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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:43 -0700 |
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diff --git a/16796-h/16796-h.htm b/16796-h/16796-h.htm new file mode 100644 index 0000000..1c4c5ba --- /dev/null +++ b/16796-h/16796-h.htm @@ -0,0 +1,14724 @@ + +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>La conquête d'une cuisinière II</title> + <meta name="author" content="Eugène Chavette"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +p.sml {font-size: 0.8em} + + +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.sc {font-variant: small-caps} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière II, by Eugène Chavette + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La conquête d'une cuisinière II + Le tombeur-des-crânes + +Author: Eugène Chavette + +Release Date: October 3, 2005 [EBook #16796] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<h3>LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> + +<h1>LE<br>TOMBEUR-DES-CRANES<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a></h1> + +<br><br> +<h4>PAR</h4> +<br><br> + +<h2>EUGÈNE CHAVETTE</h2> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>L'épisode qui précède a pour titre: <i>Seul Contre Trois Belles-Mères</i>.</p></blockquote> + +<br><br><br> +<h3>I</h3> +<br> + +<p>Qu'était devenu Gustave Cabillaud?</p> + +<p>Tous les renseignements recueillis par le docteur +Cabillaud père, à la recherche de son fils, étaient de +la plus exacte vérité. A la sortie de chez M. Grandvivier, +le groupe de ses invités, en arrivant au premier +étage, s'était d'abord séparé de Fraimoulu, qui +rentrait dans son appartement où il allait trouver +Pietro se vautrant dans son lit et recevoir de l'Auvergnat +ivre la série de horions qui devait le métamorphoser +en tigre.</p> + +<p>A la porte de la maison une autre scission avait +eu lieu. Gontran, après de brefs adieux, avait filé de +son pied léger pour retourner au plus vite auprès +d'Henriette.</p> + +<p>Puis Cabillaud père, qui comptait s'en aller de +compagnie avec son fils, était parti de son côté après +que Gustave, qui se disait la tête lourde, avait déclaré +vouloir, avant de se coucher, faire un peu de +promenade en reconduisant ces messieurs.</p> + +<p>Ils s'étaient trouvés réduits à trois quand, à mi-chemin, +le baron de Walhofer s'était séparé d'eux +pour aller, disait-il, achever la soirée à son cercle.</p> + +<p>Gustave et Camuflet avaient d'abord reconduit +Ducanif à son domicile où ce dernier, en se séparant +de Gustave, lui avait dit qu'il l'attendrait demain +à déjeuner, invitation que le jeune médecin +avait acceptée en promettant d'être exact.</p> + +<p>Après quoi il s'était remis en route avec Camuflet, +qu'il avait mené jusqu'à sa porte, et dont il s'était +séparé en annonçant qu'il allait regagner son lit.</p> + +<p>Et le lendemain matin il n'était pas encore rentré!</p> + +<p>Quand son père, tout inquiet, dans sa tournée aux +informations, s'était présenté chez Ducanif, ce dernier, +loin de partager les alarmes paternelles, avait +pensé qu'à l'heure dite il allait voir apparaître Gustave +pour prendre sa part du déjeuner auquel il +l'avait invité la veille.</p> + +<p>Après le départ de Cabillaud père, il avait dit à sa +cuisinière Héloïse qui, muette et sombre, avait assisté +à l'entretien:</p> + +<p>—Ce farceur de Gustave, en revenant hier chez +lui, aura sans doute rencontré l'occasion de passer +agréablement sa nuit... Il va nous arriver affamé.</p> + +<p>Mais, à l'heure du déjeuner, le jeune médecin n'avait +pas fait acte de présence.</p> + +<p>—Il déjeune sans doute là où il a couché, avait +supposé Ducanif sans plus s'en étonner.</p> + +<p>Mais il n'en avait pas été de même d'Héloïse, dont +Gustave était l'amant. Jalousie, d'une part; crainte +d'un malheur, de l'autre; elle avait obtenu de Ducanif +qu'il l'envoyât s'informer chez Cabillaud père si le +disparu était revenu ou avait donné de ses nouvelles.</p> + +<p>—Est-ce un mauvais tour du Walhofer? Lui seul +peut avoir fait disparaître Gustave, se disait-elle, la +face contractée, en marchant d'un pas pressé.</p> + +<p>Chez Cabillaud père, qui n'était pas encore revenu +de ses recherches, elle n'avait trouvé que Clarisse, +le cordon bleu du docteur, qui, craintive au sujet +de cette absence prolongée de son jeune maître, +n'avait pu lui donner que ce seul renseignement:</p> + +<p>—Ce n'est pas à tort que le père s'effraye. Pas +plus tard qu'hier, M. Gustave lui a dit que s'il ne +rentrait pas un beau jour, ce serait qu'il lui serait +arrivé un malheur.</p> + +<p>Là-dessus Héloïse était repartie, retournant droit +chez Ducanif et se répétant:</p> + +<p>—C'est du Walhofer que nous vient ce coup de +Jarnac. J'en suis certaine!</p> + +<p>Arrivée à la maison de Ducanif, au lieu de monter +chez son maître, elle s'était arrêtée à l'étage au-dessous, +où logeait M. de Walhofer, et avait sonné à la +porte du baron.</p> + +<p>Comme il n'avait pas été répondu à plusieurs +coups de sonnette successifs, Héloïse redescendit +chez le concierge, se disant envoyée par Ducanif à +son ami M. de Walhofer.</p> + +<p>—M. le baron est parti ce matin en m'annonçant, +suivant son habitude, qu'il s'absentait pour quelques +jours, déclara le concierge.</p> + +<p>—Savez-vous où il est allé?</p> + +<p>—Sans doute, comme il lui arrive souvent, faire +un tour dans ses terres.</p> + +<p>—Où sont-elles, ses terres?</p> + +<p>—En Belgique. Mais, par exemple, je ne saurais +vous dire en quel coin de la Belgique... Vous le +savez, le baron n'est pas causeur et il n'aime pas les +questions, continua le concierge.</p> + +<p>Loin de remonter chez Ducanif, sa cuisinière regagna +la rue et se remit en route.</p> + +<p>—Je sais où elles sont situées, tes fameuses +terres, et je vais aller t'y relancer, se disait-elle en +activant le pas.</p> + +<p>Il fallait qu'elle fût bien certaine de ne pas confondre +l'un avec l'autre deux personnages dont la position +sociale était, pourtant, bien différente, car +elle se dirigea vers la rue de Turenne.</p> + +<p>—Gustave et moi, nous avons voulu le jouer. A +son tour, il a pris sa revanche, se disait-elle.</p> + +<p>Aux deux tiers de la rue de Turenne, elle s'engagea +dans une ruelle à droite et, cent mètres plus +loin, pénétra dans cette même allée puante et obscure +de la masure où, quelques jours auparavant, +était entré Camuflet.</p> + +<p>Comme la première fois, le portier, dans la sorte +de niche qui lui servait de loge, ressemelait de vieux +souliers.</p> + +<p>—Où allez-vous, ma belle fille? cria-t-il à Héloïse +qui filait devant la loge sans rien demander.</p> + +<p>—Chez le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>—Alors il est inutile de vous mettre cinq étages +dans les mollets. Vous trouveriez là-haut visage de +bois, ma charmante, affirma le savetier.</p> + +<p>Héloïse crut à une consigne donnée et qu'il lui +fallait forcer.</p> + +<p>—Mais il m'attend! avança-t-elle.</p> + +<p>—Alors, pas si tôt, car il n'est pas encore arrivé, +dit le portier.</p> + +<p>Et, croyant à un rendez-vous galant, le pipelet fit +une risette à Héloïse en ajoutant:</p> + +<p>—L'heureux drôle est vraiment inexcusable de +n'être pas là pour vous recevoir.</p> + +<p>La cuisinière jugea utile de plaider le faux pour +savoir le vrai.</p> + +<p>—Peut-être, dit-elle, le Tombeur-des-Crânes est-il +retenu par la cause qui l'a forcé de sortir quand il +savait que j'allais venir.</p> + +<p>—Sortir? répéta le pipelet étonné.</p> + +<p>—Oui, sortir ce matin, appuya Héloïse.</p> + +<p>—Le Tombeur-des-Crânes n'est pas sorti ce matin +pour cette bonne raison que voici cinq jours qu'il +n'a pas mis le pied ici.—Depuis qu'il est attaché +comme prévôt à une salle d'armes, par là-bas, dans +les beaux quartiers, il ne fait ici que de rares apparitions. +Je ne sais même pas pourquoi, puisqu'il est +logé à sa salle d'armes, il garde ici sa chambre.</p> + +<p>Puis, se reprenant vite d'un ton badin:</p> + +<p>—Si, si, je le sais, c'est pour recevoir la visite de +Vénus.</p> + +<p>Héloïse était difficile à persuader. Elle mit deux +francs dans la main du savetier en disant:</p> + +<p>—Vrai! il n'est pas chez lui?</p> + +<p>Alors, jouant la jalousie:</p> + +<p>—Vous ne me laissez pas monter parce qu'il y a +là-haut une autre femme, j'en suis sûre.</p> + +<p>Le savetier se redressa d'une seule pièce et une +main sur son coeur, pendant que l'autre s'avançait +tenant une vieille botte, il prononça gravement:</p> + +<p>—Que le nez me tombe à l'instant du visage si je +vous mens d'un seul mot!</p> + +<p>De ce que le nez lui restait planté au milieu de la +face, cela n'aurait pas suffi pour convaincre Héloïse, +si le portier, charmé par le don des quarante sous, +n'avait ajouté:</p> + +<p>—Mon locataire, pendant ses absences, me laisse +sa clef. Voulez-vous que je vous la confie? Vous +monterez pour vous assurer par vous-même que la +chambre est vide de tout habitant de l'un ou de +l'autre sexe.</p> + +<p>A cette offre, la conviction se fit en Héloïse. Mais +alors elle s'alarma. Personne chez le baron de Walhofer. +Personne chez Alfred, le Tombeur-des-Crânes. +Est-ce que la même cause qui avait fait disparaître +Gustave ne pouvait pas avoir aussi supprimé +l'autre?</p> + +<p>Elle était donc là pensive, debout devant la porte +de la loge dont elle empêchait l'entrée, quand, derrière +elle, se fit entendre la voix d'une femme qui +demandait:</p> + +<p>—Alfred est-il chez lui?</p> + +<p>Héloïse se retourna brusquement. Mais son mouvement +avait été moins prompt que celui de l'arrivante +qui, après s'être présentée, par oubli sans +doute, avec le visage découvert, venait de rabattre +sur sa figure un voile épais.</p> + +<p>La cuisinière se trouva donc en présence d'une +femme d'allure un peu massive, d'une mise bourgeoise +et dont le voile empêchait de deviner l'âge. +La voix, néanmoins, avait frappée Héloïse par son +accent éraillé et légèrement trivial.</p> + +<p>Mais si le voile, rabattu à temps, avait caché à la +cuisinière les traits de la dame, il n'en était pas de +même du portier auquel la visiteuse s'était d'abord +adressée à visage découvert.</p> + +<p>—Où ai-je déjà vu cette face-là? était en train de +se demander le digne savetier.</p> + +<p>Comme, tout ahuri, il ne répondait pas, la dame +lâcha cette phrase qui n'accusait pas positivement +une princesse:</p> + +<p>—Quand vous resterez là à me faire vos yeux de +chat sur la cendre, vous figurez-vous que je vais +moisir à attendre votre réponse, grand daim?</p> + +<p>Les traits de la dame devaient avoir frappé fort le +portier, car, au lieu de se rendre à cette invitation +de parler, il resta bouche béante et se disant:</p> + +<p>—Pour sûr, j'ai déjà vu cette binette-là!</p> + +<p>—Ah çà! il s'est donc fourré des bottes dans les +oreilles en guise de coton? gronda la dame.</p> + +<p>Forçant la voix, elle cria en répétant sa demande:</p> + +<p>—Eh! vieux pot! Alfred est-il chez lui?</p> + +<p>—Non, madame, dit enfin le portier.</p> + +<p>—Ah! fit la visiteuse déconcertée par cette absence. +Quand rentrera-t-il?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>Elle parut se consulter, puis:</p> + +<p>—Êtes-vous capable au moins de faire une commission, +espèce de dévissé? demanda-t-elle.</p> + +<p>—J'y tâcherai, promit le savetier qui, s'il ne se +formalisait pas de cette familiarité, en était empêché +par la préoccupation de se rappeler où il avait vu +cette dame.</p> + +<p>—Alors vous direz à Alfred que je lui apportais +l'avoine qu'il m'a demandée. Vous comprenez?</p> + +<p>—Si madame veut bien me laisser son nom? demanda +le pipelet insidieusement.</p> + +<p>—Tiens! tiens! voyez-vous ça! ricana la dame. +Il faut t'asseoir sur ta curiosité, mon bonhomme, +cela te tiendra chaud aux cheveux.</p> + +<p>Et elle répéta:</p> + +<p>—Son avoine, tu m'entends bien? Son avoine, et +tu ajouteras que, s'il veut la recevoir, il vienne la +chercher où il sait.</p> + +<p>Sur ce, elle jeta une pièce de cinq francs sur la +table de la loge en disant:</p> + +<p>—Tiens! voilà pour te boucher un oeil!</p> + +<p>Après quoi, sans un seul regard à Héloïse qui, +muette et immobile, avait assisté à la scène, elle +suivit l'allée et disparut aux yeux du savetier qui, +du seuil de sa niche, la suivait du regard en se +répétant:</p> + +<p>—Je connais cette tête-là!</p> + +<p>Soudain il se frappa le front en s'écriant:</p> + +<p>—J'y suis! Je me souviens! Saperlotte! Elle est +joliment décatie! Quel dégommage!... C'est la Belle-Flamande!</p> + +<p>—Et qu'est-ce que la Belle-Flamande? demanda +Héloïse.</p> + +<p>—L'ancienne reine de toutes les foires du Nord... +Ah! j'ai été fièrement toqué d'elle quand je faisais +partie du cirque Balengrin où j'étais clown!... On +me citait pour mon exercice des six chaises sur le +nez.</p> + +<p>Du passé du pipelet, la cuisinière de Ducanif ne +se souciait guère. Un seul point l'intéressait. Elle +voulut en avoir le coeur net.</p> + +<p>—Quel lien unit donc le Tombeur-des-Crânes à +la Belle-Flamande? demanda-t-elle.</p> + +<p>—C'est sa mère.</p> + +<p>A cette révélation, Héloïse tressauta.</p> + +<p>A son tour, elle jeta une pièce de vingt francs sur +la table en disant à l'ancien clown:</p> + +<p>—Voici de quoi vous boucher l'autre oeil.</p> + +<p>Elle se lança aux trousses de la Belle-Flamande +qu'à sa sortie de la masure, elle aperçut marchant +à une centaine de mètres devant elle.</p> + +<p>—A suivre la jument, je finirai par trouver le +poulain... ne fût-ce que quand il viendra chercher +l'avoine en question, pensa la cuisinière.</p> + +<p>En conséquence, elle emboîta la piste de l'ex-reine +des foires du Nord, qui s'en allait de son pas lourd +et traînant.</p> + +<p>La Belle-Flamande, sans se douter qu'elle était +suivie, gagna les boulevards qu'elle se mit à suivre +en vraie flâneuse. Elle s'arrêtait aux devantures de +boutiques, examinant les montres de lingerie, de +bijoux, de nouveautés.</p> + +<p>Un moment, devant le magasin d'un miroitier, +elle se posa en face d'une glace de l'étalage, et se +mit à rajuster le noeud de ses brides de chapeau.</p> + +<p>—Hue donc! vieille coquette! gronda Héloïse +impatiente, attendant à vingt pas qu'il plût à l'autre +de reprendre sa marche.</p> + +<p>La Belle-Flamande continua son chemin jusqu'au +boulevard Saint-Martin où, sur la droite, elle entra +dans une maison de belle apparence.</p> + +<p>—C'est là qu'elle demeure? Attendons un peu +qu'elle soit remontée chez elle avant que j'aille faire +bavarder son concierge, pensa Héloïse.</p> + +<p>Elle était là depuis cinq minutes, quand, de la maison, +sortirent deux hommes, porteurs de fardeaux +dont l'un, en passant à côté de la cuisinière, dit à +l'autre:</p> + +<p>—Hum! c'est commode, n'est-ce pas? Ça évite +un rude détour.</p> + +<p>—Grand merci de m'avoir indiqué cette maison +à double issue, répondit l'autre qui haletait sous sa +charge.</p> + +<p>Ces deux phrases suffirent à Héloïse.</p> + +<p>—Je suis refaite! murmura-t-elle furieuse.</p> + +<p>A son tour elle pénétra dans la maison. La cour +avait une seconde sortie sur la rue Meslay.</p> + +<p>—Oui, je suis refaite! se répéta le cordon bleu +quand, après être arrivée rue Meslay, son regard +eut vainement cherché au loin la Belle-Flamande.</p> + +<p>Il se pouvait que cette dernière fût passée par la +maison sans y entendre malice, simplement parce +que cela lui raccourcissait le chemin. Mais Héloïse, +en fille rusée, ne pouvait s'arrêter à cette supposition.</p> + +<p>—Comment cette finaude a-t-elle pu s'apercevoir +qu'elle était suivie? Pas une seule fois, pendant la +route, elle n'a retourné la tête, se demanda-t-elle.</p> + +<p>Alors le souvenir lui revint de cette pause faite +par la Belle-Flamande devant le miroir qui lui avait +servi à renouer les brides de son chapeau.</p> + +<p>—Elle m'a vue dans la glace, arrêtée à vingt pas +derrière elle, et m'a reconnue pour la femme qui +venait d'assister à son entretien avec le portier du +Tombeur-des-Crânes, pensa Héloïse.</p> + +<p>Comme rien ne l'écartait plus de sa voie, elle reprit +le chemin de la demeure de son maître Ducanif +en se disant comme fiche de consolation:</p> + +<p>—Quand ce ne serait que d'avoir appris que le +Tombeur-des-Crânes, le prétendu baron, a pour +mère une ancienne illustration des foires, appelée la +Belle-Flamande, ça peut toujours servir à quelque +chose.</p> + +<p>Ensuite, ramenée à la situation:</p> + +<p>—Où est passé ce gredin que je n'ai trouvé à +aucun de ses deux domiciles? se demanda-t-elle.</p> + +<p>Puis, en sachant sans doute bien à fond tout ce +dont était capable le Tombeur-des-Crânes, elle +ajouta avec un petit frisson de peur:</p> + +<p>—Qu'est devenu Gustave?</p> + +<p>Après quoi, elle poussa un soupir de désolation +qu'elle fit suivre de cette pensée n'annonçant pas +une conscience des plus pures:</p> + +<p>—Mettre la police sur le dos du baron, c'est cracher +en l'air pour que ça vous retombe sur le nez.</p> + +<p>Mais, parut-il, sa série à la noire était terminée. +Elle rentrait dans la maison de Ducanif, quand le +concierge l'arrêta au passage en demandant:</p> + +<p>—Ce matin, quand vous sortiez, ne vous êtes-vous +pas informée du baron de Walhofer?</p> + +<p>—Oui, de la part de mon maître qui voulait lui +parler, répondit la cuisinière répétant son mensonge.</p> + +<p>—Et je vous ai annoncé qu'il était parti pour ses +terres, en Belgique?</p> + +<p>—Oui. Après?</p> + +<p>—Eh bien! il est revenu, il y a dix minutes.</p> + +<p>—Allons donc! En trois heures, il est allé en +Belgique et il en est revenu! Que me contez-vous +donc, mauvais farceur?</p> + +<p>—Non, non; il a manqué le train.</p> + +<p>—C'est lui qui vous l'a dit?</p> + +<p>—Je l'ai entendu comme il en parlait au docteur +Gustave Cabillaud avec lequel il venait de se rencontrer +devant ma loge... Le baron est, pour ainsi +dire, arrivé sur le dos du médecin.</p> + +<p>Héloïse avait eu besoin de se remettre de son émotion +de joie subite.</p> + +<p>—Vous avez vu M. Gustave? fit-elle.</p> + +<p>—Oui, tout à l'heure, il est monté en visite chez +votre maître.</p> + +<p>—Et il n'est pas encore parti?</p> + +<p>—Il est toujours là-haut.</p> + +<p>Quatre à quatre, la cuisinière escalada les marches +de l'escalier.</p> + +<p>Au moment où elle glissait sa clé dans la serrure +de la porte d'entrée du logement de Ducanif, une +pensée troubla sa satisfaction.</p> + +<p>—Pendant ces trois heures d'absence, qu'a donc +fait le baron qui, m'a dit le concierge, est arrivé sur +les talons de Gustave? se demanda-t-elle.</p> + +<p>Quand elle pénétra dans le salon où se tenaient le +jeune homme et Ducanif, son maître, sans penser à +lui demander d'où elle revenait ainsi après une absence +de trois heures, s'écria joyeusement:</p> + +<p>—Il est retrouvé, Héloïse, il est retrouvé! N'est-ce +pas que son père avait vraiment perdu la tête, ce +matin, quand il est venu nous le demander?</p> + +<p>—Mais enfin, pourquoi n'êtes-vous pas rentré au +domicile paternel, monsieur Gustave? dit Héloïse.</p> + +<p>Un coup d'oeil du docteur l'avertit qu'il allait +mentir.</p> + +<p>—Je me suis laissé entraîner à une partie de baccarat +par un camarade rencontré hier soir quand je +retournais chez moi. Ce matin, au grand jour, nous +avions encore les cartes en main. Nous ne les avons +quittées que pour nous asseoir devant un festin qui +s'est prolongé jusqu'à midi.</p> + +<p>—Et pendant ce temps-là, moi qui vous attendais +pour déjeuner, j'ai dû m'attabler devant votre place +vide, prononça Ducanif d'un petit ton de reproche.</p> + +<p>—Aussi suis-je venu pour réparer ma faute en +vous priant de m'inviter à dîner ce soir.</p> + +<p>—Est-ce sérieusement dit? s'écria Ducanif joyeux.</p> + +<p>—Très sérieusement... Aussitôt que j'aurai visité +quelques-uns de mes malades, je vous reviendrai.</p> + +<p>—Convenu! convenu! répéta Ducanif.</p> + +<p>Et, après une courte pause:</p> + +<p>—Dites donc, Gustave, si j'invitais le baron? proposa-t-il.</p> + +<p>—Invitez.</p> + +<p>—Et ce M. Camuflet avec lequel vous m'avez reconduit +hier soir jusqu'à ma porte. Je ne le connais +que pour l'avoir rencontré hier à la table de M. Grandvivier, +mais il m'a plu tout de suite. Ce doit être un +bon vivant.</p> + +<p>Un peu d'hésitation avait paru dans l'oeil du docteur +en entendant parler de Camuflet, mais la voix +de Ducanif sonnait trop franche pour qu'on pût +soupçonner une arrière-pensée sous ses paroles.</p> + +<p>—Va donc aussi pour M. Camuflet! dit Gustave.</p> + +<p>—Je vais le prévenir par un petit mot. Il m'a +donné hier son adresse chez M. Grandvivier... il demeure +au 29 de la rue... de la rue...</p> + +<p>Et Ducanif s'arrêta devant son oubli de mémoire.</p> + +<p>Mais, se souvenant d'un fait:</p> + +<p>—Parbleu! fit-il, vous devez la connaître, cette +rue, vous, Gustave, puisque M. Camuflet est le dernier +auquel, hier soir, vous ayez fait la conduite.</p> + +<p>Encore une fois, le médecin sembla hésiter.</p> + +<p>—Rue Méhul, dit-il enfin.</p> + +<p>Ducanif se leva et passa dans son cabinet en laissant +la porte ouverte derrière lui, ce qui permettait +de l'entendre dire:</p> + +<p>—Oui, rue Méhul, c'est bien cela. Je vais lui +écrire mon mot d'invitation que je vous serai très +obligé, cher ami, quand vous descendrez, de remettre +à un commissionnaire qui le portera.</p> + +<p>—Comptez sur moi.</p> + +<p>Pendant qu'on entendait grincer la plume sur le +papier, Héloïse se rapprocha doucement de Gustave +et lui souffla bien bas:</p> + +<p>—As-tu couru quelque danger de la part du baron?</p> + +<p>Sur le même ton, le docteur répondit:</p> + +<p>—Non. Bien au contraire, j'ai passé ma nuit à lui +préparer un mauvais tour qui m'a été indiqué par le +hasard.</p> + +<p>Mais se reprenant:</p> + +<p>—Ou plutôt par ce même Camuflet auquel ton +maître est en train d'écrire.</p> + +<p>Nom et personnage étaient complètement inconnus +à Héloïse, qui demanda:</p> + +<p>—Quel homme est-ce?</p> + +<p>—D'abord un imbécile, dit Gustave avec un sourire +de mépris.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Ensuite, c'est l'homme que j'avais enfermé +l'autre jour chez le baron et qui en est sorti je ne +sais comment. Je me suis trouvé hier nez à nez +avec lui au dîner du juge.</p> + +<p>—T'a-t-il reconnu?</p> + +<p>—Pour cela, il faudrait qu'il m'eût vu quand je +lui ai joué le tour, ce dont il a été empêché par le +tapis que je lui avais jeté sur la tête.</p> + +<p>Dites de bouche à oreille, ces phrases ne pouvaient +parvenir à Ducanif, qui faisait entendre un +gai fredon tout en écrivant.</p> + +<p>—Il faut absolument savoir de lui comment il est +parvenu à sortir de chez le baron.</p> + +<p>—J'y tâcherai, ce soir, après le dîner, en le reconduisant +encore jusqu'à son domicile.</p> + +<p>La curiosité tenait trop fort Héloïse pour qu'elle +s'en tînt au peu qu'avait dit Gustave sur l'emploi de +sa nuit. Elle revint à la charge en demandant:</p> + +<p>—Quel est ce tour que tu prépares au baron?</p> + +<p>Gustave, au lieu de répondre, porta vivement à ses +lèvres un doigt qui recommandait le silence, car +Ducanif revenait à eux en disant:</p> + +<p>—Là, c'est fait. Je compte que mon invitation sera +acceptée par ce joyeux luron... Ne vous a-t-il pas +semblé tel, Gustave?... De quoi avez-vous causé ensemble +pendant que vous le reconduisiez?</p> + +<p>—Des ennuis de la campagne.</p> + +<p>—Ah! il ne savoure pas le calme des champs?</p> + +<p>—Pour lui, la plus belle nature ne vaut pas le +trottoir des boulevards.</p> + +<p>—Absolument comme moi, dit Ducanif qui, tout +en riant, tendait au docteur le billet que celui-ci devait +faire porter par le premier commissionnaire +qu'il rencontrerait sur sa route.</p> + +<p>Il n'en fallait probablement pas beaucoup pour +exciter la méfiance de Cabillaud fils. Tout ce que +venait de faire et de dire Ducanif était bien simple, +bien naïf, bien sincère. Pourtant le jeune médecin +eut cette pensée:</p> + +<p>—C'est drôle! il ne me paraît plus aussi bête que +par le passé!</p> + +<p>Cependant Ducanif disait à sa cuisinière:</p> + +<p>—Preste et leste! ma fille! il s'agit, ce soir, de se +signaler et de mettre les petits plats dans les grands.</p> + +<p>—Je cours aux provisions, annonça Héloïse qui +s'éloigna après avoir jeté à Cabillaud fils un regard +semblant l'inviter à partir avec elle.</p> + +<p>—Moi, je vais visiter mes clients afin d'être libre +ce soir, dit Gustave en dessinant un départ.</p> + +<p>Mais Ducanif lui passa son bras sur le sien pour le +retenir, en disant:</p> + +<p>—Je descends avec vous jusqu'à la porte du baron +que je vais inviter de vive voix.</p> + +<p>Quand, après avoir vu Ducanif entrer chez M. de +Walhofer, le docteur eut continué sa route et qu'il +eut atteint l'angle de la rue Caumartin et du boulevard, +il retrouva Héloïse qui l'attendait.</p> + +<p>—Voyons, fit-elle, dis-moi quel vilain atout tu +réserves au baron.</p> + +<p>—Nix, ma fille! Je veux te laisser le plaisir de la +surprise, refusa Gustave.</p> + +<p>Puis, en la regardant dans les yeux, il ajouta:</p> + +<p>—Qu'il le suffise de savoir que, de ce coup-là, le +baron...</p> + +<p>Au lieu d'achever sa phrase, le docteur fendit +l'air du coupant de sa main en lâchant un: <i>Pfuii!!!</i></p> + +<p>Si certain de l'avenir que fût Cabillaud en faisant +son sinistre <i>Pfuii!</i> sa confiance ne fut pas partagée +par Héloïse.</p> + +<p>—Méfie-toi! dit-elle.</p> + +<p>—Me méfier de quoi?</p> + +<p>—Ce matin le Tombeur-des-Crânes a disparu pendant +trois heures. Où est-il allé? à quoi a-t-il pu +avoir employé ce temps? Peut-être est-ce à éventer +le piège que tu lui tends... Tout aussitôt il est rentré +derrière toi, sur tes talons, comme s'il te suivait à +la piste.</p> + +<p>Après avoir hoché la tête, Héloïse continua lentement, +d'une voix un peu alarmée, qui prêchait la +prudence:</p> + +<p>—Et puis encore... hier au soir, au retour du +dîner chez le juge, quand le baron vous a quittés en +chemin en disant qu'il allait à son cercle, es-tu certain +qu'il s'y soit rendu?... Qui sait s'il ne t'a pas +suivi alors que tu reconduisais les autres, guettant +le moment où tu rentrerais seul?</p> + +<p>—Tu! tu! tu! lâcha Gustave, en riant des craintes +exagérées de sa maîtresse.</p> + +<p>Mais celle-ci persista à lui sonner la cloche d'alarme.</p> + +<p>—Qui sait encore, poursuivit-elle, si, cette nuit, +en cette occupation qui t'a pris tes heures... et que +tu refuses de m'apprendre... tu n'avais pas derrière +toi, dans l'ombre, notre ennemi épiant tes faits et +gestes?</p> + +<p>Cabillaud fils, avec un sourire d'assurance aux +lèvres, remua négativement la tête en répondant:</p> + +<p>—Calme-toi, ma belle. En l'endroit où je suis allé +cette nuit, j'étais seul, bien seul.</p> + +<p>Puis, railleusement:</p> + +<p>—Si le baron t'inspire une telle peur, je ne vois +qu'un moyen bien simple de n'avoir rien à redouter +de lui.</p> + +<p>—Quel moyen?</p> + +<p>—C'est de lui donner loyalement son lot le jour +où nous nous partagerons la dépouille de Ducanif.</p> + +<p>Ce moyen proposé parut n'être pas du goût d'Héloïse +qui, oubliant sa peur, se redressa en articulant:</p> + +<p>—Non... Tout ou rien!</p> + +<p>—Alors, ma bonne, si tu veux le «tout», il faut +aussi vouloir les moyens, débita Gustave en faisant +subir cette variante au proverbe connu.</p> + +<p>—Méfie-toi! redit encore Héloïse.</p> + +<p>Ce nouvel appel à la prudence agaça le docteur +qui croyait l'avoir convaincue.</p> + +<p>—Tu te répètes, ma fille, tu n'auras que deux +sous, dit-il d'un ton sec.</p> + +<p>Et, sur ce, plantant sa maîtresse en plein trottoir, +il s'éloigna d'un pas rapide.</p> + + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + + +<p>Héloïse n'avait pourtant pas tout à fait tort et, sur +un point, elle avait supposé juste.</p> + +<p>Non, M. de Walhofer n'était pas monté à son +cercle comme il l'avait annoncé à Gustave, qui allait +reconduire à leur porte Ducanif et Camuflet.</p> + +<p>—A coup sûr, c'est Camuflet que le docteur ramènera +le dernier chez lui... J'ai le temps d'arriver +avant eux, s'était-il dit en regardant le groupe s'éloigner.</p> + +<p>Alors il avait pris sa course et, en quelques minutes, +il avait atteint la rue Méhul. Au pied de la +maison de Camuflet, il avait lancé deux longs et +stridents coups de sifflet. Puis, allant se poster près +de la porte cochère, il avait attendu la personne que +son signal allait faire sortir de la maison.</p> + +<p>Au lieu que la porte s'ouvrît, un petit <i>psitt</i>, tout +prudent, se fit entendre à travers les volutes des +panneaux en fonte qui décoraient chaque battant de +la porte cochère.</p> + +<p>Le baron, à ce <i>psitt</i>, vint se coller à la porte et +s'adressant à la personne qui, de derrière le panneau, +l'appelait ainsi, il demanda:</p> + +<p>—Pourquoi ne sors-tu pas?</p> + +<p>—Pas moyen, fiston... Moi et les autres, depuis +deux jours, nous sommes à couteaux tirés avec ces +canailles de concierges qui prétendent que nous +avons inondé leur escalier... On est presque à se +manger le nez... Je leur demanderais le cordon, que +ces empotés feraient semblant de dormir comme des +loirs et que, demain, ils conteraient la chose à Camuflet... +car je crois qu'ils sont passés à son bord, +les sagouins!</p> + +<p>Et la voix qui disait cela ajouta hargneusement:</p> + +<p>—Ah! si je connaissais le galapiat qui, avec son +inondation, nous a flanqué les pipelets à dos!!!</p> + +<p>Le baron n'avait pas le temps d'écouter ces doléances. +Il alla au plus pressé en demandant:</p> + +<p>—As-tu l'argent?</p> + +<p>—Non, je ne l'aurai que demain. Alors, tout de +suite, je te le porterai chez toi, là-bas, au Marais.</p> + +<p>—J'y compte, dit vivement le baron pressé de +s'éloigner, car, dans le silence de la nuit, il entendait +résonner sur la dalle du trottoir des pas qui se +rapprochaient.</p> + +<p>—C'est Gustave et Camuflet qui arrivent, pensa-t-il +en franchissant la rue d'un bond pour aller se +blottir dans l'ombre d'un porche voisin.</p> + +<p>C'était bien, en effet, le docteur ramenant à sa +porte l'homme aux trois belles-mères.</p> + +<p>Il y eut échange de poignées de main, puis on se +sépara sur cette dernière phrase dite par Gustave au +moment où Camuflet franchissait la porte qui venait +de s'ouvrir à son coup de sonnette:</p> + +<p>—Dormez bien... Je vais en faire autant, car je +gagne tout droit mon lit.</p> + +<p>Aussi le baron, qui avait entendu ces adieux, fut-il +fort étonné de voir le docteur, quand il fut seul, +remonter la rue Méhul.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas du tout la route de son lit, se +dit-il.</p> + +<p>Et, quittant sa retraite, il prit curieusement la +piste du jeune médecin.</p> + +<p>Ce dernier marchait d'un pas sec et pressé qui, +claquant sur le granit du trottoir, l'empêchait d'entendre +la marche de celui qui le suivait.</p> + +<p>Minuit, qui allait tinter, rendait rares les boutiques +encore ouvertes. Sur sa route, Gustave rencontra +un magasin d'épicerie dont les employés +étaient en train de mettre les volets, dans lequel il +entra.</p> + +<p>Walhofer arriva à temps pour pouvoir, à travers +une travée de la devanture non encore fermée, plonger +son regard dans le magasin, où il vit un garçon +servir au client retardataire l'engin d'éclairage vulgairement +appelé rat-de-cave.</p> + +<p>Du coup, le baron resta penaud. Cet achat dénotait +simplement la précaution d'un homme qui, +rentrant chez lui après minuit, s'attend à trouver +éteint le gaz de l'escalier et qui ne veut pas se casser +le nez dans l'obscurité.</p> + +<p>—Quoi! pensa le baron surpris, il a fait un tel +détour pour acheter un rat-de-cave qu'il eût trouvé +chez dix épiciers encore ouverts sur sa route!</p> + +<p>L'étonnement de Walhofer s'amoindrit à la vue +de la direction prise par Gustave en sortant de la +boutique.</p> + +<p>—Décidément, il tourne le dos à son lit et ce n'est +pas pour s'éclairer dans son escalier qu'il a fait cette +acquisition, se dit-il en reprenant la piste du médecin.</p> + +<p>Bientôt le docteur atteignit la rue de Rivoli qu'il +suivit dans la direction des Champs-Elysées.</p> + +<p>A cette heure avancée, beaucoup de fiacres, dont +la remise était située à Passy, remontaient à vide les +Champs-Elysées.</p> + +<p>En trois bonds, Walhofer fut derrière une de ces +voitures que son cocher venait d'arrêter sur un signe +de Gustave. Ainsi caché, le baron tendit l'oreille au +dialogue entamé entre le docteur et le cocher.</p> + +<p>—C'est pour aller du côté de mon remisage, pas +vrai, bourgeois? demandait l'automédon avant d'accepter +son voyageur, car, si près de son lit, il ne +tenait pas à rentrer dans Paris.</p> + +<p>—Pour aller à Billancourt, annonça le médecin.</p> + +<p>—Oh! alors, ça peut encore se tirer. J'en serai +quitte pour faire attendre mon traversin un petit +quart d'heure.</p> + +<p>—Non, non, fit vivement Gustave. Une fois à Billancourt, +il faudra m'attendre pour me ramener au +boulevard Poissonnière.</p> + +<p>—Si c'est ça, impossible, bourgeois. La journée +a été rude, voyez-vous. Homme et cheval ont besoin +de repos... Impossible, je vous le répète, bourgeois...</p> + +<p>—Dix francs de l'heure! articula Gustave.</p> + +<p>Le cocher, qui avait déjà le fouet levé pour faire +partir sa bête, arrêta son geste.</p> + +<p>—Et combien d'heures? demanda-t-il.</p> + +<p>—Deux, trois... je ne saurais préciser le temps +que me prendra l'accouchement que je vais faire à +Billancourt.</p> + +<p>Etaient-ce les dix francs de l'heure promis? Fut-ce +la galanterie qui plaida dans le coeur du cocher? +Toujours est-il qu'il s'écria:</p> + +<p>—Ah! il s'agit d'un accouchement?... Alors, tout +pour les dames!!! Montez, docteur!</p> + +<p>Aux paroles du médecin, le baron était resté déconfit. +Etait-il bête d'avoir cru à un mystère! Quoi +de plus simple qu'un médecin se déplaçât, à pareille +heure, pour une cliente en mal d'enfant? C'était +si simple, si logique, si facile à soupçonner d'abord, +qu'un enfant, au lieu de chercher midi à quatorze +heures, y eût pensé tout de suite!</p> + +<p>Et le baron fit un pas pour s'éloigner du fiacre +dans lequel Gustave venait de monter.</p> + +<p>Mais il y avait en lui un fond de méfiance qui lui +faisait regarder à trois fois un charbon avant de reconnaître +qu'il est noir.</p> + +<p>Au moment où la voiture allait s'ébranler, il s'accrocha +aux ferrures de l'arrière-train en se disant:</p> + +<p>—Il y a neuf sur dix à parier que je fais une bêtise, +mais je veux savoir à quoi m'en tenir.</p> + +<p>Et il se laissa emporter par le fiacre dont le cocher +fouettait sa rosse à tour de bras, en répétant:</p> + +<p>—Tout pour les dames!!!</p> + +<p>Il avait des poignets d'acier, le cher baron, car il +ne lâcha prise qu'à la voix de Gustave qui criait:</p> + +<p>—Cocher, arrêtez-vous ici!</p> + +<p>On était arrivé à Billancourt, sur la berge, en +face du bac qui, l'été, transporte sur l'autre rive +les promeneurs qui veulent aller à Sèvres en s'évitant +le long détour à faire pour prendre par le pont +de Saint-Cloud.</p> + +<p>Pendant que Gustave faisait jouer avec effort la +poignée fort dure de la portière du fiacre, Walhofer, +franchit une haie formant la clôture d'une propriété +riveraine... propriété de bien mince valeur, consistant +en un étroit terrain qui, jadis, avait dû être un +jardin, aujourd'hui complètement inculte, au milieu +duquel s'élevait une maisonnette dont le délabrement +attestait, que, depuis longtemps, elle était +inhabitée.</p> + +<p>Abrité derrière sa haie, Walhofer n'avait plus qu'à +attendre, pour continuer sa chasse, la direction +qu'allait prendre Gustave descendu de voiture.</p> + +<p>—Allez stationner au pont de Saint-Cloud, commanda +le médecin au cocher après avoir mis pied à +terre.</p> + +<p>Au lieu d'entrer dans le village, il resta sur place, +regardant la voiture s'éloigner. Ce fut seulement +quand le fiacre eut disparu dans la nuit que Gustave +se mit en marche, suivant la berge.</p> + +<p>—Parbleu! c'est de la chance! dit-il à mi-voix +quand quelques pas l'eurent amené devant la haie +de l'autre côté de laquelle était tapi le baron.</p> + +<p>Et Walhofer, immobile, l'entendit qui ajoutait:</p> + +<p>—C'est à ne pas s'y tromper. Haie en clôture, +jardin inculte, puits au milieu, masure à trois fenêtres +de façade avec petite tourelle sur la gauche, +servant de pigeonnier.</p> + +<p>Puis il lâcha un petit rire joyeux, qu'il fit suivre +de ces mots:</p> + +<p>—Je n'aurai pas eu à chercher longtemps cette +baraque!... Voyons, maintenant si le reste est bien +tel qu'il m'a été dit.</p> + +<p>Une brusque secousse agita la haie.</p> + +<p>C'était Gustave qui, à un mètre plus loin que la +cachette du baron, venait, à son tour, de franchir la +clôture.</p> + +<p>Sans tarder, il marchait droit à la maison.</p> + +<p>Arrivé à un petit perron, il introduisit la main +dans un trou de la muraille, et il en tira une clé qui +lui servit à ouvrir la porte de la maison.</p> + +<p>—Hé! hé! pensa gaiement le baron, c'est le second +mouvement qui est le bon!... Quand je pense +que, tout d'abord, j'avais cru à la blague de l'accouchement!</p> + +<p>Ensuite, presque aussitôt:</p> + +<p>—Bon! fit-il, je comprends pourquoi il a acheté +son rat-de-cave!</p> + +<p>En effet, à travers les fissures des volets délabrés, +on voyait filtrer la lumière du rat-de-cave que le +docteur venait d'allumer.</p> + +<p>—Ah çà! mais je suis aussi de la fête, moi! ricana +le baron.</p> + +<p>Alors, quittant sa cachette, il se dirigea d'une +marche prudente vers la maison.</p> + +<p>Le baron avait le pas léger. Sans le moindre bruit, +il se glissa dans la maison dont Gustave avait laissé +la porte entre-bâillée derrière lui.</p> + +<p>Bien lui en prit d'avoir usé de précaution, car, +pour un peu, il tombait, pour ainsi dire, sur le dos +du docteur qui, son rat-de-cave à la main, suivait un +couloir partageant l'habitation et conduisant à un +escalier dont la double évolution desservait l'étage +supérieur et la cave.</p> + +<p>—Que va-t-il chercher en bas? se demanda le +baron en voyant le médecin s'engager dans la descente +de la cave.</p> + +<p>Avec une prestesse de chat maigre, il s'élança sur +la trace de Gustave avant que la lumière, qui disparaissait +à la main de son porteur, en s'enfonçant +dans la profondeur de la cave, l'eût laissé en pleine +obscurité.</p> + +<p>Sur les dernières marches, il s'arrêta dans l'ombre, +sans dépasser l'entrée d'un caveau où avait pénétré +le médecin.</p> + +<p>—Part à deux, s'il vient déterrer un trésor, +pensa le baron en voyant Gustave coller, à l'aide de +suif fondu, son rat-de-cave sur une paroi humide du +caveau.</p> + +<p>Délivré du soin de tenir sa lumière, le médecin +promena son regard dans le caveau. Se croyant bien +seul, nulle méfiance ne l'empêchait de parler tout +haut.</p> + +<p>—Maintenant, cherchons! prononça-t-il.</p> + +<p>Dans un angle, sur le sol, se trouvait une courte +solive en chêne qui avait dû, jadis, faire partie du +chantier sur lequel se plaçaient les pièces de vin.</p> + +<p>—Voici ce qui fera bien mon affaire, dit-il en ramassant +le lourd morceau de bois.</p> + +<p>Et, du bout de cette solive qu'il soulevait et laissait +ensuite retomber, il se mit pas à pas, à faire +sonner le sol du caveau.</p> + +<p>Aux deux tiers de sa tâche, il s'arrêta.</p> + +<p>—M'aurait-il trompé? dit-il d'un ton qui semblait +se désespérer.</p> + +<p>Immobile, retenant son souffle, le baron attendait, +tout impatient de savoir ce que cherchait le +médecin.</p> + +<p>Gustave s'était remis à l'oeuvre.</p> + +<p>—Voici! voici! s'écria-t-il, quand, à la troisième +tentative, son coup retentit plus sonore qu'aux essais +précédents.</p> + +<p>Alors, se servant de son bois en guise de pelle, il +se mit à creuser la terre en se répétant:</p> + +<p>—C'est là! c'est là!</p> + +<p>Un moment le baron plia sur ses jarrets pour +prendre son élan et fondre sur le chercheur. Mais il +se rappela que, tout à l'heure, l'expérience lui avait +prouvé que c'est toujours le second mouvement qui +est le bon. En conséquence, il suspendit son attaque.</p> + +<p>—Sachons d'abord ce qu'il va déterrer, se dit-il.</p> + +<p>Cependant le docteur avait continué son travail. +Bientôt il se baissa sur le trou qu'il venait de creuser; +puis, en poussant un: Ouf! pénible, il se releva avec +effort, soulevant, au bout de ses bras tendus, par +un anneau qui s'y trouvait scellé, une lourde dalle +carrée.</p> + +<p>—Voilà le moment! pensa le baron qui se ramassa +sur ses jambes, tout prêt à s'élancer sur Gustave +quand il s'accroupirait à nouveau pour vider la +cachette ainsi mise à découvert.</p> + +<p>Mais, au lieu de se baisser, le docteur resta debout, +regardant, de son haut, le trou béant à ses +pieds.</p> + +<p>—Est-ce bien profond? prononça-t-il bientôt.</p> + +<p>Alors, de son portefeuille, il tira une lettre qu'il +déplia en son entier. Il en approcha un coin de la +lumière et, quand le papier eut pris feu, il le laissa +tomber dans le trou.</p> + +<p>—Une jolie petite oubliette! murmura-t-il après +que, penché sur l'ouverture, il eut constaté, à la +lueur du papier en flammes, l'existence, sous ses +pieds, d'un second caveau.</p> + +<p>Il fit entendre un petit rire cruel, puis ajouta:</p> + +<p>—Le fait est que celui qu'on descendrait là +dedans cesserait d'être une pratique pour le boulanger.</p> + +<p>Et tout gaiement:</p> + +<p>—Allons, fit-il, je n'ai pas perdu mon temps à +écouter cet imbécile bavard.</p> + +<p>—Quel est celui qui lui a indiqué ce caveau? se +demanda le baron, revenu de son espérance que +Gustave allait découvrir un trésor.</p> + +<p>Oui, qui lui avait appris l'existence de ce caveau? +Quel était, suivant Gustave, l'imbécile bavard qui +lui avait révélé cette cachette dans laquelle on pouvait +faire disparaître un homme?</p> + +<p>Pour le savoir, il faut remonter au moment où +Gustave, reconduisant Ducanif et Camuflet, après +avoir quitté le premier à sa porte, était reparti avec +l'homme aux trois belles-mères.</p> + +<p>Depuis qu'à la table de M. Grandvivier le docteur +avait reconnu Camuflet pour l'individu que, certain +jour, il avait enfermé chez le baron, il n'avait plus +eu qu'une seule préoccupation, celle de tenir sous sa +coupe le petit homme pour lui faire adroitement +avouer comment il s'était échappé du logis du baron +où il était sous clé et, surtout, pour apprendre s'il +avait trouvé cette lettre que lui, Gustave, avait volée +dans l'appartement de Walhofer et qu'il avait perdue +dans sa fuite.</p> + +<p>Donc, ayant repris sa marche avec Camuflet qu'il +ramenait à son domicile, Gustave s'était mis à +l'oeuvre pour sonder adroitement son homme.</p> + +<p>A tout hasard, il avait entamé la conversation par +cette phrase:</p> + +<p>—N'étiez-vous pas, monsieur Camuflet, l'associé +de ce Bazart dont le nom a retenti, naguère, si tristement +dans les journaux et dont on a constaté le +suicide, après qu'on avait cru à son assassinat?</p> + +<p>—Effectivement, Bazart était mon associé... Un +excellent homme, je vous l'affirme.</p> + +<p>—Euh! euh! excellent!... Pas pour sa femme, +dans tous les cas, puisqu'il l'avait tuée...</p> + +<p>—Madame Bazart lui en avait fait voir de trop +grises, il faut tout dire, insinua Camuflet à la décharge +de son associé.</p> + +<p>—Ce crime serait resté bien longtemps inconnu +sans la Compagnie d'expropriation qui, en abattant +la maison, à découvert la cachette où était enfermé +le cadavre. Dire que si l'immeuble, au lieu d'être +démoli, était passé aux mains d'un acquéreur, +celui-ci aurait pu vivre et mourir dans la maison +sans avoir le soupçon de cette cachette!</p> + +<p>—Il aurait eu cela de commun avec bien des propriétaires, +avança Camuflet.</p> + +<p>Tout en parlant, Gustave cherchait le joint pour +arriver à l'affaire de la lettre. Il fit une pause qui +permit à Camuflet de continuer.</p> + +<p>—Oui, reprit-il, bien des propriétaires. Au moment +de nos grands travaux, si vous saviez combien +souvent, à Bazart et à moi, en jetant à bas des masures, +il nous est arrivé de mettre à jour des cachettes +ignorées! Jadis, il y a cent ou deux cents +ans, elles avaient été faites par quelqu'un qui, emporté, +probablement, par une mort subite, n'avait +pas eu le temps d'en révéler le secret, et elles étaient +restées inconnues jusqu'au jour où notre pioche les +découvrait.</p> + +<p>Et, s'arrêtant pour mieux affirmer son dire, Camuflet +poursuivit:</p> + +<p>—Tenez, moi, dans une maison, je connais une +cachette dont bien des propriétaires successifs ont +ignoré l'existence.</p> + +<p>—Pourquoi n'en avoir pas averti le propriétaire +actuel? demanda Gustave, toujours à la recherche +de son entrée en matière sur la lettre.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas averti pour l'excellente raison que +ce propriétaire, c'est moi... Et je puis bien dire que +c'est le pur hasard qui amené ma découverte... Voulez-vous +que je vous conte la chose?</p> + +<p>—Je suis tout oreilles, dit Gustave avec l'espoir +que le récit lui fournirait l'occasion guettée d'amener +la lettre dans le dialogue.</p> + +<p>—Figurez-vous, commença Camuflet, que ma seconde +femme avait deux goûts qui faisaient mon +malheur. Elle aimait la campagne et adorait les +chats... Moi, j'exècre cet animal et ne prise nullement +les plaisirs des champs... Mais, à elle, rien ne semblait +préférable au chant du rossignol, au coucher +du soleil, au bord de l'eau, au murmure des peupliers +caressés par la brise, etc., etc., etc... Bref ma femme +pour avoir une maison de campagne, me fit une +guerre qui aurait duré longtemps si l'occasion de la +satisfaire ne m'avait été forcément imposée par la +faillite d'un de mes débiteurs dont l'actif ne m'offrit +qu'une masure à la campagne... D'une mauvaise +créance, vous le savez, on tire ce qu'on peut... Voilà +donc comment je devins propriétaire à Billancourt.</p> + +<p>—A la porte de Paris.</p> + +<p>—Heureusement! appuya Camuflet. Cette proximité +me permit de venir à mes affaires et de laisser +ma femme au chant du rossignol et au frémissement +des peupliers dans ce qu'elle appelait son oasis et +que, moi, je traitais d'ignoble baraque.</p> + +<p>—C'était donc bien laid?</p> + +<p>—Un trou à rhumatismes, car c'était au bord de +l'eau; n'offrant aucune sûreté, vu qu'on n'était séparé +de la berge que par une haie qu'un cul-de-jatte eût +facilement franchie... Un jardin potager, brûlé du +soleil, sans un arbre. Quand on voulait dîner en +plein air, pour avoir un peu d'ombre, il fallait se +mettre sous la table... Et, avec ça, une maison rongée +par l'humidité, délabrée, étroite, car elle n'avait +que trois fenêtres de façade, et rendue ridicule par +une tourelle gothique qui servait de pigeonnier. +Ajoutez, au milieu du potager, un puits qui, faute +d'avoir été curé depuis soixante ans, ne fournissait +que de la boue.</p> + +<p>—Du moment que votre femme se plaisait en cette +maison, c'était le principal pour vous qui n'y veniez +passer que de rares heures.</p> + +<p>—Oui, mais ces rares heures étaient troublées +par le chat, un vieil animal puant, galeux, que ma +femme adorait et qui me prenait pour son oreiller. +J'étais à peine assis que la sale bête sautait sur mes +genoux. Avec des frissons de dégoût dans le dos, +j'étais obligé, en présence de ma femme, de faire des +mamours à son chéri.</p> + +<p>—Je vois que vous n'aimez pas les chats.</p> + +<p>—Pas même en gibelotte! Pour en finir, un jour +que ma femme était sur la berge à écouter le murmure +de l'eau et le frémissement des peupliers, j'attrapai +le chat et couic!... mon intention était de +jeter le cadavre à l'eau. En attendant le moment +propice, je le descendis à la cave, me promettant de +le faire disparaître le lendemain; car il faut vous +dire que si mon épouse aimait le coucher du soleil, +son lever lui plaisait moins, ce qui lui permettait de +faire la grasse matinée.</p> + +<p>Malgré lui, Gustave avait prêté attention au récit +de l'ex-entrepreneur.</p> + +<p>—Et la cachette? demanda-t-il.</p> + +<p>—Attendez. J'y arrive. Donc, le lendemain, je +descendis à la cave. En présence du chat mort, je +me demandai s'il était prudent de remonter pour le +jeter à la rivière. Je pouvais être vu. On en parlerait +à ma femme. J'en aurais pour un mois de larmes et +de malédictions. Mieux valait l'enterrer dans la cave, +où mon épouse, dans sa sainte horreur des rats, ne +mettait jamais les pieds... J'allai chercher une bêche +au jardin et je revins creuser ma fosse. A mon +dixième coup de bêche, l'instrument heurta un corps +dur. C'était une dalle munie d'un anneau. Je la soulevai. +Elle fermait l'entrée d'une cave creusée en +dessous de celle où j'étais. J'y lançai mon chat et +je remis la dalle que j'enterrai à nouveau.</p> + +<p>—Et comment expliquez-vous l'existence de ce +caveau? demanda Gustave, pris d'un intérêt subit +pour la découverte.</p> + +<p>—Oh! bien simplement! En ma qualité d'ex-constructeur, +la vérité m'a été facile à deviner... Jadis +la berge a dû être exhaussée. Alors, la maison se +trouvant en contre-bas, le propriétaire... qui, à coup +sûr, était un maçon... pour se soustraire à l'humidité, +a surélevé sa maison, c'est-à-dire que le rez-de-chaussée +est devenu cave et que le premier s'est +transformé en rez-de-chaussée qu'on a coiffé d'un +étage nouveau. Puis on a remblayé le terrain à +niveau de la berge... Admettez que ce propriétaire-là... +ou son successeur... soit mort tout à coup... +Après lui, un acquéreur est entré dans la maison +sans se douter de l'existence de ce caveau.</p> + +<p>Et, en se mettant à rire, Camuflet ajouta:</p> + +<p>—Caveau est le mot... et même caveau de famille... +car les gens qu'on enfermerait là dedans +pourraient se regarder comme bel et bien enterrés.</p> + +<p>Ces paroles durent éveiller une pensée subite en +l'esprit de Cabillaud fils, car il tressaillit et, d'une +voix un peu hésitante, il demanda:</p> + +<p>—Vous l'habitez en été, monsieur Camuflet, cette +maison de Billancourt?</p> + +<p>—Du tout! du tout! fit vivement le petit homme. +Depuis la mort de ma seconde femme, je n'y suis jamais +retourné... J'ai pris en horreur cette cahute +que je laisse tomber en ruines... A ceux qui se présentent +pour l'acheter je réponds: «Voici mon prix, +je n'en démordrai pas; maintenant, allez la visiter si +vous voulez; vous trouverez la clef dans la muraille, +à droite du perron...» Et comme mon prix est exagéré, +attendu que je veux rentrer dans l'argent que +m'a fait perdre le failli qui m'a cédé cette masure, +je ne vois revenir aucun des amateurs.</p> + +<p>Tout en écoutant l'ex-entrepreneur, Gustave entendait +bourdonner dans sa pensée cette phrase de +Camuflet:</p> + +<p>—Caveau est le mot... et même caveau de famille... +car les gens qu'on enfermerait là dedans, +pourraient se regarder comme bel et bien enterrés.</p> + +<p>Ils n'étaient plus qu'à quelques pas du domicile +de Camuflet quand le docteur adressa cette dernière +question:</p> + +<p>—Et s'il se présente un acheteur pour votre maison, +il va sans dire que vous le préviendrez de l'existence +de ce caveau?</p> + +<p>Le petit homme se redressa tout étonné d'une pareille +demande.</p> + +<p>—A quoi bon? fit-il. Pourquoi irais-je apprendre +à cet acheteur que je lui vends un nid à rhumatismes, +car, en hiver, quand la Seine monte, ce caveau +devient une citerne. Non, pas de ça, Lisette! Je +plaiderais trop contre mon saint!... J'ai acheté chat +en poche, je vendrai chat en poche.</p> + +<p>—Alors, dit Gustave en appuyant sur ce point, +votre acquéreur ne saura rien de ce caveau?</p> + +<p>—Absolument rien... à moins qu'il ne fasse +comme moi... qu'il ne le découvre, affirma l'homme +aux trois belles-mères au moment où il atteignait +sa demeure.</p> + +<p>Sur ce, il avait pris congé de Gustave, qui le quitta +en annonçant, ainsi que l'avait entendu le baron à +l'affût sous une porte cochère voisine, qu'il allait, +tout droit, regagner son lit.</p> + +<p>Quelque sinistre dessein avait probablement +germé en l'esprit du docteur, car, à peine Camuflet +fut-il rentré dans sa maison, qu'il murmura:</p> + +<p>—Il faut que je m'assure si ce caveau existe.</p> + +<p>Et, immédiatement, il était parti dans la direction +dont s'était étonné Walhofer venant de lui entendre +affirmer qu'il retournait à son domicile, circonstance +qui, en éveillant les soupçons du baron, l'avait +mis aux trousses de Gustave.</p> + +<p>On sait le reste.</p> + +<p>Nous retournerons donc à la maison de Billancourt +où nous avons laissé le médecin, sans se douter +du témoin qui l'épiait dans l'ombre, en train de +recouvrir de terre la dalle dont il avait refermé l'orifice +du caveau.</p> + +<p>—Aussitôt qu'il aura fini ce travail, il va décamper. +C'est donc pour moi le vrai moment de filer, se +dit le baron.</p> + +<p>Aussi léger qu'une plume, il remonta l'escalier, +sortit de la maison, gagna la haie et, en un saut, se +retrouva sur la berge.</p> + +<p>—C'est de bonne guerre de profiter de son fiacre, +pensa-t-il en prenant sa course vers le pont de Saint-Cloud.</p> + +<p>A l'endroit désigné stationnait la voiture dont le +cocher, renversé sur son siège, dormait à poings +fermés.</p> + +<p>En plus qu'il avait pris son voyageur dans l'obscurité, +le cocher, que Walhofer venait de secouer +par le bras, n'était pas assez bien éveillé pour que +la substitution fût un tour difficile. Il crut donc +toujours avoir affaire au médecin revenant de son +accouchement.</p> + +<p>—Eh bien! docteur, fit-il, ça s'est-il bien passé?... +Est-ce une fille ou un garçon?</p> + +<p>—Trois garçons! cria Walhofer du fond du fiacre.</p> + +<p>—Mazette! Pas fainéante la dame!!! articula le +cocher d'un ton approbateur en lançant à sa bête le +coup de fouet du départ.</p> + +<p>Le fiacre était parti depuis vingt minutes quand, +à son tour, arriva Gustave. Pestant et jurant, il lui +fallut, avec l'espoir qu'il rencontrerait un autre véhicule +sur sa route, regagner Paris à pied. Ce fut +seulement au bout d'une grosse demi-heure, en atteignant +la barrière, qu'il trouva une voiture pour +se faire ramener dans le coeur de Paris, car il se fit +descendre place de la Bourse au moment où l'horloge +tintait quatre coups.</p> + +<p>En route, il s'était dit que, pour n'avoir pas à justifier +de ces quatre heures, il fallait inventer un emploi +de sa nuit entière. Le souvenir lui revint que, +cette nuit même, chez un de ses amis, se donnait +une partie monstre de baccarat que devait terminer +un déjeuner pantagruélique.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, Gustave, après s'être encore +servi, pour expliquer son arrivée tardive de +son mensonge d'un accouchement, s'asseyait devant +la table de jeu.</p> + +<p>On le voit, il n'avait donc pas positivement menti +en disant à Ducanif, quand il reparut chez ce dernier, +qu'il revenait d'un déjeuner donné par un ami, +à la suite d'une partie de baccarat.</p> + +<p>Il était donc enchanté de son expédition, ce brave +Gustave... Il la croyait parfaitement ignorée de tous. +Peut-être sa satisfaction se fût-elle amoindrie de +beaucoup s'il avait connu les faits et gestes du baron +pendant que lui avait le verre en main à ce déjeuner +qui s'était terminé à midi.</p> + +<p>Grâce au fiacre qui l'avait ramené, Walhofer, à +trois heures du matin, était dans son lit où il avait +dormi jusqu'à neuf heures. A ce moment, il avait +quitté son domicile en se disant:</p> + +<p>—A mon tour d'aller à Billancourt.</p> + +<p>Pourquoi retournait-il à la masure? Qu'y avait-il +fait quand, au bout de trois heures, il reparut en +disant à son concierge, auquel il avait annoncé son +départ pour ses terres, qu'il avait manqué le train +de Bruxelles?</p> + +<p>Sans rien savoir de l'emploi de cette nuit, dont +Gustave avait refusé de lui rendre compte, Héloïse, +sachant le départ matinal et le retour du baron, +était donc, à propos de cette absence de trois heures, +parfaitement dans la vérité quand, sous l'empire +d'un pressentiment, elle avait répété à son amant:</p> + +<p>—Méfie-toi!!!</p> + +<p>Voilà donc qu'elle avait été la cause de l'absence +de Gustave, absence dont s'était tant alarmé Cabillaud +père, qu'il avait couru à la ronde, en quête +de nouvelles de son fils, chez tous ceux qui, la veille, +avaient été les convives de M. Grandvivier.</p> + +<p>Personne, on le comprend, n'avait pu renseigner +le père, que nous avons vu terminer sa tournée par +Gontran chez lequel il était arrivé pour interrompre +l'histoire du chien, dite par la Godaille, et retarder +le déjeuner que le jeune architecte allait offrir à son +conteur.</p> + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br> + + +<p>Sitôt que Gontran avait pu se débarrasser de Cabillaud +père, la blonde Henriette et La Godaille, +que cette visite retenait prisonniers dans la cuisine, +avaient fait leur apparition dans la salle à manger, +chacun son plat à la main.</p> + +<p>—A table! avait crié joyeusement la jeune femme.</p> + +<p>Et, à belles dents, les jeunes gens avaient réparé +le temps perdu. Bien gai avait été ce repas où, d'un +tacite et commun accord, il n'avait été soufflé mot +de ce passé, où figurait Henriette, dont La Godaille +avait entamé le récit.</p> + +<p>L'aventure de l'oncle Fraimoulu, roué de coups +par son domestique, fit les frais de la conversation.</p> + +<p>—Mon oncle métamorphosé en tigre, je voudrais +bien voir cela! avança Gontran.</p> + +<p>—Garde-toi bien d'y aller! s'écria Henriette. Le +conseil de M. Cabillaud père est bon. Ta visite à ton +oncle, en pareil moment, froisserait son amour-propre.</p> + +<p>—D'autant plus que le cher homme croyait avoir +trouvé la perle des cuisinières et le phénix des valets +de chambre... et, de cette double trouvaille, il +n'est résulté pour lui qu'un tablier en pot-au-feu et +une raclée d'Auvergnat, dit Gontran.</p> + +<p>Puis, en se rappelant un détail donné par Cabillaud +père sur la mésaventure de Fraimoulu, le jeune +homme demanda:</p> + +<p>—Mais pourquoi le charabia Pietro, en tambourinant +ainsi la peau de mon oncle, croyait-il, dans +son ivresse, taper sur le dos de M. Camuflet?</p> + +<p>La fin du déjeuner se passa, sans pouvoir trouver +de solution, à chercher le motif de cette singulière +fantaisie d'ivrogne.</p> + +<p>Enfin arriva le moment du café.</p> + +<p>—Là! fit Henriette après avoir prestement vidé +sa tasse, maintenant, messieurs, je vous laisse faire +la causette pendant que je vais monter là-haut, dans +les mansardes, faire ma visite à la mère Germot.</p> + +<p>Et, s'adressant à La Godaille:</p> + +<p>—Une pauvre vieille malade que je soigne, +ajouta-t-elle.</p> + +<p>Les deux jeunes gens comprirent que la gentille +blonde, comme le matin, voulait ne pas assister au +récit d'une époque qui lui était pénible.</p> + +<p>—Va, mignonne! dit Gontran.</p> + +<p>Aussitôt que sa maîtresse fut partie, le jeune +architecte se campa, coudes sur table, en face de La +Godaille et, tout curieux, prononça:</p> + +<p>—Vous me disiez donc, monsieur Frédéric, que, +quand Alfred, le fils de la Belle-Flamande, ouvrit la +caisse qui devait renfermer ce chien que le Père aux +écus voulait payer dix mille francs, il ne trouva +qu'une bûche entourée de chiffons.</p> + +<p>Frédéric Bazart, autrement dit La Godaille, poursuivit +donc:</p> + +<p>—Je vivrais cent ans que toujours je me rappellerais +l'expression de férocité furieuse et de cupidité +déçue qui convulsa la face d'Alfred quand, se tournant +vers moi, il me demanda:</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais pour +quelle histoire de vinaigre, le brigadier Vernot est +revenu à l'auberge?</p> + +<p>J'étais tellement saisi et par le coup de théâtre de +la bûche et par l'explosion de rage d'Alfred que, ne +pouvant parler, je répondis par un signe de tête.</p> + +<p>—Alors c'est lui qui s'est emparé du chien, +gronda le saltimbanque.</p> + +<p>Sans un mot, nous laissant la caisse vide, il ouvrit +la porte et disparut.</p> + +<p>J'étais resté tout ahuri, regardant encore l'issue +par laquelle il venait de sortir, quand je fus pour +ainsi dire réveillé de cette sorte d'engourdissement +par la voix de mon oncle qui murmurait:</p> + +<p>—Si c'était vraiment le brigadier!</p> + +<p>Et dans la voix de mon parent il y avait un tel frémissement +que moi, qui ne le soupçonnais pas +d'autre chose que de vouloir se venger de l'aubergiste +Trudent, j'attribuai cette émotion au déboire +de l'occasion perdue.</p> + +<p>—Bah! fis-je, vous rattraperez Trudent un jour +ou l'autre!</p> + +<p>Il me regarda dans les yeux.</p> + +<p>—Tu n'as donc rien compris? me demanda-t-il.</p> + +<p>Je restai interdit, bouche ouverte. Compris quoi? +Que voulait-il dire?</p> + +<p>Ma physionomie, un peu idiote sans doute, arrêta +probablement une confidence sur les lèvres du Père +aux écus, car sa voix changea de ton.</p> + +<p>—Ce jeune homme va faire un mauvais coup, +prononça-t-il en secouant la tête.</p> + +<p>Ce disant, je le vis se lever, étendre la main vers +le râtelier aux fusils et prendre une ce ces armes.</p> + +<p>—Oui, répéta-t-il, il va faire un malheur.</p> + +<p>Et il me mit le fusil dans la main en ajoutant cette +phrase singulière:</p> + +<p>—Il faut prévenir ce malheur.</p> + +<p>Quoi! mon oncle croyait la vie de Vernot en péril +et, pour conjurer une catastrophe, pour empêcher +un meurtre, il me fournissait un moyen de tuer! +Mon intelligence battait la breloque sans rien comprendre.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Les deux canons sont chargés... Tu vas courir +à la maison de Vernot. Tu te mettras à l'affût pour +voir arriver le jeune homme. S'il entre, tu laisseras +la dispute s'engager... Alors tu te présenteras comme +pour soutenir le brigadier.</p> + +<p>—Bon! fis-je; mais pourquoi le fusil?</p> + +<p>—Pour tirer.</p> + +<p>—Sur qui? Sur Alfred attaquant Vernot?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors? sur le brigadier, m'écriai-je en tressautant +d'horreur.</p> + +<p>—Non, non, dit-il vivement; tout en défendant +le brigadier, tu feindras d'ajuster le jeune saltimbanque... +Seulement, comme par un coup de maladresse, +tu tueras le chien si, par hasard, il se trouve +dans la salle du brigadier.</p> + +<p>A cette chute inattendue, je me sentis la poitrine +dégagée d'un poids énorme. Mais à ma satisfaction +succéda une surprise immense, qui me fit m'écrier:</p> + +<p>—Tuer un chien dont vous offriez tout à l'heure +dix mille francs!!!</p> + +<p>—Oh! ricana-t-il, je les offre aussi du chien +mort... Vois, mon garçon, si tu veux les gagner.</p> + +<p>Notez que le Père aux écus me disait tout cela +bien paisiblement, avec ce bon flegme flamand qui +ne s'émeut de rien. Mais sous ce calme apparent +couvait une émotion poignante qui brusquement +lui incendia le cerveau. Tout à coup je vis son +visage se tirer, ses yeux s'agrandir démesurés; il +chancela sur ses jambes et finit par tomber dans +mes bras en prononçant ces mots inintelligibles:</p> + +<p>—Les chiens!... la meute!... manger... seconde +cave... cinq tonneaux... manger! manger!</p> + +<p>Il était frappé par une congestion cérébrale!</p> + +<p>Mes cris firent accourir deux servantes, et pendant +qu'on transportait mon oncle sur son lit, un +valet de la ferme sautait à cheval pour aller chercher +un médecin à une lieue de Montrel.</p> + +<p>Il est inutile de vous dire que j'étais resté abasourdi. +Tout se confondait en ma tête: le brigadier, +Alfred, les dix mille francs à gagner d'un coup de +fusil, et surtout les dernières paroles prononcées +par le Père aux écus au moment où le mal le terrassait.</p> + +<p>Quand le médecin, arrivé au bout d'une heure, +eut prodigué ses soins au malade, qui n'avait pas +repris ses sens, je l'interrogeai. Mon parent se relèverait +de cette attaque, mais de longues heures +s'écouleraient avant que son cerveau, complètement +dégagé, lui rendît la raison et le souvenir. Ce docteur +connaissait à fond le tempérament de son malade. +Il s'étonna du coup qui avait abattu cet homme +plus froid que l'orgeat, plus apathique qu'un soliveau.</p> + +<p>—A-t-il été surpris par quelque violente et soudaine +contrariété? me demanda-t-il.</p> + +<p>—Pas que je sache, répondis-je prudemment.</p> + +<p>Après le départ du médecin, j'étais inutile près +du malade au chevet duquel une servante, plus +experte en ce cas que moi, s'était installée. La nuit +était avancée. Je crus que le sommeil m'arriverait +facilement. Sans même allumer de lumière, car un +splendide clair de lune éclairait le couloir, je gagnai +ma chambre dont la fenêtre était restée ouverte.</p> + +<p>Du fond de cette chambre obscure, je voyais se +dresser devant moi, de l'autre côté de la route, la +façade de l'auberge de Trudent dont tous les habitants +devaient dormir, car aucune clarté n'apparaissait +à ses nombreuses croisées.</p> + +<p>J'allais fermer la mienne lorsque, bien au loin, retentit +un coup de feu. Je tendais l'oreille, en attendant +une seconde explosion, quand m'arriva, dans la +même direction, le bruit du pas d'un homme qui accourait +de mon côté à toute vitesse. En approchant +du village, la prudence conseilla probablement au +coureur de modérer son allure, car son pas se fit subitement +moins bruyant et moins pressé. Bientôt je +vis apparaître un homme qui, se glissant le long de +l'auberge, vint frapper à la vitre d'une croisée du +rez-de-chaussée. A ce signal, la fenêtre lui fut immédiatement +ouverte par une femme en toilette de +nuit. L'homme s'enleva à la force des poignets et escalada +la croisée qui se referma derrière lui.</p> + +<p>Si promptement que se fût exécutée cette façon insolite +de rentrer à l'auberge, le clair de lune m'avait +permis de reconnaître, dans l'homme, le beau blond, +Alfred, et, dans la femme qui avait ouvert, la grande +rousse, du nom le Cydalise, autrement dite, dans la +troupe, la Fille du Soleil.</p> + +<p>D'où venait le gars à pareille heure? Était-ce sur +lui qu'avait été tiré le coup de feu? Il fallait le croire +d'après le train de sa marche, au retour, qui ressemblait +diantrement à une fuite?</p> + +<p>A ce point de l'histoire, Gontran interrompit le +conteur.</p> + +<p>—Pardon! dit-il, aviez-vous, à ce moment, oublié +les paroles incohérentes prononcées par le Père +aux écus quand il avait perdu connaissance entre +vos bras?</p> + +<p>—Bien au contraire, répondit La Godaille, elles +me bourdonnaient encore aux oreilles, mais toujours +inintelligibles. Tant de faits s'étaient si rapidement +succédé pour moi que j'étais bien excusable +d'avoir perdu un sang-froid qui, du reste, dans cette +solitude de ma chambre, commençait à me revenir.</p> + +<p>D'un geste de main, Gontran, tout curieux, invita +Frédéric Bazart à poursuivre.</p> + +<p>—Oui, reprit La Godaille, ce coup de feu devait +avoir été tiré sur Alfred. Il avait été probablement +rôder autour de la demeure de Vernot qu'il accusait +de lui avoir repris le chien blessé. Soit qu'il eût +voulu recouvrer sa bête par ruse, soit qu'il eût tenté +d'exécuter la vengeance qu'il couvait contre le brigadier, +quelque tentative avortée lui avait indubitablement +valu ce coup de fusil.</p> + +<p>Alors, par un revirement de ma pensée, j'oubliai +le beau blond et ma réflexion se rattacha au chien ou, +pour mieux dire, à l'étrange conduite de mon oncle +qui, après avoir voulu acheter dix mille francs à Alfred +l'animal vivant, m'avait offert de me payer pareille +somme si je tuais la bête retombée au pouvoir +du brigadier.</p> + +<p>Je comprenais bien le premier cas, persuadé que +j'étais que mon oncle, pour se venger de l'aubergiste, +achetait le moyen de faire pincer le contrebandier +Trudent.</p> + +<p>Mais faire tuer la bête, c'est-à-dire donner dix +mille francs pour anéantir ce moyen de vengeance... +Là, vrai, je ne comprenais plus!</p> + +<p>Ce fut, précisément, en voulant m'expliquer cette +contradiction que la lumière se fit soudain en mon +esprit.</p> + +<p>Je sursautai, en me disant tout ébaubi:</p> + +<p>—Mais c'est mon oncle lui-même qui est ce contrebandier +que cherche à découvrir Vernot!!! Des +deux côtés, il voulait se tirer d'affaire... soit en rachetant +son chien de tête à Alfred qui le faisait +chanter... soit en supprimant par un coup de fusil, +chez le brigadier, l'animal par lequel ce dernier se +serait fait conduire au chenil.</p> + +<p>Alors, à ce mot de chenil, les dernières paroles du +Père aux écus me revinrent à la mémoire, mais, +cette fois, parfaitement intelligibles.</p> + +<p>C'était à lui qu'appartenait cette meute qui avait +fait le coup de la nuit dernière et cette meute devait +être cachée dans quelque coin de la vaste demeure.</p> + +<p>En se sentant abattu par la congestion, la dernière +pensée du Père aux écus avait été pour ces animaux +dont, seul, il connaissait la retraite et qui, sans lui, +allaient infailliblement mourir de faim.</p> + +<p>Alors, bien imparfaitement à la vérité, il m'avait +indiqué l'endroit du chenil.</p> + +<p>—Chiens! manger! seconde cave! cinq tonneaux! +avait-il prononcé de sa langue qui se paralysait.</p> + +<p>Dès que j'eus compris le sens de ces mots, mon +devoir était d'obéir à l'ordre qu'il contenait.</p> + +<p>Je sortis donc doucement de ma chambre pour +passer dans celle de mon oncle. Afin de procurer au +malade cette fraîcheur recommandée par le médecin, +porte et croisée étaient restées ouvertes pour +ménager un courant d'air. Je n'eus donc qu'à avancer +un peu la tête par la porte pour juger de la situation. +Le Père aux écus, devenu une masse inerte, +était tout raide étendu sur sa couche. La fille de +ferme qui devait le veiller, harassée par ses travaux +de la journée, n'avait pu résister au sommeil. Elle +ronflait comme une bienheureuse, assise sur une +chaise, au pied du lit.</p> + +<p>Pour moi, cette fille était seule à craindre, car, +seule, elle pouvait me surprendre dans l'expédition +que j'allais tenter, attendu que nul autre qu'elle, excepté +le malade et moi, ne se trouvait dans la maison. +Quand le Père aux écus était en bonne santé, +dans le but de défendre le secret de la meute contre +les curieux, il envoyait ses gens coucher à la ferme +et passait seul la nuit en sa vaste demeure.</p> + +<p>Pleinement rassuré du côté de la dormeuse, je +gagnai l'escalier de la cave après avoir, au préalable, +retourné dans ma chambre pour y prendre une bougie. +Je ne l'allumai qu'à mon arrivée dans la première +cave. En présentant la mèche à la flamme +d'une allumette, un souvenir revint à ma pensée. +Dans la journée, quand, à la recherche de mon +oncle, j'étais descendu dans cette cave, je n'y avais +trouvé personne, bien que je fusse certain d'avoir +entendu marcher. Mon oncle venait de disparaître +par cette issue secrète qu'il me fallait découvrir.</p> + +<p>Découvrir! ce n'était plus tâche difficile, du moment +qu'il m'avait été parlé de ces cinq tonneaux +que, à mon entrée dans la seconde cave, j'aperçus +gerbés le long du pied de voûte: trois en bas, les +deux autres superposés.</p> + +<p>Quelque scellement dissimulé devait les retenir +l'un à l'autre, car ils résistèrent à mes efforts pour +les ébranler et, à mon étonnement, l'idée m'étant +venue de les faire sonner sous mon doigt, je constatai +qu'ils étaient pleins... du moins quatre sur cinq, +car celui du milieu de la rangée du bas accusa le +creux. J'eus bien vite découvert que le fond de ce +tonneau était mobile et se retirait comme un tampon.</p> + +<p>A plat ventre, je me glissai dans ce tonneau au +fond duquel la muraille percée donnait entrée dans +une autre cave. Et elle n'était pas seule, car ce fut +bien au loin qu'il me sembla entendre, très assourdi +pourtant, le bruit de la meute enragée de faim.</p> + +<p>L'habitation du Père aux écus, je vous l'ai déjà +dit, n'était que le bien faible reste d'un vaste couvent +qui avait été jadis démoli.</p> + +<p>Mais ceux qui avaient renversé les bâtiments +avaient ou oublié, ou, pour s'éviter la peine de remblayer, +jugé inutile d'effondrer les caves situées sous +les constructions renversées. Elles étaient donc restées +en toute leur étendue et, après tant d'années +écoulées qui avaient emporté ceux qui auraient pu +s'en souvenir, mon oncle était resté seul à les connaître.</p> + +<p>Après deux autres caveaux traversés, j'arrivai dans +celui où des tonneaux étaient pleins d'abondantes +provisions pour la nourriture des chiens.</p> + +<p>Derrière la dernière porte qui me restait à ouvrir, +j'entendais les rauques appels de la meute flairant +qui leur apportait enfin à manger.</p> + +<p>En une demi-heure, j'eus accompli ma tâche.</p> + +<p>Quand je remontai de la cave, après avoir remis +en l'état le tonneau qui m'avait livré le passage, le +jour était arrivé.</p> + +<p>Je me rendis d'abord dans ma chambre. Je bouleversai +mon lit pour laisser croire que ma nuit avait +été consacrée au sommeil, puis je revins chez mon +oncle, où je trouvai la servante réveillée.</p> + +<p>—Il n'a pas plus bougé que notre auge à cochons, +m'annonça cette fille en parlant de son maître.</p> + +<p>Je ne peux pas dire que j'avais grande affection +pour ce parent que je ne connaissais pas encore +quarante-huit heures auparavant. Mais en présence +de cet homme que le mal rendait impuissant à se +défendre contre le danger qui le menaçait, je fus +pris du désir ardent de le sauver.</p> + +<p>—Il avait raison, pensai-je. Pour la sûreté de mon +oncle, il faut retrouver le chien ou le tuer, faute de +pouvoir le reprendre.</p> + +<p>Et, avec le sentiment bien net de la situation, j'ajoutai:</p> + +<p>—Le plus pressé est de savoir si c'est Vernot qui +a repincé l'animal au saltimbanque... Donc, allons +chez le brigadier.</p> + +<p>En passant par le bureau de mon oncle, idée de +donner à ma promenade l'apparence d'un but de +chasse, je me mis en bandoulière ce fusil que, la +veille, m'avait présenté le Père aux écus en m'annonçant +que les deux canons étaient chargés.</p> + +<p>Au village, on est matinal et on y ouvre la bouche +presque en même temps que les yeux. En longeant +l'auberge de Trudent, je pus voir, par une fenêtre +de la grande salle du rez-de-chaussée, les saltimbanques +déjà occupés à entonner le vin blanc.</p> + +<p>La voix de la Belle-Flamande était en train de +dire:</p> + +<p>—J'ai dormi comme vingt pots... Et toi, Alfred?</p> + +<p>—Je n'ai fait qu'un somme de neuf heures d'affilée, +répondit le fils.</p> + +<p>—Toi, mon bonhomme, tu mens! me dis-je en +me rappelant le pas de course du beau blond et sa +rentrée à l'auberge par la fenêtre, au coup de deux +heures du matin.</p> + +<p>A cent mètres sur la route, je trouvai, sur ma +gauche, le sentier qui, m'avait-on dit, conduisait à +la demeure du brigadier. Je m'y engageai.</p> + +<p>Cinq minutes après, au milieu d'une clairière, je +vis se dresser devant moi une maisonnette à un +étage. Comme je passais devant la porte ouverte, +une voix sonore et amicale me cria:</p> + +<p>—Bonne chasse, jeune homme!</p> + +<p>C'était Vernot.</p> + +<p>Il était encore tout sanglé dans son uniforme. A +la poussière qui le couvrait, il était facile de voir +qu'il rentrait à l'instant d'une expédition nocturne.</p> + +<p>Au passage, il m'avait reconnu pour le neveu que +le Père aux écus lut avait présenté la veille, alors +qu'il régalait de bière soldats et brigadier.</p> + +<p>Il arriva sur le pas de sa porte en me demandant:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous rende la politesse que +j'ai reçue, hier, de votre oncle?</p> + +<p>C'était mon entrée dans la place qu'il m'offrait. +Aussi mon empressement fut-il grand à répondre:</p> + +<p>—Ce n'est pas de refus, monsieur Vernot.</p> + +<p>Il s'effaça pour me livrer passage et je pénétrai +dans la maisonnette où je me trouvai subitement en +présence d'une charmante jeune fille blonde.</p> + +<p>—Henriette, je te présente le neveu de notre +maire, annonça le brigadier. Vite, mon enfant, ton +meilleur faro.</p> + +<p>Avant de m'asseoir, je retirai mon fusil de mon +épaule et, comme je cherchais un coin pour l'y placer, +la jeune fille y porta la main pour m'en débarrasser.</p> + +<p>—Prenez garde, mademoiselle, il est chargé! +m'écriai-je vivement.</p> + +<p>Le brigadier se mit à rire.</p> + +<p>—Oh! oh! fit-il, croyez bien, cher monsieur, que +ma fille sait manier un fusil... Et elle l'a prouvé pas +plus tard que cette nuit.</p> + +<p>Une voix un peu moqueuse se fit entendre à ce +moment.</p> + +<p>—Oui, disait-elle, mais elle a jeté sa poudre aux +moineaux.</p> + +<p>Je me retournai. C'était l'invalide Carambol qui +entrait dans la maison.</p> + +<p>Cependant mademoiselle Henriette avait disparu +pour aller chercher le faro offert par le brigadier. +Pendant cette courte absence, Vernot demanda vivement +à l'invalide:</p> + +<p>—Eh bien! vieux Carambol, qu'as-tu trouvé?</p> + +<p>—A coup sûr, c'est bien sur un homme que mademoiselle +Henriette a tiré cette nuit... Les traces +que j'ai relevées sont incontestables. Le chenapan +avait déjà franchi la haie du jardin quand votre fille +a fait feu.</p> + +<p>—Que venait ici chercher cet homme? demanda +Vernot devenu rêveur. En admettant que ce fût un +contrebandier qui voulait se venger de moi, il devait +savoir que mon service m'appelle la nuit hors +de chez moi.</p> + +<p>Et, cherchant à se rassurer:</p> + +<p>—Rien ne dit qu'au lieu d'un homme, Henriette +n'a pas eu affaire à un animal malfaisant... un loup, +par exemple, comme celui qui a été tué, il y a trois +jours, par des habitants de Reiseck... Peut-être +même était-ce un chien égaré de la meute qui, l'avant-dernière +nuit, a franchi la frontière.</p> + +<p>—Heu! heu! lâcha Carambol en secouant la tête +d'un air de doute, nous avions, cette nuit, un trop +beau clair de lune pour qu'on pût prendre un chien +pour un homme.</p> + +<p>La conversation des deux hommes venait de me +fournir le biais que je cherchais pour parler du fameux +chien de tête disparu. J'abondai donc dans le +sens de Vernot en avançant:</p> + +<p>—Qui sait si ce n'est pas ce chien de tête de +meute dont vous parliez hier à mon oncle, monsieur +Vernot, et que vous disiez avoir blessé à son passage? +L'animal rôde sans doute dans le pays, sans +avoir encore été recueilli.</p> + +<p>—Oh! oh! recueilli, répéta Vernot avec ironie, il +y a belle lurette que l'animal a été ramassé... et par +un malin encore... qui le soigne dans un coin pour +aller ensuite le revendre à son maître.</p> + +<p>Il serra les poings avec rage.</p> + +<p>—Non d'une pipe! jura-t-il, quand je pense que +j'aurais pu mettre la main dessus!... Ce n'est pas +moi qui l'aurais rendu à son propriétaire... ou plutôt, +si; mais en lui rendant la bête je lui aurais bien +gentiment mis la main au collet, à ce gueux qui me +fait droguer depuis si longtemps.</p> + +<p>La colère du brigadier me prouva combien Alfred +était dans le faux en supposant Vernot détenteur du +chien. Mais, alors, qui donc avait fait disparaître +l'animal de la boîte? Je m'adressais d'autant plus curieusement +cette question que, tout à coup, je venais +de me rappeler que le bel Alfred, à l'auberge, +avait refermé devant moi sa caisse au cadenas et +que, devant moi encore, au moment de livrer le +chien à mon oncle, je lui avais vu ouvrir le cadenas. +Donc le vol ne pouvait avoir été exécuté que par +quelqu'un ayant eu, un instant, la clé en main.</p> + +<p>Alors, pendant que je cherchais à deviner, dans +l'entourage du beau blond, quelle était cette personne, +mon souvenir me retraça, comme si je l'avais +encore sous les yeux, la scène où, lorsque je conduisais +Alfred à mon oncle, était apparue à une fenêtre +cette Cydalise, furieuse de la raclée qu'elle venait +de recevoir de son amant, qui avait crié au +brutal:</p> + +<p>—Je me vengerai! sois-en certain, je me vengerai!</p> + +<p>A ce souvenir, ma conviction se fit.</p> + +<p>—C'est la grande rousse, c'est la Fille du Soleil +qui lui a joué le tour! pensai-je.</p> + +<p>Cependant Henriette était revenue rapportant des +verres et un cruchon de bière. Après une première +rasade, la conversation allait probablement reprendre +sur le coup de fusil tiré par la jeune fille +pendant la nuit, quand, soudain, Vernot tendit l'oreille.</p> + +<p>—Tiens, le tambour! fit-il.</p> + +<p>En effet, le son du tambour arrivait jusqu'à nous.</p> + +<p>—Ce n'est pas la batterie qui appelle au feu, reprit +le brigadier.</p> + +<p>Au village, le tambour, ce moniteur de tout fait +nouveau, a le don d'exciter la curiosité de chacun.</p> + +<p>—Si j'allais voir ce que veut cette peau d'âne? +proposa Carambol.</p> + +<p>—Oui, allez, vieil ami, accepta aussitôt Henriette.</p> + +<p>Carambol gagna la porte, mais à son premier pas +hors de la chaumière il se retourna et revint sur ses +pas en nous disant:</p> + +<p>—Voici justement le tambourineur qui vient de +notre côté, nous allons l'interroger.</p> + +<p>Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger, car, en +nous voyant tous les quatre accourus sur la porte +pour l'attendre au passage, l'homme cessa son vacarme +et se mit à débiter:</p> + +<p>«Aujourd'hui, et par extraordinaire, la troupe de +la Belle-Flamande offrira une représentation aux +habitants de Montrel, dans la grange de l'auberge +Trudent.</p> + +<p>»A cette représentation, la Belle-Flamande, devant +ce public d'élite, mangera un lapin vivant +et, pour le digérer, finira par l'exercice des jeux +étrusques.—Scène de ventriloquie par le vicomte +de Beaujunel.—Grande séance de seconde vue +par la Fille du Soleil, endormie par le fameux docteur +Barnetti, dont je crois inutile de faire ici l'éloge.»</p> + +<p>Sur ce, le saltimbanque exécuta un roulement +destiné, sans aucun doute, à mieux appeler l'attention +sur la seconde partie de son annonce, et continua:</p> + +<p>«La représentation sera terminée par M. Alfred, +dit le Tombeur-des-Crânes, qui offre de tenir l'assaut +contre tout amateur qui lui fera l'honneur +de le provoquer soit au fleuret, soit au sabre ou +au bâton. Une somme de vingt francs sera comptée +à l'amateur qui aura touché le Tombeur-des-Crânes.»</p> + +<p>Nouveau roulement de tambour que le crieur fit +suivre de ces mots hurlés:</p> + +<p>—Qu'on se le dise!</p> + +<p>Après quoi, il se préparait à reprendre sa marche +en tambourinant de plus belle, quand il fut arrêté +par Vernot qui demanda:</p> + +<p>—Votre Tombeur-des-Crânes, n'est-ce pas un +grand blond à longues moustaches?</p> + +<p>—Oui, fit le tambour.</p> + +<p>—Alors, dites-lui que le brigadier de douane +Vernot accepte son défi.</p> + +<p>Et, se tournant vers sa fille:</p> + +<p>—Voilà une jolie occasion pour moi de t'offrir un +bonnet qui ne reviendra pas cher, ajouta-t-il avec +une gaieté moqueuse, prouvant qu'il regardait le +prix de vingt francs comme déjà empoché par lui.</p> + +<p>Il n'y avait, dans cette future lutte courtoise, rien +dont on pût s'effrayer et, pourtant, malgré moi, un +pressentiment me fit frissonner de peur. Il me sembla +que Vernot allait de lui-même au-devant d'une +catastrophe.</p> + +<p>—Ce n'est pas sérieux, brigadier, n'est-ce pas? +m'écriai-je.</p> + +<p>—Pourquoi non? dit-il en riant. Qu'est-je que je +risque?... De gagner vingt francs. Cela vaut la peine +que je m'assure si, depuis ma sortie du régiment, je +ne me suis pas trop rouillé... Car il faut vous dire +que, avant d'entrer dans les douanes, j'étais «provost» +d'armes au 3° de ligne.</p> + +<p>—Et un rude «provost» encore! appuya Carambol.</p> + +<p>—Ensuite, continua Vernot, je ne serais pas fâché +de donner une leçon à ce jeune louveteau qui s'est +avisé hier de m'appeler «méchant gabelou» et de +me faire les grosses dents.</p> + +<p>Cela dit, il rentra dans la maison en ajoutant avec +un petit bâillement étouffé:</p> + +<p>—Après ma nuit passée dehors, vous me pardonnerez +si je vous quitte pour aller dormir.</p> + +<p>Et il se mit à monter l'escalier qui conduisait à sa +chambre à coucher en me disant encore:</p> + +<p>—Vrai! ça me fera plaisir d'administrer sa leçon +à ce blanc-bec!</p> + +<p>Son pas, qui s'entendait au-dessus de nos têtes, +résonna quelques minutes; puis le silence se fit, +preuve que le brigadier venait de s'étendre sur son +lit.</p> + +<p>—Je vais aller arroser nos légumes, annonça Carambol, +qui partit, me laissant seul avec la jeune +fille.</p> + +<p>Comme bien des femmes, dans le Nord, Henriette +faisait de la dentelle. Je la suivis près de la fenêtre +où était installé son tambour à canevas, et pendant +qu'elle maniait ses bobines et ses épingles, nous +causâmes.</p> + +<p>Ah! le bon et bien innocent bavardage qui dura +plus de deux heures! Elle me parla de son enfance, +de sa mère perdue quand elle avait dix ans, de sa vie +heureuse près de son père dont elle me vanta la +bonté et, surtout, le courage... courage qui, parfois, +la faisait trembler, car il allait jusqu'à la témérité.</p> + +<p>Puis, à son tour, elle m'interrogea. Pourquoi +avais-je quitté ma famille? Qu'étais-je venu faire en +ce village perdu? Que savais-je faire.</p> + +<p>Ma foi! je fus franc. J'avouai qu'en fait d'état je ne +savais que baguenauder; que ma mère m'avait envoyé +à Montrel pour me dépayser, pour me soustraire à ces +mauvaises connaissances de bas étage parmi lesquelles +j'avais déjà acquis une notoriété qui m'avait +valu le sobriquet de La Godaille.</p> + +<p>Après tous ces aveux, elle me regarda de ses deux +grands yeux doux, pleins d'une anxiété qu'elle +n'osait exprimer. Je compris sa pensée.</p> + +<p>—Oui, La Godaille, repris-je, mais La Godaille qui +n'a jamais eu une mauvaise action ni un fait d'improbité +à se reprocher.</p> + +<p>—Alors il faut toujours rester ce La Godaille-là, +me dit-elle avec le sourire revenu sur ses lèvres.</p> + +<p>Oh! oui, le bon et innocent bavardage! Ce qui me +força de l'interrompre fut le souvenir de mon oncle +que je délaissais sur son lit de souffrance.</p> + +<p>—Courez vite près de votre malade! me dit Henriette +en me congédiant, aussitôt que je lui eus appris +le mal qui avait abattu le Père aux écus.</p> + +<p>Je revins donc à la hâte chez mon oncle. Ce fut en +entrant dans sa maison que je m'aperçus d'un oubli.</p> + +<p>—J'ai laissé mon fusil chez Vernot, me dis-je.</p> + +<p>A mon arrivée, je trouvai le médecin au chevet de +son client.</p> + +<p>—Toujours en prostration; mais il ne tardera +pas à reprendre connaissance, m'annonça-t-il.</p> + +<p>Il avait dit vrai. Dans la journée, comme j'avais +pris mon tour de garde près du malade, il me sembla +voir une lueur d'intelligence s'allumer dans ses yeux. +Ses lèvres s'agitèrent, tentant de prononcer des +mots que sa langue paralysée refusait d'articuler. Je +devinai qu'elle devait être la première pensée surgie +en son cerveau qui se dégageait.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, mon oncle, lui dis-je: +j'ai pris soin de la meute et je continuerai à m'en +occuper jusqu'à votre parfait rétablissement.</p> + +<p>Son regard s'attacha sur moi plein de reconnaissance, +puis il s'éteignit et redevint morne. Mon +oncle était retombé dans sa prostration.</p> + +<p>Elle était bien profonde, cette prostration, car sur +la fin du jour, elle ne put être secouée par le vacarme +qui se faisait sous les fenêtres de la maison. +Tout le village s'était réuni devant l'auberge de +Trudent. La représentation promettait d'être fructueuse, +car la nouvelle s'était répandue que le défi +du Tombeur-des-Crânes avait été relevé par le brigadier.</p> + +<p>Sur un tonneau dressé devant la porte de l'auberge +s'était juché le pitre qui, pendant la représentation, +devait être le vicomte de Beaujunel. Il tambourinait +à tour de bras, s'interrompant de temps à +autre pour hurler son boniment en dernière invite à +ceux qui hésitaient encore.</p> + +<p>Enfin la porte fut ouverte à la foule qui pénétra +chez Trudent.</p> + +<p>Pourquoi n'aurais-je pas assisté à cette représentation? +Une servante pouvait tenir vingt fois mieux +ma place auprès du malade. J'installai donc une fille +de ferme à mon poste et je filai sans tarder.</p> + +<p>Dès que j'eus mis le pied sur la route, j'aperçus +Vernot qui arrivait, sa fille au bras, suivi de l'invalide +Carambol. Ne voulant pas faire apparaître son +uniforme sur les tréteaux où il allait monter, il +était vêtu d'un costume de chasse.</p> + +<p>J'allai au-devant de lui.</p> + +<p>—Est-ce que ça tient toujours, brigadier? demandai-je +en serrant la main qu'il m'avait tendue.</p> + +<p>—Plus que jamais! Henriette m'arracherait les +yeux si je ne lui gagnais pas le bonnet que je lui ai +promis, me répondit-il en riant.</p> + +<p>—Le défi du Tombeur-des-Crânes comporte le +fleuret, le sabre ou le bâton... Qu'avez-vous choisi?</p> + +<p>—Oh! peu m'importe! je laisserai le choix au +gringalet.</p> + +<p>—Fichtre! fis-je, surpris par cette assurance.</p> + +<p>—Mais oui. Vous verrez. Je sais agréablement +patiner tous ces outils-là.</p> + +<p>—Alors, entrons, proposai-je.</p> + +<p>—C'est-à-dire que ma fille et Carambol vont entrer +avec vous... Quant à moi, qui ne me soucie pas +de voir dévorer des lapins vivants ou d'entendre un +monsieur parler du ventre, j'attendrai jusqu'au moment +voulu en fumant ma pipe sur la route.</p> + +<p>Était-ce à cause de la fille? Je ne sais, mais je +m'étais pris de sympathie pour le père.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous tienne compagnie? demandai-je.</p> + +<p>—J'accepte, dit-il.</p> + +<p>Henriette et l'invalide entrèrent chez Trudent. Je +restai seul avec le brigadier.</p> + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>Je le vois encore, ce pauvre brigadier, bien découplé, +bâti en homme qui a de longues années à vivre.</p> + +<p>Tout en nous promenant à petits pas devant l'auberge, +il était si certain de sa prochaine victoire qu'il +se faisait un fête de ce bonnet qu'il pourrait offrir à +sa fille avec les vingt francs qu'il allait gagner.</p> + +<p>—Mais, lui dis-je, ce garçon n'a pas été surnommé +sans motif le Tombeur-des-Crânes. Il se peut qu'il +soit un adversaire redoutable.</p> + +<p>—Ta! ta! fit dédaigneusement Vernot, on n'est +pas à craindre quand, comme ce blondin, on est rageur. +La moutarde qui lui monte trop vite au nez lui +retire son sang-froid et, voyez-vous, sous les armes, +ce défaut-là vous fait embrocher.</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas que sa défaite vous fasse +un ennemi de cet Alfred qui m'a tout l'air d'être un +mauvais drôle?</p> + +<p>Vernot haussa dédaigneusement les épaules.</p> + +<p>—Allons donc! ricana-t-il; j'ai eu affaire à d'autres +gars que ce jeune coq, et ils ne peuvent se vanter de +m'avoir effrayé... Tenez, parmi eux, Chauffard...</p> + +<p>—Qu'est-ce que ce Chauffard?</p> + +<p>—Un de nos plus terribles contrebandiers... un +condamné à mort par contumace. Il en est à son cinquième +douanier tué, car vous comprenez qu'il ne +tient pas à se faire prendre; la tête lui sauterait. +Aussi le gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce +n'est pas avec des pruneaux que sont chargées sa +carabine et celles des hommes de sa bande... Eh +bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme +sur la poitrine, en me disant: «Laisse-moi passer.» +Il n'avait plus que dix pas à faire pour atteindre son +cheval attaché à un arbre. «Non!» ai-je répondu. +Alors il a fait feu, mais le coup a raté. Par malheur +le pied m'a glissé comme je bondissais sur lui. Il a +eu le temps de m'étourdir d'un coup de crosse et d'enfourcher +son cheval avant que mes hommes qui, +ayant tout vu de loin, accouraient à mon secours, +pussent arriver pour le pincer... J'ai été mis à l'ordre +du jour... Aussi, dans la douane où chacun sait que +j'ai ma revanche à prendre, on répète que, si Chauffard +ne m'a pas, le premier, mis à bas, il sera descendu +par moi... Entre nous, c'est une espèce de duel +à mort.</p> + +<p>—Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de +Chauffard sur la poitrine, vous étiez à deux doigts +de la mort, vous n'avez pas pensé à votre fille?</p> + +<p>A cette question, il me regarda:</p> + +<p>—Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est +la vérité!... J'ai pensé à Henriette.</p> + +<p>—La Providence, qui veillait sur vous, a voulu +que l'arme fît long feu.</p> + +<p>A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit +cette réponse étrange:</p> + +<p>—Oui... malheureusement!</p> + +<p>—Malheureusement? répétai-je des plus étonnés. +Quoi! vous regrettez que votre fille n'ait pas été privée +de son père?</p> + +<p>Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire +un peu triste, me répliqua:</p> + +<p>—Dame! si j'avais été tué au service, Henriette +aurait eu droit à une pension!... Voilà quelle a été +ma pensée quand Chauffard me tenait au bout de sa +carabine.</p> + +<p>Et, avant que je pusse dire un mot, il continua +d'une voix émue:</p> + +<p>—J'ai beau me répéter que j'ai bon pied, bon oeil, +je me répète aussi que de plus solides que moi ont +brusquement défilé la parade... Aussi suis-je sans +cesse inquiet du sort de ma fille... Elle mérite de +trouver un brave garçon qui l'épouse, allez! je vous +en réponds!</p> + +<p>—Alors, mariez-la.</p> + +<p>—Oui, la mettre dans la misère à deux, n'est-ce +pas? Unir rien avec rien. Jamais!... Je veux que +mon enfant ait une petite dot... si petite qu'elle serait, +et avec le tout petit peu qu'apporterait le mari +cela ferait un commencement, un début dans la vie. +Et j'en suis convaincu, avec le travail, la conduite et +la probité, les écus doivent toujours finir par produire +des petits. Est-ce qu'un grand troupeau ne +peut pas provenir d'une première et seule brebis?</p> + +<p>—On m'a dit, je crois, que vous aviez déjà commencé +une dot pour votre fille? avançai-je.</p> + +<p>—Oui, quatre pauvres malheureux sous, ricana +Vernot avec une ironie navrée; puis plus rien n'est +entré dans le sac... A mon début dans les douanes, +j'étais tout feu, tout flamme. J'avais la main heureuse. +Mes primes sur les saisies abondaient. Alors +j'ai commencé la dot... Puis un satané guignon s'en +est mêlé; plus un radis! D'un côté, ce contrebandier +dont la meute m'échappe; de l'autre, ce Chauffard +que je ne puis agrafer, m'ont apporté la déveine... +Et ma gentille Henriette est d'âge à se marier... +Alors vous comprenez pourquoi j'ai regretté que le +fusil de Chauffard eût raté.</p> + +<p>—Voulez-vous bien renoncer à de pareilles idées! +m'écriai-je vivement.</p> + +<p>—Eh! eh! fit Vernot, songez-y donc! Une pension +de l'État, c'est, pour une jeune fille, une jolie entrée +en ménage.</p> + +<p>J'allais répliquer, quand il s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Est-ce moi que tu cherches, Epin?</p> + +<p>—Oui, mon brigadier. Je ne vous reconnaissais +pas sous vos habits bourgeois, répondit un douanier +s'approchant à cet appel.</p> + +<p>—Y a-t-il donc du neuf?</p> + +<p>—Il vient d'arriver un ordre qui met sur pied, +pour cette nuit, notre brigade et celle de Jaudrais et +Caljon... un mouvement combiné pour pincer +Chauffard qui, au dire des espions, doit tenter le +passage par Saugy-les-Ormeaux.</p> + +<p>—Tiens! tiens! lâcha Vernot retrouvant sa gaieté.</p> + +<p>—L'ordre assigne son emplacement à chaque +brigade. La nôtre doit couvrir le Chenest par la +Sente-aux-Boeufs, ajouta le douanier.</p> + +<p>—Nous n'aurons pas loin à aller, prononça le +brigadier satisfait.</p> + +<p>Et, se tournant vers moi, il me dit:</p> + +<p>—Le Chenest commence à cent mètres tout au +plus de ma maison.</p> + +<p>—L'ordre commande d'être posté à onze heures, +reprit le soldat.</p> + +<p>—A onze heures? répéta Vernot en s'adressant à +moi. J'ai grandement le temps de donner sa leçon +au gringalet blond.</p> + +<p>Puis revenant au douanier:</p> + +<p>—Comme je ne vous reverrai pas, je vais d'avance +désigner les affûts de notre brigade. Vous autres, +vous occuperez la Croix-du-Biffe, les Fonds-Tourteaux, +la Chaussée Chatriat et le bois Charron... +Moi, j'attendrai au carrefour des Roches... Maintenant, +file, mon brave Epin.</p> + +<p>Au lieu d'obéir, le soldat ne bougea pas.</p> + +<p>—Mais... mais, fit-il en hésitant.</p> + +<p>—Mais quoi? mon garçon.</p> + +<p>—Mais si, pour piquer sur Saugy, Chauffard débouche +par les Roches, c'est vous qu'il rencontrera +le premier et, tout seul, à cet endroit, vous serez +bien exposé, mon brigadier.</p> + +<p>—Je ferai feu pour vous donner l'éveil et, aussitôt, +je vous rejoindrai.</p> + +<p>—Est-ce que ce ne serait pas plutôt à nous d'accourir? +proposa le douanier.</p> + +<p>—Ouais! lâcha narquoisement Vernot, voyez-vous, +le gros malin!... De sorte que, si l'attaque de +mon côté est une ruse, vous aurez, en venant à moi, +débouché une trouée par laquelle filera Chauffard.</p> + +<p>Et, d'un ton sec de commandement qui n'admettait +pas de réplique, le brigadier articula:</p> + +<p>—Donc, vous ne bougerez pas. Vous m'attendrez... +C'est bien compris, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mon Brigadier, fit le douanier qui s'éloigna.</p> + +<p>Il n'était pas à plus de vingt mètres que nous +étions rejoints par l'invalide Carambol, sortant de +l'auberge.</p> + +<p>—Voilà le moment de caresser le Tombeur-des-Crânes, +nous annonça-t-il.</p> + +<p>—Ça ne va pas être long, dit Vernot.</p> + +<p>Carambol et moi, nous pénétrâmes dans la grange +et vînmes nous asseoir près d'Henriette, au milieu +du public. Vernot passa par une autre porte conduisant +aux planches, supportées par des tonneaux, +qui formaient la scène.</p> + +<p>L'oeil insolent, campé sur ses jambes, faisant des +effets de torse, frisant de la main ses moustaches, +le Tombeur-des-Crânes attendait déjà son adversaire.</p> + +<p>Vernot apparut, tranquille, le sourire aux lèvres, +les mains dans ses poches.</p> + +<p>Bâtons, sabres de bois et tout un faisceau de fleurets +mouchetés s'étalaient sur une table vers laquelle +se dirigea le brigadier qui, après avoir regardé +ces engins de lutte, demanda d'un petit ton +moqueur:</p> + +<p>—Auquel de ces jeux-là allons-nous jouer, mon +jeune ami?</p> + +<p>La salle se mit à rire.</p> + +<p>C'était un fier poseur que cet Alfred. Il était habitué +à une sorte d'admiration de la part du public. +Cette gaieté des assistants le dépita.</p> + +<p>—Choisissez votre arme, dit-il.</p> + +<p>—Mais non, mais non, fit Vernot tout bonhomme, +choisissez vous-même... je tiens à vous gagner +gentiment vos vingt francs.</p> + +<p>Si le but de Vernot était d'irriter Alfred afin, +comme il me l'avait dit, de lui faire perdre son sang-froid, +il y réussit, car les sourcils du Tombeur-des-Crânes +se froncèrent à cette réponse dédaigneuse.</p> + +<p>Toujours gouailleur, le brigadier avait continué:</p> + +<p>—Puisque vous tombez les crânes, je fais mon +crâne... Allons, vite, choisissez votre arme, ou je +croirai que vous n'avez jamais lutté qu'avec des +compères.</p> + +<p>Alfred était devenu blême. C'était un imbécile de +rager ainsi, car on la lui offrait belle en lui laissant +le choix de l'arme à laquelle il devait se savoir le +plus habile.</p> + +<p>—Oh! oh! il renâcle, le fameux Tombeur! ricana +tout haut Carambol du milieu de la salle.</p> + +<p>L'oeil furibond d'Alfred alla se poser sur celui qui +venait de le ridiculiser. Loin de s'effrayer, l'invalide +reprit en goguenardant:</p> + +<p>—Eh bien! quoi? Quand vous me ferez des yeux +de bouledogue!... Mieux vaudrait choisir.</p> + +<p>—Oui qu'il choisisse! cria le public.</p> + +<p>Et, vu que dans une foule il se trouve toujours des +gens pour jeter de l'huile sur le feu, ils beuglèrent:</p> + +<p>—C'est une mystification!... il ne sait peut-être +manier que la seringue!... Qu'on rende l'argent!</p> + +<p>—Je choisis le bâton, déclara enfin Alfred hors de +lui.</p> + +<p>—Eh! allez donc, don, don, en avant le rigodon! +chantonna le brigadier qui, pendant que le jeune +homme disparaissait derrière un rideau, vint à la +table pour choisir son bâton.</p> + +<p>Alfred reparut, plastronné sur la poitrine, plastronné +sur les cuisses, la tête et le visage protégés +par une sorte de casque en treillis de fer.</p> + +<p>—A votre tour, dit-il en montrant le rideau à +Vernot.</p> + +<p>—Mon tour de quoi? demanda ce dernier avec une +naïveté trop profonde pour être sincère.</p> + +<p>Puis, comme s'il comprenait tout à coup:</p> + +<p>—Ah! d'aller me matelasser comme vous?</p> + +<p>Après ces mots, il haussa les épaules.</p> + +<p>—Bah! fit-il, à quoi bon? Pour ce que vous me +toucherez!...</p> + +<p>Sous le masque qui lui cachait la face, le Tombeur-des-Crânes +devait grincer des dents.</p> + +<p>Affolé de fureur devant ce persiflage, il tomba en +garde et attaqua sans avoir fait le salut d'usage... +Ah! c'est une justice à lui rendre, il y allait de tout +coeur. Certes, il maniait bien son outil! Mais il avait +à faire à forte partie.</p> + +<p>Les bâtons volaient, claquaient que c'était une +vraie bénédiction.</p> + +<p>Tout à coup, Vernot fit un pas de retraite en disant:</p> + +<p>—J'ai touché!</p> + +<p>—Non! grinça Alfred.</p> + +<p>—Ah! ah! lâcha Vernot d'un ton qui me parut +quelque peu indigné.</p> + +<p>Dix secondes après, une nouvelle retraite du brigadier +qui répéta:</p> + +<p>—J'ai touché!</p> + +<p>—Non! redit le Tombeur-des-Crânes d'une voix +étranglée par la fureur.</p> + +<p>Et il se lança sur son adversaire qui le reçut dans +la garde haute.</p> + +<p>Un bien bel assaut, je vous le jure! Mais cette +nouvelle reprise fut de très courte durée.</p> + +<p>Soudain nous entendîmes un bruit sec et nous +vîmes le Tombeur-des-Crânes chanceler sous la violence +du coup.</p> + +<p>C'était Vernot qui venait de lui briser son bâton, +sur le haut du masque protégeant le crâne.</p> + +<p>—Tiens! mâtin! dit-il; tu ne pourras pas soutenir, +cette fois, que je ne t'ai pas touché!</p> + +<p>Les airs bravaches du Tombeur-des-Crânes lui +avaient, dès le début, aliéné son public. Aussi le +triomphant coup de bâton de Vernot, et surtout la +phrase dont il l'avait fait suivre, furent-ils accueillis +par une tempête de bravos et de bruyants rires qui, +en même temps qu'ils consacraient le triomphe du +brigadier, étaient une sorte d'insulte pour le vaincu.</p> + +<p>Aussi, lorsque, suffoquant de furie, Alfred retira +son masque, il était plus blanc qu'un linge, et ses +yeux luisaient comme des escarboucles et ses dents +grinçaient.</p> + +<p>—Là! il ne me reste plus, à présent, qu'à empocher +mes vingt francs qui, j'aime à le croire, sont +bel et bien gagnés, dit le brigadier, en rabattant, +tout placide, les poignets de ses manches qu'il avait +retroussées au début de l'assaut.</p> + +<p>C'était une parfaite canaille que le sire Alfred, +mais il était loin d'être un imbécile. Il faut croire +que la rage d'avoir été vaincu lui retirait la jugeotte, +car au lieu d'accepter sa défaite devant ce public +que, peut-être, il ne reverrait plus jamais, je l'entendis, +à ma grande surprise, répliquer aussitôt +d'une voix sèche:</p> + +<p>—Bel et bien gagnés! Cela vous plaît à dire.</p> + +<p>—Hein!!! lança le brigadier en se redressant de +toute sa hauteur à ces mots, qui donnaient à suspecter +sa loyauté.</p> + +<p>Au lieu de lui répondre directement, Alfred se +tourna vers la salle en disant:</p> + +<p>—Je le demande au public: Pouvais-je user de +toute mon adresse et de ma force envers un homme +qui avait refusé de se plastronner?... Ah! c'est rudement +malin, ce que vous avez fait là! Un bon moyen +pour se faire épargner!... Parbleu! A moi aussi s'est +offerte l'occasion de vous administrer le coup de +tête, mais il m'a répugné d'abattre mon bâton sur +un front sans masque... J'ai cru que vous comprendriez +ma générosité.</p> + +<p>Ah! si vous aviez vu le brigadier!</p> + +<p>Il avait pâli peu à peu en écoutant ces paroles +perfides. Ses lèvres frémissaient d'indignation.</p> + +<p>D'un pas lent, il vint se camper devant Alfred, et +lui parlant sous le nez:</p> + +<p>—Oh! oh! fit-il d'un ton vibrant de colère contenue, +il paraît que vous êtes mauvais joueur, mon +garçon!... Eh bien! séance tenante, je vous offre +votre revanche, soit au bâton, soit à tout autre +joujou.</p> + +<p>Avec un court rugissement de bête féroce qui sent +sa proie à portée de ses griffes, Alfred bondit vers +la table où étaient déposées les armes.</p> + +<p>Il y prit, ou plutôt, il me parut y prendre au hasard +deux fleurets dans le faisceau et en présenta un +à Vernot en répondant:</p> + +<p>—Alors, à ce joujou-ci.</p> + +<p>—En garde!... Cette fois, ne m'épargne pas, +gringalet! dit le brigadier sitôt qu'il eut l'arme en +main.</p> + +<p>Et, toujours sans plastron ni masque, il attaqua +sur-le-champ le Tombeur-des-Crânes sans lui donner +le temps de se déplastronner.</p> + +<p>Je vous laisse à deviner si le public était ravi de +ce supplément de représentation qu'on lui offrait +gratis.</p> + +<p>Sacrebleu! le bel assaut! Quelle ardeur! Si je +n'avais pas su que les deux fleurets étaient mouchetés +et garnis d'un tampon, j'aurais tremblé d'avance +pour le premier qui allait recevoir le coup de bouton.</p> + +<p>Un instant, je crus que Vernot avait étrenné. Je le +vis sursauter brusquement et rompre d'un pas, +mais ce devait être une feinte pour mieux prendre +son élan, car il fondit sur son adversaire avec une +telle force que, le bouton du fleuret venant se planter +en plein milieu du plastron d'Alfred, l'arme ploya +si fort qu'elle se rompit.</p> + +<p>—Es-tu content cette fois? demanda alors le brigadier +au Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>Et, dédaignant de prendre les vingt francs qu'il +avait pourtant gagnés deux fois, il quitta l'estrade +au milieu d'un tonnerre de bravos, suivi par le +regard d'Alfred qui n'avait pas soufflé mot.</p> + +<p>Henriette, Carambol et moi, nous fûmes des premiers +sortis de l'auberge. A la porte nous attendait +le brigadier qui, devinant nos félicitations, nous dit +d'une voix qui me parut être encore essoufflée par +l'assaut:</p> + +<p>—A demain les compliments! Vite, en route, les +enfants! Je n'ai que bien juste le temps d'endosser +mon uniforme et de courir à mon poste de cette +nuit... Diable! Je ne voudrais pas rater Chauffard!</p> + +<p>Je lui tendais la main pour prendre congé quand +il me demanda:</p> + +<p>—Est-ce que vous ne venez pas jusqu'à la maison... +quand ce ne serait que pour en rapporter +votre fusil que vous y avez oublié ce matin?</p> + +<p>—Tiens! c'est vrai! fis-je, profitant de cette occasion +qui m'était offerte de rester plus longtemps +avec Henriette à laquelle j'offris le bras.</p> + +<p>Nous marchâmes bon pas, car nous étions précédés +par le brigadier qui accélérait sa marche en +répétant:</p> + +<p>—Vite! vite! Je n'ai que juste le temps!</p> + +<p>Et, cela, il nous le disait de sa voix toujours courte +d'haleine, avec sa main appliquée sur le flanc, en +homme à qui l'essoufflement donne un point de côté.</p> + +<p>A ce train, nous atteignîmes la maisonnette en +cinq minutes.</p> + +<p>—Henriette, offre un verre de bière à monsieur +pendant que je vais mettre mon uniforme, commanda +le père en prenant l'escalier qui montait à sa +chambre.</p> + +<p>Ce fut à peine si j'eus le temps de boire, car le +brigadier redescendit presque aussitôt, costumé et +son fusil à la main.</p> + +<p>Il embrassa Henriette en disant de sa voix toujours +haletante:</p> + +<p>—Dors bien, chérie! A demain!</p> + +<p>Comme sa fille le regardait un peu inquiète de +cette haleine qui n'avait pas encore régularisé son +souffle, il s'appuya à nouveau la main sur le flanc +et nous dit avec un sourire:</p> + +<p>—J'ai fait un tel effort pour en finir promptement +avec le drôle que je m'en suis foulé la rate... J'en +suis resté cornard comme un vieux cheval.</p> + +<p>Et, après avoir ponctué sa plaisanterie d'un bon +gros rire, il se remit à embrasser sa fille en répétant:</p> + +<p>—A demain, mignonne, à demain!</p> + +<p>J'avais repris mon fusil que j'avais passé en bandoulière +et j'attendais pour faire mes adieux au brigadier. +Il vint à moi et me demanda:</p> + +<p>—Est-ce que vous n'allez pas me faire un petit +bout de conduite jusqu'à mon poste?... C'est, tout +au plus, à cent mètres d'ici.</p> + +<p>Puis, en supposant que sa demande pouvait m'effrayer:</p> + +<p>—Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il; si Chauffard +est pour passer au carrefour de Roches, j'ai l'oreille +fine, je vous congédierai à temps... Je ne vous laisserai +pas faire votre apprentissage de gabelou.</p> + +<p>Et, à nouveau, il éclata de rire.</p> + +<p>—Je vous suis, brigadier, répondis-je.</p> + +<p>Il tendit la main à l'invalide en disant:</p> + +<p>—Bonsoir, vieux Carambol! Veille à la porte +bien fermée, camarade.</p> + +<p>—Soyez tranquille, promit l'invalide.</p> + +<p>Nous nous dirigeâmes vers la porte. Sur le seuil, +le brigadier se retourna, ouvrit les bras et dit à sa +fille:</p> + +<p>—Viens encore m'embrasser, mon enfant.</p> + +<p>Ses bras se refermèrent sur Henriette accourue +sous ses lèvres.</p> + +<p>—Oh! comme tu m'embrasses fort ce soir! dit la +jeune fille étonnée.</p> + +<p>—C'est probablement que je suis encore tout nerveux +de ma lutte avec le saltimbanque, répondit-il.</p> + +<p>Enfin nous nous mîmes en route.</p> + +<p>Il arrive souvent qu'un homme, en un seul et prodigieux +effort, dépense une telle somme de forces +qu'il en reste anéanti. Tel me parut être le cas de +Vernot dont le pas, d'habitude tant alerte, était +devenu lourd et traînant.</p> + +<p>Son point de côté devait avoir atteint l'état aigu, +car, bien qu'il appuyât toujours sa main sur l'endroit +douloureux, sa respiration sifflait.</p> + +<p>Nous atteignîmes un petit bois qui, en le contournant, +nous cacha la maisonnette. Elle venait de disparaître +à nos yeux, quand, au milieu du silence, +retentit la voix d'Henriette qui lançait à Vernot ce +dernier adieu:</p> + +<p>—A demain, petit père!</p> + +<p>Le brigadier se raidit, fit un effort pour dompter +le râle de sa respiration, et répondit d'une voix qui, +subitement, s'était faite gaie:</p> + +<p>—A demain, bichette!</p> + +<p>Grande fut ma surprise quand je le vis, pendant +que sonnait son accent joyeux, essuyer une larme de +sa main qui tremblait et que, tout aussitôt après, je +l'entendis murmurer:</p> + +<p>—Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais, +ma fille bien-aimée!</p> + +<p>Et, à mesure qu'il répétait son «jamais», sa voix +s'éteignait plus désespérée.</p> + +<p>Tout à coup, il poussa un sourd cri de douleur en +appuyant plus fort sur son flanc. Il trébucha sur ses +jambes et il allait tomber si je ne l'eusse soutenu +dans mes bras.</p> + +<p>—Vous souffrez? Il faut retourner chez vous! m'écriai-je +tout d'abord.</p> + +<p>—Non, non, non! répéta-t-il avec énergie.</p> + +<p>Puis de sa voix qui haletait:</p> + +<p>—Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de +m'accompagner? C'est que j'ai un service à vous demander.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Vous êtes jeune et fort... Portez-moi jusqu'à +mon poste, au carrefour des Roches... c'est tout +près.</p> + +<p>Il devina que j'allais protester contre cette étrange +demande.</p> + +<p>—Je vous en conjure! balbutia-t-il d'un ton si suppliant +que j'en perdis la raison, car, au lieu de persister +dans mon idée de le ramener à sa demeure, je +le chargeai sur mes épaules et je pris le chemin du +carrefour des Roches.</p> + +<p>—Merci! merci! merci! murmura sans cesse à +mon oreille, pendant ce trajet, sa voix reconnaissante.</p> + +<p>J'arrivai au carrefour.</p> + +<p>—Couchez-moi sur ce talus, me commanda-t-il.</p> + +<p>Aussitôt que je l'eus étendu, il fit entendre un soupir +de satisfaction immense, puis prononça:</p> + +<p>—Ouf! j'y suis enfin!</p> + +<p>Tout bouleversé d'abord par mon indicible surprise, +j'avais obéi à Vernot. Un peu de sang-froid me +revint et je m'écriai:</p> + +<p>—Mais d'où vient ce mal subit? Qu'avez-vous +donc?</p> + +<p>—Ce que j'ai? souffla-t-il; j'ai que je suis un +homme fichu!... j'ai que le Tombeur-des-Crânes +m'a administré là, dans le flanc, un mauvais coup +dont je serai mort dans une heure.</p> + +<p>La stupeur qui me rendit muet permit au brigadier +de continuer:</p> + +<p>—Pendant que je maniais un fleuret bien boutonné, +celui du saltimbanque était démoucheté...</p> + +<p>Il s'arrêta pour rire faiblement, puis, il ajouta:</p> + +<p>—Et je suis certain que le sacripant savait quelle +arme il avait en main... Dans sa colère d'avoir été +vaincu au bâton, il m'a tout gentiment assassiné.</p> + +<p>—Et vous n'avez rien dit en vous sentant blessé?</p> + +<p>—Baste! à quoi bon?</p> + +<p>—Mais à faire arrêter le misérable!</p> + +<p>—Ah! voilà qui m'aurait fait une belle jambe!</p> + +<p>Tout épouvanté, je regardais avec stupéfaction cet +homme si calme à l'approche de la mort.</p> + +<p>—Quand j'ai reçu l'atout, continua-t-il, j'ai compris +que mon affaire était dans le sac. Alors je me +suis dit: Profitons-en!</p> + +<p>—Profitons-en! répétai-je sans comprendre.</p> + +<p>—Le plus difficile était pour moi que personne ne +se doutât que j'étais ratiboisé.</p> + +<p>Encore une fois il se mit à rire.</p> + +<p>—Hein! fit-il, avouez que vous, Henriette et Carambol, +je vous ai bien mis dedans avec l'histoire que +je m'étais foulé la rate... Tout en plaisantant, j'avais +une rude peur, allez, dans ce moment-là... J'avais le +trac de ne pouvoir pas jouer ma comédie jusqu'au +bout... Eh! eh! il s'en est fallu de peu que je manque +mon but. Sans vous, je n'aurais pu arriver à venir +mourir ici.</p> + +<p>Il s'interrompit subitement, se souleva du sol sur +ses poignets et sembla écouter.</p> + +<p>—N'avez-vous rien entendu? me demanda-t-il.</p> + +<p>—Non, rien.</p> + +<p>—La mort, qui vient, me fait sans doute tinter les +oreilles... j'avais cru entendre un cri de détresse.</p> + +<p>De tout ce que venait de me dire Vernot, une +phrase surtout était restée dans mon cerveau éperdu. +Que signifiait ce «Profitons-en» qu'il s'était dit en se +sentant blessé mortellement? Pourquoi avait-il joué +cette comédie sinistre de tromper sa fille?</p> + +<p>J'en étais là de mes réflexions quand, à mon tour, +je dressai l'oreille.</p> + +<p>Un cri d'appel, affaibli par la distance, avait encore +troublé le silence de la nuit.</p> + +<p>Était-ce que le sens de l'ouïe venait de s'émousser +chez le mourant, mais il ne fit pas attention à ce second +cri.</p> + +<p>Agenouillé près du malheureux, étendu sur le sol, +je l'entendis qui murmurait. Sa voix s'éteignait. Elle +ne laissait plus arriver ses paroles jusqu'à moi. Je me +penchai vers lui pour l'écouter.</p> + +<p>Le brigadier se parlait.</p> + +<p>—Oui, soufflait-il, quand le gueusard m'a troué +la peau, pas si bête que de dire la vérité! Chacun se +serait empressé autour de moi. Un cortège de gens +m'aurait porté sur mon lit où je serais mort une +heure après au vu et au su de tout le monde qui, le +lendemain, se serait dit: «Il a gobé cela dans son +assaut»... et ma fille n'aurait rien eu après moi.</p> + +<p>Sa voix me sembla gaie quand, après une petite +pause, il continua:</p> + +<p>—Perdu pour perdu, c'était bien le vrai plan que +ma mort profitât à Henriette. Voilà pourquoi je n'ai +soufflé mot... Demain, quand on trouvera mon cadavre +étendu ici, à mon poste, on mettra cela au +compte de Chauffard... Et, alors, la fille du brigadier +Vernot, qu'on croira mort au service, aura droit à +la pension... Eh! allez donc! le tour sera joué!</p> + +<p>Inutile de vous dire que ces paroles venaient de +m'expliquer le «profitons-en» qui m'avait tant +frappé quand il m'avait révélé sa blessure.</p> + +<p>Je le vis rassembler ses forces pour se mettre debout.</p> + +<p>—Jeune homme, dit-il, aidez-moi à me relever et +à m'appuyer sur cette roche.</p> + +<p>Tout en le soulevant, je fis une nouvelle tentative:</p> + +<p>—Peut-être, monsieur Vernot, vous abusez-vous +sur la gravité de votre blessure... Des soins peuvent +encore vous sauver. Laissez-moi vous porter jusqu'à +votre maison.</p> + +<p>—Pas de ça! pas de ça! dit-il vivement. Vous gâteriez +tout! Vous me proposez de lâcher la partie +quand j'ai gagné en main... Oui, et mon gain sera +une pension pour ma fille. Puisque je vous répète +que je suis un homme fichu, archi-fichu, autant que +j'en tire avantage.</p> + +<p>Quand, remis sur ses jambes, il se fut adossé à la +roche:</p> + +<p>—A présent, reprit-il, écoutez-moi... Et pas de +sensiblerie bête!!!... Vous allez me quitter.</p> + +<p>—Y pensez-vous! m'écriai-je.</p> + +<p>—Pas de sensiblerie bête! répéta-t-il.</p> + +<p>Sans me donner le temps d'une nouvelle protestation, +il continua:</p> + +<p>—Vous avez votre fusil chargé, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Des deux coups.</p> + +<p>—Bon! Vous allez donc détaler au pas de course, +et, tout en fuyant, vous ferez feu de vos deux coups. +Mes hommes, qui sont postés à cinq cents mètres +d'ici, croiront que je suis aux prises avec Chauffard.</p> + +<p>—Alors ils accourront à vous?</p> + +<p>—Du tout! du tout! Ne vous souvient-il plus que +je leur ait fait dire par Epin qu'ils doivent rester à +leur poste et attendre que je les rejoigne?</p> + +<p>Dans sa voix qui haletait, je crus pouvoir surprendre +un accent de satisfaction quand il ajouta:</p> + +<p>—Quelle chance tout de même que je leur aie +donné cette consigne-là!... Ils ne viendront pas me +déranger.</p> + +<p>—Et puis? demandai-je après avoir un peu attendu.</p> + +<p>—Et puis, c'est tout, dit-il.</p> + +<p>Il se reprit aussitôt:</p> + +<p>—Ah si! j'ai encore une chose à vous demander.</p> + +<p>—Parlez.</p> + +<p>—C'est, lorsque vous serez parti, de ne pas revenir +sur vos pas... quoi que vous entendiez... Est-ce +convenu?...</p> + +<p>Comme j'hésitais à répondre, il répéta:</p> + +<p>—Vous savez? pas de sensiblerie bête!... Dites +oui, je vous en supplie!</p> + +<p>—C'est convenu! promis-je.</p> + +<p>—Maintenant, ramassez mon fusil sur l'herbe et +mettez-le-moi en main.</p> + +<p>Quand j'eus obéi, il reprit d'une voix qui se hâtait:</p> + +<p>—Dans dix minutes, le sang m'aura étouffé... +Partez vite!... Que vos deux coups de feu soient tirés +dans les vingt premiers mètres de votre fuite, là, +tout près de moi.</p> + +<p>Il s'arrêta, semblant chercher s'il oubliait quelque +recommandation dernière. Puis il me tendit la main +et quand il eut saisi la mienne:</p> + +<p>—Il ne me reste plus qu'un serment à vous réclamer... +C'est un père qui vous implore.</p> + +<p>—Quel serment? demandai-je, comprenant que +je ne devais rien refuser à un mourant.</p> + +<p>—Jurez-moi que d'aujourd'hui à un an, vous ne +direz rien ni à ma fille ni à personne de ce que vous +avez appris et vu ce soir et que vous laisserez Henriette +croire à ma mort telle que la rapporteront les +événements.</p> + +<p>—Je le jure!</p> + +<p>Comme il l'avait dit, le sang commençait à l'étouffer. +Ce fut avec effort que, tout en me serrant la +main, il put parvenir à prononcer ces deux mots:</p> + +<p>—Adieu!... Partez!</p> + +<p>Pouvais-je hésiter, maintenant que j'avais tout +compris? Non, n'est-ce pas? Je pris donc ma course +et, comme il m'avait été prescrit, avant même d'être +sorti du carrefour des Roches, je tirai les deux coups +de mon fusil.</p> + +<p>Je n'avais pas franchi cinquante mètres que, derrière +moi, retentit une détonation.</p> + +<p>Un instant, je restai cloué sur le sol par une douloureuse +émotion. Mais j'avais promis de ne pas revenir +sur mes pas. Je repris mon élan dans la direction +de la maisonnette du brigadier qui, bientôt, au +tournant du bois dont je vous ai parlé, m'apparut +avec une de ses fenêtres éclairée. Une autre lumière, +dans la salle d'en bas, me laissait apercevoir la porte +du logis toute béante.</p> + +<p>Qui donc veillait dans cette demeure dont, à notre +départ, les deux habitants allaient se mettre au lit +aussitôt la porte refermée derrière Vernot et moi?</p> + +<p>Immédiatement me revinrent au souvenir les deux +cris de détresse que j'avais entendus du carrefour +des Roches et j'eus le pressentiment d'un immense +malheur.</p> + +<p>J'activai ma course, l'oeil fixé sur cette double +lueur de la maison.</p> + +<p>Tout à coup un obstacle étendu sur la route se +rencontra sous mes pas et je roulai sur la chaussée. +La nuit n'était pas si obscure qu'il me fût impossible +de me rendre compte, dès que je fus relevé, +de la cause de ma chute.</p> + +<p>C'était le corps d'un homme.</p> + +<p>Et quand je m'en fus approché, j'entendis une +voix, que je reconnus pour celle de Carambol, qui me +dit, faible et saccadée par un hoquet d'agonie:</p> + +<p>—C'est vous, brigadier? Courez vite!... Henriette!... +Le pendard m'a logé son couteau dans la +poitrine... Courez! courez!... Ne vous occupez pas +de moi... J'ai mon compte!... Pensez quelquefois à +votre vieux Carambol... Oh! oui, j'ai mon compte!... +Adieu, brigad...</p> + +<p>Le mot ne fut pas achevé et, sous ma main, qui +cherchait à découvrir la poitrine de l'invalide, je +sentis le corps se raidir dans une dernière convulsion.</p> + +<p>Il n'y avait pas à m'attarder près du cadavre. Je +me redressai en une seconde et je repris ma course +vers la maison où les dernières paroles de Carambol +m'avaient annoncé Henriette exposée à un danger.</p> + +<p>Qui donc avait frappé l'invalide à mort? De quel +«pendard» avait-il voulu parler? N'était-ce pas le +terrible contrebandier Chauffard qui, pendant que +Vernot l'attendait à l'affût, avait piqué droit sur la +maison du brigadier pour se venger, sur les siens, +de l'ennemi acharné qui ne lui laissait pas de trêve.</p> + +<p>J'accusais Chauffard à tort. Car, lorsque je n'étais +plus qu'à dix mètres de la maison, la silhouette d'un +homme qui sortait du logis s'encadra en ombre dans +la baie lumineuse de la porte grande ouverte.</p> + +<p>Rien qu'aux contours de cette silhouette, je reconnus +le misérable.</p> + +<p>C'était le Tombeur-des-Crânes!</p> + +<p>D'un bond, je franchis la moitié de la distance qui +nous séparait pour lui couper la retraite et, oubliant +que mon fusil était déchargé, je l'ajustai.</p> + +<p>Pas un mot ne fut dit entre nous, Alfred avait +compris que j'allais le tuer comme un chien. Mon +arme était à peine en joue, qu'il s'était brusquement +baissé, une main en terre, tout ramassé pour s'élancer +sur moi aussitôt le coup parti.</p> + +<p>Le craquement de la batterie de mon fusil me rappela +que j'étais désarmé. Ce bruit avait été aussi entendu +par Alfred. En un saut, il fut sur moi, le couteau +au poing. Mon fusil, que je pris des deux mains +et que j'opposai en travers à son élan ne lui permit +pas de m'atteindre en plein corps... Une de mes mains +fut traversée par le couteau. Il recula d'un pas pour +s'élancer à nouveau, temps dont je me servis pour +saisir mon fusil par le canon: il était devenu une +massue. Maintenant, j'étais d'attaque.</p> + +<p>Rien qu'à me voir brandir mon arme ainsi transformée, +le Tombeur-des-Crânes devina, comme on +dit, que j'étais du bâtiment, et qu'avec son seul couteau +pour arriver à la parade, il allait se faire assommer.</p> + +<p>Il s'effaça d'un saut de côté et disparut dans les +taillis qui bordaient la route.</p> + +<p>Mon plus pressé n'était pas de le poursuivre. Je +m'élançai dans la maisonnette dont, par prudence, je +refermai la porte derrière moi.</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>La Godaille avait arrêté subitement son récit.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur Frédéric? dit vivement +Gontran dont la curiosité tendue s'accommodait peu +de cette brusque interruption.</p> + +<p>Frédéric Bazart se mit à rire.</p> + +<p>—Je crois que c'est le vrai moment, monsieur +Lambert, de vous dire: «La route est belle!» débita-t-il.</p> + +<p>Gontran le regarda sans comprendre.</p> + +<p>—Oui, «la route est belle... On ne verse pas,» +appuya la Godaille expliquant sa plaisanterie. Je +vous avouerai que, depuis que je parle, mon gosier +à eu le temps de se dessécher. Or, si on versait un +peu... de n'importe quoi... un grog, par exemple...</p> + +<p>—Ah! mille pardons! fit Gontran qui alla chercher +dans le buffet tout ce qui était nécessaire à la +confection d'un grog.</p> + +<p>Et, quand il se fut désaltéré, La Godaille continua:</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>—Ce serait fièrement mentir, si je vous disais +qu'après tous ces tragiques événements, le sommeil, +quand je fus étendu dans mon lit, vint aussitôt me +trouver. Je me tournai et retournai de longues +heures durant sur ma couche avant de m'endormir. +Encore mon repos ne fut pas de longue durée. Je +fus réveillé par le vacarme des voix des habitants, +qui, les uns interrogeant, les autres répondant, +se tenaient rassemblés devant la porte de l'auberge +de Trudent.</p> + +<p>Il était question des événements de la nuit qu'on +connaissait par les douaniers.</p> + +<p>En un clin d'oeil, je fus habillé. Je descendis me +mêler aux villageois. Dans le groupe où je me glissai, +une commère était en train de dire:</p> + +<p>—Cette fois, le pauvre brigadier Vernot a perdu +la partie. On ne peut pas avoir toujours le bon bout. +Hier, il a triomphé du Tombeur-des-Crânes; aujourd'hui +c'est Chauffard qui lui a fait son affaire... +Et malheureusement, pour cette partie-là, le brigadier +ne peut pas demander sa revanche, comme il +en a accordé une au Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>—Ah! à propos du Tombeur-des-Crânes, interrompit +le facteur rural, il faut croire qu'il aura eu +peur d'être blagué dans le village pour sa double +défaite, car ce matin, à la pointe du jour, lui et les +autres de la troupe ont décampé... Ils en avaient le +droit, du reste, car ils ont payé Trudent rubis sur +l'ongle.</p> + +<p>—Mais qu'est-il donc arrivé au brigadier? demandai-je +à mon voisin.</p> + +<p>—Comment! vous ne savez pas le malheur de +cette nuit?</p> + +<p>—Je quitte mon lit à l'instant.</p> + +<p>—M. Vernot a été tué par le contrebandier Chauffard... +et à bout portant, il faut le croire... car le +cadavre avait au flanc une horrible plaie d'arme à +feu.</p> + +<p>Je compris que le brigadier, en se lâchant son +coup de fusil dans le corps, avait appuyé le canon de +son arme sur la piqûre du fleuret. Les ravages de la +balle avaient dû dénaturer la trace de la blessure +précédente.</p> + +<p>Il était arrivé à son but, ce pauvre Vernot! car la +commère, qui était la femme d'un douanier, ce qui +lui permettait de conter par le menu, continua:</p> + +<p>—Le brigadier a certainement reçu son atout dès +le début, car mon homme, qui était à son poste, +m'a dit n'avoir entendu que trois coups de fusil. Ça +n'a pas été long, vous voyez? Mon homme et ses +camarades seraient bien venus à son secours, mais, +par malheur, le brigadier leur avait précisément +donné la consigne de ne pas quitter leur affût.</p> + +<p>Il y avait, parmi les péroreurs, un moraliste qui +lâcha cette vérité incontestable:</p> + +<p>—Mieux vaut mourir à son poste pour le devoir, +comme le brigadier, que sur l'échafaud comme, tôt +ou tard, nous verrons trépasser Chauffard... On +laisse ainsi un nom honorable à sa fille...</p> + +<p>—Un nom honorable et une pension de l'Etat, +appuya la commère.</p> + +<p>Si épouvantable que soit un malheur qui vous +frappe, la jalousie trouvera toujours à mordre.</p> + +<p>—C'est pourtant vrai que, ce matin, la fille Vernot +s'est réveillée rentière, dit une voix hargneuse.</p> + +<p>A quoi la commère, pleine de compassion, répondit:</p> + +<p>—Pour le moment, elle ne pense guère à la pension, +la pauvrette! Elle est à peu près folle de désespoir. +Dame! la voilà seule au monde, à cette +heure! Personne pour la protéger... pas même le +vieux Carambol, qu'on a retrouvé mort d'un coup +de couteau à quelque distance de la maison.</p> + +<p>Un assistant curieux posa cette question:</p> + +<p>—Comment Carambol a-t-il été se faire tuer là où +il n'avait que faire?</p> + +<p>A quoi la femme du douanier répondit:</p> + +<p>—A ce que m'a conté mon mari, le capitaine de +douane qui est venu, ce matin, faire l'enquête, a, +tout de suite, deviné ce qui s'est passé. En entendant +les trois coups de feu, l'invalide a compris +qu'on attaquait le brigadier et a voulu courir au +secours de son bienfaiteur... La preuve en est dans +le fusil tout chargé qu'on a ramassé près de son cadavre... +Une jambe de bois n'empêche pas de viser +juste, pas vrai? Et, à ce jeu-là, Carambol était un +malin... Donc il est parti pour le carrefour des Roches, +afin de...</p> + +<p>—Oui, il est parti, mais en abandonnant la jeune +fille confiée à sa garde, interrompit l'auditeur hargneux.</p> + +<p>—Il avait pris d'abord la précaution de bien clore +la maison, car, ce matin, l'enquête a trouvé la porte +fermée à double tour et elle n'a pu être ouverte +qu'après que la clé eût été trouvée dans une poche +du défunt invalide.</p> + +<p>Seul de tout mon groupe je savais la vérité; mais +je me gardai bien de rien démentir de tous ces +commentaires sur les événements de la nuit. Bien +au contraire, j'appuyai en disant:</p> + +<p>—A coup sûr, le capitaine de douane a deviné +juste. Avant d'avoir pu faire usage de son arme, Carambol, +en courant au secours de Vernot, aura été +surpris par la bande de Chauffard. Ces gredins, qui +venaient de tuer le brigadier, n'ont pas voulu +donner l'éveil par de nouveaux coups de feu et ils +l'ont tué d'un coup de couteau.</p> + +<p>—Oui, la chose a dû se passer de la sorte, se répétèrent +les péroreurs en se séparant.</p> + +<p>Bientôt tout ce que je viens de vous dire passa à +l'état de vérité dans le pays.</p> + +<p>Pas l'ombre d'un soupçon ne plana sur Alfred. +Nul, dans le village, ne se douta que ce chenapan +était le véritable assassin de Vernot. Les rares fois +qu'on parla du saltimbanque, ce fut pour en rire en +disant:</p> + +<p>—N'empêche qu'il s'était fait tomber par le +pauvre Vernot, ce fameux Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>Et on échangeait des plaisanteries sur le coup de +bâton vigoureux dont le brigadier lui avait caressé +l'occiput, mais, je le répète, sans que jamais un mot +mêlât le saltimbanque au drame qui s'était passé. +Le départ précipité de la troupe, qui avait d'abord +annoncé devoir séjourner plusieurs jours à Montrel, +trouvait même une explication des plus simples. Le +Tombeur-des-Crânes avait fui par peur d'être tourné +en ridicule.</p> + +<p>Puis le temps s'écoula.</p> + +<p>Six semaines plus tard, Henriette obtint la pension +et la voix publique trouva que ce n'était que +juste.</p> + +<p>Un seul homme, après moi, aurait pu démentir la +fable adoptée sur la mort du brigadier, c'était +Chauffard.</p> + +<p>Mais, trois jours après le trépas de Vernot, le terrible +contrebandier, dans une rencontre avec la +douane, se fit tuer net d'un coup de carabine... ce +qui lui évita de monter sur l'échafaud.</p> + +<p>Comme l'avait annoncé le médecin, mon oncle se +rétablit.</p> + +<p>Son premier soin fut de faire repasser en Belgique +la meute dont j'avais pris soin tant qu'il n'avait pu +se retrouver sur pied.</p> + +<p>La leçon, au lieu de lui profiter, ne le fit pas renoncer +à la contrebande. Un mois plus tard, les habitants +de Montrel furent très surpris de voir, au +grand matin, une trentaine de chiens, tous avec un +collier rempli de dentelles, rôder autour de la +maison du Père aux Écus.</p> + +<p>Après avoir franchi la frontière, que la mort de +Vernot laissait un peu moins bien surveillée, les +chiens étaient accourus au chenil où ils allaient être +si bien fêtés.</p> + +<p>Par malheur, ils en avaient trouvé fermée l'entrée +secrète. Si mon oncle n'avait pas été là pour leur +ouvrir, c'était que, deux heures avant l'arrivée de la +meute, et sans qu'il eût le temps d'appeler au secours, +il avait été tué par une seconde attaque d'apoplexie.</p> + +<p>Il faut supposer que les habitants de Montrel +étaient tous un peu contrebandiers, car, de toute +cette dentelle, que les chiens errants promenèrent +dans le village, pas un fifrelin ne tomba dans les +mains des douaniers.</p> + +<p>Pendant le mois écoulé entre la mort du brigadier +et celle du Père aux Écus, j'allai vingt fois rendre +visite à Henriette pour laquelle je m'étais pris d'une +affection de frère.</p> + +<p>Quand ma mère, à qui j'avais appris le décès de +mon oncle, m'enjoignit par lettre de revenir à Lille, +j'allai faire mes adieux à la fille du brigadier. Je la +trouvai en train de boucler ses malles. Le matin +même, elle avait traité avec un acquéreur de sa +maison. Vingt-quatre heures après mon départ, elle +devait quitter le pays pour venir retrouver, à Paris, +une soeur de sa mère.</p> + +<p>Notre séparation fut des plus tristes. Malgré l'engagement +réciproque que nous avions pris de nous +écrire, je perdis toute nouvelle d'Henriette. Les deux +ou trois lettres qu'elle m'écrivit,—c'est elle qui me +l'a appris tout à l'heure quand la visite de M. Cabillaud, +vous redemandant son fils, nous tenait prisonniers +dans la cuisine,—ces lettres, dis-je, ne me +parvinrent pas, par cette raison que ma mère, chez +qui elles m'étaient adressées, les ouvrit et les lut. +Croyant à une amourette qu'il était bon d'étouffer, +elle jugea utile de ne pas souffler mot de ces lettres. +De là vient donc que, depuis mon départ de Montrel, +c'est, aujourd'hui, chez vous, pour la première fois +après deux ans écoulés, que je me suis retrouvé en +présence d'Henriette.</p> + +<p>Oui, deux ans déjà! et je crois qu'il y a tout au +plus deux mois que j'ai quitté Montrel. Il me semble +encore voir et entendre Trudent, lorsque j'entrai +dans son auberge pour lui faire mes adieux.</p> + +<p>Il était cramoisi de fureur.</p> + +<p>—Vous connaissiez mon valet, cet Auvergnat +ivrogne? me demanda-t-il à brûle-pourpoint.</p> + +<p>—Oui, le nommé Craquefer qui servait du vinaigre +pour du vin à vos clients... Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien! j'ai flanqué à la porte cet exécrable +pochard... Savez-vous ce qu'il m'avait encore +fait?</p> + +<p>—Non. Contez.</p> + +<p>—Depuis quinze jours, mes pratiques me répétaient: +«C'est drôle, Trudent, comme votre vin +empoisonne!» Je le flairai. C'était la vérité. Les +bouteilles se succédaient et toujours la même puanteur! +C'était d'autant plus étonnant que le vin que +je garde pour ma propre consommation n'avait aucune +odeur, et pourtant, même marchand, même +année, pas même tonneau cependant. Ça m'intriguait +ferme.</p> + +<p>—Je le croîs.</p> + +<p>—Si bien qu'à force de chercher, je finis par me +dire: Si le vin que je bois ne sent rien, tandis que +celui de mon public sent mauvais, cela ne peut provenir +que de l'eau que je mets dans le tonneau destiné +aux clients.</p> + +<p>—Bien raisonné! dis-je d'un ton calme qui ne +pouvait effaroucher Trudent sur l'aveu que sa colère +contre l'Auverpin Craquefer avait laissé échapper.</p> + +<p>—Or, continua-t-il, comme je coupe mon vin avec +l'eau de mon puits, je la goûtai... Depuis mon baptême, +c'était la première fois que je buvais de l'eau. +Vous comprenez que, pour ce liquide, je n'avais pas +le palais blasé.</p> + +<p>—Le goût devait donc vous arriver dans toute sa +saveur... Et quel a été ce goût?</p> + +<p>—Une infection!!!</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Alors j'ai pensé à curer mon puits.</p> + +<p>La-dessus Trudent se croisa les bras, agita sa tête +et repartit d'une voix indignée:</p> + +<p>—Devinez ce que j'ai trouvé dans mon puits?</p> + +<p>—Je ne suis pas grand devineur. Dites-le-moi.</p> + +<p>Rien ne saurait rendre l'organe furibond avec lequel +l'aubergiste exaspéré me hurla:</p> + +<p>—Un chien crevé!!!... Il devait être là dedans +depuis un grand mois au moins.</p> + +<p>—Et vous accusez le charabia de vous avoir joué +ce tour?</p> + +<p>—Qui donc alors, si ce n'est ce sac à vin dont l'ivrognerie +n'en était plus à compter ses exploits?... +Il a eu beau nier, soutenir qu'il était «innochent», +ouste! je l'ai envoyé porter son «innochenche» ailleurs.</p> + +<p>Du moment que l'Auvergnat était parti, je n'avais +pas à plaider pour lui. Quand j'eus quitté l'aubergiste, +il me sembla entendre encore retentir à mes +oreilles la voix de la Belle-Flamande disant à son +fils: «Alfred, viens donc faire entendre raison à +cette folle de Cydalise!» Invitation d'où il était résulté +pour la Fille du Soleil une danse des mieux +réussies. C'était donc la grande rousse qui, pour se +venger comme elle l'avait promis, après avoir pris à +Alfred la clé du cadenas de la caisse, avait jeté dans +le puits l'animal que le Tombeur-des-Crânes, le bec +tout enfariné, avait été sur le point d'échanger +contre les dix mille francs offerts par le Père aux +écus.</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>Sur ces derniers mots, la Godaille but ce qui restait +de son grog et, en reposant son verre sur la +table, ajouta:</p> + +<p>—Et quand j'aurai ajouté que deux mois après +mon retour à Lille, ma mère, toujours pour me dépayser, +m'expédia à Paris, chez mon autre oncle, +l'entrepreneur Bazart, l'associé de la maison Camuflet +et Bazart, dont je suis l'héritier... après avoir été +accusé d'être son assassin, je vous aurai dit toute +l'histoire de ma vie.</p> + +<p>—Non, non! fit vivement Gontran.</p> + +<p>—Pourquoi ce non?</p> + +<p>—Parce que vous ne m'avez pas tout dit.</p> + +<p>—Qu'ai-je donc oublié? demanda La Godaille en +jouant la surprise.</p> + +<p>—Vous avez omis justement de me renseigner +sur le point qui m'intéresse le plus.</p> + +<p>—Bah! quel point?</p> + +<p>—Ce qui vous arriva quand, après avoir lutté +avec le Tombeur-des-Crânes qui vous avait blessé +à la main, vous entrâtes dans la maison de Vernot.</p> + +<p>—Euh! euh! fit la Godaille avec hésitation, tenez-vous +beaucoup à le savoir?</p> + +<p>Gontran comprit la délicatesse du sentiment qui +rendait Frédéric Bazart muet sur le point en question. +Aussi, pour faire taire ce scrupule, il s'empressa +de dire:</p> + +<p>—Je dois vous apprendre que, par Henriette elle-même, +je sais ce qui arriva.</p> + +<p>—Eh bien, alors? fit La Godaille résistant toujours.</p> + +<p>—Seulement je ne connais que le fait principal. +Pour éviter à celle que j'aime un récit trop pénible, +je n'ai jamais voulu lui demander des détails...</p> + +<p>—Détails qu'elle ne connaît pas tous... car, aujourd'hui +encore, elle ignore que ce n'est pas Chauffard +qui a tué son père et Carambol... J'avais juré +au brigadier de laisser Henriette croire à sa mort +telle que les événements la présenteraient... J'ai +tenu mon serment.</p> + +<p>Gontran revint donc à l'assaut:</p> + +<p>—Ce sont ces détails, que je n'ai pas voulu entendre +d'Henriette, que je suis curieux d'apprendre +par vous.</p> + +<p>—Soit donc! dit La Godaille consentant enfin.</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>Et, tout aussitôt, reprenant son histoire à l'endroit +voulu:</p> + +<p>—Dès que le Tombeur-des-Crânes eut disparu, je +pénétrai dans la maisonnette dont, je vous l'ai dit, +je refermai la porte derrière moi. Elle était bien +petite, cette demeure du brigadier! Une seule +salle en occupait tout le rez-de-chaussée. A l'étage +au-dessus, deux chambres... l'une occupée par +Henriette... l'autre, un peu plus grande, où couchait +le père. Chaque soir, Carambol dressait son +lit au rez-de-chaussée.</p> + +<p>Quand j'entrai dans la salle d'en bas, éclairée par +une lumière posée sur la table, le premier objet qui +frappa mon regard fut le lit de l'invalide, simple lit +de sangles qui ne supportait qu'un seul matelas.</p> + +<p>Les couvertures et draps posés sur une chaise +témoignaient que Carambol n'avait pas encore +achevé de préparer sa couche quand s'était produite +la cause qui avait fait au malheureux quitter le +logis.</p> + +<p>Dans l'émotion épouvantée qui me secouait à mon +entrée en la maison, deux détails qui, tout de suite, +m'auraient appris l'horrible vérité, échappèrent à +mon attention.</p> + +<p>Je fus surtout terrifié par le silence sinistre qui +régnait en ce logis d'où venait de sortir le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>—Henriette! appelai-je d'une voix que la peur +étranglait dans ma gorge.</p> + +<p>On ne répondit pas à mon appel.</p> + +<p>Alors je pris la lumière sur la table et je m'engageai +sur l'escalier. A moitié de ma montée, je +m'arrêtai, hésitant à poursuivre. Peut-être la jeune +fille croyait-elle au retour du misérable Alfred.</p> + +<p>—Henriette! répétai-je pour la rassurer, c'est +moi, La Godaille.</p> + +<p>Toujours même silence.</p> + +<p>Alors j'achevai de monter l'escalier qui m'amena +à un petit palier sur lequel s'ouvraient deux portes. +J'en poussai une qui céda sous sa main.</p> + +<p>C'était la chambre du brigadier.</p> + +<p>Sur le lit était étalé le costume de chasse que +portait Vernot, il y avait à peine une heure, dans +son assaut avec Alfred, et qu'il avait retiré pour +endosser l'uniforme avant de se rendre à son poste.</p> + +<p>Je quittai vite cette chambre où ne devait plus +revenir le brave soldat et je frappai à l'autre porte +du palier.</p> + +<p>Personne ne répondit.</p> + +<p>Devant ce silence effrayant, je n'hésitai plus à +entrer dans la chambre de la jeune fille.</p> + +<p>Henriette, non plus vêtue qu'une femme surprise +en son lit, était étendue évanouie sur sa couche en +désordre.</p> + +<p>En une seconde, je devinai tout! Le misérable +Tombeur-des-Crânes, usant de la violence, l'avait +rendue victime du dernier outrage.</p> + +<p>J'eus peur que la jeune fille, en reprenant ses sens +qui lui ramèneraient le souvenir de son infortune, +me trouvât devant elle. Pour lui éviter de rougir en +ma présence, je quittai précipitamment la chambre +et je redescendis en bas.</p> + +<p>Pourquoi le Tombeur-des-Crânes était-il revenu +rôder autour de la maison? Comment avait-il su +attirer sur la route le malheureux Carambol, qui +avait dû sortir de confiance, sans prendre son fusil +que je voyais sur la table, près de la lumière?</p> + +<p>J'étais là, immobile, cherchant à reconstituer le +drame, quand, là-haut, la voix affaiblie de la jeune +fille, revenue à elle, se fit entendre.</p> + +<p>—Carambol! appelait-elle.</p> + +<p>Un frisson me courut sur le corps. Elle ignorait +donc le sort de son vieil ami? Allais-je avoir à le lui +apprendre? A tout hasard, je répondis:</p> + +<p>—Carambol n'est pas encore de retour, mademoiselle +Henriette... Il m'a envoyé pour garder la maison +quand, tout à l'heure, je l'ai rencontré en revenant, +après avoir accompagné votre père... Voulez-vous +que je monte?</p> + +<p>Ignorant que, pendant son évanouissement, j'avais +pénétré chez elle, la jeune fille, pour me cacher le +désordre de sa chambre qui était résulté de la lutte, +me répondit vivement:</p> + +<p>—Non, ne montez pas. Je vous rejoins.</p> + +<p>Et, tout aussitôt, je la vis apparaître, vêtue d'un +peignoir, descendant l'escalier.</p> + +<p>Si grand effort qu'elle fît pour me dissimuler son +accablement, elle tremblait la fièvre, son pas chancelait. +Elle s'approcha de la table près de laquelle se +trouvait un escabeau. Elle se laissa tomber sur ce +siège en me demandant:</p> + +<p>—Quand vous l'avez rencontré, Carambol avait-il +découvert de qui venaient ces deux cris de souffrance +qui ont retenti aux environs?</p> + +<p>A ces mots, je me souvins des deux gémissements +que le brigadier et moi nous avions aussi entendus. +Je cherchais une réponse à cette question inattendue, +quand Henriette me prit brusquement la main +en s'écriant:</p> + +<p>—Du sang! Vous êtes blessé!</p> + +<p>Ma foi! je l'avais oublié, ce coup de couteau du +Tombeur-des-Crânes! En me le rappelant, Henriette +réveilla soudainement ma fureur contre cet homme +et, sans réfléchir, je m'écriai:</p> + +<p>—Oh! je le rattraperai, ce scélérat que je n'ai pu +assommer à sa sortie de cette maison!</p> + +<p>J'aurais bien voulu ravaler mes paroles, mais il +était trop tard: Henriette s'était redressée, rouge de +la pensée de son déshonneur, attachant sur moi son +regard désolé. D'une voix frémissante, elle me dit +lentement:</p> + +<p>—Si vous avez vu sortir cet homme d'ici, alors +vous savez tout.</p> + +<p>Le courage me manqua pour répondre. J'attirai +sous mes lèvres le front d'Henriette et j'y déposai un +baiser de frère. Au fond, c'était, à mon insu, une +réponse que comprit la jeune fille, car, sa fermeté +factice l'abandonnant, elle éclata en sanglots qui lui +permirent à peine de balbutier:</p> + +<p>—Perdue! perdue!</p> + +<p>Je profitai de l'égarement de son désespoir pour +lui arracher peu à peu le récit de ce qui s'était +passé.</p> + +<p>Les confidences de la jeune fille, jointes à tout ce +que je savais de ce qui avait précédé, me permirent +alors de reconstituer le drame. Voici, selon moi, les +faits tels qu'ils devaient avoir eu lieu.</p> + +<p>Soit pour reprendre ce chien perdu dont il lui était +offert dix mille francs et qu'il soupçonnait toujours +le brigadier de lui avoir enlevé; soit que, certain +d'avoir touché en plein corps, il voulût savoir ce +qu'il allait advenir de celui qu'il avait traîtreusement +blessé, le Tombeur-des-Crânes, affolé par une +haine furieuse, encore attisée par sa double défaite +devant le public, était accouru, derrière nous, à la +demeure de Vernot.</p> + +<p>Peut-être qu'en voyant le brigadier partir pour +aller à son poste il l'eût assassiné si je n'eusse été là, +faisant la conduite à Vernot. Alors la haine avait +fait place à la cupidité. Dix mille francs à palper +étaient une jolie fiche de consolation. Il avait donc +pensé à reprendre son chien dans cette maisonnette +qui n'était plus gardée que par une jeune fille et un +invalide.</p> + +<p>Trop prudent pour s'exposer à un coup de fusil +comme celui dont il avait été salué quand il était +venu, la nuit précédente, rôder autour du logis, il +avait usé de ruse.</p> + +<p>Carambol, après avoir soigneusement fermé porte +et volets, comme le lui avait recommandé le brigadier +au départ, était en train de préparer son lit +dans la salle d'en bas quand, à vingt mètres de la +maison, dans les taillis, s'était élevé un long et désespéré +cri d'appel.</p> + +<p>Tout aussitôt, de sa chambre où elle se déshabillait, +Henriette avait demandé:</p> + +<p>—As-tu entendu, Carambol?</p> + +<p>L'invalide était un vieux renard au fait de bien +des tours.</p> + +<p>Dans sa carrière de douanier, il en avait tant et +tant vu de grises, qu'il eût rendu des points à saint +Thomas.</p> + +<p>—Connu! connu! ricana-t-il. Ne faites pas attention, +ma petite Henriette. Si Chauffard bat la campagne, +c'est une frime pour attirer la brigade par +ici pendant qu'il fera sa trouée dans la direction du +pavé Lassaut. Connu! vous dis-je, archi-connu! J'y +ai été pris dans le temps.</p> + +<p>Il riait encore quand était parti le second appel, +tant douloureux, que la jeune fille émue avait +repris:</p> + +<p>—Mais si ce n'était pas une ruse?</p> + +<p>Et, en pensant à moi:</p> + +<p>—Qui sait si ce n'est pas M. La Godaille auquel il +sera arrivé un accident en revenant d'accompagner +mon père?</p> + +<p>Il m'avait pris à la bonne, le brave invalide. A +mon nom, il fut ébranlé.</p> + +<p>—Ce serait tout de même bien possible, avoua-t-il.</p> + +<p>Mais regimbant au souvenir de la consigne donnée +par Vernot de bien veiller sur sa fille:</p> + +<p>—Je ne peux pas, pourtant, vous laisser seule, +répliqua-t-il.</p> + +<p>—Oh! c'est si près de la maison! Dix secondes te +suffiront pour aller et venir.</p> + +<p>—Euh! euh! dix secondes! pas avec ma guibolle +de bois, objecta l'invalide dont la voix qui fléchissait +indiqua à Henriette qu'il fallait insister.</p> + +<p>—Songe donc un peu! Si c'était M. la Godaille? +appuya-t-elle.</p> + +<p>—Allons! on y va! lâcha Carambol.</p> + +<p>Comme l'avait dit Henriette, c'était tout près de +la maison... si près même que, par malheur, Carambol, +croyant n'avoir pas à perdre la porte de vue, +négligea de la fermer. Il partit, laissant la lumière +qui brûlait sur la table.</p> + +<p>J'en suis certain, le Tombeur-des-Crânes ne pensait +pas à l'assassiner. Il voulait le mettre dans l'impossibilité +de regagner la maison. La preuve en est +dans un détail qui échappa le lendemain à l'enquête, +quand on releva le cadavre.</p> + +<p>La jambe de bois était brisée!</p> + +<p>On attribua cette rupture à la chute de l'invalide +mortellement blessé.</p> + +<p>Pour moi, il dut en être autrement. Je parierais +que le Tombeur-des-Crânes, accroupi dans un fossé +de la route, sur le passage de Carambol, bien au niveau +du sol, a brisé la jambe de bois du coup violent +d'un gourdin qu'il s'était fait en arrachant un +jeune arbre du taillis. Cette sorte de massue, encore +fraîche dans ses éclats, je l'ai retrouvée le lendemain +à dix mètres de l'endroit du crime.</p> + +<p>L'idée de casser la jambe à Carambol était très +adroite. C'était immobiliser le brave homme sur +place pendant tout le temps nécessaire au Tombeur-des-Crânes +pour visiter la maison à la recherche de +son chien.</p> + +<p>Pour ce qui est de la fin du drame, j'en suis réduit +aux conjectures. Carambol, malgré son âge, +était encore un homme vigoureux. S'il manquait +par une jambe, il se rattrapait par des bras solides. +Je suppose donc que, dans sa chute, il sera tombé +sur Alfred qu'il aura saisi de ses mains de fer... +Qui sait s'il ne l'étranglait pas!!! Alors le Tombeur-des-Crânes +aura demandé sa délivrance à son couteau.</p> + +<p>Aussitôt libre, il s'élança vers la maison.</p> + +<p>Pas plus qu'il n'avait projeté la mort de Carambol, +je crois que le misérable n'avait pensé à Henriette. +Il comptait trouver le chien dans la salle d'en +bas ou dans les communs du jardin, et, après avoir +visité le rez-de-chaussée, il allait passer dans les dépendances +extérieures quand, au bruit de ses pas +qu'il ne songeait pas à assourdir, Henriette, croyant +au retour de l'invalide, demanda d'en haut:</p> + +<p>—Eh bien, Carambol, qu'était-ce, vieil ami?</p> + +<p>A cette voix de la fille de son ennemi, la haine +qu'il avait vouée au brigadier se réveilla terrible et, +dans son cerveau incendié, se dressa, soudaine, furieuse, +irrésistible, la pensée d'une atroce vengeance... +Vous savez le reste.</p> + +<p>Voilà, je le répète, comment j'ai reconstruit le +drame à l'aide de ce que je savais et des confidences +d'Henriette.</p> + +<p>Je la vois encore, la pauvrette, lorsque, la tête +cachée sur ma poitrine, elle me fit, à grand'peine, le +récit de la lutte où elle avait succombé, s'affligeant +moins sur elle que sur son père lorsqu'il apprendrait +la vérité.</p> + +<p>—Pauvre père! pauvre père! sanglotait-elle.</p> + +<p>Hélas! pouvais-je dire que celui pour qui elle redoutait +une immense douleur ne reviendrait jamais +sous ce toit qui ne devait plus abriter qu'elle +seule?</p> + +<p>Tout à coup elle me demanda:</p> + +<p>—Où est donc Carambol?</p> + +<p>Sa douleur lui avait accordé une trêve pour penser +à son vieux compagnon.</p> + +<p>Alors, avec bien des ménagements, il me fallut lui +apprendre la mort de l'invalide, assassiné par celui +qui avait été le bourreau de son honneur.</p> + +<p>A ce surcroît d'affliction qui attendrait, le lendemain, +celui qu'elle comptait revoir, elle répéta:</p> + +<p>—Pauvre père! pauvre-père!</p> + +<p>Une pensée me vint.</p> + +<p>Ne se pouvait-il pas que le désespoir d'Henriette +rendît nul l'espoir emporté par Vernot que sa mort +donnerait une pension à son enfant? Il fallait que +les événements justifiassent l'accusation contre le +contrebandier Chauffard en le faisant coupable de +la mort du brigadier. Un de plus encore n'ajouterait +rien au compte de cet homme déjà six fois meurtrier... +Il était de toute nécessité de lui faire endosser +aussi le trépas de Carambol.</p> + +<p>Je laissais impuni le véritable meurtrier, mais je +devais ce sacrifice à la réputation de la jeune fille.</p> + +<p>Usant donc d'un subterfuge, je lui dis doucement:</p> + +<p>—Il tient à vous de diminuer de moitié la douleur +qui attend demain votre père à son retour.</p> + +<p>Et comme ses yeux, pleins de larmes, me regardaient +sans comprendre, j'ajoutai:</p> + +<p>—Cachez-lui une partie de la vérité... Plus tard, +vous lui apprendrez ce qui vous regarde... Je sais +qu'un obstacle s'oppose à ce que je vous propose: +c'est la mort de Carambol qu'il faudra expliquer à +votre père...</p> + +<p>Sous ce prétexte de ménager Vernot qui, malheureusement, +n'avait plus besoin d'explications, j'amenai +Henriette à un consentement qui, sans qu'elle +s'en doutât, assurait le secret de son malheur.</p> + +<p>—Laissez-moi préparer les événements de telle +sorte que l'assassinat de Carambol ne soulève aucun +soupçon qui remonte à vous.</p> + +<p>Mon moyen fut bien simple. Quand j'eus fini par +arracher le consentement d'Henriette, j'enfermai la +jeune fille à double tour dans la maison. Puis j'allai +glisser la clé dans une poche de l'invalide et, à côté +du cadavre, je plaçai son fusil que j'avais rapporté +de la grande salle. D'où il résulta que, le lendemain, +l'enquête conclut que Carambol, après avoir +entendu les trois coups de fusil au carrefour des +Roches, s'était échappé du logis qu'il avait soigneusement +refermé, pour courir au secours du brigadier, +et que, surpris par la bande de Chauffard, il +avait été tué avant d'avoir pu faire usage de son +arme.</p> + +<p>Au point du jour, Henriette apprit la mort de son +père, tué, lui dit-on, à son poste dans une attaque +de Chauffard.</p> + +<p>L'enquête avait expliqué le trépas de l'invalide. +Le brigadier n'était plus là pour l'aveu que voulait +lui faire Henriette. La jeune fille comprit que le +mieux était de taire un secret qui n'était connu que +de moi.</p> + +<p>—Et de moi à qui elle a tout dit, ajouta Gontran.</p> + +<p>Ensuite, d'une voix triste:</p> + +<p>—De vous, de moi... et du coupable, s'il vit +encore.</p> + +<p>A ces mots, La Godaille se redressa étincelant de +colère et étendant la main où se voyait la cicatrice +du coup de couteau donné par le Tombeur-des-Crânes:</p> + +<p>—Oh! grinça-t-il, qu'il vive encore, le gueusard, +et qu'il me tombe un jour sous la coupe... Je ne +vous dis que ça!!!</p> + +<p>Il achevait quand reparut Henriette, arrivant de la +mansarde où elle avait été visiter sa malade.</p> + +<p>Gontran prit entre ses mains la tête charmante de +la gracieuse blonde et, sur le front, il lui déposa un +long et muet baiser.</p> + +<p>Puis il la conduisit devant La Godaille.</p> + +<p>—Monsieur Frédéric Bazart, dit-il, je vous demande +d'être le témoin d'Henriette que j'épouserai +dans un mois.</p> + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br> + + +<p>A cette annonce de leur mariage à si prochaine +date faite par son amant, Henriette secoua la tête +d'un air de doute et objecta en riant:</p> + +<p>—Oh! oh! nous marier dans un mois... si ton +oncle, M. Fraimoulu, ne vient pas mettre son holà!</p> + +<p>Ne pas croire que le jeune homme fût indépendant, +c'était donner de l'éperon à Gontran qui +s'écria:</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi! Eh bien! pas plus tard que +tout de suite, je vais aller annoncer notre mariage à +mon oncle, en lui donnant cet avis qu'il flûtera à +vouloir s'y opposer.</p> + +<p>—Rappelle-toi le conseil de M. Cabillaud... Ton +oncle, dans l'état où l'a mis son domestique Pietro, +ne se soucie peut-être pas de ta visite. Tu vas le +prendre dans un mauvais moment. A sa peau de +tigre, il joint probablement l'humeur de cet animal.</p> + +<p>—Bah! bah! qui sait si mon oncle n'est pas de la +nature des côtelettes qui s'attendrissent après avoir +été battues? répondit le jeune homme en riant.</p> + +<p>Il tendit la main à La Godaille qu'il croyait disposé +à rester avec Henriette jusqu'à son retour. Mais ce +dernier s'empressa de dire:</p> + +<p>—Je vous accompagne. Pendant que vous entrerez +chez M. Fraimoulu, je monterai à l'étage au-dessus +faire ma visite à M. Grandvivier.</p> + +<p>Et les deux jeunes gens partirent.</p> + +<p>Arrivés à destination, c'est-à-dire au moment où, +sur le palier de son oncle, Gontran allait se séparer +de La Godaille qui avait encore un étage à monter, +un souvenir revint au neveu de Fraimoulu en pensant +à ce nom de Cydalise que portait la cuisinière +du magistrat.</p> + +<p>—Regardez donc bien le cordon bleu de M. Grandvivier, +conseilla-t-il à Frédéric Bazart.</p> + +<p>—Ah! oui, fit ce dernier; qui s'appelle aussi +Cydalise comme la saltimbanque? Vous me l'avez +déjà dit en me demandant si les deux, par hasard, +n'en feraient pas qu'une... A quoi je vous ai répondu +que la cuisinière est brune, tandis que l'autre, la +Fille du Soleil, était d'un roux ardent.</p> + +<p>—Une perruque ou une teinture ne peuvent-elles +pas métamorphoser une brune en rousse? Examinez +toujours avec attention, insista Gontran.</p> + +<p>—C'est convenu! dit la Godaille qui continua +l'ascension de l'escalier, pendant que Gontran sonnait +chez son oncle.</p> + +<p>La porte lui fut ouverte par un grand diable, à la +face soigneusement rasée, dont les traits immobiles +donnaient à croire qu'il était porteur d'une tête en +bois. Raide comme un piquet, mais la voix mielleuse, +il demanda:</p> + +<p>—Monsieur désire?</p> + +<p>—Je veux voir mon oncle, M. Fraimoulu, répondit +Gontran devinant qu'il était en présence du +remplaçant de Pietro.</p> + +<p>—Mille pardons de ma demande! Je n'avais pas +encore l'honneur de connaître monsieur, débita le +valet toujours gourmé.</p> + +<p>Et, en refermant la porte derrière le jeune homme, +il annonça:</p> + +<p>—M. <i>de</i> Fraimoulu est dans son cabinet de travail.</p> + +<p>—<i>De</i>, se répéta Gontran étonné de la particule; +est-ce que mon oncle s'est découvert des parchemins +depuis hier?</p> + +<p>Il trouva Fraimoulu emmitouflé dans une ample +robe de chambre, avachi sur un large fauteuil tout +garni d'oreillers qui lui soutenaient les reins.</p> + +<p>—Êtes-vous donc indisposé, cher oncle? s'écria +hypocritement le neveu.</p> + +<p>—Oh! à peine! Je me suis trouvé dans un courant +d'air, déclara négligemment Fraimoulu tout en +faisant une grimace arrachée par la douleur que lui +avait occasionnée le tout petit mouvement du cou +dont il avait salué Gontran.</p> + +<p>Puis, pour ne pas laisser la conversation s'appesantir +sur son état maladif, il demanda brusquement:</p> + +<p>—Hein! tu as vu Hilarion?</p> + +<p>—Qui appelez-vous Hilarion?</p> + +<p>—Mon nouveau valet de chambre.</p> + +<p>—Comment! vous avez congédié Pietro! un sujet +qui promettait tant! Est-ce que c'est lui qui, en ouvrant +une fenêtre, vous a fait attraper votre courant +d'air?... Vrai! je le regrette, ce garçon... il avait une +certaine allure!</p> + +<p>Fraimoulu avança une lèvre dédaigneuse.</p> + +<p>—Oh! fit-il, comme allure, il n'approchait pas du +grand air d'Hilarion! As-tu remarqué son grand air? +Comme on voit tout de suite qu'il n'a jamais servi +que la plus haute aristocratie!... Il sort de chez le +duc Riaco del Punaisiados, la plus illustre famille +d'Espagne. Elle a le droit de s'asseoir sur une marche +du trône.</p> + +<p>—Alors, encore une perle, votre Hilarion?</p> + +<p>—Oui. Puisque je faisais tant que de remplacer +Pietro, j'ai voulu trouver tout de suite le plus-que-parfait. +Alors, ce matin, après le départ de Pietro...</p> + +<p>—Mais pourquoi est-il parti, ce remarquable Auvergnat?</p> + +<p>Pris de court, Fraimoulu répondit:</p> + +<p>—Pietro a opté pour une place de précepteur des +enfants dans une riche famille anglaise.</p> + +<p>—Pour en revenir à Hilarion? appuya le neveu +sans sourciller au mensonge de son oncle.</p> + +<p>—J'ai voulu, te disais-je, aller au plus-que-parfait. +Alors, ce matin, j'ai envoyé mon portier au +plus célèbre bureau de placement du quartier Saint-Germain... +un bureau où la haute noblesse se fournit +de domestiques. J'avais bien recommandé à mon +portier de dire qu'on ne m'expédiât que la crème du +bureau.</p> + +<p>—Et on vous a envoyé Hilarion?</p> + +<p>—Dont les certificats attestent qu'il n'a jamais +servi que sur les plus hauts sommets de l'aristocratie: +des princes, des ducs, des marquis.</p> + +<p>—Et, après tant de nobles maîtres, Hilarion a +consenti à entrer chez un simple bourgeois comme +vous?</p> + +<p>—Il a commencé par se faire tirer un peu l'oreille. +J'ai fini par le décider en lui accordant deux légères +concessions. La première, que ses gages seraient +doublés.</p> + +<p>—La seconde?</p> + +<p>—Oh! celle-là est une concession uniquement +faite à l'amour-propre de ce brave garçon n'ayant +jamais servi que la noblesse.</p> + +<p>—C'est?</p> + +<p>—C'est que, entre nous, tout à fait dans l'intimité, +je le laisserais m'appeler baron. Tu comprends? +Pour ce que ça me coûtait, j'ai donc cédé.</p> + +<p>Gontran avait tout écouté sans broncher. Pendant +qu'il était en train de s'amuser, il voulut se faire la +bonne mesure.</p> + +<p>—Oui, dit-il tout sérieux; mais avec votre incomparable +Hilarion vous n'allez que sur une jambe. Il +vous manque encore une cuisinière, cet illustre cordon +bleu que vous prétendiez conquérir.</p> + +<p>—Erreur! mon neveu!... Je l'ai, ce phénix de la +casserole! Sache donc que j'ai fait coup double! En +même temps qu'un valet de chambre, j'avais demandé +une cuisinière. «Un monstre de talent auquel +l'art culinaire ait révélé tous ses secrets,» +avais-je écrit au directeur du bureau de placement +pour bien lui désigner le sujet qu'il fallait m'envoyer.</p> + +<p>—Et vous avez reçu votre monstre?</p> + +<p>—Une heure après, il arrivait.</p> + +<p>—Bien garanti monstre?</p> + +<p>—Tout ce qu'il y a de plus monstre... et je dirai +même garanti fort spirituellement par le directeur +du bureau de placement qui, dans son bulletin +d'envoi, m'a écrit: «Je crois ne pas mieux vous +recommander Pétronille qu'en vous disant qu'elle +est restée vingt-trois ans chez un curé.» Or, tu le +sais; on a le bec difficile dans le clergé. On se connaît +en bons morceaux... Qui nous a transmis les +recettes culinaires du moyen âge, si ce n'est les +moines? Grosse abbaye, bonne marmite, dit un +proverbe.</p> + +<p>Et, tout superbe, Athanase Fraimoulu articula +avec un sourire de triomphe:</p> + +<p>—Grâce au talent de Pétronille, je compte, avant +peu, prendre ma revanche de l'échec que m'a valu +cette misérable Nadèje... Dès demain, j'enverrai de +nouvelles invitations.</p> + +<p>Gontran crut devoir prêcher un tantinet la prudence à +son oncle.</p> + +<p>—A votre place, j'attendrais, conseilla-t-il doucement.</p> + +<p>—Attendre quoi? fit Fraimoulu.</p> + +<p>—Que Pétronille m'ait bien prouvé son prodigieux +talent.</p> + +<p>—Mais elle me l'a prouvé ce matin même à +déjeuner.</p> + +<p>—Ah! elle vous a fait un fin déjeuner?</p> + +<p>—Fin? Non. Et c'est là son mérite... Elle m'a +servi le plat le plus simple, le plus vulgaire. Dame! +tu comprends? Cette fille arrivait. Elle a employé le +premier ingrédient qu'elle avait sous la main. +J'avais faim. Elle était donc pressée. Je lui ai laissé +la bride sur le cou sans rien commander. Je l'attendais +là... Elle ne m'a servi qu'un plat, mais je m'en +suis fourré jusque-là, par exemple!... Donc, qui sait +faire pareil régal d'un si modeste plat doit opérer +des miracles quand elle s'attaque aux savantes combinaisons +de l'art.</p> + +<p>Et Fraimoulu, plein d'enthousiasme, répéta en se +passant la main sous le menton:</p> + +<p>—Oui, je m'en suis fourré jusque-là.</p> + +<p>—Peut-on savoir quel est ce plat? demanda Gontran.</p> + +<p>—Des haricots au lard... Hein! c'est bien simple, +n'est-ce pas? mais ça m'a suffi pour la juger.</p> + +<p>Voulant toujours inviter à la prudence, Gontran +secoua la tête en disant:</p> + +<p>—C'est juger bien vite! J'en suis pour ce que j'ai +avancé tout à l'heure; j'attendrais encore.</p> + +<p>Cette méfiance de son neveu froissa Fraimoulu, +qui prononça d'un ton sec:</p> + +<p>—J'ai une proposition à te faire, monsieur Saint-Thomas. +Voici bientôt six heures. Reste à dîner. Tu +apprécieras par toi-même.</p> + +<p>Ensuite, en appuyant:</p> + +<p>—Et je suis de bonne foi en t'offrant l'épreuve, +car, pas plus que toi, je ne sais ce que Pétronille +nous réserve pour dîner... Afin de mieux asseoir +mon jugement, je suis décidé, pendant plusieurs +jours, à lui laisser, comme je te le disais, la bride +sur le cou... Voyons, acceptes-tu?</p> + +<p>Gontran pensa qu'il obtiendrait plus facilement +de la bouche de son oncle, quand elle serait pleine, +le «Oui» à son mariage, qu'il venait chercher.</p> + +<p>—J'accepte, dit-il.</p> + +<p>Le mot était à peine lâché que la pendule tinta +six heures. Le sixième coup vibrait encore quand la +porte s'ouvrit. Sur le seuil apparut Hilarion, toujours +raide, qui prononça:</p> + +<p>—Monsieur le baron est servi.</p> + +<p>Après quoi, venant se placer derrière le fauteuil à +roulettes sur lequel ses membres trop caressés par +Pietro forçaient Fraimoulu à rester cloué, l'ancien +valet du duc Riaco del Punaisiados ajouta:</p> + +<p>—Si monsieur le baron le permet, j'aurai l'honneur +de le rouler devant son couvert.</p> + +<p>—Faites, Hilarion, accorda Fraimoulu dont la figure +radieuse semblait dire à son neveu: Quelle +perle! Comme il sent son faubourg Saint-Germain!</p> + +<p>Au milieu de la table se dressait un plat couvert, +sur lequel l'oeil de Fraimoulu s'attacha gloutonnement. +Curieux de savoir le mets délicat que Pétronille +offrait à son appétit, il porta la main au couvercle +qu'il souleva.</p> + +<p>—Encore! s'écria-t-il.</p> + +<p>C'était une nouvelle platée de haricots au lard!</p> + +<p>Gontran avait retenu son envie de rire. Il y eut +dans sa voix l'accent d'une conviction profonde +quand il dit à son oncle un peu penaud:</p> + +<p>—Réchauffés, les haricots sont meilleurs, à ce +qu'on prétend.</p> + +<p>—Au fait, fit Fraimoulu reprenant son aplomb, +je ne suis pas fâché que Pétronille ait pensé à nous +en resservir. Tu vas vérifier si mon éloge était exagéré. +Seulement, ne t'en gave pas trop. Réserve ton +appétit pour les autres plats.</p> + +<p>A cette recommandation, la voix respectueuse +d'Hilarion fit entendre un conseil.</p> + +<p>—J'aurai l'honneur d'inviter monsieur le neveu +de M. le baron à en prendre sa suffisance, attendu +que ce plat compose tout le dîner.</p> + +<p>—Hein! fit Fraimoulu ahuri.</p> + +<p>Mais croyant à quelque malentendu.</p> + +<p>—Allez me chercher Pétronille, commanda-t-il.</p> + +<p>Derrière Hilarion arriva une grande femme, à solide +charpente, de noir vêtue.</p> + +<p>—Comptez-vous, ma fille, me servir perpétuellement +des haricots? demanda sèchement le maître.</p> + +<p>La cuisinière ouvrit des yeux étonnés.</p> + +<p>—Est-ce qu'on n'a pas dit à monsieur que je sortais +de chez un curé? débita-t-elle avec le plus pur +accent picard.</p> + +<p>—Oui, et où vous êtes restée pendant vingt-trois +ans. C'est même pour cela que je vous ai acceptée.</p> + +<p>—Eh bien, alors? fit la fille croyant avoir tout dit.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par votre «eh bien, alors?» +Vous ne comptez pas prétendre que votre curé n'a +jamais mangé que des haricots?</p> + +<p>—Pardonnez-moi.</p> + +<p>—Pendant vingt-trois ans!!! s'exclama Fraimoulu.</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Et d'une voix pleine de componction, Pétronille +poursuivit:</p> + +<p>—Monsieur le curé n'avait pas un sou à lui... +Tout passait à ses pauvres... Alors il économisait sur +son estomac. Et il serait mort de faim sans quelques +cultivateurs, de ses paroissiens, qui lui remontaient +ses provisions, au moment de la récolte.</p> + +<p>—Et où était sa paroisse?</p> + +<p>—A côté de Soissons.</p> + +<p>—Mais s'il mangeait toujours des haricots, que +se réservait-il pour ses vendredis et son carême? objecta +Fraimoulu.</p> + +<p>—Encore des haricots... mais sans lard... Je ne +lui jamais fait que des haricots pendant vingt-trois +ans.</p> + +<p>—Bigre! Je l'entends d'ici, votre curé! s'écria +Gontran émerveillé.</p> + +<p>Mais, subitement, il resta la bouche béante, tout +surpris de l'occupation singulière à laquelle se livrait +Hilarion pendant ce dialogue sur les haricots.</p> + +<p>Elle était, en effet, bien étrange, cette occupation +d'Hilarion pendant l'aveu de Pétronille qu'en vingt-trois +ans passés au service de son curé elle ne lui +avait jamais cuisiné que des haricots.</p> + +<p>Placé derrière le fauteuil de Fraimoulu, le valet, +à l'aide d'un mètre à ruban, mesurait la hauteur du +dos, la largeur des épaules, la distance de l'épaule +au coude que lui offrait le torse du «baron», trop +absorbé par son interrogatoire de la cuisinière pour +se douter du métrage dont il était l'objet. Le résultat +donné par cette série de mesures prises était vraisemblablement +du goût d'Hilarion, car il avait des +petits coups de tête approbateurs et quelque chose +comme un sourire, faisant grimacer sa face de bois, +lui donnait l'air d'un casse-noisette suisse.</p> + +<p>D'abord étonné, Gontran qui se rappela de quels +coups de poing l'Auvergnat Pietro avait endolori +l'échine de son oncle, finit par s'expliquer l'acte d'Hilarion.</p> + +<p>—Il lui prend mesure d'un cataplasme, se dit-il.</p> + +<p>Cependant, s'était élevée la voix sévère d'Athanase +Fraimoulu, qui demandait à Pétronille:</p> + +<p>—Donc, ma fille, vous ne connaissez que les haricots +au lard?</p> + +<p>—Et sans lard, dit la cuisinière plaidant sa cause.</p> + +<p>—Bref, vous n'avez jamais servi autre chose à +votre curé?</p> + +<p>—Je lui ai aussi servi sa messe.</p> + +<p>Ce n'était vraiment pas assez pour justifier le titre +de cordon bleu que Fraimoulu voulait entendre ses +futurs invités octroyer à sa cuisinière.</p> + +<p>En conséquence, il tira de la poche de son gilet +deux louis qu'il tendit à Pétronille, en articulant à +mots pesés:</p> + +<p>—Voici vos huit jours, ma fille.</p> + +<p>Puis, d'un geste grave et même majestueux, il +montra la porte à Pétronille qui se retira, la joie +dans l'âme, en se disant:</p> + +<p>—Nous ne sommes encore qu'au 6 du mois et j'ai +reçu neuf fois mes huit jours!!! Bon état! J'ai bien +eu raison de quitter le balayage des rues.</p> + +<p>Après ce congé donné, Fraimoulu était resté mélancolique, +le regard attaché sur le plat de haricots, +seule ressource du dîner.</p> + +<p>—Sapristi! ce n'est vraiment pas le quart d'heure +pour lui parler de mon mariage! pensa Gontran.</p> + +<p>Encore une fois se fit entendre la voix respectueuse +d'Hilarion.</p> + +<p>—Oserai-je donner un conseil à M. le baron? demandait-elle.</p> + +<p>Mais Fraimoulu était baron de si fraîche date et il +avait telle préoccupation de son déboire qu'il était +bien excusable de ne pas s'apercevoir qu'Hilarion +s'adressait à lui.</p> + +<p>—Monsieur le baron? répéta le valet pour appeler +son attention.</p> + +<p>—Eh! mon oncle, c'est vous le baron, cria le neveu +en lui poussant le coude.</p> + +<p>—Voici deux étranges dîners que je t'offre, mon +garçon, confessa Fraimoulu secouant sa torpeur.</p> + +<p>Puis, prenant feu soudainement:</p> + +<p>—Oui, je le jure, cria-t-il, coûte que coûte, je +saurai conquérir la cuisinière qu'il me faut!</p> + +<p>—Je n'en doute pas, mon oncle... Mais, pour le +moment, je crois que vous feriez bien d'écouter Hilarion, +qui paraît avoir quelque chose à vous proposer +pour corser un peu notre dîner.</p> + +<p>—Est-il vrai, Hilarion?</p> + +<p>—J'aurai l'honneur de dire à monsieur le baron +qu'il me souvient que, dans un cas tout semblable, +mon dernier maître, le noble duc Riaco del Punaisiados, +m'envoya chercher du petit salé chez le charcutier.</p> + +<p>—Eh! eh! je goûterais volontiers de ce manger +de duc! fit Gontran pour tirer son oncle d'embarras.</p> + +<p>—Faites, Hilarion, commanda le maître.</p> + +<p>Hilarion partit, mais tout aussitôt il reparut en +disant:</p> + +<p>—Dans sa précipitation à s'en aller, Pétronille a +emporté la clé de la cuisine. J'aurai l'honneur de +demander à M. le baron la permission de laisser la +porte entr'ouverte derrière moi, afin de m'éviter la +confusion douloureuse d'avoir à faire lever M. le +baron pour venir m'ouvrir à mon retour.</p> + +<p>Et, certain que sa requête lui était accordée, Hilarion +s'éloigna sans attendre de réponse.</p> + +<p>—Hum! quel serviteur! Crois-tu que, pour lui, +j'ai eu la main heureuse? Quel langage! quelle tenue! +Et comme c'est un garçon débrouillard, à en +juger par son idée du petit salé!</p> + +<p>—Et combien payez-vous ce phénomène?</p> + +<p>—Deux cents francs par mois et mes vieux habits... +En plus, un supplément de trente francs parce +qu'il parle l'indien! Que, demain, il me plaise de +visiter l'Inde dans ses coins les plus reculés, grâce +à Hilarion, je ne serais pas plus embarrassé pour +me faire comprendre que si j'étais sur le boulevard +des Italiens!</p> + +<p>—C'est là un point important, dont vous avez +bien fait de tenir compte, déclara gravement le +neveu.</p> + +<p>—En somme, il me revient pour ainsi dire à rien, +une misère! Songes-y donc! 230 francs par mois!</p> + +<p>—Et vos vieux habits... que vous oubliez.</p> + +<p>—Oh! pour ce qui est de ça, Hilarion n'aura pas +grand profit, car j'use mes effets jusqu'à la corde.</p> + +<p>Et, aussi convaincu que satisfait, Athanase Fraimoulu +répéta:</p> + +<p>—Oui, j'ai eu la main heureuse avec Hilarion! +Cela me console de mes déboires avec Pietro, Nadèje +et Pétronille.</p> + +<p>Puis, renfourchant son dada:</p> + +<p>—Mais, je te le répète, j'aurai ma cuisinière... +une perle comme Hilarion... les deux feront la +paire... dussé-je aller la chercher au bout du +monde!</p> + +<p>—Dans l'Inde, par exemple. Ce serait une occasion +pour vous de rentrer dans vos trente francs par +mois pour l'Indien que parle Hilarion, conseilla Gontran +qui étouffait de son rire contenu.</p> + +<p>Ensuite, après une courte pause:</p> + +<p>—Dites donc, mon oncle? reprit le neveu.</p> + +<p>—Quoi, cher ami?</p> + +<p>—Vous me faites l'effet de vouloir aller chercher +bien loin ce que vous avez sous la main. Je connais, +moi, une fameuse cuisinière qui n'est pas bien loin +d'ici... une vraie merveille.</p> + +<p>—Tu connais une merveille, toi?</p> + +<p>—Oui, qui s'appelle Cydalise.</p> + +<p>—La cuisinière de mon locataire, M. Grandvivier?</p> + +<p>—Elle-même. Ne vous souvient-il plus de notre +dîner chez le magistrat? Avez-vous oublié l'évanouissement +de cette fille en plein salon, évanouissement +que le docteur Cabillaud père a expliqué par un état +nerveux que calmerait un repos de deux ou trois +mois à la campagne?... Ce serait pour vous une +affaire d'un peu de patience à avoir. Puisque +M. Grandvivier, devant nous tous, a rendu sa liberté +à Cydalise, pourquoi ne pas manoeuvrer pour que +ce cordon bleu émérite entre chez vous après le +rétablissement de sa santé?</p> + +<p>Athanase Fraimoulu eut un sourire malin.</p> + +<p>—J'y ai bien pensé, mon garçon, dit-il. Je t'avouerai +même que mon intention était, ce matin, à +son départ, de guetter Cydalise pour lui faire les +plus brillantes offres.</p> + +<p>—Qui vous en a empêché?</p> + +<p>—Le docteur Cabillaud père.</p> + +<p>—Il vous a dit du mal de Cydalise?</p> + +<p>—Pas le moins du monde!... Ah! mon cher, on +a bien raison de dire qu'il faut s'attendre à tout avec +les femmes! Tu sais que Cydalise, se sentant malade, +avait accepté la clef des champs que lui offrait +M. Grandvivier? Ce matin, proutt! le vent avait +tourné, ce n'était plus cela, Cydalise refusait de s'en +aller. Quand Cabillaud père, qui redemandait son +fils à tout le monde...</p> + +<p>—Il est aussi venu chez moi.</p> + +<p>—Et pareillement chez moi où, je le reconnais, il +est arrivé bien à propos pour me soigner... du coup +d'air que j'ai attrapé cette nuit...</p> + +<p>—Pauvre oncle! gémit hypocritement le neveu +qui semblait ne s'être pas aperçu du petit arrêt de +Fraimoulu avant de parler de son coup d'air.</p> + +<p>L'oncle, pour ne pas le laisser insister sur le coup +d'air en question, reprit vivement:</p> + +<p>—Pour en revenir à Cydalise, je te dirai donc que +Cabillaud père, tout en me prodiguant ses soins, +m'a conté qu'avant d'entrer chez moi il était monté +chez M. Grandvivier pour s'informer de son fils disparu. +Tout naturellement il a demandé des nouvelles +de Cydalise, qu'il avait soignée la veille, en +insistant sur la nécessité d'envoyer cette fille respirer +l'air des champs. Là-dessus, le magistrat lui a répondu: +«Alors tâchez de lui faire entendre raison, +car, moi, j'y renonce!» Puis il a appelé Cydalise +qui, quoiqu'ait pu dire Cabillaud et malgré l'insistance +du juge à lui rendre sa liberté, a positivement +refusé de quitter sa place. «Et le plus étonnant, m'a +dit Cabillaud, c'est que, tout en refusant, Cydalise +avait l'air de ne pas demander mieux que de s'en +aller.»</p> + +<p>—Cydalise est sans doute dévouée à son maître, +avança Gontran.</p> + +<p>—Il faut croire aussi que la place est bonne chez</p> + +<p>M. Grandvivier, ajouta Fraimoulu.</p> + +<p>Il avait à peine prononcé le nom du juge qu'il leva +vivement les yeux au plafond en s'écriant:</p> + +<p>—A propos de M. Grandvivier, que se passe-t-il +donc chez lui? Entends-tu ce vacarme?</p> + +<p>—Parbleu! il faudrait être sourd pour ne pas entendre, +répondit Gontran.</p> + +<p>—Un vrai remue-ménage!</p> + +<p>—Ils courent ou ils dansent.</p> + +<p>En effet, un tapage de pas précipités résonnait +à l'étage supérieur et, à ce fracas, se mêlait le murmure +de plusieurs voix.</p> + +<p>A ce moment, leur attention fut détournée par le +claquement de la porte qui se refermait dans la cuisine +de Fraimoulu.</p> + +<p>—Ah! voici Hilarion qui rentre avec son petit +salé! annonça Gontran.</p> + +<p>—Ma foi! à la guerre comme à la guerre! Le petit +salé, après tout, n'est pas sans mérite. Pour une fois, +on n'en meurt pas, déclara Fraimoulu se préparant +à faire fête à ce produit de la charcuterie.</p> + +<p>Et ils attendirent, le nez braqué vers la porte, +l'entrée d'Hilarion et du petit salé.</p> + +<p>Mais Hilarion ne parut pas.</p> + +<p>—Probablement qu'il dispose sur un plat ses +morceaux que le charcutier lui a livrés dans un papier, +avança Fraimoulu pour expliquer ce retard.</p> + +<p>Hilarion aurait eu dix fois le temps d'étaler son +petit salé sur un plat quand Fraimoulu reprit +étonné:</p> + +<p>—Nous l'avons cependant bien entendu rentrer.</p> + +<p>—Certes! Il a refermé assez fort la porte qu'il avait +demandé, en partant, de laisser entr'ouverte pour +nous éviter la peine d'aller lui ouvrir, appuya Gontran.</p> + +<p>—Alors, que fait-il dans la cuisine?</p> + +<p>—Il met sans doute de côté les morceaux qu'il se +destine, supposa le neveu.</p> + +<p>—Qu'il ne s'en avise pas!!! fit Fraimoulu sévèrement.</p> + +<p>—Peut-être que l'exigeait ainsi de lui le duc +Riaco del Punaisiados. Dans la haute aristocratie, +ils ont de telles manies qu'ils ont rapportées des +croisades! débita Gontran qui s'amusait de l'impatience +de son oncle dont les mâchoires se remuaient +comme si, déjà, elles trituraient la viande désirée.</p> + +<p>—A quoi perd-il ainsi son temps? gronda Fraimoulu +n'osant pas faire encore acte d'autorité envers +un serviteur aussi rare.</p> + +<p>—Il est si débrouillard, comme vous me l'avez +dit, qu'il lui sera venue l'idée de faire dessaler son +petit salé. C'est une affaire de quatre heures à attendre.</p> + +<p>Mais la patience échappa à Fraimoulu qui hurla:</p> + +<p>—Ah ça! Hilarion, pour quand?</p> + +<p>Profond silence.</p> + +<p>Cette fois, les hommes se regardèrent des plus +étonnés.</p> + +<p>—Quelqu'un est pourtant entré, dit Gontran.</p> + +<p>—Et qui a refermé la porte derrière lui, continua +l'oncle.</p> + +<p>—Allons voir, proposa le neveu.</p> + +<p>Ensemble ils gagnèrent la cuisine.</p> + +<p>Sur le carreau de la cuisine, une femme évanouie +était étendue.</p> + +<p>Cette femme était Cydalise!</p> + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br> + + +<p>Rigide, froide, renversée sur le dos, Cydalise +montrait aux regards de l'oncle et du neveu un visage +pâle, sur lequel l'évanouissement avait immobilisé +l'expression du sentiment qui lui avait fait +perdre connaissance. Ce sentiment était celui de +l'épouvante.</p> + +<p>Cette fille, à n'en pas douter, fuyant devant un +danger qui l'affolait de terreur, s'était précipitée au +hasard dans la cuisine ouverte comme dans un refuge, +et s'était évanouie après en avoir machinalement +refermé la porte.</p> + +<p>—Que vient-il donc de se passer chez M. Grandvivier? +répéta Fraimoulu. L'entrée de la cuisinière +du juge dans ma cuisine a suivi presque instantanément +le vacarme de pas et de voix qui a retenti +là-haut.</p> + +<p>Le plus pressé était de rappeler à elle Cydalise +étendue sur le carreau.</p> + +<p>—Aidez-moi à la soulever pour l'asseoir sur une +chaise, dit Gontran à son oncle en se penchant vers +la cuisinière.</p> + +<p>Mais le pauvre Athanase était trop endolori par +ses derniers rapports avec Pietro pour être capable +du moindre effort. Tout ce qu'il avait pu faire avait +été de se traîner jusqu'à la cuisine et, maintenant, +il lui tardait de regagner le fauteuil sur lequel il reposerait +son individu détérioré.</p> + +<p>—Attends le retour d'Hilarion, conseilla-t-il.</p> + +<p>Tout clopin clopant, avec des «hem!» douloureux, +il quitta la cuisine.</p> + +<p>L'aide de Fraimoulu n'était pas, après tout, bien +nécessaire à Gontran, vigoureux garçon, qui eut vite +fait d'enlever Cydalise.</p> + +<p>—Une belle fille tout de même, pensa-t-il en +examinant la cuisinière, après l'avoir assise sur une +chaise.</p> + +<p>Puis, comme il voulait lui mouiller le front d'eau +fraîche, il retira le bonnet de linge dont était coiffée +le cordon bleu.</p> + +<p>—Oh! oh! fit-il en fixant un oeil surpris sur la +chevelure ainsi mise à découvert.</p> + +<p>Un secret de toilette venait de se révéler à lui. La +brune Cydalise empruntait à la teinture le noir de +sa magnifique chevelure. La preuve en était dans la +nuance rouge qui pointait à chaque racine de cheveu. +Dame Nature, en créant cette fille, l'avait +rangée dans la catégorie des rousses.</p> + +<p>—Ah ça! mais c'est la Fille du Soleil, la Cydalise +du récit de la Godaille! Eh! je n'avais pas tort en +demandant si, par hasard, les deux Cydalise n'en +feraient pas qu'une, pensa le jeune homme au souvenir +de l'histoire de Frédéric Bazart.</p> + +<p>Alors, en se rappelant ensuite qui s'était séparé de +La Godaille, sur le carré, au moment où ce dernier +allait monter chez M. Grandvivier, il se demanda:</p> + +<p>—Est-ce que mon conseil à La Godaille, qui s'en +tenait à la nuance des cheveux, de bien examiner la +Cydalise du magistrat, aurait produit son effet?... +Ne se peut-il pas que mon nouvel ami soit la cause, +tout à la fois, de la terreur du cordon bleu et du vacarme +qui, tout à l'heure, retentissait chez M. Grandvivier?</p> + +<p>Tout en réfléchissant ainsi, Gontran, de ses doigts +trempés dans un bol rempli à la fontaine, avait +cinglé des gouttes d'eau à la figure de Cydalise. Un +léger frémissement de la femme évanouie annonça +qu'elle ne tarderait pas à retrouver connaissance.</p> + +<p>Bientôt, en effet, ses paupières remuèrent, puis +ses yeux, qui s'ouvrirent lentement, promenèrent +autour d'elle un regard d'abord vague, qui, peu à +peu, s'emplit de terreur.</p> + +<p>Avec la raison qui reparaissait, le souvenir de la +cause de son évanouissement était sans doute revenu, +car elle se leva brusquement de sa chaise, et +d'une voix épouvantée elle bégaya:</p> + +<p>—Est-il parti?</p> + +<p>—Parti!... Qui? demanda Gontran.</p> + +<p>Au son de la voix qu'elle entendait, il est à supposer +que la prudence fit regretter à Cydalise les +quelques mots qui lui étaient échappés. Au lieu de +répondre à la question, elle se mit à réparer le désordre +de sa toilette et, tout en rajustant son bonnet, +qu'elle avait ramassé sur le carreau, elle débita +d'une voix qui se raffermissait de plus en plus:</p> + +<p>—Quel mal singulier! Je ne pense à rien et, tout +à coup, vlan! j'ai une syncope! Je passais sur le +carré de votre étage, quand je me sentis prise d'un +étourdissement. J'ai cherché à me retenir. Ma main +s'est appuyée sur la porte de votre cuisine. Comme +elle n'était pas fermée, elle a cédé sous mon poids +et, faute d'un point d'appui, je me suis étalée sur le +carreau où j'ai perdu connaissance.</p> + +<p>Ce disant, Cydalise, tout en rajustant les brides +de son bonnet, guettait sur la physionomie de +Gontran quel degré de croyance obtenait son explication.</p> + +<p>—Il faut vous soigner, ma belle fille, conseilla le +jeune homme d'un air attendri.</p> + +<p>Mais, tout en jouant la compassion, Gontran était +en train de se dire que la cuisinière écorchait la vérité. +Si son évanouissement avait eu lieu tel qu'elle +le racontait qui donc, alors, avait refermé la porte +derrière elle? Indubitablement un autre personnage +avait été mêlé au début de la scène et c'était de lui +que Cydalise avait parlé lorsque, en retrouvant ses +sens, elle avait fort imprudemment demandé:</p> + +<p>—Est-il parti?</p> + +<p>En conséquence, Gontran avait aux lèvres trois +ou quatre questions et il allait entamer son interrogatoire +quand, de l'autre côté de la porte, sur le +carré, une voix étonnée prononça:</p> + +<p>—Tiens! fermée... Je suis pourtant bien sûr de +l'avoir laissée ouverte.</p> + +<p>Sans y réfléchir, il ouvrit au domestique Hilarion +qui apparut tenant entre ses deux mains, enveloppé +dans un journal, un copieux tas de petit salé.</p> + +<p>Avant que le valet eût eu le temps de s'avancer, +Cydalise profita de l'issue ouverte. Elle sortit vivement +sur le carré et, quand elle eut sa retraite assurée, +elle se retourna pour dire à Gontran:</p> + +<p>—Grand merci, monsieur, de vos bons soins!</p> + +<p>Puis elle monta l'étage qui menait au domicile de +son maître.</p> + +<p>Cependant Hilarion et son petit salé avaient pénétré +dans la cuisine. En trouvant le jeune homme +enfermé avec une jolie fille, l'ex-valet du duc Riaco +del Punaisiados avait eu un sourire discret qui agaça +Gontran.</p> + +<p>De là vint que, sans daigner entrer dans une explication +au sujet de Cydalise, le jeune homme demanda +d'un ton sec:</p> + +<p>—Vous l'avez donc été chercher en Chine, votre +petit salé?</p> + +<p>—Monsieur trouve probablement que mon absence +a été longue? dit Hilarion sans se démonter.</p> + +<p>—Dame! Près d'une heure, quand le charcutier +est de l'autre côté de la rue!</p> + +<p>—C'est que le charcutier n'avait plus de petit +salé tout prêt et qu'il m'a fallu attendre qu'il en tirât +de la marmite quand je m'y suis présenté pour mon +second achat.</p> + +<p>—Votre second achat? Que voulez-vous dire?</p> + +<p>Toujours respectueux, Hilarion répondit:</p> + +<p>—Je me serais senti mourir de honte si j'avais eu +l'honneur de servir sur la table un petit salé ayant +traîné dans la boue du ruisseau, ainsi qu'il est advenu +à ma première acquisition.</p> + +<p>—Il vous est donc arrivé un accident?</p> + +<p>—Oui, monsieur, mais, je vous supplie de le +croire, nullement par ma faute... Veuillez savoir +que je revenais avec mon premier petit salé... tous +morceaux de rare choix, cueillis par moi dans la +boîte du comptoir avec une longue expérience acquise +au service du noble duc del Punaisiados... Je +revenais donc, dis-je, tout heureux d'avance des +compliments qu'allait m'adresser M. le baron de +Fraimoulu, quand, à mon entrée sous la voûte de +la maison, je fus brutalement renversé par un animal +lancé sur moi...</p> + +<p>—Un animal? répéta Gontran. Un chien, alors, +qui avait flairé votre charcuterie?</p> + +<p>—Non, monsieur. Un jeune homme, véritable oiseau +fou, qui courait à pleine volée en sortant de la +maison. Tout en m'aidant à me relever, il me débitait +questions sur questions.</p> + +<p>—L'avez-vous vu? Courait-il? De quel côté a-t-il +tourné?</p> + +<p>—Comme, tout à ma chute et à celle de mon petit +salé, je n'avais pas retrouvé la parole, il me bouscula +encore pour se dégager le passage et reprit sa +course en disant:</p> + +<p>—Au lieu de perdre mon temps à interroger des +bourriques, mieux serait de rattraper mon gueusard.</p> + +<p>J'abandonnai donc mon petit salé que caressait, +en murmurant, l'eau boueuse du ruisseau, et je retournai +chez le charcutier. Ainsi que j'ai eu l'honneur +de vous le dire, il me fallut attendre que la +marmite eût ravitaillé la boîte du comptoir. Je me +tenais sur la porte de la boutique, regardant passer +le monde, quand je vis revenir mon jeune homme. Il +rentrait bredouille de sa chasse. Mine penaude, en +proie à une vive émotion, il gesticulait en se parlant. +A son passage devant moi, je l'entendis qui +murmurait:</p> + +<p>—C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car +j'étais trop sur ses talons pour qu'il ait eu le temps +de prendre ainsi le large.</p> + +<p>—Comment était ce jeune homme? demanda +Gontran.</p> + +<p>—Vêtu d'un costume bleu, de grande taille, une +moustache hérissée en chat.</p> + +<p>—C'est La Godaille, pensa Gontran.</p> + +<p>Et immédiatement il se demanda:</p> + +<p>—Est-ce qu'il poursuivait ce même individu dont +Cydalise, en reprenant connaissance, s'est informée +lorsqu'elle s'est écriée: Est-il parti?</p> + +<p>A écouter Hilarion, le jeune homme avait complètement +oublié le pauvre Athanase Fraimoulu qui, +ayant regagné son fauteuil, enrageait de faim, en +n'ayant à ronger que son impatience. Heureusement +que l'oncle prit soin de se rappeler au souvenir de +son neveu. Du fond de la salle à manger, on entendit +arriver dans la cuisine sa voix qui demandait:</p> + +<p>—Avec qui causes-tu donc, Gontran? Hilarion +n'est-il pas encore de retour?</p> + +<p>—Si, si, mon oncle, il rentre à l'instant.</p> + +<p>Puis, avant de rejoindre l'affamé:</p> + +<p>—Mettez vite votre petit salé sur un plat et apportez-le +sur la table.</p> + +<p>Entré du matin, Hilarion était ignorant des aîtres +du logis de son nouveau maître.</p> + +<p>—J'aurai l'honneur de demander à monsieur où +je trouverai un plat? s'informa-t-il.</p> + +<p>—Là... dans l'office, dit le jeune homme en lui +désignant une porte au fond de la cuisine.</p> + +<p>Et il vint rejoindre son oncle dans la salle à manger +où il entra en criant:</p> + +<p>—Voici le petit salé!</p> + +<p>—Merci, mon Dieu! prononça Fraimoulu qui +avait un fond de religion.</p> + +<p>Au bout d'une minute d'attente, qui dura un siècle +pour Athanase, parut enfin Hilarion.</p> + +<p>Mais il n'était porteur d'aucun petit salé.</p> + +<p>—Pas moyen d'ouvrir l'office. Pétronille en aura +aussi emporté la clef après avoir fermé la porte à +double tour, annonça-t-il.</p> + +<p>—Tu! tu! fit Fraimoulu. Que nous contez-vous +là, Hilarion? La porte ne peut être fermée à double +tour, attendu que sa serrure est à simple bouton.</p> + +<p>—J'ai tourné le bouton, mais la porte a résisté à +ma pesée, insista Hilarion.</p> + +<p>—C'est que le bois aura un peu joué. Poussez +fort! conseilla Gontran.</p> + +<p>Hilarion venait de disparaître que Fraimoulu lâchait +un soupir de satisfaction en disant:</p> + +<p>—Enfin, je vais me régaler?</p> + +<p>—Tout vient à point à qui sait attendre, débita le +neveu.</p> + +<p>Ce proverbe, parut-il, n'est pas toujours vrai, car +l'apparition du petit salé fut remplacée par des hurlements +de douleur poussés par Hilarion et qu'il +entrecoupait de ces mots:</p> + +<p>—Je suis aveugle! je suis aveugle!</p> + +<p>En trois bonds, Gontran fut dans la cuisine.</p> + +<p>Devant la porte de l'office, maintenant grande ouverte, +se roulait à terre Hilarion criant de plus belle:</p> + +<p>—Je suis aveugle!</p> + +<p>En relevant le valet pour le faire asseoir, Gontran +lui regarda le visage. Autour des yeux d'Hilarion +s'étalaient des plaques d'une poudre dont le jeune +homme reconnut aussitôt la nature.</p> + +<p>C'était du poivre!!!</p> + +<p>—Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il au +pauvre diable.</p> + +<p>—J'ai poussé la porte qui a cédé tout à coup et, +comme j'entrais dans l'office, qui est sombre, je me +suis senti atteint aux yeux d'une si effroyable douleur +que j'en suis tombé de mon haut, bégaya le +valet.</p> + +<p>Tout en bassinant d'eau les yeux de l'infortuné, +Gontran crut avoir deviné la vérité.</p> + +<p>—Celui qui vient de s'échapper de l'office en jetant +du poivre aux yeux d'Hilarion est l'homme qui +avait refermé la porte derrière Cydalise évanouie. En +m'entendant accourir au secours de la cuisinière, +il s'était caché dans l'office.</p> + +<p>Mais à cette explication que se donnait Gontran il se +présentait une objection. Pourquoi, au lieu d'entrer +avec la cuisinière évanouie, l'homme, après avoir +poussé la porte, n'avait-il pas poursuivi son chemin?</p> + +<p>Alors Gontran pensa au récit tout récent d'Hilarion +sur La Godaille lancé à la poursuite d'un individu. +N'était-ce pas cet inconnu qui, ne se sachant +pas le temps de fuir l'ennemi qui lui brûlait les talons, +avait si subitement disparu de la piste qu'avait +poursuivie Frédéric Bazart.</p> + +<p>En rassemblant tous ces détails et, surtout, en se +remémorant l'histoire de La Godaille, le jeune +homme finit par se demander:</p> + +<p>—Cet homme qui se trouvait avec Cydalise, l'ex-Fille +du Soleil, comme le prouve sa chevelure +rousse... cet homme que voulait atteindre La Godaille... +est-ce que ce ne serait pas le fameux Tombeur-des-Crânes?</p> + +<p>Cependant que le neveu réfléchissait ainsi, on entendait, +désolée, navrée, désespérée, la voix de l'oncle +qui, cloué par la courbature sur son fauteuil, criait +du fond de la salle à manger:</p> + +<p>—Pour quand, ce petit salé???</p> + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> +<br> + + +<p>Que s'était-il passé chez M. Grandvivier? quelle +cause avait motivé cette série d'événements précipités +dont un des pires résultats était, à l'étage au-dessous, +de laisser l'affamé Fraimoulu devant son +assiette vide?</p> + +<p>Pour savoir à quoi s'en tenir, il faut revenir à +La Godaille au moment où, dans l'escalier, après +avoir quitté Gontran près d'entrer chez son oncle, il +avait continué son ascension pour aller, à l'étage supérieur, +rendre visite à son protecteur, M. Grandvivier.</p> + +<p>Il étendait la main pour sonner chez le magistrat, +quand la porte s'ouvrit pour donner passage à Augustin, +le valet de chambre du juge, qui sortait.</p> + +<p>Depuis que La Godaille était sorti de prison, le +vieux serviteur l'avait déjà tant vu venir voir son +maître, qui semblait lui porter un affectueux et sincère +intérêt, qu'il regardait le jeune homme comme +un familier de la maison.</p> + +<p>—Monsieur Frédéric, avez-vous quelque chose de +pressé à dire à M. Grandvivier? demanda le domestique.</p> + +<p>—Votre maître n'est-il pas chez lui, mon bon Augustin? +s'informa La Godaille, répondant à cette +question par une autre question.</p> + +<p>—Si, monsieur est chez lui. Seulement, il est +en conférence sérieuse avec quelqu'un dans son cabinet.</p> + +<p>—Oh! qu'à cela ne tienne! J'attendrai.</p> + +<p>—Alors vous savez le chemin du salon? il n'est +pas besoin que je vous y conduise, dit Augustin.</p> + +<p>Et pour s'excuser de ce sans-gêne:</p> + +<p>—Je vais faire pour mon maître une commission +très pressée, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Allez! allez! fit La Godaille; que je ne vous +cause pas une minute de retard.</p> + +<p>Sur ce, il entra dans l'appartement pendant que +le domestique en sortait, disant avant de tirer la +porte derrière lui:</p> + +<p>—Du reste, vous trouverez au salon à qui parler +en attendant.</p> + +<p>Ainsi introduit dans le logis du magistrat sans +qu'aucun coup de sonnette eût prévenu de son entrée, +La Godaille, dont le pas était assourdi par l'épais +tapis qui couvrait le parquet de toutes les pièces du +logement, se dirigea vers le salon.</p> + +<p>Pour y arriver, il lui fallait suivre un couloir de +dégagement qui coupait au court, en évitant de passer +par la salle à manger et un petit fumoir. A l'entrée +de ce couloir, Frédéric s'arrêta tout net, surpris +par le murmure de deux voix qui susurraient dans +la salle à manger.</p> + +<p>—Chut! chut! On pourrait t'entendre, soufflait +une voix.</p> + +<p>—Augustin est en course. Quant à ton maître, en +venant ici du salon, j'ai laissé, derrière moi, toutes +les portes ouvertes. Au premier bruit de fauteuils +nous annonçant la retraite de son visiteur, nous +nous séparerons.</p> + +<p>—Viens dans la cuisine.</p> + +<p>—Un traquenard, ta cuisine, où je ne saurais expliquer +ma présence si je m'y faisais surprendre, +tandis que dans cette salle à manger je puis y être +venu pour admirer les tableaux, ces natures mortes.</p> + +<p>Si bas de ton que parlât cette dernière voix, La +Godaille la reconnut pour être celle d'un homme et +il y surprit un accent impérieux lorsqu'elle poursuivit:</p> + +<p>—Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... +Quand revient-elle?</p> + +<p>—Crois-moi, ne persiste pas dans ce projet, il +nous en arrivera malheur! conseilla l'autre voix, +celle d'une femme.</p> + +<p>Cet appel à la prudence ne fut pas écouté par +l'homme, qui répéta plus sèchement:</p> + +<p>—Quand revient-elle?</p> + +<p>—Je l'ignore.</p> + +<p>—Tu mens!</p> + +<p>—Non. Il a annoncé plusieurs fois qu'il allait la +rappeler près de lui, mais il n'a pas encore précisé +l'époque.</p> + +<p>—Nul préparatif n'annonce donc un retour prochain?</p> + +<p>—Il y a trois jours que le tapissier a fini de préparer +la chambre qui lui est destinée.</p> + +<p>—Et puis encore? insista curieusement l'homme.</p> + +<p>—Tu en demandes trop. Tu en sais à présent autant +que moi, répondit la femme dont la voix semblait +se rebeller.</p> + +<p>Il y eut un petit silence après lequel l'homme reprit +d'un ton qui menaçait:</p> + +<p>—Écoute-moi, ma fille. Tu me connais et tu dois +savoir qu'il ne fait pas bon me trahir... En conséquence, +charrie droit, je te le conseille! Depuis +quelque temps, tu n'es plus franche du collier.</p> + +<p>—C'est que j'ai peur.</p> + +<p>—Peur de quoi?</p> + +<p>La femme hésita. Sans doute qu'au moment de +faire un aveu la prudence lui ferma la bouche, car +l'homme, après avoir attendu, répéta avec impatience:</p> + +<p>—Peur de quoi?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, mais j'ai peur.</p> + +<p>—Allons! tranquillise-toi, grande folle! Entendons-nous +bien et tout ira comme sur des roulettes, dit +l'homme dont la voix s'adoucit.</p> + +<p>Cependant La Godaille était resté immobile à l'entrée +de son couloir, tendant l'oreille à ce murmure +des voix et se disant:</p> + +<p>—C'est la cuisinière et son amoureux... Le torchon +brûle à propos de je ne sais quoi et qui n'est +pas mon affaire. Laissons-les à leur tête-à-tête et gagnons +le salon sans qu'ils puissent se douter qu'ils +ont eu un écouteur.</p> + +<p>Sur la pointe du pied, grâce au tapis, La Godaille +put, sans le moindre bruit, arriver au salon, qu'il +trouva désert.</p> + +<p>—Tiens! fit-il étonné de cette solitude; et Augustin +qui m'avait annoncé que je n'y serais pas seul!</p> + +<p>Se persuadant que celui dont avait parlé le domestique +du juge avait dû se joindre au premier visiteur +reçu dans le cabinet de M. Grandvivier, le jeune +homme, toujours silencieusement, se posa sur un +fauteuil pour attendre son tour de voir le magistrat.</p> + +<p>L'homme que Frédéric Bazart venait d'appeler l'amoureux +de la cuisinière n'avait pas menti quand, +tout à l'heure, pour calmer les craintes de sa maîtresse, +il avait dit que toutes les portes ouvertes lui +permettraient d'entendre le moindre bruit annonçant +la fin de l'audience donnée par M. Grandvivier.</p> + +<p>La porte qui séparait le salon du cabinet se trouvait +entre-bâillée. Il devait en être ainsi bien à l'insu +du juge et de son visiteur, car ils causaient tout d'abandon +sans se douter que leurs paroles arrivaient à +La Godaille.</p> + +<p>—Que me dites-vous là, cher ami! s'écriait le magistrat.</p> + +<p>—L'exacte vérité.</p> + +<p>—Il vous a été volé dix mille francs?</p> + +<p>—Dans un tiroir de mon bureau.</p> + +<p>—Qu'on a forcé?</p> + +<p>—Non, car j'avais laissé la clef dans la serrure. On +n'a eu qu'à la tourner.</p> + +<p>—Vous avez payé cet oubli.</p> + +<p>—Joignez à cela que j'avais un témoin quand j'ai +mis bien ostensiblement ces dix billets de mille +francs dans mon tiroir.</p> + +<p>—Avouez-le. C'était bien franchement vouloir être +volé.</p> + +<p>L'interlocuteur de M. Grandvivier fit entendre un +léger rire, puis il ajouta:</p> + +<p>—Vous ne croyez pas si bien dire.</p> + +<p>—Quoi! fit la voix étonnée du juge, vous avez +vraiment voulu être volé?</p> + +<p>—J'ai tout fait pour cela et j'ai eu le bonheur d'y +réussir.</p> + +<p>—Vous aviez donc besoin de tenter une probité +sur laquelle vous aviez des doutes? En ce cas, vous +auriez pu faire l'essai à meilleur marché.</p> + +<p>—Je n'avais pas le moindre doute sur la probité +en question. Je savais pertinemment que la somme +me serait soustraite.</p> + +<p>—Alors j'en reviens à dire: Pourquoi, puisque +vous étiez certain du vol, n'avoir pas mis cent francs +au lieu de dix mille?</p> + +<p>—Parce qu'on ne m'eût pas dérobé cent francs, +attendu qu'on avait besoin d'un plus gros butin.</p> + +<p>—Que vous avez estimé à dix mille francs.</p> + +<p>—Oui au jugé. J'ai évalué à cette somme certaine +entrée en campagne d'une expédition que je tiens +d'autant plus à voir s'entreprendre que je suis décidé +à lui casser le cou au bon moment.</p> + +<p>—Voyons, cher ami, expliquez-vous plus clairement, +car vous ne parlez que par énigmes? appuya +M. Grandvivier dont la voix s'accentuait de plus en +plus surprise.</p> + +<p>—Il est bien entendu que je parle à l'ami, rien +qu'à l'ami, et pas au magistrat! insista l'interlocuteur +du juge.</p> + +<p>—Pourquoi pas le magistrat?</p> + +<p>—Parce que, derrière le magistrat, arriverait la +justice qui, peut-être... je dirai même: assurément, +ne châtierait mes trois misérables que d'une façon +incomplète... en admettant même qu'elle ne les laisserait +pas partir sains et sains.</p> + +<p>Et, lentement, d'un ton qui pesait sur chaque parole, +celui qui parlait continua:</p> + +<p>—Tandis que je veux, pour les gredins que je +vise, une punition sans pitié ni merci, qui les frappe +avant que la loi intervienne en rien dans l'affaire.</p> + +<p>Cette façon de procéder sommairement dut éveiller +quelque sombre pensée assoupie dans l'esprit du +juge.</p> + +<p>Brusquement, sans réfléchir, d'un élan tout involontaire, +il prononça d'une voix brève:</p> + +<p>—Je comprends ainsi la vengeance.</p> + +<p>A mesure que les deux causeurs avaient parlé, La +Godaille s'était trémoussé sur son siège, mécontent +de lui, et se disant:</p> + +<p>—Sapristi! j'en entends trop! Je n'aime pas le +rôle d'écouteur aux portes! c'est un vilain métier... +Il faut les avertir que je suis là.</p> + +<p>Il pensait à tousser, à renverser un fauteuil, à +marcher lourdement, en un mot à prévenir d'une +façon quelconque de sa présence.</p> + +<p>Une réflexion l'arrêta.</p> + +<p>—N'est-il pas déjà trop tard! se demanda-t-il.</p> + +<p>Et, tout en cherchant un parti à prendre, il lui +fallut encore entendre M. Grandvivier qui demandait:</p> + +<p>—Vous dites qu'ils sont trois?</p> + +<p>—Oui, deux hommes et une femme.</p> + +<p>—Et vous ne craignez pas qu'ils vous échappent +avant que vous ayez pu les châtier?</p> + +<p>—Je le crains si peu que je pourrais d'avance préciser +l'endroit où ils viendront se faire pincer.</p> + +<p>A nouveau, le causeur se mit à rire en disant:</p> + +<p>—Je vois d'ici leur figure quand ils se verront +pris au traquenard par moi qu'ils ont toujours cru +vivre dans la peau d'un imbécile.</p> + +<p>Cependant La Godaille se répétait:</p> + +<p>—J'en entends trop! J'en entends trop! ma place +n'est pas ici... Tout n'est pas bon à écouter... Je paierais +vingt francs trois grammes de coton à me fourrer +dans les oreilles.</p> + +<p>Le brave garçon se désolait encore lorsqu'un souvenir +l'éclaira. Est-ce que, quand il l'avait introduit, +le domestique du juge ne lui avait pas annoncé qu'il +trouverait quelqu'un l'ayant précédé au salon? Il +avait supposé d'abord que ce visiteur s'était fait admettre +en tiers dans le cabinet. Mais il était incontestable +que, dans le cabinet du juge, ils n'étaient +que deux... Alors, qu'était devenu l'autre?... Est-ce +que ce serait celui-là qui, pour prendre patience, +avait été rejoindre Cydalise!</p> + +<p>—Ce serait drôle de connaître l'ami de M. Grandvivier +qui en pince pour sa cuisinière, pensa le jeune +homme.</p> + +<p>Et, estimant que c'était être bien faiblement coupable +et surtout qu'il s'amuserait mieux en prêtant +l'oreille à des chamailleries d'amants, il se leva, et, +toujours sur la pointe du pied, il reprit le chemin de +la salle à manger en se disant:</p> + +<p>—Allons voir si mes amoureux se sont raccommodés.</p> + +<p>Comme La Godaille sortait du salon, M. Grandvivier +posait cette question:</p> + +<p>—Quel crime complotent vos gredins?</p> + +<p>—Celui de tuer, après l'avoir dépouillé, un homme +que vous connaissez, car c'était un des convives de +votre dîner.</p> + +<p>—Vous l'appelez?</p> + +<p>—Ducanif.</p> + +<p>Après ce nom prononcé, l'interlocuteur du juge +demanda:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous conte tout par le menu +sur ces bandits?</p> + +<p>—Parlez, mon cher Camuflet, dit sérieusement +M. Grandvivier.</p> + +<p>D'un geste de main, M. Grandvivier arrêta Camuflet +qui allait commencer son histoire et demanda:</p> + +<p>—Comment se fait-il que vous, cher ami, homme +paisible, insouciant, sédentaire, vous vous soyez +lancé en pareille aventure?</p> + +<p>A cette question, Camuflet fit entendre un léger +rire ironique et répondit:</p> + +<p>—Rien n'inspire plus d'énergie à un homme que +de posséder trois belles-mères. Savez-vous pourquoi?</p> + +<p>—Le soin de les rendre heureuses.</p> + +<p>—Non, le désir ardent de s'en débarrasser! Pour +y arriver, le plus paresseux soulèverait le monde! +Un beau jour, à moi qui avalais avec résignation +mes trois pilules quotidiennes, l'énergie en question +est venue subitement et d'une façon bien inattendue... +entre quatre murs, dans une chambre qui +n'était pas la mienne et où je me trouvais mis sous +clé... en un mot, pour avoir été enfermé chez le +baron de Walhofer.</p> + +<p>A ce nom, le juge tressaillit imperceptiblement, +mais sa voix n'eut qu'une intonation de surprise +quand il demanda:</p> + +<p>—Ce même baron de Walhofer que M. Fraimoulu +m'a présenté en amenant à ma table ses convives +que la frasque de sa cuisinière Nadéje laissait devant +des assiettes vides?</p> + +<p>—Le même... et qui, je l'espère, ne remettra plus +les pieds chez vous quand je vous l'aurai fait connaître... +car il est un des trois gueux dont je poursuis +le châtiment.</p> + +<p>—Oh! oh! fit le juge d'une voix qui protestait, +êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là, Camuflet? +C'est bien grave.</p> + +<p>Et se reprenant:</p> + +<p>—Non pas que je veuille, croyez-le, défendre +contre vous ce monsieur qui, avant sa présentation +par M. Fraimoulu, m'était parfaitement inconnu.</p> + +<p>—Pas de nom pourtant, objecta Camuflet.</p> + +<p>Le magistrat parut consulter ses souvenirs.</p> + +<p>—C'est vrai, reprit-il. Quand M. Fraimoulu m'a +nommé le baron, il m'a semblé avoir entendu déjà +ce nom, mais je n'ai pu me rappeler où et comment... +Aidez-moi un peu à ce sujet.</p> + +<p>—Ne vous souvient-il pas d'une carte de visite +du baron de Walhofer trouvée par moi dans la poche +du tablier de ma belle-mère n° 3, noble dame Buffard +des Palombes, carte que je vous ai apportée?... +Avez-vous oublié que nous crûmes alors que ce +baron était un sexagénaire qui s'était énamouré des +charmes défraîchis de noble dame des Palombes? +Supposition qui vous inspira le moyen, pour moi, +de me dégrafer de mes trois belles-mères en cherchant +à les marier... Et, comme je ne savais de quelle +façon m'y prendre pour mettre votre conseil en pratique, +ne vous rappelez-vous pas non plus m'avoir +cité un proverbe dont l'application me mènerait à +bon port?</p> + +<p>—Quel proverbe?</p> + +<p>—<i>Diviser pour régner</i>.</p> + +<p>M. Grandvivier avait décidément la mémoire rebelle, +car, après s'être recueilli un instant, il prononça:</p> + +<p>—Je n'ai gardé aucun souvenir de tout cela.</p> + +<p>Ensuite, curieusement:</p> + +<p>—Que je vous aie ou non cité le proverbe: <i>Diviser +pour régner</i>, avez-vous su en tirer profit? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oh! oui, et large profit! déclara Camuflet.</p> + +<p>Puis, éclatant de rire au souvenir de son exploit:</p> + +<p>—J'ai commencé par les «diviser» de la portière +en inondant les escaliers... déluge que cette femme +a attribué à mes trois numéros! Comme toutes ont +nié, en s'accusant l'une l'autre de ce méfait, elles ont +été vite à couteaux tirés et entre elles et avec la portière... +Alors mon règne a commencé, règne que j'ai +affermi par quelques billets de cent francs glissés à +la concierge qui, d'elle-même, s'est nommée mon +ministre de la police... Ah! je n'ai eu qu'à ouvrir +les oreilles pour en apprendre de belles!</p> + +<p>Sur ces mots, Camuflet s'étendit sur son fauteuil, +poussa un immense soupir de délivrance, puis ajouta +d'une voix joyeuse:</p> + +<p>—D'où il résulte que, dans un laps de temps plus +ou moins proche, j'aurai la douce satisfaction d'être +délivré de mes trois cauchemars.</p> + +<p>—Vous avez donc trouvé à les marier toutes trois +en leur fournissant une petite dot?</p> + +<p>—Une dot!... Dites donc du balai! car ma dernière +fourniture à mes belles-mères sera un balai... mettons +trois balais, si je tiens à bien faire les choses: +«Eh! oust! ouste! déguerpissez, coquines! sauteuses! +aventurières!»</p> + +<p>—Ah çà! qu'est-il arrivé? demanda M. Grandvivier +étonné. Qu'avez-vous donc à reprocher à ces +dames, mon excellent ami!</p> + +<p>Camuflet se croisa les bras et après s'être campé +en face du juge, il prononça:</p> + +<p>—Regardez-moi bien.</p> + +<p>—Bon! Je vous regarde.</p> + +<p>—Ai-je l'air d'un Lazun, d'un Richelieu, d'un +Faublas, d'un marquis de Sade, d'un don Juan, +enfin d'un de ces fameux coureurs de femmes, d'un +de ces célèbres débauchés que la morale publique +réprouve et cite avec un juste mépris?... Voyons! +soyez franc, ai-je l'air d'un de ces sacripants-là? Répondez.</p> + +<p>Souriant tout à la fois de la question et du ton de +Camuflet qui, peu à peu, s'était monté à l'indignation, +le magistrat répondit:</p> + +<p>—Nullement, cher ami. Vous avez l'air de ce que +vous êtes en réalité.</p> + +<p>—C'est-à-dire?</p> + +<p>—C'est-à-dire d'un homme casanier, sédentaire, +de moeurs pures, qui a demandé trois fois au mariage +le calme et le bonheur d'une vie honorable.</p> + +<p>Le petit homme secoua la tête.</p> + +<p>—Eh bien, voilà qui vous trompe! lâcha-t-il tout +sérieux.</p> + +<p>Avant que M. Grandvivier pût protester, il se redressa +plus raide en face du juge en disant:</p> + +<p>—Oui, voilà qui vous trompe, car vous avez devant +vous un exécrable débauché qui, toute honte +bue, n'a cessé d'être un sujet de monstrueux scandale +pour ses contemporains, affichant au grand jour +ses amours impures!</p> + +<p>Telle était l'exagération des paroles de Camuflet +que le magistrat crut à une plaisanterie. Tout en +souriant, il répondit:</p> + +<p>—Ma foi! je ne l'aurais pas cru!</p> + +<p>—Ni moi non plus, dit le petit homme.</p> + +<p>Et s'expliquant:</p> + +<p>—Pendant que je croyais avoir donné, par mes +trois mariages successifs, l'exemple d'une vie sans +reproche, savez-vous ce que j'étais en réalité?</p> + +<p>—Non, dites.</p> + +<p>—J'étais un ignoble corrompu qui se vautrait +dans un concubinage d'autant plus éhonté que, trois +fois, il s'est reproduit.</p> + +<p>—Quoi! du vivant de vos trois épouses! dit le +juge qui se demandait si Camuflet avant de venir +chez lui, n'avait pas fait précéder sa visite d'un déjeuner +trop copieusement arrosé.</p> + +<p>Mais Camuflet répliqua d'un ton sec:</p> + +<p>—Je n'ai jamais eu d'épouses!...</p> + +<p>Puis, en articulant à mots pesés la fin de sa phrase:</p> + +<p>—Attendu que je n'ai jamais été marié...</p> + +<p>Et, après une petite pause:</p> + +<p>—... Vu, ajouta-t-il, que mes trois mariages +étaient nuls. Ce qui fait que mes trois femmes n'ont +été, en somme, que trois maîtresses!</p> + +<p>Cela dit, Camuflet, pris de fureur, s'empoigna la +chevelure à pleines mains, en s'écriant:</p> + +<p>—Et dire que moi, comme un imbécile, j'ai choyé, +hébergé, mijoté ces trois belles-mères de contrebande!</p> + +<p>Alors, éclatant d'une joie rageuse:</p> + +<p>—Ah! comme je vais me régaler d'un coup de +balai qui fera la place nette de ce trio de gourgandines!... +«Ouste! ouste! dehors!!!»</p> + +<p>—Ce n'est pas sérieux ce que vous me dites là, +prononça le juge toujours dans la croyance que le +triple veuf avait plus que bien déjeuné.</p> + +<p>—Si, si, affirma Camuflet; chacun de mes mariages, +de par la ruse de mes belles-mères successives, +est entaché des meilleures causes de nullité... +De sorte qu'après m'être trop marié il se trouve que +je ne me suis pas marié du tout.</p> + +<p>—Comment l'avez-vous appris?</p> + +<p>—En pratiquant le proverbe: «Diviser pour régner,» +ce qui m'a mis sur la trace de la vérité.</p> + +<p>En somme, Camuflet jouait l'indignation.</p> + +<p>Ce rôle de dupe qu'il affirmait avoir été le sien ne +lui donnait, à cette heure, que l'énorme contentement +de pouvoir prendre sa revanche contre les +trois mégères qui l'avaient tant fait souffrir.</p> + +<p>—Avec quelle joie féroce, quand l'heure sera +venue, je flanquerai ces trois sorcières à la borne! +ricana-t-il tout jubilant de ravissement.</p> + +<p>Après quoi, coupant court à toute explication, il +retourna à ses moutons en disant:</p> + +<p>—Nous reviendrons à mes belles-mères. Comme +disent les romanciers, n'anticipons pas. Occupons-nous +pour le moment du baron de Walhofer.</p> + +<p>En écoutant les confidences du triple veuf, +M. Grandvivier s'était faiblement déridé. Au nom +du baron, son visage se rembrunit.</p> + +<p>—Ah! oui, fit-il, M. de Walhofer dont vous aviez +trouvé la carte dans la poche du tablier d'une de vos +belles-mères et qu'il vous restait à connaître... Comment +y êtes-vous parvenu?</p> + +<p>—D'abord en prenant une fausse piste à cause +d'une bien étonnante ressemblance.</p> + +<p>—Vraiment? Le baron a-t-il donc son sosie dans +quelque coin de Paris? demanda le juge dont les +yeux trahissaient une inquiétude secrète.</p> + +<p>—Comme vous dites. Et ce coin de Paris est précisément +celui que vous avez habité avant de venir +ici. L'homme en question demeurait si près, si près +de votre ancien domicile... oh! mais, si près, qu'on +pourrait dire qu'il habitait chez vous. Rien qu'un +mur à franchir, et il avait le pied dans votre demeure. +En un mot, il occupait une chambre dans +une des bicoques qui fermaient le fond de votre jardin. +Je l'avais remarqué fumant à sa fenêtre, un jour +que j'étais allé vous rendre visite. N'aviez-vous jamais +fait attention à ce jeune homme, vous, monsieur +Grandvivier?</p> + +<p>—Jamais! dit sèchement le juge.</p> + +<p>Puis, s'impatientant sans doute de la prolixité du +conteur, il ajouta:</p> + +<p>—Si nous revenions à M. de Walhofer?</p> + +<p>—Attendez donc! j'y arrive.</p> + +<p>Après avoir repris un peu haleine, Camuflet continua:</p> + +<p>—Muni de la carte du baron et déterminé à trouver +ce personnage que je n'avais jamais vu, vous +comprenez que je m'informais de lui à tous venants. +Le hasard me mit en présence de M. Fraimoulu à qui +j'en parlai. Justement il le connaissait pour avoir +dîné avec lui, la veille, chez un de ses amis, M. Ducanif. +Ce monsieur et le baron habitaient la même +maison... Et M. Fraimoulu me donna l'adresse.</p> + +<p>Ordinairement calme, froid et sachant écouter, +M. Grandvivier n'était plus le même. L'impatience +dont il avait déjà fait preuve s'affirma encore dans +le ton avec lequel il demanda:</p> + +<p>—Alors vous n'eûtes rien de plus pressé que de +vous rendre chez le baron?</p> + +<p>—Attendez donc! répéta Camuflet. Étant dit que +j'avais commencé mon enquête sur M. de Walhofer +en le supposant un sexagénaire épris des appas surannés +de noble dame Buffard des Palombes, vous +comprendrez combien je fus d'abord surpris en apprenant +que le baron était un jeune homme... Mais +cette première surprise n'était pas comparable à +l'étonnement énorme dont je fus saisi en écoutant +M. Fraimoulu me faire le portrait du baron de +Walhofer... Trait pour trait, à s'y méprendre, il me +dépeignait le jeune homme que, de chez vous, j'avais +vu fumant à sa fenêtre.</p> + +<p>Raide, l'oeil sombre, le front contracté, M. Grandvivier +s'était lentement redressé sur son siège.</p> + +<p>—Alors? fit-il d'une voix dans laquelle Camuflet, +s'il n'eût été absorbé par son récit, aurait pu remarquer +un tremblement.</p> + +<p>—Alors, continua Camuflet, sous le coup de cette +ressemblance, je me sentis pincé par la burlesque +idée fixe que ces deux jeunes gens n'étaient qu'un +même individu. Je me rendis donc rue de Turenne, +ou plutôt dans la ruelle que bordait l'ignoble masure +où j'avais affaire. Des informations prises m'apprirent +que je pourchassais un ex-saltimbanque, +porteur du prétentieux sobriquet du Tombeur-des-Crânes, +espèce de mauvais drôle que je fus honteux +d'avoir pu confondre avec M. de Walhofer. Déterminé +à connaître le baron, je piquai droit sur la rue +Caumartin où, m'avait dit M. Fraimoulu, habitait le +jeune Belge. Sur l'affirmation du concierge que le +baron était chez lui, je montai deux étages et j'arrivai +devant la porte désignée.</p> + +<p>Il tardait sans doute à M. Grandvivier de voir Camuflet +atteindre son dénouement, car il interrompit +pour demander:</p> + +<p>—Et quand vous avez connu le baron, vous n'êtes +pas revenu, bien entendu, à votre idée que M. de +Walhofer et ce Tombeur-des-Crânes n'étaient qu'un?</p> + +<p>Camuflet avait l'amour-propre du conteur qui +veut ménager ses effets. De plus, il aimait une +phrase qu'il tenait à replacer. Au lieu de satisfaire +la curiosité du juge, il passa outre.</p> + +<p>—N'anticipons pas, comme disent les romanciers, +répéta-t-il. Arrivé devant le logis du baron, j'allais +sonner quand une porte s'ouvrit à l'étage au-dessus. +Sur le carré s'établit, à voix prudente, un dialogue +dont, de prime-abord, je ne compris rien autre chose +que, des deux causeurs, l'un était le baron. En +somme je n'étais venu que pour connaître le visage +de ce jeune homme assez courageux pour courtiser +la fort défraîchie dame Buffard des Palombes. Pour +contenter mon désir, j'allais avancer la tête par-dessus +la rampe pour tâcher d'apercevoir mon homme, +quand tout à coup je me sentis le chef entouré d'un +tapis qui m'aveugla; je fus saisi à la ceinture, soulevé, +emporté à quelques pas. Quand je pus me dégager +la tête, celui qui m'avait joué la farce avait +disparu. Je me trouvais chez M. de Walhofer, enfermé +à double tour.</p> + +<p>—Et vous n'avez jamais su qui vous avait enfermé? +demanda le juge qui, depuis un instant, s'était +pris d'intérêt pour le conteur.</p> + +<p>—N'anticipons pas! n'anticipons pas! insista Camuflet. +Vous comprenez ma situation dans ce logis +où le premier arrivant pouvait me prendre pour un +voleur. Pas d'autre sortie que cette porte fermée à +double tour, qui, soudainement, fit en entendre le +grincement de sa serrure, tourna sur ses gonds et +laissa apparaître à mes yeux un arrivant qui n'était +pas le baron.</p> + +<p>Nous commençâmes par nous regarder en chiens +de faïence. Lui, attachait sur moi de gros yeux où +je lisais la surprise de me trouver dans ce logis dont +la clé, restée extérieurement sur la serrure, avait +donné, sous sa main, ses deux tours. Qu'un voleur +s'enferme dans le local qu'il va dévaliser, oui; qu'il +s'enferme en dedans, rien n'est plus logique. Mais +tel n'était pas mon cas. La clé, mise en dehors, +m'attestait bel et bien prisonnier... De qui? pourquoi? +depuis quand étais-je prisonnier? Il y avait là +un mystère qui l'intriguait.</p> + +<p>Moi, de mon côté, je me demandais quel était ce +monsieur, et si ce n'était pas lui qui m'avait joué le +tour de me claquemurer.</p> + +<p>Je ne sais combien de temps nous serions restés +à nous fixer dans le blanc des yeux, si un incident +ne s'était présenté pour me faire rompre le silence.</p> + +<p>Aux pieds du monsieur, sur le parquet, j'aperçus +une lettre que je lui montrai en disant:</p> + +<p>—Je crois, monsieur, que vous venez de perdre +ce papier.</p> + +<p>—Non, répondit-il.</p> + +<p>Ce disant, tout machinalement, il jeta les yeux +sur la lettre qui s'offrait toute large ouverte, sur le +parquet, à son regard.</p> + +<p>A la vue de l'écriture, l'étonnement apparut sur +sa face.</p> + +<p>Il se baissa brusquement, ramassa la lettre et, +sans penser qu'il venait de me dire que la missive +n'était pas à lui, il se mit à la lire.</p> + +<p>Je l'examinais pendant cette lecture.</p> + +<p>D'abord il avait pâli, puis ses traits avaient exprimé +l'horreur, enfin l'indignation avait empourpré +son visage.</p> + +<p>A coup sûr, le contenu de cette lettre le concernait, +et cela d'une façon désagréable, car je le vis cacher +brusquement le papier dans sa poche en murmurant:</p> + +<p>—Les misérables!</p> + +<p>Puis, se tournant vers moi d'une voix précipitée:</p> + +<p>—Sortons d'ici au plus vite, me dit-il.</p> + +<p>Au fond, c'était une espèce de fuite qu'il me proposait. +J'eus la bêtise de vouloir protester.</p> + +<p>—Mais, mais..., fis-je.</p> + +<p>Il vint à moi et me dit sous le nez:</p> + +<p>—Libre à vous de rester... Mais j'ai la certitude +de m'adresser à un honnête homme: voulez-vous, +sans me connaître, me rendre un grand service?</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Celui de ne souffler mot à quiconque viendra +ici, quand je serai parti, de mon apparition dans cet +appartement.</p> + +<p>—Ni de parler de la lettre?</p> + +<p>—Ni de parler de la lettre, répéta-t-il avec une sorte +de terreur.</p> + +<p>Et, à l'appui de cette dernière recommandation, il +continua d'une voix suppliante:</p> + +<p>—Il y va de ma vie et de celle d'une femme et +d'une jeune fille.</p> + +<p>—Diable! fis-je.</p> + +<p>Comme il devina que j'en étais à regretter l'amour-propre +bête que j'avais montré tout à l'heure à sa +proposition de filer au plus vite, il ajouta:</p> + +<p>—Peut-être aussi y va-t-il de votre vie. Ils sont +capables de tout pour assurer leur secret, s'ils vous +savent le connaître... et ils n'en pourront douter +quand ils vous auront trouvé ici.</p> + +<p>Cette fois, ce fut moi qui m'écriai:</p> + +<p>—Filons au plus vite!</p> + +<p>Derrière lui, qui sortait le dernier, le monsieur referma +la porte au double tour. Je vous laisse à +penser si nous fûmes prompts à descendre l'escalier +et à enfiler la porte de la maison. Ce fut après m'avoir +promené par les vingt circuits de rues environnantes +que mon inconnu s'arrêta.</p> + +<p>—Ouf! lâcha-t-il avec satisfaction.</p> + +<p>Et, le diable m'emporte! en pleine rue, il m'embrassa +en me répétant:</p> + +<p>—Vous êtes mon sauveur!</p> + +<p>—Oh! oh! dis-je en riant, ce qui vous a encore +mieux sauvé que moi, c'est la lettre... Et le drôle, +c'est que je ne l'avais pas vue dans les dix tours que +j'ai faits la chambre comme le rat pris dans la ratière.</p> + +<p>—Oui, à propos, s'écria-t-il, d'où vient que je vous +ai trouvé sous clé chez le baron?</p> + +<p>Je lui contai comment, au moment de sonner chez +M. de Walhofer, la curiosité m'avait arrêté pour +écouter une conversation chuchotée sur le palier supérieur +entre un homme qui était le baron lui-même, +car je l'avais entendu ainsi nommer par la +femme avec laquelle il causait.</p> + +<p>—Oui, Héloïse, fit-il; et que disaient-ils?</p> + +<p>—Le baron maugréait contre le retard d'un individu +qu'il appelait soit Cabillaud, soit Gustave ou le +docteur, lequel ne s'était pas présenté au rendez-vous +qu'il lui avait donné là-haut, en l'absence du maître +de ce logis, un nommé Ducanif.</p> + +<p>—Ducanif, c'est moi, m'annonça-t-il.</p> + +<p>Ensuite, reprenant son interrogatoire:</p> + +<p>—Et vous dites que le Walhofer s'en allait en pestant +après le docteur?</p> + +<p>—Oui. Il était monté là-haut en voisin, laissant la +clé à la porte de son logis. La femme que vous +appelez Héloïse fit tant, comme il allait descendre +chez lui, qu'elle obtint qu'il rentrât dans l'appartement +pour y attendre encore le docteur retardataire... +C'est à ce moment même que ma tête fut enveloppée +dans un tapis de table et que je fus +emporté chez le baron.</p> + +<p>Ducanif éclata de rire.</p> + +<p>—Et savez-vous par qui? me demanda-t-il. Par le +docteur lui-même, je le parierais, qui, pendant +qu'Héloïse retenait le baron chez moi, fouillait le +logis de Walhofer pour dénicher cette lettre qu'il a +perdue. Oui, je le répète, je gagerais une grosse +somme que c'est à Gustave que vous avez eu affaire. +Campé sur le carré comme vous l'étiez, vous lui coupiez +la retraite. Alors il a trouvé un ingénieux moyen +de balayer la place pour aller rejoindre le baron.</p> + +<p>L'expression de «balayer la place» m'irrita, non +pas contre Ducanif, mais contre celui qui m'avait +joué la farce.</p> + +<p>—Si je rattrape jamais le docteur! m'écriai-je rageusement.</p> + +<p>—Il ne tient qu'à vous. Topez là! dit-il en me +tendant la main.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—En vous unissant à moi contre trois misérables.</p> + +<p>—Trois? fis-je étonné. Héloïse et le docteur, deux. +Quel est donc le troisième?</p> + +<p>—Le baron, parbleu! Du moment que cet homme +possédait cette lettre et qu'il ne me l'a pas livrée, +c'est qu'il s'en servait pour faire chanter les autres. +Des trois, c'est lui le plus chenapan.</p> + +<p>Et il me tendit encore la main en répétant:</p> + +<p>—Topez là! Associez-vous à moi pour punir ces +gredins... Rira bien qui rira le dernier.</p> + +<p>Avant de conclure, une question me vint aux +lèvres.</p> + +<p>—Mais vous, monsieur Ducanif, comment se fait-il +que vous soyez arrivé pour me délivrer?</p> + +<p>—Tout simplement. Je rentrais et, en passant sur +le carré du baron, il m'a pris l'idée de lui rendre visite. +Alors, comme la clé était sur la porte...</p> + +<p>—Bon! compris! dis-je.</p> + +<p>Et je topai de grand coeur.</p> + +<p>A ce point de son récit à M. Grandvivier, Camuflet +se prélassa sur sa chaise en débitant d'une voix +ravie:</p> + +<p>—Je m'étais associé à une bonne action. La Providence +ne tarda pas à m'en récompenser en me faisant +découvrir que je n'avais jamais été sérieusement +marié, puisque mes trois mariages étaient nuls, +ce qui me donnait le droit de me procurer l'ineffable +satisfaction, très prochaine, d'envoyer au diable mes +trois belles-mères?</p> + +<p>—De quelle façon avez-vous fait cette découverte?</p> + +<p>—En agissant pour Ducanif, je me suis trouvé +conduit à mettre le nez sur ce qui me concernait.</p> + +<p>—Comment? demanda le juge.</p> + +<p>Camuflet, on l'a vu, était de ces conteurs qui aiment +à faire languir ceux qui les écoutent.</p> + +<p>—N'anticipons pas! n'anticipons pas! répéta-t-il +encore; tout viendra en son lieu et place, s'il vous +plaît de suivre mon récit.</p> + +<p>—Soit! fit le magistrat.</p> + +<p>—Je continue donc.</p> + +<p>—Pas avant que je vous aie posé une question. +Cette lettre, trouvée chez le baron, par vous et Ducanif, +de qui était-elle?</p> + +<p>—De la cuisinière Héloïse qui l'adressait au docteur, +son amant.</p> + +<p>—Et vous l'avez lue!</p> + +<p>—Plus de vingt fois.</p> + +<p>—Est-ce vous faire anticiper que de vous demander +quelle en était le teneur?</p> + +<p>—J'allais précisément vous l'apprendre. A la lire +et la relire, j'ai fini par la savoir par coeur... Voici +donc ce qu'elle contenait...</p> + +<p>Et Camuflet ouvrait la bouche pour contenter la +curiosité du magistrat, quand soudain, au fond de +l'appartement, éclatèrent des cris furieux, un vacarme +de pas précipités, un craquement de bois +brisé et, dominant tout ce tapage, une voix, vibrante +de colère, qui répétait:</p> + +<p>—C'est lui! c'est lui! cette fois, je le tiens!</p> + +<p>En une seconde, le juge et Camuflet furent sur +pied et coururent vers la salle à manger d'où était +parti ce fracas. La porte de communication entre la +cuisine et la salle à manger leur montra un trou +béant produit par un panneau brisé.</p> + +<p>Et ils entendirent retentir dans l'escalier le pas de +quelqu'un qui descendait à toute vitesse et dont la +voix furieuse répétait:</p> + +<p>—C'est lui! c'est lui!</p> + +<p>Bien qu'elle fût altérée par la colère immense qui +la secouait, M. Grandvivier reconnut cette voix.</p> + +<p>—C'est celle de La Godaille, pensa-t-il.</p> + +<p>Quant à Camuflet, en examinant la porte brisée et +la cuisine qui montrait sa sortie sur l'escalier grande +ouverte, il reconstituait la scène à haute voix.</p> + +<p>—Il est bien évident, disait-il, que deux hommes +se trouvaient ici. Un d'eux, celui qui fuyait, pour +faciliter sa retraite, a tiré cette porte qu'il a refermée +en dedans d'un tour de clé. Si promptement que +le poursuivant ait brisé l'obstacle qui lui était opposé, +l'autre a eu le temps de s'enfuir par le porte de +la cuisine qui ouvre sur le carré.</p> + +<p>Puis, se tournant vers le juge:</p> + +<p>—Reste maintenant à savoir quels étaient ces +deux hommes, ajouta-t-il.</p> + +<p>Bien que M. Grandvivier pût répondre pour La +Godaille, dont il avait reconnu la voix, il haussa les +épaules en signe d'ignorance et répliqua:</p> + +<p>—Mon valet de chambre ou ma cuisinière pourraient +nous l'apprendre... car c'est par l'un ou par +l'autre que ces deux hommes doivent avoir été introduits +pendant que nous étions ensemble dans +mon cabinet.</p> + +<p>Or il était impossible d'interroger Cydalise dont la +cuisine déserte attestait l'absence.</p> + +<p>—Pendant cette fuite, votre cuisinière était peut-être +descendue chez ses fournisseurs, d'où elle n'est +pas encore revenue, avança Camuflet pour expliquer +cette absence du cordon bleu.</p> + +<p>—Sans doute. Quant à mon valet de chambre, il +n'est pas encore de retour d'une course que je lui ai +donnée, ajouta le juge.</p> + +<p>La curiosité n'était pas le moindre défaut de ce +bon Camuflet. A défaut de ces deux témoins à interroger, +il lui vint une idée.</p> + +<p>—Si je descendais questionner le concierge? Il +n'est pas sans avoir vu passer ces deux hommes +dont l'un poursuivait l'autre, proposa-t-il.</p> + +<p>—Vous m'obligerez en y allant, dit vivement le +juge en poussant presque le petit homme.</p> + +<p>Camuflet, heureux de la permission qui le mettait +à même de satisfaire sa curiosité, sortit par la +cuisine dont, en son empressement, il oublia de +refermer la porte sur le carré, que les deux hommes +avaient laissée ouverte.</p> + +<p>Resté seul, M. Grandvivier, dont le visage s'était +subitement empreint d'un désespoir profond, resta +immobile comme cloué sur place par une sombre +et douloureuse pensée.</p> + +<p>—Ces deux misérables auront parlé de ma fille +devant La Godaille... Ce jeune homme connaît mon +secret! murmura-t-il en frémissant.</p> + +<p>Un bruit le réveilla brusquement de sa torpeur et +lui fit lever les yeux.</p> + +<p>C'était La Godaille qui rentrait par la cuisine dont +il venait de refermer la porte.</p> + +<p>Ne pouvant se douter que celui qu'il poursuivait +lui avait échappé en se réfugiant, avec sa complice, +à l'étage au-dessous, chez Fraimoulu, le jeune +homme avait continué sa chasse à fond de train +jusqu'à la rue, espérant voir son ennemi fuyant à +une bien petite avance. En n'apercevant personne, +il était revenu aussitôt sur ses pas.</p> + +<p>Hilarion avait dit la vérité lorsqu'il avait raconté +à Gontran que, quand il se tenait sur la porte du +charcutier en attendant son second petit salé, il +avait vu revenir celui qui l'avait bousculé alors qu'il +apportait sa première acquisition et qu'il l'avait entendu +murmurer au passage:</p> + +<p>—C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, +car j'étais trop sur ses talons pour qu'il ait eu le +temps de prendre ainsi le large.</p> + +<p>En conséquence, La Godaille était rentré dans la +maison avec l'espoir qu'il rencontrerait son ennemi, +caché dans quelque coin des combles, attendant le +moment propice pour détaler.</p> + +<p>C'était au retour de ces recherches inutiles que, +en redescendant, il était rentré chez le juge.</p> + +<p>Alors il l'avait aperçu dans la salle à manger.</p> + +<p>Pâle, ému, l'oeil plein de compassion pour le magistrat +qui, la figure convulsée par une immense +angoisse, le regardait s'avancer, le jeune homme +vint lentement au juge et d'une voix douce:</p> + +<p>—Monsieur Grandvivier, voulez-vous me faire +l'honneur de m'entendre pendant quelques instants? +demanda-t-il.</p> + +<p>Sans répondre, car une inquiétude terrible lui +serrait la gorge, M. Grandvivier se dirigea vers son +cabinet, suivi par le jeune homme qui, plein d'hésitation, +se demandait:</p> + +<p>—Comment vais-je commencer?</p> + +<p>A leur entrée dans le cabinet, La Godaille, instruit +par l'expérience sur le danger des portes entr'ouvertes, +quand on ne veut pas que des oreilles voisines +entendent, même involontairement, ce qu'on +peut avoir à dire, commença par pousser le verrou.</p> + +<p>Puis il se retourna vers le magistrat qui, après +s'être laissé tomber sur un siège, l'avait regardé +faire.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence entre les deux +hommes, qui restèrent face à face, l'un n'osant +parler, l'autre tremblant d'interroger.</p> + +<p>Ce fut le juge qui, au prix d'un pénible effort, +commença en demandant d'une voix qu'il essayait +vainement de raffermir:</p> + +<p>—Qu'avez-vous à me dire?</p> + +<p>Frédéric Bazart parut hésiter d'abord. Rassemblant +ensuite son courage, il attaqua, comme on dit, +le taureau par les cornes et répondit d'un ton qui, si +étrange que fût la phrase, n'avait pas le moindre accent +ironique.</p> + +<p>—J'ai à vous dire, monsieur Grandvivier, que je +crois avoir deviné pourquoi vous avez voulu que je +vous apprisse à faire sauter la coupe.</p> + +<p>Puis, sans laisser au magistrat, qui avait tressailli, +le temps de dire un mot, il continua:</p> + +<p>—Malgré ma vie passée, croyez-vous qu'il y ait +en moi un honnête homme? un garçon capable, +maintenant qu'il a mis le pied dans le droit chemin, +de le suivre jusqu'au bout sans jamais broncher?</p> + +<p>—Oui, je vous reconnais pour l'homme que vous +dites. En si périlleuse tentation que puisse vous +mettre l'avenir, je suis certain que vous ne faillirez +plus.</p> + +<p>—Alors vous avez confiance en moi?</p> + +<p>—Confiance pleine et entière.</p> + +<p>—Daignerez-vous me la prouver?</p> + +<p>—Parlez!</p> + +<p>La Godaille, encore une fois, sembla hésiter. Puis, +d'une voix qui avait l'air de supplier:</p> + +<p>—Voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder +la main de mademoiselle de Grandvivier?</p> + +<p>Il y avait dans cette demande, il faut le supposer, +un effroyable sous-entendu, car le juge se leva brusquement +de son siège et, livide, pantelant, l'oeil +hagard, vint droit à Bazart.</p> + +<p>—Alors vous savez?... commença-t-il d'un ton +rauque et bas.</p> + +<p>—Oui, car j'ai tout entendu de ce que disaient +Cydalise et son ignoble amant... Je sais surtout que +vous avez besoin, vous et votre fille, d'un dévouement +profond et discret, qui...</p> + +<p>Après ces mots respectueusement articulés, le +jeune homme fit une pause destinée à mieux peser +sur ce qui lui restait à dire, puis il acheva sa phrase:</p> + +<p>—... qui vous venge.</p> + +<p>—Et vous m'offrez ce dévouement-là? dit le juge +après un assez long silence qu'il employa à dévisager +La Godaille.</p> + +<p>—Oui, fit résolument Frédéric.</p> + +<p>—Un dévouement qui ne reculera devant rien? +insista M. Grandvivier.</p> + +<p>—Oui, répéta le jeune homme.</p> + +<p>—Quoi que je vous demande?</p> + +<p>—Mettez-moi à l'épreuve.</p> + +<p>Alors le juge posa sa main sur l'épaule de Frédéric +Bazart, et avec un sourire cruel, il prononça:</p> + +<p>—Je vous demande, dans une entrevue que je +vous ménagerai, de montrer le plus grand calme devant +M. le baron de Walhofer, que vous avez eu +le tort de confondre avec un misérable qui lui ressemble, +surnommé le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>—Vous ignorez que c'est le même homme! s'écria +La Godaille, croyant faire une révélation au juge.</p> + +<p>Mais, au lieu de s'émouvoir à cette nouvelle, +M. Grandvivier répéta en traînant sur les mots:</p> + +<p>—De montrer le plus grand calme devant M. de +Walhofer, que vous avez eu tort de prendre pour le +Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>Puis les deux hommes se regardèrent dans les +yeux en silence, face à face.</p> + +<p>Sans doute que Frédéric Bazart lut dans le regard +du juge la pensée que ce dernier voulait lui laisser +deviner, car bientôt il prononça:</p> + +<p>—J'obéirai!</p> + +<p>—Bien! fit le juge dont la figure s'éclaira d'une +satisfaction féroce.</p> + +<p>Ils s'étaient si bien compris que La Godaille, sans +aucune explication, ajouta:</p> + +<p>—J'obéirai... à une condition.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que... si vous le manquez... vous le laisserez +passer par mes mains.</p> + +<p>—Oui... si je le manque, accorda le juge avec un +ricanement sauvage qui prouvait que, dans sa soif +de vengeance, il regardait cette supposition comme +ne devant jamais se réaliser.</p> + +<p>En sanction du pacte conclu, le magistrat tendait +la main au jeune homme quand on frappa à la porte.</p> + +<p>Prestement et sans bruit, La Godaille ouvrit le +verrou.</p> + +<p>—Entrez! dit le juge.</p> + +<p>C'était Camuflet qui revenait de son enquête à la +loge.</p> + +<p>—Le concierge n'a rien pu m'apprendre. Les deux +hommes en question ont dû filer devant la loge sans +qu'il ait eu le temps de les apercevoir, déclara-t-il.</p> + +<p>—De ces deux hommes, en voici déjà un, annonça, +en désignant Bazart, le magistrat dont, à +l'entrée de Camuflet, le visage s'était subitement fait +souriant.</p> + +<p>A ces mots, la physionomie du petit homme prit +une expression d'ahurissement, et il ouvrait la +bouche pour s'exclamer, quand soudain, une pensée +de prudence arrêta sur ses lèvres la manifestation de +sa surprise. Il mit vivement un doigt sur ses lèvres, +puis, en le dirigeant vers le salon, il dit à voix +basse:</p> + +<p>—Chut! chut! vous m'expliquerez cela quand +nous serons entre nous. Mais, pour le moment, motus! +car je ne suis pas revenu seul.</p> + +<p>—Vous avez amené quelqu'un?</p> + +<p>—Oui; comme j'étais dans la loge à interroger le +concierge, ce quelqu'un s'est présenté... un des convives +de votre dîner. Il voulait seulement déposer +pour vous sa carte de digestion. Dans la crainte de +vous déranger, il n'osait monter. J'ai tant insisté +qu'il a consenti à me suivre. Il est là dans le salon.</p> + +<p>A cette annonce, M. Grandvivier marcha vers la +porte pour recevoir son visiteur.</p> + +<p>Dès que son regard eut plongé dans le salon, on +entendit sa voix, aimable au possible, qui disait:</p> + +<p>—Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur +de Walhofer. Entrez donc par ici.</p> + +<p>En entendant s'approcher le pas du baron qui allait +pénétrer dans le cabinet, le brave La Godaille +avait tressauté en pâlissant:</p> + +<p>—Ne pas étrangler ce gueusard! Voilà qui va être +dur à cracher pour moi!... mais j'ai juré d'obéir! +murmura-t-il.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> +<br> + + +<p>Pour bien comprendre l'audace impudente qui +ramenait M. de Walhofer chez M. Grandvivier, il +faut remonter de quelques heures dans la vie du +baron, c'est-à-dire au moment où il était revenu de +visiter seul et en plein jour la petite maison de Billancourt, +cette masure au caveau secret à laquelle, la +nuit précédente, l'avait conduit, sans s'en douter, +le docteur Gustave Cabillaud, qu'il suivait à la piste.</p> + +<p>De cette expédition il était revenu, valise en main, +disant avoir manqué le train de Bruxelles à son portier, +à qui, en s'éloignant le matin, il avait annoncé +partir pour la Belgique.</p> + +<p>Après être remonté chez lui pour y déposer sa valise +qui, au lieu d'effets et de linge, contenait des outils +de menuisier et de serrurier qui, probablement, +lui avaient servi, à Billancourt, à préparer quelque +contre-mine au projet du docteur Gustave, le baron +était sorti une seconde fois pour aller déjeuner dans +un restaurant à la mode.</p> + +<p>Le temps était beau; il invitait le flâneur à la promenade. +Rien donc de plus naturel que le baron, +au sortir de table, s'en allât, le cure-dents à la +bouche, baguenauder le long des boulevards jusqu'à +la rue de la Paix, qui le conduisit au jardin des +Tuileries.</p> + +<p>Là, en vrai désoeuvré qui veut jouir à la fois du repos +et de l'ombre, il s'était dirigé vers un des superbes +quinconces de marronniers sous lesquels des +chaises de paille attendent le promeneur fatigué. La +partie du jardin choisie par le baron était bien un +peu déserte, loin des parterres où, à ce moment, se +concentrait l'animation. Mais il n'était pas le seul +qui eût le goût de la solitude, car, avant lui, une +vieille dame s'était déjà installée en ce coin retiré, +où une dizaine de chaises entouraient le pied d'un +arbre.</p> + +<p>Assise sur un de ces sièges, les pieds posés sur +les bâtons d'un autre, la vieille était si bien absorbée +par la lecture d'un roman qu'elle ne releva pas +même la tête quand le baron vint prendre près d'elle +la chaise sur laquelle il allait s'asseoir. Le jeune +homme, peu soucieux qu'on put le croire en compagnie +d'une dame aussi mûre, traîna sa chaise en +arrière de la liseuse, de l'autre côté de l'arbre, et se +plaça tournant le dos à celle qui l'avait précédée en +ce coin écarté.</p> + +<p>Cela fait, il alluma un cigare, et, tout rêveur, se +mit à fumer, l'oeil perdu dans le vide, à vingt mètres +devant lui. Sa rêverie, paraît-il, était de celles qui +font parler tout haut, car, bientôt, il lâcha ces paroles:</p> + +<p>—La mère, avez-vous l'argent?</p> + +<p>—Oui, mon garçon. Dix beaux billets de mille +francs, répondit la vieille dame sans sortir le nez de +son livre. Je suis allée, ce matin, pour te les porter +rue de Turenne... mais j'ai trouvé figure de bois... +Alors je suis venue t'attendre ici, au rendez-vous.</p> + +<p>—Oh! oh! dix mille francs! un joli magot! fit le +baron enchanté.</p> + +<p>—Oui, mais il ne faudrait pas encore compter sur +une pareille léchée, fiston.</p> + +<p>—Elle vous a été dure à obtenir?</p> + +<p>—Obtenir? répéta la vieille dame en ricanant. +Ah! ouiche! Avec ça qu'il faut la croix et la bannière +pour tirer du grigou une centaine de francs!</p> + +<p>—Alors, comment vous êtes-vous procuré la +somme?</p> + +<p>—Je n'ai eu que la peine de la prendre dans le tiroir +où mon imbécile l'avait placée devant moi en oubliant +la clé sur la serrure.</p> + +<p>—Bigre! lâcha le baron à cette révélation.</p> + +<p>—Oh! ne crains rien! Tu sais, Alfred, que ta +mère n'est pas à moitié roublarde. Je me suis donc +arrangée pour que ça retombe sur les deux autres... +Seulement, je te le répète, faudrait pas me demander +de recommencer le coup. Il est donc nécessaire que +les dix mille balles suffisent pour te conduire à bon +port.</p> + +<p>Et, après cet aveu, la vieille dame ajouta:</p> + +<p>—Veux-tu que je te dégoise ce que j'ai dans le +fond de l'âme?</p> + +<p>—Dégoisez, la mère.</p> + +<p>—Eh bien! j'ai la venette que tu n'arrives pas à +réussir. Faut pas chasser deux lièvres à la fois... +Oui, je sais bien que tu vas me dire qu'on se rattrape +sur l'un quand on a raté l'autre... Mais, vois-tu, j'ai +le trac qu'entre les deux mariages que tu guignes, il +ne t'arrive de rester le Prussien entre deux selles.</p> + +<p>Après un court silence qu'elle employa à tourner +un feuillet de son livre, comme si elle poursuivait +sa lecture, la vieille dame demanda:</p> + +<p>—Laquelle de tes deux donzelles t'offre le plus de +chances? la Ducanif ou la Grandvivier?</p> + +<p>Il ne plut pas au baron de répondre carrément; il +se contenta de répliquer:</p> + +<p>—Qu'il vous suffise de savoir, la mère, que de +l'un et l'autre côté il y a une forte dot à palper.</p> + +<p>—Heu! heu! lâcha la vieille en grognant, oui, +une grosse dot... Mais de l'un et de l'autre côté aussi +il faudra en donner une part... soit à Cydalise... +soit au médecin et à la cuisinière Héloïse.</p> + +<p>—Oh! quand nous en serons à l'heure du partage!... +gouailla le baron dont la phrase, bien qu'inachevée, +promettait du fil à retordre à ses copartageants.</p> + +<p>—Heu! heu! répéta la liseuse qui semblait être +en son heure de méfiance, faut pas s'imaginer qu'on +est seul malin ici-bas! Les ficelles, ça se vend pour +tout le monde, sache-le bien, Alfred. Tel à qui on +voulait jouer un pied de cochon vous administre +souvent une mornifle inattendue.</p> + + + +<p>—Ta! ta! ta! débita dédaigneusement Alfred.</p> + +<p>Ce mépris du danger rendit la mère plus hardie +à prêcher la prudence. Elle continua:</p> + +<p>—Quand deux chiens se disputent un os, il y a +péril à vouloir leur retirer cet os. C'est ce que tu as +fait, mon bibi, avec le Gustave et son Héloïse. Ils allaient +dépiauter le Ducanif quand tu es venu te +mettre entre eux en exigeant ta part à titre de dot de +la fille Ducanif, qu'ils se sont engagés à te faire +épouser... Méfie-toi, Alfred, méfie-toi! Les deux +chiens qui se battaient pour l'os, se retournent, +quitte à s'entre-dévorer plus tard, contre celui qui +vient en tiers.</p> + +<p>—Le Gustave et sa cuisinière n'oseront broncher, +je les tiens trop sous ma coupe, affirma Alfred.</p> + +<p>—Oui, tu me l'as dit, à l'aide d'une lettre. Qui +sait s'ils ne te la voleront pas pour s'affranchir? Qui +sait même si tu la possèdes encore?</p> + +<p>—Vous dites vrai, la mère. Cette lettre a disparu, +avoua le jeune homme avec une rage sourde.</p> + +<p>Puis se reprenant:</p> + +<p>—Mais c'est à n'y rien comprendre. Le vol ne peut +avoir été fait par eux, car, s'ils fussent rentrés en +possession de l'écrit qui les fait mes esclaves, ils eussent +relevé la tête. Bien au contraire, je les trouve +plus soumis que jamais.</p> + +<p>A cela, la mère secoua la tête d'un air de doute.</p> + +<p>—Crains une manigance, continua-t-elle. Il n'est +pire eau que l'eau qui dort. En veux-tu une preuve, +fiston? Ce matin, quand j'ai été te demander là-bas, +rue de Turenne, une femme m'avait précédée dans +le trou obscur qui est la loge du savetier concierge. +L'obscurité m'a empêchée de la reconnaître. A mon +départ, elle m'a suivie et le diable sait où, bien sans +le vouloir, je l'aurais conduite, si, en passant devant +un miroitier, la prudence ne m'avait rappelé une +vieille ruse de guerre... celle, sous prétexte de rajuster +ma coiffure, de regarder, à l'aide d'une glace, +ce qui se passait derrière moi. Alors j'ai reconnu Héloïse +qui marchait sur mes talons. Une maison à +double issue m'a servi à la laisser en plan... Mais +pourquoi me suivait-elle, je te le demande, si ce +n'est parce qu'elle m'avait entendue te demander au +pipelet?... Si soumis qu'ils te paraissent, tu vois que +cette Héloïse et son médecin te mijotent un vilain +coup... Veille au grain, Alfred!</p> + +<p>Et, continuant son rôle de prophétesse de malheur, +la vieille dame, toujours le nez dans son livre, +poursuivit:</p> + +<p>—Du côté de la fille Grandvivier, es-tu plus certain +de ton affaire, mon fieux? Es-tu bien sûr que la Cydalise +te soit une fidèle alliée?</p> + +<p>—Notre passé l'enchaîne à moi et quinze mille +francs que je lui ai promis sur la dot, si j'épouse, +me répondent de l'avenir.</p> + +<p>—Oui, si tu épouses, appuya la mère. Mais épouseras-tu, +mon garçon? Une fille que, par une indigne +surprise, on a mise à mal, n'épouse pas toujours le +séducteur. Rappelle-toi le dicton du four où, bien +souvent, n'enfourne pas celui qui l'a chauffé.</p> + +<p>—Ta! ta! ta! redit Alfred railleur.</p> + +<p>Moquerie qui servit à la mère pour repartir de plus +belle.</p> + +<p>—Et puis elle a bien vite disparu, la fille Grandvivier. +Le père l'a fait partir dare dare... preuve qu'il +sait tout.</p> + +<p>—Oui, tout, sauf le nom et la personne du coupable. +Avant-hier, j'ai dîné chez lui, ricana le fils.</p> + +<p>Mais la vieille dame tenait à vider son sac aux conseils.</p> + +<p>—A ta place, moi, fiston, je me tiendrais en +garde contre le papa. Il ne m'inspire pas pour deux +sous de confiance. Je l'ai vu passer certain jour. Un +vrai pince-sans-rire, avec une mine de croque-mort. +Il m'a fait froid dans le dos... Il se peut que tu aies +rendu Cydalise muette avec ta promesse de quinze +mille francs. Rien ne t'assure qu'en lui en offrant +vingt mille ce mauvais sécot de juge ne la fera pas +parler.</p> + +<p>Tant de sinistres prédictions avaient fini par agacer +le baron, qui répliqua sèchement:</p> + +<p>—Aujourd'hui, la mère, savez-vous que vous +n'êtes pas à la gaieté?</p> + +<p>La maman en avait encore gros sur le coeur. Aussi +reprit-elle vivement:</p> + +<p>—Dame! il y a de quoi, mon petit! J'ai comme +une idée que tous tes projets vont craquer. Un beau +matin, il t'a pris l'idée de te fourrer dans la peau +d'un baron pour épouser une héritière. Ça devait être +bâclé à la vapeur. Alors j'ai dit: «Allons-y!» et j'ai +lâché mes économies. Mais, à cette heure, je n'ai +plus le sou et je trouve que ça dure trop... Et puis +j'espérais que ton beau mariage me permettrait de +lâcher le Camuflet.</p> + +<p>Après ce nom, la maman branla la tête en murmurant:</p> + +<p>—Encore un qui ne m'inspire pas pour deux sous +confiance.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le baron. Vous m'avez répété cent +fois que c'était un pur idiot.</p> + +<p>—On se trompe à tout âge, mon bichon. Aujourd'hui, +j'ai comme une doutance qu'il fait la bête. La +facilité même avec laquelle je l'ai soulagé de ses dix +mille francs me fait peur.</p> + +<p>—Puisque vous vous êtes arrangée pour qu'il accuse +les autres, objecta le fils.</p> + +<p>—Oui, de l'une, j'ai renfermé le dé en argent dans +le tiroir qui contenait les billets. Pour l'autre, j'ai +semé cinq ou six gousses d'ail dont elle a toujours +ses poches remplies dans le cabinet de Camuflet qui +sait que, de nous trois, seule elle en fait usage pour +ses ratatouilles. Mais, malgré ces précautions, je ne +suis pas tranquille. Je le répète, je sens que ça +craque. Aussi, Alfred, il me tarde de ne plus jouer +mon rôle de noble dame Buffard des Palombes.</p> + +<p>Et maman répéta d'une voix alarmée:</p> + +<p>—Ça craque! ça craque!</p> + +<p>Le baron mit fin à ces jérémiades en demandant +d'une voix impatientée:</p> + +<p>—Bref! vous m'apportez les dix mille francs en +question?</p> + +<p>—Oui, mon loulou. Mais, après eux, n-i ni, c'est +fini! rappelle-toi que c'est ton va-tout pour continuer +ton rôle de baron. Il faut avoir réussi avant ton dernier +écu envolé... sinon, il ne nous restera plus qu'à +lever le pied pour notre Belgique.</p> + +<p>—Oh! je réussirai! affirma le fils d'un ton plein +d'une sombre énergie.</p> + +<p>La maman venait de fermer son livre et se préparait +à quitter sa place en disant:</p> + +<p>—Alors, mets ton chapeau sur la chaise près de +toi. En passant, je vais y glisser le magot.</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes, qui tournait la tête à +droite, entendit à sa gauche le bruit sourd de la +liasse de billets qui tombait dans la coiffe de son +chapeau, en même temps que l'ancienne Belle-Flamande +s'éloignait en répétant:</p> + +<p>—Ça craque! ça craque!</p> + +<p>Le plus négligemment du monde, le baron avait +repris son chapeau.</p> + +<p>—Elle a raison, c'est mon va-tout! murmura-t-il +pendant que sa main se refermait sur les billets de +banque.</p> + +<p>Songeait-il au meilleur emploi à faire de ses dernières +ressources pendant les cinq minutes qu'il demeura +rêveur après le départ de sa mère? Le résultat +de ses réflexions fut qu'il se leva de sa chaise en disant:</p> + +<p>—Mon va-tout?... Non... il me restera encore la +petite maison de Billancourt où, la nuit dernière, +m'a conduit, bien à son insu, l'amant d'Héloïse?</p> + +<p>Alors, se rappelant que Gustave Cabillaud avait +aussi des projets sur cette maison, il se répéta en +riant un des proverbes que venait de lui citer la +Belle-Flamande:</p> + +<p>—Ce n'est pas toujours celui qui a chauffé le four +qui enfourne.</p> + +<p>Si confiant qu'il fût en son audace, le Tombeur-des-Crânes, +tout en les taxant d'exagération, était +contraint de s'avouer qu'il y avait un peu de vérité +dans les craintes maternelles. Certes, il était loin +d'admettre le «ça craque» de la Belle-Flamande, +mais il lui fallait reconnaître qu'il s'était produit un +temps d'arrêt dans la veine heureuse qui avait signalé +ses débuts dans la peau d'un baron.</p> + +<p>Expliquons d'abord comment Alfred était devenu +M. de Walhofer.</p> + +<p>Après des alternatives de succès et de malechances, +où la vache enragée avait dominé, la troupe de la +Belle-Flamande était venue sombrer en France devant +un huissier qui avait vendu le matériel, les costumes +et accessoires, la voiture et ses rossinantes, +la tente et ses tréteaux.</p> + +<p>Les artistes s'étaient alors séparés.</p> + +<p>La première à décamper avait été Cydalise qui, en +sa qualité de belle fille allant chercher fortune, +s'éloigna sans aucune crainte de l'avenir.</p> + +<p>—Au revoir! lui avait dit le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>—Ah! non, j'ai assez d'être battue! Donc, pas au +revoir, mais adieu, tout ce qu'il y a de plus adieu! +avait-elle répondu.</p> + +<p>Elle était partie heureuse de cette espèce de délivrance, +sans se douter qu'une femme de sa sorte, +dont les instincts bas finissent toujours par avoir la +nostalgie de la boue, ne pouvait se soustraire complètement +à l'empire d'un être de l'acabit d'Alfred.</p> + +<p>Le dernier qui se détacha de la Belle-Flamande +fut celui qui, dans les séances de second, représentait +le magnétiseur de Cydalise. C'était un +ancien greffier de tribunal qui s'était réfugié dans +la voiture des saltimbanques pour échapper à la justice +belge, qui voulait lui demander compte de nombreux +faux.</p> + +<p>Le fait était que ce gaillard avait un prodigieux +talent à imiter les signatures et à falsifier les actes +les plus authentiques.</p> + +<p>—Si jamais vous avez besoin de moi... avait dit +l'ancien greffier à la Belle-Flamande en prenant +congé d'elle.</p> + +<p>—Ce n'est pas de refus, avait répliqué celle-ci.</p> + +<p>—Soit comme magnétiseur, si vous reformez une +troupe, soit autrement, avait ajouté l'autre pour +compléter ses offres.</p> + +<p>—Qu'entendez-vous par votre «autrement», +mon brave Bédaric?</p> + +<p>—Dame! patronne, il arrive souvent d'avoir un +urgent besoin de la signature de quelqu'un qu'on +n'a pas sous la main ou qu'on ne veut pas déranger, +ou qui est mort...</p> + +<p>—Ah! bon! compris! compris! Bédaric.</p> + +<p>Puis la mère et le fils étaient restés seuls en présence.</p> + +<p>—Il s'agit maintenant de tirer chacun son épingle +du jeu, avait dit la mère.</p> + +<p>Cela n'avait pas été long pour le Tombeur-des-Crânes +qui avait trouvé immédiatement à s'engager +dans une autre troupe, heureuse de s'adjoindre cette +célébrité de tous les champs de foire.</p> + +<p>Quant à la Belle-Flamande, après avoir été directrice, +pouvait-elle se résigner à devenir simple artiste? +En conséquence, elle quitta ce qu'elle appelait +sa carrière.</p> + +<p>Une année après, le Tombeur-des-Crânes rejoignait +sa mère à Paris. Il était dégoûté de la vie de saltimbanque +et cherchait une autre voie.</p> + +<p>—Ah! si, au lieu d'être un garçon, tu étais une +fille, comme j'aurais ton affaire! soupira la maman +qui, après divers métiers essayés, s'était tenue à +celui de garde-malade.</p> + +<p>—Bah! comment? fit Alfred.</p> + +<p>—Figure-toi qu'en ce moment je soigne un bonhomme +tombé malade d'avoir perdu sa femme... sa +seconde femme encore... Et c'est un Crésus qui a la +toquade de la vie de ménage. A peine rétabli, il y a +gros à parler que mon imbécile va vouloir encore se +ratteler au conjungo... Si tu étais une fille, moi +mettant la main à la pâte, avant six semaines, tu +t'appellerais madame Camuflet.</p> + +<p>Et l'ancienne mangeuse de lapins vivants, après +avoir poussé un second soupir de regret, ajouta:</p> + +<p>—Hein! me vois-tu la belle-mère d'un richard? +Quelle existence en sucre! Comme je me dorloterais! +Toujours le porte-monnaie garni de monacos!</p> + +<p>A cette perspective attrayante, le Tombeur-des-Crânes +se dit que, si sa mère nageait dans les monacos, +il saurait lui en soutirer sa large part. Aussi +donna-t-il ce conseil intéressé:</p> + +<p>—Puisque tu n'as pas de fille, tâche d'en trouver +une.</p> + +<p>Au lieu de s'effaroucher, la maman avait souri +d'un air fin en répliquant:</p> + +<p>—J'y ai pensé... Je te dirai même que j'ai ce qu'il +me faut sous la main. Une fille des Enfants-Trouvés, +dix-huit ans, jolie comme un coeur, plus paresseuse +qu'une couleuvre, qui ne demanderait pas mieux +que de se laisser mettre à plein beurre. Une fois +mariée, elle ne vendrait pas la mèche.</p> + +<p>—Eh bien! prends-la!</p> + +<p>Là-dessus la Belle-Flamande avait secoué tristement +la tête en disant:</p> + +<p>—Oui, mais il y a un cheveu dans l'affaire, mon +fiston.</p> + +<p>—Quel cheveu?</p> + +<p>—Il ne suffit pas de dire: «Voilà ma fille»; il est +nécessaire encore de le prouver... et, pour prouver, +il faut des papiers qui me manquent.</p> + +<p>Elle allait pousser un troisième soupir que son +fils arrêta net par cette demande:</p> + +<p>—Et Bédaric? Avez-vous donc oublié les offres de +Bédaric? Qu'est-il devenu?</p> + +<p>A ce nom, la maman avait tressauté.</p> + +<p>—Pristi! tu me donnes là une jolie idée! s'écria-t-elle +joyeusement. Le diable m'emporte si j'avais +pensé à ce bon Bédaric qui possède un si beau talent!</p> + +<p>—Le tout est de le retrouver.</p> + +<p>—Je l'ai rencontré il n'y a pas un mois. A ce +qu'il m'a annoncé, il tient une échoppe d'écrivain +aux environs des halles, rue de la Ferronnerie.</p> + +<p>—Allons-y, proposa Alfred.</p> + +<p>Et ils se mirent en route. Chemin faisant, la Belle-Flamande +exultait de joie.</p> + +<p>—Bédaric va nous confectionner toutes les paperasses +utiles, disait-elle. Pour tant faire que d'avoir +des papiers neufs, je veux qu'ils soient dans le grand +genre. Je tiens à ce qu'ils me mettent de la haute!... +Un titre et un nom qui esbrouffent le Camuflet, +mon futur gendre!</p> + +<p>Regardant le mariage comme déjà fait et parfait, +la Belle-Flamande bégaya d'une voix qui frissonnait +d'une satisfaction cupide:</p> + +<p>—En avant la danse des écus!!!</p> + +<p>Puis, vivement, elle ajouta:</p> + +<p>—Écus que nous partagerons, Alfred.</p> + +<p>—Écus dont j'ai d'autant plus besoin qu'ils me +sont indispensables pour la réussite de mes projets, +appuya le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>—Tiens! tu as donc des projets, toi?</p> + +<p>—J'ai plein le dos de cette existence errante de +bateleur... Je veux me fixer, épouser une femme qui +m'apporte le bien-être...</p> + +<p>—Alors, épouse la femme à barbe. Elle vaut de +l'or, cette biche-là! conseilla la Belle-Flamande +cherchant une bru future dans son ancien métier.</p> + +<p>—Pouah! pouah! fit Alfred.</p> + +<p>—Mazette! tu es difficile! Une artiste qui gagne +jusqu'à des cinq et six francs à chaque entre-sort et, +pour peu qu'on les serre, on arrive à dix ou douze +représentations... Avec une épouse de ce calibre-là, +tu vivrais les bras croisés.</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes haussa dédaigneusement +les épaules à cette admiration maternelle, et d'un +ton bref:</p> + +<p>—J'ai en vue deux riches héritières dont une est +la fille d'un magistrat, déclara-t-il.</p> + +<p>Le mot de «magistrat» sonna si comiquement à +l'oreille de la Belle-Flamande qu'elle éclata de rire et +lâcha naïvement:</p> + +<p>—Tu blagues, mon petit!...</p> + +<p>La mine sérieuse de son fils arrêta sa gaieté +bruyante.</p> + +<p>—Alors, reprit-elle, ta fille de magistrat est sourde, +bossue, aveugle et elle s'est fait couper les deux +jambes dans un accident de chemin de fer?</p> + +<p>—Elle est jeune, jolie et je l'épouserai, affirma le +Tombeur-des-Crânes avec assurance.</p> + +<p>—Avec ça qu'on viendra te l'offrir! gouailla encore +la maman incrédule.</p> + +<p>—Non... mais on sera tout heureux de me l'accorder +quand j'irai la demander.</p> + +<p>Une seconde fois, le «Tu blagues!» vint aux +lèvres de la Belle-Flamande, mais elle l'avala en +voyant le sourire affirmatif d'Alfred. Pour elle, la +chose appartenait si bien au domaine du fantastique +qu'elle lui trouva un motif.</p> + +<p>—Alors, les restes d'un autre? avança-t-elle.</p> + +<p>A cette supposition, le fils dressa la crête. Il parut, +comme le paon, se mirer dans ses plumes d'un air +vainqueur, et d'une voix pleine de la plus immense +fatuité:</p> + +<p>—... Pas d'un autre, accentua-t-il.</p> + +<p>Pour le coup, la maman y alla de son refrain à +plein gosier.</p> + +<p>—Tu blagues!» lâcha-t-elle.</p> + +<p>Mais toujours se pavanant, Alfred riposta tout +tranquille:</p> + +<p>—A la première occasion, vous demanderez plutôt +à Cydalise.</p> + +<p>—Tiens! tu l'as donc retrouvée, cette grande +brinde? Qu'est-elle devenue, la belle rousse? s'écria +la mère lancée sur une autre piste.</p> + +<p>—Aujourd'hui, la belle rousse est devenue brune. +Elle est cuisinière chez mon futur beau-père, le magistrat +en question.</p> + +<p>—Et elle a oublié toutes les volées que tu lui as +administrées?</p> + +<p>—A leur souvenir, sa passion s'est rallumée plus +ardente que jadis. J'ai fini par si bien commander en +maître que, tout en rechignant un peu, elle a été +ma complice dans le fait qui a rendu mon mariage +forcé.</p> + +<p>Il devait y avoir dans le passé de la Belle-Flamande +des souvenirs qui la faisaient parler par expérience, +car sa voix s'attendrit en émettant cette réflexion:</p> + +<p>—Le fait est que, quand une femme en tient pour +un homme, elle est capable, s'il l'exige, de se mordre +le front.</p> + +<p>Ensuite, revenant à ses moutons:</p> + +<p>—Va donc pour la fille du magistrat, accorda-t-elle. +Mais tu as parlé d'une autre héritière. L'as-tu +amenée au mariage forcé, celle-là?</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes prit un ton dégagé:</p> + +<p>—Oh! fit-il, je ne m'occupe pas personnellement +de ce mariage. Deux personnes y travaillent pour +moi.</p> + +<p>—Des amis?</p> + +<p>—Des amis, si vous voulez, la mère... mais des +amis par lesquels il ne ferait pas bon pour moi me +laisser soigner si j'étais malade, d'autant plus qu'un +d'eux est médecin.</p> + +<p>La Belle-Flamande était une femme d'un bel acquit. +Elle connaissait si bien la carte de tant de pays que, +pour certains points, il n'était besoin, avec elle, de +les lui mettre sur leurs i. Elle éclata de son gros rire +en disant:</p> + +<p>—Alors ils ont une corde sensible, tes deux amis?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Et quand tu touches cette corde, ça les fait +chanter?</p> + +<p>—Comme vous le dites.</p> + +<p>—Et comment as-tu découvert cette corde?</p> + +<p>—Encore par Cydalise qui, je dois l'avouer, ne se +doute pas le moins du monde qu'elle m'a servi dans +cette affaire...</p> + +<p>—Conte-moi la chose, garçon, demanda la maman +qui, tout aussitôt, ajouta:</p> + +<p>—Non, plus tard. Nous voici arrivés chez Bédaric.</p> + +<p>Ils étaient, en effet, devant une étroite boutique +dont la devanture était fermée par des rideaux, noirs +de crasse, mais soigneusement tirés.</p> + +<p>L'ancien magnétiseur et ci-devant greffier belge +était assis devant une petite table. Il se leva précipitamment +à l'entrée des arrivants qu'il reconnut à +première vue.</p> + +<p>—Eh! mon ancienne patronne et son fils! A quoi +puis-je vous être bon? s'écria-t-il, tout empressé.</p> + +<p>—Mon bonhomme, voici la chose. Je veux marier +ma fille, aborda carrément la Belle-Flamande.</p> + +<p>—Votre fille? Mais vous n'en avez pas! lâcha Bédaric +ahuri par ce début.</p> + +<p>—Non, mais je viens à toi pour que tu m'en fasses +une, dit l'ex-patronne.</p> + +<p>Sans attendre l'effet de cette plaisanterie risquée, +elle expliqua longuement son cas à Bédaric qui +l'écouta en disant de temps à autre:</p> + +<p>—Rien de plus facile, patronne.</p> + +<p>Il lui fallait une haute position sociale. La veuve +d'un gros bonnet.</p> + +<p>—Veuve d'un général tué au champ d'honneur, +proposa Bédaric.</p> + +<p>—Le général me va, mais avec un nom bien ronflant +qui pue les croisades.</p> + +<p>Bédaric se recueillit.</p> + +<p>—Que diriez-vous de: Buffard des Palombes? +finit-il par demander.</p> + +<p>—Superbe! approuva la nouvelle veuve du général.</p> + +<p>Et, dans son ravissement, elle s'écria:</p> + +<p>—Buffard des Palombes! En voilà un nom qui va +épater le Camuflet!!!</p> + +<p>Bédaric fit un saut sur sa chaise, ouvrit des yeux +étonnés, grands comme une porte cochère.</p> + +<p>—Camuflet! répéta-t-il. N'est-ce pas un ancien +entrepreneur fort riche? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, un millionnaire.</p> + +<p>—Et c'est à lui que vous voulez donner votre +fausse fille?</p> + +<p>—En personne. Est-ce que vous connaissez l'idiot +dont je veux pour gendre?</p> + +<p>A cette question, Bédaric se prit les côtes et si +fort fut son rire qu'il put à grand'peine répondre:</p> + +<p>—Si je connais Camuflet! Ah! la bonne plaisanterie! +elle est forte, celle-là! Camuflet qui s'est déjà +marié deux fois. C'est bien celui-là, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Le même.</p> + +<p>Bédaric tâcha de modérer sa gaieté et, entre deux +spasmes de rire, débita vite:</p> + +<p>—C'est moi qui ai fait son second mariage.</p> + +<p>Après avoir affirmé que c'était lui qui avait fait le +second mariage de Camuflet, le joyeux Bédaric se +reprit aussitôt:</p> + +<p>—C'est-à-dire, non; je m'exprime mal. Je n'ai pas +fait ce mariage, mais je l'ai grandement facilité.</p> + +<p>—En quoi faisant? demanda Alfred.</p> + +<p>—En tuant un homme.</p> + +<p>Si l'aveu était raide, bien surprenante était aussi +la réflexion dont l'écrivain public le fit suivre.</p> + +<p>—Après tout, reprit-il, quand je l'ai tué, il se +pouvait qu'il fût déjà mort depuis plusieurs années.</p> + +<p>Alfred et sa mère n'eurent pas le temps de s'étonner, +car il poursuivit aussitôt:</p> + +<p>—Voici la chose: lorsque Camuflet s'amouracha +de la petite qu'il voulait pour sa seconde femme, je +vous laisse à deviner si la maman, qui ne possédait +pas un radis, avait hâte d'avoir un gendre à écus. +Par malheur, elle était en puissance de mari. Quand +je dis «en puissance», ce n'est pas le vrai mot, car, +depuis sept ou huit ans, elle était délivrée de son +époux, un exécrable pochard qui, un beau matin, +avait lâché femme et enfant, et n'avait plus donné +de ses nouvelles. Or, pour marier la fille, il fallait le +consentement du père... Où aller chercher le pochard?... +Nix de mariage sans le consentement de +l'Auvergnat; car le disparu était non seulement un +ivrogne, mais encore un Auvergnat.</p> + +<p>Et Bédaric s'interrompit pour dire:</p> + +<p>—Du reste vous le connaissez.</p> + +<p>—Comment le nommes-tu? demanda le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>—Craquefer.</p> + +<p>La Belle-Flamande interrogea sa mémoire.</p> + +<p>—Le nom ne m'est pas inconnu, mais je ne sais +où je l'ai entendu prononcer, dit-elle.</p> + +<p>—Ni moi non plus, ajouta Alfred.</p> + +<p>—Il en a été de même pour moi quand la femme +m'a nommé son mari, mais en creusant bien mes +souvenirs, j'ai fini par trouver en quel endroit, +vous et moi, nous avions rencontré l'Auvergnat +soiffeur.</p> + +<p>—Où donc? fit curieusement la Belle-Flamande.</p> + +<p>—Ne vous souvient-il plus, sur la frontière, du +petit village français où nous avons donné une représentation +dans la grange d'un aubergiste... village +qui s'appelait Montrel?</p> + +<p>—Montrel! répéta le Tombeur-des-Crânes qui, si +maître qu'il fût de lui, ne put commander au frisson +dont il fut secoué au nom de ce village lui rappelant +ses trois victimes: Vernot, Carambol et Henriette.</p> + +<p>—Parbleu! oui, je me souviens de Montrel, +avoua la Belle-Flamande.</p> + +<p>—Avez-vous aussi souvenance de Trudent, l'aubergiste, +qui, trente fois par heure, hurlait: «Craquefer!» +pour faire sortir l'Auvergnat de la cave?</p> + +<p>—Mais, objecta Alfred, malgré ce nom de Craquefer, +il se pouvait que l'ivrogne ne fût pas le mari +disparu?</p> + +<p>—Oui, mais je fus convaincu quand j'appris le +petit nom du pochard que sa femme dut m'énoncer +lorsqu'elle vint réclamer mes services. L'Auverpin +répondait au petit nom de Pietro... singularité stupide, +qui m'avait frappé à Montrel où, devant moi, +le garçon d'écurie avait plaisanté le fouchtra sur ce +prénom italien.</p> + +<p>—Alors vous vous êtes empressé de donner à la +femme des nouvelles de son mari envolé? avança +Alfred.</p> + +<p>—Jamais! au grand jamais! dit vivement Bédaric.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que j'aurais perdu les cent francs dont la +femme me payait l'acte qu'elle réclamait de mes +faibles talents. Ne sachant où retrouver son sac à vin +et pressée qu'elle était de flanquer sa fille à Camuflet, +la mère, devant l'impossibilité de se procurer +le consentement paternel exigé par la loi, a coupé +au court en s'adressant à moi qui lui ai bâclé un +joli petit acte de décès de son Auvergnat, grâce auquel +le mariage a passé comme une lettre à la poste.</p> + +<p>—Alors ce mariage était nul?</p> + +<p>—Parfaitement, fit Bédaric.</p> + +<p>Et, en souriant:</p> + +<p>—Nul... comme le sera aussi le troisième mariage +que vous mitonnez pour Camuflet, ma chère +patronne, ajouta l'ancien greffier magnétiseur.</p> + +<p>Louer la Craquefer, c'était pour la Belle-Flamande +faire en même temps son propre éloge. Ce fut donc +d'une voix convaincue qu'elle s'écria:</p> + +<p>—Une fine commère, la femme de l'Auverpin! +Elle méritait sa chance.</p> + +<p>Bédaric secoua la tête ironiquement.</p> + +<p>—Pas tant de chance que vous le supposez, dit-il, +car le mariage était à peine réalisé que l'Auvergnat +reparut et, alors, il fit chanter ferme son épouse. +Tous les écus de la Craquefer furent pour l'ivrogne +qui, sans cesse, parlait d'attaquer le mariage de sa +fille, ce qui aurait mis à jour le faux acte de décès. +Ah! il a soutiré de gentilles sommes à sa prétendue +veuve avec les peurs bleues qu'il lui flanquait, cet +adroit Pietro qui, pourtant, se garda bien de laisser +soupçonner son existence à Camuflet!</p> + +<p>—Et jamais ce dernier n'a eu aucune doutance de +la nullité de son mariage? demanda Alfred.</p> + +<p>—Pas plus pour son second que pour son premier +mariage, répondit Bédaric.</p> + +<p>—Hein! fit la Belle-Flamande, est-ce que le premier +aussi était nul?</p> + +<p>—Tout comme l'autre.</p> + +<p>—Encore un faux acte de décès?</p> + +<p>—Non; cette fois-là, Camuflet s'est adressé à une +vraie veuve...</p> + +<p>—Eh bien, alors?</p> + +<p>—Seulement cette veuve-là, ainsi que la Craquefer, +ne dédaignait pas la provende à plein râtelier +qu'elle trouverait chez un gendre millionnaire. Alors +elle a usé d'une autre supercherie. Avec toutes les +pièces relatives à sa fille légitime, qui était morte, +elle a gentiment fait passer à Camuflet une fille +qu'elle avait eue hors mariage... Donc, autre mariage +nul.</p> + +<p>—Comment as-tu appris cela?</p> + +<p>—Par un hasard extraordinaire. C'est moi que la +veuve vint consulter en son embarras. J'eus alors le +bonheur de lui donner le conseil qui la tira d'affaire.</p> + +<p>Encore une fois, la Belle-Flamande éprouva le +besoin impérieux de rendre justice à qui de droit.</p> + +<p>—Celle-là, comme la Craquefer, deux vraies matoises! +confessa-t-elle.</p> + +<p>A cet aveu, Bédaric s'inclina respectueusement +devant elle en débitant d'une voix louangeuse:</p> + +<p>—Vous êtes vraiment trop modeste, patronne.</p> + +<p>—Tu crois, mon vieux?</p> + +<p>—Oui, car c'est à vous le pompon.</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Dame! les deux autres, en somme, n'ont fait, +plus ou moins adroitement, que marier leurs filles... +Tandis que vous, beaucoup plus forte, vous allez +vous donner un gendre sans avoir jamais eu de fille.</p> + +<p>Et Bédaric s'inclina encore en répétant:</p> + +<p>—A vous le pompon!</p> + +<p>La Belle-Flamande prit un air penché, et de sa +voix la plus mélancolique:</p> + +<p>—Que veux-tu? dit-elle. Je possède encore mes +trente-deux dents et je n'ai rien à me mettre entre +les mâchoires. Je suis à l'âge où il faut penser à son +estomac. Chez le Camuflet, je serai assurée de la +pâtée quotidienne. C'est à considérer, ça, mon brave +Bédaric, surtout quand, comme moi, on aime mieux +se contenter de tout que de peu.</p> + +<p>Quittant le ton langoureux, la voix de la Belle-Flamande +prit la corde émue pour continuer:</p> + +<p>—Puis-je oublier que je suis mère?...</p> + +<p>—Pas de votre fille! interrompit Bédaric.</p> + +<p>—Non, dit-elle en se tournant vers le Tombeur-des-Crânes, +mais de ce grand garçon ici-présent, qui +ne se fera pas prier pour accepter les écus que je +saurai carotter à l'idiot Camuflet.</p> + +<p>Puis, passant soudain à un autre ordre d'idées, +elle s'écria:</p> + +<p>—Ah! propos, j'oubliais! Alfred voudrait être +baron. Est-ce aussi dans tes moyens, Bédaric?</p> + +<p>Bédaric eut une moue dédaigneuse.</p> + +<p>—Heu! heu! baron! fit-il dédaigneusement.</p> + +<p>—Est-ce que baron ne te plaît pas?</p> + +<p>—Bien communs, les barons. La place en est encombrée, +appuya l'ex-greffier-magnétiseur.</p> + +<p>Il se recueillit un moment, le front dans ses mains, +puis relevant la tête:</p> + +<p>—Pourquoi pas vidame? proposa-t-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça? fit la Belle-Flamande +légèrement effarée.</p> + +<p>—Un autre titre de noblesse beaucoup plus rare +et mieux porté. On devient empereur, on naît vidame!</p> + +<p>La maman, pour ce qui était de l'influence d'un +titre nobiliaire, jugeait à son étiage et suivant les +relations de sa vie.</p> + +<p>—Non, non, dit-elle vivement, tenons-nous en à +baron... Baron, vois-tu, ça ébaubit les marchands +de vin, tandis que ton vidame les effrayerait. Faute +de comprendre, ils croiraient que c'est un emploi +dans la police... Et tu sais, chez un marchand de vin +qui se méfie, pas d'ardoise, l'oeil est crevé, crédit est +mort. Un vidame n'obtiendrait pas la plus petite +côtelette aux cornichons!</p> + +<p>Fière de sa classification de la noblesse au point +de vue des marchands de vin, elle répéta:</p> + +<p>—Tenons-nous en à baron.</p> + +<p>—Baron étranger, bien entendu? reprit Bédaric.</p> + +<p>La Belle-Flamande se redressa superbe et, la voix +vibrante de patriotisme:</p> + +<p>—Baron belge... On tient à faire honneur à son +pays! déclara-t-elle.</p> + +<p>Bédaric se remit le front dans les mains, à la recherche +du nom à proposer.</p> + +<p>—Trouve-nous quelque chose de bien flamand, +recommanda l'ex-mangeuse de lapins.</p> + +<p>—Que diriez-vous de Vaestromdemaekerten? demanda +le chercheur.</p> + +<p>—Jamais un concierge ne retiendra ce nom-là! +Autre chose, mon vieux.</p> + +<p>—Parbleu! fit brusquement Bédaric, j'ai votre affaire +dans mes cartons. C'est tout un tas de titres +d'un baron de Walhofer qui les a oubliés à son départ +pour le Chili, où il a été se faire pendre... Il paraît +qu'il s'amusait la nuit, le pistolet au poing, à effrayer +les voyageurs.</p> + +<p>—Vieille noblesse, hein?</p> + +<p>—Tous les ancêtres du baron sont morts aux croisades.</p> + +<p>—Et les titres sont bien règle? Tu en réponds?</p> + +<p>—Oui, c'est moi qui les ai fabriqués, confessa modestement +Bédaric. Je chercherai la liasse et je vous +la remettrai en même temps que les pièces qui vous +feront dame Buffard des Palombes, restée veuve avec +une fille.</p> + +<p>—Combien de temps te faut-il pour tes griffonnages?</p> + +<p>—Quinze jours.</p> + +<p>—Bon! Alors je vais commencer à amorcer le +Camuflet en lui faisant passer sous le nez ma prétendue +fille, annonça la maman.</p> + +<p>Et, prenant le bras du Tombeur-des-Crânes, elle +sortit de la boutique de l'écrivain public.</p> + +<p>Dix pas plus loin, elle dit à son fils:</p> + +<p>—Tu sais, Alfred, que tu as une confidence à me +compléter.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Tu m'as bien conté comment tu as des chances +d'épouser la fille du juge... mais pour l'autre héritière, +la demoiselle Ducanif, qu'un médecin et une +cuisinière doivent te faire accorder, tu m'as laissée le +bec dans l'eau.</p> + +<p>—Je vous ai appris que mon talisman était une +lettre.</p> + +<p>—Oui, je le sais, une lettre qui tient en bride les +deux individus, Héloïse et son amant... Mais que +contient-elle, cette lettre? Et comment l'as-tu trouvée?</p> + +<p>—Écoutez donc, dit le Tombeur-des-Crânes.</p> + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> +<br> + + +<p>La Belle-Flamande était à jeun. Avant que son fils +eût commencé le récit qu'elle lui demandait, elle fit +cette proposition:</p> + +<p>—Manger n'a jamais bouché les oreilles de celui +qui écoute. Moi, j'ai l'estomac dans les talons, ce qui +me gêne pour marcher. Or, si tu le veux, au lieu de +baguenauder par les rues, toi parlant et moi écoutant, +je t'offre d'aller casser une croûte chez un manezingue +de mes amis qui vous a un petit vin que +c'est à croire qu'on en rêve. C'est à deux pas, dans +la rue des Bourdonnais.</p> + +<p>Cinq minutes après, tous d'eux étaient attablés +dans un cabinet du marchand de vin désigné.</p> + +<p>Après faim apaisée, la mère posa ses coudes sur la +table en disant à Alfred:</p> + +<p>—Maintenant, garçon, conte-moi comment tu as +mis la patte sur cette lettre qui fait que le médecin +et Héloïse, sa maîtresse, t'obéissent si bien au doigt +et à l'oeil qu'ils se sont engagés à te faire épouser +l'autre héritière, la demoiselle Ducanif, que tu +guignes à défaut de la fille du magistrat.</p> + +<p>L'exorde du récit d'Alfred fut une question.</p> + +<p>—Vous souvenez-vous, la mère, demanda-t-il, +parmi les expériences de seconde vue exécutées par +Cydalise, au beau temps de notre troupe, du tour de +l'<i>écriture brûlée</i>?</p> + +<p>—Parbleu! tour qui ahurissait fièrement les gobe-mouches +qui en restaient le bec ouvert! s'exclama +la maman. On présentait un papier et un crayon à +un spectateur en lui disant: «Écrivez sur cette +feuille ce qu'il vous plaira»; après quoi on lui faisait +plier le papier, qu'il avait d'abord donné à lire à tous +ses voisins, puis il le brûlait sur une assiette qu'il +gardait en main, le nez sur les cendres. Alors Bédaric, +notre magnétiseur, endormait Cydalise, assise +sur un tabouret adossé à un portant de coulisse et +demandait: «Pouvez-vous nous dire ce que monsieur +avait écrit sur le papier qu'il vient de brûler?» +A cette question, ma mâtine, qui n'aurait pas ri pour +un empire, leur dégoisait la chose tout au long, au +grandissime étonnement du public.</p> + +<p>Et, éclatant de rire à ce souvenir, la Belle Flamande +ajouta:</p> + +<p>—Oh! oui je me souviens de ce tour qui était +pourtant bête comme bonjour. Il consistait en...</p> + +<p>Jugeant inutile d'entendre les détails d'un tour +qu'il connaissait à fond, le Tombeur-des-Crânes interrompit +sa mère pour commencer son histoire.</p> + +<p>—C'est au tour de l'<i>écriture brûlée</i>, je vous le répète, +que je dois mon empire sur le docteur et sa +maîtresse. Et vous allez savoir comment.</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>(Si simple que ce soit ce tour, fort usité dans toutes +les baraques de foire, il faut en donner l'explication +pour l'intelligence de ce qui va suivre.</p> + +<p>Ayez un sous-main en carton recouvert d'un papier +dont le dessous a été frotté d'une composition +de suie et de savon noir, ce qui forme décalque. +Entre ce papier et le carton, vous placez une feuille +de papier blanc, puis vous encollez les bords de +l'enveloppe en les rabattant sous le dessous du carton.</p> + +<p>On présente à un assistant un crayon de pierre +dure et une feuille de papier qu'on a placée sur le +sous-main. Le spectateur accepte le sous-main qui +l'aide à écrire et, comme le crayon est dur, il lui faut +appuyer ses caractères, qui se trouvent décalqués sur +le papier caché sous l'enveloppe du sous-main. L'écrit +achevé, on le laisse à son auteur, qu'on débarrasse +du sous-main et du crayon pour les remplacer +par une assiette garnie d'allumettes. «Faites lire à +vos voisins pour qu'ils en sachent le contenu, puis +brûlez-le», commande le magnétiseur qui, pendant +que l'attention est ainsi distraite, fait passer le sous-main +à un compère dans la coulisse. Ce dernier n'a +qu'à déchirer l'enveloppe du carton pour prendre le +second papier sur lequel l'écriture s'est décalquée. Il +en souffle les phrases à la somnambule assise près +du portant de la coulisse... et le tour est fait.—Sur +la demande du magnétiseur, le somnambule, au +grand ébahissement des spectateurs, récite ce que +contenait l'écrit brûlé.)</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes avait entamé son histoire:</p> + +<p>—Après avoir quitté la troupe Rebricard, où je +m'étais engagé quand nous nous séparâmes, j'étais +revenu à Paris. Je battais le pavé depuis huit jours, +en quête d'un expédient qui me fît vivre, quand le +hasard me mit en face de Cydalise.</p> + +<p>Elle avait eu beau dire, la belle, que tout était +fini entre nous! Il n'en était rien, car, à ma vue, sa +toquade la reprit, et, en un quart d'heure, la réconciliation +fut faite et parfaite.</p> + +<p>—Où loges-tu? me demanda-t-elle.</p> + +<p>—Dans un garni du faubourg.</p> + +<p>—Viens donc habiter ma chambre.</p> + +<p>Deux heures après, j'étais installé chez Cydalise, +dans une masure du Marais, du côté de la rue de +Turenne. Sa chambre était un véritable taudis, mais +elle jouissait d'un agrément bien rare à trouver dans +Paris. Elle s'éclairait sur un jardin, nid de verdure +au fond duquel apparaissait un petit hôtel Louis XV.</p> + +<p>—On m'a dit que c'est l'habitation d'un magistrat, +m'annonça Cydalise.</p> + +<p>Tout comme moi, l'ancienne Fille du Soleil était +dans une gêne atroce. Quand elle s'était séparée de +nous, le hasard de ses amours l'avait conduite dans +les bras du chef de cuisine d'une ambassade qui, +haut maître en science culinaire, s'était amusé à en +faire un cordon bleu. A cela s'était bornée sa générosité, +car, après un an de durée, quand la liaison +se rompit, Cydalise, à deux cents francs près, s'en +alla aussi pauvre qu'elle était venue.</p> + +<p>Seulement elle partait excellente cuisinière et bien +décidée à tirer profit de son savoir.</p> + +<p>Les deux cents francs avaient duré trois mois +dans l'attente d'une place. Elle en était à ses derniers +dix francs le jour de notre réconciliation.</p> + +<p>Après m'avoir fait part de sa débine, elle s'écria +joyeusement:</p> + +<p>—Baste! le Mont-de-Piété n'a pas été créé pour les +chiens! Jusqu'à ce que nous ayons mangé la somme +qu'il me prêtera, Héloïse sera peut-être venue.</p> + +<p>—Qui appelles-tu Héloïse?</p> + +<p>—Une cuisinière dont j'ai fait la connaissance à +la salle Crémorne, au dernier bal annuel donné par +l'Association des cuisiniers et cuisinières pour la +caisse de secours. Héloïse m'a promis de me trouver +une bonne place... et, là-dessus, elle peut me dénicher +ce qu'il y a de mieux, car elle y a la main.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'elle est en place chez un sieur Ducanif +qui tient le meilleur bureau de placement de +Paris. Il paraît que ce Ducanif s'est si bien monté le +bourrichon pour elle, une superbe fille du reste, +que, afin d'être plus libre, il s'est séparé de sa femme +et de sa fille... Tu comprends que si Héloïse l'exige, +son bourgeois me trouvera une place aux prunes.</p> + +<p>—Oui, mais elle tarde trop, ta place aux prunes.</p> + +<p>En réponse, elle me montra une grande malle +dans un coin de la chambre et me dit en riant:</p> + +<p>—Raison de plus, en attendant, pour que le Mont-de-Piété +me débarrasse de tout ce qu'il y a là dedans +et qui ne me servira plus.</p> + +<p>—Que contient cette malle?</p> + +<p>—Ma défroque et tous mes bibelots de somnambule. +Comme il y a gros à parier que je ne redeviendrai +plus jamais Fille du Soleil, battons monnaie +avec tous ces oripeaux.</p> + +<p>Elle se mit à ouvrir le coffre en continuant:</p> + +<p>—Je ne sais plus trop quoi j'ai enfermé dans cette +malle. Nous allons en passer la visite.</p> + +<p>Bien mesquines étaient les frusques qu'elle voulait +offrir au Mont-de-Piété! Deux amples peignoirs sans +taille en grosse tarlatane pailletée d'étoiles d'or, +quelques jupes courtes de pareille étoffe, des corsages +du même genre et trois maillots de soie constituaient +la garde-robe de celle qui, alors qu'elle +donnait ses séances de seconde vue, s'habillait, +suivant sa fantaisie, en druidesse, avec une couronne +de chêne sur la tête, ou en sylphide avec des +ailes dans le dos.</p> + +<p>Et elles étaient encore là, ces ailes et cette couronne +de chêne en papier. Ce fut moi qui, en prêtant +la main à l'inventaire, les tirai de la caisse, ainsi que +d'autres brimborions sans valeur, que Cydalise avait +conservés en souvenir du temps passé.</p> + +<p>—Tiens! qu'est-ce cela! fis-je en ramenant du fond +du coffre un objet plat et d'un carré long, enveloppé +dans une feuille de journal.</p> + +<p>—Ça, me dit Cydalise en riant, c'est le sous-main +qui nous servait pour le tour du papier brûlé.</p> + +<p>Cependant j'avais retiré le journal. Elle avait dit +vrai. C'était bien le sous-main et, avec lui, le crayon +à pierre dure dont se servait le spectateur pour écrire.</p> + +<p>Je posai sous-main et crayon sur une table voisine +en disant:</p> + +<p>—Je crois, ma belle, que tu peux te dispenser de +porter cela au Mont-de-Piété qui ne t'en donnerait +pas un maravédis.</p> + +<p>Puis, nous continuâmes notre inventaire de la +caisse.</p> + +<p>A l'exception des maillots en soie, toute la défroque +était de si mince valeur que nous dûmes reconnaître +qu'à moins d'une excessive générosité de +la part de l'expert, le Mont-de-Piété en donnerait +tout au plus trente francs.</p> + +<p>—Avec trente francs on peut aller quatre jours. +D'ici là, Héloïse m'aura peut-être trouvé une place, +répliqua Cydalise prenant les choses au mieux.</p> + +<p>Et en fille expéditive:</p> + +<p>—Vite, ajouta-t-elle, faisons-en un paquet et en +route pour le Mont-de-Piété!</p> + +<p>Le paquet terminé, je m'apprêtais à la suivre +quand elle m'arrêta en disant:</p> + +<p>—A quoi bon y aller deux? J'y suffirai seule. +Reste là; fume ta pipe en m'attendant. Je ne serai +pas plus de vingt minutes.</p> + +<p>Resté seul, je tuai d'abord le temps en lisant le +journal, vieux de quinze mois, qui avait enveloppé +le sous-main. Je fus interrompu en ma lecture par +un coup frappé à la porte.</p> + +<p>C'était le concierge de la maison.</p> + +<p>—Une lettre pour mademoiselle Cydalise, m'annonça-t-il +en me montrant la missive.</p> + +<p>—Elle ne tardera pas à revenir.</p> + +<p>—Tant de fois elle m'a répété qu'elle attendait +une lettre que j'ai cru bien faire en la lui montant +au plus vite. Elle aura passé devant la loge pendant +que j'étais au premier, chez le propriétaire.</p> + +<p>Et il posa la lettre sur la table.</p> + +<p>C'était un bavard qui jugea bon de tailler une petite +bavette. Jusqu'au retour de Cydalise, c'était une +façon pour moi d'abréger l'attente. La conversation +s'engagea donc entre nous.</p> + +<p>—La chambre doit plaire à monsieur, me dit-il. +Bien des gens, qui payent des cinq mille francs de +loyer, voudraient avoir une vue pareille... Un jardin +délicieux... c'est rare dans Paris.</p> + +<p>—Certes! fis-je. Mais la jouissance de ce jardin +vaut encore mieux que sa vue.</p> + +<p>—Oui, mais cette jouissance-là coûte les yeux de +la tête. Pour se la payer, il faut être riche comme l'est +M. Grandvivier.</p> + +<p>—Ah! le locataire se nomme Grandvivier?</p> + +<p>—Oui, un juge qui remue les écus à la pelle.</p> + +<p>—Tant que ça!</p> + +<p>—Il possède, m'a-t-on dit, plus de trois millions, +et il n'a qu'un enfant.</p> + +<p>Son nom, prononcé par une voix furieuse, qui retentit +dans l'escalier, le fit bondir.</p> + +<p>—Encore ma canaille de propriétaire qui m'appelle! +Quand donc délivrera-t-on les pauvres portiers +des propriétaires!</p> + +<p>Et il partit à toute vitesse.</p> + +<p>Me retrouvant à nouveau seul, l'idée me vint de +lire la lettre adressée à Cydalise. Elle contenait ces +trois lignes tracées d'une écriture grotesque:</p> + +<p>«Ma chère camarade.—Attendez-moi demain à +onze heures. Je vous ai trouvé une place excellente.</p> + +<p>—<span class="sc">Héloïse</span>.»</p> + +<p>Je rejetai la lettre sur la table, puis je me mis à +employer le moyen de patienter que m'avait indiqué +Cydalise, celui de fumer ma pipe.</p> + +<p>A ma vingtième bouffée, la chambre était si pleine +de fumée que j'étais menacé, en continuant, d'une +asphyxie complète.</p> + +<p>—Donnons de l'air, me dis-je.</p> + +<p>Je m'avançai pour ouvrir la fenêtre. Au moment +où je levais la main vers l'espagnolette, mon regard, +à travers un accroc du rideau, plongea au fond du +jardin.</p> + +<p>Une ravissante jeune fille de dix-huit ans était en +train d'arroser un massif de fleurs.</p> + +<p>Au lieu d'ouvrir la fenêtre, je restai à l'affût derrière +mon rideau, dévorant des yeux cette suave +créature.</p> + +<p>Le portier avait été interrompu dans sa confidence +au moment où il m'apprenait que le magistrat n'avait +qu'un enfant.</p> + +<p>Cet enfant était donc une fille?</p> + +<p>Et le père possédait des millions!!!</p> + +<p>La voix de Cydalise, qui remontait l'escalier en +chantant, m'arracha à mon extase. Je m'éloignai +vivement du rideau.</p> + +<p>A son premier pas dans la chambre pleine de la +fumée de ma pipe, Cydalise courut à la fenêtre +qu'elle ouvrit béante en s'écriant:</p> + +<p>—Mais tu tournes au jambon! Peut-on s'enfumer +ainsi! Tu as des poumons en zinc, toi!</p> + +<p>Alors, respirant à pleine aspiration:</p> + +<p>—Ouf! fit-elle, c'est bon, l'air pur!</p> + +<p>Soudain je l'entendis qui murmurait hargneusement +en regardant le jardin:</p> + +<p>—Tiens! voilà ma chipie qui s'envole! Ne dirait-on +pas que j'ai une tête à camper sur un cerisier +pour effaroucher les moineaux?... Eh! va donc! bégueule! +On vaut bien autant que toi.</p> + +<p>Sans doute que Cydalise n'avait pas conscience +que ses paroles avaient dépassé ses lèvres et que +j'avais pu entendre le sentiment haineux pour la +jeune fille qu'elles trahissaient, car, après avoir refermé +la fenêtre, elle revint à moi en disant:</p> + +<p>—Le pipelet, à ma rentrée, m'a annoncé qu'il +avait monté une lettre pour moi.</p> + +<p>—Oui, là, sur la table, dis-je en lui indiquant la +lettre.</p> + +<p>Sans se fâcher que je l'eusse d'abord ouverte, elle +la déplia et eut vite fait d'en connaître le contenu.</p> + +<p>Aussitôt elle se mit à exécuter par la chambre un +pas du cancan le plus échevelé en criant:</p> + +<p>—Bravi! bravo! c'est aujourd'hui un jour de +chance complète. D'abord, c'est toi que je retrouve! +Et voici Héloïse qui me promet une bonne place! +Vivat! c'est de la veine sur toute la ligne!!!</p> + +<p>Mais se reprenant aussitôt, elle ajouta d'une voix +essoufflée par la danse:</p> + +<p>—C'est-à-dire non, pas sur toute la ligne, car le +Mont-de-Piété a été rat en diable. Croirais-tu que le +sapajou d'employé n'a voulu me prêter que quinze +francs de mes souvenirs de gloire? N'a-t-il pas osé +me dire que mes ailes de sylphide ne pouvaient plus +servir qu'à éventer de la braise sur un fourneau!</p> + +<p>Sa rancune ne fut pas longue. Elle tira de sa poche +les trois pièces de cinq francs qu'elle fit sauter dans +sa main en débitant d'un ton joyeux:</p> + +<p>—Qu'est-ce qui va se payer un joli petit gueuleton +fin, ce soir, avec son chéri? Les trois pièces y +passeront. Pas d'économie, puisque j'entre demain +en place.</p> + +<p>—Oui, mais moi? dis-je.</p> + +<p>—Eh bien! toi, après?</p> + +<p>—Que vais-je devenir, quand tu seras dans cette +place?</p> + +<p>—Tu resteras ici. Tu garderas ma chambre où je +viendrai, aussi souvent que possible, t'apporter des +ailes de volaille et du bon bouillon.</p> + +<p>—Oui, mais te permettra-t-on de décamper, +comme tu l'espères?</p> + +<p>Elle réfléchit un peu, puis:</p> + +<p>—J'imposerai la condition à mes bourgeois qu'on +me laissera sortir pour mes devoirs religieux, m'annonça-t-elle.</p> + +<p>Sur ce, elle se remit à faire sauter les trois pièces +de cinq francs sous mon nez et continua:</p> + +<p>—Il sera toujours temps demain de penser à cela. +Pour le quart d'heure, il s'agit d'aller se payer une +gentille biture. Allons, en route!</p> + +<p>Comme elle s'apprêtait à remettre son mantelet, +elle s'arrêta et se retourna vers moi pour me demander:</p> + +<p>—A moins que tu ne veuilles que nous nous contentions +de pommes de terre frites; alors tu pourrais +garder les quinze francs pour toi.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Jusqu'à ce moment, la Belle-Flamande avait +écouté sans mot dire le récit de son fils. A cet endroit, +elle ne put contenir son enthousiasme!</p> + +<p>—Un coeur d'or, cette Cydalise! Elle t'aurait +donné ses petits boyaux si tu les lui avais demandé.</p> + +<p>Le Tombeur hocha ironiquement la tête en répliquant:</p> + +<p>—Pas tant que ça, la mère. Cydalise avait la +tête dure sur certains points. Vous en jugerez.</p> + +<p>—Bon! alors je devine que le vent va tourner +pour elle aux raclées numéro un.</p> + +<p>—Attendez la suite.</p> + +<p>La maman se versa un petit verre de cassis et, +avant de le porter à sa bouche qui allait le déguster +à petits coups de langue, elle prononça:</p> + +<p>—Dévide ton chapelet, fiston.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes continua:</p> + +<p>—Comme je ne répondais pas, Cydalise reprit:</p> + +<p>—Voyons, te décides-tu pour les pommes de +terres frites?</p> + +<p>En me montrant le vieux journal qui avait servi à +envelopper le fameux sous-main, elle me dit en souriant:</p> + +<p>—Tiens, voici le plat d'argent qui me servira à +t'en apporter une montagne.</p> + +<p>J'étendis la main sur le journal qu'elle allait +prendre.</p> + +<p>—Non, non, fis-je vivement, laisse-le là. Pendant +ton absence, j'y ai lu quelque chose qui m'a fort +intéressé et que je n'ai pas fini.</p> + +<p>—Mazette! ricana-t-elle, tu ne tiens pas à avoir +les nouvelles fraîches, toi! Ce journal est vieux de +plus de quinze mois!</p> + +<p>—Oh! la date ne fait rien à l'article que je lisais.</p> + +<p>—Quel article?</p> + +<p>—Le compte rendu des tribunaux. Il s'agit d'une +bonne qui en a gobé pour ses cinq ans.</p> + +<p>—Diable! c'est salé... Elle avait donc volé les +couverts d'argent à ses bourgeois?</p> + +<p>—Non; mais ses maîtres lui avaient confié la +surveillance de leurs jeunes filles, une de seize ans +et l'autre de dix-huit ans... et elle les vendait.</p> + +<p>—Oh! la saleté de femme! s'écria Cydalise avec +une profonde et sincère indignation. Alors, cinq ans, +ce n'est pas payé. Moi je l'aurais condamnée à mourir +à coups d'épingles.</p> + +<p>—La malheureuse a peut-être obéi à certaines +influences irrésistibles, avançai-je.</p> + +<p>—Il n'est pas d'influences qui obtiendraient de +moi une pareille infamie, articula-t-elle d'un ton +convaincu.</p> + +<p>Ce sujet lui répugnant à traiter plus longtemps, +elle me demanda en reprenant sa voix rieuse:</p> + +<p>—Oui ou non, te décides-tu pour les pommes de +terre frites?</p> + +<p>—J'opte pour le bon dîner, répondis-je.</p> + +<p>A table, chez un restaurateur du voisinage, Cydalise +revint à parler de la place qui l'attendait et de +celle qui la lui procurait.</p> + +<p>—Une jolie femme, Héloïse. Tu en jugeras demain, +m'annonça-t-elle.</p> + +<p>Ensuite, me menaçant du doigt en riant:</p> + +<p>—Ne va pas t'aviser de lui faire la cour, grand +vaurien!</p> + +<p>Après quoi, tout aussitôt:</p> + +<p>—Du reste, continua-t-elle, je suis bien tranquille +là-dessus. Tu aurais beau faire ton joli coeur, Héloïse +te laisserait tes singeries pour compte... car elle a +un amant.</p> + +<p>—Oui, tu me l'as dit, son bourgeois, nommé +Ducanif.</p> + +<p>—Oh! celui-là! s'écria-t-elle en éclatant d'un +rire railleur.</p> + +<p>Et quand sa gaieté fut apaisée:</p> + +<p>—Il n'est pas question de Ducanif, reprit-elle.</p> + +<p>—Ah! elle a un dessous de cartes?</p> + +<p>—Oui, un joli Gustave, d'une trentaine d'années... +Un médecin... Rien que ça! Le soir du bal des cuisinières, +à la salle Crémorne, où j'ai fait sa connaissance, +Héloïse m'a lâché sa petite confession. Si tu +l'avais vue me parlant de son Gustave! Les yeux lui +sortaient de la tête. Elle avait l'air de manger des +confitures... Ah! en voilà un qui la tient ferme, je +t'en réponds!</p> + +<p>—Crois-tu? fis-je en ayant l'air de douter.</p> + +<p>—C'est-à-dire que s'il lui commandait de s'asseoir +sur un paratonnerre, v'lan, elle ne ferait ni une, ni +deux! Sur un ordre de lui, elle monterait à l'échafaud.</p> + +<p>—Tu vois bien! lâchai-je alors.</p> + +<p>Elle me regarda sans comprendre.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vois?</p> + +<p>—Que te disais-je à propos de la bonne condamnée +à cinq ans? Que la malheureuse avait peut-être obéi +à une influence irrésistible... A la place de cette +bonne, suppose ton Héloïse. Crois-tu que, pour le +même cas, elle aurait résisté à son Gustave?</p> + +<p>Cydalise réfléchit un peu, puis, en branlant la +tête, lâcha cet aveu:</p> + +<p>—Ma foi! pour être franche, je reconnais qu'Héloïse +n'aurait pas reculé.</p> + +<p>A cette réponse, je poussai un soupir mélancolique.</p> + +<p>—On est heureux d'être aimé de la sorte! murmurai-je +de façon à être entendu.</p> + +<p>Cydalise se redressa, pâle, ses yeux étincelants +tout à la fois d'amour et de courroux.</p> + +<p>—Je te conseille de te plaindre! articula-t-elle +sèchement.</p> + +<p>—Alors tu serais une seconde édition de ton +Héloïse?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Même pour le cas de la bonne qui a encaissé +ses cinq ans?</p> + +<p>Elle haussa brusquement les épaules et s'écria +d'une voix impatientée:</p> + +<p>—Ah! tu m'embêtes, à la fin, avec ta rengaine, +toi!! Elle me fait froid dans le dos. Je suis certaine +que mon dîner me restera sur l'estomac.</p> + +<p>—Allons! calme-toi. Je voulais seulement te faire +grimper à l'arbre, dis-je en riant.</p> + +<p>Et c'était vrai. Pourquoi m'étais-je cramponné à +cette condamnation de la bonne? Je ne saurais le +dire. Sauf de faire un peu enrager Cydalise, aucun +but n'avait dicté mes paroles.</p> + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> +<br> + + +<p>Le lendemain, à onze heures précises, comme +elle l'avait annoncé, nous reçûmes la visite d'Héloïse.</p> + +<p>Certes, c'était bien la belle femme que m'avait +vantée Cydalise. Mais son teint pâli, ses yeux remplis +d'inquiétude, son visage tiré trahissaient, quand +elle entra chez nous, qu'elle était en proie à de secrètes +et douloureuses angoisses. Cherchant à se +maîtriser, elle affecta de sourire en annonçant à ma +maîtresse:</p> + +<p>—Enfin je vous l'ai donc trouvée, cette place promise! +Ducanif voulait la donner à une autre, mais +je lui ai dit: «Minute! je la prends pour une de mes +amies,» et le bonhomme s'est incliné.</p> + +<p>—Alors pas dans une cassine? demanda Cydalise.</p> + +<p>—Dans une bonne, très bonne maison, affirma +Héloïse.</p> + +<p>Ensuite, se reprenant:</p> + +<p>—Seulement, maison un peu triste, je vous en +préviens, mais où vous serez comme le poisson dans +l'eau... Avant de monter ici, je me suis présentée, +de la part de Ducanif, pour vous proposer au bourgeois, +qui vous a acceptée les yeux fermés. Il vous +attend le plus tôt possible... aujourd'hui même, si +faire se peut.</p> + +<p>—Qu'en dis-tu, Alfred? demanda Cydalise en se +tournant vers moi.</p> + +<p>Je n'eus pas le temps de répondre. Elle revint +immédiatement à Héloïse.</p> + +<p>—Car il faut vous dire, reprit-elle, qu'il me peine +fort de quitter ce grand gueux que vous voyez là.</p> + +<p>Et, en souriant, elle lâcha cette allusion:</p> + +<p>—C'est mon Gustave, à moi.</p> + +<p>Il me sembla qu'au nom de son amant, Héloïse +avait tressailli. Sa pâleur augmenta et ses traits se +contractèrent plus affligés.</p> + +<p>—Est-ce que le torchon brûle entre les deux +amants? me demandai-je.</p> + +<p>Ce trouble échappa à Cydalise, qui, cependant, +avait continué:</p> + +<p>—Vous me comprendrez, ma belle. Ce pauvre +garçon va rester seul ici... Moi, je ne saurais rester +un jour sans le voir... Alors, si cette place est à +l'autre bout de Paris, au diable vauvert... nix! nix!</p> + +<p>—Mais non! mais non! fit vivement Héloïse.</p> + +<p>—Dans le quartier?</p> + +<p>—Mieux encore. A deux pas.</p> + +<p>—Où donc?</p> + +<p>—Chez un magistrat nommé M. Grandvivier.</p> + +<p>Cydalise, à ce nom, se tordit de joie.</p> + +<p>—Ah! par exemple, en voilà une bobinette de +chance! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Quand j'avais entendu nommer le magistrat, deux +pensées soudaines avaient, ensemble, envahi mon +cerveau. En même temps que je me rappelais la +jeune fille, arrosant ses fleurs, mademoiselle Grandvivier +qui devait avoir un jour des millions, le souvenir +m'était aussi venu de la bonne condamnée à +cinq années de prison.</p> + +<p>Cependant, moi à mes réflexions, Cydalise à son +contentement, nous ne nous étions pas aperçus +qu'après s'être laissée tomber sur une chaise, Héloïse +fondait en larmes.</p> + +<p>Lorsque je secouai ma courte rêverie, mon attention, +au lieu de se porter sur Héloïse, fut distraite +par Cydalise. Sa gaieté venait de disparaître subitement +de son visage qui avait pris une expression +mauvaise.</p> + +<p>Et je l'entendis murmurer:</p> + +<p>—Oui, mais il y a la fille... la chipie!</p> + +<p>Pour la deuxième fois m'était révélé chez Cydalise +un sentiment hostile à l'égard de mademoiselle +Grandvivier, qui allait bientôt devenir sa jeune +maîtresse. Pourquoi? Pour une cause futile à coup +sûr, je l'aurais gagé, moi qui connaissais avec quelle +facilité Cydalise prenait les gens en grippe.</p> + +<p>A ce moment, Cydalise vit les larmes qui inondaient +le visage d'Héloïse.</p> + +<p>—Qu'avez-vous donc, ma belle bichette? s'écria-t-elle +en s'élançant vers la désolée.</p> + +<p>Celle-ci fit un effort pour dompter sa douleur et +avec un faux sourire:</p> + +<p>—Rien, rien, dit-elle; c'est une stupide affection +nerveuse qui me tourmente par les temps orageux, +comme celui d'aujourd'hui, mais c'est sans gravité... +Pleurer me soulage.</p> + +<p>Immédiatement, sans nous laisser parler, elle reprit:</p> + +<p>—Ainsi, c'est bien convenu, vous acceptez la +place?</p> + +<p>—Je serais bien difficile! Du moment que vous +m'offrez cette place, c'est que j'y trouverai mon +beurre! s'exclama Cydalise reconnaissante.</p> + +<p>—Seulement, je vous en ai prévenue, la maison +est triste, solennelle, un peu guindée...</p> + +<p>Elle sembla hésiter, puis elle dit:</p> + +<p>—Et, même, à ce sujet, j'aurais un conseil à vous +donner.</p> + +<p>—Parlez. Je m'y soumets d'avance.</p> + +<p>—Votre magnifique chevelure dorée donne à +votre visage un caractère de beauté excentrique, +hardie...</p> + +<p>—Dites tout de suite effrontée! s'écria joyeusement +Cydalise en la voyant chercher le mot précis.</p> + +<p>—Bref, répondit Héloïse, il est à craindre que vos +bourgeois ne s'effarouchent de votre tête un peu trop +en dehors du commun.</p> + +<p>—Alors, à moins d'entrer en place chez des aveugles, +je ne vois d'autre moyen que de me couper la +tête... Et, encore, bien des maîtres hésiteraient à +prendre une cuisinière sans tête, débita Cydalise en +riant.</p> + +<p>—Il est un moyen plus simple de s'en tirer.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Faites subir une modification à votre chevelure.</p> + +<p>—Est-ce que vous me demandez de me faire couper +les cheveux?</p> + +<p>—Non, mais seulement de les faire teindre.</p> + +<p>—Tiens! tiens! c'est une idée! Je ne serais pas +fâchée de voir quelle frime j'aurais en brune, lâcha +Cydalise, en fille qui cédait à tout nouveau caprice.</p> + +<p>Et, bien résolue, elle ajouta:</p> + +<p>—C'est dit. Demain, avant de me présenter devant +M. Grandvivier, j'aurai passé chez le coiffeur qui me +métamorphosera en brune.</p> + +<p>—Alors vous aurez la place... et je vous jure qu'elle +est bonne, appuya Héloïse.</p> + +<p>—Sans compter qu'elle ne m'éloignera pas d'Alfred. +En deux sauts, je serai ici, répliqua la future +cuisinière.</p> + +<p>Ensuite, s'adressant à moi:</p> + +<p>—Tu peux être certain d'avoir tous les jours ma +visite.</p> + +<p>—Visite que je te rendrai, répondis-je.</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—La nuit, si tu veux.</p> + +<p>—Oh! oh! ricana-t-elle moqueusement, j'en doute! +Avec ça que, dans la boîte du juge, le pipelet doit +être homme à ouvrir, passé minuit, aux troubadours +qui demandent à coucher.</p> + +<p>—Je n'aurai pas besoin de m'adresser au concierge.</p> + +<p>—Bah! Alors, comment feras-tu?</p> + +<p>Je la conduisis à la fenêtre et, de là, je lui montrai +le mur qui séparait l'étroite cour de notre maison du +jardin de M. Grandvivier.</p> + +<p>—Crois-tu que ce mur est infranchissable? demandai-je.</p> + +<p>—Et tu oserais? dit-elle, l'oeil brillant de passion.</p> + +<p>—Oui, si, une fois le saut exécuté, j'étais certain +de trouver les portes ouvertes par toi.</p> + +<p>D'un bond, elle sauta à mon cou en s'écriant:</p> + +<p>—Tu es un amour d'homme!!!</p> + +<p>Et elle me donna un baiser retentissant.</p> + +<p>Au bruit de ce baiser répondit l'éclat d'un violent +sanglot. Il venait d'Héloïse dont cette caresse avait +brusquement réveillé le chagrin qu'elle s'efforçait +de nous cacher.</p> + +<p>En une seconde, Cydalise devina le motif de ce +désespoir. Tout en écartant les mains dont la pleureuse +se voilait le visage, elle demanda d'une voix +émue:</p> + +<p>—De quoi donc, ma gentille? Est-ce qu'il y a du +grabuge dans vos amours... Hein!... voyons, dites... +J'ai deviné, pas vrai? Votre Gustave a fait des misères +à sa niniche?</p> + +<p>Héloïse ne fut plus maîtresse du secret qui l'étouffait.</p> + +<p>—Gustave m'a quittée, balbutia-t-elle d'une voix +brisée.</p> + +<p>—Oh! le scélérat! commença par lancer rageusement +Cydalise. Aimez donc les hommes! voilà +comment on est récompensée!... Et, après cela, on +s'étonne qu'il y ait tant de femmes qui se flanquent +dans un cloître!</p> + +<p>Comme, si indignées qu'étaient ses exclamations, +elles n'étaient d'aucune consolation pour l'amante +abandonnée, Cydalise se calma pour reprendre d'un +ton encourageant:</p> + +<p>—Bah! bah! c'est une querelle d'amoureux. Ça se +remettra. Avant peu, votre Gustave se présentera +penaud de son escapade et sera tout heureux qu'on +le reprenne.</p> + +<p>Héloïse secoua la tête de façon désolée à cette espérance +offerte et répondit à travers ses sanglots:</p> + +<p>—Non, non, c'est bien fini!... Allez! Je le connais! +Il ne reviendra pas.</p> + +<p>En fait d'amour, Cydalise était pour les concessions +les plus larges.</p> + +<p>—Alors, ma bellote, si vous en tenez si fort pour +lui, faites le premier pas, conseilla-t-elle.</p> + +<p>Mais Héloïse se remit à secouer la tête et finit par +prononcer:</p> + +<p>—Impossible!</p> + +<p>—Oh! il n'y a rien d'impossible pour une jolie +femme qui sait se faire bien enjôleuse, bien câline, +bien...</p> + +<p>L'Ariane abandonnée l'interrompit en redisant +encore:</p> + +<p>—Impossible! Impossible!</p> + +<p>Puis, après un petit temps, elle murmura cette +phrase incomplète:</p> + +<p>—A moins que...</p> + +<p>—A moins que quoi? insista Cydalise dont la +compassion venait de se doubler d'une maîtresse +dose de curiosité.</p> + +<p>Héloïse nous fit attendre sa réponse. Enfin d'une +voix lente:</p> + +<p>—A moins que je consente à ce qu'il demande.</p> + +<p>—C'est donc de boire la mer avec ses poissons?... +Ou d'aller à quatre pattes à Rome?... Ou de manger +par l'oreille?... Ou de vous atteler à un omnibus?... +Enfin, que vous demande-t-il de si extraordinaire +pour que vous, qui êtes coiffée d'un si rude béguin +à son endroit, vous le lui refusiez?</p> + +<p>A toutes ces questions, Héloïse était restée muette. +Il était évident que nous ne parviendrions pas à lui +arracher cette partie de son secret. L'exigence de +Gustave concernait sans doute quelque terrible mystère, +car Héloïse qui, en ce moment, devait y penser, +frissonnait sous nos yeux.</p> + +<p>Si, en amour, Cydalise était pour les concessions, +elle admettait aussi largement les craques qui appuient +le proverbe: «Promettre et tenir sont deux.» +Aussi, désespérant d'obtenir un aveu complet, elle +avança ce conseil:</p> + +<p>—Promettez toujours, ma biche. Une fois le raccommodement +fait, vous lui direz: Flûte!</p> + +<p>Probablement que, pour le cas en question, Gustave +n'était pas homme à être satisfait par le +«Flûte!» car Héloïse répondit d'une voix qui tremblait:</p> + +<p>—Il ne se contenterait pas d'une simple promesse.</p> + +<p>—De quoi? fit Cydalise gouailleuse. Alors qu'exige-t-il +donc, votre médecin de carton? Faut-il pas qu'on +réunisse les deux Chambres en congrès pour recevoir +votre serment? Voyons, dites, que réclame votre +Gustave?</p> + +<p>—Un engagement par écrit, articula l'amante délaissée +en frémissant.</p> + +<p>—Eh bien! écrivez, godiche, et, une belle nuit, +vous lui chiperez le papier dans une de ses poches, +conseilla encore Cydalise.</p> + +<p>Héloïse s'était redressée, pantelante d'un effroi +immense.</p> + +<p>—Jamais! jamais! bégaya-t-elle.</p> + +<p>Cette fois Cydalise perdit patience et son accent +tourna à l'ironie.</p> + +<p>—Alors, faites-en votre deuil, ma biche, ravalez vos +larmes et passez l'éponge sur le souvenir de Gustave.</p> + +<p>—J'en mourrai! dit l'abandonnée dont les sanglots +éclatèrent de plus belle.</p> + +<p>—Mourez... ou écrivez, prononça brutalement +Cydalise, piquée par cette résistance.</p> + +<p>Alors je jugeai bon de placer mon avis.</p> + +<p>—A votre place, j'écrirais, dis-je à Héloïse.</p> + +<p>Elle me regarda de ses yeux effarés, puis répondit:</p> + +<p>—Si vous saviez ce qu'il veut que j'écrive!!!</p> + +<p>—Je ne tiens pas à le savoir, mais je suis persuadé +que plus cet écrit est effrayant, moins vous +devez avoir à le craindre. Pourquoi n'aurions-nous +pas nos caprices, nous autres hommes? Ne pouvons-nous +être pris de la fantaisie d'éprouver à quel point +nous sommes aimés par une femme? A coup sûr, le +docteur a voulu vous soumettre à une épreuve.</p> + +<p>—Si je le croyais! fit-elle.</p> + +<p>Et son regard s'alluma d'une espérance.</p> + +<p>Je revins à l'assaut.</p> + +<p>—Écrivez, dis-je, et, demain, avec Gustave, vous +serez à rire des angoisses que vous a donnée cette +épreuve.</p> + +<p>—Oui, écrivez donc, grande bêtasse! Alfred a +raison. C'est une frime de votre Gustave, appuya +Cydalise m'arrivant à la rescousse.</p> + +<p>Héloïse hésita pendant une longue minute. Enfin +elle nous demanda:</p> + +<p>—Avez-vous ici ce qu'il faut pour écrire?</p> + +<p>—Euh! euh! j'en doute! fit Cydalise en tournant +dans la chambre. Ma dernière goutte d'encre a passé +à noircir les coutures blanchies de mes gants. En +fait de plumes, il ne me restait que celles de mes ailes +de sylphide qui, pour le quart d'heure, sont au +Mont-de-Piété... Quant au papier... Ah! tiens, c'est +de la veine! en voici une demi-feuille qui me reste +des quatre sous de papier que j'avais achetés pour +faire les papillotes des petits frisons de ma coiffure +à la chien.</p> + +<p>Ce disant, elle posait devant Héloïse le carré de +papier.</p> + +<p>Oui, mais restaient encore à se procurer l'encre et +la plume.</p> + +<p>Alors une idée me traversa le cerveau.</p> + +<p>Je pris sur la table le fameux sous-main du tour +de <i>l'écriture brûlée</i> sur lequel je plaçai le morceau de +papier, et en présentant le crayon à Héloïse:</p> + +<p>—Au crayon ou à la plume, l'écrit n'en attestera +pas moins à Gustave votre obéissance, lui dis-je.</p> + +<p>Elle accepta le crayon sans mot dire, et, d'une +main fébrile, se mit à écrire son billet.</p> + +<p>Comme, par discrétion, nous nous étions éloignés +de la table pour nous réfugier dans un coin, Cydalise +ne put résister à la jubilation que lui avait procurée +mon idée d'employer le sous-main. Malgré le +danger d'être entendue par Héloïse, elle mit ses +lèvres à mon oreille et me glissa ce compliment:</p> + +<p>—Tu n'es pas à moitié roublard, toi!</p> + +<p>Ensuite, au compliment, elle ajouta cette réflexion:</p> + +<p>—Hein! En pince-t-elle pour son Gustave? Elle a +eu beau faire ses giries, il a toujours fallu finir par +obéir... O monstres d'hommes! quand on vous +aime...!</p> + +<p>Alors, pendant qu'elle me murmurait ces mots, +le souvenir de mademoiselle Grandvivier, que +Cydalise allait bientôt servir, me revint à la pensée.</p> + +<p>Cependant Héloïse avait fini d'écrire. Elle se leva +en pliant le papier sous forme de lettre.</p> + +<p>—La! maintenant il n'y a plus qu'à la mettre à la +poste et demain Gustave viendra vous la rapporter, +dit Cydalise.</p> + +<p>—Peut-être est-ce un écrit qu'il est plus prudent +de remettre de la main à la main, avançai-je.</p> + +<p>Ce conseil eut le désastreux effet de rappeler à +Héloïse le danger pour elle qui résultait certainement +de cette lettre.</p> + +<p>—Non, non, non! proféra-t-elle avec une sombre +énergie.</p> + +<p>Et, soudain, elle déchira le papier en morceaux, +qu'elle mit dans sa bouche pour les avaler.</p> + +<p>Ensuite, brusquement, elle gagna la porte en +femme dont la raison s'est égarée et disparut sans +nous avoir dit adieu.</p> + +<p>—Elle regimbe aujourd'hui, mais elle y passera +demain. Elle est trop toquée de son Gustave pour +résister longtemps, m'annonça Cydalise.</p> + +<p>L'occasion m'était trop belle pour n'en pas +profiter.</p> + +<p>Je me hâtai donc de dire:</p> + +<p>—Tu vois?</p> + +<p>—Qu'est-ce que je vois? fit-elle, ne se rappelant +plus l'incident de la veille.</p> + +<p>—Que j'avais raison, hier, en soutenant que ce +devait être sous une influence dominatrice qu'avait +agi la bonne qui en a avalé pour cinq ans.</p> + +<p>Elle s'emporta sérieusement:</p> + +<p>—Tu sais que tu me bassines par trop avec ta +bonne et ses cinq ans! Lâche-moi un peu cette scie-là! +cria-t-elle d'une voix grincheuse.</p> + +<p>Puis, me montrant le sous-main:</p> + +<p>—Au lieu de nous chamailler, nous ferions mieux +de lire ce que la désolée a écrit à son docteur... Que +diable Gustave peut-il exiger d'elle?</p> + +<p>Elle étendait la main. Plus prompt qu'elle, je +m'emparai du sous-main en disant:</p> + +<p>—J'ai eu l'idée. A moi d'avoir aussi la première +lecture de la prose d'Héloïse.</p> + +<p>Je ne sais pourquoi un pressentiment me dit alors +qu'il me serait utile, plus tard, que Cydalise ignorât +le secret d'Héloïse et du docteur Gustave Cabillaud.</p> + +<p>En conséquence, je posai la main à plat sur le +sous-main, et, en regardant ma maîtresse en face, +j'éclatai de rire.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui te prend? demanda-t-elle surprise.</p> + +<p>—C'est que je pense à ce que tu disais tout à +l'heure du dévouement exagéré des femmes pour +celui qu'elles aiment. A t'entendre, elles sont capables +des choses les plus impossibles... Elles marcheraient +sur la tête!</p> + +<p>—Sans doute qu'elles marcheraient sur la tête, et +même, encore, sans y mettre les mains, appuya +Cydalise.</p> + +<p>—Tu! tu! tu! fis-je, tout ça, c'est des mots; mais, +quand il faut en venir aux faits, ça change. Telle +femme qui offre à toute heure à son amant de lui +sacrifier sa vie rechignerait, j'en suis certain, à la +plus petite contrariété qui lui serait imposée.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour moi, j'aime à le croire, que tu +dis cela? débita-t-elle sèchement.</p> + +<p>—Il en serait de toi comme des autres, ripostai-je +en raillant.</p> + +<p>Elle était touchée au vif. Ce fut donc avec une +sorte de dignité froissée qu'elle répliqua:</p> + +<p>—Aie, un jour, quelque chose à exiger de moi, et +tu verras, selon ton mot, si je rechigne.</p> + +<p>—Tu! tu! répétai-je. Toujours de grandes +phrases!!!</p> + +<p>Puis, comme si l'idée m'en venait à l'instant, je +m'écriai:</p> + +<p>—Eh bien, tiens! il me passe en tête une fantaisie +qui va te mettre au pied du mur!... Je veux, j'exige +que tu ne lises pas ce qui a été écrit par Héloïse.</p> + +<p>—Oh! non, ça, par exemple, c'est trop bête. +Demande-moi autre chose de plus sérieux... Et puis, +après tout, pourquoi ne lirais-je pas? dit-elle d'un +ton mécontent.</p> + +<p>J'éclatai de rire en m'écriant:</p> + +<p>—Eh! eh! soutiens à présent que tu ne rechignerais +pas.</p> + +<p>Alors je lui tendis le sous-main et j'ajoutai d'une +voix dont je m'efforçai de rendre l'intonation ironiquement +douloureuse:</p> + +<p>—Lis donc à ton aise! L'essai m'a suffi pour +juger de ce que valent toutes tes affirmations de +dévouement.</p> + +<p>Offrir, avec l'espoir qu'il la repoussera, une cruche +d'eau à celui qui meurt de soif, c'est grandement +s'exposer à voir cette espérance trompée. Il en était +de même de mon expérience de présenter le sous-main +à la curiosité de Cydalise, et pourtant elle eut +un succès complet.</p> + +<p>Geste et phrase portèrent en plein.</p> + +<p>—Est-ce que tu parles sérieusement, mon petit +homme? demanda-t-elle en hésitant.</p> + +<p>—Allons! lis, lis donc! dis-je du ton brusque de +qui veut en finir.</p> + +<p>—Ah! non, alors, fit-elle. Du moment qu'il te +plaît que je ne lise pas, je ne lirai pas.</p> + +<p>Et elle repoussa le sous-main en ajoutant:</p> + +<p>—Je tiens si peu à connaître la prose d'Héloïse +que, tandis que tu t'en régaleras, moi je vais descendre +chez le coiffeur pour me faire teindre la +tignasse comme je l'ai promis à Héloïse.</p> + +<p>Puis elle vint à moi, chatte et douce, en demandant:</p> + +<p>—Est-ce qu'on n'embrasse pas la louloute qui a +été bien obéissante à son loulou?</p> + +<p>J'accordai la récompense sollicitée et elle partit en +chantant cet air qui lui était habituel et dont, habituellement +aussi, elle altérait le texte:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Plus on a de <i>poux</i> (<i>bis</i>)</p> +<p>Plus on rit.</p> + </div> </div> + +<p>Sa voix, qui s'éteignait dans les profondeurs de +l'escalier, me prouva qu'elle s'éloignait bien franchement, +mais, par prudence, je poussai le verrou de la +porte.</p> + +<p>Alors je m'approchai du sous-main dont, prestement, +je déchirai la couverture. Le papier sur lequel +s'était décalquée l'écriture d'Héloïse apparut à mes +yeux.</p> + +<p>Oui, certes, elle avait eu vingt fois raison de tant +hésiter avant de tracer ce billet, et, après l'avoir +écrit, elle avait eu non plus vingt, mais cent fois +raison de l'anéantir.</p> + +<p>En vérité, c'était un fier malin que ce docteur +Gustave Cabillaud qui s'assurait une telle garde à +carreau contre les défaillances futures, voir la trahison, +de celle dont il voulait faire la complice de son +sinistre moyen de conquérir une fortune.</p> + +<p>Avec son billet en poche, maître Gustave n'aurait +eu, plus tard, qu'à se mettre au pied de l'échafaud +pour voir Héloise y monter, puis à s'en aller après, +lui, avec sa tête bien solide sur ses épaules.</p> + +<p>Tudieu! le hardi et rusé renard! Comme il s'entendait +à jouer des femmes hébétées par la passion. +Il n'y allait pas à la doucette, lui qui marchandait +son amour au prix du billet que j'avais sous les +yeux.</p> + +<p>Voici quelle était la teneur de cet écrit dont, évidemment, +Gustave, en l'exigeant, devait avoir imposé +les termes, car du diable! si Héloîse était capable +d'une pareille prose.</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>«Oui, mon Gustave adoré, pour toi j'ai voulu la +mort de Ducanif parce que sa dépouille me procurait +une fortune à t'offrir, et aujourd'hui, malgré +tous tes efforts pour faire triompher ton innocence, +tout t'accusera de complicité dans ce crime. +Moi-même en me dénonçant, je t'entraînerai dans +ma perte, si ton abandon se prolonge. Reviens!... +A cette heure, je te prie encore... Demain je commanderai.—<span class="sc">Héloïse.</span>»</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>Et l'écrit était sans date, ce qui lui laissait à +prendre sa valeur le jour où le Ducanif aurait été +expédié.</p> + +<p>Héloïse avait déchiré ce premier billet. A coup +sûr, demain, affolée d'amour, elle l'écrirait encore. +A mon avis, l'existence de Ducanif ne valait pas +quatre sous.</p> + +<p>Après cette lecture, et en pensant à Héloïse si +complètement envoûtée par le docteur, je ne sais +comment j'arrivai à me dire:</p> + +<p>—Si j'abrutissais ainsi Cydalise?</p> + +<p>Puis, aussitôt, je me répondis:</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>A cet «à quoi bon!» ma pensée m'offrit l'exemple +à suivre de ce docteur Cabillaud qui voulait faire +fortune. Mais, lui, il avait un Ducanif à dépouiller, +tandis que moi...</p> + +<p>Et, pendant que je cherchais de quel côté s'offrait +cette fortune à conquérir, la pensée de mademoiselle +Grandvivier et de ses millions vint, pour la troisième +fois, se retracer dans mon souvenir.</p> + +<p>Pour secouer cette obsession, je me levai et je me +mis à chercher dans la chambre la cachette qui mettrait +l'écrit d'Héloïse à l'abri de la main de la fureteuse +Cydalise. Je la connaissais femme à mettre en +pratique les conseils qu'elle donnait aux autres et je +me rappelais cet expédient proposé par elle à Héloïse:</p> + +<p>—On écrit toujours et, la nuit, on trouve à chiper +le billet dans une poche de vêtement.</p> + +<p>Je glissai la lettre d'Héloïse derrière le morceau +de glace cloué à la muraille qui nous servait de miroir +et, comme pièce pouvant servir à une comparaison +d'écriture, j'y joignis le court billet par lequel, +la veille, Héloïse avait annoncé la place qu'elle avait +trouvée pour son amie.</p> + +<p>L'idée me vint de dépister la curiosité de Cydalise.</p> + +<p>Cette première lettre d'Héloïse avait un second +feuillet blanc que je déchirai et sur lequel, de mon +écriture la plus fantasque, je traçai trois lignes au +crayon. Cela fait, j'insinuai ma prose dans la poche +de mon gilet.</p> + +<p>Dix minutes après, Cydalise était de retour.</p> + +<p>Vrai! elle gagnait à être teinte en brune. Le conseil +d'Héloïse était bon. Toujours remarquable, la +beauté de la rousse s'était modifiée. Au lieu de cette +expression hardie qui accentuait son visage, Cydalise +offrait une figure douce, reposée, un peu béate. +On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.</p> + +<p>A son entrée dans la chambre, elle m'avait trouvé +le sourire aux lèvres.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc à rigoler ainsi tout seul? me demanda-t-elle.</p> + +<p>J'appuyai machinalement la main sur la poche de +mon gilet et, quand elle eut bien vu le geste, je répondis:</p> + +<p>—C'est à cause du billet d'Héloïse. Ma foi! c'est +trop cocasse! Avec ses larmes et ses soupirs à décorner +un boeuf, elle m'avait fait croire à un gros +drame. Je m'étais figuré son Gustave exigeant des +choses terribles... Ah! si tu savais!</p> + +<p>Du moment qu'elle était certaine de trouver l'écrit +dans la poche de mon gilet, Cydalise crut devoir +me jouer la comédie.</p> + +<p>Elle s'appliqua les deux mains sur les oreilles en +criant:</p> + +<p>—Je ne veux entendre! Inutile de rien me dire! +Tu vois, je suis sourde... Laisse-moi au moins le +plaisir de t'avoir fait le sacrifice de ma curiosité.</p> + +<p>J'avais bien eu raison de me méfier de ma paroissienne. +La nuit suivante, alors qu'elle me croyait +endormi, je la sentis sortir doucement du lit pour +aller faire sa cueillette dans la poche de mon gilet.</p> + +<p>Il faisait un si magnifique clair de lune que besoin +n'était pour elle d'allumer une chandelle afin de +pouvoir lire le fameux billet.</p> + +<p>Elle n'eut qu'à s'approcher de la fenêtre.</p> + +<p>Je la vois encore, en chemise, se tordant de joie, +à demi étouffée par son rire dont il lui fallait contraindre +l'éclat pour ne pas me réveiller.</p> + +<p>Et elle avait raison de rire, car voici ce qu'elle lisait:</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>«Mon Gustave chéri.—Je m'engage par cet écrit, +que tu as exigé de mon amour, à ne plus manger +d'ail ni d'échalote, puisque tu n'en aimes pas +l'arome.—<span class="sc">Ton Héloïse.</span>»</p> + +<p>Et le silence de la nuit me permit d'entendre Cydalise +qui, bien bas pourtant, murmurait:</p> + +<p>—Ah! la sotte! Et elle se fendait l'âme pour ne +pas écrire ce billet!... Il faut qu'elle aime rudement +l'échalote, tout de même!</p> + +<p>Un quart d'heure après, l'écrit était rentré dans +la poche de mon gilet et Cydalise dormait comme une +toupie.</p> + +<p>Le lendemain, elle fut la première levée pour préparer +sa malle. Elle tenait à faire preuve de zèle en +entrant de bon matin chez M. Grandvivier.</p> + +<p>—Ne bouge pas d'ici. En allant chez les divers +fournisseurs, je profiterai de l'occasion pour monter +te rendre visite, m'annonça-t-elle en partant.</p> + +<p>Elle fit comme elle l'avait dit. Deux fois je la vis +arriver m'apportant des provisions.</p> + +<p>—Comment as-tu été reçue? demandai-je.</p> + +<p>—Très bien. Dame! je ne te dirai pas que le magistrat +a dansé la chahut en me voyant, mais ma +physionomie de brune a semblé lui revenir... Il n'est +pas d'une gaieté folle, mon bourgeois. On peut lui +donner de la glace à garder, il ne la dégèlera pas... +A part ça, pas méchant. Je crois que je me plairai +dans la boîte... Je n'ai que ma cuisine à faire. Le +reste regarde la femme de chambre et le valet de +chambre; deux vrais melons, ceux-là!</p> + +<p>J'attendais qu'elle me parlât de mademoiselle +Grandvivier, mais elle n'en ouvrit pas la bouche.</p> + +<p>—T'a-t-on donné une belle chambre? demandai-je +à sa seconde visite.</p> + +<p>—Je ne sais pas encore où je serai logée. C'est ce +soir qu'on me désignera ma chambre.</p> + +<p>—Sans doute dans le voisinage de tes maîtres, à +portée d'entendre, si la nuit on t'appelle.</p> + +<p>Je lui tendais la perche pour qu'elle me parlât de +sa jeune maîtresse; mais elle me répondit en riant:</p> + +<p>—Qui est à portée d'entendre se trouve aussi à +portée d'être entendu. Ce ne serait donc pas à souhaiter... +surtout si tu me tiens ta promesse.</p> + +<p>—Quelle promesse?</p> + +<p>—De me montrer comment tu franchis un mur.</p> + +<p>Sur ce, elle s'enfuit en me criant:</p> + +<p>—A demain!</p> + +<p>Je me couchai mécontent de ma journée, je n'avais +pas voulu donner l'éveil à Cydalise en lui parlant, le +premier, de mademoiselle Grandvivier, et elle avait +gardé le silence sur la jeune fille. De mon côté, durant +les longues heures de mon isolement, j'étais +resté à l'affût, guettant par le trou du rideau, l'apparition +dans le jardin, de l'enfant du magistrat,—et +j'en avais été pour mon attente.</p> + +<p>Le lendemain matin, Cydalise m'arriva rayonnante +de satisfaction.</p> + +<p>—On m'aurait donné à choisir ma chambre que +je ne l'aurais pas prise plus à souhait, me dit-elle.</p> + +<p>—Pas de voisinage gênant?</p> + +<p>—Je ne sais s'ils ont supposé que j'avais la gale, +mais ils m'ont assigné le coin le plus reculé de la +maison. Je crois que si tu venais, la nuit, me voir +en jouant de la trompette, personne ne t'entendrait.</p> + +<p>Elle m'entraîna vers la fenêtre en ajoutant:</p> + +<p>—Tiens, derrière le rideau..., car il ne faut pas +que je laisse apercevoir mon bec... je vais t'indiquer +où loge chacun.</p> + +<p>A travers la mousseline claire et trouée du rideau +la maison nous apparaissait dans toute son étendue, +au fond du jardin. Quelques fenêtres avaient été ouvertes +à la fraîcheur du matin.</p> + +<p>Cydalise commença sa revue:</p> + +<p>—D'abord, dit-elle, ces deux fenêtres, à gauche, +qui sont ouvertes, sont celles du cabinet de...</p> + +<p>Soudain elle s'interrompit:</p> + +<p>—Ah! fit-elle, voici ma chipie qui entre chez son +père... Elle va donc mieux, ce matin, la sainte +Douillette?... Ah! je lui en ficherais des narcotiques +à la princesse qui se plaint de ne pouvoir dormir!... +Des giries, quoi!</p> + +<p>A risquer un seul mot en faveur de mademoiselle +Grandvivier, je m'exposais à mettre en garde +la rancune de Cydalise.</p> + +<p>—Elle est donc malade, cette demoiselle? dis-je +du ton le plus insouciant.</p> + +<p>—Parbleu! malade comme le sont ceux qui restent +toute leur sainte journée, le derrière sur une +chaise, sans remuer ni pieds ni pattes! Qu'elle +vienne donc seulement dans une cuisine fourbir les +casseroles, ça lui donnera un exercice qui la fera +dormir sans qu'il lui soit besoin des drogues qu'elle +entonne chaque soir en se couchant... Tout ça, je te +le répète, de vraies giries! histoire de déranger le +pauvre monde!</p> + +<p>—Oh! oh! déranger, répétai-je en riant, tu parles +pour les autres, car le service de la demoiselle ne +doit te concerner en rien puisqu'elle a sa femme de +chambre.</p> + +<p>—C'est justement où tu te casses le nez, mon bonhomme. +On attendait l'arrivée d'une cuisinière pour +laisser la femme de chambre prendre un congé de +quinze jours. Elle doit décamper demain. De sorte +que, pendant cette quinzaine, c'est moi qui aurai, +chaque soir, quand elle se mettra au lit, la corvée +d'apporter sa potion à mademoiselle Pimbêche.</p> + +<p>Et, avec une intonation rageuse, elle grinça, en +crispant les poings:</p> + +<p>—En voilà une que j'ai dans le nez!</p> + +<p>—Dame! si elle t'a donné raison de la détester? +insinuai-je d'un ton approbateur pour la pousser +aux confidences.</p> + +<p>—Crois-tu que cette poupée, les deux ou trois fois +que nous nous sommes rencontrées dans la rue, +avant mon entrée chez le père, m'a ri au nez en me +regardant comme si elle voyait un phénomène!!!</p> + +<p>Teinte en brune et avec le nouveau genre de coiffure +que le coiffeur lui avait fait adopter, Cydalise ne +ressemblait en rien à ce qu'elle avait été deux jours +auparavant. Il eût été vraiment impossible de reconnaître +en elle, à cette heure, calme, étudiée en ses +gestes, aux bandeaux plats, cette même créature à +la démarche dégingandée, à l'oeil hardi, à la chevelure +broussailleuse et rutilante, à la mise de promeneuse +à travers choux.</p> + +<p>Quand elle avait rencontré l'ancienne Cydalise, +mademoiselle Grandvivier avait donc été fort excusable +d'avoir souri à la vue de cette espèce d'oiseau +fou au plumage si éclatant, qui aurait même fait se +retourner les chiens.</p> + +<p>C'était donc là ce gros crime qui avait allumé le +ressentiment de Cydalise, laquelle, je le répète, était +facile à prendre les gens en grippe.</p> + +<p>Sa bile, à propos de sa jeune maîtresse, étant un +peu soulagée, Cydalise reprit la désignation qu'elle +me faisait, derrière le rideau de notre fenêtre, des +aîtres de la maison du magistrat.</p> + +<p>—Après ces deux fenêtres du cabinet de M. Grandvivier, +les deux suivantes, à gauche, éclairent sa +chambre à coucher. Tout à proximité, mais donnant +sur la cour, est la chambre d'Augustin, le valet de +chambre qui fait pendant à celle, aussi sur la cour, +de la femme de chambre de la chipie. L'appartement +de la donzelle comprend les quatre autres fenêtres +à droite. Il y a deux sorties, l'une sur un couloir +de dégagement, du côté du père, l'autre sur le +grand escalier. Ils sont tous nichés les uns sur les +autres.</p> + +<p>—Bien! Et toi?...</p> + +<p>—Moi! je perche dans le petit bâtiment en retour... +Tu vois la fenêtre d'ici. Ma chambre ouvre +sur le carré du grand escalier.</p> + +<p>—Mais, m'as-tu dit, c'est aussi sur ce grand escalier +que débouche une des deux sorties de l'appartement +de la demoiselle. Ne pourra-t-elle entendre si +je te fais mes visites nocturnes?</p> + +<p>—Pas mèche, mon chéri. Sa chambre à coucher +est séparée du carré par un petit boudoir.</p> + +<p>Sur ce, Cydalise, jugeant mon instruction terminée, +partit en me disant:</p> + +<p>—A ce soir, sauteur de mur! Pour cette première +fois, je descendrai t'attendre dans le jardin.</p> + +<p>Franchir le mur assez bas qui séparait notre maison +du jardin n'était qu'un jeu pour moi.</p> + +<p>Il était environ onze heures quand j'exécutai mon +escalade. A peine touchais-je terre que, de l'ombre +d'un haut massif de lilas, je vis sortir Cydalise qui +me prit la main en disant tout bas:</p> + +<p>—Un cabri n'aurait pas mieux sauté... Laisse-moi +te conduire, et quand nous arriverons au grand escalier, +marche comme sur des oeufs, car la pincée +n'est pas encore endormie.</p> + +<p>Deux minutes après, je me glissais dans la chambre +de Cydalise où brûlait une bougie, placée sur la +commode.</p> + +<p>Elle s'approcha de la fenêtre et regarda à travers +la vitre.</p> + +<p>—Encore de la lumière chez la chipie. Est-ce +qu'elle ne va pas se décider? gronda-t-elle.</p> + +<p>Elle achevait quand un coup de sonnette retentit +au dehors sur le carré.</p> + +<p>—Ah! enfin! ce n'est pas malheureux! lâcha-t-elle.</p> + +<p>Elle alla prendre sur la commode une assiette de +porcelaine de Saxe sur laquelle était posé un verre +à demi plein d'eau et sortit de la chambre après +m'avoir dit:</p> + +<p>—Je reviens à l'instant.</p> + +<p>En effet, au bout de deux minutes, elle reparut +les mains vides et, après avoir poussé le verrou de +la porte:</p> + +<p>—Là! fit-elle; à présent que la mijaurée s'est +flanquée sa drogue dans le torse, elle va dormir et +nous laisser tranquilles.</p> + +<p>—Alors ce verre que tu as emporté contenait la +potion somnifère?</p> + +<p>—Oui. Le médecin, qui aimerait mieux que le +sommeil lui vînt naturellement, a commandé de ne +prendre la drogue qu'en désespoir de cause. Seulement, +par crainte que l'impatience ne lui fasse avaler +trop vite la chose, il a défendu de la laisser à sa +portée... Il faut qu'elle sonne pour se la faire apporter... +Alors la femme de chambre, qui d'habitude la +sert, lui fait ses observations s'il est trop tôt et la +fait languir après son verre... Plus souvent que je la +laisserai tirer la langue, moi, pendant la quinzaine +que je vais remplacer la femme de chambre!... Plus +tôt elle aura avalé sa potion, plus tôt je serai couchée.</p> + +<p>—C'est le docteur qui prépare à l'avance cette potion? +demandai-je.</p> + +<p>—Avec ça que c'est difficile à préparer! ricana-t-elle. +Un enfant de deux mois s'en tirerait, tant c'est +simple!</p> + +<p>Et elle me montra sur la commode une petite fiole +et un compte-gouttes en ajoutant:</p> + +<p>—Dix gouttes de ça dans un demi-verre d'eau.</p> + +<p>—Oh! oh! fis-je, le compte-gouttes prouve qu'il +est important de ne pas se tromper sur le nombre.</p> + +<p>—Comme tu dis, il ne faudrait pas forcer la dose, +car, alors, bigre de bigre!</p> + +<p>—Qu'arriverait-il?</p> + +<p>—Qu'elle dormirait si bien comme une souche +qu'on pourrait lui faire faire une promenade à âne +sans parvenir à la réveiller... Elle en aurait pour ses +vingt-quatre heures à pioncer.</p> + +<p>En été, l'aurore est hâtive. Je dus quitter Cydalise +à trois heures du matin pour ne pas me laisser surprendre +par le jour.</p> + +<p>—Tu sais le chemin, il n'est pas besoin que je +t'accompagne, me dit-elle mal réveillée.</p> + +<p>—Non, répondis-je, et qu'il soit bien convenu +qu'à chacun de mes départs, tu n'auras pas à te lever. +Je tiens à ce que tu achèves tranquillement ta +nuit.</p> + +<p>—Ma foi! j'aime autant ça! dit-elle en s'enfouissant +la tête dans l'oreiller pour se rendormir.</p> + +<p>Un petit tilleul, poussé près du mur du jardin, +m'aida à gagner le chaperon, puis je sautai dans la +cour. Cinq minutes m'avaient suffi pour me retrouver +dans mon taudis.</p> + +<p>Toute la journée, sauf pendant les deux visites de +Cydalise, je pensai aux millions de mademoiselle +Grandvivier, et je revis, en souvenir, ce verre attendant +sur la commode de ma maîtresse le coup de +sonnette de la jeune malade.</p> + +<p>A la même heure que la nuit précédente, j'escaladai +encore le mur. Un vent violent qui secouait les +arbres du jardin, me dispensait d'assourdir mon pas +faisant craquer le sable du jardin. Je n'eus qu'à soulever +le loqueteau de la petite porte de service dont, +intérieurement, Cydalise avait, par avance, tiré le +verrou.</p> + +<p>Quand j'arrivai à la chambre, j'en trouvai la porte +entr'ouverte, mais Cydalise était absente.</p> + +<p>Comme la veille, la bougie, placée sur la commode, +éclairait le verre contenant la potion préparée.</p> + +<p>L'occasion était belle!</p> + +<p>Je tendis l'oreille au bruit du retour de Cydalise. +En n'entendant rien, je saisis vivement le flacon et, +de son contenu, j'ajoutai environ trente gouttes à la +dose déjà versée.</p> + +<p>Je finissais, quand arriva Cydalise qui crut devoir +m'expliquer son absence.</p> + +<p>—Cet imbécile d'Augustin avait oublié d'attacher +à la clavette une persienne que le vent faisait +battre. J'ai eu peur que ce claquement répété réveillât +M. Grandvivier. Alors je suis descendue pour +la consolider.</p> + +<p>—Ainsi tout le monde dort?</p> + +<p>—Moins la chipie.</p> + +<p>Et comme, à ce moment, une horloge du voisinage, +dont le vent nous apporta le son, tintait la +demie après onze heures, elle maugréa avec impatience:</p> + +<p>—Est-ce qu'elle va me tenir sur pied toute la +nuit, cette poupée maudite!</p> + +<p>Au coup de sonnette, qui, bientôt, se fit entendre, +elle prit le verre et disparut.</p> + +<p>Son absence fut plus longue que la veille. Alors +l'épouvante me saisit. Pourquoi ce retard? Qu'était-il +arrivé? En portant le verre à ses lèvres, la jeune +fille avait-elle reconnu la force de la potion?</p> + +<p>Enfin Cydalise revint.</p> + +<p>—Pourquoi as-tu tant tardé? demandai-je vivement.</p> + +<p>—Figure-toi qu'au moment de la quitter, la donzelle +m'a fait remarquer que j'avais oublié de renouveler +l'huile de sa veilleuse. Alors il m'a fallu descendre +à l'office pour l'emplir.</p> + +<p>Et, en haussant les épaules, elle grogna:</p> + +<p>—Si ça ne fait pas pitié! C'est bien histoire de +faire aller le pauvre monde. A quoi peut lui servir +une veilleuse, puisqu'elle avale une drogue pour +dormir quand même.</p> + +<p>—Alors, elle a pris sa potion?</p> + +<p>—Quand je suis remontée avec ma veilleuse, elle +roupillait déjà comme une sourde.</p> + +<p>Sur ce, elle ajouta:</p> + +<p>—Au dodo, à notre tour.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> +<br> + + +<p>Cydalise se réveilla à demi en me sentant glisser +hors du lit.</p> + +<p>—Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Trois heures viennent de sonner.</p> + +<p>—C'est drôle. Il me semble que je ne fais que de +m'endormir, balbutia-t-elle.</p> + +<p>—Le jour poindra bientôt; il me faut décamper.</p> + +<p>—Alors, un baiser d'adieu et file.... Moi, je repars +pour le pays des songes.</p> + +<p>Après un baiser échangé elle se retourna dans la +ruelle.</p> + +<p>En quittant la chambre, dont j'avais bien refermé +la porte, je fis deux pas sur le carré et je m'arrêtai.</p> + +<p>Le vent du commencement de la nuit avait cessé, +après avoir balayé le ciel de ses nuages.</p> + +<p>La lune brillait et sa douce lueur, en éclairant le +carré, me montrait la porte de mademoiselle Grandvivier, +la fille aux millions, celle que, déshonorée, +son père serait obligé de donner à celui qui l'aurait +perdue!</p> + +<p>Après cette porte franchie, je n'avais plus qu'à +traverser le boudoir pour pénétrer dans la chambre +de la victime qu'un narcotique allait me livrer sans +défense, car je tenais pour bonne cette réponse de +Cydalise: «En doublant la dose, on pourrait lui +faire faire une promenade à âne, sans parvenir à la +réveiller.»—Et cette dose, je l'avais triplée!!!</p> + +<p>Quand je la mis sur le bouton de la porte, ma +main tremblait et mon poignet me refusa son office.</p> + +<p>Je fus pris d'un sentiment de pitié!</p> + +<p>Mais pour éteindre cette pitié, mademoiselle de +Grandvivier avait un grand tort qui plaidait contre +elle... celui de posséder des millions.</p> + +<p>Je tournai le bouton, je traversai le boudoir, et je +me glissai dans la chambre à coucher.</p> + +<p>A la lueur de la veilleuse, je vis la jeune fille endormie +dont le drap moulait les formes exquises.</p> + +<p>Rien n'était plus suave que son charmant visage +encadré par sa chevelure blonde qui s'éparpillait en +désordre sur l'oreiller!</p> + +<p>Tant de grâces, d'innocence, de jeunesse, ne pouvaient +me toucher, car la femme que j'allais posséder +n'était pour rien dans l'élan qui me poussa vers +le lit.</p> + +<p>—Les millions! les millions! me répétais-je à +chaque pas qui me rapprochait de ma proie.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Et, pour pouvoir plus tard, fournir une preuve de +mon passage dans cette chambre à coucher, je me +penchai vers ma victime, toujours anéantie par le +narcotique, et je lui détachai une de ses boucles +d'oreille.</p> + +<p>Je n'avais plus qu'à m'enfuir.</p> + +<p>Alors je me tournai vers la porte.</p> + +<p>A mon premier pas de retraite, j'étouffai un cri de +rage soudaine.</p> + +<p>Mon crime avait eu un témoin.</p> + +<p>Sur le seuil de la chambre, blême, frémissante, +l'oeil sombre, la face convulsée, se dressait Cydalise, +me barrant le passage.</p> + +<p>A ce moment, je voyais rouge. Fallût-il la tuer, +j'étais décidé à tout.</p> + +<p>Je marchai droit à elle.</p> + +<p>—Place! grondai-je en la fixant dans les yeux.</p> + +<p>Elle ne bougea pas.</p> + +<p>—Place! place! redis-je d'une voix que la fureur +brisait dans ma gorge.</p> + +<p>Il y eut d'abord en Cydalise une résolution de résister +que je lus dans son regard, puis une pensée +soudaine changea sa volonté. Alors elle me dégagea +la porte et, après m'avoir toisé à mon passage sur le +carré d'un sourire de mépris, elle attendit que +j'eusse descendu quelques marches de l'escalier pour +me jeter, à mi-voix, ces mots frémissants de haine:</p> + +<p>—Je me vengerai!!!</p> + +<p>—Quoi que tu dises ou que tu fasses, on t'accusera +toujours d'avoir été ma complice, répondis-je.</p> + +<p>La nuit qui n'était pas encore dissipée, protégea ma +retraite et, après le mur franchi, je regagnai ma mansarde +sans encombre.</p> + +<p>Toujours sirotant à légers coups de langue son +cassis, dont les petits verres s'étaient succédé, la +Belle-Flamande avait écouté le récit de son fils avec +des hochements de tête approbateurs.</p> + +<p>—En somme, Cydalise ne s'est pas vengée? dit-elle.</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes eut un sourire de fatuité +grossière:</p> + +<p>—Il a été d'elle ce qu'il avait été d'Héloïse pour +son Gustave. Après être resté huit jours sans la voir, +elle m'est arrivée un beau matin, humble, repentante, +me suppliant de renouer.</p> + +<p>—Mais, reprit la maman, comment s'était-il fait +qu'elle t'avait surpris?</p> + +<p>—Je l'avais quittée en lui disant qu'il était trois +heures du matin. Or, je venais à peine de sortir de +sa chambre, qu'une horloge du voisinage avait tinté +deux heures aux oreilles de Cydalise qui ne s'était +pas encore rendormie. Croyant à une erreur de ma +part, elle avait sauté à bas du lit, avait ouvert la fenêtre +avec l'espoir de me rappeler par un signe +quand j'allais traverser le jardin. En ne me voyant +pas paraître, après une longue attente, elle s'était +prise de la peur qu'il me fût arrivé quelque accident +et, pour se mettre à ma recherche, elle avait quitté +sa chambre.—Alors sur le carré, elle avait vu la +porte de mademoiselle Grandvivier que j'avais laissée +entr'ouverte pour ménager ma retraite.—Cette +porte, elle était certaine de l'avoir soigneusement +fermée lorsqu'elle était revenue de porter la potion +à la jeune fille. Aussitôt un soupçon l'avait saisie et +elle était entrée.</p> + +<p>Sans doute que la Belle-Flamande se jugeait suffisamment +renseignée sur les visées de son fils et ses +moyens de les amener à réussite, car elle résuma la +séance en demandant:</p> + +<p>—C'est donc pour amener à bien un de ces deux +mariages que tu as besoin d'être dans la peau d'un +baron?</p> + +<p>—Cela me posera, surtout devant le Ducanif, si le +sort me fait incliner de ce côté. Mais, la mère, je +n'ai pas uniquement besoin que du titre de baron.</p> + +<p>—De quoi donc encore?</p> + +<p>—J'ai besoin aussi d'argent... de vos économies, +par exemple.</p> + +<p>Là-dessus, la Belle-Flamande avait fait la moue et +répliqué d'une voix dolente:</p> + +<p>—On n'amasse pas gros à garder les malades... à +moins, quand on est seule avec le client mort ou +agonisant, de faire une petite fouille dans les meubles, +comme cela m'est arrivé une fois... Si donc je +puis te donner trois mille francs, ce sera tout le +bout du monde.</p> + +<p>—Piètre entrée de jeu! fit le Tombeur-des-Crânes +qui avait compté sur une plus grosse bouchée.</p> + +<p>La maman se hâta de le rassurer.</p> + +<p>—Oui, reprit-elle, mais laisse Bédaric me confectionner +les paperasses qui me serviront à colloquer +ma prétendue fille au Camuflet et, une fois la bellemère +de ce richard, je lui pomperai des écus à ton +intention.</p> + +<p>Bédaric leur avait tenu parole.</p> + +<p>Le faussaire était un habile homme qui, au temps +où il était greffier, s'était mis de côté une poire pour +la soif en confectionnant une montagne d'actes, +volés dans son greffe. A l'aide d'un procédé chimique, +il lavait l'écriture de ces actes, en ne laissant +subsister que les légalisation, enregistrement, +timbre, visa, signatures des autorités, etc. Puis, sur +la place blanchie, il vous troussait, au choix, un +titre ou un acte qui se trouvait muni de tous les sacrements +voulus.</p> + +<p>Donc, Bédaric ayant tenu parole, un mois plus +tard le Tombeur-des-Crânes était baron et l'heureux +Camuflet, auquel le veuvage pesait lourdement, +épousait en troisièmes noces la fille de noble dame +Buffard des Palombes, veuve d'un général belge.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> +<br> + + +<p>Pour son début à vouloir chasser deux lièvres à +la fois, ou plutôt deux mariages, Alfred le Tombeur-des-Crânes, +devenu M. de Walhofer, avait fait buisson +creux.—Quinze jours après son entrée en +campagne, il avait vu disparaître subitement mademoiselle +Grandvivier.</p> + +<p>—Où est-elle? avait-il demandé à Cydalise qui +continuait à lui rendre quotidiennement visite dans +sa mansarde.</p> + +<p>—Bien malin qui saurait le dire. Le père et la +fille sont sortis un soir, bras dessus bras dessous, +sans le plus mince paquet, comme pour une simple +promenade... Puis le père est rentré tout seul.</p> + +<p>—Il la cache dans un coin de Paris.</p> + +<p>—Ou il l'a expédiée en province, comme il l'a dit. +Car, à qui l'interroge sur sa fille, il répète qu'il l'a +envoyée dans le midi, près de sa famille, pour rétablir +sa santé un peu ébranlée... En quel endroit? +Voici ce qu'il ne précise pas. Mais je ne tarderai pas +à le savoir. La fille ne peut manquer d'écrire à son +père et je connais son écriture. A sa première lettre +qui arrivera, je regarderai le timbre du bureau de +poste.</p> + +<p>Huit, puis quinze jours s'étaient écoulés et Cydalise +n'avait pu que répéter à Alfred son invariable +phrase:</p> + +<p>—Elle n'écrit pas!</p> + +<p>—Et le père?</p> + +<p>—Toujours le même. Il a l'air de ne rien savoir. +Il faut croire que la petite ne lui a soufflé mot... +Peut-être bien aussi qu'elle-même n'a aucune doutance +de ce qui lui est arrivé, car la potion somnifère +était rudement corsée.</p> + +<p>Ainsi dérouté du côté de la fille du magistrat, le +Tombeur-des-Crânes avait pensé à mademoiselle Ducanif.</p> + +<p>Un matin, le docteur Gustave Cabillaud avait été +mandé, au Grand-Hôtel, près d'un étranger, le baron +belge Walhofer, qui venait de tomber malade à son +arrivée à Paris. Le docteur s'était rendu à la hâte +près de ce nouveau client à qui, sans doute, il avait +été recommandé par des Belges précédemment soignés +par lui.</p> + +<p>A l'insistance qu'on avait mise pour le faire accourir, +le docteur s'attendait à trouver son malade +au lit et presque agonisant. Bien au contraire, il le +vit attendant devant une table à deux couverts, garnie +de tout un déjeuner de pièces froides, ce qui +dispensait d'avoir, pour le service, un domestique +aux oreilles curieuses.</p> + +<p>—Asseyez-vous là, cher monsieur, dit le baron en +lui montrant le second couvert.</p> + +<p>Tandis que Gustave hésitait, croyant s'être trompé +de numéro de chambre dans le couloir de l'hôtel, +M. de Walhofer ajouta:</p> + +<p>—Sachez, docteur, que je ne cause de ma maladie +qu'à table.</p> + +<p>Le doute ne lui étant plus permis, Gustave se +plaça devant le second couvert.</p> + +<p>—Veuillez m'apprendre quelle est votre maladie? +s'informa-t-il à sa sixième huître.</p> + +<p>—Je suis horriblement torturé par une idée fixe.</p> + +<p>—Laquelle? demanda le docteur pensant aussitôt +qu'il se trouvait en présence d'un monomane.</p> + +<p>—L'idée de me marier.</p> + +<p>—Idée facile à réaliser, fit Cabillaud avec un sourire, +en menant de front la double tâche de flatter la +manie de son client et d'avaler des huîtres, mets +qu'il adorait au suprême.</p> + +<p>—Mais non, appuya le baron, pas facile à réaliser +puisque je vous ai dit que c'est une idée fixe, c'est-à-dire +une idée qui se butte sur un point et n'en +veux pas démordre... Or mon idée est d'épouser +une certaine personne. Il me la faut! Je n'en veux +pas d'autre! Me comprenez-vous?</p> + +<p>—Parfaitement! lâcha Gustave s'ancrant plus +ferme dans la conviction que son client avait le cerveau +détraqué.</p> + +<p>—Voilà pourquoi je me suis adressé à vous. Je +me suis dit: Le docteur Gustave Cabillaud me tirera +de peine.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous faire observer qu'un +mariage n'est pas de la compétence d'un médecin. +Il y a à Paris des gens, dont c'est l'état, qui se feront +intermédiaires entre vous et...</p> + +<p>Mais le baron ne le laissa pas achever; il se campa +les coudes sur la table et, en regardant Gustave +entre les deux yeux, il articula sèchement:</p> + +<p>—En un mot, mon cher docteur, je veux épouser +mademoiselle Ducanif.</p> + +<p>Cabillaud était en train d'avaler une huître. Du +coup, il la trouva amère, il eut un petit tressaut sur +sa chaise et à son tour il braqua ses yeux sur M. de +Walhofer dont, jusqu'à ce moment, il n'avait que +très vaguement examiné le visage. Cette fois l'étude +fut si consciencieuse, si bien approfondie, qu'il se +demanda avec crainte:</p> + +<p>—D'où sort ce flibustier?</p> + +<p>Il n'eut pas le loisir de placer un mot, attendu que +le baron, pendant qu'il était en train de lui causer +des émotions désagréables, jugea utile de faire +bonne mesure en ajoutant d'une voix qui traînait +sur les mots:</p> + +<p>—Épouser mademoiselle Ducanif... avant, bien +entendu, qu'elle soit orpheline de père.</p> + +<p>Il ne songeait plus du tout à gober des huîtres, ce +bon Gustave. Il demeurait ébahi de surprise, la +gorge un peu serrée, se demandant toujours d'où +venait, si bien instruit, ce gas qui entrait dans son +jeu. Oui, si bien instruit que, eût-il voulu en douter, +l'hésitation ne lui aurait plus été permise, quand +il entendit M. de Walhofer lui donner ce conseil:</p> + +<p>—Si vous ne pouvez, à vous seul, me faire obtenir +mademoiselle Ducanif, vous demanderez à Héloïse +de vous donner un coup de main.</p> + +<p>Gustave n'était pas de ces imbéciles ou de ces +têtus qui s'obstinent, au lieu de le contourner, à +vouloir renverser un obstacle se dressant sur leur +route. L'ennemi qui lui tombait sur le dos tant à +l'improviste, en savait trop pour qu'il essayât de +finasser avec lui. Mieux valait donc, tout de suite et +carrément, entrer en composition; quitte, plus tard, +à prendre sa belle. En homme résolu à faire la part +du feu, il demanda donc nettement:</p> + +<p>—Précisez ce que vous exigez de moi.</p> + +<p>—Mais je vous l'ai dit, docteur: je demande que +vous me fassiez épouser mademoiselle Ducanif.</p> + +<p>—Rien que cela?</p> + +<p>—Avec une dot, naturellement.</p> + +<p>—Ce sera une question que vous aurez à traiter +avec le père.</p> + +<p>—Du tout! du tout! fit le baron en secouant la +tête. Je suis très timide, tel que vous me voyez et, +sur les questions d'argent à traiter, ma timidité devient +bêtise; tandis que vous, qui agirez en tiers, +vous saurez mieux faire valoir mes prétentions.</p> + +<p>—A quel chiffre se montent vos prétentions?</p> + +<p>—A quatre cent mille francs.</p> + +<p>Gustave ne put commander au soubresaut que +lui causa la voracité de ce ruffian qui venait lui +écorner si largement son gâteau. Il donna le change +sur son émotion en s'écriant:</p> + +<p>—Jamais, au grand jamais, je n'obtiendrai cette +somme de Ducanif!</p> + +<p>—C'est alors qu'il faudra appeler Héloïse à votre +aide, conseilla le baron.</p> + +<p>Et, en souriant, il débita:</p> + +<p>—Car elle a la parole pleine d'éloquence, cette +bonne Héloïse.</p> + +<p>Ensuite, tout candide, heureux de faire un compliment, +M. de Walhofer prononça cette phrase:</p> + +<p>—Éloquence, du reste, que j'ai été à même de +constater dans son style.</p> + +<p>Gustave devina la vipère sous l'herbe; il pressentit +qu'il allait être mordu. Néanmoins il fit face au +danger qui le menaçait en feignant d'éclater de rire.</p> + +<p>—Oh! oh! dit-il ensuite, le style d'Héloïse!!!</p> + +<p>—Pardonnez-moi, j'ai dit style et je maintiens le +mot. Style où elle avait mis son âme et son coeur... +car c'était à vous qu'était adressé l'autographe d'elle +que j'ai l'honneur de posséder.</p> + +<p>Ce disant, le baron fouillait à sa poche.</p> + +<p>—Désirez-vous, docteur, que je vous en fasse la +lecture? proposa-t-il.</p> + +<p>—Oui, dit sèchement le docteur qui cherchait en +vain quelle lettre, écrite par Héloïse, pouvait rendre +cet homme assez fort pour imposer ses conditions.</p> + +<p>La main toujours enfouie dans sa poche, M. de +Walhofer, avant de la retirer, demanda:</p> + +<p>—Voulez-vous m'accorder une complaisance?</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle de me laisser vous brûler la cervelle si, +par hasard, vous faisiez le plus petit mouvement +pour tenter de m'arracher mon trésor... C'est bien +convenu, n'est-ce pas?</p> + +<p>Et le baron retira de la poche sa main qui tenait +tout à la fois la lettre et un revolver.</p> + +<p>—Rien ne me dit qu'Héloïse ait écrit cette lettre, +argua Gustave.</p> + +<p>—Vous connaissez son écriture? Vous plaît-il de +lire vous-même ce laconique et fort intéressant billet? +proposa le baron semblant être en contradiction +avec sa précédente menace.</p> + +<p>—Oui, je veux lire.</p> + +<p>—En ce cas, docteur, j'ai à vous demander une +seconde complaisance.</p> + +<p>D'un signe de tête, le docteur accepta la nouvelle +condition que son adversaire, en la lui imposant, +appelait une complaisance.</p> + +<p>—Veuillez vous mettre les deux mains sur le dos, +commanda le baron de Walhofer.</p> + +<p>Et quand Gustave eut obéi:</p> + +<p>—Très bien! reprit-il. Maintenant, permettez!</p> + +<p>En même temps qu'il prononçait son «permettez», +le baron appliquait le bout du canon de son +revolver sur le front du médecin, puis, de l'autre +main, il lui mettait la lettre d'Héloïse sous les yeux, +en ajoutant:</p> + +<p>—Là, docteur, à présent, lisez à votre aise, prenez +bien votre temps pour savourer cette prose... +Seulement, vous êtes prévenu, pas de gestes!</p> + +<p>Après avoir lu, Gustave était muet d'épouvante.</p> + +<p>C'était bien là, écrit par Héloïse, ce billet qu'il +avait exigé d'elle pour sa sûreté future. Ligne par +ligne, la teneur de la lettre était cette déclaration +qu'il avait imposée à sa maîtresse.</p> + +<p>Entre les mains d'un ennemi, ce papier était une +arme terrible. Mais comment ce baron en était-il devenu +possesseur?</p> + +<p>En s'adressant cette question, il sentait sa terreur +se doubler d'un étonnement indicible. Cela tenait +du sortilège. Quand il avait renoué avec Héloïse, +sans avoir pu obtenir d'elle la lettre qui, après +l'assassinat de Ducanif, devait la compromettre +seule, celle-ci lui avait avoué qu'en un moment de +faiblesse elle avait tracé cet écrit, mais que, tout +aussitôt, elle l'avait anéanti.</p> + +<p>Alors elle lui avait conté la scène qui avait eu lieu +en présence de Cydalise et de son amant.</p> + +<p>—N'ont-ils pu lire par-dessus ton épaule? avait-il +demandé.</p> + +<p>—Impossible. Ils étaient tous deux dans un angle +de la chambre pendant que j'écrivais.</p> + +<p>—Quel est cet amant de Cydalise?</p> + +<p>—Un beau blond à longues moustaches, d'une +trentaine d'années, avec une cicatrice à la joue, +qu'elle appelait Alfred. Il m'a eu l'air d'être une pratique +finie... un garçon qui n'a pas froid aux yeux.</p> + +<p>—Si tel il est, il reste à craindre qu'après ton départ +il n'ait ramassé et rassemblé les morceaux de la +lettre... Des écrits pareils se brûlent au lieu de se +déchirer.</p> + +<p>—Oh! ce que j'ai fait est tout comme, car j'en ai +avalé les morceaux, avait affirmé Héloïse pour le +rassurer.</p> + +<p>Or, comment cet écrit se trouvait-il entre les mains +de M. de Walhofer? Et il n'y avait pas à se dire que +c'était une copie. Non, de la première à la dernière +ligne, l'écriture d'Héloïse était indéniable.</p> + +<p>Bref, telle était grande la stupéfaction, compliquée +de terreur secrète, qui figeait sur place Gustave, que +le baron, jugeant la lecture terminée, put tranquillement +replier le billet et le réintégrer en sa poche +avec le revolver. Après quoi, il reprit en gouaillant:</p> + +<p>—Continuons à causer de mon mariage avec cette +charmante demoiselle Ducanif que j'adore sans l'avoir +jamais vue.</p> + +<p>Depuis le premier mot qui lui avait donné l'alarme, +Gustave n'avait cessé de se demander d'où +venait cet audacieux rogneur de parts.</p> + +<p>Enfin, subitement, sa mémoire lui vint en aide. +Elle lui rappela le portrait qu'Héloïse lui avait tracé +de cet Alfred, l'amant de Cydalise, le beau blond à +longues moustaches, à la joue marquée d'une cicatrice.</p> + +<p>Du moment qu'il savait à qui il avait affaire, Gustave +retrouva la plus grande part de son sang-froid. +De coquin à coquin on pouvait s'entendre.</p> + +<p>M. de Walhofer qui s'attendait à le mener haut la +main, fut donc fort étonné de l'entendre, après s'être +remis sur sa chaise, lui dire en riant:</p> + +<p>—Vous n'êtes pas plus baron que mes bottes, mon +cher Alfred. Tout à l'heure vous me demandiez des +nouvelles d'Héloïse. A mon tour, je vous demanderai +comment se porte Cydalise? Entre femmes, on +cause... Depuis que Cydalise est en place, deux ou +trois fois elle a revu Héloïse. Comme celle-ci interrogeait +votre amie sur certain beau blond qu'elle +avait rencontré chez elle à sa première visite, Cydalise +a été toute fière de lui apprendre qu'elle était +aimée par le fameux Tombeur-des-Crânes, une illustration +des champs de foire.</p> + +<p>Bien piètre était la revanche du docteur. Il le reconnut +en entendant celui qu'il croyait avoir démonté +lui répondre en tapant sur sa poche:</p> + +<p>—Ne nous attardons pas à des balivernes. J'ai là +un papier dont j'ai fixé le prix à quatre cent mille +francs... Oui ou non, me l'achetez-vous?</p> + +<p>C'était dit d'un ton si gros de menaces que Gustave, +dont le courage n'était pas la qualité extrême +jugea utile de filer doux. En gagnant du temps, il +saurait se retourner et prendre sa belle. Il fit donc +bonne mine à mauvais visage en s'écriant d'une voix +gaie:</p> + +<p>—Et où diable voulez-vous que je les prenne, ces +quatre cent mille francs!!!</p> + +<p>—Sur la dépouille de Ducanif, dit tout bas le baron +en mettant les pieds dans le plat.</p> + +<p>Comme Gustave esquissait déjà un geste de protestation +indignée, il lui coupa son effet, en ajoutant +d'une voix brève:</p> + +<p>—Pas de comédie entre nous, mon futur copain. +Je veux, entendez-vous? j'exige ma part dans votre +spéculation sur le Ducanif!</p> + +<p>Le docteur était prévenu qu'il fallait y aller franc +jeu. Il eut, pourtant, l'imprudence de prendre un air +étonné en répétant:</p> + +<p>—Ma spéculation??? Qu'entendez-vous dire par ce +mot?</p> + +<p>A quoi le baron, dont la patience semblait être +arrivée à son terme, riposta en goguenardant:</p> + +<p>—On fait donc encore des manières avec Bibi!... +Eh bien? oui, votre spéculation... qui, en somme, est +si simple qu'un idiot, après avoir lu le billet d'Héloïse +que j'ai en poche, la devinerait depuis A jusqu'à Z.</p> + +<p>Puis, brusquement il demanda:</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous l'explique, votre spéculation +sur le Ducanif?</p> + +<p>—Comment donc! je vous en prie. Ce que vous +allez me dire de cette spéculation m'en donnera +peut-être l'idée première. On apprend toujours à +écouter un malin de votre sorte, débita ironiquement +Gustave.</p> + +<p>Au lieu de relever cette moquerie, le baron commença.</p> + +<p>—Vous conduisez au doigt et à l'oeil Héloïse qui, +affolée par une passion de premier calibre, ne voit et +n'entend que par vous; cette toquade insensée +qu'Héloïse a pour vous, elle a su l'inspirer à Ducanif +qu'elle mène par le bout du nez. En lui tenant la +dragée haute... par vos conseils... elle a commencé +par pousser l'imbécile à se séparer de sa femme et de +sa fille.</p> + +<p>Tout en écoutant, Gustave avait l'air de tomber des +nues. Il ouvrait des yeux énormes et débitait d'une +voix que la surprise faisait chanter:</p> + +<p>—Mais c'est tout un roman que vous me contez +là... En vérité, vous avez une bien belle imagination!... +Mes compliments!</p> + +<p>Ce qui n'empêcha pas le baron de continuer:</p> + +<p>—Une fois le Ducanif isolé, bien chambré, sous +cloche, son envoûtement a été commencé par la cuisinière +et par vous qui, moyennant quelque vilain +ingrédient mis dans le fricot du bonhomme par Héloïse, +vous êtes introduit dans la maison, d'abord +comme médecin de Ducanif effrayé pour sa santé, +et où, ensuite, vous êtes resté comme ami du malade, +reconnaissant de sa guérison.</p> + +<p>—C'est à croire que c'est arrivé, tant vous contez +cela sérieusement! ricana encore Gustave.</p> + +<p>Cependant M. de Walhofer poursuivait:</p> + +<p>—Toujours par vos conseils, Héloïse se défendait +contre l'amour de Ducanif... Oui, elle aimait, elle +idolâtrait son maître, mais jamais, au grandissime +jamais, elle ne lui appartiendrait... Se donner à un +homme époux et père, non, cent fois non, car elle +avait peur de l'avenir!... Une fois qu'elle aurait +cédé, qu'elle aurait écouté son faible pour lui, peut-être +même le lendemain de sa chute, son ingrat +vainqueur l'abandonnerait pour retourner à sa +femme et à sa fille.</p> + +<p>—Mais puisque je les ai lâchées pour toi, implacable +cruelle! objectait Ducanif en gémissant.</p> + +<p>—Raison de plus pour les reprendre quand il en +serait arrivé à ses fins, répliquait Héloïse qui ne +sortait pas de ce thème que vous lui aviez soufflé. +Ah! si elle était certaine de n'être pas abandonnée; +si Ducanif s'était mis dans l'impossibilité de revenir +aux siens; s'il lui prouvait qu'il ne voulait vivre +que pour elle, alors elle sauterait le pas, bien heureuse +d'avoir enfin pu écouter son coeur.</p> + +<p>—Parle! qu'exiges-tu? geignait Ducanif, prêt à +tous les sacrifices.</p> + +<p>Est-ce qu'elle savait, elle? C'était à lui de trouver, +de proposer. Elle avait lu dans les romans que +des amoureux s'étaient enfuis pour aller abriter +leurs amours dans un coin écarté, inconnu de tous +ceux qui pouvaient avoir intérêt à les poursuivre, +et que ce coin était devenu le paradis où ils vivaient +l'un pour l'autre, les yeux dans les yeux, les mains +dans les mains.</p> + +<p>—Cherchons un coin! proposait Ducanif qui +avait hâte de vivre les mains dans les mains.</p> + +<p>Alors elle haussait tristement les épaules. A quoi +bon, pour triompher de sa vertu, lui faisait-il entrevoir +un bonheur qu'il savait ne pas pouvoir lui +donner? Est-ce qu'il était possible à Ducanif d'aller +vivre dans ce coin fortuné, de quitter ce Paris où il +avait ses habitudes, ses amis... ses intérêts à surveiller, +intérêts représentés par une maison d'un +excellent produit, mais qu'il ne pouvait emporter +avec lui? Au milieu de son chant d'amour, la femme +énamourée entendrait détonner cette phrase de son +amant:</p> + +<p>—Il faut que j'aille à Paris. J'ai rendez-vous avec +mon fumiste à cause d'un locataire que sa cheminée +asphyxie.</p> + +<p>Et, pendant son absence, la femme vivrait dans +l'angoisse de ne pas le voir revenir, ou jalouse de +cet homme qui se partageait entre elle et son fumiste. +Et, le lendemain, les tortures de la pauvre +créature se renouvelleraient parce qu'un autre locataire +aurait demandé du papier neuf dans sa chambre +à coucher.</p> + +<p>Sans compter qu'à toutes ces allées à Paris il risquait +d'être reconnu et suivi par des ennemis de +leur bonheur qui, demain, accourraient briser leurs +belles amours... Sans parler non plus d'un procès +qui pouvait être intenté, sous prétexte de pension +alimentaire, par l'épouse abandonnée et vindicative. +Elle aurait la maison sous la main et, v'lan! elle +mettrait opposition au paiement des loyers.</p> + +<p>Non, non, il fallait le reconnaître, le beau rêve +d'abriter ses amours dans un coin écarté était impossible +à réaliser avec le propriétaire d'une maison.</p> + +<p>—Mais je puis vendre ma maison, finit, un beau +matin, par proposer Ducanif.</p> + +<p>—A quoi bon? fit la commère.</p> + +<p>—Pour avoir ma fortune en portefeuille.</p> + +<p>—Alors, mêmes ennuis pour venir toucher ses +coupons, ses intérêts, ses dividendes, qui réclameraient +toujours des signatures... Et la femme planterait +encore opposition sur tout cela.</p> + +<p>—Oh! que nenni! car j'aurais mis toutes mes +valeurs au porteur. Alors je n'aurais plus d'intérêts +à défendre contre la rapacité des miens. Une valeur +au porteur, c'est une sorte d'argent de poche à la +disposition du premier venu qui possède le titre.</p> + +<p>Sans paraître avoir compris un mot de cette explication +sur les valeurs au porteur, Héloïse attachait +sur Ducanif deux yeux brillants d'amour et de reconnaissance.</p> + +<p>—Vous me sacrifierez votre maison! s'écriait-elle, +comme si le malheureux imbécile lui offrait la +lune.</p> + +<p>Et, enfin confiante, ne comprimant plus l'élan de +son coeur, elle balbutia d'une voix émue:</p> + +<p>—Alors, agissez vite, mon beau Thomas, car il +me tarde que mon amour vous récompense!</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>Tout ce que venait de conter le Tombeur-des-Crânes, +il l'avait supposé, parlant au jugé, inspiré +par ses instincts mauvais, qui lui disaient que, s'il +ne tombait pas en pleine vérité, il ne devait pas +beaucoup s'écarter du vrai.</p> + +<p>Il faut croire qu'il en était ainsi, car Gustave, d'abord +si moqueusement interrupteur, avait fini par +demeurer bouche close, le regard inquiet, tambourinant +d'une main nerveuse sur la table.</p> + +<p>Quand le baron eut cessé de parler, il secoua +brusquement cette sorte d'atonie pour éclater de +rire.</p> + +<p>—Eh bien, s'écria-t-il, c'est fini? Déjà! Je m'amusais +à admirer votre richesse d'imagination!... +il n'a donc pas de dénouement, votre roman?</p> + +<p>—Pas encore.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que Ducanif n'a pas encore achevé de +mettre sa fortune au porteur.</p> + +<p>—Et quand il aura fini?</p> + +<p>—Alors Héloïse l'entraînera dans ce fameux coin +qui doit voir éclore leurs amours.</p> + +<p>—Où ils vivront tous deux, rien qu'à deux.</p> + +<p>—Non, à trois, car pourra-t-on faire autrement +que d'admettre dans le secret le docteur Gustave Cabillaud, +cet ami si dévoué, si discret?...</p> + +<p>Cette réponse amena un nuage sur le front de +Gustave. Néanmoins, continuant son ton de persiflage:</p> + +<p>—Et puis? ricana-t-il.</p> + +<p>Alors, se campant bien en face de lui, M. de Walhofer +répondit d'une voix lente, qui émiettait les +mots:</p> + +<p>—Et puis, un beau jour, Ducanif crèvera d'une +mauvaise drogue mise dans son verre par vous et +Héloïse qui, alors, étendrez la patte sur la fortune +mise en valeurs au porteur.</p> + +<p>Et, en montrant sa poche, le baron répéta sa +question:</p> + +<p>—J'ai là un papier dont j'ai fixé le prix à quatre +cent mille francs... Oui ou non, me l'achetez-vous?</p> + +<p>Le baron ne mettait pas de mitaines pour proposer +sa marchandise et, surtout, pour la tarifer. Quatre +cent mille francs d'une lettre, c'était salé en diable. +Il était vrai de dire qu'en montrant cette lettre à Ducanif +ce dernier arrêterait immédiatement la liquidation +de sa fortune en valeurs au porteur, et, alors, +c'en était fait de la jolie manigance complotée à son +intention par Héloïse et le docteur.—Or, si d'une +mauvaise créance on tire ce qu'on peut, il faut, à +plus forte raison, quand il s'agit d'une créance des +meilleures, lâcher partie pour n'en pas perdre la +totalité.</p> + +<p>Le consentement de Gustave fut aussi net que +laconique.</p> + +<p>—Payables quand? demanda-t-il.</p> + +<p>—Oh! fit le baron, je ne suis pas de ceux qui +mettent aux gens le couteau sur la gorge... Mettons: +payables après... quel terme dirions-nous +bien? Après... après... Ah! je tiens le mot!</p> + +<p>Et, en souriant, le baron débita:</p> + +<p>—Payables après la réalisation de vos espérances, +mon cher docteur.</p> + +<p>En conclusion de ce pacte qui, en somme, mettait +son échéance à la mort de Ducanif, les deux bandits +se serrèrent la main avec une telle franchise qu'il +aurait été impossible de supposer que chacun d'eux, +au même moment, mitonnait une botte secrète.</p> + +<p>—Toi, si je puis te chiper ma lettre, tu ne verras +pas un sou des quatre cent mille francs, pensait Gustave.</p> + +<p>De son côté, le Tombeur-des-Crânes, baron de +Walhofer, était en train de se dire:</p> + +<p>—Plus souvent qu'à toi et à ton Héloïse, je laisserai +prendre le reste du magot de Ducanif.</p> + +<p>A part cela, la poignée de main les avait rendus +si bons amis que Gustave, avec le sans-gêne qui résulte +de l'intimité, demanda gaiement:</p> + +<p>—Vous n'insistez pas, je suppose, pour obtenir +la main de mademoiselle Ducanif.</p> + +<p>—La dot sans la main me suffira, déclara modestement +le baron, se résignant sans peine à ce sacrifice.</p> + +<p>—Ainsi tout est convenu? conclut Gustave qui +avait hâte de rejoindre Héloïse pour lui faire part de +l'anicroche majeure survenue dans leurs projets.</p> + +<p>—Oui, tout est convenu... sauf un point, appuya +M. de Walhofer. Vous êtes homme de trop de bon +sens pour ne pas m'accorder le droit de surveillance +dans une affaire où je suis intéressé. J'exige donc +que vous m'introduisiez chez Ducanif.</p> + +<p>—Je vous présenterai à lui comme un de mes +meilleurs amis, promit Gustave s'exécutant de +bonne grâce.</p> + +<p>—Alors tout est bien et définitivement convenu, +accorda le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>Sur ce, ils se séparèrent.</p> + +<p>Quand Gustave Cabillaud conta tout à Héloïse, +celle-ci tomba du vingt-septième ciel de la stupéfaction.</p> + +<p>—Il est impossible qu'il t'ait montré ma lettre +puisque je l'ai avalée! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Je l'ai vue et lue, te dis-je. Elle est tracée au +crayon.</p> + +<p>—Et tu as reconnu mon écriture?</p> + +<p>—Parbleu!... ainsi que ton orthographe.</p> + +<p>Ahurie, effrayée, Héloïse ne trouva qu'une seule +explication à ce véritable miracle.</p> + +<p>—Alors nous avons affaire au diable! bégaya-t-elle +en faisant le signe de la croix.</p> + +<p>Ensuite, comme elle était fille qui ne lâchait pas facilement +ses coquilles, elle gronda rageusement:</p> + +<p>—Quatre cent mille francs! Il a le bec goulu, ce +baron de contrebande!</p> + +<p>—Reste donc calme. Je finirai bien par lui voler +la lettre qui fait sa force, promit le docteur.</p> + +<p>Au même moment, de son côté, le Tombeur-des-Crânes +se disait en souriant:</p> + +<p>—Quatre cent mille francs, c'est maigre! Je trouverai +à m'arranger pour que, le jour du partage, il +y ait tout d'un côté et rien de l'autre.</p> + +<p>Huit jours après, M. de Walhofer avait loué un +petit appartement dans la maison de Ducanif.</p> + +<p>Le soir même de l'installation du baron, Gustave, +qui dînait chez l'ancien placeur, s'écriait en se mettant +à table:</p> + +<p>—Il y a quelquefois des hasards vraiment heureux! +L'appartement, situé au-dessous du vôtre, +mon cher Ducanif, vient d'être loué par un de mes +meilleurs amis, le baron de Walhofer, un fort riche +et très aimable Belge.</p> + +<p>—Il faudra nous présenter l'un à l'autre? demanda +naïvement Ducanif.</p> + +<p>Ainsi entré chez l'ex-placeur, le Tombeur-des-Crânes +pût surveiller ce qu'il appelait l'opération. +Elle traînait en longueur. Si grande que fût son impatience, +il était obligé de la maîtriser devant cette +réponse que lui faisaient Héloïse et Gustave.</p> + +<p>—Au moins faut-il attendre que Ducanif ait fini +de mettre toute sa fortune au porteur.</p> + +<p>Et cependant, Héloïse, à mesure que le moment +approchait, ne cessait de répéter à Gustave:</p> + +<p>—La lettre! la lettre! Ducanif va bientôt avoir +fini et nous n'aurons pas encore retiré la lettre des +mains de ce filou d'Alfred.</p> + +<p>—Je guette l'occasion, répondait le docteur.</p> + +<p>Enfin l'occasion se présenta, on le sait, le jour où +le Tombeur-des-Crânes, qui s'était relâché de sa méfiance, +après avoir laissé la clé sur sa porte, était +monté chez Ducanif absent, où il comptait trouver +Gustave et où il avait été retenu par Héloïse pendant +que le docteur fouillait son logis.</p> + +<p>Gustave l'avait enfin dénichée, cette lettre! Puis, +après l'avoir empochée, il avait eu hâte de décamper. +Mais, pour sortir, il lui avait fallu, à un imbécile qui +lui barrait son passage, jouer le tour de lui envelopper +la tête d'un tapis et de l'enfermer à clé chez le baron.</p> + +<p>Mais quand il avait voulu montrer la lettre, il ne +l'avait plus retrouvée! A coup sûr, elle avait dû +tomber de sa poche lorsqu'il avait si brusquement +malmené le curieux.</p> + +<p>Dès lors, les deux complices avaient vécu dans la +perpétuelle anxiété de savoir qui avait ramassé la +lettre. Était-ce le baron quand il était rentré chez +lui? Était-ce le prisonnier qui, chose étrange! bien +qu'il eût été mis sous clé, avait trouvé moyen de +disparaître, bien évidemment, avant la rentrée du +baron en son logis, car M. de Walhofer n'avait soufflé +mot qu'il eût trouvé quelqu'un claquemuré chez +lui.</p> + +<p>—Quel est l'individu que tu as enfermé? avait +demandé Héloïse.</p> + +<p>—Je ne sais qui. Les trois ou quatre fois que j'ai +entr'ouvert doucement la porte pour m'assurer s'il +était toujours sur le carré, j'ai vu sa tête niaise.... +Je ne le connais donc que de visage.</p> + +<p>Or, deux jours après, au dîner de M. Grandvivier, +il s'était trouvé en présence de son individu qu'il +avait entendu nommer Camuflet.</p> + +<p>—Quand nous partirons, je lui ferai la conduite +et je le sonderai adroitement à propos de la lettre. +J'aurai facilement raison de cet idiot, s'était promis +le docteur qui, grâce à l'adresse et à la promptitude +avec lesquelles il avait agi, était bien certain, quand +il avait aveuglé et enfermé Camuflet, de ne pas lui +avoir laissé le temps ni la possibilité de voir qui lui +exécutait cette mauvaise plaisanterie.</p> + +<p>Gustave avait fait comme il avait dit. C'est-à-dire +qu'en sortant de chez M. Grandvivier, après avoir +reconduit Ducanif jusqu'à sa porte, il avait ensuite +fait la conduite à Camuflet.</p> + +<p>Mais son beau projet de sonder Camuflet touchant +la lettre s'en était allé à vau-l'eau, ou, pour mieux +dire, il en avait été complètement distrait par le soudain +intérêt que lui avait inspiré le récit de Camuflet +à propos d'une masure qu'il possédait à Billancourt, +masure qu'il laissait tomber en ruines sans +aller jamais la visiter; masure, enfin, qui jouissait, +sous sa cave, d'une autre cave qui pourrait servir +de tombe à qui s'y trouverait enfermé, car, excepté +lui, Camuflet, qu'un hasard avait conduit à la découvrir, +personne ne pourrait en soupçonner l'existence.</p> + +<p>Parce que lui avait conté Camuflet, le docteur +avait donc été si fortement captivé que, non seulement +il avait oublié de parler de la lettre, mais +qu'encore, après avoir quitté le triple veuf, il avait +éprouvé l'ardente curiosité d'aller immédiatement, +et en pleine nuit, visiter la bicoque de Billancourt, +expédition pour laquelle il était parti, sans se douter +qu'il avait le Tombeur-des-Crânes sur ses talons.</p> + +<p>Et, devant le trou béant à ses pieds, il s'était dit +en souriant:</p> + +<p>—Voici le coin où Ducanif viendra rafraîchir son +brûlant amour.</p> + +<p>Au même moment, Alfred qui l'épiait, caché dans +l'ombre, avait eu aussi cette pensée:</p> + +<p>—Ce caveau fera parfaitement l'affaire d'Héloïse +et de son cher Gustave.</p> + +<p>Car le Tombeur-des-Crânes avait résolu, après les +avoir dépouillés de la fortune entière de Ducanif, +de se venger du vol de la lettre, dont il les accusait.</p> + +<p>De ce vol il n'avait ouvert la bouche à ses complices, +voulant les voir venir, s'attendant à leur prochaine +révolte contre lui. A son grand étonnement, +il les avait trouvés toujours si soumis qu'il en était +arrivé à se dire:</p> + +<p>—A présent qu'ils ont la lettre, s'ils ne relèvent +pas la tête, c'est qu'ils s'imaginent que je n'ai pas +encore découvert le vol. Alors, ils me laissent en +pleine sécurité pour me pousser à l'improviste dans +quelque traquenard qu'ils m'auront préparé... Il me +faut prendre l'avance.</p> + +<p>Pendant qu'il s'abusait ainsi, Héloïse et son +amant commettaient une autre erreur.</p> + +<p>—Vois-tu, disait Héloïse, ce n'est à coup sûr pas +ton Camuflet qui a trouvé la lettre. Elle a dû être +ramassée par le baron à sa rentrée au logis.</p> + +<p>—Mais il est plus muet qu'un poisson, objectait +Gustave.</p> + +<p>—Raison de plus pour nous méfier. A vouloir secouer +le joug, nous avons gâté notre affaire. Il ne +soufflera mot tant que nous n'aurons pas achevé la +besogne, mais, à l'heure du partage, tu verras qu'il +exigera un supplément de paye pour notre escapade... +Il nous tient toujours avec sa lettre, crois-moi.</p> + +<p>—Qui vivra verra, répondait le docteur qui avait, +au sujet du baron, une idée en tête.</p> + +<p>Le temps avait marché. D'abord lente à s'accomplir, +la liquidation de Ducanif avait, brusquement, +marché à pas de géants.</p> + +<p>Vint enfin le jour où Ducanif, palpitant d'amour, +conduisit Héloïse devant sa caisse ouverte.</p> + +<p>—Tu vois ce portefeuille? dit-il.</p> + +<p>—Oui, fit Héloïse rougissant comme une jeune +vierge à l'heure du berger.</p> + +<p>—Il contient toute ma fortune réalisée en titres +au porteur, poursuivit Ducanif.</p> + +<p>Puis, la bouche en coeur, la main en pigeon vole, +l'oeil en coulisse, il demanda:</p> + +<p>—Quand partons-nous, mon bel ange, pour ce +coin qui doit abriter nos amours?</p> + +<p>Sans éclater de rire en s'entendant appeler «bel +ange», Héloïse baissa modestement les yeux et d'un +ton que faisait trembler sa pudeur aux abois:</p> + +<p>—Quand vous voudrez, Thomas adoré, souffla-t-elle.</p> + +<p>Du moment qu'il était un Thomas adoré, Ducanif +devint pressé.</p> + +<p>—Demain, déclara-t-il.</p> + +<p>Puis, pour être logique:</p> + +<p>—Et où irons-nous?</p> + +<p>Obéissante à son vainqueur comme toute femme +qui aime, Héloïse modula bien doucement, toujours +avec le même embarras pudique:</p> + +<p>—Où vous voudrez. Choisi par vous, l'endroit où +je pourrai laisser parler mon coeur me sera deux fois +cher.</p> + +<p>La phrase était déjà gentille, mais le «bel ange» +la ponctua d'un gros soupir qui donnait à comprendre +que l'amour, trop contenu, l'étouffait.</p> + +<p>Tandis que Ducanif, le nez en l'air, cherchait en +quel endroit il choisirait le coin en question, elle +ajouta:</p> + +<p>—Me permettez-vous un conseil?</p> + +<p>—Je l'implore à genoux.</p> + +<p>—Pourquoi ne mettrions-nous pas dans le secret +le docteur Cabillaud, cet ami dévoué et discret, qui +viendrait de loin en loin nous donner des nouvelles +du monde, dans la retraite où nous allons vivre l'un +pour l'autre?</p> + +<p>—Soit! fit Ducanif qui, parut-il, n'était pas fâché +que quelqu'un, au moins, sût qu'il avait enfin +triomphé de la vertu farouche d'Héloïse.</p> + +<p>Le soir même, Ducanif initia au secret de sa prochaine +victoire amoureuse le docteur, qui l'écouta +en ouvrant des yeux pleins d'admiration pour un +homme aussi heureux.</p> + +<p>Après quoi il se chargea de trouver le nid d'amour.</p> + +<p>Il le fit attendre huit grands jours pendant lesquels, +à son dire, il battait tous les environs de +Paris.</p> + +<p>Enfin il lâcha cette nouvelle si impatiemment +attendue par Ducanif qui grillait dans sa peau:</p> + +<p>—J'ai trouvé votre affaire! Une maison qui +n'attire pas la curiosité: de l'air, de la verdure, de +l'eau pour les barcarolles en barque... et aux portes +de Paris.</p> + +<p>—Où donc? s'écria Ducanif impatient.</p> + +<p>—Pour n'avoir à mettre personne dans la confidence +de vos amours, j'ai traité en mon nom avec le +propriétaire... Vous n'aurez donc pas à le voir.</p> + +<p>—Où donc, délicat ami? où donc? répéta Ducanif.</p> + +<p>—A Billancourt.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> +<br> + + +<p>Mais jusqu'à ce jour bienheureux qui devait voir +luire, à Billancourt, la victoire de Ducanif, le temps +avait trop duré à l'impatience du Tombeur-des-Crânes +qui, comme soeur Anne, ne voyait rien venir, +qu'il se tournât vers l'un ou l'autre point où tendaient +ses visées.</p> + +<p>A attendre la conclusion de l'affaire Ducanif, il +avait espéré voir reparaître mademoiselle Grandvivier. +Mais, à toutes ses visites nocturnes à Cydalise, +par-dessus le mur, car il avait conservé sa petite +chambre, la cuisinière du magistrat lui avait répété +son refrain:</p> + +<p>—Impossible de savoir l'endroit où se cache +mademoiselle Grandvivier. Espérons pourtant que +nous la reverrons bientôt, car le père annonce à ses +amis qu'il va la rappeler près de lui.</p> + +<p>Or, à attendre d'un côté et de l'autre, le temps, +nous le répétons, avait duré tant et tant que la +Belle-Flamande s'était alarmée d'avoir si longuement +à alimenter la bourse de M. le baron, son fils. +Les trois mille francs d'économies qu'elle avait donnés +à Alfred pour son entrée de jeu n'avaient pas +été de longue durée. Il s'en était suivi de nouvelles +demandes d'argent auxquelles, tant bien que mal, la +mère avait satisfait jusqu'au jour où elle avait fini +par dire à Alfred:</p> + +<p>—N-i-ni, garçon, c'est fini. Impossible, à présent, +pour moi de jouer du Camuflet. Dans les premiers +temps de son mariage avec Georgina, ma prétendue +fille, je l'ai trouvé facile à la détente et j'ai pu te +repasser ses écus. Mais, tu le sais, avec ce gaillard-là, +les femmes ne durent pas. C'est Georgina +qui a tenu le plus longtemps et, au bout de sept +mois, elle l'a laissé veuf pour la troisième fois. Depuis +ce jour-là, il a tourné, à mon égard, à la pingrerie +la plus crasse. Ni moi ni les deux autres tarpiaudes +qui ont été ses belles-mères précédentes et +auxquelles il m'a associée, ne saurions, à cette heure +lui faire cracher plus d'un jaunet à la fois. Tiens-toi-le +donc pour dit, fiston, et agis en conséquence.</p> + +<p>—J'allais toucher au port, répondit le Tombeur-des-Crânes +en faisant laide grimace.</p> + +<p>—Plus moyen, je te le répète, de tirer une vraie +somme de cet imbécile de Camuflet. Je suis bien +heureuse encore d'en obtenir la becquée.</p> + +<p>—Comment faire? gronda Alfred.</p> + +<p>—Lâche ta peau de baron qui est trop chère à +faire reluire; renonce à tes plans; engage-toi dans +une autre troupe de province et vogue la galère! +conseilla la Belle-Flamande.</p> + +<p>Mais, à ce parti qui lui était proposé, le Tombeur-des-Crânes +serra les poings et grinça furieusement:</p> + +<p>—Faute de quelques billets de mille, qui m'auraient +soutenu pendant un ou deux mois, je vais +perdre un beau mariage!</p> + +<p>—A l'impossible nul n'est tenu! débita la maman +d'une voix attristée par le déboire de son fils.</p> + +<p>Alfred devina l'émotion de sa mère et, comme il +connaissait à fond la pèlerine, il fit vibrer en elle +la corde sensible en disant:</p> + +<p>—Ah! si j'avais réussi, c'est vous qui auriez +menée une existence beurrée!!!</p> + +<p>Sur ce, battant le fer tout chaud:</p> + +<p>—Là! fit-il, vrai de vrai, la mère, vous ne pouvez +pas encore me fournir quelques billets de mille?</p> + +<p>—Dame! fiston, à moins de les voler, répliqua +la Belle-Flamande en guise de refus.</p> + +<p>Mais Alfred lui lâcha à brûle-pourpoint.</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>La mère releva la tête, prête à jouer la dignité +offensée, majestueuse d'indignation en s'entendant +faire une proposition pareille. Le Tombeur-des-Crânes +lui coupa toute tirade virulente en disant +avec le plus beau sang-froid:</p> + +<p>—Rentrez ces manières-là; vous perdriez votre +salive à prêcher.</p> + +<p>Ensuite, revenant à ses moutons:</p> + +<p>—Pourquoi pas? répéta-t-il d'un ton sec.</p> + +<p>—Mais où veux-tu que je les vole, pendard? dit +la Belle-Flamande descendue de ses grands chevaux.</p> + +<p>—Dans la caisse de Camuflet.</p> + +<p>—Ah! ouiche! lâcha la maman.</p> + +<p>Mais, soudain, sa mine se fit souriante.</p> + +<p>—Tiens! tiens! ricana-t-elle. Au fait, oui, pourquoi +pas? Ce serait tout de même drôle de faire le +coup en jouant la farce aux deux autres belles-mères +de leur flanquer la chose sur le dos.</p> + +<p>Alors, en femme décidée:</p> + +<p>—Quelle somme te faut-il?</p> + +<p>—Huit ou dix mille francs.</p> + +<p>—Bigre! tu ne demandes pas des demi-portions, +toi!</p> + +<p>—Ce sera mon dernier emprunt.</p> + +<p>—Et tu auras raison, car la ponction que je vais +faire dans certain tiroir que je connais n'engagera +pas Camuflet à laisser plus longtemps sa clé à la +serrure.</p> + +<p>—Quand aurai-je l'argent?</p> + +<p>—Demain, si j'ai eu la main heureuse, je te le +porterai à ton galetas de la rue de Turenne.</p> + +<p>—Il se peut que vous ne m'y trouviez pas.</p> + +<p>—Alors, à deux heures précises, à notre rendez-vous +des Tuileries, sous les marronniers.</p> + +<p>Le lendemain, on le sait, le Tombeur-des-Crânes +avait trouvé au poste assigné la Belle-Flamande qui +ayant eu, suivant son expression, «la main heureuse», +lui donna les dix mille francs volés.</p> + +<p>Seulement, pleine de doute sur une réussite qui +se faisait tant attendre, elle avait joint à la somme, +pour mettre son fils en éveil, cette série de conseils +qu'elle avait fini par résumer en ces deux mots répétés:</p> + +<p>—Ça craque! ça craque!</p> + +<p>Mis en méfiance par sa mère contre la franchise +de son alliance avec sa Cydalise, le baron de Walhofer, +après le départ de la Belle-Flamande, avait, à +son tour, quitté les Tuileries, pour se diriger, sous +prétexte de rendre sa visite de digestion du dîner +reçu l'avant-veille, vers le domicile de M. Grandvivier.</p> + +<p>Chemin faisant, il fut tout à ses réflexions sur ce +que lui avait dit sa mère à propos de Cydalise. Alors +lui revint à l'oreille, encore vibrante de la haine qui +l'avait accentuée, cette promesse: «Je me vengerai!!!» +faite par Cydalise sur le seuil de la +chambre de mademoiselle Grandvivier. Avait-elle +tenu cette promesse? Non, puisque huit jours plus +tard, elle était venue, soumise et repentante, reprendre +ce joug imposé par sa passion, qu'elle avait +voulu secouer; joug qui la faisait si docile à accepter +toutes les volontés de celui qu'elle aimait que, après +bien des pleurs et une longue résistance, elle s'était +résignée à favoriser le mariage de son amant avec +sa jeune maîtresse.</p> + +<p>Peut-être que le Tombeur-des-Crânes, s'il n'eût +été pétri de l'immense vanité qui le guidait en tout, +aurait dû se méfier du consentement de cette fille +violente, audacieuse, implacable devant un affront. +Mais dans la conduite de Cydalise rien n'avait cloché +qui empêchât son amant de faire la roue et de se +croire ville conquise.</p> + +<p>Depuis que M. Grandvivier avait quitté sa demeure +de la rue de Turenne pour venir habiter l'étage au-dessus +de l'appartement de Fraimoulu, le moyen de +voir sa maîtresse s'était fait plus difficile pour Alfred; +mais, en toutes les occasions qu'il avait rencontrées, +il avait trouvé Cydalise toujours à sa dévotion et +semblant attendre avec impatience, pour lui prouver +son dévouement à le servir, le retour de mademoiselle +Grandvivier.</p> + +<p>Aussi le Tombeur-des-Crânes, en gagnant la demeure +du magistrat, en vint-il à se dire:</p> + +<p>—Ma mère est folle avec son: «Méfie-toi de Cydalise!» +Le passé, elle l'a oublié. L'avenir, elle l'accepte +en fille d'esprit qui sait que tout finit par +casser.</p> + +<p>Probablement qu'il prenait son titre de baron au +sérieux, car ce fut de la meilleure foi du monde qu'il +se donna cette dernière raison de n'avoir rien à +craindre de Cydalise.</p> + +<p>—Elle comprend que, dans ma position, il me +faut un mariage qui mettra fin à notre liaison. A +tout prendre, que ce soit avec l'une ou avec l'autre, +son intérêt a été de pousser au succès de mon union +avec la fille du juge, puisqu'à cette union, elle gagnera +les quinze mille francs que je lui ai promis.</p> + +<p>S'étant donc ainsi parfaitement rassuré, le Tombeur-des-Crânes +passa à un autre ordre d'idées. Un +point sur lequel sa mère, il l'avouait, avait eu parfaitement +raison, c'était quand elle avait dit que les +choses traînaient trop en lenteur.</p> + +<p>Aussi était-il résolu à brusquer les événements. +Cette fille du juge qui ne revenait pas de province, il +fallait précipiter son retour, et il croyait avoir trouvé +le moyen d'arriver à ce résultat.</p> + +<p>—Le tout est d'aller de l'avant, se disait-il, en +mettant le magistrat au pied du mur.</p> + +<p>Et, des deux doigts, qu'il avait glissés dans la +poche de son gilet, il caressait certaine boucle d'oreille +que, la nuit de son crime, il avait volée à mademoiselle +Grandvivier.</p> + +<p>—Je vois d'ici la mine que va faire le juge quand +je lui mettrai l'objet sous le nez en lui adressant ma +demande, pensait le hardi drôle.</p> + +<p>Telle était sa grossière vanité, sa stupide confiance +en lui-même que, vendant la peau de l'ours avant +d'avoir mis l'animal à terre, il en arriva à s'imaginer +que M. Grandvivier lui sauterait au cou dans sa joie +de l'accepter pour gendre.</p> + +<p>—Car, au total, pensait-il, je représente un parti +qui n'est pas à dédaigner. La fortune de Ducanif +peut se monter à onze ou douze cent mille francs, et +quand j'aurai mis la main dessus...</p> + +<p>Oui, mais quand aurait-il mis la main dessus? +Quand Héloïse et Gustave arriveraient-ils à lui tirer +du feu ces marrons qu'il comptait garder pour lui +seul?</p> + +<p>Il flairait bien que le dénouement était proche; +mais, quant à en préciser l'heure, il ne pouvait le +faire que par approximation.</p> + +<p>—J'ai bien huit jours devant moi pour pousser +ma pointe du côté Grandvivier avant de revenir au +côté Ducanif, pensa-t-il comme il atteignait la demeure +du magistrat.</p> + +<p>Par malheur, Alfred se trompait fort en croyant +avoir huit jours devant lui. Il arrivait chez le juge à +l'instant précis où Gustave était en train d'annoncer +à Ducanif qu'il lui avait trouvé à Billancourt le coin +qui devait «abriter ses amours heureuses».</p> + +<p>Nouvelle qui avait fait que Ducanif, transporté, +s'était tourné vers Héloïse en s'écriant:</p> + +<p>—Quand partons-nous, mon ange?</p> + +<p>A quoi Héloïse avait répondu avec un frémissement +de vestale:</p> + +<p>—Quand vous le désirerez, Thomas.</p> + +<p>Aussi Thomas, qui voulait que le soleil du lendemain +se levât sur la chute de ce dragon de vertu, +répondit-il sans hésiter une seconde:</p> + +<p>—Tout de suite!!!</p> + +<p>Le Tombeur des-Crânes avait donc bien tort, on +le voit, de croire qu'il avait huit jours devant lui. Il +était à parier qu'Héloïse et Gustave, qui ne se souciaient +pas de l'attendre, auraient, avant le point du +jour, levé le pied en emportant le portefeuille tout +gonflé de titres au porteur.</p> + +<p>Cependant le baron de Walhofer avait sonné à la +porte du magistrat. Elle lui fut ouverte par le valet +de chambre Augustin qui le reconnut pour un des +convives de son maître au dîner de l'avant-veille.</p> + +<p>—M. le baron voudra bien attendre au salon. Mon +maître est en ce moment en conférence dans son +cabinet avec son ami M. Camuflet, annonça-t-il.</p> + +<p>—Bon! bon! j'attendrai! Tout mon temps est +dévolu à M. Grandvivier. Ne m'annoncez même pas. +Je ne voudrais pas interrompre l'entretien des deux +amis, répondit Alfred tout amicalement, en visiteur +familier et qui a peur d'être importun.</p> + +<p>Quand, précédé par Augustin qui le conduisait au +salon, le Tombeur-des-Crânes traversa la salle à +manger, Cydalise, était en train d'enlever le couvert +du dîner.</p> + +<p>—Je vais partir en course pour notre maître. Si +un autre visiteur sonnait, vous aurez à aller ouvrir, +recommanda le valet de chambre à la cuisinière.</p> + +<p>—Aussitôt ce larbin parti et pendant que le +Grandvivier sera dans son cabinet, je pourrai dire +deux mots à Cydalise, pensa le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>Et l'oreille tendue, il écouta le pas du domestique +qui, après l'avoir introduit au salon, gagnait l'antichambre +pour aller faire sa course.</p> + +<p>M. Grandvivier pouvait d'un moment à l'autre +sortir de son cabinet. Alfred n'avait pas un instant à +perdre. Il n'attendit donc pas que la porte du carré +se fût refermée sur Augustin pour se glisser dans la +salle à manger où était restée Cydalise.</p> + +<p>Cela fut cause qu'il n'entendit pas Augustin qui +après avoir ouvert la porte, s'était trouvé nez à nez +avec La Godaille s'apprêtant à sonner, dire au jeune +homme:</p> + +<p>—Monsieur Bazart, mon maître, en ce moment, +est occupé. Il va vous falloir attendre au salon.</p> + +<p>Puis il avait ajouté:</p> + +<p>—... Du reste, vous n'y serez pas seul.</p> + +<p>Sur ce, il avait tiré la porte derrière lui, laissant +La Godaille dans l'antichambre, sans qu'un coup de +sonnette eût averti de son arrivée.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> +<br> + + +<p>A présent qu'un retour sur le passé a montré comment +et pourquoi Alfred le Tombeur-des-Crânes +s'était créé baron de Walhofer, il faut revenir au +moment où, chez M. Grandvivier, le baron avait dû +fuir devant la poursuite acharnée de La Godaille lui +tombant sur le dos, alors qu'il causait avec Cydalise.</p> + +<p>Dans le salon où il s'était d'abord rendu en s'attendant, +comme le lui avait annoncé Augustin, à y +trouver quelqu'un qui l'avait précédé, La Godaille, +on se le rappelle, n'avait pas fait longue pause. Ne +voulant pas être indiscret à écouter plus longtemps +la conversation de Camuflet et de M. Grandvivier qui +lui arrivait, sans un mot perdu, par la porte entr'ouverte +du cabinet du juge, le jeune homme s'était +décidé à passer dans une autre pièce de l'appartement.</p> + +<p>Alors il s'était souvenu qu'à son arrivée, en suivant +le couloir de dégagement, il avait entendu +quelques paroles qui lui avaient donné à croire que +dans la salle à manger, une querelle d'amoureux +s'était engagée entre Cydalise et son tenant +d'amour. Or, en rapprochant les deux faits, celui de +cette dispute et celui de l'absence du salon de ce +visiteur précédent dont lui avait parlé Augustin, il +en avait conclu que visiteur et amoureux ne faisaient +qu'un même individu et, histoire de s'amuser +à écouter des bisbilles d'amants, il s'était dit:</p> + +<p>—Je ne serais pas fâché de connaître celui des +amis de M. Grandvivier qui en pince pour sa cuisinière.</p> + +<p>Sans autre précaution que d'assourdir son pas, +déjà étouffé par les tapis, le jeune homme put retourner +dans le couloir de dégagement où, collé +contre la cloison, près de la porte à demi ouverte, il +écouta Cydalise qui disait:</p> + +<p>—On pourrait nous entendre, ne restons pas ici, +viens dans la cuisine.</p> + +<p>—Puisque je te répète qu'Augustin est parti pour +sa course. Quant à ton maître, en venant ici, j'ai +laissé derrière moi toutes les portes ouvertes. Au +premier bruit de fauteuils dans le cabinet nous annonçant +le départ du visiteur de ton maître, nous +nous séparerons... Dans ta cuisine, je ne saurais +expliquer ma présence, si je m'y faisais surprendre, +tandis que dans cette salle à manger, je puis y être +venu pour admirer ces tableaux de nature morte.</p> + +<p>Cette explication donnée, la voix d'homme reprit:</p> + +<p>—Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... +Quand revient-elle?</p> + +<p>La question était posée d'un ton bref et impérieux +qui frappa La Godaille aux écoutes.</p> + +<p>—Je connais cette voix. Où donc l'ai-je entendue? +se demanda-t-il.</p> + +<p>Cependant Cydalise avait répondu:</p> + +<p>—Je l'ignore. Pourtant, il y a trois jours, le tapissier +est venu remettre sa chambre en état.</p> + +<p>—Et puis?</p> + +<p>—Tu en demandes trop. A présent tu en sais autant +que moi, fit la cuisinière impatientée.</p> + +<p>Les conseils de sa mère, au sujet de Cydalise, +durent revenir au souvenir d'Alfred, car il reprit +d'un ton qui menaçait:</p> + +<p>—Tu me connais, ma fille, et tu sais qu'il ne fait +pas bon me trahir. Depuis quelque temps, tu n'es +pas franche du collier. Prends garde à toi! Prends +garde!</p> + +<p>Cydalise fit entendre un petit rire de bravade et +répliqua:</p> + +<p>—Tu répètes le refrain que je te chante depuis +belle lurette. Prends garde à toi! M'est avis que ce +mariage que tu crois immanquable te craquera en +pleine main. Tu ferais mieux d'y renoncer... mademoiselle +Grandvivier n'est pas pour ton nez, mon +joli coeur!</p> + +<p>A ces mots qui, bien que tout bas prononcés, lui +arrivaient des mieux distincts, La Godaille avait +éprouvé une surprise de dégoût:</p> + +<p>—Oh! oh! se dit-il, quel est cet ignoble particulier +qui, tout en étant l'amoureux de la cuisinière, +vise la fille de M. Grandvivier? Voilà un joli monsieur!</p> + +<p>Et se mettant à interroger sa mémoire il se demanda +encore:</p> + +<p>—Où donc ai-je entendu cette voix-là?</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes avait souri ironiquement +aux dernières paroles de la cuisinière et d'un ton sec:</p> + +<p>—Mademoiselle Grandvivier ne peut appartenir à +un autre qu'à moi, articula-t-il. Je saurais éloigner +d'elle quiconque voudrait me la disputer.</p> + +<p>—En quoi faisant?</p> + +<p>—En faisant savoir à ce rival qu'il arrive second, +articula railleusement le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>Si gangrené qu'était le moral de Cydalise, elle +éprouva un frémissement d'horreur.</p> + +<p>—Tu joindrais cette nouvelle infamie à l'autre! +appuya-t-elle d'une voix indignée.</p> + +<p>—Je défendrais mon bien. Tous les moyens me +seraient bons pour le conserver, ricana Alfred.</p> + +<p>Il y eut un accent de pitié chez Cydalise quand, +bien lentement, elle répondit:</p> + +<p>—Reste à savoir si celui auquel tu adresserais ta +dénonciation abjecte ne serait pas un homme de +coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune fille responsable +de son malheur, quand elle était endormie +par un narcotique, d'avoir été la victime d'un misérable.</p> + +<p>En entendant cette révélation d'un secret épouvantable, +La Godaille s'était redressé pâle et frissonnant +de colère.</p> + +<p>—Quel est ce scélérat? se demanda-t-il.</p> + +<p>Et, désireux de connaître un tel coquin, il avança +la tête dans l'ouverture de la porte, espérant n'être +pas aperçu pendant la seconde que durerait le coup +d'oeil rapide dont il dévisagerait son homme.</p> + +<p>En causant, Cydalise se tenait sur le seuil de sa +cuisine, faisant face à Alfred, qui par, conséquent, se +montrait de dos à Frédéric Bazart.</p> + +<p>Ce fut la cuisinière qui découvrit cette tête, aux +yeux brillants de colère, qui apparaissait, silencieuse, +dans l'encadrement de la porte.</p> + +<p>A la pensée que son entretien avec Alfred avait +eu un auditeur, l'épouvante décomposa subitement +le visage de Cydalise.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc, ma fille? demanda le baron.</p> + +<p>Incapable de parler, tant l'effroi lui serrait la +gorge, elle tendit le doigt vers La Godaille.</p> + +<p>Pour suivre ce geste du regard, Alfred se retourna.</p> + +<p>Alors La Godaille put voir sa figure.</p> + +<p>—Le Tombeur-des-Crânes! Ah! je te retrouve +enfin! s'écria-t-il tout vibrant de haine.</p> + +<p>Et il prit son élan pour bondir sur cet ennemi qu'il +avait cherché pendant les deux ans écoulés depuis +l'assassinat de Carambol et la mort de Vernot.</p> + +<p>Mais la salle à manger était large. L'espace à +franchir lui donnait un désavantage sur Alfred, placé +au seuil de la cuisine. Au moment où La Godaille atteignait +ce seuil, la porte venait d'être fermée et verrouillée +intérieurement par le Tombeur-des-Crânes +qui, poussant devant lui Cydalise, disparaissait à ses +yeux.</p> + +<p>—Fuyons! fuyons! répétait Cydalise affolée par la +terreur, au bruit du craquement de la porte enfoncée +par La Godaille dont la colère décuplait la +force.</p> + +<p>Oui, il fallait fuir devant cet ennemi qui, bientôt, +aurait renversé l'obstacle s'opposant à sa poursuite.</p> + +<p>Alors, tous deux, sortant par la porte de service, +s'élancèrent dans l'escalier. Ils n'étaient encore qu'au +palier de Fraimoulu quand le fracas de la porte enfin +brisée par la Godaille leur annonça qu'il allait accourir +sur leurs talons. Toute fuite leur était impossible. +Nul temps ne leur restait pour prendre l'avance, +surtout à cause de Cydalise pantelante +d'effroi.</p> + +<p>—Là! là! fit le Tombeur-des-Crânes en voyant la +porte de la cuisine de Fraimoulu, laissée ouverte par +Hilarion parti pour chercher son petit salé.</p> + +<p>Il était temps. A peine Alfred avait-il refermé cette +porte, que Cydalise tombait évanouie sur le carreau +de la cuisine, pendant qu'au dehors, on entendait +La Godaille descendant l'escalier à toute vitesse, en +chasse de ceux qu'il croyait fuyant toujours devant +lui et dont il venait de dépasser le refuge.</p> + +<p>—Cours toujours! se dit Alfred.</p> + +<p>Mais, après avoir échappé à un danger, il était +tombé dans un autre. Il le comprit à un bruit de pas +qui se dirigeaient vers la cuisine. C'était Gontran +qui arrivait, expédié par Fraimoulu, lequel, ayant entendu +la porte se refermer, croyait à la rentrée d'Hilarion +avec son petit salé et s'impatientait de ne pas +voir apparaître l'ex-valet du duc del Punaisiados et +sa charcuterie.</p> + +<p>Abandonnant donc Cydalise évanouie sur le carreau, +le Tombeur-des-Crânes serait bien sorti, mais il +risquait de rencontrer La Godaille qui, étonné de +cette prompte disparition, n'allait pas manquer de +revenir sur ses pas. Il lui fallait donc un refuge où il +pût attendre que la patience de son poursuivant fût +lassée et qu'il eût mis fin à ses recherches.</p> + +<p>En un clin d'oeil, il se réfugia dans l'office de la +cuisine et quand Gontran entra, Cydalise évanouie +s'offrit seule aux regards du jeune architecte.</p> + +<p>Après avoir attendu que Cydalise fût revenue à +elle et fût remontée chez M. Grandvivier, le Tombeur +comptait s'esquiver au premier instant que la cuisine +serait déserte. Mais son départ n'avait pu s'effectuer +de façon aussi simple. Sur le point d'être forcé en sa +cachette par Hilarion qui voulait entrer dans l'office +pour y prendre le plat sur lequel il servirait son +petit salé, Alfred l'avait aveuglé en lui jetant aux +yeux le sac de poivre qu'il avait trouvé sur une des +planches de l'office.</p> + +<p>Et, pendant que l'aveuglé se roulait à terre de douleur +en poussant des cris d'orfraie, il s'était évadé de +la cuisine et avait gagné la rue sans rencontrer La +Godaille qui, revenu sur ses pas, le cherchait en ce +moment dans les combles de la maison.</p> + +<p>Il était bien désespéré du secret qu'il avait si involontairement +appris sur mademoiselle Grandvivier, +ce brave et bon La Godaille. Qu'allait-il répondre au +juge quand il l'interrogerait sur la scène violente qui +s'était passée chez lui?</p> + +<p>Ignorant que celui qu'il ne connaissait que sous le +nom du Tombeur-des-Crânes s'était introduit chez le +magistrat sous le titre de baron de Walhofer, le +jeune homme ne pouvait s'expliquer la présence de +l'ancien saltimbanque sous le toit de M. Grandvivier.</p> + +<p>Oui, qu'allait-il répondre aux questions du juge? +Bien sûrement, il ne saurait lui répéter ce qu'il avait +entendu sur sa fille. Révéler un tel secret à un père! +Mais, là, il suspendit ses réflexions pour se demander:</p> + +<p>—Peut-être le sait-il?</p> + +<p>Alors il songea au caractère profondément triste +du magistrat qui semblait porter en son coeur une +blessure morale terrible.</p> + +<p>Il se souvint aussi du jour où, dans son cabinet de +juge d'instruction, M. Grandvivier lui avait demandé +de lui apprendre à faire sauter la coupe, et, dans sa +mémoire, il retrouva cette phrase que le juge avait +prononcée en le voyant s'étonner d'un aussi étrange +caprice:</p> + +<p>—La Godaille, savez-vous ce que c'est que la +haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... celle +qui rêve une vengeance sans pitié ni merci?</p> + +<p>A ce souvenir, Frédéric Bazart secoua tristement +la tête et murmura:</p> + +<p>—Oui, il sait le malheur de sa fille et, depuis longtemps, +il prépare sa vengeance.</p> + +<p>Puis, en se disant qu'il s'agissait du Tombeur-des-Crânes, +il se révolta en disant:</p> + +<p>—Ah! mais non! mais non! pas de ça! Mon +compte à régler avec le bel Alfred est plus ancien que +celui de M. Grandvivier. Il faut d'abord que le brigand +passe par mes mains... S'il en reste des morceaux, +je les passerai au magistrat.</p> + +<p>Et persistant dans son idée de priorité:</p> + +<p>—Tuer le Tombeur-des-Crânes, quelle belle occasion +de faire d'une pierre deux coups. Je vengerai +Vernot et le vieux Carambol et je punirai, en même +temps, le misérable qui a perdu mademoiselle Grandvivier.</p> + +<p>Comme il prononçait ce nom, il crut encore entendre +cette réponse faite par Cydalise à son amant +lorsque celui-ci avait dévoilé son intention d'apprendre +le secret de celle qu'il avait perdue à quiconque +voudrait lui disputer sa main:</p> + +<p>—Reste à savoir si celui auquel tu adresserais ton +abjecte dénonciation ne serait pas un homme de +coeur qui ne voudrait pas rendre une jeune fille responsable +de son malheur, quand elle était endormie +par une narcotique, d'avoir été la victime d'un misérable.</p> + +<p>Et tout naïvement La Godaille se dit:</p> + +<p>—Si je la demandais en mariage?...</p> + +<p>Sur ce, il avait cessé ses vaines recherches dans +les combles de la maison à la découverte de son ennemi +disparu si étrangement, et il était redescendu +chez le magistrat en se demandant:</p> + +<p>—Où diable retrouverai-je maintenant mon gredin +de Tombeur-des-Crânes qui m'a si prestement filé +sous le nez?</p> + +<p>Aux cris qu'avait poussés La Godaille et au fracas +de la porte qu'il brisait, M. Grandvivier et Camuflet, +interrompant brusquement leur entretien, étaient +accourus assez à temps pour que le magistrat pût +reconnaître la voix du jeune homme qui, en ce moment, +descendait l'escalier à la poursuite du Tombeur-des-Crânes +qu'il croyait fuyant vers la rue.</p> + +<p>En un instant, le juge devina la scène.</p> + +<p>—Les deux misérables auront parlé de ma fille +devant La Godaille... Ce jeune homme connaît mon +secret, pensa-t-il.</p> + +<p>Incapable de rien deviner, Camuflet, taquiné par +une curiosité monstre, fit, on s'en souvient, cette +proposition:</p> + +<p>—Si je descendais questionner le concierge. Il +n'est pas sans avoir vu passer ces deux hommes +dont l'un pourchassait l'autre.</p> + +<p>Tout heureux de la permission accordée, le triple +veuf prit son vol, laissant M. Grandvivier dans la +salle à manger. Alors le juge, qui, devant un témoin, +avait dompté son désespoir, se laissa tomber +anéanti sur un siège en murmurant:</p> + +<p>—Je voulais que la mort des deux complices enfermât +dans leurs tombes le secret de mon enfant... +et voici, à cette heure, qu'il est connu d'un autre!</p> + +<p>Il demeurait plongé en sa rêverie douloureuse +quand il en fut tiré par le bruit de la rentrée de Cydalise. +Après que les soins de Gontran lui avaient +fait reprendre connaissance, cette fille remontait +chez son maître.</p> + +<p>M. Grandvivier se leva aussitôt et quand Cydalise, +à son appel, fut arrivée en sa présence:</p> + +<p>—C'était lui, n'est-ce pas? demanda-t-il de cette +voix sèche et brève qui faisait tressaillir toujours la +domestique.</p> + +<p>—Oui, dit-elle avec effort.</p> + +<p>—Et vous parliez de mon enfant?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>Cydalise parvint à maîtriser sa peur et répondit:</p> + +<p>—Alors est entré ce jeune homme qui nous écoutait, +et qui s'est précipité sur Alfred.</p> + +<p>Cette simple phrase suffit à M. Grandvivier, qui, +durant deux minutes, resta muet, attachant sur la +femme son regard aigu et froid. Ensuite, d'une voix +grave et lente:</p> + +<p>—Cydalise, dit-il, quand vous êtes venue me révéler +le crime dont vous avez été involontairement +la complice, je vous ai promis que, le jour où je +n'aurais plus besoin de vous, je vous rendrais votre +liberté... Dès ce moment, vous êtes libre.</p> + +<p>La Belle-Flamande avait donc pleinement raison +quand elle appelait la méfiance de son fils sur la facilité +avec laquelle Cydalise paraissait avoir oublié +le: «Je me vengerai!» dont elle avait accompagné +le départ d'Alfred à sa sortie de la chambre de mademoiselle +Grandvivier. Prise d'une haine féroce pour +l'amant qui l'avait trompée, avide de vengeance +tout en voulant laisser à un autre le soin de cette +vengeance, elle avait, le lendemain même, tout révélé +à M. Grandvivier.</p> + +<p>A cet aveu qui lui brisait le coeur, une seule pensée +était venue au cerveau en fureur du père. Loin +d'aller demander à la justice la punition du crime, +c'est-à-dire d'apprendre à tous, par la publicité des +débats, le malheur de sa fille, il avait résolu de se +faire justice en tuant les deux coupables dont une +seule parole pouvait perdre à tout jamais son enfant.</p> + +<p>Et, pourtant, il avait paru, non pas pardonner, +mais vouloir faire grâce à Cydalise quand il lui avait +dit:</p> + +<p>—Si vous me servez sans que rien puisse avertir +votre complice, je vous épargnerai en laissant au +ciel le soin de vous punir.</p> + +<p>Mais, sous cette apparence de miséricorde, le père, +implacable en son projet de faire disparaître les deux +auteurs du déshonneur de sa fille, avait caché cette +espérance sinistre:</p> + +<p>—Je l'épargnerai, mais l'autre me débarrassera +de sa complice.</p> + +<p>On comprendra donc, de reste, de quelle joie soudaine +Cydalise avait été saisie quand, tout à l'heure, +son maître lui avait dit:</p> + +<p>—Je vous avais promis que, le jour où je n'aurais +plus besoin de vous, je vous rendrais votre liberté... +Dès ce moment, vous êtes libre.</p> + +<p>Or, si elle devenait libre, c'était que l'heure était +venue où il n'allait pas faire bon pour le Tombeur-des-Crânes, +et Cydalise tenait à avoir mis promptement +le large entre elle et celui dont, par vengeance, +elle avait amené la perte. Ce fut donc avec un empressement +joyeux qu'elle demanda:</p> + +<p>—Puis-je partir sur l'heure?</p> + +<p>—La soirée est avancée; pourquoi pas demain +matin? objecta le juge.</p> + +<p>Cydalise était fille prudente. Le Tombeur-des-Crânes +pouvait échapper à la vengeance de +M. Grandvivier et savoir qu'elle l'avait trahi. Alors +elle serait exposée à un danger qu'il fallait prévenir +en se mettant vite à l'abri.</p> + +<p>—Demain matin je serai déjà en route, répliqua-t-elle.</p> + +<p>—Il ne vous en faut pas moins passer quelque +part votre dernière nuit à Paris. Pourquoi ne serait-ce +pas sous mon toit, qui vous protégera contre celui +que vous voulez fuir? avança M. Grandvivier.</p> + +<p>Cydalise se mit à sourire.</p> + +<p>—Oh! oh! fit-elle, là où j'irai dormir ma dernière +nuit, Alfred n'aura pas l'idée de venir me chercher. +Depuis que ce monsieur est devenu baron, il a complètement +oublié notre petite chambre dans la masure +de l'Impasse Turenne.</p> + +<p>Etait-ce cela que le juge voulait lui faire avouer? +Etait-ce qu'il ne voulait pas insister plus? Toujours +est-il qu'il termina en disant:</p> + +<p>—Allez donc, ma fille.</p> + +<p>Et il ajouta cette phrase à laquelle Cydalise, dans +sa hâte de décamper, eut le grand tort de ne pas faire +attention, car elle lui sonnait l'alarme:</p> + +<p>—Qu'une heureuse chance vous protège!</p> + +<p>Puis il regagna son cabinet où, cinq minutes +après, arrivait La Godaille qui, après avoir bien +tourné et retourné, finissait par formuler cette demande:</p> + +<p>—Voulez-vous, monsieur, me faire l'honneur de +m'accorder la main de mademoiselle Grandvivier?</p> + +<p>Le juge ne l'eut pas déjà appris par Cydalise, que +cette demande lui aurait prouvé que le jeune homme +n'ignorait rien du passé.</p> + +<p>Alors, on l'a vu en un précédent chapitre, il était +venu droit à Frédéric Bazart et lui avait dit d'une +voix qui frémissait d'une sorte de honte:</p> + +<p>—Ainsi vous savez?...</p> + +<p>—Je sais surtout que vous avez besoin, vous et +votre fille, d'un dévouement profond, discret... +qui vous venge.</p> + +<p>A quoi, sans s'engager par une promesse, +M. Grandvivier, au grand étonnement de La Godaille, +avait imposé pour première épreuve à son +dévouement «de montrer le plus grand calme, à leur +première rencontre, devant le baron de Walhofer +qu'il avait eu le tort de prendre pour un saltimbanque +surnommé le Tombeur-des-Crânes».</p> + +<p>A peine le magistrat avait-il obtenu, à grand'peine, +du jeune homme le serment d'obéissance, +que revenait Camuflet de son enquête chez le concierge +en annonçant qu'il ramenait avec lui M. de +Walhofer. Il s'était rencontré avec le baron dans la +loge du concierge, au moment où ce dernier venait +y déposer, pour M. Grandvivier, sa carte de digestion. +Il avait tant insisté que le baron, qui ne voulait +pas monter, avait consenti à le suivre. M. de +Walhofer était dans le salon, attendant pour pénétrer +dans le cabinet qu'il eût été annoncé par +lui.</p> + +<p>A cette nouvelle, M. Grandvivier s'était dirigé vivement +vers la porte de son cabinet pour recevoir le +visiteur. Aussitôt qu'il en eut dépassé le seuil, on +entendit sa voix, affectueusement aimable, qui +disait:</p> + +<p>—Mille pardons de vous avoir fait attendre, monsieur +de Walhofer! Entrez donc par ici!</p> + +<p>Si le baron ne pénétra pas immédiatement dans +le cabinet, ce fut que le juge, sans y penser, lui barrait +le passage, car, au lieu de céder le pas à son visiteur, +il était demeuré sur le seuil pour dire à son +domestique qui venait de pénétrer dans le salon:</p> + +<p>—Ah! vous voici de retour, Augustin.</p> + +<p>—J'ai fait la commission de monsieur, annonça +le valet.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Les deux rideaux de vitres sont à une fenêtre +et la suivante est fermée avec ses persiennes.</p> + +<p>A cette singulière annonce, M. Grandvivier fit une +réponse non moins étrange.</p> + +<p>—Très bien! dit-il. A bon entendeur salut!</p> + +<p>Était-ce que cet entendeur était Camuflet? Il faut +le supposer, car, après avoir dressé l'oreille au nom +d'Augustin, dès qu'il eut entendu parler de rideaux +et de persiennes, cette phrase le fit sourire et il se +frotta les mains en se disant:</p> + +<p>—Bon! c'est pour ce soir!</p> + +<p>Et se refrottant encore les mains plus énergiquement, +en homme qui se promet un heureux quart +d'heure, il eut cette seconde pensée:</p> + +<p>—Je vais attacher à mon chenapan un grelot qui +le fera courir loin.</p> + +<p>Cependant M. Grandvivier, qui fermait toujours +le passage au baron, disait encore à son domestique:</p> + +<p>—Augustin, allumez dans le fumoir. Vous nous +y servirez du thé.</p> + +<p>Et, comme pris d'une idée subite, il reprit vivement:</p> + +<p>—Ah! et vous nous dresserez une table de jeu!</p> + +<p>Puis, tout aussitôt, s'adressant au baron:</p> + +<p>—Car, continua-t-il gaiement, puisque je vous +tiens, mon cher monsieur de Walhofer, j'espère que +vous voudrez bien me donner une leçon de jeu comme +celle que j'ai reçue de vous le soir de mon dîner.</p> + +<p>En entendant le magistrat parler de jeu, La Godaille +avait éprouvé une surprise.</p> + +<p>—Eh! eh! pensa-t-il, est-ce que M. Grandvivier va +mettre en pratique son talent à faire sauter la coupe?</p> + +<p>Enfin le magistrat s'était effacé pour donner le pas +au baron tout en continuant d'une voix gaie:</p> + +<p>—Ma foi! vous arrivez comme marée en carême, +car, justement, ces messieurs et moi, nous étions +en train de parler de vous.</p> + +<p>Du premier coup d'oeil, le Tombeur-des-Crânes, à +son entrée, avait reconnu La Godaille. Involontairement +il fit un pas en arrière. Mais il était un hardi +coquin, habile à tout remarquer promptement. En +voyant son ennemi le regarder avec des yeux surpris, +il devina qu'une chance quelconque s'était produite +en sa faveur.</p> + +<p>—Qu'est-il donc arrivé qui fige sur place ce garçon +si disposé, il y a une heure, à m'étrangler? se +demanda-t-il.</p> + +<p>Ensuite, tout haut, en souriant:</p> + +<p>—Vraiment, fit-il, vous parliez de moi? Et à quel +propos?</p> + +<p>Le magistrat montra La Godaille.</p> + +<p>—A propos d'un bévue commise par ce grand nigaud +ici présent.</p> + +<p>Puis, s'adressant à La Godaille:</p> + +<p>—Hein! que vous disais-je? A présent que voici +M. le baron, vous pouvez juger par vous-même.</p> + +<p>Pendant dix secondes, Frédéric Bazart attacha sur +le baron ses yeux toujours effarés de surprise et enfin, +la mine penaude, la voix pleine d'étonnement, +finit par avouer:</p> + +<p>—C'est à s'y méprendre.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> +<br> + + +<p>La Godaille achevait à peine ces mots, que +M. Grandvivier s'adressait gaiement au baron:</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je l'avoue, fit le baron.</p> + +<p>—D'abord une question, reprit le juge toujours +rieur. Vous est-il déjà arrivé d'être pris pour un autre? +En un mot, vous doutez-vous que vous avez, de par le +monde, votre sosie, bref, un homme qui est votre +portrait tout craché?</p> + +<p>Le jour qui tombait, en commençant à assombrir +le cabinet, rendit imperceptible le léger sourire +de satisfaction qui avait effleuré les lèvres du baron +à ces paroles du magistrat.</p> + +<p>—Ouf! je joue de chance! pensa-t-il.</p> + +<p>Et il avait raison de le croire. Quand il avait été +assailli par La Godaille, il avait d'abord manqué de +sang-froid et, dans le premier effarement, il avait pris +la fuite. Mais, lorsqu'il s'était vu hors de l'atteinte de +son ennemi, la présence d'esprit lui était revenue. Il +avait compris qu'il fallait payer d'audace, reparaître +immédiatement chez le juge, faire face au danger en +s'inspirant des circonstances pour le parer.</p> + +<p>—Si je tarde d'une minute, le Grandvivier éventera +la mèche... De l'aplomb! de l'aplomb! s'était-il +dit.</p> + +<p>Alors il était revenu sur ses pas et, dans la loge +du concierge, où il était entré pour déposer sa carte +en feignant de croire M. Grandvivier absent, mais +déterminé à monter quand on lui aurait appris que +le juge était chez lui, il s'était rencontré avec +Camuflet qui, faisant son jeu, avait insisté pour +qu'il se présentât chez le magistrat.</p> + +<p>Et voilà qu'au lieu d'avoir à ruser, il trouvait la +besogne toute faite par M. Grandvivier qui, loin +d'être prévenu à son égard, lui tendait la perche en +parlant d'un sosie. Donc le Tombeur-des-Crânes +avait bien raison de se dire:</p> + +<p>—Ouf! je joue de chance!</p> + +<p>M. Grandvivier avait poursuivi son explication:</p> + +<p>—Apprenez donc, cher monsieur de Walhofer, que +les événements viennent de le faire découvrir. Ma +cuisinière a un amant. Or, par le plus prodigieux des +hasards, cet amant est précisément l'homme qui +vous ressemble de point en point... un bateleur, je +crois... assez mauvais drôle, à ce que m'affirme +M. Frédéric Bazart, que vous voyez.</p> + +<p>Ce disant, le juge avait montré de la main au +baron La Godaille faisant toujours l'ébahi, puis il +avait continué:</p> + +<p>—Entre M. Bazart et ce gibier de potence, il +existe un vieux compte à régler. En se trouvant +tomber tout à coup et à son insu dans le tête-à-tête +des amoureux, M. Bazart a reconnu son homme et +il lui aurait fait un mauvais parti si le gredin ne lui +avait malheureusement échappé.</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes écoutait, le sourire aux +lèvres, avec de petits coups de tête.</p> + +<p>—Mais, demanda-t-il, comment, en cette affaire, +suis-je arrivé sur le tapis?</p> + +<p>—Voilà. Quand M. Bazart est revenu de sa poursuite +inutile pour s'excuser de la sorte d'esclandre +qu'il avait causé chez moi, il m'a voulu dépeindre +son chenapan. Jugez de ma surprise en l'entendant +me faire votre portrait exact... J'en riais encore aux +larmes quand on vous a annoncé.</p> + +<p>Et, repris de rire, le juge ajouta:</p> + +<p>—Ainsi, mon cher baron, vous êtes averti qu'il +existe un coquin qui vous ressemble.</p> + +<p>—Oui, c'est à s'y méprendre, répéta La Godaille, +mais seulement au premier abord... car, maintenant +que j'ai vu monsieur le baron, je ne saurais plus me +tromper... Le Tombeur-des-Crânes est de taille +moins haute.</p> + +<p>A ce moment, Augustin apparut et annonça que +le fumoir était prêt pour les recevoir.</p> + +<p>—A rester ici, nous finirions par ne plus nous voir +le bout du nez. Voici la nuit complètement venue, +reprit M. Grandvivier en plaisantant.</p> + +<p>Il céda le pas à M. de Walhofer en ajoutant:</p> + +<p>—Montrez-nous la route, baron.</p> + +<p>Alfred se dirigea vers le fumoir, suivi par La +Godaille qui disait rageusement:</p> + +<p>—Je t'en ficherai du baron, moi, à notre première +rencontre dans un petit coin!</p> + +<p>Derrière eux, mais à distance, venaient le juge et +Camuflet. Avant de se mettre en marche, le magistrat +avait soufflé au triple veuf:</p> + +<p>—Avez-vous été satisfait du résultat de la commission +faite par Augustin, que, à votre demande, +j'ai envoyé examiner les fenêtres de votre nouvel +ami M. Ducanif?</p> + +<p>—Oui, dit tout bas Camuflet, ces rideaux tirés et +ces persiennes fermées sont le signal convenu avec +Ducanif pour me prévenir que c'est aujourd'hui que +les deux misérables, qui convoitent sa fortune, vont +le conduire à la campagne.</p> + +<p>—Où ça?</p> + +<p>—Oh! fit Camuflet avec une assurance moqueuse, +à Billancourt, c'est certain. J'ai trop vanté au docteur +certain caveau pour qu'il n'ait pas eu l'idée de +choisir la maison que je possède là-bas et que je +laisse inhabitée.</p> + +<p>—Alors, vous allez me quitter?</p> + +<p>—Pas encore; il est trop tôt.</p> + +<p>Tout en parlant ainsi à voix basse, ils avaient +gagné le fumoir, où les avaient précédés le baron et +La Godaille, auxquels Augustin offrait déjà leurs +tasses de thé.</p> + +<p>Déterminé qu'il était à brûler le soir même ses +vaisseaux, en demandant à M. Grandvivier la main +de sa fille, le Tombeur-des-Crânes maudissait la +présence des deux autres invités du magistrat.</p> + +<p>—Ces deux-là vont me gêner quand, si le père +résiste, je ferai valoir mes droits à ne pas être +refusé, se disait-il en tâtant dans la poche de son +gilet la boucle d'oreille volée à mademoiselle Grandvivier +lors de son crime.</p> + +<p>Tout en dégustant son thé à petites gorgées, le +juge vint à lui et, en lui montrant la table de jeu:</p> + +<p>—Savez-vous, baron, que vous êtes un grand +coupable? dit-il.</p> + +<p>—Coupable... de quoi!</p> + +<p>—Avec votre première leçon, vous m'avez donné +la passion des cartes à ce point que je suis devenu +un enragé joueur.</p> + +<p>—Oh! joueur à deux sous, dit, en plaisantant, le +baron. Aussi peu habile que vous êtes encore, il +serait maladroit à vous de risquer plus forte somme.</p> + +<p>L'amour-propre du juge parut se rebiffer.</p> + +<p>—Cela vous plaît à dire, articula-t-il sèchement. +Tous ces jeux, qu'on prétend si difficiles, dès qu'on +en connaît les premières règles, ne sont qu'une affaire +de hasard qui, souvent, déroute ceux qui se +croient les plus malins.</p> + +<p>—Euh! euh! je ne suis pas de votre avis, appuya +ironiquement le baron.</p> + +<p>—Bah! bah! lâcha le juge, je persiste dans mon +dire. Tenez, je n'en suis qu'à ma première leçon et +vous êtes passé maître. Eh bien! que la chance soit +pour moi, je vous gagnerais, malgré mon inhabileté, +jusqu'à votre dernier sou.</p> + +<p>Cela avait été dit d'un ton si ridiculement assuré +que le baron crut devoir le faire baisser d'un +cran.</p> + +<p>—Heureusement pour vous que je ne veux pas vous +prendre au mot, gouailla-t-il, car, à mille francs la +leçon, je vous prouverais que vous avez encore besoin +de longues études.</p> + +<p>—Mille francs! répéta le juge. J'ai fait aujourd'hui +une bonne oeuvre: je ne sais ce qui me retient de me +la faire rembourser par vous.</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes avait en poche les dix +mille que lui avait donnés la Belle-Flamande. Et +même, n'eût-il pas possédé cette somme, qu'avec +une mazette de la force du magistrat il était cent +fois certain de gagner. Il montra donc la table de +jeu en disant:</p> + +<p>—Ces messieurs sont témoins que c'est vous qui +exigez, pour ainsi dire, que je vous rembourse votre +bonne oeuvre.</p> + +<p>M. Grandvivier sembla hésiter.</p> + +<p>—Ah! ah! cher ami, vous êtes moins brave! dit +en riant Camuflet.</p> + +<p>La plaisanterie parut avoir piqué la vanité de +joueur du magistrat qui vint brusquement s'asseoir +devant la table de jeu en s'écriant:</p> + +<p>—Ma foi! je ne m'en dédis pas!</p> + +<p>La Godaille avait suivi silencieusement la scène. +En voyant le Tombeur-des-Crânes étendre la main +vers les cartes pour les battre, il eut un imperceptible +sourire.</p> + +<p>—Voilà un imbécile qui a bien gentiment mordu +à l'hameçon, pensa-t-il.</p> + +<p>Et il se mit à suivre la partie, ses yeux attachés sur +les mains du juge, en professeur curieux de voir son +élève pratiquer ses leçons.</p> + +<p>—Ah ça! il a donc tout oublié! finit-il par se dire +avec un étonnement profond.</p> + +<p>En effet, M. Grandvivier venait de perdre cinq +parties consécutives, ce qui fit que Camuflet lâcha, +en guise de conseil, au joueur malheureux:</p> + +<p>—A ce train-là, mon ami, est-ce que votre bonne +oeuvre ne vous est pas encore revenue au double?</p> + +<p>—Ah! non. Je n'en suis pas encore là, car j'ai +donné vingt mille francs, répondit le juge que semblait +avoir abandonné le sang-froid nécessaire à tout +joueur.</p> + +<p>—Désirez-vous que nous cessions la partie! proposa +le Tombeur-des-Crânes dont l'accent rimait +mal avec les paroles, car il accusait une sorte de +pitié insolente qui, loin de prêcher la prudence, piquait +au vif l'amour-propre de son adversaire.</p> + +<p>—Quitte ou double, articula nettement le juge.</p> + +<p>Au fait, puisqu'il tenait un si gras pigeon qui +s'était offert à lui, pourquoi Alfred ne l'aurait-il pas +plumé?</p> + +<p>—Va pour cinq mille francs! dit-il.</p> + +<p>Et une nouvelle partie commença.</p> + +<p>Soudain La Godaille, dont le regard ne quittait +pas les mains de M. Grandvivier, éprouva un petit +tressaillement joyeux:</p> + +<p>—Ah! ce coup-ci, ça y est! se dit-il.</p> + +<p>Et bientôt le juge, gagnant cette partie, rentra +dans son argent.</p> + +<p>Comme bien des joueurs qui, quinteux dans la +perte, ont le gain bruyant et piaffeur, M. Grandvivier +s'écria:</p> + +<p>—Quand je vous disais que c'est l'affaire de ce +hasard qu'on appelle la veine!... Je sens qu'elle +m'est venue. S'il me plaisait, je vous gagnerais les +vingt mille francs en question.</p> + +<p>Cette morgue méritait une leçon. Alfred montra +les cartes en disant:</p> + +<p>—Puisque vous êtes si certain de gagner, je vous +fais encore cinq mille francs.</p> + +<p>La donne, tirée à la plus belle carte, appartint au +juge.</p> + +<p>—Bon! ça y est encore! pensa La Godaille toujours +au guet.</p> + +<p>En trois coups, le Tombeur-des-Crânes perdit. A +son tour, il prononça:</p> + +<p>—Quitte ou double.</p> + +<p>Sans rien découvrir de ce que La Godaille y voyait, +Camuflet avait suivi la partie, taquiné par une curiosité +qui s'était tue tant que le juge avait été en +perte, mais qui parla quand le magistrat eut gagné +cinq mille francs.</p> + +<p>—Peut-on savoir, cher ami, quelle bonne oeuvre +vous a coûté vingt mille francs? lâcha-t-il.</p> + +<p>—Je ne vous l'ai pas dit? demanda M. Grandvivier +étonné.</p> + +<p>Alors, tout en rangeant ses cartes en sa main, il +continua:</p> + +<p>—Apprenez donc que Cydalise m'a quitté il y a +deux heures. Je me suis fait un cas de conscience +de ne pas laisser partir, les mains vides, cette fille +dont la santé s'est délabrée à mon service. Je lui ai +donné vingt mille francs... Demain matin, à la pointe +du jour, elle doit filer pour la campagne...</p> + +<p>Et se mettant à rire:</p> + +<p>—Quant je dis «filer», c'est que c'est le vrai mot, +appuya-t-il, car elle semblait avoir le feu à ses jupes, +tant elle avait hâte de soustraire, elle et ses vingt +mille francs, au mauvais drôle qui est son amant. +C'est à ce point que, pour dépister ce ruffian, elle +n'a pas même voulu passer sa dernière nuit ici... +Elle est allée coucher dans une chambre qu'elle a en +ville... du côté de la rue de Turenne, je crois. Demain +elle sera loin et aura mis son magot hors de la +portée des griffes du vaurien.</p> + +<p>Sur ce, M. Grandvivier qui, tout en parlant, avait +continué de jouer, abattit sa dernière carte en disant:</p> + +<p>—J'ai encore gagné, mon pauvre baron. Vous en +êtes de vos dix mille francs.</p> + +<p>Le pauvre baron n'avait vu que du feu à cette +partie qui achevait la rafle des dix jolis billets donnés +par la Belle-Flamande.</p> + +<p>Toute son attention était restée tendue au récit du +magistrat. Au prix d'un immense effort, il avait +dompté la fureur qui lui était montée au cerveau à +la nouvelle de la fuite de Cydalise, de cette alliée +qui l'abandonnait.</p> + +<p>Aussi, en même temps que, la figure impassible +et le geste calme, il tirait de son portefeuille les +cinq derniers billets perdus, la rage sourde qui +grondait en lui le faisait se dire:</p> + +<p>—Ah! tu es allée te cacher dans notre taudis de +la rue de Turenne! Avant peu, nous compterons, la +belle!</p> + +<p>De plus en plus fanfaron dans sa victoire, M. Grandvivier +venait de s'écrier tout goguenard:</p> + +<p>—Je ne suis encore qu'à la moitié de ce que j'ai +donné à Cydalise. Allons! monsieur de Walhofer, +mettez-y un peu de complaisance, complétez-moi la +somme... Une dernière partie de dix mille... Risquez +un nouveau quitte ou double.</p> + +<p>Alors la colère terrible qui couvait, chez le Tombeur-des-Crânes, +contre Cydalise, se tourna sur +M. Grandvivier chantant trop son triomphe.</p> + +<p>—Toi, méchant robin, je vais te rabattre ton caquet! +pensa-t-il.</p> + +<p>Et sa main se glissa vers la poche de son gilet où +il avait placé la boucle d'oreille volée, dans la nuit +du crime, à mademoiselle Grandvivier.</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes n'avait pas encore achevé +son mouvement quand la pendule du fumoir, qui +tinta dix heures, fit se lever brusquement Camuflet.</p> + +<p>—Je vous demande la permission de vous quitter, +dit-il au juge en lui tendant la main.</p> + +<p>—Allez, cher ami, et rappelez-moi au bon souvenir +de M. Ducanif que je compte voir encore à ma +table à son retour, répondit tranquillement M. Grandvivier.</p> + +<p>—Je ne manquerai pas de lui faire votre commission, +promit Camuflet qui, après un double salut de +tête aux deux autres assistants, gagna la porte et +disparut.</p> + +<p>Dans ce qui venait d'être dit, deux mots avaient +sonné des mieux suspects à l'oreille du baron surpris. +D'abord le nom de Ducanif avait éveillé son attention, +puis le mot de «retour» l'avait alarmé.—Ducanif +partait donc? Est-ce que Gustave et Héloïse, +plus alertes que lui qui comptait avoir encore huit +grands jours pour se retourner, allaient lui brûler +la politesse en décampant sans le prévenir, pour +entraîner Ducanif et s'assurer sa dépouille sans avoir +à la partager avec un tiers maudit. Dans le cas actuel, +c'était affaire d'arriver au bon moment pour +étendre la main sur le portefeuille. Au plus petit retard, +il risquait de ne plus trouver ses particuliers +qui, après leur coup fait, auraient levé le pied avec +les valeurs en poche.</p> + +<p>—Sans ce Camuflet, j'étais floué, se dit Alfred.</p> + +<p>Et, en pensant ainsi, il se croyait prévenu à temps. +Demain, il leur tomberait sur le dos et leur arracherait +les marrons qu'ils lui avaient tirés du feu.</p> + +<p>Aussi fut-ce avec l'espérance de savoir par le juge +le moment précis de ce départ du lendemain qu'en +guise de plomb de sonde il posa cette question:</p> + +<p>—M. Ducanif est donc à la veille d'un départ?</p> + +<p>—Ah! tiens! oui, fit le magistrat, c'est vrai, vous +connaissez M. Ducanif. Vous demeurez dans la +même maison.</p> + +<p>—Précisément. Mon appartement est au-dessous +du sien.</p> + +<p>Et, ramenant sa question sur le tapis, le Tombeur-des-Crânes +continua:</p> + +<p>—C'est pourquoi je m'étonne que M. Ducanif, qui +me prend volontiers pour confident, soit, sans qu'il +m'en ait rien dit, à la veille d'un départ.</p> + +<p>—Oh! oh! mieux qu'à la veille; dites au jour ou, +plutôt, à la nuit d'un départ.</p> + +<p>Le baron se redressa sur sa chaise à ces mots qui +donnaient l'alarme à sa croyance d'arriver, le lendemain, +encore à temps.</p> + +<p>Tout gaiement, le juge avait continué:</p> + +<p>—Ducanif me paraît avoir une bien grande envie +de campagne, lui qui part ce soir, pour ainsi dire en +pleine nuit, quand il aurait pu attendre à demain +matin.</p> + +<p>C'était net, précis. Il n'y avait plus pour le +Tombeur-des-Crânes à se leurrer.</p> + +<p>—Si je n'arrive pas avant eux à Billancourt, je +suis flibusté, se dit-il étranglé par la colère.</p> + +<p>Dame! il avait voulu chasser deux lièvres à la fois +et voilà qu'un des deux gibiers menaçait de lui échapper. +Mais il était encore temps, bien juste temps, +par exemple, de courir à celui qui allait être à perte +de vue. Quitte à revenir, le lendemain, poursuivre +l'autre lièvre.</p> + +<p>Voilà donc comment Alfred, qui allait mettre sous +les yeux de M. Grandvivier la boucle d'oreille de sa +fille, laissa le bijou dans sa poche, en se disant:</p> + +<p>—Toi, tu ne perdras pas pour attendre!</p> + +<p>En pensant ainsi, il esquissait le geste de se lever.</p> + +<p>—Mais, fit le juge, vous oubliez que je vous dois +une revanche. Vous refusez donc mon quitte ou +double?</p> + +<p>—Vouloir résister à votre chance de ce soir serait +folie de ma part.</p> + +<p>—Tant pis! lâcha M. Grandvivier avec un dépit +comique; je n'aurais pas été fâché de vous faire compléter +mes vingt mille francs donnés à Cydalise.</p> + +<p>Ce nom, sur lequel avait pesé le juge, raviva la +mémoire du Tombeur-des-Crânes sur la trahison de +sa maîtresse.</p> + +<p>—Encore un compte à régler avant l'aurore! +pensa-t-il.</p> + +<p>Les pieds lui brûlaient de partir. Une seule minute +de retard pouvait lui coûter la fortune de Ducanif. +Il fut donc aux anges quand M. Grandvivier, +de lui-même, lui donna congé en disant:</p> + +<p>—Je n'insiste plus, baron. C'était cette revanche +à vous offrir qui me poussait à vouloir vous garder +plus longtemps ici.</p> + +<p>Et, après une poignée de main échangée, M. Grandvivier +laissa partir le Tombeur-des-Crânes qu'il reconduisit +jusqu'à la porte de l'appartement.</p> + +<p>En revenant, il rencontra La Godaille qui gagnait +hâtivement la sortie.</p> + +<p>—Où allez-vous donc, monsieur Bazart? demanda-t-il +en étendant le bras pour lui barrer le passage.</p> + +<p>—Je veux suivre ce misérable.</p> + +<p>—Dans quel but?</p> + +<p>—Pour venger ses victimes.</p> + +<p>Le magistrat n'était plus le même. A l'air enjoué +et aimable qu'il avait montré au baron, avait succédé, +sur son visage, l'expression d'une joie féroce, +celle du fauve qui flaire le sang.</p> + +<p>Il éclata d'un rire amer en disant:</p> + +<p>—Laissez donc faire les événements, ils vous vengeront +mieux encore que vous-même.</p> + +<p>Ensuite, montrant la porte qui s'était refermée +derrière le baron, il demanda:</p> + +<p>—Savez-vous où va cet homme?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—A la guillotine qu'il aura méritée cette nuit.</p> + +<p>Et, se reprenant, il ajouta:</p> + +<p>—A moins qu'il ne lui advienne une heureuse +chance.</p> + +<p>—Laquelle? fit La Godaille.</p> + +<p>—Celle d'être mort demain matin.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> +<br> + + +<p>Cependant le Tombeur-des-Crânes, frémissant de +colère et d'impatience, avait gagné le boulevard où +il comptait prendre la voiture qui le conduirait à +Billancourt.</p> + +<p>—J'arriverai trop tard! grinçait-il.</p> + +<p>Plus encore que la nuit où il avait suivi à la piste +Gustave allant visiter la masure de Billancourt, la +chaleur était étouffante. De gros nuages bas et noirs, +saturés d'électricité, annonçant un prochain orage, +rendaient l'air à peine respirable.</p> + +<p>Le baron, après vingt refus de cochers ne voulant +pas accepter une aussi longue course par cette température +qui exténuait bêtes et gens, finit par en +trouver un qui, moyennant vingt francs de pourboire, +consentit à risquer son cheval. Il donna +même à Alfred la raison de son acquiescement.</p> + +<p>—Ce sera la dernière course de Bibi en ce bas +monde. Vous allez jouir de son reste, car, demain, +l'équarrisseur doit venir le chercher.</p> + +<p>Avec une pareille rose qui trébuchait tous les dix +mètres, le chemin dura fort à l'impatience du Tombeur-des-Crânes, +énervé par ce vrai train d'enterrement.</p> + +<p>—Plus vite! plus vite! criait-il au cocher.</p> + +<p>—Pas moyen d'aller plus vite, à moins que vous +et moi nous nous attelions à ma brouette, répondait +l'automédon qui, en prévision d'une catastrophe, +ayant exigé d'avance le prix de sa course, n'avait nul +souci de contenter son voyageur.</p> + +<p>—J'arriverai trop tard! se répétait Alfred en +fureur.</p> + +<p>Soudain, après une secousse, la voiture s'arrêta +et, alors, s'entendit la voix apitoyée du cocher qui +disait:</p> + +<p>—Là! là! Adieu, mon pauvre Bibi!</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? fit le Tombeur-des-Crânes qui +sortit de la voiture.</p> + +<p>—C'est Bibi qui n'a pas eu la patience d'attendre +l'équarrisseur! annonça le cocher.</p> + +<p>En effet, la rossinante était étendue sur la route, +tuée par cette température suffocante qui avait eu +raison de son dernier souffle.</p> + +<p>Ils avaient dépassé Grenelle.</p> + +<p>Sur le quai désert et à bientôt près de minuit, le +fils de la Belle-Flamande n'avait nulle possibilité de +changer de voiture.</p> + +<p>—J'achèverai la route à pied, se dit-il.</p> + +<p>Et il partit d'un pas alerte que, dans sa hâte d'arriver, +il fit bientôt plus précipité et, enfin, auquel il +finit par donner l'allure de la course.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, il dut s'arrêter. La +chaleur l'étouffait et une soif ardente lui desséchait +la gorge.</p> + +<p>Il n'avait que quelques pas à faire pour venir se +désaltérer au bord de l'eau. Mais c'eût été sacrifier +une minute et toute minute lui était précieuse.</p> + +<p>Il reprit donc sa course.</p> + +<p>Enfin, haletant, tout ruisselant de sueur, étranglé +par la soif, il atteignit la maison.</p> + +<p>Une sorte de rauquement de joie se fit passage à +travers sa gorge, contractée par l'impérieux besoin +de boire, à la vue des deux fenêtres du rez-de-chaussée +dont les volets, disjoints par le temps, laissaient +filtrer des raies lumineuses.</p> + +<p>—Ils y sont encore! bégaya-t-il tout pantelant +d'une satisfaction immense.</p> + +<p>Et oubliant sa soif, qu'il pouvait étancher en +descendant la berge, il franchit d'un bond la haie de +clôture du petit potager au milieu duquel se dressait +la bicoque.</p> + +<p>Quand, le lendemain de la nuit où il avait suivi +Gustave, le Tombeur-des-Crânes, muni d'une trousse +d'outils, était revenu, seul, pour visiter la maison +en plus ample détail, son premier soin avait été +d'ajuster de vieilles clés, apportées par lui, aux +diverses serrures de la cassine. Il s'était ainsi +ménagé une entrée pour l'heure où il aurait à surprendre +ses ennemis. Afin d'avoir ce trousseau de +clés sous la main au moment opportun, il l'avait +caché sous une pierre, déchaussée par le temps, de +la margelle du puits.</p> + +<p>Donc il marcha droit au puits pour retirer son dépôt. +Comme il se penchait sur la margelle, la fraîcheur +de l'eau qui monta jusqu'à lui lui rappela sa soif.</p> + +<p>—Ouf! fit-il, je boirais bien un coup!</p> + +<p>Mais il avait plus pressé. Ce coup, il le boirait, +tout à l'heure, à fêter son triomphe et, alors, il lui +serait vingt fois plus agréable.</p> + +<p>Bien lui en avait pris de se munir de clés, car il +trouva la porte d'entrée intérieurement fermée. +Après avoir bien silencieusement fait jouer la serrure, +il pénétra dans le couloir desservant les pièces +latérales et conduisant, à son extrémité, à l'escalier +de la cave.</p> + +<p>Alors, de sa poche où, en vue de faire face aux +situations périlleuses et inattendues qui pouvaient +résulter de son existence de coquin, il le tenait perpétuellement +à poste fixe, il tira un long couteau +qu'il ouvrit.</p> + +<p>Puis, la lame au poing, il écouta.</p> + +<p>Nul bruit ne se fit entendre.</p> + +<p>Ce silence l'alarma. Le coup était-il déjà fait? +Dans leur précipitation à fuir, après le crime, Gustave +et Héloïse étaient-ils partis en oubliant d'éteindre +les lumières?</p> + +<p>Bien doucement, il poussa la porte de la première +chambre de gauche.</p> + +<p>—Oh! oh! se dit-il, voici qui tombe à pic pour +moi.</p> + +<p>Sur une table, qui portait une bougie, se voyaient +trois verres, une carafe et une bouteille de sirop de +groseille entamée. Cabillaud, Héloïse et leur victime +avaient dû se rafraîchir, car deux des trois verres, à +demi vides de leur contenu, témoignaient que deux +personnes y avaient porté leurs lèvres. Quant au +troisième verre, encore rempli à bord, il attendait +toujours son buveur.</p> + +<p>La main avide du Tombeur-des-Crânes altéré se +porta vers ce verre. Il l'avait déjà approché de ses +lèvres quand, soudain, il s'arrêta:</p> + +<p>—Eh! eh! minute! fit-il. Si c'était de la mort-aux-rats! +Méfions-nous! Le sage l'a dit: «Dans le +doute, abstiens-toi.»</p> + +<p>Malgré la soif qui le torturait, il remit le verre sur +la table.</p> + +<p>Mais, en le posant, un spectacle sinistre attira son +regard. De l'autre côté de la table, gisait, étendu sur +le carreau, tout raide et immobile, le corps de ce +pauvre Ducanif.</p> + +<p>—Tiens! ils l'ont expédié! se dit-il sans la plus +mince pitié.</p> + +<p>Et cette découverte lui fit aussitôt deviner ce +qu'étaient devenus le docteur et Héloïse.</p> + +<p>—Si le cadavre de Ducanif n'a pas encore disparu, +pensa-t-il, c'est qu'ils sont dans la cave, en train de +déboucher l'ouverture du caveau.</p> + +<p>Alors, serrant plus fort son couteau en sa main, il +ajouta avec un mauvais sourire:</p> + +<p>—Allons les voir.</p> + +<p>A son troisième pas dans la direction de la cave, il +se retourna pour revenir vers la table et, à nouveau, +il prit le verre plein.</p> + +<p>—Si Ducanif est toisé, c'est qu'un des deux verres +à demi vidés contenait la drogue. Un d'eux a été +celui du défunt, l'autre a été vidé par Héloïse ou le +docteur pour encourager le bonhomme à se fourrer +le mauvais lolo dans le torse... Donc ce troisième +verre plein est bon à boire.</p> + +<p>En vertu de ce raisonnement des plus justes, le +Tombeur avala avec délices la boisson.</p> + +<p>—Eh! ça fait du bien par où ça passe! ricana-t-il +tout heureux d'avoir calmé sa soif.</p> + +<p>Ensuite il reprit son couteau qu'il avait posé sur +la table et, enjambant le cadavre de Ducanif, il +répéta:</p> + +<p>—Allons les voir!</p> + +<p>Ce n'était pas le moment d'avoir des sabots. Aussi, +marchait-il si légèrement que le trot d'une souris, à +côté de son pas, eût été bruyant.</p> + +<p>Au milieu de l'escalier, l'étonnement le fixa sur +place.</p> + +<p>—Est-ce qu'Héloïse en est, maintenant, aux +regrets de ce qui est fait?... Il est un peu tard pour +s'en désoler, murmura-t-il.</p> + +<p>En effet, des profondeurs de la cave, montait, pas +encore distincte en ses paroles, la voix d'Héloïse +dont l'accent était désespéré.</p> + +<p>Héloïse avait tout droit de se désespérer, car le +Tombeur-des-Crânes, quand il eut continué de descendre +l'escalier, s'arrêta, cloué par la surprise sur +la dernière marche, en l'entendant qui disait:</p> + +<p>—Je t'en supplie, Gustave, accorde-moi la vie!... +Sauve-moi et je t'abandonne ma part du portefeuille.</p> + +<p>Et, du coin obscur où il se cachait, le Tombeur-des-Crânes, +à la lueur de la bougie qui éclairait la +cave, voyait la cuisinière se tordant sur le sol aux +pieds du docteur.</p> + +<p>—Sauve-moi! répétait-elle.</p> + +<p>—Impossible! ricanait cruellement Gustave. Si je +te donnais le contrepoison en croyant à tes belles +promesses, ta première pensée, demain, serait de te +venger, et, quitte à te perdre avec moi, tu irais me +dénoncer... Non, non, les choses sont bien telles +qu'elles sont.</p> + +<p>—Ingrat! lâche! scélérat! gémissait la cuisinière.</p> + +<p>—Oui, tout ce que tu voudras, excepté imbécile... +Ah çà! t'imaginais-tu, ma fille, que je serais assez +bête pour partager, quand ta mort assure complètement +ma sécurité?</p> + +<p>En accentuant ses paroles d'un rire cruel, Gustave +poursuivit:</p> + +<p>—Comment! toi, une fine mouche, tu as pu t'imaginer +que je ne profiterais pas des circonstances +que les événements ont rendues si favorables pour +moi? Tiens, écoute mon plan: Au lieu de jeter tout +à l'heure ton corps dans cette seconde cave, je le +remonterai là-haut et, sur un même lit d'une des +chambres à coucher de la maison, je l'étendrai avec +celui de Ducanif... Sur une table, à votre chevet, je +placerai les deux verres à demi vidés par vous... et, +plus tard, quand on découvrira vos cadavres couchés +côte à côte, les journaux ne manqueront pas de répéter +à l'envi: <i>Encore un double suicide par amour! Le +sieur Ducanif, marié et père de famille, s'était pris pour +la fille Héloïse Blanchon, sa domestique, d'un violent +amour qui, du reste, était partagé. Le mariage de Ducanif +rendant toute union impossible entre les deux +amants, ils avaient résolu d'en finir ensemble avec la +vie. Ils ont été s'empoisonner dans une petite maison de +Billancourt où leurs cadavres ont été découverts sur le +même lit, se pressant en une étreinte suprême. En plus +des deux verres à demi pleins de poison qui ont été retrouvés +auprès du lit le suicide est amplement prouvé +par la précaution de Ducanif qui, en haine de sa +femme, avait pris soin, avant de mettre son dessein à +exécution, de dénaturer sa fortune. On est en droit de +croire que le malheureux, pour que sa veuve ne pût rien +avoir après lui, aura brûlé tous les titres au porteur que, +dans la quinzaine ayant précédé son trépas, il avait +échangés contre ses biens fonds.</i> Puis les journaux +ajouteront: <i>Encore une preuve à l'appui de la nécessité +de rétablir le divorce!</i> Et tout sera dit.</p> + +<p>A la pensée de cet avenir qu'il prédisait à sa victime, +le docteur, pris d'une joie insensée, frappa sur +le revers de son habit, en poursuivant d'une voix +fébrile:</p> + +<p>—Et cette fortune en portefeuille, que j'ai là dans +ma poche, j'en jouirai seul, bien seul, sans avoir +rien à craindre de ta vengeance ou de tes dénonciations.</p> + +<p>Puis avec une ironie sauvage:</p> + +<p>—Dame! fit-il, sois juste, ma belle, il me fallait +bien prendre mes précautions contre toi, puisque +tu as toujours refusé d'écrire cette lettre que je te +demandais pour ma garantie.</p> + +<p>Sans plus remuer qu'une statue, le Tombeur-des-Crânes, +dans son coin obscur, avait écouté.</p> + +<p>—Ah! tu as le portefeuille en poche! Bon à savoir! +avait-il pensé en tâtant du doigt la pointe de +son couteau.</p> + +<p>Ensuite, en appréciateur expert de la conduite du +médecin:</p> + +<p>—Un garçon d'imagination, le Gustave, se dit-il +encore. Son idée de supprimer Héloïse au dernier +moment a son prix... C'est pourtant vrai que les +journaux conteront la chose de cette manière!... +Seulement le magot de Ducanif profitera-t-il à ce bon +Gustave? Heu! heu! j'en doute! Je parierais pour +moi.</p> + +<p>Supposant qu'il ne perdrait pas à attendre et, surtout, +à écouter encore, le Tombeur-des-Crânes garda +son immobilité.</p> + +<p>Sous l'effroyable douleur qui lui déchirait les entrailles, +Héloïse, accroupie sur ses talons, essayait +vainement de se relever.</p> + +<p>—La vie! rends-moi la vie! suppliait-elle d'une +voix saccadée par la torture. Oh! si tu savais comme +je souffre.</p> + +<p>A trois pas de la mourante, car il craignait qu'en +son agonie elle ne s'attachât à lui, Gustave, implacable, +la regardait se tordre sans la moindre pitié.</p> + +<p>—Tu souffres, ma fille? répétait-il avec une ironique +compassion. Comme pour Ducanif, ce doit être +l'affaire d'une heure... Il t'en reste encore pour dix +minutes... Donc, un peu de patience!</p> + +<p>Comprenant qu'elle était définitivement perdue, +Héloïse adressa cet appel à la compassion de son +amant:</p> + +<p>—Épargne-moi au moins les dernières souffrances +en me fendant la tête d'un coup de cette massue, +dit-elle en montrant la pièce de bois, reste de l'ancien +chai, dont le docteur, à sa première visite à la masure, +s'était servi pour déblayer la pierre du second +caveau.</p> + +<p>Mais, à cette grâce qui lui était demandée, Gustave +répondit de son même ton impitoyable:</p> + +<p>—T'assommer, ma fille, c'est-à-dire laisser sur +ton cadavre une marque qui, à l'enquête de la justice, +démentirait la supposition de suicide?... Oh! +que non pas!!!</p> + +<p>Et, allant s'appuyer sur la muraille, il regarda, +sans plus parler, l'agonie de sa maîtresse qui se tordait +sur le sol en d'effroyables convulsions.</p> + +<p>Bientôt le corps se raidit sous l'étreinte d'une crise +suprême. Ce fut tout. Héloïse était morte!!!</p> + +<p>Gustave, alors, s'approcha du cadavre et, prenant +la lumière, il se courba pour examiner le cadavre de +sa victime.</p> + +<p>—Là! fit-il, le drame est fini.</p> + +<p>—Moins l'épilogue, cria aussitôt une voix derrière +son dos.</p> + +<p>C'était le Tombeur-des-Crânes qui, d'un bond de +tigre, venait de s'élancer sur lui. Avant que le docteur +eût eu le temps de se redresser, son assaillant +lui avait plongé son couteau entre les deux épaules.</p> + +<p>A cette terrible blessure, qui avait tranché la +moelle de la colonne vertébrale, Gustave s'abattit +foudroyé sur le sol.</p> + +<p>—Eh! eh! la mère avait raison quand elle me +disait que celui qui a chauffé le four n'est pas toujours +celui qui enfourne, ricana le Tombeur-des-Crânes +qui, en même temps, retirait de la poche du +mort le portefeuille contenant la fortune de Ducanif.</p> + +<p>Quand il l'eut empoché, il ajouta:</p> + +<p>—Toi, mon brave docteur, je vais te cacher dans +le second caveau. Quant aux deux autres, je me garderai +bien de rien changer à ton ingénieuse idée de +les étendre sur le même lit pour faire croire à un +double suicide par amour.</p> + +<p>Alors, s'aidant du morceau de bois, comme jadis +il l'avait vu faire à Gustave, il débarrassa la dalle du +second caveau et, l'ouverture faite, il lança le cadavre +du médecin dans le trou béant à ses pieds.</p> + +<p>—Ni vu ni connu, je t'embrouille, murmura-t-il +tout joyeux et piétinant la terre dont il avait recouvert +la dalle remise en place.</p> + +<p>Puis il vint au cadavre d'Héloïse et se pencha pour +le soulever en disant:</p> + +<p>—Allons! à ton tour, la princesse! Au dodo près +de ton Ducanif.</p> + +<p>Mais, à ce moment, la bougie qui l'éclairait, arrivée +à bout de mèche, s'éteignit brusquement.</p> + +<p>Rien n'était plus facile au Tombeur-des-Crânes +que d'emporter la morte sur ses épaules et, déjà, il +avait enlevé le corps, quand une pensée de prudence +le lui fit remettre à terre.</p> + +<p>—Non pas, non pas! fit-il vivement. A l'emporter +ainsi dans l'obscurité, je risque de heurter le corps +à des angles de muraille et, par conséquent, de laisser +aux soupçons de la justice ces marques dont, tout +à l'heure, parlait cet avisé Gustave.</p> + +<p>A tâtons, il regagna le pied de l'escalier en se disant:</p> + +<p>—Montons là-haut chercher une autre bougie... +celle qui éclaire la chambre où est étendu Ducanif... +Pour ce qu'elle lui sert, il ne m'en voudra pas de la +lui prendre, le bonhomme trépassé.</p> + +<p>Car il avait l'humeur à la plaisanterie, le cher Alfred, +tant il exultait de joie devant son incontestable +réussite. A peu de frais, sans aucun effort d'imagination, +puisqu'il n'avait qu'à suivre le plan de Gustave, +sans que rien pût l'accuser plus tard, il allait +se trouver à la tête de cette belle fortune que contenait +le portefeuille qu'il avait en poche.</p> + +<p>Aussi sa figure était-elle souriante quand il poussa +la porte derrière laquelle il s'attendait à trouver, +gisant à terre, le défunt Ducanif qu'il comptait porter +sur un lit.</p> + +<p>Par malheur, ici-bas, nul bonheur n'est complet. +Alfred en eut la preuve incontestable à la vue du +spectacle, aussi désagréable qu'inattendu, qui frappa +ses regards lorsqu'il pénétra dans la chambre.</p> + +<p>Feu Ducanif, des mieux portants, debout derrière +la table qui lui faisait rempart, l'attendait un revolver +dans chaque main.</p> + +<p>Et le défunt, sans attendre un mot, fut le premier +à prendre la parole en disant d'une voix moqueuse:</p> + +<p>—Permettez-moi, monsieur le baron, de vous +offrir mes civilités.</p> + +<p>Or, au geste qui accompagnait ces mots, geste qui +consistait à mettre ses revolvers en ligne, Alfred +comprit que les civilités qui lui étaient offertes allaient +se résumer en deux balles de plomb.</p> + +<p>Tirer son couteau qu'il avait remis en poche, il +n'en avait pas le temps, et puis c'était le jeu du pot +de terre contre le pot de fer. Avant que sa lame fût au +clair, il aurait le corps troué par les malsaines dragées +de plomb.</p> + +<p>Il fallait donc fuir, et par le chemin le plus court, +c'est-à-dire par la fenêtre qui se trouvait avoir été +ouverte par Ducanif.</p> + +<p>D'un saut prodigieux, l'ancien saltimbanque retomba +sur ses pieds dans le jardin, pendant que les +deux balles de Ducanif se logeaient dans un mur de +la chambre.</p> + +<p>Mais les coups de feu avaient donné l'éveil. Du côté +du puits partit une voix, que le fuyard reconnut +pour appartenir à Camuflet, qui criait:</p> + +<p>—En voici un qui s'échappe! A vous! Arrêtez-le +au passage!</p> + +<p>A cet appel, Alfred vit, de divers coins, surgir plusieurs +individus qui se préparaient à lui barrer la +retraite.</p> + +<p>—Oh! oh! la police! se dit-il en retrouvant aussitôt +son audace et en tirant son couteau.</p> + +<p>Il y eut un petit temps d'arrêt avant l'attaque qui +suffit au Tombeur-des-Crânes pour entendre cet avis +gouailleur que, de la fenêtre de la masure, lui +adressait Ducanif:</p> + +<p>—Monsieur le baron, si vous aimez la lecture +des vieux journaux, mon portefeuille, que vous emportez, +en est rempli.</p> + +<p>Un effroyable juron s'étouffa entre les lèvres du +Tombeur-des-Crânes guettant l'arrivée sur lui des +agents de police.</p> + +<p>La partie n'était pas égale. Que pouvaient quatre +agents contre un homme rompu à tous les exercices +d'agilité, doué d'une merveilleuse souplesse? Alfred +commença par piquer droit pour masser ses quatre +ennemis à sa rencontre. Alors, faisant un brusque +crochet, il fila sur sa gauche par le passage débouché, +franchit la haie et, sur la berge, entama une +course d'une telle rapidité qu'au bout de cent mètres +ses poursuivants renonçaient à chasser plus loin +un gaillard qui paraissait avoir des ailes aux talons.</p> + +<p>Tout en fuyant, le Tombeur-des-Crânes faisait ses +réflexions qui ne rappelaient en rien la joyeuse humeur +qui le possédait lorsqu'il était remonté de la +cave.</p> + +<p>Ainsi il avait tué un homme pour un tas de vieux +journaux. Et la police, qu'il venait d'éviter, allait se +lancer sur ses traces.</p> + +<p>Il fallait donc fuir, au plus vite, sur l'heure, gagner +sans retard la frontière. Mais, pour fuir, besoin +urgent lui était d'argent, et il n'avait pas le sou.</p> + +<p>—Maudit soit le juge! gronda-t-il au souvenir des +dix mille francs que lui avait raflés M. Grandvivier +au jeu.</p> + +<p>Mais, au nom du magistrat, un autre vint frapper +son souvenir.</p> + +<p>—Cydalise! fit-il. Elle a reçu vingt mille francs de +son maître!</p> + +<p>Et, en même temps, il se rappela que M. Grandvivier, +en parlant de sa générosité, avait annoncé +que Cydalise, pour se soustraire à la rapacité de son +amant, avait été passer sa dernière nuit dans une +chambre qu'elle avait du côté de la rue de Turenne.</p> + +<p>Il fut soudainement arrêté en sa course et ses réflexions +par une voix qui lui criait:</p> + +<p>—Est-ce moi que vous venez chercher? Eh bien? +avez-vous pris vos gueux? Avez-vous besoin de ma +guimbarde pour les emballer?</p> + +<p>Ce questionneur était un cocher qui, tout en parlant, +montrait sa voiture stationnant sur un bas-côté +de la route.</p> + +<p>Cela suffit à Alfred pour comprendre que cette voiture +avait amené la police et que le cocher le +prenait pour un des agents.</p> + +<p>En une seconde, il fut dans le fiacre.</p> + +<p>—Vite! vite! en route, mon brave! Marchons sur +Paris jusqu'à ce que nous rencontrions une autre +voiture que je prendrai pour vous laisser revenir à +votre poste... Notre commissaire vient d'être dangereusement +blessé par un de ces gredins. Je suis +envoyé pour ramener son médecin.</p> + +<p>—Alors, je vais fendre l'air, promit le cocher qui, +remontant à la hâte sur son siège, fouetta vigoureusement +ses deux chevaux.</p> + +<p>La voiture était à peine en route quand le Tombeur-des-Crânes +se sentit secoué dans tout son être +par un frisson étrange.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? Est-ce que la peur va me rendre +malade? se demanda-t-il avec étonnement.</p> + +<p>Le malaise fut tout passager.</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes n'y pensait déjà plus +quand, à l'entrée dans Paris, la voiture s'arrêta. +Immédiatement le cocher descendit et vint ouvrir +la portière en disant:</p> + +<p>—Nous voici devant une station de voitures de +nuit. Vous pouvez changer de fiacre. Moi, je retourne +à Billancourt rejoindre vos camarades.</p> + +<p>Et le digne cocher, après avoir vu son voyageur +prendre un autre véhicule, repartit plein de la +croyance qu'il venait de voiturer un des agents de +police.</p> + +<p>Dans cet autre fiacre qui le menait rue de Turenne, +le Tombeur eut un terrible mouvement de rage +quand, ayant eu l'idée d'ouvrir le portefeuille volé +sur le cadavre de Gustave, il le trouva gonflé de +vieux journaux, comme le lui avait annoncé Ducanif. +C'était donc pour un pareil butin qu'il avait +joué la partie qu'il venait de perdre et qui menaçait +de le mettre sous la griffe de la police, s'il ne prenait +pas vivement l'avance.</p> + +<p>Heureusement, Cydalise, sur ses vingt mille +francs, allait lui fournir les moyens de fuir.</p> + +<p>—Il faudra qu'elle me donne dix mille francs, +commença-t-il par se dire.</p> + +<p>Puis, en pensant qu'elle avait voulu lui échapper:</p> + +<p>—Non, quinze, gronda-t-il.</p> + +<p>Enfin, l'appétit, suivant le proverbe, lui venant +en mangeant:</p> + +<p>—Tout! je veux tout! J'ai à me venger de cette +tarpiaude maudite! grinça-t-il en serrant les poings.</p> + +<p>Soudain, sa face, que convulsait la colère, se contracta +sous une nouvelle expression, celle d'une +douleur aiguë.</p> + +<p>En même temps qu'un nouveau frisson le secouait, +il avait senti comme une pointe de feu lui traverser +les entrailles.</p> + +<p>Cette fois encore, la crise n'eut que la durée de +l'éclair.</p> + +<p>—A courir comme un lièvre pourchassé à outrance, +je me serai démoli la rate, se donna-t-il +pour motif, en essuyant la sueur froide que l'intensité +de la souffrance avait fait perler sur son front.</p> + +<p>Quand la voiture parvint à destination, il restait +juste à Alfred de quoi payer la course.</p> + +<p>Aussi, tout en attendant que la porte s'ouvrît à +son coup de sonnette, il pensa aux vingt mille francs +de Cydalise. Tout à l'heure, il descendrait le gousset +amplement garni pour la fuite.</p> + +<p>Après avoir tiré le cordon, le pipelet avait passé +tout à la fois, par le large vasistas de sa loge, sa +tête garnie d'un bonnet de coton et sa main armée +d'une lumière. Il voulait se rendre compte de qui +rentrait si tardivement. Il avait l'apostrophe aux lèvres +contre ce locataire qui le réveillait en plein premier +somme. A la vue du Tombeur-des-Crânes, dont +il faisait son dieu, la parole lui coula plus douce que +miel.</p> + +<p>—Eh! c'est ce cher monsieur Alfred! Comme il y +a longtemps que je n'ai eu le plaisir de...</p> + +<p>Il s'arrêta brusquement pour regarder le visage +du beau blond qu'éclairait la chandelle, puis il demanda +vivement:</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes malade?</p> + +<p>—Moi! à quoi voyez-vous ça?</p> + +<p>—Vous êtes pâle comme un mort et vous avez +les traits tout tirés.</p> + +<p>—Allons donc! je ne me suis jamais mieux +porté!</p> + +<p>Et comme il savait que le temps lui était compté +trop juste pour qu'il le perdît en bavardages, il +gagna le pied de l'escalier en ajoutant:</p> + +<p>—Reprenez votre somme, mon vieux. Si j'ai à repartir +cette nuit, je me tirerai le cordon.</p> + +<p>Malgré ce qu'il venait d'affirmer sur sa santé, Alfred +était obligé de s'avouer qu'il se passait en lui +quelque chose d'anormal. La sueur froide, qu'il avait +essuyée dans le fiacre, avait reparu, lui inondant le +visage. Tout à l'heure, en quittant la banquette de +la voiture pour mettre pied à terre, il s'était senti +les jambes faibles et le corps tout courbatu. En +somme, il lui avait fallu faire une telle dépense de +forces pour ces bondissements qui l'avaient soustrait +aux griffes des agents de police que cela lui +expliquait son état de fatigue générale.</p> + +<p>—Une bonne nuit me remettra, se dit-il en montant +l'escalier.</p> + +<p>Oui, mais, cette bonne nuit, il lui fallait aller la +passer en Belgique, et, pour ce, il était urgent de +prendre le premier train du matin. Alors une crainte +lui vint: Cydalise allait-elle s'exécuter de bonne +grâce? Au lieu de lâcher son argent, ne pouvait-elle +pas se rebeller, appeler à l'aide?</p> + +<p>A cette supposition d'une résistance de Cydalise, +une pensée sinistre monta au cerveau du Tombeur-des-Crânes +qui, en palpant la poche où se trouvait +son couteau, murmura:</p> + +<p>—Tant pis pour elle!</p> + +<p>Il continua à monter l'escalier d'un pas qui s'alourdissait +de plus en plus.</p> + +<p>Dix marches le séparaient encore de la chambre +de Cydalise, quand, soudainement, il se cramponna +des deux mains à la rampe, en étouffant un cri de +souffrance.</p> + +<p>La même douleur venait de lui traverser les entrailles, +mais plus aiguë encore et plus prolongée. +Néanmoins il se raidit contre le mal et, après une +minute de repos, il parvint à la porte de sa maîtresse.</p> + +<p>D'un coup de poing, il ébranla la porte.</p> + +<p>Comme Cydalise tardait à paraître, il prononça +d'une voix brève, sèche, pleine de menaces:</p> + +<p>—Ouvre donc!</p> + +<p>Cette voix, Cydalise la connaissait trop bien. Elle +savait quelles tempêtes de colère elle présageait.</p> + +<p>D'un saut, elle sortit du lit où le coup de poing +sur la porte l'avait réveillée en sursaut et elle vint +ouvrir, mais le sourire aux lèvres, la parole douce, +cherchant à conjurer l'orage.</p> + +<p>Sitôt entré, le Tombeur-des-Crânes avait rencontré +sous sa main une chaise sur laquelle il s'était laissé +tomber rompu, anéanti.</p> + +<p>Cependant Cydalise allumait une bougie en modulant +de son ton le plus gentil:</p> + +<p>—Oh! que c'est donc aimable à mon chéri d'être +venu faire une surprise à sa louloute!... Qui donc +t'a appris que je couchais cette nuit ici?</p> + +<p>Elle ne se sentait guère à l'aise, la chère fille. +Mais, la lumière faite, son inquiétude se métamorphosa +en épouvante à la vue du visage de son +amant. Sa voix caressante devint aussitôt un bégayement +effrayé.</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda-t-elle avec effort.</p> + +<p>—J'ai tué le docteur Gustave. La police est à mes +trousses, il me faut fuir. J'ai besoin d'argent, prononça +Alfred.</p> + +<p>C'était laconique, mais cela valait un long discours +pour Cydalise qui, prenant sa robe sur le pied du +lit, en fouilla la poche en disant:</p> + +<p>—J'ai deux cent trente francs, ils sont à toi.</p> + +<p>Le Tombeur-des-Crânes se leva, vint à elle, et la +regardant dans les yeux:</p> + +<p>—Il me faut vingt mille francs, dit-il lentement.</p> + +<p>Dans cette position qui lui mettait sous le regard +le visage de son amant, Cydalise remarqua encore +les traits décomposés d'Alfred.</p> + +<p>—Il est ivre, pensa-t-elle.</p> + +<p>Et se mettant à rire:</p> + +<p>—Vingt mille francs! répéta-t-elle. Tu ne demandes +pas à moitié, mon chat. Tu sais bien que je +n'ai pas une telle somme.</p> + +<p>—Tu mens! appuya le Tombeur-des-Crânes. Tu +mens, car tu les possèdes.</p> + +<p>—Décidément, il est pochard comme vingt Polonais, +se dit encore la cuisinière.</p> + +<p>Et d'une voix qui se fit chatte:</p> + +<p>—Si nous nous couchions, mon chien? Demain +nous reparlerions de cela... à jeun, proposa-t-elle.</p> + +<p>Mais le Tombeur-des-Crânes lui posa une main sur +l'épaule et pendant que, de l'autre, il fouillait dans +la poche où se trouvait son couteau:</p> + +<p>—Je veux les vingt mille francs que, ce soir, t'a +donnés M. Grandvivier quand il t'a congédiée, déclara-t-il.</p> + +<p>Bien persuadée que son amant était pris de vin +et, par conséquent, n'ayant plus peur, l'ex-cuisinière +partit d'un franc éclat de rire et s'écria:</p> + +<p>—Où diable as-tu pêché une idée de ce calibre-là? +Que je sois plus grêlée qu'une écumoire si mon grigou +de bourgeois m'a donné un fiferlin de plus que +mon dû!</p> + +<p>Sans mot dire, le Tombeur-des-Crânes marcha +vers la porte et, quand il s'y fut adossé pour fermer +la retraite à sa maîtresse, il ouvrit son couteau et +répéta:</p> + +<p>—Je veux les vingt mille francs du Grandvivier.</p> + +<p>Ton, pose et couteau étaient d'une si terrible éloquence +que Cydalise en demeura paralysée par une +indicible terreur. Le rire lui était rentré dans sa +gorge, si fort contractée par l'effroi qu'il n'en pouvait +plus sortir une seule parole.</p> + +<p>—Si tu refuses encore, je trouverai la somme +dans cette chambre... quand je t'aurai tuée.</p> + +<p>Le paroxysme de l'épouvante galvanisa la langue +de la femme qui parvint à s'écrier:</p> + +<p>—Je n'ai rien reçu!</p> + +<p>Alors l'un et l'autre se regardant, il y eut entre +eux un instant de silence pendant lequel une horloge +du voisinage tinta quatre coups.</p> + +<p>Quatre heures du matin! Et, s'il voulait fuir à +temps, deux heures à peine restaient à Alfred pour +prendre le premier train qui l'emporterait en Belgique.</p> + +<p>—Consens-tu à me donner la somme? articula-t-il +d'un ton d'impatience féroce.</p> + +<p>Comme Cydalise, dont la voix était à nouveau +étranglée, ne répondait pas, il bondit sur elle et lui +plongea son couteau dans la gorge.</p> + +<p>La blessure était horrible. Le larynx tranché ne +permettait plus aucun cri à la victime. Ses deux +mains serrées autour de son cou, elle cherchait à +arrêter le sang qui filtrait à travers ses doigts. Encore +debout, adossée au bois de la tête de lit qui la +soutenait, elle dardait ses yeux fous de douleur sur +son amant.</p> + +<p>Tout à coup elle le vit chanceler en étreignant +son buste de ses mains convulsives, tout pantelant +d'une torture effroyable.</p> + +<p>Cette fois la souffrance revenait, non plus passagère, +mais continue, intense, terrible; si épouvantable +que le Tombeur-des-Crânes, après avoir vainement +tenté de se retenir aux meubles, s'abattit +sur les genoux.</p> + +<p>Alors le souvenir lui revint de ce verre d'eau de +groseille qu'il avait bu avec tant de plaisir à Billancourt, +devant le cadavre de Ducanif, quand il +était entré dans la maison.</p> + +<p>Ne pouvant même plus se tenir sur les genoux, il +roula de son long sur le plancher, en se disant avec +une fanfaronnade cynique devant la mort qui arrivait:</p> + +<p>—Pour une fois que j'ai bu du sirop de groseille... +pas de chance!</p> + +<p>Et il expira dans une dernière convulsion.</p> + +<p>Cydalise, dont la vie s'échappait avec son sang, +eut encore la force de se traîner jusqu'au cadavre de +son amant. Comme le chien qui vient mourir sur le +corps de son maître, elle s'étendit près du Tombeur-des-Crânes +et, après avoir posé sa tête sur la poitrine +du mort, elle retira de son cou ses deux mains +qui comprimaient sa blessure.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Le lendemain Ducanif faisait sa déposition devant +le juge d'instruction. Après avoir raconté par le +menu tout ce qui avait précédé son arrivée à Billancourt, +il termina en disant:</p> + +<p>«—Avant de m'attirer dans le guet-apens, le docteur +avait garni la masure d'un peu de meubles et +de matériel pour ne pas éveiller mes soupçons. +»Vous vous compléterez petit à petit. J'ai paré à +l'indispensable, me dit-il pour m'expliquer l'insuffisance +de l'ameublement de la salle à manger dans +laquelle il m'avait tout d'abord introduit.</p> + +<p>»Il faisait une chaleur torride.</p> + +<p>»A peine assise devant la table, Héloïse se plaignit +de la soif. Le docteur ouvrit le buffet, y prit +trois verres et en posa un devant chacun de nous.</p> + +<p>»Puis il retourna au buffet:</p> + +<p>»—Pas une goutte d'eau! dit-il en nous montrant +la carafe vide qu'il venait d'en tirer.</p> + +<p>»Il la passa à Héloïse pour qu'elle allât l'emplir à +la cuisine. Cependant il me tournait le dos, le nez +dans le buffet, m'énonçant l'approvisionnement de +liquides.</p> + +<p>»—Que vous plaît-il? demandait-il. Nous avons +vin, cassis, eau-de-vie, sirop de groseille.</p> + +<p>»Il ne pouvait me voir. J'en profitai pour changer +le verre qu'il m'avait donné contre le sien en répondant:</p> + +<p>»—Va pour la groseille!</p> + +<p>»Avec la carafe rapportée par Héloïse, le docteur +fit le mélange d'eau et de sirop et remplit les +verres.</p> + +<p>»—A nos amours! fit alors Héloïse comme nous +portions le verre à nos lèvres.</p> + +<p>»Alors le docteur reposa le sien plein sur la table +en disant en riant:</p> + +<p>»—Oh! si vous buvez à vos amours, j'attendrai +pour boire qu'un second toast me concerne un peu +mieux.</p> + +<p>»Une demi-heure après, je feignais de me tordre +empoisonné, puis je roulais sur le plancher.</p> + +<p>»—Vite, jetons-le dans le caveau! conseilla Héloïse +impatiente.</p> + +<p>»—Allons d'abord, dans la cave, desceller la dalle +du second caveau. Nous remonterons ensuite pour +prendre le corps, proposa le docteur après m'avoir +volé mon portefeuille.</p> + +<p>»Et ils descendirent dans la cave. Si, moins confiants +en leur ruse, je les avais vus prêts à changer +leur plan, j'aurais, d'un coup de feu de mes revolvers, +donné le signal à M. Camuflet et aux agents +de police amenés par lui et qui cernaient la maison.</p> + +<p>»Héloïse et son amant venaient de s'éloigner et +je me préparais à me relever, quand un léger bruit +me fit garder mon immobilité.</p> + +<p>»Alors entra un troisième personnage que je +reconnus pour le Tombeur-des-Crânes, le faux baron +belge.</p> + +<p>»Lui aussi, parut-il, avait une soif intense. Il +saisit d'abord le verre laissé plein par le docteur, +puis il hésita à le boire, enfin, se décidant, il en +avala le contenu.»</p> + +<p>Le juge avait laissé parler Ducanif. A ce moment, +il l'interrompit pour dire:</p> + +<p>—J'ai une observation à vous faire sur un point +que je ne comprends pas.</p> + +<p>Et le juge présenta son observation:</p> + +<p>—Mais, dit-il, puisque votre cuisinière Héloïse +en est morte, comment se fait-il que vous ayez bu +impunément de ce breuvage empoisonné?</p> + +<p>—Pardon! fit Ducanif en souriant, ce n'était pas +le breuvage qui était empoisonné, c'était le verre.</p> + +<p>Le regard du juge d'instruction étonné paraissant +lui demander une plus ample explication, il s'empressa +de continuer:</p> + +<p>—Au premier temps de mes relations avec Gustave, +il lui arriva de me dire, à propos d'un médecin +anglais qu'on venait de pendre pour empoisonnement: +«C'était un maladroit. C'est par ce qui est +resté du breuvage qu'on a, plus tard, analysé, ou +parce que le coupable, au moment du crime, n'a +pas bu comme ses victimes, que tout se découvre. +Moi, je boirais du même breuvage et j'en laisserais +dans la fiole, sans avoir rien à craindre. Seulement, +au lieu d'empoisonner le liquide, j'empoisonnerais +le verre de mon homme en le frottant intérieurement +à l'avance d'un toxique mortel.» Voilà ce qu'il +m'avait dit, alors qu'il ne songeait pas encore à ma +mort.</p> + +<p>—D'où vous concluez?</p> + +<p>—Que le docteur, en posant les verres sur la +table, avait placé devant Héloïse et moi les deux +qu'il avait préparés à notre intention. Ce fut le souvenir +de ce qu'il m'avait dit jadis qui fit qu'au moment +où il retournait au buffet pour y prendre le +sirop de groseille, et en l'absence d'Héloïse partie +pour remplir la carafe, j'échangeai prestement mon +verre contre celui de Gustave qui, sans aucun poison, +lui aurait servi à nous donner l'exemple de +boire si nous avions le moindrement hésité.</p> + +<p>—Exemple qu'il n'eut pas à vous donner, devant +l'empressement d'Héloïse et de vous à boire à vos +amours?</p> + +<p>—Comme vous le dites.</p> + +<p>—De sorte que, si le docteur eût vidé ce verre +qu'il croyait être le sien, il eût été empoisonné?</p> + +<p>—Tout net... à ma place.</p> + +<p>Sur cette réponse et en pensant à ce qu'il était +advenu de Gustave vingt minutes plus tard, Ducanif +haussa les épaules et ajouta:</p> + +<p>—En somme, il n'a fait que bien peu reculer +pour mieux sauter.</p> + +<p>Puis, après une courte réflexion:</p> + +<p>—J'y pense, fit-il. Monsieur le juge me permet-il +de lui donner un conseil?</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Un troisième coupable a échappé aux agents...</p> + +<p>—Oui, la police est à ses trousses.</p> + +<p>—Eh bien! mon conseil est que la police cesse de +courir, attendu que le Tombeur-des-Crânes, ayant +bu le verre qui aurait empoisonné le docteur, aura +été crever dans quelque coin comme un chien.</p> + +<p>Et Ducanif avait raison, car au bout de quarante-huit +heures le portier de la rue de Turenne, n'ayant +pas vu Alfred ni sa maîtresse redescendre de leur +taudis, alla prévenir le commissaire de son quartier +qui fit enfoncer la porte et trouva, à côté du cadavre +de Cydalise, celui du misérable que la police guettait +encore à la frontière.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> +<br> + + +<p>Une semaine s'était écoulée quand l'idée vint à +Gontran d'aller rendre visite à son oncle Fraimoulu +qu'il comptait trouver entièrement remis de la volée +de coups de poings administrée par Piétro, le prédécesseur +d'Hilarion.</p> + +<p>La porte lui fut ouverte par un nouveau domestique.</p> + +<p>—Bon! pensa-t-il, Hilarion, la perle, n'a pas fait +long feu.</p> + +<p>Il trouva son oncle d'une humeur de dogue. Des +pincettes auraient même refusé de le prendre. Et, +tenue grotesque, il n'avait pas d'autre vêtement +qu'une simple chemise.</p> + +<p>—Ah çà! mon oncle, s'écria le neveu, que devenez-vous? +Vous ne sortez donc plus?</p> + +<p>—Sortir! grogna Fraimoulu; alors tout nu?</p> + +<p>Puis, sans laisser Gontran s'exclamer sur sa réponse, +il s'écria rageusement:</p> + +<p>—Devine un peu combien il y a de jours dans +une semaine?</p> + +<p>—Sept... d'habitude.</p> + +<p>—Tu n'es qu'un âne! Il y en a cinquante-six.</p> + +<p>—Depuis peu, alors... Je l'ignorais. Mais, vous le +savez, je lis rarement les affiches et les journaux.</p> + +<p>—Oui, grinça Fraimoulu, il y en a cinquante-six... +pour moi du moins! Sache donc qu'en une +seule semaine j'ai eu quatorze cuisinières!... Une +par repas!... Quatorze gargotières infectes qu'il m'a +fallu congédier au dessert en leur payant les huit +jours... Or, quatorze fois huit jours, cela fait bien +cinquante-six dans une semaine.</p> + +<p>—Est-ce pour avoir fait face à cette dépense extraordinaire +qu'ayant été forcé de vendre vos habits, vous +ne pouvez plus sortir que tout nu? demanda le neveu +avec aplomb.</p> + +<p>Fraimoulu fit entendre un petit rugissement de +colère, puis, entre ses dents, grinça:</p> + +<p>—Canaille d'Hilarion!!!</p> + +<p>—Tiens! c'est vrai! vous ne l'avez plus, ce domestique +de la haute aristocratie, qui parlait l'indien et +qui vous appelait baron? Est-ce qu'il vous a lâché +pour retourner chez son duc del Punaisiados?</p> + +<p>Fraimoulu étouffait trop dans sa peau pour ne pas +demander mieux que de se dégonfler par une confidence. +Aussi lâcha-t-il brusquement:</p> + +<p>—Sais-tu ce qu'il m'a fait, <i>ton</i> Hilarion?</p> + +<p>—D'abord, cher oncle, je vous ferai remarquer +que <i>mon</i> Hilarion était plutôt le vôtre que le mien, +car c'est vous, qui lui donniez deux cents francs +par mois... plus un supplément de trente francs +parce qu'il parlait l'indien... plus encore vos vieux +habits.</p> + +<p>Gontran devait avoir touché l'endroit sensible, car +tout aussitôt, Fraimoulu entra dans la voie des +aveux.</p> + +<p>—Sache donc, neveu, que pendant huit jours j'ai +vécu dans une immense stupéfaction. Je me trouvais +en présence d'un phénomène à dérouter la science +la plus profonde. J'aurais fait venir tous les savants +du monde pour les consulter qu'ils en seraient restés +bouche béante.</p> + +<p>—En vérité! fit Gontran qui flairait quelque mésaventure +comique et qui n'aurait pas ri pour deux +empires.</p> + +<p>—Oui, bouche béante! continua l'oncle. Inutile +de te dire que, durant tout le passage de ces quatorze +maritornes qui se sont succédé à mes fourneaux, +je n'ai goûté à leur cuisine que du bout de la langue, +tout juste ce qu'il me fallait pour constater qu'elles +me servaient d'infâmes ratatouilles... De sorte que je +mourais littéralement de faim! Tu m'entends bien? +Je mourais de faim!</p> + +<p>Après ces mots, sur lesquels il avait appuyé pour +préparer son effet, Fraimoulu reprit gravement:</p> + +<p>—C'est alors que se produisit le phénomène dont +je t'ai parlé... et que je te donne à deviner.</p> + +<p>—Oh! moi, vous savez? il ne faut pas attendre +que j'aie deviné pour prendre un train. On risquerait +d'arriver en retard.</p> + +<p>L'oncle, secouant la tête, débita donc:</p> + +<p>—Apprends alors que, moins je mangeais, plus +j'engraissais.</p> + +<p>—Pas possible! fit Gontran qui retint un éclat de +rire.</p> + +<p>—J'engraissais à ce point que je ne pouvais plus +entrer dans mes habits... oui, dans de telles proportions +et en une seule nuit, qu'un pantalon ou un veston, +que j'avais mis la veille, aurait éclaté si, le lendemain, +j'avais persisté à vouloir m'y introduire. J'étais +donc forcé d'abandonner à Hilarion, comme je le lui +avais promis, ces vêtements qui m'étaient devenus +impossibles... Au bout de cinq jours de ce phénomène +aussi extraordinaire que continu, toute ma +garde-robe y avait passé... même ma robe de +chambre! Si j'avais voulu sortir, comme je te l'ai dit, +j'aurais été contraint d'aller en ver de terre.</p> + +<p>—Et moi contraint aussi d'aller au poste pour +vous réclamer.</p> + +<p>—Alors, sais-tu ce que j'ai fait?</p> + +<p>—Vous avez écrit à l'Académie des sciences pour +lui faire part de votre découverte du moyen d'acquérir +de l'embonpoint en ne mangeant pas?</p> + +<p>—Non. J'ai écrit à mon tailleur pour qu'il vînt +me prendre mesure de vêtements plus larges.</p> + +<p>—Et il est venu?</p> + +<p>—Le lendemain même, pendant une absence d'Hilarion. +C'est moi qui ai été ouvrir à son coup de sonnette. +Il a tiré son mètre en cuir et son calepin, et +s'est mis à me prendre la mesure du tour de ventre. +Juge de mon ahurissement quand, après avoir consulté +son métrage, il m'a demandé bien tranquillement:</p> + +<p>—Pourquoi désirez-vous vos vêtements plus +larges que les précédents?</p> + +<p>—Mais parce que j'ai engraissé d'une façon qui +passe toute croyance.</p> + +<p>—Vous! a-t-il fait avec surprise. Vous avez, tout +au contraire, maigri de deux centimètres en six +mois.</p> + +<p>Et il m'a montré, inscrite sur son calepin, ma mesure +prise lors de ma commande au commencement +de l'hiver dernier.</p> + +<p>Là-dessus est entré Hilarion, revenant de la +course que je lui avais donnée. A la vue de mon tailleur, +il a tressauté comme pris d'une colique soudaine +et il a disparu plus léger qu'un sylphe. Alors +mon tailleur m'a demandé:</p> + +<p>—Est-ce que vous connaissez ce chenapan-là?</p> + +<p>—Mais c'est mon valet de chambre, un garçon de +haute valeur qui, pour entrer à mon service, a consenti +à quitter celui de très haut duc Riaco del Punaisiados +qu'il servait depuis seize années.</p> + +<p>—Tu! tu! tu! a fait moqueusement mon tailleur. +Ses seize années à son Punaisiados, de la blague! Hilarion +est ouvrier tailleur. Il y a un an, il travaillait +pour moi et je l'ai congédié parce qu'il me chipait +des coupons de drap... En me quittant, au lieu de +continuer son état, il est entré chez un dentiste qui, +ayant la main un peu hésitante, avait besoin de quelqu'un +pour tenir vigoureusement la tête des patients +et les empêcher de courir chez un confrère achever +de se faire arracher la dent.</p> + +<p>Soudain mon tailleur s'est frappé le front en +homme éclairé par une inspiration et s'est écrié:</p> + +<p>—Est-ce que, dans vos conventions, vous lui +abandonnez vos vieux effets?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors il vous a joué le même tour qu'à son +dentiste qui, aussi, lui laissait sa défroque. Pendant +la nuit, Hilarion, qui est habile ouvrier tailleur, se +relevait pour rétrécir les effets de son maître, un +gros homme, et les ajuster à sa propre taille afin de +se les faire octroyer par le dentiste qui ne pouvait +plus entrer dedans.</p> + +<p>Et mon tailleur se mit à rire en me répétant:</p> + +<p>—Son Punaisiados, de la blague! La dernière +maison d'où sort Hilarion est la maison centrale de +Melun dans laquelle la plainte du dentiste l'a fait +loger six mois.</p> + +<p>Tu comprends que cette révélation m'a donné +l'envie immédiate de courir chez le commissaire.</p> + +<p>—Tout nu alors? interrompit Gontran.</p> + +<p>—C'est ce qui m'a arrêté. Ma plainte, du reste, +aurait été trop tard venue, car Hilarion, aussitôt +qu'il avait aperçu Huttenstrohernergrafft...</p> + +<p>—Plaît-il? fit le neveu.</p> + +<p>—C'est le nom de mon tailleur.</p> + +<p>—Bon! Du moment que je suis prévenu! Vous +disiez donc qu'Hilarion, dès qu'il avait aperçu... +Machin?</p> + +<p>—Avait prestement levé le pied en emportant ses +malles qui devaient être préparées à l'avance.</p> + +<p>Et Fraimoulu, avec un gros soupir, termina par +cette réflexion:</p> + +<p>—Le brigand m'a emporté de quoi se vêtir pendant +plus de vingt ans.</p> + +<p>—Tiens! tiens! alors je m'explique!... lâcha Gontran +surpris par un souvenir.</p> + +<p>—Que t'expliques-tu?</p> + +<p>—Ce qu'un jour, celui du dîner au petit salé, faisait +Hilarion que j'ai aperçu, un mètre à la main, +vous mesurant le dos; il s'assurait si votre ampleur +de formes lui permettrait le rétrécissement à sa taille.</p> + +<p>Ensuite, du passé revenant au présent, le neveu +demanda:</p> + +<p>—A votre tenue légère, m'est-il permis de supposer +que... Machin ne vous a pas encore apporté +vos nouveaux effets?</p> + +<p>—Je les aurai demain... Et aussitôt habillé, je +monterai chez M. Grandvivier mon locataire.</p> + +<p>—Pour? fit le neveu pris d'inquiétude.</p> + +<p>—Pour lui demander, en ton nom, la main de sa +fille qui, m'a appris le concierge, est revenue hier +soir de province.</p> + +<p>Puis Fraimoulu se redressa en ajoutant d'une voix +sévère:</p> + +<p>—Car j'aime à croire, ainsi que je te l'avais ordonné, +que tu as rompu une liaison que la morale +réprouve?</p> + +<p>Gontran sentit que les choses allaient se gâter. +Évitant de répondre, il prit son chapeau et fila en +s'écriant:</p> + +<p>—Quatre heures! Pourvu que je trouve encore +mon pédicure!</p> + +<p>Mais Fraimoulu n'était pas homme à se contenter +de cette défaite. Resté seul, il gronda furieusement:</p> + +<p>—Le coquin a gardé sa donzelle. Décidément, il +faut que j'aille moi-même la flanquer à la porte. +Avant quarante-huit heures, la pécore aura de mes +nouvelles... Quel branle-bas je ferai!</p> + +<p>En effet, deux jours après, Fraimoulu, habillé de +neuf, arrivait à la maison de son neveu. Le concierge, +qui le connaissait, le salua en disant:</p> + +<p>—Monsieur est de la ripaille? Il paraît qu'on va +gaiement festoyer, à cinq ou six, ce soir, chez +M. votre neveu?</p> + +<p>—Dame! Il faut bien se donner quelques joyeux +instants; la vie est si triste! débita Fraimoulu de son +air le plus paterne.</p> + +<p>Mais, au pied de l'escalier, sa bile se remua:</p> + +<p>—Ah! ah! grinça-t-il, mon pierrot de neveu et +quelques vauriens de sa sorte vont godailler avec la +donzelle et des filles de son acabit! J'arrive à propos... +Quelle branle-bas! Quel chabanais! Quel +boucan je vais leur payer!</p> + +<p>Ensuite, instruit par l'expérience, il murmura +avec un malin sourire:</p> + +<p>—Plus souvent que j'arriverais par le grand escalier! +Ils ne m'ouvriraient pas après m'avoir reconnu +par le trou que, j'en suis certain, ils doivent avoir +pratiqué pour reconnaître les visiteurs. Usons donc +de ruse en montant par l'escalier de service et en me +présentant à la porte de la cuisine... On croira ouvrir +au charbonnier ou à un autre fournisseur.</p> + +<p>Arrivé au cinquième, Fraimoulu n'eut pas besoin +de frapper. Pour établir un courant d'air dans la cuisine +envahie par la fumée, la porte était grande ouverte.</p> + +<p>Et l'oncle aperçut une charmante blonde qui, une +cuillère de bois à la main, remuait un ragoût mijotant +sur le fourneau.</p> + +<p>Immédiatement, Fraimoulu fut captivé par deux +de ses cinq sens: la vue et l'odorat. Ses yeux ébahis +s'arrêtèrent avec complaisance sur la jeune et gracieuse +cuisinière, et son nez, le nez d'un homme qui +pendant huit jours n'avait flairé que les puants ratas +de quatorze maritornes, ouvrit ses narines béantes +au ravigotant fumet du contenu de la casserole que +remuait la jolie blonde. Lesdites narines charmées +humèrent même si bruyamment l'arôme, qu'au bruit +de leur aspiration avide, la gentille femme se retourna.</p> + +<p>A la vue de Fraimoulu, elle eut une secousse de +tout le corps, poussa un cri de frayeur, sembla d'abord +vouloir s'enfuir, puis, décidée sans doute à attendre +l'ennemi, elle revint à sa casserole.</p> + +<p>Grave, majestueux, le front redevenu rigide, bref, +avec toute l'allure de l'homme décidé à faire son +branle-bas, Fraimoulu s'approcha du fourneau et +d'une voix sévère:</p> + +<p>—Me connaissez-vous, mademoiselle?</p> + +<p>—Non, monsieur, dit la blonde, sans lever le nez +de dessus sa casserole et jouant plus que jamais de +sa cuiller de bois.</p> + +<p>—Sachez donc que je suis l'oncle de Gontran, +votre maître... car vous êtes sa cuisinière, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oh! non; cuisinière d'occasion, pour aujourd'hui +seulement, répondit la jeune femme qui paraissait +peu à peu s'enhardir.</p> + +<p>—Oui, je comprends, on vous a prise en <i>extra</i> +pour préparer l'orgie que mon neveu offre à ses vauriens +et à ses poupées.</p> + +<p>Cette fois, la cuisinière leva sur l'oncle ses grands +yeux bleus, qu'elle avait fort doux, et répéta:</p> + +<p>—Ses poupées!</p> + +<p>—J'entends les deux ou trois filles qui viennent +faire la partie de la créature dévergondée avec laquelle +mon neveu se traîne dans un concubinage sans +vergogne.</p> + +<p>Fraimoulu, on le voit, ne ménageait pas ses termes. +Il les ponctua d'un air sarcastique qu'il fit suivre de +ces paroles rageusement débitées:</p> + +<p>—Ah! il y a une orgie ce soir à la tour! Je vais +y mettre le holà, moi!</p> + +<p>Et il s'avançait vers la porte qui conduisait à la +salle à manger, quand la jeune femme s'élança au-devant +de lui et s'écria vivement:</p> + +<p>—Mais vous vous trompez, monsieur, il n'y a pas +de femmes. Il sont quatre hommes à ce repas qui est +un dîner d'affaires.</p> + +<p>—Dîner d'affaires? Je n'en crois rien! fit narquoisement +Fraimoulu en secouant la tête de façon incrédule.</p> + +<p>Mais, à secouer la tête, il faisait passer et repasser +son nez au-dessus de la casserole dont le parfum +onctueux chatouilla son odorat.</p> + +<p>—Que fricassez-vous donc là dedans qui sent si +bon, mon enfant? demanda-t-il d'une voix dont le +changement indiquait que le gourmand, au régime +depuis huit jours, avait remplacé l'oncle irrité.</p> + +<p>—Un poulet sauté.</p> + +<p>—Et dans cet autre récipient?</p> + +<p>—Des écrevisses bordelaises.</p> + +<p>—Et là dedans?</p> + +<p>—Un fondu de foies Périgueux.</p> + +<p>—Savez-vous que tout cela embaume? lâcha Fraimoulu +dont les narines jouaient comme un soufflet +pendant que sa langue se promenait sur ses lèvres +avec une remarquable sensualité.</p> + +<p>Puis avec une certaine surprise:</p> + +<p>—Mais, alors, vous êtes donc fine cuisinière, ma +toute belle? reprit-il.</p> + +<p>—Cordon bleu? Oh! non. J'ai simplement des +dispositions.</p> + +<p>Fraimoulu prit la balle au bond.</p> + +<p>—Des dispositions qu'il faut venir perfectionner +chez moi... à mon service. Puisque vous n'êtes ici +qu'en <i>extra</i>, vous ne pouvez refuser la place que je +vous propose.</p> + +<p>La jeune femme fit la moue et répliqua tout net:</p> + +<p>—Je ne veux qu'un maître d'un bon caractère.</p> + +<p>—J'ai donc l'air d'un ours, moi? dit Fraimoulu +abasourdi.</p> + +<p>—Dame! un monsieur qui menace de tomber +comme une bombe en plein dîner de gens qui sont +bien tranquillement en train de parler d'affaires... +Un monsieur qui, sans la connaître, traite une +femme de créature dévergondée...</p> + +<p>—Oh! pour celle-là, je ne change rien à mon opinion. +Si mon neveu l'épouse, je le déshérite, gronda +l'oncle repris par la colère.</p> + +<p>—Là! là! vous voyez? Voilà que vous vous remettez +à rager... Je vous le demande, est-ce d'un +bon caractère?</p> + +<p>C'était si gentiment dit, d'une voix si douce, avec +un regard si caressant, que la bile s'apaisa aussitôt +chez Fraimoulu qui se mit à rire en répliquant:</p> + +<p>—Savez-vous, mignonne, que vous êtes une vraie +sirène? Vous me feriez croire que des vessies sont +des lanternes... Ainsi, avec votre prétendu dîner +d'affaires...</p> + +<p>—Je vous le répète, ils sont quatre hommes. D'abord +votre neveu, qui veut voler de ses propres ailes +en se lançant dans des travaux; puis son maître, +l'architecte chez lequel il a étudié, qui compte le +guider de ses conseils; puis M. Frédéric Bazart, dit +La Godaille, enrichi par un héritage, qui doit fournir +à votre neveu les fonds de leur association; enfin +M. Camuflet, un ex-gros entrepreneur, qui se charge +de leur procurer des entreprises... Là, êtes-vous content? +Cela fait-il bien quatre hommes?</p> + +<p>Ce disant, la belle blonde était en train de faire +passer de la casserole sur un plat son poulet sauté.</p> + +<p>—Et elle n'est pas là? insista Fraimoulu.</p> + +<p>—Qui, elle?</p> + +<p>—La créature dévergondée.</p> + +<p>—Encore! lâcha la jeune femme qui sembla bien +près de se fâcher.</p> + +<p>Mais elle se calma et reprit:</p> + +<p>—Je vais vous mettre à même de vous convaincre.</p> + +<p>En revenant de leur porter le poulet sur la table, je +laisserai les portes du couloir de dégagement ouvertes +et, d'ici, vous les entendrez causer.</p> + +<p>Sur ce, elle planta la cuillère de bois dans la main +de Fraimoulu en ajoutant:</p> + +<p>—Pendant mon absence, tournez le fondu de foies +Périgueux, pour qu'il n'attache pas au fond de la +casserole.</p> + +<p>Et elle partit en emportant son poulet sauté.</p> + +<p>De sorte que Fraimoulu, qui était arrivé furibond, +bien décidé à faire un effroyable boucan, se mit à +agiter la cuillère en se disant avec un sourire:</p> + +<p>—Elle est drôlette, cette petite. Elle me plaît vraiment.</p> + +<p>Quand la blonde revint elle avait tenu parole, car, +grâce aux portes ouvertes qui laissaient arriver les +voix à la cuisine, Fraimoulu entendit Camuflet qui +disait:</p> + +<p>—Oui, messieurs, voilà comment mes trois mariages, +tous nuls, n'étaient en réalité, que trois +simples concubinages. Je croyais être un modèle de +vertu conjugale quand je n'étais, en somme, qu'un +débauché endurci.</p> + +<p>—Mais, fit la voix de Gontran, comment avez-vous +découvert le pot aux roses?</p> + +<p>—J'avais dans mon jeu ma portière qui finit un +jour par me dire: «Voici bien trente fois qu'il est +venu ici un bonhomme qui a affaire avec vos trois +belles-mères. Je ne sais pas ce qu'il a manigancé +avec elles trois, mais je suis certaine qu'il vient pour +leur réclamer de l'argent qu'on ne lui donne pas, car +il s'en va toujours furieux en les baptisant de +coquines, voleuses, ribaudes, etc., etc. C'est un +nommé Bédaric écrivain public, rue de la Ferronnerie. +Allez le voir. Je crois qu'avec un billet de cent +francs vous lui délierez la langue.»</p> + +<p>—Et vous avez profité du conseil de votre portière? +demanda la voix de La Godaille.</p> + +<p>—Comme bien vous pensez. Et, pour mes cent +francs, le Bédaric me dit: «1° C'est moi qui ai conseillé +à la veuve, votre première belle-mère, de vous +couler sa fille adultérine en se servant des actes concernant +sa fille légitime qui était morte. Cas de nullité. +2° Votre seconde belle-mère n'était pas veuve. +Je lui ai fabriqué l'acte de décès de son époux Pietro, +un ivrogne qui avait disparu et dont il aurait fallu +avoir le consentement. Cas de nullité. 3° Enfin votre +troisième belle-mère n'est ni Buffard, ni Palombes, +ni veuve de général, ni mère de sa fille, une jeune +et jolie rempailleuse de chaises qu'elle vous a colloquée +à l'aide d'actes faux que je lui ai fournis. Cas +de nullité!... Voilà ce que j'ai fait pour ces trois +coquines qui m'avaient accablé de belles promesses +et dont je n'ai jamais pu tirer un sou. Parole d'honneur! +c'est à dégoûter d'obliger le monde!»</p> + +<p>—Saperlotte! il vous en a appris pour votre +argent, le consciencieux Bédaric! dit La Godaille.</p> + +<p>—Qu'en est-il arrivé? demanda Gontran.</p> + +<p>—Qu'un beau matin j'ai tout conté à mes trois +commères que j'ai invitées à déguerpir de bonne volonté +si elles ne voulaient pas voir venir la police.</p> + +<p>—Et elles se sont exécutées de bonne grâce?</p> + +<p>—Sauf la Buffard des Palombes qui avait grimpé +sur la fontaine en menaçant de n'en descendre qu'au +jugement dernier. J'ai fait venir deux commissionnaires +qui ont porté Buffard et fontaine dans la rue.</p> + +<p>—Que sont devenues ces trois femmes?</p> + +<p>—Oh! de cela j'ai fait le cadet de mes soucis.</p> + +<p>Camuflet avait à peine achevé sa réponse que, de +la cour de la maison, monta jusqu'au cinquième +étage une voix fausse, éraillée, canaille, glapissant +une de cet abracadabrantes chansons des rues dont +la stupidité stupéfie le plupart de ceux qui les écoutent:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'humanité, c'est le flambeau de l'âme.</p> +<p>Efforcez-vous afin qu'on soit heureux.</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rendez le sort moins pénible à la femme.</p> +<p>Que la faim jette aux bras de nos gommeux.</p> +<p>Oui, que demain le travail à l'aiguille</p> +<p>Se paye bien, libre de ses appas,</p> +<p>La femme alors ne se fera plus fille.</p> +<p class="i4">Députés, ne dormez-vous pas!</p> + </div> </div> + +<p>Et deux autres voix féminines répétèrent en +choeur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Députés, ne dormez-vous pas!</p> + </div> </div> + +<p>Puis, un organe masculin hurla ces mots:</p> + +<p>—Un petit chou, ch'il vous plaît!</p> + +<p>Après une courte pause, le timbre crapuleux de +la <i>prima donna</i> reprit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Avez toujours la fibre créatrice.</p> +<p>De l'eau! de l'air pour la salubrité!</p> +<p>Mais, avant tout, il faut que l'on bâtisse.</p> +<p>Le bâtiment, c'est la prospérité!</p> +<p>Car Mahomet l'a dit en grand prophète:</p> +<p>«Quand, par malheur, le bâtiment, hélas!</p> +<p>Ne marche plus, aussitôt tout s'arrête!!!»</p> +<p class="i4">Députés, ne dormez-vous pas?</p> + </div> </div> + +<p>Cependant Camuflet s'était levé de table, tout surpris.</p> + +<p>—Ah çà! je connais chacun de ces galoubets-là, +moi! dit-il en allant passer le nez à la fenêtre.</p> + +<p>—Ciel! mes belles-mères! s'écria-t-il.</p> + +<p>C'était, en effet, le trio, réuni par une commune +infortune, qui en était réduit à chanter dans les +cours, sous la direction et la surveillance de Piétro.</p> + +<p>Le terrible Auvergnat menait à poings fermés sa +troupe dont il s'était constitué le caissier, ce qui +donnait à supposer que les trois malheureuses pouvaient +manger à peu près tous les deux jours et que +leur cornac devait être pochard tous les soirs.</p> + +<p>Camuflet eut un bon mouvement.</p> + +<p>—J'ai justement une pièce fausse de dix sous que +mon notaire m'a coulée hier, se dit-il.</p> + +<p>Et il lança par la fenêtre son aumône, au moment +où Piétro répétait:</p> + +<p>—Un petit chou, ch'il vous plaît!</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Cependant, à la cuisine, la gracieuse blonde disait +à Fraimoulu:</p> + +<p>—Hein! vous les entendez? Êtes-vous convaincu, +à présent, qu'il n'y a que des hommes? Voulez-vous +toujours entrer pour faire votre charivari?</p> + +<p>—Non. Du moment que la créature n'est pas là. +Je tenais seulement à lui jeter à la face que, si elle +se faisait épouser, je déshériterais mon neveu.</p> + +<p>Après cette dernière phrase qui témoignait de sa +rancune toujours vivace, Fraimoulu rabaissa ses +manchettes qu'il avait relevées pour tourner la +sauce, et continua:</p> + +<p>—Je n'ai donc plus qu'à filer pour aller, moi +aussi, dîner, car je meurs de faim.</p> + +<p>—Il ne vous manquait plus que d'être menteur! +lança la jeune femme d'une voix sèche.</p> + +<p>—Moi! fit l'oncle abasourdi par le compliment. +En quoi ai-je donc menti?</p> + +<p>—Quand vous m'avez complimentée sur ma cuisine. +Si elle est si bonne que cela, pourquoi ne +voulez-vous pas en manger?</p> + +<p>—Mais..., commença Fraimoulu.</p> + +<p>La gentille cuisinière ne le laissa pas finir. Elle le +poussa vers le buffet en disant d'un petit ton d'autorité:</p> + +<p>—Il n'y a pas de mais. Tenez, vous trouverez là +tout ce qu'il faut pour dresser notre couvert sur la +table de cuisine pendant que je vais leur servir le +dessert.</p> + +<p>Et elle laissa Fraimoulu qui, sous le charme de la +gentillesse avec laquelle il venait d'être tarabusté, +se mit à dresser le couvert en murmurant:</p> + +<p>—Décidément, elle est drôlette, la petite. Elle me +plaît de plus en plus.</p> + +<p>Cinq minutes après, ils dînaient en tête à tête, +dans la cuisine, dévorant à belles dents, et, à chaque +bouchée, Athanase répétait:</p> + +<p>—Sapristi! que c'est bon!</p> + +<p>Tout à coup, dans la salle à manger, se fit entendre +la voix de Camuflet disant:</p> + +<p>—Monsieur Bazart, je bois à votre prochain mariage.</p> + +<p>—Comment! vous vous mariez? s'écria Gontran.</p> + +<p>—M. Grandvivier m'a fait, hier, l'honneur de +m'accorder la main de sa fille.</p> + +<p>Sur quoi Gontran répliqua:</p> + +<p>—Alors nos mariages se feront en même temps, +car, moi aussi, je me marie. J'épouse ma maîtresse, +malgré l'opposition de mon oncle, bon et digne +homme que j'aime de tout mon coeur et qui, après +son premier mouvement de colère passé, sera tout +heureux de nous recevoir chez lui; car, Henriette et +moi, nous avons décidé de venir égayer sa vie un +peu morne de célibataire et de l'entourer de nos +soins.</p> + +<p>Gontran s'interrompit pour rire avant d'ajouter:</p> + +<p>—Sans compter que nous réaliserons un de ses +rêves... lui qui va chercher si loin ce que nous lui +amènerons sous la main, c'est-à-dire un cordon bleu +qui lui fasse des petits plats... et Henriette y a la +main... comme vous avez pu en juger ce soir, +puisque c'est elle seule qui a cuisiné notre dîner.</p> + +<p>En entendant ces mots, Fraimoulu, ahuri, regardait +Henriette, bouche béante, yeux grand ouverts. +Il arriva enfin à bégayer:</p> + +<p>—Quoi! c'est vous qui...</p> + +<p>—Qui suis la créature dévergondée.</p> + +<p>—Et vous consentiriez, dans mon existence de +garçon que la vieillesse attristera bientôt, à venir +apporter votre jeunesse et votre gaieté?</p> + +<p>Henriette jugea sa cause gagnée.</p> + +<p>—Et à vous confectionner de bons petits plats, +oui, mon oncle, dit-elle.</p> + +<p>Il se leva, la prit par la main, et l'entraîna vers la +salle à manger où, quand il eut fait son apparition, +il articula d'une voix sévère:</p> + +<p>—Gontran, si tu n'épouses pas ta maîtresse, je te +déshérite!!!</p> + +<p>Alors, levant les yeux vers le ciel ou, pour mieux +dire, vers un crocodile empaillé accroché au plafond, +il s'écria d'une voix triomphante:</p> + +<p>—Enfin, j'ai conquis une cuisinière!!!!!!</p> + + +<p>FIN</p> +<br><br><br><br> + + + + + + + + + + +<p class="sml">EN VENTE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p> + +<p class="sml">OUVRAGES D'EUGÈNE CHAVETTE</p><br> + + + +<p class="sml">LES PETITES COMÉDIES DU VICE, 1 vol. illustré +par Benassit (25e mille)... 3 fr. 50</p> + +<p class="sml">LES PETITS DRAMES DE LA VERTU. 1 Vol. illustré +par Kauffmann (20e mille)... 3 fr. 50</p> + +<p class="sml">LES BÊTISES VRAIES. 1 vol. illustré par Kauffmann +(16e mille)... 3 fr. 50</p> + +<p class="sml">LA VEUVE ROSSIGNOL (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LA CLÉOPATRE (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LA BANDE DE LA BELLE ALLIETTE (20e mille). +1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">FIL-A-BEURRE (18e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LE PLAN DE CARDEUC (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES (8e mille). +1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LE TOMBEUR-DES-CRANES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LILIE, TUTUE, BÉBETTE. 1 vol. in-16... 0 fr. 60</p><br> + + + +<p class="sml">PARIS</p><br> + +<p class="sml">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br> + +26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON</p><br> + + +<p class="sml">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière II, by Eugène Chavette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II *** + +***** This file should be named 16796-h.htm or 16796-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/9/16796/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. 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