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+Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière II, by Eugène Chavette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La conquête d'une cuisinière II
+ Le tombeur-des-crânes
+
+Author: Eugène Chavette
+
+Release Date: October 3, 2005 [EBook #16796]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+ LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II
+
+[Illustration]
+
+ LE
+
+ TOMBEUR-DES-CRÂNES[1]
+
+
+
+
+
+ PAR
+
+ EUGÈNE CHAVETTE
+
+[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _Seul Contre Trois
+Belles-Mères_.]
+
+
+
+
+ I
+
+
+Qu'était devenu Gustave Cabillaud?
+
+Tous les renseignements recueillis par le docteur Cabillaud père, à la
+recherche de son fils, étaient de la plus exacte vérité. A la sortie de
+chez M. Grandvivier, le groupe de ses invités, en arrivant au premier
+étage, s'était d'abord séparé de Fraimoulu, qui rentrait dans son
+appartement où il allait trouver Pietro se vautrant dans son lit
+et recevoir de l'Auvergnat ivre la série de horions qui devait le
+métamorphoser en tigre.
+
+A la porte de la maison une autre scission avait eu lieu. Gontran, après
+de brefs adieux, avait filé de son pied léger pour retourner au plus
+vite auprès d'Henriette.
+
+Puis Cabillaud père, qui comptait s'en aller de compagnie avec son fils,
+était parti de son côté après que Gustave, qui se disait la tête lourde,
+avait déclaré vouloir, avant de se coucher, faire un peu de promenade en
+reconduisant ces messieurs.
+
+Ils s'étaient trouvés réduits à trois quand, à mi-chemin, le baron de
+Walhofer s'était séparé d'eux pour aller, disait-il, achever la soirée à
+son cercle.
+
+Gustave et Camuflet avaient d'abord reconduit Ducanif à son domicile où
+ce dernier, en se séparant de Gustave, lui avait dit qu'il l'attendrait
+demain à déjeuner, invitation que le jeune médecin avait acceptée en
+promettant d'être exact.
+
+Après quoi il s'était remis en route avec Camuflet, qu'il avait mené
+jusqu'à sa porte, et dont il s'était séparé en annonçant qu'il allait
+regagner son lit.
+
+Et le lendemain matin il n'était pas encore rentré!
+
+Quand son père, tout inquiet, dans sa tournée aux informations,
+s'était présenté chez Ducanif, ce dernier, loin de partager les alarmes
+paternelles, avait pensé qu'à l'heure dite il allait voir apparaître
+Gustave pour prendre sa part du déjeuner auquel il l'avait invité la
+veille.
+
+Après le départ de Cabillaud père, il avait dit à sa cuisinière Héloïse
+qui, muette et sombre, avait assisté à l'entretien:
+
+--Ce farceur de Gustave, en revenant hier chez lui, aura sans doute
+rencontré l'occasion de passer agréablement sa nuit... Il va nous
+arriver affamé.
+
+Mais, à l'heure du déjeuner, le jeune médecin n'avait pas fait acte de
+présence.
+
+--Il déjeune sans doute là où il a couché, avait supposé Ducanif sans
+plus s'en étonner.
+
+Mais il n'en avait pas été de même d'Héloïse, dont Gustave était
+l'amant. Jalousie, d'une part; crainte d'un malheur, de l'autre; elle
+avait obtenu de Ducanif qu'il l'envoyât s'informer chez Cabillaud père
+si le disparu était revenu ou avait donné de ses nouvelles.
+
+--Est-ce un mauvais tour du Walhofer? Lui seul peut avoir fait
+disparaître Gustave, se disait-elle, la face contractée, en marchant
+d'un pas pressé.
+
+Chez Cabillaud père, qui n'était pas encore revenu de ses recherches,
+elle n'avait trouvé que Clarisse, le cordon bleu du docteur, qui,
+craintive au sujet de cette absence prolongée de son jeune maître,
+n'avait pu lui donner que ce seul renseignement:
+
+--Ce n'est pas à tort que le père s'effraye. Pas plus tard qu'hier, M.
+Gustave lui a dit que s'il ne rentrait pas un beau jour, ce serait qu'il
+lui serait arrivé un malheur.
+
+Là-dessus Héloïse était repartie, retournant droit chez Ducanif et se
+répétant:
+
+--C'est du Walhofer que nous vient ce coup de Jarnac. J'en suis
+certaine!
+
+Arrivée à la maison de Ducanif, au lieu de monter chez son maître, elle
+s'était arrêtée à l'étage au-dessous, où logeait M. de Walhofer, et
+avait sonné à la porte du baron.
+
+Comme il n'avait pas été répondu à plusieurs coups de sonnette
+successifs, Héloïse redescendit chez le concierge, se disant envoyée par
+Ducanif à son ami M. de Walhofer.
+
+--M. le baron est parti ce matin en m'annonçant, suivant son habitude,
+qu'il s'absentait pour quelques jours, déclara le concierge.
+
+--Savez-vous où il est allé?
+
+--Sans doute, comme il lui arrive souvent, faire un tour dans ses
+terres.
+
+--Où sont-elles, ses terres?
+
+--En Belgique. Mais, par exemple, je ne saurais vous dire en quel coin
+de la Belgique... Vous le savez, le baron n'est pas causeur et il n'aime
+pas les questions, continua le concierge.
+
+Loin de remonter chez Ducanif, sa cuisinière regagna la rue et se remit
+en route.
+
+--Je sais où elles sont situées, tes fameuses terres, et je vais aller
+t'y relancer, se disait-elle en activant le pas.
+
+Il fallait qu'elle fût bien certaine de ne pas confondre l'un avec
+l'autre deux personnages dont la position sociale était, pourtant, bien
+différente, car elle se dirigea vers la rue de Turenne.
+
+--Gustave et moi, nous avons voulu le jouer. A son tour, il a pris sa
+revanche, se disait-elle.
+
+Aux deux tiers de la rue de Turenne, elle s'engagea dans une ruelle à
+droite et, cent mètres plus loin, pénétra dans cette même allée puante
+et obscure de la masure où, quelques jours auparavant, était entré
+Camuflet.
+
+Comme la première fois, le portier, dans la sorte de niche qui lui
+servait de loge, ressemelait de vieux souliers.
+
+--Où allez-vous, ma belle fille? cria-t-il à Héloïse qui filait devant
+la loge sans rien demander.
+
+--Chez le Tombeur-des-Crânes.
+
+--Alors il est inutile de vous mettre cinq étages dans les mollets. Vous
+trouveriez là-haut visage de bois, ma charmante, affirma le savetier.
+
+Héloïse crut à une consigne donnée et qu'il lui fallait forcer.
+
+--Mais il m'attend! avança-t-elle.
+
+--Alors, pas si tôt, car il n'est pas encore arrivé, dit le portier.
+
+Et, croyant à un rendez-vous galant, le pipelet fit une risette à
+Héloïse en ajoutant:
+
+--L'heureux drôle est vraiment inexcusable de n'être pas là pour vous
+recevoir.
+
+La cuisinière jugea utile de plaider le faux pour savoir le vrai.
+
+--Peut-être, dit-elle, le Tombeur-des-Crânes est-il retenu par la cause
+qui l'a forcé de sortir quand il savait que j'allais venir.
+
+--Sortir? répéta le pipelet étonné.
+
+--Oui, sortir ce matin, appuya Héloïse.
+
+--Le Tombeur-des-Crânes n'est pas sorti ce matin pour cette bonne raison
+que voici cinq jours qu'il n'a pas mis le pied ici.--Depuis qu'il est
+attaché comme prévôt à une salle d'armes, par là-bas, dans les beaux
+quartiers, il ne fait ici que de rares apparitions. Je ne sais même
+pas pourquoi, puisqu'il est logé à sa salle d'armes, il garde ici sa
+chambre.
+
+Puis, se reprenant vite d'un ton badin:
+
+--Si, si, je le sais, c'est pour recevoir la visite de Vénus.
+
+Héloïse était difficile à persuader. Elle mit deux francs dans la main
+du savetier en disant:
+
+--Vrai! il n'est pas chez lui?
+
+Alors, jouant la jalousie:
+
+--Vous ne me laissez pas monter parce qu'il y a là-haut une autre femme,
+j'en suis sûre.
+
+Le savetier se redressa d'une seule pièce et une main sur son coeur,
+pendant que l'autre s'avançait tenant une vieille botte, il prononça
+gravement:
+
+--Que le nez me tombe à l'instant du visage si je vous mens d'un seul
+mot!
+
+De ce que le nez lui restait planté au milieu de la face, cela n'aurait
+pas suffi pour convaincre Héloïse, si le portier, charmé par le don des
+quarante sous, n'avait ajouté:
+
+--Mon locataire, pendant ses absences, me laisse sa clef. Voulez-vous
+que je vous la confie? Vous monterez pour vous assurer par vous-même que
+la chambre est vide de tout habitant de l'un ou de l'autre sexe.
+
+A cette offre, la conviction se fit en Héloïse. Mais alors elle
+s'alarma. Personne chez le baron de Walhofer. Personne chez Alfred, le
+Tombeur-des-Crânes. Est-ce que la même cause qui avait fait disparaître
+Gustave ne pouvait pas avoir aussi supprimé l'autre?
+
+Elle était donc là pensive, debout devant la porte de la loge dont elle
+empêchait l'entrée, quand, derrière elle, se fit entendre la voix d'une
+femme qui demandait:
+
+--Alfred est-il chez lui?
+
+Héloïse se retourna brusquement. Mais son mouvement avait été moins
+prompt que celui de l'arrivante qui, après s'être présentée, par oubli
+sans doute, avec le visage découvert, venait de rabattre sur sa figure
+un voile épais.
+
+La cuisinière se trouva donc en présence d'une femme d'allure un peu
+massive, d'une mise bourgeoise et dont le voile empêchait de deviner
+l'âge. La voix, néanmoins, avait frappée Héloïse par son accent éraillé
+et légèrement trivial.
+
+Mais si le voile, rabattu à temps, avait caché à la cuisinière les
+traits de la dame, il n'en était pas de même du portier auquel la
+visiteuse s'était d'abord adressée à visage découvert.
+
+--Où ai-je déjà vu cette face-là? était en train de se demander le digne
+savetier.
+
+Comme, tout ahuri, il ne répondait pas, la dame lâcha cette phrase qui
+n'accusait pas positivement une princesse:
+
+--Quand vous resterez là à me faire vos yeux de chat sur la cendre, vous
+figurez-vous que je vais moisir à attendre votre réponse, grand daim?
+
+Les traits de la dame devaient avoir frappé fort le portier, car, au
+lieu de se rendre à cette invitation de parler, il resta bouche béante
+et se disant:
+
+--Pour sûr, j'ai déjà vu cette binette-là!
+
+--Ah çà! il s'est donc fourré des bottes dans les oreilles en guise de
+coton? gronda la dame.
+
+Forçant la voix, elle cria en répétant sa demande:
+
+--Eh! vieux pot! Alfred est-il chez lui?
+
+--Non, madame, dit enfin le portier.
+
+--Ah! fit la visiteuse déconcertée par cette absence. Quand
+rentrera-t-il?
+
+--Je l'ignore.
+
+Elle parut se consulter, puis:
+
+--Êtes-vous capable au moins de faire une commission, espèce de dévissé?
+demanda-t-elle.
+
+--J'y tâcherai, promit le savetier qui, s'il ne se formalisait pas de
+cette familiarité, en était empêché par la préoccupation de se rappeler
+où il avait vu cette dame.
+
+--Alors vous direz à Alfred que je lui apportais l'avoine qu'il m'a
+demandée. Vous comprenez?
+
+--Si madame veut bien me laisser son nom? demanda le pipelet
+insidieusement.
+
+--Tiens! tiens! voyez-vous ça! ricana la dame. Il faut t'asseoir sur ta
+curiosité, mon bonhomme, cela te tiendra chaud aux cheveux.
+
+Et elle répéta:
+
+--Son avoine, tu m'entends bien? Son avoine, et tu ajouteras que, s'il
+veut la recevoir, il vienne la chercher où il sait.
+
+Sur ce, elle jeta une pièce de cinq francs sur la table de la loge en
+disant:
+
+--Tiens! voilà pour te boucher un oeil!
+
+Après quoi, sans un seul regard à Héloïse qui, muette et immobile, avait
+assisté à la scène, elle suivit l'allée et disparut aux yeux du savetier
+qui, du seuil de sa niche, la suivait du regard en se répétant:
+
+--Je connais cette tête-là!
+
+Soudain il se frappa le front en s'écriant:
+
+--J'y suis! Je me souviens! Saperlotte! Elle est joliment décatie! Quel
+dégommage!... C'est la Belle-Flamande!
+
+--Et qu'est-ce que la Belle-Flamande? demanda Héloïse.
+
+--L'ancienne reine de toutes les foires du Nord... Ah! j'ai été
+fièrement toqué d'elle quand je faisais partie du cirque Balengrin où
+j'étais clown!... On me citait pour mon exercice des six chaises sur le
+nez.
+
+Du passé du pipelet, la cuisinière de Ducanif ne se souciait guère. Un
+seul point l'intéressait. Elle voulut en avoir le coeur net.
+
+--Quel lien unit donc le Tombeur-des-Crânes à la Belle-Flamande?
+demanda-t-elle.
+
+--C'est sa mère.
+
+A cette révélation, Héloïse tressauta.
+
+A son tour, elle jeta une pièce de vingt francs sur la table en disant à
+l'ancien clown:
+
+--Voici de quoi vous boucher l'autre oeil.
+
+Elle se lança aux trousses de la Belle-Flamande qu'à sa sortie de la
+masure, elle aperçut marchant à une centaine de mètres devant elle.
+
+--A suivre la jument, je finirai par trouver le poulain... ne fût-ce que
+quand il viendra chercher l'avoine en question, pensa la cuisinière.
+
+En conséquence, elle emboîta la piste de l'ex-reine des foires du Nord,
+qui s'en allait de son pas lourd et traînant.
+
+La Belle-Flamande, sans se douter qu'elle était suivie, gagna les
+boulevards qu'elle se mit à suivre en vraie flâneuse. Elle s'arrêtait
+aux devantures de boutiques, examinant les montres de lingerie, de
+bijoux, de nouveautés.
+
+Un moment, devant le magasin d'un miroitier, elle se posa en face d'une
+glace de l'étalage, et se mit à rajuster le noeud de ses brides de
+chapeau.
+
+--Hue donc! vieille coquette! gronda Héloïse impatiente, attendant à
+vingt pas qu'il plût à l'autre de reprendre sa marche.
+
+La Belle-Flamande continua son chemin jusqu'au boulevard Saint-Martin
+où, sur la droite, elle entra dans une maison de belle apparence.
+
+--C'est là qu'elle demeure? Attendons un peu qu'elle soit remontée chez
+elle avant que j'aille faire bavarder son concierge, pensa Héloïse.
+
+Elle était là depuis cinq minutes, quand, de la maison, sortirent
+deux hommes, porteurs de fardeaux dont l'un, en passant à côté de la
+cuisinière, dit à l'autre:
+
+--Hum! c'est commode, n'est-ce pas? Ça évite un rude détour.
+
+--Grand merci de m'avoir indiqué cette maison à double issue, répondit
+l'autre qui haletait sous sa charge.
+
+Ces deux phrases suffirent à Héloïse.
+
+--Je suis refaite! murmura-t-elle furieuse.
+
+A son tour elle pénétra dans la maison. La cour avait une seconde sortie
+sur la rue Meslay.
+
+--Oui, je suis refaite! se répéta le cordon bleu quand, après être
+arrivée rue Meslay, son regard eut vainement cherché au loin la
+Belle-Flamande.
+
+Il se pouvait que cette dernière fût passée par la maison sans y
+entendre malice, simplement parce que cela lui raccourcissait le chemin.
+Mais Héloïse, en fille rusée, ne pouvait s'arrêter à cette supposition.
+
+--Comment cette finaude a-t-elle pu s'apercevoir qu'elle était suivie?
+Pas une seule fois, pendant la route, elle n'a retourné la tête, se
+demanda-t-elle.
+
+Alors le souvenir lui revint de cette pause faite par la Belle-Flamande
+devant le miroir qui lui avait servi à renouer les brides de son
+chapeau.
+
+--Elle m'a vue dans la glace, arrêtée à vingt pas derrière elle, et m'a
+reconnue pour la femme qui venait d'assister à son entretien avec le
+portier du Tombeur-des-Crânes, pensa Héloïse.
+
+Comme rien ne l'écartait plus de sa voie, elle reprit le chemin de la
+demeure de son maître Ducanif en se disant comme fiche de consolation:
+
+--Quand ce ne serait que d'avoir appris que le Tombeur-des-Crânes,
+le prétendu baron, a pour mère une ancienne illustration des foires,
+appelée la Belle-Flamande, ça peut toujours servir à quelque chose.
+
+Ensuite, ramenée à la situation:
+
+--Où est passé ce gredin que je n'ai trouvé à aucun de ses deux
+domiciles? se demanda-t-elle.
+
+Puis, en sachant sans doute bien à fond tout ce dont était capable le
+Tombeur-des-Crânes, elle ajouta avec un petit frisson de peur:
+
+--Qu'est devenu Gustave?
+
+Après quoi, elle poussa un soupir de désolation qu'elle fit suivre de
+cette pensée n'annonçant pas une conscience des plus pures:
+
+--Mettre la police sur le dos du baron, c'est cracher en l'air pour que
+ça vous retombe sur le nez.
+
+Mais, parut-il, sa série à la noire était terminée. Elle rentrait
+dans la maison de Ducanif, quand le concierge l'arrêta au passage en
+demandant:
+
+--Ce matin, quand vous sortiez, ne vous êtes-vous pas informée du baron
+de Walhofer?
+
+--Oui, de la part de mon maître qui voulait lui parler, répondit la
+cuisinière répétant son mensonge.
+
+--Et je vous ai annoncé qu'il était parti pour ses terres, en Belgique?
+
+--Oui. Après?
+
+--Eh bien! il est revenu, il y a dix minutes.
+
+--Allons donc! En trois heures, il est allé en Belgique et il en est
+revenu! Que me contez-vous donc, mauvais farceur?
+
+--Non, non; il a manqué le train.
+
+--C'est lui qui vous l'a dit?
+
+--Je l'ai entendu comme il en parlait au docteur Gustave Cabillaud avec
+lequel il venait de se rencontrer devant ma loge... Le baron est, pour
+ainsi dire, arrivé sur le dos du médecin.
+
+Héloïse avait eu besoin de se remettre de son émotion de joie subite.
+
+--Vous avez vu M. Gustave? fit-elle.
+
+--Oui, tout à l'heure, il est monté en visite chez votre maître.
+
+--Et il n'est pas encore parti?
+
+--Il est toujours là-haut.
+
+Quatre à quatre, la cuisinière escalada les marches de l'escalier.
+
+Au moment où elle glissait sa clé dans la serrure de la porte d'entrée
+du logement de Ducanif, une pensée troubla sa satisfaction.
+
+--Pendant ces trois heures d'absence, qu'a donc fait le baron qui,
+m'a dit le concierge, est arrivé sur les talons de Gustave? se
+demanda-t-elle.
+
+Quand elle pénétra dans le salon où se tenaient le jeune homme et
+Ducanif, son maître, sans penser à lui demander d'où elle revenait ainsi
+après une absence de trois heures, s'écria joyeusement:
+
+--Il est retrouvé, Héloïse, il est retrouvé! N'est-ce pas que son
+père avait vraiment perdu la tête, ce matin, quand il est venu nous le
+demander?
+
+--Mais enfin, pourquoi n'êtes-vous pas rentré au domicile paternel,
+monsieur Gustave? dit Héloïse.
+
+Un coup d'oeil du docteur l'avertit qu'il allait mentir.
+
+--Je me suis laissé entraîner à une partie de baccarat par un camarade
+rencontré hier soir quand je retournais chez moi. Ce matin, au grand
+jour, nous avions encore les cartes en main. Nous ne les avons quittées
+que pour nous asseoir devant un festin qui s'est prolongé jusqu'à midi.
+
+--Et pendant ce temps-là, moi qui vous attendais pour déjeuner, j'ai dû
+m'attabler devant votre place vide, prononça Ducanif d'un petit ton de
+reproche.
+
+--Aussi suis-je venu pour réparer ma faute en vous priant de m'inviter à
+dîner ce soir.
+
+--Est-ce sérieusement dit? s'écria Ducanif joyeux.
+
+--Très sérieusement... Aussitôt que j'aurai visité quelques-uns de mes
+malades, je vous reviendrai.
+
+--Convenu! convenu! répéta Ducanif.
+
+Et, après une courte pause:
+
+--Dites donc, Gustave, si j'invitais le baron? proposa-t-il.
+
+--Invitez.
+
+--Et ce M. Camuflet avec lequel vous m'avez reconduit hier soir jusqu'à
+ma porte. Je ne le connais que pour l'avoir rencontré hier à la table
+de M. Grandvivier, mais il m'a plu tout de suite. Ce doit être un bon
+vivant.
+
+Un peu d'hésitation avait paru dans l'oeil du docteur en entendant
+parler de Camuflet, mais la voix de Ducanif sonnait trop franche pour
+qu'on pût soupçonner une arrière-pensée sous ses paroles.
+
+--Va donc aussi pour M. Camuflet! dit Gustave.
+
+--Je vais le prévenir par un petit mot. Il m'a donné hier son adresse
+chez M. Grandvivier... il demeure au 29 de la rue... de la rue...
+
+Et Ducanif s'arrêta devant son oubli de mémoire.
+
+Mais, se souvenant d'un fait:
+
+--Parbleu! fit-il, vous devez la connaître, cette rue, vous, Gustave,
+puisque M. Camuflet est le dernier auquel, hier soir, vous ayez fait la
+conduite.
+
+Encore une fois, le médecin sembla hésiter.
+
+--Rue Méhul, dit-il enfin.
+
+Ducanif se leva et passa dans son cabinet en laissant la porte ouverte
+derrière lui, ce qui permettait de l'entendre dire:
+
+--Oui, rue Méhul, c'est bien cela. Je vais lui écrire mon mot
+d'invitation que je vous serai très obligé, cher ami, quand vous
+descendrez, de remettre à un commissionnaire qui le portera.
+
+--Comptez sur moi.
+
+Pendant qu'on entendait grincer la plume sur le papier, Héloïse se
+rapprocha doucement de Gustave et lui souffla bien bas:
+
+--As-tu couru quelque danger de la part du baron?
+
+Sur le même ton, le docteur répondit:
+
+--Non. Bien au contraire, j'ai passé ma nuit à lui préparer un mauvais
+tour qui m'a été indiqué par le hasard.
+
+Mais se reprenant:
+
+--Ou plutôt par ce même Camuflet auquel ton maître est en train
+d'écrire.
+
+Nom et personnage étaient complètement inconnus à Héloïse, qui demanda:
+
+--Quel homme est-ce?
+
+--D'abord un imbécile, dit Gustave avec un sourire de mépris.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite, c'est l'homme que j'avais enfermé l'autre jour chez le baron
+et qui en est sorti je ne sais comment. Je me suis trouvé hier nez à nez
+avec lui au dîner du juge.
+
+--T'a-t-il reconnu?
+
+--Pour cela, il faudrait qu'il m'eût vu quand je lui ai joué le tour, ce
+dont il a été empêché par le tapis que je lui avais jeté sur la tête.
+
+Dites de bouche à oreille, ces phrases ne pouvaient parvenir à Ducanif,
+qui faisait entendre un gai fredon tout en écrivant.
+
+--Il faut absolument savoir de lui comment il est parvenu à sortir de
+chez le baron.
+
+--J'y tâcherai, ce soir, après le dîner, en le reconduisant encore
+jusqu'à son domicile.
+
+La curiosité tenait trop fort Héloïse pour qu'elle s'en tînt au peu
+qu'avait dit Gustave sur l'emploi de sa nuit. Elle revint à la charge en
+demandant:
+
+--Quel est ce tour que tu prépares au baron?
+
+Gustave, au lieu de répondre, porta vivement à ses lèvres un doigt qui
+recommandait le silence, car Ducanif revenait à eux en disant:
+
+--Là, c'est fait. Je compte que mon invitation sera acceptée par ce
+joyeux luron... Ne vous a-t-il pas semblé tel, Gustave?... De quoi
+avez-vous causé ensemble pendant que vous le reconduisiez?
+
+--Des ennuis de la campagne.
+
+--Ah! il ne savoure pas le calme des champs?
+
+--Pour lui, la plus belle nature ne vaut pas le trottoir des boulevards.
+
+--Absolument comme moi, dit Ducanif qui, tout en riant, tendait au
+docteur le billet que celui-ci devait faire porter par le premier
+commissionnaire qu'il rencontrerait sur sa route.
+
+Il n'en fallait probablement pas beaucoup pour exciter la méfiance de
+Cabillaud fils. Tout ce que venait de faire et de dire Ducanif était
+bien simple, bien naïf, bien sincère. Pourtant le jeune médecin eut
+cette pensée:
+
+--C'est drôle! il ne me paraît plus aussi bête que par le passé!
+
+Cependant Ducanif disait à sa cuisinière:
+
+--Preste et leste! ma fille! il s'agit, ce soir, de se signaler et de
+mettre les petits plats dans les grands.
+
+--Je cours aux provisions, annonça Héloïse qui s'éloigna après avoir
+jeté à Cabillaud fils un regard semblant l'inviter à partir avec elle.
+
+--Moi, je vais visiter mes clients afin d'être libre ce soir, dit
+Gustave en dessinant un départ.
+
+Mais Ducanif lui passa son bras sur le sien pour le retenir, en disant:
+
+--Je descends avec vous jusqu'à la porte du baron que je vais inviter de
+vive voix.
+
+Quand, après avoir vu Ducanif entrer chez M. de Walhofer, le docteur eut
+continué sa route et qu'il eut atteint l'angle de la rue Caumartin et du
+boulevard, il retrouva Héloïse qui l'attendait.
+
+--Voyons, fit-elle, dis-moi quel vilain atout tu réserves au baron.
+
+--Nix, ma fille! Je veux te laisser le plaisir de la surprise, refusa
+Gustave.
+
+Puis, en la regardant dans les yeux, il ajouta:
+
+--Qu'il le suffise de savoir que, de ce coup-là, le baron...
+
+Au lieu d'achever sa phrase, le docteur fendit l'air du coupant de sa
+main en lâchant un: _Pfuii!!!_
+
+Si certain de l'avenir que fût Cabillaud en faisant son sinistre
+_Pfuii!_ sa confiance ne fut pas partagée par Héloïse.
+
+--Méfie-toi! dit-elle.
+
+--Me méfier de quoi?
+
+--Ce matin le Tombeur-des-Crânes a disparu pendant trois heures. Où
+est-il allé? à quoi a-t-il pu avoir employé ce temps? Peut-être est-ce
+à éventer le piège que tu lui tends... Tout aussitôt il est rentré
+derrière toi, sur tes talons, comme s'il te suivait à la piste.
+
+Après avoir hoché la tête, Héloïse continua lentement, d'une voix un peu
+alarmée, qui prêchait la prudence:
+
+--Et puis encore... hier au soir, au retour du dîner chez le juge, quand
+le baron vous a quittés en chemin en disant qu'il allait à son cercle,
+es-tu certain qu'il s'y soit rendu?... Qui sait s'il ne t'a pas
+suivi alors que tu reconduisais les autres, guettant le moment où tu
+rentrerais seul?
+
+--Tu! tu! tu! lâcha Gustave, en riant des craintes exagérées de sa
+maîtresse.
+
+Mais celle-ci persista à lui sonner la cloche d'alarme.
+
+--Qui sait encore, poursuivit-elle, si, cette nuit, en cette occupation
+qui t'a pris tes heures... et que tu refuses de m'apprendre... tu
+n'avais pas derrière toi, dans l'ombre, notre ennemi épiant tes faits et
+gestes?
+
+Cabillaud fils, avec un sourire d'assurance aux lèvres, remua
+négativement la tête en répondant:
+
+--Calme-toi, ma belle. En l'endroit où je suis allé cette nuit, j'étais
+seul, bien seul.
+
+Puis, railleusement:
+
+--Si le baron t'inspire une telle peur, je ne vois qu'un moyen bien
+simple de n'avoir rien à redouter de lui.
+
+--Quel moyen?
+
+--C'est de lui donner loyalement son lot le jour où nous nous
+partagerons la dépouille de Ducanif.
+
+Ce moyen proposé parut n'être pas du goût d'Héloïse qui, oubliant sa
+peur, se redressa en articulant:
+
+--Non... Tout ou rien!
+
+--Alors, ma bonne, si tu veux le «tout», il faut aussi vouloir les
+moyens, débita Gustave en faisant subir cette variante au proverbe
+connu.
+
+--Méfie-toi! redit encore Héloïse.
+
+Ce nouvel appel à la prudence agaça le docteur qui croyait l'avoir
+convaincue.
+
+--Tu te répètes, ma fille, tu n'auras que deux sous, dit-il d'un ton
+sec.
+
+Et, sur ce, plantant sa maîtresse en plein trottoir, il s'éloigna d'un
+pas rapide.
+
+
+
+
+ II
+
+
+Héloïse n'avait pourtant pas tout à fait tort et, sur un point, elle
+avait supposé juste.
+
+Non, M. de Walhofer n'était pas monté à son cercle comme il l'avait
+annoncé à Gustave, qui allait reconduire à leur porte Ducanif et
+Camuflet.
+
+--A coup sûr, c'est Camuflet que le docteur ramènera le dernier chez
+lui... J'ai le temps d'arriver avant eux, s'était-il dit en regardant le
+groupe s'éloigner.
+
+Alors il avait pris sa course et, en quelques minutes, il avait atteint
+la rue Méhul. Au pied de la maison de Camuflet, il avait lancé deux
+longs et stridents coups de sifflet. Puis, allant se poster près de la
+porte cochère, il avait attendu la personne que son signal allait faire
+sortir de la maison.
+
+Au lieu que la porte s'ouvrît, un petit _psitt_, tout prudent, se fit
+entendre à travers les volutes des panneaux en fonte qui décoraient
+chaque battant de la porte cochère.
+
+Le baron, à ce _psitt_, vint se coller à la porte et s'adressant à la
+personne qui, de derrière le panneau, l'appelait ainsi, il demanda:
+
+--Pourquoi ne sors-tu pas?
+
+--Pas moyen, fiston... Moi et les autres, depuis deux jours, nous sommes
+à couteaux tirés avec ces canailles de concierges qui prétendent que
+nous avons inondé leur escalier... On est presque à se manger le nez...
+Je leur demanderais le cordon, que ces empotés feraient semblant de
+dormir comme des loirs et que, demain, ils conteraient la chose à
+Camuflet... car je crois qu'ils sont passés à son bord, les sagouins!
+
+Et la voix qui disait cela ajouta hargneusement:
+
+--Ah! si je connaissais le galapiat qui, avec son inondation, nous a
+flanqué les pipelets à dos!!!
+
+Le baron n'avait pas le temps d'écouter ces doléances. Il alla au plus
+pressé en demandant:
+
+--As-tu l'argent?
+
+--Non, je ne l'aurai que demain. Alors, tout de suite, je te le porterai
+chez toi, là-bas, au Marais.
+
+--J'y compte, dit vivement le baron pressé de s'éloigner, car, dans le
+silence de la nuit, il entendait résonner sur la dalle du trottoir des
+pas qui se rapprochaient.
+
+--C'est Gustave et Camuflet qui arrivent, pensa-t-il en franchissant la
+rue d'un bond pour aller se blottir dans l'ombre d'un porche voisin.
+
+C'était bien, en effet, le docteur ramenant à sa porte l'homme aux trois
+belles-mères.
+
+Il y eut échange de poignées de main, puis on se sépara sur cette
+dernière phrase dite par Gustave au moment où Camuflet franchissait la
+porte qui venait de s'ouvrir à son coup de sonnette:
+
+--Dormez bien... Je vais en faire autant, car je gagne tout droit mon
+lit.
+
+Aussi le baron, qui avait entendu ces adieux, fut-il fort étonné de voir
+le docteur, quand il fut seul, remonter la rue Méhul.
+
+--Mais ce n'est pas du tout la route de son lit, se dit-il.
+
+Et, quittant sa retraite, il prit curieusement la piste du jeune
+médecin.
+
+Ce dernier marchait d'un pas sec et pressé qui, claquant sur le granit
+du trottoir, l'empêchait d'entendre la marche de celui qui le suivait.
+
+Minuit, qui allait tinter, rendait rares les boutiques encore ouvertes.
+Sur sa route, Gustave rencontra un magasin d'épicerie dont les employés
+étaient en train de mettre les volets, dans lequel il entra.
+
+Walhofer arriva à temps pour pouvoir, à travers une travée de la
+devanture non encore fermée, plonger son regard dans le magasin, où
+il vit un garçon servir au client retardataire l'engin d'éclairage
+vulgairement appelé rat-de-cave.
+
+Du coup, le baron resta penaud. Cet achat dénotait simplement la
+précaution d'un homme qui, rentrant chez lui après minuit, s'attend à
+trouver éteint le gaz de l'escalier et qui ne veut pas se casser le nez
+dans l'obscurité.
+
+--Quoi! pensa le baron surpris, il a fait un tel détour pour acheter
+un rat-de-cave qu'il eût trouvé chez dix épiciers encore ouverts sur sa
+route!
+
+L'étonnement de Walhofer s'amoindrit à la vue de la direction prise par
+Gustave en sortant de la boutique.
+
+--Décidément, il tourne le dos à son lit et ce n'est pas pour s'éclairer
+dans son escalier qu'il a fait cette acquisition, se dit-il en reprenant
+la piste du médecin.
+
+Bientôt le docteur atteignit la rue de Rivoli qu'il suivit dans la
+direction des Champs-Elysées.
+
+A cette heure avancée, beaucoup de fiacres, dont la remise était située
+à Passy, remontaient à vide les Champs-Elysées.
+
+En trois bonds, Walhofer fut derrière une de ces voitures que son cocher
+venait d'arrêter sur un signe de Gustave. Ainsi caché, le baron tendit
+l'oreille au dialogue entamé entre le docteur et le cocher.
+
+--C'est pour aller du côté de mon remisage, pas vrai, bourgeois?
+demandait l'automédon avant d'accepter son voyageur, car, si près de son
+lit, il ne tenait pas à rentrer dans Paris.
+
+--Pour aller à Billancourt, annonça le médecin.
+
+--Oh! alors, ça peut encore se tirer. J'en serai quitte pour faire
+attendre mon traversin un petit quart d'heure.
+
+--Non, non, fit vivement Gustave. Une fois à Billancourt, il faudra
+m'attendre pour me ramener au boulevard Poissonnière.
+
+--Si c'est ça, impossible, bourgeois. La journée a été rude, voyez-vous.
+Homme et cheval ont besoin de repos... Impossible, je vous le répète,
+bourgeois...
+
+--Dix francs de l'heure! articula Gustave.
+
+Le cocher, qui avait déjà le fouet levé pour faire partir sa bête,
+arrêta son geste.
+
+--Et combien d'heures? demanda-t-il.
+
+--Deux, trois... je ne saurais préciser le temps que me prendra
+l'accouchement que je vais faire à Billancourt.
+
+Etaient-ce les dix francs de l'heure promis? Fut-ce la galanterie qui
+plaida dans le coeur du cocher? Toujours est-il qu'il s'écria:
+
+--Ah! il s'agit d'un accouchement?... Alors, tout pour les dames!!!
+Montez, docteur!
+
+Aux paroles du médecin, le baron était resté déconfit. Etait-il bête
+d'avoir cru à un mystère! Quoi de plus simple qu'un médecin se déplaçât,
+à pareille heure, pour une cliente en mal d'enfant? C'était si simple,
+si logique, si facile à soupçonner d'abord, qu'un enfant, au lieu de
+chercher midi à quatorze heures, y eût pensé tout de suite!
+
+Et le baron fit un pas pour s'éloigner du fiacre dans lequel Gustave
+venait de monter.
+
+Mais il y avait en lui un fond de méfiance qui lui faisait regarder à
+trois fois un charbon avant de reconnaître qu'il est noir.
+
+Au moment où la voiture allait s'ébranler, il s'accrocha aux ferrures de
+l'arrière-train en se disant:
+
+--Il y a neuf sur dix à parier que je fais une bêtise, mais je veux
+savoir à quoi m'en tenir.
+
+Et il se laissa emporter par le fiacre dont le cocher fouettait sa rosse
+à tour de bras, en répétant:
+
+--Tout pour les dames!!!
+
+Il avait des poignets d'acier, le cher baron, car il ne lâcha prise qu'à
+la voix de Gustave qui criait:
+
+--Cocher, arrêtez-vous ici!
+
+On était arrivé à Billancourt, sur la berge, en face du bac qui, l'été,
+transporte sur l'autre rive les promeneurs qui veulent aller à Sèvres
+en s'évitant le long détour à faire pour prendre par le pont de
+Saint-Cloud.
+
+Pendant que Gustave faisait jouer avec effort la poignée fort dure de la
+portière du fiacre, Walhofer, franchit une haie formant la clôture d'une
+propriété riveraine... propriété de bien mince valeur, consistant en
+un étroit terrain qui, jadis, avait dû être un jardin, aujourd'hui
+complètement inculte, au milieu duquel s'élevait une maisonnette dont le
+délabrement attestait, que, depuis longtemps, elle était inhabitée.
+
+Abrité derrière sa haie, Walhofer n'avait plus qu'à attendre, pour
+continuer sa chasse, la direction qu'allait prendre Gustave descendu de
+voiture.
+
+--Allez stationner au pont de Saint-Cloud, commanda le médecin au cocher
+après avoir mis pied à terre.
+
+Au lieu d'entrer dans le village, il resta sur place, regardant la
+voiture s'éloigner. Ce fut seulement quand le fiacre eut disparu dans la
+nuit que Gustave se mit en marche, suivant la berge.
+
+--Parbleu! c'est de la chance! dit-il à mi-voix quand quelques pas
+l'eurent amené devant la haie de l'autre côté de laquelle était tapi le
+baron.
+
+Et Walhofer, immobile, l'entendit qui ajoutait:
+
+--C'est à ne pas s'y tromper. Haie en clôture, jardin inculte, puits au
+milieu, masure à trois fenêtres de façade avec petite tourelle sur la
+gauche, servant de pigeonnier.
+
+Puis il lâcha un petit rire joyeux, qu'il fit suivre de ces mots:
+
+--Je n'aurai pas eu à chercher longtemps cette baraque!... Voyons,
+maintenant si le reste est bien tel qu'il m'a été dit.
+
+Une brusque secousse agita la haie.
+
+C'était Gustave qui, à un mètre plus loin que la cachette du baron,
+venait, à son tour, de franchir la clôture.
+
+Sans tarder, il marchait droit à la maison.
+
+Arrivé à un petit perron, il introduisit la main dans un trou de la
+muraille, et il en tira une clé qui lui servit à ouvrir la porte de la
+maison.
+
+--Hé! hé! pensa gaiement le baron, c'est le second mouvement qui est
+le bon!... Quand je pense que, tout d'abord, j'avais cru à la blague de
+l'accouchement!
+
+Ensuite, presque aussitôt:
+
+--Bon! fit-il, je comprends pourquoi il a acheté son rat-de-cave!
+
+En effet, à travers les fissures des volets délabrés, on voyait filtrer
+la lumière du rat-de-cave que le docteur venait d'allumer.
+
+--Ah çà! mais je suis aussi de la fête, moi! ricana le baron.
+
+Alors, quittant sa cachette, il se dirigea d'une marche prudente vers la
+maison.
+
+Le baron avait le pas léger. Sans le moindre bruit, il se glissa dans la
+maison dont Gustave avait laissé la porte entre-bâillée derrière lui.
+
+Bien lui en prit d'avoir usé de précaution, car, pour un peu, il
+tombait, pour ainsi dire, sur le dos du docteur qui, son rat-de-cave à
+la main, suivait un couloir partageant l'habitation et conduisant à un
+escalier dont la double évolution desservait l'étage supérieur et la
+cave.
+
+--Que va-t-il chercher en bas? se demanda le baron en voyant le médecin
+s'engager dans la descente de la cave.
+
+Avec une prestesse de chat maigre, il s'élança sur la trace de Gustave
+avant que la lumière, qui disparaissait à la main de son porteur,
+en s'enfonçant dans la profondeur de la cave, l'eût laissé en pleine
+obscurité.
+
+Sur les dernières marches, il s'arrêta dans l'ombre, sans dépasser
+l'entrée d'un caveau où avait pénétré le médecin.
+
+--Part à deux, s'il vient déterrer un trésor, pensa le baron en voyant
+Gustave coller, à l'aide de suif fondu, son rat-de-cave sur une paroi
+humide du caveau.
+
+Délivré du soin de tenir sa lumière, le médecin promena son regard dans
+le caveau. Se croyant bien seul, nulle méfiance ne l'empêchait de parler
+tout haut.
+
+--Maintenant, cherchons! prononça-t-il.
+
+Dans un angle, sur le sol, se trouvait une courte solive en chêne qui
+avait dû, jadis, faire partie du chantier sur lequel se plaçaient les
+pièces de vin.
+
+--Voici ce qui fera bien mon affaire, dit-il en ramassant le lourd
+morceau de bois.
+
+Et, du bout de cette solive qu'il soulevait et laissait ensuite
+retomber, il se mit pas à pas, à faire sonner le sol du caveau.
+
+Aux deux tiers de sa tâche, il s'arrêta.
+
+--M'aurait-il trompé? dit-il d'un ton qui semblait se désespérer.
+
+Immobile, retenant son souffle, le baron attendait, tout impatient de
+savoir ce que cherchait le médecin.
+
+Gustave s'était remis à l'oeuvre.
+
+--Voici! voici! s'écria-t-il, quand, à la troisième tentative, son coup
+retentit plus sonore qu'aux essais précédents.
+
+Alors, se servant de son bois en guise de pelle, il se mit à creuser la
+terre en se répétant:
+
+--C'est là! c'est là!
+
+Un moment le baron plia sur ses jarrets pour prendre son élan et fondre
+sur le chercheur. Mais il se rappela que, tout à l'heure, l'expérience
+lui avait prouvé que c'est toujours le second mouvement qui est le bon.
+En conséquence, il suspendit son attaque.
+
+--Sachons d'abord ce qu'il va déterrer, se dit-il.
+
+Cependant le docteur avait continué son travail. Bientôt il se baissa
+sur le trou qu'il venait de creuser; puis, en poussant un: Ouf! pénible,
+il se releva avec effort, soulevant, au bout de ses bras tendus, par un
+anneau qui s'y trouvait scellé, une lourde dalle carrée.
+
+--Voilà le moment! pensa le baron qui se ramassa sur ses jambes, tout
+prêt à s'élancer sur Gustave quand il s'accroupirait à nouveau pour
+vider la cachette ainsi mise à découvert.
+
+Mais, au lieu de se baisser, le docteur resta debout, regardant, de son
+haut, le trou béant à ses pieds.
+
+--Est-ce bien profond? prononça-t-il bientôt.
+
+Alors, de son portefeuille, il tira une lettre qu'il déplia en son
+entier. Il en approcha un coin de la lumière et, quand le papier eut
+pris feu, il le laissa tomber dans le trou.
+
+--Une jolie petite oubliette! murmura-t-il après que, penché sur
+l'ouverture, il eut constaté, à la lueur du papier en flammes,
+l'existence, sous ses pieds, d'un second caveau.
+
+Il fit entendre un petit rire cruel, puis ajouta:
+
+--Le fait est que celui qu'on descendrait là dedans cesserait d'être une
+pratique pour le boulanger.
+
+Et tout gaiement:
+
+--Allons, fit-il, je n'ai pas perdu mon temps à écouter cet imbécile
+bavard.
+
+--Quel est celui qui lui a indiqué ce caveau? se demanda le baron,
+revenu de son espérance que Gustave allait découvrir un trésor.
+
+Oui, qui lui avait appris l'existence de ce caveau? Quel était, suivant
+Gustave, l'imbécile bavard qui lui avait révélé cette cachette dans
+laquelle on pouvait faire disparaître un homme?
+
+Pour le savoir, il faut remonter au moment où Gustave, reconduisant
+Ducanif et Camuflet, après avoir quitté le premier à sa porte, était
+reparti avec l'homme aux trois belles-mères.
+
+Depuis qu'à la table de M. Grandvivier le docteur avait reconnu Camuflet
+pour l'individu que, certain jour, il avait enfermé chez le baron, il
+n'avait plus eu qu'une seule préoccupation, celle de tenir sous sa coupe
+le petit homme pour lui faire adroitement avouer comment il s'était
+échappé du logis du baron où il était sous clé et, surtout, pour
+apprendre s'il avait trouvé cette lettre que lui, Gustave, avait volée
+dans l'appartement de Walhofer et qu'il avait perdue dans sa fuite.
+
+Donc, ayant repris sa marche avec Camuflet qu'il ramenait à son
+domicile, Gustave s'était mis à l'oeuvre pour sonder adroitement son
+homme.
+
+A tout hasard, il avait entamé la conversation par cette phrase:
+
+--N'étiez-vous pas, monsieur Camuflet, l'associé de ce Bazart dont le
+nom a retenti, naguère, si tristement dans les journaux et dont on a
+constaté le suicide, après qu'on avait cru à son assassinat?
+
+--Effectivement, Bazart était mon associé... Un excellent homme, je vous
+l'affirme.
+
+--Euh! euh! excellent!... Pas pour sa femme, dans tous les cas,
+puisqu'il l'avait tuée...
+
+--Madame Bazart lui en avait fait voir de trop grises, il faut tout
+dire, insinua Camuflet à la décharge de son associé.
+
+--Ce crime serait resté bien longtemps inconnu sans la Compagnie
+d'expropriation qui, en abattant la maison, à découvert la cachette où
+était enfermé le cadavre. Dire que si l'immeuble, au lieu d'être démoli,
+était passé aux mains d'un acquéreur, celui-ci aurait pu vivre et mourir
+dans la maison sans avoir le soupçon de cette cachette!
+
+--Il aurait eu cela de commun avec bien des propriétaires, avança
+Camuflet.
+
+Tout en parlant, Gustave cherchait le joint pour arriver à l'affaire de
+la lettre. Il fit une pause qui permit à Camuflet de continuer.
+
+--Oui, reprit-il, bien des propriétaires. Au moment de nos grands
+travaux, si vous saviez combien souvent, à Bazart et à moi, en jetant
+à bas des masures, il nous est arrivé de mettre à jour des cachettes
+ignorées! Jadis, il y a cent ou deux cents ans, elles avaient été faites
+par quelqu'un qui, emporté, probablement, par une mort subite, n'avait
+pas eu le temps d'en révéler le secret, et elles étaient restées
+inconnues jusqu'au jour où notre pioche les découvrait.
+
+Et, s'arrêtant pour mieux affirmer son dire, Camuflet poursuivit:
+
+--Tenez, moi, dans une maison, je connais une cachette dont bien des
+propriétaires successifs ont ignoré l'existence.
+
+--Pourquoi n'en avoir pas averti le propriétaire actuel? demanda
+Gustave, toujours à la recherche de son entrée en matière sur la lettre.
+
+--Je ne l'ai pas averti pour l'excellente raison que ce propriétaire,
+c'est moi... Et je puis bien dire que c'est le pur hasard qui amené ma
+découverte... Voulez-vous que je vous conte la chose?
+
+--Je suis tout oreilles, dit Gustave avec l'espoir que le récit lui
+fournirait l'occasion guettée d'amener la lettre dans le dialogue.
+
+--Figurez-vous, commença Camuflet, que ma seconde femme avait deux
+goûts qui faisaient mon malheur. Elle aimait la campagne et adorait les
+chats... Moi, j'exècre cet animal et ne prise nullement les plaisirs
+des champs... Mais, à elle, rien ne semblait préférable au chant du
+rossignol, au coucher du soleil, au bord de l'eau, au murmure des
+peupliers caressés par la brise, etc., etc., etc... Bref ma femme
+pour avoir une maison de campagne, me fit une guerre qui aurait duré
+longtemps si l'occasion de la satisfaire ne m'avait été forcément
+imposée par la faillite d'un de mes débiteurs dont l'actif ne m'offrit
+qu'une masure à la campagne... D'une mauvaise créance, vous le savez,
+on tire ce qu'on peut... Voilà donc comment je devins propriétaire à
+Billancourt.
+
+--A la porte de Paris.
+
+--Heureusement! appuya Camuflet. Cette proximité me permit de venir
+à mes affaires et de laisser ma femme au chant du rossignol et au
+frémissement des peupliers dans ce qu'elle appelait son oasis et que,
+moi, je traitais d'ignoble baraque.
+
+--C'était donc bien laid?
+
+--Un trou à rhumatismes, car c'était au bord de l'eau; n'offrant aucune
+sûreté, vu qu'on n'était séparé de la berge que par une haie qu'un
+cul-de-jatte eût facilement franchie... Un jardin potager, brûlé du
+soleil, sans un arbre. Quand on voulait dîner en plein air, pour avoir
+un peu d'ombre, il fallait se mettre sous la table... Et, avec ça, une
+maison rongée par l'humidité, délabrée, étroite, car elle n'avait que
+trois fenêtres de façade, et rendue ridicule par une tourelle gothique
+qui servait de pigeonnier. Ajoutez, au milieu du potager, un puits qui,
+faute d'avoir été curé depuis soixante ans, ne fournissait que de la
+boue.
+
+--Du moment que votre femme se plaisait en cette maison, c'était le
+principal pour vous qui n'y veniez passer que de rares heures.
+
+--Oui, mais ces rares heures étaient troublées par le chat, un vieil
+animal puant, galeux, que ma femme adorait et qui me prenait pour son
+oreiller. J'étais à peine assis que la sale bête sautait sur mes genoux.
+Avec des frissons de dégoût dans le dos, j'étais obligé, en présence de
+ma femme, de faire des mamours à son chéri.
+
+--Je vois que vous n'aimez pas les chats.
+
+--Pas même en gibelotte! Pour en finir, un jour que ma femme était sur
+la berge à écouter le murmure de l'eau et le frémissement des peupliers,
+j'attrapai le chat et couic!... mon intention était de jeter le cadavre
+à l'eau. En attendant le moment propice, je le descendis à la cave, me
+promettant de le faire disparaître le lendemain; car il faut vous dire
+que si mon épouse aimait le coucher du soleil, son lever lui plaisait
+moins, ce qui lui permettait de faire la grasse matinée.
+
+Malgré lui, Gustave avait prêté attention au récit de l'ex-entrepreneur.
+
+--Et la cachette? demanda-t-il.
+
+--Attendez. J'y arrive. Donc, le lendemain, je descendis à la cave. En
+présence du chat mort, je me demandai s'il était prudent de remonter
+pour le jeter à la rivière. Je pouvais être vu. On en parlerait à ma
+femme. J'en aurais pour un mois de larmes et de malédictions. Mieux
+valait l'enterrer dans la cave, où mon épouse, dans sa sainte horreur
+des rats, ne mettait jamais les pieds... J'allai chercher une bêche
+au jardin et je revins creuser ma fosse. A mon dixième coup de bêche,
+l'instrument heurta un corps dur. C'était une dalle munie d'un anneau.
+Je la soulevai. Elle fermait l'entrée d'une cave creusée en dessous
+de celle où j'étais. J'y lançai mon chat et je remis la dalle que
+j'enterrai à nouveau.
+
+--Et comment expliquez-vous l'existence de ce caveau? demanda Gustave,
+pris d'un intérêt subit pour la découverte.
+
+--Oh! bien simplement! En ma qualité d'ex-constructeur, la vérité m'a
+été facile à deviner... Jadis la berge a dû être exhaussée. Alors, la
+maison se trouvant en contre-bas, le propriétaire... qui, à coup sûr,
+était un maçon... pour se soustraire à l'humidité, a surélevé sa maison,
+c'est-à-dire que le rez-de-chaussée est devenu cave et que le premier
+s'est transformé en rez-de-chaussée qu'on a coiffé d'un étage nouveau.
+Puis on a remblayé le terrain à niveau de la berge... Admettez que ce
+propriétaire-là... ou son successeur... soit mort tout à coup... Après
+lui, un acquéreur est entré dans la maison sans se douter de l'existence
+de ce caveau.
+
+Et, en se mettant à rire, Camuflet ajouta:
+
+--Caveau est le mot... et même caveau de famille... car les gens qu'on
+enfermerait là dedans pourraient se regarder comme bel et bien enterrés.
+
+Ces paroles durent éveiller une pensée subite en l'esprit de Cabillaud
+fils, car il tressaillit et, d'une voix un peu hésitante, il demanda:
+
+--Vous l'habitez en été, monsieur Camuflet, cette maison de Billancourt?
+
+--Du tout! du tout! fit vivement le petit homme. Depuis la mort de ma
+seconde femme, je n'y suis jamais retourné... J'ai pris en horreur cette
+cahute que je laisse tomber en ruines... A ceux qui se présentent
+pour l'acheter je réponds: «Voici mon prix, je n'en démordrai pas;
+maintenant, allez la visiter si vous voulez; vous trouverez la clef
+dans la muraille, à droite du perron...» Et comme mon prix est exagéré,
+attendu que je veux rentrer dans l'argent que m'a fait perdre le failli
+qui m'a cédé cette masure, je ne vois revenir aucun des amateurs.
+
+Tout en écoutant l'ex-entrepreneur, Gustave entendait bourdonner dans sa
+pensée cette phrase de Camuflet:
+
+--Caveau est le mot... et même caveau de famille... car les gens
+qu'on enfermerait là dedans, pourraient se regarder comme bel et bien
+enterrés.
+
+Ils n'étaient plus qu'à quelques pas du domicile de Camuflet quand le
+docteur adressa cette dernière question:
+
+--Et s'il se présente un acheteur pour votre maison, il va sans dire que
+vous le préviendrez de l'existence de ce caveau?
+
+Le petit homme se redressa tout étonné d'une pareille demande.
+
+--A quoi bon? fit-il. Pourquoi irais-je apprendre à cet acheteur que je
+lui vends un nid à rhumatismes, car, en hiver, quand la Seine monte, ce
+caveau devient une citerne. Non, pas de ça, Lisette! Je plaiderais
+trop contre mon saint!... J'ai acheté chat en poche, je vendrai chat en
+poche.
+
+--Alors, dit Gustave en appuyant sur ce point, votre acquéreur ne saura
+rien de ce caveau?
+
+--Absolument rien... à moins qu'il ne fasse comme moi... qu'il ne
+le découvre, affirma l'homme aux trois belles-mères au moment où il
+atteignait sa demeure.
+
+Sur ce, il avait pris congé de Gustave, qui le quitta en annonçant,
+ainsi que l'avait entendu le baron à l'affût sous une porte cochère
+voisine, qu'il allait, tout droit, regagner son lit.
+
+Quelque sinistre dessein avait probablement germé en l'esprit du
+docteur, car, à peine Camuflet fut-il rentré dans sa maison, qu'il
+murmura:
+
+--Il faut que je m'assure si ce caveau existe.
+
+Et, immédiatement, il était parti dans la direction dont s'était
+étonné Walhofer venant de lui entendre affirmer qu'il retournait à son
+domicile, circonstance qui, en éveillant les soupçons du baron, l'avait
+mis aux trousses de Gustave.
+
+On sait le reste.
+
+Nous retournerons donc à la maison de Billancourt où nous avons laissé
+le médecin, sans se douter du témoin qui l'épiait dans l'ombre, en
+train de recouvrir de terre la dalle dont il avait refermé l'orifice du
+caveau.
+
+--Aussitôt qu'il aura fini ce travail, il va décamper. C'est donc pour
+moi le vrai moment de filer, se dit le baron.
+
+Aussi léger qu'une plume, il remonta l'escalier, sortit de la maison,
+gagna la haie et, en un saut, se retrouva sur la berge.
+
+--C'est de bonne guerre de profiter de son fiacre, pensa-t-il en prenant
+sa course vers le pont de Saint-Cloud.
+
+A l'endroit désigné stationnait la voiture dont le cocher, renversé sur
+son siège, dormait à poings fermés.
+
+En plus qu'il avait pris son voyageur dans l'obscurité, le cocher, que
+Walhofer venait de secouer par le bras, n'était pas assez bien éveillé
+pour que la substitution fût un tour difficile. Il crut donc toujours
+avoir affaire au médecin revenant de son accouchement.
+
+--Eh bien! docteur, fit-il, ça s'est-il bien passé?... Est-ce une fille
+ou un garçon?
+
+--Trois garçons! cria Walhofer du fond du fiacre.
+
+--Mazette! Pas fainéante la dame!!! articula le cocher d'un ton
+approbateur en lançant à sa bête le coup de fouet du départ.
+
+Le fiacre était parti depuis vingt minutes quand, à son tour, arriva
+Gustave. Pestant et jurant, il lui fallut, avec l'espoir qu'il
+rencontrerait un autre véhicule sur sa route, regagner Paris à pied.
+Ce fut seulement au bout d'une grosse demi-heure, en atteignant la
+barrière, qu'il trouva une voiture pour se faire ramener dans le coeur
+de Paris, car il se fit descendre place de la Bourse au moment où
+l'horloge tintait quatre coups.
+
+En route, il s'était dit que, pour n'avoir pas à justifier de ces quatre
+heures, il fallait inventer un emploi de sa nuit entière. Le souvenir
+lui revint que, cette nuit même, chez un de ses amis, se donnait
+une partie monstre de baccarat que devait terminer un déjeuner
+pantagruélique.
+
+Dix minutes plus tard, Gustave, après s'être encore servi, pour
+expliquer son arrivée tardive de son mensonge d'un accouchement,
+s'asseyait devant la table de jeu.
+
+On le voit, il n'avait donc pas positivement menti en disant à Ducanif,
+quand il reparut chez ce dernier, qu'il revenait d'un déjeuner donné par
+un ami, à la suite d'une partie de baccarat.
+
+Il était donc enchanté de son expédition, ce brave Gustave... Il la
+croyait parfaitement ignorée de tous. Peut-être sa satisfaction se
+fût-elle amoindrie de beaucoup s'il avait connu les faits et gestes du
+baron pendant que lui avait le verre en main à ce déjeuner qui s'était
+terminé à midi.
+
+Grâce au fiacre qui l'avait ramené, Walhofer, à trois heures du matin,
+était dans son lit où il avait dormi jusqu'à neuf heures. A ce moment,
+il avait quitté son domicile en se disant:
+
+--A mon tour d'aller à Billancourt.
+
+Pourquoi retournait-il à la masure? Qu'y avait-il fait quand, au bout
+de trois heures, il reparut en disant à son concierge, auquel il avait
+annoncé son départ pour ses terres, qu'il avait manqué le train de
+Bruxelles?
+
+Sans rien savoir de l'emploi de cette nuit, dont Gustave avait refusé
+de lui rendre compte, Héloïse, sachant le départ matinal et le retour
+du baron, était donc, à propos de cette absence de trois heures,
+parfaitement dans la vérité quand, sous l'empire d'un pressentiment,
+elle avait répété à son amant:
+
+--Méfie-toi!!!
+
+Voilà donc qu'elle avait été la cause de l'absence de Gustave, absence
+dont s'était tant alarmé Cabillaud père, qu'il avait couru à la ronde,
+en quête de nouvelles de son fils, chez tous ceux qui, la veille,
+avaient été les convives de M. Grandvivier.
+
+Personne, on le comprend, n'avait pu renseigner le père, que nous avons
+vu terminer sa tournée par Gontran chez lequel il était arrivé pour
+interrompre l'histoire du chien, dite par la Godaille, et retarder le
+déjeuner que le jeune architecte allait offrir à son conteur.
+
+
+
+
+ III
+
+
+Sitôt que Gontran avait pu se débarrasser de Cabillaud père, la blonde
+Henriette et La Godaille, que cette visite retenait prisonniers dans la
+cuisine, avaient fait leur apparition dans la salle à manger, chacun son
+plat à la main.
+
+--A table! avait crié joyeusement la jeune femme.
+
+Et, à belles dents, les jeunes gens avaient réparé le temps perdu. Bien
+gai avait été ce repas où, d'un tacite et commun accord, il n'avait été
+soufflé mot de ce passé, où figurait Henriette, dont La Godaille avait
+entamé le récit.
+
+L'aventure de l'oncle Fraimoulu, roué de coups par son domestique, fit
+les frais de la conversation.
+
+--Mon oncle métamorphosé en tigre, je voudrais bien voir cela! avança
+Gontran.
+
+--Garde-toi bien d'y aller! s'écria Henriette. Le conseil de M.
+Cabillaud père est bon. Ta visite à ton oncle, en pareil moment,
+froisserait son amour-propre.
+
+--D'autant plus que le cher homme croyait avoir trouvé la perle des
+cuisinières et le phénix des valets de chambre... et, de cette double
+trouvaille, il n'est résulté pour lui qu'un tablier en pot-au-feu et une
+raclée d'Auvergnat, dit Gontran.
+
+Puis, en se rappelant un détail donné par Cabillaud père sur la
+mésaventure de Fraimoulu, le jeune homme demanda:
+
+--Mais pourquoi le charabia Pietro, en tambourinant ainsi la peau de mon
+oncle, croyait-il, dans son ivresse, taper sur le dos de M. Camuflet?
+
+La fin du déjeuner se passa, sans pouvoir trouver de solution, à
+chercher le motif de cette singulière fantaisie d'ivrogne.
+
+Enfin arriva le moment du café.
+
+--Là! fit Henriette après avoir prestement vidé sa tasse, maintenant,
+messieurs, je vous laisse faire la causette pendant que je vais monter
+là-haut, dans les mansardes, faire ma visite à la mère Germot.
+
+Et, s'adressant à La Godaille:
+
+--Une pauvre vieille malade que je soigne, ajouta-t-elle.
+
+Les deux jeunes gens comprirent que la gentille blonde, comme le matin,
+voulait ne pas assister au récit d'une époque qui lui était pénible.
+
+--Va, mignonne! dit Gontran.
+
+Aussitôt que sa maîtresse fut partie, le jeune architecte se campa,
+coudes sur table, en face de La Godaille et, tout curieux, prononça:
+
+--Vous me disiez donc, monsieur Frédéric, que, quand Alfred, le fils de
+la Belle-Flamande, ouvrit la caisse qui devait renfermer ce chien que le
+Père aux écus voulait payer dix mille francs, il ne trouva qu'une bûche
+entourée de chiffons.
+
+Frédéric Bazart, autrement dit La Godaille, poursuivit donc:
+
+--Je vivrais cent ans que toujours je me rappellerais l'expression de
+férocité furieuse et de cupidité déçue qui convulsa la face d'Alfred
+quand, se tournant vers moi, il me demanda:
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais pour quelle histoire de
+vinaigre, le brigadier Vernot est revenu à l'auberge?
+
+J'étais tellement saisi et par le coup de théâtre de la bûche et par
+l'explosion de rage d'Alfred que, ne pouvant parler, je répondis par un
+signe de tête.
+
+--Alors c'est lui qui s'est emparé du chien, gronda le saltimbanque.
+
+Sans un mot, nous laissant la caisse vide, il ouvrit la porte et
+disparut.
+
+J'étais resté tout ahuri, regardant encore l'issue par laquelle il
+venait de sortir, quand je fus pour ainsi dire réveillé de cette sorte
+d'engourdissement par la voix de mon oncle qui murmurait:
+
+--Si c'était vraiment le brigadier!
+
+Et dans la voix de mon parent il y avait un tel frémissement que moi,
+qui ne le soupçonnais pas d'autre chose que de vouloir se venger de
+l'aubergiste Trudent, j'attribuai cette émotion au déboire de l'occasion
+perdue.
+
+--Bah! fis-je, vous rattraperez Trudent un jour ou l'autre!
+
+Il me regarda dans les yeux.
+
+--Tu n'as donc rien compris? me demanda-t-il.
+
+Je restai interdit, bouche ouverte. Compris quoi? Que voulait-il dire?
+
+Ma physionomie, un peu idiote sans doute, arrêta probablement une
+confidence sur les lèvres du Père aux écus, car sa voix changea de ton.
+
+--Ce jeune homme va faire un mauvais coup, prononça-t-il en secouant la
+tête.
+
+Ce disant, je le vis se lever, étendre la main vers le râtelier aux
+fusils et prendre une ce ces armes.
+
+--Oui, répéta-t-il, il va faire un malheur.
+
+Et il me mit le fusil dans la main en ajoutant cette phrase singulière:
+
+--Il faut prévenir ce malheur.
+
+Quoi! mon oncle croyait la vie de Vernot en péril et, pour conjurer une
+catastrophe, pour empêcher un meurtre, il me fournissait un moyen de
+tuer! Mon intelligence battait la breloque sans rien comprendre.
+
+Il continua:
+
+--Les deux canons sont chargés... Tu vas courir à la maison de Vernot.
+Tu te mettras à l'affût pour voir arriver le jeune homme. S'il entre,
+tu laisseras la dispute s'engager... Alors tu te présenteras comme pour
+soutenir le brigadier.
+
+--Bon! fis-je; mais pourquoi le fusil?
+
+--Pour tirer.
+
+--Sur qui? Sur Alfred attaquant Vernot?
+
+--Non.
+
+--Alors? sur le brigadier, m'écriai-je en tressautant d'horreur.
+
+--Non, non, dit-il vivement; tout en défendant le brigadier, tu feindras
+d'ajuster le jeune saltimbanque... Seulement, comme par un coup de
+maladresse, tu tueras le chien si, par hasard, il se trouve dans la
+salle du brigadier.
+
+A cette chute inattendue, je me sentis la poitrine dégagée d'un poids
+énorme. Mais à ma satisfaction succéda une surprise immense, qui me fit
+m'écrier:
+
+--Tuer un chien dont vous offriez tout à l'heure dix mille francs!!!
+
+--Oh! ricana-t-il, je les offre aussi du chien mort... Vois, mon garçon,
+si tu veux les gagner.
+
+Notez que le Père aux écus me disait tout cela bien paisiblement,
+avec ce bon flegme flamand qui ne s'émeut de rien. Mais sous ce calme
+apparent couvait une émotion poignante qui brusquement lui incendia le
+cerveau. Tout à coup je vis son visage se tirer, ses yeux s'agrandir
+démesurés; il chancela sur ses jambes et finit par tomber dans mes bras
+en prononçant ces mots inintelligibles:
+
+--Les chiens!... la meute!... manger... seconde cave... cinq tonneaux...
+manger! manger!
+
+Il était frappé par une congestion cérébrale!
+
+Mes cris firent accourir deux servantes, et pendant qu'on transportait
+mon oncle sur son lit, un valet de la ferme sautait à cheval pour aller
+chercher un médecin à une lieue de Montrel.
+
+Il est inutile de vous dire que j'étais resté abasourdi. Tout se
+confondait en ma tête: le brigadier, Alfred, les dix mille francs à
+gagner d'un coup de fusil, et surtout les dernières paroles prononcées
+par le Père aux écus au moment où le mal le terrassait.
+
+Quand le médecin, arrivé au bout d'une heure, eut prodigué ses soins au
+malade, qui n'avait pas repris ses sens, je l'interrogeai. Mon parent se
+relèverait de cette attaque, mais de longues heures s'écouleraient
+avant que son cerveau, complètement dégagé, lui rendît la raison et le
+souvenir. Ce docteur connaissait à fond le tempérament de son malade.
+Il s'étonna du coup qui avait abattu cet homme plus froid que l'orgeat,
+plus apathique qu'un soliveau.
+
+--A-t-il été surpris par quelque violente et soudaine contrariété? me
+demanda-t-il.
+
+--Pas que je sache, répondis-je prudemment.
+
+Après le départ du médecin, j'étais inutile près du malade au chevet
+duquel une servante, plus experte en ce cas que moi, s'était installée.
+La nuit était avancée. Je crus que le sommeil m'arriverait facilement.
+Sans même allumer de lumière, car un splendide clair de lune éclairait
+le couloir, je gagnai ma chambre dont la fenêtre était restée ouverte.
+
+Du fond de cette chambre obscure, je voyais se dresser devant moi, de
+l'autre côté de la route, la façade de l'auberge de Trudent dont tous
+les habitants devaient dormir, car aucune clarté n'apparaissait à ses
+nombreuses croisées.
+
+J'allais fermer la mienne lorsque, bien au loin, retentit un coup de
+feu. Je tendais l'oreille, en attendant une seconde explosion, quand
+m'arriva, dans la même direction, le bruit du pas d'un homme qui
+accourait de mon côté à toute vitesse. En approchant du village, la
+prudence conseilla probablement au coureur de modérer son allure, car
+son pas se fit subitement moins bruyant et moins pressé. Bientôt je vis
+apparaître un homme qui, se glissant le long de l'auberge, vint frapper
+à la vitre d'une croisée du rez-de-chaussée. A ce signal, la fenêtre
+lui fut immédiatement ouverte par une femme en toilette de nuit. L'homme
+s'enleva à la force des poignets et escalada la croisée qui se referma
+derrière lui.
+
+Si promptement que se fût exécutée cette façon insolite de rentrer à
+l'auberge, le clair de lune m'avait permis de reconnaître, dans l'homme,
+le beau blond, Alfred, et, dans la femme qui avait ouvert, la grande
+rousse, du nom le Cydalise, autrement dite, dans la troupe, la Fille du
+Soleil.
+
+D'où venait le gars à pareille heure? Était-ce sur lui qu'avait été tiré
+le coup de feu? Il fallait le croire d'après le train de sa marche, au
+retour, qui ressemblait diantrement à une fuite?
+
+A ce point de l'histoire, Gontran interrompit le conteur.
+
+--Pardon! dit-il, aviez-vous, à ce moment, oublié les paroles
+incohérentes prononcées par le Père aux écus quand il avait perdu
+connaissance entre vos bras?
+
+--Bien au contraire, répondit La Godaille, elles me bourdonnaient encore
+aux oreilles, mais toujours inintelligibles. Tant de faits s'étaient si
+rapidement succédé pour moi que j'étais bien excusable d'avoir perdu un
+sang-froid qui, du reste, dans cette solitude de ma chambre, commençait
+à me revenir.
+
+D'un geste de main, Gontran, tout curieux, invita Frédéric Bazart à
+poursuivre.
+
+--Oui, reprit La Godaille, ce coup de feu devait avoir été tiré sur
+Alfred. Il avait été probablement rôder autour de la demeure de Vernot
+qu'il accusait de lui avoir repris le chien blessé. Soit qu'il eût voulu
+recouvrer sa bête par ruse, soit qu'il eût tenté d'exécuter la vengeance
+qu'il couvait contre le brigadier, quelque tentative avortée lui avait
+indubitablement valu ce coup de fusil.
+
+Alors, par un revirement de ma pensée, j'oubliai le beau blond et ma
+réflexion se rattacha au chien ou, pour mieux dire, à l'étrange conduite
+de mon oncle qui, après avoir voulu acheter dix mille francs à Alfred
+l'animal vivant, m'avait offert de me payer pareille somme si je tuais
+la bête retombée au pouvoir du brigadier.
+
+Je comprenais bien le premier cas, persuadé que j'étais que mon oncle,
+pour se venger de l'aubergiste, achetait le moyen de faire pincer le
+contrebandier Trudent.
+
+Mais faire tuer la bête, c'est-à-dire donner dix mille francs pour
+anéantir ce moyen de vengeance... Là, vrai, je ne comprenais plus!
+
+Ce fut, précisément, en voulant m'expliquer cette contradiction que la
+lumière se fit soudain en mon esprit.
+
+Je sursautai, en me disant tout ébaubi:
+
+--Mais c'est mon oncle lui-même qui est ce contrebandier que cherche
+à découvrir Vernot!!! Des deux côtés, il voulait se tirer d'affaire...
+soit en rachetant son chien de tête à Alfred qui le faisait chanter...
+soit en supprimant par un coup de fusil, chez le brigadier, l'animal par
+lequel ce dernier se serait fait conduire au chenil.
+
+Alors, à ce mot de chenil, les dernières paroles du Père aux écus me
+revinrent à la mémoire, mais, cette fois, parfaitement intelligibles.
+
+C'était à lui qu'appartenait cette meute qui avait fait le coup de la
+nuit dernière et cette meute devait être cachée dans quelque coin de la
+vaste demeure.
+
+En se sentant abattu par la congestion, la dernière pensée du Père aux
+écus avait été pour ces animaux dont, seul, il connaissait la retraite
+et qui, sans lui, allaient infailliblement mourir de faim.
+
+Alors, bien imparfaitement à la vérité, il m'avait indiqué l'endroit du
+chenil.
+
+--Chiens! manger! seconde cave! cinq tonneaux! avait-il prononcé de sa
+langue qui se paralysait.
+
+Dès que j'eus compris le sens de ces mots, mon devoir était d'obéir à
+l'ordre qu'il contenait.
+
+Je sortis donc doucement de ma chambre pour passer dans celle de mon
+oncle. Afin de procurer au malade cette fraîcheur recommandée par le
+médecin, porte et croisée étaient restées ouvertes pour ménager un
+courant d'air. Je n'eus donc qu'à avancer un peu la tête par la porte
+pour juger de la situation. Le Père aux écus, devenu une masse inerte,
+était tout raide étendu sur sa couche. La fille de ferme qui devait le
+veiller, harassée par ses travaux de la journée, n'avait pu résister au
+sommeil. Elle ronflait comme une bienheureuse, assise sur une chaise, au
+pied du lit.
+
+Pour moi, cette fille était seule à craindre, car, seule, elle pouvait
+me surprendre dans l'expédition que j'allais tenter, attendu que nul
+autre qu'elle, excepté le malade et moi, ne se trouvait dans la maison.
+Quand le Père aux écus était en bonne santé, dans le but de défendre le
+secret de la meute contre les curieux, il envoyait ses gens coucher à la
+ferme et passait seul la nuit en sa vaste demeure.
+
+Pleinement rassuré du côté de la dormeuse, je gagnai l'escalier de la
+cave après avoir, au préalable, retourné dans ma chambre pour y prendre
+une bougie. Je ne l'allumai qu'à mon arrivée dans la première cave. En
+présentant la mèche à la flamme d'une allumette, un souvenir revint à
+ma pensée. Dans la journée, quand, à la recherche de mon oncle, j'étais
+descendu dans cette cave, je n'y avais trouvé personne, bien que je
+fusse certain d'avoir entendu marcher. Mon oncle venait de disparaître
+par cette issue secrète qu'il me fallait découvrir.
+
+Découvrir! ce n'était plus tâche difficile, du moment qu'il m'avait
+été parlé de ces cinq tonneaux que, à mon entrée dans la seconde cave,
+j'aperçus gerbés le long du pied de voûte: trois en bas, les deux autres
+superposés.
+
+Quelque scellement dissimulé devait les retenir l'un à l'autre, car ils
+résistèrent à mes efforts pour les ébranler et, à mon étonnement, l'idée
+m'étant venue de les faire sonner sous mon doigt, je constatai qu'ils
+étaient pleins... du moins quatre sur cinq, car celui du milieu de la
+rangée du bas accusa le creux. J'eus bien vite découvert que le fond de
+ce tonneau était mobile et se retirait comme un tampon.
+
+A plat ventre, je me glissai dans ce tonneau au fond duquel la muraille
+percée donnait entrée dans une autre cave. Et elle n'était pas seule,
+car ce fut bien au loin qu'il me sembla entendre, très assourdi
+pourtant, le bruit de la meute enragée de faim.
+
+L'habitation du Père aux écus, je vous l'ai déjà dit, n'était que le
+bien faible reste d'un vaste couvent qui avait été jadis démoli.
+
+Mais ceux qui avaient renversé les bâtiments avaient ou oublié, ou,
+pour s'éviter la peine de remblayer, jugé inutile d'effondrer les caves
+situées sous les constructions renversées. Elles étaient donc restées en
+toute leur étendue et, après tant d'années écoulées qui avaient emporté
+ceux qui auraient pu s'en souvenir, mon oncle était resté seul à les
+connaître.
+
+Après deux autres caveaux traversés, j'arrivai dans celui où des
+tonneaux étaient pleins d'abondantes provisions pour la nourriture des
+chiens.
+
+Derrière la dernière porte qui me restait à ouvrir, j'entendais les
+rauques appels de la meute flairant qui leur apportait enfin à manger.
+
+En une demi-heure, j'eus accompli ma tâche.
+
+Quand je remontai de la cave, après avoir remis en l'état le tonneau qui
+m'avait livré le passage, le jour était arrivé.
+
+Je me rendis d'abord dans ma chambre. Je bouleversai mon lit pour
+laisser croire que ma nuit avait été consacrée au sommeil, puis je
+revins chez mon oncle, où je trouvai la servante réveillée.
+
+--Il n'a pas plus bougé que notre auge à cochons, m'annonça cette fille
+en parlant de son maître.
+
+Je ne peux pas dire que j'avais grande affection pour ce parent que
+je ne connaissais pas encore quarante-huit heures auparavant. Mais en
+présence de cet homme que le mal rendait impuissant à se défendre contre
+le danger qui le menaçait, je fus pris du désir ardent de le sauver.
+
+--Il avait raison, pensai-je. Pour la sûreté de mon oncle, il faut
+retrouver le chien ou le tuer, faute de pouvoir le reprendre.
+
+Et, avec le sentiment bien net de la situation, j'ajoutai:
+
+--Le plus pressé est de savoir si c'est Vernot qui a repincé l'animal au
+saltimbanque... Donc, allons chez le brigadier.
+
+En passant par le bureau de mon oncle, idée de donner à ma promenade
+l'apparence d'un but de chasse, je me mis en bandoulière ce fusil que,
+la veille, m'avait présenté le Père aux écus en m'annonçant que les deux
+canons étaient chargés.
+
+Au village, on est matinal et on y ouvre la bouche presque en même temps
+que les yeux. En longeant l'auberge de Trudent, je pus voir, par une
+fenêtre de la grande salle du rez-de-chaussée, les saltimbanques déjà
+occupés à entonner le vin blanc.
+
+La voix de la Belle-Flamande était en train de dire:
+
+--J'ai dormi comme vingt pots... Et toi, Alfred?
+
+--Je n'ai fait qu'un somme de neuf heures d'affilée, répondit le fils.
+
+--Toi, mon bonhomme, tu mens! me dis-je en me rappelant le pas de course
+du beau blond et sa rentrée à l'auberge par la fenêtre, au coup de deux
+heures du matin.
+
+A cent mètres sur la route, je trouvai, sur ma gauche, le sentier qui,
+m'avait-on dit, conduisait à la demeure du brigadier. Je m'y engageai.
+
+Cinq minutes après, au milieu d'une clairière, je vis se dresser
+devant moi une maisonnette à un étage. Comme je passais devant la porte
+ouverte, une voix sonore et amicale me cria:
+
+--Bonne chasse, jeune homme!
+
+C'était Vernot.
+
+Il était encore tout sanglé dans son uniforme. A la poussière qui le
+couvrait, il était facile de voir qu'il rentrait à l'instant d'une
+expédition nocturne.
+
+Au passage, il m'avait reconnu pour le neveu que le Père aux écus lut
+avait présenté la veille, alors qu'il régalait de bière soldats et
+brigadier.
+
+Il arriva sur le pas de sa porte en me demandant:
+
+--Voulez-vous que je vous rende la politesse que j'ai reçue, hier, de
+votre oncle?
+
+C'était mon entrée dans la place qu'il m'offrait. Aussi mon empressement
+fut-il grand à répondre:
+
+--Ce n'est pas de refus, monsieur Vernot.
+
+Il s'effaça pour me livrer passage et je pénétrai dans la maisonnette où
+je me trouvai subitement en présence d'une charmante jeune fille blonde.
+
+--Henriette, je te présente le neveu de notre maire, annonça le
+brigadier. Vite, mon enfant, ton meilleur faro.
+
+Avant de m'asseoir, je retirai mon fusil de mon épaule et, comme je
+cherchais un coin pour l'y placer, la jeune fille y porta la main pour
+m'en débarrasser.
+
+--Prenez garde, mademoiselle, il est chargé! m'écriai-je vivement.
+
+Le brigadier se mit à rire.
+
+--Oh! oh! fit-il, croyez bien, cher monsieur, que ma fille sait manier
+un fusil... Et elle l'a prouvé pas plus tard que cette nuit.
+
+Une voix un peu moqueuse se fit entendre à ce moment.
+
+--Oui, disait-elle, mais elle a jeté sa poudre aux moineaux.
+
+Je me retournai. C'était l'invalide Carambol qui entrait dans la maison.
+
+Cependant mademoiselle Henriette avait disparu pour aller chercher
+le faro offert par le brigadier. Pendant cette courte absence, Vernot
+demanda vivement à l'invalide:
+
+--Eh bien! vieux Carambol, qu'as-tu trouvé?
+
+--A coup sûr, c'est bien sur un homme que mademoiselle Henriette a
+tiré cette nuit... Les traces que j'ai relevées sont incontestables. Le
+chenapan avait déjà franchi la haie du jardin quand votre fille a fait
+feu.
+
+--Que venait ici chercher cet homme? demanda Vernot devenu rêveur. En
+admettant que ce fût un contrebandier qui voulait se venger de moi, il
+devait savoir que mon service m'appelle la nuit hors de chez moi.
+
+Et, cherchant à se rassurer:
+
+--Rien ne dit qu'au lieu d'un homme, Henriette n'a pas eu affaire à un
+animal malfaisant... un loup, par exemple, comme celui qui a été tué, il
+y a trois jours, par des habitants de Reiseck... Peut-être même était-ce
+un chien égaré de la meute qui, l'avant-dernière nuit, a franchi la
+frontière.
+
+--Heu! heu! lâcha Carambol en secouant la tête d'un air de doute, nous
+avions, cette nuit, un trop beau clair de lune pour qu'on pût prendre un
+chien pour un homme.
+
+La conversation des deux hommes venait de me fournir le biais que je
+cherchais pour parler du fameux chien de tête disparu. J'abondai donc
+dans le sens de Vernot en avançant:
+
+--Qui sait si ce n'est pas ce chien de tête de meute dont vous parliez
+hier à mon oncle, monsieur Vernot, et que vous disiez avoir blessé à son
+passage? L'animal rôde sans doute dans le pays, sans avoir encore été
+recueilli.
+
+--Oh! oh! recueilli, répéta Vernot avec ironie, il y a belle lurette que
+l'animal a été ramassé... et par un malin encore... qui le soigne dans
+un coin pour aller ensuite le revendre à son maître.
+
+Il serra les poings avec rage.
+
+--Non d'une pipe! jura-t-il, quand je pense que j'aurais pu mettre
+la main dessus!... Ce n'est pas moi qui l'aurais rendu à son
+propriétaire... ou plutôt, si; mais en lui rendant la bête je lui aurais
+bien gentiment mis la main au collet, à ce gueux qui me fait droguer
+depuis si longtemps.
+
+La colère du brigadier me prouva combien Alfred était dans le faux en
+supposant Vernot détenteur du chien. Mais, alors, qui donc avait
+fait disparaître l'animal de la boîte? Je m'adressais d'autant plus
+curieusement cette question que, tout à coup, je venais de me rappeler
+que le bel Alfred, à l'auberge, avait refermé devant moi sa caisse au
+cadenas et que, devant moi encore, au moment de livrer le chien à mon
+oncle, je lui avais vu ouvrir le cadenas. Donc le vol ne pouvait avoir
+été exécuté que par quelqu'un ayant eu, un instant, la clé en main.
+
+Alors, pendant que je cherchais à deviner, dans l'entourage du beau
+blond, quelle était cette personne, mon souvenir me retraça, comme si je
+l'avais encore sous les yeux, la scène où, lorsque je conduisais Alfred
+à mon oncle, était apparue à une fenêtre cette Cydalise, furieuse de
+la raclée qu'elle venait de recevoir de son amant, qui avait crié au
+brutal:
+
+--Je me vengerai! sois-en certain, je me vengerai!
+
+A ce souvenir, ma conviction se fit.
+
+--C'est la grande rousse, c'est la Fille du Soleil qui lui a joué le
+tour! pensai-je.
+
+Cependant Henriette était revenue rapportant des verres et un cruchon
+de bière. Après une première rasade, la conversation allait probablement
+reprendre sur le coup de fusil tiré par la jeune fille pendant la nuit,
+quand, soudain, Vernot tendit l'oreille.
+
+--Tiens, le tambour! fit-il.
+
+En effet, le son du tambour arrivait jusqu'à nous.
+
+--Ce n'est pas la batterie qui appelle au feu, reprit le brigadier.
+
+Au village, le tambour, ce moniteur de tout fait nouveau, a le don
+d'exciter la curiosité de chacun.
+
+--Si j'allais voir ce que veut cette peau d'âne? proposa Carambol.
+
+--Oui, allez, vieil ami, accepta aussitôt Henriette.
+
+Carambol gagna la porte, mais à son premier pas hors de la chaumière il
+se retourna et revint sur ses pas en nous disant:
+
+--Voici justement le tambourineur qui vient de notre côté, nous allons
+l'interroger.
+
+Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger, car, en nous voyant tous les
+quatre accourus sur la porte pour l'attendre au passage, l'homme cessa
+son vacarme et se mit à débiter:
+
+«Aujourd'hui, et par extraordinaire, la troupe de la Belle-Flamande
+offrira une représentation aux habitants de Montrel, dans la grange de
+l'auberge Trudent.
+
+»A cette représentation, la Belle-Flamande, devant ce public d'élite,
+mangera un lapin vivant et, pour le digérer, finira par l'exercice
+des jeux étrusques.--Scène de ventriloquie par le vicomte de
+Beaujunel.--Grande séance de seconde vue par la Fille du Soleil,
+endormie par le fameux docteur Barnetti, dont je crois inutile de faire
+ici l'éloge.»
+
+Sur ce, le saltimbanque exécuta un roulement destiné, sans aucun doute,
+à mieux appeler l'attention sur la seconde partie de son annonce, et
+continua:
+
+«La représentation sera terminée par M. Alfred, dit le
+Tombeur-des-Crânes, qui offre de tenir l'assaut contre tout amateur qui
+lui fera l'honneur de le provoquer soit au fleuret, soit au sabre ou
+au bâton. Une somme de vingt francs sera comptée à l'amateur qui aura
+touché le Tombeur-des-Crânes.»
+
+Nouveau roulement de tambour que le crieur fit suivre de ces mots
+hurlés:
+
+--Qu'on se le dise!
+
+Après quoi, il se préparait à reprendre sa marche en tambourinant de
+plus belle, quand il fut arrêté par Vernot qui demanda:
+
+--Votre Tombeur-des-Crânes, n'est-ce pas un grand blond à longues
+moustaches?
+
+--Oui, fit le tambour.
+
+--Alors, dites-lui que le brigadier de douane Vernot accepte son défi.
+
+Et, se tournant vers sa fille:
+
+--Voilà une jolie occasion pour moi de t'offrir un bonnet qui ne
+reviendra pas cher, ajouta-t-il avec une gaieté moqueuse, prouvant qu'il
+regardait le prix de vingt francs comme déjà empoché par lui.
+
+Il n'y avait, dans cette future lutte courtoise, rien dont on pût
+s'effrayer et, pourtant, malgré moi, un pressentiment me fit frissonner
+de peur. Il me sembla que Vernot allait de lui-même au-devant d'une
+catastrophe.
+
+--Ce n'est pas sérieux, brigadier, n'est-ce pas? m'écriai-je.
+
+--Pourquoi non? dit-il en riant. Qu'est-je que je risque?... De gagner
+vingt francs. Cela vaut la peine que je m'assure si, depuis ma sortie du
+régiment, je ne me suis pas trop rouillé... Car il faut vous dire que,
+avant d'entrer dans les douanes, j'étais «provost» d'armes au 3° de
+ligne.
+
+--Et un rude «provost» encore! appuya Carambol.
+
+--Ensuite, continua Vernot, je ne serais pas fâché de donner une leçon
+à ce jeune louveteau qui s'est avisé hier de m'appeler «méchant gabelou»
+et de me faire les grosses dents.
+
+Cela dit, il rentra dans la maison en ajoutant avec un petit bâillement
+étouffé:
+
+--Après ma nuit passée dehors, vous me pardonnerez si je vous quitte
+pour aller dormir.
+
+Et il se mit à monter l'escalier qui conduisait à sa chambre à coucher
+en me disant encore:
+
+--Vrai! ça me fera plaisir d'administrer sa leçon à ce blanc-bec!
+
+Son pas, qui s'entendait au-dessus de nos têtes, résonna quelques
+minutes; puis le silence se fit, preuve que le brigadier venait de
+s'étendre sur son lit.
+
+--Je vais aller arroser nos légumes, annonça Carambol, qui partit, me
+laissant seul avec la jeune fille.
+
+Comme bien des femmes, dans le Nord, Henriette faisait de la dentelle.
+Je la suivis près de la fenêtre où était installé son tambour à canevas,
+et pendant qu'elle maniait ses bobines et ses épingles, nous causâmes.
+
+Ah! le bon et bien innocent bavardage qui dura plus de deux heures! Elle
+me parla de son enfance, de sa mère perdue quand elle avait dix ans,
+de sa vie heureuse près de son père dont elle me vanta la bonté et,
+surtout, le courage... courage qui, parfois, la faisait trembler, car il
+allait jusqu'à la témérité.
+
+Puis, à son tour, elle m'interrogea. Pourquoi avais-je quitté ma
+famille? Qu'étais-je venu faire en ce village perdu? Que savais-je
+faire.
+
+Ma foi! je fus franc. J'avouai qu'en fait d'état je ne savais que
+baguenauder; que ma mère m'avait envoyé à Montrel pour me dépayser,
+pour me soustraire à ces mauvaises connaissances de bas étage parmi
+lesquelles j'avais déjà acquis une notoriété qui m'avait valu le
+sobriquet de La Godaille.
+
+Après tous ces aveux, elle me regarda de ses deux grands yeux doux,
+pleins d'une anxiété qu'elle n'osait exprimer. Je compris sa pensée.
+
+--Oui, La Godaille, repris-je, mais La Godaille qui n'a jamais eu une
+mauvaise action ni un fait d'improbité à se reprocher.
+
+--Alors il faut toujours rester ce La Godaille-là, me dit-elle avec le
+sourire revenu sur ses lèvres.
+
+Oh! oui, le bon et innocent bavardage! Ce qui me força de l'interrompre
+fut le souvenir de mon oncle que je délaissais sur son lit de
+souffrance.
+
+--Courez vite près de votre malade! me dit Henriette en me congédiant,
+aussitôt que je lui eus appris le mal qui avait abattu le Père aux écus.
+
+Je revins donc à la hâte chez mon oncle. Ce fut en entrant dans sa
+maison que je m'aperçus d'un oubli.
+
+--J'ai laissé mon fusil chez Vernot, me dis-je.
+
+A mon arrivée, je trouvai le médecin au chevet de son client.
+
+--Toujours en prostration; mais il ne tardera pas à reprendre
+connaissance, m'annonça-t-il.
+
+Il avait dit vrai. Dans la journée, comme j'avais pris mon tour de garde
+près du malade, il me sembla voir une lueur d'intelligence s'allumer
+dans ses yeux. Ses lèvres s'agitèrent, tentant de prononcer des mots que
+sa langue paralysée refusait d'articuler. Je devinai qu'elle devait être
+la première pensée surgie en son cerveau qui se dégageait.
+
+--Ne vous inquiétez pas, mon oncle, lui dis-je: j'ai pris soin de
+la meute et je continuerai à m'en occuper jusqu'à votre parfait
+rétablissement.
+
+Son regard s'attacha sur moi plein de reconnaissance, puis il s'éteignit
+et redevint morne. Mon oncle était retombé dans sa prostration.
+
+Elle était bien profonde, cette prostration, car sur la fin du jour,
+elle ne put être secouée par le vacarme qui se faisait sous les fenêtres
+de la maison. Tout le village s'était réuni devant l'auberge de Trudent.
+La représentation promettait d'être fructueuse, car la nouvelle s'était
+répandue que le défi du Tombeur-des-Crânes avait été relevé par le
+brigadier.
+
+Sur un tonneau dressé devant la porte de l'auberge s'était juché
+le pitre qui, pendant la représentation, devait être le vicomte de
+Beaujunel. Il tambourinait à tour de bras, s'interrompant de temps à
+autre pour hurler son boniment en dernière invite à ceux qui hésitaient
+encore.
+
+Enfin la porte fut ouverte à la foule qui pénétra chez Trudent.
+
+Pourquoi n'aurais-je pas assisté à cette représentation? Une servante
+pouvait tenir vingt fois mieux ma place auprès du malade. J'installai
+donc une fille de ferme à mon poste et je filai sans tarder.
+
+Dès que j'eus mis le pied sur la route, j'aperçus Vernot qui arrivait,
+sa fille au bras, suivi de l'invalide Carambol. Ne voulant pas faire
+apparaître son uniforme sur les tréteaux où il allait monter, il était
+vêtu d'un costume de chasse.
+
+J'allai au-devant de lui.
+
+--Est-ce que ça tient toujours, brigadier? demandai-je en serrant la
+main qu'il m'avait tendue.
+
+--Plus que jamais! Henriette m'arracherait les yeux si je ne lui gagnais
+pas le bonnet que je lui ai promis, me répondit-il en riant.
+
+--Le défi du Tombeur-des-Crânes comporte le fleuret, le sabre ou le
+bâton... Qu'avez-vous choisi?
+
+--Oh! peu m'importe! je laisserai le choix au gringalet.
+
+--Fichtre! fis-je, surpris par cette assurance.
+
+--Mais oui. Vous verrez. Je sais agréablement patiner tous ces
+outils-là.
+
+--Alors, entrons, proposai-je.
+
+--C'est-à-dire que ma fille et Carambol vont entrer avec vous... Quant
+à moi, qui ne me soucie pas de voir dévorer des lapins vivants ou
+d'entendre un monsieur parler du ventre, j'attendrai jusqu'au moment
+voulu en fumant ma pipe sur la route.
+
+Était-ce à cause de la fille? Je ne sais, mais je m'étais pris de
+sympathie pour le père.
+
+--Voulez-vous que je vous tienne compagnie? demandai-je.
+
+--J'accepte, dit-il.
+
+Henriette et l'invalide entrèrent chez Trudent. Je restai seul avec le
+brigadier.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Je le vois encore, ce pauvre brigadier, bien découplé, bâti en homme qui
+a de longues années à vivre.
+
+Tout en nous promenant à petits pas devant l'auberge, il était si
+certain de sa prochaine victoire qu'il se faisait un fête de ce bonnet
+qu'il pourrait offrir à sa fille avec les vingt francs qu'il allait
+gagner.
+
+--Mais, lui dis-je, ce garçon n'a pas été surnommé sans motif le
+Tombeur-des-Crânes. Il se peut qu'il soit un adversaire redoutable.
+
+--Ta! ta! fit dédaigneusement Vernot, on n'est pas à craindre quand,
+comme ce blondin, on est rageur. La moutarde qui lui monte trop vite
+au nez lui retire son sang-froid et, voyez-vous, sous les armes, ce
+défaut-là vous fait embrocher.
+
+--Ne craignez-vous pas que sa défaite vous fasse un ennemi de cet Alfred
+qui m'a tout l'air d'être un mauvais drôle?
+
+Vernot haussa dédaigneusement les épaules.
+
+--Allons donc! ricana-t-il; j'ai eu affaire à d'autres gars que ce jeune
+coq, et ils ne peuvent se vanter de m'avoir effrayé... Tenez, parmi eux,
+Chauffard...
+
+--Qu'est-ce que ce Chauffard?
+
+--Un de nos plus terribles contrebandiers... un condamné à mort par
+contumace. Il en est à son cinquième douanier tué, car vous comprenez
+qu'il ne tient pas à se faire prendre; la tête lui sauterait. Aussi le
+gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce n'est pas avec des pruneaux
+que sont chargées sa carabine et celles des hommes de sa bande... Eh
+bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme sur la poitrine, en me
+disant: «Laisse-moi passer.» Il n'avait plus que dix pas à faire pour
+atteindre son cheval attaché à un arbre. «Non!» ai-je répondu. Alors il
+a fait feu, mais le coup a raté. Par malheur le pied m'a glissé comme je
+bondissais sur lui. Il a eu le temps de m'étourdir d'un coup de crosse
+et d'enfourcher son cheval avant que mes hommes qui, ayant tout vu de
+loin, accouraient à mon secours, pussent arriver pour le pincer... J'ai
+été mis à l'ordre du jour... Aussi, dans la douane où chacun sait que
+j'ai ma revanche à prendre, on répète que, si Chauffard ne m'a pas, le
+premier, mis à bas, il sera descendu par moi... Entre nous, c'est une
+espèce de duel à mort.
+
+--Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de Chauffard sur la poitrine,
+vous étiez à deux doigts de la mort, vous n'avez pas pensé à votre
+fille?
+
+A cette question, il me regarda:
+
+--Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est la vérité!...
+J'ai pensé à Henriette.
+
+--La Providence, qui veillait sur vous, a voulu que l'arme fît long feu.
+
+A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit cette réponse étrange:
+
+--Oui... malheureusement!
+
+--Malheureusement? répétai-je des plus étonnés. Quoi! vous regrettez que
+votre fille n'ait pas été privée de son père?
+
+Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire un peu triste, me
+répliqua:
+
+--Dame! si j'avais été tué au service, Henriette aurait eu droit à une
+pension!... Voilà quelle a été ma pensée quand Chauffard me tenait au
+bout de sa carabine.
+
+Et, avant que je pusse dire un mot, il continua d'une voix émue:
+
+--J'ai beau me répéter que j'ai bon pied, bon oeil, je me répète aussi
+que de plus solides que moi ont brusquement défilé la parade... Aussi
+suis-je sans cesse inquiet du sort de ma fille... Elle mérite de trouver
+un brave garçon qui l'épouse, allez! je vous en réponds!
+
+--Alors, mariez-la.
+
+--Oui, la mettre dans la misère à deux, n'est-ce pas? Unir rien avec
+rien. Jamais!... Je veux que mon enfant ait une petite dot... si petite
+qu'elle serait, et avec le tout petit peu qu'apporterait le mari cela
+ferait un commencement, un début dans la vie. Et j'en suis convaincu,
+avec le travail, la conduite et la probité, les écus doivent toujours
+finir par produire des petits. Est-ce qu'un grand troupeau ne peut pas
+provenir d'une première et seule brebis?
+
+--On m'a dit, je crois, que vous aviez déjà commencé une dot pour votre
+fille? avançai-je.
+
+--Oui, quatre pauvres malheureux sous, ricana Vernot avec une ironie
+navrée; puis plus rien n'est entré dans le sac... A mon début dans les
+douanes, j'étais tout feu, tout flamme. J'avais la main heureuse. Mes
+primes sur les saisies abondaient. Alors j'ai commencé la dot... Puis un
+satané guignon s'en est mêlé; plus un radis! D'un côté, ce contrebandier
+dont la meute m'échappe; de l'autre, ce Chauffard que je ne puis
+agrafer, m'ont apporté la déveine... Et ma gentille Henriette est d'âge
+à se marier... Alors vous comprenez pourquoi j'ai regretté que le fusil
+de Chauffard eût raté.
+
+--Voulez-vous bien renoncer à de pareilles idées! m'écriai-je vivement.
+
+--Eh! eh! fit Vernot, songez-y donc! Une pension de l'État, c'est, pour
+une jeune fille, une jolie entrée en ménage.
+
+J'allais répliquer, quand il s'écria tout à coup:
+
+--Est-ce moi que tu cherches, Epin?
+
+--Oui, mon brigadier. Je ne vous reconnaissais pas sous vos habits
+bourgeois, répondit un douanier s'approchant à cet appel.
+
+--Y a-t-il donc du neuf?
+
+--Il vient d'arriver un ordre qui met sur pied, pour cette nuit, notre
+brigade et celle de Jaudrais et Caljon... un mouvement combiné pour
+pincer Chauffard qui, au dire des espions, doit tenter le passage par
+Saugy-les-Ormeaux.
+
+--Tiens! tiens! lâcha Vernot retrouvant sa gaieté.
+
+--L'ordre assigne son emplacement à chaque brigade. La nôtre doit
+couvrir le Chenest par la Sente-aux-Boeufs, ajouta le douanier.
+
+--Nous n'aurons pas loin à aller, prononça le brigadier satisfait.
+
+Et, se tournant vers moi, il me dit:
+
+--Le Chenest commence à cent mètres tout au plus de ma maison.
+
+--L'ordre commande d'être posté à onze heures, reprit le soldat.
+
+--A onze heures? répéta Vernot en s'adressant à moi. J'ai grandement le
+temps de donner sa leçon au gringalet blond.
+
+Puis revenant au douanier:
+
+--Comme je ne vous reverrai pas, je vais d'avance désigner les affûts
+de notre brigade. Vous autres, vous occuperez la Croix-du-Biffe,
+les Fonds-Tourteaux, la Chaussée Chatriat et le bois Charron... Moi,
+j'attendrai au carrefour des Roches... Maintenant, file, mon brave Epin.
+
+Au lieu d'obéir, le soldat ne bougea pas.
+
+--Mais... mais, fit-il en hésitant.
+
+--Mais quoi? mon garçon.
+
+--Mais si, pour piquer sur Saugy, Chauffard débouche par les Roches,
+c'est vous qu'il rencontrera le premier et, tout seul, à cet endroit,
+vous serez bien exposé, mon brigadier.
+
+--Je ferai feu pour vous donner l'éveil et, aussitôt, je vous
+rejoindrai.
+
+--Est-ce que ce ne serait pas plutôt à nous d'accourir? proposa le
+douanier.
+
+--Ouais! lâcha narquoisement Vernot, voyez-vous, le gros malin!... De
+sorte que, si l'attaque de mon côté est une ruse, vous aurez, en venant
+à moi, débouché une trouée par laquelle filera Chauffard.
+
+Et, d'un ton sec de commandement qui n'admettait pas de réplique, le
+brigadier articula:
+
+--Donc, vous ne bougerez pas. Vous m'attendrez... C'est bien compris,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon Brigadier, fit le douanier qui s'éloigna.
+
+Il n'était pas à plus de vingt mètres que nous étions rejoints par
+l'invalide Carambol, sortant de l'auberge.
+
+--Voilà le moment de caresser le Tombeur-des-Crânes, nous annonça-t-il.
+
+--Ça ne va pas être long, dit Vernot.
+
+Carambol et moi, nous pénétrâmes dans la grange et vînmes nous asseoir
+près d'Henriette, au milieu du public. Vernot passa par une autre porte
+conduisant aux planches, supportées par des tonneaux, qui formaient la
+scène.
+
+L'oeil insolent, campé sur ses jambes, faisant des effets de torse,
+frisant de la main ses moustaches, le Tombeur-des-Crânes attendait déjà
+son adversaire.
+
+Vernot apparut, tranquille, le sourire aux lèvres, les mains dans ses
+poches.
+
+Bâtons, sabres de bois et tout un faisceau de fleurets mouchetés
+s'étalaient sur une table vers laquelle se dirigea le brigadier qui,
+après avoir regardé ces engins de lutte, demanda d'un petit ton moqueur:
+
+--Auquel de ces jeux-là allons-nous jouer, mon jeune ami?
+
+La salle se mit à rire.
+
+C'était un fier poseur que cet Alfred. Il était habitué à une sorte
+d'admiration de la part du public. Cette gaieté des assistants le
+dépita.
+
+--Choisissez votre arme, dit-il.
+
+--Mais non, mais non, fit Vernot tout bonhomme, choisissez vous-même...
+je tiens à vous gagner gentiment vos vingt francs.
+
+Si le but de Vernot était d'irriter Alfred afin, comme il me l'avait
+dit, de lui faire perdre son sang-froid, il y réussit, car les sourcils
+du Tombeur-des-Crânes se froncèrent à cette réponse dédaigneuse.
+
+Toujours gouailleur, le brigadier avait continué:
+
+--Puisque vous tombez les crânes, je fais mon crâne... Allons, vite,
+choisissez votre arme, ou je croirai que vous n'avez jamais lutté
+qu'avec des compères.
+
+Alfred était devenu blême. C'était un imbécile de rager ainsi, car on
+la lui offrait belle en lui laissant le choix de l'arme à laquelle il
+devait se savoir le plus habile.
+
+--Oh! oh! il renâcle, le fameux Tombeur! ricana tout haut Carambol du
+milieu de la salle.
+
+L'oeil furibond d'Alfred alla se poser sur celui qui venait de le
+ridiculiser. Loin de s'effrayer, l'invalide reprit en goguenardant:
+
+--Eh bien! quoi? Quand vous me ferez des yeux de bouledogue!... Mieux
+vaudrait choisir.
+
+--Oui qu'il choisisse! cria le public.
+
+Et, vu que dans une foule il se trouve toujours des gens pour jeter de
+l'huile sur le feu, ils beuglèrent:
+
+--C'est une mystification!... il ne sait peut-être manier que la
+seringue!... Qu'on rende l'argent!
+
+--Je choisis le bâton, déclara enfin Alfred hors de lui.
+
+--Eh! allez donc, don, don, en avant le rigodon! chantonna le brigadier
+qui, pendant que le jeune homme disparaissait derrière un rideau, vint à
+la table pour choisir son bâton.
+
+Alfred reparut, plastronné sur la poitrine, plastronné sur les cuisses,
+la tête et le visage protégés par une sorte de casque en treillis de
+fer.
+
+--A votre tour, dit-il en montrant le rideau à Vernot.
+
+--Mon tour de quoi? demanda ce dernier avec une naïveté trop profonde
+pour être sincère.
+
+Puis, comme s'il comprenait tout à coup:
+
+--Ah! d'aller me matelasser comme vous?
+
+Après ces mots, il haussa les épaules.
+
+--Bah! fit-il, à quoi bon? Pour ce que vous me toucherez!...
+
+Sous le masque qui lui cachait la face, le Tombeur-des-Crânes devait
+grincer des dents.
+
+Affolé de fureur devant ce persiflage, il tomba en garde et attaqua sans
+avoir fait le salut d'usage... Ah! c'est une justice à lui rendre, il y
+allait de tout coeur. Certes, il maniait bien son outil! Mais il avait à
+faire à forte partie.
+
+Les bâtons volaient, claquaient que c'était une vraie bénédiction.
+
+Tout à coup, Vernot fit un pas de retraite en disant:
+
+--J'ai touché!
+
+--Non! grinça Alfred.
+
+--Ah! ah! lâcha Vernot d'un ton qui me parut quelque peu indigné.
+
+Dix secondes après, une nouvelle retraite du brigadier qui répéta:
+
+--J'ai touché!
+
+--Non! redit le Tombeur-des-Crânes d'une voix étranglée par la fureur.
+
+Et il se lança sur son adversaire qui le reçut dans la garde haute.
+
+Un bien bel assaut, je vous le jure! Mais cette nouvelle reprise fut de
+très courte durée.
+
+Soudain nous entendîmes un bruit sec et nous vîmes le Tombeur-des-Crânes
+chanceler sous la violence du coup.
+
+C'était Vernot qui venait de lui briser son bâton, sur le haut du masque
+protégeant le crâne.
+
+--Tiens! mâtin! dit-il; tu ne pourras pas soutenir, cette fois, que je
+ne t'ai pas touché!
+
+Les airs bravaches du Tombeur-des-Crânes lui avaient, dès le début,
+aliéné son public. Aussi le triomphant coup de bâton de Vernot, et
+surtout la phrase dont il l'avait fait suivre, furent-ils accueillis
+par une tempête de bravos et de bruyants rires qui, en même temps qu'ils
+consacraient le triomphe du brigadier, étaient une sorte d'insulte pour
+le vaincu.
+
+Aussi, lorsque, suffoquant de furie, Alfred retira son masque, il était
+plus blanc qu'un linge, et ses yeux luisaient comme des escarboucles et
+ses dents grinçaient.
+
+--Là! il ne me reste plus, à présent, qu'à empocher mes vingt francs
+qui, j'aime à le croire, sont bel et bien gagnés, dit le brigadier,
+en rabattant, tout placide, les poignets de ses manches qu'il avait
+retroussées au début de l'assaut.
+
+C'était une parfaite canaille que le sire Alfred, mais il était loin
+d'être un imbécile. Il faut croire que la rage d'avoir été vaincu lui
+retirait la jugeotte, car au lieu d'accepter sa défaite devant ce public
+que, peut-être, il ne reverrait plus jamais, je l'entendis, à ma grande
+surprise, répliquer aussitôt d'une voix sèche:
+
+--Bel et bien gagnés! Cela vous plaît à dire.
+
+--Hein!!! lança le brigadier en se redressant de toute sa hauteur à ces
+mots, qui donnaient à suspecter sa loyauté.
+
+Au lieu de lui répondre directement, Alfred se tourna vers la salle en
+disant:
+
+--Je le demande au public: Pouvais-je user de toute mon adresse et de ma
+force envers un homme qui avait refusé de se plastronner?... Ah! c'est
+rudement malin, ce que vous avez fait là! Un bon moyen pour se faire
+épargner!... Parbleu! A moi aussi s'est offerte l'occasion de vous
+administrer le coup de tête, mais il m'a répugné d'abattre mon bâton sur
+un front sans masque... J'ai cru que vous comprendriez ma générosité.
+
+Ah! si vous aviez vu le brigadier!
+
+Il avait pâli peu à peu en écoutant ces paroles perfides. Ses lèvres
+frémissaient d'indignation.
+
+D'un pas lent, il vint se camper devant Alfred, et lui parlant sous le
+nez:
+
+--Oh! oh! fit-il d'un ton vibrant de colère contenue, il paraît que vous
+êtes mauvais joueur, mon garçon!... Eh bien! séance tenante, je vous
+offre votre revanche, soit au bâton, soit à tout autre joujou.
+
+Avec un court rugissement de bête féroce qui sent sa proie à portée de
+ses griffes, Alfred bondit vers la table où étaient déposées les armes.
+
+Il y prit, ou plutôt, il me parut y prendre au hasard deux fleurets dans
+le faisceau et en présenta un à Vernot en répondant:
+
+--Alors, à ce joujou-ci.
+
+--En garde!... Cette fois, ne m'épargne pas, gringalet! dit le brigadier
+sitôt qu'il eut l'arme en main.
+
+Et, toujours sans plastron ni masque, il attaqua sur-le-champ le
+Tombeur-des-Crânes sans lui donner le temps de se déplastronner.
+
+Je vous laisse à deviner si le public était ravi de ce supplément de
+représentation qu'on lui offrait gratis.
+
+Sacrebleu! le bel assaut! Quelle ardeur! Si je n'avais pas su que les
+deux fleurets étaient mouchetés et garnis d'un tampon, j'aurais tremblé
+d'avance pour le premier qui allait recevoir le coup de bouton.
+
+Un instant, je crus que Vernot avait étrenné. Je le vis sursauter
+brusquement et rompre d'un pas, mais ce devait être une feinte pour
+mieux prendre son élan, car il fondit sur son adversaire avec une telle
+force que, le bouton du fleuret venant se planter en plein milieu du
+plastron d'Alfred, l'arme ploya si fort qu'elle se rompit.
+
+--Es-tu content cette fois? demanda alors le brigadier au
+Tombeur-des-Crânes.
+
+Et, dédaignant de prendre les vingt francs qu'il avait pourtant gagnés
+deux fois, il quitta l'estrade au milieu d'un tonnerre de bravos, suivi
+par le regard d'Alfred qui n'avait pas soufflé mot.
+
+Henriette, Carambol et moi, nous fûmes des premiers sortis de l'auberge.
+A la porte nous attendait le brigadier qui, devinant nos félicitations,
+nous dit d'une voix qui me parut être encore essoufflée par l'assaut:
+
+--A demain les compliments! Vite, en route, les enfants! Je n'ai que
+bien juste le temps d'endosser mon uniforme et de courir à mon poste de
+cette nuit... Diable! Je ne voudrais pas rater Chauffard!
+
+Je lui tendais la main pour prendre congé quand il me demanda:
+
+--Est-ce que vous ne venez pas jusqu'à la maison... quand ce ne serait
+que pour en rapporter votre fusil que vous y avez oublié ce matin?
+
+--Tiens! c'est vrai! fis-je, profitant de cette occasion qui m'était
+offerte de rester plus longtemps avec Henriette à laquelle j'offris le
+bras.
+
+Nous marchâmes bon pas, car nous étions précédés par le brigadier qui
+accélérait sa marche en répétant:
+
+--Vite! vite! Je n'ai que juste le temps!
+
+Et, cela, il nous le disait de sa voix toujours courte d'haleine, avec
+sa main appliquée sur le flanc, en homme à qui l'essoufflement donne un
+point de côté.
+
+A ce train, nous atteignîmes la maisonnette en cinq minutes.
+
+--Henriette, offre un verre de bière à monsieur pendant que je vais
+mettre mon uniforme, commanda le père en prenant l'escalier qui montait
+à sa chambre.
+
+Ce fut à peine si j'eus le temps de boire, car le brigadier redescendit
+presque aussitôt, costumé et son fusil à la main.
+
+Il embrassa Henriette en disant de sa voix toujours haletante:
+
+--Dors bien, chérie! A demain!
+
+Comme sa fille le regardait un peu inquiète de cette haleine qui n'avait
+pas encore régularisé son souffle, il s'appuya à nouveau la main sur le
+flanc et nous dit avec un sourire:
+
+--J'ai fait un tel effort pour en finir promptement avec le drôle que
+je m'en suis foulé la rate... J'en suis resté cornard comme un vieux
+cheval.
+
+Et, après avoir ponctué sa plaisanterie d'un bon gros rire, il se remit
+à embrasser sa fille en répétant:
+
+--A demain, mignonne, à demain!
+
+J'avais repris mon fusil que j'avais passé en bandoulière et j'attendais
+pour faire mes adieux au brigadier. Il vint à moi et me demanda:
+
+--Est-ce que vous n'allez pas me faire un petit bout de conduite jusqu'à
+mon poste?... C'est, tout au plus, à cent mètres d'ici.
+
+Puis, en supposant que sa demande pouvait m'effrayer:
+
+--Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il; si Chauffard est pour passer au
+carrefour de Roches, j'ai l'oreille fine, je vous congédierai à temps...
+Je ne vous laisserai pas faire votre apprentissage de gabelou.
+
+Et, à nouveau, il éclata de rire.
+
+--Je vous suis, brigadier, répondis-je.
+
+Il tendit la main à l'invalide en disant:
+
+--Bonsoir, vieux Carambol! Veille à la porte bien fermée, camarade.
+
+--Soyez tranquille, promit l'invalide.
+
+Nous nous dirigeâmes vers la porte. Sur le seuil, le brigadier se
+retourna, ouvrit les bras et dit à sa fille:
+
+--Viens encore m'embrasser, mon enfant.
+
+Ses bras se refermèrent sur Henriette accourue sous ses lèvres.
+
+--Oh! comme tu m'embrasses fort ce soir! dit la jeune fille étonnée.
+
+--C'est probablement que je suis encore tout nerveux de ma lutte avec le
+saltimbanque, répondit-il.
+
+Enfin nous nous mîmes en route.
+
+Il arrive souvent qu'un homme, en un seul et prodigieux effort, dépense
+une telle somme de forces qu'il en reste anéanti. Tel me parut être le
+cas de Vernot dont le pas, d'habitude tant alerte, était devenu lourd et
+traînant.
+
+Son point de côté devait avoir atteint l'état aigu, car, bien qu'il
+appuyât toujours sa main sur l'endroit douloureux, sa respiration
+sifflait.
+
+Nous atteignîmes un petit bois qui, en le contournant, nous cacha la
+maisonnette. Elle venait de disparaître à nos yeux, quand, au milieu du
+silence, retentit la voix d'Henriette qui lançait à Vernot ce dernier
+adieu:
+
+--A demain, petit père!
+
+Le brigadier se raidit, fit un effort pour dompter le râle de sa
+respiration, et répondit d'une voix qui, subitement, s'était faite gaie:
+
+--A demain, bichette!
+
+Grande fut ma surprise quand je le vis, pendant que sonnait son accent
+joyeux, essuyer une larme de sa main qui tremblait et que, tout aussitôt
+après, je l'entendis murmurer:
+
+--Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais, ma fille
+bien-aimée!
+
+Et, à mesure qu'il répétait son «jamais», sa voix s'éteignait plus
+désespérée.
+
+Tout à coup, il poussa un sourd cri de douleur en appuyant plus fort
+sur son flanc. Il trébucha sur ses jambes et il allait tomber si je ne
+l'eusse soutenu dans mes bras.
+
+--Vous souffrez? Il faut retourner chez vous! m'écriai-je tout d'abord.
+
+--Non, non, non! répéta-t-il avec énergie.
+
+Puis de sa voix qui haletait:
+
+--Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de m'accompagner? C'est que
+j'ai un service à vous demander.
+
+--Lequel?
+
+--Vous êtes jeune et fort... Portez-moi jusqu'à mon poste, au carrefour
+des Roches... c'est tout près.
+
+Il devina que j'allais protester contre cette étrange demande.
+
+--Je vous en conjure! balbutia-t-il d'un ton si suppliant que j'en
+perdis la raison, car, au lieu de persister dans mon idée de le ramener
+à sa demeure, je le chargeai sur mes épaules et je pris le chemin du
+carrefour des Roches.
+
+--Merci! merci! merci! murmura sans cesse à mon oreille, pendant ce
+trajet, sa voix reconnaissante.
+
+J'arrivai au carrefour.
+
+--Couchez-moi sur ce talus, me commanda-t-il.
+
+Aussitôt que je l'eus étendu, il fit entendre un soupir de satisfaction
+immense, puis prononça:
+
+--Ouf! j'y suis enfin!
+
+Tout bouleversé d'abord par mon indicible surprise, j'avais obéi à
+Vernot. Un peu de sang-froid me revint et je m'écriai:
+
+--Mais d'où vient ce mal subit? Qu'avez-vous donc?
+
+--Ce que j'ai? souffla-t-il; j'ai que je suis un homme fichu!... j'ai
+que le Tombeur-des-Crânes m'a administré là, dans le flanc, un mauvais
+coup dont je serai mort dans une heure.
+
+La stupeur qui me rendit muet permit au brigadier de continuer:
+
+--Pendant que je maniais un fleuret bien boutonné, celui du saltimbanque
+était démoucheté...
+
+Il s'arrêta pour rire faiblement, puis, il ajouta:
+
+--Et je suis certain que le sacripant savait quelle arme il avait
+en main... Dans sa colère d'avoir été vaincu au bâton, il m'a tout
+gentiment assassiné.
+
+--Et vous n'avez rien dit en vous sentant blessé?
+
+--Baste! à quoi bon?
+
+--Mais à faire arrêter le misérable!
+
+--Ah! voilà qui m'aurait fait une belle jambe!
+
+Tout épouvanté, je regardais avec stupéfaction cet homme si calme à
+l'approche de la mort.
+
+--Quand j'ai reçu l'atout, continua-t-il, j'ai compris que mon affaire
+était dans le sac. Alors je me suis dit: Profitons-en!
+
+--Profitons-en! répétai-je sans comprendre.
+
+--Le plus difficile était pour moi que personne ne se doutât que j'étais
+ratiboisé.
+
+Encore une fois il se mit à rire.
+
+--Hein! fit-il, avouez que vous, Henriette et Carambol, je vous ai
+bien mis dedans avec l'histoire que je m'étais foulé la rate... Tout en
+plaisantant, j'avais une rude peur, allez, dans ce moment-là... J'avais
+le trac de ne pouvoir pas jouer ma comédie jusqu'au bout... Eh! eh! il
+s'en est fallu de peu que je manque mon but. Sans vous, je n'aurais pu
+arriver à venir mourir ici.
+
+Il s'interrompit subitement, se souleva du sol sur ses poignets et
+sembla écouter.
+
+--N'avez-vous rien entendu? me demanda-t-il.
+
+--Non, rien.
+
+--La mort, qui vient, me fait sans doute tinter les oreilles... j'avais
+cru entendre un cri de détresse.
+
+De tout ce que venait de me dire Vernot, une phrase surtout était restée
+dans mon cerveau éperdu. Que signifiait ce «Profitons-en» qu'il s'était
+dit en se sentant blessé mortellement? Pourquoi avait-il joué cette
+comédie sinistre de tromper sa fille?
+
+J'en étais là de mes réflexions quand, à mon tour, je dressai l'oreille.
+
+Un cri d'appel, affaibli par la distance, avait encore troublé le
+silence de la nuit.
+
+Était-ce que le sens de l'ouïe venait de s'émousser chez le mourant,
+mais il ne fit pas attention à ce second cri.
+
+Agenouillé près du malheureux, étendu sur le sol, je l'entendis qui
+murmurait. Sa voix s'éteignait. Elle ne laissait plus arriver ses
+paroles jusqu'à moi. Je me penchai vers lui pour l'écouter.
+
+Le brigadier se parlait.
+
+--Oui, soufflait-il, quand le gueusard m'a troué la peau, pas si bête
+que de dire la vérité! Chacun se serait empressé autour de moi. Un
+cortège de gens m'aurait porté sur mon lit où je serais mort une heure
+après au vu et au su de tout le monde qui, le lendemain, se serait dit:
+«Il a gobé cela dans son assaut»... et ma fille n'aurait rien eu après
+moi.
+
+Sa voix me sembla gaie quand, après une petite pause, il continua:
+
+--Perdu pour perdu, c'était bien le vrai plan que ma mort profitât
+à Henriette. Voilà pourquoi je n'ai soufflé mot... Demain, quand on
+trouvera mon cadavre étendu ici, à mon poste, on mettra cela au compte
+de Chauffard... Et, alors, la fille du brigadier Vernot, qu'on croira
+mort au service, aura droit à la pension... Eh! allez donc! le tour sera
+joué!
+
+Inutile de vous dire que ces paroles venaient de m'expliquer le
+«profitons-en» qui m'avait tant frappé quand il m'avait révélé sa
+blessure.
+
+Je le vis rassembler ses forces pour se mettre debout.
+
+--Jeune homme, dit-il, aidez-moi à me relever et à m'appuyer sur cette
+roche.
+
+Tout en le soulevant, je fis une nouvelle tentative:
+
+--Peut-être, monsieur Vernot, vous abusez-vous sur la gravité de votre
+blessure... Des soins peuvent encore vous sauver. Laissez-moi vous
+porter jusqu'à votre maison.
+
+--Pas de ça! pas de ça! dit-il vivement. Vous gâteriez tout! Vous me
+proposez de lâcher la partie quand j'ai gagné en main... Oui, et mon
+gain sera une pension pour ma fille. Puisque je vous répète que je suis
+un homme fichu, archi-fichu, autant que j'en tire avantage.
+
+Quand, remis sur ses jambes, il se fut adossé à la roche:
+
+--A présent, reprit-il, écoutez-moi... Et pas de sensiblerie bête!!!...
+Vous allez me quitter.
+
+--Y pensez-vous! m'écriai-je.
+
+--Pas de sensiblerie bête! répéta-t-il.
+
+Sans me donner le temps d'une nouvelle protestation, il continua:
+
+--Vous avez votre fusil chargé, n'est-ce pas?
+
+--Des deux coups.
+
+--Bon! Vous allez donc détaler au pas de course, et, tout en fuyant,
+vous ferez feu de vos deux coups. Mes hommes, qui sont postés à cinq
+cents mètres d'ici, croiront que je suis aux prises avec Chauffard.
+
+--Alors ils accourront à vous?
+
+--Du tout! du tout! Ne vous souvient-il plus que je leur ait fait dire
+par Epin qu'ils doivent rester à leur poste et attendre que je les
+rejoigne?
+
+Dans sa voix qui haletait, je crus pouvoir surprendre un accent de
+satisfaction quand il ajouta:
+
+--Quelle chance tout de même que je leur aie donné cette consigne-là!...
+Ils ne viendront pas me déranger.
+
+--Et puis? demandai-je après avoir un peu attendu.
+
+--Et puis, c'est tout, dit-il.
+
+Il se reprit aussitôt:
+
+--Ah si! j'ai encore une chose à vous demander.
+
+--Parlez.
+
+--C'est, lorsque vous serez parti, de ne pas revenir sur vos pas... quoi
+que vous entendiez... Est-ce convenu?...
+
+Comme j'hésitais à répondre, il répéta:
+
+--Vous savez? pas de sensiblerie bête!... Dites oui, je vous en supplie!
+
+--C'est convenu! promis-je.
+
+--Maintenant, ramassez mon fusil sur l'herbe et mettez-le-moi en main.
+
+Quand j'eus obéi, il reprit d'une voix qui se hâtait:
+
+--Dans dix minutes, le sang m'aura étouffé... Partez vite!... Que vos
+deux coups de feu soient tirés dans les vingt premiers mètres de votre
+fuite, là, tout près de moi.
+
+Il s'arrêta, semblant chercher s'il oubliait quelque recommandation
+dernière. Puis il me tendit la main et quand il eut saisi la mienne:
+
+--Il ne me reste plus qu'un serment à vous réclamer... C'est un père qui
+vous implore.
+
+--Quel serment? demandai-je, comprenant que je ne devais rien refuser à
+un mourant.
+
+--Jurez-moi que d'aujourd'hui à un an, vous ne direz rien ni à ma fille
+ni à personne de ce que vous avez appris et vu ce soir et que vous
+laisserez Henriette croire à ma mort telle que la rapporteront les
+événements.
+
+--Je le jure!
+
+Comme il l'avait dit, le sang commençait à l'étouffer. Ce fut avec
+effort que, tout en me serrant la main, il put parvenir à prononcer ces
+deux mots:
+
+--Adieu!... Partez!
+
+Pouvais-je hésiter, maintenant que j'avais tout compris? Non, n'est-ce
+pas? Je pris donc ma course et, comme il m'avait été prescrit, avant
+même d'être sorti du carrefour des Roches, je tirai les deux coups de
+mon fusil.
+
+Je n'avais pas franchi cinquante mètres que, derrière moi, retentit une
+détonation.
+
+Un instant, je restai cloué sur le sol par une douloureuse émotion. Mais
+j'avais promis de ne pas revenir sur mes pas. Je repris mon élan dans
+la direction de la maisonnette du brigadier qui, bientôt, au tournant du
+bois dont je vous ai parlé, m'apparut avec une de ses fenêtres éclairée.
+Une autre lumière, dans la salle d'en bas, me laissait apercevoir la
+porte du logis toute béante.
+
+Qui donc veillait dans cette demeure dont, à notre départ, les deux
+habitants allaient se mettre au lit aussitôt la porte refermée derrière
+Vernot et moi?
+
+Immédiatement me revinrent au souvenir les deux cris de détresse que
+j'avais entendus du carrefour des Roches et j'eus le pressentiment d'un
+immense malheur.
+
+J'activai ma course, l'oeil fixé sur cette double lueur de la maison.
+
+Tout à coup un obstacle étendu sur la route se rencontra sous mes pas et
+je roulai sur la chaussée. La nuit n'était pas si obscure qu'il me fût
+impossible de me rendre compte, dès que je fus relevé, de la cause de ma
+chute.
+
+C'était le corps d'un homme.
+
+Et quand je m'en fus approché, j'entendis une voix, que je reconnus
+pour celle de Carambol, qui me dit, faible et saccadée par un hoquet
+d'agonie:
+
+--C'est vous, brigadier? Courez vite!... Henriette!... Le pendard m'a
+logé son couteau dans la poitrine... Courez! courez!... Ne vous occupez
+pas de moi... J'ai mon compte!... Pensez quelquefois à votre vieux
+Carambol... Oh! oui, j'ai mon compte!... Adieu, brigad...
+
+Le mot ne fut pas achevé et, sous ma main, qui cherchait à découvrir la
+poitrine de l'invalide, je sentis le corps se raidir dans une dernière
+convulsion.
+
+Il n'y avait pas à m'attarder près du cadavre. Je me redressai en une
+seconde et je repris ma course vers la maison où les dernières paroles
+de Carambol m'avaient annoncé Henriette exposée à un danger.
+
+Qui donc avait frappé l'invalide à mort? De quel «pendard» avait-il
+voulu parler? N'était-ce pas le terrible contrebandier Chauffard qui,
+pendant que Vernot l'attendait à l'affût, avait piqué droit sur la
+maison du brigadier pour se venger, sur les siens, de l'ennemi acharné
+qui ne lui laissait pas de trêve.
+
+J'accusais Chauffard à tort. Car, lorsque je n'étais plus qu'à dix
+mètres de la maison, la silhouette d'un homme qui sortait du logis
+s'encadra en ombre dans la baie lumineuse de la porte grande ouverte.
+
+Rien qu'aux contours de cette silhouette, je reconnus le misérable.
+
+C'était le Tombeur-des-Crânes!
+
+D'un bond, je franchis la moitié de la distance qui nous séparait pour
+lui couper la retraite et, oubliant que mon fusil était déchargé, je
+l'ajustai.
+
+Pas un mot ne fut dit entre nous, Alfred avait compris que j'allais
+le tuer comme un chien. Mon arme était à peine en joue, qu'il s'était
+brusquement baissé, une main en terre, tout ramassé pour s'élancer sur
+moi aussitôt le coup parti.
+
+Le craquement de la batterie de mon fusil me rappela que j'étais
+désarmé. Ce bruit avait été aussi entendu par Alfred. En un saut, il fut
+sur moi, le couteau au poing. Mon fusil, que je pris des deux mains et
+que j'opposai en travers à son élan ne lui permit pas de m'atteindre en
+plein corps... Une de mes mains fut traversée par le couteau. Il recula
+d'un pas pour s'élancer à nouveau, temps dont je me servis pour saisir
+mon fusil par le canon: il était devenu une massue. Maintenant, j'étais
+d'attaque.
+
+Rien qu'à me voir brandir mon arme ainsi transformée, le
+Tombeur-des-Crânes devina, comme on dit, que j'étais du bâtiment, et
+qu'avec son seul couteau pour arriver à la parade, il allait se faire
+assommer.
+
+Il s'effaça d'un saut de côté et disparut dans les taillis qui bordaient
+la route.
+
+Mon plus pressé n'était pas de le poursuivre. Je m'élançai dans la
+maisonnette dont, par prudence, je refermai la porte derrière moi.
+
+ * * * * *
+
+La Godaille avait arrêté subitement son récit.
+
+--Eh bien, monsieur Frédéric? dit vivement Gontran dont la curiosité
+tendue s'accommodait peu de cette brusque interruption.
+
+Frédéric Bazart se mit à rire.
+
+--Je crois que c'est le vrai moment, monsieur Lambert, de vous dire: «La
+route est belle!» débita-t-il.
+
+Gontran le regarda sans comprendre.
+
+--Oui, «la route est belle... On ne verse pas,» appuya la Godaille
+expliquant sa plaisanterie. Je vous avouerai que, depuis que je parle,
+mon gosier à eu le temps de se dessécher. Or, si on versait un peu... de
+n'importe quoi... un grog, par exemple...
+
+--Ah! mille pardons! fit Gontran qui alla chercher dans le buffet tout
+ce qui était nécessaire à la confection d'un grog.
+
+Et, quand il se fut désaltéré, La Godaille continua:
+
+ * * * * *
+
+--Ce serait fièrement mentir, si je vous disais qu'après tous ces
+tragiques événements, le sommeil, quand je fus étendu dans mon lit, vint
+aussitôt me trouver. Je me tournai et retournai de longues heures durant
+sur ma couche avant de m'endormir. Encore mon repos ne fut pas de longue
+durée. Je fus réveillé par le vacarme des voix des habitants, qui, les
+uns interrogeant, les autres répondant, se tenaient rassemblés devant la
+porte de l'auberge de Trudent.
+
+Il était question des événements de la nuit qu'on connaissait par les
+douaniers.
+
+En un clin d'oeil, je fus habillé. Je descendis me mêler aux villageois.
+Dans le groupe où je me glissai, une commère était en train de dire:
+
+--Cette fois, le pauvre brigadier Vernot a perdu la partie. On ne
+peut pas avoir toujours le bon bout. Hier, il a triomphé du
+Tombeur-des-Crânes; aujourd'hui c'est Chauffard qui lui a fait son
+affaire... Et malheureusement, pour cette partie-là, le brigadier
+ne peut pas demander sa revanche, comme il en a accordé une au
+Tombeur-des-Crânes.
+
+--Ah! à propos du Tombeur-des-Crânes, interrompit le facteur rural, il
+faut croire qu'il aura eu peur d'être blagué dans le village pour sa
+double défaite, car ce matin, à la pointe du jour, lui et les autres de
+la troupe ont décampé... Ils en avaient le droit, du reste, car ils ont
+payé Trudent rubis sur l'ongle.
+
+--Mais qu'est-il donc arrivé au brigadier? demandai-je à mon voisin.
+
+--Comment! vous ne savez pas le malheur de cette nuit?
+
+--Je quitte mon lit à l'instant.
+
+--M. Vernot a été tué par le contrebandier Chauffard... et à bout
+portant, il faut le croire... car le cadavre avait au flanc une horrible
+plaie d'arme à feu.
+
+Je compris que le brigadier, en se lâchant son coup de fusil dans le
+corps, avait appuyé le canon de son arme sur la piqûre du fleuret.
+Les ravages de la balle avaient dû dénaturer la trace de la blessure
+précédente.
+
+Il était arrivé à son but, ce pauvre Vernot! car la commère, qui était
+la femme d'un douanier, ce qui lui permettait de conter par le menu,
+continua:
+
+--Le brigadier a certainement reçu son atout dès le début, car mon
+homme, qui était à son poste, m'a dit n'avoir entendu que trois coups
+de fusil. Ça n'a pas été long, vous voyez? Mon homme et ses camarades
+seraient bien venus à son secours, mais, par malheur, le brigadier leur
+avait précisément donné la consigne de ne pas quitter leur affût.
+
+Il y avait, parmi les péroreurs, un moraliste qui lâcha cette vérité
+incontestable:
+
+--Mieux vaut mourir à son poste pour le devoir, comme le brigadier, que
+sur l'échafaud comme, tôt ou tard, nous verrons trépasser Chauffard...
+On laisse ainsi un nom honorable à sa fille...
+
+--Un nom honorable et une pension de l'Etat, appuya la commère.
+
+Si épouvantable que soit un malheur qui vous frappe, la jalousie
+trouvera toujours à mordre.
+
+--C'est pourtant vrai que, ce matin, la fille Vernot s'est réveillée
+rentière, dit une voix hargneuse.
+
+A quoi la commère, pleine de compassion, répondit:
+
+--Pour le moment, elle ne pense guère à la pension, la pauvrette! Elle
+est à peu près folle de désespoir. Dame! la voilà seule au monde, à
+cette heure! Personne pour la protéger... pas même le vieux Carambol,
+qu'on a retrouvé mort d'un coup de couteau à quelque distance de la
+maison.
+
+Un assistant curieux posa cette question:
+
+--Comment Carambol a-t-il été se faire tuer là où il n'avait que faire?
+
+A quoi la femme du douanier répondit:
+
+--A ce que m'a conté mon mari, le capitaine de douane qui est venu, ce
+matin, faire l'enquête, a, tout de suite, deviné ce qui s'est passé. En
+entendant les trois coups de feu, l'invalide a compris qu'on attaquait
+le brigadier et a voulu courir au secours de son bienfaiteur... La
+preuve en est dans le fusil tout chargé qu'on a ramassé près de son
+cadavre... Une jambe de bois n'empêche pas de viser juste, pas vrai?
+Et, à ce jeu-là, Carambol était un malin... Donc il est parti pour le
+carrefour des Roches, afin de...
+
+--Oui, il est parti, mais en abandonnant la jeune fille confiée à sa
+garde, interrompit l'auditeur hargneux.
+
+--Il avait pris d'abord la précaution de bien clore la maison, car, ce
+matin, l'enquête a trouvé la porte fermée à double tour et elle n'a
+pu être ouverte qu'après que la clé eût été trouvée dans une poche du
+défunt invalide.
+
+Seul de tout mon groupe je savais la vérité; mais je me gardai bien de
+rien démentir de tous ces commentaires sur les événements de la nuit.
+Bien au contraire, j'appuyai en disant:
+
+--A coup sûr, le capitaine de douane a deviné juste. Avant d'avoir pu
+faire usage de son arme, Carambol, en courant au secours de Vernot, aura
+été surpris par la bande de Chauffard. Ces gredins, qui venaient de tuer
+le brigadier, n'ont pas voulu donner l'éveil par de nouveaux coups de
+feu et ils l'ont tué d'un coup de couteau.
+
+--Oui, la chose a dû se passer de la sorte, se répétèrent les péroreurs
+en se séparant.
+
+Bientôt tout ce que je viens de vous dire passa à l'état de vérité dans
+le pays.
+
+Pas l'ombre d'un soupçon ne plana sur Alfred. Nul, dans le village,
+ne se douta que ce chenapan était le véritable assassin de Vernot. Les
+rares fois qu'on parla du saltimbanque, ce fut pour en rire en disant:
+
+--N'empêche qu'il s'était fait tomber par le pauvre Vernot, ce fameux
+Tombeur-des-Crânes.
+
+Et on échangeait des plaisanteries sur le coup de bâton vigoureux dont
+le brigadier lui avait caressé l'occiput, mais, je le répète, sans
+que jamais un mot mêlât le saltimbanque au drame qui s'était passé.
+Le départ précipité de la troupe, qui avait d'abord annoncé devoir
+séjourner plusieurs jours à Montrel, trouvait même une explication des
+plus simples. Le Tombeur-des-Crânes avait fui par peur d'être tourné en
+ridicule.
+
+Puis le temps s'écoula.
+
+Six semaines plus tard, Henriette obtint la pension et la voix publique
+trouva que ce n'était que juste.
+
+Un seul homme, après moi, aurait pu démentir la fable adoptée sur la
+mort du brigadier, c'était Chauffard.
+
+Mais, trois jours après le trépas de Vernot, le terrible contrebandier,
+dans une rencontre avec la douane, se fit tuer net d'un coup de
+carabine... ce qui lui évita de monter sur l'échafaud.
+
+Comme l'avait annoncé le médecin, mon oncle se rétablit.
+
+Son premier soin fut de faire repasser en Belgique la meute dont j'avais
+pris soin tant qu'il n'avait pu se retrouver sur pied.
+
+La leçon, au lieu de lui profiter, ne le fit pas renoncer à la
+contrebande. Un mois plus tard, les habitants de Montrel furent très
+surpris de voir, au grand matin, une trentaine de chiens, tous avec un
+collier rempli de dentelles, rôder autour de la maison du Père aux Écus.
+
+Après avoir franchi la frontière, que la mort de Vernot laissait un
+peu moins bien surveillée, les chiens étaient accourus au chenil où ils
+allaient être si bien fêtés.
+
+Par malheur, ils en avaient trouvé fermée l'entrée secrète. Si mon oncle
+n'avait pas été là pour leur ouvrir, c'était que, deux heures avant
+l'arrivée de la meute, et sans qu'il eût le temps d'appeler au secours,
+il avait été tué par une seconde attaque d'apoplexie.
+
+Il faut supposer que les habitants de Montrel étaient tous un peu
+contrebandiers, car, de toute cette dentelle, que les chiens errants
+promenèrent dans le village, pas un fifrelin ne tomba dans les mains des
+douaniers.
+
+Pendant le mois écoulé entre la mort du brigadier et celle du Père aux
+Écus, j'allai vingt fois rendre visite à Henriette pour laquelle je
+m'étais pris d'une affection de frère.
+
+Quand ma mère, à qui j'avais appris le décès de mon oncle, m'enjoignit
+par lettre de revenir à Lille, j'allai faire mes adieux à la fille du
+brigadier. Je la trouvai en train de boucler ses malles. Le matin même,
+elle avait traité avec un acquéreur de sa maison. Vingt-quatre heures
+après mon départ, elle devait quitter le pays pour venir retrouver, à
+Paris, une soeur de sa mère.
+
+Notre séparation fut des plus tristes. Malgré l'engagement réciproque
+que nous avions pris de nous écrire, je perdis toute nouvelle
+d'Henriette. Les deux ou trois lettres qu'elle m'écrivit,--c'est elle
+qui me l'a appris tout à l'heure quand la visite de M. Cabillaud, vous
+redemandant son fils, nous tenait prisonniers dans la cuisine,--ces
+lettres, dis-je, ne me parvinrent pas, par cette raison que ma mère,
+chez qui elles m'étaient adressées, les ouvrit et les lut. Croyant à
+une amourette qu'il était bon d'étouffer, elle jugea utile de ne pas
+souffler mot de ces lettres. De là vient donc que, depuis mon départ de
+Montrel, c'est, aujourd'hui, chez vous, pour la première fois après deux
+ans écoulés, que je me suis retrouvé en présence d'Henriette.
+
+Oui, deux ans déjà! et je crois qu'il y a tout au plus deux mois que
+j'ai quitté Montrel. Il me semble encore voir et entendre Trudent,
+lorsque j'entrai dans son auberge pour lui faire mes adieux.
+
+Il était cramoisi de fureur.
+
+--Vous connaissiez mon valet, cet Auvergnat ivrogne? me demanda-t-il à
+brûle-pourpoint.
+
+--Oui, le nommé Craquefer qui servait du vinaigre pour du vin à vos
+clients... Eh bien?
+
+--Eh bien! j'ai flanqué à la porte cet exécrable pochard... Savez-vous
+ce qu'il m'avait encore fait?
+
+--Non. Contez.
+
+--Depuis quinze jours, mes pratiques me répétaient: «C'est drôle,
+Trudent, comme votre vin empoisonne!» Je le flairai. C'était la vérité.
+Les bouteilles se succédaient et toujours la même puanteur! C'était
+d'autant plus étonnant que le vin que je garde pour ma propre
+consommation n'avait aucune odeur, et pourtant, même marchand, même
+année, pas même tonneau cependant. Ça m'intriguait ferme.
+
+--Je le croîs.
+
+--Si bien qu'à force de chercher, je finis par me dire: Si le vin que je
+bois ne sent rien, tandis que celui de mon public sent mauvais, cela
+ne peut provenir que de l'eau que je mets dans le tonneau destiné aux
+clients.
+
+--Bien raisonné! dis-je d'un ton calme qui ne pouvait effaroucher
+Trudent sur l'aveu que sa colère contre l'Auverpin Craquefer avait
+laissé échapper.
+
+--Or, continua-t-il, comme je coupe mon vin avec l'eau de mon puits, je
+la goûtai... Depuis mon baptême, c'était la première fois que je buvais
+de l'eau. Vous comprenez que, pour ce liquide, je n'avais pas le palais
+blasé.
+
+--Le goût devait donc vous arriver dans toute sa saveur... Et quel a été
+ce goût?
+
+--Une infection!!!
+
+--Alors?
+
+--Alors j'ai pensé à curer mon puits.
+
+La-dessus Trudent se croisa les bras, agita sa tête et repartit d'une
+voix indignée:
+
+--Devinez ce que j'ai trouvé dans mon puits?
+
+--Je ne suis pas grand devineur. Dites-le-moi.
+
+Rien ne saurait rendre l'organe furibond avec lequel l'aubergiste
+exaspéré me hurla:
+
+--Un chien crevé!!!... Il devait être là dedans depuis un grand mois au
+moins.
+
+--Et vous accusez le charabia de vous avoir joué ce tour?
+
+--Qui donc alors, si ce n'est ce sac à vin dont l'ivrognerie n'en était
+plus à compter ses exploits?... Il a eu beau nier, soutenir qu'il était
+«innochent», ouste! je l'ai envoyé porter son «innochenche» ailleurs.
+
+Du moment que l'Auvergnat était parti, je n'avais pas à plaider pour
+lui. Quand j'eus quitté l'aubergiste, il me sembla entendre encore
+retentir à mes oreilles la voix de la Belle-Flamande disant à son fils:
+«Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise!»
+Invitation d'où il était résulté pour la Fille du Soleil une danse des
+mieux réussies. C'était donc la grande rousse qui, pour se venger comme
+elle l'avait promis, après avoir pris à Alfred la clé du cadenas de la
+caisse, avait jeté dans le puits l'animal que le Tombeur-des-Crânes,
+le bec tout enfariné, avait été sur le point d'échanger contre les dix
+mille francs offerts par le Père aux écus.
+
+ * * * * *
+
+Sur ces derniers mots, la Godaille but ce qui restait de son grog et, en
+reposant son verre sur la table, ajouta:
+
+--Et quand j'aurai ajouté que deux mois après mon retour à Lille, ma
+mère, toujours pour me dépayser, m'expédia à Paris, chez mon autre
+oncle, l'entrepreneur Bazart, l'associé de la maison Camuflet et Bazart,
+dont je suis l'héritier... après avoir été accusé d'être son assassin,
+je vous aurai dit toute l'histoire de ma vie.
+
+--Non, non! fit vivement Gontran.
+
+--Pourquoi ce non?
+
+--Parce que vous ne m'avez pas tout dit.
+
+--Qu'ai-je donc oublié? demanda La Godaille en jouant la surprise.
+
+--Vous avez omis justement de me renseigner sur le point qui m'intéresse
+le plus.
+
+--Bah! quel point?
+
+--Ce qui vous arriva quand, après avoir lutté avec le Tombeur-des-Crânes
+qui vous avait blessé à la main, vous entrâtes dans la maison de Vernot.
+
+--Euh! euh! fit la Godaille avec hésitation, tenez-vous beaucoup à le
+savoir?
+
+Gontran comprit la délicatesse du sentiment qui rendait Frédéric Bazart
+muet sur le point en question. Aussi, pour faire taire ce scrupule, il
+s'empressa de dire:
+
+--Je dois vous apprendre que, par Henriette elle-même, je sais ce qui
+arriva.
+
+--Eh bien, alors? fit La Godaille résistant toujours.
+
+--Seulement je ne connais que le fait principal. Pour éviter à celle
+que j'aime un récit trop pénible, je n'ai jamais voulu lui demander des
+détails...
+
+--Détails qu'elle ne connaît pas tous... car, aujourd'hui encore, elle
+ignore que ce n'est pas Chauffard qui a tué son père et Carambol...
+J'avais juré au brigadier de laisser Henriette croire à sa mort telle
+que les événements la présenteraient... J'ai tenu mon serment.
+
+Gontran revint donc à l'assaut:
+
+--Ce sont ces détails, que je n'ai pas voulu entendre d'Henriette, que
+je suis curieux d'apprendre par vous.
+
+--Soit donc! dit La Godaille consentant enfin.
+
+ * * * * *
+
+Et, tout aussitôt, reprenant son histoire à l'endroit voulu:
+
+--Dès que le Tombeur-des-Crânes eut disparu, je pénétrai dans la
+maisonnette dont, je vous l'ai dit, je refermai la porte derrière moi.
+Elle était bien petite, cette demeure du brigadier! Une seule salle en
+occupait tout le rez-de-chaussée. A l'étage au-dessus, deux chambres...
+l'une occupée par Henriette... l'autre, un peu plus grande, où couchait
+le père. Chaque soir, Carambol dressait son lit au rez-de-chaussée.
+
+Quand j'entrai dans la salle d'en bas, éclairée par une lumière posée
+sur la table, le premier objet qui frappa mon regard fut le lit de
+l'invalide, simple lit de sangles qui ne supportait qu'un seul matelas.
+
+Les couvertures et draps posés sur une chaise témoignaient que Carambol
+n'avait pas encore achevé de préparer sa couche quand s'était produite
+la cause qui avait fait au malheureux quitter le logis.
+
+Dans l'émotion épouvantée qui me secouait à mon entrée en la maison,
+deux détails qui, tout de suite, m'auraient appris l'horrible vérité,
+échappèrent à mon attention.
+
+Je fus surtout terrifié par le silence sinistre qui régnait en ce logis
+d'où venait de sortir le Tombeur-des-Crânes.
+
+--Henriette! appelai-je d'une voix que la peur étranglait dans ma gorge.
+
+On ne répondit pas à mon appel.
+
+Alors je pris la lumière sur la table et je m'engageai sur l'escalier.
+A moitié de ma montée, je m'arrêtai, hésitant à poursuivre. Peut-être la
+jeune fille croyait-elle au retour du misérable Alfred.
+
+--Henriette! répétai-je pour la rassurer, c'est moi, La Godaille.
+
+Toujours même silence.
+
+Alors j'achevai de monter l'escalier qui m'amena à un petit palier sur
+lequel s'ouvraient deux portes. J'en poussai une qui céda sous sa main.
+
+C'était la chambre du brigadier.
+
+Sur le lit était étalé le costume de chasse que portait Vernot, il y
+avait à peine une heure, dans son assaut avec Alfred, et qu'il avait
+retiré pour endosser l'uniforme avant de se rendre à son poste.
+
+Je quittai vite cette chambre où ne devait plus revenir le brave soldat
+et je frappai à l'autre porte du palier.
+
+Personne ne répondit.
+
+Devant ce silence effrayant, je n'hésitai plus à entrer dans la chambre
+de la jeune fille.
+
+Henriette, non plus vêtue qu'une femme surprise en son lit, était
+étendue évanouie sur sa couche en désordre.
+
+En une seconde, je devinai tout! Le misérable Tombeur-des-Crânes, usant
+de la violence, l'avait rendue victime du dernier outrage.
+
+J'eus peur que la jeune fille, en reprenant ses sens qui lui
+ramèneraient le souvenir de son infortune, me trouvât devant elle.
+Pour lui éviter de rougir en ma présence, je quittai précipitamment la
+chambre et je redescendis en bas.
+
+Pourquoi le Tombeur-des-Crânes était-il revenu rôder autour de la
+maison? Comment avait-il su attirer sur la route le malheureux Carambol,
+qui avait dû sortir de confiance, sans prendre son fusil que je voyais
+sur la table, près de la lumière?
+
+J'étais là, immobile, cherchant à reconstituer le drame, quand, là-haut,
+la voix affaiblie de la jeune fille, revenue à elle, se fit entendre.
+
+--Carambol! appelait-elle.
+
+Un frisson me courut sur le corps. Elle ignorait donc le sort de
+son vieil ami? Allais-je avoir à le lui apprendre? A tout hasard, je
+répondis:
+
+--Carambol n'est pas encore de retour, mademoiselle Henriette... Il m'a
+envoyé pour garder la maison quand, tout à l'heure, je l'ai rencontré en
+revenant, après avoir accompagné votre père... Voulez-vous que je monte?
+
+Ignorant que, pendant son évanouissement, j'avais pénétré chez elle, la
+jeune fille, pour me cacher le désordre de sa chambre qui était résulté
+de la lutte, me répondit vivement:
+
+--Non, ne montez pas. Je vous rejoins.
+
+Et, tout aussitôt, je la vis apparaître, vêtue d'un peignoir, descendant
+l'escalier.
+
+Si grand effort qu'elle fît pour me dissimuler son accablement, elle
+tremblait la fièvre, son pas chancelait. Elle s'approcha de la table
+près de laquelle se trouvait un escabeau. Elle se laissa tomber sur ce
+siège en me demandant:
+
+--Quand vous l'avez rencontré, Carambol avait-il découvert de qui
+venaient ces deux cris de souffrance qui ont retenti aux environs?
+
+A ces mots, je me souvins des deux gémissements que le brigadier et moi
+nous avions aussi entendus. Je cherchais une réponse à cette question
+inattendue, quand Henriette me prit brusquement la main en s'écriant:
+
+--Du sang! Vous êtes blessé!
+
+Ma foi! je l'avais oublié, ce coup de couteau du Tombeur-des-Crânes! En
+me le rappelant, Henriette réveilla soudainement ma fureur contre cet
+homme et, sans réfléchir, je m'écriai:
+
+--Oh! je le rattraperai, ce scélérat que je n'ai pu assommer à sa sortie
+de cette maison!
+
+J'aurais bien voulu ravaler mes paroles, mais il était trop tard:
+Henriette s'était redressée, rouge de la pensée de son déshonneur,
+attachant sur moi son regard désolé. D'une voix frémissante, elle me dit
+lentement:
+
+--Si vous avez vu sortir cet homme d'ici, alors vous savez tout.
+
+Le courage me manqua pour répondre. J'attirai sous mes lèvres le front
+d'Henriette et j'y déposai un baiser de frère. Au fond, c'était, à mon
+insu, une réponse que comprit la jeune fille, car, sa fermeté factice
+l'abandonnant, elle éclata en sanglots qui lui permirent à peine de
+balbutier:
+
+--Perdue! perdue!
+
+Je profitai de l'égarement de son désespoir pour lui arracher peu à peu
+le récit de ce qui s'était passé.
+
+Les confidences de la jeune fille, jointes à tout ce que je savais de ce
+qui avait précédé, me permirent alors de reconstituer le drame. Voici,
+selon moi, les faits tels qu'ils devaient avoir eu lieu.
+
+Soit pour reprendre ce chien perdu dont il lui était offert dix mille
+francs et qu'il soupçonnait toujours le brigadier de lui avoir enlevé;
+soit que, certain d'avoir touché en plein corps, il voulût savoir ce
+qu'il allait advenir de celui qu'il avait traîtreusement blessé, le
+Tombeur-des-Crânes, affolé par une haine furieuse, encore attisée par
+sa double défaite devant le public, était accouru, derrière nous, à la
+demeure de Vernot.
+
+Peut-être qu'en voyant le brigadier partir pour aller à son poste il
+l'eût assassiné si je n'eusse été là, faisant la conduite à Vernot.
+Alors la haine avait fait place à la cupidité. Dix mille francs à palper
+étaient une jolie fiche de consolation. Il avait donc pensé à reprendre
+son chien dans cette maisonnette qui n'était plus gardée que par une
+jeune fille et un invalide.
+
+Trop prudent pour s'exposer à un coup de fusil comme celui dont il
+avait été salué quand il était venu, la nuit précédente, rôder autour du
+logis, il avait usé de ruse.
+
+Carambol, après avoir soigneusement fermé porte et volets, comme le lui
+avait recommandé le brigadier au départ, était en train de préparer son
+lit dans la salle d'en bas quand, à vingt mètres de la maison, dans les
+taillis, s'était élevé un long et désespéré cri d'appel.
+
+Tout aussitôt, de sa chambre où elle se déshabillait, Henriette avait
+demandé:
+
+--As-tu entendu, Carambol?
+
+L'invalide était un vieux renard au fait de bien des tours.
+
+Dans sa carrière de douanier, il en avait tant et tant vu de grises,
+qu'il eût rendu des points à saint Thomas.
+
+--Connu! connu! ricana-t-il. Ne faites pas attention, ma petite
+Henriette. Si Chauffard bat la campagne, c'est une frime pour attirer la
+brigade par ici pendant qu'il fera sa trouée dans la direction du pavé
+Lassaut. Connu! vous dis-je, archi-connu! J'y ai été pris dans le temps.
+
+Il riait encore quand était parti le second appel, tant douloureux, que
+la jeune fille émue avait repris:
+
+--Mais si ce n'était pas une ruse?
+
+Et, en pensant à moi:
+
+--Qui sait si ce n'est pas M. La Godaille auquel il sera arrivé un
+accident en revenant d'accompagner mon père?
+
+Il m'avait pris à la bonne, le brave invalide. A mon nom, il fut
+ébranlé.
+
+--Ce serait tout de même bien possible, avoua-t-il.
+
+Mais regimbant au souvenir de la consigne donnée par Vernot de bien
+veiller sur sa fille:
+
+--Je ne peux pas, pourtant, vous laisser seule, répliqua-t-il.
+
+--Oh! c'est si près de la maison! Dix secondes te suffiront pour aller
+et venir.
+
+--Euh! euh! dix secondes! pas avec ma guibolle de bois, objecta
+l'invalide dont la voix qui fléchissait indiqua à Henriette qu'il
+fallait insister.
+
+--Songe donc un peu! Si c'était M. la Godaille? appuya-t-elle.
+
+--Allons! on y va! lâcha Carambol.
+
+Comme l'avait dit Henriette, c'était tout près de la maison... si près
+même que, par malheur, Carambol, croyant n'avoir pas à perdre la porte
+de vue, négligea de la fermer. Il partit, laissant la lumière qui
+brûlait sur la table.
+
+J'en suis certain, le Tombeur-des-Crânes ne pensait pas à l'assassiner.
+Il voulait le mettre dans l'impossibilité de regagner la maison. La
+preuve en est dans un détail qui échappa le lendemain à l'enquête, quand
+on releva le cadavre.
+
+La jambe de bois était brisée!
+
+On attribua cette rupture à la chute de l'invalide mortellement blessé.
+
+Pour moi, il dut en être autrement. Je parierais que le
+Tombeur-des-Crânes, accroupi dans un fossé de la route, sur le passage
+de Carambol, bien au niveau du sol, a brisé la jambe de bois du coup
+violent d'un gourdin qu'il s'était fait en arrachant un jeune arbre du
+taillis. Cette sorte de massue, encore fraîche dans ses éclats, je l'ai
+retrouvée le lendemain à dix mètres de l'endroit du crime.
+
+L'idée de casser la jambe à Carambol était très adroite. C'était
+immobiliser le brave homme sur place pendant tout le temps nécessaire au
+Tombeur-des-Crânes pour visiter la maison à la recherche de son chien.
+
+Pour ce qui est de la fin du drame, j'en suis réduit aux conjectures.
+Carambol, malgré son âge, était encore un homme vigoureux. S'il manquait
+par une jambe, il se rattrapait par des bras solides. Je suppose donc
+que, dans sa chute, il sera tombé sur Alfred qu'il aura saisi de
+ses mains de fer... Qui sait s'il ne l'étranglait pas!!! Alors le
+Tombeur-des-Crânes aura demandé sa délivrance à son couteau.
+
+Aussitôt libre, il s'élança vers la maison.
+
+Pas plus qu'il n'avait projeté la mort de Carambol, je crois que le
+misérable n'avait pensé à Henriette. Il comptait trouver le chien dans
+la salle d'en bas ou dans les communs du jardin, et, après avoir visité
+le rez-de-chaussée, il allait passer dans les dépendances extérieures
+quand, au bruit de ses pas qu'il ne songeait pas à assourdir, Henriette,
+croyant au retour de l'invalide, demanda d'en haut:
+
+--Eh bien, Carambol, qu'était-ce, vieil ami?
+
+A cette voix de la fille de son ennemi, la haine qu'il avait vouée au
+brigadier se réveilla terrible et, dans son cerveau incendié, se dressa,
+soudaine, furieuse, irrésistible, la pensée d'une atroce vengeance...
+Vous savez le reste.
+
+Voilà, je le répète, comment j'ai reconstruit le drame à l'aide de ce
+que je savais et des confidences d'Henriette.
+
+Je la vois encore, la pauvrette, lorsque, la tête cachée sur ma
+poitrine, elle me fit, à grand'peine, le récit de la lutte où elle
+avait succombé, s'affligeant moins sur elle que sur son père lorsqu'il
+apprendrait la vérité.
+
+--Pauvre père! pauvre père! sanglotait-elle.
+
+Hélas! pouvais-je dire que celui pour qui elle redoutait une immense
+douleur ne reviendrait jamais sous ce toit qui ne devait plus abriter
+qu'elle seule?
+
+Tout à coup elle me demanda:
+
+--Où est donc Carambol?
+
+Sa douleur lui avait accordé une trêve pour penser à son vieux
+compagnon.
+
+Alors, avec bien des ménagements, il me fallut lui apprendre la mort
+de l'invalide, assassiné par celui qui avait été le bourreau de son
+honneur.
+
+A ce surcroît d'affliction qui attendrait, le lendemain, celui qu'elle
+comptait revoir, elle répéta:
+
+--Pauvre père! pauvre-père!
+
+Une pensée me vint.
+
+Ne se pouvait-il pas que le désespoir d'Henriette rendît nul l'espoir
+emporté par Vernot que sa mort donnerait une pension à son enfant?
+Il fallait que les événements justifiassent l'accusation contre le
+contrebandier Chauffard en le faisant coupable de la mort du brigadier.
+Un de plus encore n'ajouterait rien au compte de cet homme déjà six fois
+meurtrier... Il était de toute nécessité de lui faire endosser aussi le
+trépas de Carambol.
+
+Je laissais impuni le véritable meurtrier, mais je devais ce sacrifice à
+la réputation de la jeune fille.
+
+Usant donc d'un subterfuge, je lui dis doucement:
+
+--Il tient à vous de diminuer de moitié la douleur qui attend demain
+votre père à son retour.
+
+Et comme ses yeux, pleins de larmes, me regardaient sans comprendre,
+j'ajoutai:
+
+--Cachez-lui une partie de la vérité... Plus tard, vous lui apprendrez
+ce qui vous regarde... Je sais qu'un obstacle s'oppose à ce que je
+vous propose: c'est la mort de Carambol qu'il faudra expliquer à votre
+père...
+
+Sous ce prétexte de ménager Vernot qui, malheureusement, n'avait plus
+besoin d'explications, j'amenai Henriette à un consentement qui, sans
+qu'elle s'en doutât, assurait le secret de son malheur.
+
+--Laissez-moi préparer les événements de telle sorte que l'assassinat de
+Carambol ne soulève aucun soupçon qui remonte à vous.
+
+Mon moyen fut bien simple. Quand j'eus fini par arracher le consentement
+d'Henriette, j'enfermai la jeune fille à double tour dans la maison.
+Puis j'allai glisser la clé dans une poche de l'invalide et, à côté du
+cadavre, je plaçai son fusil que j'avais rapporté de la grande salle.
+D'où il résulta que, le lendemain, l'enquête conclut que Carambol, après
+avoir entendu les trois coups de fusil au carrefour des Roches, s'était
+échappé du logis qu'il avait soigneusement refermé, pour courir au
+secours du brigadier, et que, surpris par la bande de Chauffard, il
+avait été tué avant d'avoir pu faire usage de son arme.
+
+Au point du jour, Henriette apprit la mort de son père, tué, lui dit-on,
+à son poste dans une attaque de Chauffard.
+
+L'enquête avait expliqué le trépas de l'invalide. Le brigadier n'était
+plus là pour l'aveu que voulait lui faire Henriette. La jeune fille
+comprit que le mieux était de taire un secret qui n'était connu que de
+moi.
+
+--Et de moi à qui elle a tout dit, ajouta Gontran.
+
+Ensuite, d'une voix triste:
+
+--De vous, de moi... et du coupable, s'il vit encore.
+
+A ces mots, La Godaille se redressa étincelant de colère et étendant
+la main où se voyait la cicatrice du coup de couteau donné par le
+Tombeur-des-Crânes:
+
+--Oh! grinça-t-il, qu'il vive encore, le gueusard, et qu'il me tombe un
+jour sous la coupe... Je ne vous dis que ça!!!
+
+Il achevait quand reparut Henriette, arrivant de la mansarde où elle
+avait été visiter sa malade.
+
+Gontran prit entre ses mains la tête charmante de la gracieuse blonde
+et, sur le front, il lui déposa un long et muet baiser.
+
+Puis il la conduisit devant La Godaille.
+
+--Monsieur Frédéric Bazart, dit-il, je vous demande d'être le témoin
+d'Henriette que j'épouserai dans un mois.
+
+
+
+
+ V
+
+
+A cette annonce de leur mariage à si prochaine date faite par son amant,
+Henriette secoua la tête d'un air de doute et objecta en riant:
+
+--Oh! oh! nous marier dans un mois... si ton oncle, M. Fraimoulu, ne
+vient pas mettre son holà!
+
+Ne pas croire que le jeune homme fût indépendant, c'était donner de
+l'éperon à Gontran qui s'écria:
+
+--Ah! c'est ainsi! Eh bien! pas plus tard que tout de suite, je vais
+aller annoncer notre mariage à mon oncle, en lui donnant cet avis qu'il
+flûtera à vouloir s'y opposer.
+
+--Rappelle-toi le conseil de M. Cabillaud... Ton oncle, dans l'état où
+l'a mis son domestique Pietro, ne se soucie peut-être pas de ta visite.
+Tu vas le prendre dans un mauvais moment. A sa peau de tigre, il joint
+probablement l'humeur de cet animal.
+
+--Bah! bah! qui sait si mon oncle n'est pas de la nature des côtelettes
+qui s'attendrissent après avoir été battues? répondit le jeune homme en
+riant.
+
+Il tendit la main à La Godaille qu'il croyait disposé à rester avec
+Henriette jusqu'à son retour. Mais ce dernier s'empressa de dire:
+
+--Je vous accompagne. Pendant que vous entrerez chez M. Fraimoulu, je
+monterai à l'étage au-dessus faire ma visite à M. Grandvivier.
+
+Et les deux jeunes gens partirent.
+
+Arrivés à destination, c'est-à-dire au moment où, sur le palier de son
+oncle, Gontran allait se séparer de La Godaille qui avait encore un
+étage à monter, un souvenir revint au neveu de Fraimoulu en pensant à ce
+nom de Cydalise que portait la cuisinière du magistrat.
+
+--Regardez donc bien le cordon bleu de M. Grandvivier, conseilla-t-il à
+Frédéric Bazart.
+
+--Ah! oui, fit ce dernier; qui s'appelle aussi Cydalise comme la
+saltimbanque? Vous me l'avez déjà dit en me demandant si les deux, par
+hasard, n'en feraient pas qu'une... A quoi je vous ai répondu que la
+cuisinière est brune, tandis que l'autre, la Fille du Soleil, était d'un
+roux ardent.
+
+--Une perruque ou une teinture ne peuvent-elles pas métamorphoser une
+brune en rousse? Examinez toujours avec attention, insista Gontran.
+
+--C'est convenu! dit la Godaille qui continua l'ascension de l'escalier,
+pendant que Gontran sonnait chez son oncle.
+
+La porte lui fut ouverte par un grand diable, à la face soigneusement
+rasée, dont les traits immobiles donnaient à croire qu'il était porteur
+d'une tête en bois. Raide comme un piquet, mais la voix mielleuse, il
+demanda:
+
+--Monsieur désire?
+
+--Je veux voir mon oncle, M. Fraimoulu, répondit Gontran devinant qu'il
+était en présence du remplaçant de Pietro.
+
+--Mille pardons de ma demande! Je n'avais pas encore l'honneur de
+connaître monsieur, débita le valet toujours gourmé.
+
+Et, en refermant la porte derrière le jeune homme, il annonça:
+
+--M. _de_ Fraimoulu est dans son cabinet de travail.
+
+--_De_, se répéta Gontran étonné de la particule; est-ce que mon oncle
+s'est découvert des parchemins depuis hier?
+
+Il trouva Fraimoulu emmitouflé dans une ample robe de chambre, avachi
+sur un large fauteuil tout garni d'oreillers qui lui soutenaient les
+reins.
+
+--Êtes-vous donc indisposé, cher oncle? s'écria hypocritement le neveu.
+
+--Oh! à peine! Je me suis trouvé dans un courant d'air, déclara
+négligemment Fraimoulu tout en faisant une grimace arrachée par la
+douleur que lui avait occasionnée le tout petit mouvement du cou dont il
+avait salué Gontran.
+
+Puis, pour ne pas laisser la conversation s'appesantir sur son état
+maladif, il demanda brusquement:
+
+--Hein! tu as vu Hilarion?
+
+--Qui appelez-vous Hilarion?
+
+--Mon nouveau valet de chambre.
+
+--Comment! vous avez congédié Pietro! un sujet qui promettait tant!
+Est-ce que c'est lui qui, en ouvrant une fenêtre, vous a fait attraper
+votre courant d'air?... Vrai! je le regrette, ce garçon... il avait une
+certaine allure!
+
+Fraimoulu avança une lèvre dédaigneuse.
+
+--Oh! fit-il, comme allure, il n'approchait pas du grand air d'Hilarion!
+As-tu remarqué son grand air? Comme on voit tout de suite qu'il n'a
+jamais servi que la plus haute aristocratie!... Il sort de chez le duc
+Riaco del Punaisiados, la plus illustre famille d'Espagne. Elle a le
+droit de s'asseoir sur une marche du trône.
+
+--Alors, encore une perle, votre Hilarion?
+
+--Oui. Puisque je faisais tant que de remplacer Pietro, j'ai voulu
+trouver tout de suite le plus-que-parfait. Alors, ce matin, après le
+départ de Pietro...
+
+--Mais pourquoi est-il parti, ce remarquable Auvergnat?
+
+Pris de court, Fraimoulu répondit:
+
+--Pietro a opté pour une place de précepteur des enfants dans une riche
+famille anglaise.
+
+--Pour en revenir à Hilarion? appuya le neveu sans sourciller au
+mensonge de son oncle.
+
+--J'ai voulu, te disais-je, aller au plus-que-parfait. Alors, ce matin,
+j'ai envoyé mon portier au plus célèbre bureau de placement du
+quartier Saint-Germain... un bureau où la haute noblesse se fournit
+de domestiques. J'avais bien recommandé à mon portier de dire qu'on ne
+m'expédiât que la crème du bureau.
+
+--Et on vous a envoyé Hilarion?
+
+--Dont les certificats attestent qu'il n'a jamais servi que sur les plus
+hauts sommets de l'aristocratie: des princes, des ducs, des marquis.
+
+--Et, après tant de nobles maîtres, Hilarion a consenti à entrer chez un
+simple bourgeois comme vous?
+
+--Il a commencé par se faire tirer un peu l'oreille. J'ai fini par le
+décider en lui accordant deux légères concessions. La première, que ses
+gages seraient doublés.
+
+--La seconde?
+
+--Oh! celle-là est une concession uniquement faite à l'amour-propre de
+ce brave garçon n'ayant jamais servi que la noblesse.
+
+--C'est?
+
+--C'est que, entre nous, tout à fait dans l'intimité, je le laisserais
+m'appeler baron. Tu comprends? Pour ce que ça me coûtait, j'ai donc
+cédé.
+
+Gontran avait tout écouté sans broncher. Pendant qu'il était en train de
+s'amuser, il voulut se faire la bonne mesure.
+
+--Oui, dit-il tout sérieux; mais avec votre incomparable Hilarion vous
+n'allez que sur une jambe. Il vous manque encore une cuisinière, cet
+illustre cordon bleu que vous prétendiez conquérir.
+
+--Erreur! mon neveu!... Je l'ai, ce phénix de la casserole! Sache donc
+que j'ai fait coup double! En même temps qu'un valet de chambre, j'avais
+demandé une cuisinière. «Un monstre de talent auquel l'art culinaire
+ait révélé tous ses secrets,» avais-je écrit au directeur du bureau de
+placement pour bien lui désigner le sujet qu'il fallait m'envoyer.
+
+--Et vous avez reçu votre monstre?
+
+--Une heure après, il arrivait.
+
+--Bien garanti monstre?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus monstre... et je dirai même garanti fort
+spirituellement par le directeur du bureau de placement qui, dans son
+bulletin d'envoi, m'a écrit: «Je crois ne pas mieux vous recommander
+Pétronille qu'en vous disant qu'elle est restée vingt-trois ans chez
+un curé.» Or, tu le sais; on a le bec difficile dans le clergé. On se
+connaît en bons morceaux... Qui nous a transmis les recettes culinaires
+du moyen âge, si ce n'est les moines? Grosse abbaye, bonne marmite, dit
+un proverbe.
+
+Et, tout superbe, Athanase Fraimoulu articula avec un sourire de
+triomphe:
+
+--Grâce au talent de Pétronille, je compte, avant peu, prendre ma
+revanche de l'échec que m'a valu cette misérable Nadèje... Dès demain,
+j'enverrai de nouvelles invitations.
+
+Gontran crut devoir prêcher un tantinet la prudence à son oncle.
+
+--A votre place, j'attendrais, conseilla-t-il doucement.
+
+--Attendre quoi? fit Fraimoulu.
+
+--Que Pétronille m'ait bien prouvé son prodigieux talent.
+
+--Mais elle me l'a prouvé ce matin même à déjeuner.
+
+--Ah! elle vous a fait un fin déjeuner?
+
+--Fin? Non. Et c'est là son mérite... Elle m'a servi le plat le plus
+simple, le plus vulgaire. Dame! tu comprends? Cette fille arrivait.
+Elle a employé le premier ingrédient qu'elle avait sous la main. J'avais
+faim. Elle était donc pressée. Je lui ai laissé la bride sur le cou sans
+rien commander. Je l'attendais là... Elle ne m'a servi qu'un plat, mais
+je m'en suis fourré jusque-là, par exemple!... Donc, qui sait faire
+pareil régal d'un si modeste plat doit opérer des miracles quand elle
+s'attaque aux savantes combinaisons de l'art.
+
+Et Fraimoulu, plein d'enthousiasme, répéta en se passant la main sous le
+menton:
+
+--Oui, je m'en suis fourré jusque-là.
+
+--Peut-on savoir quel est ce plat? demanda Gontran.
+
+--Des haricots au lard... Hein! c'est bien simple, n'est-ce pas? mais ça
+m'a suffi pour la juger.
+
+Voulant toujours inviter à la prudence, Gontran secoua la tête en
+disant:
+
+--C'est juger bien vite! J'en suis pour ce que j'ai avancé tout à
+l'heure; j'attendrais encore.
+
+Cette méfiance de son neveu froissa Fraimoulu, qui prononça d'un ton
+sec:
+
+--J'ai une proposition à te faire, monsieur Saint-Thomas. Voici bientôt
+six heures. Reste à dîner. Tu apprécieras par toi-même.
+
+Ensuite, en appuyant:
+
+--Et je suis de bonne foi en t'offrant l'épreuve, car, pas plus que toi,
+je ne sais ce que Pétronille nous réserve pour dîner... Afin de mieux
+asseoir mon jugement, je suis décidé, pendant plusieurs jours, à
+lui laisser, comme je te le disais, la bride sur le cou... Voyons,
+acceptes-tu?
+
+Gontran pensa qu'il obtiendrait plus facilement de la bouche de son
+oncle, quand elle serait pleine, le «Oui» à son mariage, qu'il venait
+chercher.
+
+--J'accepte, dit-il.
+
+Le mot était à peine lâché que la pendule tinta six heures. Le sixième
+coup vibrait encore quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil apparut
+Hilarion, toujours raide, qui prononça:
+
+--Monsieur le baron est servi.
+
+Après quoi, venant se placer derrière le fauteuil à roulettes sur lequel
+ses membres trop caressés par Pietro forçaient Fraimoulu à rester cloué,
+l'ancien valet du duc Riaco del Punaisiados ajouta:
+
+--Si monsieur le baron le permet, j'aurai l'honneur de le rouler devant
+son couvert.
+
+--Faites, Hilarion, accorda Fraimoulu dont la figure radieuse
+semblait dire à son neveu: Quelle perle! Comme il sent son faubourg
+Saint-Germain!
+
+Au milieu de la table se dressait un plat couvert, sur lequel l'oeil de
+Fraimoulu s'attacha gloutonnement. Curieux de savoir le mets délicat que
+Pétronille offrait à son appétit, il porta la main au couvercle qu'il
+souleva.
+
+--Encore! s'écria-t-il.
+
+C'était une nouvelle platée de haricots au lard!
+
+Gontran avait retenu son envie de rire. Il y eut dans sa voix l'accent
+d'une conviction profonde quand il dit à son oncle un peu penaud:
+
+--Réchauffés, les haricots sont meilleurs, à ce qu'on prétend.
+
+--Au fait, fit Fraimoulu reprenant son aplomb, je ne suis pas fâché que
+Pétronille ait pensé à nous en resservir. Tu vas vérifier si mon éloge
+était exagéré. Seulement, ne t'en gave pas trop. Réserve ton appétit
+pour les autres plats.
+
+A cette recommandation, la voix respectueuse d'Hilarion fit entendre un
+conseil.
+
+--J'aurai l'honneur d'inviter monsieur le neveu de M. le baron à en
+prendre sa suffisance, attendu que ce plat compose tout le dîner.
+
+--Hein! fit Fraimoulu ahuri.
+
+Mais croyant à quelque malentendu.
+
+--Allez me chercher Pétronille, commanda-t-il.
+
+Derrière Hilarion arriva une grande femme, à solide charpente, de noir
+vêtue.
+
+--Comptez-vous, ma fille, me servir perpétuellement des haricots?
+demanda sèchement le maître.
+
+La cuisinière ouvrit des yeux étonnés.
+
+--Est-ce qu'on n'a pas dit à monsieur que je sortais de chez un curé?
+débita-t-elle avec le plus pur accent picard.
+
+--Oui, et où vous êtes restée pendant vingt-trois ans. C'est même pour
+cela que je vous ai acceptée.
+
+--Eh bien, alors? fit la fille croyant avoir tout dit.
+
+--Qu'entendez-vous par votre «eh bien, alors?» Vous ne comptez pas
+prétendre que votre curé n'a jamais mangé que des haricots?
+
+--Pardonnez-moi.
+
+--Pendant vingt-trois ans!!! s'exclama Fraimoulu.
+
+--Oui, monsieur.
+
+Et d'une voix pleine de componction, Pétronille poursuivit:
+
+--Monsieur le curé n'avait pas un sou à lui... Tout passait à ses
+pauvres... Alors il économisait sur son estomac. Et il serait mort de
+faim sans quelques cultivateurs, de ses paroissiens, qui lui remontaient
+ses provisions, au moment de la récolte.
+
+--Et où était sa paroisse?
+
+--A côté de Soissons.
+
+--Mais s'il mangeait toujours des haricots, que se réservait-il pour ses
+vendredis et son carême? objecta Fraimoulu.
+
+--Encore des haricots... mais sans lard... Je ne lui jamais fait que des
+haricots pendant vingt-trois ans.
+
+--Bigre! Je l'entends d'ici, votre curé! s'écria Gontran émerveillé.
+
+Mais, subitement, il resta la bouche béante, tout surpris de
+l'occupation singulière à laquelle se livrait Hilarion pendant ce
+dialogue sur les haricots.
+
+Elle était, en effet, bien étrange, cette occupation d'Hilarion pendant
+l'aveu de Pétronille qu'en vingt-trois ans passés au service de son curé
+elle ne lui avait jamais cuisiné que des haricots.
+
+Placé derrière le fauteuil de Fraimoulu, le valet, à l'aide d'un mètre
+à ruban, mesurait la hauteur du dos, la largeur des épaules, la distance
+de l'épaule au coude que lui offrait le torse du «baron», trop absorbé
+par son interrogatoire de la cuisinière pour se douter du métrage dont
+il était l'objet. Le résultat donné par cette série de mesures prises
+était vraisemblablement du goût d'Hilarion, car il avait des petits
+coups de tête approbateurs et quelque chose comme un sourire, faisant
+grimacer sa face de bois, lui donnait l'air d'un casse-noisette suisse.
+
+D'abord étonné, Gontran qui se rappela de quels coups de poing
+l'Auvergnat Pietro avait endolori l'échine de son oncle, finit par
+s'expliquer l'acte d'Hilarion.
+
+--Il lui prend mesure d'un cataplasme, se dit-il.
+
+Cependant, s'était élevée la voix sévère d'Athanase Fraimoulu, qui
+demandait à Pétronille:
+
+--Donc, ma fille, vous ne connaissez que les haricots au lard?
+
+--Et sans lard, dit la cuisinière plaidant sa cause.
+
+--Bref, vous n'avez jamais servi autre chose à votre curé?
+
+--Je lui ai aussi servi sa messe.
+
+Ce n'était vraiment pas assez pour justifier le titre de cordon bleu que
+Fraimoulu voulait entendre ses futurs invités octroyer à sa cuisinière.
+
+En conséquence, il tira de la poche de son gilet deux louis qu'il tendit
+à Pétronille, en articulant à mots pesés:
+
+--Voici vos huit jours, ma fille.
+
+Puis, d'un geste grave et même majestueux, il montra la porte à
+Pétronille qui se retira, la joie dans l'âme, en se disant:
+
+--Nous ne sommes encore qu'au 6 du mois et j'ai reçu neuf fois mes huit
+jours!!! Bon état! J'ai bien eu raison de quitter le balayage des rues.
+
+Après ce congé donné, Fraimoulu était resté mélancolique, le regard
+attaché sur le plat de haricots, seule ressource du dîner.
+
+--Sapristi! ce n'est vraiment pas le quart d'heure pour lui parler de
+mon mariage! pensa Gontran.
+
+Encore une fois se fit entendre la voix respectueuse d'Hilarion.
+
+--Oserai-je donner un conseil à M. le baron? demandait-elle.
+
+Mais Fraimoulu était baron de si fraîche date et il avait telle
+préoccupation de son déboire qu'il était bien excusable de ne pas
+s'apercevoir qu'Hilarion s'adressait à lui.
+
+--Monsieur le baron? répéta le valet pour appeler son attention.
+
+--Eh! mon oncle, c'est vous le baron, cria le neveu en lui poussant le
+coude.
+
+--Voici deux étranges dîners que je t'offre, mon garçon, confessa
+Fraimoulu secouant sa torpeur.
+
+Puis, prenant feu soudainement:
+
+--Oui, je le jure, cria-t-il, coûte que coûte, je saurai conquérir la
+cuisinière qu'il me faut!
+
+--Je n'en doute pas, mon oncle... Mais, pour le moment, je crois que
+vous feriez bien d'écouter Hilarion, qui paraît avoir quelque chose à
+vous proposer pour corser un peu notre dîner.
+
+--Est-il vrai, Hilarion?
+
+--J'aurai l'honneur de dire à monsieur le baron qu'il me souvient que,
+dans un cas tout semblable, mon dernier maître, le noble duc Riaco del
+Punaisiados, m'envoya chercher du petit salé chez le charcutier.
+
+--Eh! eh! je goûterais volontiers de ce manger de duc! fit Gontran pour
+tirer son oncle d'embarras.
+
+--Faites, Hilarion, commanda le maître.
+
+Hilarion partit, mais tout aussitôt il reparut en disant:
+
+--Dans sa précipitation à s'en aller, Pétronille a emporté la clé de la
+cuisine. J'aurai l'honneur de demander à M. le baron la permission
+de laisser la porte entr'ouverte derrière moi, afin de m'éviter la
+confusion douloureuse d'avoir à faire lever M. le baron pour venir
+m'ouvrir à mon retour.
+
+Et, certain que sa requête lui était accordée, Hilarion s'éloigna sans
+attendre de réponse.
+
+--Hum! quel serviteur! Crois-tu que, pour lui, j'ai eu la main heureuse?
+Quel langage! quelle tenue! Et comme c'est un garçon débrouillard, à en
+juger par son idée du petit salé!
+
+--Et combien payez-vous ce phénomène?
+
+--Deux cents francs par mois et mes vieux habits... En plus, un
+supplément de trente francs parce qu'il parle l'indien! Que, demain,
+il me plaise de visiter l'Inde dans ses coins les plus reculés, grâce à
+Hilarion, je ne serais pas plus embarrassé pour me faire comprendre que
+si j'étais sur le boulevard des Italiens!
+
+--C'est là un point important, dont vous avez bien fait de tenir compte,
+déclara gravement le neveu.
+
+--En somme, il me revient pour ainsi dire à rien, une misère! Songes-y
+donc! 230 francs par mois!
+
+--Et vos vieux habits... que vous oubliez.
+
+--Oh! pour ce qui est de ça, Hilarion n'aura pas grand profit, car j'use
+mes effets jusqu'à la corde.
+
+Et, aussi convaincu que satisfait, Athanase Fraimoulu répéta:
+
+--Oui, j'ai eu la main heureuse avec Hilarion! Cela me console de mes
+déboires avec Pietro, Nadèje et Pétronille.
+
+Puis, renfourchant son dada:
+
+--Mais, je te le répète, j'aurai ma cuisinière... une perle comme
+Hilarion... les deux feront la paire... dussé-je aller la chercher au
+bout du monde!
+
+--Dans l'Inde, par exemple. Ce serait une occasion pour vous de rentrer
+dans vos trente francs par mois pour l'Indien que parle Hilarion,
+conseilla Gontran qui étouffait de son rire contenu.
+
+Ensuite, après une courte pause:
+
+--Dites donc, mon oncle? reprit le neveu.
+
+--Quoi, cher ami?
+
+--Vous me faites l'effet de vouloir aller chercher bien loin ce que vous
+avez sous la main. Je connais, moi, une fameuse cuisinière qui n'est pas
+bien loin d'ici... une vraie merveille.
+
+--Tu connais une merveille, toi?
+
+--Oui, qui s'appelle Cydalise.
+
+--La cuisinière de mon locataire, M. Grandvivier?
+
+--Elle-même. Ne vous souvient-il plus de notre dîner chez le magistrat?
+Avez-vous oublié l'évanouissement de cette fille en plein salon,
+évanouissement que le docteur Cabillaud père a expliqué par un état
+nerveux que calmerait un repos de deux ou trois mois à la campagne?...
+Ce serait pour vous une affaire d'un peu de patience à avoir. Puisque M.
+Grandvivier, devant nous tous, a rendu sa liberté à Cydalise, pourquoi
+ne pas manoeuvrer pour que ce cordon bleu émérite entre chez vous après
+le rétablissement de sa santé?
+
+Athanase Fraimoulu eut un sourire malin.
+
+--J'y ai bien pensé, mon garçon, dit-il. Je t'avouerai même que mon
+intention était, ce matin, à son départ, de guetter Cydalise pour lui
+faire les plus brillantes offres.
+
+--Qui vous en a empêché?
+
+--Le docteur Cabillaud père.
+
+--Il vous a dit du mal de Cydalise?
+
+--Pas le moins du monde!... Ah! mon cher, on a bien raison de dire qu'il
+faut s'attendre à tout avec les femmes! Tu sais que Cydalise, se sentant
+malade, avait accepté la clef des champs que lui offrait M. Grandvivier?
+Ce matin, proutt! le vent avait tourné, ce n'était plus cela, Cydalise
+refusait de s'en aller. Quand Cabillaud père, qui redemandait son fils à
+tout le monde...
+
+--Il est aussi venu chez moi.
+
+--Et pareillement chez moi où, je le reconnais, il est arrivé bien à
+propos pour me soigner... du coup d'air que j'ai attrapé cette nuit...
+
+--Pauvre oncle! gémit hypocritement le neveu qui semblait ne s'être pas
+aperçu du petit arrêt de Fraimoulu avant de parler de son coup d'air.
+
+L'oncle, pour ne pas le laisser insister sur le coup d'air en question,
+reprit vivement:
+
+--Pour en revenir à Cydalise, je te dirai donc que Cabillaud père, tout
+en me prodiguant ses soins, m'a conté qu'avant d'entrer chez moi il
+était monté chez M. Grandvivier pour s'informer de son fils disparu.
+Tout naturellement il a demandé des nouvelles de Cydalise, qu'il avait
+soignée la veille, en insistant sur la nécessité d'envoyer cette fille
+respirer l'air des champs. Là-dessus, le magistrat lui a répondu: «Alors
+tâchez de lui faire entendre raison, car, moi, j'y renonce!» Puis il a
+appelé Cydalise qui, quoiqu'ait pu dire Cabillaud et malgré l'insistance
+du juge à lui rendre sa liberté, a positivement refusé de quitter sa
+place. «Et le plus étonnant, m'a dit Cabillaud, c'est que, tout en
+refusant, Cydalise avait l'air de ne pas demander mieux que de s'en
+aller.»
+
+--Cydalise est sans doute dévouée à son maître, avança Gontran.
+
+--Il faut croire aussi que la place est bonne chez
+
+M. Grandvivier, ajouta Fraimoulu.
+
+Il avait à peine prononcé le nom du juge qu'il leva vivement les yeux au
+plafond en s'écriant:
+
+--A propos de M. Grandvivier, que se passe-t-il donc chez lui?
+Entends-tu ce vacarme?
+
+--Parbleu! il faudrait être sourd pour ne pas entendre, répondit
+Gontran.
+
+--Un vrai remue-ménage!
+
+--Ils courent ou ils dansent.
+
+En effet, un tapage de pas précipités résonnait à l'étage supérieur et,
+à ce fracas, se mêlait le murmure de plusieurs voix.
+
+A ce moment, leur attention fut détournée par le claquement de la porte
+qui se refermait dans la cuisine de Fraimoulu.
+
+--Ah! voici Hilarion qui rentre avec son petit salé! annonça Gontran.
+
+--Ma foi! à la guerre comme à la guerre! Le petit salé, après tout,
+n'est pas sans mérite. Pour une fois, on n'en meurt pas, déclara
+Fraimoulu se préparant à faire fête à ce produit de la charcuterie.
+
+Et ils attendirent, le nez braqué vers la porte, l'entrée d'Hilarion et
+du petit salé.
+
+Mais Hilarion ne parut pas.
+
+--Probablement qu'il dispose sur un plat ses morceaux que le charcutier
+lui a livrés dans un papier, avança Fraimoulu pour expliquer ce retard.
+
+Hilarion aurait eu dix fois le temps d'étaler son petit salé sur un plat
+quand Fraimoulu reprit étonné:
+
+--Nous l'avons cependant bien entendu rentrer.
+
+--Certes! Il a refermé assez fort la porte qu'il avait demandé, en
+partant, de laisser entr'ouverte pour nous éviter la peine d'aller lui
+ouvrir, appuya Gontran.
+
+--Alors, que fait-il dans la cuisine?
+
+--Il met sans doute de côté les morceaux qu'il se destine, supposa le
+neveu.
+
+--Qu'il ne s'en avise pas!!! fit Fraimoulu sévèrement.
+
+--Peut-être que l'exigeait ainsi de lui le duc Riaco del Punaisiados.
+Dans la haute aristocratie, ils ont de telles manies qu'ils ont
+rapportées des croisades! débita Gontran qui s'amusait de l'impatience
+de son oncle dont les mâchoires se remuaient comme si, déjà, elles
+trituraient la viande désirée.
+
+--A quoi perd-il ainsi son temps? gronda Fraimoulu n'osant pas faire
+encore acte d'autorité envers un serviteur aussi rare.
+
+--Il est si débrouillard, comme vous me l'avez dit, qu'il lui sera venue
+l'idée de faire dessaler son petit salé. C'est une affaire de quatre
+heures à attendre.
+
+Mais la patience échappa à Fraimoulu qui hurla:
+
+--Ah ça! Hilarion, pour quand?
+
+Profond silence.
+
+Cette fois, les hommes se regardèrent des plus étonnés.
+
+--Quelqu'un est pourtant entré, dit Gontran.
+
+--Et qui a refermé la porte derrière lui, continua l'oncle.
+
+--Allons voir, proposa le neveu.
+
+Ensemble ils gagnèrent la cuisine.
+
+Sur le carreau de la cuisine, une femme évanouie était étendue.
+
+Cette femme était Cydalise!
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Rigide, froide, renversée sur le dos, Cydalise montrait aux regards de
+l'oncle et du neveu un visage pâle, sur lequel l'évanouissement
+avait immobilisé l'expression du sentiment qui lui avait fait perdre
+connaissance. Ce sentiment était celui de l'épouvante.
+
+Cette fille, à n'en pas douter, fuyant devant un danger qui l'affolait
+de terreur, s'était précipitée au hasard dans la cuisine ouverte comme
+dans un refuge, et s'était évanouie après en avoir machinalement refermé
+la porte.
+
+--Que vient-il donc de se passer chez M. Grandvivier? répéta Fraimoulu.
+L'entrée de la cuisinière du juge dans ma cuisine a suivi presque
+instantanément le vacarme de pas et de voix qui a retenti là-haut.
+
+Le plus pressé était de rappeler à elle Cydalise étendue sur le carreau.
+
+--Aidez-moi à la soulever pour l'asseoir sur une chaise, dit Gontran à
+son oncle en se penchant vers la cuisinière.
+
+Mais le pauvre Athanase était trop endolori par ses derniers rapports
+avec Pietro pour être capable du moindre effort. Tout ce qu'il avait pu
+faire avait été de se traîner jusqu'à la cuisine et, maintenant, il lui
+tardait de regagner le fauteuil sur lequel il reposerait son individu
+détérioré.
+
+--Attends le retour d'Hilarion, conseilla-t-il.
+
+Tout clopin clopant, avec des «hem!» douloureux, il quitta la cuisine.
+
+L'aide de Fraimoulu n'était pas, après tout, bien nécessaire à Gontran,
+vigoureux garçon, qui eut vite fait d'enlever Cydalise.
+
+--Une belle fille tout de même, pensa-t-il en examinant la cuisinière,
+après l'avoir assise sur une chaise.
+
+Puis, comme il voulait lui mouiller le front d'eau fraîche, il retira le
+bonnet de linge dont était coiffée le cordon bleu.
+
+--Oh! oh! fit-il en fixant un oeil surpris sur la chevelure ainsi mise à
+découvert.
+
+Un secret de toilette venait de se révéler à lui. La brune Cydalise
+empruntait à la teinture le noir de sa magnifique chevelure. La preuve
+en était dans la nuance rouge qui pointait à chaque racine de cheveu.
+Dame Nature, en créant cette fille, l'avait rangée dans la catégorie des
+rousses.
+
+--Ah ça! mais c'est la Fille du Soleil, la Cydalise du récit de la
+Godaille! Eh! je n'avais pas tort en demandant si, par hasard, les deux
+Cydalise n'en feraient pas qu'une, pensa le jeune homme au souvenir de
+l'histoire de Frédéric Bazart.
+
+Alors, en se rappelant ensuite qui s'était séparé de La Godaille, sur le
+carré, au moment où ce dernier allait monter chez M. Grandvivier, il se
+demanda:
+
+--Est-ce que mon conseil à La Godaille, qui s'en tenait à la nuance des
+cheveux, de bien examiner la Cydalise du magistrat, aurait produit son
+effet?... Ne se peut-il pas que mon nouvel ami soit la cause, tout à la
+fois, de la terreur du cordon bleu et du vacarme qui, tout à l'heure,
+retentissait chez M. Grandvivier?
+
+Tout en réfléchissant ainsi, Gontran, de ses doigts trempés dans un
+bol rempli à la fontaine, avait cinglé des gouttes d'eau à la figure de
+Cydalise. Un léger frémissement de la femme évanouie annonça qu'elle ne
+tarderait pas à retrouver connaissance.
+
+Bientôt, en effet, ses paupières remuèrent, puis ses yeux, qui
+s'ouvrirent lentement, promenèrent autour d'elle un regard d'abord
+vague, qui, peu à peu, s'emplit de terreur.
+
+Avec la raison qui reparaissait, le souvenir de la cause de son
+évanouissement était sans doute revenu, car elle se leva brusquement de
+sa chaise, et d'une voix épouvantée elle bégaya:
+
+--Est-il parti?
+
+--Parti!... Qui? demanda Gontran.
+
+Au son de la voix qu'elle entendait, il est à supposer que la prudence
+fit regretter à Cydalise les quelques mots qui lui étaient échappés. Au
+lieu de répondre à la question, elle se mit à réparer le désordre de sa
+toilette et, tout en rajustant son bonnet, qu'elle avait ramassé sur le
+carreau, elle débita d'une voix qui se raffermissait de plus en plus:
+
+--Quel mal singulier! Je ne pense à rien et, tout à coup, vlan! j'ai
+une syncope! Je passais sur le carré de votre étage, quand je me sentis
+prise d'un étourdissement. J'ai cherché à me retenir. Ma main s'est
+appuyée sur la porte de votre cuisine. Comme elle n'était pas fermée,
+elle a cédé sous mon poids et, faute d'un point d'appui, je me suis
+étalée sur le carreau où j'ai perdu connaissance.
+
+Ce disant, Cydalise, tout en rajustant les brides de son bonnet,
+guettait sur la physionomie de Gontran quel degré de croyance obtenait
+son explication.
+
+--Il faut vous soigner, ma belle fille, conseilla le jeune homme d'un
+air attendri.
+
+Mais, tout en jouant la compassion, Gontran était en train de se dire
+que la cuisinière écorchait la vérité. Si son évanouissement avait eu
+lieu tel qu'elle le racontait qui donc, alors, avait refermé la porte
+derrière elle? Indubitablement un autre personnage avait été mêlé au
+début de la scène et c'était de lui que Cydalise avait parlé lorsque, en
+retrouvant ses sens, elle avait fort imprudemment demandé:
+
+--Est-il parti?
+
+En conséquence, Gontran avait aux lèvres trois ou quatre questions et
+il allait entamer son interrogatoire quand, de l'autre côté de la porte,
+sur le carré, une voix étonnée prononça:
+
+--Tiens! fermée... Je suis pourtant bien sûr de l'avoir laissée ouverte.
+
+Sans y réfléchir, il ouvrit au domestique Hilarion qui apparut tenant
+entre ses deux mains, enveloppé dans un journal, un copieux tas de petit
+salé.
+
+Avant que le valet eût eu le temps de s'avancer, Cydalise profita de
+l'issue ouverte. Elle sortit vivement sur le carré et, quand elle eut sa
+retraite assurée, elle se retourna pour dire à Gontran:
+
+--Grand merci, monsieur, de vos bons soins!
+
+Puis elle monta l'étage qui menait au domicile de son maître.
+
+Cependant Hilarion et son petit salé avaient pénétré dans la cuisine. En
+trouvant le jeune homme enfermé avec une jolie fille, l'ex-valet du duc
+Riaco del Punaisiados avait eu un sourire discret qui agaça Gontran.
+
+De là vint que, sans daigner entrer dans une explication au sujet de
+Cydalise, le jeune homme demanda d'un ton sec:
+
+--Vous l'avez donc été chercher en Chine, votre petit salé?
+
+--Monsieur trouve probablement que mon absence a été longue? dit
+Hilarion sans se démonter.
+
+--Dame! Près d'une heure, quand le charcutier est de l'autre côté de la
+rue!
+
+--C'est que le charcutier n'avait plus de petit salé tout prêt et
+qu'il m'a fallu attendre qu'il en tirât de la marmite quand je m'y suis
+présenté pour mon second achat.
+
+--Votre second achat? Que voulez-vous dire?
+
+Toujours respectueux, Hilarion répondit:
+
+--Je me serais senti mourir de honte si j'avais eu l'honneur de servir
+sur la table un petit salé ayant traîné dans la boue du ruisseau, ainsi
+qu'il est advenu à ma première acquisition.
+
+--Il vous est donc arrivé un accident?
+
+--Oui, monsieur, mais, je vous supplie de le croire, nullement par ma
+faute... Veuillez savoir que je revenais avec mon premier petit salé...
+tous morceaux de rare choix, cueillis par moi dans la boîte du
+comptoir avec une longue expérience acquise au service du noble duc
+del Punaisiados... Je revenais donc, dis-je, tout heureux d'avance des
+compliments qu'allait m'adresser M. le baron de Fraimoulu, quand, à mon
+entrée sous la voûte de la maison, je fus brutalement renversé par un
+animal lancé sur moi...
+
+--Un animal? répéta Gontran. Un chien, alors, qui avait flairé votre
+charcuterie?
+
+--Non, monsieur. Un jeune homme, véritable oiseau fou, qui courait à
+pleine volée en sortant de la maison. Tout en m'aidant à me relever, il
+me débitait questions sur questions.
+
+--L'avez-vous vu? Courait-il? De quel côté a-t-il tourné?
+
+--Comme, tout à ma chute et à celle de mon petit salé, je n'avais pas
+retrouvé la parole, il me bouscula encore pour se dégager le passage et
+reprit sa course en disant:
+
+--Au lieu de perdre mon temps à interroger des bourriques, mieux serait
+de rattraper mon gueusard.
+
+J'abandonnai donc mon petit salé que caressait, en murmurant, l'eau
+boueuse du ruisseau, et je retournai chez le charcutier. Ainsi que j'ai
+eu l'honneur de vous le dire, il me fallut attendre que la marmite
+eût ravitaillé la boîte du comptoir. Je me tenais sur la porte de la
+boutique, regardant passer le monde, quand je vis revenir mon jeune
+homme. Il rentrait bredouille de sa chasse. Mine penaude, en proie à une
+vive émotion, il gesticulait en se parlant. A son passage devant moi, je
+l'entendis qui murmurait:
+
+--C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car j'étais trop sur
+ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.
+
+--Comment était ce jeune homme? demanda Gontran.
+
+--Vêtu d'un costume bleu, de grande taille, une moustache hérissée en
+chat.
+
+--C'est La Godaille, pensa Gontran.
+
+Et immédiatement il se demanda:
+
+--Est-ce qu'il poursuivait ce même individu dont Cydalise, en reprenant
+connaissance, s'est informée lorsqu'elle s'est écriée: Est-il parti?
+
+A écouter Hilarion, le jeune homme avait complètement oublié le pauvre
+Athanase Fraimoulu qui, ayant regagné son fauteuil, enrageait de faim,
+en n'ayant à ronger que son impatience. Heureusement que l'oncle prit
+soin de se rappeler au souvenir de son neveu. Du fond de la salle à
+manger, on entendit arriver dans la cuisine sa voix qui demandait:
+
+--Avec qui causes-tu donc, Gontran? Hilarion n'est-il pas encore de
+retour?
+
+--Si, si, mon oncle, il rentre à l'instant.
+
+Puis, avant de rejoindre l'affamé:
+
+--Mettez vite votre petit salé sur un plat et apportez-le sur la table.
+
+Entré du matin, Hilarion était ignorant des aîtres du logis de son
+nouveau maître.
+
+--J'aurai l'honneur de demander à monsieur où je trouverai un plat?
+s'informa-t-il.
+
+--Là... dans l'office, dit le jeune homme en lui désignant une porte au
+fond de la cuisine.
+
+Et il vint rejoindre son oncle dans la salle à manger où il entra en
+criant:
+
+--Voici le petit salé!
+
+--Merci, mon Dieu! prononça Fraimoulu qui avait un fond de religion.
+
+Au bout d'une minute d'attente, qui dura un siècle pour Athanase, parut
+enfin Hilarion.
+
+Mais il n'était porteur d'aucun petit salé.
+
+--Pas moyen d'ouvrir l'office. Pétronille en aura aussi emporté la clef
+après avoir fermé la porte à double tour, annonça-t-il.
+
+--Tu! tu! fit Fraimoulu. Que nous contez-vous là, Hilarion? La porte
+ne peut être fermée à double tour, attendu que sa serrure est à simple
+bouton.
+
+--J'ai tourné le bouton, mais la porte a résisté à ma pesée, insista
+Hilarion.
+
+--C'est que le bois aura un peu joué. Poussez fort! conseilla Gontran.
+
+Hilarion venait de disparaître que Fraimoulu lâchait un soupir de
+satisfaction en disant:
+
+--Enfin, je vais me régaler?
+
+--Tout vient à point à qui sait attendre, débita le neveu.
+
+Ce proverbe, parut-il, n'est pas toujours vrai, car l'apparition du
+petit salé fut remplacée par des hurlements de douleur poussés par
+Hilarion et qu'il entrecoupait de ces mots:
+
+--Je suis aveugle! je suis aveugle!
+
+En trois bonds, Gontran fut dans la cuisine.
+
+Devant la porte de l'office, maintenant grande ouverte, se roulait à
+terre Hilarion criant de plus belle:
+
+--Je suis aveugle!
+
+En relevant le valet pour le faire asseoir, Gontran lui regarda le
+visage. Autour des yeux d'Hilarion s'étalaient des plaques d'une poudre
+dont le jeune homme reconnut aussitôt la nature.
+
+C'était du poivre!!!
+
+--Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il au pauvre diable.
+
+--J'ai poussé la porte qui a cédé tout à coup et, comme j'entrais dans
+l'office, qui est sombre, je me suis senti atteint aux yeux d'une si
+effroyable douleur que j'en suis tombé de mon haut, bégaya le valet.
+
+Tout en bassinant d'eau les yeux de l'infortuné, Gontran crut avoir
+deviné la vérité.
+
+--Celui qui vient de s'échapper de l'office en jetant du poivre aux
+yeux d'Hilarion est l'homme qui avait refermé la porte derrière Cydalise
+évanouie. En m'entendant accourir au secours de la cuisinière, il
+s'était caché dans l'office.
+
+Mais à cette explication que se donnait Gontran il se présentait une
+objection. Pourquoi, au lieu d'entrer avec la cuisinière évanouie,
+l'homme, après avoir poussé la porte, n'avait-il pas poursuivi son
+chemin?
+
+Alors Gontran pensa au récit tout récent d'Hilarion sur La Godaille
+lancé à la poursuite d'un individu. N'était-ce pas cet inconnu qui, ne
+se sachant pas le temps de fuir l'ennemi qui lui brûlait les talons,
+avait si subitement disparu de la piste qu'avait poursuivie Frédéric
+Bazart.
+
+En rassemblant tous ces détails et, surtout, en se remémorant l'histoire
+de La Godaille, le jeune homme finit par se demander:
+
+--Cet homme qui se trouvait avec Cydalise, l'ex-Fille du Soleil, comme
+le prouve sa chevelure rousse... cet homme que voulait atteindre La
+Godaille... est-ce que ce ne serait pas le fameux Tombeur-des-Crânes?
+
+Cependant que le neveu réfléchissait ainsi, on entendait, désolée,
+navrée, désespérée, la voix de l'oncle qui, cloué par la courbature sur
+son fauteuil, criait du fond de la salle à manger:
+
+--Pour quand, ce petit salé???
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Que s'était-il passé chez M. Grandvivier? quelle cause avait motivé
+cette série d'événements précipités dont un des pires résultats était,
+à l'étage au-dessous, de laisser l'affamé Fraimoulu devant son assiette
+vide?
+
+Pour savoir à quoi s'en tenir, il faut revenir à La Godaille au moment
+où, dans l'escalier, après avoir quitté Gontran près d'entrer chez son
+oncle, il avait continué son ascension pour aller, à l'étage supérieur,
+rendre visite à son protecteur, M. Grandvivier.
+
+Il étendait la main pour sonner chez le magistrat, quand la porte
+s'ouvrit pour donner passage à Augustin, le valet de chambre du juge,
+qui sortait.
+
+Depuis que La Godaille était sorti de prison, le vieux serviteur
+l'avait déjà tant vu venir voir son maître, qui semblait lui porter un
+affectueux et sincère intérêt, qu'il regardait le jeune homme comme un
+familier de la maison.
+
+--Monsieur Frédéric, avez-vous quelque chose de pressé à dire à M.
+Grandvivier? demanda le domestique.
+
+--Votre maître n'est-il pas chez lui, mon bon Augustin? s'informa La
+Godaille, répondant à cette question par une autre question.
+
+--Si, monsieur est chez lui. Seulement, il est en conférence sérieuse
+avec quelqu'un dans son cabinet.
+
+--Oh! qu'à cela ne tienne! J'attendrai.
+
+--Alors vous savez le chemin du salon? il n'est pas besoin que je vous y
+conduise, dit Augustin.
+
+Et pour s'excuser de ce sans-gêne:
+
+--Je vais faire pour mon maître une commission très pressée,
+ajouta-t-il.
+
+--Allez! allez! fit La Godaille; que je ne vous cause pas une minute de
+retard.
+
+Sur ce, il entra dans l'appartement pendant que le domestique en
+sortait, disant avant de tirer la porte derrière lui:
+
+--Du reste, vous trouverez au salon à qui parler en attendant.
+
+Ainsi introduit dans le logis du magistrat sans qu'aucun coup de
+sonnette eût prévenu de son entrée, La Godaille, dont le pas était
+assourdi par l'épais tapis qui couvrait le parquet de toutes les pièces
+du logement, se dirigea vers le salon.
+
+Pour y arriver, il lui fallait suivre un couloir de dégagement qui
+coupait au court, en évitant de passer par la salle à manger et un petit
+fumoir. A l'entrée de ce couloir, Frédéric s'arrêta tout net, surpris
+par le murmure de deux voix qui susurraient dans la salle à manger.
+
+--Chut! chut! On pourrait t'entendre, soufflait une voix.
+
+--Augustin est en course. Quant à ton maître, en venant ici du salon,
+j'ai laissé, derrière moi, toutes les portes ouvertes. Au premier bruit
+de fauteuils nous annonçant la retraite de son visiteur, nous nous
+séparerons.
+
+--Viens dans la cuisine.
+
+--Un traquenard, ta cuisine, où je ne saurais expliquer ma présence si
+je m'y faisais surprendre, tandis que dans cette salle à manger je puis
+y être venu pour admirer les tableaux, ces natures mortes.
+
+Si bas de ton que parlât cette dernière voix, La Godaille la reconnut
+pour être celle d'un homme et il y surprit un accent impérieux
+lorsqu'elle poursuivit:
+
+--Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... Quand revient-elle?
+
+--Crois-moi, ne persiste pas dans ce projet, il nous en arrivera
+malheur! conseilla l'autre voix, celle d'une femme.
+
+Cet appel à la prudence ne fut pas écouté par l'homme, qui répéta plus
+sèchement:
+
+--Quand revient-elle?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Tu mens!
+
+--Non. Il a annoncé plusieurs fois qu'il allait la rappeler près de lui,
+mais il n'a pas encore précisé l'époque.
+
+--Nul préparatif n'annonce donc un retour prochain?
+
+--Il y a trois jours que le tapissier a fini de préparer la chambre qui
+lui est destinée.
+
+--Et puis encore? insista curieusement l'homme.
+
+--Tu en demandes trop. Tu en sais à présent autant que moi, répondit la
+femme dont la voix semblait se rebeller.
+
+Il y eut un petit silence après lequel l'homme reprit d'un ton qui
+menaçait:
+
+--Écoute-moi, ma fille. Tu me connais et tu dois savoir qu'il ne fait
+pas bon me trahir... En conséquence, charrie droit, je te le conseille!
+Depuis quelque temps, tu n'es plus franche du collier.
+
+--C'est que j'ai peur.
+
+--Peur de quoi?
+
+La femme hésita. Sans doute qu'au moment de faire un aveu la prudence
+lui ferma la bouche, car l'homme, après avoir attendu, répéta avec
+impatience:
+
+--Peur de quoi?
+
+--Je n'en sais rien, mais j'ai peur.
+
+--Allons! tranquillise-toi, grande folle! Entendons-nous bien et tout
+ira comme sur des roulettes, dit l'homme dont la voix s'adoucit.
+
+Cependant La Godaille était resté immobile à l'entrée de son couloir,
+tendant l'oreille à ce murmure des voix et se disant:
+
+--C'est la cuisinière et son amoureux... Le torchon brûle à propos de
+je ne sais quoi et qui n'est pas mon affaire. Laissons-les à leur
+tête-à-tête et gagnons le salon sans qu'ils puissent se douter qu'ils
+ont eu un écouteur.
+
+Sur la pointe du pied, grâce au tapis, La Godaille put, sans le moindre
+bruit, arriver au salon, qu'il trouva désert.
+
+--Tiens! fit-il étonné de cette solitude; et Augustin qui m'avait
+annoncé que je n'y serais pas seul!
+
+Se persuadant que celui dont avait parlé le domestique du juge avait dû
+se joindre au premier visiteur reçu dans le cabinet de M. Grandvivier,
+le jeune homme, toujours silencieusement, se posa sur un fauteuil pour
+attendre son tour de voir le magistrat.
+
+L'homme que Frédéric Bazart venait d'appeler l'amoureux de la cuisinière
+n'avait pas menti quand, tout à l'heure, pour calmer les craintes de sa
+maîtresse, il avait dit que toutes les portes ouvertes lui permettraient
+d'entendre le moindre bruit annonçant la fin de l'audience donnée par M.
+Grandvivier.
+
+La porte qui séparait le salon du cabinet se trouvait entre-bâillée. Il
+devait en être ainsi bien à l'insu du juge et de son visiteur, car ils
+causaient tout d'abandon sans se douter que leurs paroles arrivaient à
+La Godaille.
+
+--Que me dites-vous là, cher ami! s'écriait le magistrat.
+
+--L'exacte vérité.
+
+--Il vous a été volé dix mille francs?
+
+--Dans un tiroir de mon bureau.
+
+--Qu'on a forcé?
+
+--Non, car j'avais laissé la clef dans la serrure. On n'a eu qu'à la
+tourner.
+
+--Vous avez payé cet oubli.
+
+--Joignez à cela que j'avais un témoin quand j'ai mis bien
+ostensiblement ces dix billets de mille francs dans mon tiroir.
+
+--Avouez-le. C'était bien franchement vouloir être volé.
+
+L'interlocuteur de M. Grandvivier fit entendre un léger rire, puis il
+ajouta:
+
+--Vous ne croyez pas si bien dire.
+
+--Quoi! fit la voix étonnée du juge, vous avez vraiment voulu être volé?
+
+--J'ai tout fait pour cela et j'ai eu le bonheur d'y réussir.
+
+--Vous aviez donc besoin de tenter une probité sur laquelle vous aviez
+des doutes? En ce cas, vous auriez pu faire l'essai à meilleur marché.
+
+--Je n'avais pas le moindre doute sur la probité en question. Je savais
+pertinemment que la somme me serait soustraite.
+
+--Alors j'en reviens à dire: Pourquoi, puisque vous étiez certain du
+vol, n'avoir pas mis cent francs au lieu de dix mille?
+
+--Parce qu'on ne m'eût pas dérobé cent francs, attendu qu'on avait
+besoin d'un plus gros butin.
+
+--Que vous avez estimé à dix mille francs.
+
+--Oui au jugé. J'ai évalué à cette somme certaine entrée en campagne
+d'une expédition que je tiens d'autant plus à voir s'entreprendre que je
+suis décidé à lui casser le cou au bon moment.
+
+--Voyons, cher ami, expliquez-vous plus clairement, car vous ne parlez
+que par énigmes? appuya M. Grandvivier dont la voix s'accentuait de plus
+en plus surprise.
+
+--Il est bien entendu que je parle à l'ami, rien qu'à l'ami, et pas au
+magistrat! insista l'interlocuteur du juge.
+
+--Pourquoi pas le magistrat?
+
+--Parce que, derrière le magistrat, arriverait la justice qui,
+peut-être... je dirai même: assurément, ne châtierait mes trois
+misérables que d'une façon incomplète... en admettant même qu'elle ne
+les laisserait pas partir sains et sains.
+
+Et, lentement, d'un ton qui pesait sur chaque parole, celui qui parlait
+continua:
+
+--Tandis que je veux, pour les gredins que je vise, une punition sans
+pitié ni merci, qui les frappe avant que la loi intervienne en rien dans
+l'affaire.
+
+Cette façon de procéder sommairement dut éveiller quelque sombre pensée
+assoupie dans l'esprit du juge.
+
+Brusquement, sans réfléchir, d'un élan tout involontaire, il prononça
+d'une voix brève:
+
+--Je comprends ainsi la vengeance.
+
+A mesure que les deux causeurs avaient parlé, La Godaille s'était
+trémoussé sur son siège, mécontent de lui, et se disant:
+
+--Sapristi! j'en entends trop! Je n'aime pas le rôle d'écouteur aux
+portes! c'est un vilain métier... Il faut les avertir que je suis là.
+
+Il pensait à tousser, à renverser un fauteuil, à marcher lourdement, en
+un mot à prévenir d'une façon quelconque de sa présence.
+
+Une réflexion l'arrêta.
+
+--N'est-il pas déjà trop tard! se demanda-t-il.
+
+Et, tout en cherchant un parti à prendre, il lui fallut encore entendre
+M. Grandvivier qui demandait:
+
+--Vous dites qu'ils sont trois?
+
+--Oui, deux hommes et une femme.
+
+--Et vous ne craignez pas qu'ils vous échappent avant que vous ayez pu
+les châtier?
+
+--Je le crains si peu que je pourrais d'avance préciser l'endroit où ils
+viendront se faire pincer.
+
+A nouveau, le causeur se mit à rire en disant:
+
+--Je vois d'ici leur figure quand ils se verront pris au traquenard par
+moi qu'ils ont toujours cru vivre dans la peau d'un imbécile.
+
+Cependant La Godaille se répétait:
+
+--J'en entends trop! J'en entends trop! ma place n'est pas ici... Tout
+n'est pas bon à écouter... Je paierais vingt francs trois grammes de
+coton à me fourrer dans les oreilles.
+
+Le brave garçon se désolait encore lorsqu'un souvenir l'éclaira. Est-ce
+que, quand il l'avait introduit, le domestique du juge ne lui avait pas
+annoncé qu'il trouverait quelqu'un l'ayant précédé au salon? Il avait
+supposé d'abord que ce visiteur s'était fait admettre en tiers dans le
+cabinet. Mais il était incontestable que, dans le cabinet du juge, ils
+n'étaient que deux... Alors, qu'était devenu l'autre?... Est-ce que
+ce serait celui-là qui, pour prendre patience, avait été rejoindre
+Cydalise!
+
+--Ce serait drôle de connaître l'ami de M. Grandvivier qui en pince pour
+sa cuisinière, pensa le jeune homme.
+
+Et, estimant que c'était être bien faiblement coupable et surtout qu'il
+s'amuserait mieux en prêtant l'oreille à des chamailleries d'amants, il
+se leva, et, toujours sur la pointe du pied, il reprit le chemin de la
+salle à manger en se disant:
+
+--Allons voir si mes amoureux se sont raccommodés.
+
+Comme La Godaille sortait du salon, M. Grandvivier posait cette
+question:
+
+--Quel crime complotent vos gredins?
+
+--Celui de tuer, après l'avoir dépouillé, un homme que vous connaissez,
+car c'était un des convives de votre dîner.
+
+--Vous l'appelez?
+
+--Ducanif.
+
+Après ce nom prononcé, l'interlocuteur du juge demanda:
+
+--Voulez-vous que je vous conte tout par le menu sur ces bandits?
+
+--Parlez, mon cher Camuflet, dit sérieusement M. Grandvivier.
+
+D'un geste de main, M. Grandvivier arrêta Camuflet qui allait commencer
+son histoire et demanda:
+
+--Comment se fait-il que vous, cher ami, homme paisible, insouciant,
+sédentaire, vous vous soyez lancé en pareille aventure?
+
+A cette question, Camuflet fit entendre un léger rire ironique et
+répondit:
+
+--Rien n'inspire plus d'énergie à un homme que de posséder trois
+belles-mères. Savez-vous pourquoi?
+
+--Le soin de les rendre heureuses.
+
+--Non, le désir ardent de s'en débarrasser! Pour y arriver, le plus
+paresseux soulèverait le monde! Un beau jour, à moi qui avalais avec
+résignation mes trois pilules quotidiennes, l'énergie en question est
+venue subitement et d'une façon bien inattendue... entre quatre murs,
+dans une chambre qui n'était pas la mienne et où je me trouvais mis sous
+clé... en un mot, pour avoir été enfermé chez le baron de Walhofer.
+
+A ce nom, le juge tressaillit imperceptiblement, mais sa voix n'eut
+qu'une intonation de surprise quand il demanda:
+
+--Ce même baron de Walhofer que M. Fraimoulu m'a présenté en amenant à
+ma table ses convives que la frasque de sa cuisinière Nadéje laissait
+devant des assiettes vides?
+
+--Le même... et qui, je l'espère, ne remettra plus les pieds chez vous
+quand je vous l'aurai fait connaître... car il est un des trois gueux
+dont je poursuis le châtiment.
+
+--Oh! oh! fit le juge d'une voix qui protestait, êtes-vous bien sûr de
+ce que vous dites là, Camuflet? C'est bien grave.
+
+Et se reprenant:
+
+--Non pas que je veuille, croyez-le, défendre contre vous ce monsieur
+qui, avant sa présentation par M. Fraimoulu, m'était parfaitement
+inconnu.
+
+--Pas de nom pourtant, objecta Camuflet.
+
+Le magistrat parut consulter ses souvenirs.
+
+--C'est vrai, reprit-il. Quand M. Fraimoulu m'a nommé le baron, il m'a
+semblé avoir entendu déjà ce nom, mais je n'ai pu me rappeler où et
+comment... Aidez-moi un peu à ce sujet.
+
+--Ne vous souvient-il pas d'une carte de visite du baron de Walhofer
+trouvée par moi dans la poche du tablier de ma belle-mère n° 3, noble
+dame Buffard des Palombes, carte que je vous ai apportée?... Avez-vous
+oublié que nous crûmes alors que ce baron était un sexagénaire qui
+s'était énamouré des charmes défraîchis de noble dame des Palombes?
+Supposition qui vous inspira le moyen, pour moi, de me dégrafer de mes
+trois belles-mères en cherchant à les marier... Et, comme je ne savais
+de quelle façon m'y prendre pour mettre votre conseil en pratique,
+ne vous rappelez-vous pas non plus m'avoir cité un proverbe dont
+l'application me mènerait à bon port?
+
+--Quel proverbe?
+
+--_Diviser pour régner_.
+
+M. Grandvivier avait décidément la mémoire rebelle, car, après s'être
+recueilli un instant, il prononça:
+
+--Je n'ai gardé aucun souvenir de tout cela.
+
+Ensuite, curieusement:
+
+--Que je vous aie ou non cité le proverbe: _Diviser pour régner_,
+avez-vous su en tirer profit? demanda-t-il.
+
+--Oh! oui, et large profit! déclara Camuflet.
+
+Puis, éclatant de rire au souvenir de son exploit:
+
+--J'ai commencé par les «diviser» de la portière en inondant les
+escaliers... déluge que cette femme a attribué à mes trois numéros!
+Comme toutes ont nié, en s'accusant l'une l'autre de ce méfait, elles
+ont été vite à couteaux tirés et entre elles et avec la portière...
+Alors mon règne a commencé, règne que j'ai affermi par quelques billets
+de cent francs glissés à la concierge qui, d'elle-même, s'est nommée mon
+ministre de la police... Ah! je n'ai eu qu'à ouvrir les oreilles pour en
+apprendre de belles!
+
+Sur ces mots, Camuflet s'étendit sur son fauteuil, poussa un immense
+soupir de délivrance, puis ajouta d'une voix joyeuse:
+
+--D'où il résulte que, dans un laps de temps plus ou moins proche,
+j'aurai la douce satisfaction d'être délivré de mes trois cauchemars.
+
+--Vous avez donc trouvé à les marier toutes trois en leur fournissant
+une petite dot?
+
+--Une dot!... Dites donc du balai! car ma dernière fourniture à mes
+belles-mères sera un balai... mettons trois balais, si je tiens à bien
+faire les choses: «Eh! oust! ouste! déguerpissez, coquines! sauteuses!
+aventurières!»
+
+--Ah çà! qu'est-il arrivé? demanda M. Grandvivier étonné. Qu'avez-vous
+donc à reprocher à ces dames, mon excellent ami!
+
+Camuflet se croisa les bras et après s'être campé en face du juge, il
+prononça:
+
+--Regardez-moi bien.
+
+--Bon! Je vous regarde.
+
+--Ai-je l'air d'un Lazun, d'un Richelieu, d'un Faublas, d'un marquis de
+Sade, d'un don Juan, enfin d'un de ces fameux coureurs de femmes, d'un
+de ces célèbres débauchés que la morale publique réprouve et cite
+avec un juste mépris?... Voyons! soyez franc, ai-je l'air d'un de ces
+sacripants-là? Répondez.
+
+Souriant tout à la fois de la question et du ton de Camuflet qui, peu à
+peu, s'était monté à l'indignation, le magistrat répondit:
+
+--Nullement, cher ami. Vous avez l'air de ce que vous êtes en réalité.
+
+--C'est-à-dire?
+
+--C'est-à-dire d'un homme casanier, sédentaire, de moeurs pures, qui
+a demandé trois fois au mariage le calme et le bonheur d'une vie
+honorable.
+
+Le petit homme secoua la tête.
+
+--Eh bien, voilà qui vous trompe! lâcha-t-il tout sérieux.
+
+Avant que M. Grandvivier pût protester, il se redressa plus raide en
+face du juge en disant:
+
+--Oui, voilà qui vous trompe, car vous avez devant vous un exécrable
+débauché qui, toute honte bue, n'a cessé d'être un sujet de monstrueux
+scandale pour ses contemporains, affichant au grand jour ses amours
+impures!
+
+Telle était l'exagération des paroles de Camuflet que le magistrat crut
+à une plaisanterie. Tout en souriant, il répondit:
+
+--Ma foi! je ne l'aurais pas cru!
+
+--Ni moi non plus, dit le petit homme.
+
+Et s'expliquant:
+
+--Pendant que je croyais avoir donné, par mes trois mariages successifs,
+l'exemple d'une vie sans reproche, savez-vous ce que j'étais en réalité?
+
+--Non, dites.
+
+--J'étais un ignoble corrompu qui se vautrait dans un concubinage
+d'autant plus éhonté que, trois fois, il s'est reproduit.
+
+--Quoi! du vivant de vos trois épouses! dit le juge qui se demandait si
+Camuflet avant de venir chez lui, n'avait pas fait précéder sa visite
+d'un déjeuner trop copieusement arrosé.
+
+Mais Camuflet répliqua d'un ton sec:
+
+--Je n'ai jamais eu d'épouses!...
+
+Puis, en articulant à mots pesés la fin de sa phrase:
+
+--Attendu que je n'ai jamais été marié...
+
+Et, après une petite pause:
+
+--... Vu, ajouta-t-il, que mes trois mariages étaient nuls. Ce qui fait
+que mes trois femmes n'ont été, en somme, que trois maîtresses!
+
+Cela dit, Camuflet, pris de fureur, s'empoigna la chevelure à pleines
+mains, en s'écriant:
+
+--Et dire que moi, comme un imbécile, j'ai choyé, hébergé, mijoté ces
+trois belles-mères de contrebande!
+
+Alors, éclatant d'une joie rageuse:
+
+--Ah! comme je vais me régaler d'un coup de balai qui fera la place
+nette de ce trio de gourgandines!... «Ouste! ouste! dehors!!!»
+
+--Ce n'est pas sérieux ce que vous me dites là, prononça le juge
+toujours dans la croyance que le triple veuf avait plus que bien
+déjeuné.
+
+--Si, si, affirma Camuflet; chacun de mes mariages, de par la ruse
+de mes belles-mères successives, est entaché des meilleures causes de
+nullité... De sorte qu'après m'être trop marié il se trouve que je ne me
+suis pas marié du tout.
+
+--Comment l'avez-vous appris?
+
+--En pratiquant le proverbe: «Diviser pour régner,» ce qui m'a mis sur
+la trace de la vérité.
+
+En somme, Camuflet jouait l'indignation.
+
+Ce rôle de dupe qu'il affirmait avoir été le sien ne lui donnait, à
+cette heure, que l'énorme contentement de pouvoir prendre sa revanche
+contre les trois mégères qui l'avaient tant fait souffrir.
+
+--Avec quelle joie féroce, quand l'heure sera venue, je flanquerai ces
+trois sorcières à la borne! ricana-t-il tout jubilant de ravissement.
+
+Après quoi, coupant court à toute explication, il retourna à ses moutons
+en disant:
+
+--Nous reviendrons à mes belles-mères. Comme disent les romanciers,
+n'anticipons pas. Occupons-nous pour le moment du baron de Walhofer.
+
+En écoutant les confidences du triple veuf, M. Grandvivier s'était
+faiblement déridé. Au nom du baron, son visage se rembrunit.
+
+--Ah! oui, fit-il, M. de Walhofer dont vous aviez trouvé la carte dans
+la poche du tablier d'une de vos belles-mères et qu'il vous restait à
+connaître... Comment y êtes-vous parvenu?
+
+--D'abord en prenant une fausse piste à cause d'une bien étonnante
+ressemblance.
+
+--Vraiment? Le baron a-t-il donc son sosie dans quelque coin de Paris?
+demanda le juge dont les yeux trahissaient une inquiétude secrète.
+
+--Comme vous dites. Et ce coin de Paris est précisément celui que vous
+avez habité avant de venir ici. L'homme en question demeurait si près,
+si près de votre ancien domicile... oh! mais, si près, qu'on pourrait
+dire qu'il habitait chez vous. Rien qu'un mur à franchir, et il avait le
+pied dans votre demeure. En un mot, il occupait une chambre dans une
+des bicoques qui fermaient le fond de votre jardin. Je l'avais remarqué
+fumant à sa fenêtre, un jour que j'étais allé vous rendre visite.
+N'aviez-vous jamais fait attention à ce jeune homme, vous, monsieur
+Grandvivier?
+
+--Jamais! dit sèchement le juge.
+
+Puis, s'impatientant sans doute de la prolixité du conteur, il ajouta:
+
+--Si nous revenions à M. de Walhofer?
+
+--Attendez donc! j'y arrive.
+
+Après avoir repris un peu haleine, Camuflet continua:
+
+--Muni de la carte du baron et déterminé à trouver ce personnage que
+je n'avais jamais vu, vous comprenez que je m'informais de lui à tous
+venants. Le hasard me mit en présence de M. Fraimoulu à qui j'en parlai.
+Justement il le connaissait pour avoir dîné avec lui, la veille, chez
+un de ses amis, M. Ducanif. Ce monsieur et le baron habitaient la même
+maison... Et M. Fraimoulu me donna l'adresse.
+
+Ordinairement calme, froid et sachant écouter, M. Grandvivier n'était
+plus le même. L'impatience dont il avait déjà fait preuve s'affirma
+encore dans le ton avec lequel il demanda:
+
+--Alors vous n'eûtes rien de plus pressé que de vous rendre chez le
+baron?
+
+--Attendez donc! répéta Camuflet. Étant dit que j'avais commencé mon
+enquête sur M. de Walhofer en le supposant un sexagénaire épris des
+appas surannés de noble dame Buffard des Palombes, vous comprendrez
+combien je fus d'abord surpris en apprenant que le baron était un
+jeune homme... Mais cette première surprise n'était pas comparable à
+l'étonnement énorme dont je fus saisi en écoutant M. Fraimoulu me faire
+le portrait du baron de Walhofer... Trait pour trait, à s'y méprendre,
+il me dépeignait le jeune homme que, de chez vous, j'avais vu fumant à
+sa fenêtre.
+
+Raide, l'oeil sombre, le front contracté, M. Grandvivier s'était
+lentement redressé sur son siège.
+
+--Alors? fit-il d'une voix dans laquelle Camuflet, s'il n'eût été
+absorbé par son récit, aurait pu remarquer un tremblement.
+
+--Alors, continua Camuflet, sous le coup de cette ressemblance, je
+me sentis pincé par la burlesque idée fixe que ces deux jeunes gens
+n'étaient qu'un même individu. Je me rendis donc rue de Turenne, ou
+plutôt dans la ruelle que bordait l'ignoble masure où j'avais
+affaire. Des informations prises m'apprirent que je pourchassais un
+ex-saltimbanque, porteur du prétentieux sobriquet du Tombeur-des-Crânes,
+espèce de mauvais drôle que je fus honteux d'avoir pu confondre avec M.
+de Walhofer. Déterminé à connaître le baron, je piquai droit sur la rue
+Caumartin où, m'avait dit M. Fraimoulu, habitait le jeune Belge. Sur
+l'affirmation du concierge que le baron était chez lui, je montai deux
+étages et j'arrivai devant la porte désignée.
+
+Il tardait sans doute à M. Grandvivier de voir Camuflet atteindre son
+dénouement, car il interrompit pour demander:
+
+--Et quand vous avez connu le baron, vous n'êtes pas revenu, bien
+entendu, à votre idée que M. de Walhofer et ce Tombeur-des-Crânes
+n'étaient qu'un?
+
+Camuflet avait l'amour-propre du conteur qui veut ménager ses effets.
+De plus, il aimait une phrase qu'il tenait à replacer. Au lieu de
+satisfaire la curiosité du juge, il passa outre.
+
+--N'anticipons pas, comme disent les romanciers, répéta-t-il. Arrivé
+devant le logis du baron, j'allais sonner quand une porte s'ouvrit à
+l'étage au-dessus. Sur le carré s'établit, à voix prudente, un dialogue
+dont, de prime-abord, je ne compris rien autre chose que, des deux
+causeurs, l'un était le baron. En somme je n'étais venu que pour
+connaître le visage de ce jeune homme assez courageux pour courtiser
+la fort défraîchie dame Buffard des Palombes. Pour contenter mon désir,
+j'allais avancer la tête par-dessus la rampe pour tâcher d'apercevoir
+mon homme, quand tout à coup je me sentis le chef entouré d'un tapis qui
+m'aveugla; je fus saisi à la ceinture, soulevé, emporté à quelques pas.
+Quand je pus me dégager la tête, celui qui m'avait joué la farce avait
+disparu. Je me trouvais chez M. de Walhofer, enfermé à double tour.
+
+--Et vous n'avez jamais su qui vous avait enfermé? demanda le juge qui,
+depuis un instant, s'était pris d'intérêt pour le conteur.
+
+--N'anticipons pas! n'anticipons pas! insista Camuflet. Vous comprenez
+ma situation dans ce logis où le premier arrivant pouvait me prendre
+pour un voleur. Pas d'autre sortie que cette porte fermée à double tour,
+qui, soudainement, fit en entendre le grincement de sa serrure, tourna
+sur ses gonds et laissa apparaître à mes yeux un arrivant qui n'était
+pas le baron.
+
+Nous commençâmes par nous regarder en chiens de faïence. Lui, attachait
+sur moi de gros yeux où je lisais la surprise de me trouver dans ce
+logis dont la clé, restée extérieurement sur la serrure, avait donné,
+sous sa main, ses deux tours. Qu'un voleur s'enferme dans le local qu'il
+va dévaliser, oui; qu'il s'enferme en dedans, rien n'est plus logique.
+Mais tel n'était pas mon cas. La clé, mise en dehors, m'attestait bel et
+bien prisonnier... De qui? pourquoi? depuis quand étais-je prisonnier?
+Il y avait là un mystère qui l'intriguait.
+
+Moi, de mon côté, je me demandais quel était ce monsieur, et si ce
+n'était pas lui qui m'avait joué le tour de me claquemurer.
+
+Je ne sais combien de temps nous serions restés à nous fixer dans le
+blanc des yeux, si un incident ne s'était présenté pour me faire rompre
+le silence.
+
+Aux pieds du monsieur, sur le parquet, j'aperçus une lettre que je lui
+montrai en disant:
+
+--Je crois, monsieur, que vous venez de perdre ce papier.
+
+--Non, répondit-il.
+
+Ce disant, tout machinalement, il jeta les yeux sur la lettre qui
+s'offrait toute large ouverte, sur le parquet, à son regard.
+
+A la vue de l'écriture, l'étonnement apparut sur sa face.
+
+Il se baissa brusquement, ramassa la lettre et, sans penser qu'il venait
+de me dire que la missive n'était pas à lui, il se mit à la lire.
+
+Je l'examinais pendant cette lecture.
+
+D'abord il avait pâli, puis ses traits avaient exprimé l'horreur, enfin
+l'indignation avait empourpré son visage.
+
+A coup sûr, le contenu de cette lettre le concernait, et cela d'une
+façon désagréable, car je le vis cacher brusquement le papier dans sa
+poche en murmurant:
+
+--Les misérables!
+
+Puis, se tournant vers moi d'une voix précipitée:
+
+--Sortons d'ici au plus vite, me dit-il.
+
+Au fond, c'était une espèce de fuite qu'il me proposait. J'eus la bêtise
+de vouloir protester.
+
+--Mais, mais..., fis-je.
+
+Il vint à moi et me dit sous le nez:
+
+--Libre à vous de rester... Mais j'ai la certitude de m'adresser à
+un honnête homme: voulez-vous, sans me connaître, me rendre un grand
+service?
+
+--Lequel?
+
+--Celui de ne souffler mot à quiconque viendra ici, quand je serai
+parti, de mon apparition dans cet appartement.
+
+--Ni de parler de la lettre?
+
+--Ni de parler de la lettre, répéta-t-il avec une sorte de terreur.
+
+Et, à l'appui de cette dernière recommandation, il continua d'une voix
+suppliante:
+
+--Il y va de ma vie et de celle d'une femme et d'une jeune fille.
+
+--Diable! fis-je.
+
+Comme il devina que j'en étais à regretter l'amour-propre bête que
+j'avais montré tout à l'heure à sa proposition de filer au plus vite, il
+ajouta:
+
+--Peut-être aussi y va-t-il de votre vie. Ils sont capables de tout
+pour assurer leur secret, s'ils vous savent le connaître... et ils n'en
+pourront douter quand ils vous auront trouvé ici.
+
+Cette fois, ce fut moi qui m'écriai:
+
+--Filons au plus vite!
+
+Derrière lui, qui sortait le dernier, le monsieur referma la porte au
+double tour. Je vous laisse à penser si nous fûmes prompts à descendre
+l'escalier et à enfiler la porte de la maison. Ce fut après m'avoir
+promené par les vingt circuits de rues environnantes que mon inconnu
+s'arrêta.
+
+--Ouf! lâcha-t-il avec satisfaction.
+
+Et, le diable m'emporte! en pleine rue, il m'embrassa en me répétant:
+
+--Vous êtes mon sauveur!
+
+--Oh! oh! dis-je en riant, ce qui vous a encore mieux sauvé que moi,
+c'est la lettre... Et le drôle, c'est que je ne l'avais pas vue dans les
+dix tours que j'ai faits la chambre comme le rat pris dans la ratière.
+
+--Oui, à propos, s'écria-t-il, d'où vient que je vous ai trouvé sous clé
+chez le baron?
+
+Je lui contai comment, au moment de sonner chez M. de Walhofer, la
+curiosité m'avait arrêté pour écouter une conversation chuchotée sur
+le palier supérieur entre un homme qui était le baron lui-même, car je
+l'avais entendu ainsi nommer par la femme avec laquelle il causait.
+
+--Oui, Héloïse, fit-il; et que disaient-ils?
+
+--Le baron maugréait contre le retard d'un individu qu'il appelait soit
+Cabillaud, soit Gustave ou le docteur, lequel ne s'était pas présenté au
+rendez-vous qu'il lui avait donné là-haut, en l'absence du maître de ce
+logis, un nommé Ducanif.
+
+--Ducanif, c'est moi, m'annonça-t-il.
+
+Ensuite, reprenant son interrogatoire:
+
+--Et vous dites que le Walhofer s'en allait en pestant après le docteur?
+
+--Oui. Il était monté là-haut en voisin, laissant la clé à la porte de
+son logis. La femme que vous appelez Héloïse fit tant, comme il allait
+descendre chez lui, qu'elle obtint qu'il rentrât dans l'appartement pour
+y attendre encore le docteur retardataire... C'est à ce moment même que
+ma tête fut enveloppée dans un tapis de table et que je fus emporté chez
+le baron.
+
+Ducanif éclata de rire.
+
+--Et savez-vous par qui? me demanda-t-il. Par le docteur lui-même, je le
+parierais, qui, pendant qu'Héloïse retenait le baron chez moi, fouillait
+le logis de Walhofer pour dénicher cette lettre qu'il a perdue. Oui,
+je le répète, je gagerais une grosse somme que c'est à Gustave que vous
+avez eu affaire. Campé sur le carré comme vous l'étiez, vous lui coupiez
+la retraite. Alors il a trouvé un ingénieux moyen de balayer la place
+pour aller rejoindre le baron.
+
+L'expression de «balayer la place» m'irrita, non pas contre Ducanif,
+mais contre celui qui m'avait joué la farce.
+
+--Si je rattrape jamais le docteur! m'écriai-je rageusement.
+
+--Il ne tient qu'à vous. Topez là! dit-il en me tendant la main.
+
+--Comment cela?
+
+--En vous unissant à moi contre trois misérables.
+
+--Trois? fis-je étonné. Héloïse et le docteur, deux. Quel est donc le
+troisième?
+
+--Le baron, parbleu! Du moment que cet homme possédait cette lettre et
+qu'il ne me l'a pas livrée, c'est qu'il s'en servait pour faire chanter
+les autres. Des trois, c'est lui le plus chenapan.
+
+Et il me tendit encore la main en répétant:
+
+--Topez là! Associez-vous à moi pour punir ces gredins... Rira bien qui
+rira le dernier.
+
+Avant de conclure, une question me vint aux lèvres.
+
+--Mais vous, monsieur Ducanif, comment se fait-il que vous soyez arrivé
+pour me délivrer?
+
+--Tout simplement. Je rentrais et, en passant sur le carré du baron, il
+m'a pris l'idée de lui rendre visite. Alors, comme la clé était sur la
+porte...
+
+--Bon! compris! dis-je.
+
+Et je topai de grand coeur.
+
+A ce point de son récit à M. Grandvivier, Camuflet se prélassa sur sa
+chaise en débitant d'une voix ravie:
+
+--Je m'étais associé à une bonne action. La Providence ne tarda pas
+à m'en récompenser en me faisant découvrir que je n'avais jamais été
+sérieusement marié, puisque mes trois mariages étaient nuls, ce qui
+me donnait le droit de me procurer l'ineffable satisfaction, très
+prochaine, d'envoyer au diable mes trois belles-mères?
+
+--De quelle façon avez-vous fait cette découverte?
+
+--En agissant pour Ducanif, je me suis trouvé conduit à mettre le nez
+sur ce qui me concernait.
+
+--Comment? demanda le juge.
+
+Camuflet, on l'a vu, était de ces conteurs qui aiment à faire languir
+ceux qui les écoutent.
+
+--N'anticipons pas! n'anticipons pas! répéta-t-il encore; tout viendra
+en son lieu et place, s'il vous plaît de suivre mon récit.
+
+--Soit! fit le magistrat.
+
+--Je continue donc.
+
+--Pas avant que je vous aie posé une question. Cette lettre, trouvée
+chez le baron, par vous et Ducanif, de qui était-elle?
+
+--De la cuisinière Héloïse qui l'adressait au docteur, son amant.
+
+--Et vous l'avez lue!
+
+--Plus de vingt fois.
+
+--Est-ce vous faire anticiper que de vous demander quelle en était le
+teneur?
+
+--J'allais précisément vous l'apprendre. A la lire et la relire, j'ai
+fini par la savoir par coeur... Voici donc ce qu'elle contenait...
+
+Et Camuflet ouvrait la bouche pour contenter la curiosité du magistrat,
+quand soudain, au fond de l'appartement, éclatèrent des cris furieux, un
+vacarme de pas précipités, un craquement de bois brisé et, dominant tout
+ce tapage, une voix, vibrante de colère, qui répétait:
+
+--C'est lui! c'est lui! cette fois, je le tiens!
+
+En une seconde, le juge et Camuflet furent sur pied et coururent vers
+la salle à manger d'où était parti ce fracas. La porte de communication
+entre la cuisine et la salle à manger leur montra un trou béant produit
+par un panneau brisé.
+
+Et ils entendirent retentir dans l'escalier le pas de quelqu'un qui
+descendait à toute vitesse et dont la voix furieuse répétait:
+
+--C'est lui! c'est lui!
+
+Bien qu'elle fût altérée par la colère immense qui la secouait, M.
+Grandvivier reconnut cette voix.
+
+--C'est celle de La Godaille, pensa-t-il.
+
+Quant à Camuflet, en examinant la porte brisée et la cuisine qui
+montrait sa sortie sur l'escalier grande ouverte, il reconstituait la
+scène à haute voix.
+
+--Il est bien évident, disait-il, que deux hommes se trouvaient ici. Un
+d'eux, celui qui fuyait, pour faciliter sa retraite, a tiré cette porte
+qu'il a refermée en dedans d'un tour de clé. Si promptement que le
+poursuivant ait brisé l'obstacle qui lui était opposé, l'autre a eu le
+temps de s'enfuir par le porte de la cuisine qui ouvre sur le carré.
+
+Puis, se tournant vers le juge:
+
+--Reste maintenant à savoir quels étaient ces deux hommes, ajouta-t-il.
+
+Bien que M. Grandvivier pût répondre pour La Godaille, dont il avait
+reconnu la voix, il haussa les épaules en signe d'ignorance et répliqua:
+
+--Mon valet de chambre ou ma cuisinière pourraient nous l'apprendre...
+car c'est par l'un ou par l'autre que ces deux hommes doivent avoir été
+introduits pendant que nous étions ensemble dans mon cabinet.
+
+Or il était impossible d'interroger Cydalise dont la cuisine déserte
+attestait l'absence.
+
+--Pendant cette fuite, votre cuisinière était peut-être descendue chez
+ses fournisseurs, d'où elle n'est pas encore revenue, avança Camuflet
+pour expliquer cette absence du cordon bleu.
+
+--Sans doute. Quant à mon valet de chambre, il n'est pas encore de
+retour d'une course que je lui ai donnée, ajouta le juge.
+
+La curiosité n'était pas le moindre défaut de ce bon Camuflet. A défaut
+de ces deux témoins à interroger, il lui vint une idée.
+
+--Si je descendais questionner le concierge? Il n'est pas sans avoir vu
+passer ces deux hommes dont l'un poursuivait l'autre, proposa-t-il.
+
+--Vous m'obligerez en y allant, dit vivement le juge en poussant presque
+le petit homme.
+
+Camuflet, heureux de la permission qui le mettait à même de satisfaire
+sa curiosité, sortit par la cuisine dont, en son empressement, il oublia
+de refermer la porte sur le carré, que les deux hommes avaient laissée
+ouverte.
+
+Resté seul, M. Grandvivier, dont le visage s'était subitement empreint
+d'un désespoir profond, resta immobile comme cloué sur place par une
+sombre et douloureuse pensée.
+
+--Ces deux misérables auront parlé de ma fille devant La Godaille... Ce
+jeune homme connaît mon secret! murmura-t-il en frémissant.
+
+Un bruit le réveilla brusquement de sa torpeur et lui fit lever les
+yeux.
+
+C'était La Godaille qui rentrait par la cuisine dont il venait de
+refermer la porte.
+
+Ne pouvant se douter que celui qu'il poursuivait lui avait échappé en
+se réfugiant, avec sa complice, à l'étage au-dessous, chez Fraimoulu,
+le jeune homme avait continué sa chasse à fond de train jusqu'à la
+rue, espérant voir son ennemi fuyant à une bien petite avance. En
+n'apercevant personne, il était revenu aussitôt sur ses pas.
+
+Hilarion avait dit la vérité lorsqu'il avait raconté à Gontran que,
+quand il se tenait sur la porte du charcutier en attendant son second
+petit salé, il avait vu revenir celui qui l'avait bousculé alors qu'il
+apportait sa première acquisition et qu'il l'avait entendu murmurer au
+passage:
+
+--C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car j'étais trop sur
+ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.
+
+En conséquence, La Godaille était rentré dans la maison avec l'espoir
+qu'il rencontrerait son ennemi, caché dans quelque coin des combles,
+attendant le moment propice pour détaler.
+
+C'était au retour de ces recherches inutiles que, en redescendant, il
+était rentré chez le juge.
+
+Alors il l'avait aperçu dans la salle à manger.
+
+Pâle, ému, l'oeil plein de compassion pour le magistrat qui, la figure
+convulsée par une immense angoisse, le regardait s'avancer, le jeune
+homme vint lentement au juge et d'une voix douce:
+
+--Monsieur Grandvivier, voulez-vous me faire l'honneur de m'entendre
+pendant quelques instants? demanda-t-il.
+
+Sans répondre, car une inquiétude terrible lui serrait la gorge, M.
+Grandvivier se dirigea vers son cabinet, suivi par le jeune homme qui,
+plein d'hésitation, se demandait:
+
+--Comment vais-je commencer?
+
+A leur entrée dans le cabinet, La Godaille, instruit par l'expérience
+sur le danger des portes entr'ouvertes, quand on ne veut pas que des
+oreilles voisines entendent, même involontairement, ce qu'on peut avoir
+à dire, commença par pousser le verrou.
+
+Puis il se retourna vers le magistrat qui, après s'être laissé tomber
+sur un siège, l'avait regardé faire.
+
+Il y eut un moment de silence entre les deux hommes, qui restèrent face
+à face, l'un n'osant parler, l'autre tremblant d'interroger.
+
+Ce fut le juge qui, au prix d'un pénible effort, commença en demandant
+d'une voix qu'il essayait vainement de raffermir:
+
+--Qu'avez-vous à me dire?
+
+Frédéric Bazart parut hésiter d'abord. Rassemblant ensuite son courage,
+il attaqua, comme on dit, le taureau par les cornes et répondit d'un
+ton qui, si étrange que fût la phrase, n'avait pas le moindre accent
+ironique.
+
+--J'ai à vous dire, monsieur Grandvivier, que je crois avoir deviné
+pourquoi vous avez voulu que je vous apprisse à faire sauter la coupe.
+
+Puis, sans laisser au magistrat, qui avait tressailli, le temps de dire
+un mot, il continua:
+
+--Malgré ma vie passée, croyez-vous qu'il y ait en moi un honnête homme?
+un garçon capable, maintenant qu'il a mis le pied dans le droit chemin,
+de le suivre jusqu'au bout sans jamais broncher?
+
+--Oui, je vous reconnais pour l'homme que vous dites. En si périlleuse
+tentation que puisse vous mettre l'avenir, je suis certain que vous ne
+faillirez plus.
+
+--Alors vous avez confiance en moi?
+
+--Confiance pleine et entière.
+
+--Daignerez-vous me la prouver?
+
+--Parlez!
+
+La Godaille, encore une fois, sembla hésiter. Puis, d'une voix qui avait
+l'air de supplier:
+
+--Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la main de mademoiselle
+de Grandvivier?
+
+Il y avait dans cette demande, il faut le supposer, un effroyable
+sous-entendu, car le juge se leva brusquement de son siège et, livide,
+pantelant, l'oeil hagard, vint droit à Bazart.
+
+--Alors vous savez?... commença-t-il d'un ton rauque et bas.
+
+--Oui, car j'ai tout entendu de ce que disaient Cydalise et son ignoble
+amant... Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un
+dévouement profond et discret, qui...
+
+Après ces mots respectueusement articulés, le jeune homme fit une pause
+destinée à mieux peser sur ce qui lui restait à dire, puis il acheva sa
+phrase:
+
+--... qui vous venge.
+
+--Et vous m'offrez ce dévouement-là? dit le juge après un assez long
+silence qu'il employa à dévisager La Godaille.
+
+--Oui, fit résolument Frédéric.
+
+--Un dévouement qui ne reculera devant rien? insista M. Grandvivier.
+
+--Oui, répéta le jeune homme.
+
+--Quoi que je vous demande?
+
+--Mettez-moi à l'épreuve.
+
+Alors le juge posa sa main sur l'épaule de Frédéric Bazart, et avec un
+sourire cruel, il prononça:
+
+--Je vous demande, dans une entrevue que je vous ménagerai, de montrer
+le plus grand calme devant M. le baron de Walhofer, que vous avez eu
+le tort de confondre avec un misérable qui lui ressemble, surnommé le
+Tombeur-des-Crânes.
+
+--Vous ignorez que c'est le même homme! s'écria La Godaille, croyant
+faire une révélation au juge.
+
+Mais, au lieu de s'émouvoir à cette nouvelle, M. Grandvivier répéta en
+traînant sur les mots:
+
+--De montrer le plus grand calme devant M. de Walhofer, que vous avez eu
+tort de prendre pour le Tombeur-des-Crânes.
+
+Puis les deux hommes se regardèrent dans les yeux en silence, face à
+face.
+
+Sans doute que Frédéric Bazart lut dans le regard du juge la pensée que
+ce dernier voulait lui laisser deviner, car bientôt il prononça:
+
+--J'obéirai!
+
+--Bien! fit le juge dont la figure s'éclaira d'une satisfaction féroce.
+
+Ils s'étaient si bien compris que La Godaille, sans aucune explication,
+ajouta:
+
+--J'obéirai... à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que... si vous le manquez... vous le laisserez passer par mes
+mains.
+
+--Oui... si je le manque, accorda le juge avec un ricanement sauvage qui
+prouvait que, dans sa soif de vengeance, il regardait cette supposition
+comme ne devant jamais se réaliser.
+
+En sanction du pacte conclu, le magistrat tendait la main au jeune homme
+quand on frappa à la porte.
+
+Prestement et sans bruit, La Godaille ouvrit le verrou.
+
+--Entrez! dit le juge.
+
+C'était Camuflet qui revenait de son enquête à la loge.
+
+--Le concierge n'a rien pu m'apprendre. Les deux hommes en question ont
+dû filer devant la loge sans qu'il ait eu le temps de les apercevoir,
+déclara-t-il.
+
+--De ces deux hommes, en voici déjà un, annonça, en désignant Bazart,
+le magistrat dont, à l'entrée de Camuflet, le visage s'était subitement
+fait souriant.
+
+A ces mots, la physionomie du petit homme prit une expression
+d'ahurissement, et il ouvrait la bouche pour s'exclamer, quand soudain,
+une pensée de prudence arrêta sur ses lèvres la manifestation de sa
+surprise. Il mit vivement un doigt sur ses lèvres, puis, en le dirigeant
+vers le salon, il dit à voix basse:
+
+--Chut! chut! vous m'expliquerez cela quand nous serons entre nous.
+Mais, pour le moment, motus! car je ne suis pas revenu seul.
+
+--Vous avez amené quelqu'un?
+
+--Oui; comme j'étais dans la loge à interroger le concierge, ce
+quelqu'un s'est présenté... un des convives de votre dîner. Il voulait
+seulement déposer pour vous sa carte de digestion. Dans la crainte de
+vous déranger, il n'osait monter. J'ai tant insisté qu'il a consenti à
+me suivre. Il est là dans le salon.
+
+A cette annonce, M. Grandvivier marcha vers la porte pour recevoir son
+visiteur.
+
+Dès que son regard eut plongé dans le salon, on entendit sa voix,
+aimable au possible, qui disait:
+
+--Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer.
+Entrez donc par ici.
+
+En entendant s'approcher le pas du baron qui allait pénétrer dans le
+cabinet, le brave La Godaille avait tressauté en pâlissant:
+
+--Ne pas étrangler ce gueusard! Voilà qui va être dur à cracher pour
+moi!... mais j'ai juré d'obéir! murmura-t-il.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Pour bien comprendre l'audace impudente qui ramenait M. de Walhofer
+chez M. Grandvivier, il faut remonter de quelques heures dans la vie du
+baron, c'est-à-dire au moment où il était revenu de visiter seul et
+en plein jour la petite maison de Billancourt, cette masure au caveau
+secret à laquelle, la nuit précédente, l'avait conduit, sans s'en
+douter, le docteur Gustave Cabillaud, qu'il suivait à la piste.
+
+De cette expédition il était revenu, valise en main, disant avoir manqué
+le train de Bruxelles à son portier, à qui, en s'éloignant le matin, il
+avait annoncé partir pour la Belgique.
+
+Après être remonté chez lui pour y déposer sa valise qui, au lieu
+d'effets et de linge, contenait des outils de menuisier et de serrurier
+qui, probablement, lui avaient servi, à Billancourt, à préparer quelque
+contre-mine au projet du docteur Gustave, le baron était sorti une
+seconde fois pour aller déjeuner dans un restaurant à la mode.
+
+Le temps était beau; il invitait le flâneur à la promenade. Rien donc de
+plus naturel que le baron, au sortir de table, s'en allât, le cure-dents
+à la bouche, baguenauder le long des boulevards jusqu'à la rue de la
+Paix, qui le conduisit au jardin des Tuileries.
+
+Là, en vrai désoeuvré qui veut jouir à la fois du repos et de l'ombre,
+il s'était dirigé vers un des superbes quinconces de marronniers sous
+lesquels des chaises de paille attendent le promeneur fatigué. La partie
+du jardin choisie par le baron était bien un peu déserte, loin des
+parterres où, à ce moment, se concentrait l'animation. Mais il n'était
+pas le seul qui eût le goût de la solitude, car, avant lui, une vieille
+dame s'était déjà installée en ce coin retiré, où une dizaine de chaises
+entouraient le pied d'un arbre.
+
+Assise sur un de ces sièges, les pieds posés sur les bâtons d'un autre,
+la vieille était si bien absorbée par la lecture d'un roman qu'elle
+ne releva pas même la tête quand le baron vint prendre près d'elle la
+chaise sur laquelle il allait s'asseoir. Le jeune homme, peu soucieux
+qu'on put le croire en compagnie d'une dame aussi mûre, traîna sa
+chaise en arrière de la liseuse, de l'autre côté de l'arbre, et se plaça
+tournant le dos à celle qui l'avait précédée en ce coin écarté.
+
+Cela fait, il alluma un cigare, et, tout rêveur, se mit à fumer, l'oeil
+perdu dans le vide, à vingt mètres devant lui. Sa rêverie, paraît-il,
+était de celles qui font parler tout haut, car, bientôt, il lâcha ces
+paroles:
+
+--La mère, avez-vous l'argent?
+
+--Oui, mon garçon. Dix beaux billets de mille francs, répondit la
+vieille dame sans sortir le nez de son livre. Je suis allée, ce matin,
+pour te les porter rue de Turenne... mais j'ai trouvé figure de bois...
+Alors je suis venue t'attendre ici, au rendez-vous.
+
+--Oh! oh! dix mille francs! un joli magot! fit le baron enchanté.
+
+--Oui, mais il ne faudrait pas encore compter sur une pareille léchée,
+fiston.
+
+--Elle vous a été dure à obtenir?
+
+--Obtenir? répéta la vieille dame en ricanant. Ah! ouiche! Avec ça
+qu'il faut la croix et la bannière pour tirer du grigou une centaine de
+francs!
+
+--Alors, comment vous êtes-vous procuré la somme?
+
+--Je n'ai eu que la peine de la prendre dans le tiroir où mon imbécile
+l'avait placée devant moi en oubliant la clé sur la serrure.
+
+--Bigre! lâcha le baron à cette révélation.
+
+--Oh! ne crains rien! Tu sais, Alfred, que ta mère n'est pas à moitié
+roublarde. Je me suis donc arrangée pour que ça retombe sur les deux
+autres... Seulement, je te le répète, faudrait pas me demander de
+recommencer le coup. Il est donc nécessaire que les dix mille balles
+suffisent pour te conduire à bon port.
+
+Et, après cet aveu, la vieille dame ajouta:
+
+--Veux-tu que je te dégoise ce que j'ai dans le fond de l'âme?
+
+--Dégoisez, la mère.
+
+--Eh bien! j'ai la venette que tu n'arrives pas à réussir. Faut pas
+chasser deux lièvres à la fois... Oui, je sais bien que tu vas me dire
+qu'on se rattrape sur l'un quand on a raté l'autre... Mais, vois-tu,
+j'ai le trac qu'entre les deux mariages que tu guignes, il ne t'arrive
+de rester le Prussien entre deux selles.
+
+Après un court silence qu'elle employa à tourner un feuillet de son
+livre, comme si elle poursuivait sa lecture, la vieille dame demanda:
+
+--Laquelle de tes deux donzelles t'offre le plus de chances? la Ducanif
+ou la Grandvivier?
+
+Il ne plut pas au baron de répondre carrément; il se contenta de
+répliquer:
+
+--Qu'il vous suffise de savoir, la mère, que de l'un et l'autre côté il
+y a une forte dot à palper.
+
+--Heu! heu! lâcha la vieille en grognant, oui, une grosse dot... Mais
+de l'un et de l'autre côté aussi il faudra en donner une part... soit à
+Cydalise... soit au médecin et à la cuisinière Héloïse.
+
+--Oh! quand nous en serons à l'heure du partage!... gouailla le baron
+dont la phrase, bien qu'inachevée, promettait du fil à retordre à ses
+copartageants.
+
+--Heu! heu! répéta la liseuse qui semblait être en son heure de
+méfiance, faut pas s'imaginer qu'on est seul malin ici-bas! Les
+ficelles, ça se vend pour tout le monde, sache-le bien, Alfred. Tel
+à qui on voulait jouer un pied de cochon vous administre souvent une
+mornifle inattendue.
+
+--Ta! ta! ta! débita dédaigneusement Alfred.
+
+Ce mépris du danger rendit la mère plus hardie à prêcher la prudence.
+Elle continua:
+
+--Quand deux chiens se disputent un os, il y a péril à vouloir leur
+retirer cet os. C'est ce que tu as fait, mon bibi, avec le Gustave
+et son Héloïse. Ils allaient dépiauter le Ducanif quand tu es venu te
+mettre entre eux en exigeant ta part à titre de dot de la fille
+Ducanif, qu'ils se sont engagés à te faire épouser... Méfie-toi, Alfred,
+méfie-toi! Les deux chiens qui se battaient pour l'os, se retournent,
+quitte à s'entre-dévorer plus tard, contre celui qui vient en tiers.
+
+--Le Gustave et sa cuisinière n'oseront broncher, je les tiens trop sous
+ma coupe, affirma Alfred.
+
+--Oui, tu me l'as dit, à l'aide d'une lettre. Qui sait s'ils ne te la
+voleront pas pour s'affranchir? Qui sait même si tu la possèdes encore?
+
+--Vous dites vrai, la mère. Cette lettre a disparu, avoua le jeune homme
+avec une rage sourde.
+
+Puis se reprenant:
+
+--Mais c'est à n'y rien comprendre. Le vol ne peut avoir été fait par
+eux, car, s'ils fussent rentrés en possession de l'écrit qui les fait
+mes esclaves, ils eussent relevé la tête. Bien au contraire, je les
+trouve plus soumis que jamais.
+
+A cela, la mère secoua la tête d'un air de doute.
+
+--Crains une manigance, continua-t-elle. Il n'est pire eau que l'eau
+qui dort. En veux-tu une preuve, fiston? Ce matin, quand j'ai été te
+demander là-bas, rue de Turenne, une femme m'avait précédée dans le trou
+obscur qui est la loge du savetier concierge. L'obscurité m'a empêchée
+de la reconnaître. A mon départ, elle m'a suivie et le diable sait où,
+bien sans le vouloir, je l'aurais conduite, si, en passant devant un
+miroitier, la prudence ne m'avait rappelé une vieille ruse de guerre...
+celle, sous prétexte de rajuster ma coiffure, de regarder, à l'aide
+d'une glace, ce qui se passait derrière moi. Alors j'ai reconnu Héloïse
+qui marchait sur mes talons. Une maison à double issue m'a servi à la
+laisser en plan... Mais pourquoi me suivait-elle, je te le demande, si
+ce n'est parce qu'elle m'avait entendue te demander au pipelet?... Si
+soumis qu'ils te paraissent, tu vois que cette Héloïse et son médecin te
+mijotent un vilain coup... Veille au grain, Alfred!
+
+Et, continuant son rôle de prophétesse de malheur, la vieille dame,
+toujours le nez dans son livre, poursuivit:
+
+--Du côté de la fille Grandvivier, es-tu plus certain de ton affaire,
+mon fieux? Es-tu bien sûr que la Cydalise te soit une fidèle alliée?
+
+--Notre passé l'enchaîne à moi et quinze mille francs que je lui ai
+promis sur la dot, si j'épouse, me répondent de l'avenir.
+
+--Oui, si tu épouses, appuya la mère. Mais épouseras-tu, mon garçon?
+Une fille que, par une indigne surprise, on a mise à mal, n'épouse pas
+toujours le séducteur. Rappelle-toi le dicton du four où, bien souvent,
+n'enfourne pas celui qui l'a chauffé.
+
+--Ta! ta! ta! redit Alfred railleur.
+
+Moquerie qui servit à la mère pour repartir de plus belle.
+
+--Et puis elle a bien vite disparu, la fille Grandvivier. Le père l'a
+fait partir dare dare... preuve qu'il sait tout.
+
+--Oui, tout, sauf le nom et la personne du coupable. Avant-hier, j'ai
+dîné chez lui, ricana le fils.
+
+Mais la vieille dame tenait à vider son sac aux conseils.
+
+--A ta place, moi, fiston, je me tiendrais en garde contre le papa. Il
+ne m'inspire pas pour deux sous de confiance. Je l'ai vu passer certain
+jour. Un vrai pince-sans-rire, avec une mine de croque-mort. Il m'a fait
+froid dans le dos... Il se peut que tu aies rendu Cydalise muette
+avec ta promesse de quinze mille francs. Rien ne t'assure qu'en lui en
+offrant vingt mille ce mauvais sécot de juge ne la fera pas parler.
+
+Tant de sinistres prédictions avaient fini par agacer le baron, qui
+répliqua sèchement:
+
+--Aujourd'hui, la mère, savez-vous que vous n'êtes pas à la gaieté?
+
+La maman en avait encore gros sur le coeur. Aussi reprit-elle vivement:
+
+--Dame! il y a de quoi, mon petit! J'ai comme une idée que tous tes
+projets vont craquer. Un beau matin, il t'a pris l'idée de te fourrer
+dans la peau d'un baron pour épouser une héritière. Ça devait être bâclé
+à la vapeur. Alors j'ai dit: «Allons-y!» et j'ai lâché mes économies.
+Mais, à cette heure, je n'ai plus le sou et je trouve que ça dure
+trop... Et puis j'espérais que ton beau mariage me permettrait de lâcher
+le Camuflet.
+
+Après ce nom, la maman branla la tête en murmurant:
+
+--Encore un qui ne m'inspire pas pour deux sous confiance.
+
+--Ah! ah! fit le baron. Vous m'avez répété cent fois que c'était un pur
+idiot.
+
+--On se trompe à tout âge, mon bichon. Aujourd'hui, j'ai comme une
+doutance qu'il fait la bête. La facilité même avec laquelle je l'ai
+soulagé de ses dix mille francs me fait peur.
+
+--Puisque vous vous êtes arrangée pour qu'il accuse les autres, objecta
+le fils.
+
+--Oui, de l'une, j'ai renfermé le dé en argent dans le tiroir qui
+contenait les billets. Pour l'autre, j'ai semé cinq ou six gousses d'ail
+dont elle a toujours ses poches remplies dans le cabinet de Camuflet qui
+sait que, de nous trois, seule elle en fait usage pour ses ratatouilles.
+Mais, malgré ces précautions, je ne suis pas tranquille. Je le répète,
+je sens que ça craque. Aussi, Alfred, il me tarde de ne plus jouer mon
+rôle de noble dame Buffard des Palombes.
+
+Et maman répéta d'une voix alarmée:
+
+--Ça craque! ça craque!
+
+Le baron mit fin à ces jérémiades en demandant d'une voix impatientée:
+
+--Bref! vous m'apportez les dix mille francs en question?
+
+--Oui, mon loulou. Mais, après eux, n-i ni, c'est fini! rappelle-toi que
+c'est ton va-tout pour continuer ton rôle de baron. Il faut avoir réussi
+avant ton dernier écu envolé... sinon, il ne nous restera plus qu'à
+lever le pied pour notre Belgique.
+
+--Oh! je réussirai! affirma le fils d'un ton plein d'une sombre énergie.
+
+La maman venait de fermer son livre et se préparait à quitter sa place
+en disant:
+
+--Alors, mets ton chapeau sur la chaise près de toi. En passant, je vais
+y glisser le magot.
+
+Le Tombeur-des-Crânes, qui tournait la tête à droite, entendit à sa
+gauche le bruit sourd de la liasse de billets qui tombait dans la coiffe
+de son chapeau, en même temps que l'ancienne Belle-Flamande s'éloignait
+en répétant:
+
+--Ça craque! ça craque!
+
+Le plus négligemment du monde, le baron avait repris son chapeau.
+
+--Elle a raison, c'est mon va-tout! murmura-t-il pendant que sa main se
+refermait sur les billets de banque.
+
+Songeait-il au meilleur emploi à faire de ses dernières ressources
+pendant les cinq minutes qu'il demeura rêveur après le départ de sa
+mère? Le résultat de ses réflexions fut qu'il se leva de sa chaise en
+disant:
+
+--Mon va-tout?... Non... il me restera encore la petite maison de
+Billancourt où, la nuit dernière, m'a conduit, bien à son insu, l'amant
+d'Héloïse?
+
+Alors, se rappelant que Gustave Cabillaud avait aussi des projets sur
+cette maison, il se répéta en riant un des proverbes que venait de lui
+citer la Belle-Flamande:
+
+--Ce n'est pas toujours celui qui a chauffé le four qui enfourne.
+
+Si confiant qu'il fût en son audace, le Tombeur-des-Crânes, tout en les
+taxant d'exagération, était contraint de s'avouer qu'il y avait un
+peu de vérité dans les craintes maternelles. Certes, il était loin
+d'admettre le «ça craque» de la Belle-Flamande, mais il lui fallait
+reconnaître qu'il s'était produit un temps d'arrêt dans la veine
+heureuse qui avait signalé ses débuts dans la peau d'un baron.
+
+Expliquons d'abord comment Alfred était devenu M. de Walhofer.
+
+Après des alternatives de succès et de malechances, où la vache enragée
+avait dominé, la troupe de la Belle-Flamande était venue sombrer en
+France devant un huissier qui avait vendu le matériel, les costumes et
+accessoires, la voiture et ses rossinantes, la tente et ses tréteaux.
+
+Les artistes s'étaient alors séparés.
+
+La première à décamper avait été Cydalise qui, en sa qualité de
+belle fille allant chercher fortune, s'éloigna sans aucune crainte de
+l'avenir.
+
+--Au revoir! lui avait dit le Tombeur-des-Crânes.
+
+--Ah! non, j'ai assez d'être battue! Donc, pas au revoir, mais adieu,
+tout ce qu'il y a de plus adieu! avait-elle répondu.
+
+Elle était partie heureuse de cette espèce de délivrance, sans se douter
+qu'une femme de sa sorte, dont les instincts bas finissent toujours par
+avoir la nostalgie de la boue, ne pouvait se soustraire complètement à
+l'empire d'un être de l'acabit d'Alfred.
+
+Le dernier qui se détacha de la Belle-Flamande fut celui qui, dans les
+séances de second, représentait le magnétiseur de Cydalise. C'était
+un ancien greffier de tribunal qui s'était réfugié dans la voiture des
+saltimbanques pour échapper à la justice belge, qui voulait lui demander
+compte de nombreux faux.
+
+Le fait était que ce gaillard avait un prodigieux talent à imiter les
+signatures et à falsifier les actes les plus authentiques.
+
+--Si jamais vous avez besoin de moi... avait dit l'ancien greffier à la
+Belle-Flamande en prenant congé d'elle.
+
+--Ce n'est pas de refus, avait répliqué celle-ci.
+
+--Soit comme magnétiseur, si vous reformez une troupe, soit autrement,
+avait ajouté l'autre pour compléter ses offres.
+
+--Qu'entendez-vous par votre «autrement», mon brave Bédaric?
+
+--Dame! patronne, il arrive souvent d'avoir un urgent besoin de la
+signature de quelqu'un qu'on n'a pas sous la main ou qu'on ne veut pas
+déranger, ou qui est mort...
+
+--Ah! bon! compris! compris! Bédaric.
+
+Puis la mère et le fils étaient restés seuls en présence.
+
+--Il s'agit maintenant de tirer chacun son épingle du jeu, avait dit la
+mère.
+
+Cela n'avait pas été long pour le Tombeur-des-Crânes qui avait trouvé
+immédiatement à s'engager dans une autre troupe, heureuse de s'adjoindre
+cette célébrité de tous les champs de foire.
+
+Quant à la Belle-Flamande, après avoir été directrice, pouvait-elle
+se résigner à devenir simple artiste? En conséquence, elle quitta ce
+qu'elle appelait sa carrière.
+
+Une année après, le Tombeur-des-Crânes rejoignait sa mère à Paris. Il
+était dégoûté de la vie de saltimbanque et cherchait une autre voie.
+
+--Ah! si, au lieu d'être un garçon, tu étais une fille, comme j'aurais
+ton affaire! soupira la maman qui, après divers métiers essayés, s'était
+tenue à celui de garde-malade.
+
+--Bah! comment? fit Alfred.
+
+--Figure-toi qu'en ce moment je soigne un bonhomme tombé malade d'avoir
+perdu sa femme... sa seconde femme encore... Et c'est un Crésus qui a la
+toquade de la vie de ménage. A peine rétabli, il y a gros à parler que
+mon imbécile va vouloir encore se ratteler au conjungo... Si tu étais
+une fille, moi mettant la main à la pâte, avant six semaines, tu
+t'appellerais madame Camuflet.
+
+Et l'ancienne mangeuse de lapins vivants, après avoir poussé un second
+soupir de regret, ajouta:
+
+--Hein! me vois-tu la belle-mère d'un richard? Quelle existence en
+sucre! Comme je me dorloterais! Toujours le porte-monnaie garni de
+monacos!
+
+A cette perspective attrayante, le Tombeur-des-Crânes se dit que, si sa
+mère nageait dans les monacos, il saurait lui en soutirer sa large part.
+Aussi donna-t-il ce conseil intéressé:
+
+--Puisque tu n'as pas de fille, tâche d'en trouver une.
+
+Au lieu de s'effaroucher, la maman avait souri d'un air fin en
+répliquant:
+
+--J'y ai pensé... Je te dirai même que j'ai ce qu'il me faut sous la
+main. Une fille des Enfants-Trouvés, dix-huit ans, jolie comme un coeur,
+plus paresseuse qu'une couleuvre, qui ne demanderait pas mieux que de se
+laisser mettre à plein beurre. Une fois mariée, elle ne vendrait pas la
+mèche.
+
+--Eh bien! prends-la!
+
+Là-dessus la Belle-Flamande avait secoué tristement la tête en disant:
+
+--Oui, mais il y a un cheveu dans l'affaire, mon fiston.
+
+--Quel cheveu?
+
+--Il ne suffit pas de dire: «Voilà ma fille»; il est nécessaire encore
+de le prouver... et, pour prouver, il faut des papiers qui me manquent.
+
+Elle allait pousser un troisième soupir que son fils arrêta net par
+cette demande:
+
+--Et Bédaric? Avez-vous donc oublié les offres de Bédaric? Qu'est-il
+devenu?
+
+A ce nom, la maman avait tressauté.
+
+--Pristi! tu me donnes là une jolie idée! s'écria-t-elle joyeusement.
+Le diable m'emporte si j'avais pensé à ce bon Bédaric qui possède un si
+beau talent!
+
+--Le tout est de le retrouver.
+
+--Je l'ai rencontré il n'y a pas un mois. A ce qu'il m'a annoncé,
+il tient une échoppe d'écrivain aux environs des halles, rue de la
+Ferronnerie.
+
+--Allons-y, proposa Alfred.
+
+Et ils se mirent en route. Chemin faisant, la Belle-Flamande exultait de
+joie.
+
+--Bédaric va nous confectionner toutes les paperasses utiles,
+disait-elle. Pour tant faire que d'avoir des papiers neufs, je veux
+qu'ils soient dans le grand genre. Je tiens à ce qu'ils me mettent de
+la haute!... Un titre et un nom qui esbrouffent le Camuflet, mon futur
+gendre!
+
+Regardant le mariage comme déjà fait et parfait, la Belle-Flamande
+bégaya d'une voix qui frissonnait d'une satisfaction cupide:
+
+--En avant la danse des écus!!!
+
+Puis, vivement, elle ajouta:
+
+--Écus que nous partagerons, Alfred.
+
+--Écus dont j'ai d'autant plus besoin qu'ils me sont indispensables pour
+la réussite de mes projets, appuya le Tombeur-des-Crânes.
+
+--Tiens! tu as donc des projets, toi?
+
+--J'ai plein le dos de cette existence errante de bateleur... Je veux me
+fixer, épouser une femme qui m'apporte le bien-être...
+
+--Alors, épouse la femme à barbe. Elle vaut de l'or, cette biche-là!
+conseilla la Belle-Flamande cherchant une bru future dans son ancien
+métier.
+
+--Pouah! pouah! fit Alfred.
+
+--Mazette! tu es difficile! Une artiste qui gagne jusqu'à des cinq et
+six francs à chaque entre-sort et, pour peu qu'on les serre, on arrive
+à dix ou douze représentations... Avec une épouse de ce calibre-là, tu
+vivrais les bras croisés.
+
+Le Tombeur-des-Crânes haussa dédaigneusement les épaules à cette
+admiration maternelle, et d'un ton bref:
+
+--J'ai en vue deux riches héritières dont une est la fille d'un
+magistrat, déclara-t-il.
+
+Le mot de «magistrat» sonna si comiquement à l'oreille de la
+Belle-Flamande qu'elle éclata de rire et lâcha naïvement:
+
+--Tu blagues, mon petit!...
+
+La mine sérieuse de son fils arrêta sa gaieté bruyante.
+
+--Alors, reprit-elle, ta fille de magistrat est sourde, bossue, aveugle
+et elle s'est fait couper les deux jambes dans un accident de chemin de
+fer?
+
+--Elle est jeune, jolie et je l'épouserai, affirma le Tombeur-des-Crânes
+avec assurance.
+
+--Avec ça qu'on viendra te l'offrir! gouailla encore la maman incrédule.
+
+--Non... mais on sera tout heureux de me l'accorder quand j'irai la
+demander.
+
+Une seconde fois, le «Tu blagues!» vint aux lèvres de la Belle-Flamande,
+mais elle l'avala en voyant le sourire affirmatif d'Alfred. Pour elle,
+la chose appartenait si bien au domaine du fantastique qu'elle lui
+trouva un motif.
+
+--Alors, les restes d'un autre? avança-t-elle.
+
+A cette supposition, le fils dressa la crête. Il parut, comme le paon,
+se mirer dans ses plumes d'un air vainqueur, et d'une voix pleine de la
+plus immense fatuité:
+
+--... Pas d'un autre, accentua-t-il.
+
+Pour le coup, la maman y alla de son refrain à plein gosier.
+
+--Tu blagues!» lâcha-t-elle.
+
+Mais toujours se pavanant, Alfred riposta tout tranquille:
+
+--A la première occasion, vous demanderez plutôt à Cydalise.
+
+--Tiens! tu l'as donc retrouvée, cette grande brinde? Qu'est-elle
+devenue, la belle rousse? s'écria la mère lancée sur une autre piste.
+
+--Aujourd'hui, la belle rousse est devenue brune. Elle est cuisinière
+chez mon futur beau-père, le magistrat en question.
+
+--Et elle a oublié toutes les volées que tu lui as administrées?
+
+--A leur souvenir, sa passion s'est rallumée plus ardente que jadis.
+J'ai fini par si bien commander en maître que, tout en rechignant un
+peu, elle a été ma complice dans le fait qui a rendu mon mariage forcé.
+
+Il devait y avoir dans le passé de la Belle-Flamande des souvenirs qui
+la faisaient parler par expérience, car sa voix s'attendrit en émettant
+cette réflexion:
+
+--Le fait est que, quand une femme en tient pour un homme, elle est
+capable, s'il l'exige, de se mordre le front.
+
+Ensuite, revenant à ses moutons:
+
+--Va donc pour la fille du magistrat, accorda-t-elle. Mais tu as parlé
+d'une autre héritière. L'as-tu amenée au mariage forcé, celle-là?
+
+Le Tombeur-des-Crânes prit un ton dégagé:
+
+--Oh! fit-il, je ne m'occupe pas personnellement de ce mariage. Deux
+personnes y travaillent pour moi.
+
+--Des amis?
+
+--Des amis, si vous voulez, la mère... mais des amis par lesquels il ne
+ferait pas bon pour moi me laisser soigner si j'étais malade, d'autant
+plus qu'un d'eux est médecin.
+
+La Belle-Flamande était une femme d'un bel acquit. Elle connaissait
+si bien la carte de tant de pays que, pour certains points, il n'était
+besoin, avec elle, de les lui mettre sur leurs i. Elle éclata de son
+gros rire en disant:
+
+--Alors ils ont une corde sensible, tes deux amis?
+
+--Précisément.
+
+--Et quand tu touches cette corde, ça les fait chanter?
+
+--Comme vous le dites.
+
+--Et comment as-tu découvert cette corde?
+
+--Encore par Cydalise qui, je dois l'avouer, ne se doute pas le moins du
+monde qu'elle m'a servi dans cette affaire...
+
+--Conte-moi la chose, garçon, demanda la maman qui, tout aussitôt,
+ajouta:
+
+--Non, plus tard. Nous voici arrivés chez Bédaric.
+
+Ils étaient, en effet, devant une étroite boutique dont la devanture
+était fermée par des rideaux, noirs de crasse, mais soigneusement tirés.
+
+L'ancien magnétiseur et ci-devant greffier belge était assis devant une
+petite table. Il se leva précipitamment à l'entrée des arrivants qu'il
+reconnut à première vue.
+
+--Eh! mon ancienne patronne et son fils! A quoi puis-je vous être bon?
+s'écria-t-il, tout empressé.
+
+--Mon bonhomme, voici la chose. Je veux marier ma fille, aborda
+carrément la Belle-Flamande.
+
+--Votre fille? Mais vous n'en avez pas! lâcha Bédaric ahuri par ce
+début.
+
+--Non, mais je viens à toi pour que tu m'en fasses une, dit
+l'ex-patronne.
+
+Sans attendre l'effet de cette plaisanterie risquée, elle expliqua
+longuement son cas à Bédaric qui l'écouta en disant de temps à autre:
+
+--Rien de plus facile, patronne.
+
+Il lui fallait une haute position sociale. La veuve d'un gros bonnet.
+
+--Veuve d'un général tué au champ d'honneur, proposa Bédaric.
+
+--Le général me va, mais avec un nom bien ronflant qui pue les
+croisades.
+
+Bédaric se recueillit.
+
+--Que diriez-vous de: Buffard des Palombes? finit-il par demander.
+
+--Superbe! approuva la nouvelle veuve du général.
+
+Et, dans son ravissement, elle s'écria:
+
+--Buffard des Palombes! En voilà un nom qui va épater le Camuflet!!!
+
+Bédaric fit un saut sur sa chaise, ouvrit des yeux étonnés, grands comme
+une porte cochère.
+
+--Camuflet! répéta-t-il. N'est-ce pas un ancien entrepreneur fort riche?
+demanda-t-il.
+
+--Oui, un millionnaire.
+
+--Et c'est à lui que vous voulez donner votre fausse fille?
+
+--En personne. Est-ce que vous connaissez l'idiot dont je veux pour
+gendre?
+
+A cette question, Bédaric se prit les côtes et si fort fut son rire
+qu'il put à grand'peine répondre:
+
+--Si je connais Camuflet! Ah! la bonne plaisanterie! elle est forte,
+celle-là! Camuflet qui s'est déjà marié deux fois. C'est bien celui-là,
+n'est-ce pas?
+
+--Le même.
+
+Bédaric tâcha de modérer sa gaieté et, entre deux spasmes de rire,
+débita vite:
+
+--C'est moi qui ai fait son second mariage.
+
+Après avoir affirmé que c'était lui qui avait fait le second mariage de
+Camuflet, le joyeux Bédaric se reprit aussitôt:
+
+--C'est-à-dire, non; je m'exprime mal. Je n'ai pas fait ce mariage, mais
+je l'ai grandement facilité.
+
+--En quoi faisant? demanda Alfred.
+
+--En tuant un homme.
+
+Si l'aveu était raide, bien surprenante était aussi la réflexion dont
+l'écrivain public le fit suivre.
+
+--Après tout, reprit-il, quand je l'ai tué, il se pouvait qu'il fût déjà
+mort depuis plusieurs années.
+
+Alfred et sa mère n'eurent pas le temps de s'étonner, car il poursuivit
+aussitôt:
+
+--Voici la chose: lorsque Camuflet s'amouracha de la petite qu'il
+voulait pour sa seconde femme, je vous laisse à deviner si la maman,
+qui ne possédait pas un radis, avait hâte d'avoir un gendre à écus. Par
+malheur, elle était en puissance de mari. Quand je dis «en puissance»,
+ce n'est pas le vrai mot, car, depuis sept ou huit ans, elle était
+délivrée de son époux, un exécrable pochard qui, un beau matin, avait
+lâché femme et enfant, et n'avait plus donné de ses nouvelles. Or, pour
+marier la fille, il fallait le consentement du père... Où aller chercher
+le pochard?... Nix de mariage sans le consentement de l'Auvergnat; car
+le disparu était non seulement un ivrogne, mais encore un Auvergnat.
+
+Et Bédaric s'interrompit pour dire:
+
+--Du reste vous le connaissez.
+
+--Comment le nommes-tu? demanda le Tombeur-des-Crânes.
+
+--Craquefer.
+
+La Belle-Flamande interrogea sa mémoire.
+
+--Le nom ne m'est pas inconnu, mais je ne sais où je l'ai entendu
+prononcer, dit-elle.
+
+--Ni moi non plus, ajouta Alfred.
+
+--Il en a été de même pour moi quand la femme m'a nommé son mari, mais
+en creusant bien mes souvenirs, j'ai fini par trouver en quel endroit,
+vous et moi, nous avions rencontré l'Auvergnat soiffeur.
+
+--Où donc? fit curieusement la Belle-Flamande.
+
+--Ne vous souvient-il plus, sur la frontière, du petit village français
+où nous avons donné une représentation dans la grange d'un aubergiste...
+village qui s'appelait Montrel?
+
+--Montrel! répéta le Tombeur-des-Crânes qui, si maître qu'il fût de lui,
+ne put commander au frisson dont il fut secoué au nom de ce village lui
+rappelant ses trois victimes: Vernot, Carambol et Henriette.
+
+--Parbleu! oui, je me souviens de Montrel, avoua la Belle-Flamande.
+
+--Avez-vous aussi souvenance de Trudent, l'aubergiste, qui, trente fois
+par heure, hurlait: «Craquefer!» pour faire sortir l'Auvergnat de la
+cave?
+
+--Mais, objecta Alfred, malgré ce nom de Craquefer, il se pouvait que
+l'ivrogne ne fût pas le mari disparu?
+
+--Oui, mais je fus convaincu quand j'appris le petit nom du pochard
+que sa femme dut m'énoncer lorsqu'elle vint réclamer mes services.
+L'Auverpin répondait au petit nom de Pietro... singularité stupide,
+qui m'avait frappé à Montrel où, devant moi, le garçon d'écurie avait
+plaisanté le fouchtra sur ce prénom italien.
+
+--Alors vous vous êtes empressé de donner à la femme des nouvelles de
+son mari envolé? avança Alfred.
+
+--Jamais! au grand jamais! dit vivement Bédaric.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que j'aurais perdu les cent francs dont la femme me payait
+l'acte qu'elle réclamait de mes faibles talents. Ne sachant où retrouver
+son sac à vin et pressée qu'elle était de flanquer sa fille à Camuflet,
+la mère, devant l'impossibilité de se procurer le consentement paternel
+exigé par la loi, a coupé au court en s'adressant à moi qui lui ai bâclé
+un joli petit acte de décès de son Auvergnat, grâce auquel le mariage a
+passé comme une lettre à la poste.
+
+--Alors ce mariage était nul?
+
+--Parfaitement, fit Bédaric.
+
+Et, en souriant:
+
+--Nul... comme le sera aussi le troisième mariage que vous mitonnez pour
+Camuflet, ma chère patronne, ajouta l'ancien greffier magnétiseur.
+
+Louer la Craquefer, c'était pour la Belle-Flamande faire en même temps
+son propre éloge. Ce fut donc d'une voix convaincue qu'elle s'écria:
+
+--Une fine commère, la femme de l'Auverpin! Elle méritait sa chance.
+
+Bédaric secoua la tête ironiquement.
+
+--Pas tant de chance que vous le supposez, dit-il, car le mariage était
+à peine réalisé que l'Auvergnat reparut et, alors, il fit chanter ferme
+son épouse. Tous les écus de la Craquefer furent pour l'ivrogne qui,
+sans cesse, parlait d'attaquer le mariage de sa fille, ce qui aurait mis
+à jour le faux acte de décès. Ah! il a soutiré de gentilles sommes à sa
+prétendue veuve avec les peurs bleues qu'il lui flanquait, cet adroit
+Pietro qui, pourtant, se garda bien de laisser soupçonner son existence
+à Camuflet!
+
+--Et jamais ce dernier n'a eu aucune doutance de la nullité de son
+mariage? demanda Alfred.
+
+--Pas plus pour son second que pour son premier mariage, répondit
+Bédaric.
+
+--Hein! fit la Belle-Flamande, est-ce que le premier aussi était nul?
+
+--Tout comme l'autre.
+
+--Encore un faux acte de décès?
+
+--Non; cette fois-là, Camuflet s'est adressé à une vraie veuve...
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Seulement cette veuve-là, ainsi que la Craquefer, ne dédaignait pas
+la provende à plein râtelier qu'elle trouverait chez un gendre
+millionnaire. Alors elle a usé d'une autre supercherie. Avec toutes les
+pièces relatives à sa fille légitime, qui était morte, elle a gentiment
+fait passer à Camuflet une fille qu'elle avait eue hors mariage... Donc,
+autre mariage nul.
+
+--Comment as-tu appris cela?
+
+--Par un hasard extraordinaire. C'est moi que la veuve vint consulter
+en son embarras. J'eus alors le bonheur de lui donner le conseil qui la
+tira d'affaire.
+
+Encore une fois, la Belle-Flamande éprouva le besoin impérieux de rendre
+justice à qui de droit.
+
+--Celle-là, comme la Craquefer, deux vraies matoises! confessa-t-elle.
+
+A cet aveu, Bédaric s'inclina respectueusement devant elle en débitant
+d'une voix louangeuse:
+
+--Vous êtes vraiment trop modeste, patronne.
+
+--Tu crois, mon vieux?
+
+--Oui, car c'est à vous le pompon.
+
+--Parce que?
+
+--Dame! les deux autres, en somme, n'ont fait, plus ou moins
+adroitement, que marier leurs filles... Tandis que vous, beaucoup plus
+forte, vous allez vous donner un gendre sans avoir jamais eu de fille.
+
+Et Bédaric s'inclina encore en répétant:
+
+--A vous le pompon!
+
+La Belle-Flamande prit un air penché, et de sa voix la plus
+mélancolique:
+
+--Que veux-tu? dit-elle. Je possède encore mes trente-deux dents et je
+n'ai rien à me mettre entre les mâchoires. Je suis à l'âge où il faut
+penser à son estomac. Chez le Camuflet, je serai assurée de la pâtée
+quotidienne. C'est à considérer, ça, mon brave Bédaric, surtout quand,
+comme moi, on aime mieux se contenter de tout que de peu.
+
+Quittant le ton langoureux, la voix de la Belle-Flamande prit la corde
+émue pour continuer:
+
+--Puis-je oublier que je suis mère?...
+
+--Pas de votre fille! interrompit Bédaric.
+
+--Non, dit-elle en se tournant vers le Tombeur-des-Crânes, mais de ce
+grand garçon ici-présent, qui ne se fera pas prier pour accepter les
+écus que je saurai carotter à l'idiot Camuflet.
+
+Puis, passant soudain à un autre ordre d'idées, elle s'écria:
+
+--Ah! propos, j'oubliais! Alfred voudrait être baron. Est-ce aussi dans
+tes moyens, Bédaric?
+
+Bédaric eut une moue dédaigneuse.
+
+--Heu! heu! baron! fit-il dédaigneusement.
+
+--Est-ce que baron ne te plaît pas?
+
+--Bien communs, les barons. La place en est encombrée, appuya
+l'ex-greffier-magnétiseur.
+
+Il se recueillit un moment, le front dans ses mains, puis relevant la
+tête:
+
+--Pourquoi pas vidame? proposa-t-il.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? fit la Belle-Flamande légèrement effarée.
+
+--Un autre titre de noblesse beaucoup plus rare et mieux porté. On
+devient empereur, on naît vidame!
+
+La maman, pour ce qui était de l'influence d'un titre nobiliaire,
+jugeait à son étiage et suivant les relations de sa vie.
+
+--Non, non, dit-elle vivement, tenons-nous en à baron... Baron, vois-tu,
+ça ébaubit les marchands de vin, tandis que ton vidame les effrayerait.
+Faute de comprendre, ils croiraient que c'est un emploi dans la
+police... Et tu sais, chez un marchand de vin qui se méfie, pas
+d'ardoise, l'oeil est crevé, crédit est mort. Un vidame n'obtiendrait
+pas la plus petite côtelette aux cornichons!
+
+Fière de sa classification de la noblesse au point de vue des marchands
+de vin, elle répéta:
+
+--Tenons-nous en à baron.
+
+--Baron étranger, bien entendu? reprit Bédaric.
+
+La Belle-Flamande se redressa superbe et, la voix vibrante de
+patriotisme:
+
+--Baron belge... On tient à faire honneur à son pays! déclara-t-elle.
+
+Bédaric se remit le front dans les mains, à la recherche du nom à
+proposer.
+
+--Trouve-nous quelque chose de bien flamand, recommanda l'ex-mangeuse de
+lapins.
+
+--Que diriez-vous de Vaestromdemaekerten? demanda le chercheur.
+
+--Jamais un concierge ne retiendra ce nom-là! Autre chose, mon vieux.
+
+--Parbleu! fit brusquement Bédaric, j'ai votre affaire dans mes cartons.
+C'est tout un tas de titres d'un baron de Walhofer qui les a oubliés à
+son départ pour le Chili, où il a été se faire pendre... Il paraît qu'il
+s'amusait la nuit, le pistolet au poing, à effrayer les voyageurs.
+
+--Vieille noblesse, hein?
+
+--Tous les ancêtres du baron sont morts aux croisades.
+
+--Et les titres sont bien règle? Tu en réponds?
+
+--Oui, c'est moi qui les ai fabriqués, confessa modestement Bédaric.
+Je chercherai la liasse et je vous la remettrai en même temps que les
+pièces qui vous feront dame Buffard des Palombes, restée veuve avec une
+fille.
+
+--Combien de temps te faut-il pour tes griffonnages?
+
+--Quinze jours.
+
+--Bon! Alors je vais commencer à amorcer le Camuflet en lui faisant
+passer sous le nez ma prétendue fille, annonça la maman.
+
+Et, prenant le bras du Tombeur-des-Crânes, elle sortit de la boutique de
+l'écrivain public.
+
+Dix pas plus loin, elle dit à son fils:
+
+--Tu sais, Alfred, que tu as une confidence à me compléter.
+
+--Laquelle?
+
+--Tu m'as bien conté comment tu as des chances d'épouser la fille
+du juge... mais pour l'autre héritière, la demoiselle Ducanif, qu'un
+médecin et une cuisinière doivent te faire accorder, tu m'as laissée le
+bec dans l'eau.
+
+--Je vous ai appris que mon talisman était une lettre.
+
+--Oui, je le sais, une lettre qui tient en bride les deux individus,
+Héloïse et son amant... Mais que contient-elle, cette lettre? Et comment
+l'as-tu trouvée?
+
+--Écoutez donc, dit le Tombeur-des-Crânes.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+La Belle-Flamande était à jeun. Avant que son fils eût commencé le récit
+qu'elle lui demandait, elle fit cette proposition:
+
+--Manger n'a jamais bouché les oreilles de celui qui écoute. Moi, j'ai
+l'estomac dans les talons, ce qui me gêne pour marcher. Or, si tu le
+veux, au lieu de baguenauder par les rues, toi parlant et moi écoutant,
+je t'offre d'aller casser une croûte chez un manezingue de mes amis qui
+vous a un petit vin que c'est à croire qu'on en rêve. C'est à deux pas,
+dans la rue des Bourdonnais.
+
+Cinq minutes après, tous d'eux étaient attablés dans un cabinet du
+marchand de vin désigné.
+
+Après faim apaisée, la mère posa ses coudes sur la table en disant à
+Alfred:
+
+--Maintenant, garçon, conte-moi comment tu as mis la patte sur cette
+lettre qui fait que le médecin et Héloïse, sa maîtresse, t'obéissent
+si bien au doigt et à l'oeil qu'ils se sont engagés à te faire épouser
+l'autre héritière, la demoiselle Ducanif, que tu guignes à défaut de la
+fille du magistrat.
+
+L'exorde du récit d'Alfred fut une question.
+
+--Vous souvenez-vous, la mère, demanda-t-il, parmi les expériences de
+seconde vue exécutées par Cydalise, au beau temps de notre troupe, du
+tour de l'_écriture brûlée_?
+
+--Parbleu! tour qui ahurissait fièrement les gobe-mouches qui en
+restaient le bec ouvert! s'exclama la maman. On présentait un papier et
+un crayon à un spectateur en lui disant: «Écrivez sur cette feuille ce
+qu'il vous plaira»; après quoi on lui faisait plier le papier, qu'il
+avait d'abord donné à lire à tous ses voisins, puis il le brûlait
+sur une assiette qu'il gardait en main, le nez sur les cendres. Alors
+Bédaric, notre magnétiseur, endormait Cydalise, assise sur un tabouret
+adossé à un portant de coulisse et demandait: «Pouvez-vous nous dire ce
+que monsieur avait écrit sur le papier qu'il vient de brûler?» A cette
+question, ma mâtine, qui n'aurait pas ri pour un empire, leur dégoisait
+la chose tout au long, au grandissime étonnement du public.
+
+Et, éclatant de rire à ce souvenir, la Belle Flamande ajouta:
+
+--Oh! oui je me souviens de ce tour qui était pourtant bête comme
+bonjour. Il consistait en...
+
+Jugeant inutile d'entendre les détails d'un tour qu'il connaissait
+à fond, le Tombeur-des-Crânes interrompit sa mère pour commencer son
+histoire.
+
+--C'est au tour de l'_écriture brûlée_, je vous le répète, que je dois
+mon empire sur le docteur et sa maîtresse. Et vous allez savoir comment.
+
+ * * * * *
+
+(Si simple que ce soit ce tour, fort usité dans toutes les baraques de
+foire, il faut en donner l'explication pour l'intelligence de ce qui va
+suivre.
+
+Ayez un sous-main en carton recouvert d'un papier dont le dessous a
+été frotté d'une composition de suie et de savon noir, ce qui forme
+décalque. Entre ce papier et le carton, vous placez une feuille de
+papier blanc, puis vous encollez les bords de l'enveloppe en les
+rabattant sous le dessous du carton.
+
+On présente à un assistant un crayon de pierre dure et une feuille
+de papier qu'on a placée sur le sous-main. Le spectateur accepte le
+sous-main qui l'aide à écrire et, comme le crayon est dur, il lui faut
+appuyer ses caractères, qui se trouvent décalqués sur le papier caché
+sous l'enveloppe du sous-main. L'écrit achevé, on le laisse à son
+auteur, qu'on débarrasse du sous-main et du crayon pour les remplacer
+par une assiette garnie d'allumettes. «Faites lire à vos voisins pour
+qu'ils en sachent le contenu, puis brûlez-le», commande le magnétiseur
+qui, pendant que l'attention est ainsi distraite, fait passer le
+sous-main à un compère dans la coulisse. Ce dernier n'a qu'à déchirer
+l'enveloppe du carton pour prendre le second papier sur lequel
+l'écriture s'est décalquée. Il en souffle les phrases à la somnambule
+assise près du portant de la coulisse... et le tour est fait.--Sur
+la demande du magnétiseur, le somnambule, au grand ébahissement des
+spectateurs, récite ce que contenait l'écrit brûlé.)
+
+ * * * * *
+
+Le Tombeur-des-Crânes avait entamé son histoire:
+
+--Après avoir quitté la troupe Rebricard, où je m'étais engagé quand
+nous nous séparâmes, j'étais revenu à Paris. Je battais le pavé depuis
+huit jours, en quête d'un expédient qui me fît vivre, quand le hasard me
+mit en face de Cydalise.
+
+Elle avait eu beau dire, la belle, que tout était fini entre nous! Il
+n'en était rien, car, à ma vue, sa toquade la reprit, et, en un quart
+d'heure, la réconciliation fut faite et parfaite.
+
+--Où loges-tu? me demanda-t-elle.
+
+--Dans un garni du faubourg.
+
+--Viens donc habiter ma chambre.
+
+Deux heures après, j'étais installé chez Cydalise, dans une masure du
+Marais, du côté de la rue de Turenne. Sa chambre était un véritable
+taudis, mais elle jouissait d'un agrément bien rare à trouver dans
+Paris. Elle s'éclairait sur un jardin, nid de verdure au fond duquel
+apparaissait un petit hôtel Louis XV.
+
+--On m'a dit que c'est l'habitation d'un magistrat, m'annonça Cydalise.
+
+Tout comme moi, l'ancienne Fille du Soleil était dans une gêne atroce.
+Quand elle s'était séparée de nous, le hasard de ses amours l'avait
+conduite dans les bras du chef de cuisine d'une ambassade qui, haut
+maître en science culinaire, s'était amusé à en faire un cordon bleu. A
+cela s'était bornée sa générosité, car, après un an de durée, quand la
+liaison se rompit, Cydalise, à deux cents francs près, s'en alla aussi
+pauvre qu'elle était venue.
+
+Seulement elle partait excellente cuisinière et bien décidée à tirer
+profit de son savoir.
+
+Les deux cents francs avaient duré trois mois dans l'attente d'une
+place. Elle en était à ses derniers dix francs le jour de notre
+réconciliation.
+
+Après m'avoir fait part de sa débine, elle s'écria joyeusement:
+
+--Baste! le Mont-de-Piété n'a pas été créé pour les chiens! Jusqu'à ce
+que nous ayons mangé la somme qu'il me prêtera, Héloïse sera peut-être
+venue.
+
+--Qui appelles-tu Héloïse?
+
+--Une cuisinière dont j'ai fait la connaissance à la salle Crémorne, au
+dernier bal annuel donné par l'Association des cuisiniers et cuisinières
+pour la caisse de secours. Héloïse m'a promis de me trouver une bonne
+place... et, là-dessus, elle peut me dénicher ce qu'il y a de mieux, car
+elle y a la main.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle est en place chez un sieur Ducanif qui tient le meilleur
+bureau de placement de Paris. Il paraît que ce Ducanif s'est si bien
+monté le bourrichon pour elle, une superbe fille du reste, que, afin
+d'être plus libre, il s'est séparé de sa femme et de sa fille... Tu
+comprends que si Héloïse l'exige, son bourgeois me trouvera une place
+aux prunes.
+
+--Oui, mais elle tarde trop, ta place aux prunes.
+
+En réponse, elle me montra une grande malle dans un coin de la chambre
+et me dit en riant:
+
+--Raison de plus, en attendant, pour que le Mont-de-Piété me débarrasse
+de tout ce qu'il y a là dedans et qui ne me servira plus.
+
+--Que contient cette malle?
+
+--Ma défroque et tous mes bibelots de somnambule. Comme il y a gros
+à parier que je ne redeviendrai plus jamais Fille du Soleil, battons
+monnaie avec tous ces oripeaux.
+
+Elle se mit à ouvrir le coffre en continuant:
+
+--Je ne sais plus trop quoi j'ai enfermé dans cette malle. Nous allons
+en passer la visite.
+
+Bien mesquines étaient les frusques qu'elle voulait offrir au
+Mont-de-Piété! Deux amples peignoirs sans taille en grosse tarlatane
+pailletée d'étoiles d'or, quelques jupes courtes de pareille étoffe,
+des corsages du même genre et trois maillots de soie constituaient la
+garde-robe de celle qui, alors qu'elle donnait ses séances de seconde
+vue, s'habillait, suivant sa fantaisie, en druidesse, avec une couronne
+de chêne sur la tête, ou en sylphide avec des ailes dans le dos.
+
+Et elles étaient encore là, ces ailes et cette couronne de chêne en
+papier. Ce fut moi qui, en prêtant la main à l'inventaire, les tirai
+de la caisse, ainsi que d'autres brimborions sans valeur, que Cydalise
+avait conservés en souvenir du temps passé.
+
+--Tiens! qu'est-ce cela! fis-je en ramenant du fond du coffre un objet
+plat et d'un carré long, enveloppé dans une feuille de journal.
+
+--Ça, me dit Cydalise en riant, c'est le sous-main qui nous servait pour
+le tour du papier brûlé.
+
+Cependant j'avais retiré le journal. Elle avait dit vrai. C'était bien
+le sous-main et, avec lui, le crayon à pierre dure dont se servait le
+spectateur pour écrire.
+
+Je posai sous-main et crayon sur une table voisine en disant:
+
+--Je crois, ma belle, que tu peux te dispenser de porter cela au
+Mont-de-Piété qui ne t'en donnerait pas un maravédis.
+
+Puis, nous continuâmes notre inventaire de la caisse.
+
+A l'exception des maillots en soie, toute la défroque était de si mince
+valeur que nous dûmes reconnaître qu'à moins d'une excessive générosité
+de la part de l'expert, le Mont-de-Piété en donnerait tout au plus
+trente francs.
+
+--Avec trente francs on peut aller quatre jours. D'ici là, Héloïse
+m'aura peut-être trouvé une place, répliqua Cydalise prenant les choses
+au mieux.
+
+Et en fille expéditive:
+
+--Vite, ajouta-t-elle, faisons-en un paquet et en route pour le
+Mont-de-Piété!
+
+Le paquet terminé, je m'apprêtais à la suivre quand elle m'arrêta en
+disant:
+
+--A quoi bon y aller deux? J'y suffirai seule. Reste là; fume ta pipe en
+m'attendant. Je ne serai pas plus de vingt minutes.
+
+Resté seul, je tuai d'abord le temps en lisant le journal, vieux de
+quinze mois, qui avait enveloppé le sous-main. Je fus interrompu en ma
+lecture par un coup frappé à la porte.
+
+C'était le concierge de la maison.
+
+--Une lettre pour mademoiselle Cydalise, m'annonça-t-il en me montrant
+la missive.
+
+--Elle ne tardera pas à revenir.
+
+--Tant de fois elle m'a répété qu'elle attendait une lettre que j'ai
+cru bien faire en la lui montant au plus vite. Elle aura passé devant la
+loge pendant que j'étais au premier, chez le propriétaire.
+
+Et il posa la lettre sur la table.
+
+C'était un bavard qui jugea bon de tailler une petite bavette. Jusqu'au
+retour de Cydalise, c'était une façon pour moi d'abréger l'attente. La
+conversation s'engagea donc entre nous.
+
+--La chambre doit plaire à monsieur, me dit-il. Bien des gens, qui
+payent des cinq mille francs de loyer, voudraient avoir une vue
+pareille... Un jardin délicieux... c'est rare dans Paris.
+
+--Certes! fis-je. Mais la jouissance de ce jardin vaut encore mieux que
+sa vue.
+
+--Oui, mais cette jouissance-là coûte les yeux de la tête. Pour se la
+payer, il faut être riche comme l'est M. Grandvivier.
+
+--Ah! le locataire se nomme Grandvivier?
+
+--Oui, un juge qui remue les écus à la pelle.
+
+--Tant que ça!
+
+--Il possède, m'a-t-on dit, plus de trois millions, et il n'a qu'un
+enfant.
+
+Son nom, prononcé par une voix furieuse, qui retentit dans l'escalier,
+le fit bondir.
+
+--Encore ma canaille de propriétaire qui m'appelle! Quand donc
+délivrera-t-on les pauvres portiers des propriétaires!
+
+Et il partit à toute vitesse.
+
+Me retrouvant à nouveau seul, l'idée me vint de lire la lettre adressée
+à Cydalise. Elle contenait ces trois lignes tracées d'une écriture
+grotesque:
+
+«Ma chère camarade.--Attendez-moi demain à onze heures. Je vous ai
+trouvé une place excellente.
+
+--HÉLOÏSE.»
+
+Je rejetai la lettre sur la table, puis je me mis à employer le moyen de
+patienter que m'avait indiqué Cydalise, celui de fumer ma pipe.
+
+A ma vingtième bouffée, la chambre était si pleine de fumée que j'étais
+menacé, en continuant, d'une asphyxie complète.
+
+--Donnons de l'air, me dis-je.
+
+Je m'avançai pour ouvrir la fenêtre. Au moment où je levais la main vers
+l'espagnolette, mon regard, à travers un accroc du rideau, plongea au
+fond du jardin.
+
+Une ravissante jeune fille de dix-huit ans était en train d'arroser un
+massif de fleurs.
+
+Au lieu d'ouvrir la fenêtre, je restai à l'affût derrière mon rideau,
+dévorant des yeux cette suave créature.
+
+Le portier avait été interrompu dans sa confidence au moment où il
+m'apprenait que le magistrat n'avait qu'un enfant.
+
+Cet enfant était donc une fille?
+
+Et le père possédait des millions!!!
+
+La voix de Cydalise, qui remontait l'escalier en chantant, m'arracha à
+mon extase. Je m'éloignai vivement du rideau.
+
+A son premier pas dans la chambre pleine de la fumée de ma pipe,
+Cydalise courut à la fenêtre qu'elle ouvrit béante en s'écriant:
+
+--Mais tu tournes au jambon! Peut-on s'enfumer ainsi! Tu as des poumons
+en zinc, toi!
+
+Alors, respirant à pleine aspiration:
+
+--Ouf! fit-elle, c'est bon, l'air pur!
+
+Soudain je l'entendis qui murmurait hargneusement en regardant le
+jardin:
+
+--Tiens! voilà ma chipie qui s'envole! Ne dirait-on pas que j'ai une
+tête à camper sur un cerisier pour effaroucher les moineaux?... Eh! va
+donc! bégueule! On vaut bien autant que toi.
+
+Sans doute que Cydalise n'avait pas conscience que ses paroles avaient
+dépassé ses lèvres et que j'avais pu entendre le sentiment haineux
+pour la jeune fille qu'elles trahissaient, car, après avoir refermé la
+fenêtre, elle revint à moi en disant:
+
+--Le pipelet, à ma rentrée, m'a annoncé qu'il avait monté une lettre
+pour moi.
+
+--Oui, là, sur la table, dis-je en lui indiquant la lettre.
+
+Sans se fâcher que je l'eusse d'abord ouverte, elle la déplia et eut
+vite fait d'en connaître le contenu.
+
+Aussitôt elle se mit à exécuter par la chambre un pas du cancan le plus
+échevelé en criant:
+
+--Bravi! bravo! c'est aujourd'hui un jour de chance complète. D'abord,
+c'est toi que je retrouve! Et voici Héloïse qui me promet une bonne
+place! Vivat! c'est de la veine sur toute la ligne!!!
+
+Mais se reprenant aussitôt, elle ajouta d'une voix essoufflée par la
+danse:
+
+--C'est-à-dire non, pas sur toute la ligne, car le Mont-de-Piété a été
+rat en diable. Croirais-tu que le sapajou d'employé n'a voulu me prêter
+que quinze francs de mes souvenirs de gloire? N'a-t-il pas osé me dire
+que mes ailes de sylphide ne pouvaient plus servir qu'à éventer de la
+braise sur un fourneau!
+
+Sa rancune ne fut pas longue. Elle tira de sa poche les trois pièces de
+cinq francs qu'elle fit sauter dans sa main en débitant d'un ton joyeux:
+
+--Qu'est-ce qui va se payer un joli petit gueuleton fin, ce soir, avec
+son chéri? Les trois pièces y passeront. Pas d'économie, puisque j'entre
+demain en place.
+
+--Oui, mais moi? dis-je.
+
+--Eh bien! toi, après?
+
+--Que vais-je devenir, quand tu seras dans cette place?
+
+--Tu resteras ici. Tu garderas ma chambre où je viendrai, aussi souvent
+que possible, t'apporter des ailes de volaille et du bon bouillon.
+
+--Oui, mais te permettra-t-on de décamper, comme tu l'espères?
+
+Elle réfléchit un peu, puis:
+
+--J'imposerai la condition à mes bourgeois qu'on me laissera sortir pour
+mes devoirs religieux, m'annonça-t-elle.
+
+Sur ce, elle se remit à faire sauter les trois pièces de cinq francs
+sous mon nez et continua:
+
+--Il sera toujours temps demain de penser à cela. Pour le quart d'heure,
+il s'agit d'aller se payer une gentille biture. Allons, en route!
+
+Comme elle s'apprêtait à remettre son mantelet, elle s'arrêta et se
+retourna vers moi pour me demander:
+
+--A moins que tu ne veuilles que nous nous contentions de pommes de
+terre frites; alors tu pourrais garder les quinze francs pour toi.
+
+ * * * * *
+
+Jusqu'à ce moment, la Belle-Flamande avait écouté sans mot dire le récit
+de son fils. A cet endroit, elle ne put contenir son enthousiasme!
+
+--Un coeur d'or, cette Cydalise! Elle t'aurait donné ses petits boyaux
+si tu les lui avais demandé.
+
+Le Tombeur hocha ironiquement la tête en répliquant:
+
+--Pas tant que ça, la mère. Cydalise avait la tête dure sur certains
+points. Vous en jugerez.
+
+--Bon! alors je devine que le vent va tourner pour elle aux raclées
+numéro un.
+
+--Attendez la suite.
+
+La maman se versa un petit verre de cassis et, avant de le porter à sa
+bouche qui allait le déguster à petits coups de langue, elle prononça:
+
+--Dévide ton chapelet, fiston.
+
+ * * * * *
+
+Le Tombeur-des-Crânes continua:
+
+--Comme je ne répondais pas, Cydalise reprit:
+
+--Voyons, te décides-tu pour les pommes de terres frites?
+
+En me montrant le vieux journal qui avait servi à envelopper le fameux
+sous-main, elle me dit en souriant:
+
+--Tiens, voici le plat d'argent qui me servira à t'en apporter une
+montagne.
+
+J'étendis la main sur le journal qu'elle allait prendre.
+
+--Non, non, fis-je vivement, laisse-le là. Pendant ton absence, j'y ai
+lu quelque chose qui m'a fort intéressé et que je n'ai pas fini.
+
+--Mazette! ricana-t-elle, tu ne tiens pas à avoir les nouvelles
+fraîches, toi! Ce journal est vieux de plus de quinze mois!
+
+--Oh! la date ne fait rien à l'article que je lisais.
+
+--Quel article?
+
+--Le compte rendu des tribunaux. Il s'agit d'une bonne qui en a gobé
+pour ses cinq ans.
+
+--Diable! c'est salé... Elle avait donc volé les couverts d'argent à ses
+bourgeois?
+
+--Non; mais ses maîtres lui avaient confié la surveillance de leurs
+jeunes filles, une de seize ans et l'autre de dix-huit ans... et elle
+les vendait.
+
+--Oh! la saleté de femme! s'écria Cydalise avec une profonde et sincère
+indignation. Alors, cinq ans, ce n'est pas payé. Moi je l'aurais
+condamnée à mourir à coups d'épingles.
+
+--La malheureuse a peut-être obéi à certaines influences irrésistibles,
+avançai-je.
+
+--Il n'est pas d'influences qui obtiendraient de moi une pareille
+infamie, articula-t-elle d'un ton convaincu.
+
+Ce sujet lui répugnant à traiter plus longtemps, elle me demanda en
+reprenant sa voix rieuse:
+
+--Oui ou non, te décides-tu pour les pommes de terre frites?
+
+--J'opte pour le bon dîner, répondis-je.
+
+A table, chez un restaurateur du voisinage, Cydalise revint à parler de
+la place qui l'attendait et de celle qui la lui procurait.
+
+--Une jolie femme, Héloïse. Tu en jugeras demain, m'annonça-t-elle.
+
+Ensuite, me menaçant du doigt en riant:
+
+--Ne va pas t'aviser de lui faire la cour, grand vaurien!
+
+Après quoi, tout aussitôt:
+
+--Du reste, continua-t-elle, je suis bien tranquille là-dessus. Tu
+aurais beau faire ton joli coeur, Héloïse te laisserait tes singeries
+pour compte... car elle a un amant.
+
+--Oui, tu me l'as dit, son bourgeois, nommé Ducanif.
+
+--Oh! celui-là! s'écria-t-elle en éclatant d'un rire railleur.
+
+Et quand sa gaieté fut apaisée:
+
+--Il n'est pas question de Ducanif, reprit-elle.
+
+--Ah! elle a un dessous de cartes?
+
+--Oui, un joli Gustave, d'une trentaine d'années... Un médecin... Rien
+que ça! Le soir du bal des cuisinières, à la salle Crémorne, où j'ai
+fait sa connaissance, Héloïse m'a lâché sa petite confession. Si tu
+l'avais vue me parlant de son Gustave! Les yeux lui sortaient de la
+tête. Elle avait l'air de manger des confitures... Ah! en voilà un qui
+la tient ferme, je t'en réponds!
+
+--Crois-tu? fis-je en ayant l'air de douter.
+
+--C'est-à-dire que s'il lui commandait de s'asseoir sur un paratonnerre,
+v'lan, elle ne ferait ni une, ni deux! Sur un ordre de lui, elle
+monterait à l'échafaud.
+
+--Tu vois bien! lâchai-je alors.
+
+Elle me regarda sans comprendre.
+
+--Qu'est-ce que je vois?
+
+--Que te disais-je à propos de la bonne condamnée à cinq ans? Que la
+malheureuse avait peut-être obéi à une influence irrésistible... A la
+place de cette bonne, suppose ton Héloïse. Crois-tu que, pour le même
+cas, elle aurait résisté à son Gustave?
+
+Cydalise réfléchit un peu, puis, en branlant la tête, lâcha cet aveu:
+
+--Ma foi! pour être franche, je reconnais qu'Héloïse n'aurait pas
+reculé.
+
+A cette réponse, je poussai un soupir mélancolique.
+
+--On est heureux d'être aimé de la sorte! murmurai-je de façon à être
+entendu.
+
+Cydalise se redressa, pâle, ses yeux étincelants tout à la fois d'amour
+et de courroux.
+
+--Je te conseille de te plaindre! articula-t-elle sèchement.
+
+--Alors tu serais une seconde édition de ton Héloïse?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Même pour le cas de la bonne qui a encaissé ses cinq ans?
+
+Elle haussa brusquement les épaules et s'écria d'une voix impatientée:
+
+--Ah! tu m'embêtes, à la fin, avec ta rengaine, toi!! Elle me fait froid
+dans le dos. Je suis certaine que mon dîner me restera sur l'estomac.
+
+--Allons! calme-toi. Je voulais seulement te faire grimper à l'arbre,
+dis-je en riant.
+
+Et c'était vrai. Pourquoi m'étais-je cramponné à cette condamnation de
+la bonne? Je ne saurais le dire. Sauf de faire un peu enrager Cydalise,
+aucun but n'avait dicté mes paroles.
+
+
+
+
+ X
+
+
+Le lendemain, à onze heures précises, comme elle l'avait annoncé, nous
+reçûmes la visite d'Héloïse.
+
+Certes, c'était bien la belle femme que m'avait vantée Cydalise.
+Mais son teint pâli, ses yeux remplis d'inquiétude, son visage tiré
+trahissaient, quand elle entra chez nous, qu'elle était en proie à
+de secrètes et douloureuses angoisses. Cherchant à se maîtriser, elle
+affecta de sourire en annonçant à ma maîtresse:
+
+--Enfin je vous l'ai donc trouvée, cette place promise! Ducanif voulait
+la donner à une autre, mais je lui ai dit: «Minute! je la prends pour
+une de mes amies,» et le bonhomme s'est incliné.
+
+--Alors pas dans une cassine? demanda Cydalise.
+
+--Dans une bonne, très bonne maison, affirma Héloïse.
+
+Ensuite, se reprenant:
+
+--Seulement, maison un peu triste, je vous en préviens, mais où vous
+serez comme le poisson dans l'eau... Avant de monter ici, je me suis
+présentée, de la part de Ducanif, pour vous proposer au bourgeois, qui
+vous a acceptée les yeux fermés. Il vous attend le plus tôt possible...
+aujourd'hui même, si faire se peut.
+
+--Qu'en dis-tu, Alfred? demanda Cydalise en se tournant vers moi.
+
+Je n'eus pas le temps de répondre. Elle revint immédiatement à Héloïse.
+
+--Car il faut vous dire, reprit-elle, qu'il me peine fort de quitter ce
+grand gueux que vous voyez là.
+
+Et, en souriant, elle lâcha cette allusion:
+
+--C'est mon Gustave, à moi.
+
+Il me sembla qu'au nom de son amant, Héloïse avait tressailli. Sa pâleur
+augmenta et ses traits se contractèrent plus affligés.
+
+--Est-ce que le torchon brûle entre les deux amants? me demandai-je.
+
+Ce trouble échappa à Cydalise, qui, cependant, avait continué:
+
+--Vous me comprendrez, ma belle. Ce pauvre garçon va rester seul ici...
+Moi, je ne saurais rester un jour sans le voir... Alors, si cette place
+est à l'autre bout de Paris, au diable vauvert... nix! nix!
+
+--Mais non! mais non! fit vivement Héloïse.
+
+--Dans le quartier?
+
+--Mieux encore. A deux pas.
+
+--Où donc?
+
+--Chez un magistrat nommé M. Grandvivier.
+
+Cydalise, à ce nom, se tordit de joie.
+
+--Ah! par exemple, en voilà une bobinette de chance! s'écria-t-elle.
+
+Quand j'avais entendu nommer le magistrat, deux pensées soudaines
+avaient, ensemble, envahi mon cerveau. En même temps que je me rappelais
+la jeune fille, arrosant ses fleurs, mademoiselle Grandvivier qui devait
+avoir un jour des millions, le souvenir m'était aussi venu de la bonne
+condamnée à cinq années de prison.
+
+Cependant, moi à mes réflexions, Cydalise à son contentement, nous ne
+nous étions pas aperçus qu'après s'être laissée tomber sur une chaise,
+Héloïse fondait en larmes.
+
+Lorsque je secouai ma courte rêverie, mon attention, au lieu de se
+porter sur Héloïse, fut distraite par Cydalise. Sa gaieté venait de
+disparaître subitement de son visage qui avait pris une expression
+mauvaise.
+
+Et je l'entendis murmurer:
+
+--Oui, mais il y a la fille... la chipie!
+
+Pour la deuxième fois m'était révélé chez Cydalise un sentiment hostile
+à l'égard de mademoiselle Grandvivier, qui allait bientôt devenir sa
+jeune maîtresse. Pourquoi? Pour une cause futile à coup sûr, je l'aurais
+gagé, moi qui connaissais avec quelle facilité Cydalise prenait les gens
+en grippe.
+
+A ce moment, Cydalise vit les larmes qui inondaient le visage d'Héloïse.
+
+--Qu'avez-vous donc, ma belle bichette? s'écria-t-elle en s'élançant
+vers la désolée.
+
+Celle-ci fit un effort pour dompter sa douleur et avec un faux sourire:
+
+--Rien, rien, dit-elle; c'est une stupide affection nerveuse qui me
+tourmente par les temps orageux, comme celui d'aujourd'hui, mais c'est
+sans gravité... Pleurer me soulage.
+
+Immédiatement, sans nous laisser parler, elle reprit:
+
+--Ainsi, c'est bien convenu, vous acceptez la place?
+
+--Je serais bien difficile! Du moment que vous m'offrez cette place,
+c'est que j'y trouverai mon beurre! s'exclama Cydalise reconnaissante.
+
+--Seulement, je vous en ai prévenue, la maison est triste, solennelle,
+un peu guindée...
+
+Elle sembla hésiter, puis elle dit:
+
+--Et, même, à ce sujet, j'aurais un conseil à vous donner.
+
+--Parlez. Je m'y soumets d'avance.
+
+--Votre magnifique chevelure dorée donne à votre visage un caractère de
+beauté excentrique, hardie...
+
+--Dites tout de suite effrontée! s'écria joyeusement Cydalise en la
+voyant chercher le mot précis.
+
+--Bref, répondit Héloïse, il est à craindre que vos bourgeois ne
+s'effarouchent de votre tête un peu trop en dehors du commun.
+
+--Alors, à moins d'entrer en place chez des aveugles, je ne vois
+d'autre moyen que de me couper la tête... Et, encore, bien des maîtres
+hésiteraient à prendre une cuisinière sans tête, débita Cydalise en
+riant.
+
+--Il est un moyen plus simple de s'en tirer.
+
+--Lequel?
+
+--Faites subir une modification à votre chevelure.
+
+--Est-ce que vous me demandez de me faire couper les cheveux?
+
+--Non, mais seulement de les faire teindre.
+
+--Tiens! tiens! c'est une idée! Je ne serais pas fâchée de voir quelle
+frime j'aurais en brune, lâcha Cydalise, en fille qui cédait à tout
+nouveau caprice.
+
+Et, bien résolue, elle ajouta:
+
+--C'est dit. Demain, avant de me présenter devant M. Grandvivier,
+j'aurai passé chez le coiffeur qui me métamorphosera en brune.
+
+--Alors vous aurez la place... et je vous jure qu'elle est bonne, appuya
+Héloïse.
+
+--Sans compter qu'elle ne m'éloignera pas d'Alfred. En deux sauts, je
+serai ici, répliqua la future cuisinière.
+
+Ensuite, s'adressant à moi:
+
+--Tu peux être certain d'avoir tous les jours ma visite.
+
+--Visite que je te rendrai, répondis-je.
+
+--Quand?
+
+--La nuit, si tu veux.
+
+--Oh! oh! ricana-t-elle moqueusement, j'en doute! Avec ça que, dans la
+boîte du juge, le pipelet doit être homme à ouvrir, passé minuit, aux
+troubadours qui demandent à coucher.
+
+--Je n'aurai pas besoin de m'adresser au concierge.
+
+--Bah! Alors, comment feras-tu?
+
+Je la conduisis à la fenêtre et, de là, je lui montrai le mur qui
+séparait l'étroite cour de notre maison du jardin de M. Grandvivier.
+
+--Crois-tu que ce mur est infranchissable? demandai-je.
+
+--Et tu oserais? dit-elle, l'oeil brillant de passion.
+
+--Oui, si, une fois le saut exécuté, j'étais certain de trouver les
+portes ouvertes par toi.
+
+D'un bond, elle sauta à mon cou en s'écriant:
+
+--Tu es un amour d'homme!!!
+
+Et elle me donna un baiser retentissant.
+
+Au bruit de ce baiser répondit l'éclat d'un violent sanglot. Il venait
+d'Héloïse dont cette caresse avait brusquement réveillé le chagrin
+qu'elle s'efforçait de nous cacher.
+
+En une seconde, Cydalise devina le motif de ce désespoir. Tout en
+écartant les mains dont la pleureuse se voilait le visage, elle demanda
+d'une voix émue:
+
+--De quoi donc, ma gentille? Est-ce qu'il y a du grabuge dans vos
+amours... Hein!... voyons, dites... J'ai deviné, pas vrai? Votre Gustave
+a fait des misères à sa niniche?
+
+Héloïse ne fut plus maîtresse du secret qui l'étouffait.
+
+--Gustave m'a quittée, balbutia-t-elle d'une voix brisée.
+
+--Oh! le scélérat! commença par lancer rageusement Cydalise. Aimez donc
+les hommes! voilà comment on est récompensée!... Et, après cela, on
+s'étonne qu'il y ait tant de femmes qui se flanquent dans un cloître!
+
+Comme, si indignées qu'étaient ses exclamations, elles n'étaient
+d'aucune consolation pour l'amante abandonnée, Cydalise se calma pour
+reprendre d'un ton encourageant:
+
+--Bah! bah! c'est une querelle d'amoureux. Ça se remettra. Avant peu,
+votre Gustave se présentera penaud de son escapade et sera tout heureux
+qu'on le reprenne.
+
+Héloïse secoua la tête de façon désolée à cette espérance offerte et
+répondit à travers ses sanglots:
+
+--Non, non, c'est bien fini!... Allez! Je le connais! Il ne reviendra
+pas.
+
+En fait d'amour, Cydalise était pour les concessions les plus larges.
+
+--Alors, ma bellote, si vous en tenez si fort pour lui, faites le
+premier pas, conseilla-t-elle.
+
+Mais Héloïse se remit à secouer la tête et finit par prononcer:
+
+--Impossible!
+
+--Oh! il n'y a rien d'impossible pour une jolie femme qui sait se faire
+bien enjôleuse, bien câline, bien...
+
+L'Ariane abandonnée l'interrompit en redisant encore:
+
+--Impossible! Impossible!
+
+Puis, après un petit temps, elle murmura cette phrase incomplète:
+
+--A moins que...
+
+--A moins que quoi? insista Cydalise dont la compassion venait de se
+doubler d'une maîtresse dose de curiosité.
+
+Héloïse nous fit attendre sa réponse. Enfin d'une voix lente:
+
+--A moins que je consente à ce qu'il demande.
+
+--C'est donc de boire la mer avec ses poissons?... Ou d'aller à quatre
+pattes à Rome?... Ou de manger par l'oreille?... Ou de vous atteler à un
+omnibus?... Enfin, que vous demande-t-il de si extraordinaire pour que
+vous, qui êtes coiffée d'un si rude béguin à son endroit, vous le lui
+refusiez?
+
+A toutes ces questions, Héloïse était restée muette. Il était évident
+que nous ne parviendrions pas à lui arracher cette partie de son secret.
+L'exigence de Gustave concernait sans doute quelque terrible mystère,
+car Héloïse qui, en ce moment, devait y penser, frissonnait sous nos
+yeux.
+
+Si, en amour, Cydalise était pour les concessions, elle admettait aussi
+largement les craques qui appuient le proverbe: «Promettre et tenir
+sont deux.» Aussi, désespérant d'obtenir un aveu complet, elle avança ce
+conseil:
+
+--Promettez toujours, ma biche. Une fois le raccommodement fait, vous
+lui direz: Flûte!
+
+Probablement que, pour le cas en question, Gustave n'était pas homme
+à être satisfait par le «Flûte!» car Héloïse répondit d'une voix qui
+tremblait:
+
+--Il ne se contenterait pas d'une simple promesse.
+
+--De quoi? fit Cydalise gouailleuse. Alors qu'exige-t-il donc, votre
+médecin de carton? Faut-il pas qu'on réunisse les deux Chambres en
+congrès pour recevoir votre serment? Voyons, dites, que réclame votre
+Gustave?
+
+--Un engagement par écrit, articula l'amante délaissée en frémissant.
+
+--Eh bien! écrivez, godiche, et, une belle nuit, vous lui chiperez le
+papier dans une de ses poches, conseilla encore Cydalise.
+
+Héloïse s'était redressée, pantelante d'un effroi immense.
+
+--Jamais! jamais! bégaya-t-elle.
+
+Cette fois Cydalise perdit patience et son accent tourna à l'ironie.
+
+--Alors, faites-en votre deuil, ma biche, ravalez vos larmes et passez
+l'éponge sur le souvenir de Gustave.
+
+--J'en mourrai! dit l'abandonnée dont les sanglots éclatèrent de plus
+belle.
+
+--Mourez... ou écrivez, prononça brutalement Cydalise, piquée par cette
+résistance.
+
+Alors je jugeai bon de placer mon avis.
+
+--A votre place, j'écrirais, dis-je à Héloïse.
+
+Elle me regarda de ses yeux effarés, puis répondit:
+
+--Si vous saviez ce qu'il veut que j'écrive!!!
+
+--Je ne tiens pas à le savoir, mais je suis persuadé que plus cet
+écrit est effrayant, moins vous devez avoir à le craindre. Pourquoi
+n'aurions-nous pas nos caprices, nous autres hommes? Ne pouvons-nous
+être pris de la fantaisie d'éprouver à quel point nous sommes aimés par
+une femme? A coup sûr, le docteur a voulu vous soumettre à une épreuve.
+
+--Si je le croyais! fit-elle.
+
+Et son regard s'alluma d'une espérance.
+
+Je revins à l'assaut.
+
+--Écrivez, dis-je, et, demain, avec Gustave, vous serez à rire des
+angoisses que vous a donnée cette épreuve.
+
+--Oui, écrivez donc, grande bêtasse! Alfred a raison. C'est une frime de
+votre Gustave, appuya Cydalise m'arrivant à la rescousse.
+
+Héloïse hésita pendant une longue minute. Enfin elle nous demanda:
+
+--Avez-vous ici ce qu'il faut pour écrire?
+
+--Euh! euh! j'en doute! fit Cydalise en tournant dans la chambre. Ma
+dernière goutte d'encre a passé à noircir les coutures blanchies de mes
+gants. En fait de plumes, il ne me restait que celles de mes ailes de
+sylphide qui, pour le quart d'heure, sont au Mont-de-Piété... Quant au
+papier... Ah! tiens, c'est de la veine! en voici une demi-feuille qui
+me reste des quatre sous de papier que j'avais achetés pour faire les
+papillotes des petits frisons de ma coiffure à la chien.
+
+Ce disant, elle posait devant Héloïse le carré de papier.
+
+Oui, mais restaient encore à se procurer l'encre et la plume.
+
+Alors une idée me traversa le cerveau.
+
+Je pris sur la table le fameux sous-main du tour de _l'écriture brûlée_
+sur lequel je plaçai le morceau de papier, et en présentant le crayon à
+Héloïse:
+
+--Au crayon ou à la plume, l'écrit n'en attestera pas moins à Gustave
+votre obéissance, lui dis-je.
+
+Elle accepta le crayon sans mot dire, et, d'une main fébrile, se mit à
+écrire son billet.
+
+Comme, par discrétion, nous nous étions éloignés de la table pour nous
+réfugier dans un coin, Cydalise ne put résister à la jubilation que lui
+avait procurée mon idée d'employer le sous-main. Malgré le danger d'être
+entendue par Héloïse, elle mit ses lèvres à mon oreille et me glissa ce
+compliment:
+
+--Tu n'es pas à moitié roublard, toi!
+
+Ensuite, au compliment, elle ajouta cette réflexion:
+
+--Hein! En pince-t-elle pour son Gustave? Elle a eu beau faire ses
+giries, il a toujours fallu finir par obéir... O monstres d'hommes!
+quand on vous aime...!
+
+Alors, pendant qu'elle me murmurait ces mots, le souvenir de
+mademoiselle Grandvivier, que Cydalise allait bientôt servir, me revint
+à la pensée.
+
+Cependant Héloïse avait fini d'écrire. Elle se leva en pliant le papier
+sous forme de lettre.
+
+--La! maintenant il n'y a plus qu'à la mettre à la poste et demain
+Gustave viendra vous la rapporter, dit Cydalise.
+
+--Peut-être est-ce un écrit qu'il est plus prudent de remettre de la
+main à la main, avançai-je.
+
+Ce conseil eut le désastreux effet de rappeler à Héloïse le danger pour
+elle qui résultait certainement de cette lettre.
+
+--Non, non, non! proféra-t-elle avec une sombre énergie.
+
+Et, soudain, elle déchira le papier en morceaux, qu'elle mit dans sa
+bouche pour les avaler.
+
+Ensuite, brusquement, elle gagna la porte en femme dont la raison s'est
+égarée et disparut sans nous avoir dit adieu.
+
+--Elle regimbe aujourd'hui, mais elle y passera demain. Elle est trop
+toquée de son Gustave pour résister longtemps, m'annonça Cydalise.
+
+L'occasion m'était trop belle pour n'en pas profiter.
+
+Je me hâtai donc de dire:
+
+--Tu vois?
+
+--Qu'est-ce que je vois? fit-elle, ne se rappelant plus l'incident de la
+veille.
+
+--Que j'avais raison, hier, en soutenant que ce devait être sous une
+influence dominatrice qu'avait agi la bonne qui en a avalé pour cinq
+ans.
+
+Elle s'emporta sérieusement:
+
+--Tu sais que tu me bassines par trop avec ta bonne et ses cinq ans!
+Lâche-moi un peu cette scie-là! cria-t-elle d'une voix grincheuse.
+
+Puis, me montrant le sous-main:
+
+--Au lieu de nous chamailler, nous ferions mieux de lire ce que la
+désolée a écrit à son docteur... Que diable Gustave peut-il exiger
+d'elle?
+
+Elle étendait la main. Plus prompt qu'elle, je m'emparai du sous-main en
+disant:
+
+--J'ai eu l'idée. A moi d'avoir aussi la première lecture de la prose
+d'Héloïse.
+
+Je ne sais pourquoi un pressentiment me dit alors qu'il me serait
+utile, plus tard, que Cydalise ignorât le secret d'Héloïse et du docteur
+Gustave Cabillaud.
+
+En conséquence, je posai la main à plat sur le sous-main, et, en
+regardant ma maîtresse en face, j'éclatai de rire.
+
+--Qu'est-ce qui te prend? demanda-t-elle surprise.
+
+--C'est que je pense à ce que tu disais tout à l'heure du dévouement
+exagéré des femmes pour celui qu'elles aiment. A t'entendre, elles sont
+capables des choses les plus impossibles... Elles marcheraient sur la
+tête!
+
+--Sans doute qu'elles marcheraient sur la tête, et même, encore, sans y
+mettre les mains, appuya Cydalise.
+
+--Tu! tu! tu! fis-je, tout ça, c'est des mots; mais, quand il faut en
+venir aux faits, ça change. Telle femme qui offre à toute heure à son
+amant de lui sacrifier sa vie rechignerait, j'en suis certain, à la plus
+petite contrariété qui lui serait imposée.
+
+--Ce n'est pas pour moi, j'aime à le croire, que tu dis cela?
+débita-t-elle sèchement.
+
+--Il en serait de toi comme des autres, ripostai-je en raillant.
+
+Elle était touchée au vif. Ce fut donc avec une sorte de dignité
+froissée qu'elle répliqua:
+
+--Aie, un jour, quelque chose à exiger de moi, et tu verras, selon ton
+mot, si je rechigne.
+
+--Tu! tu! répétai-je. Toujours de grandes phrases!!!
+
+Puis, comme si l'idée m'en venait à l'instant, je m'écriai:
+
+--Eh bien, tiens! il me passe en tête une fantaisie qui va te mettre au
+pied du mur!... Je veux, j'exige que tu ne lises pas ce qui a été écrit
+par Héloïse.
+
+--Oh! non, ça, par exemple, c'est trop bête. Demande-moi autre chose de
+plus sérieux... Et puis, après tout, pourquoi ne lirais-je pas? dit-elle
+d'un ton mécontent.
+
+J'éclatai de rire en m'écriant:
+
+--Eh! eh! soutiens à présent que tu ne rechignerais pas.
+
+Alors je lui tendis le sous-main et j'ajoutai d'une voix dont je
+m'efforçai de rendre l'intonation ironiquement douloureuse:
+
+--Lis donc à ton aise! L'essai m'a suffi pour juger de ce que valent
+toutes tes affirmations de dévouement.
+
+Offrir, avec l'espoir qu'il la repoussera, une cruche d'eau à celui
+qui meurt de soif, c'est grandement s'exposer à voir cette espérance
+trompée. Il en était de même de mon expérience de présenter le sous-main
+à la curiosité de Cydalise, et pourtant elle eut un succès complet.
+
+Geste et phrase portèrent en plein.
+
+--Est-ce que tu parles sérieusement, mon petit homme? demanda-t-elle en
+hésitant.
+
+--Allons! lis, lis donc! dis-je du ton brusque de qui veut en finir.
+
+--Ah! non, alors, fit-elle. Du moment qu'il te plaît que je ne lise pas,
+je ne lirai pas.
+
+Et elle repoussa le sous-main en ajoutant:
+
+--Je tiens si peu à connaître la prose d'Héloïse que, tandis que tu t'en
+régaleras, moi je vais descendre chez le coiffeur pour me faire teindre
+la tignasse comme je l'ai promis à Héloïse.
+
+Puis elle vint à moi, chatte et douce, en demandant:
+
+--Est-ce qu'on n'embrasse pas la louloute qui a été bien obéissante à
+son loulou?
+
+J'accordai la récompense sollicitée et elle partit en chantant cet air
+qui lui était habituel et dont, habituellement aussi, elle altérait le
+texte:
+
+ Plus on a de _poux_ (_bis_)
+ Plus on rit.
+
+Sa voix, qui s'éteignait dans les profondeurs de l'escalier, me prouva
+qu'elle s'éloignait bien franchement, mais, par prudence, je poussai le
+verrou de la porte.
+
+Alors je m'approchai du sous-main dont, prestement, je déchirai la
+couverture. Le papier sur lequel s'était décalquée l'écriture d'Héloïse
+apparut à mes yeux.
+
+Oui, certes, elle avait eu vingt fois raison de tant hésiter avant de
+tracer ce billet, et, après l'avoir écrit, elle avait eu non plus vingt,
+mais cent fois raison de l'anéantir.
+
+En vérité, c'était un fier malin que ce docteur Gustave Cabillaud qui
+s'assurait une telle garde à carreau contre les défaillances futures,
+voir la trahison, de celle dont il voulait faire la complice de son
+sinistre moyen de conquérir une fortune.
+
+Avec son billet en poche, maître Gustave n'aurait eu, plus tard, qu'à
+se mettre au pied de l'échafaud pour voir Héloise y monter, puis à s'en
+aller après, lui, avec sa tête bien solide sur ses épaules.
+
+Tudieu! le hardi et rusé renard! Comme il s'entendait à jouer des
+femmes hébétées par la passion. Il n'y allait pas à la doucette, lui qui
+marchandait son amour au prix du billet que j'avais sous les yeux.
+
+Voici quelle était la teneur de cet écrit dont, évidemment, Gustave, en
+l'exigeant, devait avoir imposé les termes, car du diable! si Héloîse
+était capable d'une pareille prose.
+
+ * * * * *
+
+«Oui, mon Gustave adoré, pour toi j'ai voulu la mort de Ducanif parce
+que sa dépouille me procurait une fortune à t'offrir, et aujourd'hui,
+malgré tous tes efforts pour faire triompher ton innocence, tout
+t'accusera de complicité dans ce crime. Moi-même en me dénonçant, je
+t'entraînerai dans ma perte, si ton abandon se prolonge. Reviens!... A
+cette heure, je te prie encore... Demain je commanderai.
+
+--HÉLOÏSE.»
+
+ * * * * *
+
+Et l'écrit était sans date, ce qui lui laissait à prendre sa valeur le
+jour où le Ducanif aurait été expédié.
+
+Héloïse avait déchiré ce premier billet. A coup sûr, demain, affolée
+d'amour, elle l'écrirait encore. A mon avis, l'existence de Ducanif ne
+valait pas quatre sous.
+
+Après cette lecture, et en pensant à Héloïse si complètement envoûtée
+par le docteur, je ne sais comment j'arrivai à me dire:
+
+--Si j'abrutissais ainsi Cydalise?
+
+Puis, aussitôt, je me répondis:
+
+--A quoi bon?
+
+A cet «à quoi bon!» ma pensée m'offrit l'exemple à suivre de ce docteur
+Cabillaud qui voulait faire fortune. Mais, lui, il avait un Ducanif à
+dépouiller, tandis que moi...
+
+Et, pendant que je cherchais de quel côté s'offrait cette fortune à
+conquérir, la pensée de mademoiselle Grandvivier et de ses millions
+vint, pour la troisième fois, se retracer dans mon souvenir.
+
+Pour secouer cette obsession, je me levai et je me mis à chercher dans
+la chambre la cachette qui mettrait l'écrit d'Héloïse à l'abri de la
+main de la fureteuse Cydalise. Je la connaissais femme à mettre en
+pratique les conseils qu'elle donnait aux autres et je me rappelais cet
+expédient proposé par elle à Héloïse:
+
+--On écrit toujours et, la nuit, on trouve à chiper le billet dans une
+poche de vêtement.
+
+Je glissai la lettre d'Héloïse derrière le morceau de glace cloué à la
+muraille qui nous servait de miroir et, comme pièce pouvant servir à
+une comparaison d'écriture, j'y joignis le court billet par lequel, la
+veille, Héloïse avait annoncé la place qu'elle avait trouvée pour son
+amie.
+
+L'idée me vint de dépister la curiosité de Cydalise.
+
+Cette première lettre d'Héloïse avait un second feuillet blanc que je
+déchirai et sur lequel, de mon écriture la plus fantasque, je traçai
+trois lignes au crayon. Cela fait, j'insinuai ma prose dans la poche de
+mon gilet.
+
+Dix minutes après, Cydalise était de retour.
+
+Vrai! elle gagnait à être teinte en brune. Le conseil d'Héloïse était
+bon. Toujours remarquable, la beauté de la rousse s'était modifiée.
+Au lieu de cette expression hardie qui accentuait son visage, Cydalise
+offrait une figure douce, reposée, un peu béate. On lui aurait donné le
+bon Dieu sans confession.
+
+A son entrée dans la chambre, elle m'avait trouvé le sourire aux lèvres.
+
+--Qu'as-tu donc à rigoler ainsi tout seul? me demanda-t-elle.
+
+J'appuyai machinalement la main sur la poche de mon gilet et, quand elle
+eut bien vu le geste, je répondis:
+
+--C'est à cause du billet d'Héloïse. Ma foi! c'est trop cocasse! Avec
+ses larmes et ses soupirs à décorner un boeuf, elle m'avait fait croire
+à un gros drame. Je m'étais figuré son Gustave exigeant des choses
+terribles... Ah! si tu savais!
+
+Du moment qu'elle était certaine de trouver l'écrit dans la poche de mon
+gilet, Cydalise crut devoir me jouer la comédie.
+
+Elle s'appliqua les deux mains sur les oreilles en criant:
+
+--Je ne veux entendre! Inutile de rien me dire! Tu vois, je suis
+sourde... Laisse-moi au moins le plaisir de t'avoir fait le sacrifice de
+ma curiosité.
+
+J'avais bien eu raison de me méfier de ma paroissienne. La nuit
+suivante, alors qu'elle me croyait endormi, je la sentis sortir
+doucement du lit pour aller faire sa cueillette dans la poche de mon
+gilet.
+
+Il faisait un si magnifique clair de lune que besoin n'était pour elle
+d'allumer une chandelle afin de pouvoir lire le fameux billet.
+
+Elle n'eut qu'à s'approcher de la fenêtre.
+
+Je la vois encore, en chemise, se tordant de joie, à demi étouffée
+par son rire dont il lui fallait contraindre l'éclat pour ne pas me
+réveiller.
+
+Et elle avait raison de rire, car voici ce qu'elle lisait:
+
+ * * * * *
+
+«Mon Gustave chéri.--Je m'engage par cet écrit, que tu as exigé de mon
+amour, à ne plus manger d'ail ni d'échalote, puisque tu n'en aimes pas
+l'arome.
+
+--TON HÉLOÏSE.»
+
+Et le silence de la nuit me permit d'entendre Cydalise qui, bien bas
+pourtant, murmurait:
+
+--Ah! la sotte! Et elle se fendait l'âme pour ne pas écrire ce
+billet!... Il faut qu'elle aime rudement l'échalote, tout de même!
+
+Un quart d'heure après, l'écrit était rentré dans la poche de mon gilet
+et Cydalise dormait comme une toupie.
+
+Le lendemain, elle fut la première levée pour préparer sa malle.
+Elle tenait à faire preuve de zèle en entrant de bon matin chez M.
+Grandvivier.
+
+--Ne bouge pas d'ici. En allant chez les divers fournisseurs, je
+profiterai de l'occasion pour monter te rendre visite, m'annonça-t-elle
+en partant.
+
+Elle fit comme elle l'avait dit. Deux fois je la vis arriver m'apportant
+des provisions.
+
+--Comment as-tu été reçue? demandai-je.
+
+--Très bien. Dame! je ne te dirai pas que le magistrat a dansé la chahut
+en me voyant, mais ma physionomie de brune a semblé lui revenir... Il
+n'est pas d'une gaieté folle, mon bourgeois. On peut lui donner de la
+glace à garder, il ne la dégèlera pas... A part ça, pas méchant. Je
+crois que je me plairai dans la boîte... Je n'ai que ma cuisine à faire.
+Le reste regarde la femme de chambre et le valet de chambre; deux vrais
+melons, ceux-là!
+
+J'attendais qu'elle me parlât de mademoiselle Grandvivier, mais elle
+n'en ouvrit pas la bouche.
+
+--T'a-t-on donné une belle chambre? demandai-je à sa seconde visite.
+
+--Je ne sais pas encore où je serai logée. C'est ce soir qu'on me
+désignera ma chambre.
+
+--Sans doute dans le voisinage de tes maîtres, à portée d'entendre, si
+la nuit on t'appelle.
+
+Je lui tendais la perche pour qu'elle me parlât de sa jeune maîtresse;
+mais elle me répondit en riant:
+
+--Qui est à portée d'entendre se trouve aussi à portée d'être entendu.
+Ce ne serait donc pas à souhaiter... surtout si tu me tiens ta promesse.
+
+--Quelle promesse?
+
+--De me montrer comment tu franchis un mur.
+
+Sur ce, elle s'enfuit en me criant:
+
+--A demain!
+
+Je me couchai mécontent de ma journée, je n'avais pas voulu donner
+l'éveil à Cydalise en lui parlant, le premier, de mademoiselle
+Grandvivier, et elle avait gardé le silence sur la jeune fille. De
+mon côté, durant les longues heures de mon isolement, j'étais resté à
+l'affût, guettant par le trou du rideau, l'apparition dans le jardin, de
+l'enfant du magistrat,--et j'en avais été pour mon attente.
+
+Le lendemain matin, Cydalise m'arriva rayonnante de satisfaction.
+
+--On m'aurait donné à choisir ma chambre que je ne l'aurais pas prise
+plus à souhait, me dit-elle.
+
+--Pas de voisinage gênant?
+
+--Je ne sais s'ils ont supposé que j'avais la gale, mais ils m'ont
+assigné le coin le plus reculé de la maison. Je crois que si tu venais,
+la nuit, me voir en jouant de la trompette, personne ne t'entendrait.
+
+Elle m'entraîna vers la fenêtre en ajoutant:
+
+--Tiens, derrière le rideau..., car il ne faut pas que je laisse
+apercevoir mon bec... je vais t'indiquer où loge chacun.
+
+A travers la mousseline claire et trouée du rideau la maison nous
+apparaissait dans toute son étendue, au fond du jardin. Quelques
+fenêtres avaient été ouvertes à la fraîcheur du matin.
+
+Cydalise commença sa revue:
+
+--D'abord, dit-elle, ces deux fenêtres, à gauche, qui sont ouvertes,
+sont celles du cabinet de...
+
+Soudain elle s'interrompit:
+
+--Ah! fit-elle, voici ma chipie qui entre chez son père... Elle va donc
+mieux, ce matin, la sainte Douillette?... Ah! je lui en ficherais des
+narcotiques à la princesse qui se plaint de ne pouvoir dormir!... Des
+giries, quoi!
+
+A risquer un seul mot en faveur de mademoiselle Grandvivier, je
+m'exposais à mettre en garde la rancune de Cydalise.
+
+--Elle est donc malade, cette demoiselle? dis-je du ton le plus
+insouciant.
+
+--Parbleu! malade comme le sont ceux qui restent toute leur sainte
+journée, le derrière sur une chaise, sans remuer ni pieds ni pattes!
+Qu'elle vienne donc seulement dans une cuisine fourbir les casseroles,
+ça lui donnera un exercice qui la fera dormir sans qu'il lui soit besoin
+des drogues qu'elle entonne chaque soir en se couchant... Tout ça, je te
+le répète, de vraies giries! histoire de déranger le pauvre monde!
+
+--Oh! oh! déranger, répétai-je en riant, tu parles pour les autres, car
+le service de la demoiselle ne doit te concerner en rien puisqu'elle a
+sa femme de chambre.
+
+--C'est justement où tu te casses le nez, mon bonhomme. On attendait
+l'arrivée d'une cuisinière pour laisser la femme de chambre prendre un
+congé de quinze jours. Elle doit décamper demain. De sorte que, pendant
+cette quinzaine, c'est moi qui aurai, chaque soir, quand elle se mettra
+au lit, la corvée d'apporter sa potion à mademoiselle Pimbêche.
+
+Et, avec une intonation rageuse, elle grinça, en crispant les poings:
+
+--En voilà une que j'ai dans le nez!
+
+--Dame! si elle t'a donné raison de la détester? insinuai-je d'un ton
+approbateur pour la pousser aux confidences.
+
+--Crois-tu que cette poupée, les deux ou trois fois que nous nous sommes
+rencontrées dans la rue, avant mon entrée chez le père, m'a ri au nez en
+me regardant comme si elle voyait un phénomène!!!
+
+Teinte en brune et avec le nouveau genre de coiffure que le coiffeur lui
+avait fait adopter, Cydalise ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait
+été deux jours auparavant. Il eût été vraiment impossible de reconnaître
+en elle, à cette heure, calme, étudiée en ses gestes, aux bandeaux
+plats, cette même créature à la démarche dégingandée, à l'oeil hardi,
+à la chevelure broussailleuse et rutilante, à la mise de promeneuse à
+travers choux.
+
+Quand elle avait rencontré l'ancienne Cydalise, mademoiselle Grandvivier
+avait donc été fort excusable d'avoir souri à la vue de cette espèce
+d'oiseau fou au plumage si éclatant, qui aurait même fait se retourner
+les chiens.
+
+C'était donc là ce gros crime qui avait allumé le ressentiment de
+Cydalise, laquelle, je le répète, était facile à prendre les gens en
+grippe.
+
+Sa bile, à propos de sa jeune maîtresse, étant un peu soulagée, Cydalise
+reprit la désignation qu'elle me faisait, derrière le rideau de notre
+fenêtre, des aîtres de la maison du magistrat.
+
+--Après ces deux fenêtres du cabinet de M. Grandvivier, les deux
+suivantes, à gauche, éclairent sa chambre à coucher. Tout à proximité,
+mais donnant sur la cour, est la chambre d'Augustin, le valet de chambre
+qui fait pendant à celle, aussi sur la cour, de la femme de chambre
+de la chipie. L'appartement de la donzelle comprend les quatre autres
+fenêtres à droite. Il y a deux sorties, l'une sur un couloir de
+dégagement, du côté du père, l'autre sur le grand escalier. Ils sont
+tous nichés les uns sur les autres.
+
+--Bien! Et toi?...
+
+--Moi! je perche dans le petit bâtiment en retour... Tu vois la fenêtre
+d'ici. Ma chambre ouvre sur le carré du grand escalier.
+
+--Mais, m'as-tu dit, c'est aussi sur ce grand escalier que débouche une
+des deux sorties de l'appartement de la demoiselle. Ne pourra-t-elle
+entendre si je te fais mes visites nocturnes?
+
+--Pas mèche, mon chéri. Sa chambre à coucher est séparée du carré par un
+petit boudoir.
+
+Sur ce, Cydalise, jugeant mon instruction terminée, partit en me disant:
+
+--A ce soir, sauteur de mur! Pour cette première fois, je descendrai
+t'attendre dans le jardin.
+
+Franchir le mur assez bas qui séparait notre maison du jardin n'était
+qu'un jeu pour moi.
+
+Il était environ onze heures quand j'exécutai mon escalade. A peine
+touchais-je terre que, de l'ombre d'un haut massif de lilas, je vis
+sortir Cydalise qui me prit la main en disant tout bas:
+
+--Un cabri n'aurait pas mieux sauté... Laisse-moi te conduire, et quand
+nous arriverons au grand escalier, marche comme sur des oeufs, car la
+pincée n'est pas encore endormie.
+
+Deux minutes après, je me glissais dans la chambre de Cydalise où
+brûlait une bougie, placée sur la commode.
+
+Elle s'approcha de la fenêtre et regarda à travers la vitre.
+
+--Encore de la lumière chez la chipie. Est-ce qu'elle ne va pas se
+décider? gronda-t-elle.
+
+Elle achevait quand un coup de sonnette retentit au dehors sur le carré.
+
+--Ah! enfin! ce n'est pas malheureux! lâcha-t-elle.
+
+Elle alla prendre sur la commode une assiette de porcelaine de Saxe sur
+laquelle était posé un verre à demi plein d'eau et sortit de la chambre
+après m'avoir dit:
+
+--Je reviens à l'instant.
+
+En effet, au bout de deux minutes, elle reparut les mains vides et,
+après avoir poussé le verrou de la porte:
+
+--Là! fit-elle; à présent que la mijaurée s'est flanquée sa drogue dans
+le torse, elle va dormir et nous laisser tranquilles.
+
+--Alors ce verre que tu as emporté contenait la potion somnifère?
+
+--Oui. Le médecin, qui aimerait mieux que le sommeil lui vînt
+naturellement, a commandé de ne prendre la drogue qu'en désespoir de
+cause. Seulement, par crainte que l'impatience ne lui fasse avaler trop
+vite la chose, il a défendu de la laisser à sa portée... Il faut qu'elle
+sonne pour se la faire apporter... Alors la femme de chambre, qui
+d'habitude la sert, lui fait ses observations s'il est trop tôt et la
+fait languir après son verre... Plus souvent que je la laisserai tirer
+la langue, moi, pendant la quinzaine que je vais remplacer la femme
+de chambre!... Plus tôt elle aura avalé sa potion, plus tôt je serai
+couchée.
+
+--C'est le docteur qui prépare à l'avance cette potion? demandai-je.
+
+--Avec ça que c'est difficile à préparer! ricana-t-elle. Un enfant de
+deux mois s'en tirerait, tant c'est simple!
+
+Et elle me montra sur la commode une petite fiole et un compte-gouttes
+en ajoutant:
+
+--Dix gouttes de ça dans un demi-verre d'eau.
+
+--Oh! oh! fis-je, le compte-gouttes prouve qu'il est important de ne pas
+se tromper sur le nombre.
+
+--Comme tu dis, il ne faudrait pas forcer la dose, car, alors, bigre de
+bigre!
+
+--Qu'arriverait-il?
+
+--Qu'elle dormirait si bien comme une souche qu'on pourrait lui faire
+faire une promenade à âne sans parvenir à la réveiller... Elle en aurait
+pour ses vingt-quatre heures à pioncer.
+
+En été, l'aurore est hâtive. Je dus quitter Cydalise à trois heures du
+matin pour ne pas me laisser surprendre par le jour.
+
+--Tu sais le chemin, il n'est pas besoin que je t'accompagne, me
+dit-elle mal réveillée.
+
+--Non, répondis-je, et qu'il soit bien convenu qu'à chacun de mes
+départs, tu n'auras pas à te lever. Je tiens à ce que tu achèves
+tranquillement ta nuit.
+
+--Ma foi! j'aime autant ça! dit-elle en s'enfouissant la tête dans
+l'oreiller pour se rendormir.
+
+Un petit tilleul, poussé près du mur du jardin, m'aida à gagner le
+chaperon, puis je sautai dans la cour. Cinq minutes m'avaient suffi pour
+me retrouver dans mon taudis.
+
+Toute la journée, sauf pendant les deux visites de Cydalise, je pensai
+aux millions de mademoiselle Grandvivier, et je revis, en souvenir, ce
+verre attendant sur la commode de ma maîtresse le coup de sonnette de la
+jeune malade.
+
+A la même heure que la nuit précédente, j'escaladai encore le mur.
+Un vent violent qui secouait les arbres du jardin, me dispensait
+d'assourdir mon pas faisant craquer le sable du jardin. Je n'eus
+qu'à soulever le loqueteau de la petite porte de service dont,
+intérieurement, Cydalise avait, par avance, tiré le verrou.
+
+Quand j'arrivai à la chambre, j'en trouvai la porte entr'ouverte, mais
+Cydalise était absente.
+
+Comme la veille, la bougie, placée sur la commode, éclairait le verre
+contenant la potion préparée.
+
+L'occasion était belle!
+
+Je tendis l'oreille au bruit du retour de Cydalise. En n'entendant
+rien, je saisis vivement le flacon et, de son contenu, j'ajoutai environ
+trente gouttes à la dose déjà versée.
+
+Je finissais, quand arriva Cydalise qui crut devoir m'expliquer son
+absence.
+
+--Cet imbécile d'Augustin avait oublié d'attacher à la clavette une
+persienne que le vent faisait battre. J'ai eu peur que ce claquement
+répété réveillât M. Grandvivier. Alors je suis descendue pour la
+consolider.
+
+--Ainsi tout le monde dort?
+
+--Moins la chipie.
+
+Et comme, à ce moment, une horloge du voisinage, dont le vent nous
+apporta le son, tintait la demie après onze heures, elle maugréa avec
+impatience:
+
+--Est-ce qu'elle va me tenir sur pied toute la nuit, cette poupée
+maudite!
+
+Au coup de sonnette, qui, bientôt, se fit entendre, elle prit le verre
+et disparut.
+
+Son absence fut plus longue que la veille. Alors l'épouvante me saisit.
+Pourquoi ce retard? Qu'était-il arrivé? En portant le verre à ses
+lèvres, la jeune fille avait-elle reconnu la force de la potion?
+
+Enfin Cydalise revint.
+
+--Pourquoi as-tu tant tardé? demandai-je vivement.
+
+--Figure-toi qu'au moment de la quitter, la donzelle m'a fait remarquer
+que j'avais oublié de renouveler l'huile de sa veilleuse. Alors il m'a
+fallu descendre à l'office pour l'emplir.
+
+Et, en haussant les épaules, elle grogna:
+
+--Si ça ne fait pas pitié! C'est bien histoire de faire aller le pauvre
+monde. A quoi peut lui servir une veilleuse, puisqu'elle avale une
+drogue pour dormir quand même.
+
+--Alors, elle a pris sa potion?
+
+--Quand je suis remontée avec ma veilleuse, elle roupillait déjà comme
+une sourde.
+
+Sur ce, elle ajouta:
+
+--Au dodo, à notre tour.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+Cydalise se réveilla à demi en me sentant glisser hors du lit.
+
+--Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.
+
+--Trois heures viennent de sonner.
+
+--C'est drôle. Il me semble que je ne fais que de m'endormir,
+balbutia-t-elle.
+
+--Le jour poindra bientôt; il me faut décamper.
+
+--Alors, un baiser d'adieu et file.... Moi, je repars pour le pays des
+songes.
+
+Après un baiser échangé elle se retourna dans la ruelle.
+
+En quittant la chambre, dont j'avais bien refermé la porte, je fis deux
+pas sur le carré et je m'arrêtai.
+
+Le vent du commencement de la nuit avait cessé, après avoir balayé le
+ciel de ses nuages.
+
+La lune brillait et sa douce lueur, en éclairant le carré, me montrait
+la porte de mademoiselle Grandvivier, la fille aux millions, celle
+que, déshonorée, son père serait obligé de donner à celui qui l'aurait
+perdue!
+
+Après cette porte franchie, je n'avais plus qu'à traverser le boudoir
+pour pénétrer dans la chambre de la victime qu'un narcotique allait me
+livrer sans défense, car je tenais pour bonne cette réponse de Cydalise:
+«En doublant la dose, on pourrait lui faire faire une promenade à âne,
+sans parvenir à la réveiller.»--Et cette dose, je l'avais triplée!!!
+
+Quand je la mis sur le bouton de la porte, ma main tremblait et mon
+poignet me refusa son office.
+
+Je fus pris d'un sentiment de pitié!
+
+Mais pour éteindre cette pitié, mademoiselle de Grandvivier avait un
+grand tort qui plaidait contre elle... celui de posséder des millions.
+
+Je tournai le bouton, je traversai le boudoir, et je me glissai dans la
+chambre à coucher.
+
+A la lueur de la veilleuse, je vis la jeune fille endormie dont le drap
+moulait les formes exquises.
+
+Rien n'était plus suave que son charmant visage encadré par sa chevelure
+blonde qui s'éparpillait en désordre sur l'oreiller!
+
+Tant de grâces, d'innocence, de jeunesse, ne pouvaient me toucher, car
+la femme que j'allais posséder n'était pour rien dans l'élan qui me
+poussa vers le lit.
+
+--Les millions! les millions! me répétais-je à chaque pas qui me
+rapprochait de ma proie.
+
+ * * * * *
+
+Et, pour pouvoir plus tard, fournir une preuve de mon passage dans cette
+chambre à coucher, je me penchai vers ma victime, toujours anéantie par
+le narcotique, et je lui détachai une de ses boucles d'oreille.
+
+Je n'avais plus qu'à m'enfuir.
+
+Alors je me tournai vers la porte.
+
+A mon premier pas de retraite, j'étouffai un cri de rage soudaine.
+
+Mon crime avait eu un témoin.
+
+Sur le seuil de la chambre, blême, frémissante, l'oeil sombre, la face
+convulsée, se dressait Cydalise, me barrant le passage.
+
+A ce moment, je voyais rouge. Fallût-il la tuer, j'étais décidé à tout.
+
+Je marchai droit à elle.
+
+--Place! grondai-je en la fixant dans les yeux.
+
+Elle ne bougea pas.
+
+--Place! place! redis-je d'une voix que la fureur brisait dans ma gorge.
+
+Il y eut d'abord en Cydalise une résolution de résister que je lus dans
+son regard, puis une pensée soudaine changea sa volonté. Alors elle me
+dégagea la porte et, après m'avoir toisé à mon passage sur le carré d'un
+sourire de mépris, elle attendit que j'eusse descendu quelques marches
+de l'escalier pour me jeter, à mi-voix, ces mots frémissants de haine:
+
+--Je me vengerai!!!
+
+--Quoi que tu dises ou que tu fasses, on t'accusera toujours d'avoir été
+ma complice, répondis-je.
+
+La nuit qui n'était pas encore dissipée, protégea ma retraite et, après
+le mur franchi, je regagnai ma mansarde sans encombre.
+
+Toujours sirotant à légers coups de langue son cassis, dont les petits
+verres s'étaient succédé, la Belle-Flamande avait écouté le récit de son
+fils avec des hochements de tête approbateurs.
+
+--En somme, Cydalise ne s'est pas vengée? dit-elle.
+
+Le Tombeur-des-Crânes eut un sourire de fatuité grossière:
+
+--Il a été d'elle ce qu'il avait été d'Héloïse pour son Gustave. Après
+être resté huit jours sans la voir, elle m'est arrivée un beau matin,
+humble, repentante, me suppliant de renouer.
+
+--Mais, reprit la maman, comment s'était-il fait qu'elle t'avait
+surpris?
+
+--Je l'avais quittée en lui disant qu'il était trois heures du matin.
+Or, je venais à peine de sortir de sa chambre, qu'une horloge du
+voisinage avait tinté deux heures aux oreilles de Cydalise qui ne
+s'était pas encore rendormie. Croyant à une erreur de ma part, elle
+avait sauté à bas du lit, avait ouvert la fenêtre avec l'espoir de
+me rappeler par un signe quand j'allais traverser le jardin. En ne me
+voyant pas paraître, après une longue attente, elle s'était prise de
+la peur qu'il me fût arrivé quelque accident et, pour se mettre à ma
+recherche, elle avait quitté sa chambre.--Alors sur le carré, elle avait
+vu la porte de mademoiselle Grandvivier que j'avais laissée entr'ouverte
+pour ménager ma retraite.--Cette porte, elle était certaine de l'avoir
+soigneusement fermée lorsqu'elle était revenue de porter la potion à la
+jeune fille. Aussitôt un soupçon l'avait saisie et elle était entrée.
+
+Sans doute que la Belle-Flamande se jugeait suffisamment renseignée sur
+les visées de son fils et ses moyens de les amener à réussite, car elle
+résuma la séance en demandant:
+
+--C'est donc pour amener à bien un de ces deux mariages que tu as besoin
+d'être dans la peau d'un baron?
+
+--Cela me posera, surtout devant le Ducanif, si le sort me fait incliner
+de ce côté. Mais, la mère, je n'ai pas uniquement besoin que du titre de
+baron.
+
+--De quoi donc encore?
+
+--J'ai besoin aussi d'argent... de vos économies, par exemple.
+
+Là-dessus, la Belle-Flamande avait fait la moue et répliqué d'une voix
+dolente:
+
+--On n'amasse pas gros à garder les malades... à moins, quand on est
+seule avec le client mort ou agonisant, de faire une petite fouille
+dans les meubles, comme cela m'est arrivé une fois... Si donc je puis te
+donner trois mille francs, ce sera tout le bout du monde.
+
+--Piètre entrée de jeu! fit le Tombeur-des-Crânes qui avait compté sur
+une plus grosse bouchée.
+
+La maman se hâta de le rassurer.
+
+--Oui, reprit-elle, mais laisse Bédaric me confectionner les paperasses
+qui me serviront à colloquer ma prétendue fille au Camuflet et, une fois
+la bellemère de ce richard, je lui pomperai des écus à ton intention.
+
+Bédaric leur avait tenu parole.
+
+Le faussaire était un habile homme qui, au temps où il était greffier,
+s'était mis de côté une poire pour la soif en confectionnant une
+montagne d'actes, volés dans son greffe. A l'aide d'un procédé chimique,
+il lavait l'écriture de ces actes, en ne laissant subsister que les
+légalisation, enregistrement, timbre, visa, signatures des autorités,
+etc. Puis, sur la place blanchie, il vous troussait, au choix, un titre
+ou un acte qui se trouvait muni de tous les sacrements voulus.
+
+Donc, Bédaric ayant tenu parole, un mois plus tard le Tombeur-des-Crânes
+était baron et l'heureux Camuflet, auquel le veuvage pesait lourdement,
+épousait en troisièmes noces la fille de noble dame Buffard des
+Palombes, veuve d'un général belge.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+Pour son début à vouloir chasser deux lièvres à la fois, ou plutôt deux
+mariages, Alfred le Tombeur-des-Crânes, devenu M. de Walhofer, avait
+fait buisson creux.--Quinze jours après son entrée en campagne, il avait
+vu disparaître subitement mademoiselle Grandvivier.
+
+--Où est-elle? avait-il demandé à Cydalise qui continuait à lui rendre
+quotidiennement visite dans sa mansarde.
+
+--Bien malin qui saurait le dire. Le père et la fille sont sortis un
+soir, bras dessus bras dessous, sans le plus mince paquet, comme pour
+une simple promenade... Puis le père est rentré tout seul.
+
+--Il la cache dans un coin de Paris.
+
+--Ou il l'a expédiée en province, comme il l'a dit. Car, à qui
+l'interroge sur sa fille, il répète qu'il l'a envoyée dans le midi,
+près de sa famille, pour rétablir sa santé un peu ébranlée... En quel
+endroit? Voici ce qu'il ne précise pas. Mais je ne tarderai pas à le
+savoir. La fille ne peut manquer d'écrire à son père et je connais son
+écriture. A sa première lettre qui arrivera, je regarderai le timbre du
+bureau de poste.
+
+Huit, puis quinze jours s'étaient écoulés et Cydalise n'avait pu que
+répéter à Alfred son invariable phrase:
+
+--Elle n'écrit pas!
+
+--Et le père?
+
+--Toujours le même. Il a l'air de ne rien savoir. Il faut croire que
+la petite ne lui a soufflé mot... Peut-être bien aussi qu'elle-même n'a
+aucune doutance de ce qui lui est arrivé, car la potion somnifère était
+rudement corsée.
+
+Ainsi dérouté du côté de la fille du magistrat, le Tombeur-des-Crânes
+avait pensé à mademoiselle Ducanif.
+
+Un matin, le docteur Gustave Cabillaud avait été mandé, au Grand-Hôtel,
+près d'un étranger, le baron belge Walhofer, qui venait de tomber malade
+à son arrivée à Paris. Le docteur s'était rendu à la hâte près de ce
+nouveau client à qui, sans doute, il avait été recommandé par des Belges
+précédemment soignés par lui.
+
+A l'insistance qu'on avait mise pour le faire accourir, le docteur
+s'attendait à trouver son malade au lit et presque agonisant. Bien au
+contraire, il le vit attendant devant une table à deux couverts, garnie
+de tout un déjeuner de pièces froides, ce qui dispensait d'avoir, pour
+le service, un domestique aux oreilles curieuses.
+
+--Asseyez-vous là, cher monsieur, dit le baron en lui montrant le second
+couvert.
+
+Tandis que Gustave hésitait, croyant s'être trompé de numéro de chambre
+dans le couloir de l'hôtel, M. de Walhofer ajouta:
+
+--Sachez, docteur, que je ne cause de ma maladie qu'à table.
+
+Le doute ne lui étant plus permis, Gustave se plaça devant le second
+couvert.
+
+--Veuillez m'apprendre quelle est votre maladie? s'informa-t-il à sa
+sixième huître.
+
+--Je suis horriblement torturé par une idée fixe.
+
+--Laquelle? demanda le docteur pensant aussitôt qu'il se trouvait en
+présence d'un monomane.
+
+--L'idée de me marier.
+
+--Idée facile à réaliser, fit Cabillaud avec un sourire, en menant de
+front la double tâche de flatter la manie de son client et d'avaler des
+huîtres, mets qu'il adorait au suprême.
+
+--Mais non, appuya le baron, pas facile à réaliser puisque je vous ai
+dit que c'est une idée fixe, c'est-à-dire une idée qui se butte sur
+un point et n'en veux pas démordre... Or mon idée est d'épouser
+une certaine personne. Il me la faut! Je n'en veux pas d'autre! Me
+comprenez-vous?
+
+--Parfaitement! lâcha Gustave s'ancrant plus ferme dans la conviction
+que son client avait le cerveau détraqué.
+
+--Voilà pourquoi je me suis adressé à vous. Je me suis dit: Le docteur
+Gustave Cabillaud me tirera de peine.
+
+--Permettez-moi de vous faire observer qu'un mariage n'est pas de la
+compétence d'un médecin. Il y a à Paris des gens, dont c'est l'état, qui
+se feront intermédiaires entre vous et...
+
+Mais le baron ne le laissa pas achever; il se campa les coudes sur
+la table et, en regardant Gustave entre les deux yeux, il articula
+sèchement:
+
+--En un mot, mon cher docteur, je veux épouser mademoiselle Ducanif.
+
+Cabillaud était en train d'avaler une huître. Du coup, il la trouva
+amère, il eut un petit tressaut sur sa chaise et à son tour il braqua
+ses yeux sur M. de Walhofer dont, jusqu'à ce moment, il n'avait que très
+vaguement examiné le visage. Cette fois l'étude fut si consciencieuse,
+si bien approfondie, qu'il se demanda avec crainte:
+
+--D'où sort ce flibustier?
+
+Il n'eut pas le loisir de placer un mot, attendu que le baron, pendant
+qu'il était en train de lui causer des émotions désagréables, jugea
+utile de faire bonne mesure en ajoutant d'une voix qui traînait sur les
+mots:
+
+--Épouser mademoiselle Ducanif... avant, bien entendu, qu'elle soit
+orpheline de père.
+
+Il ne songeait plus du tout à gober des huîtres, ce bon Gustave. Il
+demeurait ébahi de surprise, la gorge un peu serrée, se demandant
+toujours d'où venait, si bien instruit, ce gas qui entrait dans son jeu.
+Oui, si bien instruit que, eût-il voulu en douter, l'hésitation ne lui
+aurait plus été permise, quand il entendit M. de Walhofer lui donner ce
+conseil:
+
+--Si vous ne pouvez, à vous seul, me faire obtenir mademoiselle Ducanif,
+vous demanderez à Héloïse de vous donner un coup de main.
+
+Gustave n'était pas de ces imbéciles ou de ces têtus qui s'obstinent, au
+lieu de le contourner, à vouloir renverser un obstacle se dressant sur
+leur route. L'ennemi qui lui tombait sur le dos tant à l'improviste, en
+savait trop pour qu'il essayât de finasser avec lui. Mieux valait donc,
+tout de suite et carrément, entrer en composition; quitte, plus tard,
+à prendre sa belle. En homme résolu à faire la part du feu, il demanda
+donc nettement:
+
+--Précisez ce que vous exigez de moi.
+
+--Mais je vous l'ai dit, docteur: je demande que vous me fassiez épouser
+mademoiselle Ducanif.
+
+--Rien que cela?
+
+--Avec une dot, naturellement.
+
+--Ce sera une question que vous aurez à traiter avec le père.
+
+--Du tout! du tout! fit le baron en secouant la tête. Je suis très
+timide, tel que vous me voyez et, sur les questions d'argent à traiter,
+ma timidité devient bêtise; tandis que vous, qui agirez en tiers, vous
+saurez mieux faire valoir mes prétentions.
+
+--A quel chiffre se montent vos prétentions?
+
+--A quatre cent mille francs.
+
+Gustave ne put commander au soubresaut que lui causa la voracité de
+ce ruffian qui venait lui écorner si largement son gâteau. Il donna le
+change sur son émotion en s'écriant:
+
+--Jamais, au grand jamais, je n'obtiendrai cette somme de Ducanif!
+
+--C'est alors qu'il faudra appeler Héloïse à votre aide, conseilla le
+baron.
+
+Et, en souriant, il débita:
+
+--Car elle a la parole pleine d'éloquence, cette bonne Héloïse.
+
+Ensuite, tout candide, heureux de faire un compliment, M. de Walhofer
+prononça cette phrase:
+
+--Éloquence, du reste, que j'ai été à même de constater dans son style.
+
+Gustave devina la vipère sous l'herbe; il pressentit qu'il allait être
+mordu. Néanmoins il fit face au danger qui le menaçait en feignant
+d'éclater de rire.
+
+--Oh! oh! dit-il ensuite, le style d'Héloïse!!!
+
+--Pardonnez-moi, j'ai dit style et je maintiens le mot. Style où elle
+avait mis son âme et son coeur... car c'était à vous qu'était adressé
+l'autographe d'elle que j'ai l'honneur de posséder.
+
+Ce disant, le baron fouillait à sa poche.
+
+--Désirez-vous, docteur, que je vous en fasse la lecture? proposa-t-il.
+
+--Oui, dit sèchement le docteur qui cherchait en vain quelle lettre,
+écrite par Héloïse, pouvait rendre cet homme assez fort pour imposer ses
+conditions.
+
+La main toujours enfouie dans sa poche, M. de Walhofer, avant de la
+retirer, demanda:
+
+--Voulez-vous m'accorder une complaisance?
+
+--Laquelle?
+
+--Celle de me laisser vous brûler la cervelle si, par hasard, vous
+faisiez le plus petit mouvement pour tenter de m'arracher mon trésor...
+C'est bien convenu, n'est-ce pas?
+
+Et le baron retira de la poche sa main qui tenait tout à la fois la
+lettre et un revolver.
+
+--Rien ne me dit qu'Héloïse ait écrit cette lettre, argua Gustave.
+
+--Vous connaissez son écriture? Vous plaît-il de lire vous-même ce
+laconique et fort intéressant billet? proposa le baron semblant être en
+contradiction avec sa précédente menace.
+
+--Oui, je veux lire.
+
+--En ce cas, docteur, j'ai à vous demander une seconde complaisance.
+
+D'un signe de tête, le docteur accepta la nouvelle condition que son
+adversaire, en la lui imposant, appelait une complaisance.
+
+--Veuillez vous mettre les deux mains sur le dos, commanda le baron de
+Walhofer.
+
+Et quand Gustave eut obéi:
+
+--Très bien! reprit-il. Maintenant, permettez!
+
+En même temps qu'il prononçait son «permettez», le baron appliquait le
+bout du canon de son revolver sur le front du médecin, puis, de l'autre
+main, il lui mettait la lettre d'Héloïse sous les yeux, en ajoutant:
+
+--Là, docteur, à présent, lisez à votre aise, prenez bien votre temps
+pour savourer cette prose... Seulement, vous êtes prévenu, pas de
+gestes!
+
+Après avoir lu, Gustave était muet d'épouvante.
+
+C'était bien là, écrit par Héloïse, ce billet qu'il avait exigé d'elle
+pour sa sûreté future. Ligne par ligne, la teneur de la lettre était
+cette déclaration qu'il avait imposée à sa maîtresse.
+
+Entre les mains d'un ennemi, ce papier était une arme terrible. Mais
+comment ce baron en était-il devenu possesseur?
+
+En s'adressant cette question, il sentait sa terreur se doubler d'un
+étonnement indicible. Cela tenait du sortilège. Quand il avait renoué
+avec Héloïse, sans avoir pu obtenir d'elle la lettre qui, après
+l'assassinat de Ducanif, devait la compromettre seule, celle-ci lui
+avait avoué qu'en un moment de faiblesse elle avait tracé cet écrit,
+mais que, tout aussitôt, elle l'avait anéanti.
+
+Alors elle lui avait conté la scène qui avait eu lieu en présence de
+Cydalise et de son amant.
+
+--N'ont-ils pu lire par-dessus ton épaule? avait-il demandé.
+
+--Impossible. Ils étaient tous deux dans un angle de la chambre pendant
+que j'écrivais.
+
+--Quel est cet amant de Cydalise?
+
+--Un beau blond à longues moustaches, d'une trentaine d'années, avec une
+cicatrice à la joue, qu'elle appelait Alfred. Il m'a eu l'air d'être une
+pratique finie... un garçon qui n'a pas froid aux yeux.
+
+--Si tel il est, il reste à craindre qu'après ton départ il n'ait
+ramassé et rassemblé les morceaux de la lettre... Des écrits pareils se
+brûlent au lieu de se déchirer.
+
+--Oh! ce que j'ai fait est tout comme, car j'en ai avalé les morceaux,
+avait affirmé Héloïse pour le rassurer.
+
+Or, comment cet écrit se trouvait-il entre les mains de M. de Walhofer?
+Et il n'y avait pas à se dire que c'était une copie. Non, de la première
+à la dernière ligne, l'écriture d'Héloïse était indéniable.
+
+Bref, telle était grande la stupéfaction, compliquée de terreur
+secrète, qui figeait sur place Gustave, que le baron, jugeant la lecture
+terminée, put tranquillement replier le billet et le réintégrer en sa
+poche avec le revolver. Après quoi, il reprit en gouaillant:
+
+--Continuons à causer de mon mariage avec cette charmante demoiselle
+Ducanif que j'adore sans l'avoir jamais vue.
+
+Depuis le premier mot qui lui avait donné l'alarme, Gustave n'avait
+cessé de se demander d'où venait cet audacieux rogneur de parts.
+
+Enfin, subitement, sa mémoire lui vint en aide. Elle lui rappela le
+portrait qu'Héloïse lui avait tracé de cet Alfred, l'amant de Cydalise,
+le beau blond à longues moustaches, à la joue marquée d'une cicatrice.
+
+Du moment qu'il savait à qui il avait affaire, Gustave retrouva la plus
+grande part de son sang-froid. De coquin à coquin on pouvait s'entendre.
+
+M. de Walhofer qui s'attendait à le mener haut la main, fut donc fort
+étonné de l'entendre, après s'être remis sur sa chaise, lui dire en
+riant:
+
+--Vous n'êtes pas plus baron que mes bottes, mon cher Alfred. Tout à
+l'heure vous me demandiez des nouvelles d'Héloïse. A mon tour, je vous
+demanderai comment se porte Cydalise? Entre femmes, on cause... Depuis
+que Cydalise est en place, deux ou trois fois elle a revu Héloïse. Comme
+celle-ci interrogeait votre amie sur certain beau blond qu'elle avait
+rencontré chez elle à sa première visite, Cydalise a été toute fière de
+lui apprendre qu'elle était aimée par le fameux Tombeur-des-Crânes, une
+illustration des champs de foire.
+
+Bien piètre était la revanche du docteur. Il le reconnut en entendant
+celui qu'il croyait avoir démonté lui répondre en tapant sur sa poche:
+
+--Ne nous attardons pas à des balivernes. J'ai là un papier dont
+j'ai fixé le prix à quatre cent mille francs... Oui ou non, me
+l'achetez-vous?
+
+C'était dit d'un ton si gros de menaces que Gustave, dont le courage
+n'était pas la qualité extrême jugea utile de filer doux. En gagnant du
+temps, il saurait se retourner et prendre sa belle. Il fit donc bonne
+mine à mauvais visage en s'écriant d'une voix gaie:
+
+--Et où diable voulez-vous que je les prenne, ces quatre cent mille
+francs!!!
+
+--Sur la dépouille de Ducanif, dit tout bas le baron en mettant les
+pieds dans le plat.
+
+Comme Gustave esquissait déjà un geste de protestation indignée, il lui
+coupa son effet, en ajoutant d'une voix brève:
+
+--Pas de comédie entre nous, mon futur copain. Je veux, entendez-vous?
+j'exige ma part dans votre spéculation sur le Ducanif!
+
+Le docteur était prévenu qu'il fallait y aller franc jeu. Il eut,
+pourtant, l'imprudence de prendre un air étonné en répétant:
+
+--Ma spéculation??? Qu'entendez-vous dire par ce mot?
+
+A quoi le baron, dont la patience semblait être arrivée à son terme,
+riposta en goguenardant:
+
+--On fait donc encore des manières avec Bibi!... Eh bien? oui, votre
+spéculation... qui, en somme, est si simple qu'un idiot, après avoir lu
+le billet d'Héloïse que j'ai en poche, la devinerait depuis A jusqu'à Z.
+
+Puis, brusquement il demanda:
+
+--Voulez-vous que je vous l'explique, votre spéculation sur le Ducanif?
+
+--Comment donc! je vous en prie. Ce que vous allez me dire de cette
+spéculation m'en donnera peut-être l'idée première. On apprend toujours
+à écouter un malin de votre sorte, débita ironiquement Gustave.
+
+Au lieu de relever cette moquerie, le baron commença.
+
+--Vous conduisez au doigt et à l'oeil Héloïse qui, affolée par une
+passion de premier calibre, ne voit et n'entend que par vous; cette
+toquade insensée qu'Héloïse a pour vous, elle a su l'inspirer à Ducanif
+qu'elle mène par le bout du nez. En lui tenant la dragée haute... par
+vos conseils... elle a commencé par pousser l'imbécile à se séparer de
+sa femme et de sa fille.
+
+Tout en écoutant, Gustave avait l'air de tomber des nues. Il ouvrait des
+yeux énormes et débitait d'une voix que la surprise faisait chanter:
+
+--Mais c'est tout un roman que vous me contez là... En vérité, vous avez
+une bien belle imagination!... Mes compliments!
+
+Ce qui n'empêcha pas le baron de continuer:
+
+--Une fois le Ducanif isolé, bien chambré, sous cloche, son envoûtement
+a été commencé par la cuisinière et par vous qui, moyennant quelque
+vilain ingrédient mis dans le fricot du bonhomme par Héloïse, vous êtes
+introduit dans la maison, d'abord comme médecin de Ducanif effrayé
+pour sa santé, et où, ensuite, vous êtes resté comme ami du malade,
+reconnaissant de sa guérison.
+
+--C'est à croire que c'est arrivé, tant vous contez cela sérieusement!
+ricana encore Gustave.
+
+Cependant M. de Walhofer poursuivait:
+
+--Toujours par vos conseils, Héloïse se défendait contre l'amour de
+Ducanif... Oui, elle aimait, elle idolâtrait son maître, mais jamais, au
+grandissime jamais, elle ne lui appartiendrait... Se donner à un homme
+époux et père, non, cent fois non, car elle avait peur de l'avenir!...
+Une fois qu'elle aurait cédé, qu'elle aurait écouté son faible pour
+lui, peut-être même le lendemain de sa chute, son ingrat vainqueur
+l'abandonnerait pour retourner à sa femme et à sa fille.
+
+--Mais puisque je les ai lâchées pour toi, implacable cruelle! objectait
+Ducanif en gémissant.
+
+--Raison de plus pour les reprendre quand il en serait arrivé à ses
+fins, répliquait Héloïse qui ne sortait pas de ce thème que vous lui
+aviez soufflé. Ah! si elle était certaine de n'être pas abandonnée; si
+Ducanif s'était mis dans l'impossibilité de revenir aux siens; s'il lui
+prouvait qu'il ne voulait vivre que pour elle, alors elle sauterait le
+pas, bien heureuse d'avoir enfin pu écouter son coeur.
+
+--Parle! qu'exiges-tu? geignait Ducanif, prêt à tous les sacrifices.
+
+Est-ce qu'elle savait, elle? C'était à lui de trouver, de proposer. Elle
+avait lu dans les romans que des amoureux s'étaient enfuis pour aller
+abriter leurs amours dans un coin écarté, inconnu de tous ceux qui
+pouvaient avoir intérêt à les poursuivre, et que ce coin était devenu le
+paradis où ils vivaient l'un pour l'autre, les yeux dans les yeux, les
+mains dans les mains.
+
+--Cherchons un coin! proposait Ducanif qui avait hâte de vivre les mains
+dans les mains.
+
+Alors elle haussait tristement les épaules. A quoi bon, pour triompher
+de sa vertu, lui faisait-il entrevoir un bonheur qu'il savait ne pas
+pouvoir lui donner? Est-ce qu'il était possible à Ducanif d'aller vivre
+dans ce coin fortuné, de quitter ce Paris où il avait ses habitudes, ses
+amis... ses intérêts à surveiller, intérêts représentés par une maison
+d'un excellent produit, mais qu'il ne pouvait emporter avec lui? Au
+milieu de son chant d'amour, la femme énamourée entendrait détonner
+cette phrase de son amant:
+
+--Il faut que j'aille à Paris. J'ai rendez-vous avec mon fumiste à cause
+d'un locataire que sa cheminée asphyxie.
+
+Et, pendant son absence, la femme vivrait dans l'angoisse de ne pas le
+voir revenir, ou jalouse de cet homme qui se partageait entre elle et
+son fumiste. Et, le lendemain, les tortures de la pauvre créature se
+renouvelleraient parce qu'un autre locataire aurait demandé du papier
+neuf dans sa chambre à coucher.
+
+Sans compter qu'à toutes ces allées à Paris il risquait d'être reconnu
+et suivi par des ennemis de leur bonheur qui, demain, accourraient
+briser leurs belles amours... Sans parler non plus d'un procès qui
+pouvait être intenté, sous prétexte de pension alimentaire, par l'épouse
+abandonnée et vindicative. Elle aurait la maison sous la main et, v'lan!
+elle mettrait opposition au paiement des loyers.
+
+Non, non, il fallait le reconnaître, le beau rêve d'abriter ses amours
+dans un coin écarté était impossible à réaliser avec le propriétaire
+d'une maison.
+
+--Mais je puis vendre ma maison, finit, un beau matin, par proposer
+Ducanif.
+
+--A quoi bon? fit la commère.
+
+--Pour avoir ma fortune en portefeuille.
+
+--Alors, mêmes ennuis pour venir toucher ses coupons, ses intérêts, ses
+dividendes, qui réclameraient toujours des signatures... Et la femme
+planterait encore opposition sur tout cela.
+
+--Oh! que nenni! car j'aurais mis toutes mes valeurs au porteur. Alors
+je n'aurais plus d'intérêts à défendre contre la rapacité des miens. Une
+valeur au porteur, c'est une sorte d'argent de poche à la disposition du
+premier venu qui possède le titre.
+
+Sans paraître avoir compris un mot de cette explication sur les valeurs
+au porteur, Héloïse attachait sur Ducanif deux yeux brillants d'amour et
+de reconnaissance.
+
+--Vous me sacrifierez votre maison! s'écriait-elle, comme si le
+malheureux imbécile lui offrait la lune.
+
+Et, enfin confiante, ne comprimant plus l'élan de son coeur, elle
+balbutia d'une voix émue:
+
+--Alors, agissez vite, mon beau Thomas, car il me tarde que mon amour
+vous récompense!
+
+ * * * * *
+
+Tout ce que venait de conter le Tombeur-des-Crânes, il l'avait supposé,
+parlant au jugé, inspiré par ses instincts mauvais, qui lui disaient
+que, s'il ne tombait pas en pleine vérité, il ne devait pas beaucoup
+s'écarter du vrai.
+
+Il faut croire qu'il en était ainsi, car Gustave, d'abord si
+moqueusement interrupteur, avait fini par demeurer bouche close, le
+regard inquiet, tambourinant d'une main nerveuse sur la table.
+
+Quand le baron eut cessé de parler, il secoua brusquement cette sorte
+d'atonie pour éclater de rire.
+
+--Eh bien, s'écria-t-il, c'est fini? Déjà! Je m'amusais à admirer votre
+richesse d'imagination!... il n'a donc pas de dénouement, votre roman?
+
+--Pas encore.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que Ducanif n'a pas encore achevé de mettre sa fortune au
+porteur.
+
+--Et quand il aura fini?
+
+--Alors Héloïse l'entraînera dans ce fameux coin qui doit voir éclore
+leurs amours.
+
+--Où ils vivront tous deux, rien qu'à deux.
+
+--Non, à trois, car pourra-t-on faire autrement que d'admettre dans le
+secret le docteur Gustave Cabillaud, cet ami si dévoué, si discret?...
+
+Cette réponse amena un nuage sur le front de Gustave. Néanmoins,
+continuant son ton de persiflage:
+
+--Et puis? ricana-t-il.
+
+Alors, se campant bien en face de lui, M. de Walhofer répondit d'une
+voix lente, qui émiettait les mots:
+
+--Et puis, un beau jour, Ducanif crèvera d'une mauvaise drogue mise
+dans son verre par vous et Héloïse qui, alors, étendrez la patte sur la
+fortune mise en valeurs au porteur.
+
+Et, en montrant sa poche, le baron répéta sa question:
+
+--J'ai là un papier dont j'ai fixé le prix à quatre cent mille francs...
+Oui ou non, me l'achetez-vous?
+
+Le baron ne mettait pas de mitaines pour proposer sa marchandise et,
+surtout, pour la tarifer. Quatre cent mille francs d'une lettre, c'était
+salé en diable. Il était vrai de dire qu'en montrant cette lettre à
+Ducanif ce dernier arrêterait immédiatement la liquidation de sa fortune
+en valeurs au porteur, et, alors, c'en était fait de la jolie manigance
+complotée à son intention par Héloïse et le docteur.--Or, si d'une
+mauvaise créance on tire ce qu'on peut, il faut, à plus forte raison,
+quand il s'agit d'une créance des meilleures, lâcher partie pour n'en
+pas perdre la totalité.
+
+Le consentement de Gustave fut aussi net que laconique.
+
+--Payables quand? demanda-t-il.
+
+--Oh! fit le baron, je ne suis pas de ceux qui mettent aux gens
+le couteau sur la gorge... Mettons: payables après... quel terme
+dirions-nous bien? Après... après... Ah! je tiens le mot!
+
+Et, en souriant, le baron débita:
+
+--Payables après la réalisation de vos espérances, mon cher docteur.
+
+En conclusion de ce pacte qui, en somme, mettait son échéance à la
+mort de Ducanif, les deux bandits se serrèrent la main avec une telle
+franchise qu'il aurait été impossible de supposer que chacun d'eux, au
+même moment, mitonnait une botte secrète.
+
+--Toi, si je puis te chiper ma lettre, tu ne verras pas un sou des
+quatre cent mille francs, pensait Gustave.
+
+De son côté, le Tombeur-des-Crânes, baron de Walhofer, était en train de
+se dire:
+
+--Plus souvent qu'à toi et à ton Héloïse, je laisserai prendre le reste
+du magot de Ducanif.
+
+A part cela, la poignée de main les avait rendus si bons amis que
+Gustave, avec le sans-gêne qui résulte de l'intimité, demanda gaiement:
+
+--Vous n'insistez pas, je suppose, pour obtenir la main de mademoiselle
+Ducanif.
+
+--La dot sans la main me suffira, déclara modestement le baron, se
+résignant sans peine à ce sacrifice.
+
+--Ainsi tout est convenu? conclut Gustave qui avait hâte de rejoindre
+Héloïse pour lui faire part de l'anicroche majeure survenue dans leurs
+projets.
+
+--Oui, tout est convenu... sauf un point, appuya M. de Walhofer. Vous
+êtes homme de trop de bon sens pour ne pas m'accorder le droit de
+surveillance dans une affaire où je suis intéressé. J'exige donc que
+vous m'introduisiez chez Ducanif.
+
+--Je vous présenterai à lui comme un de mes meilleurs amis, promit
+Gustave s'exécutant de bonne grâce.
+
+--Alors tout est bien et définitivement convenu, accorda le
+Tombeur-des-Crânes.
+
+Sur ce, ils se séparèrent.
+
+Quand Gustave Cabillaud conta tout à Héloïse, celle-ci tomba du
+vingt-septième ciel de la stupéfaction.
+
+--Il est impossible qu'il t'ait montré ma lettre puisque je l'ai avalée!
+s'écria-t-elle.
+
+--Je l'ai vue et lue, te dis-je. Elle est tracée au crayon.
+
+--Et tu as reconnu mon écriture?
+
+--Parbleu!... ainsi que ton orthographe.
+
+Ahurie, effrayée, Héloïse ne trouva qu'une seule explication à ce
+véritable miracle.
+
+--Alors nous avons affaire au diable! bégaya-t-elle en faisant le signe
+de la croix.
+
+Ensuite, comme elle était fille qui ne lâchait pas facilement ses
+coquilles, elle gronda rageusement:
+
+--Quatre cent mille francs! Il a le bec goulu, ce baron de contrebande!
+
+--Reste donc calme. Je finirai bien par lui voler la lettre qui fait sa
+force, promit le docteur.
+
+Au même moment, de son côté, le Tombeur-des-Crânes se disait en
+souriant:
+
+--Quatre cent mille francs, c'est maigre! Je trouverai à m'arranger pour
+que, le jour du partage, il y ait tout d'un côté et rien de l'autre.
+
+Huit jours après, M. de Walhofer avait loué un petit appartement dans la
+maison de Ducanif.
+
+Le soir même de l'installation du baron, Gustave, qui dînait chez
+l'ancien placeur, s'écriait en se mettant à table:
+
+--Il y a quelquefois des hasards vraiment heureux! L'appartement, situé
+au-dessous du vôtre, mon cher Ducanif, vient d'être loué par un de mes
+meilleurs amis, le baron de Walhofer, un fort riche et très aimable
+Belge.
+
+--Il faudra nous présenter l'un à l'autre? demanda naïvement Ducanif.
+
+Ainsi entré chez l'ex-placeur, le Tombeur-des-Crânes pût surveiller ce
+qu'il appelait l'opération. Elle traînait en longueur. Si grande que fût
+son impatience, il était obligé de la maîtriser devant cette réponse que
+lui faisaient Héloïse et Gustave.
+
+--Au moins faut-il attendre que Ducanif ait fini de mettre toute sa
+fortune au porteur.
+
+Et cependant, Héloïse, à mesure que le moment approchait, ne cessait de
+répéter à Gustave:
+
+--La lettre! la lettre! Ducanif va bientôt avoir fini et nous n'aurons
+pas encore retiré la lettre des mains de ce filou d'Alfred.
+
+--Je guette l'occasion, répondait le docteur.
+
+Enfin l'occasion se présenta, on le sait, le jour où le
+Tombeur-des-Crânes, qui s'était relâché de sa méfiance, après avoir
+laissé la clé sur sa porte, était monté chez Ducanif absent, où il
+comptait trouver Gustave et où il avait été retenu par Héloïse pendant
+que le docteur fouillait son logis.
+
+Gustave l'avait enfin dénichée, cette lettre! Puis, après l'avoir
+empochée, il avait eu hâte de décamper. Mais, pour sortir, il lui avait
+fallu, à un imbécile qui lui barrait son passage, jouer le tour de lui
+envelopper la tête d'un tapis et de l'enfermer à clé chez le baron.
+
+Mais quand il avait voulu montrer la lettre, il ne l'avait plus
+retrouvée! A coup sûr, elle avait dû tomber de sa poche lorsqu'il avait
+si brusquement malmené le curieux.
+
+Dès lors, les deux complices avaient vécu dans la perpétuelle anxiété
+de savoir qui avait ramassé la lettre. Était-ce le baron quand il était
+rentré chez lui? Était-ce le prisonnier qui, chose étrange! bien
+qu'il eût été mis sous clé, avait trouvé moyen de disparaître, bien
+évidemment, avant la rentrée du baron en son logis, car M. de Walhofer
+n'avait soufflé mot qu'il eût trouvé quelqu'un claquemuré chez lui.
+
+--Quel est l'individu que tu as enfermé? avait demandé Héloïse.
+
+--Je ne sais qui. Les trois ou quatre fois que j'ai entr'ouvert
+doucement la porte pour m'assurer s'il était toujours sur le carré, j'ai
+vu sa tête niaise.... Je ne le connais donc que de visage.
+
+Or, deux jours après, au dîner de M. Grandvivier, il s'était trouvé en
+présence de son individu qu'il avait entendu nommer Camuflet.
+
+--Quand nous partirons, je lui ferai la conduite et je le sonderai
+adroitement à propos de la lettre. J'aurai facilement raison de
+cet idiot, s'était promis le docteur qui, grâce à l'adresse et à la
+promptitude avec lesquelles il avait agi, était bien certain, quand il
+avait aveuglé et enfermé Camuflet, de ne pas lui avoir laissé le temps
+ni la possibilité de voir qui lui exécutait cette mauvaise plaisanterie.
+
+Gustave avait fait comme il avait dit. C'est-à-dire qu'en sortant de
+chez M. Grandvivier, après avoir reconduit Ducanif jusqu'à sa porte, il
+avait ensuite fait la conduite à Camuflet.
+
+Mais son beau projet de sonder Camuflet touchant la lettre s'en était
+allé à vau-l'eau, ou, pour mieux dire, il en avait été complètement
+distrait par le soudain intérêt que lui avait inspiré le récit de
+Camuflet à propos d'une masure qu'il possédait à Billancourt, masure
+qu'il laissait tomber en ruines sans aller jamais la visiter; masure,
+enfin, qui jouissait, sous sa cave, d'une autre cave qui pourrait servir
+de tombe à qui s'y trouverait enfermé, car, excepté lui, Camuflet, qu'un
+hasard avait conduit à la découvrir, personne ne pourrait en soupçonner
+l'existence.
+
+Parce que lui avait conté Camuflet, le docteur avait donc été si
+fortement captivé que, non seulement il avait oublié de parler de la
+lettre, mais qu'encore, après avoir quitté le triple veuf, il avait
+éprouvé l'ardente curiosité d'aller immédiatement, et en pleine nuit,
+visiter la bicoque de Billancourt, expédition pour laquelle il était
+parti, sans se douter qu'il avait le Tombeur-des-Crânes sur ses talons.
+
+Et, devant le trou béant à ses pieds, il s'était dit en souriant:
+
+--Voici le coin où Ducanif viendra rafraîchir son brûlant amour.
+
+Au même moment, Alfred qui l'épiait, caché dans l'ombre, avait eu aussi
+cette pensée:
+
+--Ce caveau fera parfaitement l'affaire d'Héloïse et de son cher
+Gustave.
+
+Car le Tombeur-des-Crânes avait résolu, après les avoir dépouillés de
+la fortune entière de Ducanif, de se venger du vol de la lettre, dont il
+les accusait.
+
+De ce vol il n'avait ouvert la bouche à ses complices, voulant les voir
+venir, s'attendant à leur prochaine révolte contre lui. A son grand
+étonnement, il les avait trouvés toujours si soumis qu'il en était
+arrivé à se dire:
+
+--A présent qu'ils ont la lettre, s'ils ne relèvent pas la tête, c'est
+qu'ils s'imaginent que je n'ai pas encore découvert le vol. Alors,
+ils me laissent en pleine sécurité pour me pousser à l'improviste
+dans quelque traquenard qu'ils m'auront préparé... Il me faut prendre
+l'avance.
+
+Pendant qu'il s'abusait ainsi, Héloïse et son amant commettaient une
+autre erreur.
+
+--Vois-tu, disait Héloïse, ce n'est à coup sûr pas ton Camuflet qui a
+trouvé la lettre. Elle a dû être ramassée par le baron à sa rentrée au
+logis.
+
+--Mais il est plus muet qu'un poisson, objectait Gustave.
+
+--Raison de plus pour nous méfier. A vouloir secouer le joug, nous
+avons gâté notre affaire. Il ne soufflera mot tant que nous n'aurons pas
+achevé la besogne, mais, à l'heure du partage, tu verras qu'il exigera
+un supplément de paye pour notre escapade... Il nous tient toujours avec
+sa lettre, crois-moi.
+
+--Qui vivra verra, répondait le docteur qui avait, au sujet du baron,
+une idée en tête.
+
+Le temps avait marché. D'abord lente à s'accomplir, la liquidation de
+Ducanif avait, brusquement, marché à pas de géants.
+
+Vint enfin le jour où Ducanif, palpitant d'amour, conduisit Héloïse
+devant sa caisse ouverte.
+
+--Tu vois ce portefeuille? dit-il.
+
+--Oui, fit Héloïse rougissant comme une jeune vierge à l'heure du
+berger.
+
+--Il contient toute ma fortune réalisée en titres au porteur, poursuivit
+Ducanif.
+
+Puis, la bouche en coeur, la main en pigeon vole, l'oeil en coulisse, il
+demanda:
+
+--Quand partons-nous, mon bel ange, pour ce coin qui doit abriter nos
+amours?
+
+Sans éclater de rire en s'entendant appeler «bel ange», Héloïse baissa
+modestement les yeux et d'un ton que faisait trembler sa pudeur aux
+abois:
+
+--Quand vous voudrez, Thomas adoré, souffla-t-elle.
+
+Du moment qu'il était un Thomas adoré, Ducanif devint pressé.
+
+--Demain, déclara-t-il.
+
+Puis, pour être logique:
+
+--Et où irons-nous?
+
+Obéissante à son vainqueur comme toute femme qui aime, Héloïse modula
+bien doucement, toujours avec le même embarras pudique:
+
+--Où vous voudrez. Choisi par vous, l'endroit où je pourrai laisser
+parler mon coeur me sera deux fois cher.
+
+La phrase était déjà gentille, mais le «bel ange» la ponctua d'un gros
+soupir qui donnait à comprendre que l'amour, trop contenu, l'étouffait.
+
+Tandis que Ducanif, le nez en l'air, cherchait en quel endroit il
+choisirait le coin en question, elle ajouta:
+
+--Me permettez-vous un conseil?
+
+--Je l'implore à genoux.
+
+--Pourquoi ne mettrions-nous pas dans le secret le docteur Cabillaud,
+cet ami dévoué et discret, qui viendrait de loin en loin nous donner
+des nouvelles du monde, dans la retraite où nous allons vivre l'un pour
+l'autre?
+
+--Soit! fit Ducanif qui, parut-il, n'était pas fâché que quelqu'un, au
+moins, sût qu'il avait enfin triomphé de la vertu farouche d'Héloïse.
+
+Le soir même, Ducanif initia au secret de sa prochaine victoire
+amoureuse le docteur, qui l'écouta en ouvrant des yeux pleins
+d'admiration pour un homme aussi heureux.
+
+Après quoi il se chargea de trouver le nid d'amour.
+
+Il le fit attendre huit grands jours pendant lesquels, à son dire, il
+battait tous les environs de Paris.
+
+Enfin il lâcha cette nouvelle si impatiemment attendue par Ducanif qui
+grillait dans sa peau:
+
+--J'ai trouvé votre affaire! Une maison qui n'attire pas la curiosité:
+de l'air, de la verdure, de l'eau pour les barcarolles en barque... et
+aux portes de Paris.
+
+--Où donc? s'écria Ducanif impatient.
+
+--Pour n'avoir à mettre personne dans la confidence de vos amours, j'ai
+traité en mon nom avec le propriétaire... Vous n'aurez donc pas à le
+voir.
+
+--Où donc, délicat ami? où donc? répéta Ducanif.
+
+--A Billancourt.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+Mais jusqu'à ce jour bienheureux qui devait voir luire, à Billancourt,
+la victoire de Ducanif, le temps avait trop duré à l'impatience du
+Tombeur-des-Crânes qui, comme soeur Anne, ne voyait rien venir, qu'il se
+tournât vers l'un ou l'autre point où tendaient ses visées.
+
+A attendre la conclusion de l'affaire Ducanif, il avait espéré voir
+reparaître mademoiselle Grandvivier. Mais, à toutes ses visites
+nocturnes à Cydalise, par-dessus le mur, car il avait conservé sa petite
+chambre, la cuisinière du magistrat lui avait répété son refrain:
+
+--Impossible de savoir l'endroit où se cache mademoiselle Grandvivier.
+Espérons pourtant que nous la reverrons bientôt, car le père annonce à
+ses amis qu'il va la rappeler près de lui.
+
+Or, à attendre d'un côté et de l'autre, le temps, nous le répétons,
+avait duré tant et tant que la Belle-Flamande s'était alarmée d'avoir
+si longuement à alimenter la bourse de M. le baron, son fils. Les trois
+mille francs d'économies qu'elle avait donnés à Alfred pour son entrée
+de jeu n'avaient pas été de longue durée. Il s'en était suivi de
+nouvelles demandes d'argent auxquelles, tant bien que mal, la mère avait
+satisfait jusqu'au jour où elle avait fini par dire à Alfred:
+
+--N-i-ni, garçon, c'est fini. Impossible, à présent, pour moi de jouer
+du Camuflet. Dans les premiers temps de son mariage avec Georgina,
+ma prétendue fille, je l'ai trouvé facile à la détente et j'ai pu te
+repasser ses écus. Mais, tu le sais, avec ce gaillard-là, les femmes ne
+durent pas. C'est Georgina qui a tenu le plus longtemps et, au bout
+de sept mois, elle l'a laissé veuf pour la troisième fois. Depuis ce
+jour-là, il a tourné, à mon égard, à la pingrerie la plus crasse. Ni moi
+ni les deux autres tarpiaudes qui ont été ses belles-mères précédentes
+et auxquelles il m'a associée, ne saurions, à cette heure lui faire
+cracher plus d'un jaunet à la fois. Tiens-toi-le donc pour dit, fiston,
+et agis en conséquence.
+
+--J'allais toucher au port, répondit le Tombeur-des-Crânes en faisant
+laide grimace.
+
+--Plus moyen, je te le répète, de tirer une vraie somme de cet imbécile
+de Camuflet. Je suis bien heureuse encore d'en obtenir la becquée.
+
+--Comment faire? gronda Alfred.
+
+--Lâche ta peau de baron qui est trop chère à faire reluire; renonce
+à tes plans; engage-toi dans une autre troupe de province et vogue la
+galère! conseilla la Belle-Flamande.
+
+Mais, à ce parti qui lui était proposé, le Tombeur-des-Crânes serra les
+poings et grinça furieusement:
+
+--Faute de quelques billets de mille, qui m'auraient soutenu pendant un
+ou deux mois, je vais perdre un beau mariage!
+
+--A l'impossible nul n'est tenu! débita la maman d'une voix attristée
+par le déboire de son fils.
+
+Alfred devina l'émotion de sa mère et, comme il connaissait à fond la
+pèlerine, il fit vibrer en elle la corde sensible en disant:
+
+--Ah! si j'avais réussi, c'est vous qui auriez menée une existence
+beurrée!!!
+
+Sur ce, battant le fer tout chaud:
+
+--Là! fit-il, vrai de vrai, la mère, vous ne pouvez pas encore me
+fournir quelques billets de mille?
+
+--Dame! fiston, à moins de les voler, répliqua la Belle-Flamande en
+guise de refus.
+
+Mais Alfred lui lâcha à brûle-pourpoint.
+
+--Pourquoi pas?
+
+La mère releva la tête, prête à jouer la dignité offensée, majestueuse
+d'indignation en s'entendant faire une proposition pareille. Le
+Tombeur-des-Crânes lui coupa toute tirade virulente en disant avec le
+plus beau sang-froid:
+
+--Rentrez ces manières-là; vous perdriez votre salive à prêcher.
+
+Ensuite, revenant à ses moutons:
+
+--Pourquoi pas? répéta-t-il d'un ton sec.
+
+--Mais où veux-tu que je les vole, pendard? dit la Belle-Flamande
+descendue de ses grands chevaux.
+
+--Dans la caisse de Camuflet.
+
+--Ah! ouiche! lâcha la maman.
+
+Mais, soudain, sa mine se fit souriante.
+
+--Tiens! tiens! ricana-t-elle. Au fait, oui, pourquoi pas? Ce serait
+tout de même drôle de faire le coup en jouant la farce aux deux autres
+belles-mères de leur flanquer la chose sur le dos.
+
+Alors, en femme décidée:
+
+--Quelle somme te faut-il?
+
+--Huit ou dix mille francs.
+
+--Bigre! tu ne demandes pas des demi-portions, toi!
+
+--Ce sera mon dernier emprunt.
+
+--Et tu auras raison, car la ponction que je vais faire dans certain
+tiroir que je connais n'engagera pas Camuflet à laisser plus longtemps
+sa clé à la serrure.
+
+--Quand aurai-je l'argent?
+
+--Demain, si j'ai eu la main heureuse, je te le porterai à ton galetas
+de la rue de Turenne.
+
+--Il se peut que vous ne m'y trouviez pas.
+
+--Alors, à deux heures précises, à notre rendez-vous des Tuileries, sous
+les marronniers.
+
+Le lendemain, on le sait, le Tombeur-des-Crânes avait trouvé au poste
+assigné la Belle-Flamande qui ayant eu, suivant son expression, «la main
+heureuse», lui donna les dix mille francs volés.
+
+Seulement, pleine de doute sur une réussite qui se faisait tant
+attendre, elle avait joint à la somme, pour mettre son fils en éveil,
+cette série de conseils qu'elle avait fini par résumer en ces deux mots
+répétés:
+
+--Ça craque! ça craque!
+
+Mis en méfiance par sa mère contre la franchise de son alliance avec sa
+Cydalise, le baron de Walhofer, après le départ de la Belle-Flamande,
+avait, à son tour, quitté les Tuileries, pour se diriger, sous prétexte
+de rendre sa visite de digestion du dîner reçu l'avant-veille, vers le
+domicile de M. Grandvivier.
+
+Chemin faisant, il fut tout à ses réflexions sur ce que lui avait dit sa
+mère à propos de Cydalise. Alors lui revint à l'oreille, encore vibrante
+de la haine qui l'avait accentuée, cette promesse: «Je me vengerai!!!»
+faite par Cydalise sur le seuil de la chambre de mademoiselle
+Grandvivier. Avait-elle tenu cette promesse? Non, puisque huit jours
+plus tard, elle était venue, soumise et repentante, reprendre ce joug
+imposé par sa passion, qu'elle avait voulu secouer; joug qui la faisait
+si docile à accepter toutes les volontés de celui qu'elle aimait que,
+après bien des pleurs et une longue résistance, elle s'était résignée à
+favoriser le mariage de son amant avec sa jeune maîtresse.
+
+Peut-être que le Tombeur-des-Crânes, s'il n'eût été pétri de l'immense
+vanité qui le guidait en tout, aurait dû se méfier du consentement de
+cette fille violente, audacieuse, implacable devant un affront. Mais
+dans la conduite de Cydalise rien n'avait cloché qui empêchât son amant
+de faire la roue et de se croire ville conquise.
+
+Depuis que M. Grandvivier avait quitté sa demeure de la rue de Turenne
+pour venir habiter l'étage au-dessus de l'appartement de Fraimoulu,
+le moyen de voir sa maîtresse s'était fait plus difficile pour Alfred;
+mais, en toutes les occasions qu'il avait rencontrées, il avait trouvé
+Cydalise toujours à sa dévotion et semblant attendre avec impatience,
+pour lui prouver son dévouement à le servir, le retour de mademoiselle
+Grandvivier.
+
+Aussi le Tombeur-des-Crânes, en gagnant la demeure du magistrat, en
+vint-il à se dire:
+
+--Ma mère est folle avec son: «Méfie-toi de Cydalise!» Le passé, elle
+l'a oublié. L'avenir, elle l'accepte en fille d'esprit qui sait que tout
+finit par casser.
+
+Probablement qu'il prenait son titre de baron au sérieux, car ce fut
+de la meilleure foi du monde qu'il se donna cette dernière raison de
+n'avoir rien à craindre de Cydalise.
+
+--Elle comprend que, dans ma position, il me faut un mariage qui mettra
+fin à notre liaison. A tout prendre, que ce soit avec l'une ou avec
+l'autre, son intérêt a été de pousser au succès de mon union avec la
+fille du juge, puisqu'à cette union, elle gagnera les quinze mille
+francs que je lui ai promis.
+
+S'étant donc ainsi parfaitement rassuré, le Tombeur-des-Crânes passa à
+un autre ordre d'idées. Un point sur lequel sa mère, il l'avouait, avait
+eu parfaitement raison, c'était quand elle avait dit que les choses
+traînaient trop en lenteur.
+
+Aussi était-il résolu à brusquer les événements. Cette fille du juge
+qui ne revenait pas de province, il fallait précipiter son retour, et il
+croyait avoir trouvé le moyen d'arriver à ce résultat.
+
+--Le tout est d'aller de l'avant, se disait-il, en mettant le magistrat
+au pied du mur.
+
+Et, des deux doigts, qu'il avait glissés dans la poche de son gilet, il
+caressait certaine boucle d'oreille que, la nuit de son crime, il avait
+volée à mademoiselle Grandvivier.
+
+--Je vois d'ici la mine que va faire le juge quand je lui mettrai
+l'objet sous le nez en lui adressant ma demande, pensait le hardi drôle.
+
+Telle était sa grossière vanité, sa stupide confiance en lui-même que,
+vendant la peau de l'ours avant d'avoir mis l'animal à terre, il en
+arriva à s'imaginer que M. Grandvivier lui sauterait au cou dans sa joie
+de l'accepter pour gendre.
+
+--Car, au total, pensait-il, je représente un parti qui n'est pas à
+dédaigner. La fortune de Ducanif peut se monter à onze ou douze cent
+mille francs, et quand j'aurai mis la main dessus...
+
+Oui, mais quand aurait-il mis la main dessus? Quand Héloïse et Gustave
+arriveraient-ils à lui tirer du feu ces marrons qu'il comptait garder
+pour lui seul?
+
+Il flairait bien que le dénouement était proche; mais, quant à en
+préciser l'heure, il ne pouvait le faire que par approximation.
+
+--J'ai bien huit jours devant moi pour pousser ma pointe du côté
+Grandvivier avant de revenir au côté Ducanif, pensa-t-il comme il
+atteignait la demeure du magistrat.
+
+Par malheur, Alfred se trompait fort en croyant avoir huit jours devant
+lui. Il arrivait chez le juge à l'instant précis où Gustave était en
+train d'annoncer à Ducanif qu'il lui avait trouvé à Billancourt le coin
+qui devait «abriter ses amours heureuses».
+
+Nouvelle qui avait fait que Ducanif, transporté, s'était tourné vers
+Héloïse en s'écriant:
+
+--Quand partons-nous, mon ange?
+
+A quoi Héloïse avait répondu avec un frémissement de vestale:
+
+--Quand vous le désirerez, Thomas.
+
+Aussi Thomas, qui voulait que le soleil du lendemain se levât sur la
+chute de ce dragon de vertu, répondit-il sans hésiter une seconde:
+
+--Tout de suite!!!
+
+Le Tombeur des-Crânes avait donc bien tort, on le voit, de croire qu'il
+avait huit jours devant lui. Il était à parier qu'Héloïse et Gustave,
+qui ne se souciaient pas de l'attendre, auraient, avant le point du
+jour, levé le pied en emportant le portefeuille tout gonflé de titres au
+porteur.
+
+Cependant le baron de Walhofer avait sonné à la porte du magistrat. Elle
+lui fut ouverte par le valet de chambre Augustin qui le reconnut pour un
+des convives de son maître au dîner de l'avant-veille.
+
+--M. le baron voudra bien attendre au salon. Mon maître est en ce moment
+en conférence dans son cabinet avec son ami M. Camuflet, annonça-t-il.
+
+--Bon! bon! j'attendrai! Tout mon temps est dévolu à M. Grandvivier. Ne
+m'annoncez même pas. Je ne voudrais pas interrompre l'entretien des deux
+amis, répondit Alfred tout amicalement, en visiteur familier et qui a
+peur d'être importun.
+
+Quand, précédé par Augustin qui le conduisait au salon, le
+Tombeur-des-Crânes traversa la salle à manger, Cydalise, était en train
+d'enlever le couvert du dîner.
+
+--Je vais partir en course pour notre maître. Si un autre visiteur
+sonnait, vous aurez à aller ouvrir, recommanda le valet de chambre à la
+cuisinière.
+
+--Aussitôt ce larbin parti et pendant que le Grandvivier sera dans
+son cabinet, je pourrai dire deux mots à Cydalise, pensa le
+Tombeur-des-Crânes.
+
+Et l'oreille tendue, il écouta le pas du domestique qui, après l'avoir
+introduit au salon, gagnait l'antichambre pour aller faire sa course.
+
+M. Grandvivier pouvait d'un moment à l'autre sortir de son cabinet.
+Alfred n'avait pas un instant à perdre. Il n'attendit donc pas que la
+porte du carré se fût refermée sur Augustin pour se glisser dans la
+salle à manger où était restée Cydalise.
+
+Cela fut cause qu'il n'entendit pas Augustin qui après avoir ouvert la
+porte, s'était trouvé nez à nez avec La Godaille s'apprêtant à sonner,
+dire au jeune homme:
+
+--Monsieur Bazart, mon maître, en ce moment, est occupé. Il va vous
+falloir attendre au salon.
+
+Puis il avait ajouté:
+
+--... Du reste, vous n'y serez pas seul.
+
+Sur ce, il avait tiré la porte derrière lui, laissant La Godaille dans
+l'antichambre, sans qu'un coup de sonnette eût averti de son arrivée.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+A présent qu'un retour sur le passé a montré comment et pourquoi Alfred
+le Tombeur-des-Crânes s'était créé baron de Walhofer, il faut revenir
+au moment où, chez M. Grandvivier, le baron avait dû fuir devant la
+poursuite acharnée de La Godaille lui tombant sur le dos, alors qu'il
+causait avec Cydalise.
+
+Dans le salon où il s'était d'abord rendu en s'attendant, comme le lui
+avait annoncé Augustin, à y trouver quelqu'un qui l'avait précédé, La
+Godaille, on se le rappelle, n'avait pas fait longue pause. Ne voulant
+pas être indiscret à écouter plus longtemps la conversation de Camuflet
+et de M. Grandvivier qui lui arrivait, sans un mot perdu, par la porte
+entr'ouverte du cabinet du juge, le jeune homme s'était décidé à passer
+dans une autre pièce de l'appartement.
+
+Alors il s'était souvenu qu'à son arrivée, en suivant le couloir de
+dégagement, il avait entendu quelques paroles qui lui avaient donné
+à croire que dans la salle à manger, une querelle d'amoureux s'était
+engagée entre Cydalise et son tenant d'amour. Or, en rapprochant les
+deux faits, celui de cette dispute et celui de l'absence du salon de ce
+visiteur précédent dont lui avait parlé Augustin, il en avait conclu que
+visiteur et amoureux ne faisaient qu'un même individu et, histoire de
+s'amuser à écouter des bisbilles d'amants, il s'était dit:
+
+--Je ne serais pas fâché de connaître celui des amis de M. Grandvivier
+qui en pince pour sa cuisinière.
+
+Sans autre précaution que d'assourdir son pas, déjà étouffé par les
+tapis, le jeune homme put retourner dans le couloir de dégagement où,
+collé contre la cloison, près de la porte à demi ouverte, il écouta
+Cydalise qui disait:
+
+--On pourrait nous entendre, ne restons pas ici, viens dans la cuisine.
+
+--Puisque je te répète qu'Augustin est parti pour sa course. Quant à
+ton maître, en venant ici, j'ai laissé derrière moi toutes les portes
+ouvertes. Au premier bruit de fauteuils dans le cabinet nous annonçant
+le départ du visiteur de ton maître, nous nous séparerons... Dans
+ta cuisine, je ne saurais expliquer ma présence, si je m'y faisais
+surprendre, tandis que dans cette salle à manger, je puis y être venu
+pour admirer ces tableaux de nature morte.
+
+Cette explication donnée, la voix d'homme reprit:
+
+--Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... Quand revient-elle?
+
+La question était posée d'un ton bref et impérieux qui frappa La
+Godaille aux écoutes.
+
+--Je connais cette voix. Où donc l'ai-je entendue? se demanda-t-il.
+
+Cependant Cydalise avait répondu:
+
+--Je l'ignore. Pourtant, il y a trois jours, le tapissier est venu
+remettre sa chambre en état.
+
+--Et puis?
+
+--Tu en demandes trop. A présent tu en sais autant que moi, fit la
+cuisinière impatientée.
+
+Les conseils de sa mère, au sujet de Cydalise, durent revenir au
+souvenir d'Alfred, car il reprit d'un ton qui menaçait:
+
+--Tu me connais, ma fille, et tu sais qu'il ne fait pas bon me trahir.
+Depuis quelque temps, tu n'es pas franche du collier. Prends garde à
+toi! Prends garde!
+
+Cydalise fit entendre un petit rire de bravade et répliqua:
+
+--Tu répètes le refrain que je te chante depuis belle lurette. Prends
+garde à toi! M'est avis que ce mariage que tu crois immanquable te
+craquera en pleine main. Tu ferais mieux d'y renoncer... mademoiselle
+Grandvivier n'est pas pour ton nez, mon joli coeur!
+
+A ces mots qui, bien que tout bas prononcés, lui arrivaient des mieux
+distincts, La Godaille avait éprouvé une surprise de dégoût:
+
+--Oh! oh! se dit-il, quel est cet ignoble particulier qui, tout en étant
+l'amoureux de la cuisinière, vise la fille de M. Grandvivier? Voilà un
+joli monsieur!
+
+Et se mettant à interroger sa mémoire il se demanda encore:
+
+--Où donc ai-je entendu cette voix-là?
+
+Le Tombeur-des-Crânes avait souri ironiquement aux dernières paroles de
+la cuisinière et d'un ton sec:
+
+--Mademoiselle Grandvivier ne peut appartenir à un autre qu'à moi,
+articula-t-il. Je saurais éloigner d'elle quiconque voudrait me la
+disputer.
+
+--En quoi faisant?
+
+--En faisant savoir à ce rival qu'il arrive second, articula
+railleusement le Tombeur-des-Crânes.
+
+Si gangrené qu'était le moral de Cydalise, elle éprouva un frémissement
+d'horreur.
+
+--Tu joindrais cette nouvelle infamie à l'autre! appuya-t-elle d'une
+voix indignée.
+
+--Je défendrais mon bien. Tous les moyens me seraient bons pour le
+conserver, ricana Alfred.
+
+Il y eut un accent de pitié chez Cydalise quand, bien lentement, elle
+répondit:
+
+--Reste à savoir si celui auquel tu adresserais ta dénonciation abjecte
+ne serait pas un homme de coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune
+fille responsable de son malheur, quand elle était endormie par un
+narcotique, d'avoir été la victime d'un misérable.
+
+En entendant cette révélation d'un secret épouvantable, La Godaille
+s'était redressé pâle et frissonnant de colère.
+
+--Quel est ce scélérat? se demanda-t-il.
+
+Et, désireux de connaître un tel coquin, il avança la tête dans
+l'ouverture de la porte, espérant n'être pas aperçu pendant la seconde
+que durerait le coup d'oeil rapide dont il dévisagerait son homme.
+
+En causant, Cydalise se tenait sur le seuil de sa cuisine, faisant face
+à Alfred, qui par, conséquent, se montrait de dos à Frédéric Bazart.
+
+Ce fut la cuisinière qui découvrit cette tête, aux yeux brillants de
+colère, qui apparaissait, silencieuse, dans l'encadrement de la porte.
+
+A la pensée que son entretien avec Alfred avait eu un auditeur,
+l'épouvante décomposa subitement le visage de Cydalise.
+
+--Qu'as-tu donc, ma fille? demanda le baron.
+
+Incapable de parler, tant l'effroi lui serrait la gorge, elle tendit le
+doigt vers La Godaille.
+
+Pour suivre ce geste du regard, Alfred se retourna.
+
+Alors La Godaille put voir sa figure.
+
+--Le Tombeur-des-Crânes! Ah! je te retrouve enfin! s'écria-t-il tout
+vibrant de haine.
+
+Et il prit son élan pour bondir sur cet ennemi qu'il avait cherché
+pendant les deux ans écoulés depuis l'assassinat de Carambol et la mort
+de Vernot.
+
+Mais la salle à manger était large. L'espace à franchir lui donnait un
+désavantage sur Alfred, placé au seuil de la cuisine. Au moment où
+La Godaille atteignait ce seuil, la porte venait d'être fermée et
+verrouillée intérieurement par le Tombeur-des-Crânes qui, poussant
+devant lui Cydalise, disparaissait à ses yeux.
+
+--Fuyons! fuyons! répétait Cydalise affolée par la terreur, au bruit du
+craquement de la porte enfoncée par La Godaille dont la colère décuplait
+la force.
+
+Oui, il fallait fuir devant cet ennemi qui, bientôt, aurait renversé
+l'obstacle s'opposant à sa poursuite.
+
+Alors, tous deux, sortant par la porte de service, s'élancèrent dans
+l'escalier. Ils n'étaient encore qu'au palier de Fraimoulu quand le
+fracas de la porte enfin brisée par la Godaille leur annonça qu'il
+allait accourir sur leurs talons. Toute fuite leur était impossible. Nul
+temps ne leur restait pour prendre l'avance, surtout à cause de Cydalise
+pantelante d'effroi.
+
+--Là! là! fit le Tombeur-des-Crânes en voyant la porte de la cuisine de
+Fraimoulu, laissée ouverte par Hilarion parti pour chercher son petit
+salé.
+
+Il était temps. A peine Alfred avait-il refermé cette porte, que
+Cydalise tombait évanouie sur le carreau de la cuisine, pendant qu'au
+dehors, on entendait La Godaille descendant l'escalier à toute vitesse,
+en chasse de ceux qu'il croyait fuyant toujours devant lui et dont il
+venait de dépasser le refuge.
+
+--Cours toujours! se dit Alfred.
+
+Mais, après avoir échappé à un danger, il était tombé dans un autre. Il
+le comprit à un bruit de pas qui se dirigeaient vers la cuisine. C'était
+Gontran qui arrivait, expédié par Fraimoulu, lequel, ayant entendu la
+porte se refermer, croyait à la rentrée d'Hilarion avec son petit
+salé et s'impatientait de ne pas voir apparaître l'ex-valet du duc del
+Punaisiados et sa charcuterie.
+
+Abandonnant donc Cydalise évanouie sur le carreau, le Tombeur-des-Crânes
+serait bien sorti, mais il risquait de rencontrer La Godaille qui,
+étonné de cette prompte disparition, n'allait pas manquer de revenir
+sur ses pas. Il lui fallait donc un refuge où il pût attendre que
+la patience de son poursuivant fût lassée et qu'il eût mis fin à ses
+recherches.
+
+En un clin d'oeil, il se réfugia dans l'office de la cuisine et quand
+Gontran entra, Cydalise évanouie s'offrit seule aux regards du jeune
+architecte.
+
+Après avoir attendu que Cydalise fût revenue à elle et fût remontée chez
+M. Grandvivier, le Tombeur comptait s'esquiver au premier instant que la
+cuisine serait déserte. Mais son départ n'avait pu s'effectuer de façon
+aussi simple. Sur le point d'être forcé en sa cachette par Hilarion
+qui voulait entrer dans l'office pour y prendre le plat sur lequel il
+servirait son petit salé, Alfred l'avait aveuglé en lui jetant aux yeux
+le sac de poivre qu'il avait trouvé sur une des planches de l'office.
+
+Et, pendant que l'aveuglé se roulait à terre de douleur en poussant des
+cris d'orfraie, il s'était évadé de la cuisine et avait gagné la rue
+sans rencontrer La Godaille qui, revenu sur ses pas, le cherchait en ce
+moment dans les combles de la maison.
+
+Il était bien désespéré du secret qu'il avait si involontairement appris
+sur mademoiselle Grandvivier, ce brave et bon La Godaille. Qu'allait-il
+répondre au juge quand il l'interrogerait sur la scène violente qui
+s'était passée chez lui?
+
+Ignorant que celui qu'il ne connaissait que sous le nom du
+Tombeur-des-Crânes s'était introduit chez le magistrat sous le titre de
+baron de Walhofer, le jeune homme ne pouvait s'expliquer la présence de
+l'ancien saltimbanque sous le toit de M. Grandvivier.
+
+Oui, qu'allait-il répondre aux questions du juge? Bien sûrement, il ne
+saurait lui répéter ce qu'il avait entendu sur sa fille. Révéler un
+tel secret à un père! Mais, là, il suspendit ses réflexions pour se
+demander:
+
+--Peut-être le sait-il?
+
+Alors il songea au caractère profondément triste du magistrat qui
+semblait porter en son coeur une blessure morale terrible.
+
+Il se souvint aussi du jour où, dans son cabinet de juge d'instruction,
+M. Grandvivier lui avait demandé de lui apprendre à faire sauter la
+coupe, et, dans sa mémoire, il retrouva cette phrase que le juge avait
+prononcée en le voyant s'étonner d'un aussi étrange caprice:
+
+--La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous
+mord sans cesse au coeur... celle qui rêve une vengeance sans pitié ni
+merci?
+
+A ce souvenir, Frédéric Bazart secoua tristement la tête et murmura:
+
+--Oui, il sait le malheur de sa fille et, depuis longtemps, il prépare
+sa vengeance.
+
+Puis, en se disant qu'il s'agissait du Tombeur-des-Crânes, il se révolta
+en disant:
+
+--Ah! mais non! mais non! pas de ça! Mon compte à régler avec le bel
+Alfred est plus ancien que celui de M. Grandvivier. Il faut d'abord que
+le brigand passe par mes mains... S'il en reste des morceaux, je les
+passerai au magistrat.
+
+Et persistant dans son idée de priorité:
+
+--Tuer le Tombeur-des-Crânes, quelle belle occasion de faire d'une
+pierre deux coups. Je vengerai Vernot et le vieux Carambol et
+je punirai, en même temps, le misérable qui a perdu mademoiselle
+Grandvivier.
+
+Comme il prononçait ce nom, il crut encore entendre cette réponse faite
+par Cydalise à son amant lorsque celui-ci avait dévoilé son intention
+d'apprendre le secret de celle qu'il avait perdue à quiconque voudrait
+lui disputer sa main:
+
+--Reste à savoir si celui auquel tu adresserais ton abjecte dénonciation
+ne serait pas un homme de coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune
+fille responsable de son malheur, quand elle était endormie par une
+narcotique, d'avoir été la victime d'un misérable.
+
+Et tout naïvement La Godaille se dit:
+
+--Si je la demandais en mariage?...
+
+Sur ce, il avait cessé ses vaines recherches dans les combles de la
+maison à la découverte de son ennemi disparu si étrangement, et il était
+redescendu chez le magistrat en se demandant:
+
+--Où diable retrouverai-je maintenant mon gredin de Tombeur-des-Crânes
+qui m'a si prestement filé sous le nez?
+
+Aux cris qu'avait poussés La Godaille et au fracas de la porte qu'il
+brisait, M. Grandvivier et Camuflet, interrompant brusquement leur
+entretien, étaient accourus assez à temps pour que le magistrat pût
+reconnaître la voix du jeune homme qui, en ce moment, descendait
+l'escalier à la poursuite du Tombeur-des-Crânes qu'il croyait fuyant
+vers la rue.
+
+En un instant, le juge devina la scène.
+
+--Les deux misérables auront parlé de ma fille devant La Godaille... Ce
+jeune homme connaît mon secret, pensa-t-il.
+
+Incapable de rien deviner, Camuflet, taquiné par une curiosité monstre,
+fit, on s'en souvient, cette proposition:
+
+--Si je descendais questionner le concierge. Il n'est pas sans avoir vu
+passer ces deux hommes dont l'un pourchassait l'autre.
+
+Tout heureux de la permission accordée, le triple veuf prit son vol,
+laissant M. Grandvivier dans la salle à manger. Alors le juge, qui,
+devant un témoin, avait dompté son désespoir, se laissa tomber anéanti
+sur un siège en murmurant:
+
+--Je voulais que la mort des deux complices enfermât dans leurs tombes
+le secret de mon enfant... et voici, à cette heure, qu'il est connu d'un
+autre!
+
+Il demeurait plongé en sa rêverie douloureuse quand il en fut tiré par
+le bruit de la rentrée de Cydalise. Après que les soins de Gontran lui
+avaient fait reprendre connaissance, cette fille remontait chez son
+maître.
+
+M. Grandvivier se leva aussitôt et quand Cydalise, à son appel, fut
+arrivée en sa présence:
+
+--C'était lui, n'est-ce pas? demanda-t-il de cette voix sèche et brève
+qui faisait tressaillir toujours la domestique.
+
+--Oui, dit-elle avec effort.
+
+--Et vous parliez de mon enfant?
+
+--Oui.
+
+--Alors?
+
+Cydalise parvint à maîtriser sa peur et répondit:
+
+--Alors est entré ce jeune homme qui nous écoutait, et qui s'est
+précipité sur Alfred.
+
+Cette simple phrase suffit à M. Grandvivier, qui, durant deux minutes,
+resta muet, attachant sur la femme son regard aigu et froid. Ensuite,
+d'une voix grave et lente:
+
+--Cydalise, dit-il, quand vous êtes venue me révéler le crime dont vous
+avez été involontairement la complice, je vous ai promis que, le jour où
+je n'aurais plus besoin de vous, je vous rendrais votre liberté... Dès
+ce moment, vous êtes libre.
+
+La Belle-Flamande avait donc pleinement raison quand elle appelait la
+méfiance de son fils sur la facilité avec laquelle Cydalise paraissait
+avoir oublié le: «Je me vengerai!» dont elle avait accompagné le départ
+d'Alfred à sa sortie de la chambre de mademoiselle Grandvivier. Prise
+d'une haine féroce pour l'amant qui l'avait trompée, avide de vengeance
+tout en voulant laisser à un autre le soin de cette vengeance, elle
+avait, le lendemain même, tout révélé à M. Grandvivier.
+
+A cet aveu qui lui brisait le coeur, une seule pensée était venue
+au cerveau en fureur du père. Loin d'aller demander à la justice la
+punition du crime, c'est-à-dire d'apprendre à tous, par la publicité des
+débats, le malheur de sa fille, il avait résolu de se faire justice en
+tuant les deux coupables dont une seule parole pouvait perdre à tout
+jamais son enfant.
+
+Et, pourtant, il avait paru, non pas pardonner, mais vouloir faire grâce
+à Cydalise quand il lui avait dit:
+
+--Si vous me servez sans que rien puisse avertir votre complice, je vous
+épargnerai en laissant au ciel le soin de vous punir.
+
+Mais, sous cette apparence de miséricorde, le père, implacable en son
+projet de faire disparaître les deux auteurs du déshonneur de sa fille,
+avait caché cette espérance sinistre:
+
+--Je l'épargnerai, mais l'autre me débarrassera de sa complice.
+
+On comprendra donc, de reste, de quelle joie soudaine Cydalise avait été
+saisie quand, tout à l'heure, son maître lui avait dit:
+
+--Je vous avais promis que, le jour où je n'aurais plus besoin de vous,
+je vous rendrais votre liberté... Dès ce moment, vous êtes libre.
+
+Or, si elle devenait libre, c'était que l'heure était venue où il
+n'allait pas faire bon pour le Tombeur-des-Crânes, et Cydalise tenait à
+avoir mis promptement le large entre elle et celui dont, par vengeance,
+elle avait amené la perte. Ce fut donc avec un empressement joyeux
+qu'elle demanda:
+
+--Puis-je partir sur l'heure?
+
+--La soirée est avancée; pourquoi pas demain matin? objecta le juge.
+
+Cydalise était fille prudente. Le Tombeur-des-Crânes pouvait échapper
+à la vengeance de M. Grandvivier et savoir qu'elle l'avait trahi. Alors
+elle serait exposée à un danger qu'il fallait prévenir en se mettant
+vite à l'abri.
+
+--Demain matin je serai déjà en route, répliqua-t-elle.
+
+--Il ne vous en faut pas moins passer quelque part votre dernière nuit
+à Paris. Pourquoi ne serait-ce pas sous mon toit, qui vous protégera
+contre celui que vous voulez fuir? avança M. Grandvivier.
+
+Cydalise se mit à sourire.
+
+--Oh! oh! fit-elle, là où j'irai dormir ma dernière nuit, Alfred n'aura
+pas l'idée de venir me chercher. Depuis que ce monsieur est devenu
+baron, il a complètement oublié notre petite chambre dans la masure de
+l'Impasse Turenne.
+
+Etait-ce cela que le juge voulait lui faire avouer? Etait-ce qu'il ne
+voulait pas insister plus? Toujours est-il qu'il termina en disant:
+
+--Allez donc, ma fille.
+
+Et il ajouta cette phrase à laquelle Cydalise, dans sa hâte de décamper,
+eut le grand tort de ne pas faire attention, car elle lui sonnait
+l'alarme:
+
+--Qu'une heureuse chance vous protège!
+
+Puis il regagna son cabinet où, cinq minutes après, arrivait La Godaille
+qui, après avoir bien tourné et retourné, finissait par formuler cette
+demande:
+
+--Voulez-vous, monsieur, me faire l'honneur de m'accorder la main de
+mademoiselle Grandvivier?
+
+Le juge ne l'eut pas déjà appris par Cydalise, que cette demande lui
+aurait prouvé que le jeune homme n'ignorait rien du passé.
+
+Alors, on l'a vu en un précédent chapitre, il était venu droit à
+Frédéric Bazart et lui avait dit d'une voix qui frémissait d'une sorte
+de honte:
+
+--Ainsi vous savez?...
+
+--Je sais surtout que vous avez besoin, vous et votre fille, d'un
+dévouement profond, discret... qui vous venge.
+
+A quoi, sans s'engager par une promesse, M. Grandvivier, au grand
+étonnement de La Godaille, avait imposé pour première épreuve à son
+dévouement «de montrer le plus grand calme, à leur première rencontre,
+devant le baron de Walhofer qu'il avait eu le tort de prendre pour un
+saltimbanque surnommé le Tombeur-des-Crânes».
+
+A peine le magistrat avait-il obtenu, à grand'peine, du jeune homme
+le serment d'obéissance, que revenait Camuflet de son enquête chez
+le concierge en annonçant qu'il ramenait avec lui M. de Walhofer. Il
+s'était rencontré avec le baron dans la loge du concierge, au moment où
+ce dernier venait y déposer, pour M. Grandvivier, sa carte de digestion.
+Il avait tant insisté que le baron, qui ne voulait pas monter, avait
+consenti à le suivre. M. de Walhofer était dans le salon, attendant pour
+pénétrer dans le cabinet qu'il eût été annoncé par lui.
+
+A cette nouvelle, M. Grandvivier s'était dirigé vivement vers la porte
+de son cabinet pour recevoir le visiteur. Aussitôt qu'il en eut dépassé
+le seuil, on entendit sa voix, affectueusement aimable, qui disait:
+
+--Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur de Walhofer!
+Entrez donc par ici!
+
+Si le baron ne pénétra pas immédiatement dans le cabinet, ce fut que le
+juge, sans y penser, lui barrait le passage, car, au lieu de céder
+le pas à son visiteur, il était demeuré sur le seuil pour dire à son
+domestique qui venait de pénétrer dans le salon:
+
+--Ah! vous voici de retour, Augustin.
+
+--J'ai fait la commission de monsieur, annonça le valet.
+
+--Eh bien?
+
+--Les deux rideaux de vitres sont à une fenêtre et la suivante est
+fermée avec ses persiennes.
+
+A cette singulière annonce, M. Grandvivier fit une réponse non moins
+étrange.
+
+--Très bien! dit-il. A bon entendeur salut!
+
+Était-ce que cet entendeur était Camuflet? Il faut le supposer, car,
+après avoir dressé l'oreille au nom d'Augustin, dès qu'il eut entendu
+parler de rideaux et de persiennes, cette phrase le fit sourire et il se
+frotta les mains en se disant:
+
+--Bon! c'est pour ce soir!
+
+Et se refrottant encore les mains plus énergiquement, en homme qui se
+promet un heureux quart d'heure, il eut cette seconde pensée:
+
+--Je vais attacher à mon chenapan un grelot qui le fera courir loin.
+
+Cependant M. Grandvivier, qui fermait toujours le passage au baron,
+disait encore à son domestique:
+
+--Augustin, allumez dans le fumoir. Vous nous y servirez du thé.
+
+Et, comme pris d'une idée subite, il reprit vivement:
+
+--Ah! et vous nous dresserez une table de jeu!
+
+Puis, tout aussitôt, s'adressant au baron:
+
+--Car, continua-t-il gaiement, puisque je vous tiens, mon cher monsieur
+de Walhofer, j'espère que vous voudrez bien me donner une leçon de jeu
+comme celle que j'ai reçue de vous le soir de mon dîner.
+
+En entendant le magistrat parler de jeu, La Godaille avait éprouvé une
+surprise.
+
+--Eh! eh! pensa-t-il, est-ce que M. Grandvivier va mettre en pratique
+son talent à faire sauter la coupe?
+
+Enfin le magistrat s'était effacé pour donner le pas au baron tout en
+continuant d'une voix gaie:
+
+--Ma foi! vous arrivez comme marée en carême, car, justement, ces
+messieurs et moi, nous étions en train de parler de vous.
+
+Du premier coup d'oeil, le Tombeur-des-Crânes, à son entrée, avait
+reconnu La Godaille. Involontairement il fit un pas en arrière. Mais il
+était un hardi coquin, habile à tout remarquer promptement. En voyant
+son ennemi le regarder avec des yeux surpris, il devina qu'une chance
+quelconque s'était produite en sa faveur.
+
+--Qu'est-il donc arrivé qui fige sur place ce garçon si disposé, il y a
+une heure, à m'étrangler? se demanda-t-il.
+
+Ensuite, tout haut, en souriant:
+
+--Vraiment, fit-il, vous parliez de moi? Et à quel propos?
+
+Le magistrat montra La Godaille.
+
+--A propos d'un bévue commise par ce grand nigaud ici présent.
+
+Puis, s'adressant à La Godaille:
+
+--Hein! que vous disais-je? A présent que voici M. le baron, vous pouvez
+juger par vous-même.
+
+Pendant dix secondes, Frédéric Bazart attacha sur le baron ses yeux
+toujours effarés de surprise et enfin, la mine penaude, la voix pleine
+d'étonnement, finit par avouer:
+
+--C'est à s'y méprendre.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+La Godaille achevait à peine ces mots, que M. Grandvivier s'adressait
+gaiement au baron:
+
+--Vous ne comprenez pas? demanda-t-il.
+
+--Je l'avoue, fit le baron.
+
+--D'abord une question, reprit le juge toujours rieur. Vous est-il déjà
+arrivé d'être pris pour un autre? En un mot, vous doutez-vous que
+vous avez, de par le monde, votre sosie, bref, un homme qui est votre
+portrait tout craché?
+
+Le jour qui tombait, en commençant à assombrir le cabinet, rendit
+imperceptible le léger sourire de satisfaction qui avait effleuré les
+lèvres du baron à ces paroles du magistrat.
+
+--Ouf! je joue de chance! pensa-t-il.
+
+Et il avait raison de le croire. Quand il avait été assailli par La
+Godaille, il avait d'abord manqué de sang-froid et, dans le premier
+effarement, il avait pris la fuite. Mais, lorsqu'il s'était vu hors de
+l'atteinte de son ennemi, la présence d'esprit lui était revenue. Il
+avait compris qu'il fallait payer d'audace, reparaître immédiatement
+chez le juge, faire face au danger en s'inspirant des circonstances pour
+le parer.
+
+--Si je tarde d'une minute, le Grandvivier éventera la mèche... De
+l'aplomb! de l'aplomb! s'était-il dit.
+
+Alors il était revenu sur ses pas et, dans la loge du concierge, où il
+était entré pour déposer sa carte en feignant de croire M. Grandvivier
+absent, mais déterminé à monter quand on lui aurait appris que le juge
+était chez lui, il s'était rencontré avec Camuflet qui, faisant son jeu,
+avait insisté pour qu'il se présentât chez le magistrat.
+
+Et voilà qu'au lieu d'avoir à ruser, il trouvait la besogne toute faite
+par M. Grandvivier qui, loin d'être prévenu à son égard, lui tendait
+la perche en parlant d'un sosie. Donc le Tombeur-des-Crânes avait bien
+raison de se dire:
+
+--Ouf! je joue de chance!
+
+M. Grandvivier avait poursuivi son explication:
+
+--Apprenez donc, cher monsieur de Walhofer, que les événements viennent
+de le faire découvrir. Ma cuisinière a un amant. Or, par le plus
+prodigieux des hasards, cet amant est précisément l'homme qui vous
+ressemble de point en point... un bateleur, je crois... assez mauvais
+drôle, à ce que m'affirme M. Frédéric Bazart, que vous voyez.
+
+Ce disant, le juge avait montré de la main au baron La Godaille faisant
+toujours l'ébahi, puis il avait continué:
+
+--Entre M. Bazart et ce gibier de potence, il existe un vieux compte
+à régler. En se trouvant tomber tout à coup et à son insu dans le
+tête-à-tête des amoureux, M. Bazart a reconnu son homme et il lui aurait
+fait un mauvais parti si le gredin ne lui avait malheureusement échappé.
+
+Le Tombeur-des-Crânes écoutait, le sourire aux lèvres, avec de petits
+coups de tête.
+
+--Mais, demanda-t-il, comment, en cette affaire, suis-je arrivé sur le
+tapis?
+
+--Voilà. Quand M. Bazart est revenu de sa poursuite inutile pour
+s'excuser de la sorte d'esclandre qu'il avait causé chez moi, il m'a
+voulu dépeindre son chenapan. Jugez de ma surprise en l'entendant me
+faire votre portrait exact... J'en riais encore aux larmes quand on vous
+a annoncé.
+
+Et, repris de rire, le juge ajouta:
+
+--Ainsi, mon cher baron, vous êtes averti qu'il existe un coquin qui
+vous ressemble.
+
+--Oui, c'est à s'y méprendre, répéta La Godaille, mais seulement au
+premier abord... car, maintenant que j'ai vu monsieur le baron, je ne
+saurais plus me tromper... Le Tombeur-des-Crânes est de taille moins
+haute.
+
+A ce moment, Augustin apparut et annonça que le fumoir était prêt pour
+les recevoir.
+
+--A rester ici, nous finirions par ne plus nous voir le bout du nez.
+Voici la nuit complètement venue, reprit M. Grandvivier en plaisantant.
+
+Il céda le pas à M. de Walhofer en ajoutant:
+
+--Montrez-nous la route, baron.
+
+Alfred se dirigea vers le fumoir, suivi par La Godaille qui disait
+rageusement:
+
+--Je t'en ficherai du baron, moi, à notre première rencontre dans un
+petit coin!
+
+Derrière eux, mais à distance, venaient le juge et Camuflet. Avant de se
+mettre en marche, le magistrat avait soufflé au triple veuf:
+
+--Avez-vous été satisfait du résultat de la commission faite par
+Augustin, que, à votre demande, j'ai envoyé examiner les fenêtres de
+votre nouvel ami M. Ducanif?
+
+--Oui, dit tout bas Camuflet, ces rideaux tirés et ces persiennes
+fermées sont le signal convenu avec Ducanif pour me prévenir que c'est
+aujourd'hui que les deux misérables, qui convoitent sa fortune, vont le
+conduire à la campagne.
+
+--Où ça?
+
+--Oh! fit Camuflet avec une assurance moqueuse, à Billancourt, c'est
+certain. J'ai trop vanté au docteur certain caveau pour qu'il n'ait pas
+eu l'idée de choisir la maison que je possède là-bas et que je laisse
+inhabitée.
+
+--Alors, vous allez me quitter?
+
+--Pas encore; il est trop tôt.
+
+Tout en parlant ainsi à voix basse, ils avaient gagné le fumoir, où les
+avaient précédés le baron et La Godaille, auxquels Augustin offrait déjà
+leurs tasses de thé.
+
+Déterminé qu'il était à brûler le soir même ses vaisseaux, en demandant
+à M. Grandvivier la main de sa fille, le Tombeur-des-Crânes maudissait
+la présence des deux autres invités du magistrat.
+
+--Ces deux-là vont me gêner quand, si le père résiste, je ferai valoir
+mes droits à ne pas être refusé, se disait-il en tâtant dans la poche de
+son gilet la boucle d'oreille volée à mademoiselle Grandvivier lors de
+son crime.
+
+Tout en dégustant son thé à petites gorgées, le juge vint à lui et, en
+lui montrant la table de jeu:
+
+--Savez-vous, baron, que vous êtes un grand coupable? dit-il.
+
+--Coupable... de quoi!
+
+--Avec votre première leçon, vous m'avez donné la passion des cartes à
+ce point que je suis devenu un enragé joueur.
+
+--Oh! joueur à deux sous, dit, en plaisantant, le baron. Aussi peu
+habile que vous êtes encore, il serait maladroit à vous de risquer plus
+forte somme.
+
+L'amour-propre du juge parut se rebiffer.
+
+--Cela vous plaît à dire, articula-t-il sèchement. Tous ces jeux, qu'on
+prétend si difficiles, dès qu'on en connaît les premières règles, ne
+sont qu'une affaire de hasard qui, souvent, déroute ceux qui se croient
+les plus malins.
+
+--Euh! euh! je ne suis pas de votre avis, appuya ironiquement le baron.
+
+--Bah! bah! lâcha le juge, je persiste dans mon dire. Tenez, je n'en
+suis qu'à ma première leçon et vous êtes passé maître. Eh bien! que la
+chance soit pour moi, je vous gagnerais, malgré mon inhabileté, jusqu'à
+votre dernier sou.
+
+Cela avait été dit d'un ton si ridiculement assuré que le baron crut
+devoir le faire baisser d'un cran.
+
+--Heureusement pour vous que je ne veux pas vous prendre au mot,
+gouailla-t-il, car, à mille francs la leçon, je vous prouverais que vous
+avez encore besoin de longues études.
+
+--Mille francs! répéta le juge. J'ai fait aujourd'hui une bonne oeuvre:
+je ne sais ce qui me retient de me la faire rembourser par vous.
+
+Le Tombeur-des-Crânes avait en poche les dix mille que lui avait donnés
+la Belle-Flamande. Et même, n'eût-il pas possédé cette somme, qu'avec
+une mazette de la force du magistrat il était cent fois certain de
+gagner. Il montra donc la table de jeu en disant:
+
+--Ces messieurs sont témoins que c'est vous qui exigez, pour ainsi dire,
+que je vous rembourse votre bonne oeuvre.
+
+M. Grandvivier sembla hésiter.
+
+--Ah! ah! cher ami, vous êtes moins brave! dit en riant Camuflet.
+
+La plaisanterie parut avoir piqué la vanité de joueur du magistrat qui
+vint brusquement s'asseoir devant la table de jeu en s'écriant:
+
+--Ma foi! je ne m'en dédis pas!
+
+La Godaille avait suivi silencieusement la scène. En voyant le
+Tombeur-des-Crânes étendre la main vers les cartes pour les battre, il
+eut un imperceptible sourire.
+
+--Voilà un imbécile qui a bien gentiment mordu à l'hameçon, pensa-t-il.
+
+Et il se mit à suivre la partie, ses yeux attachés sur les mains du
+juge, en professeur curieux de voir son élève pratiquer ses leçons.
+
+--Ah ça! il a donc tout oublié! finit-il par se dire avec un étonnement
+profond.
+
+En effet, M. Grandvivier venait de perdre cinq parties consécutives, ce
+qui fit que Camuflet lâcha, en guise de conseil, au joueur malheureux:
+
+--A ce train-là, mon ami, est-ce que votre bonne oeuvre ne vous est pas
+encore revenue au double?
+
+--Ah! non. Je n'en suis pas encore là, car j'ai donné vingt mille
+francs, répondit le juge que semblait avoir abandonné le sang-froid
+nécessaire à tout joueur.
+
+--Désirez-vous que nous cessions la partie! proposa le
+Tombeur-des-Crânes dont l'accent rimait mal avec les paroles, car il
+accusait une sorte de pitié insolente qui, loin de prêcher la prudence,
+piquait au vif l'amour-propre de son adversaire.
+
+--Quitte ou double, articula nettement le juge.
+
+Au fait, puisqu'il tenait un si gras pigeon qui s'était offert à lui,
+pourquoi Alfred ne l'aurait-il pas plumé?
+
+--Va pour cinq mille francs! dit-il.
+
+Et une nouvelle partie commença.
+
+Soudain La Godaille, dont le regard ne quittait pas les mains de M.
+Grandvivier, éprouva un petit tressaillement joyeux:
+
+--Ah! ce coup-ci, ça y est! se dit-il.
+
+Et bientôt le juge, gagnant cette partie, rentra dans son argent.
+
+Comme bien des joueurs qui, quinteux dans la perte, ont le gain bruyant
+et piaffeur, M. Grandvivier s'écria:
+
+--Quand je vous disais que c'est l'affaire de ce hasard qu'on appelle
+la veine!... Je sens qu'elle m'est venue. S'il me plaisait, je vous
+gagnerais les vingt mille francs en question.
+
+Cette morgue méritait une leçon. Alfred montra les cartes en disant:
+
+--Puisque vous êtes si certain de gagner, je vous fais encore cinq mille
+francs.
+
+La donne, tirée à la plus belle carte, appartint au juge.
+
+--Bon! ça y est encore! pensa La Godaille toujours au guet.
+
+En trois coups, le Tombeur-des-Crânes perdit. A son tour, il prononça:
+
+--Quitte ou double.
+
+Sans rien découvrir de ce que La Godaille y voyait, Camuflet avait suivi
+la partie, taquiné par une curiosité qui s'était tue tant que le juge
+avait été en perte, mais qui parla quand le magistrat eut gagné cinq
+mille francs.
+
+--Peut-on savoir, cher ami, quelle bonne oeuvre vous a coûté vingt mille
+francs? lâcha-t-il.
+
+--Je ne vous l'ai pas dit? demanda M. Grandvivier étonné.
+
+Alors, tout en rangeant ses cartes en sa main, il continua:
+
+--Apprenez donc que Cydalise m'a quitté il y a deux heures. Je me suis
+fait un cas de conscience de ne pas laisser partir, les mains vides,
+cette fille dont la santé s'est délabrée à mon service. Je lui ai donné
+vingt mille francs... Demain matin, à la pointe du jour, elle doit filer
+pour la campagne...
+
+Et se mettant à rire:
+
+--Quant je dis «filer», c'est que c'est le vrai mot, appuya-t-il,
+car elle semblait avoir le feu à ses jupes, tant elle avait hâte de
+soustraire, elle et ses vingt mille francs, au mauvais drôle qui est son
+amant. C'est à ce point que, pour dépister ce ruffian, elle n'a pas même
+voulu passer sa dernière nuit ici... Elle est allée coucher dans une
+chambre qu'elle a en ville... du côté de la rue de Turenne, je crois.
+Demain elle sera loin et aura mis son magot hors de la portée des
+griffes du vaurien.
+
+Sur ce, M. Grandvivier qui, tout en parlant, avait continué de jouer,
+abattit sa dernière carte en disant:
+
+--J'ai encore gagné, mon pauvre baron. Vous en êtes de vos dix mille
+francs.
+
+Le pauvre baron n'avait vu que du feu à cette partie qui achevait la
+rafle des dix jolis billets donnés par la Belle-Flamande.
+
+Toute son attention était restée tendue au récit du magistrat. Au prix
+d'un immense effort, il avait dompté la fureur qui lui était montée
+au cerveau à la nouvelle de la fuite de Cydalise, de cette alliée qui
+l'abandonnait.
+
+Aussi, en même temps que, la figure impassible et le geste calme, il
+tirait de son portefeuille les cinq derniers billets perdus, la rage
+sourde qui grondait en lui le faisait se dire:
+
+--Ah! tu es allée te cacher dans notre taudis de la rue de Turenne!
+Avant peu, nous compterons, la belle!
+
+De plus en plus fanfaron dans sa victoire, M. Grandvivier venait de
+s'écrier tout goguenard:
+
+--Je ne suis encore qu'à la moitié de ce que j'ai donné à Cydalise.
+Allons! monsieur de Walhofer, mettez-y un peu de complaisance,
+complétez-moi la somme... Une dernière partie de dix mille... Risquez un
+nouveau quitte ou double.
+
+Alors la colère terrible qui couvait, chez le Tombeur-des-Crânes, contre
+Cydalise, se tourna sur M. Grandvivier chantant trop son triomphe.
+
+--Toi, méchant robin, je vais te rabattre ton caquet! pensa-t-il.
+
+Et sa main se glissa vers la poche de son gilet où il avait placé
+la boucle d'oreille volée, dans la nuit du crime, à mademoiselle
+Grandvivier.
+
+Le Tombeur-des-Crânes n'avait pas encore achevé son mouvement quand
+la pendule du fumoir, qui tinta dix heures, fit se lever brusquement
+Camuflet.
+
+--Je vous demande la permission de vous quitter, dit-il au juge en lui
+tendant la main.
+
+--Allez, cher ami, et rappelez-moi au bon souvenir de M. Ducanif que je
+compte voir encore à ma table à son retour, répondit tranquillement M.
+Grandvivier.
+
+--Je ne manquerai pas de lui faire votre commission, promit Camuflet
+qui, après un double salut de tête aux deux autres assistants, gagna la
+porte et disparut.
+
+Dans ce qui venait d'être dit, deux mots avaient sonné des mieux
+suspects à l'oreille du baron surpris. D'abord le nom de Ducanif avait
+éveillé son attention, puis le mot de «retour» l'avait alarmé.--Ducanif
+partait donc? Est-ce que Gustave et Héloïse, plus alertes que lui qui
+comptait avoir encore huit grands jours pour se retourner, allaient
+lui brûler la politesse en décampant sans le prévenir, pour entraîner
+Ducanif et s'assurer sa dépouille sans avoir à la partager avec un tiers
+maudit. Dans le cas actuel, c'était affaire d'arriver au bon moment pour
+étendre la main sur le portefeuille. Au plus petit retard, il risquait
+de ne plus trouver ses particuliers qui, après leur coup fait, auraient
+levé le pied avec les valeurs en poche.
+
+--Sans ce Camuflet, j'étais floué, se dit Alfred.
+
+Et, en pensant ainsi, il se croyait prévenu à temps. Demain, il leur
+tomberait sur le dos et leur arracherait les marrons qu'ils lui avaient
+tirés du feu.
+
+Aussi fut-ce avec l'espérance de savoir par le juge le moment précis
+de ce départ du lendemain qu'en guise de plomb de sonde il posa cette
+question:
+
+--M. Ducanif est donc à la veille d'un départ?
+
+--Ah! tiens! oui, fit le magistrat, c'est vrai, vous connaissez M.
+Ducanif. Vous demeurez dans la même maison.
+
+--Précisément. Mon appartement est au-dessous du sien.
+
+Et, ramenant sa question sur le tapis, le Tombeur-des-Crânes continua:
+
+--C'est pourquoi je m'étonne que M. Ducanif, qui me prend volontiers
+pour confident, soit, sans qu'il m'en ait rien dit, à la veille d'un
+départ.
+
+--Oh! oh! mieux qu'à la veille; dites au jour ou, plutôt, à la nuit d'un
+départ.
+
+Le baron se redressa sur sa chaise à ces mots qui donnaient l'alarme à
+sa croyance d'arriver, le lendemain, encore à temps.
+
+Tout gaiement, le juge avait continué:
+
+--Ducanif me paraît avoir une bien grande envie de campagne, lui
+qui part ce soir, pour ainsi dire en pleine nuit, quand il aurait pu
+attendre à demain matin.
+
+C'était net, précis. Il n'y avait plus pour le Tombeur-des-Crânes à se
+leurrer.
+
+--Si je n'arrive pas avant eux à Billancourt, je suis flibusté, se
+dit-il étranglé par la colère.
+
+Dame! il avait voulu chasser deux lièvres à la fois et voilà qu'un des
+deux gibiers menaçait de lui échapper. Mais il était encore temps, bien
+juste temps, par exemple, de courir à celui qui allait être à perte de
+vue. Quitte à revenir, le lendemain, poursuivre l'autre lièvre.
+
+Voilà donc comment Alfred, qui allait mettre sous les yeux de M.
+Grandvivier la boucle d'oreille de sa fille, laissa le bijou dans sa
+poche, en se disant:
+
+--Toi, tu ne perdras pas pour attendre!
+
+En pensant ainsi, il esquissait le geste de se lever.
+
+--Mais, fit le juge, vous oubliez que je vous dois une revanche. Vous
+refusez donc mon quitte ou double?
+
+--Vouloir résister à votre chance de ce soir serait folie de ma part.
+
+--Tant pis! lâcha M. Grandvivier avec un dépit comique; je n'aurais
+pas été fâché de vous faire compléter mes vingt mille francs donnés à
+Cydalise.
+
+Ce nom, sur lequel avait pesé le juge, raviva la mémoire du
+Tombeur-des-Crânes sur la trahison de sa maîtresse.
+
+--Encore un compte à régler avant l'aurore! pensa-t-il.
+
+Les pieds lui brûlaient de partir. Une seule minute de retard pouvait
+lui coûter la fortune de Ducanif. Il fut donc aux anges quand M.
+Grandvivier, de lui-même, lui donna congé en disant:
+
+--Je n'insiste plus, baron. C'était cette revanche à vous offrir qui me
+poussait à vouloir vous garder plus longtemps ici.
+
+Et, après une poignée de main échangée, M. Grandvivier laissa partir le
+Tombeur-des-Crânes qu'il reconduisit jusqu'à la porte de l'appartement.
+
+En revenant, il rencontra La Godaille qui gagnait hâtivement la sortie.
+
+--Où allez-vous donc, monsieur Bazart? demanda-t-il en étendant le bras
+pour lui barrer le passage.
+
+--Je veux suivre ce misérable.
+
+--Dans quel but?
+
+--Pour venger ses victimes.
+
+Le magistrat n'était plus le même. A l'air enjoué et aimable qu'il avait
+montré au baron, avait succédé, sur son visage, l'expression d'une joie
+féroce, celle du fauve qui flaire le sang.
+
+Il éclata d'un rire amer en disant:
+
+--Laissez donc faire les événements, ils vous vengeront mieux encore que
+vous-même.
+
+Ensuite, montrant la porte qui s'était refermée derrière le baron, il
+demanda:
+
+--Savez-vous où va cet homme?
+
+--Non.
+
+--A la guillotine qu'il aura méritée cette nuit.
+
+Et, se reprenant, il ajouta:
+
+--A moins qu'il ne lui advienne une heureuse chance.
+
+--Laquelle? fit La Godaille.
+
+--Celle d'être mort demain matin.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+Cependant le Tombeur-des-Crânes, frémissant de colère et d'impatience,
+avait gagné le boulevard où il comptait prendre la voiture qui le
+conduirait à Billancourt.
+
+--J'arriverai trop tard! grinçait-il.
+
+Plus encore que la nuit où il avait suivi à la piste Gustave allant
+visiter la masure de Billancourt, la chaleur était étouffante. De gros
+nuages bas et noirs, saturés d'électricité, annonçant un prochain orage,
+rendaient l'air à peine respirable.
+
+Le baron, après vingt refus de cochers ne voulant pas accepter une aussi
+longue course par cette température qui exténuait bêtes et gens, finit
+par en trouver un qui, moyennant vingt francs de pourboire, consentit
+à risquer son cheval. Il donna même à Alfred la raison de son
+acquiescement.
+
+--Ce sera la dernière course de Bibi en ce bas monde. Vous allez jouir
+de son reste, car, demain, l'équarrisseur doit venir le chercher.
+
+Avec une pareille rose qui trébuchait tous les dix mètres, le chemin
+dura fort à l'impatience du Tombeur-des-Crânes, énervé par ce vrai train
+d'enterrement.
+
+--Plus vite! plus vite! criait-il au cocher.
+
+--Pas moyen d'aller plus vite, à moins que vous et moi nous nous
+attelions à ma brouette, répondait l'automédon qui, en prévision d'une
+catastrophe, ayant exigé d'avance le prix de sa course, n'avait nul
+souci de contenter son voyageur.
+
+--J'arriverai trop tard! se répétait Alfred en fureur.
+
+Soudain, après une secousse, la voiture s'arrêta et, alors, s'entendit
+la voix apitoyée du cocher qui disait:
+
+--Là! là! Adieu, mon pauvre Bibi!
+
+--Qu'est-ce donc? fit le Tombeur-des-Crânes qui sortit de la voiture.
+
+--C'est Bibi qui n'a pas eu la patience d'attendre l'équarrisseur!
+annonça le cocher.
+
+En effet, la rossinante était étendue sur la route, tuée par cette
+température suffocante qui avait eu raison de son dernier souffle.
+
+Ils avaient dépassé Grenelle.
+
+Sur le quai désert et à bientôt près de minuit, le fils de la
+Belle-Flamande n'avait nulle possibilité de changer de voiture.
+
+--J'achèverai la route à pied, se dit-il.
+
+Et il partit d'un pas alerte que, dans sa hâte d'arriver, il fit bientôt
+plus précipité et, enfin, auquel il finit par donner l'allure de la
+course.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il dut s'arrêter. La chaleur l'étouffait et
+une soif ardente lui desséchait la gorge.
+
+Il n'avait que quelques pas à faire pour venir se désaltérer au bord
+de l'eau. Mais c'eût été sacrifier une minute et toute minute lui était
+précieuse.
+
+Il reprit donc sa course.
+
+Enfin, haletant, tout ruisselant de sueur, étranglé par la soif, il
+atteignit la maison.
+
+Une sorte de rauquement de joie se fit passage à travers sa gorge,
+contractée par l'impérieux besoin de boire, à la vue des deux fenêtres
+du rez-de-chaussée dont les volets, disjoints par le temps, laissaient
+filtrer des raies lumineuses.
+
+--Ils y sont encore! bégaya-t-il tout pantelant d'une satisfaction
+immense.
+
+Et oubliant sa soif, qu'il pouvait étancher en descendant la berge, il
+franchit d'un bond la haie de clôture du petit potager au milieu duquel
+se dressait la bicoque.
+
+Quand, le lendemain de la nuit où il avait suivi Gustave, le
+Tombeur-des-Crânes, muni d'une trousse d'outils, était revenu, seul,
+pour visiter la maison en plus ample détail, son premier soin avait été
+d'ajuster de vieilles clés, apportées par lui, aux diverses serrures de
+la cassine. Il s'était ainsi ménagé une entrée pour l'heure où il aurait
+à surprendre ses ennemis. Afin d'avoir ce trousseau de clés sous la main
+au moment opportun, il l'avait caché sous une pierre, déchaussée par le
+temps, de la margelle du puits.
+
+Donc il marcha droit au puits pour retirer son dépôt. Comme il se
+penchait sur la margelle, la fraîcheur de l'eau qui monta jusqu'à lui
+lui rappela sa soif.
+
+--Ouf! fit-il, je boirais bien un coup!
+
+Mais il avait plus pressé. Ce coup, il le boirait, tout à l'heure, à
+fêter son triomphe et, alors, il lui serait vingt fois plus agréable.
+
+Bien lui en avait pris de se munir de clés, car il trouva la porte
+d'entrée intérieurement fermée. Après avoir bien silencieusement fait
+jouer la serrure, il pénétra dans le couloir desservant les pièces
+latérales et conduisant, à son extrémité, à l'escalier de la cave.
+
+Alors, de sa poche où, en vue de faire face aux situations périlleuses
+et inattendues qui pouvaient résulter de son existence de coquin, il
+le tenait perpétuellement à poste fixe, il tira un long couteau qu'il
+ouvrit.
+
+Puis, la lame au poing, il écouta.
+
+Nul bruit ne se fit entendre.
+
+Ce silence l'alarma. Le coup était-il déjà fait? Dans leur précipitation
+à fuir, après le crime, Gustave et Héloïse étaient-ils partis en
+oubliant d'éteindre les lumières?
+
+Bien doucement, il poussa la porte de la première chambre de gauche.
+
+--Oh! oh! se dit-il, voici qui tombe à pic pour moi.
+
+Sur une table, qui portait une bougie, se voyaient trois verres, une
+carafe et une bouteille de sirop de groseille entamée. Cabillaud,
+Héloïse et leur victime avaient dû se rafraîchir, car deux des trois
+verres, à demi vides de leur contenu, témoignaient que deux personnes
+y avaient porté leurs lèvres. Quant au troisième verre, encore rempli à
+bord, il attendait toujours son buveur.
+
+La main avide du Tombeur-des-Crânes altéré se porta vers ce verre. Il
+l'avait déjà approché de ses lèvres quand, soudain, il s'arrêta:
+
+--Eh! eh! minute! fit-il. Si c'était de la mort-aux-rats! Méfions-nous!
+Le sage l'a dit: «Dans le doute, abstiens-toi.»
+
+Malgré la soif qui le torturait, il remit le verre sur la table.
+
+Mais, en le posant, un spectacle sinistre attira son regard. De l'autre
+côté de la table, gisait, étendu sur le carreau, tout raide et immobile,
+le corps de ce pauvre Ducanif.
+
+--Tiens! ils l'ont expédié! se dit-il sans la plus mince pitié.
+
+Et cette découverte lui fit aussitôt deviner ce qu'étaient devenus le
+docteur et Héloïse.
+
+--Si le cadavre de Ducanif n'a pas encore disparu, pensa-t-il, c'est
+qu'ils sont dans la cave, en train de déboucher l'ouverture du caveau.
+
+Alors, serrant plus fort son couteau en sa main, il ajouta avec un
+mauvais sourire:
+
+--Allons les voir.
+
+A son troisième pas dans la direction de la cave, il se retourna pour
+revenir vers la table et, à nouveau, il prit le verre plein.
+
+--Si Ducanif est toisé, c'est qu'un des deux verres à demi vidés
+contenait la drogue. Un d'eux a été celui du défunt, l'autre a été vidé
+par Héloïse ou le docteur pour encourager le bonhomme à se fourrer le
+mauvais lolo dans le torse... Donc ce troisième verre plein est bon à
+boire.
+
+En vertu de ce raisonnement des plus justes, le Tombeur avala avec
+délices la boisson.
+
+--Eh! ça fait du bien par où ça passe! ricana-t-il tout heureux d'avoir
+calmé sa soif.
+
+Ensuite il reprit son couteau qu'il avait posé sur la table et,
+enjambant le cadavre de Ducanif, il répéta:
+
+--Allons les voir!
+
+Ce n'était pas le moment d'avoir des sabots. Aussi, marchait-il si
+légèrement que le trot d'une souris, à côté de son pas, eût été bruyant.
+
+Au milieu de l'escalier, l'étonnement le fixa sur place.
+
+--Est-ce qu'Héloïse en est, maintenant, aux regrets de ce qui est
+fait?... Il est un peu tard pour s'en désoler, murmura-t-il.
+
+En effet, des profondeurs de la cave, montait, pas encore distincte en
+ses paroles, la voix d'Héloïse dont l'accent était désespéré.
+
+Héloïse avait tout droit de se désespérer, car le Tombeur-des-Crânes,
+quand il eut continué de descendre l'escalier, s'arrêta, cloué par la
+surprise sur la dernière marche, en l'entendant qui disait:
+
+--Je t'en supplie, Gustave, accorde-moi la vie!... Sauve-moi et je
+t'abandonne ma part du portefeuille.
+
+Et, du coin obscur où il se cachait, le Tombeur-des-Crânes, à la lueur
+de la bougie qui éclairait la cave, voyait la cuisinière se tordant sur
+le sol aux pieds du docteur.
+
+--Sauve-moi! répétait-elle.
+
+--Impossible! ricanait cruellement Gustave. Si je te donnais le
+contrepoison en croyant à tes belles promesses, ta première pensée,
+demain, serait de te venger, et, quitte à te perdre avec moi, tu irais
+me dénoncer... Non, non, les choses sont bien telles qu'elles sont.
+
+--Ingrat! lâche! scélérat! gémissait la cuisinière.
+
+--Oui, tout ce que tu voudras, excepté imbécile... Ah çà!
+t'imaginais-tu, ma fille, que je serais assez bête pour partager, quand
+ta mort assure complètement ma sécurité?
+
+En accentuant ses paroles d'un rire cruel, Gustave poursuivit:
+
+--Comment! toi, une fine mouche, tu as pu t'imaginer que je ne
+profiterais pas des circonstances que les événements ont rendues si
+favorables pour moi? Tiens, écoute mon plan: Au lieu de jeter tout à
+l'heure ton corps dans cette seconde cave, je le remonterai là-haut et,
+sur un même lit d'une des chambres à coucher de la maison, je l'étendrai
+avec celui de Ducanif... Sur une table, à votre chevet, je placerai les
+deux verres à demi vidés par vous... et, plus tard, quand on découvrira
+vos cadavres couchés côte à côte, les journaux ne manqueront pas de
+répéter à l'envi: _Encore un double suicide par amour! Le sieur Ducanif,
+marié et père de famille, s'était pris pour la fille Héloïse Blanchon,
+sa domestique, d'un violent amour qui, du reste, était partagé. Le
+mariage de Ducanif rendant toute union impossible entre les deux
+amants, ils avaient résolu d'en finir ensemble avec la vie. Ils ont été
+s'empoisonner dans une petite maison de Billancourt où leurs cadavres
+ont été découverts sur le même lit, se pressant en une étreinte suprême.
+En plus des deux verres à demi pleins de poison qui ont été retrouvés
+auprès du lit le suicide est amplement prouvé par la précaution de
+Ducanif qui, en haine de sa femme, avait pris soin, avant de mettre son
+dessein à exécution, de dénaturer sa fortune. On est en droit de croire
+que le malheureux, pour que sa veuve ne pût rien avoir après lui, aura
+brûlé tous les titres au porteur que, dans la quinzaine ayant précédé
+son trépas, il avait échangés contre ses biens fonds._ Puis les journaux
+ajouteront: _Encore une preuve à l'appui de la nécessité de rétablir le
+divorce!_ Et tout sera dit.
+
+A la pensée de cet avenir qu'il prédisait à sa victime, le docteur, pris
+d'une joie insensée, frappa sur le revers de son habit, en poursuivant
+d'une voix fébrile:
+
+--Et cette fortune en portefeuille, que j'ai là dans ma poche, j'en
+jouirai seul, bien seul, sans avoir rien à craindre de ta vengeance ou
+de tes dénonciations.
+
+Puis avec une ironie sauvage:
+
+--Dame! fit-il, sois juste, ma belle, il me fallait bien prendre mes
+précautions contre toi, puisque tu as toujours refusé d'écrire cette
+lettre que je te demandais pour ma garantie.
+
+Sans plus remuer qu'une statue, le Tombeur-des-Crânes, dans son coin
+obscur, avait écouté.
+
+--Ah! tu as le portefeuille en poche! Bon à savoir! avait-il pensé en
+tâtant du doigt la pointe de son couteau.
+
+Ensuite, en appréciateur expert de la conduite du médecin:
+
+--Un garçon d'imagination, le Gustave, se dit-il encore. Son idée de
+supprimer Héloïse au dernier moment a son prix... C'est pourtant vrai
+que les journaux conteront la chose de cette manière!... Seulement le
+magot de Ducanif profitera-t-il à ce bon Gustave? Heu! heu! j'en doute!
+Je parierais pour moi.
+
+Supposant qu'il ne perdrait pas à attendre et, surtout, à écouter
+encore, le Tombeur-des-Crânes garda son immobilité.
+
+Sous l'effroyable douleur qui lui déchirait les entrailles, Héloïse,
+accroupie sur ses talons, essayait vainement de se relever.
+
+--La vie! rends-moi la vie! suppliait-elle d'une voix saccadée par la
+torture. Oh! si tu savais comme je souffre.
+
+A trois pas de la mourante, car il craignait qu'en son agonie elle ne
+s'attachât à lui, Gustave, implacable, la regardait se tordre sans la
+moindre pitié.
+
+--Tu souffres, ma fille? répétait-il avec une ironique compassion. Comme
+pour Ducanif, ce doit être l'affaire d'une heure... Il t'en reste encore
+pour dix minutes... Donc, un peu de patience!
+
+Comprenant qu'elle était définitivement perdue, Héloïse adressa cet
+appel à la compassion de son amant:
+
+--Épargne-moi au moins les dernières souffrances en me fendant la tête
+d'un coup de cette massue, dit-elle en montrant la pièce de bois, reste
+de l'ancien chai, dont le docteur, à sa première visite à la masure,
+s'était servi pour déblayer la pierre du second caveau.
+
+Mais, à cette grâce qui lui était demandée, Gustave répondit de son même
+ton impitoyable:
+
+--T'assommer, ma fille, c'est-à-dire laisser sur ton cadavre une
+marque qui, à l'enquête de la justice, démentirait la supposition de
+suicide?... Oh! que non pas!!!
+
+Et, allant s'appuyer sur la muraille, il regarda, sans plus parler,
+l'agonie de sa maîtresse qui se tordait sur le sol en d'effroyables
+convulsions.
+
+Bientôt le corps se raidit sous l'étreinte d'une crise suprême. Ce fut
+tout. Héloïse était morte!!!
+
+Gustave, alors, s'approcha du cadavre et, prenant la lumière, il se
+courba pour examiner le cadavre de sa victime.
+
+--Là! fit-il, le drame est fini.
+
+--Moins l'épilogue, cria aussitôt une voix derrière son dos.
+
+C'était le Tombeur-des-Crânes qui, d'un bond de tigre, venait de
+s'élancer sur lui. Avant que le docteur eût eu le temps de se redresser,
+son assaillant lui avait plongé son couteau entre les deux épaules.
+
+A cette terrible blessure, qui avait tranché la moelle de la colonne
+vertébrale, Gustave s'abattit foudroyé sur le sol.
+
+--Eh! eh! la mère avait raison quand elle me disait que celui qui
+a chauffé le four n'est pas toujours celui qui enfourne, ricana le
+Tombeur-des-Crânes qui, en même temps, retirait de la poche du mort le
+portefeuille contenant la fortune de Ducanif.
+
+Quand il l'eut empoché, il ajouta:
+
+--Toi, mon brave docteur, je vais te cacher dans le second caveau. Quant
+aux deux autres, je me garderai bien de rien changer à ton ingénieuse
+idée de les étendre sur le même lit pour faire croire à un double
+suicide par amour.
+
+Alors, s'aidant du morceau de bois, comme jadis il l'avait vu faire à
+Gustave, il débarrassa la dalle du second caveau et, l'ouverture faite,
+il lança le cadavre du médecin dans le trou béant à ses pieds.
+
+--Ni vu ni connu, je t'embrouille, murmura-t-il tout joyeux et piétinant
+la terre dont il avait recouvert la dalle remise en place.
+
+Puis il vint au cadavre d'Héloïse et se pencha pour le soulever en
+disant:
+
+--Allons! à ton tour, la princesse! Au dodo près de ton Ducanif.
+
+Mais, à ce moment, la bougie qui l'éclairait, arrivée à bout de mèche,
+s'éteignit brusquement.
+
+Rien n'était plus facile au Tombeur-des-Crânes que d'emporter la morte
+sur ses épaules et, déjà, il avait enlevé le corps, quand une pensée de
+prudence le lui fit remettre à terre.
+
+--Non pas, non pas! fit-il vivement. A l'emporter ainsi dans
+l'obscurité, je risque de heurter le corps à des angles de muraille et,
+par conséquent, de laisser aux soupçons de la justice ces marques dont,
+tout à l'heure, parlait cet avisé Gustave.
+
+A tâtons, il regagna le pied de l'escalier en se disant:
+
+--Montons là-haut chercher une autre bougie... celle qui éclaire la
+chambre où est étendu Ducanif... Pour ce qu'elle lui sert, il ne m'en
+voudra pas de la lui prendre, le bonhomme trépassé.
+
+Car il avait l'humeur à la plaisanterie, le cher Alfred, tant il
+exultait de joie devant son incontestable réussite. A peu de frais, sans
+aucun effort d'imagination, puisqu'il n'avait qu'à suivre le plan de
+Gustave, sans que rien pût l'accuser plus tard, il allait se trouver à
+la tête de cette belle fortune que contenait le portefeuille qu'il avait
+en poche.
+
+Aussi sa figure était-elle souriante quand il poussa la porte derrière
+laquelle il s'attendait à trouver, gisant à terre, le défunt Ducanif
+qu'il comptait porter sur un lit.
+
+Par malheur, ici-bas, nul bonheur n'est complet. Alfred en eut la preuve
+incontestable à la vue du spectacle, aussi désagréable qu'inattendu, qui
+frappa ses regards lorsqu'il pénétra dans la chambre.
+
+Feu Ducanif, des mieux portants, debout derrière la table qui lui
+faisait rempart, l'attendait un revolver dans chaque main.
+
+Et le défunt, sans attendre un mot, fut le premier à prendre la parole
+en disant d'une voix moqueuse:
+
+--Permettez-moi, monsieur le baron, de vous offrir mes civilités.
+
+Or, au geste qui accompagnait ces mots, geste qui consistait à mettre
+ses revolvers en ligne, Alfred comprit que les civilités qui lui étaient
+offertes allaient se résumer en deux balles de plomb.
+
+Tirer son couteau qu'il avait remis en poche, il n'en avait pas le
+temps, et puis c'était le jeu du pot de terre contre le pot de fer.
+Avant que sa lame fût au clair, il aurait le corps troué par les
+malsaines dragées de plomb.
+
+Il fallait donc fuir, et par le chemin le plus court, c'est-à-dire par
+la fenêtre qui se trouvait avoir été ouverte par Ducanif.
+
+D'un saut prodigieux, l'ancien saltimbanque retomba sur ses pieds dans
+le jardin, pendant que les deux balles de Ducanif se logeaient dans un
+mur de la chambre.
+
+Mais les coups de feu avaient donné l'éveil. Du côté du puits partit une
+voix, que le fuyard reconnut pour appartenir à Camuflet, qui criait:
+
+--En voici un qui s'échappe! A vous! Arrêtez-le au passage!
+
+A cet appel, Alfred vit, de divers coins, surgir plusieurs individus qui
+se préparaient à lui barrer la retraite.
+
+--Oh! oh! la police! se dit-il en retrouvant aussitôt son audace et en
+tirant son couteau.
+
+Il y eut un petit temps d'arrêt avant l'attaque qui suffit au
+Tombeur-des-Crânes pour entendre cet avis gouailleur que, de la fenêtre
+de la masure, lui adressait Ducanif:
+
+--Monsieur le baron, si vous aimez la lecture des vieux journaux, mon
+portefeuille, que vous emportez, en est rempli.
+
+Un effroyable juron s'étouffa entre les lèvres du Tombeur-des-Crânes
+guettant l'arrivée sur lui des agents de police.
+
+La partie n'était pas égale. Que pouvaient quatre agents contre un homme
+rompu à tous les exercices d'agilité, doué d'une merveilleuse souplesse?
+Alfred commença par piquer droit pour masser ses quatre ennemis à sa
+rencontre. Alors, faisant un brusque crochet, il fila sur sa gauche
+par le passage débouché, franchit la haie et, sur la berge, entama une
+course d'une telle rapidité qu'au bout de cent mètres ses poursuivants
+renonçaient à chasser plus loin un gaillard qui paraissait avoir des
+ailes aux talons.
+
+Tout en fuyant, le Tombeur-des-Crânes faisait ses réflexions qui ne
+rappelaient en rien la joyeuse humeur qui le possédait lorsqu'il était
+remonté de la cave.
+
+Ainsi il avait tué un homme pour un tas de vieux journaux. Et la police,
+qu'il venait d'éviter, allait se lancer sur ses traces.
+
+Il fallait donc fuir, au plus vite, sur l'heure, gagner sans retard
+la frontière. Mais, pour fuir, besoin urgent lui était d'argent, et il
+n'avait pas le sou.
+
+--Maudit soit le juge! gronda-t-il au souvenir des dix mille francs que
+lui avait raflés M. Grandvivier au jeu.
+
+Mais, au nom du magistrat, un autre vint frapper son souvenir.
+
+--Cydalise! fit-il. Elle a reçu vingt mille francs de son maître!
+
+Et, en même temps, il se rappela que M. Grandvivier, en parlant de sa
+générosité, avait annoncé que Cydalise, pour se soustraire à la rapacité
+de son amant, avait été passer sa dernière nuit dans une chambre qu'elle
+avait du côté de la rue de Turenne.
+
+Il fut soudainement arrêté en sa course et ses réflexions par une voix
+qui lui criait:
+
+--Est-ce moi que vous venez chercher? Eh bien? avez-vous pris vos gueux?
+Avez-vous besoin de ma guimbarde pour les emballer?
+
+Ce questionneur était un cocher qui, tout en parlant, montrait sa
+voiture stationnant sur un bas-côté de la route.
+
+Cela suffit à Alfred pour comprendre que cette voiture avait amené la
+police et que le cocher le prenait pour un des agents.
+
+En une seconde, il fut dans le fiacre.
+
+--Vite! vite! en route, mon brave! Marchons sur Paris jusqu'à ce que
+nous rencontrions une autre voiture que je prendrai pour vous laisser
+revenir à votre poste... Notre commissaire vient d'être dangereusement
+blessé par un de ces gredins. Je suis envoyé pour ramener son médecin.
+
+--Alors, je vais fendre l'air, promit le cocher qui, remontant à la hâte
+sur son siège, fouetta vigoureusement ses deux chevaux.
+
+La voiture était à peine en route quand le Tombeur-des-Crânes se sentit
+secoué dans tout son être par un frisson étrange.
+
+--Qu'est-ce donc? Est-ce que la peur va me rendre malade? se
+demanda-t-il avec étonnement.
+
+Le malaise fut tout passager.
+
+Le Tombeur-des-Crânes n'y pensait déjà plus quand, à l'entrée dans
+Paris, la voiture s'arrêta. Immédiatement le cocher descendit et vint
+ouvrir la portière en disant:
+
+--Nous voici devant une station de voitures de nuit. Vous pouvez changer
+de fiacre. Moi, je retourne à Billancourt rejoindre vos camarades.
+
+Et le digne cocher, après avoir vu son voyageur prendre un autre
+véhicule, repartit plein de la croyance qu'il venait de voiturer un des
+agents de police.
+
+Dans cet autre fiacre qui le menait rue de Turenne, le Tombeur eut
+un terrible mouvement de rage quand, ayant eu l'idée d'ouvrir le
+portefeuille volé sur le cadavre de Gustave, il le trouva gonflé de
+vieux journaux, comme le lui avait annoncé Ducanif. C'était donc pour
+un pareil butin qu'il avait joué la partie qu'il venait de perdre et qui
+menaçait de le mettre sous la griffe de la police, s'il ne prenait pas
+vivement l'avance.
+
+Heureusement, Cydalise, sur ses vingt mille francs, allait lui fournir
+les moyens de fuir.
+
+--Il faudra qu'elle me donne dix mille francs, commença-t-il par se
+dire.
+
+Puis, en pensant qu'elle avait voulu lui échapper:
+
+--Non, quinze, gronda-t-il.
+
+Enfin, l'appétit, suivant le proverbe, lui venant en mangeant:
+
+--Tout! je veux tout! J'ai à me venger de cette tarpiaude maudite!
+grinça-t-il en serrant les poings.
+
+Soudain, sa face, que convulsait la colère, se contracta sous une
+nouvelle expression, celle d'une douleur aiguë.
+
+En même temps qu'un nouveau frisson le secouait, il avait senti comme
+une pointe de feu lui traverser les entrailles.
+
+Cette fois encore, la crise n'eut que la durée de l'éclair.
+
+--A courir comme un lièvre pourchassé à outrance, je me serai démoli
+la rate, se donna-t-il pour motif, en essuyant la sueur froide que
+l'intensité de la souffrance avait fait perler sur son front.
+
+Quand la voiture parvint à destination, il restait juste à Alfred de
+quoi payer la course.
+
+Aussi, tout en attendant que la porte s'ouvrît à son coup de sonnette,
+il pensa aux vingt mille francs de Cydalise. Tout à l'heure, il
+descendrait le gousset amplement garni pour la fuite.
+
+Après avoir tiré le cordon, le pipelet avait passé tout à la fois, par
+le large vasistas de sa loge, sa tête garnie d'un bonnet de coton et sa
+main armée d'une lumière. Il voulait se rendre compte de qui rentrait si
+tardivement. Il avait l'apostrophe aux lèvres contre ce locataire qui le
+réveillait en plein premier somme. A la vue du Tombeur-des-Crânes, dont
+il faisait son dieu, la parole lui coula plus douce que miel.
+
+--Eh! c'est ce cher monsieur Alfred! Comme il y a longtemps que je n'ai
+eu le plaisir de...
+
+Il s'arrêta brusquement pour regarder le visage du beau blond
+qu'éclairait la chandelle, puis il demanda vivement:
+
+--Est-ce que vous êtes malade?
+
+--Moi! à quoi voyez-vous ça?
+
+--Vous êtes pâle comme un mort et vous avez les traits tout tirés.
+
+--Allons donc! je ne me suis jamais mieux porté!
+
+Et comme il savait que le temps lui était compté trop juste pour qu'il
+le perdît en bavardages, il gagna le pied de l'escalier en ajoutant:
+
+--Reprenez votre somme, mon vieux. Si j'ai à repartir cette nuit, je me
+tirerai le cordon.
+
+Malgré ce qu'il venait d'affirmer sur sa santé, Alfred était obligé
+de s'avouer qu'il se passait en lui quelque chose d'anormal. La sueur
+froide, qu'il avait essuyée dans le fiacre, avait reparu, lui inondant
+le visage. Tout à l'heure, en quittant la banquette de la voiture pour
+mettre pied à terre, il s'était senti les jambes faibles et le corps
+tout courbatu. En somme, il lui avait fallu faire une telle dépense de
+forces pour ces bondissements qui l'avaient soustrait aux griffes des
+agents de police que cela lui expliquait son état de fatigue générale.
+
+--Une bonne nuit me remettra, se dit-il en montant l'escalier.
+
+Oui, mais, cette bonne nuit, il lui fallait aller la passer en Belgique,
+et, pour ce, il était urgent de prendre le premier train du matin. Alors
+une crainte lui vint: Cydalise allait-elle s'exécuter de bonne grâce?
+Au lieu de lâcher son argent, ne pouvait-elle pas se rebeller, appeler à
+l'aide?
+
+A cette supposition d'une résistance de Cydalise, une pensée sinistre
+monta au cerveau du Tombeur-des-Crânes qui, en palpant la poche où se
+trouvait son couteau, murmura:
+
+--Tant pis pour elle!
+
+Il continua à monter l'escalier d'un pas qui s'alourdissait de plus en
+plus.
+
+Dix marches le séparaient encore de la chambre de Cydalise, quand,
+soudainement, il se cramponna des deux mains à la rampe, en étouffant un
+cri de souffrance.
+
+La même douleur venait de lui traverser les entrailles, mais plus aiguë
+encore et plus prolongée. Néanmoins il se raidit contre le mal et, après
+une minute de repos, il parvint à la porte de sa maîtresse.
+
+D'un coup de poing, il ébranla la porte.
+
+Comme Cydalise tardait à paraître, il prononça d'une voix brève, sèche,
+pleine de menaces:
+
+--Ouvre donc!
+
+Cette voix, Cydalise la connaissait trop bien. Elle savait quelles
+tempêtes de colère elle présageait.
+
+D'un saut, elle sortit du lit où le coup de poing sur la porte l'avait
+réveillée en sursaut et elle vint ouvrir, mais le sourire aux lèvres, la
+parole douce, cherchant à conjurer l'orage.
+
+Sitôt entré, le Tombeur-des-Crânes avait rencontré sous sa main une
+chaise sur laquelle il s'était laissé tomber rompu, anéanti.
+
+Cependant Cydalise allumait une bougie en modulant de son ton le plus
+gentil:
+
+--Oh! que c'est donc aimable à mon chéri d'être venu faire une surprise
+à sa louloute!... Qui donc t'a appris que je couchais cette nuit ici?
+
+Elle ne se sentait guère à l'aise, la chère fille. Mais, la lumière
+faite, son inquiétude se métamorphosa en épouvante à la vue du visage de
+son amant. Sa voix caressante devint aussitôt un bégayement effrayé.
+
+--Qu'as-tu? demanda-t-elle avec effort.
+
+--J'ai tué le docteur Gustave. La police est à mes trousses, il me faut
+fuir. J'ai besoin d'argent, prononça Alfred.
+
+C'était laconique, mais cela valait un long discours pour Cydalise qui,
+prenant sa robe sur le pied du lit, en fouilla la poche en disant:
+
+--J'ai deux cent trente francs, ils sont à toi.
+
+Le Tombeur-des-Crânes se leva, vint à elle, et la regardant dans les
+yeux:
+
+--Il me faut vingt mille francs, dit-il lentement.
+
+Dans cette position qui lui mettait sous le regard le visage de son
+amant, Cydalise remarqua encore les traits décomposés d'Alfred.
+
+--Il est ivre, pensa-t-elle.
+
+Et se mettant à rire:
+
+--Vingt mille francs! répéta-t-elle. Tu ne demandes pas à moitié, mon
+chat. Tu sais bien que je n'ai pas une telle somme.
+
+--Tu mens! appuya le Tombeur-des-Crânes. Tu mens, car tu les possèdes.
+
+--Décidément, il est pochard comme vingt Polonais, se dit encore la
+cuisinière.
+
+Et d'une voix qui se fit chatte:
+
+--Si nous nous couchions, mon chien? Demain nous reparlerions de cela...
+à jeun, proposa-t-elle.
+
+Mais le Tombeur-des-Crânes lui posa une main sur l'épaule et pendant
+que, de l'autre, il fouillait dans la poche où se trouvait son couteau:
+
+--Je veux les vingt mille francs que, ce soir, t'a donnés M. Grandvivier
+quand il t'a congédiée, déclara-t-il.
+
+Bien persuadée que son amant était pris de vin et, par conséquent,
+n'ayant plus peur, l'ex-cuisinière partit d'un franc éclat de rire et
+s'écria:
+
+--Où diable as-tu pêché une idée de ce calibre-là? Que je sois plus
+grêlée qu'une écumoire si mon grigou de bourgeois m'a donné un fiferlin
+de plus que mon dû!
+
+Sans mot dire, le Tombeur-des-Crânes marcha vers la porte et, quand il
+s'y fut adossé pour fermer la retraite à sa maîtresse, il ouvrit son
+couteau et répéta:
+
+--Je veux les vingt mille francs du Grandvivier.
+
+Ton, pose et couteau étaient d'une si terrible éloquence que Cydalise
+en demeura paralysée par une indicible terreur. Le rire lui était rentré
+dans sa gorge, si fort contractée par l'effroi qu'il n'en pouvait plus
+sortir une seule parole.
+
+--Si tu refuses encore, je trouverai la somme dans cette chambre...
+quand je t'aurai tuée.
+
+Le paroxysme de l'épouvante galvanisa la langue de la femme qui parvint
+à s'écrier:
+
+--Je n'ai rien reçu!
+
+Alors l'un et l'autre se regardant, il y eut entre eux un instant de
+silence pendant lequel une horloge du voisinage tinta quatre coups.
+
+Quatre heures du matin! Et, s'il voulait fuir à temps, deux heures à
+peine restaient à Alfred pour prendre le premier train qui l'emporterait
+en Belgique.
+
+--Consens-tu à me donner la somme? articula-t-il d'un ton d'impatience
+féroce.
+
+Comme Cydalise, dont la voix était à nouveau étranglée, ne répondait
+pas, il bondit sur elle et lui plongea son couteau dans la gorge.
+
+La blessure était horrible. Le larynx tranché ne permettait plus
+aucun cri à la victime. Ses deux mains serrées autour de son cou, elle
+cherchait à arrêter le sang qui filtrait à travers ses doigts. Encore
+debout, adossée au bois de la tête de lit qui la soutenait, elle dardait
+ses yeux fous de douleur sur son amant.
+
+Tout à coup elle le vit chanceler en étreignant son buste de ses mains
+convulsives, tout pantelant d'une torture effroyable.
+
+Cette fois la souffrance revenait, non plus passagère, mais continue,
+intense, terrible; si épouvantable que le Tombeur-des-Crânes, après
+avoir vainement tenté de se retenir aux meubles, s'abattit sur les
+genoux.
+
+Alors le souvenir lui revint de ce verre d'eau de groseille qu'il avait
+bu avec tant de plaisir à Billancourt, devant le cadavre de Ducanif,
+quand il était entré dans la maison.
+
+Ne pouvant même plus se tenir sur les genoux, il roula de son long sur
+le plancher, en se disant avec une fanfaronnade cynique devant la mort
+qui arrivait:
+
+--Pour une fois que j'ai bu du sirop de groseille... pas de chance!
+
+Et il expira dans une dernière convulsion.
+
+Cydalise, dont la vie s'échappait avec son sang, eut encore la force
+de se traîner jusqu'au cadavre de son amant. Comme le chien qui
+vient mourir sur le corps de son maître, elle s'étendit près du
+Tombeur-des-Crânes et, après avoir posé sa tête sur la poitrine du mort,
+elle retira de son cou ses deux mains qui comprimaient sa blessure.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain Ducanif faisait sa déposition devant le juge d'instruction.
+Après avoir raconté par le menu tout ce qui avait précédé son arrivée à
+Billancourt, il termina en disant:
+
+«--Avant de m'attirer dans le guet-apens, le docteur avait garni la
+masure d'un peu de meubles et de matériel pour ne pas éveiller
+mes soupçons. »Vous vous compléterez petit à petit. J'ai paré
+à l'indispensable, me dit-il pour m'expliquer l'insuffisance de
+l'ameublement de la salle à manger dans laquelle il m'avait tout d'abord
+introduit.
+
+»Il faisait une chaleur torride.
+
+»A peine assise devant la table, Héloïse se plaignit de la soif. Le
+docteur ouvrit le buffet, y prit trois verres et en posa un devant
+chacun de nous.
+
+»Puis il retourna au buffet:
+
+»--Pas une goutte d'eau! dit-il en nous montrant la carafe vide qu'il
+venait d'en tirer.
+
+»Il la passa à Héloïse pour qu'elle allât l'emplir à la cuisine.
+Cependant il me tournait le dos, le nez dans le buffet, m'énonçant
+l'approvisionnement de liquides.
+
+»--Que vous plaît-il? demandait-il. Nous avons vin, cassis, eau-de-vie,
+sirop de groseille.
+
+»Il ne pouvait me voir. J'en profitai pour changer le verre qu'il
+m'avait donné contre le sien en répondant:
+
+»--Va pour la groseille!
+
+»Avec la carafe rapportée par Héloïse, le docteur fit le mélange d'eau
+et de sirop et remplit les verres.
+
+»--A nos amours! fit alors Héloïse comme nous portions le verre à nos
+lèvres.
+
+»Alors le docteur reposa le sien plein sur la table en disant en riant:
+
+»--Oh! si vous buvez à vos amours, j'attendrai pour boire qu'un second
+toast me concerne un peu mieux.
+
+»Une demi-heure après, je feignais de me tordre empoisonné, puis je
+roulais sur le plancher.
+
+»--Vite, jetons-le dans le caveau! conseilla Héloïse impatiente.
+
+»--Allons d'abord, dans la cave, desceller la dalle du second caveau.
+Nous remonterons ensuite pour prendre le corps, proposa le docteur après
+m'avoir volé mon portefeuille.
+
+»Et ils descendirent dans la cave. Si, moins confiants en leur ruse, je
+les avais vus prêts à changer leur plan, j'aurais, d'un coup de feu de
+mes revolvers, donné le signal à M. Camuflet et aux agents de police
+amenés par lui et qui cernaient la maison.
+
+»Héloïse et son amant venaient de s'éloigner et je me préparais à me
+relever, quand un léger bruit me fit garder mon immobilité.
+
+»Alors entra un troisième personnage que je reconnus pour le
+Tombeur-des-Crânes, le faux baron belge.
+
+»Lui aussi, parut-il, avait une soif intense. Il saisit d'abord le
+verre laissé plein par le docteur, puis il hésita à le boire, enfin, se
+décidant, il en avala le contenu.»
+
+Le juge avait laissé parler Ducanif. A ce moment, il l'interrompit pour
+dire:
+
+--J'ai une observation à vous faire sur un point que je ne comprends
+pas.
+
+Et le juge présenta son observation:
+
+--Mais, dit-il, puisque votre cuisinière Héloïse en est morte, comment
+se fait-il que vous ayez bu impunément de ce breuvage empoisonné?
+
+--Pardon! fit Ducanif en souriant, ce n'était pas le breuvage qui était
+empoisonné, c'était le verre.
+
+Le regard du juge d'instruction étonné paraissant lui demander une plus
+ample explication, il s'empressa de continuer:
+
+--Au premier temps de mes relations avec Gustave, il lui arriva de
+me dire, à propos d'un médecin anglais qu'on venait de pendre pour
+empoisonnement: «C'était un maladroit. C'est par ce qui est resté du
+breuvage qu'on a, plus tard, analysé, ou parce que le coupable, au
+moment du crime, n'a pas bu comme ses victimes, que tout se découvre.
+Moi, je boirais du même breuvage et j'en laisserais dans la fiole, sans
+avoir rien à craindre. Seulement, au lieu d'empoisonner le liquide,
+j'empoisonnerais le verre de mon homme en le frottant intérieurement à
+l'avance d'un toxique mortel.» Voilà ce qu'il m'avait dit, alors qu'il
+ne songeait pas encore à ma mort.
+
+--D'où vous concluez?
+
+--Que le docteur, en posant les verres sur la table, avait placé devant
+Héloïse et moi les deux qu'il avait préparés à notre intention. Ce fut
+le souvenir de ce qu'il m'avait dit jadis qui fit qu'au moment où
+il retournait au buffet pour y prendre le sirop de groseille, et
+en l'absence d'Héloïse partie pour remplir la carafe, j'échangeai
+prestement mon verre contre celui de Gustave qui, sans aucun poison,
+lui aurait servi à nous donner l'exemple de boire si nous avions le
+moindrement hésité.
+
+--Exemple qu'il n'eut pas à vous donner, devant l'empressement d'Héloïse
+et de vous à boire à vos amours?
+
+--Comme vous le dites.
+
+--De sorte que, si le docteur eût vidé ce verre qu'il croyait être le
+sien, il eût été empoisonné?
+
+--Tout net... à ma place.
+
+Sur cette réponse et en pensant à ce qu'il était advenu de Gustave vingt
+minutes plus tard, Ducanif haussa les épaules et ajouta:
+
+--En somme, il n'a fait que bien peu reculer pour mieux sauter.
+
+Puis, après une courte réflexion:
+
+--J'y pense, fit-il. Monsieur le juge me permet-il de lui donner un
+conseil?
+
+--Lequel?
+
+--Un troisième coupable a échappé aux agents...
+
+--Oui, la police est à ses trousses.
+
+--Eh bien! mon conseil est que la police cesse de courir, attendu que le
+Tombeur-des-Crânes, ayant bu le verre qui aurait empoisonné le docteur,
+aura été crever dans quelque coin comme un chien.
+
+Et Ducanif avait raison, car au bout de quarante-huit heures le portier
+de la rue de Turenne, n'ayant pas vu Alfred ni sa maîtresse redescendre
+de leur taudis, alla prévenir le commissaire de son quartier qui fit
+enfoncer la porte et trouva, à côté du cadavre de Cydalise, celui du
+misérable que la police guettait encore à la frontière.
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+Une semaine s'était écoulée quand l'idée vint à Gontran d'aller rendre
+visite à son oncle Fraimoulu qu'il comptait trouver entièrement remis
+de la volée de coups de poings administrée par Piétro, le prédécesseur
+d'Hilarion.
+
+La porte lui fut ouverte par un nouveau domestique.
+
+--Bon! pensa-t-il, Hilarion, la perle, n'a pas fait long feu.
+
+Il trouva son oncle d'une humeur de dogue. Des pincettes auraient
+même refusé de le prendre. Et, tenue grotesque, il n'avait pas d'autre
+vêtement qu'une simple chemise.
+
+--Ah çà! mon oncle, s'écria le neveu, que devenez-vous? Vous ne sortez
+donc plus?
+
+--Sortir! grogna Fraimoulu; alors tout nu?
+
+Puis, sans laisser Gontran s'exclamer sur sa réponse, il s'écria
+rageusement:
+
+--Devine un peu combien il y a de jours dans une semaine?
+
+--Sept... d'habitude.
+
+--Tu n'es qu'un âne! Il y en a cinquante-six.
+
+--Depuis peu, alors... Je l'ignorais. Mais, vous le savez, je lis
+rarement les affiches et les journaux.
+
+--Oui, grinça Fraimoulu, il y en a cinquante-six... pour moi du moins!
+Sache donc qu'en une seule semaine j'ai eu quatorze cuisinières!... Une
+par repas!... Quatorze gargotières infectes qu'il m'a fallu congédier au
+dessert en leur payant les huit jours... Or, quatorze fois huit jours,
+cela fait bien cinquante-six dans une semaine.
+
+--Est-ce pour avoir fait face à cette dépense extraordinaire qu'ayant
+été forcé de vendre vos habits, vous ne pouvez plus sortir que tout nu?
+demanda le neveu avec aplomb.
+
+Fraimoulu fit entendre un petit rugissement de colère, puis, entre ses
+dents, grinça:
+
+--Canaille d'Hilarion!!!
+
+--Tiens! c'est vrai! vous ne l'avez plus, ce domestique de la haute
+aristocratie, qui parlait l'indien et qui vous appelait baron? Est-ce
+qu'il vous a lâché pour retourner chez son duc del Punaisiados?
+
+Fraimoulu étouffait trop dans sa peau pour ne pas demander mieux que de
+se dégonfler par une confidence. Aussi lâcha-t-il brusquement:
+
+--Sais-tu ce qu'il m'a fait, _ton_ Hilarion?
+
+--D'abord, cher oncle, je vous ferai remarquer que _mon_ Hilarion était
+plutôt le vôtre que le mien, car c'est vous, qui lui donniez deux cents
+francs par mois... plus un supplément de trente francs parce qu'il
+parlait l'indien... plus encore vos vieux habits.
+
+Gontran devait avoir touché l'endroit sensible, car tout aussitôt,
+Fraimoulu entra dans la voie des aveux.
+
+--Sache donc, neveu, que pendant huit jours j'ai vécu dans une immense
+stupéfaction. Je me trouvais en présence d'un phénomène à dérouter la
+science la plus profonde. J'aurais fait venir tous les savants du monde
+pour les consulter qu'ils en seraient restés bouche béante.
+
+--En vérité! fit Gontran qui flairait quelque mésaventure comique et qui
+n'aurait pas ri pour deux empires.
+
+--Oui, bouche béante! continua l'oncle. Inutile de te dire que, durant
+tout le passage de ces quatorze maritornes qui se sont succédé à mes
+fourneaux, je n'ai goûté à leur cuisine que du bout de la langue, tout
+juste ce qu'il me fallait pour constater qu'elles me servaient d'infâmes
+ratatouilles... De sorte que je mourais littéralement de faim! Tu
+m'entends bien? Je mourais de faim!
+
+Après ces mots, sur lesquels il avait appuyé pour préparer son effet,
+Fraimoulu reprit gravement:
+
+--C'est alors que se produisit le phénomène dont je t'ai parlé... et que
+je te donne à deviner.
+
+--Oh! moi, vous savez? il ne faut pas attendre que j'aie deviné pour
+prendre un train. On risquerait d'arriver en retard.
+
+L'oncle, secouant la tête, débita donc:
+
+--Apprends alors que, moins je mangeais, plus j'engraissais.
+
+--Pas possible! fit Gontran qui retint un éclat de rire.
+
+--J'engraissais à ce point que je ne pouvais plus entrer dans mes
+habits... oui, dans de telles proportions et en une seule nuit, qu'un
+pantalon ou un veston, que j'avais mis la veille, aurait éclaté si, le
+lendemain, j'avais persisté à vouloir m'y introduire. J'étais donc forcé
+d'abandonner à Hilarion, comme je le lui avais promis, ces vêtements qui
+m'étaient devenus impossibles... Au bout de cinq jours de ce phénomène
+aussi extraordinaire que continu, toute ma garde-robe y avait passé...
+même ma robe de chambre! Si j'avais voulu sortir, comme je te l'ai dit,
+j'aurais été contraint d'aller en ver de terre.
+
+--Et moi contraint aussi d'aller au poste pour vous réclamer.
+
+--Alors, sais-tu ce que j'ai fait?
+
+--Vous avez écrit à l'Académie des sciences pour lui faire part de votre
+découverte du moyen d'acquérir de l'embonpoint en ne mangeant pas?
+
+--Non. J'ai écrit à mon tailleur pour qu'il vînt me prendre mesure de
+vêtements plus larges.
+
+--Et il est venu?
+
+--Le lendemain même, pendant une absence d'Hilarion. C'est moi qui ai
+été ouvrir à son coup de sonnette. Il a tiré son mètre en cuir et son
+calepin, et s'est mis à me prendre la mesure du tour de ventre. Juge de
+mon ahurissement quand, après avoir consulté son métrage, il m'a demandé
+bien tranquillement:
+
+--Pourquoi désirez-vous vos vêtements plus larges que les précédents?
+
+--Mais parce que j'ai engraissé d'une façon qui passe toute croyance.
+
+--Vous! a-t-il fait avec surprise. Vous avez, tout au contraire, maigri
+de deux centimètres en six mois.
+
+Et il m'a montré, inscrite sur son calepin, ma mesure prise lors de ma
+commande au commencement de l'hiver dernier.
+
+Là-dessus est entré Hilarion, revenant de la course que je lui avais
+donnée. A la vue de mon tailleur, il a tressauté comme pris d'une
+colique soudaine et il a disparu plus léger qu'un sylphe. Alors mon
+tailleur m'a demandé:
+
+--Est-ce que vous connaissez ce chenapan-là?
+
+--Mais c'est mon valet de chambre, un garçon de haute valeur qui, pour
+entrer à mon service, a consenti à quitter celui de très haut duc Riaco
+del Punaisiados qu'il servait depuis seize années.
+
+--Tu! tu! tu! a fait moqueusement mon tailleur. Ses seize années à son
+Punaisiados, de la blague! Hilarion est ouvrier tailleur. Il y a un an,
+il travaillait pour moi et je l'ai congédié parce qu'il me chipait des
+coupons de drap... En me quittant, au lieu de continuer son état, il est
+entré chez un dentiste qui, ayant la main un peu hésitante, avait besoin
+de quelqu'un pour tenir vigoureusement la tête des patients et les
+empêcher de courir chez un confrère achever de se faire arracher la
+dent.
+
+Soudain mon tailleur s'est frappé le front en homme éclairé par une
+inspiration et s'est écrié:
+
+--Est-ce que, dans vos conventions, vous lui abandonnez vos vieux
+effets?
+
+--Oui.
+
+--Alors il vous a joué le même tour qu'à son dentiste qui, aussi, lui
+laissait sa défroque. Pendant la nuit, Hilarion, qui est habile ouvrier
+tailleur, se relevait pour rétrécir les effets de son maître, un gros
+homme, et les ajuster à sa propre taille afin de se les faire octroyer
+par le dentiste qui ne pouvait plus entrer dedans.
+
+Et mon tailleur se mit à rire en me répétant:
+
+--Son Punaisiados, de la blague! La dernière maison d'où sort Hilarion
+est la maison centrale de Melun dans laquelle la plainte du dentiste l'a
+fait loger six mois.
+
+Tu comprends que cette révélation m'a donné l'envie immédiate de courir
+chez le commissaire.
+
+--Tout nu alors? interrompit Gontran.
+
+--C'est ce qui m'a arrêté. Ma plainte, du reste, aurait été trop
+tard venue, car Hilarion, aussitôt qu'il avait aperçu
+Huttenstrohernergrafft...
+
+--Plaît-il? fit le neveu.
+
+--C'est le nom de mon tailleur.
+
+--Bon! Du moment que je suis prévenu! Vous disiez donc qu'Hilarion, dès
+qu'il avait aperçu... Machin?
+
+--Avait prestement levé le pied en emportant ses malles qui devaient
+être préparées à l'avance.
+
+Et Fraimoulu, avec un gros soupir, termina par cette réflexion:
+
+--Le brigand m'a emporté de quoi se vêtir pendant plus de vingt ans.
+
+--Tiens! tiens! alors je m'explique!... lâcha Gontran surpris par un
+souvenir.
+
+--Que t'expliques-tu?
+
+--Ce qu'un jour, celui du dîner au petit salé, faisait Hilarion que j'ai
+aperçu, un mètre à la main, vous mesurant le dos; il s'assurait si votre
+ampleur de formes lui permettrait le rétrécissement à sa taille.
+
+Ensuite, du passé revenant au présent, le neveu demanda:
+
+--A votre tenue légère, m'est-il permis de supposer que... Machin ne
+vous a pas encore apporté vos nouveaux effets?
+
+--Je les aurai demain... Et aussitôt habillé, je monterai chez M.
+Grandvivier mon locataire.
+
+--Pour? fit le neveu pris d'inquiétude.
+
+--Pour lui demander, en ton nom, la main de sa fille qui, m'a appris le
+concierge, est revenue hier soir de province.
+
+Puis Fraimoulu se redressa en ajoutant d'une voix sévère:
+
+--Car j'aime à croire, ainsi que je te l'avais ordonné, que tu as rompu
+une liaison que la morale réprouve?
+
+Gontran sentit que les choses allaient se gâter. Évitant de répondre, il
+prit son chapeau et fila en s'écriant:
+
+--Quatre heures! Pourvu que je trouve encore mon pédicure!
+
+Mais Fraimoulu n'était pas homme à se contenter de cette défaite. Resté
+seul, il gronda furieusement:
+
+--Le coquin a gardé sa donzelle. Décidément, il faut que j'aille
+moi-même la flanquer à la porte. Avant quarante-huit heures, la pécore
+aura de mes nouvelles... Quel branle-bas je ferai!
+
+En effet, deux jours après, Fraimoulu, habillé de neuf, arrivait à
+la maison de son neveu. Le concierge, qui le connaissait, le salua en
+disant:
+
+--Monsieur est de la ripaille? Il paraît qu'on va gaiement festoyer, à
+cinq ou six, ce soir, chez M. votre neveu?
+
+--Dame! Il faut bien se donner quelques joyeux instants; la vie est si
+triste! débita Fraimoulu de son air le plus paterne.
+
+Mais, au pied de l'escalier, sa bile se remua:
+
+--Ah! ah! grinça-t-il, mon pierrot de neveu et quelques vauriens de
+sa sorte vont godailler avec la donzelle et des filles de son acabit!
+J'arrive à propos... Quelle branle-bas! Quel chabanais! Quel boucan je
+vais leur payer!
+
+Ensuite, instruit par l'expérience, il murmura avec un malin sourire:
+
+--Plus souvent que j'arriverais par le grand escalier! Ils ne
+m'ouvriraient pas après m'avoir reconnu par le trou que, j'en suis
+certain, ils doivent avoir pratiqué pour reconnaître les visiteurs.
+Usons donc de ruse en montant par l'escalier de service et en me
+présentant à la porte de la cuisine... On croira ouvrir au charbonnier
+ou à un autre fournisseur.
+
+Arrivé au cinquième, Fraimoulu n'eut pas besoin de frapper. Pour établir
+un courant d'air dans la cuisine envahie par la fumée, la porte était
+grande ouverte.
+
+Et l'oncle aperçut une charmante blonde qui, une cuillère de bois à la
+main, remuait un ragoût mijotant sur le fourneau.
+
+Immédiatement, Fraimoulu fut captivé par deux de ses cinq sens: la vue
+et l'odorat. Ses yeux ébahis s'arrêtèrent avec complaisance sur la jeune
+et gracieuse cuisinière, et son nez, le nez d'un homme qui pendant huit
+jours n'avait flairé que les puants ratas de quatorze maritornes, ouvrit
+ses narines béantes au ravigotant fumet du contenu de la casserole que
+remuait la jolie blonde. Lesdites narines charmées humèrent même si
+bruyamment l'arôme, qu'au bruit de leur aspiration avide, la gentille
+femme se retourna.
+
+A la vue de Fraimoulu, elle eut une secousse de tout le corps, poussa
+un cri de frayeur, sembla d'abord vouloir s'enfuir, puis, décidée sans
+doute à attendre l'ennemi, elle revint à sa casserole.
+
+Grave, majestueux, le front redevenu rigide, bref, avec toute l'allure
+de l'homme décidé à faire son branle-bas, Fraimoulu s'approcha du
+fourneau et d'une voix sévère:
+
+--Me connaissez-vous, mademoiselle?
+
+--Non, monsieur, dit la blonde, sans lever le nez de dessus sa casserole
+et jouant plus que jamais de sa cuiller de bois.
+
+--Sachez donc que je suis l'oncle de Gontran, votre maître... car vous
+êtes sa cuisinière, n'est-ce pas?
+
+--Oh! non; cuisinière d'occasion, pour aujourd'hui seulement, répondit
+la jeune femme qui paraissait peu à peu s'enhardir.
+
+--Oui, je comprends, on vous a prise en _extra_ pour préparer l'orgie
+que mon neveu offre à ses vauriens et à ses poupées.
+
+Cette fois, la cuisinière leva sur l'oncle ses grands yeux bleus,
+qu'elle avait fort doux, et répéta:
+
+--Ses poupées!
+
+--J'entends les deux ou trois filles qui viennent faire la partie de
+la créature dévergondée avec laquelle mon neveu se traîne dans un
+concubinage sans vergogne.
+
+Fraimoulu, on le voit, ne ménageait pas ses termes. Il les ponctua d'un
+air sarcastique qu'il fit suivre de ces paroles rageusement débitées:
+
+--Ah! il y a une orgie ce soir à la tour! Je vais y mettre le holà, moi!
+
+Et il s'avançait vers la porte qui conduisait à la salle à manger, quand
+la jeune femme s'élança au-devant de lui et s'écria vivement:
+
+--Mais vous vous trompez, monsieur, il n'y a pas de femmes. Il sont
+quatre hommes à ce repas qui est un dîner d'affaires.
+
+--Dîner d'affaires? Je n'en crois rien! fit narquoisement Fraimoulu en
+secouant la tête de façon incrédule.
+
+Mais, à secouer la tête, il faisait passer et repasser son nez au-dessus
+de la casserole dont le parfum onctueux chatouilla son odorat.
+
+--Que fricassez-vous donc là dedans qui sent si bon, mon enfant?
+demanda-t-il d'une voix dont le changement indiquait que le gourmand, au
+régime depuis huit jours, avait remplacé l'oncle irrité.
+
+--Un poulet sauté.
+
+--Et dans cet autre récipient?
+
+--Des écrevisses bordelaises.
+
+--Et là dedans?
+
+--Un fondu de foies Périgueux.
+
+--Savez-vous que tout cela embaume? lâcha Fraimoulu dont les narines
+jouaient comme un soufflet pendant que sa langue se promenait sur ses
+lèvres avec une remarquable sensualité.
+
+Puis avec une certaine surprise:
+
+--Mais, alors, vous êtes donc fine cuisinière, ma toute belle?
+reprit-il.
+
+--Cordon bleu? Oh! non. J'ai simplement des dispositions.
+
+Fraimoulu prit la balle au bond.
+
+--Des dispositions qu'il faut venir perfectionner chez moi... à mon
+service. Puisque vous n'êtes ici qu'en _extra_, vous ne pouvez refuser
+la place que je vous propose.
+
+La jeune femme fit la moue et répliqua tout net:
+
+--Je ne veux qu'un maître d'un bon caractère.
+
+--J'ai donc l'air d'un ours, moi? dit Fraimoulu abasourdi.
+
+--Dame! un monsieur qui menace de tomber comme une bombe en plein dîner
+de gens qui sont bien tranquillement en train de parler d'affaires...
+Un monsieur qui, sans la connaître, traite une femme de créature
+dévergondée...
+
+--Oh! pour celle-là, je ne change rien à mon opinion. Si mon neveu
+l'épouse, je le déshérite, gronda l'oncle repris par la colère.
+
+--Là! là! vous voyez? Voilà que vous vous remettez à rager... Je vous le
+demande, est-ce d'un bon caractère?
+
+C'était si gentiment dit, d'une voix si douce, avec un regard si
+caressant, que la bile s'apaisa aussitôt chez Fraimoulu qui se mit à
+rire en répliquant:
+
+--Savez-vous, mignonne, que vous êtes une vraie sirène? Vous me feriez
+croire que des vessies sont des lanternes... Ainsi, avec votre prétendu
+dîner d'affaires...
+
+--Je vous le répète, ils sont quatre hommes. D'abord votre neveu, qui
+veut voler de ses propres ailes en se lançant dans des travaux; puis son
+maître, l'architecte chez lequel il a étudié, qui compte le guider de
+ses conseils; puis M. Frédéric Bazart, dit La Godaille, enrichi par un
+héritage, qui doit fournir à votre neveu les fonds de leur association;
+enfin M. Camuflet, un ex-gros entrepreneur, qui se charge de leur
+procurer des entreprises... Là, êtes-vous content? Cela fait-il bien
+quatre hommes?
+
+Ce disant, la belle blonde était en train de faire passer de la
+casserole sur un plat son poulet sauté.
+
+--Et elle n'est pas là? insista Fraimoulu.
+
+--Qui, elle?
+
+--La créature dévergondée.
+
+--Encore! lâcha la jeune femme qui sembla bien près de se fâcher.
+
+Mais elle se calma et reprit:
+
+--Je vais vous mettre à même de vous convaincre.
+
+En revenant de leur porter le poulet sur la table, je laisserai les
+portes du couloir de dégagement ouvertes et, d'ici, vous les entendrez
+causer.
+
+Sur ce, elle planta la cuillère de bois dans la main de Fraimoulu en
+ajoutant:
+
+--Pendant mon absence, tournez le fondu de foies Périgueux, pour qu'il
+n'attache pas au fond de la casserole.
+
+Et elle partit en emportant son poulet sauté.
+
+De sorte que Fraimoulu, qui était arrivé furibond, bien décidé à faire
+un effroyable boucan, se mit à agiter la cuillère en se disant avec un
+sourire:
+
+--Elle est drôlette, cette petite. Elle me plaît vraiment.
+
+Quand la blonde revint elle avait tenu parole, car, grâce aux portes
+ouvertes qui laissaient arriver les voix à la cuisine, Fraimoulu
+entendit Camuflet qui disait:
+
+--Oui, messieurs, voilà comment mes trois mariages, tous nuls, n'étaient
+en réalité, que trois simples concubinages. Je croyais être un modèle de
+vertu conjugale quand je n'étais, en somme, qu'un débauché endurci.
+
+--Mais, fit la voix de Gontran, comment avez-vous découvert le pot aux
+roses?
+
+--J'avais dans mon jeu ma portière qui finit un jour par me dire: «Voici
+bien trente fois qu'il est venu ici un bonhomme qui a affaire avec
+vos trois belles-mères. Je ne sais pas ce qu'il a manigancé avec elles
+trois, mais je suis certaine qu'il vient pour leur réclamer de l'argent
+qu'on ne lui donne pas, car il s'en va toujours furieux en les baptisant
+de coquines, voleuses, ribaudes, etc., etc. C'est un nommé Bédaric
+écrivain public, rue de la Ferronnerie. Allez le voir. Je crois qu'avec
+un billet de cent francs vous lui délierez la langue.»
+
+--Et vous avez profité du conseil de votre portière? demanda la voix de
+La Godaille.
+
+--Comme bien vous pensez. Et, pour mes cent francs, le Bédaric me dit:
+«1° C'est moi qui ai conseillé à la veuve, votre première belle-mère,
+de vous couler sa fille adultérine en se servant des actes concernant
+sa fille légitime qui était morte. Cas de nullité. 2° Votre seconde
+belle-mère n'était pas veuve. Je lui ai fabriqué l'acte de décès de son
+époux Pietro, un ivrogne qui avait disparu et dont il aurait fallu avoir
+le consentement. Cas de nullité. 3° Enfin votre troisième belle-mère
+n'est ni Buffard, ni Palombes, ni veuve de général, ni mère de sa fille,
+une jeune et jolie rempailleuse de chaises qu'elle vous a colloquée à
+l'aide d'actes faux que je lui ai fournis. Cas de nullité!... Voilà ce
+que j'ai fait pour ces trois coquines qui m'avaient accablé de belles
+promesses et dont je n'ai jamais pu tirer un sou. Parole d'honneur!
+c'est à dégoûter d'obliger le monde!»
+
+--Saperlotte! il vous en a appris pour votre argent, le consciencieux
+Bédaric! dit La Godaille.
+
+--Qu'en est-il arrivé? demanda Gontran.
+
+--Qu'un beau matin j'ai tout conté à mes trois commères que j'ai
+invitées à déguerpir de bonne volonté si elles ne voulaient pas voir
+venir la police.
+
+--Et elles se sont exécutées de bonne grâce?
+
+--Sauf la Buffard des Palombes qui avait grimpé sur la fontaine en
+menaçant de n'en descendre qu'au jugement dernier. J'ai fait venir deux
+commissionnaires qui ont porté Buffard et fontaine dans la rue.
+
+--Que sont devenues ces trois femmes?
+
+--Oh! de cela j'ai fait le cadet de mes soucis.
+
+Camuflet avait à peine achevé sa réponse que, de la cour de la maison,
+monta jusqu'au cinquième étage une voix fausse, éraillée, canaille,
+glapissant une de cet abracadabrantes chansons des rues dont la
+stupidité stupéfie le plupart de ceux qui les écoutent:
+
+ L'humanité, c'est le flambeau de l'âme.
+ Efforcez-vous afin qu'on soit heureux.
+
+ Rendez le sort moins pénible à la femme.
+ Que la faim jette aux bras de nos gommeux.
+ Oui, que demain le travail à l'aiguille
+ Se paye bien, libre de ses appas,
+ La femme alors ne se fera plus fille.
+ Députés, ne dormez-vous pas!
+
+Et deux autres voix féminines répétèrent en choeur:
+
+ Députés, ne dormez-vous pas!
+
+Puis, un organe masculin hurla ces mots:
+
+--Un petit chou, ch'il vous plaît!
+
+Après une courte pause, le timbre crapuleux de la _prima donna_ reprit:
+
+ Avez toujours la fibre créatrice.
+ De l'eau! de l'air pour la salubrité!
+ Mais, avant tout, il faut que l'on bâtisse.
+ Le bâtiment, c'est la prospérité!
+ Car Mahomet l'a dit en grand prophète:
+ «Quand, par malheur, le bâtiment, hélas!
+ Ne marche plus, aussitôt tout s'arrête!!!»
+ Députés, ne dormez-vous pas?
+
+Cependant Camuflet s'était levé de table, tout surpris.
+
+--Ah çà! je connais chacun de ces galoubets-là, moi! dit-il en allant
+passer le nez à la fenêtre.
+
+--Ciel! mes belles-mères! s'écria-t-il.
+
+C'était, en effet, le trio, réuni par une commune infortune, qui
+en était réduit à chanter dans les cours, sous la direction et la
+surveillance de Piétro.
+
+Le terrible Auvergnat menait à poings fermés sa troupe dont il
+s'était constitué le caissier, ce qui donnait à supposer que les trois
+malheureuses pouvaient manger à peu près tous les deux jours et que leur
+cornac devait être pochard tous les soirs.
+
+Camuflet eut un bon mouvement.
+
+--J'ai justement une pièce fausse de dix sous que mon notaire m'a coulée
+hier, se dit-il.
+
+Et il lança par la fenêtre son aumône, au moment où Piétro répétait:
+
+--Un petit chou, ch'il vous plaît!
+
+ * * * * *
+
+Cependant, à la cuisine, la gracieuse blonde disait à Fraimoulu:
+
+--Hein! vous les entendez? Êtes-vous convaincu, à présent, qu'il n'y a
+que des hommes? Voulez-vous toujours entrer pour faire votre charivari?
+
+--Non. Du moment que la créature n'est pas là. Je tenais seulement à lui
+jeter à la face que, si elle se faisait épouser, je déshériterais mon
+neveu.
+
+Après cette dernière phrase qui témoignait de sa rancune toujours
+vivace, Fraimoulu rabaissa ses manchettes qu'il avait relevées pour
+tourner la sauce, et continua:
+
+--Je n'ai donc plus qu'à filer pour aller, moi aussi, dîner, car je
+meurs de faim.
+
+--Il ne vous manquait plus que d'être menteur! lança la jeune femme
+d'une voix sèche.
+
+--Moi! fit l'oncle abasourdi par le compliment. En quoi ai-je donc
+menti?
+
+--Quand vous m'avez complimentée sur ma cuisine. Si elle est si bonne
+que cela, pourquoi ne voulez-vous pas en manger?
+
+--Mais..., commença Fraimoulu.
+
+La gentille cuisinière ne le laissa pas finir. Elle le poussa vers le
+buffet en disant d'un petit ton d'autorité:
+
+--Il n'y a pas de mais. Tenez, vous trouverez là tout ce qu'il faut pour
+dresser notre couvert sur la table de cuisine pendant que je vais leur
+servir le dessert.
+
+Et elle laissa Fraimoulu qui, sous le charme de la gentillesse avec
+laquelle il venait d'être tarabusté, se mit à dresser le couvert en
+murmurant:
+
+--Décidément, elle est drôlette, la petite. Elle me plaît de plus en
+plus.
+
+Cinq minutes après, ils dînaient en tête à tête, dans la cuisine,
+dévorant à belles dents, et, à chaque bouchée, Athanase répétait:
+
+--Sapristi! que c'est bon!
+
+Tout à coup, dans la salle à manger, se fit entendre la voix de Camuflet
+disant:
+
+--Monsieur Bazart, je bois à votre prochain mariage.
+
+--Comment! vous vous mariez? s'écria Gontran.
+
+--M. Grandvivier m'a fait, hier, l'honneur de m'accorder la main de sa
+fille.
+
+Sur quoi Gontran répliqua:
+
+--Alors nos mariages se feront en même temps, car, moi aussi, je me
+marie. J'épouse ma maîtresse, malgré l'opposition de mon oncle, bon
+et digne homme que j'aime de tout mon coeur et qui, après son premier
+mouvement de colère passé, sera tout heureux de nous recevoir chez lui;
+car, Henriette et moi, nous avons décidé de venir égayer sa vie un peu
+morne de célibataire et de l'entourer de nos soins.
+
+Gontran s'interrompit pour rire avant d'ajouter:
+
+--Sans compter que nous réaliserons un de ses rêves... lui qui va
+chercher si loin ce que nous lui amènerons sous la main, c'est-à-dire
+un cordon bleu qui lui fasse des petits plats... et Henriette y a la
+main... comme vous avez pu en juger ce soir, puisque c'est elle seule
+qui a cuisiné notre dîner.
+
+En entendant ces mots, Fraimoulu, ahuri, regardait Henriette, bouche
+béante, yeux grand ouverts. Il arriva enfin à bégayer:
+
+--Quoi! c'est vous qui...
+
+--Qui suis la créature dévergondée.
+
+--Et vous consentiriez, dans mon existence de garçon que la vieillesse
+attristera bientôt, à venir apporter votre jeunesse et votre gaieté?
+
+Henriette jugea sa cause gagnée.
+
+--Et à vous confectionner de bons petits plats, oui, mon oncle,
+dit-elle.
+
+Il se leva, la prit par la main, et l'entraîna vers la salle à manger
+où, quand il eut fait son apparition, il articula d'une voix sévère:
+
+--Gontran, si tu n'épouses pas ta maîtresse, je te déshérite!!!
+
+Alors, levant les yeux vers le ciel ou, pour mieux dire, vers
+un crocodile empaillé accroché au plafond, il s'écria d'une voix
+triomphante:
+
+--Enfin, j'ai conquis une cuisinière!!!!!!
+
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+FIN
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+opportunities to fix the problem.
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+