir.... Vous voyez que nous +nous ressemblons tous....» + +Je l'écoutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosité +particulière qu'éveillent les analogies d'âme. Elles sont si rares! Il +m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos +jours:--quarante-deux ans, entraîné à tous les sports, bon escrimeur et +meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom très parisien, celui +d'un des plus fidèles sénateurs de l'Empire, de la fortune, célibataire, +des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de +cet esprit qui va du mot profond à l'à-peu-près, il venait de me dire +cinq minutes avant, à propos de Mme Moraines et du baron qui la payait: +«Tout était pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes....» Et en +a-t-il eu, des maîtresses! En a-t-il charmé et quitté, et peut-être +aimé!... Mais ce viveur comblé est au fond un déséquilibré, un +malade,--et, à lui aussi, comme a tous ses confrères en amour, on +pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps +disait sur un romancier de génie, fanfaron de débauche, qui devait finir +tragiquement: «C'est un taureau triste.»--«Cela vaut toujours mieux que +d'être un boeuf,» dit le romancier quand je lui répétai cette épigramme. +Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste. + + + * * * * * + + +MÉDITATION V + +DE LA MAITRESSE + + +Mettons-le sous le microscope, ce mot _maîtresse_, comme nous avons fait +pour le mot _amant_, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit +microscope, ce qui n'a jamais été le moyen d'y voir clair, et commençons +par oublier les heures ou je disais à Colette: «Ah! chère, chère +maîtresse!» C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot +de _maîtresse_, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu +signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La +maîtresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen âge, mais descendue de +sa tour féodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine +main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte +que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi, +orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premières +comédies de Corneille--ces scènes trop peu connues de la _Vie +parisienne_ sous Louis XIII--prononcent ces deux syllabes: + + Ma maîtresse m'attend pour faire une visite!... + +Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la première fois +dans une cour d'auberge: «Je m'avançai, dit-il, «vers la _maîtresse_ de +mon coeur....» Ils ne s'avisaient pas, ces naïfs jeunes premiers, qu'une +femme fût moins digne de leur respect pour leur avoir cédé. Ils +désignaient du même terme soumis et passionné celle dont ils ne +baisaient que le gant parfumé d'ambre et celle qui se donnait à eux tout +entière. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les +paniers, les mouches, les chapeaux à plumes--et la courtoisie!... Si +vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques +jusqu'au «parbleu» du brutal Camors, pratiquez un peu la simple +expérience suivante. Parlez à dix de vos amis ou camarades d'une femme +du monde soupçonnée d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualités, si +elle en a,--ce qui arrive,--son esprit et sa droiture, la sûreté de son +commerce et sa bonté, sa fidélité dans les amitiés et sa grâce dans +l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle +«un honnête homme de femme», et, sur les dix fois, vous obtiendrez la +réponse suivante: + +--«Ça n'empêche pas qu'elle est la _maîtresse_ de M. Un Tel....» + +Et ce mot de _maîtresse_ aura des sifflements de crachat sur cette +bouche de moraliste. Il est vrai, si le démon de l'ironie vous possède, +que vous pourrez aussitôt vous offrir un petit spectacle assez piquant +en mettant le même moraliste sur ses amours à lui, et ses lèvres +prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase +suivante: + +--«Oui, mon cher, à cette époque-là, j'étais l'amant d'une très jolie +femme, mariée, et qui....» + +Moi, qui n'ai gardé de mes anciens succès de mathématicien au lycée +qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop +souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai +déduit cette évidente conclusion: dans notre société contemporaine, +avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont +puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir à un homme +hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce généreux sophisme +de la vanité et de l'égoïsme masculin me rappelle toujours le dialogue +échangé entre Casanova, qui avait acheté le titre de Seingalt, et +l'empereur Joseph II: + +--«Je méprise ceux qui achètent la noblesse, monsieur Casanova....» dit +l'empereur. + +--«Et ceux qui la vendent, sire?» répliqua l'audacieux Aventuros,--comme +l'appelait le prince de Ligne,--en s'inclinant. + +Quand un Parisien de 1888 soupire à une femme: «Je vous aime,» c'est +donc à peu près comme s'il lui disait en termes précis: «Madame, je vous +invite à faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'à deux, +mais qui présente, outre ses agréments intrinsèques, cette particularité +qu'il me donnera le droit de nous considérer, moi avec la plus béate +satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mérité des mépris....» +Et voilà une première définition du mot _maîtresse_ à inscrire dans le +dictionnaire galant: + +DÉFINITION A (côté des hommes). + +_Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme flétrit la +conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner à lui ou à +quelqu'un de ses semblables_. + + * * * * * + +Les optimistes qui croient au progrès pourront voir dans ce sentiment la +preuve d'une équité supérieure. «En pensant ainsi,» diront-ils, «l'homme +moderne se rend justice....» Quant à moi qui suis ici poux faire mon +métier d'analyste, je n'apprécie pas, je constate,--suivant la formule +consacrée.—Je continue à tenir ce mot de _maîtresse_ sous le microscope, +et, après y avoir reconnu cet absolu mépris de l'homme pour la femme qui +aime, j'y constate un mépris égal de la femme ... vous croiriez pour +l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de +la Parisienne se fait aussi dédaigneuse, aussi insultante pour prononcer +la même petite phrase.... + +--«Mme X...? Ah! oui, la _maîtresse_ de M. Un Tel....» + +Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune +sévérité à l'égard des amours illégales. Mais, quand un homme et une +femme affirment la même idée dans les mêmes termes, on peut tenir pour +certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis +que chez l'homme le mépris pour la maîtresse--pour la sienne et surtout +pour celle des autres--suppose comme arrière-fonds cette haine sauvage +du mâle primitif retrouvée chez le civilisé de décadence,--le mépris de +la femme n'est presque toujours qu'une comédie d'envie, des plus +divertissantes à regarder. Commençons, pour bien en comprendre +l'origine, par reconnaître cette vérité que, si l'Exclu mâle est à +l'état de colère permanente contre tous les amants, cette colère +devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du délire, quelque chose +d'innomé qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur sifflé pour un +auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le +vingtième «mille» d'un conteur en vogue. L'Exclu mâle, à quelque +catégorie qu'il appartienne, même hideux, même pauvre, trouve toujours +de quoi offrir de temps à autre une lippée de chair fraîche à sa +sensualité, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se +présentent les aimables menteuses prêtes à lui jouer la comédie de +«Semblant d'amour»,--féerie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu +offrira de billets de banque, avec trucs et apothéose.... Mais l'Exclue +femelle, que lui reste-t-il pour tromper son appétit d'être aimée, si +cet appétit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui +ne peut pas dire comme une drôlesse méridionale que j'entendais crier +dans le jardin des Folies-Bergère, avec un accent de Marseille: «Pour la +tête, je ne dis pas, mais pour le corps,» elle prononçait _corpsse_, «à +moi la pige!...» la laide absolue et qui se sait laide, où +trouvera-t-elle l'homme disposé à lui mentir, à roucouler avec elle ce +duo de Roméo et de Juliette vers lequel la pauvre bâille comme un +pharmacien sans clientèle vers la prochaine épidémie? Il ne se tient pas +marché de mâles à tant la séance comme il se tient marché de femelles au +tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe +aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes, +plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il à l'Exclue? Si +elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard, +espèce d'association froide et triste, avec tromperie assurée dès la +première grossesse. Est-elle fortunée? Elle se payera le luxe d'un mari +joli garçon qui, lui, s'offrira aussitôt de belles filles avec l'argent +de la communauté. De quel regard une femme, ainsi épousée pour son +argent, caressée à peine, par devoir, négligée des années durant, et +jamais, jamais courtisée, peut-elle bien accueillir l'entrée dans un +salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beauté, de bonheur, +et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grâce +de ses yeux lassés et celle de sa parure, dans son port de tête et dans +ses gestes, cet «air aimée» si perceptible à toute la gent féminine? +Là-dessus un indiscret montre à l'Exclue un homme jeune, élégant et +robuste.... «C'est l'amant de cette dame,» insinue-t-il. Si l'envie, +cette passion faite avec le résidu de nos espérances déçues, de nos +égoïsmes froissés, de nos ambitions rentrées, n'inondait pas de fiel le +coeur de la laide, ce serait à se prosterner devant elle comme devant +une sainte.--N'ayons pas peur d'user nos genoux à ces hommages!--La +frénésie de l'Exclue n'a de supérieure à cette minute que celle de la +femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son passé +ironiquement évoqué devant elle dans la personne de la nouvelle arrivée. +Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisième, celle +de la femme que le beau jeune homme a délaissée il y a un an. Et voici +les petits sifflements qui partent de ces trois bouches: + +--«Si vous croyez que les honnêtes femmes n'ont pas eu, elles aussi, +leurs tentations?» dit l'Exclue après avoir exprimé son horreur profonde +pour la _maîtresse_ en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnête +femme, n'ayant à se reprocher que la calomnie, la méchanceté, l'avarice, +la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers +péchés mortels qui n'ont pas besoin de complice. + +--«Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tête les hommes +d'aujourd'hui, à aimer des créatures qui s'habillent et s'affichent +comme des cocottes?...» C'est la beauté vieillie qui parle. Elle a fini +par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir +plus être franchement sensuelle. + +--«Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi +quand on se permet tout?...» glapit la supplantée, qui oublie de bonne +foi à quelles étranges complaisances elle a consenti pour retenir son +ancien amant. + +Ces scènes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas +cette seconde définition du mot _maîtresse_: + +DÉFINITION B (côté des dames). + +_Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme flétrit les +personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais +ou ne veut plus faire avec elle_.... + + * * * * * + +et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules? + +XI + +_Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honnêtes femmes. +Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au +reste de la corporation_. + +XII + +_Les femmes les plus galantes deviennent sincèrement vertueuses quand il +s'agit de condamner leurs rivales_. + + * * * * * + +Sincère ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mépris combiné du sexe +fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette +dernière l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et +l'amour lui représente, malgré tout, ce pourquoi elle est faite,--ou se +croit faite. Ce qui revient au même. Comme les lois ne lui permettent +cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les moeurs se +chargent d'empêcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du +mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre--ou +de désordre--très diverses, dans les _Méditations VI_ et _VII_. Avant +d'aborder ce problème: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en +sommes à la considérer, cette femme moderne, dans ce qui précède la +faute, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle s'en forme. Or, comme cette idée +est en grande partie le produit de l'éducation, nous arrivons à un +chapitre délicat et qui devrait faire pendant à notre étude sur le +développement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:--Du +développement de ce même instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici +c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abîme. Un médecin +doublé d'un confesseur n'arriverait pas à bien définir les causes de +toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny +appelait: + + ...l'enfant malade et douze fois impure.... + +tant la vie d'une fille de dix-huit à vingt ans, de nos jours et à +Paris, comporte de contrastes indéchiffrables. C'est un mélange +déconcertant d'ignorances réelles et de divinations anticipées, de +virginité intacte et de précoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une +jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa +mère soupire: «C'est un ange,» et qui lit _Faublas_ à l'insu de cette +mère béate, jusqu'à la fille très _fast_, comme disent les Anglais, la +gavrochine si finement dessinée par Gyp, et cette gavrochine est +quelquefois une Agnès avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai là +non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies +un peu partout et classées dans un portefeuille sous ce titre bizarre: +_Bocaux_,--par une irrévérencieuse allusion aux très réels bocaux où les +naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue +qu'en passant la revue de cette collection très incomplète j'y rencontre +fort peu d'orvets désarmés ou d'innocentes couleuvres, mais un grand +nombre de redoutables vipères, si bien qu'après avoir plaint sincèrement +les femmes en songeant à l'Amant que leur fabrique cette usine à +névroses qui est la civilisation actuelle, je me prends à plaindre cet +Amant en considérant la femme que lui prépare la même usine. Henri Heine +disait du chevalier aimée de la fée Mélusine: «Heureux homme, dont la +maîtresse n'était serpent qu'à moitié ...»--mot de circonstance s'il en +fut et qui me ramène à mes bocaux. Voici, au hasard quelques +échantillons de ce musée contemporain: + +_Peuple_.--Eugénie V----, dix-sept ans, ouvrière. Rencontrée rue +Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue +que borne d'un côté le long mur du jardin des frères Saint-Jean de +Dieu,--_les frères sergents de Dieu_, dit mon domestique Ferdinand. De +l'autre côté, c'est des maisons antiques, tassées, comme ventrues, avec +des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de +marchands de vins au rez-de-chaussée. Eugénie, en cheveux, court sur le +trottoir. J'étais avec un de mes amis à causer de Stuart Mill.... Elle +ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire +éclate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrête pour nous +répondre, et, appuyée contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de +ce papier, une côtelette de porc avec des cornichons, et la voilà qui +commence de déjeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui +luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage à la fois +délicat, fané et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un +atelier, à deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure +devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un café du +boulevard des Invalides, où mangeaient autrefois des confrères, employés +à l'Instruction publique. Je lui avais trouvé cette enseigne: _Aux +Affres du célibat_. Eugénie demande des escargots et du vin blanc, et +elle entame ses mémoires, comme Maria la sage-femme, dans le _Journal_ +des Goncourt. Elle est née à deux pas, rue Saint-Romain, d'un père +menuisier et d'une mère repasseuse. Cinq enfants. Le père battait le +tout: mère, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela +gaiement, et aussi que ce père est mort, qu'elle est maintenant avec sa +mère, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garçon de sa +maison qui l'a attirée dans sa chambre, un dimanche que la mère et les +soeurs étaient absentes.--«Et voilà comme ça s'est fait....»--ajoute-t-elle; +et de rire encore et de boire. Elle a des mains piquées aux doigts, des +bottines éculées, les plus jolies dents du monde.--«Quand j'aurai un +chapeau,» dit-elle, «j'irai à Bullier ...»--et ses yeux brillent. Je +vois d'avance le commis de nouveautés ou l'étudiant qui la ramassera là. +Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux +brillent davantage, puis un éclair de défiance y passe.--«C'est une +pièce fausse?»--dit-elle, moitié figue et moitié raisin. Elle la mord +pour éprouver le métal, puis elle ajoute: «C'est que les hommes, +voyez-vous, je sais, c'est tous des _mufles_ ...!» Et elle repart pour +son atelier en gémissant:--«Ce que j'aimerais _louper_ ...»--puis, avec +son sourire gamin: «--Au revoir....» nous dit-elle en courant le long du +trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots +vidés, du vin de Saumur avalé et de son histoire racontée.... Et voilà +le point de départ d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans +un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergère ou un Eden +quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit hôtel à la +maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, à celle-là, +que le mâle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, déjà +perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par +lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans près, résuma son opinion +sur l'homme en ma présence. Elle était avec une de ses camarades devant +la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase +profonde: «Après tout, il ne leur manque que de l'argent!...» + + * * * * * + +_Petite bourgeoisie_.--Mathilde M----, dix-huit ans, assez grande, très +mince, brune, un peu trop pâle, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a +très noirs. Le père est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille +francs à dépenser par année dans le ménage. Deux enfants: cette fille et +un fils qui est boursier dans un lycée de province. La petite a étudié +pour être institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours +nouvellement fondés, et passé tout ce qui peut se passer d'examens. Ils +sont un peu mes parents, de très loin, et je vais dans la maison à cause +d'elle, qui me présente un produit curieux des nouvelles idées sur +l'éducation des filles.--Je la crois typique, sans en être absolument +sûr. Mais c'est l'écueil de toutes les observations. Où finit le cas? Où +commence la classe?--Elle a beaucoup lu, sans méthode, juste de quoi se +munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son +père est un dégustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi +juré des prêtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs +sincère, que lui laisse au coeur une destinée manquée de fonctionnaire +pauvre. La mère, faible et veule, se cache pour aller à la messe. Quant +à Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour: + +--«Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?» + +--«Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du +coin,» lui répondis-je. «J'ai fini par trouver que c'était l'hypothèse +la moins absurde qu'on ait encore imaginée pour expliquer le monde.» + +--«Vous vous moquez de moi?» fit-elle en riant. + +--«Pourquoi cela?» + +--«Voyons,» ajouta-t-elle en haussant les épaules, «_est-ce que je ne +sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu_?...» + +Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui +échappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue, +me prouvent qu'elle et son frère ont ensemble des causeries au moins +singulières. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que +toutes ses associations d'idées se rapportent au faux Paris des journaux +du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la +médiocrité, elle rêve «premières» et «monde». Elle a des anecdotes sur +tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de +quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est +pour cela que les pédants de la jeune critique, naturaliste ou autre, +les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer à donner +des leçons, ou prendre un mari dans le goût de son père. Mais ses +toilettes, déjà prétentieuses, ses yeux sans innocence, son menton +volontaire, annoncent que, dans dix ans, leçons et mariage seront très +loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,--de la pire espèce, +celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie régulière. Une fois le luxe +atteint, ces femmes-là vont à la chasse de l'homme qui les épousera, +avec la férocité du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles +pas, elles, un nom honorable à scalper et à pendre à leur mocassin,--un +tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie? + + * * * * * + +_Bourgeoisie riche_.--Marthe et Juliette R----, deux soeurs, dix-huit et +dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de +rente. Mais les R---- sont atteints de la maladie de la réception, et +ils ont tant dépensé que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient réduits +d'une fière moitié. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui +courent après l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit +hôtel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dîners en +soirées et de visites en sauteries. A ce régime, les deux petites, qui +avaient déjà le tempérament chétif de Parisiennes issues de Parisiens, +sont devenues maigriotes, avec ce teint à demi fané qui joue la +fraîcheur aux lumières. Et une conversation! Leurs parents et les amis +de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles à des +liaisons mondaines, réelles ou imaginées;--le cercle des dames, autour +de la table à thé de leur mère, a tant de fois oublié qu'elles étaient +là;--leurs compagnes de jeunesse déjà mariées leur ont détaillé tant de +confidences, qu'il ne leur reste plus rien à savoir de l'amour que sa +brutalité physiologique. C'est des estomacs aussi usés déjà que leur +innocence, des tempéraments tout en nerfs à qui le médecin défendra la +maternité dès le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du +papier à leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait +partie d'une vie élégante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille +se marie pour aller dans les petits théâtres, dépenser de l'argent sans +compter, sortir seule et lire de dangereux livres,--nos livres, +hélas!--«Ça, c'est pour quand je serai mariée....» m'a dit Marthe +l'autre jour en me parlant d'un roman à scandale. Elles savent ce qu'il +faut croire des sévérités du monde pour l'adultère, étant donné qu'elles +ont passé leur adolescence à voir leurs parents accueillir d'un sourire +et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique, +mais aussi peu mariés que possible. L'autre jour, comme une visiteuse +entrait chez la mère avec son petit garçon, qui passe pour être le fils +d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux +lèvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette +histoire, je le vis à son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle +comprit que je démêlais le fil de sa pensée. Toutes deux auront une très +petite dot. On les mariera richement à des parvenus en mal de +relations.--Dans dix ans, si le dégoût d'observer de pareilles misères +ne m'a pas chassé à jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du +fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans +Paris quelque garçon de vingt à trente ans qui dort tranquille et dont +la destinée est d'être l'amant d'une de ces deux _rossinettes_-là. +--Pauvre diable! + + * * * * * + +_Grand monde_.--Charlotte de Jussat-Randon....--Ici j'ai un +renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins précis. +D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugénie, Mathilde, Marthe et +Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant +d'exemples pour démontrer que d'élever des enfants sans Dieu, sans +milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphère du monde +actuel, équivaut à préparer des prostituées implacables, des adultères +déséquilibrées, des séparées dangereuses, enfin le formidable déchet de +vertus féminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus +avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garçons. +Et je préfère achever cette analyse par quelques réflexions que je +soumets aux commentaires du lecteur: + +XIII + +_Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était poli, +enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle maîtresse, en +écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: «Avec mille +remerciements.» Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit_. + +XIV + +_Lorsqu'une femme qui est mère prend un amant, c'est presque toujours +comme si elle en donnait un à sa fille. + +N.B.--Cet amant n'est pas toujours le même_. + +XV + +_La moralité d'une femme de trente ans, c'est la moralité de ses +dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlevé: o-x (zéro moins quelque +chose). Il y a des formules d'algèbre dans ce goût-là._ + +XVI + +_Un père est ravi: «Ma fille,» dit-il, «n'a jamais lu un roman.» Mais il +la laisse causer sans contrôle avec son frère qui arrive du lycée, ou +s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais +livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothèque. Ils vont et +viennent dans les rues, reliés en tunique ou en robe demi-longue._ + +XVII + +_Des virginités sans innocence,--c'est le tour de force de notre +civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises +laissaient derrière eux des innocences sans virginité. Il y a progrès +indiscutable dans la délicatesse des procédés_. + +XVIII + +_Quand la société moderne a bien convaincu une femme, par le théâtre et +par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et +par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans +l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une +écharpe, de sacrifier cet unique bonheur ... à quoi? A la commodité d'un +homme qui a traîné quinze ans chez des drôlesses; aux hypocrisies d'une +coterie de femmes dont quelques-unes ont rôti tous les balais et la +plupart des autres regretté de n'avoir ni balai ni feu;--le tout pour +obéir aux injonctions d'une loi fabriquée, entre deux pots-de-vin, par +des législateurs, qui représentent une majorité d'inconscients et dont +neuf sur dix ont passé leur vie à renier leur programme. Tel est le +mariage civil dans toute sa noblesse, gâtée jusqu'ici par le mariage à +l'église qui lui succède. Mais cette tache tend à disparaître. Les loges +veillent_. + +XIX + +_Un des plus étonnants cynismes de l'homme consiste à prétendre que la +faute de la femme est pire que la sienne,--parce qu'il peut en résulter +des enfants,--comme si, entre une maîtresse qui devient enceinte et +l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus légère différence de +responsabilité. Notons pourtant cette différence que pas un amant sur +cent n'irait à un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de +subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'éducation +nouvelle et «sincèrement laïque», comme disent les programmes +électoraux, nous promet une génération de femmes qui, à vingt ans, +sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-là, il ne restera +plus qu'à trouver un troisième sexe,--pour faire des enfants_. + +XX + +_La rencontre de deux dégoûts et le duel de deux dépravations, voilà ce +que les progrès de notre époque, si étrangement ignorante des lois de la +vie intérieure, sont en train de faire de l'Amour, haussé par le +Christianisme jusqu'aux sublimités de la religion! Il en sera de cela +comme du bordeaux moderne, où il entre de tout, excepté du vin. Il +entrera aussi de tout dans cet amour,--excepté de l'amour_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION VI + +DE LA MAITRESSE (_suite_) + + +Pour quelles raisons, sachant à quels dangers elle s'expose, à quelles +déceptions probables, à quelles angoisses certaines, une femme de nos +jours prend-elle un amant? Ce problème, posé dans la méditation +précédente, m'apparaît à cette minute comme aussi insoluble que celui de +la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel +amant?... A mesure que j'avance dans cette oeuvre d'analyse, commencée +un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficulté d'arriver à la +découverte de la loi générale dans le plus individuel des sujets. Et je +me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseigné par un philosophe +andalou dans des circonstances particulières. Ce philosophe exerçait la +profession de cocher et de guide tout à la fois. Il nous montrait, à un +de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et à moi, les Murillos de la +cathédrale de Séville. Il était de noir vêtu, fort malpropre, avec un +teint de cigare, des bottes éculées, peu de linge; mais quelle bouche, +d'une ironie et d'un désenchantement incomparables! Lord Herbert savait +l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit +quelques mots qui le firent sourire, étant à jeun et lucide, ce jour-là, +par exception. + +--«Devinez ce que le drôle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit +amateurs de beauté, nous présenter à quelque beauté vivante, notamment à +une jeune fille qui est là, près du quatrième pilier à gauche, avec sa +mère.» + +Je regardai dans cette direction, et j'aperçus deux formes de femmes en +train de prier, ou de s'éventer sous la mantille, deux types dignes de +Goya:--la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur +chaude, et la mère, si maigre, la bouche rentrée, les prunelles +flambantes de cupidité. Le métier habituel de ces deux créatures et de +notre cocher-guide était trop évident. Mais j'avais dès lors un sinistre +goût à voir l'infamie humaine épanouir devant moi sa hideuse fleur; et +je dis à mon compagnon, qui se préparait à congédier le ruffian avec les +honneurs dus à son rang: + +--«Causons plutôt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous +faire une proposition pareille dans une église.» + +--«Il dit que ça vaut mieux que dans la rue,» me répondit l'Anglais, +traduisant la réplique du personnage et souriant de nouveau,--malgré +lui;--car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un +arrière-fonds de respectabilité. + +--«Demandez-lui quel âge a sa protégée et si elle est vierge,» +insistai-je, espérant une réponse singulière. + +--«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais, +pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu +que la Giralda est vierge....» + +Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal, +girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette +fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le +scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux +d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde +attention du chasseur qui guette le gibier. + +--«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au +marché; elle a une physionomie bien sévère.» + +--«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.» + +--«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.» + +--«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que +si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à +lui baiser la main....» + +--«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de +Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le coeur. Et +comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation, +le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée: + +--«_Cada persona es un mundo_.... Chaque personne est un monde.» + +Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel, +avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine +de _toreros_ à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé +et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous +mangions de la _pescadilla_, en buvant de _l'amontillado_, avec des +filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de +gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est +revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des +classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en +écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre +social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en +accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse +bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons +cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en +trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se +donnent pour des raisons de coeur, celles qui se donnent pour des +raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme +aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans +amoureuse de quelqu'un par le coeur ou par les sens, quelquefois par les +deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le +mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que +la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins +que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons, +tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la +nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des +animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le +monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces +de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit +pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits +qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du +tempérament, du coeur et de la tête. + + * * * * * + +§ 1.--_Le tempérament_. + +La femme à tempérament est beaucoup plus rare dans nos races fatiguées +que notre fatuité masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie +ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond +souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernière devrait être +rangée parmi les cérébrales, s'il en fut. Il y a un dialogue légendaire +entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des +camarades vous vantent les félicités dont ils enivrent leurs maîtresses: + +PREMIÈRE FILLE.--«Un homme, ça te fait plaisir, à toi?» + +SECONDE FILLE.--«Toujours au moins deux fois.... (_Silence_.) Quand il +me paye et quand il s'en va.» + +Mais, rare ou fréquente, elle existe, cette femme à tempérament, et elle +peut se définir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de +l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de +fois un monsieur vous dire: «Moi, quand j'ai été huit jours sage, j'ai +mes idées toutes brouillées.» Mettons quinze jours, mettons un mois, +mettons-en deux, pour n'être pas trop dupes des vantardises. La femme à +tempérament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inférieure +et comme séparée, à côté de la tête, en dehors du coeur. Elle se +présente d'ordinaire sous deux types très différents: la plantureuse et +la consumée.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans, +presque trop grande, déjà un peu forte, avec beaucoup de gorge, des +épaules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez +observée à table, vous aurez constaté qu'elle est sobre, quoiqu'elle +mange avec un réel appétit, mais seulement les plats très sains. Elle a +dans ses yeux plutôt petits, dans son nez droit à base large, dans sa +bouche plutôt épaisse, dans son menton carré, quelque chose de la +faunesse, et un rire qui découvre des dents serrées, blanches et solides +comme des dents de bête. C'est une très grande dame, avec un blason qui +remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe où, à une +table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un théâtre borgne ou +dans un tripot élégant, elle saurait être à son aise, et, pour peu +qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontrée au +moment d'une grande peine, après une mort, par exemple, vous aurez +observé en elle une sensibilité analogue à celle des gens du peuple, +simple, vraie, mais qui n'empêche pas la forte poussée animale de +continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son père, +s'assied à dîner et mange de grand appétit, les yeux en larmes, le coeur +gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme à tempérament, +rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a +trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit +René Vincy pour confident de ses chagrins, l'entraîne un jour dans sa +chambre à coucher, pousse le verrou et lui dit: «René, nous avons un +quart d'heure....» Le pauvre René, qui aimait toujours ailleurs et qui +avait la naïveté d'être fidèle, se conduisit comme le légendaire Joseph, +ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: «Ça m'aurait +pourtant fait bien plaisir....» Signe particulier, en effet, ces +femmes-là n'ont jamais de rancune. Elles n'ont guère de dépravations non +plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain où elles +n'abordent que par hasard et sans s'y arrêter. + +Avec la seconde espèce de femme à tempérament, celle que j'ai appelée la +consumée, les pires dépravations sont au contraire possibles. Celle-ci +est mince d'ordinaire et de mine délicate, avec un visage dont le haut +est parfois idéal; mais la bouche, renflée, ourlée, aux coins tombants +et volontiers triste, contraste d'une façon inquiétante avec ce haut de +visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la +force vitale et la sensualité, il semble que chez la consumée la passion +soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme +romanesque et quelquefois une femme à principes, mais que les sens +tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Même honnête, +elle a du goût pour les beaux hommes, très grands et très athlétiques, +comme la plantureuse a du goût pour une certaine espèce de personnages +très bruns et très maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe +jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consumée +vertueuse que j'aie connu était la patronne d'un café de peintres, situé +pas trop loin du Luxembourg, et décoré par les habitués de pochades +rembranesquement enfumées. Elle se tenait, mince, immobile et pâle, +derrière le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses +clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les +garçons de café étaient toujours des hercules, dignes de prendre place +dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais, +en feuilletant la _Gazette des Beaux-Arts_, à observer les yeux dont la +jeune femme suivait les allées et venues de ces géants, en train de +servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en +tremblait sur les additions. C'était le brûlant trépied de la sibylle, +que la banquette de cuir où se tenait la pauvre enfant, qui finit, +devenue veuve, par épouser un des géants. Elle fut ruinée par le bel +homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drôle la lâcha; +elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misérable, cette +année-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrère, resté débiteur +de quelque trente francs au petit café. Nous causâmes, et, me parlant de +ce second mari, qui l'avait mise sur le pavé: + +--«Ah!» dit-elle, «si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!» + +Cette constance est rare chez la femme à tempérament, et très fréquent +au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la +soudaineté avec l'autre coup de foudre, celui du coeur. Voici une +anecdote que j'aimerais, celle-là, à croire authentique, car elle serait +très significative de cet égarement subit et irrésistible où le caprice +physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma +référence: elle me fut contée par André Mareuil à l'époque même, et +pourquoi suspecter sa véracité? Il était allé, vers la fin de mai, dîner +à la campagne chez un musicien très connu. Il se trouve à table à côté +d'une très jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare +distinction de facture, et notoirement liée avec un des bons sculpteurs +d'aujourd'hui. André, qui savait cette histoire, ne pense même pas à +faire la cour à sa voisine. Il lui avait été présenté dix minutes avant +le dîner. C'était une frêle et gracieuse personne, avec des cheveux +châtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondément correct +et convenable, n'eût été la bouche très rouge, très large et très +sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'André lui parlait, un +trouble si étrange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient +sur le jeune homme, que ce dernier, très habitué aux aventures rapides, +osa parler à cette femme, d'abord avec familiarité, puis avec audace. Le +soir même, en rentrant à Paris, elle venait chez lui. A une heure du +matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put +s'empêcher de mentionner à sa nouvelle maîtresse l'amant en titre. Cette +curiosité absurde était inévitable. + +--«Depuis combien de temps as-tu cessé de l'aimer?» lui demanda-t-il. + +--«Mais je l'aime toujours....» répondit-elle. + +--«Pas d'amour, en tout cas?...» insista André. + +--«Si, d'amour,» fit-elle, «et profondément.» + +--«Hé bien! Et moi, alors?» interrogea-t-il avec la brutalité de l'homme +qui vient d'enlever une femme et qui la méprise. (Voir _Méditation V_.) + +--«Ah! tais-toi,» dit-elle, «tu ne comprends pas.... Tu me fais du +mal....» + +Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisième, un +quatrième. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espèce de +liaison où elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque +affolée. Et à chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette même +curiosité, un peu par une inconsciente jalousie,--car elle lui plaisait +infiniment,--à parler de l'autre, et toujours la jeune femme répondait +comme la première fois: + +--«Je l'aime.» + +--«Et moi?» recommençait-il. + +--«Toi, ce n'est pas la même chose,» répliquait-elle avec cette +tristesse qui semblait démentir l'emportement des caresses de tout à +l'heure. + +--«Mais s'il te fallait choisir?...» + +--«Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi, +autrement....» + +--«Sais-tu que tu as un coeur monstrueux?» lui disait-il. + +--«Je ne sais pas,» faisait-elle en haussant les épaules, «c'est mon +coeur....» + +--«Evidemment,» concluait Mareuil après m'avoir rapporté ce bizarre +dialogue, «je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire +que les sens tout seuls ont par eux-mêmes quelque chose de hideux,» +ajouta-t-il après un silence et d'une voix devenue sérieuse, «car elle +finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....» + +Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est +celle que la femme à tempérament doit produire presque toujours sur le +civilisé de nos jours, tel que nous l'avons étudié. Il est trop loin de +la santé pour comprendre le naturel de certaines ardeurs païennes, trop +fatigué pour les partager, trop affiné pour ne pas répugner à la +sensualité simple et franche. Ce même Mareuil, qui a le mot empoisonné, +disait d'une autre femme à tempérament, une comédienne un peu forte et +qui venait de partir pour Madrid: «Elle est allée chercher un +_Vachéador_....» Plantureuses ou consumées, ce qu'il faut à ces femmes, +restées toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part «la +candeur de l'antique animal ...» c'est le François Ier aux +larges épaules, à la bouche humide, au nez gourmand, aux appétits joyeux +comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, à +l'énervé dont j'ai raconté l'histoire sexuelle. Si elle est honnête et +qu'elle ne soit pas mère, la voilà qui sèche dans la solitude d'un +demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gâtent, son +teint se congestionne. Celle qui était née pour devenir une adorable +bacchante se fane dans la fièvre inutile de ses instincts comprimés. +C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller à ses +instincts, la voilà devenue un bourreau:--bourreau physique d'abord, +parce qu'elle veut être aimée au sens réel du mot, ce qui représente un +_sport_ un peu dur pour un homme déjà entamé par une hérédité douteuse +et des expériences trop certaines;--bourreau moral ensuite, parce que +c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers +sur la bouche et votre image dans le coeur, pour le monsieur qui passe +ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a trompé, dit-on, ce délicieux +Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus +douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos +jours, aussi merveilleusement outillé pour la jalousie qu'il l'est peu +pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe +pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie, +pour qui la cristallisation à propos d'une femme se dessine par un: «Que +va-t-elle me rapporter?...» En est-ce assez pour conclure que la théorie +posée au début de ce livre sur le duel forcé entre les deux sexes se +trouve vérifiée avec cette première classe d'amoureuses,--celles qui +pourtant ne demandent à l'homme et ne lui offrent que le plaisir des +sens, ce plaisir qui rend l'âme si bonne, dit le proverbe,--si cruelle, +dit l'observation? + + * * * * * + +§ II.--_Le coeur_. + +Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces +derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il +faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginité +sensationnelle. Il consiste à soutenir qu'elles étaient, à l'époque où +elles ne vous connaissaient pas, la Galatée d'avant Pygmalion, la statue +de marbre où rien ne palpitait. C'est vous qui les avez éveillées, vous +à qui elles doivent la révélation d'elles-mêmes. Comme la plupart des +mensonges débités par ces fines et subtiles personnes, cette allégation +repose sur une vérité, à savoir que ce phénomène du réveil par l'amour +se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien +s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver à toutes les espèces de +femmes, celle qui n'avait jamais éprouvé le moindre frisson de volupté a +le coeur pris, et elle subit une métamorphose absolue de tout son être. +C'est même là ce qui distingue la maîtresse chez qui le don de sa +personne a pour principe le coeur, de la femme à tempérament. La +sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou +qu'elle n'aime pas; la première ne sent que si elle aime. +Empressons-nous d'ajouter que ce phénomène est rare et que la crédulité +masculine doit en rabattre singulièrement. Il y a beaucoup de Galatées, +au moins par l'indifférence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et +l'Esther de Balzac, la fille insensible et dégradée qui s'élève, par la +vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brûlantes hauteurs de +l'amour, reste une exception aussi étonnante que le génie de son père +spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle écrit avant de mourir? +Elle va se tuer parce qu'elle s'est livrée à Nucingen pour Rubempré; +elle laisse à son poète sept cent cinquante mille francs, prix de ce +marché, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop +triste, elle lui dit: «Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans +les cheveux?...» On raconte que Balzac, lisant cette lettre à haute voix +dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'écriant: «Comme +c'est beau!...»--Aussi beau, hélas! que peu vraisemblable. Pour une de +ces métamorphoses possibles, que de comédies! On ne passe pas aussi +facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique +peu commun. Le plus souvent la femme destinée à aimer de cet amour +complet qui absorbe dans un seul être, pour des années, pour la vie +quelquefois, les forces les plus secrètes de l'âme est une femme qui, +dès son enfance, a commencé de vivre beaucoup, de vivre uniquement par +ce coeur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beauté éclatante qui +constitue une sorte de royauté absolue, et qui, à ce seul titre, +corrompt ses dépositaires. La femme qui vit par le coeur n'est pas non +plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est +gracieuse plutôt que brillante, et son charme est un peu journalier. +Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage +dont la pleine éloquence ne se révélera que dans les moments d'émotion +suprême. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans +un salon, elle se tient à une place volontiers modeste. Elle n'a ni la +dureté d'âme qu'il faut pour jouer au fleuret démoucheté avec des +phrases aiguës, ni la sécheresse vaniteuse qui se dissimule sous les +plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont étudié ce type spécial, +Laclos et Beyle. Ils ont ainsi créé, le premier, la céleste Présidente +des _Liaisons_; l'autre, la Mme de Rénal de _Rouge et Noir_. Tous deux +ont indiqué soigneusement que la femme de coeur est d'ordinaire pieuse, +comme elle est timide, par une délicatesse de sa sensibilité qui fait +d'elle, quand elle a le malheur d'apparaître dans notre société +contemporaine, une proie aussi certainement vouée à la férocité de +l'homme que l'Andromède de la fable antique, enchaînée au rocher. C'est +la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs +de dettes, et qu'il trahit, le soir même, avec la première venue. C'est +la maîtresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous +pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de +rentrer ivre mort. C'est la femme abandonnée, compromise, outragée, qui +franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a +aimé et qu'elle sait malade à deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu +ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, à l'époque où j'étais le +plus cruellement trompé par Colette et où j'agonisais de douleur. Je +constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au +martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon +infâme maîtresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tiré de ce +contraste les quelques vérités suivantes, à joindre aux autres tas de +ces cailloux psychologiques, régulièrement cassés le long du chemin de +calvaire que décrit cette _Physiologie_: + +XXI + +_Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son coeur au jeu de +l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pièces d'or contre +des pièces fausses_. + +XXII + +_L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas été aimé des +coquines. Il appelle cela être devenu très fort_. + +XXIII + +_Par une affreuse loi de la nature masculine, être aimé d'une femme sans +l'aimer nous rend méchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons +lassée, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tué son chien de +garde à coups de pied, se repent--d'être moins défendu_. + +XXIV + +_Un poète de ma connaissance perdit sa maîtresse, une veuve avec de +petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un +chef-d'oeuvre jamais commencé. Il l'avait abreuvée de vilenies sous +prétexte qu'il faut à l'artiste les expériences de la passion. «Je suis +très malheureux,» me dit-il, «je vais profiter de ma douleur pour écrire +un petit_ Intermezzo _très éloquent.» La pauvre femme a dû en frémir de +joie dans sa tombe. Elle l'entretenait après sa mort_. + +XXV + +_J'ai renoncé à plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu +cette même personne, la plus maltraitée de celles que j' aie connues, me +dire: «Il est bien dur, mais si je n'étais pas là, qui est-ce qui +s'occuperait de son linge?» Et elle eut un sourire d'ineffable +ravissement. Recoudre des boutons de chemise--pour lui--était son +bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une +lettre adressée à Raymond Casal par une inconnue--sans doute cette Mme +de Corcieux qui faillit mourir par lui--cette étrange phrase. Elle le +faisait rire, et elle me donne après des années envie de pleurer: «Ne te +reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne +m'aurais pas connue.»_ + + + * * * * * + + +MÉDITATION VII + +DE LA MAITRESSE (_suite et fin_) + + +§ III.--_La tête_. + +Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé du +_club_,--d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,--entre deux +bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,--en disent plus +long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation. +Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des +caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une +malade ...» et d'une autre, précipitée par son coeur dans quelque +dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une +gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour +elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient +entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre +compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir, +les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du +sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que +j'ai appelées _de tête_, faute d'un terme plus précis, et que ce même +langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres +sont durs: les _détraquées_. C'est ici que je devrais--en véritable +physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de +physiologie scientifique--faire intervenir la Grande Névrose pour +décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte +d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté +physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la +vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre +quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes +rendus de la _Gazette des Tribunaux_ et les _faits divers_ des autres +feuilles,--ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine. +Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous +assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre +déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre +élément d'une émotion vraie--ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus +de détails, voir _Méditation XVI_.) Voilà une femme qui a tiré sur son +amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière +de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en +toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son +coeur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme +qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance +avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son +amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer +par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que +pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et +celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux +et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la +responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous +ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique +des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes, +les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des +lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut +avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son +nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la +feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans +amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à +commettre des folies. Par quoi?--Par une _idée_. Ce sont des +_cérébrales_, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré +qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques +types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés +reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la +tête, et que, plus une femme est froide du coeur, froide des sens, plus +elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger +croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la +cérébrale. + + * * * * * + +1° _La chercheuse_.--Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne +l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée +qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et +d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle +rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui +multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller +dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais, +malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son +coeur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses +audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous +demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir +toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se +devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son +cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous +serre le coeur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une +assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et +société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des +gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle +demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de +toutes les pudeurs.--La romanesque, elle, a des chances de finir dans +une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires +de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable +par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et +de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis +la _Madame Bovary_ de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec +sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de +ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du coeur et +celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera +au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle +est elle-même à tout oser pour _vibrer_, ne fût-ce qu'une minute,--et +elle ne vibrera jamais! + + * * * * * + +2° _La comédienne_.--Vous est-il arrivé de raconter une histoire à +laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de +cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et +il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la +vérité--sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit +travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche +d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé +de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens +que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des +années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste +mutilé--il ne lui restait qu'une jambe--qui exécutait d'incroyables +voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait +plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice +fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique. +Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de +la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de +corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver +qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme +un vin qui fermente, et il _voyait_ son souvenir, tel qu'il le +disait.--Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les +enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant +d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il +s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant +sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre +mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la +comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt, +mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur +à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en +tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une +«grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens +lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous +traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter, +s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre. +Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même +pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur, +celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la +Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle +l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du +canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel +il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:--le Naturel. + + * * * * * + +3° _La littéraire_.--Vous trouverez cette variété surtout en province. +Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des +auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman +russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la +comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait +essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type +qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa +vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là, +spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à +la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont +toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient +porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de +longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en +train de _Valentiniser_ d'après la formule. De nos jours, vous risquez +de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de +rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans +_la Petite Comtesse_ ou _Camors_;--à la Sully-Prudhommiste, qui vous +dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux: + + Il faut tenir des mains de femme + Quand on rêve au bord de la mer.... + +--à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le +fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à +sa toque de fourrure: + + Oh! les premiers baisers à travers la voilette.... + +--à la Goncourtiste, qui vous écrit avec des néologismes qu'elle ne +comprend pas et prépare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise +achetée au Bon Marché;--à la Tolstoïenne, qui vous décompose ses «états +d'âme», tout en vous offrant une tasse de thé;--à la Shelleyienne, qui +vous parle, à table, en dégustant une truffe au Champagne, «d'un monde +où le clair de lune, la musique et le sentiment ne font +qu'un»....--Pauvres grands écrivains! Il faut cependant leur pardonner +les misérables sottises auxquelles leur génie sert de prétexte. Et tous +y passent. J'ai lu une lettre adressée à un jeune étudiant de ma +connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait +de mourir avec lui: «Notre mort,» disait-elle, «sera celle des _Amants +de Montmorency_ d'Alfred de Vigny!...» Cette vieille folle avait trois +petits garçons en bas âge et un honnête homme de mari, qui peinait dans +une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi +avoir du papier à lettres _moyen âge_, le temps de lire des romans et du +vague à l'âme! Le jeune étudiant me déclamait cette phrase en pleurant, +et il ne me pardonna point de lui avoir cité la réponse de Casal à une +fille qui se précipitait dans ses bras en lui disant: «O mon beau Rolla, +tu me grises....»--«Non,» répondit Raymond, «je ne te grise pas, je te +claque ...» et il la souffleta bravement, exaspéré de ce surnom. «C'est +la seule fois que j'ai battu une femme,» me disait-il, mais aussi la +littérature mêlée à l'amour est certes la plus écoeurante mixture qu'ait +inventée la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une +citation;--serrer une femme sur votre coeur, c'est un volume. Sans +compter que la littéraire enferme toujours en elle un bas bleu possible. +Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du réel volume où vous +serez peint avec votre nom à peine défiguré:--Rasal pour Casal, Barcher +pour Larcher,--votre maison photographiée, le tout enguirlandé des mille +et une calomnies qu'une maîtresse lâchée possède à son service.--(Voir +pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet où figure un +certain Léonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement +Flaubert!)--C'est de quoi justifier à jamais la boutade prêtée à +Gautier.... «Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est écrit +_t'h-é_.» + + * * * * * + +4° _La vaniteuse_.--C'est là une personne trop facile à classer pour +qu'il y faille une longue définition. Il existe de par le monde un très +grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les +_snobinettes_ de l'amour et auprès desquelles l'homme dont on parle a +seul des chances de réussir. Elles se spécialisent d'ordinaire sur une +catégorie de célébrités: il y en a pour politiciens et il y en a pour +peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Théâtre. Les gens +de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrés, les leurs +enfin les princes de la mode, ceux qui sont cités dans les feuilles pour +des _smokings_, et qui méritent, après leur mort, l'oraison funèbre +qu'un journal élégant consacrait à ce pauvre d'Avançon: «M. d'Avançon +vient d'être emporté hier.... C'était un homme mûr du meilleur style.» +J'ai connu une cantatrice, très jolie femme et très spirituelle, qui +avait ce snobisme de l'alcôve. Elle faisait collection, dans sa chambre +à coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit +de quelqu'un: «C'est une tête,» j'étais sûr qu'avant huit jours elle +s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite +tête figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doña Juana pour +Tout-Paris, qui avait elle-même une rivale préoccupée de lui souffler +successivement toutes ces _têtes_; et ce trait nous amène à.... + + * * * * * + +5° _L'imitatrice._--qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une +vanité circonscrite à la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a +pris comme modèle tout ensemble et comme rivale une personne de son +entourage ordinairement, quelquefois d'une société supérieure; et alors +commence un _steeple-chase_ quotidien, avec ceci de plaisant que +l'enviée parfois ne s'en doute même pas. Cette enviée a un hôtel, +l'imitatrice aura un hôtel;--des chevaux, l'imitatrice en aura;--des +tableaux, et l'imitatrice en achète. L'enviée reçoit le lundi, +l'imitatrice prend le même jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour +à cette imitatrice, la mener très loin et très vite, persuadez-lui que +l'enviée vous a distingué. Vous pourrez vous engager dans cette liaison +sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assuré d'en sortir. Ce sera +de laisser croire à votre maîtresse par ricochet que cette enviée vous +dédaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour +l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le marché, donné le comique +spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais +au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: «Mme X----, qui +fait toujours tout ce que je fais....» Et elle le croira. + + * * * * * + +6° _La voyageuse_.--C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai +encore vu écrit nulle part. Il mériterait droit de cité dans la langue, +pour désigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en +salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe où elles +s'introduisent est plus aristocratique ou plus élégant que celui dont +elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procédés que +ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples +consiste à découvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et à +se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir--et un +orgueil--d'ouvrir devant sa maîtresse toutes les portes, d'abaisser +toutes les barrières. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de +la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionné qu'il tient à étaler +devant sa conquête les preuves de sa supériorité. Mais une fois +introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de témoigner au naïf +amant qui s'est cru aimé pour lui-même une ingratitude digne de celle +dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son +trône. Elle a déjà mis le cap sur un autre îlot et confié le gouvernail +à un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la +roturière qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grâce à +l'appui d'un grand seigneur, jusqu'à la femme d'employé qui se sert d'un +député pour procurer à son mari la place de sous-chef, sans parler de la +petite cocotte qui flatte un viveur sénile pour être invitée à des +dîners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les échelons sur +lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir été +quittés comme de simples échelons?... Cela dépend du pied, dirait un +sage, et de la jambe à laquelle appartient ce pied. + + * * * * * + +7° _La dominatrice_.--L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait +jamais brûlé; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera +jusqu'à sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle +suffira au travail d'Hercule que ce métier-là représente en +correspondance, diplomatie, visites, dîners en ville, conversation, +etc., pour avoir la satisfaction de faire des académiciens ou des +ambassadeurs,--en un mot, pour régner. En attendant, comme elle est +jeune et jolie, c'est à inspirer des passions que se dépense tout cet +orgueil. Qu'un homme échappe à son pouvoir, et la voilà devenue aussi +malheureuse que Napoléon lorsqu'il pensait à Saint-Pétersbourg, la seule +capitale de l'Europe où il ne fût pas entré en vainqueur. Le plus +souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuité +naturelle à l'homme en fait un esclave tout enchaîné pour celle qui +promet, promet toujours,--et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec +d'autres hommes ce jeu-là est inutile, et, changeant sa politique, elle +se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut être aimée. +Elle se donne une fois, deux fois,--et puis plus jamais.... Avez-vous vu +un poisson goulu avaler un appât dont il compte se régaler? Comme il +nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de +l'hameçon; puis, tandis qu'il râle dans un coin du bateau, le pêcheur +continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il +pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice +vous a couru après--comme ce pêcheur court après le poisson, tant qu'il +ne l'a pas pris,--dans la pleine sincérité du plus spontané désir.... + + * * * * * + +Et il faudrait encore énumérer, parmi les cérébrales, _l'Ennuyée_, celle +qui prend un amant pour avoir quelqu'un là sur qui elle passe ses nerfs +et avec qui elle trompe ... son temps;--la _Dépitée_, celle qui vous +ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter à la +tête d'un homme qui la vexe;--la _Méchante_, qui ne peut pas supporter +le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux +autres femmes, afin de détruire ce bonheur.... Pour peu que vous +rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un +homme de coeur qui aime une de ces femmes-là, et de ce qui l'attend, +depuis l'abandon le plus brutal jusqu'à la plus cruelle perfidie, +suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous +comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de coeur est en +tout cas assuré de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son +vrai sang, et peut-être ne trouverez-vous pas trop sévères les trois +remarques suivantes: + +XXVI + +_Le coeur fait de la femme un être sublime, les sens dans leur brutalité +en font un être vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et +physique,--dans le cerveau_. + +XXVII + +_Dalila a dû trahir Samson avec l'espérance d'éprouver une sensation +entre ces bras qu'elle allait livrer aux chaînes_. + +XXVIII + +_On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION VIII + +DU FLIRT ET DES COQUETTES + + +Si une liaison d'amour entre l'amant et la maîtresse tels que j'ai tenté +de les décrire est le plus souvent une guerre, avec marches et +contremarches, batailles livrées et perdues, déroute finale et +massacre,--il existe aussi, comme pour les armées véritables, la petite +guerre entre les deux sexes, celle où tout n'est que jeu et que +simulacre. Cette petite guerre s'appelle le _Flirt_. Qui reconnaîtrait +dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet, +le délicieux verbe du français d'autrefois: _Fleureter_ ou conter +fleurette? Et je me souviens d'une petite scène où j'eus par le +contraste la sensation si vive de la différence réelle entre les moeurs, +qui a produit la différence entre les deux mots. Voici de cela combien +de jours? J'avais découvert chez un marchand une boîte d'ivoire que +j'achetai pour Colette. C'était une boîte du dix-huitième siècle, ornée +d'une miniature qui représentait deux amoureux en train de danser un pas +de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espèce de musette tenue +par un nain, dans un paysage de rêve.... C'est presque l'automne, car le +feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en +devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse. +C'est encore l'été, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux +et pâle comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il +rit en levant sa main restée libre, tandis qu'elle se montre, elle, en +profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose à +demi fané, un rose sur le point de passer, comme l'heure +charmante....--Mon Dieu! que j'étais peu né pour vivre dans ce Paris de +décadence où j'ai tant usé de mon coeur, peu né pour aimer la perverse +enfant à qui j'apportais cette miniature, par une nuit glacée d'hiver! +Je me vois encore montant l'escalier du Théâtre-Français et tirant la +boîte de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il +faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme +avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grâce +triste dans le demi-sourire! L'idée que c'était, ce songe d'un peintre +mort, l'image de deux êtres jadis pareils à nous, mais heureux, me +jetait dans cette mélancolie presque folle qui ne fait que rendre si +sensibles les places les plus malades de l'âme. Et cela se passait dans +un couloir de théâtre, devant des portes de loges derrière lesquelles +des acteurs et des actrices s'habillaient pour le «deux» ou le +«trois»!... Quand j'entrai chez Colette, elle était assise devant sa +glace, occupée à faire sa figure. Je vis à son regard deux choses: +d'abord que je la gênais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes +de blague sans esprit. Il y avait, vautré sur un des fauteuils de cette +loge, un élégant à mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un +jour,--si ce n'était pas déjà fait? Je lui donnai la petite boîte +cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature, +puis la passant au monsieur: «Voyez donc, Salvaney,» dit-elle, «en voilà +une drôle de manière de _flirter_....» Pouvais-je lui répondre que la +danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne _flirtaient_ +pas, mais qu'ils _fleuretaient_, et cette cuistrerie sentimentale +m'eût-elle empêché d'avoir le coeur navré, une fois de plus, en la +voyant, sitôt ma pauvre boîte posée parmi les pots de fard et les pattes +de lièvre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je +n'eusse pas été là? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la +pauvre miniature. Oui, devant quels _flirts_ de cette cruelle fille le +nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel +de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui +ressemble, à elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?... +Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel, +misogyne patenté, prétendu connaisseur de l'âme de la femme, ramassez +votre scalpel et votre microscope, et montrez à l'honorable assemblée +les petites expériences que vous savez faire. Vous n'êtes pas là pour +cueillir des roses, mais pour étaler des fibres et pour disséquer des +morceaux de coeur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux +parfum!... + + * * * * * + +Il est donc bien mort, ce vieux verbe français, aussi mort que les +fleurettes blanches ou mauves de la saison où il fut inventé, et le dur +mot anglais triomphe. Il désigne: la chose d'abord, et votre maîtresse +vous dit: «Le _flirt_ m'amuse;»--l'habitude ensuite: «Je suis un peu +_flirt_,» dit-elle encore;--enfin le monsieur ou la dame avec laquelle +se pratique cette habitude: «Un tel,» dit toujours la même maîtresse, +«vous n'allez pas en être jaloux, c'est mon _flirt_,» et vous comprenez +qu'elle entend par là une cour légère et sans conséquence. Le bon +Littré, que je viens d'avoir la curiosité de consulter sur ce mot +nouveau, est de l'avis des femmes, et il le définit: «Mot anglais qui +signifie le petit manège des jeunes filles auprès des hommes et des +hommes auprès des jeunes filles....» Oh! ces philologues, quels discrets +personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai été, suis et +serai jusqu'à la mort un jaloux,--un de ces insensés qui veulent à tout +prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite à connaître,--c'était +justement le «petit manège» qui m'intriguait jusqu'à me torturer. Où +commençait-il? Où finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme +on dit dans le bon peuple, retiré des voitures, je voudrais deviner au +moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme à la fois si +clair et si indéfinissable. Un jour que je visitais Florence en +compagnie d'une dame américaine rencontrée par hasard, nous nous +arrêtâmes devant un tableau de _l'Angelico_ qui représentait une +résurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des +séraphins auréolés d'or les embrassaient tendrement sur la bouche. + +--«Regardez donc, monsieur Larcher,» me dit ma compagne avec la plus +aimable candeur, «ces petits moines qui flirtent avec les anges....» + +Cette phrase me rendit rêveur, et le «petit manège» serait resté à +jamais flétri aux yeux de mon imagination troublée, si, à quelque temps +de la, ayant fait usage de ce terme _flirt_ devant une autre dame, +Anglaise celle-là, elle ne m'eût interrompu avec un mépris +anglo-saxon,--profond comme la mer qui sépare l'île vertueuse du +continent corrompu: + +--«Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en +France....» + +Je me sentis, à cette phrase, couvert du flot de l'infamie +gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avancé dans la définition de ce +périlleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai +duel des sexes comme un assaut d'escrime à une séance sur le +terrain.--Dans _fleureter_, il y a _fleuret_, aurait dit Victor +Hugo.--C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage. +Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entraîner un homme vieux ou +jeune vers quelque coin un peu à l'écart, divan drapé ou fauteuil +adossé? De son bras nu elle frôle la manche de l'habit noir. Son pied +chaussé de soie ajourée frémit nerveusement sur le coussin de vieille +étoffe. A chaque mouvement de l'éventail garni de plumes soyeuses, +l'homme sent venir à lui la douceur du parfum qui émane d'elle, de ses +épaules délicates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux où chatoient +des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimité de cet angle de salon, +avec une voix de tête-à-tête. Que lui dit-elle? Et que répond-il? Elle +rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux, à lui, +brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de +délice physique qui envahit un homme «distingué»--encore un mot exquis +du vieux français--par une jolie femme. Quand, une demi-heure après, le +couple se sépare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la +dame, d'un air ou mécontent, ou ironique, ou indulgent, ou léger: + +--«Avez-vous assez flirté, ce soir?...» + +--«Que voulez-vous?» me répondit une aimable personne à qui je servais +ce reproche obligatoire,--amicalement,--le _flirt_, c'est le péché des +honnêtes femmes.» + +C'est encore une définition, celle-là, dont le seul malheur est de ne +convenir qu'au _flirt_ des honnêtes femmes, justement, et pas du tout au +_flirt_ des autres. Or, il faut croire que ces autres considèrent comme +licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les +serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les +baisers sur la nuque et les baisers sur les lèvres. Du moins, d'étranges +confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'amènent à le +croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps à autre m'apporter +des sonnets qu'il écrivait pour une fine marquise, séparée ou veuve, je +ne sais plus. Il me racontait, avec la discrétion naturelle à la +jeunesse,--qui est généralement celle des tambours,--ses rendez-vous +avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois +près de Paris, le tout accompagné de menues privautés qui affolaient ce +garçon, et il ajoutait: + +--«Elle est loyale.... Elle m'a prévenu qu'elle voulait bien _flirter_, +mais qu'elle n'aurait jamais d'amant....» + +Dans ce cas-là, et si le _flirt_ est le péché des honnêtes femmes, il +serait l'honnêteté des pécheresses. Il conviendrait donc, si l'on +dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province +spéciale en deux départements: celui de _Flirt et Vertu_, et l'autre, +celui de _Flirt inférieur_. Les amants, eux, ne font pas cette +distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre +sorte de familiarité, ils démontrent que cette funeste et trop lucide +jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de +douleur, la femme honnête et l'autre recherchent dans le _flirt_ la même +sensation; celle du désir de l'homme, ici respectueux, inavoué, poétique +comme un hommage; là provoqué, presque brutal et repoussé brutalement, +mais toujours le désir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici naïve, là +corrompue, que la femme éprouve à se sentir souhaitée par un homme, dont +souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces gêneurs admettraient +volontiers cet axiome: + +XXIX + +_Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs_. + +Ont-ils raison? J'ai toujours pensé: oui, quand il s'agissait de ma +maîtresse, et: non, quand il s'agissait des maîtresses des autres.--Ce +n'est pas là ma plus grande originalité. + + * * * * * + +Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuyé des +marivaudages à la plus raffinée indiscrétion de caresses, tout est +nuance; par suite on s'y trompe bien aisément. C'est ainsi que la femme +qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un abîme les sépare +pourtant. La première a le goût du frémissement qu'elle éveille chez +l'homme; elle veut être convoitée, déguster l'hommage que cette +convoitise rend à son charme, s'y prêter, s'en amuser,--et c'est fini. +La seconde veut être aimée sans aimer, et provoquer des passions qu'elle +ne partage pas. Aussi la première peut-elle être une délicieuse +créature, qui garde, sous des dehors de légèreté, les plus vraies +délicatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle, +qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de coeur, veut se procurer +_la sensation de faire souffrir_. Voyez aussi comme elles procèdent +l'une et l'autre, de manière diverse. Il y a de la plaisanterie, du +rire, un peu de gaminerie même dans le début du _flirt_ de la vraie +_flirteuse_,--le pétillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de +la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La +coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez +produit sur elle une impression profonde et surtout sérieuse. Elle veut +vous entraîner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarité +piquante est un mauvais guide pour ce chemin-là. Il s'agit de vous +persuader que l'on vous a remarqué,--mais sérieusement. La coquette aura +donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les idées +qui vous plaisent: vos goûts particuliers en livres, en tableaux, en +pièces de théâtre, par exemple. Elle vous en parlera de manière à vous +convaincre que lorsque vous n'êtes pas là elle pense à vous longuement. +Entre sa façon de vous accueillir et ses relations habituelles avec les +autres hommes, elle mettra une différence dont votre vanité sera +chatouillée jusqu'à la pâmoison. Si elle est enjouée avec tout le monde, +avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez découvrir en +elle une femme que personne ne connaît. Si elle est réservée d'habitude, +avec vous elle aura de l'abandon, comme une détente et une confiance que +vous vous imaginerez avoir provoquées. Si elle est musicienne, elle +choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et +de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si +entre vous et elle il venait de passer, pour vous bénir, l'Ame de +Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, prête +à renvoyer l'adorable éventail ancien que le marchand lui offre et qui +vous déplaît. Elle ne voudra plus lire que d'après vos conseils. Si par +bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni littéraire, elle vous +soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air +de mettre son destin à vos pieds. C'est l'A B C du traité de la +coquetterie que ces fines manoeuvres, traité écrit dans une langue dont +aucun homme n'a jamais pu déchiffrer plus de cinq lignes. Le volume a +cinq cents pages!--Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte +que vous êtes entré dans son coeur très avant, c'est elle qui se trouve, +vous ne savez comment, s'être installée dans le vôtre, et, votre vanité +aidant, elle se met à vous torturer avec le plus féroce plaisir, au lieu +que la vraie _flirteuse_, du jour où elle s'aperçoit que le badinage +tourne au sérieux, n'a qu'une seule idée, celle de l'interrompre. A +celle-ci, inspirer une passion cause une véritable répugnance. Ajoutons +tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de +tactique selon les terrains, la coquette sait employer le _flirt_ avec +certains hommes, ceux-là précisément qui ont la faiblesse de se croire +très forts et qui se défieraient de la grande impression produite par +eux. La coquette spécule alors sur cette loi, que le _flirt_ est un état +d'équilibre instable, toujours à la veille d'une culbute d'un côté ou de +l'autre. C'est d'ordinaire dans le néant que le _flirt_ verse, mais +quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien, +elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon, +«Je ferai joujou avec les sens....» dit la vertu qui ne veut pas leur +céder, ou le vice qui ne veut plus. Et voilà que l'animal s'éveille chez +l'homme et chez la femme, que toutes les colères de l'orgueil et de la +sensualité grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de +tout à l'heure, c'est comme à l'assaut, lorsque le fleuret casse et que +l'escrimeur qui se sent touché jette un cri. Le fer a fait plaie. Le +sang coule, et le tireur tout pâle tombe à terre, frappé à mort. + + * * * * * + +Suivons-les, une par une, les étapes que le _flirt_ peut et doit +franchir ainsi pour aboutir à la crise qui transforme en _opéra séria_ +la musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le +léger badinage.--Première période: un après-midi vous allez en visite +chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez à un +accès de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que +de coutume. Habituée qu'elle est à vous ranger parmi les visiteurs de +devoir et d'ennui, elle se surprend à s'amuser de votre causerie. Vous +le sentez aussitôt, et vous la quittez, content de vous, autant dire +content d'elle, l'ayant découverte, comme elle vous a découvert. Vous +retournez dans la maison peu après. Vous la trouvez seule, vaguement +désoeuvrée et qui s'égaie de votre présence. Elle vous taquine sur un +ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui répondez de +même, et rien que ce ton-là, c'est déjà du flirt. Il peut se faire qu'à +cette époque vous soyez, vous, en puissance de maîtresse. Alors cette +espèce d'amitié gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur +piquante d'une infidélité inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y +cache un délassement très doux de la corvée sentimentale. Vous +contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le coeur +tranquille, vous croyant bien sûr que vous n'en serez jamais amoureux, +ni peu ni prou. Elle, de son côté, si elle n'a dans sa vie que des +devoirs, trouve à frôler le danger de ce quart d'intrigue juste le même +plaisir qu'à dîner au cabaret, puis à finir la soirée dans un mauvais +théâtre. C'est comme la tartine de caviar, à l'heure du thé. La +grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la +dame est en puissance d'amant,--_chè! Chè!_ comme on dit en +Toscane,--cet amant aura bien mérité qu'on le rende un peu jaloux. Il +faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fidélité qu'on leur garde +a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne +comptez pas, vous, puisque vous n'êtes qu'en flirt avec elle, un flirt +qui en est à sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer à l'aphorisme +et à l'italique,--comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme +dans leurs lettres certaines femmes passent à l'anglais, par +élégance,--pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes +qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant. + + * * * * * + +Seconde période: un des deux _flirteurs_ commence à éprouver les +premières atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de +l'ordre le plus divers. Elle découvre, elle, ce qu'elle ne savait pas à +ce degré, que vous aimez très profondément ailleurs, et la voilà qui se +trouve aussi froissée que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en +sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous +l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous +découvrez, vous, ce que vous ne soupçonniez guère, qu'il se cache un +homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engagée, aussi +sérieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie +d'être la friandise, le goûter, la bouchée au caviar, quand vous pensiez +qu'il n'y avait pas de dîner. Vous voilà mécontent jusqu'à la fureur de +savoir qu'il y a un dîner véritable, et que vous n'êtes pas sur le menu. +Vous vous jugez un peu naïf, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu +ridicule. Elle se réveille donc, elle, de son côté, un beau +matin....--entre parenthèses, pourquoi cette formule, comme si, sur +mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne méritaient pas +l'épithète contraire?--bref, un matin, laid ou beau, elle se réveille +toute piquée de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite +passé entre vous. Et vous vous réveillez, vous, décidé à lui prouver que +vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'époque des +inégalités volontaires d'accueil, de sa part, à elle; des discours +presque amers, de votre part, à vous. Elle se moque de vous, avec ces +justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en +un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et +des duretés de mari. L'orage flotte dans l'air à chacune de vos visites, +et, s'il n'éclate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs +malades souffrent de l'électricité de l'atmosphère, quand il n'y a pas +encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages, +et avec eux les éclairs, le tonnerre, la grêle, de quoi couper sur pied +les jolies marguerites que vous étiez en train d'effeuiller, en espérant +toujours rester sur le _pas du tout_ du pétale consolateur! + + * * * * * + +Troisième période: il n'y a plus de lune, ni emmiellée, ni rousse, mais +le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le coeur de +Colette.--En cas de _match_, je parierais pour le coeur.--L'homme s'est +juré qu'il aurait cette femme dont il connaît parfois les beautés les +plus secrètes, comme on connaît un livre dont on a feuilleté, tourné +toutes les pages, vu toutes les gravures, manié la couverture en tous +sens, sans en lire le texte. Elle, étonnée autant qu'inquiète de voir +transformées en instruments d'attaque des privautés auxquelles elle +n'attachait pas de conséquence, montre soudain une indignation qui n'est +pas jouée. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'où irait sa +puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduités que vous lui +rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre +chapitre de cette _Physiologie_, car, une fois là, vous sortez l'un et +l'autre de cette équivoque passagère et charmante de flirt sur laquelle +je voudrais encore, cédant, comme dans les fables, au souci de la +_Moralité_, formuler quelques aphorismes. + +XXX + +_Femme qui flirte, homme qui s'y complaît, signe de peu de tempérament, +comme le goût de l'aquarelle chez un peintre. Je réserve cette +préciosité pour une feuille d'album: «Le flirt, c'est l'aquarelle de +l'amour.»_ + +XXXI + +_Une femme qui a vraiment aimé, autant dire souffert, regarde flirter +les autres avec les yeux d'une mère qui a perdu un enfant et qui voit +des petites filles jouer à la poupée_. + +XXXII + +_Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose +coupée sur sa tige peut rester fraîche et pure. La rose, même en bouton, +même sur le rosier,--mais tripotée,--est pire que fanée._ + +XXXIII + +_Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne +saurait rien des réalités physiques de l'amour. On en a connu +quelques-unes vers_ 1820, _à l'époque où paraissaient d'autres_ +Méditations. + +XXXIV + +_On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il +n'était mélangé ni d'amour-propre, ni de bestialité. Ce n'est pas le +coeur qui colore en tragique le marivaudage à demi souriant, à demi +tendre. On est jaloux et on désire. Cela suffit pour métamorphoser le +gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincère, et le pire est +qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus +souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aimée_. + +XXXV + +_Un joueur qui s'assoirait à une table et devant des cartes sous la +condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il +perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que +font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt régulier, +puisque ce flirt ne peut finir que par le néant, s'il reste flirt, ou +par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous +ne mourrait pas désolé s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins +s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?_ + +XXXVI + +_«Les femmes qui flirtent, je les appelle des maîtresses sèches....» +C'est le mot d'une très honnête femme qui prétendait n'avoir jamais +flirté. Elle avait trop de mépris dans les yeux en le prononçant. Le +mépris trop intense a trop songé aux choses méprisées, et trop y songer, +c'est toujours les regretter_. + + * * * * * + +Ou le néant ou la passion, ai-je écrit tout à l'heure, et j'avais tort. +Le flirt peut finir d'autre manière, par un sentiment assez rare, mais +qui existe. C'est même la nouveauté la plus heureuse qu'ait inventée la +civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amitié. Il arrive en +effet que la femme qui a flirté avec vous,--il faut, par exemple, que ce +flirt ait été du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop +forte,--il arrive donc que cette femme possède des qualités réelles +d'esprit et de coeur. Elle a de l'âme, pour tout dire, sous la frivolité +de ses dehors. Un hasard vous le révèle. Dans cet esprit vous apercevez +la plus délicieuse finesse, dans ce coeur la plus vraie droiture. +C'était par une fin d'après-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu +trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui +avez parlé comme vous vous parlez à vous-même, et elle vous a compris. +Le crépuscule tombait. Le domestique tardait à installer les lampes. +Elle aussi s'est laissée aller à vous découvrir un peu de cet +arrière-fonds mélancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes +de ce nom, passé vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas +avoir la destinée de leur coeur.--Si elles méritaient cette destinée, +soyez assuré qu'elles ne l'ont pas eue!--Vous étiez venu «potiner» en +prenant une tasse de thé; vous sortez, ayant rencontré une amie que vous +ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la légèreté d'un +indifférent qui jette une heure de son après-midi à lui dans le vide +d'une après-midi de femme, et qui l'oublie, sitôt la porte fermée. Hier, +si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vôtre +dans une de ces calomnies qui sont le régal quotidien des conversations +parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le, +dans les coins scélérats de votre vanité d'homme. Aujourd'hui, cette +calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de +sympathie et de confiance, éprouvée une fois, se renouvelle, et vous +connaîtrez la douceur de cette camaraderie féminine qui possède toutes +les grâces de l'amour sans aucune de ses terribles rancoeurs. Votre amie +se montrera dans sa vérité, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous +mentir. Elle vous saura gré des diverses souffrances que les autres, +ceux qui l'ont aimée ou qui l'aiment d'amour, lui ont infligées et que +vous lui épargnez, vous, en ne la désirant pas. Elle déploiera pour vous +ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son +observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle +est galante, la courtisane astucieuse et dépravée; si elle ne l'est pas, +ses sécheresses et ses défiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons +de l'intimité la plus délicate,--pourvu que vous soyez de bonne foi, et +qu'elle, de son côté, appartienne au groupe des femmes qui peuvent +garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement +remplies, puisque ces adorables amitiés-là, ces amitiés voluptueuses, +comme disait finement un grand écrivain, sont très rares, aussi rares +que la poésie dans la galanterie, cette poésie qui teintait de rêve la +danse de l'homme en justaucorps bleu pâle et de la dame en robe couleur +de rose passée, sur la petite boîte d'ivoire donnée autrefois à +Colette....--Il fut un temps où je me disais: «Mon Dieu! que je voudrais +connaître le coeur humain!» Je suis devenu plus modeste, et voici que +j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et +que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend +pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces +feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais données avec +ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme +final: + +XXXVII + +_Apprendre à connaître les femmes, c'est apprendre à connaître par +avance le détail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous +en garantir. Cette science-là consiste à augmenter la misère de l'amour +par la prévision lucide de cette misère_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION IX + +BONHEURS CONTEMPORAINS + + +LES DRAWBACKS + + +Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir +jamais à bout de ce chapitre sur «la rencontre des amants» qu'a célébrée +en vers subtils le poète Auguste Dorchain. Vous vous rappelez: + + ...Ni les pères ni leurs serments + N'empêchent que tout aboutisse + A la rencontre des amants.... + +J'avais décrit les deux animaux, le mâle et la femelle, chacun à part. +Puis, sur le point de les évoquer, s'affrontant, s'étreignant, se +dévorant, je me perdais. Voilà que l'autre soir, ayant esquissé un +vingtième plan de cette méditation fatale, dans le chiffre de laquelle +le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et déchiré ce plan +après dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade. +J'arrive devant le Théâtre-Français. On donnait: _On ne badine pas avec +l'amour_. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans +Colette, hélas! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune +comédienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille +étrange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre coeur, +qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin à Rosette affole, +qui repousse Perdican sincère et qui court après Perdican perfide! Naïve +coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fiancé et +celle de Rosette ... pour rien, pas même pour le plaisir! Oui, Colette +était adorable de charme incertain, mélancolique et dangereux dans ce +rôle; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y était médiocre. Et +le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et +moi!... Mes souvenirs se firent si précis, les phrases du drame me +touchaient à une place si blessée de mon coeur, qu'après le deuxième +acte je n'y pus résister, et je quittai mon fauteuil. Dans le péristyle, +et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges: + +--«Où allez-vous?» me demande-t-il. + +--«Où je n'entendrai plus ces comédiens,» lui répliqué-je. + +Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous +marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit +guère. La moustache blonde est devenue tout à fait blanche. Le teint +s'empourpre un peu. Mais l'oeil demeure bien vif entre les paupières qui +le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonnés, ses muscles, +grâce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurés souples, +comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares, +plus de porto rouge,--et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement +utilisé une nouvelle infidélité de cette charmante coquine pour fermer +les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a dû très bien faire les +choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert +à côté de son successeur, un des jeunes barons Mosé. Desforges, depuis +cette rupture, a repris du goût pour moi,--sans doute parce que Suzanne +Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis, +je l'écoute si complaisamment et je l'admire si sincèrement! Un homme +d'affaires qui s'est donné la peine de vivre, quel meilleur maître pour +un écrivain d'observation? Desforges m'entraîne sous les arcades de la +rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui détaille ma +_Physiologie_, le point où j'en suis et mon embarras. + +--«Voilà une belle difficulté,» me dit-il. «Avez-vous la prétention de +donner une théorie complète de l'amour?...» + +--«Je ne suis pas si nigaud,» répondis-je. + +--«Alors, au lieu de vous perdre dans les généralités, prenez donc un +cas bien net, bien connu de vous, une histoire très simple et qui soit +dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que +vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme +pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une +pour le passif. Chiffrez le détail des bonheurs et des malheurs, des +plaisirs et de ce que les Anglais appellent les _drawbacks_,--les +inconvénients à subir pour chaque avantage.--Deux additions et une +soustraction, vous saurez à quoi vous en tenir sur ce que les gens +d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle +que de cela à Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons +de voir à dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous établissions le +bilan, à nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de +Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans, +trente mille livres de rente, du tact, dû goût, joli garçon, toutes ses +dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans, +grande, élégante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans +la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trésor de mari, vous le +connaissez.... Ça a bien duré quatre ans. Vous voyez, pas de chaîne.... +On en a parlé, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, à première +vue; ce que souhaite un père raisonnable à son fils quand ce garçon +entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous préparent au mariage.... +Vous n'êtes pas pressé de rentrer?...» + +--«Laissez-moi seulement allumer un cigare....» + +Nous étions devant la porte d'un bureau de tabac. + +--«Prenez plutôt un des miens,» dit le baron, en tirant un étui de sa +poche. «Je ne fume plus, mais j'ai toujours à offrir un de mes bons +cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....» + + * * * * * + +Le havane de cet homme aimable était réellement exquis, et, tout en +aspirant la fumée avec délice, je l'écoutais me mettre à nu l'envers +d'un de ces coquets romans mondains qui font rêver les petits jeunes +gens et soupirer les vieillards. + +--«Commençons par le commencement,» disait le baron. «J'y ai assisté, +moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix +ans, sans jamais avoir pris garde l'un à l'autre.... Là-dessus, ils se +trouvent tous deux assis à une table de souper chez Mme de Hère, vers la +fin d'un bal costumé.... Elle était en pierrette et lui en arlequin.... +Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux à lui, une flamme de +désir et d'espérance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui +les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: «Tiens? tiens?» Et +Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait +chez lui. Il a dû avoir un bon moment, en coupé, à se tenir à peu près +ce discours: «Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie +femme-là; c'est fin, c'est distingué, c'est jeune, ça n'a pas roulé.... +Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table +excellente....» + +--«Oh! baron!...» fis-je avec un peu de révolte. + +--«Mais oui, mais oui,» insista-t-il, «ça entre en ligne de compte, ces +choses-là. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule différence +entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous, à Paris, pour +un homme qui a vécu et qui sait compter, comme Mainterne,--je vous +répète qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus +juste,--le chariot de Vénus doit porter à son fronton la devise du wagon +de déménagement! «Je suis capitonné.» La voiture Hacqueville était +capitonnée, voilà tout, et Mainterne a eu la cristallisation +confortable. Ça le ravissait, ce garçon, en revenant vers sa +garçonnière, de sentir que Lucie l'avait trouvé charmant, et ça le +ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant à une liaison +possible avec cette femme, que des perspectives de dîners choisis, et de +soirées dans un décor bien entendu.... Allez, mettons vingt à l'actif de +Mainterne, pour les idées qui lui ont papillonné dans le cerveau ce +matin-là et les matins suivants.» + +--«N'avait-il pas,» interrompis-je, «une maîtresse à liquider, cette +Léona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?...» + +--«Parfaitement,» reprit Desforges. «Ah! il s'était organisé là une +combinaison idéale.... Léona avait cinquante mille livres de rente à +elle et un petit hôtel. Audry donnait six mille francs par mois; et +Mainterne était ce que j'appelle de demi-coeur, c'est-à-dire qu'il +représentait les loges au théâtre, les dîners au cabaret, un cadeau +par-ci, un cadeau par-là, et puis la gaieté. Il aimait la fête, à cette +époque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement Léona n'était +plus jeune, elle était à l'âge où les petits coquins, comme disait je ne +sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis ça tournait entre eux +à la pantoufle et à la robe de chambre. Ils se parlaient de leur santé, +des plats qu'ils ne digéraient pas, des médecines qu'ils allaient +prendre, et Mainterne avait sa crise, celle où l'on veut connaître +l'Amour,--avec le plus grand des A----.--Bref, au souper chez Mme de +Hère succèdent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se déclare, +elle se défend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de Léona. Le +scélérat avait bien espéré les garder toutes deux. C'eût été +possible,--s'il avait avoué. La franchise trouve toujours les femmes +désarmées. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de +cela, Mainterne s'était cru rusé, comme l'autruche. Il avait compté sans +cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le +demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. Léona aussi, +d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment où il vint +apporter à cette dernière un chèque de dix mille francs comme cadeau +d'adieu. Léona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle +le lui jeta en ricanant: «Ramasse ta boulette; ça et ta femme du monde, +ça t'en fait deux....» Le pauvre garçon eut peur de quelque vengeance. +Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter à Mme d'Asti un rang +de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme, +pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes. +Léona, renseignée par Audry, lui avait donné quelques heureux conseils +de placements.... Mais perdre une maîtresse comme celle-là, spirituelle, +bonne enfant, avec une installation piochée et définitive, un cabinet de +toilette dans le goût du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous +pouvons bien lui marquer quarante à son passif, pour cette sottise-là.» + +--«J'inscris,» dis-je en riant: «avoir Mainterne, vingt; doit, +quarante.... Total, vingt de perte, au bilan.» + + * * * * * + +--«Soyons justes,» continua Desforges, «cette rupture avec Léona fut +suivie de bonnes journées. Lucie et Mainterne en étaient à cette période +délicieuse où une femme s'est à peu près promise et ne s'est pas donnée. +C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec +cette différence qu'à la chasse il y a toujours quelque boscard +maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et +quelque tompin pour vous _cirer_ au retour, dans le wagon. Quant aux +voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers +infortunés. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de +la personne d'une femme aimée que vous n'avez pas encore, que vous allez +avoir demain, après-demain, dans une semaine.... Et vous découvrez un +univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait +que chaque matin les gavroches du télégraphe portent d'un bout à l'autre +de Paris de vrais chefs-d'oeuvre de grâce, de malice et de coquetterie, +sous la forme de petites dépêches bleues.... Plus tard, la dame se +servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout +entier à vous séduire. Et puis c'est des nuances de son goût que vous ne +soupçonniez pas, c'est des façons de vous refuser ou de vous donner un +baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de +pencher sa tête, qui vous font demeurer bouche bée devant cet être, pour +vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de thé, elle a une +manière si à elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la +regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que +ses valeurs ont monté et qu'il a gagné deux cent mille francs rien qu'à +se promener.... Et puis chaque visite vous apprend à deviner mieux ses +beautés cachées. Vous explorez des pays inconnus, un peu +davantage,--votre futur royaume.... Enfin, c'est du désir, ce qu'il y a +de plus difficile à se procurer pour nous autres qui nous sommes assis à +tant de tables et qui nous en sommes toujours fourré jusque-là, comme +disait la chanson.... Du désir! J'ai connu autrefois un juif allemand, +cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait +d'être moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de répondre, +avec un accent que je ne peux pas vous imiter: «Moins brillant!... Vous +êtes bien heureux. Moi, je ne connais même plus les douceurs de +l'incertitude....» + +--«J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas? à l'actif de Mainterne,» +interrompis-je; «cinquante moins vingt....» + +--«Pas si vite, jeune homme,» reprit le baron; «il faut décompter +quelques autres _drawbacks_, et d'abord la nécessité de retourner dans +le monde.... Quand Mainterne était l'amant de Léona, il choisissait ses +salons. Il ne faisait pas une visite. C'était un de ses axiomes, à lui: +«Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit +manque d'égards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ...» et il +pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait, +cartonnait ou billardait jusqu'à sept. Il s'habillait là, neuf fois sur +dix, et tantôt il y dînait, tantôt il allait dîner dans quelque maison +où il était sûr de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques +invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son +caprice. Quand il lui convenait de faire un tour à l'Opéra, il entrait +dans une loge à son goût ou n'y entrait pas. Enfin, c'était un Parisien +indépendant, l'espèce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de +cette incomparable ville.... Du jour où il eut la petite Mme de +Hacqueville, là, dans sa tête, et là, dans son coeur, il l'eut aussi +dans sa vie.... Voyez-vous la scène? Elle, assise au coin du feu, après +avoir échangé les confidences des âmes soeurs: «Je vous verrai chez les +Taraval, mercredi?...» Lui, hypnotisé par un bas de soie gris perle, +aperçu au bord de petits souliers brodés: «Non. Ils ne m'invitent plus, +je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....»--«Hé bien! il faut +en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la +rencontrerez ici.... Elle est si bonne!» Et voilà Mainterne obligé +d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et +les Sermoises, et les Donvé.... On le voit à des cinq heures.... On +l'invite à de grands dîners.... Vous savez? Ce _drawback_-là, pour moi, +c'est cinquante.» + +--«Pauvre Mainterne!» dis-je à mon tour. «Toujours vingt à son passif. +Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages.» + +--«Hé! pas si menus!» reprit Desforges en esquissant un geste qui +pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos pères sur ce +qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un +honnête homme. + + * * * * * + +Nous avions traversé la place de la Concorde, et nous remontions le +trottoir de gauche des Champs-Elysées. Je n'eus pas de peine à +comprendre qu'en me prodiguant ainsi les trésors de son expérience le +baron avait surtout pour motif le désir d'être reconduit jusqu'à sa +porte. Cela l'ennuyait de rentrée seul. Mais je l'aurais accompagné +jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix +ironique: + +--«Enfin la minute solennelle arrive, celle où Mme de Hacqueville lui +soupire: «Hé bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ... +je serai à vous ...» et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon +français que l'heureux Mainterne dut recommencer à courir les +rez-de-chaussée meublés pour trouver un asile à son bonheur. Avec Léona, +il n'avait pas besoin _d'aimoir_,--c'est bien là un mot de votre +nouvelle écriture, n'est-ce pas?--et il avait compté que Lucie viendrait +chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est très +amusant, à vingt-cinq ans, ces courses-là, à la recherche des Paradis en +garni. A trente-six, c'est beaucoup moins drôle. Les mobiliers +paraissent flétris, fanés, fripés, inhabitables. Les gens vous +dévisagent avec des physionomies de maîtres-chanteurs. On se souvient de +Léona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du +fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces misères-là, +ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde, +du meilleur monde, et qui en est à sa première faute, c'est très +flatteur pour l'amour-propre,--vingt à l'actif pour cette +flatterie-là,--mais, dans un lit, ce sont d'autres qualités qu'on +apprécie, et les trois quarts du temps vous avez là une ignorante qui ne +comprend rien et qui vous fait penser à des amours avec ces statues de +reines couchées sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante +est une prudente qui a commencé par vous demander votre parole que vous +lui éviterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec +l'ignorance et la prudence combinées, pas un bon moment, ce que +j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze +minutes d'arrêt, buffet. Dîner exécrable, et il vous faut vous lever de +table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits _drawbacks_ +de détail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus +comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne +pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la +rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait à vous pour la +vie.... Voyez-vous la tête du Mainterne qui boutonne les bottines tant +bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai décrit +et qui songe à cette belle perspective de la solitude à deux.... Il en a +la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier +rendez-vous.» + +--«Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne +quatre-vingt-dix,» calculai-je; «mais il y a le second rendez-vous, le +troisième, le quatrième, et pour combien comptez-vous le plaisir +d'éveiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de +triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ingénuité de +sensations?...» + +--«Hé là! Hé là!» fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut +arrêter sa monture. «Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante, +soixante, soixante-dix à l'actif de Mainterne pour ces félicités-là, +quoiqu'on amour, voyez-vous, les éducations ne m'aient jamais beaucoup +tenté. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins +soixante-dix. Le passif redescend à vingt. Et puis passons au quinzième +de ces rendez-vous. Encore un _drawback_, et un terrible, celui-là! +C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne était l'amant de +Léona, il allait chez elle, il n'y allait pas. Ça lui était incommode? +Il déplaçait son moment, voilà tout. Avec une femme surveillée comme Mme +de Hacqueville, qui arrivait à lui donner une heure sur vingt-quatre +chaque trente et un du mois, il n'y a pas à dire, il faut y aller, là, +comme chez le dentiste:--«On vous arrachera votre dent à quatre heures +et demie....»--«Mais ma dent ne me fait pas mal.»--«On vous l'arrachera +tout de même....» Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand +des _drawbacks_ dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons +modérés: estimons à vingt-cinq cet ennui-là; nous avions vingt au passif +de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons.» + +--«Et l'argent?» lui demandai-je triomphalement. «Au moins les femmes du +monde ne coûtent rien.» + +--«J'y arrive,» répondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines, +sans être le moins du monde troublé par ma gaffe, dont je m'apercevais, +moi, en rougissant. «Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a +un frère, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est marié l'année +dernière. Notre Mainterne s'était cru très habile en se liant avec toute +la famille. Il faisait le bésigue d'une vieille tante qui le trichait! +Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie +lui avait dit: «Ceux-là, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents +amis.... Vous serez gentil pour eux!» Et Mainterne était gentil, gentil +... si gentil qu'après l'avoir détesté, les trois vieux l'aimaient. Ils +l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus +monter à cheval sans être accompagné de celui-là. Vous pensez s'il était +à tu et à toi avec le frère. Un matin, ce frère débarque chez son +meilleur ami, à neuf heures: «Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand +misérable.»--«Que se passe-t-il?» répond l'autre, flairant la +carotte.--«J'ai joué au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas payé +avant midi, je suis affiché....» Je vous passe le discours, qui peut se +résumer ainsi: «Cinq cents louis, ou je me brûle la cervelle.» La +cervelle du frère d'une femme à qui l'on jurait la veille un éternel +amour dans un rez-de-chaussée clandestin, c'est sacré, n'est-ce pas? +Mainterne a payé. «Surtout pas un mot à ma soeur....»--«Pas un mot....» +Il n'en a jamais parlé, en effet. C'est à sa tête que j'ai tout deviné, +moi qui savais l'embarras du frère et que ce garçon était brûlé partout, +y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits embêtements-là, et +d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que +l'obligation de la correspondance d'été, lui qui tenait en sainte +horreur le papier, la plume et l'encre,--tels que les innombrables +cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donvé, enfin les +vingt-cinq maisons solennelles où il faisait tapisserie le reste de +l'année,--c'est bien cinquante ou quarante de _drawback_, cela.» + +--«Mettons trente?» interrompis-je. + + * * * * * + +--«Soit; nous voilà à soixante-quinze,» reprit Desforges. «Je vais vous +étonner,» fit-il en prenant un temps: «je les lui passe à son actif, ces +soixante-quinze, pour l'amitié de Hacqueville. Mainterne n'avait pas +triomphé depuis six mois, qu'il était, bien entendu, le camarade intime +du mari. C'est classique, mais voici l'étonnant:--les deux hommes +étaient réellement faits l'un pour l'autre. Même âge, même genre +d'esprit, mêmes occupations, mêmes idées, mêmes goûts. Hacqueville est +réactionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept. +Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors +de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne +à cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les mêmes vins, les mêmes +cigares, les mêmes pièces. Enfin, ils avaient le même tailleur, sans le +savoir, et choisissaient instinctivement les mêmes étoffes.... Vous me +demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant déjà +Hacqueville? Cruelle énigme, vous répondrai-je, monsieur le psychologue. +Mais y a-t-il jamais un pourquoi à la conduite des femmes? Ce sont des +charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde énigme? Savez-vous ce +qui était le plus insupportable à Mainterne? C'était d'entendre Lucie +parler de Hacqueville, de cet autre lui-même, avec aigreur. «Ah! quel +homme! quel homme!» s'écriait-elle, «que je suis malheureuse!...»--«Mais +non,» répondait-il, «vous le méconnaissez....» Il le défendait. Elle +insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir à elle qu'à +cause de son mari. J'en appelle à tous les hommes de goût. Avoir un +excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on chérit +d'autant plus, et se voir obligé d'écouter une femme qui ne le comprend +pas et qui en dit du mal toute la journée, c'est dur, c'est très dur. +Mettons vingt au passif de Mainterne....» + +--«C'est comme au jeu de l'oie,» repris-je; «il revient toujours à cette +case....» + +--«Patience,» reprit Desforges. «Ce mari-là nous mène à Laverdin, le +nouvel amant. Mainterne servit si souvent à Lucie l'éloge de +Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les +prendre en une horreur égale tous les deux, et elle les trompa avec le +bellâtre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit, +grandit. Attaques de _jalousite_ aiguë, coup sur coup, soupçons, scènes, +etc., cinquante,--certitude, cinquante,--ridicule au vu et su de tout +Paris, cinquante.--Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le +moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne à la porte, +cinquante.--C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et +zéro à l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on +parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme blessé qui ne +veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde? +Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: «Ce garçon-là a +déraillé.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous +assure qu'il valait mieux que ça....» + + * * * * * + +Nous étions devant l'hôtel du cours la Reine. Le baron me tendait la +main pour me dire adieu. + +--«Mais ce n'est qu'un cas,» fis-je, «et très spécial.» + +--«Parce que Lucie était mariée?» répondit le baron. «Essayez donc +d'appliquer la même méthode du chiffre à tous les autres bonheurs de +votre connaissance, depuis celui qu'on goûte auprès de la grande actrice +jusqu'à la félicité que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime, +sans parler de la veuve, de la séparée ou du demi-castor. Dressez vos +deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du +résultat....» + +--«Pourtant vous-même,» repris-je, «vous conveniez que Léona rendait +Mainterne très heureux?» + +--«Oui,» dit le baron, «mais Léona ce n'était pas l'amour. C'était +l'habitude....» + +Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,--qu'il avait un peu trop +souligné,--pour ne pas gâter son effet. + + + * * * * * + + +MÉDITATION X + +BONHEURS CONTEMPORAINS + + +II + +LES DÉSASTRES + + +--«Desforges est Desforges,» me disais-je, au lendemain de cette +conversation sur les _drawbacks_ du bonheur. Ce philosophe en habit noir +y voit très clair dans les faits; mais quand on a énuméré, classé, +étiqueté, chiffré les faits qui constituent l'histoire visible d'une +passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme +exploité par une femme, trahi, moqué, déshonoré par elle, y retourne en +sachant très bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est +que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main +seulement, représente pour lui une intensité de sensation que rien +d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui +s'ennuie. Une émotion qui lui morde sur le coeur, voilà ce qu'il ne +saurait payer trop cher. Oui, que d'_ennuis_ nous subirions tous, +allégrement,--pour éviter l'_ennui_! Mais il arrive aussi que cette +émotion cherchée nous échappe, que cet ennui, cette torpeur de la +sensibilité fatiguée reparaît au milieu même d'une vie consacrée à la +poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dénombrés par le +baron sont des contrariétés. Les vrais désastres du bonheur commencent +avec les désordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces +désastres, c'est la jalousie, ce sont les déceptions du coeur qui s'est +imaginé rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance à +sentir,--maladie des âges de décadence, qui n'a rien de commun avec +l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me +revient à la mémoire d'un de ces désastres-là, que j'ai envie d'évoquer +en regard du tableau dressé par Desforges, comme antithèse. Cette +anecdote, presque sans incidents, me fut contée par Berthe Vigneau, une +actrice camarade de Colette,--la seule dont l'influence ait été bonne +sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce +que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant, +qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle fréquente +pour qu'elle le fréquente davantage et de le louer pour qu'elle ne +veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le même +chemin banal où tous les amants ont trébuché. Mais ce n'est pas sur +l'art de choisir les amis et les amies d'une maîtresse que je me suis +promis de méditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par +Berthe, petit roman dont l'épigraphe pourrait être: + +XXXVIII + +_En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des +nuances de sentiment_. + + * * * * * + +Berthe Vigneau était de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second +regard. Elle avait, à l'époque où je l'ai connue,--voici sept ans,--un +charme délicat d'effacement, de douceur, de «comme il faut», qui +contrastait pour moi d'une manière cruelle avec les côtés canailles de +ma maîtresse. Celle-là me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un +Botticelli disant des gueulées! Berthe était alors pensionnaire au +Théâtre-Français, et pensionnaire peu remarquée. Quoique les journaux de +Saint-Pétersbourg, où elle est engagée avec Colette, la vantent +beaucoup,--je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne, +ait gagné ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au +Conservatoire et que ma dangereuse maîtresse possédait. Est-ce une assez +triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus +original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si +méprisable comme femme? Sans la cruauté triste de son libertinage, +Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle, +dans certaines pièces de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique +du rêve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'était pas plus née +comédienne que je ne suis né musicien. Son corps frêle, la délicatesse +de son teint souffrant, la grâce menue de ses gestes, la rêverie triste +de ses yeux, laissaient deviner un de ces passés parisiens dans lesquels +il y a de tout: de la misère physique et morale, de la prostitution +précoce et d'innombrables déjeuners de pauvres, de l'infamie maternelle +et du travail acharné. Seulement, la nature est quelquefois plus forte +que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse +affreuse, Berthe était demeurée romanesque, et--comment dire?--non pas +pure, mais honnête de coeur, mais incapable d'une perfidie, et capable +d'un dévouement absolu, entier, silencieux. C'était une de ces femmes +timides, repliées, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe +discrète des abîmes de sensibilité frémissante. Comme toutes les +personnes de ce genre, elle avait mal aimé. Après avoir été vendue--ou à +peu près--par sa mère, elle s'était éprise follement d'un clubman dont +le seul talent consistait à s'habiller comme à Londres, avec une telle +perfection que les garçons de restaurant hésitaient à lui parler +français. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant +«Bas-de-plafond», à cause de ses cheveux plantés en effet très bas, et +de son extraordinaire stupidité. Ajoutez à cela qu'il se grisait au +whisky et au porto,--afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,--et +alors il battait la pauvre Berthe à coups de canne jusqu'à la rendre +malade pour des semaines. Il l'entraînait dans les pires sociétés, la +forçant de fréquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la +trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on +reste stupéfié lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une +créature fine hypnotisée à la lettre par un drôle dont on ne voudrait +pas pour son valet de chambre. «Bas-de-plafond» lui en avait tant et +tant fait, qu'à la fin elle s'était révoltée, et qu'elle avait rompu. Le +seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix +mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant, +et ce dernier, très heureux à la Bourse à cette époque, s'était retrouvé +en un jour d'aberration assez de coeur pour assurer l'avenir de cette +enfant et de la mère. Cet argent, joint à celui que Berthe gagnait par +son travail,--étant très courageuse,--lui permettait de vivre +indépendante. Elle avait gardé de ces cruelles amours une douloureuse +appréhension d'un sentiment nouveau, et une pitié profonde pour les +chagrins des autres. C'est cette pitié qui fit d'elle ma confidente dans +les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je passé des heures +auprès d'elle, dans son petit salon, au second étage d'une maison de la +rue de l'Echelle,--un salon d'une bourgeoisie décente, à peine relevé de +minces brimborions, ici une aquarelle, là une figurine de saxe, qui +indiquaient l'artiste. Sous la lumière d'une lampe voilée de dentelles, +et par les mornes fins des après-midi d'hiver, je lui disais mes +agonies. Et elle m'écoutait si patiemment! C'est la plus forte épreuve +de la bonté d'une femme, cela:--se plaindre à elle du mal que vous fait +une autre. Il lui est si facile alors de vous répondre des mots qui +s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonnée. Mais il en +est d'adorables, et Berthe était du nombre, qui savent poser avec une +charité si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre +esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer: +lorsqu'un amant outrage sa maîtresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la +mienne, avec le délire de la passion et les amertumes du mépris, ce dont +il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprès de lui la cause de +l'infâme, qui le fasse douter de l'évidence, croire, espérer du moins. +Ah! ce salon bleu pâle de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti +sans avoir puisé dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter +l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de délicatesse qui est +comme un toucher léger du coeur, et quel art divin de ne pas se lasser +d'une si monotone élégie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-là, +c'était pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre +tout préparé les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa +douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier. + + * * * * * + +Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont +de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma maîtresse quitta Paris. Je me +plongeai dans ce tourbillon de sensations incohérentes par lesquelles on +essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait inguérissable +comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit théâtre, +j'aperçois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est +Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de +l'avoir abandonnée. Le lendemain, j'étais chez elle. Et cette fois, ce +fut à mon tour de l'écouter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce +même petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs +de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la +pitié silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut +si contemporain par l'état de l'âme qu'il révélait chez le héros! De cet +homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il était du +monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'était prise à l'aimer, +comme elle avait aimé «Bas-de-plafond», malgré ses serments de ne plus +donner son coeur,--à la folie; et voici la conversation que j'eus avec +elle, recopiée dans mon journal à la date du 6 février 1884: + +--«Ainsi, vous aimez de nouveau?» lui dis-je, tout attendri par son +pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consumé de +passion souffrante. + +--«Oui,» fit-elle, «et je suis très malheureuse.» + +--«Il est dur pour vous, lui aussi?» demandai-je avec une grande +tristesse. + +--«Non,» dit-elle, «Il ne _lui_ ressemble pas.... Il est si bon....» + +--«Alors, il vous trompe?» demandai-je encore. + +--«Non,» répondit-elle. «Il est très loyal.» + +--«Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?» + +--«Tant que je veux....» reprit-elle. + +--«Il est souffrant? Vous avez peur pour sa santé? Ou ses affaires vont +mal? Il a quelque grand ennui?» + +--«Non,» fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tête. + +--«Alors,» repris-je en riant, «je jette ma langue aux chats, comme on +dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez, +loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma +chère amie!» + +--«Ah!» dit-elle, «s'il m'aimait!...» Et songeuse, avec cette voix qui +vient de l'arrière-fond de nous-même, la voix que nous avons quand nous +nous parlons seul à seul, elle continua:--«Mais je vous paraîtrais +folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me +comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition +j'étais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma +destinée voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses +amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en détail, un jour. Il y a +un roman à écrire dans ce roman réel. Imaginez-vous que, trompé par les +calomnies du monde, il se crut joué par une femme qui était la vérité +même. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la +vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier +qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jeté +au vice le plus noble coeur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de +ce qu'il appelait, Quand il en parlait à son ami: un crime d'amour. +Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mélancolie. Ils sont si rares, +les hommes capables de ces remords-là, que je le plaignis sans le +connaître, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous étions trouvés +à dîner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il +était tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si +prenante, des manières si fines, quelque chose de si mâle à la fois et +de si brisé! Et puis, je vous le répète, c'était ma destinée.... Je +passai les heures qui suivirent ce dîner dans une anxiété inexprimable. +Il ne m'avait pas demandé la permission de venir chez moi. Mais je +jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui était facile de me +revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres, +nous fouillons la salle entière d'un coup d'oeil quand nous entrons en +scène. Vous devinez mon émotion, au lendemain de cette soirée, lorsque +j'aperçus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma réplique. Je +me dis qu'il viendrait peut-être me saluer au foyer. Je devais changer +de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui +montais l'escalier en courant pour être prête plus tôt. Quand j'y +revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des +habitués, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous +moi.... L'étrange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis +pas beaucoup d'illusion. Je savais, à ce moment même, que cet homme me +ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'étais à +lui....» + + * * * * * + +Elle reprit, après un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses +deux mains jointes,--ces deux petites mains nerveuses qui se serraient +fiévreusement l'une contre l'autre,--et ses prunelles regardaient le +feu, comme agrandies par les visions qu'elle évoquait:--«Je ne peux pas +bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous +n'étions plus très jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir +trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aimé déjà, et +nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un +sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de +ne pas oser espérer.... La saison était en harmonie avec l'espèce de +gravité qui pesait sur notre passion naissante. C'était en novembre,--un +novembre tiède, bleu et doré. Notre plaisir était d'aller dans les bois +et de nous promener indéfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne +chantait dans les branches sèches, pas une fleur ne s'ouvrait dans +l'herbe fanée.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'était bien le +cadre qu'il fallait à la mélancolie de notre tendresse.... Et cela était +doux, ah! très doux!... Je m'abandonnais tout entière à cette sensation, +pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontré un homme devant qui je +pouvais être moi-même, qui ne se moquait pas de mes idées, qui +comprenait à demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de +sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi, +cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'était +bien de l'amour, c'était du bonheur. Je m'enivrais durant ces +promenades, d'une ivresse sans gaieté, sans chanson,--puisqu'il n'y +avait ni fleurs ni oiseaux,--mais d'une ivresse si profonde! J'en avais +le coeur plein à pleurer. Lorsque nous revenions à Paris et que, seuls +dans le wagon, je mettais ma tête sur son épaule, il me semblait que je +rêvais, qu'une telle félicité, après tant d'années de misère, n'était +pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui +baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance +infinie qui me débordait de l'âme pour ce qu'il me donnait. Il lui +arrivait alors, à lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je +buvais de mes lèvres.... Non, malgré tout, je ne payerai jamais assez +cher les sensations qu'il m'a données dans ces premiers mois. On peut +mourir quand on a goûté cette douceur-là. On a tant vécu!...» + +--«Je devine,» lui dis-je, «vous êtes devenue jalouse de son passé, de +cette femme dont il portait l'ombre sur son coeur....» + +--«Oui,» dit-elle, «mais pas longtemps.... Plût à Dieu que ce fût là mon +malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose à combattre +de précis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Après +quelques semaines de cette ivresse que j'ai essayé de vous décrire, et +quand je commençais à faire avec mon bonheur comme on fait dans une +maison où l'on s'installe et où l'on range tous les petits objets, je me +mis involontairement à observer Armand. Je fus frappée de voir qu'avec +notre intimité grandissante il subissait des heures de plus en plus +tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une +extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me +permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites +piqûres du théâtre, ni de rien, sinon qu'il était à moi et que je +l'aimais.... C'était surtout quand je lui prodiguais les marques de ma +passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette +tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'écoutait sans me +répondre. Ses yeux exprimaient non pas la félicité émue de l'amant à qui +sa maîtresse montre son amour, mais comme une pitié pour moi qui, au +lieu de m'être bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me +plaindre, puisque je l'avais là, lui que j'aimais tant?... D'autres +fois, cet être si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans +le fond de sa pensée, changeait soudain devant moi, comme si un démon se +fût emparé de lui.... Il était secoué par une folie d'ironie. A sa +conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers câline, succédait un +persiflage qui m'était intolérable, quoique jamais il ne l'exerçât +contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne préférais pas encore +ces heures de moquerie à d'autres où il roulait dans un silence de +torpeur. Je lui parlais. Il ne me répondait pas. Il s'asseyait au coin +du feu, là où vous êtes, et il semblait m'avoir oubliée. Ou bien il +prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:--«J'ai besoin de +marcher....» Et un billet m'arrivait ces soirs-là, m'annonçant qu'il +avait trouvé un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain, +quelquefois qu'il était obligé de s'absenter pour deux jours.... Je me +rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne +m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute +simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez supposé, comme c'était +naturel, qu'il pensait encore à cette femme autrefois méconnue, et qui +sait? qu'il l'aimait peut-être? Et je le lui dis, un jour, comme je le +croyais. Il m'aurait répondu qu'il ne pouvait pas s'en guérir tout à +fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette étrange +maladie de son âme que je constatai alors sans plus la comprendre +qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi désarmée que je le +serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me +vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant, +osant lui dire: + +--«Tu n'oublieras jamais cette femme?» + +--«Quelle femme?» me répondit-il. + +--«Celle que tu as aimée avant moi,» repris-je, et je la lui nommai. + +--«On t'a raconté cette histoire?» fit-il en hochant la tête. «Ah! j'en +suis bien guéri. Elle est redevenue une honnête femme maintenant et ne +vit plus que pour son fils. La maternité l'a sauvée. Elle m'a pardonné; +et je me suis pardonné. Tout s'use, même le remords....» + +--«Oh! mon Armand,» repris-je, «qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu +souffres, et auprès de moi!» + +«Il commença par se défendre de me répondre. J'insistai. Je trouvai des +mots qui le touchèrent. Pensez donc. Je défendais mon seul bonheur. +C'est alors qu'il me dit sur lui-même des phrases qui me parurent +presque insensées en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles +n'étaient que la simple expression de la vérité. Il me confessa que, dès +sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lassé et de dégoûté, +même avant d'avoir vécu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les +plaisirs qu'il avait le plus désirés. Il me dit qu'il s'était cru, dans +cette jeunesse, incapable d'aimer complètement; qu'il était tombé, pour +tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excès +du libertinage; qu'il en était sorti en voyant le tort atroce dont un +débauché pouvait frapper des femmes comme cette maîtresse dont je venais +de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait été +victime de deux peurs égales et constantes: celle de faire du mal de +nouveau à un coeur sincère, et celle de retomber dans cette sorte +d'atonie intime, d'insensibilité invincible.... Il m'avoua qu'il s'était +engagé dans notre amour avec cette double défiance, qu'il était sûr +maintenant de ne jamais être cruel pour moi, mais qu'à de certains +moments, même auprès de moi, ce mal incompréhensible de la mort +intérieure s'emparait de lui. «Il me semble alors,» me disait-il, que +mon âme est usée, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus +sentir....» Je l'écoutais avec une impression que je ne saurais vous +décrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre à la fois et si +amer! J'avais trop connu la vie déjà pour ne pas savoir qu'il existe des +hommes et des femmes d'une dureté que rien ne touche, et qui paraissent, +en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilité-là, c'était pour moi +de l'égoïsme, et qu'elle fût unie à la délicatesse d'âme d'un être comme +Armand, qui me montrait, à la même minute, cette bonté, voilà ce que je +ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en +lui disant avec frénésie: «Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi +simplement....» Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, à +l'espèce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je +compris....--qu'il ne m'aimait pas! + +«Mon bon Claude, vous qui avez tant pensé à la vie du coeur, +m'expliquerez-vous ce que j'éprouve depuis ce jour, ce supplice qui +n'est que dans ma pensée et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait +pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre même, les attentions +dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour +enfin, tout m'est empoisonné par cette idée qu'il est ainsi par respect +de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire +qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il +acquérait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon, +peut-être regretterait-il la chaleur du dévouement que j'ai pour lui. +Mais rien ne manquerait à son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il +s'est trompé en s'attachant à moi, qu'il a espéré m'aimer, qu'il sait +aujourd'hui qu'il s'est trompé et que, s'il me garde, c'est pour ne pas +recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je +le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mélancolies +qui le saisissent auprès de moi,--et qu'il veut me cacher. Mais il a dit +vrai, jamais, jamais je n'arrive à le faire sentir vraiment, jamais à le +rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on +ne l'a pas traversée, et à laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on +me l'avait contée. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait +pour moi, et cette bonté, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne +servent qu'à me prouver toujours et toujours cette affreuse vérité: il +ne m'aime pas.... J'en arrive à être injuste pour lui, à le tourmenter, +pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec démence.... Je voudrais, +par instants, le quitter en effet, renoncer à cette liaison dans +laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un égoïsme horrible, +puisque j'exploite la sympathie dévouée de cet homme au profit de ma +passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'être +qu'une comédie d'amour. Et puis, à d'autres minutes, je me dis que je +suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et +qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimère d'un esprit malade, +fatigué par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues.... +Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...» + + * * * * * + +Tout finit, même le remords, comme disait Armand,--même des passions +comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand, +avec lequel j'ai voulu à tout prix me lier, vit à Paris. C'est un homme +beaucoup plus simple que sa pauvre maîtresse ne se l'imaginait, qui a +tout uniment été très libertin dans sa jeunesse, puis très coupable, et +qui est blasé, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste +pourtant. Seulement c'est un blasé devenu tendre, depuis son histoire +avec sa maîtresse martyrisée. C'est la pire espèce qui soit. Et Berthe +Vigneau, malgré ses rudes années de bohème et de théâtre, était une âme +d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entamé. J'ai souvent +vu se produire le phénomène inverse, et des hommes restés tout jeunes de +coeur aimer des femmes dont l'âme était aussi usée que leur visage était +frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hélas! Et quelles conclusions +en tirer sinon celles-ci: + +XXXIX + +_On n'aime jamais comme l'on est aimé; aussi l'art d'être heureux en +amour consiste-t-il à tout donner sans rien demander. C'est le mot +profond de Philine à Wilhelm, dans Goethe: «Si je t'aime, est-ce que +cela te regarde?...»_ + +XL + +_Les vrais drames du coeur n'ont pas d'événements_. + +XLI + +_Pour un coeur passionné, la pire douleur est de ne pas suffire au coeur +qu'il aime_. + +XLII + +_On trahit un coeur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais_. + +XLIII + +Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille âme d'un jeune +homme ou d'une jeune femme moderne_. + +XLIV + +_A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances +qu'une femme de coeur a d'être heureuse si elle en aime un: vingt +l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la +méconnaîtront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix, +neuf ont déjà vécu leur vie. Ils sont usés. Et le centième aime presque +toujours ailleurs_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XI + +BONHEURS CONTEMPORAINS + + +III + +LES DÉSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES + + +Des désastres de coeur, comme celui dont gémissait Berthe Vigneau, comme +ceux que tout amant peut connaître et qui résultent d'un irréparable +malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour +une fois hommage au bourgeois rencontré en chemin de fer: «ça vous fait +des souvenirs,» de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, âcres au +goût dans leur fraîcheur, et très doux en confiture. J'arrive maintenant +au plus cruel de ces désastres, à celui qui empoisonne jusqu'aux +bonheurs du passé, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux espérances +de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la +jalousie. Certes, je n'ai pas la naïveté de croire que cette affreuse +maladie soit moderne et que nous l'ayons inventée comme le symbolisme, +le brutalisme, le décadentisme, le féminisme, le nervosisme, le zutisme, +l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'être que des +formes de ce que Flaubert appelait énergiquement le panmuflisme de la +seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il est probable que la jalousie a +commencé dans le paradis terrestre, du jour où Adam a vu la curieuse Eve +pencher son front voilé de ses longs cheveux et prêter sa mignonne +oreille aux sifflements du serpent, enlacé à l'arbre et avançant sa tête +plate. Peut-être même ce pauvre Adam n'a-t-il mangé la pomme que pour +égaler en audace sacrilège son étrange rival aux yeux immobiles, +métalliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'amènent +à supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que +dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien équilibré. Je +formulerai la première de ces raisons dans un axiome qui a des +physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant. + +XLV + +_Dans un coeur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien +l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion_. + +Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours. +Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'émotion. Il +y est par la demi-hystérie qu'il apporte dans ses ivresses, par les +inguérissables blessures de déception et de libertinage qui saignent en +lui au point de lui rendre cuisante même la légèreté du plaisir. +Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses débauches. Il y est par +le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant +après la tendresse et rencontrant la rancune, après le bonheur et +rencontrant le dégoût. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une société +ressemble à celle du Paris d'aujourd'hui, où, d'un bout à l'autre et du +haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence, +défiance à droite, par devant, par derrière, à gauche, défiance des +camarades et des inconnus, défiance de la famille et de l'étranger, +--lorsque les pièces de théâtre et les romans, les journaux et la +conversation ne sont qu'une école d'ironie et de misanthropie, +--pourquoi un homme dressé à cet enseignement découvrirait-il soudain en +lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue +le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos +jours, pour peu qu'ils appartiennent à la dure espèce des hommes à +femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule +maîtresse à laquelle ils aient été fidèles. Et je poserai en passant cet +autre axiome: + +XLVI + +_Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus à +nous défier d'elles. Ce sont les nôtres_. + +J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans +la chanson populaire: + + Le bouquet de jalousie + Fleurira toute la vie.... + +Que de choses évoquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai +entendus pour la première fois de la bouche d'une fille, morte depuis de +la poitrine, et qui venait de débarquer de son pays au quartier Latin. +Elle était, comme tant de créatures que j'ai connues là, fraîche encore +d'une fraîcheur d'églantine des haies, avec un délicieux et maladroit à +peu près d'élégance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de +soie moulaient une jambe musclée à courir les chemins caillouteux de la +montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hâlé de +dix-huit ans de grand air. Elle écrivait, sur du papier honteusement +parfumé, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique +limés et soignés par une manicure,--établie rue Soufflot!--disaient +encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle +passait au noir avec férocité, gardait un arrière-fonds de bête +tranquille. Enfin, c'était chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions, +un joli charme de paysannerie maquillée, dans un décor de fêtes +d'étudiants. Je revois d'ici la chambre mal meublée, au troisième étage +d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il traîne +sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles +vides, et du café dans des verres. Un garçon de marchand de vin dessert +le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et +grêle filet de voix, une voix de fermière en train de plonger dans les +foins le râteau de bois,--la Gosse chante: + + Le bouquet de jalousie + Fleurira toute la vie. + J'aimerai qui m'aimera.... + +J'étais bien jeune alors et un peu amoureux, très peu, de la gaie +chanteuse, qui était la maîtresse de Jacques Molan, le propriétaire de +la chambre.--Il est aujourd'hui célèbre par ses romans de +_high-life_!--Il y avait là des poètes, des peintres, des musiciens, un +cénacle de bohémiens qui s'appelaient les _vivants_, et qui croyaient +inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais +quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour _vivant_ +que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette +chanson me racontait d'avance la mélancolie de mes amours futures. C'est +pourtant vrai, que j'ai passé toutes mes journées, depuis lors, à les +respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers, +il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hélas! c'est la tristesse +des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-là, +quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met à trembler +entre mes doigts, mes larmes à tomber sur mon encre, les mots à s'en +aller de ma tête. On ne peut pas écrire le coeur de son coeur.... + + * * * * * + + Le bouquet de jalousie.... + +Elles sont très nombreuses et de nuances aussi variées que des fleurs +cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,--ou, +pour parler sans métaphores, il y a beaucoup de manières très +différentes d'être jaloux. Aussi cette méditation porte-t-elle pour +titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs +aient négligé de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le +langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une +et l'autre. «Il est jaloux....» dit une femme en parlant de son mari, de +son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin +Ménier dans _le Courrier de Lyon_: «Enlevez, c'est pesé....» Examinons, +pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et +jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant +d'une femme, mariée elle-même à un homme jeune, ou simplement +entretenue. L'amant sait très bien que sa maîtresse se donne au mari ou +à l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu à l'idée de lui reprocher ce +partage, qui fait même partie des petites combinaisons infâmes dont +l'amour libre a la spécialité. L'amant trouve cette communauté plus +sûre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse _Fanny_ de Feydeau, il +hausse les épaules, et avec l'élégance que les jeunes gens d'aujourd'hui +apportent à leur appréciation de la vie, il marmonne: «En voilà un +gêneur!...» J'ai fait l'expérience et recueilli le mot. Hé bien! que +demain ce même amant constate les assiduités auprès de sa maîtresse d'un +nouveau venu, et le voilà inscrit d'office à l'Othello-club. C'est comme +dans une autre chanson: «_Ah! quand on est deux, quand on est deux, +mamz'elle Thèrèse_....» Ce délicat personnage veut bien partager avec +un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope +ni de scalpel pour constater que celui-là est un jaloux par +amour-propre. C'est la tête qui travaille chez lui.--Soit dit sans +mauvais jeu de mots.--...En voici un autre qui se prend à aimer une +honnête femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant, +et il en arrive à ne plus même désirer cette femme. Il lui semble que, +si elle se donnait à lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout +est vrai, même ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque +chose de plus en plus spiritualisé, de plus en plus flottant et nuancé. +Elle ne lit plus que les livres qu'il lui désigne. Il n'aime plus que la +musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons +indéfinissables où il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout +y est tendresse, où il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout +y est caresse. Que cette femme se mette à s'intéresser, avec un +platonisme semblable, à un autre ami, qu'elle se laisse aller à subir +une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits +réels sera transformé du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque +cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette +dernière s'en aperçoit trop tard, et aussitôt elle lui offre de lui +sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'âme généreuse, et +il continue d'être jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez +celui-là, c'est le coeur.--...Cet autre est marié depuis cinq ans, et +il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dîné en tête à tête. +Elle s'est habillée, et ils partent pour le bal. Dans le coupé qui les +emporte, elle le regarde avec des yeux noyés de félicité. Sa tête sort +de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant +la main: «Je voudrais être la plus belle pour te faire honneur, mon doux +maître....» Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coupé rapide! Ils sont +dans le bal maintenant. Elle a des épaules dignes de la femme qui puise +de l'eau à la fontaine, dans le _Concert_ de Giorgione, et elle les +montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-là. Elle est la +plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit, +elle ne pense qu'à son doux maître. Elle trouve le moyen de lui jeter un +mot de temps à autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans +qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, à lui, se font-ils durs? +Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui révèlent un souci +caché, au moment même où la fête rayonne du plus vif éclat? Pourquoi +enfin l'emmène-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien à répondre, +dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui +pose? Comment lui avouerait-il qu'à voir les regards des autres hommes +se poser sur sa gorge nue, à penser que ses épaules étaient près de +leurs lèvres, dans la valse; à sentir que d'autres la sentaient belle et +la désiraient, il a été saisi par un accès furieux d'une jalousie toute +physique?... Ne sont-ce pas là trois types divers du douloureux martyre: +la jalousie des sens, la jalousie du coeur, la jalousie de la tête? +Elles se mélangent quelquefois. Elles se succèdent souvent. Leurs +caractères sont pourtant un peu différents. Je voudrais essayer d'en +fixer quelques-uns. + + * * * * * + +§ I.--_La jalousie des sens_. + +C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus généralement +connue. Je trouve une ironie délicieuse à ce fait que la meilleure +définition de cette brutale folie ait été rédigée, par qui?... Je vous +le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas, +madame; où auriez-vous appris à connaître le nom de Baruch de Spinoza? +Cet homme, madame, était un petit juif qui écrivait, il y a un peu plus +de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroché dans un coin de votre +_hall_ ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intérieur +de nuance rembrunie, quelque paysage noyé de vapeur, avec des pesées de +nuages sur l'horizon? A une fenêtre d'une de ces chambres paisibles et +devant un de ces horizons brouillés, évoquez la pâle, la chétive figure +d'un bonhomme, phtisique, au long nez chargé de besicles, et travaillant +pour gagner sa vie. Il polit des verres destinés à des astronomes. Ce +pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une +soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde +avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de +trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois à chercher une toile +d'araignée dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend +l'araignée de la première toile et la jette dans le piège tendu par sa +voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent, +agrippées de leurs pattes velues aux mailles du réseau qui tremble. Une +d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul +qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme éclate de rire. Il +passe à son bureau, et, là, se met à écrire sur Dieu, sur l'Ame, sur les +passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie +qui nous occupe: «Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue +à un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette +infidélité peut dresser contre sa passion, à lui, mais il est forcé +d'unir à l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrétions de +cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la +jalousie qui consiste dans un trouble de l'âme, obligée d'aimer et de +haïr à la fois le même objet....» Oui, madame, cette phrase du juif +Spinoza se trouve dans son grand traité de _l'Ethique, partie III, +proposition XXXV, Scolie_....--«N'oublions pas que nous sommes des +cuistres,» disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a été +ministre, académicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas +écrit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a tracées ce jour-là +l'homme aux araignées. + +Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir +un corps adoré n'a pas la même intensité si ce corps de femme a été à +nous, ou si nous ne l'avons jamais possédé, cela est trop évident. +Notons donc aussitôt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas où +nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais +appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse +au dégoût et diminue notre désir. Si, au contraire, nous avons possédé +nous-même cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue à notre +rival réveille en nous avec une extraordinaire acuité le souvenir des +caresses semblables qu'elle nous a données. Par un détour singulier, ce +souvenir agit sur nous à l'état de vision luxurieuse et cette jalousie +des sens nous mène au désir. Les femmes le savent si bien que c'est un +de leurs procédés pour ramener un amant lassé.--Mais, direz-vous, dans +ce retour honteux d'un homme vers une maîtresse qui s'est donnée à un +autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frénésie de la +reprendre à cet autre?--J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui +répond à cette question. Elle me fut contée à l'époque par Raymond +Casal, un soir ou plutôt une nuit que nous revenions ensemble le long +des Champs-Elysées, après avoir dîné et passé la soirée dans une même +maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la +noter, et lui, très galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages +que voici, écrites au crayon sur l'envers de formes de télégrammes. J'y +ai à peine changé quelques mots. + + * * * * * + +«...Elle était,» m'écrivait donc Casal, «remarquablement belle et sa +beauté était tout son bonheur. Elle s'était donnée à moi, quoiqu'elle +fût une très grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce +que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous +aussi un amour tout physique et d'une volupté si entièrement dépourvue +d'âme que nous nous parlions à peine, entre des caresses que la brièveté +de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard +particulier, l'absence de liberté, résultat de sa position, qui aurait +dû, semble-t-il, alléger pour moi les obligations de cette liaison, la +rendait très lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au +genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir à l'avance si +elle aurait quelques heures à elle ou non, et il me fallait attendre +tous les jours, chez moi, de deux heures à six heures, un mot qui +souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'à +dix heures, si bien que c'était toute ma vie prise. Le jour, par +prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir, +nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors, +Robert de N----. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait +une porte de sortie sur la rue la Pérouse. C'était Robert lui-même qui +avait mis ainsi son appartement à ma disposition, pour ce moment-là. Il +était grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait guère avant l'aube. Ma +maîtresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze +heures. + +«Cette liaison durait depuis huit mois à peine, et j'en étais arrivé à +une lassitude absolue, presque à un dégoût de cette femme. Pourquoi? A +cause de cet esclavage sans doute, et aussi à cause d'une indéfinissable +tristesse qui me serrait le coeur au sortir de ces rendez-vous, où il +n'y avait que de la sensualité brûlante, partagée, raffinée, mais +jamais, jamais une émotion. Je voulais rompre, et je ne savais comment +m'y prendre, parce qu'avec cela ma maîtresse était parfaite avec moi, et +que je n'ai jamais su avoir un procédé brutal avec une femme. Bref, un +soir que j'avais dîné au cercle et que je causais avec Robert, en +attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je +reçois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au +lendemain. A la dernière minute un contretemps l'avait empêchée. Je +jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure, +que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause. + +--«Tu ne l'aimes donc plus?» me demanda-t-il. + +--«Plus du tout,» lui répondis-je en riant, «et je crois que, dans huit +jours, je la détesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les +fins de voyage, c'est bien long!...» + +Après un silence, Robert reprit: + +--«Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme +que celle qui vient de t'écrire?» + +--«Jamais d'autre,» répondis-je, «mais où veux-tu en venir?» + +--«Hé bien!» dit-il, «puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, là, +sur le coeur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste +quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais prévenu, et +j'étais ici, vers onze heures, à tailler de détestables banques. J'avais +perdu déjà avant dîner. Mon crédit était épuisé, et pas un ami à moi +dans le cercle. L'idée me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y +prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. «Raymond sera +parti,» me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un éventail, +un boa et une fourrure. Vous étiez là encore. Que veux-tu? Une curiosité +folle me saisit, je marche à pas de loup vers la porte de la chambre à +coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de +comédie. Elle venait de sortir du lit et se préparait à se rhabiller. +Elle se tenait devant la glace, dévêtue, tordant ses cheveux, et la +pleine lumière portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle +femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je +n'aurais jamais dû te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne +l'aimes plus....» + +--«Pas possible,» fis-je en éclatant de rire; «tu n'as qu'à voir l'effet +que me produit ta confession.» + +«Il me regarda très sérieusement, puis, d'une voix un peu sourde: + +--«Alors, si tu ne l'aimes plus, présente-moi.» + +--«Comme tu y vas!...» répondis-je en riant plus fort encore. «Te +présenter? Mais c'est impossible. Moi-même, je ne vais pas chez +elle....» + +«Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une idée traversa mon +cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je +le tenais, le moyen de rupture si désiré. + +--«Tu la trouves vraiment si belle?...» repris-je.... + +--«Pour que je t'aie parlé comme je t'ai parlé!...» + +--«J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y être à ma +place?» + +--«Moi?» s'écria-t-il, «tu plaisantes. Et que lui dirais-je?» + +--«Ça,» continuai-je en riant toujours, «ce n'est pas mon affaire, tu +lui expliqueras ta présence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras +deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la +convaincre.... Moi, j'arrive à onze heures tapantes. Je vous surprends. +Je fais la scène de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la +ligne, même s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je +serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais +raconter à personne ce pacte de mauvais sujet, pas même à elle.» + +«Et il accepta cette immorale combinaison renouvelée des _Marrons du +feu_ de Musset. J'employai la journée du lendemain à des préparatifs de +départ. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la +Corniche, et l'idée que j'allais en finir avec cette sujétion de ces +derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment où +je devais apparaître comme la statue du Commandeur, deux craintes +m'angoissaient: celle de ne pas être capable de jouer mon rôle de +jaloux, tant je trouvais plaisante cette manière de rompre,--et celle +que ma maîtresse n'eût chassé Robert comme un domestique. Me voici donc +entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre +jour, sans faire de bruit. J'arrive à la porte de la chambre à coucher. +Je tourne le bouton. Le verrou était mis en dedans.... Je ne peux pas +mieux comparer la soudaineté de ce qui se passa en moi à cette minute +qu'à l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de +terre, où Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: «_I did'nt +believe I was so full_....» Ce fut quelque chose de si subit, un accès +si rapide et si violent de douleur et de colère, que je ne me souviens +pas en avoir jamais éprouvé un semblable. J'appelai Robert d'une voix +d'abord basse, puis impérieuse.... «Robert!»--Rien ne répondit. Je +frappai, même silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'épaule sur +cette porte fermée, avec une telle force que je l'enfonçai. J'allai +droit au lit. Ma maîtresse y était, qui me regardait avec des yeux +égarés. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manière si +cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord à une fureur simulée, dut me +repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvâmes face à face. + +--«Es-tu fou?» me dit-il tout bas, et très pâle, car il me voyait en +proie à une espèce de délire. J'eus alors, devant son costume, une +perception si nette du ridicule de cette scène après notre conversation +de la veille, et une telle peur de moi-même, que je me sauvai de cette +chambre comme un insensé. Mais, le lendemain matin, j'écrivais à ma +maîtresse une lettre de l'amour le plus effréné. Deux jours après je me +battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, très légèrement. Nous +sommes sortis de cette affaire brouillés à mort, et j'ai gardé cette +femme trois ans!» + + * * * * * + +Ce très authentique document ne permet-il pas d'établir, sur la jalousie +physique, un certain nombre de vérités au moins probables? + +XLVII + +_Nous avons beau connaître tout notre esprit et tout notre coeur, notre +bête ne nous est jamais connue tout entière, aussi ne faut-il jamais +dire: «Cette femme ne peut rien sur moi.» En amour, la seule victoire +est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes: +Napoléon_. + +XLVIII + +_La jalousie des sens survit à l'amour. Ce devrait être la consolation +de toutes les femmes abandonnées, lorsqu'elles sont sans coeur et +qu'elles souffrent seulement dans leur vanité. Elles n'ont, pour se +venger, qu'à prendre un amant. Elles ne ramèneront peut-être pas +l'infidèle, mais elles sont sûres de lui faire du mal. Voilà une grande +misère de l'animal homme_. + +XLIX + +_Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi +pense à tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupté, qui n'est +que physique, est toujours près d'être féroce_. + +L + +_Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent. +Elles savent que posséder une maîtresse, pour un homme passionné, c'est +être possédé par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient +par la jalousie des sens nous mène où elle veut. Le plus irrésistible +désir est fait avec la mémoire de la brute qui sommeille chez nous +tout_. + +LI + +_J'ai vu toute une salle de théâtre prise du fou rire quand Othello +entre chez Desdémone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il +n'est jamais certain qu'un jaloux de cette espèce, venu pour assassiner +celle qu'il aime, ne va pas la réveiller et lui demander pardon. On +devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur +du Maure: «Ou dessous ou dessus.» L'un est si près de l'autre!_ + +LII + +_La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle +procède par accès, comme les images qui la suscitent. C'est une +aliénation intermittente que nous infligent de sang-froid certaines +femmes très perverses. Nous aurions cette arme contre elles de mépriser +leur bassesse. Par malheur, ce mépris-là ne fait qu'activer le désir; et +leur bassesse, elles ne la sentent pas_. + +LIII + +_«On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est +ce qui m'a guéri de ma jalousie....» disait un de nos amis. Un autre lui +répondit: «Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir....» Le premier +parlait avec sa tête, le second avec ses sens_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XII + +BONHEURS CONTEMPORAINS + + +IV + +LES DÉSASTRES (_suite_.)--- LES JALOUSIES + + +§ II.--_La jalousie du coeur_. + +Pour distinguer aussitôt la jalousie du coeur de la jalousie des sens, +qui a fait l'objet de la _Méditation XI_ et des diverses jalousies de +tête, qui feront l'objet de la _Méditation XIII_, je demande au lecteur +de ces notes, forcément incomplètes, de vouloir bien admettre comme +démontrée cette proposition: + +LIV + +_Aimer par le coeur, c'est avoir d'avance tout pardonné à ce qu'on +aime_. + +Théorème auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait +Berthe Vigneau, à Colette et à moi, quand elle nous racontait les +infamies de son amant: «Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir +laissée l'aimer....» La raison de cette inépuisable bonté propre au +grand amour est aussi facile à donner que la raison de l'inépuisable +méchanceté propre aux sens. Aimer d'un amour où les sens dominent, c'est +désirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le +coeur, c'est trouver la volupté suprême dans le don absolu, dans +l'abdication de soi complète. Alors, même les douleurs que l'être aimé +vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en même temps que +personne n'eût aimé ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne +l'aimât ainsi après vous, et c'est en quoi consiste exactement la +jalousie du coeur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier +devoir de l'observateur moderne,--la misanthropie,--que cette jalousie +du coeur, dégagée entièrement de celle des sens et de celle de tête, est +aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un écrivain +sans envie. Tout se rencontre, même à Paris, surtout à Paris, et j'ai +là, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie +uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de désespoir, +ravager votre vie, consumer votre volonté, mais vous amener à la +férocité, à la haine, seulement à la rancune?--Jamais. + + * * * * * + +_Premier cas_.--Roger Valentin, un de mes amis de première jeunesse, +avait eu, quelques mois après notre sortie du collège, un innocent roman +avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'étaient rencontrés durant +une saison à Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis là cette +année même, en 1872, à mon camarade, nos courses au bord des étangs +bleuâtres, et dans cette forêt profonde, ses confidences, avec son +accent lorrain,--il était de Lunéville,--sous les branches, que remuait +un vent aussi doux que nos rêves de ces temps-là. Dieu! Comme à travers +les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et +pur! Revenu à Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces +quelques semaines d'été. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima +trois ans, devenu rebelle à toutes les tentations de notre libre +existence. J'oubliais de dire qu'il était alors élève à l'Ecole +centrale. Ses examens de sortie passés, et brillamment, il demande la +main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'étaient, comme de juste, +aperçus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait à peine six +mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possédait aucune espèce de +fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rongé de +chagrin, mais l'air résolu. + +--«Je viens te dire adieu,» fait-il. + +--«Tu pars?» + +--«Oui,» répondit-il. «Elle ne peut pas m'épouser maintenant.... Mais +dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui +sait?...» + +Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitté +Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se +mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais osé lui parler ouvertement +de son amour. Je tremblais d'apprendre qu'à cette nouvelle Valentin se +fût tué. Mais non. Je sus qu'il travaillait et réussissait de mieux en +mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouvé un +coeur humain en flagrant délit de contradiction,--enfantin plaisir de la +cuistrerie pessimiste dont j'étais alors infecté.--Des années se +passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien près de trente +ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin débarque +d'Amérique. Il avait gagné une grosse aisance, et, comme il me l'avait +dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aimée à dix-neuf +ans, dans l'ombre des arbres de la forêt, «en robe claire, au bord de +l'eau.» Vous vous rappelez ces vers divins de Sully: + + L'épouse, la compagne à mon coeur destinée, + Promise à mon jeune tourment.... + +Bref, il demande la main de cette femme, qui, touchée d'une pareille +fidélité, répond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reçu depuis les +confidences de cet homme, qui se trouve avoir épousé la seule femme à +laquelle il ait jamais pensé. Il serait absolument, complètement +heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble +à son père. «Ah!» m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant, +«je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir là comme une pointe aiguë qui +s'enfonçait dans mon coeur....» C'est que cette enfant, qui va et qui +vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la +preuve sans cesse renouvelée, la preuve vivante et parlante, au regard +de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a été, des années durant, la +femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont soupçonné cette +jalousie du passé chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-même, +adore cette petite fille autant qu'il en souffre. «Explique-moi cela,» +me demandait-il avec des larmes au bord des paupières; et il ajoutait: +«Je ne suis pourtant pas jaloux.» Il l'était cependant, mais pas avec +les sens,--il eût détesté l'enfant,--pas avec la tête,--il l'eût +détestée encore, et la blessure de l'amour-propre eût saigné en lui. +Cette douleur, à la fois résignée et persistante, tendre dans sa +tristesse, et sans une pensée de reproche ou d'amertume, mais cette +douleur tout de même et inguérissable, qu'il y eût eu dans la vie de sa +femme un autre que lui, avant lui; qu'elle eût donné à cet autre sa +virginité, et qu'elle lui dût aussi la maternité, c'était la jalousie du +coeur dans toute sa misère et sa noblesse. Il me disait encore: «Non, je +ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle était ma fille, et +quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si +mal....» + + * * * * * + +_Deuxième cas_.--Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal à une +date qui n'est pas lointaine: «...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui +dépasse l'imagination en brutalités, la dépasse aussi en délicatesses. +Eté aujourd'hui chez Mme R----, l'ancienne maîtresse de S---- B----. +L'ai trouvée seule, au coin de son feu, et causé avec elle du mariage de +son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister après l'avoir +fait elle-même. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a +toujours eue de voir la pitié remplacer chez lui l'amour. «Je n'ai pas +voulu qu'il me vît vieillir,» dit-elle. Le fait est que cette femme a +donné un des plus étonnants exemples que je sache du romanesque dans la +coquetterie. Quand elle eut décidé S---- B---- à ce mariage, elle lui +accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait +au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. «Ils commençaient à +blanchir,» a-t-elle dit à ses amies. C'était sa manière de lui prouver, +à lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait +d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans +un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie +rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure, +et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup +pleuré. «...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je +le connaissais si bien lui-même, je savais qu'il serait heureux par +elle, et je trouvais une espèce de sauvage douceur, dans mon isolement +volontaire, à me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait. +Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve +donnée à quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez +aimé?...» + +--«Et vous n'avez jamais été jalouse?» lui demandai-je. + +--«Si,» dit-elle après un silence, «quand j'ai su que, durant son voyage +de noces, il s'était arrêté dans une ville où nous avions passé quatre +jours ensemble, cachés, la première année de notre amour.... Il n'aurait +pas dû me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonné.... Mais moi, je +ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a là, +dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regardé +tous deux et tant aimé.... Comment a-t-il pu le regarder avec une +autre?» + +Puis après un silence:--«Est-ce assez ridicule, pourtant? N'être pas +jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne à une autre, et +être jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont +on voudrait qu'il ne l'eût eue depuis avec personne!...» + + * * * * * + +_Troisième cas_.--C'est une petite comédie, ou plutôt le scénario d'une +saynète à deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du +révolutionnaire: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent point.» Les +pauvres morts! C'est affreux d'en médire, mais c'est quelquefois si +commode, en amour comme en politique et en littérature!_ + +_SCÈNE PREMIÈRE_ + +_Le théâtre représente un petit salon d'une femme à la mode, dans un +hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc. +Ameublement réglementaire: paravents, bibelots, vieilles étoffes, divans +avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples +renseignements les romans mondains de cette année de grâce 188-.)--Une +table à thé de chez Leuchars. (Voir les mêmes romans.) La lampe brûle +sous la théière. Mme de Gesvres--Jeanne, de son petit nom--est seule +dans ce salon: trente ans, très blonde, avec des yeux noirs très doux. +Toilette de chez ----. (Voir comme plus haut.) Elle se promène de long +en large et regarde de temps à autre une montre microscopique enchâssée +dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle à +elle-même, tout bas_. + +Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera là. Que va-t-il me +dire?... La dernière fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze +mois,--quinze petits mois,--Marthe était là! Pauvre Marthe!... Comme +elle l'aimait!... Il partait pour l'Amérique le soir même.... Et ils se +disaient adieu chez moi, encore une fois, après l'adieu de la +journée.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle +avait exigé qu'il acceptât de s'en aller, pour ne pas nuire à sa +carrière. On ne devrait jamais s'attacher à un diplomate quand on a le +coeur qu'elle avait, cette femme-là.... Et lui, comme il avait l'air de +l'aimer!... Et deux mois après, elle était morte.... Et depuis, il ne +m'a pas écrit trois fois, à moi qui lui représente pourtant tout ce qui +lui reste de cet amour, puisque j'ai été leur confidente, que je me suis +chargée de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura +oubliée.... Ah! les hommes! Tous les mêmes.... Je suis curieuse de +savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et, +aussitôt de retour à Paris, ce billet pour me demander un +rendez-vous,--chez moi?... Ça ne me dit rien de bon.... Ce serait assez +canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes +relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des +yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur +revient, il trouvera à qui parler....--_Longue rêverie_.--Et ce doit +être avec ces intentions-là. Une femme ne se trompe pas à cet instinct. +Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis à sa place!... _Elle tend +l'oreille_.... Une voiture.... Elle s'arrête.... Deux coups de +cloche.... C'est lui....--_Elle s'assied sur le divan, à côté duquel est +une petite table garnie d'étuis anciens, de boites à miniature, de +flacons ciselés et de portraits. Elle prend un livre vêtu d'une gaine de +soie brochée, un des romans cités ci-dessus, et fait semblant de lire_. + +_SCÈNE DEUXIÈME + +La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq +ans, tournure élégante, physionomie mâle et fine. Les tempes +grisonnantes, les yeux bridés, l'expression de tout le visage, révèlent +de grands chagrins. Il est visiblement ému. Il s'avance vers Mme de +Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix étouffée_: +Madame!... + +JEANNE.--Mon ami!... _Elle lui prend les deux mains et les lui serre, +franchement, fraternellement_.... Mon pauvre ami.... + +_Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, près du divan. +On entend le bruit de la théière sur la petite flamme et le craquement +du bois dans la cheminée. (Ici, longues banalités de conversation, +petits potins de société, nouvelles de celui-ci, de celui-là.) Tous deux +sont gênés. Silence_. + +JEANNE, _après le troisième ou le quatrième de ces silences, prenant une +photographie sur la table et la tendant à Raoul_.--Avez-vous vu le +portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouvé depuis le malheur?... +N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?... + +RAOUL.--Oui, c'est bien elle!... _Nouveau silence; puis, comme se +parlant à lui-même_: Il me semble que c'était hier. Nous étions là tous +les trois: vous, juste où vous êtes; elle, ici, à côté de vous, sur ce +divan; moi, à cette même place ... à cette même heure.... Vous nous +disiez d'espérer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette séparation +nous serait fatale.... J'avais la promesse d'être rappelé au ministère +au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et +je ne la reverrai plus jamais, jamais.... + +JEANNE. _Elle a froncé imperceptiblement le sourcil en écoutant le jeune +homme, mais elle secoue la tète avec émotion_.--Comme c'est bon de vous +entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde. +Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres +de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oublié +notre chère morte, et moi, qui sais ce que vous avez été pour elle, j'en +avais le coeur tout serré.... Je vois que je m'étais trompée.... + +RAOUL.--C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je +écrit?... J'ai été, pendant des semaines et des semaines, à la suite de +cette fatale nouvelle, dans un désespoir à ne pas trouver l'énergie de +quoi que ce fût.... Ç'a été d'abord une stupeur, presque une folie. Je +ne pouvais croire que ce fût vrai, que cette femme que j'avais connue si +tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me +parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son coeur.... +Ensuite, quand j'ai reçu, par vos soins, le paquet de mes lettres +qu'elle vous avait légué pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en +revivant tout ce passé.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je +cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions, +de ce que nous pensions, l'année précédente, à pareille date, et l'autre +année, celle d'auparavant, la première.... J'arrivais ainsi à me donner +une hallucination rétrospective qui me rendait Marthe vivante pour +quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En +même temps que je me plongeais ainsi dans mon passé avec ce délire, j'en +avais peur, de ce passé.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir +mon appartement où elle est venue, de vous revoir vous-même.... Quel +battement de coeur quand j'ai reçu votre billet m'accordant le +rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la première +fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur! +Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime +comme je l'ai aimée au premier jour.... Depuis la minute où je l'ai +rencontrée, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus existé pour +moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la même +chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps.... + +JEANNE. _Elle a de nouveau froncé le sourcil, et elle s'est mordu la +lèvre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avançait sur un +coussin, s'est crispé dans le petit soulier verni, puis s'est retiré. +Lui n'a rien vu de ce manège_.--Mon Dieu! que n'est-elle là pour vous +entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: «Il m'a +tout fait oublier....» Hélas! elle n'avait pas été gâtée avant de vous +connaître.... + +RAOUL.--Mariée à dix-huit ans, presque par force, et à quel homme!... +Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrachée à cette +vie!... + +JEANNE.--Oui, ce sont ces mariages-là qui nous perdent, nous autres +femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait +comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans coeur +qui vous joue la comédie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on +a le mépris de soi par-dessus le marché.... Et puis, quand, après ces +affreuses déceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincère +amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous guérit de toutes +vos douleurs, il faut mourir....--_Un silence_.--Mais voilà que je +renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons +plutôt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et +d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de thé.--_Elle se lève et +marche vers le plateau_.--Très fort ou léger? Deux morceaux de sucre ou +trois?... + +RAOUL. _Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les +yeux sur elle avec stupeur. Il s'est levé aussi et paraît embarrassé de +parler_.--Très léger, un morceau.--_Il trempe ses lèvres dans sa tasse +et cause de nouveau de choses indifférentes, puis avec timidité_: En +effet, elle avait l'air d'avoir traversé de bien dures épreuves.... + +JEANNE, _toujours debout en préparant sa tasse à elle_.--De bien +dures.... + +RAOUL.--Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai été tenté de +l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais osé?... + +JEANNE.--Je reconnais bien là votre délicatesse.... Mais, soyez-en sûr, +elle ne vous a jamais menti. Du jour où elle a été à vous, elle n'a plus +rien eu à vous cacher dans sa vie.... + +RAOUL. _Ses mains tremblent et il a posé sa tasse. Nouveau +silence_.--Madame?... + +JEANNE.--Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!... + +RAOUL.--Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout à l'heure +je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe.... + +JEANNE. _Une stupeur supérieurement jouée; deux soupçons de larmes dans +ses yeux, puis quelques phrases comme_:--Ah! je devine.... Mais qu'ai-je +fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah! +malheureuse!... + +RAOUL, _d'une voix sourde_.--C'est donc vrai? Elle avait eu un amant +avant moi?... + +JEANNE.--Ne me demandez plus rien. Je ne répondrai pas.... Si j'avais pu +soupçonner!... + +RAOUL.--Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je +rencontrais chez elle, à qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon +Dieu!... _Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tête sur ses +mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'écoute pas et ne lui en +laisse d'ailleurs guère le temps. Prenant son chapeau et se +levant_:--Vous avez raison, madame, je n'ai rien à vous demander de +plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer à +causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous +m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la +permission de revenir ... bientôt.... Adieu, madame, adieu....--_Il +s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut +pas éclater en sanglots. Il sort_. + +_SCÈNE TROISIÈME_ + +JEANNE. _Pendant tout le temps que Raoul a parlé, elle est demeurée +immobile, tris émue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les +doigts sur son front, comme se réveillant d'un mauvais songe_.--Non, +non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible.... +Vite du papier, une plume, de l'encre.--_Elle s'assied à un mignon +bureau, derrière un paravent de cristal_.--Que je lui écrive pour lui +demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette +douleur ... cet amour.... J'ai été jalouse, atrocement jalouse. Est-ce +que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette idée de tout lui +apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin à lui cacher m'a traversé +l'esprit, là, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de +cette infâme révélation, lui jurer que ce n'est pas vrai....--_Elle +commence une lettre, puis la déchire; une seconde, la déchire; une +troisième, la déchire_.--Non, je ne peux pas....--_Elle mord +distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or_.--Et il a cru +cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!... +Pauvre Marthe!...--_Elle se lève, et, refermant le buvard_:--Décidément, +il n'a que ce qu'il mérite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont +vraiment par trop canailles.... + +_Rideau_. + + * * * * * + +...Comment ai-je deviné le secret de la petite infamie commise par +l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mémoire de la +pauvre morte, c'est mon secret, à moi, qui ne fut jamais celui de Raoul. +On voit que ce garçon n'avait jamais médité sur l'observation suivante: + +LV + +_On rencontre des femmes qui ne prendraient à une amie ni un mari ni un +amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui +supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour +cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment_. + +Toujours est-il qu'à partir de cette conversation l'amoureux de Marthe +tomba dans le plus étrange état de douleur imaginative que j'aie +constaté. Il était jaloux du passé d'une morte, et il me décrivait ainsi +cet état dans une lettre que j'ai relue bien souvent: «...J'aurais dû,» +m'y disait-il, «ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitôt après +cette affreuse révélation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet +homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonné +un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre +maîtresse, et je lui ai tout pardonné. L'espèce de jalousie sans nom +dont je souffre réside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'éveil +spontané et volontaire de son coeur. Mais n'est-ce pas une forme de mon +égoïsme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondément, à cet inconnu, ce +sont les années qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les +tristesses de sa vie, et, ces années, il les a employées à la +tourmenter, à lui faire du mal, et moi, que le temps où j'aurais pu la +rendre heureuse m'a été avidement mesuré!...» Cette confession,--en +ai-je reçu de pareilles, et provoqué, par le goût passionné que j'ai +toujours eu de sentir sentir!--cette confession, qui se prolonge durant +des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cités et +d'autres analogues, à établir comme probablement exact le parallèle que +voici entre la jalousie des sens et celle du coeur. Cette dernière a +pour cause la pensée des sentiments éprouvés pour un autre coeur par le +coeur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe +l'image des sensations procurées par une autre chair à la chair que l'on +aime. Aussi la jalousie du coeur ne s'apaise-t-elle pas, comme la +jalousie des sens, par la présence et par la possession. Elle porte sur +le passé et sur l'avenir, précisément parce que la vie du coeur se +compose de souvenirs. Nous voudrions que le coeur dont nous sommes épris +nous dût toute la mémoire de ses bonheurs, dans ce passé et dans cet +avenir.--C'est pour la même raison que la jalousie du coeur ne procède +point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pensée tourne à +l'idée fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie +physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du coeur s'épuise +dans la mélancolie continue. C'est de la dernière que l'on meurt.--La +jalousie des sens s'exagère de plus en plus dans la brutalité, celle du +coeur s'affine de plus en plus dans la nuance. La première est donc +plutôt masculine, la seconde, féminine.--La jalousie des sens présente +cette anomalie qu'elle peut être déloyale avec sincérité. Un homme est +souvent jaloux jusqu'à la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun +scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le coeur, +surtout dans le mariage, refuser de se venger, même par la plus légère +coquetterie? «Si je me laissais faire la cour,» me disait une d'elles, +«je lui ressemblerais....» C'est que la vie du coeur est celle des +subtilités infinies, des susceptibilités intimes de plus en plus +maladives.--Enfin, si la jalousie des sens a pour résultat d'exciter le +désir, la jalousie du coeur a pour effet de l'éteindre quelquefois à +jamais. Une maîtresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-là peut +devenir incapable d'éprouver une volupté quelconque entre les bras de +celui qu'elle aime.... Mais, pour épuiser la différence entre ces deux +sortes de maladies morales, il faudrait écrire un volume entier. Les +pages en seraient inintelligibles à ceux qui n'ont jamais aimé qu'avec +leurs sens, et à quoi bon convaincre les autres? Je préfère conclure par +cette réflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour +celle qui fait la matière de ces quelques pages: + +LVI + +_La raison dit: «Une femme qui vous rend jaloux ne mérite pas que vous +l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde.» Le coeur répond: «C'est +justement parce qu'elle ne mérite pas d'être aimée que je suis +jaloux....» Il ajoute souvent tout bas: «et que je l'aime!...»_ + + + * * * * * + + +MÉDITATION XIII + +BONHEURS CONTEMPORAINS + + +V + +LES DÉSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES + + +§ III.--_Les jalousies de tête_. + +Condamneriez-vous Othello, si vous étiez juré?--Moi, certainement, parce +que le crime passionnel, considéré du point de vue de la défense +sociale, me paraît plus redoutable que tout autre. Mais si j'étais son +ami, peut-être le serais-je davantage encore après son crime, parce que +je croirais plus que jamais en sa sincérité, surtout s'il avait essayé +sérieusement de se tuer lui-même après....--Quel original, alors!--C'est +surtout que je le plaindrais. Autant dire que les _jaloux des sens_ me +paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais +aussi des malheureux qui ne sont ni méprisables ni ridicules. Quant aux +_jaloux du coeur_, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne +les envierait d'aimer jusqu'à l'agonie? Maintenant vont défiler les +grotesques de la bande, les jaloux qui ne désirent pas la femme dont ils +sont jaloux, qui ne l'aiment pas de coeur; mais la vanité ou la sottise +les pousse à tourmenter cette pauvre femme, et à se tourmenter eux-mêmes +sans l'excuse d'une sincérité de passion, sans la grâce d'une sincérité +de tendresse. Au premier abord cela paraît insensé qu'il y ait de par le +monde des hommes qui se fassent tout à la fois bourreaux et victimes, +qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin +toujours, simplement parce qu'ils se montent la tête, à froid et à vide. +Et cependant rien de plus fréquent, et pour ne pas discuter cette thèse +dans le vague, je choisis aussitôt quelques échantillons de ce que +j'appelle les _jaloux de tête_, pour faire pendant aux maîtresses du +même genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie +singulière peut naître: + + * * * * * + +1° _Par amour-propre simple_.--C'est ici le cas le plus fréquent; il se +produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette +jalousie-là consiste à ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonnée +par vous continue sa vie. Vous avez accablé une maîtresse de mauvais +procédés. Vous avez répété à tous vos amis, à tous vos camarades, voire +à de simples connaissances: «Quelle corvée! mon Dieu! quelle corvée!... +Qui me débarrassera de ce crampon?...» Ou encore: «Ne souhaitez pas +d'être aimé, allez, ce n'est pas amusant!...» Ou encore: «Si je la +quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient....» Et +puis votre égoïsme l'a emporté, vous avez quitté la pauvre femme. Elle a +beaucoup pleuré. Elle a été malade. Pourtant elle a commis l'infamie de +ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reçoit les visites d'un +consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est +heureuse, et voilà que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une âcreté de +langage qui n'a d'égale que la fatuité de votre pitié hypocrite quand +vous vous lamentiez sur l'excès de ses sentiments. Cette jalousie par +amour-propre simple confine à celle que nous avons étudiée dans la +_Méditation XI_; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tête +n'est pas tourmenté par des visions physiques. L'irritation ne le mène +pas au désir. Il méprise la femme qui a cessé de le pleurer,--et il la +méprise ingénument,--parce que l'idée de la douleur qu'il causait lui +constituait une délicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en +être privé. + +--«Je n'aurais jamais cru ça d'elle,» me disait un camarade, qui venait +d'apprendre qu'une ancienne maîtresse à lui s'était mise en ménage avec +un de nos amis communs, «moi qui ai hésité trois mois à la lâcher!...» + +--«Ah! les femmes!...» lui dis-je sans lui laisser voir que son +exclamation me semblait d'un comique à réveiller un mort. + +--«Je commence à croire que tu as raison,» me répondit-il avec un air +profond, «et que la meilleure ne vaut pas cher....» + +Notez que le camarade qui me débitait cette colossale sottise était une +façon d'homme à bonnes fortunes, lequel continuait, quoique marié, à +courir les diverses sous-préfectures du département de la Haute-Noce (à +inscrire sur la carte du Tendre à côté des départements déjà signalés +dans la _Méditation VIII_). Il est assez curieux, en effet, de constater +que cette vanité grotesque de l'homme qui ne veut pas être remplacé se +rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplacé. Petit trait de +psychologie masculine à joindre à cet autre, que le mépris pour le sexe +féminin abonde spécialement chez ceux qui ont commis le plus de +coquineries galantes, bouffon détour du coeur qui peut se résumer +paradoxalement ainsi: + +LVII + +_Ce que certains hommes pardonnent le moins à une femme, c'est qu'elle +se console d'avoir été trahie par eux_. + + +2° _Par amour-propre composé_.--J'ai entendu un homme d'Etat, +intelligent,--aussi fait-il une merveilleuse carrière politique devant +le suffrage universel et vient-il d'échouer aux élections de son Conseil +général après avoir été tour à tour éliminé des ministères et de la +Chambre,--discuter entre intimes une loi sur le duel. «Il n'y a,» disait +ce sage, qu'un article à inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des +rencontres sont rigoureusement interdits....» Hé bien! celui que +j'appelle le jaloux par amour-propre composé est le frère du duelliste +qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie +constituée, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par +quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitués +d'un café. Vous souvenez-vous de ces deux étudiants qui faillirent se +tuer dans un combat, en chambre, au fleuret démoucheté, parce que la +maîtresse d'un d'entre eux avait parlé familièrement à l'autre «en plein +restaurant»? Un des témoins déposa gravement en ces termes à l'audience, +et il nomma le restaurant, qui était,--ô innocence!--connu dans le +quartier Latin sous le nom significatif de _Vacherie_! Le jaloux par +amour-propre composé est donc celui dont la jalousie commence à la +pensée de ce que l'_on_ dit. Cet _on_ si fuyant et si vain, toujours mal +renseigné et encore plus indifférent, que de sacrifices lui avons-nous +faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu +contre ma maîtresse cette implacable rancune, si je n'avais songé au +foyer de la Comédie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir +sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour +jouer une panne dans une saynète en un acte? Cette jalousie par +amour-propre composé est certainement la plus misérable de toutes. +N'empêche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles éclats. +On pourrait presque affirmer qu'elle représente le moyen le plus sûr, +pour une femme, de savoir si elle n'est pas aimée. Au regard du +véritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au +ridicule, c'est pour se réjouir que ce ridicule lui permette de montrer +à celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux +deux nouveaux aphorismes: + +LVIII + +_Pour un amant qui aime avec tout son coeur, une infidélité connue de sa +maîtresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en +lui pardonnant_. + +LIX + +_L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa maîtresse qu'une +occasion d'étonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme +d'avoir vraiment peur_. + + +3° _Par suggestion_.--On a tant abusé de ce mot depuis quelques années, +qu'un écrivain qui se respecte éprouve quelque pudeur à +l'employer,--_Eppùre si muove_, disait le vieux Florentin.--Il existe un +certain nombre d'êtres de reflets et qui vont quêtant, si l'on peut +dire, les idées, les goûts, les émotions qu'ils _devraient_ avoir. Vous +les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littérature et dans l'art. +C'est le Monsieur qui veut à tout prix être dans le mouvement. Il +applaudit aujourd'hui aux pièces dégoûtées et pessimistes, comme il eût +applaudi, voici cinquante ans, aux pièces romantiques. Il aime pêle-mêle +Degas et Wagner, les poètes anglais et les romanciers russes, parce +qu'il sait qu'il _faut_ penser ainsi, et il est sincère, comme il le +sera plus tard dans son dégoût pour ces mêmes artistes. Une affirmation +très décidée de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette +suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'étendre +d'un individu à toute une foule. Napoléon a suggestionné la France; il +lui a persuadé qu'elle avait envie de conquérir l'Europe, et cette folle +de nation l'a cru! Dans un ordre d'idées tout simple, tout modeste, tout +bourgeois, celui qui nous occupe, où il semble bien que chacun devrait +penser et sentir par lui-même, rien de plus commun que la suggestion. La +preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de +soi-disant amoureux, quoique ce soit une vérité, connue comme le carré +de l'hypoténuse, que faire une confidence à un ami, c'est: 1° la faire à +deux, à trois, à dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder +votre secret que vous-même; 2° vous aliéner cet ami, qui sera +certainement un peu envieux de vous; 3° vous préparer bon nombre de +chances d'être trompé, si votre maîtresse et cet ami arrivent à se +connaître et à se parler.--Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est +point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences. +C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on +croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. «Que +penserais-tu à ma place?... Que dois-je croire?...» lui demande-t-on, ce +qui équivaut à lui demander: «Que dois-je sentir?...» Il se rencontre +des camarades qui répliquent à ces étranges questions par des conseils +de sentiments délicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment +et qui vous souhaitent heureux.--La plupart du temps, l'ami nourrit, +sans même s'en douter, le secret désir que votre bonheur tourne mal. Et +entre parenthèses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens +avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant: + +LX + +_Une maîtresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son +pire ennemi,--à moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant_. + +Et alors s'ouvre la série des conseils perfides qui transforment le +confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas +cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident +fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme +les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et +vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant, +à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère +d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de +l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces +espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de +comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en +distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la +moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà +tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit +d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit, +expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris +où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes +couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient +pour épitaphe: «_Ci-gît X..., Y..., Z... _, mort le.... C'est la +première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»--On avait déjà trouvé +cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place +qu'il n'ait pas sollicitée.» + + +4° _Par snobisme_.--Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si +bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les +rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont +fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les +mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands +prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours +désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si +complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune +Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au +grand seigneur. Il s'était établi par _chic_, et pour succéder à des +princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le +quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de +renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,--enfin une de ces +invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération +dans le demi-monde. + +--«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...» + +C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de +simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes +les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites +si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient +avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de +leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un +titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces +pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre. +Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête, +qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux + + +5° _Par envie_.--Un des types les plus saisissants que je connaisse de +cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce +Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux +Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux +hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique +et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires +fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie. +Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et +chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis +outragé un de ces _précipités_ moraux dont le dosage reste presque +impossible et que je formulerais à peu près ainsi:--il devint jaloux de +l'autre avec toute la force de son envie....--Au cours de mon existence +d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très +rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les +musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans +le coeur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique, +car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un +des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet +joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette +et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un +aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les +trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus +bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et +leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois +histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient +tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de +Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit +volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux +artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec +l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes +se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux, +non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la +fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et +quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un +confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur +foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus +leurs confidences. + +--«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me +dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.» + +--«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après +l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre +nous.» + +Et tous les deux étaient de bonne foi! + + +6° _Par littérature_.--Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles +pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie +assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les +écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure +actuelle.--Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de +te déformer?--Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent +l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de +réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse; +aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses +pieds, se sentir le coeur content, comme dit la chanson, à la bonne et +vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a +des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau +mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la +volupté flottante dans ses yeux,--voilà qui ne ressemble guère au susdit +programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de +complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides! +Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe, +Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du +corps et du coeur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et +pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades +involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du +preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des +malades, et les plus cocasses.--Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures +stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je +pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour +tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise +grâce à railler ces candidats au _Dalilaïsme_, et leur passionné désir +de rencontrer une femme bien scélérate,--pour le raconter. On les voit +alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur +de la jalousie dans leur coeur comme la grisette de jadis arrosait ses +volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont +il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir +dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses +guerriers:--«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...» +D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des +vers,--avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps +une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les +confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire +qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écoeurante +cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux +qui ont de «l'écriture artiste» plein le coeur poussent le cabotinage +jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits +divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang +versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!» + +7° _Par méchanceté_.--C'est la plus sincère des jalousies de tête et +pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour--dont le marquis +de Sade a donné la théorie la plus complète--représente un phénomène +trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà +indiquée par l'auteur du présent livre dans la _Méditation I_. Mais le +divin marquis--ainsi que l'appellent ses fidèles--n'a étudié que le cas +extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron +philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un +décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois +tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler. +Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite +maison de la _Philosophie dans le boudoir_, où l'on torture le corps +dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et +cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et +ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes. +Comprennent-ils même toujours leur coeur et l'instinct pervers, caché +dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux +par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui +leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme +qu'elle a rencontré autrefois,--cet homme a été son amant. Elle en a +parlé avec antipathie,--il a été son amant. Elle n'en parle pas,--il a +été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,--il lui +fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,--elle +cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation +continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches. +Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que +lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la +monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce +qui souffre, et qui souffre par eux.... + +Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini +cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à +la fin de la _Méditation VII_, consacrée à la _Cérébrale_, que, dans +toutes les circonstances où la tête domine le coeur et les sens, l'amour +disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant +plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de +vanité, pourri de cabotinage.--Seulement, et c'est là ce qui rend de +telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état +cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas +des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et +en un jaloux du coeur? La nature humaine, si fragile, si instable dans +ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce +qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut +demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis +jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime. +Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention +de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour, +il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces +pauvres pages ni des comédies comme _l'Ami des femmes_ ou _la Visite de +noces_ n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son +train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de +tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront +en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les +Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me +permet de conclure assez mélancoliquement: + +LXI + +_En amour, les actions ne montrent pas le fond du coeur. Le cabotinage +sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la +passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici +donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,--et cette +sagesse est une folie_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XIV + +BONHEURS CONTEMPORAINS + + +VI + +LES DÉSASTRES (_fin_.)--UNE ANECDOTE + + +Cette longue étude sur les Jalousies ne serait pas complète si je n'y +ajoutais un des «cas» les plus singuliers que j'aie connus et que je +transcris du _mémorandum_ où je l'ai noté à l'époque. C'est la preuve +qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en +voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais +nous faire oublier que l'animal féroce est toujours près du civilisé. +Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire. + + * * * * * + +...Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions +de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même +quand les traditions nous représentent presque avec certitude la pire +des corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais +cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse +compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez +l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai +dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit +d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que +rarement, et aux personnes de sa clientèle préférée, cette pièce, +d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un +buste de Monseigneur le Comte de Chambord placé en permanence sur la +cheminée. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas à beaucoup +d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du +plus méconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi +mélancolique, certes, que lui:--un souper triste! Nous avions tous été +priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne +aujourd'hui ses quarante mille francs par mois à courir les théâtres des +Etats-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal la plus +gamine des divettes, une vraie comédienne, capable tenir tous les rôles, +et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et les +moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un +de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés, mais +retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin +d'année, _l'Armée du Salut_. Vous la rappelez-vous, avec son visage où +il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau +fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son +corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de +ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses +pieds dans leurs souliers vernis,--et cette gigue qu'elle dansait avec +une espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de +l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge +où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue, +trempée de sueur, le coeur défaillant, pâle sous son rouge, à effrayer. +La vanité de la comédienne la soutenait, et elle répondait par un +sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi +elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas +vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus +rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette +loge depuis la minute où elle avait dit à son amant: + +--«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les +camarades, pour Noël? On mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur +pour toute l'année, et on rirait!» + +L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase! +Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comédienne +des _Variétés_, des _Bouffes_ ou des _Nouveautés_, qui n'a pu y tenir et +qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre +où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas. + +--«Etonnante, Margot, tu es étonnante.... Tu sais, moi, je suis franche, +je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant.... Mais cette fois, ça y est, +et en plein....» + +--«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et +moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard: +«Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»--Alfred est l'ancien amant, +toujours aimé, de la petite actrice.--Puis un remords de cette question +méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc +réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les +camarades!...» + +Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave, +qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré, +cosmétique, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à +dîner une bouteille de Léoville en trop. C'est le journaliste auquel on +sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain +auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien +«caprice». C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment? +pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout +du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est +l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent +pour suffire à la maison.--«Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...»--Et à +tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici +gaiement, là coquettement: «...le soir de Noël ... du boudin blanc.... +On rira....» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté +ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire, +c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges +pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur +les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de +cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles +d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes +de tisane frappée--_Truffe et Vichy_, c'est la vraie devise du soupeur +moderne.--Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a +joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le +soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon +pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans +les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne +sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa +moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi, +avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites +grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne +cachent guère leur déception. Elles n'ont autour d'elles que des +vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu +lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur; pourquoi diable +est-il ici, celui-là?--Noirot, le médecin de Marguerite; pourquoi +encore?--Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de +ce repas, des silences glacés où partent des rires faux, presque un +souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le +musicien Rochette, a l'idée charitable de se mettre au piano et +d'entonner une chanson de rapins: + + «Dans l'courant d'la s'main' prochaine, + Si le temps est beau, + Nous partirons pour Fontaine- + bleau....» + +Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une +conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper +s'anime un peu, tous commençant de causer à mi-voix de leurs affaires +particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite +interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous +donc ton duel avec Figon, c'était si drôle....--Dites donc, père +Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à +l'estomac, c'est à mourir....» Et puis l'interpellé s'exécute et +personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et +sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se +raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient, +elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles: +ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. +Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin +allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête mal +commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la +clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure, +et les gens qui ont à travailler le lendemain matin--je serai du nombre, +pauvre manoeuvre littéraire, jusqu'à ma mort--profitent du petit tumulte +produit par l'entrée des nouvelles venues, et je m'esquive sans être +aperçu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon +pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'échappe aussi, et, +comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de +soulager ma mauvaise humeur: + +--«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet +absurde souper! Etait-il assez raté, l'était-il?» + +--«Moi? La cause?» demanda-t-il, étonné. + +--«Mais oui. Mais oui.... Voyons vous êtes le médecin de la petite +Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites +son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!... +C'était une morte ce soir, positivement une morte....» + +--«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête «Je n'étais guère à +ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si +gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on +changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le +résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme +la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la +fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une façon de vivre.» + +--«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui +conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au +débauché....» + +--«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque.... Le +proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à +une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont +pourtant une force qui soutient la bête.» + +--«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du +temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec +vous.» + +Nous étions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit +compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie +équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la +lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé +l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son +visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche +rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me +fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme, +que j'estime vraiment de toutes manières, sur une aussi déplaisante +impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des +boutiques maintenant fermées, dont le 1er janvier tout proche +garnissait le boulevard:--«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original. +Voyons, un médecin qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les +remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes +sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en +nature, et qui ose proférer devant un profane les théories que vous +venez d'énoncer!... C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un +romancier.... Vous n'y échapperez pas, je vous le promets....» Et, par +un retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions: +«Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des +êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des +individus, de petits univers à part?... On trouve encore du tempérament +de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la +nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du +bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu'à la +débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les +amours d'aujourd'hui, toutes les mêmes. Voyez les joujoux que l'on +vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille +petits Parisiens s'amuseront avec le même pantin.... Ce monde +contemporain, quelle usine à médiocrités!...» + +--«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec +flegme: «Vous ne le digérez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en +voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près +voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars.... +D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible.... +J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de +croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage +peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les +caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives, +les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par votre +romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus +de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour.... Si vous +saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès desquels +vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les soupçonnez +pas....» + + * * * * * + +Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase +pareille devant un écrivain, gare à l'anecdote et au sujet de roman! Il +se ménage d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf +fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de +sorcier à lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le +docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal +humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises, des notes +précieuses, et je l'encourageai au «document». + +--«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil +discours,» insinuai-je; «puis, quand il s'agit de vous détailler un de +ces drames extraordinaires, plus personne....» + +--«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il +après une pause dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il +réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a une, +parmi ces tragédies de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter. +C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette +histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y +penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous +souriez de cette logique.... Après, vous sourirez moins.... N'avez-vous +jamais rencontré de par le monde un certain baron de Corsègues?» + +--«Comment donc!» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de +cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons +même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me +trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il +prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes +quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était +devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme +qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut brûlée +toute vive.... Je suis renseigné, vous voyez....» + +--«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien +déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue?... Peut-être +savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie du +foie--une cirrhose? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement +passionnés que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr, +comme vous êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un +de moins.» + +--«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la +robe de bal de sa femme,» m'écriai-je. + +--«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma +question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de +clientèle, à Paris, et l'on en voit, des misères!... Pourtant, je +n'oublierai jamais comme j'eus le coeur serré lorsque, par une nuit +pareille à celle-ci, et à cette date, un domestique vint de l'hôtel +Corsègues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible +accident. La jeune baronne avait donné ce soir-là une fête à ses deux +petites filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, +elle avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu +du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleuré une des bougies qui +descendaient jusqu'à terre et s'y était enflammée. En une minute, le feu +l'avait enveloppée. Maintenant elle était à l'agonie. Oui, voilà ce que +me raconta ce domestique dans le coupé qui nous emportait. Je l'avais +fait monter avec moi pour avoir ces détails. Vous auriez pu les lire +dans les journaux de l'époque. A cet instant, il ne me vint pas un doute +sur leur exactitude.--«Et les enfants?» demandai-je.--«Ils dorment.» +répondit le domestique.--«Et M. de Corsègues?»--«Monsieur ne quitte pas +la chambre de Madame. Il est debout à la cheminée. Il ne dit pas un mot. +Je ne serait pas étonné s'il devenait fou....» Pour vous faire +comprendre quelles émotions soulevaient en moi ces quelques phrases, il +faut vous avertir que j'avais toujours été un peu amoureux de la baronne +Alice,--c'était son nom,--depuis le jour où le professeur Salvan, mon +maître, m'avait envoyé chez eux, comme tout jeune médecin.... Quand je +dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne à peine sorti de la salle de +garde avait surtout consisté dans une admiration intimidée pour cette +grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli, +et des mains comme fragiles, et une grâce même dans cette +demi-familiarité des indispositions, si peu propice à la grâce! Et puis, +je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être mariée à ce mari. Non qu'il +fût mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me +comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne +faut pas unir à ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu +comme un ours, l'haleine âcre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon +vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthèses, de +comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui +frémit au moindre contact, et de ces créatures si nerveuses, qu'un geste +brusque, un son de voix dur, une brutalité quelconque, remuent des pieds +à la tête. Les paupières battent, les lèvres tressaillent, une pâleur +subite décolore le visage. Le mari ne le remarque même pas, mais nous +autres médecins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre +femme est arrêtée, que son coeur lui fait mal, que sa gorge se serre à +l'étouffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du même +mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette +malade-là....» + +--«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en +riant.... + +--«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous +l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles +quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la +retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre +corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre, +où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence +comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les +lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée +gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées. Une odeur d'étoffe +brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des pudeurs +coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos. Le corset +coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie déchirés +dans un autre. On avait enveloppé la malheureuse de linges pour étouffer +l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que +l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher. +Ses heures étaient comptées. On ne pouvait que lui adoucir sa mort.... +Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement intérieur +qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines +extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression, +très différente de la première, mais peut-être aussi tragique. Je sentis +que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie où j'étais acteur, +se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte +dans sa chair était la victime d'une épouvantable crise intérieure. +C'est l'_a b c_ du diagnostic, de discerner dans un malade la force de +réaction morale. Mme de Corsègues était secrètement en proie à une lutte +de sentiments si violente que même l'angoisse physique la plus affreuse +qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son +mari s'y trouvât mêlé, je n'en pouvais douter à voir l'expression de ses +regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la +cheminée, et tel que l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé +dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots +quand j'étais arrivé, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus +d'accent. Il continuait de se taire, les bras croisés, la face comme +durcie et serrée. Non, ce n'était pas l'homme que j'avais vu à mes +autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de +la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une +sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant. +Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres +remèdes. La foudroyante soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en +effet bouleversé au point de lui donner un de ces accès de stupeur? Ce +coma momentané s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de +mes amis,--vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand +mathématicien,--qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne +prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain +matin.... C'est extraordinaire....» Mais non, les prunelles de +Corsègues, ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous +rappelez, brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes, +ressemblait à du défi, à du triomphe. La baronne avait demandé un prêtre +qui tardait à venir. Par instants elle le nommait encore. A la première +de ces demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme +enveloppé pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre +qu'il venait....» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant, +presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et +qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer ces derniers +secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure +que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient +leur oeuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi +qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine +phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne +peux pas....» Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne +le saisis pas ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par +des soins immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très +net. Les anesthésiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété +affolée de cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre +femme s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses +dernières heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je +lui évitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée +en proie. J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui +que cela, d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances +désespérées....» + +--«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais +surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait +prêté au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous +l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son +délire, elle a dénoncé son mari, qui l'avait brûlée par vengeance....» + +--«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot «Lorsque je quittai l'hôtel, cette +nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël, +maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris +feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre +sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité. +Je me disais:--Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un. +Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des +petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme +avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu....--Puis, je +repoussais même cette idée. Bien qu'on ancien carabin ne doive guère +nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément +respecté Mme de Corsègues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se +fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne +nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour, +nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, mous +éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de +passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou +senti pendant et après cette cruelle agonie n'intéresse point la suite +de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps +après la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir +assez assidument à mes consultations un client qui m'avait été envoyé +par le baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin +de me rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté. +Vous savez, on dit: Tiens, un nom de héros de roman ... et puis, neuf +fois sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui +vous fait penser à une bouchère affublée du prénom d'Yseult....» + +--«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à +tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de +brasserie, au quartier Latin, qui répondait au nom de Paule Meure....» + +--«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il +s'appelait Pierre de Créance. Quoiqu'il ne portât pas de titre, il +appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses +mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus +dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes +aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un +jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le +répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte. +Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était +presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je +jugeai imaginaires d'abord, puis simulés, quand je le vis traîner un +peu, une fois la consultation finie.... J'étais pressé cet +après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à +rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans +l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était +venu que pour cela, poussé par quel sentiments? Toutes les imaginations +qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la +mourante me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme. +Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais +trouvé mêlé,--comme les choeurs du théâtre antique,--mais mêlé tout de +même. Avec sa nature si évidemment fine et presque appauvrie, avec ses +manières délicates, sa voix douce; avec le charme féminin qui émanait de +tout son être; avec ses yeux bleus dans un visage au teint anémié, à la +barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins, de +la pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une +créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct +haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut +plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un +mari ou un amant doit être un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de +Corsègues avait-elle eu un sentiment pour M. de Créance? Ce sentiment +avait-il été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et +surtout celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait, +lui, aimée? Je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait +pas de mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué, +dans la chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et +son mari. Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans +l'animalité de ce ménage m'avait conduit à supposer un amour défendu +chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de +Créance venait de m'apparaître comme le troisième personnage de ce +drame,--et tel que mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre +l'amant de Mme de Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, +besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus +petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un +véritable drame, s'il avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami +passionnément aimé de la morte, et si le mari l'avait su, comment +continuait-il, la femme morte, d'être le familier de la maison, l'ami +intime de ce mari? Je le constatais à chacun de nos entretiens. Car je +vous répète que, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il +arrivait sans cesse à mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de +m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me +permettait guère d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au +théâtre, des gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin +tout le manège d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un +autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces +gentillesses d'attentions désintéressées....» + +--«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une +femme et qui l'a perdue est quelquefois sincère dans ses effusions pour +ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication +encore de l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un de +mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait +une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte. +Cela s'appelle, je crois, _les Inconsolables_....» + +--«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était +pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y +avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur, +avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et +l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en +aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir. +La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art, qu'elle ne raffine +pas sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes, indéfiniment.... Un +matin donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant +souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible. +L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je +m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un +mobile autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être gracieux +pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que +je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y eût, +par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt d'observateur. Il me +représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste énigme. +Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couché +dans son lit, et pâle, pâle!... Vous parliez de la pâleur de la petite +Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne fûmes pas +plus tôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait là, +entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu une balle +tirée dans la direction du coeur et qui l'aurait tué sur place si, par +bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé, qui ne +ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait +des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait légèrement +détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement abondante, car +le pauvre garçon gardait à peine la force de me parler. On a beau avoir +été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les +camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un suivi de +mort, celui de Paul Durieu,--je vous le raconterai un autre jour,--on ne +peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et sans une demande +que vous devinez:--«Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi....»--Le jeune homme +mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut très pénible, +car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se +tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'être +écouté:--«Plus près.... Venez plus près....»--dit-il; et c'est là, +penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était +presque qu'un souffle:--«Pour tout le monde, je dois être simplement +malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel.... +Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous, +vous ne dénoncerez personne?...»--«S'il y a assassinat, c'est +impossible,» lui dis-je.--«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends +encore, «impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant +au seul homme qui l'aurait défendue....»--Vous pensez si cette étrange +phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles. +Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je +le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de +me repousser:--«Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir....»--Il fallait +tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait +demandée....--«Tenez,» ajouta, le docteur, «permettez-moi cette +parenthèse. Voilà un des cas de conscience de notre métier. +Qu'auriez-vous fait à ma place?» + +--«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale +aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand +il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa +femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette bête +sauvage de jaloux méritait les assises....» + +--«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me +racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique, +il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours +douloureuses anxiétés de scrupule. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues +méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux +filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez +que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient +regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand +elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les +savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins +mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un +barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il +m'avait répondu, lorsque je lui reprochais de trop les gâter:--«Je suis +jaloux de ceux qui les épouseront; je veux qu'elles regrettent toujours +la maison....» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées +dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pensée leur chambre à +coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu pâle, qui était déjà une +chambre à coucher de jeunes filles, avec mille brimborions épars et les +pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie;--enfin, +si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez +tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne.... Songez +aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur +ces deux pauvres têtes innocentes. Oui, Pierre de Créance avait été +l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une +tragédie effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante. +Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment? +Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou +d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait +lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix +que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait +imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et +après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté, +père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots +écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de +torero,--c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a +pas un kilo de chair,--il l'avait saisie et portée vers cet arbre de +Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en +flammes, et puis il lui avait dit:--«Dénoncez-moi, maintenant, que vos +filles sachent qui vous êtes....»--«Mais comment Créance a-t-il su cette +scène, car ce n'est que de lui que vous la tenez?» interrogeai-je, +_empoigné_ par ce récit, pour employer ce mot si banal, mais si juste, +au point de ne pouvoir supporter le silence où le docteur était tombé +tout d'un coup. Il ne cherchait point à piquer mon intérêt par cette +suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il +l'appelait avec une tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de +lui, et elle lui faisait mal. + +--«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de +Corsègues n'était pas complète, tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant +de sa femme? Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté +naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je +manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet +ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues, +vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs +étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme +vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni de comme vous ni +de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi +effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des +cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns +aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche +en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre....» + +--«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur....» fis-je en riant. + +--«Enfin,» reprit-il sans me répondre, «les six mois qui suivirent la +mort de sa femme furent soigneusement employés par Corsègues à bien +convaincre le pauvre Créance de son parfait aveuglement. Il avait son +idée, le sombre personnage. L'hiver avait passé, puis le printemps. On +était au milieu de l'été. Le veuf était venu prendre l'autre pour dîner +ensemble à la campagne dans un coin quelconque. La nuit était divinement +belle. Il propose à son compagnon de revenir à pied. Il fallait +traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et là, dans une allée +perdue, il saisit à la gorge ce garçon sans défense, et, acculé contre +un tronc d'arbre, il le força d'entendre le récit de tout ce que je +viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de +pistolet qui devait l'étendre raide mort et faire croire à une agression +de rôdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de même, +le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des ancêtres qui ont +été des soldats? Ce frêle Pierre de Créance, ce jeune homme qui n'était +qu'un souffle, trouva l'énergie, n'étant pas mort sur place et revenu à +lui, de se relever, de gagner une allée d'où il pût héler un fiacre, et +il se fit conduire à son appartement, où il raconta cette histoire de +duel, pour que même l'ombre d'un soupçon ne pût atteindre son assassin +et, à travers cet assassin, la morte qu'il avait aimée.» + +--«Permettez,» lui dis-je, «pourquoi vous a-t-il parlé, alors?» + +--«Pourquoi?» fit Noirot «Parce que la seconde des petites filles était +la sienne, et il voulait lui léguer un protecteur au cas où le mari +étendrait la cruauté de sa vengeance jusqu'à l'enfant. Il est mort +tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre +signe j'agirais.... Et je suis resté le médecin de cet assassin quand je +savais son double crime, et je suis retourné dans cette maison, et c'est +moi qui étais là quand il a passé.--Dieu, souffrait-il!--Mais je n'ai +pas eu à m'acquitter de la mission que m'avait donnée le jeune homme. +Jamais Corsègues n'a soupçonné le secret de la naissance de cette +enfant; il la préférait à l'autre. Quelle ironie!» + +--«Mais,» fis-je à mon tour, «peut-être l'a-t-il soupçonné, ce secret, +et a-t-il considéré sa bonté pour cette fille qui n'était pas la sienne +comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux +crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a +son excuse, cette vengeance-là, si féroce et si calculée, est une +scélératesse tout simplement.» + +--«Lui, des remords?» reprit Noirot «S'il avait pensé que la fille fût +de Créance, il aurait plutôt coupé cette petite en morceaux que de lui +pardonner.... Je vous répète qu'il ne s'est pas défié. Par quelle +contradiction singulière?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez +peut-être pour la beauté du drame, mais, tel qu'il est, ce drame, +direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des récits +tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...» + + * * * * * + +Qu'ajouter à ce récit, sinon d'en ramasser la moralité dans cette +pensée: + +LXII + +_Du civilisé au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de +l'amour à la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer +ces infiniment petits_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XV + +DE LA RUPTURE + + +I + +AVANT + + +J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon _souffroir_, ouvert +sur des jardins, que ma Colette déshonorait autrefois de sa présence, un +groupe du statuaire Rodin,--fragment détaché de sa Porte de l'Enfer, que +je ne regarde jamais sans une infinie mélancolie. C'est tout le symbole, +ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins +d'amour.... La femme est nue. Couchée sur le ventre, elle se cambre en +un suprême effort qu'attestent sa bouche serrée, ses jambes tendues, ses +mains crispées dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher à +l'étreinte de l'homme qui, nu lui-même, se trouve couché sur ce dos de +femme comme sur une claie, épaules contre épaules, reins contre reins. +Et lui aussi voudrait arracher sa chair à cette chair, mais il est le +prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affolés serrent d'une prise +farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge +torturante, et son visage exprime comme un halètement de douleur. Comme +ils se haïssent, ces deux êtres,--presque autant qu'ils se sont aimés! +Car ils se sont aimés, et jusqu'à la folie, on le devine à l'épuisement +de leurs corps consumés, au frémissement de leurs muscles raidis. Ils ne +se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'étaient enlacés en +d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent +plus, que leurs lèvres s'évitent, que leurs âmes se maudissent, la +chaîne de luxure les tient encore serrés de ses imbrisables anneaux. Ah! +que le sculpteur, élève du sombre Florentin, a su donner une figure +d'une effrayante poésie à ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour +que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des +mois que j'ai mis à quitter ma perfide maîtresse, en proie aux mortelles +hésitations d'une âme vaincue par son corps, cela me faisait mal +physiquement de regarder ce groupe étrange. Et puis, pour demeurer +fidèle à la consigne, je cherchais à m'analyser, et j'écrivais, devant +ce marbre, des poèmes en prose et des dissertations, des pages de +nouvelles et des scènes de comédie,--tristes essais que j'ai tous jetés +au feu, voyant qu'ils ne faisaient guère que commenter cette idée: + +LXIII + +_Pour deux amants, s'aimer du même amour est le premier bonheur, le +second est de cesser de s'aimer en même temps_. + + * * * * * + +En même temps! Quand votre main se retire, que celle de votre maîtresse +se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparaître auprès d'elle ce +désir d'être ailleurs qui décèle la satiété, que les siens deviennent +distraits de la même distraction! Quand vous en avez assez de ses +baisers, qu'elle-même n'ait plus envie des vôtres! Sinon c'est un +supplice à faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de +bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustré +par le ciseau tourmenté de Rodin. Mais cet «en même temps» exige, pour +se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme +cette absence-là suppose une beauté d'âme presque héroïque, neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achève dans un +déchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux +amants ne veut en effet être quitté, et, comme il y en a toujours un qui +manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dégénère +en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire à André +Mareuil, le plus réfléchi et le plus spirituel des mauvais sujets que +j'aie connus, cette phrase profonde: + +--«_L'Art d'aimer_ vraiment moderne et nouveau s'appellera _l'Art de +rompre_....» + +Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'écrire, ce traité si +nécessaire, c'est que la rupture à l'amiable, et qui laisse après elle +des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amitié d'homme de +lettres sans trahisons ou qu'une séance de parlement sans gros mots. Que +ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un +théâtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquième acte de la +comédie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en +général à lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aimé six +semaines, deux mois; on met deux ans à se lâcher. L'amour-propre n'est +pas seul coupable dans cette difficulté des ruptures. Si la passion +comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact +de deux épidémies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher +fortune--et bonne fortune--ailleurs, pour l'amant et la maîtresse. La +vanité s'en mêle, et c'est déjà plus long de dénouer le noeud coulant +qu'elle excelle à passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la +vanité, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un à +l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants +parisiens, ne compte que pour un dixième dans une liaison; les neuf +autres dixièmes sont remplis par l'oisiveté, par la commodité, par +l'intérêt, par l'habitude. Voilà le réseau hors duquel il est malaisé de +s'échapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par +maille et fil par fil.... + + * * * * * + +_Premier fil: l'emploi du temps_.--Quelle est la maîtresse dont le grand +travail, aussitôt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas à prendre, +sous un prétexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes +les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se réjouit pas de +les donner, ces heures, minute par minute, avec délices, à celle qu'il +aime....--tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle +vous demande aujourd'hui de dîner avec elle, demain de la conduire au +spectacle, après-demain de la mener à la campagne, ensuite de la +rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez +vous. Elle a trop de tact pour vous forcer à l'afficher; mais, de menues +corvées clandestines en autres menues corvées, elle s'arrange pour que +toute la portion disponible de vos journées lui appartienne. Vous +trouvez cela délicieux, aussi délicieux que l'amant d'une actrice les +rendez-vous au théâtre. Celui-là inaugure la douce habitude de paraître +dans la loge de sa maîtresse à chacun des soirs où elle joue. Il appelle +les habilleuses par leur petit nom. Il reçoit les doléances des acteurs +mécontents de leur rôle, et les machinistes le saluent. Il en arrive à +demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel: +«Combien a-t-on fait aujourd'hui?...» il a des émotions égales à celles +du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de +l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil canné, tandis que son amie +fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui +donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture +devant les badauds--dire qu'il y en a toujours--qui guettent la sortie +des artistes!... A la même heure, l'amant qui a une liaison dans le +monde attend le moment où il causera avec sa maîtresse dans un angle du +salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a +dit: «Vous viendrez, n'est-ce pas?...» Et il est venu, pour n'avoir rien +d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses épaules tandis +qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est à lui, il le +sait, et voilà de quoi trouver adorable cette séance dans cette soirée +où il s'ennuierait à avaler sa langue, comme on dit dans le brave +peuple, s'il n'écoutait que ses goûts.... Puis il arrive un soir où ce +départ pour le restaurant, pour le théâtre ou pour un salon convenu, +paraît moins doux à cet amant. L'homme du demi-monde se met à songer, +tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la +baignoire n° B... (théâtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une +vraie société de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en +laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule +tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de +félicité libre et de bohémianisme délicat, tandis que l'homme des +coulisses réfléchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite +boîte surchauffée, pour y respirer l'odeur combinée des fards, des +beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre +les mêmes ragots débités par les mêmes bouches passées au même rouge, +constitue un métier cruellement monotone. Cela n'empêchera pas les trois +personnages d'être à leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec +cette nuance de physionomie à laquelle aucun «objet aimé» ne s'est +jamais trompé. Gavarni en a fait une légende célèbre.... «Déguisé en un +qui s'embête à mort....» Et alors commence un dialogue du type suivant: + +L'OBJET.--«Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?» + +VOUS (_d'une voix blanche_).--«Moi, non, je vous (ou je t') assure. +Pourquoi?...» + +L'OBJET (_qui sent soudain s'épanouir en lui cette fleur de chipisme +dont la graine sommeille dans les meilleures âmes de femmes_).--«Si +c'est pour être aussi aimable que cela que vous êtes venu, vous auriez +pu rester chez vous....» + +Et une scène suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon +d'avoir immolé ce qui vous eût amusé ce soir-là au devoir de faire votre +cour à votre maîtresse. Concluons: + +LXIV + +_Sacrifies un plaisir à une femme, elle vous en voudra, et elle aura +raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agréable hors d'elle et loin +d'elle, vous ne l'aimez plus_. + + * * * * * + +_Second fil: les relations_.--Ce même André Mareuil, qui se proposait si +cavalièrement d'écrire _l'Art de rompre_, tenait boutique d'axiomes sur +toutes les catégories de femmes, les uns vrais, les autres faux, témoin +celui-ci: «Pour être l'amant d'une femme du monde, il faut soi-même +devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corvée-là.» Il avait +tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde à côté d'une femme, +fût-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour +la petite actrice, la mère, les soeurs, les camarades;--pour la femme +entretenue, c'est les amies et les amis;--et vous-même, bon gré, mal +gré, vous devez vous lier avec toute cette petite société, à moins que +vous ne vous décidiez à emmener l'Objet «dans une autre patrie». Cela se +chante à l'Opéra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne +parlons pas d'hypothèses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas +quotidien. L'Objet vous a présenté à toutes les personnes qui composent +son monde, et alors a commencé le gentil travail par lequel ledit Objet +vous accroche particulièrement à celle de ces personnes en qui elle a le +plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment +auriez-vous trouvé la force de lui dire «non» quand elle prenait de si +jolies mines pour vous demander, à la veille d'une partie projetée: +«Nous emmènerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas gênante....» Et vous +emmenez Mathilde. Ou encore: «Maman sera là.... Ça ne te fait rien? Tu +sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman....» Et vous aviez des +sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le _patito_ +à tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez +dans la catégorie proscrite par la fantaisie d'André. Une heure vient où +vous vous apercevrez que tous ces gens-là sont franchement +insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez, +votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir. + +VOUS.--«Ah! Elle m'ennuie, Mathilde, à la fin. Je l'ai assez vue....» + +L'OBJET.--«C'est ça, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec +tous mes amis....» + +Autre décor, scène analogue. + +VOUS.--«J'ai refusé à dîner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie +trop, dans cette maison-là....» + +L'OBJET.--«Naturellement Vous aimez mieux passer votre soirée au cercle +ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous +excuser.... Vous êtes libre....» + +Quand une femme le prononce, ce «vous êtes libre», d'une certaine +manière, vous pouvez essayer de vous remuer, vous êtes garrotté jusqu'à +l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et +maman; et, après avoir refusé à dîner chez les Moraines, vous y allez le +soir, tout en méditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a +toujours une consolation à mettre en théorie ses misères: + +LXV + +_Toute maîtresse qui présente son amant à un de ses amis, à elle, entend +bien le présenter à un espion. Il en est de ces espions-là comme des +gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est +trop tard_. + + * * * * * + +_Troisième fil: les services rendus_.--Lisez bien. Je dis rendus et non +reçus. Car l'homme assez détaché de tout préjugé pour accepter des +services sérieux d'une maîtresse est un philosophe serein que la pudeur +et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux +parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un +reste de moralité à tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se +juge utile, bienfaisant, nécessaire à une maîtresse, et l'on ne veut pas +s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la déchéance. +Imaginez--ces aventures arrivent--qu'un jeune homme de trente ans ait +encore du coeur, et qu'il se soit lié, à vingt-cinq, avec une femme très +galante, il l'a, non pas rachetée, comme le conseillaient les +romantiques, mais tout simplement aimée. Elle n'a gardé de son ancien +luxe qu'un cadre d'élégance, sans plus rien de ces folles prodigalités +qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des +visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette +demi-honnête femme que tant d'irrégulières rêvent de devenir,--par +esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa +maîtresse à vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour +où il la quitte, une fortune définitive. Il la voit, en pensée, +retournant peu à peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier +dont chaque marche est une honte. Et il hésite à rendre cette créature +qui lui fut chère à toutes les hideurs du vice. J'ai bien hésité, moi +qui écris ces lignes, à m'en aller de la vie de Colette. Elle me +trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un +peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgré +tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devînt pas ce qu'elle +est devenue depuis.--Ah! misère de nous deux!--Puis, j'analysais ce +sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux +mélange de générosité et d'égoïsme. Je jouais un noble et beau +personnage vis-à-vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable +au dernier honneur de ma pauvre maîtresse. Je constatais ainsi qu'avec +la prodigieuse fatuité de l'animal masculin, son amour pour moi me +faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mépriser. Alors je +tombais dans cet état de gaieté terrible où de se moquer de soi-même +avec frénésie rafraîchit le coeur. Je prenais la résolution de rompre. +J'allais jusqu'à la rue de Rivoli, où elle habitait, et rien que de +passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrariété dont +elle me parlait, une ligne désagréable sur son dernier rôle dans un +journal, une migraine, n'importe quelle misère, me faisaient me dire: +«Si je m'en vais, elle n'aura personne.» Et je restais. Je me demande +aujourd'hui si j'étais aussi nigaud que le petit René Vincy, lorsqu'il +redevint l'amant de Suzanne Moraines après son faux suicide. + +--«Si je la quittais,» me disait-il pour se justifier, «elle reprendrait +Desforges....» + +Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que +cet habile hygiéniste avait passé la main au jeune Abraham Mosé. Mais +quoi? Osons risquer d'être ridicules, si nous risquons en même temps +d'être délicats, et adoptons comme vraie cette maxime: + +LXVI + +_Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois +sur cent, être un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces +quatre-vingt-dix-neuf chances pour éviter la centième, qui est de se +conduire comme un drôle?_ + + * * * * * + +_Quatrième fil: l'Opinion_.--Oui, l'amant voudrait bien rompre avec +l'Objet, mais quand il pense aux conséquences de cette rupture, il pense +aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le +salon du cercle et la fenêtre sur le jardin, à l'angle de laquelle se +trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aimé dans le monde, cette +vision-là. L'homme du théâtre, lui, aperçoit distinctement une loge de +la _Comédie française_, ou du _Gymnase_, ou du _Vaudeville_, ou des +_Variétés_, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les +pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte. +L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un +restaurant de fête, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa +rupture, entre deux bouffées de cigarettes russes. Et c'est les mêmes +petites phrases qui lui résonnent aux oreilles: + +--«Allons donc, c'est elle qui l'a quitté.... Il l'assommait depuis des +mois....» + +Ou bien: + +--«Il s'est douté de quelque chose. Ce n'est pas trop tôt....» + +Ou bien: + +--«Il sera bientôt remplacé. X... était là qui tournait autour depuis +six mois....» + +Cela l'ennuie, cet homme, d'être certain que l'on dira ces trois petites +phrases et d'autres pareilles, et il reste fidèle à l'Objet quelque +temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment soupçonnaient +sur quels misérables racontars de salons, de tripots et de coulisses se +joue leur bonheur! Si elles le savaient? Hé bien!... Elles aimeraient +tout de même, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait +le rôle du _Génie du Trocadéro_ dans la Revue d'il y a six ans: _Par ici +la sortie_! Elle arrivait droit de Russie, où elle avait été séduite par +un de nos camarades, un confrère de passage à Pétersbourg. Elle avait +juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle était à Paris, cet +homme ne venait guère la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment, +de dettes, de bijoux mis au mont-de-piété, et elle s'obstinait à rester +fidèle: + +--«C'est tout simple,» me disait-elle en pleurant, au risque de se +démaquiller. «Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit +que c'est parce que je n'ai rien trouvé, il me prend pour une dinde, et +il me méprise....» + +Et elle ajoutait: + +--«Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que +je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je +l'aime trop....» + + * * * * * + +Que vous ayez la patte prise à ce fil ou à un de ceux que vous +imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour où vous vous en +apercevrez, votre maîtresse s'aperçoit aussi que vous vous en apercevez, +et alors commence entre vous deux la comédie qui précède la rupture. +Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un +coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez +noué à votre patte d'un noeud plus serré.... C'est là une série de +mauvais moments à passer qui échappent à l'analyse, parce que les mille +détails de l'existence servent de prétexte à ce jeu du fil brisé puis +renoué. La comédie varie avec chaque amant et chaque maîtresse. Benjamin +Constant a écrit son chef-d'oeuvre pour raconter les tristesses de ce +jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les variétés trouveront dans +son livre l'étude minutieuse de leur aventure que dominent quelques +vérités bien connues, quoique peu avouées: + +LXVI + +_Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur maîtresse parlent de la +pitié qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que +cette pitié-là est une forme d'un abominable égoïsme. Il y a un +attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble à la plus +cruelle férocité. Il est fait d'un délice de se sentir aimé sans aimer, +vilain sentiment dont l'homme s'excuse à ses propres yeux en plaignant +sa victime. Rien de plus raffiné comme hypocrisie_. + +LXVII + +_Pour un amant, chercher le moyen de dire à une maîtresse qui l'aime +encore: «Je ne t'aime plus,» sans la faire souffrir, c'est vouloir +mettre en pratique la célèbre fantaisie du guillotiné par persuasion_. + +LXVIII + +_Personne n'a songé, que je sache, à écrire la contre-partie d'_Adolphe, +_c'est-à-dire l'histoire d'une femme qui, ayant cessé d'aimer, garde son +amant par charité. C'est qu'une pareille femme n'existe guère, et leur +franchise, à elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus +estimable_. + +LXIX + +_En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la +rupture était possible. Dire seulement tout bas: «Quand j'aurai cessé +d'aimer ...» c'est avoir cessé d'aimer_. + +LXX + +_Osons cette banale réminiscence, tant elle est juste: un amour qui +meurt jeune est béni des dieux_. + +LXXI + +_Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun +vous déchire à nouveau toute l'âme. En amour, comme ailleurs, les plus +courtes agonies sont les seules souhaitables_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XVI + +DE LA RUPTURE + + +II + +APRÈS + + +Je m'en souviens. Le soir où j'eus rompu avec Colette d'une manière si +blessante que cette fois je la sentais définitive, je dînai gaiement et +de fort bon appétit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait +autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes +faiblesses, et je me rendis de mon pied leste à une première +représentation où je rencontrai Masurier,--le plus délicieux des +amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans, +riche et célibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir à sa table, +dans son petit hôtel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les +impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chère, chez lui, est +excellente, la cave choisie, et le maître de la maison vaut mieux encore +que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents +francs au service de ses convives ennuyés ou ennuyées,--sans +intérêts,--et un sage conseil à l'usage de ceux qui, comme moi, le +prennent pour confident de leurs affaires de coeur. Cet homme gros et +rieur, aux yeux bleus si pénétrants dans un visage de gai soupeur, +a-t-il traversé quelque drame d'amour déçu? Est-ce un sceptique qui se +souvient ou un dilettante qui vit par curiosité? Je ne le sais pas. +Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils +n'ont jamais reçu ses confidences, ni deviné ses secrets. Sceptique ou +dilettante, il a du goût pour moi, et je le sens. Les écrivains +possèdent un flair pour ces sympathies-là, comme les jolies femmes. Il +m'aborda donc à un tournant de couloir: + +--«Vous avez l'air tout guilleret....» me dit-il. «Une bonne +fortune?...» Et il ajouta: «Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on +me doit celui-ci: «Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais +coeur.» + +--«C'est le contraire,» lui répondis-je.--Et me voici lui racontant ma +rupture, et les détails, inutiles à rappeler ici, qui devaient la +rendre, en effet, irréparable. + +--«Hé bien!» me dit Masurier, devenu sérieux, «vous avez eu le courage +de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?...» Puis, avec un sourire +et un hochement de tête:--«En amour, les faits ne sont rien. C'est +l'idée qui est tout. Tâchez de la quitter, maintenant, dans votre +pensée....» + +Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite, +sans prendre trop garde à la phrase que je venais d'entendre. Mais, le +lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible +justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait +plus souffrir que depuis nos adieux!--Je ressemblais à ces mutilés qui +ont mal à leur jambe coupée.--Cela me parut d'abord une anomalie trop +bizarre pour ne pas m'être personnelle. Puis je regardai autour de moi. +Je causai avec celui-ci, avec celui-là, parmi les amants désenchaînés, +et je reconnus que mon cas était, la plupart du temps, le leur. J'en +conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours +intolérables. «C'est le mal aux cheveux de l'amour....» disait encore +Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de +l'amant. C'est aisé d'ailleurs à vérifier. Il y a deux hypothèses +principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se +subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitté sa maîtresse, ou bien +il en a été quitté; et il l'a quittée ne l'aimant plus ou l'aimant +encore; il en a été quitté grâce à une savante manoeuvre de sa part, à +lui, ou contre son gré. Cela fait bien quatre cas différents, et je ne +sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns +après les autres. + + * * * * * + +_Première hypothèse_.--Adolphe a donc rompu de lui-même, et il a rompu, +lassé de sa liaison jusqu'à l'écoeurement. Je l'appelle Adolphe, parce +que je le suppose ayant subi toutes les crises de _l'Adolphisme_ et +traversé toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaietés +du joyeux moment, celui que j'ai décrit à propos de moi tout à l'heure. +Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours après, il commence, +comme moi, à éprouver une vague sensation de vide, et il s'aperçoit, +sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes, +Lucie, Charlotte, Eugénie, Henriette,--un nom au hasard, pour +l'Ellénore,--était carrément insupportable; mais de se mettre en colère +contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en +effet et d'échapper à son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans +amour. Cette occupation une fois supprimée, notre homme ne sait plus à +quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite +une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des +hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez +libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se lève un matin en +bâillant. Il maudissait sa maîtresse jadis de lui prendre deux ou trois +heures dans la journée. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout +l'horizon de sa liberté. Il les a maintenant, et les vingt et une autres +avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation +sociale, il se rend au café, au théâtre, au cercle. Il retourne voir des +amis abandonnés depuis longtemps, des parents négligés. Ces gens +l'accueillent froidement. Il s'en aperçoit, et il se rappelle qu'il les +a en effet délaissés. C'est la première période qui suit les ruptures, +celle de l'_ahurissement_, où l'amputé essaie de marcher comme s'il +avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a--ou qu'il se +l'est--coupée. + +Il y a une notable différence entre cette jambe pourtant et une +maîtresse. La jambe coupée, les chirurgiens l'emportent. Il peut être +mélancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis, +tout petits, à courir, plus tard à marcher vers d'heureux rendez-vous, +fut disséquée fibre à fibre par d'indiscrets carabins sur une table de +l'école pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne +connaîtrons jamais le chagrin de penser qu'elle a été cousue au moignon +d'un autre,--ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant +nous lestement sur cette jambe qui fut à nous.--La femme lâchée, elle, +continue sa vie. Elle pleure. Elle se désole. Mais il y a toujours +quelqu'un pour essuyer ces larmes-là et pour s'offrir lui-même comme +fiche de consolation. Malgré votre fatuité masculine qui vous +persuaderait aisément qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon +sens vous aide à penser qu'après tout vous êtes peut-être remplacé. «Ah! +cela vous est bien égal.... Ça vous amuse même....» A l'ami commun que +vous rencontrez et à qui vous demandez de _ses_ nouvelles, vous dites: +«Non, contez-moi donc ça. Puisque c'est moi qui l'ai quittée, qu'est-ce +que vous voulez que ça me fasse?...» Je m'entends encore la prononcer, +cette phrase. C'est la seconde période, celle de la _curiosité_. Vous le +poussez, l'ami commun: «Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?...» Il n'a +qu'à vous répondre: «Mais non, mais non ...» et à vous affirmer que +votre maîtresse lâchée ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonné, +pour jouir de la plus comique des comédies, celle de votre +mécontentement devant cette indulgence; et ce mécontentement se change +en une colère plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle à pris un +nouvel amant. C'est la période de l'_indignation_ (déjà étudiée dans une +des méditations sur la jalousie), et une preuve entre mille à l'appui de +cet aphorisme: + +LXXII + +_Le rêve de l'amour, pour l'homme, c'est de tromper une maîtresse +fidèle_. + +D'ordinaire, à cette période de l'indignation, succède aussitôt celle du +_regret_, et voilà notre Adolphe, qui, depuis des mois, soupirait après +son indépendance, qui n'aimait pas sa maîtresse, qui l'a quittée +volontairement, en train de redevenir amoureux d'elle, amour qui se +traduit d'ordinaire par le plus amer des persiflages. C'est le moment où +l'ancien sigisbée de la femme du monde, et qui se serait cru déshonoré +autrefois par la plus légère indiscrétion, commence à parler d'elle avec +la plus perfide cruauté,--où l'ancien adorateur de l'actrice ne lui +trouve plus aucun talent,--où l'ancien amant de la femme entretenue +raconte les infamies dont il fut victime et qu'il avait d'ailleurs +pardonnées. Et de cette période nous passons aussitôt à celle de la +_haine_.--Jolie combinaison de chimie sentimentale que ne comprend pas +la pauvre maîtresse délaissée. Après avoir eu beaucoup de peine, elle +s'est consolée comme elle a pu, mais elle ne demanderait pas mieux que +d'être restée votre amie. Elle le dit du moins, et peut-être le +pense-t-elle, quoique bien peu de femmes ignorent cette triste loi de +notre triste coeur: + +LXXIII + +_Avec un ancien amour on fait de tout, même un nouvel amour,--tout, +excepté de l'amitié_. + + * * * * * + +_Seconde hypothèse_.--Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pensé +que je devrais pourtant le connaître. Je l'aimais, cette malheureuse +femme, et je la méprisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne +me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots +passionnés que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli, +d'où l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des +Tuileries, et, par les après-midi d'hiver, la pesée basse du ciel sur +les arbres nus,--oui, ces misérables chutes dans l'abîme des sens +m'étaient une bonté à n'y pas survivre après ce que j'avais pensé, après +surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et +les fureurs de jalousie déshonorante et justifiée auxquelles je me +livrais au sortir de ces baisers de délire me prouvaient trop combien +j'étais un enfant malade, une âme démantibulée, incapable de vouloir et +de vivre. Je cessai donc de la voir--et de l'avoir. Mais, sauf cette +première soirée où de m'être enfin prouvé mon énergie me procura durant +quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture +soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, après ces +adieux où, pour des raisons d'amour-propre ou de dignité, un amant a +quitté une maîtresse qu'il adorait. L'absence et la séparation, bien +loin de vous guérir de votre sentiment, lui donnent une acuité d'idée +fixe qui vous rend plus incapable d'y résister. Tant que vous aviez à +vous cette maîtresse, même si elle vous trompait, même si vous le +saviez, le lui crier en face était une douceur. On goûte de ces abjectes +joies quand on aime en méprisant. Assister de loin à ses galanteries, +s'être retiré à soi-même le droit de l'en outrager, s'être emprisonné +dans l'orgueil et s'être interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans +doute s'attirer la considération des quelques personnes qui sont dans le +secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces considérations +et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorgée +de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonnée que la main de votre démon +vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafraîchissait +pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez +l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous +y trouverez caché l'espoir inavoué que cette femme ne le laissera pas +partir. Il s'en va pourtant et sa maîtresse lui court d'abord après. +Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir après. Les femmes ont +beau être très adroites et très fines, il y a une chose dont elles ne +tiennent pas assez compte dans le coeur d'un homme, parce que la plupart +n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fierté. Leurs +moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire à ce +qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanité. S'introduire +dans notre chambre à coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les +possédions dans un coup de désir physique; nous rendre jaloux pour que +nous leur revenions en proie à la frénésie de l'image impure; nous jouer +la comédie du désespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise +infatuation;--tels sont les procédés habituels de ces habiles metteuses +en scène. Elles réussissent d'ordinaire à ramener l'infidèle, avec la +résolution bien arrêtée dans leur fine cervelle de lui faire payer avec +usure ses velléités d'indépendance, et de le lâcher lui-même au moment +où il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire à +un amant qui se dit: «Si j'y retournais, je me mépriserais trop ...» et +qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-là, il faudrait une autre +stratégie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui +aurait assez de délicatesse pour manoeuvrer de la sorte aurait assez de +délicatesse aussi pour être loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un +des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de +s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne +maîtresse pour le reconquérir lui prouvent qu'il a eu raison de la +mépriser et de la quitter. Il n'y a guère de situation morale plus +abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: «J'ai été le plus +fort.» Le même Masurier, avec qui je philosophais sur ce point, +prétendait, lui, qu'avec une maîtresse que l'on aime en la méprisant, il +n'y a qu'un remède, arriver au dégoût par la satiété. + +--«Que cherchez-vous?» me disait ce philosophe sans scrupules, tandis +que nous déambulions sur le boulevard en revenant du théâtre ensemble, +«la destruction du désir que vous donne incessamment cette femme? Et +vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exaspérez ce désir?» + +--«Vous me conseillez de la reprendre, alors?» + +--«Parfaitement,» répondit-il. + +--«Non,» répliquai-je. «Je me vomirais moi-même.» + +--«Oui,» dit-il, «et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus +long.» + +Et, comme il me savait en train d'écrire cette _Physiologie_, il ajouta: +«Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les +suivants: + +LXXIV + +_«Vouloir se guérir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est +vouloir se guérir de la soif en ne buvant pas.»_ + +LXXV + +_La plus sûre vengeance pour une maîtresse que nous quittons en l'aimant +est de nous prouver qu'elle méritait d'être quittée_. + +--«Auquel je joindrais cet autre,» lui répondis-je: + +LXXVI + +_«Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas être fou tout à fait, +et, pour un amant, de juger son amour.»_ + + * * * * * + +_Troisième hypothèse_.--Ce mauvais sujet d'André Mareuil m'en a donné +une formule piquante, un jour que nous déjeunions chez D----, dans ce +café de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris, +quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-être parce que.... Il faisait +bleu et gai à travers toutes les fenêtres. Des victorias passaient, avec +des ombrelles vertes ou rouges cachant à demi de jolis visages de +femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un désespéré qui mange +avec appétit et qui pleure sur les perfidies de sa maîtresse dans son +verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arboré un gilet de piqué et une +chemise à corps de couleur avec la plus délicieuse des cravates d'été, +me racontait un projet de chapitre pour _l'Art de rompre_. + +--«Vois-tu,» disait-il, en dépêchant un oeuf en cocotte, «étant donné +que la femme et l'homme sont deux vanités exaspérées par un sexe, le +problème pour se bien quitter consiste à satisfaire d'abord l'animal, +mais là, fortement,--ça, c'est facile,--puis à mettre d'accord les deux +vanités. Si tu savais comme c'est commode! Ça consiste simplement pour +l'homme à se faire lâcher,--mais exprès, mais à son heure, pas une +minute plus tôt, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en +paix, puisqu'il mystifie sa maîtresse en étant plus comédien qu'elle, et +elle s'en va, le coeur à l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit +vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigté, et que la +moindre faute de tact peut tout gâter.... Moi, j'ai un moyen très simple +et qui m'a réussi presque toujours.... Aussitôt que je commence à en +avoir assez d'une maîtresse, je l'assassine de bons procédés, je +l'accable de délicates attentions, je l'étouffé d'amour.... Je suis +toujours là, et toujours, à lui parler de ma tendresse, à l'obséder de +mes sentiments.... Je lui campe des scènes de jalousie à propos du +Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, après +quinze jours de cette délirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit, +n'a plus qu'une idée: se débarrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe. +J'accepte d'être ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la +cour par n'importe qui, tant elle a hâte de me voir me fâcher.... Je ne +me fâche pas.... Je ne vois rien.... Je suis là, toujours là, de plus en +plus épris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me +trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que +je vais me brûler la cervelle, et je suis celui dont on parle en +soupirant: «Pauvre garçon, il m'aimait bien, lui....» Est-ce machiné, +cela?» + +--«Mais pas trop mal,» fis-je, amusé par la verve avec laquelle il +m'avait dévoilé son cynique programme; «et si elle ne suffit pas tout de +même, cette machination?...» + +--«Si elle ne suffit pas,» reprit-il, avec un air de triomphe à me +montrer les ressources de ses roueries, «hé bien! c'est que j'ai affaire +à une femme très amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je +m'arrange pour avoir à ma disposition quelque créature très belle, très +jeune et très vénale. Je me livre sur elle à toute la frénésie du +plaisir, de manière à n'aborder jamais ma maîtresse que calme, très +calme.... Je lui parle de ma santé délabrée, de maux d'estomac, +incompatibles avec l'amour, de prescriptions médicales.... Ah! ça ne +traîne pas alors, et en quinze jours....» + +--«Et tu n'as pas le moindre remords de ces canailleries?» + +--«Pas le moindre,» fit-il. + +--«Et pas de regrets?» + +--«Encore moins.» + +--«As-tu jamais été vraiment amoureux?» + +--«J'ai cru l'être, mais je me suis convaincu très jeune qu'il n'y a +qu'un bonheur en amour, c'est de ne pas aimer....» + +--«Et as-tu gardé des ennemies parmi tes anciennes?» + +--«Pas une.» + +C'est à la suite de cette conversation que j'écrivis, une fois rentré, +ces trois axiomes qui pourraient être signés Don Juan de La Palisse: + +LXXVII + +_Il n'y a qu'une manière d'être heureux par le coeur; c'est de ne pas en +avoir_. + +LXXVIII + +_Une femme vous est toujours reconnaissante de vous avoir lâché_. + +LXXIX + +_On n'est plus fort que la femme qu'à la condition d'être plus femme +quelle_. + +Mais ces axiomes seraient incomplets si je n'ajoutais que je viens +d'apprendre le mariage d'André avec Christine Anroux, l'ancienne amie de +Colette, dont j'ai déjà parlé, et qu'il est brouillé avec moi parce +qu'il me soupçonne d'avoir été bien avec elle vingt-quatre heures +durant.--Elle le lui aura fait croire. Elle me détestait tant!--J'aime +encore mieux mes pauvres chagrins d'amant sans roueries. + +_Quatrième hypothèse_.—C'est la plus banale et, si bizarre que puisse +paraître ce point de vue, la plus souhaitable. L'amant toujours +amoureux, que sa maîtresse quitte en pleine passion, parle peut-être de +se brûler la cervelle. Il y songe. Il dessine des pistolets dans la +marge de ses papiers, comme Beyle le raconte de lui-même dans ses +_Souvenirs d'Egotisme_: «Je fus préservé du suicide,» ajoute-t-il, «par +la curiosité politique et sans doute par la crainte de me faire du +mal....» Ce sont de cruelles heures à passer; mais voulez-vous que nous +comptions un peu les misères dont cet amoureux délaissé demeure exempt? +Du doute d'abord, cette pire des douleurs. Cet homme-là, qui aime +encore, qui a aimé et qui a été congédié, quelle silhouette amusante en +dessine cette jolie comédie de _Ma Camarade_, et comme Daubray jouait +finement le personnage! Sa maîtresse lui dit un brutal: «Petit-père, +c'est fini, nous deux ...» et elle prend la porte. Petit-père se couche. +Il sanglote ou presque.... Du bruit à la porte. «C'est elle!» +s'écrie-t-il avec conviction. «_Elle verra que je n'ai pas douté +d'elle_....» Le rire de l'Olympe secouait la salle à cette phrase. Et +moi, je riais aussi, d'un rire par trop voisin des larmes. J'aurais tant +voulu être trahi, outragé, lâché,--avec le sentiment, qu'exprime cette +phrase-là, dans le coeur!--Une seconde douleur que l'amant de cette +sorte ne connaît pas, c'est l'incertitude de la sensibilité, cette +espèce de va-et-vient dans l'émotion, aujourd'hui en haut, demain en +bas, qui finit par vous donner comme le mal de mer dans l'âme. Cet amour +était dans la confiance et la joie. Il est dans le désespoir et +l'évidence de l'abandon. C'est franc. C'est net. C'est simple. Il est de +son avis, cet homme, au lieu qu'André Mareuil, moi et tous les autres +Adolphes, adroits ou non, nous n'avons jamais été du nôtre. Il ne faut +pas se mêler d'aimer, ou il faut aimer ainsi, avec des emballements fous +dans le bonheur et des chagrins d'enfant, de vrais et complets chagrins, +dans le malheur. Aussi, remarquez-le, quand il a bien pleuré, dessiné +beaucoup de pistolets dans les marges de ses pages, et après que le +temps a fait son oeuvre, cet amant très simple et lâché ne garde pas +d'amertume au coeur. Il a été bien heureux, puis bien malheureux. Il ne +s'est pas empoisonné par la rouerie qui ne sert qu'à être trompé plus +complètement et plus amèrement, par la vanité d'être le plus fort qui +ridiculise davantage nos faiblesses, par la défiance qui attire la +trahison comme le paratonnerre attire la foudre,--un paratonnerre qui +propage l'incendie. Mais quoi! c'est un don d'être un amant simple, et +c'est une chance de rencontrer une femme qui vient vous dire le: «C'est +fini, nous deux ...» le jour où c'est vraiment fini. C'est un don de ne +jamais raisonner sur son amour quand on aime. C'est une chance de subir +sans les comprendre les lois exprimées dans ces quelques aphorismes qui +achèveront de définir les dangers des lendemains de rupture: + +LXXX + +_L'amour est une maladie, et le malade le plus sage, pour cette +maladie-là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un +livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a, et qui souffre sans penser, +comme une bête_. + +LXXXI + +_La maîtresse qui nous quitte quand nous l'aimons le mieux nous épargne +des mois ou des années de menues désillusions. L'homme est ingrat pour +ce service, comme pour les autres_. + +LXXXII + +_Il y a un plaisir délicat--aurait dit La Rochefoucauld--à serrer la +main du rival pour qui l'on a été trahi, quand il est trahi à son tour_. + +LXXXIII + +_Ce qui prouve que l'expérience ne sert à rien, c'est que la fin de nos +anciennes amours ne nous dégoûte pas d'en commencer d'autres_. + +LXXXIV + +_On n'est vraiment guéri d'une femme que lorsqu'on n'est plus même +curieux de savoir avec qui elle vous oublie_. + +LXXXV + +_Chaque fin d'amour est comme un déménagement. Cela ne va pas sans +casse. Au dixième, combien y a-t-il de meubles en état_? + +LXXXVI + +_Nous ne pardonnons à une maîtresse de nous avoir ennuyé de son amour +que si elle nous débarrasse d'elle sans nous remplacer_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XVII + +DE LA RUPTURE + + +III + +APRÈS (_suite_).--DE QUELQUES VENGEANCES + + +Décidément ce diable d'André Mareuil, avant d'avoir abdiqué, en se +mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'empêche pas +l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec +l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En +feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je +rencontre, et la plupart se rapportant à ce fameux traité sur _l'Art de +rompe_ qu'il écrira peut-être, maintenant qu'il est enchaîné pour la +vie. Certains poètes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses +que par _réaction_. Ces dilettantes célèbrent l'amour pur avec d'autant +plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils goûtent les simples +félicités de la famille plus vivement dans l'atmosphère d'un café de +Bohémiens; ils aiment leur maîtresse avec une tendresse plus passionnée +quand ils la trompent. Ah! cette théorie de la vie de réactions, comme +elle nous fut chère autrefois, à André, à Simon, à Maurice Barrès, à +moi-même et à quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avisât de +l'appliquer aujourd'hui. Mais, à l'époque des notes que je vais +transcrire, il se bornait à étudier par le menu des problèmes galants, +celui-ci, par exemple:--étant donnée une femme, découvrir à l'avance si +elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le +lendemain de la rupture. + +--«En amour,» disait-il, «c'est comme en escrime; il faut connaître +d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la prétention, que nous +avons, d'être des tireurs de tête.... Hé bien! moi, je me vante, après +une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je +m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe +_j'ai aimé_ avec les variantes: «J'ai reçu un coup de pistolet, tu as +été vitriolé, il a été diffamé, nous avons été déshonorés.» Continue, +mon Claude; il y a de l'écho dans ton passé....» + +Il me débitait son paradoxe en déjeunant à une table de ce même café +D---- où il m'avait, l'autre matin, initié aux mystères de ce qu'il +appelle plaisamment: le lâchage-paratonnerre. Et comme je haussais les +épaules, il continua: + +--«Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut.... +Là-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la +glace. Si elle s'aperçoit que nous l'étudions, nous sommes perdus. Elle +posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la +pensée chez elle, comme elle touche à ce dont elle parle, comme elle +dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... Ça a dix +ans de Paris et c'est aussi Méridional qu'au premier jour. Tu la vois +bien, et comme elle tourne la tête?...» + +--«Parfaitement,» fis-je, après avoir regardé du côté qu'il m'indiquait. +«C'est une drôlesse pas très bien élevée, voilà tout.» + +--«C'est le type de la femme au revolver,» reprit André avec autorité. +«Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de +_l'Art de rompre_ contre ta prochaine _main_ au baccara, d'abord qu'à +chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite +qu'à chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie, +vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des idées de +mort et de suicide.» + +--«Entends comme elle rit,» lui dis-je pour le taquiner. + +--«Mais oui, elle rit de tout son coeur, comme elle souffre de tout son +coeur et comme elle te _pistolerait_, et elle avec, de tout son coeur si +elle t'aimait,--es-tu content de cette allusion à ton vieux +L'Estoile?--si elle t'aimait et si tu la quittait;--comme elle te +soignerait ensuite de tout son coeur si tu en réchappais et elle aussi. +Tiens! elle riait. Regarde-la se fâcher....» + +L'inconnue venait en effet, à la suite d'une maladresse de garçon qui +avait répandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils +d'une manière très dure. Ses yeux s'étaient faits brillants, et la +pâleur de l'impatience décolorait si profondément son visage, que je ne +pus me retenir de répondre à André: + +--«Ce n'est pas trop mal diagnostiqué. Et que conseilles-tu à tes +clients avec une femme comme celle-là?...» + +--«C'est la _brune irascible_,» reprit-il. «Je la conseille, avant tout, +le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences +insupportables pour des amoureux aussi compliqués que nous nous piquons +de l'être. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si +mon moyen, tu sais, celui de se faire lâcher le premier, ne réussit pas, +c'est très simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-là, prends +simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les +vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle +crie, elle tempête, elle achète du laudanum, elle s'empoisonne, elle se +manque.--Elle double toujours la dose, là comme ailleurs.--Et quand tu +reviens, tu es remplacé....» + +--«Par un autre candidat au vitriol,» interrompis-je en plaisantant. + + * * * * * + +--«Ne dis donc pas de choses médiocres,» reprit André en m'arrêtant net. +«La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu, +par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la +pendaison n'est pas le même que celui qui doit se suicider par la +noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort +volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours spécial?» + +--«Tu es vraiment très gai, ce matin,» lui dis-je. «Mais montre-moi +donc, parmi les jeunes personnes en train de déjeuner ici, la +prédestinée au vitriol.» + +--«Elle n'y est pas,» me répondit-il le plus gravement du monde après +avoir dévisagé toutes les dames, françaises ou non, en train de déguster +des fraises de bois,--nous étions au mois de juin,--ou de déchiqueter +une caille à la gelée. «La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est +la blonde féline et pâle, ou la brune fantomatique, enfin l'être +d'apparence idéale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses +nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous +trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol +cette liqueur corrosive qui s'achète chez le droguiste, et qui vous +défigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le +vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de +mur; c'est la lettre anonyme écrite par une maîtresse délaissée au mari +de celle à qui l'amant volage fait la cour; c'est _l'écho_ inspiré dans +un journal où les nouvelles amours de l'inconstant sont dénoncées avec +initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui +fait son chemin _piano, piano_.... La femme au vitriol a, par exemple, +aimé un médecin? Elle insinue que ce médecin abuse de ses malades. Elle +a aimé un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret +professionnel. Un écrivain? Elle l'accuse de vénalité ou de chantage. Et +c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir à mal +parler d'un ancien ami, «avec lequel il ne s'est rien passé....» Et elle +en donne la raison. Le malheureux avait la chasteté d'Abélard, par +force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien. +Ou bien il était affligé du mal dont Voltaire accuse si plaisamment +Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmité répugnante, +d'une mauvaise haleine, d'un eczéma mal placé, que sais-je?--Elles ont +un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brûler votre réputation, +égal à celui que leurs soeurs du trottoir déploient à vous brûler votre +visage....» + +--«Et à quoi les reconnais-tu, celles-là?» interrogeai-je. + +--«Avant tout, au cabotinage,» répondit André. «Si la femme au +revolver,--et j'entends par là non seulement le coup de pistolet, mais +les scènes tragiques et intolérables dont je t'épargne la +nomenclature,--si cette femme-là, j'insiste, se décèle, au premier coup +d'oeil, par ce que les pédants, tes maîtres, appellent l'excès +d'impulsion,--la vitrioleuse se distingue par une vanité forcenée qui +lui fait attacher une importance désordonnée à sa petite personne.... +As-tu suivi les procès de ces dernières années? Quand il s'agit d'une +basse vengeance, très misérable, très scélérate, très lâche, presque +toujours l'héroïne est une femme qui a eu des déceptions d'amour-propre +ulcérantes et mesquines: une actrice qui n'a pas réussi à se faire +applaudir, une institutrice qui n'a pas réussi à se faire imprimer, une +fille à demi galante qui n'a pas réussi à se faire épouser. Et l'amant +que l'on vitriolise d'une manière ou d'une autre n'est que la revanche +de ces existences manquées. Ce qui n'empêche pas les braves jurés, quand +c'est du véritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel +et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en flétrissant sa victime. +Ils sont étonnants, les jurés, dans ces occasions-là, et, pour citer la +vieille et toujours vraie légende, c'est ça qui donne une crâne idée de +l'homme!...» + +--«Ton remède, maintenant?» lui demandai-je. + +--«Il n'y en a qu'un,» répliqua-t-il carrément, «le seul qui convienne +quand on veut lutter contre un être lâche: lui faire peur. Nous autres, +gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les +femmes la déclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous +trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur +montrer un _Purdey_ nouveau modèle ou un couteau rapporté du Maroc en +leur laissant entendre que nous avons souvent pensé à pratiquer sur +elles le fameux: «Tue-la» du Maître.... Nous avons tort. Sois bien +persuadé, d'abord qu'elles croient toutes à la sincérité de ces +vantardises, ensuite qu'elles en sont flattées et reconnaissantes, enfin +qu'au moment de se venger de toi par une de ces _crasses_--comme elles +disent--dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient +l'idée que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, à +ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des +succès prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer +tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing +les tables, démantibulent les meubles, parlent d'étrangler leur +maîtresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une +lettre à la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-là. +La vipère pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.» + +--«Il y a du vrai dans ton paradoxe,» lui répondis-je. «Te rappelles-tu +la petite Ernestine qui jouait un rôlet dans ma première pièce? Je ne +connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage précepte +qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus être l'amant d'une +actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maçon.... Je trinquais +avec le maçon, et c'était même fort agréable.... Je fais, dans +l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le +maçon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-là. Je reviens. On me +raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche à savoir +la vérité. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infâme, et des +sanglots, et des larmes, et des cheveux épars, et des «mais je n'aime +que toi!...»--Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je +n'en ai pas. Je la relève, car elle était tombée à genoux.... Et, la +poussant vers le lit: «Tu m'as trompé avec lui. Trompe-le avec moi, +maintenant,» lui dis-je. Et la voilà qui sèche ses larmes, rattache ses +cheveux, et, d'une voix sifflante: «Vous n'avez pas de coeur, vous ne +m'avez jamais aimée....» Il n'y a pas de misères qu'elle ne m'ait +faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si +c'est dans le _revolver_ ou le _vitriol_ que tu ranges la vengeance que +Colette a tirée de moi?» + +--«Laquelle?» fit-il. + + * * * * * + +--«Voici: quand je l'ai quittés, je venais d'avoir, avec le directeur du +Théâtre-Français, une conversation où cet aimable homme m'avait accablé +de reproches sur ma paresse. Il m'avait demandé d'écrire une comédie +nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'étais donc mis au +travail....» + +--«Lentement,» interrompit André. + +--«Lentement, mais sûrement. Sais-tu ce que Colette a imaginé? Elle +savait que je travaillais à une comédie. Elle savait que Jacques Molan +en préparait une aussi. Et elle savait une troisième chose, par le +théâtre, c'est que l'oeuvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de +la maison, que l'on répétait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze +jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se réconcilier avec +Molan, qu'elle détestait et avec qui je m'étais brouillé à cause d'un +article écrit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de +jouer dans sa pièce, si cette pièce est finie à temps. Jacques, prévenu, +travaille d'arrache-plume et voilà que j'apprends par les journaux que +sa comédie est reçue, et déjà à l'étude, tandis que la mienne n'en était +encore qu'au second acte sur le papier....» + +--«Elle peut avoir eu tout simplement envie du rôle, cette fille....» +fit Mareuil. + +--«Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine +qu'elle s'est donnée pour me démolir dans le comité, et le fauteuil +qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la première! Et j'y suis +allé.... D'abord, quoique brouillés, j'aime beaucoup le talent de +Jacques....» + +--«Comme on se connaît!...» reprit Mareuil. + +--«Mais oui!» insistai-je, «et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette +_Adèle_.... Et puis je trouvais cela plus crâne, d'accepter ce billet et +de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en était une de +mettre tout son talent à faire réussir cette pièce qui reculait la +mienne de plus d'un an. C'en était une que de commander aux trois ou +quatre _soireux_ qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des +chroniques où on laissait entendre que j'avais lu ma pièce à quelques +artistes qui m'avaient déconseillé de la présenter.... Mais passons.... +Je détruisais tout ce petit échafaudage de méchanceté par ma simple +présence à cette première. Je fus assez content de mon calme dans le +péristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande scène du +second, tu te souviens, celle où son amant l'accable de reproches, +devine ce qu'elle avait inventé? De donner à Molan quatre ou cinq des +meilleurs «mots» de ma pièce à moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y +avait qu'elle à qui je l'eusse montrée.... Alors, je n'ai pas pu +rester!...» + +--«Ce n'était pas mal calculé,» fit André; «et d'abord que le simple +fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compté sur cette +envie....» + +--«Moi, j'envie Jacques?...» + +--«Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu, +pas une fausse lettre de lui où il t'ait refusé de l'argent pour +enterrer ton père. Tu ne fabriquerais pas un roman à clef pour insinuer +sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa _Adèle_ était +tombée, tu aurais eu tout de même cinq jolies petites minutes d'une +abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir, +sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de +Trissotin....» + +--«Je ne crois pas,» fis-je en riant. «Mais où veux-tu en venir?» + +--«Que ta Colette n'a procédé dans cette vengeance ni par le vitriol, ni +par le revolver. C'est une _empoisonneuse_....» + +--«J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur +elle: + + Elle m'a, jour par jour, empoisonné le coeur, + Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur, + Aux pétales glacés comme ses yeux: la haine.... + +«Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?» + +--«Mais si ... mais si.... Seulement je réfléchis, en moi-même, qu'un +homme de lettres est vraiment un drôle de corps.... As-tu pensé à +dresser jamais la liste de ce que tu as déjà touché d'argent pour la +_copie_ où tu as utilisé ta douleur?» + +--«Quel point de vue!» + +--«C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait trompé, +ingrat!... Enfin, revenons à nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter +ta manie, à nos tigresses. J'appelle donc _empoisonneuse_ la femme qui +se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif +de la sensibilité, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est très +différent de la _revolverienne_, toute d'impulsion, et de la +_vitrioleuse_, dans laquelle se déchaîne encore la fougue des nerfs +détraqués.... L'empoisonneuse est, avant tout, réfléchie et +observatrice. La première fois que tu l'as rencontrée, elle t'a regardé +d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connaît +dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu préfères et +dans lequel elle peut t'atteindre.» + +--«C'est vrai,» fis-je, «Colette m'a tant fait souffrir en devenant la +maîtresse du petit Vincy!» + +--«Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse été presque égal, ni de Molan, +tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pièce au lieu de la tienne, +ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas être +jaloux. Tu _tiques_ encore, ô psychologue!... Et, remarque-le, cette +vengeance savante a ceci de supérieur qu'elle agit en effet, comme le +poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espèce avait +imaginé d'infliger à un de mes amis un autre supplice: elle lui avait +montré durant leurs amours la passion la plus effrénée, et elle savait +que mon ami était, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites +égoïstes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si +risible fatuité? Il la quitte. Cette femme au désespoir eut l'énergie de +commencer une étonnante comédie d'indifférence à l'endroit du traître. +La première fois qu'ils causèrent ensemble, elle lui raconta, avec des +yeux clairs comme ce ciel, une bouche fraîche comme ces fraises et un +sourire à frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle +voulait se faire épouser simplement, que c'était une partie perdue et +qu'elle préférait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de +douter. Il était atteint au plus saignant de son amour-propre, cet +homme.... Il voulait bien avoir lâché une amante à l'agonie, mais non +pas une personne qui se moquait de lui depuis des années.... La petite +ne se démentit pas un instant, et même quand elle le vit à ses pieds, +implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs, +toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, à +lui, deux ans pour se consoler. Voilà ce que j'appelle bien travailler.» + +--«Et le remède, étonnant docteur?» + +--«Le remède? Il est plus difficile d'application, celui-là. Il faut +être allé un peu à l'école chez Machiavel. Il consiste à savoir d'avance +que l'on serre sur son coeur une femme capable de trouver la place +malade de ce coeur, et à lui cacher cette place. Si tu avais dissimulé +avec Colette, elle n'aurait pas deviné que tu aimais d'une amitié +profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas soupçonné que les +grands succès de Jacques Molan, coïncidant avec tes échecs, t'ont rendu +odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignorât ce +sentiment-là. Voilà tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-même, +tu en es encore à l'apprendre....» + +--«Ça devient trop compliqué d'aimer ainsi,» m'écriai-je. + +--«Pas plus compliqué que de vivre,» dit ce moraliste en veston, en +lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol. + + * * * * * + +...Nous discutâmes encore une partie de l'après-midi sur les vengeances +féminines que Mareuil m'énumérait si complaisamment. Il m'en cita de +toute espèce, prodiguant axiomes, anecdotes, théories, paradoxes. Il +n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine +Anroux exerça sur lui et dont j'ai déjà parlé: Elle consista--ayant su +dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle +cruellement--à se faire prendre comme maîtresse, puis épouser. Elle y +mit un art infini et lui servit un semblant d'amour à duper Valmont +lui-même, et je dis: + +LXXXVII + +_On ne prévoit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est +donc de n'en prévoir aucune. A quoi bon se gâter sa sensation d'elle, +pour rien_? + +LXXXVIII + +_La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester +fidèle_. + +LXXXIX + +_Dire à sa maîtresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop +risquer de les perdre et l'un et l'autre_. + +XC + +_Puisqu'il faut finir par être dupe, soyons-le en restant magnanimes. +C'est la seule vengeance contre les vengeances_. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XVIII + +DE LA RUPTURE + + +IV + +APRÈS (_fin_).--LES ENFANTS DE L'AMOUR + + +A l'époque où j'étais vraiment de ce monde et de ce demi-monde, je veux +dire quand je ne me réveillais pas le matin et ne me couchais pas le +soir martyr d'une idée fixe qui fait de moi un maniaque de mes +infortunes amoureuses,--ah! la manie lucide, c'est la moins guérissable, +hélas!--j'avais le goût passionné de la conversation des femmes. Grandes +ou petites dames, bourgeoises ou bohémiennes, filles de brasserie ou +d'atelier, servantes ou modèles, toute jupe m'était bonne pour la faire +bavarder. J'avais la chance en ces temps-là de hanter un ami du même +goût, mon grand aîné, ce chimérique d'Aurevilly, avec qui je me suis +tant plu! Et lui, le charmant et vibrant compagnon, comme il savait +l'art de leur parler, à toutes aussi,--aux plus dégradées comme aux plus +éthérées! Nous passions alors--c'était dans les étés de 72 et de 73--des +soirées de délices au cirque des Champs-Elysées, où travaillait sur la +corde raide une acrobate du nom d'Océanah, dont le vieux Barbey +raffolait: + +--«Ses yeux ont l'air de la plaindre de son métier,» disait-il, avec un +de ces bonheurs du mot qui lui étaient si naturels. Et puis, Océanah +partie, nous partions. La nuit était douce. Nous descendions de pied +ferme la longue avenue, d'Aurevilly se laissant aborder par toutes les +vendeuses de tendresse qui errent sur les trottoirs, et il dépensait à +jouter de l'épigramme avec elles autant d'esprit que dans les deux ou +trois salons de son choix. Ces malheureuses, peu habituées à ce que des +passants leur tinssent des discours désintéressés, se trompaient parfois +étrangement sur mon compagnon, et je me souviens qu'un de ces soirs-là, +comme il venait de marivauder ainsi avec deux de ces errantes, l'une +d'elles, donnant son ombrelle à l'autre,--une ombrelle décorée d'une +énorme tête de dogue,--s'écria tout d'un coup: + +--«Dieu! qu'il me plaît, ce Mexicain-là....» + +Et elle prit Barbey à bras-le-corps et le souleva de terre, comme une +gigantesque poupée.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si +profondément en lui le pittoresque écrivain, le parfait honnête homme, +l'étourdissant conversationniste, que j'éprouvai une sensation +d'horrible embarras devant cette scène si complètement indigne de son +âge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut lâché, avec un je ne +sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au +besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'épaule de cette fille du bout +de la canne-cravache qu'il portait toujours: + +--«Elle est familière....» me dit-il simplement, et il lui fit raconter +son histoire.... Seigneur! Que ces soirées d'il y a douze ans me +semblent loin, si loin! Et loin, le vieux _laird_, comme nous +l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: «Les +femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules créatures +qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie, +parce que chacune a dû se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez +toujours d'hérédité, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en +connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent +vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour +cela,» ajoutait-il, «que la confession permet seule de les conduire dans +l'éducation à donner à ces enfants.... A un fils de l'amour et à un fils +du devoir, il ne faut pas plus la même direction que la même culture à +deux plantes d'essence différente.... Quand on creuse ainsi la vie +humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le +catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur....» J'étais en +effet noyé de scepticisme en ces temps-là. «Et puis,» disait-il encore, +«je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le +deviendrais par mépris de cette triste époque, pour avoir un balcon d'où +cracher sur ce peuple....» + + * * * * * + +Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette +méditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui +survivent, eux, à la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle +avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour, +bien des causeries avec des femmes;--aucune qui m'ait autant touché +qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S----. Je +l'avais rencontrée à Paris, dans le monde, puis retrouvée à Florence, en +avril 187-.... Elle était là, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans, +aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonçait dans l'émotion comme le +bleu gris des yeux de sa mère. Elle restait veuve, et, quoique jolie, +très jolie, malgré la quarantaine approchante, elle avait une manière +d'être qui excluait absolument l'idée d'une cour possible. Elle +voyageait en Italie pour la santé de cette fille, et elle avait encore +un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses études dans un +lycée de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, dès le premier +jour, que je perdrais mon temps à espérer d'elle une bonne fortune, et +je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions +ensemble les musées où tournent sur les gazons pâles les nymphes de +Botticelli, les églises où songent les rudes bourgeois toscans du +Ghirlandajo, les couvents où prient les anges de l'Angelico avec leurs +ailes mouchetées d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes +bordées d'iris, jusqu'à cette chartreuse d'Ema si taciturne et si +fraîche, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses +fleurissent entre les statues blanches et les cyprès sombres. Quand nous +étions avec sa fille, nous ne parlions guère que des choses de l'art, +dont l'enfant avait déjà une sensation sûre et fine; mais, quand nous +nous promenions en tête à tête par les après-midi où il soufflait, le +long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible +poitrine de Marie,--c'était le nom de la petite malade,--nous nous +plaisions, la mère et moi, à tourner et retourner ensemble ces +insolubles problèmes du coeur, qui sont, de vingt à quarante ans, de si +cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut +par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aiguë coupée +par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si +doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A +mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les +mélancolies qui peuvent suivre certaines liaisons. + + * * * * * + +--«...C'était ma meilleure amie,» commença Mme de S---- (Nous avions +parlé ce jour-là des romans de la vie vécue, plus étranges que tous les +romans écrits, et elle m'en avait annoncé un.) «C'était ma meilleure +amie, et j'aurais juré que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle +était, lors de son mariage, décidée à rester une honnête femme. +Permettez-moi de lui donner même un faux petit nom, pour qu'aucun hasard +ne puisse jamais vous faire connaître l'autre, le vrai. Admettez donc +qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, dès la +première année de ce mariage,--autre raison, n'est-ce pas, qui aurait dû +la préserver pour toujours de toute faute....--Mais elle avait le coeur +passionné. Son mari était brutal, inintelligent et indifférent. Enfin +c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut +le lui dire. Des circonstances d'intimité particulièrement dangereuses +permirent à cet homme de la presser. Elle perdit la tête. Elle devint sa +maîtresse, et elle eut de lui un second fils.» + +--«Oui,» repris-je, comme elle se taisait, «c'est une vieille histoire; +mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui à +qui elle vient d'arriver a le coeur brisé. Je voudrais tant savoir les +émotions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi +entre deux hommes, dont l'un est le vrai père, dont l'autre se croit le +père de l'enfant?... Il y a là une tragédie en trois actes: avant, +pendant et après, qui doit être affreuse quand elle n'est pas très +comique....» + +--«Affreuse,» fit Mme de S---- en secouant la tête, «et Marthe ne les +aurait pas supportées, les scènes de cette tragédie, si elle n'avait pas +eu son premier enfant.... Voilà ce que vous autres, romanciers, vous ne +comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme +peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier +enfant, Marthe ne l'avait pas chéri, le jour où elle l'avait eu, de +cette aveugle, de cette ardente affection à demi animale, par où +commence la maternité chez la plupart de nous.... Elle était plus +réfléchie qu'instinctive, plus raisonnée que spontanée. Ce fut au moment +où elle se sentit devenir mère une seconde fois qu'elle aima vraiment +son premier-né d'un amour plus tendre, par la pensée du tort qu'elle lui +faisait, en lui donnant un frère qui n'était pas entièrement de son +sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante, +moi, mais je suis sûre de ce que je vous dis, et que Marthe était +sincère en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle +avait embrassé le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle +ne se connaissait pas pour ce pauvre petit être....» + +--«C'est un cas bien curieux,» lui répondis-je, «car on prétend souvent +le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mère des fils de +l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de +l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....» + +--«_Sarà_, comme on dit ici,» continua Mme de S----, «c'est possible +pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extrême +tendresse envers le premier fils eut bientôt pour contre-partie, chez +Marthe, un sentiment de grande douleur à l'occasion du second fils.... +Voici comment: l'homme à qui elle s'était donnée,--et, ici encore, je +n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez +pas savoir,--cet homme, donc, menait l'existence de désoeuvré riche que +vous connaissez. Il était de deux cercles fort élégants, il avait des +chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima, +une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinquième année, aussi +trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une grâce naturelle de +manières, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un +dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas +qu'il y ait rien de dangereux pour un caractère faible comme la gâterie +provoquée invariablement par ces façons-là. Le jeune homme finit, +rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et +qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu à peu un +enfant gâté, en effet. Mais un enfant gâté de trente ans, c'est du +triple, du quadruple extrait d'égoïsme.... C'est pire quelquefois.... +Celui-ci, l'amant de Marthe, lancé à toutes guides dans cette grisante +vie parisienne, avait marché un peu vite.--C'est votre mot, n'est-ce +pas?--Il avait dépensé plus que son revenu, entamé son capital. Il +voulut se refaire et se mit à jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il +gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour +où il dut avouer à sa maîtresse que, si elle ne l'aidait pas de sa +bourse, il sombrait,--et elle l'aida....» + +--«Permettez-moi,» interrompis-je en souriant, «de ne pas être aussi +indigné que vous.... Ces jolies petites scélératesses sont trop communes +parmi les jeunes gens qui font la fête, et, si l'on fouillait la +conscience de tous ceux qui, à cette heure-ci, descendent ou montent les +Champs-Elysées en conduisant eux-mêmes un cheval de trois cents +louis!...» + +--«Permettez-moi,» interrompit-elle à son tour, «de vous dire que vous +ne savez pas, vous, ce que c'est que le coeur d'une femme, et comme elle +a besoin de ne pas mépriser celui qu'elle aime, ni comme cette estime +est lente à s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant fût +venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle +voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments +comme les femmes délicates ont la naïveté d'en demander à ces hommes-là. +Elle voulut qu'il lui jurât, sur la tête de leur enfant commun, de ne +plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'était pas passé deux mois +qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle +aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle possédait des +bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le +mépris était entré en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire?» +insista Mme de S---- d'une voix presque altérée de dégoût. «La pauvre +femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aimé revenir encore +et encore demander la même chose. Et le jour où elle dit non, il lui +fallut voir ce père de son second fils, la menace à la bouche, parlant +de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la +perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier +elle-même cet argent en avouant tout à sa mère, jusqu'à ce qu'elle pût +enfin mettre à la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi +les plus saints devoirs.... On vit pourtant, après des agonies +pareilles.... Comment? Par quelles énergies que l'on ne se connaissait +pas?...» + +--«Mais ces énergies, c'est bien simple,» dis-je «Marthe a dû les +trouver dans ses deux enfants.» + +--«Non, mon ami.»--Je crois que jamais Mme de S---- ne m'avait appelé +ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce récit +réveillait en elle des cordes si vivantes!--«Non,» reprit-elle, «un de +ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette +crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce +fils ressemblait à son infâme père d'une de ces ressemblances absolues, +totales, qui crient la vérité à faire se serrer le coeur de la mère, +lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement. +Et puis, on s'habitue à cette sensation-là aussi, à moins que l'on ne se +prenne, comme fit Marthe, à trop détester l'amant d'autrefois. Car alors +cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien +étrange. La mère ne peut s'empêcher de frémir quand elle retrouve dans +son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'_âme_ de celui +qu'elle méprise de ce terrible mépris. C'est d'abord une sorte de +honte.... Est-ce sa faute, à cet enfant, s'il ressemble à son père? +Vais-je me mettre aussi à détester mon fils? Je serais un monstre?... +Ces pensées traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les +chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la +fatale ressemblance est toujours là, qui s'impose comme une obsession. +Et puis, une nouvelle pensée apparaît. Si cette ressemblance allait être +complète, si des traits elle passait au coeur, si ce fils devenait un +coquin comme son père?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier +Marthe de tout reproche, que son ancien amant était tombé, après leur +rupture, plus bas et toujours plus bas. Ç'avait été d'abord, autour de +lui, cette vague réputation d'aigrefin qui n'empêche pas un homme, à +Paris, d'être reçu partout; mais chacun sent que de se lier avec le +personnage est une imprudence. On dit: «C'est drôle. De quoi peut bien +vivre ce garçon-là?» On ajoute: «Après tout, ce ne sont pas mes +affaires.» Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas, +ensuite plus haut. Des anecdotes d'indélicatesses se colportent. L'homme +qui se sent déconsidéré tourne à l'insolent. Il cherche une affaire. Il +la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: «Vous avez +tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens....» Cette phrase +est encore répétée.... «Qu'y a-t-il?» Cette question court les cercles +et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrapé en flagrant +délit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de +Marthe.--Cet homme en vint à tricher au jeu. Il fut pris. On étouffa +l'affaire. Mais le drôle disparut pour ne plus revenir....» + +--«Pauvre Marthe!» m'écriai-je presque malgré moi. + +--«Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais,» dit Mme de S---- en +secouant la tête. «Pour que vous puissiez bien comprendre tout son +martyre, il faut que vous sachiez qu'elle était redevenue une très +honnête femme. Elle a été de celles qui font mentir le proverbe, et pour +qui le premier amour est le dernier. Certaines expériences guérissent de +les recommencer--à jamais ... Marthe était pieuse avant sa faute; elle +le devint davantage ensuite. Elle avait conçu cette idée que Dieu la +punirait de cette faute dans ce fils de l'adultère qui grandissait +cependant, et, à mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec +le vrai père grandissait aussi. Ce n'était qu'un enfant, et il avait +déjà des vices de coeur presque développés, les tristes vices que la +mère avait appris à connaître dans son ignoble amant. Il était félin et +hypocrite, sensuel et faible, avec des égoïsmes mélangés de câlineries +qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce +caractère d'homme dont elle retrouvait les linéaments reproduits en +miniature dans l'enfant! Son devoir, à elle, était tracé, n'est-ce pas? +Essayer d'élever cet enfant et combattre à l'avance les défauts futurs +de l'homme encore à former.... Mais, c'est ici que vous allez la +plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle était mariée, et son mari s'était +mis dans la tête que c'était à lui d'élever ce fils. Une espèce d'atroce +ironie voulait qu'il adorât ce second enfant, et qu'au lieu de +développer à son égard la virile énergie qui eût été nécessaire, il le +traitât d'une façon exactement opposée à celle qu'exigeait cette nature. +C'était donc, entre le mari et la femme, des scènes continuelles à +propos de ce fils qui n'était qu'à elle et dont elle voyait l'avenir +écrit dans la destinée de l'_autre_, du scélérat qui lui avait +empoisonné sa vie. Le pire était qu'à travers ces angoisses secrètes, +ces remords, ces scènes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second +enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier, +qui lui ressemblait, à elle, et en qui elle voyait déjà s'épanouir sa +fine sensibilité.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus +dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la tragédie +morale qu'elle a traversée?...» + +--«Et le dénouement?» m'écriai-je. + +--«Il n'y en a pas eu,» me dit-elle; «l'enfant est mort trop jeune.» + + * * * * * + +Je l'avais notée, cette histoire, à peu près dans les termes que je +viens de la transcrire, et elle m'avait tant frappé que je la racontai +justement à d'Aurevilly, par un de ces soirs où nous revenions du +Cirque. Je le vois encore s'arrêtant et me disant: + +--«Et vous n'avez pas deviné que c'était son histoire, à elle?» + +--«Pas possible!» lui dis-je. + +--«Voyons, Claude,» reprit-il, en me mettant sur l'épaule sa main gantée +d'un de ces gants noirs brodés d'or, comme il en portait pour ces +sorties de demi-apparat, «est-ce que vous croyez qu'une amie lui eût +fait cette révélation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas +une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui révéler la +naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue +Mme de S----?» + +--«Morte aussi.» + +--«Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a dû vouloir vous dérouter +deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le +second pour mort.... Tâchez de le retrouver et de nettoyer votre +monocle. Nous en recauserons....» + +Je répondis à mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur +le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voilà +qu'un jour, ou plutôt une nuit, chez Phillips, dans ce bar célèbre où je +buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour +faire l'Anglais et le sportsman,--ô naïveté!...--le nom de S---- me +frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il était porté par un +très joli garçon de vingt-deux ans environ,--au chapeau luisant comme du +métal, au plastron plissé, à la boutonnière fleurie d'un brin de fougère +et de muguet sous le pardessus ouvert,--enfin un parfait _dandy_ de +l'heure présente, pour employer un mot démodé que d'Aurevilly aimait. Et +tout en avalant un _cocktail_ qui devait bien être le cinquième, à en +juger par le ton de ces messieurs, il disait: + +--«Nous lui avons donné la grande culotte.... Six banques de mille +louis.... Il faudra bien qu'il saute!...» + +Je sentis alors, à regarder ce garçon que toute la beauté d'un enfant de +l'amour enveloppait comme d'une auréole, combien d'Aurevilly avait vu +juste. Mme de S---- et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de +Florence, en donnant un fils aîné à cette soi-disant Marthe au lieu +d'une fille,--et la suite,--avait voulu me dépister, et j'avais devant +moi le fils de l'Alphonse. Hélas! je n'ai plus le preux de Valognes--un +autre des sobriquets amicaux de Barbey--pour recauser avec lui du +dénouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis +la visite chez Phillips, et je suis sûr, sûr comme de l'infamie de +Colette, que j'apprendrai demain, après-demain, quelque jour, que ce +jeune homme a fini comme son vrai père. Pauvre, pauvre Marthe!... +Décidément j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure +ait été stérile et que je ne doive jamais retrouver l'âme de cette +mauvaise femme incarnée dans quelque petit être, qui aurait à la fois +dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce mélange!... Il est vrai +que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce fût mon +sang. La pelote était trop bien garnie. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XIX + +THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR + + +I + +LA MÉTHODE DU DOCTEUR NOIROT + + +Depuis des années j'ai renoncé à la naïve habitude de relire les pages +que j'écris. Une fois jetées sur le papier, c'est comme un enfant qui +vient de naître. Chétif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille +de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les +coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal +peigné,--telle est ma devise,--plutôt que rachitique et cosmétique. Je +viens pourtant de manquer à ce facile principe qui accorde si +merveilleusement la rhétorique et la paresse, et j'ai repris d'affilée +ces dix-huit premières méditations. Je voulais juger de leur ensemble et +vérifier si j'avais bien suivi le plan arrêté dans ma tête sur les trois +actes de la tragi-comédie d'Amour:--avant, pendant, après. Le résultat +ne s'est pas fait attendre. Un découragement immédiat s'est emparé de +moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le +reste du programme ainsi indiqué sur mon livre de notes et qui devait +constituer comme l'épilogue:--XIX: _Des consolations_ (la débauche. +Montrer l'identité du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques +coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils +Epiphane qui prêchaient l'affranchissement de l'âme par l'assouvissement +du corps et la volupté....); XX: _Le sadisme_ (son histoire. Montrer +qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance à certaines +sortes de douleurs. De la différence entre la souffrance qui nous +améliore et celle qui nous déprave. Pourquoi?); XXI: _Lesbos_ (une +nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline. +Analyser la fureur impuissante que cela développe, si spéciale et qui ne +ressemble pas à l'autre jalousie, à cause de la différence de l'image). +Je venais de voir trop clairement mon incapacité d'_expliquer_ tous ces +phénomènes moraux plus ou moins bien décrits, et de conclure. Et +qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et +puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me +disait si justement l'abbé Taconet: «Peindre trop complaisamment sa +maladie, c'est la propager.» Si ce livre devait ainsi répandre le virus +qui me ronge, à quoi bon avoir employé à une oeuvre de corruption +l'encre de mon encrier? Mieux eût valu la boire, comme au collège. Cela +ne faisait de mal qu'à moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne +me suis pas trouvé le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de +papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme +cruelle était là, devant les yeux de ma jalousie, offrant à d'autres sa +gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand +on a vraiment pleuré sur certaines pages, une espèce de vanité +singulière vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si +l'on devait avoir, en talent, le bénéfice de ses larmes. C'est misérable +et c'est humain,--de cette étrange humanité littéraire où le factice et +le naturel, le faux et le vrai se combinent à ne les pouvoir pas +démêler. Oui, voilà deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre +sotte et mesquine, qui m'ont empêché de brûler ce livre, malgré tout; +puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abbé +Taconet, en me disant: «Mais si, après avoir étalé la maladie de mon +coeur, j'en donnais le remède? Ce serait une conclusion, cela.» Et tout +de suite ce problème se pose à mon esprit: «Y a-t-il un remède contre la +passion?» Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: «Y +a-t-il une _Thérapeutique de l'amour_?» Le mot me semble paradoxal et +piquant. Je reprends courage, et je l'écris sous l'étiquette XIX, à la +place du titre projeté. Et je médite, je médite.... Je ne trouve rien. +«Allons,» me dis-je, «puisqu'il s'agit de thérapeutique et que d'après +Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est à base physique, si j'allais +consulter un médecin?» Et dès le lendemain, vers les dix heures, je +m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au +quatrième étage de laquelle j'étais sûr de trouver le docteur Noirot. + + * * * * * + +Je l'ai connu, cet excellent docteur,--à qui j'ai dû la tragique +anecdote rapportée dans la méditation XIV,--au quartier Latin. Il était +interne à Bicêtre. J'ai bien souvent mangé en sa compagnie, dans la +salle de ce vieil hôpital affectée aux repas de ces messieurs, sur les +murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions très étrange. Les +listes des internes y sont gravées, année par année, et dans chaque +liste, depuis quinze ans, il y a un nom à côté duquel se voient deux +initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, à chaque nouvelle +fournée, devient la maîtresse d'un des futurs docteurs envoyés dans cet +hôpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades, +quand le chef de service manquait. Il était dès cette époque, et il est +resté cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec +un air d'employé plus que de praticien. Il est mon aîné et de beaucoup. +Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus +belle fortune, s'il n'avait pas eu à soutenir une nombreuse famille, +casée par ses soins. Le souci forcé de la clientèle l'a empêché +d'arriver à l'agrégation, et il est probable qu'il ne sera même jamais +médecin des hôpitaux. A travers sa vie de labeur et de dévouement, le +cynisme dont je parlais a continué de se développer par le plus +singulier contraste que j'aie jamais rencontré. Matérialiste outrageux, +expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, +Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à une âme +gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne +croit guère à la médecine, il s'est fait depuis des années une +spécialité du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux, +pétrir le corps humain d'une manière quasi miraculeuse, grâce à des +connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui +reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup poussé, et, à l'heure +présente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se +loger, depuis la mort de sa mère, dans un appartement meublé à neuf, en +haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passée ni +la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce +qui ne l'empêche pas, quand on discute devant lui l'immortalité de +l'âme, de passer au fil de sa féroce ironie ce qu'il appelle la plus +grotesque des vanités de l'homme. A-t-il des maîtresses? Je lui en ai +connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,--et +pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,--mais jamais il +n'a aimé. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement +battu par son cocher et saignant sous la mèche, il me disait: «Une +passion, c'est, sur notre système nerveux, une place comme celle qu'a ce +cheval sur sa croupe. Tâchons de ne pas nous laisser faire de place au +coeur....» Je pensais à ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme +capable de comparer un amant malheureux à une rosse conduite par un +ivrogne doit avoir des panacées contre ce malheur, ou personne n'en a. + +Noirot achevait de déjeuner. C'est une de ses théories que l'homme qui +travaille doit être nourri avant son travail. «Les Anglais ont raison,» +dit-il souvent, «dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela +qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....» A dix heures, il se +lève de table. Il a, de huit à neuf et demie, visité les deux ou trois +clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier. +De onze heures à trois heures, il fait ses courses. De trois heures à +six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il +dîne. Autrefois, il donnait toutes ses soirées à sa mère. Il va +maintenant un peu dans le monde, un peu au théâtre, un peu chez les +trois soeurs qu'il a mariées.... Quand je lui eus expliqué que je +voulais causer avec lui, à propos d'un livre que j'écrivais: + +--«Montez dans ma voiture,» me dit-il; «nous bavarderons entre mes +visites.» + + * * * * * + +Nous voici donc roulant dans ce coupé au mois, comme en ont les +médecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et +les grands yeux vitreux dans les faces pâles. Je pouvais voir, dans +l'espèce de tiroir sans couvercle ménagé sur le devant, un thermomètre +de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.--Noirot est un des +docteurs qui cumulent la médecine et la chirurgie. C'est même un +operateur très adroit.--Des brochures s'y mêlaient à quelques fioles de +pharmacie destinées aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer +à mon compagnon, devant ces témoignages de la vraie douleur, ma douleur +à moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma +pensée. Mais que la pensée paraît peu de chose à côté d'un os qui crie +sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fièvre! + +--«Vous avez tort,» répondit le docteur, quand je lui eus communiqué, +avec le problème sur lequel je voulais le consulter, mon espèce de honte +à l'entretenir de maux par trop chimériques. «Pour un matérialiste comme +moi, un mal moral est un mal physique moins bien défini, voilà tout.... +Et c'est parce qu'il est moins bien défini que les médecins ne s'en +occupent pas....» + +--«Alors, à quelqu'un qui viendrait vous dire: «Docteur, je suis +amoureux, guérissez-moi,» vous n'éclateriez pas de rire au nez?...» + +--«Pas le moins du monde.» + +--«Et qu'ordonneriez-vous?» insistai-je. «Est-ce indiscret de vous le +demander?» + +--«Cela dépendrait naturellement de l'individu,» fit le docteur, hochant +la tête. «Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies, +il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a +que des amants. Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, parce +qu'elle ne m'a jamais été posée. Pourtant, j'entrevois tout de suite +quelques règles générales, d'après deux ou trois remarques que j'ai eu +souvent l'occasion de faire. Avez-vous observé d'abord que tous les +amoureux ont mal à l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un +proverbe qui dit:--Vivre d'amour et d'eau claire,--et qui n'est pas si +bête. Traduisez-le en bon français, il signifie qu'un amoureux ne +surveille plus l'hygiène de ses repas. Il mange à des heures quelconques +et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous à midi, il déjeune à deux +heures; un rendez-vous à une heure, il déjeune à midi, hâtivement, +goulûment. Puis, malgré les plus rigoureux principes, il court posséder +sa maîtresse, en plein travail de la digestion.... S'il reçoit une +mauvaise nouvelle de cette maîtresse, il n'a pas d'appétit; une bonne, +il n'en a pas non plus.--Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous +ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal à +l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir +mal à ses racines.... Je vous passe les considérations que je pourrais +vous faire sur les rapports du système nerveux avec ce précieux organe, +si précieux, si fragile, si négligé.... J'arrive à ma conclusion: +presque toujours les chagrins du coeur s'accompagnent d'un état +dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digère pas. L'un +s'additionne à l'autre, et les deux misères s'aggravent.... Je +conseillerais donc à mon sujet une première série de soins destinés à +lui procurer la félicité physique et irrésistible, dont s'accompagne la +bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet, +vous êtes un chrétien, au fond, tout au fond, et ma théorie vous fait +horreur.... Mais avez-vous assisté, à la campagne, aux déjeuners qui +suivent les retours d'enterrement? On s'assied à table les yeux rouges, +les lèvres tremblantes, l'âme navrée. On parle à peine. Le bruit des +pelletées de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les +oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit +des cuillers dans les assiettes.... Cependant le boeuf arrive, puis le +poulet, puis les légumes, le tout arrosé d'un vieux vin de pays qui sent +le raisin.... Petit à petit les voix se haussent, le feu de la vie +revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont +un bon moment, le premier depuis la catastrophe.» + +--«J'ai déjà mentionné le fait dans une de mes méditations,» +interrompis-je avec un peu de vanité. «Pauvre nature humaine! Cela +prouve que nous avons un corps et une âme, simplement, et que la chair +est faible, très faible....» + +--«Faiblesse ou force,» reprit le médecin, «pourquoi ne pas utiliser ce +procédé de consolation? A un amant possédé du délire du regret, comme +vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un régime adapté à votre +état actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice, +beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est là, donc +dépenser et acquérir; et je vous rédigerais un régime de table qui vous +remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin +rouge; du vin blanc léger, additionné d'eau de Vals, des viandes rôties +et des légumes, à part égale; des heures régulières du déjeuner et du +dîner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions.... +En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, après chaque repas, au +lieu de ces idées noires que le travail de la digestion laborieuse roule +dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les résidus toxiques +d'une désassimilation incomplète,--je vous donne des idées légères, des +idées roses, celles d'un cheval qui a bien mangé son avoine, d'un chien +qui a bien lappé sa pâtée. Hé! hé! ce n'est pas à dédaigner, ce +bonheur-là. C'est le plus sûr.... Seulement, comme vous n'êtes ni un +cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,--ou du moins qui +raisonne,--je vous explique ma méthode, pour vous donner à vous-même, +par-dessus le marché, le petit intérêt de suivre le progrès de votre +guérison. Au lieu de penser à votre maîtresse uniquement, vous commencez +de penser au remède que je vous prescris contre votre maîtresse.... Ce +jour-là, vous êtes sauvé,--ou, sinon sauvé, du moins soulagé. Mais nous +voici à la porte de la maison où je dois m'arrêter.... Attendez-moi dix +minutes, voulez-vous?...» + + * * * * * + +Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, à cette porte, en train +de réfléchir sur le paradoxal remède de mon docteur. Tant-mieux et sur +cette métamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une +ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente +un peu partout, j'essayai de résumer mon impression sur ce remède en +noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une +brochure ramassée dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de +l'_agoraphobie_ ou peur des espaces, de la _claustrophobie_ ou peur de +l'étroit, et de la _télénophobie_ ou peur des épingles. Mon Dieu! Que la +science moderne de l'esprit est donc singulière dans ses distinctions, +et que l'esprit lui-même apparaît, quand on le regarde à la loupe, comme +une machine délicate et facile à fausser! Mais je retranscris ici mes +axiomes: + +XCI + +_Pour certains physiologistes, l'âme est la maladie du corps. C'est +alors la maladie sacrée dont parlaient les anciens. Mourons-en plutôt +que de vivre sans elle_. + +XCII + +_Substituer une boîte de pilules à l'Evangile, c'est, au fond, le rêve +de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrès_. + + * * * * * + +Quand le docteur fut de nouveau assis à côté de moi, je lui tendis la +feuille où je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les +épaules sans se fâcher, avec la sérénité d'un doucheur qui voit se +trémousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommençait de +rouler le long des rues: + +--«Parfait! Voilà qui prouve que vous avez la haine du remède. Cette +aversion est un phénomène constant dans les maladies dites morales. En +l'espèce, il dérive d'une conception fausse de la femme qui remonte en +droite ligne à la dame du moyen âge Comme Schopenhauer s'en est joliment +moqué! C'est votre maître, celui-là, le nierez-vous?» + +--«Mon maître?...» répondis-je. «C'est un Chamfort à la choucroute. +J'aime mieux l'autre, qui était à l'ambre, en vrai fils au dix-huitième +siècle. Schopenhauer, causeur, me représente l'Allemand dont Rivarol +disait que, pour prouver qu'il est léger, il saute par la fenêtre.» + +--«N'empêche,» continua le docteur, «que, cette fois, il est bien tombé, +et sur un des parterres où fleurit le plus abondamment la fleur de la +jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un +amant malheureux, à ce point-ci tout particulièrement: rectifier l'image +du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce +qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a écrit +un livre qui s'appelle _Cruelle Enigme_. Je n'entends rien à la critique +littéraire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de +titres qui appartiennent davantage à ce que j'appelle, excusez ma +franchise, l'école du doigt dans l'oeil. Etes-vous allé à la Maternité?» + +--«A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux +couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la +pensée comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux voûtés, ses +couverts de tilleuls, son cloître paisible, ses longs toits qui +ressemblent à ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!...» + +--«Il ne s'agit pas de ces fadaises,» dit Noirot; «avez-vous suivi là +une clinique?» + +--«Non,» répondis-je; «l'odeur m'a dégoûté dès la première salle. Vous +savez que je n'ai jamais été très passionné pour ces spectacles, même +quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les +salles de Bicêtre....» + +--«Hé bien!» continua le docteur, «c'est ce dégoût que je demanderais à +l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans +cette Maternité à des séries d'opérations. Je le contraindrais de suivre +les visites à l'hôpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le +familiariserais avec le féminin dans ce qu'il a de plus endolori, de +plus répugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux +vers de Vigny: + + ...La femme, enfant malade.... + +que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour +cet amant malheureux en images précises. Quand il penserait que sa +maîtresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la +cruelle énigme, il y verrait un phénomène vulgaire, quelque chose +d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'éternuement sous +un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal +pour un benêt de philosophe: «L'amour, c'est l'obsession du sexe.» Et de +cette obsession-là il faut se débarrasser comme de toutes les autres, +par la vision bien nette de la misérable cause qui produit ce grand +effet.... Bon, me voici encore obligé de vous quitter; j'en ai pour cinq +minutes, cette fois.» + + * * * * * + +Il en passa plus de cinquante. L'endroit était mal choisi pour m'y faire +stationner. C'était à deux pas de l'entrée du Vaudeville, rue de la +Chaussée-d'Antin. Or, à ce théâtre du Vaudeville se rattache un de mes +plus tristes souvenirs. J'ai vu ma maîtresse en sortir avec un de mes +rivaux, après que je l'avais laissée, trois heures auparavant, assise au +coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'étais +moi-même rentré chez moi, et, le souci de sa santé m'ayant empêché de +travailler, j'avais quitté ma chambre et gagné à pied les bureaux d'un +journal. Désireux de causer pour tromper ma mélancolie, j'y avais +cueilli André Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre +Tortoni et l'Opéra, indéfiniment. Et puis le mauvais destin veut +qu'André s'arrête pour voir la sortie du théâtre. Et le reste!... Je me +rappelais, dans la voiture de Noirot, cette scène de trahison. Mes +sentiments d'alors me revenaient, après tant de jours, avec une +extraordinaire précision. Cela me déchirait à nouveau tout le coeur, et +je m'amusais à discuter mentalement avec le cynique docteur que je +venais de quitter: + +--«Non,» me disais-je, «j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a +obéi à des nécessités de pure, ou plutôt d'impure physiologie, cela ne +peut pas me consoler, puisque c'est là ma peine: qu'avec ce joli visage, +qui ressemble tant à mon rêve, elle soit soumise à cette perversion de +son coeur par ses sens. Quand même je croirais que son mensonge n'a +jamais été que de l'hystérie, et quand je posséderais la véritable +théorie de ce mal mystérieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle, +cette théorie m'empêcherait-elle d'éprouver que c'est là une grande +misère: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que +j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la +ligne est un peu renflée et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans +le pli qui touche à la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester +si belles?...» + +Pour chasser l'image de cette bouche trop chérie, je me remis à +feuilleter la brochure sur l'_agoraphobie_, l'_oïchophobie_ ou peur des +maisons, sans doute, la _topophobie_ ou peur des endroits, je +suppose,--et, à la suite de mes réflexions de tout à l'heure, j'écrivis +l'aphorisme suivant sous la rubrique:--_Illogisme_. + +XCIII + +_Un savant me démontre, pour me consoler, les motifs physiologiques de +l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous +disent, quand vous pleurez un mort: «Vos larmes ne vous le rendront +pas.» Hélas! c'est justement pour cela que vous le pleurez_. + + * * * * * + +Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse: + +--«Je vous ai fait attendre,» reprit-il; «je viens d'assister à une +scène navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a supplié de lui +avouer son état pour qu'il arrangeât ses affaires.... Il en a pour un +mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a données m'en faisaient +un devoir. C'est le plus dur de notre métier, cela.... Il a pris son +visage dans ses mains, et il a pleuré, sans parler, de grosses larmes +qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demandé +que sa femme n'en sût rien.... Quand elle est rentrée, il causait avec +moi en souriant.... C'est toujours beau, un caractère....» + +--«Et cela ne vous fait pas croire à l'âme, à quelque chose +d'indéfinissable, d'irréductible au scalpel, qui palpite à travers les +défaillances des organes?...» + +--«Pas le moins du monde,» dit-il en secouant la tête; «un sentiment ne +doit jamais prévaloir contre une idée.... Mais dépêchons-nous, parce que +j'ai un pauvre diable à visiter très loin.... Encore une histoire +navrante....» + +Il avait oublié notre discussion, et je n'eus pas le courage de la +reprendre. Je l'écoutais me détailler une infortune affreuse, comme il +n'y en a qu'à Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait +une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines, à soigner ainsi +une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des misères du corps +aurait-il le loisir d'apprendre à connaître les misères de l'âme, et à +quoi bon? C'est moi qui suis un égoïste et un insensé de venir ennuyer +un homme comme celui-là, entre le chevet d'un cancéreux et le chevet +d'un typhoïdique, en lui demandant un remède contre une maladie qui ne +se touche pas au doigt, qui ne s'apprécie pas au thermomètre, qui ne se +sonde pas, qui ne s'opère pas avec l'acier. Ah! que la religion était +intelligente, qui bâtissait les cloîtres, précisément pour ces +maladies-là! Mais, voilà! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a +sa raison d'être. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus +que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans +l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont +mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait +trop, il agirait moins. + + + * * * * * + + +MÉDITATION XX + +THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR + + +II + +LE SYSTÈME DU PROFESSEUR SIXTE + + +J'ai pourtant essayé de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en +vertu de la sage maxime que ce même docteur applique aux eaux minérales: +««Je recommande toujours,» dit-il, «celles qui ne peuvent pas faire de +mal.... Alors, si elles ne font pas de bien....» Et il hoche la tête. Je +retournai dans une célèbre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un +ancien dragon de l'impératrice, espèce de géant maigre et roux, à profil +de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait +par ses ingénieuses plaisanteries prononcées avec un accent méridional. +«Il y a neuf parades, monsieur Larcher,» me disait-il. Et il +m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu'à l'octave: «Et la +neuvième,» continuait-il en clignant l'oeil gauche, «qui consiste à +ficher le camp....» Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite +salle de la rue Jacob, puis, ayant visité mes fleurets délaissés depuis +des années, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un +nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter +une paire d'épées d'occasion qu'il prenait la liberté de me recommander: +«C'est pour rien,» me dit-il, «et nous les travaillerons ensemble, vous +verrez....» Car il est de l'école de ceux qui méprisent l'escrime +savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'être que si elle vous +prépare au terrain. Aussi la salle est-elle fréquentée uniquement par +des utilitaires. Avec son jeu, sans élégance aucune, mais qui touche +beaucoup, le père Lecontre (niez donc la prédestination des noms!) s'est +fait une renommée de maître pratique aussi méritée que sa renommée de +terrible carottier. Si j'avais été encore l'homme d'autrefois, le +maniaque de caractères, capable de suivre un personnage de semaine en +semaine, par curiosité, je me serais plu dans cette petite salle, +véritable séminaire de spadassins, dont les habitués principaux sont: +quatre députés véreux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de +jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. Hélas! Ma +pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des +muscles. Ils oublient cela, les médecins, quand ils vous conseillent la +vie d'athlète, que cette vie suppose d'abord l'athlétisme, et cet +athlétisme la santé. Après huit jours de plastronnage quotidien, je ne +mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais à Colette +davantage encore, et aux temps où j'étais du moins auprès d'elle à +griser de caresses ma jalousie. Je me récitais des vers écrits à cette +époque: + + ...Comme Samson sur les genoux de Dalila, + Je sens la trahison enveloppante et tendre + A chaque doux baiser sur ma tête descendre, + Et je dis: «Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux, + «Donne-moi tes deux seins frais et délicieux, + Et ta Beauté troublante ou se dissout mon être....» + +Ces séances d'escrime alternaient, toujours d'après les conseils de +Noirot, avec des séances à l'hôpital, où je voyais des nudités féminines +à dégoûter du vice un équipage de marins en bordée. Mais non, ces corps +misérables et rongés des pires maladies de l'impureté, sur ces grabats +d'agonie, dans ce décor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus +présente l'adorable ligne du corps de ma maîtresse, et le frissonnement +parfumé autour d'elle des batistes transparentes et des souples +dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans +les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce +fragment d'un sonnet perdu: + + Ton adorable corps, dont le regret me ronge, + Tu t'en servis, ainsi que d'un sûr instrument, + Afin de régner mieux sur un trop faible amant + Toi qui savais l'extase où la Beauté me plonge.... + +Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours +le même, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre +chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu'à lui aussi l'on peut jeter +cette éloquente apostrophe qui commence une strophe d'un poème, lu je ne +sais où: + + Tu ne la connaît pas, la funeste Beauté.... + +Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de +cette Beauté quand on l'a possédée dans un cadre digne d'elle, et +perdue,--perdue volontairement! Quelle sottise! + + * * * * * + +A la suite d'une de ces visites à l'hôpital, je me réveillai un matin +d'un sommeil hanté de cauchemars. J'avais vu Colette morte, étendue sur +la dalle de l'amphithéâtre, et un carabin me tendait un scalpel pour +l'enfoncer dans cette gorge blanche, à demi voilée de ses fins cheveux +blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse +lassitude du muscle trop travaillé. «Si cela continue,» me dis-je, «je +deviendrai fou....» Et, réfléchissant à la méthode du docteur Noirot, +dans cette paresse du lit où la pensée se dévide toute seule, comme la +laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aperçus avec +une extrême netteté le vice initial, que je formulai ainsi: + +XCIV + +_Un remède physique ne peut rien contre un mal moral, pour la même +raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une +attaque de rhumatisme. L'âme seule agit sur l'âme_. + +Mais qui connaît aujourd'hui les choses de l'âme? Les psychologues, sans +doute, puisque c'est leur métier. Si j'allais consulter le fameux Adrien +Sixte; l'auteur de l'_Anatomie de la Volonté_ et de la _Théorie des +Passions_? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes +pièces dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais +remercié. Ce sera l'occasion, et aussi de le connaître. Je m'habille en +me félicitant de cette résolution nouvelle.--On se raccrocherait à une +touffe d'herbes, avec une folie d'espérance, lorsqu'on se noie, la +lanterne au cou.--Je cherche l'adresse de Sixte dans le _Tout-Paris_. +Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en +effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le célèbre analyste. +N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son éditeur. Après bien des +pourparlers et en déclinant mon nom, j'arrive à savoir que le +psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, près du Jardin des Plantes, et +le numéro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du +quartier Latin où j'ai vécu mes années de jeunesse. Je dis au cocher de +prendre par le versant de la montagne Sainte-Geneviève qui regarde le +Val-de-Grâce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, où +se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des leçons dans cette +«boîte», il y a tantôt quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de +la porte peinte en vert pour aller empâter de latin et de grec les +estomacs récalcitrants des retoqués de tous les baccalauréats, et +j'étais si fervent alors, si passionné d'art!... Je composais des vers +entre deux conférences,--à quatre francs l'une. Je griffonnais des pages +de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours, +auprès de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon rêve unique +était de vivre de ma plume, afin d'écrire des chefs-d'oeuvre,--comme +Balzac. Mon temps à moi pour travailler, et je comptais remuer le monde! +O chute éternelle de l'éternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette liberté +conquise, de mon commencement de réputation, de mon temps pour +travailler? Qui m'eût dit alors que j'en arriverais à regretter les +froids matins de neige, où, levé à trois heures, ayant écrit jusqu'à +sept, sous l'influence d'un café plus noir que mon encre, je courais +chez le Vanaboste vers les sept et demie, déjeunant en route d'un +croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier? +«Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Idéal?» me disent les pavés +sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si +fier.--Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la +montagne Sainte-Geneviève est dépassée. La voiture a descendu la rampe +de la rue Lacépède, elle tourne par la rue Linné et s'arrête devant la +maison du Maître: + +--«Monsieur Sixte, s'il vous plaît?...» demandai-je à un vieux portier +qui travaillait à un ressemelage de bottes, et j'aperçus avec étonnement +qu'un coq au plumage lustré sautelait dans la loge sur le marbre d'une +commode en acajou, à côté du concierge-cordonnier. C'était la toute +petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales, +rappelant des premières communions, et une image coloriée de Napoléon +III à cheval, pendues sur le mur. + +--«Au quatrième, la porte à droite,» glapit le vieillard, qui, jaloux +sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'écrie avec +une feinte colère:--«Ferdinand, veux-tu descendre, grand +_abateleux_....» + +Ferdinand--c'était, paraît-il, le nom de ce coq familier--descendit en +voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entrée dans la +maison de l'illustre psychologue. «C'est là évidemment un sage,» me +disais-je, «un Spinoza moderne qui mène la vie que j'ai rêvé de mener +autrefois.» Ce fut donc avec un mélange de vénération et de curiosité +que je sonnai à la porte indiquée. Cette curiosité se changea en stupeur +quand je constatai, au bruit du battant tiré, qu'une chaîne de sûreté le +retenait à l'intérieur. Dans l'entre-bâillement, je via apparaître une +figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux +perçants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M. +Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: «J'vas +voir s'il est là ...» mais sans me faire entrer. Elle revint après deux +minutes, puis, décadenassant sa chaîne, et devenue un peu moins rogue: + +--«J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons été volés une fois, +par un quelqu'un qui avait demandé pour écrire un mot à Monsieur, et un +quelqu'un nippé comme vous.... Alors, vous comprenez....» + +Et elle m'introduisit dans un cabinet tapissé de livres, où se tenait +assis à une méchante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiffé +d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote râpée, les bras +protégés par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce +personnage, sa face hâve, son air minable, lui donnaient un chétif +aspect de pauvre employé qui m'étonna un peu. Je distinguai bien de son +côté une certaine surprise à rencontrer l'écrivain d'analyse qu'il avait +cité dans ses graves livres, si jeunet encore et vêtu d'un costume de +gommeux. J'avais à la main, je m'en aperçus alors, une mince badine que +Colette m'avait donnée pour ma fête, et qui se terminait, faut-il +l'avouer? par un petit ivoire japonais représentant un singe en train de +se gratter. Nous faisions, le Maître et moi, un contraste éminemment +philosophique. Il était, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans +Marguerite, et moi, le Faust d'après toutes les marguerites,--un Faust, +hélas! aussi effeuillé qu'elles. Derrière la fenêtre s'approfondissait +un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du cèdre du Jardin des +Plantes. Le feu mourait dans la cheminée. Et nous échangions des +compliments embarrassés. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur +Sixte--comme l'appellent les revues allemandes: _Herr Professor_--que +j'écrivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme +humoristique, et que j'en étais à l'article des remèdes: + +--«En connaissez-vous?» lui demandai-je. + + * * * * * + +Le philosophe releva ses lunettes fumées sur son front, s'enfonça dans +son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans +sa main droite, et me répondit: + +--«Mais, comment? Comment?... C'est là un problème psychologique des +plus faciles à résoudre, pourvu qu'il soit nettement posé.... Qu'est-ce +que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenthèses, +n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour, +c'est, au point de vue purement phénoménal, l'absorption de toutes les +forces de l'âme autour de l'idée d'un objet aimé. Admettez-vous cette +définition?» + +«Je n'y vois pas d'inconvénients,» lui répondis-je, un peu interloqué +par son assurance et un peu confus aussi de penser que la définition +d'où je suis parti moi-même ressemble fort à celle-là et veut à peu près +dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour. + +--«Précisons,» continua-t-il. «J'appelle grand A cet objet aimé, et les +diverses forces de l'âme absorbées par grand A, je les appelle _a' b' c' +d'_, etc. (_a_ prime, _c_ prime....)» + +--«Seigneur Dieu!» soupirai-je intérieurement, «serait-ce là cette +psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle à +appeler Colette grand A, et nos sentiments _a', b', c', d'_?... Ce +serait fortement comique.... Mais oui! Déprime!» dis-je tout haut, sans +que le digne philosophe s'aperçût de mon infâme jeu de mots. + +--«Cela posé,» continua-t-il, «vous admettez bien que grand A n'existe +point en soi?» + +--«Comment,» interrompis-je, «la femme que j'aime n'existe pas en +soi?...» + +--«Indiscutablement non,» dit le philosophe, «je veux dire que ce que +vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image +créée, développée et nourrie par les puissances de votre âme que j'ai +appelées _a', b', c', d'_....» + +--«Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime....» + +--«Justement,» reprit le philosophe, «allez au fond de tout et vous +trouverez une tautologie. Le problème de la guérison de l'amour consiste +donc à détourner sur d'autres objets quelconques ces puissances _a', b', +c', d'_.... Est-ce clair?» insista-t-il; et avec un air de triomphe: «La +psychologie, voyez-vous, ne sera constituée à l'état de science exacte +que si l'on s'habitue à parler de l'âme humaine comme on parle des +triangles et des carrés, ou plutôt des roues et des cylindres.... Au +fond, qu'est-ce que c'est qu'une âme? Une horloge qui sonne des idées et +des sentiments.» + +--«Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut....» dis-je. + +--«Elle se l'imagine,» répliqua le savant en haussant les épaules. «Mais +reprenons notre raisonnement. Posons donc l'équation suivante: grand +A=_a'+b'+c'+d'_.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur +l'objet aimé doit et peut se décomposer en une série de forces moindres. +Ce n'est qu'une addition, et ce même problème de la guérison de l'amour +se ramène à cet autre: détacher successivement _a', b ', c', d'_, +jusqu'à ce que nous ayons grand A=_o_.» + +--«Les choses du coeur sont pourtant plus complexes que cela....» +insinuai-je. + +--«Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre,» dit le +philosophe; et il eut un: «C'est ici que je vous attendais,» d'une +audace égale à celle de l'Empereur, montrant un point de la carte à +Duroc et disant des ennemis: «Et ici je les battrai....» «Je vous résume +le chapitre sur l'Amour dans ma THÉORIE DES PASSIONS. Je le crois +complet. Le premier élément que nous rencontrons dans l'Amour, soit +_a'_, c'est la sensualité. Le second, _b'_, c'est l'amour-propre du +mâle, qui veut dominer la femelle, la posséder moralement autant que +physiquement, d'où cette forme de duel que revêt aussitôt l'amour. Le +troisième, _c'_, c'est l'instinct de destruction développé dans toutes +les créatures en même temps que l'instinct du sexe et qui pousse +certains animaux à tuer l'objet de leur jouissance aussitôt après cette +jouissance. L'araignée femelle, par exemple, dévore son mâle, à peine +fécondée. Quant à _d'_, ce sera ce besoin d'anxiété, cet appétit +d'émotion qui produit l'inquiétude des amoureux déjà signalée par +Lucrèce dans son admirable quatrième livre; _e'_....» + +--«Je comprends,» dis-je en l'interrompant, «et arrêtons-nous à ces +quatre points.--C'est dommage,» pensai-je, «qu'il lui faille tant de +détours pour arriver à dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste. +Mais ne pouvait-il énoncer simplement cette vérité que l'amour est +d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?»--Et le moqueur +que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raillé de mes +propres idées faillit ajouter: «Mais, s'il énonçait une vérité simple +simplement, serait-ce encore de la psychologie?...» + +--«Cherchons donc,» reprit Adrien Sixte, «le moyen de détacher d'abord +_a'_ de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer +la sensualité à un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucrèce et j'y +lis: «Celui qui évite l'amour ne manque pas pour cela des joies de +Vénus.... _Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem_....» + +--«Ce qui veut dire que vous conseillerez à un amant malheureux de +prendre d'autres maîtresses?...» + +--«Sans les aimer,» insista le philosophe, «sans les aimer. Tout est là. +Si vous pouvez parvenir à associer l'image de la volupté à des femmes +différentes de celle qui fait en vous idée fixe, il est évident que vous +serez plus fort pour lutter contre votre passion.» + +--«Mais voilà,» dis-je, «c'est précisément en cela que consiste l'amour, +à ne pouvoir éprouver avec aucune autre femme les sensations que vous +donne votre maîtresse.» + +--«Passons à _b'_,» reprit Sixte, qui paraissait n'avoir pas entendu ma +boutade. J'observai que son regard, au lieu d'aller au dedans au dehors, +se repliait du dehors au dedans pour mieux suivre son raisonnement--«Je +conseillerai en second lieu à cet amant malheureux de donner à son +amour-propre une puissante satisfaction dans son métier. Mon avis est +qu'il faut entendre dans ce sens la célèbre formule de Goethe: «Poésie, +c'est délivrance.» Poésie, traduisons toujours, c'est-à-dire +création.... Le simple fait de se rendre capable d'un travail en dehors +de l'amour constitue un triomphe qui produit en vous une certaine joie, +en vertu du théorème de Spinoza: «Quand l'âme contemple sa puissance, +elle se sent augmentée et elle est heureuse.» Je dirai à un avocat: +Plaidez et gagnez votre procès; à un marchand: Vendez beaucoup; à un +médecin: Augmentez votre clientèle; à un écrivain: Composez un grand +livre.» + +--«Permettez,» interrompis-je encore, «du moment qu'un homme est capable +de s'occuper avec ardeur de son métier, il n'est plus amoureux.» + +--«Justement. Je l'ai donc guéri,» dit le philosophe avec un bon +sourire. «Et j'arrive à _c'_.... Cet instinct de cruauté est plus +difficile à diriger. Pourtant il y a tels exercices, la chasse et la +pêche, par exemple, que j'ai le premier signalés, chez les Anglais, +comme les plus efficaces dérivatifs à la férocité du sexe. J'attribue à +leur prédominance la chasteté relative de ce peuple.... Voyez-vous, +monsieur, l'art de la civilisation, ce n'est pas de détruire les +dangereux instincts hérités de la brute ancestrale, du _pithecanthropus +erectus_ dont nous descendons, c'est de les employer savamment. +Considéré au point de vue de l'intérêt social, un vice bien appliqué est +l'équivalent d'une vertu. C'est ce que je me propose d'établir dans mon +traité de _Dynamique sociale_. Ainsi pour _d'_..., dans le sujet qui +nous occupe, je ne répugnerais pas à conseiller le jeu,--oh! à petite +dose,--comme un alibi à ce besoin d'anxiété, à cet appétit d'émotion +dont je vous parlais. Oui, le jeu, ou plutôt les dangers de grands +voyages.... Je me résume, j'ai détaché _a', b', c', d'_....» + + * * * * * + +--«Et grand A égale zéro,» dis-je en riant. + +--«Et grand A égale zéro,» répéta-t-il; et il eut de nouveau son bon +sourire en abaissant ses lunettes sur ses yeux; «ce qui veut dire encore +une fois que l'amoureux est guéri.» + +--«Me permettrez-vous une question?» lui demandai-je en me levant, «car +je ne veux pas abuser de votre complaisance.» + +--«Une et dix,» répliqua-t-il avec bonhomie. «Ces problèmes +m'intéressent beaucoup, et il est rare de pouvoir en causer avec un +homme qui les analyse comme vous.» + +--«Avez-vous jamais été amoureux?» + +--«Jamais, mon cher monsieur, jamais,» répondit-il; «je n'ai pas eu le +temps.... Mais j'ai une théorie, c'est que l'on comprend d'autant mieux +les passions qu'on les a moins éprouvées. On se place plus facilement au +point de vue objectif, comme disent les Allemands.» + + + * * * * * + + +MÉDITATION XXI + +THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR + + +III + +LE PROCÉDÉ CASAL + + +Je partis de chez le philosophe Sixte, étonné d'avoir trouvé, dans ce +grand analyste, un côté....--oserai-je le dire?--un peu niais. Mais à +qui n'est-il pas arrivé de quitter un écrivain, admiré dans ses oeuvres, +sur cette impression-là? Au fond, il ne faudrait jamais voir de près +ceux dont on goûte les livres, pour cette simple raison que, chez la +plupart des hommes, l'être social et l'être intérieur ne se ressemblent +pas. Plus l'être intérieur est vigoureux et riche, ample et fécond, plus +il a de peine à se manifester dans sa vérité à travers l'être social. +D'où malaise, d'où timidité, d'où gaucherie chez l'homme célèbre à qui +l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, déplaisir et +désillusion.--En y réfléchissant, je dus pourtant reconnaître que la +méthode du psychologue, traduite en termes par trop pédantesques et avec +une si maladroite précision, résumait quelques-uns des procédés capables +d'atténuer l'Amour, surtout complétée par les indications du docteur +Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette méthode, en +tirerait un réel soulagement. Pourquoi donc éprouvé-je qu'elle est en +même temps très inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la +sérieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une pétition +de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes. +Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est déjà plus d'à moitié guéri. +C'est le désir premier de la guérison, un vrai désir, qu'il faudrait +susciter chez le malade d'amour, et ce désir, il ne l'a pas, tout +gémissant qu'il est sur son mal. Moi-même, depuis que j'ai commencé ce +livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misère en la +maudissant? Je souffre de ma maîtresse absente; mais, au fond, tout au +fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot +étrange que me dit une femme abandonnée par Mareuil: «Ah! laissez-moi +pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur....» Le voilà enfin +jeté, le triste aveu! Il justifie l'indifférence absolue des confidents +pour nos lamentations à nous autres, les amoureux professionnels, qui +arrivons toujours, comme des policiers chargés de rapports, avec des +perfidies nouvelles à dénoncer. Nous ressemblons à ces morphinomanes qui +se désespèrent sur les funestes conséquences de l'assoupissante drogue, +sur leur santé perdue, sur leurs énergies détruites,--et ils vous +quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du +Père de l'Eglise, et si juste pour toutes les lèpres morales, pour ces +vices douloureux dont on est à la fois le Jérémie et le Narcisse: «Il +n'y a qu'un remède contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...» +Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa +tristesse, c'est n'être plus triste. Vouloir guérir, c'est être guéri, +ce qui revient à cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop +évident: + +XCV + +_Le seul remède contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul +remède contre la mort, c'est de vivre_. + + * * * * * + +Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir +de ma visite à l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dîné en tête à tête +avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tué une couple +d'heures dans une stalle du Cirque à suivre de ma lorgnette des +acrobates, de ceux dont cet étonnant Barbey me disait jadis: «C'est la +seule école de style, mon fils (il prononçait _fi_). Ce qu'ils font avec +leur corps, nous devons le faire avec notre esprit....» Le désoeuvrement +m'avait ramené, vers le tournant de minuit, au cercle de la place +Vendôme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment où la +voix du valet de chambre criait: «Messieurs, il y a deux cents louis en +banque.» Les joueurs, épars de-ci de-là, s'approchaient de la table, +comme dans Virgile les essaims d'abeilles à l'appel de l'airain. Il y a +des années que je n'ai pas touché une carte. Mais la phrase de Sixte +m'étant revenue tout d'un coup: «Je conseillerais le jeu. Oh! à petite +dose....»--«Pourquoi pas?...» me dis-je, et je demande cinquante +modestes louis au maître d'hôtel chargé de ce service. «Quand je les +aurai perdus, je m'en irai....» Me voici, un râteau en main, accoudé sur +le tapis vert, entre deux camarades en frac de soirée, un crayon devant +moi et une petite carte à plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques +B. et P. (Banque et Ponte) imprimées alternativement en tête de ces +colonnes, pour y pointer les coups,--«l'esprit de la taille,» disent les +joueurs. Et déjà les cartes commencent d'aller, et les discours entendus +autrefois à cette même place volent dans l'air, entre les «En +cartes.--J'en donne.--Huit.--C'est bien bon,» réglementaires. + +--«Saveuse gagne toujours son premier coup....» + +--«La main de Machault, c'est presque déloyal de la jouer. Il passe +toujours six fois....» + +--«Voilà ce que c'est d'avoir tiré à cinq. Le tableau est +empoisonné....» + +--«Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....» + +--«De Hère est à notre tableau. Rien d'étonnant si nous avons la +guigne....» + +Il y a, comme cela, pour tout endroit spécial, des discours obligatoires +qui s'y prononcent nécessairement dans un intervalle d'une heure. Il y +en a pour les coulisses des théâtres, pour les boutiques de librairie, +pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les +cabinets de restaurants. Je dirais volontiers à ceux qui en sourient: +«Essayez de venir là deux fois, et vous prononcerez malgré vous ces +mêmes formules, car elles résument ce qui flotte dans l'atmosphère de +l'endroit.» Ces incohérents discours des joueurs ne font qu'exprimer la +sensation du hasard, et tous, même ceux qui jouent pour gagner et qui, +par conséquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette +sensation-là qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas +tort. Nous portons dans l'âme un besoin d'anxiété dont les moralistes à +courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte, +ces moralistes? Ils prononcent un solennel: «C'est malsain ...» et puis, +ils vous tracent le portrait de l'homme équilibré que vous devriez être. +Qui nous donnera des connaisseurs d'âme humaine assez courageux pour la +regarder en face, cette âme malade, assez lucides pour y lire, assez +tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets +pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigté d'artiste qui +manquera toujours aux philosophes de métier?... + +Tout en avançant et retirant à mesure mes jetons blancs ou rouges, et +malgré les alternatives de la veine et de la déveine, je ne pouvais +arriver, moi, à m'intéresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois +de plus, combien le virement moral, recommandé par mon psychologue, est +difficile à pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en +moi, je suis réfractaire à toute émotion qui n'est pas celle-là. J'ai +constaté que tour à tour l'amour-propre d'auteur s'en est allé, en allé +le goût de la culture, en allé le goût de la vie élégante. Les nobles et +les vilains appétits, mes aspirations hautes et mes prétentions +enfantines, la passion a tout fondu,--comme la petite vérole brouille +tous les traits d'un visage. Il n'est demeuré, de mon ancien «moi», que +cet étrange pouvoir de me dédoubler, de me servir de spectacle à +moi-même, qui fut mon orgueil à de certaines heures, mon remords à +d'autres, et qui est devenu ma distraction dernière. J'ai encore écrit +des vers là-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques +jours, les âcres vers de ces dernières années? + + Je porte en moi, penché sur mon coeur, triste livre, + Un insensible esprit qui me regarde vivre. + Rien n'a pu l'endormir, hélas! ni le griser. + Même à l'heure troublante et folle du baiser, + Entre des bras lascifs et sur des seins de femme, + L'étrange esprit est là, tout au fond de mon âme, + Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir, + Comme à d'autres moments il me verra souffrir, + Sans plus d'émotion ni de pitié bénie + Qu'un médecin penché sur un lit d'agonie.... + +Je me regardais donc jouer,--et gagner,--car j'avais des mains, moi +aussi!--et perdre, en constatant que mon unique émotion était de savoir +le point de la carte donnée par le banquier,--tout juste cela, une +petite curiosité de rien.--Puis je regardais autour de moi, je cherchais +à savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient à cette même +table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui +taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des +joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La +lumière du gaz éclairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied +à des physionomies travaillées par la vie. Un bruit très spécial, celui +des jetons de nacre remués les uns contre les autres par des mains +énervées, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derrière la +plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une +situation et un caractère. Je me disais: «Celui-ci joue parce qu'il a +besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le +second non. Je vais voir l'un s'en aller après une série de pertes ou de +gains, l'autre rester et courir après ses mauvaises cartes.» Je +distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent +ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilité +de se coucher qui veut qu'à Paris certains hommes arrivent à ne pas +pouvoir dormir avant cinq heures. J'en soupçonnais d'autres d'être là +par chic, afin de dire demain: «J'ai perdu ou gagné hier deux cents +louis.» D'autres, relégués en province une partie de l'année, jouent au +baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,--pour être dans +le train. D'autres étaient, comme moi, de la race des ennuyés qui +cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les éliminai +successivement pour arriver à concentrer mon attention sur trois +personnages, tous les trois célèbres pour avoir gagné et perdu d'énormes +sommes, et en ceux-là seuls je reconnus le Joueur,--le véritable amant +de la sensation du hasard, l'homme profondément, absolument possédé par +le démon. En étudiant leurs visages, j'y découvrais des traces de +volontés fortes, les signes de l'énergie puissante et violente qui +pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation +qui, au fond, très au fond, est analogue à celle de la guerre. Je +comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion +réellement complète, une poésie, un je ne sais quoi de tragique et de +presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la +remettre plusieurs fois et de perdre à peu près trente mille francs. Je +le savais marié, père de famille, un très intelligent et très galant +homme, pas très fortuné. Son visage, impassible et comme serré, +exprimait une espèce de résolution en donnant les cartes, qui dut être +celle de Bonaparte à la veille de Brumaire,--toutes proportions gardées. +Et au demeurant, y a-t-il des proportions à garder? Nous n'avons que +notre vie, et, de quelque manière que nous la risquions, de la risquer +avec plaisir est toujours saisissant, fût-ce un risque sans raison. +Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au _Cercle des +Etrangers_, demandant à ces mêmes cartes un dernier sursaut de +sensibilité. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse +entière de mes jetons, qui, à ce moment, était doublée. La main était à +moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un +silence. Les pontes avaient compté sur la déveine du banquier, qui +regarda, à sa gauche et à sa droite, les piles éparses des jetons. Le +coup était énorme. Il retourna ses cartes à son tour. Il avait neuf! +J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un +pauvre diable d'écrivain. Le plaisir que j'eus à constater l'immobilité +du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-être d'un suicide,--qui +sait?--fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu +incarné dans un passionné, qui se brûlera certainement la cervelle un de +ces jours; mais, c'est vrai, il aura vécu. Et je l'enviai à l'idée que +je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons +pas l'âme assez trempée. + + * * * * * + +--«Et vous jouez, maintenant? Toutes les élégances....» me dit en me +frappant sur l'épaule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je +reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu! +oui, depuis le jour où il m'avait envoyé ses notes sur la Jalousie des +sens.--Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire +d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me considère un peu comme un +de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette +impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit être juste +alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je? +Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais +compte de cette vérité, cependant banale, que tout change, surtout le +coeur, d'années en années, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la +légère moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,--en me voyant un +_snobisme_ que je crois ne plus avoir. Après tout, je n'ai fait que +changer mon fusil d'épaule. Et n'est-ce pas un _snobisme_ encore que +d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une maîtresse avec le +tiers et avec le quart? + +--«Ma foi,» répondis-je à cet homme d'esprit, «je viens de payer +cinquante louis le plaisir de vérifier la niaiserie d'un homme de +génie....» + +--«Ce n'est pas cher.... Mais comment cela?» me demanda-t-il; et, tous +deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot +et chez Adrien Sixte, mes questions à ce médecin et à ce philosophe, +leurs théories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince +des viveurs m'écoutait en battant du bout de sa canne de théâtre la +pointe de son soulier verni. Lorsque je commençais de sortir un peu, et +quand mes premiers succès me jetèrent brusquement de ma cellule du +quartier Latin dans un opulent décor de haute vie, la tenue de Casal, je +m'en souviens, m'hypnotisait d'une manière qui m'eût valu de jolies +notes dans le journal de tel ou tel de mes confrères, s'ils avaient +soupçonné l'intensité de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie +d'artiste à constater que, si un Van Dyck--un peintre de la créature +comblée et de la poésie du costume, le Van Dyck de ce portrait étonnant +du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge, à Gênes--revenait au +monde, il trouverait dans ce grand Parisien un modèle digne de son +pinceau. Et puis Casal a aimé, il aime encore une femme de son monde +aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti +les mêmes rancoeurs, cela vous lie deux hommes, même quand l'un est un +_gentleman_ surveillé qui tait ses misères et l'autre un bohémien +détraqué qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas +à ma déraisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'était moi, +toujours moi, le malade à guérir. Casal haussa les épaules, et, passant +sa main restée libre sur sa moustache si longue et si fine: + +--«Les philosophes et les médecins,» dit-il, «savent les passions comme +on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parlée.... Noirot +vous a pris pour un dyspeptique et pour un hystérique; Adrien Sixte, +pour un débauché, pour un oisif et pour un agité.... Il y a de tout cela +dans votre affaire, mais à côté, hors de votre amour.... L'amour, +voyez-vous, ça ne s'analyse pas, ça ne se dissèque pas, ça ne se +raisonne pas....» + +--«Vous êtes dur pour mon livre,» fis-je en l'interrompant. + +--«Mais non, mais non,» dit-il; «vous vous soulagez en noircissant votre +papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent +et que cela soulagera de vous lire. C'est un résultat.... Mais vous +auriez mieux fait, pour votre guérison, en n'écrivant ni _physiologie_, +ni _psychologie_, ni rien en _logie_, et en voyant votre maîtresse le +matin, à midi; le soir, la nuit, et la possédant autant que vous auriez +pu....» + +--«Et mon honneur d'homme,» m'écriai-je. + +--«Vous appelez ça de l'honneur,» reprit-il, «tout au plus de la vanité +blessée.... Allez, moi aussi, j'ai réfléchi à ce que les gens d'Institut +appellent la philosophie, mais sans formules et d'après les faits. +Lorsqu'on rentre chez soi à deux heures du matin, en se disant que l'on +n'arrivera plus jamais, jamais, à se débarrasser d'une certaine image +que l'on a là devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et +on se souvient des camarades qui se sont procuré l'oubli de tout avec ce +petit joujou d'acier. Puis on théorise aussi à sa manière. On se demande +pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles, +pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une +certaine ardeur d'étreinte, dissolvent en vous les forces de l'être et +comment cela peut vous arriver sur le tard, à trente-six ans passés, +quand on se croyait vacciné,--et que, jusque-là!... Et on trouve qu'il +n'y a pas d'autre réponse, sinon que cela est parce que cela est. Une +fois cette vérité bien établie, vous n'avez que trois partis à prendre. +Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-là, on ne le prend pas, +c'est lui qui vous prend. Le suicide est un accès de folie qui ne se +commande pas plus qu'il ne s'évite.... Le second parti, vous l'avez +suivi: il consiste à lutter. Depuis quand dure-t-il?» + +--«Ah! des mois!» lui répondis-je. + +--«Vous voyez avec quel succès. Vous avez subi les pires souffrances de +la passion, sans goûter aucune des joies qu'elle comporte,--joies +déshonorantes, joies empoisonnées, joies âcres et dures, joies féroces, +abjectes, je veux bien, mais des joies tout de même ...--Et c'est là le +troisième parti, le seul raisonnable, à mon avis, dans cette frénésie de +déraison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y +plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette +femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent guéri.... Et si +cet assouvissement n'aboutit pas à la guérison, c'est du moins un +bénéfice que vous aurez tiré de votre folie.... Voilà ma méthode, je +vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux +heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher?» + +--«J'ai une manie,» lui dis-je, comme nous nous installions à la petite +table sur laquelle le bouillon et la viande froide étaient préparés. + +--«Une autre?» demanda gaiement Raymond en dépliant sa serviette. + +--«Celle de formuler en aphorismes les observations qui me semblent +justes.» + +--«Comment,» dit-il, «vous travaillez dans la _pensée_? Vous n'avez donc +pas remarqué combien il est facile de retourner les plus célèbres? Et +elles sont aussi vraies.... Voulez-vous des exemples: _Le coeur vient +des grandes pensées.... On n'a pas toujours assez de force pour +supporter les maux d'autrui.... Le moi seul est aimable.... Rien n'est +vrai que le beau_.... Ce sont quelques célèbres maximes que je me suis +amusé à mettre ainsi à l'envers, et vous voyez....» + +--«Vous me dépravez,» dis-je à moitié sérieux; «vous ne croyez donc à +rien?» + +--«Puisque vous y tenez,» reprit-il, «cherchons vos aphorismes, ils ne +seront pas plus faux que d'autres.» + +Et quand je rentrai chez moi, je pus noter les cinq réflexions +suivantes, produit de cette conversation de souper. Comme disait encore +Casal, cela valait mieux que de perdre de nouveau cinquante louis. + +XCVI + +_Plus on lutte contre un sentiment, plus on y pense, et y penser, c'est +l'exaspérer_. + +XCVII + +_Il n'y a que la femme que nous aimons qui puisse nous guérir +d'elle-même_. + +XCVIII + +_Se donner des raisons pour ne pas aimer, c'est pour un malade, se +démontrer qu'il est misérable d'être malade. Il en est plus misérable, +et aussi malade_. + +XCIX + +_On sait qu'on aime; mais on ignore pourquoi l'on aime, quand on a +commencé d'aimer, et combien, et comment. Le simple bon sens vous +conseille donc de ne compter, contre un pareil sentiment si +indéfinissable, si instinctif, si ténébreux, que sur cette idée, que +tout finit_. + +C + +_Quitter sa maîtresse pour l'oublier est une maxime à peu près aussi +sage que celle-ci: ne plus manger pour n'avoir jamais mal à l'estomac. +C'est donner à choisir à un gourmand entre mourir de faim ou +d'indigestion.--N'est-il pas insensé de choisir la faim_? + + + * * * * * + + +MÉDITATION XXII + +UN SENTIMENT VRAI + + +Du village de Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme). + +Un doute me vient. Ces troubles que j'ai essayé de définir pour les +avoir ressentis, cette affolante épilepsie intérieure dont j'ai raconté +les angoisses, ces rencontres du mâle et de la femelle dont j'ai +dénombré les cruautés mêlées de si cuisantes douceurs, cette plaie +ouverte dans l'âme dont j'ai demandé le remède, vainement, au cynisme +des médecins, à la logique des philosophes, au scepticisme des +viveurs,--tout cela, est-ce vraiment la vie? Oui, j'ai souffert par ma +maîtresse jusqu'à l'agonie. J'ai connu auprès d'elle et dans ses bras +des ivresses de volupté qui dépassaient les forces de mon être, si +intenses qu'elles confinaient au désespoir. La jalousie m'a tordu dans +sa dure tenaille, et, à de certaines minutes, quand de certaines images +passaient seulement devant ma pensée, les nerfs défaillaient en moi, une +invisible main me serrait la nuque, une pointe de couteau fouillait mon +coeur, mon cerveau se contractait, mes jambes se brisaient, et j'avais +mal. Ah! que j'avais mal!... Et maintenant je me demande: à travers tout +cela, ai-je _vécu_? Je veux dire, ai-je connu dans leur intensité +suprême les sensations qui peuvent émaner de la femme? Etrange question +que je me pose pour avoir, hier, dans ce coin perdu de province où je +suis venu passer quelques jours chez ma vieille tante, rencontré un de +mes camarades d'enfance, un pauvre médecin d'ici dont l'histoire m'a +remué,--comme la vérité seule nous remue. Puis cette histoire m'a donné +sur moi-même ces doutes singuliers qui vous saisissent au moment du +départ pour la vie, à vingt ans, et lorsqu'on se demande: «Suis-je dans +le vrai? Ne manquerai-je pas ma destinée en suivant cette route? Ne +serai-je pas un _raté_?»--C'est le mot d'à présent, vilain et veule +comme la chose.--Que je me suis donné de peine pour m'éprouver, pour +m'exaspérer au contact de toutes les impressions, et je trouve qu'un +pauvre garçon qui n'a pas quitté son trou de province en a eu plus que +moi et de plus fortes! A quoi bon, alors? A quoi bon ne pas m'être +laissé aller tranquillement au fil des jours, au lieu de m'empoisonner à +coups d'idées et de me paralyser par la plus vaine des analyses?... + + * * * * * + +Auguste Dupuis--c'est le simple nom de ce simple docteur--était, dès le +collège, un timide, un petit, un humble. C'était l'écolier modèle qui ne +fait jamais parler de lui, qui tient ses cahiers de corrigés avec une +régularité irréprochable, et qui, du quinzième rang, passe au huitième, +vers la fin de l'année, à force de travail ordonné et continu. Un trait +pourtant distinguait Auguste de ses confrères en médiocrité méthodique. +Parmi les incohérences des sympathies momentanées qui tour à tour +enrôlaient tel collégien dans telle bande, puis dans telle autre, il +demeurait, lui, d'année en année, l'ami fidèle de deux autres camarades +adoptés dès son entrée au lycée, et avec lesquels il se promenait +toujours, ne les quittant ni dans les rangs, ni en étude, ni au +réfectoire. Nous les appelions «les trois Mages», plaisanterie assez +sotte que ne justifiait aucun des trois, et en particulier le pauvre +Auguste, lequel n'avait rien d'un roi, ni d'un mage, rien de Gaspard, de +Balthazar et de Melchior, ces somptueux pèlerins que les vieux peintres, +comme le Gozzoli de la chapelle du palais Riccardi, à Florence, nous +montrent vêtus de soie verte ou rouge, le chef couvert d'un turban à +pierreries, et cheminant à travers les défilés, parmi les dromadaires +chargés de coffres précieux? Notre Auguste, lui, offrait au regard cette +bonne physionomie placide où se reflète une longue hérédité de +soumissions bourgeoises. Tout était épais et commun chez ce garçon: le +visage, les pieds, les mains, le geste, la tenue,--tout, excepté les +yeux, de frais yeux bleus où riait une âme candide, des yeux de croyant, +comme ces mêmes maîtres primitifs en peignent dans la face pieuse des +donateurs agenouillés à l'angle modeste des éclatantes fresques. Ces +yeux disaient qu'un coeur très tendre habitait cette vulgaire enveloppe. +Je n'étais moi-même, à cette époque éloignée, qu'un adolescent peu +renseigné sur les différences des natures humaines, et pourtant un +instinct précoce me révélait la valeur de cette sensibilité du +_Pataud_».--C'était son second surnom, plus justifié que le premier par +sa pesante démarche. Je me souviens que je tentai d'entrer dans la +société des «trois Mages», à cause de lui, sans succès d'ailleurs; car +ces trois amis avaient fait voeu, assez solennellement, en se donnant +leur amitié, de ne pas admettre entre eux un quatrième compagnon, et +malgré que la maison du père Dupuis fût voisine de celle de mon père, +dans ce petit village de Saint-Saturnin, où je passais mes vacances, +jamais Auguste ce consentit à transgresser pour moi son enfantin +engagement. Je nous vois causant tous deux près de la Monne, une rivière +dont j'ai le bruit sous ma fenêtre en écrivant ceci,--le même bruit, +mais quelle autre âme pour l'écouter! Je nous vois courant sous les +saules et poursuivant les sauterelles aux ailes bleues que nous jetions +à l'eau ensuite, afin de suivre l'effort de ces bestioles en train +d'allonger par coups secs leurs grandes pattes unies, et de nager vers +une pierre. Je m'entends disant à Auguste: «Veux-tu être mon ami?...» et +lui me répondant: «Si je n'avais pas pour amis tel et tel, je voudrais +bien, mais c'est impossible....» O naïveté touchante et ridicule d'un +âge où l'on croit à ce point au sérieux du coeur, et que les nouvelles +sympathies sont une trahison envers les anciennes! A-t-on raison alors, +dans cette époque de l'exclusivisme jaloux, ou plus tard, quand on +pratique le proverbe commode: «Un de perdu, dix de retrouvés?...» Mais +qui n'a pas connu ces susceptibilités jalouses de l'affection fut-il +jamais un ami? + + * * * * * + +La vie avait passé depuis les jours où nous lancions, innocents +bourreaux, les frêles insectes dans l'eau murmurante. Depuis la mort de +mon père et de ma mère, j'avais désappris le chemin de ce village perdu +au creux des montagnes, dans cette province du centre de la France qui +n'est sur la route d'aucune villa où un amant pût cacher ma Colette. Je +savais cependant, par les lettres de ma tante, que Dupuis avait fait sa +médecine,--tranquillement toujours. Il avait pris toutes ses +inscriptions à l'école de Clermont-Ferrand sans venir à Paris. Je savais +qu'il s'était établi comme praticien à Saint-Saturnin, qu'il s'était +marié avec une fille de Saint-Amant-Tallende, le gros bourg voisin, et +aussi que sa femme l'avait quitté pour courir le monde en compagnie d'un +journaliste venu dans le pays à une époque d'élection. La fuite de Mme +Dupuis était demeurée légendaire dans la contrée, et, quand ma pauvre +vieille tante croyait devoir m'adresser des lettres sur mes pièces ou +mes nouvelles,--que je lui envoyais, un peu par malice, et qu'elle +lisait consciencieusement,--elle ne manquait jamais de comparer mes +héroïnes à Mme Dupuis. Puis elle ajoutait quelques détails sur la vie de +cette malheureuse. Elle me demandait si je l'avais rencontrée à Paris, +s'imaginant que nous habitons, nous autres gens de lettres, une sorte de +Casino interlope où se donnent rendez-vous les pires déclassées de +France et d'Europe. Cette correspondance familiale avait subi, par ma +faute, de longues intermittences, et la bonne dame avait eu d'autres +questions à me poser, sur mes dettes et sur mes propres désordres. Aussi +fut-ce une nouvelle profondément imprévue pour moi quand, interrogée sur +Dupuis le soir même de mon arrivée, elle me dit: + +--«Comment? Tu ne sais pas? il a repris sa femme....» + +--«Je la verrai, alors,» répondis-je, me promettant d'avance un régal +littéraire et une distraction à causer avec cette Bovary authentique. Je +venais de débarquer à Saint-Saturnin pour m'y reposer de Paris, et déjà +le boulevard me manquait, lui que je déteste quand je m'y trouve +emprisonné. «Ni avec toi, ni sans toi....» dit une _petenera_ espagnole, +une de ces chansons que les gitanes chantent avec accompagnement de +_olé, olé_. Quelle devise pour toutes les amours de mon coeur inquiet, +pour tous ses goûts aussi!... + +--«Elle est morte, il y a six mois,» répliqua ma tante, qui n'a jamais +entendu chanter de gitanes et qui pratique ingénument la devise +contraire, celle de la plante qui meurt où elle s'attache.--Que devient +l'hérédité avec des contrastes pareils?--Et elle continuait, me +détaillant avec horreur la fin de la mystérieuse Mme Dupuis: «Et +conçois-tu qu'elle avait eu le front, en revenant ici, d'amener avec +elle une petite fille qu'elle avait eue, Dieu sait avec qui?... Et le +docteur a gardé cette enfant. Si c'était par charité seulement.... Mais +non, il l'aime comme si c'était la sienne.... Oh! ça lui a fait beaucoup +de tort dans le pays....» + +Cette naïve remarque m'eût bien diverti par ce qu'elle traduisait de +fausse moralité bourgeoise, si je n'avais été du coup intéressé au +dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me +révéler chez cet Auguste Dupuis, dit «le roi Mage», dit «Pataud», et +considéré de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couché +dans mon lit aux draps rudes, mais parfumés à la lavande fraîche, dans +ce silence de la campagne qui empêche de dormir plus que ne ferait un +bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever--c'est +encore un mot de ma tante--mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et +retourner en pensée le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne, +rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger +Valentin (voir la _Méditation XII_).--Comme la plainte de la rivière se +faisait douce cette nuit-là, et qu'elle berçait ma rêverie avec une +mélancolique tendresse!--«Ainsi,» pensais-je, «Roger souffre de +l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique +l'existence de cette enfant ne représente ni une honte ni une perfidie, +au lieu qu'Auguste a devant lui, auprès de lui, à chaque heure, à chaque +minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarnée dans cette +petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et +qui regarde, avec des sourires où il y a un peu de la ressemblance de sa +femme et de l'_autre_, le vrai père, avec des yeux où il retrouve la +couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux où flottent +des reflets des cheveux que l'_autre_ a défaits et noués? Qu'il la +supporte, cela se comprend encore, mais ma tante prétend qu'il aime +l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aimé sa femme. Et cependant ma +tante m'a prouvé elle-même le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me +contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonné fendait le +coeur à tout le monde. Il en avait les esprits _lunés_. C'était son +expression à elle. Il paraît que ses cheveux ont grisonné en quelques +mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le +rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infidèle et pour +l'enfant de l'adultère?...» Afin d'arriver à comprendre mon vieux +camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une +fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par +exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le dégoût d'être jaloux. Je +la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule +respiration m'eût fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se +fût réveillée du coup. Pourtant Colette était une maîtresse choisie par +moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que +je prenais une créature possédée déjà par d'innombrables amants.--C'est +encore un problème, cela. On sait qu'une drôlesse s'est donnée à l'un et +à l'autre, que cet un l'a payée, et cet autre. Mais oui, elle a débuté +ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter +des anecdotes sur sa manière de se livrer. Ils vous ont décrit ses +secrètes beautés. On a éprouvé, à l'user, que ces anecdotes étaient +vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette +maîtresse méprisée par avance, jaloux comme si l'on avait été le +premier.--Que doit être cette jalousie quand on a été réellement ce +premier, quand il s'agit d'une femme initiée par vous à la vie du coeur +et à celle des sens? Car l'un ne s'éveille réellement qu'après que les +autres ont parlé. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme +jadis épris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand +lui-même, et c'est là le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?... +Allons donc!...» Et j'éclatais de rire tout seul, et très haut, avec +quelle amertume, à cause des images auxquelles je venais de me meurtrir +l'âme. + +--«Hé bien!» me disais-je en continuant ces réflexions, «Auguste sera un +de ces héros de la moralité personnelle, comme en évoque Dumas. Le mari +de _Monsieur Alphonse_ pardonne, lui aussi, à sa femme d'avoir eu une +fille d'un autre. L'ai-je assez défendue, cette scène, quand la pièce +fut jouée pour la première fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y +a là, dans ce pardon, une humanité profonde? Dans _le Petit-Fils de +Mascarille_, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet apôtre de +Dumas. La différence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse +et celui de Valentine dans _le Petit-Fils_ sont tous deux _d'avant_ le +mariage, au lieu que l'enfant adoptée par Auguste est _d'après_. Un +abîme sépare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est +arrivée repentante, si elle a joué à ce «pataud» la comédie classique: +«Ah! je t'ai méconnu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai +jamais aimé que toi....»--_Trémolo_ à l'orchestre!--Il y a des femmes +qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont trompé que +pour vous préférer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de +préférence sans comparaison. Quand il était tout petit, Auguste avait +des yeux à devoir digérer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait +s'il n'aura pas cru par-dessus le marché qu'elle avait eu cette fille en +pensant à lui? Alfred de Vigny, prête bien ce vers étonnant à un mari +perfide: + + L'infidélité même était pleine de toi.... + + * * * * * + +Malgré ces réflexions, ou à cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui, +vers une heure, après le dîner, ce dîner de province pris copieusement +au milieu du jour, du côté de la maison du docteur, avec une curiosité +bien vive. Il habite à une extrémité du village la maison où il est né, +où son père est mort, où le grand-père Dupuis a vieilli, goutteux et +rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chanté de fois l'inepte +chanson libérale de 1830: + + Grand-papa, + Grand-papa, + J'voudrais bien r'tourner par là!... + +Je contemplais, en marchant d'un pied flâneur, cet horizon que j'ai +gardé si vaste dans ma mémoire et que je retrouvais tout rétréci, mais +plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serrées et +qui dominent l'étroite vallée où court la Monne. De l'autre côté de la +petite rivière, une montagne étage ses pentes boisées et couronnées de +constructions étranges. Par une année de chômage, un grand seigneur +charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres à fortifier la crête +de cette âpre colline avec des tourelles et des murailles formées de +pierre sans ciment. Par ce jour d'été d'un bleu intense, une brise +fraîche, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de +la rivière, tempérait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais +pas été sage de demeurer là, fixé au pays natal, apprivoisé à une vie +régulière, plutôt que de courir le monde à la poursuite de chimères +aussi vaines que le mince tire-bouchon de fumée bleue qui tremblotait +sur la cheminée d'une chaumière perdue dans le bois. Mais non, puisque +le docteur, mon ami d'enfance, a rencontré dans son coin de campagne la +même perfidie que moi dans les coulisses d'un théâtre parisien. Et il +n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un décor exquis autour +de sa misère, avec le souvenir de sensations dont le regret reste +voluptueux même dans la douleur.... + +Je m'arrêtai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la sépare de +la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par +derrière, dévale du côté de l'eau. J'observai que le colombier était à +la même place; à la même place le vieux cadran solaire, sur lequel le +grand-père avait lui-même gravé en latin l'inscription: «Il ne marque +que les heures sereines.» Mais l'aboiement du chien qui s'élança de sa +niche quand je poussai la grille me prouva que je n'étais plus l'hôte +familier de ce calme asile, comme aussi l'étonnement du gros homme qui +vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annoncé: «Comment, c'est +toi, Claude; pas possible!...» Et il me poussait dans un cabinet +encombré de livres et de brochures où jouait, assise sur un tapis un peu +râpé, une fillette, de huit ans peut-être, fine et menue, avec des +cheveux blonds, tressés en une natte épaisse, à qui le gros homme dit +d'une voix adoucie: + +--«Allons, Louise, va au jardin.» + +--«Oui, papa,» dit l'enfant, «mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?...» Et +elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poupée qu'elle +était en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant +la fille de _l'autre_, et je reconnus aussitôt les bons yeux mouillés de +mon vieux camarade du lycée de Clermont qui riaient, en regardant +l'enfant, dans le visage du médecin vieilli. Ses prunelles avaient +toujours leurs quinze ans. Seulement les rides précoces des joues et du +front, le grisonnement dont ma tante m'avait parlé et une expression +particulière de la bouche témoignaient que cet homme, né pour la gaieté +dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie +presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, représentait +une femme très jolie et gracieuse, encore jeune. Je soupçonnai du +premier coup d'oeil, à la ressemblance, que c'était la mère de l'enfant. +Par la fenêtre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses +questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait lâché sa poupée +pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la bête +d'être trop vive. + +--«Et voilà ma vie,» conclut mon camarade, après m'avoir raconté un peu +pêle-mêle ses occupations; «et je suis, non pas heureux, mais content, +comme disait l'autre.» Puis, après un silence un peu embarrassé: «Tu as +su que j'ai été très malheureux?» + +Il prononça cette phrase d'un ton triste et simple qui eût arrêté le +sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profondément. +Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la +souffrance humaine! + +--«Que veux-tu?» continua-t-il, «j'avais épousé une femme à laquelle il +fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi. +C'était une artiste, une musicienne, élevée à Paris.... Et moi....» + +Il se montra naïvement du geste. Je comprenais le motif de sa +confidence. Ma tante, il le devinait, avait dû me raconter toute sa +misère, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme +qu'il avait aimée, sans que rien plaidât pour elle. Et il insistait: + +--«Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait +beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a écrit qu'elle était seule, +pauvre et malade, et que je suis allé la chercher, si tu avais vu son +étonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa +vie, elle m'a payé en bonheur toutes les larmes que j'avais versées.... +Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa mère, toute +sa mère.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres +gestes.... Oui, je sais que l'on m'a blâmé, que l'on me trouve faible, +ridicule....» + +Il eut un haussement d'épaules, puis il dit, en secouant la tête et avec +une voix très basse: + +--«Vois-tu, quand on a aimé une femme comme j'ai aimé la mienne, c'est +pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout, +entends-tu bien?...» + + * * * * * + +Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si fraîche candeur, +se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette émotion ridicule, +j'en suis à me demander où est la vie profonde du coeur, entre le +sentiment qu'il garde à celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si +tendre, si étranger à toute haine, et ma féroce, mon avilissante +rancune, à moi.--Hélas! Après avoir tant écrit sur l'amour, en avoir +tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aimé? + + + * * * * * + + +MÉDITATION XXIII [3] + +PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE + + +Note: + +[3] Quoique la préface actuelle du présent livre contienne des +indications suffisantes sur le but que s'était proposé feu Claude +Larcher, les lecteurs qui auront bien voulu suivre avec quelque +sympathie ce héros de la _Physiologie_, de _Mensonges_, de _Gladys +Harvey_, etc., etc., trouveront peut-être un intérêt aux documents trop +peu nombreux recueillis sur ses derniers jours. On a cru devoir laisser +à ces documents une forme qui les fait rentrer dans le plan général de +l'ouvrage, auquel ils servent de _postface_ et aussi de conclusion. + + +_A monsieur le Directeur de_ la Vie Parisienne. + +Meggen, près Lucerne, septembre 1889. + +Vous avez publié, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais +envoyé du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne grâce +qui n'a pas été sans mérite. C'est qu'il est tombé chez vous et chez +moi, simple exécuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres +atroces depuis le jour où le premier chapitre de cette _Physiologie_ a +paru dans les colonnes de _la Vie_! Nous ne nous doutions guère, +n'est-ce pas, que cette année d'un lamentable centenaire marquait une +restauration définitive de l'antique pudeur dans le domaine de la +littérature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos +correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqués +jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire, +cependant, cette suite de _Méditations_. J'en trouve quelques-unes +amères, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont semblé redire, sous une +forme plus ou moins heureuse, des vérités déjà dites par tous les +observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un +grand et fort chapitre initial qui serve d'assise à l'ouvrage. Mais j'en +suis à chercher une phrase immorale dans cette oeuvre d'un artiste que +j'ai connu déséquilibré, compliqué, souvent partagé entre la poésie et +la sensualité, pénétré pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles, +souffrant de ne pas croire davantage et toujours épris d'Idéal. J'ai +donc cherché ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre, +un peu incohérent et contradictoire, je l'avoue, ont déplu si vivement à +beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le +caractère même de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de +marquer ici, ne fût-ce que pour sauver sa mémoire du reproche d'avoir +spéculé, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudités d'expression +et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait à ces +études, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a +jugé assez fidèle pour lui confier le soin de revoir et de publier son +oeuvre inachevée? + + * * * * * + +Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarité des jeunes gens de +lettres où les natures se montrent ingénument, je m'étonnais souvent que +l'intelligence de mon camarade lui servît si peu à se diriger dans la +vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'énoncer des +phrases qui prouvaient une curiosité de l'expérience vicieuse, trop +voisine du cynisme. Sa misanthropie précoce abondait en remarques +cruellement désenchantées. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus +grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope était la dupe de +n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle _doucefine_ qui se +donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du +vieillard, quelque chose de presque desséché par l'abus de la réflexion, +et une ingénuité inguérissable d'impression conservée malgré cela. Le +singulier malaise que j'éprouve moi-même à relire la _Physiologie_ me +paraît procéder de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans +la littérature et dans la vie, mais avec les qualités de décision +froide, avec ce décompte exact des hommes et des situations, avec cette +maturité de jugement qui complète la misanthropie chez un Mérimée ou un +Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous +fait lui pardonner le poétisme souvent irréel de ses idylles. N'y a-t-il +pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, à +rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent à imiter +Chamfort, et, à côté, un lot de sentiments dignes d'un écolier? Ce +physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre à énormes +prétentions: _l'Amour moderne_, nous raconte sa petite histoire, et nous +apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le +tiers et le quart, l'a aimé quelques jours et trompé des années. Cette +fille va souper avec un de ses rivaux. Et voilà notre philosophe en +fureur et qui écrit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait récité +autrefois. Je l'ai retrouvé dans ses papiers, recopié sous ce titre: +_l'Enfer_. + + J'ai connu le chagrin des pâles Danaïdes, + Celui d'un dur labeur recommencé sans fin, + T'ai-je assez prodigué de tendresses, en vain, + Pour emplir de douceur tes yeux à jamais vides? + + Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides. + Tu donnais bien ta bouche à manger à ma faim, + Décevante pâture!... Et là, dans ton beau sein, + Ton âme était un fruit plein de sables arides. + + Et j'ai connu Sisyphe et son stérile effort; + Hélas! en essayant de porter ton coeur mort + Jusqu'au vivant éther de la passion vraie, + + Et, pour que tout l'enfer tînt dans ce triste amour, + La jalousie, en moi, saigne comme une plaie + Que ronge un immortel, un affamé vautour. + +--«Sais-tu à quoi tu me fais songer?» lui demandai-je le jour où il me +débita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait réunir sous ce +titre: _Ma Douleur_. + +--«A quoi?» fit-il, un peu interloqué, car, en véritable homme de +lettres, il attendait un compliment. + +--«Oh!» lui dis-je, «à un mot si célèbre qu'il en est banal; celui que +l'on fit sur Beaumarchais emprisonné ... avec une légère variante....» + +--«Laquelle?» + +--«Tu ne te fâcheras pas?» + +--«Non,» fit-il. + +--«Hé bien! Il ne suffit pas d'être trompé, il faut encore être +modeste....» + +--«Tu as raison,» répondit-il en haussant les épaules; «mais comment +trouves-tu mes vers?...» + +J'avais presque l'idée de transcrire ce bout de dialogue comme exergue à +cette _Physiologie_. Cette épigramme inoffensive avait amusé Claude, car +il avait cette coquetterie de se railler volontiers lui-même. Mais la +critique qu'elle enfermait était-elle absolument juste? Parmi des notes +de sa main que j'ai découvertes dans des circonstances assez +bizarres,--je les dirai tout à l'heure,--traînait celle-ci, où mon ami +semble avoir répondu par avance à cette objection: «Ecrire un livre +intéressant sur l'amour, c'est écrire un livre sur sa façon à soi de +sentir l'amour. Un tel livre a tout juste la valeur d'un mémoire rédigé +par un malade sur sa maladie. Beyle avait peur de ne noter qu'une +émotion lorsqu'il voulait noter une vérité. Etrange illogisme du plus +logique des analystes! Hé! quelle vérité cherchais-tu donc à dire, grand +disputeur, sinon des vérités sur des émotions?...» De ce point de vue, +même la misère enfantine de Claude, son impuissance à se débarrasser de +l'idée fixe, l'espèce d'anarchie intérieure dont la trace se retrouve +dans ses réminiscences, et qui le faisait vivre cette vie décomposée, +entre les voyages, le cercle, les restaurants, les théâtres et les +coulisses; cet étalage chirurgical à propos des plus humbles sensations, +cette sorte de pédantisme involontaire dans l'analyse, oui, tous ces +défauts me paraissent donner à ce livre une date, et du moins, par +suite, une valeur de document. Il est visible que la sensation heureuse +en est absente et absente aussi l'émotion simple. Mais le personnage en +était incapable, comme aussi de raisonner avec une suite ininterrompue +dans ses déductions. La vérité posée au commencement de son ouvrage, et +qui en fait la secrète moralité, à savoir que l'amour sensuel confine +sans cesse à la haine, méritait--quoique vieille comme le +demi-monde--une démonstration plus rigoureuse. C'est là ce chapitre +initial dont je regrettais tout à l'heure l'absence. Notre maniaque +s'est contenté de jeter sur le papier une série de notes capables de +servir à cette démonstration. Puis, comme il était naturellement curieux +de théories, de menues analyses et de dissections microscopiques, il a +mêlé à ces notes une foule de détails parasites que je lui aurais +conseillé d'enlever, par goût de la régulière ordonnance classique. A +quoi il m'eût sans doute répondu, comme à propos d'autres travaux: + +--«Ce que j'aime le mieux dans les livres des autres, ce sont les +détails oiseux, les digressions et les défauts. Il n'y a que cela qui me +fasse penser....» + + * * * * * + +Faire penser,--c'était là toute sa rhétorique.--Il prétendait que le +seul rôle de l'écrivain consiste à inquiéter, à suggérer. Parmi les +papiers dont je parlais, se trouvait encore la phrase suivante: «Un +livre qui ne me parle pas comme un homme, comme un ami, comme un frère, +qui ne me dise pas des mots _capables de me changer le coeur_, qu'en +ferais-je? L'art n'est rien sans l'âme. Les faits ne sont rien que par +l'âme et pour l'âme. La pensée est à la littérature ce que la lumière +est à la peinture....» Et sur une autre feuille: «Type idéal du roman: +_l'Imitation de Jésus-Christ_.» Je ne me charge pas d'expliquer ce que +Claude entendait au juste par là, ni comment il conciliait son +admiration, sans blasphème, pour le solitaire du moyen âge avec son goût +pour le prince des détraqués. Benjamin Constant, qu'il eût volontiers +traité de grand Saint, à la manière de mon autre ami, le subtil Maurice +Barrès. Il était coutumier de ces étrangetés, associant dans son +enthousiasme des oeuvres et des noms qui frémissent de se rencontrer: +_les Pensées_ de Pascal et _les Liaisons dangereuses_, par exemple. J'ai +entre les mains une sorte de volume _pot-pourri_, si l'on peut dire, +dans lequel il a fait relier ensemble:--dix pages détachées de +Baudelaire, le fragment sur Orphée dans _les Gèorgiques_ de Virgile, _la +Maison du berger_ de Vigny, _Mes Ecarts ou Ma Tête en liberté_ du prince +de Ligne, le fragment des Mémoires apocryphes de Richelieu sur Mme +Michelin, quelques feuillets de _Candide_ et la moitié d'une nouvelle +d'Hippolyte Castille, intitulée: _Histoire de ménage_!...--Autant que +j'ai bien compris ses paradoxes, il estimait avant tout, chez un +écrivain, le mélange de la passion, quelle qu'elle fût, coupable ou +sublime, et de la lucidité. Il lui fallait des âmes assez ardentes pour +vivre beaucoup, assez curieuses pour se connaître, assez hardies pour se +confesser,--c'est-à-dire pour conter d'elles non pas des actions, mais +des états; non pas des faits, mais des habitudes. Je l'ai vu ainsi +raffoler du _Journal_ d'Amiel, ce protestant si pur, pêle-mêle, et des +mémoires de ce ruffian de Casanova. «J'aime à sentir sentir....» cette +étrange formule qu'il a employée, je crois, au cours de son livre, il la +répétait sans cesse. Peut-être trouverez-vous, mon cher directeur, dans +le détail de ces goûts disparates, la clef des contradictions de cette +_Physiologie_, à qui vous avez donné une large hospitalité. Pourquoi ne +vous dirais-je pas aussi la raison qui lui fit désirer vivement d'être +publié dans votre journal? Claude cherchait ainsi à se prouver à +lui-même son parisianisme. Il avait eu, par-dessus le marché et à +travers le fatras de ses théories, de passagères prétentions à la vie +élégante. Je l'ai vu hypnotisé à la lettre par les pantalons et les +bouquets de boutonnière de son rival Salvaney, un clubman ignare comme +son cheval, et dont la principale aristocratie consistait à faire le +voyou anglais, mais de ce côté-ci du détroit, vous savez, ces _cads_ qui +disent: «_Arry, my boy_...» dans le _Punch_, sans h, et en traînant la +voix. + +La vérité, et voilà le motif qui rend ce livre sur _l'Amour_ si +incohérent,--je reprends le mot dans son sens d'étymologie, +«_incohaerere, qui ne se tient pas_,» comme d'ailleurs toutes les autres +oeuvres de Claude,--la vérité, c'est que Larcher, pareil en cela aux +neuf dixièmes d'entre nous, avait grandi sans milieu définitif et +précis. Par suite il n'avait pu prendre ni une forme d'âme ni une forme +d'existence définitive et précise. Il était comme né hors la loi. Il le +sentait lui-même, car il avait, à la suite de la _Méditation IV_, sur +_l'Amant moderne_, copié cette phrase de Michelet: «...Dans leurs +livres, ils ont surabondamment parlé de la divagation, _jamais marqué la +grande voie simple_, féconde, de l'initiation que l'amour mieux inspiré +continuerait jusqu'à la mort. Il est arrivé à ces ingénieux romanciers +ce qui arriva jadis aux casuistes, Escobar et Busenbaum, grands +analyseurs aussi, et qui dans leurs recherches subtiles n'oublièrent +rien que ce qui faisait le fond même de leur science. _Ils ont perdu le +mariage de vue et réglementé le libertinage_.» Claude avait ajouté: +«Noble phrase, si saine, si lucide, si tristement vraie de mon oeuvre! +Mais dire les douleurs de la faute, n'est-ce pas aussi montrer la +route?... C'est l'épave qui marque où le navigateur a sombré et le récif +à fuir. Cela sert encore.... Et puis il ne faut pas mentir. Il faut +raconter ce que le sort a fait de nous, en nous souvenant du mot de +Marc-Aurèle: _Il y a à cela même une raison_. Oui, il y a une raison à +mon existence, aux contrastes étranges que la destinée m'a imposés. +Dieu! que cette vie fut contraire au coeur!» Il disait vrai en +qualifiant de la sorte son expérience. J'en ai eu la preuve une fois de +plus dans la visite que j'ai rendue le printemps dernier à sa vieille +tante, au cours d'un voyage en Auvergne. J'allais dans cette montagneuse +province chercher quelques notes exactes pour un roman auquel je +travaillais, et, me trouvant à trois heures seulement du petit village +de Saint-Saturnin, d'où est datée la _Méditation XXII_, je me décidai à +cette excursion. Tout en roulant dans un mauvais coupé de louage, je +regardais le paysage du bord de la Limagne, si joliment rustique et +laborieux. Les sarments secs des vignes s'enroulaient aux longs échalas +gris. Le blé pointait, vert sur la terre sombre. Les bourgeons germaient +sur les branches nues des arbres qui bordaient le chemin, et les fleurs +roses des pêchers me souriaient dans la lumière. Il y avait de la neige +sur les hautes montagnes, et, le long de l'Allier, deviné à la +dépression du terrain, flottait une buée douce et transparente. Je me +souvins de ce que Claude m'avait raconté sur son adolescence écoulée +tout entière dans ce pays perdu, et, comme nous nous étions arrêtés pour +faire boire le cheval à la porte d'une auberge, dans un hameau, je crus +voir l'image de ce qu'avait été mon ami enfant dans deux petits garçons +en train de se promener avec un vieux monsieur, quelque rentier de la +localité. Ils montraient de grands yeux si simples dans de si larges +faces. «Il est parti de là,» songeai-je, et, par opposition, je +l'évoquai tel que je l'avais vu tant de fois, assis à une table de +restaurant de nuit et me racontant, en phrases heurtées comme ses +sensations mêmes, sa journée d'homme de lettres, à moitié bohémienne, à +moitié mondaine. Entre le point d'arrivée et le point de départ, la +distance était trop grande. L'équilibre moral a pour première condition +que l'homme fait continue l'enfant. Faut-il chercher ailleurs la raison +du détraquement observable chez tant d'artistes modernes? Combien +d'entre nous peuvent dire que leur trentième année ressemble à leur +dixième? Et ce ne devrait être, cette trentième année, que la dixième +épanouie. + + * * * * * + +Je roulais de nouveau, et je philosophais à perte de vue sur cette loi +de l'hygiène intellectuelle, lorsque j'arrivai à ce village de +Saint-Saturnin, fort pittoresquement dressé sur une colline. Son château +féodal, encore intact, domine une vallée où coule cette petite rivière +babillarde, décrite par Claude avec tant de complaisance. Il n'y a +qu'une rue dans le village, mais tortueuse et si mal entretenue que le +cocher me demanda de m'attendre au bas. Je m'engageai donc à pied dans +cette allée étroite, après m'être renseigné sur la demeure de Mlle +Claudia Larcher, la tante et la marraine de mon ancien compagnon de vie +littéraire. J'admirai combien la magie du souvenir métamorphose la +médiocrité des endroits, à constater la misère de la plupart des maisons +qui composent le village, jadis vanté par mon ami comme une oasis de +solitude fleurie. Des tas de fumier s'entassaient, bruns et suintants, +devant les portes, où des truies te vautraient, où des poules +picoraient, où des enfants jouaient, pieds nus et vêtus de haillons. Il +convient de dire qu'il avait plu les jours derniers, et qu'un mauvais +déjeuner pris en route m'avait indisposé contre le pays. Ma vilaine +humeur céda devant le clocher de l'église, du plus délicat roman +auvergnat, et, comme j'aperçus, en contournant le chevet, la porte du +cimetière, j'y entrai. Je n'eus pas de peine à trouver la sépulture de +la famille Larcher, tous notaires à Saint-Saturnin depuis trois +générations. «C'est ici qu'il repose,» pensai-je en regardant la pierre +mélancolique où le nom de mon terrible camarade, placé à la suite des +noms des honnêtes tabellions du village, ricanait ironiquement. Je vous +dispense, mon cher directeur, des réflexions éveillées en moi. Cette +antithèse ne semblait-elle pas prolonger par delà le tombeau les +contradictions sur lesquelles avait vécu ce fils de braves bourgeois, +devenu, par un caprice du sort, un auteur dramatique à la mode, puis, +par celui de l'amour, un névropathe et un maniaque, le tout pour finir, +usé par l'abus des alcools anglais, à l'ombre du clocher que ses pères +avaient eu la sagesse de ne jamais quitter? + + Naître, vivre et mourir dans la même maison! + +Ah! le vers profond, le vers admirable de Sainte-Beuve! Comme j'en +sentais le charme nostalgique en quittant ce cimetière et la sépulture +de famille entretenue pieusement parmi son lierre, ses pétunias et ses +capucines, par les soins, sans doute, de la vieille tante! Et elle, la +digne femme, elle était un commentaire bien touchant de ce cri du plus +intime des poètes. Telle mon ami me l'avait décrite avec un _humour_ +attendri, telle je la trouvai quand on m'introduisit dans l'espèce de +ferme bourgeoise où Claude avait passé les derniers mois de sa vie. Mlle +Larcher était vêtue de noir, avec un visage gaiement ridé, où souriait +cette innocence indulgente qui se remarque dans certaines physionomies +ecclésiastiques. Elle lisait de ses clairs yeux gris, le nez chevauché +par des lunettes montées en argent, un livre qu'elle posa sur la table, +et je pus voir que c'était l'_Imitation_. Pour quelles simples raisons +et combien étrangères, combien supérieures à celles qui faisaient dire à +Claude que c'est là le chef-d'oeuvre du roman d'analyse!... + +--«Ah! monsieur,» gémit-elle, quand je me fus nommé et que je lui eus +expliqué mon désir de feuilleter les papiers laissés par mon vieux +complice, c'est de ce nom qu'il s'appelait lui-même, «si vous aviez vu +quel désordre et comme il avait emballé le tout au hasard dans une +grande caisse de bois, avant de quitter Paris?... Et il y avait de tout, +dans cette caisse, et des portraits de la mauvaise femme et des +lettres!...» Elle faillit se signer, tant ce qu'elle avait lu dans ces +lettres l'avait évidemment scandalisée.... «J'ai pris le conseil de M. +le curé, et j'ai tout brûlé,» continua-t-elle, «excepté le paquet à +votre nom qui était ficelé et prêt à être envoyé, et puis quelques +feuilles d'un papier très épais, où il n'y avait pas grand'chose, mais +il nous a été utile pour nos derniers pots de confitures.... Il y a bien +encore sur ce papier des lignes de son écriture. Voulez-vous les voir?» + + * * * * * + +La sainte fille se leva, et, cherchant une clef parmi celles qui +battaient pendues à son trousseau, sous sa première jupe, elle alla pour +m'ouvrir un placard, et elle me tendit un pot de grès, puis un autre. +Sur le papier qui les fermait et qui était du papier du Japon,--qui +sait? peut-être un présent de Colette,--je reconnus en effet l'écriture +nerveuse de mon ami. J'ai recopié là ces deux ou trois remarques citées +au cours de cette oraison funèbre de celui que je surnommais, moi, à +cause de son amitié à mon égard et de ses folies: «mon frère ivre,» en +parodie du titre du beau roman de Pierre Loti. La tante, qui ne savait +comment recevoir le plus fidèle compagnon de ce neveu qu'elle avait +beaucoup aimé, n'eut pas de cesse que tous les pots ainsi recouverts du +papier de Claude ne fussent étalés sur la table, et elle bavardait, +pendant ce temps-là: + +--«Je sais qu'il avait des moyens, monsieur,» disait-elle, «quoique je +n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait à inventer de si +vilaines histoires. J'aurais voulu qu'il prît une place, qu'il se fît +nommer préfet, comme M. Mareuil, son confrère dans un journal, qui est +venu à son enterrement. Dans notre pays, il n'aurait pas eu à chasser +les soeurs, il aurait été si heureux! Quand il est arrivé, Jésus Dieu! +il avait une figure!... Et maigre et jaune!... J'ai bien vu qu'il était +malade, et puis je l'ai si bien soigné!... Tous les jours des truites du +vivier qu'il allait prendre lui-même, de la bonne viande, de la vraie, +et du vrai vin de notre vigne, de celui que défunt son père avait mis en +bouteille lui-même voici plus de vingt ans.... Mais il se rongeait, il +s'ennuyait, et alors il griffonnait sur ces carrés de papier, vous +voyez: ici, là, au milieu, un peu partout.... Enfin il est mort comme un +chrétien....» + +Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie +noire, tandis que je déchiffrais des fragments dont voici encore +quelques-uns, vers et prose mêlés. C'était d'abord un début de pièce, +avec cette indication: «pour _Ma Douleur_.» + + Notre douleur est comme un autel qui s'élève + Vers toi, mystérieux Esprit de l'univers. + Inconnaissable Esprit qui soutiens notre rêve, + Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts? + +Au-dessous, la tante avait écrit de son écriture un peu tremblée: +_Cassis_, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier où se +lisaient les mots: _Fraises blanches_, se trouvait l'axiome suivant: «On +aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime.» Sur un autre et à +côté des mots: _Gelée de coings_: «Rien de dangereux comme les femmes +qui nous conduisent à la tendresse par le trouble des sens....» Sur un +autre, marqué encore _cassis_, cette stance: + + Je t'ai si tendrement, il follement chérie, + Que la haine parfois le cède à la pitié. + Le mal que tu m'as fait souffrir est oublié, + Et je pleure ton âme à tout jamais flétrie. + +Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une espèce de jarre, avec +cette inscription: _Résiné_, j'ai pu déchiffrer un dernier sonnet, qui +atteste un certain effort vers la santé, trop rare chez ce malheureux +garçon pour n'être pas signalé à son éloge: + + La lumière du tiède et bleu matin d'été + Enveloppe les bois ou verdissent les mousses, + L'air est plein de senteurs magnétiques et douces, + Et jamais les oiseaux n'ont plus gaîment chanté. + + Depuis le papillon au corselet teinté + D'émeraude et d'azur jusqu'aux génisses rousses + Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses, + Tout être semble vivre avec félicité. + + Et moi qui vais traînant dans cette forêt verte + Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte, + Ne connaîtrai-je plus jamais de renouveau? + + N'oublierai-je jamais les trahisons passées + Comme la terre oublie, en ce matin si beau, + Et la neige et l'hiver et les bises glacées? + +Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note +apaisée et plus fraîche. C'est la fenêtre ouverte dans une chambre +d'hôpital que ces vers de nature au terme de cette oeuvre pleine de +tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissipé ou +aggravé les préventions des lecteurs hostiles à Claude Larcher par le +récit de cette visite à son dernier asile. Son livre fournira peut-être +à un vrai maître en psychologie, de la race de M. Taine ou de M. +Ribot,--ou à un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur +Lacordaire,--de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et +moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour +votre gracieux accueil et de me dire votre dévoué, + + P.B. + + +Toblach, mai 1888.--Meggen, septembre 1889. + + + * * * * * + +TABLE DES MATIÈRES + + +PRÉFACE + + I.--Nuit étrange d'où est sorti le présent livre + + II.--Les Exclus + + III.--Le Vrai et le Faux Homme à femmes + + IV.--De l'Amant moderne + + V.--De la Maîtresse + + VI.--De la Maîtresse (_suite_) + + VII.--De la Maîtresse (_suite et fin_) + + VIII.--Du Flirt et des coquettes + + IX.--Bonheurs contemporains + --I. Les Drawbacks + + X.--Bonheurs contemporains + --II. Les Désastres + + XI.--Bonheurs contemporains + --III. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies + + XII.--Bonheurs contemporains + --IV. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies + + XIII.--Bonheurs contemporains + --V. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies + + XIV.--Bonheurs contemporains + --VI. Les Désastres (_fin_).--Une anecdote + + XV.--De la Rupture. + --I. Avant + + XVI.--De la Rupture. + --II. Après + + XVII.--De la Rupture. + --III. Après (_suite_).--De quelques Vengeances + +XVIII.--De la Rupture. + --IV. Après (_fin_).--Les Enfants de l'Amour + + XIX.--Thérapeutique de l'Amour. + --I. La Méthode du docteur Noirot + + XX.--Thérapeutique de l'Amour. + --II. Le Système du professeur Sixte + + XXI.--Thérapeutique de l'Amour. + --III. Le Procédé Casal + + XXII.--Un Sentiment vrai + +XXIII.--Physiologie du Physiologiste + + + + + + + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE *** + +***** This file should be named 16815-8.txt or 16815-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16815/ + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/16815-8.zip b/16815-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e3fc787 --- /dev/null +++ b/16815-8.zip diff --git a/16815-h.zip b/16815-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5d2c064 --- /dev/null +++ b/16815-h.zip diff --git a/16815-h/16815-h.htm b/16815-h/16815-h.htm new file mode 100644 index 0000000..46cc687 --- /dev/null +++ b/16815-h/16815-h.htm @@ -0,0 +1,10928 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=ISO-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Physiologie De L'Amour Moderne, by Paul Bourget. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + } + .poem span.i11 {display: block; margin-left: 11em;} + .poem span.i6 {display: block; margin-left: 6em;} + h1,h2,h3,h4,h5,h6 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + h1,h2 {color: #800000; + } + h2 { margin-bottom: 2em;} + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + pre { font-family: } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background: #FAEBD7; + } + .hrb { width: 75%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + .max {margin-left: 15em; font-weight: bold;} + .tabla {text-align: center;} + .linenum {position: absolute; top: auto; left: 4%;} /* poetry number */ + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%;} + .pagenum {position: absolute; left: 92%; font-size: smaller; text-align: right;} /* page numbers */ + .sidenote {width: 20%; padding-bottom: .5em; padding-top: .5em; + padding-left: .5em; padding-right: .5em; margin-left: 1em; + float: right; clear: right; margin-top: 1em; + font-size: smaller; background: #eeeeee; border: dashed 1px;} + + .bb {border-bottom: solid 2px;} + .bl {border-left: solid 2px;} + .bt {border-top: solid 2px;} + .br {border-right: solid 2px;} + .bbox {border: solid 2px;} + + .center {text-align: center; font-size: 0.9em;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + + .figcenter {margin: auto; text-align: center;} + + .figleft {float: left; clear: left; margin-left: 0; margin-bottom: 1em; margin-top: + 1em; margin-right: 1em; padding: 0; text-align: center;} + + .figright {float: right; clear: right; margin-left: 1em; margin-bottom: 1em; + margin-top: 1em; margin-right: 0; padding: 0; text-align: center;} + + .footnotes {border: dashed 1px;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + + .poem {margin-left:10%; margin-right:10%; text-align: left;} + .poem br {display: none;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem span {display: block; margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem span.i2 {display: block; margin-left: 2em;} + .poem span.i4 {display: block; margin-left: 4em;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Physiologie de l'amour moderne + +Author: Paul Bourget + +Release Date: October 8, 2005 [EBook #16815] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE *** + + + + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe. + + + + + +</pre> + + + +<!-- Autogenerated TOC. Modify or delete as required. --> +<!-- End Autogenerated TOC. --> + +<h1>PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE</h1> + +<h3>par</h3> + +<h2>PAUL BOURGET</h2> + + +<h3>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h3> + + + + +<h5>Édition définitive</h5> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<p><a href="#table">TABLE DES MATIÈRES</a></p> + + +<h3><a name="pref" id="pref"></a>PRÉFACE</h3> + + +<p>Au mois de septembre 1888, <i>la Vie Parisienne</i>, ce curieux journal +d'observation et de raillerie, d'élégance mondaine et de philosophie +profonde, l'image en un mot de Marcelin,—ce dandy camarade de +Taine,—et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante, +adressée à son directeur par le signataire de la présente préface:</p> + + +<p><i>«Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude +Larcher m'a légué avec mission de vous l'offrir sous ce titre</i>: +Physiologie de l'Amour moderne <i>ou</i> Méditations de philosophie +parisienne sur les rapports des sexes entre civilisés dans les années de +grâce 188-.... <i>Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs +inachevées, la légèreté de main qu'il eût fallu. Quand il commença +cette</i> Physiologie, <i>Claude suivait déjà cette carrière d'homme très +malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens à Paris. Il +avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire à la fidélité de +sa maîtresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affichée pour que ce +soit une indiscrétion de la nommer. Mais, à force d'en parler, il était +devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au +point qu'il eût été fort embarrassé si elle lui avait offert de l'aimer +uniquement, fidèlement, et si elle avait tenu parole. Cette déception +lui fut épargnée. Il continua de gémir sur les perfidies de cette fille +avec une persévérance qui le rendit intolérable à ses meilleurs amis. +Moi-même, dois-je l'avouer? je l'évitais dans les derniers temps pour ne +plus subir le cinquantième récit de ses infortunes amoureuses. L'actrice +partit pour la Russie, et nous espérâmes que la manie de Claude +s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons réciter la +liste des amants de Colette, au tiers, au quart, à des gens qu'il +connaissait de la veille, jusqu'à ce qu'un de nos camarades finit par +lui dire: «Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant +toi....» Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait déjà +fait le théâtre, parce qu'elle avait joué la comédie; le monde et le +demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,—et des +rivales;—les cafés, parce que nos confrères le plaisantaient sur ses +doléances; son intérieur, parce qu'elle y était venue. Il fut la +victime, comme il arrive, de cette comédie, aux trois quarts sincère, +qu'il se jouait à lui-même et aux autres. Il crut, en effet, devoir à +ses désillusions de se livrer à l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou +trois bars anglais où il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en +compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, causée par ces +absurdes excès, le força de quitter Paris au moment même où la reprise +fructueuse de sa première pièce allait lui permettre de régler ses +dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en +Auvergne, chez une vieille parente. Il dut ébaucher là les derniers +chapitres de sa</i> Physiologie, <i>avant la crise de foie, mal soignée dans +cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher +monsieur, que les quelque vingt méditations, peu cohérentes par les +dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'œuvre +d'un cerveau singulièrement morbide. Cela soit dit pour excuser de +nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et +regretter que le style de Claude</i></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>...se ressente des lieux et fréquentait l'auteur....<br /></span> +</div></div> + +<p><i>«Mon devoir d'exécuteur testamentaire m'interdisait de toucher même aux +passages qui peuvent choquer le plus mon goût personnel. Voici donc le +manuscrit intact avec son épigraphe: «Pas de pudeur devant le vrai pour +qui se sent un savant.» Publiez ce que vos abonnés en pourront supporter +sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc.»</i></p> + + +<p>Elle était bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'était avertir le +lecteur dès la première page qu'il ne trouverait pas dans le livre,—ou +les fragments de livre,—ainsi présenté, un traité de l'amour à la Beyle +ou à la Michelet, avec un plan raisonné, avec des généralisations +savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette +<i>Physiologie</i>—dénommée de ce gros nom par naïf snobisme littéraire et +ressouvenir d'un vieux genre démodé—ne pouvait être, dans ces +conditions, qu'une mosaïque de notes écrites au jour la journée par un +humoriste désenchanté. L'étiquette annonçait une œuvre sans suite, avec +des pages sans lien, au ton inégal, heurtées, parfois justes, plus +souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir, +entre voisins qui goûtent la malice des anecdotes sans trop y croire, +qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'être pas trop +dupes, tout en se résignant d'avance à l'être beaucoup. Ce ne serait pas +du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art très délicat, que la +notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait être de +l'art encore, et tel fut évidemment le rêve de mon camarade tant +regretté. J'avais cru devoir accomplir les dernières intentions en +donnant au public ces débris d'un ouvrage qu'entre parenthèses je +considère comme impossible à jamais mettre sur pied d'ensemble. Le cœur +de chacun est un univers à part, et prétendre définir l'Amour, +c'est-à-dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vécu, une +insoutenable prétention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je +surtout, je le confesse, que cette <i>Physiologie</i> ne parût bien innocente +avec ses allures à demi dogmatiques. Plusieurs écrivains en jugèrent +ainsi. L'un d'eux, le plus raffiné des érotographes contemporains, me +fit déclarer que Claude professait sur l'amour les idées d'un bourgeois +du Marais. Que ne fût-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reçu les +lettres dont il est parlé dans la <i>Méditation</i> dernière et où mon pauvre +<i>alter ego</i> des douloureuses années était traité de «Stendhal pour +Alphonses». Je n'aurais pas provoqué l'indignation des vertueuses +personnes du quartier Marbeuf qui ont déclaré à leurs protecteurs que +j'étais un homme à ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils +attristés des amies qui me font le grand honneur de s'intéresser à la +conduite de mon œuvre. Bref, ce fut un universel <i>tolle</i> qui m'eût, je +le confesse encore, laissé cependant assez indifférent, car je le +trouvais un peu conventionnel et très inique, au lieu que je me suis +senti très troublé par des éloges qui me firent, eux, craindre vivement +que mon cher Claude n'eût fait fausse route.</p> + +<p>Mon vieil ami, à travers bien des défauts d'esprit et les égarements de +ses sensualités, partageait ma conviction qu'un écrivain digne de tenir +une plume a pour première et dernière loi d'être un moraliste. +Seulement, c'est encore là un de ces mots qui paraissent simples et qui +enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions +ensemble, jadis,—ce jadis qui me paraît si lointain, et il date +d'hier!—Claude définissait ce mot par des phrases dont je retrouve la +transcription dans mon journal:</p> + +<p>—«Etre un moraliste,» disait-il, «ce n'est pas prêcher, l'hypocrite +peut le faire, ni s'indigner. Molière a oublié ce trait dans son +Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs à qui +leur indignation à froid sert d'honorabilité. Ce n'est pas conclure, le +sophiste le peut. Ce n'est pas éviter les termes crus et les peintures +libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitième siècle, +n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas +davantage éviter les situations risquées; il n'y en a pas une dans les +premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux +livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,—quoique encore +ici cette beauté de la forme soit à sa manière une moralité. Non, le +moraliste, vois-tu, c'est l'écrivain qui montre la vie telle qu'elle +est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent +partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la +faute, l'amertume infinie du mal, la rancœur du vice, c'est avoir agi +en moraliste, et c'est pourquoi la mélancolie des <i>Fleurs du mal</i> et +celle d'<i>Adolphe</i>, la cruauté du dénouement des <i>Liaisons</i> et la +sinistre atmosphère de <i>la Cousine Bette</i> font de ces livres des œuvres +de haute moralité.»</p> + +<p>—«Il faut pourtant prendre garde à l'audace des peintures,» +l'interrompais-je, «trouverais-tu moral qu'un prédicateur te montrât une +gravure obscène en te disant: Voilà ce qu'il ne faut pas imiter de peur +de mourir d'une maladie de la moelle?...»</p> + +<p>—«Oui,» reprenait-il, «je connais l'objection.... On l'a formulée d'une +manière plus digne en disant qu'il faut parler de la chasteté +chastement.... Et cependant interdire à l'artiste la franchise du +pinceau sous le prétexte que des lecteurs dépravés ne voudront voir de +son œuvre que les parties qui conviennent à leur fantaisie sensuelle, +c'est lui interdire la sincérité, qui est, elle aussi, une vertu +puissante d'un livre.—Mon avis est qu'il faut résoudre ce problème, +quand il se présente, comme Napoléon résolvait ceux du Code. Il +s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un +noble, à qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de +vingt-cinq ans et sincère, que pensera-t-il de notre livre en le +fermant? S'il doit, après la dernière page, réfléchir aux questions de +la vie morale avec plus de sérieux, le livre est moral. C'est aux pères, +aux mères et aux maris d'en défendre la lecture aux jeunes garçons et +aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de médecine pourrait être +dangereux, lui aussi. Ce danger-là ne nous regarda plus. Nous n'avons, +nous, qu'à penser juste si nous pouvons et à dire ce que nous pensons. +Pour ma part, je m'en tiens à ce mot que me disait un saint prêtre:—«Il +ne faut pas faire de mal aux âmes, et je suis sûr que la vérité ne leur +en fait jamais....»</p> + +<p>Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent être +soulevées contre cette thèse. Je la crois juste, sans me dissimuler que +la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une +propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est +faire le procès non seulement à tel ou tel livre, mais à toute la +littérature. Larcher, lui, me débitait ces arguments, si j'ai bonne +mémoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars où il passait des +heures d'une si étrange abjection à se griser systématiquement. C'était +un peu, cette profession de foi, à cette heure et dans cet endroit, le +symbole de toute cette <i>Physiologie</i>. Pour y revenir, ce même devoir +d'exécuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami eût +jugé conforme à ses idées, vraies ou fausses, l'impression produite par +son livre. Je dois avouer que j'en ai douté quand je me suis trouvé en +présence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:—«Ça devait être un rude +viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de +côté quelques petites polissonneries de sa façon?...» Ou encore:—«Vous +savez, moi, j'aime les choses un peu montées. Et cette fois, ce n'est +pas le poivre qui manque!...» Devant ces éloges d'une affreuse ironie +pour un écrivain, chrétien d'inspiration et de pensée, sinon de +pratique, je voyais la colère qui eût saisi mon névropathe d'ami, et je +me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obéir à son désir +d'une publicité posthume. Ce scrupule vis-à-vis de sa pauvre mémoire m'a +empêché deux ans de donner en volume ces morceaux épars dans les numéros +divers de <i>la Vie</i>. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur +certains détails des toutes premières méditations,—qui me paraissaient +compromettre, comme à plaisir, par des partis pris de plaisanterie +brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse sérieuse et douloureuse. +«Si Claude pouvait revoir ses épreuves,» me disais-je, «avec deux ou +trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point, +et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur +le reste....» Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reçus de Mlle +Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de +notes, retrouvées dans un coin de secrétaire où Claude les avait sans +doutes cachées et oubliées! C'était un nouveau projet des deux premières +méditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne +permettra plus au lecteur de bonne foi de se méprendre sur l'intention +de l'écrivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour +ce livre incomplet, retrouveront à travers la collection de <i>la Vie +Parisienne</i> les pages remplacées dans le volume par une version plus +conforme au ton général de l'œuvre. Sur la feuille de garde qui +enveloppait les morceaux corrigés, Claude avait écrit: «Ces brutalités +sont nécessaires pour amener la <i>Méditation IV</i>, d'un si essentiel +enseignement.» On jugera de cet enseignement et de cette nécessité. +Quant à moi, quoiqu'il me fût cruel de voir lancer à mon meilleur ami le +reproche d'avoir spéculé sur le scandale, je n'aurais pas supprimé de +mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'était sacré. Je me réjouis qu'un +hasard inattendu ait levé mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans +crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose—j'entends +légitimement—qu'un recueil de remarques plus ou moins intéressantes sur +un sujet dont les sages passent leur vie à dire: «Il n'y a pas que cela +dans le monde,» et à prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que +cela. Car cela, ce mystérieux et fatal charme d'amour,—heureux, c'est +le paradis,—malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer +au goût de ce que mon ami appelait <i>l'auto-ironie</i>, qu'il en est de cet +enfer comme de l'autre. «Ce grand roi,» disait le prince de Ligne de +Frédéric II, «attachait beaucoup d'importance à sa damnation. Il en +parlait trop....» J'ai souvent pensé à cette phrase en lisant les +plaintes de Claude.—Que sa sincérité lui serve d'excuse!</p> + +<p><span style="margin-left: 31.5em;">P.B.</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;">Rapallo, 3 octobre 1890.</span></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE</h3> + +<h3>FRAGMENTS POSTHUMES D'UN OUVRAGE DE CLAUDE LARCHER</h3> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="I" id="I"></a>MÉDITATION I</h3> + +<h2>NUIT ÉTRANGE D'OÙ EST SORTI LE PRÉSENT LIVRE</h2> + + +<p>J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journée,—ce qui ne +m'avait ni changé ni soulagé. Je rentrai mécontent de moi, comme un +homme qui s'est abaissé à commettre l'action qu'il blâmerait le plus +chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais été. Ces fins +d'après-midi de février, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous +pincent les nerfs à vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je +m'assis au coin du feu dans mon «souffroir» de la rue de Varenne, qui +fut autrefois mon «aimoir». Des baisers de cet autrefois me revinrent, +un autrefois d'il y a pourtant deux ans, <i>grande meretricii oevi +spatium</i>, eût dit le père Aubert, mon vieux maître de rhétorique.—Je +sentis une amertume infinie noyer mon cœur, et, comme d'habitude, je me +raisonnai:</p> + +<p>—«Hé quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quittée! +Oui, c'est toi qui l'as quittée, et tu possèdes là, dans un tiroir à la +portée de ton bras, des lettres où elle te supplie de revenir et +auxquelles tu as répondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbécile +amour-propre d'homme doit être satisfait, que diable!... Elle est bien +jolie avec ses cheveux cendrés, ses yeux couleur d'eau et sa bouche à la +Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitué cette beauté à tous tes +désirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu +n'aies profanée dans des heures de délire? Donc, avec cette femme, pas +de recherche d'une sensation nouvelle. Quant à son cœur, c'est par +horreur de lui que tu l'as quittée, ayant éprouvé qu'il n'en est pas de +plus perfide, de plus gangrené par les vices de son métier de comédienne +en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela, +éprouves-tu cette brûlure affreuse à la seule idée de son existence, là, +sous le sein gauche? Pourquoi cette étreinte de ton cerveau par ce +souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin +de rue tourné, un camarade rencontré? Pourquoi surtout ce cuisant et +monstrueux désir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'à +l'extrémité de ce désir!...»</p> + +<p>Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque +ligne, ces épaules pleines à la fois et minces, cette gorge souple, ces +hanches sveltes, toute sa nudité, et moi, avec un couteau, déchirant +cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frémissement sous la +pointe de l'acier,—et <i>sa douleur</i>.... Non, je ne ferai jamais cela, +parce que chez moi, civilisé de décadence, l'action ne sera jamais la +sœur du désir.... Dieu juste! que je l'ai rêvé de fois, et rien que de +le rêver me soulage.—Ah! la hideuse chose!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«C'est positif pourtant que cet accès de fureur m'a soulagé,» me +disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de +soirée. J'eus un moment de franche gaieté à répéter tout haut la phrase +de Boisgommeux dans <i>la Petite Marquise</i>: «C'est ça, l'amour....» Ah! +j'aurais cette gaieté-là, le soir, j'en suis sûr, <i>je le sais</i>, si +j'avais tué Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je +dormirais bien avec la certitude que personne ne possédera plus ce corps +de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout +à l'heure, dans la maison où je vais dîner, un des hommes de cercle qui +viendront là prononçait cette phrase, seulement cette petite phrase: +«Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, à +Pétersbourg, subitement....» quel flot de délices inonderait mon cœur! +Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a +souffert.—Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la +haïssais?...»</p> + +<p>J'avais fini de m'habiller en dégustant cette absinthe amère de la +rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne guère +d'appétit et qu'elle rend méchant et fou. Je continuai dans mon fiacre, +et je me réveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de +l'hôtel où je devais dîner,—en plein décor du luxe le plus moderne, le +luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voilà dix ans, et que des +chances extraordinaires ont porté à un degré invraisemblable de fortune. +Simple remisier, Michel Mayence se donnait déjà les gants de frayer avec +des artistes. Il ne manquait pas une première, pas une ouverture +d'exposition. Avec son teint pâle et comme fané une fois pour toutes, +avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine sémitique et qui prennent +dans cette face exsangue l'éclat des yeux d'un portrait, avec ses mains +maigres où luisent quelques bagues, avec son élégance impersonnelle et +irréprochable, sa moustache fine et son front dénudé,—il est le type de +ce personnage nouveau qui peut être bookmaker ou grand seigneur, simple +reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou +mondain véreux,—on ne sait pas. Le krach, qui a ruiné tant de +personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des +maîtresses utiles, et qu'il lâchait—avec une légèreté!—comme le pied +quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voilà un homme +dont j'envie le cœur. Une fois riche, il s'est marié dans les mêmes +principes, à une femme laide comme la vertu, mais qui lui représentait +quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a réduite en +servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manière si absolue +que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons où je me +plaise. Je m'y sens vengé de mes lâchetés devant le sexe. Aussi le dîner +se passa-t-il pour moi sans trop de mélancolie, à voir l'esclave aux +quatre millions, assise en face de son maître et seigneur, et médusée +par lui, du regard, comme une négresse, dont elle a la bouche, par son +négrier. Nous étions seize à table, en me comptant. Mais à quoi bon +nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu +partie? Toujours les mêmes, comme les soldats dans les pièces +militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mêmes maisons, devant +le même dîner, pour dire les mêmes paroles. Il s'en trouve, de ces +coteries, cinquante à Paris, chacune avec ses anecdotes, ses préjugés, +ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les préjugés +trop étroits. Car c'est encore une des naïves fatuités répandues parmi +les gens de lettres que la croyance à la bêtise des gens du monde. C'est +comme de prétendre que leurs dîners sont mauvais et que leur luxe sent +le parvenu. Nous avons changé tout cela. Le dîner de Mayence était +remarquable, son château-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal, +qui a consenti à parler, est, quand il le veut, un des plus jolis +diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui répondait un jour, ou +plutôt une nuit, à une drôlesse devenue sentimentale, et très occupée à +regarder la lune après boire en soupirant: «Comme elle est +pâle!...»—«Elle a passé bien des nuits.» Enfin la salle à manger, comme +le service, comme le salon, comme le fumoir où nous nous retirâmes après +le dîner, étaient du goût le plus exquis. Peu de tableaux dans cet +hôtel, mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil +de femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de +perles, qui vaut celui du musée Poldi-Pezzoli à Milan. Peu de +tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit exécuter +sur les dessins de Raphaël. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui +sente le bric-à-brac. Il n'y a qu'un prince héritier ou un seigneur +d'Israël qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se décore +cette demeure. Voilà encore un trait de nos mœurs contemporaines qui ne +sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien +conseillé ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans +le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient +autrefois leurs rivaux.... Seulement,—il y a toujours un seulement au +travail où l'homme essaie de se passer du temps,—c'est un peu trop +réussi. On ne rencontre pas une fausse note, et de là une vague +impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop +égal, trop complet, trop soigné. On la croirait faite à la main, comme +les cigarettes de contrebande. Il a trop bien réalisé le type idéal de +l'homme du monde. Malgré moi, je songe, devant la perfection de ses +manières, à ce personnage de comédie que l'on accuse d'avoir volé de +l'argent dans la caisse, «Si c'est possible!» s'écrie-t-il; et, pour +mieux attester son innocence: «J'en ai remis....»</p> + +<p>Nous étions donc, après dîner, dans le fumoir, à digérer paresseusement +et à prendre de la véritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens +enlevé à la vente d'un duc anglais.—D'ici à cinquante ans, tous les +tableaux de valeur s'achèteront là-bas, à mesure que se dépècera cette +vieille aristocratie britannique. Notre hôte a deviné le premier le coup +à faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse +toile, la musculature de l'Hercule étouffant le lion et le coloris +bleuâtre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si différent du +Pietro, et pensant paresseusement à ce problème insoluble: les +conditions de la vie dans l'œuvre d'art.... Le nom d'une femme dont +j'ai remarqué la beauté, à je ne sais quelle soirée, ayant frappé mon +oreille, j'écoutai, et il me fut donné d'assister à une des plus aiguës +et des plus complètes dissections de caractère que j'aie suivies. Je m'y +connais, c'est mon gagne-pain. L'opérateur était un joli et mince jeune +homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose à dîner. En ce +moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la +charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans +ses actes, toujours en train de se jouer un personnage à elle-même, +incapable d'une émotion vraie, mais adroite en diable à se servir de ses +moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au +coin de l'œul, et une description physique non moins évocatrice. Je +voyais, tandis qu'il parlait, la créature fine et blonde, d'un blond +d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des +dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous +des formes frêles, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune +saule.</p> + +<p>—«Quel coup d'œul!» dis-je à Casal comme nous sortions du fumoir; +«savez-vous qu'il aurait du talent s'il écrivait comme il parle, ce +jeune homme?...»</p> + +<p>Raymond mit son doigt sur sa bouche:</p> + +<p>—«C'est bête, et bourgeois, et de dixième ordre....» dit-il. «Mais la +haine ce soir l'a rendu étonnant.... Il a été son amant dix-huit mois, à +ma connaissance.... C'est toujours drôle, n'est-ce pas?»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«Casal a raison,» me disais-je en sortant de l'hôtel Mayence à pied, +et tout seul, par cette belle et froide nuit. «C'est toujours drôle.... +Hé bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise à la fureur. +Faut-il que ce garçon déteste cette femme, pour en oublier ainsi les +plus élémentaires principes de la délicatesse et diffamer devant dix +personnes sa maîtresse d'hier, de demain peut-être? Et c'est ça +l'amour!... Une haine féroce entre deux accouplements....» Cette +définition m'amusa. Puis j'avais découvert un nouveau compagnon de +bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai allègrement jusqu'au +boulevard, puis de là vers la place Vendôme. J'entrai au cercle, +espérant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant +d'aller me coucher. Personne. Il était onze heures. L'idée me vint de +pousser jusqu'aux bureaux du journal <i>le Conservateur</i>, où je me croyais +sûr de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des +femmes, mon vieux confrère Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps +qui a peut-être le plus écrit d'articles et qui en a le moins signé. Et +quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est +sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peigné ses cheveux +embroussaillés et sa barbe inculte. Des dents fortes à broyer des noyaux +de pêche, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains à croire +qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille +d'un géant, une carrure de buveur de bière et l'œul bleu le plus fin +derrière un lorgnon dont le cordon toujours cassé en vingt endroits a +l'air d'une petite corde à nœuds pour bateau d'enfants. Voilà un homme +aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses mœurs +sont simples et franches. Il proteste lui-même n'avoir jamais fréquenté +que des «fenestrières». Pour s'expliquer ce goût particulier, il faut se +rendre compte que ces dames sont des personnes de l'après-midi, qu'elles +abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est là le quartier +où sont établis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard +est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enragé, celui qui +n'a qu'une passion, qu'une idée, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz +était ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a +aimé l'odeur de l'imprimerie comme Accard.</p> + +<p>Vers deux heures, il arrive à la rédaction. Remarquez qu'il est +officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles +du matin? A quatre heures, il les connaît toutes. Puis vient le tour des +dépêches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six +heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et +que meuble une collection du journal depuis 1840, époque de sa +fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il écrit un premier article, quitte +à en écrire un second, si l'actualité l'exige. Vers sept heures, il va +dîner, dans un petit restaurant,—pas loin du <i>Conservateur</i>,—où il +possède son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade +hygiénique,—cent pas de long en large pendant quelque cinquante +minutes,—sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf +heures, il monte. Personne encore. Le directeur dîne en ville. Le +rédacteur en chef est au théâtre. Les reporters courent les cafés. Le +secrétaire lui-même est en retard, ayant accepté une invitation chez un +romancier qui prépare le lançage de sa prochaine «Etude» psychologique, +intuitiviste, naturaliste, symboliste, vériste,—ou rienologiste! Alors +commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse +quotidienne. Elle lui représente ce que peut être, pour le cuisinier de +race, le dîner à ne pas manquer, le mat à donner pour le joueur +d'échecs, un contre à tromper pour l'escrimeur, une bataille à livrer +pour un général. Toutes les passions sont sœurs. Elles se ressemblent +par l'intensité du paroxysme et sa spécialité. Accard revoit en détail +toute la portion de la feuille déjà composée. Il s'agit de ne pas +laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui déshonorent +notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un +sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide +à remplir, et c'est au <i>filet</i> que notre ami s'attaque. Ah! le filet, +les dix lignes où l'on rive son clou à tel ministre, où l'on donne sur +les doigts à tel confrère, où on larde d'une savante épigramme un +député!... Le filet! Voilà l'épreuve du journaliste! Avec quelle +mélancolie Accard rappelle ceux du <i>Français</i>, il y a encore un an!... +«Le moule en est perdu....» gémit-il. Vers minuit et demi, tout le monde +est sur les dents, excepté lui. Le directeur va se coucher. Le rédacteur +en chef aussi. Accard reste là, auprès du secrétaire, pour la <i>morasse</i>, +l'épreuve dernière du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au +logis, en chantonnant un air d'opéra que personne n'a jamais reconnu. Il +consacrera le lendemain matin à son grand ouvrage toujours inachevé: +«<i>Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique</i>.» Il y +établit cette thèse d'où dépend, d'après lui,—et d'après moi,—l'avenir +du pays: l'identité entre la conception moderne et scientifique de +l'évolution par hérédité et la monarchie, entre la loi de sélection et +l'aristocratie, entre la réflexion et la coutume. Ce profond politicien, +qui s'appelle lui-même un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus +heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carrée sur +elles: «Il n'y en a pas une qui ait su corriger une épreuve. Pas même la +mère Sand.... Ah! sans Buloz!...»</p> + +<p>—«M. Accard?» me dit le garçon de bureau. «Mais il est parti d'hier.... +Sa mère est mourante....»</p> + +<p>—«Ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là....» murmurai-je dans un bel élan +d'égoïsme qui me divertit à constater. J'entrai malgré tout dans la +salle de rédaction, pour jeter un coup d'œul sur les journaux du soir, +machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en +train de boire de la bière; un troisième, que je connais un peu, qui +découpe des «échos»; un quatrième, que je ne connais plus depuis qu'il +m'a diffamé après m'avoir emprunté de l'argent pour l'accouchement de sa +maîtresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir +pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait +divers:</p> + +<p><i>—«Un drame épouvantable vient de consterner la jolie petite commune de +Saint-Sauve (Puy-de-Dôme). Un jeune cultivateur du nom de Pierre +Trapenard était sur le point d'épouser une fille du village. Tout était +préparé pour la noce, quand Trapenard reçut une lettre anonyme lui +racontant que cette fille avait été la maîtresse d'un des grands +propriétaires du pays. En proie à un accès de jalousie inexplicable +autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa +fiancée en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a +tués tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait reçu +plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui était comme +déchiqueté et méconnaissable.»</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>J'étais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: «A la campagne +aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde où a +aimé le jeune homme de tout à l'heure, comme dans le demi-monde où j'ai +aimé. Oui la haine, si l'on aime, et le désespoir;—et, si l'on n'aime +pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou +d'hygiène, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et +poussé par une bizarre association d'idées, me voici m'acheminant vers +Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'espérance, comme +c'était minuit, d'y trouver quelque membre de la société d'intempérance +mutuelle où je suis apprenti. Il y aura bien là toujours deux ou trois +amis avec qui aller chercher quelque maison de débauche,—celle que nous +appelons la maison-mère, ou une autre,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>De l'amour sans scandale et de plaisir <i>sans cœur</i>.<br /></span> +</div></div> + +<p>Et voilà qu'à la porte même du bar je me heurte à Machault l'escrimeur +et à La Môle, qui montent en voiture.</p> + +<p>—«Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon?» me dit ce dernier, +qui se tenait à peine sur ses jambes; «il y aura là Saveuse, Jardes et +Bohun avec quelques <i>bébés</i>. C'est moi qui invite....»</p> + +<p>Et j'accepte, et qui trouvé-je parmi les cinq filles racolées au hasard +de la soirée par les viveurs? Mme de Saint-Elme,—«de la meilleure +noblesse de lit,» comme dit Gladys Harvey,—ou plus familièrement +Léda-Canot, par allusion à ses goûts peu distingués pour Bougival et la +Grenouillère. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore: +Léda-Bouffe-toujours ou Léda-la-Soif, qu'elle ferait frémir mon cœur +malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacré, +tant cette mince et jolie fille ressemble à Colette,—une Colette plus +usée, auprès de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent allé +oublier à la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la +reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meublé +qu'elle habite, comme une débutante, rue de Téhéran. Il y a là une +maison qui sert au lançage des nouvelles recrues du Tout-Cythère. J'y ai +connu depuis dix ans bien d'autres créatures, mais aucune que j'aie +serrée contre moi avec la même sauvage ardeur que cette fausse Colette. +Dieu! l'étrange sensation que d'avoir à soi, là, dans ses bras, une +femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on +cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le +même visage, les mêmes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant +ce temps-là, on se met à se figurer celle que l'on aime, et qui n'est +pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une +minute, une seconde, où la douleur de cette pensée, l'amertume de cette +substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupté si triste! +Ah! le plaisir sans cœur! Il faudrait, pour le goûter, n'avoir pas +l'âme malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!...</p> + +<p>J'étais assis sur une chaise, près du large lit de cette chambre de +prostituée, à la fois riche et pauvre, où il traîne des bracelets de +mille francs sur des tapis tachés de bougie, et nous fumions des +cigarettes de caporal, Léda, couchée, ses cheveux dénoués, un de ses +bras passé sous sa tête, et moi, rhabillé, la regardant avant de m'en +aller. Je voyais son joli visage, le frère de celui qui m'a fait si mal, +avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marquée son +existence de fille à cinq louis. Que j'aurais pleuré facilement, en +proie à l'inexprimable mélancolie de la débauche que je savais si bien +devoir trouver là! Léda m'est devenue, depuis ces trois mois que je la +connais, une espèce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pièces. +Des camarades lui ont raconté mon histoire.</p> + +<p>—«Et ta Colette?» me dit-elle en me voyant si triste. «Tu y penses +toujours?»</p> + +<p>—«Toujours....» fis-je en haussant les épaules.</p> + +<p>—«Pauvre!» reprit-elle, «n'est-ce pas que ça fait mal d'aimer?»</p> + +<p>Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lassé et +de tendre dans le vice qui me fait comprendre les pires +<i>Rédemptoristes</i>, ceux qui vont chercher leur maîtresse—leur femme +quelquefois—dans des entresols comme celui-ci, ou dans la susdite +maison-mère et ses succursales. Elle se dressa à demi pour me donner un +baiser, par compassion. Le geste qu'elle fit déplaça un petit ruban de +velours qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait +une place toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un écu de +cinq francs. On avait dû la pincer avec une violence inouïe et tordre la +peau exprès pour lui faire plus de mal.</p> + +<p>—«Ce n'est rien,» répondit-elle à ma question: «Qu'as-tu là?» et elle +ajouta avec son rire fanoché: «C'est Alfred!...»</p> + +<p>—«Qui ça, Alfred?» lui demandai-je.</p> + +<p>—«C'est mon amant,» dit-elle, «tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un +qui m'aime....»</p> + +<p>—«Il te bat?...» lui demandai-je.</p> + +<p>—«Quelquefois,» dit-elle simplement.</p> + +<p>—«Et tu l'aimes?...»</p> + +<p>—«Oh! oui,» fit-elle, «et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est +jaloux, c'est un pauvre employé. Il ne peut pas me prendre chez lui. +C'est tout naturel si ça le rend méchant....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ce mot de fille—il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrés dans +leur naïveté—s'accordait tellement avec les pensées qui m'avaient hanté +tout le soir, que je me le répétais encore, étendu dans mon lit, à moi, +une heure plus tard, après avoir quitté Léda pour ne pas connaître +l'horreur de la rentrée en habit à dix heures du matin. Je ne pouvais +pas dormir. La misérable luxure d'où je sortais avait exaspéré mon +énervement. Je pensais à Colette avec plus de malaise que jamais. +C'était comme un jet de bile qui m'inondait toute l'âme. Et puis je +reprenais: «C'est ça, l'amour....» mais, cette fois, sans les ironies de +Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit +en moi et qui me suivra jusqu'à la mort, me faisait repasser en idée +toutes les définitions qui ont été données de ce mot «amour», celles du +moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait à ce que je sentais +si vivement. Je me souvins alors que mon maître Adrien Sixte parle +quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de médecine de +Nysten, citée déjà par Dumas dans une de ses belles préfaces. Je saute à +bas de mon lit, et, à la lueur de la bougie, me voilà, dans ma +bibliothèque, cherchant ce gros livre que j'ai acheté, il y a cinq ans, +lorsque je croyais encore à cet autre mensonge: le travail, pour avoir +du génie,—comme si Prévost avait travaillé <i>Manon</i>, Diderot <i>le Neveu</i>, +Voltaire <i>Candide</i>, Benjamin <i>Adolphe</i>, tous chefs-d'œuvre griffonnés +sans rature!—Et je découvre en effet dans ce dictionnaire les lignes +suivantes: «<i>Amour</i>. En physiologie, ensemble des phénomènes cérébraux +qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de départ d'actes +intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et +les conditions,—et souvent il est la source d'aberrations que +l'hygiéniste, le médecin légiste et le législateur sont appelés à +prévenir ou à interpréter.... <i>Chez la plupart des mammifères et même +quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en même +temps que l'instinct sexuel</i>....»</p> + +<p>Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de +souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma +bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles pensées, mais tout impersonnelles +celles-là, les pensées d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas +curieux et qui l'étudié. Oui, cette phrase est vraie du mâle originel, +je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du +temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du +temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragédies? +Evidemment non, et pas même du temps de Beyle?... L'homme des +arrière-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive? +J'ai si souvent entrevu cette idée, quand je songeais à l'étrange Europe +où nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares, +avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage +seraient-ils donc la même chose, avec l'adultère, la prostitution et le +sadisme—par-dessus le marché?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus +tôt prononcé mentalement ces quatre syllabes—tout l'écrivain est là +dedans—que j'aperçus une couverture jaune, et en belles lettres:</p> + +<p> +<i>PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE</i><br /> +<span style="margin-left: 5em;">PAR CLAUDE LARCHER</span><br /> +</p> + +<p>Ce titre me fascine, ma tête s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard, le +diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa maîtresse +devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La +Môle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas +avoir froid. Je me mets à la table de ma chambre à coucher, et j'écris +dare-dare ce premier chapitre,—sur l'envers d'une demi-douzaine de +lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent +autant à griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips +m'entonner du gin, ou chez une Léda quelconque me «friper la moelle», +comme il est dit dans le <i>Succube</i>.—Nous verrons bien.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="II" id="II"></a>MÉDITATION II</h3> + +<h2>LES EXCLUS</h2> + + +<p>Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que +nourrit si longtemps mon vieux camarade André Mareuil, et qui répondait +au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'André, revenu de voyage, +lui demandait:</p> + +<p>—«Hé bien! monsieur Legrimaudet, comment vous êtes-vous porté durant +mon absence?»</p> + +<p>—«Mais, pas mal,» répondit l'autre; «sauf que j'ai eu une petite +éruption, comme tout le monde.»</p> + +<p>Et nous apprîmes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux +gratis, que cette petite éruption avait été, tout simplement,—la gale! +Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre, +quelqu'une de ces généralisations auxquelles les écrivains actuels se +complaisent si volontiers,—prenant leur petite lèpre sentimentale pour +une grande maladie humaine, et leur expérience de boulevard ou de +brasserie pour de la vivante et large observation,—je me souviens du +«comme tout le monde» de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas, +encore à présent?</p> + +<p>Cet Amour cruel et si mêlé de haine que j'ai éprouvé, que j'éprouve; +cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten détermine +l'origine sauvage, ne serait-ce pas, même aujourd'hui, une maladie rare, +ou bien, en racontant mon cœur, raconterai-je le cœur de beaucoup de +mes frères? Ah! cette question, tout écrivain peut toujours se la poser, +à la fin de chaque livre, et qui lui répondra? C'est le grand doute du +métier, cela, et qui devrait à jamais nous démontrer la vanité de la +gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: «Je n'ai +jamais senti comme cela....» quelles raisons lui donner pour lui prouver +qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans +le vrai de cette même Ame? Le mieux est de rester simplement sincère et +de nous attendre à déplaire à ceux qui ne sont pas de notre race. Je +n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour +tous les hommes, ni même si, en croyant retrouver des émotions pareilles +chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse +morale. Je ne discuterai pas un point de départ qui ne peut être +légitime que pour mes collègues en sensibilité souffrante. Et pour ne +pas manquer à la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai +simplement à ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il +n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,—toutes excuses faites pour +l'à-peu-près inévitable de la forme:</p> + +<p>AXIOME</p> + +<p><i>Il existe un certain état mental et physique durant lequel tout +s'abolit en nous, dans notre pensée, dans notre cœur et dans nos sens: +ambition, devoir, passé, avenir, habitudes, besoins,—à la seule idée +d'un certain être, qui devient pour nous</i> le bonheur. <i>J'appelle cet +état l'Amour</i>.</p> + +<p>Et je prie ce même lecteur de considérer les trois propositions +suivantes comme démontrées par leur énoncé même:</p> + +<p class='max'>I</p> + +<p><i>Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis +l'intérêt jusqu'à l'estime, n'est pas un amant</i>.</p> + +<p class='max'>II</p> + +<p><i>L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le +danger. Un amoureux est à un amant ce qu'est un soldat en temps de paix +à un soldat qui fait la guerre. Il ne connaît pas son cœur</i>.</p> + +<p class='max'>III</p> + +<p><i>On n'est l'amant d'une maîtresse que si elle vous aime ou vous a aimé</i>.</p> + +<p>Ceci fait, nous nous trouverons à l'aise pour entrer aussitôt au plein +de notre sujet en traitant le problème suivant, qui s'impose comme une +conséquence immédiate de ces trois principes:</p> + +<p>PROBLÈME</p> + +<p><i>Tout homme peut-il être amant une fois dans sa vie</i>?</p> + +<p>Si l'on raisonne <i>à priori</i>, et en s'appuyant sur cette idée que la +femme est par excellence l'être absurde, illogique, impossible à diriger +comme à prévoir, on doit répondre que oui. Et l'observateur superficiel +de triompher. Il énumère les divers cas de bonne fortune survenus à des +manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des crétins—et des +malpropres! Il y a des proverbes là-dessus: «On trouve toujours +chaussure à son pied,» «Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se +<i>case</i>,» et des anecdotes: celle du Chinois échoué à <i>l'hôtel des +Grands-Hommes</i>, place du Panthéon. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une +bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait +même pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arrivé +au bout de la ligne sans avoir été cueilli par quelque curieuse. Mais, +avec un peu de réflexion, il est trop facile de reconnaître que ces cas +variés prouvent seulement cette vérité banale:</p> + +<p class='max'>IV</p> + +<p><i>Les hommes ne sont jamais bons juges des qualités par lesquelles un +autre homme plaît ou déplaît aux femmes</i>.</p> + +<p>Le succès du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imbécile, du +malpropre et du Chinois démontre que ni la droiture de la taille, ni +l'équilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du +jugement, ni l'habitude du <i>tub</i> quotidien, ni le blanc du visage, ne +représentent cette qualité nécessaire qui fait la séduction,—qualité +dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais +frappante. Nous nous trouvions dans un salon où je m'occupais beaucoup +d'elle. Je faisais la cour à sa nièce, et, en galanterie, c'est comme au +billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge.</p> + +<p>—«Quel est donc ce monsieur qui entre?» me demanda-t-elle en me +montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai. +Elle le dévisagea avec son lorgnon, que maniaient d'une façon si +impertinente ses mains à mitaines, sèches et maigres, et elle me dit +d'un air de satisfaction:</p> + +<p>—«Ce doit être un bon amant.»</p> + +<p>J'avais quelques années de moins alors, et je me souviens que je +regardai la vieille dame avec stupeur et dégoût. J'avais interprété son +mot dans un sens tout physique, et cela m'étonna. Car l'homme en +question, robuste pourtant et bien planté, avec ses cheveux blonds et +son teint un peu pâle, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux +payeurs d'arrérages qui font rêver certaines grosses femmes mariées à +des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du +côté gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage, +épris d'une femme infiniment séduisante, dépenser pour la conquérir des +trésors d'énergie et de délicatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa +cour, et l'emporter auprès d'elle sur des rivaux qu'il n'égalait ni en +beauté, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'était un <i>amant +supérieur</i>. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce +mot. Pour en revenir au problème posé, j'ai repassé tous mes souvenirs, +remué des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que +les hommes, par rapport à cette qualité d'amants, se divisent en trois +grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;—ceux +qui le sont à une certaine époque de leur vie sous l'influence de +certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les +Temporaires;—ceux qui le sont, l'ont été, le seront toujours. Les +derniers seuls méritent d'être appelés les Amants.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La monographie de l'Exclu mériterait seule un gros volume. Je me +contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un +homme traverse la vie sans arriver à cet incendie partagé du cœur qui +s'appelle l'Amour. On peut être exclu pour toujours du nombre des +amants:</p> + + +<p>1° <i>Par timidité</i>.—J'entends par là non point ce joli défaut dont les +femmes raffolent et qui consiste à se demander, le cœur battant, devant +une blanche main qui évente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus: +«Baiserai-je, papa?» Non, mais cette timidité presque sauvage qui n'est +plus un ridicule, tant la douleur en est aiguë et paralysante. Rousseau +paraît avoir été timide de cette timidité-là, comme d'ailleurs la +plupart de ses confrères dans le triste péché de solitude qu'il a +confessé,—ce Rousseau dont ses ennemis ont prétendu, non sans +vraisemblance, qu'il s'était vanté d'avoir mis ses enfants à l'hôpital +pour faire croire qu'il était capable d'en avoir. Ce timide obscur et +farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible +accablement en leur présence précipite en de dégradantes débauches, et +qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart +des <i>ancillaires</i> (d'<i>ancilla</i>, servante), ceux dont la bourgeoise dit +avec un envieux mépris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus +par timidité: ainsi le passionné et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a +pas assez admiré le mot si profond, si révélateur, comme on lui +demandait ce qu'il voudrait être: «Lieutenant de hussards!...» +répondit-il.</p> + + +<p>2° <i>Par schlémylade</i>.—C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui +mériterait droit de cité dans la langue. Les Juifs, esprits éminemment +positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observé qu'il existe de +par le monde une espèce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit +doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajustée, la plus +voisine de la réussite. Ils ont appelé ces hommes-là des Schlémyls. Le +Schlémyl n'est pas exactement le «pas de chance»; il peut être né si +riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien. Ce +n'est pas non plus le «gaffeur». Il y a des «gaffeurs» à qui leur +«gaffe» sert de moyen de succès. Un exemple fera mieux comprendre la +souplesse de ce terme, qui va d'un bout à l'autre des gaucheries et des +défaites de la vie. Celui de mes camarades de collège auquel je dois +cette révélation sur l'argot sémitique était atteint d'un rhumatisme +articulaire, qui gagna le cœur et l'emporta. Son père, après de longues +années de patient travail, avait réalisé une assez belle fortune et +acheté du coup un hôtel, une terre avec un château et un titre. «Hein! +papa,» disait Samuel à ce vieil homme dont il était le fils unique, «si +je meurs, quelle Schlémylade!...» Qui n'a connu le Schlémyl en amour? +Qui ne l'a été une heure? Qui n'a rencontré, à dix ans de distance, une +femme passionnément désirée autrefois, et qui vous dit avec un malicieux +sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez osé!...» Il y a +des gens pour qui la Schlémylade galante est l'habitude, voilà tout: +ceux qui choisissent, pour essayer de faire une déclaration à une femme, +un jour où elle agonise de migraine;—ceux qui tentent de lui ravir un +baiser quand le matin même elle est allée chez le dentiste et qu'elle a +encore dans sa jolie bouche l'affreux arôme de l'acide phénique ou de la +créosote;—ceux qui, à la campagne et pour se ménager une déclaration, +l'entraînent dans des chemins caillouteux et détournés, l'après-midi où +elle a aux pieds des bottines neuves qui lui écorchent la peau.... Ce +sont des mille riens que le Schlémyl ne sait pas deviner, sur lesquels +il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient +qui achève de rendre furieuse la femme la mieux disposée. Et le +personnage reste bouche bée devant un accueil glacé, là où il avait +d'abord rencontré le plus engageant des sourires.</p> + + +<p>3° <i>Par donquichottisme</i>.—Ici le cas est plus compliqué. Il se +rencontre de par le monde une légion d'hommes toujours très délicats, +souvent très intelligents, qui n'ont qu'une infirmité d'esprit, mais +inguérissable, celle de prendre au sérieux les mystifications variées +des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront +qu'une femme qu'ils voient à cinq heures leur offrir du thé avec un +profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive +lorsque l'on dit un mot léger, ait pu dans la journée monter en fiacre, +entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un +autre fiacre, débarquer dans un appartement meublé et là....—«Mme une +telle, un amant!» dit le donquichottiste, «vous ne l'avez donc pas +regardée?» Comme vous êtes, par exemple, l'ami intime de l'amant de +cette dame, qui vous a dit avec sa délicatesse de fat, à propos d'elle: +«Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour....» vous regardez, +vous, le donquichottiste avec une certaine curiosité, et vous +reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font +accompagner en voiture, auprès de qui elles pleurent sans donner d'autre +raison qu'un: «C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, ça +passera,»—avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs +menues commissions, dont elles disent avec sentiment: «En voilà un qui +sait ce que c'est qu'une femme....» Mais elles ont, en attendant, un +billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le +don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou +Jeannot, celui-là sait que les robes des femmes galantes sont leur seul +spiritualisme, vérité que le donquichottiste ignorera jusqu'à +soixante-dix ans et qu'il ignore à vingt. Car il en est de tout âge, et +le platonisme dans lequel les relèguent les femmes auxquelles ils ont +consacré des années de ce culte ne sert qu'à prouver cet étrange mais +indiscutable paradoxe: ces poétiques personnes ne méprisent rien tant au +monde que le respect qu'on leur porte.</p> + + +<p>4° <i>Par beauté</i>.—Nous en avons tous connu, de ces trop jolis garçons, +astiqués, cirés, lustrés, qui se regardent dans toutes les glaces, se +sourient sans cesse en pensée, prennent des attitudes comme ils +respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les +pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos ancêtres, +qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les +appelaient «des miroirs à <i>donzelles</i>».—C'est un mot plus cru qui tinte +dans le texte.—Quand vous voyez un de ces jolis garçons-là, vous pouvez +parier neuf fois sur dix, à coup sûr, que s'il est «l'amant +d'Amanda»,—comme disait la stupide chanson, jadis si chère au spirituel +Paris,—c'est à prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais être +aimé pour lui-même. Si un homme de cette sorte de beauté se marie, soyez +certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, fût-ce le Chinois +dont j'ai raconté l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beauté +trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur à la femme? En +joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver à découvrir la +fibre d'antipathie qui explique ce phénomène. Peut-être y a-t-il pour +elle quelque chose de répugnant à rencontrer dans notre sexe le défaut +le plus spécial au sien, cette sottise de la poupée en train de tourner +à la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner. On +objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort différent du +Narcisse. Il est enivré des succès qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu +que le Narcisse n'est enivré que de lui-même. Peut-être aussi le +Narcisse est-il un triple sot, préoccupé de sa propre figure avec tant +d'intensité qu'il néglige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le +conduit à tomber de Schlémylade en Schlémylade? Quoi qu'il en soit, le +pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement +de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit +de Chérubin: «Si jamais celui-là manque de femmes!...»</p> + + +<p>5° <i>Par laideur</i>.—Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici +quelque quarante ans, un écrivain de beaucoup de talent, G—- F—-, +était l'amant d'une très jolie femme,—une des chaussettes bleues les +plus bleues et les plus ... chaussettes de l'époque. Un académicien, âgé +mais passionné, faisait, prétend-on, la cour à cette dame. F—- aurait +demandé à sa maîtresse d'assister à une des déclarations de l'Immortel +en train d'essayer de transformer son fauteuil en canapé. La gueuse, qui +n'avait guère de scrupules, cache un soir F—— et un poète de ses amis +derrière les rideaux,—comme au théâtre. L'Immortel arrive. Le flirt +commence,—un mélancolique flirt avec promesses d'articles dans les +journaux officiels.—Enfin, à bout d'éloquence, le galantin se jette à +genoux avec des sanglots: «Mais je suis si laid que j'aurais beau le +raconter, on ne me croirait pas....» Sur quoi F——, avec sa voix de +brigadier de dragons, aurait crié: «Allons-nous-en, ami, ce vieux est +trop répugnant....» Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes +de commandeurs indignés devant le pauvre Lovelace d'Institut, épouvanté +de la perfidie féminine. Si l'anecdote était authentique,—il suffit, +hélas! d'avoir subi la grande publicité pour savoir ce qu'elles +valent,—elle prouverait à quel degré la nature, si prodigue pour lui +d'autres dons avait refusé à F—— le sens psychologique. Le mot du +vieillard était admirable. C'était l'homme avouant, sous l'influence de +la passion, et cherchant à utiliser la conscience de sa laideur, le +supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue +l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints dès leur +première adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine, +maladroite et chétive, pauvre et vieillie avant l'âge. Soyez bossu, mais +ayez de jolies dents, on vous aimera peut être de votre infirmité. Soyez +borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli +regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un +monstre même. Il y a des chercheuses qui vous désireront. Mais si votre +glace à barbe vous révèle chaque matin sur votre visage et toute votre +personne la <i>laideur commune</i>, n'attendez pas l'expérience pour suivre +le conseil que la courtisane vénitienne donnait à Jean-Jacques: <i>«Lascia +le donne e studia la matematica.»</i></p> + + +<p>6° <i>Par profession</i>.—J'ai connu dans un hôpital de femmes un médecin +qui avait le génie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres +curiosités, à dresser la liste des déflorateurs. Pas une malheureuse ne +lui passait par les mains qu'il ne lui posât cette question: «Quel a été +votre premier amant?» Il était devenu, de radical, réactionnaire +outrageux, parce que cette enquête lui avait révélé que les déflorateurs +appartiennent tous à la classe ouvrière. La profession qui en fournit le +plus est, chose étrange, celle des maçons, environ cinquante pour cent. +Puis viennent les domestiques et les autres corps de métier. Il y a de +la logique dans ces chiffres. Le maçon, c'est celui qui passe, que l'on +ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la +pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui règne en haut des maisons +et où les maîtres chrétiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci +de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,—quelle noble et sage +vision du patronat!—n'auraient jamais laissé dormir une enfant de vingt +ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginité d'une fille +du peuple. Un des internes de ce docteur avait essayé autrefois, sur des +données malheureusement très incomplètes et un peu pour mystifier son +maître, de dresser un bilan des professions par rapport à l'amour. Les +résultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent être, +contiennent une certaine philosophie sociale,—et cela vaut que l'on en +consigne ici quelques-uns:</p> + +<pre> + Amants. +Magistrats (juges, procureurs, notaires, etc.)5 sur 100 +Médecins 10 sur 100 +Universitaires { Maîtres d'étude 45 sur 100 + { Professeurs 5 sur 100 +Officiers { Jusqu'à capitaine 95 sur 100 + { Au delà de capitaine 5 sur 100 +Peintres 80 sur 100 +Sculpteurs 50 sur 100 +Musiciens 25 sur 100 +Architectes 50 sur 100 +Acteurs { tragiques 20 sur 100 + { ténors 60 sur 100 + { comiques 99 sur 100 +Commerçants { Commis 95 sur 100 + { Chefs de rayon 25 sur 100 + { Patrons 5 sur 100 +Hommes de { Journalistes 50 sur 100 +lettres. { Auteurs dramatiques 20 sur 100 + { Romanciers 15 sur 100 + { Poètes 30 sur 100 + { Académiciens 1 sur 100 +Agents de change 2 sur 100 +Banquiers 2 sur 100 +Chefs d'État (rois, présidents, ministres) 1 sur 10.000 +Etc., etc., etc. +</pre> + +<p>Il y aurait à dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes +ayant possédé le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions +les plus rebelles à l'amour désintéressé sont inversement les plus +propices à l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les +médecins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la +femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mosé, parce qu'elle a +une forte note à payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son +docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin +de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne cèdent ni l'un ni +l'autre à un sentiment qui, de loin ou de près, ressemble à l'amour. +J'ajouterai que la liste dressée plus haut, en l'admettant comme à demi +vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en +effet que l'homme est d'autant plus aimé qu'il est moins haut dans la +société. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilité, +la sécurité, le droit de censurer, de régenter, juger, condamner, vous +l'avez, mais pas l'amour.—Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la +grosse fortune, la magnifique sécurité des dix millions, et le somptueux +décor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas +l'amour.—Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais +pas l'amour.—Vous écrivain, vous avez voulu la renommée, le chiffre: +<i>quatre-vingtième mille</i>, sur votre dernier roman, les mots: <i>deux +centième représentation</i>, sur les affiches, au-dessous du titre de votre +pièce. Mais vous vous apercevez que votre maîtresse, en entrant dans +votre lit, vient coucher avec votre réputation ou votre influence, +tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres +francs au <i>Conservateur</i> est aimé pour lui-même, ainsi que le peintre, +l'officier, le jeune employé de nouveautés, tous gens qui n'ont pas la +poche garnie, dont l'avenir est problématique; mais ils sont jeunes, +insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour +l'académicien unique qui se rencontre toujours parmi les +Quarante.—Cherchez celui d'aujourd'hui.—Il y a soixante-dix ans, cet +académicien était tout bonnement le premier écrivain du siècle, ce +mystérieux et passionné Chateaubriand, qui désertait l'Abbaye-au-Bois, +sa femme, Mme Récamier, les <i>Mémoires d'outre-tombe</i> et les commissions, +pour aller dans un petit restaurant, près du jardin des Plantes, se +faire chanter du Béranger par une personne aimable, qui raconta ces +déjeuners plus tard, en ajoutant: «Le reste du jour, le culte de deux +vieilles femmes m'était une garantie de sa fidélité!»—Laissons de côté +l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magnétisme, un +inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envoûtement J'entends encore une +jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une +bouche idéalement triste, des yeux de songe, me dire à la première +représentation du <i>Luthier de Crémone</i>, après avoir applaudi Coquelin à +en déchirer ses gants:</p> + +<p>—«Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage où on +rit de lui....»</p> + + +<p>7° <i>Par scrupule</i>.—Si bizarre que puisse paraître ce phénomène aux yeux +d'un enfant du siècle, l'homme qui reste chaste pour obéir à l'Eglise se +rencontre de nos jours,—et très fréquemment en province. C'est +d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un garçon de nature forte, +que le tempérament tourmente, et qui, vers la vingt-cinquième année, est +devenu chauve et très rouge. Il est à la fois usé et congestionné par la +tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou +meurt, la congestion revient à la face du pauvre mari, qui reste +pourtant fidèle à cette épouse, qu'elle soit simplement alitée ou morte. +Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent électoral. Au +temps jadis il eût été un héros des Croisades ou des guerres +religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint +aux <i>Uffizi</i>, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si +mélancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations +comprimées nourrissent notre sentiment. La chair, une fois domptée, +ajoute à notre âme. Mais combien savent cette grande loi de la vie +morale, aujourd'hui?</p> + + +<p>8° <i>Par froideur</i>....</p> + + +<p>9° <i>Par mauvais goût</i>....</p> + +<p>Mais le détail de ces catégories d'exclus serait infini. Si vous voulez +examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui +doivent être rangés dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous +sommes contenté d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais +indiscutable vérité, que le nombre des civilisés mis en dehors de +l'amour tel que je l'ai défini est incalculable. Vous vous expliquerez, +par la même occasion, quelques phénomènes sociaux inintelligibles sans +cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la +plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux +qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent +au moindre semblant d'aventure, la férocité de leur mépris, ou plutôt de +leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils éprouvent à +se mêler des intrigues galantes pour les brouiller, la félicité avec +laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur allégresse à dire: +«Ça y est; elle a reçu le coup de lapin...;» la bassesse de leurs +plaisirs, qui attesterait seule par sa voracité grossière le peu de +souvenirs délicats qu'ils ont au cœur; l'excès d'indignation qu'ils +déploient contre l'amant coupable de s'être fait aider par une +maîtresse,—ce qui, étant donnée l'opinion commune sur les beaux +mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honnête +société;—bref, une quantité de menus faits qui découlent tous de cette +loi plus générale:</p> + +<p class='max'>V</p> + +<p><i>L'homme qui n'a jamais été ou qui n'est plus aimé vit à l'état de +colère permanente contre tous les amants</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="III" id="III"></a>MÉDITATION III</h3> + +<h2>LE VRAI ET LE FAUX HOMME A FEMMES</h2> + + +<p>Entre cette tumultueuse armée des Exclus et le groupe étroit des vrais +Amants, se range la légion de ceux que j'ai appelés les Temporaires, +mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicité à la +fois: les faux hommes à femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre +parmi les attachés et les secrétaires d'ambassade, les auditeurs au +Conseil d'Etat, les jeunes gens frais échappés de l'Ecole de droit et +qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre de +quelques degrés l'échelle des élégances, parmi les employés de +nouveautés et les étudiants. Le faux homme à femmes compte d'ordinaire +moins de trente-cinq ans, plutôt vingt-huit ou trente. Il est +nécessairement joli garçon et très correct dans sa tenue Tout dans sa +personne exhale cette je ne sais quelle demi-grâce indéfinissable qui se +traduit par le mot vaguement banal de «gentil». Les femmes disent aussi +de lui qu'il est «distingué». Plusieurs années durant, ses rapports avec +elles ont été de ceux que résumait devant moi un bourgeois qui se +croyait délicat. Il professait: «J'ai dit à mon fils: Amuse-toi, mon +garçon, c'est de ton âge; mais ménage ta santé, et mets toujours dans +tes plaisirs une pointe de sentiment: <i>ça te fera des souvenirs!</i>.... Le +faux homme à femmes a donc eu de gentilles maîtresses,—il est à base de +gentillesse comme un savon est à base de tel ou tel parfum, et les +moindres détails de sa vie en sont imprégnés.—Il les payait gentiment, +d'après sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour, +quitte à le tromper à chaque tournant de porte, pour cette raison +profonde que donnait carrément Christine Anroux, la pire amie de +Colette,—avant Aline,—lorsque je lui reprochais de trahir Elie +Laurence, le plus délicieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins +infâmes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles désignent du +terme expressif de <i>paillassons</i>:</p> + +<p>—«Que veux-tu?» disait Christine, «Elie est très gentil, mais il me +faut du vice, à moi, et il n'en a pas pour deux sous!...»</p> + +<p>N'importe, malgré cette regrettable absence de vice,—ou peut-être à +cause d'elle,—le jeune homme «bien gentil» fait rêver un jour quelque +femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,—ou +bien encore une camarade de rayon, s'il est employé; une grisette, s'il +est étudiant, la dernière grisette.—Il y a toujours cinq ou six filles +par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.—Voilà notre +jeune homme de peu de vice promu à la dignité d'amant, sans qu'il s'en +doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caractère peu amoureux de +ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour théâtre le monde et +pour héros le diplomate ou l'auditeur, les étapes en seront réglées +comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu'à +la rupture. Il y a une autre étiquette pour ces histoires-là dans les +régions plus simples de l'étudiant et de l'employé. Là, il est de règle +de se faire des scènes, de s'allonger des soufflets, de s'écrire des +lettres d'outrage. Puis, toutes ces tempêtes dans un bock—la brasserie +sert de cadre habituel à ces amours—se terminent <i>alla buona</i>, comme +disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le +diplomate et l'employé, l'étudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns +ni les autres n'ont rien compris à leur propre aventure. C'est là le +trait essentiel du faux homme à femmes. Il est aimé. Pourquoi? Il ne le +sait pas. Il cesse d'être aimé. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage. +Il assiste à sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en résulte que, s'il +tombe sur une créature dangereuse, tout lui arrive, comme à un mauvais +écuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu +en l'air. Le faux homme à femmes est député; il a besoin de +considération. Un affreux scandale éclate sur lui qu'il n'a pas prévu, +qu'il se trouve incapable d'empêcher. Il porte un des grands noms de +France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien aisée. Il +s'arrange pour recevoir de sa maîtresse un coup de couteau ou une potée +de vitriol. Un procès a lieu, des brochures sont écrites pour ou contre +le droit des femmes à la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la +délicatesse, le faux homme à femmes ne charge pas son ancienne amie: +elle est acquittée, et lui, blessé, compromis, avec une vie bouleversée +pour des années, et tout ce désastre parce qu'il n'a ni compris la +créature devant laquelle il se trouvait, ni inspiré à cette créature des +sentiments profonds, de ces sentiments que, même délaissée, une +maîtresse garde au cœur et qui la rendent bonne pour toujours à celui +qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y +avait là un excellent exemplaire du faux homme à femmes, ce malheureux +pharmacien Aubert. Il avait été, durant des mois, l'amant de Mme +Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a trompé. La jalousie agit sur +lui à l'état d'image impure. Elle l'exalte. Il revient à cette femme, il +s'en empare avec une simplicité brutale de mâle primitif qui la dompte +aussitôt. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous à l'ancien amant, pour +l'assassiner. Aubert accepte, sans défiance aucune, tant il connaissait +peu cette maîtresse dont il avait pourtant reçu de l'argent.—Fiez-vous +donc aux apparences!—On l'assomme et on le noie, ligoté dans du plomb, +comme vous savez. Il avait si peu gravé son image dans le souvenir de la +dame qu'à l'audience elle n'a pas trouvé une larme, pas un mot de regret +pour sa victime. Et les exclus de s'écrier en chœur: «Voilà ce que +c'est que d'être l'amant d'une femme mariée!» Sans ajouter: «Quand on +n'est pas fait pour être un amant.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie +ressemble à un volume de Labiche interfolié avec du Shakespeare. Fort +heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout +finit par des chansons, comme dans <i>la Folle Journée</i>,—ce qui veut dire +simplement que le faux homme à femmes se marie le plus souvent vers sa +trente-sixième année, quand l'âge des bonnes fortunes commence à passer, +persuadé qu'il connaît les femmes, qu'il connaît la vie et que le sort +d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu +premier secrétaire, l'auditeur, maître des requêtes. Ils épousent dans +leur monde une jeune fille élégante et fine, car ils gardent dans leur +mémoire un joli frémissement de dessous parfumés, et ils ont déjà trop +goûté à la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le rêve +d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux sécurités de la +vertu, un pot-au-feu cantharidé! L'étudiant, lui, revenu dans sa ville +natale, épouse n'importe qui, pour la dot, et l'employé de nouveautés +fait de même. C'est alors, dans cette épreuve de mariage, qu'apparaît +leur inexpérience foncière. Le souvenir de leur passé ne leur sert qu'à +être un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient +gardé, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de naïveté pure qui est une +force puisqu'elle suppose une réserve sérieuse de forces! S'ils ont +épousé une niaise, au lieu de la former, ils se laissent déformer par +elle, et vous qui avez connu un célibataire pratiquant, fringant, +froufroutant, aimé de celle-ci, aimé de celle-là, vous vous retrouvez en +face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: «Tu verras, quand tu seras +marié!» avec une componction béate. Si c'est une femme de tête et +honnête sur qui le Temporaire est tombé, elle le gouverne, et tout est +pour le mieux. Mais si la destinée veut qu'il rencontre une personne qui +ait dans son être le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin +jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des idées +fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour être avec +certitude et célérité ... ce que vous savez!—J'ai suivi de près +quelques-uns de ces ménages où le mari, ancien viveur de l'espèce des +faux hommes à femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas +manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir +soumettre au lecteur désireux d'étudier sur lui-même les sensations de +Sganarelle,—comme nous le disait, pour excuser son mariage, après des +serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'école +du document:—«Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un +mari trompé d'après nature....» C'est beau, la conscience littéraire!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Recette-pour</i> l'<i>être</i>.</p> + +<p>La première condition pour <i>l</i>'être est de vous marier avec la ferme +volonté de ne pas <i>l</i>'être,—parce que vous <i>en</i> avez fait. Vous +commencerez, à peine fiancé, par bien vous rappeler vos succès de jeune +homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous +appliquerez, dès les premiers jours, à votre jeune femme. Vous vous +empresserez de lui apprendre <i>tout</i>,—afin qu'elle n'ait plus de +curiosités. Vous la mènerez, suivant votre fortune, dans les petits +théâtres ou au café chantant, dans les cabinets particuliers de +restaurant, au bal de l'Opéra, ou dans les guinguettes de banlieue et +aux Folies-Bergère. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle +dans des endroits où vous êtes venu, comme garçon, et que vous le lui +laissiez entendre très clairement. Vous profiterez de l'occasion, et +vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arrangées pour la +circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de +ces mystérieuses maîtresses étaient mariées. Il importe que votre jeune +femme perde peu à peu ce préjugé de son éducation bourgeoise que prendre +un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne négligerez +donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de +lui dénoncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans +votre société, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que +la mère et les amies d'enfance d'une femme sont ses alliées naturelles +contre le mari, vous la séparerez le plus vite possible de son sage +milieu de jeune fille. Vous ne négligerez pas de la détacher de +l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit être le confesseur de +sa femme, et d'ailleurs parce que vous êtes un esprit fort «qui ne donne +pas dans ces godants-là». Vous vous séparerez vous-même de vos amis et +de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient +qu'à garder assez d'honneur pour respecter votre passé commun dans celle +qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des +ménages analogues au vôtre,—de très jeunes mariés que vous connaissez à +peine, avec leurs très jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout. +Vous serez bien sûr ainsi d'activer la anamorphose complète de la jeune +fille que vous avez épousée. Vous ne manquerez pas de vous montrer +goulûment amoureux d'elle pendant les premières années, ni de suivre, +une fois obtenus le garçon et la fille réglementaires, les honnêtes +préceptes de Malthus, ce qui vous amènera, vers quarante-quatre ou +quarante-cinq ans, à un état de fatigue nerveuse très propice à la +pleine réussite de votre œuvre. A votre première attaque de gastrite ou +de rhumatisme, d'entérite ou d'anémie, vous vous laisserez simplement +aller à votre instinct naturel et à cette préoccupation anxieuse de la +santé qui décèle les égoïstes lâches. Si vous n'oubliez pas de choisir +cette période pour transformer définitivement votre femme en lui +montrant une humeur de dogue, un despotisme inégal et irraisonné, une +jalousie insultante;—si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui +vous unissent aux jeunes ménages maintenant un peu mûrs, comme le vôtre, +dont j'ai parlé;—si vous vous hâtez d'envoyer votre fils interne au +collège, dès ses huit ans, «pour lui tremper le caractère;»—enfin si +vous ne dédaignez pas quelques petits procédés accessoires, tels que de +chicaner votre femme sur ses dépenses de toilette intime, maintenant que +vous n'en profitez guère, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger +amèrement sur l'emploi de sa journée,—vous avez pour vous, comme on +dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du Ménélas. Et quand vous +apprendrez que votre femme vous trompe depuis des années avec le mari de +sa meilleure amie,—celle du premier ménage,—ou avec un des cousins de +cette meilleure amie, ou avec un célibataire que vous avez vu trois +fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous +rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succès, et +que vous triomphez dans sa personne, grâce à l'expérience acquise durant +vos bonnes fortunes de garçon. Vous seul avez planté, greffé, cultivé, +enrubanné le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos +pères, dont s'orne votre front, et à l'ombre duquel vous pouvez reposer +comme le héros du poème:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Il dormait quelquefois à l'ombre de sa lance,<br /></span> +<span>Mais peu....<br /></span> +</div></div> + +<p>Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup à l'ombre de votre ramure, +vous l'avez bien gagné après un si dur labeur.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous voici enfin face à face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage +incarné par la légende dans le type fascinant de don Juan,—<i>l'Amant</i>, +pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits à +marquer dans cette figure:—ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme +ils l'étaient hier, comme ils le seront demain;—ceux qui datent, qui le +constituent <i>moderne</i> et qui mériteront une méditation à part. Parmi les +premiers de ces traits, il en est un très particulier,—mais on ne +saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la +nature, incompréhensible et ingouvernable.—Le véritable homme à femmes +est toujours aimé. Il l'est à quinze ans, et il s'appelle Chérubin. Il +l'est à vingt, à trente, à quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui +donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de +toutes les pièces. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron +Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier +Lauzun et Richelieu, ces deux héros de séduction de l'ancien régime. Ils +furent bien réels, ceux-là, bien vivants, ils ne comptent point parmi +les fantaisies des écrivains. Ce ne sont que deux types illustres de +cette race Juanesque qui continue de se reproduire indéfiniment. Je me +souviens d'avoir rencontré en Italie le prince Nicolas Wérékiew, un +grand seigneur russe âgé d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser +avec ces deux célèbres vieillards. Il était blanc comme neige, avec de +vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne +cherchait à dissimuler son âge par aucun artifice de toilette. Il faut +ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble, +qu'il était mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait +une rangée de dents très blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout +près et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, même à son +âge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa première histoire +datait de 1843,—elle fit assez de tapage à l'époque pour qu'il dût +partir de Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait été trouvé +trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-, à Pise, où +l'avait appelé une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois +toujours, avec son idéal visage de poitrinaire blonde. Elle avait +vingt-cinq ans, se savait condamnée, et elle n'avait pas voulu partir +sans dire adieu au seul homme qu'elle eût jamais aimé. Il n'y avait pas +huit jours que le prince était à Pise, et la marquise Branciforte y +débarquait. C'était la maîtresse actuelle, une des plus belles +Italiennes que j'aie rencontrées, le profil d'une médaille de Syracuse, +avec des yeux noyés, une pâleur ambrée, une chevelure d'un noir mat et +la stature d'une déesse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre +que sa rivale était bien mourante, et le prince n'éprouvait pas le +moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas osé se +plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui déplaire. Il ne +semblait pas soupçonner lui-même l'immoralité de sa propre conduite, ni +qu'il était marié, quelque part, en Europe, ni que son fils aîné devait +bien avoir trente ans. Mais c'est là un second trait de l'homme d'amour. +Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'être aimé. S'il est +dans une carrière quelconque, il sera toujours prêt à sacrifier ses +devoirs et ses intérêts à un rendez-vous avec la reine du moment. Il +fera comme ce sous-officier qui, l'année dernière, offrait à un ministre +étranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour +donner des bijoux à sa maîtresse. Il lui arrivera, comme à mon camarade +André Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir +pour une femme rencontrée il y a cinq minutes. André était chroniqueur +dans un journal du boulevard,—ci quinze cents francs par mois pour deux +articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre +feuille,—ci huit cents francs. Il y avait seize mois déjà que durait +cette situation, et André, que nous avions vu autrefois si fou, couvert +de dettes, saisi, affolé de désordre, nous semblait définitivement +classé parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme +un métier et se font une vie aussi facile que sûre. Le directeur de son +premier journal le prie d'aller, pour un article à sensation, causer +avec une célèbre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner +quelques détails intéressants sur un personnage politique alors en +vedette. André arrive chez la dame. Il dînait à sept heures avec deux +confrères, puis tous les trois se rendaient à une première des Français. +Quatre heures sonnaient. Notre ami dit à son fiacre de l'attendre. Une +demi-heure de conversation,—une heure et demie pour la chronique,—le +reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui. +Ses minutes étaient comptées. On l'introduit dans un salon encore garni +de ses housses, les murs presque nus. La maîtresse de la maison paraît. +Ces deux êtres reçoivent à la fois le coup de foudre. André oublie son +fiacre, son dîner, son article, la première représentation. Il envoie +prendre, dans l'hôtel où il occupait un appartement, une valise, +quelques chemises, un costume; et il part, le soir même, pour une +campagne que la dame possédait près de Fontainebleau. Il y resta six +mois sans même avertir ses deux journaux, qui le remplacèrent dans la +semaine, sans écrire à un seul ami, sans régler sa note à son hôtel, où +ses papiers, ses livres et sa garde-robe étaient demeurés en +gages,—bref, sans penser à rien, sinon qu'il n'avait jamais été aimé +comme cela. Et voici le plaisant, la veille au soir, nous avions causé +ensemble longuement; il m'avait raconté son projet d'une installation +nouvelle et définitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du crédit +chez un tapissier.</p> + +<p>—«Que veux-tu,» me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages +résolutions, «je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans +les siens....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ce mot fut jeté avec une grâce qui en sauvait le cynisme, la grâce-fille +des hommes trop aimés. Je n'eus pas le cœur de lui en faire honte. Je +sentais si bien qu'il avait accepté de loger chez sa maîtresse, et d'y +vivre une demi-année, comme il l'eût installée dans un hôtel en +dépensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de +l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait +absoudre ces bohémiens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand +malheur pour un de ces amants professionnels de n'être pas né riche. Les +femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit +d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne +connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir +celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un +à mépriser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien +vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts désespérés que tenta sa +vieille maîtresse pour sauver cette «tête charmante», comme disait +Racine. Si abominable que fût ce scélérat, malgré son crime et son +infamie, il était resté pour elle <i>l'Amant</i>. Que dis-je? pour elle? Il +l'était resté pour d'autres femmes, témoignant ainsi par un exemple +aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le mâle d'une certaine +sorte exerce sur le féminin,—pouvoir que la pire ignominie dégrade sans +le détruire! Je parlais tout à l'heure du pharmacien Aubert, cette +victime. Comparez, pour mieux apprécier la différence entre le faux +homme à femmes et le vrai, sa piteuse figure à la physionomie de +l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle <i>maestria</i> dans ce +dernier! Quelle certitude! Quel frémissement de curiosité autour de lui! +Quelle fidélité dans le dévouement inspiré! A l'heure présente, je +gagerais que cet ancien courrier de <i>sleeping-car</i> est pleuré dans plus +d'un lit. On le revoit dans des rêves, on bénit les nuits où il est venu +montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux—c'est +un respectable privilège que la liberté de la presse!—ont cru devoir +donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait +valu ce nom prodigieux de «chéri magnifique ...» de la part d'une de ses +inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux égorgeur d'enfants, +comme Mérimée, comme Balzac, comme lord Byron....—O ironie de la gloire +qui confond dans les mêmes triomphes le pur génie et l'abjecte crapule!</p> + +<p>N'exagérons rien et n'outrageons pas les femmes en prétendant que, pour +les séduire, il suffit d'être un Alphonse doublé d'un Hercule. Pour ce +qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les +hommes à bonnes fortunes que j'ai bien étudiés physiologiquement, tantôt +avec envie, tantôt avec dégoût, toujours avec curiosité, huit sur dix +étaient plutôt nerveux que musclés, plutôt minces et souples que +robustes et athlétiques. Mais ils avaient tous ce fond de tempérament où +gît la force vitale. Ils mangeaient et digéraient supérieurement. Ils +avaient aussi cette indéfinissable faculté d'adaptation du mouvement qui +est l'adresse. Presque tous possédaient quelque talent tout physique: +bien danser, bien monter à cheval, bien jouer à la paume, bien tirer des +armes. En vertu de cette même agilité corporelle, ils étaient +admirablement habillés, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en +occuper davantage. L'élégance qui distingue l'Amant professionnel ne +réside en effet ni dans la coupe d'un vêtement ni dans le choix d'une +étoffe. Elle résulte d'une espèce de grâce animale qui ne s'apprend pas +et que les années n'enlèvent guère, témoin le plus fameux des Amants de +ce siècle, le seul peut-être qui ait cumulé une existence d'homme +d'amour, d'homme de pensée et d'homme d'action: Lamartine, adorable +séducteur qui demeura superbe d'allure jusqu'à la fin, et à travers +quelles dégradations! Vous aurez beau être habillé, chemisé, botté par +les meilleurs faiseurs, chapeauté, ganté, cravaté et blanchi à Londres, +manicuré, massé, rasé et peigné par les artistes les plus en renom, les +femmes diront de vous, si vous n'êtes pas né Amant, un simple: «M. +X——, oui, il est très soigné.» Et ce sera tout. Voilà qui prouve la +profondeur d'un mot naïf qui nous amusa tant, le spirituel poète +François C—— et moi, quand nous l'entendîmes. Nous causions avec un +secrétaire de théâtre d'une triste aventure: une comédienne distinguée, +soudain ruinée, à quarante ans passés, pour avoir confié toutes ses +économies à un jeune coulissier dont elle était folle. Il était parti +avec les quatre cent mille francs, laissant là sa maîtresse, qui ne +porta même pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage +avait pu duper de la sorte une femme de cet âge et de cette expérience:</p> + +<p>—«Ah!» dit le secrétaire avec conviction, il était doué!...»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si séduisants, +il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est +le tact. Mais le tact de l'homme à femmes est quelque chose de très +particulier,—presque un organe, comme les antennes chez les +insectes,—presque un instinct, car l'éducation n'y ajoute guère. Cet +homme, par exemple, du premier coup d'œul, juge exactement quel degré +de chance il a auprès d'une femme à laquelle il est présenté. Il sait +qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe à laquelle +il doit plaire et toute une classe à laquelle il ne plaira jamais, quoi +qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le même +André Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: «Celle-ci +est pour moi, celle-là, non....» Et, en pensant ou parlant ainsi, le +véritable Amant se trompe rarement. Il procède par intuition et par +analogie, un vertu de cet axiome:</p> + +<p class='max'>VI</p> + +<p><i>Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et même homme</i>.</p> + +<p>Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus +mystérieux de sa rêverie, où donc en trouver la réalisation vivante et +aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouvé et prend un amant. +Cet amant ressemble bien à l'homme qu'elle rêve, par quelques +côtés,—par d'autres, non. Le jour où la femme constate cette +dissemblance, le charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son +inconstance est une constance, son infidélité une fidélité. Elle croira +voir dans son second amant l'homme idéal qu'elle a cru voir dans le +premier,—exactement le même. Et cela va du moral au physique, si bien +qu'en comparant les photographies des divers «caprices» d'une fille ou +d'une grande dame,—j'entends les caprices vrais,—on demeure étonné de +la fixité de ces âmes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes +tour à tour et dégoûtées, mais toujours pour les mêmes raisons. Le +véritable homme à femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les +personnes de son entourage,—ses maîtresses l'ont renseigné,—sait à un +nom près quels amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si +elle n'en a pas eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. +Cela lui suffit pour savoir de même ce qu'il peut et doit espérer. Il +voit cette femme deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude +mathématique à quelle phase elle en est de son existence, si elle est +heureuse ou malheureuse, occupée ailleurs et contente, lassée ou +libre,—toutes observations qui nuancent à l'infini la direction, +l'intensité, la forme et la marche de sa cour.</p> + +<p>Dans cette cour même, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par +des nuances encore, mais qui le différencient radicalement du <i>frôleur</i>, +du <i>toucheur</i>, du <i>plongeur</i>, toutes variétés de l'homme à prétentions +qui n'est jamais aimé. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple, +une de ces indiscrétions de manières dont les personnages en question +sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter +trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance +sur un tabouret dans son soulier brodé et son bas de soie à jour, +guigner d'un œul allumé une poitrine charmante et pencher la tête pour +en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes à +succès se livrer à ces vagues et puériles délices, témoignant ainsi +qu'ils n'avaient jamais eu une vraie maîtresse, par leur ignorance de +ces deux axiomes élémentaires en amour:</p> + +<p class='max'>VII</p> + +<p><i>Toute caresse sans conséquence risque de diminuer votre pouvoir sur une +femme</i>.</p> + +<p class='max'>VIII</p> + +<p><i>Une femme passionnément éprise peut seule pardonner une familiarité +physique devant témoins. Encore en est-elle toujours un peu blessée</i>.</p> + +<p>Si vous aimez et si vous tenez les yeux ouverts malgré cet amour, ne le +redoutez pas, le familier, mais bien plutôt le personnage parfaitement +élevé, qui s'approche de votre maîtresse avec un visible respect, et de +vous avec des formes irréprochables. Observez son œul discret et fin, +entre ses paupières un peu bridées. Remarquez comme votre maîtresse, qui +plaisante si aisément, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une +nuance de sérieux rien que pour offrir à celui-là une tasse de thé. +Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussitôt à +endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse à l'éveiller. «Ce +qu'il y a de charmant avec M. N——» vous dira-t-elle, «c'est qu'on voit +si bien qu'il sait que je suis à vous....» Je l'ai entendu, ce mot, +voici des années, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-là, +et la présence de plus en plus fréquente de M. N—— chez votre amie, +sans qu'il semble faire aucun progrès dans son intimité,—vous pourrez +être convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom, +court un très grand risque, et convaincu aussi que vous êtes en présence +du véritable homme à femmes. C'est son procédé. Avec lui, un <i>minimum</i> +de drame, de scandale et d'étalage. Il n'opère qu'à coup sûr et dans le +tête-à-tête. Sur quoi, si vous appartenez à la catégorie des +«combinaisons financières», ou «mondaines», ou «littéraires»,—il en est +de tous ordres,—c'est-à-dire si vous n'êtes pas aimé pour vous-même, +soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour +demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui. +Si vous appartenez au groupe des faux hommes à femmes, ne luttez pas non +plus. Passez la main avec grâce. C'est la seule manière de garder +l'amitié d'une ancienne maîtresse, quand elle vaut la peine qu'on reste +son ami. Si vous êtes vous-même un amant de la véritable espèce, passez +la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe +d'une femme sans y avoir été encouragé. Concluez-en que votre maîtresse +aguiche votre rival. Par conséquent il faut déménager, sous peine +d'essuyer tous les plâtres de la petite maison où vous aviez niché votre +cœur et qui est en train de s'écrouler. Malheureusement, ce passage de +main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose, +et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous +mettre à la porte. Elle ne veut pas que vous prévoyiez sa trahison et +que vous la preniez de vous-même, cette porte. Et puis il arrive que +l'on aime encore au moment où l'on n'est plus aimé. Tâchez cependant de +partir, même amoureux, en vous souvenant de ce principe:</p> + +<p class='max'>IX</p> + +<p><i>Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a +passé par la petite vérole. Il reste grêlé</i>.</p> + +<p>Les amants supérieurs préféreront toujours le chagrin immédiat de +l'abandon à cette avilissante et indéfinie douleur du soupçon. Mais +toutes les supériorités sont rares, et la supériorité sentimentale plus +que toutes les autres.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>MÉDITATION IV</h3> + +<h2>DE L'AMANT MODERNE</h2> + + +<p>—«Tu ne peux pas comprendre ça, papa, tu n'es pas assez <i>fin de siècle</i> +<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.»</p> + +<p>Cette phrase dédaigneuse se prononçait dans une salle à manger d'un +délicieux appartement de la rue François-I<sup>er</sup>, toute garnie de +tapisseries à personnages représentant des scènes d'auberges, d'après +Téniers. La mère du jeune homme qui parlait ainsi était absente. Nous +achevions de déjeuner, le père, le fils et moi: le père, grand et fort, +un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un <i>self made +man</i>, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une +immédiate hérédité de rudes travailleurs dans ses larges épaules et son +teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant déjà dans son torse +étriqué, dans sa pâleur, dans ses muscles appauvris, cette espèce +d'épuisement sans aristocratie qui se produit dès la troisième +génération dans notre bourgeoisie issue de la glèbe.—Cela n'empêche pas +nos politiciens, qui se soucient du problème de la race autant que de +leur premier programme, de s'extasier sur la société contemporaine et de +considérer comme un progrès l'universelle accession du peuple à cet +épuisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au +passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les +familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que +de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.—Quand cette belle +phrase fut tombée de cette jeune bouche, le père et moi, nous nous +regardâmes, et nous devînmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que +ce gommeux, dévirilisé déjà, était son fils; et moi, parce que j'avais +encore, en ces temps-là, l'observation amère, un des ridicules +pédantismes de l'époque, dont je ne suis pas assez guéri. Nos, aïeux-y +voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines. +Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle +était si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet évidé à +monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnête homme de +père,—lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre +dans toute sa personne! Puis la formule était excellente et digne de +faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle +poussée depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent +dans la décadence nationale avec sérénité, presque avec verve. Et moi, +sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande +espèce des amants, distinguent l'amant actuel, à la date du jour et de +l'heure, je me souviens de l'aimable évidé, et je l'entends qui ricane: +«Non, ce n'est pas encore assez fin de siècle....» Ce n'est pas faute, +enfant dégénéré, d'avoir regardé à la loupe le progrès que le cancer +parisien a fait dans ton cœur. Hélas! Je devrais ajouter, dans nos +cœurs.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ce sont toujours les mêmes qui sont Amants, disais-je ou à peu près dans +la <i>Méditation III</i>, pour faire pendant au mot célèbre: «A la guerre, ce +sont toujours les mêmes qui se font tuer.» Or, ce qui constitue l'Amant, +par-dessous l'enguirlandage des théories romanesques ou cyniques,—c'est +le Sexe. Pour bien définir la nuance des sentiments que les hommes dont +l'amour est l'unique affaire éprouvent auprès d'une femme, c'est leur +histoire sexuelle qu'il faudrait établir. Un laboureur, nourri de lard, +de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre +jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête, +vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous +ou moi, à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un +capitaine de hussards? J'ai parlé du lard, du fromage et des pommes de +terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques +amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est +la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respiré. L'ouvrier qui +travaille le caoutchouc perd sa virilité par la seule influence du +sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du +phosphore. Voilà deux cas extrêmes d'un fait constant. L'hérédité +apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la +fille d'un père chaste et celle d'un père qui a vécu, entre le fils +d'une honnête femme et le fils d'une femme galante; il y a la même +différence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique.... +Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine +à jouer le rôle d'Amant, et suivons les étapes de sa sensualité, en +tenant compte de ces quelques réflexions qui ne sont qu'un commentaire +du vieil adage: «<i>Totus homo semen est....</i>» lequel correspond à cet +autre: «<i>Tota mulier in utero....</i>» Je laisse au lecteur le soin de +traduire ces deux petites formules à mes lectrices, s'il en est qui +aient pu supporter l'atmosphère de laboratoire répandue à dessein sur +ces <i>Méditations</i>, pour en écarter le public à qui elles pourraient +nuire.</p> + +<p>Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixième année. Des deux animaux +qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le +premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le +moment où d'ordinaire les parents mettent le petit garçon interne au +lycée. Si le père est occupé, il a trop de soucis en tête pour suivre +l'éducation du fils. S'il n'est pas occupé, il a trop de soucis encore, +entre le cercle et le théâtre, les visites et ses maîtresses. Et puis, +où prendrait-il les éléments d'une éducation qu'il n'a pas reçue +lui-même? Quant à la mère, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu +qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, très «fin +de siècle»; et du jour où l'enfant cesse d'être un joli objet qui +marche, une poupée à parer, pomponner, friser, déshabiller, rhabiller, à +quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode à +faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en +madone arrive à la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu +solide, change de siège: «C'est Seldron qui l'a cassée,» s'écrie +l'enfant. «Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?...» Ledit Seldron est +un grand et gros homme de quarante ans, taillé en portefaix, qui a été +l'amant de la dame pendant plusieurs années, et dont le postulant actuel +a la naïveté d'être jaloux,—dans le passé. C'est des paroles à la suite +desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils +les entrailles de Médée. Et voilà pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un +humoriste appelle les garçonnets riches dont la vitrine est un coussin +de coupé ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transformé en un +potache qui, à dix ans, se lave à peine et mange ses ongles, à onze, +fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante à douze des +chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur +lui-même et sur ses camarades quelques études pratiques de physiologie +comparée.</p> + +<p>Je ne voudrais pas les exagérer, ces vices du potache, ni leur donner +une importance plus grande que les intéressés eux-mêmes. Tous les pères +les connaissent, sinon toutes les mères, et comme ils continuent +d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Université,—réservons +toujours les maisons religieuses, où la confession corrige tout,—ils +ont accepté cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin. +D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de +mes confrères qui, dans leurs livres, ont paru s'intéresser avec passion +à ce problème évidemment grotesque:—la pudeur des enfants. Soit, le +potache perdra toute pudeur. Dès seize ans, il soignera quelque maladie +honteuse, de celles qui fournissent l'occasion à un concours de réclames +en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre +parenthèses, une étonnante idée du cosmopolitisme galant des +Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela +l'initiera de meilleure heure à la vie. Il verra s'établir autour de lui +des liaisons entre grands et petits, les unes légères, d'autres +sérieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement +de vers et de prose. Cela ne le préparera-t-il pas aux liaisons d'un +autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons +obscènes. Tant mieux, il est mûr pour la caserne et le service +obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose à +toute la jeunesse, les futurs prêtres y compris; et nos législateurs ont +oublié de se demander ce que représente de destruction sociale la +promiscuité militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il +s'agit d'abord de n'avoir pas une armée de prétoriens, n'est-ce pas? Le +collégien se livrera sur lui-même à de vilaines pratiques. Ce sont de +petites malpropretés qui passent, et puis, êtes-vous sûr que ce soit +même vrai? La surveillance du collège est excellente, les maîtres +d'étude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Légion +d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques années pour assainir les +internats....</p> + +<p>Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours +manqué, et je le déplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de +collégiens en tunique, au lieu de me féliciter sur la bonne organisation +de notre démocratie qui assure à ces tendres élèves un enseignement +vraiment rationnel, j'ai la malheureuse idée de voir leur père en train +de s'amuser avec une catin, leur mère en train de rouler en fiacre avec +un amant, le pion qui les conduit en train de penser à une drôlesse. +Eux-mêmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint très frais ni les yeux +très nets, malgré l'introduction des <i>sports</i> d'outre-Manche dans les +lycées, et au lieu d'attribuer la pâleur de certains visages, la grêle +structure de certains corps, à des excès de travail, au <i>surmenage</i>, je +me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur +Ch——, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'éclater dans la +presse, au sujet d'un grave magistrat, marié, père de famille, et qui +vers cinquante-cinq ans, s'était déshonoré par une de ces fantaisies +contre nature dont parlent les livres médico-légaux. «Voilà ce que c'est +que d'avoir été un polisson au collège....» me dit le docteur, ancien +camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les +mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de +vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que +l'ébranlement nerveux qui en résulte n'est, en tout cas, jamais +inoffensif, et tend à produire la <i>cérébration</i>;—il appelait ainsi +cette espèce de décomposition du cerveau et des sens qui, poussée très +loin, aboutit à des troubles étranges. L'homme ne peut plus ressentir la +volupté que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme +ce vieillard, très «fin de siècle», qui exigeait de ses maîtresses +qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de céruse et +de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-même, +costumé en officier des pompes funèbres, venait constater le décès! +Enfin ce docteur pessimiste considérait les internats comme le poison de +notre classe moyenne française. Il me conjurait d'écrire contre eux un +livre fondé sur cette thèse que presque toutes les névroses ont leur +principe dans les désordres érotiques, et presque tous ces désordres +leur principe dans une mauvaise hygiène morale à l'époque de la puberté. +Ce vieux docteur, par exemple, n'était pas du tout «fin de siècle». Il +me citait, avec une naïve admiration, cette phrase des <i>Idées de madame +Aubray</i>: «Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes +perdus.» Il croyait à la mission de la littérature, à notre devoir, à +nous, écrivains, de dire, plaisamment oui sérieusement, ce que nous +pensons des maladies de l'époque, brutalement même, s'il faut crier pour +être entendu;—un tas de sornettes qui ne mènent ni à l'Académie du pont +des Arts, ni à celle des Goncourt, ni à la députation, ni à +l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cénacles épris de l'art pour +l'art, ni à l'estime des républicains ou des réactionnaires, des hommes +du monde ou de la bohème, ni à rien enfin qu'à faire réfléchir les <i>gens +de bonne foi</i>. Il y a une amusante chanson du poète et philosophe Raoul +Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait à merveille:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Quand nous partîmes de Melun<br /></span> +<span style="margin-left:2em;">Nous étions un.<br /></span> +<span>En arrivant à Carcassonne,<br /></span> +<span style="margin-left:2em;">N'y avait plus personne....<br /></span> +</div></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il y a une grâce d'état pour les futurs amants,—et ils traversent le +lupanar scolaire sans trop s'y souiller,—parce qu'ils rêvent de femmes +aussitôt que l'instinct sexuel s'éveille en eux. Mettons donc que +l'énervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et +suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de +beaux yeux, dans leur première rencontre avec la Vénus naturelle. +Avouons-le tout de suite. Si la statistique des déflorateurs offre +quelques difficultés à l'observation consciencieuse, celle des +défloratrices est plus simple à dresser, et c'est dans les couvents de +plaisir, sous l'œul protecteur de la police, que se fait la cueillette +de presque toutes ces jeunes virginités, si l'on peut donner ce nom à +des innocences déjà fort entamées;—des marguerites auxquelles il ne +reste plus qu'un pétale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans +le lycée de province où j'ai grandi, et le coin près de la vieille porte +condamnée, où nous nous complaisions par les heures de soleil. Les +vendredis matin,—nous sortions le jeudi,—il y avait toujours dans ce +coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,—celui +<i>qui y était allé!</i>... Où? Là-bas dans le faubourg. Nous nous montrions +la ruelle quand nous défilons en promenade. Plus tard, je suis venu +achever mes études dans un lycée de Paris, et les confidences des +Richelieus à venir sur leurs premières armes étaient exactement les +mêmes. Ce qui différait, c'étaient les secondes. Tandis que les pauvres +provinciaux continuaient de pèleriner vers l'unique endroit de leur +ville où ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les +Parisiens, eux, commençaient à courir l'aventure. Durant l'année de ma +rhétorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais +indéfiniment dans un préau planté d'arbres si maigres. Un d'eux +entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui +répondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littérature et +byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle était maigre et pâle +comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costumée en homme.—Le +second était l'amant d'une veuve équivoque, rencontrée à une des +matinées organisées par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique +des collégiens....—Le troisième, le plus fortuné, suivait une intrigue +poussée aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de +sa mère. Et son honorable travail consistait à me ménager à moi-même une +aventure parallèle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan +échoua, parce que nous découvrîmes que ladite cousine feuilletait déjà +son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel était le vertueux +objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant +à même un pain doublé d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux +des pions et des inspecteurs chargés de nous surveiller. Je viens de +lire dans un grave journal, qu' «aujourd'hui, dans les internats, +l'hygiène morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menacée qu'on le +dit....» Ils sont souvent gais, les journaux graves.</p> + +<p>Pour rétablir l'équilibre, soyons graves cinq minutes dans cette œuvre +de gaieté voulue, j'en conviens, où j'essaie de rire, comme dit l'autre, +afin de ne pas pleurer. Rien que de penser à tant de misère humaine fait +si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines décences est +une lâcheté. Marquons plutôt les conséquences de l'hygiène sentimentale +et sensuelle que nous venons de décrire sur le futur papillon d'amour +qui n'en est encore qu'à la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces +premières expériences? Lui, peut-être, mais non pas ses sens. Il y a une +mémoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indélébile que +le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours. +C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui +veut que tout se paie tôt ou tard, comme dans les banques bien tenues, à +un centime près.—Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi qui ne +comporte pas d'exceptions?—Les conséquences? C'est d'abord une atteinte +portée au bon équilibre du système nerveux, dans l'âge de la formation +complète, atteinte d'autant plus profonde que le régime sédentaire, la +respiration comprimée, le travail forcé, y ajoutent leur influence, sans +parler de la nourriture médiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon +temps, la punition ordinaire, celle qui nous était distribuée pour un +mot dit en étude, un retard, un geste maladroit, était la retenue durant +la récréation après le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du +collège avec des nerfs ébranlés, et cet énervement sera pour sa vie +entière ce qu'est la première préparation de couleur pour un tableau. Il +donnera le ton à toutes ses sensations, et à la fin c'est lui qui +reparaîtra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette +adolescence singulière, une flétrissure inévitable de l'idée de la +femme, une perception très précise qu'elle est très souvent une bête de +proie, et plus souvent encore une bête tout court. Il oscille en effet +de la fille qui l'exploite bassement à celle qui le corrompt par +gaminerie de vice, sans parler de la femme plus âgée qui fait de ce +jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme +grandit, malgré ces causes diverses d'épuisement, et il ne cesse pas +d'être en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et +d'illusion, de désir et de naïveté propres à son âge. Mais il en est de +l'âme comme du corps. Ayez à dix-huit ans une maladie infectieuse, de +celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses +successeurs vous <i>blanchiront</i>,—comme ils disent. Vous n'en aurez pas +moins le virus dans le sang, malgré vos apparences conservées +d'adolescent à peine épanoui. Il y a des virus aussi pour le cœur, et +contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que +célébrait une autre chanson composée par un étudiant sans préjugés. Elle +donnera, celle-là, une idée de ce que le jeune homme trouve d'aliment de +vie morale dans l'atmosphère de sa vingtième année. Nous l'entendîmes, +Mareuil et moi, débitée par cet étudiant à une table d'hôte de la rue +Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa maîtresse. Et le +carabin roucoulait:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Nous buvons dans le même verre<br /></span> +<span>La liqueur de Van Swieten,<br /></span> +<span>Et nous nous partageons en frères<br /></span> +<span>Les pilules de Dupuytren....<br /></span> +</div></div> + +<p>Et la table de reprendre en chœur:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Les pilules de Dupuytren!<br /></span> +</div></div> + +<p>Résumons cette longue et médicale analyse par un aphorisme très simple:</p> + +<p class='max'>X</p> + +<p><i>Le cœur d'un homme a toujours l'âge de son sexe</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Admettons que le cœur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au +sortir des secousses de la Vénus scolaire. Quel âge a-t-il, ce cœur, +dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, à vous tous qui +constituez, à Paris, la légion des hommes vraiment aimés,—à vous, +clubman délicieux qui avez déshabillé des duchesses, inspiré des +caprices aux plus élégantes des impures et goûté le charme du +raffinement le plus exquis dans le plus nouveau décor de la grâce +féminine;—à vous, artiste déjà célèbre, qui avez profité du libre asile +de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modèles à ceux +des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur +buste ou leur portrait;—à vous, écrivain connu, qui avez passé vos +années d'apprentissage à mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de +brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant +mondaines;—à vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez manié +plus de billets doux que de dossiers;—mais les divers corps de métiers +qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une +autre dans le dénombrement de ladite légion. Et je la sais d'avance, la +réponse du légionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double, +celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'âge, mais son +cœur, lui, touche à la cinquantaine. La fameuse <i>cérébration</i> prédite +par le docteur, et qui avait pour point de départ l'énervement de +l'adolescence, est installée chez cet homme fait. Il peut avoir et il a +un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses +dents; c'est l'expérience qui date, et c'est les impressions reçues. +Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont +travaillé, qu'il lui faut, pour que son système nerveux soit vraiment +excité, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames +intimes, un âcre ragoût de romanesque scélératesse qui morde sur son +imagination. Cet autre est très fier que son cerveau ait acquis une +maîtrise complète de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa maîtresse +longuement sans perdre lui-même la tête. Mais ce pouvoir, qui fait de +l'homme un virtuose de volupté, capable de mieux s'emparer de l'âme et +du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possède a besoin +pour arriver au plaisir complet, même s'il est amoureux, de quelque +chose d'à côté qui est, suivant le cas, une corruption effrénée ou une +innocence entière,—une <i>idée</i> enfin. Il faut que cette idée fouette les +sens, à demi blasés dans ce qu'ils éprouvent, quoiqu'ils soient demeurés +intacts dans leur puissance de faire éprouver,—anomalie singulière et +qui crée cette variété d'amants presque contre nature: des amoureux avec +libertinage.</p> + +<p>Mais l'amant moderne n'est pas seulement un cérébral, il est aussi, en +vertu de son expérience acquise, une espèce d'analyseur inconscient; +autant dire qu'il présente cette seconde anomalie d'être un passionné +sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement épier dans le +geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le +baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a +trop vu le fonds et le tréfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle +étonnante nouveauté dans le mensonge cette créature dangereuse et féline +est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit, +dans la franchise de l'instinct premier, la défiance tue l'amour, et +l'amour crée la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique +avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comédie fameuse: <i>les +Jocrisses de l'amour</i>. L'amant moderne pourrait presque fournir matière +à une autre comédie qui s'appellerait <i>les Jocrisses du soupçon</i>; car il +aime avec une partie de son être, et il se défie avec une autre, ce qui +l'amène souvent à des états de malheur aussi compliqués que lui-même. Je +me rappellerai toute ma vie un dîner chez Voisin, en tête à tête avec ce +Raymond Casal dont j'ai déjà parlé. Après une histoire assez mystérieuse +avec une certaine Mme de T——,—et qui dut lui faire du mal, car il +changea de caractère en un an,—il s'était lancé à cœur perdu dans une +liaison avec la terrible comtesse V——, et il en était, de cette +liaison, à une période affreuse. Il se savait trompé pour un parfait +drôle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades +de la rue Royale jusqu'à moi, une simple connaissance du monde. Nous +nous étions rencontrés l'un et l'autre, autour d'une table à thé, à cinq +heures, chez la comtesse. Nous étions sortis ensemble. Il m'avait +demandé: «Où dînez-vous ce soir?...» d'un ton que je connais trop bien, +celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul à table, l'horrible peur +de l'épileptique pensant à l'accès prochain. Bref, nous nous étions +retrouvés au cabaret. Je n'avais pas manqué de lui parler de Colette, et +il en était venu à me parler de la comtesse, sans la nommer, et en +déguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me +l'avait dépeinte blonde, au lieu qu'elle est brune—comme les blés +noirs. Il prenait aussi, vis-à-vis de sa délicatesse à lui-même, le soin +de mettre au passé toute une histoire que sa voix amère, ses yeux aigus, +la fébrilité de ses mains, attestaient actuelle et présente. «Et elle +m'a trompé,» disait-il, «et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais +pas le prévoir?... J'ai une théorie, voyez-vous, c'est qu'une femme +mariée qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second +mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne +pas, non plus la popote du cœur et des sens, mais de la cuisine de +restaurant, du relevé, de l'épicé, du poivré en diable. Et ce que je lui +en avais servi, de cette cuisine-là! Si vous aviez vu ce qu'elle était à +son début avec moi?... Mais voilà, il y a un chercheur dans tout savant, +et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... Hé +bien! le cœur est si bête que je m'en suis étonné quand je l'ai su. Et +je me suis donné ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourné. +J'avais une espèce d'atroce plaisir à penser aux caresses de l'autre en +la possédant, et surtout à la regarder me mentir.... Vous voyez que nous +nous ressemblons tous....»</p> + +<p>Je l'écoutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosité +particulière qu'éveillent les analogies d'âme. Elles sont si rares! Il +m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos +jours:—quarante-deux ans, entraîné à tous les sports, bon escrimeur et +meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom très parisien, celui +d'un des plus fidèles sénateurs de l'Empire, de la fortune, célibataire, +des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de +cet esprit qui va du mot profond à l'à-peu-près, il venait de me dire +cinq minutes avant, à propos de Mme Moraines et du baron qui la payait: +«Tout était pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes....» Et en +a-t-il eu, des maîtresses! En a-t-il charmé et quitté, et peut-être +aimé!... Mais ce viveur comblé est au fond un déséquilibré, un +malade,—et, à lui aussi, comme a tous ses confrères en amour, on +pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps +disait sur un romancier de génie, fanfaron de débauche, qui devait finir +tragiquement: «C'est un taureau triste.»—«Cela vaut toujours mieux que +d'être un bœuf,» dit le romancier quand je lui répétai cette épigramme. +Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="V" id="V"></a>MÉDITATION V</h3> + +<h2>DE LA MAITRESSE</h2> + + +<p>Mettons-le sous le microscope, ce mot <i>maîtresse</i>, comme nous avons fait +pour le mot <i>amant</i>, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit +microscope, ce qui n'a jamais été le moyen d'y voir clair, et commençons +par oublier les heures ou je disais à Colette: «Ah! chère, chère +maîtresse!» C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot +de <i>maîtresse</i>, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu +signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La +maîtresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen âge, mais descendue de +sa tour féodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine +main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte +que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi, +orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premières +comédies de Corneille—ces scènes trop peu connues de la <i>Vie +parisienne</i> sous Louis XIII—prononcent ces deux syllabes:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Ma maîtresse m'attend pour faire une visite!...<br /></span> +</div></div> + +<p>Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la première fois +dans une cour d'auberge: «Je m'avançai, dit-il, «vers la <i>maîtresse</i> de +mon cœur....» Ils ne s'avisaient pas, ces naïfs jeunes premiers, qu'une +femme fût moins digne de leur respect pour leur avoir cédé. Ils +désignaient du même terme soumis et passionné celle dont ils ne +baisaient que le gant parfumé d'ambre et celle qui se donnait à eux tout +entière. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les +paniers, les mouches, les chapeaux à plumes—et la courtoisie!... Si +vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques +jusqu'au «parbleu» du brutal Camors, pratiquez un peu la simple +expérience suivante. Parlez à dix de vos amis ou camarades d'une femme +du monde soupçonnée d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualités, si +elle en a,—ce qui arrive,—son esprit et sa droiture, la sûreté de son +commerce et sa bonté, sa fidélité dans les amitiés et sa grâce dans +l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle +«un honnête homme de femme», et, sur les dix fois, vous obtiendrez la +réponse suivante:</p> + +<p>—«Ça n'empêche pas qu'elle est la <i>maîtresse</i> de M. Un Tel....»</p> + +<p>Et ce mot de <i>maîtresse</i> aura des sifflements de crachat sur cette +bouche de moraliste. Il est vrai, si le démon de l'ironie vous possède, +que vous pourrez aussitôt vous offrir un petit spectacle assez piquant +en mettant le même moraliste sur ses amours à lui, et ses lèvres +prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase +suivante:</p> + +<p>—«Oui, mon cher, à cette époque-là, j'étais l'amant d'une très jolie +femme, mariée, et qui....»</p> + +<p>Moi, qui n'ai gardé de mes anciens succès de mathématicien au lycée +qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop +souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai +déduit cette évidente conclusion: dans notre société contemporaine, +avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont +puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir à un homme +hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce généreux sophisme +de la vanité et de l'égoïsme masculin me rappelle toujours le dialogue +échangé entre Casanova, qui avait acheté le titre de Seingalt, et +l'empereur Joseph II:</p> + +<p>—«Je méprise ceux qui achètent la noblesse, monsieur Casanova....» dit +l'empereur.</p> + +<p>—«Et ceux qui la vendent, sire?» répliqua l'audacieux Aventuros,—comme +l'appelait le prince de Ligne,—en s'inclinant.</p> + +<p>Quand un Parisien de 1888 soupire à une femme: «Je vous aime,» c'est +donc à peu près comme s'il lui disait en termes précis: «Madame, je vous +invite à faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'à deux, +mais qui présente, outre ses agréments intrinsèques, cette particularité +qu'il me donnera le droit de nous considérer, moi avec la plus béate +satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mérité des mépris....» +Et voilà une première définition du mot <i>maîtresse</i> à inscrire dans le +dictionnaire galant:</p> + +<p>DÉFINITION A (côté des hommes).</p> + +<p><i>Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme flétrit la +conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner à lui ou à +quelqu'un de ses semblables</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Les optimistes qui croient au progrès pourront voir dans ce sentiment la +preuve d'une équité supérieure. «En pensant ainsi,» diront-ils, «l'homme +moderne se rend justice....» Quant à moi qui suis ici poux faire mon +métier d'analyste, je n'apprécie pas, je constate,—suivant la formule +consacrée.—Je continue à tenir ce mot de <i>maîtresse</i> sous le microscope, +et, après y avoir reconnu cet absolu mépris de l'homme pour la femme qui +aime, j'y constate un mépris égal de la femme ... vous croiriez pour +l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de +la Parisienne se fait aussi dédaigneuse, aussi insultante pour prononcer +la même petite phrase....</p> + +<p>—«Mme X...? Ah! oui, la <i>maîtresse</i> de M. Un Tel....»</p> + +<p>Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune +sévérité à l'égard des amours illégales. Mais, quand un homme et une +femme affirment la même idée dans les mêmes termes, on peut tenir pour +certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis +que chez l'homme le mépris pour la maîtresse—pour la sienne et surtout +pour celle des autres—suppose comme arrière-fonds cette haine sauvage +du mâle primitif retrouvée chez le civilisé de décadence,—le mépris de +la femme n'est presque toujours qu'une comédie d'envie, des plus +divertissantes à regarder. Commençons, pour bien en comprendre +l'origine, par reconnaître cette vérité que, si l'Exclu mâle est à +l'état de colère permanente contre tous les amants, cette colère +devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du délire, quelque chose +d'innomé qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur sifflé pour un +auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le +vingtième «mille» d'un conteur en vogue. L'Exclu mâle, à quelque +catégorie qu'il appartienne, même hideux, même pauvre, trouve toujours +de quoi offrir de temps à autre une lippée de chair fraîche à sa +sensualité, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se +présentent les aimables menteuses prêtes à lui jouer la comédie de +«Semblant d'amour»,—féerie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu +offrira de billets de banque, avec trucs et apothéose.... Mais l'Exclue +femelle, que lui reste-t-il pour tromper son appétit d'être aimée, si +cet appétit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui +ne peut pas dire comme une drôlesse méridionale que j'entendais crier +dans le jardin des Folies-Bergère, avec un accent de Marseille: «Pour la +tête, je ne dis pas, mais pour le corps,» elle prononçait <i>corpsse</i>, «à +moi la pige!...» la laide absolue et qui se sait laide, où +trouvera-t-elle l'homme disposé à lui mentir, à roucouler avec elle ce +duo de Roméo et de Juliette vers lequel la pauvre bâille comme un +pharmacien sans clientèle vers la prochaine épidémie? Il ne se tient pas +marché de mâles à tant la séance comme il se tient marché de femelles au +tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe +aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes, +plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il à l'Exclue? Si +elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard, +espèce d'association froide et triste, avec tromperie assurée dès la +première grossesse. Est-elle fortunée? Elle se payera le luxe d'un mari +joli garçon qui, lui, s'offrira aussitôt de belles filles avec l'argent +de la communauté. De quel regard une femme, ainsi épousée pour son +argent, caressée à peine, par devoir, négligée des années durant, et +jamais, jamais courtisée, peut-elle bien accueillir l'entrée dans un +salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beauté, de bonheur, +et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grâce +de ses yeux lassés et celle de sa parure, dans son port de tête et dans +ses gestes, cet «air aimée» si perceptible à toute la gent féminine? +Là-dessus un indiscret montre à l'Exclue un homme jeune, élégant et +robuste.... «C'est l'amant de cette dame,» insinue-t-il. Si l'envie, +cette passion faite avec le résidu de nos espérances déçues, de nos +égoïsmes froissés, de nos ambitions rentrées, n'inondait pas de fiel le +cœur de la laide, ce serait à se prosterner devant elle comme devant +une sainte.—N'ayons pas peur d'user nos genoux à ces hommages!—La +frénésie de l'Exclue n'a de supérieure à cette minute que celle de la +femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son passé +ironiquement évoqué devant elle dans la personne de la nouvelle arrivée. +Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisième, celle +de la femme que le beau jeune homme a délaissée il y a un an. Et voici +les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:</p> + +<p>—«Si vous croyez que les honnêtes femmes n'ont pas eu, elles aussi, +leurs tentations?» dit l'Exclue après avoir exprimé son horreur profonde +pour la <i>maîtresse</i> en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnête +femme, n'ayant à se reprocher que la calomnie, la méchanceté, l'avarice, +la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers +péchés mortels qui n'ont pas besoin de complice.</p> + +<p>—«Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tête les hommes +d'aujourd'hui, à aimer des créatures qui s'habillent et s'affichent +comme des cocottes?...» C'est la beauté vieillie qui parle. Elle a fini +par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir +plus être franchement sensuelle.</p> + +<p>—«Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi +quand on se permet tout?...» glapit la supplantée, qui oublie de bonne +foi à quelles étranges complaisances elle a consenti pour retenir son +ancien amant.</p> + +<p>Ces scènes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas +cette seconde définition du mot <i>maîtresse</i>:</p> + +<p>DÉFINITION B (côté des dames).</p> + +<p><i>Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme flétrit les +personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais +ou ne veut plus faire avec elle</i>....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?</p> + +<p class='max'>XI</p> + +<p><i>Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honnêtes femmes. +Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au +reste de la corporation</i>.</p> + +<p class='max'>XII</p> + +<p><i>Les femmes les plus galantes deviennent sincèrement vertueuses quand il +s'agit de condamner leurs rivales</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Sincère ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mépris combiné du sexe +fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette +dernière l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et +l'amour lui représente, malgré tout, ce pourquoi elle est faite,—ou se +croit faite. Ce qui revient au même. Comme les lois ne lui permettent +cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les mœurs se +chargent d'empêcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du +mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre—ou +de désordre—très diverses, dans les <i>Méditations VI</i> et <i>VII</i>. Avant +d'aborder ce problème: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en +sommes à la considérer, cette femme moderne, dans ce qui précède la +faute, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle s'en forme. Or, comme cette idée +est en grande partie le produit de l'éducation, nous arrivons à un +chapitre délicat et qui devrait faire pendant à notre étude sur le +développement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:—Du +développement de ce même instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici +c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abîme. Un médecin +doublé d'un confesseur n'arriverait pas à bien définir les causes de +toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny +appelait:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>...l'enfant malade et douze fois impure....<br /></span> +</div></div> + +<p>tant la vie d'une fille de dix-huit à vingt ans, de nos jours et à +Paris, comporte de contrastes indéchiffrables. C'est un mélange +déconcertant d'ignorances réelles et de divinations anticipées, de +virginité intacte et de précoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une +jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa +mère soupire: «C'est un ange,» et qui lit <i>Faublas</i> à l'insu de cette +mère béate, jusqu'à la fille très <i>fast</i>, comme disent les Anglais, la +gavrochine si finement dessinée par Gyp, et cette gavrochine est +quelquefois une Agnès avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai là +non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies +un peu partout et classées dans un portefeuille sous ce titre bizarre: +<i>Bocaux</i>,—par une irrévérencieuse allusion aux très réels bocaux où les +naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue +qu'en passant la revue de cette collection très incomplète j'y rencontre +fort peu d'orvets désarmés ou d'innocentes couleuvres, mais un grand +nombre de redoutables vipères, si bien qu'après avoir plaint sincèrement +les femmes en songeant à l'Amant que leur fabrique cette usine à +névroses qui est la civilisation actuelle, je me prends à plaindre cet +Amant en considérant la femme que lui prépare la même usine. Henri Heine +disait du chevalier aimée de la fée Mélusine: «Heureux homme, dont la +maîtresse n'était serpent qu'à moitié ...»—mot de circonstance s'il en +fut et qui me ramène à mes bocaux. Voici, au hasard quelques +échantillons de ce musée contemporain:</p> + +<p><i>Peuple</i>.—Eugénie V——, dix-sept ans, ouvrière. Rencontrée rue +Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue +que borne d'un côté le long mur du jardin des frères Saint-Jean de +Dieu,—<i>les frères sergents de Dieu</i>, dit mon domestique Ferdinand. De +l'autre côté, c'est des maisons antiques, tassées, comme ventrues, avec +des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de +marchands de vins au rez-de-chaussée. Eugénie, en cheveux, court sur le +trottoir. J'étais avec un de mes amis à causer de Stuart Mill.... Elle +ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire +éclate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrête pour nous +répondre, et, appuyée contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de +ce papier, une côtelette de porc avec des cornichons, et la voilà qui +commence de déjeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui +luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage à la fois +délicat, fané et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un +atelier, à deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure +devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un café du +boulevard des Invalides, où mangeaient autrefois des confrères, employés +à l'Instruction publique. Je lui avais trouvé cette enseigne: <i>Aux +Affres du célibat</i>. Eugénie demande des escargots et du vin blanc, et +elle entame ses mémoires, comme Maria la sage-femme, dans le <i>Journal</i> +des Goncourt. Elle est née à deux pas, rue Saint-Romain, d'un père +menuisier et d'une mère repasseuse. Cinq enfants. Le père battait le +tout: mère, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela +gaiement, et aussi que ce père est mort, qu'elle est maintenant avec sa +mère, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garçon de sa +maison qui l'a attirée dans sa chambre, un dimanche que la mère et les +sœurs étaient absentes.—«Et voilà comme ça s'est fait....»—ajoute-t-elle; +et de rire encore et de boire. Elle a des mains piquées aux doigts, des +bottines éculées, les plus jolies dents du monde.—«Quand j'aurai un +chapeau,» dit-elle, «j'irai à Bullier ...»—et ses yeux brillent. Je +vois d'avance le commis de nouveautés ou l'étudiant qui la ramassera là. +Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux +brillent davantage, puis un éclair de défiance y passe.—«C'est une +pièce fausse?»—dit-elle, moitié figue et moitié raisin. Elle la mord +pour éprouver le métal, puis elle ajoute: «C'est que les hommes, +voyez-vous, je sais, c'est tous des <i>mufles</i> ...!» Et elle repart pour +son atelier en gémissant:—«Ce que j'aimerais <i>louper</i> ...»—puis, avec +son sourire gamin: «—Au revoir....» nous dit-elle en courant le long du +trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots +vidés, du vin de Saumur avalé et de son histoire racontée.... Et voilà +le point de départ d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans +un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergère ou un Eden +quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit hôtel à la +maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, à celle-là, +que le mâle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, déjà +perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par +lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans près, résuma son opinion +sur l'homme en ma présence. Elle était avec une de ses camarades devant +la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase +profonde: «Après tout, il ne leur manque que de l'argent!...»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Petite bourgeoisie</i>.—Mathilde M——, dix-huit ans, assez grande, très +mince, brune, un peu trop pâle, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a +très noirs. Le père est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille +francs à dépenser par année dans le ménage. Deux enfants: cette fille et +un fils qui est boursier dans un lycée de province. La petite a étudié +pour être institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours +nouvellement fondés, et passé tout ce qui peut se passer d'examens. Ils +sont un peu mes parents, de très loin, et je vais dans la maison à cause +d'elle, qui me présente un produit curieux des nouvelles idées sur +l'éducation des filles.—Je la crois typique, sans en être absolument +sûr. Mais c'est l'écueil de toutes les observations. Où finit le cas? Où +commence la classe?—Elle a beaucoup lu, sans méthode, juste de quoi se +munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son +père est un dégustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi +juré des prêtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs +sincère, que lui laisse au cœur une destinée manquée de fonctionnaire +pauvre. La mère, faible et veule, se cache pour aller à la messe. Quant +à Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour:</p> + +<p>—«Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?»</p> + +<p>—«Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du +coin,» lui répondis-je. «J'ai fini par trouver que c'était l'hypothèse +la moins absurde qu'on ait encore imaginée pour expliquer le monde.»</p> + +<p>—«Vous vous moquez de moi?» fit-elle en riant.</p> + +<p>—«Pourquoi cela?»</p> + +<p>—«Voyons,» ajouta-t-elle en haussant les épaules, «<i>est-ce que je ne +sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu</i>?...»</p> + +<p>Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui +échappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue, +me prouvent qu'elle et son frère ont ensemble des causeries au moins +singulières. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que +toutes ses associations d'idées se rapportent au faux Paris des journaux +du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la +médiocrité, elle rêve «premières» et «monde». Elle a des anecdotes sur +tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de +quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est +pour cela que les pédants de la jeune critique, naturaliste ou autre, +les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer à donner +des leçons, ou prendre un mari dans le goût de son père. Mais ses +toilettes, déjà prétentieuses, ses yeux sans innocence, son menton +volontaire, annoncent que, dans dix ans, leçons et mariage seront très +loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,—de la pire espèce, +celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie régulière. Une fois le luxe +atteint, ces femmes-là vont à la chasse de l'homme qui les épousera, +avec la férocité du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles +pas, elles, un nom honorable à scalper et à pendre à leur mocassin,—un +tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Bourgeoisie riche</i>.—Marthe et Juliette R——, deux sœurs, dix-huit et +dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de +rente. Mais les R—— sont atteints de la maladie de la réception, et +ils ont tant dépensé que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient réduits +d'une fière moitié. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui +courent après l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit +hôtel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dîners en +soirées et de visites en sauteries. A ce régime, les deux petites, qui +avaient déjà le tempérament chétif de Parisiennes issues de Parisiens, +sont devenues maigriotes, avec ce teint à demi fané qui joue la +fraîcheur aux lumières. Et une conversation! Leurs parents et les amis +de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles à des +liaisons mondaines, réelles ou imaginées;—le cercle des dames, autour +de la table à thé de leur mère, a tant de fois oublié qu'elles étaient +là;—leurs compagnes de jeunesse déjà mariées leur ont détaillé tant de +confidences, qu'il ne leur reste plus rien à savoir de l'amour que sa +brutalité physiologique. C'est des estomacs aussi usés déjà que leur +innocence, des tempéraments tout en nerfs à qui le médecin défendra la +maternité dès le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du +papier à leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait +partie d'une vie élégante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille +se marie pour aller dans les petits théâtres, dépenser de l'argent sans +compter, sortir seule et lire de dangereux livres,—nos livres, +hélas!—«Ça, c'est pour quand je serai mariée....» m'a dit Marthe +l'autre jour en me parlant d'un roman à scandale. Elles savent ce qu'il +faut croire des sévérités du monde pour l'adultère, étant donné qu'elles +ont passé leur adolescence à voir leurs parents accueillir d'un sourire +et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique, +mais aussi peu mariés que possible. L'autre jour, comme une visiteuse +entrait chez la mère avec son petit garçon, qui passe pour être le fils +d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux +lèvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette +histoire, je le vis à son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle +comprit que je démêlais le fil de sa pensée. Toutes deux auront une très +petite dot. On les mariera richement à des parvenus en mal de +relations.—Dans dix ans, si le dégoût d'observer de pareilles misères +ne m'a pas chassé à jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du +fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans +Paris quelque garçon de vingt à trente ans qui dort tranquille et dont +la destinée est d'être l'amant d'une de ces deux <i>rossinettes</i>-là. +—Pauvre diable!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Grand monde</i>.—Charlotte de Jussat-Randon....—Ici j'ai un +renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins précis. +D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugénie, Mathilde, Marthe et +Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant +d'exemples pour démontrer que d'élever des enfants sans Dieu, sans +milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphère du monde +actuel, équivaut à préparer des prostituées implacables, des adultères +déséquilibrées, des séparées dangereuses, enfin le formidable déchet de +vertus féminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus +avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garçons. +Et je préfère achever cette analyse par quelques réflexions que je +soumets aux commentaires du lecteur:</p> + +<p class='max'>XIII</p> + +<p><i>Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était poli, +enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle maîtresse, en +écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: «Avec mille +remerciements.» Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit</i>.</p> + +<p class='max'>XIV</p> + +<p><i>Lorsqu'une femme qui est mère prend un amant, c'est presque toujours +comme si elle en donnait un à sa fille.</i></p> + +<p><i>N.B.—Cet amant n'est pas toujours le même</i>.</p> + +<p class='max'>XV</p> + +<p><i>La moralité d'une femme de trente ans, c'est la moralité de ses +dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlevé: o-x (zéro moins quelque +chose). Il y a des formules d'algèbre dans ce goût-là.</i></p> + +<p class='max'>XVI</p> + +<p><i>Un père est ravi: «Ma fille,» dit-il, «n'a jamais lu un roman.» Mais il +la laisse causer sans contrôle avec son frère qui arrive du lycée, ou +s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais +livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothèque. Ils vont et +viennent dans les rues, reliés en tunique ou en robe demi-longue.</i></p> + +<p class='max'>XVII</p> + +<p><i>Des virginités sans innocence,—c'est le tour de force de notre +civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises +laissaient derrière eux des innocences sans virginité. Il y a progrès +indiscutable dans la délicatesse des procédés</i>.</p> + +<p class='max'>XVIII</p> + +<p><i>Quand la société moderne a bien convaincu une femme, par le théâtre et +par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et +par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans +l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une +écharpe, de sacrifier cet unique bonheur ... à quoi? A la commodité d'un +homme qui a traîné quinze ans chez des drôlesses; aux hypocrisies d'une +coterie de femmes dont quelques-unes ont rôti tous les balais et la +plupart des autres regretté de n'avoir ni balai ni feu;—le tout pour +obéir aux injonctions d'une loi fabriquée, entre deux pots-de-vin, par +des législateurs, qui représentent une majorité d'inconscients et dont +neuf sur dix ont passé leur vie à renier leur programme. Tel est le +mariage civil dans toute sa noblesse, gâtée jusqu'ici par le mariage à +l'église qui lui succède. Mais cette tache tend à disparaître. Les loges +veillent</i>.</p> + +<p class='max'>XIX</p> + +<p><i>Un des plus étonnants cynismes de l'homme consiste à prétendre que la +faute de la femme est pire que la sienne,—parce qu'il peut en résulter +des enfants,—comme si, entre une maîtresse qui devient enceinte et +l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus légère différence de +responsabilité. Notons pourtant cette différence que pas un amant sur +cent n'irait à un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de +subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'éducation +nouvelle et «sincèrement laïque», comme disent les programmes +électoraux, nous promet une génération de femmes qui, à vingt ans, +sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-là, il ne restera +plus qu'à trouver un troisième sexe,—pour faire des enfants</i>.</p> + +<p class='max'>XX</p> + +<p><i>La rencontre de deux dégoûts et le duel de deux dépravations, voilà ce +que les progrès de notre époque, si étrangement ignorante des lois de la +vie intérieure, sont en train de faire de l'Amour, haussé par le +Christianisme jusqu'aux sublimités de la religion! Il en sera de cela +comme du bordeaux moderne, où il entre de tout, excepté du vin. Il +entrera aussi de tout dans cet amour,—excepté de l'amour</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>MÉDITATION VI</h3> + +<h2>DE LA MAITRESSE (<i>suite</i>)</h2> + + +<p>Pour quelles raisons, sachant à quels dangers elle s'expose, à quelles +déceptions probables, à quelles angoisses certaines, une femme de nos +jours prend-elle un amant? Ce problème, posé dans la méditation +précédente, m'apparaît à cette minute comme aussi insoluble que celui de +la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel +amant?... A mesure que j'avance dans cette œuvre d'analyse, commencée +un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficulté d'arriver à la +découverte de la loi générale dans le plus individuel des sujets. Et je +me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseigné par un philosophe +andalou dans des circonstances particulières. Ce philosophe exerçait la +profession de cocher et de guide tout à la fois. Il nous montrait, à un +de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et à moi, les Murillos de la +cathédrale de Séville. Il était de noir vêtu, fort malpropre, avec un +teint de cigare, des bottes éculées, peu de linge; mais quelle bouche, +d'une ironie et d'un désenchantement incomparables! Lord Herbert savait +l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit +quelques mots qui le firent sourire, étant à jeun et lucide, ce jour-là, +par exception.</p> + +<p>—«Devinez ce que le drôle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit +amateurs de beauté, nous présenter à quelque beauté vivante, notamment à +une jeune fille qui est là, près du quatrième pilier à gauche, avec sa +mère.»</p> + +<p>Je regardai dans cette direction, et j'aperçus deux formes de femmes en +train de prier, ou de s'éventer sous la mantille, deux types dignes de +Goya:—la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur +chaude, et la mère, si maigre, la bouche rentrée, les prunelles +flambantes de cupidité. Le métier habituel de ces deux créatures et de +notre cocher-guide était trop évident. Mais j'avais dès lors un sinistre +goût à voir l'infamie humaine épanouir devant moi sa hideuse fleur; et +je dis à mon compagnon, qui se préparait à congédier le ruffian avec les +honneurs dus à son rang:</p> + +<p>—«Causons plutôt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous +faire une proposition pareille dans une église.»</p> + +<p>—«Il dit que ça vaut mieux que dans la rue,» me répondit l'Anglais, +traduisant la réplique du personnage et souriant de nouveau,—malgré +lui;—car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un +arrière-fonds de respectabilité.</p> + +<p>—«Demandez-lui quel âge a sa protégée et si elle est vierge,» +insistai-je, espérant une réponse singulière.</p> + +<p>—«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais, +pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu +que la Giralda est vierge....»</p> + +<p>Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal, +girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette +fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le +scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux +d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde +attention du chasseur qui guette le gibier.</p> + +<p>—«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au +marché; elle a une physionomie bien sévère.»</p> + +<p>—«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.»</p> + +<p>—«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.»</p> + +<p>—«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que +si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à +lui baiser la main....»</p> + +<p>—«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de +Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le cœur. Et +comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation, +le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée:</p> + +<p>—«<i>Cada persona es un mundo</i>.... Chaque personne est un monde.»</p> + +<p>Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel, +avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine +de <i>toreros</i> à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé +et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous +mangions de la <i>pescadilla</i>, en buvant de <i>l'amontillado</i>, avec des +filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de +gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est +revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des +classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en +écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre +social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en +accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse +bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons +cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en +trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se +donnent pour des raisons de cœur, celles qui se donnent pour des +raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme +aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans +amoureuse de quelqu'un par le cœur ou par les sens, quelquefois par les +deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le +mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que +la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins +que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons, +tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la +nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des +animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le +monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces +de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit +pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits +qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du +tempérament, du cœur et de la tête.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>§ 1.—<i>Le tempérament</i>.</h3> + +<p>La femme à tempérament est beaucoup plus rare dans nos races fatiguées +que notre fatuité masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie +ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond +souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernière devrait être +rangée parmi les cérébrales, s'il en fut. Il y a un dialogue légendaire +entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des +camarades vous vantent les félicités dont ils enivrent leurs maîtresses:</p> + +<p>PREMIÈRE FILLE.—«Un homme, ça te fait plaisir, à toi?»</p> + +<p>SECONDE FILLE.—«Toujours au moins deux fois.... (<i>Silence</i>.) Quand il +me paye et quand il s'en va.»</p> + +<p>Mais, rare ou fréquente, elle existe, cette femme à tempérament, et elle +peut se définir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de +l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de +fois un monsieur vous dire: «Moi, quand j'ai été huit jours sage, j'ai +mes idées toutes brouillées.» Mettons quinze jours, mettons un mois, +mettons-en deux, pour n'être pas trop dupes des vantardises. La femme à +tempérament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inférieure +et comme séparée, à côté de la tête, en dehors du cœur. Elle se +présente d'ordinaire sous deux types très différents: la plantureuse et +la consumée.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans, +presque trop grande, déjà un peu forte, avec beaucoup de gorge, des +épaules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez +observée à table, vous aurez constaté qu'elle est sobre, quoiqu'elle +mange avec un réel appétit, mais seulement les plats très sains. Elle a +dans ses yeux plutôt petits, dans son nez droit à base large, dans sa +bouche plutôt épaisse, dans son menton carré, quelque chose de la +faunesse, et un rire qui découvre des dents serrées, blanches et solides +comme des dents de bête. C'est une très grande dame, avec un blason qui +remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe où, à une +table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un théâtre borgne ou +dans un tripot élégant, elle saurait être à son aise, et, pour peu +qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontrée au +moment d'une grande peine, après une mort, par exemple, vous aurez +observé en elle une sensibilité analogue à celle des gens du peuple, +simple, vraie, mais qui n'empêche pas la forte poussée animale de +continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son père, +s'assied à dîner et mange de grand appétit, les yeux en larmes, le cœur +gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme à tempérament, +rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a +trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit +René Vincy pour confident de ses chagrins, l'entraîne un jour dans sa +chambre à coucher, pousse le verrou et lui dit: «René, nous avons un +quart d'heure....» Le pauvre René, qui aimait toujours ailleurs et qui +avait la naïveté d'être fidèle, se conduisit comme le légendaire Joseph, +ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: «Ça m'aurait +pourtant fait bien plaisir....» Signe particulier, en effet, ces +femmes-là n'ont jamais de rancune. Elles n'ont guère de dépravations non +plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain où elles +n'abordent que par hasard et sans s'y arrêter.</p> + +<p>Avec la seconde espèce de femme à tempérament, celle que j'ai appelée la +consumée, les pires dépravations sont au contraire possibles. Celle-ci +est mince d'ordinaire et de mine délicate, avec un visage dont le haut +est parfois idéal; mais la bouche, renflée, ourlée, aux coins tombants +et volontiers triste, contraste d'une façon inquiétante avec ce haut de +visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la +force vitale et la sensualité, il semble que chez la consumée la passion +soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme +romanesque et quelquefois une femme à principes, mais que les sens +tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Même honnête, +elle a du goût pour les beaux hommes, très grands et très athlétiques, +comme la plantureuse a du goût pour une certaine espèce de personnages +très bruns et très maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe +jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consumée +vertueuse que j'aie connu était la patronne d'un café de peintres, situé +pas trop loin du Luxembourg, et décoré par les habitués de pochades +rembranesquement enfumées. Elle se tenait, mince, immobile et pâle, +derrière le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses +clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les +garçons de café étaient toujours des hercules, dignes de prendre place +dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais, +en feuilletant la <i>Gazette des Beaux-Arts</i>, à observer les yeux dont la +jeune femme suivait les allées et venues de ces géants, en train de +servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en +tremblait sur les additions. C'était le brûlant trépied de la sibylle, +que la banquette de cuir où se tenait la pauvre enfant, qui finit, +devenue veuve, par épouser un des géants. Elle fut ruinée par le bel +homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drôle la lâcha; +elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misérable, cette +année-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrère, resté débiteur +de quelque trente francs au petit café. Nous causâmes, et, me parlant de +ce second mari, qui l'avait mise sur le pavé:</p> + +<p>—«Ah!» dit-elle, «si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!»</p> + +<p>Cette constance est rare chez la femme à tempérament, et très fréquent +au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la +soudaineté avec l'autre coup de foudre, celui du cœur. Voici une +anecdote que j'aimerais, celle-là, à croire authentique, car elle serait +très significative de cet égarement subit et irrésistible où le caprice +physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma +référence: elle me fut contée par André Mareuil à l'époque même, et +pourquoi suspecter sa véracité? Il était allé, vers la fin de mai, dîner +à la campagne chez un musicien très connu. Il se trouve à table à côté +d'une très jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare +distinction de facture, et notoirement liée avec un des bons sculpteurs +d'aujourd'hui. André, qui savait cette histoire, ne pense même pas à +faire la cour à sa voisine. Il lui avait été présenté dix minutes avant +le dîner. C'était une frêle et gracieuse personne, avec des cheveux +châtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondément correct +et convenable, n'eût été la bouche très rouge, très large et très +sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'André lui parlait, un +trouble si étrange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient +sur le jeune homme, que ce dernier, très habitué aux aventures rapides, +osa parler à cette femme, d'abord avec familiarité, puis avec audace. Le +soir même, en rentrant à Paris, elle venait chez lui. A une heure du +matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put +s'empêcher de mentionner à sa nouvelle maîtresse l'amant en titre. Cette +curiosité absurde était inévitable.</p> + +<p>—«Depuis combien de temps as-tu cessé de l'aimer?» lui demanda-t-il.</p> + +<p>—«Mais je l'aime toujours....» répondit-elle.</p> + +<p>—«Pas d'amour, en tout cas?...» insista André.</p> + +<p>—«Si, d'amour,» fit-elle, «et profondément.»</p> + +<p>—«Hé bien! Et moi, alors?» interrogea-t-il avec la brutalité de l'homme +qui vient d'enlever une femme et qui la méprise. (Voir <i>Méditation V</i>.)</p> + +<p>—«Ah! tais-toi,» dit-elle, «tu ne comprends pas.... Tu me fais du +mal....»</p> + +<p>Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisième, un +quatrième. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espèce de +liaison où elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque +affolée. Et à chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette même +curiosité, un peu par une inconsciente jalousie,—car elle lui plaisait +infiniment,—à parler de l'autre, et toujours la jeune femme répondait +comme la première fois:</p> + +<p>—«Je l'aime.»</p> + +<p>—«Et moi?» recommençait-il.</p> + +<p>—«Toi, ce n'est pas la même chose,» répliquait-elle avec cette +tristesse qui semblait démentir l'emportement des caresses de tout à +l'heure.</p> + +<p>—«Mais s'il te fallait choisir?...»</p> + +<p>—«Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi, +autrement....»</p> + +<p>—«Sais-tu que tu as un cœur monstrueux?» lui disait-il.</p> + +<p>—«Je ne sais pas,» faisait-elle en haussant les épaules, «c'est mon +cœur....»</p> + +<p>—«Evidemment,» concluait Mareuil après m'avoir rapporté ce bizarre +dialogue, «je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire +que les sens tout seuls ont par eux-mêmes quelque chose de hideux,» +ajouta-t-il après un silence et d'une voix devenue sérieuse, «car elle +finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....»</p> + +<p>Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est +celle que la femme à tempérament doit produire presque toujours sur le +civilisé de nos jours, tel que nous l'avons étudié. Il est trop loin de +la santé pour comprendre le naturel de certaines ardeurs païennes, trop +fatigué pour les partager, trop affiné pour ne pas répugner à la +sensualité simple et franche. Ce même Mareuil, qui a le mot empoisonné, +disait d'une autre femme à tempérament, une comédienne un peu forte et +qui venait de partir pour Madrid: «Elle est allée chercher un +<i>Vachéador</i>....» Plantureuses ou consumées, ce qu'il faut à ces femmes, +restées toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part «la +candeur de l'antique animal ...» c'est le François <sup>I</sup> aux +larges épaules, à la bouche humide, au nez gourmand, aux appétits joyeux +comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, à +l'énervé dont j'ai raconté l'histoire sexuelle. Si elle est honnête et +qu'elle ne soit pas mère, la voilà qui sèche dans la solitude d'un +demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gâtent, son +teint se congestionne. Celle qui était née pour devenir une adorable +bacchante se fane dans la fièvre inutile de ses instincts comprimés. +C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller à ses +instincts, la voilà devenue un bourreau:—bourreau physique d'abord, +parce qu'elle veut être aimée au sens réel du mot, ce qui représente un +<i>sport</i> un peu dur pour un homme déjà entamé par une hérédité douteuse +et des expériences trop certaines;—bourreau moral ensuite, parce que +c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers +sur la bouche et votre image dans le cœur, pour le monsieur qui passe +ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a trompé, dit-on, ce délicieux +Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus +douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos +jours, aussi merveilleusement outillé pour la jalousie qu'il l'est peu +pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe +pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie, +pour qui la cristallisation à propos d'une femme se dessine par un: «Que +va-t-elle me rapporter?...» En est-ce assez pour conclure que la théorie +posée au début de ce livre sur le duel forcé entre les deux sexes se +trouve vérifiée avec cette première classe d'amoureuses,—celles qui +pourtant ne demandent à l'homme et ne lui offrent que le plaisir des +sens, ce plaisir qui rend l'âme si bonne, dit le proverbe,—si cruelle, +dit l'observation?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3>§ II.—<i>Le cœur</i>.</h3> + +<p>Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces +derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il +faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginité +sensationnelle. Il consiste à soutenir qu'elles étaient, à l'époque où +elles ne vous connaissaient pas, la Galatée d'avant Pygmalion, la statue +de marbre où rien ne palpitait. C'est vous qui les avez éveillées, vous +à qui elles doivent la révélation d'elles-mêmes. Comme la plupart des +mensonges débités par ces fines et subtiles personnes, cette allégation +repose sur une vérité, à savoir que ce phénomène du réveil par l'amour +se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien +s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver à toutes les espèces de +femmes, celle qui n'avait jamais éprouvé le moindre frisson de volupté a +le cœur pris, et elle subit une métamorphose absolue de tout son être. +C'est même là ce qui distingue la maîtresse chez qui le don de sa +personne a pour principe le cœur, de la femme à tempérament. La +sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou +qu'elle n'aime pas; la première ne sent que si elle aime. +Empressons-nous d'ajouter que ce phénomène est rare et que la crédulité +masculine doit en rabattre singulièrement. Il y a beaucoup de Galatées, +au moins par l'indifférence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et +l'Esther de Balzac, la fille insensible et dégradée qui s'élève, par la +vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brûlantes hauteurs de +l'amour, reste une exception aussi étonnante que le génie de son père +spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle écrit avant de mourir? +Elle va se tuer parce qu'elle s'est livrée à Nucingen pour Rubempré; +elle laisse à son poète sept cent cinquante mille francs, prix de ce +marché, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop +triste, elle lui dit: «Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans +les cheveux?...» On raconte que Balzac, lisant cette lettre à haute voix +dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'écriant: «Comme +c'est beau!...»—Aussi beau, hélas! que peu vraisemblable. Pour une de +ces métamorphoses possibles, que de comédies! On ne passe pas aussi +facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique +peu commun. Le plus souvent la femme destinée à aimer de cet amour +complet qui absorbe dans un seul être, pour des années, pour la vie +quelquefois, les forces les plus secrètes de l'âme est une femme qui, +dès son enfance, a commencé de vivre beaucoup, de vivre uniquement par +ce cœur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beauté éclatante qui +constitue une sorte de royauté absolue, et qui, à ce seul titre, +corrompt ses dépositaires. La femme qui vit par le cœur n'est pas non +plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est +gracieuse plutôt que brillante, et son charme est un peu journalier. +Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage +dont la pleine éloquence ne se révélera que dans les moments d'émotion +suprême. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans +un salon, elle se tient à une place volontiers modeste. Elle n'a ni la +dureté d'âme qu'il faut pour jouer au fleuret démoucheté avec des +phrases aiguës, ni la sécheresse vaniteuse qui se dissimule sous les +plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont étudié ce type spécial, +Laclos et Beyle. Ils ont ainsi créé, le premier, la céleste Présidente +des <i>Liaisons</i>; l'autre, la Mme de Rénal de <i>Rouge et Noir</i>. Tous deux +ont indiqué soigneusement que la femme de cœur est d'ordinaire pieuse, +comme elle est timide, par une délicatesse de sa sensibilité qui fait +d'elle, quand elle a le malheur d'apparaître dans notre société +contemporaine, une proie aussi certainement vouée à la férocité de +l'homme que l'Andromède de la fable antique, enchaînée au rocher. C'est +la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs +de dettes, et qu'il trahit, le soir même, avec la première venue. C'est +la maîtresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous +pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de +rentrer ivre mort. C'est la femme abandonnée, compromise, outragée, qui +franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a +aimé et qu'elle sait malade à deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu +ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, à l'époque où j'étais le +plus cruellement trompé par Colette et où j'agonisais de douleur. Je +constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au +martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon +infâme maîtresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tiré de ce +contraste les quelques vérités suivantes, à joindre aux autres tas de +ces cailloux psychologiques, régulièrement cassés le long du chemin de +calvaire que décrit cette <i>Physiologie</i>:</p> + +<p class='max'>XXI</p> + +<p><i>Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son cœur au jeu de +l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pièces d'or contre +des pièces fausses</i>.</p> + +<p class='max'>XXII</p> + +<p><i>L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas été aimé des +coquines. Il appelle cela être devenu très fort</i>.</p> + +<p class='max'>XXIII</p> + +<p><i>Par une affreuse loi de la nature masculine, être aimé d'une femme sans +l'aimer nous rend méchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons +lassée, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tué son chien de +garde à coups de pied, se repent—d'être moins défendu</i>.</p> + +<p class='max'>XXIV</p> + +<p><i>Un poète de ma connaissance perdit sa maîtresse, une veuve avec de +petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un +chef-d'œuvre jamais commencé. Il l'avait abreuvée de vilenies sous +prétexte qu'il faut à l'artiste les expériences de la passion. «Je suis +très malheureux,» me dit-il, «je vais profiter de ma douleur pour écrire +un petit</i> Intermezzo <i>très éloquent.» La pauvre femme a dû en frémir de +joie dans sa tombe. Elle l'entretenait après sa mort</i>.</p> + +<p class='max'>XXV</p> + +<p><i>J'ai renoncé à plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu +cette même personne, la plus maltraitée de celles que j' aie connues, me +dire: «Il est bien dur, mais si je n'étais pas là, qui est-ce qui +s'occuperait de son linge?» Et elle eut un sourire d'ineffable +ravissement. Recoudre des boutons de chemise—pour lui—était son +bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une +lettre adressée à Raymond Casal par une inconnue—sans doute cette Mme +de Corcieux qui faillit mourir par lui—cette étrange phrase. Elle le +faisait rire, et elle me donne après des années envie de pleurer: «Ne te +reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne +m'aurais pas connue.»</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="VII" id="VII"></a>MÉDITATION VII</h3> + +<h2>DE LA MAITRESSE (<i>suite et fin</i>)</h2> + + +<h3>§ III.—<i>La tête</i>.</h3> + +<p>Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé du +<i>club</i>,—d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,—entre deux +bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,—en disent plus +long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation. +Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des +caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une +malade ...» et d'une autre, précipitée par son cœur dans quelque +dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une +gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour +elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient +entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre +compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir, +les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du +sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que +j'ai appelées <i>de tête</i>, faute d'un terme plus précis, et que ce même +langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres +sont durs: les <i>détraquées</i>. C'est ici que je devrais—en véritable +physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de +physiologie scientifique—faire intervenir la Grande Névrose pour +décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte +d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté +physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la +vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre +quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes +rendus de la <i>Gazette des Tribunaux</i> et les <i>faits divers</i> des autres +feuilles,—ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine. +Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous +assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre +déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre +élément d'une émotion vraie—ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus +de détails, voir <i>Méditation XVI</i>.) Voilà une femme qui a tiré sur son +amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière +de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en +toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son +cœur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme +qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance +avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son +amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer +par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que +pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et +celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux +et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la +responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous +ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique +des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes, +les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des +lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut +avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son +nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la +feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans +amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à +commettre des folies. Par quoi?—Par une <i>idée</i>. Ce sont des +<i>cérébrales</i>, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré +qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques +types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés +reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la +tête, et que, plus une femme est froide du cœur, froide des sens, plus +elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger +croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la +cérébrale.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>1° <i>La chercheuse</i>.—Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne +l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée +qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et +d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle +rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui +multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller +dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais, +malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son +cœur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses +audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous +demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir +toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se +devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son +cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous +serre le cœur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une +assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et +société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des +gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle +demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de +toutes les pudeurs.—La romanesque, elle, a des chances de finir dans +une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires +de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable +par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et +de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis +la <i>Madame Bovary</i> de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec +sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de +ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du cœur et +celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera +au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle +est elle-même à tout oser pour <i>vibrer</i>, ne fût-ce qu'une minute,—et +elle ne vibrera jamais!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>2° <i>La comédienne</i>.—Vous est-il arrivé de raconter une histoire à +laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de +cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et +il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la +vérité—sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit +travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche +d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé +de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens +que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des +années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste +mutilé—il ne lui restait qu'une jambe—qui exécutait d'incroyables +voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait +plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice +fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique. +Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de +la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de +corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver +qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme +un vin qui fermente, et il <i>voyait</i> son souvenir, tel qu'il le +disait.—Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les +enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant +d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il +s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant +sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre +mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la +comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt, +mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur +à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en +tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une +«grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens +lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous +traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter, +s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre. +Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même +pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur, +celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la +Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle +l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du +canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel +il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:—le Naturel.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>3° <i>La littéraire</i>.—Vous trouverez cette variété surtout en province. +Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des +auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman +russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la +comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait +essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type +qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa +vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là, +spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à +la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont +toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient +porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de +longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en +train de <i>Valentiniser</i> d'après la formule. De nos jours, vous risquez +de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de +rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans +<i>la Petite Comtesse</i> ou <i>Camors</i>;—à la Sully-Prudhommiste, qui vous +dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Il faut tenir des mains de femme<br /></span> +<span>Quand on rêve au bord de la mer....<br /></span> +</div></div> + +<p>—à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le +fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à +sa toque de fourrure:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Oh! les premiers baisers à travers la voilette....<br /></span> +</div></div> + +<p>—à la Goncourtiste, qui vous écrit avec des néologismes qu'elle ne +comprend pas et prépare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise +achetée au Bon Marché;—à la Tolstoïenne, qui vous décompose ses «états +d'âme», tout en vous offrant une tasse de thé;—à la Shelleyienne, qui +vous parle, à table, en dégustant une truffe au Champagne, «d'un monde +où le clair de lune, la musique et le sentiment ne font +qu'un»....—Pauvres grands écrivains! Il faut cependant leur pardonner +les misérables sottises auxquelles leur génie sert de prétexte. Et tous +y passent. J'ai lu une lettre adressée à un jeune étudiant de ma +connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait +de mourir avec lui: «Notre mort,» disait-elle, «sera celle des <i>Amants +de Montmorency</i> d'Alfred de Vigny!...» Cette vieille folle avait trois +petits garçons en bas âge et un honnête homme de mari, qui peinait dans +une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi +avoir du papier à lettres <i>moyen âge</i>, le temps de lire des romans et du +vague à l'âme! Le jeune étudiant me déclamait cette phrase en pleurant, +et il ne me pardonna point de lui avoir cité la réponse de Casal à une +fille qui se précipitait dans ses bras en lui disant: «O mon beau Rolla, +tu me grises....»—«Non,» répondit Raymond, «je ne te grise pas, je te +claque ...» et il la souffleta bravement, exaspéré de ce surnom. «C'est +la seule fois que j'ai battu une femme,» me disait-il, mais aussi la +littérature mêlée à l'amour est certes la plus écœurante mixture qu'ait +inventée la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une +citation;—serrer une femme sur votre cœur, c'est un volume. Sans +compter que la littéraire enferme toujours en elle un bas bleu possible. +Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du réel volume où vous +serez peint avec votre nom à peine défiguré:—Rasal pour Casal, Barcher +pour Larcher,—votre maison photographiée, le tout enguirlandé des mille +et une calomnies qu'une maîtresse lâchée possède à son service.—(Voir +pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet où figure un +certain Léonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement +Flaubert!)—C'est de quoi justifier à jamais la boutade prêtée à +Gautier.... «Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est écrit +<i>t'h-é</i>.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>4° <i>La vaniteuse</i>.—C'est là une personne trop facile à classer pour +qu'il y faille une longue définition. Il existe de par le monde un très +grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les +<i>snobinettes</i> de l'amour et auprès desquelles l'homme dont on parle a +seul des chances de réussir. Elles se spécialisent d'ordinaire sur une +catégorie de célébrités: il y en a pour politiciens et il y en a pour +peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Théâtre. Les gens +de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrés, les leurs +enfin les princes de la mode, ceux qui sont cités dans les feuilles pour +des <i>smokings</i>, et qui méritent, après leur mort, l'oraison funèbre +qu'un journal élégant consacrait à ce pauvre d'Avançon: «M. d'Avançon +vient d'être emporté hier.... C'était un homme mûr du meilleur style.» +J'ai connu une cantatrice, très jolie femme et très spirituelle, qui +avait ce snobisme de l'alcôve. Elle faisait collection, dans sa chambre +à coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit +de quelqu'un: «C'est une tête,» j'étais sûr qu'avant huit jours elle +s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite +tête figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doña Juana pour +Tout-Paris, qui avait elle-même une rivale préoccupée de lui souffler +successivement toutes ces <i>têtes</i>; et ce trait nous amène à....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>5° <i>L'imitatrice.</i>—qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une +vanité circonscrite à la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a +pris comme modèle tout ensemble et comme rivale une personne de son +entourage ordinairement, quelquefois d'une société supérieure; et alors +commence un <i>steeple-chase</i> quotidien, avec ceci de plaisant que +l'enviée parfois ne s'en doute même pas. Cette enviée a un hôtel, +l'imitatrice aura un hôtel;—des chevaux, l'imitatrice en aura;—des +tableaux, et l'imitatrice en achète. L'enviée reçoit le lundi, +l'imitatrice prend le même jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour +à cette imitatrice, la mener très loin et très vite, persuadez-lui que +l'enviée vous a distingué. Vous pourrez vous engager dans cette liaison +sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assuré d'en sortir. Ce sera +de laisser croire à votre maîtresse par ricochet que cette enviée vous +dédaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour +l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le marché, donné le comique +spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais +au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: «Mme X——, qui +fait toujours tout ce que je fais....» Et elle le croira.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>6° <i>La voyageuse</i>.—C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai +encore vu écrit nulle part. Il mériterait droit de cité dans la langue, +pour désigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en +salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe où elles +s'introduisent est plus aristocratique ou plus élégant que celui dont +elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procédés que +ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples +consiste à découvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et à +se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir—et un +orgueil—d'ouvrir devant sa maîtresse toutes les portes, d'abaisser +toutes les barrières. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de +la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionné qu'il tient à étaler +devant sa conquête les preuves de sa supériorité. Mais une fois +introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de témoigner au naïf +amant qui s'est cru aimé pour lui-même une ingratitude digne de celle +dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son +trône. Elle a déjà mis le cap sur un autre îlot et confié le gouvernail +à un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la +roturière qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grâce à +l'appui d'un grand seigneur, jusqu'à la femme d'employé qui se sert d'un +député pour procurer à son mari la place de sous-chef, sans parler de la +petite cocotte qui flatte un viveur sénile pour être invitée à des +dîners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les échelons sur +lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir été +quittés comme de simples échelons?... Cela dépend du pied, dirait un +sage, et de la jambe à laquelle appartient ce pied.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>7° <i>La dominatrice</i>.—L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait +jamais brûlé; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera +jusqu'à sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle +suffira au travail d'Hercule que ce métier-là représente en +correspondance, diplomatie, visites, dîners en ville, conversation, +etc., pour avoir la satisfaction de faire des académiciens ou des +ambassadeurs,—en un mot, pour régner. En attendant, comme elle est +jeune et jolie, c'est à inspirer des passions que se dépense tout cet +orgueil. Qu'un homme échappe à son pouvoir, et la voilà devenue aussi +malheureuse que Napoléon lorsqu'il pensait à Saint-Pétersbourg, la seule +capitale de l'Europe où il ne fût pas entré en vainqueur. Le plus +souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuité +naturelle à l'homme en fait un esclave tout enchaîné pour celle qui +promet, promet toujours,—et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec +d'autres hommes ce jeu-là est inutile, et, changeant sa politique, elle +se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut être aimée. +Elle se donne une fois, deux fois,—et puis plus jamais.... Avez-vous vu +un poisson goulu avaler un appât dont il compte se régaler? Comme il +nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de +l'hameçon; puis, tandis qu'il râle dans un coin du bateau, le pêcheur +continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il +pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice +vous a couru après—comme ce pêcheur court après le poisson, tant qu'il +ne l'a pas pris,—dans la pleine sincérité du plus spontané désir....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Et il faudrait encore énumérer, parmi les cérébrales, <i>l'Ennuyée</i>, celle +qui prend un amant pour avoir quelqu'un là sur qui elle passe ses nerfs +et avec qui elle trompe ... son temps;—la <i>Dépitée</i>, celle qui vous +ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter à la +tête d'un homme qui la vexe;—la <i>Méchante</i>, qui ne peut pas supporter +le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux +autres femmes, afin de détruire ce bonheur.... Pour peu que vous +rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un +homme de cœur qui aime une de ces femmes-là, et de ce qui l'attend, +depuis l'abandon le plus brutal jusqu'à la plus cruelle perfidie, +suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous +comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de cœur est en +tout cas assuré de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son +vrai sang, et peut-être ne trouverez-vous pas trop sévères les trois +remarques suivantes:</p> + +<p class='max'>XXVI</p> + +<p><i>Le cœur fait de la femme un être sublime, les sens dans leur brutalité +en font un être vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et +physique,—dans le cerveau</i>.</p> + +<p class='max'>XXVII</p> + +<p><i>Dalila a dû trahir Samson avec l'espérance d'éprouver une sensation +entre ces bras qu'elle allait livrer aux chaînes</i>.</p> + +<p class='max'>XXVIII</p> + +<p><i>On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>MÉDITATION VIII</h3> + +<h2>DU FLIRT ET DES COQUETTES</h2> + + +<p>Si une liaison d'amour entre l'amant et la maîtresse tels que j'ai tenté +de les décrire est le plus souvent une guerre, avec marches et +contremarches, batailles livrées et perdues, déroute finale et +massacre,—il existe aussi, comme pour les armées véritables, la petite +guerre entre les deux sexes, celle où tout n'est que jeu et que +simulacre. Cette petite guerre s'appelle le <i>Flirt</i>. Qui reconnaîtrait +dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet, +le délicieux verbe du français d'autrefois: <i>Fleureter</i> ou conter +fleurette? Et je me souviens d'une petite scène où j'eus par le +contraste la sensation si vive de la différence réelle entre les mœurs, +qui a produit la différence entre les deux mots. Voici de cela combien +de jours? J'avais découvert chez un marchand une boîte d'ivoire que +j'achetai pour Colette. C'était une boîte du dix-huitième siècle, ornée +d'une miniature qui représentait deux amoureux en train de danser un pas +de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espèce de musette tenue +par un nain, dans un paysage de rêve.... C'est presque l'automne, car le +feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en +devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse. +C'est encore l'été, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux +et pâle comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il +rit en levant sa main restée libre, tandis qu'elle se montre, elle, en +profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose à +demi fané, un rose sur le point de passer, comme l'heure +charmante....—Mon Dieu! que j'étais peu né pour vivre dans ce Paris de +décadence où j'ai tant usé de mon cœur, peu né pour aimer la perverse +enfant à qui j'apportais cette miniature, par une nuit glacée d'hiver! +Je me vois encore montant l'escalier du Théâtre-Français et tirant la +boîte de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il +faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme +avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grâce +triste dans le demi-sourire! L'idée que c'était, ce songe d'un peintre +mort, l'image de deux êtres jadis pareils à nous, mais heureux, me +jetait dans cette mélancolie presque folle qui ne fait que rendre si +sensibles les places les plus malades de l'âme. Et cela se passait dans +un couloir de théâtre, devant des portes de loges derrière lesquelles +des acteurs et des actrices s'habillaient pour le «deux» ou le +«trois»!... Quand j'entrai chez Colette, elle était assise devant sa +glace, occupée à faire sa figure. Je vis à son regard deux choses: +d'abord que je la gênais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes +de blague sans esprit. Il y avait, vautré sur un des fauteuils de cette +loge, un élégant à mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un +jour,—si ce n'était pas déjà fait? Je lui donnai la petite boîte +cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature, +puis la passant au monsieur: «Voyez donc, Salvaney,» dit-elle, «en voilà +une drôle de manière de <i>flirter</i>....» Pouvais-je lui répondre que la +danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne <i>flirtaient</i> +pas, mais qu'ils <i>fleuretaient</i>, et cette cuistrerie sentimentale +m'eût-elle empêché d'avoir le cœur navré, une fois de plus, en la +voyant, sitôt ma pauvre boîte posée parmi les pots de fard et les pattes +de lièvre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je +n'eusse pas été là? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la +pauvre miniature. Oui, devant quels <i>flirts</i> de cette cruelle fille le +nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel +de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui +ressemble, à elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?... +Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel, +misogyne patenté, prétendu connaisseur de l'âme de la femme, ramassez +votre scalpel et votre microscope, et montrez à l'honorable assemblée +les petites expériences que vous savez faire. Vous n'êtes pas là pour +cueillir des roses, mais pour étaler des fibres et pour disséquer des +morceaux de cœur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux +parfum!...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il est donc bien mort, ce vieux verbe français, aussi mort que les +fleurettes blanches ou mauves de la saison où il fut inventé, et le dur +mot anglais triomphe. Il désigne: la chose d'abord, et votre maîtresse +vous dit: «Le <i>flirt</i> m'amuse;»—l'habitude ensuite: «Je suis un peu +<i>flirt</i>,» dit-elle encore;—enfin le monsieur ou la dame avec laquelle +se pratique cette habitude: «Un tel,» dit toujours la même maîtresse, +«vous n'allez pas en être jaloux, c'est mon <i>flirt</i>,» et vous comprenez +qu'elle entend par là une cour légère et sans conséquence. Le bon +Littré, que je viens d'avoir la curiosité de consulter sur ce mot +nouveau, est de l'avis des femmes, et il le définit: «Mot anglais qui +signifie le petit manège des jeunes filles auprès des hommes et des +hommes auprès des jeunes filles....» Oh! ces philologues, quels discrets +personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai été, suis et +serai jusqu'à la mort un jaloux,—un de ces insensés qui veulent à tout +prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite à connaître,—c'était +justement le «petit manège» qui m'intriguait jusqu'à me torturer. Où +commençait-il? Où finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme +on dit dans le bon peuple, retiré des voitures, je voudrais deviner au +moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme à la fois si +clair et si indéfinissable. Un jour que je visitais Florence en +compagnie d'une dame américaine rencontrée par hasard, nous nous +arrêtâmes devant un tableau de <i>l'Angelico</i> qui représentait une +résurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des +séraphins auréolés d'or les embrassaient tendrement sur la bouche.</p> + +<p>—«Regardez donc, monsieur Larcher,» me dit ma compagne avec la plus +aimable candeur, «ces petits moines qui flirtent avec les anges....»</p> + +<p>Cette phrase me rendit rêveur, et le «petit manège» serait resté à +jamais flétri aux yeux de mon imagination troublée, si, à quelque temps +de la, ayant fait usage de ce terme <i>flirt</i> devant une autre dame, +Anglaise celle-là, elle ne m'eût interrompu avec un mépris +anglo-saxon,—profond comme la mer qui sépare l'île vertueuse du +continent corrompu:</p> + +<p>—«Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en +France....»</p> + +<p>Je me sentis, à cette phrase, couvert du flot de l'infamie +gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avancé dans la définition de ce +périlleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai +duel des sexes comme un assaut d'escrime à une séance sur le +terrain.—Dans <i>fleureter</i>, il y a <i>fleuret</i>, aurait dit Victor +Hugo.—C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage. +Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entraîner un homme vieux ou +jeune vers quelque coin un peu à l'écart, divan drapé ou fauteuil +adossé? De son bras nu elle frôle la manche de l'habit noir. Son pied +chaussé de soie ajourée frémit nerveusement sur le coussin de vieille +étoffe. A chaque mouvement de l'éventail garni de plumes soyeuses, +l'homme sent venir à lui la douceur du parfum qui émane d'elle, de ses +épaules délicates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux où chatoient +des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimité de cet angle de salon, +avec une voix de tête-à-tête. Que lui dit-elle? Et que répond-il? Elle +rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux, à lui, +brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de +délice physique qui envahit un homme «distingué»—encore un mot exquis +du vieux français—par une jolie femme. Quand, une demi-heure après, le +couple se sépare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la +dame, d'un air ou mécontent, ou ironique, ou indulgent, ou léger:</p> + +<p>—«Avez-vous assez flirté, ce soir?...»</p> + +<p>—«Que voulez-vous?» me répondit une aimable personne à qui je servais +ce reproche obligatoire,—amicalement,—le <i>flirt</i>, c'est le péché des +honnêtes femmes.»</p> + +<p>C'est encore une définition, celle-là, dont le seul malheur est de ne +convenir qu'au <i>flirt</i> des honnêtes femmes, justement, et pas du tout au +<i>flirt</i> des autres. Or, il faut croire que ces autres considèrent comme +licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les +serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les +baisers sur la nuque et les baisers sur les lèvres. Du moins, d'étranges +confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'amènent à le +croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps à autre m'apporter +des sonnets qu'il écrivait pour une fine marquise, séparée ou veuve, je +ne sais plus. Il me racontait, avec la discrétion naturelle à la +jeunesse,—qui est généralement celle des tambours,—ses rendez-vous +avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois +près de Paris, le tout accompagné de menues privautés qui affolaient ce +garçon, et il ajoutait:</p> + +<p>—«Elle est loyale.... Elle m'a prévenu qu'elle voulait bien <i>flirter</i>, +mais qu'elle n'aurait jamais d'amant....»</p> + +<p>Dans ce cas-là, et si le <i>flirt</i> est le péché des honnêtes femmes, il +serait l'honnêteté des pécheresses. Il conviendrait donc, si l'on +dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province +spéciale en deux départements: celui de <i>Flirt et Vertu</i>, et l'autre, +celui de <i>Flirt inférieur</i>. Les amants, eux, ne font pas cette +distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre +sorte de familiarité, ils démontrent que cette funeste et trop lucide +jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de +douleur, la femme honnête et l'autre recherchent dans le <i>flirt</i> la même +sensation; celle du désir de l'homme, ici respectueux, inavoué, poétique +comme un hommage; là provoqué, presque brutal et repoussé brutalement, +mais toujours le désir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici naïve, là +corrompue, que la femme éprouve à se sentir souhaitée par un homme, dont +souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces gêneurs admettraient +volontiers cet axiome:</p> + +<p class='max'>XXIX</p> + +<p><i>Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs</i>.</p> + +<p>Ont-ils raison? J'ai toujours pensé: oui, quand il s'agissait de ma +maîtresse, et: non, quand il s'agissait des maîtresses des autres.—Ce +n'est pas là ma plus grande originalité.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuyé des +marivaudages à la plus raffinée indiscrétion de caresses, tout est +nuance; par suite on s'y trompe bien aisément. C'est ainsi que la femme +qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un abîme les sépare +pourtant. La première a le goût du frémissement qu'elle éveille chez +l'homme; elle veut être convoitée, déguster l'hommage que cette +convoitise rend à son charme, s'y prêter, s'en amuser,—et c'est fini. +La seconde veut être aimée sans aimer, et provoquer des passions qu'elle +ne partage pas. Aussi la première peut-elle être une délicieuse +créature, qui garde, sous des dehors de légèreté, les plus vraies +délicatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle, +qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de cœur, veut se procurer +<i>la sensation de faire souffrir</i>. Voyez aussi comme elles procèdent +l'une et l'autre, de manière diverse. Il y a de la plaisanterie, du +rire, un peu de gaminerie même dans le début du <i>flirt</i> de la vraie +<i>flirteuse</i>,—le pétillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de +la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La +coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez +produit sur elle une impression profonde et surtout sérieuse. Elle veut +vous entraîner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarité +piquante est un mauvais guide pour ce chemin-là. Il s'agit de vous +persuader que l'on vous a remarqué,—mais sérieusement. La coquette aura +donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les idées +qui vous plaisent: vos goûts particuliers en livres, en tableaux, en +pièces de théâtre, par exemple. Elle vous en parlera de manière à vous +convaincre que lorsque vous n'êtes pas là elle pense à vous longuement. +Entre sa façon de vous accueillir et ses relations habituelles avec les +autres hommes, elle mettra une différence dont votre vanité sera +chatouillée jusqu'à la pâmoison. Si elle est enjouée avec tout le monde, +avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez découvrir en +elle une femme que personne ne connaît. Si elle est réservée d'habitude, +avec vous elle aura de l'abandon, comme une détente et une confiance que +vous vous imaginerez avoir provoquées. Si elle est musicienne, elle +choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et +de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si +entre vous et elle il venait de passer, pour vous bénir, l'Ame de +Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, prête +à renvoyer l'adorable éventail ancien que le marchand lui offre et qui +vous déplaît. Elle ne voudra plus lire que d'après vos conseils. Si par +bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni littéraire, elle vous +soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air +de mettre son destin à vos pieds. C'est l'A B C du traité de la +coquetterie que ces fines manœuvres, traité écrit dans une langue dont +aucun homme n'a jamais pu déchiffrer plus de cinq lignes. Le volume a +cinq cents pages!—Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte +que vous êtes entré dans son cœur très avant, c'est elle qui se trouve, +vous ne savez comment, s'être installée dans le vôtre, et, votre vanité +aidant, elle se met à vous torturer avec le plus féroce plaisir, au lieu +que la vraie <i>flirteuse</i>, du jour où elle s'aperçoit que le badinage +tourne au sérieux, n'a qu'une seule idée, celle de l'interrompre. A +celle-ci, inspirer une passion cause une véritable répugnance. Ajoutons +tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de +tactique selon les terrains, la coquette sait employer le <i>flirt</i> avec +certains hommes, ceux-là précisément qui ont la faiblesse de se croire +très forts et qui se défieraient de la grande impression produite par +eux. La coquette spécule alors sur cette loi, que le <i>flirt</i> est un état +d'équilibre instable, toujours à la veille d'une culbute d'un côté ou de +l'autre. C'est d'ordinaire dans le néant que le <i>flirt</i> verse, mais +quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien, +elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon, +«Je ferai joujou avec les sens....» dit la vertu qui ne veut pas leur +céder, ou le vice qui ne veut plus. Et voilà que l'animal s'éveille chez +l'homme et chez la femme, que toutes les colères de l'orgueil et de la +sensualité grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de +tout à l'heure, c'est comme à l'assaut, lorsque le fleuret casse et que +l'escrimeur qui se sent touché jette un cri. Le fer a fait plaie. Le +sang coule, et le tireur tout pâle tombe à terre, frappé à mort.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Suivons-les, une par une, les étapes que le <i>flirt</i> peut et doit +franchir ainsi pour aboutir à la crise qui transforme en <i>opéra séria</i> +la musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le +léger badinage.—Première période: un après-midi vous allez en visite +chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez à un +accès de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que +de coutume. Habituée qu'elle est à vous ranger parmi les visiteurs de +devoir et d'ennui, elle se surprend à s'amuser de votre causerie. Vous +le sentez aussitôt, et vous la quittez, content de vous, autant dire +content d'elle, l'ayant découverte, comme elle vous a découvert. Vous +retournez dans la maison peu après. Vous la trouvez seule, vaguement +désœuvrée et qui s'égaie de votre présence. Elle vous taquine sur un +ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui répondez de +même, et rien que ce ton-là, c'est déjà du flirt. Il peut se faire qu'à +cette époque vous soyez, vous, en puissance de maîtresse. Alors cette +espèce d'amitié gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur +piquante d'une infidélité inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y +cache un délassement très doux de la corvée sentimentale. Vous +contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le cœur +tranquille, vous croyant bien sûr que vous n'en serez jamais amoureux, +ni peu ni prou. Elle, de son côté, si elle n'a dans sa vie que des +devoirs, trouve à frôler le danger de ce quart d'intrigue juste le même +plaisir qu'à dîner au cabaret, puis à finir la soirée dans un mauvais +théâtre. C'est comme la tartine de caviar, à l'heure du thé. La +grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la +dame est en puissance d'amant,—<i>chè! Chè!</i> comme on dit en +Toscane,—cet amant aura bien mérité qu'on le rende un peu jaloux. Il +faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fidélité qu'on leur garde +a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne +comptez pas, vous, puisque vous n'êtes qu'en flirt avec elle, un flirt +qui en est à sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer à l'aphorisme +et à l'italique,—comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme +dans leurs lettres certaines femmes passent à l'anglais, par +élégance,—pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes +qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Seconde période: un des deux <i>flirteurs</i> commence à éprouver les +premières atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de +l'ordre le plus divers. Elle découvre, elle, ce qu'elle ne savait pas à +ce degré, que vous aimez très profondément ailleurs, et la voilà qui se +trouve aussi froissée que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en +sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous +l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous +découvrez, vous, ce que vous ne soupçonniez guère, qu'il se cache un +homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engagée, aussi +sérieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie +d'être la friandise, le goûter, la bouchée au caviar, quand vous pensiez +qu'il n'y avait pas de dîner. Vous voilà mécontent jusqu'à la fureur de +savoir qu'il y a un dîner véritable, et que vous n'êtes pas sur le menu. +Vous vous jugez un peu naïf, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu +ridicule. Elle se réveille donc, elle, de son côté, un beau +matin....—entre parenthèses, pourquoi cette formule, comme si, sur +mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne méritaient pas +l'épithète contraire?—bref, un matin, laid ou beau, elle se réveille +toute piquée de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite +passé entre vous. Et vous vous réveillez, vous, décidé à lui prouver que +vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'époque des +inégalités volontaires d'accueil, de sa part, à elle; des discours +presque amers, de votre part, à vous. Elle se moque de vous, avec ces +justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en +un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et +des duretés de mari. L'orage flotte dans l'air à chacune de vos visites, +et, s'il n'éclate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs +malades souffrent de l'électricité de l'atmosphère, quand il n'y a pas +encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages, +et avec eux les éclairs, le tonnerre, la grêle, de quoi couper sur pied +les jolies marguerites que vous étiez en train d'effeuiller, en espérant +toujours rester sur le <i>pas du tout</i> du pétale consolateur!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Troisième période: il n'y a plus de lune, ni emmiellée, ni rousse, mais +le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le cœur de +Colette.—En cas de <i>match</i>, je parierais pour le cœur.—L'homme s'est +juré qu'il aurait cette femme dont il connaît parfois les beautés les +plus secrètes, comme on connaît un livre dont on a feuilleté, tourné +toutes les pages, vu toutes les gravures, manié la couverture en tous +sens, sans en lire le texte. Elle, étonnée autant qu'inquiète de voir +transformées en instruments d'attaque des privautés auxquelles elle +n'attachait pas de conséquence, montre soudain une indignation qui n'est +pas jouée. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'où irait sa +puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduités que vous lui +rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre +chapitre de cette <i>Physiologie</i>, car, une fois là, vous sortez l'un et +l'autre de cette équivoque passagère et charmante de flirt sur laquelle +je voudrais encore, cédant, comme dans les fables, au souci de la +<i>Moralité</i>, formuler quelques aphorismes.</p> + +<p class='max'>XXX</p> + +<p><i>Femme qui flirte, homme qui s'y complaît, signe de peu de tempérament, +comme le goût de l'aquarelle chez un peintre. Je réserve cette +préciosité pour une feuille d'album: «Le flirt, c'est l'aquarelle de +l'amour.»</i></p> + +<p class='max'>XXXI</p> + +<p><i>Une femme qui a vraiment aimé, autant dire souffert, regarde flirter +les autres avec les yeux d'une mère qui a perdu un enfant et qui voit +des petites filles jouer à la poupée</i>.</p> + +<p class='max'>XXXII</p> + +<p><i>Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose +coupée sur sa tige peut rester fraîche et pure. La rose, même en bouton, +même sur le rosier,—mais tripotée,—est pire que fanée.</i></p> + +<p class='max'>XXXIII</p> + +<p><i>Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne +saurait rien des réalités physiques de l'amour. On en a connu +quelques-unes vers</i> 1820, <i>à l'époque où paraissaient d'autres</i> +Méditations.</p> + +<p class='max'>XXXIV</p> + +<p><i>On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il +n'était mélangé ni d'amour-propre, ni de bestialité. Ce n'est pas le +cœur qui colore en tragique le marivaudage à demi souriant, à demi +tendre. On est jaloux et on désire. Cela suffit pour métamorphoser le +gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincère, et le pire est +qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus +souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aimée</i>.</p> + +<p class='max'>XXXV</p> + +<p><i>Un joueur qui s'assoirait à une table et devant des cartes sous la +condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il +perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que +font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt régulier, +puisque ce flirt ne peut finir que par le néant, s'il reste flirt, ou +par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous +ne mourrait pas désolé s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins +s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?</i></p> + +<p class='max'>XXXVI</p> + +<p><i>«Les femmes qui flirtent, je les appelle des maîtresses sèches....» +C'est le mot d'une très honnête femme qui prétendait n'avoir jamais +flirté. Elle avait trop de mépris dans les yeux en le prononçant. Le +mépris trop intense a trop songé aux choses méprisées, et trop y songer, +c'est toujours les regretter</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ou le néant ou la passion, ai-je écrit tout à l'heure, et j'avais tort. +Le flirt peut finir d'autre manière, par un sentiment assez rare, mais +qui existe. C'est même la nouveauté la plus heureuse qu'ait inventée la +civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amitié. Il arrive en +effet que la femme qui a flirté avec vous,—il faut, par exemple, que ce +flirt ait été du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop +forte,—il arrive donc que cette femme possède des qualités réelles +d'esprit et de cœur. Elle a de l'âme, pour tout dire, sous la frivolité +de ses dehors. Un hasard vous le révèle. Dans cet esprit vous apercevez +la plus délicieuse finesse, dans ce cœur la plus vraie droiture. +C'était par une fin d'après-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu +trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui +avez parlé comme vous vous parlez à vous-même, et elle vous a compris. +Le crépuscule tombait. Le domestique tardait à installer les lampes. +Elle aussi s'est laissée aller à vous découvrir un peu de cet +arrière-fonds mélancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes +de ce nom, passé vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas +avoir la destinée de leur cœur.—Si elles méritaient cette destinée, +soyez assuré qu'elles ne l'ont pas eue!—Vous étiez venu «potiner» en +prenant une tasse de thé; vous sortez, ayant rencontré une amie que vous +ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la légèreté d'un +indifférent qui jette une heure de son après-midi à lui dans le vide +d'une après-midi de femme, et qui l'oublie, sitôt la porte fermée. Hier, +si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vôtre +dans une de ces calomnies qui sont le régal quotidien des conversations +parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le, +dans les coins scélérats de votre vanité d'homme. Aujourd'hui, cette +calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de +sympathie et de confiance, éprouvée une fois, se renouvelle, et vous +connaîtrez la douceur de cette camaraderie féminine qui possède toutes +les grâces de l'amour sans aucune de ses terribles rancœurs. Votre amie +se montrera dans sa vérité, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous +mentir. Elle vous saura gré des diverses souffrances que les autres, +ceux qui l'ont aimée ou qui l'aiment d'amour, lui ont infligées et que +vous lui épargnez, vous, en ne la désirant pas. Elle déploiera pour vous +ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son +observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle +est galante, la courtisane astucieuse et dépravée; si elle ne l'est pas, +ses sécheresses et ses défiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons +de l'intimité la plus délicate,—pourvu que vous soyez de bonne foi, et +qu'elle, de son côté, appartienne au groupe des femmes qui peuvent +garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement +remplies, puisque ces adorables amitiés-là, ces amitiés voluptueuses, +comme disait finement un grand écrivain, sont très rares, aussi rares +que la poésie dans la galanterie, cette poésie qui teintait de rêve la +danse de l'homme en justaucorps bleu pâle et de la dame en robe couleur +de rose passée, sur la petite boîte d'ivoire donnée autrefois à +Colette....—Il fut un temps où je me disais: «Mon Dieu! que je voudrais +connaître le cœur humain!» Je suis devenu plus modeste, et voici que +j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et +que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend +pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces +feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais données avec +ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme +final:</p> + +<p class='max'>XXXVII</p> + +<p><i>Apprendre à connaître les femmes, c'est apprendre à connaître par +avance le détail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous +en garantir. Cette science-là consiste à augmenter la misère de l'amour +par la prévision lucide de cette misère</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="IX" id="IX"></a>MÉDITATION IX</h3> + +<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2> + +<h3>I</h3> + +<h3>LES DRAWBACKS</h3> + + +<p>Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir +jamais à bout de ce chapitre sur «la rencontre des amants» qu'a célébrée +en vers subtils le poète Auguste Dorchain. Vous vous rappelez:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>...Ni les pères ni leurs serments<br /></span> +<span>N'empêchent que tout aboutisse<br /></span> +<span>A la rencontre des amants....<br /></span> +</div></div> + +<p>J'avais décrit les deux animaux, le mâle et la femelle, chacun à part. +Puis, sur le point de les évoquer, s'affrontant, s'étreignant, se +dévorant, je me perdais. Voilà que l'autre soir, ayant esquissé un +vingtième plan de cette méditation fatale, dans le chiffre de laquelle +le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et déchiré ce plan +après dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade. +J'arrive devant le Théâtre-Français. On donnait: <i>On ne badine pas avec +l'amour</i>. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans +Colette, hélas! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune +comédienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille +étrange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre cœur, +qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin à Rosette affole, +qui repousse Perdican sincère et qui court après Perdican perfide! Naïve +coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fiancé et +celle de Rosette ... pour rien, pas même pour le plaisir! Oui, Colette +était adorable de charme incertain, mélancolique et dangereux dans ce +rôle; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y était médiocre. Et +le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et +moi!... Mes souvenirs se firent si précis, les phrases du drame me +touchaient à une place si blessée de mon cœur, qu'après le deuxième +acte je n'y pus résister, et je quittai mon fauteuil. Dans le péristyle, +et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges:</p> + +<p>—«Où allez-vous?» me demande-t-il.</p> + +<p>—«Où je n'entendrai plus ces comédiens,» lui répliqué-je.</p> + +<p>Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous +marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit +guère. La moustache blonde est devenue tout à fait blanche. Le teint +s'empourpre un peu. Mais l'œul demeure bien vif entre les paupières qui +le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonnés, ses muscles, +grâce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurés souples, +comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares, +plus de porto rouge,—et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement +utilisé une nouvelle infidélité de cette charmante coquine pour fermer +les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a dû très bien faire les +choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert +à côté de son successeur, un des jeunes barons Mosé. Desforges, depuis +cette rupture, a repris du goût pour moi,—sans doute parce que Suzanne +Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis, +je l'écoute si complaisamment et je l'admire si sincèrement! Un homme +d'affaires qui s'est donné la peine de vivre, quel meilleur maître pour +un écrivain d'observation? Desforges m'entraîne sous les arcades de la +rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui détaille ma +<i>Physiologie</i>, le point où j'en suis et mon embarras.</p> + +<p>—«Voilà une belle difficulté,» me dit-il. «Avez-vous la prétention de +donner une théorie complète de l'amour?...»</p> + +<p>—«Je ne suis pas si nigaud,» répondis-je.</p> + +<p>—«Alors, au lieu de vous perdre dans les généralités, prenez donc un +cas bien net, bien connu de vous, une histoire très simple et qui soit +dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que +vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme +pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une +pour le passif. Chiffrez le détail des bonheurs et des malheurs, des +plaisirs et de ce que les Anglais appellent les <i>drawbacks</i>,—les +inconvénients à subir pour chaque avantage.—Deux additions et une +soustraction, vous saurez à quoi vous en tenir sur ce que les gens +d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle +que de cela à Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons +de voir à dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous établissions le +bilan, à nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de +Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans, +trente mille livres de rente, du tact, dû goût, joli garçon, toutes ses +dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans, +grande, élégante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans +la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trésor de mari, vous le +connaissez.... Ça a bien duré quatre ans. Vous voyez, pas de chaîne.... +On en a parlé, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, à première +vue; ce que souhaite un père raisonnable à son fils quand ce garçon +entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous préparent au mariage.... +Vous n'êtes pas pressé de rentrer?...»</p> + +<p>—«Laissez-moi seulement allumer un cigare....»</p> + +<p>Nous étions devant la porte d'un bureau de tabac.</p> + +<p>—«Prenez plutôt un des miens,» dit le baron, en tirant un étui de sa +poche. «Je ne fume plus, mais j'ai toujours à offrir un de mes bons +cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le havane de cet homme aimable était réellement exquis, et, tout en +aspirant la fumée avec délice, je l'écoutais me mettre à nu l'envers +d'un de ces coquets romans mondains qui font rêver les petits jeunes +gens et soupirer les vieillards.</p> + +<p>—«Commençons par le commencement,» disait le baron. «J'y ai assisté, +moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix +ans, sans jamais avoir pris garde l'un à l'autre.... Là-dessus, ils se +trouvent tous deux assis à une table de souper chez Mme de Hère, vers la +fin d'un bal costumé.... Elle était en pierrette et lui en arlequin.... +Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux à lui, une flamme de +désir et d'espérance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui +les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: «Tiens? tiens?» Et +Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait +chez lui. Il a dû avoir un bon moment, en coupé, à se tenir à peu près +ce discours: «Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie +femme-là; c'est fin, c'est distingué, c'est jeune, ça n'a pas roulé.... +Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table +excellente....»</p> + +<p>—«Oh! baron!...» fis-je avec un peu de révolte.</p> + +<p>—«Mais oui, mais oui,» insista-t-il, «ça entre en ligne de compte, ces +choses-là. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule différence +entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous, à Paris, pour +un homme qui a vécu et qui sait compter, comme Mainterne,—je vous +répète qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus +juste,—le chariot de Vénus doit porter à son fronton la devise du wagon +de déménagement! «Je suis capitonné.» La voiture Hacqueville était +capitonnée, voilà tout, et Mainterne a eu la cristallisation +confortable. Ça le ravissait, ce garçon, en revenant vers sa +garçonnière, de sentir que Lucie l'avait trouvé charmant, et ça le +ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant à une liaison +possible avec cette femme, que des perspectives de dîners choisis, et de +soirées dans un décor bien entendu.... Allez, mettons vingt à l'actif de +Mainterne, pour les idées qui lui ont papillonné dans le cerveau ce +matin-là et les matins suivants.»</p> + +<p>—«N'avait-il pas,» interrompis-je, «une maîtresse à liquider, cette +Léona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?...»</p> + +<p>—«Parfaitement,» reprit Desforges. «Ah! il s'était organisé là une +combinaison idéale.... Léona avait cinquante mille livres de rente à +elle et un petit hôtel. Audry donnait six mille francs par mois; et +Mainterne était ce que j'appelle de demi-cœur, c'est-à-dire qu'il +représentait les loges au théâtre, les dîners au cabaret, un cadeau +par-ci, un cadeau par-là, et puis la gaieté. Il aimait la fête, à cette +époque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement Léona n'était +plus jeune, elle était à l'âge où les petits coquins, comme disait je ne +sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis ça tournait entre eux +à la pantoufle et à la robe de chambre. Ils se parlaient de leur santé, +des plats qu'ils ne digéraient pas, des médecines qu'ils allaient +prendre, et Mainterne avait sa crise, celle où l'on veut connaître +l'Amour,—avec le plus grand des A——.—Bref, au souper chez Mme de +Hère succèdent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se déclare, +elle se défend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de Léona. Le +scélérat avait bien espéré les garder toutes deux. C'eût été +possible,—s'il avait avoué. La franchise trouve toujours les femmes +désarmées. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de +cela, Mainterne s'était cru rusé, comme l'autruche. Il avait compté sans +cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le +demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. Léona aussi, +d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment où il vint +apporter à cette dernière un chèque de dix mille francs comme cadeau +d'adieu. Léona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle +le lui jeta en ricanant: «Ramasse ta boulette; ça et ta femme du monde, +ça t'en fait deux....» Le pauvre garçon eut peur de quelque vengeance. +Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter à Mme d'Asti un rang +de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme, +pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes. +Léona, renseignée par Audry, lui avait donné quelques heureux conseils +de placements.... Mais perdre une maîtresse comme celle-là, spirituelle, +bonne enfant, avec une installation piochée et définitive, un cabinet de +toilette dans le goût du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous +pouvons bien lui marquer quarante à son passif, pour cette sottise-là.»</p> + +<p>—«J'inscris,» dis-je en riant: «avoir Mainterne, vingt; doit, +quarante.... Total, vingt de perte, au bilan.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«Soyons justes,» continua Desforges, «cette rupture avec Léona fut +suivie de bonnes journées. Lucie et Mainterne en étaient à cette période +délicieuse où une femme s'est à peu près promise et ne s'est pas donnée. +C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec +cette différence qu'à la chasse il y a toujours quelque boscard +maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et +quelque tompin pour vous <i>cirer</i> au retour, dans le wagon. Quant aux +voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers +infortunés. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de +la personne d'une femme aimée que vous n'avez pas encore, que vous allez +avoir demain, après-demain, dans une semaine.... Et vous découvrez un +univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait +que chaque matin les gavroches du télégraphe portent d'un bout à l'autre +de Paris de vrais chefs-d'œuvre de grâce, de malice et de coquetterie, +sous la forme de petites dépêches bleues.... Plus tard, la dame se +servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout +entier à vous séduire. Et puis c'est des nuances de son goût que vous ne +soupçonniez pas, c'est des façons de vous refuser ou de vous donner un +baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de +pencher sa tête, qui vous font demeurer bouche bée devant cet être, pour +vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de thé, elle a une +manière si à elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la +regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que +ses valeurs ont monté et qu'il a gagné deux cent mille francs rien qu'à +se promener.... Et puis chaque visite vous apprend à deviner mieux ses +beautés cachées. Vous explorez des pays inconnus, un peu +davantage,—votre futur royaume.... Enfin, c'est du désir, ce qu'il y a +de plus difficile à se procurer pour nous autres qui nous sommes assis à +tant de tables et qui nous en sommes toujours fourré jusque-là, comme +disait la chanson.... Du désir! J'ai connu autrefois un juif allemand, +cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait +d'être moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de répondre, +avec un accent que je ne peux pas vous imiter: «Moins brillant!... Vous +êtes bien heureux. Moi, je ne connais même plus les douceurs de +l'incertitude....»</p> + +<p>—«J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas? à l'actif de Mainterne,» +interrompis-je; «cinquante moins vingt....»</p> + +<p>—«Pas si vite, jeune homme,» reprit le baron; «il faut décompter +quelques autres <i>drawbacks</i>, et d'abord la nécessité de retourner dans +le monde.... Quand Mainterne était l'amant de Léona, il choisissait ses +salons. Il ne faisait pas une visite. C'était un de ses axiomes, à lui: +«Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit +manque d'égards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ...» et il +pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait, +cartonnait ou billardait jusqu'à sept. Il s'habillait là, neuf fois sur +dix, et tantôt il y dînait, tantôt il allait dîner dans quelque maison +où il était sûr de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques +invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son +caprice. Quand il lui convenait de faire un tour à l'Opéra, il entrait +dans une loge à son goût ou n'y entrait pas. Enfin, c'était un Parisien +indépendant, l'espèce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de +cette incomparable ville.... Du jour où il eut la petite Mme de +Hacqueville, là, dans sa tête, et là, dans son cœur, il l'eut aussi +dans sa vie.... Voyez-vous la scène? Elle, assise au coin du feu, après +avoir échangé les confidences des âmes sœurs: «Je vous verrai chez les +Taraval, mercredi?...» Lui, hypnotisé par un bas de soie gris perle, +aperçu au bord de petits souliers brodés: «Non. Ils ne m'invitent plus, +je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....»—«Hé bien! il faut +en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la +rencontrerez ici.... Elle est si bonne!» Et voilà Mainterne obligé +d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et +les Sermoises, et les Donvé.... On le voit à des cinq heures.... On +l'invite à de grands dîners.... Vous savez? Ce <i>drawback</i>-là, pour moi, +c'est cinquante.»</p> + +<p>—«Pauvre Mainterne!» dis-je à mon tour. «Toujours vingt à son passif. +Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages.»</p> + +<p>—«Hé! pas si menus!» reprit Desforges en esquissant un geste qui +pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos pères sur ce +qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un +honnête homme.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous avions traversé la place de la Concorde, et nous remontions le +trottoir de gauche des Champs-Elysées. Je n'eus pas de peine à +comprendre qu'en me prodiguant ainsi les trésors de son expérience le +baron avait surtout pour motif le désir d'être reconduit jusqu'à sa +porte. Cela l'ennuyait de rentrée seul. Mais je l'aurais accompagné +jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix +ironique:</p> + +<p>—«Enfin la minute solennelle arrive, celle où Mme de Hacqueville lui +soupire: «Hé bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ... +je serai à vous ...» et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon +français que l'heureux Mainterne dut recommencer à courir les +rez-de-chaussée meublés pour trouver un asile à son bonheur. Avec Léona, +il n'avait pas besoin <i>d'aimoir</i>,—c'est bien là un mot de votre +nouvelle écriture, n'est-ce pas?—et il avait compté que Lucie viendrait +chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est très +amusant, à vingt-cinq ans, ces courses-là, à la recherche des Paradis en +garni. A trente-six, c'est beaucoup moins drôle. Les mobiliers +paraissent flétris, fanés, fripés, inhabitables. Les gens vous +dévisagent avec des physionomies de maîtres-chanteurs. On se souvient de +Léona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du +fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces misères-là, +ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde, +du meilleur monde, et qui en est à sa première faute, c'est très +flatteur pour l'amour-propre,—vingt à l'actif pour cette +flatterie-là,—mais, dans un lit, ce sont d'autres qualités qu'on +apprécie, et les trois quarts du temps vous avez là une ignorante qui ne +comprend rien et qui vous fait penser à des amours avec ces statues de +reines couchées sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante +est une prudente qui a commencé par vous demander votre parole que vous +lui éviterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec +l'ignorance et la prudence combinées, pas un bon moment, ce que +j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze +minutes d'arrêt, buffet. Dîner exécrable, et il vous faut vous lever de +table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits <i>drawbacks</i> +de détail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus +comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne +pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la +rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait à vous pour la +vie.... Voyez-vous la tête du Mainterne qui boutonne les bottines tant +bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai décrit +et qui songe à cette belle perspective de la solitude à deux.... Il en a +la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier +rendez-vous.»</p> + +<p>—«Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne +quatre-vingt-dix,» calculai-je; «mais il y a le second rendez-vous, le +troisième, le quatrième, et pour combien comptez-vous le plaisir +d'éveiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de +triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ingénuité de +sensations?...»</p> + +<p>—«Hé là! Hé là!» fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut +arrêter sa monture. «Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante, +soixante, soixante-dix à l'actif de Mainterne pour ces félicités-là, +quoiqu'on amour, voyez-vous, les éducations ne m'aient jamais beaucoup +tenté. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins +soixante-dix. Le passif redescend à vingt. Et puis passons au quinzième +de ces rendez-vous. Encore un <i>drawback</i>, et un terrible, celui-là! +C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne était l'amant de +Léona, il allait chez elle, il n'y allait pas. Ça lui était incommode? +Il déplaçait son moment, voilà tout. Avec une femme surveillée comme Mme +de Hacqueville, qui arrivait à lui donner une heure sur vingt-quatre +chaque trente et un du mois, il n'y a pas à dire, il faut y aller, là, +comme chez le dentiste:—«On vous arrachera votre dent à quatre heures +et demie....»—«Mais ma dent ne me fait pas mal.»—«On vous l'arrachera +tout de même....» Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand +des <i>drawbacks</i> dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons +modérés: estimons à vingt-cinq cet ennui-là; nous avions vingt au passif +de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons.»</p> + +<p>—«Et l'argent?» lui demandai-je triomphalement. «Au moins les femmes du +monde ne coûtent rien.»</p> + +<p>—«J'y arrive,» répondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines, +sans être le moins du monde troublé par ma gaffe, dont je m'apercevais, +moi, en rougissant. «Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a +un frère, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est marié l'année +dernière. Notre Mainterne s'était cru très habile en se liant avec toute +la famille. Il faisait le bésigue d'une vieille tante qui le trichait! +Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie +lui avait dit: «Ceux-là, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents +amis.... Vous serez gentil pour eux!» Et Mainterne était gentil, gentil +... si gentil qu'après l'avoir détesté, les trois vieux l'aimaient. Ils +l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus +monter à cheval sans être accompagné de celui-là. Vous pensez s'il était +à tu et à toi avec le frère. Un matin, ce frère débarque chez son +meilleur ami, à neuf heures: «Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand +misérable.»—«Que se passe-t-il?» répond l'autre, flairant la +carotte.—«J'ai joué au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas payé +avant midi, je suis affiché....» Je vous passe le discours, qui peut se +résumer ainsi: «Cinq cents louis, ou je me brûle la cervelle.» La +cervelle du frère d'une femme à qui l'on jurait la veille un éternel +amour dans un rez-de-chaussée clandestin, c'est sacré, n'est-ce pas? +Mainterne a payé. «Surtout pas un mot à ma sœur....»—«Pas un mot....» +Il n'en a jamais parlé, en effet. C'est à sa tête que j'ai tout deviné, +moi qui savais l'embarras du frère et que ce garçon était brûlé partout, +y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits embêtements-là, et +d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que +l'obligation de la correspondance d'été, lui qui tenait en sainte +horreur le papier, la plume et l'encre,—tels que les innombrables +cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donvé, enfin les +vingt-cinq maisons solennelles où il faisait tapisserie le reste de +l'année,—c'est bien cinquante ou quarante de <i>drawback</i>, cela.»</p> + +<p>—«Mettons trente?» interrompis-je.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«Soit; nous voilà à soixante-quinze,» reprit Desforges. «Je vais vous +étonner,» fit-il en prenant un temps: «je les lui passe à son actif, ces +soixante-quinze, pour l'amitié de Hacqueville. Mainterne n'avait pas +triomphé depuis six mois, qu'il était, bien entendu, le camarade intime +du mari. C'est classique, mais voici l'étonnant:—les deux hommes +étaient réellement faits l'un pour l'autre. Même âge, même genre +d'esprit, mêmes occupations, mêmes idées, mêmes goûts. Hacqueville est +réactionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept. +Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors +de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne +à cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les mêmes vins, les mêmes +cigares, les mêmes pièces. Enfin, ils avaient le même tailleur, sans le +savoir, et choisissaient instinctivement les mêmes étoffes.... Vous me +demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant déjà +Hacqueville? Cruelle énigme, vous répondrai-je, monsieur le psychologue. +Mais y a-t-il jamais un pourquoi à la conduite des femmes? Ce sont des +charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde énigme? Savez-vous ce +qui était le plus insupportable à Mainterne? C'était d'entendre Lucie +parler de Hacqueville, de cet autre lui-même, avec aigreur. «Ah! quel +homme! quel homme!» s'écriait-elle, «que je suis malheureuse!...»—«Mais +non,» répondait-il, «vous le méconnaissez....» Il le défendait. Elle +insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir à elle qu'à +cause de son mari. J'en appelle à tous les hommes de goût. Avoir un +excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on chérit +d'autant plus, et se voir obligé d'écouter une femme qui ne le comprend +pas et qui en dit du mal toute la journée, c'est dur, c'est très dur. +Mettons vingt au passif de Mainterne....»</p> + +<p>—«C'est comme au jeu de l'oie,» repris-je; «il revient toujours à cette +case....»</p> + +<p>—«Patience,» reprit Desforges. «Ce mari-là nous mène à Laverdin, le +nouvel amant. Mainterne servit si souvent à Lucie l'éloge de +Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les +prendre en une horreur égale tous les deux, et elle les trompa avec le +bellâtre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit, +grandit. Attaques de <i>jalousite</i> aiguë, coup sur coup, soupçons, scènes, +etc., cinquante,—certitude, cinquante,—ridicule au vu et su de tout +Paris, cinquante.—Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le +moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne à la porte, +cinquante.—C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et +zéro à l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on +parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme blessé qui ne +veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde? +Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: «Ce garçon-là a +déraillé.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous +assure qu'il valait mieux que ça....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous étions devant l'hôtel du cours la Reine. Le baron me tendait la +main pour me dire adieu.</p> + +<p>—«Mais ce n'est qu'un cas,» fis-je, «et très spécial.»</p> + +<p>—«Parce que Lucie était mariée?» répondit le baron. «Essayez donc +d'appliquer la même méthode du chiffre à tous les autres bonheurs de +votre connaissance, depuis celui qu'on goûte auprès de la grande actrice +jusqu'à la félicité que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime, +sans parler de la veuve, de la séparée ou du demi-castor. Dressez vos +deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du +résultat....»</p> + +<p>—«Pourtant vous-même,» repris-je, «vous conveniez que Léona rendait +Mainterne très heureux?»</p> + +<p>—«Oui,» dit le baron, «mais Léona ce n'était pas l'amour. C'était +l'habitude....»</p> + +<p>Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,—qu'il avait un peu trop +souligné,—pour ne pas gâter son effet.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="X" id="X"></a>MÉDITATION X</h3> + +<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2> + + +<h3>II</h3> + +<h3>LES DÉSASTRES</h3> + + +<p>—«Desforges est Desforges,» me disais-je, au lendemain de cette +conversation sur les <i>drawbacks</i> du bonheur. Ce philosophe en habit noir +y voit très clair dans les faits; mais quand on a énuméré, classé, +étiqueté, chiffré les faits qui constituent l'histoire visible d'une +passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme +exploité par une femme, trahi, moqué, déshonoré par elle, y retourne en +sachant très bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est +que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main +seulement, représente pour lui une intensité de sensation que rien +d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui +s'ennuie. Une émotion qui lui morde sur le cœur, voilà ce qu'il ne +saurait payer trop cher. Oui, que d'<i>ennuis</i> nous subirions tous, +allégrement,—pour éviter l'<i>ennui</i>! Mais il arrive aussi que cette +émotion cherchée nous échappe, que cet ennui, cette torpeur de la +sensibilité fatiguée reparaît au milieu même d'une vie consacrée à la +poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dénombrés par le +baron sont des contrariétés. Les vrais désastres du bonheur commencent +avec les désordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces +désastres, c'est la jalousie, ce sont les déceptions du cœur qui s'est +imaginé rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance à +sentir,—maladie des âges de décadence, qui n'a rien de commun avec +l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me +revient à la mémoire d'un de ces désastres-là, que j'ai envie d'évoquer +en regard du tableau dressé par Desforges, comme antithèse. Cette +anecdote, presque sans incidents, me fut contée par Berthe Vigneau, une +actrice camarade de Colette,—la seule dont l'influence ait été bonne +sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce +que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant, +qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle fréquente +pour qu'elle le fréquente davantage et de le louer pour qu'elle ne +veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le même +chemin banal où tous les amants ont trébuché. Mais ce n'est pas sur +l'art de choisir les amis et les amies d'une maîtresse que je me suis +promis de méditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par +Berthe, petit roman dont l'épigraphe pourrait être:</p> + +<p class='max'>XXXVIII</p> + +<p><i>En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des +nuances de sentiment</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Berthe Vigneau était de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second +regard. Elle avait, à l'époque où je l'ai connue,—voici sept ans,—un +charme délicat d'effacement, de douceur, de «comme il faut», qui +contrastait pour moi d'une manière cruelle avec les côtés canailles de +ma maîtresse. Celle-là me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un +Botticelli disant des gueulées! Berthe était alors pensionnaire au +Théâtre-Français, et pensionnaire peu remarquée. Quoique les journaux de +Saint-Pétersbourg, où elle est engagée avec Colette, la vantent +beaucoup,—je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne, +ait gagné ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au +Conservatoire et que ma dangereuse maîtresse possédait. Est-ce une assez +triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus +original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si +méprisable comme femme? Sans la cruauté triste de son libertinage, +Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle, +dans certaines pièces de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique +du rêve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'était pas plus née +comédienne que je ne suis né musicien. Son corps frêle, la délicatesse +de son teint souffrant, la grâce menue de ses gestes, la rêverie triste +de ses yeux, laissaient deviner un de ces passés parisiens dans lesquels +il y a de tout: de la misère physique et morale, de la prostitution +précoce et d'innombrables déjeuners de pauvres, de l'infamie maternelle +et du travail acharné. Seulement, la nature est quelquefois plus forte +que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse +affreuse, Berthe était demeurée romanesque, et—comment dire?—non pas +pure, mais honnête de cœur, mais incapable d'une perfidie, et capable +d'un dévouement absolu, entier, silencieux. C'était une de ces femmes +timides, repliées, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe +discrète des abîmes de sensibilité frémissante. Comme toutes les +personnes de ce genre, elle avait mal aimé. Après avoir été vendue—ou à +peu près—par sa mère, elle s'était éprise follement d'un clubman dont +le seul talent consistait à s'habiller comme à Londres, avec une telle +perfection que les garçons de restaurant hésitaient à lui parler +français. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant +«Bas-de-plafond», à cause de ses cheveux plantés en effet très bas, et +de son extraordinaire stupidité. Ajoutez à cela qu'il se grisait au +whisky et au porto,—afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,—et +alors il battait la pauvre Berthe à coups de canne jusqu'à la rendre +malade pour des semaines. Il l'entraînait dans les pires sociétés, la +forçant de fréquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la +trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on +reste stupéfié lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une +créature fine hypnotisée à la lettre par un drôle dont on ne voudrait +pas pour son valet de chambre. «Bas-de-plafond» lui en avait tant et +tant fait, qu'à la fin elle s'était révoltée, et qu'elle avait rompu. Le +seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix +mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant, +et ce dernier, très heureux à la Bourse à cette époque, s'était retrouvé +en un jour d'aberration assez de cœur pour assurer l'avenir de cette +enfant et de la mère. Cet argent, joint à celui que Berthe gagnait par +son travail,—étant très courageuse,—lui permettait de vivre +indépendante. Elle avait gardé de ces cruelles amours une douloureuse +appréhension d'un sentiment nouveau, et une pitié profonde pour les +chagrins des autres. C'est cette pitié qui fit d'elle ma confidente dans +les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je passé des heures +auprès d'elle, dans son petit salon, au second étage d'une maison de la +rue de l'Echelle,—un salon d'une bourgeoisie décente, à peine relevé de +minces brimborions, ici une aquarelle, là une figurine de saxe, qui +indiquaient l'artiste. Sous la lumière d'une lampe voilée de dentelles, +et par les mornes fins des après-midi d'hiver, je lui disais mes +agonies. Et elle m'écoutait si patiemment! C'est la plus forte épreuve +de la bonté d'une femme, cela:—se plaindre à elle du mal que vous fait +une autre. Il lui est si facile alors de vous répondre des mots qui +s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonnée. Mais il en +est d'adorables, et Berthe était du nombre, qui savent poser avec une +charité si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre +esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer: +lorsqu'un amant outrage sa maîtresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la +mienne, avec le délire de la passion et les amertumes du mépris, ce dont +il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprès de lui la cause de +l'infâme, qui le fasse douter de l'évidence, croire, espérer du moins. +Ah! ce salon bleu pâle de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti +sans avoir puisé dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter +l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de délicatesse qui est +comme un toucher léger du cœur, et quel art divin de ne pas se lasser +d'une si monotone élégie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-là, +c'était pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre +tout préparé les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa +douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont +de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma maîtresse quitta Paris. Je me +plongeai dans ce tourbillon de sensations incohérentes par lesquelles on +essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait inguérissable +comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit théâtre, +j'aperçois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est +Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de +l'avoir abandonnée. Le lendemain, j'étais chez elle. Et cette fois, ce +fut à mon tour de l'écouter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce +même petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs +de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la +pitié silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut +si contemporain par l'état de l'âme qu'il révélait chez le héros! De cet +homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il était du +monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'était prise à l'aimer, +comme elle avait aimé «Bas-de-plafond», malgré ses serments de ne plus +donner son cœur,—à la folie; et voici la conversation que j'eus avec +elle, recopiée dans mon journal à la date du 6 février 1884:</p> +<hr class='hrb' /> +<p>—«Ainsi, vous aimez de nouveau?» lui dis-je, tout attendri par son +pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consumé de +passion souffrante.</p> + +<p>—«Oui,» fit-elle, «et je suis très malheureuse.»</p> + +<p>—«Il est dur pour vous, lui aussi?» demandai-je avec une grande +tristesse.</p> + +<p>—«Non,» dit-elle, «Il ne <i>lui</i> ressemble pas.... Il est si bon....»</p> + +<p>—«Alors, il vous trompe?» demandai-je encore.</p> + +<p>—«Non,» répondit-elle. «Il est très loyal.»</p> + +<p>—«Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?»</p> + +<p>—«Tant que je veux....» reprit-elle.</p> + +<p>—«Il est souffrant? Vous avez peur pour sa santé? Ou ses affaires vont +mal? Il a quelque grand ennui?»</p> + +<p>—«Non,» fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tête.</p> + +<p>—«Alors,» repris-je en riant, «je jette ma langue aux chats, comme on +dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez, +loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma +chère amie!»</p> + +<p>—«Ah!» dit-elle, «s'il m'aimait!...» Et songeuse, avec cette voix qui +vient de l'arrière-fond de nous-même, la voix que nous avons quand nous +nous parlons seul à seul, elle continua:—«Mais je vous paraîtrais +folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me +comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition +j'étais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma +destinée voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses +amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en détail, un jour. Il y a +un roman à écrire dans ce roman réel. Imaginez-vous que, trompé par les +calomnies du monde, il se crut joué par une femme qui était la vérité +même. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la +vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier +qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jeté +au vice le plus noble cœur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de +ce qu'il appelait, Quand il en parlait à son ami: un crime d'amour. +Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mélancolie. Ils sont si rares, +les hommes capables de ces remords-là, que je le plaignis sans le +connaître, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous étions trouvés +à dîner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il +était tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si +prenante, des manières si fines, quelque chose de si mâle à la fois et +de si brisé! Et puis, je vous le répète, c'était ma destinée.... Je +passai les heures qui suivirent ce dîner dans une anxiété inexprimable. +Il ne m'avait pas demandé la permission de venir chez moi. Mais je +jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui était facile de me +revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres, +nous fouillons la salle entière d'un coup d'œul quand nous entrons en +scène. Vous devinez mon émotion, au lendemain de cette soirée, lorsque +j'aperçus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma réplique. Je +me dis qu'il viendrait peut-être me saluer au foyer. Je devais changer +de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui +montais l'escalier en courant pour être prête plus tôt. Quand j'y +revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des +habitués, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous +moi.... L'étrange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis +pas beaucoup d'illusion. Je savais, à ce moment même, que cet homme me +ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'étais à +lui....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Elle reprit, après un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses +deux mains jointes,—ces deux petites mains nerveuses qui se serraient +fiévreusement l'une contre l'autre,—et ses prunelles regardaient le +feu, comme agrandies par les visions qu'elle évoquait:—«Je ne peux pas +bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous +n'étions plus très jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir +trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aimé déjà, et +nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un +sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de +ne pas oser espérer.... La saison était en harmonie avec l'espèce de +gravité qui pesait sur notre passion naissante. C'était en novembre,—un +novembre tiède, bleu et doré. Notre plaisir était d'aller dans les bois +et de nous promener indéfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne +chantait dans les branches sèches, pas une fleur ne s'ouvrait dans +l'herbe fanée.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'était bien le +cadre qu'il fallait à la mélancolie de notre tendresse.... Et cela était +doux, ah! très doux!... Je m'abandonnais tout entière à cette sensation, +pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontré un homme devant qui je +pouvais être moi-même, qui ne se moquait pas de mes idées, qui +comprenait à demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de +sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi, +cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'était +bien de l'amour, c'était du bonheur. Je m'enivrais durant ces +promenades, d'une ivresse sans gaieté, sans chanson,—puisqu'il n'y +avait ni fleurs ni oiseaux,—mais d'une ivresse si profonde! J'en avais +le cœur plein à pleurer. Lorsque nous revenions à Paris et que, seuls +dans le wagon, je mettais ma tête sur son épaule, il me semblait que je +rêvais, qu'une telle félicité, après tant d'années de misère, n'était +pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui +baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance +infinie qui me débordait de l'âme pour ce qu'il me donnait. Il lui +arrivait alors, à lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je +buvais de mes lèvres.... Non, malgré tout, je ne payerai jamais assez +cher les sensations qu'il m'a données dans ces premiers mois. On peut +mourir quand on a goûté cette douceur-là. On a tant vécu!...»</p> + +<p>—«Je devine,» lui dis-je, «vous êtes devenue jalouse de son passé, de +cette femme dont il portait l'ombre sur son cœur....»</p> + +<p>—«Oui,» dit-elle, «mais pas longtemps.... Plût à Dieu que ce fût là mon +malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose à combattre +de précis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Après +quelques semaines de cette ivresse que j'ai essayé de vous décrire, et +quand je commençais à faire avec mon bonheur comme on fait dans une +maison où l'on s'installe et où l'on range tous les petits objets, je me +mis involontairement à observer Armand. Je fus frappée de voir qu'avec +notre intimité grandissante il subissait des heures de plus en plus +tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une +extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me +permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites +piqûres du théâtre, ni de rien, sinon qu'il était à moi et que je +l'aimais.... C'était surtout quand je lui prodiguais les marques de ma +passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette +tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'écoutait sans me +répondre. Ses yeux exprimaient non pas la félicité émue de l'amant à qui +sa maîtresse montre son amour, mais comme une pitié pour moi qui, au +lieu de m'être bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me +plaindre, puisque je l'avais là, lui que j'aimais tant?... D'autres +fois, cet être si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans +le fond de sa pensée, changeait soudain devant moi, comme si un démon se +fût emparé de lui.... Il était secoué par une folie d'ironie. A sa +conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers câline, succédait un +persiflage qui m'était intolérable, quoique jamais il ne l'exerçât +contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne préférais pas encore +ces heures de moquerie à d'autres où il roulait dans un silence de +torpeur. Je lui parlais. Il ne me répondait pas. Il s'asseyait au coin +du feu, là où vous êtes, et il semblait m'avoir oubliée. Ou bien il +prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:—«J'ai besoin de +marcher....» Et un billet m'arrivait ces soirs-là, m'annonçant qu'il +avait trouvé un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain, +quelquefois qu'il était obligé de s'absenter pour deux jours.... Je me +rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne +m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute +simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez supposé, comme c'était +naturel, qu'il pensait encore à cette femme autrefois méconnue, et qui +sait? qu'il l'aimait peut-être? Et je le lui dis, un jour, comme je le +croyais. Il m'aurait répondu qu'il ne pouvait pas s'en guérir tout à +fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette étrange +maladie de son âme que je constatai alors sans plus la comprendre +qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi désarmée que je le +serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me +vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant, +osant lui dire:</p> + +<p>—«Tu n'oublieras jamais cette femme?»</p> + +<p>—«Quelle femme?» me répondit-il.</p> + +<p>—«Celle que tu as aimée avant moi,» repris-je, et je la lui nommai.</p> + +<p>—«On t'a raconté cette histoire?» fit-il en hochant la tête. «Ah! j'en +suis bien guéri. Elle est redevenue une honnête femme maintenant et ne +vit plus que pour son fils. La maternité l'a sauvée. Elle m'a pardonné; +et je me suis pardonné. Tout s'use, même le remords....»</p> + +<p>—«Oh! mon Armand,» repris-je, «qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu +souffres, et auprès de moi!»</p> + +<p>«Il commença par se défendre de me répondre. J'insistai. Je trouvai des +mots qui le touchèrent. Pensez donc. Je défendais mon seul bonheur. +C'est alors qu'il me dit sur lui-même des phrases qui me parurent +presque insensées en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles +n'étaient que la simple expression de la vérité. Il me confessa que, dès +sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lassé et de dégoûté, +même avant d'avoir vécu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les +plaisirs qu'il avait le plus désirés. Il me dit qu'il s'était cru, dans +cette jeunesse, incapable d'aimer complètement; qu'il était tombé, pour +tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excès +du libertinage; qu'il en était sorti en voyant le tort atroce dont un +débauché pouvait frapper des femmes comme cette maîtresse dont je venais +de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait été +victime de deux peurs égales et constantes: celle de faire du mal de +nouveau à un cœur sincère, et celle de retomber dans cette sorte +d'atonie intime, d'insensibilité invincible.... Il m'avoua qu'il s'était +engagé dans notre amour avec cette double défiance, qu'il était sûr +maintenant de ne jamais être cruel pour moi, mais qu'à de certains +moments, même auprès de moi, ce mal incompréhensible de la mort +intérieure s'emparait de lui. «Il me semble alors,» me disait-il, que +mon âme est usée, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus +sentir....» Je l'écoutais avec une impression que je ne saurais vous +décrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre à la fois et si +amer! J'avais trop connu la vie déjà pour ne pas savoir qu'il existe des +hommes et des femmes d'une dureté que rien ne touche, et qui paraissent, +en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilité-là, c'était pour moi +de l'égoïsme, et qu'elle fût unie à la délicatesse d'âme d'un être comme +Armand, qui me montrait, à la même minute, cette bonté, voilà ce que je +ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en +lui disant avec frénésie: «Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi +simplement....» Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, à +l'espèce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je +compris....—qu'il ne m'aimait pas!</p> + +<p>«Mon bon Claude, vous qui avez tant pensé à la vie du cœur, +m'expliquerez-vous ce que j'éprouve depuis ce jour, ce supplice qui +n'est que dans ma pensée et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait +pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre même, les attentions +dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour +enfin, tout m'est empoisonné par cette idée qu'il est ainsi par respect +de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire +qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il +acquérait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon, +peut-être regretterait-il la chaleur du dévouement que j'ai pour lui. +Mais rien ne manquerait à son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il +s'est trompé en s'attachant à moi, qu'il a espéré m'aimer, qu'il sait +aujourd'hui qu'il s'est trompé et que, s'il me garde, c'est pour ne pas +recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je +le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mélancolies +qui le saisissent auprès de moi,—et qu'il veut me cacher. Mais il a dit +vrai, jamais, jamais je n'arrive à le faire sentir vraiment, jamais à le +rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on +ne l'a pas traversée, et à laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on +me l'avait contée. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait +pour moi, et cette bonté, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne +servent qu'à me prouver toujours et toujours cette affreuse vérité: il +ne m'aime pas.... J'en arrive à être injuste pour lui, à le tourmenter, +pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec démence.... Je voudrais, +par instants, le quitter en effet, renoncer à cette liaison dans +laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un égoïsme horrible, +puisque j'exploite la sympathie dévouée de cet homme au profit de ma +passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'être +qu'une comédie d'amour. Et puis, à d'autres minutes, je me dis que je +suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et +qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimère d'un esprit malade, +fatigué par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues.... +Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...»</p> + +<hr class='hrb' /> + +<p>Tout finit, même le remords, comme disait Armand,—même des passions +comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand, +avec lequel j'ai voulu à tout prix me lier, vit à Paris. C'est un homme +beaucoup plus simple que sa pauvre maîtresse ne se l'imaginait, qui a +tout uniment été très libertin dans sa jeunesse, puis très coupable, et +qui est blasé, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste +pourtant. Seulement c'est un blasé devenu tendre, depuis son histoire +avec sa maîtresse martyrisée. C'est la pire espèce qui soit. Et Berthe +Vigneau, malgré ses rudes années de bohème et de théâtre, était une âme +d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entamé. J'ai souvent +vu se produire le phénomène inverse, et des hommes restés tout jeunes de +cœur aimer des femmes dont l'âme était aussi usée que leur visage était +frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hélas! Et quelles conclusions +en tirer sinon celles-ci:</p> + +<p class='max'>XXXIX</p> + +<p><i>On n'aime jamais comme l'on est aimé; aussi l'art d'être heureux en +amour consiste-t-il à tout donner sans rien demander. C'est le mot +profond de Philine à Wilhelm, dans Goethe: «Si je t'aime, est-ce que +cela te regarde?...»</i></p> + +<p class='max'>XL</p> + +<p><i>Les vrais drames du cœur n'ont pas d'événements</i>.</p> + +<p class='max'>XLI</p> + +<p><i>Pour un cœur passionné, la pire douleur est de ne pas suffire au cœur +qu'il aime</i>.</p> + +<p class='max'>XLII</p> + +<p><i>On trahit un cœur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais</i>.</p> + +<p class='max'>XLIII</p> + +<p><i>Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille âme d'un jeune +homme ou d'une jeune femme moderne</i>.</p> + +<p class='max'>XLIV</p> + +<p><i>A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances +qu'une femme de cœur a d'être heureuse si elle en aime un: vingt +l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la +méconnaîtront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix, +neuf ont déjà vécu leur vie. Ils sont usés. Et le centième aime presque +toujours ailleurs</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XI" id="XI"></a>MÉDITATION XI</h3> + +<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2> + + +<h3>III</h3> + +<h3>LES DÉSASTRES (<i>suite</i>).—LES JALOUSIES</h3> + + +<p>Des désastres de cœur, comme celui dont gémissait Berthe Vigneau, comme +ceux que tout amant peut connaître et qui résultent d'un irréparable +malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour +une fois hommage au bourgeois rencontré en chemin de fer: «ça vous fait +des souvenirs,» de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, âcres au +goût dans leur fraîcheur, et très doux en confiture. J'arrive maintenant +au plus cruel de ces désastres, à celui qui empoisonne jusqu'aux +bonheurs du passé, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux espérances +de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la +jalousie. Certes, je n'ai pas la naïveté de croire que cette affreuse +maladie soit moderne et que nous l'ayons inventée comme le symbolisme, +le brutalisme, le décadentisme, le féminisme, le nervosisme, le zutisme, +l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'être que des +formes de ce que Flaubert appelait énergiquement le panmuflisme de la +seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il est probable que la jalousie a +commencé dans le paradis terrestre, du jour où Adam a vu la curieuse Eve +pencher son front voilé de ses longs cheveux et prêter sa mignonne +oreille aux sifflements du serpent, enlacé à l'arbre et avançant sa tête +plate. Peut-être même ce pauvre Adam n'a-t-il mangé la pomme que pour +égaler en audace sacrilège son étrange rival aux yeux immobiles, +métalliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'amènent +à supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que +dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien équilibré. Je +formulerai la première de ces raisons dans un axiome qui a des +physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant.</p> + +<p class='max'>XLV</p> + +<p><i>Dans un cœur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien +l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion</i>.</p> + +<p>Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours. +Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'émotion. Il +y est par la demi-hystérie qu'il apporte dans ses ivresses, par les +inguérissables blessures de déception et de libertinage qui saignent en +lui au point de lui rendre cuisante même la légèreté du plaisir. +Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses débauches. Il y est par +le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant +après la tendresse et rencontrant la rancune, après le bonheur et +rencontrant le dégoût. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une société +ressemble à celle du Paris d'aujourd'hui, où, d'un bout à l'autre et du +haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence, +défiance à droite, par devant, par derrière, à gauche, défiance des +camarades et des inconnus, défiance de la famille et de l'étranger, +—lorsque les pièces de théâtre et les romans, les journaux et la +conversation ne sont qu'une école d'ironie et de misanthropie, +—pourquoi un homme dressé à cet enseignement découvrirait-il soudain en +lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue +le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos +jours, pour peu qu'ils appartiennent à la dure espèce des hommes à +femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule +maîtresse à laquelle ils aient été fidèles. Et je poserai en passant cet +autre axiome:</p> + +<p class='max'>XLVI</p> + +<p><i>Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus à +nous défier d'elles. Ce sont les nôtres</i>.</p> + +<p>J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans +la chanson populaire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Le bouquet de jalousie<br /></span> +<span>Fleurira toute la vie....<br /></span> +</div></div> + +<p>Que de choses évoquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai +entendus pour la première fois de la bouche d'une fille, morte depuis de +la poitrine, et qui venait de débarquer de son pays au quartier Latin. +Elle était, comme tant de créatures que j'ai connues là, fraîche encore +d'une fraîcheur d'églantine des haies, avec un délicieux et maladroit à +peu près d'élégance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de +soie moulaient une jambe musclée à courir les chemins caillouteux de la +montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hâlé de +dix-huit ans de grand air. Elle écrivait, sur du papier honteusement +parfumé, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique +limés et soignés par une manicure,—établie rue Soufflot!—disaient +encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle +passait au noir avec férocité, gardait un arrière-fonds de bête +tranquille. Enfin, c'était chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions, +un joli charme de paysannerie maquillée, dans un décor de fêtes +d'étudiants. Je revois d'ici la chambre mal meublée, au troisième étage +d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il traîne +sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles +vides, et du café dans des verres. Un garçon de marchand de vin dessert +le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et +grêle filet de voix, une voix de fermière en train de plonger dans les +foins le râteau de bois,—la Gosse chante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Le bouquet de jalousie<br /></span> +<span>Fleurira toute la vie.<br /></span> +<span>J'aimerai qui m'aimera....<br /></span> +</div></div> + +<p>J'étais bien jeune alors et un peu amoureux, très peu, de la gaie +chanteuse, qui était la maîtresse de Jacques Molan, le propriétaire de +la chambre.—Il est aujourd'hui célèbre par ses romans de +<i>high-life</i>!—Il y avait là des poètes, des peintres, des musiciens, un +cénacle de bohémiens qui s'appelaient les <i>vivants</i>, et qui croyaient +inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais +quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour <i>vivant</i> +que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette +chanson me racontait d'avance la mélancolie de mes amours futures. C'est +pourtant vrai, que j'ai passé toutes mes journées, depuis lors, à les +respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers, +il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hélas! c'est la tristesse +des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-là, +quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met à trembler +entre mes doigts, mes larmes à tomber sur mon encre, les mots à s'en +aller de ma tête. On ne peut pas écrire le cœur de son cœur....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Le bouquet de jalousie....<br /></span> +</div></div> + +<p>Elles sont très nombreuses et de nuances aussi variées que des fleurs +cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,—ou, +pour parler sans métaphores, il y a beaucoup de manières très +différentes d'être jaloux. Aussi cette méditation porte-t-elle pour +titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs +aient négligé de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le +langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une +et l'autre. «Il est jaloux....» dit une femme en parlant de son mari, de +son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin +Ménier dans <i>le Courrier de Lyon</i>: «Enlevez, c'est pesé....» Examinons, +pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et +jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant +d'une femme, mariée elle-même à un homme jeune, ou simplement +entretenue. L'amant sait très bien que sa maîtresse se donne au mari ou +à l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu à l'idée de lui reprocher ce +partage, qui fait même partie des petites combinaisons infâmes dont +l'amour libre a la spécialité. L'amant trouve cette communauté plus +sûre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse <i>Fanny</i> de Feydeau, il +hausse les épaules, et avec l'élégance que les jeunes gens d'aujourd'hui +apportent à leur appréciation de la vie, il marmonne: «En voilà un +gêneur!...» J'ai fait l'expérience et recueilli le mot. Hé bien! que +demain ce même amant constate les assiduités auprès de sa maîtresse d'un +nouveau venu, et le voilà inscrit d'office à l'Othello-club. C'est comme +dans une autre chanson: «<i>Ah! quand on est deux, quand on est deux, +mamz'elle Thèrèse</i>....» Ce délicat personnage veut bien partager avec +un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope +ni de scalpel pour constater que celui-là est un jaloux par +amour-propre. C'est la tête qui travaille chez lui.—Soit dit sans +mauvais jeu de mots.—...En voici un autre qui se prend à aimer une +honnête femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant, +et il en arrive à ne plus même désirer cette femme. Il lui semble que, +si elle se donnait à lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout +est vrai, même ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque +chose de plus en plus spiritualisé, de plus en plus flottant et nuancé. +Elle ne lit plus que les livres qu'il lui désigne. Il n'aime plus que la +musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons +indéfinissables où il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout +y est tendresse, où il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout +y est caresse. Que cette femme se mette à s'intéresser, avec un +platonisme semblable, à un autre ami, qu'elle se laisse aller à subir +une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits +réels sera transformé du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque +cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette +dernière s'en aperçoit trop tard, et aussitôt elle lui offre de lui +sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'âme généreuse, et +il continue d'être jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez +celui-là, c'est le cœur.—...Cet autre est marié depuis cinq ans, et +il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dîné en tête à tête. +Elle s'est habillée, et ils partent pour le bal. Dans le coupé qui les +emporte, elle le regarde avec des yeux noyés de félicité. Sa tête sort +de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant +la main: «Je voudrais être la plus belle pour te faire honneur, mon doux +maître....» Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coupé rapide! Ils sont +dans le bal maintenant. Elle a des épaules dignes de la femme qui puise +de l'eau à la fontaine, dans le <i>Concert</i> de Giorgione, et elle les +montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-là. Elle est la +plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit, +elle ne pense qu'à son doux maître. Elle trouve le moyen de lui jeter un +mot de temps à autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans +qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, à lui, se font-ils durs? +Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui révèlent un souci +caché, au moment même où la fête rayonne du plus vif éclat? Pourquoi +enfin l'emmène-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien à répondre, +dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui +pose? Comment lui avouerait-il qu'à voir les regards des autres hommes +se poser sur sa gorge nue, à penser que ses épaules étaient près de +leurs lèvres, dans la valse; à sentir que d'autres la sentaient belle et +la désiraient, il a été saisi par un accès furieux d'une jalousie toute +physique?... Ne sont-ce pas là trois types divers du douloureux martyre: +la jalousie des sens, la jalousie du cœur, la jalousie de la tête? +Elles se mélangent quelquefois. Elles se succèdent souvent. Leurs +caractères sont pourtant un peu différents. Je voudrais essayer d'en +fixer quelques-uns.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h4>§ I.—<i>La jalousie des sens</i>.</h4> + +<p>C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus généralement +connue. Je trouve une ironie délicieuse à ce fait que la meilleure +définition de cette brutale folie ait été rédigée, par qui?... Je vous +le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas, +madame; où auriez-vous appris à connaître le nom de Baruch de Spinoza? +Cet homme, madame, était un petit juif qui écrivait, il y a un peu plus +de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroché dans un coin de votre +<i>hall</i> ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intérieur +de nuance rembrunie, quelque paysage noyé de vapeur, avec des pesées de +nuages sur l'horizon? A une fenêtre d'une de ces chambres paisibles et +devant un de ces horizons brouillés, évoquez la pâle, la chétive figure +d'un bonhomme, phtisique, au long nez chargé de besicles, et travaillant +pour gagner sa vie. Il polit des verres destinés à des astronomes. Ce +pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une +soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde +avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de +trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois à chercher une toile +d'araignée dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend +l'araignée de la première toile et la jette dans le piège tendu par sa +voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent, +agrippées de leurs pattes velues aux mailles du réseau qui tremble. Une +d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul +qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme éclate de rire. Il +passe à son bureau, et, là, se met à écrire sur Dieu, sur l'Ame, sur les +passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie +qui nous occupe: «Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue +à un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette +infidélité peut dresser contre sa passion, à lui, mais il est forcé +d'unir à l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrétions de +cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la +jalousie qui consiste dans un trouble de l'âme, obligée d'aimer et de +haïr à la fois le même objet....» Oui, madame, cette phrase du juif +Spinoza se trouve dans son grand traité de <i>l'Ethique, partie III, +proposition XXXV, Scolie</i>....—«N'oublions pas que nous sommes des +cuistres,» disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a été +ministre, académicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas +écrit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a tracées ce jour-là +l'homme aux araignées.</p> + +<p>Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir +un corps adoré n'a pas la même intensité si ce corps de femme a été à +nous, ou si nous ne l'avons jamais possédé, cela est trop évident. +Notons donc aussitôt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas où +nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais +appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse +au dégoût et diminue notre désir. Si, au contraire, nous avons possédé +nous-même cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue à notre +rival réveille en nous avec une extraordinaire acuité le souvenir des +caresses semblables qu'elle nous a données. Par un détour singulier, ce +souvenir agit sur nous à l'état de vision luxurieuse et cette jalousie +des sens nous mène au désir. Les femmes le savent si bien que c'est un +de leurs procédés pour ramener un amant lassé.—Mais, direz-vous, dans +ce retour honteux d'un homme vers une maîtresse qui s'est donnée à un +autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frénésie de la +reprendre à cet autre?—J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui +répond à cette question. Elle me fut contée à l'époque par Raymond +Casal, un soir ou plutôt une nuit que nous revenions ensemble le long +des Champs-Elysées, après avoir dîné et passé la soirée dans une même +maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la +noter, et lui, très galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages +que voici, écrites au crayon sur l'envers de formes de télégrammes. J'y +ai à peine changé quelques mots.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>«...Elle était,» m'écrivait donc Casal, «remarquablement belle et sa +beauté était tout son bonheur. Elle s'était donnée à moi, quoiqu'elle +fût une très grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce +que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous +aussi un amour tout physique et d'une volupté si entièrement dépourvue +d'âme que nous nous parlions à peine, entre des caresses que la brièveté +de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard +particulier, l'absence de liberté, résultat de sa position, qui aurait +dû, semble-t-il, alléger pour moi les obligations de cette liaison, la +rendait très lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au +genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir à l'avance si +elle aurait quelques heures à elle ou non, et il me fallait attendre +tous les jours, chez moi, de deux heures à six heures, un mot qui +souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'à +dix heures, si bien que c'était toute ma vie prise. Le jour, par +prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir, +nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors, +Robert de N——. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait +une porte de sortie sur la rue la Pérouse. C'était Robert lui-même qui +avait mis ainsi son appartement à ma disposition, pour ce moment-là. Il +était grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait guère avant l'aube. Ma +maîtresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze +heures.</p> + +<p>«Cette liaison durait depuis huit mois à peine, et j'en étais arrivé à +une lassitude absolue, presque à un dégoût de cette femme. Pourquoi? A +cause de cet esclavage sans doute, et aussi à cause d'une indéfinissable +tristesse qui me serrait le cœur au sortir de ces rendez-vous, où il +n'y avait que de la sensualité brûlante, partagée, raffinée, mais +jamais, jamais une émotion. Je voulais rompre, et je ne savais comment +m'y prendre, parce qu'avec cela ma maîtresse était parfaite avec moi, et +que je n'ai jamais su avoir un procédé brutal avec une femme. Bref, un +soir que j'avais dîné au cercle et que je causais avec Robert, en +attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je +reçois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au +lendemain. A la dernière minute un contretemps l'avait empêchée. Je +jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure, +que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause.</p> + +<p>—«Tu ne l'aimes donc plus?» me demanda-t-il.</p> + +<p>—«Plus du tout,» lui répondis-je en riant, «et je crois que, dans huit +jours, je la détesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les +fins de voyage, c'est bien long!...»</p> + +<p>Après un silence, Robert reprit:</p> + +<p>—«Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme +que celle qui vient de t'écrire?»</p> + +<p>—«Jamais d'autre,» répondis-je, «mais où veux-tu en venir?»</p> + +<p>—«Hé bien!» dit-il, «puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, là, +sur le cœur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste +quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais prévenu, et +j'étais ici, vers onze heures, à tailler de détestables banques. J'avais +perdu déjà avant dîner. Mon crédit était épuisé, et pas un ami à moi +dans le cercle. L'idée me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y +prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. «Raymond sera +parti,» me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un éventail, +un boa et une fourrure. Vous étiez là encore. Que veux-tu? Une curiosité +folle me saisit, je marche à pas de loup vers la porte de la chambre à +coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de +comédie. Elle venait de sortir du lit et se préparait à se rhabiller. +Elle se tenait devant la glace, dévêtue, tordant ses cheveux, et la +pleine lumière portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle +femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je +n'aurais jamais dû te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne +l'aimes plus....»</p> + +<p>—«Pas possible,» fis-je en éclatant de rire; «tu n'as qu'à voir l'effet +que me produit ta confession.»</p> + +<p>«Il me regarda très sérieusement, puis, d'une voix un peu sourde:</p> + +<p>—«Alors, si tu ne l'aimes plus, présente-moi.»</p> + +<p>—«Comme tu y vas!...» répondis-je en riant plus fort encore. «Te +présenter? Mais c'est impossible. Moi-même, je ne vais pas chez +elle....»</p> + +<p>«Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une idée traversa mon +cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je +le tenais, le moyen de rupture si désiré.</p> + +<p>—«Tu la trouves vraiment si belle?...» repris-je....</p> + +<p>—«Pour que je t'aie parlé comme je t'ai parlé!...»</p> + +<p>—«J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y être à ma +place?»</p> + +<p>—«Moi?» s'écria-t-il, «tu plaisantes. Et que lui dirais-je?»</p> + +<p>—«Ça,» continuai-je en riant toujours, «ce n'est pas mon affaire, tu +lui expliqueras ta présence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras +deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la +convaincre.... Moi, j'arrive à onze heures tapantes. Je vous surprends. +Je fais la scène de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la +ligne, même s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je +serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais +raconter à personne ce pacte de mauvais sujet, pas même à elle.»</p> + +<p>«Et il accepta cette immorale combinaison renouvelée des <i>Marrons du +feu</i> de Musset. J'employai la journée du lendemain à des préparatifs de +départ. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la +Corniche, et l'idée que j'allais en finir avec cette sujétion de ces +derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment où +je devais apparaître comme la statue du Commandeur, deux craintes +m'angoissaient: celle de ne pas être capable de jouer mon rôle de +jaloux, tant je trouvais plaisante cette manière de rompre,—et celle +que ma maîtresse n'eût chassé Robert comme un domestique. Me voici donc +entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre +jour, sans faire de bruit. J'arrive à la porte de la chambre à coucher. +Je tourne le bouton. Le verrou était mis en dedans.... Je ne peux pas +mieux comparer la soudaineté de ce qui se passa en moi à cette minute +qu'à l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de +terre, où Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: «<i>I did'nt +believe I was so full</i>....» Ce fut quelque chose de si subit, un accès +si rapide et si violent de douleur et de colère, que je ne me souviens +pas en avoir jamais éprouvé un semblable. J'appelai Robert d'une voix +d'abord basse, puis impérieuse.... «Robert!»—Rien ne répondit. Je +frappai, même silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'épaule sur +cette porte fermée, avec une telle force que je l'enfonçai. J'allai +droit au lit. Ma maîtresse y était, qui me regardait avec des yeux +égarés. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manière si +cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord à une fureur simulée, dut me +repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvâmes face à face.</p> + +<p>—«Es-tu fou?» me dit-il tout bas, et très pâle, car il me voyait en +proie à une espèce de délire. J'eus alors, devant son costume, une +perception si nette du ridicule de cette scène après notre conversation +de la veille, et une telle peur de moi-même, que je me sauvai de cette +chambre comme un insensé. Mais, le lendemain matin, j'écrivais à ma +maîtresse une lettre de l'amour le plus effréné. Deux jours après je me +battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, très légèrement. Nous +sommes sortis de cette affaire brouillés à mort, et j'ai gardé cette +femme trois ans!»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Ce très authentique document ne permet-il pas d'établir, sur la jalousie +physique, un certain nombre de vérités au moins probables?</p> + +<p class='max'>XLVII</p> + +<p><i>Nous avons beau connaître tout notre esprit et tout notre cœur, notre +bête ne nous est jamais connue tout entière, aussi ne faut-il jamais +dire: «Cette femme ne peut rien sur moi.» En amour, la seule victoire +est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes: +Napoléon</i>.</p> + +<p class='max'>XLVIII</p> + +<p><i>La jalousie des sens survit à l'amour. Ce devrait être la consolation +de toutes les femmes abandonnées, lorsqu'elles sont sans cœur et +qu'elles souffrent seulement dans leur vanité. Elles n'ont, pour se +venger, qu'à prendre un amant. Elles ne ramèneront peut-être pas +l'infidèle, mais elles sont sûres de lui faire du mal. Voilà une grande +misère de l'animal homme</i>.</p> + +<p class='max'>XLIX</p> + +<p><i>Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi +pense à tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupté, qui n'est +que physique, est toujours près d'être féroce</i>.</p> + +<p class='max'>L</p> + +<p><i>Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent. +Elles savent que posséder une maîtresse, pour un homme passionné, c'est +être possédé par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient +par la jalousie des sens nous mène où elle veut. Le plus irrésistible +désir est fait avec la mémoire de la brute qui sommeille chez nous +tout</i>.</p> + +<p class='max'>LI</p> + +<p><i>J'ai vu toute une salle de théâtre prise du fou rire quand Othello +entre chez Desdémone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il +n'est jamais certain qu'un jaloux de cette espèce, venu pour assassiner +celle qu'il aime, ne va pas la réveiller et lui demander pardon. On +devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur +du Maure: «Ou dessous ou dessus.» L'un est si près de l'autre!</i></p> + +<p class='max'>LII</p> + +<p><i>La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle +procède par accès, comme les images qui la suscitent. C'est une +aliénation intermittente que nous infligent de sang-froid certaines +femmes très perverses. Nous aurions cette arme contre elles de mépriser +leur bassesse. Par malheur, ce mépris-là ne fait qu'activer le désir; et +leur bassesse, elles ne la sentent pas</i>.</p> + +<p class='max'>LIII</p> + +<p><i>«On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est +ce qui m'a guéri de ma jalousie....» disait un de nos amis. Un autre lui +répondit: «Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir....» Le premier +parlait avec sa tête, le second avec ses sens</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XII" id="XII"></a>MÉDITATION XII</h3> + +<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2> + + +<h3>IV</h3> + +<h3>LES DÉSASTRES (<i>suite</i>.)—- LES JALOUSIES</h3> + + +<h4>§ II.—<i>La jalousie du cœur</i>.</h4> + +<p>Pour distinguer aussitôt la jalousie du cœur de la jalousie des sens, +qui a fait l'objet de la <i>Méditation XI</i> et des diverses jalousies de +tête, qui feront l'objet de la <i>Méditation XIII</i>, je demande au lecteur +de ces notes, forcément incomplètes, de vouloir bien admettre comme +démontrée cette proposition:</p> + +<p class='max'>LIV</p> + +<p><i>Aimer par le cœur, c'est avoir d'avance tout pardonné à ce qu'on +aime</i>.</p> + +<p>Théorème auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait +Berthe Vigneau, à Colette et à moi, quand elle nous racontait les +infamies de son amant: «Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir +laissée l'aimer....» La raison de cette inépuisable bonté propre au +grand amour est aussi facile à donner que la raison de l'inépuisable +méchanceté propre aux sens. Aimer d'un amour où les sens dominent, c'est +désirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le +cœur, c'est trouver la volupté suprême dans le don absolu, dans +l'abdication de soi complète. Alors, même les douleurs que l'être aimé +vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en même temps que +personne n'eût aimé ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne +l'aimât ainsi après vous, et c'est en quoi consiste exactement la +jalousie du cœur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier +devoir de l'observateur moderne,—la misanthropie,—que cette jalousie +du cœur, dégagée entièrement de celle des sens et de celle de tête, est +aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un écrivain +sans envie. Tout se rencontre, même à Paris, surtout à Paris, et j'ai +là, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie +uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de désespoir, +ravager votre vie, consumer votre volonté, mais vous amener à la +férocité, à la haine, seulement à la rancune?—Jamais.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Premier cas</i>.—Roger Valentin, un de mes amis de première jeunesse, +avait eu, quelques mois après notre sortie du collège, un innocent roman +avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'étaient rencontrés durant +une saison à Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis là cette +année même, en 1872, à mon camarade, nos courses au bord des étangs +bleuâtres, et dans cette forêt profonde, ses confidences, avec son +accent lorrain,—il était de Lunéville,—sous les branches, que remuait +un vent aussi doux que nos rêves de ces temps-là. Dieu! Comme à travers +les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et +pur! Revenu à Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces +quelques semaines d'été. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima +trois ans, devenu rebelle à toutes les tentations de notre libre +existence. J'oubliais de dire qu'il était alors élève à l'Ecole +centrale. Ses examens de sortie passés, et brillamment, il demande la +main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'étaient, comme de juste, +aperçus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait à peine six +mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possédait aucune espèce de +fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rongé de +chagrin, mais l'air résolu.</p> + +<p>—«Je viens te dire adieu,» fait-il.</p> + +<p>—«Tu pars?»</p> + +<p>—«Oui,» répondit-il. «Elle ne peut pas m'épouser maintenant.... Mais +dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui +sait?...»</p> + +<p>Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitté +Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se +mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais osé lui parler ouvertement +de son amour. Je tremblais d'apprendre qu'à cette nouvelle Valentin se +fût tué. Mais non. Je sus qu'il travaillait et réussissait de mieux en +mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouvé un +cœur humain en flagrant délit de contradiction,—enfantin plaisir de la +cuistrerie pessimiste dont j'étais alors infecté.—Des années se +passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien près de trente +ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin débarque +d'Amérique. Il avait gagné une grosse aisance, et, comme il me l'avait +dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aimée à dix-neuf +ans, dans l'ombre des arbres de la forêt, «en robe claire, au bord de +l'eau.» Vous vous rappelez ces vers divins de Sully:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>L'épouse, la compagne à mon cœur destinée,<br /></span> +<span style="margin-left:2em;">Promise à mon jeune tourment....<br /></span> +</div></div> + +<p>Bref, il demande la main de cette femme, qui, touchée d'une pareille +fidélité, répond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reçu depuis les +confidences de cet homme, qui se trouve avoir épousé la seule femme à +laquelle il ait jamais pensé. Il serait absolument, complètement +heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble +à son père. «Ah!» m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant, +«je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir là comme une pointe aiguë qui +s'enfonçait dans mon cœur....» C'est que cette enfant, qui va et qui +vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la +preuve sans cesse renouvelée, la preuve vivante et parlante, au regard +de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a été, des années durant, la +femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont soupçonné cette +jalousie du passé chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-même, +adore cette petite fille autant qu'il en souffre. «Explique-moi cela,» +me demandait-il avec des larmes au bord des paupières; et il ajoutait: +«Je ne suis pourtant pas jaloux.» Il l'était cependant, mais pas avec +les sens,—il eût détesté l'enfant,—pas avec la tête,—il l'eût +détestée encore, et la blessure de l'amour-propre eût saigné en lui. +Cette douleur, à la fois résignée et persistante, tendre dans sa +tristesse, et sans une pensée de reproche ou d'amertume, mais cette +douleur tout de même et inguérissable, qu'il y eût eu dans la vie de sa +femme un autre que lui, avant lui; qu'elle eût donné à cet autre sa +virginité, et qu'elle lui dût aussi la maternité, c'était la jalousie du +cœur dans toute sa misère et sa noblesse. Il me disait encore: «Non, je +ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle était ma fille, et +quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si +mal....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Deuxième cas</i>.—Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal à une +date qui n'est pas lointaine: «...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui +dépasse l'imagination en brutalités, la dépasse aussi en délicatesses. +Eté aujourd'hui chez Mme R——, l'ancienne maîtresse de S—— B——. +L'ai trouvée seule, au coin de son feu, et causé avec elle du mariage de +son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister après l'avoir +fait elle-même. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a +toujours eue de voir la pitié remplacer chez lui l'amour. «Je n'ai pas +voulu qu'il me vît vieillir,» dit-elle. Le fait est que cette femme a +donné un des plus étonnants exemples que je sache du romanesque dans la +coquetterie. Quand elle eut décidé S—— B—— à ce mariage, elle lui +accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait +au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. «Ils commençaient à +blanchir,» a-t-elle dit à ses amies. C'était sa manière de lui prouver, +à lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait +d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans +un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie +rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure, +et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup +pleuré. «...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je +le connaissais si bien lui-même, je savais qu'il serait heureux par +elle, et je trouvais une espèce de sauvage douceur, dans mon isolement +volontaire, à me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait. +Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve +donnée à quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez +aimé?...»</p> + +<p>—«Et vous n'avez jamais été jalouse?» lui demandai-je.</p> + +<p>—«Si,» dit-elle après un silence, «quand j'ai su que, durant son voyage +de noces, il s'était arrêté dans une ville où nous avions passé quatre +jours ensemble, cachés, la première année de notre amour.... Il n'aurait +pas dû me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonné.... Mais moi, je +ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a là, +dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regardé +tous deux et tant aimé.... Comment a-t-il pu le regarder avec une +autre?»</p> + +<p>Puis après un silence:—«Est-ce assez ridicule, pourtant? N'être pas +jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne à une autre, et +être jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont +on voudrait qu'il ne l'eût eue depuis avec personne!...»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Troisième cas</i>.—<i>C'est une petite comédie, ou plutôt le scénario d'une +saynète à deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du +révolutionnaire: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent point.» Les +pauvres morts! C'est affreux d'en médire, mais c'est quelquefois si +commode, en amour comme en politique et en littérature!</i></p> + +<p><i>SCÈNE PREMIÈRE</i></p> + +<p><i>Le théâtre représente un petit salon d'une femme à la mode, dans un +hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc. +Ameublement réglementaire: paravents, bibelots, vieilles étoffes, divans +avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples +renseignements les romans mondains de cette année de grâce 188-.)—Une +table à thé de chez Leuchars. (Voir les mêmes romans.) La lampe brûle +sous la théière. Mme de Gesvres—Jeanne, de son petit nom—est seule +dans ce salon: trente ans, très blonde, avec des yeux noirs très doux. +Toilette de chez ——. (Voir comme plus haut.) Elle se promène de long +en large et regarde de temps à autre une montre microscopique enchâssée +dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle à +elle-même, tout bas</i>.</p> + +<p>Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera là. Que va-t-il me +dire?... La dernière fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze +mois,—quinze petits mois,—Marthe était là! Pauvre Marthe!... Comme +elle l'aimait!... Il partait pour l'Amérique le soir même.... Et ils se +disaient adieu chez moi, encore une fois, après l'adieu de la +journée.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle +avait exigé qu'il acceptât de s'en aller, pour ne pas nuire à sa +carrière. On ne devrait jamais s'attacher à un diplomate quand on a le +cœur qu'elle avait, cette femme-là.... Et lui, comme il avait l'air de +l'aimer!... Et deux mois après, elle était morte.... Et depuis, il ne +m'a pas écrit trois fois, à moi qui lui représente pourtant tout ce qui +lui reste de cet amour, puisque j'ai été leur confidente, que je me suis +chargée de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura +oubliée.... Ah! les hommes! Tous les mêmes.... Je suis curieuse de +savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et, +aussitôt de retour à Paris, ce billet pour me demander un +rendez-vous,—chez moi?... Ça ne me dit rien de bon.... Ce serait assez +canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes +relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des +yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur +revient, il trouvera à qui parler....—<i>Longue rêverie</i>.—Et ce doit +être avec ces intentions-là. Une femme ne se trompe pas à cet instinct. +Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis à sa place!... <i>Elle tend +l'oreille</i>.... Une voiture.... Elle s'arrête.... Deux coups de +cloche.... C'est lui....—<i>Elle s'assied sur le divan, à côté duquel est +une petite table garnie d'étuis anciens, de boites à miniature, de +flacons ciselés et de portraits. Elle prend un livre vêtu d'une gaine de +soie brochée, un des romans cités ci-dessus, et fait semblant de lire</i>.</p> + +<p><i>SCÈNE DEUXIÈME</i></p> + +<p><i>La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq +ans, tournure élégante, physionomie mâle et fine. Les tempes +grisonnantes, les yeux bridés, l'expression de tout le visage, révèlent +de grands chagrins. Il est visiblement ému. Il s'avance vers Mme de +Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix étouffée</i>: +Madame!...</p> + +<p>JEANNE.—Mon ami!... <i>Elle lui prend les deux mains et les lui serre, +franchement, fraternellement</i>.... Mon pauvre ami....</p> + +<p><i>Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, près du divan. +On entend le bruit de la théière sur la petite flamme et le craquement +du bois dans la cheminée. (Ici, longues banalités de conversation, +petits potins de société, nouvelles de celui-ci, de celui-là.) Tous deux +sont gênés. Silence</i>.</p> + +<p>JEANNE, <i>après le troisième ou le quatrième de ces silences, prenant une +photographie sur la table et la tendant à Raoul</i>.—Avez-vous vu le +portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouvé depuis le malheur?... +N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?...</p> + +<p>RAOUL.—Oui, c'est bien elle!... <i>Nouveau silence; puis, comme se +parlant à lui-même</i>: Il me semble que c'était hier. Nous étions là tous +les trois: vous, juste où vous êtes; elle, ici, à côté de vous, sur ce +divan; moi, à cette même place ... à cette même heure.... Vous nous +disiez d'espérer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette séparation +nous serait fatale.... J'avais la promesse d'être rappelé au ministère +au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et +je ne la reverrai plus jamais, jamais....</p> + +<p>JEANNE. <i>Elle a froncé imperceptiblement le sourcil en écoutant le jeune +homme, mais elle secoue la tète avec émotion</i>.—Comme c'est bon de vous +entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde. +Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres +de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oublié +notre chère morte, et moi, qui sais ce que vous avez été pour elle, j'en +avais le cœur tout serré.... Je vois que je m'étais trompée....</p> + +<p>RAOUL.—C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je +écrit?... J'ai été, pendant des semaines et des semaines, à la suite de +cette fatale nouvelle, dans un désespoir à ne pas trouver l'énergie de +quoi que ce fût.... Ç'a été d'abord une stupeur, presque une folie. Je +ne pouvais croire que ce fût vrai, que cette femme que j'avais connue si +tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me +parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son cœur.... +Ensuite, quand j'ai reçu, par vos soins, le paquet de mes lettres +qu'elle vous avait légué pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en +revivant tout ce passé.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je +cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions, +de ce que nous pensions, l'année précédente, à pareille date, et l'autre +année, celle d'auparavant, la première.... J'arrivais ainsi à me donner +une hallucination rétrospective qui me rendait Marthe vivante pour +quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En +même temps que je me plongeais ainsi dans mon passé avec ce délire, j'en +avais peur, de ce passé.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir +mon appartement où elle est venue, de vous revoir vous-même.... Quel +battement de cœur quand j'ai reçu votre billet m'accordant le +rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la première +fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur! +Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime +comme je l'ai aimée au premier jour.... Depuis la minute où je l'ai +rencontrée, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus existé pour +moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la même +chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps....</p> + +<p>JEANNE. <i>Elle a de nouveau froncé le sourcil, et elle s'est mordu la +lèvre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avançait sur un +coussin, s'est crispé dans le petit soulier verni, puis s'est retiré. +Lui n'a rien vu de ce manège</i>.—Mon Dieu! que n'est-elle là pour vous +entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: «Il m'a +tout fait oublier....» Hélas! elle n'avait pas été gâtée avant de vous +connaître....</p> + +<p>RAOUL.—Mariée à dix-huit ans, presque par force, et à quel homme!... +Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrachée à cette +vie!...</p> + +<p>JEANNE.—Oui, ce sont ces mariages-là qui nous perdent, nous autres +femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait +comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans cœur +qui vous joue la comédie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on +a le mépris de soi par-dessus le marché.... Et puis, quand, après ces +affreuses déceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincère +amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous guérit de toutes +vos douleurs, il faut mourir....—<i>Un silence</i>.—Mais voilà que je +renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons +plutôt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et +d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de thé.—<i>Elle se lève et +marche vers le plateau</i>.—Très fort ou léger? Deux morceaux de sucre ou +trois?...</p> + +<p>RAOUL. <i>Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les +yeux sur elle avec stupeur. Il s'est levé aussi et paraît embarrassé de +parler</i>.—Très léger, un morceau.—<i>Il trempe ses lèvres dans sa tasse +et cause de nouveau de choses indifférentes, puis avec timidité</i>: En +effet, elle avait l'air d'avoir traversé de bien dures épreuves....</p> + +<p>JEANNE, <i>toujours debout en préparant sa tasse à elle</i>.—De bien +dures....</p> + +<p>RAOUL.—Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai été tenté de +l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais osé?...</p> + +<p>JEANNE.—Je reconnais bien là votre délicatesse.... Mais, soyez-en sûr, +elle ne vous a jamais menti. Du jour où elle a été à vous, elle n'a plus +rien eu à vous cacher dans sa vie....</p> + +<p>RAOUL. <i>Ses mains tremblent et il a posé sa tasse. Nouveau +silence</i>.—Madame?...</p> + +<p>JEANNE.—Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!...</p> + +<p>RAOUL.—Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout à l'heure +je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe....</p> + +<p>JEANNE. <i>Une stupeur supérieurement jouée; deux soupçons de larmes dans +ses yeux, puis quelques phrases comme</i>:—Ah! je devine.... Mais qu'ai-je +fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah! +malheureuse!...</p> + +<p>RAOUL, <i>d'une voix sourde</i>.—C'est donc vrai? Elle avait eu un amant +avant moi?...</p> + +<p>JEANNE.—Ne me demandez plus rien. Je ne répondrai pas.... Si j'avais pu +soupçonner!...</p> + +<p>RAOUL.—Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je +rencontrais chez elle, à qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon +Dieu!... <i>Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tête sur ses +mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'écoute pas et ne lui en +laisse d'ailleurs guère le temps. Prenant son chapeau et se +levant</i>:—Vous avez raison, madame, je n'ai rien à vous demander de +plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer à +causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous +m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la +permission de revenir ... bientôt.... Adieu, madame, adieu....—<i>Il +s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut +pas éclater en sanglots. Il sort</i>.</p> + +<p><i>SCÈNE TROISIÈME</i></p> + +<p>JEANNE. <i>Pendant tout le temps que Raoul a parlé, elle est demeurée +immobile, tris émue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les +doigts sur son front, comme se réveillant d'un mauvais songe</i>.—Non, +non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible.... +Vite du papier, une plume, de l'encre.—<i>Elle s'assied à un mignon +bureau, derrière un paravent de cristal</i>.—Que je lui écrive pour lui +demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette +douleur ... cet amour.... J'ai été jalouse, atrocement jalouse. Est-ce +que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette idée de tout lui +apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin à lui cacher m'a traversé +l'esprit, là, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de +cette infâme révélation, lui jurer que ce n'est pas vrai....—<i>Elle +commence une lettre, puis la déchire; une seconde, la déchire; une +troisième, la déchire</i>.—Non, je ne peux pas....—<i>Elle mord +distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or</i>.—Et il a cru +cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!... +Pauvre Marthe!...—<i>Elle se lève, et, refermant le buvard</i>:—Décidément, +il n'a que ce qu'il mérite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont +vraiment par trop canailles....</p> + +<p><i>Rideau</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>...Comment ai-je deviné le secret de la petite infamie commise par +l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mémoire de la +pauvre morte, c'est mon secret, à moi, qui ne fut jamais celui de Raoul. +On voit que ce garçon n'avait jamais médité sur l'observation suivante:</p> + +<p class='max'>LV</p> + +<p><i>On rencontre des femmes qui ne prendraient à une amie ni un mari ni un +amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui +supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour +cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment</i>.</p> + +<p>Toujours est-il qu'à partir de cette conversation l'amoureux de Marthe +tomba dans le plus étrange état de douleur imaginative que j'aie +constaté. Il était jaloux du passé d'une morte, et il me décrivait ainsi +cet état dans une lettre que j'ai relue bien souvent: «...J'aurais dû,» +m'y disait-il, «ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitôt après +cette affreuse révélation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet +homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonné +un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre +maîtresse, et je lui ai tout pardonné. L'espèce de jalousie sans nom +dont je souffre réside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'éveil +spontané et volontaire de son cœur. Mais n'est-ce pas une forme de mon +égoïsme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondément, à cet inconnu, ce +sont les années qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les +tristesses de sa vie, et, ces années, il les a employées à la +tourmenter, à lui faire du mal, et moi, que le temps où j'aurais pu la +rendre heureuse m'a été avidement mesuré!...» Cette confession,—en +ai-je reçu de pareilles, et provoqué, par le goût passionné que j'ai +toujours eu de sentir sentir!—cette confession, qui se prolonge durant +des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cités et +d'autres analogues, à établir comme probablement exact le parallèle que +voici entre la jalousie des sens et celle du cœur. Cette dernière a +pour cause la pensée des sentiments éprouvés pour un autre cœur par le +cœur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe +l'image des sensations procurées par une autre chair à la chair que l'on +aime. Aussi la jalousie du cœur ne s'apaise-t-elle pas, comme la +jalousie des sens, par la présence et par la possession. Elle porte sur +le passé et sur l'avenir, précisément parce que la vie du cœur se +compose de souvenirs. Nous voudrions que le cœur dont nous sommes épris +nous dût toute la mémoire de ses bonheurs, dans ce passé et dans cet +avenir.—C'est pour la même raison que la jalousie du cœur ne procède +point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pensée tourne à +l'idée fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie +physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du cœur s'épuise +dans la mélancolie continue. C'est de la dernière que l'on meurt.—La +jalousie des sens s'exagère de plus en plus dans la brutalité, celle du +cœur s'affine de plus en plus dans la nuance. La première est donc +plutôt masculine, la seconde, féminine.—La jalousie des sens présente +cette anomalie qu'elle peut être déloyale avec sincérité. Un homme est +souvent jaloux jusqu'à la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun +scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le cœur, +surtout dans le mariage, refuser de se venger, même par la plus légère +coquetterie? «Si je me laissais faire la cour,» me disait une d'elles, +«je lui ressemblerais....» C'est que la vie du cœur est celle des +subtilités infinies, des susceptibilités intimes de plus en plus +maladives.—Enfin, si la jalousie des sens a pour résultat d'exciter le +désir, la jalousie du cœur a pour effet de l'éteindre quelquefois à +jamais. Une maîtresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-là peut +devenir incapable d'éprouver une volupté quelconque entre les bras de +celui qu'elle aime.... Mais, pour épuiser la différence entre ces deux +sortes de maladies morales, il faudrait écrire un volume entier. Les +pages en seraient inintelligibles à ceux qui n'ont jamais aimé qu'avec +leurs sens, et à quoi bon convaincre les autres? Je préfère conclure par +cette réflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour +celle qui fait la matière de ces quelques pages:</p> + +<p class='max'>LVI</p> + +<p><i>La raison dit: «Une femme qui vous rend jaloux ne mérite pas que vous +l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde.» Le cœur répond: «C'est +justement parce qu'elle ne mérite pas d'être aimée que je suis +jaloux....» Il ajoute souvent tout bas: «et que je l'aime!...»</i></p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>MÉDITATION XIII</h3> + +<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2> + + +<h3>V</h3> + +<h3>LES DÉSASTRES (<i>suite</i>).—LES JALOUSIES</h3> + + +<h4>§ III.—<i>Les jalousies de tête</i>.</h4> + +<p>Condamneriez-vous Othello, si vous étiez juré?—Moi, certainement, parce +que le crime passionnel, considéré du point de vue de la défense +sociale, me paraît plus redoutable que tout autre. Mais si j'étais son +ami, peut-être le serais-je davantage encore après son crime, parce que +je croirais plus que jamais en sa sincérité, surtout s'il avait essayé +sérieusement de se tuer lui-même après....—Quel original, alors!—C'est +surtout que je le plaindrais. Autant dire que les <i>jaloux des sens</i> me +paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais +aussi des malheureux qui ne sont ni méprisables ni ridicules. Quant aux +<i>jaloux du cœur</i>, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne +les envierait d'aimer jusqu'à l'agonie? Maintenant vont défiler les +grotesques de la bande, les jaloux qui ne désirent pas la femme dont ils +sont jaloux, qui ne l'aiment pas de cœur; mais la vanité ou la sottise +les pousse à tourmenter cette pauvre femme, et à se tourmenter eux-mêmes +sans l'excuse d'une sincérité de passion, sans la grâce d'une sincérité +de tendresse. Au premier abord cela paraît insensé qu'il y ait de par le +monde des hommes qui se fassent tout à la fois bourreaux et victimes, +qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin +toujours, simplement parce qu'ils se montent la tête, à froid et à vide. +Et cependant rien de plus fréquent, et pour ne pas discuter cette thèse +dans le vague, je choisis aussitôt quelques échantillons de ce que +j'appelle les <i>jaloux de tête</i>, pour faire pendant aux maîtresses du +même genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie +singulière peut naître:</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>1° <i>Par amour-propre simple</i>.—C'est ici le cas le plus fréquent; il se +produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette +jalousie-là consiste à ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonnée +par vous continue sa vie. Vous avez accablé une maîtresse de mauvais +procédés. Vous avez répété à tous vos amis, à tous vos camarades, voire +à de simples connaissances: «Quelle corvée! mon Dieu! quelle corvée!... +Qui me débarrassera de ce crampon?...» Ou encore: «Ne souhaitez pas +d'être aimé, allez, ce n'est pas amusant!...» Ou encore: «Si je la +quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient....» Et +puis votre égoïsme l'a emporté, vous avez quitté la pauvre femme. Elle a +beaucoup pleuré. Elle a été malade. Pourtant elle a commis l'infamie de +ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reçoit les visites d'un +consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est +heureuse, et voilà que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une âcreté de +langage qui n'a d'égale que la fatuité de votre pitié hypocrite quand +vous vous lamentiez sur l'excès de ses sentiments. Cette jalousie par +amour-propre simple confine à celle que nous avons étudiée dans la +<i>Méditation XI</i>; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tête +n'est pas tourmenté par des visions physiques. L'irritation ne le mène +pas au désir. Il méprise la femme qui a cessé de le pleurer,—et il la +méprise ingénument,—parce que l'idée de la douleur qu'il causait lui +constituait une délicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en +être privé.</p> + +<p>—«Je n'aurais jamais cru ça d'elle,» me disait un camarade, qui venait +d'apprendre qu'une ancienne maîtresse à lui s'était mise en ménage avec +un de nos amis communs, «moi qui ai hésité trois mois à la lâcher!...»</p> + +<p>—«Ah! les femmes!...» lui dis-je sans lui laisser voir que son +exclamation me semblait d'un comique à réveiller un mort.</p> + +<p>—«Je commence à croire que tu as raison,» me répondit-il avec un air +profond, «et que la meilleure ne vaut pas cher....»</p> + +<p>Notez que le camarade qui me débitait cette colossale sottise était une +façon d'homme à bonnes fortunes, lequel continuait, quoique marié, à +courir les diverses sous-préfectures du département de la Haute-Noce (à +inscrire sur la carte du Tendre à côté des départements déjà signalés +dans la <i>Méditation VIII</i>). Il est assez curieux, en effet, de constater +que cette vanité grotesque de l'homme qui ne veut pas être remplacé se +rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplacé. Petit trait de +psychologie masculine à joindre à cet autre, que le mépris pour le sexe +féminin abonde spécialement chez ceux qui ont commis le plus de +coquineries galantes, bouffon détour du cœur qui peut se résumer +paradoxalement ainsi:</p> + +<p class='max'>LVII</p> + +<p><i>Ce que certains hommes pardonnent le moins à une femme, c'est qu'elle +se console d'avoir été trahie par eux</i>.</p> + + +<p>2° <i>Par amour-propre composé</i>.—J'ai entendu un homme d'Etat, +intelligent,—aussi fait-il une merveilleuse carrière politique devant +le suffrage universel et vient-il d'échouer aux élections de son Conseil +général après avoir été tour à tour éliminé des ministères et de la +Chambre,—discuter entre intimes une loi sur le duel. «Il n'y a,» disait +ce sage, qu'un article à inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des +rencontres sont rigoureusement interdits....» Hé bien! celui que +j'appelle le jaloux par amour-propre composé est le frère du duelliste +qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie +constituée, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par +quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitués +d'un café. Vous souvenez-vous de ces deux étudiants qui faillirent se +tuer dans un combat, en chambre, au fleuret démoucheté, parce que la +maîtresse d'un d'entre eux avait parlé familièrement à l'autre «en plein +restaurant»? Un des témoins déposa gravement en ces termes à l'audience, +et il nomma le restaurant, qui était,—ô innocence!—connu dans le +quartier Latin sous le nom significatif de <i>Vacherie</i>! Le jaloux par +amour-propre composé est donc celui dont la jalousie commence à la +pensée de ce que l'<i>on</i> dit. Cet <i>on</i> si fuyant et si vain, toujours mal +renseigné et encore plus indifférent, que de sacrifices lui avons-nous +faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu +contre ma maîtresse cette implacable rancune, si je n'avais songé au +foyer de la Comédie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir +sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour +jouer une panne dans une saynète en un acte? Cette jalousie par +amour-propre composé est certainement la plus misérable de toutes. +N'empêche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles éclats. +On pourrait presque affirmer qu'elle représente le moyen le plus sûr, +pour une femme, de savoir si elle n'est pas aimée. Au regard du +véritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au +ridicule, c'est pour se réjouir que ce ridicule lui permette de montrer +à celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux +deux nouveaux aphorismes:</p> + +<p class='max'>LVIII</p> + +<p><i>Pour un amant qui aime avec tout son cœur, une infidélité connue de sa +maîtresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en +lui pardonnant</i>.</p> + +<p class='max'>LIX</p> + +<p><i>L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa maîtresse qu'une +occasion d'étonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme +d'avoir vraiment peur</i>.</p> + + +<p>3° <i>Par suggestion</i>.—On a tant abusé de ce mot depuis quelques années, +qu'un écrivain qui se respecte éprouve quelque pudeur à +l'employer,—<i>Eppùre si muove</i>, disait le vieux Florentin.—Il existe un +certain nombre d'êtres de reflets et qui vont quêtant, si l'on peut +dire, les idées, les goûts, les émotions qu'ils <i>devraient</i> avoir. Vous +les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littérature et dans l'art. +C'est le Monsieur qui veut à tout prix être dans le mouvement. Il +applaudit aujourd'hui aux pièces dégoûtées et pessimistes, comme il eût +applaudi, voici cinquante ans, aux pièces romantiques. Il aime pêle-mêle +Degas et Wagner, les poètes anglais et les romanciers russes, parce +qu'il sait qu'il <i>faut</i> penser ainsi, et il est sincère, comme il le +sera plus tard dans son dégoût pour ces mêmes artistes. Une affirmation +très décidée de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette +suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'étendre +d'un individu à toute une foule. Napoléon a suggestionné la France; il +lui a persuadé qu'elle avait envie de conquérir l'Europe, et cette folle +de nation l'a cru! Dans un ordre d'idées tout simple, tout modeste, tout +bourgeois, celui qui nous occupe, où il semble bien que chacun devrait +penser et sentir par lui-même, rien de plus commun que la suggestion. La +preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de +soi-disant amoureux, quoique ce soit une vérité, connue comme le carré +de l'hypoténuse, que faire une confidence à un ami, c'est: 1° la faire à +deux, à trois, à dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder +votre secret que vous-même; 2° vous aliéner cet ami, qui sera +certainement un peu envieux de vous; 3° vous préparer bon nombre de +chances d'être trompé, si votre maîtresse et cet ami arrivent à se +connaître et à se parler.—Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est +point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences. +C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on +croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. «Que +penserais-tu à ma place?... Que dois-je croire?...» lui demande-t-on, ce +qui équivaut à lui demander: «Que dois-je sentir?...» Il se rencontre +des camarades qui répliquent à ces étranges questions par des conseils +de sentiments délicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment +et qui vous souhaitent heureux.—La plupart du temps, l'ami nourrit, +sans même s'en douter, le secret désir que votre bonheur tourne mal. Et +entre parenthèses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens +avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant:</p> + +<p class='max'>LX</p> + +<p><i>Une maîtresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son +pire ennemi,—à moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant</i>.</p> + +<p>Et alors s'ouvre la série des conseils perfides qui transforment le +confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas +cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident +fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme +les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et +vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant, +à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère +d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de +l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces +espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de +comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en +distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la +moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà +tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit +d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit, +expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris +où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes +couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient +pour épitaphe: «<i>Ci-gît X..., Y..., Z... </i>, mort le.... C'est la +première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»—On avait déjà trouvé +cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place +qu'il n'ait pas sollicitée.»</p> + + +<p>4° <i>Par snobisme</i>.—Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si +bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les +rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont +fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les +mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands +prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours +désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si +complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune +Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au +grand seigneur. Il s'était établi par <i>chic</i>, et pour succéder à des +princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le +quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de +renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,—enfin une de ces +invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération +dans le demi-monde.</p> + +<p>—«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...»</p> + +<p>C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de +simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes +les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites +si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient +avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de +leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un +titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces +pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre. +Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête, +qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux</p> + + +<p>5° <i>Par envie</i>.—Un des types les plus saisissants que je connaisse de +cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce +Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux +Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux +hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique +et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires +fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie. +Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et +chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis +outragé un de ces <i>précipités</i> moraux dont le dosage reste presque +impossible et que je formulerais à peu près ainsi:—il devint jaloux de +l'autre avec toute la force de son envie....—Au cours de mon existence +d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très +rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les +musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans +le cœur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique, +car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un +des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet +joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette +et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un +aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les +trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus +bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et +leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois +histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient +tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de +Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit +volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux +artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec +l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes +se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux, +non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la +fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et +quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un +confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur +foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus +leurs confidences.</p> + +<p>—«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me +dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.»</p> + +<p>—«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après +l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre +nous.»</p> + +<p>Et tous les deux étaient de bonne foi!</p> + + +<p>6° <i>Par littérature</i>.—Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles +pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie +assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les +écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure +actuelle.—Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de +te déformer?—Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent +l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de +réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse; +aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses +pieds, se sentir le cœur content, comme dit la chanson, à la bonne et +vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a +des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau +mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la +volupté flottante dans ses yeux,—voilà qui ne ressemble guère au susdit +programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de +complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides! +Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe, +Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du +corps et du cœur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et +pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades +involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du +preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des +malades, et les plus cocasses.—Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures +stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je +pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour +tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise +grâce à railler ces candidats au <i>Dalilaïsme</i>, et leur passionné désir +de rencontrer une femme bien scélérate,—pour le raconter. On les voit +alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur +de la jalousie dans leur cœur comme la grisette de jadis arrosait ses +volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont +il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir +dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses +guerriers:—«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...» +D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des +vers,—avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps +une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les +confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire +qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écœurante +cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux +qui ont de «l'écriture artiste» plein le cœur poussent le cabotinage +jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits +divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang +versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!»</p> + +<p>7° <i>Par méchanceté</i>.—C'est la plus sincère des jalousies de tête et +pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour—dont le marquis +de Sade a donné la théorie la plus complète—représente un phénomène +trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà +indiquée par l'auteur du présent livre dans la <i>Méditation I</i>. Mais le +divin marquis—ainsi que l'appellent ses fidèles—n'a étudié que le cas +extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron +philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un +décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois +tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler. +Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite +maison de la <i>Philosophie dans le boudoir</i>, où l'on torture le corps +dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et +cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et +ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes. +Comprennent-ils même toujours leur cœur et l'instinct pervers, caché +dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux +par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui +leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme +qu'elle a rencontré autrefois,—cet homme a été son amant. Elle en a +parlé avec antipathie,—il a été son amant. Elle n'en parle pas,—il a +été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,—il lui +fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,—elle +cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation +continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches. +Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que +lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la +monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce +qui souffre, et qui souffre par eux....</p> + +<p>Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini +cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à +la fin de la <i>Méditation VII</i>, consacrée à la <i>Cérébrale</i>, que, dans +toutes les circonstances où la tête domine le cœur et les sens, l'amour +disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant +plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de +vanité, pourri de cabotinage.—Seulement, et c'est là ce qui rend de +telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état +cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas +des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et +en un jaloux du cœur? La nature humaine, si fragile, si instable dans +ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce +qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut +demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis +jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime. +Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention +de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour, +il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces +pauvres pages ni des comédies comme <i>l'Ami des femmes</i> ou <i>la Visite de +noces</i> n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son +train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de +tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront +en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les +Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me +permet de conclure assez mélancoliquement:</p> + +<p class='max'>LXI</p> + +<p><i>En amour, les actions ne montrent pas le fond du cœur. Le cabotinage +sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la +passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici +donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,—et cette +sagesse est une folie</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>MÉDITATION XIV</h3> + +<h2>BONHEURS CONTEMPORAINS</h2> + + +<h3>VI</h3> + +<h3>LES DÉSASTRES (<i>fin</i>.)—UNE ANECDOTE</h3> + + +<p>Cette longue étude sur les Jalousies ne serait pas complète si je n'y +ajoutais un des «cas» les plus singuliers que j'aie connus et que je +transcris du <i>mémorandum</i> où je l'ai noté à l'époque. C'est la preuve +qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en +voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais +nous faire oublier que l'animal féroce est toujours près du civilisé. +Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire.</p> + +<hr class='hrb' /> + +<p>...Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions +de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même +quand les traditions nous représentent presque avec certitude la pire +des corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais +cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse +compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez +l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai +dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit +d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que +rarement, et aux personnes de sa clientèle préférée, cette pièce, +d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un +buste de Monseigneur le Comte de Chambord placé en permanence sur la +cheminée. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas à beaucoup +d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du +plus méconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi +mélancolique, certes, que lui:—un souper triste! Nous avions tous été +priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne +aujourd'hui ses quarante mille francs par mois à courir les théâtres des +Etats-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal la plus +gamine des divettes, une vraie comédienne, capable tenir tous les rôles, +et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et les +moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un +de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés, mais +retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin +d'année, <i>l'Armée du Salut</i>. Vous la rappelez-vous, avec son visage où +il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau +fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son +corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de +ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses +pieds dans leurs souliers vernis,—et cette gigue qu'elle dansait avec +une espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de +l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge +où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue, +trempée de sueur, le cœur défaillant, pâle sous son rouge, à effrayer. +La vanité de la comédienne la soutenait, et elle répondait par un +sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi +elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas +vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus +rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette +loge depuis la minute où elle avait dit à son amant:</p> + +<p>—«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les +camarades, pour Noël? On mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur +pour toute l'année, et on rirait!»</p> + +<p>L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase! +Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comédienne +des <i>Variétés</i>, des <i>Bouffes</i> ou des <i>Nouveautés</i>, qui n'a pu y tenir et +qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre +où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas.</p> + +<p>—«Etonnante, Margot, tu es étonnante.... Tu sais, moi, je suis franche, +je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant.... Mais cette fois, ça y est, +et en plein....»</p> + +<p>—«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et +moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard: +«Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»—Alfred est l'ancien amant, +toujours aimé, de la petite actrice.—Puis un remords de cette question +méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc +réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les +camarades!...»</p> + +<p>Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave, +qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré, +cosmétique, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à +dîner une bouteille de Léoville en trop. C'est le journaliste auquel on +sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain +auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien +«caprice». C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment? +pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout +du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est +l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent +pour suffire à la maison.—«Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...»—Et à +tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici +gaiement, là coquettement: «...le soir de Noël ... du boudin blanc.... +On rira....» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté +ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire, +c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges +pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur +les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de +cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles +d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes +de tisane frappée—<i>Truffe et Vichy</i>, c'est la vraie devise du soupeur +moderne.—Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a +joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le +soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon +pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans +les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne +sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa +moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi, +avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites +grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne +cachent guère leur déception. Elles n'ont autour d'elles que des +vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu +lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur; pourquoi diable +est-il ici, celui-là?—Noirot, le médecin de Marguerite; pourquoi +encore?—Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de +ce repas, des silences glacés où partent des rires faux, presque un +souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le +musicien Rochette, a l'idée charitable de se mettre au piano et +d'entonner une chanson de rapins:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>«Dans l'courant d'la s'main' prochaine,<br /></span> +<span style="margin-left:2em">Si le temps est beau,<br /></span> +<span>Nous partirons pour Fontaine-<br /></span> +<span style="margin-left:3em">bleau....»<br /></span> +</div></div> + +<p>Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une +conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper +s'anime un peu, tous commençant de causer à mi-voix de leurs affaires +particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite +interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous +donc ton duel avec Figon, c'était si drôle....—Dites donc, père +Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à +l'estomac, c'est à mourir....» Et puis l'interpellé s'exécute et +personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et +sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se +raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient, +elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles: +ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. +Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin +allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête mal +commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la +clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure, +et les gens qui ont à travailler le lendemain matin—je serai du nombre, +pauvre manœuvre littéraire, jusqu'à ma mort—profitent du petit tumulte +produit par l'entrée des nouvelles venues, et je m'esquive sans être +aperçu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon +pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'échappe aussi, et, +comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de +soulager ma mauvaise humeur:</p> + +<p>—«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet +absurde souper! Etait-il assez raté, l'était-il?»</p> + +<p>—«Moi? La cause?» demanda-t-il, étonné.</p> + +<p>—«Mais oui. Mais oui.... Voyons vous êtes le médecin de la petite +Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites +son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!... +C'était une morte ce soir, positivement une morte....»</p> + +<p>—«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête «Je n'étais guère à +ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si +gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on +changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le +résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme +la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la +fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une façon de vivre.»</p> + +<p>—«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui +conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au +débauché....»</p> + +<p>—«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque.... Le +proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à +une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont +pourtant une force qui soutient la bête.»</p> + +<p>—«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du +temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec +vous.»</p> + +<p>Nous étions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit +compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie +équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la +lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé +l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son +visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche +rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me +fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme, +que j'estime vraiment de toutes manières, sur une aussi déplaisante +impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des +boutiques maintenant fermées, dont le 1<sup>er</sup> janvier tout proche +garnissait le boulevard:—«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original. +Voyons, un médecin qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les +remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes +sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en +nature, et qui ose proférer devant un profane les théories que vous +venez d'énoncer!... C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un +romancier.... Vous n'y échapperez pas, je vous le promets....» Et, par +un retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions: +«Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des +êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des +individus, de petits univers à part?... On trouve encore du tempérament +de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la +nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du +bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu'à la +débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les +amours d'aujourd'hui, toutes les mêmes. Voyez les joujoux que l'on +vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille +petits Parisiens s'amuseront avec le même pantin.... Ce monde +contemporain, quelle usine à médiocrités!...»</p> + +<p>—«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec +flegme: «Vous ne le digérez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en +voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près +voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars.... +D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible.... +J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de +croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage +peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les +caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives, +les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par votre +romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus +de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour.... Si vous +saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès desquels +vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les soupçonnez +pas....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase +pareille devant un écrivain, gare à l'anecdote et au sujet de roman! Il +se ménage d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf +fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de +sorcier à lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le +docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal +humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises, des notes +précieuses, et je l'encourageai au «document».</p> + +<p>—«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil +discours,» insinuai-je; «puis, quand il s'agit de vous détailler un de +ces drames extraordinaires, plus personne....»</p> + +<p>—«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il +après une pause dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il +réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a une, +parmi ces tragédies de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter. +C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette +histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y +penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous +souriez de cette logique.... Après, vous sourirez moins.... N'avez-vous +jamais rencontré de par le monde un certain baron de Corsègues?»</p> + +<p>—«Comment donc!» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de +cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons +même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me +trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il +prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes +quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était +devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme +qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut brûlée +toute vive.... Je suis renseigné, vous voyez....»</p> + +<p>—«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien +déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue?... Peut-être +savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie du +foie—une cirrhose? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement +passionnés que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr, +comme vous êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un +de moins.»</p> + +<p>—«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la +robe de bal de sa femme,» m'écriai-je.</p> + +<p>—«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma +question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de +clientèle, à Paris, et l'on en voit, des misères!... Pourtant, je +n'oublierai jamais comme j'eus le cœur serré lorsque, par une nuit +pareille à celle-ci, et à cette date, un domestique vint de l'hôtel +Corsègues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible +accident. La jeune baronne avait donné ce soir-là une fête à ses deux +petites filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, +elle avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu +du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleuré une des bougies qui +descendaient jusqu'à terre et s'y était enflammée. En une minute, le feu +l'avait enveloppée. Maintenant elle était à l'agonie. Oui, voilà ce que +me raconta ce domestique dans le coupé qui nous emportait. Je l'avais +fait monter avec moi pour avoir ces détails. Vous auriez pu les lire +dans les journaux de l'époque. A cet instant, il ne me vint pas un doute +sur leur exactitude.—«Et les enfants?» demandai-je.—«Ils dorment.» +répondit le domestique.—«Et M. de Corsègues?»—«Monsieur ne quitte pas +la chambre de Madame. Il est debout à la cheminée. Il ne dit pas un mot. +Je ne serait pas étonné s'il devenait fou....» Pour vous faire +comprendre quelles émotions soulevaient en moi ces quelques phrases, il +faut vous avertir que j'avais toujours été un peu amoureux de la baronne +Alice,—c'était son nom,—depuis le jour où le professeur Salvan, mon +maître, m'avait envoyé chez eux, comme tout jeune médecin.... Quand je +dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne à peine sorti de la salle de +garde avait surtout consisté dans une admiration intimidée pour cette +grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli, +et des mains comme fragiles, et une grâce même dans cette +demi-familiarité des indispositions, si peu propice à la grâce! Et puis, +je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être mariée à ce mari. Non qu'il +fût mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me +comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne +faut pas unir à ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu +comme un ours, l'haleine âcre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon +vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthèses, de +comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui +frémit au moindre contact, et de ces créatures si nerveuses, qu'un geste +brusque, un son de voix dur, une brutalité quelconque, remuent des pieds +à la tête. Les paupières battent, les lèvres tressaillent, une pâleur +subite décolore le visage. Le mari ne le remarque même pas, mais nous +autres médecins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre +femme est arrêtée, que son cœur lui fait mal, que sa gorge se serre à +l'étouffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du même +mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette +malade-là....»</p> + +<p>—«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en +riant....</p> + +<p>—«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous +l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles +quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la +retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre +corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre, +où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence +comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les +lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée +gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées. Une odeur d'étoffe +brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des pudeurs +coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos. Le corset +coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie déchirés +dans un autre. On avait enveloppé la malheureuse de linges pour étouffer +l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que +l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher. +Ses heures étaient comptées. On ne pouvait que lui adoucir sa mort.... +Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement intérieur +qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines +extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression, +très différente de la première, mais peut-être aussi tragique. Je sentis +que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie où j'étais acteur, +se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte +dans sa chair était la victime d'une épouvantable crise intérieure. +C'est l'<i>a b c</i> du diagnostic, de discerner dans un malade la force de +réaction morale. Mme de Corsègues était secrètement en proie à une lutte +de sentiments si violente que même l'angoisse physique la plus affreuse +qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son +mari s'y trouvât mêlé, je n'en pouvais douter à voir l'expression de ses +regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la +cheminée, et tel que l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé +dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots +quand j'étais arrivé, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus +d'accent. Il continuait de se taire, les bras croisés, la face comme +durcie et serrée. Non, ce n'était pas l'homme que j'avais vu à mes +autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de +la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une +sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant. +Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres +remèdes. La foudroyante soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en +effet bouleversé au point de lui donner un de ces accès de stupeur? Ce +coma momentané s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de +mes amis,—vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand +mathématicien,—qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne +prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain +matin.... C'est extraordinaire....» Mais non, les prunelles de +Corsègues, ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous +rappelez, brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes, +ressemblait à du défi, à du triomphe. La baronne avait demandé un prêtre +qui tardait à venir. Par instants elle le nommait encore. A la première +de ces demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme +enveloppé pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre +qu'il venait....» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant, +presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et +qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer ces derniers +secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure +que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient +leur œuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi +qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine +phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne +peux pas....» Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne +le saisis pas ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par +des soins immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très +net. Les anesthésiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété +affolée de cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre +femme s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses +dernières heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je +lui évitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée +en proie. J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui +que cela, d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances +désespérées....»</p> + +<p>—«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais +surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait +prêté au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous +l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son +délire, elle a dénoncé son mari, qui l'avait brûlée par vengeance....»</p> + +<p>—«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot «Lorsque je quittai l'hôtel, cette +nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël, +maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris +feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre +sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité. +Je me disais:—Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un. +Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des +petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme +avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu....—Puis, je +repoussais même cette idée. Bien qu'on ancien carabin ne doive guère +nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément +respecté Mme de Corsègues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se +fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne +nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour, +nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, mous +éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de +passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou +senti pendant et après cette cruelle agonie n'intéresse point la suite +de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps +après la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir +assez assidument à mes consultations un client qui m'avait été envoyé +par le baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin +de me rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté. +Vous savez, on dit: Tiens, un nom de héros de roman ... et puis, neuf +fois sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui +vous fait penser à une bouchère affublée du prénom d'Yseult....»</p> + +<p>—«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à +tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de +brasserie, au quartier Latin, qui répondait au nom de Paule Meure....»</p> + +<p>—«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il +s'appelait Pierre de Créance. Quoiqu'il ne portât pas de titre, il +appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses +mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus +dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes +aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un +jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le +répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte. +Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était +presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je +jugeai imaginaires d'abord, puis simulés, quand je le vis traîner un +peu, une fois la consultation finie.... J'étais pressé cet +après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à +rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans +l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était +venu que pour cela, poussé par quel sentiments? Toutes les imaginations +qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la +mourante me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme. +Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais +trouvé mêlé,—comme les chœurs du théâtre antique,—mais mêlé tout de +même. Avec sa nature si évidemment fine et presque appauvrie, avec ses +manières délicates, sa voix douce; avec le charme féminin qui émanait de +tout son être; avec ses yeux bleus dans un visage au teint anémié, à la +barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins, de +la pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une +créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct +haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut +plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un +mari ou un amant doit être un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de +Corsègues avait-elle eu un sentiment pour M. de Créance? Ce sentiment +avait-il été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et +surtout celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait, +lui, aimée? Je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait +pas de mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué, +dans la chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et +son mari. Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans +l'animalité de ce ménage m'avait conduit à supposer un amour défendu +chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de +Créance venait de m'apparaître comme le troisième personnage de ce +drame,—et tel que mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre +l'amant de Mme de Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, +besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus +petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un +véritable drame, s'il avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami +passionnément aimé de la morte, et si le mari l'avait su, comment +continuait-il, la femme morte, d'être le familier de la maison, l'ami +intime de ce mari? Je le constatais à chacun de nos entretiens. Car je +vous répète que, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il +arrivait sans cesse à mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de +m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me +permettait guère d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au +théâtre, des gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin +tout le manège d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un +autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces +gentillesses d'attentions désintéressées....»</p> + +<p>—«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une +femme et qui l'a perdue est quelquefois sincère dans ses effusions pour +ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication +encore de l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un de +mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait +une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte. +Cela s'appelle, je crois, <i>les Inconsolables</i>....»</p> + +<p>—«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était +pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y +avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur, +avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et +l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en +aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir. +La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art, qu'elle ne raffine +pas sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes, indéfiniment.... Un +matin donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant +souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible. +L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je +m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un +mobile autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être gracieux +pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que +je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y eût, +par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt d'observateur. Il me +représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste énigme. +Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couché +dans son lit, et pâle, pâle!... Vous parliez de la pâleur de la petite +Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne fûmes pas +plus tôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait là, +entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu une balle +tirée dans la direction du cœur et qui l'aurait tué sur place si, par +bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé, qui ne +ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait +des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait légèrement +détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement abondante, car +le pauvre garçon gardait à peine la force de me parler. On a beau avoir +été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les +camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un suivi de +mort, celui de Paul Durieu,—je vous le raconterai un autre jour,—on ne +peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et sans une demande +que vous devinez:—«Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi....»—Le jeune homme +mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut très pénible, +car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se +tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'être +écouté:—«Plus près.... Venez plus près....»—dit-il; et c'est là, +penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était +presque qu'un souffle:—«Pour tout le monde, je dois être simplement +malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel.... +Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous, +vous ne dénoncerez personne?...»—«S'il y a assassinat, c'est +impossible,» lui dis-je.—«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends +encore, «impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant +au seul homme qui l'aurait défendue....»—Vous pensez si cette étrange +phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles. +Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je +le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de +me repousser:—«Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir....»—Il fallait +tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait +demandée....—«Tenez,» ajouta, le docteur, «permettez-moi cette +parenthèse. Voilà un des cas de conscience de notre métier. +Qu'auriez-vous fait à ma place?»</p> + +<p>—«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale +aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand +il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa +femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette bête +sauvage de jaloux méritait les assises....»</p> + +<p>—«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me +racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique, +il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours +douloureuses anxiétés de scrupule. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues +méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux +filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez +que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient +regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand +elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les +savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins +mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un +barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il +m'avait répondu, lorsque je lui reprochais de trop les gâter:—«Je suis +jaloux de ceux qui les épouseront; je veux qu'elles regrettent toujours +la maison....» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées +dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pensée leur chambre à +coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu pâle, qui était déjà une +chambre à coucher de jeunes filles, avec mille brimborions épars et les +pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie;—enfin, +si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez +tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne.... Songez +aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur +ces deux pauvres têtes innocentes. Oui, Pierre de Créance avait été +l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une +tragédie effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante. +Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment? +Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou +d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait +lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix +que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait +imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et +après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté, +père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots +écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de +torero,—c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a +pas un kilo de chair,—il l'avait saisie et portée vers cet arbre de +Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en +flammes, et puis il lui avait dit:—«Dénoncez-moi, maintenant, que vos +filles sachent qui vous êtes....»—«Mais comment Créance a-t-il su cette +scène, car ce n'est que de lui que vous la tenez?» interrogeai-je, +<i>empoigné</i> par ce récit, pour employer ce mot si banal, mais si juste, +au point de ne pouvoir supporter le silence où le docteur était tombé +tout d'un coup. Il ne cherchait point à piquer mon intérêt par cette +suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il +l'appelait avec une tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de +lui, et elle lui faisait mal.</p> + +<p>—«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de +Corsègues n'était pas complète, tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant +de sa femme? Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté +naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je +manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet +ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues, +vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs +étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme +vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni de comme vous ni +de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi +effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des +cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns +aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche +en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre....»</p> + +<p>—«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur....» fis-je en riant.</p> + +<p>—«Enfin,» reprit-il sans me répondre, «les six mois qui suivirent la +mort de sa femme furent soigneusement employés par Corsègues à bien +convaincre le pauvre Créance de son parfait aveuglement. Il avait son +idée, le sombre personnage. L'hiver avait passé, puis le printemps. On +était au milieu de l'été. Le veuf était venu prendre l'autre pour dîner +ensemble à la campagne dans un coin quelconque. La nuit était divinement +belle. Il propose à son compagnon de revenir à pied. Il fallait +traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et là, dans une allée +perdue, il saisit à la gorge ce garçon sans défense, et, acculé contre +un tronc d'arbre, il le força d'entendre le récit de tout ce que je +viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de +pistolet qui devait l'étendre raide mort et faire croire à une agression +de rôdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de même, +le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des ancêtres qui ont +été des soldats? Ce frêle Pierre de Créance, ce jeune homme qui n'était +qu'un souffle, trouva l'énergie, n'étant pas mort sur place et revenu à +lui, de se relever, de gagner une allée d'où il pût héler un fiacre, et +il se fit conduire à son appartement, où il raconta cette histoire de +duel, pour que même l'ombre d'un soupçon ne pût atteindre son assassin +et, à travers cet assassin, la morte qu'il avait aimée.»</p> + +<p>—«Permettez,» lui dis-je, «pourquoi vous a-t-il parlé, alors?»</p> + +<p>—«Pourquoi?» fit Noirot «Parce que la seconde des petites filles était +la sienne, et il voulait lui léguer un protecteur au cas où le mari +étendrait la cruauté de sa vengeance jusqu'à l'enfant. Il est mort +tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre +signe j'agirais.... Et je suis resté le médecin de cet assassin quand je +savais son double crime, et je suis retourné dans cette maison, et c'est +moi qui étais là quand il a passé.—Dieu, souffrait-il!—Mais je n'ai +pas eu à m'acquitter de la mission que m'avait donnée le jeune homme. +Jamais Corsègues n'a soupçonné le secret de la naissance de cette +enfant; il la préférait à l'autre. Quelle ironie!»</p> + +<p>—«Mais,» fis-je à mon tour, «peut-être l'a-t-il soupçonné, ce secret, +et a-t-il considéré sa bonté pour cette fille qui n'était pas la sienne +comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux +crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a +son excuse, cette vengeance-là, si féroce et si calculée, est une +scélératesse tout simplement.»</p> + +<p>—«Lui, des remords?» reprit Noirot «S'il avait pensé que la fille fût +de Créance, il aurait plutôt coupé cette petite en morceaux que de lui +pardonner.... Je vous répète qu'il ne s'est pas défié. Par quelle +contradiction singulière?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez +peut-être pour la beauté du drame, mais, tel qu'il est, ce drame, +direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des récits +tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...»</p> + +<hr class='hrb' /> + +<p>Qu'ajouter à ce récit, sinon d'en ramasser la moralité dans cette +pensée:</p> + +<p class='max'>LXII</p> + +<p><i>Du civilisé au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de +l'amour à la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer +ces infiniment petits</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XV" id="XV"></a>MÉDITATION XV</h3> + +<h2>DE LA RUPTURE</h2> + + +<h3>I</h3> + +<h3>AVANT</h3> + + +<p>J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon <i>souffroir</i>, ouvert +sur des jardins, que ma Colette déshonorait autrefois de sa présence, un +groupe du statuaire Rodin,—fragment détaché de sa Porte de l'Enfer, que +je ne regarde jamais sans une infinie mélancolie. C'est tout le symbole, +ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins +d'amour.... La femme est nue. Couchée sur le ventre, elle se cambre en +un suprême effort qu'attestent sa bouche serrée, ses jambes tendues, ses +mains crispées dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher à +l'étreinte de l'homme qui, nu lui-même, se trouve couché sur ce dos de +femme comme sur une claie, épaules contre épaules, reins contre reins. +Et lui aussi voudrait arracher sa chair à cette chair, mais il est le +prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affolés serrent d'une prise +farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge +torturante, et son visage exprime comme un halètement de douleur. Comme +ils se haïssent, ces deux êtres,—presque autant qu'ils se sont aimés! +Car ils se sont aimés, et jusqu'à la folie, on le devine à l'épuisement +de leurs corps consumés, au frémissement de leurs muscles raidis. Ils ne +se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'étaient enlacés en +d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent +plus, que leurs lèvres s'évitent, que leurs âmes se maudissent, la +chaîne de luxure les tient encore serrés de ses imbrisables anneaux. Ah! +que le sculpteur, élève du sombre Florentin, a su donner une figure +d'une effrayante poésie à ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour +que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des +mois que j'ai mis à quitter ma perfide maîtresse, en proie aux mortelles +hésitations d'une âme vaincue par son corps, cela me faisait mal +physiquement de regarder ce groupe étrange. Et puis, pour demeurer +fidèle à la consigne, je cherchais à m'analyser, et j'écrivais, devant +ce marbre, des poèmes en prose et des dissertations, des pages de +nouvelles et des scènes de comédie,—tristes essais que j'ai tous jetés +au feu, voyant qu'ils ne faisaient guère que commenter cette idée:</p> + +<p class='max'>LXIII</p> + +<p><i>Pour deux amants, s'aimer du même amour est le premier bonheur, le +second est de cesser de s'aimer en même temps</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>En même temps! Quand votre main se retire, que celle de votre maîtresse +se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparaître auprès d'elle ce +désir d'être ailleurs qui décèle la satiété, que les siens deviennent +distraits de la même distraction! Quand vous en avez assez de ses +baisers, qu'elle-même n'ait plus envie des vôtres! Sinon c'est un +supplice à faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de +bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustré +par le ciseau tourmenté de Rodin. Mais cet «en même temps» exige, pour +se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme +cette absence-là suppose une beauté d'âme presque héroïque, neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achève dans un +déchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux +amants ne veut en effet être quitté, et, comme il y en a toujours un qui +manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dégénère +en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire à André +Mareuil, le plus réfléchi et le plus spirituel des mauvais sujets que +j'aie connus, cette phrase profonde:</p> + +<p>—«<i>L'Art d'aimer</i> vraiment moderne et nouveau s'appellera <i>l'Art de +rompre</i>....»</p> + +<p>Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'écrire, ce traité si +nécessaire, c'est que la rupture à l'amiable, et qui laisse après elle +des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amitié d'homme de +lettres sans trahisons ou qu'une séance de parlement sans gros mots. Que +ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un +théâtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquième acte de la +comédie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en +général à lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aimé six +semaines, deux mois; on met deux ans à se lâcher. L'amour-propre n'est +pas seul coupable dans cette difficulté des ruptures. Si la passion +comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact +de deux épidémies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher +fortune—et bonne fortune—ailleurs, pour l'amant et la maîtresse. La +vanité s'en mêle, et c'est déjà plus long de dénouer le nœud coulant +qu'elle excelle à passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la +vanité, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un à +l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants +parisiens, ne compte que pour un dixième dans une liaison; les neuf +autres dixièmes sont remplis par l'oisiveté, par la commodité, par +l'intérêt, par l'habitude. Voilà le réseau hors duquel il est malaisé de +s'échapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par +maille et fil par fil....</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Premier fil: l'emploi du temps</i>.—Quelle est la maîtresse dont le grand +travail, aussitôt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas à prendre, +sous un prétexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes +les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se réjouit pas de +les donner, ces heures, minute par minute, avec délices, à celle qu'il +aime....—tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle +vous demande aujourd'hui de dîner avec elle, demain de la conduire au +spectacle, après-demain de la mener à la campagne, ensuite de la +rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez +vous. Elle a trop de tact pour vous forcer à l'afficher; mais, de menues +corvées clandestines en autres menues corvées, elle s'arrange pour que +toute la portion disponible de vos journées lui appartienne. Vous +trouvez cela délicieux, aussi délicieux que l'amant d'une actrice les +rendez-vous au théâtre. Celui-là inaugure la douce habitude de paraître +dans la loge de sa maîtresse à chacun des soirs où elle joue. Il appelle +les habilleuses par leur petit nom. Il reçoit les doléances des acteurs +mécontents de leur rôle, et les machinistes le saluent. Il en arrive à +demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel: +«Combien a-t-on fait aujourd'hui?...» il a des émotions égales à celles +du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de +l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil canné, tandis que son amie +fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui +donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture +devant les badauds—dire qu'il y en a toujours—qui guettent la sortie +des artistes!... A la même heure, l'amant qui a une liaison dans le +monde attend le moment où il causera avec sa maîtresse dans un angle du +salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a +dit: «Vous viendrez, n'est-ce pas?...» Et il est venu, pour n'avoir rien +d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses épaules tandis +qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est à lui, il le +sait, et voilà de quoi trouver adorable cette séance dans cette soirée +où il s'ennuierait à avaler sa langue, comme on dit dans le brave +peuple, s'il n'écoutait que ses goûts.... Puis il arrive un soir où ce +départ pour le restaurant, pour le théâtre ou pour un salon convenu, +paraît moins doux à cet amant. L'homme du demi-monde se met à songer, +tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la +baignoire n° B... (théâtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une +vraie société de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en +laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule +tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de +félicité libre et de bohémianisme délicat, tandis que l'homme des +coulisses réfléchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite +boîte surchauffée, pour y respirer l'odeur combinée des fards, des +beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre +les mêmes ragots débités par les mêmes bouches passées au même rouge, +constitue un métier cruellement monotone. Cela n'empêchera pas les trois +personnages d'être à leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec +cette nuance de physionomie à laquelle aucun «objet aimé» ne s'est +jamais trompé. Gavarni en a fait une légende célèbre.... «Déguisé en un +qui s'embête à mort....» Et alors commence un dialogue du type suivant:</p> + +<p>L'OBJET.—«Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?»</p> + +<p>VOUS (<i>d'une voix blanche</i>).—«Moi, non, je vous (ou je t') assure. +Pourquoi?...»</p> + +<p>L'OBJET (<i>qui sent soudain s'épanouir en lui cette fleur de chipisme +dont la graine sommeille dans les meilleures âmes de femmes</i>).—«Si +c'est pour être aussi aimable que cela que vous êtes venu, vous auriez +pu rester chez vous....»</p> + +<p>Et une scène suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon +d'avoir immolé ce qui vous eût amusé ce soir-là au devoir de faire votre +cour à votre maîtresse. Concluons:</p> + +<p class='max'>LXIV</p> + +<p><i>Sacrifies un plaisir à une femme, elle vous en voudra, et elle aura +raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agréable hors d'elle et loin +d'elle, vous ne l'aimez plus</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Second fil: les relations</i>.—Ce même André Mareuil, qui se proposait si +cavalièrement d'écrire <i>l'Art de rompre</i>, tenait boutique d'axiomes sur +toutes les catégories de femmes, les uns vrais, les autres faux, témoin +celui-ci: «Pour être l'amant d'une femme du monde, il faut soi-même +devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corvée-là.» Il avait +tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde à côté d'une femme, +fût-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour +la petite actrice, la mère, les sœurs, les camarades;—pour la femme +entretenue, c'est les amies et les amis;—et vous-même, bon gré, mal +gré, vous devez vous lier avec toute cette petite société, à moins que +vous ne vous décidiez à emmener l'Objet «dans une autre patrie». Cela se +chante à l'Opéra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne +parlons pas d'hypothèses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas +quotidien. L'Objet vous a présenté à toutes les personnes qui composent +son monde, et alors a commencé le gentil travail par lequel ledit Objet +vous accroche particulièrement à celle de ces personnes en qui elle a le +plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment +auriez-vous trouvé la force de lui dire «non» quand elle prenait de si +jolies mines pour vous demander, à la veille d'une partie projetée: +«Nous emmènerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas gênante....» Et vous +emmenez Mathilde. Ou encore: «Maman sera là.... Ça ne te fait rien? Tu +sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman....» Et vous aviez des +sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le <i>patito</i> +à tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez +dans la catégorie proscrite par la fantaisie d'André. Une heure vient où +vous vous apercevrez que tous ces gens-là sont franchement +insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez, +votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir.</p> + +<p>VOUS.—«Ah! Elle m'ennuie, Mathilde, à la fin. Je l'ai assez vue....»</p> + +<p>L'OBJET.—«C'est ça, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec +tous mes amis....»</p> + +<p>Autre décor, scène analogue.</p> + +<p>VOUS.—«J'ai refusé à dîner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie +trop, dans cette maison-là....»</p> + +<p>L'OBJET.—«Naturellement Vous aimez mieux passer votre soirée au cercle +ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous +excuser.... Vous êtes libre....»</p> + +<p>Quand une femme le prononce, ce «vous êtes libre», d'une certaine +manière, vous pouvez essayer de vous remuer, vous êtes garrotté jusqu'à +l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et +maman; et, après avoir refusé à dîner chez les Moraines, vous y allez le +soir, tout en méditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a +toujours une consolation à mettre en théorie ses misères:</p> + +<p class='max'>LXV</p> + +<p><i>Toute maîtresse qui présente son amant à un de ses amis, à elle, entend +bien le présenter à un espion. Il en est de ces espions-là comme des +gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est +trop tard</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Troisième fil: les services rendus</i>.—Lisez bien. Je dis rendus et non +reçus. Car l'homme assez détaché de tout préjugé pour accepter des +services sérieux d'une maîtresse est un philosophe serein que la pudeur +et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux +parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un +reste de moralité à tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se +juge utile, bienfaisant, nécessaire à une maîtresse, et l'on ne veut pas +s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la déchéance. +Imaginez—ces aventures arrivent—qu'un jeune homme de trente ans ait +encore du cœur, et qu'il se soit lié, à vingt-cinq, avec une femme très +galante, il l'a, non pas rachetée, comme le conseillaient les +romantiques, mais tout simplement aimée. Elle n'a gardé de son ancien +luxe qu'un cadre d'élégance, sans plus rien de ces folles prodigalités +qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des +visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette +demi-honnête femme que tant d'irrégulières rêvent de devenir,—par +esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa +maîtresse à vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour +où il la quitte, une fortune définitive. Il la voit, en pensée, +retournant peu à peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier +dont chaque marche est une honte. Et il hésite à rendre cette créature +qui lui fut chère à toutes les hideurs du vice. J'ai bien hésité, moi +qui écris ces lignes, à m'en aller de la vie de Colette. Elle me +trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un +peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgré +tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devînt pas ce qu'elle +est devenue depuis.—Ah! misère de nous deux!—Puis, j'analysais ce +sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux +mélange de générosité et d'égoïsme. Je jouais un noble et beau +personnage vis-à-vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable +au dernier honneur de ma pauvre maîtresse. Je constatais ainsi qu'avec +la prodigieuse fatuité de l'animal masculin, son amour pour moi me +faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mépriser. Alors je +tombais dans cet état de gaieté terrible où de se moquer de soi-même +avec frénésie rafraîchit le cœur. Je prenais la résolution de rompre. +J'allais jusqu'à la rue de Rivoli, où elle habitait, et rien que de +passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrariété dont +elle me parlait, une ligne désagréable sur son dernier rôle dans un +journal, une migraine, n'importe quelle misère, me faisaient me dire: +«Si je m'en vais, elle n'aura personne.» Et je restais. Je me demande +aujourd'hui si j'étais aussi nigaud que le petit René Vincy, lorsqu'il +redevint l'amant de Suzanne Moraines après son faux suicide.</p> + +<p>—«Si je la quittais,» me disait-il pour se justifier, «elle reprendrait +Desforges....»</p> + +<p>Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que +cet habile hygiéniste avait passé la main au jeune Abraham Mosé. Mais +quoi? Osons risquer d'être ridicules, si nous risquons en même temps +d'être délicats, et adoptons comme vraie cette maxime:</p> + +<p class='max'>LXVI</p> + +<p><i>Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois +sur cent, être un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces +quatre-vingt-dix-neuf chances pour éviter la centième, qui est de se +conduire comme un drôle?</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Quatrième fil: l'Opinion</i>.—Oui, l'amant voudrait bien rompre avec +l'Objet, mais quand il pense aux conséquences de cette rupture, il pense +aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le +salon du cercle et la fenêtre sur le jardin, à l'angle de laquelle se +trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aimé dans le monde, cette +vision-là. L'homme du théâtre, lui, aperçoit distinctement une loge de +la <i>Comédie française</i>, ou du <i>Gymnase</i>, ou du <i>Vaudeville</i>, ou des +<i>Variétés</i>, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les +pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte. +L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un +restaurant de fête, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa +rupture, entre deux bouffées de cigarettes russes. Et c'est les mêmes +petites phrases qui lui résonnent aux oreilles:</p> + +<p>—«Allons donc, c'est elle qui l'a quitté.... Il l'assommait depuis des +mois....»</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>—«Il s'est douté de quelque chose. Ce n'est pas trop tôt....»</p> + +<p>Ou bien:</p> + +<p>—«Il sera bientôt remplacé. X... était là qui tournait autour depuis +six mois....»</p> + +<p>Cela l'ennuie, cet homme, d'être certain que l'on dira ces trois petites +phrases et d'autres pareilles, et il reste fidèle à l'Objet quelque +temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment soupçonnaient +sur quels misérables racontars de salons, de tripots et de coulisses se +joue leur bonheur! Si elles le savaient? Hé bien!... Elles aimeraient +tout de même, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait +le rôle du <i>Génie du Trocadéro</i> dans la Revue d'il y a six ans: <i>Par ici +la sortie</i>! Elle arrivait droit de Russie, où elle avait été séduite par +un de nos camarades, un confrère de passage à Pétersbourg. Elle avait +juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle était à Paris, cet +homme ne venait guère la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment, +de dettes, de bijoux mis au mont-de-piété, et elle s'obstinait à rester +fidèle:</p> + +<p>—«C'est tout simple,» me disait-elle en pleurant, au risque de se +démaquiller. «Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit +que c'est parce que je n'ai rien trouvé, il me prend pour une dinde, et +il me méprise....»</p> + +<p>Et elle ajoutait:</p> + +<p>—«Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que +je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je +l'aime trop....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Que vous ayez la patte prise à ce fil ou à un de ceux que vous +imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour où vous vous en +apercevrez, votre maîtresse s'aperçoit aussi que vous vous en apercevez, +et alors commence entre vous deux la comédie qui précède la rupture. +Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un +coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez +noué à votre patte d'un nœud plus serré.... C'est là une série de +mauvais moments à passer qui échappent à l'analyse, parce que les mille +détails de l'existence servent de prétexte à ce jeu du fil brisé puis +renoué. La comédie varie avec chaque amant et chaque maîtresse. Benjamin +Constant a écrit son chef-d'œuvre pour raconter les tristesses de ce +jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les variétés trouveront dans +son livre l'étude minutieuse de leur aventure que dominent quelques +vérités bien connues, quoique peu avouées:</p> + +<p class='max'>LXVI</p> + +<p><i>Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur maîtresse parlent de la +pitié qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que +cette pitié-là est une forme d'un abominable égoïsme. Il y a un +attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble à la plus +cruelle férocité. Il est fait d'un délice de se sentir aimé sans aimer, +vilain sentiment dont l'homme s'excuse à ses propres yeux en plaignant +sa victime. Rien de plus raffiné comme hypocrisie</i>.</p> + +<p class='max'>LXVII</p> + +<p><i>Pour un amant, chercher le moyen de dire à une maîtresse qui l'aime +encore: «Je ne t'aime plus,» sans la faire souffrir, c'est vouloir +mettre en pratique la célèbre fantaisie du guillotiné par persuasion</i>.</p> + +<p class='max'>LXVIII</p> + +<p><i>Personne n'a songé, que je sache, à écrire la contre-partie d'</i>Adolphe, +<i>c'est-à-dire l'histoire d'une femme qui, ayant cessé d'aimer, garde son +amant par charité. C'est qu'une pareille femme n'existe guère, et leur +franchise, à elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus +estimable</i>.</p> + +<p class='max'>LXIX</p> + +<p><i>En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la +rupture était possible. Dire seulement tout bas: «Quand j'aurai cessé +d'aimer ...» c'est avoir cessé d'aimer</i>.</p> + +<p class='max'>LXX</p> + +<p><i>Osons cette banale réminiscence, tant elle est juste: un amour qui +meurt jeune est béni des dieux</i>.</p> + +<p class='max'>LXXI</p> + +<p><i>Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun +vous déchire à nouveau toute l'âme. En amour, comme ailleurs, les plus +courtes agonies sont les seules souhaitables</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>MÉDITATION XVI</h3> + +<h2>DE LA RUPTURE</h2> + + +<h3>II</h3> + +<h3>APRÈS</h3> + + +<p>Je m'en souviens. Le soir où j'eus rompu avec Colette d'une manière si +blessante que cette fois je la sentais définitive, je dînai gaiement et +de fort bon appétit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait +autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes +faiblesses, et je me rendis de mon pied leste à une première +représentation où je rencontrai Masurier,—le plus délicieux des +amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans, +riche et célibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir à sa table, +dans son petit hôtel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les +impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chère, chez lui, est +excellente, la cave choisie, et le maître de la maison vaut mieux encore +que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents +francs au service de ses convives ennuyés ou ennuyées,—sans +intérêts,—et un sage conseil à l'usage de ceux qui, comme moi, le +prennent pour confident de leurs affaires de cœur. Cet homme gros et +rieur, aux yeux bleus si pénétrants dans un visage de gai soupeur, +a-t-il traversé quelque drame d'amour déçu? Est-ce un sceptique qui se +souvient ou un dilettante qui vit par curiosité? Je ne le sais pas. +Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils +n'ont jamais reçu ses confidences, ni deviné ses secrets. Sceptique ou +dilettante, il a du goût pour moi, et je le sens. Les écrivains +possèdent un flair pour ces sympathies-là, comme les jolies femmes. Il +m'aborda donc à un tournant de couloir:</p> + +<p>—«Vous avez l'air tout guilleret....» me dit-il. «Une bonne +fortune?...» Et il ajouta: «Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on +me doit celui-ci: «Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais +cœur.»</p> + +<p>—«C'est le contraire,» lui répondis-je.—Et me voici lui racontant ma +rupture, et les détails, inutiles à rappeler ici, qui devaient la +rendre, en effet, irréparable.</p> + +<p>—«Hé bien!» me dit Masurier, devenu sérieux, «vous avez eu le courage +de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?...» Puis, avec un sourire +et un hochement de tête:—«En amour, les faits ne sont rien. C'est +l'idée qui est tout. Tâchez de la quitter, maintenant, dans votre +pensée....»</p> + +<p>Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite, +sans prendre trop garde à la phrase que je venais d'entendre. Mais, le +lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible +justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait +plus souffrir que depuis nos adieux!—Je ressemblais à ces mutilés qui +ont mal à leur jambe coupée.—Cela me parut d'abord une anomalie trop +bizarre pour ne pas m'être personnelle. Puis je regardai autour de moi. +Je causai avec celui-ci, avec celui-là, parmi les amants désenchaînés, +et je reconnus que mon cas était, la plupart du temps, le leur. J'en +conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours +intolérables. «C'est le mal aux cheveux de l'amour....» disait encore +Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de +l'amant. C'est aisé d'ailleurs à vérifier. Il y a deux hypothèses +principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se +subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitté sa maîtresse, ou bien +il en a été quitté; et il l'a quittée ne l'aimant plus ou l'aimant +encore; il en a été quitté grâce à une savante manœuvre de sa part, à +lui, ou contre son gré. Cela fait bien quatre cas différents, et je ne +sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns +après les autres.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Première hypothèse</i>.—Adolphe a donc rompu de lui-même, et il a rompu, +lassé de sa liaison jusqu'à l'écœurement. Je l'appelle Adolphe, parce +que je le suppose ayant subi toutes les crises de <i>l'Adolphisme</i> et +traversé toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaietés +du joyeux moment, celui que j'ai décrit à propos de moi tout à l'heure. +Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours après, il commence, +comme moi, à éprouver une vague sensation de vide, et il s'aperçoit, +sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes, +Lucie, Charlotte, Eugénie, Henriette,—un nom au hasard, pour +l'Ellénore,—était carrément insupportable; mais de se mettre en colère +contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en +effet et d'échapper à son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans +amour. Cette occupation une fois supprimée, notre homme ne sait plus à +quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite +une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des +hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez +libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se lève un matin en +bâillant. Il maudissait sa maîtresse jadis de lui prendre deux ou trois +heures dans la journée. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout +l'horizon de sa liberté. Il les a maintenant, et les vingt et une autres +avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation +sociale, il se rend au café, au théâtre, au cercle. Il retourne voir des +amis abandonnés depuis longtemps, des parents négligés. Ces gens +l'accueillent froidement. Il s'en aperçoit, et il se rappelle qu'il les +a en effet délaissés. C'est la première période qui suit les ruptures, +celle de l'<i>ahurissement</i>, où l'amputé essaie de marcher comme s'il +avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a—ou qu'il se +l'est—coupée.</p> + +<p>Il y a une notable différence entre cette jambe pourtant et une +maîtresse. La jambe coupée, les chirurgiens l'emportent. Il peut être +mélancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis, +tout petits, à courir, plus tard à marcher vers d'heureux rendez-vous, +fut disséquée fibre à fibre par d'indiscrets carabins sur une table de +l'école pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne +connaîtrons jamais le chagrin de penser qu'elle a été cousue au moignon +d'un autre,—ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant +nous lestement sur cette jambe qui fut à nous.—La femme lâchée, elle, +continue sa vie. Elle pleure. Elle se désole. Mais il y a toujours +quelqu'un pour essuyer ces larmes-là et pour s'offrir lui-même comme +fiche de consolation. Malgré votre fatuité masculine qui vous +persuaderait aisément qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon +sens vous aide à penser qu'après tout vous êtes peut-être remplacé. «Ah! +cela vous est bien égal.... Ça vous amuse même....» A l'ami commun que +vous rencontrez et à qui vous demandez de <i>ses</i> nouvelles, vous dites: +«Non, contez-moi donc ça. Puisque c'est moi qui l'ai quittée, qu'est-ce +que vous voulez que ça me fasse?...» Je m'entends encore la prononcer, +cette phrase. C'est la seconde période, celle de la <i>curiosité</i>. Vous le +poussez, l'ami commun: «Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?...» Il n'a +qu'à vous répondre: «Mais non, mais non ...» et à vous affirmer que +votre maîtresse lâchée ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonné, +pour jouir de la plus comique des comédies, celle de votre +mécontentement devant cette indulgence; et ce mécontentement se change +en une colère plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle à pris un +nouvel amant. C'est la période de l'<i>indignation</i> (déjà étudiée dans une +des méditations sur la jalousie), et une preuve entre mille à l'appui de +cet aphorisme:</p> + +<p class='max'>LXXII</p> + +<p><i>Le rêve de l'amour, pour l'homme, c'est de tromper une maîtresse +fidèle</i>.</p> + +<p>D'ordinaire, à cette période de l'indignation, succède aussitôt celle du +<i>regret</i>, et voilà notre Adolphe, qui, depuis des mois, soupirait après +son indépendance, qui n'aimait pas sa maîtresse, qui l'a quittée +volontairement, en train de redevenir amoureux d'elle, amour qui se +traduit d'ordinaire par le plus amer des persiflages. C'est le moment où +l'ancien sigisbée de la femme du monde, et qui se serait cru déshonoré +autrefois par la plus légère indiscrétion, commence à parler d'elle avec +la plus perfide cruauté,—où l'ancien adorateur de l'actrice ne lui +trouve plus aucun talent,—où l'ancien amant de la femme entretenue +raconte les infamies dont il fut victime et qu'il avait d'ailleurs +pardonnées. Et de cette période nous passons aussitôt à celle de la +<i>haine</i>.—Jolie combinaison de chimie sentimentale que ne comprend pas +la pauvre maîtresse délaissée. Après avoir eu beaucoup de peine, elle +s'est consolée comme elle a pu, mais elle ne demanderait pas mieux que +d'être restée votre amie. Elle le dit du moins, et peut-être le +pense-t-elle, quoique bien peu de femmes ignorent cette triste loi de +notre triste cœur:</p> + +<p class='max'>LXXIII</p> + +<p><i>Avec un ancien amour on fait de tout, même un nouvel amour,—tout, +excepté de l'amitié</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Seconde hypothèse</i>.—Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pensé +que je devrais pourtant le connaître. Je l'aimais, cette malheureuse +femme, et je la méprisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne +me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots +passionnés que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli, +d'où l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des +Tuileries, et, par les après-midi d'hiver, la pesée basse du ciel sur +les arbres nus,—oui, ces misérables chutes dans l'abîme des sens +m'étaient une bonté à n'y pas survivre après ce que j'avais pensé, après +surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et +les fureurs de jalousie déshonorante et justifiée auxquelles je me +livrais au sortir de ces baisers de délire me prouvaient trop combien +j'étais un enfant malade, une âme démantibulée, incapable de vouloir et +de vivre. Je cessai donc de la voir—et de l'avoir. Mais, sauf cette +première soirée où de m'être enfin prouvé mon énergie me procura durant +quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture +soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, après ces +adieux où, pour des raisons d'amour-propre ou de dignité, un amant a +quitté une maîtresse qu'il adorait. L'absence et la séparation, bien +loin de vous guérir de votre sentiment, lui donnent une acuité d'idée +fixe qui vous rend plus incapable d'y résister. Tant que vous aviez à +vous cette maîtresse, même si elle vous trompait, même si vous le +saviez, le lui crier en face était une douceur. On goûte de ces abjectes +joies quand on aime en méprisant. Assister de loin à ses galanteries, +s'être retiré à soi-même le droit de l'en outrager, s'être emprisonné +dans l'orgueil et s'être interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans +doute s'attirer la considération des quelques personnes qui sont dans le +secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces considérations +et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorgée +de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonnée que la main de votre démon +vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafraîchissait +pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez +l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous +y trouverez caché l'espoir inavoué que cette femme ne le laissera pas +partir. Il s'en va pourtant et sa maîtresse lui court d'abord après. +Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir après. Les femmes ont +beau être très adroites et très fines, il y a une chose dont elles ne +tiennent pas assez compte dans le cœur d'un homme, parce que la plupart +n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fierté. Leurs +moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire à ce +qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanité. S'introduire +dans notre chambre à coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les +possédions dans un coup de désir physique; nous rendre jaloux pour que +nous leur revenions en proie à la frénésie de l'image impure; nous jouer +la comédie du désespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise +infatuation;—tels sont les procédés habituels de ces habiles metteuses +en scène. Elles réussissent d'ordinaire à ramener l'infidèle, avec la +résolution bien arrêtée dans leur fine cervelle de lui faire payer avec +usure ses velléités d'indépendance, et de le lâcher lui-même au moment +où il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire à +un amant qui se dit: «Si j'y retournais, je me mépriserais trop ...» et +qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-là, il faudrait une autre +stratégie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui +aurait assez de délicatesse pour manœuvrer de la sorte aurait assez de +délicatesse aussi pour être loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un +des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de +s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne +maîtresse pour le reconquérir lui prouvent qu'il a eu raison de la +mépriser et de la quitter. Il n'y a guère de situation morale plus +abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: «J'ai été le plus +fort.» Le même Masurier, avec qui je philosophais sur ce point, +prétendait, lui, qu'avec une maîtresse que l'on aime en la méprisant, il +n'y a qu'un remède, arriver au dégoût par la satiété.</p> + +<p>—«Que cherchez-vous?» me disait ce philosophe sans scrupules, tandis +que nous déambulions sur le boulevard en revenant du théâtre ensemble, +«la destruction du désir que vous donne incessamment cette femme? Et +vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exaspérez ce désir?»</p> + +<p>—«Vous me conseillez de la reprendre, alors?»</p> + +<p>—«Parfaitement,» répondit-il.</p> + +<p>—«Non,» répliquai-je. «Je me vomirais moi-même.»</p> + +<p>—«Oui,» dit-il, «et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus +long.»</p> + +<p>Et, comme il me savait en train d'écrire cette <i>Physiologie</i>, il ajouta: +«Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les +suivants:</p> + +<p class='max'>LXXIV</p> + +<p><i>«Vouloir se guérir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est +vouloir se guérir de la soif en ne buvant pas.»</i></p> + +<p class='max'>LXXV</p> + +<p><i>La plus sûre vengeance pour une maîtresse que nous quittons en l'aimant +est de nous prouver qu'elle méritait d'être quittée</i>.</p> + +<p>—«Auquel je joindrais cet autre,» lui répondis-je:</p> + +<p class='max'>LXXVI</p> + +<p><i>«Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas être fou tout à fait, +et, pour un amant, de juger son amour.»</i></p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><i>Troisième hypothèse</i>.—Ce mauvais sujet d'André Mareuil m'en a donné +une formule piquante, un jour que nous déjeunions chez D——, dans ce +café de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris, +quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-être parce que.... Il faisait +bleu et gai à travers toutes les fenêtres. Des victorias passaient, avec +des ombrelles vertes ou rouges cachant à demi de jolis visages de +femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un désespéré qui mange +avec appétit et qui pleure sur les perfidies de sa maîtresse dans son +verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arboré un gilet de piqué et une +chemise à corps de couleur avec la plus délicieuse des cravates d'été, +me racontait un projet de chapitre pour <i>l'Art de rompre</i>.</p> + +<p>—«Vois-tu,» disait-il, en dépêchant un œuf en cocotte, «étant donné +que la femme et l'homme sont deux vanités exaspérées par un sexe, le +problème pour se bien quitter consiste à satisfaire d'abord l'animal, +mais là, fortement,—ça, c'est facile,—puis à mettre d'accord les deux +vanités. Si tu savais comme c'est commode! Ça consiste simplement pour +l'homme à se faire lâcher,—mais exprès, mais à son heure, pas une +minute plus tôt, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en +paix, puisqu'il mystifie sa maîtresse en étant plus comédien qu'elle, et +elle s'en va, le cœur à l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit +vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigté, et que la +moindre faute de tact peut tout gâter.... Moi, j'ai un moyen très simple +et qui m'a réussi presque toujours.... Aussitôt que je commence à en +avoir assez d'une maîtresse, je l'assassine de bons procédés, je +l'accable de délicates attentions, je l'étouffé d'amour.... Je suis +toujours là, et toujours, à lui parler de ma tendresse, à l'obséder de +mes sentiments.... Je lui campe des scènes de jalousie à propos du +Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, après +quinze jours de cette délirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit, +n'a plus qu'une idée: se débarrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe. +J'accepte d'être ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la +cour par n'importe qui, tant elle a hâte de me voir me fâcher.... Je ne +me fâche pas.... Je ne vois rien.... Je suis là, toujours là, de plus en +plus épris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me +trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que +je vais me brûler la cervelle, et je suis celui dont on parle en +soupirant: «Pauvre garçon, il m'aimait bien, lui....» Est-ce machiné, +cela?»</p> + +<p>—«Mais pas trop mal,» fis-je, amusé par la verve avec laquelle il +m'avait dévoilé son cynique programme; «et si elle ne suffit pas tout de +même, cette machination?...»</p> + +<p>—«Si elle ne suffit pas,» reprit-il, avec un air de triomphe à me +montrer les ressources de ses roueries, «hé bien! c'est que j'ai affaire +à une femme très amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je +m'arrange pour avoir à ma disposition quelque créature très belle, très +jeune et très vénale. Je me livre sur elle à toute la frénésie du +plaisir, de manière à n'aborder jamais ma maîtresse que calme, très +calme.... Je lui parle de ma santé délabrée, de maux d'estomac, +incompatibles avec l'amour, de prescriptions médicales.... Ah! ça ne +traîne pas alors, et en quinze jours....»</p> + +<p>—«Et tu n'as pas le moindre remords de ces canailleries?»</p> + +<p>—«Pas le moindre,» fit-il.</p> + +<p>—«Et pas de regrets?»</p> + +<p>—«Encore moins.»</p> + +<p>—«As-tu jamais été vraiment amoureux?»</p> + +<p>—«J'ai cru l'être, mais je me suis convaincu très jeune qu'il n'y a +qu'un bonheur en amour, c'est de ne pas aimer....»</p> + +<p>—«Et as-tu gardé des ennemies parmi tes anciennes?»</p> + +<p>—«Pas une.»</p> + +<p>C'est à la suite de cette conversation que j'écrivis, une fois rentré, +ces trois axiomes qui pourraient être signés Don Juan de La Palisse:</p> + +<p class='max'>LXXVII</p> + +<p><i>Il n'y a qu'une manière d'être heureux par le cœur; c'est de ne pas en +avoir</i>.</p> + +<p class='max'>LXXVIII</p> + +<p><i>Une femme vous est toujours reconnaissante de vous avoir lâché</i>.</p> + +<p class='max'>LXXIX</p> + +<p><i>On n'est plus fort que la femme qu'à la condition d'être plus femme +quelle</i>.</p> + +<p>Mais ces axiomes seraient incomplets si je n'ajoutais que je viens +d'apprendre le mariage d'André avec Christine Anroux, l'ancienne amie de +Colette, dont j'ai déjà parlé, et qu'il est brouillé avec moi parce +qu'il me soupçonne d'avoir été bien avec elle vingt-quatre heures +durant.—Elle le lui aura fait croire. Elle me détestait tant!—J'aime +encore mieux mes pauvres chagrins d'amant sans roueries.</p> + +<p><i>Quatrième hypothèse</i>.—C'est la plus banale et, si bizarre que puisse +paraître ce point de vue, la plus souhaitable. L'amant toujours +amoureux, que sa maîtresse quitte en pleine passion, parle peut-être de +se brûler la cervelle. Il y songe. Il dessine des pistolets dans la +marge de ses papiers, comme Beyle le raconte de lui-même dans ses +<i>Souvenirs d'Egotisme</i>: «Je fus préservé du suicide,» ajoute-t-il, «par +la curiosité politique et sans doute par la crainte de me faire du +mal....» Ce sont de cruelles heures à passer; mais voulez-vous que nous +comptions un peu les misères dont cet amoureux délaissé demeure exempt? +Du doute d'abord, cette pire des douleurs. Cet homme-là, qui aime +encore, qui a aimé et qui a été congédié, quelle silhouette amusante en +dessine cette jolie comédie de <i>Ma Camarade</i>, et comme Daubray jouait +finement le personnage! Sa maîtresse lui dit un brutal: «Petit-père, +c'est fini, nous deux ...» et elle prend la porte. Petit-père se couche. +Il sanglote ou presque.... Du bruit à la porte. «C'est elle!» +s'écrie-t-il avec conviction. «<i>Elle verra que je n'ai pas douté +d'elle</i>....» Le rire de l'Olympe secouait la salle à cette phrase. Et +moi, je riais aussi, d'un rire par trop voisin des larmes. J'aurais tant +voulu être trahi, outragé, lâché,—avec le sentiment, qu'exprime cette +phrase-là, dans le cœur!—Une seconde douleur que l'amant de cette +sorte ne connaît pas, c'est l'incertitude de la sensibilité, cette +espèce de va-et-vient dans l'émotion, aujourd'hui en haut, demain en +bas, qui finit par vous donner comme le mal de mer dans l'âme. Cet amour +était dans la confiance et la joie. Il est dans le désespoir et +l'évidence de l'abandon. C'est franc. C'est net. C'est simple. Il est de +son avis, cet homme, au lieu qu'André Mareuil, moi et tous les autres +Adolphes, adroits ou non, nous n'avons jamais été du nôtre. Il ne faut +pas se mêler d'aimer, ou il faut aimer ainsi, avec des emballements fous +dans le bonheur et des chagrins d'enfant, de vrais et complets chagrins, +dans le malheur. Aussi, remarquez-le, quand il a bien pleuré, dessiné +beaucoup de pistolets dans les marges de ses pages, et après que le +temps a fait son œuvre, cet amant très simple et lâché ne garde pas +d'amertume au cœur. Il a été bien heureux, puis bien malheureux. Il ne +s'est pas empoisonné par la rouerie qui ne sert qu'à être trompé plus +complètement et plus amèrement, par la vanité d'être le plus fort qui +ridiculise davantage nos faiblesses, par la défiance qui attire la +trahison comme le paratonnerre attire la foudre,—un paratonnerre qui +propage l'incendie. Mais quoi! c'est un don d'être un amant simple, et +c'est une chance de rencontrer une femme qui vient vous dire le: «C'est +fini, nous deux ...» le jour où c'est vraiment fini. C'est un don de ne +jamais raisonner sur son amour quand on aime. C'est une chance de subir +sans les comprendre les lois exprimées dans ces quelques aphorismes qui +achèveront de définir les dangers des lendemains de rupture:</p> + +<p class='max'>LXXX</p> + +<p><i>L'amour est une maladie, et le malade le plus sage, pour cette +maladie-là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un +livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a, et qui souffre sans penser, +comme une bête</i>.</p> + +<p class='max'>LXXXI</p> + +<p><i>La maîtresse qui nous quitte quand nous l'aimons le mieux nous épargne +des mois ou des années de menues désillusions. L'homme est ingrat pour +ce service, comme pour les autres</i>.</p> + +<p class='max'>LXXXII</p> + +<p><i>Il y a un plaisir délicat—aurait dit La Rochefoucauld—à serrer la +main du rival pour qui l'on a été trahi, quand il est trahi à son tour</i>.</p> + +<p class='max'>LXXXIII</p> + +<p><i>Ce qui prouve que l'expérience ne sert à rien, c'est que la fin de nos +anciennes amours ne nous dégoûte pas d'en commencer d'autres</i>.</p> + +<p class='max'>LXXXIV</p> + +<p><i>On n'est vraiment guéri d'une femme que lorsqu'on n'est plus même +curieux de savoir avec qui elle vous oublie</i>.</p> + +<p class='max'>LXXXV</p> + +<p><i>Chaque fin d'amour est comme un déménagement. Cela ne va pas sans +casse. Au dixième, combien y a-t-il de meubles en état</i>?</p> + +<p class='max'>LXXXVI</p> + +<p><i>Nous ne pardonnons à une maîtresse de nous avoir ennuyé de son amour +que si elle nous débarrasse d'elle sans nous remplacer</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>MÉDITATION XVII</h3> + +<h2>DE LA RUPTURE</h2> + + +<h3>III</h3> + +<h3>APRÈS (<i>suite</i>).—DE QUELQUES VENGEANCES</h3> + + +<p>Décidément ce diable d'André Mareuil, avant d'avoir abdiqué, en se +mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'empêche pas +l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec +l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En +feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je +rencontre, et la plupart se rapportant à ce fameux traité sur <i>l'Art de +rompe</i> qu'il écrira peut-être, maintenant qu'il est enchaîné pour la +vie. Certains poètes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses +que par <i>réaction</i>. Ces dilettantes célèbrent l'amour pur avec d'autant +plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils goûtent les simples +félicités de la famille plus vivement dans l'atmosphère d'un café de +Bohémiens; ils aiment leur maîtresse avec une tendresse plus passionnée +quand ils la trompent. Ah! cette théorie de la vie de réactions, comme +elle nous fut chère autrefois, à André, à Simon, à Maurice Barrès, à +moi-même et à quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avisât de +l'appliquer aujourd'hui. Mais, à l'époque des notes que je vais +transcrire, il se bornait à étudier par le menu des problèmes galants, +celui-ci, par exemple:—étant donnée une femme, découvrir à l'avance si +elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le +lendemain de la rupture.</p> + +<p>—«En amour,» disait-il, «c'est comme en escrime; il faut connaître +d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la prétention, que nous +avons, d'être des tireurs de tête.... Hé bien! moi, je me vante, après +une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je +m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe +<i>j'ai aimé</i> avec les variantes: «J'ai reçu un coup de pistolet, tu as +été vitriolé, il a été diffamé, nous avons été déshonorés.» Continue, +mon Claude; il y a de l'écho dans ton passé....»</p> + +<p>Il me débitait son paradoxe en déjeunant à une table de ce même café +D—— où il m'avait, l'autre matin, initié aux mystères de ce qu'il +appelle plaisamment: le lâchage-paratonnerre. Et comme je haussais les +épaules, il continua:</p> + +<p>—«Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut.... +Là-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la +glace. Si elle s'aperçoit que nous l'étudions, nous sommes perdus. Elle +posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la +pensée chez elle, comme elle touche à ce dont elle parle, comme elle +dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... Ça a dix +ans de Paris et c'est aussi Méridional qu'au premier jour. Tu la vois +bien, et comme elle tourne la tête?...»</p> + +<p>—«Parfaitement,» fis-je, après avoir regardé du côté qu'il m'indiquait. +«C'est une drôlesse pas très bien élevée, voilà tout.»</p> + +<p>—«C'est le type de la femme au revolver,» reprit André avec autorité. +«Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de +<i>l'Art de rompre</i> contre ta prochaine <i>main</i> au baccara, d'abord qu'à +chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite +qu'à chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie, +vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des idées de +mort et de suicide.»</p> + +<p>—«Entends comme elle rit,» lui dis-je pour le taquiner.</p> + +<p>—«Mais oui, elle rit de tout son cœur, comme elle souffre de tout son +cœur et comme elle te <i>pistolerait</i>, et elle avec, de tout son cœur si +elle t'aimait,—es-tu content de cette allusion à ton vieux +L'Estoile?—si elle t'aimait et si tu la quittait;—comme elle te +soignerait ensuite de tout son cœur si tu en réchappais et elle aussi. +Tiens! elle riait. Regarde-la se fâcher....»</p> + +<p>L'inconnue venait en effet, à la suite d'une maladresse de garçon qui +avait répandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils +d'une manière très dure. Ses yeux s'étaient faits brillants, et la +pâleur de l'impatience décolorait si profondément son visage, que je ne +pus me retenir de répondre à André:</p> + +<p>—«Ce n'est pas trop mal diagnostiqué. Et que conseilles-tu à tes +clients avec une femme comme celle-là?...»</p> + +<p>—«C'est la <i>brune irascible</i>,» reprit-il. «Je la conseille, avant tout, +le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences +insupportables pour des amoureux aussi compliqués que nous nous piquons +de l'être. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si +mon moyen, tu sais, celui de se faire lâcher le premier, ne réussit pas, +c'est très simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-là, prends +simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les +vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle +crie, elle tempête, elle achète du laudanum, elle s'empoisonne, elle se +manque.—Elle double toujours la dose, là comme ailleurs.—Et quand tu +reviens, tu es remplacé....»</p> + +<p>—«Par un autre candidat au vitriol,» interrompis-je en plaisantant.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«Ne dis donc pas de choses médiocres,» reprit André en m'arrêtant net. +«La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu, +par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la +pendaison n'est pas le même que celui qui doit se suicider par la +noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort +volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours spécial?»</p> + +<p>—«Tu es vraiment très gai, ce matin,» lui dis-je. «Mais montre-moi +donc, parmi les jeunes personnes en train de déjeuner ici, la +prédestinée au vitriol.»</p> + +<p>—«Elle n'y est pas,» me répondit-il le plus gravement du monde après +avoir dévisagé toutes les dames, françaises ou non, en train de déguster +des fraises de bois,—nous étions au mois de juin,—ou de déchiqueter +une caille à la gelée. «La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est +la blonde féline et pâle, ou la brune fantomatique, enfin l'être +d'apparence idéale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses +nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous +trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol +cette liqueur corrosive qui s'achète chez le droguiste, et qui vous +défigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le +vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de +mur; c'est la lettre anonyme écrite par une maîtresse délaissée au mari +de celle à qui l'amant volage fait la cour; c'est <i>l'écho</i> inspiré dans +un journal où les nouvelles amours de l'inconstant sont dénoncées avec +initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui +fait son chemin <i>piano, piano</i>.... La femme au vitriol a, par exemple, +aimé un médecin? Elle insinue que ce médecin abuse de ses malades. Elle +a aimé un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret +professionnel. Un écrivain? Elle l'accuse de vénalité ou de chantage. Et +c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir à mal +parler d'un ancien ami, «avec lequel il ne s'est rien passé....» Et elle +en donne la raison. Le malheureux avait la chasteté d'Abélard, par +force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien. +Ou bien il était affligé du mal dont Voltaire accuse si plaisamment +Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmité répugnante, +d'une mauvaise haleine, d'un eczéma mal placé, que sais-je?—Elles ont +un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brûler votre réputation, +égal à celui que leurs sœurs du trottoir déploient à vous brûler votre +visage....»</p> + +<p>—«Et à quoi les reconnais-tu, celles-là?» interrogeai-je.</p> + +<p>—«Avant tout, au cabotinage,» répondit André. «Si la femme au +revolver,—et j'entends par là non seulement le coup de pistolet, mais +les scènes tragiques et intolérables dont je t'épargne la +nomenclature,—si cette femme-là, j'insiste, se décèle, au premier coup +d'œul, par ce que les pédants, tes maîtres, appellent l'excès +d'impulsion,—la vitrioleuse se distingue par une vanité forcenée qui +lui fait attacher une importance désordonnée à sa petite personne.... +As-tu suivi les procès de ces dernières années? Quand il s'agit d'une +basse vengeance, très misérable, très scélérate, très lâche, presque +toujours l'héroïne est une femme qui a eu des déceptions d'amour-propre +ulcérantes et mesquines: une actrice qui n'a pas réussi à se faire +applaudir, une institutrice qui n'a pas réussi à se faire imprimer, une +fille à demi galante qui n'a pas réussi à se faire épouser. Et l'amant +que l'on vitriolise d'une manière ou d'une autre n'est que la revanche +de ces existences manquées. Ce qui n'empêche pas les braves jurés, quand +c'est du véritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel +et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en flétrissant sa victime. +Ils sont étonnants, les jurés, dans ces occasions-là, et, pour citer la +vieille et toujours vraie légende, c'est ça qui donne une crâne idée de +l'homme!...»</p> + +<p>—«Ton remède, maintenant?» lui demandai-je.</p> + +<p>—«Il n'y en a qu'un,» répliqua-t-il carrément, «le seul qui convienne +quand on veut lutter contre un être lâche: lui faire peur. Nous autres, +gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les +femmes la déclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous +trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur +montrer un <i>Purdey</i> nouveau modèle ou un couteau rapporté du Maroc en +leur laissant entendre que nous avons souvent pensé à pratiquer sur +elles le fameux: «Tue-la» du Maître.... Nous avons tort. Sois bien +persuadé, d'abord qu'elles croient toutes à la sincérité de ces +vantardises, ensuite qu'elles en sont flattées et reconnaissantes, enfin +qu'au moment de se venger de toi par une de ces <i>crasses</i>—comme elles +disent—dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient +l'idée que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, à +ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des +succès prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer +tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing +les tables, démantibulent les meubles, parlent d'étrangler leur +maîtresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une +lettre à la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-là. +La vipère pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.»</p> + +<p>—«Il y a du vrai dans ton paradoxe,» lui répondis-je. «Te rappelles-tu +la petite Ernestine qui jouait un rôlet dans ma première pièce? Je ne +connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage précepte +qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus être l'amant d'une +actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maçon.... Je trinquais +avec le maçon, et c'était même fort agréable.... Je fais, dans +l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le +maçon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-là. Je reviens. On me +raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche à savoir +la vérité. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infâme, et des +sanglots, et des larmes, et des cheveux épars, et des «mais je n'aime +que toi!...»—Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je +n'en ai pas. Je la relève, car elle était tombée à genoux.... Et, la +poussant vers le lit: «Tu m'as trompé avec lui. Trompe-le avec moi, +maintenant,» lui dis-je. Et la voilà qui sèche ses larmes, rattache ses +cheveux, et, d'une voix sifflante: «Vous n'avez pas de cœur, vous ne +m'avez jamais aimée....» Il n'y a pas de misères qu'elle ne m'ait +faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si +c'est dans le <i>revolver</i> ou le <i>vitriol</i> que tu ranges la vengeance que +Colette a tirée de moi?»</p> + +<p>—«Laquelle?» fit-il.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«Voici: quand je l'ai quittés, je venais d'avoir, avec le directeur du +Théâtre-Français, une conversation où cet aimable homme m'avait accablé +de reproches sur ma paresse. Il m'avait demandé d'écrire une comédie +nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'étais donc mis au +travail....»</p> + +<p>—«Lentement,» interrompit André.</p> + +<p>—«Lentement, mais sûrement. Sais-tu ce que Colette a imaginé? Elle +savait que je travaillais à une comédie. Elle savait que Jacques Molan +en préparait une aussi. Et elle savait une troisième chose, par le +théâtre, c'est que l'œuvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de +la maison, que l'on répétait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze +jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se réconcilier avec +Molan, qu'elle détestait et avec qui je m'étais brouillé à cause d'un +article écrit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de +jouer dans sa pièce, si cette pièce est finie à temps. Jacques, prévenu, +travaille d'arrache-plume et voilà que j'apprends par les journaux que +sa comédie est reçue, et déjà à l'étude, tandis que la mienne n'en était +encore qu'au second acte sur le papier....»</p> + +<p>—«Elle peut avoir eu tout simplement envie du rôle, cette fille....» +fit Mareuil.</p> + +<p>—«Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine +qu'elle s'est donnée pour me démolir dans le comité, et le fauteuil +qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la première! Et j'y suis +allé.... D'abord, quoique brouillés, j'aime beaucoup le talent de +Jacques....»</p> + +<p>—«Comme on se connaît!...» reprit Mareuil.</p> + +<p>—«Mais oui!» insistai-je, «et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette +<i>Adèle</i>.... Et puis je trouvais cela plus crâne, d'accepter ce billet et +de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en était une de +mettre tout son talent à faire réussir cette pièce qui reculait la +mienne de plus d'un an. C'en était une que de commander aux trois ou +quatre <i>soireux</i> qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des +chroniques où on laissait entendre que j'avais lu ma pièce à quelques +artistes qui m'avaient déconseillé de la présenter.... Mais passons.... +Je détruisais tout ce petit échafaudage de méchanceté par ma simple +présence à cette première. Je fus assez content de mon calme dans le +péristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande scène du +second, tu te souviens, celle où son amant l'accable de reproches, +devine ce qu'elle avait inventé? De donner à Molan quatre ou cinq des +meilleurs «mots» de ma pièce à moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y +avait qu'elle à qui je l'eusse montrée.... Alors, je n'ai pas pu +rester!...»</p> + +<p>—«Ce n'était pas mal calculé,» fit André; «et d'abord que le simple +fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compté sur cette +envie....»</p> + +<p>—«Moi, j'envie Jacques?...»</p> + +<p>—«Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu, +pas une fausse lettre de lui où il t'ait refusé de l'argent pour +enterrer ton père. Tu ne fabriquerais pas un roman à clef pour insinuer +sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa <i>Adèle</i> était +tombée, tu aurais eu tout de même cinq jolies petites minutes d'une +abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir, +sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de +Trissotin....»</p> + +<p>—«Je ne crois pas,» fis-je en riant. «Mais où veux-tu en venir?»</p> + +<p>—«Que ta Colette n'a procédé dans cette vengeance ni par le vitriol, ni +par le revolver. C'est une <i>empoisonneuse</i>....»</p> + +<p>—«J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur +elle:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Elle m'a, jour par jour, empoisonné le cœur,<br /></span> +<span>Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur,<br /></span> +<span>Aux pétales glacés comme ses yeux: la haine....<br /></span> +</div></div> + +<p>«Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?»</p> + +<p>—«Mais si ... mais si.... Seulement je réfléchis, en moi-même, qu'un +homme de lettres est vraiment un drôle de corps.... As-tu pensé à +dresser jamais la liste de ce que tu as déjà touché d'argent pour la +<i>copie</i> où tu as utilisé ta douleur?»</p> + +<p>—«Quel point de vue!»</p> + +<p>—«C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait trompé, +ingrat!... Enfin, revenons à nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter +ta manie, à nos tigresses. J'appelle donc <i>empoisonneuse</i> la femme qui +se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif +de la sensibilité, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est très +différent de la <i>revolverienne</i>, toute d'impulsion, et de la +<i>vitrioleuse</i>, dans laquelle se déchaîne encore la fougue des nerfs +détraqués.... L'empoisonneuse est, avant tout, réfléchie et +observatrice. La première fois que tu l'as rencontrée, elle t'a regardé +d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connaît +dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu préfères et +dans lequel elle peut t'atteindre.»</p> + +<p>—«C'est vrai,» fis-je, «Colette m'a tant fait souffrir en devenant la +maîtresse du petit Vincy!»</p> + +<p>—«Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse été presque égal, ni de Molan, +tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pièce au lieu de la tienne, +ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas être +jaloux. Tu <i>tiques</i> encore, ô psychologue!... Et, remarque-le, cette +vengeance savante a ceci de supérieur qu'elle agit en effet, comme le +poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espèce avait +imaginé d'infliger à un de mes amis un autre supplice: elle lui avait +montré durant leurs amours la passion la plus effrénée, et elle savait +que mon ami était, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites +égoïstes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si +risible fatuité? Il la quitte. Cette femme au désespoir eut l'énergie de +commencer une étonnante comédie d'indifférence à l'endroit du traître. +La première fois qu'ils causèrent ensemble, elle lui raconta, avec des +yeux clairs comme ce ciel, une bouche fraîche comme ces fraises et un +sourire à frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle +voulait se faire épouser simplement, que c'était une partie perdue et +qu'elle préférait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de +douter. Il était atteint au plus saignant de son amour-propre, cet +homme.... Il voulait bien avoir lâché une amante à l'agonie, mais non +pas une personne qui se moquait de lui depuis des années.... La petite +ne se démentit pas un instant, et même quand elle le vit à ses pieds, +implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs, +toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, à +lui, deux ans pour se consoler. Voilà ce que j'appelle bien travailler.»</p> + +<p>—«Et le remède, étonnant docteur?»</p> + +<p>—«Le remède? Il est plus difficile d'application, celui-là. Il faut +être allé un peu à l'école chez Machiavel. Il consiste à savoir d'avance +que l'on serre sur son cœur une femme capable de trouver la place +malade de ce cœur, et à lui cacher cette place. Si tu avais dissimulé +avec Colette, elle n'aurait pas deviné que tu aimais d'une amitié +profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas soupçonné que les +grands succès de Jacques Molan, coïncidant avec tes échecs, t'ont rendu +odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignorât ce +sentiment-là. Voilà tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-même, +tu en es encore à l'apprendre....»</p> + +<p>—«Ça devient trop compliqué d'aimer ainsi,» m'écriai-je.</p> + +<p>—«Pas plus compliqué que de vivre,» dit ce moraliste en veston, en +lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>...Nous discutâmes encore une partie de l'après-midi sur les vengeances +féminines que Mareuil m'énumérait si complaisamment. Il m'en cita de +toute espèce, prodiguant axiomes, anecdotes, théories, paradoxes. Il +n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine +Anroux exerça sur lui et dont j'ai déjà parlé: Elle consista—ayant su +dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle +cruellement—à se faire prendre comme maîtresse, puis épouser. Elle y +mit un art infini et lui servit un semblant d'amour à duper Valmont +lui-même, et je dis:</p> + +<p class='max'>LXXXVII</p> + +<p><i>On ne prévoit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est +donc de n'en prévoir aucune. A quoi bon se gâter sa sensation d'elle, +pour rien</i>?</p> + +<p class='max'>LXXXVIII</p> + +<p><i>La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester +fidèle</i>.</p> + +<p class='max'>LXXXIX</p> + +<p><i>Dire à sa maîtresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop +risquer de les perdre et l'un et l'autre</i>.</p> + +<p class='max'>XC</p> + +<p><i>Puisqu'il faut finir par être dupe, soyons-le en restant magnanimes. +C'est la seule vengeance contre les vengeances</i>.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>MÉDITATION XVIII</h3> + +<h2>DE LA RUPTURE</h2> + + +<h3>IV</h3> + +<h3>APRÈS (<i>fin</i>).—LES ENFANTS DE L'AMOUR</h3> + + +<p>A l'époque où j'étais vraiment de ce monde et de ce demi-monde, je veux +dire quand je ne me réveillais pas le matin et ne me couchais pas le +soir martyr d'une idée fixe qui fait de moi un maniaque de mes +infortunes amoureuses,—ah! la manie lucide, c'est la moins guérissable, +hélas!—j'avais le goût passionné de la conversation des femmes. Grandes +ou petites dames, bourgeoises ou bohémiennes, filles de brasserie ou +d'atelier, servantes ou modèles, toute jupe m'était bonne pour la faire +bavarder. J'avais la chance en ces temps-là de hanter un ami du même +goût, mon grand aîné, ce chimérique d'Aurevilly, avec qui je me suis +tant plu! Et lui, le charmant et vibrant compagnon, comme il savait +l'art de leur parler, à toutes aussi,—aux plus dégradées comme aux plus +éthérées! Nous passions alors—c'était dans les étés de 72 et de 73—des +soirées de délices au cirque des Champs-Elysées, où travaillait sur la +corde raide une acrobate du nom d'Océanah, dont le vieux Barbey +raffolait:</p> + +<p>—«Ses yeux ont l'air de la plaindre de son métier,» disait-il, avec un +de ces bonheurs du mot qui lui étaient si naturels. Et puis, Océanah +partie, nous partions. La nuit était douce. Nous descendions de pied +ferme la longue avenue, d'Aurevilly se laissant aborder par toutes les +vendeuses de tendresse qui errent sur les trottoirs, et il dépensait à +jouter de l'épigramme avec elles autant d'esprit que dans les deux ou +trois salons de son choix. Ces malheureuses, peu habituées à ce que des +passants leur tinssent des discours désintéressés, se trompaient parfois +étrangement sur mon compagnon, et je me souviens qu'un de ces soirs-là, +comme il venait de marivauder ainsi avec deux de ces errantes, l'une +d'elles, donnant son ombrelle à l'autre,—une ombrelle décorée d'une +énorme tête de dogue,—s'écria tout d'un coup:</p> + +<p>—«Dieu! qu'il me plaît, ce Mexicain-là....»</p> + +<p>Et elle prit Barbey à bras-le-corps et le souleva de terre, comme une +gigantesque poupée.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si +profondément en lui le pittoresque écrivain, le parfait honnête homme, +l'étourdissant conversationniste, que j'éprouvai une sensation +d'horrible embarras devant cette scène si complètement indigne de son +âge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut lâché, avec un je ne +sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au +besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'épaule de cette fille du bout +de la canne-cravache qu'il portait toujours:</p> + +<p>—«Elle est familière....» me dit-il simplement, et il lui fit raconter +son histoire.... Seigneur! Que ces soirées d'il y a douze ans me +semblent loin, si loin! Et loin, le vieux <i>laird</i>, comme nous +l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: «Les +femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules créatures +qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie, +parce que chacune a dû se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez +toujours d'hérédité, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en +connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent +vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour +cela,» ajoutait-il, «que la confession permet seule de les conduire dans +l'éducation à donner à ces enfants.... A un fils de l'amour et à un fils +du devoir, il ne faut pas plus la même direction que la même culture à +deux plantes d'essence différente.... Quand on creuse ainsi la vie +humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le +catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur....» J'étais en +effet noyé de scepticisme en ces temps-là. «Et puis,» disait-il encore, +«je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le +deviendrais par mépris de cette triste époque, pour avoir un balcon d'où +cracher sur ce peuple....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette +méditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui +survivent, eux, à la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle +avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour, +bien des causeries avec des femmes;—aucune qui m'ait autant touché +qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S——. Je +l'avais rencontrée à Paris, dans le monde, puis retrouvée à Florence, en +avril 187-.... Elle était là, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans, +aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonçait dans l'émotion comme le +bleu gris des yeux de sa mère. Elle restait veuve, et, quoique jolie, +très jolie, malgré la quarantaine approchante, elle avait une manière +d'être qui excluait absolument l'idée d'une cour possible. Elle +voyageait en Italie pour la santé de cette fille, et elle avait encore +un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses études dans un +lycée de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, dès le premier +jour, que je perdrais mon temps à espérer d'elle une bonne fortune, et +je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions +ensemble les musées où tournent sur les gazons pâles les nymphes de +Botticelli, les églises où songent les rudes bourgeois toscans du +Ghirlandajo, les couvents où prient les anges de l'Angelico avec leurs +ailes mouchetées d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes +bordées d'iris, jusqu'à cette chartreuse d'Ema si taciturne et si +fraîche, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses +fleurissent entre les statues blanches et les cyprès sombres. Quand nous +étions avec sa fille, nous ne parlions guère que des choses de l'art, +dont l'enfant avait déjà une sensation sûre et fine; mais, quand nous +nous promenions en tête à tête par les après-midi où il soufflait, le +long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible +poitrine de Marie,—c'était le nom de la petite malade,—nous nous +plaisions, la mère et moi, à tourner et retourner ensemble ces +insolubles problèmes du cœur, qui sont, de vingt à quarante ans, de si +cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut +par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aiguë coupée +par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si +doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A +mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les +mélancolies qui peuvent suivre certaines liaisons.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«...C'était ma meilleure amie,» commença Mme de S—— (Nous avions +parlé ce jour-là des romans de la vie vécue, plus étranges que tous les +romans écrits, et elle m'en avait annoncé un.) «C'était ma meilleure +amie, et j'aurais juré que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle +était, lors de son mariage, décidée à rester une honnête femme. +Permettez-moi de lui donner même un faux petit nom, pour qu'aucun hasard +ne puisse jamais vous faire connaître l'autre, le vrai. Admettez donc +qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, dès la +première année de ce mariage,—autre raison, n'est-ce pas, qui aurait dû +la préserver pour toujours de toute faute....—Mais elle avait le cœur +passionné. Son mari était brutal, inintelligent et indifférent. Enfin +c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut +le lui dire. Des circonstances d'intimité particulièrement dangereuses +permirent à cet homme de la presser. Elle perdit la tête. Elle devint sa +maîtresse, et elle eut de lui un second fils.»</p> + +<p>—«Oui,» repris-je, comme elle se taisait, «c'est une vieille histoire; +mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui à +qui elle vient d'arriver a le cœur brisé. Je voudrais tant savoir les +émotions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi +entre deux hommes, dont l'un est le vrai père, dont l'autre se croit le +père de l'enfant?... Il y a là une tragédie en trois actes: avant, +pendant et après, qui doit être affreuse quand elle n'est pas très +comique....»</p> + +<p>—«Affreuse,» fit Mme de S—— en secouant la tête, «et Marthe ne les +aurait pas supportées, les scènes de cette tragédie, si elle n'avait pas +eu son premier enfant.... Voilà ce que vous autres, romanciers, vous ne +comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme +peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier +enfant, Marthe ne l'avait pas chéri, le jour où elle l'avait eu, de +cette aveugle, de cette ardente affection à demi animale, par où +commence la maternité chez la plupart de nous.... Elle était plus +réfléchie qu'instinctive, plus raisonnée que spontanée. Ce fut au moment +où elle se sentit devenir mère une seconde fois qu'elle aima vraiment +son premier-né d'un amour plus tendre, par la pensée du tort qu'elle lui +faisait, en lui donnant un frère qui n'était pas entièrement de son +sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante, +moi, mais je suis sûre de ce que je vous dis, et que Marthe était +sincère en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle +avait embrassé le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle +ne se connaissait pas pour ce pauvre petit être....»</p> + +<p>—«C'est un cas bien curieux,» lui répondis-je, «car on prétend souvent +le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mère des fils de +l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de +l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....»</p> + +<p>—«<i>Sarà</i>, comme on dit ici,» continua Mme de S——, «c'est possible +pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extrême +tendresse envers le premier fils eut bientôt pour contre-partie, chez +Marthe, un sentiment de grande douleur à l'occasion du second fils.... +Voici comment: l'homme à qui elle s'était donnée,—et, ici encore, je +n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez +pas savoir,—cet homme, donc, menait l'existence de désœuvré riche que +vous connaissez. Il était de deux cercles fort élégants, il avait des +chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima, +une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinquième année, aussi +trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une grâce naturelle de +manières, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un +dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas +qu'il y ait rien de dangereux pour un caractère faible comme la gâterie +provoquée invariablement par ces façons-là. Le jeune homme finit, +rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et +qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu à peu un +enfant gâté, en effet. Mais un enfant gâté de trente ans, c'est du +triple, du quadruple extrait d'égoïsme.... C'est pire quelquefois.... +Celui-ci, l'amant de Marthe, lancé à toutes guides dans cette grisante +vie parisienne, avait marché un peu vite.—C'est votre mot, n'est-ce +pas?—Il avait dépensé plus que son revenu, entamé son capital. Il +voulut se refaire et se mit à jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il +gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour +où il dut avouer à sa maîtresse que, si elle ne l'aidait pas de sa +bourse, il sombrait,—et elle l'aida....»</p> + +<p>—«Permettez-moi,» interrompis-je en souriant, «de ne pas être aussi +indigné que vous.... Ces jolies petites scélératesses sont trop communes +parmi les jeunes gens qui font la fête, et, si l'on fouillait la +conscience de tous ceux qui, à cette heure-ci, descendent ou montent les +Champs-Elysées en conduisant eux-mêmes un cheval de trois cents +louis!...»</p> + +<p>—«Permettez-moi,» interrompit-elle à son tour, «de vous dire que vous +ne savez pas, vous, ce que c'est que le cœur d'une femme, et comme elle +a besoin de ne pas mépriser celui qu'elle aime, ni comme cette estime +est lente à s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant fût +venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle +voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments +comme les femmes délicates ont la naïveté d'en demander à ces hommes-là. +Elle voulut qu'il lui jurât, sur la tête de leur enfant commun, de ne +plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'était pas passé deux mois +qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle +aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle possédait des +bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le +mépris était entré en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire?» +insista Mme de S—— d'une voix presque altérée de dégoût. «La pauvre +femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aimé revenir encore +et encore demander la même chose. Et le jour où elle dit non, il lui +fallut voir ce père de son second fils, la menace à la bouche, parlant +de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la +perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier +elle-même cet argent en avouant tout à sa mère, jusqu'à ce qu'elle pût +enfin mettre à la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi +les plus saints devoirs.... On vit pourtant, après des agonies +pareilles.... Comment? Par quelles énergies que l'on ne se connaissait +pas?...»</p> + +<p>—«Mais ces énergies, c'est bien simple,» dis-je «Marthe a dû les +trouver dans ses deux enfants.»</p> + +<p>—«Non, mon ami.»—Je crois que jamais Mme de S—— ne m'avait appelé +ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce récit +réveillait en elle des cordes si vivantes!—«Non,» reprit-elle, «un de +ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette +crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce +fils ressemblait à son infâme père d'une de ces ressemblances absolues, +totales, qui crient la vérité à faire se serrer le cœur de la mère, +lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement. +Et puis, on s'habitue à cette sensation-là aussi, à moins que l'on ne se +prenne, comme fit Marthe, à trop détester l'amant d'autrefois. Car alors +cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien +étrange. La mère ne peut s'empêcher de frémir quand elle retrouve dans +son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'<i>âme</i> de celui +qu'elle méprise de ce terrible mépris. C'est d'abord une sorte de +honte.... Est-ce sa faute, à cet enfant, s'il ressemble à son père? +Vais-je me mettre aussi à détester mon fils? Je serais un monstre?... +Ces pensées traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les +chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la +fatale ressemblance est toujours là, qui s'impose comme une obsession. +Et puis, une nouvelle pensée apparaît. Si cette ressemblance allait être +complète, si des traits elle passait au cœur, si ce fils devenait un +coquin comme son père?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier +Marthe de tout reproche, que son ancien amant était tombé, après leur +rupture, plus bas et toujours plus bas. Ç'avait été d'abord, autour de +lui, cette vague réputation d'aigrefin qui n'empêche pas un homme, à +Paris, d'être reçu partout; mais chacun sent que de se lier avec le +personnage est une imprudence. On dit: «C'est drôle. De quoi peut bien +vivre ce garçon-là?» On ajoute: «Après tout, ce ne sont pas mes +affaires.» Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas, +ensuite plus haut. Des anecdotes d'indélicatesses se colportent. L'homme +qui se sent déconsidéré tourne à l'insolent. Il cherche une affaire. Il +la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: «Vous avez +tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens....» Cette phrase +est encore répétée.... «Qu'y a-t-il?» Cette question court les cercles +et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrapé en flagrant +délit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de +Marthe.—Cet homme en vint à tricher au jeu. Il fut pris. On étouffa +l'affaire. Mais le drôle disparut pour ne plus revenir....»</p> + +<p>—«Pauvre Marthe!» m'écriai-je presque malgré moi.</p> + +<p>—«Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais,» dit Mme de S—— en +secouant la tête. «Pour que vous puissiez bien comprendre tout son +martyre, il faut que vous sachiez qu'elle était redevenue une très +honnête femme. Elle a été de celles qui font mentir le proverbe, et pour +qui le premier amour est le dernier. Certaines expériences guérissent de +les recommencer—à jamais ... Marthe était pieuse avant sa faute; elle +le devint davantage ensuite. Elle avait conçu cette idée que Dieu la +punirait de cette faute dans ce fils de l'adultère qui grandissait +cependant, et, à mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec +le vrai père grandissait aussi. Ce n'était qu'un enfant, et il avait +déjà des vices de cœur presque développés, les tristes vices que la +mère avait appris à connaître dans son ignoble amant. Il était félin et +hypocrite, sensuel et faible, avec des égoïsmes mélangés de câlineries +qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce +caractère d'homme dont elle retrouvait les linéaments reproduits en +miniature dans l'enfant! Son devoir, à elle, était tracé, n'est-ce pas? +Essayer d'élever cet enfant et combattre à l'avance les défauts futurs +de l'homme encore à former.... Mais, c'est ici que vous allez la +plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle était mariée, et son mari s'était +mis dans la tête que c'était à lui d'élever ce fils. Une espèce d'atroce +ironie voulait qu'il adorât ce second enfant, et qu'au lieu de +développer à son égard la virile énergie qui eût été nécessaire, il le +traitât d'une façon exactement opposée à celle qu'exigeait cette nature. +C'était donc, entre le mari et la femme, des scènes continuelles à +propos de ce fils qui n'était qu'à elle et dont elle voyait l'avenir +écrit dans la destinée de l'<i>autre</i>, du scélérat qui lui avait +empoisonné sa vie. Le pire était qu'à travers ces angoisses secrètes, +ces remords, ces scènes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second +enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier, +qui lui ressemblait, à elle, et en qui elle voyait déjà s'épanouir sa +fine sensibilité.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus +dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la tragédie +morale qu'elle a traversée?...»</p> + +<p>—«Et le dénouement?» m'écriai-je.</p> + +<p>—«Il n'y en a pas eu,» me dit-elle; «l'enfant est mort trop jeune.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je l'avais notée, cette histoire, à peu près dans les termes que je +viens de la transcrire, et elle m'avait tant frappé que je la racontai +justement à d'Aurevilly, par un de ces soirs où nous revenions du +Cirque. Je le vois encore s'arrêtant et me disant:</p> + +<p>—«Et vous n'avez pas deviné que c'était son histoire, à elle?»</p> + +<p>—«Pas possible!» lui dis-je.</p> + +<p>—«Voyons, Claude,» reprit-il, en me mettant sur l'épaule sa main gantée +d'un de ces gants noirs brodés d'or, comme il en portait pour ces +sorties de demi-apparat, «est-ce que vous croyez qu'une amie lui eût +fait cette révélation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas +une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui révéler la +naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue +Mme de S——?»</p> + +<p>—«Morte aussi.»</p> + +<p>—«Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a dû vouloir vous dérouter +deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le +second pour mort.... Tâchez de le retrouver et de nettoyer votre +monocle. Nous en recauserons....»</p> + +<p>Je répondis à mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur +le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voilà +qu'un jour, ou plutôt une nuit, chez Phillips, dans ce bar célèbre où je +buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour +faire l'Anglais et le sportsman,—ô naïveté!...—le nom de S—— me +frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il était porté par un +très joli garçon de vingt-deux ans environ,—au chapeau luisant comme du +métal, au plastron plissé, à la boutonnière fleurie d'un brin de fougère +et de muguet sous le pardessus ouvert,—enfin un parfait <i>dandy</i> de +l'heure présente, pour employer un mot démodé que d'Aurevilly aimait. Et +tout en avalant un <i>cocktail</i> qui devait bien être le cinquième, à en +juger par le ton de ces messieurs, il disait:</p> + +<p>—«Nous lui avons donné la grande culotte.... Six banques de mille +louis.... Il faudra bien qu'il saute!...»</p> + +<p>Je sentis alors, à regarder ce garçon que toute la beauté d'un enfant de +l'amour enveloppait comme d'une auréole, combien d'Aurevilly avait vu +juste. Mme de S—— et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de +Florence, en donnant un fils aîné à cette soi-disant Marthe au lieu +d'une fille,—et la suite,—avait voulu me dépister, et j'avais devant +moi le fils de l'Alphonse. Hélas! je n'ai plus le preux de Valognes—un +autre des sobriquets amicaux de Barbey—pour recauser avec lui du +dénouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis +la visite chez Phillips, et je suis sûr, sûr comme de l'infamie de +Colette, que j'apprendrai demain, après-demain, quelque jour, que ce +jeune homme a fini comme son vrai père. Pauvre, pauvre Marthe!... +Décidément j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure +ait été stérile et que je ne doive jamais retrouver l'âme de cette +mauvaise femme incarnée dans quelque petit être, qui aurait à la fois +dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce mélange!... Il est vrai +que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce fût mon +sang. La pelote était trop bien garnie.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>MÉDITATION XIX</h3> + +<h2>THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR</h2> + + +<h3>I</h3> + +<h3>LA MÉTHODE DU DOCTEUR NOIROT</h3> + + +<p>Depuis des années j'ai renoncé à la naïve habitude de relire les pages +que j'écris. Une fois jetées sur le papier, c'est comme un enfant qui +vient de naître. Chétif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille +de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les +coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal +peigné,—telle est ma devise,—plutôt que rachitique et cosmétique. Je +viens pourtant de manquer à ce facile principe qui accorde si +merveilleusement la rhétorique et la paresse, et j'ai repris d'affilée +ces dix-huit premières méditations. Je voulais juger de leur ensemble et +vérifier si j'avais bien suivi le plan arrêté dans ma tête sur les trois +actes de la tragi-comédie d'Amour:—avant, pendant, après. Le résultat +ne s'est pas fait attendre. Un découragement immédiat s'est emparé de +moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le +reste du programme ainsi indiqué sur mon livre de notes et qui devait +constituer comme l'épilogue:—XIX: <i>Des consolations</i> (la débauche. +Montrer l'identité du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques +coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils +Epiphane qui prêchaient l'affranchissement de l'âme par l'assouvissement +du corps et la volupté....); XX: <i>Le sadisme</i> (son histoire. Montrer +qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance à certaines +sortes de douleurs. De la différence entre la souffrance qui nous +améliore et celle qui nous déprave. Pourquoi?); XXI: <i>Lesbos</i> (une +nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline. +Analyser la fureur impuissante que cela développe, si spéciale et qui ne +ressemble pas à l'autre jalousie, à cause de la différence de l'image). +Je venais de voir trop clairement mon incapacité d'<i>expliquer</i> tous ces +phénomènes moraux plus ou moins bien décrits, et de conclure. Et +qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et +puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me +disait si justement l'abbé Taconet: «Peindre trop complaisamment sa +maladie, c'est la propager.» Si ce livre devait ainsi répandre le virus +qui me ronge, à quoi bon avoir employé à une œuvre de corruption +l'encre de mon encrier? Mieux eût valu la boire, comme au collège. Cela +ne faisait de mal qu'à moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne +me suis pas trouvé le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de +papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme +cruelle était là, devant les yeux de ma jalousie, offrant à d'autres sa +gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand +on a vraiment pleuré sur certaines pages, une espèce de vanité +singulière vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si +l'on devait avoir, en talent, le bénéfice de ses larmes. C'est misérable +et c'est humain,—de cette étrange humanité littéraire où le factice et +le naturel, le faux et le vrai se combinent à ne les pouvoir pas +démêler. Oui, voilà deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre +sotte et mesquine, qui m'ont empêché de brûler ce livre, malgré tout; +puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abbé +Taconet, en me disant: «Mais si, après avoir étalé la maladie de mon +cœur, j'en donnais le remède? Ce serait une conclusion, cela.» Et tout +de suite ce problème se pose à mon esprit: «Y a-t-il un remède contre la +passion?» Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: «Y +a-t-il une <i>Thérapeutique de l'amour</i>?» Le mot me semble paradoxal et +piquant. Je reprends courage, et je l'écris sous l'étiquette XIX, à la +place du titre projeté. Et je médite, je médite.... Je ne trouve rien. +«Allons,» me dis-je, «puisqu'il s'agit de thérapeutique et que d'après +Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est à base physique, si j'allais +consulter un médecin?» Et dès le lendemain, vers les dix heures, je +m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au +quatrième étage de laquelle j'étais sûr de trouver le docteur Noirot.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je l'ai connu, cet excellent docteur,—à qui j'ai dû la tragique +anecdote rapportée dans la méditation XIV,—au quartier Latin. Il était +interne à Bicêtre. J'ai bien souvent mangé en sa compagnie, dans la +salle de ce vieil hôpital affectée aux repas de ces messieurs, sur les +murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions très étrange. Les +listes des internes y sont gravées, année par année, et dans chaque +liste, depuis quinze ans, il y a un nom à côté duquel se voient deux +initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, à chaque nouvelle +fournée, devient la maîtresse d'un des futurs docteurs envoyés dans cet +hôpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades, +quand le chef de service manquait. Il était dès cette époque, et il est +resté cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec +un air d'employé plus que de praticien. Il est mon aîné et de beaucoup. +Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus +belle fortune, s'il n'avait pas eu à soutenir une nombreuse famille, +casée par ses soins. Le souci forcé de la clientèle l'a empêché +d'arriver à l'agrégation, et il est probable qu'il ne sera même jamais +médecin des hôpitaux. A travers sa vie de labeur et de dévouement, le +cynisme dont je parlais a continué de se développer par le plus +singulier contraste que j'aie jamais rencontré. Matérialiste outrageux, +expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, +Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à une âme +gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne +croit guère à la médecine, il s'est fait depuis des années une +spécialité du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux, +pétrir le corps humain d'une manière quasi miraculeuse, grâce à des +connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui +reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup poussé, et, à l'heure +présente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se +loger, depuis la mort de sa mère, dans un appartement meublé à neuf, en +haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passée ni +la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce +qui ne l'empêche pas, quand on discute devant lui l'immortalité de +l'âme, de passer au fil de sa féroce ironie ce qu'il appelle la plus +grotesque des vanités de l'homme. A-t-il des maîtresses? Je lui en ai +connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,—et +pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,—mais jamais il +n'a aimé. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement +battu par son cocher et saignant sous la mèche, il me disait: «Une +passion, c'est, sur notre système nerveux, une place comme celle qu'a ce +cheval sur sa croupe. Tâchons de ne pas nous laisser faire de place au +cœur....» Je pensais à ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme +capable de comparer un amant malheureux à une rosse conduite par un +ivrogne doit avoir des panacées contre ce malheur, ou personne n'en a.</p> + +<p>Noirot achevait de déjeuner. C'est une de ses théories que l'homme qui +travaille doit être nourri avant son travail. «Les Anglais ont raison,» +dit-il souvent, «dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela +qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....» A dix heures, il se +lève de table. Il a, de huit à neuf et demie, visité les deux ou trois +clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier. +De onze heures à trois heures, il fait ses courses. De trois heures à +six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il +dîne. Autrefois, il donnait toutes ses soirées à sa mère. Il va +maintenant un peu dans le monde, un peu au théâtre, un peu chez les +trois sœurs qu'il a mariées.... Quand je lui eus expliqué que je +voulais causer avec lui, à propos d'un livre que j'écrivais:</p> + +<p>—«Montez dans ma voiture,» me dit-il; «nous bavarderons entre mes +visites.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Nous voici donc roulant dans ce coupé au mois, comme en ont les +médecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et +les grands yeux vitreux dans les faces pâles. Je pouvais voir, dans +l'espèce de tiroir sans couvercle ménagé sur le devant, un thermomètre +de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.—Noirot est un des +docteurs qui cumulent la médecine et la chirurgie. C'est même un +operateur très adroit.—Des brochures s'y mêlaient à quelques fioles de +pharmacie destinées aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer +à mon compagnon, devant ces témoignages de la vraie douleur, ma douleur +à moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma +pensée. Mais que la pensée paraît peu de chose à côté d'un os qui crie +sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fièvre!</p> + +<p>—«Vous avez tort,» répondit le docteur, quand je lui eus communiqué, +avec le problème sur lequel je voulais le consulter, mon espèce de honte +à l'entretenir de maux par trop chimériques. «Pour un matérialiste comme +moi, un mal moral est un mal physique moins bien défini, voilà tout.... +Et c'est parce qu'il est moins bien défini que les médecins ne s'en +occupent pas....»</p> + +<p>—«Alors, à quelqu'un qui viendrait vous dire: «Docteur, je suis +amoureux, guérissez-moi,» vous n'éclateriez pas de rire au nez?...»</p> + +<p>—«Pas le moins du monde.»</p> + +<p>—«Et qu'ordonneriez-vous?» insistai-je. «Est-ce indiscret de vous le +demander?»</p> + +<p>—«Cela dépendrait naturellement de l'individu,» fit le docteur, hochant +la tête. «Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies, +il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a +que des amants. Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, parce +qu'elle ne m'a jamais été posée. Pourtant, j'entrevois tout de suite +quelques règles générales, d'après deux ou trois remarques que j'ai eu +souvent l'occasion de faire. Avez-vous observé d'abord que tous les +amoureux ont mal à l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un +proverbe qui dit:—Vivre d'amour et d'eau claire,—et qui n'est pas si +bête. Traduisez-le en bon français, il signifie qu'un amoureux ne +surveille plus l'hygiène de ses repas. Il mange à des heures quelconques +et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous à midi, il déjeune à deux +heures; un rendez-vous à une heure, il déjeune à midi, hâtivement, +goulûment. Puis, malgré les plus rigoureux principes, il court posséder +sa maîtresse, en plein travail de la digestion.... S'il reçoit une +mauvaise nouvelle de cette maîtresse, il n'a pas d'appétit; une bonne, +il n'en a pas non plus.—Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous +ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal à +l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir +mal à ses racines.... Je vous passe les considérations que je pourrais +vous faire sur les rapports du système nerveux avec ce précieux organe, +si précieux, si fragile, si négligé.... J'arrive à ma conclusion: +presque toujours les chagrins du cœur s'accompagnent d'un état +dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digère pas. L'un +s'additionne à l'autre, et les deux misères s'aggravent.... Je +conseillerais donc à mon sujet une première série de soins destinés à +lui procurer la félicité physique et irrésistible, dont s'accompagne la +bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet, +vous êtes un chrétien, au fond, tout au fond, et ma théorie vous fait +horreur.... Mais avez-vous assisté, à la campagne, aux déjeuners qui +suivent les retours d'enterrement? On s'assied à table les yeux rouges, +les lèvres tremblantes, l'âme navrée. On parle à peine. Le bruit des +pelletées de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les +oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit +des cuillers dans les assiettes.... Cependant le bœuf arrive, puis le +poulet, puis les légumes, le tout arrosé d'un vieux vin de pays qui sent +le raisin.... Petit à petit les voix se haussent, le feu de la vie +revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont +un bon moment, le premier depuis la catastrophe.»</p> + +<p>—«J'ai déjà mentionné le fait dans une de mes méditations,» +interrompis-je avec un peu de vanité. «Pauvre nature humaine! Cela +prouve que nous avons un corps et une âme, simplement, et que la chair +est faible, très faible....»</p> + +<p>—«Faiblesse ou force,» reprit le médecin, «pourquoi ne pas utiliser ce +procédé de consolation? A un amant possédé du délire du regret, comme +vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un régime adapté à votre +état actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice, +beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est là, donc +dépenser et acquérir; et je vous rédigerais un régime de table qui vous +remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin +rouge; du vin blanc léger, additionné d'eau de Vals, des viandes rôties +et des légumes, à part égale; des heures régulières du déjeuner et du +dîner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions.... +En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, après chaque repas, au +lieu de ces idées noires que le travail de la digestion laborieuse roule +dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les résidus toxiques +d'une désassimilation incomplète,—je vous donne des idées légères, des +idées roses, celles d'un cheval qui a bien mangé son avoine, d'un chien +qui a bien lappé sa pâtée. Hé! hé! ce n'est pas à dédaigner, ce +bonheur-là. C'est le plus sûr.... Seulement, comme vous n'êtes ni un +cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,—ou du moins qui +raisonne,—je vous explique ma méthode, pour vous donner à vous-même, +par-dessus le marché, le petit intérêt de suivre le progrès de votre +guérison. Au lieu de penser à votre maîtresse uniquement, vous commencez +de penser au remède que je vous prescris contre votre maîtresse.... Ce +jour-là, vous êtes sauvé,—ou, sinon sauvé, du moins soulagé. Mais nous +voici à la porte de la maison où je dois m'arrêter.... Attendez-moi dix +minutes, voulez-vous?...»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, à cette porte, en train +de réfléchir sur le paradoxal remède de mon docteur. Tant-mieux et sur +cette métamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une +ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente +un peu partout, j'essayai de résumer mon impression sur ce remède en +noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une +brochure ramassée dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de +l'<i>agoraphobie</i> ou peur des espaces, de la <i>claustrophobie</i> ou peur de +l'étroit, et de la <i>télénophobie</i> ou peur des épingles. Mon Dieu! Que la +science moderne de l'esprit est donc singulière dans ses distinctions, +et que l'esprit lui-même apparaît, quand on le regarde à la loupe, comme +une machine délicate et facile à fausser! Mais je retranscris ici mes +axiomes:</p> + +<p class='max'>XCI</p> + +<p><i>Pour certains physiologistes, l'âme est la maladie du corps. C'est +alors la maladie sacrée dont parlaient les anciens. Mourons-en plutôt +que de vivre sans elle</i>.</p> + +<p class='max'>XCII</p> + +<p><i>Substituer une boîte de pilules à l'Evangile, c'est, au fond, le rêve +de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrès</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quand le docteur fut de nouveau assis à côté de moi, je lui tendis la +feuille où je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les +épaules sans se fâcher, avec la sérénité d'un doucheur qui voit se +trémousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommençait de +rouler le long des rues:</p> + +<p>—«Parfait! Voilà qui prouve que vous avez la haine du remède. Cette +aversion est un phénomène constant dans les maladies dites morales. En +l'espèce, il dérive d'une conception fausse de la femme qui remonte en +droite ligne à la dame du moyen âge Comme Schopenhauer s'en est joliment +moqué! C'est votre maître, celui-là, le nierez-vous?»</p> + +<p>—«Mon maître?...» répondis-je. «C'est un Chamfort à la choucroute. +J'aime mieux l'autre, qui était à l'ambre, en vrai fils au dix-huitième +siècle. Schopenhauer, causeur, me représente l'Allemand dont Rivarol +disait que, pour prouver qu'il est léger, il saute par la fenêtre.»</p> + +<p>—«N'empêche,» continua le docteur, «que, cette fois, il est bien tombé, +et sur un des parterres où fleurit le plus abondamment la fleur de la +jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un +amant malheureux, à ce point-ci tout particulièrement: rectifier l'image +du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce +qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a écrit +un livre qui s'appelle <i>Cruelle Enigme</i>. Je n'entends rien à la critique +littéraire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de +titres qui appartiennent davantage à ce que j'appelle, excusez ma +franchise, l'école du doigt dans l'œul. Etes-vous allé à la Maternité?»</p> + +<p>—«A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux +couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la +pensée comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux voûtés, ses +couverts de tilleuls, son cloître paisible, ses longs toits qui +ressemblent à ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!...»</p> + +<p>—«Il ne s'agit pas de ces fadaises,» dit Noirot; «avez-vous suivi là +une clinique?»</p> + +<p>—«Non,» répondis-je; «l'odeur m'a dégoûté dès la première salle. Vous +savez que je n'ai jamais été très passionné pour ces spectacles, même +quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les +salles de Bicêtre....»</p> + +<p>—«Hé bien!» continua le docteur, «c'est ce dégoût que je demanderais à +l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans +cette Maternité à des séries d'opérations. Je le contraindrais de suivre +les visites à l'hôpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le +familiariserais avec le féminin dans ce qu'il a de plus endolori, de +plus répugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux +vers de Vigny:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>...La femme, enfant malade....<br /></span> +</div></div> + +<p>que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour +cet amant malheureux en images précises. Quand il penserait que sa +maîtresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la +cruelle énigme, il y verrait un phénomène vulgaire, quelque chose +d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'éternuement sous +un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal +pour un benêt de philosophe: «L'amour, c'est l'obsession du sexe.» Et de +cette obsession-là il faut se débarrasser comme de toutes les autres, +par la vision bien nette de la misérable cause qui produit ce grand +effet.... Bon, me voici encore obligé de vous quitter; j'en ai pour cinq +minutes, cette fois.»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Il en passa plus de cinquante. L'endroit était mal choisi pour m'y faire +stationner. C'était à deux pas de l'entrée du Vaudeville, rue de la +Chaussée-d'Antin. Or, à ce théâtre du Vaudeville se rattache un de mes +plus tristes souvenirs. J'ai vu ma maîtresse en sortir avec un de mes +rivaux, après que je l'avais laissée, trois heures auparavant, assise au +coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'étais +moi-même rentré chez moi, et, le souci de sa santé m'ayant empêché de +travailler, j'avais quitté ma chambre et gagné à pied les bureaux d'un +journal. Désireux de causer pour tromper ma mélancolie, j'y avais +cueilli André Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre +Tortoni et l'Opéra, indéfiniment. Et puis le mauvais destin veut +qu'André s'arrête pour voir la sortie du théâtre. Et le reste!... Je me +rappelais, dans la voiture de Noirot, cette scène de trahison. Mes +sentiments d'alors me revenaient, après tant de jours, avec une +extraordinaire précision. Cela me déchirait à nouveau tout le cœur, et +je m'amusais à discuter mentalement avec le cynique docteur que je +venais de quitter:</p> + +<p>—«Non,» me disais-je, «j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a +obéi à des nécessités de pure, ou plutôt d'impure physiologie, cela ne +peut pas me consoler, puisque c'est là ma peine: qu'avec ce joli visage, +qui ressemble tant à mon rêve, elle soit soumise à cette perversion de +son cœur par ses sens. Quand même je croirais que son mensonge n'a +jamais été que de l'hystérie, et quand je posséderais la véritable +théorie de ce mal mystérieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle, +cette théorie m'empêcherait-elle d'éprouver que c'est là une grande +misère: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que +j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la +ligne est un peu renflée et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans +le pli qui touche à la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester +si belles?...»</p> + +<p>Pour chasser l'image de cette bouche trop chérie, je me remis à +feuilleter la brochure sur l'<i>agoraphobie</i>, l'<i>oïchophobie</i> ou peur des +maisons, sans doute, la <i>topophobie</i> ou peur des endroits, je +suppose,—et, à la suite de mes réflexions de tout à l'heure, j'écrivis +l'aphorisme suivant sous la rubrique:—<i>Illogisme</i>.</p> + +<p class='max'>XCIII</p> + +<p><i>Un savant me démontre, pour me consoler, les motifs physiologiques de +l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous +disent, quand vous pleurez un mort: «Vos larmes ne vous le rendront +pas.» Hélas! c'est justement pour cela que vous le pleurez</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse:</p> + +<p>—«Je vous ai fait attendre,» reprit-il; «je viens d'assister à une +scène navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a supplié de lui +avouer son état pour qu'il arrangeât ses affaires.... Il en a pour un +mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a données m'en faisaient +un devoir. C'est le plus dur de notre métier, cela.... Il a pris son +visage dans ses mains, et il a pleuré, sans parler, de grosses larmes +qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demandé +que sa femme n'en sût rien.... Quand elle est rentrée, il causait avec +moi en souriant.... C'est toujours beau, un caractère....»</p> + +<p>—«Et cela ne vous fait pas croire à l'âme, à quelque chose +d'indéfinissable, d'irréductible au scalpel, qui palpite à travers les +défaillances des organes?...»</p> + +<p>—«Pas le moins du monde,» dit-il en secouant la tête; «un sentiment ne +doit jamais prévaloir contre une idée.... Mais dépêchons-nous, parce que +j'ai un pauvre diable à visiter très loin.... Encore une histoire +navrante....»</p> + +<p>Il avait oublié notre discussion, et je n'eus pas le courage de la +reprendre. Je l'écoutais me détailler une infortune affreuse, comme il +n'y en a qu'à Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait +une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines, à soigner ainsi +une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des misères du corps +aurait-il le loisir d'apprendre à connaître les misères de l'âme, et à +quoi bon? C'est moi qui suis un égoïste et un insensé de venir ennuyer +un homme comme celui-là, entre le chevet d'un cancéreux et le chevet +d'un typhoïdique, en lui demandant un remède contre une maladie qui ne +se touche pas au doigt, qui ne s'apprécie pas au thermomètre, qui ne se +sonde pas, qui ne s'opère pas avec l'acier. Ah! que la religion était +intelligente, qui bâtissait les cloîtres, précisément pour ces +maladies-là! Mais, voilà! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a +sa raison d'être. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus +que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans +l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont +mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait +trop, il agirait moins.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XX" id="XX"></a>MÉDITATION XX</h3> + +<h2>THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR</h2> + + +<h3>II</h3> + +<h3>LE SYSTÈME DU PROFESSEUR SIXTE</h3> + + +<p>J'ai pourtant essayé de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en +vertu de la sage maxime que ce même docteur applique aux eaux minérales: +««Je recommande toujours,» dit-il, «celles qui ne peuvent pas faire de +mal.... Alors, si elles ne font pas de bien....» Et il hoche la tête. Je +retournai dans une célèbre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un +ancien dragon de l'impératrice, espèce de géant maigre et roux, à profil +de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait +par ses ingénieuses plaisanteries prononcées avec un accent méridional. +«Il y a neuf parades, monsieur Larcher,» me disait-il. Et il +m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu'à l'octave: «Et la +neuvième,» continuait-il en clignant l'œul gauche, «qui consiste à +ficher le camp....» Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite +salle de la rue Jacob, puis, ayant visité mes fleurets délaissés depuis +des années, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un +nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter +une paire d'épées d'occasion qu'il prenait la liberté de me recommander: +«C'est pour rien,» me dit-il, «et nous les travaillerons ensemble, vous +verrez....» Car il est de l'école de ceux qui méprisent l'escrime +savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'être que si elle vous +prépare au terrain. Aussi la salle est-elle fréquentée uniquement par +des utilitaires. Avec son jeu, sans élégance aucune, mais qui touche +beaucoup, le père Lecontre (niez donc la prédestination des noms!) s'est +fait une renommée de maître pratique aussi méritée que sa renommée de +terrible carottier. Si j'avais été encore l'homme d'autrefois, le +maniaque de caractères, capable de suivre un personnage de semaine en +semaine, par curiosité, je me serais plu dans cette petite salle, +véritable séminaire de spadassins, dont les habitués principaux sont: +quatre députés véreux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de +jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. Hélas! Ma +pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des +muscles. Ils oublient cela, les médecins, quand ils vous conseillent la +vie d'athlète, que cette vie suppose d'abord l'athlétisme, et cet +athlétisme la santé. Après huit jours de plastronnage quotidien, je ne +mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais à Colette +davantage encore, et aux temps où j'étais du moins auprès d'elle à +griser de caresses ma jalousie. Je me récitais des vers écrits à cette +époque:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>...Comme Samson sur les genoux de Dalila,<br /></span> +<span>Je sens la trahison enveloppante et tendre<br /></span> +<span>A chaque doux baiser sur ma tête descendre,<br /></span> +<span>Et je dis: «Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux,<br /></span> +<span>«Donne-moi tes deux seins frais et délicieux,<br /></span> +<span>Et ta Beauté troublante ou se dissout mon être....»<br /></span> +</div></div> + +<p>Ces séances d'escrime alternaient, toujours d'après les conseils de +Noirot, avec des séances à l'hôpital, où je voyais des nudités féminines +à dégoûter du vice un équipage de marins en bordée. Mais non, ces corps +misérables et rongés des pires maladies de l'impureté, sur ces grabats +d'agonie, dans ce décor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus +présente l'adorable ligne du corps de ma maîtresse, et le frissonnement +parfumé autour d'elle des batistes transparentes et des souples +dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans +les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce +fragment d'un sonnet perdu:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Ton adorable corps, dont le regret me ronge,<br /></span> +<span>Tu t'en servis, ainsi que d'un sûr instrument,<br /></span> +<span>Afin de régner mieux sur un trop faible amant<br /></span> +<span>Toi qui savais l'extase où la Beauté me plonge....<br /></span> +</div></div> + +<p>Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours +le même, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre +chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu'à lui aussi l'on peut jeter +cette éloquente apostrophe qui commence une strophe d'un poème, lu je ne +sais où:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Tu ne la connaît pas, la funeste Beauté....<br /></span> +</div></div> + +<p>Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de +cette Beauté quand on l'a possédée dans un cadre digne d'elle, et +perdue,—perdue volontairement! Quelle sottise!</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>A la suite d'une de ces visites à l'hôpital, je me réveillai un matin +d'un sommeil hanté de cauchemars. J'avais vu Colette morte, étendue sur +la dalle de l'amphithéâtre, et un carabin me tendait un scalpel pour +l'enfoncer dans cette gorge blanche, à demi voilée de ses fins cheveux +blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse +lassitude du muscle trop travaillé. «Si cela continue,» me dis-je, «je +deviendrai fou....» Et, réfléchissant à la méthode du docteur Noirot, +dans cette paresse du lit où la pensée se dévide toute seule, comme la +laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aperçus avec +une extrême netteté le vice initial, que je formulai ainsi:</p> + +<p class='max'>XCIV</p> + +<p><i>Un remède physique ne peut rien contre un mal moral, pour la même +raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une +attaque de rhumatisme. L'âme seule agit sur l'âme</i>.</p> + +<p>Mais qui connaît aujourd'hui les choses de l'âme? Les psychologues, sans +doute, puisque c'est leur métier. Si j'allais consulter le fameux Adrien +Sixte; l'auteur de l'<i>Anatomie de la Volonté</i> et de la <i>Théorie des +Passions</i>? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes +pièces dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais +remercié. Ce sera l'occasion, et aussi de le connaître. Je m'habille en +me félicitant de cette résolution nouvelle.—On se raccrocherait à une +touffe d'herbes, avec une folie d'espérance, lorsqu'on se noie, la +lanterne au cou.—Je cherche l'adresse de Sixte dans le <i>Tout-Paris</i>. +Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en +effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le célèbre analyste. +N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son éditeur. Après bien des +pourparlers et en déclinant mon nom, j'arrive à savoir que le +psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, près du Jardin des Plantes, et +le numéro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du +quartier Latin où j'ai vécu mes années de jeunesse. Je dis au cocher de +prendre par le versant de la montagne Sainte-Geneviève qui regarde le +Val-de-Grâce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, où +se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des leçons dans cette +«boîte», il y a tantôt quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de +la porte peinte en vert pour aller empâter de latin et de grec les +estomacs récalcitrants des retoqués de tous les baccalauréats, et +j'étais si fervent alors, si passionné d'art!... Je composais des vers +entre deux conférences,—à quatre francs l'une. Je griffonnais des pages +de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours, +auprès de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon rêve unique +était de vivre de ma plume, afin d'écrire des chefs-d'œuvre,—comme +Balzac. Mon temps à moi pour travailler, et je comptais remuer le monde! +O chute éternelle de l'éternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette liberté +conquise, de mon commencement de réputation, de mon temps pour +travailler? Qui m'eût dit alors que j'en arriverais à regretter les +froids matins de neige, où, levé à trois heures, ayant écrit jusqu'à +sept, sous l'influence d'un café plus noir que mon encre, je courais +chez le Vanaboste vers les sept et demie, déjeunant en route d'un +croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier? +«Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Idéal?» me disent les pavés +sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si +fier.—Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la +montagne Sainte-Geneviève est dépassée. La voiture a descendu la rampe +de la rue Lacépède, elle tourne par la rue Linné et s'arrête devant la +maison du Maître:</p> + +<p>—«Monsieur Sixte, s'il vous plaît?...» demandai-je à un vieux portier +qui travaillait à un ressemelage de bottes, et j'aperçus avec étonnement +qu'un coq au plumage lustré sautelait dans la loge sur le marbre d'une +commode en acajou, à côté du concierge-cordonnier. C'était la toute +petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales, +rappelant des premières communions, et une image coloriée de Napoléon +III à cheval, pendues sur le mur.</p> + +<p>—«Au quatrième, la porte à droite,» glapit le vieillard, qui, jaloux +sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'écrie avec +une feinte colère:—«Ferdinand, veux-tu descendre, grand +<i>abateleux</i>....»</p> + +<p>Ferdinand—c'était, paraît-il, le nom de ce coq familier—descendit en +voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entrée dans la +maison de l'illustre psychologue. «C'est là évidemment un sage,» me +disais-je, «un Spinoza moderne qui mène la vie que j'ai rêvé de mener +autrefois.» Ce fut donc avec un mélange de vénération et de curiosité +que je sonnai à la porte indiquée. Cette curiosité se changea en stupeur +quand je constatai, au bruit du battant tiré, qu'une chaîne de sûreté le +retenait à l'intérieur. Dans l'entre-bâillement, je via apparaître une +figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux +perçants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M. +Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: «J'vas +voir s'il est là ...» mais sans me faire entrer. Elle revint après deux +minutes, puis, décadenassant sa chaîne, et devenue un peu moins rogue:</p> + +<p>—«J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons été volés une fois, +par un quelqu'un qui avait demandé pour écrire un mot à Monsieur, et un +quelqu'un nippé comme vous.... Alors, vous comprenez....»</p> + +<p>Et elle m'introduisit dans un cabinet tapissé de livres, où se tenait +assis à une méchante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiffé +d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote râpée, les bras +protégés par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce +personnage, sa face hâve, son air minable, lui donnaient un chétif +aspect de pauvre employé qui m'étonna un peu. Je distinguai bien de son +côté une certaine surprise à rencontrer l'écrivain d'analyse qu'il avait +cité dans ses graves livres, si jeunet encore et vêtu d'un costume de +gommeux. J'avais à la main, je m'en aperçus alors, une mince badine que +Colette m'avait donnée pour ma fête, et qui se terminait, faut-il +l'avouer? par un petit ivoire japonais représentant un singe en train de +se gratter. Nous faisions, le Maître et moi, un contraste éminemment +philosophique. Il était, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans +Marguerite, et moi, le Faust d'après toutes les marguerites,—un Faust, +hélas! aussi effeuillé qu'elles. Derrière la fenêtre s'approfondissait +un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du cèdre du Jardin des +Plantes. Le feu mourait dans la cheminée. Et nous échangions des +compliments embarrassés. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur +Sixte—comme l'appellent les revues allemandes: <i>Herr Professor</i>—que +j'écrivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme +humoristique, et que j'en étais à l'article des remèdes:</p> + +<p>—«En connaissez-vous?» lui demandai-je.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Le philosophe releva ses lunettes fumées sur son front, s'enfonça dans +son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans +sa main droite, et me répondit:</p> + +<p>—«Mais, comment? Comment?... C'est là un problème psychologique des +plus faciles à résoudre, pourvu qu'il soit nettement posé.... Qu'est-ce +que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenthèses, +n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour, +c'est, au point de vue purement phénoménal, l'absorption de toutes les +forces de l'âme autour de l'idée d'un objet aimé. Admettez-vous cette +définition?»</p> + +<p>«Je n'y vois pas d'inconvénients,» lui répondis-je, un peu interloqué +par son assurance et un peu confus aussi de penser que la définition +d'où je suis parti moi-même ressemble fort à celle-là et veut à peu près +dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour.</p> + +<p>—«Précisons,» continua-t-il. «J'appelle grand A cet objet aimé, et les +diverses forces de l'âme absorbées par grand A, je les appelle <i>a' b' c' +d'</i>, etc. (<i>a</i> prime, <i>c</i> prime....)»</p> + +<p>—«Seigneur Dieu!» soupirai-je intérieurement, «serait-ce là cette +psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle à +appeler Colette grand A, et nos sentiments <i>a', b', c', d'</i>?... Ce +serait fortement comique.... Mais oui! Déprime!» dis-je tout haut, sans +que le digne philosophe s'aperçût de mon infâme jeu de mots.</p> + +<p>—«Cela posé,» continua-t-il, «vous admettez bien que grand A n'existe +point en soi?»</p> + +<p>—«Comment,» interrompis-je, «la femme que j'aime n'existe pas en +soi?...»</p> + +<p>—«Indiscutablement non,» dit le philosophe, «je veux dire que ce que +vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image +créée, développée et nourrie par les puissances de votre âme que j'ai +appelées <i>a', b', c', d'</i>....»</p> + +<p>—«Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime....»</p> + +<p>—«Justement,» reprit le philosophe, «allez au fond de tout et vous +trouverez une tautologie. Le problème de la guérison de l'amour consiste +donc à détourner sur d'autres objets quelconques ces puissances <i>a', b', +c', d'</i>.... Est-ce clair?» insista-t-il; et avec un air de triomphe: «La +psychologie, voyez-vous, ne sera constituée à l'état de science exacte +que si l'on s'habitue à parler de l'âme humaine comme on parle des +triangles et des carrés, ou plutôt des roues et des cylindres.... Au +fond, qu'est-ce que c'est qu'une âme? Une horloge qui sonne des idées et +des sentiments.»</p> + +<p>—«Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut....» dis-je.</p> + +<p>—«Elle se l'imagine,» répliqua le savant en haussant les épaules. «Mais +reprenons notre raisonnement. Posons donc l'équation suivante: grand +A=<i>a'+b'+c'+d'</i>.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur +l'objet aimé doit et peut se décomposer en une série de forces moindres. +Ce n'est qu'une addition, et ce même problème de la guérison de l'amour +se ramène à cet autre: détacher successivement <i>a', b ', c', d'</i>, +jusqu'à ce que nous ayons grand A=<i>o</i>.»</p> + +<p>—«Les choses du cœur sont pourtant plus complexes que cela....» +insinuai-je.</p> + +<p>—«Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre,» dit le +philosophe; et il eut un: «C'est ici que je vous attendais,» d'une +audace égale à celle de l'Empereur, montrant un point de la carte à +Duroc et disant des ennemis: «Et ici je les battrai....» «Je vous résume +le chapitre sur l'Amour dans ma THÉORIE DES PASSIONS. Je le crois +complet. Le premier élément que nous rencontrons dans l'Amour, soit +<i>a'</i>, c'est la sensualité. Le second, <i>b'</i>, c'est l'amour-propre du +mâle, qui veut dominer la femelle, la posséder moralement autant que +physiquement, d'où cette forme de duel que revêt aussitôt l'amour. Le +troisième, <i>c'</i>, c'est l'instinct de destruction développé dans toutes +les créatures en même temps que l'instinct du sexe et qui pousse +certains animaux à tuer l'objet de leur jouissance aussitôt après cette +jouissance. L'araignée femelle, par exemple, dévore son mâle, à peine +fécondée. Quant à <i>d'</i>, ce sera ce besoin d'anxiété, cet appétit +d'émotion qui produit l'inquiétude des amoureux déjà signalée par +Lucrèce dans son admirable quatrième livre; <i>e'</i>....»</p> + +<p>—«Je comprends,» dis-je en l'interrompant, «et arrêtons-nous à ces +quatre points.—C'est dommage,» pensai-je, «qu'il lui faille tant de +détours pour arriver à dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste. +Mais ne pouvait-il énoncer simplement cette vérité que l'amour est +d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?»—Et le moqueur +que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raillé de mes +propres idées faillit ajouter: «Mais, s'il énonçait une vérité simple +simplement, serait-ce encore de la psychologie?...»</p> + +<p>—«Cherchons donc,» reprit Adrien Sixte, «le moyen de détacher d'abord +<i>a'</i> de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer +la sensualité à un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucrèce et j'y +lis: «Celui qui évite l'amour ne manque pas pour cela des joies de +Vénus.... <i>Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem</i>....»</p> + +<p>—«Ce qui veut dire que vous conseillerez à un amant malheureux de +prendre d'autres maîtresses?...»</p> + +<p>—«Sans les aimer,» insista le philosophe, «sans les aimer. Tout est là. +Si vous pouvez parvenir à associer l'image de la volupté à des femmes +différentes de celle qui fait en vous idée fixe, il est évident que vous +serez plus fort pour lutter contre votre passion.»</p> + +<p>—«Mais voilà,» dis-je, «c'est précisément en cela que consiste l'amour, +à ne pouvoir éprouver avec aucune autre femme les sensations que vous +donne votre maîtresse.»</p> + +<p>—«Passons à <i>b'</i>,» reprit Sixte, qui paraissait n'avoir pas entendu ma +boutade. J'observai que son regard, au lieu d'aller au dedans au dehors, +se repliait du dehors au dedans pour mieux suivre son raisonnement—«Je +conseillerai en second lieu à cet amant malheureux de donner à son +amour-propre une puissante satisfaction dans son métier. Mon avis est +qu'il faut entendre dans ce sens la célèbre formule de Goethe: «Poésie, +c'est délivrance.» Poésie, traduisons toujours, c'est-à-dire +création.... Le simple fait de se rendre capable d'un travail en dehors +de l'amour constitue un triomphe qui produit en vous une certaine joie, +en vertu du théorème de Spinoza: «Quand l'âme contemple sa puissance, +elle se sent augmentée et elle est heureuse.» Je dirai à un avocat: +Plaidez et gagnez votre procès; à un marchand: Vendez beaucoup; à un +médecin: Augmentez votre clientèle; à un écrivain: Composez un grand +livre.»</p> + +<p>—«Permettez,» interrompis-je encore, «du moment qu'un homme est capable +de s'occuper avec ardeur de son métier, il n'est plus amoureux.»</p> + +<p>—«Justement. Je l'ai donc guéri,» dit le philosophe avec un bon +sourire. «Et j'arrive à <i>c'</i>.... Cet instinct de cruauté est plus +difficile à diriger. Pourtant il y a tels exercices, la chasse et la +pêche, par exemple, que j'ai le premier signalés, chez les Anglais, +comme les plus efficaces dérivatifs à la férocité du sexe. J'attribue à +leur prédominance la chasteté relative de ce peuple.... Voyez-vous, +monsieur, l'art de la civilisation, ce n'est pas de détruire les +dangereux instincts hérités de la brute ancestrale, du <i>pithecanthropus +erectus</i> dont nous descendons, c'est de les employer savamment. +Considéré au point de vue de l'intérêt social, un vice bien appliqué est +l'équivalent d'une vertu. C'est ce que je me propose d'établir dans mon +traité de <i>Dynamique sociale</i>. Ainsi pour <i>d'</i>..., dans le sujet qui +nous occupe, je ne répugnerais pas à conseiller le jeu,—oh! à petite +dose,—comme un alibi à ce besoin d'anxiété, à cet appétit d'émotion +dont je vous parlais. Oui, le jeu, ou plutôt les dangers de grands +voyages.... Je me résume, j'ai détaché <i>a', b', c', d'</i>....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«Et grand A égale zéro,» dis-je en riant.</p> + +<p>—«Et grand A égale zéro,» répéta-t-il; et il eut de nouveau son bon +sourire en abaissant ses lunettes sur ses yeux; «ce qui veut dire encore +une fois que l'amoureux est guéri.»</p> + +<p>—«Me permettrez-vous une question?» lui demandai-je en me levant, «car +je ne veux pas abuser de votre complaisance.»</p> + +<p>—«Une et dix,» répliqua-t-il avec bonhomie. «Ces problèmes +m'intéressent beaucoup, et il est rare de pouvoir en causer avec un +homme qui les analyse comme vous.»</p> + +<p>—«Avez-vous jamais été amoureux?»</p> + +<p>—«Jamais, mon cher monsieur, jamais,» répondit-il; «je n'ai pas eu le +temps.... Mais j'ai une théorie, c'est que l'on comprend d'autant mieux +les passions qu'on les a moins éprouvées. On se place plus facilement au +point de vue objectif, comme disent les Allemands.»</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>MÉDITATION XXI</h3> + +<h2>THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR</h2> + + +<h3>III</h3> + +<h3>LE PROCÉDÉ CASAL</h3> + + +<p>Je partis de chez le philosophe Sixte, étonné d'avoir trouvé, dans ce +grand analyste, un côté....—oserai-je le dire?—un peu niais. Mais à +qui n'est-il pas arrivé de quitter un écrivain, admiré dans ses œuvres, +sur cette impression-là? Au fond, il ne faudrait jamais voir de près +ceux dont on goûte les livres, pour cette simple raison que, chez la +plupart des hommes, l'être social et l'être intérieur ne se ressemblent +pas. Plus l'être intérieur est vigoureux et riche, ample et fécond, plus +il a de peine à se manifester dans sa vérité à travers l'être social. +D'où malaise, d'où timidité, d'où gaucherie chez l'homme célèbre à qui +l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, déplaisir et +désillusion.—En y réfléchissant, je dus pourtant reconnaître que la +méthode du psychologue, traduite en termes par trop pédantesques et avec +une si maladroite précision, résumait quelques-uns des procédés capables +d'atténuer l'Amour, surtout complétée par les indications du docteur +Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette méthode, en +tirerait un réel soulagement. Pourquoi donc éprouvé-je qu'elle est en +même temps très inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la +sérieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une pétition +de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes. +Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est déjà plus d'à moitié guéri. +C'est le désir premier de la guérison, un vrai désir, qu'il faudrait +susciter chez le malade d'amour, et ce désir, il ne l'a pas, tout +gémissant qu'il est sur son mal. Moi-même, depuis que j'ai commencé ce +livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misère en la +maudissant? Je souffre de ma maîtresse absente; mais, au fond, tout au +fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot +étrange que me dit une femme abandonnée par Mareuil: «Ah! laissez-moi +pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur....» Le voilà enfin +jeté, le triste aveu! Il justifie l'indifférence absolue des confidents +pour nos lamentations à nous autres, les amoureux professionnels, qui +arrivons toujours, comme des policiers chargés de rapports, avec des +perfidies nouvelles à dénoncer. Nous ressemblons à ces morphinomanes qui +se désespèrent sur les funestes conséquences de l'assoupissante drogue, +sur leur santé perdue, sur leurs énergies détruites,—et ils vous +quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du +Père de l'Eglise, et si juste pour toutes les lèpres morales, pour ces +vices douloureux dont on est à la fois le Jérémie et le Narcisse: «Il +n'y a qu'un remède contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...» +Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa +tristesse, c'est n'être plus triste. Vouloir guérir, c'est être guéri, +ce qui revient à cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop +évident:</p> + +<p class='max'>XCV</p> + +<p><i>Le seul remède contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul +remède contre la mort, c'est de vivre</i>.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir +de ma visite à l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dîné en tête à tête +avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tué une couple +d'heures dans une stalle du Cirque à suivre de ma lorgnette des +acrobates, de ceux dont cet étonnant Barbey me disait jadis: «C'est la +seule école de style, mon fils (il prononçait <i>fi</i>). Ce qu'ils font avec +leur corps, nous devons le faire avec notre esprit....» Le désœuvrement +m'avait ramené, vers le tournant de minuit, au cercle de la place +Vendôme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment où la +voix du valet de chambre criait: «Messieurs, il y a deux cents louis en +banque.» Les joueurs, épars de-ci de-là, s'approchaient de la table, +comme dans Virgile les essaims d'abeilles à l'appel de l'airain. Il y a +des années que je n'ai pas touché une carte. Mais la phrase de Sixte +m'étant revenue tout d'un coup: «Je conseillerais le jeu. Oh! à petite +dose....»—«Pourquoi pas?...» me dis-je, et je demande cinquante +modestes louis au maître d'hôtel chargé de ce service. «Quand je les +aurai perdus, je m'en irai....» Me voici, un râteau en main, accoudé sur +le tapis vert, entre deux camarades en frac de soirée, un crayon devant +moi et une petite carte à plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques +B. et P. (Banque et Ponte) imprimées alternativement en tête de ces +colonnes, pour y pointer les coups,—«l'esprit de la taille,» disent les +joueurs. Et déjà les cartes commencent d'aller, et les discours entendus +autrefois à cette même place volent dans l'air, entre les «En +cartes.—J'en donne.—Huit.—C'est bien bon,» réglementaires.</p> + +<p>—«Saveuse gagne toujours son premier coup....»</p> + +<p>—«La main de Machault, c'est presque déloyal de la jouer. Il passe +toujours six fois....»</p> + +<p>—«Voilà ce que c'est d'avoir tiré à cinq. Le tableau est +empoisonné....»</p> + +<p>—«Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....»</p> + +<p>—«De Hère est à notre tableau. Rien d'étonnant si nous avons la +guigne....»</p> + +<p>Il y a, comme cela, pour tout endroit spécial, des discours obligatoires +qui s'y prononcent nécessairement dans un intervalle d'une heure. Il y +en a pour les coulisses des théâtres, pour les boutiques de librairie, +pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les +cabinets de restaurants. Je dirais volontiers à ceux qui en sourient: +«Essayez de venir là deux fois, et vous prononcerez malgré vous ces +mêmes formules, car elles résument ce qui flotte dans l'atmosphère de +l'endroit.» Ces incohérents discours des joueurs ne font qu'exprimer la +sensation du hasard, et tous, même ceux qui jouent pour gagner et qui, +par conséquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette +sensation-là qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas +tort. Nous portons dans l'âme un besoin d'anxiété dont les moralistes à +courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte, +ces moralistes? Ils prononcent un solennel: «C'est malsain ...» et puis, +ils vous tracent le portrait de l'homme équilibré que vous devriez être. +Qui nous donnera des connaisseurs d'âme humaine assez courageux pour la +regarder en face, cette âme malade, assez lucides pour y lire, assez +tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets +pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigté d'artiste qui +manquera toujours aux philosophes de métier?...</p> + +<p>Tout en avançant et retirant à mesure mes jetons blancs ou rouges, et +malgré les alternatives de la veine et de la déveine, je ne pouvais +arriver, moi, à m'intéresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois +de plus, combien le virement moral, recommandé par mon psychologue, est +difficile à pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en +moi, je suis réfractaire à toute émotion qui n'est pas celle-là. J'ai +constaté que tour à tour l'amour-propre d'auteur s'en est allé, en allé +le goût de la culture, en allé le goût de la vie élégante. Les nobles et +les vilains appétits, mes aspirations hautes et mes prétentions +enfantines, la passion a tout fondu,—comme la petite vérole brouille +tous les traits d'un visage. Il n'est demeuré, de mon ancien «moi», que +cet étrange pouvoir de me dédoubler, de me servir de spectacle à +moi-même, qui fut mon orgueil à de certaines heures, mon remords à +d'autres, et qui est devenu ma distraction dernière. J'ai encore écrit +des vers là-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques +jours, les âcres vers de ces dernières années?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Je porte en moi, penché sur mon cœur, triste livre,<br /></span> +<span>Un insensible esprit qui me regarde vivre.<br /></span> +<span>Rien n'a pu l'endormir, hélas! ni le griser.<br /></span> +<span>Même à l'heure troublante et folle du baiser,<br /></span> +<span>Entre des bras lascifs et sur des seins de femme,<br /></span> +<span>L'étrange esprit est là, tout au fond de mon âme,<br /></span> +<span>Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir,<br /></span> +<span>Comme à d'autres moments il me verra souffrir,<br /></span> +<span>Sans plus d'émotion ni de pitié bénie<br /></span> +<span>Qu'un médecin penché sur un lit d'agonie....<br /></span> +</div></div> + +<p>Je me regardais donc jouer,—et gagner,—car j'avais des mains, moi +aussi!—et perdre, en constatant que mon unique émotion était de savoir +le point de la carte donnée par le banquier,—tout juste cela, une +petite curiosité de rien.—Puis je regardais autour de moi, je cherchais +à savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient à cette même +table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui +taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des +joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La +lumière du gaz éclairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied +à des physionomies travaillées par la vie. Un bruit très spécial, celui +des jetons de nacre remués les uns contre les autres par des mains +énervées, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derrière la +plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une +situation et un caractère. Je me disais: «Celui-ci joue parce qu'il a +besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le +second non. Je vais voir l'un s'en aller après une série de pertes ou de +gains, l'autre rester et courir après ses mauvaises cartes.» Je +distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent +ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilité +de se coucher qui veut qu'à Paris certains hommes arrivent à ne pas +pouvoir dormir avant cinq heures. J'en soupçonnais d'autres d'être là +par chic, afin de dire demain: «J'ai perdu ou gagné hier deux cents +louis.» D'autres, relégués en province une partie de l'année, jouent au +baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,—pour être dans +le train. D'autres étaient, comme moi, de la race des ennuyés qui +cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les éliminai +successivement pour arriver à concentrer mon attention sur trois +personnages, tous les trois célèbres pour avoir gagné et perdu d'énormes +sommes, et en ceux-là seuls je reconnus le Joueur,—le véritable amant +de la sensation du hasard, l'homme profondément, absolument possédé par +le démon. En étudiant leurs visages, j'y découvrais des traces de +volontés fortes, les signes de l'énergie puissante et violente qui +pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation +qui, au fond, très au fond, est analogue à celle de la guerre. Je +comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion +réellement complète, une poésie, un je ne sais quoi de tragique et de +presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la +remettre plusieurs fois et de perdre à peu près trente mille francs. Je +le savais marié, père de famille, un très intelligent et très galant +homme, pas très fortuné. Son visage, impassible et comme serré, +exprimait une espèce de résolution en donnant les cartes, qui dut être +celle de Bonaparte à la veille de Brumaire,—toutes proportions gardées. +Et au demeurant, y a-t-il des proportions à garder? Nous n'avons que +notre vie, et, de quelque manière que nous la risquions, de la risquer +avec plaisir est toujours saisissant, fût-ce un risque sans raison. +Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au <i>Cercle des +Etrangers</i>, demandant à ces mêmes cartes un dernier sursaut de +sensibilité. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse +entière de mes jetons, qui, à ce moment, était doublée. La main était à +moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un +silence. Les pontes avaient compté sur la déveine du banquier, qui +regarda, à sa gauche et à sa droite, les piles éparses des jetons. Le +coup était énorme. Il retourna ses cartes à son tour. Il avait neuf! +J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un +pauvre diable d'écrivain. Le plaisir que j'eus à constater l'immobilité +du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-être d'un suicide,—qui +sait?—fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu +incarné dans un passionné, qui se brûlera certainement la cervelle un de +ces jours; mais, c'est vrai, il aura vécu. Et je l'enviai à l'idée que +je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons +pas l'âme assez trempée.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>—«Et vous jouez, maintenant? Toutes les élégances....» me dit en me +frappant sur l'épaule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je +reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu! +oui, depuis le jour où il m'avait envoyé ses notes sur la Jalousie des +sens.—Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire +d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me considère un peu comme un +de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette +impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit être juste +alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je? +Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais +compte de cette vérité, cependant banale, que tout change, surtout le +cœur, d'années en années, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la +légère moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,—en me voyant un +<i>snobisme</i> que je crois ne plus avoir. Après tout, je n'ai fait que +changer mon fusil d'épaule. Et n'est-ce pas un <i>snobisme</i> encore que +d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une maîtresse avec le +tiers et avec le quart?</p> + +<p>—«Ma foi,» répondis-je à cet homme d'esprit, «je viens de payer +cinquante louis le plaisir de vérifier la niaiserie d'un homme de +génie....»</p> + +<p>—«Ce n'est pas cher.... Mais comment cela?» me demanda-t-il; et, tous +deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot +et chez Adrien Sixte, mes questions à ce médecin et à ce philosophe, +leurs théories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince +des viveurs m'écoutait en battant du bout de sa canne de théâtre la +pointe de son soulier verni. Lorsque je commençais de sortir un peu, et +quand mes premiers succès me jetèrent brusquement de ma cellule du +quartier Latin dans un opulent décor de haute vie, la tenue de Casal, je +m'en souviens, m'hypnotisait d'une manière qui m'eût valu de jolies +notes dans le journal de tel ou tel de mes confrères, s'ils avaient +soupçonné l'intensité de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie +d'artiste à constater que, si un Van Dyck—un peintre de la créature +comblée et de la poésie du costume, le Van Dyck de ce portrait étonnant +du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge, à Gênes—revenait au +monde, il trouverait dans ce grand Parisien un modèle digne de son +pinceau. Et puis Casal a aimé, il aime encore une femme de son monde +aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti +les mêmes rancœurs, cela vous lie deux hommes, même quand l'un est un +<i>gentleman</i> surveillé qui tait ses misères et l'autre un bohémien +détraqué qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas +à ma déraisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'était moi, +toujours moi, le malade à guérir. Casal haussa les épaules, et, passant +sa main restée libre sur sa moustache si longue et si fine:</p> + +<p>—«Les philosophes et les médecins,» dit-il, «savent les passions comme +on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parlée.... Noirot +vous a pris pour un dyspeptique et pour un hystérique; Adrien Sixte, +pour un débauché, pour un oisif et pour un agité.... Il y a de tout cela +dans votre affaire, mais à côté, hors de votre amour.... L'amour, +voyez-vous, ça ne s'analyse pas, ça ne se dissèque pas, ça ne se +raisonne pas....»</p> + +<p>—«Vous êtes dur pour mon livre,» fis-je en l'interrompant.</p> + +<p>—«Mais non, mais non,» dit-il; «vous vous soulagez en noircissant votre +papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent +et que cela soulagera de vous lire. C'est un résultat.... Mais vous +auriez mieux fait, pour votre guérison, en n'écrivant ni <i>physiologie</i>, +ni <i>psychologie</i>, ni rien en <i>logie</i>, et en voyant votre maîtresse le +matin, à midi; le soir, la nuit, et la possédant autant que vous auriez +pu....»</p> + +<p>—«Et mon honneur d'homme,» m'écriai-je.</p> + +<p>—«Vous appelez ça de l'honneur,» reprit-il, «tout au plus de la vanité +blessée.... Allez, moi aussi, j'ai réfléchi à ce que les gens d'Institut +appellent la philosophie, mais sans formules et d'après les faits. +Lorsqu'on rentre chez soi à deux heures du matin, en se disant que l'on +n'arrivera plus jamais, jamais, à se débarrasser d'une certaine image +que l'on a là devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et +on se souvient des camarades qui se sont procuré l'oubli de tout avec ce +petit joujou d'acier. Puis on théorise aussi à sa manière. On se demande +pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles, +pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une +certaine ardeur d'étreinte, dissolvent en vous les forces de l'être et +comment cela peut vous arriver sur le tard, à trente-six ans passés, +quand on se croyait vacciné,—et que, jusque-là!... Et on trouve qu'il +n'y a pas d'autre réponse, sinon que cela est parce que cela est. Une +fois cette vérité bien établie, vous n'avez que trois partis à prendre. +Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-là, on ne le prend pas, +c'est lui qui vous prend. Le suicide est un accès de folie qui ne se +commande pas plus qu'il ne s'évite.... Le second parti, vous l'avez +suivi: il consiste à lutter. Depuis quand dure-t-il?»</p> + +<p>—«Ah! des mois!» lui répondis-je.</p> + +<p>—«Vous voyez avec quel succès. Vous avez subi les pires souffrances de +la passion, sans goûter aucune des joies qu'elle comporte,—joies +déshonorantes, joies empoisonnées, joies âcres et dures, joies féroces, +abjectes, je veux bien, mais des joies tout de même ...—Et c'est là le +troisième parti, le seul raisonnable, à mon avis, dans cette frénésie de +déraison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y +plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette +femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent guéri.... Et si +cet assouvissement n'aboutit pas à la guérison, c'est du moins un +bénéfice que vous aurez tiré de votre folie.... Voilà ma méthode, je +vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux +heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher?»</p> + +<p>—«J'ai une manie,» lui dis-je, comme nous nous installions à la petite +table sur laquelle le bouillon et la viande froide étaient préparés.</p> + +<p>—«Une autre?» demanda gaiement Raymond en dépliant sa serviette.</p> + +<p>—«Celle de formuler en aphorismes les observations qui me semblent +justes.»</p> + +<p>—«Comment,» dit-il, «vous travaillez dans la <i>pensée</i>? Vous n'avez donc +pas remarqué combien il est facile de retourner les plus célèbres? Et +elles sont aussi vraies.... Voulez-vous des exemples: <i>Le cœur vient +des grandes pensées.... On n'a pas toujours assez de force pour +supporter les maux d'autrui.... Le moi seul est aimable.... Rien n'est +vrai que le beau</i>.... Ce sont quelques célèbres maximes que je me suis +amusé à mettre ainsi à l'envers, et vous voyez....»</p> + +<p>—«Vous me dépravez,» dis-je à moitié sérieux; «vous ne croyez donc à +rien?»</p> + +<p>—«Puisque vous y tenez,» reprit-il, «cherchons vos aphorismes, ils ne +seront pas plus faux que d'autres.»</p> + +<p>Et quand je rentrai chez moi, je pus noter les cinq réflexions +suivantes, produit de cette conversation de souper. Comme disait encore +Casal, cela valait mieux que de perdre de nouveau cinquante louis.</p> + +<p class='max'>XCVI</p> + +<p><i>Plus on lutte contre un sentiment, plus on y pense, et y penser, c'est +l'exaspérer</i>.</p> + +<p class='max'>XCVII</p> + +<p><i>Il n'y a que la femme que nous aimons qui puisse nous guérir +d'elle-même</i>.</p> + +<p class='max'>XCVIII</p> + +<p><i>Se donner des raisons pour ne pas aimer, c'est pour un malade, se +démontrer qu'il est misérable d'être malade. Il en est plus misérable, +et aussi malade</i>.</p> + +<p class='max'>XCIX</p> + +<p><i>On sait qu'on aime; mais on ignore pourquoi l'on aime, quand on a +commencé d'aimer, et combien, et comment. Le simple bon sens vous +conseille donc de ne compter, contre un pareil sentiment si +indéfinissable, si instinctif, si ténébreux, que sur cette idée, que +tout finit</i>.</p> + +<p class='max'>C</p> + +<p><i>Quitter sa maîtresse pour l'oublier est une maxime à peu près aussi +sage que celle-ci: ne plus manger pour n'avoir jamais mal à l'estomac. +C'est donner à choisir à un gourmand entre mourir de faim ou +d'indigestion.—N'est-il pas insensé de choisir la faim</i>?</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>MÉDITATION XXII</h3> + +<h2>UN SENTIMENT VRAI</h2> + + +<p>Du village de Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme).</p> + +<p>Un doute me vient. Ces troubles que j'ai essayé de définir pour les +avoir ressentis, cette affolante épilepsie intérieure dont j'ai raconté +les angoisses, ces rencontres du mâle et de la femelle dont j'ai +dénombré les cruautés mêlées de si cuisantes douceurs, cette plaie +ouverte dans l'âme dont j'ai demandé le remède, vainement, au cynisme +des médecins, à la logique des philosophes, au scepticisme des +viveurs,—tout cela, est-ce vraiment la vie? Oui, j'ai souffert par ma +maîtresse jusqu'à l'agonie. J'ai connu auprès d'elle et dans ses bras +des ivresses de volupté qui dépassaient les forces de mon être, si +intenses qu'elles confinaient au désespoir. La jalousie m'a tordu dans +sa dure tenaille, et, à de certaines minutes, quand de certaines images +passaient seulement devant ma pensée, les nerfs défaillaient en moi, une +invisible main me serrait la nuque, une pointe de couteau fouillait mon +cœur, mon cerveau se contractait, mes jambes se brisaient, et j'avais +mal. Ah! que j'avais mal!... Et maintenant je me demande: à travers tout +cela, ai-je <i>vécu</i>? Je veux dire, ai-je connu dans leur intensité +suprême les sensations qui peuvent émaner de la femme? Etrange question +que je me pose pour avoir, hier, dans ce coin perdu de province où je +suis venu passer quelques jours chez ma vieille tante, rencontré un de +mes camarades d'enfance, un pauvre médecin d'ici dont l'histoire m'a +remué,—comme la vérité seule nous remue. Puis cette histoire m'a donné +sur moi-même ces doutes singuliers qui vous saisissent au moment du +départ pour la vie, à vingt ans, et lorsqu'on se demande: «Suis-je dans +le vrai? Ne manquerai-je pas ma destinée en suivant cette route? Ne +serai-je pas un <i>raté</i>?»—C'est le mot d'à présent, vilain et veule +comme la chose.—Que je me suis donné de peine pour m'éprouver, pour +m'exaspérer au contact de toutes les impressions, et je trouve qu'un +pauvre garçon qui n'a pas quitté son trou de province en a eu plus que +moi et de plus fortes! A quoi bon, alors? A quoi bon ne pas m'être +laissé aller tranquillement au fil des jours, au lieu de m'empoisonner à +coups d'idées et de me paralyser par la plus vaine des analyses?...</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Auguste Dupuis—c'est le simple nom de ce simple docteur—était, dès le +collège, un timide, un petit, un humble. C'était l'écolier modèle qui ne +fait jamais parler de lui, qui tient ses cahiers de corrigés avec une +régularité irréprochable, et qui, du quinzième rang, passe au huitième, +vers la fin de l'année, à force de travail ordonné et continu. Un trait +pourtant distinguait Auguste de ses confrères en médiocrité méthodique. +Parmi les incohérences des sympathies momentanées qui tour à tour +enrôlaient tel collégien dans telle bande, puis dans telle autre, il +demeurait, lui, d'année en année, l'ami fidèle de deux autres camarades +adoptés dès son entrée au lycée, et avec lesquels il se promenait +toujours, ne les quittant ni dans les rangs, ni en étude, ni au +réfectoire. Nous les appelions «les trois Mages», plaisanterie assez +sotte que ne justifiait aucun des trois, et en particulier le pauvre +Auguste, lequel n'avait rien d'un roi, ni d'un mage, rien de Gaspard, de +Balthazar et de Melchior, ces somptueux pèlerins que les vieux peintres, +comme le Gozzoli de la chapelle du palais Riccardi, à Florence, nous +montrent vêtus de soie verte ou rouge, le chef couvert d'un turban à +pierreries, et cheminant à travers les défilés, parmi les dromadaires +chargés de coffres précieux? Notre Auguste, lui, offrait au regard cette +bonne physionomie placide où se reflète une longue hérédité de +soumissions bourgeoises. Tout était épais et commun chez ce garçon: le +visage, les pieds, les mains, le geste, la tenue,—tout, excepté les +yeux, de frais yeux bleus où riait une âme candide, des yeux de croyant, +comme ces mêmes maîtres primitifs en peignent dans la face pieuse des +donateurs agenouillés à l'angle modeste des éclatantes fresques. Ces +yeux disaient qu'un cœur très tendre habitait cette vulgaire enveloppe. +Je n'étais moi-même, à cette époque éloignée, qu'un adolescent peu +renseigné sur les différences des natures humaines, et pourtant un +instinct précoce me révélait la valeur de cette sensibilité du +<i>Pataud</i>».—C'était son second surnom, plus justifié que le premier par +sa pesante démarche. Je me souviens que je tentai d'entrer dans la +société des «trois Mages», à cause de lui, sans succès d'ailleurs; car +ces trois amis avaient fait vœu, assez solennellement, en se donnant +leur amitié, de ne pas admettre entre eux un quatrième compagnon, et +malgré que la maison du père Dupuis fût voisine de celle de mon père, +dans ce petit village de Saint-Saturnin, où je passais mes vacances, +jamais Auguste ce consentit à transgresser pour moi son enfantin +engagement. Je nous vois causant tous deux près de la Monne, une rivière +dont j'ai le bruit sous ma fenêtre en écrivant ceci,—le même bruit, +mais quelle autre âme pour l'écouter! Je nous vois courant sous les +saules et poursuivant les sauterelles aux ailes bleues que nous jetions +à l'eau ensuite, afin de suivre l'effort de ces bestioles en train +d'allonger par coups secs leurs grandes pattes unies, et de nager vers +une pierre. Je m'entends disant à Auguste: «Veux-tu être mon ami?...» et +lui me répondant: «Si je n'avais pas pour amis tel et tel, je voudrais +bien, mais c'est impossible....» O naïveté touchante et ridicule d'un +âge où l'on croit à ce point au sérieux du cœur, et que les nouvelles +sympathies sont une trahison envers les anciennes! A-t-on raison alors, +dans cette époque de l'exclusivisme jaloux, ou plus tard, quand on +pratique le proverbe commode: «Un de perdu, dix de retrouvés?...» Mais +qui n'a pas connu ces susceptibilités jalouses de l'affection fut-il +jamais un ami?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La vie avait passé depuis les jours où nous lancions, innocents +bourreaux, les frêles insectes dans l'eau murmurante. Depuis la mort de +mon père et de ma mère, j'avais désappris le chemin de ce village perdu +au creux des montagnes, dans cette province du centre de la France qui +n'est sur la route d'aucune villa où un amant pût cacher ma Colette. Je +savais cependant, par les lettres de ma tante, que Dupuis avait fait sa +médecine,—tranquillement toujours. Il avait pris toutes ses +inscriptions à l'école de Clermont-Ferrand sans venir à Paris. Je savais +qu'il s'était établi comme praticien à Saint-Saturnin, qu'il s'était +marié avec une fille de Saint-Amant-Tallende, le gros bourg voisin, et +aussi que sa femme l'avait quitté pour courir le monde en compagnie d'un +journaliste venu dans le pays à une époque d'élection. La fuite de Mme +Dupuis était demeurée légendaire dans la contrée, et, quand ma pauvre +vieille tante croyait devoir m'adresser des lettres sur mes pièces ou +mes nouvelles,—que je lui envoyais, un peu par malice, et qu'elle +lisait consciencieusement,—elle ne manquait jamais de comparer mes +héroïnes à Mme Dupuis. Puis elle ajoutait quelques détails sur la vie de +cette malheureuse. Elle me demandait si je l'avais rencontrée à Paris, +s'imaginant que nous habitons, nous autres gens de lettres, une sorte de +Casino interlope où se donnent rendez-vous les pires déclassées de +France et d'Europe. Cette correspondance familiale avait subi, par ma +faute, de longues intermittences, et la bonne dame avait eu d'autres +questions à me poser, sur mes dettes et sur mes propres désordres. Aussi +fut-ce une nouvelle profondément imprévue pour moi quand, interrogée sur +Dupuis le soir même de mon arrivée, elle me dit:</p> + +<p>—«Comment? Tu ne sais pas? il a repris sa femme....»</p> + +<p>—«Je la verrai, alors,» répondis-je, me promettant d'avance un régal +littéraire et une distraction à causer avec cette Bovary authentique. Je +venais de débarquer à Saint-Saturnin pour m'y reposer de Paris, et déjà +le boulevard me manquait, lui que je déteste quand je m'y trouve +emprisonné. «Ni avec toi, ni sans toi....» dit une <i>petenera</i> espagnole, +une de ces chansons que les gitanes chantent avec accompagnement de +<i>olé, olé</i>. Quelle devise pour toutes les amours de mon cœur inquiet, +pour tous ses goûts aussi!...</p> + +<p>—«Elle est morte, il y a six mois,» répliqua ma tante, qui n'a jamais +entendu chanter de gitanes et qui pratique ingénument la devise +contraire, celle de la plante qui meurt où elle s'attache.—Que devient +l'hérédité avec des contrastes pareils?—Et elle continuait, me +détaillant avec horreur la fin de la mystérieuse Mme Dupuis: «Et +conçois-tu qu'elle avait eu le front, en revenant ici, d'amener avec +elle une petite fille qu'elle avait eue, Dieu sait avec qui?... Et le +docteur a gardé cette enfant. Si c'était par charité seulement.... Mais +non, il l'aime comme si c'était la sienne.... Oh! ça lui a fait beaucoup +de tort dans le pays....»</p> + +<p>Cette naïve remarque m'eût bien diverti par ce qu'elle traduisait de +fausse moralité bourgeoise, si je n'avais été du coup intéressé au +dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me +révéler chez cet Auguste Dupuis, dit «le roi Mage», dit «Pataud», et +considéré de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couché +dans mon lit aux draps rudes, mais parfumés à la lavande fraîche, dans +ce silence de la campagne qui empêche de dormir plus que ne ferait un +bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever—c'est +encore un mot de ma tante—mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et +retourner en pensée le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne, +rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger +Valentin (voir la <i>Méditation XII</i>).—Comme la plainte de la rivière se +faisait douce cette nuit-là, et qu'elle berçait ma rêverie avec une +mélancolique tendresse!—«Ainsi,» pensais-je, «Roger souffre de +l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique +l'existence de cette enfant ne représente ni une honte ni une perfidie, +au lieu qu'Auguste a devant lui, auprès de lui, à chaque heure, à chaque +minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarnée dans cette +petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et +qui regarde, avec des sourires où il y a un peu de la ressemblance de sa +femme et de l'<i>autre</i>, le vrai père, avec des yeux où il retrouve la +couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux où flottent +des reflets des cheveux que l'<i>autre</i> a défaits et noués? Qu'il la +supporte, cela se comprend encore, mais ma tante prétend qu'il aime +l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aimé sa femme. Et cependant ma +tante m'a prouvé elle-même le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me +contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonné fendait le +cœur à tout le monde. Il en avait les esprits <i>lunés</i>. C'était son +expression à elle. Il paraît que ses cheveux ont grisonné en quelques +mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le +rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infidèle et pour +l'enfant de l'adultère?...» Afin d'arriver à comprendre mon vieux +camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une +fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par +exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le dégoût d'être jaloux. Je +la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule +respiration m'eût fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se +fût réveillée du coup. Pourtant Colette était une maîtresse choisie par +moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que +je prenais une créature possédée déjà par d'innombrables amants.—C'est +encore un problème, cela. On sait qu'une drôlesse s'est donnée à l'un et +à l'autre, que cet un l'a payée, et cet autre. Mais oui, elle a débuté +ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter +des anecdotes sur sa manière de se livrer. Ils vous ont décrit ses +secrètes beautés. On a éprouvé, à l'user, que ces anecdotes étaient +vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette +maîtresse méprisée par avance, jaloux comme si l'on avait été le +premier.—Que doit être cette jalousie quand on a été réellement ce +premier, quand il s'agit d'une femme initiée par vous à la vie du cœur +et à celle des sens? Car l'un ne s'éveille réellement qu'après que les +autres ont parlé. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme +jadis épris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand +lui-même, et c'est là le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?... +Allons donc!...» Et j'éclatais de rire tout seul, et très haut, avec +quelle amertume, à cause des images auxquelles je venais de me meurtrir +l'âme.</p> + +<p>—«Hé bien!» me disais-je en continuant ces réflexions, «Auguste sera un +de ces héros de la moralité personnelle, comme en évoque Dumas. Le mari +de <i>Monsieur Alphonse</i> pardonne, lui aussi, à sa femme d'avoir eu une +fille d'un autre. L'ai-je assez défendue, cette scène, quand la pièce +fut jouée pour la première fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y +a là, dans ce pardon, une humanité profonde? Dans <i>le Petit-Fils de +Mascarille</i>, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet apôtre de +Dumas. La différence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse +et celui de Valentine dans <i>le Petit-Fils</i> sont tous deux <i>d'avant</i> le +mariage, au lieu que l'enfant adoptée par Auguste est <i>d'après</i>. Un +abîme sépare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est +arrivée repentante, si elle a joué à ce «pataud» la comédie classique: +«Ah! je t'ai méconnu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai +jamais aimé que toi....»—<i>Trémolo</i> à l'orchestre!—Il y a des femmes +qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont trompé que +pour vous préférer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de +préférence sans comparaison. Quand il était tout petit, Auguste avait +des yeux à devoir digérer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait +s'il n'aura pas cru par-dessus le marché qu'elle avait eu cette fille en +pensant à lui? Alfred de Vigny, prête bien ce vers étonnant à un mari +perfide:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>L'infidélité même était pleine de toi....<br /></span> +</div></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Malgré ces réflexions, ou à cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui, +vers une heure, après le dîner, ce dîner de province pris copieusement +au milieu du jour, du côté de la maison du docteur, avec une curiosité +bien vive. Il habite à une extrémité du village la maison où il est né, +où son père est mort, où le grand-père Dupuis a vieilli, goutteux et +rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chanté de fois l'inepte +chanson libérale de 1830:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span style="margin-left:4em">Grand-papa,<br /></span> +<span style="margin-left:4em">Grand-papa,<br /></span> +<span>J'voudrais bien r'tourner par là!...<br /></span> +</div></div> + +<p>Je contemplais, en marchant d'un pied flâneur, cet horizon que j'ai +gardé si vaste dans ma mémoire et que je retrouvais tout rétréci, mais +plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serrées et +qui dominent l'étroite vallée où court la Monne. De l'autre côté de la +petite rivière, une montagne étage ses pentes boisées et couronnées de +constructions étranges. Par une année de chômage, un grand seigneur +charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres à fortifier la crête +de cette âpre colline avec des tourelles et des murailles formées de +pierre sans ciment. Par ce jour d'été d'un bleu intense, une brise +fraîche, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de +la rivière, tempérait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais +pas été sage de demeurer là, fixé au pays natal, apprivoisé à une vie +régulière, plutôt que de courir le monde à la poursuite de chimères +aussi vaines que le mince tire-bouchon de fumée bleue qui tremblotait +sur la cheminée d'une chaumière perdue dans le bois. Mais non, puisque +le docteur, mon ami d'enfance, a rencontré dans son coin de campagne la +même perfidie que moi dans les coulisses d'un théâtre parisien. Et il +n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un décor exquis autour +de sa misère, avec le souvenir de sensations dont le regret reste +voluptueux même dans la douleur....</p> + +<p>Je m'arrêtai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la sépare de +la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par +derrière, dévale du côté de l'eau. J'observai que le colombier était à +la même place; à la même place le vieux cadran solaire, sur lequel le +grand-père avait lui-même gravé en latin l'inscription: «Il ne marque +que les heures sereines.» Mais l'aboiement du chien qui s'élança de sa +niche quand je poussai la grille me prouva que je n'étais plus l'hôte +familier de ce calme asile, comme aussi l'étonnement du gros homme qui +vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annoncé: «Comment, c'est +toi, Claude; pas possible!...» Et il me poussait dans un cabinet +encombré de livres et de brochures où jouait, assise sur un tapis un peu +râpé, une fillette, de huit ans peut-être, fine et menue, avec des +cheveux blonds, tressés en une natte épaisse, à qui le gros homme dit +d'une voix adoucie:</p> + +<p>—«Allons, Louise, va au jardin.»</p> + +<p>—«Oui, papa,» dit l'enfant, «mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?...» Et +elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poupée qu'elle +était en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant +la fille de <i>l'autre</i>, et je reconnus aussitôt les bons yeux mouillés de +mon vieux camarade du lycée de Clermont qui riaient, en regardant +l'enfant, dans le visage du médecin vieilli. Ses prunelles avaient +toujours leurs quinze ans. Seulement les rides précoces des joues et du +front, le grisonnement dont ma tante m'avait parlé et une expression +particulière de la bouche témoignaient que cet homme, né pour la gaieté +dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie +presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, représentait +une femme très jolie et gracieuse, encore jeune. Je soupçonnai du +premier coup d'œul, à la ressemblance, que c'était la mère de l'enfant. +Par la fenêtre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses +questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait lâché sa poupée +pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la bête +d'être trop vive.</p> + +<p>—«Et voilà ma vie,» conclut mon camarade, après m'avoir raconté un peu +pêle-mêle ses occupations; «et je suis, non pas heureux, mais content, +comme disait l'autre.» Puis, après un silence un peu embarrassé: «Tu as +su que j'ai été très malheureux?»</p> + +<p>Il prononça cette phrase d'un ton triste et simple qui eût arrêté le +sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profondément. +Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la +souffrance humaine!</p> + +<p>—«Que veux-tu?» continua-t-il, «j'avais épousé une femme à laquelle il +fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi. +C'était une artiste, une musicienne, élevée à Paris.... Et moi....»</p> + +<p>Il se montra naïvement du geste. Je comprenais le motif de sa +confidence. Ma tante, il le devinait, avait dû me raconter toute sa +misère, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme +qu'il avait aimée, sans que rien plaidât pour elle. Et il insistait:</p> + +<p>—«Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait +beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a écrit qu'elle était seule, +pauvre et malade, et que je suis allé la chercher, si tu avais vu son +étonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa +vie, elle m'a payé en bonheur toutes les larmes que j'avais versées.... +Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa mère, toute +sa mère.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres +gestes.... Oui, je sais que l'on m'a blâmé, que l'on me trouve faible, +ridicule....»</p> + +<p>Il eut un haussement d'épaules, puis il dit, en secouant la tête et avec +une voix très basse:</p> + +<p>—«Vois-tu, quand on a aimé une femme comme j'ai aimé la mienne, c'est +pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout, +entends-tu bien?...»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si fraîche candeur, +se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette émotion ridicule, +j'en suis à me demander où est la vie profonde du cœur, entre le +sentiment qu'il garde à celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si +tendre, si étranger à toute haine, et ma féroce, mon avilissante +rancune, à moi.—Hélas! Après avoir tant écrit sur l'amour, en avoir +tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aimé?</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>MÉDITATION XXIII <a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a></h3> + +<h2>PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE</h2> + + +<p><span style='text-align:center'><i>A monsieur le Directeur de</i> la Vie Parisienne.</span> +<br /><br /> +<span style='margin-left:18em'>Meggen, près Lucerne, septembre 1889.</span></p> + +<p>Vous avez publié, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais +envoyé du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne grâce +qui n'a pas été sans mérite. C'est qu'il est tombé chez vous et chez +moi, simple exécuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres +atroces depuis le jour où le premier chapitre de cette <i>Physiologie</i> a +paru dans les colonnes de <i>la Vie</i>! Nous ne nous doutions guère, +n'est-ce pas, que cette année d'un lamentable centenaire marquait une +restauration définitive de l'antique pudeur dans le domaine de la +littérature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos +correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqués +jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire, +cependant, cette suite de <i>Méditations</i>. J'en trouve quelques-unes +amères, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont semblé redire, sous une +forme plus ou moins heureuse, des vérités déjà dites par tous les +observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un +grand et fort chapitre initial qui serve d'assise à l'ouvrage. Mais j'en +suis à chercher une phrase immorale dans cette œuvre d'un artiste que +j'ai connu déséquilibré, compliqué, souvent partagé entre la poésie et +la sensualité, pénétré pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles, +souffrant de ne pas croire davantage et toujours épris d'Idéal. J'ai +donc cherché ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre, +un peu incohérent et contradictoire, je l'avoue, ont déplu si vivement à +beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le +caractère même de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de +marquer ici, ne fût-ce que pour sauver sa mémoire du reproche d'avoir +spéculé, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudités d'expression +et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait à ces +études, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a +jugé assez fidèle pour lui confier le soin de revoir et de publier son +œuvre inachevée?</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarité des jeunes gens de +lettres où les natures se montrent ingénument, je m'étonnais souvent que +l'intelligence de mon camarade lui servît si peu à se diriger dans la +vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'énoncer des +phrases qui prouvaient une curiosité de l'expérience vicieuse, trop +voisine du cynisme. Sa misanthropie précoce abondait en remarques +cruellement désenchantées. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus +grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope était la dupe de +n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle <i>doucefine</i> qui se +donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du +vieillard, quelque chose de presque desséché par l'abus de la réflexion, +et une ingénuité inguérissable d'impression conservée malgré cela. Le +singulier malaise que j'éprouve moi-même à relire la <i>Physiologie</i> me +paraît procéder de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans +la littérature et dans la vie, mais avec les qualités de décision +froide, avec ce décompte exact des hommes et des situations, avec cette +maturité de jugement qui complète la misanthropie chez un Mérimée ou un +Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous +fait lui pardonner le poétisme souvent irréel de ses idylles. N'y a-t-il +pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, à +rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent à imiter +Chamfort, et, à côté, un lot de sentiments dignes d'un écolier? Ce +physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre à énormes +prétentions: <i>l'Amour moderne</i>, nous raconte sa petite histoire, et nous +apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le +tiers et le quart, l'a aimé quelques jours et trompé des années. Cette +fille va souper avec un de ses rivaux. Et voilà notre philosophe en +fureur et qui écrit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait récité +autrefois. Je l'ai retrouvé dans ses papiers, recopié sous ce titre: +<i>l'Enfer</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>J'ai connu le chagrin des pâles Danaïdes,<br /></span> +<span>Celui d'un dur labeur recommencé sans fin,<br /></span> +<span>T'ai-je assez prodigué de tendresses, en vain,<br /></span> +<span>Pour emplir de douceur tes yeux à jamais vides?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span>Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides.<br /></span> +<span>Tu donnais bien ta bouche à manger à ma faim,<br /></span> +<span>Décevante pâture!... Et là, dans ton beau sein,<br /></span> +<span>Ton âme était un fruit plein de sables arides.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span>Et j'ai connu Sisyphe et son stérile effort;<br /></span> +<span>Hélas! en essayant de porter ton cœur mort<br /></span> +<span>Jusqu'au vivant éther de la passion vraie,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span>Et, pour que tout l'enfer tînt dans ce triste amour,<br /></span> +<span>La jalousie, en moi, saigne comme une plaie<br /></span> +<span>Que ronge un immortel, un affamé vautour.<br /></span> +</div></div> + +<p>—«Sais-tu à quoi tu me fais songer?» lui demandai-je le jour où il me +débita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait réunir sous ce +titre: <i>Ma Douleur</i>.</p> + +<p>—«A quoi?» fit-il, un peu interloqué, car, en véritable homme de +lettres, il attendait un compliment.</p> + +<p>—«Oh!» lui dis-je, «à un mot si célèbre qu'il en est banal; celui que +l'on fit sur Beaumarchais emprisonné ... avec une légère variante....»</p> + +<p>—«Laquelle?»</p> + +<p>—«Tu ne te fâcheras pas?»</p> + +<p>—«Non,» fit-il.</p> + +<p>—«Hé bien! Il ne suffit pas d'être trompé, il faut encore être +modeste....»</p> + +<p>—«Tu as raison,» répondit-il en haussant les épaules; «mais comment +trouves-tu mes vers?...»</p> + +<p>J'avais presque l'idée de transcrire ce bout de dialogue comme exergue à +cette <i>Physiologie</i>. Cette épigramme inoffensive avait amusé Claude, car +il avait cette coquetterie de se railler volontiers lui-même. Mais la +critique qu'elle enfermait était-elle absolument juste? Parmi des notes +de sa main que j'ai découvertes dans des circonstances assez +bizarres,—je les dirai tout à l'heure,—traînait celle-ci, où mon ami +semble avoir répondu par avance à cette objection: «Ecrire un livre +intéressant sur l'amour, c'est écrire un livre sur sa façon à soi de +sentir l'amour. Un tel livre a tout juste la valeur d'un mémoire rédigé +par un malade sur sa maladie. Beyle avait peur de ne noter qu'une +émotion lorsqu'il voulait noter une vérité. Etrange illogisme du plus +logique des analystes! Hé! quelle vérité cherchais-tu donc à dire, grand +disputeur, sinon des vérités sur des émotions?...» De ce point de vue, +même la misère enfantine de Claude, son impuissance à se débarrasser de +l'idée fixe, l'espèce d'anarchie intérieure dont la trace se retrouve +dans ses réminiscences, et qui le faisait vivre cette vie décomposée, +entre les voyages, le cercle, les restaurants, les théâtres et les +coulisses; cet étalage chirurgical à propos des plus humbles sensations, +cette sorte de pédantisme involontaire dans l'analyse, oui, tous ces +défauts me paraissent donner à ce livre une date, et du moins, par +suite, une valeur de document. Il est visible que la sensation heureuse +en est absente et absente aussi l'émotion simple. Mais le personnage en +était incapable, comme aussi de raisonner avec une suite ininterrompue +dans ses déductions. La vérité posée au commencement de son ouvrage, et +qui en fait la secrète moralité, à savoir que l'amour sensuel confine +sans cesse à la haine, méritait—quoique vieille comme le +demi-monde—une démonstration plus rigoureuse. C'est là ce chapitre +initial dont je regrettais tout à l'heure l'absence. Notre maniaque +s'est contenté de jeter sur le papier une série de notes capables de +servir à cette démonstration. Puis, comme il était naturellement curieux +de théories, de menues analyses et de dissections microscopiques, il a +mêlé à ces notes une foule de détails parasites que je lui aurais +conseillé d'enlever, par goût de la régulière ordonnance classique. A +quoi il m'eût sans doute répondu, comme à propos d'autres travaux:</p> + +<p>—«Ce que j'aime le mieux dans les livres des autres, ce sont les +détails oiseux, les digressions et les défauts. Il n'y a que cela qui me +fasse penser....»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Faire penser,—c'était là toute sa rhétorique.—Il prétendait que le +seul rôle de l'écrivain consiste à inquiéter, à suggérer. Parmi les +papiers dont je parlais, se trouvait encore la phrase suivante: «Un +livre qui ne me parle pas comme un homme, comme un ami, comme un frère, +qui ne me dise pas des mots <i>capables de me changer le cœur</i>, qu'en +ferais-je? L'art n'est rien sans l'âme. Les faits ne sont rien que par +l'âme et pour l'âme. La pensée est à la littérature ce que la lumière +est à la peinture....» Et sur une autre feuille: «Type idéal du roman: +<i>l'Imitation de Jésus-Christ</i>.» Je ne me charge pas d'expliquer ce que +Claude entendait au juste par là, ni comment il conciliait son +admiration, sans blasphème, pour le solitaire du moyen âge avec son goût +pour le prince des détraqués. Benjamin Constant, qu'il eût volontiers +traité de grand Saint, à la manière de mon autre ami, le subtil Maurice +Barrès. Il était coutumier de ces étrangetés, associant dans son +enthousiasme des œuvres et des noms qui frémissent de se rencontrer: +<i>les Pensées</i> de Pascal et <i>les Liaisons dangereuses</i>, par exemple. J'ai +entre les mains une sorte de volume <i>pot-pourri</i>, si l'on peut dire, +dans lequel il a fait relier ensemble:—dix pages détachées de +Baudelaire, le fragment sur Orphée dans <i>les Gèorgiques</i> de Virgile, <i>la +Maison du berger</i> de Vigny, <i>Mes Ecarts ou Ma Tête en liberté</i> du prince +de Ligne, le fragment des Mémoires apocryphes de Richelieu sur Mme +Michelin, quelques feuillets de <i>Candide</i> et la moitié d'une nouvelle +d'Hippolyte Castille, intitulée: <i>Histoire de ménage</i>!...—Autant que +j'ai bien compris ses paradoxes, il estimait avant tout, chez un +écrivain, le mélange de la passion, quelle qu'elle fût, coupable ou +sublime, et de la lucidité. Il lui fallait des âmes assez ardentes pour +vivre beaucoup, assez curieuses pour se connaître, assez hardies pour se +confesser,—c'est-à-dire pour conter d'elles non pas des actions, mais +des états; non pas des faits, mais des habitudes. Je l'ai vu ainsi +raffoler du <i>Journal</i> d'Amiel, ce protestant si pur, pêle-mêle, et des +mémoires de ce ruffian de Casanova. «J'aime à sentir sentir....» cette +étrange formule qu'il a employée, je crois, au cours de son livre, il la +répétait sans cesse. Peut-être trouverez-vous, mon cher directeur, dans +le détail de ces goûts disparates, la clef des contradictions de cette +<i>Physiologie</i>, à qui vous avez donné une large hospitalité. Pourquoi ne +vous dirais-je pas aussi la raison qui lui fit désirer vivement d'être +publié dans votre journal? Claude cherchait ainsi à se prouver à +lui-même son parisianisme. Il avait eu, par-dessus le marché et à +travers le fatras de ses théories, de passagères prétentions à la vie +élégante. Je l'ai vu hypnotisé à la lettre par les pantalons et les +bouquets de boutonnière de son rival Salvaney, un clubman ignare comme +son cheval, et dont la principale aristocratie consistait à faire le +voyou anglais, mais de ce côté-ci du détroit, vous savez, ces <i>cads</i> qui +disent: «<i>Arry, my boy</i>...» dans le <i>Punch</i>, sans h, et en traînant la +voix.</p> + +<p>La vérité, et voilà le motif qui rend ce livre sur <i>l'Amour</i> si +incohérent,—je reprends le mot dans son sens d'étymologie, +«<i>incohaerere, qui ne se tient pas</i>,» comme d'ailleurs toutes les autres +œuvres de Claude,—la vérité, c'est que Larcher, pareil en cela aux +neuf dixièmes d'entre nous, avait grandi sans milieu définitif et +précis. Par suite il n'avait pu prendre ni une forme d'âme ni une forme +d'existence définitive et précise. Il était comme né hors la loi. Il le +sentait lui-même, car il avait, à la suite de la <i>Méditation IV</i>, sur +<i>l'Amant moderne</i>, copié cette phrase de Michelet: «...Dans leurs +livres, ils ont surabondamment parlé de la divagation, <i>jamais marqué la +grande voie simple</i>, féconde, de l'initiation que l'amour mieux inspiré +continuerait jusqu'à la mort. Il est arrivé à ces ingénieux romanciers +ce qui arriva jadis aux casuistes, Escobar et Busenbaum, grands +analyseurs aussi, et qui dans leurs recherches subtiles n'oublièrent +rien que ce qui faisait le fond même de leur science. <i>Ils ont perdu le +mariage de vue et réglementé le libertinage</i>.» Claude avait ajouté: +«Noble phrase, si saine, si lucide, si tristement vraie de mon œuvre! +Mais dire les douleurs de la faute, n'est-ce pas aussi montrer la +route?... C'est l'épave qui marque où le navigateur a sombré et le récif +à fuir. Cela sert encore.... Et puis il ne faut pas mentir. Il faut +raconter ce que le sort a fait de nous, en nous souvenant du mot de +Marc-Aurèle: <i>Il y a à cela même une raison</i>. Oui, il y a une raison à +mon existence, aux contrastes étranges que la destinée m'a imposés. +Dieu! que cette vie fut contraire au cœur!» Il disait vrai en +qualifiant de la sorte son expérience. J'en ai eu la preuve une fois de +plus dans la visite que j'ai rendue le printemps dernier à sa vieille +tante, au cours d'un voyage en Auvergne. J'allais dans cette montagneuse +province chercher quelques notes exactes pour un roman auquel je +travaillais, et, me trouvant à trois heures seulement du petit village +de Saint-Saturnin, d'où est datée la <i>Méditation XXII</i>, je me décidai à +cette excursion. Tout en roulant dans un mauvais coupé de louage, je +regardais le paysage du bord de la Limagne, si joliment rustique et +laborieux. Les sarments secs des vignes s'enroulaient aux longs échalas +gris. Le blé pointait, vert sur la terre sombre. Les bourgeons germaient +sur les branches nues des arbres qui bordaient le chemin, et les fleurs +roses des pêchers me souriaient dans la lumière. Il y avait de la neige +sur les hautes montagnes, et, le long de l'Allier, deviné à la +dépression du terrain, flottait une buée douce et transparente. Je me +souvins de ce que Claude m'avait raconté sur son adolescence écoulée +tout entière dans ce pays perdu, et, comme nous nous étions arrêtés pour +faire boire le cheval à la porte d'une auberge, dans un hameau, je crus +voir l'image de ce qu'avait été mon ami enfant dans deux petits garçons +en train de se promener avec un vieux monsieur, quelque rentier de la +localité. Ils montraient de grands yeux si simples dans de si larges +faces. «Il est parti de là,» songeai-je, et, par opposition, je +l'évoquai tel que je l'avais vu tant de fois, assis à une table de +restaurant de nuit et me racontant, en phrases heurtées comme ses +sensations mêmes, sa journée d'homme de lettres, à moitié bohémienne, à +moitié mondaine. Entre le point d'arrivée et le point de départ, la +distance était trop grande. L'équilibre moral a pour première condition +que l'homme fait continue l'enfant. Faut-il chercher ailleurs la raison +du détraquement observable chez tant d'artistes modernes? Combien +d'entre nous peuvent dire que leur trentième année ressemble à leur +dixième? Et ce ne devrait être, cette trentième année, que la dixième +épanouie.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Je roulais de nouveau, et je philosophais à perte de vue sur cette loi +de l'hygiène intellectuelle, lorsque j'arrivai à ce village de +Saint-Saturnin, fort pittoresquement dressé sur une colline. Son château +féodal, encore intact, domine une vallée où coule cette petite rivière +babillarde, décrite par Claude avec tant de complaisance. Il n'y a +qu'une rue dans le village, mais tortueuse et si mal entretenue que le +cocher me demanda de m'attendre au bas. Je m'engageai donc à pied dans +cette allée étroite, après m'être renseigné sur la demeure de Mlle +Claudia Larcher, la tante et la marraine de mon ancien compagnon de vie +littéraire. J'admirai combien la magie du souvenir métamorphose la +médiocrité des endroits, à constater la misère de la plupart des maisons +qui composent le village, jadis vanté par mon ami comme une oasis de +solitude fleurie. Des tas de fumier s'entassaient, bruns et suintants, +devant les portes, où des truies te vautraient, où des poules +picoraient, où des enfants jouaient, pieds nus et vêtus de haillons. Il +convient de dire qu'il avait plu les jours derniers, et qu'un mauvais +déjeuner pris en route m'avait indisposé contre le pays. Ma vilaine +humeur céda devant le clocher de l'église, du plus délicat roman +auvergnat, et, comme j'aperçus, en contournant le chevet, la porte du +cimetière, j'y entrai. Je n'eus pas de peine à trouver la sépulture de +la famille Larcher, tous notaires à Saint-Saturnin depuis trois +générations. «C'est ici qu'il repose,» pensai-je en regardant la pierre +mélancolique où le nom de mon terrible camarade, placé à la suite des +noms des honnêtes tabellions du village, ricanait ironiquement. Je vous +dispense, mon cher directeur, des réflexions éveillées en moi. Cette +antithèse ne semblait-elle pas prolonger par delà le tombeau les +contradictions sur lesquelles avait vécu ce fils de braves bourgeois, +devenu, par un caprice du sort, un auteur dramatique à la mode, puis, +par celui de l'amour, un névropathe et un maniaque, le tout pour finir, +usé par l'abus des alcools anglais, à l'ombre du clocher que ses pères +avaient eu la sagesse de ne jamais quitter?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Naître, vivre et mourir dans la même maison!<br /></span> +</div></div> + +<p>Ah! le vers profond, le vers admirable de Sainte-Beuve! Comme j'en +sentais le charme nostalgique en quittant ce cimetière et la sépulture +de famille entretenue pieusement parmi son lierre, ses pétunias et ses +capucines, par les soins, sans doute, de la vieille tante! Et elle, la +digne femme, elle était un commentaire bien touchant de ce cri du plus +intime des poètes. Telle mon ami me l'avait décrite avec un <i>humour</i> +attendri, telle je la trouvai quand on m'introduisit dans l'espèce de +ferme bourgeoise où Claude avait passé les derniers mois de sa vie. Mlle +Larcher était vêtue de noir, avec un visage gaiement ridé, où souriait +cette innocence indulgente qui se remarque dans certaines physionomies +ecclésiastiques. Elle lisait de ses clairs yeux gris, le nez chevauché +par des lunettes montées en argent, un livre qu'elle posa sur la table, +et je pus voir que c'était l'<i>Imitation</i>. Pour quelles simples raisons +et combien étrangères, combien supérieures à celles qui faisaient dire à +Claude que c'est là le chef-d'œuvre du roman d'analyse!...</p> + +<p>—«Ah! monsieur,» gémit-elle, quand je me fus nommé et que je lui eus +expliqué mon désir de feuilleter les papiers laissés par mon vieux +complice, c'est de ce nom qu'il s'appelait lui-même, «si vous aviez vu +quel désordre et comme il avait emballé le tout au hasard dans une +grande caisse de bois, avant de quitter Paris?... Et il y avait de tout, +dans cette caisse, et des portraits de la mauvaise femme et des +lettres!...» Elle faillit se signer, tant ce qu'elle avait lu dans ces +lettres l'avait évidemment scandalisée.... «J'ai pris le conseil de M. +le curé, et j'ai tout brûlé,» continua-t-elle, «excepté le paquet à +votre nom qui était ficelé et prêt à être envoyé, et puis quelques +feuilles d'un papier très épais, où il n'y avait pas grand'chose, mais +il nous a été utile pour nos derniers pots de confitures.... Il y a bien +encore sur ce papier des lignes de son écriture. Voulez-vous les voir?»</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>La sainte fille se leva, et, cherchant une clef parmi celles qui +battaient pendues à son trousseau, sous sa première jupe, elle alla pour +m'ouvrir un placard, et elle me tendit un pot de grès, puis un autre. +Sur le papier qui les fermait et qui était du papier du Japon,—qui +sait? peut-être un présent de Colette,—je reconnus en effet l'écriture +nerveuse de mon ami. J'ai recopié là ces deux ou trois remarques citées +au cours de cette oraison funèbre de celui que je surnommais, moi, à +cause de son amitié à mon égard et de ses folies: «mon frère ivre,» en +parodie du titre du beau roman de Pierre Loti. La tante, qui ne savait +comment recevoir le plus fidèle compagnon de ce neveu qu'elle avait +beaucoup aimé, n'eut pas de cesse que tous les pots ainsi recouverts du +papier de Claude ne fussent étalés sur la table, et elle bavardait, +pendant ce temps-là:</p> + +<p>—«Je sais qu'il avait des moyens, monsieur,» disait-elle, «quoique je +n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait à inventer de si +vilaines histoires. J'aurais voulu qu'il prît une place, qu'il se fît +nommer préfet, comme M. Mareuil, son confrère dans un journal, qui est +venu à son enterrement. Dans notre pays, il n'aurait pas eu à chasser +les sœurs, il aurait été si heureux! Quand il est arrivé, Jésus Dieu! +il avait une figure!... Et maigre et jaune!... J'ai bien vu qu'il était +malade, et puis je l'ai si bien soigné!... Tous les jours des truites du +vivier qu'il allait prendre lui-même, de la bonne viande, de la vraie, +et du vrai vin de notre vigne, de celui que défunt son père avait mis en +bouteille lui-même voici plus de vingt ans.... Mais il se rongeait, il +s'ennuyait, et alors il griffonnait sur ces carrés de papier, vous +voyez: ici, là, au milieu, un peu partout.... Enfin il est mort comme un +chrétien....»</p> + +<p>Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie +noire, tandis que je déchiffrais des fragments dont voici encore +quelques-uns, vers et prose mêlés. C'était d'abord un début de pièce, +avec cette indication: «pour <i>Ma Douleur</i>.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Notre douleur est comme un autel qui s'élève<br /></span> +<span>Vers toi, mystérieux Esprit de l'univers.<br /></span> +<span>Inconnaissable Esprit qui soutiens notre rêve,<br /></span> +<span>Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts?<br /></span> +</div></div> + +<p>Au-dessous, la tante avait écrit de son écriture un peu tremblée: +<i>Cassis</i>, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier où se +lisaient les mots: <i>Fraises blanches</i>, se trouvait l'axiome suivant: «On +aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime.» Sur un autre et à +côté des mots: <i>Gelée de coings</i>: «Rien de dangereux comme les femmes +qui nous conduisent à la tendresse par le trouble des sens....» Sur un +autre, marqué encore <i>cassis</i>, cette stance:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>Je t'ai si tendrement, il follement chérie,<br /></span> +<span>Que la haine parfois le cède à la pitié.<br /></span> +<span>Le mal que tu m'as fait souffrir est oublié,<br /></span> +<span>Et je pleure ton âme à tout jamais flétrie.<br /></span> +</div></div> + +<p>Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une espèce de jarre, avec +cette inscription: <i>Résiné</i>, j'ai pu déchiffrer un dernier sonnet, qui +atteste un certain effort vers la santé, trop rare chez ce malheureux +garçon pour n'être pas signalé à son éloge:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span>La lumière du tiède et bleu matin d'été<br /></span> +<span>Enveloppe les bois ou verdissent les mousses,<br /></span> +<span>L'air est plein de senteurs magnétiques et douces,<br /></span> +<span>Et jamais les oiseaux n'ont plus gaîment chanté.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span>Depuis le papillon au corselet teinté<br /></span> +<span>D'émeraude et d'azur jusqu'aux génisses rousses<br /></span> +<span>Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses,<br /></span> +<span>Tout être semble vivre avec félicité.<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span>Et moi qui vais traînant dans cette forêt verte<br /></span> +<span>Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte,<br /></span> +<span>Ne connaîtrai-je plus jamais de renouveau?<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span>N'oublierai-je jamais les trahisons passées<br /></span> +<span>Comme la terre oublie, en ce matin si beau,<br /></span> +<span>Et la neige et l'hiver et les bises glacées?<br /></span> +</div></div> + +<p>Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note +apaisée et plus fraîche. C'est la fenêtre ouverte dans une chambre +d'hôpital que ces vers de nature au terme de cette œuvre pleine de +tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissipé ou +aggravé les préventions des lecteurs hostiles à Claude Larcher par le +récit de cette visite à son dernier asile. Son livre fournira peut-être +à un vrai maître en psychologie, de la race de M. Taine ou de M. +Ribot,—ou à un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur +Lacordaire,—de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et +moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour +votre gracieux accueil et de me dire votre dévoué,</p> + +<p><span style="margin-left: 36em;">P.B.</span></p> + + +<p class="center">Toblach, mai 1888.—Meggen, septembre 1889.</p> + + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + + + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On se permet de faire remarquer qu'à l'époque ou <i>la Vie parisienne</i> +publiait cette <i>Méditation</i> (septembre 1888) et à plus forte raison +quand feu Claude Larcher l'écrivait, ce mot n'était pas devenu une +plaisanterie courante et aussitôt banalisé.—P.B.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Quoique la préface actuelle du présent livre contienne des +indications suffisantes sur le but que s'était proposé feu Claude +Larcher, les lecteurs qui auront bien voulu suivre avec quelque +sympathie ce héros de la <i>Physiologie</i>, de <i>Mensonges</i>, de <i>Gladys +Harvey</i>, etc., etc., trouveront peut-être un intérêt aux documents trop +peu nombreux recueillis sur ses derniers jours. On a cru devoir laisser +à ces documents une forme qui les fait rentrer dans le plan général de +l'ouvrage, auquel ils servent de <i>postface</i> et aussi de conclusion.</p></div> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h3><a name="table" id="table"></a>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<br /> +<br /> +<div class="tabla"> +<span><a href="#pref">PRÉFACE</a><br /></span> +<br /> +<span><a href="#I">I.</a>—Nuit étrange d'où est sorti le présent livre</span> +<br /><br /> +<span><a href="#II">II.</a>—Les Exclus</span><br /> +<br /> +<span><a href="#III">III.</a>—Le Vrai et le Faux Homme à femmes</span><br /> +<br /> +<span><a href="#IV">IV.</a>—De l'Amant moderne</span><br /> +<br /> +<span><a href="#V">V.</a>—De la Maîtresse</span><br /> +<br /> +<span><a href="#VI">VI.</a>—De la Maîtresse (<i>suite</i>)</span><br /> +<br /> +<span><a href="#VII">VII.</a>—De la Maîtresse (<i>suite et fin</i>)</span><br /> +<br /> +<span><a href="#VIII">VIII.</a>—Du Flirt et des coquettes</span><br /> +<br /> +<span><a href="#IX">IX.</a>—Bonheurs contemporains</span><br /> +<br /> +<span>I. Les Drawbacks</span><br /> +<br /> +<span><a href="#X">X.</a>—Bonheurs contemporains</span><br /> +<br /> +<span>II. Les Désastres</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XI">XI.</a>—Bonheurs contemporains</span><br /> +<br /> +<span>III. Les Désastres (<i>suite</i>).<br />Les Jalousies</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XII">XII.</a>—Bonheurs contemporains</span><br /> +<br /> +<span>IV. Les Désastres (<i>suite</i>).<br />Les Jalousies</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XIII">XIII.</a>—Bonheurs contemporains</span><br /> +<br /> +<span>V. Les Désastres (<i>suite</i>).<br />Les Jalousies</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XIV">XIV.</a>—Bonheurs contemporains</span><br /> +<br /> +<span>VI. Les Désastres (<i>fin</i>).<br />Une anecdote</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XV">XV.</a>—De la Rupture.</span><br /> +<br /> +<span>I. Avant</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XVI">XVI.</a>—De la Rupture.</span><br /> +<br /> +<span>II. Après</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XVII">XVII.</a>—De la Rupture.</span><br /> +<br /> +<span>III. Après (<i>suite</i>).<br />De quelques Vengeances</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XVIII">XVIII.</a>—De la Rupture.</span><br /> +<br /> +<span>IV. Après (<i>fin</i>).<br />Les Enfants de l'Amour</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XIX">XIX.</a>—Thérapeutique de l'Amour.</span><br /> +<br /> +<span>I. La Méthode du docteur Noirot</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XX">XX.</a>—Thérapeutique de l'Amour.</span><br /> +<br /> +<span>II. Le Système du professeur Sixte</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XXI">XXI.</a>—Thérapeutique de l'Amour.</span><br /> +<br /> +<span>III. Le Procédé Casal</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XXII">XXII.</a>—Un Sentiment vrai</span><br /> +<br /> +<span><a href="#XXIII">XXIII.</a>—Physiologie du Physiologiste</span><br /> +<br /><br /> +</div></div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE *** + +***** This file should be named 16815-h.htm or 16815-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/8/1/16815/ + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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