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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/16795-8.txt b/16795-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d8872b3 --- /dev/null +++ b/16795-8.txt @@ -0,0 +1,11738 @@ +Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière I, by Eugène Chavette + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La conquête d'une cuisinière I + Seul contre trois belles-mères + +Author: Eugène Chavette + +Release Date: October 3, 2005 [EBook #16795] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I + +[Illustration] + + SEUL + + CONTRE TROIS BELLES-MÈRES + + + + PAR + + EUGÈNE CHAVETTE + + + + + + I + + +--Des femmes, parbleu! aies-en dix à la fois, vingt... cent même!... Ce +n'est pas moi qui t'en blâmerai, puisque je te prêche d'exemple. Mais +ce que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement, c'est ce qu'on +appelle vulgairement un _collage_. + +Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux déjeuneurs attablés dans un +cabinet du café Anglais, ayant vue sur le boulevard. Après un succulent +repas, ils en étaient au moment du moka. + +Après s'être humecté le palais d'une gorgée de café, le parleur reprit +la parole: + +--Non, non, cher neveu, pas de concubinage! Pas de cette liaison bête +à ton âge, qui vous endort à l'heure d'être frétillant, qui abrutit ces +belles années de la jeunesse qu'un homme doit employer à jeter sa gourme +afin de faire, plus tard, un bon mari! + +Le second convive, un fort beau garçon de vingt-cinq ans, allait +répliquer, mais son morigéneur ne lui en laissa pas le temps. + +--Quand ta mère, ma bonne et chère soeur, est morte, reprit-il, elle te +laissait une quarantaine de mille francs. J'ai eu la main heureuse à +te placer cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs de rente. +Ajoutons-y les trois autres mille francs de ta place, puis, enfin, les +quatre mille que, bon an mal an, tu me soutires à l'aide de carottes +plus ou moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de mille +francs, plus que suffisants pour un jeune homme qui, comme toi, n'est +pas complètement oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges à +droite et à gauche, avec la brune et la blonde, bravo!... mais qu'ils ne +te servent qu'à lutter stupidement contre la gêne d'un collage, pouah! +pouah! mon très cher neveu! + +Et, après cette tirade, l'ennemi du concubinage huma une nouvelle gorgée +de café. + +Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit air étonné pour +demander: + +--Mais, mon oncle, à propos de quoi me dites-vous cela? + +Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait sous le nez pour +régaler ses narines de l'arôme du moka, l'oncle regarda son neveu en +face et répliqua d'un ton doucement grondeur: + +--Ne fais donc pas la bête, Gontran! As-tu, par hasard, la prétention +de rouler un vieux singe de ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te +trouvais chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois, à chaque +visite, j'ai beau sonner à tour de bras, tu me laisses le nez devant la +porte fermée après que, j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque +trou invisible, donnant sur le carré... Je la connais, cette blague-là; +je la faisais autrefois à mon bottier. Or, si tu ne me laisses plus +mettre le pied dans ton domicile, c'est parce que tu y vis maritalement +avec une donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en face et +soutiens-moi le contraire! + +N'osant pas nier, le neveu tenta d'atténuer sa faute: + +--Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, distinguée, bien élevée, +avança-t-il. + +--Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais, je trouverais +qu'elle ressemble à beaucoup d'autres de ma connaissance... Je la vois +d'ici ta perle. Une monteuse de coups qui pose à l'élève de Saint-Denis, +à la princesse en sucre, grimaçant au moindre mot de gaudriole, faisant +ses yeux sur le plat en broyant sur le piano la _Dernière Pensée de +Weber_... Ah! si tu savais comme, à moi aussi, on a tenté de me pousser +la _Dernière Pensée de Weber_! Mais je ne me laissais pas engluer, +attendu que ce n'est pas de ce côté-là que je cherche, avec les femmes, +d'où vient le vent. Aussi, dès la seconde séance de piano, je filais à +la sourdine en me disant: «A un autre la mijaurée! Je ne la prête pas, +je la donne!» + +Après cette profession de foi, débitée d'une voix railleuse et pleine +d'une fatuité passablement ridicule, l'oncle reposa sur la table sa +tasse vidée, en ajoutant d'un ton un peu sec: + +--Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lâcher ta belle et de courir +à d'autres amours moins collantes. Je tiens à te trouver libre du plus +petit lien quand viendra le jour où je t'aurai obtenu la fiancée que je +guette depuis longtemps pour toi. + +Puis, en appuyant sur les mots: + +--C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Dès demain, plus de collage, +ajouta-t-il. + +Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner sa cause, au moins +d'obtenir un délai. + +--Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au lendemain, abandonner +une pauvre femme sans ressources. + +--C'est juste! fit l'oncle. + +Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille qu'il ouvrit en +poursuivant: + +--J'avais prévu ton objection et préparé ma réponse. Tiens, voici dix +mille francs que tu donneras à ta dulcinée en l'invitant à aller jouer +ailleurs sa _Dernière Pensée_ de Weber. + +Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un paquet de billets de +banque. + +Ensuite, comme s'il regardait la question complètement vidée, il passa à +un autre sujet: + +--Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien marié, mon garçon, et si +mes espérances se réalisent, la fille que, je te le répète, j'ai en vue +pour toi, te fera des plus riches... Une dot énorme, mon cher! + +--Oh! riche, répéta Gontran avec ironie, pensez-vous que les grosses +dots des filles aillent tout droit aux garçons sans le sou comme moi? + +--Comment! sans le sou comme toi! Ah çà! est-ce que tu te figures que ma +succession ne te produira que des cailloux?... Sans parler des deux +cent mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu peux compter +encore, après moi, sur soixante mille livres de rente... Seulement, +neveu, je te préviens que je te les ferai attendre le plus tard +possible. + +Ce disant, l'oncle avait redressé son torse vigoureux, qu'il se mit à +palper du plat de ses mains en continuant d'une voix joyeuse: + +--Car le coffre est bon et durera longtemps... Une santé de fer... J'en +suis encore à connaître un simple mal de tête. + +Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie au péché mignon +de son oncle. + +--Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait que votre santé +fût vraiment de fer pour avoir résisté à tant de conquêtes... car vous +les comptez par centaines, vos conquêtes. + +Agréablement chatouillé en son amour-propre d'homme à bonnes fortunes, +l'oncle dodelina la tête en disant d'une voix attendrie: + +--Le fait est qu'elles ont été nombreuses, les brunes, blondes et +rousses qui ont égayé mon existence. + +--Et nombreuses aussi seront celles qui l'égayeront encore. + +--Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle d'un ton un peu +attristé. + +--Allons donc! Qu'importe l'âge quand le coeur a toujours vingt ans et +que, comme vous disiez, on possède une santé de fer!... Vous êtes de la +même étoffe que le duc de Richelieu qui, à quatre-vingts ans, dit-on, ne +s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire. + +--Oh! oh! lâcha modestement le quinquagénaire, quatre-vingts ans! Je ne +suis pas aussi ambitieux. + +--Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore quinze années sur la +planche à cueillir les myrtes. + +--Je ne demande pas mieux que de te croire, Gontran, modula gentiment +l'oncle, caressé doucement par l'espérance. + +Le neveu crut le moment propice pour plaider la cause de sa maîtresse, +condamnée par ce juge si plein d'indulgence pour lui-même. Il +allait entamer son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui +s'enorgueillissait de son dire: + +--Mais dans toutes ces conquêtes, que tu chiffres toi-même par +centaines, pas un seul collage!!! pas un seul collage! tu m'entends? + +Et, ramené ainsi à la question, il montra au jeune homme le paquet de +billets de banque, restés sur la nappe, en ajoutant: + +--Mets-moi ça dans ta poche et, dès demain, tu sais? ta demoiselle +dehors! que mon exemple te serve de leçon. + +Ensuite, revenant à ses moutons, il reprit: + +--Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais, baste! ça durera ce +que ça durera! Le jour où il me faudra dételer, alors j'userai de la +consolation que je me suis ménagée pour mes vieux jours. + +--La consolation? répéta le neveu sans comprendre. + +--Oui. Tout à l'heure je te disais que le coffre était solide... Et +l'estomac donc!!! Un estomac à digérer des cailloux! Jusqu'à ce jour +les femmes ont été ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai été +bâfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gardé ses forces vives. Quand +viendra l'heure où les femmes seront devenues des pommes trop vertes +pour mon âge, alors je m'abandonnerai à la bonne nourriture. + +--Autrement dit la gourmandise. + +--Oui, la gourmandise, ce réel et sérieux plaisir de la verte +vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et qui se présente deux fois par +jour. Avec un bon estomac, partant un bel appétit, et soixante mille +livres de rente, la gourmandise vous conduit agréablement à la fin de +votre carrière. + +--Alors vous cultiverez les petits plats? + +--Je ne te dis que ça, mon neveu. + +--Vous hanterez les grands restaurants? + +--Du tout! du tout! fit l'oncle vivement. + +--Où trouverez-vous donc alors vos fameux petits plats fins? + +--Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants flattent le palais, +j'en conviens... mais, à la longue, avec leurs sauces et leurs épices, +ils empâtent le goût et échauffent l'intestin... Une cuisine ne +peut-elle pas être à la fois saine et délicate, quand elle est +surveillée et bien dirigée?... Aussi, chez moi, aurai-je toujours un +oeil vigilant sur mes fourneaux, un nez inquiet dans mes casseroles. + +A ce programme énoncé par son oncle, Gontran haussa les épaules en +disant: + +--En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez que d'affreuses +ratatouilles. + +--Pourquoi? + +--Parce que tout bon chef ne vous tolérera pas ainsi perpétuellement sur +son dos... Vous ne pourrez conserver aucun artiste culinaire et vous en +serez réduit à des marmitons empoisonneurs. + +L'oncle secoua la tête en disant: + +--Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront à mes casseroles, +attendu que jamais la main d'un homme, c'est mon avis, ne vaut, pour +certaines préparations, celle d'une femme. + +--Ah! vous prendrez une cuisinière? + +--Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre. + +--Heu! heu! fit ironiquement le neveu. + +--Pourquoi ton heu! heu! + +--Parce que vous dites tranquillement que vous aurez un cordon bleu de +premier ordre, et que vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous +serait peut-être plus facile de dénicher un merle blanc. + +--J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est rien qu'on ne puisse +se procurer, déclara l'oncle avec l'aplomb d'un homme qui possède +soixante mille livres de rente. + +En même temps qu'il faisait cette réponse, l'oncle avait machinalement +regardé, par la fenêtre, le trottoir du boulevard où se croisaient les +nombreux passants. + +Tout à coup il se leva brusquement de table en s'écriant d'une voix +joyeuse: + +--Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui passe là-bas! D'où +diable sort-elle? Voici un siècle que je ne l'ai vue... il faut que je +la rattrape. + +Et, tendant la main à Gontran en guise d'adieu, il s'élança vers la +porte du cabinet à la poursuite de mademoiselle Pistache. Pourtant, +sur le seuil de la pièce, il se retourna pour lancer cette dernière +recommandation: + +--Et, tu sais, lâche ton collage. + +Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la carte à payer, mais +ayant toujours devant lui, sur la table, le paquet des dix billets de +mille francs. + + + + + II + + +En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance qu'avait sur +lui le gibier qu'il allait chasser. + +Cent mètres au plus le séparaient de la demoiselle Pistache qui filait, +trottant menu et découvrant un fort joli bas de jambe, car l'asphalte un +peu boueux du trottoir l'obligeait à retrousser ses jupes. + +--Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle me mener au diable? +Bast! j'en ai vu bien d'autres! se dit-il en se lançant sur la piste. + +Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'était un ardent et infatigable +suiveur de femmes que cet aimable homme qui, de ses nom et prénom, +s'appelait Athanase Fraimoulu. + +Quand son neveu, en évaluant ses conquêtes par centaines, avait trouvé +en lui l'étoffe d'un Richelieu, il avait eu tort et raison. S'il fallait +s'en tenir à la quantité, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par +la qualité, ce n'était plus qu'un Richelieu _à l'échalote_ (qu'on nous +permette le mot), car Athanase Fraimoulu n'était pas difficile sur +la catégorie de ses victimes. D'où qu'elle vînt et quelle que fût sa +position, sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle fille attirait +son hommage. Commune viande de boucherie lui plaisait mieux que fines +cailles et, comme il avait argent en poche et qu'il n'aimait pas +soupirer longtemps aux étoiles, il triomphait uniquement des vertus +de composition facile. «Mon beau Nanase, mon Tatase chéri,» double +abréviatif de son petit nom, que lui murmuraient au passage, sur le +boulevard, les prêtresses du plaisir, le faisait se rengorger tout +superbe comme un dompteur au milieu des bêtes féroces qu'il a vaincues. + +Une passion aussi absorbante aurait dû le conduire à l'égoïsme le plus +parfait. Pourtant, il n'en était rien. Tant qu'un jupon n'était pas sous +les yeux de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, serviable et, +surtout, intelligent. Il avait reporté sur son neveu Gontran Lambert, +l'affection profonde qu'il avait eue pour sa soeur, la mère du jeune +homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruinée en poursuivant les +plus stupides recherches. Fraimoulu avait placé le peu de la succession +maternelle qui revenait à Gontran et, de ses propres deniers, il avait +pourvu à l'éducation de son neveu. Au sortir du collège, il avait placé +le jeune homme chez un architecte. «Quand le bâtiment marche, tout +marche», s'était-il dit, en poussant son neveu vers une profession qu'il +comptait lui faciliter avec ses écus. La preuve en était dans ces deux +cent mille francs, mis, par lui, de côté pour la dot de Gontran qu'il +voulait marier et bien marier. + +Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en vue, pour son neveu, un +excellent parti. Il le couvait avec soin, le surveillait, l'isolait de +toute compétition dangereuse. Deux fois, il était parti pour entamer +l'affaire avec les parents de la jeune fille, mais la fatalité avait +voulu que ces deux fois-là fussent par un jour de pluie et l'amoureux +Athanase, l'une et l'autre fois, avait été détourné de son droit chemin +par une jolie jambe de femme à suivre. + +A cette double distraction, il s'était donné pour excuse que cette poire +de mariage à cueillir n'était pas encore tout à fait mûre. De plus, +Gontran, un peu trop jeune pour le ménage, n'avait pas eu le temps, +suivant son expression, de «jeter ses gourmes». + +Mais, aujourd'hui, tout était à point. L'heure était venue. Aussi +Fraimoulu s'était-il bien promis, tout aussitôt après avoir déjeuné avec +son neveu, de se rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle +visée par lui, et, séance tenante, de lui bâcler l'affaire. + +Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait proposé, mais le mollet de +Caroline Pistache, qui passait, avait disposé. + +Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier son neveu, n'avait pas +cette fois à se donner l'excuse qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car +il avait été déjà le «petit Tatase» de mademoiselle Pistache. + +Arrivé à vingt mètres de celle qu'il poursuivait, il maintint cette +distance, réglant son pas sur celui de la belle dont son regard admirait +les rondeurs du bas de la jambe que les jupes retroussées mettaient à +découvert. + +--Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il en voyant sa prochaine +proie dépasser le faubourg Montmartre. + +Il pressa le pas, et, déjà il avait raccourci la distance de moitié +quand, soudain, il fit un brusque arrêt en murmurant, tout ébahi +d'admiration: + +--Sapristi! la magnifique créature!!! D'où diable Pistache la +connaît-elle? + +En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa marche, arrêtée au +passage par une autre femme marchant à sa rencontre. + +Quiconque aime les beautés plantureuses aurait partagé l'admiration de +Fraimoulu pour celle qu'il traitait de créature magnifique. C'était +une femme d'une trentaine d'années, aux robustes formes, aux traits +réguliers, mais massifs, à l'opulente chevelure, tout éclatante de force +et de santé... un Rubens! comme on dit. + +Vêtue d'une robe de laine, bien ajustée sur ses formes rebondies et +fermes, elle portait un tablier de soie noire et, sur ses cheveux un peu +ébouriffés, s'étalait un bonnet de linge dont les rubans flottaient sur +son dos. A son bras était passé un panier à carré long, muni d'un double +couvercle. + +C'était elle, à ce moment, qui parlait et ce qu'elle racontait devait +être du dernier drôle, car Pistache, en l'écoutant, pouffait de rire... + +Cependant, Athanase, arrêté sur place et les yeux dardés étincelants sur +la femme au panier, se disait en interrogeant sa mémoire: + +--Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai déjà vue... Oui, mais +où ça?... Je demanderai tout à l'heure à Pistache des renseignements qui +m'éclaireront sur l'endroit où je me suis rencontré avec ce morceau de +roi. + +Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi pouvait conter de si +cocasse à Pistache, qui s'en tenait les côtes, Athanase, tournant le dos +aux deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en montre du fameux +marchand de bronzes Barbedienne, s'approcha des causeuses à petits pas +de côté. + +--Ah! quelle roublarde tu fais! bégayait Pistache, secouée par le rire. +Alors tu lui as flanqué un béguin? + +--De premier choix. A ce point qu'il s'est débarrassé de sa femme... +Je le tiens sous le boisseau, mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir +qu'une seule personne, son docteur. + +--Mais si ce médecin allait se tourner contre toi? + +--Pas moyen, ma chère. + +--Pourquoi? + +--Parce que le docteur en question est Gustave, que je lui ai fait +prendre pour médecin. + +--Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave? + +--Un véritable enragé. + +Sans doute que Pistache se crut suffisamment éclairée sur ce point, car +elle aborda un autre sujet. + +--Mais que devient la jeune fille dans tout ça? Elle est d'âge à être +mariée? + +--Aussi est-il question de lui chercher un mari. Au fond, je ne lui en +veux pas, moi, à cette petite. Je pousse d'autant mieux à son mariage +que ça lui fera quitter la boîte. Alors j'aurai l'autre bien entièrement +sous la patte. + +Puis, après un temps d'une seconde: + +--Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon, je te le +promets, ajouta la belle au panier. + +--Il a donc un fort sac? + +--Un sac monstre. + +En plus que tout ce qui venait d'être dit entre les deux femmes +demeurait inintelligible pour Fraimoulu aux écoutes, il lui était +impossible, même avec la clef du mystère, d'y comprendre goutte, car, +tout le temps, il avait été distrait par la question qui se dressait en +son cerveau. + +--Où donc ai-je déjà rencontré cette remarquable bacchante? + +Et, avec l'espoir que sa mémoire s'éclaircirait par une nouvelle +contemplation du visage de ladite bacchante, Athanase se retourna. + +Alors Pistache le reconnut. + +Sans doute que c'était conviction intime chez Pistache que l'agréable +doit toujours céder le pas à l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvât +aux confidences de son amie, elle rompit l'entretien par une courte +phrase, à voix basse, qui, malgré son laconisme, devait désigner +Fraimoulu, car la femme au panier, après un court regard sur Athanase, +prit congé de sa camarade par cette simple phrase: + +--Alors, bonne chance. + +Puis, en même temps que Pistache s'éloignait, elle continua sa route en +sens inverse, se croisant avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un +second regard. + +--Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase en se remettant en +marche sur la piste de Pistache. + +Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la suivait, l'aimable +fille, dont le mollet, pourtant, se montrait découvert de dix +centimètres plus haut, avait perdu soixante-quinze pour cent. + +Tout enthousiasmé par sa rencontre avec la femme au panier, Fraimoulu, +en suivant Pistache, ne marchait plus poussé par l'unique désir de +s'entendre appeler «mon petit Nanase» par la nymphe qui le précédait. + +--Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette épatante Erigone... A +coup sûr, un mot de Pistache me rappellera où je l'ai vue... car, c'est +certain, je me suis déjà rencontré avec cette splendidissime créature... +oui, splendidissime, je maintiens le mot, faute d'en trouver un plus +fort, se disait-il, en proie à un frisson qui lui montait le long de la +colonne vertébrale. + +Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont après un +imperceptible mouvement de tête qui lui fit voir Athanase toujours sur +la piste. + +A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant une distance de vingt +pas entre lui et celle que, naguère encore, il appelait sa proie. + +Arrivée devant sa porte, mademoiselle Pistache, avant de pénétrer +sous la voûte, crut devoir adresser à son poursuivant le plus aimable +sourire. + +Vingt pas, nous l'avons dit, séparaient Fraimoulu de la porte où venait +d'entrer la belle. + +Sur ces vingt pas, notre héros en fit cinq, puis, tout à coup, il +s'arrêta, la figure convulsée par l'effroi, l'oeil hagard, les pieds +comme cloués sur le trottoir. + +--Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il d'une voix saccadée par +une vive et désagréable émotion. + +Néanmoins, après une minute d'attente, il se remit et voulut continuer +sa marche. + +Mais, à son huitième pas, à cinq mètres tout au plus de la porte de +Pistache, il s'arrêta plus brusquement que la première fois. + +--Encore!!! bégaya-t-il d'un ton désespéré. + +Et comme, à ce moment, Pistache, inquiète du retard de celui qu'elle +comptait voir arriver sur ses talons, montrait sa tête à une fenêtre de +l'entresol, il se produisit un fait extraordinaire. + +Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des belles, ce fanatique du +beau sexe montra le poing à Pistache en grondant avec fureur: + +--Va-t'en au diable! satanée femelle! Engeance maudite! + +Et, tournant le dos, il remonta la rue. + +Était-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe charmant fût +subitement devenu une engeance maudite? Quelle cause terrible avait +motivé l'effroi et la colère du galant chevalier des belles au point de +lui faire renier sa devise: «Tout pour les dames»? Ce devrait être, +tout à la fois, bien sérieux et bien désespérant, car lui qui, naguère, +arpentait le trottoir d'une allure si délibérée, s'en allait maintenant, +d'un pas mou, en murmurant tout navré: + +--Toisé! fini!! ratiboisé!!! + +Cette marche ne le conduisit pas loin. Dès qu'il eut tourné sur le +boulevard, il pénétra dans la première maison d'angle, monta deux étages +et sonna à une porte sur laquelle se voyait une plaque portant ces mots: +_Cabillaud, docteur-médecin_. + +A son coup de sonnette vint ouvrir une sémillante blonde d'une vingtaine +d'années, à l'oeil gai, au nez en trompette et qu'à son tablier blanc, +maculé de quelques gouttes de sang qui devait être celui d'une volaille, +il était facile de reconnaître pour la cuisinière de céans. + +Vingt minutes auparavant, Athanase serait tombé en arrêt devant cette +accorte fille. Il n'y fit pas plus attention qu'un chien mis en présence +d'une toile de Raphaël et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir une +réponse négative: + +--M. Cabillaud est-il chez lui? + +--Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinière. + +--Le médecin. + +--Tous deux sont médecins. + +--Celui qui a une verrue sur le nez. + +--Ah! bon! Le père, alors. + +La cuisinière dégagea l'entrée et, quand Fraimoulu eut pénétré dans +l'antichambre, elle lui montra une porte en ajoutant: + +--Tenez, frappez sans crainte de les déranger. Voici plus d'un quart +d'heure que je les entends rire là dedans comme des bossus. Je serais +bien venue pour les écouter; mais, par malheur, j'ai à plumer un poulet, +et je ne puis quitter ma bête pendant que le corps est encore chaud. + +Après ce double renseignement donné sur son habitude d'écouter aux +portes et sur le moment opportun pour plumer une volaille, la cuisinière +quitta le visiteur pour retourner à son poulet. + +Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent pas les trois +coups frappés à la porte par Athanase qui, faute de réponse, se décida à +ouvrir. + +A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi d'une monstrueuse +verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bégayant: + +--Ah! elle est bonne celle-là! Comment as-tu pu l'inventer d'une +pareille force? Moi, dans ma longue carrière de médecin, j'ai dû +quelquefois en pousser à mes malades, mais, au grand jamais, je ne... + +S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son visiteur, +apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole. En une +seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s'écriant d'une voix +aimable: + +--Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je vous prie!... +Aujourd'hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous. + +Et comme, après avoir fait deux pas, le client s'était arrêté en +regardant le deuxième individu qui se trouvait dans le cabinet, le +docteur s'empressa d'ajouter, en montrant le personnage: + +--Oui, de passer chez vous pour vous présenter mon fils Gustave, reçu +médecin depuis six mois, auquel je cède ma clientèle, car l'âge est venu +pour moi de prendre du repos. + +Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon taillé en forces, +s'inclinait devant Athanase, le père continua en riant: + +--Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique, +permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre +santé de fer défie tous les médecins de la terre. + +Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer: + +--Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec vous la médecine perd +son temps, que, tout à l'heure à votre entrée, l'idée m'est venue que +vous vous présentiez en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter mon +dîner... Hein! n'est-ce pas que j'ai deviné? + +Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin réunit le bout de +ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s'écriant: + +--J'ai une cuisinière, voyez-vous? un cordon bleu hors ligne!!! La +déesse des fritures!!! + +--La fée des sauces! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchérissant sur +l'admiration paternelle. + +--Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets à la thurgovienne!!! +appuya le père. + +--Ni pour le soufflé d'andouilles!!! insista Gustave. + +A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement triste de la tête et +cette phrase débitée d'une voix émue: + +--Vous vous trompez, docteur. + +--Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que Clarisse sur le soufflé +d'andouilles? fit Cabillaud père comprenant à tort. + +--Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez à propos de ma santé +que vous prônez à M. votre fils... Elle s'est détraquée! + +--Pas possible! fit sincèrement Cabillaud. + +--Comme je vous l'affirme. + +--Détraquée... depuis longtemps? + +--Il y a vingt minutes à peine. + +Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua en traînant ses mots: + +--Je viens d'être prévenu, comme vous m'en aviez averti jadis, par +ce que vous appelez le signal d'alarme. Il y a vingt minutes, dis-je, +j'étais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied, +le dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation a disparu et, +alors, il m'a semblé que... + +--... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement Cabillaud père. + +--... Que vous fouliez un tapis? demanda en même temps Cabillaud fils. + +--Précisément! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant. + +Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent, puis le papa, en +grattant sa verrue, prononça gravement: + +--Mauvais signe! + +--Vilain pronostic! déclara Gustave. + +Et les deux médecins s'unirent en choeur pour dire: + +--Première menace de la paralysie générale!!! Il faut renoncer au beau +sexe!... Dételez, dételez vite. + +--Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment où j'ai éprouvé +cette singulière sensation, je me suis aussitôt souvenu de ce que vous +m'avez dit, docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité avec +les dames: «Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement +soyez prévenu que si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher sur +un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement qu'il faut mettre les +amours au rancart.» + +--Oui, et j'ai même ajouté: «Charmant joujou que la femme! mais, au +contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s'en +amusent, c'est elle qui, un beau jour, démolit son joueur.» + +--Alors je suis démoli? + +--Pas encore, mais vous êtes prévenu qu'il est urgent de donner votre +démission. Quand on ne tient pas compte de l'avis, on ne tarde pas à +devenir gâteux... Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous un intérêt +quelconque à devenir gâteux? Y tenez-vous? + +--Mais non! mais non! fit naïvement Athanase. + +--Alors, de la sagesse. + +--Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c'est bien +triste! + +--Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avança Cabillaud père +d'un ton consolateur. + +--Ou le cor de chasse, proposa Gustave. + +Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait pas de son goût les +compensations offertes et, bien timidement, répliqua: + +--Sans penser qu'il m'en faudrait user si tôt, je m'étais réservé une +consolation pour mes vieux jours. + +--Laquelle? + +--La boustifaille. + +Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration qui donna à sa verrue des +tremblements de gélatine secouée, et croisant les mains: + +-Oh! comme vous êtes dans le vrai! La table, il n'y a que ça de sérieux +en ce bas monde! s'écria-t-il, les lèvres humides et l'oeil pétillant +de gourmandise. Il parut que c'était le péché de famille, car Gustave +s'empressa d'ajouter: + +--Vénus en personne serait devant moi que j'hésiterais à lui donner +la préférence sur le soufflé aux andouilles de Clarisse et le canard à +l'andalouse de... + +Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la +confection du canard à l'andalouse, le jeune docteur s'arrêta et, bien +vite, remplaça le nom par cette conclusion: + +--Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour +vous. + +Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait à suivre, Fraimoulu +se montra reconnaissant: + +--Aussi, dit-il, j'espère que, dès aujourd'hui, vous me permettrez de +vous compter au nombre de mes convives futurs. + +--Nous répondrons à votre premier appel, promit Cabillaud père qui, pour +un bon repas, aurait refusé d'être cité dans les journaux comme étant +mort victime du devoir, par un temps d'épidémie. + +--Appel que je vous adresserai aussitôt que j'aurai trouvé un bon cordon +bleu, acheva Fraimoulu. + +A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue, secoua la tête d'un air +de doute et prononça: + +--Trouver un bon cordon bleu! voilà le _hic_... Ça n'est pas facile!!! + +Athanase eut la même réponse qu'il avait faite à son neveu, quand ce +dernier, lui aussi, avait émis le doute qu'une bonne cuisinière fût +d'une découverte facile. + +--En y mettant le prix, on y arrive. + +Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur à la verrue qui +s'adressant à son fils: + +--Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, débaucher une +bonne cuisinière pour monsieur? + +Il se consulta: + +--Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possède trois. + +--Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille à nourrir! +s'exclama Athanase. + +--Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au restaurant. + +Fraimoulu avait belle occasion de s'étonner encore sur le compte de ce +M. Camuflet, mais il en fut détourné par un souvenir qui lui traversa +l'esprit. + +--Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre +de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phénix de main de +maître. + +Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinèrent, et, après +avoir insisté inutilement pour qu'il restât à dîner, afin d'apprécier le +poulet à la thurgovienne et le soufflé d'andouilles de leur cuisinière +Clarisse, ils le laissèrent partir. + +En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur +qui, la bedaine tendue, le nez en l'air, passait tout mélancolique. + +--Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie! s'écria-t-il en +reconnaissant le monsieur qu'il avait failli renverser. + + + + + III + + +M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un petit homme +grassouillet, rougeaud à lunettes en or. + +Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant: «C'est Dieu qui +t'envoie!» il y a toujours gros à parier que ce quelqu'un doit avoir +quelque chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, qui était +d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'était +à l'approche de l'heure du dîner, répliqua par cette demande: + +--Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons plus à l'aise, assis +dans un café. + +--Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables! s'écria Fraimoulu en +lui montrant les tables de la devanture d'un café situé à dix pas d'eux. + +--Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les deux consommations leur +eurent été servies. + +--Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinière... Bonne n'est pas +assez; une excellente... ou plutôt un cordon bleu de premier mérite... +Bref, une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, les +appointements qu'on exigera. + +A mesure qu'Athanase avait formulé son désir, Ducanif avait écouté d'un +air ahuri, et lorsque son ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton +du plus profond étonnement: + +--Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te procurer une bonne +cuisinière? + +Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement étonnée +quand il répondit: + +--A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu'à toi? + +--Parce que? + +--Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achalandé de tous +les bureaux de placement de domestiques des deux sexes. + +--Bureau où j'ai déjà gagné plus de trente mille livres de rente, appuya +complaisamment Ducanif. + +Puis, revenant à la question. + +--En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il en ayant l'air de +chercher une concordance. + +--Ah ça! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi les domestiques des +deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinières? + +--Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ +deux mille... Ah! fichtre! les cuisinières, c'est le meilleur article de +mon métier!... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois +quarts aux cuisinières! + +--Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux m'en fournir une? + +--Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne, toi!... Oui, j'en place +deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des +archi-mauvaises! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à boire. Il y a +belle lurette que j'aurais fermé boutique si je m'étais bêtement mis à +placer de bonnes cuisinières. + +Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de l'homme qui ne comprend +pas: + +--Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il. + +Ensuite, se rengorgeant superbe: + +--Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme mes confrères... +c'est-à-dire naïvement. Je traite la question sévère, logique... A +Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinière est de 50 francs +par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une +prime de 3% sur les émoluments de la première année, c'est-à-dire 18 +francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passés dans +la place. Jusqu'à ce délai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui +convient pas et qu'elle la quitte avant la quinzaine, je la replace... +Tu comprends, hein? + +--Parfaitement. + +--Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la voici qui s'installe +dans la maison du bourgeois; elle y jette des racines, elle y vit et +y meurt... me bouchant un trou pendant des années, et tout ça pour ses +misérables 18 francs une fois donnés... mettons 20 francs, attendu que +depuis peu j'ai inventé de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se +fait inscrire pour l'envoi d'un domestique. + +Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir +cent fois raison, Ducanif continua: + +--Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaçais que de bonnes +cuisinières, tous les débouchés, au bout d'un certain temps, ne seraient +pas fermés?... Alors que deviendrait mon bureau de placement??? + +Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, Ducanif retrouva un +joyeux sourire pour ajouter: + +--Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinières, c'est autre +chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma +peau. + +--Ah! vraiment! fit Athanase. + +--Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux +milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque année, à la +bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon. +Celles-là, avant la fin du mois, on les fiche à la porte en leur payant +les _huit jours_, afin de s'en débarrasser plus vite. Vingt jours +d'appointements, les huit jours de congé et le denier à Dieu reçu en +entrant leur complètent plus que leur mois, même après défalcation faite +des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas? + +--Parbleu! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour +sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur. + +--Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne +dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places, +c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement +chaque mauvaise cuisinière; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le +bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne. +Total: 200 francs.--Mettons dix années consécutives de ce manège, et +nous arrivons au chiffre de _deux mille francs_ que m'aura produit +chacune de ces gaillardes. + +Ensuite, en appuyant: + +--Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents de ces drôlesses +d'élite! continua Ducanif radieux. + +Puis, avec le ton du plus souverain mépris: + +--Oui, chacune deux mille francs en dix années... tandis que celle que +tu appelles «une bonne cuisinière», que j'ai placée, il y a dix ans, +n'a pas quitté sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime de 18 +francs. + +Et avec une profonde conviction: + +--Hein! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est de mon intérêt, +à moi qui veux amasser une honnête fortune, de coller de bonnes +cuisinières aux bourgeois??? + +Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta de dire: + +--Alors une chose m'étonne. + +--Laquelle? + +--C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout de vingt-deux années +d'exercice... tu n'aies encore amassé que trente mille livres de rente. + +Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par +laquelle s'échappait une grande partie de son argent, car il demeura une +seconde interdit. Mais évitant de répondre à l'observation, il revint +vivement à son sujet: + +--Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je +suis complètement à ta disposition s'il te plaît d'avoir une servante +voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et, +dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure. + +Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement. + +--Bigre de bigre! maugréa-t-il tout découragé et commençant à comprendre +qu'un cordon bleu habile, honnête et de conduite, n'était pas d'une +découverte facile. + +Tout à coup, il regarda Ducanif en face. + +--Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une ratatouilleuse +infecte qui manipule ta cuisine? + +Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut interloqué; mais, +surmontant vite son trouble, il répondit d'un ton de prêche: + +--L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, à côté de son bonheur. +C'est à lui de le saisir!... Il faut croire que c'est une de ces deux +fois-là que j'ai eu la chance de rencontrer Héloïse. + +Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure +auparavant au docteur Cabillaud père à propos de sa cuisinière Clarisse, +Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant: + +--Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se mettre à genoux +devant... Tiens! accepte mon dîner aujourd'hui et tu pourras te vanter +d'avoir mangé des mets des dieux. + +--Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, répondit Athanase. + +--Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard aux ananas dont tu te +lécheras les babines jusqu'aux oreilles. + +--Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles comme le +cordon bleu d'une de mes connaissances? demanda Fraimoulu, voulant +un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse en défaut +devant un plat inconnu. + +Mais à cette question Ducanif s'écria: + +--Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... Une fine mouche, le +gaillard. + +--Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq ans. + +--Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce +cher Gustave a atteint la trentaine. + +--Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud est ton médecin? + +--Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la maison deux fois par +semaine... C'est sur sa demande que mon Héloïse a bien voulu apprendre à +sa Clarisse le secret du soufflé d'andouilles. En revanche, celle-ci lui +a révélé le poulet à la thurgovienne. + +Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, Ducanif continua +avec de petits hochements de tête approbateurs: + +--Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une +grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de +trouver la pareille de Clarisse ou d'Héloïse. + +--Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille? lâcha +Athanase agacé. Du moment que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le +vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau rare? + +--Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour à +Lourdes... Ou bien fais... + +Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement, les yeux +écarquillés, la bouche ouverte, en homme surpris par une idée subite; +puis après s'être secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur, +il s'écria joyeusement: + +--Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais pas à Cydalise!... Une +perle aussi, celle-là! Une vraie perle! Médaillée d'Angleterre, au club +des Gourmands, pour sa sauce «prince de Galles» et ses «queues de boeuf +Victoria»... deux merveilles! En voilà une qui te ganterait bien. + +--Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or! bégaya Fraimoulu +palpitant d'émotion et qui s'était senti lui venir l'eau à la bouche en +écoutant l'éloge de ladite Cydalise. + +Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif qui reprit avec +hésitation: + +--Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement partie de +chez M. Grandvivier. + +--Qu'est-ce que M. Grandvivier? + +--Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entrée il y a environ +deux ans et où elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est +cela qui me fait dire: Reste à savoir si elle est sortie de cette maison +qui, pour elle, est un vrai paradis. + +Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cassé, cela +suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda: + +--Alors, pourquoi venir me prôner les médailles de ta fameuse Cydalise? + +Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant +la voix: + +--Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a environ deux mois, +Cydalise est venue à mon bureau pour me demander de lui trouver une +autre place. Comme je m'étonnais de ce désir de quitter une maison où +elle taille et rogne en maîtresse absolue, où son maître qui, jamais, +ne met le nez dans ses comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit +à chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d'appointements... +car elle gagne le traitement d'un chef de division de ministère... bref, +comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu'elle +voulait quitter, elle a longtemps hésité à me répondre; puis, tout à +coup, paraissant vouloir se soulager d'un secret qui l'étouffait, elle +m'a fait cette singulière réponse: «Oui, mais, dans cette boîte-là, j'ai +peur!!!» Puis, pâle comme une morte et frissonnant de tous ses membres, +elle a répété: «Oh! oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sûr, j'y +laisserai mes os!... Je sens ça d'avance!» Et, après ces mots, elle se +remit à trembler de plus belle. + +--Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier, +le maître de Cydalise, serait un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui +avait écouté de toutes oreilles. + +--Non, fit carrément Ducanif; sur le compte de M. Grandvivier, pas un +seul mot à dire. C'est un homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs +austères, de la plus irréprochable conduite et dont je répondrais sur ma +tête. + +--Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait +ainsi peur à Cydalise? avança Fraimoulu. + +--Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. Il a bien une fille, +mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru +faible de la poitrine, son père l'a envoyée dans le midi de la France, +où habite sa famille. + +--Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise qui la pousse à +quitter la place? insista Fraimoulu. + +--Ah! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi! J'ai eu beau +tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession, +j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle +avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot. + +--Et tu l'as revue? + +--Non... et comme voici deux mois que la scène s'est passée sans +qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera restée chez M. +Grandvivier. + +La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il +proposa: + +--Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est? Où demeure le +magistrat? + +--Rue de Turenne, 174. + +Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, avoir journellement sous +les yeux un visage agréable qu'un museau de dogue, demanda, tout en +inscrivant l'adresse sur son carnet: + +--Quel genre de femme, ta Cydalise? + +--Une brune, jeune, bien en point, de la plus complète fraîcheur. + +Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la charge en disant: + +--Je crois que tu en seras pour une démarche inutile. + +De ces transitions successives de l'espérance au découragement, il était +résulté pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernières paroles +du placeur amenèrent l'explosion. Pourquoi, tout comme un autre, ne +mettrait-il pas la main sur un cordon bleu? Non, ce ne devait pas être +impossible à découvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Héloïse? MM. +Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse? M. +Grandvivier ne possédait-il pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'était +pas introuvable! La preuve en était qu'à lui, Fraimoulu, on avait cité +tantôt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouvé trois... +Oui, trois! + +En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise. + +--Trois! répéta-t-il; ce monsieur-là s'est donc chargé de nourrir tout +un arrondissement? + +--Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le plus drôle, c'est +qu'il va prendre tous ses repas au restaurant. + +--Que me chantes-tu là? fit Ducanif en ouvrant des yeux énormes. + +--Je puis même te dire le nom du monsieur qui m'a été cité par Cabillaud +père... il se nomme Camuflet... Le connais-tu? + +--Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, et je regrette de +ne pas le connaître... Avoir trois cuisinières et ne pas s'en servir!... +Il doit y avoir là-dessous un motif curieux à apprendre. + +--Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention est d'aller dire à +ce M. Camuflet: «Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien, +cédez-m'en au moins une.» + +Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans les roues. + +--Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des +gargoteuses?... Ce qui donne à le croire, c'est que le maître mange en +ville. + +--Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait pas à son +service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnaît leur +talent. + +--Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui? + +Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif +n'en était sorti en disant: + +--Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinières +s'opposera peut-être, si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède +plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce que je te disais +à propos de Cydalise: Je crains que tu ne fasses une démarche inutile. + +Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait à décourager les +gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui répliqua avec +aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement--et il appuya sur +le «facilement»--une bonne cuisinière sans avoir à vaincre tous +ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il +connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'étaient +procuré des cuisinières excellentes--et il appuya aussi sur le +«excellentes» par le moyen le plus simple: ils s'étaient tout +bonifacement adressés à leurs fournisseurs, au boucher, à l'épicier, au +fruitier, etc., etc. + +Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de Fraimoulu avait +laissé Ducanif impassible; mais, en entendant parler des cuisinières +procurées par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à +ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté. + +--Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'économie et +de propreté fournies à leurs clients par le boucher ou l'épicier! +balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarité. + +Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un +saut de surprise en s'écriant: + +--Six heures passées! C'est Héloïse qui va me montrer un nez long, elle +qui m'avait recommandé l'exactitude en m'annonçant, pour le dîner, deux +plats qui n'aiment pas attendre... C'est bien décidé, tu ne veux pas +venir dîner ce soir à la maison? + +--Non; c'est dit pour demain. + +Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme c'était en partie le +chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite à son ami. + +Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la boutique d'un boucher +en disant: + +--Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinières modèles +que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients. + +La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine +lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous +globe. + +Le maître boucher et son garçon s'occupaient, chacun, de servir sa +pratique, représentée par deux filles en bonnet. + +--Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître boucher, ne voulant +pas quitter son acheteuse. + +--Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en poussant Fraimoulu du +côté des balances dans lesquelles le garçon boucher était en train de +peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait. + +--Heu! heu! fit la cuisinière, elle a un fier évent, votre marchandise, +mon gros. + +--Bah! vous leur accommoderez ça à la provençale, ma belle! Sans l'ail, +les bouchers ne s'en tireraient pas. + +Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir: + +--Un kilo huit hectos! + +--Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux! souffla au placeur +Athanase, qui avait suivi le pesage. + +Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir où par le guichet, elle +échangeait son argent contre la facture que lui passait la bouchère en +disant: + +--Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la +place que nous vous avons procurée, il ne faudra pas craindre de vous +adresser encore à nous. + +Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinière avait +enfermée dans sa bourse, elle lui glissa encore une poignée de sous que +la fille, cette fois, fit disparaître dans une autre poche. + +--Sa remise sur les six hectos comptés en trop, sans parler du _sou par +livre_ qui se règle à la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une +viande bien fraîche! murmura à son tour le placeur à Athanase. + +Cependant, au fond de la boutique, où le maître boucher servait sa +cliente, s'éleva une voix criarde et mécontente qui disait: + +--Mais elle est dégoûtante, votre côtelette! Rien que de la graisse!... +Je n'en voudrais pas pour mon chien. + +--Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux +reproche, comme vous devenez difficile! Vous avez pourtant déjà accepté +bien d'autres morceaux de viande! + +--Ah! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père Charot. Oui, j'en ai +accepté bien d'autres... mais c'était pour mes bourgeois... tandis que +cette côtelette est pour moi. + +La voix du boucher vibra d'un immense et sincère repentir en répondant +aussitôt: + +--Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse! Venez par ici, je vais +vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce +assez beau et riche en chair? + +Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, après +avoir crié à la maîtresse bouchère: + +--Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac. + +Quand ils furent sur le trottoir: + +--Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu? Voici deux échantillons +des perles procurées aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux +continuer l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons +entrer. + +--J'y renonce! articula lugubrement Athanase. + +Après quoi, d'une voix désespérée: + +--Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinière? +gémit-il. + +--Je te l'ai déjà dit: espère en un miracle... Adresse-toi au ciel. +Va-t'en faire un pèlerinage à Lourdes, goguenarda Ducanif. + +Il tendit la main à son ami. + +--Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous nous mettrons à table à +six heures. + +Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait +le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son congé par cette +phrase: + +--Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, alors tu comprendras +ce que c'est qu'un cordon bleu! + +Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dîner dans un des +plus célèbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura +sous l'empire de son idée fixe: + +--Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté par la main d'une +femme. + +Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les poings serrés, la tête en +feu. Devant la porte de sa maison, la crise éclata. + +--Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu!... me +fallût-il, pour cela, déclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier, +Cabillaud et... surtout... à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace +d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir!!! + +Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme se fit un peu en son +cerveau. Alors un souvenir lui revint à l'esprit et il murmura: + +--Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et que j'ai complètement +oublié de lui parler de mon neveu Gontran! Au fait, demain, je dîne chez +lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et +nous terminerons l'affaire en famille. + +Là-dessus, il s'endormit. + +Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un +vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets à la thurgovienne et des +soufflés d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse répétait +ces mots: + +--Pas de cordon bleu!!! + + + + + IV + + +Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble à lui +appartenant, fort belle maison qui contribuait pour une grosse part aux +soixante mille livres de rente qu'il possédait. + +Jusqu'à ce jour, un fort modeste logement de garçon, composé de deux +pièces, avait suffi au célibataire qui ne mangeait pas chez lui. +Maintenant que sa santé lui ordonnait impérieusement la vie d'intérieur, +le local devenait trop exigu. + +Donc, en ouvrant les yeux après sa nuit secouée par le cauchemar, la +première pensée qui vint à l'esprit d'Athanase, homme logique, fut que +tout d'abord, avant de se procurer une cuisinière, il fallait avoir une +cuisine. + +Chaque matin, il était d'usage que le concierge montât chez le +propriétaire pour lui offrir ses services au saut du lit. Cette fois, +quand le fonctionnaire se présenta, Fraimoulu l'accueillit par cette +question: + +--L'appartement du second sur le devant est-il toujours vacant? + +--Cela dépend de monsieur, répondit obséquieusement le portier. + +--En quoi? + +--Après être resté longtemps sans amateurs, le local a fini par en +trouver un. Hier, sur les deux heures, s'est présenté un monsieur. Il a +dit qu'il s'en accommoderait, si le propriétaire lui accordait +quelques petits changements qu'il compte demander. Il m'a prévenu qu'il +reviendrait aujourd'hui pour s'entendre avec vous. + +La veille encore, Fraimoulu se serait réjoui d'avoir trouvé un locataire +pour son appartement inoccupé; mais aujourd'hui le local convenait trop +bien à la réalisation du nouveau mode de vie qu'il allait mener pour +qu'il se souciât du preneur qui s'offrait. Il ouvrait la bouche pour +refuser le locataire en question, quand il en fut empêché par le +concierge qui poursuivit: + +--Le malheur veut que ce soit boucher un trou pour en voir s'ouvrir un +autre; car en même temps que je louais presque le second étage, j'étais +prévenu par M. Picador, le locataire du premier, qu'il renonçait à son +appartement. Telle est même sa hâte de s'en aller qu'il m'a prévenu que, +si vous consentez à la résiliation du bail, il abandonnerait ses six +mois de loyer d'avance. + +Ce M. Picador était un trop bon locataire pour que Fraimoulu lâchât le +personnage, qui avait encore quatre années de bail. De plus, le logement +du second lui convenait en tous points. Mieux valait donc tout à la +fois s'y installer et d'un autre côté laisser l'appartement du premier, +pendant quatre années encore, sur les reins de M. Picador. + +La résolution d'Athanase était arrêtée. + +--Je prends l'appartement du second étage pour moi, annonça-t-il au +portier. En conséquence, vous annoncerez au visiteur d'hier qu'il doit +renoncer à cette location... Quant à M. Picador, vous l'avertirez que je +lui refuse de rompre son bail. + +Puis curieusement, il demanda: + +--Mais à propos de quoi M. Picador, qui se plaisait si fort hier +encore dans son appartement, veut-il donc, à cette heure, si prestement +décamper? + +--Autant que j'ai pu comprendre par le peu qu'en a dit le valet de +chambre, qui n'est pas grand causeur, il paraît que c'est à propos de la +cuisinière. + +A ce mot, Fraimoulu dressa l'oreille. + +--La cuisinière? répéta-t-il. Cette fille est-elle experte en son +état?... Est-ce qu'il la congédie? + +--Non, il la garde... Quant à son talent, le valet de chambre dit +qu'elle en sait juste assez pour apprêter de la mort aux rats. + +Pourquoi M. Picador, au prix de l'abandon de six mois d'avance, +quittait-il son appartement à propos d'une cuisinière qu'il conservait, +bien qu'elle cuisinât si mal? Il y avait là un mystère qui allait +intriguer le propriétaire, s'il n'eût été distrait par cette phrase du +portier: + +--Il est un moyen qui concilierait tout en vous permettant d'empocher +les six mois d'avance de M. Picador. + +--Quel moyen? + +--Que monsieur laisse partir M. Picador et prenne son local en laissant +l'appartement du deuxième étage à M. Grandvivier. + +--Hein! Grandvivier!!! fit le propriétaire en tressaillant à ce nom. + +--Oui, c'est ainsi que se nomme le locataire venu hier pour la location +du deuxième étage. + +--N'a-t-il pas une tournure de magistrat? insista Fraimoulu ayant en +tête le maître de la fameuse Cydalise. + +--J'ignore si c'est la tournure d'un magistrat, mais elle est celle +d'un monsieur qui ne rit pas tous les jours. Un grand sécot à favoris +grisonnants et menton rasé, froid comme un marbre, triste comme la +pluie. + +--Et il s'appelle Grandvivier? + +--C'est le nom qu'il m'a donné, ainsi que son adresse, pour que j'aille +aux références... Il demeure rue de Turenne, 174. + +--C'est bien le maître de Cydalise! pensa Fraimoulu, heureux de voir +venir sous sa main celui dont il voulait conquérir la cuisinière. + +Cependant le concierge avait continué: + +--Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de porter le bon Dieu +en terre, m'a rudement étonné en me parlant de ses projets pour +l'appartement... Il compte y donner des dîners, des fêtes, des bals... +Il n'a pourtant pas l'allure d'un enragé meneur de cotillons. + +A ce qui étonnait tant son portier, Fraimoulu, en se rappelant les +détails fournis par Ducanif, trouva facilement une explication: + +--Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire revenir près de lui +sa fille qu'il avait envoyée dans le Midi à cause de sa poitrine faible. +Afin de la marier, il veut la produire dans ces bals qu'il projette de +donner. + +A ce moment une voix cria du dehors: + +--Anatole! Anatole! + +--C'est mon épouse qui m'appelle du bas de l'escalier. Sans doute +affaire de service. Monsieur permet-il que j'aille me montrer par-dessus +la rampe? demanda le portier. + +--Faites, dit Fraimoulu. + +Et, deux secondes après, on entendit la voix de l'épouse d'Anatole qui +criait: + +--Dis au propriétaire que c'est le monsieur qui est venu hier pour +l'appartement à louer. Il attend dans la cour. Dois-je le laisser +monter? + +--Allez le chercher, Anatole, commanda le propriétaire accouru sur le +carré. + +Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son entrée, conduit par le +concierge qui se retira aussitôt. + +--Bigre! on peut le mettre derrière n'importe quel corbillard, il aura +toujours l'air d'être de la famille du mort conduit en terre! pensa +Athanase à la vue de l'air profondément triste du magistrat. + +L'appartement convenait parfaitement à M. Grandvivier qui, sans +marchander sur le prix, était tout disposé à le louer si le propriétaire +consentait à modifier la disposition de certaines pièces. Il s'agissait +de deux cloisons à déplacer. Elles étaient pour ainsi dire, volantes. +Cela ne nuirait en rien à la solidité des plafonds. Du reste, +le locataire prendrait à sa charge tous les frais et le travail +s'exécuterait sous les yeux de l'architecte du propriétaire. + +--Je n'ai pas d'architecte, avoua Athanase. + +--Alors je me permettrai, pour notre mutuelle tranquillité, de vous +présenter un de mes amis, très compétent dans la partie, un ancien +entrepreneur, retiré des affaires après grosse fortune faite, du nom de +Camuflet, proposa le magistrat. + +En entendant ce nom, le propriétaire eut peine à retenir sa surprise. +Était-ce le Camuflet qui avait trois cuisinières dont il ne se servait +pas??? Où demeurait-il? + +M. Grandvivier ajouta qu'une importante affaire judiciaire dont il +s'occupait actuellement, retarderait de quinze jours au moins son +emménagement. Cela ferait que les travaux auraient le temps d'être +exécutés. Fraimoulu, impatient de savoir à quoi s'en tenir à propos de +Camuflet, plaida le faux pour savoir le vrai. + +--Camuflet? répéta-t-il, mais j'ai un ami de collège s'appelant ainsi... +Il demeure rue Bossuet. + +--Le mien habite la rue Méhul. + +--Oui, Méhul! Bossuet! je me trompais de musicien... Oui, rue Méhul, 18. + +--Mon ami est au 29. + +--Alors, ce n'est pas le même, avoua Fraimoulu sachant, maintenant, la +rue et le numéro. + +Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d'aller au plus vite, à +l'adresse indiquée, s'assurer si ce Camuflet était le même qui se payait +trois cordons bleus inutiles. + +Entre le propriétaire et le magistrat, l'affaire de la location fut +conclue séance tenante et M. Grandvivier partit avec son bail en poche. + +--Au lieu du deuxième étage, j'habiterai le logement de M. Picador. Le +magistrat, qui se propose de donner des bals, fera danser sur ma tête... +Pour me consoler de ce futur désagrément, je bénéficie des six mois de +loyer d'avance abandonnés par M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant +son immeuble sur les onze heures pour aller déjeuner. + +Quitter son logement pour prendre le vaste local de M. Picador +nécessitait pour Athanase un supplément notoire de meubles et, surtout, +une batterie de cuisine. De là vint qu'après son déjeuner, pris au +restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile homme qui +s'engagea, en quarante-huit heures, à lui monter son appartement au +complet. + +--Cuisine comprise? appuya le propriétaire. + +--Cuisine, et même, si vous le désirez, cuisinière comprise... Cela ne +rentre pas dans mon assortiment; mais, pour vous être agréable, je puis +m'en charger... Je m'adresserai à mon boucher qui... + +--Non! non! s'écria Fraimoulu avec terreur en se rappelant quels +échantillons de cuisinières fournissaient les bouchers. + +Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il était environ deux +heures. Jusqu'à six heures, moment où il irait dîner chez Ducanif, il +avait un long temps à tuer... Que ferait-il?... Alors le démon de la +curiosité vint le tenter en lui rappelant cette adresse de Camuflet +qu'il avait surprise à M. Grandvivier. + +--Si j'allais le voir? se demanda-t-il. + +Le mystère du monsieur aux trois cuisinières dont il n'usait pas +intriguait trop Athanase pour qu'il pût résister à son désir. + +Vingt minutes après, il était devant le numéro 29 de la rue Méhul. +En somme, il avait son entrée toute faite chez ce monsieur. Il se +présenterait pour parler des cloisons à changer, dont M. Grandvivier +devait confier la surveillance à son ami. + +--M. Camuflet est-il chez lui? s'informa-t-il à la loge qui, en ce +moment, contenait portier et portière. + +Le mari regarda sa femme en demandant: + +--A-t-il rompu sa laisse? + +--Non, il n'a pu encore décamper, répondit la portière. + +--Au troisième, la porte en face, enseigna le concierge après cette +réponse. + +En arrivant sur le carré du troisième étage, Athanase hésita fort à +sonner. Derrière la porte qui lui avait été désignée retentissait une +tempête de piailleries féminines. Deux cents pintades n'auraient pu +arriver ensemble à produire un pareil tintamarre. + +Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s'était décidé à agiter, le +silence se fit tout à coup, puis un pas traînant résonna et la porte fut +ouverte par un petit homme d'une quarantaine d'années. + +C'était M. Camuflet en personne. + +A la demande d'un entretien adressée par son visiteur, il marcha en +avant pour le guider vers la pièce qui lui servait de bureau. + +Sur leur passage, plus l'ombre d'une femme! C'était à croire, pour +Fraimoulu, que ses oreilles l'avaient trompé. + +Seulement, l'air qu'on respirait dans le local était saturé des senteurs +culinaires les plus disparates. Cela vous prenait au nez et à la gorge +et vous soulevait le coeur. Un affamé de _la Méduse_, en respirant ce +composé étrange, aurait immédiatement perdu l'appétit. + +En vingt mots, Athanase eut expliqué l'affaire des cloisons, et ce que +M. Grandvivier attendait de la complaisance de M. Camuflet. + +--Croyez que je surveillerai ce travail au mieux de votre intérêt +commun, promit le petit homme. + +Fraimoulu, qui suffoquait, avait hâte de s'en aller sans plus rien +demander. Il se leva donc en disant: + +--Je pars, car je crains de vous avoir dérangé au moment où vous alliez +vous mettre à table. + +--Ah! oui, vous dites cela à cause de l'infection qui règne ici... En ce +moment, il y a sur le feu, une soupe aux choux, une autre à la bière, et +une troisième à l'oignon. + +Et, après avoir ouvert une fenêtre pour faire rentrer un peu d'air +respirable, Camuflet ajouta d'un ton tranquille: + +--Ça empoisonne, c'est la vérité, mais ça possède aussi son bon côté. +Par ces fortes chaleurs, je n'ai pas une seule mouche ici... Elle n'y +vivrait pas! + + + + + V + + +Fraimoulu, tout à l'heure si pressé de s'en aller, avait, maintenant, +deux bonnes raisons pour rester. La fenêtre, qui venait d'être ouverte, +lui rendait l'atmosphère moins suffocante, et puis il se sentait pris +par le désir d'étudier le personnage qu'il avait sous les yeux. Alors +seulement il remarqua que Camuflet, en tenue complète d'homme prêt à +sortir, était en grand deuil. A portée de sa main, sur un bureau, se +trouvait son chapeau entièrement entouré d'un crêpe. + +La mine, pourtant, ne répondait pas aux vêtements, car, sous ce costume +funèbre, Camuflet montrait une face souriante et il y avait un accent +d'ironie dans sa voix quand il reprit: + +--Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux, en trois pièces +différentes, cuisent trois soupes diverses sous l'oeil de trois +surveillantes... Et, après ces trois soupes, viendront trois fricots... +Et à ces fricots succéderont d'autres ratatouilles... Quotidiennement, +il en est ainsi du matin au soir pendant la semaine. + +--Et le dimanche? demanda à tout hasard Fraimoulu, un peu démonté par +cette confidence. + +--Le dimanche, c'est pis encore!... car c'est le jour réservé aux +fritures. C'est à n'y pas tenir, même avec toutes les fenêtres +ouvertes!!! + +Que Fraimoulu voulût encore détourner une des trois cuisinières +de Camuflet! Oh! non! Le désir lui en était bien passé en sentant +l'horrible fumet de leurs préparations. Mais il ne lui en restait pas +moins à savoir pourquoi le petit homme avait trois personnes attachées à +ses fourneaux. + +Il lâcha donc son plomb de sonde en disant: + +--Il paraît que vous avez un bel appétit, puisque, pour le contenter, il +vous faut une triple cuisine en permanence. + +--Jamais, jamais vous ne me feriez goûter, même du bout du doigt, aux +abominables préparations qui se confectionnent ici! appuya Camuflet avec +une profonde répulsion. + +Et, pour mieux affirmer son dire: + +--Tenez, ajouta-t-il, la dépense pour la cuisine, depuis seize mois... +j'ai fait le compte ce matin... a dépassé vingt-trois mille francs! +Eh bien! de cette énorme somme, il ne m'est pas entré un sou dans +l'estomac... Un seul sou, vous m'entendez? + +Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais il n'en comprenait pas +plus ces trois cuisines séparées. + +Cependant Camuflet continuait: + +--Et j'aurais ici des chats, que j'aimerais mieux les conduire dîner +avec moi au restaurant, que les laisser manger de pareilles drogues. + +--Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua à demander Athanase. + +--Celles-là mêmes qui les préparent, répondit Camuflet avec un sourire +féroce. + +Une question bien simple vint aux lèvres de Fraimoulu qui la lâcha: + +--Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire, pourquoi ne pas +les congédier? + +A cette demande, Camuflet secoua tristement la tête et d'une voix +désespérée: + +--Impossible! murmura-t-il. + +Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands étonnés, il continua en +débitant: + +--Voilà où conduit une nature trop sensible... comme la mienne... Voilà +où amène l'abus trop immodéré du mariage. + +--Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre, se permit cette +exclamation peu compromettante. + +Mais l'étonnement d'Athanase devint aussitôt de la stupéfaction; +car, après n'avoir rien compris, il comprit tout à coup trop bien en +entendant Camuflet ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase +renversante: + +--Oui, il m'est impossible de renvoyer de chez moi ces trois femmes, qui +y sont entrées chacune à la suite d'un légitime mariage. + +--Un légitime mariage!... répéta Athanase, tressautant à cette +révélation. + +--Tout ce qu'il y a de plus légitime. + +--Toutes les trois!... + +--Oui, toutes les trois, insista Camuflet. + +Sur ce, il poussa un énorme soupir, qu'il fit suivre de cet aveu: + +--Oui, monsieur, je me suis marié trois fois. + +Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit homme qui, comme la chose la +plus naturelle du monde, lui avouait être _trigame_, Camuflet continua: + +--Si jamais vous commettez l'imprudence de vous marier trois fois, +gardez-vous bien de la monstrueuse bêtise dont je me suis rendu coupable +celle de... + +Au lieu d'achever il s'arrêta brusquement, le regard tendu par-dessus +l'épaule d'Athanase. + +Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant, un courant d'air lui +chatouiller la nuque. En plus de la fenêtre ouverte devant lui, une +autre ouverture avait dû s'opérer derrière lui. Le silence subit et le +regard de Camuflet, joints à ce courant d'air, firent donc que Athanase +tourna la tête pour se rendre compte de ce qui se passait dans son dos. + +Alors, sur le pas d'une porte, qui s'était doucement ouverte, il aperçut +une vieille dame, au nez crochu, à l'oeil mauvais, à la bouche mince et +pincée, qui, si elle était d'une bonne nature, ne payait vraiment pas de +mine. + +Et, au même moment, sur le pas de deux autres portes, apparurent deux +autres dames, ni moins vieilles, ni moins renfrognées. + +--Le pauvre diable est trigame à bien laid marché! pensa Fraimoulu qui, +après une courte inspection des charmes du trio, ramena son regard tout +apitoyé sur Camuflet. + +Mais ce dernier avait quitté son siège et, grave au possible, il prenait +son chapeau en disant: + +--Je vous le répète, monsieur le commissaire de police, la justice se +trompe à mon égard. Je suis innocent de ce crime dont M. Grandvivier, le +juge d'instruction, me soupçonne... Quand et pourquoi aurais-je caché +le cadavre de cette malheureuse sous les feuilles du parquet?... Mon +arrestation, c'est certain, ne saurait être longtemps maintenue... Je +suis prêt à vous suivre... Marchons! + +Sur ce «Marchons», Camuflet se dirigea prestement vers la quatrième +porte qui conduisait à la sortie de l'appartement et disparut avant que +les trois femmes, stupéfaites en entendant parler d'arrestation, pussent +faire la plus petite tentative pour le retenir. + +Du premier coup, Athanase avait compris que cette scène n'avait d'autre +motif, pour Camuflet, que de se soustraire à quelque désagréable assaut +dont les trois harpies allaient l'assaillir. En conséquence, il suivit +le petit homme, après lui avoir donné la réplique en répétant: + +--Marchons! + +Sur le carré de l'étage inférieur, il rejoignit Camuflet qui l'attendait +en riant de tout son coeur. + +--Hein! fit-il, croyez-vous que j'ai bien pris la poudre +d'escampette?... Je me suis rappelé à temps l'affaire que mon ami +Grandvivier instruit en ce moment et j'en ai tiré parti. + +Ensuite, avec une sorte de terreur: + +--Filons vite, ajouta-t-il, car l'idée pourrait leur venir de me +poursuivre! + +Bien lui en avait pris de détaler, car, pendant qu'il descendait à la +hâte, Fraimoulu, qui le suivait d'un pas plus compté, aperçut, en levant +les yeux, les têtes des trois mégères, avancées par-dessus la rampe, +qui suivaient Camuflet, leur échappant, de ce regard que doit avoir le +requin pour la proie qui s'est soustraite à sa voracité. + +Sur le trottoir, à vingt pas de la maison, Athanase retrouva son homme +qui lui tendit joyeusement la main en disant: + +--Encore une fois, merci d'avoir bien voulu contribuer à ma délivrance! + +Et il ponctua sa phrase d'un «ouf!» tellement gonflé de satisfaction, +qu'il suffisait pour faire comprendre à quel point le malheureux +appréciait cette délivrance. + +Fraimoulu, avant de quitter l'homme aux trois femmes, crut bon de faire +un petit bout de morale qui prouvât du moins que, sur l'article mariage, +il ne partageait pas les vues larges de Camuflet. + +--Vous me semblez mener une bien triste existence, avança-t-il d'un ton +grave. + +--Une existence de damné. + +--Moi, à votre place, je n'hésiterais pas à aller vivre à l'étranger... +ce qui aurait pour vous deux avantages. + +--Oui, dont le premier serait de me délivrer des trois diablesses qui me +tourmentent, approuva Camuflet. + +Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au bout d'une minute, il +demanda: + +--Mais quel est donc le second avantage que, selon vous, me procurerait +mon passage à l'étranger? + +--Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu? fit Fraimoulu étonné par +la question. + +--Non, sur mon honneur! + +Athanase vit qu'avec ce coupable endurci il fallait mettre les points +sur les _i_. Alors, traînant sa phrase il débita d'un ton sévère: + +--Quand ce second avantage ne consisterait qu'à vous soustraire à +une condamnation aux travaux forcés, il vaut la peine qu'on en tienne +compte. + +Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez pantomime assez +habituelle aux gens qui cherchent à deviner un problème, et finit par +dire: + +--A propos de quoi cette condamnation aux travaux forcés! + +--Mais à propos de ces trois créatures que, suivant ce que vous m'avez +avoué, trois mariages légitimes ont réunies sous votre toit. + +--Oh! oh! accentua Camuflet d'un ton qui contestait, oui, ce que j'ai +fait là est idiot, archi-bête, d'une stupidité dont on trouve peu +d'exemples... Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un bon +coeur... qualité que je ne sache pas punissable des galères. + +--Jadis, on vous eût pendu pour cela. + +--Pendu! répéta Camuflet dont toute la physionomie attestait ses vains +efforts pour comprendre. + +Devant cet individu qui paraissait n'avoir nulle conscience de sa faute, +Fraimoulu mit les pieds dans le plat. + +--Ah çà! fit-il sèchement, parce que la bigamie est défendue, +pensez-vous donc que la trigamie soit autorisée? + +--Où voyez-vous de la trigamie dans mon affaire? demanda naïvement +Camuflet qui, décidément, perdait pied. + +--Ne m'avez-vous pas dit que vous vous étiez marié trois fois? + +--Et je vous le répète encore... Tel que vous me voyez, à quarante ans, +je suis déjà trois fois veuf. + +A cette révélation, Fraimoulu bondit de surprise en s'écriant: + +--Alors, ça fait six fois!... + +--Six fois quoi? + +--Que vous vous êtes marié!... Trois femmes mortes... et les trois +autres que je viens de voir chez vous et qui, je répète encore ce que +vous m'avez dit, sont entrées sous votre toit par suite d'un mariage +légitime. + +Ce fut au tour de Camuflet d'exécuter un bond d'étonnement. Mais à peine +fut-il retombé sur ses pieds qu'il éclata de rire en disant: + +--Mais non! mais non! Vous m'avez mal compris!!! Oui, je me suis marié +trois fois.. Oui, je suis devenu trois fois veuf... + +--Bon! bon!... mais les trois autres dames qui tout à l'heure, vous ont +fait fuir? insista Fraimoulu. + +--Celles-là sont mes trois belles-mères que j'ai commis la faute de +garder. + +Puis, avec un grand sérieux, Camuflet ajouta d'un ton repentant: + +--Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas qu'elle se punisse +des travaux forcés! + +Une sincère admiration, celle qu'on éprouve à contempler un phénomène +extraordinaire, s'empara de Fraimoulu. + +--Vous vivez avec trois belles-mères, vous!!! s'exclama-t-il. + +--Oh! je vis, je vis... le moins possible! confessa Camuflet. + +Bonnes ou mauvaises, les émotions étaient de courte durée chez +l'infortuné qui, en adjoignant trois belles-mères à son existence, +s'était, pour ainsi dire, donné son purgatoire sur terre. En un clin +d'oeil, il passa du découragement à l'insouciance. + +--Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on arrive encore à se +donner du bon temps! + +--Oui, quand on parvient à rompre sa laisse, comme m'a dit votre +concierge, ajouta Fraimoulu se souvenant du propos. + +--Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut imaginer bourdes sur +bourdes... comme, tout à l'heure, celle de me faire arrêter pour le +crime dont mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l'enquête. + +--Ce n'est donc pas de votre invention, ce crime dont vous avez parlé? + +--Le crime révélé par la trouvaille d'un cadavre de femme sous un +parquet? Non, je ne l'ai pas inventé; il est bien véritable... Voici +plus de cinq semaines que ce cher juge d'instruction s'occupe de +l'affaire... Ah! elle le tracasse fort, allez! + +Un souvenir revint alors à l'esprit de Fraimoulu. Il se rappela que, +le matin, quand M. Grandvivier s'était présenté pour lui louer son +appartement, il avait annoncé son intention de retarder de quinze jours +son installation dans le nouveau local afin de pouvoir, auparavant, +terminer une affaire judiciaire qui absorbait tout son temps. + +--Il parlait, à coup sûr, de ce crime que les journaux ont appelé +«l'affaire du cadavre sous un parquet», affirma Camuflet. + +--M. Grandvivier a-t-il trouvé le coupable? demanda Athanase. + +--Voici un grand mois qu'il tient sur le gril un bateleur de foire, +paillasse, escamoteur, je ne sais quoi. Il faut croire que ce prévenu +est innocent ou qu'il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n'en +finit pas avec lui. + +--Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire qu'il faut attribuer +l'air profondément triste de ce magistrat? demanda Fraimoulu, qui se +souvint combien était lugubre, à sa visite du matin, celui qui allait +devenir son locataire. + +--C'est pourtant vrai qu'il est la tristesse en personne, ce pauvre +vieil ami... Et dire que je l'ai connu gai comme un pinson!... Voici +près d'un an qu'il a tourné comme ça au noir. + +--Ne se peut-il pas, d'après ce qu'on m'a dit, que cette humeur sombre +soit motivée par le mauvais état de santé de sa fille qu'il a été +obligé d'envoyer dans le Midi? avança Fraimoulu en tirant parti de la +confidence de Ducanif sur le juge d'instruction. + +--C'est possible... Le coup a dû être d'autant plus terrible pour le +père que la maladie de sa fille est venue comme un coup de foudre. La +dernière fois que je vis Angèle, elle était fraîche et alerte... Huit +jours après, quand je revins chez Grandvivier, sa fille n'était plus +là, et il m'apprit qu'il avait été contraint de se séparer de son enfant +dont la santé avait exigé un séjour dans le Midi. + +Fraimoulu crut devoir une consolation à Camuflet, dont la voix s'était +émue en parlant de la fille de son ami. + +--Eh bien! fit-il, je vais vous annoncer une bonne nouvelle. En me +louant l'appartement, M. Grandvivier m'a fait part de son intention +d'y donner des bals... Donc il compte rappeler sa fille, qui doit avoir +recouvré sa complète santé. + +--Ah! tant mieux! dit joyeusement Camuflet; alors le bon temps va +revenir! car, voyez-vous, on s'amusait chez Grandvivier, et surtout... + +Il fit une pause pour se passer sensuellement la langue sur les lèvres, +puis: + +--Et surtout, on y dînait bien. + +--Oui, c'est vrai; on m'a beaucoup vanté la cuisinière du magistrat, une +nommée Cydalise qui, paraît-il, fait une cuisine remarquable. + +Camuflet, à cet éloge, secoua la tête en disant d'un air un peu étonné: + +--Cuisine dont elle ne profite guère, la brave fille... Depuis quelque +temps, elle maigrit, elle maigrit que ça fait pitié... Elle doit avoir +en tête quelque papillon noir qui la tarabuste... mais elle n'en souffle +mot... Et Grandvivier, auquel j'en ai parlé, n'en sait pas plus que moi +sur le secret qui tourmente sa cuisinière. + +Fraimoulu l'avait belle à répéter ce que lui avait conté Ducanif sur +cette terreur mystérieuse qui poussait Cydalise à quitter une maison où, +disait-elle, elle «laisserait ses os», mais il jugea prudent de n'en pas +ouvrir la bouche. + +--Peut-être Cydalise souffre-t-elle de quelque passion contrariée? +avança-t-il. + +--Ou a-t-elle pris trop à coeur la maladie de sa jeune maîtresse? +supposa Camuflet plus moral. + +Tout en causant, ils avaient, à petits pas comptés, gagné, par les +boulevards, l'entrée du passage des Panoramas. Alors Camuflet s'arrêta +et tendant la main à Athanase: + +--Encore une fois merci, mon cher libérateur, dit-il en riant, car sans +vous je n'aurais pu me délivrer seul de mes trois belles-mères. + +--Oh! ce soir, elles prendront leur revanche de votre prétendue +arrestation pour complicité dans le crime du «cadavre sous le +parquet»... Oui, ce soir, elles vous repinceront. + +--Ce soir! répéta le triple veuf; mais je compte bien ne pas les revoir +avant trois ou quatre jours!... Oui, quatre jours que j'aurai censément +passés sur la paille humide des cachots avant de parvenir à faire +reconnaître mon innocence. + +Et, poussant un gros soupir: + +--Ah! fit-il, quel malheur que j'aie quarante ans! Comme je leur +aurais glissé la blague du volontariat d'un an... dans l'infanterie de +marine... en garnison au loin, en Cochinchine, par exemple! + +Puis, se remettant à rire tout en secouant la main d'Athanase, il +ajouta: + +--Adieu, mon libérateur... ou plutôt, au revoir, car je compte vous +rendre ma visite, quand j'irai dans votre immeuble, m'occuper de ces +cloisons dont votre locataire Grandvivier me charge de surveiller le +changement. + +Sur ces derniers mots, l'homme aux trois belles-mères, tout frétillant +de satisfaction de s'être conquis quatre ou cinq jours de vacances, +entra dans le passage des Panoramas et disparut aux yeux d'Athanase. + +Ce dernier interrogea sa montre. Il s'en fallait encore d'une heure +qu'il fût l'instant d'aller dîner chez Ducanif. Jusqu'à la rue Caumartin +où demeurait le placeur, il avait devant lui soixante minutes à flâner +de ce bon pas du badaud parisien qui fait ses quatorze lieues en quinze +jours. + +Il partit donc tout rêvant, d'abord à Camuflet et à ses trois +belles-mères, puis à cette Cydalise qui, poussée par une épouvante +mystérieuse, voulait quitter la maison du magistrat Grandvivier, cette +place où elle faisait «ses choux gras». + +En même temps que, mentalement, il employait cette locution, il lui en +revint une autre, synonyme et tout aussi figurée qu'il avait entendue +la veille. «Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon», +dit cette belle fille, qu'il avait écoutée, quand elle causait, avec +Pistache, devant la la boutique de Barbedienne. + +--J'avais déjà vu cette fille... mais où donc? se répéta-t-il en +interrogeant encore sa mémoire tout aussi inutilement que la veille. + +Si lentement qu'il allât, Fraimoulu avait fini pourtant par faire du +chemin: il se trouvait sur le boulevard des Capucines, à la hauteur +du café de la Paix, dont la devanture s'étendait de l'autre côté de la +chaussée, le long du trottoir parallèle à celui qu'il suivait. + +Alors l'idée lui vint que, pour faire honneur aux bonnes choses +qu'avait promises à son estomac son amphitryon Ducanif en lui prônant +sa cuisinière Héloïse, il était utile au préalable de bien nettoyer la +place par un verre d'absinthe ou de bitter ou de toute autre boisson +apéritive. + +En conséquence, il se mit en devoir de traverser la chaussée afin de +gagner le café de la Paix. + +A ce moment, le long de la bordure du trottoir, stationnait une voiture +de place, dont le cocher, assis sur son siège, était absorbé par la +lecture d'un journal. + +--Oh! oh! fit Athanase étonné en reconnaissant la personne qui occupait +cette voiture immobile. + +La surprise de Fraimoulu avait même le droit d'être double, d'abord à +propos de l'individu et puis à cause de l'emploi qu'il faisait de son +temps. Ce personnage était le magistrat Grandvivier. Par la fente du +store soigneusement baissé de la portière qui faisait face au café de la +Paix, le juge d'instruction dardait, sur les consommateurs attablés en +plein air, devant le café, un regard tellement dur, cruel, implacable, +qu'Athanase, qui l'examinait par l'autre portière restée entr'ouverte, +en fut presque effrayé. + +--Mazette! il en veut solidement à celui qu'il guette! pensa-t-il. + +Ensuite une idée lui venant: + +--Est-ce qu'il est à l'affût de l'assassin de la femme cachée sous le +parquet? se demanda-t-il. + +Mais cette supposition ne lui tint pas longtemps à l'esprit. M. +Grandvivier surveillant un assassin aurait eu le regard curieux, +inquiet peut-être, mais ses yeux n'auraient pas trahi cette haine féroce +qu'Athanase y lisait. Son visage, d'une pâleur livide, n'aurait pas été +si affreusement convulsé par une colère froide. + +Non, ce n'était pas le magistrat qui épiait de la sorte, par la fente +du store... C'était l'homme, rien que l'homme, la vengeance au coeur, +surveillant un ennemi mortel. + +--A qui, diable, en a-t-il ainsi? se demanda Fraimoulu qui, ayant passé +derrière la voiture, promenait de loin ses regards sur les nombreux +consommateurs assis devant le café. + +Ils étaient là plus d'une centaine. Impossible donc était de deviner, +dans le nombre, celui qu'espionnait le magistrat. + +Soudain, du milieu d'un groupe de buveurs, se leva un monsieur qui, +après coups de chapeau et poignées de main échangées avec ses voisins, +se faufila entre les tables et les chaises, gagna le milieu du trottoir +et, prenant le courant des promeneurs, suivit le boulevard dans la +direction de l'église de la Madeleine. + +Machinalement, les yeux d'Athanase s'étaient fixés sur le partant, +qu'ils accompagnaient dans sa marche. + +C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, à la moustache blonde +fièrement retroussée, à la physionomie quelque peu effrontée, à l'allure +dégingandée. Il s'en allait droit devant lui, l'air bravache, en homme +qui croit le trottoir à lui seul, coudoyant, sans gêne ni la moindre +excuse, ceux qui ne lui dégageaient pas assez vite le passage. + +Fraimoulu n'avait pas encore quitté son homme du regard, quand, derrière +lui, retentit une voix, brève et fébrile, qui disait: + +--Cocher, suivez-moi de loin... + +Cette voix était celle de M. Grandvivier qui venait de sortir de la +voiture. + +Les yeux fixés sur le même jeune homme à moustache blonde, ce qui +l'empêcha de reconnaître Fraimoulu quand il passa près de lui, le juge +d'instruction traversa la chaussée et, à vingt pas de distance, se mit +sur la piste du marcheur. + +--Voilà celui contre lequel mon magistrat me paraît avoir une bien +mauvaise dent, pensa Fraimoulu. + +A nouveau, il interrogea sa montre. Vingt minutes le séparaient encore +de l'heure de se mettre à table chez Ducanif. + +--Si à mon tour, je suivais le Grandvivier? se demanda-t-il. + +Et, tout aussitôt, il se remit en marche, mais sans quitter son +trottoir, ce qui lui permettait de voir tout à la fois le magistrat et +celui dont ce dernier tenait la piste. + +Arrivé à l'angle de la rue Caumartin, le jeune homme tourna dans la rue. + +Sans doute que le juge d'instruction, coutumier des habitudes de son +gibier, savait qu'il n'allait pas loin dans la rue, car, au lieu de +doubler le coin, il s'arrêta à l'angle, avançant un peu la tête pour +regarder où allait entrer celui qui s'éloignait. + +Quant à Fraimoulu, du point où il se trouvait sur le trottoir, la rue +Caumartin lui apparaissant toute en enfilade, il vit le jeune homme +pénétrer dans la seconde maison à droite. + +--Tiens! fit-il, juste là où habite Ducanif. + +M. Grandvivier était remonté dans sa voiture, qui s'éloignait, quand +Athanase entra aussi dans la maison, se proposant de demander à son ami +si, par hasard, il ne connaissait pas le jeune homme blond. + +Au troisième étage, il sonna. + +A la vue de la personne qui lui ouvrit, il sursauta de surprise. C'était +la splendide créature, cette même Erigone qui, la veille, se promettait, +avant quatre ans, d'avoir de la plume dans son édredon. + +Son ébahissement parut avoir échappé à la belle fille. Elle lui fit +passage en disant: + +--M. Ducanif va revenir tout de suite. Il est chez un locataire de la +maison. Il remonte dans un instant. + +Quand Fraimoulu, derrière la servante qui le conduisait au salon, +traversa la salle à manger, la vue de la table préparée lui fit se dire: + +--Bon! rien que quatre couverts: Ducanif, sa femme, sa fille et moi. Pas +d'étranger qui m'aurait gêné pour plaider la cause de mon neveu Gontran +devant la famille. + +Il fut un peu étonné, à son entrée dans le salon où l'avait introduit la +cuisinière, de le trouver désert. + +--Ces dames sont sans doute encore à leur toilette, se dit-il en +excusant les maîtresses de la maison de ne pas être là pour recevoir +leurs invités. + +Il n'eut pas le temps de s'impatienter, car, tout aussitôt, retentit la +voix de Ducanif qui criait: + +--Il est au salon? Très bien! Je vais l'y rejoindre... Héloïse, je n'ai +pas besoin de vous recommander de déployer tous vos talents pour mon ami +Fraimoulu qui, je vous en avertis, est une fine fourchette. + +Une demi-seconde après cette recommandation, le placeur entrait dans le +salon. + +Au lieu de remarquer d'abord que sa femme et sa fille avaient manqué +pour accueillir son hôte, il vint droit, la main tendue, à Athanase en +disant: + +--J'étais à la fenêtre quand tu as traversé la chaussée du boulevard +devant la rue Caumartin. En te voyant arriver, je me suis aperçu que +j'avais complètement oublié de te prier d'amener ton neveu. + +--Tu m'aurais dit d'inviter Gontran que je me serais bien gardé de faire +ta commission, répliqua Fraimoulu saisissant le joint pour planter le +premier jalon du mariage qu'il projetait pour son neveu. + +--Pourquoi n'aurais-tu pas amené ce brave Gontran? demanda Ducanif +surpris. + +--Parce que j'aime mieux qu'il ne soit pas là pour assister à la demande +que, tout à l'heure, à propos de ta fille, j'ai l'intention de vous +adresser à toi et à ta femme. + +Au dernier mot, la figure de Ducanif devint subitement penaude. + +--Ah! oui, ma femme, dit-il avec embarras... Tu ne sais donc pas?... +C'est vrai, j'ai omis de t'avertir... + +--M'avertir de quoi? fit Fraimoulu dressant l'oreille à ce ton qui +sonnait mal pour ses espérances. + +--Que je ne vis plus avec ma femme, continua Ducanif avec effort. +Oh! une séparation sans scandale... toute à l'amiable... pour cause +d'incompatibilité d'humeur. + +Athanase se trouvait là devant un de ces cas pour lesquels a été inventé +le proverbe: «Entre l'arbre et l'écorce, il ne faut pas mettre le +doigt.» Il n'insista donc pas au sujet de l'épouse. + +--Mais, fit-il, et ta fille? + +--Je l'ai laissée à sa mère... mais crois bien que ma tendresse +paternelle ne l'oublie pas un seul instant... je m'occupe d'elle, je +veille sur son avenir. + +--Oui, car elle est à l'âge d'être mariée, dit Athanase prenant ce biais +pour revenir à son but. + +--Je le sais, je le sais, répéta Ducanif. + +Fraimoulu jugea l'instant opportun pour donner l'assaut. + +--Aussi, reprit-il, avais-je pensé que mon neveu Gontran ferait pour toi +un excellent gendre. + +--Un gendre! répéta Ducanif dont le visage exprima un nouveau trouble. + +--Ou, si tu l'aimes mieux, un mari pour ta fille... Je lui donne deux +cent mille francs de dot... et après moi, il trouvera un joli magot de +soixante mille livres de rente. + +L'oncle avait attribué le trouble du placeur à la joie que devait lui +causer ce parti qu'on lui offrait pour sa fille. Il tendit donc la main +à Ducanif en disant: + +--Allons! tope là! C'est convenu, n'est-ce pas? Nous consulterons les +enfants pour la date du mariage. + +Mais, au lieu de «toper» comme il y était invité, Ducanif se prit les +cheveux à poigne-main en s'écriant tout désespéré: + +--Sapristi! vieux camarade, pourquoi viens-tu si tard!!! Voici trois +jours que ma parole est engagée. + +--Tu as fait choix d'un gendre? + +--Oui, un jeune et charmant garçon. + +--Aussi bon parti que l'est mon neveu... et aimé de ta fille? insista +Fraimoulu. + +Était-ce que Ducanif n'avait pas entendu cette double question ou qu'il +n'y voulait pas répondre? Toujours est-il qu'après avoir regardé à +droite et à gauche dans le salon il s'écria tout à coup: + +--Eh! mais, j'y pense! Où est donc Gustave? + +--Quel Gustave? + +--Gustave Cabillaud, mon médecin... le fils du vieux Cabillaud, ton +docteur... car il est des nôtres, ce soir, à dîner. + +Fraimoulu n'était pas homme à jeter le manche après la cognée. Il revint +donc à la charge en demandant: + +--Ainsi, il n'y a plus de chance pour Gontran? + +Mis de la sorte au pied du mur, Ducanif parut hésiter. Puis, avec cette +espèce d'emportement que mettent certaines gens à se tirer d'un mauvais +cas, il répliqua: + +--Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille... +lui qui vit maritalement avec une maîtresse! + +--Cette liaison est rompue! affirma l'oncle, ne doutant pas que Gontran +eût obéi à un ordre qu'il avait appuyé de dix beaux billets de mille +francs. + +--Rompue! répéta Ducanif. Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout +au plus deux heures que j'ai rencontré ton neveu avec sa particulière au +bras... une personne fort jolie et des plus distinguées, ma foi! + +Cette nouvelle, loin d'émouvoir Athanase, le confirma dans sa certitude +que Gontran s'était résigné. Il pensa que, lors de la rencontre de +Ducanif, son neveu devait conduire son Ariane à quelque gare de chemin +de fer où il allait l'emballer pour la province. + +Il revint donc, plus entêté, à ses moutons. + +--Après tout, dit-il, un mariage convenu n'aboutit pas toujours à se +conclure. Et maintenant que je t'ai parlé de Gontran, tu réfléchiras. + +Ducanif, parut-il, était décidé à ne pas éterniser la question, car, une +fois encore, il rompit les chiens en disant: + +--C'est bien drôle que tu n'aies pas trouvé Gustave en entrant au salon! +Je l'y avais laissé quand après avoir reconnu, par la fenêtre, que tu +m'amenais pas ton neveu, je suis descendu à l'étage en dessous pour +inviter le baron. + +--Quel baron? + +--Monsieur de Walhofer, un baron belge qui habite ma maison... Tu vas le +voir... je te le recommande comme un vrai type! En voilà un auquel il ne +faudrait pas marcher sur le pied! Il compte ses duels par centaines! + +--Et comment as-tu fait la connaissance de ce Belge si friand de la +lame? + +Ducanif fut empêché de répondre par l'entrée du docteur Cabillaud fils +qui arriva en rabattant sur ses mains l'extrémité des manches de son +habit. + +--Qu'étiez-vous donc devenu, mon cher Gustave? s'écria Ducanif tout +aimable. + +--Je reviens de la cuisine où j'ai été me passer un peu d'eau sur les +mains... et m'enquérir des plats miraculeux que nous prépare votre +Héloïse, répondit tranquillement le docteur. + +--Mazette! il a mis le temps à se passer de l'eau sur les mains! pensa +Fraimoulu. + +Soudain, sans qu'il pût se rendre compte pourquoi le souvenir +s'éveillait en lui, lui revint encore à la mémoire, nette, précise, la +conversation, sur le boulevard, entre Héloïse et mademoiselle Pistache +où la cuisinière se vantait d'avoir englué son maître avec l'aide d'un +médecin, du petit nom de Gustave, qui était fou d'elle. Athanase croyait +toujours entendre les gorges chaudes que faisaient les deux filles sur +ce patron crédule et berné, dont la fortune était visée par Héloïse. +En pensant que Ducanif, séparé de sa femme et de sa fille, était, pour +ainsi dire, au pouvoir de cette servante et de ce grand gas dont le +visage trahissait les appétits de toutes sortes, Fraimoulu sentit un +petit frisson lui courir dans le dos et, inquiet sans savoir pourquoi, +se posa cette question: + +--Est-ce que mon vieux Ducanif n'est pas dans de mauvais draps? + +Cependant le docteur, qui l'avait reconnu, était venu à lui avec un +empressement joyeux. + +--Eh! fit-il, c'est mon cher malade... car vous êtes mon malade, attendu +que mon père vous a donné à moi en me cédant sa clientèle... Eh bien! +êtes-vous toujours décidé à vous abandonner uniquement au régime de +la gourmandise? Oui, n'est-ce pas? puisque je vous trouve près de vous +asseoir à l'excellente table de Ducanif... Bon début de traitement!... +Excellent début en vérité! + +Si gaiement qu'eût été débitée cette tirade, elle sonna faux à l'oreille +de Fraimoulu, troublé par ses préventions. + +--Vous êtes-vous assuré d'un bon cordon bleu? continua Gustave. Hein! +mon père vous a-t-il trompé en vous affirmant que c'était fruit rare?... +Mais vous y arriverez, j'en ai le pressentiment. + +Après un petit coup d'oeil donné à la pendule, le docteur éprouva le +besoin de jeter une pierre dans le jardin de Ducanif en formulant ce +conseil: + +--Et quand vous aurez votre cordon bleu, tenez la main à la plus grande +exactitude pour l'heure des repas. + +Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, il fixa la pendule en ajoutant: + +--Six heures huit minutes! Est-ce que vous avancez, mon bon Ducanif? + +Le placeur avait tout d'abord deviné le reproche sous-entendu sur le +retard à se mettre à table. + +--Mon cher Gustave, répliqua-t-il, je vous demande un peu d'indulgence +pour mon dernier convive, le baron de Walhofer. + +--Le baron de Walhofer? répéta le docteur d'un ton qui interrogeait sur +le personnage dont il semblait entendre le nom pour la première fois. + +--Ils ne se connaissent pas, pensa Fraimoulu. + +--Un Belge du meilleur monde, dont, tout dernièrement, j'ai fait +connaissance et que je vous présenterai dans un instant... Un parfait +garçon. + +--Oui, mais peu exact! prononça sèchement Gustave après un nouveau coup +d'oeil à la pendule. + +--Il faut dire que je l'ai invité il y a un quart d'heure... et comme +bouche-trou, riposta le placeur à l'excuse du retardataire. + +La figure du médecin parut s'étonner de cette invitation qui datait d'un +quart d'heure. + +--J'ai oublié de vous apprendre que M. de Walhofer habite dans la maison +même, ajouta Ducanif. + +Fraimoulu n'avait cessé de surveiller le docteur. + +--Décidément, ils ne se connaissent pas, se répéta-t-il. + +Un coup de sonnette se fit entendre. + +--Le voici! annonça Ducanif qui alla attendre l'arrivant sur le seuil de +la porte du salon. + +Effectivement, c'était le baron. Il entra, raide, plein de morgue, +sans le plus petit mot qui plaidât pour son inexactitude, se contentant +d'adresser un fort bref salut aux deux invités de son amphitryon. + +--Oh! voilà un déplaisant bonhomme, souffla le docteur à Fraimoulu qu'à +son air ahuri il jugeait partager son impression première au sujet de +l'arrivant. + +Le médecin se trompait sur le motif de l'ébahissement d'Athanase. Si +ce dernier s'était troublé à la vue du baron, c'est qu'il venait de +reconnaître en lui ce même jeune homme que M. Grandvivier, une heure +auparavant, épiait du fond de sa voiture, d'un regard si plein de haine, +et qu'il avait, au départ du café, suivi jusqu'à l'entrée de la rue +Caumartin. + +--A table! et rattrapons le temps perdu! cria gaiement Ducanif après +qu'il eut achevé les présentations. + +Et, montrant le chemin, il passa dans la salle à manger, suivi par le +baron et le docteur, marchant de front, qui laissaient Athanase un peu +en arrière. + +Au moment de passer la porte, les deux hommes s'arrêtèrent, l'un et +l'autre voulant, par politesse, se céder le pas: il y eut entre eux, +pour ce fait, un rapprochement. + +--Oh! oh! pensa, tout tressaillant, Fraimoulu qui marchait derrière eux. + +Si prestement qu'eut été exécuté le geste, il avait vu le docteur +glisser un petit papier dans la poche du gilet de celui que, cinq +minutes auparavant, il avait paru ne connaître nullement et pour lequel +il avait, tout bas, exprimé à Fraimoulu son sentiment d'antipathie. + +--Ducanif est joué par un trio de coquins, pensa-t-il en réunissant +dans sa pensée Gustave, le baron et Héloïse qui, à ce moment, posait la +soupière sur la table. + +Le médecin s'était chargé de servir. Il tendit à Athanase la première +assiette de potage en disant: + +--A l'oeuvre on reconnaît l'artisan. Cher monsieur, goûtez cela: on +a prévenu Héloïse que vous étiez fin connaisseur, et elle a répondu +qu'elle attendait sans crainte votre jugement. + +--Excellent! déclara Fraimoulu après sa cuillerée avalée en adressant un +regard de félicitation à Héloïse qui, debout derrière Ducanif, faisait +face au docteur. + +--Ah! voyez-vous, reprit Gustave, l'Héloïse de notre excellent Ducanif +n'a pas sa pareille pour la bisque. + +--En exceptant la Clarisse des MM. Cabillaud, riposta le placeur en +renvoyant à la cuisinière du docteur l'éloge qui était adressé à la +sienne. + +--Disons tout de suite que Clarisse et Héloïse sont sans rivales, +accorda le médecin. + +Au souvenir de Grandvivier et de son affût en voiture, la curiosité +poussa Fraimoulu à voir quel effet produirait sur M. de Walhofer le nom +du magistrat. + +--Sans rivales! sans rivales! répéta-t-il en riant, on m'a pourtant cité +un autre grand cordon bleu, dont on m'a fort vanté le mérite. + +Sans regarder Ducanif qui, après avoir fourni des renseignements tout +confidentiels, ne devait pas se soucier d'être mis en cause, il ajouta +en guettant en dessous le baron: + +--C'est une certaine Cydalise, actuellement au service d'un magistrat +appelé Grandvivier. + +M. de Walhofer, penché sur son assiette, allait porter sa cuillère à +ses lèvres. Au nom de Cydalise, il avait suspendu son geste. A celui du +juge, il avait reposé la cuillère, écoutant de toutes ses oreilles, mais +sans lever le front. + +--Et, pour entrer chez vous, cette fille quittera la maison du +magistrat?... Elle y est donc mal? demanda naïvement le docteur. + +Tout doucettement, et sans autre but que de poursuivre son épreuve en +répétant le nom du magistrat, Fraimoulu répondit: + +--Elle y est très bien, paraît-il. Seulement j'ignore quel chagrin ou +remords tourmente cette Cydalise, mais elle a peur chez M. Grandvivier. + +Cette fois, l'effet fut immédiat. Le baron releva brusquement sa face +devenue livide, et son regard, aigu comme une pointe d'acier, alla se +poser sur Fraimoulu. + +--Oh! mauvais oeil! pensa ce dernier qui, sous cet examen, montrait sa +physionomie la plus paterne. + + + + + VI + + +S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles «cornent» aux +absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement à +l'heure du dîner chez Ducanif. + +Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son +apparence glaciale, était susceptible d'une passion violente, s'il +faut croire la férocité haineuse qui convulsait son visage alors que, +derrière le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer? + +Que s'était-il passé entre ces deux hommes? + +Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter Ducanif et ses convives +et remonter de quelques années dans la vie du magistrat. + +M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son père, gros +manufacturier de Lille, lui avait laissé un fort bel héritage qu'il +avait quintuplé, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses +spéculations ou plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé +par d'immenses travaux, était une mine d'or pour toute industrie qui +touchait au bâtiment. + +M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux Lillois, ses +compatriotes, hardis et courageux garçons, venus à Paris en quête de la +fortune et auxquels, pour réussir, il ne manquait qu'une seule chose: +l'argent des débuts. + +Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en +grand, et bientôt, grâce à l'activité des associés, la maison _Camuflet +et Bazart_ fut des mieux connues sur la place. + +Rien n'était plus disparate que le caractère des deux associés. +Camuflet, petit homme actif, ingénieux, jovial, s'était chargé des +comptes, des travaux à obtenir, des marchés à débattre. Bazart, peu +parleur, tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et surveillait +les travaux. De ces deux caractères opposés était résultée une entente +parfaite qui, jointe à la probité et à l'intelligence des deux Lillois, +les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants +envers celui qui leur avait facilité cette réussite, ils avaient fait la +part de M. Grandvivier qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par +l'accepter. + +Une fois riche, les associés pensèrent à se marier. Camuflet se laissa +prendre aux charmes de la fille d'une fruitière et, se disant qu'au +lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit +d'exiger, il valait mieux employer son argent à faire une heureuse, il +épousa la jeune fille. + +Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la bourgeoisie, +petite princesse élevée dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais +volontaire, coquette, légère et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi, +ne vit que ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet +homme rude et un peu farouche. + +Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'était pas +possible entre les époux. Le ménage alla de mal en pis jusqu'au moment +d'une violente scène qui fit brusquement tout éclater. + +Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au bout d'une année, de +se retirer des affaires pour se consacrer tout entier à sa femme. Dans +ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire +son successeur. + +Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin +de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de +vilaines actions, serait beaucoup s'avancer. C'était un composé de +qualités et de défauts: il était courageux, serviable, bon coeur; mais, +par contre, il était ivrogne, coureur et surtout paresseux à l'extrême. +Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de _la Godaille_ qui lui +avait été octroyé par ses compagnons de chantier. + +Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques de cabaret qu'il +régalait généreusement, grâce à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il +amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux +variés. + +Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille grimpait sur une +table et, d'abondance et d'improvisation, débitait à ses auditeurs, qui +se tordaient de rire, une série de calembredaines que le plus difficile +bateleur de foire aurait été fort heureux, pour sa parade, de pouvoir +réciter du haut de ses tréteaux. Ajoutons que la Godaille était un +fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup à +encourager son humeur libertine. + +Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et +que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amené sous +son toit pour lui faire partager la vie de famille. + +Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on +sache que Camuflet, de son côté, était parfaitement heureux avec son +épouse, la fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de coq +en pâte que quand elle mourut au bout d'une année de mariage, le cher +homme avait si bien pris goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il +s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait +pour deux; il ne regarda pas encore à la dot, et, comme la fille de sa +portière lui alla à l'âme avec son nez en trompette, il épousa la fille +de sa portière. + +Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense, car sa deuxième +épouse fit son bonheur... Hélas! bonheur fort court! Six mois, après, +elle mourut d'une indigestion de choucroute. + +C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute +d'une compagne dévouée pour veiller sur lui, il fallut demander des +soins à une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré lui amena donc +une garde-malade. + +A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite à administrer des +tisanes, à manipuler des cataplasmes et à poser des sangsues. Elle avait +connu de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des +Palombes, du nom de son noble époux, mort général en chef au service +de M. de Tonneins, ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi +d'Araucanie. + +Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle n'était pas née +pour son métier, et, lorsque le besoin d'une irrigation émolliente +s'imposait au malade, elle lui mettait au préalable un bandeau sur +les yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice de certaines +pratiques de sa profession. + +Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se +déchargea de bien des petits soins à donner sur sa fille qu'elle +s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller à l'âme de +Camuflet était praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la +demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore à l'âme. Aussi deux mois +plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa +garde-malade. + +Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisième +madame Camuflet ne fut pas inférieure à ses devancières dans la tâche +de créer à à son mari des jours de miel. Il eût été parfaitement heureux +sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit +qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait +plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément affecté +du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus: son +bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associé Bazart. + +Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait une fille qu'il +chérissait. Tout à coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa +son enfant, contraignit le père, du jour au lendemain, à s'en séparer +en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. Était-ce l'angoisse +de son coeur paternel et la douleur de la séparation qui affectaient le +moral du juge? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations +charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont +la table s'offrait fréquemment aux intimes, devint sombre et triste. +Ce devait être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait +incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui était parlé de son +enfant, son visage se faisait plus morne. + +Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer dont la Godaille était +le diable qui fit éclater la chaudière. Il avait la réputation d'un +casse-coeur, et nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la +Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle était jolie, coquette +et légère. De plus, elle jouait à la femme incomprise, dont les +aspirations ne trouvaient pas à se satisfaire devant la nature inculte +et grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait mieux à +conduire un chantier de cinq cents compagnons qu'à mener la seule femme +qui fût entrée dans sa vie. Sa parole rude et peu châtiée, qui faisait +obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante aux oreilles de sa +femme rebelle. Pour elle, son mari était une brute, et de ce que Bazart, +patient comme toutes les natures énergiques, rongeait son frein, elle +avait conclu que cette brute était de celles qu'on arrive à museler. + +--Mon ours! disait-elle quand elle avait à parler de son mari. + +Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde quand il est par +trop aguiché. + +A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart. Il y eut une +scène terrible qui offrit cette particularité qu'à mesure qu'elle se +prolongea, le mari, qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa +voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue, trahissant une +colère sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait +explosion. + +Alors madame Bazart eut peur. + +Une heure après, comme l'entrepreneur était dans son bureau, on frappa à +la porte. + +C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes. + +--Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il d'une voix franchement +émue. + +Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut réfléchir, +puis d'un ton sec: + +--J'écoute, dit-il. + +--Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre +à rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point. + +Il fit une petite pause, puis continua: + +--Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait pas au bien +d'autrui et qui garde sa reconnaissance à qui lui a voulu du bien... et +vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à faire de moi +votre successeur... Fichue idée, entre nous, que vous aviez eue là, car +tout aurait été bien vite bu et mangé!... Aussi, mon oncle, je vous ai +aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le +coco une pocharderie de huit jours que je me serais dégrisé subitement +rien qu'à vous entendre me souffler: «J'ai un service à te demander.» +Croyez-vous à tout ce que je vous dis là, mon oncle? + +--Oui, articula Bazart. + +--Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me +comprenez? Pour moi, elle était sacrée. + +Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se +renseigner? Il haussa les épaules et riposta ironiquement: + +--Oh! toi ou d'autres! + +--Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit +la Godaille évitant le piège; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un +tort à me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir +détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions à mon égard. + +Et il montra son paquet de hardes en ajoutant: + +--Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon. + +--Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un éclair étrange alluma +l'oeil. + +--Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir. + +--Sans argent? + +--J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au billard. + +--Que vas-tu devenir? + +--Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je réponds. Quant au reste, va +comme je te pousse! Je trouverai toujours bien à me mettre un morceau de +pain sous la dent. + +--Tu ne me demandes rien? + +--Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poignée +qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de +votre soeur. + +--Adieu! dit Bazart en lui tendant la main. + +La poignée de main fut échangée et, sans un mot de plus, la Godaille +s'éloigna, suivi du regard par son oncle qui, en même temps, eut un +singulier sourire. + +Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta chez le commissaire de +police pour lui déclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait +disparu du domicile conjugal. + +Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu lieu, avoua sa +jalousie, confessa la brutalité de son langage dans ses reproches, +conta le départ de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa +déposition en s'écriant: + +--Où est-elle allée? + +A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui +n'était pas tenu d'être sensible, répondit tout crûment: + +--Parbleu! Elle est allée rejoindre la Godaille dont elle est folle... +Ces mauvais sujets-là font souvent commettre pis que pendre aux femmes. + +Et en guise de péroraison: + +--Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné qu'elle fût partie les +mains vides, conseilla-t-il. + +De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence de deux témoins +et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs. + +A la seconde visite du mari abandonné chez le commissaire de police pour +lui dénoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le +cas n'était pas de ceux où il est dit: «Cherchez la femme.» Cette fois, +il s'agissait de chercher l'homme. + +--On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu, +nous aurons des nouvelles de maître la Godaille, promit-il. + +Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir +se décider à croire le jeune homme coupable. Non, la scène des adieux +n'était pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout +ému quand, après s'être jeté son paquet sur l'épaule, il s'était éloigné +en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de: _Viens, gentille +dame_. + +A ces mots, le commissaire éclata de rire. + +--«_Viens, gentille dame. Viens, je t'attends_», récita-t-il +gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir +son air pour inviter votre femme à le suivre. + +Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda à quelle heure +madame Bazart pouvait avoir filé avec l'argent volé! + +Sur ce, Bazart recommença tristement le récit que, la veille, son +désespoir avait rendu incomplet. Tout de suite après le départ de la +Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de +raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son +épouse, le courage lui avait manqué. Alors il s'était dit que mieux +valait laisser quelques heures à l'apaisement de sa femme qui, furieuse +d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le moment, entendre à rien. En +conséquence, il avait quitté la maison et dîné en ville. Après avoir +vagué par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez lui sur les +onze heures du soir. Alors il avait trouvé son domicile vide, mais le +soupçon ne lui était pas encore venu que sa femme se fût enfuie. Il +avait pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs brouilles, +elle avait été conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis, +lequel, après l'avoir calmée, allait la lui ramener. + +--Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous renseigner sur +l'heure du départ de votre épouse? demanda le commissaire. + +--Personne. + +--Vous n'avez pas de domestique? + +--Si; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin même une permission de +spectacle. Elle était donc absente quand je revins chez moi. + +Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses yeux mouillés de larmes +et continua: + +--Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je +m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par +malheur, la journée avait été rude pour moi; j'étais harassé de +fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je +m'éveillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'était pas +encore revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma déclaration, +j'errai comme un corps sans âme, dédaignant de répondre à la cuisinière +dont une exclamation m'avait pourtant mis à même de pouvoir à peu près +préciser le moment où ma femme avait dû partir. Je vous l'ai dit, +nous avions accordé à ma servante une permission de spectacle et, pour +qu'elle fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait sur +la table les restes froids de notre déjeuner du matin. Cette exemption +d'une cuisine à faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures. +Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre, +voulut desservir la salle à manger, elle s'aperçut aussitôt d'un détail +que mon trouble m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les plats +étaient restés intacts sur la table... Donc ma femme n'avait pas dîné. + +--Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a dû +quitter la maison aussitôt après le départ de votre cuisinière pour le +spectacle? + +--Je le crois. + +--Et quand la Godaille était-il venu pour vous faire ses adieux? + +--Trois quarts d'heure environ auparavant. + +--Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter la scène du +raccommodement, vous êtes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu'à +onze heures du soir? + +--Oui. + +--C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit +aidée par la Godaille, qui serait rentré après vous avoir vu partir, +a fait le coup des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour la +soif... de son cher la Godaille? + +Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'était pas +faite en l'âme du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant: + +--Si la malheureuse avait été se jeter dans la Seine! + +--Alors les 25,000 francs ont dû être volés en pièces de cent sous, afin +de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie +sèche, le commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour parole +d'évangile. + +--Repassez dans huit jours, finit-il en forme de congé. + +Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les échos à leur réclamer sa +femme. Vingt fois, il se présenta chez M. Grandvivier pour lui demander +un moyen de retrouver la fugitive. + +Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le rongeait sans se +mêler de celle d'un autre, soit qu'il pensât que c'était un mauvais +moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en +était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal: + +--De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-même. + +Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir +à l'infortune de son ex-associé, quand, lui-même, il venait d'être +frappé par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisième +femme! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes, +après avoir plongé son mari, pendant huit mois, dans un océan de +félicités, avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement. + +Trois femmes en trois ans!!! + +Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par +contre, il faut le reconnaître, portait la guigne aux femmes. + +Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout droit chez le +commissaire, qui, en le voyant, s'écria: + +--Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il +avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper +qu'au bout de la France, à Perpignan, dans une troupe de saltimbanques +de foire où il s'était engagé... On dit que ce garçon n'a pas son pareil +pour faire la parade! + +L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui demanda vivement: + +--Et ma femme? + +Le commissaire se gratta l'oreille. + +--Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous +annoncer que nous sommes sans la plus petite notion. + +--Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez +infailliblement la piste de mon épouse... Il fallait arrêter mon neveu, +l'interroger. + +--Eh! eh! arrêter!!! Comme vous y allez, vous! On a usé d'abord du moyen +le plus prudent, c'est-à-dire qu'on a mis le garçon en surveillance avec +l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite à madame +Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile! +Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de +plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques... Devant cet +insuccès, on a changé de batteries. + +--Ah! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que lui avaient enlevée ces +premiers renseignements. + +Le commissaire continua: + +--A défaut de la femme, on tâcha de retrouver l'argent. Si la Godaille +se livrait à des dépenses exagérées, c'était la preuve qu'à un moment +ou à un autre il avait été rejoint par madame Bazart qui, grâce à +vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé les poches... De ce +côté-là, on s'est cassé le nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs +aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte +somme perdue au jeu... J'insiste sur ce détail, car il est tout à son +honneur. + +--A son honneur! répéta Bazart étonné. + +--Oui, à son honneur! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve +chez le saltimbanque un fonds de probité, car, paraît-il, à manier +les cartes, il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le +voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la +troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé adroitement, a avoué qu'à +je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour +donner une représentation, son paillasse la Godaille avait vertement +envoyé promener une société de _Grecs_ qui lui offraient une forte somme +s'il voulait mettre à leur service son adresse aux cartes. + +--Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi, les plus étonnants +tours de cartes. Il me prévenait; j'avais le nez dessus, et, malgré ça, +je n'y voyais que du feu, avoua Bazart. + +Et, revenant vite à son cruel souci: + +--Mais ma femme?... insista-t-il. + +--Nous en sommes réduits à cette supposition que madame aura filé droit +sur l'Espagne avec le magot. Pour dérouter les soupçons, la Godaille se +sera engagé dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre bout de +la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan, un beau matin il sautera +par-dessus la frontière pour aller rejoindre la belle et ses écus. + +Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant sa phrase: + +--Repassez dans huit jours. + +A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire +secoua la tête en disant avec une franchise un peu crue: + +--Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le +paillasse que votre colombe a déserté son colombier... En ce moment, la +Godaille est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché à +la troupe qui peu à peu remonte la France. Quant à madame Bazart, pas +l'ombre d'une nouvelle! + +Le mari abandonné fut immédiatement repris par ses idées noires et +éclatant en sanglots: + +--Elle se sera suicidée! gémit-il. + +Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire avait appris, +par ses informations, bien des frasques de l'épouse en fuite. Il chercha +donc à consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique. + +--Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin de prouver des idées de +suicide. + +Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit nullement son parti. +Pendant plus de quatre mois, il fit insérer dans tous les journaux une +note qui promettait le pardon le plus complet à l'épouse rentrée au +bercail. Grâce à cette publicité, son infortune conjugale fut connue +de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune, +amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler: + +--Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout! + +--Pour sûr, il a du plomb dans l'aile; un de ces matins, on nous +annoncera qu'il est mort. + +--Ou qu'il est devenu fou. + +Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné. Faisant trêve au +chagrin secret qui, lui-même, le dévorait, il cherchait à relever le +moral de Bazart. Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation +ni la clémence qu'il lui prêchait: + +--On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge! lui disait-il d'un +ton sec. + +Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc à se venger, lui, ce +magistrat qui employait tout le temps que ne réclamaient pas +ses fonctions en de longues promenades où, obsédé par une sombre +préoccupation, il marchait, tête baissée, semblant chercher une idée qui +le fuyait toujours? + +C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé où l'avait conduit +une de ses longues courses à l'aventure, le juge voulut revenir par la +barrière du Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avançait +vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui +allait toujours grandissant, s'il n'eût été absorbé par ses lugubres +méditations. + +On était aux environs de la fête de Pâques. Ce monstrueux charivari +était causé par les musiques discordantes des nombreuses baraques de +saltimbanques que la fameuse foire au pain d'épice avait amoncelées sur +la place. + +Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut +l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route était obstruée par +la cohue des badauds figés devant les différents tréteaux à écouter les +boniments des bateleurs. + +M. Grandvivier s'engagea dans la foule. + +Il avait franchi la moitié de la place quand, soudain, il s'arrêta et +releva la tête au son d'une voix, de lui connue, qui criait: + +--«Supposons que vous soyez dans une soirée du grand monde où on +s'embête à vingt francs par tête. Tout à coup vous vous rappelez que +vous avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. Alors vous vous +approchez de la maîtresse de la maison et vous lui dites: Duchesse, je +vous parie dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui sont là +bâillant, chez vous, comme des merlans sur le sable...» + +Dans ce saltimbanque, costumé en paillasse, M. Grandvivier, du premier +coup d'oeil, reconnut la Godaille, le neveu de son ami Bazart. + +Tout en donnant ainsi à la foule un échantillon du langage du grand +monde pour engager un pari, la Godaille tenait un jeu de cartes que, +par le pincement des doigts, il faisait voler, en une sorte de +demi-guirlande arrondie, d'une main à l'autre. + +A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil s'éclaira joyeux, un +sourire parut sur ses lèvres, et il murmura: + +--Oh! l'idée tant cherchée!!! + + + + + VII + + +Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à M. Grandvivier l'éclair de +sa satisfaction dont, un instant, s'était illuminé son visage assombri? +Était-ce... ce qui eût alors complètement dérouté quiconque connaissait +le juge... la grâce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait +ses cartes? Un observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser +que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression +navrée et qu'il murmura d'un ton découragé ces mots mystérieux: + +--Oui, mais comment? + +Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un +mot, il resta immobile, comme cloué au sol, et le regard obstinément +fixé sur le jeune homme. + +Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse fut rentré dans la +baraque et que le public se mit à escalader les marches de l'estrade +pour assister à la représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer +sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard +s'était reporté sur les toiles dont la peinture grotesque avait la +prétention de retracer toutes les séductions qui attendaient les curieux +à chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en était un montrant +une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes éparpillées et +laissant voir à mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche. +Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien mis s'étalait une banderole +portant ces mots: _Séance de tours de cartes et de prestidigitation +amusante par M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute +société a su apprécier le talent_. + +--Oui, mais comment? se répéta encore le juge, quand, après cinq minutes +passées devant ce tableau, il se remit en marche. + +Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre avec la Godaille, +car il se rendit chez son ancien protégé. La servante qui vint ouvrir +lui annonça que son maître était absent et, comme elle avait la +langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie +affectueuse. Ah! la vie lui était bien triste, au cher homme, depuis la +fuite de madame, c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait, plus il +devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait fou... il l'était même +déjà un brin. + +Oui, il était un tantinet détraqué. + +Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe +dans la chambre de sa femme? Devinez dans quelle position... Couché tout +de son long sur le parquet, et toujours à la même place, devant la dalle +du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie de fumeur, il croyait +revoir l'épouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de +satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet. + +Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant avec surprise cette +révélation de la fantasque lubie du mari délaissé. + +Et la fille continuait sur le compte de son maître. Ah! oui, il +l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant trompé avec le tiers et +le quart!... Elle lui coûtait cher, cette chambre! Pour elle il avait +refusé bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison, +véritable masure dont il était propriétaire et dont, malgré sa +résistance, il allait être délogé par une expropriation pour cause +d'utilité publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire +passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé pour garder sa +baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, c'était parce que, en +ce moment même, l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le +jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine +pour déguerpir. + +Là, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il fût déjà un +peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait +un si grand prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se +tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite +à l'ancienne mode, avec moitié des chambres en contre-bas et moitié +exhaussées d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou? + +La domestique disait la vérité et le juge, pendant qu'elle jacassait, +se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier étage où il +voulait loger sa future épouse, avait fait poser un second parquet, en +surélévation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied, +et aussi pour diminuer la hauteur des pièces, véritables halles +impossibles, à chauffer en hiver. + +--Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement être +contraint par jugement à déguerpir? dit le magistrat pendant que la +bavarde reprenait haleine. + +--Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... Avec ça que nous +serons bien à plaindre quand nous serons installés dans un logement +salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge. + +A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus à +l'entrepreneur. Il avait été repris par cette idée qui lui était montée +au cerveau à la vue de la Godaille. + +--C'est là le moyen! Oui, mais comment? se disait-il. + +Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième fois, le soir, +la tête sur l'oreiller avant de s'endormir. + +Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré de son sommeil par son +valet de chambre qui lui disait d'une voix altérée: + +--Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler. + +--Quelle Clarisse? fit le juge encore à demi endormi. + +--La servante de M. Bazart. + +--Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure moins matinale? Ce +qu'elle veut me dire ne doit pas être tant pressé. Sans doute quelque +commission de son maître. + +En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, son valet de +chambre n'usa plus de précaution, et dit vivement: + +--M. Bazart a été assassiné cette nuit!... + +En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla à la hâte +pour recevoir Clarisse. + +Bien que complètement affolée, cette fille, avant d'avertir la police, +avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait être le meilleur ami +de son maître défunt. + +Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter +la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire à son réveil, elle +avait trouvé la chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son +maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs et dans +l'ancienne chambre de madame, juste à cette même place du parquet où il +avait l'habitude de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché +au milieu d'une mare de sang et le coeur percé d'un couteau laissé dans +la blessure. Ce couteau, long et affilé, était une pièce du service à +découper. Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la salle à +manger. + +L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune +trace de lutte n'apparaissait dans la chambre. + +La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre ébranlait +encore tout le système nerveux de la cuisinière Clarisse, qui parlait +fébrilement et à mots précipités. + +La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal, il avait perdu +son procès. Au lieu de s'emporter, il était calme; mais, sous cette +apparence tranquille, la domestique avait deviné une rage sourde contre +ceux qui l'expropriaient. + +--Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison! +avait-il dit. + +--Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux +autres plus belles, avait répliqué Clarisse. + +Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa pipe, puis il avait +été s'étendre sur le parquet à sa place accoutumée, et s'était mis à +fumer. + +M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui avait précédé la mort +de son ami, interrompit le récit de la servante pour demander: + +--Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction +qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui +faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet? + +--Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire était +nerveux, saccadé. De plus, il parlait tout haut, si haut même que je +l'entendais de la salle à manger où je me tenais, inquiète de son état. + +--Et que disait-il? + +--Cela se rapportait à l'expropriation. + +--Précisez. + +--Il disait comme cela: «Moi qui croyais que ça durerait jusqu'après ma +mort!» Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait: «Baste! quand ils +démoliront, je ne serai plus là pour les voir. Je serai au diable!» Ce +qui me prouva que la démolition de la bicoque lui tenait tant au coeur +qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister à son renversement. + +--Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir? + +--Oh! non, car une heure après, du fond de ma cuisine, je les entendais +rire l'un et l'autre à qui mieux mieux. + +--L'un et l'autre? Quel était donc cet autre? + +--M. Frédéric, parbleu! + +--Quel est ce M. Frédéric? + +--Le neveu de M. Bazart. + +--Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une +troupe de saltimbanques? demanda vivement le juge. + +--Lui-même! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, à la foire au pain +d'épice. Alors il avait pensé à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait +pas vu depuis un an. + +--Comment votre maître a-t-il reçu son neveu? dit M. Grandvivier après +un tressaillement causé par cette entrée en scène de la Godaille. + +--A bras ouverts et en s'écriant: «Tu arrives à propos, tu tombes à pic, +garçon!» Cela était dit convulsivement et, coup sur coup, il le répéta +tant et tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander: «Pourquoi +donc trouvez-vous que je tombe si bien à pic?» Un instant, mon maître +eut la vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine... +puis, il hésita une seconde et enfin répondit; «Mais pour prendre ta +part d'un excellent dîner que Clarisse va nous préparer.» Après quoi, +brusquement, il montra une chaise à son neveu, en ajoutant: «Mets-toi +là, garçon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais écrire deux +lettres pressées.--Faites, mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant, +l'oncle disait: «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, et je tiens à les +réparer.» Là-dessus, le jeune homme se mit à rire en répondant: «Oh! des +torts! Pas le moins du monde!» Et mon maître, qui avait fini sa première +lettre et était en train de la mettre dans sa poche, riposta: «Si, si, +j'ai eu des torts et, je le répète, je tiens à les réparer.» Il faisait +allusion à la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos de +madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il écrivait sa seconde +lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut +fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il +écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser +dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa +en disant: «Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier que je +viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser à M. Frédéric le temps +de demander une explication, il s'écria: + +--Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va nous fricoter à la hâte un +bon dîner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre séparation. + +Une heure après, ils étaient à table. Gai comme autrefois, M. Frédéric, +sans pour cela en perdre une bouchée, débitait un tas de cocasseries à +M. Bazart qui en riait à ventre déboutonné. + +Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira de sa poche celle des +deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement: + +--Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, tu monteras +te coucher! Il est inutile que tu veilles à nous attendre. Histoire de +vider encore une ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand +garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, je partis +porter la lettre à la poste... + +M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse pour demander: + +--A qui était adressée cette lettre? + +--Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je +ne sais pas lire, avoua la servante. + +--Et puis? prononça le juge en l'invitant à achever son histoire. + +--Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, que j'ai trouvé mon +maître mort, avec son couteau dans le coeur... Alors je suis accourue +ici pour demander ce que j'avais à faire. + +--Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre +quartier et lui répéter mot pour mot ce que vous venez de me conter. + +--Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte. + +Mais elle s'arrêta pour se retourner. + +--J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter M. Frédéric, n'est-ce pas? +Il est bien évident que le brave jeune homme est tout à fait innocent de +l'assassinat de son oncle. + +Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte +en disant: + +--Puisque je vous recommande de tout répéter au commissaire! + +Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé d'habitude éclata +d'un long rire de joie immense. + +--Ils vont arrêter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant de bonheur. + +Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son calme. C'était son +domestique qui lui apportait les lettres arrivées par la première +distribution du matin. + + + + + VIII + + +Quand la police tient sa proie à portée, elle profite de l'occasion avec +un notable empressement. Elle commença donc par étendre la main sur la +cuisinière Clarisse après qu'elle eut achevé sa déposition sur la mort +violente de son maître Bazart et, une heure après, la Godaille, arrêté +à sa baraque, était bel et bien coffré.--En somme, neveu et servante +étaient les deux dernières personnes qui avaient approché de la victime. + +A la même heure, M. Grandvivier se trouvait en visite chez le procureur +général qui, en même temps qu'il était son chef, comptait au nombre de +ses bons amis. Le juge se plaignait un peu qu'on eût négligé, depuis +quatre mois, de lui confier une cause à instruire. A ce reproche, son +supérieur répondait que, le sachant fort affecté par le mauvais état de +santé de sa fille, il avait cru lui être agréable en ne compliquant pas +ses inquiétudes paternelles d'un travail à suivre. + +Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur un pli dont la +suscription portait à l'angle ce seul mot qui résumait la teneur de la +lettre: _Assassinat_. + +--Puisque tu te plains d'être laissé au repos, voici une affaire qui +se présente bien à point pour t'en faire sortir, dit le procureur en +ouvrant la lettre, dont le contenu n'était autre que le rapport, rédigé +par le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart. + +Et, séance tenante, il lui confia l'instruction de cette dramatique +affaire. + +M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais n'avait-il rendu à son +chef cette visite matinale que pour se trouver juste là quand arriverait +le rapport sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il faut +le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur, son regard +trahissait une satisfaction farouche. + +--Le saltimbanque me fournira ma vengeance, pensait-il avec un frisson +de haine en joie. + +En magistrat actif qu'il était, il décida pour le jour même, sur le lieu +du crime, de confronter les prévenus avec le cadavre de la victime. Pour +cette confrontation, suivant l'usage, afin qu'il examinât la blessure et +la position du corps, il s'adjoignit un certain docteur Cabillaud père +qui, du vivant de Bazart, avait été son médecin. + +En attendant l'arrivée des prévenus, le juge et le médecin avaient +à faire l'examen préparatoire d'où résulterait le procès-verbal du +docteur. + +Cabillaud étudia la position du cadavre, inspecta longuement la +blessure, considéra le couteau qu'il avait retiré du corps, puis promena +lentement son regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque de +lutte entre Bazart et son meurtrier. + +Tout cela, sans mot dire et en caressant l'énorme verrue qui ornait une +des ailes de son nez. + +Quand, pour y déposer le couteau ensanglanté, il s'approcha de la table +près de laquelle se tenait le juge qui, un pli au front, l'avait regardé +agir, ce dernier lui dit en montrant l'arme: + +--Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a dû être surpris par +son assassin. + +Le médecin, à ces mots, regarda le juge et, se remettant à caresser sa +verrue: + +--Euh! euh! fit-il. Etes-vous sûr, mon magistrat, qu'il y ait eu un +assassin? + +Pour toute réponse, M. Grandvivier lui montra du doigt le cadavre étendu +à leurs pieds. + +--Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici, là, un corps dont +le coeur a été traversé par un couteau; mais, je le répète, cela +prouve-t-il qu'il y ait eu un assassin? + +Et, lentement: + +--Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il. + +--Alors, suivant vous?... interrogea le juge. + +--Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu simplement suicide. + +Une lueur de mécontentement brilla dans l'oeil du juge, mais elle fut de +trop courte durée pour avoir été surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit +d'un ton qui affirmait: + +--Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tué. + +--Pourquoi ce suicide alors? + +--Ah! voilà ce qui est à chercher. Peut-être est-ce par suite du chagrin +que lui causait l'abandon de sa femme... chagrin noir, incessant, qui, +pour peu qu'il s'y soit joint quelque vive contrariété, l'a conduit au +suicide. + +M. Grandvivier, à l'appui de ce que le docteur avançait, aurait pu +se souvenir combien Bazart avait été exaspéré par l'expropriation qui +allait renverser sa maison, mais il n'en fit rien. Comme, à ce moment, +un grand bruit, se produisant au rez-de-chaussée, annonça l'arrivée des +prévenus et de leurs gardiens, il fit un salut de tête au médecin en +disant d'un ton sec: + +--Jusqu'à ce que j'aie interrogé les prévenus, vous me permettrez de ne +pas être de votre avis. + +Avec Clarisse, la Godaille et les agents, était arrivé aussi le greffier +du juge, un vieux bonhomme auquel une bronchite mal soignée faisait +cracher ses poumons dans les crises répétées d'une toux horrible à +entendre. + +--Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon brave Seuffray, lui dit +affectueusement le juge. + +Mais il avait affaire à un maniaque du devoir qui posa sa serviette sur +la table, étala ses papiers et prépara plume et encre en disant: + +--Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un simple petit rhume. + +Suivant la différence de leur tempérament, l'attitude des prévenus +n'était pas la même. Clarisse, à demi hébétée, pleurait à chaudes +larmes. La Godaille, tout fiévreux, était muet et dédaigneux, mais on +devinait en lui une colère contenue qui ferait explosion au premier mot. + +Grandvivier commença l'interrogatoire par la femme à laquelle il +demanda, en lui montrant le cadavre: + +--Reconnaissez-vous le mort? + +--Oui, c'est mon pauvre maître, balbutia-t-elle. Dire que le voilà +trépassé, lui qui riait hier de si bon coeur! + +A cette réponse, le juge lança un coup d'oeil au docteur qui avait parlé +de suicide motivé par un chagrin profond et, pour qu'il fût bien appuyé +sur ce point, il reprit: + +--Ah! il riait, dites-vous? + +--Comme un bienheureux. C'était à croire qu'il ne songeait plus à cette +expropriation qui, depuis deux mois, ne lui avait pas permis de dérager. + +C'était donc là cette contrariété, vive et persistante qui, jointe à son +désespoir de mari abandonné, devait, suivant le docteur, avoir poussé +Bazart à se tuer. A son tour, Cabillaud père adressa au magistrat un +regard qui semblait lui demander d'insister sur cet autre point d'où +sortirait la preuve qu'il avait raison. Mais Grandvivier, au lieu de +comprendre, prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant d'une +voix sévère: + +--Fille Clarisse Pommier, vous êtes prévenue de complicité dans +l'assassinat de votre maître. + +Le juge d'instruction était de ceux qui procèdent par un coup de foudre, +ne laissant pas aux prévenus pour échafauder leur défense en préparant +les réponses, le temps que leur fourniraient trop de questions +préparatoires. Mais, quoi qu'il fît, il ne pouvait empêcher que +Clarisse, au lieu de penser qu'elle était devant un juge, ne vît en lui +que l'ami de son maître, ami auquel, le matin même, elle était venue +conter, en toute franchise, comment les choses s'étaient passées. + +Il arriva donc que l'effet qui aurait dû résulter de cette attaque +_ex abrupto_ fut tout contraire de celui attendu. La servante, loin +de prendre l'accusation au sérieux, crut à une plaisanterie et, son +désespoir s'apaisant, elle s'écria naïvement: + +--Est-ce que je ne vous ai pas tout conté? Vous savez bien que j'étais +montée pour me coucher, en revenant de porter la lettre que mon +maître m'avait envoyée mettre à la poste... Où donc aurais-je vu votre +assassin, puisque je n'ai quitté ma chambre que ce matin?... + +En entendant parler de la lettre, un imperceptible tressaillement avait +agité M. Grandvivier. Sans répondre à la servante, et comme c'était +d'une confrontation et non pas encore d'un véritable interrogatoire en +règle qu'il s'agissait, il fit un signe aux agents de police en disant: + +--Emmenez cette femme dans une pièce du rez-de-chaussée et attendez mes +ordres. + +--Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas, mon bon monsieur +Grandvivier? demanda Clarisse, dont l'épouvante première s'était +dissipée depuis qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de +son maître. + +Puis, sans se douter de la gravité de sa situation, elle suivit ses +gardiens. + +Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque. + +--Frédéric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous ce cadavre? + +--Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitté hier plein de vie et de +gaieté? + +--A quelle heure? + +Cette question fit éclater l'indignation du jeune homme qui s'écria: + +--Ah ça! vous allez donc la continuer, votre sinistre plaisanterie de +prétendre que j'ai tué le pauvre cher homme? Quand l'aurais-je frappé? +Est-ce que je ne puis pas rendre compte de mon temps minute par minute. +Je suis parti à onze heures. J'ai pris mes jambes à mon cou et, vingt +minutes après, j'arrivais à ma baraque sur le champ de foire où dix +témoins vous attesteront que j'ai passé la nuit. + +Il y allait aussi tout naïvement, le brave garçon, et ne s'attendait +guère à cette question: + +--De neuf heures, moment où la domestique est allée se coucher, jusqu'à +onze heures, instant que vous avouez pour celui de votre départ, vous +reconnaissez être resté seul, absolument seul, avec votre oncle? + +--Oui... et Dieu sait si nous avons ri!... + +Sans tenir compte de cette réponse, le magistrat posa cette question: + +--N'y avait-il pas eu, il y a une année, une cause de brouille entre +vous et le défunt? + +--Ah! oui, à propos de sa femme... Mais cela était si bien tombé à l'eau +que mon oncle, pas plus tard qu'hier, en reconnaissant combien, jadis, +ses soupçons avaient été injustes à mon égard, m'a répété qu'il avait, +envers moi, des torts à réparer. + +Pas plus que la première fois, le juge ne s'arrêta sur cette réponse et, +continuant: + +--Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart? demanda-t-il lentement. + +La question parut à la Godaille si peu intéresser sa situation, qu'il +répondit gouailleusement: + +--On ne me l'avait pas donnée à garder. + +--Vous persistez à nier? + +--A nier quoi? + +--Que, dans la soirée d'hier, alors que, la servante partie, vous êtes +resté seul avec M. Bazart, il ne s'est pas rallumé, entre vous, une +querelle au sujet du passé? + +Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa en répondant, le +doigt tendu vers le bureau du défunt: + +--J'ai le pressentiment que vous trouverez là une preuve que mon oncle +n'avait plus contre moi l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon +oncle a tracé un écrit qu'il a, ensuite, mis sous une enveloppe sur +laquelle il a encore écrit quatre ou cinq mots; puis il l'a serrée dans +le bureau en me disant: + +--Au besoin, garçon, tu te souviendras que je place ce papier dans ce +tiroir à ton intention. C'est le deuxième tiroir à gauche. + +M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir désigné, en tira l'enveloppe +et, à haute voix, lut la suscription suivante: + +--«_Ceci est mon testament_», prononça-t-il. + +Puis, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il décacheta l'enveloppe +dont il fit sortir le papier et, cette fois, il lut en silence. + +Après avoir passé l'écrit à son greffier pour qu'il le joignît au +dossier, le juge adressa au jeune homme cette question qui, en somme, +résumait la teneur du papier: + +--Saviez-vous que, par cet écrit, M. Bazart vous nommait son héritier? + +--Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille avec un attendrissement +qui ne contenait aucune intonation de cupidité satisfaite. + +Cependant le docteur Cabillaud avait écouté de toutes ses oreilles. +Quand il avait été question du testament, il avait légèrement secoué la +tête. + +--J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart s'est tué... son +testament, fait hier, est une preuve à l'appui du suicide. Pour que ce +juge, que j'ai prévenu, ne s'en aperçoive pas, il faut qu'il sache bien +peu son métier... Un âne, quoi! + +Comme si le juge craignait que certaine réponse fût faite à la question +qu'il allait poser, il y eut une petite hésitation dans sa voix quand il +demanda: + +--Avant le testament, votre oncle, suivant la déclaration de la fille +Clarisse, a écrit aussi une lettre que, deux heures plus tard, il lui a +donnée à porter à la poste. + +--C'est vrai. + +--La fille Clarisse, ayant déclaré ne pas savoir lire n'a pu dire à qui +cette lettre était destinée. Pouvez-vous désigner ce destinataire? + +--Non. + +Quand la Godaille fit cette réponse, le docteur Cabillaud était en train +d'examiner la figure du juge. + +--Tiens! pensa-t-il, on dirait que voilà un «non» qui lui fait plaisir! + +Dans le but d'amener le prévenu à se troubler quand il entendrait +réitérer la même question, M. Grandvivier redemanda lentement: + +--Vous reconnaissez bien que, de neuf heures, instant où la cuisinière +est partie, jusqu'à onze heures, moment de votre prétendu départ, vous +êtes resté seul avec M. Bazart? + +Si le juge s'était proposé de démonter le saltimbanque du sang-froid +qu'il avait recouvré, il obtint réussite complète, car le jeune homme +s'écria furieusement: + +--De quoi? mon prétendu départ? Est-ce que vous allez prétendre que +c'est pendant que nous étions seuls que j'ai assassiné mon oncle!!! + +Et, avec une ironie amère: + +--Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me répétait que je tombais à pic, +il voulait dire que j'arrivais à propos pour être accusé d'être son +assassin, il ne se trompait guère! + +Puis, avec exaspération: + +--Mais, enfin, à tout il faut une raison. Dites-moi un peu pourquoi +j'aurais tué mon oncle? + +Le jeu du magistrat devait être d'irriter son homme à l'extrême, car en +posant le doigt sur le testament il répondit: + +--Peut-être par impatience d'hériter. + +Le motif allégué manqua son effet. Au lieu de redoubler la colère du +bateleur, elle le fit éclater d'un long rire méprisant. + +--Pour ses écus! Je m'en souciais bien de ses écus!... Et puis, +est-ce que je savais, quand il l'a écrit devant moi, qu'il faisait son +testament en ma faveur? + +--Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux heures durant lesquelles +vous êtes resté seul avec lui. + +La colère de la Godaille s'était changée en une moquerie amère et +provocante. + +--Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai été pris de cette +fameuse impatience! + +Au lieu de répondre directement, le juge, en le regardant en face, +articula, à mots pesés, cette phrase qui, tout en paraissant ne pas se +lier à ce qui précédait, contenait une accusation: + +--Et, à défaut que vous étiez prévenu de la teneur du testament, ne +saviez-vous pas que vous restiez son seul héritier, après l'étrange +disparition de la personne à laquelle la tendresse de M. Bazart aurait +pu laisser l'héritage? + +L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore pousser un long +éclat de rire convulsif. + +--Ouais! fit-il avec une amertume narquoise, n'allez-vous pas aussi +m'accuser d'avoir tué madame Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y êtes! + +Ensuite, se calmant: + +--Oh! non, continua-t-il, la poupée a filé bien tranquillement, au grand +jour, sans se cacher... Et si mon oncle, au lieu de s'en aller promener +pour ne pas affronter la colère de la particulière, était entré chez +elle, il l'aurait trouvée en train de faire ses malles et ses caisses... +Si je dis ses caisses, c'est qu'elle a dû les clouer, car c'étaient des +poum! poum! qui ont retenti pendant une demi-heure. Que mon oncle fût +resté à la maison au lieu de fuir devant l'orage, il eût entendu le +vacarme... ça s'entendait même des chambres de bonnes. + +A mesure que la Godaille parlait, le magistrat, l'oreille tendue, +l'avait écouté, immobile comme l'araignée qui guette la mouche +s'empêtrant dans sa toile. Comment la Godaille, qui était parti avant +que Bazart quittât la maison, savait-il ce qui s'était passé après +la sortie de l'oncle? Il était donc revenu en l'absence de Bazart? +Pourquoi? Dans quel but? Il avait donc vu partir son oncle et savait +trouver sa femme seule au logis, puisque, ce jour-là, la cuisinière +Clarisse, qui avait la permission de spectacle et qu'on avait exemptée +d'un dîner à faire, avait déjà pris le large? + +--Oui, avait continué le jeune homme, je crois les entendre encore +ses poum! poum! C'était à croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle +démolissait la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu décamper son +mari, elle n'avait pas à se gêner puisqu'elle se savait seule au logis. + +--Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda brusquement M. +Grandvivier, jugeant que le prévenu s'était suffisamment enferré. + +A cette question, la Godaille resta bouche béante, l'oeil troublé, jeté +hors de garde. + +--Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait suivi la scène, pas si +bête que je le croyais, ce juge... S'il voulait conduire son homme à +se couper, il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait pas +suicide? La suite va me le dire. + +Mais le médecin n'était pas destiné à entendre cette suite, car le juge, +soit qu'il fût sincère, soit qu'il jugeât utile de se débarrasser de +l'écouteur, se tourna vers lui en disant: + +--Mille pardons, docteur, de vous avoir oublié! Au lieu de vous laisser +captif dans ce coin, j'aurais dû vous rendre la liberté qui vous est +nécessaire pour aller écrire votre rapport. Je compte que vous me +l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois, excusez-moi! + +Devant ce congé en règle, Cabillaud père ne pouvait résister. Il se leva +en disant: + +--Dans deux heures, vous aurez ce rapport. + +L'opinion du médecin devait importer au juge. Un peu imprudemment, il +demanda: + +--Avez-vous changé d'avis, docteur? + +Il est supposable que Cabillaud voulut se venger d'être ainsi remercié +en indiquant au prévenu le système de défense qu'il avait à suivre, car +il riposta d'un ton sec: + +--Changé d'avis? Non, mon rapport conclura toujours au suicide. + +Sur cette pichenette moralement administrée à l'amour-propre du juge, +Cabillaud sortit en caressant sa verrue. + +L'incident avait donné au saltimbanque le temps de retrouver son +sang-froid. C'était un avantage sur lui que le juge venait de perdre. +Aussi, pour le regagner, il allait reprendre l'interrogatoire, quand son +greffier Seuffray fut pris d'une épouvantable quinte de toux qui le plia +en deux sur son procès-verbal. + +--Un petit rhume! un simple petit rhume! répétait encore ce fanatique du +devoir que deux mois à peine séparaient du tombeau et qui voulait mourir +sur son papier timbré. + +Cette crise décida le juge à en finir. + +--Emmenez le prévenu, commanda-t-il aux agents qui surveillaient le +bateleur. + +Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction, le corps de +Bazart fut conduit au cimetière. + +Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait la cuisinière +Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu avait remise, le matin même, en +liberté. La malheureuse fille pleurait à chaudes larmes. + +Aussitôt le corps descendu dans le trou, le docteur Cabillaud, qui avait +tenu à conduire à sa demeure dernière ce client dont il n'avait pas la +mort à se reprocher, rattrapa la cuisinière qui s'éloignait. + +--Vous voici sans place, ma chère fille? débuta-t-il en taquinant sa +verrue. + +--Hélas! soupira la cuisinière. + +--J'ai dîné une fois chez votre défunt maître, et il me souvient encore +de certain délicieux soufflé d'andouilles... En avez-vous toujours la +recette, mon enfant? + +--Oui, monsieur. + +--Et aussi celle des foies de canard à la Voltaire? + +--Aussi. + +Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner du sérieux à +sa proposition, puis, en homme qui accepte les exigences de la vie +parisienne, modula de sa voix la plus persuasive: + +--Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera pas sur le beurre... +Au besoin, un cousin dans les pompiers... et vous ferez vous-même le +marché!!! Est-ce là une place qui vous convienne? + +Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides de larmes et demanda: + +--Et le café au lait le matin? + +--Une soupière de café au lait! promit Cabillaud en veine de générosité. + +--Alors, c'est dit. + +Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui enlevât la perle qu'il +venait de conquérir, le gourmand docteur la fit aussitôt monter dans le +fiacre qui allait les conduire tous deux à son logis. + + * * * * * + +La société d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre jusqu'à la fin +du délai de dix jours qu'elle avait accordé à Bazart pour déménager. + +Donc, le lendemain même de l'enterrement, une bande de démolisseurs +s'abattit sur la masure que le défunt Bazart avait si énergiquement +défendue contre la mise à bas. + +Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui fut confirmée par la +hâte que mirent les gens de police et de justice à accourir, se répandit +dans tout le quartier. + +En déposant le parquet du premier étage, les ouvriers avaient reconnu +que ce parquet avait été rapporté après coup pour diminuer la hauteur +des pièces. Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un vide +d'une profondeur de plus d'un mètre. De ce vide, les ouvriers avaient +tiré une longue caisse d'un poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour +la soulever. Le contenu de cette caisse devait craindre fort l'évent, +car elle était faite en feuilles de zinc très épais et soigneusement +soudée sur tous les points. + +Après avoir détaché, à coups de hachettes et de pioches, la feuille de +zinc supérieure, ceux qui venaient d'exécuter cette opération reculèrent +d'horreur en reconnaissant ce que contenait ce coffre. + +C'était le cadavre d'une jeune et jolie femme que l'absence d'air, sous +son enveloppe métallique, avait assez préservée de la décomposition pour +qu'on pût constater que la victime, avant d'être enfermée là, avait été +tuée à l'aide d'un instrument contondant, soit un lourd marteau, qui lui +avait brisé le côté gauche du crâne. + +Entre les deux parquets, on découvrit, encore déchiquetés par les rats, +des monceaux de robes, chaussures, chapeaux, linge de corps, bref, tout +un trousseau de femme. + +Et dans la victime, on ne tarda pas à reconnaître la belle madame Bazart +que, depuis plus d'une année, on accusait d'avoir déserté, avec ses +malles pleines, le toit conjugal pour suivre un amant. + + + + + IX + + +Cependant la Godaille était toujours en prison, où il était tenu au +secret le plus sévère. + +Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été amené dans le +cabinet du juge d'instruction qui, à chacune de ces séances de deux +heures, l'avait tourné et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le +trahît comme coupable du meurtre de Bazart. + +Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud, n'était pas tombé dans +l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'était d'autant mieux accroché à +ce moyen de défense que, dans les longues heures de sa captivité, où son +cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire avait coordonné une série de +souvenirs qui, de cette supposition première, faisaient une réalité. + +Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée, il s'écriait: +«Tu tombes à pic!» Cela ne signifiait-il pas qu'il avait dû se dire +qu'il fallait songer, avant de sauter le pas, à léguer son bien? Le «Tu +tombes à pic!» devait répondre, dans l'esprit de l'oncle, à cette autre +phrase: «Je ne savais de qui faire mon héritier, je ne songeais pas à +toi; mais te voici pour te rappeler en personne à mon souvenir... Tu +tombes à pic!» Et, là-dessus, l'oncle s'était mis à écrire le testament +en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter à cette +générosité, il répétait en écrivant: «J'ai eu des torts envers toi, mon +garçon; je tiens à les réparer.» + +Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre +à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'était pas possible que, dans cet +écrit, Bazart prévînt un ami de son suicide, afin que personne ne fût +inquiété quand, le lendemain, il serait découvert avec son couteau dans +le coeur? Quel était cet ami? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre à +la main? Ne l'avait-il pas reçue? S'était-elle perdue? + +Bref, le saltimbanque s'était si bien persuadé du suicide de Bazart, +qu'il avait échafaudé sur ce point tout son système de défense pour le +jour où il comparaîtrait encore devant le juge d'instruction. + +Ce jour vint le lendemain. + +Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thème tout +prêt, attendit la première phrase du juge pour produire ses arguments. + +On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa +surprise, quand, au lieu du début attendu, le magistrat commença par +cette terrifiante question: + +--Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on +vient de découvrir le cadavre caché sous un parquet. + +A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard, +pantelant de tous ses membres, étranglé par l'émotion qui lui serrait la +gorge, retomba lourdement sur le siège qu'il venait de quitter. + +Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché par une crise de toux +si violente du greffier que, tout ému de l'état de son employé, qui +semblait près de mourir suffoqué, il souleva doucement le vieillard +qu'il conduisit vers la porte en disant: + +--Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer +aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh! ne craignez +pas de me laisser seul avec le prévenu! Les gardes ne veillent-ils pas +dans le couloir, à la portée de ma voix? + +Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur, tout brisé +par la terreur, affolé par cette nouvelle accusation qui se dressait +contre lui. + +Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de +l'autre côté de la table en face de la Godaille. + +C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls en présence. + +La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau galvanisa le +jeune homme qui, serrant entre ses mains son crâne où bourdonnait un +commencement de folie, tomba à genoux en bégayant d'une voix désespérée: + +--Par pitié, cessez de me torturer ainsi! Que me voulez-vous? Que me +voulez-vous? + +--Ce que je vous veux? répéta le juge après un silence pendant lequel, +en regardant le saltimbanque, il avait semblé hésiter. + +Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il +tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant: + +--Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à faire sauter la coupe. + +Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, pendant vingt +secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux égarés, croyant +avoir mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie qui, tout à +l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était pas déclarée. Mais non, +le jeu de cartes était bien là, devant lui, sur la table, et, +instinctivement, il avança la main pour le toucher. + +Au contact de cet engin de son métier, il éprouva un frémissement dans +les doigts et, sans qu'il eût conscience de son acte, il se mit à manier +et à battre les cartes avec une surprenante adresse. + +Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat fixement attaché +sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes +lui brûlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant: + +--Non! non! c'est encore un piège que vous me tendez... Un traquenard +comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit à avouer que, +revenu dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait mes adieux, +j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant +ses caisses. + +Et avec l'accent d'une sincérité indéniable: + +--Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un bien gros crime. Si +j'ai entendu les poum! poum! de madame Bazart, c'est parce que j'étais +revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce spectacle +que lui avaient permis ses maîtres. C'était une partie carrée projetée +depuis longtemps avec Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et +son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les +cuirassiers. + +Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération sourde, serra +les poings en grondant. + +--Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de marteau entendus que +vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on +vient de retrouver le cadavre. + +Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer +devant lui et, après lui avoir doucement posé ses mains sur les épaules, +il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie: + +--Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnête +garçon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous êtes prévenu. + +Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement causé par ces +paroles, le juge avait continué: + +--Ces coups de marteau, que vous attribuiez à madame Bazart étaient +donnés par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant +seul au logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous le +plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on croyait madame Bazart +au loin, son mari, avec la joie féroce de la vengeance satisfaite, +allait s'étendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait +le cadavre de celle qui l'avait si souvent trompé... Ce crime, je l'ai +connu avant la découverte du corps. + +--Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença la Godaille qui +n'acheva pas, car le magistrat, après un geste de main pour lui imposer +silence avait continué: + +--De là venait la résistance faite par votre oncle à la Société +d'expropriation qui voulait démolir sa maison. En jetant la masure à +bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir +de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier à connaître +son suicide. + +Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la +parole d'un nouveau geste: + +--Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée la lettre écrite +devant vous par Bazart et qu'il avait chargé Clarisse de mettre à la +poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en +m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence. + +--Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commença encore la +Godaille. + +Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de +cartes, répéta: + +--Parce que je veux que vous m'appreniez à faire sauter la coupe. + +Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la Godaille n'en était pas +moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère +et sérieux, qui voulait être initié à la science coupable de tricher au +jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'était pas détraqué +en son intelligence. + +M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du +saltimbanque. Alors, d'une voix sèche et dure, il demanda: + +--La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous +mord sans cesse au coeur... celle qui ne connaît ni pitié ni merci! + +--Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma. + +--Vous avez donc un ennemi mortel? + +--Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan +qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un +petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi froidement qu'il a +égorgé mon pauvre Carambol, un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal +à une puce. + +Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings +crispés et grinça entre ses dents: + +--Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit! Il apprendra +si le bâton et la savate ont été inventés pour battre le beurre!!! + +Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le front de M. Grandvivier, +mais si promptement qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda: + +--Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande? + +La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina: + +--Bonnes mains! longs doigts bien effilés! Avec du zèle, vous en saurez +autant que le maître en trois leçons... Il ne vous restera plus qu'à +vous exercer dans le silence du cabinet. + +--Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leçons, j'ai un +second service à vous demander, prononça le magistrat. + +--Quel service? + +--Celui de vous garder encore trois jours en prison. + +--Hum! hum! fit d'abord le bateleur. + +Puis, brusquement: + +--Va comme il est dit! s'écria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une +heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A présent, je vous aime +parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a +dit de vous qui avez été son protecteur, de vous qu'il voyait en proie +à une souffrance secrète, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai +doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine +qui vous tient au coeur!... Contre qui? Ça ne me regarde pas, mais je +parierais contre un coquin, contre un sacripant à punir... le pareil de +mon Belge... Or, comme pour arriver à se venger d'un gredin, tous les +moyens sont bons, et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe... +en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction que, si étrange +qu'elle soit, je rends service à un honnête homme dont je n'ai pas +besoin de connaître le secret qui le fait agir. + +Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion à ce que lui +avait encore demandé le juge, il ajouta en riant: + +--Baste! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni +plus maigre. + +Là-dessus il tendit le paquet au juge: + +--Attention! commanda-t-il. + +Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les +gardes, l'oreille tendue, tout prêts à accourir au premier appel du +magistrat qui, privé de son greffier, était resté seul avec un bandit +coupable de deux assassinats. + +Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un +indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour +écouter, aurait été diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu qui +disait, en hachant ses phrases: + +--De la souplesse dans le poignet, un doigté agile, pas de raideur dans +les articulations... Là, répétez la première position... Attention! +Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant +le paquet supérieur entre la jointure du pouce et la partie du métacarpe +qui répond à la naissance de l'index... Votre paquet inférieur également +serré entre le même point de métacarpe et la première jointure du doigt +médium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent +rester seuls parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez votre +première position. + +Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la porte entre-bâillée, +aurait, si grande qu'elle fût, senti sa surprise se doubler, en +entendant la voix grave du juge répliquer: + +--Oui, mais c'est le passage de la première à la deuxième position qui +m'est difficile. + +--Vous êtes trop modeste. A juger par votre début et en vous exerçant un +peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du +préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage qui vous semble si +difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit +doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet +inférieur. + +Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, car la voix de +la Godaille reprenait vivement: + +--Sous le paquet inférieur, vous dis-je!... Tenez, comme cela. + +Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait dû +prendre la main gauche de l'élève entre les deux siennes pour guider le +mouvement des deux doigts malhabiles. + +--Là, de cette manière! pas de raideur! disait-il. + +Et il ajouta avec impatience: + +--Mais allez donc! + +Puis, après une petite pause: + +--Ah! bon! je vois ce qui vous arrête. Vous regardez la cicatrice que +j'ai à la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge! un joli coup +de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mère: tôt ou tard, ça lui +reviendra, je vous le jure! + +Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la haine, la voix du +saltimbanque redevint calme pour ajouter: + +--Conserver le pouce dans la même position, déployer les quatre autres +doigts pour donner au paquet la position renversée! + +Et la leçon continua: + +Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le +cabinet du juge. + +--Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur désignant le prévenu +qui se tenait tellement abattu sur son siège qu'il fallut le soulever +sous les bras. + +Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux gardiens quand, tout à +coup, il s'arrêta pour dire: + +--Reconduisez-moi au juge. + +--Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier dont l'estomac +sonnait l'heure de la soupe. + +--Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier en poussant un énorme +soupir qui prouvait que cet aveu l'étouffait. + +Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet du juge qui se +préparait à partir. + +--C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le brigadier en poussant la +Godaille dans la chambre dont il referma la porte. + +Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant: + +--Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié de vous donner un bon +conseil. Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix +que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut ça pour +délier les articulations et donner de la souplesse au doigté. + +Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui reprirent leur +prisonnier. + +--Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut +remis en marche. + +--Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara le prisonnier d'un +air étonné. + +--Que lui avez-vous donc avoué? + +--Que je préférais la liberté à la prison. + +--Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on +ne connaît pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le +brigadier. + +Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassemblé ses +papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre à la porte +entre-bâillée du cabinet: + +--Puis-je entrer? Êtes-vous seul? Je ne vous dérange pas? S'il en est +autrement, j'attendrai. + +A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se +montrer. + +--Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il. + +C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme triplement veuf. +Il se laissa tomber lourdement sur un siège et, avec un accent qui +aurait attendri les pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les +cheveux à poigne-mains: + +--Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec trois belles-mères!! + + + + + X + + +Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Après l'avoir +connu boulot, joufflu et coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un +coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable +du petit homme, et l'exclamation navrée dont il avait ponctué son +apparition, firent comprendre au juge qu'il allait être pris pour +confident, et il accepta cet emploi. + +--Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite à mon +domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines. + +--Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama Camuflet en le suivant. + +Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du cabinet que le petit +homme commençait ainsi: + +--Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout réussi? + +Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'était plutôt à +ses trois femmes défuntes que le mariage n'avait pas réussi, mais il se +contenta de répondre par cette banale consolation qui rimait bien avec +le ton désolé de Camuflet. + +--Les plus malheureux sont ceux qui restent. + +--Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois +belles-mères! + +Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings fermés, tout crispé +de la tête aux pieds, il articula rageusement: + +--Oh! comme Fénelon était dans le vrai! + +--Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères? Rafraîchissez-moi la +mémoire. + +--Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste +lequel... mais l'un d'eux a dit: «Faites-vous faire une belle-mère en +sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur +la joue, vous la trouverez toujours amère!!!» + +Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé une pareille opinion, +Grandvivier, gardant son sérieux, reprit: + +--Trois belles-mères! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous +êtes mis dans une position aussi... + +Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'écria aussitôt: + +--Aussi phénoménale... car je suis un phénomène!... Ainsi m'a appelé +un ami auquel je demandais ce que j'avais à faire et qui m'a répondu: +«Fais-toi voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire de police +pour qu'il m'aidât à retrouver ma liberté, il m'a dit qu'il ne voyait +pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et +il a ajouté: «Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs +aliénistes; le premier médecin venu n'hésitera pas à vous délivrer un +certificat de folie...» + +Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot qui montrât qu'il +était de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste, +Camuflet ne lui aurait pas laissé le temps de l'exprimer, car il +repartit de plus belle: + +--Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans la vie, cela établit +des dates, n'est-ce pas? Eh bien, quand le souvenir du passé me remet en +mémoire un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je m'avise de +dire: + +--«C'était du temps de ma chère Sophie.» + +Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent jalouses, et +glapissantes, les doigts crochus: + +--«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe?» hurle l'une. + +--«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue?» beugle l'autre. + +Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagnés de +déluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à +ce point que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les +mois, me fait la même remise que pour les colonies. + +Une question vint naturellement aux lèvres du juge: + +--Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames? + +Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant: + +--Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser +l'oranger? répondit-il. + +Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de belles-mères en +orangers, le juge continua: + +--Était-ce délaisser ces dames que les envoyer vivre à part avec une +pension? + +--Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles étaient à même le +râtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez! écoutez l'histoire +de mes trois mariages... Quand j'ai demandé ma première femme à sa mère: +«Jamais je ne me séparerai de ma fille!!!» s'est écriée la maman, qui +tenait une fruiterie-crémerie. J'étais donc dans l'alternative, pour +épouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds à la +belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti. + +Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la mémoire de sa première +femme, puis continua: + +--Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis à la maman: +«Restons ensemble pour la pleurer!» Pour ne pas l'humilier par cet +hospitalité gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinière, +j'ajoutai: «Engourdissez votre douleur en faisant des ratas,» et elle +alla pleurer dans ses casseroles. + +«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de mon enfant!» me répondit +pareillement la portière à laquelle je demandai la main de sa fille pour +en faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de partager la loge de +ma belle-mère ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer +chez moi... où elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles +n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un +refroidissement, attrapé sur les chevaux de bois, me replongea dans le +veuvage. Je dis alors aux mamans de mes défuntes: «Le malheur vous +fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre à cuisiner.» Je me +trouvai donc ainsi avec deux belles-mères. + +--Et deux cuisinières, appuya le juge. + +--Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté ma conduite, car je +partageais mon dégoût entre les ratas de la crémière et les ratatouilles +de la portière. Je dus même à cette circonstance de constater combien +est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragoût de mouton est +celui fait par une portière. + +Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur cette fausse +réputation accordée aux portières, Camuflet poursuivit: + +--Quand l'amour m'incita à rallumer pour la troisième fois les flambeaux +de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mère, +haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux +premières... Huit jours après, elles l'appelaient: «la mère Tisane», et +la guerre était allumée. + +--Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, interrompit +Grandvivier qui voulait s'être débarrassé du narrateur avant d'atteindre +sa maison. + +--Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, entre ces trois harpies +qui se cramponnent à la place, à qui fera déguerpir les autres. Et, fait +inouï, ces créatures qui se craignent et se haïssent au point de ne pas +oser manger la même pitance... ce qui fait que toute l'année, j'ai trois +cuisines différentes sur le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent +que sur un seul point: faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai +pris un autre domicile; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon +nouveau toit, je les ai retrouvées installées, elles et leur triple +cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont +sacrifié leur avenir. + +«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits +j'allais joindre la marée. Sans vous, à cette heure, je serais riche?» +me dit le numéro 1. + +«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle qui m'a succédé a épousé +le propriétaire!» gémit le numéro 2. + +Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et +triste en me disant: + +«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues et des irrigations +émollientes? J'ai perdu, grâce à vous, ma main et mon coup d'oeil.» + +Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, j'ai causé +l'infortune, je baisse la tête et je me tais. Ayant renoncé à la lutte, +je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de +faire des fugues de trois ou quatre jours. + +Après ce récit de son infortune débité sur un ton tragique, Camuflet +baissa la voix comme pour demander: + +--Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier? + +--Faites, mon ami. + +--Eh bien! après mes quelques jours de liberté, quand je rentre à la +maison où j'ai laissé ces trois femmes enfermées, nez à nez, savez-vous +la pensée qui m'obsède? + +--Non, dites. + +--Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères comme des rats! Vous +savez ce qu'on dit? On prend trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le +lendemain on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne trouve plus que +les trois queues... ils se sont entre-dévorés. + +Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son +malheur pouvait s'attribuer à lui-même, termina en répétant sa jolie +phrase: + +--J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, quand on a cueilli +l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger? + +Dans le narré du petit homme, une particularité avait intrigué le +magistrat. + +--Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune +famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec +une belle pension? + +--Seules! seules! seules! articula Camuflet. + +--Toutes trois veuves, alors? + +--Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le fruitier écrasé par une +voiture de choux. Le n° 2, en se réveillant le matin, a trouvé son +mari pendu au cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises, +paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard des Palombes, son époux +le général est mort au champ d'honneur, là-bas, en Araucanie. + +--Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille épousée par vous? + +--Toutes n'avaient qu'un enfant. + +--Et elles ne se connaissent plus de parents? + +--Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre d'une relation! affirma +Camuflet. + +Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta ce mot plein +d'hésitation: + +--Pourtant... + +--Pourtant... quoi? insista le juge. + +--Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois découvertes, que +j'aie récemment faites, devraient me faire hésiter à certifier qu'elles +n'ont pas l'ombre d'une relation. + +--Trois découvertes? répéta le juge tendant l'oreille à quelque +révélation qu'il prévoyait burlesque. + +Camuflet prit un air mystérieux: + +--Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, en entrant dans la +chambre de madame Craquefert... c'est le n° 1... il m'a semblé sentir +comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les +cheminées qui fument. + +Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore la voix pour +continuer: + +--Avant-hier, à mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que +je trouve sur le parquet, devant la cheminée de madame Giraudon, le n° +2? Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous donnez votre langue +au chat? Sachez donc que j'ai trouvé l'empreinte, en boue noire et +épaisse, d'un pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un +second de cette taille, on ferait un pont. + +Après avoir un peu respiré, Camuflet continua: + +--Quant à la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus +tard que ce matin, comme elle avait étendu son tablier mouillé à sécher +sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé dans une des +poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez +que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi!... C'est drôle! je l'ai +sur le bout de la langue et il ne me revient pas. + +Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient +fini par amener les deux causeurs à cent mètres de la demeure de +Grandvivier. Désireux de se séparer du petit homme qui, le nez en l'air, +cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant: + +--Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant détourné de +votre retour. Merci et adieu! + +--Attendez donc! je vais me souvenir du nom de la carte, insista +Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le +magistrat. + +--Si vous le trouvez, vous me le direz à votre première rencontre; rien +ne presse, dit Grandvivier, en cherchant à dégager ses doigts. + +Camuflet poussa un cri de joie. + +--Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer. + +A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt succéder un +hurlement de douleur. + +--Eh! eh! vous m'écrasez la main... Mazette! Vous avez la poignée de +main vigoureuse! + +--Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a +pris quand j'ai reconnu tout à coup mon impolitesse à votre égard... +Dire que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que je vous laissais +partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dîner. + +Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée au nom de Walhofer, +Camuflet ouvrit des yeux étincelants de gourmandise. + +--Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinière Cydalise, +on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade. + + + + + XI + + +L'immeuble de la rue de Turenne, où demeurait M. Grandvivier, possédait, +entre cour et jardin, un pavillon, composée d'un rez-de-chaussée et d'un +étage, surmonté de combles, que le juge louait en totalité. + +Jadis soigné et tout fleuri, le jardin, où la fille du magistrat avait +tant couru en ses premières années, était devenu inculte depuis le +départ de la jeune malade. + +Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur de Paris était +malheureusement payée par les désagréments du voisinage. Sur les +trois faces de ce carré verdoyant prenait vue le derrière des maisons +mitoyennes, masures à la façade noire et délabrée, aux plombs infects, +aux fenêtres ignobles, où s'étalaient, séchant au soleil, les loques +des habitants de ces taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on était +aussitôt épié par ces locataires curieux. + +A ces contrariétés, il fallait joindre l'inquiétude de ne pas se savoir +en parfaite sécurité contre un voisin mal intentionné, car le mur, qui +séparait le jardin des cours de ces habitations, était si peu élevé +qu'il n'aurait même pu être un obstacle pour le malfaiteur le moins +ingambe. + +Au prix exorbitant où se taxe le terrain à Paris, ce jardin représentait +un gros capital improductif. Longtemps il avait appartenu à un +propriétaire assez riche pour dédaigner la spéculation, mais tout +dernièrement l'immeuble et ses dépendances avaient passé aux mains +d'un acquéreur qui se proposait d'utiliser le jardin en y élevant des +constructions de rapport. En conséquence, M. Grandvivier avait reçu un +congé qui l'obligeait, sous peu à changer de résidence. + +Sans s'étonner de cette invitation à dîner faite après coup, Camuflet +avait suivi le magistrat jusqu'au pavillon où un perron de trois marches +donnait accès dans le vestibule. + +--Vous permettez que je vous laisse seul un moment? dit M. Grandvivier à +son hôte en lui ouvrant la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée où +ce dernier l'attendrait pendant qu'il irait déposer dans son cabinet la +serviette gonflée de papiers qu'il rapportait du Palais. + +Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarité d'un habitué de +la maison, il répondit gaiement: + +--Non, non. J'aime mieux descendre à la cuisine faire à Cydalise une +petite visite intéressée, car, en lui apprenant que je suis votre +convive, cela stimulera son amour-propre de grande artiste culinaire. + +Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, désirait connaître le +menu afin de décider à l'avance sur quels plats il aurait à restreindre +son appétit pour pouvoir le faire charger à fond sur d'autres. + +Pendant que le magistrat montait à l'étage supérieur, il enfila donc +l'escalier qui conduisait à la cuisine installée dans le sous-sol. + +--Il y a un siècle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. s'écria Cydalise +en saluant le familier de la maison. Restez-vous à dîner aujourd'hui? + +--Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour me recommander à vos +meilleures sauces. + +Mais tout à coup: + +--Oh! oh! lâcha-t-il avec étonnement après avoir examiné la cuisinière, +qui s'offrait à lui bien éclairée par une des fenêtres du sous-sol. + +--Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise. + +--Etes-vous ou avez-vous été malade, mon enfant? demanda le petit homme. + +--Est-ce que vous me trouvez changée? + +--Que sont devenues vos joues fraîches et vos belles couleurs? + +Cydalise sembla chercher un peu sa réponse, puis elle finit par dire: + +--Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. C'est le charbon de +mes fourneaux qui me vaut ça... M. Grandvivier devrait bien me laisser +partir... Un peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'éloigner +d'ici. + +Pendant qu'elle prononçait les derniers mots, elle eut un léger frisson +et son regard, passant par le soupirail du sous-sol, alla se poser sur +le haut d'une des masures du fond du jardin dont l'étroite ouverture +laissait apercevoir le dernier étage. + +--Avant peu, M. Grandvivier va déménager. Peut-être le nouveau domicile +vous donnera-t-il une cuisine mieux aérée que ce sous-sol, avança +Camuflet qui, en gourmand intéressé, ne tenait pas à voir partir d'une +maison où il avait son couvert la cuisinière qui faisait tant de plats +délicieux. + +--Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, affirma Cydalise en +secouant la tête. + +Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit croire à Camuflet que la +fille se sentait plus malade qu'il ne la voyait; son égoïsme de goinfre +se laissa donc attendrir et il demanda avec empressement: + +--Voulez-vous que je fasse part à M. Grandvivier de votre désir de +quitter son service? + +--Il le connaît. + +--Ah! fit Camuflet étonné, et il refuse de vous rendre la liberté... +vous sachant malade? + +--Il dit que je m'écoute trop, fit Cydalise avec une hésitation qui +donnait à douter que ce fût bien là ce qu'avait répondu son maître. + +Mais ce détail échappa au triple veuf qui s'empressa d'avancer cette +proposition: + +--Voulez-vous que je me fasse votre avocat près de M. Grandvivier pour +appuyer une nouvelle requête? + +--Je vous en serai obligée, dit la cuisinière après une pause durant +laquelle elle avait semblé se consulter. + +Dans son désir d'obliger celle qui voyait sa santé menacée sérieusement +si son congé ne lui était accordé, Camuflet passa à l'ennemi en disant: + +--Et puis, ma belle, après que votre maître vous aura encore refusé, il +vous restera toujours une ressource. + +--Laquelle? + +--De prendre, un beau matin, la clef des champs. + +--Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau frisson secoua tout +le corps comme si, à prendre la fuite, elle voyait un terrible danger. + +Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, fût là-haut à +l'attendre dans le petit salon, Camuflet, qui n'avait rien vu du trouble +de la cuisinière, se résuma en ces mots: + +--C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je demanderai votre +liberté à M. Grandvivier. + +Et il s'empressa de remonter l'escalier après avoir lancé cette +recommandation dernière, qui exigeait la juste rémunération du service +qu'il allait rendre: + +--Surtout, un bon dîner! + +Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier l'y avait précédé. +Le retour de Camuflet était assez bruyant pour faire tourner la tête au +juge qui se montrait de dos à l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant, car +le juge resta immobile devant la croisée qui éclairait sur le jardin, +les regards attachés sur les rideaux qui tombaient devant les vitres. + +--S'amuse-t-il à contempler les broderies de la mousseline? pensa le +veuf étonné. + +Quand il se fut approché du magistrat qui ne l'avait pas entendu venir, +tant il était absorbé dans sa distraction, Camuflet constata que ce +n'étaient pas les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat. Ces +rideaux étaient d'un tissu si fin que, s'ils eussent été relevés, ils +n'auraient pas mieux laissé voir le jardin. + +--Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet qui, en se penchant de +côté, chercha les yeux du juge pour connaître la direction du regard. + +--Peste! quels yeux furibonds! se dit-il. + +Et, comme il avait découvert que M. Grandvivier, à l'abri derrière ce +rideau qui le cachait sans lui rien laisser perdre de la vue des +objets du dehors, avait les yeux tournés vers le haut de la maison qui, +derrière le mur de séparation, se dressait au fond du jardin, Camuflet, +à son tour, regarda dans la même direction. + +A une fenêtre du quatrième étage de cette maison était accoudé un +jeune homme d'une trentaine d'années, à la figure hardie, aux longues +moustaches blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas de +meilleur passe-temps que de savourer l'arôme du tabac qu'il était +en train de fumer dans une de ces courtes pipes qu'on a baptisées du +vulgaire nom de brûle-gueule. + +La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du jeune homme qui était +vêtu d'une blouse malpropre et coiffé d'une casquette ignoble. + +--Ce n'est pas à ce garçon qu'il en veut? se dit Camuflet après avoir +encore regardé les yeux étincelants et la figure convulsée cruellement +du magistrat. + +Camuflet étant un homme qui aimait à chercher la cause de tout effet, il +finit par se donner cette explication de la fureur sourde du juge: + +--A moins que ce ne soit parce que ce fumeur crache dans son jardin. + +Ensuite, pour que son hôte ne le surprît pas en flagrant délit +d'espionnage, il regagna, sur la pointe du pied la porte qu'il rouvrit +brusquement en s'écriant: + +--Me voici! Pardon, cher ami, de m'être fait attendre! + +Quand M. Grandvivier, à cette bruyante entrée, se retourna vers son +invité, son visage avait retrouvé l'expression froide qui lui était +habituelle. + +--Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prête à nous servir? + +En réponse à cette question, Camuflet n'eut qu'à montrer la porte sur le +seuil de laquelle venait d'apparaître le valet de chambre qui annonça: + +--Monsieur est servi! + +Jadis la maison avait compté une nombreuse domesticité; mais depuis +qu'il s'était séparé de sa fille, le magistrat l'avait réduite à +Cydalise et à ce valet de chambre, vieux serviteur de vingt années, dont +le dévouement l'aurait fait se jeter au feu pour son maître. + +Camuflet s'était engagé à parler pour la cuisinière entre la poire et le +fromage; mais, à peine à table, il plaida pour le cordon bleu. + +--Savez-vous, débuta-t-il, que j'ai trouvé bien mauvaise mine à +Cydalise? Elle m'a semblé être assez gravement malade. N'êtes-vous pas +d'avis qu'un congé de trois mois, passés à la campagne, la remettrait du +bon côté? + +--Est-ce elle qui vous a chargé d'obtenir de moi ce congé? demanda +tranquillement M. Grandvivier. + +--Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus court d'employer la +franchise. + +Le juge se tourna vers son valet de chambre. + +--Va chercher Cydalise, commanda-t-il. + +--L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la conviction que la +cuisinière avait sa cause gagnée. + +Quand Cydalise se présenta, elle était pâle et tremblante. Le juge darda +dans ses yeux un regard froid et sinistre, en même temps qu'il demandait +d'une voix qui contrastait avec le regard, car elle était douce et +affectueuse: + +--Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez témoigné, devant M. Camuflet, le +désir de quitter ma maison? + +La servante, plus pâle encore, ferma les yeux devant ce regard +implacable qui semblait lui brûler la vue et répondit d'un ton qu'elle +s'efforçait de raffermir: + +--Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu plaisanter. + +--La peste soit des femmes et de leurs caprices! pensa Camuflet ahuri +par cette réponse. + +Cependant le juge avait continué: + +--Je profite de l'occasion pour vous annoncer, Cydalise, qu'en +récompense de vos bons services j'augmente vos appointements de cent +francs. + +--Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est servie de moi pour tirer +une carotte à son maître! pensa alors Camuflet en se donnant cette +explication du revirement de la cuisinière. + + + + + XII + + +A l'annonce de l'augmentation de ses appointements, Cydalise s'était +inclinée sans mot dire, puis elle s'était éloignée, toujours pâle et +frémissante encore de ce frisson qui l'avait secouée sous le regard aigu +de son maître. + +--Ah! Cydalise! fit M. Grandvivier au moment où elle allait disparaître. +En passant dans le salon, aérez cette pièce qui sent un peu le +renfermé... Ouvrez la fenêtre sur le jardin. + +Le trouble du cordon bleu avait échappé à Camuflet dont l'attention +avait été subitement accaparée par un canard-bigarade que le valet +venait de servir sur la table, devant son nez. + +M. Grandvivier était resté l'oreille tendue, semblant attendre +l'exécution de son ordre. + +--Cydalise! cria-t-il encore aussitôt que le grincement de la crémone de +la fenêtre du salon lui eut annoncé, de loin, qu'il était obéi. + +A cet appel, la cuisinière reparut sur le seuil de la salle à manger. +Son émotion de tout à l'heure n'était rien à côté de celle qui la +torturait maintenant, après avoir ouvert la fenêtre. Le teint livide, +les yeux agrandis par l'épouvante, les lèvres convulsives, s'appuyant, +pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, elle attendit que son +maître lui fît savoir pourquoi il l'avait rappelée. + +L'ordre d'ouvrir la fenêtre sur le jardin avait-il quelque chose qui +concernât l'individu que, vingt minutes auparavant, le magistrat avait +regardé si haineusement fumer sa pipe à la croisée de son taudis? Après +cet ordre exécuté, le maître voulait-il constater l'effet produit sur la +cuisinière? S'il en était ainsi, rien n'en témoigna, car, sans paraître +avoir remarqué l'émotion de cette fille, il dit gaiement: + +--Je vous ai rappelée, Cydalise, pour vous faire souvenir que M. +Camuflet est très friand de ces «panequets» que vous préparez si bien. + +--Oh! oui!!! fit goulûment le petit homme qui, s'arrachant à son extase +devant le canard-bigarade, tourna vers le cordon bleu un regard tout +suppliant de bien lui soigner cette friandise. + +Alors, avant qu'elle eût disparu, il remarqua le visage décomposé de la +servante. + +--Décidément cette fille est malade! dit-il au juge. Elle a eu beau +nier, je vous atteste qu'elle m'avait véritablement chargé de vous +demander un congé. + +--Peuh! peuh! fit insoucieusement M. Grandvivier, c'est tout au plus un +malaise qui tient à la mauvaise ventilation du sous-sol où est établie +la cuisine. J'aviserai à ce que le nouvel appartement que je vais +chercher ait une cuisine vaste et, sur tout, bien aérée... car vous +savez qu'un congé m'oblige à déménager bientôt? + +--Vous regretterez votre jardin... C'est si agréable d'avoir un peu de +verdure sous les yeux! avança Camuflet ne pensant plus à Cydalise. + +--Oui, fit le juge, c'est agréable... mais ça n'est pas, non plus, sans +ennuis. On n'est pour ainsi dire pas chez soi. A peine met-on le pied +dans les allées qu'on se trouve immédiatement surveillé par un voisin. + +--Comme celui qui, tout à l'heure, fumait sa pipe à la fenêtre du +cinquième étage de la bicoque qui ferme le fond de la propriété, dit +Camuflet se rappelant le fumeur, à l'allure de chenapan, qu'il avait +surpris le magistrat épiant, à travers le rideau, d'un regard chargé de +tant de haine. + +M. Grandvivier tourna vers lui un visage étonné: + +--Un mauvais chenapan? répéta-t-il. + +--Ou, du moins, en ayant tout l'air. Un garçon d'une trentaine d'années, +à longues moustaches blondes... + +--Je ne l'ai pas encore remarqué, dit le juge d'un ton tellement naturel +que Camuflet, au souvenir de ce qu'il avait vu, se demanda aussitôt: + +--Ah çà! si ce n'était pas ce drôle qui, pourtant, devait lui crever la +vue, que regardait-il donc dans la maison en face d'un si mauvais oeil? + +En plus que Camuflet ne se serait pas permis d'aller contre +l'affirmation d'un amphitryon chez lequel on dégustait si fine cuisine, +il fut dispensé d'insister sur ce point par M. Grandvivier qui détourna +brusquement la conversation par cette demande: + +--Si nous parlions du baron de Walhofer? + +--Walhofer? Quel Walhofer? fit Camuflet qui avait la mémoire courte. + +--Ce baron, m'avez-vous dit, dont vous avez trouvé la carte dans la +poche du tablier de celle de vos belles-mères qui s'appelle madame +Buffard des Palombes... Quel homme est-ce, ce baron?... Jeune? Vieux?... + +--Mais, cher ami, je ne le connais pas autrement que de nom... rien que +de nom... par sa carte prise dans la poche du tablier. + +--Ah! je croyais!... fit négligemment M. Grandvivier dont pourtant +l'oeil avait trahi une expression de mécontentement à cette réponse. + +Puis, après une courte pause, il ajouta en souriant: + +--Moi, à votre place, je tiendrais à connaître ce baron. + +--A quoi bon? + +--Qui sait si ce n'est pas pour vous un futur libérateur?... + +--De qui ou de quoi diable peut-il me délivrer? lâcha le petit homme +ahuri. + +--Parbleu! de la belle-mère en question!... Rien ne vous dit que ce +baron ne soit pas un soupirant qui la convoite en mariage? + +A cette supposition, Camuflet tressauta sur sa chaise en s'écriant: + +--Mais elle a ses cinquante-six ans sonnés, la bonne dame! + +--Le baron a peut-être la soixantaine. A tout âge, le coeur est jeune, +affirma M. Grandvivier. + +Camuflet partit d'un éclat de rire. + +--Sapristi! fit-il, je ne demanderais pas mieux qu'il en fût ainsi!... +Et bien volontiers, je fournirais une petite dot pour être débarrassé de +noble dame Buffard des Palombes. + +Et, se laissant aller à l'espérance: + +--Que dis-je! reprit-il; je fournirais même trois dots, si trois +amoureux voulaient me faire la maison nette de mes trois belles-mères. + +M. Grandvivier appuya sur la corde sensible. + +--Vous avez dit que chez madame Craquefer, votre numéro 1, vous aviez +surpris une odeur de fumée de tabac. N'est-ce pas aussi, là, quelque +soupirant qui a laissé trace de son passage?... C'est comme ces deux +grands pieds tout boueux qui avaient laissé leurs empreintes sur le +parquet: ne se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent à un coeur +gonflé d'amour pour votre numéro 2?... Oui, j'ai le pressentiment que +bientôt vos trois dames vous quitteront pour convoler à de justes noces. + +--Oh! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne seraient pas «justes» +que, pourvu qu'elles me débarrassassent de mes belles-mères, je m'en +accommoderais encore. + +M. Grandvivier, à coup sûr, poursuivait un but secret, car il revint à +ses moutons en disant: + +--D'abord et avant tout, je voudrais, à votre place, avoir le coeur net +au sujet du baron de Walhofer. + +--Pourquoi lui plutôt que les autres? + +--Vos dames se jalousent, n'est-ce pas? + +--Si les autres en voyaient une se mordre le nez, elles chercheraient +aussitôt à se mordre le front. + +--Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage de l'une, il y aura +chez les autres une rage envieuse du _conjungo_ qui vous rendra vite +votre liberté... Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-là, vous +le connaissez au moins de nom... Tâchez, pourtant, d'en savoir plus sur +son compte; ce qu'il est, d'où il vient, quelles sont ses ressources, +ses ambitions, ses projets, etc. + +--Dès demain, je me mettrai sur la piste. Aussitôt le baron découvert, +je ne quitterai plus ses talons. + +--Sans qu'il s'en aperçoive, bien entendu. + +--Oui, bien entendu! promit Camuflet tout palpitant de l'espoir d'être +bientôt délivré du trio qui empoisonnait, tout à la fois, son existence +par des tracasseries et son appartement par la puanteur d'une triple +cuisine. + +--Vous connaissez trop bien l'intérêt que je vous porte pour ignorer +combien je serai heureux d'être tenu au courant de vos découvertes, dit +M. Grandvivier. + +--Demain même, si j'ai du neuf, j'arriverai ici, à toutes jambes, pour +vous le conter. + +--Demain, soit! accorda le juge, mais dans la soirée, car mon après-midi +sera prise par le Palais. Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous +présenter dans la soirée, venez encore me demander à dîner. + +--Accepté! prononça sans barguiner Camuflet, pris par son faible pour +les bons morceaux. + +Une heure plus tard, quand le petit homme, tout gonflé par une digestion +laborieuse, quitta le juge, ce dernier le suivit des yeux comme il +traversait la cour et murmura: + +--Mon espion sans le savoir. + +Cependant son convive s'éloignait en repassant dans sa mémoire tous les +incidents de sa soirée: + +--J'aurais pourtant juré que c'était bien le fumeur à longues moustaches +que le magistrat guettait d'un si mauvais oeil quand je l'ai surpris à +l'affût derrière son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il +de façon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie de faire des +cachotteries? + +A cette pensée, il sourit au souvenir d'une remarque qu'il avait faite. + +--En fait de manies, il en a contracté, depuis peu, une assez cocasse. +Il y a gros à parier qu'il ne s'est pas aperçu qu'après le dessert +il n'a cessé de rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie de +pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le piano? Alors ce serait +pour s'assouplir les articulations. + +Après le départ de son convive, M. Grandvivier était remonté à son +cabinet de travail. Quelqu'un qui l'eût surveillé du jardin l'aurait +vu écrire ou compulser des pièces judiciaires, car les rideaux de ses +fenêtres, qu'il avait oublié de tirer, permettaient, à travers les +vitres dégagées, d'apercevoir du dehors tous ses faits et gestes, +éclairé en plein qu'il était par la lampe posée sur son bureau. + +Au coup de onze heures, qui sonnaient à une église voisine, M. +Grandvivier se leva, prit la lampe et passa dans sa chambre voisine. +Dans cette pièce, les rideaux doublaient la vitre, mais à travers leur +mince tissu filtrait la lueur de la lampe. + +Pendant longtemps encore, cette lueur se montra. M. Grandvivier lisait +sans doute dans son lit en attendant l'arrivée du sommeil. + +Tout à coup l'obscurité se fit à la fenêtre. Le magistrat avait dû +éteindre sa lampe en se sentant s'assoupir. + +Voilà tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du dehors. Mais ce dont +il ne pouvait se douter, c'était que le magistrat n'était ni couché ni +endormi. + +Aussitôt après avoir éteint sa lampe, il était venu se poster derrière +le rideau et, à travers les dessins à jour de la guipure, il s'était +mis, lui à présent dans l'ombre, à surveiller le jardin éclairé par un +splendide clair de lune. + +Au fond apparaissait le mur de clôture, se détachant en noir sur les +façades des masures blanchies par la lune. + +Après une longue attente, une tête apparut à la crête de ce mur, puis un +buste, enfin un homme enjamba le chaperon et sauta dans le jardin. + +--Il a été pris à l'ancien signal de la fenêtre du salon ouverte par +Cydalise! ricana doucement le juge de façon sinistre. + +A ce moment, l'inconnu longeait un massif de lilas dans la direction de +la maison. Il allait à petits pas, évitant de faire craquer le sable de +l'allée. + +--Si je le tuais d'un coup de fusil? se demanda M. Grandvivier. + +Mais vivement: + +--Non, non, dit-il, l'autre m'échapperait peut-être... il me faut +frapper ensemble les deux misérables qui, seuls au monde, connaissent le +secret de ma pauvre fille. + +Dans l'ombre, il montra le poing à l'homme disant d'une voix étranglée +par la colère: + +--A bientôt, bandit! + + * * * * * + +Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase Fraimoulu lui +louer son appartement,--le même jour où Fraimoulu, en quête d'une bonne +cuisinière, se présenta chez Camuflet qu'on lui avait dit en posséder +trois, visite dont profita le triple veuf pour prendre la poudre +d'escampette en faisant passer Athanase pour un commissaire de police +venant l'arrêter comme complice dans l'affaire de «la Femme sous le +parquet»,--le même jour encore où Fraimoulu, après avoir surpris le juge +au guet dans un fiacre, était venu dîner chez son ami Ducanif, repas +qu'il comptait partager avec l'épouse et la fille du placeur et qui, à +la place des deux femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils +et du baron de Walhofer. + + + + + XIII + + +Le lendemain matin de la soirée passée chez son ami Ducanif, le brave +Athanase Fraimoulu se réveilla de méchante humeur. Il avait vu s'en +aller à veau-l'eau ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif qu'il +avait si longtemps caressé au profit de son neveu Gontran. + +Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il s'adressait trop tard +à lui, car il avait déjà disposé de la main de sa fille, Fraimoulu +n'aurait pas manqué de se demander s'il était prudent de faire entrer +son neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient d'un côté, +pendant que, de l'autre, le père était accaparé par un trio de coquins. + +Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mémoire ses observations +de la veille. + +--Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est entre les pattes de +ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dépiauter. Les +gredins sont déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme et de +sa fille... La fortune de Ducanif va la danser! + +Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les détails, résumait +la situation. Selon lui, la cuisinière Héloïse et son amant, le docteur +Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord à +essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre +un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer fût venu de +lui-même, en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse pâtée, +et se fût imposé, le trio s'était complété. Le bon accord régnerait-il +toujours entre eux? + +A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tête. Heu! +heu! Walhofer lui avait semblé être un mâtin qui, à l'heure du partage, +montrerait de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse. Il +serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel rôle s'était-il +donné dans la comédie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon à +plumer, était venu se loger dans la maison de Ducanif! + +Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran pour gendre à Ducanif, +ce dernier n'avait-il pas annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole +ailleurs? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui +devait épouser la fille? + +Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en devin, mais il +pouvait prédire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de +miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, bu sec +et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente de celui dans lequel il +suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus +mauvaise impression. + +Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait pris résolument son +parti de l'échec subi par son projet de marier son neveu Gontran à +mademoiselle Ducanif. + +--Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles à marier... + +Un souvenir lui donna sa fin de phrase: + +--... Quand ce ne serait que la fille de mon très prochain locataire, +M. Grandvivier. L'intention où il est, a-t-il dit, de donner des bals et +des dîners dans son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle +Grandvivier, complètement guérie, va revenir près de son père... Je n'ai +pas compté avec le magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait +des écus de ce côté-là. + +En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien un magistrat, +sur la décence et les moeurs, devait chercher la petite bête, et il +s'applaudit fort d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence +moins irrégulière. + +Oui, mais ce dernier s'était-il résigné? Un doute vint à l'esprit de +Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui +proposait Gontran pour gendre: «Eh! mon cher, pouvais-je supposer +que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une +maîtresse!...» Et comme il avait répliqué en affirmant que cette liaison +était rompue, Ducanif avait ajouté: «Alors, pas depuis longtemps, car +il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontré Gontran avec sa +particulière au bras... Une personne très jolie et fort distinguée». + +Du moment que son neveu avait accepté les dix mille francs qui devaient +faciliter la rupture, Fraimoulu était convaincu que Gontran avait obéi; +mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle, +dont la toilette était terminée, mit son chapeau en se disant: + +--Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette. + +Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée de meubles. C'était le +déménagement de M. Picador, ce locataire tant pressé de décamper qu'il +avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui +résilier son bail; ce à quoi le propriétaire avait consenti puisque, +contraint par ordre des médecins à modifier sa vie, il lui fallait +un appartement plus confortable que l'exigu local de célibataire, ne +mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu'à ce jour. + +Cet appartement, situé au-dessous de celui que M. Grandvivier avait loué +la veille, était bien vaste pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une +fois Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec sa femme sous +le toit de son oncle. + +A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au +vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tête en répétant son +refrain: + +--Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitté sa +maîtresse. + +Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situé sur +le boulevard Saint-Martin. + +Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après tout, si son neveu +et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il égayerait son +existence par la société de quelques bons amis qu'il traiterait de +son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette +introuvable bonne cuisinière. Où la dénicherait-il? La veille, il avait +pensé à détourner celle de son prochain, mais son envie était sinon +éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait pas prendre une +des trois cuisinières de M. Camuflet qu'on lui avait dit en posséder +trois. En plus qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez +ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragoûts infects qui +l'auraient asphyxié, si Camuflet n'avait pas ouvert la fenêtre. + +Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon bleu de Ducanif. Mais +à celle-là il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas +lâché la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne +de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait dans l'avenir de +Ducanif une catastrophe où seraient mêlés le baron de Walhofer et le +médecin Cabillaud fils. + +Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, restait encore +Clarisse et Cydalise. + +Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la verrue? Il serait +toujours temps de s'occuper de celle-là quand il aurait échoué près de +cette fameuse Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait +tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence qu'elle allait +quitter son maître. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison, +Fraimoulu aurait cette fille bien à portée pour l'attirer à son service. +Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit +que ce ne serait pas tâche difficile que de s'attacher l'illustre cordon +bleu. + +Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se léchait d'avance +les babines à la pensée des plats succulents qui, dans l'avenir, se +succéderaient sur sa table. + +Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où habitait Gontran +Lambert, son neveu. + +Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq étages qui +conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un +coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix +dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu s'était si bien cassé +le nez devant la porte toujours obstinément fermée, malgré ses coups de +sonnette réitérés, qu'il s'était dit: + +--Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas quelque trou par +lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils +doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette. + +Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en +souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille. + +--On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement un pas d'homme, car il +est diantrement léger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il +avait l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration courte, +qui s'était mal accordée des cinq raides étages qu'il lui avait fallu +grimper. + +Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre un pas léger, soit +que les rauques sifflements de sa respiration eussent annoncé l'ennemi à +la personne qui allait ouvrir, la porte demeura fermée. + +Après deux autres coups de sonnette, demeurés inutiles, Fraimoulu se +résigna au seul parti qu'il avait à prendre, celui de descendre les cinq +étages si péniblement montés. Ah! dame! il n'était pas précisément à la +gaieté, ce pauvre Athanase, et il n'eût pas fallu lui marcher fort sur +le pied pour le mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le faisait +poser! + +Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder +le concierge qui, du reste, l'ayant vu déjà plus de vingt fois, le +connaissait pour l'oncle de son locataire. + +--Vous direz à mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il +de dire. + +Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui +accusa neuf heures. + +--Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix heures... il ne pourra +donc pas me prétendre qu'il était déjà parti à son bureau. + +Et, en forme de conclusion, il ajouta: + +--Le brigand n'a pas congédié sa princesse!... Ils vont rire de moi +en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donnés comme un vrai +serin. + +Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à fond; il se rétracta +aussitôt: + +--Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête garçon qui m'eût renvoyé +mon argent si sa résolution eût été de ne pas rompre... Or, pas de +restitution... donc, rupture. + +A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur +le pas de la loge, s'écria en l'apercevant: + +--Tenez! voilà justement monsieur!... il va vous donner la signature que +vous demandez. + +--Lettre recommandée! annonça le facteur à Athanase en lui présentant +son livret à signer. + +Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. Elle contenait dix +billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots écrits sous +le nom: + +«Mon cher oncle, + +»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés par vous, dans +le restaurant où nous déjeunions hier quand vous m'avez quitté si +précipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.» + +A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase fut pris d'un +accès de colère qu'il exhala en ces mots: + +--Mon satané polisson a gardé sa poupée!... J'irai, moi, la faire +décamper!!! + +Pour un rien, il y serait même allé tout de suite: mais il réfléchit que +c'était avoir une prétention niaise que de vouloir surprendre un ennemi +sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner +sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir quelqu'un d'un +endroit, il faut soi-même se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait +pas regarder son expédition de la matinée comme une entrée dans la +place. Il était donc à présumer qu'il en serait de même à tout nouvel +assaut. + +Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois qu'ils veulent n'importe +quoi, le veulent bien et que les obstacles à vaincre rendent ingénieux. +Son ardent désir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait +d'expulser lui souffla une ruse de guerre. + +--Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai la première fois en me +présentant par l'escalier de service! se promit-il. + +Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait été lui chercher +dans un restaurant voisin. + +C'était d'autant plus exécrable que le portier, en passant devant la +loge, avait emprunté la sauce de chaque mets pour se corser un certain +ragoût de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, il +se promettait une fête. + +Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son +ambition de posséder un cordon bleu. + +--Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilité +qu'il trouverait à s'attacher cette fille, qui voulait quitter son +maître actuel. + +Le portier lui apporta son café. + +--Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs? +s'était dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il +s'était donc mis de côté une demi-tasse à déguster à la suite de son +ragoût «corsé», puis, après avoir comblé le vide dans la cafetière du +propriétaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour +sa barbe, il avait monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu +en annonçant: + +--Il y a en bas un monsieur qui demande à vous parler. Dois-je le faire +monter? + +Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à Fraimoulu assez de +patience pour écouter le premier venu. + +--Un importun, sans doute? dit-il au portier pour qu'il complétât ses +renseignements sur celui qui demandait audience. + +--C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à visiter l'appartement +qu'a loué hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de +petits travaux à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. Après +cette visite, il s'est informé si vous étiez visible. + +--C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le +propriétaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui +avait rendu visite, l'avait transformé en commissaire de police afin de +pouvoir échapper à ses belles-mères. + +Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de +redescendre, car celui qu'il annonçait était monté sur ses talons et, +tout aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui +demandait: + +--Comment se porte mon libérateur? Hein! je ne suis pas long à rendre +les visites qu'on m'a faites? + +C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la main à Athanase. + +En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, le propriétaire +eut un mouvement de surprise. + +--Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arrivé? Avez-vous eu une +explication un peu vive avec vos belles-mères? + +--Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela à cause de mon +oeil? Ça se voit, n'est-ce pas? + +--C'est un superbe pochon. + +En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré d'un large cercle +du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez +celui qui l'avait octroyé un biceps de première force. + +--Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas à mes dames que je +dois ce pochon. Je l'ai attrapé dans une attaque nocturne. + +--Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda Fraimoulu qui venait +de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui +faisait même rayonner son pochon. + +--Ah! c'est que je vais vous dire... commença Camuflet. + +Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa +poitrine soulagée du poids de tout un monde, il s'écria: + +--Je vais être délivré de mes belles-mères!! + +--Par la police? + +--Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage! + +--Ah! vous allez encore vous marier? demanda Fraimoulu au hasard. + +--Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mères qui vont se +marier. + +--A leur âge! + +Camuflet éclata de rire. + +--Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis écrié quand M. +Grandvivier a fait luire à mes yeux cet espoir de délivrance. Je ne +voulais pas y croire; cela me paraissait n'être qu'un conte de fées... +car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois +vieilles folles avait son amoureux! + +Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet ajouta: + +--Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de +mes belles-mères... D'un seul coup de filet, j'ai amené cette +correspondance. + +Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte +gravité: + +--Je dois rendre cette justice à mes belles-mères que, chez elles, si +le coeur a parlé, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les +courtisent... Ecoutez plutôt... + +Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa poche; il en ouvrit +une en poursuivant: + +--Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon numéro 1... Elle est +d'un laconisme éloquent. + +Et Camuflet lut: + +«_Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit déjà une +fois; je te le répète... Aboule vite, ou sinon gare à la danse... + +Signé:_ TON ANTOINE.» + +--Vous aviez raison. Ce paladin-là ne me semble pas, comme vous +l'avanciez, posséder des millions, avança Fraimoulu après cette lecture. + +--Et il en est de même pour le galant chevalier de madame Giraudon, mon +numéro 2. Écoutez ce billet d'amour, dit Camuflet. + +Il avait déplié la deuxième lettre et se mit à lire: + +«_Eh! la mère, est-ce qu'on oublie son Boniface dont la bourse est à +sec, oh! mais à sec, que ça en fait pitié à tous les camarades! Tâche +donc d'expédier au plus vite des monacos à ton chéri._» + +--Mazette! fit Fraimoulu, en voici encore un qui ne nage pas dans l'or! + +--Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard des Palombes dont +je vais vous lire l'épître, répliqua Camuflet qui ouvrit la troisième +lettre: + +«_Il me faut deux billets de mille francs ou je sombre au port. +Prouve-moi ainsi cette affection sans bornes que tu prétends toujours +éprouver pour moi..._» + +Comme Camuflet s'était arrêté, Fraimoulu demanda: + +--C'est tout? + +--Non, cela se termine par une phrase assez énigmatique, répondit +Camuflet qui se remit à lire: + +«_J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il +y aura toujours des picaillons à fricoter._» + +Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu. + +--Comprenez-vous? demanda-t-il. + +--Non, fit Athanase. + +Mais, la curiosité l'excitant: + +--Comment avez-vous pu vous procurer ces trois lettres étranges? +reprit-il. + +Camuflet se redressa tout fiérot et avec un sourire malin: + +--En pratiquant un précepte bien connu. + +--Lequel? + +--_Diviser pour régner_. + +Camuflet disait la vérité. Mais, pour connaître l'exploit qui l'avait +rendu maître de ces lettres et la circonstance qui lui avait valu ce +superbe coup de poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures +en arrière. + +L'avant-veille, quand il avait quitté M. Grandvivier, après que celui-ci +lui eut fait entrevoir la possibilité d'être délivré de son esclavage +en mariant ses trois belles-mères, il était parti en se promettant +d'arriver à découvrir, en chair et en os, ce baron de Walhofer qu'il ne +connaissait encore que par le nom de la carte trouvée dans la poche du +tablier de haute dame Buffard des Palombes. + +--Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge est bon. Le tout est +de donner le branle. Or, en favorisant l'union de l'illustre dame avec +le baron, je verrai mes numéros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge, +courir au conjungo. + +Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, qui +l'attendait encore à dîner, pour lui donner des nouvelles du baron. A +l'heure dite, il reparut, mais avec la mine du renard qui a manqué sa +poule. + +--Rien de neuf sur le Walhofer, annonça-t-il, pendant que mes mégères +étaient allées aux provisions,--car chacune fait son marché séparément, +tant elle aurait peur de manger quelque chose acheté par l'autre,--j'ai +fureté dans tous les coins, et meubles de la chambre de madame des +Palombes avec l'espoir de dénicher un portrait, une lettre, ou l'indice +quelconque de la voie à suivre... Rien! rien! + +Puis en riant: + +--Si mauvais résultat que j'aie à vous annoncer, j'ai encore failli ne +pas pouvoir venir vous en faire part. Mes trois gaillardes, qui sont à +court d'argent, faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empêcher +de m'évader avant d'avoir regarni leurs porte-monnaie, que je n'aurais +pu m'enfuir s'il ne s'était présenté un M. Fraimoulu se disant +propriétaire d'une maison où, paraît-il, vous avez loué, ce matin, un +appartement. + +--C'est vrai. J'ai terminé avec M. Fraimoulu, après qu'il a été convenu +de certains travaux à exécuter, pour lesquels je vous ai désigné au +propriétaire. + +--C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite avait pour but +de s'entendre avec moi sur la prompte exécution de ces travaux qu'il +s'imaginait être fort pressés. A quoi j'ai répondu qu'il faisait erreur, +car votre intention était de n'emménager qu'après que vous seriez +parfaitement libre de l'instruction de l'affaire la Godaille... ce qui +demanderait peut-être un mois. + +--Sur ce point, vous vous êtes trompé, mon cher Camuflet. + +--C'est pourtant vous-même qui m'avez annoncé ce délai. + +--Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits se sont présentés +à moi, qui feront probablement que cette instruction, qui s'annonçait +devoir être si longue, se terminera par une ordonnance de non lieu. + +--Alors l'assassin de mon associé Bazart serait donc autre que son neveu +le saltimbanque? + +--Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il n'y a pas +d'assassinat. J'ai acquis la conviction que je me trouvais devant un +suicide... Dans deux ou trois jours, je l'espère, la Godaille sera remis +en liberté. + +--Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart trouvé sous un plancher? + +--Tout certifie que c'est Bazart lui-même qui a vengé son honneur de +mari outragé. + +--Diable! il n'y allait pas de main morte à se débarrasser de ceux qui +le gênaient!!! S'il avait eu trois belles-mères, lui! Voyez-vous ça +d'ici? + +Cette réflexion de Camuflet l'ayant ramené à ses moutons, il fit au juge +le récit de sa ruse, pour prendre sa volée, d'avoir travesti Fraimoulu +en commissaire de police venant l'arrêter comme complice de l'assassinat +de la femme Bazart. + +Ensuite, revenant à la question présente: + +--Avec tout ça, continua-t-il, je ne vois pas trop comment j'arriverai à +découvrir le baron de Walhofer, ce vieux soupirant de mon numéro trois. + +L'intérêt mystérieux qu'avait M. Grandvivier à faire de Camuflet, à +l'insu de ce dernier, un espion qu'il mettrait aux trousses du baron, +lui fit jouer la comédie; il parut réfléchir, puis, en secouant la tête: + +--Peut-être vous y prenez-vous mal, mon cher ami, dit-il. A votre place, +je chercherais à apprendre la vérité par les deux autres belles-mères. +Dans la vie commune que mènent ces dames, elles ne sont pas sans avoir +surpris leurs secrets mutuels. + +--Possible! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de m'en dire un mot, +jamais!... Sans qu'elles soient convenues de rien, il y a entre elles, +sur ce point, une alliance complète. + +--Heu! heu! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, il n'est si ferme +alliance qu'on ne puisse rompre quand on sait mettre en pratique certain +précepte. + +--Quel précepte! + +--Diviser pour régner. + +--Non, non, mes gaillardes s'entendent trop bien, je le répète, sur cet +unique point: me fourrer dedans! dit Camuflet convaincu. + +--Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat qui, en voyant +le veuf le regarder sans comprendre, s'empressa d'ajouter: Souvent une +alliance n'est pas toujours seulement défensive. Quelquefois elle est +neutre. C'est-à-dire qu'à côté de ceux qui se sont engagés à se défendre +mutuellement, il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste à +regarder faire, sans prendre parti pour personne... Cherchez parmi +ceux-là. + +Camuflet devint rêveur. + +Soudain il tressaillit en s'écriant: + +--Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en savoir long sur le +trio. + +--La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la bouche que pour +vous berner au profit de l'ennemi... Non pas que je condamne votre idée +d'employer cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la mettez mal +en pratique; il faut agir, mais sans que vous paraissiez en scène. + +--Alors, comment...? + +--Je vous l'ai dit: diviser pour régner. + +--C'est-à-dire les mettre à couteaux tirés, sans paraître y être pour +rien. + +--Parfaitement. + +A la fin de la soirée, le magistrat dit à Camuflet sur le point de +partir: + +--Vous savez du reste combien je m'intéresse à vous. N'oubliez pas de +me tenir au courant de vos découvertes. Je n'ai pas besoin de vous +recommander le secret sur les quelques conseils que je vous ai donnés. + +--On m'arracherait plutôt le nez que de m'en tirer les vers, répondit +naïvement le veuf. + +Il s'en allait lentement, l'esprit à la recherche d'un moyen d'utiliser +sa portière, quand, à cinquante mètres de la demeure du magistrat, un +homme sortit d'une rue latérale et se mit à suivre la rue de Turenne, +dans la même direction que Camuflet qui le précédait. + +Cet homme était coiffé d'une casquette et vêtu d'une blouse; il marchait +en fumant sa pipe. + +Au moment où il avait débouché de la rue latérale, le bec de gaz, +placé à l'angle, l'avait si bien éclairé que Camuflet avait pu voir son +visage. + +--Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garçon que M. Grandvivier, +hier, à travers son rideau, regardait de façon si féroce alors qu'il +fumait à la fenêtre de son taudis ayant vue sur le jardin... et que le +juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu. + +Et, sans penser à mal, puisque c'était sa route à suivre, Camuflet +continua sa marche derrière le fumeur. + +Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En conséquence, il fut +bientôt absorbé par le problème que M. Grandvivier lui avait donné à +résoudre: savoir: _diviser pour régner_, en faisant, avec adresse, +et sans paraître y avoir poussé en rien, sortir la concierge de son +alliance avec les belles-mères. + +--Le juge a raison, pensait-il; si mes trois numéros, d'une manière +quelconque, font leurs frasques, elles doivent, à coup sûr, être +protégées par le silence de mes concierges... de la portière surtout, +une maîtresse curieuse qui sait bien vite votre compte de puces. + +Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement à dix mètres +derrière l'homme à la pipe et aux longues moustaches blondes qu'il avait +fini par oublier complètement. + +Il n'était pas loin de minuit. A cette heure, où, dans certains +quartiers de Paris, le mouvement et la vie veillent encore, la solitude +était profonde dans la rue de Turenne. + +Le fumeur, dont la pensée n'était pas, comme celle du triple veuf, +travaillée par la solution d'un problème, ne tarda donc pas à entendre +le pas qui résonnait derrière lui. Tout en continuant sa marche, il +tourna la tête pour voir qui lui arrivait sur les talons. Si l'obscurité +de la rue et la distance lui défendaient de voir les traits de son +suiveur, elles lui permettaient de constater sa petite taille et de se +rassurer contre le danger d'une attaque nocturne. + +A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait le conduire +sur le boulevard. C'était aussi le chemin de Camuflet qui, pareillement, +doubla l'angle et, comme celui qu'il précédait, tourna à gauche, en +arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, après ce crochet, avoir +laissé son suiveur continuer sa route en droite ligne, l'autre n'ayant +pas conscience qu'il eût emboîté le pas à celui qu'il avait oublié, ils +remontèrent le même trottoir. + +Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur, à court de provision pour sa +pipe, fit un quart de conversion pour entrer dans un bureau de tabac et +comme, au lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches au +préalable, soit pour en tirer sa blague, soit pour vérifier s'il était +en fonds, Camuflet, marchant toujours, franchit la distance et lui passa +devant le nez, prenant ainsi de l'avance. + +A ce passage de Camuflet dans la traînée de lumière produite par le +bureau de tabac encore pleinement éclairé, le fumeur vit le triple veuf, +pas assez tôt pourtant, car celui-ci l'avait déjà assez dépassé pour +qu'il n'eût pu voir ses traits, mais suffisamment pour reconnaître à sa +petite taille celui qu'il ne voyait plus que de dos. + +--L'avorton de tout à l'heure, se dit-il, mais sans y attacher la +moindre importance. + +Après une courte station dans le bureau de tabac, le jeune homme aux +longues moustaches reprit sa route, tout occupé de tirer sur sa pipe +dont, au bureau, il avait imparfaitement allumé la nouvelle charge. + +Cent mètres plus loin, la pipe était éteinte. L'homme tira de sa poche +une boîte d'allumettes. Comme le vent assez vif, qui lui soufflait dans +la figure, menaçait d'éteindre son allumette, il se retourna pour donner +à la flamme l'abri de son individu, ce qui le mit en face de l'espace +qu'il venait de parcourir. + +--Oh! oh! fit-il subitement d'un ton composé de méfiance et de surprise, +est-ce que ce moucheron-là me filerait, par hasard? + +Dame! il y avait motif à surprise. Le petit homme qui, après l'avoir +dépassé devant le bureau de tabac, aurait dû, maintenant, être bien +avant, se retrouvait encore derrière lui, à une trentaine de mètres, +d'autant plus visible qu'à cette heure avancée les passants n'étaient +plus assez nombreux sur le trottoir pour masquer la vue de sa petite +taille. + +En ce bas monde, où il n'est pas de miracle, le fait était des plus +simples à expliquer. Pendant que le fumeur était dans le bureau de +tabac, Camuflet, au lieu de gagner du terrain, avait fait une +pause devant la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure à +l'oeil-de-boeuf placé au-dessus du comptoir, et comme sa montre était +arrêtée, il l'avait remontée et mise à l'heure. C'était alors que le +jeune homme, à sa sortie du bureau de tabac, avait à son tour dépassé le +petit homme sans le remarquer, occupé qu'il était à tirer sa pipe dont +le tabac humide se refusait à la combustion. + +Étant expliqué ce qui avait causé la surprise du fumeur, il resterait +encore à chercher ce qui avait éveillé sa méfiance. Il est à croire +qu'il faisait partie de ceux que leur conscience tient toujours sur le +qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant morveux, sont sans +cesse prêts à se moucher. Bref, il devait être en situation de craindre +d'être épié, car il gronda encore: + +--Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me voyant arrêté, il ne +continue pas sa marche. + +En effet, le veuf était resté sur place, mais non pour la cause que lui +prêtait le fumeur aux longues moustaches blondes. S'il n'avançait plus, +c'est qu'il venait d'être immobilisé par la joie d'avoir soudainement +trouvé le moyen de mettre ses belles-mères en hostilité avec sa +portière. + +--Oui, oui, se répétait-il, de cette façon, je les amènerai tout +gentiment à se manger le nez... et la portière, en leur tournant +casaque, viendra me crier gare!... + +Cependant le fumeur s'était remis en marche, mais en doublant le pas. A +ce train-là, si tout à l'heure il retrouvait encore le particulier sur +ses talons, c'est que, bien décidément, il le filait. + +--Alors, tant pis pour toi, mon joli coco! se disait-il avec un vilain +rire. + +Après dix minutes d'un petit pas de course, il se retourna encore. +Toujours à même distance et courant aussi, il aperçut Camuflet. +Pouvait-il se douter que, si le petit homme accélérait ainsi sa marche, +c'était que, maintenant qu'il tenait son idée, il lui tardait d'être +rentré au logis pour bien étudier son projet. + +Les circonstances transformant donc Camuflet en espion, le fumeur serra +les poings et murmura entre ses dents: + +--Si je te trouve encore sur mon dos au premier tournant, ton affaire +est bonne! + +Et bientôt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le boulevard. + +--Allons! c'est bien à moi qu'il en veut, se dit-il, quand, au même +tournant, il vit apparaître Camuflet dont c'était le chemin pour gagner, +par la place Louvois, la rue Méhul qu'il habitait. + +Le jeune homme tenta encore une épreuve. Il entra dans la sombre rue +Delayrac, déserte à cette heure avancée, car il était passé minuit. Une +minute après, le triple veuf arrivait dans la rue. + +Et, sans prêter la moindre attention à celui qui le précédait, +absorbé, qu'il était dans ses combinaisons machiavéliques contre ses +belles-mères, il s'avançait dans l'obscurité en se disant: + +--Oui, excellente idée qui me permettra de _diviser pour régn_... + +Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut empêché par un +terrible coup de poing qui venait de lui être asséné par un homme, +bondissant de l'encoignure sombre d'une porte. L'attaque avait été si +soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre Camuflet n'eut pas le +temps de voir son agresseur. Sous la force du coup, il s'affaissa sur le +trottoir où il s'évanouit. + +Après son ennemi terrassé, le jeune homme n'avait pas l'intention de +s'en tenir là, car, se penchant sur le corps, il avançait déjà ses deux +mains qui allaient serrer le cou de sa victime quand, tout à coup, il se +releva en murmurant avec surprise: + +--Eh! mais, c'est le _pante_ aux écus!!! J'allais faire de la belle +besogne, moi!... J'ai failli crever la caisse de la vieille. + +Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les détours des rues +voisines en se disant: + +--Après tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est pas la mort d'un +homme. Si je n'en avais jamais accommodé que comme cela, j'en connais +qui mangeraient encore de la soupe. + +Ensuite, en souriant: + +--Je ne m'étonne plus, à présent, s'il suivait le même chemin que moi... +Nous allions au même endroit. + +Cependant Camuflet avait repris connaissance et s'était relevé. Tout +trébuchant et la main sur son oeil endolori, il regagnait son domicile +en se demandant: + +--A qui dois-je ce coup de poing-là? On m'a laissé ma montre et mon +porte-monnaie; donc c'est une vengeance qui a dû se tromper d'individu. + +Le brave garçon pouvait-il, en bonne conscience, accuser de l'aventure +le jeune homme moustachu auquel il ne pensait plus depuis la rue de +Turenne? + +Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette de sa porte +cochère, que ce même jeune homme, de l'autre côté de la rue, caché dans +l'ombre, guettait sa rentrée en se disant: + +--Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir!... Pourvu qu'à rentrer +si tard il n'empêche pas la vieille de venir. + +De quelle vieille parlait-il? Elles étaient trois vieilles chez le veuf. + +La portière avait guetté le retour de Camuflet pour lui faire algarade +au passage devant la loge. Elle lui mit son bougeoir sous le nez, ce qui +lui permit de voir en quel piteux état son locataire avait un oeil, et +elle grogna hargneusement: + +--Il y a des gens qui se soucient peu de faire mourir le pauvre monde +par la privation de sommeil. Au lieu d'aller faire le coup de poing dans +les brasseries, ils devraient penser aux infortunés qui veillent à les +attendre. + +--Toi, ma sorcière, demain tu me feras la risette! pensa le retardaire +qui fila sans répondre. + +Au moment où Camuflet, étendu dans son lit, souffla sa bougie pour +s'endormir, un long coup de sifflet retentit dans la rue, au pied de la +maison. + + + + + XIV + + +Elles s'exécraient du plus fin fond de leur coeur, les trois +belles-mères de Camuflet. Celle qui serait tombée à l'eau n'aurait pu +compter, pour ne pas se noyer, sur un fétu de paille que lui aurait +lancé une des deux autres. Des chiens de faïence se seraient, à coup +sûr, réconciliés avant que, dans le trio, se fût produite une marque de +conciliation. + +Ce qui a été dit sur la cuisine séparée que chacune se faisait, tant +leur haine était doublée de méfiance, se reproduisait dans les autres +détails. Vous n'auriez pas même obtenu que celle-ci se lavât les mains +dans l'eau qu'auraient montée ses rivales. + +C'était, à ce sujet, la première occupation à laquelle se livraient le +matin ces bonnes dames. Chacune descendait remplir à la pompe de la cour +le seau d'eau nécessaire aux usages de la journée. A prix d'or, vous +n'eussiez pas obtenu que ces seaux fussent déversés dans une fontaine +commune. + +Et il en était ainsi pour tout. + +Après la provision d'eau montée, chacune partait aux vivres qu'elle +comptait fricoter séparément pour ses repas de la journée. C'était, +pour leur gendre, le plus doux moment de la journée, car ces dames, +potinières au premier chef, jacassaient chez les fournisseurs pendant +deux bonnes heures, durant lesquelles Camuflet savourait le charme d'un +calme profond. + +Quand, le lendemain de son pochon reçu, le petit homme s'éveilla, son +premier souci fut de tendre l'oreille. A la complète tranquillité de +l'appartement, il sut à quel point du programme quotidien en étaient ses +belles-mères. + +--Elles ont déjà monté leurs seaux d'eau et, à cette heure, elles jouent +de la langue chez les marchands du quartier... Alerte! c'est le vrai +moment pour moi! se dit-il, après s'être habillé en un clin d'oeil. + +Il se rendit chez chacune de ses belles-mères et, trois fois, il sortit +sur le carré avec un seau plein, puis, trois fois aussi, il rentra avec +un seau vide qu'il alla soigneusement reporter à sa place habituelle. + +Cela fait, il attendit. + +Un quart d'heure après, un violent coup de sonnette se fit entendre à la +porte de l'appartement. Un éléphant en fureur aurait sonné moins fort. + +Camuflet alla ouvrir. + +Il fut presque renversé par la portière, qui se précipita comme une +trombe dans l'appartement. Ses yeux, qui lançaient des flammes, lui +sortaient de la tête, une terrible colère lui contractait le visage, +et, ce fut d'une voix rauque, car la rage l'étranglait, qu'elle put à +grand'peine demander: + +--Où sont-elles? + +--Elles... qui? fit Camuflet, d'un ton des plus innocents. + +--Vos saligaudes de belles-mères!... + +Le mot était roide. Camuflet aurait protesté si la portière lui en eût +laissé le temps, mais cette dernière reprit avec une furie croissante: + +--Est-ce qu'elles se figurent, quand le propriétaire vient de me laver +la tête de si rude façon, et par leur faute, que cela va se passer +ainsi! + +Et, avec un redoublement d'exaspération: + +--Ah! çà, toutes les trois, elles étaient donc, ce matin, ivres à ne +pouvoir se tenir sur leurs jambes? + +Camuflet se redressa digne et sévère. + +--Madame Crotin, dit-il, apprenez que mes belles-mères n'ont pas les +habitudes d'ivrognerie que vous leur prêtez. + +Cette réponse fit repartir de plus belle la concierge qui s'écria: + +--Alors, si elles étaient de sang-froid, elles l'ont donc fait exprès +pour me faire perdre ma place?... Ah! les misérables! elles me le +paieront!!! + +On aurait donné le bon Dieu sans confession à Camuflet tant il y avait +en lui de bonhomie quand il demanda: + +--Mais enfin, madame Crotin, que vous ont-elles donc fait? + +--Ce qu'elles m'ont fait? répéta la portière en grinçant des dents. + +Alors, en tournant sur ses talons: + +--Venez le voir! dit-elle. + +Camuflet suivit la concierge qui marchait vers le carré en répétant: +«venez le voir! venez le voir!» + +Quand ils eurent atteint le palier, la portière, avec un geste tragique, +montra la descente de l'escalier en prononçant ce seul mot: + +--Regardez! + +Mais mot et geste suffisaient pour faire comprendre d'avance combien les +coupables auraient à défendre énergiquement leurs chignons et leurs yeux +contre les griffes de la portière en proie à une de ces rages bleues qui +font mordre du fer. + +En effet, pour une portière «ayant le respect», comme on dit, de son +escalier, il y avait de quoi se fâcher tout rouge. + +Depuis le carré de Camuflet jusqu'à la loge du concierge, c'est-à-dire +sur une descente de trois étages, l'escalier s'était transformé en une +cascade. Chaque marche s'égouttait sur la suivante avec un petit bruit +charmant. On se serait cru en Suisse quand sautille, le long du rocher, +l'eau produite par la fonte des glaciers. + +--Ah! vous allez laver votre escalier à grande eau, chère madame Crotin? +demanda Camuflet avec une ingénuité qui semblait croire que le déluge +provenait du fait de la concierge. + +--Puisque je vous dis que ce sont vos saligaudes de belles-mères qui +m'ont joué ce mauvais tour! hurla la Crotin. + +--Croyez-vous? croyez-vous? répéta Camuflet avec doute. Ces dames sont +incapables d'une telle légèreté; je les connais... + +Il fut interrompu par le rire gouailleur de la portière qui haussa +brusquement les épaules et articula sous le nez du veuf: + +--Ah! ouiche! que vous les connaissez!... Comme moi je connais le Congo! + +Et comme elle tenait à son épithète, elle répéta: + +--Trois vraies saligaudes qui me le paieront, je ne vous dis que ça, mon +bonhomme. + +Camuflet avait intérêt à ne pas laisser se refroidir, chez la Crotin, la +colère qui pouvait la rendre bavarde. Il remua la tête en répliquant: + +--Vous devez accuser à tort. + +La bile se remua immédiatement chez le cerbère femelle qui glapit: + +--De quoi! J'accuse à tort!... Est-ce qu'elles auront le toupet de +nier!... Mais regardez donc vous-même... Est-ce que les traces d'eau ne +vont pas se perdre sous la porte de votre cuisine? C'est parti de là!... +Et pas une goutte d'eau à l'étage supérieur... Vous avez beau être +aveugle sur bien des choses, ça doit pourtant vous crever les yeux. + +On juge avec quelle joie secrète le triple veuf avait entendu le «Vous +avez beau être aveugle sur bien des choses.» C'était l'écluse des +révélations qui commençait à s'ouvrir. Il appuya donc sur la chanterelle +en disant d'un ton convaincu: + +--Oui, vous accusez à tort. Mes belles-mères sont des personnes d'âge... +par conséquent posées, sérieuses... + +Un nouveau «Ah! ouiche!» des plus railleurs, lancé par la rageuse +Crotin, coupa la phrase de Camuflet qui, sans paraître avoir entendu, +poursuivit: + +--... Qui ne peuvent vous avoir fait une pareille farce. + +--Avec ça qu'elles en sont à compter leurs farces, les mâtines! insinua +la portière irritée par la contradiction. + +Mais, décidé à faire le sourd, le petit homme continua en appuyant sur +les mots: + +--Car c'est une farce... Il ne s'agit pas d'un seau renversé par +accident... Non, il y a là, répandu sur vos marches, le contenu d'au +moins dix seaux, peut-être quinze, méchamment versés à la file... Oui, +l'intention de vous créer un ennui est patente, avérée... Mais, je vous +le répète, de cette stupide plaisanterie, j'affirme que mesdames mes +belles-mères sont parfaitement incapables. + +--Elles sont capables de tout! articula la concierge d'un ton sec qui +accusait la plus profonde conviction. + +De ce qui précède, Camuflet avait tiré la leçon que son trio n'était pas +irréprochable, mais rien de précis ne lui avait été révélé. La Crotin +devait avoir dans son sac des secrets qu'il fallait en faire sortir +avant que sa fureur fût apaisée. + +--Ceci est une vengeance, reprit-il. Cherchons ensemble de qui elle peut +venir. + +Et en s'appuyant une main sur le coeur: + +--Je puis vous jurer, en commençant par moi, que jamais une pensée de +vengeance, contre vous n'a battu sous mon sein gauche. + +--Oh! vous, fit franchement le concierge, vous êtes un serin, un vrai +serin, mais pas une méchante bête pour deux sous! + +Avant que le veuf pût remercier la Crotin de la bonne opinion qu'elle +avait de lui, cette dernière serra les poings et grinça entre ses dents: + +--Mais elles, les gourgandines? + +--Qui appelez-vous gourgandines? demanda innocemment Camuflet. + +--Parbleu, vos trois créatures! + +--Oh! oh! fit le veuf d'un ton doucement grondeur, pouvez-vous, maman +Crotin, parler ainsi de trois personnes respectables? + +--Vous êtes, dans le quartier, le seul de votre avis! gouailla la +Pipelet, dont la furie, devenue froide tournait à l'ironie. + +--... de personnes que leur âge met à l'abri du plus petit soupçon, +insista Camuflet. + +--Flûte! flûte! flûte pour vos femmes d'âge! débita la concierge. De la +meilleure de vos fines commères, je ne donnerais pas un os de côtelette. + +Il était patent pour le gendre que la Crotin avait ses trois +belles-mères en piètre estime; mais sur quels faits appuyait-elle cette +opinion défavorable? Dans l'espoir de lui tirer les vers du nez, il +reprit donc: + +--En admettant que l'infamie d'avoir inondé vos escaliers soit le +résultat d'une vengeance, mes belles-mères ne peuvent avoir aucun motif +de se venger de vous. + +--Qui sait? lâcha la Crotin. + +Après une petite pause, elle ajouta: + +--Quand ce ne serait qu'à cause de la nuit dernière. + +Camuflet ne commit pas la faute de demander une explication. La soupape +aux révélations venait de se soulever. Il s'agissait de la laisser +s'ouvrir d'elle-même béante, il donna de l'éperon en poursuivant: + +--Non, il ne me souvient pas que mes dames aient eu contre vous quelque +gros motif de reproche qui leur conseillât la vengeance. Non, ce +n'étaient que petites peccadilles dont elles se plaignaient. Je les +ai entendues dire... souvent, je l'avoue... que vous étiez bavarde, +curieuse... + +La colère remonta furieuse au cerveau de la Pipelet, qui se redressa +l'oeil en feu. + +--Ah! bavarde!... Ah! curieuse! répéta-t-elle. Est-ce que j'ai bavardé +sur les hommes qu'elles reçoivent quand vous n'êtes pas là, ou qu'elles +vont retrouver chez la crémière et le marchand de vin? Est-ce que j'ai +été jamais curieuse d'aller entendre ce qu'elles descendent conter dans +la rue, après minuit, quand vous dormez, à ceux qui les appellent à +coups de sifflet ou avec leurs _piiouit_! Ah! bavarde! Ai-je jamais +appris à l'une les manigances des autres? car chacune fait ses farces en +cachette des autres. Le peu de fois qu'elles sont d'accord, c'est pour +répéter que vous n'êtes qu'un idiot et vous carotter vos écus. + +Tout ce qu'il entendait n'avait rien de très flatteur pour +l'amour-propre du petit homme, mais il n'en jubilait pas moins de tout +son coeur. Dieu savait quelle oreille avide il tendait aux sorties +furibondes de la concierge! Aussi son tympan fut-il agréablement +chatouillé par ces paroles de la Crotin: + +--Oui, on m'a inondé l'escalier parce que, cette nuit, j'ai refusé +de tirer le cordon à je ne sais laquelle des trois qui voulait aller +rejoindre dans la rue le particulier qui, pendant un quart d'heure, +l'avait régalé de ses coups de sifflet d'appel. + +Elle vint se mettre sous le nez de Camuflet dont la face tendue étalait +au grand jour son oeil au pourtour noir et tuméfié. + +--Il ne vous reste qu'on oeil de bon; mais, à l'avenir, ouvrez-le... +C'est un conseil que je vous donne... + +Ensuite, comme si la seule présence du petit homme ne lui suffisait pas +pour décharger sa bile, elle prit la rampe, et, en faisant jaillir sous +la semelle de ses savates les flaques d'eau recueillies par les marches +creuses, elle dévala par l'escalier en criant: + +--Je vais aller attendre au passage la rentrée de vos coquines et je +vous jure que je les ferai rire jaune! + +Camuflet suivit un instant du regard la descente de celle qui promettait +de faire passer à ses respectables dames un vilain quart d'heure. Après +quoi, il rentra chez lui tout souriant. + +--Je ne suis pas prophète, murmurait-il, mais je crois pouvoir prédire +que la bonne harmonie entre la Crotin et mes belles-mères va être +légèrement troublée. + +Au chapitre particulier de chaque belle-mère, il n'avait recueilli rien +de précis, mais l'ensemble des renseignements suffisait pour l'engager à +ne plus s'apitoyer sur le sort de celles que, jusqu'à ce jour, il avait +cru tant isolées en ce bas monde qu'il constituait leur unique relation. + +Il aurait bien pu rester sur le carré à écouter par-dessus la rampe la +réception promise à ses belles-mères par la Crotin. Il connaissait assez +l'organe criard de ces dames pour être certain, en sachant aussi à quel +diapason était accordée la portière, que le quatuor furieux qui +allait être chanté dans le vestibule lui monterait bien distinct des +profondeurs de l'escalier. Mais à quoi bon? Une scène bien plus curieuse +et tout aussi aigre ne lui était-elle pas réservée? + +Après avoir passé ensemble sous la langue de la portière, les +bonnes dames, quand elles allaient se retrouver nez à nez, devaient +infailliblement se prendre de bec. Car, enfin, devant ce fait de +l'escalier inondé, elles ne pouvaient manquer de s'accuser mutuellement +du délit. De cette scène orageuse, où la fureur ferait oublier la +prudence, Camuflet avait l'espoir d'extraire d'utiles détails... espoir +qui lui faisait se dire avec une satisfaction sincère: + +--Je vais donc pouvoir flanquer à la porte ces très chères dames. + +Effectivement au bout d'un quart d'heure, la porte de la cuisine claqua +de vigoureuse façon, annonçant la rentrée des belles-mères. + +L'ouragan allait se déchaîner avec violence. Camuflet, en conséquence, +dressa ses deux oreilles. + +Par malheur, le petit homme, tout à l'heure sur le carré ruisselant +d'eau, avait pris l'humidité aux pieds à travers les minces semelles de +ses pantoufles, et sa tête nue s'était refroidie entre deux airs. Des +pieds et du nez, il avait gagné un bon rhume qui, au moment même où +allait éclater l'orage chez les belles-mères, se traduisit par un +éternuement. + +A ce bruit qui leur signalait le voisinage de l'ennemi commun, les trois +femmes, par suite de l'accord qui liait ces ennemies irréconciliables +tant qu'il s'agissait de leur gendre, calmèrent subitement leur fureur. +Au lieu des éclats d'une trombe de rage, un profond silence régna dans +le logis. + +Par expérience, Camuflet n'ignorait pas que les douces personnes +agissaient envers lui comme les cochers de fiacre qui, dans une dispute +entre collègues, soulagent leur rage en tombant à coups de fouet sur un +de leurs voyageurs. + +--Je ferais bien de décamper, se dit-il. + +Et, sans se le répéter à quatre fois, il gagna doucement la porte du +carré et fila comme un lièvre. + +--Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin comme il passait devant la +loge. + +Quand il se fut arrêté, elle lui tendit trois lettres en disant avec le +plus profond mépris: + +--Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter pour vos propres +à rien. Vous les leur remettrez vous-même, car, dorénavant, je ne veux +plus avoir de rapports avec ces créatures. + +Elle se tourna vers son époux qui, dans un coin de la loge, ingurgitait +une tasse de chocolat. + +--Es-tu de mon avis, Pancrace? + +--Le mieux est de ne plus se commettre avec de telles espèces, déclara +dédaigneusement Pancrace. + +Camuflet plaça les trois lettres dans une poche de son portefeuille et, +d'une autre, il sortit un billet de cinquante francs qu'il offrit à la +Crotin. + +--Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident arrivé. Voici de +quoi payer la peine de celui qui épongera les marches. + +La portière prit le billet, puis avec un attendrissement dans la voix: + +--Vous êtes tout de même une vraie bête du bon Dieu... C'est pitié de +voir qu'on vous en pende tant au nez! dit-elle. + +Après une petite pause de réflexion: + +--Venez donc causer de temps en temps avec moi, ajouta-t-elle. + +--Je n'y manquerai pas, chère madame Crotin, promit Camuflet, comprenant +que l'ancienne alliée de ses belles-mères passait dans son camp. + +Il avait fait trois pas, quand elle le rappela: + +--Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle. + +--Deux même. + +--Eh bien! aussitôt que vous serez couché, ce soir, ne vous endormez +pas. + +--Parce que? + +--Parce que, ce soir, ce sera le tour des _piiouit_. + +Et, sur ce renseignement énigmatique, elle retourna à son fourneau sur +lequel chauffait sa part de chocolat. + +Camuflet prit dans son portefeuille un second billet et le tendit à la +femme. + +--Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette somme à un de mes amis? +demanda-t-il. + +--Sans doute. Où demeure-t-il? + +--Je n'ai jamais su son adresse, déclara Camuflet qui décampa sans +reprendre son billet. + +--Il n'est pas déjà si bête, cet imbécile! pensa la portière en +empochant le cadeau. + +«Qui veut la fin veut les moyens», dit un proverbe. Puisque Camuflet +avait accepté de la concierge les trois lettres adressées à ses +belles-mères, ce n'était pas pour les garder intactes dans son +portefeuille. Sa curiosité était d'autant plus justifiable que, depuis +deux jours que sa méfiance avait été éveillée, il en découvrait de +belles sur le compte des bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une! +empreintes boueuses de pieds énormes chez l'autre! carte de baron dans +la poche de la troisième!... Et voilà que, tout à l'heure, on lui avait +appris que ces dames connaissaient de mystérieux _piiouit_ qui, la nuit, +les faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles allaient +rejoindre dans les crémeries ou chez les marchands de vin du quartier. + +Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la plus petite parenté, +sans même un ami qui s'intéressât à elles... et il avait, à présent +dans son portefeuille, la preuve que chacune était en correspondance +réglée... Oui, avec qui? + +--Ce ne doit être qu'avec des amoureux venus depuis peu, se répondait +Camuflet qui se rappelait les cent fois que le trio lui avait affirmé +ne plus connaître personne en cette vallée de misère qu'on appelle +l'existence. + +Des amoureux! à leur âge! Mais quand il les aurait appelées vieilles +folles, cela n'en ferait pas moins que les amoureux existaient, qu'ils +écrivaient, et que lui, Camuflet, allait se régaler de leur prose... +car, tout en réfléchissant ainsi, il venait de retirer de son +portefeuille les trois lettres d'amour. + +Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui devaient contenir +un cri du coeur! L'un empoisonnait l'odeur de pipe. L'autre avait son +enveloppe maculée de taches de vin. Le dernier portait la marque +des doigts crasseux qui l'avaient plié... Et quelle écriture, quelle +orthographe trahissait l'adresse de ces poulets. + +--Mes belles-mères n'ont pas placé leur coeur dans les hautes classes! +pensa Camuflet en ouvrant la première lettre. + +Fichtre! non, ce n'était pas dans les hautes classes qu'aimaient ces +dames!... Elles avaient même attrapé en plein dans le mille, si leur +intention première avait été de viser parmi les archi-sans le sou, car, +ainsi qu'on l'a vu en un chapitre précédent, toutes ces lettres, dans un +style plus ou moins impérieux, réclamaient de l'argent. + +--Comment! c'est ainsi que peut écrire un baron! se demanda Camuflet +après avoir lu l'écrit destiné à madame Buffard des Palombes. + +Pour Camuflet, cette lettre devait émaner d'autant plus infailliblement +du baron qu'elle n'était pas signée, preuve certaine, selon lui, que +le noble correspondant n'avait pas voulu compromettre le blason de ses +pères! + +--Un vieux roué, se dit Camuflet, que le fait de soupirer pour une dame +de l'âge respectable de madame Buffard des Palombes ancrait dans cette +conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine bien sonnée. + +Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'étaient que des +demandes d'argent, Camuflet en était heureux. + +--Tous ces soupirants qui tirent la langue après un écu vont se jeter +sur la petite dot que j'offrirai, et, avant peu, un triple mariage +m'aura débarrassé de mes trois belles-mères, se disait il en se frottant +les mains. + +Cette perspective d'un triple mariage lui souriait. A lui, homme +doux, elle plaisait d'autant mieux qu'elle l'exemptait de demander la +séparation à des moyens violents. Aussi, tout en marchant par les rues +à l'aventure, semblable à la Jeannette de la fable de la _Laitière et le +Pot au lait_, il faisait mille doux projets sur l'emploi de sa liberté +reconquise. Le plus pressé était de faciliter le mariage du vieux baron +avec le no 3. Aussitôt les nos 1 et 2, jaloux, et envieux, sauteraient +d'eux-mêmes dans le conjungo... et alors, lui, libre! libre! libre! + +Soudain, dans ce ciel bleu que l'espérance lui montrait, Camuflet +vit apparaître un petit nuage noir. Que signifiait donc le dernier +paragraphe du billet adressé à madame Buffard des Palombes? + +Camuflet, reprenant l'épître dans sa poche, relut lentement la phrase +énigmatique: + +_«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il +y aura toujours des picaillons à fricoter.»_ + +--Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit homme à bout d'efforts +pour comprendre. + +Alors il pensa à reconnaître en quel endroit le hasard de sa marche +l'avait conduit. Il se trouvait à l'entrée de la rue Vivienne. Il était +donc tout porté pour aller visiter ce nouvel appartement, loué par M. +Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux à diriger. + +Et voilà comment Camuflet, après avoir inspecté le local, avait rendu +visite au propriétaire, M. Fraimoulu, qu'il avait trouvé achevant un +exécrable déjeuner, à son retour de l'expédition chez son neveu, qui +n'avait eu d'autre résultat que de le faire inutilement carillonner +devant la porte de Gontran obstinément fermée. + +A celui que, la veille, il avait transformé en commissaire de police +pour qu'il l'aidât à échapper à ses belles-mères, Camuflet, tout heureux +de la possession de ses lettres, en avait fait la lecture. Il espérait +que Fraimoulu l'aiderait à déchiffrer l'énigme qui terminait la lettre +adressée à dame Buffard de Palombes. + +--Comprenez-vous? avait-il demandé. + +A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait négativement répondu. Puis, +comme les affaires du petit homme l'intéressaient moins que les siennes, +il reprit: + +--Le travail à exécuter dans l'appartement que M. Grandvivier m'a loué +sera-t-il de longue durée? + +--Du tout. Avec quelques carreaux de plâtre et vingt ou trente heures de +travail, ce sera chose bâclée. + +--Mon nouveau locataire m'a parlé vaguement de cloisons, sans m'en +préciser la place, dit Fraimoulu pour obtenir du veuf plus de détails. + +--Oui, deux. Une qui doit diminuer une pièce de débarras au profit d'un +cabinet de toilette. + +--Et l'autre? + +--Ah! fit Camuflet en haussant les épaules, pour celle-là, je ne +comprends guère M. Grandvivier. Dans le logement qu'il va quitter, +la cuisine est étroite et à ce point si mal aérée que sa cuisinière +Cydalise en est malade. + +--Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera autrement, car la +pièce est vaste. La cuisinière y respirera à pleins poumons, avança +Fraimoulu. + +--Justement! Justement! répéta vivement Camuflet. Eh bien! croiriez-vous +que c'est cette cuisine que M. Grandvivier veut diminuer avec sa +cloison? «Cela fera une office pour Cydalise», a-t-il répondu à mon +observation. + +--Mais la cuisine, de l'autre côté du couloir, possède déjà une office, +objecta Fraimoulu. + +--C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a répliqué que cette +office était trop loin et trop séparée de la cuisine. «Dans la nouvelle, +Cydalise aura tout sous la main», m'a-t-il répliqué. + +En somme, c'était le locataire qui payait les travaux. Il était donc +maître d'en agir à son caprice et c'était là chose sur laquelle il n'y +avait rien à voir pour les autres. + +--Après tout, ça le regarde, dit Fraimoulu. + +--Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon tiers... oh! oui, d'un +bon tiers... et, après le travail, elle ne sera plus qu'un long boyau +incommode, répliqua le triple veuf. + +Il porta la main à sa poche. + +--Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit mes mesures et +tracé une espèce de plan sur un papier que j'ai là. + +Il tendit le plan à Fraimoulu en ajoutant: + +--Tenez, là, au dos de cette carte de visite. + +Seulement, il la présenta sur la face contraire, ce qui permit à +Athanase de voir le nom. + +--Baron de Walhofer, lut-il. + +Et, pris de l'avide curiosité d'avoir des renseignements sur cet homme +qu'il avait rencontré, la veille, à la table de Ducanif, il s'écria: + +--Connaissez-vous ce baron? + +--Nullement. + +Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de lui à la carte, était +plein d'interrogation, Camuflet se hâta d'ajouter: + +--Pas autrement que de nom... par cette carte trouvée dans la poche de +ma belle-mère n° 3. + +Il frappa sur la poche qui contenait les lettres. + +--Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de lui que vient +la missive où se trouve le paragraphe incompréhensible des deux grues +couchées en joue. + +Style, écriture et orthographe répondaient si mal à ce jeune homme avec +lequel il avait dîné que Fraimoulu haussa les épaules. + +--Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent convaincu. + +A ce ton, une espérance subite vint à l'esprit de Camuflet. Est-ce que +son heureuse chance voulait qu'il fût en présence de quelqu'un qui pût +lui donner sur le baron ces renseignements qu'il désirait si ardemment, +mais qu'il ne savait où prendre. + +--Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il. + +--Hier soir, nous nous sommes rencontrés à la table d'un de mes amis, +avoua Athanase. + +Dans le thème qu'il s'était créé, Camuflet, on le sait, voyait le +soupirant de madame Buffard des Palombes sous les traits d'un vieillard. +A cette rose de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un rosier de +soixante années. De là vint donc qu'il s'écria: + +--Ah! vous connaissez ce vieillard? + +--Quel vieillard? fit Fraimoulu dérouté. + +--Le baron, parbleu! + +--Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune homme de trente ans au +plus, affirma Athanase. + +Le petit homme tenait trop à son idée pour en démordre. + +--Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez? + +--Je ne sais plus à propos de quoi j'ai entendu le baron avancer qu'il +était orphelin, affirma Fraimoulu. + +Ensuite, à l'appui de son dire, il continua: + +--Mon baron est un blond, à chevelure coupée ras, ce qui contraste avec +ses moustaches qu'il porte fort longues. Ce serait un fort beau garçon, +sans certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage dur... sans +compter une balafre sur la joue gauche. + +A mesure que Fraimoulu avait parlé, la face de Camuflet s'était +empreinte de surprise. Le propriétaire était en train, trait pour trait, +de lui faire le portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant, +il avait vu fumant sa pipe, en tenue déguenillée, à la fenêtre d'une des +masures qui s'éclairaient sur le jardin de M. Grandvivier. + +Il confondit si bien dans sa pensée le fumeur avec le personnage dont +parlait Fraimoulu, qu'il repartit: + +--Je comprends que, dans ses lettres, ce baron demande deux billets de +mille francs à une femme. C'est sans doute pour s'habiller, car il a +triste apparence sous sa blouse en loques. + +Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux étonnés. + +--Une blouse! répéta-t-il. Loin d'exhiber la blouse en loques que vous +lui prêtez, je vous jure que ce jeune homme, malgré sa tenue un peu +raide, avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez mon ami. + +--Et vous êtes certain que c'était le baron? insista Camuflet +s'entêtant. + +--Pour tel il m'a été présenté par le maître de la maison et tel je l'ai +entendu désigner tout le long du repas par ce dernier qui, au dessert, a +fini par lui donner son petit nom. + +--Qui était? demanda Camuflet jugeant qu'il n'est aucun renseignement +inutile à prendre. + +--Alfred, s'il m'en souvient bien. + +Le triple veuf avait trop à coeur de renoncer à son idée pour ne pas +revenir à l'assaut. + +--Est-ce qu'il ne demeure pas du côté de la rue de Turenne, votre baron? +demanda-t-il. + +--Nullement. Il habite le numéro 4 de la rue Caumartin, dans la maison +même où j'ai dîné. + +Battu sur tous les points, Camuflet se rendit. Comme depuis son lever il +ne s'était pas mis une seule bouchée dans son estomac qui faisait rage, +il songea à aller déjeuner. + +--Pardon! je vous reprends cette carte au dos de laquelle sont mes +mesures pour les cloisons, dit-il en retirant le carton des mains +d'Athanase. + +Puis, en le retournant sur le bon sens où s'étalait le nom du baron sans +aucune adresse: + +--A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait au moins y faire +imprimer aussi son domicile, dit-il. + +--Donner sa carte avec une adresse, c'est se mettre à la disposition du +premier venu auquel il plairait de venir vous ennuyer de sa visite... +Probablement que le baron a voulu écarter ces gêneurs-là, répondit +Fraimoulu. + +Cinq minutes après, le triple veuf était attablé dans un restaurant. Son +déjeuner fut des plus brefs, car une idée, qui s'était logée en sa tête, +lui fit mettre les bouchées doubles. + +--Je n'aurai pas le démenti sur cette ressemblance, se dit-il, quand il +se retrouva sur le trottoir. + +De son pas accéléré, il gagna la rue de Turenne. Aux environs de +la demeure de M. Grandvivier, il chercha dans les rues adjacentes à +retrouver les masures qui, sur leurs façades de derrière, devaient clore +le jardin du magistrat. + +--Ce doit être là, pensa-t-il en s'engageant dans une allée sombre +et puante au bout de laquelle, dans un trou infect, il vit le portier +occupé du ressemelage d'un soulier. + +--Alfred est-il là-haut? demanda-t-il en se rappelant le nom de baptême +appris de Fraimoulu. + +--Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a deux dans la maison... +Est-ce Boîte-à-Poivre ou bien le Tombeur-des-Crânes? + +--Le blond à longues moustaches, dit Camuflet se tirant d'embarras entre +ces deux sobriquets. + +--Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crânes? + +Après avoir prononcé le nom du Tombeur-des-Crânes avec une emphase qui +attestait combien il était fier de posséder un tel locataire, le portier +qui, tout en parlant, avait été occupé à enfoncer des clous dans sa +semelle, releva la tête et regarda mieux Camuflet. + +Alors il sourit, et d'une voix goguenarde: + +--Que je suis bête, dit-il, de vous avoir demandé auquel de mes deux +Alfred vous avez affaire! dit-il. + +--Pourquoi? fit le petit homme. + +--Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder pour savoir tout de +suite que c'est le Tombeur-des-Crânes que vous cherchez. + +--Bah! Et à quoi, s'il vous plaît, voit-on ça en me regardant? + +--A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a collé cette tape-là sur +l'oeil ne vous a pas ménagé la marchandise! Il vous a copieusement +servi! + +Avant que Camuflet pût demander quel rapport existait entre le +Tombeur-des-Crânes et le coup de poing qui lui avait enjolivé l'oeil, le +savetier continua de son ton toujours gouailleur: + +--Comme ça, mon bonhomme, nous disons donc que vous avez le trac? + +--Quel trac? dit Camuflet. + +--Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas! Si vous aimez mieux, je +dirai que vous n'avez pas de coeur au ventre... que vous refoulez devant +l'occasion de montrer que vous êtes un gas à poil... Hein! C'est ça? Pas +vrai? + +Camuflet, ahuri, ne répondant pas, faute de deviner ce que parler +voulait dire, le portier prit ce silence pour un aveu et continua en son +langage qui n'avait rien de celui des cours. + +--Faut pas en rougir. Tous les jours ça arrive, quoi! un particulier +vous allonge une mornifle sur la frime. On ne demanderait pas mieux, en +manière de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement, +nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on fait? + +--Oui, qu'est-ce qu'on fait? répéta Camuflet de plus en plus ébaubi. + +--Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crânes et on lui dit: «Je ne +regarde pas au prix, flanquez-moi donc mon ennemi les quatre fers en +l'air... Réglez-lui mon compte.» Et le Tombeur-des-Crânes, qui est bon +garçon et très complaisant pour qui lui aboule des monacos, fait votre +commission. + +Emerveillé par l'industrie du jeune homme aux moustaches blondes, +Camuflet restait bouche béante. Le savetier put continuer à son aise: + +--Vous savez, le Tombeur-des-Crânes n'est pas regardant. Il règle le +compte à ce que vous voulez: au sabre, à l'épée, au bâton, à la savate. + +Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tête d'un air triste et +continua: + +--La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un mauvais atout, reçu +dans le temps, qui lui alourdit la jambe... Non pas qu'il rechigne à la +savate, car il y trouverait difficilement son maître, seulement il aime +mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour moi la morue. Oui, j'en +mange... mais je lui préfère le gigot à l'ail. + +Le savetier, après cette confession sur la morue, frappa familièrement +sur le ventre de Camuflet en lui disant d'un ton paternel: + +--Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous ayez seulement du courage +à la poche, le Tombeur-des-Crânes liquidera si amplement votre pochon, +que l'autre aura du retour. + +Le bavardage du savetier avait eu un bon côté, celui de fournir à +Camuflet, qui n'y avait pas d'abord pensé, le prétexte pour aborder son +jeune homme aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements +du portier, il eût reconnu que le Tombeur-des-Crânes ne pouvait être le +baron de Walhofer, il lui fallait, devant le savetier, motiver sa visite +dans la maison à la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient. + +En conséquence, il remua négativement la tête en disant: + +--Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que ce coup m'est arrivé +par une chute de l'impériale d'un omnibus et je ne sache pas que votre +locataire se charge de corriger les omnibus. + +--Ça, c'est vrai. + +--Après tout le bien que j'avais entendu dire du talent à l'escrime de +M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes, je venais pour m'entendre avec lui +sur des leçons à donner à deux de mes fils. + +En avançant ce mensonge, l'intention de Camuflet était, pour tromper +le savetier qui allait lui indiquer la porte et l'étage du +Tombeur-des-Crânes, de faire une pause dans les escaliers, puis +de redescendre, au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le +locataire. Il se trouverait ainsi dégagé de la fausse piste sur laquelle +l'avait lancé la ressemblance du fumeur aux moustaches, qu'il avait +aperçu de chez M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui +avait fait Fraimoulu, disant avoir dîné, la veille, avec le baron. + +Camuflet fut exempté de la station qu'il se proposait de faire dans +l'escalier. + +Le portier, qui aurait dû, s'il n'en avait été détourné par le pochon, +commencer par cette déclaration, lâcha ces mots: + +--Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre nom et votre adresse. +Je les lui remettrai la première fois que je le verrai... un de ces +soirs. + +--Il ne rentre donc pas régulièrement chaque jour? + +--Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes par là-bas, dans les +beaux quartiers, je ne le vois revenir que bien rarement dans sa chambre +qu'il a conservée. + +Forcé par son mensonge d'avoir l'air d'être pressé de trouver le +professeur d'escrime qu'il voulait donner à ses prétendus fils, Camuflet +ne put faire autrement que de demander: + +--Où se trouve cette salle? + +--Là-dessus je ne saurais vous répondre. D'abord le Tombeur n'aime pas +trop à conter ses affaires par le menu. Ensuite, cela ne m'intéresse +guère. Tout ce que je sais, c'est qu'il reparaît ici de loin en loin... +Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez venu que vous +l'auriez trouvé... Il a passé quarante-huit heures dans sa chambrette +qu'il lui peine toujours de quitter... + +A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil, puis, avec un +sourire malin il articula: + +--Et pour cause. + +Le portier était de ces bavards qui n'attendent pas qu'on leur tire les +vers du nez. Aussi, son écouteur n'ayant témoigné nulle curiosité à ce: +«Et pour cause», il se hâta de dire à Camuflet, d'une voix basse, qui +par suite de la proximité du nez à l'oreille, envoya aux narines du +petit homme tout un parfum de chique et d'échalotes combinées: + +--Oui, et pour cause, car il paraît qu'il en tient ferme pour une +cuisinière du voisinage... Rien qu'un mur à sauter et il est chez sa +belle. + +--En vérité, dit machinalement Camuflet qui, loin de penser que ce mur +franchi pouvait bien être celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier, +poursuivait une autre idée. + +Il faisait bon être des locataires du savetier, car il ne rechignait pas +à les faire mousser. + +--Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis, s'il n'arrive pas +malheur à ce gaillard-là, il fera son chemin par les femmes. + +L'idée qu'avait le petit homme en tête lui était soufflé par un dernier +doute: Si péremptoirement qu'il lui fût prouvé qu'il s'était trompé en +se mettant aux trousses du Tombeur-des-Crânes, quand il poursuivait le +baron, Camuflet ne voulait pas se résigner. + +En somme, «Alfred» était un petit nom, et le «Tombeur des Crânes» un +sobriquet. Quel mal pouvait-il résulter de ce que, entre ce prénom et ce +sobriquet, il laissât tomber le nom de Walhofer. + +Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et, tout en traçant au +crayon deux renseignements faux, il dit au savetier: + +--Voici mon nom et mon adresse que je vous prie, quand vous le verrez, +de remettre à M. Walhofer. + +A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris. + +--Walhofer? répéta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?... Votre chien? + +--Je croyais que, de son nom de famille, votre locataire s'appelle +ainsi. + +--Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant, du nom de sa brave +farceuse de mère... surnommée la Belle Flamande... Une rude gaillarde, +allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public dans les +foires... Fallait la voir avaler des cailloux et des lapins vivants! + +Ensuite, tristement: + +--Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A cette heure, la Belle +Flamande qui, entre nous, doit être fièrement dégommée, est revenue de +tous ces triomphes... La déveine lui était arrivée à la suite de la mort +de son homme, un hercule qui s'était cassé un ressort dans le coffre en +voulant soulever une charrette trop chargée de militaires... J'étais +là, quand ça lui est arrivé. Il a d'abord fait: «Hein!» puis il a +lâché. «Aïe!» il a vomi le sang pas seulement de quoi remplir ce soulier +d'enfant que vous voyez là... C'était la fin. Il était toisé. La veuve +Dupicant en a vu de dures alors. Mais c'était une fine mouche qui s'est +bien vite rattrapée aux branches. + +Tout désireux de décamper, Camuflet tendait sa fausse adresse au +savetier; il était tant impatient de partir qu'il n'avait plus prêté +l'oreille aux derniers commérages du portier qui, au lieu de prendre le +papier, continua en souriant: + +--Il paraît que la Belle Flamande, aujourd'hui, est remontée sur sa +bête. Je me suis laissé dire qu'elle avait trouvé le moyen de se loger +dans la vie d'un bourgeois imbécile chez qui elle trouve à gogo sa +pâtée. + +Renonçant à voir le bavard prendre enfin son papier, Camuflet le posa +sur une petite table, au milieu de vieilles savates, en disant d'un ton +sec: + +--Vous voudrez bien remettre cette adresse à votre locataire quand vous +le verrez. + +Et, sans plus tarder, il enfila l'allée au petit pas de course, +poursuivi néanmoins par la voix du savetier, qui, la tête passée par le +vasistas de la loge, lui criait: + +--C'est pourtant le moins, quand on a fait causer le monde, qu'on offre +un verre de vin. + +Camuflet n'arrêta sa course qu'à deux cents mètres de la maison +d'Alfred, le Tombeur-des-Crânes. + +--Ouf! fit-il tout essoufflé, à quoi pensai-je en allant chercher le +baron dans cette masure?... Il est vrai que la ressemblance d'Alfred, +que j'avais vu fumant à sa fenêtre, répondait tellement au portrait que +M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel il a dîné hier, que je +suis bien excusable d'avoir voulu que les deux personnages fussent un +seul et même individu... Car tout y est: cheveux ras, longues moustaches +blondes, air mauvais, même cicatrice sur la joue et même âge de trente +ans. + +En pensant à l'âge, Camuflet eut un sourire. + +--M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'étaient rendus, je +ne les emploierais pas à m'amouracher d'une femme de cinquante-cinq... +portât-elle l'illustre nom de Buffard des Palombes. + +Sur cette réflexion, il pressa le pas. + +--A présent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin pour voir si l'autre +paire de moustaches, dont Fraimoulu m'a donné l'adresse, est bien sur +les lèvres du vrai baron. + +Il modéra pourtant son pas pour trouver le prétexte sous lequel il se +présenterait devant M. Walhofer. + +Il ne fut pas long à l'inventer. Son nom d'entrepreneur de travaux +publics était assez connu sur la place pour qu'il pût avancer que, sur +le point de commencer une grande entreprise par actions, il avait besoin +que son conseil de surveillance fût composé de noms à particules, parmi +lesquels celui du baron belge ne serait pas déplacé. + +Le trou du savetier ne ressemblait guère à la loge de la rue Caumartin. +Celle-ci était presque un salon, au milieu duquel se tenait un monsieur +en jaquette de velours et pantoufles brodées, qui, en retirant la +calotte dont était couverte sa tête chauve, demanda poliment: + +--Que désire monsieur? + +--Suis-je assez heureux pour que M. le baron de Walhofer soit chez lui? +débita Camuflet. + +--M. le baron qui s'absente souvent pour aller chasser dans ses terres, +se trouve être précisément de retour à Paris depuis hier matin, annonça +le concierge. + +Sur ce, il s'inclina, en ajoutant: + +--Au deuxième étage, la porte en face. + +En montant l'escalier, Camuflet, comparant ses deux visites, fit cette +réflexion: + +--Il paraît que l'un pour aller à la chasse, l'autre pour se rendre à sa +salle d'arme, mes deux moustachus s'absentent souvent de leur domicile. + +Camuflet était arrivé devant la porte désignée. Il avançait déjà la +main vers le cordon de la sonnette quand, au-dessus de lui, à l'étage +supérieur, il entendit ouvrir une porte. + +--A bientôt, mon cher baron! dit une voix de femme. + +--Toujours votre: «à bientôt!» et rien n'arrive, répondit, sèche et +mécontente, une voix d'homme. + +--N'est-ce pas aussi que vous voulez aller plus vite que les violons? +répliqua la femme. + +--Vous savez, Héloïse, que pour vous comme pour votre Gustave, il ne +ferait pas bon vous jouer de moi, accentua durement l'homme. + +--Ne faites donc pas le croquemitaine, mon bon! dit railleusement celle +qu'on venait de nommer Héloïse. + +Accaparé par la curiosité, Camuflet avait oublié de sonner. Il restait +immobile, l'oreille tendue à ces deux voix qui se chamaillaient +au-dessus de lui. + +Dans sa situation d'écouteur, il y avait un côté dangereux pour +Camuflet, planté devant la porte du baron. S'il sonnait, il arriverait +qu'au bruit de la sonnette ceux qui causaient là-haut se pencheraient +par-dessus la rampe et, en l'apercevant, s'étonneraient de ne pas +l'avoir entendu monter et finiraient par en conclure qu'il devait être +sur le carré depuis longtemps, l'oreille bien ouverte, en véritable +indiscret curieux. + +D'après ce qu'il avait entendu, car la femme avait déjà deux fois traité +de baron son interlocuteur, il était évident que c'était M. de Walhofer +qui sortait d'une visite chez un voisin... et qui en sortait même +mécontent, à en juger par les paroles menaçantes qu'il venait de +prononcer. + +A se demander s'il sonnerait ou ne sonnerait pas, le triple veuf laissa +au dialogue le temps de se poursuivre. + +Sans relever l'épithète de croquemitaine, le baron avait repris: + +--Pourquoi n'est-il pas là, votre Gustave? + +--Je vous ai déjà dit qu'il n'était pas encore arrivé, répondit la +femme qu'au nom d'Héloïse, que lui avait donné M. de Walhofer, on a dû +reconnaître pour la cuisinière de Ducanif. + +--Pas arrivé? Vous mentez! dit carrément le baron. + +--Ah! dites donc, vous, le mal embouché! fit Héloïse. + +--Oui, vous mentez. Car, tout à l'heure, quand de ma fenêtre je guettais +le départ de Ducanif pour monter ici, j'ai vu, derrière lui, le beau +docteur se glisser tout aussitôt dans la maison. + +--Vous aurez mal vu, voilà tout, prononça Héloïse d'une voix qui sembla +perdre un peu de son assurance. + +--Je suis certain du fait... il a dû me précéder ici des quelques +instants que j'ai perdus à l'attendre, en croyant qu'il entrerait +d'abord chez moi, ainsi qu'il l'a déjà fait plusieurs fois, alors que je +laissais, comme aujourd'hui... elle y est même encore en ce moment... +ma clé sur la porte, afin qu'il n'eût pas à sonner. Étant censés ne +pas nous connaître, il est inutile qu'un coup de sonnette éveille +l'attention d'un voisin. + +En entendant ces mots, Camuflet se retourna vers la porte du baron +contre laquelle il s'était adossé pour demeurer mieux caché aux deux +causeurs du palier supérieur. + +--Tiens! c'est vrai! il a laissé sa clé à la serrure, se dit-il en +constatant le fait. + +Cependant la conversation d'en haut avait continué: + +--Si Gustave vous avait précédé ici, vous l'y auriez trouvé à votre +arrivée, objecta Héloïse. + +--Qui sait si vous n'avez pas fait se cacher le docteur dans quelque +coin de l'appartement? + +--Voulez-vous visiter le logis? proposa Héloïse. + +--Ou, alors, appuya le baron, il a dû s'évader d'ici à la sourdine, +pendant que vous me teniez dans le salon. + +--Tenez, mon cher, vous êtes absurde avec votre méfiance, articula la +cuisinière impatientée. Quand il vous a donné rendez-vous ici, quelle +raison aurait Gustave, à votre arrivée, de s'enfuir ou de se cacher? + +--Je vous répète que je l'ai vu entrer dans la maison, insista M. de +Walhofer. + +--Soit! accorda Héloïse, je le veux bien. Mais ne se peut-il pas que +Cabillaud, au lieu de monter directement, soit resté à causer dans la +loge ou soit entré chez le locataire du premier étage, le vieux podagre +dont, vous le savez, M. Ducanif lui a procuré la clientèle?... Au lieu +de vous impatienter et de faire vos gros yeux, vous auriez mieux fait +d'attendre Gustave... S'il est dans la maison, comme vous l'affirmez, il +ne tardera pas à arriver. + +Sans doute que ces raisons avaient amené chez le baron un doute +qu'Héloïse lut sur sa figure, car elle ajouta d'une voix douce: + +--Allons! mauvaise tête, rentrons et causons comme de bons amis en +attendant le docteur. + +--Oui, mais si Ducanif revenait? dit le baron hésitant. + +--Oh! là-dessus, vous pouvez être tranquille. Notre imbécile ne +reviendra pas avant cinq heures, répondit en riant la cuisinière. + +Tout ce qu'il venait d'entendre, si étrange que cela fût, importait peu +à Camuflet. Ce qu'il voulait uniquement, c'était connaître de vue le +baron. Il tenait à voir le visage de celui qui faisait palpiter d'amour +les cinquante-cinq printemps de madame Buffard des Palombes. + +Ayant repris sa position du dos tourné à la porte du logis de M. de +Walhofer, il se tenait immobile, le nez en l'air, guettant l'occasion +favorable où il pût croire l'attention du baron complètement détournée +par Héloïse. + +Alors, vite, il avancerait la tête en dehors, dans la cage de l'escalier +et lancerait son regard en haut... Un coup d'oeil est si vite donné! + +Camuflet, en plus qu'il tournait le dos à la porte, était si +profondément occupé à guetter l'instant propice pour couler son regard +jusqu'au baron, qu'il n'avait pu remarquer un fait singulier qui se +passait derrière lui. + +Plusieurs fois la porte de M. de Walhofer s'était entr'ouverte sans +bruit, puis elle s'était refermée comme si celui qui voulait sortir si +discrètement de chez le baron en eût été empêché par le dos de Camuflet +qui lui barrait le passage. A coup sûr, l'inconnu qui faisait ainsi +jouer la porte ne tenait pas à être vu opérant sa sortie du logement de +M. de Walhofer. + +Cependant là-haut la voix de la cuisinière Héloïse avait repris: + +--Est-ce décidé? Rentrez-vous pour attendre Gustave? + +--Pas plus de vingt minutes, dit le baron faisant ses conditions pour +n'avoir pas l'air de céder. + +Camuflet comprit que M. de Walhofer, en ce moment, faisait le demi-tour +à la suite de la cuisinière. + +--C'est l'instant favorable pour apercevoir le bout de son nez sans être +vu, pensa-t-il. + +Et vivement il s'avança, sur le bout des pieds, vers la rampe, pour se +pencher et regarder en l'air. + +Mais il n'eut pas le temps d'achever sa manoeuvre. Une série de faits +qui se produisirent coup sur coup, en une seconde, empêcha sa curiosité +d'être satisfaite. + +Le baron devait être plus près de la porte que l'avait conjecturé +Camuflet, car ce dernier n'en était encore qu'à son second pas, quand +se fit entendre le claquement de la porte que la cuisinière Héloïse +refermait sur M. de Walhofer, enfin entré. + +Au même moment, au bas de l'escalier, la voix de quelqu'un qui avait +déjà monté quelques marches demandait en s'adressant au concierge: + +--Pitois, M. le baron de Walhofer est-il sorti? + +--Non, monsieur Ducanif. + +--Merci. Je vais entrer lui faire une visite en passant devant sa +porte... Si vous voyez Héloïse sortir, pour aller aux provisions, +prévenez-la de mon retour subit et, avant qu'elle fasse ses achats, +dites-lui de venir prendre mes ordres chez le baron, car il m'est tombé +pour ce soir des convives inattendus. + +--Mademoiselle Héloïse est encore chez vous. + +--Guettez-la au passage. + +--Oui, monsieur Ducanif. + +Camuflet n'avait pas perdu un mot du dialogue. + +--Ducanif! c'est le nom de cet ami chez lequel M. Fraimoulu m'a dit +avoir dîné avec le baron, se rappela-t-il. + +Puis, au souvenir du dialogue de tout à l'heure, il se dit: + +--C'est lui que sa cuisinière traitait si cavalièrement d'imbécile... +En le croisant sur l'escalier, je vais voir s'il a vraiment l'air aussi +bête que cette fille le prétend. + +Et Camuflet fit un nouveau pas pour descendre à la rencontre de Ducanif +qui montait lentement. + +Ce pas fut unique. + +Soudainement, le petit homme se sentit la tête enveloppée dans une +étoffe épaisse qui l'aveugla. Avant que la surprise lui permît un geste +de résistance ou un cri d'appel, il fut saisi à bras-le-corps et enlevé +de terre. Son agresseur fit quelques pas, puis le laissa reprendre pied +en lâchant prise. + +Camuflet ne mit que deux secondes à dégager sa tête de l'enveloppe qui +l'étouffait, enveloppe qui n'était autre qu'un tapis de table. Mais, si +court qu'eût été le temps, il avait suffi à son ennemi pour disparaître. + +Il se trouva dans une chambre, le nez devant une porte qu'on était +en train de refermer sur lui, car la serrure fit entendre un double +craquement. + +Entrée du baron sur les pas d'Héloïse, apparition de Ducanif et +emprisonnement de Camuflet, tout s'était passé en une demi-minute. + +--Où suis-je? se demanda le prisonnier en promenant son regard dans +cette chambre inconnue, au milieu de laquelle se trouvait le guéridon +qui avait fourni le tapis dont l'inconnu avait entouré la tête du +captif. + +Il ne fut pas long à deviner où il était. + +Il se trouvait toujours le nez bien en face de la porte du baron. + +Seulement, il avait changé de côté. + +Naguère, il se tenait devant. + +A présent, il se voyait derrière. + +Bref, on l'avait transporté et enfermé dans le logis de M. de Walhofer. + +--Quel est le fumiste qui m'a joué cette farce? se demanda-t-il tout +d'abord. + +Puis, avec le sentiment de sa situation, la peur le saisit. + +Celui qui l'avait assailli à l'improviste sortait incontestablement du +logis du baron. Que faisait-il en ce local pendant l'absence du +maître? Ce devait être un voleur qui, entré dans la maison en cherchant +aventure, avait profité de l'occasion offerte par la clef que le baron +avait laissée sur sa porte. + +Après son coup fait, le malfaiteur, au moment de sortir, avait aperçu +Camuflet sur le carré, et, à l'aide du tapis et du tour de clef, il +avait mis ce témoin dans l'impossibilité de le reconnaître et de le +poursuivre. + +--Me voici dans de jolis draps! se dit le prisonnier en pensant que, +quand on viendrait le délivrer, ce serait pour le conduire devant un +commissaire de police avec une jolie accusation de vol sur le dos. + +Et pas le moyen de sortir! + +La serrure fermée à double tour s'y opposait formellement. + +--Bigre de bigre! maugréait-il. + +Il eut l'espoir que, sur l'escalier de service, la sortie pouvait +s'ouvrir du dedans. Mais le local était un logement de garçon, sans +cuisine et, partant, sans escalier de service. + +En vingt enjambées, il eut vite parcouru les trois petites pièces qui +composaient le logis, pièces meublées avec ce luxe criard et tout en +clinquant que les tapissiers vous fournissent dans les vingt-quatre +heures. Un seul coup d'oeil suffisait pour reconnaître que le baron +avait usé de ce procédé expéditif pour s'installer. Rien dans cet +intérieur n'attestait la vie intime, pleine de souvenirs et d'objets +aimés qui s'accrochent lentement aux murailles. + +Le voleur... car dans l'idée de Camuflet, il ne pouvait avoir eu affaire +qu'à un voleur..., avait-il manqué du temps nécessaire pour exécuter son +vol? Ou bien possédait-il la clé des meubles? Le fait était que nulle +trace d'effraction n'apparaissait. Mieux encore, rien n'était dérangé +dans l'appartement. Il eût été impossible de préciser à quel meuble +s'était attaqué celui qui venait de s'évader du logement après y avoir +enfermé l'homme aux trois belles-mères. + +--Bigre de bigre! n'en répétait pas moins Camuflet, fort alarmé de se +voir en si vilaine passe. + +Que répondrait-il à ceux qui le trouveraient se promenant dans le logis +du baron? + +La vérité même n'était pas croyable. + +Nul, à commencer par lui-même, ne pourrait signaler l'aimable farceur +qui mettait ainsi les gens sous clé. + +--Si, si, pourtant! pensa le petit homme. + +Quelqu'un pouvait avoir vu le voleur dont Camuflet était devenu le +répondant. Le malfaiteur, en fuyant, devait s'être croisé avec M. +Ducanif qui, à ce moment, montait l'escalier. + +Tout ce qui vient d'être dit des terreurs et des affolements de Camuflet +s'était passé en dix fois moins de temps qu'il en a fallu pour +le détailler. La preuve en est que le petit homme fut tiré de ses +réflexions par le grincement de la clé dans la serrure. + +C'était Ducanif qui, comme il l'avait annoncé au concierge, venait en +passant devant sa porte, rendre visite à M. de Walhofer. + +Il avait vu la clé sur la serrure, il l'avait tournée et c'était +seulement après la porte ouverte que, par une réflexion tardive, il +s'était étonné que le baron fut chez lui avec sa porte fermée à double +tour et la clé en dehors. + +Il était encore en pleine surprise quand il se trouva nez à nez avec +Camuflet accouru près de la porte de sortie. + +Il n'y avait pas là de quoi faire cesser son étonnement. + +--Que fait ce monsieur enfermé chez le baron? se demanda-t-il en rendant +le profond salut que lui adressait le petit homme. + +--En voilà un qui va prendre ma place, pensa de son côté Camuflet. + + + + + XV + + +Nous laisserons momentanément Camuflet et Ducanif nez à nez dans +l'appartement du baron de Walhofer pour monter à l'étage au-dessus +où nous avons vu Héloïse faire rentrer le baron, qui en était sorti +mécontent de n'avoir pas rencontré le jeune Gustave Cabillaud au +rendez-vous que celui-ci lui avait donné chez Ducanif en l'absence de ce +dernier. + +--Je vous répète que je n'attendrai pas plus de vingt minutes, avait +annoncé le baron quand il eut suivi la cuisinière dans le salon où il +avait déjà fait une première pause inutile. + +--Gustave ne peut tarder d'arriver, si, comme vous l'affirmez, il est +dans la maison... ce que je ne crois pas, du reste, dit la cuisinière. + +--Je suis certain de l'avoir vu, de ma fenêtre, se glisser dans la +maison, derrière Ducanif qui s'en allait. + +Cette affirmation devait avoir quelque chose qui contrariait Héloïse, +car elle riposta d'un ton impatient: + +--Bon! bon! ne recommençons pas à nous chicaner sur ce point. Le docteur +nous mettra d'accord sur ce qui en est lorsqu'il sera venu. + +Elle achevait quand un coup de sonnette discret se fit entendre. + +--Tenez, le voici! dit-elle en se levant pour aller ouvrir. + +--Au lieu du docteur, si c'était Ducanif? avança le baron en la +retenant. + +Elle se dégagea en disant d'une voix gaie: + +--Mazette! vous avez la tête dure, vous! Voilà dix fois que je vous +répète que notre imbécile, suivant son habitude, ne reparaîtra pas avant +cinq heures. Et il n'en est pas encore deux. + +--Oui, mais si, par impossible, c'était Ducanif! + +--Vous le saurez par quelques mots dont je saluerai à haute voix +l'arrivée du crétin. Alors vous filerez par le couloir et, sitôt que +je l'aurai amené ici, vous décamperez par la porte du carré que j'aurai +laissée entr'ouverte. + +--Convenu! fit M. de Walhofer en la laissant partir. + +Héloïse courut à la porte et ouvrit. + +C'était en effet Gustave Cabillaud. + +--As-tu trouvé le papier? demanda vivement la cuisinière à voix très +basse. + +--Je l'ai dans ma poche, souffla Gustave. + +Puis en montrant le salon: + +--Est-il toujours là? + +--Oui... et j'ai eu assez de peine à l'empêcher de redescendre chez +lui... Il a deviné sans peine que tu te trouvais dans l'appartement +quand il est arrivé et que tu avais filé pendant que je le gardais ici. + +Sur ces paroles rapidement échangées, le docteur écarta Héloïse qui +barrait le passage et s'élança vers le salon. + +--Vite! vite! fit-il au baron, redescendez chez vous. Ducanif monte +l'escalier derrière moi. Je l'ai entendu dire au concierge qu'il allait +vous rendre visite. + +--Ducanif rentrant à cette heure, c'est impossible! s'écria Héloïse. + +Mais, parut-il, le temps ne permettait pas les explications et il y +avait danger à ce que Ducanif, en rentrant chez lui, y trouvât le baron, +car Gustave poussa Walhofer par le coude en répétant avec insistance: + +--Vite! vite! + +Et, pour refermer la porte derrière lui, il suivit le baron qui, +comprenant sans doute, sans en demander plus, la nécessité d'une prompte +retraite, partait à pas précipités. + +Quand Gustave eut refermé doucement la porte de l'appartement sur les +talons du fugitif, il fut rejoint par la cuisinière qui riait. + +--Pourquoi lui as-tu conté cette blague du retour de Ducanif? +demanda-t-elle. + +--C'est la vérité. Ducanif, en ce moment, monte l'escalier et va entrer +chez le baron... Je ne sais ce qui lui est arrivé, mais le fait est +qu'il revient et que, ce soir, il l'a annoncé au concierge Pitois, il +aura du monde à dîner. + +Et, sans laisser la cuisinière parler, il appliqua son oreille à la +porte qu'il venait d'entre-bâiller avec précaution et souffla: + +--Chut! chut! + +--Qu'écoutes-tu ainsi? demanda Héloïse après quelques secondes de +silence. + +--Le vacarme que va faire le baron. + +--Quel vacarme? + +--En rentrant chez lui pour y attendre Ducanif. + +--Est-ce que tu as laissé des traces qui l'avertiront tout de suite de +ton exploit? + +--Avant de connaître le vol, il trouvera le voleur, dit Gustave en +souriant. + +Héloïse ouvrit des yeux étonnés. + +--Oui, reprit le docteur avant qu'elle eût questionné, j'ai enfermé chez +le baron je ne sais quel individu qui, pendant un quart d'heure, s'est +tenu sur le carré, devant la porte, m'empêchant de sortir sans être vu. + +--Alors cet homme pourra te reconnaître et te dénoncer au baron? + +--Non; à l'aide d'un tapis de table, je l'avais mis dans l'impossibilité +d'y voir. + +Remettant à plus tard les explications détaillées, Gustave Cabillaud +répéta: + +--Chut! Chut! + +On entendait le pas du baron résonner sur les marches de l'escalier. + +--Au lieu d'entrer chez lui, Walhofer a continué de descendre, +annonça-t-il. + +--Il aura feint de sortir de chez lui pour se croiser sur l'escalier +avec Ducanif. Il va remonter à son logis en ramenant mon bourgeois, +supposa Héloïse. + +Ils écoutèrent encore. + +--C'est drôle! Le baron aurait dû déjà rencontrer Ducanif, dit le +docteur qui, si promptement qu'il eût agi, ne s'était pas assez rendu +compte du temps écoulé pour comprendre que Ducanif pouvait être arrivé +chez M. de Walhofer. + +Héloïse ne voulait pas démordre de son idée que Ducanif, réglé en ses +habitudes mieux qu'un papier de musique, pût être revenu à la maison +avant cinq heures. + +--Tu te seras trompé en croyant reconnaître la voix de notre crétin, +avança-t-elle. + +--Non, fit le docteur certain de son fait. Je l'ai parfaitement entendu +chargeant Pitois de te guetter au passage pour t'envoyer le rejoindre +chez le baron où il allait entrer, afin de t'y donner ses ordres pour le +dîner de ce soir. + +--Mais il ne m'avait pas annoncé de dîner pour ce soir! + +--Alors, c'est un dîner impromptu... C'est, probablement à cause de lui +que Ducanif est revenu plus tôt que d'habitude, expliqua Gustave. + +Ensuite, après encore avoir écouté, il reprit tout surpris: + +--Que peut bien être devenu Ducanif? Voici le baron qui, ne l'ayant pas +rencontré, remonte seul. + +Étant enfin convaincue que son amant ne s'était pas trompé à propos de +son bourgeois, la cuisinière avança cette supposition: + +--Ducanif sera sans doute redescendu pour aller commander les gâteaux +du dessert chez le pâtissier voisin... Affaire de cinq minutes... Il va +remonter derrière les talons du Walhofer. + +--Et le trouvera en train de se colleter avec le prétendu voleur qu'il +aura surpris au nid, ajouta Gustave en riant: + +--Crois-tu que ton homme l'aura attendu? + +--Je l'ai enfermé à double tour... Quand le baron se sera aperçu du tour +que je lui ai joué, il mettra infailliblement la chose sur le dos de +l'autre. + +Et vivement: + +--Chut! chut! reprit Gustave; voici le baron remonté devant sa porte, +qui met la main sur la clé... Écoutons la scène. + +Mais Héloïse, prise de curiosité, demanda: + +--Alors, tu as la lettre? + +--Oui. + +--Montre-la-moi! + +--Oh! l'impatiente! fit moqueusement le docteur qui, tout en tendant +l'oreille à l'ouverture de la porte, plongea deux doigts dans une des +poches de son gilet. + +Soudain, il se releva, l'oeil surpris, le visage inquiet. + +Chacune de ses mains, alors, fouilla fébrilement l'une et l'autre poche +du gilet, et ce fut quand il eut constaté l'inutilité de ses recherches +que, pâle et frémissant de colère, il murmura entre ses dents: + +--Tonnerre du ciel! je l'ai perdue! + +A cet instant monta le bruit du claquement de la porte refermée par le +baron de Walhofer en rentrant chez lui. + +Alors Gustave et Héloïse se regardèrent l'un et l'autre, livides, +tremblants, atterrés. + +--Entre les mains du baron, cet écrit était déjà des plus dangereux pour +nous... commença Gustave. + +--Et du moment qu'il est tombé en celles d'un autre, nous sommes tout à +fait perdus! acheva Héloïse. + +Alors, d'une voix lente et sinistre: + +--Cet homme, que tu as enfermé, es-tu sûr de pouvoir le reconnaître? +demanda-t-elle. + +--Très sûr, fit Gustave. + +--Et lui, dis-tu, n'a pas vu ton visage? + +--Il n'en a pas eu le temps. + +--Eh bien! comme il se peut que cet homme ait trouvé le papier, il +faudra le tuer s'il nous est prouvé qu'il n'en ait pas parlé ou ne l'ait +pas rendu au baron. + +Au lieu de s'engager par une réponse, le docteur s'élança sur le carré +en disant: + +--Peut-être l'ai-je perdu en montant ce dernier étage. + +--Rien! souffla-t-il avec terreur quand il fut arrivé sur le carré de M. +de Walhofer. + + + + + XVI + + +Drelin! din! din! faisait la sonnette d'une porte derrière laquelle se +tenaient immobiles et souriants un jeune homme et une ravissante femme +blonde d'une vingtaine d'années. + +Drelin! din! recommença la sonnette. + +Pendant ce carillon, la gentille blonde se pencha à l'oreille du jeune +homme et lui souffla: + +--Gontran, ce n'est pas ton oncle, M. Fraimoulu, qui sonne? + +--A quoi le reconnais-tu, mignonne? + +--Quand ton oncle a monté nos cinq étages, sa respiration exécute un +bruit de trompette qui le trahit. + +--Pour plus de sûreté, faisons usage de notre judas, proposa Gontran qui +jugeait que deux certitudes valent mieux qu'une. + +Ce disant, il avait retiré une cheville plantée dans un trou qui, allant +toujours se rétrécissant, permettait au regard, par un orifice à peu +près imperceptible sur le carré, de voir qui sonnait. + +--Non, ce n'est pas mon oncle. Celui-ci n'a pas la tournure ni la +chevelure grisonnante de mon cher parent, déclara Gontran au bout d'un +court examen. + +--Alors, qui est-ce? demanda la jeune femme après un soupir de +satisfaction qui prouva combien elle avait redouté que ce fût Fraimoulu. + +--Là-dessus, je ne saurais te renseigner, ma chérie, car notre +particulier ne montre que son dos... Il faut attendre qu'il me tourne +son visage. + +Et tout aussitôt: + +--Ah! voici sa figure! annonça Gontran. + +--Eh bien? demanda la blonde. + +--Non seulement je ne connais pas ce visiteur-là, mais il ne me souvient +pas avoir jamais vu sa tête. + +Et Gontran quitta son trou en disant: + +--Je crois que nous pouvons nous risquer à ouvrir. + +La blonde l'arrêta vivement. + +--Non, non, dit-elle avec frayeur. Si cet inconnu était un espion envoyé +par ton oncle? + +--Oh! oh! fit en riant Gontran, sais-tu ma bonne Henriette, que tu fais +un ogre de mon oncle qui, pour moi, n'a qu'un tort à ton égard... celui +de ne pas te connaître, car il t'aimerait? + +--Un vilain homme qui veut nous séparer! prononça la blonde avec des +larmes dans les yeux. + +--Nous séparer! Tu, tu, tu! Est-ce que je ne suis pas là pour m'y +opposer, ma bellotte? dit gentiment le jeune homme en étanchant les +larmes sous un baiser. + +Pendant ce dialogue à voix basse, le sonneur, de l'autre côté, s'était +impatienté. + +Drelin! din! din! répéta la sonnette avec un vacarme beaucoup plus +accentué. + +Immédiatement après, on entendit une voix mécontente qui grognait: + +--Que le diable étrangle le portier qui m'a fait inutilement grimper +cinq étages! + +--Voyons un peu la mine qu'il fait en maudissant le concierge, dit +Gontran qui remit son oeil au trou. + +Après quoi, tout bas à Henriette, qui s'était rapprochée pour qu'il lui +communiquât ses observations: + +--C'est un jeune homme, annonça-t-il... Le voici qui écrit au crayon +sur un feuillet qu'il a arraché de son carnet... il plie le papier... +Maintenant, il se baisse pour le glisser sous la porte... Voilà qui est +fait. + +Puis, retenant la blonde qui s'élançait déjà pour ramasser le papier: + +--Minute! chérie, dit-il; attendons au moins que ce monsieur soit parti. + +Ce fut seulement quand le bruit des pas s'était éteint dans la descente +de l'escalier que Gontran prit le papier. + +Il le lut à haute voix: + +«_Venu pour proposer une bonne affaire à M. Gontran Lambert.--Je +repasserai demain._ + + »_Signé:_ FRÉDÉRIC BAZART.» + +Ce nom éveilla la mémoire de Gontran. + +--Frédéric Bazart! répéta-t-il. N'est-ce pas ainsi que tous les +journaux, qui ont rendu compte du double crime, ont appelé celui qu'on +accusait d'avoir tué l'entrepreneur Bazart et sa femme? + +A ces mots, la belle blonde se mit à trembler et telle était la peur +bleue que lui inspirait l'oncle Fraimoulu, qu'elle bégaya: + +--Est-ce que ton oncle, pour nous séparer, songerait à me faire +assassiner? + + + + + XVII + + +L'accusation était si monstrueusement grotesque, que Gontran éclata de +rire en s'écriant: + +--Ah! tu n'y vas pas par quatre chemins à suspecter les gens, toi, ma +mignonne!... Je vois d'ici mon oncle se promenant avec un sac à la main +et arrêtant les passants pour leur demander: «Voulez-vous assassiner +la bonne amie de mon neveu? Je vais vous couvrir d'or.» Ah! non, va, ma +belle, détrompe-toi! Loin d'être aussi féroce que tu le supposes, mon +brave oncle Fraimoulu est le meilleur des hommes! + +--C'est qu'il doit être furieux contre moi à cause de ces dix mille +francs qu'il t'avait donnés pour rompre et que tu lui as renvoyés... Il +peut croire que c'est moi qui t'ai poussé à agir ainsi... et j'en suis +pourtant bien innocente puisque tu ne m'as tout conté qu'après avoir +rendu la somme. + +Le jeune homme prit entre ses mains la gracieuse tête d'Henriette, et, +en scandant sa phrase de baisers sur le front de la blonde, débita d'une +voix pleine de tendresse: + +--Rien ne nous séparera. Tu as été, tu es et tu seras toujours la +bien-aimée de mon coeur. + +--Oui, mais, à résister, tu perdras les bienfaits de M. Fraimoulu. + +--Baste! fit Gontran avec insouciance, les colères de l'oncle sont comme +les giboulées, violentes, mais de courte durée... Et puis, est-ce que +je n'ai pas trois mille livres de rente? Est-ce que je n'en touche pas +autant chez mon patron, l'architecte? N'est-ce pas plus que suffisant +pour vivre grandement à l'abri du besoin, surtout quand on a le bonheur +de posséder, comme moi, une petite femme bien économe et pas coquette +pour quatre sous?... Je n'ai que vingt-cinq ans, ma bellotte, l'âge où +l'on commence sa fortune. + +--Avec le mariage que t'aurait procuré ton oncle, tu aurais trouvé ta +fortune toute faite. + +--Ta, ta, ta! fit le jeune homme, en riant, cette fortune-là ne +vaudrait pas celle que je veux gagner moi-même, car je compte bientôt me +lancer... Je vais, avant peu, quitter mon architecte qui n'a plus rien +à m'apprendre. Alors, vogue la galère! J'espère que la Providence des +amoureux m'enverra des travaux. + +Cela dit, Gontran se pencha vers l'oreille d'Henriette pour ajouter en +faisant sa voix des plus tendres: + +--Et, alors aussi, s'il y a mariage, ce sera celui de l'architecte +débutant avec une gentille blonde adorée que tu connais. + +A cette promesse de mariage, la jeune femme pâlit et, après avoir secoué +la tête, murmura: + +--Jamais! + +--Hein! fit le jeune homme en se redressant à ce mot. + +--Ta maîtresse, tant qu'il te plaira, mon bon Gontran, mais ta femme +jamais! accentua Henriette d'un ton triste, mais résolu. + +--Et qui s'y opposerait? s'écria Gontran. + +La jeune femme fixa son amant dans les yeux, semblant attendre que, +de lui-même, il devinât l'obstacle qui s'opposait à son projet; puis, +contrainte à un aveu par le silence du jeune homme dont le regard +anxieux l'interrogeait, elle baissa la tête et, d'une voix navrée, +prononça ces deux mots: + +--Mon passé! + +A cette réponse, les deux bras de Gontran s'enlacèrent convulsivement +autour de la taille d'Henriette qu'il attira sur son sein et, en +couvrant de baisers frénétiques son doux visage ruisselant de larmes, il +s'écria avec le plus douloureux accent: + +--Ton passé, pauvre chérie! Mais je ne me souvenais plus de ce passé que +je croyais t'avoir fait oublier à force d'amour... Est-ce parce +qu'un misérable s'est rencontré sur ta route que ta vie doit être +perpétuellement condamnée à l'horrible amertume du souvenir? + +Comme la jeune femme, qui défaillait, s'était laissée tomber sur une +chaise, il se mit à ses genoux, en continuant d'une voix chaude de +tendresses infinies: + +--Je t'aime! je t'adore, mon Henriette, toi, dont j'ai su apprécier +l'amour, le dévouement, la loyauté! toi, dont je veux faire ma femme, +car je ne saurais donner mon nom à nulle autre qui m'inspirerait une +estime plus profonde! + +Puis, d'un ton de doux reproche: + +--Oh! la vilaine, qui se refuse au bonheur! qui dit aimer son Gontran +et ne paraît pas se douter du désespoir cruel où me plongerait +l'impossibilité de pouvoir t'associer à mes projets d'avenir heureux! +Oh! oh! oui, la vilaine, que je déteste! + +Ce disant, il l'embrassait à pleines lèvres, tout frémissant d'une +passion sincère. + +Ensuite, en souriant: + +--Allons, gentille coupable, faites une de vos belles risettes... et on +vous pardonnera, dit-il d'un ton suppliant: + +Tant de confiance et d'amour rayonnait sur le visage du jeune homme +que sa maîtresse sentit se fondre sa résistance à croire au bonheur de +l'avenir. + +Un sourire encore un peu triste parut sur sa bouche: + +--Oui, mais ton oncle? objecta-t-elle encore timidement. + +--Eh bien! quoi, mignonne? Mon oncle, on le domptera, on le musellera, +on le forcera à rentrer ses dents et à montrer ce qu'il est sous son +apparence grondeuse, c'est-à-dire la crème des hommes et la pâte des +oncles, riposta Gontran retrouvant sa gaieté. + +--Voilà quinze jours qu'il n'a plus reparu. + +--Dame! fit le jeune homme, monter cinq étages, quand on a la +cinquantaine et du ventre, pour sonner devant une porte fermée, avoue +que cela n'encourage pas à revenir tous les quarts d'heure. + +--Tu devrais aller le voir, conseilla Henriette. + +--Tu le veux? + +--Oui, mais... dit en riant la blonde qui avait oublié son chagrin. + +--Mais... quoi? + +--N'accepte pas ses dix mille francs. + +--Henriette, je te condamne à un baiser pour avoir rappelé ce souvenir, +dit Gontran avec une sévérité feinte. + +Il tendit sa joue et ajouta de sa grosse voix: + +--Condamnée, payez votre amende. + +Et quand la condamnée eut payé son amende qu'il lui remboursa aussitôt +double, il reprit: + +--Puisque tu l'exiges, je vais voir l'oncle. + +--Surtout évite bien d'irriter sa colère, recommanda Henriette. + +--Sois donc tranquille. L'oncle, je le répète, n'est pas un tigre... Et, +fût-il un tigre, je m'engage à te l'amener un jour en le conduisant au +bout d'une faveur rose. + +--Quinze jours sans te donner de ses nouvelles n'est-ce pas une preuve +qu'il boude? + +Un souvenir vint à Gontran qui se frappa le front en s'écriant: + +--J'y suis! La dernière fois que j'ai vu mon oncle, il pensait à +s'installer dans un local plus vaste. Si nous ne l'avons pas vu +depuis quinze jours, c'est qu'il a été absorbé par les tracas de +son emménagement et, surtout, par le souci de trouver une bonne +cuisinière... Ah! si tu l'avais écouté me parlant de la cuisinière qu'il +désire! «Une cuisinière dont les plats allécheront les anges du ciel», +me disait-il en se promenant la langue sur les lèvres. + +--Pars vite! commanda Henriette en tendant son front au baiser d'adieu. + +Gontran avait dit vrai. Quinze jours s'étaient passés depuis que +Fraimoulu était venu sonner chez son neveu. + +--Monsieur Gontran, votre oncle habite, à présent, au second étage sur +le devant. Vous arrivez bien, car on pend aujourd'hui la crémaillère. +Il y a un festin à tout casser. Ma femme est là-haut pour leur prêter +la main, dit le concierge à Gontran lorsqu'il arriva à la maison de son +oncle. + +Sur ce renseignement, le neveu monta chez Fraimoulu où la porte lui fut +ouverte par la concierge qui «prêtait la main», suivant l'expression de +son époux. + +En voyant entrer son neveu dans le cabinet où, la plume à la main, il se +tenait devant son bureau, Fraimoulu s'écria vivement: + +--Par Dieu! mon garçon, vous tombez bien à propos, toi et ta belle +écriture! Tiens, prends ma place à ce bureau. Il s'agit de me copier à +plusieurs exemplaires le menu que je vais te dicter. + +--Avec plaisir, mon oncle, dit le jeune homme en s'asseyant devant le +bureau où l'attendaient une douzaine de cartons à encadrement gaufré. + +L'oncle, son original de menu en main, se mit aussitôt à dicter: + +POTAGES: _Au lait lié,--aux laitues purée de navet,--à la bisque._ + +--Bigre! fit Gontran en écrivant, trois potages! Vous allez bien, mon +oncle. + +--Attends un peu la suite, tu vas voir. Je veux épater Ducanif, M. +Grandvivier et Cabillaud père, qui sont de mes convives. Ils verront que +leurs Cydalise, Clarisse et Héloïse ne sont que de la Saint-Jean à côté +de ma Nadèje. + +--C'est votre nouvelle cuisinière qui porte ce nom russe? + +--Elle sort de chez le prince Krapouskoff qui, m'a-t-on dit, a dépensé +plus de deux cent mille francs pour lui faire apprendre la cuisine dans +toutes les capitales d'Europe. + +--Et qui vous a dit ça? + +--Ma fruitière, qui me l'a procurée. Nadèje est une encyclopédie +culinaire. + +Et Fraimoulu reprit sa dictée: + +RELEVÉS: _Dalle de saumon génoise.--Brochet à l'indienne.--Cromeski de +maquereaux au beurre de Montpellier._ + +Pendant que le neveu écrivait, l'oncle reprit: + +--Figure-toi qu'elle arrive directement de Russie. Je l'ai pincée, pour +ainsi dire, à sa descente de wagon. J'ai même été obligé de lui avancer +six louis pour dégager ses malles qu'elle avait expédiées en avant et +qui l'attendaient à la consigne... + +Il s'interrompit pour revenir à son menu. + +ENTRÉES: _Côtelettes de mauviettes.--Boudin de faisan au +suprême.--Filets de volailles à la Singara.--Chartreuse d'ailerons de +dindon._ + +Mais Fraimoulu était si fier de son cordon bleu qu'il étouffait à n'en +pas parler. Il oublia donc le menu pour reprendre: + +--Pour dégager ses malles, Nadèje comptait sur l'avance que devait lui +faire le Président du Sénat chez qui elle allait entrer... car ce n'est +ni plus ni moins qu'au Président du Sénat que je l'ai enlevée... Pour +l'attacher à mon service et qu'elle n'allât pas chez le président j'ai +procédé généreusement... A titre de denier à Dieu, je lui ai fait cadeau +de deux mois d'appointements... Douze louis! + +--Douze et six pour les malles, dix-huit, compta tout haut le neveu. + +Fraimoulu revint à sa dictée. + +--Nous continuons les Entrées, dit-il. _Aspic d'amourettes.--Pain de +volailles garni._--C'est tout. Passons à présent aux Rôtis. + +--Saperlotte! fit Gontran moqueur. Savez-vous, mon oncle, que vos +invités ne risqueront pas de se faire arrêter pour avoir, en sortant +de votre table, volé un petit pain chez un boulanger?... Quel +balthazar!!!... Et c'est vous qui avez trouvé tous ces plats-là? + +--Non, ce menu est de la composition de Nadèje. + +--Ça doit coûter gros. + +--J'ai remis ce matin à Nadèje vingt louis pour faire sa halle. + +--Dix-huit et vingt, trente-huit, additionna encore le neveu. + +Et reprenant: + +--Alors la cuisine, en ce moment, flambe de tous ses fourneaux? Ce doit +être un beau spectacle à aller voir, proposa-t-il, curieux qu'il était +de connaître le grand cordon bleu russe. + +--Impossible! dit sèchement Fraimoulu. + +--Parce que? + +--Nadèje a fait la condition _sine qua non_ de son entrée chez moi +qu'on la laisserait seule à ses savantes compositions, qu'elle ne serait +troublée dans son travail par nul profane... pas même moi... Elle craint +un visiteur qui lui volerait ses recettes... Elle s'est donc enfermée +dans sa cuisine qui, à l'heure dite, s'ouvrira pour le transport des +plats sur la table... Tu le vois, il m'est impossible d'aller contre +la foi jurée. Nadèje est capricieuse comme tous les grands artistes. +Inclinons-nous donc sans... + +La phrase de Fraimoulu lui fut coupée par un retentissant tintamarre de +vaisselle cassée. + +--En voici un qui a gagné largement sa journée, pensa le neveu. + +Ensuite, à haute voix, il demanda: + +--Est-ce que Nadèje prépare un fricot à l'éclat de vaisselle! + +--Non; ça, c'est mon nouveau domestique. + +--Fourni aussi par la fruitière? + +--Non, il m'a été procuré par mon boulanger qui m'a affirmé que, dans +son genre, il était une perle. + +--J'aurais cru qu'il venait de votre marchand de vaisselle, moi. + +--Tu comprends qu'il me fallait quelqu'un pour servir à table... pour +me coiffer... pour me raser... Pietro--il s'appelle Pietro, mais il est +Auvergnat--Pietro a la main un peu lourde, mais il se la fera légère +dans la pratique de son nouveau métier. + +--Que faisait-il donc avant d'être appelé à vous raser? + +--Il était paveur. + +Il faut croire que rien n'est plus faux que le dicton: «Un homme +averti en vaut deux», puisque Fraimoulu, averti par Ducanif du genre +de domestiques que procurent les fournisseurs, était si sincèrement +enchanté de s'être adressé, pour monter sa maison, à son boulanger et +à sa fruitière... Nadèje, un phénomène! Pietro, une perle! C'était, du +premier coup, avoir eu la main prodigieusement heureuse. + +--Ces gens-là vieilliront avec moi. On dit que la race des bons +serviteurs a disparu: erreur! Ce sont les maîtres qui manquent de nez +pour les découvrir, disait-il à son neveu d'un air grave. + +--Alors, vous, mon oncle, vous avez eu du nez? demanda Gontran qui +doutait qu'à planter des radis on récoltât des truffes. + +--Tu verras Nadèje, tu verras Pietro; je ne te dis que ça. + +--Si je n'ai pas encore vu Pietro, je l'ai déjà entendu. + +--Tais-toi donc, mauvais plaisant! Pour quelques méchantes assiettes +cassées!... Je te le répète, Pietro a la main lourde... il se la fera +légère à la longue, voilà tout. + +--Je n'ai pas de conseil à vous donner; mais, en attendant, moi, à votre +place, pour les débuts de Pietro comme barbier, je commencerais par lui +faire raser mon portier pendant un an ou deux, débita Gontran sans rire. + +Mais Fraimoulu secoua la tête en homme qui dédaigne de répondre à des +balivernes. + +--Quant à Nadèje, reprit le neveu, je ne l'ai ni vue ni entendue. +J'avoue même que j'ai grand appétit de la connaître... du moins ses +oeuvres. + +--Dans une demi-heure, tu les dégusteras, promit l'oncle après avoir +regardé la pendule. + +--Sera-t-elle exacte? + +--Toujours sur le point! m'a dit la fruitière. Il paraît qu'en Russie, +chez le prince Krapouskoff, c'était sur l'exactitude de Nadèje qu'on +réglait les pendules. + +--Moi, ce que j'en dis, c'est parce que j'ai faim... Il ne faut pas +remonter jusqu'avant la grande Révolution pour trouver des cuisinières +qui ne soient pas à l'heure. + +--Avec Nadèje, n'aie pas ce souci. A sept heures précises, elle ouvrira +la porte de sa cuisine. Alors les productions de ce génie culinaire nous +seront apportées sur la table par Pietro. + +--Bigre! Pourvu que le paveur auvergnat ait la main plus heureuse avec +les plats qu'avec les assiettes!!! lâcha Gontran qui s'amusait de la +confiance de son oncle. + +Aussi revint-il à Nadèje. + +--Et toujours, reprit-il, vous respecterez la condition de ne pas entrer +dans la cuisine quand votre cordon bleu sera à ses fourneaux? + +--Qui veut la fin veut les moyens. Je veux manger de bons morceaux, je +dois donc laisser qu'on me les apprête dans ce que l'on peut appeller +le silence du cabinet... Je te le redis, les grands artistes ont leurs +fantaisies... Je me suis laissé affirmer que Sardou avait écrit ses +meilleures pièces enfermé dans une cave. + +Et, sur ce renseignement, Fraimoulu reprit la dictée de son menu à +Gontran. + +Tout était terminé quand apparut le premier convive. C'était le lecteur +Cabillaud père, l'homme à la verrue. Il arrivait le bec enfariné par +le billet d'invitation qui lui avait annoncé le début de Nadèje... +«la célèbre Nadèje que le Président du Sénat voulait s'attacher à prix +d'or!» disait ledit billet d'invitation. + +Cabillaud père avait été trop fier de sa cuisinière Clarisse devant +Fraimoulu pour que l'heureux maître de l'illustre Nadèje ne se vengeât +pas un peu. + +--Chez le prince Krapouskoff, elle daignait quelquefois confectionner le +soufflé d'andouilles pour les chiens de ce noble Russe, lâcha Athanase, +sachant que le soufflé d'andouilles était le triomphe de Clarisse. + +Après le docteur à la verrue vint Camuflet. + +Depuis quinze jours que lui était arrivée l'aventure de se trouver +enfermé chez le baron de Walhofer, le triple veuf, autrefois si jovial, +était devenu grave et inquiet. + +Après l'avoir présenté à Cabillaud père, le premier soin de Fraimoulu +fut de demander à l'homme aux trois belles-mères: + +--Vos dames vont bien? + +--Trop bien! répondit Camuflet d'une voix pleine de sous-entendus et en +clignant l'oeil autour duquel une teinte d'un jaune affaibli rappelait +encore le pochon reçu. + +Fraimoulu avait invité le petit homme par égard pour son nouveau +locataire, M. Grandvivier, qu'il voulait attirer à sa table; car, depuis +une semaine, le magistrat avait quitté la rue de Turenne pour venir +s'installer dans la maison d'Athanase où il occupait, on le sait, +l'appartement situé au-dessus de celui du propriétaire. + +--Je descends de chez M. Grandvivier qui ne tardera pas à me suivre. Il +m'a chargé de l'annoncer, déclara Camuflet. + +--Je n'ai risqué mon invitation à votre ami, notre digne magistrat, +qu'en apprenant qu'il était délivré de l'instruction sur la mort de +votre ex-associé, M. Bazart, dit Fraimoulu. + +--Oui, le suicide de mon ancien copain ayant été prouvé, voici déjà une +dizaine de jours qu'une ordonnance de non-lieu a remis en liberté le +jeune homme prévenu de l'assassinat de Bazart. + +--Le neveu du défunt, je crois? + +--Son neveu et son héritier. Car, du moment qu'il a été reconnu +innocent, il hérite la fortune de son oncle, en vertu d'un testament que +Bazart avait écrit quelques heures avant de se tuer... Cinquante mille +livres de rente environ. + +Occupé qu'il était à transcrire ses menus, Gontran avait dressé +l'oreille en entendant parler de celui qui, dans la journée, était venu +sonner chez lui et qui, après trois carillons inutiles, avait glissé +sous la porte l'écrit par lequel il annonçait son retour pour le +lendemain afin de proposer une bonne affaire. + +Cependant le dialogue s'était poursuivi. + +--Cinquante mille livres de rente! répéta Fraimoulu. Par malheur, +cette fortune fondra vite entre les mains de ce garçon auquel, s'il me +souvient bien, sa dissipation et son inconduite ont valu le nom de la +Godaille. + +--Voilà qui vous trompe, dit Camuflet. Est-ce que l'épreuve par laquelle +il vient de passer a été une leçon pour lui? Je ne sais, mais la vérité +est que le jeune homme est transformé. Quand la fortune de son oncle +lui donnerait le moyen de vivre à rien faire, il parle, au contraire, +de consacrer sa vie à je ne sais quel but... Je tiens ces détails de M. +Grandvivier, que, ce matin même, Frédéric Bazart est venu voir pour +le remercier de sa liberté rendue et, en même temps, lui demander des +conseils sur son nouveau plan de conduite. + +La conversation fut interrompue par Cabillaud père. En homme dont la +gourmandise s'impatientait, le porteur de verrue avait déjà consulté +deux fois la pendule. Il s'en fallait encore de vingt minutes qu'il fût +l'instant de se mettre à table. + +Pendant que Camuflet et Fraimoulu avaient causé sur la Godaille, le +docteur s'était adroitement échappé pour aller faire un petit tour +d'inspection à la cuisine. Mais en plus qu'il s'était cassé le nez sur +la porte fermée par Nadèje, il avait été accosté par Pietro, l'Auvergnat +paveur. Dans un langage qui, comme sa main, avait aussi besoin de se +faire à la longue, le valet de chambre débutant lui avait lâché cette +phrase: + +--Qu'est-ce que vous me fouchez là? Si vous voulez pas que je vous fache +dancher, fouchez-moi le camp au salon attendre la choupe. + +De sorte que le gourmand docteur était revenu fort penaud, alors que +le triple veuf et Athanase causaient encore de la Godaille. Et comme +la pendule lui avait annoncé vingt minutes avant la «choupe», il avait +interrompu l'entretien par cette question: + +--Serons-nous nombreux à table? + +--Huit, le nombre voulu. Plus que les Grâces et moins que les Muses, +annonça Fraimoulu qui possédait ses classiques de la table. Rendant à +mon ami Ducanif un dîner qu'il m'a dernièrement offert, j'ai cru lui +être agréable en invitant aussi les deux convives que j'avais rencontrés +à sa table; votre fils Gustave et un baron de Valhofer... Joignez à +ces messieurs mon nouveau locataire M. Grandvivier, et nous quatre ici +présents, voilà ce nombre huit qui... + +La parole fut coupée à Athanase par le vacarme d'un nouveau lot +d'assiettes brisées, dans la salle à manger, par Pietro, qui continuait +à se faire la main. + +--J'en suis toujours pour mon conseil au sujet des débuts de Pietro +comme barbier. Pendant une année ou deux, qu'il commence par raser votre +concierge, souffla Gontran à son oncle. + +Un coup de sonnette se fit entendre. + +--Voilà Ducanif et ses amis, annonça Fraimoulu qui, au bruit de pas +nombreux dans l'antichambre, devinait la prochaine apparition de +plusieurs invités. + +Puis, en maître de maison qui songe à mettre ses convives à l'aise par +une présentation, il se pencha vers Camuflet. + +--Connaissez-vous ces messieurs? demanda-t-il. + +--Aucun, dit le triple veuf. + +C'était, en effet, Ducanif et ses amis qui ne tardèrent pas à faire leur +entrée. + +--M. Camuflet, annonça Fraimoulu aux arrivants. + +Puis successivement: + +--M. Ducanif, dit-il au petit homme. + +Un fait incontestable était que, quinze jours auparavant, Ducanif et +Camuflet s'étaient rencontrés nez à nez et d'assez drôle façon dans le +logis du baron. Il n'y eut pourtant dans le salut échangé entre les deux +présentés, que la froideur de gens qui se trouvent pour la première fois +en présence. + +--M. le docteur Gustave Cabillaud, continua Athanase. + +Camuflet s'inclina, sans rien qui trahît une impression quelconque +devant Gustave. + +--C'est celui que j'ai enfermé chez le baron, quand il écoutait Héloïse +et Walhofer causant sur le carré, pensa le docteur en rendant le salut. + +Comme il s'était redressé avant que Camuflet eût complètement relevé sa +tête qui saluait, il enveloppa le triple veuf d'un regard sinistre en +disant: + +--Si c'est lui qui a trouvé la lettre, qu'en a-t-il fait? L'a-t-il +rendue au baron? Pourquoi Walhofer, qui aurait dû, déjà, vingt fois, +s'apercevoir du tour, n'en souffle-t-il mot? + +Et il céda la place au baron, guettant en dessous la physionomie des +deux hommes, pendant cette troisième présentation faite par Fraimoulu. + +Le baron eut une brusque et sèche inclinaison de tête. Néanmoins, si +court qu'eût été le geste, Walhofer, avant qu'il eût relevé le front, +avait eu, sur les lèvres, un imperceptible sourire moqueur. + +Quant à Camuflet, il est probable que, pour voir les traits du Belge, +il n'avait plus retrouvé l'occasion dont il avait été privé quand on +l'avait aveuglé avec un tapis de table et mis sous clé chez le baron, +car d'un prompt coup d'oeil il dévisagea l'individu aux longues +moustaches. + +--C'est le portrait tout craché du Tombeur-des-Crânes, pensa-t-il en +comparant, dans sa mémoire, le baron avec le jeune homme qu'il avait +vu fumer sa pipe à la fenêtre prenant vue sur le jardin de la dernière +demeure de M. Grandvivier. + +Son devoir de maître étant accompli, Fraimoulu prononça: + +--Là! maintenant, il ne nous manque plus que M. Grandvivier. + +--Eh! eh! se dit Gustave qui, au moment où le nom du juge avait été +prononcé, se trouvait, bien par hasard, avoir son regard tourné vers le +baron. + +Il lui avait semblé, quand on avait nommé le magistrat, qu'un nuage +rapide avait passé sur le front du Belge. + +Au nom du juge, Cabillaud père, le doigt tendu vers la pendule, s'était +écrié: + +--Alors il faut que le magistrat se dépêche fièrement, s'il veut arriver +à l'heure. + +En effet, l'aiguille marquait sept heures. + +Et, tout aussitôt, la pendule fit entendre lentement sa sonnerie. + +--Accordons les cinq minutes de grâce, proposa Fraimoulu. + +--La peste soit du lambin! grommela Cabillaud père qui ne plaisantait +pas avec une seule minute de retard quand il s'agissait de nourriture. + +Tenant à la main ses menus pour les distribuer, tout à l'heure, sur +la table, Gontran s'était approché de son oncle pour lui souffler à +l'oreille: + +--Sept heures! A ce moment, Nadèje doit avoir ouvert la porte de sa +cuisine à Pietro. + +--Ne t'ai-je pas dit que, chez le prince Krapouskoff, c'était sur +l'exactitude de Nadèje qu'on réglait les pendules? + +Les cinq minutes s'écoulèrent, puis cinq autres encore, sans que M. +Grandvivier eût paru. + +Alors, comme les invités faisaient silence, on entendit résonner un +grand coup. + +Ensuite un second. + +Enfin un troisième. + +--Tiens! souffla Gontran à son oncle, vous avez donc changé la coutume +de faire annoncer de vive voix que le potage était servi? Vous préférez +l'usage du théâtre où trois coups avertissent qu'on va commencer. + +A ce moment, la porte s'ouvrit. + +C'était Pietro, bouche béante, oeil hébété, visage empreint d'une +surprise immense. + +L'Auvergne n'avait vraiment pas de chance! De tous ses naturels, elle +n'en possédait vraisemblablement qu'un seul du doux nom de Pietro et +celui-là était un idiot... Il fallait, du moins, le juger tel à voir +l'air profondément stupide avec lequel il regardait les invités. + +Fraimoulu prit son air grave et sa voix sévère: + +--Est-ce ainsi, Pietro, qu'on vient annoncer que le potage est servi? +prononça-t-il. + +--La choupe! la choupe! C'hest de la soupe que vous parla? dit le paveur +se décidant à répondre. + +Il éclata de rire en se tenant le ventre à deux mains, et quand sa +gaieté, qui retombait en pluie sur les convives, se fut un peu éteinte, +il reprit: + +--La choupe! Si c'hest celle-là que vous mangea, je veux être +estranguia! + +Et il tourna le dos en criant: + +--Venez la voir, votre choupe! + +Fraimoulu en tête, on se précipita sur les pas de Pietro, chacun +pressentant quelque drame menaçant son appétit. + +On eut alors le mot des trois coups entendus. Ils provenaient de la +porte de la cuisine, enfoncée par Pietro quand, à sept heures précises, +il n'avait pas vu la communication s'ouvrir sous la main de la +ponctuelle Nadèje. Le vigoureux paveur avait fait merveille. En trois +coups de poing, il avait crevé les trois panneaux. + +La cuisine était déserte! + +Nul plat préparé n'apparaissait; aucune provision ne se voyait sur le +buffet, attendant son tour de cuisson. + +Seule, une marmite apparaissait sur un fourneau dont la cendre blanche +attestait un feu éteint depuis longtemps. + +Et quand Fraimoulu souleva la couverture de cette marmite, son étrange +contenu apparut à tous les invités. + +A demi plein d'eau, ce récipient renfermait, bien plié, le tablier de +cuisinier de Nadèje qui, par dérision, y avait joint l'assortiment de +légumes qui accompagnent la cuisson du pot-au-feu. + +Après avoir trouvé cette nouvelle façon de «rendre son tablier», +l'ex-cuisinière du prince Krapouskoff devait avoir décampé depuis trois +heures au moins. + +--Refait! prononça lugubrement Fraimoulu qui, pas une seconde, n'eut +l'idée d'envoyer chez le Président du Sénat pour savoir si Nadèje +n'avait pas cherché une nouvelle place chez ce haut dignitaire. + +--Bien que rare, ce genre de pot-au-feu revient cher, pensa Gontran +au souvenir des trente-huit louis que la voleuse avait soutirés à son +oncle. + +Il était sans pitié, ce cher neveu, car, malgré le désastre qui +accablait Athanase, il s'approcha de lui pour demander tout bas: + +--Est-il toujours utile de placer mes menus sur la table? + +Fraimoulu, on le comprend de reste, n'était pas à la plaisanterie. Avoir +eu la prétention d'humilier les maîtres d'Héloïse, Clarisse et Cydalise +par les débuts du cordon bleu russe qui avait étudié son art dans +toutes les capitales d'Europe, et n'avoir à offrir à ses convives +qu'un bouillon de tablier de cuisine, c'était à s'arracher le nez du +désespoir! + +Il pouvait, à la vérité, se dire que Pietro lui restait, mais, ingrat +envers la Providence qui lui avait laissé cette fiche de consolation, il +hurla avec une rage indicible: + +--Que le diable étouffe la satanée mère Chandernac, ma fruitière, qui +m'a procuré cette voleuse!!! Je la danse de mes trente-huit louis!!! + +En sa qualité d'ancien placeur récemment sorti des affaires, Ducanif +avait la mémoire encore fraîche de bien des renseignements. + +--Ah! c'est la Chandernac qui vous l'a procurée? dit-il. Alors je la +connais, votre Nadèje. Une grande rousse, avec une tache dans l'oeil et +une lentille sur le menton, n'est-ce pas? + +--Précisément. + +--Il y a gros à parier qu'elle a filé parce qu'elle a appris que je +serais de vos convives. Elle savait que je démolirais les balançoires du +prince Krapouskoff... Ah! c'est une jolie rouleuse que cette fille qui, +de son vrai nom, se nomme Adèle! + +--La Chandernac me l'avait tant recommandée! «Prenez ma tête si je vous +trompe», me disait-elle. + +--La Chandernac est la tante de cette fille. Elle lui a déjà procuré +vingt places où elle n'a pas fait long feu. La seule maison où elle +aurait chance de rester serait une maison de détention... Vous n'êtes +pas le premier à qui elle ait joué le tour! + +Ce disant, un souvenir revint à Ducanif qui, après avoir souri, +continua: + +--Dans le nombre des exploits d'Adèle, j'en connais de bien drôles. +Tenez, je vais vous en conter un. + +La veuve de Scarron, dit l'histoire, faute de monnaie, eut souvent +à remplacer le rôti par un joyeux ou intéressant récit fait à ses +convives. Mais les convives en question, au moment dudit récit, +s'étaient déjà mis, si peu que ce fût, quelque chose dans l'estomac, car +le rôti n'arrive pas d'emblée au début d'un repas. La preuve en est +que «ventre affamé n'ayant pas d'oreilles», les invités de la Scarron +n'auraient pu écouter le récit, si leurs ventres n'avaient pas déjà reçu +un acompte. + +Mais il n'en était pas de même pour les convives de Fraimoulu. Ils +étaient à jeun, complètement à jeun. + +Delà vint donc que Gontran fut sage en avançant la proposition suivante: + +--Si nous faisions précéder l'histoire sur Adèle d'une soupe à l'oignon +que nous ferait la portière et de deux douzaines de côtelettes aux +cornichons que Pietro irait commander chez le charcutier? + +Mais ce notable changement introduit dans le menu n'était pas du goût +de l'affamé et gourmand Cabillaud père, auquel les cornichons ne +réussissaient pas. Il est si vrai que la faim rend féroce, qu'il y eut +une intonation de raillerie amère dans la voix de l'homme à la verrue +quand il fit cette remarque: + +--Monsieur Grandvivier, lui, a eu le bon nez de ne pas venir. + +C'était vrai. Le juge n'était pas là. Dans l'émotion du désastre, on +avait oublié ce huitième convive manquant à l'appel. Pourquoi cette +absence qu'aucun mot d'excuse n'était venu justifier? La distance à +parcourir ne pouvait atténuer cette impolitesse, puisque c'était la +simple affaire d'un étage à descendre. + +Surexcité par les borborygmes qui grondaient dans son estomac aux abois, +Cabillaud père, toujours impitoyable pour la mésaventure d'un ami, avait +continué: + +--Oui, il a eu bon nez, le juge!... Un de ces nez qui flairent les +mystifications! + +Une mystification! Supposer que Fraimoulu avait voulu se jouer de ses +invités!!! + +Devant cet affront, Athanase se redressa superbe. + +--En attendant l'heure de ma revanche, dit-il, permettez-moi, messieurs, +de vous conduire, ce soir, au café Anglais. + +Entraînant à sa suite son monde, calmé par ces bonnes paroles, Fraimoulu +allait sortir de la cuisine quand, sur son passage, se plaça Pietro qui +disait: + +--Nous chommes chauvés! Pas bejoin de chortir pour chiqua la +ratatouille, fouchtra! + +Et le valet de chambre, qui rappelait si peu les Lafleur et les +Bourguignon ou Comtois du dix-huitième siècle, se mit à danser une +bourrée devant les convives stupéfaits, en hurlant: + +--Nous chommes sauvas! + +Après quoi, il se retourna pour crier: + +--Viens ichi, toi, conter ta choje à ces messieurs. + +A cet appel, on vit, derrière l'Auvergnat, apparaître un vieux +domestique à tenue correcte qui, après s'être respectueusement incliné, +commença: + +--M. Grandvivier, mon maître, m'envoie à M. Fraimoulu pour... + +--... Pour s'excuser de ne pouvoir être des miens ce soir? interrompit +Athanase. + +Le valet secoua négativement la tête. + +--Non, dit-il, pour vous prier, vous et vos amis, d'accepter son +dîner. Ayant appris votre mésaventure, il serait heureux de vous tirer +d'embarras... En conséquence, il a fait improviser par Cydalise un repas +pour lequel il réclame toute votre indulgence. + +Et, pour donner le branle aux hésitants et entraîner son monde, le valet +salua encore et annonça: + +--Ces messieurs sont servis! + +--Vite, à la choupe! à la choupe! beugla Pietro lui venant à la +rescousse. + +Un mouton suffit pour entraîner tout le troupeau, dit-on. Ce mouton fut +Cabillaud père qui s'écria avec empressement: + +--J'accepte! + +--Au fait, pourquoi pas? souffla Gontran à son oncle pour le décider. + +--J'accepte, dit le pauvre Fraimoulu avec cette résignation fière d'un +grand capitaine vaincu rendant son épée. + +--Nous acceptons, ajoutèrent les autres après cette déclaration de leur +chef de file. + +A la file, on rentra dans l'appartement pour prendre la route du logis +de M. Grandvivier. + +En passant par la salle à manger, Fraimoulu poussa un soupir de +désespoir devant sa table où n'apparaissaient que les petits pains. + +--Chi mochieur le veut, j'enverrai ces petits pains au pays, à mon vieux +père, proposa Pietro. + +--Oui, dit généreusement Fraimoulu qui, pour tout au monde, n'aurait pas +mangé du pain rassis. + +Cependant, Fraimoulu en tête, le groupe avait gagné l'escalier qu'il se +mit à monter. + +Le dernier qui venait à la suite était le baron Walhofer. + +Au milieu de l'étage, il s'arrêta, semblant se consulter. Son oeil +était fixe, son front plissé, ses lèvres un peu tremblantes, bref, la +physionomie de quelqu'un qui se sait marcher à un danger. + +Au moment d'entrer chez le juge, Camuflet qui, le dernier avant le +baron, fermait la marche, se retourna pour voir s'il était suivi par le +jeune homme. + +En l'apercevant, arrêté sous le bec de gaz de l'escalier qui l'éclairait +pleinement, le triple veuf murmura: + +--C'est bien le portrait tout craché du Tombeur-de-Crânes. + +A ce moment, le baron se secouait comme pour se débarrasser de sa +dernière hésitation et reprenait sa montée en se disant: + +--Après tout, il ne m'a jamais vu! + +Et, sur les pas de Camuflet, il entra chez le juge. + + + + + XVIII + + +M. Grandvivier attendait les arrivants dans son salon où, en quelques +mots, il les remercia d'avoir bien voulu accepter son invitation. + +Par sa cuisinière Cydalise qui, de longue date, connaissait la prétendue +Nadèje, il avait été prévenu qu'il fallait s'attendre à quelque vilain +tour de la part de cette drôlesse. + +Alors il s'était mis en mesure de venir en aide à son propriétaire, si +les pressentiments de Cydalise se trouvaient justifiés. De là ce dîner +d'en cas qu'il avait fait préparer. + +Après ces explications données, il acquiesça à la demande de Fraimoulu +qui tenait à lui présenter les convives de raccroc qu'il amenait. + +--M. le baron de Walhofer, annonça Athanase en débutant par le jeune +homme. + +Le juge s'inclina, faisant à son invité mine autant gracieuse que le +permettait son visage sévère. + +--J'avais raison, il ne me connaît pas, pensa le baron en cédant la +place aux autres présentations de Fraimoulu. + +Cinq minutes après, on était à table. + +Si improvisé que fût ce dîner, il était excellent. Cydalise s'était +surpassée. + +--Ouf! je suis dans la place! pensait joyeusement le baron de Walhofer +en lampant un verre de chambertin de bonne date. + +Tout en se promenant autour de la table pour veiller aux besoins des +convives, le regard de M. Grandvivier s'était arrêté une seconde sur le +baron. + +--De lui-même, le misérable est venu se mettre sous ma main! pensa le +juge dont personne n'eût pu soupçonner la haine qui grondait en son +coeur. + +On n'était pas encore à moitié du repas et déjà la société était de si +joyeuse humeur, que Gontran se permit de dire: + +--Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif de placer son +histoire sur Adèle... la fausse Nadèje. + +--Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire d'un des exploits +d'Adèle, la fausse Nadèje! cria-t-on en choeur. + +Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille. + +--Je commence, dit-il. + +Mais il en fut empêché par Cabillaud père qui, le menton luisant de +graisse, s'écriait en savourant un plat de crêtes de coq: + +--Quelle sauce! quelle sauce! Je ferais le pari de manger mes bottes à +cette sauce-là! + +--Oh! vous seriez bien attrapé si le pari était tenu! ricana Camuflet. + +--Bah! bah! fit le gourmand docteur. Après tout, je tiendrais de +famille. Mon grand-père a bien mangé un soulier... C'est une histoire de +table. Voulez-vous que je vous la conte? + +--L'aventure d'Adèle viendra plus tard. Je cède mon tour de parole, dit +Ducanif. + +--En 1802, commença Cabillaud père, le théâtre de Bordeaux possédait +une actrice du nom de Lanlaire qui était au mieux avec la plus haute +autorité militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant protégée, +s'en donnait-elle à son aise avec le parterre qui un beau jour se fâcha +tout rouge et siffla à outrance. L'autorité militaire fit expulser les +siffleurs. + +Le lendemain, tout le public était enrhumé. Dès que l'actrice voulait +parler, on éternuait en masse. L'autorité militaire envoya une trentaine +des enrhumés passer la nuit en prison. + +Vous jugez si le parterre était furieux! Tant furieux que, le +surlendemain, quand Lanlaire entra en scène, le nez lui fut écrasé par +un soulier que lui décocha un spectateur qui l'avait retiré de son pied. +L'autorité militaire fit cerner le théâtre et ne laissa qu'une seule +issue par laquelle les spectateurs, un à un, durent défiler devant +ladite autorité. Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier; +le deuxième aussi; le troisième pareillement; enfin tout le public +n'avait plus qu'un pied chaussé. Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure +la fit rire et le lendemain, elle adressa ses excuses au public. Dès ce +jour, tout alla bien. + + * * * * * + +Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu un mot de l'histoire +de l'homme à la verrue. + +Tous avaient l'air d'écouter, mais leur attention était ailleurs. + +Fraimoulu songeait à prendre une éclatante revanche de son dîner manqué. +Il remuerait ciel et terre, mais il trouverait le cordon bleu qui +réparerait son échec. + +Camuflet, placé en face du baron, par conséquent à même de bien le +dévisager, ne cessait de se répéter: + +--C'est à croire que le Tombeur-des-Crânes et le baron ne font qu'un. + +Si son attention n'eût été concentrée sur M. de Walhofer, Camuflet se +serait aperçu du regard dont le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se +disait: + +--Est-ce cet imbécile, que j'avais enfermé chez le baron, qui possède la +lettre perdue par moi après l'avoir volée? Est-ce le baron qui cache son +jeu? L'a-t-il lui-même trouvée? + +Car Gustave vivait dans une double angoisse résultant de deux problèmes +qui se présentaient sans cesse à son esprit: le baron, qui aurait dû +s'apercevoir du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et rien, dans +sa conversation que Gustave avait adroitement dirigée sur ce point, +n'indiquait qu'à sa rentrée chez lui il eût trouvé le prisonnier que +l'amant d'Héloïse avait enfermé à double tour. + +--Pour avoir voulu nous délivrer du baron qui nous tient, Héloïse et +moi, par cette lettre, nous avons rendu notre situation pire. Au premier +jour, il nous enverra quelque coup de Jarnac. + +Alors un revirement de sa pensée le ramenait à Camuflet. + +--Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-là qui a ramassé la +lettre... l'a-t-il comprise?... Que veut-il en faire? + +Et, pour la centième fois, il se posait cette question: + +--Comment a-t-il pu sortir de chez le baron où je l'avais mis sous clé? + +De son côté, M. Grandvivier était-il plus attentif que les autres au +récit du docteur Cabillaud? On aurait pu le croire à voir son regard +fixé sur le conteur pendant que sa main droite roulait machinalement +entre ses doigts agiles une boulette de pain de la grosseur d'une noix. + +Oui, telle était la direction du regard du juge, mais parfois, et cela +n'avait que la durée de l'éclair, ce regard s'abaissait sur le voisin +de Ducanif, c'est-à-dire sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du +magistrat brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient plus +précipitamment la boulette. + +Quant au baron, il paraissait écouter, à juger par son maintien. Un peu +renversé sur son siège, l'avant-bras droit allongé sur la table, jouant +avec son couteau à la pointe duquel il ramassait une à une les miettes +de pain qu'il posait ensuite sur le bord de son assiette, il avait les +yeux baissés et semblait suivre son passe-temps. Par moments, un léger +sourire apparaissait sur ses lèvres. Souriait-il au récit de Cabillaud +Père? Non. En son cerveau vivait une pensée qui lui faisait se répéter +avec un imperceptible frémissement de joie: + +--Je suis dans la place! Il ne me connaît pas!... Tout va bien. + + * * * * * + +Cependant Cabillaud père continuait son histoire sur Lanlaire: + +Mais l'actrice, une fois en paix avec son public, n'eut plus en tête +que de retrouver le coupable propriétaire du soulier qu'elle avait +emporté chez elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour se +rouler d'amour à ses genoux. + +C'était mon grand-père. + +Lanlaire promit de se rendre, mais à la condition que son soupirant, +avant son triomphe, aurait mangé sinon tout, du moins partie du soulier. + +L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de faire une sauce telle +que le soulier deviendrait une gourmandise. Mon grand-père, amoureux au +possible, accepta la condition. + + * * * * * + +L'apparition du café, que le domestique apportait, coupa la parole à +Cabillaud, fort amateur de moka. + +D'un geste, M. Grandvivier arrêta son domestique. + +--Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous le café au salon... Puis +vous préparerez les tables de jeu. + +Et en regardant ses convives: + +--Ces messieurs désireront sans doute jouer un peu. + +--Je ne déteste pas une partie de whist en digérant, avoua Cabillaud +père. + +Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le café au salon. + +Sa tasse prestement vidée, Gontran se rapprocha de l'homme à la verrue, +qui, debout dans un coin, humait son café à petites gorgées. + +--Si vous m'acheviez votre histoire? demanda-t-il. Vous disiez que votre +grand-père avait consenti à manger son soulier... + +Sans se faire plus prier, Cabillaud continua: + +--Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui fit grâce. + +--Et la suite? demanda Gontran curieux. + +--La suite n'est pas drôle. Quand il voulut toucher la récompense +promise, comme il approchait ses lèvres du visage de Lanlaire, celle-ci +le repoussa en s'écriant: + +--Pouah! vous sentez le vieux cuir! Vous me dégoûtez, vilain malpropre! + +Et elle le fit mettre à la porte. + +Depuis cette aventure, mon grand-père avait pris les souliers en telle +aversion, qu'il ne mit plus jamais que des chaussons. + + * * * * * + +Cabillaud père avait à peine achevé son récit que Ducanif venait +l'entraîner vers une table de jeu où, avec Gustave et Camuflet, ils +allaient faire un whist à quatre. + +--Je te fais un piquet, proposa, à son neveu, Fraimoulu, qui ne +connaissait que ce jeu. + +M. Grandvivier et le baron de Walhofer restaient donc seuls en présence. + +--Vous n'aimez pas à jouer, monsieur le baron? demanda M. Grandvivier. + +Pour toute réponse, Walhofer, en souriant, montra les joueurs d'un signe +de tête donnant à entendre que, s'il ne tenait pas les cartes, c'était +faute d'avoir trouvé à se caser dans les parties formées. + +--Je m'offrirais bien, mais je suis un piètre joueur. C'est tout au plus +si j'entends un peu l'écarté, dit le magistrat. + +Puis, en indiquant une troisième table de jeu: + +--Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, reprit-il, je vous +demanderais une leçon. + +Le baron crut être agréable au juge. + +--Une partie d'écarté? dit-il; je suis à vos ordres. + +Le magistrat avait dit vrai en se traitant de piètre joueur. C'était à +peine s'il savait battre et donner les cartes et, pendant la partie, il +fit faute sur faute. + +--Un pigeon qui se ferait facilement plumer! pensa le baron en +constatant cette maladresse et cette ignorance. + +Il gagna haut la main. + +--Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes! + +--A ce point que je n'ose vous offrir une revanche, avoua franchement +Walhofer. + +--Baste! baste! fit gaiement le magistrat, c'est en forgeant qu'on +devient forgeron. + +Et il offrit le jeu à couper à son adversaire pour une nouvelle partie. + +A ce moment s'éleva la voix de Cabillaud père qui disait à la table de +whist: + +--Nous avons le trick et les honneurs. + +Ensuite, profitant du répit laissé par la donne des cartes, il ajouta: + +--Savez-vous, messieurs, que nous sommes des parfaits ingrats à l'égard +de M. Grandvivier venu si généreusement à notre secours quand nos +appétits dévorants n'avaient à se partager qu'un tablier de cuisine? +Nous avons oublié de le remercier de son délicieux dîner... d'autant +plus remarquable qu'il a été improvisé. + +--Oh! oh! dit, en riant, le juge qui arrangeait ses cartes en main, je +refuse un triomphe que je n'ai pas mérité. Si donc, messieurs, vous êtes +en veine de félicitations, il faut les adresser à qui de droit; en un +mot, rendre à César ce qui appartient à César. + +Alors s'adressant à son domestique: + +--Augustin, fit-il, dites à Cydalise de venir recevoir les compliments +de ces messieurs. + +Si, après cet ordre, M. Grandvivier n'eût ramené son attention sur ses +cartes, il aurait pu voir le tressaillement qui, de la tête aux pieds, +avait secoué le baron, devenu livide. En même temps, son oeil, plein +d'une méfiance craintive, s'était fixé sur le juge, semblant redouter un +piège sous ce qui venait d'être dit. + +Alors M. Grandvivier s'était remis tout à sa partie et, en fixant son +jeu, était en train de se consulter sur la carte qu'il avait à jouer. + +En une seconde, le baron eut dompté son trouble et, pour ajouter son mot +à l'éloge de Cydalise: + +--La vérité, dit-il, est que vous possédez, monsieur, un cordon bleu +remarquable. + +--Oui, fit le juge; malheureusement, je vais être forcé de m'en séparer. + +L'attente de l'arrivée de la cuisinière avait suspendu le jeu à la table +de whist. En entendant ces paroles, Camuflet demanda: + +--Cydalise est donc toujours malade? + +--Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais j'ai dû reconnaître +qu'elle souffre d'une sorte de maladie nerveuse. + +--Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent quelquefois pour +faire disparaître ce genre d'affection, avança Cabillaud père. + +--Aussi, reprit le magistrat, suis-je décidé à accorder à ma domestique +la permission qu'elle me demande d'aller passer quelques semaines à la +campagne. + +--Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas? demanda Fraimoulu, saisi par +l'espoir d'accaparer plus tard Cydalise. + +A cette demande, un nuage d'inquiétude avait paru sur le front de +Walhofer. Il se dissipa quand le juge répondit: + +--Si je la reprendrai? Vous n'en pouvez douter... Quand ce ne serait, +messieurs, que pour avoir le plaisir de vous faire apprécier une seconde +fois sa cuisine. + +Il finissait quand apparut Cydalise. + +Fort occupée par la préparation de son dîner, la cuisinière n'avait +pensé qu'à ses fourneaux. L'idée ne lui était pas venue de demander au +domestique Augustin, peu causeur du reste, des détails sur les convives. +Elle arrivait donc parfaitement ignorante des personnes que son maître +avait reçues à sa table. + +--Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir parce que ces +messieurs ont tenu à vous complimenter sur le repas excellent que vous +nous avez improvisé. + +--Ces messieurs sont trop bons, prononça Cydalise. + +Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-même, pour répéter +son salut à chaque table de jeu. + +Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer elle éprouva un violent +soubresaut, fit un pas en arrière et, d'une seule pièce, tomba évanouie +sur le parquet. + +Cabillaud père fut aussitôt sur pied pour donner ses soins à la +cuisinière. + +--Rien de grave, annonça-t-il. Rien qu'une surexcitation résultant du +zèle qu'elle a probablement mis à vouloir se surpasser en improvisant +notre dîner... Il faudrait la porter sur son lit. + +Comme le valet Augustin se baissait pour soulever Cydalise, Fraimoulu, +qui en sa qualité de propriétaire, savait que l'appartement comportait +deux chambres de domestiques sous les combles, dit à son neveu: + +--Gontran, aide donc Augustin à la porter au sixième étage. + +--Mais non, mais non! fit vivement M. Grandvivier, il n'y a pas à monter +au sixième. Ayant fait exécuter une nouvelle office sur une partie de la +cuisine, j'ai converti l'ancienne en une chambre de domestique sous même +clé que l'appartement. C'est Cydalise qui l'occupe. Augustin n'a pas +besoin d'aide pour porter la malade sur son lit. + +Puis, s'adressant à Cabillaud père qui s'apprêtait à suivre le valet +tenant Cydalise en ses bras: + +--Mon cher docteur, dit-il, je la recommande à vos bons soins. + +--Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste. Une potion calmante +des plus anodines et une bonne nuit suffiront pour que, demain, votre +cuisinière soit rétablie. + +Ensuite, écartant son fils Gustave qui faisait mine de l'accompagner: + +--Non, reste là. J'y suffirai seul. + +Et il suivit Augustin emportant l'évanouie. + +Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait indiqué qu'il se +crût la cause de l'évanouissement de la cuisinière. Son visage n'avait +exprimé qu'un sentiment de compassion. + +Seulement, à la chute de Cydalise sur le parquet, une colère froide lui +avait mordu le coeur. + +--Maladroite maudite! avait-il pensé. + +Cette fureur secrète s'était troublée en entendant le juge annoncer +que Cydalise, au lieu de loger au sixième étage, avait sa chambre dans +l'appartement. + +--Comment pourrai-je, à présent, faire la leçon à cette poule mouillée +qui n'a pas su commander à son émotion en me voyant?... Ce n'est plus +facile comme là-bas, rue de Turenne... Maintenant que me voici introduit +chez Grandvivier par un heureux hasard, la sotte et peureuse créature +va-t-elle me trahir? + +Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau, il serra les poings +en se disant: + +--S'il en était ainsi, malheur à elle! + +Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait pu deviner sous +son attitude calme, s'apaisa chez le baron en entendant M. Grandvivier +dire après le départ de Cabillaud: + +--Voilà qui me décide à accorder à Cydalise cette clé des champs qu'elle +m'a plusieurs fois demandée. J'hésitais à me séparer de cette femme qui +est à la fois bonne cuisinière et domestique dévouée. + +Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tête et ajouta d'un ton +contrarié: + +--Cela tombe mal. + +L'incident avait fait abandonner les parties de jeu. Chacun se tenait +autour du maître de la maison qui répéta en appuyant sur ses mots: + +--Oui, cela tombe très mal. + +--Vous aviez sans doute le projet de donner quelques dîners pour +lesquels le talent de Cydalise va vous faire défaut? avança Fraimoulu, +interprétant à sa façon le regret du magistrat. + +--Non, fit le juge. Ma contrariété vient de ce que, au lieu de cette +servante sur laquelle je pouvais compter, j'aurai une nouvelle figure +ici, pour le moment prochain du retour de ma fille. + +--Votre enfant va donc revenir? demanda Camuflet. + +--Oui, dans une quinzaine de jours. + +--Parfaitement guérie? + +--Ayant recouvré toute sa santé, prononça gaiement M. Grandvivier. + +Et, revenant à ses moutons: + +--Voilà pourquoi, mon cher Camuflet, par cette cloison que je vous +ai fait élever, j'ai dû rétrécir la cuisine afin d'avoir une nouvelle +office, ce qui me permettait d'utiliser l'ancienne en la transformant en +une chambre de bonne qui n'existait pas, sous clé, dans l'appartement... +Il est nécessaire que ma fille ait, la nuit, une domestique couchée à +proximité. C'est là ce qui fait que je n'ai pas envoyé Cydalise loger au +sixième étage. + +Cependant Fraimoulu s'était penché à l'oreille de son neveu pour lui +souffler tout bas: + +--Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton affaire! Une belle +dot!... Brise donc ta stupide liaison! + +Bien décidé à la résistance, Gontran, pour en finir une bonne fois, +répondit sur le même ton à son oncle: + +--Savez-vous la différence qui existe entre la Dame Blanche et mon +mariage? + +--Non, lâcha l'oncle ahuri. + +--C'est que la «Dame Blanche vous regarde», et que mon mariage ne vous +regarde pas du tout. + +A ce moment reparut Cabillaud père, pour donner des nouvelles de la +malade. + +--En revenant à elle, annonça-t-il, Cydalise a eu une crise de larmes +qui l'a soulagée, mieux que la potion calmante. Quand je l'ai quittée, +elle s'endormait... C'est tout un paquet de nerfs que cette fille! + +Cinq minutes après, tous partaient, reconduits jusqu'à la porte par M. +Grandvivier. + +En saluant le baron qui fermait la marche, le juge prit congé de lui par +cette banalité dite d'une voix aimable: + +--Enchanté de l'occasion qui m'a permis d'apprendre un peu le jeu de +l'écarté. + +--Oh! vous avez encore besoin de recevoir bien des leçons! répliqua en +riant Walhofer. + +--Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez pas votre élève, prononça +le juge. + +En même temps qu'il invitait le baron à revenir, le magistrat lui +tendait la main. + +--Pour sûr, il ne me connaît pas! se répéta le baron en serrant la main +qui lui était offerte. + +Derrière la porte qu'il venait de refermer sur les partants, M. +Grandvivier essuya avec dégoût sur son vêtement la main qu'avait touchée +le baron. + +--Gare à toi, misérable! gronda-t-il. + +Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre de Cydalise. + +Le sommeil dont avait parlé Cabillaud n'était pas venu ou avait dû +être de fort courte durée, car la cuisinière, à l'entrée de son maître, +s'était dressée sur son séant, pâle, la figure convulsée, frissonnante +de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes en disant d'une +voix brisée: + +--Grâce! Pitié! + +--Grâce! répéta le juge. Grâce pour qui? Pour vous ou pour lui? +M'avez-vous fait grâce à moi dont vous avez brisé le coeur par la plus +épouvantable torture? Avez-vous eu pitié de ma pauvre enfant que vous +avez perdue, vous et votre ignoble complice? + +Un instant le juge regarda cette fille anéantie par une immense +épouvante, puis il reprit: + +--Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez grâce, à quoi bon? +Vous savez que, si vous tenez votre promesse, vous n'avez rien à +craindre de ma vengeance. J'ai juré et je tiendrai mon serment de m'en +remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en ai la certitude, il +vous punira... Sans qu'il vous vienne de moi, le châtiment ne saurait +tarder à vous atteindre. + +Après un rire qui se pouvait comparer à une sorte de rugissement rauque +et féroce, M. Grandvivier poursuivit: + +--Mais, pour lui, il n'en est pas de même. Je ne confierai à personne le +soin de me venger... De lui-même, il est venu se mettre sous ma main... +et ma main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable! + +Comme s'il croyait déjà tenir sa proie, M. Grandvivier étendit un bras +menaçant en répétant son rire tout vibrant d'une haine farouche. + +Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref: + +--Demain, devant témoins, je vous offrirai de vous laisser partir et +vous refuserez votre liberté. + +Pantelante de la terreur immense que lui inspirait son maître, Cydalise +bégaya d'une voix convulsive: + +--Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre service. + +Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait à demander lui coûtait à +dire; puis avec effort: + +--Depuis combien de temps n'avez-vous parlé à votre misérable complice? + +A cette question, la cuisinière se mit à trembler, et elle finit par +balbutier: + +--Dans la dernière semaine que nous avons habité rue de Turenne, il est +venu au milieu de la nuit. + +Et vivement, avec le ton d'une sincérité indéniable, elle ajouta: + +--Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas volontairement que je +l'avais attiré. + +--Je le sais, dit froidement le juge. C'est moi qui, en vous ordonnant +d'ouvrir la fenêtre du salon, vous ai fait lui donner le signal qui, +jadis, était celui de vos rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu +franchir le mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre... Un +moment, le désir m'est venu de l'abattre d'un coup de fusil, mais, la +réflexion aidant, je l'ai laissé passer, car ma vengeance n'eût pas +été ce que je la veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien +puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la réputation de ma fille +soit effleurée par l'ombre même d'un soupçon. + +Cydalise avait écouté, frémissante, les yeux agrandis par l'épouvante. +Tant de haine implacable avait accentué les paroles du juge, qu'elle +s'écria effarée: + +--Non, vous ne m'avez pas pardonné! + +--Vous avoir pardonné? répéta le magistrat en secouant la tête +lentement. Vous dites vrai, non. Mais j'ai juré, devant les aveux de +votre repentir, de laisser au ciel, je vous le répète, le soin de vous +punir... Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites rien qui +laisse ce misérable échapper à ma vengeance. + +--Aujourd'hui, je le hais! C'est lui qui m'a perdue! prononça Cydalise +avec une rage farouche. + +Après un court silence, M. Grandvivier reprit: + +--A votre dernière entrevue, que vous a demandé cet homme? + +--Il tenait surtout à savoir si votre fille allait bientôt revenir. + +Un sourire cruel passa sur les lèvres du juge. + +--A cette heure, il en est assuré, dit-il, car, ce soir même, devant mes +invités, j'ai pris soin d'annoncer le prochain retour d'Angèle. + +Ensuite, d'une voix qui ordonnait: + +--Demain, reprit-il, le chenapan rôdera autour de la maison, guettant +votre première sortie, d'abord pour vous imposer de rester chez moi +où vous devez servir ses intérêts... Sur ce point, vous lui laisserez +croire que c'est à lui que vous cédez... Puis, pour étudier les moyens +de vous revoir à sa guise dans ce nouveau domicile... Vous m'avertirez +de ce qui aura été convenu à ce sujet. + +Et d'un ton bref et dur: + +--Vous m'avez compris? ajouta le juge. + +--J'obéirai, articula péniblement la servante, secouée par un nouveau +frisson et suivant d'un regard plein de terreur M. Grandvivier qui se +retirait lentement. + +Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas à se soustraire par la fuite aux +ordres de son maître? Il fallait qu'un terrible secret la mît sous la +puissance du juge, car, quand elle fut seule, elle répéta entre ses +dents, qui claquaient d'épouvante: + +--Oui, oui, j'obéirai! + + + + + XIX + + +--Gontran, on sonne. + +--Crois-tu, chérie? + +--Oui, j'ai entendu un petit coup. Ce doit être ce jeune homme venu +hier et qui nous a glissé sous la porte le mot d'écrit annonçant qu'il +reviendrait aujourd'hui; ce monsieur Frédéric Bazart qui, m'as-tu dit, +a, dernièrement, été accusé de deux assassinats. + +--Allons voir par le trou. + +Ces phrases, il est inutile de le dire, étaient échangées entre Gontran +et sa maîtresse le lendemain du dîner offert par M. Grandvivier à +Fraimoulu et à ses invités après le bel exploit de la fameuse Nadèje. + +--Oui, c'est le visiteur d'hier, souffla Gontran à Henriette, après +avoir mis l'oeil au trou qui permettait de voir quiconque stationnait +sur le carré. + +--Alors je vais m'enfermer dans la chambre à coucher pendant que tu le +recevras dans la salle à manger, annonça tout bas la jolie blonde avant +de se retirer sur la pointe du pied. + +Gontran ouvrit la porte à Frédéric Bazart. + +Dès qu'il fut assis dans la salle à manger où Gontran venait de +l'introduire, Frédéric débuta de sa voix chaude et franche: + +--Avant d'entrer en relations, monsieur, il faut d'abord bien se +connaître. Il est donc bon que vous sachiez qu'il y a dix jours à peine +j'étais en prison, accusé d'un double assassinat. + +Avec un particulier qui procédait aussi carrément, il n'y avait qu'à +l'imiter. Gontran répondit donc: + +--Les journaux, en racontant l'affaire, m'avaient appris votre nom que +j'ai retrouvé, hier, au bas du billet que vous aviez glissé sous ma +porte... Ils m'ont aussi appris qu'une ordonnance de non-lieu avait été +rendue en votre faveur. + +L'ex-bateleur approcha son visage de Gontran. + +--Regardez-moi dans les yeux, dit-il, et, bien sincèrement, je vous en +conjure, avouez-moi si, malgré l'ordonnance de non-lieu, vous me croyez +capable d'assassinat. + +Le visage de l'ancien saltimbanque dénotait tant de loyauté et de +franchise que Gontran n'hésita pas. + +--Non, fit-il. + +--Alors, dit en riant Frédéric, nous ne tarderons pas à nous entendre +quand je vous aurai fait ma confession. + +L'unique souci de Gontran était que l'entrevue s'abrégeât pour qu'il pût +aller délivrer Henriette, prisonnière dans la pièce voisine. + +--A quoi bon une confession? fit-il. Veuillez seulement me dire à quel +motif je dois votre visite. + +--Motif et confession ne vont pas l'un sans l'autre. Écoutez-moi, je +vous prie. + +Sans attendre un acquiescement à l'attention qu'il réclamait, Frédéric +poursuivit: + +--Avant mon arrestation, j'étais un vilain pierrot... Pas vicieux pour +quatre sous, je m'en vante; mais noceur en diable, un tantinet paresseux +et tout ce qu'il y a de plus loupeur... Quant à l'instruction, lire, +écrire et compter, voilà tout mon bagage. + +La voix du bateleur se fit grave pour continuer: + +--La prison m'a changé. J'en suis sorti un tout autre homme. Avec ma +liberté m'est arrivé un héritage; les soixante mille livres de rente +du pauvre oncle qu'on m'accusait d'avoir tué... Une telle fortune... +devinez-vous mon embarras?... à moi qui ne sais qu'en faire! + +Gontran se mit à rire. + +--Bien des gens, moi tout le premier, voudraient être à votre place, +dit-il. + +--Comprenez-moi, reprit sérieusement Frédéric. Avec mon instruction +incomplète, je n'ai pas en moi assez de ressources pour combattre +l'ennui qui m'attend inévitablement dans l'oisiveté que me permet ma +fortune... Mes distractions d'autrefois m'inspirent aujourd'hui un +profond dégoût... De plus, je n'ai que vingt-cinq ans, l'âge où l'homme +a besoin d'agir, de se remuer... et moi, je vous le jure, je suis d'une +nature qui aime grandement à se remuer... Alors, savez-vous ce que je me +suis dit? + +--Non, dit Gontran qui se laissait aller au charme de cette franchise un +peu triviale. + +--Je me suis dit: L'oisiveté est mauvaise conseillère, mon bonhomme; en +conséquence il s'agit de mettre la charrue devant les boeufs. Quand tant +d'autres demandent la fortune au travail, toi, puisque tu as la fortune, +fais l'inverse, demande-lui du travail. + +--Bonne idée! approuva Gontran. + +--Oui, mais, en fait de travail, il faut un état. Le seul que je +sache... et encore bien médiocrement... c'est celui que j'ai appris +pendant l'année que j'ai passée avec mon oncle Bazart, l'entrepreneur, +l'associé de la maison Camuflet et Bazart... Va donc pour la bâtisse! +me suis-je écrié... Alors je suis venu vous trouver... pour vous dire: +«Vous êtes jeune aussi. Vos études en architecture vous font un aide +précieux pour moi. Associons-nous. Vous apporterez la science, moi je +fournirai mes capitaux et je conduirai le travail.» + +Cela dit, Frédéric tendit la main à Gontran en demandant de sa voix +redevenue gaie: + +--Hein! c'est dit? Vous acceptez? Topez là, mon associé! + +Gontran hésita. + +--Une question d'abord, dit-il avec étonnement. + +--Je vous écoute. + +--Comment se fait-il que vous soyez venu directement vous adresser à +moi? + +--Ah! voici la chose! On a bien raison de dire qu'à quelque chose +malheur est bon... Le malheur de mon arrestation m'a valu un ami, ou, +pour mieux dire, un protecteur, un Mentor qui s'est intéressé à moi. Ce +protecteur est M. Grandvivier, le juge d'instruction qui était chargé +d'instruire mon affaire. Quand je lui ai parlé de mon embarras devant +mes écus, c'est lui qui m'a conseillé le travail et, comme j'optais pour +la bâtisse, il m'a présenté à un de ses amis qui a été du bâtiment, M. +Camuflet, l'ex-associé de mon oncle. C'est de ce dernier qu'est venue +l'idée de mon association avec un architecte. A son tour, M. Camuflet +m'a renvoyé à un M. Lebrun. + +--Mon patron? fit Gontran. + +--Précisément. + +--Qui a refusé? + +--Qui m'a répondu: «Je suis assez riche et assez vieux pour prendre mon +repos. Adressez-vous à mon meilleur élève, Gontran Lambert, un garçon +auquel il ne manque que des capitaux pour réussir.» Alors je suis +accouru pour vous crier: Voici les capitaux! Prenez le capitaliste +par-dessus le marché! + +Son explication donnée, l'ancien saltimbanque tendit encore sa main à +Gontran en répétant: + +--Hein! c'est dit, monsieur Lambert? Vous acceptez? Topez là, mon +associé! + +Sans hésiter cette fois, Gontran mit sa main dans celle qui lui était +offerte. + +--J'accepte, dit-il. + +--Et nous débuterons par une affaire que votre patron vous cède... Il +s'agit de constructions à élever, rue de Turenne, sur l'emplacement +d'un jardin que le propriétaire veut utiliser plus productivement... +un arrière-bâtiment destiné à masquer un vilain voisinage... Tenez, +M. Grandvivier, précisément, était encore, il y a deux semaines, le +locataire de ce jardin qui va disparaître. + +Sur ce, pris de joie, l'ex-bateleur se mit presque à danser en +s'écriant: + +--Bravi! bravo! me voilà sauvé de l'ennui! Je vais donc enfin m'amuser +en m'éreintant à travailler... Vous pourrez donner vos plans, monsieur +Lambert, vous aurez en moi un rude contremaître pour les faire exécuter. + +Et éclatant de rire: + +--Ah! fit-il, je le jure, il est bien mort, le La Godaille!... Non, +personne n'aura plus le droit de m'appeler La Godaille! + +Au nom de la Godaille, un cri de joie avait retenti dans la pièce +voisine et soudain, sur le seuil de la salle à manger, apparut Henriette +émue, le sourire aux lèvres, fixant sur le bateleur un regard tout +étincelant de reconnaissance. + +A la vue de la jolie blonde, la surprise fit reculer d'un pas Frédéric, +et, la voix chaude d'affection, il s'écria: + +--Ma bonne petite Henriette! + +La jeune femme marcha vers lui. + +--Oui, dit-elle avec attendrissement, votre petite Henriette qui n'a pas +oublié son protecteur et qui, elle, vous nommera toujours La Godaille, +parce que ce nom, depuis bien longtemps gravé dans son coeur, lui +rappelle le compagnon dévoué qui, jadis, veilla sur elle au risque de sa +vie. + +Ensuite, elle lui tendit le front en demandant: + +--Est-ce que vous refusez de m'embrasser, mon bon La Godaille? + +Et après avoir regardé Gontran, tout stupéfait de la scène, elle ajouta +en souriant: + +--Gontran n'est pas jaloux. Vous pouvez vous risquer sans craindre, +cette fois, un coup de couteau. + +A ces mots, La Godaille pâlit. + +--Oui, fit-il d'une voix devenue subitement rauque, le coup de couteau +du Tombeur-des Crânes... un compte qui me reste encore à régler. + +Mais cette impression haineuse fut de courte durée. La joie reparut +sur le visage de La Godaille qui, appliquant ses lèvres sur le front +charmant qui lui était offert, y déposa un bon gros baiser. + +Certes, Gontran ne pouvait être jaloux de ce baiser tout fraternellement +affectueux. Aussi fut-ce d'un ton à la fois surpris et gai qu'il +s'écria: + +--M'expliquerez-vous où vous vous êtes connus? + +--Henriette ne vous a-t-elle donc jamais conté notre histoire? demanda +La Godaille. + +--Chaque fois que j'ai tenté de lui révéler tous les détails de mon +passé, Gontran m'en a empêchée, dit la gentille blonde en rougissant un +peu. + +--Je voulais t'éviter des souvenirs trop pénibles, mignonne, dit Gontran +qui se retourna vers Frédéric pour ajouter: Mais, de vous, monsieur +Bazart, j'accepterai le récit tout entier. + +Puis revenant à Henriette: + +--Si tu nous préparais un bon petit déjeuner pour fêter M. Bazart, ton +ancien ami et mon tout frais associé? proposa-t-il. + +--Je vais déployer tous mes talents culinaires, dit joyeusement la jolie +blonde qui comprit que son amant voulait l'éloigner. + +--A présent, monsieur Bazart, je vous écoute, reprit Gontran après le +départ de sa maîtresse. + + * * * * * + +--A dix-huit ans, je ne promettais guère, commença La Godaille. +Vagabond, paresseux, j'avais déserté les sept ou huit métiers que ma +mère, restée veuve, avait tenté de me faire apprendre. La maraude, +le braconnage, les parties de bouchon étaient mon fort. Mais ce qui +m'attirait surtout, c'était la société des chanteurs ambulants, des +faiseurs de tours, des montreurs de curiosités, des saltimbanques. On +ne me voyait qu'avec eux; je me faisais leur compère, presque leur +domestique, tant j'étais curieux d'apprendre leurs tours et de deviner +leurs trucs. + +Ma pauvre mère crut que le déplacement était le seul moyen de m'arracher +à cette vie de fainéantise qui l'effrayait pour l'avenir. Elle résolut +donc de me faire quitter Lille. Mais où m'envoyer et, surtout, à qui +m'adresser qui pourrait me surveiller? + +J'avais deux oncles. L'un, frère de feu mon père, était entrepreneur +à Paris où il était allé tenter la fortune qui lui avait souri, car, +fréquemment, il envoyait des secours à ma mère. L'autre oncle, frère de +ma mère, était gros cultivateur. Son mariage l'avait fixé dans le +pays de sa femme, à la frontière du Nord, où il exploitait une ferme +importante. En une seule enjambée, il pouvait passer d'un de ses champs +en Belgique. + +Entre celui de ces deux oncles auquel elle m'adresserait, ma mère opta +pour le fermier. M'envoyer à Paris lui faisait trop peur. Mes instincts +de vagabondage y auraient trouvé, cent fois plus nombreuses, ces +tentations auxquelles il fallait me soustraire. + +Un beau matin de printemps, je débarquai donc chez mon oncle le fermier, +le plus gros bonnet du village de Montrel, où on le désignait sous le +surnom du Père aux écus. Sa maison d'habitation, un peu distante des +bâtiments d'exploitation, était la dernière du pays. Elle s'élevait au +bord de la route, pour ainsi dire sur la frontière. Vingt pas plus loin, +on était en Belgique, dont le premier village se nomme Reiseck. + +Mon oncle put me loger à l'aise, car sa maison était dix fois trop +grande pour lui. C'était une immense construction qui, avant la grande +Révolution, avait fait partie d'un couvent. Vers 1825, on avait démoli +le couvent pour n'en garder que ce bâtiment encore en bon état de +solidité. Après être restés plus de vingt ans sans trouver un acquéreur, +le bâtiment et le terrain sur lequel s'était, autrefois, étendu tout le +couvent, avaient été vendus à bas prix à mon oncle. + +On m'installa donc dans une des dix vastes chambres qui restaient +inoccupées. + +Ma première journée se passa à suivre mon oncle qui tint à me faire +visiter sa ferme, ses écuries et, la nuit venue, jusqu'au lendemain, je +ne fis qu'un somme. + +Quand je me réveillai, il était grand jour. Le bruit de plusieurs voix +qui causaient sur la route me fit aller à ma fenêtre. + +En face de la maison de mon oncle, sur l'autre revers de la route, +m'apparut une vaste bâtisse, dont la porte principale était surmontée +d'un tableau à grotesque peinture, représentant un douanier joufflu et +coloré, sanglé dans son uniforme de grande tenue et portant à la main +un énorme bouquet de roses. Plus bas se lisaient ces mots: AU DOUANIER +GALANT. _Ici on loge à pied et à cheval_. TRUDENT, _aubergiste_. + +Les voix que j'avais entendues étaient celles de six douaniers qui +causaient avec l'aubergiste, un grand sec, debout sur le seuil de sa +porte. + +Quand j'ouvris ma fenêtre, j'entendis une voix, dominant les autres, qui +disait: + +--J'en suis certain. Ils ont fait le coup cette nuit. Mais, je vous le +jure, Trudent, je les pincerai ou j'y perdrai mes galons et mon nom de +Vernot! + +--Oui, vous les pincerez, je n'en doute pas, brigadier... Mais, pour y +arriver, il faudrait d'abord une chose, répondit l'aubergiste. + +--Laquelle? + +--Savoir où ils ont leur chenil. + +--Oh! je le découvrirai avant peu; j'ai mon moyen, dit le brigadier avec +un sourire de malice. + +Il se retourna vers ses hommes. + +--En route! commanda-t-il. + +Les douaniers allaient se mettre en route quand, d'une fenêtre voisine +de la mienne, partit la voix de mon oncle qui demandait: + +--Qu'est-ce donc? Avez-vous encore fait buisson creux cette nuit, mon +pauvre Vernot? + + * * * * * + +A ce nom de Vernot qu'il entendait pour la seconde fois, Gontran +interrompit le conteur. + +--Mais, fit-il, Vernot est le nom de famille d'Henriette. Ce brigadier +était-il son parent? + +--C'était son père, dit La Godaille. Ancien sergent-major dans la ligne, +Vernot à la fin de son congé, avait obtenu de passer dans les douanes +de la frontière. Intelligent, actif et des plus braves, il n'avait pas +tardé à se signaler en taillant de fortes croupières aux contrebandiers. +Ses premiers coups avaient été heureux et, partant, les primes qui lui +étaient revenues sur ses prises avaient été grosses. Peut-être aurait-on +pu mettre son activité infatigable sur le compte de son avidité. Le +soldat ne se défendait pas trop sur ce point et donnait pour excuse son +vif désir de pouvoir amasser une petite dot à sa fille Henriette, alors +âgée de seize ans, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère. + +A l'époque dont je parle, Vernot était un homme de quarante ans. Son +ardeur à pourchasser les contrebandiers, loin de s'affaiblir, avait, +au contraire, été aiguisée par la persistance de la déveine qui, depuis +quelques années, avait remplacé ses succès du début. Il avait beau +faire, la contrebande lui passait devant le nez, sans qu'il pût étendre +assez vite la main pour l'arrêter au saut de la frontière... Voilà quel +était Vernot. + +--Bien, continuez votre histoire, dit Gontran. + + * * * * * + +A la voix de mon oncle lui demandant s'il avait fait buisson creux, le +brigadier tourna la tête de son côté: + +--Malheureusement, oui, Père aux écus, répondit-il en donnant à mon +parent son sobriquet. + +--Si vous n'êtes pas trop pressé, venez donc me conter cela en vidant un +cruchon de bière, proposa mon oncle. + +Cette offre fit tressauter l'aubergiste Trudent, qui s'écria d'une voix +hargneuse: + +--Un cruchon de bière! Le voilà bien, ce sac à écus, qui ne se soucie +pas de faire du tort au commerce des autres. Est-ce que je n'en vends +pas, de la bière, moi! Ai-je besoin qu'on la donne pour rien à ma +porte... Oh! que je trouve jamais l'occasion de lui faire du tort, à ce +Crésus, je ne la raterai pas! + +Les douaniers s'étaient mis à rire à cette sortie de l'aubergiste lésé +dans ses intérêts. + +--Oh! oh! fit en riant le brigadier, je vois, Trudent, que vous êtes +toujours à couteaux tirés avec le Père aux écus. + +--Qu'il m'offre l'occasion d'une revanche, je ne vous dis que ça! gronda +l'aubergiste. + +Ces paroles avaient dû être entendues par mon oncle. Il dédaigna d'y +répondre et cria au brigadier: + +--Amenez vos hommes, Vernot; il y a de la bière pour tout le monde. + +Si je voulais satisfaire ma curiosité, il fallait me hâter de descendre +dans la salle où allaient arriver le brigadier et ses camarades. +J'avançai donc les mains pour refermer la fenêtre que je n'avais fait +qu'entr'ouvrir, ce qui, par l'étroite fente des vantaux, m'avait laissé +entendre sans être vu par l'aubergiste qui, tout franchement, venait de +se déclarer comme ennemi de mon oncle. + +Au moment où j'allais pousser la fenêtre, je fus surpris par un fait +étrange. Les douaniers qui se dirigeaient vers la porte de mon oncle, +tournaient le dos à Trudent. Alors je vis l'aubergiste détendre vivement +les doigts de ses mains comme s'il voulait indiquer un nombre, puis +passer une de ses mains sur la tête en tenant l'index en l'air. + +A coup sûr, c'était un signal, mais à qui s'adressait-il? Bien +certainement, ce n'était pas à mon oncle. + +Quand j'arrivai dans la salle basse, les douaniers étaient assis devant +la table, sur laquelle une servante était en train de déposer des +cruchons de bière. A mon entrée, je fus accueilli par le regard méfiant +de Vernot qui, dans tout étranger au pays, soupçonnait un contrebandier. +Ce regard se fit aimable quand mon oncle m'eut présenté. + +Sitôt la première rasade bue, mon oncle débuta: + +--Comme ça, Vernot, vous n'avez pas eu de chance cette nuit? + +--Ah! ne m'en parlez pas, Père aux écus. Figurez-vous un coup superbe +dont j'avais eu vent et que je guettais depuis une semaine. + +--Un gros passage, alors? + +--Rien que de la dentelle! + +--Par chiens? + +--Oui, par chiens. + +--Vous avez raison. C'est triste de n'avoir pas pu mettre la main sur +un pareil lopin. Votre part de prime eût été bonne, dit mon oncle en +s'apitoyant sur la mauvaise chance du brigadier. + +--Cette aubaine-là eût grandement avancé la dot de ma petite Henriette! +soupira Vernot. + +--Mais, appuya mon oncle, comment vous, brigadier, un vrai malin, +avez-vous été refait? + +--C'est à n'y rien comprendre! gronda le brigadier. Je m'étais mis à +l'affût à l'angle du bois Monsion, et j'avais embusqué mes hommes +trois cents mètres plus loin, à la sente du Bas-Ternois, où les chiens +passeraient après s'être engagés dans les Coudreaux. Au passage de la +meute, je devais prévenir mes hommes par un coup de fusil tiré sur le +chien de tête. Sur les deux heures du matin, l'animal m'apparut sur la +gauche et je fis feu. Aussitôt je vis arriver la meute, trente chiens +environ et, comme je m'y attendais, ils s'engagèrent dans les Coudreaux. + +--Bon, me dis-je, les camarades, prévenus par un coup de feu, vont les +saluer au passage. + +J'attends. J'écoute. Rien! Alors je m'impatiente et je cours à mes +hommes que je trouve toujours n'ayant pas encore vu apparaître un seul +museau de chien. + +La meute entière avait disparu, comme engloutie dans une trappe. + +Nous fouillons les Coudreaux. Pas seulement la queue d'un chien! Les +auxiliaires que j'avais éparpillés sur trois lieues carrées pour guetter +où se réfugieraient les chiens échappés à la fusillade n'avaient vu rien +passer. + +Et, avec rage, le brigadier s'écria: + +--Que peut bien être devenue cette satanée meute? + +Après un petit temps, pendant lequel il avait vidé son verre, mon oncle +lui demanda: + +--Que concluez-vous de cela, brigadier? + +--Que le chenil où se réfugient les chiens, que nous supposions se +trouver à deux ou trois lieues dans le pays, doit exister plus près de +la frontière, par ici même, dans les plus près environs. + +Mon oncle se mit à rire. + +--Heu! heu! fit-il, je ne vois alors que Trudent ou moi qui puissions +donner asile à ces chiens. Vous savez, Vernot, que vous n'avez qu'un mot +à dire pour que je vous fasse visiter ma ferme de fond en comble. + +--Oh! oh! Père aux écus, pouvez-vous me croire capable de vous +soupçonner? protesta le brigadier qui, à son tour, vida son verre. + +--Mais, reprit mon oncle, qu'est devenu le chien sur lequel vous avez +fait feu? Habile tireur comme vous l'êtes, vous ne pouvez l'avoir +manqué. + +--Non, et je suis certain de l'avoir vu tomber. Mais j'étais alors +pressé de rejoindre les camarades. Quand je suis retourné plus tard +sur mes pas, j'ai bien trouvé une mare de sang, mais de chien, néant. +Quelqu'un était venu qui avait dû emporter le mort ou le blessé, car +nulle piste de sang n'indiquait que la bête eût cherché à continuer sa +marche... Encore un mystère que j'aurai à éclaircir. + +Vernot achevait de parler quand un vacarme de trompettes et pistons +se fit entendre sur la route. Nous courûmes tous à la porte pour nous +rendre compte de ce charivari. + +--Tiens! annonça un douanier, c'est une voiture de saltimbanques qui +revient de quelque kermesse belge. + +C'était en effet une voiture de bateleurs. Deux hommes qui marchaient à +côté des maigres biques d'attelage, avaient jugé bon de faire, dans le +village, une entrée bruyante et soufflaient à pleins poumons dans leurs +instruments. + +Sur la banquette du cabriolet, qui formait le devant de cette voiture, +se prélassait une femme d'une quarantaine d'années, aux formes massives, +dont le visage gardait quelques traces d'une beauté qui, en son temps, +devait avoir séduit ceux qui ne tiennent pas absolument à la mignardise. + +--C'est, ma foi! la Belle Flamande, nous annonça encore le même +douanier. + +La Belle Flamande, paraissait-il, était fort en réputation sur tous les +champs de foire de Belgique et du nord de la France. Sa spécialité était +d'avaler des étoupes enflammées, des cailloux et des lapins vivants. +Elle venait, disait-on, de perdre son mari, un hercule mort de la +rupture d'un vaisseau dans la poitrine pour avoir voulu soulever une +charrette trop chargée de spectateurs. + +Cette mort, toute récente, n'avait pas fort secoué la tendresse +conjugale de la Belle Flamande, car, à l'entrée de la voiture dans notre +village, elle riait de tout coeur avec un jeune blond qui, assis à +côté d'elle, sur la banquette de devant, tenait les guides des deux +rossinantes. + +Le brigadier Vernot, je vous l'ai dit, soupçonnait, par état, un +contrebandier dans tout nouvel arrivant au village. A la vue de la +voiture qui allait entrer dans Montrel, il fronça le sourcil en disant: + +--Pourquoi ces cocos-là reviennent-ils par la traverse au lieu de +rentrer en France par la route? Ont-ils voulu éviter le poste de visite? +Allons voir ça, les enfants. + +Suivi de ses hommes, il marcha vers la voiture qui venait de s'arrêter +devant l'auberge de Trudent. Je leur emboîtai le pas. Les saltimbanques, +vous le savez, m'attiraient. + +Quand nous arrivâmes, la Belle Flamande et le jeune blond avaient déjà +mis pied à terre et, de l'arrière-voiture, étaient sortis un homme +et une femme. Avec les deux qui jouaient de la trompette, la troupe +comprenait six personnes. + +S'avançant en tête, le jeune blond se dirigeait, suivi de la Belle +Flamande, vers la porte de l'auberge, quand il fut arrêté par Vernot qui +lui posa la main sur le bras en disant: + +--Pas si vite, mon garçon! La visite d'abord. + +Au contact de la main du brigadier, le blondin eut une lueur de colère +dans l'oeil et il recula d'un pas comme pour se mettre en position de +résistance. Il était joli garçon, ce gars-là, mais, à ce moment, tout +le charme de son visage disparut pour faire place à une expression +farouche. Il devait avoir le sang qui lui arrivait facilement sous les +ongles. + +Mais Vernot n'était pas homme à s'effaroucher pour si peu. + +--De quoi! de quoi! lâcha-t-il railleusement; tu fais donc le gros dos, +mon cadet? + +Mais, lui aussi, avait la moutarde prompte à lui monter au nez, et son +échec de la nuit était loin d'avoir calmé sa bile. Il reprit d'un ton +sec: + +--Allons! Plus de manières! Approche. + +Immédiatement le blond poussa une sorte de rugissement de colère et +tomba, bien campé sur sa jambe droite, à la garde de la savate en +grinçant: + +--Viens-y donc, mauvais gabelou! + +Quand je dis «bien campé sur sa jambe droite», je me trompe... Car, +voyez-vous, la savate, c'était et c'est encore mon fort. De la mauvaise +société que j'avais fréquentée, je n'avais retiré que ce talent-là, +mais j'y étais passé maître... Elle avait trop de raideur, sa jambe! +Le jarret lourd, empâté, pas de détente. Moi, j'aurais eu affaire au +blondin, que je lui aurais mouché le nez avec le talon de ma botte +avant que sa jambe droite se fût remuée... J'ai su, depuis, que ça lui +provenait d'une ruade de cheval qu'il avait reçue. + +En voyant le jeune homme vouloir résister à leur chef, les douaniers +s'avancèrent à l'aide, mais Vernot les fit reculer en disant: + +--Tenez-vous tranquilles, vous autres. Croyez-vous que je ne suffirai +pas seul à rogner ses ergots à ce jeune coq? + +Et il marcha sur le blondin. + +Je ne sais ce qui serait arrivé si, à ce moment, la Belle Flamande ne +fût intervenue en disant: + +--Laisse-toi faire, Alfred. M. le brigadier est dans son droit. Il +exécute son devoir. + +A ces mots, le garçon quitta sa pose de défense et, sans mot dire, mais +sombre et l'oeil mauvais, il laissa la main de Vernot tâter ses poches. + +Puis ce fut au tour de la Belle Flamande de se soumettre à la visite que +le brigadier fit très sommaire. + +Cependant les douaniers de Vernot fouillaient les autres saltimbanques. +Puis vint le tour de la voiture dans laquelle le brigadier monta. + +A ce moment, la Belle Flamande s'était rapprochée du blondin qui, la +figure refrognée, se tenait à l'écart. + +--Que t'es bête, fiston! Faut jamais résister à l'autorité. Il vous en +cuit toujours! lui dit-elle à mi-voix. + +--Oh! ton brigadier, je le repigerai! gronda le jeune homme en tordant +sa moustache d'une main nerveuse. + +--Eh! eh! fit vivement la femme alarmée, tu sais? pas de bêtises! Crois +en ta mère, Alfred! + +Le dialogue fut coupé par la seconde femme de la troupe, une fort +gentille brune, qui accourut pour dire à la Belle Flamande: + +--Méfiez-vous pour la caisse: le gabelou va mettre la main dessus. + +En effet, du fond de la voiture, retentit la voix de Vernot qui criait: + +--Qu'est-ce que c'est que cette caisse en bois, percée de trous et +fermée au cadenas?... Il y a, là dedans, quelque chose qui grouille. + +En trois bonds, la Flamande fut à la portière du fond de la voiture pour +répondre à Vernot: + +--C'est la caisse où j'enferme les lapins que je dévore tout vivants +dans les foires, monsieur le brigadier. + +--Il paraît que si vous les dévorez, la maman, vous ne les digérez pas, +puisque vous les remettez sous clé après la représentation, goguenarda +Vernot qui avait retrouvé sa bonne humeur. + +--Oh! dit la Flamande qui se faisait aimable et rieuse, le «sous-clé» +est une précaution contre mes artistes qui, plusieurs fois, m'ont chipé +des lapins qu'ils ont fricotés sans ma permission. + +Et, souriante, la voix douce, en tendant la clé: + +--Voulez-vous ouvrir la caisse, monsieur le brigadier? demanda-t-elle. + +--Non, pas la peine, dit Vernot se déclarant satisfait par l'explication +et, surtout, par l'offre de la clé. + +Il finissait de parler quand il me sembla entendre la seconde femme, la +belle brune, qui soufflait à Alfred: + +--Enfoncé, le gabelou! + +La caisse à trous ne renfermait donc pas le contenu annoncé. Quel était +donc, à défaut de lapins, l'être qui, suivant l'expression du brigadier, +«grouillait» entre ces planches? + +Descendu de la voiture, le brigadier procéda à un interrogatoire: + +--D'où venez-vous? demanda-t-il à la Flamande. + +--De la kermesse de Namur, en Belgique. + +--Et vous allez? + +--Pas plus loin, pour le moment, que l'auberge de Trudent, où nous +comptons nous reposer pendant trois ou quatre jours, attendu que la plus +prochaine foire, en France, n'arrive que la semaine prochaine. + +--Très bien! prononça le brigadier qui fit à ses hommes signe de le +suivre. + +Quand il passa devant Alfred, ce dernier se tenait si raide, la mine +tant provocante, l'oeil si menaçant, que le brigadier, agacé par cet air +furibond, lui dit d'un ton gouailleur: + +--Toi, un conseil, mon cadet! Mange ta colère et charrie droit, ou tu +t'en trouverais mal. + +Un frisson de rage contenue secoua le jeune homme, mais il ne souffla +mot. Seulement, lorsque le brigadier fut à quelques pas, il répéta avec +un sourire féroce: + +--Toi, je te repigerai. + +Tous, les saltimbanques et moi, nous étions restés à regarder s'éloigner +la petite troupe. A cent pas plus loin, nous vîmes le brigadier se +séparer de ses hommes, qui continuèrent leur route, tandis que lui se +retournait vers nous. + +--Est-ce qu'il va encore nous retomber sur le dos? demanda la Belle +Flamande à l'aubergiste Trudent, qui, depuis le commencement de la +scène, s'était tenu sur le pas de sa porte. + +--Non, dit Trudent; le brigadier va entrer, sur sa gauche, dans le +sentier qui conduit à la petite maison qu'il habite. + +--Qu'il habite seul? demanda Alfred d'un ton qui me fit presque peur. + +Tudieu! Il avait la rancune solide et la colère facile, ce beau blond! +Il ne faisait pas bon qu'il vous en voulût. + +--Non, pas seul, répondit l'aubergiste; il demeure avec sa fille et un +vieux douanier estropié, du nom de Carambol, qu'il a recueilli. + +--Ah! il a une fille? dit Alfred. + +--Une jolie demoiselle à marier. + +--Bon! fit le blondin qui suivit sa mère entrant dans l'auberge. + +Ce n'était rien que ce «bon!» et, pourtant il m'émut. A l'intonation +du particulier quand il le prononça, je ne sais quel pressentiment +m'avertit qu'un danger menaçait la fille du brigadier. + +Après être encore resté quelques minutes à regarder les saltimbanques +qui déchargeaient leur voiture, je retournai près de mon oncle que je +retrouvai toujours attablé devant son cruchon de bière et fumant sa +pipe. + +--Eh bien! garçon, me dit-il en souriant, il paraît que tu as employé là +un bon quart d'heure à te distraire. + +Je lui fis, de ce qui s'était passé, un récit qu'il écouta sans paraître +y porter grande attention. Mais il en fut autrement lorsque j'arrivai à +parler de la caisse à trous et qui était censée renfermer des lapins. + +--Tu crois qu'elle ne contenait pas de lapins? me demanda-t-il avec une +curiosité subitement éveillée. + +--C'est à supposer. La déclaration faite par la Belle Flamande, que +cette caisse renfermait des lapins, devait être fausse, puisque, quand +Vernot, y ajoutant foi, a refusé la clé, j'ai entendu la seconde femme +qui disait: «Enfoncé, le gabelou!» + +--Et tu es d'avis que, pourtant, la caisse devait contenir un être +vivant? + +--Dame! oui! Le brigadier a dit que ça grouillait. + +Un souvenir me revint alors. + +--Oui, oui, appuyai-je, ce devait être un animal... blessé ou malade. + +Mon oncle releva brusquement la tête. + +--Qu'est-ce qui te fait dire cela? me demanda-t-il avec un très visible +intérêt. + +--C'est que, tout à l'heure, comme ils déchargeaient la voiture, j'ai +vu deux saltimbanques en tirer la caisse. Comme l'un y mettait de la +brusquerie, j'ai entendu l'autre lui dire: «Doucement; il se mettrait à +geindre!» Et, là-dessus, ils s'y sont pris comme s'ils portaient de la +porcelaine fine. + +Mon oncle posa sa pipe sur la table, but lentement sa chope, l'air tout +recueilli, puis finit par me dire: + +--Garçon, il faut me rendre un service. + +--Lequel? + +--Je veux savoir quel animal contient cette caisse. + +Avant que je pusse m'étonner sur son étrange curiosité, il tira de sa +poche une poignée de monnaie qu'il me tendit en ajoutant: + +--Voici de quoi régaler les saltimbanques et te faire leur camarade. + +Et, d'un ton qui m'imposait une leçon: + +--Tu sais, appuya-t-il, garde-toi bien de les interroger... Il faut que +tu retrouves la caisse et que, tout seul, bien adroitement, tu arrives à +savoir l'animal qu'elle garde prisonnier. + +--Compris! dis-je. + +Je marchais vers la porte quand il me rappela. + +--Ah! dis donc, fit-il, j'oubliais de bien te recommander de revenir +tout de suite m'avertir, dans le cas où l'animal en question serait... + +Il s'arrêta comme s'il allait commettre une imprudence, sembla hésiter, +puis se consulter, et enfin, se décidant pour la confiance, il acheva: + +--... Serait un chien. + +--Un chien? répétai-je étonné. + +--Oui, un chien blanc, tacheté de jaune... qui, s'il est blessé, doit +l'avoir été par un coup de feu... A présent, pars, mon garçon, en te +disant que service et discrétion absolue te vaudront un joli billet de +cent francs. + +Je m'éloignai en riant de l'idée de ma mère qui m'avait expédié à mon +oncle pour me soustraire aux saltimbanques dont je faisais ma société de +prédilection. + +En s'installant à l'auberge de Trudent, le premier souci de la troupe +de la Belle Flamande, qui mourait de faim, avait été de s'attabler pour +déjeuner. Ils étaient dans une pièce à gauche de la salle d'entrée. +J'entendais le bruit des voix, des assiettes, des verres. + +Le billet de cent francs que m'avait promis mon oncle allait m'être bien +facile à gagner, car le premier objet qui frappa ma vue, en pénétrant +dans la salle d'entrée, fut la caisse à trous. + +Pressés qu'ils étaient de manger, les saltimbanques avaient déposé là +tout ce qu'ils avaient tiré de la voiture. + +Au milieu des nombreux accessoires de la troupe se trouvait donc la +caisse qui, par bonheur, ce qui prouvait qu'elle avait dû être récemment +ouverte,--était débarrassée de son cadenas, que je voyais posé sur le +parquet. + +Personne n'était là. Deux secondes me suffisaient pour lancer mon coup +d'oeil. Je soulevai donc vite le couvercle. + +C'était bien un chien... un chien blanc tacheté de jaune... un chien au +flanc troué par une arme à feu. + +Il ne me restait plus qu'à rejoindre mon oncle pour lui porter la +nouvelle et toucher mes cent francs. + +Je refermais le couvercle quand, tout à coup, une main se posa sur mon +épaule en même temps que, derrière moi, une voix prononça ces mots: + +--La curiosité est un défaut dangereux... très dangereux! + +Je me retournai brusquement. + +C'était le saltimbanque Alfred. + +Il arrivait sans doute pour panser l'animal, car il tenait à la main un +bol d'eau fraîche et des linges. + +Ses yeux, fixés sur moi, avaient ce même regard mauvais dont, une heure +auparavant, il avait suivi le brigadier Vernot à son départ. + +En somme, je savais à quoi m'en tenir et j'avais hâte d'aller apprendre +à mon oncle que la caisse renfermait un chien tel qu'il me l'avait +désigné. Inutile était de laisser maître Alfred le temps de me chercher +la querelle que m'annonçaient ses yeux menaçants. + +Je prenais donc mon élan pour déguerpir sans avoir soufflé mot quand, +soudain, je vis Alfred refermer vivement la caisse, s'asseoir sur le +couvercle et me sourire après m'avoir soufflé à voix basse: + +--Pas un mot du chien! + +La cause de ce changement à vue devait être un homme qui allait entrer +dans l'auberge et que le fils de la Belle Flamande avait aperçu avant +moi. + +L'arrivant était un invalide à jambe de bois, d'une soixantaine +d'années, vêtu d'un vieil uniforme de douanier des plus délabrés. Il +était porteur d'un panier de cave rempli de bouteilles vides. + +--Eh! la maison! cria-t-il en mettant le pied sur le seuil du vestibule. + +En nous voyant, il souleva son képi d'uniforme et nous demanda: + +--Vous êtes de la troupe arrivée ce matin? + +Nous n'eûmes pas le temps de répondre. Son appel avait été entendu par +l'aubergiste qui déboucha dans le vestibule par la porte de la salle où +il surveillait le repas des saltimbanques. + +--Eh! c'est ce brave Carambol! s'écria-t-il. + +--Oui, monsieur Trudent. Je viens pour renouveler notre provision. +Au moment de nous mettre à table, nous nous sommes aperçus que nous +n'avions plus que de l'eau à boire; alors mademoiselle Henriette m'a +envoyé au ravitaillement chez vous, répondit l'invalide en montrant les +bouteilles vides de son panier. + +L'aubergiste lui prit le panier et cria: + +--Craquefer! + +A cet appel apparut le valet d'auberge, lourd et vilain bonhomme à qui +Trudent passa le panier en disant: + +--Va emplir ces bouteilles à la cave... Et, tu sais? ne confonds pas ton +bec avec le goulot des bouteilles. + +--Ah! mochieu Trudent, pouva-vous dire chela de ma chobriéta! protesta +ledit Craquefer avec un accent plus auvergnat que sincère. + +J'étais arrivé à Montrel de la veille. Trudent ne me connaissait pas +pour le neveu du Père aux écus. En me voyant avec Alfred, toujours assis +sur sa caisse, il me prit pour un saltimbanque de la troupe. J'aurais pu +profiter de l'occasion pour décamper, mais je ne sais quelle curiosité +me fit rester. + +En attendant le retour de son garçon, Trudent s'était rapproché de +l'invalide. + +--Elle va bien, mademoiselle Henriette? demanda-t-il. Toujours jolie? +Toujours excellente ménagère? + +--Oui. Mon brigadier peut se vanter d'avoir la perle des filles. + +--Vous vous plaisez toujours chez le brigadier, Carambol? + +--En pourrait-il être autrement? Si vous saviez comme M. Vernot et sa +fille sont bons pour le pauvre estropié qu'ils ont recueilli! prononça +Carambol d'une voix émue. + +Alfred et moi nous pouvions écouter tout à l'aise Trudent et l'invalide, +car ils causaient en nous tournant le dos. Quand il avait été question +du brigadier Vernot, il m'avait semblé voir s'allumer l'oeil du beau +blondin. L'expression que j'en ressentis fut vite effacée par l'intérêt +que m'inspira la suite du dialogue. + +--Dites donc, Carambol, reprit l'aubergiste, Vernot a dû rentrer chez +lui, ce matin, avec le nez long d'une aune. Il paraît, à ce qu'il m'a +dit lui-même, qu'il a raté cette nuit une belle prime sur un coup de +contrebande qui l'a laissé bredouille. + +L'invalide secoua la tête en disant: + +--Ce n'est pas tant la prime perdue qui met mon brigadier en colère. + +--Quoi donc alors? + +--C'est le chien. + +--Quel chien? + +--Le chien de tête de meute qu'il a tiré, qu'il est sûr d'avoir atteint +et dont il n'a pu retrouver ni traces ni cadavre. + +--Oh! pour un chien mort, voilà-t-il pas de quoi se désespérer! fit +l'aubergiste moqueur. + +--D'abord, rien ne dit qu'il fût mort, prononça lentement l'ex-douanier +à la jambe de bois. + +Dès qu'il avait été question de chien, mon regard, bien +involontairement, avait été chercher celui d'Alfred, toujours assis +sur la caisse. Alors ses yeux, durs et menaçants, semblèrent me répéter +l'injonction qu'il m'avait adressée à l'apparition de l'invalide: + +--Pas un mot du chien! + +Le meilleur moyen pour moi de savoir quel prix le blondin attachait à +l'animal blessé était d'écouter la suite de la conversation. + +--Soit! fit Trudent; admettons que le chien ne soit pas mort. De quelle +utilité, je vous le demande, pourrait-il être pour Vernot? Qu'en ferait +le brigadier? + +--D'abord, il le soignerait. + +--Admettons encore qu'il le remette sur ses quatre pattes... Et après? + +--Après? répéta Carambol en riant. Vous devez vous en douter, monsieur +Trudent, si vous savez comment se fait la contrebande de dentelles sur +notre frontière. + +--Comment voulez-vous que je le sache? s'écria Trudent. + +Il avait eu beau mettre dans sa phrase l'intonation d'une surprise un +peu indignée, la voix de l'aubergiste sonna faux à mon oreille. + +L'invalide ne s'aperçut de rien. Tout naïvement, il continua: + +--Alors, si vous l'ignorez, je vais vous l'apprendre... Dans le pays +qui veut frauder la douane, et pour le cas des dentelles, c'est, ici, la +France, le contrebandier possède bien caché un chenil où sont enfermés +trente, cinquante ou soixante chiens bien nourris, bien choyés, bien +caressés. Ils vivent là heureux comme des rois... Une belle nuit, +enfermés dans des voitures, on leur fait passer la frontière. Une fois +en Belgique, la vie change pour eux. On les enferme dans un autre chenil +où l'on oublie de leur donner à manger et où la pâtée est remplacée par +de grandissimes schlagues que leur administrent des gens costumés en +douaniers. + +--Diable! lâcha l'aubergiste, les pauvres bêtes doivent alors regretter +le chenil français où la vie leur était si douce. + +--Justement, monsieur Trudent, justement!... Et, en même temps qu'elles +regrettent ce chenil, les corrections reçues des faux douaniers leur +inspirent une profonde horreur de l'uniforme. + +--Bon! je comprends! De sorte que si un vrai douanier tentait de les +amadouer, les chiens s'enfuiraient au bout du monde. + +--Vous y êtes. Une belle nuit, on leur passe au cou un collier rempli +de dentelles... Quelquefois la meute entière en emporte pour deux cent +mille francs... Alors on ouvre le chenil et, à grands coups de fouet, +on les fait détaler. Un seul de ces animaux n'a pas de collier, c'est le +chien de tête. Généralement, c'est un chien de chasse que, sous le nez +des douaniers, en ayant l'air de lui faire quêter le gibier, on a dressé +à bien connaître le pays et les sentiers entre les deux chenils. C'est +lui qui montre la voie aux bêtes qui pourraient s'égarer. + +--Le chef de file alors? + +--Oui. Vous comprenez que là où ne passeraient pas des hommes passent +des chiens... et vite, je vous en réponds... En quarante minutes, ils +vous avalent le chemin qu'un contrebandier à pied aurait mis deux heures +à franchir... Ils courent dans l'ombre, muets, insaisissables, d'une +vitesse qui s'accroît toujours, car vous devinez qu'ils n'ont pas +d'autre but, d'autre désir que de regagner le chenil français, le +bon chenil où ils vont bientôt se goberger... Prévenu à l'avance, le +propriétaire de ce chenil en a laissé la porte ouverte. La meute arrive, +elle s'y engouffre; on referme la porte et le coup est déjà fait que les +douaniers, en admettant qu'ils aient vu passer les chiens, sont encore à +plus d'une lieue à la poursuite de la meute qui leur a filé sous le nez +comme une trombe. + +L'aubergiste avait écouté, bouche béante, yeux ouverts et surpris, en +homme qui entend choses inconnues. + +--Le fait est qu'il est bien impossible de pincer cette contrebande-là, +avança-t-il en hochant la tête. + +--Il y a un moyen, appuya Carambol. + +--Lequel? + +--C'est de connaître l'endroit du chenil. On va s'embusquer dans +son voisinage, la meute arrive et, v'lan! on fait main basse sur les +marchandises, les chiens et le propriétaire du chenil. + +--Oui, mais découvrir le chenil, c'est là le difficile! avança Trudent +qui, en somme, ne me semblait pas être aussi ignorant qu'il voulait le +paraître. + +--Voilà pourquoi le brigadier Vernot est si mécontent de n'avoir pu +retrouver, mort ou vivant encore, le chien de tête qu'il est certain +d'avoir blessé, prononça l'invalide d'un ton prouvant qu'il partageait +le déboire de celui dont il recevait l'hospitalité. + +--Bah! fit l'aubergiste. En admettant qu'il eût trouvé le chien encore +vivant... + +--Alors le brigadier avait grande chance de découvrir le chenil. Il +aurait soigné et guéri l'animal, puis, un beau matin, il aurait mis +le chien en laisse et il y a cent à parier que la bête, qu'il aurait +laissée deux jours à jeun, l'aurait conduit tout droit au chenil, où +elle savait trouver une bonne pâtée. + +--Voyez-vous ça! lâcha Trudent d'une voix qui semblait émerveillée, mais +dans laquelle, suivant moi, se trahissait un petit tremblement. + +Et il me parut que son tremblement s'accentuait davantage quand il +demanda à Carambol: + +--Vrai de vrai! Mort ou vivant, le brigadier n'a pas retrouvé son chien? + +--Puisque je vous le dis, monsieur Trudent! affirma l'invalide. + +--Je vous crois! je vous crois! répéta vivement l'aubergiste dont le +ton, maintenant, sonnait si joyeux que la certitude m'arriva que ce +gaillard-là était le contrebandier inconnu à la découverte duquel +s'acharnait le brigadier Vernot. + +Cependant Carambol avait repris: + +--Si le chien n'est pas mort et qu'il ait été trouvé par quelqu'un, +ce quelqu'un-là, pour un peu qu'il soit malin, aura une belle balle à +jouer. + +--En quoi faisant? s'informa Trudent repris par son petit tremblement de +voix. + +--Il aura deux cordes à son arc... Ou il ira trouver Vernot qui de grand +coeur--car il est enragé après son contrebandier--partagera la prime de +la saisie que le chien aura facilitée. + +--Et la seconde corde de son arc? dit Trudent. + +--Ou bien, alors, il exécutera l'idée du brigadier pour découvrir +le chenil à l'aide du chien... et il fera chanter le propriétaire du +chenil. Ça vaut bien une dizaine de mille francs, ce secret-là. + +Tout en écoutant, mes yeux s'étaient attachés sur les deux causeurs qui, +sur le pas de la porte, et nous tournant toujours le dos, devaient +avoir oublié que nous étions là pour les entendre. Aux derniers mots de +Carambol, je me retournai vivement vers Alfred pour lire sur son visage +l'impression produite par les paroles de l'invalide qui lui dictaient la +conduite à suivre. + +A défaut de sa figure qu'il me fut impossible de voir, car il baissait +la tête, l'acte qu'il accomplissait me prouva qu'il reconnaissait le +prix de sa trouvaille. Il était en train de repasser le cadenas dans +l'anneau de la caisse pour mettre le chien à l'abri d'un nouveau regard +indiscret. + +A ce moment, l'invalide disait: + +--Il me semble, monsieur Trudent, que votre garçon ne se presse pas de +me monter mon vin. + +--C'est vrai! fit l'aubergiste rappelé à la mesure du temps écoulé +depuis qu'il causait. + +Et il se retourna en hurlant: + +--Craquefer! + +Alfred et moi, je le répète, Trudent devait, comme pour son garçon, nous +avoir oubliés, car, en nous retrouvant derrière lui et en songeant que +nous n'avions soufflé mot pendant l'entretien, ce qui prouvait que nous +l'avions attentivement écouté, ses traits exprimèrent une inquiétude des +plus vives. + +Mais, avant qu'il pût rien dire, son garçon Craquefer apparut avec le +panier de bouteilles remplies. + +Le brave charabia titubait, et sa trogne resplendissait plus rouge qu'un +coucher de soleil. Il était ivre comme un cent de grives. + +--Ivrogne! gronda l'aubergiste en lui retirant le panier des mains. + +L'Auvergnat avait sans doute un aplomb que le vin n'arrivait pas à +noyer, car il répliqua en faisant claquer son ongle sur une de ses +dents: + +--Que je sois estranguia chi j'ai cheulement bu gros comme cha! + +En s'avançant vers son valet, Trudent avait dégagé l'entrée. Comme je +ne me souciais nullement de me retrouver, avant peu, en tête à tête avec +Alfred, je profitai de l'occasion. En deux bonds, je fus sur la route, +me dirigeant vers la demeure de mon oncle. + +Mais, si prompte qu'avait été ma retraite, j'avais eu le temps de +voir s'ouvrir la porte de la salle où mangeaient les saltimbanques et +d'entendre la Belle Flamande, apparue sur le seuil, dire à son fils: + +--Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise! + + + + + XX + + +Si longue qu'elle ait été à vous conter, la scène de l'auberge avait +duré tout au plus une demi-heure. Quand je revins chez mon oncle, je le +trouvai encore attablé devant son cruchon de bière et fumant toujours sa +pipe. Depuis la veille que je le connaissais, je n'avais pas été long à +m'apercevoir que le Père aux écus était, en tous points, le type le plus +complet de l'homme du Nord, flegmatique, endormi, ne se faisant ni chaud +ni froid des événements qu'il prend comme ils viennent. + +Aussi fus-je étonné de la vivacité qu'il mit, en me voyant entrer, à me +demander: + +--Est-ce un chien que renferme la caisse? + +--Oui, et un chien tel que vous l'avez désigné: blanc tacheté de jaune +et blessé. + +--Bon! fit le Père aux écus, qui tira coup sur coup sept ou huit +bouffées de sa pipe. + +Après un petit silence, il reprit: + +--Comment t'es-tu assuré de la chose? + +Je lui racontai d'une bout à l'autre ma scène avec Alfred, l'arrivée +de l'invalide Carambol, sa conversation avec Trudent sur le chien et la +façon d'en tirer gros profit. + +Bref, je contai tout par le menu, depuis l'ivresse du valet d'auberge, +l'Auvergnat Craquefer, jusqu'à l'apparition dernière de la Belle +Flamande venant chercher son fils Alfred pour qu'il fît entendre raison +à l'autre femme de la troupe qui s'appelait Cydalise. + + * * * * * + +Quand La Godaille avait parlé de l'ivrogne auvergnat Craquefer, +son auditeur Gontran avait souri au souvenir de cet autre charabia, +l'ex-paveur Pietro, que Fraimoulu avait pris comme valet de chambre et +qui, la veille, s'exerçait si bien la main en cassant la vaisselle. + +Mais au nom de Cydalise, que le conteur prononçait pour la seconde fois, +il interrompit. + +--Pardon, fit-il, ne m'avez-vous pas dit, monsieur Bazart, que vous +connaissiez M. Grandvivier? + +--Mon ancien juge d'instruction! Oui. Je vous ai dit aussi que, depuis +ma sortie de prison, j'avais trouvé en lui un protecteur dévoué chez +lequel la porte m'est et me sera toujours grande ouverte. + +--Donc, si vous êtes allé chez M. Grandvivier, vous n'êtes pas sans y +avoir vu sa cuisinière qui, elle aussi, se nomme Cydalise... Ces deux +Cydalise, par hasard, n'en feraient-elles pas qu'une seule? + +Frédéric Bazart remua la tête. + +--Non, dit-il. Prétendre que, trait pour trait, je me souviens du visage +de la bateleuse, ce serait mentir. Mais je me rappelle sa chevelure, ce +qui me permet d'affirmer que la cuisinière n'est pas la Fille du Soleil. + +--C'était le sobriquet de cette saltimbanque? + +--Oui, à cause de son abondante chevelure d'un magnifique rouge +ardent... La cuisinière du juge, au contraire, est brune. + +Gontran aurait pu objecter que les cheveux se teignent et qu'une brune +devient sans peine une rousse; mais, en ce disant qu'il y a tant d'ânes, +à la foire, qui s'appellent Martin, il ne persista pas dans son idée de +confondre les deux Cydalise en une seule. + +Mais, pendant qu'il était en train de s'informer, il demanda, cette fois +en forme de simple plaisanterie: + +--Est-ce que l'Auvergnat Craquefer, le valet d'auberge, ne répondait pas +aussi au doux et petit nom de Pietro? + +--Jamais je ne l'ai entendu appeler ainsi. + +--Bien. Continuez, je vous prie, demanda Gontran. + + * * * * * + +La Godaille reprit son histoire. + +--Quand je lui eus tout conté, mon oncle mit la main au gousset de +son pantalon et en tira une longue blague en cuir qui lui servait de +porte-monnaie. Il y puisa cinq louis qu'il étala sur la table en me +disant: + +--Voilà les cent francs promis. + +Puis, à côté des jaunets, il en posa cinq autres en ajoutant: + +--Et voici encore cent francs à gagner. + +--En quoi faisant? demandai-je émerveillé. + +Le Père au écus réfléchit un peu. + +--Tu m'as bien dit, n'est-ce pas? que, devant toi, cet Alfred avait +remis le cadenas à la caisse. + +--Oui, mon oncle. + +--De sorte qu'il serait impossible d'offrir au chien... un morceau de +sucre. + +Etait-ce bien un morceau de sucre qu'avait voulu dire le Père aux écus! +Il m'avait semblé se reprendre au moment de prononcer d'autres mots. Ce +fut pour m'en assurer que je répliquai: + +--Pas plus un morceau de sucre qu'un boulette empoisonnée. + +J'en fus pour mon épreuve. Rien ne bougea sur le visage de mon oncle, +dont l'oeil, fixé dans le vide, attestait une sorte de méditation sur ce +qui lui restait à me dire. + +Enfin il me regarda. + +--Cet Alfred, quel homme est-ce? demanda-t-il. + +--Il m'a tout l'air d'être une pratique finie. + +Sur cette réponse, nouveau silence qui se prolongea si longtemps que +l'impatience me prit. + +--Mon oncle, dis-je, vous ne m'avez pas encore indiqué ce que j'ai à +faire pour gagner les cinq autres louis. + +--Va dire à cet Alfred que je veux lui parler, me répondit-il +brusquement. + +Et comme je m'éloignais: + +--Attends un peu! me cria-t-il pour me retenir. + +Je revins sur mes pas. + +--Surtout, me recommanda-t-il en traînant sur les mots, fais en sorte +que Trudent ne se doute de rien. + + * * * * * + +Encore une fois, Gontran arrêta le conteur par une question. + +--Est-ce que cette préoccupation du Père aux écus au sujet du chien ne +vous donna aucun soupçon? + +--Un instant l'idée me vint que mon oncle était peut-être le +contrebandier qui mettait la douane sur les dents. S'il avait le moins +du monde bronché quand j'avais parlé de boulette empoisonnée, ce seul +moyen de se débarrasser de l'animal, qui pouvait le compromettre, mon +doute serait devenu une certitude et j'aurais abandonné mes soupçons à +l'égard de l'aubergiste que, en me souvenant de la manière dont il avait +interrogé l'invalide Carambol, j'accusais d'être le coupable. Ce qui, +surtout me confirma dans mon idée, ce fut précisément, cette dernière +recommandation de mon oncle «de faire en sorte que Trudent ne se doutât +de rien». Les paroles haineuses de l'aubergiste quand, le matin, mon +oncle avait offert sa bière aux douaniers, m'avaient appris que les deux +hommes vivaient en profonde mésintelligence. Si mon oncle n'avait pas +répondu à l'apostrophe de l'aubergiste, ce devait être parce qu'il +attendait sa belle... Or, cette belle, il la tenait!... En s'emparant du +chien, il possédait le moyen de se venger de l'aubergiste contrebandier. +En plus de cette raison, le Père aux écus en avait une seconde d'agir de +la sorte. + +--Quelle seconde raison? + +--Il était maire du village et, en cette qualité, tenu de venir en aide +aux douaniers pour que le coupable fût pincé. + +--Très bien! approuva Gontran. Poursuivez votre récit. + + * * * * * + +--Je n'avais encore fait que deux pas dehors quand une crainte +m'arrêta... Que Trudent ne se doutât de rien, c'était facile à dire, +mais difficile à réaliser. L'aubergiste me verrait entrer chez lui, +parler à Alfred qui aussitôt prendrait le chemin de la maison de mon +oncle. La méfiance viendrait donc immanquablement à Trudent. + +Je rentrai au plus vite chez le Père aux écus pour lui faire part de mes +réflexions. + +Mon oncle n'était plus dans la salle. + +Je visitai les autres pièces. Personne! Il ne pouvait être loin. +Je regardai par la fenêtre, espérant l'apercevoir gagnant sa ferme. +L'espace à parcourir était de deux cents mètres tout plantés de pommes +de terre. Il n'aurait pas même eu le temps de franchir la moitié de +cette distance. Toujours personne en vue. Comme, près de la fenêtre, +s'ouvrait la porte de la cave, je me penchai et j'appelai. Cette fois, +il me sembla entendre un bruit monter des profondeurs de la cave. + +--Il aura été se tirer un nouveau cruchon de bière, pensai-je. + +Dans ma hâte d'avoir ma leçon faite, au lieu d'attendre que mon oncle +remontât, je descendis dans la cave. Elle était magnifique, cette cave, +spacieuse, saine, haute de voûte, bien aérée, parfaitement éclairée; on +voyait qu'elle datait du couvent démoli. Mais, si belle qu'elle fût, le +Père aux écus ne s'y trouvait pas. + +--Par où diable a-t-il passé? me demandais-je, tout étonné de cette +disparition, en remontant l'escalier. + +Une grande minute, je restai indécis sur le parti à prendre. + +--Ma foi! au petit bonheur! me dis-je en me dirigeant vers l'auberge de +Trudent. + +A peine sorti, j'aperçus, au loin et s'éloignant, un individu, qu'à sa +démarche il me fut facile de reconnaître pour le brigadier Vernot. Comme +l'invalide Carambol, il portait au bras un panier qui laissait dépasser +des goulots de bouteilles. Arrivé au sentier qui menait à sa demeure, il +disparut dans les taillis. + +--Fichtre! me dis-je en souriant, il paraît qu'on boit ferme chez le +brigadier, puisque, en une demi-heure, voici le second panier qu'on +vient chercher chez Trudent. + +En pénétrant dans l'auberge, le premier que je vis fut l'aubergiste qui +se tordait de rire au milieu du vestibule. Sans savoir qui j'étais ou, +plutôt, croyant que je faisais partie de la troupe, il me reconnut +pour un des deux écouteurs qui étaient présents à sa conversation avec +Carambol. + +--Devinez ce qui est arrivé? me demanda-t-il à brûle-pourpoint. + +--Dites. + +--Vous étiez là quand mon pochard de Craquefer a remonté de la cave +les bouteilles remplies qu'attendait l'invalide. Il faut croire que mon +maudit ivrogne, après avoir bu à la cannelle, aura trébuché et que sa +glissade l'aura amené devant un autre tonneau que celui qu'il venait de +téter, car il y a rempli ses bouteilles. + +Trudent s'arrêta pour donner cours à un nouveau spasme de rire; puis, +quand la crise se fut un peu épuisée, il bégaya: + +--De sorte que Vernot, pour éviter une nouvelle course à son estropié, +vient de venir lui-même me rapporter les bouteilles à changer... Au +moment de se mettre à table, il s'était aperçu que mon Auvergnat leur +avait servi du vinaigre d'Orléans. + +Et redevenant sérieux: + +--Je suis même désolé d'avoir fait attendre le brigadier qui, un bon +quart d'heure durant, est resté dans le vestibule, pendant que j'étais, +à côté, en train de mettre le holà! + +--Ah! vos convives se disputaient? + +--Ils faisaient mieux encore, ils s'assommaient... Pas tous, non... +mais il y en avait un, nommé Alfred, qui battait comme plâtre la grande +rouge! Ah! l'animal! tapait-il de bon coeur!... Une rude mâtine, tout de +même, la grande rouge. Elle se défendait comme une diablesse enragée... +Elle se serait laissé étrangler plutôt que de céder... Si je ne les +avais pas séparés, Alfred la tuait... + +--Quelle était la cause de la dispute? + +--Je n'en sais rien. Je suis arrivé au plus fort de la dégelée... Quand +je suis parti pour répondre à l'appel de Vernot qui venait changer ses +bouteilles, le beau blond épongeait le sang qui lui coulait des balafres +dont les ongles de la femme lui avaient sillonné la face... Quant à la +Cydalise, à moitié assommée, elle rajustait son chignon en beuglant à +Alfred: «Je me vengerai, tu peux y compter, je me vengerai!» + +Et, avec une sorte d'admiration, Trudent ajouta: + +--A rosser ainsi le beau sexe, il doit se faire adorer des femmes, votre +camarade. + +Je protestai contre le mot de camarade en déclinant ma parenté avec le +Père aux écus. + +Quand j'étais parti en me disant: «Au petit bonheur!» j'avais eu +grandement raison, car le prétexte que je cherchais pour attirer Alfred +chez mon oncle, sans exciter la méfiance de Trudent, me fut fourni par +l'aubergiste lui-même. + +En m'entendant nommer mon oncle, sa figure devint subitement hargneuse +et il gronda: + +--Je gagerais que je devine pourquoi il vous a envoyé, ce vieux taquin +qui abuse de son autorité de maire pour tracasser le pauvre monde. Je +parie que vous venez apporter l'ordre à mes saltimbanques d'avoir à +venir lui faire viser leurs papiers. + +--Juste, monsieur Trudent, juste! m'écriai-je en sautant sur le prétexte +qui m'était offert. + +--Affreux tyran! grogna encore l'aubergiste avec un accent de rage +qui acheva de me prouver combien peu mon oncle était dans ses petits +papiers. + +Néanmoins, il alla ouvrir la porte de la chambre où se tenaient les +saltimbanques et cria: + +--On vient, de la part du maire, vous intimer l'ordre de porter vos +papiers au visa. + +--Vas-y, Alfred! prononça la voix de la Belle Flamande. + +Pendant ces quelques mots, j'avais promené rapidement mon regard autour +du vestibule. La caisse au chien et les nombreux bagages de la troupe +qui, une demi-heure auparavant, encombraient la salle, avaient disparu. +Le tout devait avoir été monté dans les chambres que les bateleurs +allaient occuper durant leur court séjour. + +Craignant que ma nouvelle rencontre avec Alfred pût donner lieu à un mot +imprudent que recueillerait l'oreille de Trudent, j'allai attendre le +beau blond sur la route. + +Bientôt je le vis apparaître à la sortie de l'auberge conduit par +Trudent qui me désigna du doigt en disant: + +--Suivez le neveu du maire. + +Neveu du maire, j'étais presque une autorité... et j'avais vu le chien +dans la caisse! + +Vous comprendrez donc avec quelle sombre méfiance Alfred s'avança vers +moi. Quels projets ruminait-il? Je les ignorais encore. Mais le fait +était qu'il arrivait à moi en ennemi qui se sent menacé. + +--Le maire veut vous voir, lui dis-je. + +Il alla droit au but en me demandant: + +--Vous lui avez parlé du chien que vous avez découvert en ouvrant la +caisse comme un vrai mouchard? + +--Oui, dis-je carrément. + +Puis, pour lui faire pressentir qu'il s'alarmait à tort, je lui citai le +proverbe: + +--Il faut puiser tandis que la corde est au puits. + +A mon nouveau retour, le Père aux écus n'était pas rentré dans la grande +salle dont, tout à l'heure, il avait si prestement disparu. Au bruit de +mon pas, j'entendis sa voix qui, d'une pièce voisine, demandait: + +--Qui est là? + +Faisant signe à Alfred d'attendre pendant que je l'annoncerais, j'entrai +dans cette pièce où je trouvai mon oncle, toujours la pipe à la bouche, +assis devant un petit bureau et faisant des comptes. Au-dessus de +ce bureau, sur un râtelier à crémaillère cloué à la muraille, +s'allongeaient trois fusils, véritables armes de luxe, dont le poli +et le luisant témoignaient du soin constant de leur propriétaire à les +tenir en bon état. + +J'abordai mon oncle en m'écriant: + +--Où étiez-vous donc passé, il y a dix minutes, quand je suis revenu +pour vous parler? Aviez-vous quitté la maison? + +--Ah! tu es revenu? fit d'abord mon oncle un peu embarrassé. + +Puis, d'un ton moqueur: + +--Tu m'auras mal cherché, mon garçon. + +J'étais si certain de mon fait que je répliquai: + +--Je vous ai si bien cherché que j'ai même visité les caves où il +m'avait semblé entendre un bruit de pas. + +D'un prompt geste de la main, le Père aux écus m'imposa silence, puis +me montra la porte que j'avais laissée ouverte derrière moi, ce qui +permettait à nos paroles d'arriver jusqu'à Alfred attendant dans la +grande salle. + +Le geste avait été tant impérieux et la figure, habituellement morne de +mon oncle, avait montré un si subit apeurement, que j'en restai ébahi. +Je n'eus pas le temps de prononcer un mot, car, tout aussitôt, le Père +aux écus me demanda: + +--Et ma commission? + +--Elle est faite, dis-je, je vous amène une personne de la troupe. + +Mon oncle posa vivement sur ses lèvres un doigt qui me recommandait la +prudence. Ensuite il prononça: + +--Prie d'entrer. + +Je n'eus qu'à aller sur le seuil du cabinet pour faire signe de venir +à Alfred qui, du reste, devait avoir tout entendu, car il marchait déjà +vers la porte. + +Il entra raide et hargneux, salua à peine et tendit un papier à mon +oncle en disant: + +--Voici le permis de circulation pour toute la troupe, monsieur le +maire. + +Je m'étais reculé dans un coin, curieux d'assister à la scène. Le +Père aux écus prit le papier, le lut, puis il appliqua le cachet de +la mairie. Tout en accomplissant cette dernière formalité, mon oncle +commença l'entretien par une phrase qui avait une façon d'égratigner +quelque peu la vérité. + +--Mon neveu, dit-il en montrant ses fusils, qui sait que je suis grand +chasseur, m'a annoncé que vous aviez un superbe chien de chasse à +vendre. Depuis longtemps j'ai trouvé de telles mazettes que, si je +rencontrais une vraie bête, je ne regarderais pas au prix. + +Et, à l'appui de son dire, il ajouta: + +--J'irais jusqu'à mille francs. + +Pendant ce début de mon oncle, j'examinais Alfred. Son visage s'était +éclairci dès qu'il avait été question du chien. En même temps que +son regard rusé fixait le Père aux écus, un petit sourire narquois +apparaissait sur ses lèvres. + +--Vous le voyez, mille francs, c'est un bon prix, insista mon oncle. + +--Oui, monsieur le maire, c'est généreusement payer un chien de +chasse... Je voudrais bien en avoir une vingtaine à vous vendre à ce +prix-là! déclara Alfred. + +Comme il n'ajoutait rien, mon oncle, après avoir un peu attendu, +demanda: + +--Alors, c'est dit? + +--Dit... quoi? monsieur le maire. + +--Que vous me cédez votre chien pour mille francs? + +Alfred prit un air désolé et répondit: + +--Mon chien n'est pas à vendre. + +--J'en donne deux mille francs, dit le Père aux écus irrité par ce +refus. + +Le bateleur secoua la tête. + +--Trois mille! lança mon oncle sans réfléchir. + +Il avait eu grand tort de se laisser emballer de la sorte. C'était se +mettre à la merci du vendeur en trahissant son ardent désir de posséder +le chien. Aussi Alfred le lui fit bien sentir en répliquant tout +gouailleur: + +--Faut-il, tout de même, monsieur le maire, que vous soyez un fier +chasseur pour payer un chien si cher! + +Et, en traînant sur les mots, les yeux fixés sur ceux du maire, il +continua: + +--Il est juste de dire qu'il a son prix... pour un connaisseur. + +Vrai! à la façon dont il pesa sur «un connaisseur», c'était à croire +qu'il se fichait de mon oncle. + +Quant à moi, qui savais que mon parent, au fond des choses, cherchait +le moyen de se venger de l'aubergiste en le faisant pincer en flagrant +délit de contrebande, je me disais: + +--Il faut qu'il en veuille raide à Trudent pour payer trois mille francs +un chien à demi crevé. + +--Voyons, est-ce dit à trois mille francs? demanda le Père aux écus avec +impatience. + +Alfred secoua la tête en répétant: + +--Mon chien n'est pas à vendre. + +Ensuite se reprenant: + +--Ou, plutôt, dit-il, il est vendu. + +L'envie de se venger vous transforme drôlement un homme, car mon oncle, +dont je vous ai vanté le caractère froid et apathique, en voyant sa +vengeance contre Trudent lui échapper, bondit comme un élastique et, +tout pâle, s'écria furieusement: + +--Vendu! A qui? à qui? + +Alfred sembla jouir de cette colère qui mettait hors de lui un homme si +calme, puis moqueusement: + +--Au brigadier Vernot, fit-il. + +Mon oncle n'avait pu encore rien dire que je m'écriais: + +--Tiens! vous vous êtes donc entendus ensemble, tout à l'heure, quand il +est revenu à l'auberge? + +A mon grand étonnement, la figuré d'Alfred changea. De railleuse, elle +devint inquiète et, sans penser qu'il se contredisait avec ce qu'il +venait d'avancer, il me demanda tout surpris: + +--Le brigadier est-il véritablement revenu à l'auberge? Vous en êtes +certain? + +--Oui, pour rapporter des bouteilles de vinaigre qu'on lui avait données +en place de bouteilles de vin. Quand je suis arrivé pour vous chercher, +Vernot venait de partir... Il était resté plus d'un grand quart d'heure +dans le vestibule à attendre Trudent qui, en ce moment-là, était occupé +dans la salle où vous aviez une «conversation un peu animée» avec une +demoiselle Cydalise, la Fille du Soleil... Tout cela m'a été conté +par l'aubergiste lui-même que j'ai trouvé riant encore de la bévue du +vinaigre au lieu de vin commise par l'Auvergnat ivrogne qui lui sert de +garçon. + +La surprise témoignée par Alfred en apprenant que le brigadier était +revenu à l'auberge démentait si bien ce qu'il avait affirmé que mon +oncle revint à l'assaut en disant: + +--Soyez franc. Puisque vous n'avez pas revu le brigadier depuis ce +matin, ce n'est pas à lui que vous avez vendu le chien. + +Ainsi mis au pied du mur, le beau blond s'en tira en grognant avec +mauvaise humeur: + +--A Vernot ou à un autre, qu'importe! On peut toujours dire qu'on +a vendu son chien quand on est certain que celui auquel on offrira +l'animal n'osera pas vous refuser le prix qu'on exigera. + +--Oh! oh! fit mon oncle, voilà de bien gros mots: «n'osera pas» et +«exigera»! Il semble, à vous entendre, que cet acquéreur n'aura pas la +possibilité de refuser le marché. + +Une seconde fois, Alfred regarda le Père aux écus dans les yeux et +répliqua: + +--Il serait alors un imbécile... N'est-ce pas votre avis, monsieur le +maire? + +--Je ne vois pas trop en quoi... commença mon oncle qui me sembla un peu +démonté. + +--Ah! c'est que vous ignorez sans doute que mon chien offre une +particularité qui lui donne bien du prix aux yeux de certain acquéreur. + +--Quelle particularité? + +--Celle d'avoir reçu dans le flanc du plomb de douanier. + +--Je ne comprends pas, fit mon oncle en ouvrant des yeux étonnés. + +--Voulez-vous que je vous fasse comprendre, monsieur le maire? demanda +le beau blond d'un air goguenard. + +--Avec plaisir. + +--Je suppose que je vienne vous dire: Cher monsieur, personne ne se +doute que vous êtes un fieffé contrebandier... + +--Oh! oh! moi! un contrebandier! fit le Père aux écus avec indignation. + +--Puisque c'est une supposition. + +--Ah! oui, je l'oubliais! Continuez. + +--J'ajouterais donc: Je possède le chien de tête de votre meute. Que +j'aille l'offrir à la douane, l'animal la conduira tout droit à ce +chenil qu'elle cherche, sans qu'il lui soit jamais venu à l'idée de vous +soupçonner... Choisissez-donc entre être perdu ou m'acheter mon chien +dix mille francs. + +--Peste! ricana mon oncle, pendant que vous êtes en veine de +suppositions, vous supposez de bien grosses sommes. + +--Le chien ne vaut pas moins, affirma Alfred avec un aplomb monstre. + +--Mais supposons aussi que je refuse le prix exigé? + +--Alors, monsieur le maire, comme je l'ai dit tout à l'heure, vous +seriez un imbécile. + +Et, comme s'il croyait son audience unie, Alfred prit sur le bureau du +maire sa permission visée et fit deux pas vers la porte en disant: + +--Désolé, monsieur le maire, de ne pouvoir vous vendre mon chien... +mais, vous le voyez, il est vendu d'avance. + +Moi, j'étais confondu de l'impudence du drôle. Ce qu'on disait devant +lui ne tombait fichtre pas dans l'oreille d'un sourd! Il allait mettre à +profit tout ce que lui et moi, nous avions entendu Carambol détailler à +l'aubergiste sur la manière de tirer argent du chien. + +Celui qui, le premier, a dit que la vengeance est un plaisir des dieux +ne s'est pas trompé. + +Ce plaisir-là, mon oncle tenait, coûte que coûte, à le savourer à +l'égard de l'aubergiste Trudent, car il cria au beau blond qui ouvrait +déjà la porte: + +--Attendez donc, mon garçon! + +Puis, en homme prudent: + +--Mais, fit-il, votre chien ne peut-il être si grièvement blessé qu'il +meure? Alors, ce serait pour vous affaire manquée. + +--Sur ce point, je suis bien tranquille. Dans quelques jours, l'animal, +qui n'est qu'affaibli par la perte de sang, sera remis sur pattes et me +conduira au contrebandier. + +--Ou aux douaniers? + +--Oui, si le contrebandier, je le répète, est assez imbécile pour me +refuser, dit Alfred d'un ton sec. + +Il y eut un petit temps employé par le Père aux écus à rallumer sa pipe; +puis doucettement, il demanda: + +--Si je vous les offrais, moi, ces dix mille francs? + +--Je serais heureux, monsieur le maire, de vous donner la préférence. + +--Et quand me livreriez-vous l'animal contre espèces? + +--Tout de suite, monsieur le maire; le temps d'aller chercher la caisse +à l'auberge et de vous l'apporter. + +--Non, non, dit vivement mon oncle. Pas en plein jour. Je tiens, +surtout, à ce que votre aubergiste ne se doute de rien. + +--Il n'y verra que du feu, promit Alfred. + +Du moment qu'il ménageait un coup de Jarnac à l'aubergiste, mon oncle me +paraissait tout logique en faisant cette recommandation. + +--Voulez-vous que je vienne pendant la nuit? proposa le fils de la Belle +Flamande. + +--Oui, ce soir, sur les dix heures. + +--C'est convenu! dit le beau blond en s'éloignant. + +A l'heure dite, Alfred fut exact. Il arriva apportant la caisse à trous, +qu'il déposa avec précaution sur la table, dans la grande salle dont mon +oncle avait prudemment fermé les volets. + +Le jeune homme prit dans sa poche la clé du cadenas et, quand il l'eut +ouvert, il souleva le couvercle. + +Soudain, mon oncle pâlit. + +Moi, je jetai un cri de surprise! + +Alfred poussa un rugissement de fureur! + +Il n'y avait pas de chien dans la caisse! + +A sa place se trouvait une bûche entourée de chiffons. + +Tout frémissant d'une rage immense, Alfred se tourna vers moi et me +demanda d'une voix rauque: + +--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais plus pour quelle histoire de +vinaigre, le brigadier Vernot était revenu à l'auberge? + + * * * * * + +A ce moment, l'histoire de La Godaille fut interrompue par l'entrée +d'Henriette qui dit à son amant: + +--N'entends-tu pas, Gontran? Voici deux fois qu'on sonne. + +Et peureuse: + +--Si c'était ton oncle, M. Fraimoulu, venant me faire son algarade? +ajouta-t-elle. + +--Allons interroger notre trou, dit Gontran qui, laissant Frédéric +Bazart dans la salle à manger, passa, suivi d'Henriette, dans +l'antichambre où il mit l'oeil au trou. + +--Non, dit-il, c'est un docteur, M. Cabillaud père, avec qui j'ai dîné +hier au soir chez M. Grandvivier. Que lui est-il arrivé? Il a la figure +à l'envers. + +Gontran ouvrit à l'homme à la verrue. + +Aussitôt le médecin se précipita dans l'antichambre en s'écriant: + +--Monsieur Lambert, je viens chez vous comme je suis allé en vingt +endroits... Avez-vous vu mon fils?... Savez-vous où est Gustave?... +Depuis hier soir, à sa sortie du dîner de M. Grandvivier, mon fils a +disparu! + + + + + XXI + + +Le docteur Cabillaud père était vraiment inquiet. La veille en sortant +du dîner de M. Grandvivier, il était rentré seul chez lui. A la porte du +juge, il s'était séparé de son fils qui avait allégué le besoin, avant +d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en faisant un bout de +conduite à MM. Ducanif, Camuflet et de Walhofer. + +Ce matin, Gustave n'était pas rentré. + +Alors le père, pris de peur, s'était mis en quête. + +Tout cela, Cabillaud l'avait débité d'une voix alarmée en suivant +Gontran qui l'introduisait dans la salle à manger d'où La Godaille avait +disparu. Ce dernier, craignant d'être indiscret, avait laissé la place +vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine où elle préparait ce +déjeuner dont la visite du docteur allait retarder la mise sur table. + +--J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour la première fois. +En venant ici, vous n'aviez pas grande chance de l'y rencontrer, dit +Gontran, après avoir fait asseoir l'homme à la verrue. + +--Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en désespoir de cause, +après avoir d'abord fait ma visite chez ces messieurs. + +--Que vous ont-ils appris? + +--Le premier que j'ai visité, le baron de Walhofer, m'a répondu qu'à +moitié du chemin il s'était séparé du groupe pour aller passer deux +heures à son cercle. Le fait m'a été attesté, quand je leur ai fait +visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit que Gustave avait +continué de les accompagner après le départ du baron. + +--Et ensuite? + +--Restés à trois, on s'est d'abord rendu au domicile de Ducanif qui, +avant de rentrer chez lui, a assisté à un débat entre mon fils, qui +insistait pour l'accompagner, et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser +de la bonne volonté de Gustave. Enfin ils son partis ensemble et M. +Camuflet, que je viens d'interroger, m'a affirmé que mon fils, en le +laissant à sa porte, était reparti après avoir annoncé que cette petite +promenade lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner son lit au +plus vite. + +--Et il n'est pas rentré? + +--Non. Aussi, la frayeur dans l'âme, suis-je parti à sa recherche. + +Loin de partager l'inquiétude du docteur, Gontran se mit à sourire en +demandant: + +--Voulez-vous me permettre une question, monsieur Cabillaud? + +--Certainement. + +--Quel âge a M. votre fils? + +--Trente ans. + +--Et, à trente ans, c'est la première fois qu'il vous cause la surprise +de voir, en entrant dans sa chambre, qu'il n'a pas couché dans son lit. + +--Oh! non; le gaillard m'a bronzé depuis longtemps sur ce genre de +surprise. + +--Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui plutôt que les +autres fois? + +--C'est que j'ai une raison, prononça le docteur en hochant la tête avec +tristesse. + +--Quelle raison? + +--Depuis trois semaines, Gustave s'était rangé. Un pigeon ne rentrait +pas plus régulièrement au colombier. Hier, comme je le complimentais +sur ce changement d'habitudes, il m'a répondu très sérieusement: «Si un +matin tu ne me trouvais pas dans mon lit, c'est qu'il me serait arrivé +un malheur.» + +--Avait-il le pressentiment d'un danger? Se savait-il un ennemi dont il +eût à se méfier? + +--Là-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu lui arracher un mot +de plus. Vous comprenez donc quelle a été mon angoisse quand, ce matin, +devant son lit vide, je me suis rappelé sa phrase d'hier. Alors, j'ai +pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux nouvelles chez tous +les convives de notre dîner d'hier. J'arrive chez vous après avoir été +visiter aussi MM. Grandvivier et Fraimoulu. + +--Ah! vous avez été voir mon oncle Fraimoulu? + +Si grandement inquiet que fût le docteur, il ne put, au nom du +propriétaire, retenir un sourire. + +--A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre que je suis +arrivé à temps pour lui faire appliquer cinq cataplasmes et trois +emplâtres... «Ah! vous tombez à propos!» s'est-il écrié quand il m'a vu +approcher de son lit... car ma visite le surprenait au lit... Alors il +m'a montré son buste. Un tigre! un vrai tigre! Il avait tout le torse +moucheté de taches noires. + +--Que me contez-vous là? fit Gontran ébahi. Comment mon oncle a-t-il +passé à l'état de tigre? + +--A cause de l'affaire d'hier soir. + +--Quoi! le tour que lui a joué sa cuisinière Nadèje lui a produit un tel +effet? + +--Non, ce n'est pas à Nadèje que votre oncle doit d'être en pareille +capilotade. + +--A qui donc? + +--A son valet de chambre. + +--L'Auvergnat Pietro? + +--Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un fournisseur, sans +prendre d'autres informations. + +--Un ancien paveur? + +--Ah! on peut lui confier un pavé à ce garçon-là. S'il tape dessus +aussi fort qu'il a cogné sur votre oncle, le pavé doit être solidement +enfoncé. + +Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de plus amples +renseignements, le docteur continua: + +--Hier la plaisanterie de Nadèje nous laissait sans vivres... mais non +pas sans liquides, car votre oncle qui, paraît-il, possède une cave de +choix, avait, à l'avance, monté les vins, vins de derrière les fagots, +que nous devions déguster à sa table. + +--Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives. + +--Quand il nous a fallu accepter le dîner que, dans notre détresse, nous +offrait M. Grandvivier, votre oncle nous a suivis chez le juge sans plus +songer à ses bouteilles disposées sur une étagère. + +--Alors Pietro, resté seul, s'est rafraîchi la langue? + +--Si bien rafraîchi que les seize bouteilles y ont passé. Après ce +bel exploit, notre Auvergnat, qui se sentait la tête un peu lourde, +a éprouvé le besoin de se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en +descendant de chez le magistrat, a découvert l'ivrogne allongé sous ses +draps... Vous devinez le reste de la scène? + +--Mon oncle a jeté le pochard à bas du lit? + +--Lequel pochard, ayant le réveil et surtout le vin mauvais, s'est mis +à rosser M. Fraimoulu avec cette conscience du bien faire qu'on est +heureux, pour tout ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les +Auvergnats. Après quoi, il a pris son congé. Comme on était en pleine +nuit, il est parti en emportant deux couverts d'argent pour s'éclairer +dans l'escalier. + +--Vous devez, alors, avoir trouvé mon pauvre oncle furibond. + +--Dites plutôt étonné. + +--Étonné? répéta Gontran; étonné de quoi? + +--De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses coups de poing, n'avait +cessé de l'appeler Camuflet, en faisant suivre ce nom d'injures et de +phrases incompréhensibles. C'était des: «Tiens! chaligaud!... Attrape, +Fêche-Mathieu! A toi, chal chinge!...» Et plus il cognait, plus il +s'animait en croyant tambouriner le cuir de M. Camuflet qu'il accusait +d'avarice. + +--Pietro connaissait donc M. Camuflet? + +--Il devait l'avoir vu hier pour la première fois, quand ce convive +de votre oncle est arrivé pour savourer le fameux dîner de Nadèje... +Probablement qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, resté dans sa +mémoire, sera revenu dans les divagations de son ivresse... Toujours +est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu, l'ivrogne Pietro croyait assommer +M. Camuflet. + +Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que de la veille. + +Il était, en conséquence, bien excusable de chercher à se débarrasser de +l'importun dont la visite retardait son déjeuner et tenait Henriette et +La Godaille prisonniers dans la cuisine. + +Il regarda la pendule en disant: + +--Je vais me hâter de déjeuner pour aller, ensuite, rendre visite à mon +oncle. + +--Mieux serait peut-être de ne pas vous déranger. Qui sait si M. +Fraimoulu souhaite que vous connaissiez sa mésaventure? conseilla +Cabillaud père. + +La pendule tintant ses onze coups ramena le médecin à ses alarmes. + +--Onze heures, dit-il, le moment où Gustave et moi nous devrions nous +mettre à table. + +La faim rendait Gontran féroce. Il sentit que le docteur allait +s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le temps. + +--Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il. Je vous gage +que, pendant que vous êtes à vous mettre martel en tête à propos de ce +qu'un homme de trente ans n'a pas couché dans son lit, monsieur votre +fils, rentré chez vous, doit regarder aussi l'heure et se dire avec la +faim au ventre: «Pourquoi mon père ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel à +l'heure des repas?» + +--Croyez-vous? dit le médecin se laissant aller à l'espérance devant +cette supposition. + +--Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez à rire de vos +angoisses de la matinée. + +Ce disant, le jeune homme poussait doucement vers la porte le médecin +qui répétait: + +--Je le souhaite! je le souhaite! + +Ses talons n'avaient pas dépassé le seuil d'un millimètre que la porte +était refermée sur le médecin par Gontran qui poussa un énorme «Ouf!» de +satisfaction. + +Sans s'être aperçu de l'empressement qu'on avait mis à se débarrasser de +lui, l'homme à la verrue regagna son domicile à pas pressés. + +--Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous vite, Clarisse, +dit-il à sa cuisinière qui avait ouvert à son coup de sonnette. + +--M. Gustave n'est pas arrivé pour déjeuner, dit la servante. + +--Et il n'a pas reparu de la matinée? + +--Non. + +Un souvenir arrêta l'inquiétude qui allait reprendre le père. Quand il +s'était présenté, en quête de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait +dit en riant: + +--Je l'attends aujourd'hui même à déjeuner. Je vais le voir m'arriver +avec des dents aiguisées par cette même nuit, passée dehors, dont vous +vous alarmez tant à tort, mon cher ami... Votre garçon a trente ans, que +diable!... et il n'est pas séminariste. + +Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'était qu'une variante de +ce que lui avait répété Gontran, fit donc que le docteur, en ne trouvant +pas Gustave à son retour au logis, offrit ce leurre à ses craintes en +disant à Clarisse: + +--Il doit être à déjeuner chez Ducanif. + +--Non, répéta encore la cuisinière. + +--Qu'en savez-vous? + +--Chez M. Ducanif, où, d'habitude, on déjeune à dix heures et demie, +on s'est étonné de ne pas voir arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a +envoyé sa domestique Héloïse s'informer si la disparition de votre +fils, que vous lui aviez annoncée ce matin à votre visite, s'était +prolongée... Vous seriez arrivé cinq minutes plus tôt que vous vous +seriez rencontré avec Héloïse... Elle sort d'ici. + +Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud père, n'ignorait certaines +particularités de la vie de Gustave, ajouta en secouant la tête: + +--Et Héloïse, tout comme nous, ne sait pas où M. Gustave peut bien avoir +passé la nuit. + + +FIN DE «SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES.» + +L'épisode qui suit et termine: _Seul contre Trois Belles-Mères_ a pour +titre: _Le Tombeur des Crânes_. + + + + + + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY + + +EN VENTE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR + + +OUVRAGES D'EUGÈNE CHAVETTE + + + +LES PETITES COMÉDIES DU VICE, 1 vol. illustré par Benassit (25e +mille)... 3 fr. 50 + +LES PETITS DRAMES DE LA VERTU. 1 Vol. illustré par Kauffmann (20e +mille)... 3 fr. 50 + +LES BÊTISES VRAIES. 1 vol. illustré par Kauffmann (16e mille)... 3 fr. +50 + +LA VEUVE ROSSIGNOL (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr. + +LA CLÉOPATRE (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr. + +LA BANDE DE LA BELLE ALLIETTE (20e mille). 1 vol. in-18... 2 fr. + +FIL-A-BEURRE (18e mille). 1 vol. in-18... 2 fr. + +LE PLAN DE CARDEUC (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr. + +SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr. + +LE TOMBEUR-DES-CRANES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr. + +LILIE, TUTUE, BÉBETTE. 1 vol. in-16... 0 fr. 60 + + + +ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY + +PARIS + + +ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR + +26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière I, by Eugène Chavette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I *** + +***** This file should be named 16795-8.txt or 16795-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/9/16795/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16795-8.zip b/16795-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..03119d9 --- /dev/null +++ b/16795-8.zip diff --git a/16795-h.zip b/16795-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..05e4baa --- /dev/null +++ b/16795-h.zip diff --git a/16795-h/16795-h.htm b/16795-h/16795-h.htm new file mode 100644 index 0000000..bcccb86 --- /dev/null +++ b/16795-h/16795-h.htm @@ -0,0 +1,14009 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>La conquête d'une cuisinière I</title> + <meta name="author" content="Eugène Chavette"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +p.sml {font-size: 0.8em} + + +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + + +.sc {font-variant: small-caps} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} + + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière I, by Eugène Chavette + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La conquête d'une cuisinière I + Seul contre trois belles-mères + +Author: Eugène Chavette + +Release Date: October 3, 2005 [EBook #16795] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + + + +<h3>LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I</h3> +<br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> +<br> + +<h1>SEUL<br> +CONTRE TROIS BELLES-MÈRES</h1> +<br><br> + +<h4>PAR</h4> +<br><br> + +<h2>EUGÈNE CHAVETTE</h2> + +<br><br><br> +<h3>I</h3> +<br> + + +<p>—Des femmes, parbleu! aies-en dix à la fois, +vingt... cent même!... Ce n'est pas moi qui t'en +blâmerai, puisque je te prêche d'exemple. Mais ce +que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement, +c'est ce qu'on appelle vulgairement un <i>collage</i>.</p> + +<p>Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux déjeuneurs +attablés dans un cabinet du café Anglais, +ayant vue sur le boulevard. Après un succulent repas, +ils en étaient au moment du moka.</p> + +<p>Après s'être humecté le palais d'une gorgée de +café, le parleur reprit la parole:</p> + +<p>—Non, non, cher neveu, pas de concubinage! +Pas de cette liaison bête à ton âge, qui vous endort +à l'heure d'être frétillant, qui abrutit ces belles années +de la jeunesse qu'un homme doit employer à +jeter sa gourme afin de faire, plus tard, un bon +mari!</p> + +<p>Le second convive, un fort beau garçon de vingt-cinq +ans, allait répliquer, mais son morigéneur ne +lui en laissa pas le temps.</p> + +<p>—Quand ta mère, ma bonne et chère soeur, est +morte, reprit-il, elle te laissait une quarantaine de +mille francs. J'ai eu la main heureuse à te placer +cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs +de rente. Ajoutons-y les trois autres mille francs de +ta place, puis, enfin, les quatre mille que, bon an +mal an, tu me soutires à l'aide de carottes plus ou +moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de +mille francs, plus que suffisants pour un jeune +homme qui, comme toi, n'est pas complètement +oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges à +droite et à gauche, avec la brune et la blonde, +bravo!... mais qu'ils ne te servent qu'à lutter stupidement +contre la gêne d'un collage, pouah! pouah! +mon très cher neveu!</p> + +<p>Et, après cette tirade, l'ennemi du concubinage +huma une nouvelle gorgée de café.</p> + +<p>Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit +air étonné pour demander:</p> + +<p>—Mais, mon oncle, à propos de quoi me dites-vous +cela?</p> + +<p>Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait +sous le nez pour régaler ses narines de l'arôme du +moka, l'oncle regarda son neveu en face et répliqua +d'un ton doucement grondeur:</p> + +<p>—Ne fais donc pas la bête, Gontran! As-tu, par +hasard, la prétention de rouler un vieux singe de +ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te trouvais +chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois, à +chaque visite, j'ai beau sonner à tour de bras, tu +me laisses le nez devant la porte fermée après que, +j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque trou +invisible, donnant sur le carré... Je la connais, cette +blague-là; je la faisais autrefois à mon bottier. Or, si +tu ne me laisses plus mettre le pied dans ton domicile, +c'est parce que tu y vis maritalement avec une +donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en +face et soutiens-moi le contraire!</p> + +<p>N'osant pas nier, le neveu tenta d'atténuer sa +faute:</p> + +<p>—Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, +distinguée, bien élevée, avança-t-il.</p> + +<p>—Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais, +je trouverais qu'elle ressemble à beaucoup +d'autres de ma connaissance... Je la vois d'ici ta +perle. Une monteuse de coups qui pose à l'élève de +Saint-Denis, à la princesse en sucre, grimaçant au +moindre mot de gaudriole, faisant ses yeux sur le +plat en broyant sur le piano la <i>Dernière Pensée de +Weber</i>... Ah! si tu savais comme, à moi aussi, on a +tenté de me pousser la <i>Dernière Pensée de Weber</i>! +Mais je ne me laissais pas engluer, attendu que ce +n'est pas de ce côté-là que je cherche, avec les +femmes, d'où vient le vent. Aussi, dès la seconde +séance de piano, je filais à la sourdine en me disant: +«A un autre la mijaurée! Je ne la prête pas, je la +donne!»</p> + +<p>Après cette profession de foi, débitée d'une voix +railleuse et pleine d'une fatuité passablement ridicule, +l'oncle reposa sur la table sa tasse vidée, en +ajoutant d'un ton un peu sec:</p> + +<p>—Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lâcher +ta belle et de courir à d'autres amours moins collantes. +Je tiens à te trouver libre du plus petit lien +quand viendra le jour où je t'aurai obtenu la fiancée +que je guette depuis longtemps pour toi.</p> + +<p>Puis, en appuyant sur les mots:</p> + +<p>—C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Dès demain, +plus de collage, ajouta-t-il.</p> + +<p>Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner +sa cause, au moins d'obtenir un délai.</p> + +<p>—Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au +lendemain, abandonner une pauvre femme sans ressources.</p> + +<p>—C'est juste! fit l'oncle.</p> + +<p>Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille +qu'il ouvrit en poursuivant:</p> + +<p>—J'avais prévu ton objection et préparé ma réponse. +Tiens, voici dix mille francs que tu donneras +à ta dulcinée en l'invitant à aller jouer ailleurs +sa <i>Dernière Pensée</i> de Weber.</p> + +<p>Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un +paquet de billets de banque.</p> + +<p>Ensuite, comme s'il regardait la question complètement +vidée, il passa à un autre sujet:</p> + +<p>—Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien marié, +mon garçon, et si mes espérances se réalisent, la +fille que, je te le répète, j'ai en vue pour toi, te fera +des plus riches... Une dot énorme, mon cher!</p> + +<p>—Oh! riche, répéta Gontran avec ironie, pensez-vous +que les grosses dots des filles aillent tout droit +aux garçons sans le sou comme moi?</p> + +<p>—Comment! sans le sou comme toi! Ah çà! +est-ce que tu te figures que ma succession ne te produira +que des cailloux?... Sans parler des deux cent +mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu +peux compter encore, après moi, sur soixante mille +livres de rente... Seulement, neveu, je te préviens +que je te les ferai attendre le plus tard possible.</p> + +<p>Ce disant, l'oncle avait redressé son torse vigoureux, +qu'il se mit à palper du plat de ses mains en +continuant d'une voix joyeuse:</p> + +<p>—Car le coffre est bon et durera longtemps... Une +santé de fer... J'en suis encore à connaître un simple +mal de tête.</p> + +<p>Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie +au péché mignon de son oncle.</p> + +<p>—Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait +que votre santé fût vraiment de fer pour avoir +résisté à tant de conquêtes... car vous les comptez +par centaines, vos conquêtes.</p> + +<p>Agréablement chatouillé en son amour-propre +d'homme à bonnes fortunes, l'oncle dodelina la tête +en disant d'une voix attendrie:</p> + +<p>—Le fait est qu'elles ont été nombreuses, les +brunes, blondes et rousses qui ont égayé mon existence.</p> + +<p>—Et nombreuses aussi seront celles qui l'égayeront +encore.</p> + +<p>—Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle +d'un ton un peu attristé.</p> + +<p>—Allons donc! Qu'importe l'âge quand le coeur +a toujours vingt ans et que, comme vous disiez, on +possède une santé de fer!... Vous êtes de la même +étoffe que le duc de Richelieu qui, à quatre-vingts ans, +dit-on, ne s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire.</p> + +<p>—Oh! oh! lâcha modestement le quinquagénaire, +quatre-vingts ans! Je ne suis pas aussi ambitieux.</p> + +<p>—Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore +quinze années sur la planche à cueillir les myrtes.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux que de te croire, +Gontran, modula gentiment l'oncle, caressé doucement +par l'espérance.</p> + +<p>Le neveu crut le moment propice pour plaider la +cause de sa maîtresse, condamnée par ce juge si +plein d'indulgence pour lui-même. Il allait entamer +son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui +s'enorgueillissait de son dire:</p> + +<p>—Mais dans toutes ces conquêtes, que tu chiffres +toi-même par centaines, pas un seul collage!!! pas +un seul collage! tu m'entends?</p> + +<p>Et, ramené ainsi à la question, il montra au jeune +homme le paquet de billets de banque, restés sur la +nappe, en ajoutant:</p> + +<p>—Mets-moi ça dans ta poche et, dès demain, tu +sais? ta demoiselle dehors! que mon exemple te +serve de leçon.</p> + +<p>Ensuite, revenant à ses moutons, il reprit:</p> + +<p>—Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais, +baste! ça durera ce que ça durera! Le jour où il me +faudra dételer, alors j'userai de la consolation que je +me suis ménagée pour mes vieux jours.</p> + +<p>—La consolation? répéta le neveu sans comprendre.</p> + +<p>—Oui. Tout à l'heure je te disais que le coffre +était solide... Et l'estomac donc!!! Un estomac à digérer +des cailloux! Jusqu'à ce jour les femmes ont +été ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai +été bâfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gardé ses +forces vives. Quand viendra l'heure où les femmes +seront devenues des pommes trop vertes pour mon +âge, alors je m'abandonnerai à la bonne nourriture.</p> + +<p>—Autrement dit la gourmandise.</p> + +<p>—Oui, la gourmandise, ce réel et sérieux plaisir +de la verte vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et +qui se présente deux fois par jour. Avec un bon estomac, +partant un bel appétit, et soixante mille livres +de rente, la gourmandise vous conduit agréablement +à la fin de votre carrière.</p> + +<p>—Alors vous cultiverez les petits plats?</p> + +<p>—Je ne te dis que ça, mon neveu.</p> + +<p>—Vous hanterez les grands restaurants?</p> + +<p>—Du tout! du tout! fit l'oncle vivement.</p> + +<p>—Où trouverez-vous donc alors vos fameux petits +plats fins?</p> + +<p>—Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants +flattent le palais, j'en conviens... mais, à la longue, +avec leurs sauces et leurs épices, ils empâtent le +goût et échauffent l'intestin... Une cuisine ne peut-elle +pas être à la fois saine et délicate, quand elle est +surveillée et bien dirigée?... Aussi, chez moi, aurai-je +toujours un oeil vigilant sur mes fourneaux, un +nez inquiet dans mes casseroles.</p> + +<p>A ce programme énoncé par son oncle, Gontran +haussa les épaules en disant:</p> + +<p>—En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez +que d'affreuses ratatouilles.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que tout bon chef ne vous tolérera pas +ainsi perpétuellement sur son dos... Vous ne pourrez +conserver aucun artiste culinaire et vous en serez +réduit à des marmitons empoisonneurs.</p> + +<p>L'oncle secoua la tête en disant:</p> + +<p>—Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront +à mes casseroles, attendu que jamais la main d'un +homme, c'est mon avis, ne vaut, pour certaines +préparations, celle d'une femme.</p> + +<p>—Ah! vous prendrez une cuisinière?</p> + +<p>—Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre.</p> + +<p>—Heu! heu! fit ironiquement le neveu.</p> + +<p>—Pourquoi ton heu! heu!</p> + +<p>—Parce que vous dites tranquillement que vous +aurez un cordon bleu de premier ordre, et que vous +n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous serait peut-être +plus facile de dénicher un merle blanc.</p> + +<p>—J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est +rien qu'on ne puisse se procurer, déclara l'oncle avec +l'aplomb d'un homme qui possède soixante mille +livres de rente.</p> + +<p>En même temps qu'il faisait cette réponse, l'oncle +avait machinalement regardé, par la fenêtre, le trottoir +du boulevard où se croisaient les nombreux +passants.</p> + +<p>Tout à coup il se leva brusquement de table en +s'écriant d'une voix joyeuse:</p> + +<p>—Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui +passe là-bas! D'où diable sort-elle? Voici un siècle +que je ne l'ai vue... il faut que je la rattrape.</p> + +<p>Et, tendant la main à Gontran en guise d'adieu, il +s'élança vers la porte du cabinet à la poursuite de +mademoiselle Pistache. Pourtant, sur le seuil de la +pièce, il se retourna pour lancer cette dernière recommandation:</p> + +<p>—Et, tu sais, lâche ton collage.</p> + +<p>Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la +carte à payer, mais ayant toujours devant lui, sur +la table, le paquet des dix billets de mille francs.</p> + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + + + + +<p>En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance +qu'avait sur lui le gibier qu'il allait chasser.</p> + +<p>Cent mètres au plus le séparaient de la demoiselle +Pistache qui filait, trottant menu et découvrant un +fort joli bas de jambe, car l'asphalte un peu boueux +du trottoir l'obligeait à retrousser ses jupes.</p> + +<p>—Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle +me mener au diable? Bast! j'en ai vu bien +d'autres! se dit-il en se lançant sur la piste.</p> + +<p>Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'était un ardent +et infatigable suiveur de femmes que cet aimable +homme qui, de ses nom et prénom, s'appelait +Athanase Fraimoulu.</p> + +<p>Quand son neveu, en évaluant ses conquêtes par +centaines, avait trouvé en lui l'étoffe d'un Richelieu, +il avait eu tort et raison. S'il fallait s'en tenir à la +quantité, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par +la qualité, ce n'était plus qu'un Richelieu <i>à l'échalote</i> +(qu'on nous permette le mot), car Athanase +Fraimoulu n'était pas difficile sur la catégorie de +ses victimes. D'où qu'elle vînt et quelle que fût sa position, +sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle +fille attirait son hommage. Commune viande de boucherie +lui plaisait mieux que fines cailles et, comme il +avait argent en poche et qu'il n'aimait pas soupirer +longtemps aux étoiles, il triomphait uniquement des +vertus de composition facile. «Mon beau Nanase, +mon Tatase chéri,» double abréviatif de son petit +nom, que lui murmuraient au passage, sur le boulevard, +les prêtresses du plaisir, le faisait se rengorger +tout superbe comme un dompteur au milieu des +bêtes féroces qu'il a vaincues.</p> + +<p>Une passion aussi absorbante aurait dû le conduire +à l'égoïsme le plus parfait. Pourtant, il n'en +était rien. Tant qu'un jupon n'était pas sous les yeux +de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, +serviable et, surtout, intelligent. Il avait reporté sur +son neveu Gontran Lambert, l'affection profonde +qu'il avait eue pour sa soeur, la mère du jeune +homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruinée +en poursuivant les plus stupides recherches. +Fraimoulu avait placé le peu de la succession maternelle +qui revenait à Gontran et, de ses propres +deniers, il avait pourvu à l'éducation de son neveu. +Au sortir du collège, il avait placé le jeune homme +chez un architecte. «Quand le bâtiment marche, +tout marche», s'était-il dit, en poussant son neveu +vers une profession qu'il comptait lui faciliter avec +ses écus. La preuve en était dans ces deux cent +mille francs, mis, par lui, de côté pour la dot +de Gontran qu'il voulait marier et bien marier.</p> + +<p>Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en +vue, pour son neveu, un excellent parti. Il le couvait +avec soin, le surveillait, l'isolait de toute compétition +dangereuse. Deux fois, il était parti pour +entamer l'affaire avec les parents de la jeune fille, +mais la fatalité avait voulu que ces deux fois-là fussent +par un jour de pluie et l'amoureux Athanase, +l'une et l'autre fois, avait été détourné de son droit +chemin par une jolie jambe de femme à suivre.</p> + +<p>A cette double distraction, il s'était donné pour +excuse que cette poire de mariage à cueillir n'était +pas encore tout à fait mûre. De plus, Gontran, un +peu trop jeune pour le ménage, n'avait pas eu le +temps, suivant son expression, de «jeter ses +gourmes».</p> + +<p>Mais, aujourd'hui, tout était à point. L'heure était +venue. Aussi Fraimoulu s'était-il bien promis, tout +aussitôt après avoir déjeuné avec son neveu, de se +rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle +visée par lui, et, séance tenante, de lui bâcler +l'affaire.</p> + +<p>Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait proposé, +mais le mollet de Caroline Pistache, qui passait, +avait disposé.</p> + +<p>Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier +son neveu, n'avait pas cette fois à se donner l'excuse +qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car il avait été +déjà le «petit Tatase» de mademoiselle Pistache.</p> + +<p>Arrivé à vingt mètres de celle qu'il poursuivait, il +maintint cette distance, réglant son pas sur celui de +la belle dont son regard admirait les rondeurs du bas +de la jambe que les jupes retroussées mettaient à découvert.</p> + +<p>—Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il +en voyant sa prochaine proie dépasser le faubourg +Montmartre.</p> + +<p>Il pressa le pas, et, déjà il avait raccourci la distance +de moitié quand, soudain, il fit un brusque +arrêt en murmurant, tout ébahi d'admiration:</p> + +<p>—Sapristi! la magnifique créature!!! D'où diable +Pistache la connaît-elle?</p> + +<p>En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa +marche, arrêtée au passage par une autre femme +marchant à sa rencontre.</p> + +<p>Quiconque aime les beautés plantureuses aurait +partagé l'admiration de Fraimoulu pour celle qu'il +traitait de créature magnifique. C'était une femme +d'une trentaine d'années, aux robustes formes, aux +traits réguliers, mais massifs, à l'opulente chevelure, +tout éclatante de force et de santé... un Rubens! +comme on dit.</p> + +<p>Vêtue d'une robe de laine, bien ajustée sur ses +formes rebondies et fermes, elle portait un tablier +de soie noire et, sur ses cheveux un peu ébouriffés, +s'étalait un bonnet de linge dont les rubans flottaient +sur son dos. A son bras était passé un panier à carré +long, muni d'un double couvercle.</p> + +<p>C'était elle, à ce moment, qui parlait et ce qu'elle +racontait devait être du dernier drôle, car Pistache, +en l'écoutant, pouffait de rire...</p> + +<p>Cependant, Athanase, arrêté sur place et les yeux +dardés étincelants sur la femme au panier, se disait +en interrogeant sa mémoire:</p> + +<p>—Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai +déjà vue... Oui, mais où ça?... Je demanderai tout à +l'heure à Pistache des renseignements qui m'éclaireront +sur l'endroit où je me suis rencontré avec ce +morceau de roi.</p> + +<p>Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi +pouvait conter de si cocasse à Pistache, qui s'en tenait +les côtes, Athanase, tournant le dos aux +deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en +montre du fameux marchand de bronzes Barbedienne, +s'approcha des causeuses à petits pas de +côté.</p> + +<p>—Ah! quelle roublarde tu fais! bégayait Pistache, +secouée par le rire. Alors tu lui as flanqué un +béguin?</p> + +<p>—De premier choix. A ce point qu'il s'est débarrassé +de sa femme... Je le tiens sous le boisseau, +mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir qu'une +seule personne, son docteur.</p> + +<p>—Mais si ce médecin allait se tourner contre toi?</p> + +<p>—Pas moyen, ma chère.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que le docteur en question est Gustave, +que je lui ai fait prendre pour médecin.</p> + +<p>—Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave?</p> + +<p>—Un véritable enragé.</p> + +<p>Sans doute que Pistache se crut suffisamment +éclairée sur ce point, car elle aborda un autre sujet.</p> + +<p>—Mais que devient la jeune fille dans tout ça? +Elle est d'âge à être mariée?</p> + +<p>—Aussi est-il question de lui chercher un mari. +Au fond, je ne lui en veux pas, moi, à cette petite. +Je pousse d'autant mieux à son mariage que ça lui +fera quitter la boîte. Alors j'aurai l'autre bien entièrement +sous la patte.</p> + +<p>Puis, après un temps d'une seconde:</p> + +<p>—Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans +mon édredon, je te le promets, ajouta la belle au panier.</p> + +<p>—Il a donc un fort sac?</p> + +<p>—Un sac monstre.</p> + +<p>En plus que tout ce qui venait d'être dit entre +les deux femmes demeurait inintelligible pour Fraimoulu +aux écoutes, il lui était impossible, même +avec la clef du mystère, d'y comprendre goutte, car, +tout le temps, il avait été distrait par la question qui +se dressait en son cerveau.</p> + +<p>—Où donc ai-je déjà rencontré cette remarquable +bacchante?</p> + +<p>Et, avec l'espoir que sa mémoire s'éclaircirait par +une nouvelle contemplation du visage de ladite bacchante, +Athanase se retourna.</p> + +<p>Alors Pistache le reconnut.</p> + +<p>Sans doute que c'était conviction intime chez Pistache +que l'agréable doit toujours céder le pas à +l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvât aux confidences +de son amie, elle rompit l'entretien par une +courte phrase, à voix basse, qui, malgré son laconisme, +devait désigner Fraimoulu, car la femme au +panier, après un court regard sur Athanase, prit +congé de sa camarade par cette simple phrase:</p> + +<p>—Alors, bonne chance.</p> + +<p>Puis, en même temps que Pistache s'éloignait, +elle continua sa route en sens inverse, se croisant +avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un second +regard.</p> + +<p>—Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase +en se remettant en marche sur la piste de Pistache.</p> + +<p>Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la +suivait, l'aimable fille, dont le mollet, pourtant, se +montrait découvert de dix centimètres plus haut, +avait perdu soixante-quinze pour cent.</p> + +<p>Tout enthousiasmé par sa rencontre avec la femme +au panier, Fraimoulu, en suivant Pistache, ne marchait +plus poussé par l'unique désir de s'entendre +appeler «mon petit Nanase» par la nymphe qui le +précédait.</p> + +<p>—Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette +épatante Erigone... A coup sûr, un mot de Pistache +me rappellera où je l'ai vue... car, c'est certain, je +me suis déjà rencontré avec cette splendidissime +créature... oui, splendidissime, je maintiens le mot, +faute d'en trouver un plus fort, se disait-il, en proie +à un frisson qui lui montait le long de la colonne vertébrale.</p> + +<p>Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont +après un imperceptible mouvement de tête qui +lui fit voir Athanase toujours sur la piste.</p> + +<p>A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant +une distance de vingt pas entre lui et celle que, naguère +encore, il appelait sa proie.</p> + +<p>Arrivée devant sa porte, mademoiselle Pistache, +avant de pénétrer sous la voûte, crut devoir adresser +à son poursuivant le plus aimable sourire.</p> + +<p>Vingt pas, nous l'avons dit, séparaient Fraimoulu +de la porte où venait d'entrer la belle.</p> + +<p>Sur ces vingt pas, notre héros en fit cinq, puis, tout +à coup, il s'arrêta, la figure convulsée par l'effroi, +l'oeil hagard, les pieds comme cloués sur le trottoir.</p> + +<p>—Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il +d'une voix saccadée par une vive et désagréable émotion.</p> + +<p>Néanmoins, après une minute d'attente, il se remit +et voulut continuer sa marche.</p> + +<p>Mais, à son huitième pas, à cinq mètres tout au +plus de la porte de Pistache, il s'arrêta plus brusquement +que la première fois.</p> + +<p>—Encore!!! bégaya-t-il d'un ton désespéré.</p> + +<p>Et comme, à ce moment, Pistache, inquiète du retard +de celui qu'elle comptait voir arriver sur ses talons, +montrait sa tête à une fenêtre de l'entresol, il +se produisit un fait extraordinaire.</p> + +<p>Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des +belles, ce fanatique du beau sexe montra le poing à +Pistache en grondant avec fureur:</p> + +<p>—Va-t'en au diable! satanée femelle! Engeance +maudite!</p> + +<p>Et, tournant le dos, il remonta la rue.</p> + +<p>Était-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe +charmant fût subitement devenu une engeance maudite? +Quelle cause terrible avait motivé l'effroi et la +colère du galant chevalier des belles au point de lui +faire renier sa devise: «Tout pour les dames»? Ce +devrait être, tout à la fois, bien sérieux et bien désespérant, +car lui qui, naguère, arpentait le trottoir +d'une allure si délibérée, s'en allait maintenant, d'un +pas mou, en murmurant tout navré:</p> + +<p>—Toisé! fini!! ratiboisé!!!</p> + +<p>Cette marche ne le conduisit pas loin. Dès qu'il +eut tourné sur le boulevard, il pénétra dans la première +maison d'angle, monta deux étages et sonna à +une porte sur laquelle se voyait une plaque portant +ces mots: <i>Cabillaud, docteur-médecin</i>.</p> + +<p>A son coup de sonnette vint ouvrir une sémillante +blonde d'une vingtaine d'années, à l'oeil gai, au nez +en trompette et qu'à son tablier blanc, maculé de +quelques gouttes de sang qui devait être celui d'une +volaille, il était facile de reconnaître pour la cuisinière +de céans.</p> + +<p>Vingt minutes auparavant, Athanase serait tombé +en arrêt devant cette accorte fille. Il n'y fit pas plus +attention qu'un chien mis en présence d'une toile de +Raphaël et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir +une réponse négative:</p> + +<p>—M. Cabillaud est-il chez lui?</p> + +<p>—Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinière.</p> + +<p>—Le médecin.</p> + +<p>—Tous deux sont médecins.</p> + +<p>—Celui qui a une verrue sur le nez.</p> + +<p>—Ah! bon! Le père, alors.</p> + +<p>La cuisinière dégagea l'entrée et, quand Fraimoulu +eut pénétré dans l'antichambre, elle lui montra +une porte en ajoutant:</p> + +<p>—Tenez, frappez sans crainte de les déranger. +Voici plus d'un quart d'heure que je les entends rire +là dedans comme des bossus. Je serais bien venue +pour les écouter; mais, par malheur, j'ai à plumer +un poulet, et je ne puis quitter ma bête pendant que +le corps est encore chaud.</p> + +<p>Après ce double renseignement donné sur son +habitude d'écouter aux portes et sur le moment opportun +pour plumer une volaille, la cuisinière quitta +le visiteur pour retourner à son poulet.</p> + +<p>Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent +pas les trois coups frappés à la porte par +Athanase qui, faute de réponse, se décida à ouvrir.</p> + +<p>A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi +d'une monstrueuse verrue, se tordait de rire sur un +fauteuil en bégayant:</p> + +<p>—Ah! elle est bonne celle-là! Comment as-tu pu +l'inventer d'une pareille force? Moi, dans ma longue +carrière de médecin, j'ai dû quelquefois en pousser +à mes malades, mais, au grand jamais, je ne...</p> + +<p>S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son +visiteur, apparaissant sur le seuil du cabinet, lui +coupa la parole. En une seconde, il fut sur pied, le +visage redevenu grave, s'écriant d'une voix aimable:</p> + +<p>—Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je +vous prie!... Aujourd'hui ou demain, je me proposais +justement de passer chez vous.</p> + +<p>Et comme, après avoir fait deux pas, le client s'était +arrêté en regardant le deuxième individu qui se +trouvait dans le cabinet, le docteur s'empressa d'ajouter, +en montrant le personnage:</p> + +<p>—Oui, de passer chez vous pour vous présenter +mon fils Gustave, reçu médecin depuis six mois, +auquel je cède ma clientèle, car l'âge est venu pour +moi de prendre du repos.</p> + +<p>Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon +taillé en forces, s'inclinait devant Athanase, le père +continua en riant:</p> + +<p>—Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur +Fraimoulu, quoique, permettez-moi le reproche, +vous soyez un bien mince client, car votre santé de +fer défie tous les médecins de la terre.</p> + +<p>Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer:</p> + +<p>—Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec +vous la médecine perd son temps, que, tout à l'heure +à votre entrée, l'idée m'est venue que vous vous présentiez +en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter +mon dîner... Hein! n'est-ce pas que j'ai deviné?</p> + +<p>Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin +réunit le bout de ses doigts sur sa bouche et +envoya un baiser au plafond en s'écriant:</p> + +<p>—J'ai une cuisinière, voyez-vous? un cordon bleu +hors ligne!!! La déesse des fritures!!!</p> + +<p>—La fée des sauces! ajouta le docteur Cabillaud +fils, renchérissant sur l'admiration paternelle.</p> + +<p>—Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets +à la thurgovienne!!! appuya le père.</p> + +<p>—Ni pour le soufflé d'andouilles!!! insista Gustave.</p> + +<p>A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement +triste de la tête et cette phrase débitée d'une +voix émue:</p> + +<p>—Vous vous trompez, docteur.</p> + +<p>—Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que +Clarisse sur le soufflé d'andouilles? fit Cabillaud père +comprenant à tort.</p> + +<p>—Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez +à propos de ma santé que vous prônez à M. votre +fils... Elle s'est détraquée!</p> + +<p>—Pas possible! fit sincèrement Cabillaud.</p> + +<p>—Comme je vous l'affirme.</p> + +<p>—Détraquée... depuis longtemps?</p> + +<p>—Il y a vingt minutes à peine.</p> + +<p>Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua +en traînant ses mots:</p> + +<p>—Je viens d'être prévenu, comme vous m'en aviez +averti jadis, par ce que vous appelez le signal d'alarme. +Il y a vingt minutes, dis-je, j'étais dans la rue, +foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied, le +dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation +a disparu et, alors, il m'a semblé que...</p> + +<p>—... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement +Cabillaud père.</p> + +<p>—... Que vous fouliez un tapis? demanda en +même temps Cabillaud fils.</p> + +<p>—Précisément! avoua le pauvre Fraimoulu en +soupirant.</p> + +<p>Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent, +puis le papa, en grattant sa verrue, prononça gravement:</p> + +<p>—Mauvais signe!</p> + +<p>—Vilain pronostic! déclara Gustave.</p> + +<p>Et les deux médecins s'unirent en choeur pour +dire:</p> + +<p>—Première menace de la paralysie générale!!! Il +faut renoncer au beau sexe!... Dételez, dételez vite.</p> + +<p>—Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au +moment où j'ai éprouvé cette singulière sensation, je +me suis aussitôt souvenu de ce que vous m'avez dit, +docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité +avec les dames: «Tant mieux pour vous si vous +faites feu qui dure. Seulement soyez prévenu que +si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher +sur un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement +qu'il faut mettre les amours au rancart.»</p> + +<p>—Oui, et j'ai même ajouté: «Charmant joujou +que la femme! mais, au contraire des autres joujoux +que finissent par casser ceux qui s'en amusent, c'est +elle qui, un beau jour, démolit son joueur.»</p> + +<p>—Alors je suis démoli?</p> + +<p>—Pas encore, mais vous êtes prévenu qu'il est +urgent de donner votre démission. Quand on ne tient +pas compte de l'avis, on ne tarde pas à devenir gâteux... +Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous +un intérêt quelconque à devenir gâteux? Y tenez-vous?</p> + +<p>—Mais non! mais non! fit naïvement Athanase.</p> + +<p>—Alors, de la sagesse.</p> + +<p>—Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence +de Caton, c'est bien triste!</p> + +<p>—Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, +avança Cabillaud père d'un ton consolateur.</p> + +<p>—Ou le cor de chasse, proposa Gustave.</p> + +<p>Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait +pas de son goût les compensations offertes et, bien +timidement, répliqua:</p> + +<p>—Sans penser qu'il m'en faudrait user si tôt, je +m'étais réservé une consolation pour mes vieux +jours.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—La boustifaille.</p> + +<p>Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration +qui donna à sa verrue des tremblements de gélatine +secouée, et croisant les mains:</p> + +<p>-Oh! comme vous êtes dans le vrai! La table, il +n'y a que ça de sérieux en ce bas monde! s'écria-t-il, +les lèvres humides et l'oeil pétillant de gourmandise. +Il parut que c'était le péché de famille, car Gustave +s'empressa d'ajouter:</p> + +<p>—Vénus en personne serait devant moi que j'hésiterais +à lui donner la préférence sur le soufflé aux +andouilles de Clarisse et le canard à l'andalouse +de...</p> + +<p>Au moment de prononcer le nom de la personne +qui excellait dans la confection du canard à l'andalouse, +le jeune docteur s'arrêta et, bien vite, remplaça +le nom par cette conclusion:</p> + +<p>—Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore +pleine de charmes pour vous.</p> + +<p>Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait +à suivre, Fraimoulu se montra reconnaissant:</p> + +<p>—Aussi, dit-il, j'espère que, dès aujourd'hui, vous +me permettrez de vous compter au nombre de mes +convives futurs.</p> + +<p>—Nous répondrons à votre premier appel, promit +Cabillaud père qui, pour un bon repas, aurait refusé +d'être cité dans les journaux comme étant mort victime +du devoir, par un temps d'épidémie.</p> + +<p>—Appel que je vous adresserai aussitôt que j'aurai +trouvé un bon cordon bleu, acheva Fraimoulu.</p> + +<p>A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue, +secoua la tête d'un air de doute et prononça:</p> + +<p>—Trouver un bon cordon bleu! voilà le <i>hic</i>... Ça +n'est pas facile!!!</p> + +<p>Athanase eut la même réponse qu'il avait faite à +son neveu, quand ce dernier, lui aussi, avait émis le +doute qu'une bonne cuisinière fût d'une découverte +facile.</p> + +<p>—En y mettant le prix, on y arrive.</p> + +<p>Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur +à la verrue qui s'adressant à son fils:</p> + +<p>—Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, +débaucher une bonne cuisinière pour +monsieur?</p> + +<p>Il se consulta:</p> + +<p>—Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui +en possède trois.</p> + +<p>—Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse +famille à nourrir! s'exclama Athanase.</p> + +<p>—Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au +restaurant.</p> + +<p>Fraimoulu avait belle occasion de s'étonner encore +sur le compte de ce M. Camuflet, mais il en fut détourné +par un souvenir qui lui traversa l'esprit.</p> + +<p>—Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, +dit-il, car, au nombre de mes amis, je compte un +homme qui me choisira ce phénix de main de +maître.</p> + +<p>Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinèrent, +et, après avoir insisté inutilement pour qu'il +restât à dîner, afin d'apprécier le poulet à la thurgovienne +et le soufflé d'andouilles de leur cuisinière +Clarisse, ils le laissèrent partir.</p> + +<p>En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter +en fou sur un monsieur qui, la bedaine tendue, le +nez en l'air, passait tout mélancolique.</p> + +<p>—Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie! +s'écria-t-il en reconnaissant le monsieur qu'il +avait failli renverser.</p> + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br> + + + + +<p>M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un +petit homme grassouillet, rougeaud à lunettes en or.</p> + +<p>Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant: +«C'est Dieu qui t'envoie!» il y a toujours +gros à parier que ce quelqu'un doit avoir quelque +chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, +qui était d'avis que tout ici-bas se paye, prit la +balle au bond et, comme c'était à l'approche de +l'heure du dîner, répliqua par cette demande:</p> + +<p>—Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons +plus à l'aise, assis dans un café.</p> + +<p>—Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables! +s'écria Fraimoulu en lui montrant les tables de la +devanture d'un café situé à dix pas d'eux.</p> + +<p>—Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les +deux consommations leur eurent été servies.</p> + +<p>—Mon vieux camarade, il me faut une bonne +cuisinière... Bonne n'est pas assez; une excellente... +ou plutôt un cordon bleu de premier mérite... Bref, +une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, +les appointements qu'on exigera.</p> + +<p>A mesure qu'Athanase avait formulé son désir, +Ducanif avait écouté d'un air ahuri, et lorsque son +ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton du +plus profond étonnement:</p> + +<p>—Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te +procurer une bonne cuisinière?</p> + +<p>Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement +étonnée quand il répondit:</p> + +<p>—A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux +m'adresser qu'à toi?</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le +plus achalandé de tous les bureaux de placement de +domestiques des deux sexes.</p> + +<p>—Bureau où j'ai déjà gagné plus de trente mille +livres de rente, appuya complaisamment Ducanif.</p> + +<p>Puis, revenant à la question.</p> + +<p>—En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il +en ayant l'air de chercher une concordance.</p> + +<p>—Ah ça! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi +les domestiques des deux sexes que tu places, tu ne +comprends pas les cuisinières?</p> + +<p>—Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal +an, j'en place environ deux mille... Ah! fichtre! les +cuisinières, c'est le meilleur article de mon métier!... +De mes trente mille livres de rente, j'en dois les +trois quarts aux cuisinières!</p> + +<p>—Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux +m'en fournir une?</p> + +<p>—Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne, +toi!... Oui, j'en place deux mille par an, mais des +mauvaises, rien que des mauvaises, des archi-mauvaises! +Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à +boire. Il y a belle lurette que j'aurais fermé boutique +si je m'étais bêtement mis à placer de bonnes cuisinières.</p> + +<p>Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de +l'homme qui ne comprend pas:</p> + +<p>—Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.</p> + +<p>Ensuite, se rengorgeant superbe:</p> + +<p>—Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme +mes confrères... c'est-à-dire naïvement. Je traite la +question sévère, logique... A Paris, la moyenne des +appointements d'une cuisinière est de 50 francs par +mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place +me doit une prime de 3% sur les émoluments de la +première année, c'est-à-dire 18 francs, prime qui +devient exigible au bout de quinze jours passés dans +la place. Jusqu'à ce délai, elle ne me doit rien. +Quand la maison ne lui convient pas et qu'elle la +quitte avant la quinzaine, je la replace... Tu comprends, +hein?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la +voici qui s'installe dans la maison du bourgeois; +elle y jette des racines, elle y vit et y meurt... me +bouchant un trou pendant des années, et tout ça +pour ses misérables 18 francs une fois donnés... +mettons 20 francs, attendu que depuis peu j'ai inventé +de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se +fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.</p> + +<p>Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un +homme qui sait avoir cent fois raison, Ducanif continua:</p> + +<p>—Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne +plaçais que de bonnes cuisinières, tous les débouchés, +au bout d'un certain temps, ne seraient pas +fermés?... Alors que deviendrait mon bureau de +placement???</p> + +<p>Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, +Ducanif retrouva un joyeux sourire pour ajouter:</p> + +<p>—Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises +cuisinières, c'est autre chose... Un nanan, un vrai +et copieux nanan pour celui qui est dans ma peau.</p> + +<p>—Ah! vraiment! fit Athanase.</p> + +<p>—Suis toujours mon raisonnement et sois toujours +juge. Dans les deux milliers d'indignes fricoteuses +que je colloque, chaque année, à la +bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon +meilleur bataillon. Celles-là, avant la fin du mois, on +les fiche à la porte en leur payant les <i>huit jours</i>, afin +de s'en débarrasser plus vite. Vingt jours d'appointements, +les huit jours de congé et le denier à Dieu +reçu en entrant leur complètent plus que leur mois, +même après défalcation faite des 18 francs de ma +prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Parbleu! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi +par ce nouveau jour sous lequel son ami lui +faisait entrevoir son industrie de placeur.</p> + +<p>—Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif, +chacune fait en moyenne dix places par an. Multiplie +les 18 francs de prime par ces dix places, c'est +donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement +chaque mauvaise cuisinière; ajoutes-y +dix fois 2 francs que me paye le bourgeois qui vient +se faire inscrire pour avoir une autre maritorne. +Total: 200 francs.—Mettons dix années consécutives +de ce manège, et nous arrivons au chiffre de +<i>deux mille francs</i> que m'aura produit chacune de ces +gaillardes.</p> + +<p>Ensuite, en appuyant:</p> + +<p>—Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents +de ces drôlesses d'élite! continua Ducanif radieux.</p> + +<p>Puis, avec le ton du plus souverain mépris:</p> + +<p>—Oui, chacune deux mille francs en dix années... +tandis que celle que tu appelles «une bonne cuisinière», +que j'ai placée, il y a dix ans, n'a pas quitté +sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime +de 18 francs.</p> + +<p>Et avec une profonde conviction:</p> + +<p>—Hein! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est +de mon intérêt, à moi qui veux amasser une honnête +fortune, de coller de bonnes cuisinières aux +bourgeois???</p> + +<p>Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta +de dire:</p> + +<p>—Alors une chose m'étonne.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout +de vingt-deux années d'exercice... tu n'aies encore +amassé que trente mille livres de rente.</p> + +<p>Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il +existait une fissure par laquelle s'échappait une +grande partie de son argent, car il demeura une seconde +interdit. Mais évitant de répondre à l'observation, +il revint vivement à son sujet:</p> + +<p>—Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, +cher ami, que je suis complètement à ta disposition +s'il te plaît d'avoir une servante voleuse, coureuse, +gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et, +dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en +quart d'heure.</p> + +<p>Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira +tristement.</p> + +<p>—Bigre de bigre! maugréa-t-il tout découragé et +commençant à comprendre qu'un cordon bleu habile, +honnête et de conduite, n'était pas d'une découverte +facile.</p> + +<p>Tout à coup, il regarda Ducanif en face.</p> + +<p>—Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une +ratatouilleuse infecte qui manipule ta cuisine?</p> + +<p>Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut +interloqué; mais, surmontant vite son trouble, il répondit +d'un ton de prêche:</p> + +<p>—L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, +à côté de son bonheur. C'est à lui de le saisir!... Il +faut croire que c'est une de ces deux fois-là que j'ai +eu la chance de rencontrer Héloïse.</p> + +<p>Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire +une heure auparavant au docteur Cabillaud père à +propos de sa cuisinière Clarisse, Ducanif envoya du +bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant:</p> + +<p>—Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se +mettre à genoux devant... Tiens! accepte mon dîner +aujourd'hui et tu pourras te vanter d'avoir mangé +des mets des dieux.</p> + +<p>—Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, +répondit Athanase.</p> + +<p>—Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard +aux ananas dont tu te lécheras les babines jusqu'aux +oreilles.</p> + +<p>—Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles +comme le cordon bleu d'une de mes connaissances? +demanda Fraimoulu, voulant un peu +rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse +en défaut devant un plat inconnu.</p> + +<p>Mais à cette question Ducanif s'écria:</p> + +<p>—Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... +Une fine mouche, le gaillard.</p> + +<p>—Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq +ans.</p> + +<p>—Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien. +C'est, au plus, si ce cher Gustave a atteint la trentaine.</p> + +<p>—Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud +est ton médecin?</p> + +<p>—Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la +maison deux fois par semaine... C'est sur sa demande +que mon Héloïse a bien voulu apprendre à sa Clarisse +le secret du soufflé d'andouilles. En revanche, +celle-ci lui a révélé le poulet à la thurgovienne.</p> + +<p>Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, +Ducanif continua avec de petits hochements de tête +approbateurs:</p> + +<p>—Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud +est aussi une grande artiste culinaire. Pour +le mal que je te veux, je te souhaite de trouver la +pareille de Clarisse ou d'Héloïse.</p> + +<p>—Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer +cette pareille? lâcha Athanase agacé. Du moment +que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le +vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau +rare?</p> + +<p>—Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... +Va-t'en faire un tour à Lourdes... Ou bien fais...</p> + +<p>Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement, +les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en +homme surpris par une idée subite; puis après s'être +secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur, +il s'écria joyeusement:</p> + +<p>—Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais +pas à Cydalise!... Une perle aussi, celle-là! Une vraie +perle! Médaillée d'Angleterre, au club des Gourmands, +pour sa sauce «prince de Galles» et ses +«queues de boeuf Victoria»... deux merveilles! En +voilà une qui te ganterait bien.</p> + +<p>—Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or! +bégaya Fraimoulu palpitant d'émotion et qui s'était +senti lui venir l'eau à la bouche en écoutant l'éloge +de ladite Cydalise.</p> + +<p>Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif +qui reprit avec hésitation:</p> + +<p>—Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement +partie de chez M. Grandvivier.</p> + +<p>—Qu'est-ce que M. Grandvivier?</p> + +<p>—Un honorable magistrat chez lequel Cydalise +est entrée il y a environ deux ans et où elle vit heureuse +comme le poisson dans l'eau... C'est cela qui +me fait dire: Reste à savoir si elle est sortie de cette +maison qui, pour elle, est un vrai paradis.</p> + +<p>Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le +nez cassé, cela suffisait pour motiver le ton hargneux +d'Athanase, qui gronda:</p> + +<p>—Alors, pourquoi venir me prôner les médailles +de ta fameuse Cydalise?</p> + +<p>Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise +humeur, et baissant la voix:</p> + +<p>—Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a +environ deux mois, Cydalise est venue à mon bureau +pour me demander de lui trouver une autre place. +Comme je m'étonnais de ce désir de quitter une +maison où elle taille et rogne en maîtresse absolue, +où son maître qui, jamais, ne met le nez dans ses +comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit à +chaque instant par des cadeaux ou une augmentation +d'appointements... car elle gagne le traitement +d'un chef de division de ministère... bref, comme je +lui faisais ressortir tous les avantages de cette place +qu'elle voulait quitter, elle a longtemps hésité à me +répondre; puis, tout à coup, paraissant vouloir se +soulager d'un secret qui l'étouffait, elle m'a fait cette +singulière réponse: «Oui, mais, dans cette boîte-là, +j'ai peur!!!» Puis, pâle comme une morte et frissonnant +de tous ses membres, elle a répété: «Oh! +oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sûr, j'y laisserai +mes os!... Je sens ça d'avance!» Et, après ces +mots, elle se remit à trembler de plus belle.</p> + +<p>—Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, +M. Grandvivier, le maître de Cydalise, serait +un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui +avait écouté de toutes oreilles.</p> + +<p>—Non, fit carrément Ducanif; sur le compte de +M. Grandvivier, pas un seul mot à dire. C'est un +homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs austères, +de la plus irréprochable conduite et dont je +répondrais sur ma tête.</p> + +<p>—Alors, c'est sans doute quelque autre membre +de la famille qui fait ainsi peur à Cydalise? avança +Fraimoulu.</p> + +<p>—Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. +Il a bien une fille, mais, il y a un an, la jeune fille, +qui a seize ans environ, ayant paru faible de la poitrine, +son père l'a envoyée dans le midi de la France, +où habite sa famille.</p> + +<p>—Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise +qui la pousse à quitter la place? insista Fraimoulu.</p> + +<p>—Ah! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus +que toi! J'ai eu beau tourner et retourner la belle +pour lui faire achever sa confession, j'y ai perdu mon +latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle +avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul +autre mot.</p> + +<p>—Et tu l'as revue?</p> + +<p>—Non... et comme voici deux mois que la scène +s'est passée sans qu'elle ait reparu, c'est ce qui +fait dire qu'elle sera restée chez M. Grandvivier.</p> + +<p>La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de +Fraimoulu, car il proposa:</p> + +<p>—Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est? +Où demeure le magistrat?</p> + +<p>—Rue de Turenne, 174.</p> + +<p>Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, +avoir journellement sous les yeux un visage agréable +qu'un museau de dogue, demanda, tout en inscrivant +l'adresse sur son carnet:</p> + +<p>—Quel genre de femme, ta Cydalise?</p> + +<p>—Une brune, jeune, bien en point, de la plus +complète fraîcheur.</p> + +<p>Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la +charge en disant:</p> + +<p>—Je crois que tu en seras pour une démarche +inutile.</p> + +<p>De ces transitions successives de l'espérance au +découragement, il était résulté pour Fraimoulu un +agacement nerveux dont les dernières paroles du +placeur amenèrent l'explosion. Pourquoi, tout +comme un autre, ne mettrait-il pas la main sur un +cordon bleu? Non, ce ne devait pas être impossible +à découvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Héloïse? +MM. Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils +pas de leur Clarisse? M. Grandvivier ne possédait-il +pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'était pas introuvable! +La preuve en était qu'à lui, Fraimoulu, +on avait cité tantôt un monsieur qui, pour lui tout +seul, en avait trouvé trois... Oui, trois!</p> + +<p>En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.</p> + +<p>—Trois! répéta-t-il; ce monsieur-là s'est donc +chargé de nourrir tout un arrondissement?</p> + +<p>—Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le +plus drôle, c'est qu'il va prendre tous ses repas au +restaurant.</p> + +<p>—Que me chantes-tu là? fit Ducanif en ouvrant +des yeux énormes.</p> + +<p>—Je puis même te dire le nom du monsieur qui +m'a été cité par Cabillaud père... il se nomme Camuflet... +Le connais-tu?</p> + +<p>—Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, +et je regrette de ne pas le connaître... Avoir +trois cuisinières et ne pas s'en servir!... Il doit y +avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.</p> + +<p>—Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention +est d'aller dire à ce M. Camuflet: «Puisque vous en +avez trois dont vous ne faites rien, cédez-m'en au +moins une.»</p> + +<p>Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans +les roues.</p> + +<p>—Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont +pas des gargoteuses?... Ce qui donne à le croire, +c'est que le maître mange en ville.</p> + +<p>—Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait +pas à son service. Du moment qu'il les conserve, +c'est qu'il reconnaît leur talent.</p> + +<p>—Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas +chez lui?</p> + +<p>Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle +vicieux, si Ducanif n'en était sorti en disant:</p> + +<p>—Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet +garde trois cuisinières s'opposera peut-être, +si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède +plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce +que je te disais à propos de Cydalise: Je crains que +tu ne fasses une démarche inutile.</p> + +<p>Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait +à décourager les gens. La bile se remua donc encore +chez Fraimoulu qui répliqua avec aigreur qu'il se +faisait fort de trouver facilement—et il appuya sur +le «facilement»—une bonne cuisinière sans avoir +à vaincre tous ces obstacles dont des mauvais plaisants +voulaient l'effrayer. Il connaissait des vingt et +trente bourgeois de ses amis qui s'étaient procuré +des cuisinières excellentes—et il appuya aussi sur +le «excellentes» par le moyen le plus simple: ils +s'étaient tout bonifacement adressés à leurs fournisseurs, +au boucher, à l'épicier, au fruitier, etc., etc.</p> + +<p>Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de +Fraimoulu avait laissé Ducanif impassible; mais, en +entendant parler des cuisinières procurées par les +fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à +ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.</p> + +<p>—Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, +d'économie et de propreté fournies à leurs clients par +le boucher ou l'épicier! balbutiait-il d'une voix que +saccadait son hilarité.</p> + +<p>Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui +lui fit faire un saut de surprise en s'écriant:</p> + +<p>—Six heures passées! C'est Héloïse qui va me +montrer un nez long, elle qui m'avait recommandé +l'exactitude en m'annonçant, pour le dîner, deux plats +qui n'aiment pas attendre... C'est bien décidé, tu ne +veux pas venir dîner ce soir à la maison?</p> + +<p>—Non; c'est dit pour demain.</p> + +<p>Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme +c'était en partie le chemin de Fraimoulu, il fit un +bout de conduite à son ami.</p> + +<p>Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la +boutique d'un boucher en disant:</p> + +<p>—Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges +des cuisinières modèles que certains fournisseurs +coulent aux bourgeois, leurs clients.</p> + +<p>La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se +tenait dans la vitrine lui servant de comptoir, ce +qui lui donnait l'air d'une pendule sous globe.</p> + +<p>Le maître boucher et son garçon s'occupaient, +chacun, de servir sa pratique, représentée par deux +filles en bonnet.</p> + +<p>—Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître +boucher, ne voulant pas quitter son acheteuse.</p> + +<p>—Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en +poussant Fraimoulu du côté des balances dans lesquelles +le garçon boucher était en train de peser un +morceau de viande pour la cliente qu'il servait.</p> + +<p>—Heu! heu! fit la cuisinière, elle a un fier évent, +votre marchandise, mon gros.</p> + +<p>—Bah! vous leur accommoderez ça à la provençale, +ma belle! Sans l'ail, les bouchers ne s'en tireraient +pas.</p> + +<p>Tout en enveloppant la viande dans un papier, il +cria au comptoir:</p> + +<p>—Un kilo huit hectos!</p> + +<p>—Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux! +souffla au placeur Athanase, qui avait suivi le pesage.</p> + +<p>Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir +où par le guichet, elle échangeait son argent contre +la facture que lui passait la bouchère en disant:</p> + +<p>—Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous +trouvez pas bien dans la place que nous vous avons +procurée, il ne faudra pas craindre de vous adresser +encore à nous.</p> + +<p>Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, +que la cuisinière avait enfermée dans sa bourse, elle +lui glissa encore une poignée de sous que la fille, +cette fois, fit disparaître dans une autre poche.</p> + +<p>—Sa remise sur les six hectos comptés en trop, +sans parler du <i>sou par livre</i> qui se règle à la fin du +mois... Et les bourgeois vont manger une viande +bien fraîche! murmura à son tour le placeur à Athanase.</p> + +<p>Cependant, au fond de la boutique, où le maître +boucher servait sa cliente, s'éleva une voix criarde +et mécontente qui disait:</p> + +<p>—Mais elle est dégoûtante, votre côtelette! Rien +que de la graisse!... Je n'en voudrais pas pour mon +chien.</p> + +<p>—Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher +d'un ton de doux reproche, comme vous devenez +difficile! Vous avez pourtant déjà accepté bien +d'autres morceaux de viande!</p> + +<p>—Ah! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père +Charot. Oui, j'en ai accepté bien d'autres... mais c'était +pour mes bourgeois... tandis que cette côtelette +est pour moi.</p> + +<p>La voix du boucher vibra d'un immense et sincère +repentir en répondant aussitôt:</p> + +<p>—Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse! +Venez par ici, je vais vous en choisir une dont vous +me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce assez beau +et riche en chair?</p> + +<p>Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer +Athanase, après avoir crié à la maîtresse bouchère:</p> + +<p>—Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au +marchand de tabac.</p> + +<p>Quand ils furent sur le trottoir:</p> + +<p>—Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu? +Voici deux échantillons des perles procurées aux +bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux continuer +l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons +entrer.</p> + +<p>—J'y renonce! articula lugubrement Athanase.</p> + +<p>Après quoi, d'une voix désespérée:</p> + +<p>—Est-il donc vraiment impossible de se procurer +une bonne cuisinière? gémit-il.</p> + +<p>—Je te l'ai déjà dit: espère en un miracle... +Adresse-toi au ciel. Va-t'en faire un pèlerinage à +Lourdes, goguenarda Ducanif.</p> + +<p>Il tendit la main à son ami.</p> + +<p>—Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous +nous mettrons à table à six heures.</p> + +<p>Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se +douter qu'il retournait le poignard dans la plaie +d'Athanase, il prit son congé par cette phrase:</p> + +<p>—Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, +alors tu comprendras ce que c'est qu'un cordon +bleu!</p> + +<p>Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra +pour dîner dans un des plus célèbres restaurants. A +chaque plat qui lui fut servi, il murmura sous l'empire +de son idée fixe:</p> + +<p>—Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté +par la main d'une femme.</p> + +<p>Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les +poings serrés, la tête en feu. Devant la porte de sa +maison, la crise éclata.</p> + +<p>—Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un +cordon bleu!... me fallût-il, pour cela, déclarer la +guerre aux Ducanif, Grandvivier, Cabillaud et... surtout... +à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace +d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en +servir!!!</p> + +<p>Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme +se fit un peu en son cerveau. Alors un souvenir lui +revint à l'esprit et il murmura:</p> + +<p>—Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et +que j'ai complètement oublié de lui parler de mon +neveu Gontran! Au fait, demain, je dîne chez lui. +Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question +du mariage et nous terminerons l'affaire en famille.</p> + +<p>Là-dessus, il s'endormit.</p> + +<p>Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se +vit sur le bord d'un vaste fleuve de sauce qui charriait +des poulets à la thurgovienne et des soufflés +d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse +répétait ces mots:</p> + +<p>—Pas de cordon bleu!!!</p> + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br> + + + + +<p>Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble +à lui appartenant, fort belle maison qui contribuait +pour une grosse part aux soixante mille livres +de rente qu'il possédait.</p> + +<p>Jusqu'à ce jour, un fort modeste logement de garçon, +composé de deux pièces, avait suffi au célibataire +qui ne mangeait pas chez lui. Maintenant que +sa santé lui ordonnait impérieusement la vie d'intérieur, +le local devenait trop exigu.</p> + +<p>Donc, en ouvrant les yeux après sa nuit secouée +par le cauchemar, la première pensée qui vint à +l'esprit d'Athanase, homme logique, fut que tout +d'abord, avant de se procurer une cuisinière, il fallait +avoir une cuisine.</p> + +<p>Chaque matin, il était d'usage que le concierge +montât chez le propriétaire pour lui offrir ses services +au saut du lit. Cette fois, quand le fonctionnaire +se présenta, Fraimoulu l'accueillit par cette +question:</p> + +<p>—L'appartement du second sur le devant est-il +toujours vacant?</p> + +<p>—Cela dépend de monsieur, répondit obséquieusement +le portier.</p> + +<p>—En quoi?</p> + +<p>—Après être resté longtemps sans amateurs, le +local a fini par en trouver un. Hier, sur les deux +heures, s'est présenté un monsieur. Il a dit qu'il +s'en accommoderait, si le propriétaire lui accordait +quelques petits changements qu'il compte demander. +Il m'a prévenu qu'il reviendrait aujourd'hui +pour s'entendre avec vous.</p> + +<p>La veille encore, Fraimoulu se serait réjoui d'avoir +trouvé un locataire pour son appartement inoccupé; +mais aujourd'hui le local convenait trop bien à la +réalisation du nouveau mode de vie qu'il allait mener +pour qu'il se souciât du preneur qui s'offrait. Il +ouvrait la bouche pour refuser le locataire en question, +quand il en fut empêché par le concierge qui +poursuivit:</p> + +<p>—Le malheur veut que ce soit boucher un trou +pour en voir s'ouvrir un autre; car en même temps +que je louais presque le second étage, j'étais prévenu +par M. Picador, le locataire du premier, qu'il renonçait +à son appartement. Telle est même sa hâte de +s'en aller qu'il m'a prévenu que, si vous consentez à +la résiliation du bail, il abandonnerait ses six mois +de loyer d'avance.</p> + +<p>Ce M. Picador était un trop bon locataire pour que +Fraimoulu lâchât le personnage, qui avait encore +quatre années de bail. De plus, le logement du second +lui convenait en tous points. Mieux valait donc +tout à la fois s'y installer et d'un autre côté laisser +l'appartement du premier, pendant quatre années +encore, sur les reins de M. Picador.</p> + +<p>La résolution d'Athanase était arrêtée.</p> + +<p>—Je prends l'appartement du second étage pour +moi, annonça-t-il au portier. En conséquence, vous +annoncerez au visiteur d'hier qu'il doit renoncer à +cette location... Quant à M. Picador, vous l'avertirez +que je lui refuse de rompre son bail.</p> + +<p>Puis curieusement, il demanda:</p> + +<p>—Mais à propos de quoi M. Picador, qui se plaisait +si fort hier encore dans son appartement, veut-il +donc, à cette heure, si prestement décamper?</p> + +<p>—Autant que j'ai pu comprendre par le peu +qu'en a dit le valet de chambre, qui n'est pas grand +causeur, il paraît que c'est à propos de la cuisinière.</p> + +<p>A ce mot, Fraimoulu dressa l'oreille.</p> + +<p>—La cuisinière? répéta-t-il. Cette fille est-elle experte +en son état?... Est-ce qu'il la congédie?</p> + +<p>—Non, il la garde... Quant à son talent, le valet +de chambre dit qu'elle en sait juste assez pour apprêter +de la mort aux rats.</p> + +<p>Pourquoi M. Picador, au prix de l'abandon de +six mois d'avance, quittait-il son appartement à propos +d'une cuisinière qu'il conservait, bien qu'elle +cuisinât si mal? Il y avait là un mystère qui allait +intriguer le propriétaire, s'il n'eût été distrait par +cette phrase du portier:</p> + +<p>—Il est un moyen qui concilierait tout en vous +permettant d'empocher les six mois d'avance de +M. Picador.</p> + +<p>—Quel moyen?</p> + +<p>—Que monsieur laisse partir M. Picador et +prenne son local en laissant l'appartement du +deuxième étage à M. Grandvivier.</p> + +<p>—Hein! Grandvivier!!! fit le propriétaire en tressaillant +à ce nom.</p> + +<p>—Oui, c'est ainsi que se nomme le locataire +venu hier pour la location du deuxième étage.</p> + +<p>—N'a-t-il pas une tournure de magistrat? insista +Fraimoulu ayant en tête le maître de la fameuse Cydalise.</p> + +<p>—J'ignore si c'est la tournure d'un magistrat, +mais elle est celle d'un monsieur qui ne rit pas tous +les jours. Un grand sécot à favoris grisonnants et +menton rasé, froid comme un marbre, triste comme +la pluie.</p> + +<p>—Et il s'appelle Grandvivier?</p> + +<p>—C'est le nom qu'il m'a donné, ainsi que son +adresse, pour que j'aille aux références... Il demeure +rue de Turenne, 174.</p> + +<p>—C'est bien le maître de Cydalise! pensa Fraimoulu, +heureux de voir venir sous sa main celui +dont il voulait conquérir la cuisinière.</p> + +<p>Cependant le concierge avait continué:</p> + +<p>—Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de +porter le bon Dieu en terre, m'a rudement étonné +en me parlant de ses projets pour l'appartement... +Il compte y donner des dîners, des fêtes, des bals... +Il n'a pourtant pas l'allure d'un enragé meneur de +cotillons.</p> + +<p>A ce qui étonnait tant son portier, Fraimoulu, en +se rappelant les détails fournis par Ducanif, trouva +facilement une explication:</p> + +<p>—Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire +revenir près de lui sa fille qu'il avait envoyée dans +le Midi à cause de sa poitrine faible. Afin de la marier, +il veut la produire dans ces bals qu'il projette +de donner.</p> + +<p>A ce moment une voix cria du dehors:</p> + +<p>—Anatole! Anatole!</p> + +<p>—C'est mon épouse qui m'appelle du bas de l'escalier. +Sans doute affaire de service. Monsieur permet-il +que j'aille me montrer par-dessus la rampe? +demanda le portier.</p> + +<p>—Faites, dit Fraimoulu.</p> + +<p>Et, deux secondes après, on entendit la voix de +l'épouse d'Anatole qui criait:</p> + +<p>—Dis au propriétaire que c'est le monsieur qui +est venu hier pour l'appartement à louer. Il attend +dans la cour. Dois-je le laisser monter?</p> + +<p>—Allez le chercher, Anatole, commanda le propriétaire +accouru sur le carré.</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son +entrée, conduit par le concierge qui se retira aussitôt.</p> + +<p>—Bigre! on peut le mettre derrière n'importe +quel corbillard, il aura toujours l'air d'être de la famille +du mort conduit en terre! pensa Athanase à +la vue de l'air profondément triste du magistrat.</p> + +<p>L'appartement convenait parfaitement à M. Grandvivier +qui, sans marchander sur le prix, était tout +disposé à le louer si le propriétaire consentait à modifier +la disposition de certaines pièces. Il s'agissait +de deux cloisons à déplacer. Elles étaient pour ainsi +dire, volantes. Cela ne nuirait en rien à la solidité +des plafonds. Du reste, le locataire prendrait à sa +charge tous les frais et le travail s'exécuterait sous +les yeux de l'architecte du propriétaire.</p> + +<p>—Je n'ai pas d'architecte, avoua Athanase.</p> + +<p>—Alors je me permettrai, pour notre mutuelle +tranquillité, de vous présenter un de mes amis, très +compétent dans la partie, un ancien entrepreneur, +retiré des affaires après grosse fortune faite, du nom +de Camuflet, proposa le magistrat.</p> + +<p>En entendant ce nom, le propriétaire eut peine à +retenir sa surprise. Était-ce le Camuflet qui avait +trois cuisinières dont il ne se servait pas??? Où demeurait-il?</p> + +<p>M. Grandvivier ajouta qu'une importante affaire +judiciaire dont il s'occupait actuellement, retarderait +de quinze jours au moins son emménagement. +Cela ferait que les travaux auraient le temps d'être +exécutés. Fraimoulu, impatient de savoir à quoi +s'en tenir à propos de Camuflet, plaida le faux pour +savoir le vrai.</p> + +<p>—Camuflet? répéta-t-il, mais j'ai un ami de collège +s'appelant ainsi... Il demeure rue Bossuet.</p> + +<p>—Le mien habite la rue Méhul.</p> + +<p>—Oui, Méhul! Bossuet! je me trompais de musicien... +Oui, rue Méhul, 18.</p> + +<p>—Mon ami est au 29.</p> + +<p>—Alors, ce n'est pas le même, avoua Fraimoulu +sachant, maintenant, la rue et le numéro.</p> + +<p>Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d'aller au +plus vite, à l'adresse indiquée, s'assurer si ce Camuflet +était le même qui se payait trois cordons bleus +inutiles.</p> + +<p>Entre le propriétaire et le magistrat, l'affaire de la +location fut conclue séance tenante et M. Grandvivier +partit avec son bail en poche.</p> + +<p>—Au lieu du deuxième étage, j'habiterai le logement +de M. Picador. Le magistrat, qui se propose +de donner des bals, fera danser sur ma tête... Pour +me consoler de ce futur désagrément, je bénéficie +des six mois de loyer d'avance abandonnés par +M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant son immeuble +sur les onze heures pour aller déjeuner.</p> + +<p>Quitter son logement pour prendre le vaste local +de M. Picador nécessitait pour Athanase un supplément +notoire de meubles et, surtout, une batterie +de cuisine. De là vint qu'après son déjeuner, pris au +restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile +homme qui s'engagea, en quarante-huit heures, +à lui monter son appartement au complet.</p> + +<p>—Cuisine comprise? appuya le propriétaire.</p> + +<p>—Cuisine, et même, si vous le désirez, cuisinière +comprise... Cela ne rentre pas dans mon assortiment; +mais, pour vous être agréable, je puis m'en charger... +Je m'adresserai à mon boucher qui...</p> + +<p>—Non! non! s'écria Fraimoulu avec terreur en se +rappelant quels échantillons de cuisinières fournissaient +les bouchers.</p> + +<p>Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il +était environ deux heures. Jusqu'à six heures, moment +où il irait dîner chez Ducanif, il avait un long +temps à tuer... Que ferait-il?... Alors le démon de la +curiosité vint le tenter en lui rappelant cette adresse +de Camuflet qu'il avait surprise à M. Grandvivier.</p> + +<p>—Si j'allais le voir? se demanda-t-il.</p> + +<p>Le mystère du monsieur aux trois cuisinières dont +il n'usait pas intriguait trop Athanase pour qu'il pût +résister à son désir.</p> + +<p>Vingt minutes après, il était devant le numéro 29 +de la rue Méhul. En somme, il avait son entrée +toute faite chez ce monsieur. Il se présenterait pour +parler des cloisons à changer, dont M. Grandvivier +devait confier la surveillance à son ami.</p> + +<p>—M. Camuflet est-il chez lui? s'informa-t-il à la +loge qui, en ce moment, contenait portier et portière.</p> + +<p>Le mari regarda sa femme en demandant:</p> + +<p>—A-t-il rompu sa laisse?</p> + +<p>—Non, il n'a pu encore décamper, répondit la +portière.</p> + +<p>—Au troisième, la porte en face, enseigna le concierge +après cette réponse.</p> + +<p>En arrivant sur le carré du troisième étage, Athanase +hésita fort à sonner. Derrière la porte qui lui +avait été désignée retentissait une tempête de piailleries +féminines. Deux cents pintades n'auraient pu +arriver ensemble à produire un pareil tintamarre.</p> + +<p>Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s'était décidé +à agiter, le silence se fit tout à coup, puis un +pas traînant résonna et la porte fut ouverte par un +petit homme d'une quarantaine d'années.</p> + +<p>C'était M. Camuflet en personne.</p> + +<p>A la demande d'un entretien adressée par son visiteur, +il marcha en avant pour le guider vers la +pièce qui lui servait de bureau.</p> + +<p>Sur leur passage, plus l'ombre d'une femme! C'était +à croire, pour Fraimoulu, que ses oreilles l'avaient +trompé.</p> + +<p>Seulement, l'air qu'on respirait dans le local était +saturé des senteurs culinaires les plus disparates. +Cela vous prenait au nez et à la gorge et vous soulevait +le coeur. Un affamé de <i>la Méduse</i>, en respirant +ce composé étrange, aurait immédiatement perdu +l'appétit.</p> + +<p>En vingt mots, Athanase eut expliqué l'affaire des +cloisons, et ce que M. Grandvivier attendait de la +complaisance de M. Camuflet.</p> + +<p>—Croyez que je surveillerai ce travail au mieux +de votre intérêt commun, promit le petit homme.</p> + +<p>Fraimoulu, qui suffoquait, avait hâte de s'en +aller sans plus rien demander. Il se leva donc en +disant:</p> + +<p>—Je pars, car je crains de vous avoir dérangé au +moment où vous alliez vous mettre à table.</p> + +<p>—Ah! oui, vous dites cela à cause de l'infection +qui règne ici... En ce moment, il y a sur le feu, une +soupe aux choux, une autre à la bière, et une troisième +à l'oignon.</p> + +<p>Et, après avoir ouvert une fenêtre pour faire rentrer +un peu d'air respirable, Camuflet ajouta d'un +ton tranquille:</p> + +<p>—Ça empoisonne, c'est la vérité, mais ça possède +aussi son bon côté. Par ces fortes chaleurs, je n'ai +pas une seule mouche ici... Elle n'y vivrait pas!</p> + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br> + + + + +<p>Fraimoulu, tout à l'heure si pressé de s'en aller, +avait, maintenant, deux bonnes raisons pour rester. +La fenêtre, qui venait d'être ouverte, lui rendait +l'atmosphère moins suffocante, et puis il se sentait +pris par le désir d'étudier le personnage qu'il avait +sous les yeux. Alors seulement il remarqua que Camuflet, +en tenue complète d'homme prêt à sortir, +était en grand deuil. A portée de sa main, sur un +bureau, se trouvait son chapeau entièrement entouré +d'un crêpe.</p> + +<p>La mine, pourtant, ne répondait pas aux vêtements, +car, sous ce costume funèbre, Camuflet montrait +une face souriante et il y avait un accent d'ironie +dans sa voix quand il reprit:</p> + +<p>—Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux, +en trois pièces différentes, cuisent trois soupes diverses +sous l'oeil de trois surveillantes... Et, après +ces trois soupes, viendront trois fricots... Et à ces +fricots succéderont d'autres ratatouilles... Quotidiennement, +il en est ainsi du matin au soir pendant +la semaine.</p> + +<p>—Et le dimanche? demanda à tout hasard Fraimoulu, +un peu démonté par cette confidence.</p> + +<p>—Le dimanche, c'est pis encore!... car c'est le +jour réservé aux fritures. C'est à n'y pas tenir, +même avec toutes les fenêtres ouvertes!!!</p> + +<p>Que Fraimoulu voulût encore détourner une des +trois cuisinières de Camuflet! Oh! non! Le désir lui +en était bien passé en sentant l'horrible fumet de +leurs préparations. Mais il ne lui en restait pas +moins à savoir pourquoi le petit homme avait trois +personnes attachées à ses fourneaux.</p> + +<p>Il lâcha donc son plomb de sonde en disant:</p> + +<p>—Il paraît que vous avez un bel appétit, puisque, +pour le contenter, il vous faut une triple cuisine en +permanence.</p> + +<p>—Jamais, jamais vous ne me feriez goûter, +même du bout du doigt, aux abominables préparations +qui se confectionnent ici! appuya Camuflet +avec une profonde répulsion.</p> + +<p>Et, pour mieux affirmer son dire:</p> + +<p>—Tenez, ajouta-t-il, la dépense pour la cuisine, +depuis seize mois... j'ai fait le compte ce matin... a +dépassé vingt-trois mille francs! Eh bien! de cette +énorme somme, il ne m'est pas entré un sou dans l'estomac... +Un seul sou, vous m'entendez?</p> + +<p>Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais +il n'en comprenait pas plus ces trois cuisines séparées.</p> + +<p>Cependant Camuflet continuait:</p> + +<p>—Et j'aurais ici des chats, que j'aimerais mieux +les conduire dîner avec moi au restaurant, que les +laisser manger de pareilles drogues.</p> + +<p>—Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua +à demander Athanase.</p> + +<p>—Celles-là mêmes qui les préparent, répondit Camuflet +avec un sourire féroce.</p> + +<p>Une question bien simple vint aux lèvres de Fraimoulu +qui la lâcha:</p> + +<p>—Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire, +pourquoi ne pas les congédier?</p> + +<p>A cette demande, Camuflet secoua tristement la +tête et d'une voix désespérée:</p> + +<p>—Impossible! murmura-t-il.</p> + +<p>Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands +étonnés, il continua en débitant:</p> + +<p>—Voilà où conduit une nature trop sensible... +comme la mienne... Voilà où amène l'abus trop immodéré +du mariage.</p> + +<p>—Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre, +se permit cette exclamation peu compromettante.</p> + +<p>Mais l'étonnement d'Athanase devint aussitôt de +la stupéfaction; car, après n'avoir rien compris, il +comprit tout à coup trop bien en entendant Camuflet +ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase +renversante:</p> + +<p>—Oui, il m'est impossible de renvoyer de chez +moi ces trois femmes, qui y sont entrées chacune à +la suite d'un légitime mariage.</p> + +<p>—Un légitime mariage!... répéta Athanase, tressautant +à cette révélation.</p> + +<p>—Tout ce qu'il y a de plus légitime.</p> + +<p>—Toutes les trois!...</p> + +<p>—Oui, toutes les trois, insista Camuflet.</p> + +<p>Sur ce, il poussa un énorme soupir, qu'il fit suivre +de cet aveu:</p> + +<p>—Oui, monsieur, je me suis marié trois fois.</p> + +<p>Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit +homme qui, comme la chose la plus naturelle du +monde, lui avouait être <i>trigame</i>, Camuflet continua:</p> + +<p>—Si jamais vous commettez l'imprudence de +vous marier trois fois, gardez-vous bien de la monstrueuse +bêtise dont je me suis rendu coupable celle +de...</p> + +<p>Au lieu d'achever il s'arrêta brusquement, le regard +tendu par-dessus l'épaule d'Athanase.</p> + +<p>Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant, +un courant d'air lui chatouiller la nuque. En plus de +la fenêtre ouverte devant lui, une autre ouverture +avait dû s'opérer derrière lui. Le silence subit et le +regard de Camuflet, joints à ce courant d'air, firent +donc que Athanase tourna la tête pour se rendre +compte de ce qui se passait dans son dos.</p> + +<p>Alors, sur le pas d'une porte, qui s'était doucement +ouverte, il aperçut une vieille dame, au nez +crochu, à l'oeil mauvais, à la bouche mince et pincée, +qui, si elle était d'une bonne nature, ne payait vraiment +pas de mine.</p> + +<p>Et, au même moment, sur le pas de deux autres +portes, apparurent deux autres dames, ni moins +vieilles, ni moins renfrognées.</p> + +<p>—Le pauvre diable est trigame à bien laid marché! +pensa Fraimoulu qui, après une courte inspection +des charmes du trio, ramena son regard tout +apitoyé sur Camuflet.</p> + +<p>Mais ce dernier avait quitté son siège et, grave au +possible, il prenait son chapeau en disant:</p> + +<p>—Je vous le répète, monsieur le commissaire de +police, la justice se trompe à mon égard. Je suis innocent +de ce crime dont M. Grandvivier, le juge d'instruction, +me soupçonne... Quand et pourquoi aurais-je +caché le cadavre de cette malheureuse sous +les feuilles du parquet?... Mon arrestation, c'est +certain, ne saurait être longtemps maintenue... Je +suis prêt à vous suivre... Marchons!</p> + +<p>Sur ce «Marchons», Camuflet se dirigea prestement +vers la quatrième porte qui conduisait à la +sortie de l'appartement et disparut avant que les +trois femmes, stupéfaites en entendant parler d'arrestation, +pussent faire la plus petite tentative pour +le retenir.</p> + +<p>Du premier coup, Athanase avait compris que cette +scène n'avait d'autre motif, pour Camuflet, que de +se soustraire à quelque désagréable assaut dont les +trois harpies allaient l'assaillir. En conséquence, il +suivit le petit homme, après lui avoir donné la réplique +en répétant:</p> + +<p>—Marchons!</p> + +<p>Sur le carré de l'étage inférieur, il rejoignit Camuflet +qui l'attendait en riant de tout son coeur.</p> + +<p>—Hein! fit-il, croyez-vous que j'ai bien pris la +poudre d'escampette?... Je me suis rappelé à temps +l'affaire que mon ami Grandvivier instruit en ce moment +et j'en ai tiré parti.</p> + +<p>Ensuite, avec une sorte de terreur:</p> + +<p>—Filons vite, ajouta-t-il, car l'idée pourrait leur +venir de me poursuivre!</p> + +<p>Bien lui en avait pris de détaler, car, pendant qu'il +descendait à la hâte, Fraimoulu, qui le suivait d'un +pas plus compté, aperçut, en levant les yeux, les têtes +des trois mégères, avancées par-dessus la rampe, qui +suivaient Camuflet, leur échappant, de ce regard que +doit avoir le requin pour la proie qui s'est soustraite +à sa voracité.</p> + +<p>Sur le trottoir, à vingt pas de la maison, Athanase +retrouva son homme qui lui tendit joyeusement la +main en disant:</p> + +<p>—Encore une fois, merci d'avoir bien voulu contribuer +à ma délivrance!</p> + +<p>Et il ponctua sa phrase d'un «ouf!» tellement +gonflé de satisfaction, qu'il suffisait pour faire comprendre +à quel point le malheureux appréciait cette +délivrance.</p> + +<p>Fraimoulu, avant de quitter l'homme aux trois +femmes, crut bon de faire un petit bout de morale +qui prouvât du moins que, sur l'article mariage, il +ne partageait pas les vues larges de Camuflet.</p> + +<p>—Vous me semblez mener une bien triste existence, +avança-t-il d'un ton grave.</p> + +<p>—Une existence de damné.</p> + +<p>—Moi, à votre place, je n'hésiterais pas à aller +vivre à l'étranger... ce qui aurait pour vous deux +avantages.</p> + +<p>—Oui, dont le premier serait de me délivrer des +trois diablesses qui me tourmentent, approuva Camuflet.</p> + +<p>Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au +bout d'une minute, il demanda:</p> + +<p>—Mais quel est donc le second avantage que, selon +vous, me procurerait mon passage à l'étranger?</p> + +<p>—Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu? +fit Fraimoulu étonné par la question.</p> + +<p>—Non, sur mon honneur!</p> + +<p>Athanase vit qu'avec ce coupable endurci il fallait +mettre les points sur les <i>i</i>. Alors, traînant sa phrase +il débita d'un ton sévère:</p> + +<p>—Quand ce second avantage ne consisterait qu'à +vous soustraire à une condamnation aux travaux +forcés, il vaut la peine qu'on en tienne compte.</p> + +<p>Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez +pantomime assez habituelle aux gens qui cherchent +à deviner un problème, et finit par dire:</p> + +<p>—A propos de quoi cette condamnation aux travaux +forcés!</p> + +<p>—Mais à propos de ces trois créatures que, suivant +ce que vous m'avez avoué, trois mariages légitimes +ont réunies sous votre toit.</p> + +<p>—Oh! oh! accentua Camuflet d'un ton qui contestait, +oui, ce que j'ai fait là est idiot, archi-bête, +d'une stupidité dont on trouve peu d'exemples... +Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un +bon coeur... qualité que je ne sache pas punissable +des galères.</p> + +<p>—Jadis, on vous eût pendu pour cela.</p> + +<p>—Pendu! répéta Camuflet dont toute la physionomie +attestait ses vains efforts pour comprendre.</p> + +<p>Devant cet individu qui paraissait n'avoir nulle +conscience de sa faute, Fraimoulu mit les pieds +dans le plat.</p> + +<p>—Ah çà! fit-il sèchement, parce que la bigamie +est défendue, pensez-vous donc que la trigamie soit +autorisée?</p> + +<p>—Où voyez-vous de la trigamie dans mon affaire? +demanda naïvement Camuflet qui, décidément, +perdait pied.</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit que vous vous étiez +marié trois fois?</p> + +<p>—Et je vous le répète encore... Tel que vous me +voyez, à quarante ans, je suis déjà trois fois veuf.</p> + +<p>A cette révélation, Fraimoulu bondit de surprise +en s'écriant:</p> + +<p>—Alors, ça fait six fois!...</p> + +<p>—Six fois quoi?</p> + +<p>—Que vous vous êtes marié!... Trois femmes +mortes... et les trois autres que je viens de voir +chez vous et qui, je répète encore ce que vous m'avez +dit, sont entrées sous votre toit par suite d'un +mariage légitime.</p> + +<p>Ce fut au tour de Camuflet d'exécuter un bond +d'étonnement. Mais à peine fut-il retombé sur ses +pieds qu'il éclata de rire en disant:</p> + +<p>—Mais non! mais non! Vous m'avez mal compris!!! +Oui, je me suis marié trois fois.. Oui, je +suis devenu trois fois veuf...</p> + +<p>—Bon! bon!... mais les trois autres dames qui +tout à l'heure, vous ont fait fuir? insista Fraimoulu.</p> + +<p>—Celles-là sont mes trois belles-mères que j'ai +commis la faute de garder.</p> + +<p>Puis, avec un grand sérieux, Camuflet ajouta d'un +ton repentant:</p> + +<p>—Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas +qu'elle se punisse des travaux forcés!</p> + +<p>Une sincère admiration, celle qu'on éprouve à +contempler un phénomène extraordinaire, s'empara +de Fraimoulu.</p> + +<p>—Vous vivez avec trois belles-mères, vous!!! +s'exclama-t-il.</p> + +<p>—Oh! je vis, je vis... le moins possible! confessa +Camuflet.</p> + +<p>Bonnes ou mauvaises, les émotions étaient de +courte durée chez l'infortuné qui, en adjoignant +trois belles-mères à son existence, s'était, pour +ainsi dire, donné son purgatoire sur terre. En un +clin d'oeil, il passa du découragement à l'insouciance.</p> + +<p>—Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on +arrive encore à se donner du bon temps!</p> + +<p>—Oui, quand on parvient à rompre sa laisse, +comme m'a dit votre concierge, ajouta Fraimoulu +se souvenant du propos.</p> + +<p>—Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut +imaginer bourdes sur bourdes... comme, tout à +l'heure, celle de me faire arrêter pour le crime dont +mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l'enquête.</p> + +<p>—Ce n'est donc pas de votre invention, ce crime +dont vous avez parlé?</p> + +<p>—Le crime révélé par la trouvaille d'un cadavre +de femme sous un parquet? Non, je ne l'ai pas inventé; +il est bien véritable... Voici plus de cinq semaines +que ce cher juge d'instruction s'occupe de +l'affaire... Ah! elle le tracasse fort, allez!</p> + +<p>Un souvenir revint alors à l'esprit de Fraimoulu. +Il se rappela que, le matin, quand M. Grandvivier +s'était présenté pour lui louer son appartement, il +avait annoncé son intention de retarder de quinze +jours son installation dans le nouveau local afin de +pouvoir, auparavant, terminer une affaire judiciaire +qui absorbait tout son temps.</p> + +<p>—Il parlait, à coup sûr, de ce crime que les journaux +ont appelé «l'affaire du cadavre sous un parquet», +affirma Camuflet.</p> + +<p>—M. Grandvivier a-t-il trouvé le coupable? demanda +Athanase.</p> + +<p>—Voici un grand mois qu'il tient sur le gril un +bateleur de foire, paillasse, escamoteur, je ne sais +quoi. Il faut croire que ce prévenu est innocent ou +qu'il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n'en +finit pas avec lui.</p> + +<p>—Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire +qu'il faut attribuer l'air profondément triste de ce +magistrat? demanda Fraimoulu, qui se souvint combien +était lugubre, à sa visite du matin, celui qui +allait devenir son locataire.</p> + +<p>—C'est pourtant vrai qu'il est la tristesse en personne, +ce pauvre vieil ami... Et dire que je l'ai +connu gai comme un pinson!... Voici près d'un an +qu'il a tourné comme ça au noir.</p> + +<p>—Ne se peut-il pas, d'après ce qu'on m'a dit, que +cette humeur sombre soit motivée par le mauvais +état de santé de sa fille qu'il a été obligé d'envoyer +dans le Midi? avança Fraimoulu en tirant parti de la +confidence de Ducanif sur le juge d'instruction.</p> + +<p>—C'est possible... Le coup a dû être d'autant +plus terrible pour le père que la maladie de sa fille +est venue comme un coup de foudre. La dernière +fois que je vis Angèle, elle était fraîche et alerte... +Huit jours après, quand je revins chez Grandvivier, +sa fille n'était plus là, et il m'apprit qu'il avait été +contraint de se séparer de son enfant dont la santé +avait exigé un séjour dans le Midi.</p> + +<p>Fraimoulu crut devoir une consolation à Camuflet, +dont la voix s'était émue en parlant de la fille +de son ami.</p> + +<p>—Eh bien! fit-il, je vais vous annoncer une bonne +nouvelle. En me louant l'appartement, M. Grandvivier +m'a fait part de son intention d'y donner des +bals... Donc il compte rappeler sa fille, qui doit +avoir recouvré sa complète santé.</p> + +<p>—Ah! tant mieux! dit joyeusement Camuflet; +alors le bon temps va revenir! car, voyez-vous, on +s'amusait chez Grandvivier, et surtout...</p> + +<p>Il fit une pause pour se passer sensuellement la +langue sur les lèvres, puis:</p> + +<p>—Et surtout, on y dînait bien.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai; on m'a beaucoup vanté la cuisinière +du magistrat, une nommée Cydalise qui, paraît-il, +fait une cuisine remarquable.</p> + +<p>Camuflet, à cet éloge, secoua la tête en disant +d'un air un peu étonné:</p> + +<p>—Cuisine dont elle ne profite guère, la brave +fille... Depuis quelque temps, elle maigrit, elle maigrit +que ça fait pitié... Elle doit avoir en tête quelque +papillon noir qui la tarabuste... mais elle n'en +souffle mot... Et Grandvivier, auquel j'en ai parlé, +n'en sait pas plus que moi sur le secret qui tourmente +sa cuisinière.</p> + +<p>Fraimoulu l'avait belle à répéter ce que lui avait +conté Ducanif sur cette terreur mystérieuse qui +poussait Cydalise à quitter une maison où, disait-elle, +elle «laisserait ses os», mais il jugea prudent +de n'en pas ouvrir la bouche.</p> + +<p>—Peut-être Cydalise souffre-t-elle de quelque +passion contrariée? avança-t-il.</p> + +<p>—Ou a-t-elle pris trop à coeur la maladie de sa +jeune maîtresse? supposa Camuflet plus moral.</p> + +<p>Tout en causant, ils avaient, à petits pas comptés, +gagné, par les boulevards, l'entrée du passage des +Panoramas. Alors Camuflet s'arrêta et tendant la +main à Athanase:</p> + +<p>—Encore une fois merci, mon cher libérateur, +dit-il en riant, car sans vous je n'aurais pu me délivrer +seul de mes trois belles-mères.</p> + +<p>—Oh! ce soir, elles prendront leur revanche de +votre prétendue arrestation pour complicité dans +le crime du «cadavre sous le parquet»... Oui, ce +soir, elles vous repinceront.</p> + +<p>—Ce soir! répéta le triple veuf; mais je compte +bien ne pas les revoir avant trois ou quatre jours!... +Oui, quatre jours que j'aurai censément passés sur +la paille humide des cachots avant de parvenir à faire +reconnaître mon innocence.</p> + +<p>Et, poussant un gros soupir:</p> + +<p>—Ah! fit-il, quel malheur que j'aie quarante ans! +Comme je leur aurais glissé la blague du volontariat +d'un an... dans l'infanterie de marine... en garnison +au loin, en Cochinchine, par exemple!</p> + +<p>Puis, se remettant à rire tout en secouant la main +d'Athanase, il ajouta:</p> + +<p>—Adieu, mon libérateur... ou plutôt, au revoir, +car je compte vous rendre ma visite, quand j'irai +dans votre immeuble, m'occuper de ces cloisons +dont votre locataire Grandvivier me charge de surveiller +le changement.</p> + +<p>Sur ces derniers mots, l'homme aux trois belles-mères, +tout frétillant de satisfaction de s'être conquis +quatre ou cinq jours de vacances, entra dans +le passage des Panoramas et disparut aux yeux +d'Athanase.</p> + +<p>Ce dernier interrogea sa montre. Il s'en fallait encore +d'une heure qu'il fût l'instant d'aller dîner chez +Ducanif. Jusqu'à la rue Caumartin où demeurait le +placeur, il avait devant lui soixante minutes à flâner +de ce bon pas du badaud parisien qui fait ses +quatorze lieues en quinze jours.</p> + +<p>Il partit donc tout rêvant, d'abord à Camuflet et à +ses trois belles-mères, puis à cette Cydalise qui, +poussée par une épouvante mystérieuse, voulait +quitter la maison du magistrat Grandvivier, cette +place où elle faisait «ses choux gras».</p> + +<p>En même temps que, mentalement, il employait +cette locution, il lui en revint une autre, synonyme +et tout aussi figurée qu'il avait entendue la veille. +«Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon +édredon», dit cette belle fille, qu'il avait écoutée, +quand elle causait, avec Pistache, devant la +la boutique de Barbedienne.</p> + +<p>—J'avais déjà vu cette fille... mais où donc? se +répéta-t-il en interrogeant encore sa mémoire tout +aussi inutilement que la veille.</p> + +<p>Si lentement qu'il allât, Fraimoulu avait fini pourtant +par faire du chemin: il se trouvait sur le boulevard +des Capucines, à la hauteur du café de la +Paix, dont la devanture s'étendait de l'autre côté de +la chaussée, le long du trottoir parallèle à celui +qu'il suivait.</p> + +<p>Alors l'idée lui vint que, pour faire honneur aux +bonnes choses qu'avait promises à son estomac son +amphitryon Ducanif en lui prônant sa cuisinière Héloïse, +il était utile au préalable de bien nettoyer la +place par un verre d'absinthe ou de bitter ou de +toute autre boisson apéritive.</p> + +<p>En conséquence, il se mit en devoir de traverser +la chaussée afin de gagner le café de la Paix.</p> + +<p>A ce moment, le long de la bordure du trottoir, +stationnait une voiture de place, dont le cocher, assis +sur son siège, était absorbé par la lecture d'un +journal.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Athanase étonné en reconnaissant +la personne qui occupait cette voiture immobile.</p> + +<p>La surprise de Fraimoulu avait même le droit +d'être double, d'abord à propos de l'individu et puis +à cause de l'emploi qu'il faisait de son temps. Ce +personnage était le magistrat Grandvivier. Par la +fente du store soigneusement baissé de la portière +qui faisait face au café de la Paix, le juge d'instruction +dardait, sur les consommateurs attablés en +plein air, devant le café, un regard tellement dur, +cruel, implacable, qu'Athanase, qui l'examinait par +l'autre portière restée entr'ouverte, en fut presque +effrayé.</p> + +<p>—Mazette! il en veut solidement à celui qu'il +guette! pensa-t-il.</p> + +<p>Ensuite une idée lui venant:</p> + +<p>—Est-ce qu'il est à l'affût de l'assassin de la femme +cachée sous le parquet? se demanda-t-il.</p> + +<p>Mais cette supposition ne lui tint pas longtemps à +l'esprit. M. Grandvivier surveillant un assassin aurait eu +le regard curieux, inquiet peut-être, mais ses +yeux n'auraient pas trahi cette haine féroce qu'Athanase +y lisait. Son visage, d'une pâleur livide, n'aurait +pas été si affreusement convulsé par une colère +froide.</p> + +<p>Non, ce n'était pas le magistrat qui épiait de la +sorte, par la fente du store... C'était l'homme, rien +que l'homme, la vengeance au coeur, surveillant un +ennemi mortel.</p> + +<p>—A qui, diable, en a-t-il ainsi? se demanda Fraimoulu +qui, ayant passé derrière la voiture, promenait +de loin ses regards sur les nombreux consommateurs +assis devant le café.</p> + +<p>Ils étaient là plus d'une centaine. Impossible donc +était de deviner, dans le nombre, celui qu'espionnait +le magistrat.</p> + +<p>Soudain, du milieu d'un groupe de buveurs, se +leva un monsieur qui, après coups de chapeau et +poignées de main échangées avec ses voisins, se +faufila entre les tables et les chaises, gagna le milieu +du trottoir et, prenant le courant des promeneurs, +suivit le boulevard dans la direction de l'église de +la Madeleine.</p> + +<p>Machinalement, les yeux d'Athanase s'étaient +fixés sur le partant, qu'ils accompagnaient dans sa +marche.</p> + +<p>C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, +à la moustache blonde fièrement retroussée, +à la physionomie quelque peu effrontée, à l'allure +dégingandée. Il s'en allait droit devant lui, l'air bravache, +en homme qui croit le trottoir à lui seul, +coudoyant, sans gêne ni la moindre excuse, ceux +qui ne lui dégageaient pas assez vite le passage.</p> + +<p>Fraimoulu n'avait pas encore quitté son homme +du regard, quand, derrière lui, retentit une voix, +brève et fébrile, qui disait:</p> + +<p>—Cocher, suivez-moi de loin...</p> + +<p>Cette voix était celle de M. Grandvivier qui venait +de sortir de la voiture.</p> + +<p>Les yeux fixés sur le même jeune homme à moustache +blonde, ce qui l'empêcha de reconnaître Fraimoulu +quand il passa près de lui, le juge d'instruction +traversa la chaussée et, à vingt pas de distance, +se mit sur la piste du marcheur.</p> + +<p>—Voilà celui contre lequel mon magistrat me +paraît avoir une bien mauvaise dent, pensa Fraimoulu.</p> + +<p>A nouveau, il interrogea sa montre. Vingt minutes +le séparaient encore de l'heure de se mettre à table +chez Ducanif.</p> + +<p>—Si à mon tour, je suivais le Grandvivier? se +demanda-t-il.</p> + +<p>Et, tout aussitôt, il se remit en marche, mais sans +quitter son trottoir, ce qui lui permettait de voir +tout à la fois le magistrat et celui dont ce dernier +tenait la piste.</p> + +<p>Arrivé à l'angle de la rue Caumartin, le jeune +homme tourna dans la rue.</p> + +<p>Sans doute que le juge d'instruction, coutumier +des habitudes de son gibier, savait qu'il n'allait pas +loin dans la rue, car, au lieu de doubler le coin, il +s'arrêta à l'angle, avançant un peu la tête pour regarder +où allait entrer celui qui s'éloignait.</p> + +<p>Quant à Fraimoulu, du point où il se trouvait sur +le trottoir, la rue Caumartin lui apparaissant toute +en enfilade, il vit le jeune homme pénétrer dans la +seconde maison à droite.</p> + +<p>—Tiens! fit-il, juste là où habite Ducanif.</p> + +<p>M. Grandvivier était remonté dans sa voiture, qui +s'éloignait, quand Athanase entra aussi dans la +maison, se proposant de demander à son ami si, par +hasard, il ne connaissait pas le jeune homme blond.</p> + +<p>Au troisième étage, il sonna.</p> + +<p>A la vue de la personne qui lui ouvrit, il sursauta +de surprise. C'était la splendide créature, cette +même Erigone qui, la veille, se promettait, avant +quatre ans, d'avoir de la plume dans son édredon.</p> + +<p>Son ébahissement parut avoir échappé à la belle +fille. Elle lui fit passage en disant:</p> + +<p>—M. Ducanif va revenir tout de suite. Il est chez +un locataire de la maison. Il remonte dans un instant.</p> + +<p>Quand Fraimoulu, derrière la servante qui le conduisait +au salon, traversa la salle à manger, la vue +de la table préparée lui fit se dire:</p> + +<p>—Bon! rien que quatre couverts: Ducanif, sa +femme, sa fille et moi. Pas d'étranger qui m'aurait +gêné pour plaider la cause de mon neveu Gontran +devant la famille.</p> + +<p>Il fut un peu étonné, à son entrée dans le salon +où l'avait introduit la cuisinière, de le trouver désert.</p> + +<p>—Ces dames sont sans doute encore à leur toilette, +se dit-il en excusant les maîtresses de la maison +de ne pas être là pour recevoir leurs invités.</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de s'impatienter, car, tout +aussitôt, retentit la voix de Ducanif qui criait:</p> + +<p>—Il est au salon? Très bien! Je vais l'y rejoindre... +Héloïse, je n'ai pas besoin de vous recommander de +déployer tous vos talents pour mon ami Fraimoulu +qui, je vous en avertis, est une fine fourchette.</p> + +<p>Une demi-seconde après cette recommandation, le +placeur entrait dans le salon.</p> + +<p>Au lieu de remarquer d'abord que sa femme et sa +fille avaient manqué pour accueillir son hôte, il vint +droit, la main tendue, à Athanase en disant:</p> + +<p>—J'étais à la fenêtre quand tu as traversé la +chaussée du boulevard devant la rue Caumartin. En +te voyant arriver, je me suis aperçu que j'avais complètement +oublié de te prier d'amener ton neveu.</p> + +<p>—Tu m'aurais dit d'inviter Gontran que je me +serais bien gardé de faire ta commission, répliqua +Fraimoulu saisissant le joint pour planter le premier +jalon du mariage qu'il projetait pour son neveu.</p> + +<p>—Pourquoi n'aurais-tu pas amené ce brave Gontran? +demanda Ducanif surpris.</p> + +<p>—Parce que j'aime mieux qu'il ne soit pas là pour +assister à la demande que, tout à l'heure, à propos de +ta fille, j'ai l'intention de vous adresser à toi et à ta +femme.</p> + +<p>Au dernier mot, la figure de Ducanif devint subitement +penaude.</p> + +<p>—Ah! oui, ma femme, dit-il avec embarras... Tu +ne sais donc pas?... C'est vrai, j'ai omis de t'avertir...</p> + +<p>—M'avertir de quoi? fit Fraimoulu dressant l'oreille +à ce ton qui sonnait mal pour ses espérances.</p> + +<p>—Que je ne vis plus avec ma femme, continua Ducanif +avec effort. Oh! une séparation sans scandale... +toute à l'amiable... pour cause d'incompatibilité +d'humeur.</p> + +<p>Athanase se trouvait là devant un de ces cas pour +lesquels a été inventé le proverbe: «Entre l'arbre +et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.» Il n'insista +donc pas au sujet de l'épouse.</p> + +<p>—Mais, fit-il, et ta fille?</p> + +<p>—Je l'ai laissée à sa mère... mais crois bien que +ma tendresse paternelle ne l'oublie pas un seul instant... +je m'occupe d'elle, je veille sur son avenir.</p> + +<p>—Oui, car elle est à l'âge d'être mariée, dit Athanase +prenant ce biais pour revenir à son but.</p> + +<p>—Je le sais, je le sais, répéta Ducanif.</p> + +<p>Fraimoulu jugea l'instant opportun pour donner +l'assaut.</p> + +<p>—Aussi, reprit-il, avais-je pensé que mon neveu +Gontran ferait pour toi un excellent gendre.</p> + +<p>—Un gendre! répéta Ducanif dont le visage exprima +un nouveau trouble.</p> + +<p>—Ou, si tu l'aimes mieux, un mari pour ta fille... +Je lui donne deux cent mille francs de dot... et +après moi, il trouvera un joli magot de soixante +mille livres de rente.</p> + +<p>L'oncle avait attribué le trouble du placeur à la +joie que devait lui causer ce parti qu'on lui offrait +pour sa fille. Il tendit donc la main à Ducanif en disant:</p> + +<p>—Allons! tope là! C'est convenu, n'est-ce pas? +Nous consulterons les enfants pour la date du mariage.</p> + +<p>Mais, au lieu de «toper» comme il y était invité, +Ducanif se prit les cheveux à poigne-main en s'écriant +tout désespéré:</p> + +<p>—Sapristi! vieux camarade, pourquoi viens-tu si +tard!!! Voici trois jours que ma parole est engagée.</p> + +<p>—Tu as fait choix d'un gendre?</p> + +<p>—Oui, un jeune et charmant garçon.</p> + +<p>—Aussi bon parti que l'est mon neveu... et aimé +de ta fille? insista Fraimoulu.</p> + +<p>Était-ce que Ducanif n'avait pas entendu cette +double question ou qu'il n'y voulait pas répondre? +Toujours est-il qu'après avoir regardé à droite et à +gauche dans le salon il s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Eh! mais, j'y pense! Où est donc Gustave?</p> + +<p>—Quel Gustave?</p> + +<p>—Gustave Cabillaud, mon médecin... le fils du +vieux Cabillaud, ton docteur... car il est des nôtres, +ce soir, à dîner.</p> + +<p>Fraimoulu n'était pas homme à jeter le manche +après la cognée. Il revint donc à la charge en demandant:</p> + +<p>—Ainsi, il n'y a plus de chance pour Gontran?</p> + +<p>Mis de la sorte au pied du mur, Ducanif parut hésiter. +Puis, avec cette espèce d'emportement que +mettent certaines gens à se tirer d'un mauvais cas, +il répliqua:</p> + +<p>—Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton +neveu voulait de ma fille... lui qui vit maritalement +avec une maîtresse!</p> + +<p>—Cette liaison est rompue! affirma l'oncle, ne +doutant pas que Gontran eût obéi à un ordre qu'il +avait appuyé de dix beaux billets de mille francs.</p> + +<p>—Rompue! répéta Ducanif. Alors, pas depuis +longtemps, car il y a tout au plus deux heures que +j'ai rencontré ton neveu avec sa particulière au +bras... une personne fort jolie et des plus distinguées, +ma foi!</p> + +<p>Cette nouvelle, loin d'émouvoir Athanase, le confirma +dans sa certitude que Gontran s'était résigné. +Il pensa que, lors de la rencontre de Ducanif, son +neveu devait conduire son Ariane à quelque gare de +chemin de fer où il allait l'emballer pour la province.</p> + +<p>Il revint donc, plus entêté, à ses moutons.</p> + +<p>—Après tout, dit-il, un mariage convenu n'aboutit +pas toujours à se conclure. Et maintenant que +je t'ai parlé de Gontran, tu réfléchiras.</p> + +<p>Ducanif, parut-il, était décidé à ne pas éterniser +la question, car, une fois encore, il rompit les chiens +en disant:</p> + +<p>—C'est bien drôle que tu n'aies pas trouvé Gustave +en entrant au salon! Je l'y avais laissé quand +après avoir reconnu, par la fenêtre, que tu m'amenais +pas ton neveu, je suis descendu à l'étage en +dessous pour inviter le baron.</p> + +<p>—Quel baron?</p> + +<p>—Monsieur de Walhofer, un baron belge qui habite +ma maison... Tu vas le voir... je te le recommande +comme un vrai type! En voilà un auquel il +ne faudrait pas marcher sur le pied! Il compte ses +duels par centaines!</p> + +<p>—Et comment as-tu fait la connaissance de ce +Belge si friand de la lame?</p> + +<p>Ducanif fut empêché de répondre par l'entrée du +docteur Cabillaud fils qui arriva en rabattant sur ses +mains l'extrémité des manches de son habit.</p> + +<p>—Qu'étiez-vous donc devenu, mon cher Gustave? +s'écria Ducanif tout aimable.</p> + +<p>—Je reviens de la cuisine où j'ai été me passer +un peu d'eau sur les mains... et m'enquérir des plats +miraculeux que nous prépare votre Héloïse, répondit +tranquillement le docteur.</p> + +<p>—Mazette! il a mis le temps à se passer de l'eau +sur les mains! pensa Fraimoulu.</p> + +<p>Soudain, sans qu'il pût se rendre compte pourquoi +le souvenir s'éveillait en lui, lui revint encore à la +mémoire, nette, précise, la conversation, sur le boulevard, +entre Héloïse et mademoiselle Pistache où la +cuisinière se vantait d'avoir englué son maître avec +l'aide d'un médecin, du petit nom de Gustave, +qui était fou d'elle. Athanase croyait toujours entendre +les gorges chaudes que faisaient les deux +filles sur ce patron crédule et berné, dont la fortune +était visée par Héloïse. En pensant que Ducanif, séparé +de sa femme et de sa fille, était, pour ainsi dire, +au pouvoir de cette servante et de ce grand gas dont +le visage trahissait les appétits de toutes sortes, Fraimoulu +sentit un petit frisson lui courir dans le dos et, +inquiet sans savoir pourquoi, se posa cette question:</p> + +<p>—Est-ce que mon vieux Ducanif n'est pas dans de +mauvais draps?</p> + +<p>Cependant le docteur, qui l'avait reconnu, était +venu à lui avec un empressement joyeux.</p> + +<p>—Eh! fit-il, c'est mon cher malade... car vous +êtes mon malade, attendu que mon père vous a +donné à moi en me cédant sa clientèle... Eh bien! +êtes-vous toujours décidé à vous abandonner uniquement +au régime de la gourmandise? Oui, n'est-ce +pas? puisque je vous trouve près de vous asseoir +à l'excellente table de Ducanif... Bon début de traitement!... +Excellent début en vérité!</p> + +<p>Si gaiement qu'eût été débitée cette tirade, elle +sonna faux à l'oreille de Fraimoulu, troublé par ses +préventions.</p> + +<p>—Vous êtes-vous assuré d'un bon cordon bleu? +continua Gustave. Hein! mon père vous a-t-il trompé +en vous affirmant que c'était fruit rare?... Mais vous +y arriverez, j'en ai le pressentiment.</p> + +<p>Après un petit coup d'oeil donné à la pendule, le +docteur éprouva le besoin de jeter une pierre dans le +jardin de Ducanif en formulant ce conseil:</p> + +<p>—Et quand vous aurez votre cordon bleu, tenez la +main à la plus grande exactitude pour l'heure des +repas.</p> + +<p>Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, il fixa la +pendule en ajoutant:</p> + +<p>—Six heures huit minutes! Est-ce que vous avancez, +mon bon Ducanif?</p> + +<p>Le placeur avait tout d'abord deviné le reproche +sous-entendu sur le retard à se mettre à table.</p> + +<p>—Mon cher Gustave, répliqua-t-il, je vous demande +un peu d'indulgence pour mon dernier convive, +le baron de Walhofer.</p> + +<p>—Le baron de Walhofer? répéta le docteur d'un +ton qui interrogeait sur le personnage dont il semblait +entendre le nom pour la première fois.</p> + +<p>—Ils ne se connaissent pas, pensa Fraimoulu.</p> + +<p>—Un Belge du meilleur monde, dont, tout dernièrement, +j'ai fait connaissance et que je vous présenterai +dans un instant... Un parfait garçon.</p> + +<p>—Oui, mais peu exact! prononça sèchement Gustave +après un nouveau coup d'oeil à la pendule.</p> + +<p>—Il faut dire que je l'ai invité il y a un quart +d'heure... et comme bouche-trou, riposta le placeur +à l'excuse du retardataire.</p> + +<p>La figure du médecin parut s'étonner de cette invitation +qui datait d'un quart d'heure.</p> + +<p>—J'ai oublié de vous apprendre que M. de Walhofer +habite dans la maison même, ajouta Ducanif.</p> + +<p>Fraimoulu n'avait cessé de surveiller le docteur.</p> + +<p>—Décidément, ils ne se connaissent pas, se répéta-t-il.</p> + +<p>Un coup de sonnette se fit entendre.</p> + +<p>—Le voici! annonça Ducanif qui alla attendre l'arrivant +sur le seuil de la porte du salon.</p> + +<p>Effectivement, c'était le baron. Il entra, raide, +plein de morgue, sans le plus petit mot qui plaidât +pour son inexactitude, se contentant d'adresser un +fort bref salut aux deux invités de son amphitryon.</p> + +<p>—Oh! voilà un déplaisant bonhomme, souffla le +docteur à Fraimoulu qu'à son air ahuri il jugeait partager +son impression première au sujet de l'arrivant.</p> + +<p>Le médecin se trompait sur le motif de l'ébahissement +d'Athanase. Si ce dernier s'était troublé à la vue +du baron, c'est qu'il venait de reconnaître en lui ce +même jeune homme que M. Grandvivier, une heure +auparavant, épiait du fond de sa voiture, d'un regard +si plein de haine, et qu'il avait, au départ du +café, suivi jusqu'à l'entrée de la rue Caumartin.</p> + +<p>—A table! et rattrapons le temps perdu! cria +gaiement Ducanif après qu'il eut achevé les présentations.</p> + +<p>Et, montrant le chemin, il passa dans la salle à +manger, suivi par le baron et le docteur, marchant +de front, qui laissaient Athanase un peu en arrière.</p> + +<p>Au moment de passer la porte, les deux hommes +s'arrêtèrent, l'un et l'autre voulant, par politesse, se +céder le pas: il y eut entre eux, pour ce fait, un +rapprochement.</p> + +<p>—Oh! oh! pensa, tout tressaillant, Fraimoulu qui +marchait derrière eux.</p> + +<p>Si prestement qu'eut été exécuté le geste, il avait +vu le docteur glisser un petit papier dans la poche +du gilet de celui que, cinq minutes auparavant, il +avait paru ne connaître nullement et pour lequel il +avait, tout bas, exprimé à Fraimoulu son sentiment +d'antipathie.</p> + +<p>—Ducanif est joué par un trio de coquins, pensa-t-il +en réunissant dans sa pensée Gustave, le baron +et Héloïse qui, à ce moment, posait la soupière sur +la table.</p> + +<p>Le médecin s'était chargé de servir. Il tendit à +Athanase la première assiette de potage en disant:</p> + +<p>—A l'oeuvre on reconnaît l'artisan. Cher monsieur, +goûtez cela: on a prévenu Héloïse que vous étiez fin +connaisseur, et elle a répondu qu'elle attendait sans +crainte votre jugement.</p> + +<p>—Excellent! déclara Fraimoulu après sa cuillerée +avalée en adressant un regard de félicitation à Héloïse +qui, debout derrière Ducanif, faisait face au +docteur.</p> + +<p>—Ah! voyez-vous, reprit Gustave, l'Héloïse de +notre excellent Ducanif n'a pas sa pareille pour la +bisque.</p> + +<p>—En exceptant la Clarisse des MM. Cabillaud, +riposta le placeur en renvoyant à la cuisinière du +docteur l'éloge qui était adressé à la sienne.</p> + +<p>—Disons tout de suite que Clarisse et Héloïse sont +sans rivales, accorda le médecin.</p> + +<p>Au souvenir de Grandvivier et de son affût en voiture, +la curiosité poussa Fraimoulu à voir quel effet +produirait sur M. de Walhofer le nom du magistrat.</p> + +<p>—Sans rivales! sans rivales! répéta-t-il en riant, +on m'a pourtant cité un autre grand cordon bleu, +dont on m'a fort vanté le mérite.</p> + +<p>Sans regarder Ducanif qui, après avoir fourni +des renseignements tout confidentiels, ne devait pas +se soucier d'être mis en cause, il ajouta en guettant +en dessous le baron:</p> + +<p>—C'est une certaine Cydalise, actuellement au +service d'un magistrat appelé Grandvivier.</p> + +<p>M. de Walhofer, penché sur son assiette, allait +porter sa cuillère à ses lèvres. Au nom de Cydalise, +il avait suspendu son geste. A celui du juge, il avait +reposé la cuillère, écoutant de toutes ses oreilles, +mais sans lever le front.</p> + +<p>—Et, pour entrer chez vous, cette fille quittera la +maison du magistrat?... Elle y est donc mal? demanda +naïvement le docteur.</p> + +<p>Tout doucettement, et sans autre but que de poursuivre +son épreuve en répétant le nom du magistrat, +Fraimoulu répondit:</p> + +<p>—Elle y est très bien, paraît-il. Seulement j'ignore +quel chagrin ou remords tourmente cette Cydalise, +mais elle a peur chez M. Grandvivier.</p> + +<p>Cette fois, l'effet fut immédiat. Le baron releva +brusquement sa face devenue livide, et son regard, +aigu comme une pointe d'acier, alla se poser sur +Fraimoulu.</p> + +<p>—Oh! mauvais oeil! pensa ce dernier qui, sous +cet examen, montrait sa physionomie la plus paterne.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br> + + + + +<p>S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles +«cornent» aux absents, celles de M. Grandvivier +devaient lui bruire fortement à l'heure du dîner chez +Ducanif.</p> + +<p>Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui +pourtant, sous son apparence glaciale, était susceptible +d'une passion violente, s'il faut croire la férocité +haineuse qui convulsait son visage alors que, derrière +le store de sa voiture, il surveillait le baron de +Walhofer?</p> + +<p>Que s'était-il passé entre ces deux hommes?</p> + +<p>Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter +Ducanif et ses convives et remonter de quelques +années dans la vie du magistrat.</p> + +<p>M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son +père, gros manufacturier de Lille, lui avait laissé un +fort bel héritage qu'il avait quintuplé, il ne s'en cachait +pas du reste, par d'heureuses spéculations ou +plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé +par d'immenses travaux, était une mine d'or +pour toute industrie qui touchait au bâtiment.</p> + +<p>M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux +Lillois, ses compatriotes, hardis et courageux garçons, +venus à Paris en quête de la fortune et auxquels, +pour réussir, il ne manquait qu'une seule +chose: l'argent des débuts.</p> + +<p>Le magistrat leur fournit largement les fonds +utiles pour commencer en grand, et bientôt, grâce à +l'activité des associés, la maison <i>Camuflet et Bazart</i> +fut des mieux connues sur la place.</p> + +<p>Rien n'était plus disparate que le caractère des +deux associés. Camuflet, petit homme actif, ingénieux, +jovial, s'était chargé des comptes, des travaux +à obtenir, des marchés à débattre. Bazart, peu parleur, +tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et +surveillait les travaux. De ces deux caractères opposés +était résultée une entente parfaite qui, jointe à +la probité et à l'intelligence des deux Lillois, les mit +promptement en possession d'une grosse fortune. +Reconnaissants envers celui qui leur avait facilité +cette réussite, ils avaient fait la part de M. Grandvivier +qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par +l'accepter.</p> + +<p>Une fois riche, les associés pensèrent à se marier. +Camuflet se laissa prendre aux charmes de la fille +d'une fruitière et, se disant qu'au lieu de demander +au mariage une dot que sa fortune le mettait en +droit d'exiger, il valait mieux employer son argent +à faire une heureuse, il épousa la jeune fille.</p> + +<p>Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la +bourgeoisie, petite princesse élevée dans du coton, +fort jolie, il est vrai, mais volontaire, coquette, légère +et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi, ne vit que +ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de +cet homme rude et un peu farouche.</p> + +<p>Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le +comprend, n'était pas possible entre les époux. Le +ménage alla de mal en pis jusqu'au moment d'une +violente scène qui fit brusquement tout éclater.</p> + +<p>Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au +bout d'une année, de se retirer des affaires pour se +consacrer tout entier à sa femme. Dans ce but, il +avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait +faire son successeur.</p> + +<p>Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme +qui avait grandi loin de ses yeux. Dire que ce neveu +avait une mauvaise nature, capable de vilaines actions, +serait beaucoup s'avancer. C'était un composé +de qualités et de défauts: il était courageux, serviable, +bon coeur; mais, par contre, il était ivrogne, +coureur et surtout paresseux à l'extrême. Bref, il +justifiait en tous points le sobriquet de <i>la Godaille</i> +qui lui avait été octroyé par ses compagnons de +chantier.</p> + +<p>Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques +de cabaret qu'il régalait généreusement, grâce +à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il amusait par son +esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux +variés.</p> + +<p>Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille +grimpait sur une table et, d'abondance et d'improvisation, +débitait à ses auditeurs, qui se tordaient +de rire, une série de calembredaines que le plus difficile +bateleur de foire aurait été fort heureux, pour +sa parade, de pouvoir réciter du haut de ses tréteaux. +Ajoutons que la Godaille était un fort bel homme de +vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup +à encourager son humeur libertine.</p> + +<p>Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner +pour successeur et que, alors qu'il ne le connaissait +pas encore bien, il avait amené sous son +toit pour lui faire partager la vie de famille.</p> + +<p>Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale +de Bazart, qu'on sache que Camuflet, de son +côté, était parfaitement heureux avec son épouse, la +fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de +coq en pâte que quand elle mourut au bout d'une +année de mariage, le cher homme avait si bien pris +goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il s'empressa +de se remarier. Toujours imbu que sa fortune +suffisait pour deux; il ne regarda pas encore à la +dot, et, comme la fille de sa portière lui alla à l'âme +avec son nez en trompette, il épousa la fille de sa +portière.</p> + +<p>Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense, +car sa deuxième épouse fit son bonheur... +Hélas! bonheur fort court! Six mois, après, elle mourut +d'une indigestion de choucroute.</p> + +<p>C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en +fit-il une maladie. Faute d'une compagne dévouée +pour veiller sur lui, il fallut demander des soins à +une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré +lui amena donc une garde-malade.</p> + +<p>A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite +à administrer des tisanes, à manipuler des cataplasmes +et à poser des sangsues. Elle avait connu +de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame +Buffard des Palombes, du nom de son noble époux, +mort général en chef au service de M. de Tonneins, +ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi +d'Araucanie.</p> + +<p>Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle +n'était pas née pour son métier, et, lorsque le besoin +d'une irrigation émolliente s'imposait au malade, +elle lui mettait au préalable un bandeau sur les +yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice +de certaines pratiques de sa profession.</p> + +<p>Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard +des Palombes se déchargea de bien des petits +soins à donner sur sa fille qu'elle s'adjoignit. Il faut +croire que le chemin pour aller à l'âme de Camuflet +était praticable pour toutes les formes de nez, car +celui de la demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore +à l'âme. Aussi deux mois plus tard, Camuflet, +redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa +garde-malade.</p> + +<p>Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, +car la troisième madame Camuflet ne fut pas +inférieure à ses devancières dans la tâche de créer à +à son mari des jours de miel. Il eût été parfaitement +heureux sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. +Bien qu'un moraliste ait dit qu'il y a toujours dans +le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait +plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément +affecté du malheur qui fondit sur les +deux hommes qu'il aimait le plus: son bienfaiteur +M. Grandvivier et son ancien associé Bazart.</p> + +<p>Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait +une fille qu'il chérissait. Tout à coup une maladie, +sorte de coup de foudre qui frappa son enfant, contraignit +le père, du jour au lendemain, à s'en séparer +en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. +Était-ce l'angoisse de son coeur paternel et la douleur +de la séparation qui affectaient le moral du juge? +Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations +charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement +aux visiteurs, dont la table s'offrait fréquemment +aux intimes, devint sombre et triste. Ce devait +être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait +incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il +lui était parlé de son enfant, son visage se faisait +plus morne.</p> + +<p>Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer +dont la Godaille était le diable qui fit éclater la +chaudière. Il avait la réputation d'un casse-coeur, et +nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la +Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle +était jolie, coquette et légère. De plus, elle jouait à +la femme incomprise, dont les aspirations ne trouvaient +pas à se satisfaire devant la nature inculte et +grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait +mieux à conduire un chantier de cinq cents +compagnons qu'à mener la seule femme qui fût entrée +dans sa vie. Sa parole rude et peu châtiée, qui +faisait obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante +aux oreilles de sa femme rebelle. Pour elle, +son mari était une brute, et de ce que Bazart, patient +comme toutes les natures énergiques, rongeait son +frein, elle avait conclu que cette brute était de celles +qu'on arrive à museler.</p> + +<p>—Mon ours! disait-elle quand elle avait à parler +de son mari.</p> + +<p>Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde +quand il est par trop aguiché.</p> + +<p>A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart. +Il y eut une scène terrible qui offrit cette particularité +qu'à mesure qu'elle se prolongea, le mari, +qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa +voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue, +trahissant une colère sourde et contenue, vingt fois +plus terrible que celle qui fait explosion.</p> + +<p>Alors madame Bazart eut peur.</p> + +<p>Une heure après, comme l'entrepreneur était dans +son bureau, on frappa à la porte.</p> + +<p>C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait +ses hardes.</p> + +<p>—Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il +d'une voix franchement émue.</p> + +<p>Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, +parut réfléchir, puis d'un ton sec:</p> + +<p>—J'écoute, dit-il.</p> + +<p>—Il y a dans ma peau un bambocheur, un +ivrogne, un paresseux, un propre à rien, oui, tout +cela est vrai et je n'y contredis point.</p> + +<p>Il fit une petite pause, puis continua:</p> + +<p>—Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait +pas au bien d'autrui et qui garde sa reconnaissance +à qui lui a voulu du bien... et vous m'avez +voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à +faire de moi votre successeur... Fichue idée, entre +nous, que vous aviez eue là, car tout aurait été bien +vite bu et mangé!... Aussi, mon oncle, je vous ai +aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur. +J'aurais eu dans le coco une pocharderie de huit +jours que je me serais dégrisé subitement rien qu'à +vous entendre me souffler: «J'ai un service à te +demander.» Croyez-vous à tout ce que je vous dis +là, mon oncle?</p> + +<p>—Oui, articula Bazart.</p> + +<p>—Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix +de nix, vous me comprenez? Pour moi, elle était +sacrée.</p> + +<p>Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune +homme, pour mieux se renseigner? Il haussa les +épaules et riposta ironiquement:</p> + +<p>—Oh! toi ou d'autres!</p> + +<p>—Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en +sais rien, reprit la Godaille évitant le piège; je ne +parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un tort à me reprocher... +celui, me sachant un vaurien, de ne pas +avoir détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions +à mon égard.</p> + +<p>Et il montra son paquet de hardes en ajoutant:</p> + +<p>—Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez +mon baluchon.</p> + +<p>—Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un +éclair étrange alluma l'oeil.</p> + +<p>—Inutile de me garder ma soupe au chaud ce +soir.</p> + +<p>—Sans argent?</p> + +<p>—J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au +billard.</p> + +<p>—Que vas-tu devenir?</p> + +<p>—Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je réponds. +Quant au reste, va comme je te pousse! Je +trouverai toujours bien à me mettre un morceau de +pain sous la dent.</p> + +<p>—Tu ne me demandes rien?</p> + +<p>—Si, mon oncle. Je vous demande de me donner +une bonne grosse poignée qui me prouve que vous +ne gardez rien sur le coeur contre le fils de votre +soeur.</p> + +<p>—Adieu! dit Bazart en lui tendant la main.</p> + +<p>La poignée de main fut échangée et, sans un mot +de plus, la Godaille s'éloigna, suivi du regard par +son oncle qui, en même temps, eut un singulier +sourire.</p> + +<p>Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta +chez le commissaire de police pour lui déclarer que, +depuis la veille au soir, sa femme avait disparu du +domicile conjugal.</p> + +<p>Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu +lieu, avoua sa jalousie, confessa la brutalité de son +langage dans ses reproches, conta le départ de la +Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa déposition +en s'écriant:</p> + +<p>—Où est-elle allée?</p> + +<p>A quoi le commissaire de police qui en avait vu +bien d'autres et qui n'était pas tenu d'être sensible, +répondit tout crûment:</p> + +<p>—Parbleu! Elle est allée rejoindre la Godaille +dont elle est folle... Ces mauvais sujets-là font souvent +commettre pis que pendre aux femmes.</p> + +<p>Et en guise de péroraison:</p> + +<p>—Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné +qu'elle fût partie les mains vides, conseilla-t-il.</p> + +<p>De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence +de deux témoins et constata qu'il lui manquait +vingt-cinq mille francs.</p> + +<p>A la seconde visite du mari abandonné chez le +commissaire de police pour lui dénoncer le vol des +vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le cas +n'était pas de ceux où il est dit: «Cherchez la +femme.» Cette fois, il s'agissait de chercher +l'homme.</p> + +<p>—On le cherchera et, soyez-en certain, on vous +le trouvera. Avant peu, nous aurons des nouvelles +de maître la Godaille, promit-il.</p> + +<p>Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart +avoua ne pouvoir se décider à croire le jeune +homme coupable. Non, la scène des adieux n'était +pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son +neveu tout ému quand, après s'être jeté son paquet +sur l'épaule, il s'était éloigné en fredonnant, pour +cacher son trouble, l'air de: <i>Viens, gentille dame</i>.</p> + +<p>A ces mots, le commissaire éclata de rire.</p> + +<p>—«<i>Viens, gentille dame. Viens, je t'attends</i>», +récita-t-il gouailleusement. Il me semble que le gaillard +ne pouvait mieux choisir son air pour inviter +votre femme à le suivre.</p> + +<p>Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda +à quelle heure madame Bazart pouvait avoir +filé avec l'argent volé!</p> + +<p>Sur ce, Bazart recommença tristement le récit +que, la veille, son désespoir avait rendu incomplet. +Tout de suite après le départ de la Godaille, il avait +voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de +raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton +de la porte de son épouse, le courage lui avait +manqué. Alors il s'était dit que mieux valait laisser +quelques heures à l'apaisement de sa femme qui, +furieuse d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le +moment, entendre à rien. En conséquence, il avait +quitté la maison et dîné en ville. Après avoir vagué +par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez +lui sur les onze heures du soir. Alors il avait trouvé +son domicile vide, mais le soupçon ne lui était pas +encore venu que sa femme se fût enfuie. Il avait +pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs +brouilles, elle avait été conter ses peines chez Camuflet, +un de leurs bons amis, lequel, après l'avoir +calmée, allait la lui ramener.</p> + +<p>—Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous +renseigner sur l'heure du départ de votre épouse? +demanda le commissaire.</p> + +<p>—Personne.</p> + +<p>—Vous n'avez pas de domestique?</p> + +<p>—Si; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin +même une permission de spectacle. Elle était +donc absente quand je revins chez moi.</p> + +<p>Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses +yeux mouillés de larmes et continua:</p> + +<p>—Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre +brouille, je m'installai dans la chambre de ma +femme pour y attendre son retour. Par malheur, la +journée avait été rude pour moi; j'étais harassé de +fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur +mon fauteuil. Quand je m'éveillai, la pendule marquait +quatre heures et ma femme n'était pas encore +revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma +déclaration, j'errai comme un corps sans âme, dédaignant +de répondre à la cuisinière dont une exclamation +m'avait pourtant mis à même de pouvoir à +peu près préciser le moment où ma femme avait dû +partir. Je vous l'ai dit, nous avions accordé à ma +servante une permission de spectacle et, pour qu'elle +fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait +sur la table les restes froids de notre déjeuner +du matin. Cette exemption d'une cuisine à +faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures. +Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue +de sa chambre, voulut desservir la salle à manger, +elle s'aperçut aussitôt d'un détail que mon trouble +m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les +plats étaient restés intacts sur la table... Donc ma +femme n'avait pas dîné.</p> + +<p>—Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, +madame Bazart a dû quitter la maison aussitôt +après le départ de votre cuisinière pour le spectacle?</p> + +<p>—Je le crois.</p> + +<p>—Et quand la Godaille était-il venu pour vous +faire ses adieux?</p> + +<p>—Trois quarts d'heure environ auparavant.</p> + +<p>—Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter +la scène du raccommodement, vous êtes alors parti +de chez vous pour n'y rentrer qu'à onze heures du +soir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est donc entre sept et onze heures que votre +femme, soit seule, soit aidée par la Godaille, qui serait +rentré après vous avoir vu partir, a fait le coup +des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour +la soif... de son cher la Godaille?</p> + +<p>Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction +ne s'était pas faite en l'âme du pauvre Bazart, +qui balbutia en larmoyant:</p> + +<p>—Si la malheureuse avait été se jeter dans la +Seine!</p> + +<p>—Alors les 25,000 francs ont dû être volés en +pièces de cent sous, afin de se donner du poids pour +aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie sèche, le +commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour +parole d'évangile.</p> + +<p>—Repassez dans huit jours, finit-il en forme de +congé.</p> + +<p>Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les +échos à leur réclamer sa femme. Vingt fois, il se +présenta chez M. Grandvivier pour lui demander un +moyen de retrouver la fugitive.</p> + +<p>Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le +rongeait sans se mêler de celle d'un autre, soit qu'il +pensât que c'était un mauvais moyen que faire rentrer +de force au domicile conjugal celle qui s'en +était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna +ce conseil banal:</p> + +<p>—De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-même.</p> + +<p>Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci +pouvait-il compatir à l'infortune de son ex-associé, +quand, lui-même, il venait d'être frappé +par un terrible malheur... La veille, il avait perdu +sa troisième femme! Le dernier rejeton de la grande +race des Buffard de Palombes, après avoir plongé +son mari, pendant huit mois, dans un océan de félicités, +avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement.</p> + +<p>Trois femmes en trois ans!!!</p> + +<p>Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de +Camuflet, lui, par contre, il faut le reconnaître, portait +la guigne aux femmes.</p> + +<p>Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout +droit chez le commissaire, qui, en le voyant, s'écria:</p> + +<p>—Nous avons fini par avoir des nouvelles de +votre la Godaille... Il avait fait un fier chemin +quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper qu'au +bout de la France, à Perpignan, dans une troupe +de saltimbanques de foire où il s'était engagé... On +dit que ce garçon n'a pas son pareil pour faire la +parade!</p> + +<p>L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui +demanda vivement:</p> + +<p>—Et ma femme?</p> + +<p>Le commissaire se gratta l'oreille.</p> + +<p>—Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai +de regret de vous annoncer que nous sommes sans +la plus petite notion.</p> + +<p>—Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille +vous auriez infailliblement la piste de mon +épouse... Il fallait arrêter mon neveu, l'interroger.</p> + +<p>—Eh! eh! arrêter!!! Comme vous y allez, vous! +On a usé d'abord du moyen le plus prudent, c'est-à-dire +qu'on a mis le garçon en surveillance avec l'espoir +qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite +à madame Bazart enfouie dans quelque cachette +des environs... Peine inutile! Notre paillasse, et +toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de +plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques... +Devant cet insuccès, on a changé de batteries.</p> + +<p>—Ah! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que +lui avaient enlevée ces premiers renseignements.</p> + +<p>Le commissaire continua:</p> + +<p>—A défaut de la femme, on tâcha de retrouver +l'argent. Si la Godaille se livrait à des dépenses exagérées, +c'était la preuve qu'à un moment ou à un +autre il avait été rejoint par madame Bazart qui, +grâce à vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé +les poches... De ce côté-là, on s'est cassé le +nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs aubergistes +et il est en retard, avec ses camarades, d'une +assez forte somme perdue au jeu... J'insiste sur ce +détail, car il est tout à son honneur.</p> + +<p>—A son honneur! répéta Bazart étonné.</p> + +<p>—Oui, à son honneur! appuya le commissaire. +Cette perte au jeu prouve chez le saltimbanque un +fonds de probité, car, paraît-il, à manier les cartes, +il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le +voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... +Le chef de la troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé +adroitement, a avoué qu'à je ne sais plus +quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour +donner une représentation, son paillasse la Godaille +avait vertement envoyé promener une société de +<i>Grecs</i> qui lui offraient une forte somme s'il voulait +mettre à leur service son adresse aux cartes.</p> + +<p>—Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi, +les plus étonnants tours de cartes. Il me prévenait; +j'avais le nez dessus, et, malgré ça, je n'y voyais que +du feu, avoua Bazart.</p> + +<p>Et, revenant vite à son cruel souci:</p> + +<p>—Mais ma femme?... insista-t-il.</p> + +<p>—Nous en sommes réduits à cette supposition que +madame aura filé droit sur l'Espagne avec le magot. +Pour dérouter les soupçons, la Godaille se sera engagé +dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre +bout de la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan, +un beau matin il sautera par-dessus la frontière pour +aller rejoindre la belle et ses écus.</p> + +<p>Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant +sa phrase:</p> + +<p>—Repassez dans huit jours.</p> + +<p>A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, +le commissaire secoua la tête en disant avec +une franchise un peu crue:</p> + +<p>—Nous avons fait fausse route. C'est pour un +autre pigeon que le paillasse que votre colombe a +déserté son colombier... En ce moment, la Godaille +est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché +à la troupe qui peu à peu remonte la France. +Quant à madame Bazart, pas l'ombre d'une nouvelle!</p> + +<p>Le mari abandonné fut immédiatement repris par +ses idées noires et éclatant en sanglots:</p> + +<p>—Elle se sera suicidée! gémit-il.</p> + +<p>Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire +avait appris, par ses informations, bien des +frasques de l'épouse en fuite. Il chercha donc à consoler +son homme, qui prenait le cas trop au tragique.</p> + +<p>—Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin +de prouver des idées de suicide.</p> + +<p>Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit +nullement son parti. Pendant plus de quatre mois, il +fit insérer dans tous les journaux une note qui promettait +le pardon le plus complet à l'épouse rentrée +au bercail. Grâce à cette publicité, son infortune +conjugale fut connue de ses nombreuses connaissances +qui, en le voyant passer triste, jaune, amaigri, +ne se faisaient pas faute d'en gouailler:</p> + +<p>—Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout!</p> + +<p>—Pour sûr, il a du plomb dans l'aile; un de ces +matins, on nous annoncera qu'il est mort.</p> + +<p>—Ou qu'il est devenu fou.</p> + +<p>Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné. +Faisant trêve au chagrin secret qui, lui-même, le +dévorait, il cherchait à relever le moral de Bazart. +Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation +ni la clémence qu'il lui prêchait:</p> + +<p>—On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge! +lui disait-il d'un ton sec.</p> + +<p>Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc à se +venger, lui, ce magistrat qui employait tout le temps +que ne réclamaient pas ses fonctions en de longues +promenades où, obsédé par une sombre préoccupation, +il marchait, tête baissée, semblant chercher une +idée qui le fuyait toujours?</p> + +<p>C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé +où l'avait conduit une de ses longues courses à l'aventure, +le juge voulut revenir par la barrière du +Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il +avançait vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu +entendre un vacarme qui allait toujours grandissant, +s'il n'eût été absorbé par ses lugubres méditations.</p> + +<p>On était aux environs de la fête de Pâques. Ce +monstrueux charivari était causé par les musiques +discordantes des nombreuses baraques de saltimbanques +que la fameuse foire au pain d'épice avait +amoncelées sur la place.</p> + +<p>Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand +le magistrat reconnut l'obstacle qui se dressait sur +son passage. Sa route était obstruée par la cohue des +badauds figés devant les différents tréteaux à écouter +les boniments des bateleurs.</p> + +<p>M. Grandvivier s'engagea dans la foule.</p> + +<p>Il avait franchi la moitié de la place quand, soudain, +il s'arrêta et releva la tête au son d'une voix, de +lui connue, qui criait:</p> + +<p>—«Supposons que vous soyez dans une soirée du +grand monde où on s'embête à vingt francs par +tête. Tout à coup vous vous rappelez que vous +avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. +Alors vous vous approchez de la maîtresse de la +maison et vous lui dites: Duchesse, je vous parie +dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui +sont là bâillant, chez vous, comme des merlans +sur le sable...»</p> + +<p>Dans ce saltimbanque, costumé en paillasse, +M. Grandvivier, du premier coup d'oeil, reconnut la +Godaille, le neveu de son ami Bazart.</p> + +<p>Tout en donnant ainsi à la foule un échantillon +du langage du grand monde pour engager un pari, +la Godaille tenait un jeu de cartes que, par le pincement +des doigts, il faisait voler, en une sorte de +demi-guirlande arrondie, d'une main à l'autre.</p> + +<p>A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil +s'éclaira joyeux, un sourire parut sur ses lèvres, et +il murmura:</p> + +<p>—Oh! l'idée tant cherchée!!!</p> + + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> +<br> + + + + +<p>Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à +M. Grandvivier l'éclair de sa satisfaction dont, un +instant, s'était illuminé son visage assombri? Était-ce... +ce qui eût alors complètement dérouté quiconque +connaissait le juge... la grâce et la prestesse +avec lesquelles la Godaille maniait ses cartes? Un +observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser +que, subitement, la physionomie du magistrat +reprit son expression navrée et qu'il murmura d'un +ton découragé ces mots mystérieux:</p> + +<p>—Oui, mais comment?</p> + +<p>Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut +ne pas entendre un mot, il resta immobile, comme +cloué au sol, et le regard obstinément fixé sur le +jeune homme.</p> + +<p>Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse +fut rentré dans la baraque et que le public se mit à +escalader les marches de l'estrade pour assister à la +représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer +sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque +disparu, son regard s'était reporté sur les toiles dont +la peinture grotesque avait la prétention de retracer +toutes les séductions qui attendaient les curieux à +chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en +était un montrant une table garnie de gobelets, de +muscades, de cartes éparpillées et laissant voir à +mi-corps un monsieur en habit noir et cravate +blanche. Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien +mis s'étalait une banderole portant ces mots: <i>Séance +de tours de cartes et de prestidigitation amusante par +M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute +société a su apprécier le talent</i>.</p> + +<p>—Oui, mais comment? se répéta encore le juge, +quand, après cinq minutes passées devant ce tableau, +il se remit en marche.</p> + +<p>Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre +avec la Godaille, car il se rendit chez son ancien +protégé. La servante qui vint ouvrir lui annonça +que son maître était absent et, comme elle avait la +langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois +avec une brusquerie affectueuse. Ah! la vie lui était +bien triste, au cher homme, depuis la fuite de madame, +c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait, +plus il devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait +fou... il l'était même déjà un brin.</p> + +<p>Oui, il était un tantinet détraqué.</p> + +<p>Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par +jour, fumer sa pipe dans la chambre de sa femme? +Devinez dans quelle position... Couché tout de son +long sur le parquet, et toujours à la même place, devant +la dalle du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie +de fumeur, il croyait revoir l'épouse disparue, car +il souriait et poussait de petits cris de satisfaction +en se vautrant de plus belle sur son parquet.</p> + +<p>Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant +avec surprise cette révélation de la fantasque lubie +du mari délaissé.</p> + +<p>Et la fille continuait sur le compte de son maître. +Ah! oui, il l'aimait, la chambre de celle qui l'avait +tant trompé avec le tiers et le quart!... Elle lui coûtait +cher, cette chambre! Pour elle il avait refusé +bien des cent mille francs... trois fois le prix de la +maison, véritable masure dont il était propriétaire +et dont, malgré sa résistance, il allait être délogé +par une expropriation pour cause d'utilité publique +qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire +passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé +pour garder sa baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, +c'était parce que, en ce moment même, +l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le +jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout +au plus une semaine pour déguerpir.</p> + +<p>Là, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il +pas qu'il fût déjà un peu fou, ce pauvre monsieur, +pour s'obstiner, quand on lui en offrait un si grand +prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne +se tenait encore debout que par miracle, malsaine, +sombre, construite à l'ancienne mode, avec moitié +des chambres en contre-bas et moitié exhaussées +d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou?</p> + +<p>La domestique disait la vérité et le juge, pendant +qu'elle jacassait, se souvint qu'avant de se marier, +Bazart, au premier étage où il voulait loger sa future +épouse, avait fait poser un second parquet, en surélévation +sur le premier, afin de mettre les chambres +de plain-pied, et aussi pour diminuer la hauteur des +pièces, véritables halles impossibles, à chauffer en +hiver.</p> + +<p>—Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement +être contraint par jugement à déguerpir? +dit le magistrat pendant que la bavarde reprenait +haleine.</p> + +<p>—Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... +Avec ça que nous serons bien à plaindre quand nous +serons installés dans un logement salubre et plus +gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.</p> + +<p>A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier +ne pensait plus à l'entrepreneur. Il avait été +repris par cette idée qui lui était montée au cerveau à +la vue de la Godaille.</p> + +<p>—C'est là le moyen! Oui, mais comment? se disait-il.</p> + +<p>Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième +fois, le soir, la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.</p> + +<p>Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré +de son sommeil par son valet de chambre qui lui +disait d'une voix altérée:</p> + +<p>—Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler.</p> + +<p>—Quelle Clarisse? fit le juge encore à demi endormi.</p> + +<p>—La servante de M. Bazart.</p> + +<p>—Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure +moins matinale? Ce qu'elle veut me dire ne doit +pas être tant pressé. Sans doute quelque commission +de son maître.</p> + +<p>En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, +son valet de chambre n'usa plus de précaution, et +dit vivement:</p> + +<p>—M. Bazart a été assassiné cette nuit!...</p> + +<p>En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et +s'habilla à la hâte pour recevoir Clarisse.</p> + +<p>Bien que complètement affolée, cette fille, avant +d'avertir la police, avait voulu d'abord consulter celui +qu'elle savait être le meilleur ami de son maître +défunt.</p> + +<p>Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart +pour lui apporter la tasse de tilleul qu'il avait +l'habitude de boire à son réveil, elle avait trouvé la +chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son +maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs +et dans l'ancienne chambre de madame, juste +à cette même place du parquet où il avait l'habitude +de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché +au milieu d'une mare de sang et le coeur percé +d'un couteau laissé dans la blessure. Ce couteau, +long et affilé, était une pièce du service à découper. +Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la +salle à manger.</p> + +<p>L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa +victime, car aucune trace de lutte n'apparaissait +dans la chambre.</p> + +<p>La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre +ébranlait encore tout le système nerveux de la +cuisinière Clarisse, qui parlait fébrilement et à mots +précipités.</p> + +<p>La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal, +il avait perdu son procès. Au lieu de s'emporter, +il était calme; mais, sous cette apparence +tranquille, la domestique avait deviné une rage +sourde contre ceux qui l'expropriaient.</p> + +<p>—Dans dix jours, les maudits auront le droit de +jeter bas cette maison! avait-il dit.</p> + +<p>—Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez +de quoi en acheter deux autres plus belles, avait répliqué +Clarisse.</p> + +<p>Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa +pipe, puis il avait été s'étendre sur le parquet à sa +place accoutumée, et s'était mis à fumer.</p> + +<p>M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui +avait précédé la mort de son ami, interrompit le récit +de la servante pour demander:</p> + +<p>—Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir +de cette satisfaction qui, m'avez-vous dit hier, triomphait +de sa tristesse habituelle et lui faisait pousser +de petits cris de joie en se roulant sur le parquet?</p> + +<p>—Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. +Son rire était nerveux, saccadé. De plus, il parlait +tout haut, si haut même que je l'entendais de la +salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.</p> + +<p>—Et que disait-il?</p> + +<p>—Cela se rapportait à l'expropriation.</p> + +<p>—Précisez.</p> + +<p>—Il disait comme cela: «Moi qui croyais que ça +durerait jusqu'après ma mort!» Alors il ricanait +lentement, puis il ajoutait: «Baste! quand ils démoliront, +je ne serai plus là pour les voir. Je serai +au diable!» Ce qui me prouva que la démolition de +la bicoque lui tenait tant au coeur qu'il s'en irait +au loin pour ne pas assister à son renversement.</p> + +<p>—Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir?</p> + +<p>—Oh! non, car une heure après, du fond de ma +cuisine, je les entendais rire l'un et l'autre à qui +mieux mieux.</p> + +<p>—L'un et l'autre? Quel était donc cet autre?</p> + +<p>—M. Frédéric, parbleu!</p> + +<p>—Quel est ce M. Frédéric?</p> + +<p>—Le neveu de M. Bazart.</p> + +<p>—Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et +qui fait partie d'une troupe de saltimbanques? demanda +vivement le juge.</p> + +<p>—Lui-même! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, +à la foire au pain d'épice. Alors il avait pensé +à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait pas vu depuis +un an.</p> + +<p>—Comment votre maître a-t-il reçu son neveu? +dit M. Grandvivier après un tressaillement causé par +cette entrée en scène de la Godaille.</p> + +<p>—A bras ouverts et en s'écriant: «Tu arrives à +propos, tu tombes à pic, garçon!» Cela était dit convulsivement +et, coup sur coup, il le répéta tant et +tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander: +«Pourquoi donc trouvez-vous que je +tombe si bien à pic?» Un instant, mon maître eut la +vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine... +puis, il hésita une seconde et enfin répondit; +«Mais pour prendre ta part d'un excellent dîner que +Clarisse va nous préparer.» Après quoi, brusquement, +il montra une chaise à son neveu, en ajoutant: +«Mets-toi là, garçon, et tiens-toi tranquille +pendant que je vais écrire deux lettres pressées.—Faites, +mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant, +l'oncle disait: «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, +et je tiens à les réparer.» Là-dessus, le jeune +homme se mit à rire en répondant: «Oh! des torts! +Pas le moins du monde!» Et mon maître, qui avait +fini sa première lettre et était en train de la mettre dans +sa poche, riposta: «Si, si, j'ai eu des torts et, je le +répète, je tiens à les réparer.» Il faisait allusion à la +vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos +de madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, +il écrivait sa seconde lettre. Assis devant son bureau, +il nous tournait le dos. Quand il eut fini, il plia +le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle +il écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, +au lieu de la glisser dans sa poche, il la serra dans +un tiroir de son bureau qu'il repoussa en disant: +«Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier +que je viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser +à M. Frédéric le temps de demander une explication, +il s'écria:</p> + +<p>—Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va +nous fricoter à la hâte un bon dîner, raconte-moi tes +aventures depuis le jour de notre séparation.</p> + +<p>Une heure après, ils étaient à table. Gai comme +autrefois, M. Frédéric, sans pour cela en perdre une +bouchée, débitait un tas de cocasseries à M. Bazart +qui en riait à ventre déboutonné.</p> + +<p>Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira +de sa poche celle des deux lettres qu'il y avait mise +et me dit gaiement:</p> + +<p>—Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, +tu monteras te coucher! Il est inutile que tu +veilles à nous attendre. Histoire de vider encore une +ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand +garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, +je partis porter la lettre à la poste...</p> + +<p>M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse +pour demander:</p> + +<p>—A qui était adressée cette lettre?</p> + +<p>—Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, +attendu que je ne sais pas lire, avoua la servante.</p> + +<p>—Et puis? prononça le juge en l'invitant à achever +son histoire.</p> + +<p>—Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, +que j'ai trouvé mon maître mort, avec son couteau +dans le coeur... Alors je suis accourue ici pour demander +ce que j'avais à faire.</p> + +<p>—Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le +commissaire de votre quartier et lui répéter mot +pour mot ce que vous venez de me conter.</p> + +<p>—Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte.</p> + +<p>Mais elle s'arrêta pour se retourner.</p> + +<p>—J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter +M. Frédéric, n'est-ce pas? Il est bien évident que le +brave jeune homme est tout à fait innocent de l'assassinat +de son oncle.</p> + +<p>Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier +la poussa vers la porte en disant:</p> + +<p>—Puisque je vous recommande de tout répéter au +commissaire!</p> + +<p>Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé +d'habitude éclata d'un long rire de joie immense.</p> + +<p>—Ils vont arrêter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant +de bonheur.</p> + +<p>Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son +calme. C'était son domestique qui lui apportait les +lettres arrivées par la première distribution du +matin.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> +<br> + + + + +<p>Quand la police tient sa proie à portée, elle profite +de l'occasion avec un notable empressement. Elle +commença donc par étendre la main sur la cuisinière +Clarisse après qu'elle eut achevé sa déposition sur +la mort violente de son maître Bazart et, une heure +après, la Godaille, arrêté à sa baraque, était bel et +bien coffré.—En somme, neveu et servante étaient +les deux dernières personnes qui avaient approché +de la victime.</p> + +<p>A la même heure, M. Grandvivier se trouvait en +visite chez le procureur général qui, en même temps +qu'il était son chef, comptait au nombre de ses bons +amis. Le juge se plaignait un peu qu'on eût négligé, +depuis quatre mois, de lui confier une cause à instruire. +A ce reproche, son supérieur répondait que, le +sachant fort affecté par le mauvais état de santé de +sa fille, il avait cru lui être agréable en ne compliquant +pas ses inquiétudes paternelles d'un travail à +suivre.</p> + +<p>Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur +un pli dont la suscription portait à l'angle ce seul +mot qui résumait la teneur de la lettre: <i>Assassinat</i>.</p> + +<p>—Puisque tu te plains d'être laissé au repos, voici +une affaire qui se présente bien à point pour t'en +faire sortir, dit le procureur en ouvrant la lettre, dont +le contenu n'était autre que le rapport, rédigé par +le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart.</p> + +<p>Et, séance tenante, il lui confia l'instruction de +cette dramatique affaire.</p> + +<p>M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais +n'avait-il rendu à son chef cette visite matinale que +pour se trouver juste là quand arriverait le rapport +sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il +faut le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur, +son regard trahissait une satisfaction farouche.</p> + +<p>—Le saltimbanque me fournira ma vengeance, +pensait-il avec un frisson de haine en joie.</p> + +<p>En magistrat actif qu'il était, il décida pour le jour +même, sur le lieu du crime, de confronter les prévenus +avec le cadavre de la victime. Pour cette confrontation, +suivant l'usage, afin qu'il examinât la +blessure et la position du corps, il s'adjoignit un certain +docteur Cabillaud père qui, du vivant de Bazart, +avait été son médecin.</p> + +<p>En attendant l'arrivée des prévenus, le juge et le +médecin avaient à faire l'examen préparatoire d'où +résulterait le procès-verbal du docteur.</p> + +<p>Cabillaud étudia la position du cadavre, inspecta +longuement la blessure, considéra le couteau qu'il +avait retiré du corps, puis promena lentement son +regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque +de lutte entre Bazart et son meurtrier.</p> + +<p>Tout cela, sans mot dire et en caressant l'énorme +verrue qui ornait une des ailes de son nez.</p> + +<p>Quand, pour y déposer le couteau ensanglanté, il +s'approcha de la table près de laquelle se tenait le +juge qui, un pli au front, l'avait regardé agir, ce dernier +lui dit en montrant l'arme:</p> + +<p>—Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a +dû être surpris par son assassin.</p> + +<p>Le médecin, à ces mots, regarda le juge et, se remettant +à caresser sa verrue:</p> + +<p>—Euh! euh! fit-il. Etes-vous sûr, mon magistrat, +qu'il y ait eu un assassin?</p> + +<p>Pour toute réponse, M. Grandvivier lui montra du +doigt le cadavre étendu à leurs pieds.</p> + +<p>—Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici, +là, un corps dont le coeur a été traversé par un couteau; +mais, je le répète, cela prouve-t-il qu'il y ait +eu un assassin?</p> + +<p>Et, lentement:</p> + +<p>—Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Alors, suivant vous?... interrogea le juge.</p> + +<p>—Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu +simplement suicide.</p> + +<p>Une lueur de mécontentement brilla dans l'oeil du +juge, mais elle fut de trop courte durée pour avoir +été surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit d'un ton +qui affirmait:</p> + +<p>—Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tué.</p> + +<p>—Pourquoi ce suicide alors?</p> + +<p>—Ah! voilà ce qui est à chercher. Peut-être est-ce +par suite du chagrin que lui causait l'abandon de +sa femme... chagrin noir, incessant, qui, pour peu +qu'il s'y soit joint quelque vive contrariété, l'a conduit +au suicide.</p> + +<p>M. Grandvivier, à l'appui de ce que le docteur +avançait, aurait pu se souvenir combien Bazart avait +été exaspéré par l'expropriation qui allait renverser +sa maison, mais il n'en fit rien. Comme, à ce moment, +un grand bruit, se produisant au rez-de-chaussée, +annonça l'arrivée des prévenus et de leurs gardiens, +il fit un salut de tête au médecin en disant d'un ton +sec:</p> + +<p>—Jusqu'à ce que j'aie interrogé les prévenus, vous +me permettrez de ne pas être de votre avis.</p> + +<p>Avec Clarisse, la Godaille et les agents, était arrivé +aussi le greffier du juge, un vieux bonhomme auquel +une bronchite mal soignée faisait cracher ses poumons +dans les crises répétées d'une toux horrible à +entendre.</p> + +<p>—Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon +brave Seuffray, lui dit affectueusement le juge.</p> + +<p>Mais il avait affaire à un maniaque du devoir qui +posa sa serviette sur la table, étala ses papiers et +prépara plume et encre en disant:</p> + +<p>—Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un +simple petit rhume.</p> + +<p>Suivant la différence de leur tempérament, l'attitude +des prévenus n'était pas la même. Clarisse, à +demi hébétée, pleurait à chaudes larmes. La Godaille, +tout fiévreux, était muet et dédaigneux, mais on devinait +en lui une colère contenue qui ferait explosion +au premier mot.</p> + +<p>Grandvivier commença l'interrogatoire par la +femme à laquelle il demanda, en lui montrant le cadavre:</p> + +<p>—Reconnaissez-vous le mort?</p> + +<p>—Oui, c'est mon pauvre maître, balbutia-t-elle. +Dire que le voilà trépassé, lui qui riait hier de si +bon coeur!</p> + +<p>A cette réponse, le juge lança un coup d'oeil au +docteur qui avait parlé de suicide motivé par un +chagrin profond et, pour qu'il fût bien appuyé sur +ce point, il reprit:</p> + +<p>—Ah! il riait, dites-vous?</p> + +<p>—Comme un bienheureux. C'était à croire qu'il +ne songeait plus à cette expropriation qui, depuis +deux mois, ne lui avait pas permis de dérager.</p> + +<p>C'était donc là cette contrariété, vive et persistante +qui, jointe à son désespoir de mari abandonné, devait, +suivant le docteur, avoir poussé Bazart à se +tuer. A son tour, Cabillaud père adressa au magistrat +un regard qui semblait lui demander d'insister +sur cet autre point d'où sortirait la preuve qu'il avait +raison. Mais Grandvivier, au lieu de comprendre, +prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant +d'une voix sévère:</p> + +<p>—Fille Clarisse Pommier, vous êtes prévenue +de complicité dans l'assassinat de votre maître.</p> + +<p>Le juge d'instruction était de ceux qui procèdent +par un coup de foudre, ne laissant pas aux prévenus +pour échafauder leur défense en préparant les réponses, +le temps que leur fourniraient trop de questions +préparatoires. Mais, quoi qu'il fît, il ne pouvait +empêcher que Clarisse, au lieu de penser qu'elle était +devant un juge, ne vît en lui que l'ami de son maître, +ami auquel, le matin même, elle était venue conter, +en toute franchise, comment les choses s'étaient +passées.</p> + +<p>Il arriva donc que l'effet qui aurait dû résulter de +cette attaque <i>ex abrupto</i> fut tout contraire de celui +attendu. La servante, loin de prendre l'accusation au +sérieux, crut à une plaisanterie et, son désespoir +s'apaisant, elle s'écria naïvement:</p> + +<p>—Est-ce que je ne vous ai pas tout conté? Vous +savez bien que j'étais montée pour me coucher, en +revenant de porter la lettre que mon maître m'avait +envoyée mettre à la poste... Où donc aurais-je vu +votre assassin, puisque je n'ai quitté ma chambre +que ce matin?...</p> + +<p>En entendant parler de la lettre, un imperceptible +tressaillement avait agité M. Grandvivier. Sans répondre +à la servante, et comme c'était d'une confrontation +et non pas encore d'un véritable interrogatoire +en règle qu'il s'agissait, il fit un signe aux +agents de police en disant:</p> + +<p>—Emmenez cette femme dans une pièce du rez-de-chaussée +et attendez mes ordres.</p> + +<p>—Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas, +mon bon monsieur Grandvivier? demanda Clarisse, +dont l'épouvante première s'était dissipée depuis +qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de +son maître.</p> + +<p>Puis, sans se douter de la gravité de sa situation, +elle suivit ses gardiens.</p> + +<p>Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque.</p> + +<p>—Frédéric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous +ce cadavre?</p> + +<p>—Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitté +hier plein de vie et de gaieté?</p> + +<p>—A quelle heure?</p> + +<p>Cette question fit éclater l'indignation du jeune +homme qui s'écria:</p> + +<p>—Ah ça! vous allez donc la continuer, votre sinistre +plaisanterie de prétendre que j'ai tué le pauvre +cher homme? Quand l'aurais-je frappé? Est-ce que +je ne puis pas rendre compte de mon temps minute +par minute. Je suis parti à onze heures. J'ai pris +mes jambes à mon cou et, vingt minutes après, j'arrivais +à ma baraque sur le champ de foire où dix témoins +vous attesteront que j'ai passé la nuit.</p> + +<p>Il y allait aussi tout naïvement, le brave garçon, +et ne s'attendait guère à cette question:</p> + +<p>—De neuf heures, moment où la domestique est +allée se coucher, jusqu'à onze heures, instant que +vous avouez pour celui de votre départ, vous reconnaissez +être resté seul, absolument seul, avec +votre oncle?</p> + +<p>—Oui... et Dieu sait si nous avons ri!...</p> + +<p>Sans tenir compte de cette réponse, le magistrat +posa cette question:</p> + +<p>—N'y avait-il pas eu, il y a une année, une cause +de brouille entre vous et le défunt?</p> + +<p>—Ah! oui, à propos de sa femme... Mais cela était +si bien tombé à l'eau que mon oncle, pas plus tard +qu'hier, en reconnaissant combien, jadis, ses soupçons +avaient été injustes à mon égard, m'a répété +qu'il avait, envers moi, des torts à réparer.</p> + +<p>Pas plus que la première fois, le juge ne s'arrêta +sur cette réponse et, continuant:</p> + +<p>—Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart? +demanda-t-il lentement.</p> + +<p>La question parut à la Godaille si peu intéresser +sa situation, qu'il répondit gouailleusement:</p> + +<p>—On ne me l'avait pas donnée à garder.</p> + +<p>—Vous persistez à nier?</p> + +<p>—A nier quoi?</p> + +<p>—Que, dans la soirée d'hier, alors que, la servante +partie, vous êtes resté seul avec M. Bazart, il +ne s'est pas rallumé, entre vous, une querelle au +sujet du passé?</p> + +<p>Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa +en répondant, le doigt tendu vers le bureau +du défunt:</p> + +<p>—J'ai le pressentiment que vous trouverez là +une preuve que mon oncle n'avait plus contre moi +l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon +oncle a tracé un écrit qu'il a, ensuite, mis sous une +enveloppe sur laquelle il a encore écrit quatre ou +cinq mots; puis il l'a serrée dans le bureau en me +disant:</p> + +<p>—Au besoin, garçon, tu te souviendras que je +place ce papier dans ce tiroir à ton intention. C'est +le deuxième tiroir à gauche.</p> + +<p>M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir désigné, en +tira l'enveloppe et, à haute voix, lut la suscription +suivante:</p> + +<p>—«<i>Ceci est mon testament</i>», prononça-t-il.</p> + +<p>Puis, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il +décacheta l'enveloppe dont il fit sortir le papier et, +cette fois, il lut en silence.</p> + +<p>Après avoir passé l'écrit à son greffier pour qu'il le +joignît au dossier, le juge adressa au jeune homme +cette question qui, en somme, résumait la teneur +du papier:</p> + +<p>—Saviez-vous que, par cet écrit, M. Bazart vous +nommait son héritier?</p> + +<p>—Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille +avec un attendrissement qui ne contenait aucune +intonation de cupidité satisfaite.</p> + +<p>Cependant le docteur Cabillaud avait écouté de +toutes ses oreilles. Quand il avait été question du +testament, il avait légèrement secoué la tête.</p> + +<p>—J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart +s'est tué... son testament, fait hier, est une +preuve à l'appui du suicide. Pour que ce juge, que +j'ai prévenu, ne s'en aperçoive pas, il faut qu'il +sache bien peu son métier... Un âne, quoi!</p> + +<p>Comme si le juge craignait que certaine réponse +fût faite à la question qu'il allait poser, il y eut une +petite hésitation dans sa voix quand il demanda:</p> + +<p>—Avant le testament, votre oncle, suivant la déclaration +de la fille Clarisse, a écrit aussi une lettre +que, deux heures plus tard, il lui a donnée à porter +à la poste.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—La fille Clarisse, ayant déclaré ne pas savoir +lire n'a pu dire à qui cette lettre était destinée. Pouvez-vous +désigner ce destinataire?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Quand la Godaille fit cette réponse, le docteur Cabillaud +était en train d'examiner la figure du juge.</p> + +<p>—Tiens! pensa-t-il, on dirait que voilà un «non» +qui lui fait plaisir!</p> + +<p>Dans le but d'amener le prévenu à se troubler +quand il entendrait réitérer la même question, +M. Grandvivier redemanda lentement:</p> + +<p>—Vous reconnaissez bien que, de neuf heures, +instant où la cuisinière est partie, jusqu'à onze +heures, moment de votre prétendu départ, vous +êtes resté seul avec M. Bazart?</p> + +<p>Si le juge s'était proposé de démonter le saltimbanque +du sang-froid qu'il avait recouvré, il obtint +réussite complète, car le jeune homme s'écria furieusement:</p> + +<p>—De quoi? mon prétendu départ? Est-ce que +vous allez prétendre que c'est pendant que nous +étions seuls que j'ai assassiné mon oncle!!!</p> + +<p>Et, avec une ironie amère:</p> + +<p>—Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me répétait +que je tombais à pic, il voulait dire que j'arrivais à +propos pour être accusé d'être son assassin, il ne se +trompait guère!</p> + +<p>Puis, avec exaspération:</p> + +<p>—Mais, enfin, à tout il faut une raison. Dites-moi +un peu pourquoi j'aurais tué mon oncle?</p> + +<p>Le jeu du magistrat devait être d'irriter son +homme à l'extrême, car en posant le doigt sur le +testament il répondit:</p> + +<p>—Peut-être par impatience d'hériter.</p> + +<p>Le motif allégué manqua son effet. Au lieu de redoubler +la colère du bateleur, elle le fit éclater d'un +long rire méprisant.</p> + +<p>—Pour ses écus! Je m'en souciais bien de ses +écus!... Et puis, est-ce que je savais, quand il l'a +écrit devant moi, qu'il faisait son testament en ma +faveur?</p> + +<p>—Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux +heures durant lesquelles vous êtes resté seul avec +lui.</p> + +<p>La colère de la Godaille s'était changée en une +moquerie amère et provocante.</p> + +<p>—Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai été +pris de cette fameuse impatience!</p> + +<p>Au lieu de répondre directement, le juge, en le regardant +en face, articula, à mots pesés, cette phrase +qui, tout en paraissant ne pas se lier à ce qui précédait, +contenait une accusation:</p> + +<p>—Et, à défaut que vous étiez prévenu de la teneur +du testament, ne saviez-vous pas que vous +restiez son seul héritier, après l'étrange disparition +de la personne à laquelle la tendresse de M. Bazart +aurait pu laisser l'héritage?</p> + +<p>L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore +pousser un long éclat de rire convulsif.</p> + +<p>—Ouais! fit-il avec une amertume narquoise, +n'allez-vous pas aussi m'accuser d'avoir tué madame +Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y êtes!</p> + +<p>Ensuite, se calmant:</p> + +<p>—Oh! non, continua-t-il, la poupée a filé bien +tranquillement, au grand jour, sans se cacher... Et +si mon oncle, au lieu de s'en aller promener pour +ne pas affronter la colère de la particulière, était +entré chez elle, il l'aurait trouvée en train de faire +ses malles et ses caisses... Si je dis ses caisses, c'est +qu'elle a dû les clouer, car c'étaient des poum! +poum! qui ont retenti pendant une demi-heure. +Que mon oncle fût resté à la maison au lieu de fuir +devant l'orage, il eût entendu le vacarme... ça s'entendait +même des chambres de bonnes.</p> + +<p>A mesure que la Godaille parlait, le magistrat, +l'oreille tendue, l'avait écouté, immobile comme +l'araignée qui guette la mouche s'empêtrant dans sa +toile. Comment la Godaille, qui était parti avant +que Bazart quittât la maison, savait-il ce qui s'était +passé après la sortie de l'oncle? Il était donc revenu +en l'absence de Bazart? Pourquoi? Dans quel but? +Il avait donc vu partir son oncle et savait trouver +sa femme seule au logis, puisque, ce jour-là, la cuisinière +Clarisse, qui avait la permission de spectacle +et qu'on avait exemptée d'un dîner à faire, avait déjà +pris le large?</p> + +<p>—Oui, avait continué le jeune homme, je crois +les entendre encore ses poum! poum! C'était à +croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle démolissait +la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu décamper +son mari, elle n'avait pas à se gêner puisqu'elle +se savait seule au logis.</p> + +<p>—Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda +brusquement M. Grandvivier, jugeant que le +prévenu s'était suffisamment enferré.</p> + +<p>A cette question, la Godaille resta bouche béante, +l'oeil troublé, jeté hors de garde.</p> + +<p>—Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait +suivi la scène, pas si bête que je le croyais, ce +juge... S'il voulait conduire son homme à se couper, +il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait +pas suicide? La suite va me le dire.</p> + +<p>Mais le médecin n'était pas destiné à entendre cette +suite, car le juge, soit qu'il fût sincère, soit qu'il +jugeât utile de se débarrasser de l'écouteur, se tourna +vers lui en disant:</p> + +<p>—Mille pardons, docteur, de vous avoir oublié! +Au lieu de vous laisser captif dans ce coin, j'aurais +dû vous rendre la liberté qui vous est nécessaire pour +aller écrire votre rapport. Je compte que vous me +l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois, +excusez-moi!</p> + +<p>Devant ce congé en règle, Cabillaud père ne pouvait +résister. Il se leva en disant:</p> + +<p>—Dans deux heures, vous aurez ce rapport.</p> + +<p>L'opinion du médecin devait importer au juge. +Un peu imprudemment, il demanda:</p> + +<p>—Avez-vous changé d'avis, docteur?</p> + +<p>Il est supposable que Cabillaud voulut se venger +d'être ainsi remercié en indiquant au prévenu le +système de défense qu'il avait à suivre, car il riposta +d'un ton sec:</p> + +<p>—Changé d'avis? Non, mon rapport conclura toujours +au suicide.</p> + +<p>Sur cette pichenette moralement administrée à +l'amour-propre du juge, Cabillaud sortit en caressant +sa verrue.</p> + +<p>L'incident avait donné au saltimbanque le temps +de retrouver son sang-froid. C'était un avantage sur +lui que le juge venait de perdre. Aussi, pour le regagner, +il allait reprendre l'interrogatoire, quand +son greffier Seuffray fut pris d'une épouvantable +quinte de toux qui le plia en deux sur son procès-verbal.</p> + +<p>—Un petit rhume! un simple petit rhume! répétait +encore ce fanatique du devoir que deux mois à +peine séparaient du tombeau et qui voulait mourir +sur son papier timbré.</p> + +<p>Cette crise décida le juge à en finir.</p> + +<p>—Emmenez le prévenu, commanda-t-il aux agents +qui surveillaient le bateleur.</p> + +<p>Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction, +le corps de Bazart fut conduit au cimetière.</p> + +<p>Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait +la cuisinière Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu +avait remise, le matin même, en liberté. La malheureuse +fille pleurait à chaudes larmes.</p> + +<p>Aussitôt le corps descendu dans le trou, le docteur +Cabillaud, qui avait tenu à conduire à sa demeure +dernière ce client dont il n'avait pas la mort +à se reprocher, rattrapa la cuisinière qui s'éloignait.</p> + +<p>—Vous voici sans place, ma chère fille? débuta-t-il +en taquinant sa verrue.</p> + +<p>—Hélas! soupira la cuisinière.</p> + +<p>—J'ai dîné une fois chez votre défunt maître, et +il me souvient encore de certain délicieux soufflé +d'andouilles... En avez-vous toujours la recette, mon +enfant?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Et aussi celle des foies de canard à la Voltaire?</p> + +<p>—Aussi.</p> + +<p>Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner +du sérieux à sa proposition, puis, en homme qui +accepte les exigences de la vie parisienne, modula de +sa voix la plus persuasive:</p> + +<p>—Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera +pas sur le beurre... Au besoin, un cousin dans +les pompiers... et vous ferez vous-même le marché!!! +Est-ce là une place qui vous convienne?</p> + +<p>Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides +de larmes et demanda:</p> + +<p>—Et le café au lait le matin?</p> + +<p>—Une soupière de café au lait! promit Cabillaud +en veine de générosité.</p> + +<p>—Alors, c'est dit.</p> + +<p>Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui +enlevât la perle qu'il venait de conquérir, le gourmand +docteur la fit aussitôt monter dans le fiacre +qui allait les conduire tous deux à son logis.</p> + +<hr class="short"><br> + +<p>La société d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre +jusqu'à la fin du délai de dix jours qu'elle +avait accordé à Bazart pour déménager.</p> + +<p>Donc, le lendemain même de l'enterrement, une +bande de démolisseurs s'abattit sur la masure que le +défunt Bazart avait si énergiquement défendue contre +la mise à bas.</p> + +<p>Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui +fut confirmée par la hâte que mirent les gens de police +et de justice à accourir, se répandit dans tout le +quartier.</p> + +<p>En déposant le parquet du premier étage, les ouvriers +avaient reconnu que ce parquet avait été rapporté +après coup pour diminuer la hauteur des pièces. +Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un +vide d'une profondeur de plus d'un mètre. De ce +vide, les ouvriers avaient tiré une longue caisse d'un +poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour la soulever. +Le contenu de cette caisse devait craindre fort +l'évent, car elle était faite en feuilles de zinc très +épais et soigneusement soudée sur tous les points.</p> + +<p>Après avoir détaché, à coups de hachettes et de +pioches, la feuille de zinc supérieure, ceux qui venaient +d'exécuter cette opération reculèrent d'horreur +en reconnaissant ce que contenait ce coffre.</p> + +<p>C'était le cadavre d'une jeune et jolie femme que +l'absence d'air, sous son enveloppe métallique, avait +assez préservée de la décomposition pour qu'on pût +constater que la victime, avant d'être enfermée là, +avait été tuée à l'aide d'un instrument contondant, +soit un lourd marteau, qui lui avait brisé le côté +gauche du crâne.</p> + +<p>Entre les deux parquets, on découvrit, encore déchiquetés +par les rats, des monceaux de robes, chaussures, +chapeaux, linge de corps, bref, tout un trousseau +de femme.</p> + +<p>Et dans la victime, on ne tarda pas à reconnaître +la belle madame Bazart que, depuis plus d'une année, +on accusait d'avoir déserté, avec ses malles +pleines, le toit conjugal pour suivre un amant.</p> + + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> +<br> + + + + +<p>Cependant la Godaille était toujours en prison, où +il était tenu au secret le plus sévère.</p> + +<p>Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été +amené dans le cabinet du juge d'instruction qui, à +chacune de ces séances de deux heures, l'avait tourné +et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le trahît +comme coupable du meurtre de Bazart.</p> + +<p>Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud, +n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque +s'était d'autant mieux accroché à ce moyen +de défense que, dans les longues heures de sa captivité, +où son cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire +avait coordonné une série de souvenirs qui, +de cette supposition première, faisaient une réalité.</p> + +<p>Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée, +il s'écriait: «Tu tombes à pic!» Cela ne +signifiait-il pas qu'il avait dû se dire qu'il fallait songer, +avant de sauter le pas, à léguer son bien? Le +«Tu tombes à pic!» devait répondre, dans l'esprit +de l'oncle, à cette autre phrase: «Je ne savais de qui +faire mon héritier, je ne songeais pas à toi; mais te +voici pour te rappeler en personne à mon souvenir... +Tu tombes à pic!» Et, là-dessus, l'oncle s'était mis +à écrire le testament en sa faveur... et cela, d'autant +mieux que, pour s'exciter à cette générosité, il répétait +en écrivant: «J'ai eu des torts envers toi, mon +garçon; je tiens à les réparer.»</p> + +<p>Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle +avait fait mettre à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il +n'était pas possible que, dans cet écrit, Bazart prévînt +un ami de son suicide, afin que personne ne fût inquiété +quand, le lendemain, il serait découvert avec +son couteau dans le coeur? Quel était cet ami? Pourquoi +ne venait-il pas avec la lettre à la main? Ne +l'avait-il pas reçue? S'était-elle perdue?</p> + +<p>Bref, le saltimbanque s'était si bien persuadé du +suicide de Bazart, qu'il avait échafaudé sur ce point +tout son système de défense pour le jour où il comparaîtrait +encore devant le juge d'instruction.</p> + +<p>Ce jour vint le lendemain.</p> + +<p>Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille, +avec son thème tout prêt, attendit la première +phrase du juge pour produire ses arguments.</p> + +<p>On comprendra donc facilement combien grande +et terrible fut sa surprise, quand, au lieu du début +attendu, le magistrat commença par cette terrifiante +question:</p> + +<p>—Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de +madame Bazart, dont on vient de découvrir le cadavre +caché sous un parquet.</p> + +<p>A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, +l'oeil hagard, pantelant de tous ses membres, +étranglé par l'émotion qui lui serrait la gorge, retomba +lourdement sur le siège qu'il venait de quitter.</p> + +<p>Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché +par une crise de toux si violente du greffier que, +tout ému de l'état de son employé, qui semblait +près de mourir suffoqué, il souleva doucement le +vieillard qu'il conduisit vers la porte en disant:</p> + +<p>—Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez +vous reposer aujourd'hui... Demain, vous serez +des mieux portants... Oh! ne craignez pas de me +laisser seul avec le prévenu! Les gardes ne veillent-ils +pas dans le couloir, à la portée de ma voix?</p> + +<p>Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur, +tout brisé par la terreur, affolé par cette nouvelle +accusation qui se dressait contre lui.</p> + +<p>Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint +se remettre de l'autre côté de la table en face de la +Godaille.</p> + +<p>C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls +en présence.</p> + +<p>La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau +galvanisa le jeune homme qui, serrant entre +ses mains son crâne où bourdonnait un commencement +de folie, tomba à genoux en bégayant d'une +voix désespérée:</p> + +<p>—Par pitié, cessez de me torturer ainsi! Que me +voulez-vous? Que me voulez-vous?</p> + +<p>—Ce que je vous veux? répéta le juge après un +silence pendant lequel, en regardant le saltimbanque, +il avait semblé hésiter.</p> + +<p>Alors il porta la main sous le revers de son habit +et de sa poche il tira un jeu de cartes qu'il jeta sur +la table en ajoutant:</p> + +<p>—Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à +faire sauter la coupe.</p> + +<p>Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, +pendant vingt secondes, demeura muet, +fixant sur le juge des yeux égarés, croyant avoir +mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie +qui, tout à l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était +pas déclarée. Mais non, le jeu de cartes était bien là, +devant lui, sur la table, et, instinctivement, il +avança la main pour le toucher.</p> + +<p>Au contact de cet engin de son métier, il éprouva +un frémissement dans les doigts et, sans qu'il eût +conscience de son acte, il se mit à manier et à battre +les cartes avec une surprenante adresse.</p> + +<p>Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat +fixement attaché sur ses mains. A cette vue, la +frayeur le reprit et, comme si les cartes lui brûlaient +les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant:</p> + +<p>—Non! non! c'est encore un piège que vous me +tendez... Un traquenard comme celui de l'autre jour +quand vous m'avez conduit à avouer que, revenu +dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait +mes adieux, j'avais entendu le vacarme des coups +de marteau de madame Bazart clouant ses caisses.</p> + +<p>Et avec l'accent d'une sincérité indéniable:</p> + +<p>—Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un +bien gros crime. Si j'ai entendu les poum! poum! +de madame Bazart, c'est parce que j'étais revenu +pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce +spectacle que lui avaient permis ses maîtres. C'était +une partie carrée projetée depuis longtemps avec +Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et son +bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait +dans les cuirassiers.</p> + +<p>Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération +sourde, serra les poings en grondant.</p> + +<p>—Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de +marteau entendus que vous m'accusez aussi de la +mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on vient +de retrouver le cadavre.</p> + +<p>Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier +vint se placer devant lui et, après lui avoir +doucement posé ses mains sur les épaules, il le regarda +dans les yeux en disant d'une voix attendrie:</p> + +<p>—Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un +bon et honnête garçon... Je vous sais innocent des +deux crimes dont vous êtes prévenu.</p> + +<p>Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement +causé par ces paroles, le juge avait continué:</p> + +<p>—Ces coups de marteau, que vous attribuiez à +madame Bazart étaient donnés par votre oncle qui +venait de tuer sa femme et qui, se croyant seul au +logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous +le plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on +croyait madame Bazart au loin, son mari, avec la +joie féroce de la vengeance satisfaite, allait s'étendre +chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait +le cadavre de celle qui l'avait si souvent +trompé... Ce crime, je l'ai connu avant la découverte +du corps.</p> + +<p>—Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença +la Godaille qui n'acheva pas, car le magistrat, +après un geste de main pour lui imposer silence +avait continué:</p> + +<p>—De là venait la résistance faite par votre oncle +à la Société d'expropriation qui voulait démolir sa +maison. En jetant la masure à bas, on trouvait la +preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir +de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier +à connaître son suicide.</p> + +<p>Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier +lui interdit la parole d'un nouveau geste:</p> + +<p>—Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée +la lettre écrite devant vous par Bazart et qu'il +avait chargé Clarisse de mettre à la poste. Cette +lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, +en m'en avouant le motif, est la meilleure +preuve de votre innocence.</p> + +<p>—Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... +commença encore la Godaille.</p> + +<p>Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en +lui montrant le jeu de cartes, répéta:</p> + +<p>—Parce que je veux que vous m'appreniez à faire +sauter la coupe.</p> + +<p>Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la +Godaille n'en était pas moins grand. De ses deux +yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère et +sérieux, qui voulait être initié à la science coupable +de tricher au jeu et se demandait si, subitement +quelque chose ne s'était pas détraqué en son intelligence.</p> + +<p>M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer +dans l'esprit du saltimbanque. Alors, d'une voix +sèche et dure, il demanda:</p> + +<p>—La Godaille, savez-vous ce que c'est que la +haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur... +celle qui ne connaît ni pitié ni merci!</p> + +<p>—Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.</p> + +<p>—Vous avez donc un ennemi mortel?</p> + +<p>—Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de +par le monde, un chenapan qui peut prier le bon +Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un +petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi +froidement qu'il a égorgé mon pauvre Carambol, +un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal à une +puce.</p> + +<p>Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit +en avant ses poings crispés et grinça entre ses +dents:</p> + +<p>—Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge +maudit! Il apprendra si le bâton et la savate ont été +inventés pour battre le beurre!!!</p> + +<p>Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le +front de M. Grandvivier, mais si promptement +qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda:</p> + +<p>—Combien faudra-t-il de temps pour apprendre +ce que je vous demande?</p> + +<p>La Godaille prit dans ses mains celles du juge et +les examina:</p> + +<p>—Bonnes mains! longs doigts bien effilés! Avec +du zèle, vous en saurez autant que le maître en trois +leçons... Il ne vous restera plus qu'à vous exercer +dans le silence du cabinet.</p> + +<p>—Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois +leçons, j'ai un second service à vous demander, prononça +le magistrat.</p> + +<p>—Quel service?</p> + +<p>—Celui de vous garder encore trois jours en +prison.</p> + +<p>—Hum! hum! fit d'abord le bateleur.</p> + +<p>Puis, brusquement:</p> + +<p>—Va comme il est dit! s'écria-t-il. Tenez, mon +magistrat, il y a une heure, pour moi, vous ne valiez +pas un clou... A présent, je vous aime parce +que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, +mon oncle m'a dit de vous qui avez été son protecteur, +de vous qu'il voyait en proie à une souffrance +secrète, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai +doutance de cette cause, moi auquel vous venez +d'avouer la bonne haine qui vous tient au coeur!... +Contre qui? Ça ne me regarde pas, mais je parierais +contre un coquin, contre un sacripant à punir... +le pareil de mon Belge... Or, comme pour arriver à +se venger d'un gredin, tous les moyens sont bons, +et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe... +en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction +que, si étrange qu'elle soit, je rends service à un +honnête homme dont je n'ai pas besoin de connaître +le secret qui le fait agir.</p> + +<p>Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion +à ce que lui avait encore demandé le juge, il +ajouta en riant:</p> + +<p>—Baste! trois jours de prison de plus, je n'en +serai ni plus gras ni plus maigre.</p> + +<p>Là-dessus il tendit le paquet au juge:</p> + +<p>—Attention! commanda-t-il.</p> + +<p>Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir +se trouvaient les gardes, l'oreille tendue, tout prêts +à accourir au premier appel du magistrat qui, +privé de son greffier, était resté seul avec un bandit +coupable de deux assassinats.</p> + +<p>Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, +car, sans eux, un indiscret, qui aurait pu s'approcher +de la porte et l'entr'ouvrir pour écouter, aurait été +diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu +qui disait, en hachant ses phrases:</p> + +<p>—De la souplesse dans le poignet, un doigté +agile, pas de raideur dans les articulations... Là, répétez +la première position... Attention! Cartes dans +la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en +serrant le paquet supérieur entre la jointure du +pouce et la partie du métacarpe qui répond à la +naissance de l'index... Votre paquet inférieur également +serré entre le même point de métacarpe et la +première jointure du doigt médium et du doigt annulaire... +L'index et le petit doigt doivent rester seuls +parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez +votre première position.</p> + +<p>Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la +porte entre-bâillée, aurait, si grande qu'elle fût, senti +sa surprise se doubler, en entendant la voix grave +du juge répliquer:</p> + +<p>—Oui, mais c'est le passage de la première à la +deuxième position qui m'est difficile.</p> + +<p>—Vous êtes trop modeste. A juger par votre début +et en vous exerçant un peu, avant huit jours +vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du +préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage +qui vous semble si difficile. Nous disions donc que +nous avons l'index et le petit doigt libres... Repliez-les +maintenant et glissons-les sous le paquet inférieur.</p> + +<p>Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, +car la voix de la Godaille reprenait vivement:</p> + +<p>—Sous le paquet inférieur, vous dis-je!... Tenez, +comme cela.</p> + +<p>Pour mieux indiquer la glissade en question, le +professeur avait dû prendre la main gauche de l'élève +entre les deux siennes pour guider le mouvement +des deux doigts malhabiles.</p> + +<p>—Là, de cette manière! pas de raideur! disait-il.</p> + +<p>Et il ajouta avec impatience:</p> + +<p>—Mais allez donc!</p> + +<p>Puis, après une petite pause:</p> + +<p>—Ah! bon! je vois ce qui vous arrête. Vous regardez +la cicatrice que j'ai à la main gauche... c'est +un souvenir de mon Belge! un joli coup de couteau. +Mais c'est du bien de sa grand'mère: tôt ou tard, ça +lui reviendra, je vous le jure!</p> + +<p>Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la +haine, la voix du saltimbanque redevint calme pour +ajouter:</p> + +<p>—Conserver le pouce dans la même position, déployer +les quatre autres doigts pour donner au paquet +la position renversée!</p> + +<p>Et la leçon continua:</p> + +<p>Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela +les gardes dans le cabinet du juge.</p> + +<p>—Emmenez cet homme, commanda le magistrat +en leur désignant le prévenu qui se tenait tellement +abattu sur son siège qu'il fallut le soulever sous les +bras.</p> + +<p>Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux +gardiens quand, tout à coup, il s'arrêta pour dire:</p> + +<p>—Reconduisez-moi au juge.</p> + +<p>—Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier +dont l'estomac sonnait l'heure de la soupe.</p> + +<p>—Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier +en poussant un énorme soupir qui prouvait que cet +aveu l'étouffait.</p> + +<p>Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet +du juge qui se préparait à partir.</p> + +<p>—C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le +brigadier en poussant la Godaille dans la chambre +dont il referma la porte.</p> + +<p>Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque +dit en riant:</p> + +<p>—Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié +de vous donner un bon conseil. Ayez toujours au +fond de votre poche une bille ou une noix que vous +ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne +vaut ça pour délier les articulations et donner de la +souplesse au doigté.</p> + +<p>Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui +reprirent leur prisonnier.</p> + +<p>—Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier +quand on se fut remis en marche.</p> + +<p>—Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara +le prisonnier d'un air étonné.</p> + +<p>—Que lui avez-vous donc avoué?</p> + +<p>—Que je préférais la liberté à la prison.</p> + +<p>—Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni +avec les chevaux qu'on ne connaît pas. On s'en trouve +toujours mal, conseilla gravement le brigadier.</p> + +<p>Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat +avait rassemblé ses papiers et il allait partir, +quand une voix se fit entendre à la porte entre-bâillée +du cabinet:</p> + +<p>—Puis-je entrer? Êtes-vous seul? Je ne vous dérange +pas? S'il en est autrement, j'attendrai.</p> + +<p>A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui +parlait sans se montrer.</p> + +<p>—Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.</p> + +<p>C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme +triplement veuf. Il se laissa tomber lourdement sur +un siège et, avec un accent qui aurait attendri les +pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les cheveux +à poigne-mains:</p> + +<p>—Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec +trois belles-mères!!</p> + + +<br><br><br> +<h3>X</h3> +<br> + + + + +<p>Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un +grand mois. Après l'avoir connu boulot, joufflu et +coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un coing, les +joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable +du petit homme, et l'exclamation navrée dont +il avait ponctué son apparition, firent comprendre au +juge qu'il allait être pris pour confident, et il accepta +cet emploi.</p> + +<p>—Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de +conduite à mon domicile et, chemin faisant, vous +me conterez vos petites peines.</p> + +<p>—Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama +Camuflet en le suivant.</p> + +<p>Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du +cabinet que le petit homme commençait ainsi:</p> + +<p>—Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout +réussi?</p> + +<p>Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf +que c'était plutôt à ses trois femmes défuntes que +le mariage n'avait pas réussi, mais il se contenta de +répondre par cette banale consolation qui rimait +bien avec le ton désolé de Camuflet.</p> + +<p>—Les plus malheureux sont ceux qui restent.</p> + +<p>—Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent +avec trois belles-mères!</p> + +<p>Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings +fermés, tout crispé de la tête aux pieds, il articula +rageusement:</p> + +<p>—Oh! comme Fénelon était dans le vrai!</p> + +<p>—Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères? Rafraîchissez-moi +la mémoire.</p> + +<p>—Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne +sais plus au juste lequel... mais l'un d'eux a dit: +«Faites-vous faire une belle-mère en sucre, rien +qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue +sur la joue, vous la trouverez toujours amère!!!»</p> + +<p>Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé +une pareille opinion, Grandvivier, gardant son sérieux, +reprit:</p> + +<p>—Trois belles-mères! Permettez-moi de vous demander +pourquoi vous vous êtes mis dans une position +aussi...</p> + +<p>Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet +s'écria aussitôt:</p> + +<p>—Aussi phénoménale... car je suis un phénomène!... +Ainsi m'a appelé un ami auquel je demandais +ce que j'avais à faire et qui m'a répondu: «Fais-toi +voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire +de police pour qu'il m'aidât à retrouver ma +liberté, il m'a dit qu'il ne voyait pas d'autre moyen +que de me faire enfermer dans une maison de fous, +et il a ajouté: «Pas n'est besoin que vous alliez +chercher des docteurs aliénistes; le premier médecin +venu n'hésitera pas à vous délivrer un certificat de +folie...»</p> + +<p>Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot +qui montrât qu'il était de l'avis du commissaire de +police. Du reste, mot ou geste, Camuflet ne lui aurait +pas laissé le temps de l'exprimer, car il repartit de +plus belle:</p> + +<p>—Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans +la vie, cela établit des dates, n'est-ce pas? Eh bien, +quand le souvenir du passé me remet en mémoire +un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je +m'avise de dire:</p> + +<p>—«C'était du temps de ma chère Sophie.»</p> + +<p>Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent +jalouses, et glapissantes, les doigts crochus:</p> + +<p>—«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe?» +hurle l'une.</p> + +<p>—«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue?» +beugle l'autre.</p> + +<p>Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, +accompagnés de déluges de larmes pendant +lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à ce point +que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement +tous les mois, me fait la même remise que pour les +colonies.</p> + +<p>Une question vint naturellement aux lèvres du +juge:</p> + +<p>—Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames?</p> + +<p>Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant:</p> + +<p>—Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison +pour délaisser l'oranger? répondit-il.</p> + +<p>Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de +belles-mères en orangers, le juge continua:</p> + +<p>—Était-ce délaisser ces dames que les envoyer +vivre à part avec une pension?</p> + +<p>—Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles +étaient à même le râtelier et ne voulaient plus le +quitter... Tenez! écoutez l'histoire de mes trois mariages... +Quand j'ai demandé ma première femme à +sa mère: «Jamais je ne me séparerai de ma fille!!!» +s'est écriée la maman, qui tenait une fruiterie-crémerie. +J'étais donc dans l'alternative, pour épouser, +ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son +fonds à la belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.</p> + +<p>Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la +mémoire de sa première femme, puis continua:</p> + +<p>—Quand une indigestion de choucroute me fit +veuf, je dis à la maman: «Restons ensemble pour +la pleurer!» Pour ne pas l'humilier par cet hospitalité +gratuitement offerte, comme je me trouvais +sans cuisinière, j'ajoutai: «Engourdissez votre +douleur en faisant des ratas,» et elle alla pleurer +dans ses casseroles.</p> + +<p>«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de +mon enfant!» me répondit pareillement la portière +à laquelle je demandai la main de sa fille pour en +faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de +partager la loge de ma belle-mère ou de lui arracher +le cordon des mains pour l'installer chez moi... où +elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles n'avaient +pas encore eu le temps de se prendre aux +cheveux quand un refroidissement, attrapé sur les +chevaux de bois, me replongea dans le veuvage. Je +dis alors aux mamans de mes défuntes: «Le malheur +vous fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une +l'autre à cuisiner.» Je me trouvai donc ainsi avec +deux belles-mères.</p> + +<p>—Et deux cuisinières, appuya le juge.</p> + +<p>—Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté +ma conduite, car je partageais mon dégoût entre les +ratas de la crémière et les ratatouilles de la portière. +Je dus même à cette circonstance de constater combien +est fausse cette croyance populaire que le meilleur +ragoût de mouton est celui fait par une portière.</p> + +<p>Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur +cette fausse réputation accordée aux portières, Camuflet +poursuivit:</p> + +<p>—Quand l'amour m'incita à rallumer pour la +troisième fois les flambeaux de l'hymen, j'ai cru que +les grands airs de ma nouvelle belle-mère, haute +dame belge Buffard des Palombes, imposeraient +aux deux premières... Huit jours après, elles l'appelaient: +«la mère Tisane», et la guerre était allumée.</p> + +<p>—Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, +interrompit Grandvivier qui voulait s'être débarrassé +du narrateur avant d'atteindre sa maison.</p> + +<p>—Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, +entre ces trois harpies qui se cramponnent à la place, +à qui fera déguerpir les autres. Et, fait inouï, ces +créatures qui se craignent et se haïssent au point de +ne pas oser manger la même pitance... ce qui fait +que toute l'année, j'ai trois cuisines différentes sur +le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent que sur +un seul point: faire de ma vie un long martyre... +Six fois j'ai pris un autre domicile; six fois, le lendemain, +en rentrant sous mon nouveau toit, je les ai +retrouvées installées, elles et leur triple cuisine, +m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour +moi, elles ont sacrifié leur avenir.</p> + +<p>«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous +suivre. A mes fruits j'allais joindre la marée. Sans +vous, à cette heure, je serais riche?» me dit le numéro +1.</p> + +<p>«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle +qui m'a succédé a épousé le propriétaire!» gémit +le numéro 2.</p> + +<p>Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle +se redresse grave et triste en me disant:</p> + +<p>«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues +et des irrigations émollientes? J'ai perdu, grâce à +vous, ma main et mon coup d'oeil.»</p> + +<p>Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, +j'ai causé l'infortune, je baisse la tête et je me tais. +Ayant renoncé à la lutte, je me contente de profiter +de toutes les occasions qui s'offrent de faire des +fugues de trois ou quatre jours.</p> + +<p>Après ce récit de son infortune débité sur un ton +tragique, Camuflet baissa la voix comme pour demander:</p> + +<p>—Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur +Grandvivier?</p> + +<p>—Faites, mon ami.</p> + +<p>—Eh bien! après mes quelques jours de liberté, +quand je rentre à la maison où j'ai laissé ces trois +femmes enfermées, nez à nez, savez-vous la pensée +qui m'obsède?</p> + +<p>—Non, dites.</p> + +<p>—Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères +comme des rats! Vous savez ce qu'on dit? On prend +trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le lendemain +on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne +trouve plus que les trois queues... ils se sont entre-dévorés.</p> + +<p>Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus +grande part de son malheur pouvait s'attribuer à lui-même, +termina en répétant sa jolie phrase:</p> + +<p>—J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, +quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour +délaisser l'oranger?</p> + +<p>Dans le narré du petit homme, une particularité +avait intrigué le magistrat.</p> + +<p>—Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au +monde, sans aucune famille, sans le moindre parent +que vous les enverriez rejoindre avec une belle pension?</p> + +<p>—Seules! seules! seules! articula Camuflet.</p> + +<p>—Toutes trois veuves, alors?</p> + +<p>—Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le +fruitier écrasé par une voiture de choux. Le n° 2, en +se réveillant le matin, a trouvé son mari pendu au +cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises, +paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard +des Palombes, son époux le général est mort au +champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.</p> + +<p>—Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille +épousée par vous?</p> + +<p>—Toutes n'avaient qu'un enfant.</p> + +<p>—Et elles ne se connaissent plus de parents?</p> + +<p>—Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre +d'une relation! affirma Camuflet.</p> + +<p>Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta +ce mot plein d'hésitation:</p> + +<p>—Pourtant...</p> + +<p>—Pourtant... quoi? insista le juge.</p> + +<p>—Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois +découvertes, que j'aie récemment faites, devraient +me faire hésiter à certifier qu'elles n'ont pas l'ombre +d'une relation.</p> + +<p>—Trois découvertes? répéta le juge tendant l'oreille +à quelque révélation qu'il prévoyait burlesque.</p> + +<p>Camuflet prit un air mystérieux:</p> + +<p>—Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, +en entrant dans la chambre de madame Craquefert... +c'est le n° 1... il m'a semblé sentir comme une odeur +de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les cheminées +qui fument.</p> + +<p>Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore +la voix pour continuer:</p> + +<p>—Avant-hier, à mon retour d'une caravane de +trois jours, devinez ce que je trouve sur le parquet, +devant la cheminée de madame Giraudon, le n° 2? +Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous +donnez votre langue au chat? Sachez donc que j'ai +trouvé l'empreinte, en boue noire et épaisse, d'un +pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un +second de cette taille, on ferait un pont.</p> + +<p>Après avoir un peu respiré, Camuflet continua:</p> + +<p>—Quant à la grande dame belge, madame Buffard +des Palombes, pas plus tard que ce matin, comme +elle avait étendu son tablier mouillé à sécher sur la +pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé +dans une des poches. J'y ai vu une carte de visite +dont j'ai lu le nom... attendez que je me le rappelle... +un nom baroque, ma foi!... C'est drôle! je l'ai sur le +bout de la langue et il ne me revient pas.</p> + +<p>Les fort longues confidences de Camuflet, faites en +marchant, avaient fini par amener les deux causeurs +à cent mètres de la demeure de Grandvivier. Désireux +de se séparer du petit homme qui, le nez en +l'air, cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la +main en disant:</p> + +<p>—Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous +avoir tant détourné de votre retour. Merci et adieu!</p> + +<p>—Attendez donc! je vais me souvenir du nom de +la carte, insista Camuflet gardant dans la sienne la +main que lui avait tendue le magistrat.</p> + +<p>—Si vous le trouvez, vous me le direz à votre +première rencontre; rien ne presse, dit Grandvivier, +en cherchant à dégager ses doigts.</p> + +<p>Camuflet poussa un cri de joie.</p> + +<p>—Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer.</p> + +<p>A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt +succéder un hurlement de douleur.</p> + +<p>—Eh! eh! vous m'écrasez la main... Mazette! +Vous avez la poignée de main vigoureuse!</p> + +<p>—Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement +nerveux qui m'a pris quand j'ai reconnu +tout à coup mon impolitesse à votre égard... Dire +que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que +je vous laissais partir sans vous avoir seulement +offert de partager mon dîner.</p> + +<p>Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée +au nom de Walhofer, Camuflet ouvrit des yeux étincelants +de gourmandise.</p> + +<p>—Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse +cuisinière Cydalise, on peut d'avance compter sur +une vraie gobichonnade.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> +<br> + + + + +<p>L'immeuble de la rue de Turenne, où demeurait +M. Grandvivier, possédait, entre cour et jardin, un +pavillon, composée d'un rez-de-chaussée et d'un +étage, surmonté de combles, que le juge louait en +totalité.</p> + +<p>Jadis soigné et tout fleuri, le jardin, où la fille du +magistrat avait tant couru en ses premières années, +était devenu inculte depuis le départ de la jeune +malade.</p> + +<p>Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur +de Paris était malheureusement payée par les désagréments +du voisinage. Sur les trois faces de ce carré +verdoyant prenait vue le derrière des maisons mitoyennes, +masures à la façade noire et délabrée, aux +plombs infects, aux fenêtres ignobles, où s'étalaient, +séchant au soleil, les loques des habitants de ces +taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on était +aussitôt épié par ces locataires curieux.</p> + +<p>A ces contrariétés, il fallait joindre l'inquiétude +de ne pas se savoir en parfaite sécurité contre un +voisin mal intentionné, car le mur, qui séparait le +jardin des cours de ces habitations, était si peu élevé +qu'il n'aurait même pu être un obstacle pour le malfaiteur +le moins ingambe.</p> + +<p>Au prix exorbitant où se taxe le terrain à Paris, +ce jardin représentait un gros capital improductif. +Longtemps il avait appartenu à un propriétaire assez +riche pour dédaigner la spéculation, mais tout dernièrement +l'immeuble et ses dépendances avaient +passé aux mains d'un acquéreur qui se proposait +d'utiliser le jardin en y élevant des constructions de +rapport. En conséquence, M. Grandvivier avait reçu +un congé qui l'obligeait, sous peu à changer de résidence.</p> + +<p>Sans s'étonner de cette invitation à dîner faite +après coup, Camuflet avait suivi le magistrat jusqu'au +pavillon où un perron de trois marches donnait +accès dans le vestibule.</p> + +<p>—Vous permettez que je vous laisse seul un moment? +dit M. Grandvivier à son hôte en lui ouvrant +la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée où ce +dernier l'attendrait pendant qu'il irait déposer dans +son cabinet la serviette gonflée de papiers qu'il rapportait +du Palais.</p> + +<p>Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarité +d'un habitué de la maison, il répondit gaiement:</p> + +<p>—Non, non. J'aime mieux descendre à la cuisine +faire à Cydalise une petite visite intéressée, car, en +lui apprenant que je suis votre convive, cela stimulera +son amour-propre de grande artiste culinaire.</p> + +<p>Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, +désirait connaître le menu afin de décider à l'avance +sur quels plats il aurait à restreindre son appétit +pour pouvoir le faire charger à fond sur d'autres.</p> + +<p>Pendant que le magistrat montait à l'étage supérieur, +il enfila donc l'escalier qui conduisait à la +cuisine installée dans le sous-sol.</p> + +<p>—Il y a un siècle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. +s'écria Cydalise en saluant le familier de la +maison. Restez-vous à dîner aujourd'hui?</p> + +<p>—Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour +me recommander à vos meilleures sauces.</p> + +<p>Mais tout à coup:</p> + +<p>—Oh! oh! lâcha-t-il avec étonnement après avoir +examiné la cuisinière, qui s'offrait à lui bien éclairée +par une des fenêtres du sous-sol.</p> + +<p>—Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise.</p> + +<p>—Etes-vous ou avez-vous été malade, mon enfant? +demanda le petit homme.</p> + +<p>—Est-ce que vous me trouvez changée?</p> + +<p>—Que sont devenues vos joues fraîches et vos +belles couleurs?</p> + +<p>Cydalise sembla chercher un peu sa réponse, puis +elle finit par dire:</p> + +<p>—Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. +C'est le charbon de mes fourneaux qui me vaut ça... +M. Grandvivier devrait bien me laisser partir... Un +peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'éloigner +d'ici.</p> + +<p>Pendant qu'elle prononçait les derniers mots, elle +eut un léger frisson et son regard, passant par le +soupirail du sous-sol, alla se poser sur le haut d'une +des masures du fond du jardin dont l'étroite ouverture +laissait apercevoir le dernier étage.</p> + +<p>—Avant peu, M. Grandvivier va déménager. Peut-être +le nouveau domicile vous donnera-t-il une cuisine +mieux aérée que ce sous-sol, avança Camuflet +qui, en gourmand intéressé, ne tenait pas à voir +partir d'une maison où il avait son couvert la cuisinière +qui faisait tant de plats délicieux.</p> + +<p>—Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, +affirma Cydalise en secouant la tête.</p> + +<p>Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit +croire à Camuflet que la fille se sentait plus malade +qu'il ne la voyait; son égoïsme de goinfre se laissa +donc attendrir et il demanda avec empressement:</p> + +<p>—Voulez-vous que je fasse part à M. Grandvivier +de votre désir de quitter son service?</p> + +<p>—Il le connaît.</p> + +<p>—Ah! fit Camuflet étonné, et il refuse de vous +rendre la liberté... vous sachant malade?</p> + +<p>—Il dit que je m'écoute trop, fit Cydalise avec une +hésitation qui donnait à douter que ce fût bien là +ce qu'avait répondu son maître.</p> + +<p>Mais ce détail échappa au triple veuf qui s'empressa +d'avancer cette proposition:</p> + +<p>—Voulez-vous que je me fasse votre avocat près +de M. Grandvivier pour appuyer une nouvelle requête?</p> + +<p>—Je vous en serai obligée, dit la cuisinière après +une pause durant laquelle elle avait semblé se consulter.</p> + +<p>Dans son désir d'obliger celle qui voyait sa santé +menacée sérieusement si son congé ne lui était accordé, +Camuflet passa à l'ennemi en disant:</p> + +<p>—Et puis, ma belle, après que votre maître vous +aura encore refusé, il vous restera toujours une ressource.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—De prendre, un beau matin, la clef des champs.</p> + +<p>—Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau +frisson secoua tout le corps comme si, à +prendre la fuite, elle voyait un terrible danger.</p> + +<p>Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, +fût là-haut à l'attendre dans le petit salon, Camuflet, +qui n'avait rien vu du trouble de la cuisinière, se +résuma en ces mots:</p> + +<p>—C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je +demanderai votre liberté à M. Grandvivier.</p> + +<p>Et il s'empressa de remonter l'escalier après avoir +lancé cette recommandation dernière, qui exigeait +la juste rémunération du service qu'il allait rendre:</p> + +<p>—Surtout, un bon dîner!</p> + +<p>Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier +l'y avait précédé. Le retour de Camuflet était assez +bruyant pour faire tourner la tête au juge qui se +montrait de dos à l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant, +car le juge resta immobile devant la croisée qui +éclairait sur le jardin, les regards attachés sur les +rideaux qui tombaient devant les vitres.</p> + +<p>—S'amuse-t-il à contempler les broderies de la +mousseline? pensa le veuf étonné.</p> + +<p>Quand il se fut approché du magistrat qui ne l'avait +pas entendu venir, tant il était absorbé dans sa +distraction, Camuflet constata que ce n'étaient pas +les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat. +Ces rideaux étaient d'un tissu si fin que, s'ils eussent +été relevés, ils n'auraient pas mieux laissé voir +le jardin.</p> + +<p>—Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet +qui, en se penchant de côté, chercha les yeux +du juge pour connaître la direction du regard.</p> + +<p>—Peste! quels yeux furibonds! se dit-il.</p> + +<p>Et, comme il avait découvert que M. Grandvivier, +à l'abri derrière ce rideau qui le cachait sans lui rien +laisser perdre de la vue des objets du dehors, avait +les yeux tournés vers le haut de la maison qui, derrière +le mur de séparation, se dressait au fond du +jardin, Camuflet, à son tour, regarda dans la même +direction.</p> + +<p>A une fenêtre du quatrième étage de cette maison +était accoudé un jeune homme d'une trentaine d'années, +à la figure hardie, aux longues moustaches +blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas +de meilleur passe-temps que de savourer l'arôme du +tabac qu'il était en train de fumer dans une de ces +courtes pipes qu'on a baptisées du vulgaire nom de +brûle-gueule.</p> + +<p>La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du +jeune homme qui était vêtu d'une blouse malpropre +et coiffé d'une casquette ignoble.</p> + +<p>—Ce n'est pas à ce garçon qu'il en veut? se dit +Camuflet après avoir encore regardé les yeux étincelants +et la figure convulsée cruellement du magistrat.</p> + +<p>Camuflet étant un homme qui aimait à chercher +la cause de tout effet, il finit par se donner cette explication +de la fureur sourde du juge:</p> + +<p>—A moins que ce ne soit parce que ce fumeur +crache dans son jardin.</p> + +<p>Ensuite, pour que son hôte ne le surprît pas en +flagrant délit d'espionnage, il regagna, sur la pointe +du pied la porte qu'il rouvrit brusquement en s'écriant:</p> + +<p>—Me voici! Pardon, cher ami, de m'être fait attendre!</p> + +<p>Quand M. Grandvivier, à cette bruyante entrée, se +retourna vers son invité, son visage avait retrouvé +l'expression froide qui lui était habituelle.</p> + +<p>—Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prête à +nous servir?</p> + +<p>En réponse à cette question, Camuflet n'eut qu'à +montrer la porte sur le seuil de laquelle venait d'apparaître +le valet de chambre qui annonça:</p> + +<p>—Monsieur est servi!</p> + +<p>Jadis la maison avait compté une nombreuse domesticité; +mais depuis qu'il s'était séparé de sa fille, +le magistrat l'avait réduite à Cydalise et à ce valet de +chambre, vieux serviteur de vingt années, dont le dévouement +l'aurait fait se jeter au feu pour son +maître.</p> + +<p>Camuflet s'était engagé à parler pour la cuisinière +entre la poire et le fromage; mais, à peine à table, il +plaida pour le cordon bleu.</p> + +<p>—Savez-vous, débuta-t-il, que j'ai trouvé bien +mauvaise mine à Cydalise? Elle m'a semblé être +assez gravement malade. N'êtes-vous pas d'avis +qu'un congé de trois mois, passés à la campagne, la +remettrait du bon côté?</p> + +<p>—Est-ce elle qui vous a chargé d'obtenir de moi +ce congé? demanda tranquillement M. Grandvivier.</p> + +<p>—Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus +court d'employer la franchise.</p> + +<p>Le juge se tourna vers son valet de chambre.</p> + +<p>—Va chercher Cydalise, commanda-t-il.</p> + +<p>—L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la +conviction que la cuisinière avait sa cause gagnée.</p> + +<p>Quand Cydalise se présenta, elle était pâle et tremblante. +Le juge darda dans ses yeux un regard froid +et sinistre, en même temps qu'il demandait d'une +voix qui contrastait avec le regard, car elle était +douce et affectueuse:</p> + +<p>—Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez témoigné, +devant M. Camuflet, le désir de quitter ma maison?</p> + +<p>La servante, plus pâle encore, ferma les yeux devant +ce regard implacable qui semblait lui brûler la +vue et répondit d'un ton qu'elle s'efforçait de raffermir:</p> + +<p>—Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu +plaisanter.</p> + +<p>—La peste soit des femmes et de leurs caprices! +pensa Camuflet ahuri par cette réponse.</p> + +<p>Cependant le juge avait continué:</p> + +<p>—Je profite de l'occasion pour vous annoncer, +Cydalise, qu'en récompense de vos bons services +j'augmente vos appointements de cent francs.</p> + +<p>—Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est +servie de moi pour tirer une carotte à son maître! +pensa alors Camuflet en se donnant cette explication +du revirement de la cuisinière.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XII</h3> +<br> + + + + +<p>A l'annonce de l'augmentation de ses appointements, +Cydalise s'était inclinée sans mot dire, puis +elle s'était éloignée, toujours pâle et frémissante encore +de ce frisson qui l'avait secouée sous le regard +aigu de son maître.</p> + +<p>—Ah! Cydalise! fit M. Grandvivier au moment où +elle allait disparaître. En passant dans le salon, aérez +cette pièce qui sent un peu le renfermé... Ouvrez la +fenêtre sur le jardin.</p> + +<p>Le trouble du cordon bleu avait échappé à Camuflet +dont l'attention avait été subitement accaparée +par un canard-bigarade que le valet venait de servir +sur la table, devant son nez.</p> + +<p>M. Grandvivier était resté l'oreille tendue, semblant +attendre l'exécution de son ordre.</p> + +<p>—Cydalise! cria-t-il encore aussitôt que le grincement +de la crémone de la fenêtre du salon lui eut +annoncé, de loin, qu'il était obéi.</p> + +<p>A cet appel, la cuisinière reparut sur le seuil de la +salle à manger. Son émotion de tout à l'heure n'était +rien à côté de celle qui la torturait maintenant, +après avoir ouvert la fenêtre. Le teint livide, les yeux +agrandis par l'épouvante, les lèvres convulsives, +s'appuyant, pour ne pas tomber, au chambranle de +la porte, elle attendit que son maître lui fît savoir +pourquoi il l'avait rappelée.</p> + +<p>L'ordre d'ouvrir la fenêtre sur le jardin avait-il +quelque chose qui concernât l'individu que, vingt +minutes auparavant, le magistrat avait regardé si +haineusement fumer sa pipe à la croisée de son taudis? +Après cet ordre exécuté, le maître voulait-il +constater l'effet produit sur la cuisinière? S'il en était +ainsi, rien n'en témoigna, car, sans paraître avoir remarqué +l'émotion de cette fille, il dit gaiement:</p> + +<p>—Je vous ai rappelée, Cydalise, pour vous faire +souvenir que M. Camuflet est très friand de ces «panequets» +que vous préparez si bien.</p> + +<p>—Oh! oui!!! fit goulûment le petit homme qui, +s'arrachant à son extase devant le canard-bigarade, +tourna vers le cordon bleu un regard tout suppliant +de bien lui soigner cette friandise.</p> + +<p>Alors, avant qu'elle eût disparu, il remarqua le +visage décomposé de la servante.</p> + +<p>—Décidément cette fille est malade! dit-il au +juge. Elle a eu beau nier, je vous atteste qu'elle m'avait +véritablement chargé de vous demander un +congé.</p> + +<p>—Peuh! peuh! fit insoucieusement M. Grandvivier, +c'est tout au plus un malaise qui tient à la +mauvaise ventilation du sous-sol où est établie la +cuisine. J'aviserai à ce que le nouvel appartement +que je vais chercher ait une cuisine vaste et, sur +tout, bien aérée... car vous savez qu'un congé m'oblige +à déménager bientôt?</p> + +<p>—Vous regretterez votre jardin... C'est si agréable +d'avoir un peu de verdure sous les yeux! avança Camuflet +ne pensant plus à Cydalise.</p> + +<p>—Oui, fit le juge, c'est agréable... mais ça n'est +pas, non plus, sans ennuis. On n'est pour ainsi dire +pas chez soi. A peine met-on le pied dans les allées +qu'on se trouve immédiatement surveillé par un +voisin.</p> + +<p>—Comme celui qui, tout à l'heure, fumait sa pipe +à la fenêtre du cinquième étage de la bicoque qui +ferme le fond de la propriété, dit Camuflet se rappelant +le fumeur, à l'allure de chenapan, qu'il avait +surpris le magistrat épiant, à travers le rideau, d'un +regard chargé de tant de haine.</p> + +<p>M. Grandvivier tourna vers lui un visage étonné:</p> + +<p>—Un mauvais chenapan? répéta-t-il.</p> + +<p>—Ou, du moins, en ayant tout l'air. Un garçon +d'une trentaine d'années, à longues moustaches +blondes...</p> + +<p>—Je ne l'ai pas encore remarqué, dit le juge d'un +ton tellement naturel que Camuflet, au souvenir de +ce qu'il avait vu, se demanda aussitôt:</p> + +<p>—Ah çà! si ce n'était pas ce drôle qui, pourtant, +devait lui crever la vue, que regardait-il donc dans +la maison en face d'un si mauvais oeil?</p> + +<p>En plus que Camuflet ne se serait pas permis +d'aller contre l'affirmation d'un amphitryon chez +lequel on dégustait si fine cuisine, il fut dispensé +d'insister sur ce point par M. Grandvivier qui détourna +brusquement la conversation par cette demande:</p> + +<p>—Si nous parlions du baron de Walhofer?</p> + +<p>—Walhofer? Quel Walhofer? fit Camuflet qui +avait la mémoire courte.</p> + +<p>—Ce baron, m'avez-vous dit, dont vous avez +trouvé la carte dans la poche du tablier de celle de +vos belles-mères qui s'appelle madame Buffard des +Palombes... Quel homme est-ce, ce baron?... Jeune? +Vieux?...</p> + +<p>—Mais, cher ami, je ne le connais pas autrement +que de nom... rien que de nom... par sa carte prise +dans la poche du tablier.</p> + +<p>—Ah! je croyais!... fit négligemment M. Grandvivier +dont pourtant l'oeil avait trahi une expression +de mécontentement à cette réponse.</p> + +<p>Puis, après une courte pause, il ajouta en souriant:</p> + +<p>—Moi, à votre place, je tiendrais à connaître ce +baron.</p> + +<p>—A quoi bon?</p> + +<p>—Qui sait si ce n'est pas pour vous un futur libérateur?...</p> + +<p>—De qui ou de quoi diable peut-il me délivrer? +lâcha le petit homme ahuri.</p> + +<p>—Parbleu! de la belle-mère en question!... Rien +ne vous dit que ce baron ne soit pas un soupirant +qui la convoite en mariage?</p> + +<p>A cette supposition, Camuflet tressauta sur sa +chaise en s'écriant:</p> + +<p>—Mais elle a ses cinquante-six ans sonnés, la +bonne dame!</p> + +<p>—Le baron a peut-être la soixantaine. A tout âge, +le coeur est jeune, affirma M. Grandvivier.</p> + +<p>Camuflet partit d'un éclat de rire.</p> + +<p>—Sapristi! fit-il, je ne demanderais pas mieux +qu'il en fût ainsi!... Et bien volontiers, je fournirais +une petite dot pour être débarrassé de noble dame +Buffard des Palombes.</p> + +<p>Et, se laissant aller à l'espérance:</p> + +<p>—Que dis-je! reprit-il; je fournirais même trois +dots, si trois amoureux voulaient me faire la maison +nette de mes trois belles-mères.</p> + +<p>M. Grandvivier appuya sur la corde sensible.</p> + +<p>—Vous avez dit que chez madame Craquefer, +votre numéro 1, vous aviez surpris une odeur de +fumée de tabac. N'est-ce pas aussi, là, quelque soupirant +qui a laissé trace de son passage?... C'est +comme ces deux grands pieds tout boueux qui +avaient laissé leurs empreintes sur le parquet: ne +se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent à +un coeur gonflé d'amour pour votre numéro 2?... +Oui, j'ai le pressentiment que bientôt vos trois +dames vous quitteront pour convoler à de justes +noces.</p> + +<p>—Oh! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne +seraient pas «justes» que, pourvu qu'elles me débarrassassent +de mes belles-mères, je m'en accommoderais +encore.</p> + +<p>M. Grandvivier, à coup sûr, poursuivait un but +secret, car il revint à ses moutons en disant:</p> + +<p>—D'abord et avant tout, je voudrais, à votre +place, avoir le coeur net au sujet du baron de Walhofer.</p> + +<p>—Pourquoi lui plutôt que les autres?</p> + +<p>—Vos dames se jalousent, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Si les autres en voyaient une se mordre le nez, +elles chercheraient aussitôt à se mordre le front.</p> + +<p>—Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage +de l'une, il y aura chez les autres une rage +envieuse du <i>conjungo</i> qui vous rendra vite votre liberté... +Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-là, +vous le connaissez au moins de nom... Tâchez, +pourtant, d'en savoir plus sur son compte; ce +qu'il est, d'où il vient, quelles sont ses ressources, +ses ambitions, ses projets, etc.</p> + +<p>—Dès demain, je me mettrai sur la piste. Aussitôt +le baron découvert, je ne quitterai plus ses talons.</p> + +<p>—Sans qu'il s'en aperçoive, bien entendu.</p> + +<p>—Oui, bien entendu! promit Camuflet tout palpitant +de l'espoir d'être bientôt délivré du trio qui +empoisonnait, tout à la fois, son existence par des +tracasseries et son appartement par la puanteur +d'une triple cuisine.</p> + +<p>—Vous connaissez trop bien l'intérêt que je vous +porte pour ignorer combien je serai heureux d'être +tenu au courant de vos découvertes, dit M. Grandvivier.</p> + +<p>—Demain même, si j'ai du neuf, j'arriverai ici, à +toutes jambes, pour vous le conter.</p> + +<p>—Demain, soit! accorda le juge, mais dans la +soirée, car mon après-midi sera prise par le Palais. +Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous présenter +dans la soirée, venez encore me demander à dîner.</p> + +<p>—Accepté! prononça sans barguiner Camuflet, +pris par son faible pour les bons morceaux.</p> + +<p>Une heure plus tard, quand le petit homme, tout +gonflé par une digestion laborieuse, quitta le juge, +ce dernier le suivit des yeux comme il traversait la +cour et murmura:</p> + +<p>—Mon espion sans le savoir.</p> + +<p>Cependant son convive s'éloignait en repassant +dans sa mémoire tous les incidents de sa soirée:</p> + +<p>—J'aurais pourtant juré que c'était bien le fumeur +à longues moustaches que le magistrat guettait d'un +si mauvais oeil quand je l'ai surpris à l'affût derrière +son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il de +façon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie +de faire des cachotteries?</p> + +<p>A cette pensée, il sourit au souvenir d'une remarque +qu'il avait faite.</p> + +<p>—En fait de manies, il en a contracté, depuis +peu, une assez cocasse. Il y a gros à parier qu'il ne +s'est pas aperçu qu'après le dessert il n'a cessé de +rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie +de pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le +piano? Alors ce serait pour s'assouplir les articulations.</p> + +<p>Après le départ de son convive, M. Grandvivier +était remonté à son cabinet de travail. Quelqu'un qui +l'eût surveillé du jardin l'aurait vu écrire ou compulser +des pièces judiciaires, car les rideaux de ses +fenêtres, qu'il avait oublié de tirer, permettaient, à +travers les vitres dégagées, d'apercevoir du dehors +tous ses faits et gestes, éclairé en plein qu'il était par +la lampe posée sur son bureau.</p> + +<p>Au coup de onze heures, qui sonnaient à une +église voisine, M. Grandvivier se leva, prit la lampe +et passa dans sa chambre voisine. Dans cette pièce, +les rideaux doublaient la vitre, mais à travers leur +mince tissu filtrait la lueur de la lampe.</p> + +<p>Pendant longtemps encore, cette lueur se montra. +M. Grandvivier lisait sans doute dans son lit en attendant +l'arrivée du sommeil.</p> + +<p>Tout à coup l'obscurité se fit à la fenêtre. Le magistrat +avait dû éteindre sa lampe en se sentant s'assoupir.</p> + +<p>Voilà tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du +dehors. Mais ce dont il ne pouvait se douter, c'était +que le magistrat n'était ni couché ni endormi.</p> + +<p>Aussitôt après avoir éteint sa lampe, il était venu +se poster derrière le rideau et, à travers les dessins +à jour de la guipure, il s'était mis, lui à présent +dans l'ombre, à surveiller le jardin éclairé par un +splendide clair de lune.</p> + +<p>Au fond apparaissait le mur de clôture, se détachant +en noir sur les façades des masures blanchies +par la lune.</p> + +<p>Après une longue attente, une tête apparut à la +crête de ce mur, puis un buste, enfin un homme +enjamba le chaperon et sauta dans le jardin.</p> + +<p>—Il a été pris à l'ancien signal de la fenêtre du +salon ouverte par Cydalise! ricana doucement le +juge de façon sinistre.</p> + +<p>A ce moment, l'inconnu longeait un massif de +lilas dans la direction de la maison. Il allait à petits +pas, évitant de faire craquer le sable de l'allée.</p> + +<p>—Si je le tuais d'un coup de fusil? se demanda +M. Grandvivier.</p> + +<p>Mais vivement:</p> + +<p>—Non, non, dit-il, l'autre m'échapperait peut-être... +il me faut frapper ensemble les deux misérables +qui, seuls au monde, connaissent le secret de +ma pauvre fille.</p> + +<p>Dans l'ombre, il montra le poing à l'homme disant +d'une voix étranglée par la colère:</p> + +<p>—A bientôt, bandit!</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase +Fraimoulu lui louer son appartement,—le +même jour où Fraimoulu, en quête d'une bonne +cuisinière, se présenta chez Camuflet qu'on lui avait +dit en posséder trois, visite dont profita le triple veuf +pour prendre la poudre d'escampette en faisant +passer Athanase pour un commissaire de police +venant l'arrêter comme complice dans l'affaire de +«la Femme sous le parquet»,—le même jour +encore où Fraimoulu, après avoir surpris le juge au +guet dans un fiacre, était venu dîner chez son ami +Ducanif, repas qu'il comptait partager avec l'épouse +et la fille du placeur et qui, à la place des deux +femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils +et du baron de Walhofer.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIII</h3> +<br> + + + + +<p>Le lendemain matin de la soirée passée chez son +ami Ducanif, le brave Athanase Fraimoulu se réveilla +de méchante humeur. Il avait vu s'en aller à veau-l'eau +ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif +qu'il avait si longtemps caressé au profit de son +neveu Gontran.</p> + +<p>Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il +s'adressait trop tard à lui, car il avait déjà disposé +de la main de sa fille, Fraimoulu n'aurait pas manqué +de se demander s'il était prudent de faire entrer son +neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient +d'un côté, pendant que, de l'autre, le père était +accaparé par un trio de coquins.</p> + +<p>Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa +mémoire ses observations de la veille.</p> + +<p>—Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est +entre les pattes de ce trio qui s'entend, comme larrons +en foire, pour le dépiauter. Les gredins sont +déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme +et de sa fille... La fortune de Ducanif va la danser!</p> + +<p>Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant +les détails, résumait la situation. Selon lui, la cuisinière +Héloïse et son amant, le docteur Cabillaud +fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord +à essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu +besoin de s'adjoindre un auxiliaire en appelant le +baron, soit que M. Walhofer fût venu de lui-même, +en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse +pâtée, et se fût imposé, le trio s'était complété. +Le bon accord régnerait-il toujours entre +eux?</p> + +<p>A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu +secouait la tête. Heu! heu! Walhofer lui avait semblé +être un mâtin qui, à l'heure du partage, montrerait +de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse. +Il serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel +rôle s'était-il donné dans la comédie, ce baron qui, +pour mieux surveiller le pigeon à plumer, était venu +se loger dans la maison de Ducanif!</p> + +<p>Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran +pour gendre à Ducanif, ce dernier n'avait-il pas +annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole ailleurs? +Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui +qui devait épouser la fille?</p> + +<p>Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en +devin, mais il pouvait prédire que mademoiselle +Ducanif n'aurait pas une existence de miel avec ce +baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, +bu sec et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente +de celui dans lequel il suspectait un aventurier, +Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus +mauvaise impression.</p> + +<p>Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait +pris résolument son parti de l'échec subi par son +projet de marier son neveu Gontran à mademoiselle +Ducanif.</p> + +<p>—Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres +filles à marier...</p> + +<p>Un souvenir lui donna sa fin de phrase:</p> + +<p>—... Quand ce ne serait que la fille de mon très +prochain locataire, M. Grandvivier. L'intention où il +est, a-t-il dit, de donner des bals et des dîners dans +son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle +Grandvivier, complètement guérie, va revenir +près de son père... Je n'ai pas compté avec le +magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait des +écus de ce côté-là.</p> + +<p>En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien +un magistrat, sur la décence et les moeurs, +devait chercher la petite bête, et il s'applaudit fort +d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence +moins irrégulière.</p> + +<p>Oui, mais ce dernier s'était-il résigné? Un doute +vint à l'esprit de Fraimoulu en se rappelant cette +exclamation de Ducanif, alors qu'il lui proposait +Gontran pour gendre: «Eh! mon cher, pouvais-je +supposer que ton neveu voulait de ma fille, lui qui +vit maritalement avec une maîtresse!...» Et comme +il avait répliqué en affirmant que cette liaison était +rompue, Ducanif avait ajouté: «Alors, pas depuis +longtemps, car il y a tout au plus deux heures que +j'ai rencontré Gontran avec sa particulière au bras... +Une personne très jolie et fort distinguée».</p> + +<p>Du moment que son neveu avait accepté les dix +mille francs qui devaient faciliter la rupture, Fraimoulu +était convaincu que Gontran avait obéi; mais +comme deux certitudes valent encore mieux qu'une +seule, l'oncle, dont la toilette était terminée, mit son +chapeau en se disant:</p> + +<p>—Je vais aller chez Gontran pour voir si la place +est nette.</p> + +<p>Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée +de meubles. C'était le déménagement de M. Picador, +ce locataire tant pressé de décamper qu'il avait +offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase +voulait lui résilier son bail; ce à quoi le propriétaire +avait consenti puisque, contraint par ordre +des médecins à modifier sa vie, il lui fallait un appartement +plus confortable que l'exigu local de célibataire, +ne mangeant jamais chez lui, qui lui avait +suffi jusqu'à ce jour.</p> + +<p>Cet appartement, situé au-dessous de celui que +M. Grandvivier avait loué la veille, était bien vaste +pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une fois +Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec +sa femme sous le toit de son oncle.</p> + +<p>A cette perspective qui promettait une existence +moins sombre au vieux diable se faisant ermite, +l'oncle secoua la tête en répétant son refrain:</p> + +<p>—Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il +ait quitté sa maîtresse.</p> + +<p>Il se mit donc en route pour aller au domicile de +son neveu, situé sur le boulevard Saint-Martin.</p> + +<p>Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après +tout, si son neveu et sa future femme ne voulaient +pas habiter avec lui, il égayerait son existence par +la société de quelques bons amis qu'il traiterait de +son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis +il lui fallait cette introuvable bonne cuisinière. Où +la dénicherait-il? La veille, il avait pensé à détourner +celle de son prochain, mais son envie était sinon +éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait +pas prendre une des trois cuisinières de M. Camuflet +qu'on lui avait dit en posséder trois. En plus +qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez +ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des +ragoûts infects qui l'auraient asphyxié, si Camuflet +n'avait pas ouvert la fenêtre.</p> + +<p>Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon +bleu de Ducanif. Mais à celle-là il croyait prudent +de renoncer. La gaillarde n'aurait pas lâché la proie +pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne +de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait +dans l'avenir de Ducanif une catastrophe où +seraient mêlés le baron de Walhofer et le médecin +Cabillaud fils.</p> + +<p>Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, +restait encore Clarisse et Cydalise.</p> + +<p>Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la +verrue? Il serait toujours temps de s'occuper de +celle-là quand il aurait échoué près de cette fameuse +Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait +tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence +qu'elle allait quitter son maître. Quand M. Grandvivier +serait venu habiter sa maison, Fraimoulu aurait +cette fille bien à portée pour l'attirer à son service. +Du moment que Cydalise ne voulait plus rester +chez le juge, il se dit que ce ne serait pas tâche +difficile que de s'attacher l'illustre cordon bleu.</p> + +<p>Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se +léchait d'avance les babines à la pensée des plats +succulents qui, dans l'avenir, se succéderaient sur +sa table.</p> + +<p>Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où +habitait Gontran Lambert, son neveu.</p> + +<p>Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les +cinq étages qui conduisaient au logement du jeune +homme. D'habitude, il donnait un coup de sonnette +brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les +dix dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu +s'était si bien cassé le nez devant la porte toujours +obstinément fermée, malgré ses coups de sonnette +réitérés, qu'il s'était dit:</p> + +<p>—Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas +quelque trou par lequel ils puissent apercevoir qui +sonne et, par cela, juger s'ils doivent ouvrir, c'est +qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.</p> + +<p>Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque +timide. Tout en souriant de sa ruse, il attendit en +tendant l'oreille.</p> + +<p>—On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement +un pas d'homme, car il est diantrement léger, pensa-t-il +en soufflant comme un phoque, car s'il avait +l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration +courte, qui s'était mal accordée des cinq +raides étages qu'il lui avait fallu grimper.</p> + +<p>Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre +un pas léger, soit que les rauques sifflements de sa +respiration eussent annoncé l'ennemi à la personne +qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.</p> + +<p>Après deux autres coups de sonnette, demeurés +inutiles, Fraimoulu se résigna au seul parti qu'il +avait à prendre, celui de descendre les cinq étages +si péniblement montés. Ah! dame! il n'était pas +précisément à la gaieté, ce pauvre Athanase, et il +n'eût pas fallu lui marcher fort sur le pied pour le +mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le +faisait poser!</p> + +<p>Quand il passa devant la loge, il crut indigne de +faire bavarder le concierge qui, du reste, l'ayant vu +déjà plus de vingt fois, le connaissait pour l'oncle +de son locataire.</p> + +<p>—Vous direz à mon neveu que je suis venu pour +le voir, se contenta-t-il de dire.</p> + +<p>Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa +montre, qui lui accusa neuf heures.</p> + +<p>—Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix +heures... il ne pourra donc pas me prétendre qu'il +était déjà parti à son bureau.</p> + +<p>Et, en forme de conclusion, il ajouta:</p> + +<p>—Le brigand n'a pas congédié sa princesse!... Ils +vont rire de moi en gobelotant avec les dix mille +francs que j'ai donnés comme un vrai serin.</p> + +<p>Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à +fond; il se rétracta aussitôt:</p> + +<p>—Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête +garçon qui m'eût renvoyé mon argent si sa résolution +eût été de ne pas rompre... Or, pas de restitution... +donc, rupture.</p> + +<p>A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait +avec le facteur sur le pas de la loge, s'écria en +l'apercevant:</p> + +<p>—Tenez! voilà justement monsieur!... il va vous +donner la signature que vous demandez.</p> + +<p>—Lettre recommandée! annonça le facteur à +Athanase en lui présentant son livret à signer.</p> + +<p>Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. +Elle contenait dix billets de mille francs et la carte +de Gontran avec ces mots écrits sous le nom:</p> + +<p>«Mon cher oncle,</p> + +<p>»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés +par vous, dans le restaurant où nous déjeunions +hier quand vous m'avez quitté si précipitamment +pour rejoindre mademoiselle Pistache.»</p> + +<p>A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase +fut pris d'un accès de colère qu'il exhala en ces +mots:</p> + +<p>—Mon satané polisson a gardé sa poupée!... J'irai, +moi, la faire décamper!!!</p> + +<p>Pour un rien, il y serait même allé tout de suite: +mais il réfléchit que c'était avoir une prétention niaise +que de vouloir surprendre un ennemi sur ses gardes. +Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner +sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir +quelqu'un d'un endroit, il faut soi-même se +trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait pas regarder +son expédition de la matinée comme une entrée +dans la place. Il était donc à présumer qu'il en serait +de même à tout nouvel assaut.</p> + +<p>Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois +qu'ils veulent n'importe quoi, le veulent bien et que +les obstacles à vaincre rendent ingénieux. Son ardent +désir de se trouver en face de la femme qu'il se +promettait d'expulser lui souffla une ruse de guerre.</p> + +<p>—Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai +la première fois en me présentant par l'escalier +de service! se promit-il.</p> + +<p>Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait +été lui chercher dans un restaurant voisin.</p> + +<p>C'était d'autant plus exécrable que le portier, en +passant devant la loge, avait emprunté la sauce de +chaque mets pour se corser un certain ragoût de +veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, +il se promettait une fête.</p> + +<p>Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter +plus vive son ambition de posséder un cordon +bleu.</p> + +<p>—Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant +pas de la facilité qu'il trouverait à s'attacher cette +fille, qui voulait quitter son maître actuel.</p> + +<p>Le portier lui apporta son café.</p> + +<p>—Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas +aussi des douceurs? s'était dit ce fonctionnaire en +passant encore devant sa loge. Il s'était donc mis de +côté une demi-tasse à déguster à la suite de son ragoût +«corsé», puis, après avoir comblé le vide dans +la cafetière du propriétaire par une addition d'eau +chaude qu'il avait sur le feu pour sa barbe, il avait +monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu +en annonçant:</p> + +<p>—Il y a en bas un monsieur qui demande à vous +parler. Dois-je le faire monter?</p> + +<p>Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à +Fraimoulu assez de patience pour écouter le premier +venu.</p> + +<p>—Un importun, sans doute? dit-il au portier pour +qu'il complétât ses renseignements sur celui qui demandait +audience.</p> + +<p>—C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à +visiter l'appartement qu'a loué hier M. Grandvivier, +afin, a-t-il dit, de se rendre compte de petits travaux +à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. +Après cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.</p> + +<p>—C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les +cloisons, se dit le propriétaire en pensant au petit +homme qui, la veille, quand il lui avait rendu visite, +l'avait transformé en commissaire de police afin de +pouvoir échapper à ses belles-mères.</p> + +<p>Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu, +n'eut pas besoin de redescendre, car celui +qu'il annonçait était monté sur ses talons et, tout +aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une +voix gaie qui demandait:</p> + +<p>—Comment se porte mon libérateur? Hein! je ne +suis pas long à rendre les visites qu'on m'a faites?</p> + +<p>C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la +main à Athanase.</p> + +<p>En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, +le propriétaire eut un mouvement de surprise.</p> + +<p>—Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arrivé? Avez-vous +eu une explication un peu vive avec vos belles-mères?</p> + +<p>—Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous +dites cela à cause de mon oeil? Ça se voit, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—C'est un superbe pochon.</p> + +<p>En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré +d'un large cercle du plus beau noir qui, s'il provenait +d'un coup de poing, attestait chez celui qui +l'avait octroyé un biceps de première force.</p> + +<p>—Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas +à mes dames que je dois ce pochon. Je l'ai attrapé +dans une attaque nocturne.</p> + +<p>—Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda +Fraimoulu qui venait de remarquer sur le visage de +son visiteur un air de contentement qui faisait +même rayonner son pochon.</p> + +<p>—Ah! c'est que je vais vous dire... commença +Camuflet.</p> + +<p>Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction +d'un homme qui sent sa poitrine soulagée du poids +de tout un monde, il s'écria:</p> + +<p>—Je vais être délivré de mes belles-mères!!</p> + +<p>—Par la police?</p> + +<p>—Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le +mariage!</p> + +<p>—Ah! vous allez encore vous marier? demanda +Fraimoulu au hasard.</p> + +<p>—Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mères +qui vont se marier.</p> + +<p>—A leur âge!</p> + +<p>Camuflet éclata de rire.</p> + +<p>—Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis +écrié quand M. Grandvivier a fait luire à mes yeux +cet espoir de délivrance. Je ne voulais pas y croire; +cela me paraissait n'être qu'un conte de fées... car, +du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de +mes trois vieilles folles avait son amoureux!</p> + +<p>Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet +ajouta:</p> + +<p>—Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun +des soupirants de mes belles-mères... D'un seul coup +de filet, j'ai amené cette correspondance.</p> + +<p>Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua +avec une feinte gravité:</p> + +<p>—Je dois rendre cette justice à mes belles-mères +que, chez elles, si le coeur a parlé, ce n'est pas pour +les millions des paladins qui les courtisent... Ecoutez +plutôt...</p> + +<p>Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa +poche; il en ouvrit une en poursuivant:</p> + +<p>—Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon +numéro 1... Elle est d'un laconisme éloquent.</p> + +<p>Et Camuflet lut:</p> + +<p>«<i>Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te +l'ai dit déjà une fois; je te le répète... Aboule vite, +ou sinon gare à la danse... Signé:</i> <span class="sc">Ton Antoine</span>.»</p> + +<p>—Vous aviez raison. Ce paladin-là ne me semble +pas, comme vous l'avanciez, posséder des millions, +avança Fraimoulu après cette lecture.</p> + +<p>—Et il en est de même pour le galant chevalier de +madame Giraudon, mon numéro 2. Écoutez ce billet +d'amour, dit Camuflet.</p> + +<p>Il avait déplié la deuxième lettre et se mit à lire:</p> + +<p>«<i>Eh! la mère, est-ce qu'on oublie son Boniface +dont la bourse est à sec, oh! mais à sec, que ça en +fait pitié à tous les camarades! Tâche donc d'expédier +au plus vite des monacos à ton chéri.</i>»</p> + +<p>—Mazette! fit Fraimoulu, en voici encore un qui +ne nage pas dans l'or!</p> + +<p>—Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard +des Palombes dont je vais vous lire l'épître, répliqua +Camuflet qui ouvrit la troisième lettre:</p> + +<p>«<i>Il me faut deux billets de mille francs ou je +sombre au port. Prouve-moi ainsi cette affection +sans bornes que tu prétends toujours éprouver pour +moi...</i>»</p> + +<p>Comme Camuflet s'était arrêté, Fraimoulu demanda:</p> + +<p>—C'est tout?</p> + +<p>—Non, cela se termine par une phrase assez énigmatique, +répondit Camuflet qui se remit à lire:</p> + +<p>«<i>J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De +l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons +à fricoter.</i>»</p> + +<p>Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu.</p> + +<p>—Comprenez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non, fit Athanase.</p> + +<p>Mais, la curiosité l'excitant:</p> + +<p>—Comment avez-vous pu vous procurer ces trois +lettres étranges? reprit-il.</p> + +<p>Camuflet se redressa tout fiérot et avec un sourire +malin:</p> + +<p>—En pratiquant un précepte bien connu.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—<i>Diviser pour régner</i>.</p> + +<p>Camuflet disait la vérité. Mais, pour connaître l'exploit +qui l'avait rendu maître de ces lettres et la circonstance +qui lui avait valu ce superbe coup de +poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures +en arrière.</p> + +<p>L'avant-veille, quand il avait quitté M. Grandvivier, +après que celui-ci lui eut fait entrevoir la possibilité +d'être délivré de son esclavage en mariant +ses trois belles-mères, il était parti en se promettant +d'arriver à découvrir, en chair et en os, ce baron de +Walhofer qu'il ne connaissait encore que par le nom +de la carte trouvée dans la poche du tablier de haute +dame Buffard des Palombes.</p> + +<p>—Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge +est bon. Le tout est de donner le branle. Or, en favorisant +l'union de l'illustre dame avec le baron, je +verrai mes numéros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge, +courir au conjungo.</p> + +<p>Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, +qui l'attendait encore à dîner, pour lui donner +des nouvelles du baron. A l'heure dite, il reparut, +mais avec la mine du renard qui a manqué sa +poule.</p> + +<p>—Rien de neuf sur le Walhofer, annonça-t-il, +pendant que mes mégères étaient allées aux provisions,—car +chacune fait son marché séparément, +tant elle aurait peur de manger quelque chose +acheté par l'autre,—j'ai fureté dans tous les coins, +et meubles de la chambre de madame des Palombes +avec l'espoir de dénicher un portrait, une lettre, ou +l'indice quelconque de la voie à suivre... Rien! rien!</p> + +<p>Puis en riant:</p> + +<p>—Si mauvais résultat que j'aie à vous annoncer, +j'ai encore failli ne pas pouvoir venir vous en faire +part. Mes trois gaillardes, qui sont à court d'argent, +faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empêcher +de m'évader avant d'avoir regarni leurs +porte-monnaie, que je n'aurais pu m'enfuir s'il ne +s'était présenté un M. Fraimoulu se disant propriétaire +d'une maison où, paraît-il, vous avez loué, +ce matin, un appartement.</p> + +<p>—C'est vrai. J'ai terminé avec M. Fraimoulu, après +qu'il a été convenu de certains travaux à exécuter, +pour lesquels je vous ai désigné au propriétaire.</p> + +<p>—C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite +avait pour but de s'entendre avec moi sur la +prompte exécution de ces travaux qu'il s'imaginait +être fort pressés. A quoi j'ai répondu qu'il faisait erreur, +car votre intention était de n'emménager +qu'après que vous seriez parfaitement libre de l'instruction +de l'affaire la Godaille... ce qui demanderait +peut-être un mois.</p> + +<p>—Sur ce point, vous vous êtes trompé, mon cher +Camuflet.</p> + +<p>—C'est pourtant vous-même qui m'avez annoncé +ce délai.</p> + +<p>—Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits +se sont présentés à moi, qui feront probablement +que cette instruction, qui s'annonçait devoir être si +longue, se terminera par une ordonnance de non lieu.</p> + +<p>—Alors l'assassin de mon associé Bazart serait +donc autre que son neveu le saltimbanque?</p> + +<p>—Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il +n'y a pas d'assassinat. J'ai acquis la conviction que +je me trouvais devant un suicide... Dans deux ou +trois jours, je l'espère, la Godaille sera remis en liberté.</p> + +<p>—Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart +trouvé sous un plancher?</p> + +<p>—Tout certifie que c'est Bazart lui-même qui a +vengé son honneur de mari outragé.</p> + +<p>—Diable! il n'y allait pas de main morte à se débarrasser +de ceux qui le gênaient!!! S'il avait eu +trois belles-mères, lui! Voyez-vous ça d'ici?</p> + +<p>Cette réflexion de Camuflet l'ayant ramené à ses +moutons, il fit au juge le récit de sa ruse, pour +prendre sa volée, d'avoir travesti Fraimoulu en +commissaire de police venant l'arrêter comme complice +de l'assassinat de la femme Bazart.</p> + +<p>Ensuite, revenant à la question présente:</p> + +<p>—Avec tout ça, continua-t-il, je ne vois pas trop +comment j'arriverai à découvrir le baron de Walhofer, +ce vieux soupirant de mon numéro trois.</p> + +<p>L'intérêt mystérieux qu'avait M. Grandvivier à +faire de Camuflet, à l'insu de ce dernier, un espion +qu'il mettrait aux trousses du baron, lui fit jouer la +comédie; il parut réfléchir, puis, en secouant la +tête:</p> + +<p>—Peut-être vous y prenez-vous mal, mon cher +ami, dit-il. A votre place, je chercherais à apprendre +la vérité par les deux autres belles-mères. Dans la +vie commune que mènent ces dames, elles ne sont +pas sans avoir surpris leurs secrets mutuels.</p> + +<p>—Possible! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de +m'en dire un mot, jamais!... Sans qu'elles soient +convenues de rien, il y a entre elles, sur ce point, +une alliance complète.</p> + +<p>—Heu! heu! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, +il n'est si ferme alliance qu'on ne puisse rompre +quand on sait mettre en pratique certain précepte.</p> + +<p>—Quel précepte!</p> + +<p>—Diviser pour régner.</p> + +<p>—Non, non, mes gaillardes s'entendent trop +bien, je le répète, sur cet unique point: me fourrer +dedans! dit Camuflet convaincu.</p> + +<p>—Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat +qui, en voyant le veuf le regarder sans +comprendre, s'empressa d'ajouter: Souvent une +alliance n'est pas toujours seulement défensive. +Quelquefois elle est neutre. C'est-à-dire qu'à côté de +ceux qui se sont engagés à se défendre mutuellement, +il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste à regarder +faire, sans prendre parti pour personne... +Cherchez parmi ceux-là.</p> + +<p>Camuflet devint rêveur.</p> + +<p>Soudain il tressaillit en s'écriant:</p> + +<p>—Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en +savoir long sur le trio.</p> + +<p>—La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la +bouche que pour vous berner au profit de l'ennemi... +Non pas que je condamne votre idée d'employer +cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la +mettez mal en pratique; il faut agir, mais sans que +vous paraissiez en scène.</p> + +<p>—Alors, comment...?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit: diviser pour régner.</p> + +<p>—C'est-à-dire les mettre à couteaux tirés, sans paraître +y être pour rien.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>A la fin de la soirée, le magistrat dit à Camuflet +sur le point de partir:</p> + +<p>—Vous savez du reste combien je m'intéresse à +vous. N'oubliez pas de me tenir au courant de vos +découvertes. Je n'ai pas besoin de vous recommander +le secret sur les quelques conseils que je vous +ai donnés.</p> + +<p>—On m'arracherait plutôt le nez que de m'en +tirer les vers, répondit naïvement le veuf.</p> + +<p>Il s'en allait lentement, l'esprit à la recherche d'un +moyen d'utiliser sa portière, quand, à cinquante +mètres de la demeure du magistrat, un homme +sortit d'une rue latérale et se mit à suivre la rue de +Turenne, dans la même direction que Camuflet qui +le précédait.</p> + +<p>Cet homme était coiffé d'une casquette et vêtu +d'une blouse; il marchait en fumant sa pipe.</p> + +<p>Au moment où il avait débouché de la rue latérale, +le bec de gaz, placé à l'angle, l'avait si bien éclairé +que Camuflet avait pu voir son visage.</p> + +<p>—Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garçon +que M. Grandvivier, hier, à travers son rideau, regardait +de façon si féroce alors qu'il fumait à la fenêtre +de son taudis ayant vue sur le jardin... et que +le juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu.</p> + +<p>Et, sans penser à mal, puisque c'était sa route à +suivre, Camuflet continua sa marche derrière le fumeur.</p> + +<p>Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En +conséquence, il fut bientôt absorbé par le problème +que M. Grandvivier lui avait donné à résoudre: savoir: +<i>diviser pour régner</i>, en faisant, avec adresse, +et sans paraître y avoir poussé en rien, sortir la +concierge de son alliance avec les belles-mères.</p> + +<p>—Le juge a raison, pensait-il; si mes trois numéros, +d'une manière quelconque, font leurs frasques, +elles doivent, à coup sûr, être protégées par le +silence de mes concierges... de la portière surtout, +une maîtresse curieuse qui sait bien vite votre +compte de puces.</p> + +<p>Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement +à dix mètres derrière l'homme à la pipe et +aux longues moustaches blondes qu'il avait fini par +oublier complètement.</p> + +<p>Il n'était pas loin de minuit. A cette heure, où, +dans certains quartiers de Paris, le mouvement et la +vie veillent encore, la solitude était profonde dans la +rue de Turenne.</p> + +<p>Le fumeur, dont la pensée n'était pas, comme +celle du triple veuf, travaillée par la solution d'un +problème, ne tarda donc pas à entendre le pas qui +résonnait derrière lui. Tout en continuant sa +marche, il tourna la tête pour voir qui lui arrivait +sur les talons. Si l'obscurité de la rue et la distance +lui défendaient de voir les traits de son suiveur, elles +lui permettaient de constater sa petite taille et de se +rassurer contre le danger d'une attaque nocturne.</p> + +<p>A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait +le conduire sur le boulevard. C'était aussi le +chemin de Camuflet qui, pareillement, doubla l'angle +et, comme celui qu'il précédait, tourna à gauche, en +arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, après ce +crochet, avoir laissé son suiveur continuer sa route +en droite ligne, l'autre n'ayant pas conscience qu'il +eût emboîté le pas à celui qu'il avait oublié, ils remontèrent +le même trottoir.</p> + +<p>Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur, à court +de provision pour sa pipe, fit un quart de conversion +pour entrer dans un bureau de tabac et comme, au +lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches +au préalable, soit pour en tirer sa blague, soit pour +vérifier s'il était en fonds, Camuflet, marchant toujours, +franchit la distance et lui passa devant le nez, +prenant ainsi de l'avance.</p> + +<p>A ce passage de Camuflet dans la traînée de lumière +produite par le bureau de tabac encore pleinement +éclairé, le fumeur vit le triple veuf, pas assez +tôt pourtant, car celui-ci l'avait déjà assez dépassé +pour qu'il n'eût pu voir ses traits, mais suffisamment +pour reconnaître à sa petite taille celui qu'il ne +voyait plus que de dos.</p> + +<p>—L'avorton de tout à l'heure, se dit-il, mais sans +y attacher la moindre importance.</p> + +<p>Après une courte station dans le bureau de tabac, +le jeune homme aux longues moustaches reprit sa +route, tout occupé de tirer sur sa pipe dont, au bureau, +il avait imparfaitement allumé la nouvelle +charge.</p> + +<p>Cent mètres plus loin, la pipe était éteinte. +L'homme tira de sa poche une boîte d'allumettes. +Comme le vent assez vif, qui lui soufflait dans la +figure, menaçait d'éteindre son allumette, il se retourna +pour donner à la flamme l'abri de son individu, +ce qui le mit en face de l'espace qu'il venait de +parcourir.</p> + +<p>—Oh! oh! fit-il subitement d'un ton composé de +méfiance et de surprise, est-ce que ce moucheron-là +me filerait, par hasard?</p> + +<p>Dame! il y avait motif à surprise. Le petit homme +qui, après l'avoir dépassé devant le bureau de tabac, +aurait dû, maintenant, être bien avant, se retrouvait +encore derrière lui, à une trentaine de mètres, d'autant +plus visible qu'à cette heure avancée les passants +n'étaient plus assez nombreux sur le trottoir +pour masquer la vue de sa petite taille.</p> + +<p>En ce bas monde, où il n'est pas de miracle, le fait +était des plus simples à expliquer. Pendant que le +fumeur était dans le bureau de tabac, Camuflet, au +lieu de gagner du terrain, avait fait une pause devant +la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure +à l'oeil-de-boeuf placé au-dessus du comptoir, et +comme sa montre était arrêtée, il l'avait remontée et +mise à l'heure. C'était alors que le jeune homme, +à sa sortie du bureau de tabac, avait à son tour +dépassé le petit homme sans le remarquer, occupé +qu'il était à tirer sa pipe dont le tabac humide se refusait +à la combustion.</p> + +<p>Étant expliqué ce qui avait causé la surprise du +fumeur, il resterait encore à chercher ce qui avait +éveillé sa méfiance. Il est à croire qu'il faisait partie +de ceux que leur conscience tient toujours sur le +qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant +morveux, sont sans cesse prêts à se moucher. Bref, +il devait être en situation de craindre d'être épié, car +il gronda encore:</p> + +<p>—Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me +voyant arrêté, il ne continue pas sa marche.</p> + +<p>En effet, le veuf était resté sur place, mais non +pour la cause que lui prêtait le fumeur aux longues +moustaches blondes. S'il n'avançait plus, c'est qu'il +venait d'être immobilisé par la joie d'avoir soudainement +trouvé le moyen de mettre ses belles-mères en +hostilité avec sa portière.</p> + +<p>—Oui, oui, se répétait-il, de cette façon, je les +amènerai tout gentiment à se manger le nez... et la +portière, en leur tournant casaque, viendra me crier +gare!...</p> + +<p>Cependant le fumeur s'était remis en marche, mais +en doublant le pas. A ce train-là, si tout à l'heure il +retrouvait encore le particulier sur ses talons, c'est +que, bien décidément, il le filait.</p> + +<p>—Alors, tant pis pour toi, mon joli coco! se disait-il +avec un vilain rire.</p> + +<p>Après dix minutes d'un petit pas de course, il se +retourna encore. Toujours à même distance et courant +aussi, il aperçut Camuflet. Pouvait-il se douter +que, si le petit homme accélérait ainsi sa marche, +c'était que, maintenant qu'il tenait son idée, il lui +tardait d'être rentré au logis pour bien étudier son +projet.</p> + +<p>Les circonstances transformant donc Camuflet en +espion, le fumeur serra les poings et murmura entre +ses dents:</p> + +<p>—Si je te trouve encore sur mon dos au premier +tournant, ton affaire est bonne!</p> + +<p>Et bientôt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le +boulevard.</p> + +<p>—Allons! c'est bien à moi qu'il en veut, se dit-il, +quand, au même tournant, il vit apparaître Camuflet +dont c'était le chemin pour gagner, par la place Louvois, +la rue Méhul qu'il habitait.</p> + +<p>Le jeune homme tenta encore une épreuve. Il entra +dans la sombre rue Delayrac, déserte à cette heure +avancée, car il était passé minuit. Une minute après, +le triple veuf arrivait dans la rue.</p> + +<p>Et, sans prêter la moindre attention à celui qui le précédait, +absorbé, qu'il était dans ses combinaisons +machiavéliques contre ses belles-mères, il s'avançait +dans l'obscurité en se disant:</p> + +<p>—Oui, excellente idée qui me permettra de <i>diviser +pour régn</i>...</p> + +<p>Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut +empêché par un terrible coup de poing qui venait de +lui être asséné par un homme, bondissant de l'encoignure +sombre d'une porte. L'attaque avait été si +soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre +Camuflet n'eut pas le temps de voir son agresseur. +Sous la force du coup, il s'affaissa sur le trottoir où +il s'évanouit.</p> + +<p>Après son ennemi terrassé, le jeune homme n'avait +pas l'intention de s'en tenir là, car, se penchant +sur le corps, il avançait déjà ses deux mains qui allaient +serrer le cou de sa victime quand, tout à coup, +il se releva en murmurant avec surprise:</p> + +<p>—Eh! mais, c'est le <i>pante</i> aux écus!!! J'allais +faire de la belle besogne, moi!... J'ai failli crever la +caisse de la vieille.</p> + +<p>Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les détours +des rues voisines en se disant:</p> + +<p>—Après tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est +pas la mort d'un homme. Si je n'en avais jamais accommodé +que comme cela, j'en connais qui mangeraient +encore de la soupe.</p> + +<p>Ensuite, en souriant:</p> + +<p>—Je ne m'étonne plus, à présent, s'il suivait le +même chemin que moi... Nous allions au même endroit.</p> + +<p>Cependant Camuflet avait repris connaissance et +s'était relevé. Tout trébuchant et la main sur son oeil +endolori, il regagnait son domicile en se demandant:</p> + +<p>—A qui dois-je ce coup de poing-là? On m'a laissé +ma montre et mon porte-monnaie; donc c'est une +vengeance qui a dû se tromper d'individu.</p> + +<p>Le brave garçon pouvait-il, en bonne conscience, +accuser de l'aventure le jeune homme moustachu +auquel il ne pensait plus depuis la rue de Turenne?</p> + +<p>Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette +de sa porte cochère, que ce même jeune homme, de +l'autre côté de la rue, caché dans l'ombre, guettait +sa rentrée en se disant:</p> + +<p>—Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir!... +Pourvu qu'à rentrer si tard il n'empêche pas la vieille +de venir.</p> + +<p>De quelle vieille parlait-il? Elles étaient trois +vieilles chez le veuf.</p> + +<p>La portière avait guetté le retour de Camuflet pour +lui faire algarade au passage devant la loge. Elle lui +mit son bougeoir sous le nez, ce qui lui permit de +voir en quel piteux état son locataire avait un oeil, et +elle grogna hargneusement:</p> + +<p>—Il y a des gens qui se soucient peu de faire +mourir le pauvre monde par la privation de sommeil. +Au lieu d'aller faire le coup de poing dans les brasseries, +ils devraient penser aux infortunés qui +veillent à les attendre.</p> + +<p>—Toi, ma sorcière, demain tu me feras la risette! +pensa le retardaire qui fila sans répondre.</p> + +<p>Au moment où Camuflet, étendu dans son lit, +souffla sa bougie pour s'endormir, un long coup de +sifflet retentit dans la rue, au pied de la maison.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIV</h3> +<br> + + + + +<p>Elles s'exécraient du plus fin fond de leur coeur, +les trois belles-mères de Camuflet. Celle qui serait +tombée à l'eau n'aurait pu compter, pour ne pas se +noyer, sur un fétu de paille que lui aurait lancé une +des deux autres. Des chiens de faïence se seraient, à +coup sûr, réconciliés avant que, dans le trio, se fût +produite une marque de conciliation.</p> + +<p>Ce qui a été dit sur la cuisine séparée que chacune +se faisait, tant leur haine était doublée de méfiance, +se reproduisait dans les autres détails. Vous n'auriez +pas même obtenu que celle-ci se lavât les mains dans +l'eau qu'auraient montée ses rivales.</p> + +<p>C'était, à ce sujet, la première occupation à laquelle +se livraient le matin ces bonnes dames. Chacune +descendait remplir à la pompe de la cour le +seau d'eau nécessaire aux usages de la journée. A +prix d'or, vous n'eussiez pas obtenu que ces seaux +fussent déversés dans une fontaine commune.</p> + +<p>Et il en était ainsi pour tout.</p> + +<p>Après la provision d'eau montée, chacune partait +aux vivres qu'elle comptait fricoter séparément pour +ses repas de la journée. C'était, pour leur gendre, le +plus doux moment de la journée, car ces dames, potinières +au premier chef, jacassaient chez les fournisseurs +pendant deux bonnes heures, durant +lesquelles Camuflet savourait le charme d'un calme +profond.</p> + +<p>Quand, le lendemain de son pochon reçu, le petit +homme s'éveilla, son premier souci fut de tendre +l'oreille. A la complète tranquillité de l'appartement, +il sut à quel point du programme quotidien en +étaient ses belles-mères.</p> + +<p>—Elles ont déjà monté leurs seaux d'eau et, à +cette heure, elles jouent de la langue chez les marchands +du quartier... Alerte! c'est le vrai moment +pour moi! se dit-il, après s'être habillé en un clin +d'oeil.</p> + +<p>Il se rendit chez chacune de ses belles-mères et, +trois fois, il sortit sur le carré avec un seau plein, +puis, trois fois aussi, il rentra avec un seau vide qu'il +alla soigneusement reporter à sa place habituelle.</p> + +<p>Cela fait, il attendit.</p> + +<p>Un quart d'heure après, un violent coup de sonnette +se fit entendre à la porte de l'appartement. Un +éléphant en fureur aurait sonné moins fort.</p> + +<p>Camuflet alla ouvrir.</p> + +<p>Il fut presque renversé par la portière, qui se précipita +comme une trombe dans l'appartement. Ses +yeux, qui lançaient des flammes, lui sortaient de la +tête, une terrible colère lui contractait le visage, et, +ce fut d'une voix rauque, car la rage l'étranglait, +qu'elle put à grand'peine demander:</p> + +<p>—Où sont-elles?</p> + +<p>—Elles... qui? fit Camuflet, d'un ton des plus innocents.</p> + +<p>—Vos saligaudes de belles-mères!...</p> + +<p>Le mot était roide. Camuflet aurait protesté si la +portière lui en eût laissé le temps, mais cette dernière +reprit avec une furie croissante:</p> + +<p>—Est-ce qu'elles se figurent, quand le propriétaire +vient de me laver la tête de si rude façon, et par leur +faute, que cela va se passer ainsi!</p> + +<p>Et, avec un redoublement d'exaspération:</p> + +<p>—Ah! çà, toutes les trois, elles étaient donc, ce +matin, ivres à ne pouvoir se tenir sur leurs jambes?</p> + +<p>Camuflet se redressa digne et sévère.</p> + +<p>—Madame Crotin, dit-il, apprenez que mes belles-mères +n'ont pas les habitudes d'ivrognerie que vous +leur prêtez.</p> + +<p>Cette réponse fit repartir de plus belle la concierge +qui s'écria:</p> + +<p>—Alors, si elles étaient de sang-froid, elles l'ont +donc fait exprès pour me faire perdre ma place?... +Ah! les misérables! elles me le paieront!!!</p> + +<p>On aurait donné le bon Dieu sans confession à Camuflet +tant il y avait en lui de bonhomie quand il +demanda:</p> + +<p>—Mais enfin, madame Crotin, que vous ont-elles +donc fait?</p> + +<p>—Ce qu'elles m'ont fait? répéta la portière en +grinçant des dents.</p> + +<p>Alors, en tournant sur ses talons:</p> + +<p>—Venez le voir! dit-elle.</p> + +<p>Camuflet suivit la concierge qui marchait vers le +carré en répétant: «venez le voir! venez le voir!»</p> + +<p>Quand ils eurent atteint le palier, la portière, +avec un geste tragique, montra la descente de l'escalier +en prononçant ce seul mot:</p> + +<p>—Regardez!</p> + +<p>Mais mot et geste suffisaient pour faire comprendre +d'avance combien les coupables auraient à +défendre énergiquement leurs chignons et leurs +yeux contre les griffes de la portière en proie à une +de ces rages bleues qui font mordre du fer.</p> + +<p>En effet, pour une portière «ayant le respect», +comme on dit, de son escalier, il y avait de quoi se +fâcher tout rouge.</p> + +<p>Depuis le carré de Camuflet jusqu'à la loge du +concierge, c'est-à-dire sur une descente de trois +étages, l'escalier s'était transformé en une cascade. +Chaque marche s'égouttait sur la suivante avec un +petit bruit charmant. On se serait cru en Suisse +quand sautille, le long du rocher, l'eau produite +par la fonte des glaciers.</p> + +<p>—Ah! vous allez laver votre escalier à grande +eau, chère madame Crotin? demanda Camuflet avec +une ingénuité qui semblait croire que le déluge provenait +du fait de la concierge.</p> + +<p>—Puisque je vous dis que ce sont vos saligaudes +de belles-mères qui m'ont joué ce mauvais tour! +hurla la Crotin.</p> + +<p>—Croyez-vous? croyez-vous? répéta Camuflet +avec doute. Ces dames sont incapables d'une telle +légèreté; je les connais...</p> + +<p>Il fut interrompu par le rire gouailleur de la portière +qui haussa brusquement les épaules et articula +sous le nez du veuf:</p> + +<p>—Ah! ouiche! que vous les connaissez!... +Comme moi je connais le Congo!</p> + +<p>Et comme elle tenait à son épithète, elle répéta:</p> + +<p>—Trois vraies saligaudes qui me le paieront, je +ne vous dis que ça, mon bonhomme.</p> + +<p>Camuflet avait intérêt à ne pas laisser se refroidir, +chez la Crotin, la colère qui pouvait la rendre bavarde. +Il remua la tête en répliquant:</p> + +<p>—Vous devez accuser à tort.</p> + +<p>La bile se remua immédiatement chez le cerbère +femelle qui glapit:</p> + +<p>—De quoi! J'accuse à tort!... Est-ce qu'elles auront +le toupet de nier!... Mais regardez donc vous-même... +Est-ce que les traces d'eau ne vont pas se +perdre sous la porte de votre cuisine? C'est parti de +là!... Et pas une goutte d'eau à l'étage supérieur... +Vous avez beau être aveugle sur bien des choses, ça +doit pourtant vous crever les yeux.</p> + +<p>On juge avec quelle joie secrète le triple veuf avait +entendu le «Vous avez beau être aveugle sur bien +des choses.» C'était l'écluse des révélations qui commençait +à s'ouvrir. Il appuya donc sur la chanterelle +en disant d'un ton convaincu:</p> + +<p>—Oui, vous accusez à tort. Mes belles-mères sont +des personnes d'âge... par conséquent posées, sérieuses...</p> + +<p>Un nouveau «Ah! ouiche!» des plus railleurs, +lancé par la rageuse Crotin, coupa la phrase de Camuflet +qui, sans paraître avoir entendu, poursuivit:</p> + +<p>—... Qui ne peuvent vous avoir fait une pareille +farce.</p> + +<p>—Avec ça qu'elles en sont à compter leurs farces, +les mâtines! insinua la portière irritée par la contradiction.</p> + +<p>Mais, décidé à faire le sourd, le petit homme continua +en appuyant sur les mots:</p> + +<p>—Car c'est une farce... Il ne s'agit pas d'un seau +renversé par accident... Non, il y a là, répandu sur +vos marches, le contenu d'au moins dix seaux, peut-être +quinze, méchamment versés à la file... Oui, +l'intention de vous créer un ennui est patente, avérée... +Mais, je vous le répète, de cette stupide plaisanterie, +j'affirme que mesdames mes belles-mères +sont parfaitement incapables.</p> + +<p>—Elles sont capables de tout! articula la concierge +d'un ton sec qui accusait la plus profonde +conviction.</p> + +<p>De ce qui précède, Camuflet avait tiré la leçon +que son trio n'était pas irréprochable, mais rien de +précis ne lui avait été révélé. La Crotin devait avoir +dans son sac des secrets qu'il fallait en faire sortir +avant que sa fureur fût apaisée.</p> + +<p>—Ceci est une vengeance, reprit-il. Cherchons +ensemble de qui elle peut venir.</p> + +<p>Et en s'appuyant une main sur le coeur:</p> + +<p>—Je puis vous jurer, en commençant par moi, +que jamais une pensée de vengeance, contre vous +n'a battu sous mon sein gauche.</p> + +<p>—Oh! vous, fit franchement le concierge, vous +êtes un serin, un vrai serin, mais pas une méchante +bête pour deux sous!</p> + +<p>Avant que le veuf pût remercier la Crotin de la +bonne opinion qu'elle avait de lui, cette dernière +serra les poings et grinça entre ses dents:</p> + +<p>—Mais elles, les gourgandines?</p> + +<p>—Qui appelez-vous gourgandines? demanda innocemment +Camuflet.</p> + +<p>—Parbleu, vos trois créatures!</p> + +<p>—Oh! oh! fit le veuf d'un ton doucement grondeur, +pouvez-vous, maman Crotin, parler ainsi de +trois personnes respectables?</p> + +<p>—Vous êtes, dans le quartier, le seul de votre +avis! gouailla la Pipelet, dont la furie, devenue +froide tournait à l'ironie.</p> + +<p>—... de personnes que leur âge met à l'abri du +plus petit soupçon, insista Camuflet.</p> + +<p>—Flûte! flûte! flûte pour vos femmes d'âge! débita +la concierge. De la meilleure de vos fines commères, +je ne donnerais pas un os de côtelette.</p> + +<p>Il était patent pour le gendre que la Crotin avait +ses trois belles-mères en piètre estime; mais sur +quels faits appuyait-elle cette opinion défavorable? +Dans l'espoir de lui tirer les vers du nez, il reprit +donc:</p> + +<p>—En admettant que l'infamie d'avoir inondé +vos escaliers soit le résultat d'une vengeance, mes +belles-mères ne peuvent avoir aucun motif de se +venger de vous.</p> + +<p>—Qui sait? lâcha la Crotin.</p> + +<p>Après une petite pause, elle ajouta:</p> + +<p>—Quand ce ne serait qu'à cause de la nuit dernière.</p> + +<p>Camuflet ne commit pas la faute de demander une +explication. La soupape aux révélations venait de se +soulever. Il s'agissait de la laisser s'ouvrir d'elle-même +béante, il donna de l'éperon en poursuivant:</p> + +<p>—Non, il ne me souvient pas que mes dames +aient eu contre vous quelque gros motif de reproche +qui leur conseillât la vengeance. Non, ce n'étaient +que petites peccadilles dont elles se plaignaient. Je +les ai entendues dire... souvent, je l'avoue... que +vous étiez bavarde, curieuse...</p> + +<p>La colère remonta furieuse au cerveau de la Pipelet, +qui se redressa l'oeil en feu.</p> + +<p>—Ah! bavarde!... Ah! curieuse! répéta-t-elle. +Est-ce que j'ai bavardé sur les hommes qu'elles reçoivent +quand vous n'êtes pas là, ou qu'elles vont +retrouver chez la crémière et le marchand de vin? +Est-ce que j'ai été jamais curieuse d'aller entendre +ce qu'elles descendent conter dans la rue, après minuit, +quand vous dormez, à ceux qui les appellent +à coups de sifflet ou avec leurs <i>piiouit</i>! Ah! bavarde! +Ai-je jamais appris à l'une les manigances des +autres? car chacune fait ses farces en cachette des +autres. Le peu de fois qu'elles sont d'accord, c'est +pour répéter que vous n'êtes qu'un idiot et vous carotter +vos écus.</p> + +<p>Tout ce qu'il entendait n'avait rien de très flatteur +pour l'amour-propre du petit homme, mais il n'en +jubilait pas moins de tout son coeur. Dieu savait +quelle oreille avide il tendait aux sorties furibondes +de la concierge! Aussi son tympan fut-il agréablement +chatouillé par ces paroles de la Crotin:</p> + +<p>—Oui, on m'a inondé l'escalier parce que, cette +nuit, j'ai refusé de tirer le cordon à je ne sais laquelle +des trois qui voulait aller rejoindre dans la +rue le particulier qui, pendant un quart d'heure, l'avait +régalé de ses coups de sifflet d'appel.</p> + +<p>Elle vint se mettre sous le nez de Camuflet dont +la face tendue étalait au grand jour son oeil au pourtour +noir et tuméfié.</p> + +<p>—Il ne vous reste qu'on oeil de bon; mais, à l'avenir, +ouvrez-le... C'est un conseil que je vous +donne...</p> + +<p>Ensuite, comme si la seule présence du petit +homme ne lui suffisait pas pour décharger sa bile, +elle prit la rampe, et, en faisant jaillir sous la semelle +de ses savates les flaques d'eau recueillies par les +marches creuses, elle dévala par l'escalier en criant:</p> + +<p>—Je vais aller attendre au passage la rentrée de +vos coquines et je vous jure que je les ferai rire +jaune!</p> + +<p>Camuflet suivit un instant du regard la descente +de celle qui promettait de faire passer à ses respectables +dames un vilain quart d'heure. Après quoi, il +rentra chez lui tout souriant.</p> + +<p>—Je ne suis pas prophète, murmurait-il, mais je +crois pouvoir prédire que la bonne harmonie entre +la Crotin et mes belles-mères va être légèrement +troublée.</p> + +<p>Au chapitre particulier de chaque belle-mère, il +n'avait recueilli rien de précis, mais l'ensemble des +renseignements suffisait pour l'engager à ne plus +s'apitoyer sur le sort de celles que, jusqu'à ce jour, +il avait cru tant isolées en ce bas monde qu'il constituait +leur unique relation.</p> + +<p>Il aurait bien pu rester sur le carré à écouter par-dessus +la rampe la réception promise à ses belles-mères +par la Crotin. Il connaissait assez l'organe +criard de ces dames pour être certain, en sachant +aussi à quel diapason était accordée la portière, que +le quatuor furieux qui allait être chanté dans le vestibule +lui monterait bien distinct des profondeurs +de l'escalier. Mais à quoi bon? Une scène bien plus +curieuse et tout aussi aigre ne lui était-elle pas +réservée?</p> + +<p>Après avoir passé ensemble sous la langue de la +portière, les bonnes dames, quand elles allaient se +retrouver nez à nez, devaient infailliblement se +prendre de bec. Car, enfin, devant ce fait de l'escalier +inondé, elles ne pouvaient manquer de s'accuser +mutuellement du délit. De cette scène orageuse, où +la fureur ferait oublier la prudence, Camuflet avait +l'espoir d'extraire d'utiles détails... espoir qui lui +faisait se dire avec une satisfaction sincère:</p> + +<p>—Je vais donc pouvoir flanquer à la porte ces +très chères dames.</p> + +<p>Effectivement au bout d'un quart d'heure, la porte +de la cuisine claqua de vigoureuse façon, annonçant +la rentrée des belles-mères.</p> + +<p>L'ouragan allait se déchaîner avec violence. Camuflet, +en conséquence, dressa ses deux oreilles.</p> + +<p>Par malheur, le petit homme, tout à l'heure sur +le carré ruisselant d'eau, avait pris l'humidité aux +pieds à travers les minces semelles de ses pantoufles, +et sa tête nue s'était refroidie entre deux airs. Des +pieds et du nez, il avait gagné un bon rhume +qui, au moment même où allait éclater l'orage +chez les belles-mères, se traduisit par un éternuement.</p> + +<p>A ce bruit qui leur signalait le voisinage de l'ennemi +commun, les trois femmes, par suite de l'accord +qui liait ces ennemies irréconciliables tant qu'il s'agissait +de leur gendre, calmèrent subitement leur +fureur. Au lieu des éclats d'une trombe de rage, un +profond silence régna dans le logis.</p> + +<p>Par expérience, Camuflet n'ignorait pas que les +douces personnes agissaient envers lui comme les +cochers de fiacre qui, dans une dispute entre collègues, +soulagent leur rage en tombant à coups de +fouet sur un de leurs voyageurs.</p> + +<p>—Je ferais bien de décamper, se dit-il.</p> + +<p>Et, sans se le répéter à quatre fois, il gagna doucement +la porte du carré et fila comme un lièvre.</p> + +<p>—Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin +comme il passait devant la loge.</p> + +<p>Quand il se fut arrêté, elle lui tendit trois lettres +en disant avec le plus profond mépris:</p> + +<p>—Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter +pour vos propres à rien. Vous les leur remettrez +vous-même, car, dorénavant, je ne veux +plus avoir de rapports avec ces créatures.</p> + +<p>Elle se tourna vers son époux qui, dans un coin +de la loge, ingurgitait une tasse de chocolat.</p> + +<p>—Es-tu de mon avis, Pancrace?</p> + +<p>—Le mieux est de ne plus se commettre avec de +telles espèces, déclara dédaigneusement Pancrace.</p> + +<p>Camuflet plaça les trois lettres dans une poche de +son portefeuille et, d'une autre, il sortit un billet de +cinquante francs qu'il offrit à la Crotin.</p> + +<p>—Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident +arrivé. Voici de quoi payer la peine de celui qui +épongera les marches.</p> + +<p>La portière prit le billet, puis avec un attendrissement +dans la voix:</p> + +<p>—Vous êtes tout de même une vraie bête du bon +Dieu... C'est pitié de voir qu'on vous en pende tant +au nez! dit-elle.</p> + +<p>Après une petite pause de réflexion:</p> + +<p>—Venez donc causer de temps en temps avec moi, +ajouta-t-elle.</p> + +<p>—Je n'y manquerai pas, chère madame Crotin, +promit Camuflet, comprenant que l'ancienne alliée +de ses belles-mères passait dans son camp.</p> + +<p>Il avait fait trois pas, quand elle le rappela:</p> + +<p>—Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Deux même.</p> + +<p>—Eh bien! aussitôt que vous serez couché, ce +soir, ne vous endormez pas.</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Parce que, ce soir, ce sera le tour des <i>piiouit</i>.</p> + +<p>Et, sur ce renseignement énigmatique, elle retourna +à son fourneau sur lequel chauffait sa part de +chocolat.</p> + +<p>Camuflet prit dans son portefeuille un second billet +et le tendit à la femme.</p> + +<p>—Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette +somme à un de mes amis? demanda-t-il.</p> + +<p>—Sans doute. Où demeure-t-il?</p> + +<p>—Je n'ai jamais su son adresse, déclara Camuflet +qui décampa sans reprendre son billet.</p> + +<p>—Il n'est pas déjà si bête, cet imbécile! pensa la +portière en empochant le cadeau.</p> + +<p>«Qui veut la fin veut les moyens», dit un proverbe. +Puisque Camuflet avait accepté de la concierge +les trois lettres adressées à ses belles-mères, +ce n'était pas pour les garder intactes dans son portefeuille. +Sa curiosité était d'autant plus justifiable +que, depuis deux jours que sa méfiance avait été +éveillée, il en découvrait de belles sur le compte des +bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une! empreintes +boueuses de pieds énormes chez l'autre! carte de +baron dans la poche de la troisième!... Et voilà que, +tout à l'heure, on lui avait appris que ces dames +connaissaient de mystérieux <i>piiouit</i> qui, la nuit, les +faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles +allaient rejoindre dans les crémeries ou chez les +marchands de vin du quartier.</p> + +<p>Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la +plus petite parenté, sans même un ami qui s'intéressât +à elles... et il avait, à présent dans son portefeuille, +la preuve que chacune était en correspondance +réglée... Oui, avec qui?</p> + +<p>—Ce ne doit être qu'avec des amoureux venus +depuis peu, se répondait Camuflet qui se rappelait +les cent fois que le trio lui avait affirmé ne plus +connaître personne en cette vallée de misère qu'on +appelle l'existence.</p> + +<p>Des amoureux! à leur âge! Mais quand il les aurait +appelées vieilles folles, cela n'en ferait pas moins +que les amoureux existaient, qu'ils écrivaient, et +que lui, Camuflet, allait se régaler de leur prose... +car, tout en réfléchissant ainsi, il venait de retirer +de son portefeuille les trois lettres d'amour.</p> + +<p>Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui +devaient contenir un cri du coeur! L'un empoisonnait +l'odeur de pipe. L'autre avait son enveloppe +maculée de taches de vin. Le dernier portait la +marque des doigts crasseux qui l'avaient plié... Et +quelle écriture, quelle orthographe trahissait l'adresse +de ces poulets.</p> + +<p>—Mes belles-mères n'ont pas placé leur coeur +dans les hautes classes! pensa Camuflet en ouvrant +la première lettre.</p> + +<p>Fichtre! non, ce n'était pas dans les hautes classes +qu'aimaient ces dames!... Elles avaient même attrapé +en plein dans le mille, si leur intention première +avait été de viser parmi les archi-sans le sou, +car, ainsi qu'on l'a vu en un chapitre précédent, +toutes ces lettres, dans un style plus ou moins impérieux, +réclamaient de l'argent.</p> + +<p>—Comment! c'est ainsi que peut écrire un baron! +se demanda Camuflet après avoir lu l'écrit destiné +à madame Buffard des Palombes.</p> + +<p>Pour Camuflet, cette lettre devait émaner d'autant +plus infailliblement du baron qu'elle n'était pas signée, +preuve certaine, selon lui, que le noble correspondant +n'avait pas voulu compromettre le blason +de ses pères!</p> + +<p>—Un vieux roué, se dit Camuflet, que le fait de +soupirer pour une dame de l'âge respectable de +madame Buffard des Palombes ancrait dans cette +conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine +bien sonnée.</p> + +<p>Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'étaient +que des demandes d'argent, Camuflet en était +heureux.</p> + +<p>—Tous ces soupirants qui tirent la langue après +un écu vont se jeter sur la petite dot que j'offrirai, et, +avant peu, un triple mariage m'aura débarrassé de +mes trois belles-mères, se disait il en se frottant les +mains.</p> + +<p>Cette perspective d'un triple mariage lui souriait. +A lui, homme doux, elle plaisait d'autant mieux +qu'elle l'exemptait de demander la séparation à des +moyens violents. Aussi, tout en marchant par les +rues à l'aventure, semblable à la Jeannette de la +fable de la <i>Laitière et le Pot au lait</i>, il faisait mille +doux projets sur l'emploi de sa liberté reconquise. +Le plus pressé était de faciliter le mariage du vieux +baron avec le no 3. Aussitôt les nos 1 et 2, jaloux, +et envieux, sauteraient d'eux-mêmes dans le conjungo... +et alors, lui, libre! libre! libre!</p> + +<p>Soudain, dans ce ciel bleu que l'espérance lui +montrait, Camuflet vit apparaître un petit nuage +noir. Que signifiait donc le dernier paragraphe du +billet adressé à madame Buffard des Palombes?</p> + +<p>Camuflet, reprenant l'épître dans sa poche, relut +lentement la phrase énigmatique:</p> + +<p><i>«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De +l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons +à fricoter.»</i></p> + +<p>—Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit +homme à bout d'efforts pour comprendre.</p> + +<p>Alors il pensa à reconnaître en quel endroit le +hasard de sa marche l'avait conduit. Il se trouvait à +l'entrée de la rue Vivienne. Il était donc tout porté +pour aller visiter ce nouvel appartement, loué par +M. Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux +à diriger.</p> + +<p>Et voilà comment Camuflet, après avoir inspecté +le local, avait rendu visite au propriétaire, M. Fraimoulu, +qu'il avait trouvé achevant un exécrable déjeuner, +à son retour de l'expédition chez son neveu, +qui n'avait eu d'autre résultat que de le faire inutilement +carillonner devant la porte de Gontran obstinément +fermée.</p> + +<p>A celui que, la veille, il avait transformé en commissaire +de police pour qu'il l'aidât à échapper à ses +belles-mères, Camuflet, tout heureux de la possession +de ses lettres, en avait fait la lecture. Il espérait +que Fraimoulu l'aiderait à déchiffrer l'énigme +qui terminait la lettre adressée à dame Buffard de +Palombes.</p> + +<p>—Comprenez-vous? avait-il demandé.</p> + +<p>A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait négativement +répondu. Puis, comme les affaires du petit +homme l'intéressaient moins que les siennes, il +reprit:</p> + +<p>—Le travail à exécuter dans l'appartement que +M. Grandvivier m'a loué sera-t-il de longue durée?</p> + +<p>—Du tout. Avec quelques carreaux de plâtre et +vingt ou trente heures de travail, ce sera chose +bâclée.</p> + +<p>—Mon nouveau locataire m'a parlé vaguement +de cloisons, sans m'en préciser la place, dit Fraimoulu +pour obtenir du veuf plus de détails.</p> + +<p>—Oui, deux. Une qui doit diminuer une pièce de +débarras au profit d'un cabinet de toilette.</p> + +<p>—Et l'autre?</p> + +<p>—Ah! fit Camuflet en haussant les épaules, pour +celle-là, je ne comprends guère M. Grandvivier. +Dans le logement qu'il va quitter, la cuisine est +étroite et à ce point si mal aérée que sa cuisinière +Cydalise en est malade.</p> + +<p>—Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera +autrement, car la pièce est vaste. La cuisinière y +respirera à pleins poumons, avança Fraimoulu.</p> + +<p>—Justement! Justement! répéta vivement Camuflet. +Eh bien! croiriez-vous que c'est cette cuisine +que M. Grandvivier veut diminuer avec sa cloison? +«Cela fera une office pour Cydalise», a-t-il répondu +à mon observation.</p> + +<p>—Mais la cuisine, de l'autre côté du couloir, +possède déjà une office, objecta Fraimoulu.</p> + +<p>—C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a +répliqué que cette office était trop loin et trop séparée +de la cuisine. «Dans la nouvelle, Cydalise aura +tout sous la main», m'a-t-il répliqué.</p> + +<p>En somme, c'était le locataire qui payait les travaux. +Il était donc maître d'en agir à son caprice et +c'était là chose sur laquelle il n'y avait rien à voir +pour les autres.</p> + +<p>—Après tout, ça le regarde, dit Fraimoulu.</p> + +<p>—Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon +tiers... oh! oui, d'un bon tiers... et, après le travail, +elle ne sera plus qu'un long boyau incommode, répliqua +le triple veuf.</p> + +<p>Il porta la main à sa poche.</p> + +<p>—Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit +mes mesures et tracé une espèce de plan sur un papier +que j'ai là.</p> + +<p>Il tendit le plan à Fraimoulu en ajoutant:</p> + +<p>—Tenez, là, au dos de cette carte de visite.</p> + +<p>Seulement, il la présenta sur la face contraire, ce +qui permit à Athanase de voir le nom.</p> + +<p>—Baron de Walhofer, lut-il.</p> + +<p>Et, pris de l'avide curiosité d'avoir des renseignements +sur cet homme qu'il avait rencontré, la veille, +à la table de Ducanif, il s'écria:</p> + +<p>—Connaissez-vous ce baron?</p> + +<p>—Nullement.</p> + +<p>Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de +lui à la carte, était plein d'interrogation, Camuflet +se hâta d'ajouter:</p> + +<p>—Pas autrement que de nom... par cette carte +trouvée dans la poche de ma belle-mère n° 3.</p> + +<p>Il frappa sur la poche qui contenait les lettres.</p> + +<p>—Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de +lui que vient la missive où se trouve le paragraphe +incompréhensible des deux grues couchées en joue.</p> + +<p>Style, écriture et orthographe répondaient si mal +à ce jeune homme avec lequel il avait dîné que +Fraimoulu haussa les épaules.</p> + +<p>—Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent +convaincu.</p> + +<p>A ce ton, une espérance subite vint à l'esprit de +Camuflet. Est-ce que son heureuse chance voulait +qu'il fût en présence de quelqu'un qui pût lui donner +sur le baron ces renseignements qu'il désirait si +ardemment, mais qu'il ne savait où prendre.</p> + +<p>—Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il.</p> + +<p>—Hier soir, nous nous sommes rencontrés à la +table d'un de mes amis, avoua Athanase.</p> + +<p>Dans le thème qu'il s'était créé, Camuflet, on le +sait, voyait le soupirant de madame Buffard des +Palombes sous les traits d'un vieillard. A cette rose +de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un +rosier de soixante années. De là vint donc qu'il +s'écria:</p> + +<p>—Ah! vous connaissez ce vieillard?</p> + +<p>—Quel vieillard? fit Fraimoulu dérouté.</p> + +<p>—Le baron, parbleu!</p> + +<p>—Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune +homme de trente ans au plus, affirma Athanase.</p> + +<p>Le petit homme tenait trop à son idée pour en +démordre.</p> + +<p>—Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez?</p> + +<p>—Je ne sais plus à propos de quoi j'ai entendu +le baron avancer qu'il était orphelin, affirma Fraimoulu.</p> + +<p>Ensuite, à l'appui de son dire, il continua:</p> + +<p>—Mon baron est un blond, à chevelure coupée +ras, ce qui contraste avec ses moustaches qu'il porte +fort longues. Ce serait un fort beau garçon, sans +certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage +dur... sans compter une balafre sur la joue gauche.</p> + +<p>A mesure que Fraimoulu avait parlé, la face de +Camuflet s'était empreinte de surprise. Le propriétaire +était en train, trait pour trait, de lui faire le +portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant, +il avait vu fumant sa pipe, en tenue déguenillée, +à la fenêtre d'une des masures qui s'éclairaient +sur le jardin de M. Grandvivier.</p> + +<p>Il confondit si bien dans sa pensée le fumeur avec +le personnage dont parlait Fraimoulu, qu'il repartit:</p> + +<p>—Je comprends que, dans ses lettres, ce baron +demande deux billets de mille francs à une femme. +C'est sans doute pour s'habiller, car il a triste apparence +sous sa blouse en loques.</p> + +<p>Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux +étonnés.</p> + +<p>—Une blouse! répéta-t-il. Loin d'exhiber la +blouse en loques que vous lui prêtez, je vous jure +que ce jeune homme, malgré sa tenue un peu raide, +avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez +mon ami.</p> + +<p>—Et vous êtes certain que c'était le baron? insista +Camuflet s'entêtant.</p> + +<p>—Pour tel il m'a été présenté par le maître de +la maison et tel je l'ai entendu désigner tout le long +du repas par ce dernier qui, au dessert, a fini par +lui donner son petit nom.</p> + +<p>—Qui était? demanda Camuflet jugeant qu'il +n'est aucun renseignement inutile à prendre.</p> + +<p>—Alfred, s'il m'en souvient bien.</p> + +<p>Le triple veuf avait trop à coeur de renoncer à son +idée pour ne pas revenir à l'assaut.</p> + +<p>—Est-ce qu'il ne demeure pas du côté de la rue +de Turenne, votre baron? demanda-t-il.</p> + +<p>—Nullement. Il habite le numéro 4 de la rue +Caumartin, dans la maison même où j'ai dîné.</p> + +<p>Battu sur tous les points, Camuflet se rendit. +Comme depuis son lever il ne s'était pas mis une +seule bouchée dans son estomac qui faisait rage, il +songea à aller déjeuner.</p> + +<p>—Pardon! je vous reprends cette carte au dos de +laquelle sont mes mesures pour les cloisons, dit-il +en retirant le carton des mains d'Athanase.</p> + +<p>Puis, en le retournant sur le bon sens où s'étalait +le nom du baron sans aucune adresse:</p> + +<p>—A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait +au moins y faire imprimer aussi son domicile, dit-il.</p> + +<p>—Donner sa carte avec une adresse, c'est se +mettre à la disposition du premier venu auquel il +plairait de venir vous ennuyer de sa visite... Probablement +que le baron a voulu écarter ces gêneurs-là, +répondit Fraimoulu.</p> + +<p>Cinq minutes après, le triple veuf était attablé +dans un restaurant. Son déjeuner fut des plus brefs, +car une idée, qui s'était logée en sa tête, lui fit +mettre les bouchées doubles.</p> + +<p>—Je n'aurai pas le démenti sur cette ressemblance, +se dit-il, quand il se retrouva sur le trottoir.</p> + +<p>De son pas accéléré, il gagna la rue de Turenne. +Aux environs de la demeure de M. Grandvivier, il +chercha dans les rues adjacentes à retrouver les +masures qui, sur leurs façades de derrière, devaient +clore le jardin du magistrat.</p> + +<p>—Ce doit être là, pensa-t-il en s'engageant dans +une allée sombre et puante au bout de laquelle, +dans un trou infect, il vit le portier occupé du ressemelage +d'un soulier.</p> + +<p>—Alfred est-il là-haut? demanda-t-il en se rappelant +le nom de baptême appris de Fraimoulu.</p> + +<p>—Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a +deux dans la maison... Est-ce Boîte-à-Poivre ou bien +le Tombeur-des-Crânes?</p> + +<p>—Le blond à longues moustaches, dit Camuflet +se tirant d'embarras entre ces deux sobriquets.</p> + +<p>—Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crânes?</p> + +<p>Après avoir prononcé le nom du Tombeur-des-Crânes +avec une emphase qui attestait combien il +était fier de posséder un tel locataire, le portier qui, +tout en parlant, avait été occupé à enfoncer des clous +dans sa semelle, releva la tête et regarda mieux +Camuflet.</p> + +<p>Alors il sourit, et d'une voix goguenarde:</p> + +<p>—Que je suis bête, dit-il, de vous avoir demandé +auquel de mes deux Alfred vous avez affaire! dit-il.</p> + +<p>—Pourquoi? fit le petit homme.</p> + +<p>—Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder +pour savoir tout de suite que c'est le Tombeur-des-Crânes +que vous cherchez.</p> + +<p>—Bah! Et à quoi, s'il vous plaît, voit-on ça en me +regardant?</p> + +<p>—A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a collé +cette tape-là sur l'oeil ne vous a pas ménagé la marchandise! +Il vous a copieusement servi!</p> + +<p>Avant que Camuflet pût demander quel rapport +existait entre le Tombeur-des-Crânes et le coup de +poing qui lui avait enjolivé l'oeil, le savetier continua +de son ton toujours gouailleur:</p> + +<p>—Comme ça, mon bonhomme, nous disons donc +que vous avez le trac?</p> + +<p>—Quel trac? dit Camuflet.</p> + +<p>—Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas! +Si vous aimez mieux, je dirai que vous n'avez pas de +coeur au ventre... que vous refoulez devant l'occasion +de montrer que vous êtes un gas à poil... Hein! +C'est ça? Pas vrai?</p> + +<p>Camuflet, ahuri, ne répondant pas, faute de deviner +ce que parler voulait dire, le portier prit ce silence +pour un aveu et continua en son langage qui +n'avait rien de celui des cours.</p> + +<p>—Faut pas en rougir. Tous les jours ça arrive, +quoi! un particulier vous allonge une mornifle sur +la frime. On ne demanderait pas mieux, en manière +de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement, +nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on +fait?</p> + +<p>—Oui, qu'est-ce qu'on fait? répéta Camuflet de +plus en plus ébaubi.</p> + +<p>—Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crânes +et on lui dit: «Je ne regarde pas au prix, flanquez-moi +donc mon ennemi les quatre fers en l'air... Réglez-lui +mon compte.» Et le Tombeur-des-Crânes, +qui est bon garçon et très complaisant pour qui lui +aboule des monacos, fait votre commission.</p> + +<p>Emerveillé par l'industrie du jeune homme aux +moustaches blondes, Camuflet restait bouche béante. +Le savetier put continuer à son aise:</p> + +<p>—Vous savez, le Tombeur-des-Crânes n'est pas +regardant. Il règle le compte à ce que vous voulez: +au sabre, à l'épée, au bâton, à la savate.</p> + +<p>Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tête +d'un air triste et continua:</p> + +<p>—La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un +mauvais atout, reçu dans le temps, qui lui alourdit +la jambe... Non pas qu'il rechigne à la savate, car il +y trouverait difficilement son maître, seulement il +aime mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour +moi la morue. Oui, j'en mange... mais je lui préfère +le gigot à l'ail.</p> + +<p>Le savetier, après cette confession sur la morue, +frappa familièrement sur le ventre de Camuflet en +lui disant d'un ton paternel:</p> + +<p>—Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous +ayez seulement du courage à la poche, le Tombeur-des-Crânes +liquidera si amplement votre pochon, +que l'autre aura du retour.</p> + +<p>Le bavardage du savetier avait eu un bon côté, +celui de fournir à Camuflet, qui n'y avait pas d'abord +pensé, le prétexte pour aborder son jeune homme +aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements +du portier, il eût reconnu que le Tombeur-des-Crânes +ne pouvait être le baron de Walhofer, il lui +fallait, devant le savetier, motiver sa visite dans la +maison à la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient.</p> + +<p>En conséquence, il remua négativement la tête en +disant:</p> + +<p>—Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que +ce coup m'est arrivé par une chute de l'impériale +d'un omnibus et je ne sache pas que votre locataire +se charge de corriger les omnibus.</p> + +<p>—Ça, c'est vrai.</p> + +<p>—Après tout le bien que j'avais entendu dire du +talent à l'escrime de M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes, +je venais pour m'entendre avec lui sur des +leçons à donner à deux de mes fils.</p> + +<p>En avançant ce mensonge, l'intention de Camuflet +était, pour tromper le savetier qui allait lui indiquer +la porte et l'étage du Tombeur-des-Crânes, de faire +une pause dans les escaliers, puis de redescendre, +au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le +locataire. Il se trouverait ainsi dégagé de la fausse +piste sur laquelle l'avait lancé la ressemblance du fumeur +aux moustaches, qu'il avait aperçu de chez +M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui +avait fait Fraimoulu, disant avoir dîné, la veille, +avec le baron.</p> + +<p>Camuflet fut exempté de la station qu'il se proposait +de faire dans l'escalier.</p> + +<p>Le portier, qui aurait dû, s'il n'en avait été détourné +par le pochon, commencer par cette déclaration, +lâcha ces mots:</p> + +<p>—Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre +nom et votre adresse. Je les lui remettrai la première +fois que je le verrai... un de ces soirs.</p> + +<p>—Il ne rentre donc pas régulièrement chaque +jour?</p> + +<p>—Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes +par là-bas, dans les beaux quartiers, je ne le vois revenir +que bien rarement dans sa chambre qu'il a conservée.</p> + +<p>Forcé par son mensonge d'avoir l'air d'être pressé +de trouver le professeur d'escrime qu'il voulait donner +à ses prétendus fils, Camuflet ne put faire autrement +que de demander:</p> + +<p>—Où se trouve cette salle?</p> + +<p>—Là-dessus je ne saurais vous répondre. D'abord +le Tombeur n'aime pas trop à conter ses affaires par +le menu. Ensuite, cela ne m'intéresse guère. Tout ce +que je sais, c'est qu'il reparaît ici de loin en loin... +Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez +venu que vous l'auriez trouvé... Il a passé quarante-huit +heures dans sa chambrette qu'il lui peine toujours +de quitter...</p> + +<p>A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil, +puis, avec un sourire malin il articula:</p> + +<p>—Et pour cause.</p> + +<p>Le portier était de ces bavards qui n'attendent pas +qu'on leur tire les vers du nez. Aussi, son écouteur +n'ayant témoigné nulle curiosité à ce: «Et pour +cause», il se hâta de dire à Camuflet, d'une voix +basse, qui par suite de la proximité du nez à l'oreille, +envoya aux narines du petit homme tout un parfum +de chique et d'échalotes combinées:</p> + +<p>—Oui, et pour cause, car il paraît qu'il en tient +ferme pour une cuisinière du voisinage... Rien +qu'un mur à sauter et il est chez sa belle.</p> + +<p>—En vérité, dit machinalement Camuflet qui, +loin de penser que ce mur franchi pouvait bien être +celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier, poursuivait +une autre idée.</p> + +<p>Il faisait bon être des locataires du savetier, car il +ne rechignait pas à les faire mousser.</p> + +<p>—Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis, +s'il n'arrive pas malheur à ce gaillard-là, il fera son +chemin par les femmes.</p> + +<p>L'idée qu'avait le petit homme en tête lui était +soufflé par un dernier doute: Si péremptoirement +qu'il lui fût prouvé qu'il s'était trompé en se mettant +aux trousses du Tombeur-des-Crânes, quand il poursuivait +le baron, Camuflet ne voulait pas se résigner.</p> + +<p>En somme, «Alfred» était un petit nom, et le +«Tombeur des Crânes» un sobriquet. Quel mal +pouvait-il résulter de ce que, entre ce prénom et ce +sobriquet, il laissât tomber le nom de Walhofer.</p> + +<p>Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et, +tout en traçant au crayon deux renseignements faux, +il dit au savetier:</p> + +<p>—Voici mon nom et mon adresse que je vous +prie, quand vous le verrez, de remettre à M. Walhofer.</p> + +<p>A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris.</p> + +<p>—Walhofer? répéta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?... +Votre chien?</p> + +<p>—Je croyais que, de son nom de famille, votre +locataire s'appelle ainsi.</p> + +<p>—Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant, +du nom de sa brave farceuse de mère... surnommée +la Belle Flamande... Une rude gaillarde, +allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public +dans les foires... Fallait la voir avaler des cailloux +et des lapins vivants!</p> + +<p>Ensuite, tristement:</p> + +<p>—Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A +cette heure, la Belle Flamande qui, entre nous, doit +être fièrement dégommée, est revenue de tous ces +triomphes... La déveine lui était arrivée à la suite +de la mort de son homme, un hercule qui s'était +cassé un ressort dans le coffre en voulant soulever +une charrette trop chargée de militaires... J'étais là, +quand ça lui est arrivé. Il a d'abord fait: «Hein!» +puis il a lâché. «Aïe!» il a vomi le sang pas seulement +de quoi remplir ce soulier d'enfant que vous +voyez là... C'était la fin. Il était toisé. La veuve Dupicant +en a vu de dures alors. Mais c'était une fine +mouche qui s'est bien vite rattrapée aux branches.</p> + +<p>Tout désireux de décamper, Camuflet tendait sa +fausse adresse au savetier; il était tant impatient de +partir qu'il n'avait plus prêté l'oreille aux derniers +commérages du portier qui, au lieu de prendre le +papier, continua en souriant:</p> + +<p>—Il paraît que la Belle Flamande, aujourd'hui, est +remontée sur sa bête. Je me suis laissé dire qu'elle +avait trouvé le moyen de se loger dans la vie d'un +bourgeois imbécile chez qui elle trouve à gogo sa +pâtée.</p> + +<p>Renonçant à voir le bavard prendre enfin son papier, +Camuflet le posa sur une petite table, au milieu +de vieilles savates, en disant d'un ton sec:</p> + +<p>—Vous voudrez bien remettre cette adresse à +votre locataire quand vous le verrez.</p> + +<p>Et, sans plus tarder, il enfila l'allée au petit pas de +course, poursuivi néanmoins par la voix du savetier, +qui, la tête passée par le vasistas de la loge, lui +criait:</p> + +<p>—C'est pourtant le moins, quand on a fait causer +le monde, qu'on offre un verre de vin.</p> + +<p>Camuflet n'arrêta sa course qu'à deux cents mètres +de la maison d'Alfred, le Tombeur-des-Crânes.</p> + +<p>—Ouf! fit-il tout essoufflé, à quoi pensai-je en +allant chercher le baron dans cette masure?... Il est +vrai que la ressemblance d'Alfred, que j'avais vu fumant +à sa fenêtre, répondait tellement au portrait +que M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel +il a dîné hier, que je suis bien excusable d'avoir +voulu que les deux personnages fussent un seul et +même individu... Car tout y est: cheveux ras, longues +moustaches blondes, air mauvais, même cicatrice +sur la joue et même âge de trente ans.</p> + +<p>En pensant à l'âge, Camuflet eut un sourire.</p> + +<p>—M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'étaient +rendus, je ne les emploierais pas à m'amouracher +d'une femme de cinquante-cinq... portât-elle +l'illustre nom de Buffard des Palombes.</p> + +<p>Sur cette réflexion, il pressa le pas.</p> + +<p>—A présent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin +pour voir si l'autre paire de moustaches, dont +Fraimoulu m'a donné l'adresse, est bien sur les lèvres +du vrai baron.</p> + +<p>Il modéra pourtant son pas pour trouver le prétexte +sous lequel il se présenterait devant M. Walhofer.</p> + +<p>Il ne fut pas long à l'inventer. Son nom d'entrepreneur +de travaux publics était assez connu sur la +place pour qu'il pût avancer que, sur le point de +commencer une grande entreprise par actions, il +avait besoin que son conseil de surveillance fût composé +de noms à particules, parmi lesquels celui du +baron belge ne serait pas déplacé.</p> + +<p>Le trou du savetier ne ressemblait guère à la loge +de la rue Caumartin. Celle-ci était presque un salon, +au milieu duquel se tenait un monsieur en jaquette +de velours et pantoufles brodées, qui, en retirant la +calotte dont était couverte sa tête chauve, demanda +poliment:</p> + +<p>—Que désire monsieur?</p> + +<p>—Suis-je assez heureux pour que M. le baron de +Walhofer soit chez lui? débita Camuflet.</p> + +<p>—M. le baron qui s'absente souvent pour aller +chasser dans ses terres, se trouve être précisément +de retour à Paris depuis hier matin, annonça le concierge.</p> + +<p>Sur ce, il s'inclina, en ajoutant:</p> + +<p>—Au deuxième étage, la porte en face.</p> + +<p>En montant l'escalier, Camuflet, comparant ses +deux visites, fit cette réflexion:</p> + +<p>—Il paraît que l'un pour aller à la chasse, l'autre +pour se rendre à sa salle d'arme, mes deux moustachus +s'absentent souvent de leur domicile.</p> + +<p>Camuflet était arrivé devant la porte désignée. Il +avançait déjà la main vers le cordon de la sonnette +quand, au-dessus de lui, à l'étage supérieur, il entendit +ouvrir une porte.</p> + +<p>—A bientôt, mon cher baron! dit une voix de +femme.</p> + +<p>—Toujours votre: «à bientôt!» et rien n'arrive, +répondit, sèche et mécontente, une voix d'homme.</p> + +<p>—N'est-ce pas aussi que vous voulez aller plus vite +que les violons? répliqua la femme.</p> + +<p>—Vous savez, Héloïse, que pour vous comme +pour votre Gustave, il ne ferait pas bon vous jouer +de moi, accentua durement l'homme.</p> + +<p>—Ne faites donc pas le croquemitaine, mon bon! +dit railleusement celle qu'on venait de nommer Héloïse.</p> + +<p>Accaparé par la curiosité, Camuflet avait oublié +de sonner. Il restait immobile, l'oreille tendue +à ces deux voix qui se chamaillaient au-dessus de lui.</p> + +<p>Dans sa situation d'écouteur, il y avait un côté +dangereux pour Camuflet, planté devant la porte du +baron. S'il sonnait, il arriverait qu'au bruit de la +sonnette ceux qui causaient là-haut se pencheraient +par-dessus la rampe et, en l'apercevant, s'étonneraient +de ne pas l'avoir entendu monter et finiraient +par en conclure qu'il devait être sur le carré depuis +longtemps, l'oreille bien ouverte, en véritable indiscret +curieux.</p> + +<p>D'après ce qu'il avait entendu, car la femme avait +déjà deux fois traité de baron son interlocuteur, il +était évident que c'était M. de Walhofer qui sortait +d'une visite chez un voisin... et qui en sortait même +mécontent, à en juger par les paroles menaçantes +qu'il venait de prononcer.</p> + +<p>A se demander s'il sonnerait ou ne sonnerait pas, +le triple veuf laissa au dialogue le temps de se poursuivre.</p> + +<p>Sans relever l'épithète de croquemitaine, le baron +avait repris:</p> + +<p>—Pourquoi n'est-il pas là, votre Gustave?</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit qu'il n'était pas encore arrivé, +répondit la femme qu'au nom d'Héloïse, que +lui avait donné M. de Walhofer, on a dû reconnaître +pour la cuisinière de Ducanif.</p> + +<p>—Pas arrivé? Vous mentez! dit carrément le +baron.</p> + +<p>—Ah! dites donc, vous, le mal embouché! fit +Héloïse.</p> + +<p>—Oui, vous mentez. Car, tout à l'heure, quand +de ma fenêtre je guettais le départ de Ducanif pour +monter ici, j'ai vu, derrière lui, le beau docteur se +glisser tout aussitôt dans la maison.</p> + +<p>—Vous aurez mal vu, voilà tout, prononça Héloïse +d'une voix qui sembla perdre un peu de son +assurance.</p> + +<p>—Je suis certain du fait... il a dû me précéder ici +des quelques instants que j'ai perdus à l'attendre, +en croyant qu'il entrerait d'abord chez moi, ainsi +qu'il l'a déjà fait plusieurs fois, alors que je laissais, +comme aujourd'hui... elle y est même encore en ce +moment... ma clé sur la porte, afin qu'il n'eût pas à +sonner. Étant censés ne pas nous connaître, il est +inutile qu'un coup de sonnette éveille l'attention +d'un voisin.</p> + +<p>En entendant ces mots, Camuflet se retourna vers +la porte du baron contre laquelle il s'était adossé +pour demeurer mieux caché aux deux causeurs du +palier supérieur.</p> + +<p>—Tiens! c'est vrai! il a laissé sa clé à la serrure, +se dit-il en constatant le fait.</p> + +<p>Cependant la conversation d'en haut avait continué:</p> + +<p>—Si Gustave vous avait précédé ici, vous l'y auriez +trouvé à votre arrivée, objecta Héloïse.</p> + +<p>—Qui sait si vous n'avez pas fait se cacher le docteur +dans quelque coin de l'appartement?</p> + +<p>—Voulez-vous visiter le logis? proposa Héloïse.</p> + +<p>—Ou, alors, appuya le baron, il a dû s'évader +d'ici à la sourdine, pendant que vous me teniez dans +le salon.</p> + +<p>—Tenez, mon cher, vous êtes absurde avec votre +méfiance, articula la cuisinière impatientée. Quand +il vous a donné rendez-vous ici, quelle raison aurait +Gustave, à votre arrivée, de s'enfuir ou de se cacher?</p> + +<p>—Je vous répète que je l'ai vu entrer dans la maison, +insista M. de Walhofer.</p> + +<p>—Soit! accorda Héloïse, je le veux bien. Mais ne +se peut-il pas que Cabillaud, au lieu de monter directement, +soit resté à causer dans la loge ou soit +entré chez le locataire du premier étage, le vieux +podagre dont, vous le savez, M. Ducanif lui a procuré +la clientèle?... Au lieu de vous impatienter et +de faire vos gros yeux, vous auriez mieux fait d'attendre +Gustave... S'il est dans la maison, comme +vous l'affirmez, il ne tardera pas à arriver.</p> + +<p>Sans doute que ces raisons avaient amené chez le +baron un doute qu'Héloïse lut sur sa figure, car elle +ajouta d'une voix douce:</p> + +<p>—Allons! mauvaise tête, rentrons et causons +comme de bons amis en attendant le docteur.</p> + +<p>—Oui, mais si Ducanif revenait? dit le baron hésitant.</p> + +<p>—Oh! là-dessus, vous pouvez être tranquille. +Notre imbécile ne reviendra pas avant cinq heures, +répondit en riant la cuisinière.</p> + +<p>Tout ce qu'il venait d'entendre, si étrange que +cela fût, importait peu à Camuflet. Ce qu'il voulait +uniquement, c'était connaître de vue le baron. Il +tenait à voir le visage de celui qui faisait palpiter +d'amour les cinquante-cinq printemps de madame +Buffard des Palombes.</p> + +<p>Ayant repris sa position du dos tourné à la porte +du logis de M. de Walhofer, il se tenait immobile, le +nez en l'air, guettant l'occasion favorable où il pût +croire l'attention du baron complètement détournée +par Héloïse.</p> + +<p>Alors, vite, il avancerait la tête en dehors, dans la +cage de l'escalier et lancerait son regard en haut... +Un coup d'oeil est si vite donné!</p> + +<p>Camuflet, en plus qu'il tournait le dos à la porte, +était si profondément occupé à guetter l'instant propice +pour couler son regard jusqu'au baron, qu'il +n'avait pu remarquer un fait singulier qui se passait +derrière lui.</p> + +<p>Plusieurs fois la porte de M. de Walhofer s'était +entr'ouverte sans bruit, puis elle s'était refermée +comme si celui qui voulait sortir si discrètement de +chez le baron en eût été empêché par le dos de Camuflet +qui lui barrait le passage. A coup sûr, l'inconnu +qui faisait ainsi jouer la porte ne tenait pas à +être vu opérant sa sortie du logement de M. de Walhofer.</p> + +<p>Cependant là-haut la voix de la cuisinière Héloïse +avait repris:</p> + +<p>—Est-ce décidé? Rentrez-vous pour attendre Gustave?</p> + +<p>—Pas plus de vingt minutes, dit le baron faisant +ses conditions pour n'avoir pas l'air de céder.</p> + +<p>Camuflet comprit que M. de Walhofer, en ce moment, +faisait le demi-tour à la suite de la cuisinière.</p> + +<p>—C'est l'instant favorable pour apercevoir le bout +de son nez sans être vu, pensa-t-il.</p> + +<p>Et vivement il s'avança, sur le bout des pieds, +vers la rampe, pour se pencher et regarder en l'air.</p> + +<p>Mais il n'eut pas le temps d'achever sa manoeuvre. +Une série de faits qui se produisirent coup sur coup, +en une seconde, empêcha sa curiosité d'être satisfaite.</p> + +<p>Le baron devait être plus près de la porte que +l'avait conjecturé Camuflet, car ce dernier n'en était +encore qu'à son second pas, quand se fit entendre le +claquement de la porte que la cuisinière Héloïse refermait +sur M. de Walhofer, enfin entré.</p> + +<p>Au même moment, au bas de l'escalier, la voix de +quelqu'un qui avait déjà monté quelques marches +demandait en s'adressant au concierge:</p> + +<p>—Pitois, M. le baron de Walhofer est-il sorti?</p> + +<p>—Non, monsieur Ducanif.</p> + +<p>—Merci. Je vais entrer lui faire une visite en passant +devant sa porte... Si vous voyez Héloïse sortir, +pour aller aux provisions, prévenez-la de mon retour +subit et, avant qu'elle fasse ses achats, dites-lui +de venir prendre mes ordres chez le baron, car +il m'est tombé pour ce soir des convives inattendus.</p> + +<p>—Mademoiselle Héloïse est encore chez vous.</p> + +<p>—Guettez-la au passage.</p> + +<p>—Oui, monsieur Ducanif.</p> + +<p>Camuflet n'avait pas perdu un mot du dialogue.</p> + +<p>—Ducanif! c'est le nom de cet ami chez lequel +M. Fraimoulu m'a dit avoir dîné avec le baron, se +rappela-t-il.</p> + +<p>Puis, au souvenir du dialogue de tout à l'heure, +il se dit:</p> + +<p>—C'est lui que sa cuisinière traitait si cavalièrement +d'imbécile... En le croisant sur l'escalier, je +vais voir s'il a vraiment l'air aussi bête que cette +fille le prétend.</p> + +<p>Et Camuflet fit un nouveau pas pour descendre à +la rencontre de Ducanif qui montait lentement.</p> + +<p>Ce pas fut unique.</p> + +<p>Soudainement, le petit homme se sentit la tête +enveloppée dans une étoffe épaisse qui l'aveugla. +Avant que la surprise lui permît un geste de résistance +ou un cri d'appel, il fut saisi à bras-le-corps +et enlevé de terre. Son agresseur fit quelques pas, +puis le laissa reprendre pied en lâchant prise.</p> + +<p>Camuflet ne mit que deux secondes à dégager sa +tête de l'enveloppe qui l'étouffait, enveloppe qui +n'était autre qu'un tapis de table. Mais, si court +qu'eût été le temps, il avait suffi à son ennemi pour +disparaître.</p> + +<p>Il se trouva dans une chambre, le nez devant une +porte qu'on était en train de refermer sur lui, car la +serrure fit entendre un double craquement.</p> + +<p>Entrée du baron sur les pas d'Héloïse, apparition +de Ducanif et emprisonnement de Camuflet, tout +s'était passé en une demi-minute.</p> + +<p>—Où suis-je? se demanda le prisonnier en promenant +son regard dans cette chambre inconnue, +au milieu de laquelle se trouvait le guéridon qui +avait fourni le tapis dont l'inconnu avait entouré la +tête du captif.</p> + +<p>Il ne fut pas long à deviner où il était.</p> + +<p>Il se trouvait toujours le nez bien en face de la +porte du baron.</p> + +<p>Seulement, il avait changé de côté.</p> + +<p>Naguère, il se tenait devant.</p> + +<p>A présent, il se voyait derrière.</p> + +<p>Bref, on l'avait transporté et enfermé dans le logis +de M. de Walhofer.</p> + +<p>—Quel est le fumiste qui m'a joué cette farce? se +demanda-t-il tout d'abord.</p> + +<p>Puis, avec le sentiment de sa situation, la peur le +saisit.</p> + +<p>Celui qui l'avait assailli à l'improviste sortait incontestablement +du logis du baron. Que faisait-il en +ce local pendant l'absence du maître? Ce devait être +un voleur qui, entré dans la maison en cherchant +aventure, avait profité de l'occasion offerte par la clef +que le baron avait laissée sur sa porte.</p> + +<p>Après son coup fait, le malfaiteur, au moment de +sortir, avait aperçu Camuflet sur le carré, et, à l'aide +du tapis et du tour de clef, il avait mis ce témoin +dans l'impossibilité de le reconnaître et de le poursuivre.</p> + +<p>—Me voici dans de jolis draps! se dit le prisonnier +en pensant que, quand on viendrait le délivrer, +ce serait pour le conduire devant un commissaire de +police avec une jolie accusation de vol sur le dos.</p> + +<p>Et pas le moyen de sortir!</p> + +<p>La serrure fermée à double tour s'y opposait formellement.</p> + +<p>—Bigre de bigre! maugréait-il.</p> + +<p>Il eut l'espoir que, sur l'escalier de service, la +sortie pouvait s'ouvrir du dedans. Mais le local était +un logement de garçon, sans cuisine et, partant, sans +escalier de service.</p> + +<p>En vingt enjambées, il eut vite parcouru les trois +petites pièces qui composaient le logis, pièces meublées +avec ce luxe criard et tout en clinquant que +les tapissiers vous fournissent dans les vingt-quatre +heures. Un seul coup d'oeil suffisait pour reconnaître +que le baron avait usé de ce procédé expéditif +pour s'installer. Rien dans cet intérieur n'attestait +la vie intime, pleine de souvenirs et d'objets aimés +qui s'accrochent lentement aux murailles.</p> + +<p>Le voleur... car dans l'idée de Camuflet, il ne pouvait +avoir eu affaire qu'à un voleur..., avait-il manqué +du temps nécessaire pour exécuter son vol? Ou +bien possédait-il la clé des meubles? Le fait était que +nulle trace d'effraction n'apparaissait. Mieux encore, +rien n'était dérangé dans l'appartement. Il eût été +impossible de préciser à quel meuble s'était attaqué +celui qui venait de s'évader du logement après y +avoir enfermé l'homme aux trois belles-mères.</p> + +<p>—Bigre de bigre! n'en répétait pas moins Camuflet, +fort alarmé de se voir en si vilaine passe.</p> + +<p>Que répondrait-il à ceux qui le trouveraient se +promenant dans le logis du baron?</p> + +<p>La vérité même n'était pas croyable.</p> + +<p>Nul, à commencer par lui-même, ne pourrait signaler +l'aimable farceur qui mettait ainsi les gens +sous clé.</p> + +<p>—Si, si, pourtant! pensa le petit homme.</p> + +<p>Quelqu'un pouvait avoir vu le voleur dont Camuflet +était devenu le répondant. Le malfaiteur, en +fuyant, devait s'être croisé avec M. Ducanif qui, à ce +moment, montait l'escalier.</p> + +<p>Tout ce qui vient d'être dit des terreurs et des affolements +de Camuflet s'était passé en dix fois moins +de temps qu'il en a fallu pour le détailler. La preuve +en est que le petit homme fut tiré de ses réflexions +par le grincement de la clé dans la serrure.</p> + +<p>C'était Ducanif qui, comme il l'avait annoncé au +concierge, venait en passant devant sa porte, rendre +visite à M. de Walhofer.</p> + +<p>Il avait vu la clé sur la serrure, il l'avait tournée +et c'était seulement après la porte ouverte que, par +une réflexion tardive, il s'était étonné que le baron +fut chez lui avec sa porte fermée à double tour et la +clé en dehors.</p> + +<p>Il était encore en pleine surprise quand il se trouva +nez à nez avec Camuflet accouru près de la porte de +sortie.</p> + +<p>Il n'y avait pas là de quoi faire cesser son étonnement.</p> + +<p>—Que fait ce monsieur enfermé chez le baron? se +demanda-t-il en rendant le profond salut que lui +adressait le petit homme.</p> + +<p>—En voilà un qui va prendre ma place, pensa de +son côté Camuflet.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XV</h3> +<br> + + + + +<p>Nous laisserons momentanément Camuflet et Ducanif +nez à nez dans l'appartement du baron de Walhofer +pour monter à l'étage au-dessus où nous avons +vu Héloïse faire rentrer le baron, qui en était sorti +mécontent de n'avoir pas rencontré le jeune Gustave +Cabillaud au rendez-vous que celui-ci lui avait +donné chez Ducanif en l'absence de ce dernier.</p> + +<p>—Je vous répète que je n'attendrai pas plus de +vingt minutes, avait annoncé le baron quand il eut +suivi la cuisinière dans le salon où il avait déjà fait +une première pause inutile.</p> + +<p>—Gustave ne peut tarder d'arriver, si, comme +vous l'affirmez, il est dans la maison... ce que je ne +crois pas, du reste, dit la cuisinière.</p> + +<p>—Je suis certain de l'avoir vu, de ma fenêtre, se +glisser dans la maison, derrière Ducanif qui s'en allait.</p> + +<p>Cette affirmation devait avoir quelque chose qui +contrariait Héloïse, car elle riposta d'un ton impatient:</p> + +<p>—Bon! bon! ne recommençons pas à nous chicaner +sur ce point. Le docteur nous mettra d'accord +sur ce qui en est lorsqu'il sera venu.</p> + +<p>Elle achevait quand un coup de sonnette discret se +fit entendre.</p> + +<p>—Tenez, le voici! dit-elle en se levant pour aller +ouvrir.</p> + +<p>—Au lieu du docteur, si c'était Ducanif? avança +le baron en la retenant.</p> + +<p>Elle se dégagea en disant d'une voix gaie:</p> + +<p>—Mazette! vous avez la tête dure, vous! Voilà dix +fois que je vous répète que notre imbécile, suivant +son habitude, ne reparaîtra pas avant cinq heures. +Et il n'en est pas encore deux.</p> + +<p>—Oui, mais si, par impossible, c'était Ducanif!</p> + +<p>—Vous le saurez par quelques mots dont je saluerai +à haute voix l'arrivée du crétin. Alors vous +filerez par le couloir et, sitôt que je l'aurai amené +ici, vous décamperez par la porte du carré que +j'aurai laissée entr'ouverte.</p> + +<p>—Convenu! fit M. de Walhofer en la laissant +partir.</p> + +<p>Héloïse courut à la porte et ouvrit.</p> + +<p>C'était en effet Gustave Cabillaud.</p> + +<p>—As-tu trouvé le papier? demanda vivement la +cuisinière à voix très basse.</p> + +<p>—Je l'ai dans ma poche, souffla Gustave.</p> + +<p>Puis en montrant le salon:</p> + +<p>—Est-il toujours là?</p> + +<p>—Oui... et j'ai eu assez de peine à l'empêcher de +redescendre chez lui... Il a deviné sans peine que tu +te trouvais dans l'appartement quand il est arrivé et +que tu avais filé pendant que je le gardais ici.</p> + +<p>Sur ces paroles rapidement échangées, le docteur +écarta Héloïse qui barrait le passage et s'élança vers +le salon.</p> + +<p>—Vite! vite! fit-il au baron, redescendez chez +vous. Ducanif monte l'escalier derrière moi. Je l'ai +entendu dire au concierge qu'il allait vous rendre +visite.</p> + +<p>—Ducanif rentrant à cette heure, c'est impossible! +s'écria Héloïse.</p> + +<p>Mais, parut-il, le temps ne permettait pas les explications +et il y avait danger à ce que Ducanif, en +rentrant chez lui, y trouvât le baron, car Gustave +poussa Walhofer par le coude en répétant avec +insistance:</p> + +<p>—Vite! vite!</p> + +<p>Et, pour refermer la porte derrière lui, il suivit le +baron qui, comprenant sans doute, sans en demander +plus, la nécessité d'une prompte retraite, partait à +pas précipités.</p> + +<p>Quand Gustave eut refermé doucement la porte de +l'appartement sur les talons du fugitif, il fut rejoint +par la cuisinière qui riait.</p> + +<p>—Pourquoi lui as-tu conté cette blague du retour +de Ducanif? demanda-t-elle.</p> + +<p>—C'est la vérité. Ducanif, en ce moment, monte +l'escalier et va entrer chez le baron... Je ne sais ce +qui lui est arrivé, mais le fait est qu'il revient et que, +ce soir, il l'a annoncé au concierge Pitois, il aura +du monde à dîner.</p> + +<p>Et, sans laisser la cuisinière parler, il appliqua son +oreille à la porte qu'il venait d'entre-bâiller avec précaution +et souffla:</p> + +<p>—Chut! chut!</p> + +<p>—Qu'écoutes-tu ainsi? demanda Héloïse après +quelques secondes de silence.</p> + +<p>—Le vacarme que va faire le baron.</p> + +<p>—Quel vacarme?</p> + +<p>—En rentrant chez lui pour y attendre Ducanif.</p> + +<p>—Est-ce que tu as laissé des traces qui l'avertiront +tout de suite de ton exploit?</p> + +<p>—Avant de connaître le vol, il trouvera le voleur, +dit Gustave en souriant.</p> + +<p>Héloïse ouvrit des yeux étonnés.</p> + +<p>—Oui, reprit le docteur avant qu'elle eût questionné, +j'ai enfermé chez le baron je ne sais quel +individu qui, pendant un quart d'heure, s'est tenu +sur le carré, devant la porte, m'empêchant de sortir +sans être vu.</p> + +<p>—Alors cet homme pourra te reconnaître et te +dénoncer au baron?</p> + +<p>—Non; à l'aide d'un tapis de table, je l'avais mis +dans l'impossibilité d'y voir.</p> + +<p>Remettant à plus tard les explications détaillées, +Gustave Cabillaud répéta:</p> + +<p>—Chut! Chut!</p> + +<p>On entendait le pas du baron résonner sur les +marches de l'escalier.</p> + +<p>—Au lieu d'entrer chez lui, Walhofer a continué +de descendre, annonça-t-il.</p> + +<p>—Il aura feint de sortir de chez lui pour se croiser +sur l'escalier avec Ducanif. Il va remonter à son +logis en ramenant mon bourgeois, supposa Héloïse.</p> + +<p>Ils écoutèrent encore.</p> + +<p>—C'est drôle! Le baron aurait dû déjà rencontrer +Ducanif, dit le docteur qui, si promptement qu'il eût +agi, ne s'était pas assez rendu compte du temps +écoulé pour comprendre que Ducanif pouvait être +arrivé chez M. de Walhofer.</p> + +<p>Héloïse ne voulait pas démordre de son idée que +Ducanif, réglé en ses habitudes mieux qu'un papier +de musique, pût être revenu à la maison avant cinq +heures.</p> + +<p>—Tu te seras trompé en croyant reconnaître la +voix de notre crétin, avança-t-elle.</p> + +<p>—Non, fit le docteur certain de son fait. Je l'ai +parfaitement entendu chargeant Pitois de te guetter +au passage pour t'envoyer le rejoindre chez le baron +où il allait entrer, afin de t'y donner ses ordres pour +le dîner de ce soir.</p> + +<p>—Mais il ne m'avait pas annoncé de dîner pour ce +soir!</p> + +<p>—Alors, c'est un dîner impromptu... C'est, probablement +à cause de lui que Ducanif est revenu plus +tôt que d'habitude, expliqua Gustave.</p> + +<p>Ensuite, après encore avoir écouté, il reprit tout +surpris:</p> + +<p>—Que peut bien être devenu Ducanif? Voici le +baron qui, ne l'ayant pas rencontré, remonte seul.</p> + +<p>Étant enfin convaincue que son amant ne s'était +pas trompé à propos de son bourgeois, la cuisinière +avança cette supposition:</p> + +<p>—Ducanif sera sans doute redescendu pour aller +commander les gâteaux du dessert chez le pâtissier +voisin... Affaire de cinq minutes... Il va remonter +derrière les talons du Walhofer.</p> + +<p>—Et le trouvera en train de se colleter avec le +prétendu voleur qu'il aura surpris au nid, ajouta +Gustave en riant:</p> + +<p>—Crois-tu que ton homme l'aura attendu?</p> + +<p>—Je l'ai enfermé à double tour... Quand le baron +se sera aperçu du tour que je lui ai joué, il mettra +infailliblement la chose sur le dos de l'autre.</p> + +<p>Et vivement:</p> + +<p>—Chut! chut! reprit Gustave; voici le baron remonté +devant sa porte, qui met la main sur la clé... +Écoutons la scène.</p> + +<p>Mais Héloïse, prise de curiosité, demanda:</p> + +<p>—Alors, tu as la lettre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Montre-la-moi!</p> + +<p>—Oh! l'impatiente! fit moqueusement le docteur +qui, tout en tendant l'oreille à l'ouverture de la +porte, plongea deux doigts dans une des poches de +son gilet.</p> + +<p>Soudain, il se releva, l'oeil surpris, le visage +inquiet.</p> + +<p>Chacune de ses mains, alors, fouilla fébrilement +l'une et l'autre poche du gilet, et ce fut quand il eut +constaté l'inutilité de ses recherches que, pâle et frémissant +de colère, il murmura entre ses dents:</p> + +<p>—Tonnerre du ciel! je l'ai perdue!</p> + +<p>A cet instant monta le bruit du claquement de la +porte refermée par le baron de Walhofer en rentrant +chez lui.</p> + +<p>Alors Gustave et Héloïse se regardèrent l'un et +l'autre, livides, tremblants, atterrés.</p> + +<p>—Entre les mains du baron, cet écrit était déjà des +plus dangereux pour nous... commença Gustave.</p> + +<p>—Et du moment qu'il est tombé en celles d'un +autre, nous sommes tout à fait perdus! acheva +Héloïse.</p> + +<p>Alors, d'une voix lente et sinistre:</p> + +<p>—Cet homme, que tu as enfermé, es-tu sûr de pouvoir +le reconnaître? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Très sûr, fit Gustave.</p> + +<p>—Et lui, dis-tu, n'a pas vu ton visage?</p> + +<p>—Il n'en a pas eu le temps.</p> + +<p>—Eh bien! comme il se peut que cet homme ait +trouvé le papier, il faudra le tuer s'il nous est prouvé +qu'il n'en ait pas parlé ou ne l'ait pas rendu au baron.</p> + +<p>Au lieu de s'engager par une réponse, le docteur +s'élança sur le carré en disant:</p> + +<p>—Peut-être l'ai-je perdu en montant ce dernier +étage.</p> + +<p>—Rien! souffla-t-il avec terreur quand il fut arrivé +sur le carré de M. de Walhofer.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVI</h3> +<br> + + + + +<p>Drelin! din! din! faisait la sonnette d'une porte derrière +laquelle se tenaient immobiles et souriants un +jeune homme et une ravissante femme blonde d'une +vingtaine d'années.</p> + +<p>Drelin! din! recommença la sonnette.</p> + +<p>Pendant ce carillon, la gentille blonde se pencha à +l'oreille du jeune homme et lui souffla:</p> + +<p>—Gontran, ce n'est pas ton oncle, M. Fraimoulu, +qui sonne?</p> + +<p>—A quoi le reconnais-tu, mignonne?</p> + +<p>—Quand ton oncle a monté nos cinq étages, sa +respiration exécute un bruit de trompette qui le +trahit.</p> + +<p>—Pour plus de sûreté, faisons usage de notre judas, +proposa Gontran qui jugeait que deux certitudes +valent mieux qu'une.</p> + +<p>Ce disant, il avait retiré une cheville plantée dans +un trou qui, allant toujours se rétrécissant, permettait +au regard, par un orifice à peu près imperceptible +sur le carré, de voir qui sonnait.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas mon oncle. Celui-ci n'a pas la +tournure ni la chevelure grisonnante de mon cher +parent, déclara Gontran au bout d'un court examen.</p> + +<p>—Alors, qui est-ce? demanda la jeune femme après +un soupir de satisfaction qui prouva combien elle avait +redouté que ce fût Fraimoulu.</p> + +<p>—Là-dessus, je ne saurais te renseigner, ma chérie, +car notre particulier ne montre que son dos... Il +faut attendre qu'il me tourne son visage.</p> + +<p>Et tout aussitôt:</p> + +<p>—Ah! voici sa figure! annonça Gontran.</p> + +<p>—Eh bien? demanda la blonde.</p> + +<p>—Non seulement je ne connais pas ce visiteur-là, +mais il ne me souvient pas avoir jamais vu sa tête.</p> + +<p>Et Gontran quitta son trou en disant:</p> + +<p>—Je crois que nous pouvons nous risquer à ouvrir.</p> + +<p>La blonde l'arrêta vivement.</p> + +<p>—Non, non, dit-elle avec frayeur. Si cet inconnu +était un espion envoyé par ton oncle?</p> + +<p>—Oh! oh! fit en riant Gontran, sais-tu ma bonne +Henriette, que tu fais un ogre de mon oncle qui, +pour moi, n'a qu'un tort à ton égard... celui de ne +pas te connaître, car il t'aimerait?</p> + +<p>—Un vilain homme qui veut nous séparer! prononça +la blonde avec des larmes dans les yeux.</p> + +<p>—Nous séparer! Tu, tu, tu! Est-ce que je ne suis +pas là pour m'y opposer, ma bellotte? dit gentiment +le jeune homme en étanchant les larmes sous un +baiser.</p> + +<p>Pendant ce dialogue à voix basse, le sonneur, de +l'autre côté, s'était impatienté.</p> + +<p>Drelin! din! din! répéta la sonnette avec un vacarme +beaucoup plus accentué.</p> + +<p>Immédiatement après, on entendit une voix mécontente +qui grognait:</p> + +<p>—Que le diable étrangle le portier qui m'a fait +inutilement grimper cinq étages!</p> + +<p>—Voyons un peu la mine qu'il fait en maudissant +le concierge, dit Gontran qui remit son oeil au trou.</p> + +<p>Après quoi, tout bas à Henriette, qui s'était rapprochée +pour qu'il lui communiquât ses observations:</p> + +<p>—C'est un jeune homme, annonça-t-il... Le voici +qui écrit au crayon sur un feuillet qu'il a arraché de +son carnet... il plie le papier... Maintenant, il se +baisse pour le glisser sous la porte... Voilà qui est +fait.</p> + +<p>Puis, retenant la blonde qui s'élançait déjà pour +ramasser le papier:</p> + +<p>—Minute! chérie, dit-il; attendons au moins que +ce monsieur soit parti.</p> + +<p>Ce fut seulement quand le bruit des pas s'était +éteint dans la descente de l'escalier que Gontran prit +le papier.</p> + +<p>Il le lut à haute voix:</p> + +<p>«<i>Venu pour proposer une bonne affaire à M. Gontran +Lambert.—Je repasserai demain.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>»<i>Signé:</i> <span class="sc">Frédéric Bazart</span>.»</p> + </div> </div> + +<p>Ce nom éveilla la mémoire de Gontran.</p> + +<p>—Frédéric Bazart! répéta-t-il. N'est-ce pas ainsi +que tous les journaux, qui ont rendu compte du +double crime, ont appelé celui qu'on accusait d'avoir +tué l'entrepreneur Bazart et sa femme?</p> + +<p>A ces mots, la belle blonde se mit à trembler et +telle était la peur bleue que lui inspirait l'oncle Fraimoulu, +qu'elle bégaya:</p> + +<p>—Est-ce que ton oncle, pour nous séparer, songerait +à me faire assassiner?</p> + +<br><br><br> +<h3>XVII</h3> +<br> + + + + +<p>L'accusation était si monstrueusement grotesque, +que Gontran éclata de rire en s'écriant:</p> + +<p>—Ah! tu n'y vas pas par quatre chemins à suspecter +les gens, toi, ma mignonne!... Je vois d'ici +mon oncle se promenant avec un sac à la main et +arrêtant les passants pour leur demander: «Voulez-vous +assassiner la bonne amie de mon neveu? Je vais +vous couvrir d'or.» Ah! non, va, ma belle, détrompe-toi! +Loin d'être aussi féroce que tu le supposes, +mon brave oncle Fraimoulu est le meilleur +des hommes!</p> + +<p>—C'est qu'il doit être furieux contre moi à cause +de ces dix mille francs qu'il t'avait donnés pour +rompre et que tu lui as renvoyés... Il peut croire que +c'est moi qui t'ai poussé à agir ainsi... et j'en suis +pourtant bien innocente puisque tu ne m'as tout +conté qu'après avoir rendu la somme.</p> + +<p>Le jeune homme prit entre ses mains la gracieuse +tête d'Henriette, et, en scandant sa phrase de baisers +sur le front de la blonde, débita d'une voix pleine de +tendresse:</p> + +<p>—Rien ne nous séparera. Tu as été, tu es et tu +seras toujours la bien-aimée de mon coeur.</p> + +<p>—Oui, mais, à résister, tu perdras les bienfaits +de M. Fraimoulu.</p> + +<p>—Baste! fit Gontran avec insouciance, les colères +de l'oncle sont comme les giboulées, violentes, mais +de courte durée... Et puis, est-ce que je n'ai pas +trois mille livres de rente? Est-ce que je n'en +touche pas autant chez mon patron, l'architecte? +N'est-ce pas plus que suffisant pour vivre grandement +à l'abri du besoin, surtout quand on a le bonheur +de posséder, comme moi, une petite femme +bien économe et pas coquette pour quatre sous?... +Je n'ai que vingt-cinq ans, ma bellotte, l'âge où l'on +commence sa fortune.</p> + +<p>—Avec le mariage que t'aurait procuré ton oncle, +tu aurais trouvé ta fortune toute faite.</p> + +<p>—Ta, ta, ta! fit le jeune homme, en riant, cette +fortune-là ne vaudrait pas celle que je veux gagner +moi-même, car je compte bientôt me lancer... Je +vais, avant peu, quitter mon architecte qui n'a plus +rien à m'apprendre. Alors, vogue la galère! J'espère +que la Providence des amoureux m'enverra +des travaux.</p> + +<p>Cela dit, Gontran se pencha vers l'oreille d'Henriette +pour ajouter en faisant sa voix des plus +tendres:</p> + +<p>—Et, alors aussi, s'il y a mariage, ce sera celui de +l'architecte débutant avec une gentille blonde adorée +que tu connais.</p> + +<p>A cette promesse de mariage, la jeune femme pâlit +et, après avoir secoué la tête, murmura:</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Hein! fit le jeune homme en se redressant à ce +mot.</p> + +<p>—Ta maîtresse, tant qu'il te plaira, mon bon +Gontran, mais ta femme jamais! accentua Henriette +d'un ton triste, mais résolu.</p> + +<p>—Et qui s'y opposerait? s'écria Gontran.</p> + +<p>La jeune femme fixa son amant dans les yeux, +semblant attendre que, de lui-même, il devinât l'obstacle +qui s'opposait à son projet; puis, contrainte à +un aveu par le silence du jeune homme dont le regard +anxieux l'interrogeait, elle baissa la tête et, +d'une voix navrée, prononça ces deux mots:</p> + +<p>—Mon passé!</p> + +<p>A cette réponse, les deux bras de Gontran s'enlacèrent +convulsivement autour de la taille d'Henriette +qu'il attira sur son sein et, en couvrant de +baisers frénétiques son doux visage ruisselant de +larmes, il s'écria avec le plus douloureux accent:</p> + +<p>—Ton passé, pauvre chérie! Mais je ne me souvenais +plus de ce passé que je croyais t'avoir fait +oublier à force d'amour... Est-ce parce qu'un misérable +s'est rencontré sur ta route que ta vie doit +être perpétuellement condamnée à l'horrible amertume +du souvenir?</p> + +<p>Comme la jeune femme, qui défaillait, s'était +laissée tomber sur une chaise, il se mit à ses genoux, +en continuant d'une voix chaude de tendresses +infinies:</p> + +<p>—Je t'aime! je t'adore, mon Henriette, toi, dont +j'ai su apprécier l'amour, le dévouement, la loyauté! +toi, dont je veux faire ma femme, car je ne saurais +donner mon nom à nulle autre qui m'inspirerait +une estime plus profonde!</p> + +<p>Puis, d'un ton de doux reproche:</p> + +<p>—Oh! la vilaine, qui se refuse au bonheur! qui +dit aimer son Gontran et ne paraît pas se douter du +désespoir cruel où me plongerait l'impossibilité de +pouvoir t'associer à mes projets d'avenir heureux! +Oh! oh! oui, la vilaine, que je déteste!</p> + +<p>Ce disant, il l'embrassait à pleines lèvres, tout +frémissant d'une passion sincère.</p> + +<p>Ensuite, en souriant:</p> + +<p>—Allons, gentille coupable, faites une de vos +belles risettes... et on vous pardonnera, dit-il d'un +ton suppliant:</p> + +<p>Tant de confiance et d'amour rayonnait sur le visage +du jeune homme que sa maîtresse sentit se +fondre sa résistance à croire au bonheur de l'avenir.</p> + +<p>Un sourire encore un peu triste parut sur sa +bouche:</p> + +<p>—Oui, mais ton oncle? objecta-t-elle encore timidement.</p> + +<p>—Eh bien! quoi, mignonne? Mon oncle, on le +domptera, on le musellera, on le forcera à rentrer +ses dents et à montrer ce qu'il est sous son apparence +grondeuse, c'est-à-dire la crème des hommes +et la pâte des oncles, riposta Gontran retrouvant sa +gaieté.</p> + +<p>—Voilà quinze jours qu'il n'a plus reparu.</p> + +<p>—Dame! fit le jeune homme, monter cinq étages, +quand on a la cinquantaine et du ventre, pour sonner +devant une porte fermée, avoue que cela n'encourage +pas à revenir tous les quarts d'heure.</p> + +<p>—Tu devrais aller le voir, conseilla Henriette.</p> + +<p>—Tu le veux?</p> + +<p>—Oui, mais... dit en riant la blonde qui avait +oublié son chagrin.</p> + +<p>—Mais... quoi?</p> + +<p>—N'accepte pas ses dix mille francs.</p> + +<p>—Henriette, je te condamne à un baiser pour +avoir rappelé ce souvenir, dit Gontran avec une sévérité +feinte.</p> + +<p>Il tendit sa joue et ajouta de sa grosse voix:</p> + +<p>—Condamnée, payez votre amende.</p> + +<p>Et quand la condamnée eut payé son amende +qu'il lui remboursa aussitôt double, il reprit:</p> + +<p>—Puisque tu l'exiges, je vais voir l'oncle.</p> + +<p>—Surtout évite bien d'irriter sa colère, recommanda +Henriette.</p> + +<p>—Sois donc tranquille. L'oncle, je le répète, n'est +pas un tigre... Et, fût-il un tigre, je m'engage à te +l'amener un jour en le conduisant au bout d'une faveur +rose.</p> + +<p>—Quinze jours sans te donner de ses nouvelles +n'est-ce pas une preuve qu'il boude?</p> + +<p>Un souvenir vint à Gontran qui se frappa le front +en s'écriant:</p> + +<p>—J'y suis! La dernière fois que j'ai vu mon +oncle, il pensait à s'installer dans un local plus vaste. +Si nous ne l'avons pas vu depuis quinze jours, c'est +qu'il a été absorbé par les tracas de son emménagement +et, surtout, par le souci de trouver une bonne +cuisinière... Ah! si tu l'avais écouté me parlant de +la cuisinière qu'il désire! «Une cuisinière dont les +plats allécheront les anges du ciel», me disait-il en +se promenant la langue sur les lèvres.</p> + +<p>—Pars vite! commanda Henriette en tendant son +front au baiser d'adieu.</p> + +<p>Gontran avait dit vrai. Quinze jours s'étaient passés +depuis que Fraimoulu était venu sonner chez son +neveu.</p> + +<p>—Monsieur Gontran, votre oncle habite, à présent, +au second étage sur le devant. Vous arrivez bien, +car on pend aujourd'hui la crémaillère. Il y a un +festin à tout casser. Ma femme est là-haut pour leur +prêter la main, dit le concierge à Gontran lorsqu'il +arriva à la maison de son oncle.</p> + +<p>Sur ce renseignement, le neveu monta chez Fraimoulu +où la porte lui fut ouverte par la concierge qui +«prêtait la main», suivant l'expression de son époux.</p> + +<p>En voyant entrer son neveu dans le cabinet où, la +plume à la main, il se tenait devant son bureau, +Fraimoulu s'écria vivement:</p> + +<p>—Par Dieu! mon garçon, vous tombez bien à +propos, toi et ta belle écriture! Tiens, prends ma +place à ce bureau. Il s'agit de me copier à plusieurs +exemplaires le menu que je vais te dicter.</p> + +<p>—Avec plaisir, mon oncle, dit le jeune homme en +s'asseyant devant le bureau où l'attendaient une douzaine +de cartons à encadrement gaufré.</p> + +<p>L'oncle, son original de menu en main, se mit aussitôt +à dicter:</p> + +<p><span class="sc">Potages</span>: <i>Au lait lié,—aux laitues purée de navet,—à +la bisque.</i></p> + +<p>—Bigre! fit Gontran en écrivant, trois potages! +Vous allez bien, mon oncle.</p> + +<p>—Attends un peu la suite, tu vas voir. Je veux +épater Ducanif, M. Grandvivier et Cabillaud père, +qui sont de mes convives. Ils verront que leurs Cydalise, +Clarisse et Héloïse ne sont que de la Saint-Jean +à côté de ma Nadèje.</p> + +<p>—C'est votre nouvelle cuisinière qui porte ce nom +russe?</p> + +<p>—Elle sort de chez le prince Krapouskoff qui, m'a-t-on +dit, a dépensé plus de deux cent mille francs +pour lui faire apprendre la cuisine dans toutes les +capitales d'Europe.</p> + +<p>—Et qui vous a dit ça?</p> + +<p>—Ma fruitière, qui me l'a procurée. Nadèje est +une encyclopédie culinaire.</p> + +<p>Et Fraimoulu reprit sa dictée:</p> + +<p><span class="sc">Relevés</span>: <i>Dalle de saumon génoise.—Brochet à l'indienne.—Cromeski +de maquereaux au beurre de Montpellier.</i></p> + +<p>Pendant que le neveu écrivait, l'oncle reprit:</p> + +<p>—Figure-toi qu'elle arrive directement de Russie. +Je l'ai pincée, pour ainsi dire, à sa descente de wagon. +J'ai même été obligé de lui avancer six louis pour dégager +ses malles qu'elle avait expédiées en avant et +qui l'attendaient à la consigne...</p> + +<p>Il s'interrompit pour revenir à son menu.</p> + +<p><span class="sc">Entrées</span>: <i>Côtelettes de mauviettes.—Boudin de +faisan au suprême.—Filets de volailles à la Singara.—Chartreuse +d'ailerons de dindon.</i></p> + +<p>Mais Fraimoulu était si fier de son cordon bleu +qu'il étouffait à n'en pas parler. Il oublia donc le +menu pour reprendre:</p> + +<p>—Pour dégager ses malles, Nadèje comptait sur +l'avance que devait lui faire le Président du Sénat +chez qui elle allait entrer... car ce n'est ni plus ni moins +qu'au Président du Sénat que je l'ai enlevée... Pour +l'attacher à mon service et qu'elle n'allât pas chez le +président j'ai procédé généreusement... A titre de +denier à Dieu, je lui ai fait cadeau de deux mois +d'appointements... Douze louis!</p> + +<p>—Douze et six pour les malles, dix-huit, compta +tout haut le neveu.</p> + +<p>Fraimoulu revint à sa dictée.</p> + +<p>—Nous continuons les Entrées, dit-il. <i>Aspic d'amourettes.—Pain +de volailles garni.</i>—C'est tout. +Passons à présent aux Rôtis.</p> + +<p>—Saperlotte! fit Gontran moqueur. Savez-vous, +mon oncle, que vos invités ne risqueront pas de se +faire arrêter pour avoir, en sortant de votre table, +volé un petit pain chez un boulanger?... Quel balthazar!!!... +Et c'est vous qui avez trouvé tous ces +plats-là?</p> + +<p>—Non, ce menu est de la composition de Nadèje.</p> + +<p>—Ça doit coûter gros.</p> + +<p>—J'ai remis ce matin à Nadèje vingt louis pour +faire sa halle.</p> + +<p>—Dix-huit et vingt, trente-huit, additionna encore +le neveu.</p> + +<p>Et reprenant:</p> + +<p>—Alors la cuisine, en ce moment, flambe de tous +ses fourneaux? Ce doit être un beau spectacle à aller +voir, proposa-t-il, curieux qu'il était de connaître le +grand cordon bleu russe.</p> + +<p>—Impossible! dit sèchement Fraimoulu.</p> + +<p>—Parce que?</p> + +<p>—Nadèje a fait la condition <i>sine qua non</i> de son +entrée chez moi qu'on la laisserait seule à ses savantes +compositions, qu'elle ne serait troublée dans +son travail par nul profane... pas même moi... Elle +craint un visiteur qui lui volerait ses recettes... Elle +s'est donc enfermée dans sa cuisine qui, à l'heure +dite, s'ouvrira pour le transport des plats sur la +table... Tu le vois, il m'est impossible d'aller contre +la foi jurée. Nadèje est capricieuse comme tous les +grands artistes. Inclinons-nous donc sans...</p> + +<p>La phrase de Fraimoulu lui fut coupée par un retentissant +tintamarre de vaisselle cassée.</p> + +<p>—En voici un qui a gagné largement sa journée, +pensa le neveu.</p> + +<p>Ensuite, à haute voix, il demanda:</p> + +<p>—Est-ce que Nadèje prépare un fricot à l'éclat de +vaisselle!</p> + +<p>—Non; ça, c'est mon nouveau domestique.</p> + +<p>—Fourni aussi par la fruitière?</p> + +<p>—Non, il m'a été procuré par mon boulanger qui +m'a affirmé que, dans son genre, il était une perle.</p> + +<p>—J'aurais cru qu'il venait de votre marchand de +vaisselle, moi.</p> + +<p>—Tu comprends qu'il me fallait quelqu'un pour +servir à table... pour me coiffer... pour me raser... +Pietro—il s'appelle Pietro, mais il est Auvergnat—Pietro +a la main un peu lourde, mais il se la fera légère +dans la pratique de son nouveau métier.</p> + +<p>—Que faisait-il donc avant d'être appelé à vous +raser?</p> + +<p>—Il était paveur.</p> + +<p>Il faut croire que rien n'est plus faux que le dicton: +«Un homme averti en vaut deux», puisque Fraimoulu, +averti par Ducanif du genre de domestiques +que procurent les fournisseurs, était si sincèrement +enchanté de s'être adressé, pour monter sa maison, +à son boulanger et à sa fruitière... Nadèje, un phénomène! +Pietro, une perle! C'était, du premier +coup, avoir eu la main prodigieusement heureuse.</p> + +<p>—Ces gens-là vieilliront avec moi. On dit que la +race des bons serviteurs a disparu: erreur! Ce sont +les maîtres qui manquent de nez pour les découvrir, +disait-il à son neveu d'un air grave.</p> + +<p>—Alors, vous, mon oncle, vous avez eu du nez? +demanda Gontran qui doutait qu'à planter des radis +on récoltât des truffes.</p> + +<p>—Tu verras Nadèje, tu verras Pietro; je ne te dis +que ça.</p> + +<p>—Si je n'ai pas encore vu Pietro, je l'ai déjà entendu.</p> + +<p>—Tais-toi donc, mauvais plaisant! Pour quelques +méchantes assiettes cassées!... Je te le répète, Pietro +a la main lourde... il se la fera légère à la longue, +voilà tout.</p> + +<p>—Je n'ai pas de conseil à vous donner; mais, en +attendant, moi, à votre place, pour les débuts de +Pietro comme barbier, je commencerais par lui faire +raser mon portier pendant un an ou deux, débita +Gontran sans rire.</p> + +<p>Mais Fraimoulu secoua la tête en homme qui dédaigne +de répondre à des balivernes.</p> + +<p>—Quant à Nadèje, reprit le neveu, je ne l'ai ni +vue ni entendue. J'avoue même que j'ai grand appétit +de la connaître... du moins ses oeuvres.</p> + +<p>—Dans une demi-heure, tu les dégusteras, promit +l'oncle après avoir regardé la pendule.</p> + +<p>—Sera-t-elle exacte?</p> + +<p>—Toujours sur le point! m'a dit la fruitière. Il +paraît qu'en Russie, chez le prince Krapouskoff, c'était +sur l'exactitude de Nadèje qu'on réglait les pendules.</p> + +<p>—Moi, ce que j'en dis, c'est parce que j'ai faim... +Il ne faut pas remonter jusqu'avant la grande Révolution +pour trouver des cuisinières qui ne soient pas +à l'heure.</p> + +<p>—Avec Nadèje, n'aie pas ce souci. A sept heures +précises, elle ouvrira la porte de sa cuisine. Alors les +productions de ce génie culinaire nous seront apportées +sur la table par Pietro.</p> + +<p>—Bigre! Pourvu que le paveur auvergnat ait la +main plus heureuse avec les plats qu'avec les assiettes!!! +lâcha Gontran qui s'amusait de la confiance +de son oncle.</p> + +<p>Aussi revint-il à Nadèje.</p> + +<p>—Et toujours, reprit-il, vous respecterez la condition +de ne pas entrer dans la cuisine quand votre +cordon bleu sera à ses fourneaux?</p> + +<p>—Qui veut la fin veut les moyens. Je veux manger +de bons morceaux, je dois donc laisser qu'on me +les apprête dans ce que l'on peut appeller le silence +du cabinet... Je te le redis, les grands artistes ont +leurs fantaisies... Je me suis laissé affirmer que +Sardou avait écrit ses meilleures pièces enfermé +dans une cave.</p> + +<p>Et, sur ce renseignement, Fraimoulu reprit la +dictée de son menu à Gontran.</p> + +<p>Tout était terminé quand apparut le premier convive. +C'était le lecteur Cabillaud père, l'homme à la +verrue. Il arrivait le bec enfariné par le billet d'invitation +qui lui avait annoncé le début de Nadèje... +«la célèbre Nadèje que le Président du Sénat voulait +s'attacher à prix d'or!» disait ledit billet d'invitation.</p> + +<p>Cabillaud père avait été trop fier de sa cuisinière +Clarisse devant Fraimoulu pour que l'heureux +maître de l'illustre Nadèje ne se vengeât pas un peu.</p> + +<p>—Chez le prince Krapouskoff, elle daignait quelquefois +confectionner le soufflé d'andouilles pour +les chiens de ce noble Russe, lâcha Athanase, sachant +que le soufflé d'andouilles était le triomphe de +Clarisse.</p> + +<p>Après le docteur à la verrue vint Camuflet.</p> + +<p>Depuis quinze jours que lui était arrivée l'aventure +de se trouver enfermé chez le baron de Walhofer, +le triple veuf, autrefois si jovial, était devenu +grave et inquiet.</p> + +<p>Après l'avoir présenté à Cabillaud père, le premier +soin de Fraimoulu fut de demander à l'homme aux +trois belles-mères:</p> + +<p>—Vos dames vont bien?</p> + +<p>—Trop bien! répondit Camuflet d'une voix pleine +de sous-entendus et en clignant l'oeil autour duquel +une teinte d'un jaune affaibli rappelait encore le pochon +reçu.</p> + +<p>Fraimoulu avait invité le petit homme par égard +pour son nouveau locataire, M. Grandvivier, qu'il +voulait attirer à sa table; car, depuis une semaine, +le magistrat avait quitté la rue de Turenne pour venir +s'installer dans la maison d'Athanase où il occupait, +on le sait, l'appartement situé au-dessus de +celui du propriétaire.</p> + +<p>—Je descends de chez M. Grandvivier qui ne tardera +pas à me suivre. Il m'a chargé de l'annoncer, +déclara Camuflet.</p> + +<p>—Je n'ai risqué mon invitation à votre ami, notre +digne magistrat, qu'en apprenant qu'il était délivré +de l'instruction sur la mort de votre ex-associé, +M. Bazart, dit Fraimoulu.</p> + +<p>—Oui, le suicide de mon ancien copain ayant été +prouvé, voici déjà une dizaine de jours qu'une ordonnance +de non-lieu a remis en liberté le jeune +homme prévenu de l'assassinat de Bazart.</p> + +<p>—Le neveu du défunt, je crois?</p> + +<p>—Son neveu et son héritier. Car, du moment qu'il +a été reconnu innocent, il hérite la fortune de son +oncle, en vertu d'un testament que Bazart avait écrit +quelques heures avant de se tuer... Cinquante mille +livres de rente environ.</p> + +<p>Occupé qu'il était à transcrire ses menus, Gontran +avait dressé l'oreille en entendant parler de celui +qui, dans la journée, était venu sonner chez lui et +qui, après trois carillons inutiles, avait glissé sous +la porte l'écrit par lequel il annonçait son retour +pour le lendemain afin de proposer une bonne +affaire.</p> + +<p>Cependant le dialogue s'était poursuivi.</p> + +<p>—Cinquante mille livres de rente! répéta Fraimoulu. +Par malheur, cette fortune fondra vite entre +les mains de ce garçon auquel, s'il me souvient bien, +sa dissipation et son inconduite ont valu le nom de +la Godaille.</p> + +<p>—Voilà qui vous trompe, dit Camuflet. Est-ce +que l'épreuve par laquelle il vient de passer a été +une leçon pour lui? Je ne sais, mais la vérité est +que le jeune homme est transformé. Quand la fortune +de son oncle lui donnerait le moyen de vivre +à rien faire, il parle, au contraire, de consacrer sa +vie à je ne sais quel but... Je tiens ces détails de +M. Grandvivier, que, ce matin même, Frédéric +Bazart est venu voir pour le remercier de sa liberté +rendue et, en même temps, lui demander des conseils +sur son nouveau plan de conduite.</p> + +<p>La conversation fut interrompue par Cabillaud +père. En homme dont la gourmandise s'impatientait, +le porteur de verrue avait déjà consulté deux fois la +pendule. Il s'en fallait encore de vingt minutes qu'il +fût l'instant de se mettre à table.</p> + +<p>Pendant que Camuflet et Fraimoulu avaient causé +sur la Godaille, le docteur s'était adroitement +échappé pour aller faire un petit tour d'inspection +à la cuisine. Mais en plus qu'il s'était cassé le nez +sur la porte fermée par Nadèje, il avait été accosté +par Pietro, l'Auvergnat paveur. Dans un langage +qui, comme sa main, avait aussi besoin de se faire +à la longue, le valet de chambre débutant lui avait +lâché cette phrase:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous me fouchez là? Si vous voulez +pas que je vous fache dancher, fouchez-moi le +camp au salon attendre la choupe.</p> + +<p>De sorte que le gourmand docteur était revenu +fort penaud, alors que le triple veuf et Athanase causaient +encore de la Godaille. Et comme la pendule +lui avait annoncé vingt minutes avant la «choupe», +il avait interrompu l'entretien par cette question:</p> + +<p>—Serons-nous nombreux à table?</p> + +<p>—Huit, le nombre voulu. Plus que les Grâces et +moins que les Muses, annonça Fraimoulu qui possédait +ses classiques de la table. Rendant à mon ami +Ducanif un dîner qu'il m'a dernièrement offert, j'ai +cru lui être agréable en invitant aussi les deux convives +que j'avais rencontrés à sa table; votre fils +Gustave et un baron de Valhofer... Joignez à ces +messieurs mon nouveau locataire M. Grandvivier, et +nous quatre ici présents, voilà ce nombre huit qui...</p> + +<p>La parole fut coupée à Athanase par le vacarme +d'un nouveau lot d'assiettes brisées, dans la salle à +manger, par Pietro, qui continuait à se faire la main.</p> + +<p>—J'en suis toujours pour mon conseil au sujet des +débuts de Pietro comme barbier. Pendant une année +ou deux, qu'il commence par raser votre concierge, +souffla Gontran à son oncle.</p> + +<p>Un coup de sonnette se fit entendre.</p> + +<p>—Voilà Ducanif et ses amis, annonça Fraimoulu +qui, au bruit de pas nombreux dans l'antichambre, +devinait la prochaine apparition de plusieurs +invités.</p> + +<p>Puis, en maître de maison qui songe à mettre ses +convives à l'aise par une présentation, il se pencha +vers Camuflet.</p> + +<p>—Connaissez-vous ces messieurs? demanda-t-il.</p> + +<p>—Aucun, dit le triple veuf.</p> + +<p>C'était, en effet, Ducanif et ses amis qui ne tardèrent +pas à faire leur entrée.</p> + +<p>—M. Camuflet, annonça Fraimoulu aux arrivants.</p> + +<p>Puis successivement:</p> + +<p>—M. Ducanif, dit-il au petit homme.</p> + +<p>Un fait incontestable était que, quinze jours auparavant, +Ducanif et Camuflet s'étaient rencontrés nez +à nez et d'assez drôle façon dans le logis du baron. +Il n'y eut pourtant dans le salut échangé entre les +deux présentés, que la froideur de gens qui se trouvent +pour la première fois en présence.</p> + +<p>—M. le docteur Gustave Cabillaud, continua +Athanase.</p> + +<p>Camuflet s'inclina, sans rien qui trahît une impression +quelconque devant Gustave.</p> + +<p>—C'est celui que j'ai enfermé chez le baron, +quand il écoutait Héloïse et Walhofer causant sur +le carré, pensa le docteur en rendant le salut.</p> + +<p>Comme il s'était redressé avant que Camuflet eût +complètement relevé sa tête qui saluait, il enveloppa +le triple veuf d'un regard sinistre en disant:</p> + +<p>—Si c'est lui qui a trouvé la lettre, qu'en a-t-il +fait? L'a-t-il rendue au baron? Pourquoi Walhofer, +qui aurait dû, déjà, vingt fois, s'apercevoir du tour, +n'en souffle-t-il mot?</p> + +<p>Et il céda la place au baron, guettant en dessous +la physionomie des deux hommes, pendant cette +troisième présentation faite par Fraimoulu.</p> + +<p>Le baron eut une brusque et sèche inclinaison de +tête. Néanmoins, si court qu'eût été le geste, Walhofer, +avant qu'il eût relevé le front, avait eu, sur les +lèvres, un imperceptible sourire moqueur.</p> + +<p>Quant à Camuflet, il est probable que, pour voir +les traits du Belge, il n'avait plus retrouvé l'occasion +dont il avait été privé quand on l'avait aveuglé +avec un tapis de table et mis sous clé chez le baron, +car d'un prompt coup d'oeil il dévisagea l'individu +aux longues moustaches.</p> + +<p>—C'est le portrait tout craché du Tombeur-des-Crânes, +pensa-t-il en comparant, dans sa mémoire, +le baron avec le jeune homme qu'il avait vu fumer +sa pipe à la fenêtre prenant vue sur le jardin de la +dernière demeure de M. Grandvivier.</p> + +<p>Son devoir de maître étant accompli, Fraimoulu +prononça:</p> + +<p>—Là! maintenant, il ne nous manque plus que +M. Grandvivier.</p> + +<p>—Eh! eh! se dit Gustave qui, au moment où le +nom du juge avait été prononcé, se trouvait, bien +par hasard, avoir son regard tourné vers le baron.</p> + +<p>Il lui avait semblé, quand on avait nommé le +magistrat, qu'un nuage rapide avait passé sur le +front du Belge.</p> + +<p>Au nom du juge, Cabillaud père, le doigt tendu +vers la pendule, s'était écrié:</p> + +<p>—Alors il faut que le magistrat se dépêche fièrement, +s'il veut arriver à l'heure.</p> + +<p>En effet, l'aiguille marquait sept heures.</p> + +<p>Et, tout aussitôt, la pendule fit entendre lentement +sa sonnerie.</p> + +<p>—Accordons les cinq minutes de grâce, proposa +Fraimoulu.</p> + +<p>—La peste soit du lambin! grommela Cabillaud +père qui ne plaisantait pas avec une seule minute +de retard quand il s'agissait de nourriture.</p> + +<p>Tenant à la main ses menus pour les distribuer, +tout à l'heure, sur la table, Gontran s'était approché +de son oncle pour lui souffler à l'oreille:</p> + +<p>—Sept heures! A ce moment, Nadèje doit avoir +ouvert la porte de sa cuisine à Pietro.</p> + +<p>—Ne t'ai-je pas dit que, chez le prince Krapouskoff, +c'était sur l'exactitude de Nadèje qu'on réglait +les pendules?</p> + +<p>Les cinq minutes s'écoulèrent, puis cinq autres +encore, sans que M. Grandvivier eût paru.</p> + +<p>Alors, comme les invités faisaient silence, on entendit +résonner un grand coup.</p> + +<p>Ensuite un second.</p> + +<p>Enfin un troisième.</p> + +<p>—Tiens! souffla Gontran à son oncle, vous avez +donc changé la coutume de faire annoncer de vive +voix que le potage était servi? Vous préférez l'usage +du théâtre où trois coups avertissent qu'on va +commencer.</p> + +<p>A ce moment, la porte s'ouvrit.</p> + +<p>C'était Pietro, bouche béante, oeil hébété, visage +empreint d'une surprise immense.</p> + +<p>L'Auvergne n'avait vraiment pas de chance! De +tous ses naturels, elle n'en possédait vraisemblablement +qu'un seul du doux nom de Pietro et celui-là +était un idiot... Il fallait, du moins, le juger tel à +voir l'air profondément stupide avec lequel il regardait +les invités.</p> + +<p>Fraimoulu prit son air grave et sa voix sévère:</p> + +<p>—Est-ce ainsi, Pietro, qu'on vient annoncer que +le potage est servi? prononça-t-il.</p> + +<p>—La choupe! la choupe! C'hest de la soupe que +vous parla? dit le paveur se décidant à répondre.</p> + +<p>Il éclata de rire en se tenant le ventre à deux +mains, et quand sa gaieté, qui retombait en pluie +sur les convives, se fut un peu éteinte, il reprit:</p> + +<p>—La choupe! Si c'hest celle-là que vous mangea, +je veux être estranguia!</p> + +<p>Et il tourna le dos en criant:</p> + +<p>—Venez la voir, votre choupe!</p> + +<p>Fraimoulu en tête, on se précipita sur les pas de +Pietro, chacun pressentant quelque drame menaçant +son appétit.</p> + +<p>On eut alors le mot des trois coups entendus. Ils +provenaient de la porte de la cuisine, enfoncée par +Pietro quand, à sept heures précises, il n'avait pas +vu la communication s'ouvrir sous la main de la +ponctuelle Nadèje. Le vigoureux paveur avait fait +merveille. En trois coups de poing, il avait crevé les +trois panneaux.</p> + +<p>La cuisine était déserte!</p> + +<p>Nul plat préparé n'apparaissait; aucune provision +ne se voyait sur le buffet, attendant son tour de +cuisson.</p> + +<p>Seule, une marmite apparaissait sur un fourneau +dont la cendre blanche attestait un feu éteint depuis +longtemps.</p> + +<p>Et quand Fraimoulu souleva la couverture de cette +marmite, son étrange contenu apparut à tous les invités.</p> + +<p>A demi plein d'eau, ce récipient renfermait, bien +plié, le tablier de cuisinier de Nadèje qui, par dérision, +y avait joint l'assortiment de légumes qui accompagnent +la cuisson du pot-au-feu.</p> + +<p>Après avoir trouvé cette nouvelle façon de «rendre +son tablier», l'ex-cuisinière du prince Krapouskoff +devait avoir décampé depuis trois heures au moins.</p> + +<p>—Refait! prononça lugubrement Fraimoulu qui, +pas une seconde, n'eut l'idée d'envoyer chez le Président +du Sénat pour savoir si Nadèje n'avait pas +cherché une nouvelle place chez ce haut dignitaire.</p> + +<p>—Bien que rare, ce genre de pot-au-feu revient +cher, pensa Gontran au souvenir des trente-huit louis +que la voleuse avait soutirés à son oncle.</p> + +<p>Il était sans pitié, ce cher neveu, car, malgré le désastre +qui accablait Athanase, il s'approcha de lui +pour demander tout bas:</p> + +<p>—Est-il toujours utile de placer mes menus sur la +table?</p> + +<p>Fraimoulu, on le comprend de reste, n'était pas à +la plaisanterie. Avoir eu la prétention d'humilier les +maîtres d'Héloïse, Clarisse et Cydalise par les débuts +du cordon bleu russe qui avait étudié son art dans +toutes les capitales d'Europe, et n'avoir à offrir à ses +convives qu'un bouillon de tablier de cuisine, c'était +à s'arracher le nez du désespoir!</p> + +<p>Il pouvait, à la vérité, se dire que Pietro lui restait, +mais, ingrat envers la Providence qui lui avait +laissé cette fiche de consolation, il hurla avec une +rage indicible:</p> + +<p>—Que le diable étouffe la satanée mère Chandernac, +ma fruitière, qui m'a procuré cette voleuse!!! +Je la danse de mes trente-huit louis!!!</p> + +<p>En sa qualité d'ancien placeur récemment sorti des +affaires, Ducanif avait la mémoire encore fraîche de +bien des renseignements.</p> + +<p>—Ah! c'est la Chandernac qui vous l'a procurée? +dit-il. Alors je la connais, votre Nadèje. Une grande +rousse, avec une tache dans l'oeil et une lentille sur +le menton, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Il y a gros à parier qu'elle a filé parce qu'elle a +appris que je serais de vos convives. Elle savait que +je démolirais les balançoires du prince Krapouskoff... +Ah! c'est une jolie rouleuse que cette fille qui, de son +vrai nom, se nomme Adèle!</p> + +<p>—La Chandernac me l'avait tant recommandée! +«Prenez ma tête si je vous trompe», me disait-elle.</p> + +<p>—La Chandernac est la tante de cette fille. Elle lui +a déjà procuré vingt places où elle n'a pas fait long +feu. La seule maison où elle aurait chance de rester +serait une maison de détention... Vous n'êtes pas le +premier à qui elle ait joué le tour!</p> + +<p>Ce disant, un souvenir revint à Ducanif qui, après +avoir souri, continua:</p> + +<p>—Dans le nombre des exploits d'Adèle, j'en connais +de bien drôles. Tenez, je vais vous en conter +un.</p> + +<p>La veuve de Scarron, dit l'histoire, faute de monnaie, +eut souvent à remplacer le rôti par un joyeux +ou intéressant récit fait à ses convives. Mais les convives +en question, au moment dudit récit, s'étaient +déjà mis, si peu que ce fût, quelque chose dans l'estomac, +car le rôti n'arrive pas d'emblée au début +d'un repas. La preuve en est que «ventre affamé +n'ayant pas d'oreilles», les invités de la Scarron +n'auraient pu écouter le récit, si leurs ventres n'avaient +pas déjà reçu un acompte.</p> + +<p>Mais il n'en était pas de même pour les convives de +Fraimoulu. Ils étaient à jeun, complètement à jeun.</p> + +<p>Delà vint donc que Gontran fut sage en avançant +la proposition suivante:</p> + +<p>—Si nous faisions précéder l'histoire sur Adèle +d'une soupe à l'oignon que nous ferait la portière et +de deux douzaines de côtelettes aux cornichons que +Pietro irait commander chez le charcutier?</p> + +<p>Mais ce notable changement introduit dans le menu +n'était pas du goût de l'affamé et gourmand Cabillaud +père, auquel les cornichons ne réussissaient pas. Il +est si vrai que la faim rend féroce, qu'il y eut une intonation +de raillerie amère dans la voix de l'homme +à la verrue quand il fit cette remarque:</p> + +<p>—Monsieur Grandvivier, lui, a eu le bon nez de ne +pas venir.</p> + +<p>C'était vrai. Le juge n'était pas là. Dans l'émotion +du désastre, on avait oublié ce huitième convive manquant +à l'appel. Pourquoi cette absence qu'aucun mot +d'excuse n'était venu justifier? La distance à parcourir +ne pouvait atténuer cette impolitesse, puisque c'était +la simple affaire d'un étage à descendre.</p> + +<p>Surexcité par les borborygmes qui grondaient dans +son estomac aux abois, Cabillaud père, toujours impitoyable +pour la mésaventure d'un ami, avait continué:</p> + +<p>—Oui, il a eu bon nez, le juge!... Un de ces nez +qui flairent les mystifications!</p> + +<p>Une mystification! Supposer que Fraimoulu avait +voulu se jouer de ses invités!!!</p> + +<p>Devant cet affront, Athanase se redressa superbe.</p> + +<p>—En attendant l'heure de ma revanche, dit-il, permettez-moi, +messieurs, de vous conduire, ce soir, au +café Anglais.</p> + +<p>Entraînant à sa suite son monde, calmé par ces +bonnes paroles, Fraimoulu allait sortir de la cuisine +quand, sur son passage, se plaça Pietro qui disait:</p> + +<p>—Nous chommes chauvés! Pas bejoin de chortir +pour chiqua la ratatouille, fouchtra!</p> + +<p>Et le valet de chambre, qui rappelait si peu les Lafleur +et les Bourguignon ou Comtois du dix-huitième +siècle, se mit à danser une bourrée devant les convives +stupéfaits, en hurlant:</p> + +<p>—Nous chommes sauvas!</p> + +<p>Après quoi, il se retourna pour crier:</p> + +<p>—Viens ichi, toi, conter ta choje à ces messieurs.</p> + +<p>A cet appel, on vit, derrière l'Auvergnat, apparaître +un vieux domestique à tenue correcte qui, après +s'être respectueusement incliné, commença:</p> + +<p>—M. Grandvivier, mon maître, m'envoie à M. Fraimoulu +pour...</p> + +<p>—... Pour s'excuser de ne pouvoir être des miens +ce soir? interrompit Athanase.</p> + +<p>Le valet secoua négativement la tête.</p> + +<p>—Non, dit-il, pour vous prier, vous et vos amis, +d'accepter son dîner. Ayant appris votre mésaventure, +il serait heureux de vous tirer d'embarras... En conséquence, +il a fait improviser par Cydalise un repas +pour lequel il réclame toute votre indulgence.</p> + +<p>Et, pour donner le branle aux hésitants et entraîner +son monde, le valet salua encore et annonça:</p> + +<p>—Ces messieurs sont servis!</p> + +<p>—Vite, à la choupe! à la choupe! beugla Pietro +lui venant à la rescousse.</p> + +<p>Un mouton suffit pour entraîner tout le troupeau, +dit-on. Ce mouton fut Cabillaud père qui s'écria avec +empressement:</p> + +<p>—J'accepte!</p> + +<p>—Au fait, pourquoi pas? souffla Gontran à son +oncle pour le décider.</p> + +<p>—J'accepte, dit le pauvre Fraimoulu avec cette +résignation fière d'un grand capitaine vaincu rendant +son épée.</p> + +<p>—Nous acceptons, ajoutèrent les autres après +cette déclaration de leur chef de file.</p> + +<p>A la file, on rentra dans l'appartement pour prendre +la route du logis de M. Grandvivier.</p> + +<p>En passant par la salle à manger, Fraimoulu +poussa un soupir de désespoir devant sa table où +n'apparaissaient que les petits pains.</p> + +<p>—Chi mochieur le veut, j'enverrai ces petits pains +au pays, à mon vieux père, proposa Pietro.</p> + +<p>—Oui, dit généreusement Fraimoulu qui, pour +tout au monde, n'aurait pas mangé du pain rassis.</p> + +<p>Cependant, Fraimoulu en tête, le groupe avait gagné +l'escalier qu'il se mit à monter.</p> + +<p>Le dernier qui venait à la suite était le baron Walhofer.</p> + +<p>Au milieu de l'étage, il s'arrêta, semblant se consulter. +Son oeil était fixe, son front plissé, ses lèvres +un peu tremblantes, bref, la physionomie de quelqu'un +qui se sait marcher à un danger.</p> + +<p>Au moment d'entrer chez le juge, Camuflet qui, le +dernier avant le baron, fermait la marche, se retourna +pour voir s'il était suivi par le jeune homme.</p> + +<p>En l'apercevant, arrêté sous le bec de gaz de l'escalier +qui l'éclairait pleinement, le triple veuf murmura:</p> + +<p>—C'est bien le portrait tout craché du Tombeur-de-Crânes.</p> + +<p>A ce moment, le baron se secouait comme pour se +débarrasser de sa dernière hésitation et reprenait sa +montée en se disant:</p> + +<p>—Après tout, il ne m'a jamais vu!</p> + +<p>Et, sur les pas de Camuflet, il entra chez le juge.</p> + + +<br><br><br> +<h3>XVIII</h3> +<br> + + + + +<p>M. Grandvivier attendait les arrivants dans son +salon où, en quelques mots, il les remercia d'avoir +bien voulu accepter son invitation.</p> + +<p>Par sa cuisinière Cydalise qui, de longue date, +connaissait la prétendue Nadèje, il avait été prévenu +qu'il fallait s'attendre à quelque vilain tour de la part +de cette drôlesse.</p> + +<p>Alors il s'était mis en mesure de venir en aide à +son propriétaire, si les pressentiments de Cydalise +se trouvaient justifiés. De là ce dîner d'en cas qu'il +avait fait préparer.</p> + +<p>Après ces explications données, il acquiesça à la +demande de Fraimoulu qui tenait à lui présenter les +convives de raccroc qu'il amenait.</p> + +<p>—M. le baron de Walhofer, annonça Athanase en +débutant par le jeune homme.</p> + +<p>Le juge s'inclina, faisant à son invité mine autant +gracieuse que le permettait son visage sévère.</p> + +<p>—J'avais raison, il ne me connaît pas, pensa le +baron en cédant la place aux autres présentations +de Fraimoulu.</p> + +<p>Cinq minutes après, on était à table.</p> + +<p>Si improvisé que fût ce dîner, il était excellent. +Cydalise s'était surpassée.</p> + +<p>—Ouf! je suis dans la place! pensait joyeusement +le baron de Walhofer en lampant un verre de chambertin +de bonne date.</p> + +<p>Tout en se promenant autour de la table pour veiller +aux besoins des convives, le regard de M. Grandvivier +s'était arrêté une seconde sur le baron.</p> + +<p>—De lui-même, le misérable est venu se mettre +sous ma main! pensa le juge dont personne n'eût pu +soupçonner la haine qui grondait en son coeur.</p> + +<p>On n'était pas encore à moitié du repas et déjà la +société était de si joyeuse humeur, que Gontran se +permit de dire:</p> + +<p>—Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif +de placer son histoire sur Adèle... la fausse +Nadèje.</p> + +<p>—Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire +d'un des exploits d'Adèle, la fausse Nadèje! cria-t-on +en choeur.</p> + +<p>Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille.</p> + +<p>—Je commence, dit-il.</p> + +<p>Mais il en fut empêché par Cabillaud père qui, le +menton luisant de graisse, s'écriait en savourant un +plat de crêtes de coq:</p> + +<p>—Quelle sauce! quelle sauce! Je ferais le pari de +manger mes bottes à cette sauce-là!</p> + +<p>—Oh! vous seriez bien attrapé si le pari était +tenu! ricana Camuflet.</p> + +<p>—Bah! bah! fit le gourmand docteur. Après tout, +je tiendrais de famille. Mon grand-père a bien mangé +un soulier... C'est une histoire de table. Voulez-vous +que je vous la conte?</p> + +<p>—L'aventure d'Adèle viendra plus tard. Je cède +mon tour de parole, dit Ducanif.</p> + +<p>—En 1802, commença Cabillaud père, le théâtre +de Bordeaux possédait une actrice du nom de Lanlaire +qui était au mieux avec la plus haute autorité +militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant +protégée, s'en donnait-elle à son aise avec le parterre +qui un beau jour se fâcha tout rouge et siffla à outrance. +L'autorité militaire fit expulser les siffleurs.</p> + +<p>Le lendemain, tout le public était enrhumé. Dès +que l'actrice voulait parler, on éternuait en masse. +L'autorité militaire envoya une trentaine des enrhumés +passer la nuit en prison.</p> + +<p>Vous jugez si le parterre était furieux! Tant furieux +que, le surlendemain, quand Lanlaire entra +en scène, le nez lui fut écrasé par un soulier que +lui décocha un spectateur qui l'avait retiré de son +pied. L'autorité militaire fit cerner le théâtre et ne +laissa qu'une seule issue par laquelle les spectateurs, +un à un, durent défiler devant ladite autorité. +Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier; +le deuxième aussi; le troisième pareillement; +enfin tout le public n'avait plus qu'un pied chaussé. +Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure la fit rire et +le lendemain, elle adressa ses excuses au public. +Dès ce jour, tout alla bien.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu +un mot de l'histoire de l'homme à la verrue.</p> + +<p>Tous avaient l'air d'écouter, mais leur attention +était ailleurs.</p> + +<p>Fraimoulu songeait à prendre une éclatante revanche +de son dîner manqué. Il remuerait ciel et +terre, mais il trouverait le cordon bleu qui réparerait +son échec.</p> + +<p>Camuflet, placé en face du baron, par conséquent +à même de bien le dévisager, ne cessait de se répéter:</p> + +<p>—C'est à croire que le Tombeur-des-Crânes et le +baron ne font qu'un.</p> + +<p>Si son attention n'eût été concentrée sur M. de +Walhofer, Camuflet se serait aperçu du regard dont +le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se disait:</p> + +<p>—Est-ce cet imbécile, que j'avais enfermé chez le +baron, qui possède la lettre perdue par moi après +l'avoir volée? Est-ce le baron qui cache son jeu? +L'a-t-il lui-même trouvée?</p> + +<p>Car Gustave vivait dans une double angoisse résultant +de deux problèmes qui se présentaient sans +cesse à son esprit: le baron, qui aurait dû s'apercevoir +du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et +rien, dans sa conversation que Gustave avait adroitement +dirigée sur ce point, n'indiquait qu'à sa rentrée +chez lui il eût trouvé le prisonnier que l'amant +d'Héloïse avait enfermé à double tour.</p> + +<p>—Pour avoir voulu nous délivrer du baron qui +nous tient, Héloïse et moi, par cette lettre, nous +avons rendu notre situation pire. Au premier jour, +il nous enverra quelque coup de Jarnac.</p> + +<p>Alors un revirement de sa pensée le ramenait à +Camuflet.</p> + +<p>—Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-là +qui a ramassé la lettre... l'a-t-il comprise?... Que +veut-il en faire?</p> + +<p>Et, pour la centième fois, il se posait cette question:</p> + +<p>—Comment a-t-il pu sortir de chez le baron où je +l'avais mis sous clé?</p> + +<p>De son côté, M. Grandvivier était-il plus attentif +que les autres au récit du docteur Cabillaud? On +aurait pu le croire à voir son regard fixé sur le conteur +pendant que sa main droite roulait machinalement +entre ses doigts agiles une boulette de pain de +la grosseur d'une noix.</p> + +<p>Oui, telle était la direction du regard du juge, +mais parfois, et cela n'avait que la durée de l'éclair, +ce regard s'abaissait sur le voisin de Ducanif, c'est-à-dire +sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du magistrat +brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient +plus précipitamment la boulette.</p> + +<p>Quant au baron, il paraissait écouter, à juger par +son maintien. Un peu renversé sur son siège, l'avant-bras +droit allongé sur la table, jouant avec son +couteau à la pointe duquel il ramassait une à une +les miettes de pain qu'il posait ensuite sur le bord +de son assiette, il avait les yeux baissés et semblait +suivre son passe-temps. Par moments, un léger sourire +apparaissait sur ses lèvres. Souriait-il au récit +de Cabillaud Père? Non. En son cerveau vivait une +pensée qui lui faisait se répéter avec un imperceptible +frémissement de joie:</p> + +<p>—Je suis dans la place! Il ne me connaît pas!... +Tout va bien.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Cependant Cabillaud père continuait son histoire +sur Lanlaire:</p> + +<p>—Mais l'actrice, une fois en paix avec son public, +n'eut plus en tête que de retrouver le coupable +propriétaire du soulier qu'elle avait emporté chez +elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour +se rouler d'amour à ses genoux.</p> + +<p>C'était mon grand-père.</p> + +<p>Lanlaire promit de se rendre, mais à la condition +que son soupirant, avant son triomphe, aurait +mangé sinon tout, du moins partie du soulier.</p> + +<p>L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de +faire une sauce telle que le soulier deviendrait une +gourmandise. Mon grand-père, amoureux au possible, +accepta la condition.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>L'apparition du café, que le domestique apportait, +coupa la parole à Cabillaud, fort amateur de +moka.</p> + +<p>D'un geste, M. Grandvivier arrêta son domestique.</p> + +<p>—Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous +le café au salon... Puis vous préparerez les tables de +jeu.</p> + +<p>Et en regardant ses convives:</p> + +<p>—Ces messieurs désireront sans doute jouer un +peu.</p> + +<p>—Je ne déteste pas une partie de whist en digérant, +avoua Cabillaud père.</p> + +<p>Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le +café au salon.</p> + +<p>Sa tasse prestement vidée, Gontran se rapprocha +de l'homme à la verrue, qui, debout dans un coin, +humait son café à petites gorgées.</p> + +<p>—Si vous m'acheviez votre histoire? demanda-t-il. +Vous disiez que votre grand-père avait consenti +à manger son soulier...</p> + +<p>Sans se faire plus prier, Cabillaud continua:</p> + +<p>—Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui +fit grâce.</p> + +<p>—Et la suite? demanda Gontran curieux.</p> + +<p>—La suite n'est pas drôle. Quand il voulut toucher +la récompense promise, comme il approchait ses +lèvres du visage de Lanlaire, celle-ci le repoussa en +s'écriant:</p> + +<p>—Pouah! vous sentez le vieux cuir! Vous me +dégoûtez, vilain malpropre!</p> + +<p>Et elle le fit mettre à la porte.</p> + +<p>Depuis cette aventure, mon grand-père avait pris +les souliers en telle aversion, qu'il ne mit plus jamais +que des chaussons.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Cabillaud père avait à peine achevé son récit que +Ducanif venait l'entraîner vers une table de jeu où, +avec Gustave et Camuflet, ils allaient faire un whist +à quatre.</p> + +<p>—Je te fais un piquet, proposa, à son neveu, Fraimoulu, +qui ne connaissait que ce jeu.</p> + +<p>M. Grandvivier et le baron de Walhofer restaient +donc seuls en présence.</p> + +<p>—Vous n'aimez pas à jouer, monsieur le baron? +demanda M. Grandvivier.</p> + +<p>Pour toute réponse, Walhofer, en souriant, montra +les joueurs d'un signe de tête donnant à entendre +que, s'il ne tenait pas les cartes, c'était +faute d'avoir trouvé à se caser dans les parties formées.</p> + +<p>—Je m'offrirais bien, mais je suis un piètre +joueur. C'est tout au plus si j'entends un peu l'écarté, +dit le magistrat.</p> + +<p>Puis, en indiquant une troisième table de jeu:</p> + +<p>—Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, +reprit-il, je vous demanderais une leçon.</p> + +<p>Le baron crut être agréable au juge.</p> + +<p>—Une partie d'écarté? dit-il; je suis à vos ordres.</p> + +<p>Le magistrat avait dit vrai en se traitant de piètre +joueur. C'était à peine s'il savait battre et donner les +cartes et, pendant la partie, il fit faute sur faute.</p> + +<p>—Un pigeon qui se ferait facilement plumer! +pensa le baron en constatant cette maladresse et +cette ignorance.</p> + +<p>Il gagna haut la main.</p> + +<p>—Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes!</p> + +<p>—A ce point que je n'ose vous offrir une revanche, +avoua franchement Walhofer.</p> + +<p>—Baste! baste! fit gaiement le magistrat, c'est +en forgeant qu'on devient forgeron.</p> + +<p>Et il offrit le jeu à couper à son adversaire pour +une nouvelle partie.</p> + +<p>A ce moment s'éleva la voix de Cabillaud père qui +disait à la table de whist:</p> + +<p>—Nous avons le trick et les honneurs.</p> + +<p>Ensuite, profitant du répit laissé par la donne des +cartes, il ajouta:</p> + +<p>—Savez-vous, messieurs, que nous sommes des +parfaits ingrats à l'égard de M. Grandvivier venu si +généreusement à notre secours quand nos appétits +dévorants n'avaient à se partager qu'un tablier de +cuisine? Nous avons oublié de le remercier de son +délicieux dîner... d'autant plus remarquable qu'il a +été improvisé.</p> + +<p>—Oh! oh! dit, en riant, le juge qui arrangeait +ses cartes en main, je refuse un triomphe que je +n'ai pas mérité. Si donc, messieurs, vous êtes en +veine de félicitations, il faut les adresser à qui de +droit; en un mot, rendre à César ce qui appartient +à César.</p> + +<p>Alors s'adressant à son domestique:</p> + +<p>—Augustin, fit-il, dites à Cydalise de venir recevoir +les compliments de ces messieurs.</p> + +<p>Si, après cet ordre, M. Grandvivier n'eût ramené +son attention sur ses cartes, il aurait pu voir le +tressaillement qui, de la tête aux pieds, avait secoué +le baron, devenu livide. En même temps, son oeil, +plein d'une méfiance craintive, s'était fixé sur le +juge, semblant redouter un piège sous ce qui venait +d'être dit.</p> + +<p>Alors M. Grandvivier s'était remis tout à sa partie +et, en fixant son jeu, était en train de se consulter +sur la carte qu'il avait à jouer.</p> + +<p>En une seconde, le baron eut dompté son trouble +et, pour ajouter son mot à l'éloge de Cydalise:</p> + +<p>—La vérité, dit-il, est que vous possédez, monsieur, +un cordon bleu remarquable.</p> + +<p>—Oui, fit le juge; malheureusement, je vais +être forcé de m'en séparer.</p> + +<p>L'attente de l'arrivée de la cuisinière avait suspendu +le jeu à la table de whist. En entendant ces +paroles, Camuflet demanda:</p> + +<p>—Cydalise est donc toujours malade?</p> + +<p>—Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais +j'ai dû reconnaître qu'elle souffre d'une sorte de +maladie nerveuse.</p> + +<p>—Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent +quelquefois pour faire disparaître ce genre +d'affection, avança Cabillaud père.</p> + +<p>—Aussi, reprit le magistrat, suis-je décidé à accorder +à ma domestique la permission qu'elle me +demande d'aller passer quelques semaines à la +campagne.</p> + +<p>—Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas? demanda +Fraimoulu, saisi par l'espoir d'accaparer +plus tard Cydalise.</p> + +<p>A cette demande, un nuage d'inquiétude avait +paru sur le front de Walhofer. Il se dissipa quand le +juge répondit:</p> + +<p>—Si je la reprendrai? Vous n'en pouvez douter... +Quand ce ne serait, messieurs, que pour avoir +le plaisir de vous faire apprécier une seconde fois +sa cuisine.</p> + +<p>Il finissait quand apparut Cydalise.</p> + +<p>Fort occupée par la préparation de son dîner, la +cuisinière n'avait pensé qu'à ses fourneaux. L'idée +ne lui était pas venue de demander au domestique +Augustin, peu causeur du reste, des détails sur les +convives. Elle arrivait donc parfaitement ignorante +des personnes que son maître avait reçues à sa table.</p> + +<p>—Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir +parce que ces messieurs ont tenu à vous complimenter +sur le repas excellent que vous nous avez +improvisé.</p> + +<p>—Ces messieurs sont trop bons, prononça Cydalise.</p> + +<p>Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-même, +pour répéter son salut à chaque table de +jeu.</p> + +<p>Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer +elle éprouva un violent soubresaut, fit un pas en +arrière et, d'une seule pièce, tomba évanouie sur le +parquet.</p> + +<p>Cabillaud père fut aussitôt sur pied pour donner ses +soins à la cuisinière.</p> + +<p>—Rien de grave, annonça-t-il. Rien qu'une surexcitation +résultant du zèle qu'elle a probablement +mis à vouloir se surpasser en improvisant notre +dîner... Il faudrait la porter sur son lit.</p> + +<p>Comme le valet Augustin se baissait pour soulever +Cydalise, Fraimoulu, qui en sa qualité de propriétaire, +savait que l'appartement comportait deux +chambres de domestiques sous les combles, dit à +son neveu:</p> + +<p>—Gontran, aide donc Augustin à la porter au +sixième étage.</p> + +<p>—Mais non, mais non! fit vivement M. Grandvivier, +il n'y a pas à monter au sixième. Ayant fait exécuter +une nouvelle office sur une partie de la cuisine, j'ai +converti l'ancienne en une chambre de domestique +sous même clé que l'appartement. C'est Cydalise qui +l'occupe. Augustin n'a pas besoin d'aide pour porter +la malade sur son lit.</p> + +<p>Puis, s'adressant à Cabillaud père qui s'apprêtait +à suivre le valet tenant Cydalise en ses bras:</p> + +<p>—Mon cher docteur, dit-il, je la recommande à +vos bons soins.</p> + +<p>—Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste. +Une potion calmante des plus anodines et une bonne +nuit suffiront pour que, demain, votre cuisinière +soit rétablie.</p> + +<p>Ensuite, écartant son fils Gustave qui faisait mine +de l'accompagner:</p> + +<p>—Non, reste là. J'y suffirai seul.</p> + +<p>Et il suivit Augustin emportant l'évanouie.</p> + +<p>Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait +indiqué qu'il se crût la cause de l'évanouissement +de la cuisinière. Son visage n'avait exprimé qu'un +sentiment de compassion.</p> + +<p>Seulement, à la chute de Cydalise sur le parquet, +une colère froide lui avait mordu le coeur.</p> + +<p>—Maladroite maudite! avait-il pensé.</p> + +<p>Cette fureur secrète s'était troublée en entendant +le juge annoncer que Cydalise, au lieu de loger au +sixième étage, avait sa chambre dans l'appartement.</p> + +<p>—Comment pourrai-je, à présent, faire la leçon à +cette poule mouillée qui n'a pas su commander à son +émotion en me voyant?... Ce n'est plus facile comme +là-bas, rue de Turenne... Maintenant que me voici +introduit chez Grandvivier par un heureux hasard, +la sotte et peureuse créature va-t-elle me trahir?</p> + +<p>Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau, +il serra les poings en se disant:</p> + +<p>—S'il en était ainsi, malheur à elle!</p> + +<p>Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait +pu deviner sous son attitude calme, s'apaisa +chez le baron en entendant M. Grandvivier dire après +le départ de Cabillaud:</p> + +<p>—Voilà qui me décide à accorder à Cydalise cette +clé des champs qu'elle m'a plusieurs fois demandée. +J'hésitais à me séparer de cette femme qui est à la +fois bonne cuisinière et domestique dévouée.</p> + +<p>Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tête +et ajouta d'un ton contrarié:</p> + +<p>—Cela tombe mal.</p> + +<p>L'incident avait fait abandonner les parties de jeu. +Chacun se tenait autour du maître de la maison qui +répéta en appuyant sur ses mots:</p> + +<p>—Oui, cela tombe très mal.</p> + +<p>—Vous aviez sans doute le projet de donner quelques +dîners pour lesquels le talent de Cydalise va +vous faire défaut? avança Fraimoulu, interprétant à +sa façon le regret du magistrat.</p> + +<p>—Non, fit le juge. Ma contrariété vient de ce que, +au lieu de cette servante sur laquelle je pouvais +compter, j'aurai une nouvelle figure ici, pour le moment +prochain du retour de ma fille.</p> + +<p>—Votre enfant va donc revenir? demanda Camuflet.</p> + +<p>—Oui, dans une quinzaine de jours.</p> + +<p>—Parfaitement guérie?</p> + +<p>—Ayant recouvré toute sa santé, prononça gaiement +M. Grandvivier.</p> + +<p>Et, revenant à ses moutons:</p> + +<p>—Voilà pourquoi, mon cher Camuflet, par cette +cloison que je vous ai fait élever, j'ai dû rétrécir la +cuisine afin d'avoir une nouvelle office, ce qui me permettait +d'utiliser l'ancienne en la transformant en une +chambre de bonne qui n'existait pas, sous clé, dans +l'appartement... Il est nécessaire que ma fille ait, la +nuit, une domestique couchée à proximité. C'est là +ce qui fait que je n'ai pas envoyé Cydalise loger au +sixième étage.</p> + +<p>Cependant Fraimoulu s'était penché à l'oreille de +son neveu pour lui souffler tout bas:</p> + +<p>—Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton +affaire! Une belle dot!... Brise donc ta stupide +liaison!</p> + +<p>Bien décidé à la résistance, Gontran, pour en finir +une bonne fois, répondit sur le même ton à son +oncle:</p> + +<p>—Savez-vous la différence qui existe entre la +Dame Blanche et mon mariage?</p> + +<p>—Non, lâcha l'oncle ahuri.</p> + +<p>—C'est que la «Dame Blanche vous regarde», et +que mon mariage ne vous regarde pas du tout.</p> + +<p>A ce moment reparut Cabillaud père, pour donner +des nouvelles de la malade.</p> + +<p>—En revenant à elle, annonça-t-il, Cydalise a eu +une crise de larmes qui l'a soulagée, mieux que la +potion calmante. Quand je l'ai quittée, elle s'endormait... +C'est tout un paquet de nerfs que cette fille!</p> + +<p>Cinq minutes après, tous partaient, reconduits +jusqu'à la porte par M. Grandvivier.</p> + +<p>En saluant le baron qui fermait la marche, le juge +prit congé de lui par cette banalité dite d'une voix +aimable:</p> + +<p>—Enchanté de l'occasion qui m'a permis d'apprendre +un peu le jeu de l'écarté.</p> + +<p>—Oh! vous avez encore besoin de recevoir bien +des leçons! répliqua en riant Walhofer.</p> + +<p>—Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez +pas votre élève, prononça le juge.</p> + +<p>En même temps qu'il invitait le baron à revenir, +le magistrat lui tendait la main.</p> + +<p>—Pour sûr, il ne me connaît pas! se répéta le +baron en serrant la main qui lui était offerte.</p> + +<p>Derrière la porte qu'il venait de refermer sur les +partants, M. Grandvivier essuya avec dégoût sur son +vêtement la main qu'avait touchée le baron.</p> + +<p>—Gare à toi, misérable! gronda-t-il.</p> + +<p>Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre +de Cydalise.</p> + +<p>Le sommeil dont avait parlé Cabillaud n'était pas +venu ou avait dû être de fort courte durée, car la +cuisinière, à l'entrée de son maître, s'était dressée +sur son séant, pâle, la figure convulsée, frissonnante +de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes +en disant d'une voix brisée:</p> + +<p>—Grâce! Pitié!</p> + +<p>—Grâce! répéta le juge. Grâce pour qui? Pour +vous ou pour lui? M'avez-vous fait grâce à moi dont +vous avez brisé le coeur par la plus épouvantable torture? +Avez-vous eu pitié de ma pauvre enfant que +vous avez perdue, vous et votre ignoble complice?</p> + +<p>Un instant le juge regarda cette fille anéantie par +une immense épouvante, puis il reprit:</p> + +<p>—Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez +grâce, à quoi bon? Vous savez que, si vous tenez +votre promesse, vous n'avez rien à craindre de ma +vengeance. J'ai juré et je tiendrai mon serment de +m'en remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en +ai la certitude, il vous punira... Sans qu'il vous +vienne de moi, le châtiment ne saurait tarder à +vous atteindre.</p> + +<p>Après un rire qui se pouvait comparer à une sorte +de rugissement rauque et féroce, M. Grandvivier +poursuivit:</p> + +<p>—Mais, pour lui, il n'en est pas de même. Je ne +confierai à personne le soin de me venger... De lui-même, +il est venu se mettre sous ma main... et ma +main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable!</p> + +<p>Comme s'il croyait déjà tenir sa proie, M. Grandvivier +étendit un bras menaçant en répétant son +rire tout vibrant d'une haine farouche.</p> + +<p>Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref:</p> + +<p>—Demain, devant témoins, je vous offrirai de +vous laisser partir et vous refuserez votre liberté.</p> + +<p>Pantelante de la terreur immense que lui inspirait +son maître, Cydalise bégaya d'une voix convulsive:</p> + +<p>—Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre +service.</p> + +<p>Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait à +demander lui coûtait à dire; puis avec effort:</p> + +<p>—Depuis combien de temps n'avez-vous parlé à +votre misérable complice?</p> + +<p>A cette question, la cuisinière se mit à trembler, +et elle finit par balbutier:</p> + +<p>—Dans la dernière semaine que nous avons habité +rue de Turenne, il est venu au milieu de la nuit.</p> + +<p>Et vivement, avec le ton d'une sincérité indéniable, +elle ajouta:</p> + +<p>—Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas +volontairement que je l'avais attiré.</p> + +<p>—Je le sais, dit froidement le juge. C'est moi qui, +en vous ordonnant d'ouvrir la fenêtre du salon, vous +ai fait lui donner le signal qui, jadis, était celui de vos +rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu franchir le +mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre... +Un moment, le désir m'est venu de l'abattre d'un +coup de fusil, mais, la réflexion aidant, je l'ai laissé +passer, car ma vengeance n'eût pas été ce que je la +veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien +puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la réputation +de ma fille soit effleurée par l'ombre même +d'un soupçon.</p> + +<p>Cydalise avait écouté, frémissante, les yeux +agrandis par l'épouvante. Tant de haine implacable +avait accentué les paroles du juge, qu'elle s'écria +effarée:</p> + +<p>—Non, vous ne m'avez pas pardonné!</p> + +<p>—Vous avoir pardonné? répéta le magistrat en +secouant la tête lentement. Vous dites vrai, non. +Mais j'ai juré, devant les aveux de votre repentir, de +laisser au ciel, je vous le répète, le soin de vous punir... +Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites +rien qui laisse ce misérable échapper à ma vengeance.</p> + +<p>—Aujourd'hui, je le hais! C'est lui qui m'a perdue! +prononça Cydalise avec une rage farouche.</p> + +<p>Après un court silence, M. Grandvivier reprit:</p> + +<p>—A votre dernière entrevue, que vous a demandé +cet homme?</p> + +<p>—Il tenait surtout à savoir si votre fille allait +bientôt revenir.</p> + +<p>Un sourire cruel passa sur les lèvres du juge.</p> + +<p>—A cette heure, il en est assuré, dit-il, car, ce +soir même, devant mes invités, j'ai pris soin d'annoncer +le prochain retour d'Angèle.</p> + +<p>Ensuite, d'une voix qui ordonnait:</p> + +<p>—Demain, reprit-il, le chenapan rôdera autour de +la maison, guettant votre première sortie, d'abord +pour vous imposer de rester chez moi où vous devez +servir ses intérêts... Sur ce point, vous lui laisserez +croire que c'est à lui que vous cédez... Puis, pour +étudier les moyens de vous revoir à sa guise dans ce +nouveau domicile... Vous m'avertirez de ce qui aura +été convenu à ce sujet.</p> + +<p>Et d'un ton bref et dur:</p> + +<p>—Vous m'avez compris? ajouta le juge.</p> + +<p>—J'obéirai, articula péniblement la servante, +secouée par un nouveau frisson et suivant d'un +regard plein de terreur M. Grandvivier qui se retirait +lentement.</p> + +<p>Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas à se soustraire +par la fuite aux ordres de son maître? Il fallait +qu'un terrible secret la mît sous la puissance du +juge, car, quand elle fut seule, elle répéta entre +ses dents, qui claquaient d'épouvante:</p> + +<p>—Oui, oui, j'obéirai!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XIX</h3> +<br> + + + + +<p>—Gontran, on sonne.</p> + +<p>—Crois-tu, chérie?</p> + +<p>—Oui, j'ai entendu un petit coup. Ce doit être ce +jeune homme venu hier et qui nous a glissé sous la +porte le mot d'écrit annonçant qu'il reviendrait aujourd'hui; +ce monsieur Frédéric Bazart qui, m'as-tu +dit, a, dernièrement, été accusé de deux assassinats.</p> + +<p>—Allons voir par le trou.</p> + +<p>Ces phrases, il est inutile de le dire, étaient échangées +entre Gontran et sa maîtresse le lendemain du +dîner offert par M. Grandvivier à Fraimoulu et à ses +invités après le bel exploit de la fameuse Nadèje.</p> + +<p>—Oui, c'est le visiteur d'hier, souffla Gontran à +Henriette, après avoir mis l'oeil au trou qui permettait +de voir quiconque stationnait sur le carré.</p> + +<p>—Alors je vais m'enfermer dans la chambre à coucher +pendant que tu le recevras dans la salle à +manger, annonça tout bas la jolie blonde avant de se +retirer sur la pointe du pied.</p> + +<p>Gontran ouvrit la porte à Frédéric Bazart.</p> + +<p>Dès qu'il fut assis dans la salle à manger où Gontran +venait de l'introduire, Frédéric débuta de sa +voix chaude et franche:</p> + +<p>—Avant d'entrer en relations, monsieur, il faut +d'abord bien se connaître. Il est donc bon que vous +sachiez qu'il y a dix jours à peine j'étais en prison, +accusé d'un double assassinat.</p> + +<p>Avec un particulier qui procédait aussi carrément, +il n'y avait qu'à l'imiter. Gontran répondit donc:</p> + +<p>—Les journaux, en racontant l'affaire, m'avaient +appris votre nom que j'ai retrouvé, hier, au bas du +billet que vous aviez glissé sous ma porte... Ils +m'ont aussi appris qu'une ordonnance de non-lieu +avait été rendue en votre faveur.</p> + +<p>L'ex-bateleur approcha son visage de Gontran.</p> + +<p>—Regardez-moi dans les yeux, dit-il, et, bien sincèrement, +je vous en conjure, avouez-moi si, malgré +l'ordonnance de non-lieu, vous me croyez capable +d'assassinat.</p> + +<p>Le visage de l'ancien saltimbanque dénotait tant +de loyauté et de franchise que Gontran n'hésita pas.</p> + +<p>—Non, fit-il.</p> + +<p>—Alors, dit en riant Frédéric, nous ne tarderons +pas à nous entendre quand je vous aurai fait ma +confession.</p> + +<p>L'unique souci de Gontran était que l'entrevue +s'abrégeât pour qu'il pût aller délivrer Henriette, +prisonnière dans la pièce voisine.</p> + +<p>—A quoi bon une confession? fit-il. Veuillez seulement +me dire à quel motif je dois votre visite.</p> + +<p>—Motif et confession ne vont pas l'un sans l'autre. +Écoutez-moi, je vous prie.</p> + +<p>Sans attendre un acquiescement à l'attention qu'il +réclamait, Frédéric poursuivit:</p> + +<p>—Avant mon arrestation, j'étais un vilain pierrot... +Pas vicieux pour quatre sous, je m'en vante; +mais noceur en diable, un tantinet paresseux et tout +ce qu'il y a de plus loupeur... Quant à l'instruction, +lire, écrire et compter, voilà tout mon bagage.</p> + +<p>La voix du bateleur se fit grave pour continuer:</p> + +<p>—La prison m'a changé. J'en suis sorti un tout +autre homme. Avec ma liberté m'est arrivé un +héritage; les soixante mille livres de rente du +pauvre oncle qu'on m'accusait d'avoir tué... Une +telle fortune... devinez-vous mon embarras?... à moi +qui ne sais qu'en faire!</p> + +<p>Gontran se mit à rire.</p> + +<p>—Bien des gens, moi tout le premier, voudraient +être à votre place, dit-il.</p> + +<p>—Comprenez-moi, reprit sérieusement Frédéric. +Avec mon instruction incomplète, je n'ai pas en moi +assez de ressources pour combattre l'ennui qui +m'attend inévitablement dans l'oisiveté que me +permet ma fortune... Mes distractions d'autrefois +m'inspirent aujourd'hui un profond dégoût... De +plus, je n'ai que vingt-cinq ans, l'âge où l'homme a +besoin d'agir, de se remuer... et moi, je vous le jure, +je suis d'une nature qui aime grandement à se +remuer... Alors, savez-vous ce que je me suis dit?</p> + +<p>—Non, dit Gontran qui se laissait aller au charme +de cette franchise un peu triviale.</p> + +<p>—Je me suis dit: L'oisiveté est mauvaise conseillère, +mon bonhomme; en conséquence il s'agit de +mettre la charrue devant les boeufs. Quand tant d'autres +demandent la fortune au travail, toi, puisque +tu as la fortune, fais l'inverse, demande-lui +du travail.</p> + +<p>—Bonne idée! approuva Gontran.</p> + +<p>—Oui, mais, en fait de travail, il faut un état. Le +seul que je sache... et encore bien médiocrement... +c'est celui que j'ai appris pendant l'année que j'ai +passée avec mon oncle Bazart, l'entrepreneur, l'associé +de la maison Camuflet et Bazart... Va donc +pour la bâtisse! me suis-je écrié... Alors je suis +venu vous trouver... pour vous dire: «Vous êtes +jeune aussi. Vos études en architecture vous font +un aide précieux pour moi. Associons-nous. Vous +apporterez la science, moi je fournirai mes capitaux +et je conduirai le travail.»</p> + +<p>Cela dit, Frédéric tendit la main à Gontran en +demandant de sa voix redevenue gaie:</p> + +<p>—Hein! c'est dit? Vous acceptez? Topez là, mon +associé!</p> + +<p>Gontran hésita.</p> + +<p>—Une question d'abord, dit-il avec étonnement.</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Comment se fait-il que vous soyez venu directement +vous adresser à moi?</p> + +<p>—Ah! voici la chose! On a bien raison de dire +qu'à quelque chose malheur est bon... Le malheur +de mon arrestation m'a valu un ami, ou, pour mieux +dire, un protecteur, un Mentor qui s'est intéressé à +moi. Ce protecteur est M. Grandvivier, le juge d'instruction +qui était chargé d'instruire mon affaire. +Quand je lui ai parlé de mon embarras devant mes +écus, c'est lui qui m'a conseillé le travail et, comme +j'optais pour la bâtisse, il m'a présenté à un de ses +amis qui a été du bâtiment, M. Camuflet, l'ex-associé +de mon oncle. C'est de ce dernier qu'est venue l'idée +de mon association avec un architecte. A son tour, +M. Camuflet m'a renvoyé à un M. Lebrun.</p> + +<p>—Mon patron? fit Gontran.</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Qui a refusé?</p> + +<p>—Qui m'a répondu: «Je suis assez riche et assez +vieux pour prendre mon repos. Adressez-vous à mon +meilleur élève, Gontran Lambert, un garçon auquel +il ne manque que des capitaux pour réussir.» Alors je +suis accouru pour vous crier: Voici les capitaux! +Prenez le capitaliste par-dessus le marché!</p> + +<p>Son explication donnée, l'ancien saltimbanque +tendit encore sa main à Gontran en répétant:</p> + +<p>—Hein! c'est dit, monsieur Lambert? Vous +acceptez? Topez là, mon associé!</p> + +<p>Sans hésiter cette fois, Gontran mit sa main dans +celle qui lui était offerte.</p> + +<p>—J'accepte, dit-il.</p> + +<p>—Et nous débuterons par une affaire que votre +patron vous cède... Il s'agit de constructions à +élever, rue de Turenne, sur l'emplacement d'un +jardin que le propriétaire veut utiliser plus productivement... +un arrière-bâtiment destiné à masquer un +vilain voisinage... Tenez, M. Grandvivier, précisément, +était encore, il y a deux semaines, le locataire +de ce jardin qui va disparaître.</p> + +<p>Sur ce, pris de joie, l'ex-bateleur se mit presque à +danser en s'écriant:</p> + +<p>—Bravi! bravo! me voilà sauvé de l'ennui! Je +vais donc enfin m'amuser en m'éreintant à travailler... +Vous pourrez donner vos plans, monsieur +Lambert, vous aurez en moi un rude contremaître +pour les faire exécuter.</p> + +<p>Et éclatant de rire:</p> + +<p>—Ah! fit-il, je le jure, il est bien mort, le La +Godaille!... Non, personne n'aura plus le droit de +m'appeler La Godaille!</p> + +<p>Au nom de la Godaille, un cri de joie avait retenti +dans la pièce voisine et soudain, sur le seuil de la +salle à manger, apparut Henriette émue, le sourire +aux lèvres, fixant sur le bateleur un regard tout étincelant +de reconnaissance.</p> + +<p>A la vue de la jolie blonde, la surprise fit reculer +d'un pas Frédéric, et, la voix chaude d'affection, il +s'écria:</p> + +<p>—Ma bonne petite Henriette!</p> + +<p>La jeune femme marcha vers lui.</p> + +<p>—Oui, dit-elle avec attendrissement, votre petite +Henriette qui n'a pas oublié son protecteur et qui, +elle, vous nommera toujours La Godaille, parce que +ce nom, depuis bien longtemps gravé dans son coeur, +lui rappelle le compagnon dévoué qui, jadis, veilla +sur elle au risque de sa vie.</p> + +<p>Ensuite, elle lui tendit le front en demandant:</p> + +<p>—Est-ce que vous refusez de m'embrasser, mon +bon La Godaille?</p> + +<p>Et après avoir regardé Gontran, tout stupéfait de la +scène, elle ajouta en souriant:</p> + +<p>—Gontran n'est pas jaloux. Vous pouvez vous risquer +sans craindre, cette fois, un coup de couteau.</p> + +<p>A ces mots, La Godaille pâlit.</p> + +<p>—Oui, fit-il d'une voix devenue subitement rauque, +le coup de couteau du Tombeur-des Crânes... +un compte qui me reste encore à régler.</p> + +<p>Mais cette impression haineuse fut de courte +durée. La joie reparut sur le visage de La Godaille +qui, appliquant ses lèvres sur le front charmant qui +lui était offert, y déposa un bon gros baiser.</p> + +<p>Certes, Gontran ne pouvait être jaloux de ce baiser +tout fraternellement affectueux. Aussi fut-ce d'un ton +à la fois surpris et gai qu'il s'écria:</p> + +<p>—M'expliquerez-vous où vous vous êtes connus?</p> + +<p>—Henriette ne vous a-t-elle donc jamais conté +notre histoire? demanda La Godaille.</p> + +<p>—Chaque fois que j'ai tenté de lui révéler tous les +détails de mon passé, Gontran m'en a empêchée, dit +la gentille blonde en rougissant un peu.</p> + +<p>—Je voulais t'éviter des souvenirs trop pénibles, +mignonne, dit Gontran qui se retourna vers Frédéric +pour ajouter: Mais, de vous, monsieur Bazart, j'accepterai +le récit tout entier.</p> + +<p>Puis revenant à Henriette:</p> + +<p>—Si tu nous préparais un bon petit déjeuner pour +fêter M. Bazart, ton ancien ami et mon tout frais +associé? proposa-t-il.</p> + +<p>—Je vais déployer tous mes talents culinaires, dit +joyeusement la jolie blonde qui comprit que son +amant voulait l'éloigner.</p> + +<p>—A présent, monsieur Bazart, je vous écoute, reprit +Gontran après le départ de sa maîtresse.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>—A dix-huit ans, je ne promettais guère, commença +La Godaille. Vagabond, paresseux, j'avais déserté les +sept ou huit métiers que ma mère, restée veuve, +avait tenté de me faire apprendre. La maraude, le braconnage, +les parties de bouchon étaient mon fort. +Mais ce qui m'attirait surtout, c'était la société des +chanteurs ambulants, des faiseurs de tours, des montreurs +de curiosités, des saltimbanques. On ne me +voyait qu'avec eux; je me faisais leur compère, +presque leur domestique, tant j'étais curieux d'apprendre +leurs tours et de deviner leurs trucs.</p> + +<p>Ma pauvre mère crut que le déplacement était le +seul moyen de m'arracher à cette vie de fainéantise +qui l'effrayait pour l'avenir. Elle résolut donc de me +faire quitter Lille. Mais où m'envoyer et, surtout, à +qui m'adresser qui pourrait me surveiller?</p> + +<p>J'avais deux oncles. L'un, frère de feu mon père, +était entrepreneur à Paris où il était allé tenter la fortune +qui lui avait souri, car, fréquemment, il envoyait +des secours à ma mère. L'autre oncle, frère de +ma mère, était gros cultivateur. Son mariage l'avait +fixé dans le pays de sa femme, à la frontière du Nord, +où il exploitait une ferme importante. En une seule +enjambée, il pouvait passer d'un de ses champs en +Belgique.</p> + +<p>Entre celui de ces deux oncles auquel elle m'adresserait, +ma mère opta pour le fermier. M'envoyer à +Paris lui faisait trop peur. Mes instincts de vagabondage +y auraient trouvé, cent fois plus nombreuses, +ces tentations auxquelles il fallait me soustraire.</p> + +<p>Un beau matin de printemps, je débarquai donc +chez mon oncle le fermier, le plus gros bonnet du village +de Montrel, où on le désignait sous le surnom du +Père aux écus. Sa maison d'habitation, un peu distante +des bâtiments d'exploitation, était la dernière +du pays. Elle s'élevait au bord de la route, pour ainsi +dire sur la frontière. Vingt pas plus loin, on était +en Belgique, dont le premier village se nomme +Reiseck.</p> + +<p>Mon oncle put me loger à l'aise, car sa maison était +dix fois trop grande pour lui. C'était une immense +construction qui, avant la grande Révolution, avait +fait partie d'un couvent. Vers 1825, on avait démoli +le couvent pour n'en garder que ce bâtiment encore en +bon état de solidité. Après être restés plus de vingt ans +sans trouver un acquéreur, le bâtiment et le terrain +sur lequel s'était, autrefois, étendu tout le couvent, +avaient été vendus à bas prix à mon oncle.</p> + +<p>On m'installa donc dans une des dix vastes chambres +qui restaient inoccupées.</p> + +<p>Ma première journée se passa à suivre mon oncle +qui tint à me faire visiter sa ferme, ses écuries et, +la nuit venue, jusqu'au lendemain, je ne fis qu'un +somme.</p> + +<p>Quand je me réveillai, il était grand jour. Le bruit +de plusieurs voix qui causaient sur la route me fit +aller à ma fenêtre.</p> + +<p>En face de la maison de mon oncle, sur l'autre revers +de la route, m'apparut une vaste bâtisse, dont la +porte principale était surmontée d'un tableau à grotesque +peinture, représentant un douanier joufflu et +coloré, sanglé dans son uniforme de grande tenue et +portant à la main un énorme bouquet de roses. Plus +bas se lisaient ces mots: <span class="sc">Au Douanier Galant</span>. <i>Ici on +loge à pied et à cheval</i>. <span class="sc">Trudent</span>, <i>aubergiste</i>.</p> + +<p>Les voix que j'avais entendues étaient celles de six +douaniers qui causaient avec l'aubergiste, un grand +sec, debout sur le seuil de sa porte.</p> + +<p>Quand j'ouvris ma fenêtre, j'entendis une voix, dominant +les autres, qui disait:</p> + +<p>—J'en suis certain. Ils ont fait le coup cette nuit. +Mais, je vous le jure, Trudent, je les pincerai ou j'y +perdrai mes galons et mon nom de Vernot!</p> + +<p>—Oui, vous les pincerez, je n'en doute pas, brigadier... +Mais, pour y arriver, il faudrait d'abord une +chose, répondit l'aubergiste.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Savoir où ils ont leur chenil.</p> + +<p>—Oh! je le découvrirai avant peu; j'ai mon moyen, +dit le brigadier avec un sourire de malice.</p> + +<p>Il se retourna vers ses hommes.</p> + +<p>—En route! commanda-t-il.</p> + +<p>Les douaniers allaient se mettre en route quand, +d'une fenêtre voisine de la mienne, partit la voix de +mon oncle qui demandait:</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? Avez-vous encore fait buisson +creux cette nuit, mon pauvre Vernot?</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>A ce nom de Vernot qu'il entendait pour la seconde +fois, Gontran interrompit le conteur.</p> + +<p>—Mais, fit-il, Vernot est le nom de famille d'Henriette. +Ce brigadier était-il son parent?</p> + +<p>—C'était son père, dit La Godaille. Ancien sergent-major +dans la ligne, Vernot à la fin de son congé, +avait obtenu de passer dans les douanes de la frontière. +Intelligent, actif et des plus braves, il n'avait pas +tardé à se signaler en taillant de fortes croupières aux +contrebandiers. Ses premiers coups avaient été heureux +et, partant, les primes qui lui étaient revenues sur +ses prises avaient été grosses. Peut-être aurait-on pu +mettre son activité infatigable sur le compte de son +avidité. Le soldat ne se défendait pas trop sur ce +point et donnait pour excuse son vif désir de pouvoir +amasser une petite dot à sa fille Henriette, alors âgée +de seize ans, dont la naissance avait coûté la vie à sa +mère.</p> + +<p>A l'époque dont je parle, Vernot était un homme +de quarante ans. Son ardeur à pourchasser les contrebandiers, +loin de s'affaiblir, avait, au contraire, été +aiguisée par la persistance de la déveine qui, depuis +quelques années, avait remplacé ses succès du début. +Il avait beau faire, la contrebande lui passait devant +le nez, sans qu'il pût étendre assez vite la main pour +l'arrêter au saut de la frontière... Voilà quel était +Vernot.</p> + +<p>—Bien, continuez votre histoire, dit Gontran.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>A la voix de mon oncle lui demandant s'il avait +fait buisson creux, le brigadier tourna la tête de son +côté:</p> + +<p>—Malheureusement, oui, Père aux écus, répondit-il +en donnant à mon parent son sobriquet.</p> + +<p>—Si vous n'êtes pas trop pressé, venez donc me +conter cela en vidant un cruchon de bière, proposa +mon oncle.</p> + +<p>Cette offre fit tressauter l'aubergiste Trudent, qui +s'écria d'une voix hargneuse:</p> + +<p>—Un cruchon de bière! Le voilà bien, ce sac à écus, +qui ne se soucie pas de faire du tort au commerce des +autres. Est-ce que je n'en vends pas, de la bière, moi! +Ai-je besoin qu'on la donne pour rien à ma porte... +Oh! que je trouve jamais l'occasion de lui faire du +tort, à ce Crésus, je ne la raterai pas!</p> + +<p>Les douaniers s'étaient mis à rire à cette sortie de +l'aubergiste lésé dans ses intérêts.</p> + +<p>—Oh! oh! fit en riant le brigadier, je vois, Trudent, +que vous êtes toujours à couteaux tirés avec le +Père aux écus.</p> + +<p>—Qu'il m'offre l'occasion d'une revanche, je ne +vous dis que ça! gronda l'aubergiste.</p> + +<p>Ces paroles avaient dû être entendues par mon +oncle. Il dédaigna d'y répondre et cria au brigadier:</p> + +<p>—Amenez vos hommes, Vernot; il y a de la bière +pour tout le monde.</p> + +<p>Si je voulais satisfaire ma curiosité, il fallait me +hâter de descendre dans la salle où allaient arriver +le brigadier et ses camarades. J'avançai donc les +mains pour refermer la fenêtre que je n'avais fait +qu'entr'ouvrir, ce qui, par l'étroite fente des vantaux, +m'avait laissé entendre sans être vu par l'aubergiste +qui, tout franchement, venait de se déclarer comme +ennemi de mon oncle.</p> + +<p>Au moment où j'allais pousser la fenêtre, je fus +surpris par un fait étrange. Les douaniers qui se +dirigeaient vers la porte de mon oncle, tournaient le +dos à Trudent. Alors je vis l'aubergiste détendre vivement +les doigts de ses mains comme s'il voulait +indiquer un nombre, puis passer une de ses mains +sur la tête en tenant l'index en l'air.</p> + +<p>A coup sûr, c'était un signal, mais à qui s'adressait-il? +Bien certainement, ce n'était pas à mon +oncle.</p> + +<p>Quand j'arrivai dans la salle basse, les douaniers +étaient assis devant la table, sur laquelle une servante +était en train de déposer des cruchons de bière. +A mon entrée, je fus accueilli par le regard méfiant +de Vernot qui, dans tout étranger au pays, soupçonnait +un contrebandier. Ce regard se fit aimable quand +mon oncle m'eut présenté.</p> + +<p>Sitôt la première rasade bue, mon oncle débuta:</p> + +<p>—Comme ça, Vernot, vous n'avez pas eu de chance +cette nuit?</p> + +<p>—Ah! ne m'en parlez pas, Père aux écus. Figurez-vous +un coup superbe dont j'avais eu vent et que je +guettais depuis une semaine.</p> + +<p>—Un gros passage, alors?</p> + +<p>—Rien que de la dentelle!</p> + +<p>—Par chiens?</p> + +<p>—Oui, par chiens.</p> + +<p>—Vous avez raison. C'est triste de n'avoir pas pu +mettre la main sur un pareil lopin. Votre part de +prime eût été bonne, dit mon oncle en s'apitoyant +sur la mauvaise chance du brigadier.</p> + +<p>—Cette aubaine-là eût grandement avancé la dot +de ma petite Henriette! soupira Vernot.</p> + +<p>—Mais, appuya mon oncle, comment vous, brigadier, +un vrai malin, avez-vous été refait?</p> + +<p>—C'est à n'y rien comprendre! gronda le brigadier. +Je m'étais mis à l'affût à l'angle du bois Monsion, +et j'avais embusqué mes hommes trois cents +mètres plus loin, à la sente du Bas-Ternois, où les +chiens passeraient après s'être engagés dans les Coudreaux. +Au passage de la meute, je devais prévenir +mes hommes par un coup de fusil tiré sur le chien de +tête. Sur les deux heures du matin, l'animal m'apparut +sur la gauche et je fis feu. Aussitôt je vis arriver +la meute, trente chiens environ et, comme je +m'y attendais, ils s'engagèrent dans les Coudreaux.</p> + +<p>—Bon, me dis-je, les camarades, prévenus par un +coup de feu, vont les saluer au passage.</p> + +<p>J'attends. J'écoute. Rien! Alors je m'impatiente et +je cours à mes hommes que je trouve toujours n'ayant +pas encore vu apparaître un seul museau de chien.</p> + +<p>La meute entière avait disparu, comme engloutie +dans une trappe.</p> + +<p>Nous fouillons les Coudreaux. Pas seulement la +queue d'un chien! Les auxiliaires que j'avais éparpillés +sur trois lieues carrées pour guetter où se réfugieraient +les chiens échappés à la fusillade n'avaient +vu rien passer.</p> + +<p>Et, avec rage, le brigadier s'écria:</p> + +<p>—Que peut bien être devenue cette satanée +meute?</p> + +<p>Après un petit temps, pendant lequel il avait vidé +son verre, mon oncle lui demanda:</p> + +<p>—Que concluez-vous de cela, brigadier?</p> + +<p>—Que le chenil où se réfugient les chiens, que +nous supposions se trouver à deux ou trois lieues +dans le pays, doit exister plus près de la frontière, +par ici même, dans les plus près environs.</p> + +<p>Mon oncle se mit à rire.</p> + +<p>—Heu! heu! fit-il, je ne vois alors que Trudent +ou moi qui puissions donner asile à ces chiens. Vous +savez, Vernot, que vous n'avez qu'un mot à dire pour +que je vous fasse visiter ma ferme de fond en +comble.</p> + +<p>—Oh! oh! Père aux écus, pouvez-vous me croire +capable de vous soupçonner? protesta le brigadier +qui, à son tour, vida son verre.</p> + +<p>—Mais, reprit mon oncle, qu'est devenu le chien +sur lequel vous avez fait feu? Habile tireur comme +vous l'êtes, vous ne pouvez l'avoir manqué.</p> + +<p>—Non, et je suis certain de l'avoir vu tomber. +Mais j'étais alors pressé de rejoindre les camarades. +Quand je suis retourné plus tard sur mes pas, j'ai +bien trouvé une mare de sang, mais de chien, néant. +Quelqu'un était venu qui avait dû emporter le mort +ou le blessé, car nulle piste de sang n'indiquait que +la bête eût cherché à continuer sa marche... Encore +un mystère que j'aurai à éclaircir.</p> + +<p>Vernot achevait de parler quand un vacarme de +trompettes et pistons se fit entendre sur la route. +Nous courûmes tous à la porte pour nous rendre +compte de ce charivari.</p> + +<p>—Tiens! annonça un douanier, c'est une voiture +de saltimbanques qui revient de quelque kermesse +belge.</p> + +<p>C'était en effet une voiture de bateleurs. Deux +hommes qui marchaient à côté des maigres biques +d'attelage, avaient jugé bon de faire, dans le village, +une entrée bruyante et soufflaient à pleins poumons +dans leurs instruments.</p> + +<p>Sur la banquette du cabriolet, qui formait le devant +de cette voiture, se prélassait une femme d'une +quarantaine d'années, aux formes massives, dont le +visage gardait quelques traces d'une beauté qui, en +son temps, devait avoir séduit ceux qui ne tiennent +pas absolument à la mignardise.</p> + +<p>—C'est, ma foi! la Belle Flamande, nous annonça +encore le même douanier.</p> + +<p>La Belle Flamande, paraissait-il, était fort en réputation +sur tous les champs de foire de Belgique et +du nord de la France. Sa spécialité était d'avaler des +étoupes enflammées, des cailloux et des lapins vivants. +Elle venait, disait-on, de perdre son mari, un +hercule mort de la rupture d'un vaisseau dans la +poitrine pour avoir voulu soulever une charrette +trop chargée de spectateurs.</p> + +<p>Cette mort, toute récente, n'avait pas fort secoué +la tendresse conjugale de la Belle Flamande, car, à +l'entrée de la voiture dans notre village, elle riait de +tout coeur avec un jeune blond qui, assis à côté +d'elle, sur la banquette de devant, tenait les guides +des deux rossinantes.</p> + +<p>Le brigadier Vernot, je vous l'ai dit, soupçonnait, +par état, un contrebandier dans tout nouvel arrivant +au village. A la vue de la voiture qui allait entrer +dans Montrel, il fronça le sourcil en disant:</p> + +<p>—Pourquoi ces cocos-là reviennent-ils par la traverse +au lieu de rentrer en France par la route? Ont-ils +voulu éviter le poste de visite? Allons voir ça, les +enfants.</p> + +<p>Suivi de ses hommes, il marcha vers la voiture +qui venait de s'arrêter devant l'auberge de Trudent. +Je leur emboîtai le pas. Les saltimbanques, vous le +savez, m'attiraient.</p> + +<p>Quand nous arrivâmes, la Belle Flamande et le +jeune blond avaient déjà mis pied à terre et, de l'arrière-voiture, +étaient sortis un homme et une +femme. Avec les deux qui jouaient de la trompette, +la troupe comprenait six personnes.</p> + +<p>S'avançant en tête, le jeune blond se dirigeait, +suivi de la Belle Flamande, vers la porte de l'auberge, +quand il fut arrêté par Vernot qui lui posa la +main sur le bras en disant:</p> + +<p>—Pas si vite, mon garçon! La visite d'abord.</p> + +<p>Au contact de la main du brigadier, le blondin eut +une lueur de colère dans l'oeil et il recula d'un pas +comme pour se mettre en position de résistance. Il +était joli garçon, ce gars-là, mais, à ce moment, tout +le charme de son visage disparut pour faire place à +une expression farouche. Il devait avoir le sang qui +lui arrivait facilement sous les ongles.</p> + +<p>Mais Vernot n'était pas homme à s'effaroucher +pour si peu.</p> + +<p>—De quoi! de quoi! lâcha-t-il railleusement; tu +fais donc le gros dos, mon cadet?</p> + +<p>Mais, lui aussi, avait la moutarde prompte à lui +monter au nez, et son échec de la nuit était loin d'avoir +calmé sa bile. Il reprit d'un ton sec:</p> + +<p>—Allons! Plus de manières! Approche.</p> + +<p>Immédiatement le blond poussa une sorte de rugissement +de colère et tomba, bien campé sur sa +jambe droite, à la garde de la savate en grinçant:</p> + +<p>—Viens-y donc, mauvais gabelou!</p> + +<p>Quand je dis «bien campé sur sa jambe droite», +je me trompe... Car, voyez-vous, la savate, c'était et +c'est encore mon fort. De la mauvaise société que +j'avais fréquentée, je n'avais retiré que ce talent-là, +mais j'y étais passé maître... Elle avait trop de raideur, +sa jambe! Le jarret lourd, empâté, pas de détente. +Moi, j'aurais eu affaire au blondin, que je lui +aurais mouché le nez avec le talon de ma botte +avant que sa jambe droite se fût remuée... J'ai su, +depuis, que ça lui provenait d'une ruade de cheval +qu'il avait reçue.</p> + +<p>En voyant le jeune homme vouloir résister à leur +chef, les douaniers s'avancèrent à l'aide, mais Vernot +les fit reculer en disant:</p> + +<p>—Tenez-vous tranquilles, vous autres. Croyez-vous +que je ne suffirai pas seul à rogner ses ergots à +ce jeune coq?</p> + +<p>Et il marcha sur le blondin.</p> + +<p>Je ne sais ce qui serait arrivé si, à ce moment, la +Belle Flamande ne fût intervenue en disant:</p> + +<p>—Laisse-toi faire, Alfred. M. le brigadier est dans +son droit. Il exécute son devoir.</p> + +<p>A ces mots, le garçon quitta sa pose de défense et, +sans mot dire, mais sombre et l'oeil mauvais, il +laissa la main de Vernot tâter ses poches.</p> + +<p>Puis ce fut au tour de la Belle Flamande de se soumettre +à la visite que le brigadier fit très sommaire.</p> + +<p>Cependant les douaniers de Vernot fouillaient les +autres saltimbanques. Puis vint le tour de la voiture +dans laquelle le brigadier monta.</p> + +<p>A ce moment, la Belle Flamande s'était rapprochée +du blondin qui, la figure refrognée, se tenait à +l'écart.</p> + +<p>—Que t'es bête, fiston! Faut jamais résister à +l'autorité. Il vous en cuit toujours! lui dit-elle à mi-voix.</p> + +<p>—Oh! ton brigadier, je le repigerai! gronda le +jeune homme en tordant sa moustache d'une main +nerveuse.</p> + +<p>—Eh! eh! fit vivement la femme alarmée, tu sais? +pas de bêtises! Crois en ta mère, Alfred!</p> + +<p>Le dialogue fut coupé par la seconde femme de la +troupe, une fort gentille brune, qui accourut pour +dire à la Belle Flamande:</p> + +<p>—Méfiez-vous pour la caisse: le gabelou va +mettre la main dessus.</p> + +<p>En effet, du fond de la voiture, retentit la voix de +Vernot qui criait:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette caisse en bois, +percée de trous et fermée au cadenas?... Il y a, là +dedans, quelque chose qui grouille.</p> + +<p>En trois bonds, la Flamande fut à la portière du +fond de la voiture pour répondre à Vernot:</p> + +<p>—C'est la caisse où j'enferme les lapins que je dévore +tout vivants dans les foires, monsieur le brigadier.</p> + +<p>—Il paraît que si vous les dévorez, la maman, vous +ne les digérez pas, puisque vous les remettez sous +clé après la représentation, goguenarda Vernot qui +avait retrouvé sa bonne humeur.</p> + +<p>—Oh! dit la Flamande qui se faisait aimable et +rieuse, le «sous-clé» est une précaution contre mes +artistes qui, plusieurs fois, m'ont chipé des lapins +qu'ils ont fricotés sans ma permission.</p> + +<p>Et, souriante, la voix douce, en tendant la clé:</p> + +<p>—Voulez-vous ouvrir la caisse, monsieur le brigadier? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—Non, pas la peine, dit Vernot se déclarant satisfait +par l'explication et, surtout, par l'offre de la clé.</p> + +<p>Il finissait de parler quand il me sembla entendre +la seconde femme, la belle brune, qui soufflait à +Alfred:</p> + +<p>—Enfoncé, le gabelou!</p> + +<p>La caisse à trous ne renfermait donc pas le contenu +annoncé. Quel était donc, à défaut de lapins, +l'être qui, suivant l'expression du brigadier, +«grouillait» entre ces planches?</p> + +<p>Descendu de la voiture, le brigadier procéda à un +interrogatoire:</p> + +<p>—D'où venez-vous? demanda-t-il à la Flamande.</p> + +<p>—De la kermesse de Namur, en Belgique.</p> + +<p>—Et vous allez?</p> + +<p>—Pas plus loin, pour le moment, que l'auberge +de Trudent, où nous comptons nous reposer pendant +trois ou quatre jours, attendu que la plus +prochaine foire, en France, n'arrive que la semaine +prochaine.</p> + +<p>—Très bien! prononça le brigadier qui fit à ses +hommes signe de le suivre.</p> + +<p>Quand il passa devant Alfred, ce dernier se tenait +si raide, la mine tant provocante, l'oeil si menaçant, +que le brigadier, agacé par cet air furibond, lui dit +d'un ton gouailleur:</p> + +<p>—Toi, un conseil, mon cadet! Mange ta colère et +charrie droit, ou tu t'en trouverais mal.</p> + +<p>Un frisson de rage contenue secoua le jeune +homme, mais il ne souffla mot. Seulement, lorsque +le brigadier fut à quelques pas, il répéta avec un +sourire féroce:</p> + +<p>—Toi, je te repigerai.</p> + +<p>Tous, les saltimbanques et moi, nous étions restés +à regarder s'éloigner la petite troupe. A cent pas +plus loin, nous vîmes le brigadier se séparer de ses +hommes, qui continuèrent leur route, tandis que +lui se retournait vers nous.</p> + +<p>—Est-ce qu'il va encore nous retomber sur le +dos? demanda la Belle Flamande à l'aubergiste Trudent, +qui, depuis le commencement de la scène, s'était +tenu sur le pas de sa porte.</p> + +<p>—Non, dit Trudent; le brigadier va entrer, sur sa +gauche, dans le sentier qui conduit à la petite maison +qu'il habite.</p> + +<p>—Qu'il habite seul? demanda Alfred d'un ton qui +me fit presque peur.</p> + +<p>Tudieu! Il avait la rancune solide et la colère facile, +ce beau blond! Il ne faisait pas bon qu'il vous +en voulût.</p> + +<p>—Non, pas seul, répondit l'aubergiste; il demeure +avec sa fille et un vieux douanier estropié, du +nom de Carambol, qu'il a recueilli.</p> + +<p>—Ah! il a une fille? dit Alfred.</p> + +<p>—Une jolie demoiselle à marier.</p> + +<p>—Bon! fit le blondin qui suivit sa mère entrant +dans l'auberge.</p> + +<p>Ce n'était rien que ce «bon!» et, pourtant il +m'émut. A l'intonation du particulier quand il le +prononça, je ne sais quel pressentiment m'avertit +qu'un danger menaçait la fille du brigadier.</p> + +<p>Après être encore resté quelques minutes à regarder +les saltimbanques qui déchargeaient leur voiture, +je retournai près de mon oncle que je retrouvai +toujours attablé devant son cruchon de bière +et fumant sa pipe.</p> + +<p>—Eh bien! garçon, me dit-il en souriant, il paraît +que tu as employé là un bon quart d'heure à te distraire.</p> + +<p>Je lui fis, de ce qui s'était passé, un récit qu'il +écouta sans paraître y porter grande attention. Mais +il en fut autrement lorsque j'arrivai à parler de la +caisse à trous et qui était censée renfermer des +lapins.</p> + +<p>—Tu crois qu'elle ne contenait pas de lapins? me +demanda-t-il avec une curiosité subitement éveillée.</p> + +<p>—C'est à supposer. La déclaration faite par la +Belle Flamande, que cette caisse renfermait des lapins, +devait être fausse, puisque, quand Vernot, y +ajoutant foi, a refusé la clé, j'ai entendu la seconde +femme qui disait: «Enfoncé, le gabelou!»</p> + +<p>—Et tu es d'avis que, pourtant, la caisse devait +contenir un être vivant?</p> + +<p>—Dame! oui! Le brigadier a dit que ça grouillait.</p> + +<p>Un souvenir me revint alors.</p> + +<p>—Oui, oui, appuyai-je, ce devait être un animal... +blessé ou malade.</p> + +<p>Mon oncle releva brusquement la tête.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui te fait dire cela? me demanda-t-il +avec un très visible intérêt.</p> + +<p>—C'est que, tout à l'heure, comme ils déchargeaient +la voiture, j'ai vu deux saltimbanques en +tirer la caisse. Comme l'un y mettait de la brusquerie, +j'ai entendu l'autre lui dire: «Doucement; +il se mettrait à geindre!» Et, là-dessus, ils s'y sont +pris comme s'ils portaient de la porcelaine fine.</p> + +<p>Mon oncle posa sa pipe sur la table, but lentement +sa chope, l'air tout recueilli, puis finit par me +dire:</p> + +<p>—Garçon, il faut me rendre un service.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Je veux savoir quel animal contient cette +caisse.</p> + +<p>Avant que je pusse m'étonner sur son étrange curiosité, +il tira de sa poche une poignée de monnaie +qu'il me tendit en ajoutant:</p> + +<p>—Voici de quoi régaler les saltimbanques et te +faire leur camarade.</p> + +<p>Et, d'un ton qui m'imposait une leçon:</p> + +<p>—Tu sais, appuya-t-il, garde-toi bien de les interroger... +Il faut que tu retrouves la caisse et que, +tout seul, bien adroitement, tu arrives à savoir l'animal +qu'elle garde prisonnier.</p> + +<p>—Compris! dis-je.</p> + +<p>Je marchais vers la porte quand il me rappela.</p> + +<p>—Ah! dis donc, fit-il, j'oubliais de bien te recommander +de revenir tout de suite m'avertir, dans le +cas où l'animal en question serait...</p> + +<p>Il s'arrêta comme s'il allait commettre une imprudence, +sembla hésiter, puis se consulter, et enfin, +se décidant pour la confiance, il acheva:</p> + +<p>—... Serait un chien.</p> + +<p>—Un chien? répétai-je étonné.</p> + +<p>—Oui, un chien blanc, tacheté de jaune... qui, +s'il est blessé, doit l'avoir été par un coup de feu... +A présent, pars, mon garçon, en te disant que service +et discrétion absolue te vaudront un joli billet +de cent francs.</p> + +<p>Je m'éloignai en riant de l'idée de ma mère qui +m'avait expédié à mon oncle pour me soustraire aux +saltimbanques dont je faisais ma société de prédilection.</p> + +<p>En s'installant à l'auberge de Trudent, le premier +souci de la troupe de la Belle Flamande, qui mourait +de faim, avait été de s'attabler pour déjeuner. Ils +étaient dans une pièce à gauche de la salle d'entrée. +J'entendais le bruit des voix, des assiettes, des +verres.</p> + +<p>Le billet de cent francs que m'avait promis mon +oncle allait m'être bien facile à gagner, car le premier +objet qui frappa ma vue, en pénétrant dans la +salle d'entrée, fut la caisse à trous.</p> + +<p>Pressés qu'ils étaient de manger, les saltimbanques +avaient déposé là tout ce qu'ils avaient tiré +de la voiture.</p> + +<p>Au milieu des nombreux accessoires de la troupe +se trouvait donc la caisse qui, par bonheur, ce qui +prouvait qu'elle avait dû être récemment ouverte,—était +débarrassée de son cadenas, que je voyais posé +sur le parquet.</p> + +<p>Personne n'était là. Deux secondes me suffisaient +pour lancer mon coup d'oeil. Je soulevai donc vite +le couvercle.</p> + +<p>C'était bien un chien... un chien blanc tacheté de +jaune... un chien au flanc troué par une arme à feu.</p> + +<p>Il ne me restait plus qu'à rejoindre mon oncle +pour lui porter la nouvelle et toucher mes cent +francs.</p> + +<p>Je refermais le couvercle quand, tout à coup, une +main se posa sur mon épaule en même temps que, +derrière moi, une voix prononça ces mots:</p> + +<p>—La curiosité est un défaut dangereux... très +dangereux!</p> + +<p>Je me retournai brusquement.</p> + +<p>C'était le saltimbanque Alfred.</p> + +<p>Il arrivait sans doute pour panser l'animal, car il +tenait à la main un bol d'eau fraîche et des linges.</p> + +<p>Ses yeux, fixés sur moi, avaient ce même regard +mauvais dont, une heure auparavant, il avait suivi +le brigadier Vernot à son départ.</p> + +<p>En somme, je savais à quoi m'en tenir et j'avais hâte +d'aller apprendre à mon oncle que la caisse renfermait un +chien tel qu'il me l'avait désigné. Inutile +était de laisser maître Alfred le temps de me chercher +la querelle que m'annonçaient ses yeux menaçants.</p> + +<p>Je prenais donc mon élan pour déguerpir sans +avoir soufflé mot quand, soudain, je vis Alfred refermer +vivement la caisse, s'asseoir sur le couvercle +et me sourire après m'avoir soufflé à voix basse:</p> + +<p>—Pas un mot du chien!</p> + +<p>La cause de ce changement à vue devait être un +homme qui allait entrer dans l'auberge et que le +fils de la Belle Flamande avait aperçu avant moi.</p> + +<p>L'arrivant était un invalide à jambe de bois, d'une +soixantaine d'années, vêtu d'un vieil uniforme de +douanier des plus délabrés. Il était porteur d'un panier +de cave rempli de bouteilles vides.</p> + +<p>—Eh! la maison! cria-t-il en mettant le pied sur +le seuil du vestibule.</p> + +<p>En nous voyant, il souleva son képi d'uniforme et +nous demanda:</p> + +<p>—Vous êtes de la troupe arrivée ce matin?</p> + +<p>Nous n'eûmes pas le temps de répondre. Son +appel avait été entendu par l'aubergiste qui déboucha +dans le vestibule par la porte de la salle où il +surveillait le repas des saltimbanques.</p> + +<p>—Eh! c'est ce brave Carambol! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oui, monsieur Trudent. Je viens pour renouveler +notre provision. Au moment de nous mettre à table, +nous nous sommes aperçus que nous n'avions plus +que de l'eau à boire; alors mademoiselle Henriette +m'a envoyé au ravitaillement chez vous, répondit +l'invalide en montrant les bouteilles vides de son panier.</p> + +<p>L'aubergiste lui prit le panier et cria:</p> + +<p>—Craquefer!</p> + +<p>A cet appel apparut le valet d'auberge, lourd et +vilain bonhomme à qui Trudent passa le panier en +disant:</p> + +<p>—Va emplir ces bouteilles à la cave... Et, tu sais? +ne confonds pas ton bec avec le goulot des bouteilles.</p> + +<p>—Ah! mochieu Trudent, pouva-vous dire chela +de ma chobriéta! protesta ledit Craquefer avec un accent +plus auvergnat que sincère.</p> + +<p>J'étais arrivé à Montrel de la veille. Trudent ne +me connaissait pas pour le neveu du Père aux écus. +En me voyant avec Alfred, toujours assis sur sa +caisse, il me prit pour un saltimbanque de la troupe. +J'aurais pu profiter de l'occasion pour décamper, +mais je ne sais quelle curiosité me fit rester.</p> + +<p>En attendant le retour de son garçon, Trudent +s'était rapproché de l'invalide.</p> + +<p>—Elle va bien, mademoiselle Henriette? demanda-t-il. +Toujours jolie? Toujours excellente ménagère?</p> + +<p>—Oui. Mon brigadier peut se vanter d'avoir la +perle des filles.</p> + +<p>—Vous vous plaisez toujours chez le brigadier, +Carambol?</p> + +<p>—En pourrait-il être autrement? Si vous saviez +comme M. Vernot et sa fille sont bons pour le +pauvre estropié qu'ils ont recueilli! prononça Carambol +d'une voix émue.</p> + +<p>Alfred et moi nous pouvions écouter tout à l'aise +Trudent et l'invalide, car ils causaient en nous tournant +le dos. Quand il avait été question du brigadier +Vernot, il m'avait semblé voir s'allumer l'oeil du +beau blondin. L'expression que j'en ressentis fut +vite effacée par l'intérêt que m'inspira la suite du +dialogue.</p> + +<p>—Dites donc, Carambol, reprit l'aubergiste, +Vernot a dû rentrer chez lui, ce matin, avec le nez +long d'une aune. Il paraît, à ce qu'il m'a dit lui-même, +qu'il a raté cette nuit une belle prime sur un +coup de contrebande qui l'a laissé bredouille.</p> + +<p>L'invalide secoua la tête en disant:</p> + +<p>—Ce n'est pas tant la prime perdue qui met mon +brigadier en colère.</p> + +<p>—Quoi donc alors?</p> + +<p>—C'est le chien.</p> + +<p>—Quel chien?</p> + +<p>—Le chien de tête de meute qu'il a tiré, qu'il est +sûr d'avoir atteint et dont il n'a pu retrouver ni traces +ni cadavre.</p> + +<p>—Oh! pour un chien mort, voilà-t-il pas de quoi +se désespérer! fit l'aubergiste moqueur.</p> + +<p>—D'abord, rien ne dit qu'il fût mort, prononça +lentement l'ex-douanier à la jambe de bois.</p> + +<p>Dès qu'il avait été question de chien, mon regard, +bien involontairement, avait été chercher celui d'Alfred, +toujours assis sur la caisse. Alors ses yeux, +durs et menaçants, semblèrent me répéter l'injonction +qu'il m'avait adressée à l'apparition de l'invalide:</p> + +<p>—Pas un mot du chien!</p> + +<p>Le meilleur moyen pour moi de savoir quel prix le +blondin attachait à l'animal blessé était d'écouter la +suite de la conversation.</p> + +<p>—Soit! fit Trudent; admettons que le chien ne +soit pas mort. De quelle utilité, je vous le demande, +pourrait-il être pour Vernot? Qu'en ferait le brigadier?</p> + +<p>—D'abord, il le soignerait.</p> + +<p>—Admettons encore qu'il le remette sur ses +quatre pattes... Et après?</p> + +<p>—Après? répéta Carambol en riant. Vous devez +vous en douter, monsieur Trudent, si vous savez +comment se fait la contrebande de dentelles sur +notre frontière.</p> + +<p>—Comment voulez-vous que je le sache? s'écria +Trudent.</p> + +<p>Il avait eu beau mettre dans sa phrase l'intonation +d'une surprise un peu indignée, la voix de l'aubergiste +sonna faux à mon oreille.</p> + +<p>L'invalide ne s'aperçut de rien. Tout naïvement, il +continua:</p> + +<p>—Alors, si vous l'ignorez, je vais vous l'apprendre... +Dans le pays qui veut frauder la douane, et +pour le cas des dentelles, c'est, ici, la France, le contrebandier +possède bien caché un chenil où sont enfermés +trente, cinquante ou soixante chiens bien +nourris, bien choyés, bien caressés. Ils vivent là +heureux comme des rois... Une belle nuit, enfermés +dans des voitures, on leur fait passer la frontière. +Une fois en Belgique, la vie change pour eux. On les +enferme dans un autre chenil où l'on oublie de leur +donner à manger et où la pâtée est remplacée par +de grandissimes schlagues que leur administrent +des gens costumés en douaniers.</p> + +<p>—Diable! lâcha l'aubergiste, les pauvres bêtes +doivent alors regretter le chenil français où la vie +leur était si douce.</p> + +<p>—Justement, monsieur Trudent, justement!... +Et, en même temps qu'elles regrettent ce chenil, les +corrections reçues des faux douaniers leur inspirent +une profonde horreur de l'uniforme.</p> + +<p>—Bon! je comprends! De sorte que si un vrai +douanier tentait de les amadouer, les chiens s'enfuiraient +au bout du monde.</p> + +<p>—Vous y êtes. Une belle nuit, on leur passe au +cou un collier rempli de dentelles... Quelquefois la +meute entière en emporte pour deux cent mille +francs... Alors on ouvre le chenil et, à grands coups +de fouet, on les fait détaler. Un seul de ces animaux +n'a pas de collier, c'est le chien de tête. Généralement, +c'est un chien de chasse que, sous le nez des +douaniers, en ayant l'air de lui faire quêter le gibier, +on a dressé à bien connaître le pays et les sentiers +entre les deux chenils. C'est lui qui montre la voie +aux bêtes qui pourraient s'égarer.</p> + +<p>—Le chef de file alors?</p> + +<p>—Oui. Vous comprenez que là où ne passeraient +pas des hommes passent des chiens... et vite, je vous +en réponds... En quarante minutes, ils vous avalent +le chemin qu'un contrebandier à pied aurait mis +deux heures à franchir... Ils courent dans l'ombre, +muets, insaisissables, d'une vitesse qui s'accroît +toujours, car vous devinez qu'ils n'ont pas +d'autre but, d'autre désir que de regagner le chenil +français, le bon chenil où ils vont bientôt se goberger... +Prévenu à l'avance, le propriétaire de ce chenil +en a laissé la porte ouverte. La meute arrive, elle s'y +engouffre; on referme la porte et le coup est déjà +fait que les douaniers, en admettant qu'ils aient vu +passer les chiens, sont encore à plus d'une lieue à +la poursuite de la meute qui leur a filé sous le nez +comme une trombe.</p> + +<p>L'aubergiste avait écouté, bouche béante, yeux +ouverts et surpris, en homme qui entend choses inconnues.</p> + +<p>—Le fait est qu'il est bien impossible de pincer +cette contrebande-là, avança-t-il en hochant la tête.</p> + +<p>—Il y a un moyen, appuya Carambol.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—C'est de connaître l'endroit du chenil. On va +s'embusquer dans son voisinage, la meute arrive et, +v'lan! on fait main basse sur les marchandises, les +chiens et le propriétaire du chenil.</p> + +<p>—Oui, mais découvrir le chenil, c'est là le difficile! +avança Trudent qui, en somme, ne me semblait +pas être aussi ignorant qu'il voulait le paraître.</p> + +<p>—Voilà pourquoi le brigadier Vernot est si mécontent +de n'avoir pu retrouver, mort ou vivant encore, +le chien de tête qu'il est certain d'avoir blessé, +prononça l'invalide d'un ton prouvant qu'il partageait +le déboire de celui dont il recevait l'hospitalité.</p> + +<p>—Bah! fit l'aubergiste. En admettant qu'il eût +trouvé le chien encore vivant...</p> + +<p>—Alors le brigadier avait grande chance de découvrir +le chenil. Il aurait soigné et guéri l'animal, +puis, un beau matin, il aurait mis le chien en laisse +et il y a cent à parier que la bête, qu'il aurait laissée +deux jours à jeun, l'aurait conduit tout droit au +chenil, où elle savait trouver une bonne pâtée.</p> + +<p>—Voyez-vous ça! lâcha Trudent d'une voix qui +semblait émerveillée, mais dans laquelle, suivant +moi, se trahissait un petit tremblement.</p> + +<p>Et il me parut que son tremblement s'accentuait +davantage quand il demanda à Carambol:</p> + +<p>—Vrai de vrai! Mort ou vivant, le brigadier n'a +pas retrouvé son chien?</p> + +<p>—Puisque je vous le dis, monsieur Trudent! affirma +l'invalide.</p> + +<p>—Je vous crois! je vous crois! répéta vivement +l'aubergiste dont le ton, maintenant, sonnait si +joyeux que la certitude m'arriva que ce gaillard-là +était le contrebandier inconnu à la découverte duquel +s'acharnait le brigadier Vernot.</p> + +<p>Cependant Carambol avait repris:</p> + +<p>—Si le chien n'est pas mort et qu'il ait été trouvé +par quelqu'un, ce quelqu'un-là, pour un peu qu'il +soit malin, aura une belle balle à jouer.</p> + +<p>—En quoi faisant? s'informa Trudent repris par +son petit tremblement de voix.</p> + +<p>—Il aura deux cordes à son arc... Ou il ira trouver +Vernot qui de grand coeur—car il est enragé +après son contrebandier—partagera la prime de la +saisie que le chien aura facilitée.</p> + +<p>—Et la seconde corde de son arc? dit Trudent.</p> + +<p>—Ou bien, alors, il exécutera l'idée du brigadier +pour découvrir le chenil à l'aide du chien... et il fera +chanter le propriétaire du chenil. Ça vaut bien une +dizaine de mille francs, ce secret-là.</p> + +<p>Tout en écoutant, mes yeux s'étaient attachés sur +les deux causeurs qui, sur le pas de la porte, et +nous tournant toujours le dos, devaient avoir oublié +que nous étions là pour les entendre. Aux derniers +mots de Carambol, je me retournai vivement +vers Alfred pour lire sur son visage l'impression +produite par les paroles de l'invalide qui lui dictaient +la conduite à suivre.</p> + +<p>A défaut de sa figure qu'il me fut impossible de +voir, car il baissait la tête, l'acte qu'il accomplissait +me prouva qu'il reconnaissait le prix de sa trouvaille. +Il était en train de repasser le cadenas dans +l'anneau de la caisse pour mettre le chien à l'abri +d'un nouveau regard indiscret.</p> + +<p>A ce moment, l'invalide disait:</p> + +<p>—Il me semble, monsieur Trudent, que votre +garçon ne se presse pas de me monter mon vin.</p> + +<p>—C'est vrai! fit l'aubergiste rappelé à la mesure +du temps écoulé depuis qu'il causait.</p> + +<p>Et il se retourna en hurlant:</p> + +<p>—Craquefer!</p> + +<p>Alfred et moi, je le répète, Trudent devait, comme +pour son garçon, nous avoir oubliés, car, en nous +retrouvant derrière lui et en songeant que nous n'avions +soufflé mot pendant l'entretien, ce qui prouvait +que nous l'avions attentivement écouté, ses +traits exprimèrent une inquiétude des plus vives.</p> + +<p>Mais, avant qu'il pût rien dire, son garçon Craquefer +apparut avec le panier de bouteilles remplies.</p> + +<p>Le brave charabia titubait, et sa trogne resplendissait +plus rouge qu'un coucher de soleil. Il était ivre +comme un cent de grives.</p> + +<p>—Ivrogne! gronda l'aubergiste en lui retirant le +panier des mains.</p> + +<p>L'Auvergnat avait sans doute un aplomb que le vin +n'arrivait pas à noyer, car il répliqua en faisant claquer +son ongle sur une de ses dents:</p> + +<p>—Que je sois estranguia chi j'ai cheulement bu +gros comme cha!</p> + +<p>En s'avançant vers son valet, Trudent avait dégagé +l'entrée. Comme je ne me souciais nullement de me +retrouver, avant peu, en tête à tête avec Alfred, je +profitai de l'occasion. En deux bonds, je fus sur +la route, me dirigeant vers la demeure de mon +oncle.</p> + +<p>Mais, si prompte qu'avait été ma retraite, j'avais +eu le temps de voir s'ouvrir la porte de la salle où +mangeaient les saltimbanques et d'entendre la Belle +Flamande, apparue sur le seuil, dire à son fils:</p> + +<p>—Alfred, viens donc faire entendre raison à cette +folle de Cydalise!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XX</h3> +<br> + + + + +<p>Si longue qu'elle ait été à vous conter, la scène de +l'auberge avait duré tout au plus une demi-heure. +Quand je revins chez mon oncle, je le trouvai encore +attablé devant son cruchon de bière et fumant toujours +sa pipe. Depuis la veille que je le connaissais, +je n'avais pas été long à m'apercevoir que le Père +aux écus était, en tous points, le type le plus complet +de l'homme du Nord, flegmatique, endormi, ne +se faisant ni chaud ni froid des événements qu'il +prend comme ils viennent.</p> + +<p>Aussi fus-je étonné de la vivacité qu'il mit, en me +voyant entrer, à me demander:</p> + +<p>—Est-ce un chien que renferme la caisse?</p> + +<p>—Oui, et un chien tel que vous l'avez désigné: +blanc tacheté de jaune et blessé.</p> + +<p>—Bon! fit le Père aux écus, qui tira coup sur +coup sept ou huit bouffées de sa pipe.</p> + +<p>Après un petit silence, il reprit:</p> + +<p>—Comment t'es-tu assuré de la chose?</p> + +<p>Je lui racontai d'une bout à l'autre ma scène avec +Alfred, l'arrivée de l'invalide Carambol, sa conversation +avec Trudent sur le chien et la façon d'en tirer +gros profit.</p> + +<p>Bref, je contai tout par le menu, depuis l'ivresse +du valet d'auberge, l'Auvergnat Craquefer, jusqu'à +l'apparition dernière de la Belle Flamande venant +chercher son fils Alfred pour qu'il fît entendre raison +à l'autre femme de la troupe qui s'appelait Cydalise.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Quand La Godaille avait parlé de l'ivrogne auvergnat +Craquefer, son auditeur Gontran avait souri au +souvenir de cet autre charabia, l'ex-paveur Pietro, +que Fraimoulu avait pris comme valet de chambre +et qui, la veille, s'exerçait si bien la main en cassant +la vaisselle.</p> + +<p>Mais au nom de Cydalise, que le conteur prononçait +pour la seconde fois, il interrompit.</p> + +<p>—Pardon, fit-il, ne m'avez-vous pas dit, monsieur +Bazart, que vous connaissiez M. Grandvivier?</p> + +<p>—Mon ancien juge d'instruction! Oui. Je vous ai +dit aussi que, depuis ma sortie de prison, j'avais +trouvé en lui un protecteur dévoué chez lequel la +porte m'est et me sera toujours grande ouverte.</p> + +<p>—Donc, si vous êtes allé chez M. Grandvivier, +vous n'êtes pas sans y avoir vu sa cuisinière qui, +elle aussi, se nomme Cydalise... Ces deux Cydalise, +par hasard, n'en feraient-elles pas qu'une seule?</p> + +<p>Frédéric Bazart remua la tête.</p> + +<p>—Non, dit-il. Prétendre que, trait pour trait, je me +souviens du visage de la bateleuse, ce serait mentir. +Mais je me rappelle sa chevelure, ce qui me permet +d'affirmer que la cuisinière n'est pas la Fille du Soleil.</p> + +<p>—C'était le sobriquet de cette saltimbanque?</p> + +<p>—Oui, à cause de son abondante chevelure d'un +magnifique rouge ardent... La cuisinière du juge, au +contraire, est brune.</p> + +<p>Gontran aurait pu objecter que les cheveux se +teignent et qu'une brune devient sans peine une +rousse; mais, en ce disant qu'il y a tant d'ânes, à la +foire, qui s'appellent Martin, il ne persista pas dans +son idée de confondre les deux Cydalise en une seule.</p> + +<p>Mais, pendant qu'il était en train de s'informer, il +demanda, cette fois en forme de simple plaisanterie:</p> + +<p>—Est-ce que l'Auvergnat Craquefer, le valet d'auberge, +ne répondait pas aussi au doux et petit nom +de Pietro?</p> + +<p>—Jamais je ne l'ai entendu appeler ainsi.</p> + +<p>—Bien. Continuez, je vous prie, demanda Gontran.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>La Godaille reprit son histoire.</p> + +<p>—Quand je lui eus tout conté, mon oncle mit la +main au gousset de son pantalon et en tira une longue +blague en cuir qui lui servait de porte-monnaie. Il y +puisa cinq louis qu'il étala sur la table en me disant:</p> + +<p>—Voilà les cent francs promis.</p> + +<p>Puis, à côté des jaunets, il en posa cinq autres en +ajoutant:</p> + +<p>—Et voici encore cent francs à gagner.</p> + +<p>—En quoi faisant? demandai-je émerveillé.</p> + +<p>Le Père au écus réfléchit un peu.</p> + +<p>—Tu m'as bien dit, n'est-ce pas? que, devant toi, +cet Alfred avait remis le cadenas à la caisse.</p> + +<p>—Oui, mon oncle.</p> + +<p>—De sorte qu'il serait impossible d'offrir au +chien... un morceau de sucre.</p> + +<p>Etait-ce bien un morceau de sucre qu'avait voulu +dire le Père aux écus! Il m'avait semblé se reprendre +au moment de prononcer d'autres mots. +Ce fut pour m'en assurer que je répliquai:</p> + +<p>—Pas plus un morceau de sucre qu'un boulette +empoisonnée.</p> + +<p>J'en fus pour mon épreuve. Rien ne bougea sur le +visage de mon oncle, dont l'oeil, fixé dans le vide, attestait +une sorte de méditation sur ce qui lui restait +à me dire.</p> + +<p>Enfin il me regarda.</p> + +<p>—Cet Alfred, quel homme est-ce? demanda-t-il.</p> + +<p>—Il m'a tout l'air d'être une pratique finie.</p> + +<p>Sur cette réponse, nouveau silence qui se prolongea +si longtemps que l'impatience me prit.</p> + +<p>—Mon oncle, dis-je, vous ne m'avez pas encore +indiqué ce que j'ai à faire pour gagner les cinq +autres louis.</p> + +<p>—Va dire à cet Alfred que je veux lui parler, me +répondit-il brusquement.</p> + +<p>Et comme je m'éloignais:</p> + +<p>—Attends un peu! me cria-t-il pour me retenir.</p> + +<p>Je revins sur mes pas.</p> + +<p>—Surtout, me recommanda-t-il en traînant sur +les mots, fais en sorte que Trudent ne se doute de +rien.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>Encore une fois, Gontran arrêta le conteur par +une question.</p> + +<p>—Est-ce que cette préoccupation du Père aux +écus au sujet du chien ne vous donna aucun soupçon?</p> + +<p>—Un instant l'idée me vint que mon oncle était +peut-être le contrebandier qui mettait la douane sur +les dents. S'il avait le moins du monde bronché quand +j'avais parlé de boulette empoisonnée, ce seul moyen +de se débarrasser de l'animal, qui pouvait le compromettre, +mon doute serait devenu une certitude +et j'aurais abandonné mes soupçons à l'égard de +l'aubergiste que, en me souvenant de la manière +dont il avait interrogé l'invalide Carambol, j'accusais +d'être le coupable. Ce qui, surtout me confirma +dans mon idée, ce fut précisément, cette dernière +recommandation de mon oncle «de faire en sorte +que Trudent ne se doutât de rien». Les paroles haineuses de +l'aubergiste quand, le matin, mon oncle +avait offert sa bière aux douaniers, m'avaient appris +que les deux hommes vivaient en profonde mésintelligence. +Si mon oncle n'avait pas répondu à +l'apostrophe de l'aubergiste, ce devait être parce +qu'il attendait sa belle... Or, cette belle, il la tenait!... +En s'emparant du chien, il possédait le +moyen de se venger de l'aubergiste contrebandier. +En plus de cette raison, le Père aux écus en avait +une seconde d'agir de la sorte.</p> + +<p>—Quelle seconde raison?</p> + +<p>—Il était maire du village et, en cette qualité, +tenu de venir en aide aux douaniers pour que le +coupable fût pincé.</p> + +<p>—Très bien! approuva Gontran. Poursuivez votre +récit.</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>—Je n'avais encore fait que deux pas dehors quand +une crainte m'arrêta... Que Trudent ne se doutât de +rien, c'était facile à dire, mais difficile à réaliser. +L'aubergiste me verrait entrer chez lui, parler à Alfred +qui aussitôt prendrait le chemin de la maison +de mon oncle. La méfiance viendrait donc immanquablement +à Trudent.</p> + +<p>Je rentrai au plus vite chez le Père aux écus pour +lui faire part de mes réflexions.</p> + +<p>Mon oncle n'était plus dans la salle.</p> + +<p>Je visitai les autres pièces. Personne! Il ne pouvait +être loin. Je regardai par la fenêtre, espérant +l'apercevoir gagnant sa ferme. L'espace à parcourir +était de deux cents mètres tout plantés de pommes +de terre. Il n'aurait pas même eu le temps de franchir +la moitié de cette distance. Toujours personne +en vue. Comme, près de la fenêtre, s'ouvrait la porte +de la cave, je me penchai et j'appelai. Cette fois, il +me sembla entendre un bruit monter des profondeurs +de la cave.</p> + +<p>—Il aura été se tirer un nouveau cruchon de +bière, pensai-je.</p> + +<p>Dans ma hâte d'avoir ma leçon faite, au lieu d'attendre +que mon oncle remontât, je descendis dans la +cave. Elle était magnifique, cette cave, spacieuse, +saine, haute de voûte, bien aérée, parfaitement +éclairée; on voyait qu'elle datait du couvent démoli. +Mais, si belle qu'elle fût, le Père aux écus ne s'y +trouvait pas.</p> + +<p>—Par où diable a-t-il passé? me demandais-je, +tout étonné de cette disparition, en remontant l'escalier.</p> + +<p>Une grande minute, je restai indécis sur le parti à +prendre.</p> + +<p>—Ma foi! au petit bonheur! me dis-je en me dirigeant +vers l'auberge de Trudent.</p> + +<p>A peine sorti, j'aperçus, au loin et s'éloignant, un +individu, qu'à sa démarche il me fut facile de reconnaître +pour le brigadier Vernot. Comme l'invalide +Carambol, il portait au bras un panier qui laissait +dépasser des goulots de bouteilles. Arrivé au sentier +qui menait à sa demeure, il disparut dans les +taillis.</p> + +<p>—Fichtre! me dis-je en souriant, il paraît qu'on +boit ferme chez le brigadier, puisque, en une demi-heure, +voici le second panier qu'on vient chercher +chez Trudent.</p> + +<p>En pénétrant dans l'auberge, le premier que je vis +fut l'aubergiste qui se tordait de rire au milieu du +vestibule. Sans savoir qui j'étais ou, plutôt, croyant +que je faisais partie de la troupe, il me reconnut +pour un des deux écouteurs qui étaient présents à +sa conversation avec Carambol.</p> + +<p>—Devinez ce qui est arrivé? me demanda-t-il à +brûle-pourpoint.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Vous étiez là quand mon pochard de Craquefer +a remonté de la cave les bouteilles remplies qu'attendait +l'invalide. Il faut croire que mon maudit +ivrogne, après avoir bu à la cannelle, aura trébuché +et que sa glissade l'aura amené devant un autre +tonneau que celui qu'il venait de téter, car il y a +rempli ses bouteilles.</p> + +<p>Trudent s'arrêta pour donner cours à un nouveau +spasme de rire; puis, quand la crise se fut un peu +épuisée, il bégaya:</p> + +<p>—De sorte que Vernot, pour éviter une nouvelle +course à son estropié, vient de venir lui-même me +rapporter les bouteilles à changer... Au moment de +se mettre à table, il s'était aperçu que mon Auvergnat +leur avait servi du vinaigre d'Orléans.</p> + +<p>Et redevenant sérieux:</p> + +<p>—Je suis même désolé d'avoir fait attendre le brigadier +qui, un bon quart d'heure durant, est resté +dans le vestibule, pendant que j'étais, à côté, en +train de mettre le holà!</p> + +<p>—Ah! vos convives se disputaient?</p> + +<p>—Ils faisaient mieux encore, ils s'assommaient... +Pas tous, non... mais il y en avait un, nommé Alfred, +qui battait comme plâtre la grande rouge! Ah! +l'animal! tapait-il de bon coeur!... Une rude mâtine, +tout de même, la grande rouge. Elle se défendait +comme une diablesse enragée... Elle se serait laissé +étrangler plutôt que de céder... Si je ne les avais +pas séparés, Alfred la tuait...</p> + +<p>—Quelle était la cause de la dispute?</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Je suis arrivé au plus fort de +la dégelée... Quand je suis parti pour répondre à +l'appel de Vernot qui venait changer ses bouteilles, +le beau blond épongeait le sang qui lui coulait des +balafres dont les ongles de la femme lui avaient sillonné +la face... Quant à la Cydalise, à moitié assommée, +elle rajustait son chignon en beuglant à +Alfred: «Je me vengerai, tu peux y compter, je me +vengerai!»</p> + +<p>Et, avec une sorte d'admiration, Trudent ajouta:</p> + +<p>—A rosser ainsi le beau sexe, il doit se faire adorer +des femmes, votre camarade.</p> + +<p>Je protestai contre le mot de camarade en déclinant +ma parenté avec le Père aux écus.</p> + +<p>Quand j'étais parti en me disant: «Au petit bonheur!» +j'avais eu grandement raison, car le prétexte +que je cherchais pour attirer Alfred chez mon oncle, +sans exciter la méfiance de Trudent, me fut fourni +par l'aubergiste lui-même.</p> + +<p>En m'entendant nommer mon oncle, sa figure devint +subitement hargneuse et il gronda:</p> + +<p>—Je gagerais que je devine pourquoi il vous a +envoyé, ce vieux taquin qui abuse de son autorité +de maire pour tracasser le pauvre monde. Je parie +que vous venez apporter l'ordre à mes saltimbanques +d'avoir à venir lui faire viser leurs papiers.</p> + +<p>—Juste, monsieur Trudent, juste! m'écriai-je en +sautant sur le prétexte qui m'était offert.</p> + +<p>—Affreux tyran! grogna encore l'aubergiste avec +un accent de rage qui acheva de me prouver combien +peu mon oncle était dans ses petits papiers.</p> + +<p>Néanmoins, il alla ouvrir la porte de la chambre +où se tenaient les saltimbanques et cria:</p> + +<p>—On vient, de la part du maire, vous intimer +l'ordre de porter vos papiers au visa.</p> + +<p>—Vas-y, Alfred! prononça la voix de la Belle Flamande.</p> + +<p>Pendant ces quelques mots, j'avais promené rapidement +mon regard autour du vestibule. La caisse +au chien et les nombreux bagages de la troupe qui, +une demi-heure auparavant, encombraient la salle, +avaient disparu. Le tout devait avoir été monté dans +les chambres que les bateleurs allaient occuper durant +leur court séjour.</p> + +<p>Craignant que ma nouvelle rencontre avec Alfred +pût donner lieu à un mot imprudent que recueillerait +l'oreille de Trudent, j'allai attendre le beau +blond sur la route.</p> + +<p>Bientôt je le vis apparaître à la sortie de l'auberge +conduit par Trudent qui me désigna du doigt en disant:</p> + +<p>—Suivez le neveu du maire.</p> + +<p>Neveu du maire, j'étais presque une autorité... et +j'avais vu le chien dans la caisse!</p> + +<p>Vous comprendrez donc avec quelle sombre méfiance +Alfred s'avança vers moi. Quels projets ruminait-il? +Je les ignorais encore. Mais le fait était qu'il +arrivait à moi en ennemi qui se sent menacé.</p> + +<p>—Le maire veut vous voir, lui dis-je.</p> + +<p>Il alla droit au but en me demandant:</p> + +<p>—Vous lui avez parlé du chien que vous avez découvert +en ouvrant la caisse comme un vrai mouchard?</p> + +<p>—Oui, dis-je carrément.</p> + +<p>Puis, pour lui faire pressentir qu'il s'alarmait à +tort, je lui citai le proverbe:</p> + +<p>—Il faut puiser tandis que la corde est au puits.</p> + +<p>A mon nouveau retour, le Père aux écus n'était +pas rentré dans la grande salle dont, tout à l'heure, +il avait si prestement disparu. Au bruit de mon pas, +j'entendis sa voix qui, d'une pièce voisine, demandait:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Faisant signe à Alfred d'attendre pendant que je +l'annoncerais, j'entrai dans cette pièce où je trouvai +mon oncle, toujours la pipe à la bouche, assis devant +un petit bureau et faisant des comptes. Au-dessus +de ce bureau, sur un râtelier à crémaillère cloué +à la muraille, s'allongeaient trois fusils, véritables +armes de luxe, dont le poli et le luisant témoignaient +du soin constant de leur propriétaire à les tenir +en bon état.</p> + +<p>J'abordai mon oncle en m'écriant:</p> + +<p>—Où étiez-vous donc passé, il y a dix minutes, +quand je suis revenu pour vous parler? Aviez-vous +quitté la maison?</p> + +<p>—Ah! tu es revenu? fit d'abord mon oncle un peu +embarrassé.</p> + +<p>Puis, d'un ton moqueur:</p> + +<p>—Tu m'auras mal cherché, mon garçon.</p> + +<p>J'étais si certain de mon fait que je répliquai:</p> + +<p>—Je vous ai si bien cherché que j'ai même visité +les caves où il m'avait semblé entendre un bruit de +pas.</p> + +<p>D'un prompt geste de la main, le Père aux écus +m'imposa silence, puis me montra la porte que j'avais +laissée ouverte derrière moi, ce qui permettait +à nos paroles d'arriver jusqu'à Alfred attendant dans +la grande salle.</p> + +<p>Le geste avait été tant impérieux et la figure, habituellement +morne de mon oncle, avait montré un +si subit apeurement, que j'en restai ébahi. Je n'eus +pas le temps de prononcer un mot, car, tout aussitôt, +le Père aux écus me demanda:</p> + +<p>—Et ma commission?</p> + +<p>—Elle est faite, dis-je, je vous amène une personne +de la troupe.</p> + +<p>Mon oncle posa vivement sur ses lèvres un doigt +qui me recommandait la prudence. Ensuite il prononça:</p> + +<p>—Prie d'entrer.</p> + +<p>Je n'eus qu'à aller sur le seuil du cabinet pour +faire signe de venir à Alfred qui, du reste, devait +avoir tout entendu, car il marchait déjà vers la +porte.</p> + +<p>Il entra raide et hargneux, salua à peine et tendit +un papier à mon oncle en disant:</p> + +<p>—Voici le permis de circulation pour toute la +troupe, monsieur le maire.</p> + +<p>Je m'étais reculé dans un coin, curieux d'assister +à la scène. Le Père aux écus prit le papier, le lut, +puis il appliqua le cachet de la mairie. Tout en accomplissant +cette dernière formalité, mon oncle +commença l'entretien par une phrase qui avait une +façon d'égratigner quelque peu la vérité.</p> + +<p>—Mon neveu, dit-il en montrant ses fusils, qui +sait que je suis grand chasseur, m'a annoncé que +vous aviez un superbe chien de chasse à vendre. Depuis +longtemps j'ai trouvé de telles mazettes que, +si je rencontrais une vraie bête, je ne regarderais +pas au prix.</p> + +<p>Et, à l'appui de son dire, il ajouta:</p> + +<p>—J'irais jusqu'à mille francs.</p> + +<p>Pendant ce début de mon oncle, j'examinais Alfred. +Son visage s'était éclairci dès qu'il avait été +question du chien. En même temps que son regard +rusé fixait le Père aux écus, un petit sourire narquois +apparaissait sur ses lèvres.</p> + +<p>—Vous le voyez, mille francs, c'est un bon prix, +insista mon oncle.</p> + +<p>—Oui, monsieur le maire, c'est généreusement +payer un chien de chasse... Je voudrais bien en +avoir une vingtaine à vous vendre à ce prix-là! déclara +Alfred.</p> + +<p>Comme il n'ajoutait rien, mon oncle, après avoir +un peu attendu, demanda:</p> + +<p>—Alors, c'est dit?</p> + +<p>—Dit... quoi? monsieur le maire.</p> + +<p>—Que vous me cédez votre chien pour mille +francs?</p> + +<p>Alfred prit un air désolé et répondit:</p> + +<p>—Mon chien n'est pas à vendre.</p> + +<p>—J'en donne deux mille francs, dit le Père aux +écus irrité par ce refus.</p> + +<p>Le bateleur secoua la tête.</p> + +<p>—Trois mille! lança mon oncle sans réfléchir.</p> + +<p>Il avait eu grand tort de se laisser emballer de la +sorte. C'était se mettre à la merci du vendeur en trahissant +son ardent désir de posséder le chien. Aussi +Alfred le lui fit bien sentir en répliquant tout gouailleur:</p> + +<p>—Faut-il, tout de même, monsieur le maire, que +vous soyez un fier chasseur pour payer un chien si +cher!</p> + +<p>Et, en traînant sur les mots, les yeux fixés sur +ceux du maire, il continua:</p> + +<p>—Il est juste de dire qu'il a son prix... pour un +connaisseur.</p> + +<p>Vrai! à la façon dont il pesa sur «un connaisseur», +c'était à croire qu'il se fichait de mon oncle.</p> + +<p>Quant à moi, qui savais que mon parent, au fond +des choses, cherchait le moyen de se venger de l'aubergiste +en le faisant pincer en flagrant délit de contrebande, +je me disais:</p> + +<p>—Il faut qu'il en veuille raide à Trudent pour +payer trois mille francs un chien à demi crevé.</p> + +<p>—Voyons, est-ce dit à trois mille francs? demanda +le Père aux écus avec impatience.</p> + +<p>Alfred secoua la tête en répétant:</p> + +<p>—Mon chien n'est pas à vendre.</p> + +<p>Ensuite se reprenant:</p> + +<p>—Ou, plutôt, dit-il, il est vendu.</p> + +<p>L'envie de se venger vous transforme drôlement +un homme, car mon oncle, dont je vous ai vanté le +caractère froid et apathique, en voyant sa vengeance +contre Trudent lui échapper, bondit comme un élastique +et, tout pâle, s'écria furieusement:</p> + +<p>—Vendu! A qui? à qui?</p> + +<p>Alfred sembla jouir de cette colère qui mettait +hors de lui un homme si calme, puis moqueusement:</p> + +<p>—Au brigadier Vernot, fit-il.</p> + +<p>Mon oncle n'avait pu encore rien dire que je m'écriais:</p> + +<p>—Tiens! vous vous êtes donc entendus ensemble, +tout à l'heure, quand il est revenu à l'auberge?</p> + +<p>A mon grand étonnement, la figuré d'Alfred +changea. De railleuse, elle devint inquiète et, sans +penser qu'il se contredisait avec ce qu'il venait d'avancer, +il me demanda tout surpris:</p> + +<p>—Le brigadier est-il véritablement revenu à l'auberge? +Vous en êtes certain?</p> + +<p>—Oui, pour rapporter des bouteilles de vinaigre +qu'on lui avait données en place de bouteilles de vin. +Quand je suis arrivé pour vous chercher, Vernot venait +de partir... Il était resté plus d'un grand quart +d'heure dans le vestibule à attendre Trudent qui, en +ce moment-là, était occupé dans la salle où vous +aviez une «conversation un peu animée» avec une +demoiselle Cydalise, la Fille du Soleil... Tout cela m'a +été conté par l'aubergiste lui-même que j'ai trouvé +riant encore de la bévue du vinaigre au lieu de vin +commise par l'Auvergnat ivrogne qui lui sert de +garçon.</p> + +<p>La surprise témoignée par Alfred en apprenant +que le brigadier était revenu à l'auberge démentait +si bien ce qu'il avait affirmé que mon oncle revint à +l'assaut en disant:</p> + +<p>—Soyez franc. Puisque vous n'avez pas revu le +brigadier depuis ce matin, ce n'est pas à lui que +vous avez vendu le chien.</p> + +<p>Ainsi mis au pied du mur, le beau blond s'en tira +en grognant avec mauvaise humeur:</p> + +<p>—A Vernot ou à un autre, qu'importe! On peut +toujours dire qu'on a vendu son chien quand on est +certain que celui auquel on offrira l'animal n'osera +pas vous refuser le prix qu'on exigera.</p> + +<p>—Oh! oh! fit mon oncle, voilà de bien gros +mots: «n'osera pas» et «exigera»! Il semble, à +vous entendre, que cet acquéreur n'aura pas la possibilité +de refuser le marché.</p> + +<p>Une seconde fois, Alfred regarda le Père aux écus +dans les yeux et répliqua:</p> + +<p>—Il serait alors un imbécile... N'est-ce pas votre +avis, monsieur le maire?</p> + +<p>—Je ne vois pas trop en quoi... commença mon +oncle qui me sembla un peu démonté.</p> + +<p>—Ah! c'est que vous ignorez sans doute que mon +chien offre une particularité qui lui donne bien du +prix aux yeux de certain acquéreur.</p> + +<p>—Quelle particularité?</p> + +<p>—Celle d'avoir reçu dans le flanc du plomb de +douanier.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, fit mon oncle en ouvrant +des yeux étonnés.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous fasse comprendre, +monsieur le maire? demanda le beau blond d'un air +goguenard.</p> + +<p>—Avec plaisir.</p> + +<p>—Je suppose que je vienne vous dire: Cher monsieur, +personne ne se doute que vous êtes un fieffé +contrebandier...</p> + +<p>—Oh! oh! moi! un contrebandier! fit le Père +aux écus avec indignation.</p> + +<p>—Puisque c'est une supposition.</p> + +<p>—Ah! oui, je l'oubliais! Continuez.</p> + +<p>—J'ajouterais donc: Je possède le chien de tête +de votre meute. Que j'aille l'offrir à la douane, l'animal +la conduira tout droit à ce chenil qu'elle +cherche, sans qu'il lui soit jamais venu à l'idée +de vous soupçonner... Choisissez-donc entre être +perdu ou m'acheter mon chien dix mille francs.</p> + +<p>—Peste! ricana mon oncle, pendant que vous êtes +en veine de suppositions, vous supposez de bien +grosses sommes.</p> + +<p>—Le chien ne vaut pas moins, affirma Alfred avec +un aplomb monstre.</p> + +<p>—Mais supposons aussi que je refuse le prix +exigé?</p> + +<p>—Alors, monsieur le maire, comme je l'ai dit +tout à l'heure, vous seriez un imbécile.</p> + +<p>Et, comme s'il croyait son audience unie, Alfred +prit sur le bureau du maire sa permission visée et +fit deux pas vers la porte en disant:</p> + +<p>—Désolé, monsieur le maire, de ne pouvoir vous +vendre mon chien... mais, vous le voyez, il est vendu +d'avance.</p> + +<p>Moi, j'étais confondu de l'impudence du drôle. Ce +qu'on disait devant lui ne tombait fichtre pas dans l'oreille +d'un sourd! Il allait mettre à profit tout ce que +lui et moi, nous avions entendu Carambol détailler à +l'aubergiste sur la manière de tirer argent du chien.</p> + +<p>Celui qui, le premier, a dit que la vengeance est +un plaisir des dieux ne s'est pas trompé.</p> + +<p>Ce plaisir-là, mon oncle tenait, coûte que coûte, à +le savourer à l'égard de l'aubergiste Trudent, car il +cria au beau blond qui ouvrait déjà la porte:</p> + +<p>—Attendez donc, mon garçon!</p> + +<p>Puis, en homme prudent:</p> + +<p>—Mais, fit-il, votre chien ne peut-il être si grièvement +blessé qu'il meure? Alors, ce serait pour vous +affaire manquée.</p> + +<p>—Sur ce point, je suis bien tranquille. Dans quelques +jours, l'animal, qui n'est qu'affaibli par la perte +de sang, sera remis sur pattes et me conduira au +contrebandier.</p> + +<p>—Ou aux douaniers?</p> + +<p>—Oui, si le contrebandier, je le répète, est assez +imbécile pour me refuser, dit Alfred d'un ton sec.</p> + +<p>Il y eut un petit temps employé par le Père aux +écus à rallumer sa pipe; puis doucettement, il demanda:</p> + +<p>—Si je vous les offrais, moi, ces dix mille francs?</p> + +<p>—Je serais heureux, monsieur le maire, de vous +donner la préférence.</p> + +<p>—Et quand me livreriez-vous l'animal contre espèces?</p> + +<p>—Tout de suite, monsieur le maire; le temps +d'aller chercher la caisse à l'auberge et de vous +l'apporter.</p> + +<p>—Non, non, dit vivement mon oncle. Pas en plein +jour. Je tiens, surtout, à ce que votre aubergiste ne +se doute de rien.</p> + +<p>—Il n'y verra que du feu, promit Alfred.</p> + +<p>Du moment qu'il ménageait un coup de Jarnac à +l'aubergiste, mon oncle me paraissait tout logique +en faisant cette recommandation.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vienne pendant la nuit? proposa +le fils de la Belle Flamande.</p> + +<p>—Oui, ce soir, sur les dix heures.</p> + +<p>—C'est convenu! dit le beau blond en s'éloignant.</p> + +<p>A l'heure dite, Alfred fut exact. Il arriva apportant +la caisse à trous, qu'il déposa avec précaution sur la +table, dans la grande salle dont mon oncle avait prudemment +fermé les volets.</p> + +<p>Le jeune homme prit dans sa poche la clé du cadenas +et, quand il l'eut ouvert, il souleva le couvercle.</p> + +<p>Soudain, mon oncle pâlit.</p> + +<p>Moi, je jetai un cri de surprise!</p> + +<p>Alfred poussa un rugissement de fureur!</p> + +<p>Il n'y avait pas de chien dans la caisse!</p> + +<p>A sa place se trouvait une bûche entourée de +chiffons.</p> + +<p>Tout frémissant d'une rage immense, Alfred se +tourna vers moi et me demanda d'une voix rauque:</p> + +<p>—Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais plus pour +quelle histoire de vinaigre, le brigadier Vernot était +revenu à l'auberge?</p> + + <hr class="short"><br> + +<p>A ce moment, l'histoire de La Godaille fut interrompue +par l'entrée d'Henriette qui dit à son amant:</p> + +<p>—N'entends-tu pas, Gontran? Voici deux fois +qu'on sonne.</p> + +<p>Et peureuse:</p> + +<p>—Si c'était ton oncle, M. Fraimoulu, venant me +faire son algarade? ajouta-t-elle.</p> + +<p>—Allons interroger notre trou, dit Gontran qui, +laissant Frédéric Bazart dans la salle à manger, passa, +suivi d'Henriette, dans l'antichambre où il mit l'oeil +au trou.</p> + +<p>—Non, dit-il, c'est un docteur, M. Cabillaud père, +avec qui j'ai dîné hier au soir chez M. Grandvivier. +Que lui est-il arrivé? Il a la figure à l'envers.</p> + +<p>Gontran ouvrit à l'homme à la verrue.</p> + +<p>Aussitôt le médecin se précipita dans l'antichambre +en s'écriant:</p> + +<p>—Monsieur Lambert, je viens chez vous comme +je suis allé en vingt endroits... Avez-vous vu mon +fils?... Savez-vous où est Gustave?... Depuis hier +soir, à sa sortie du dîner de M. Grandvivier, mon +fils a disparu!</p> + + +<br><br><br> +<h3>XXI</h3> +<br> + + + + +<p>Le docteur Cabillaud père était vraiment inquiet. +La veille en sortant du dîner de M. Grandvivier, il +était rentré seul chez lui. A la porte du juge, il s'était +séparé de son fils qui avait allégué le besoin, avant +d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en +faisant un bout de conduite à MM. Ducanif, Camuflet +et de Walhofer.</p> + +<p>Ce matin, Gustave n'était pas rentré.</p> + +<p>Alors le père, pris de peur, s'était mis en quête.</p> + +<p>Tout cela, Cabillaud l'avait débité d'une voix alarmée +en suivant Gontran qui l'introduisait dans la +salle à manger d'où La Godaille avait disparu. Ce +dernier, craignant d'être indiscret, avait laissé la +place vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine +où elle préparait ce déjeuner dont la visite du +docteur allait retarder la mise sur table.</p> + +<p>—J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour +la première fois. En venant ici, vous n'aviez pas +grande chance de l'y rencontrer, dit Gontran, après +avoir fait asseoir l'homme à la verrue.</p> + +<p>—Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en +désespoir de cause, après avoir d'abord fait ma visite +chez ces messieurs.</p> + +<p>—Que vous ont-ils appris?</p> + +<p>—Le premier que j'ai visité, le baron de Walhofer, +m'a répondu qu'à moitié du chemin il s'était séparé +du groupe pour aller passer deux heures à son +cercle. Le fait m'a été attesté, quand je leur ai fait +visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit +que Gustave avait continué de les accompagner +après le départ du baron.</p> + +<p>—Et ensuite?</p> + +<p>—Restés à trois, on s'est d'abord rendu au domicile +de Ducanif qui, avant de rentrer chez lui, a assisté à +un débat entre mon fils, qui insistait pour l'accompagner, +et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser de +la bonne volonté de Gustave. Enfin ils son partis ensemble +et M. Camuflet, que je viens d'interroger, m'a +affirmé que mon fils, en le laissant à sa porte, était +reparti après avoir annoncé que cette petite promenade +lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner +son lit au plus vite.</p> + +<p>—Et il n'est pas rentré?</p> + +<p>—Non. Aussi, la frayeur dans l'âme, suis-je parti +à sa recherche.</p> + +<p>Loin de partager l'inquiétude du docteur, Gontran +se mit à sourire en demandant:</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre une question, monsieur +Cabillaud?</p> + +<p>—Certainement.</p> + +<p>—Quel âge a M. votre fils?</p> + +<p>—Trente ans.</p> + +<p>—Et, à trente ans, c'est la première fois qu'il +vous cause la surprise de voir, en entrant dans sa +chambre, qu'il n'a pas couché dans son lit.</p> + +<p>—Oh! non; le gaillard m'a bronzé depuis longtemps +sur ce genre de surprise.</p> + +<p>—Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui +plutôt que les autres fois?</p> + +<p>—C'est que j'ai une raison, prononça le docteur +en hochant la tête avec tristesse.</p> + +<p>—Quelle raison?</p> + +<p>—Depuis trois semaines, Gustave s'était rangé. +Un pigeon ne rentrait pas plus régulièrement au colombier. +Hier, comme je le complimentais sur ce +changement d'habitudes, il m'a répondu très sérieusement: +«Si un matin tu ne me trouvais pas dans +mon lit, c'est qu'il me serait arrivé un malheur.»</p> + +<p>—Avait-il le pressentiment d'un danger? Se savait-il +un ennemi dont il eût à se méfier?</p> + +<p>—Là-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu +lui arracher un mot de plus. Vous comprenez donc +quelle a été mon angoisse quand, ce matin, devant +son lit vide, je me suis rappelé sa phrase d'hier. Alors, +j'ai pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux +nouvelles chez tous les convives de notre dîner d'hier. +J'arrive chez vous après avoir été visiter aussi +MM. Grandvivier et Fraimoulu.</p> + +<p>—Ah! vous avez été voir mon oncle Fraimoulu?</p> + +<p>Si grandement inquiet que fût le docteur, il ne +put, au nom du propriétaire, retenir un sourire.</p> + +<p>—A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre +que je suis arrivé à temps pour lui faire appliquer +cinq cataplasmes et trois emplâtres... «Ah! +vous tombez à propos!» s'est-il écrié quand il m'a +vu approcher de son lit... car ma visite le surprenait +au lit... Alors il m'a montré son buste. Un tigre! un +vrai tigre! Il avait tout le torse moucheté de taches +noires.</p> + +<p>—Que me contez-vous là? fit Gontran ébahi. Comment +mon oncle a-t-il passé à l'état de tigre?</p> + +<p>—A cause de l'affaire d'hier soir.</p> + +<p>—Quoi! le tour que lui a joué sa cuisinière Nadèje +lui a produit un tel effet?</p> + +<p>—Non, ce n'est pas à Nadèje que votre oncle doit +d'être en pareille capilotade.</p> + +<p>—A qui donc?</p> + +<p>—A son valet de chambre.</p> + +<p>—L'Auvergnat Pietro?</p> + +<p>—Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un +fournisseur, sans prendre d'autres informations.</p> + +<p>—Un ancien paveur?</p> + +<p>—Ah! on peut lui confier un pavé à ce garçon-là. +S'il tape dessus aussi fort qu'il a cogné sur votre +oncle, le pavé doit être solidement enfoncé.</p> + +<p>Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de +plus amples renseignements, le docteur continua:</p> + +<p>—Hier la plaisanterie de Nadèje nous laissait sans +vivres... mais non pas sans liquides, car votre oncle +qui, paraît-il, possède une cave de choix, avait, à +l'avance, monté les vins, vins de derrière les fagots, +que nous devions déguster à sa table.</p> + +<p>—Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives.</p> + +<p>—Quand il nous a fallu accepter le dîner que, dans +notre détresse, nous offrait M. Grandvivier, votre +oncle nous a suivis chez le juge sans plus songer à +ses bouteilles disposées sur une étagère.</p> + +<p>—Alors Pietro, resté seul, s'est rafraîchi la langue?</p> + +<p>—Si bien rafraîchi que les seize bouteilles y ont +passé. Après ce bel exploit, notre Auvergnat, qui se +sentait la tête un peu lourde, a éprouvé le besoin de +se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en descendant +de chez le magistrat, a découvert l'ivrogne +allongé sous ses draps... Vous devinez le reste de la +scène?</p> + +<p>—Mon oncle a jeté le pochard à bas du lit?</p> + +<p>—Lequel pochard, ayant le réveil et surtout le vin +mauvais, s'est mis à rosser M. Fraimoulu avec cette +conscience du bien faire qu'on est heureux, pour tout +ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les Auvergnats. +Après quoi, il a pris son congé. Comme on +était en pleine nuit, il est parti en emportant deux +couverts d'argent pour s'éclairer dans l'escalier.</p> + +<p>—Vous devez, alors, avoir trouvé mon pauvre +oncle furibond.</p> + +<p>—Dites plutôt étonné.</p> + +<p>—Étonné? répéta Gontran; étonné de quoi?</p> + +<p>—De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses +coups de poing, n'avait cessé de l'appeler Camuflet, +en faisant suivre ce nom d'injures et de phrases incompréhensibles. +C'était des: «Tiens! chaligaud!... +Attrape, Fêche-Mathieu! A toi, chal chinge!...» Et +plus il cognait, plus il s'animait en croyant tambouriner +le cuir de M. Camuflet qu'il accusait d'avarice.</p> + +<p>—Pietro connaissait donc M. Camuflet?</p> + +<p>—Il devait l'avoir vu hier pour la première fois, +quand ce convive de votre oncle est arrivé pour savourer +le fameux dîner de Nadèje... Probablement +qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, resté dans +sa mémoire, sera revenu dans les divagations de son +ivresse... Toujours est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu, +l'ivrogne Pietro croyait assommer M. Camuflet.</p> + +<p>Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que +de la veille.</p> + +<p>Il était, en conséquence, bien excusable de chercher +à se débarrasser de l'importun dont la visite retardait +son déjeuner et tenait Henriette et La Godaille +prisonniers dans la cuisine.</p> + +<p>Il regarda la pendule en disant:</p> + +<p>—Je vais me hâter de déjeuner pour aller, ensuite, +rendre visite à mon oncle.</p> + +<p>—Mieux serait peut-être de ne pas vous déranger. +Qui sait si M. Fraimoulu souhaite que vous connaissiez +sa mésaventure? conseilla Cabillaud père.</p> + +<p>La pendule tintant ses onze coups ramena le médecin +à ses alarmes.</p> + +<p>—Onze heures, dit-il, le moment où Gustave et +moi nous devrions nous mettre à table.</p> + +<p>La faim rendait Gontran féroce. Il sentit que le +docteur allait s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le +temps.</p> + +<p>—Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il. +Je vous gage que, pendant que vous êtes à +vous mettre martel en tête à propos de ce qu'un +homme de trente ans n'a pas couché dans son lit, +monsieur votre fils, rentré chez vous, doit regarder +aussi l'heure et se dire avec la faim au ventre: «Pourquoi +mon père ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel à +l'heure des repas?»</p> + +<p>—Croyez-vous? dit le médecin se laissant aller à +l'espérance devant cette supposition.</p> + +<p>—Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez +à rire de vos angoisses de la matinée.</p> + +<p>Ce disant, le jeune homme poussait doucement +vers la porte le médecin qui répétait:</p> + +<p>—Je le souhaite! je le souhaite!</p> + +<p>Ses talons n'avaient pas dépassé le seuil d'un millimètre +que la porte était refermée sur le médecin +par Gontran qui poussa un énorme «Ouf!» de satisfaction.</p> + +<p>Sans s'être aperçu de l'empressement qu'on avait +mis à se débarrasser de lui, l'homme à la verrue regagna +son domicile à pas pressés.</p> + +<p>—Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous +vite, Clarisse, dit-il à sa cuisinière qui avait +ouvert à son coup de sonnette.</p> + +<p>—M. Gustave n'est pas arrivé pour déjeuner, dit +la servante.</p> + +<p>—Et il n'a pas reparu de la matinée?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Un souvenir arrêta l'inquiétude qui allait reprendre +le père. Quand il s'était présenté, en quête +de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait dit en +riant:</p> + +<p>—Je l'attends aujourd'hui même à déjeuner. Je +vais le voir m'arriver avec des dents aiguisées par +cette même nuit, passée dehors, dont vous vous +alarmez tant à tort, mon cher ami... Votre garçon a +trente ans, que diable!... et il n'est pas séminariste.</p> + +<p>Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'était +qu'une variante de ce que lui avait répété Gontran, fit +donc que le docteur, en ne trouvant pas Gustave à +son retour au logis, offrit ce leurre à ses craintes en +disant à Clarisse:</p> + +<p>—Il doit être à déjeuner chez Ducanif.</p> + +<p>—Non, répéta encore la cuisinière.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous?</p> + +<p>—Chez M. Ducanif, où, d'habitude, on déjeune à +dix heures et demie, on s'est étonné de ne pas voir +arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a envoyé sa domestique +Héloïse s'informer si la disparition de votre +fils, que vous lui aviez annoncée ce matin à votre visite, +s'était prolongée... Vous seriez arrivé cinq minutes +plus tôt que vous vous seriez rencontré avec +Héloïse... Elle sort d'ici.</p> + +<p>Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud père, n'ignorait +certaines particularités de la vie de Gustave, +ajouta en secouant la tête:</p> + +<p>—Et Héloïse, tout comme nous, ne sait pas où +M. Gustave peut bien avoir passé la nuit.</p> +<br><br> + + + +<p>FIN DE «SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES.»</p> + + +<p>L'épisode qui suit et termine: <i>Seul contre Trois Belles-Mères</i> +a pour titre: <i>Le Tombeur des Crânes</i>.</p> +<br><br><br> + + + + +<p class="sml">EN VENTE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p> + +<p class="sml">OUVRAGES D'EUGÈNE CHAVETTE</p><br> + + + +<p class="sml">LES PETITES COMÉDIES DU VICE, 1 vol. illustré +par Benassit (25e mille)... 3 fr. 50</p> + +<p class="sml">LES PETITS DRAMES DE LA VERTU. 1 Vol. illustré +par Kauffmann (20e mille)... 3 fr. 50</p> + +<p class="sml">LES BÊTISES VRAIES. 1 vol. illustré par Kauffmann +(16e mille)... 3 fr. 50</p> + +<p class="sml">LA VEUVE ROSSIGNOL (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LA CLÉOPATRE (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LA BANDE DE LA BELLE ALLIETTE (20e mille). +1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">FIL-A-BEURRE (18e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LE PLAN DE CARDEUC (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES (8e mille). +1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LE TOMBEUR-DES-CRANES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p> + +<p class="sml">LILIE, TUTUE, BÉBETTE. 1 vol. in-16... 0 fr. 60</p><br> + + + +<p class="sml">PARIS</p><br> + +<p class="sml">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br> + +26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON</p><br> + + +<p class="sml">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière I, by Eugène Chavette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I *** + +***** This file should be named 16795-h.htm or 16795-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/9/16795/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/16795-h/images/01.png b/16795-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..65420a5 --- /dev/null +++ b/16795-h/images/01.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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