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+Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière I, by Eugène Chavette
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La conquête d'une cuisinière I
+ Seul contre trois belles-mères
+
+Author: Eugène Chavette
+
+Release Date: October 3, 2005 [EBook #16795]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+
+ LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I
+
+[Illustration]
+
+ SEUL
+
+ CONTRE TROIS BELLES-MÈRES
+
+
+
+ PAR
+
+ EUGÈNE CHAVETTE
+
+
+
+
+
+ I
+
+
+--Des femmes, parbleu! aies-en dix à la fois, vingt... cent même!... Ce
+n'est pas moi qui t'en blâmerai, puisque je te prêche d'exemple. Mais
+ce que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement, c'est ce qu'on
+appelle vulgairement un _collage_.
+
+Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux déjeuneurs attablés dans un
+cabinet du café Anglais, ayant vue sur le boulevard. Après un succulent
+repas, ils en étaient au moment du moka.
+
+Après s'être humecté le palais d'une gorgée de café, le parleur reprit
+la parole:
+
+--Non, non, cher neveu, pas de concubinage! Pas de cette liaison bête
+à ton âge, qui vous endort à l'heure d'être frétillant, qui abrutit ces
+belles années de la jeunesse qu'un homme doit employer à jeter sa gourme
+afin de faire, plus tard, un bon mari!
+
+Le second convive, un fort beau garçon de vingt-cinq ans, allait
+répliquer, mais son morigéneur ne lui en laissa pas le temps.
+
+--Quand ta mère, ma bonne et chère soeur, est morte, reprit-il, elle te
+laissait une quarantaine de mille francs. J'ai eu la main heureuse à
+te placer cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs de rente.
+Ajoutons-y les trois autres mille francs de ta place, puis, enfin, les
+quatre mille que, bon an mal an, tu me soutires à l'aide de carottes
+plus ou moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de mille
+francs, plus que suffisants pour un jeune homme qui, comme toi, n'est
+pas complètement oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges à
+droite et à gauche, avec la brune et la blonde, bravo!... mais qu'ils ne
+te servent qu'à lutter stupidement contre la gêne d'un collage, pouah!
+pouah! mon très cher neveu!
+
+Et, après cette tirade, l'ennemi du concubinage huma une nouvelle gorgée
+de café.
+
+Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit air étonné pour
+demander:
+
+--Mais, mon oncle, à propos de quoi me dites-vous cela?
+
+Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait sous le nez pour
+régaler ses narines de l'arôme du moka, l'oncle regarda son neveu en
+face et répliqua d'un ton doucement grondeur:
+
+--Ne fais donc pas la bête, Gontran! As-tu, par hasard, la prétention
+de rouler un vieux singe de ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te
+trouvais chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois, à chaque
+visite, j'ai beau sonner à tour de bras, tu me laisses le nez devant la
+porte fermée après que, j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque
+trou invisible, donnant sur le carré... Je la connais, cette blague-là;
+je la faisais autrefois à mon bottier. Or, si tu ne me laisses plus
+mettre le pied dans ton domicile, c'est parce que tu y vis maritalement
+avec une donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en face et
+soutiens-moi le contraire!
+
+N'osant pas nier, le neveu tenta d'atténuer sa faute:
+
+--Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, distinguée, bien élevée,
+avança-t-il.
+
+--Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais, je trouverais
+qu'elle ressemble à beaucoup d'autres de ma connaissance... Je la vois
+d'ici ta perle. Une monteuse de coups qui pose à l'élève de Saint-Denis,
+à la princesse en sucre, grimaçant au moindre mot de gaudriole, faisant
+ses yeux sur le plat en broyant sur le piano la _Dernière Pensée de
+Weber_... Ah! si tu savais comme, à moi aussi, on a tenté de me pousser
+la _Dernière Pensée de Weber_! Mais je ne me laissais pas engluer,
+attendu que ce n'est pas de ce côté-là que je cherche, avec les femmes,
+d'où vient le vent. Aussi, dès la seconde séance de piano, je filais à
+la sourdine en me disant: «A un autre la mijaurée! Je ne la prête pas,
+je la donne!»
+
+Après cette profession de foi, débitée d'une voix railleuse et pleine
+d'une fatuité passablement ridicule, l'oncle reposa sur la table sa
+tasse vidée, en ajoutant d'un ton un peu sec:
+
+--Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lâcher ta belle et de courir
+à d'autres amours moins collantes. Je tiens à te trouver libre du plus
+petit lien quand viendra le jour où je t'aurai obtenu la fiancée que je
+guette depuis longtemps pour toi.
+
+Puis, en appuyant sur les mots:
+
+--C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Dès demain, plus de collage,
+ajouta-t-il.
+
+Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner sa cause, au moins
+d'obtenir un délai.
+
+--Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au lendemain, abandonner
+une pauvre femme sans ressources.
+
+--C'est juste! fit l'oncle.
+
+Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille qu'il ouvrit en
+poursuivant:
+
+--J'avais prévu ton objection et préparé ma réponse. Tiens, voici dix
+mille francs que tu donneras à ta dulcinée en l'invitant à aller jouer
+ailleurs sa _Dernière Pensée_ de Weber.
+
+Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un paquet de billets de
+banque.
+
+Ensuite, comme s'il regardait la question complètement vidée, il passa à
+un autre sujet:
+
+--Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien marié, mon garçon, et si
+mes espérances se réalisent, la fille que, je te le répète, j'ai en vue
+pour toi, te fera des plus riches... Une dot énorme, mon cher!
+
+--Oh! riche, répéta Gontran avec ironie, pensez-vous que les grosses
+dots des filles aillent tout droit aux garçons sans le sou comme moi?
+
+--Comment! sans le sou comme toi! Ah çà! est-ce que tu te figures que ma
+succession ne te produira que des cailloux?... Sans parler des deux
+cent mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu peux compter
+encore, après moi, sur soixante mille livres de rente... Seulement,
+neveu, je te préviens que je te les ferai attendre le plus tard
+possible.
+
+Ce disant, l'oncle avait redressé son torse vigoureux, qu'il se mit à
+palper du plat de ses mains en continuant d'une voix joyeuse:
+
+--Car le coffre est bon et durera longtemps... Une santé de fer... J'en
+suis encore à connaître un simple mal de tête.
+
+Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie au péché mignon
+de son oncle.
+
+--Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait que votre santé
+fût vraiment de fer pour avoir résisté à tant de conquêtes... car vous
+les comptez par centaines, vos conquêtes.
+
+Agréablement chatouillé en son amour-propre d'homme à bonnes fortunes,
+l'oncle dodelina la tête en disant d'une voix attendrie:
+
+--Le fait est qu'elles ont été nombreuses, les brunes, blondes et
+rousses qui ont égayé mon existence.
+
+--Et nombreuses aussi seront celles qui l'égayeront encore.
+
+--Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle d'un ton un peu
+attristé.
+
+--Allons donc! Qu'importe l'âge quand le coeur a toujours vingt ans et
+que, comme vous disiez, on possède une santé de fer!... Vous êtes de la
+même étoffe que le duc de Richelieu qui, à quatre-vingts ans, dit-on, ne
+s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire.
+
+--Oh! oh! lâcha modestement le quinquagénaire, quatre-vingts ans! Je ne
+suis pas aussi ambitieux.
+
+--Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore quinze années sur la
+planche à cueillir les myrtes.
+
+--Je ne demande pas mieux que de te croire, Gontran, modula gentiment
+l'oncle, caressé doucement par l'espérance.
+
+Le neveu crut le moment propice pour plaider la cause de sa maîtresse,
+condamnée par ce juge si plein d'indulgence pour lui-même. Il
+allait entamer son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui
+s'enorgueillissait de son dire:
+
+--Mais dans toutes ces conquêtes, que tu chiffres toi-même par
+centaines, pas un seul collage!!! pas un seul collage! tu m'entends?
+
+Et, ramené ainsi à la question, il montra au jeune homme le paquet de
+billets de banque, restés sur la nappe, en ajoutant:
+
+--Mets-moi ça dans ta poche et, dès demain, tu sais? ta demoiselle
+dehors! que mon exemple te serve de leçon.
+
+Ensuite, revenant à ses moutons, il reprit:
+
+--Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais, baste! ça durera ce
+que ça durera! Le jour où il me faudra dételer, alors j'userai de la
+consolation que je me suis ménagée pour mes vieux jours.
+
+--La consolation? répéta le neveu sans comprendre.
+
+--Oui. Tout à l'heure je te disais que le coffre était solide... Et
+l'estomac donc!!! Un estomac à digérer des cailloux! Jusqu'à ce jour
+les femmes ont été ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai été
+bâfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gardé ses forces vives. Quand
+viendra l'heure où les femmes seront devenues des pommes trop vertes
+pour mon âge, alors je m'abandonnerai à la bonne nourriture.
+
+--Autrement dit la gourmandise.
+
+--Oui, la gourmandise, ce réel et sérieux plaisir de la verte
+vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et qui se présente deux fois par
+jour. Avec un bon estomac, partant un bel appétit, et soixante mille
+livres de rente, la gourmandise vous conduit agréablement à la fin de
+votre carrière.
+
+--Alors vous cultiverez les petits plats?
+
+--Je ne te dis que ça, mon neveu.
+
+--Vous hanterez les grands restaurants?
+
+--Du tout! du tout! fit l'oncle vivement.
+
+--Où trouverez-vous donc alors vos fameux petits plats fins?
+
+--Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants flattent le palais,
+j'en conviens... mais, à la longue, avec leurs sauces et leurs épices,
+ils empâtent le goût et échauffent l'intestin... Une cuisine ne
+peut-elle pas être à la fois saine et délicate, quand elle est
+surveillée et bien dirigée?... Aussi, chez moi, aurai-je toujours un
+oeil vigilant sur mes fourneaux, un nez inquiet dans mes casseroles.
+
+A ce programme énoncé par son oncle, Gontran haussa les épaules en
+disant:
+
+--En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez que d'affreuses
+ratatouilles.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que tout bon chef ne vous tolérera pas ainsi perpétuellement sur
+son dos... Vous ne pourrez conserver aucun artiste culinaire et vous en
+serez réduit à des marmitons empoisonneurs.
+
+L'oncle secoua la tête en disant:
+
+--Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront à mes casseroles,
+attendu que jamais la main d'un homme, c'est mon avis, ne vaut, pour
+certaines préparations, celle d'une femme.
+
+--Ah! vous prendrez une cuisinière?
+
+--Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre.
+
+--Heu! heu! fit ironiquement le neveu.
+
+--Pourquoi ton heu! heu!
+
+--Parce que vous dites tranquillement que vous aurez un cordon bleu de
+premier ordre, et que vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous
+serait peut-être plus facile de dénicher un merle blanc.
+
+--J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est rien qu'on ne puisse
+se procurer, déclara l'oncle avec l'aplomb d'un homme qui possède
+soixante mille livres de rente.
+
+En même temps qu'il faisait cette réponse, l'oncle avait machinalement
+regardé, par la fenêtre, le trottoir du boulevard où se croisaient les
+nombreux passants.
+
+Tout à coup il se leva brusquement de table en s'écriant d'une voix
+joyeuse:
+
+--Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui passe là-bas! D'où
+diable sort-elle? Voici un siècle que je ne l'ai vue... il faut que je
+la rattrape.
+
+Et, tendant la main à Gontran en guise d'adieu, il s'élança vers la
+porte du cabinet à la poursuite de mademoiselle Pistache. Pourtant,
+sur le seuil de la pièce, il se retourna pour lancer cette dernière
+recommandation:
+
+--Et, tu sais, lâche ton collage.
+
+Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la carte à payer, mais
+ayant toujours devant lui, sur la table, le paquet des dix billets de
+mille francs.
+
+
+
+
+ II
+
+
+En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance qu'avait sur
+lui le gibier qu'il allait chasser.
+
+Cent mètres au plus le séparaient de la demoiselle Pistache qui filait,
+trottant menu et découvrant un fort joli bas de jambe, car l'asphalte un
+peu boueux du trottoir l'obligeait à retrousser ses jupes.
+
+--Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle me mener au diable?
+Bast! j'en ai vu bien d'autres! se dit-il en se lançant sur la piste.
+
+Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'était un ardent et infatigable
+suiveur de femmes que cet aimable homme qui, de ses nom et prénom,
+s'appelait Athanase Fraimoulu.
+
+Quand son neveu, en évaluant ses conquêtes par centaines, avait trouvé
+en lui l'étoffe d'un Richelieu, il avait eu tort et raison. S'il fallait
+s'en tenir à la quantité, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par
+la qualité, ce n'était plus qu'un Richelieu _à l'échalote_ (qu'on nous
+permette le mot), car Athanase Fraimoulu n'était pas difficile sur
+la catégorie de ses victimes. D'où qu'elle vînt et quelle que fût sa
+position, sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle fille attirait
+son hommage. Commune viande de boucherie lui plaisait mieux que fines
+cailles et, comme il avait argent en poche et qu'il n'aimait pas
+soupirer longtemps aux étoiles, il triomphait uniquement des vertus
+de composition facile. «Mon beau Nanase, mon Tatase chéri,» double
+abréviatif de son petit nom, que lui murmuraient au passage, sur le
+boulevard, les prêtresses du plaisir, le faisait se rengorger tout
+superbe comme un dompteur au milieu des bêtes féroces qu'il a vaincues.
+
+Une passion aussi absorbante aurait dû le conduire à l'égoïsme le plus
+parfait. Pourtant, il n'en était rien. Tant qu'un jupon n'était pas sous
+les yeux de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, serviable et,
+surtout, intelligent. Il avait reporté sur son neveu Gontran Lambert,
+l'affection profonde qu'il avait eue pour sa soeur, la mère du jeune
+homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruinée en poursuivant les
+plus stupides recherches. Fraimoulu avait placé le peu de la succession
+maternelle qui revenait à Gontran et, de ses propres deniers, il avait
+pourvu à l'éducation de son neveu. Au sortir du collège, il avait placé
+le jeune homme chez un architecte. «Quand le bâtiment marche, tout
+marche», s'était-il dit, en poussant son neveu vers une profession qu'il
+comptait lui faciliter avec ses écus. La preuve en était dans ces deux
+cent mille francs, mis, par lui, de côté pour la dot de Gontran qu'il
+voulait marier et bien marier.
+
+Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en vue, pour son neveu, un
+excellent parti. Il le couvait avec soin, le surveillait, l'isolait de
+toute compétition dangereuse. Deux fois, il était parti pour entamer
+l'affaire avec les parents de la jeune fille, mais la fatalité avait
+voulu que ces deux fois-là fussent par un jour de pluie et l'amoureux
+Athanase, l'une et l'autre fois, avait été détourné de son droit chemin
+par une jolie jambe de femme à suivre.
+
+A cette double distraction, il s'était donné pour excuse que cette poire
+de mariage à cueillir n'était pas encore tout à fait mûre. De plus,
+Gontran, un peu trop jeune pour le ménage, n'avait pas eu le temps,
+suivant son expression, de «jeter ses gourmes».
+
+Mais, aujourd'hui, tout était à point. L'heure était venue. Aussi
+Fraimoulu s'était-il bien promis, tout aussitôt après avoir déjeuné avec
+son neveu, de se rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle
+visée par lui, et, séance tenante, de lui bâcler l'affaire.
+
+Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait proposé, mais le mollet de
+Caroline Pistache, qui passait, avait disposé.
+
+Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier son neveu, n'avait pas
+cette fois à se donner l'excuse qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car
+il avait été déjà le «petit Tatase» de mademoiselle Pistache.
+
+Arrivé à vingt mètres de celle qu'il poursuivait, il maintint cette
+distance, réglant son pas sur celui de la belle dont son regard admirait
+les rondeurs du bas de la jambe que les jupes retroussées mettaient à
+découvert.
+
+--Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il en voyant sa prochaine
+proie dépasser le faubourg Montmartre.
+
+Il pressa le pas, et, déjà il avait raccourci la distance de moitié
+quand, soudain, il fit un brusque arrêt en murmurant, tout ébahi
+d'admiration:
+
+--Sapristi! la magnifique créature!!! D'où diable Pistache la
+connaît-elle?
+
+En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa marche, arrêtée au
+passage par une autre femme marchant à sa rencontre.
+
+Quiconque aime les beautés plantureuses aurait partagé l'admiration de
+Fraimoulu pour celle qu'il traitait de créature magnifique. C'était
+une femme d'une trentaine d'années, aux robustes formes, aux traits
+réguliers, mais massifs, à l'opulente chevelure, tout éclatante de force
+et de santé... un Rubens! comme on dit.
+
+Vêtue d'une robe de laine, bien ajustée sur ses formes rebondies et
+fermes, elle portait un tablier de soie noire et, sur ses cheveux un peu
+ébouriffés, s'étalait un bonnet de linge dont les rubans flottaient sur
+son dos. A son bras était passé un panier à carré long, muni d'un double
+couvercle.
+
+C'était elle, à ce moment, qui parlait et ce qu'elle racontait devait
+être du dernier drôle, car Pistache, en l'écoutant, pouffait de rire...
+
+Cependant, Athanase, arrêté sur place et les yeux dardés étincelants sur
+la femme au panier, se disait en interrogeant sa mémoire:
+
+--Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai déjà vue... Oui, mais
+où ça?... Je demanderai tout à l'heure à Pistache des renseignements qui
+m'éclaireront sur l'endroit où je me suis rencontré avec ce morceau de
+roi.
+
+Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi pouvait conter de si
+cocasse à Pistache, qui s'en tenait les côtes, Athanase, tournant le dos
+aux deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en montre du fameux
+marchand de bronzes Barbedienne, s'approcha des causeuses à petits pas
+de côté.
+
+--Ah! quelle roublarde tu fais! bégayait Pistache, secouée par le rire.
+Alors tu lui as flanqué un béguin?
+
+--De premier choix. A ce point qu'il s'est débarrassé de sa femme...
+Je le tiens sous le boisseau, mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir
+qu'une seule personne, son docteur.
+
+--Mais si ce médecin allait se tourner contre toi?
+
+--Pas moyen, ma chère.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que le docteur en question est Gustave, que je lui ai fait
+prendre pour médecin.
+
+--Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave?
+
+--Un véritable enragé.
+
+Sans doute que Pistache se crut suffisamment éclairée sur ce point, car
+elle aborda un autre sujet.
+
+--Mais que devient la jeune fille dans tout ça? Elle est d'âge à être
+mariée?
+
+--Aussi est-il question de lui chercher un mari. Au fond, je ne lui en
+veux pas, moi, à cette petite. Je pousse d'autant mieux à son mariage
+que ça lui fera quitter la boîte. Alors j'aurai l'autre bien entièrement
+sous la patte.
+
+Puis, après un temps d'une seconde:
+
+--Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon, je te le
+promets, ajouta la belle au panier.
+
+--Il a donc un fort sac?
+
+--Un sac monstre.
+
+En plus que tout ce qui venait d'être dit entre les deux femmes
+demeurait inintelligible pour Fraimoulu aux écoutes, il lui était
+impossible, même avec la clef du mystère, d'y comprendre goutte, car,
+tout le temps, il avait été distrait par la question qui se dressait en
+son cerveau.
+
+--Où donc ai-je déjà rencontré cette remarquable bacchante?
+
+Et, avec l'espoir que sa mémoire s'éclaircirait par une nouvelle
+contemplation du visage de ladite bacchante, Athanase se retourna.
+
+Alors Pistache le reconnut.
+
+Sans doute que c'était conviction intime chez Pistache que l'agréable
+doit toujours céder le pas à l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvât
+aux confidences de son amie, elle rompit l'entretien par une courte
+phrase, à voix basse, qui, malgré son laconisme, devait désigner
+Fraimoulu, car la femme au panier, après un court regard sur Athanase,
+prit congé de sa camarade par cette simple phrase:
+
+--Alors, bonne chance.
+
+Puis, en même temps que Pistache s'éloignait, elle continua sa route en
+sens inverse, se croisant avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un
+second regard.
+
+--Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase en se remettant en
+marche sur la piste de Pistache.
+
+Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la suivait, l'aimable
+fille, dont le mollet, pourtant, se montrait découvert de dix
+centimètres plus haut, avait perdu soixante-quinze pour cent.
+
+Tout enthousiasmé par sa rencontre avec la femme au panier, Fraimoulu,
+en suivant Pistache, ne marchait plus poussé par l'unique désir de
+s'entendre appeler «mon petit Nanase» par la nymphe qui le précédait.
+
+--Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette épatante Erigone... A
+coup sûr, un mot de Pistache me rappellera où je l'ai vue... car, c'est
+certain, je me suis déjà rencontré avec cette splendidissime créature...
+oui, splendidissime, je maintiens le mot, faute d'en trouver un plus
+fort, se disait-il, en proie à un frisson qui lui montait le long de la
+colonne vertébrale.
+
+Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont après un
+imperceptible mouvement de tête qui lui fit voir Athanase toujours sur
+la piste.
+
+A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant une distance de vingt
+pas entre lui et celle que, naguère encore, il appelait sa proie.
+
+Arrivée devant sa porte, mademoiselle Pistache, avant de pénétrer
+sous la voûte, crut devoir adresser à son poursuivant le plus aimable
+sourire.
+
+Vingt pas, nous l'avons dit, séparaient Fraimoulu de la porte où venait
+d'entrer la belle.
+
+Sur ces vingt pas, notre héros en fit cinq, puis, tout à coup, il
+s'arrêta, la figure convulsée par l'effroi, l'oeil hagard, les pieds
+comme cloués sur le trottoir.
+
+--Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il d'une voix saccadée par
+une vive et désagréable émotion.
+
+Néanmoins, après une minute d'attente, il se remit et voulut continuer
+sa marche.
+
+Mais, à son huitième pas, à cinq mètres tout au plus de la porte de
+Pistache, il s'arrêta plus brusquement que la première fois.
+
+--Encore!!! bégaya-t-il d'un ton désespéré.
+
+Et comme, à ce moment, Pistache, inquiète du retard de celui qu'elle
+comptait voir arriver sur ses talons, montrait sa tête à une fenêtre de
+l'entresol, il se produisit un fait extraordinaire.
+
+Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des belles, ce fanatique du
+beau sexe montra le poing à Pistache en grondant avec fureur:
+
+--Va-t'en au diable! satanée femelle! Engeance maudite!
+
+Et, tournant le dos, il remonta la rue.
+
+Était-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe charmant fût
+subitement devenu une engeance maudite? Quelle cause terrible avait
+motivé l'effroi et la colère du galant chevalier des belles au point de
+lui faire renier sa devise: «Tout pour les dames»? Ce devrait être,
+tout à la fois, bien sérieux et bien désespérant, car lui qui, naguère,
+arpentait le trottoir d'une allure si délibérée, s'en allait maintenant,
+d'un pas mou, en murmurant tout navré:
+
+--Toisé! fini!! ratiboisé!!!
+
+Cette marche ne le conduisit pas loin. Dès qu'il eut tourné sur le
+boulevard, il pénétra dans la première maison d'angle, monta deux étages
+et sonna à une porte sur laquelle se voyait une plaque portant ces mots:
+_Cabillaud, docteur-médecin_.
+
+A son coup de sonnette vint ouvrir une sémillante blonde d'une vingtaine
+d'années, à l'oeil gai, au nez en trompette et qu'à son tablier blanc,
+maculé de quelques gouttes de sang qui devait être celui d'une volaille,
+il était facile de reconnaître pour la cuisinière de céans.
+
+Vingt minutes auparavant, Athanase serait tombé en arrêt devant cette
+accorte fille. Il n'y fit pas plus attention qu'un chien mis en présence
+d'une toile de Raphaël et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir une
+réponse négative:
+
+--M. Cabillaud est-il chez lui?
+
+--Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinière.
+
+--Le médecin.
+
+--Tous deux sont médecins.
+
+--Celui qui a une verrue sur le nez.
+
+--Ah! bon! Le père, alors.
+
+La cuisinière dégagea l'entrée et, quand Fraimoulu eut pénétré dans
+l'antichambre, elle lui montra une porte en ajoutant:
+
+--Tenez, frappez sans crainte de les déranger. Voici plus d'un quart
+d'heure que je les entends rire là dedans comme des bossus. Je serais
+bien venue pour les écouter; mais, par malheur, j'ai à plumer un poulet,
+et je ne puis quitter ma bête pendant que le corps est encore chaud.
+
+Après ce double renseignement donné sur son habitude d'écouter aux
+portes et sur le moment opportun pour plumer une volaille, la cuisinière
+quitta le visiteur pour retourner à son poulet.
+
+Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent pas les trois
+coups frappés à la porte par Athanase qui, faute de réponse, se décida à
+ouvrir.
+
+A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi d'une monstrueuse
+verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bégayant:
+
+--Ah! elle est bonne celle-là! Comment as-tu pu l'inventer d'une
+pareille force? Moi, dans ma longue carrière de médecin, j'ai dû
+quelquefois en pousser à mes malades, mais, au grand jamais, je ne...
+
+S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son visiteur,
+apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole. En une
+seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s'écriant d'une voix
+aimable:
+
+--Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je vous prie!...
+Aujourd'hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous.
+
+Et comme, après avoir fait deux pas, le client s'était arrêté en
+regardant le deuxième individu qui se trouvait dans le cabinet, le
+docteur s'empressa d'ajouter, en montrant le personnage:
+
+--Oui, de passer chez vous pour vous présenter mon fils Gustave, reçu
+médecin depuis six mois, auquel je cède ma clientèle, car l'âge est venu
+pour moi de prendre du repos.
+
+Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon taillé en forces,
+s'inclinait devant Athanase, le père continua en riant:
+
+--Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique,
+permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre
+santé de fer défie tous les médecins de la terre.
+
+Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer:
+
+--Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec vous la médecine perd
+son temps, que, tout à l'heure à votre entrée, l'idée m'est venue que
+vous vous présentiez en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter mon
+dîner... Hein! n'est-ce pas que j'ai deviné?
+
+Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin réunit le bout de
+ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s'écriant:
+
+--J'ai une cuisinière, voyez-vous? un cordon bleu hors ligne!!! La
+déesse des fritures!!!
+
+--La fée des sauces! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchérissant sur
+l'admiration paternelle.
+
+--Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets à la thurgovienne!!!
+appuya le père.
+
+--Ni pour le soufflé d'andouilles!!! insista Gustave.
+
+A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement triste de la tête et
+cette phrase débitée d'une voix émue:
+
+--Vous vous trompez, docteur.
+
+--Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que Clarisse sur le soufflé
+d'andouilles? fit Cabillaud père comprenant à tort.
+
+--Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez à propos de ma santé
+que vous prônez à M. votre fils... Elle s'est détraquée!
+
+--Pas possible! fit sincèrement Cabillaud.
+
+--Comme je vous l'affirme.
+
+--Détraquée... depuis longtemps?
+
+--Il y a vingt minutes à peine.
+
+Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua en traînant ses mots:
+
+--Je viens d'être prévenu, comme vous m'en aviez averti jadis, par
+ce que vous appelez le signal d'alarme. Il y a vingt minutes, dis-je,
+j'étais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied,
+le dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation a disparu et,
+alors, il m'a semblé que...
+
+--... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement Cabillaud père.
+
+--... Que vous fouliez un tapis? demanda en même temps Cabillaud fils.
+
+--Précisément! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant.
+
+Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent, puis le papa, en
+grattant sa verrue, prononça gravement:
+
+--Mauvais signe!
+
+--Vilain pronostic! déclara Gustave.
+
+Et les deux médecins s'unirent en choeur pour dire:
+
+--Première menace de la paralysie générale!!! Il faut renoncer au beau
+sexe!... Dételez, dételez vite.
+
+--Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment où j'ai éprouvé
+cette singulière sensation, je me suis aussitôt souvenu de ce que vous
+m'avez dit, docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité avec
+les dames: «Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement
+soyez prévenu que si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher sur
+un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement qu'il faut mettre les
+amours au rancart.»
+
+--Oui, et j'ai même ajouté: «Charmant joujou que la femme! mais, au
+contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s'en
+amusent, c'est elle qui, un beau jour, démolit son joueur.»
+
+--Alors je suis démoli?
+
+--Pas encore, mais vous êtes prévenu qu'il est urgent de donner votre
+démission. Quand on ne tient pas compte de l'avis, on ne tarde pas à
+devenir gâteux... Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous un intérêt
+quelconque à devenir gâteux? Y tenez-vous?
+
+--Mais non! mais non! fit naïvement Athanase.
+
+--Alors, de la sagesse.
+
+--Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c'est bien
+triste!
+
+--Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avança Cabillaud père
+d'un ton consolateur.
+
+--Ou le cor de chasse, proposa Gustave.
+
+Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait pas de son goût les
+compensations offertes et, bien timidement, répliqua:
+
+--Sans penser qu'il m'en faudrait user si tôt, je m'étais réservé une
+consolation pour mes vieux jours.
+
+--Laquelle?
+
+--La boustifaille.
+
+Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration qui donna à sa verrue des
+tremblements de gélatine secouée, et croisant les mains:
+
+-Oh! comme vous êtes dans le vrai! La table, il n'y a que ça de sérieux
+en ce bas monde! s'écria-t-il, les lèvres humides et l'oeil pétillant
+de gourmandise. Il parut que c'était le péché de famille, car Gustave
+s'empressa d'ajouter:
+
+--Vénus en personne serait devant moi que j'hésiterais à lui donner
+la préférence sur le soufflé aux andouilles de Clarisse et le canard à
+l'andalouse de...
+
+Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la
+confection du canard à l'andalouse, le jeune docteur s'arrêta et, bien
+vite, remplaça le nom par cette conclusion:
+
+--Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour
+vous.
+
+Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait à suivre, Fraimoulu
+se montra reconnaissant:
+
+--Aussi, dit-il, j'espère que, dès aujourd'hui, vous me permettrez de
+vous compter au nombre de mes convives futurs.
+
+--Nous répondrons à votre premier appel, promit Cabillaud père qui, pour
+un bon repas, aurait refusé d'être cité dans les journaux comme étant
+mort victime du devoir, par un temps d'épidémie.
+
+--Appel que je vous adresserai aussitôt que j'aurai trouvé un bon cordon
+bleu, acheva Fraimoulu.
+
+A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue, secoua la tête d'un air
+de doute et prononça:
+
+--Trouver un bon cordon bleu! voilà le _hic_... Ça n'est pas facile!!!
+
+Athanase eut la même réponse qu'il avait faite à son neveu, quand ce
+dernier, lui aussi, avait émis le doute qu'une bonne cuisinière fût
+d'une découverte facile.
+
+--En y mettant le prix, on y arrive.
+
+Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur à la verrue qui
+s'adressant à son fils:
+
+--Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, débaucher une
+bonne cuisinière pour monsieur?
+
+Il se consulta:
+
+--Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possède trois.
+
+--Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille à nourrir!
+s'exclama Athanase.
+
+--Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au restaurant.
+
+Fraimoulu avait belle occasion de s'étonner encore sur le compte de ce
+M. Camuflet, mais il en fut détourné par un souvenir qui lui traversa
+l'esprit.
+
+--Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre
+de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phénix de main de
+maître.
+
+Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinèrent, et, après
+avoir insisté inutilement pour qu'il restât à dîner, afin d'apprécier le
+poulet à la thurgovienne et le soufflé d'andouilles de leur cuisinière
+Clarisse, ils le laissèrent partir.
+
+En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur
+qui, la bedaine tendue, le nez en l'air, passait tout mélancolique.
+
+--Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie! s'écria-t-il en
+reconnaissant le monsieur qu'il avait failli renverser.
+
+
+
+
+ III
+
+
+M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un petit homme
+grassouillet, rougeaud à lunettes en or.
+
+Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant: «C'est Dieu qui
+t'envoie!» il y a toujours gros à parier que ce quelqu'un doit avoir
+quelque chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, qui était
+d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'était
+à l'approche de l'heure du dîner, répliqua par cette demande:
+
+--Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons plus à l'aise, assis
+dans un café.
+
+--Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables! s'écria Fraimoulu en
+lui montrant les tables de la devanture d'un café situé à dix pas d'eux.
+
+--Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les deux consommations leur
+eurent été servies.
+
+--Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinière... Bonne n'est pas
+assez; une excellente... ou plutôt un cordon bleu de premier mérite...
+Bref, une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, les
+appointements qu'on exigera.
+
+A mesure qu'Athanase avait formulé son désir, Ducanif avait écouté d'un
+air ahuri, et lorsque son ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton
+du plus profond étonnement:
+
+--Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te procurer une bonne
+cuisinière?
+
+Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement étonnée
+quand il répondit:
+
+--A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu'à toi?
+
+--Parce que?
+
+--Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achalandé de tous
+les bureaux de placement de domestiques des deux sexes.
+
+--Bureau où j'ai déjà gagné plus de trente mille livres de rente, appuya
+complaisamment Ducanif.
+
+Puis, revenant à la question.
+
+--En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il en ayant l'air de
+chercher une concordance.
+
+--Ah ça! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi les domestiques des
+deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinières?
+
+--Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ
+deux mille... Ah! fichtre! les cuisinières, c'est le meilleur article de
+mon métier!... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois
+quarts aux cuisinières!
+
+--Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux m'en fournir une?
+
+--Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne, toi!... Oui, j'en place
+deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des
+archi-mauvaises! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à boire. Il y a
+belle lurette que j'aurais fermé boutique si je m'étais bêtement mis à
+placer de bonnes cuisinières.
+
+Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de l'homme qui ne comprend
+pas:
+
+--Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.
+
+Ensuite, se rengorgeant superbe:
+
+--Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme mes confrères...
+c'est-à-dire naïvement. Je traite la question sévère, logique... A
+Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinière est de 50 francs
+par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une
+prime de 3% sur les émoluments de la première année, c'est-à-dire 18
+francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passés dans
+la place. Jusqu'à ce délai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui
+convient pas et qu'elle la quitte avant la quinzaine, je la replace...
+Tu comprends, hein?
+
+--Parfaitement.
+
+--Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la voici qui s'installe
+dans la maison du bourgeois; elle y jette des racines, elle y vit et
+y meurt... me bouchant un trou pendant des années, et tout ça pour ses
+misérables 18 francs une fois donnés... mettons 20 francs, attendu que
+depuis peu j'ai inventé de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se
+fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.
+
+Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir
+cent fois raison, Ducanif continua:
+
+--Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaçais que de bonnes
+cuisinières, tous les débouchés, au bout d'un certain temps, ne seraient
+pas fermés?... Alors que deviendrait mon bureau de placement???
+
+Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, Ducanif retrouva un
+joyeux sourire pour ajouter:
+
+--Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinières, c'est autre
+chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma
+peau.
+
+--Ah! vraiment! fit Athanase.
+
+--Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux
+milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque année, à la
+bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon.
+Celles-là, avant la fin du mois, on les fiche à la porte en leur payant
+les _huit jours_, afin de s'en débarrasser plus vite. Vingt jours
+d'appointements, les huit jours de congé et le denier à Dieu reçu en
+entrant leur complètent plus que leur mois, même après défalcation faite
+des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas?
+
+--Parbleu! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour
+sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur.
+
+--Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne
+dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places,
+c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement
+chaque mauvaise cuisinière; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le
+bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne.
+Total: 200 francs.--Mettons dix années consécutives de ce manège, et
+nous arrivons au chiffre de _deux mille francs_ que m'aura produit
+chacune de ces gaillardes.
+
+Ensuite, en appuyant:
+
+--Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents de ces drôlesses
+d'élite! continua Ducanif radieux.
+
+Puis, avec le ton du plus souverain mépris:
+
+--Oui, chacune deux mille francs en dix années... tandis que celle que
+tu appelles «une bonne cuisinière», que j'ai placée, il y a dix ans,
+n'a pas quitté sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime de 18
+francs.
+
+Et avec une profonde conviction:
+
+--Hein! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est de mon intérêt,
+à moi qui veux amasser une honnête fortune, de coller de bonnes
+cuisinières aux bourgeois???
+
+Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta de dire:
+
+--Alors une chose m'étonne.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout de vingt-deux années
+d'exercice... tu n'aies encore amassé que trente mille livres de rente.
+
+Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par
+laquelle s'échappait une grande partie de son argent, car il demeura une
+seconde interdit. Mais évitant de répondre à l'observation, il revint
+vivement à son sujet:
+
+--Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je
+suis complètement à ta disposition s'il te plaît d'avoir une servante
+voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et,
+dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure.
+
+Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement.
+
+--Bigre de bigre! maugréa-t-il tout découragé et commençant à comprendre
+qu'un cordon bleu habile, honnête et de conduite, n'était pas d'une
+découverte facile.
+
+Tout à coup, il regarda Ducanif en face.
+
+--Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une ratatouilleuse
+infecte qui manipule ta cuisine?
+
+Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut interloqué; mais,
+surmontant vite son trouble, il répondit d'un ton de prêche:
+
+--L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, à côté de son bonheur.
+C'est à lui de le saisir!... Il faut croire que c'est une de ces deux
+fois-là que j'ai eu la chance de rencontrer Héloïse.
+
+Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure
+auparavant au docteur Cabillaud père à propos de sa cuisinière Clarisse,
+Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant:
+
+--Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se mettre à genoux
+devant... Tiens! accepte mon dîner aujourd'hui et tu pourras te vanter
+d'avoir mangé des mets des dieux.
+
+--Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, répondit Athanase.
+
+--Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard aux ananas dont tu te
+lécheras les babines jusqu'aux oreilles.
+
+--Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles comme le
+cordon bleu d'une de mes connaissances? demanda Fraimoulu, voulant
+un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse en défaut
+devant un plat inconnu.
+
+Mais à cette question Ducanif s'écria:
+
+--Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... Une fine mouche, le
+gaillard.
+
+--Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq ans.
+
+--Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce
+cher Gustave a atteint la trentaine.
+
+--Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud est ton médecin?
+
+--Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la maison deux fois par
+semaine... C'est sur sa demande que mon Héloïse a bien voulu apprendre à
+sa Clarisse le secret du soufflé d'andouilles. En revanche, celle-ci lui
+a révélé le poulet à la thurgovienne.
+
+Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, Ducanif continua
+avec de petits hochements de tête approbateurs:
+
+--Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une
+grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de
+trouver la pareille de Clarisse ou d'Héloïse.
+
+--Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille? lâcha
+Athanase agacé. Du moment que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le
+vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau rare?
+
+--Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour à
+Lourdes... Ou bien fais...
+
+Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement, les yeux
+écarquillés, la bouche ouverte, en homme surpris par une idée subite;
+puis après s'être secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur,
+il s'écria joyeusement:
+
+--Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais pas à Cydalise!... Une
+perle aussi, celle-là! Une vraie perle! Médaillée d'Angleterre, au club
+des Gourmands, pour sa sauce «prince de Galles» et ses «queues de boeuf
+Victoria»... deux merveilles! En voilà une qui te ganterait bien.
+
+--Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or! bégaya Fraimoulu
+palpitant d'émotion et qui s'était senti lui venir l'eau à la bouche en
+écoutant l'éloge de ladite Cydalise.
+
+Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif qui reprit avec
+hésitation:
+
+--Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement partie de
+chez M. Grandvivier.
+
+--Qu'est-ce que M. Grandvivier?
+
+--Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entrée il y a environ
+deux ans et où elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est
+cela qui me fait dire: Reste à savoir si elle est sortie de cette maison
+qui, pour elle, est un vrai paradis.
+
+Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cassé, cela
+suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda:
+
+--Alors, pourquoi venir me prôner les médailles de ta fameuse Cydalise?
+
+Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant
+la voix:
+
+--Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a environ deux mois,
+Cydalise est venue à mon bureau pour me demander de lui trouver une
+autre place. Comme je m'étonnais de ce désir de quitter une maison où
+elle taille et rogne en maîtresse absolue, où son maître qui, jamais,
+ne met le nez dans ses comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit
+à chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d'appointements...
+car elle gagne le traitement d'un chef de division de ministère... bref,
+comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu'elle
+voulait quitter, elle a longtemps hésité à me répondre; puis, tout à
+coup, paraissant vouloir se soulager d'un secret qui l'étouffait, elle
+m'a fait cette singulière réponse: «Oui, mais, dans cette boîte-là, j'ai
+peur!!!» Puis, pâle comme une morte et frissonnant de tous ses membres,
+elle a répété: «Oh! oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sûr, j'y
+laisserai mes os!... Je sens ça d'avance!» Et, après ces mots, elle se
+remit à trembler de plus belle.
+
+--Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier,
+le maître de Cydalise, serait un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui
+avait écouté de toutes oreilles.
+
+--Non, fit carrément Ducanif; sur le compte de M. Grandvivier, pas un
+seul mot à dire. C'est un homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs
+austères, de la plus irréprochable conduite et dont je répondrais sur ma
+tête.
+
+--Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait
+ainsi peur à Cydalise? avança Fraimoulu.
+
+--Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. Il a bien une fille,
+mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru
+faible de la poitrine, son père l'a envoyée dans le midi de la France,
+où habite sa famille.
+
+--Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise qui la pousse à
+quitter la place? insista Fraimoulu.
+
+--Ah! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi! J'ai eu beau
+tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession,
+j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle
+avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot.
+
+--Et tu l'as revue?
+
+--Non... et comme voici deux mois que la scène s'est passée sans
+qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera restée chez M.
+Grandvivier.
+
+La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il
+proposa:
+
+--Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est? Où demeure le
+magistrat?
+
+--Rue de Turenne, 174.
+
+Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, avoir journellement sous
+les yeux un visage agréable qu'un museau de dogue, demanda, tout en
+inscrivant l'adresse sur son carnet:
+
+--Quel genre de femme, ta Cydalise?
+
+--Une brune, jeune, bien en point, de la plus complète fraîcheur.
+
+Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la charge en disant:
+
+--Je crois que tu en seras pour une démarche inutile.
+
+De ces transitions successives de l'espérance au découragement, il était
+résulté pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernières paroles
+du placeur amenèrent l'explosion. Pourquoi, tout comme un autre, ne
+mettrait-il pas la main sur un cordon bleu? Non, ce ne devait pas être
+impossible à découvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Héloïse? MM.
+Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse? M.
+Grandvivier ne possédait-il pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'était
+pas introuvable! La preuve en était qu'à lui, Fraimoulu, on avait cité
+tantôt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouvé trois...
+Oui, trois!
+
+En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.
+
+--Trois! répéta-t-il; ce monsieur-là s'est donc chargé de nourrir tout
+un arrondissement?
+
+--Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le plus drôle, c'est
+qu'il va prendre tous ses repas au restaurant.
+
+--Que me chantes-tu là? fit Ducanif en ouvrant des yeux énormes.
+
+--Je puis même te dire le nom du monsieur qui m'a été cité par Cabillaud
+père... il se nomme Camuflet... Le connais-tu?
+
+--Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, et je regrette de
+ne pas le connaître... Avoir trois cuisinières et ne pas s'en servir!...
+Il doit y avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.
+
+--Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention est d'aller dire à
+ce M. Camuflet: «Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien,
+cédez-m'en au moins une.»
+
+Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans les roues.
+
+--Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des
+gargoteuses?... Ce qui donne à le croire, c'est que le maître mange en
+ville.
+
+--Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait pas à son
+service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnaît leur
+talent.
+
+--Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui?
+
+Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif
+n'en était sorti en disant:
+
+--Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinières
+s'opposera peut-être, si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède
+plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce que je te disais
+à propos de Cydalise: Je crains que tu ne fasses une démarche inutile.
+
+Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait à décourager les
+gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui répliqua avec
+aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement--et il appuya sur
+le «facilement»--une bonne cuisinière sans avoir à vaincre tous
+ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il
+connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'étaient
+procuré des cuisinières excellentes--et il appuya aussi sur le
+«excellentes» par le moyen le plus simple: ils s'étaient tout
+bonifacement adressés à leurs fournisseurs, au boucher, à l'épicier, au
+fruitier, etc., etc.
+
+Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de Fraimoulu avait
+laissé Ducanif impassible; mais, en entendant parler des cuisinières
+procurées par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à
+ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.
+
+--Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'économie et
+de propreté fournies à leurs clients par le boucher ou l'épicier!
+balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarité.
+
+Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un
+saut de surprise en s'écriant:
+
+--Six heures passées! C'est Héloïse qui va me montrer un nez long, elle
+qui m'avait recommandé l'exactitude en m'annonçant, pour le dîner, deux
+plats qui n'aiment pas attendre... C'est bien décidé, tu ne veux pas
+venir dîner ce soir à la maison?
+
+--Non; c'est dit pour demain.
+
+Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme c'était en partie le
+chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite à son ami.
+
+Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la boutique d'un boucher
+en disant:
+
+--Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinières modèles
+que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients.
+
+La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine
+lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous
+globe.
+
+Le maître boucher et son garçon s'occupaient, chacun, de servir sa
+pratique, représentée par deux filles en bonnet.
+
+--Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître boucher, ne voulant
+pas quitter son acheteuse.
+
+--Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en poussant Fraimoulu du
+côté des balances dans lesquelles le garçon boucher était en train de
+peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait.
+
+--Heu! heu! fit la cuisinière, elle a un fier évent, votre marchandise,
+mon gros.
+
+--Bah! vous leur accommoderez ça à la provençale, ma belle! Sans l'ail,
+les bouchers ne s'en tireraient pas.
+
+Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir:
+
+--Un kilo huit hectos!
+
+--Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux! souffla au placeur
+Athanase, qui avait suivi le pesage.
+
+Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir où par le guichet, elle
+échangeait son argent contre la facture que lui passait la bouchère en
+disant:
+
+--Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la
+place que nous vous avons procurée, il ne faudra pas craindre de vous
+adresser encore à nous.
+
+Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinière avait
+enfermée dans sa bourse, elle lui glissa encore une poignée de sous que
+la fille, cette fois, fit disparaître dans une autre poche.
+
+--Sa remise sur les six hectos comptés en trop, sans parler du _sou par
+livre_ qui se règle à la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une
+viande bien fraîche! murmura à son tour le placeur à Athanase.
+
+Cependant, au fond de la boutique, où le maître boucher servait sa
+cliente, s'éleva une voix criarde et mécontente qui disait:
+
+--Mais elle est dégoûtante, votre côtelette! Rien que de la graisse!...
+Je n'en voudrais pas pour mon chien.
+
+--Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux
+reproche, comme vous devenez difficile! Vous avez pourtant déjà accepté
+bien d'autres morceaux de viande!
+
+--Ah! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père Charot. Oui, j'en ai
+accepté bien d'autres... mais c'était pour mes bourgeois... tandis que
+cette côtelette est pour moi.
+
+La voix du boucher vibra d'un immense et sincère repentir en répondant
+aussitôt:
+
+--Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse! Venez par ici, je vais
+vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce
+assez beau et riche en chair?
+
+Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, après
+avoir crié à la maîtresse bouchère:
+
+--Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac.
+
+Quand ils furent sur le trottoir:
+
+--Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu? Voici deux échantillons
+des perles procurées aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux
+continuer l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons
+entrer.
+
+--J'y renonce! articula lugubrement Athanase.
+
+Après quoi, d'une voix désespérée:
+
+--Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinière?
+gémit-il.
+
+--Je te l'ai déjà dit: espère en un miracle... Adresse-toi au ciel.
+Va-t'en faire un pèlerinage à Lourdes, goguenarda Ducanif.
+
+Il tendit la main à son ami.
+
+--Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous nous mettrons à table à
+six heures.
+
+Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait
+le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son congé par cette
+phrase:
+
+--Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, alors tu comprendras
+ce que c'est qu'un cordon bleu!
+
+Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dîner dans un des
+plus célèbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura
+sous l'empire de son idée fixe:
+
+--Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté par la main d'une
+femme.
+
+Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les poings serrés, la tête en
+feu. Devant la porte de sa maison, la crise éclata.
+
+--Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu!... me
+fallût-il, pour cela, déclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier,
+Cabillaud et... surtout... à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace
+d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir!!!
+
+Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme se fit un peu en son
+cerveau. Alors un souvenir lui revint à l'esprit et il murmura:
+
+--Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et que j'ai complètement
+oublié de lui parler de mon neveu Gontran! Au fait, demain, je dîne chez
+lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et
+nous terminerons l'affaire en famille.
+
+Là-dessus, il s'endormit.
+
+Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un
+vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets à la thurgovienne et des
+soufflés d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse répétait
+ces mots:
+
+--Pas de cordon bleu!!!
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble à lui
+appartenant, fort belle maison qui contribuait pour une grosse part aux
+soixante mille livres de rente qu'il possédait.
+
+Jusqu'à ce jour, un fort modeste logement de garçon, composé de deux
+pièces, avait suffi au célibataire qui ne mangeait pas chez lui.
+Maintenant que sa santé lui ordonnait impérieusement la vie d'intérieur,
+le local devenait trop exigu.
+
+Donc, en ouvrant les yeux après sa nuit secouée par le cauchemar, la
+première pensée qui vint à l'esprit d'Athanase, homme logique, fut que
+tout d'abord, avant de se procurer une cuisinière, il fallait avoir une
+cuisine.
+
+Chaque matin, il était d'usage que le concierge montât chez le
+propriétaire pour lui offrir ses services au saut du lit. Cette fois,
+quand le fonctionnaire se présenta, Fraimoulu l'accueillit par cette
+question:
+
+--L'appartement du second sur le devant est-il toujours vacant?
+
+--Cela dépend de monsieur, répondit obséquieusement le portier.
+
+--En quoi?
+
+--Après être resté longtemps sans amateurs, le local a fini par en
+trouver un. Hier, sur les deux heures, s'est présenté un monsieur. Il a
+dit qu'il s'en accommoderait, si le propriétaire lui accordait
+quelques petits changements qu'il compte demander. Il m'a prévenu qu'il
+reviendrait aujourd'hui pour s'entendre avec vous.
+
+La veille encore, Fraimoulu se serait réjoui d'avoir trouvé un locataire
+pour son appartement inoccupé; mais aujourd'hui le local convenait trop
+bien à la réalisation du nouveau mode de vie qu'il allait mener pour
+qu'il se souciât du preneur qui s'offrait. Il ouvrait la bouche pour
+refuser le locataire en question, quand il en fut empêché par le
+concierge qui poursuivit:
+
+--Le malheur veut que ce soit boucher un trou pour en voir s'ouvrir un
+autre; car en même temps que je louais presque le second étage, j'étais
+prévenu par M. Picador, le locataire du premier, qu'il renonçait à son
+appartement. Telle est même sa hâte de s'en aller qu'il m'a prévenu que,
+si vous consentez à la résiliation du bail, il abandonnerait ses six
+mois de loyer d'avance.
+
+Ce M. Picador était un trop bon locataire pour que Fraimoulu lâchât le
+personnage, qui avait encore quatre années de bail. De plus, le logement
+du second lui convenait en tous points. Mieux valait donc tout à la
+fois s'y installer et d'un autre côté laisser l'appartement du premier,
+pendant quatre années encore, sur les reins de M. Picador.
+
+La résolution d'Athanase était arrêtée.
+
+--Je prends l'appartement du second étage pour moi, annonça-t-il au
+portier. En conséquence, vous annoncerez au visiteur d'hier qu'il doit
+renoncer à cette location... Quant à M. Picador, vous l'avertirez que je
+lui refuse de rompre son bail.
+
+Puis curieusement, il demanda:
+
+--Mais à propos de quoi M. Picador, qui se plaisait si fort hier
+encore dans son appartement, veut-il donc, à cette heure, si prestement
+décamper?
+
+--Autant que j'ai pu comprendre par le peu qu'en a dit le valet de
+chambre, qui n'est pas grand causeur, il paraît que c'est à propos de la
+cuisinière.
+
+A ce mot, Fraimoulu dressa l'oreille.
+
+--La cuisinière? répéta-t-il. Cette fille est-elle experte en son
+état?... Est-ce qu'il la congédie?
+
+--Non, il la garde... Quant à son talent, le valet de chambre dit
+qu'elle en sait juste assez pour apprêter de la mort aux rats.
+
+Pourquoi M. Picador, au prix de l'abandon de six mois d'avance,
+quittait-il son appartement à propos d'une cuisinière qu'il conservait,
+bien qu'elle cuisinât si mal? Il y avait là un mystère qui allait
+intriguer le propriétaire, s'il n'eût été distrait par cette phrase du
+portier:
+
+--Il est un moyen qui concilierait tout en vous permettant d'empocher
+les six mois d'avance de M. Picador.
+
+--Quel moyen?
+
+--Que monsieur laisse partir M. Picador et prenne son local en laissant
+l'appartement du deuxième étage à M. Grandvivier.
+
+--Hein! Grandvivier!!! fit le propriétaire en tressaillant à ce nom.
+
+--Oui, c'est ainsi que se nomme le locataire venu hier pour la location
+du deuxième étage.
+
+--N'a-t-il pas une tournure de magistrat? insista Fraimoulu ayant en
+tête le maître de la fameuse Cydalise.
+
+--J'ignore si c'est la tournure d'un magistrat, mais elle est celle
+d'un monsieur qui ne rit pas tous les jours. Un grand sécot à favoris
+grisonnants et menton rasé, froid comme un marbre, triste comme la
+pluie.
+
+--Et il s'appelle Grandvivier?
+
+--C'est le nom qu'il m'a donné, ainsi que son adresse, pour que j'aille
+aux références... Il demeure rue de Turenne, 174.
+
+--C'est bien le maître de Cydalise! pensa Fraimoulu, heureux de voir
+venir sous sa main celui dont il voulait conquérir la cuisinière.
+
+Cependant le concierge avait continué:
+
+--Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de porter le bon Dieu
+en terre, m'a rudement étonné en me parlant de ses projets pour
+l'appartement... Il compte y donner des dîners, des fêtes, des bals...
+Il n'a pourtant pas l'allure d'un enragé meneur de cotillons.
+
+A ce qui étonnait tant son portier, Fraimoulu, en se rappelant les
+détails fournis par Ducanif, trouva facilement une explication:
+
+--Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire revenir près de lui
+sa fille qu'il avait envoyée dans le Midi à cause de sa poitrine faible.
+Afin de la marier, il veut la produire dans ces bals qu'il projette de
+donner.
+
+A ce moment une voix cria du dehors:
+
+--Anatole! Anatole!
+
+--C'est mon épouse qui m'appelle du bas de l'escalier. Sans doute
+affaire de service. Monsieur permet-il que j'aille me montrer par-dessus
+la rampe? demanda le portier.
+
+--Faites, dit Fraimoulu.
+
+Et, deux secondes après, on entendit la voix de l'épouse d'Anatole qui
+criait:
+
+--Dis au propriétaire que c'est le monsieur qui est venu hier pour
+l'appartement à louer. Il attend dans la cour. Dois-je le laisser
+monter?
+
+--Allez le chercher, Anatole, commanda le propriétaire accouru sur le
+carré.
+
+Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son entrée, conduit par le
+concierge qui se retira aussitôt.
+
+--Bigre! on peut le mettre derrière n'importe quel corbillard, il aura
+toujours l'air d'être de la famille du mort conduit en terre! pensa
+Athanase à la vue de l'air profondément triste du magistrat.
+
+L'appartement convenait parfaitement à M. Grandvivier qui, sans
+marchander sur le prix, était tout disposé à le louer si le propriétaire
+consentait à modifier la disposition de certaines pièces. Il s'agissait
+de deux cloisons à déplacer. Elles étaient pour ainsi dire, volantes.
+Cela ne nuirait en rien à la solidité des plafonds. Du reste,
+le locataire prendrait à sa charge tous les frais et le travail
+s'exécuterait sous les yeux de l'architecte du propriétaire.
+
+--Je n'ai pas d'architecte, avoua Athanase.
+
+--Alors je me permettrai, pour notre mutuelle tranquillité, de vous
+présenter un de mes amis, très compétent dans la partie, un ancien
+entrepreneur, retiré des affaires après grosse fortune faite, du nom de
+Camuflet, proposa le magistrat.
+
+En entendant ce nom, le propriétaire eut peine à retenir sa surprise.
+Était-ce le Camuflet qui avait trois cuisinières dont il ne se servait
+pas??? Où demeurait-il?
+
+M. Grandvivier ajouta qu'une importante affaire judiciaire dont il
+s'occupait actuellement, retarderait de quinze jours au moins son
+emménagement. Cela ferait que les travaux auraient le temps d'être
+exécutés. Fraimoulu, impatient de savoir à quoi s'en tenir à propos de
+Camuflet, plaida le faux pour savoir le vrai.
+
+--Camuflet? répéta-t-il, mais j'ai un ami de collège s'appelant ainsi...
+Il demeure rue Bossuet.
+
+--Le mien habite la rue Méhul.
+
+--Oui, Méhul! Bossuet! je me trompais de musicien... Oui, rue Méhul, 18.
+
+--Mon ami est au 29.
+
+--Alors, ce n'est pas le même, avoua Fraimoulu sachant, maintenant, la
+rue et le numéro.
+
+Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d'aller au plus vite, à
+l'adresse indiquée, s'assurer si ce Camuflet était le même qui se payait
+trois cordons bleus inutiles.
+
+Entre le propriétaire et le magistrat, l'affaire de la location fut
+conclue séance tenante et M. Grandvivier partit avec son bail en poche.
+
+--Au lieu du deuxième étage, j'habiterai le logement de M. Picador. Le
+magistrat, qui se propose de donner des bals, fera danser sur ma tête...
+Pour me consoler de ce futur désagrément, je bénéficie des six mois de
+loyer d'avance abandonnés par M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant
+son immeuble sur les onze heures pour aller déjeuner.
+
+Quitter son logement pour prendre le vaste local de M. Picador
+nécessitait pour Athanase un supplément notoire de meubles et, surtout,
+une batterie de cuisine. De là vint qu'après son déjeuner, pris au
+restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile homme qui
+s'engagea, en quarante-huit heures, à lui monter son appartement au
+complet.
+
+--Cuisine comprise? appuya le propriétaire.
+
+--Cuisine, et même, si vous le désirez, cuisinière comprise... Cela ne
+rentre pas dans mon assortiment; mais, pour vous être agréable, je puis
+m'en charger... Je m'adresserai à mon boucher qui...
+
+--Non! non! s'écria Fraimoulu avec terreur en se rappelant quels
+échantillons de cuisinières fournissaient les bouchers.
+
+Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il était environ deux
+heures. Jusqu'à six heures, moment où il irait dîner chez Ducanif, il
+avait un long temps à tuer... Que ferait-il?... Alors le démon de la
+curiosité vint le tenter en lui rappelant cette adresse de Camuflet
+qu'il avait surprise à M. Grandvivier.
+
+--Si j'allais le voir? se demanda-t-il.
+
+Le mystère du monsieur aux trois cuisinières dont il n'usait pas
+intriguait trop Athanase pour qu'il pût résister à son désir.
+
+Vingt minutes après, il était devant le numéro 29 de la rue Méhul.
+En somme, il avait son entrée toute faite chez ce monsieur. Il se
+présenterait pour parler des cloisons à changer, dont M. Grandvivier
+devait confier la surveillance à son ami.
+
+--M. Camuflet est-il chez lui? s'informa-t-il à la loge qui, en ce
+moment, contenait portier et portière.
+
+Le mari regarda sa femme en demandant:
+
+--A-t-il rompu sa laisse?
+
+--Non, il n'a pu encore décamper, répondit la portière.
+
+--Au troisième, la porte en face, enseigna le concierge après cette
+réponse.
+
+En arrivant sur le carré du troisième étage, Athanase hésita fort à
+sonner. Derrière la porte qui lui avait été désignée retentissait une
+tempête de piailleries féminines. Deux cents pintades n'auraient pu
+arriver ensemble à produire un pareil tintamarre.
+
+Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s'était décidé à agiter, le
+silence se fit tout à coup, puis un pas traînant résonna et la porte fut
+ouverte par un petit homme d'une quarantaine d'années.
+
+C'était M. Camuflet en personne.
+
+A la demande d'un entretien adressée par son visiteur, il marcha en
+avant pour le guider vers la pièce qui lui servait de bureau.
+
+Sur leur passage, plus l'ombre d'une femme! C'était à croire, pour
+Fraimoulu, que ses oreilles l'avaient trompé.
+
+Seulement, l'air qu'on respirait dans le local était saturé des senteurs
+culinaires les plus disparates. Cela vous prenait au nez et à la gorge
+et vous soulevait le coeur. Un affamé de _la Méduse_, en respirant ce
+composé étrange, aurait immédiatement perdu l'appétit.
+
+En vingt mots, Athanase eut expliqué l'affaire des cloisons, et ce que
+M. Grandvivier attendait de la complaisance de M. Camuflet.
+
+--Croyez que je surveillerai ce travail au mieux de votre intérêt
+commun, promit le petit homme.
+
+Fraimoulu, qui suffoquait, avait hâte de s'en aller sans plus rien
+demander. Il se leva donc en disant:
+
+--Je pars, car je crains de vous avoir dérangé au moment où vous alliez
+vous mettre à table.
+
+--Ah! oui, vous dites cela à cause de l'infection qui règne ici... En ce
+moment, il y a sur le feu, une soupe aux choux, une autre à la bière, et
+une troisième à l'oignon.
+
+Et, après avoir ouvert une fenêtre pour faire rentrer un peu d'air
+respirable, Camuflet ajouta d'un ton tranquille:
+
+--Ça empoisonne, c'est la vérité, mais ça possède aussi son bon côté.
+Par ces fortes chaleurs, je n'ai pas une seule mouche ici... Elle n'y
+vivrait pas!
+
+
+
+
+ V
+
+
+Fraimoulu, tout à l'heure si pressé de s'en aller, avait, maintenant,
+deux bonnes raisons pour rester. La fenêtre, qui venait d'être ouverte,
+lui rendait l'atmosphère moins suffocante, et puis il se sentait pris
+par le désir d'étudier le personnage qu'il avait sous les yeux. Alors
+seulement il remarqua que Camuflet, en tenue complète d'homme prêt à
+sortir, était en grand deuil. A portée de sa main, sur un bureau, se
+trouvait son chapeau entièrement entouré d'un crêpe.
+
+La mine, pourtant, ne répondait pas aux vêtements, car, sous ce costume
+funèbre, Camuflet montrait une face souriante et il y avait un accent
+d'ironie dans sa voix quand il reprit:
+
+--Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux, en trois pièces
+différentes, cuisent trois soupes diverses sous l'oeil de trois
+surveillantes... Et, après ces trois soupes, viendront trois fricots...
+Et à ces fricots succéderont d'autres ratatouilles... Quotidiennement,
+il en est ainsi du matin au soir pendant la semaine.
+
+--Et le dimanche? demanda à tout hasard Fraimoulu, un peu démonté par
+cette confidence.
+
+--Le dimanche, c'est pis encore!... car c'est le jour réservé aux
+fritures. C'est à n'y pas tenir, même avec toutes les fenêtres
+ouvertes!!!
+
+Que Fraimoulu voulût encore détourner une des trois cuisinières
+de Camuflet! Oh! non! Le désir lui en était bien passé en sentant
+l'horrible fumet de leurs préparations. Mais il ne lui en restait pas
+moins à savoir pourquoi le petit homme avait trois personnes attachées à
+ses fourneaux.
+
+Il lâcha donc son plomb de sonde en disant:
+
+--Il paraît que vous avez un bel appétit, puisque, pour le contenter, il
+vous faut une triple cuisine en permanence.
+
+--Jamais, jamais vous ne me feriez goûter, même du bout du doigt, aux
+abominables préparations qui se confectionnent ici! appuya Camuflet avec
+une profonde répulsion.
+
+Et, pour mieux affirmer son dire:
+
+--Tenez, ajouta-t-il, la dépense pour la cuisine, depuis seize mois...
+j'ai fait le compte ce matin... a dépassé vingt-trois mille francs!
+Eh bien! de cette énorme somme, il ne m'est pas entré un sou dans
+l'estomac... Un seul sou, vous m'entendez?
+
+Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais il n'en comprenait pas
+plus ces trois cuisines séparées.
+
+Cependant Camuflet continuait:
+
+--Et j'aurais ici des chats, que j'aimerais mieux les conduire dîner
+avec moi au restaurant, que les laisser manger de pareilles drogues.
+
+--Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua à demander Athanase.
+
+--Celles-là mêmes qui les préparent, répondit Camuflet avec un sourire
+féroce.
+
+Une question bien simple vint aux lèvres de Fraimoulu qui la lâcha:
+
+--Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire, pourquoi ne pas
+les congédier?
+
+A cette demande, Camuflet secoua tristement la tête et d'une voix
+désespérée:
+
+--Impossible! murmura-t-il.
+
+Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands étonnés, il continua en
+débitant:
+
+--Voilà où conduit une nature trop sensible... comme la mienne... Voilà
+où amène l'abus trop immodéré du mariage.
+
+--Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre, se permit cette
+exclamation peu compromettante.
+
+Mais l'étonnement d'Athanase devint aussitôt de la stupéfaction;
+car, après n'avoir rien compris, il comprit tout à coup trop bien en
+entendant Camuflet ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase
+renversante:
+
+--Oui, il m'est impossible de renvoyer de chez moi ces trois femmes, qui
+y sont entrées chacune à la suite d'un légitime mariage.
+
+--Un légitime mariage!... répéta Athanase, tressautant à cette
+révélation.
+
+--Tout ce qu'il y a de plus légitime.
+
+--Toutes les trois!...
+
+--Oui, toutes les trois, insista Camuflet.
+
+Sur ce, il poussa un énorme soupir, qu'il fit suivre de cet aveu:
+
+--Oui, monsieur, je me suis marié trois fois.
+
+Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit homme qui, comme la chose la
+plus naturelle du monde, lui avouait être _trigame_, Camuflet continua:
+
+--Si jamais vous commettez l'imprudence de vous marier trois fois,
+gardez-vous bien de la monstrueuse bêtise dont je me suis rendu coupable
+celle de...
+
+Au lieu d'achever il s'arrêta brusquement, le regard tendu par-dessus
+l'épaule d'Athanase.
+
+Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant, un courant d'air lui
+chatouiller la nuque. En plus de la fenêtre ouverte devant lui, une
+autre ouverture avait dû s'opérer derrière lui. Le silence subit et le
+regard de Camuflet, joints à ce courant d'air, firent donc que Athanase
+tourna la tête pour se rendre compte de ce qui se passait dans son dos.
+
+Alors, sur le pas d'une porte, qui s'était doucement ouverte, il aperçut
+une vieille dame, au nez crochu, à l'oeil mauvais, à la bouche mince et
+pincée, qui, si elle était d'une bonne nature, ne payait vraiment pas de
+mine.
+
+Et, au même moment, sur le pas de deux autres portes, apparurent deux
+autres dames, ni moins vieilles, ni moins renfrognées.
+
+--Le pauvre diable est trigame à bien laid marché! pensa Fraimoulu qui,
+après une courte inspection des charmes du trio, ramena son regard tout
+apitoyé sur Camuflet.
+
+Mais ce dernier avait quitté son siège et, grave au possible, il prenait
+son chapeau en disant:
+
+--Je vous le répète, monsieur le commissaire de police, la justice se
+trompe à mon égard. Je suis innocent de ce crime dont M. Grandvivier, le
+juge d'instruction, me soupçonne... Quand et pourquoi aurais-je caché
+le cadavre de cette malheureuse sous les feuilles du parquet?... Mon
+arrestation, c'est certain, ne saurait être longtemps maintenue... Je
+suis prêt à vous suivre... Marchons!
+
+Sur ce «Marchons», Camuflet se dirigea prestement vers la quatrième
+porte qui conduisait à la sortie de l'appartement et disparut avant que
+les trois femmes, stupéfaites en entendant parler d'arrestation, pussent
+faire la plus petite tentative pour le retenir.
+
+Du premier coup, Athanase avait compris que cette scène n'avait d'autre
+motif, pour Camuflet, que de se soustraire à quelque désagréable assaut
+dont les trois harpies allaient l'assaillir. En conséquence, il suivit
+le petit homme, après lui avoir donné la réplique en répétant:
+
+--Marchons!
+
+Sur le carré de l'étage inférieur, il rejoignit Camuflet qui l'attendait
+en riant de tout son coeur.
+
+--Hein! fit-il, croyez-vous que j'ai bien pris la poudre
+d'escampette?... Je me suis rappelé à temps l'affaire que mon ami
+Grandvivier instruit en ce moment et j'en ai tiré parti.
+
+Ensuite, avec une sorte de terreur:
+
+--Filons vite, ajouta-t-il, car l'idée pourrait leur venir de me
+poursuivre!
+
+Bien lui en avait pris de détaler, car, pendant qu'il descendait à la
+hâte, Fraimoulu, qui le suivait d'un pas plus compté, aperçut, en levant
+les yeux, les têtes des trois mégères, avancées par-dessus la rampe,
+qui suivaient Camuflet, leur échappant, de ce regard que doit avoir le
+requin pour la proie qui s'est soustraite à sa voracité.
+
+Sur le trottoir, à vingt pas de la maison, Athanase retrouva son homme
+qui lui tendit joyeusement la main en disant:
+
+--Encore une fois, merci d'avoir bien voulu contribuer à ma délivrance!
+
+Et il ponctua sa phrase d'un «ouf!» tellement gonflé de satisfaction,
+qu'il suffisait pour faire comprendre à quel point le malheureux
+appréciait cette délivrance.
+
+Fraimoulu, avant de quitter l'homme aux trois femmes, crut bon de faire
+un petit bout de morale qui prouvât du moins que, sur l'article mariage,
+il ne partageait pas les vues larges de Camuflet.
+
+--Vous me semblez mener une bien triste existence, avança-t-il d'un ton
+grave.
+
+--Une existence de damné.
+
+--Moi, à votre place, je n'hésiterais pas à aller vivre à l'étranger...
+ce qui aurait pour vous deux avantages.
+
+--Oui, dont le premier serait de me délivrer des trois diablesses qui me
+tourmentent, approuva Camuflet.
+
+Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au bout d'une minute, il
+demanda:
+
+--Mais quel est donc le second avantage que, selon vous, me procurerait
+mon passage à l'étranger?
+
+--Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu? fit Fraimoulu étonné par
+la question.
+
+--Non, sur mon honneur!
+
+Athanase vit qu'avec ce coupable endurci il fallait mettre les points
+sur les _i_. Alors, traînant sa phrase il débita d'un ton sévère:
+
+--Quand ce second avantage ne consisterait qu'à vous soustraire à
+une condamnation aux travaux forcés, il vaut la peine qu'on en tienne
+compte.
+
+Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez pantomime assez
+habituelle aux gens qui cherchent à deviner un problème, et finit par
+dire:
+
+--A propos de quoi cette condamnation aux travaux forcés!
+
+--Mais à propos de ces trois créatures que, suivant ce que vous m'avez
+avoué, trois mariages légitimes ont réunies sous votre toit.
+
+--Oh! oh! accentua Camuflet d'un ton qui contestait, oui, ce que j'ai
+fait là est idiot, archi-bête, d'une stupidité dont on trouve peu
+d'exemples... Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un bon
+coeur... qualité que je ne sache pas punissable des galères.
+
+--Jadis, on vous eût pendu pour cela.
+
+--Pendu! répéta Camuflet dont toute la physionomie attestait ses vains
+efforts pour comprendre.
+
+Devant cet individu qui paraissait n'avoir nulle conscience de sa faute,
+Fraimoulu mit les pieds dans le plat.
+
+--Ah çà! fit-il sèchement, parce que la bigamie est défendue,
+pensez-vous donc que la trigamie soit autorisée?
+
+--Où voyez-vous de la trigamie dans mon affaire? demanda naïvement
+Camuflet qui, décidément, perdait pied.
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que vous vous étiez marié trois fois?
+
+--Et je vous le répète encore... Tel que vous me voyez, à quarante ans,
+je suis déjà trois fois veuf.
+
+A cette révélation, Fraimoulu bondit de surprise en s'écriant:
+
+--Alors, ça fait six fois!...
+
+--Six fois quoi?
+
+--Que vous vous êtes marié!... Trois femmes mortes... et les trois
+autres que je viens de voir chez vous et qui, je répète encore ce que
+vous m'avez dit, sont entrées sous votre toit par suite d'un mariage
+légitime.
+
+Ce fut au tour de Camuflet d'exécuter un bond d'étonnement. Mais à peine
+fut-il retombé sur ses pieds qu'il éclata de rire en disant:
+
+--Mais non! mais non! Vous m'avez mal compris!!! Oui, je me suis marié
+trois fois.. Oui, je suis devenu trois fois veuf...
+
+--Bon! bon!... mais les trois autres dames qui tout à l'heure, vous ont
+fait fuir? insista Fraimoulu.
+
+--Celles-là sont mes trois belles-mères que j'ai commis la faute de
+garder.
+
+Puis, avec un grand sérieux, Camuflet ajouta d'un ton repentant:
+
+--Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas qu'elle se punisse
+des travaux forcés!
+
+Une sincère admiration, celle qu'on éprouve à contempler un phénomène
+extraordinaire, s'empara de Fraimoulu.
+
+--Vous vivez avec trois belles-mères, vous!!! s'exclama-t-il.
+
+--Oh! je vis, je vis... le moins possible! confessa Camuflet.
+
+Bonnes ou mauvaises, les émotions étaient de courte durée chez
+l'infortuné qui, en adjoignant trois belles-mères à son existence,
+s'était, pour ainsi dire, donné son purgatoire sur terre. En un clin
+d'oeil, il passa du découragement à l'insouciance.
+
+--Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on arrive encore à se
+donner du bon temps!
+
+--Oui, quand on parvient à rompre sa laisse, comme m'a dit votre
+concierge, ajouta Fraimoulu se souvenant du propos.
+
+--Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut imaginer bourdes sur
+bourdes... comme, tout à l'heure, celle de me faire arrêter pour le
+crime dont mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l'enquête.
+
+--Ce n'est donc pas de votre invention, ce crime dont vous avez parlé?
+
+--Le crime révélé par la trouvaille d'un cadavre de femme sous un
+parquet? Non, je ne l'ai pas inventé; il est bien véritable... Voici
+plus de cinq semaines que ce cher juge d'instruction s'occupe de
+l'affaire... Ah! elle le tracasse fort, allez!
+
+Un souvenir revint alors à l'esprit de Fraimoulu. Il se rappela que,
+le matin, quand M. Grandvivier s'était présenté pour lui louer son
+appartement, il avait annoncé son intention de retarder de quinze jours
+son installation dans le nouveau local afin de pouvoir, auparavant,
+terminer une affaire judiciaire qui absorbait tout son temps.
+
+--Il parlait, à coup sûr, de ce crime que les journaux ont appelé
+«l'affaire du cadavre sous un parquet», affirma Camuflet.
+
+--M. Grandvivier a-t-il trouvé le coupable? demanda Athanase.
+
+--Voici un grand mois qu'il tient sur le gril un bateleur de foire,
+paillasse, escamoteur, je ne sais quoi. Il faut croire que ce prévenu
+est innocent ou qu'il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n'en
+finit pas avec lui.
+
+--Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire qu'il faut attribuer
+l'air profondément triste de ce magistrat? demanda Fraimoulu, qui se
+souvint combien était lugubre, à sa visite du matin, celui qui allait
+devenir son locataire.
+
+--C'est pourtant vrai qu'il est la tristesse en personne, ce pauvre
+vieil ami... Et dire que je l'ai connu gai comme un pinson!... Voici
+près d'un an qu'il a tourné comme ça au noir.
+
+--Ne se peut-il pas, d'après ce qu'on m'a dit, que cette humeur sombre
+soit motivée par le mauvais état de santé de sa fille qu'il a été
+obligé d'envoyer dans le Midi? avança Fraimoulu en tirant parti de la
+confidence de Ducanif sur le juge d'instruction.
+
+--C'est possible... Le coup a dû être d'autant plus terrible pour le
+père que la maladie de sa fille est venue comme un coup de foudre. La
+dernière fois que je vis Angèle, elle était fraîche et alerte... Huit
+jours après, quand je revins chez Grandvivier, sa fille n'était plus
+là, et il m'apprit qu'il avait été contraint de se séparer de son enfant
+dont la santé avait exigé un séjour dans le Midi.
+
+Fraimoulu crut devoir une consolation à Camuflet, dont la voix s'était
+émue en parlant de la fille de son ami.
+
+--Eh bien! fit-il, je vais vous annoncer une bonne nouvelle. En me
+louant l'appartement, M. Grandvivier m'a fait part de son intention
+d'y donner des bals... Donc il compte rappeler sa fille, qui doit avoir
+recouvré sa complète santé.
+
+--Ah! tant mieux! dit joyeusement Camuflet; alors le bon temps va
+revenir! car, voyez-vous, on s'amusait chez Grandvivier, et surtout...
+
+Il fit une pause pour se passer sensuellement la langue sur les lèvres,
+puis:
+
+--Et surtout, on y dînait bien.
+
+--Oui, c'est vrai; on m'a beaucoup vanté la cuisinière du magistrat, une
+nommée Cydalise qui, paraît-il, fait une cuisine remarquable.
+
+Camuflet, à cet éloge, secoua la tête en disant d'un air un peu étonné:
+
+--Cuisine dont elle ne profite guère, la brave fille... Depuis quelque
+temps, elle maigrit, elle maigrit que ça fait pitié... Elle doit avoir
+en tête quelque papillon noir qui la tarabuste... mais elle n'en souffle
+mot... Et Grandvivier, auquel j'en ai parlé, n'en sait pas plus que moi
+sur le secret qui tourmente sa cuisinière.
+
+Fraimoulu l'avait belle à répéter ce que lui avait conté Ducanif sur
+cette terreur mystérieuse qui poussait Cydalise à quitter une maison où,
+disait-elle, elle «laisserait ses os», mais il jugea prudent de n'en pas
+ouvrir la bouche.
+
+--Peut-être Cydalise souffre-t-elle de quelque passion contrariée?
+avança-t-il.
+
+--Ou a-t-elle pris trop à coeur la maladie de sa jeune maîtresse?
+supposa Camuflet plus moral.
+
+Tout en causant, ils avaient, à petits pas comptés, gagné, par les
+boulevards, l'entrée du passage des Panoramas. Alors Camuflet s'arrêta
+et tendant la main à Athanase:
+
+--Encore une fois merci, mon cher libérateur, dit-il en riant, car sans
+vous je n'aurais pu me délivrer seul de mes trois belles-mères.
+
+--Oh! ce soir, elles prendront leur revanche de votre prétendue
+arrestation pour complicité dans le crime du «cadavre sous le
+parquet»... Oui, ce soir, elles vous repinceront.
+
+--Ce soir! répéta le triple veuf; mais je compte bien ne pas les revoir
+avant trois ou quatre jours!... Oui, quatre jours que j'aurai censément
+passés sur la paille humide des cachots avant de parvenir à faire
+reconnaître mon innocence.
+
+Et, poussant un gros soupir:
+
+--Ah! fit-il, quel malheur que j'aie quarante ans! Comme je leur
+aurais glissé la blague du volontariat d'un an... dans l'infanterie de
+marine... en garnison au loin, en Cochinchine, par exemple!
+
+Puis, se remettant à rire tout en secouant la main d'Athanase, il
+ajouta:
+
+--Adieu, mon libérateur... ou plutôt, au revoir, car je compte vous
+rendre ma visite, quand j'irai dans votre immeuble, m'occuper de ces
+cloisons dont votre locataire Grandvivier me charge de surveiller le
+changement.
+
+Sur ces derniers mots, l'homme aux trois belles-mères, tout frétillant
+de satisfaction de s'être conquis quatre ou cinq jours de vacances,
+entra dans le passage des Panoramas et disparut aux yeux d'Athanase.
+
+Ce dernier interrogea sa montre. Il s'en fallait encore d'une heure
+qu'il fût l'instant d'aller dîner chez Ducanif. Jusqu'à la rue Caumartin
+où demeurait le placeur, il avait devant lui soixante minutes à flâner
+de ce bon pas du badaud parisien qui fait ses quatorze lieues en quinze
+jours.
+
+Il partit donc tout rêvant, d'abord à Camuflet et à ses trois
+belles-mères, puis à cette Cydalise qui, poussée par une épouvante
+mystérieuse, voulait quitter la maison du magistrat Grandvivier, cette
+place où elle faisait «ses choux gras».
+
+En même temps que, mentalement, il employait cette locution, il lui en
+revint une autre, synonyme et tout aussi figurée qu'il avait entendue
+la veille. «Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon»,
+dit cette belle fille, qu'il avait écoutée, quand elle causait, avec
+Pistache, devant la la boutique de Barbedienne.
+
+--J'avais déjà vu cette fille... mais où donc? se répéta-t-il en
+interrogeant encore sa mémoire tout aussi inutilement que la veille.
+
+Si lentement qu'il allât, Fraimoulu avait fini pourtant par faire du
+chemin: il se trouvait sur le boulevard des Capucines, à la hauteur
+du café de la Paix, dont la devanture s'étendait de l'autre côté de la
+chaussée, le long du trottoir parallèle à celui qu'il suivait.
+
+Alors l'idée lui vint que, pour faire honneur aux bonnes choses
+qu'avait promises à son estomac son amphitryon Ducanif en lui prônant
+sa cuisinière Héloïse, il était utile au préalable de bien nettoyer la
+place par un verre d'absinthe ou de bitter ou de toute autre boisson
+apéritive.
+
+En conséquence, il se mit en devoir de traverser la chaussée afin de
+gagner le café de la Paix.
+
+A ce moment, le long de la bordure du trottoir, stationnait une voiture
+de place, dont le cocher, assis sur son siège, était absorbé par la
+lecture d'un journal.
+
+--Oh! oh! fit Athanase étonné en reconnaissant la personne qui occupait
+cette voiture immobile.
+
+La surprise de Fraimoulu avait même le droit d'être double, d'abord à
+propos de l'individu et puis à cause de l'emploi qu'il faisait de son
+temps. Ce personnage était le magistrat Grandvivier. Par la fente du
+store soigneusement baissé de la portière qui faisait face au café de la
+Paix, le juge d'instruction dardait, sur les consommateurs attablés en
+plein air, devant le café, un regard tellement dur, cruel, implacable,
+qu'Athanase, qui l'examinait par l'autre portière restée entr'ouverte,
+en fut presque effrayé.
+
+--Mazette! il en veut solidement à celui qu'il guette! pensa-t-il.
+
+Ensuite une idée lui venant:
+
+--Est-ce qu'il est à l'affût de l'assassin de la femme cachée sous le
+parquet? se demanda-t-il.
+
+Mais cette supposition ne lui tint pas longtemps à l'esprit. M.
+Grandvivier surveillant un assassin aurait eu le regard curieux,
+inquiet peut-être, mais ses yeux n'auraient pas trahi cette haine féroce
+qu'Athanase y lisait. Son visage, d'une pâleur livide, n'aurait pas été
+si affreusement convulsé par une colère froide.
+
+Non, ce n'était pas le magistrat qui épiait de la sorte, par la fente
+du store... C'était l'homme, rien que l'homme, la vengeance au coeur,
+surveillant un ennemi mortel.
+
+--A qui, diable, en a-t-il ainsi? se demanda Fraimoulu qui, ayant passé
+derrière la voiture, promenait de loin ses regards sur les nombreux
+consommateurs assis devant le café.
+
+Ils étaient là plus d'une centaine. Impossible donc était de deviner,
+dans le nombre, celui qu'espionnait le magistrat.
+
+Soudain, du milieu d'un groupe de buveurs, se leva un monsieur qui,
+après coups de chapeau et poignées de main échangées avec ses voisins,
+se faufila entre les tables et les chaises, gagna le milieu du trottoir
+et, prenant le courant des promeneurs, suivit le boulevard dans la
+direction de l'église de la Madeleine.
+
+Machinalement, les yeux d'Athanase s'étaient fixés sur le partant,
+qu'ils accompagnaient dans sa marche.
+
+C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, à la moustache blonde
+fièrement retroussée, à la physionomie quelque peu effrontée, à l'allure
+dégingandée. Il s'en allait droit devant lui, l'air bravache, en homme
+qui croit le trottoir à lui seul, coudoyant, sans gêne ni la moindre
+excuse, ceux qui ne lui dégageaient pas assez vite le passage.
+
+Fraimoulu n'avait pas encore quitté son homme du regard, quand, derrière
+lui, retentit une voix, brève et fébrile, qui disait:
+
+--Cocher, suivez-moi de loin...
+
+Cette voix était celle de M. Grandvivier qui venait de sortir de la
+voiture.
+
+Les yeux fixés sur le même jeune homme à moustache blonde, ce qui
+l'empêcha de reconnaître Fraimoulu quand il passa près de lui, le juge
+d'instruction traversa la chaussée et, à vingt pas de distance, se mit
+sur la piste du marcheur.
+
+--Voilà celui contre lequel mon magistrat me paraît avoir une bien
+mauvaise dent, pensa Fraimoulu.
+
+A nouveau, il interrogea sa montre. Vingt minutes le séparaient encore
+de l'heure de se mettre à table chez Ducanif.
+
+--Si à mon tour, je suivais le Grandvivier? se demanda-t-il.
+
+Et, tout aussitôt, il se remit en marche, mais sans quitter son
+trottoir, ce qui lui permettait de voir tout à la fois le magistrat et
+celui dont ce dernier tenait la piste.
+
+Arrivé à l'angle de la rue Caumartin, le jeune homme tourna dans la rue.
+
+Sans doute que le juge d'instruction, coutumier des habitudes de son
+gibier, savait qu'il n'allait pas loin dans la rue, car, au lieu de
+doubler le coin, il s'arrêta à l'angle, avançant un peu la tête pour
+regarder où allait entrer celui qui s'éloignait.
+
+Quant à Fraimoulu, du point où il se trouvait sur le trottoir, la rue
+Caumartin lui apparaissant toute en enfilade, il vit le jeune homme
+pénétrer dans la seconde maison à droite.
+
+--Tiens! fit-il, juste là où habite Ducanif.
+
+M. Grandvivier était remonté dans sa voiture, qui s'éloignait, quand
+Athanase entra aussi dans la maison, se proposant de demander à son ami
+si, par hasard, il ne connaissait pas le jeune homme blond.
+
+Au troisième étage, il sonna.
+
+A la vue de la personne qui lui ouvrit, il sursauta de surprise. C'était
+la splendide créature, cette même Erigone qui, la veille, se promettait,
+avant quatre ans, d'avoir de la plume dans son édredon.
+
+Son ébahissement parut avoir échappé à la belle fille. Elle lui fit
+passage en disant:
+
+--M. Ducanif va revenir tout de suite. Il est chez un locataire de la
+maison. Il remonte dans un instant.
+
+Quand Fraimoulu, derrière la servante qui le conduisait au salon,
+traversa la salle à manger, la vue de la table préparée lui fit se dire:
+
+--Bon! rien que quatre couverts: Ducanif, sa femme, sa fille et moi. Pas
+d'étranger qui m'aurait gêné pour plaider la cause de mon neveu Gontran
+devant la famille.
+
+Il fut un peu étonné, à son entrée dans le salon où l'avait introduit la
+cuisinière, de le trouver désert.
+
+--Ces dames sont sans doute encore à leur toilette, se dit-il en
+excusant les maîtresses de la maison de ne pas être là pour recevoir
+leurs invités.
+
+Il n'eut pas le temps de s'impatienter, car, tout aussitôt, retentit la
+voix de Ducanif qui criait:
+
+--Il est au salon? Très bien! Je vais l'y rejoindre... Héloïse, je n'ai
+pas besoin de vous recommander de déployer tous vos talents pour mon ami
+Fraimoulu qui, je vous en avertis, est une fine fourchette.
+
+Une demi-seconde après cette recommandation, le placeur entrait dans le
+salon.
+
+Au lieu de remarquer d'abord que sa femme et sa fille avaient manqué
+pour accueillir son hôte, il vint droit, la main tendue, à Athanase en
+disant:
+
+--J'étais à la fenêtre quand tu as traversé la chaussée du boulevard
+devant la rue Caumartin. En te voyant arriver, je me suis aperçu que
+j'avais complètement oublié de te prier d'amener ton neveu.
+
+--Tu m'aurais dit d'inviter Gontran que je me serais bien gardé de faire
+ta commission, répliqua Fraimoulu saisissant le joint pour planter le
+premier jalon du mariage qu'il projetait pour son neveu.
+
+--Pourquoi n'aurais-tu pas amené ce brave Gontran? demanda Ducanif
+surpris.
+
+--Parce que j'aime mieux qu'il ne soit pas là pour assister à la demande
+que, tout à l'heure, à propos de ta fille, j'ai l'intention de vous
+adresser à toi et à ta femme.
+
+Au dernier mot, la figure de Ducanif devint subitement penaude.
+
+--Ah! oui, ma femme, dit-il avec embarras... Tu ne sais donc pas?...
+C'est vrai, j'ai omis de t'avertir...
+
+--M'avertir de quoi? fit Fraimoulu dressant l'oreille à ce ton qui
+sonnait mal pour ses espérances.
+
+--Que je ne vis plus avec ma femme, continua Ducanif avec effort.
+Oh! une séparation sans scandale... toute à l'amiable... pour cause
+d'incompatibilité d'humeur.
+
+Athanase se trouvait là devant un de ces cas pour lesquels a été inventé
+le proverbe: «Entre l'arbre et l'écorce, il ne faut pas mettre le
+doigt.» Il n'insista donc pas au sujet de l'épouse.
+
+--Mais, fit-il, et ta fille?
+
+--Je l'ai laissée à sa mère... mais crois bien que ma tendresse
+paternelle ne l'oublie pas un seul instant... je m'occupe d'elle, je
+veille sur son avenir.
+
+--Oui, car elle est à l'âge d'être mariée, dit Athanase prenant ce biais
+pour revenir à son but.
+
+--Je le sais, je le sais, répéta Ducanif.
+
+Fraimoulu jugea l'instant opportun pour donner l'assaut.
+
+--Aussi, reprit-il, avais-je pensé que mon neveu Gontran ferait pour toi
+un excellent gendre.
+
+--Un gendre! répéta Ducanif dont le visage exprima un nouveau trouble.
+
+--Ou, si tu l'aimes mieux, un mari pour ta fille... Je lui donne deux
+cent mille francs de dot... et après moi, il trouvera un joli magot de
+soixante mille livres de rente.
+
+L'oncle avait attribué le trouble du placeur à la joie que devait lui
+causer ce parti qu'on lui offrait pour sa fille. Il tendit donc la main
+à Ducanif en disant:
+
+--Allons! tope là! C'est convenu, n'est-ce pas? Nous consulterons les
+enfants pour la date du mariage.
+
+Mais, au lieu de «toper» comme il y était invité, Ducanif se prit les
+cheveux à poigne-main en s'écriant tout désespéré:
+
+--Sapristi! vieux camarade, pourquoi viens-tu si tard!!! Voici trois
+jours que ma parole est engagée.
+
+--Tu as fait choix d'un gendre?
+
+--Oui, un jeune et charmant garçon.
+
+--Aussi bon parti que l'est mon neveu... et aimé de ta fille? insista
+Fraimoulu.
+
+Était-ce que Ducanif n'avait pas entendu cette double question ou qu'il
+n'y voulait pas répondre? Toujours est-il qu'après avoir regardé à
+droite et à gauche dans le salon il s'écria tout à coup:
+
+--Eh! mais, j'y pense! Où est donc Gustave?
+
+--Quel Gustave?
+
+--Gustave Cabillaud, mon médecin... le fils du vieux Cabillaud, ton
+docteur... car il est des nôtres, ce soir, à dîner.
+
+Fraimoulu n'était pas homme à jeter le manche après la cognée. Il revint
+donc à la charge en demandant:
+
+--Ainsi, il n'y a plus de chance pour Gontran?
+
+Mis de la sorte au pied du mur, Ducanif parut hésiter. Puis, avec cette
+espèce d'emportement que mettent certaines gens à se tirer d'un mauvais
+cas, il répliqua:
+
+--Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille...
+lui qui vit maritalement avec une maîtresse!
+
+--Cette liaison est rompue! affirma l'oncle, ne doutant pas que Gontran
+eût obéi à un ordre qu'il avait appuyé de dix beaux billets de mille
+francs.
+
+--Rompue! répéta Ducanif. Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout
+au plus deux heures que j'ai rencontré ton neveu avec sa particulière au
+bras... une personne fort jolie et des plus distinguées, ma foi!
+
+Cette nouvelle, loin d'émouvoir Athanase, le confirma dans sa certitude
+que Gontran s'était résigné. Il pensa que, lors de la rencontre de
+Ducanif, son neveu devait conduire son Ariane à quelque gare de chemin
+de fer où il allait l'emballer pour la province.
+
+Il revint donc, plus entêté, à ses moutons.
+
+--Après tout, dit-il, un mariage convenu n'aboutit pas toujours à se
+conclure. Et maintenant que je t'ai parlé de Gontran, tu réfléchiras.
+
+Ducanif, parut-il, était décidé à ne pas éterniser la question, car, une
+fois encore, il rompit les chiens en disant:
+
+--C'est bien drôle que tu n'aies pas trouvé Gustave en entrant au salon!
+Je l'y avais laissé quand après avoir reconnu, par la fenêtre, que tu
+m'amenais pas ton neveu, je suis descendu à l'étage en dessous pour
+inviter le baron.
+
+--Quel baron?
+
+--Monsieur de Walhofer, un baron belge qui habite ma maison... Tu vas le
+voir... je te le recommande comme un vrai type! En voilà un auquel il ne
+faudrait pas marcher sur le pied! Il compte ses duels par centaines!
+
+--Et comment as-tu fait la connaissance de ce Belge si friand de la
+lame?
+
+Ducanif fut empêché de répondre par l'entrée du docteur Cabillaud fils
+qui arriva en rabattant sur ses mains l'extrémité des manches de son
+habit.
+
+--Qu'étiez-vous donc devenu, mon cher Gustave? s'écria Ducanif tout
+aimable.
+
+--Je reviens de la cuisine où j'ai été me passer un peu d'eau sur les
+mains... et m'enquérir des plats miraculeux que nous prépare votre
+Héloïse, répondit tranquillement le docteur.
+
+--Mazette! il a mis le temps à se passer de l'eau sur les mains! pensa
+Fraimoulu.
+
+Soudain, sans qu'il pût se rendre compte pourquoi le souvenir
+s'éveillait en lui, lui revint encore à la mémoire, nette, précise, la
+conversation, sur le boulevard, entre Héloïse et mademoiselle Pistache
+où la cuisinière se vantait d'avoir englué son maître avec l'aide d'un
+médecin, du petit nom de Gustave, qui était fou d'elle. Athanase croyait
+toujours entendre les gorges chaudes que faisaient les deux filles sur
+ce patron crédule et berné, dont la fortune était visée par Héloïse.
+En pensant que Ducanif, séparé de sa femme et de sa fille, était, pour
+ainsi dire, au pouvoir de cette servante et de ce grand gas dont le
+visage trahissait les appétits de toutes sortes, Fraimoulu sentit un
+petit frisson lui courir dans le dos et, inquiet sans savoir pourquoi,
+se posa cette question:
+
+--Est-ce que mon vieux Ducanif n'est pas dans de mauvais draps?
+
+Cependant le docteur, qui l'avait reconnu, était venu à lui avec un
+empressement joyeux.
+
+--Eh! fit-il, c'est mon cher malade... car vous êtes mon malade, attendu
+que mon père vous a donné à moi en me cédant sa clientèle... Eh bien!
+êtes-vous toujours décidé à vous abandonner uniquement au régime de
+la gourmandise? Oui, n'est-ce pas? puisque je vous trouve près de vous
+asseoir à l'excellente table de Ducanif... Bon début de traitement!...
+Excellent début en vérité!
+
+Si gaiement qu'eût été débitée cette tirade, elle sonna faux à l'oreille
+de Fraimoulu, troublé par ses préventions.
+
+--Vous êtes-vous assuré d'un bon cordon bleu? continua Gustave. Hein!
+mon père vous a-t-il trompé en vous affirmant que c'était fruit rare?...
+Mais vous y arriverez, j'en ai le pressentiment.
+
+Après un petit coup d'oeil donné à la pendule, le docteur éprouva le
+besoin de jeter une pierre dans le jardin de Ducanif en formulant ce
+conseil:
+
+--Et quand vous aurez votre cordon bleu, tenez la main à la plus grande
+exactitude pour l'heure des repas.
+
+Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, il fixa la pendule en ajoutant:
+
+--Six heures huit minutes! Est-ce que vous avancez, mon bon Ducanif?
+
+Le placeur avait tout d'abord deviné le reproche sous-entendu sur le
+retard à se mettre à table.
+
+--Mon cher Gustave, répliqua-t-il, je vous demande un peu d'indulgence
+pour mon dernier convive, le baron de Walhofer.
+
+--Le baron de Walhofer? répéta le docteur d'un ton qui interrogeait sur
+le personnage dont il semblait entendre le nom pour la première fois.
+
+--Ils ne se connaissent pas, pensa Fraimoulu.
+
+--Un Belge du meilleur monde, dont, tout dernièrement, j'ai fait
+connaissance et que je vous présenterai dans un instant... Un parfait
+garçon.
+
+--Oui, mais peu exact! prononça sèchement Gustave après un nouveau coup
+d'oeil à la pendule.
+
+--Il faut dire que je l'ai invité il y a un quart d'heure... et comme
+bouche-trou, riposta le placeur à l'excuse du retardataire.
+
+La figure du médecin parut s'étonner de cette invitation qui datait d'un
+quart d'heure.
+
+--J'ai oublié de vous apprendre que M. de Walhofer habite dans la maison
+même, ajouta Ducanif.
+
+Fraimoulu n'avait cessé de surveiller le docteur.
+
+--Décidément, ils ne se connaissent pas, se répéta-t-il.
+
+Un coup de sonnette se fit entendre.
+
+--Le voici! annonça Ducanif qui alla attendre l'arrivant sur le seuil de
+la porte du salon.
+
+Effectivement, c'était le baron. Il entra, raide, plein de morgue,
+sans le plus petit mot qui plaidât pour son inexactitude, se contentant
+d'adresser un fort bref salut aux deux invités de son amphitryon.
+
+--Oh! voilà un déplaisant bonhomme, souffla le docteur à Fraimoulu qu'à
+son air ahuri il jugeait partager son impression première au sujet de
+l'arrivant.
+
+Le médecin se trompait sur le motif de l'ébahissement d'Athanase. Si
+ce dernier s'était troublé à la vue du baron, c'est qu'il venait de
+reconnaître en lui ce même jeune homme que M. Grandvivier, une heure
+auparavant, épiait du fond de sa voiture, d'un regard si plein de haine,
+et qu'il avait, au départ du café, suivi jusqu'à l'entrée de la rue
+Caumartin.
+
+--A table! et rattrapons le temps perdu! cria gaiement Ducanif après
+qu'il eut achevé les présentations.
+
+Et, montrant le chemin, il passa dans la salle à manger, suivi par le
+baron et le docteur, marchant de front, qui laissaient Athanase un peu
+en arrière.
+
+Au moment de passer la porte, les deux hommes s'arrêtèrent, l'un et
+l'autre voulant, par politesse, se céder le pas: il y eut entre eux,
+pour ce fait, un rapprochement.
+
+--Oh! oh! pensa, tout tressaillant, Fraimoulu qui marchait derrière eux.
+
+Si prestement qu'eut été exécuté le geste, il avait vu le docteur
+glisser un petit papier dans la poche du gilet de celui que, cinq
+minutes auparavant, il avait paru ne connaître nullement et pour lequel
+il avait, tout bas, exprimé à Fraimoulu son sentiment d'antipathie.
+
+--Ducanif est joué par un trio de coquins, pensa-t-il en réunissant
+dans sa pensée Gustave, le baron et Héloïse qui, à ce moment, posait la
+soupière sur la table.
+
+Le médecin s'était chargé de servir. Il tendit à Athanase la première
+assiette de potage en disant:
+
+--A l'oeuvre on reconnaît l'artisan. Cher monsieur, goûtez cela: on
+a prévenu Héloïse que vous étiez fin connaisseur, et elle a répondu
+qu'elle attendait sans crainte votre jugement.
+
+--Excellent! déclara Fraimoulu après sa cuillerée avalée en adressant un
+regard de félicitation à Héloïse qui, debout derrière Ducanif, faisait
+face au docteur.
+
+--Ah! voyez-vous, reprit Gustave, l'Héloïse de notre excellent Ducanif
+n'a pas sa pareille pour la bisque.
+
+--En exceptant la Clarisse des MM. Cabillaud, riposta le placeur en
+renvoyant à la cuisinière du docteur l'éloge qui était adressé à la
+sienne.
+
+--Disons tout de suite que Clarisse et Héloïse sont sans rivales,
+accorda le médecin.
+
+Au souvenir de Grandvivier et de son affût en voiture, la curiosité
+poussa Fraimoulu à voir quel effet produirait sur M. de Walhofer le nom
+du magistrat.
+
+--Sans rivales! sans rivales! répéta-t-il en riant, on m'a pourtant cité
+un autre grand cordon bleu, dont on m'a fort vanté le mérite.
+
+Sans regarder Ducanif qui, après avoir fourni des renseignements tout
+confidentiels, ne devait pas se soucier d'être mis en cause, il ajouta
+en guettant en dessous le baron:
+
+--C'est une certaine Cydalise, actuellement au service d'un magistrat
+appelé Grandvivier.
+
+M. de Walhofer, penché sur son assiette, allait porter sa cuillère à
+ses lèvres. Au nom de Cydalise, il avait suspendu son geste. A celui du
+juge, il avait reposé la cuillère, écoutant de toutes ses oreilles, mais
+sans lever le front.
+
+--Et, pour entrer chez vous, cette fille quittera la maison du
+magistrat?... Elle y est donc mal? demanda naïvement le docteur.
+
+Tout doucettement, et sans autre but que de poursuivre son épreuve en
+répétant le nom du magistrat, Fraimoulu répondit:
+
+--Elle y est très bien, paraît-il. Seulement j'ignore quel chagrin ou
+remords tourmente cette Cydalise, mais elle a peur chez M. Grandvivier.
+
+Cette fois, l'effet fut immédiat. Le baron releva brusquement sa face
+devenue livide, et son regard, aigu comme une pointe d'acier, alla se
+poser sur Fraimoulu.
+
+--Oh! mauvais oeil! pensa ce dernier qui, sous cet examen, montrait sa
+physionomie la plus paterne.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles «cornent» aux
+absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement à
+l'heure du dîner chez Ducanif.
+
+Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son
+apparence glaciale, était susceptible d'une passion violente, s'il
+faut croire la férocité haineuse qui convulsait son visage alors que,
+derrière le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer?
+
+Que s'était-il passé entre ces deux hommes?
+
+Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter Ducanif et ses convives
+et remonter de quelques années dans la vie du magistrat.
+
+M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son père, gros
+manufacturier de Lille, lui avait laissé un fort bel héritage qu'il
+avait quintuplé, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses
+spéculations ou plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé
+par d'immenses travaux, était une mine d'or pour toute industrie qui
+touchait au bâtiment.
+
+M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux Lillois, ses
+compatriotes, hardis et courageux garçons, venus à Paris en quête de la
+fortune et auxquels, pour réussir, il ne manquait qu'une seule chose:
+l'argent des débuts.
+
+Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en
+grand, et bientôt, grâce à l'activité des associés, la maison _Camuflet
+et Bazart_ fut des mieux connues sur la place.
+
+Rien n'était plus disparate que le caractère des deux associés.
+Camuflet, petit homme actif, ingénieux, jovial, s'était chargé des
+comptes, des travaux à obtenir, des marchés à débattre. Bazart, peu
+parleur, tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et surveillait
+les travaux. De ces deux caractères opposés était résultée une entente
+parfaite qui, jointe à la probité et à l'intelligence des deux Lillois,
+les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants
+envers celui qui leur avait facilité cette réussite, ils avaient fait la
+part de M. Grandvivier qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par
+l'accepter.
+
+Une fois riche, les associés pensèrent à se marier. Camuflet se laissa
+prendre aux charmes de la fille d'une fruitière et, se disant qu'au
+lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit
+d'exiger, il valait mieux employer son argent à faire une heureuse, il
+épousa la jeune fille.
+
+Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la bourgeoisie,
+petite princesse élevée dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais
+volontaire, coquette, légère et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi,
+ne vit que ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet
+homme rude et un peu farouche.
+
+Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'était pas
+possible entre les époux. Le ménage alla de mal en pis jusqu'au moment
+d'une violente scène qui fit brusquement tout éclater.
+
+Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au bout d'une année, de
+se retirer des affaires pour se consacrer tout entier à sa femme. Dans
+ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire
+son successeur.
+
+Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin
+de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de
+vilaines actions, serait beaucoup s'avancer. C'était un composé de
+qualités et de défauts: il était courageux, serviable, bon coeur; mais,
+par contre, il était ivrogne, coureur et surtout paresseux à l'extrême.
+Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de _la Godaille_ qui lui
+avait été octroyé par ses compagnons de chantier.
+
+Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques de cabaret qu'il
+régalait généreusement, grâce à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il
+amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux
+variés.
+
+Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille grimpait sur une
+table et, d'abondance et d'improvisation, débitait à ses auditeurs, qui
+se tordaient de rire, une série de calembredaines que le plus difficile
+bateleur de foire aurait été fort heureux, pour sa parade, de pouvoir
+réciter du haut de ses tréteaux. Ajoutons que la Godaille était un
+fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup à
+encourager son humeur libertine.
+
+Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et
+que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amené sous
+son toit pour lui faire partager la vie de famille.
+
+Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on
+sache que Camuflet, de son côté, était parfaitement heureux avec son
+épouse, la fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de coq
+en pâte que quand elle mourut au bout d'une année de mariage, le cher
+homme avait si bien pris goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il
+s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait
+pour deux; il ne regarda pas encore à la dot, et, comme la fille de sa
+portière lui alla à l'âme avec son nez en trompette, il épousa la fille
+de sa portière.
+
+Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense, car sa deuxième
+épouse fit son bonheur... Hélas! bonheur fort court! Six mois, après,
+elle mourut d'une indigestion de choucroute.
+
+C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute
+d'une compagne dévouée pour veiller sur lui, il fallut demander des
+soins à une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré lui amena donc
+une garde-malade.
+
+A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite à administrer des
+tisanes, à manipuler des cataplasmes et à poser des sangsues. Elle avait
+connu de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des
+Palombes, du nom de son noble époux, mort général en chef au service
+de M. de Tonneins, ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi
+d'Araucanie.
+
+Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle n'était pas née
+pour son métier, et, lorsque le besoin d'une irrigation émolliente
+s'imposait au malade, elle lui mettait au préalable un bandeau sur
+les yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice de certaines
+pratiques de sa profession.
+
+Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se
+déchargea de bien des petits soins à donner sur sa fille qu'elle
+s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller à l'âme de
+Camuflet était praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la
+demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore à l'âme. Aussi deux mois
+plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa
+garde-malade.
+
+Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisième
+madame Camuflet ne fut pas inférieure à ses devancières dans la tâche
+de créer à à son mari des jours de miel. Il eût été parfaitement heureux
+sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit
+qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait
+plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément affecté
+du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus: son
+bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associé Bazart.
+
+Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait une fille qu'il
+chérissait. Tout à coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa
+son enfant, contraignit le père, du jour au lendemain, à s'en séparer
+en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. Était-ce l'angoisse
+de son coeur paternel et la douleur de la séparation qui affectaient le
+moral du juge? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations
+charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont
+la table s'offrait fréquemment aux intimes, devint sombre et triste.
+Ce devait être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait
+incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui était parlé de son
+enfant, son visage se faisait plus morne.
+
+Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer dont la Godaille était
+le diable qui fit éclater la chaudière. Il avait la réputation d'un
+casse-coeur, et nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la
+Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle était jolie, coquette
+et légère. De plus, elle jouait à la femme incomprise, dont les
+aspirations ne trouvaient pas à se satisfaire devant la nature inculte
+et grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait mieux à
+conduire un chantier de cinq cents compagnons qu'à mener la seule femme
+qui fût entrée dans sa vie. Sa parole rude et peu châtiée, qui faisait
+obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante aux oreilles de sa
+femme rebelle. Pour elle, son mari était une brute, et de ce que Bazart,
+patient comme toutes les natures énergiques, rongeait son frein, elle
+avait conclu que cette brute était de celles qu'on arrive à museler.
+
+--Mon ours! disait-elle quand elle avait à parler de son mari.
+
+Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde quand il est par
+trop aguiché.
+
+A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart. Il y eut une
+scène terrible qui offrit cette particularité qu'à mesure qu'elle se
+prolongea, le mari, qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa
+voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue, trahissant une
+colère sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait
+explosion.
+
+Alors madame Bazart eut peur.
+
+Une heure après, comme l'entrepreneur était dans son bureau, on frappa à
+la porte.
+
+C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes.
+
+--Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il d'une voix franchement
+émue.
+
+Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut réfléchir,
+puis d'un ton sec:
+
+--J'écoute, dit-il.
+
+--Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre
+à rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point.
+
+Il fit une petite pause, puis continua:
+
+--Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait pas au bien
+d'autrui et qui garde sa reconnaissance à qui lui a voulu du bien... et
+vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à faire de moi
+votre successeur... Fichue idée, entre nous, que vous aviez eue là, car
+tout aurait été bien vite bu et mangé!... Aussi, mon oncle, je vous ai
+aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le
+coco une pocharderie de huit jours que je me serais dégrisé subitement
+rien qu'à vous entendre me souffler: «J'ai un service à te demander.»
+Croyez-vous à tout ce que je vous dis là, mon oncle?
+
+--Oui, articula Bazart.
+
+--Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me
+comprenez? Pour moi, elle était sacrée.
+
+Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se
+renseigner? Il haussa les épaules et riposta ironiquement:
+
+--Oh! toi ou d'autres!
+
+--Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit
+la Godaille évitant le piège; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un
+tort à me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir
+détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions à mon égard.
+
+Et il montra son paquet de hardes en ajoutant:
+
+--Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon.
+
+--Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un éclair étrange alluma
+l'oeil.
+
+--Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir.
+
+--Sans argent?
+
+--J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au billard.
+
+--Que vas-tu devenir?
+
+--Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je réponds. Quant au reste, va
+comme je te pousse! Je trouverai toujours bien à me mettre un morceau de
+pain sous la dent.
+
+--Tu ne me demandes rien?
+
+--Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poignée
+qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de
+votre soeur.
+
+--Adieu! dit Bazart en lui tendant la main.
+
+La poignée de main fut échangée et, sans un mot de plus, la Godaille
+s'éloigna, suivi du regard par son oncle qui, en même temps, eut un
+singulier sourire.
+
+Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta chez le commissaire de
+police pour lui déclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait
+disparu du domicile conjugal.
+
+Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu lieu, avoua sa
+jalousie, confessa la brutalité de son langage dans ses reproches,
+conta le départ de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa
+déposition en s'écriant:
+
+--Où est-elle allée?
+
+A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui
+n'était pas tenu d'être sensible, répondit tout crûment:
+
+--Parbleu! Elle est allée rejoindre la Godaille dont elle est folle...
+Ces mauvais sujets-là font souvent commettre pis que pendre aux femmes.
+
+Et en guise de péroraison:
+
+--Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné qu'elle fût partie les
+mains vides, conseilla-t-il.
+
+De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence de deux témoins
+et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs.
+
+A la seconde visite du mari abandonné chez le commissaire de police pour
+lui dénoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le
+cas n'était pas de ceux où il est dit: «Cherchez la femme.» Cette fois,
+il s'agissait de chercher l'homme.
+
+--On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu,
+nous aurons des nouvelles de maître la Godaille, promit-il.
+
+Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir
+se décider à croire le jeune homme coupable. Non, la scène des adieux
+n'était pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout
+ému quand, après s'être jeté son paquet sur l'épaule, il s'était éloigné
+en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de: _Viens, gentille
+dame_.
+
+A ces mots, le commissaire éclata de rire.
+
+--«_Viens, gentille dame. Viens, je t'attends_», récita-t-il
+gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir
+son air pour inviter votre femme à le suivre.
+
+Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda à quelle heure
+madame Bazart pouvait avoir filé avec l'argent volé!
+
+Sur ce, Bazart recommença tristement le récit que, la veille, son
+désespoir avait rendu incomplet. Tout de suite après le départ de la
+Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de
+raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son
+épouse, le courage lui avait manqué. Alors il s'était dit que mieux
+valait laisser quelques heures à l'apaisement de sa femme qui, furieuse
+d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le moment, entendre à rien. En
+conséquence, il avait quitté la maison et dîné en ville. Après avoir
+vagué par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez lui sur les
+onze heures du soir. Alors il avait trouvé son domicile vide, mais le
+soupçon ne lui était pas encore venu que sa femme se fût enfuie. Il
+avait pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs brouilles,
+elle avait été conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis,
+lequel, après l'avoir calmée, allait la lui ramener.
+
+--Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous renseigner sur
+l'heure du départ de votre épouse? demanda le commissaire.
+
+--Personne.
+
+--Vous n'avez pas de domestique?
+
+--Si; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin même une permission de
+spectacle. Elle était donc absente quand je revins chez moi.
+
+Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses yeux mouillés de larmes
+et continua:
+
+--Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je
+m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par
+malheur, la journée avait été rude pour moi; j'étais harassé de
+fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je
+m'éveillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'était pas
+encore revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma déclaration,
+j'errai comme un corps sans âme, dédaignant de répondre à la cuisinière
+dont une exclamation m'avait pourtant mis à même de pouvoir à peu près
+préciser le moment où ma femme avait dû partir. Je vous l'ai dit,
+nous avions accordé à ma servante une permission de spectacle et, pour
+qu'elle fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait sur
+la table les restes froids de notre déjeuner du matin. Cette exemption
+d'une cuisine à faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures.
+Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre,
+voulut desservir la salle à manger, elle s'aperçut aussitôt d'un détail
+que mon trouble m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les plats
+étaient restés intacts sur la table... Donc ma femme n'avait pas dîné.
+
+--Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a dû
+quitter la maison aussitôt après le départ de votre cuisinière pour le
+spectacle?
+
+--Je le crois.
+
+--Et quand la Godaille était-il venu pour vous faire ses adieux?
+
+--Trois quarts d'heure environ auparavant.
+
+--Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter la scène du
+raccommodement, vous êtes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu'à
+onze heures du soir?
+
+--Oui.
+
+--C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit
+aidée par la Godaille, qui serait rentré après vous avoir vu partir,
+a fait le coup des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour la
+soif... de son cher la Godaille?
+
+Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'était pas
+faite en l'âme du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant:
+
+--Si la malheureuse avait été se jeter dans la Seine!
+
+--Alors les 25,000 francs ont dû être volés en pièces de cent sous, afin
+de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie
+sèche, le commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour parole
+d'évangile.
+
+--Repassez dans huit jours, finit-il en forme de congé.
+
+Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les échos à leur réclamer sa
+femme. Vingt fois, il se présenta chez M. Grandvivier pour lui demander
+un moyen de retrouver la fugitive.
+
+Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le rongeait sans se
+mêler de celle d'un autre, soit qu'il pensât que c'était un mauvais
+moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en
+était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal:
+
+--De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-même.
+
+Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir
+à l'infortune de son ex-associé, quand, lui-même, il venait d'être
+frappé par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisième
+femme! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes,
+après avoir plongé son mari, pendant huit mois, dans un océan de
+félicités, avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement.
+
+Trois femmes en trois ans!!!
+
+Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par
+contre, il faut le reconnaître, portait la guigne aux femmes.
+
+Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout droit chez le
+commissaire, qui, en le voyant, s'écria:
+
+--Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il
+avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper
+qu'au bout de la France, à Perpignan, dans une troupe de saltimbanques
+de foire où il s'était engagé... On dit que ce garçon n'a pas son pareil
+pour faire la parade!
+
+L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui demanda vivement:
+
+--Et ma femme?
+
+Le commissaire se gratta l'oreille.
+
+--Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous
+annoncer que nous sommes sans la plus petite notion.
+
+--Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez
+infailliblement la piste de mon épouse... Il fallait arrêter mon neveu,
+l'interroger.
+
+--Eh! eh! arrêter!!! Comme vous y allez, vous! On a usé d'abord du moyen
+le plus prudent, c'est-à-dire qu'on a mis le garçon en surveillance avec
+l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite à madame
+Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile!
+Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de
+plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques... Devant cet
+insuccès, on a changé de batteries.
+
+--Ah! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que lui avaient enlevée ces
+premiers renseignements.
+
+Le commissaire continua:
+
+--A défaut de la femme, on tâcha de retrouver l'argent. Si la Godaille
+se livrait à des dépenses exagérées, c'était la preuve qu'à un moment
+ou à un autre il avait été rejoint par madame Bazart qui, grâce à
+vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé les poches... De ce
+côté-là, on s'est cassé le nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs
+aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte
+somme perdue au jeu... J'insiste sur ce détail, car il est tout à son
+honneur.
+
+--A son honneur! répéta Bazart étonné.
+
+--Oui, à son honneur! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve
+chez le saltimbanque un fonds de probité, car, paraît-il, à manier
+les cartes, il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le
+voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la
+troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé adroitement, a avoué qu'à
+je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour
+donner une représentation, son paillasse la Godaille avait vertement
+envoyé promener une société de _Grecs_ qui lui offraient une forte somme
+s'il voulait mettre à leur service son adresse aux cartes.
+
+--Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi, les plus étonnants
+tours de cartes. Il me prévenait; j'avais le nez dessus, et, malgré ça,
+je n'y voyais que du feu, avoua Bazart.
+
+Et, revenant vite à son cruel souci:
+
+--Mais ma femme?... insista-t-il.
+
+--Nous en sommes réduits à cette supposition que madame aura filé droit
+sur l'Espagne avec le magot. Pour dérouter les soupçons, la Godaille se
+sera engagé dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre bout de
+la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan, un beau matin il sautera
+par-dessus la frontière pour aller rejoindre la belle et ses écus.
+
+Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant sa phrase:
+
+--Repassez dans huit jours.
+
+A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire
+secoua la tête en disant avec une franchise un peu crue:
+
+--Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le
+paillasse que votre colombe a déserté son colombier... En ce moment, la
+Godaille est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché à
+la troupe qui peu à peu remonte la France. Quant à madame Bazart, pas
+l'ombre d'une nouvelle!
+
+Le mari abandonné fut immédiatement repris par ses idées noires et
+éclatant en sanglots:
+
+--Elle se sera suicidée! gémit-il.
+
+Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire avait appris,
+par ses informations, bien des frasques de l'épouse en fuite. Il chercha
+donc à consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique.
+
+--Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin de prouver des idées de
+suicide.
+
+Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit nullement son parti.
+Pendant plus de quatre mois, il fit insérer dans tous les journaux une
+note qui promettait le pardon le plus complet à l'épouse rentrée au
+bercail. Grâce à cette publicité, son infortune conjugale fut connue
+de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune,
+amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler:
+
+--Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout!
+
+--Pour sûr, il a du plomb dans l'aile; un de ces matins, on nous
+annoncera qu'il est mort.
+
+--Ou qu'il est devenu fou.
+
+Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné. Faisant trêve au
+chagrin secret qui, lui-même, le dévorait, il cherchait à relever le
+moral de Bazart. Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation
+ni la clémence qu'il lui prêchait:
+
+--On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge! lui disait-il d'un
+ton sec.
+
+Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc à se venger, lui, ce
+magistrat qui employait tout le temps que ne réclamaient pas
+ses fonctions en de longues promenades où, obsédé par une sombre
+préoccupation, il marchait, tête baissée, semblant chercher une idée qui
+le fuyait toujours?
+
+C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé où l'avait conduit
+une de ses longues courses à l'aventure, le juge voulut revenir par la
+barrière du Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avançait
+vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui
+allait toujours grandissant, s'il n'eût été absorbé par ses lugubres
+méditations.
+
+On était aux environs de la fête de Pâques. Ce monstrueux charivari
+était causé par les musiques discordantes des nombreuses baraques de
+saltimbanques que la fameuse foire au pain d'épice avait amoncelées sur
+la place.
+
+Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut
+l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route était obstruée par
+la cohue des badauds figés devant les différents tréteaux à écouter les
+boniments des bateleurs.
+
+M. Grandvivier s'engagea dans la foule.
+
+Il avait franchi la moitié de la place quand, soudain, il s'arrêta et
+releva la tête au son d'une voix, de lui connue, qui criait:
+
+--«Supposons que vous soyez dans une soirée du grand monde où on
+s'embête à vingt francs par tête. Tout à coup vous vous rappelez que
+vous avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. Alors vous vous
+approchez de la maîtresse de la maison et vous lui dites: Duchesse, je
+vous parie dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui sont là
+bâillant, chez vous, comme des merlans sur le sable...»
+
+Dans ce saltimbanque, costumé en paillasse, M. Grandvivier, du premier
+coup d'oeil, reconnut la Godaille, le neveu de son ami Bazart.
+
+Tout en donnant ainsi à la foule un échantillon du langage du grand
+monde pour engager un pari, la Godaille tenait un jeu de cartes que,
+par le pincement des doigts, il faisait voler, en une sorte de
+demi-guirlande arrondie, d'une main à l'autre.
+
+A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil s'éclaira joyeux, un
+sourire parut sur ses lèvres, et il murmura:
+
+--Oh! l'idée tant cherchée!!!
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à M. Grandvivier l'éclair de
+sa satisfaction dont, un instant, s'était illuminé son visage assombri?
+Était-ce... ce qui eût alors complètement dérouté quiconque connaissait
+le juge... la grâce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait
+ses cartes? Un observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser
+que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression
+navrée et qu'il murmura d'un ton découragé ces mots mystérieux:
+
+--Oui, mais comment?
+
+Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un
+mot, il resta immobile, comme cloué au sol, et le regard obstinément
+fixé sur le jeune homme.
+
+Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse fut rentré dans la
+baraque et que le public se mit à escalader les marches de l'estrade
+pour assister à la représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer
+sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard
+s'était reporté sur les toiles dont la peinture grotesque avait la
+prétention de retracer toutes les séductions qui attendaient les curieux
+à chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en était un montrant
+une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes éparpillées et
+laissant voir à mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche.
+Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien mis s'étalait une banderole
+portant ces mots: _Séance de tours de cartes et de prestidigitation
+amusante par M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute
+société a su apprécier le talent_.
+
+--Oui, mais comment? se répéta encore le juge, quand, après cinq minutes
+passées devant ce tableau, il se remit en marche.
+
+Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre avec la Godaille,
+car il se rendit chez son ancien protégé. La servante qui vint ouvrir
+lui annonça que son maître était absent et, comme elle avait la
+langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie
+affectueuse. Ah! la vie lui était bien triste, au cher homme, depuis la
+fuite de madame, c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait, plus il
+devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait fou... il l'était même
+déjà un brin.
+
+Oui, il était un tantinet détraqué.
+
+Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe
+dans la chambre de sa femme? Devinez dans quelle position... Couché tout
+de son long sur le parquet, et toujours à la même place, devant la dalle
+du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie de fumeur, il croyait
+revoir l'épouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de
+satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet.
+
+Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant avec surprise cette
+révélation de la fantasque lubie du mari délaissé.
+
+Et la fille continuait sur le compte de son maître. Ah! oui, il
+l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant trompé avec le tiers et
+le quart!... Elle lui coûtait cher, cette chambre! Pour elle il avait
+refusé bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison,
+véritable masure dont il était propriétaire et dont, malgré sa
+résistance, il allait être délogé par une expropriation pour cause
+d'utilité publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire
+passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé pour garder sa
+baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, c'était parce que, en
+ce moment même, l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le
+jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine
+pour déguerpir.
+
+Là, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il fût déjà un
+peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait
+un si grand prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se
+tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite
+à l'ancienne mode, avec moitié des chambres en contre-bas et moitié
+exhaussées d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou?
+
+La domestique disait la vérité et le juge, pendant qu'elle jacassait,
+se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier étage où il
+voulait loger sa future épouse, avait fait poser un second parquet, en
+surélévation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied,
+et aussi pour diminuer la hauteur des pièces, véritables halles
+impossibles, à chauffer en hiver.
+
+--Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement être
+contraint par jugement à déguerpir? dit le magistrat pendant que la
+bavarde reprenait haleine.
+
+--Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... Avec ça que nous
+serons bien à plaindre quand nous serons installés dans un logement
+salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.
+
+A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus à
+l'entrepreneur. Il avait été repris par cette idée qui lui était montée
+au cerveau à la vue de la Godaille.
+
+--C'est là le moyen! Oui, mais comment? se disait-il.
+
+Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième fois, le soir,
+la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.
+
+Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré de son sommeil par son
+valet de chambre qui lui disait d'une voix altérée:
+
+--Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler.
+
+--Quelle Clarisse? fit le juge encore à demi endormi.
+
+--La servante de M. Bazart.
+
+--Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure moins matinale? Ce
+qu'elle veut me dire ne doit pas être tant pressé. Sans doute quelque
+commission de son maître.
+
+En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, son valet de
+chambre n'usa plus de précaution, et dit vivement:
+
+--M. Bazart a été assassiné cette nuit!...
+
+En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla à la hâte
+pour recevoir Clarisse.
+
+Bien que complètement affolée, cette fille, avant d'avertir la police,
+avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait être le meilleur ami
+de son maître défunt.
+
+Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter
+la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire à son réveil, elle
+avait trouvé la chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son
+maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs et dans
+l'ancienne chambre de madame, juste à cette même place du parquet où il
+avait l'habitude de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché
+au milieu d'une mare de sang et le coeur percé d'un couteau laissé dans
+la blessure. Ce couteau, long et affilé, était une pièce du service à
+découper. Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la salle à
+manger.
+
+L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune
+trace de lutte n'apparaissait dans la chambre.
+
+La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre ébranlait
+encore tout le système nerveux de la cuisinière Clarisse, qui parlait
+fébrilement et à mots précipités.
+
+La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal, il avait perdu
+son procès. Au lieu de s'emporter, il était calme; mais, sous cette
+apparence tranquille, la domestique avait deviné une rage sourde contre
+ceux qui l'expropriaient.
+
+--Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison!
+avait-il dit.
+
+--Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux
+autres plus belles, avait répliqué Clarisse.
+
+Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa pipe, puis il avait
+été s'étendre sur le parquet à sa place accoutumée, et s'était mis à
+fumer.
+
+M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui avait précédé la mort
+de son ami, interrompit le récit de la servante pour demander:
+
+--Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction
+qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui
+faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet?
+
+--Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire était
+nerveux, saccadé. De plus, il parlait tout haut, si haut même que je
+l'entendais de la salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.
+
+--Et que disait-il?
+
+--Cela se rapportait à l'expropriation.
+
+--Précisez.
+
+--Il disait comme cela: «Moi qui croyais que ça durerait jusqu'après ma
+mort!» Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait: «Baste! quand ils
+démoliront, je ne serai plus là pour les voir. Je serai au diable!» Ce
+qui me prouva que la démolition de la bicoque lui tenait tant au coeur
+qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister à son renversement.
+
+--Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir?
+
+--Oh! non, car une heure après, du fond de ma cuisine, je les entendais
+rire l'un et l'autre à qui mieux mieux.
+
+--L'un et l'autre? Quel était donc cet autre?
+
+--M. Frédéric, parbleu!
+
+--Quel est ce M. Frédéric?
+
+--Le neveu de M. Bazart.
+
+--Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une
+troupe de saltimbanques? demanda vivement le juge.
+
+--Lui-même! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, à la foire au pain
+d'épice. Alors il avait pensé à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait
+pas vu depuis un an.
+
+--Comment votre maître a-t-il reçu son neveu? dit M. Grandvivier après
+un tressaillement causé par cette entrée en scène de la Godaille.
+
+--A bras ouverts et en s'écriant: «Tu arrives à propos, tu tombes à pic,
+garçon!» Cela était dit convulsivement et, coup sur coup, il le répéta
+tant et tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander: «Pourquoi
+donc trouvez-vous que je tombe si bien à pic?» Un instant, mon maître
+eut la vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine...
+puis, il hésita une seconde et enfin répondit; «Mais pour prendre ta
+part d'un excellent dîner que Clarisse va nous préparer.» Après quoi,
+brusquement, il montra une chaise à son neveu, en ajoutant: «Mets-toi
+là, garçon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais écrire deux
+lettres pressées.--Faites, mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant,
+l'oncle disait: «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, et je tiens à les
+réparer.» Là-dessus, le jeune homme se mit à rire en répondant: «Oh! des
+torts! Pas le moins du monde!» Et mon maître, qui avait fini sa première
+lettre et était en train de la mettre dans sa poche, riposta: «Si, si,
+j'ai eu des torts et, je le répète, je tiens à les réparer.» Il faisait
+allusion à la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos de
+madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il écrivait sa seconde
+lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut
+fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il
+écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser
+dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa
+en disant: «Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier que je
+viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser à M. Frédéric le temps
+de demander une explication, il s'écria:
+
+--Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va nous fricoter à la hâte un
+bon dîner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre séparation.
+
+Une heure après, ils étaient à table. Gai comme autrefois, M. Frédéric,
+sans pour cela en perdre une bouchée, débitait un tas de cocasseries à
+M. Bazart qui en riait à ventre déboutonné.
+
+Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira de sa poche celle des
+deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement:
+
+--Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, tu monteras
+te coucher! Il est inutile que tu veilles à nous attendre. Histoire de
+vider encore une ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand
+garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, je partis
+porter la lettre à la poste...
+
+M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse pour demander:
+
+--A qui était adressée cette lettre?
+
+--Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je
+ne sais pas lire, avoua la servante.
+
+--Et puis? prononça le juge en l'invitant à achever son histoire.
+
+--Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, que j'ai trouvé mon
+maître mort, avec son couteau dans le coeur... Alors je suis accourue
+ici pour demander ce que j'avais à faire.
+
+--Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre
+quartier et lui répéter mot pour mot ce que vous venez de me conter.
+
+--Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte.
+
+Mais elle s'arrêta pour se retourner.
+
+--J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter M. Frédéric, n'est-ce pas?
+Il est bien évident que le brave jeune homme est tout à fait innocent de
+l'assassinat de son oncle.
+
+Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte
+en disant:
+
+--Puisque je vous recommande de tout répéter au commissaire!
+
+Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé d'habitude éclata
+d'un long rire de joie immense.
+
+--Ils vont arrêter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant de bonheur.
+
+Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son calme. C'était son
+domestique qui lui apportait les lettres arrivées par la première
+distribution du matin.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Quand la police tient sa proie à portée, elle profite de l'occasion avec
+un notable empressement. Elle commença donc par étendre la main sur la
+cuisinière Clarisse après qu'elle eut achevé sa déposition sur la mort
+violente de son maître Bazart et, une heure après, la Godaille, arrêté
+à sa baraque, était bel et bien coffré.--En somme, neveu et servante
+étaient les deux dernières personnes qui avaient approché de la victime.
+
+A la même heure, M. Grandvivier se trouvait en visite chez le procureur
+général qui, en même temps qu'il était son chef, comptait au nombre de
+ses bons amis. Le juge se plaignait un peu qu'on eût négligé, depuis
+quatre mois, de lui confier une cause à instruire. A ce reproche, son
+supérieur répondait que, le sachant fort affecté par le mauvais état de
+santé de sa fille, il avait cru lui être agréable en ne compliquant pas
+ses inquiétudes paternelles d'un travail à suivre.
+
+Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur un pli dont la
+suscription portait à l'angle ce seul mot qui résumait la teneur de la
+lettre: _Assassinat_.
+
+--Puisque tu te plains d'être laissé au repos, voici une affaire qui
+se présente bien à point pour t'en faire sortir, dit le procureur en
+ouvrant la lettre, dont le contenu n'était autre que le rapport, rédigé
+par le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart.
+
+Et, séance tenante, il lui confia l'instruction de cette dramatique
+affaire.
+
+M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais n'avait-il rendu à son
+chef cette visite matinale que pour se trouver juste là quand arriverait
+le rapport sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il faut
+le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur, son regard
+trahissait une satisfaction farouche.
+
+--Le saltimbanque me fournira ma vengeance, pensait-il avec un frisson
+de haine en joie.
+
+En magistrat actif qu'il était, il décida pour le jour même, sur le lieu
+du crime, de confronter les prévenus avec le cadavre de la victime. Pour
+cette confrontation, suivant l'usage, afin qu'il examinât la blessure et
+la position du corps, il s'adjoignit un certain docteur Cabillaud père
+qui, du vivant de Bazart, avait été son médecin.
+
+En attendant l'arrivée des prévenus, le juge et le médecin avaient
+à faire l'examen préparatoire d'où résulterait le procès-verbal du
+docteur.
+
+Cabillaud étudia la position du cadavre, inspecta longuement la
+blessure, considéra le couteau qu'il avait retiré du corps, puis promena
+lentement son regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque de
+lutte entre Bazart et son meurtrier.
+
+Tout cela, sans mot dire et en caressant l'énorme verrue qui ornait une
+des ailes de son nez.
+
+Quand, pour y déposer le couteau ensanglanté, il s'approcha de la table
+près de laquelle se tenait le juge qui, un pli au front, l'avait regardé
+agir, ce dernier lui dit en montrant l'arme:
+
+--Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a dû être surpris par
+son assassin.
+
+Le médecin, à ces mots, regarda le juge et, se remettant à caresser sa
+verrue:
+
+--Euh! euh! fit-il. Etes-vous sûr, mon magistrat, qu'il y ait eu un
+assassin?
+
+Pour toute réponse, M. Grandvivier lui montra du doigt le cadavre étendu
+à leurs pieds.
+
+--Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici, là, un corps dont
+le coeur a été traversé par un couteau; mais, je le répète, cela
+prouve-t-il qu'il y ait eu un assassin?
+
+Et, lentement:
+
+--Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il.
+
+--Alors, suivant vous?... interrogea le juge.
+
+--Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu simplement suicide.
+
+Une lueur de mécontentement brilla dans l'oeil du juge, mais elle fut de
+trop courte durée pour avoir été surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit
+d'un ton qui affirmait:
+
+--Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tué.
+
+--Pourquoi ce suicide alors?
+
+--Ah! voilà ce qui est à chercher. Peut-être est-ce par suite du chagrin
+que lui causait l'abandon de sa femme... chagrin noir, incessant, qui,
+pour peu qu'il s'y soit joint quelque vive contrariété, l'a conduit au
+suicide.
+
+M. Grandvivier, à l'appui de ce que le docteur avançait, aurait pu
+se souvenir combien Bazart avait été exaspéré par l'expropriation qui
+allait renverser sa maison, mais il n'en fit rien. Comme, à ce moment,
+un grand bruit, se produisant au rez-de-chaussée, annonça l'arrivée des
+prévenus et de leurs gardiens, il fit un salut de tête au médecin en
+disant d'un ton sec:
+
+--Jusqu'à ce que j'aie interrogé les prévenus, vous me permettrez de ne
+pas être de votre avis.
+
+Avec Clarisse, la Godaille et les agents, était arrivé aussi le greffier
+du juge, un vieux bonhomme auquel une bronchite mal soignée faisait
+cracher ses poumons dans les crises répétées d'une toux horrible à
+entendre.
+
+--Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon brave Seuffray, lui dit
+affectueusement le juge.
+
+Mais il avait affaire à un maniaque du devoir qui posa sa serviette sur
+la table, étala ses papiers et prépara plume et encre en disant:
+
+--Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un simple petit rhume.
+
+Suivant la différence de leur tempérament, l'attitude des prévenus
+n'était pas la même. Clarisse, à demi hébétée, pleurait à chaudes
+larmes. La Godaille, tout fiévreux, était muet et dédaigneux, mais on
+devinait en lui une colère contenue qui ferait explosion au premier mot.
+
+Grandvivier commença l'interrogatoire par la femme à laquelle il
+demanda, en lui montrant le cadavre:
+
+--Reconnaissez-vous le mort?
+
+--Oui, c'est mon pauvre maître, balbutia-t-elle. Dire que le voilà
+trépassé, lui qui riait hier de si bon coeur!
+
+A cette réponse, le juge lança un coup d'oeil au docteur qui avait parlé
+de suicide motivé par un chagrin profond et, pour qu'il fût bien appuyé
+sur ce point, il reprit:
+
+--Ah! il riait, dites-vous?
+
+--Comme un bienheureux. C'était à croire qu'il ne songeait plus à cette
+expropriation qui, depuis deux mois, ne lui avait pas permis de dérager.
+
+C'était donc là cette contrariété, vive et persistante qui, jointe à son
+désespoir de mari abandonné, devait, suivant le docteur, avoir poussé
+Bazart à se tuer. A son tour, Cabillaud père adressa au magistrat un
+regard qui semblait lui demander d'insister sur cet autre point d'où
+sortirait la preuve qu'il avait raison. Mais Grandvivier, au lieu de
+comprendre, prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant d'une
+voix sévère:
+
+--Fille Clarisse Pommier, vous êtes prévenue de complicité dans
+l'assassinat de votre maître.
+
+Le juge d'instruction était de ceux qui procèdent par un coup de foudre,
+ne laissant pas aux prévenus pour échafauder leur défense en préparant
+les réponses, le temps que leur fourniraient trop de questions
+préparatoires. Mais, quoi qu'il fît, il ne pouvait empêcher que
+Clarisse, au lieu de penser qu'elle était devant un juge, ne vît en lui
+que l'ami de son maître, ami auquel, le matin même, elle était venue
+conter, en toute franchise, comment les choses s'étaient passées.
+
+Il arriva donc que l'effet qui aurait dû résulter de cette attaque
+_ex abrupto_ fut tout contraire de celui attendu. La servante, loin
+de prendre l'accusation au sérieux, crut à une plaisanterie et, son
+désespoir s'apaisant, elle s'écria naïvement:
+
+--Est-ce que je ne vous ai pas tout conté? Vous savez bien que j'étais
+montée pour me coucher, en revenant de porter la lettre que mon
+maître m'avait envoyée mettre à la poste... Où donc aurais-je vu votre
+assassin, puisque je n'ai quitté ma chambre que ce matin?...
+
+En entendant parler de la lettre, un imperceptible tressaillement avait
+agité M. Grandvivier. Sans répondre à la servante, et comme c'était
+d'une confrontation et non pas encore d'un véritable interrogatoire en
+règle qu'il s'agissait, il fit un signe aux agents de police en disant:
+
+--Emmenez cette femme dans une pièce du rez-de-chaussée et attendez mes
+ordres.
+
+--Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas, mon bon monsieur
+Grandvivier? demanda Clarisse, dont l'épouvante première s'était
+dissipée depuis qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de
+son maître.
+
+Puis, sans se douter de la gravité de sa situation, elle suivit ses
+gardiens.
+
+Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque.
+
+--Frédéric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous ce cadavre?
+
+--Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitté hier plein de vie et de
+gaieté?
+
+--A quelle heure?
+
+Cette question fit éclater l'indignation du jeune homme qui s'écria:
+
+--Ah ça! vous allez donc la continuer, votre sinistre plaisanterie de
+prétendre que j'ai tué le pauvre cher homme? Quand l'aurais-je frappé?
+Est-ce que je ne puis pas rendre compte de mon temps minute par minute.
+Je suis parti à onze heures. J'ai pris mes jambes à mon cou et, vingt
+minutes après, j'arrivais à ma baraque sur le champ de foire où dix
+témoins vous attesteront que j'ai passé la nuit.
+
+Il y allait aussi tout naïvement, le brave garçon, et ne s'attendait
+guère à cette question:
+
+--De neuf heures, moment où la domestique est allée se coucher, jusqu'à
+onze heures, instant que vous avouez pour celui de votre départ, vous
+reconnaissez être resté seul, absolument seul, avec votre oncle?
+
+--Oui... et Dieu sait si nous avons ri!...
+
+Sans tenir compte de cette réponse, le magistrat posa cette question:
+
+--N'y avait-il pas eu, il y a une année, une cause de brouille entre
+vous et le défunt?
+
+--Ah! oui, à propos de sa femme... Mais cela était si bien tombé à l'eau
+que mon oncle, pas plus tard qu'hier, en reconnaissant combien, jadis,
+ses soupçons avaient été injustes à mon égard, m'a répété qu'il avait,
+envers moi, des torts à réparer.
+
+Pas plus que la première fois, le juge ne s'arrêta sur cette réponse et,
+continuant:
+
+--Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart? demanda-t-il lentement.
+
+La question parut à la Godaille si peu intéresser sa situation, qu'il
+répondit gouailleusement:
+
+--On ne me l'avait pas donnée à garder.
+
+--Vous persistez à nier?
+
+--A nier quoi?
+
+--Que, dans la soirée d'hier, alors que, la servante partie, vous êtes
+resté seul avec M. Bazart, il ne s'est pas rallumé, entre vous, une
+querelle au sujet du passé?
+
+Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa en répondant, le
+doigt tendu vers le bureau du défunt:
+
+--J'ai le pressentiment que vous trouverez là une preuve que mon oncle
+n'avait plus contre moi l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon
+oncle a tracé un écrit qu'il a, ensuite, mis sous une enveloppe sur
+laquelle il a encore écrit quatre ou cinq mots; puis il l'a serrée dans
+le bureau en me disant:
+
+--Au besoin, garçon, tu te souviendras que je place ce papier dans ce
+tiroir à ton intention. C'est le deuxième tiroir à gauche.
+
+M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir désigné, en tira l'enveloppe
+et, à haute voix, lut la suscription suivante:
+
+--«_Ceci est mon testament_», prononça-t-il.
+
+Puis, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il décacheta l'enveloppe
+dont il fit sortir le papier et, cette fois, il lut en silence.
+
+Après avoir passé l'écrit à son greffier pour qu'il le joignît au
+dossier, le juge adressa au jeune homme cette question qui, en somme,
+résumait la teneur du papier:
+
+--Saviez-vous que, par cet écrit, M. Bazart vous nommait son héritier?
+
+--Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille avec un attendrissement
+qui ne contenait aucune intonation de cupidité satisfaite.
+
+Cependant le docteur Cabillaud avait écouté de toutes ses oreilles.
+Quand il avait été question du testament, il avait légèrement secoué la
+tête.
+
+--J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart s'est tué... son
+testament, fait hier, est une preuve à l'appui du suicide. Pour que ce
+juge, que j'ai prévenu, ne s'en aperçoive pas, il faut qu'il sache bien
+peu son métier... Un âne, quoi!
+
+Comme si le juge craignait que certaine réponse fût faite à la question
+qu'il allait poser, il y eut une petite hésitation dans sa voix quand il
+demanda:
+
+--Avant le testament, votre oncle, suivant la déclaration de la fille
+Clarisse, a écrit aussi une lettre que, deux heures plus tard, il lui a
+donnée à porter à la poste.
+
+--C'est vrai.
+
+--La fille Clarisse, ayant déclaré ne pas savoir lire n'a pu dire à qui
+cette lettre était destinée. Pouvez-vous désigner ce destinataire?
+
+--Non.
+
+Quand la Godaille fit cette réponse, le docteur Cabillaud était en train
+d'examiner la figure du juge.
+
+--Tiens! pensa-t-il, on dirait que voilà un «non» qui lui fait plaisir!
+
+Dans le but d'amener le prévenu à se troubler quand il entendrait
+réitérer la même question, M. Grandvivier redemanda lentement:
+
+--Vous reconnaissez bien que, de neuf heures, instant où la cuisinière
+est partie, jusqu'à onze heures, moment de votre prétendu départ, vous
+êtes resté seul avec M. Bazart?
+
+Si le juge s'était proposé de démonter le saltimbanque du sang-froid
+qu'il avait recouvré, il obtint réussite complète, car le jeune homme
+s'écria furieusement:
+
+--De quoi? mon prétendu départ? Est-ce que vous allez prétendre que
+c'est pendant que nous étions seuls que j'ai assassiné mon oncle!!!
+
+Et, avec une ironie amère:
+
+--Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me répétait que je tombais à pic,
+il voulait dire que j'arrivais à propos pour être accusé d'être son
+assassin, il ne se trompait guère!
+
+Puis, avec exaspération:
+
+--Mais, enfin, à tout il faut une raison. Dites-moi un peu pourquoi
+j'aurais tué mon oncle?
+
+Le jeu du magistrat devait être d'irriter son homme à l'extrême, car en
+posant le doigt sur le testament il répondit:
+
+--Peut-être par impatience d'hériter.
+
+Le motif allégué manqua son effet. Au lieu de redoubler la colère du
+bateleur, elle le fit éclater d'un long rire méprisant.
+
+--Pour ses écus! Je m'en souciais bien de ses écus!... Et puis,
+est-ce que je savais, quand il l'a écrit devant moi, qu'il faisait son
+testament en ma faveur?
+
+--Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux heures durant lesquelles
+vous êtes resté seul avec lui.
+
+La colère de la Godaille s'était changée en une moquerie amère et
+provocante.
+
+--Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai été pris de cette
+fameuse impatience!
+
+Au lieu de répondre directement, le juge, en le regardant en face,
+articula, à mots pesés, cette phrase qui, tout en paraissant ne pas se
+lier à ce qui précédait, contenait une accusation:
+
+--Et, à défaut que vous étiez prévenu de la teneur du testament, ne
+saviez-vous pas que vous restiez son seul héritier, après l'étrange
+disparition de la personne à laquelle la tendresse de M. Bazart aurait
+pu laisser l'héritage?
+
+L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore pousser un long
+éclat de rire convulsif.
+
+--Ouais! fit-il avec une amertume narquoise, n'allez-vous pas aussi
+m'accuser d'avoir tué madame Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y êtes!
+
+Ensuite, se calmant:
+
+--Oh! non, continua-t-il, la poupée a filé bien tranquillement, au grand
+jour, sans se cacher... Et si mon oncle, au lieu de s'en aller promener
+pour ne pas affronter la colère de la particulière, était entré chez
+elle, il l'aurait trouvée en train de faire ses malles et ses caisses...
+Si je dis ses caisses, c'est qu'elle a dû les clouer, car c'étaient des
+poum! poum! qui ont retenti pendant une demi-heure. Que mon oncle fût
+resté à la maison au lieu de fuir devant l'orage, il eût entendu le
+vacarme... ça s'entendait même des chambres de bonnes.
+
+A mesure que la Godaille parlait, le magistrat, l'oreille tendue,
+l'avait écouté, immobile comme l'araignée qui guette la mouche
+s'empêtrant dans sa toile. Comment la Godaille, qui était parti avant
+que Bazart quittât la maison, savait-il ce qui s'était passé après
+la sortie de l'oncle? Il était donc revenu en l'absence de Bazart?
+Pourquoi? Dans quel but? Il avait donc vu partir son oncle et savait
+trouver sa femme seule au logis, puisque, ce jour-là, la cuisinière
+Clarisse, qui avait la permission de spectacle et qu'on avait exemptée
+d'un dîner à faire, avait déjà pris le large?
+
+--Oui, avait continué le jeune homme, je crois les entendre encore
+ses poum! poum! C'était à croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle
+démolissait la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu décamper son
+mari, elle n'avait pas à se gêner puisqu'elle se savait seule au logis.
+
+--Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda brusquement M.
+Grandvivier, jugeant que le prévenu s'était suffisamment enferré.
+
+A cette question, la Godaille resta bouche béante, l'oeil troublé, jeté
+hors de garde.
+
+--Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait suivi la scène, pas si
+bête que je le croyais, ce juge... S'il voulait conduire son homme à
+se couper, il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait pas
+suicide? La suite va me le dire.
+
+Mais le médecin n'était pas destiné à entendre cette suite, car le juge,
+soit qu'il fût sincère, soit qu'il jugeât utile de se débarrasser de
+l'écouteur, se tourna vers lui en disant:
+
+--Mille pardons, docteur, de vous avoir oublié! Au lieu de vous laisser
+captif dans ce coin, j'aurais dû vous rendre la liberté qui vous est
+nécessaire pour aller écrire votre rapport. Je compte que vous me
+l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois, excusez-moi!
+
+Devant ce congé en règle, Cabillaud père ne pouvait résister. Il se leva
+en disant:
+
+--Dans deux heures, vous aurez ce rapport.
+
+L'opinion du médecin devait importer au juge. Un peu imprudemment, il
+demanda:
+
+--Avez-vous changé d'avis, docteur?
+
+Il est supposable que Cabillaud voulut se venger d'être ainsi remercié
+en indiquant au prévenu le système de défense qu'il avait à suivre, car
+il riposta d'un ton sec:
+
+--Changé d'avis? Non, mon rapport conclura toujours au suicide.
+
+Sur cette pichenette moralement administrée à l'amour-propre du juge,
+Cabillaud sortit en caressant sa verrue.
+
+L'incident avait donné au saltimbanque le temps de retrouver son
+sang-froid. C'était un avantage sur lui que le juge venait de perdre.
+Aussi, pour le regagner, il allait reprendre l'interrogatoire, quand son
+greffier Seuffray fut pris d'une épouvantable quinte de toux qui le plia
+en deux sur son procès-verbal.
+
+--Un petit rhume! un simple petit rhume! répétait encore ce fanatique du
+devoir que deux mois à peine séparaient du tombeau et qui voulait mourir
+sur son papier timbré.
+
+Cette crise décida le juge à en finir.
+
+--Emmenez le prévenu, commanda-t-il aux agents qui surveillaient le
+bateleur.
+
+Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction, le corps de
+Bazart fut conduit au cimetière.
+
+Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait la cuisinière
+Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu avait remise, le matin même, en
+liberté. La malheureuse fille pleurait à chaudes larmes.
+
+Aussitôt le corps descendu dans le trou, le docteur Cabillaud, qui avait
+tenu à conduire à sa demeure dernière ce client dont il n'avait pas la
+mort à se reprocher, rattrapa la cuisinière qui s'éloignait.
+
+--Vous voici sans place, ma chère fille? débuta-t-il en taquinant sa
+verrue.
+
+--Hélas! soupira la cuisinière.
+
+--J'ai dîné une fois chez votre défunt maître, et il me souvient encore
+de certain délicieux soufflé d'andouilles... En avez-vous toujours la
+recette, mon enfant?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et aussi celle des foies de canard à la Voltaire?
+
+--Aussi.
+
+Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner du sérieux à
+sa proposition, puis, en homme qui accepte les exigences de la vie
+parisienne, modula de sa voix la plus persuasive:
+
+--Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera pas sur le beurre...
+Au besoin, un cousin dans les pompiers... et vous ferez vous-même le
+marché!!! Est-ce là une place qui vous convienne?
+
+Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides de larmes et demanda:
+
+--Et le café au lait le matin?
+
+--Une soupière de café au lait! promit Cabillaud en veine de générosité.
+
+--Alors, c'est dit.
+
+Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui enlevât la perle qu'il
+venait de conquérir, le gourmand docteur la fit aussitôt monter dans le
+fiacre qui allait les conduire tous deux à son logis.
+
+ * * * * *
+
+La société d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre jusqu'à la fin
+du délai de dix jours qu'elle avait accordé à Bazart pour déménager.
+
+Donc, le lendemain même de l'enterrement, une bande de démolisseurs
+s'abattit sur la masure que le défunt Bazart avait si énergiquement
+défendue contre la mise à bas.
+
+Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui fut confirmée par la
+hâte que mirent les gens de police et de justice à accourir, se répandit
+dans tout le quartier.
+
+En déposant le parquet du premier étage, les ouvriers avaient reconnu
+que ce parquet avait été rapporté après coup pour diminuer la hauteur
+des pièces. Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un vide
+d'une profondeur de plus d'un mètre. De ce vide, les ouvriers avaient
+tiré une longue caisse d'un poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour
+la soulever. Le contenu de cette caisse devait craindre fort l'évent,
+car elle était faite en feuilles de zinc très épais et soigneusement
+soudée sur tous les points.
+
+Après avoir détaché, à coups de hachettes et de pioches, la feuille de
+zinc supérieure, ceux qui venaient d'exécuter cette opération reculèrent
+d'horreur en reconnaissant ce que contenait ce coffre.
+
+C'était le cadavre d'une jeune et jolie femme que l'absence d'air, sous
+son enveloppe métallique, avait assez préservée de la décomposition pour
+qu'on pût constater que la victime, avant d'être enfermée là, avait été
+tuée à l'aide d'un instrument contondant, soit un lourd marteau, qui lui
+avait brisé le côté gauche du crâne.
+
+Entre les deux parquets, on découvrit, encore déchiquetés par les rats,
+des monceaux de robes, chaussures, chapeaux, linge de corps, bref, tout
+un trousseau de femme.
+
+Et dans la victime, on ne tarda pas à reconnaître la belle madame Bazart
+que, depuis plus d'une année, on accusait d'avoir déserté, avec ses
+malles pleines, le toit conjugal pour suivre un amant.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Cependant la Godaille était toujours en prison, où il était tenu au
+secret le plus sévère.
+
+Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été amené dans le
+cabinet du juge d'instruction qui, à chacune de ces séances de deux
+heures, l'avait tourné et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le
+trahît comme coupable du meurtre de Bazart.
+
+Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud, n'était pas tombé dans
+l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'était d'autant mieux accroché à
+ce moyen de défense que, dans les longues heures de sa captivité, où son
+cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire avait coordonné une série de
+souvenirs qui, de cette supposition première, faisaient une réalité.
+
+Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée, il s'écriait:
+«Tu tombes à pic!» Cela ne signifiait-il pas qu'il avait dû se dire
+qu'il fallait songer, avant de sauter le pas, à léguer son bien? Le «Tu
+tombes à pic!» devait répondre, dans l'esprit de l'oncle, à cette autre
+phrase: «Je ne savais de qui faire mon héritier, je ne songeais pas à
+toi; mais te voici pour te rappeler en personne à mon souvenir... Tu
+tombes à pic!» Et, là-dessus, l'oncle s'était mis à écrire le testament
+en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter à cette
+générosité, il répétait en écrivant: «J'ai eu des torts envers toi, mon
+garçon; je tiens à les réparer.»
+
+Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre
+à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'était pas possible que, dans cet
+écrit, Bazart prévînt un ami de son suicide, afin que personne ne fût
+inquiété quand, le lendemain, il serait découvert avec son couteau dans
+le coeur? Quel était cet ami? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre à
+la main? Ne l'avait-il pas reçue? S'était-elle perdue?
+
+Bref, le saltimbanque s'était si bien persuadé du suicide de Bazart,
+qu'il avait échafaudé sur ce point tout son système de défense pour le
+jour où il comparaîtrait encore devant le juge d'instruction.
+
+Ce jour vint le lendemain.
+
+Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thème tout
+prêt, attendit la première phrase du juge pour produire ses arguments.
+
+On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa
+surprise, quand, au lieu du début attendu, le magistrat commença par
+cette terrifiante question:
+
+--Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on
+vient de découvrir le cadavre caché sous un parquet.
+
+A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard,
+pantelant de tous ses membres, étranglé par l'émotion qui lui serrait la
+gorge, retomba lourdement sur le siège qu'il venait de quitter.
+
+Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché par une crise de toux
+si violente du greffier que, tout ému de l'état de son employé, qui
+semblait près de mourir suffoqué, il souleva doucement le vieillard
+qu'il conduisit vers la porte en disant:
+
+--Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer
+aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh! ne craignez
+pas de me laisser seul avec le prévenu! Les gardes ne veillent-ils pas
+dans le couloir, à la portée de ma voix?
+
+Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur, tout brisé
+par la terreur, affolé par cette nouvelle accusation qui se dressait
+contre lui.
+
+Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de
+l'autre côté de la table en face de la Godaille.
+
+C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls en présence.
+
+La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau galvanisa le
+jeune homme qui, serrant entre ses mains son crâne où bourdonnait un
+commencement de folie, tomba à genoux en bégayant d'une voix désespérée:
+
+--Par pitié, cessez de me torturer ainsi! Que me voulez-vous? Que me
+voulez-vous?
+
+--Ce que je vous veux? répéta le juge après un silence pendant lequel,
+en regardant le saltimbanque, il avait semblé hésiter.
+
+Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il
+tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant:
+
+--Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
+
+Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, pendant vingt
+secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux égarés, croyant
+avoir mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie qui, tout à
+l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était pas déclarée. Mais non,
+le jeu de cartes était bien là, devant lui, sur la table, et,
+instinctivement, il avança la main pour le toucher.
+
+Au contact de cet engin de son métier, il éprouva un frémissement dans
+les doigts et, sans qu'il eût conscience de son acte, il se mit à manier
+et à battre les cartes avec une surprenante adresse.
+
+Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat fixement attaché
+sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes
+lui brûlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant:
+
+--Non! non! c'est encore un piège que vous me tendez... Un traquenard
+comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit à avouer que,
+revenu dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait mes adieux,
+j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant
+ses caisses.
+
+Et avec l'accent d'une sincérité indéniable:
+
+--Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un bien gros crime. Si
+j'ai entendu les poum! poum! de madame Bazart, c'est parce que j'étais
+revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce spectacle
+que lui avaient permis ses maîtres. C'était une partie carrée projetée
+depuis longtemps avec Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et
+son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les
+cuirassiers.
+
+Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération sourde, serra
+les poings en grondant.
+
+--Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de marteau entendus que
+vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on
+vient de retrouver le cadavre.
+
+Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer
+devant lui et, après lui avoir doucement posé ses mains sur les épaules,
+il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie:
+
+--Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnête
+garçon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous êtes prévenu.
+
+Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement causé par ces
+paroles, le juge avait continué:
+
+--Ces coups de marteau, que vous attribuiez à madame Bazart étaient
+donnés par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant
+seul au logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous le
+plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on croyait madame Bazart
+au loin, son mari, avec la joie féroce de la vengeance satisfaite,
+allait s'étendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait
+le cadavre de celle qui l'avait si souvent trompé... Ce crime, je l'ai
+connu avant la découverte du corps.
+
+--Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença la Godaille qui
+n'acheva pas, car le magistrat, après un geste de main pour lui imposer
+silence avait continué:
+
+--De là venait la résistance faite par votre oncle à la Société
+d'expropriation qui voulait démolir sa maison. En jetant la masure à
+bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir
+de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier à connaître
+son suicide.
+
+Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la
+parole d'un nouveau geste:
+
+--Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée la lettre écrite
+devant vous par Bazart et qu'il avait chargé Clarisse de mettre à la
+poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en
+m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence.
+
+--Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commença encore la
+Godaille.
+
+Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de
+cartes, répéta:
+
+--Parce que je veux que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
+
+Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la Godaille n'en était pas
+moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère
+et sérieux, qui voulait être initié à la science coupable de tricher au
+jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'était pas détraqué
+en son intelligence.
+
+M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du
+saltimbanque. Alors, d'une voix sèche et dure, il demanda:
+
+--La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous
+mord sans cesse au coeur... celle qui ne connaît ni pitié ni merci!
+
+--Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.
+
+--Vous avez donc un ennemi mortel?
+
+--Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan
+qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un
+petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi froidement qu'il a
+égorgé mon pauvre Carambol, un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal
+à une puce.
+
+Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings
+crispés et grinça entre ses dents:
+
+--Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit! Il apprendra
+si le bâton et la savate ont été inventés pour battre le beurre!!!
+
+Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le front de M. Grandvivier,
+mais si promptement qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda:
+
+--Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande?
+
+La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina:
+
+--Bonnes mains! longs doigts bien effilés! Avec du zèle, vous en saurez
+autant que le maître en trois leçons... Il ne vous restera plus qu'à
+vous exercer dans le silence du cabinet.
+
+--Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leçons, j'ai un
+second service à vous demander, prononça le magistrat.
+
+--Quel service?
+
+--Celui de vous garder encore trois jours en prison.
+
+--Hum! hum! fit d'abord le bateleur.
+
+Puis, brusquement:
+
+--Va comme il est dit! s'écria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une
+heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A présent, je vous aime
+parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a
+dit de vous qui avez été son protecteur, de vous qu'il voyait en proie
+à une souffrance secrète, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai
+doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine
+qui vous tient au coeur!... Contre qui? Ça ne me regarde pas, mais je
+parierais contre un coquin, contre un sacripant à punir... le pareil de
+mon Belge... Or, comme pour arriver à se venger d'un gredin, tous les
+moyens sont bons, et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe...
+en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction que, si étrange
+qu'elle soit, je rends service à un honnête homme dont je n'ai pas
+besoin de connaître le secret qui le fait agir.
+
+Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion à ce que lui
+avait encore demandé le juge, il ajouta en riant:
+
+--Baste! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni
+plus maigre.
+
+Là-dessus il tendit le paquet au juge:
+
+--Attention! commanda-t-il.
+
+Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les
+gardes, l'oreille tendue, tout prêts à accourir au premier appel du
+magistrat qui, privé de son greffier, était resté seul avec un bandit
+coupable de deux assassinats.
+
+Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un
+indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour
+écouter, aurait été diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu qui
+disait, en hachant ses phrases:
+
+--De la souplesse dans le poignet, un doigté agile, pas de raideur dans
+les articulations... Là, répétez la première position... Attention!
+Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant
+le paquet supérieur entre la jointure du pouce et la partie du métacarpe
+qui répond à la naissance de l'index... Votre paquet inférieur également
+serré entre le même point de métacarpe et la première jointure du doigt
+médium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent
+rester seuls parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez votre
+première position.
+
+Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la porte entre-bâillée,
+aurait, si grande qu'elle fût, senti sa surprise se doubler, en
+entendant la voix grave du juge répliquer:
+
+--Oui, mais c'est le passage de la première à la deuxième position qui
+m'est difficile.
+
+--Vous êtes trop modeste. A juger par votre début et en vous exerçant un
+peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du
+préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage qui vous semble si
+difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit
+doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet
+inférieur.
+
+Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, car la voix de
+la Godaille reprenait vivement:
+
+--Sous le paquet inférieur, vous dis-je!... Tenez, comme cela.
+
+Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait dû
+prendre la main gauche de l'élève entre les deux siennes pour guider le
+mouvement des deux doigts malhabiles.
+
+--Là, de cette manière! pas de raideur! disait-il.
+
+Et il ajouta avec impatience:
+
+--Mais allez donc!
+
+Puis, après une petite pause:
+
+--Ah! bon! je vois ce qui vous arrête. Vous regardez la cicatrice que
+j'ai à la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge! un joli coup
+de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mère: tôt ou tard, ça lui
+reviendra, je vous le jure!
+
+Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la haine, la voix du
+saltimbanque redevint calme pour ajouter:
+
+--Conserver le pouce dans la même position, déployer les quatre autres
+doigts pour donner au paquet la position renversée!
+
+Et la leçon continua:
+
+Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le
+cabinet du juge.
+
+--Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur désignant le prévenu
+qui se tenait tellement abattu sur son siège qu'il fallut le soulever
+sous les bras.
+
+Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux gardiens quand, tout à
+coup, il s'arrêta pour dire:
+
+--Reconduisez-moi au juge.
+
+--Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier dont l'estomac
+sonnait l'heure de la soupe.
+
+--Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier en poussant un énorme
+soupir qui prouvait que cet aveu l'étouffait.
+
+Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet du juge qui se
+préparait à partir.
+
+--C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le brigadier en poussant la
+Godaille dans la chambre dont il referma la porte.
+
+Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant:
+
+--Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié de vous donner un bon
+conseil. Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix
+que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut ça pour
+délier les articulations et donner de la souplesse au doigté.
+
+Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui reprirent leur
+prisonnier.
+
+--Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut
+remis en marche.
+
+--Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara le prisonnier d'un
+air étonné.
+
+--Que lui avez-vous donc avoué?
+
+--Que je préférais la liberté à la prison.
+
+--Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on
+ne connaît pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le
+brigadier.
+
+Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassemblé ses
+papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre à la porte
+entre-bâillée du cabinet:
+
+--Puis-je entrer? Êtes-vous seul? Je ne vous dérange pas? S'il en est
+autrement, j'attendrai.
+
+A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se
+montrer.
+
+--Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.
+
+C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme triplement veuf.
+Il se laissa tomber lourdement sur un siège et, avec un accent qui
+aurait attendri les pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les
+cheveux à poigne-mains:
+
+--Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec trois belles-mères!!
+
+
+
+
+ X
+
+
+Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Après l'avoir
+connu boulot, joufflu et coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un
+coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable
+du petit homme, et l'exclamation navrée dont il avait ponctué son
+apparition, firent comprendre au juge qu'il allait être pris pour
+confident, et il accepta cet emploi.
+
+--Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite à mon
+domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines.
+
+--Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama Camuflet en le suivant.
+
+Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du cabinet que le petit
+homme commençait ainsi:
+
+--Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout réussi?
+
+Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'était plutôt à
+ses trois femmes défuntes que le mariage n'avait pas réussi, mais il se
+contenta de répondre par cette banale consolation qui rimait bien avec
+le ton désolé de Camuflet.
+
+--Les plus malheureux sont ceux qui restent.
+
+--Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois
+belles-mères!
+
+Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings fermés, tout crispé
+de la tête aux pieds, il articula rageusement:
+
+--Oh! comme Fénelon était dans le vrai!
+
+--Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères? Rafraîchissez-moi la
+mémoire.
+
+--Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste
+lequel... mais l'un d'eux a dit: «Faites-vous faire une belle-mère en
+sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur
+la joue, vous la trouverez toujours amère!!!»
+
+Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé une pareille opinion,
+Grandvivier, gardant son sérieux, reprit:
+
+--Trois belles-mères! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous
+êtes mis dans une position aussi...
+
+Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'écria aussitôt:
+
+--Aussi phénoménale... car je suis un phénomène!... Ainsi m'a appelé
+un ami auquel je demandais ce que j'avais à faire et qui m'a répondu:
+«Fais-toi voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire de police
+pour qu'il m'aidât à retrouver ma liberté, il m'a dit qu'il ne voyait
+pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et
+il a ajouté: «Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs
+aliénistes; le premier médecin venu n'hésitera pas à vous délivrer un
+certificat de folie...»
+
+Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot qui montrât qu'il
+était de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste,
+Camuflet ne lui aurait pas laissé le temps de l'exprimer, car il
+repartit de plus belle:
+
+--Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans la vie, cela établit
+des dates, n'est-ce pas? Eh bien, quand le souvenir du passé me remet en
+mémoire un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je m'avise de
+dire:
+
+--«C'était du temps de ma chère Sophie.»
+
+Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent jalouses, et
+glapissantes, les doigts crochus:
+
+--«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe?» hurle l'une.
+
+--«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue?» beugle l'autre.
+
+Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagnés de
+déluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à
+ce point que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les
+mois, me fait la même remise que pour les colonies.
+
+Une question vint naturellement aux lèvres du juge:
+
+--Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames?
+
+Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant:
+
+--Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser
+l'oranger? répondit-il.
+
+Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de belles-mères en
+orangers, le juge continua:
+
+--Était-ce délaisser ces dames que les envoyer vivre à part avec une
+pension?
+
+--Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles étaient à même le
+râtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez! écoutez l'histoire
+de mes trois mariages... Quand j'ai demandé ma première femme à sa mère:
+«Jamais je ne me séparerai de ma fille!!!» s'est écriée la maman, qui
+tenait une fruiterie-crémerie. J'étais donc dans l'alternative, pour
+épouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds à la
+belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.
+
+Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la mémoire de sa première
+femme, puis continua:
+
+--Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis à la maman:
+«Restons ensemble pour la pleurer!» Pour ne pas l'humilier par cet
+hospitalité gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinière,
+j'ajoutai: «Engourdissez votre douleur en faisant des ratas,» et elle
+alla pleurer dans ses casseroles.
+
+«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de mon enfant!» me répondit
+pareillement la portière à laquelle je demandai la main de sa fille pour
+en faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de partager la loge de
+ma belle-mère ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer
+chez moi... où elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles
+n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un
+refroidissement, attrapé sur les chevaux de bois, me replongea dans le
+veuvage. Je dis alors aux mamans de mes défuntes: «Le malheur vous
+fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre à cuisiner.» Je me
+trouvai donc ainsi avec deux belles-mères.
+
+--Et deux cuisinières, appuya le juge.
+
+--Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté ma conduite, car je
+partageais mon dégoût entre les ratas de la crémière et les ratatouilles
+de la portière. Je dus même à cette circonstance de constater combien
+est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragoût de mouton est
+celui fait par une portière.
+
+Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur cette fausse
+réputation accordée aux portières, Camuflet poursuivit:
+
+--Quand l'amour m'incita à rallumer pour la troisième fois les flambeaux
+de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mère,
+haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux
+premières... Huit jours après, elles l'appelaient: «la mère Tisane», et
+la guerre était allumée.
+
+--Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, interrompit
+Grandvivier qui voulait s'être débarrassé du narrateur avant d'atteindre
+sa maison.
+
+--Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, entre ces trois harpies
+qui se cramponnent à la place, à qui fera déguerpir les autres. Et, fait
+inouï, ces créatures qui se craignent et se haïssent au point de ne pas
+oser manger la même pitance... ce qui fait que toute l'année, j'ai trois
+cuisines différentes sur le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent
+que sur un seul point: faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai
+pris un autre domicile; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon
+nouveau toit, je les ai retrouvées installées, elles et leur triple
+cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont
+sacrifié leur avenir.
+
+«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits
+j'allais joindre la marée. Sans vous, à cette heure, je serais riche?»
+me dit le numéro 1.
+
+«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle qui m'a succédé a épousé
+le propriétaire!» gémit le numéro 2.
+
+Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et
+triste en me disant:
+
+«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues et des irrigations
+émollientes? J'ai perdu, grâce à vous, ma main et mon coup d'oeil.»
+
+Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, j'ai causé
+l'infortune, je baisse la tête et je me tais. Ayant renoncé à la lutte,
+je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de
+faire des fugues de trois ou quatre jours.
+
+Après ce récit de son infortune débité sur un ton tragique, Camuflet
+baissa la voix comme pour demander:
+
+--Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier?
+
+--Faites, mon ami.
+
+--Eh bien! après mes quelques jours de liberté, quand je rentre à la
+maison où j'ai laissé ces trois femmes enfermées, nez à nez, savez-vous
+la pensée qui m'obsède?
+
+--Non, dites.
+
+--Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères comme des rats! Vous
+savez ce qu'on dit? On prend trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le
+lendemain on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne trouve plus que
+les trois queues... ils se sont entre-dévorés.
+
+Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son
+malheur pouvait s'attribuer à lui-même, termina en répétant sa jolie
+phrase:
+
+--J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, quand on a cueilli
+l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger?
+
+Dans le narré du petit homme, une particularité avait intrigué le
+magistrat.
+
+--Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune
+famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec
+une belle pension?
+
+--Seules! seules! seules! articula Camuflet.
+
+--Toutes trois veuves, alors?
+
+--Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le fruitier écrasé par une
+voiture de choux. Le n° 2, en se réveillant le matin, a trouvé son
+mari pendu au cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises,
+paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard des Palombes, son époux
+le général est mort au champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.
+
+--Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille épousée par vous?
+
+--Toutes n'avaient qu'un enfant.
+
+--Et elles ne se connaissent plus de parents?
+
+--Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre d'une relation! affirma
+Camuflet.
+
+Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta ce mot plein
+d'hésitation:
+
+--Pourtant...
+
+--Pourtant... quoi? insista le juge.
+
+--Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois découvertes, que
+j'aie récemment faites, devraient me faire hésiter à certifier qu'elles
+n'ont pas l'ombre d'une relation.
+
+--Trois découvertes? répéta le juge tendant l'oreille à quelque
+révélation qu'il prévoyait burlesque.
+
+Camuflet prit un air mystérieux:
+
+--Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, en entrant dans la
+chambre de madame Craquefert... c'est le n° 1... il m'a semblé sentir
+comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les
+cheminées qui fument.
+
+Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore la voix pour
+continuer:
+
+--Avant-hier, à mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que
+je trouve sur le parquet, devant la cheminée de madame Giraudon, le n°
+2? Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous donnez votre langue
+au chat? Sachez donc que j'ai trouvé l'empreinte, en boue noire et
+épaisse, d'un pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un
+second de cette taille, on ferait un pont.
+
+Après avoir un peu respiré, Camuflet continua:
+
+--Quant à la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus
+tard que ce matin, comme elle avait étendu son tablier mouillé à sécher
+sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé dans une des
+poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez
+que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi!... C'est drôle! je l'ai
+sur le bout de la langue et il ne me revient pas.
+
+Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient
+fini par amener les deux causeurs à cent mètres de la demeure de
+Grandvivier. Désireux de se séparer du petit homme qui, le nez en l'air,
+cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant:
+
+--Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant détourné de
+votre retour. Merci et adieu!
+
+--Attendez donc! je vais me souvenir du nom de la carte, insista
+Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le
+magistrat.
+
+--Si vous le trouvez, vous me le direz à votre première rencontre; rien
+ne presse, dit Grandvivier, en cherchant à dégager ses doigts.
+
+Camuflet poussa un cri de joie.
+
+--Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer.
+
+A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt succéder un
+hurlement de douleur.
+
+--Eh! eh! vous m'écrasez la main... Mazette! Vous avez la poignée de
+main vigoureuse!
+
+--Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a
+pris quand j'ai reconnu tout à coup mon impolitesse à votre égard...
+Dire que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que je vous laissais
+partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dîner.
+
+Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée au nom de Walhofer,
+Camuflet ouvrit des yeux étincelants de gourmandise.
+
+--Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinière Cydalise,
+on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+L'immeuble de la rue de Turenne, où demeurait M. Grandvivier, possédait,
+entre cour et jardin, un pavillon, composée d'un rez-de-chaussée et d'un
+étage, surmonté de combles, que le juge louait en totalité.
+
+Jadis soigné et tout fleuri, le jardin, où la fille du magistrat avait
+tant couru en ses premières années, était devenu inculte depuis le
+départ de la jeune malade.
+
+Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur de Paris était
+malheureusement payée par les désagréments du voisinage. Sur les
+trois faces de ce carré verdoyant prenait vue le derrière des maisons
+mitoyennes, masures à la façade noire et délabrée, aux plombs infects,
+aux fenêtres ignobles, où s'étalaient, séchant au soleil, les loques
+des habitants de ces taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on était
+aussitôt épié par ces locataires curieux.
+
+A ces contrariétés, il fallait joindre l'inquiétude de ne pas se savoir
+en parfaite sécurité contre un voisin mal intentionné, car le mur, qui
+séparait le jardin des cours de ces habitations, était si peu élevé
+qu'il n'aurait même pu être un obstacle pour le malfaiteur le moins
+ingambe.
+
+Au prix exorbitant où se taxe le terrain à Paris, ce jardin représentait
+un gros capital improductif. Longtemps il avait appartenu à un
+propriétaire assez riche pour dédaigner la spéculation, mais tout
+dernièrement l'immeuble et ses dépendances avaient passé aux mains
+d'un acquéreur qui se proposait d'utiliser le jardin en y élevant des
+constructions de rapport. En conséquence, M. Grandvivier avait reçu un
+congé qui l'obligeait, sous peu à changer de résidence.
+
+Sans s'étonner de cette invitation à dîner faite après coup, Camuflet
+avait suivi le magistrat jusqu'au pavillon où un perron de trois marches
+donnait accès dans le vestibule.
+
+--Vous permettez que je vous laisse seul un moment? dit M. Grandvivier à
+son hôte en lui ouvrant la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée où
+ce dernier l'attendrait pendant qu'il irait déposer dans son cabinet la
+serviette gonflée de papiers qu'il rapportait du Palais.
+
+Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarité d'un habitué de
+la maison, il répondit gaiement:
+
+--Non, non. J'aime mieux descendre à la cuisine faire à Cydalise une
+petite visite intéressée, car, en lui apprenant que je suis votre
+convive, cela stimulera son amour-propre de grande artiste culinaire.
+
+Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, désirait connaître le
+menu afin de décider à l'avance sur quels plats il aurait à restreindre
+son appétit pour pouvoir le faire charger à fond sur d'autres.
+
+Pendant que le magistrat montait à l'étage supérieur, il enfila donc
+l'escalier qui conduisait à la cuisine installée dans le sous-sol.
+
+--Il y a un siècle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. s'écria Cydalise
+en saluant le familier de la maison. Restez-vous à dîner aujourd'hui?
+
+--Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour me recommander à vos
+meilleures sauces.
+
+Mais tout à coup:
+
+--Oh! oh! lâcha-t-il avec étonnement après avoir examiné la cuisinière,
+qui s'offrait à lui bien éclairée par une des fenêtres du sous-sol.
+
+--Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise.
+
+--Etes-vous ou avez-vous été malade, mon enfant? demanda le petit homme.
+
+--Est-ce que vous me trouvez changée?
+
+--Que sont devenues vos joues fraîches et vos belles couleurs?
+
+Cydalise sembla chercher un peu sa réponse, puis elle finit par dire:
+
+--Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. C'est le charbon de
+mes fourneaux qui me vaut ça... M. Grandvivier devrait bien me laisser
+partir... Un peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'éloigner
+d'ici.
+
+Pendant qu'elle prononçait les derniers mots, elle eut un léger frisson
+et son regard, passant par le soupirail du sous-sol, alla se poser sur
+le haut d'une des masures du fond du jardin dont l'étroite ouverture
+laissait apercevoir le dernier étage.
+
+--Avant peu, M. Grandvivier va déménager. Peut-être le nouveau domicile
+vous donnera-t-il une cuisine mieux aérée que ce sous-sol, avança
+Camuflet qui, en gourmand intéressé, ne tenait pas à voir partir d'une
+maison où il avait son couvert la cuisinière qui faisait tant de plats
+délicieux.
+
+--Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, affirma Cydalise en
+secouant la tête.
+
+Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit croire à Camuflet que la
+fille se sentait plus malade qu'il ne la voyait; son égoïsme de goinfre
+se laissa donc attendrir et il demanda avec empressement:
+
+--Voulez-vous que je fasse part à M. Grandvivier de votre désir de
+quitter son service?
+
+--Il le connaît.
+
+--Ah! fit Camuflet étonné, et il refuse de vous rendre la liberté...
+vous sachant malade?
+
+--Il dit que je m'écoute trop, fit Cydalise avec une hésitation qui
+donnait à douter que ce fût bien là ce qu'avait répondu son maître.
+
+Mais ce détail échappa au triple veuf qui s'empressa d'avancer cette
+proposition:
+
+--Voulez-vous que je me fasse votre avocat près de M. Grandvivier pour
+appuyer une nouvelle requête?
+
+--Je vous en serai obligée, dit la cuisinière après une pause durant
+laquelle elle avait semblé se consulter.
+
+Dans son désir d'obliger celle qui voyait sa santé menacée sérieusement
+si son congé ne lui était accordé, Camuflet passa à l'ennemi en disant:
+
+--Et puis, ma belle, après que votre maître vous aura encore refusé, il
+vous restera toujours une ressource.
+
+--Laquelle?
+
+--De prendre, un beau matin, la clef des champs.
+
+--Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau frisson secoua tout
+le corps comme si, à prendre la fuite, elle voyait un terrible danger.
+
+Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, fût là-haut à
+l'attendre dans le petit salon, Camuflet, qui n'avait rien vu du trouble
+de la cuisinière, se résuma en ces mots:
+
+--C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je demanderai votre
+liberté à M. Grandvivier.
+
+Et il s'empressa de remonter l'escalier après avoir lancé cette
+recommandation dernière, qui exigeait la juste rémunération du service
+qu'il allait rendre:
+
+--Surtout, un bon dîner!
+
+Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier l'y avait précédé.
+Le retour de Camuflet était assez bruyant pour faire tourner la tête au
+juge qui se montrait de dos à l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant, car
+le juge resta immobile devant la croisée qui éclairait sur le jardin,
+les regards attachés sur les rideaux qui tombaient devant les vitres.
+
+--S'amuse-t-il à contempler les broderies de la mousseline? pensa le
+veuf étonné.
+
+Quand il se fut approché du magistrat qui ne l'avait pas entendu venir,
+tant il était absorbé dans sa distraction, Camuflet constata que ce
+n'étaient pas les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat. Ces
+rideaux étaient d'un tissu si fin que, s'ils eussent été relevés, ils
+n'auraient pas mieux laissé voir le jardin.
+
+--Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet qui, en se penchant de
+côté, chercha les yeux du juge pour connaître la direction du regard.
+
+--Peste! quels yeux furibonds! se dit-il.
+
+Et, comme il avait découvert que M. Grandvivier, à l'abri derrière ce
+rideau qui le cachait sans lui rien laisser perdre de la vue des
+objets du dehors, avait les yeux tournés vers le haut de la maison qui,
+derrière le mur de séparation, se dressait au fond du jardin, Camuflet,
+à son tour, regarda dans la même direction.
+
+A une fenêtre du quatrième étage de cette maison était accoudé un
+jeune homme d'une trentaine d'années, à la figure hardie, aux longues
+moustaches blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas de
+meilleur passe-temps que de savourer l'arôme du tabac qu'il était
+en train de fumer dans une de ces courtes pipes qu'on a baptisées du
+vulgaire nom de brûle-gueule.
+
+La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du jeune homme qui était
+vêtu d'une blouse malpropre et coiffé d'une casquette ignoble.
+
+--Ce n'est pas à ce garçon qu'il en veut? se dit Camuflet après avoir
+encore regardé les yeux étincelants et la figure convulsée cruellement
+du magistrat.
+
+Camuflet étant un homme qui aimait à chercher la cause de tout effet, il
+finit par se donner cette explication de la fureur sourde du juge:
+
+--A moins que ce ne soit parce que ce fumeur crache dans son jardin.
+
+Ensuite, pour que son hôte ne le surprît pas en flagrant délit
+d'espionnage, il regagna, sur la pointe du pied la porte qu'il rouvrit
+brusquement en s'écriant:
+
+--Me voici! Pardon, cher ami, de m'être fait attendre!
+
+Quand M. Grandvivier, à cette bruyante entrée, se retourna vers son
+invité, son visage avait retrouvé l'expression froide qui lui était
+habituelle.
+
+--Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prête à nous servir?
+
+En réponse à cette question, Camuflet n'eut qu'à montrer la porte sur le
+seuil de laquelle venait d'apparaître le valet de chambre qui annonça:
+
+--Monsieur est servi!
+
+Jadis la maison avait compté une nombreuse domesticité; mais depuis
+qu'il s'était séparé de sa fille, le magistrat l'avait réduite à
+Cydalise et à ce valet de chambre, vieux serviteur de vingt années, dont
+le dévouement l'aurait fait se jeter au feu pour son maître.
+
+Camuflet s'était engagé à parler pour la cuisinière entre la poire et le
+fromage; mais, à peine à table, il plaida pour le cordon bleu.
+
+--Savez-vous, débuta-t-il, que j'ai trouvé bien mauvaise mine à
+Cydalise? Elle m'a semblé être assez gravement malade. N'êtes-vous pas
+d'avis qu'un congé de trois mois, passés à la campagne, la remettrait du
+bon côté?
+
+--Est-ce elle qui vous a chargé d'obtenir de moi ce congé? demanda
+tranquillement M. Grandvivier.
+
+--Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus court d'employer la
+franchise.
+
+Le juge se tourna vers son valet de chambre.
+
+--Va chercher Cydalise, commanda-t-il.
+
+--L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la conviction que la
+cuisinière avait sa cause gagnée.
+
+Quand Cydalise se présenta, elle était pâle et tremblante. Le juge darda
+dans ses yeux un regard froid et sinistre, en même temps qu'il demandait
+d'une voix qui contrastait avec le regard, car elle était douce et
+affectueuse:
+
+--Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez témoigné, devant M. Camuflet, le
+désir de quitter ma maison?
+
+La servante, plus pâle encore, ferma les yeux devant ce regard
+implacable qui semblait lui brûler la vue et répondit d'un ton qu'elle
+s'efforçait de raffermir:
+
+--Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu plaisanter.
+
+--La peste soit des femmes et de leurs caprices! pensa Camuflet ahuri
+par cette réponse.
+
+Cependant le juge avait continué:
+
+--Je profite de l'occasion pour vous annoncer, Cydalise, qu'en
+récompense de vos bons services j'augmente vos appointements de cent
+francs.
+
+--Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est servie de moi pour tirer
+une carotte à son maître! pensa alors Camuflet en se donnant cette
+explication du revirement de la cuisinière.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+A l'annonce de l'augmentation de ses appointements, Cydalise s'était
+inclinée sans mot dire, puis elle s'était éloignée, toujours pâle et
+frémissante encore de ce frisson qui l'avait secouée sous le regard aigu
+de son maître.
+
+--Ah! Cydalise! fit M. Grandvivier au moment où elle allait disparaître.
+En passant dans le salon, aérez cette pièce qui sent un peu le
+renfermé... Ouvrez la fenêtre sur le jardin.
+
+Le trouble du cordon bleu avait échappé à Camuflet dont l'attention
+avait été subitement accaparée par un canard-bigarade que le valet
+venait de servir sur la table, devant son nez.
+
+M. Grandvivier était resté l'oreille tendue, semblant attendre
+l'exécution de son ordre.
+
+--Cydalise! cria-t-il encore aussitôt que le grincement de la crémone de
+la fenêtre du salon lui eut annoncé, de loin, qu'il était obéi.
+
+A cet appel, la cuisinière reparut sur le seuil de la salle à manger.
+Son émotion de tout à l'heure n'était rien à côté de celle qui la
+torturait maintenant, après avoir ouvert la fenêtre. Le teint livide,
+les yeux agrandis par l'épouvante, les lèvres convulsives, s'appuyant,
+pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, elle attendit que son
+maître lui fît savoir pourquoi il l'avait rappelée.
+
+L'ordre d'ouvrir la fenêtre sur le jardin avait-il quelque chose qui
+concernât l'individu que, vingt minutes auparavant, le magistrat avait
+regardé si haineusement fumer sa pipe à la croisée de son taudis? Après
+cet ordre exécuté, le maître voulait-il constater l'effet produit sur la
+cuisinière? S'il en était ainsi, rien n'en témoigna, car, sans paraître
+avoir remarqué l'émotion de cette fille, il dit gaiement:
+
+--Je vous ai rappelée, Cydalise, pour vous faire souvenir que M.
+Camuflet est très friand de ces «panequets» que vous préparez si bien.
+
+--Oh! oui!!! fit goulûment le petit homme qui, s'arrachant à son extase
+devant le canard-bigarade, tourna vers le cordon bleu un regard tout
+suppliant de bien lui soigner cette friandise.
+
+Alors, avant qu'elle eût disparu, il remarqua le visage décomposé de la
+servante.
+
+--Décidément cette fille est malade! dit-il au juge. Elle a eu beau
+nier, je vous atteste qu'elle m'avait véritablement chargé de vous
+demander un congé.
+
+--Peuh! peuh! fit insoucieusement M. Grandvivier, c'est tout au plus un
+malaise qui tient à la mauvaise ventilation du sous-sol où est établie
+la cuisine. J'aviserai à ce que le nouvel appartement que je vais
+chercher ait une cuisine vaste et, sur tout, bien aérée... car vous
+savez qu'un congé m'oblige à déménager bientôt?
+
+--Vous regretterez votre jardin... C'est si agréable d'avoir un peu de
+verdure sous les yeux! avança Camuflet ne pensant plus à Cydalise.
+
+--Oui, fit le juge, c'est agréable... mais ça n'est pas, non plus, sans
+ennuis. On n'est pour ainsi dire pas chez soi. A peine met-on le pied
+dans les allées qu'on se trouve immédiatement surveillé par un voisin.
+
+--Comme celui qui, tout à l'heure, fumait sa pipe à la fenêtre du
+cinquième étage de la bicoque qui ferme le fond de la propriété, dit
+Camuflet se rappelant le fumeur, à l'allure de chenapan, qu'il avait
+surpris le magistrat épiant, à travers le rideau, d'un regard chargé de
+tant de haine.
+
+M. Grandvivier tourna vers lui un visage étonné:
+
+--Un mauvais chenapan? répéta-t-il.
+
+--Ou, du moins, en ayant tout l'air. Un garçon d'une trentaine d'années,
+à longues moustaches blondes...
+
+--Je ne l'ai pas encore remarqué, dit le juge d'un ton tellement naturel
+que Camuflet, au souvenir de ce qu'il avait vu, se demanda aussitôt:
+
+--Ah çà! si ce n'était pas ce drôle qui, pourtant, devait lui crever la
+vue, que regardait-il donc dans la maison en face d'un si mauvais oeil?
+
+En plus que Camuflet ne se serait pas permis d'aller contre
+l'affirmation d'un amphitryon chez lequel on dégustait si fine cuisine,
+il fut dispensé d'insister sur ce point par M. Grandvivier qui détourna
+brusquement la conversation par cette demande:
+
+--Si nous parlions du baron de Walhofer?
+
+--Walhofer? Quel Walhofer? fit Camuflet qui avait la mémoire courte.
+
+--Ce baron, m'avez-vous dit, dont vous avez trouvé la carte dans la
+poche du tablier de celle de vos belles-mères qui s'appelle madame
+Buffard des Palombes... Quel homme est-ce, ce baron?... Jeune? Vieux?...
+
+--Mais, cher ami, je ne le connais pas autrement que de nom... rien que
+de nom... par sa carte prise dans la poche du tablier.
+
+--Ah! je croyais!... fit négligemment M. Grandvivier dont pourtant
+l'oeil avait trahi une expression de mécontentement à cette réponse.
+
+Puis, après une courte pause, il ajouta en souriant:
+
+--Moi, à votre place, je tiendrais à connaître ce baron.
+
+--A quoi bon?
+
+--Qui sait si ce n'est pas pour vous un futur libérateur?...
+
+--De qui ou de quoi diable peut-il me délivrer? lâcha le petit homme
+ahuri.
+
+--Parbleu! de la belle-mère en question!... Rien ne vous dit que ce
+baron ne soit pas un soupirant qui la convoite en mariage?
+
+A cette supposition, Camuflet tressauta sur sa chaise en s'écriant:
+
+--Mais elle a ses cinquante-six ans sonnés, la bonne dame!
+
+--Le baron a peut-être la soixantaine. A tout âge, le coeur est jeune,
+affirma M. Grandvivier.
+
+Camuflet partit d'un éclat de rire.
+
+--Sapristi! fit-il, je ne demanderais pas mieux qu'il en fût ainsi!...
+Et bien volontiers, je fournirais une petite dot pour être débarrassé de
+noble dame Buffard des Palombes.
+
+Et, se laissant aller à l'espérance:
+
+--Que dis-je! reprit-il; je fournirais même trois dots, si trois
+amoureux voulaient me faire la maison nette de mes trois belles-mères.
+
+M. Grandvivier appuya sur la corde sensible.
+
+--Vous avez dit que chez madame Craquefer, votre numéro 1, vous aviez
+surpris une odeur de fumée de tabac. N'est-ce pas aussi, là, quelque
+soupirant qui a laissé trace de son passage?... C'est comme ces deux
+grands pieds tout boueux qui avaient laissé leurs empreintes sur le
+parquet: ne se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent à un coeur
+gonflé d'amour pour votre numéro 2?... Oui, j'ai le pressentiment que
+bientôt vos trois dames vous quitteront pour convoler à de justes noces.
+
+--Oh! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne seraient pas «justes»
+que, pourvu qu'elles me débarrassassent de mes belles-mères, je m'en
+accommoderais encore.
+
+M. Grandvivier, à coup sûr, poursuivait un but secret, car il revint à
+ses moutons en disant:
+
+--D'abord et avant tout, je voudrais, à votre place, avoir le coeur net
+au sujet du baron de Walhofer.
+
+--Pourquoi lui plutôt que les autres?
+
+--Vos dames se jalousent, n'est-ce pas?
+
+--Si les autres en voyaient une se mordre le nez, elles chercheraient
+aussitôt à se mordre le front.
+
+--Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage de l'une, il y aura
+chez les autres une rage envieuse du _conjungo_ qui vous rendra vite
+votre liberté... Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-là, vous
+le connaissez au moins de nom... Tâchez, pourtant, d'en savoir plus sur
+son compte; ce qu'il est, d'où il vient, quelles sont ses ressources,
+ses ambitions, ses projets, etc.
+
+--Dès demain, je me mettrai sur la piste. Aussitôt le baron découvert,
+je ne quitterai plus ses talons.
+
+--Sans qu'il s'en aperçoive, bien entendu.
+
+--Oui, bien entendu! promit Camuflet tout palpitant de l'espoir d'être
+bientôt délivré du trio qui empoisonnait, tout à la fois, son existence
+par des tracasseries et son appartement par la puanteur d'une triple
+cuisine.
+
+--Vous connaissez trop bien l'intérêt que je vous porte pour ignorer
+combien je serai heureux d'être tenu au courant de vos découvertes, dit
+M. Grandvivier.
+
+--Demain même, si j'ai du neuf, j'arriverai ici, à toutes jambes, pour
+vous le conter.
+
+--Demain, soit! accorda le juge, mais dans la soirée, car mon après-midi
+sera prise par le Palais. Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous
+présenter dans la soirée, venez encore me demander à dîner.
+
+--Accepté! prononça sans barguiner Camuflet, pris par son faible pour
+les bons morceaux.
+
+Une heure plus tard, quand le petit homme, tout gonflé par une digestion
+laborieuse, quitta le juge, ce dernier le suivit des yeux comme il
+traversait la cour et murmura:
+
+--Mon espion sans le savoir.
+
+Cependant son convive s'éloignait en repassant dans sa mémoire tous les
+incidents de sa soirée:
+
+--J'aurais pourtant juré que c'était bien le fumeur à longues moustaches
+que le magistrat guettait d'un si mauvais oeil quand je l'ai surpris à
+l'affût derrière son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il
+de façon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie de faire des
+cachotteries?
+
+A cette pensée, il sourit au souvenir d'une remarque qu'il avait faite.
+
+--En fait de manies, il en a contracté, depuis peu, une assez cocasse.
+Il y a gros à parier qu'il ne s'est pas aperçu qu'après le dessert
+il n'a cessé de rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie de
+pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le piano? Alors ce serait
+pour s'assouplir les articulations.
+
+Après le départ de son convive, M. Grandvivier était remonté à son
+cabinet de travail. Quelqu'un qui l'eût surveillé du jardin l'aurait
+vu écrire ou compulser des pièces judiciaires, car les rideaux de ses
+fenêtres, qu'il avait oublié de tirer, permettaient, à travers les
+vitres dégagées, d'apercevoir du dehors tous ses faits et gestes,
+éclairé en plein qu'il était par la lampe posée sur son bureau.
+
+Au coup de onze heures, qui sonnaient à une église voisine, M.
+Grandvivier se leva, prit la lampe et passa dans sa chambre voisine.
+Dans cette pièce, les rideaux doublaient la vitre, mais à travers leur
+mince tissu filtrait la lueur de la lampe.
+
+Pendant longtemps encore, cette lueur se montra. M. Grandvivier lisait
+sans doute dans son lit en attendant l'arrivée du sommeil.
+
+Tout à coup l'obscurité se fit à la fenêtre. Le magistrat avait dû
+éteindre sa lampe en se sentant s'assoupir.
+
+Voilà tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du dehors. Mais ce dont
+il ne pouvait se douter, c'était que le magistrat n'était ni couché ni
+endormi.
+
+Aussitôt après avoir éteint sa lampe, il était venu se poster derrière
+le rideau et, à travers les dessins à jour de la guipure, il s'était
+mis, lui à présent dans l'ombre, à surveiller le jardin éclairé par un
+splendide clair de lune.
+
+Au fond apparaissait le mur de clôture, se détachant en noir sur les
+façades des masures blanchies par la lune.
+
+Après une longue attente, une tête apparut à la crête de ce mur, puis un
+buste, enfin un homme enjamba le chaperon et sauta dans le jardin.
+
+--Il a été pris à l'ancien signal de la fenêtre du salon ouverte par
+Cydalise! ricana doucement le juge de façon sinistre.
+
+A ce moment, l'inconnu longeait un massif de lilas dans la direction de
+la maison. Il allait à petits pas, évitant de faire craquer le sable de
+l'allée.
+
+--Si je le tuais d'un coup de fusil? se demanda M. Grandvivier.
+
+Mais vivement:
+
+--Non, non, dit-il, l'autre m'échapperait peut-être... il me faut
+frapper ensemble les deux misérables qui, seuls au monde, connaissent le
+secret de ma pauvre fille.
+
+Dans l'ombre, il montra le poing à l'homme disant d'une voix étranglée
+par la colère:
+
+--A bientôt, bandit!
+
+ * * * * *
+
+Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase Fraimoulu lui
+louer son appartement,--le même jour où Fraimoulu, en quête d'une bonne
+cuisinière, se présenta chez Camuflet qu'on lui avait dit en posséder
+trois, visite dont profita le triple veuf pour prendre la poudre
+d'escampette en faisant passer Athanase pour un commissaire de police
+venant l'arrêter comme complice dans l'affaire de «la Femme sous le
+parquet»,--le même jour encore où Fraimoulu, après avoir surpris le juge
+au guet dans un fiacre, était venu dîner chez son ami Ducanif, repas
+qu'il comptait partager avec l'épouse et la fille du placeur et qui, à
+la place des deux femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils
+et du baron de Walhofer.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+Le lendemain matin de la soirée passée chez son ami Ducanif, le brave
+Athanase Fraimoulu se réveilla de méchante humeur. Il avait vu s'en
+aller à veau-l'eau ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif qu'il
+avait si longtemps caressé au profit de son neveu Gontran.
+
+Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il s'adressait trop tard
+à lui, car il avait déjà disposé de la main de sa fille, Fraimoulu
+n'aurait pas manqué de se demander s'il était prudent de faire entrer
+son neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient d'un côté,
+pendant que, de l'autre, le père était accaparé par un trio de coquins.
+
+Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa mémoire ses observations
+de la veille.
+
+--Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est entre les pattes de
+ce trio qui s'entend, comme larrons en foire, pour le dépiauter. Les
+gredins sont déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme et de
+sa fille... La fortune de Ducanif va la danser!
+
+Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant les détails, résumait
+la situation. Selon lui, la cuisinière Héloïse et son amant, le docteur
+Cabillaud fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord à
+essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu besoin de s'adjoindre
+un auxiliaire en appelant le baron, soit que M. Walhofer fût venu de
+lui-même, en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse pâtée,
+et se fût imposé, le trio s'était complété. Le bon accord régnerait-il
+toujours entre eux?
+
+A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu secouait la tête. Heu!
+heu! Walhofer lui avait semblé être un mâtin qui, à l'heure du partage,
+montrerait de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse. Il
+serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel rôle s'était-il
+donné dans la comédie, ce baron qui, pour mieux surveiller le pigeon à
+plumer, était venu se loger dans la maison de Ducanif!
+
+Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran pour gendre à Ducanif,
+ce dernier n'avait-il pas annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole
+ailleurs? Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui qui
+devait épouser la fille?
+
+Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en devin, mais il
+pouvait prédire que mademoiselle Ducanif n'aurait pas une existence de
+miel avec ce baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort, bu sec
+et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente de celui dans lequel il
+suspectait un aventurier, Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus
+mauvaise impression.
+
+Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait pris résolument son
+parti de l'échec subi par son projet de marier son neveu Gontran à
+mademoiselle Ducanif.
+
+--Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres filles à marier...
+
+Un souvenir lui donna sa fin de phrase:
+
+--... Quand ce ne serait que la fille de mon très prochain locataire,
+M. Grandvivier. L'intention où il est, a-t-il dit, de donner des bals et
+des dîners dans son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle
+Grandvivier, complètement guérie, va revenir près de son père... Je n'ai
+pas compté avec le magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait
+des écus de ce côté-là.
+
+En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien un magistrat,
+sur la décence et les moeurs, devait chercher la petite bête, et il
+s'applaudit fort d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence
+moins irrégulière.
+
+Oui, mais ce dernier s'était-il résigné? Un doute vint à l'esprit de
+Fraimoulu en se rappelant cette exclamation de Ducanif, alors qu'il lui
+proposait Gontran pour gendre: «Eh! mon cher, pouvais-je supposer
+que ton neveu voulait de ma fille, lui qui vit maritalement avec une
+maîtresse!...» Et comme il avait répliqué en affirmant que cette liaison
+était rompue, Ducanif avait ajouté: «Alors, pas depuis longtemps, car
+il y a tout au plus deux heures que j'ai rencontré Gontran avec sa
+particulière au bras... Une personne très jolie et fort distinguée».
+
+Du moment que son neveu avait accepté les dix mille francs qui devaient
+faciliter la rupture, Fraimoulu était convaincu que Gontran avait obéi;
+mais comme deux certitudes valent encore mieux qu'une seule, l'oncle,
+dont la toilette était terminée, mit son chapeau en se disant:
+
+--Je vais aller chez Gontran pour voir si la place est nette.
+
+Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée de meubles. C'était le
+déménagement de M. Picador, ce locataire tant pressé de décamper qu'il
+avait offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase voulait lui
+résilier son bail; ce à quoi le propriétaire avait consenti puisque,
+contraint par ordre des médecins à modifier sa vie, il lui fallait
+un appartement plus confortable que l'exigu local de célibataire, ne
+mangeant jamais chez lui, qui lui avait suffi jusqu'à ce jour.
+
+Cet appartement, situé au-dessous de celui que M. Grandvivier avait loué
+la veille, était bien vaste pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une
+fois Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec sa femme sous
+le toit de son oncle.
+
+A cette perspective qui promettait une existence moins sombre au
+vieux diable se faisant ermite, l'oncle secoua la tête en répétant son
+refrain:
+
+--Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il ait quitté sa
+maîtresse.
+
+Il se mit donc en route pour aller au domicile de son neveu, situé sur
+le boulevard Saint-Martin.
+
+Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après tout, si son neveu
+et sa future femme ne voulaient pas habiter avec lui, il égayerait son
+existence par la société de quelques bons amis qu'il traiterait de
+son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis il lui fallait cette
+introuvable bonne cuisinière. Où la dénicherait-il? La veille, il avait
+pensé à détourner celle de son prochain, mais son envie était sinon
+éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait pas prendre une
+des trois cuisinières de M. Camuflet qu'on lui avait dit en posséder
+trois. En plus qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez
+ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des ragoûts infects qui
+l'auraient asphyxié, si Camuflet n'avait pas ouvert la fenêtre.
+
+Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon bleu de Ducanif. Mais
+à celle-là il croyait prudent de renoncer. La gaillarde n'aurait pas
+lâché la proie pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne
+de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait dans l'avenir de
+Ducanif une catastrophe où seraient mêlés le baron de Walhofer et le
+médecin Cabillaud fils.
+
+Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées, restait encore
+Clarisse et Cydalise.
+
+Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la verrue? Il serait
+toujours temps de s'occuper de celle-là quand il aurait échoué près de
+cette fameuse Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait
+tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence qu'elle allait
+quitter son maître. Quand M. Grandvivier serait venu habiter sa maison,
+Fraimoulu aurait cette fille bien à portée pour l'attirer à son service.
+Du moment que Cydalise ne voulait plus rester chez le juge, il se dit
+que ce ne serait pas tâche difficile que de s'attacher l'illustre cordon
+bleu.
+
+Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se léchait d'avance
+les babines à la pensée des plats succulents qui, dans l'avenir, se
+succéderaient sur sa table.
+
+Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où habitait Gontran
+Lambert, son neveu.
+
+Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les cinq étages qui
+conduisaient au logement du jeune homme. D'habitude, il donnait un
+coup de sonnette brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les dix
+dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu s'était si bien cassé
+le nez devant la porte toujours obstinément fermée, malgré ses coups de
+sonnette réitérés, qu'il s'était dit:
+
+--Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas quelque trou par
+lequel ils puissent apercevoir qui sonne et, par cela, juger s'ils
+doivent ouvrir, c'est qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.
+
+Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque timide. Tout en
+souriant de sa ruse, il attendit en tendant l'oreille.
+
+--On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement un pas d'homme, car il
+est diantrement léger, pensa-t-il en soufflant comme un phoque, car s'il
+avait l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration courte,
+qui s'était mal accordée des cinq raides étages qu'il lui avait fallu
+grimper.
+
+Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre un pas léger, soit
+que les rauques sifflements de sa respiration eussent annoncé l'ennemi à
+la personne qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.
+
+Après deux autres coups de sonnette, demeurés inutiles, Fraimoulu se
+résigna au seul parti qu'il avait à prendre, celui de descendre les cinq
+étages si péniblement montés. Ah! dame! il n'était pas précisément à la
+gaieté, ce pauvre Athanase, et il n'eût pas fallu lui marcher fort sur
+le pied pour le mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le faisait
+poser!
+
+Quand il passa devant la loge, il crut indigne de faire bavarder
+le concierge qui, du reste, l'ayant vu déjà plus de vingt fois, le
+connaissait pour l'oncle de son locataire.
+
+--Vous direz à mon neveu que je suis venu pour le voir, se contenta-t-il
+de dire.
+
+Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa montre, qui lui
+accusa neuf heures.
+
+--Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix heures... il ne pourra
+donc pas me prétendre qu'il était déjà parti à son bureau.
+
+Et, en forme de conclusion, il ajouta:
+
+--Le brigand n'a pas congédié sa princesse!... Ils vont rire de moi
+en gobelotant avec les dix mille francs que j'ai donnés comme un vrai
+serin.
+
+Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à fond; il se rétracta
+aussitôt:
+
+--Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête garçon qui m'eût renvoyé
+mon argent si sa résolution eût été de ne pas rompre... Or, pas de
+restitution... donc, rupture.
+
+A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait avec le facteur sur
+le pas de la loge, s'écria en l'apercevant:
+
+--Tenez! voilà justement monsieur!... il va vous donner la signature que
+vous demandez.
+
+--Lettre recommandée! annonça le facteur à Athanase en lui présentant
+son livret à signer.
+
+Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre. Elle contenait dix
+billets de mille francs et la carte de Gontran avec ces mots écrits sous
+le nom:
+
+«Mon cher oncle,
+
+»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés par vous, dans
+le restaurant où nous déjeunions hier quand vous m'avez quitté si
+précipitamment pour rejoindre mademoiselle Pistache.»
+
+A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase fut pris d'un
+accès de colère qu'il exhala en ces mots:
+
+--Mon satané polisson a gardé sa poupée!... J'irai, moi, la faire
+décamper!!!
+
+Pour un rien, il y serait même allé tout de suite: mais il réfléchit que
+c'était avoir une prétention niaise que de vouloir surprendre un ennemi
+sur ses gardes. Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner
+sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir quelqu'un d'un
+endroit, il faut soi-même se trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait
+pas regarder son expédition de la matinée comme une entrée dans la
+place. Il était donc à présumer qu'il en serait de même à tout nouvel
+assaut.
+
+Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois qu'ils veulent n'importe
+quoi, le veulent bien et que les obstacles à vaincre rendent ingénieux.
+Son ardent désir de se trouver en face de la femme qu'il se promettait
+d'expulser lui souffla une ruse de guerre.
+
+--Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai la première fois en me
+présentant par l'escalier de service! se promit-il.
+
+Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait été lui chercher
+dans un restaurant voisin.
+
+C'était d'autant plus exécrable que le portier, en passant devant la
+loge, avait emprunté la sauce de chaque mets pour se corser un certain
+ragoût de veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange, il
+se promettait une fête.
+
+Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter plus vive son
+ambition de posséder un cordon bleu.
+
+--Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant pas de la facilité
+qu'il trouverait à s'attacher cette fille, qui voulait quitter son
+maître actuel.
+
+Le portier lui apporta son café.
+
+--Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas aussi des douceurs?
+s'était dit ce fonctionnaire en passant encore devant sa loge. Il
+s'était donc mis de côté une demi-tasse à déguster à la suite de son
+ragoût «corsé», puis, après avoir comblé le vide dans la cafetière du
+propriétaire par une addition d'eau chaude qu'il avait sur le feu pour
+sa barbe, il avait monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu
+en annonçant:
+
+--Il y a en bas un monsieur qui demande à vous parler. Dois-je le faire
+monter?
+
+Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à Fraimoulu assez de
+patience pour écouter le premier venu.
+
+--Un importun, sans doute? dit-il au portier pour qu'il complétât ses
+renseignements sur celui qui demandait audience.
+
+--C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à visiter l'appartement
+qu'a loué hier M. Grandvivier, afin, a-t-il dit, de se rendre compte de
+petits travaux à exécuter pour le locataire et autorisés par vous. Après
+cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.
+
+--C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les cloisons, se dit le
+propriétaire en pensant au petit homme qui, la veille, quand il lui
+avait rendu visite, l'avait transformé en commissaire de police afin de
+pouvoir échapper à ses belles-mères.
+
+Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu, n'eut pas besoin de
+redescendre, car celui qu'il annonçait était monté sur ses talons et,
+tout aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une voix gaie qui
+demandait:
+
+--Comment se porte mon libérateur? Hein! je ne suis pas long à rendre
+les visites qu'on m'a faites?
+
+C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la main à Athanase.
+
+En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte, le propriétaire
+eut un mouvement de surprise.
+
+--Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arrivé? Avez-vous eu une
+explication un peu vive avec vos belles-mères?
+
+--Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous dites cela à cause de mon
+oeil? Ça se voit, n'est-ce pas?
+
+--C'est un superbe pochon.
+
+En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré d'un large cercle
+du plus beau noir qui, s'il provenait d'un coup de poing, attestait chez
+celui qui l'avait octroyé un biceps de première force.
+
+--Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas à mes dames que je
+dois ce pochon. Je l'ai attrapé dans une attaque nocturne.
+
+--Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda Fraimoulu qui venait
+de remarquer sur le visage de son visiteur un air de contentement qui
+faisait même rayonner son pochon.
+
+--Ah! c'est que je vais vous dire... commença Camuflet.
+
+Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction d'un homme qui sent sa
+poitrine soulagée du poids de tout un monde, il s'écria:
+
+--Je vais être délivré de mes belles-mères!!
+
+--Par la police?
+
+--Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le mariage!
+
+--Ah! vous allez encore vous marier? demanda Fraimoulu au hasard.
+
+--Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mères qui vont se
+marier.
+
+--A leur âge!
+
+Camuflet éclata de rire.
+
+--Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis écrié quand M.
+Grandvivier a fait luire à mes yeux cet espoir de délivrance. Je ne
+voulais pas y croire; cela me paraissait n'être qu'un conte de fées...
+car, du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de mes trois
+vieilles folles avait son amoureux!
+
+Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet ajouta:
+
+--Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun des soupirants de
+mes belles-mères... D'un seul coup de filet, j'ai amené cette
+correspondance.
+
+Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua avec une feinte
+gravité:
+
+--Je dois rendre cette justice à mes belles-mères que, chez elles, si
+le coeur a parlé, ce n'est pas pour les millions des paladins qui les
+courtisent... Ecoutez plutôt...
+
+Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa poche; il en ouvrit
+une en poursuivant:
+
+--Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon numéro 1... Elle est
+d'un laconisme éloquent.
+
+Et Camuflet lut:
+
+«_Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te l'ai dit déjà une
+fois; je te le répète... Aboule vite, ou sinon gare à la danse...
+
+Signé:_ TON ANTOINE.»
+
+--Vous aviez raison. Ce paladin-là ne me semble pas, comme vous
+l'avanciez, posséder des millions, avança Fraimoulu après cette lecture.
+
+--Et il en est de même pour le galant chevalier de madame Giraudon, mon
+numéro 2. Écoutez ce billet d'amour, dit Camuflet.
+
+Il avait déplié la deuxième lettre et se mit à lire:
+
+«_Eh! la mère, est-ce qu'on oublie son Boniface dont la bourse est à
+sec, oh! mais à sec, que ça en fait pitié à tous les camarades! Tâche
+donc d'expédier au plus vite des monacos à ton chéri._»
+
+--Mazette! fit Fraimoulu, en voici encore un qui ne nage pas dans l'or!
+
+--Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard des Palombes dont
+je vais vous lire l'épître, répliqua Camuflet qui ouvrit la troisième
+lettre:
+
+«_Il me faut deux billets de mille francs ou je sombre au port.
+Prouve-moi ainsi cette affection sans bornes que tu prétends toujours
+éprouver pour moi..._»
+
+Comme Camuflet s'était arrêté, Fraimoulu demanda:
+
+--C'est tout?
+
+--Non, cela se termine par une phrase assez énigmatique, répondit
+Camuflet qui se remit à lire:
+
+«_J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il
+y aura toujours des picaillons à fricoter._»
+
+Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu.
+
+--Comprenez-vous? demanda-t-il.
+
+--Non, fit Athanase.
+
+Mais, la curiosité l'excitant:
+
+--Comment avez-vous pu vous procurer ces trois lettres étranges?
+reprit-il.
+
+Camuflet se redressa tout fiérot et avec un sourire malin:
+
+--En pratiquant un précepte bien connu.
+
+--Lequel?
+
+--_Diviser pour régner_.
+
+Camuflet disait la vérité. Mais, pour connaître l'exploit qui l'avait
+rendu maître de ces lettres et la circonstance qui lui avait valu ce
+superbe coup de poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures
+en arrière.
+
+L'avant-veille, quand il avait quitté M. Grandvivier, après que celui-ci
+lui eut fait entrevoir la possibilité d'être délivré de son esclavage
+en mariant ses trois belles-mères, il était parti en se promettant
+d'arriver à découvrir, en chair et en os, ce baron de Walhofer qu'il ne
+connaissait encore que par le nom de la carte trouvée dans la poche du
+tablier de haute dame Buffard des Palombes.
+
+--Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge est bon. Le tout est
+de donner le branle. Or, en favorisant l'union de l'illustre dame avec
+le baron, je verrai mes numéros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge,
+courir au conjungo.
+
+Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat, qui
+l'attendait encore à dîner, pour lui donner des nouvelles du baron. A
+l'heure dite, il reparut, mais avec la mine du renard qui a manqué sa
+poule.
+
+--Rien de neuf sur le Walhofer, annonça-t-il, pendant que mes mégères
+étaient allées aux provisions,--car chacune fait son marché séparément,
+tant elle aurait peur de manger quelque chose acheté par l'autre,--j'ai
+fureté dans tous les coins, et meubles de la chambre de madame des
+Palombes avec l'espoir de dénicher un portrait, une lettre, ou l'indice
+quelconque de la voie à suivre... Rien! rien!
+
+Puis en riant:
+
+--Si mauvais résultat que j'aie à vous annoncer, j'ai encore failli ne
+pas pouvoir venir vous en faire part. Mes trois gaillardes, qui sont à
+court d'argent, faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empêcher
+de m'évader avant d'avoir regarni leurs porte-monnaie, que je n'aurais
+pu m'enfuir s'il ne s'était présenté un M. Fraimoulu se disant
+propriétaire d'une maison où, paraît-il, vous avez loué, ce matin, un
+appartement.
+
+--C'est vrai. J'ai terminé avec M. Fraimoulu, après qu'il a été convenu
+de certains travaux à exécuter, pour lesquels je vous ai désigné au
+propriétaire.
+
+--C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite avait pour but
+de s'entendre avec moi sur la prompte exécution de ces travaux qu'il
+s'imaginait être fort pressés. A quoi j'ai répondu qu'il faisait erreur,
+car votre intention était de n'emménager qu'après que vous seriez
+parfaitement libre de l'instruction de l'affaire la Godaille... ce qui
+demanderait peut-être un mois.
+
+--Sur ce point, vous vous êtes trompé, mon cher Camuflet.
+
+--C'est pourtant vous-même qui m'avez annoncé ce délai.
+
+--Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits se sont présentés
+à moi, qui feront probablement que cette instruction, qui s'annonçait
+devoir être si longue, se terminera par une ordonnance de non lieu.
+
+--Alors l'assassin de mon associé Bazart serait donc autre que son neveu
+le saltimbanque?
+
+--Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il n'y a pas
+d'assassinat. J'ai acquis la conviction que je me trouvais devant un
+suicide... Dans deux ou trois jours, je l'espère, la Godaille sera remis
+en liberté.
+
+--Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart trouvé sous un plancher?
+
+--Tout certifie que c'est Bazart lui-même qui a vengé son honneur de
+mari outragé.
+
+--Diable! il n'y allait pas de main morte à se débarrasser de ceux qui
+le gênaient!!! S'il avait eu trois belles-mères, lui! Voyez-vous ça
+d'ici?
+
+Cette réflexion de Camuflet l'ayant ramené à ses moutons, il fit au juge
+le récit de sa ruse, pour prendre sa volée, d'avoir travesti Fraimoulu
+en commissaire de police venant l'arrêter comme complice de l'assassinat
+de la femme Bazart.
+
+Ensuite, revenant à la question présente:
+
+--Avec tout ça, continua-t-il, je ne vois pas trop comment j'arriverai à
+découvrir le baron de Walhofer, ce vieux soupirant de mon numéro trois.
+
+L'intérêt mystérieux qu'avait M. Grandvivier à faire de Camuflet, à
+l'insu de ce dernier, un espion qu'il mettrait aux trousses du baron,
+lui fit jouer la comédie; il parut réfléchir, puis, en secouant la tête:
+
+--Peut-être vous y prenez-vous mal, mon cher ami, dit-il. A votre place,
+je chercherais à apprendre la vérité par les deux autres belles-mères.
+Dans la vie commune que mènent ces dames, elles ne sont pas sans avoir
+surpris leurs secrets mutuels.
+
+--Possible! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de m'en dire un mot,
+jamais!... Sans qu'elles soient convenues de rien, il y a entre elles,
+sur ce point, une alliance complète.
+
+--Heu! heu! fit M. Grandvivier d'un ton de doute, il n'est si ferme
+alliance qu'on ne puisse rompre quand on sait mettre en pratique certain
+précepte.
+
+--Quel précepte!
+
+--Diviser pour régner.
+
+--Non, non, mes gaillardes s'entendent trop bien, je le répète, sur cet
+unique point: me fourrer dedans! dit Camuflet convaincu.
+
+--Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat qui, en voyant
+le veuf le regarder sans comprendre, s'empressa d'ajouter: Souvent une
+alliance n'est pas toujours seulement défensive. Quelquefois elle est
+neutre. C'est-à-dire qu'à côté de ceux qui se sont engagés à se défendre
+mutuellement, il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste à
+regarder faire, sans prendre parti pour personne... Cherchez parmi
+ceux-là.
+
+Camuflet devint rêveur.
+
+Soudain il tressaillit en s'écriant:
+
+--Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en savoir long sur le
+trio.
+
+--La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la bouche que pour
+vous berner au profit de l'ennemi... Non pas que je condamne votre idée
+d'employer cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la mettez mal
+en pratique; il faut agir, mais sans que vous paraissiez en scène.
+
+--Alors, comment...?
+
+--Je vous l'ai dit: diviser pour régner.
+
+--C'est-à-dire les mettre à couteaux tirés, sans paraître y être pour
+rien.
+
+--Parfaitement.
+
+A la fin de la soirée, le magistrat dit à Camuflet sur le point de
+partir:
+
+--Vous savez du reste combien je m'intéresse à vous. N'oubliez pas de
+me tenir au courant de vos découvertes. Je n'ai pas besoin de vous
+recommander le secret sur les quelques conseils que je vous ai donnés.
+
+--On m'arracherait plutôt le nez que de m'en tirer les vers, répondit
+naïvement le veuf.
+
+Il s'en allait lentement, l'esprit à la recherche d'un moyen d'utiliser
+sa portière, quand, à cinquante mètres de la demeure du magistrat, un
+homme sortit d'une rue latérale et se mit à suivre la rue de Turenne,
+dans la même direction que Camuflet qui le précédait.
+
+Cet homme était coiffé d'une casquette et vêtu d'une blouse; il marchait
+en fumant sa pipe.
+
+Au moment où il avait débouché de la rue latérale, le bec de gaz,
+placé à l'angle, l'avait si bien éclairé que Camuflet avait pu voir son
+visage.
+
+--Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garçon que M. Grandvivier,
+hier, à travers son rideau, regardait de façon si féroce alors qu'il
+fumait à la fenêtre de son taudis ayant vue sur le jardin... et que le
+juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu.
+
+Et, sans penser à mal, puisque c'était sa route à suivre, Camuflet
+continua sa marche derrière le fumeur.
+
+Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En conséquence, il fut
+bientôt absorbé par le problème que M. Grandvivier lui avait donné à
+résoudre: savoir: _diviser pour régner_, en faisant, avec adresse,
+et sans paraître y avoir poussé en rien, sortir la concierge de son
+alliance avec les belles-mères.
+
+--Le juge a raison, pensait-il; si mes trois numéros, d'une manière
+quelconque, font leurs frasques, elles doivent, à coup sûr, être
+protégées par le silence de mes concierges... de la portière surtout,
+une maîtresse curieuse qui sait bien vite votre compte de puces.
+
+Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement à dix mètres
+derrière l'homme à la pipe et aux longues moustaches blondes qu'il avait
+fini par oublier complètement.
+
+Il n'était pas loin de minuit. A cette heure, où, dans certains
+quartiers de Paris, le mouvement et la vie veillent encore, la solitude
+était profonde dans la rue de Turenne.
+
+Le fumeur, dont la pensée n'était pas, comme celle du triple veuf,
+travaillée par la solution d'un problème, ne tarda donc pas à entendre
+le pas qui résonnait derrière lui. Tout en continuant sa marche, il
+tourna la tête pour voir qui lui arrivait sur les talons. Si l'obscurité
+de la rue et la distance lui défendaient de voir les traits de son
+suiveur, elles lui permettaient de constater sa petite taille et de se
+rassurer contre le danger d'une attaque nocturne.
+
+A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait le conduire
+sur le boulevard. C'était aussi le chemin de Camuflet qui, pareillement,
+doubla l'angle et, comme celui qu'il précédait, tourna à gauche, en
+arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, après ce crochet, avoir
+laissé son suiveur continuer sa route en droite ligne, l'autre n'ayant
+pas conscience qu'il eût emboîté le pas à celui qu'il avait oublié, ils
+remontèrent le même trottoir.
+
+Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur, à court de provision pour sa
+pipe, fit un quart de conversion pour entrer dans un bureau de tabac et
+comme, au lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches au
+préalable, soit pour en tirer sa blague, soit pour vérifier s'il était
+en fonds, Camuflet, marchant toujours, franchit la distance et lui passa
+devant le nez, prenant ainsi de l'avance.
+
+A ce passage de Camuflet dans la traînée de lumière produite par le
+bureau de tabac encore pleinement éclairé, le fumeur vit le triple veuf,
+pas assez tôt pourtant, car celui-ci l'avait déjà assez dépassé pour
+qu'il n'eût pu voir ses traits, mais suffisamment pour reconnaître à sa
+petite taille celui qu'il ne voyait plus que de dos.
+
+--L'avorton de tout à l'heure, se dit-il, mais sans y attacher la
+moindre importance.
+
+Après une courte station dans le bureau de tabac, le jeune homme aux
+longues moustaches reprit sa route, tout occupé de tirer sur sa pipe
+dont, au bureau, il avait imparfaitement allumé la nouvelle charge.
+
+Cent mètres plus loin, la pipe était éteinte. L'homme tira de sa poche
+une boîte d'allumettes. Comme le vent assez vif, qui lui soufflait dans
+la figure, menaçait d'éteindre son allumette, il se retourna pour donner
+à la flamme l'abri de son individu, ce qui le mit en face de l'espace
+qu'il venait de parcourir.
+
+--Oh! oh! fit-il subitement d'un ton composé de méfiance et de surprise,
+est-ce que ce moucheron-là me filerait, par hasard?
+
+Dame! il y avait motif à surprise. Le petit homme qui, après l'avoir
+dépassé devant le bureau de tabac, aurait dû, maintenant, être bien
+avant, se retrouvait encore derrière lui, à une trentaine de mètres,
+d'autant plus visible qu'à cette heure avancée les passants n'étaient
+plus assez nombreux sur le trottoir pour masquer la vue de sa petite
+taille.
+
+En ce bas monde, où il n'est pas de miracle, le fait était des plus
+simples à expliquer. Pendant que le fumeur était dans le bureau de
+tabac, Camuflet, au lieu de gagner du terrain, avait fait une
+pause devant la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure à
+l'oeil-de-boeuf placé au-dessus du comptoir, et comme sa montre était
+arrêtée, il l'avait remontée et mise à l'heure. C'était alors que le
+jeune homme, à sa sortie du bureau de tabac, avait à son tour dépassé le
+petit homme sans le remarquer, occupé qu'il était à tirer sa pipe dont
+le tabac humide se refusait à la combustion.
+
+Étant expliqué ce qui avait causé la surprise du fumeur, il resterait
+encore à chercher ce qui avait éveillé sa méfiance. Il est à croire
+qu'il faisait partie de ceux que leur conscience tient toujours sur le
+qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant morveux, sont sans
+cesse prêts à se moucher. Bref, il devait être en situation de craindre
+d'être épié, car il gronda encore:
+
+--Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me voyant arrêté, il ne
+continue pas sa marche.
+
+En effet, le veuf était resté sur place, mais non pour la cause que lui
+prêtait le fumeur aux longues moustaches blondes. S'il n'avançait plus,
+c'est qu'il venait d'être immobilisé par la joie d'avoir soudainement
+trouvé le moyen de mettre ses belles-mères en hostilité avec sa
+portière.
+
+--Oui, oui, se répétait-il, de cette façon, je les amènerai tout
+gentiment à se manger le nez... et la portière, en leur tournant
+casaque, viendra me crier gare!...
+
+Cependant le fumeur s'était remis en marche, mais en doublant le pas. A
+ce train-là, si tout à l'heure il retrouvait encore le particulier sur
+ses talons, c'est que, bien décidément, il le filait.
+
+--Alors, tant pis pour toi, mon joli coco! se disait-il avec un vilain
+rire.
+
+Après dix minutes d'un petit pas de course, il se retourna encore.
+Toujours à même distance et courant aussi, il aperçut Camuflet.
+Pouvait-il se douter que, si le petit homme accélérait ainsi sa marche,
+c'était que, maintenant qu'il tenait son idée, il lui tardait d'être
+rentré au logis pour bien étudier son projet.
+
+Les circonstances transformant donc Camuflet en espion, le fumeur serra
+les poings et murmura entre ses dents:
+
+--Si je te trouve encore sur mon dos au premier tournant, ton affaire
+est bonne!
+
+Et bientôt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le boulevard.
+
+--Allons! c'est bien à moi qu'il en veut, se dit-il, quand, au même
+tournant, il vit apparaître Camuflet dont c'était le chemin pour gagner,
+par la place Louvois, la rue Méhul qu'il habitait.
+
+Le jeune homme tenta encore une épreuve. Il entra dans la sombre rue
+Delayrac, déserte à cette heure avancée, car il était passé minuit. Une
+minute après, le triple veuf arrivait dans la rue.
+
+Et, sans prêter la moindre attention à celui qui le précédait,
+absorbé, qu'il était dans ses combinaisons machiavéliques contre ses
+belles-mères, il s'avançait dans l'obscurité en se disant:
+
+--Oui, excellente idée qui me permettra de _diviser pour régn_...
+
+Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut empêché par un
+terrible coup de poing qui venait de lui être asséné par un homme,
+bondissant de l'encoignure sombre d'une porte. L'attaque avait été si
+soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre Camuflet n'eut pas le
+temps de voir son agresseur. Sous la force du coup, il s'affaissa sur le
+trottoir où il s'évanouit.
+
+Après son ennemi terrassé, le jeune homme n'avait pas l'intention de
+s'en tenir là, car, se penchant sur le corps, il avançait déjà ses deux
+mains qui allaient serrer le cou de sa victime quand, tout à coup, il se
+releva en murmurant avec surprise:
+
+--Eh! mais, c'est le _pante_ aux écus!!! J'allais faire de la belle
+besogne, moi!... J'ai failli crever la caisse de la vieille.
+
+Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les détours des rues
+voisines en se disant:
+
+--Après tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est pas la mort d'un
+homme. Si je n'en avais jamais accommodé que comme cela, j'en connais
+qui mangeraient encore de la soupe.
+
+Ensuite, en souriant:
+
+--Je ne m'étonne plus, à présent, s'il suivait le même chemin que moi...
+Nous allions au même endroit.
+
+Cependant Camuflet avait repris connaissance et s'était relevé. Tout
+trébuchant et la main sur son oeil endolori, il regagnait son domicile
+en se demandant:
+
+--A qui dois-je ce coup de poing-là? On m'a laissé ma montre et mon
+porte-monnaie; donc c'est une vengeance qui a dû se tromper d'individu.
+
+Le brave garçon pouvait-il, en bonne conscience, accuser de l'aventure
+le jeune homme moustachu auquel il ne pensait plus depuis la rue de
+Turenne?
+
+Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette de sa porte
+cochère, que ce même jeune homme, de l'autre côté de la rue, caché dans
+l'ombre, guettait sa rentrée en se disant:
+
+--Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir!... Pourvu qu'à rentrer
+si tard il n'empêche pas la vieille de venir.
+
+De quelle vieille parlait-il? Elles étaient trois vieilles chez le veuf.
+
+La portière avait guetté le retour de Camuflet pour lui faire algarade
+au passage devant la loge. Elle lui mit son bougeoir sous le nez, ce qui
+lui permit de voir en quel piteux état son locataire avait un oeil, et
+elle grogna hargneusement:
+
+--Il y a des gens qui se soucient peu de faire mourir le pauvre monde
+par la privation de sommeil. Au lieu d'aller faire le coup de poing dans
+les brasseries, ils devraient penser aux infortunés qui veillent à les
+attendre.
+
+--Toi, ma sorcière, demain tu me feras la risette! pensa le retardaire
+qui fila sans répondre.
+
+Au moment où Camuflet, étendu dans son lit, souffla sa bougie pour
+s'endormir, un long coup de sifflet retentit dans la rue, au pied de la
+maison.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+Elles s'exécraient du plus fin fond de leur coeur, les trois
+belles-mères de Camuflet. Celle qui serait tombée à l'eau n'aurait pu
+compter, pour ne pas se noyer, sur un fétu de paille que lui aurait
+lancé une des deux autres. Des chiens de faïence se seraient, à coup
+sûr, réconciliés avant que, dans le trio, se fût produite une marque de
+conciliation.
+
+Ce qui a été dit sur la cuisine séparée que chacune se faisait, tant
+leur haine était doublée de méfiance, se reproduisait dans les autres
+détails. Vous n'auriez pas même obtenu que celle-ci se lavât les mains
+dans l'eau qu'auraient montée ses rivales.
+
+C'était, à ce sujet, la première occupation à laquelle se livraient le
+matin ces bonnes dames. Chacune descendait remplir à la pompe de la cour
+le seau d'eau nécessaire aux usages de la journée. A prix d'or, vous
+n'eussiez pas obtenu que ces seaux fussent déversés dans une fontaine
+commune.
+
+Et il en était ainsi pour tout.
+
+Après la provision d'eau montée, chacune partait aux vivres qu'elle
+comptait fricoter séparément pour ses repas de la journée. C'était,
+pour leur gendre, le plus doux moment de la journée, car ces dames,
+potinières au premier chef, jacassaient chez les fournisseurs pendant
+deux bonnes heures, durant lesquelles Camuflet savourait le charme d'un
+calme profond.
+
+Quand, le lendemain de son pochon reçu, le petit homme s'éveilla, son
+premier souci fut de tendre l'oreille. A la complète tranquillité de
+l'appartement, il sut à quel point du programme quotidien en étaient ses
+belles-mères.
+
+--Elles ont déjà monté leurs seaux d'eau et, à cette heure, elles jouent
+de la langue chez les marchands du quartier... Alerte! c'est le vrai
+moment pour moi! se dit-il, après s'être habillé en un clin d'oeil.
+
+Il se rendit chez chacune de ses belles-mères et, trois fois, il sortit
+sur le carré avec un seau plein, puis, trois fois aussi, il rentra avec
+un seau vide qu'il alla soigneusement reporter à sa place habituelle.
+
+Cela fait, il attendit.
+
+Un quart d'heure après, un violent coup de sonnette se fit entendre à la
+porte de l'appartement. Un éléphant en fureur aurait sonné moins fort.
+
+Camuflet alla ouvrir.
+
+Il fut presque renversé par la portière, qui se précipita comme une
+trombe dans l'appartement. Ses yeux, qui lançaient des flammes, lui
+sortaient de la tête, une terrible colère lui contractait le visage,
+et, ce fut d'une voix rauque, car la rage l'étranglait, qu'elle put à
+grand'peine demander:
+
+--Où sont-elles?
+
+--Elles... qui? fit Camuflet, d'un ton des plus innocents.
+
+--Vos saligaudes de belles-mères!...
+
+Le mot était roide. Camuflet aurait protesté si la portière lui en eût
+laissé le temps, mais cette dernière reprit avec une furie croissante:
+
+--Est-ce qu'elles se figurent, quand le propriétaire vient de me laver
+la tête de si rude façon, et par leur faute, que cela va se passer
+ainsi!
+
+Et, avec un redoublement d'exaspération:
+
+--Ah! çà, toutes les trois, elles étaient donc, ce matin, ivres à ne
+pouvoir se tenir sur leurs jambes?
+
+Camuflet se redressa digne et sévère.
+
+--Madame Crotin, dit-il, apprenez que mes belles-mères n'ont pas les
+habitudes d'ivrognerie que vous leur prêtez.
+
+Cette réponse fit repartir de plus belle la concierge qui s'écria:
+
+--Alors, si elles étaient de sang-froid, elles l'ont donc fait exprès
+pour me faire perdre ma place?... Ah! les misérables! elles me le
+paieront!!!
+
+On aurait donné le bon Dieu sans confession à Camuflet tant il y avait
+en lui de bonhomie quand il demanda:
+
+--Mais enfin, madame Crotin, que vous ont-elles donc fait?
+
+--Ce qu'elles m'ont fait? répéta la portière en grinçant des dents.
+
+Alors, en tournant sur ses talons:
+
+--Venez le voir! dit-elle.
+
+Camuflet suivit la concierge qui marchait vers le carré en répétant:
+«venez le voir! venez le voir!»
+
+Quand ils eurent atteint le palier, la portière, avec un geste tragique,
+montra la descente de l'escalier en prononçant ce seul mot:
+
+--Regardez!
+
+Mais mot et geste suffisaient pour faire comprendre d'avance combien les
+coupables auraient à défendre énergiquement leurs chignons et leurs yeux
+contre les griffes de la portière en proie à une de ces rages bleues qui
+font mordre du fer.
+
+En effet, pour une portière «ayant le respect», comme on dit, de son
+escalier, il y avait de quoi se fâcher tout rouge.
+
+Depuis le carré de Camuflet jusqu'à la loge du concierge, c'est-à-dire
+sur une descente de trois étages, l'escalier s'était transformé en une
+cascade. Chaque marche s'égouttait sur la suivante avec un petit bruit
+charmant. On se serait cru en Suisse quand sautille, le long du rocher,
+l'eau produite par la fonte des glaciers.
+
+--Ah! vous allez laver votre escalier à grande eau, chère madame Crotin?
+demanda Camuflet avec une ingénuité qui semblait croire que le déluge
+provenait du fait de la concierge.
+
+--Puisque je vous dis que ce sont vos saligaudes de belles-mères qui
+m'ont joué ce mauvais tour! hurla la Crotin.
+
+--Croyez-vous? croyez-vous? répéta Camuflet avec doute. Ces dames sont
+incapables d'une telle légèreté; je les connais...
+
+Il fut interrompu par le rire gouailleur de la portière qui haussa
+brusquement les épaules et articula sous le nez du veuf:
+
+--Ah! ouiche! que vous les connaissez!... Comme moi je connais le Congo!
+
+Et comme elle tenait à son épithète, elle répéta:
+
+--Trois vraies saligaudes qui me le paieront, je ne vous dis que ça, mon
+bonhomme.
+
+Camuflet avait intérêt à ne pas laisser se refroidir, chez la Crotin, la
+colère qui pouvait la rendre bavarde. Il remua la tête en répliquant:
+
+--Vous devez accuser à tort.
+
+La bile se remua immédiatement chez le cerbère femelle qui glapit:
+
+--De quoi! J'accuse à tort!... Est-ce qu'elles auront le toupet de
+nier!... Mais regardez donc vous-même... Est-ce que les traces d'eau ne
+vont pas se perdre sous la porte de votre cuisine? C'est parti de là!...
+Et pas une goutte d'eau à l'étage supérieur... Vous avez beau être
+aveugle sur bien des choses, ça doit pourtant vous crever les yeux.
+
+On juge avec quelle joie secrète le triple veuf avait entendu le «Vous
+avez beau être aveugle sur bien des choses.» C'était l'écluse des
+révélations qui commençait à s'ouvrir. Il appuya donc sur la chanterelle
+en disant d'un ton convaincu:
+
+--Oui, vous accusez à tort. Mes belles-mères sont des personnes d'âge...
+par conséquent posées, sérieuses...
+
+Un nouveau «Ah! ouiche!» des plus railleurs, lancé par la rageuse
+Crotin, coupa la phrase de Camuflet qui, sans paraître avoir entendu,
+poursuivit:
+
+--... Qui ne peuvent vous avoir fait une pareille farce.
+
+--Avec ça qu'elles en sont à compter leurs farces, les mâtines! insinua
+la portière irritée par la contradiction.
+
+Mais, décidé à faire le sourd, le petit homme continua en appuyant sur
+les mots:
+
+--Car c'est une farce... Il ne s'agit pas d'un seau renversé par
+accident... Non, il y a là, répandu sur vos marches, le contenu d'au
+moins dix seaux, peut-être quinze, méchamment versés à la file... Oui,
+l'intention de vous créer un ennui est patente, avérée... Mais, je vous
+le répète, de cette stupide plaisanterie, j'affirme que mesdames mes
+belles-mères sont parfaitement incapables.
+
+--Elles sont capables de tout! articula la concierge d'un ton sec qui
+accusait la plus profonde conviction.
+
+De ce qui précède, Camuflet avait tiré la leçon que son trio n'était pas
+irréprochable, mais rien de précis ne lui avait été révélé. La Crotin
+devait avoir dans son sac des secrets qu'il fallait en faire sortir
+avant que sa fureur fût apaisée.
+
+--Ceci est une vengeance, reprit-il. Cherchons ensemble de qui elle peut
+venir.
+
+Et en s'appuyant une main sur le coeur:
+
+--Je puis vous jurer, en commençant par moi, que jamais une pensée de
+vengeance, contre vous n'a battu sous mon sein gauche.
+
+--Oh! vous, fit franchement le concierge, vous êtes un serin, un vrai
+serin, mais pas une méchante bête pour deux sous!
+
+Avant que le veuf pût remercier la Crotin de la bonne opinion qu'elle
+avait de lui, cette dernière serra les poings et grinça entre ses dents:
+
+--Mais elles, les gourgandines?
+
+--Qui appelez-vous gourgandines? demanda innocemment Camuflet.
+
+--Parbleu, vos trois créatures!
+
+--Oh! oh! fit le veuf d'un ton doucement grondeur, pouvez-vous, maman
+Crotin, parler ainsi de trois personnes respectables?
+
+--Vous êtes, dans le quartier, le seul de votre avis! gouailla la
+Pipelet, dont la furie, devenue froide tournait à l'ironie.
+
+--... de personnes que leur âge met à l'abri du plus petit soupçon,
+insista Camuflet.
+
+--Flûte! flûte! flûte pour vos femmes d'âge! débita la concierge. De la
+meilleure de vos fines commères, je ne donnerais pas un os de côtelette.
+
+Il était patent pour le gendre que la Crotin avait ses trois
+belles-mères en piètre estime; mais sur quels faits appuyait-elle cette
+opinion défavorable? Dans l'espoir de lui tirer les vers du nez, il
+reprit donc:
+
+--En admettant que l'infamie d'avoir inondé vos escaliers soit le
+résultat d'une vengeance, mes belles-mères ne peuvent avoir aucun motif
+de se venger de vous.
+
+--Qui sait? lâcha la Crotin.
+
+Après une petite pause, elle ajouta:
+
+--Quand ce ne serait qu'à cause de la nuit dernière.
+
+Camuflet ne commit pas la faute de demander une explication. La soupape
+aux révélations venait de se soulever. Il s'agissait de la laisser
+s'ouvrir d'elle-même béante, il donna de l'éperon en poursuivant:
+
+--Non, il ne me souvient pas que mes dames aient eu contre vous quelque
+gros motif de reproche qui leur conseillât la vengeance. Non, ce
+n'étaient que petites peccadilles dont elles se plaignaient. Je les
+ai entendues dire... souvent, je l'avoue... que vous étiez bavarde,
+curieuse...
+
+La colère remonta furieuse au cerveau de la Pipelet, qui se redressa
+l'oeil en feu.
+
+--Ah! bavarde!... Ah! curieuse! répéta-t-elle. Est-ce que j'ai bavardé
+sur les hommes qu'elles reçoivent quand vous n'êtes pas là, ou qu'elles
+vont retrouver chez la crémière et le marchand de vin? Est-ce que j'ai
+été jamais curieuse d'aller entendre ce qu'elles descendent conter dans
+la rue, après minuit, quand vous dormez, à ceux qui les appellent à
+coups de sifflet ou avec leurs _piiouit_! Ah! bavarde! Ai-je jamais
+appris à l'une les manigances des autres? car chacune fait ses farces en
+cachette des autres. Le peu de fois qu'elles sont d'accord, c'est pour
+répéter que vous n'êtes qu'un idiot et vous carotter vos écus.
+
+Tout ce qu'il entendait n'avait rien de très flatteur pour
+l'amour-propre du petit homme, mais il n'en jubilait pas moins de tout
+son coeur. Dieu savait quelle oreille avide il tendait aux sorties
+furibondes de la concierge! Aussi son tympan fut-il agréablement
+chatouillé par ces paroles de la Crotin:
+
+--Oui, on m'a inondé l'escalier parce que, cette nuit, j'ai refusé
+de tirer le cordon à je ne sais laquelle des trois qui voulait aller
+rejoindre dans la rue le particulier qui, pendant un quart d'heure,
+l'avait régalé de ses coups de sifflet d'appel.
+
+Elle vint se mettre sous le nez de Camuflet dont la face tendue étalait
+au grand jour son oeil au pourtour noir et tuméfié.
+
+--Il ne vous reste qu'on oeil de bon; mais, à l'avenir, ouvrez-le...
+C'est un conseil que je vous donne...
+
+Ensuite, comme si la seule présence du petit homme ne lui suffisait pas
+pour décharger sa bile, elle prit la rampe, et, en faisant jaillir sous
+la semelle de ses savates les flaques d'eau recueillies par les marches
+creuses, elle dévala par l'escalier en criant:
+
+--Je vais aller attendre au passage la rentrée de vos coquines et je
+vous jure que je les ferai rire jaune!
+
+Camuflet suivit un instant du regard la descente de celle qui promettait
+de faire passer à ses respectables dames un vilain quart d'heure. Après
+quoi, il rentra chez lui tout souriant.
+
+--Je ne suis pas prophète, murmurait-il, mais je crois pouvoir prédire
+que la bonne harmonie entre la Crotin et mes belles-mères va être
+légèrement troublée.
+
+Au chapitre particulier de chaque belle-mère, il n'avait recueilli rien
+de précis, mais l'ensemble des renseignements suffisait pour l'engager à
+ne plus s'apitoyer sur le sort de celles que, jusqu'à ce jour, il avait
+cru tant isolées en ce bas monde qu'il constituait leur unique relation.
+
+Il aurait bien pu rester sur le carré à écouter par-dessus la rampe la
+réception promise à ses belles-mères par la Crotin. Il connaissait assez
+l'organe criard de ces dames pour être certain, en sachant aussi à quel
+diapason était accordée la portière, que le quatuor furieux qui
+allait être chanté dans le vestibule lui monterait bien distinct des
+profondeurs de l'escalier. Mais à quoi bon? Une scène bien plus curieuse
+et tout aussi aigre ne lui était-elle pas réservée?
+
+Après avoir passé ensemble sous la langue de la portière, les
+bonnes dames, quand elles allaient se retrouver nez à nez, devaient
+infailliblement se prendre de bec. Car, enfin, devant ce fait de
+l'escalier inondé, elles ne pouvaient manquer de s'accuser mutuellement
+du délit. De cette scène orageuse, où la fureur ferait oublier la
+prudence, Camuflet avait l'espoir d'extraire d'utiles détails... espoir
+qui lui faisait se dire avec une satisfaction sincère:
+
+--Je vais donc pouvoir flanquer à la porte ces très chères dames.
+
+Effectivement au bout d'un quart d'heure, la porte de la cuisine claqua
+de vigoureuse façon, annonçant la rentrée des belles-mères.
+
+L'ouragan allait se déchaîner avec violence. Camuflet, en conséquence,
+dressa ses deux oreilles.
+
+Par malheur, le petit homme, tout à l'heure sur le carré ruisselant
+d'eau, avait pris l'humidité aux pieds à travers les minces semelles de
+ses pantoufles, et sa tête nue s'était refroidie entre deux airs. Des
+pieds et du nez, il avait gagné un bon rhume qui, au moment même où
+allait éclater l'orage chez les belles-mères, se traduisit par un
+éternuement.
+
+A ce bruit qui leur signalait le voisinage de l'ennemi commun, les trois
+femmes, par suite de l'accord qui liait ces ennemies irréconciliables
+tant qu'il s'agissait de leur gendre, calmèrent subitement leur fureur.
+Au lieu des éclats d'une trombe de rage, un profond silence régna dans
+le logis.
+
+Par expérience, Camuflet n'ignorait pas que les douces personnes
+agissaient envers lui comme les cochers de fiacre qui, dans une dispute
+entre collègues, soulagent leur rage en tombant à coups de fouet sur un
+de leurs voyageurs.
+
+--Je ferais bien de décamper, se dit-il.
+
+Et, sans se le répéter à quatre fois, il gagna doucement la porte du
+carré et fila comme un lièvre.
+
+--Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin comme il passait devant la
+loge.
+
+Quand il se fut arrêté, elle lui tendit trois lettres en disant avec le
+plus profond mépris:
+
+--Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter pour vos propres
+à rien. Vous les leur remettrez vous-même, car, dorénavant, je ne veux
+plus avoir de rapports avec ces créatures.
+
+Elle se tourna vers son époux qui, dans un coin de la loge, ingurgitait
+une tasse de chocolat.
+
+--Es-tu de mon avis, Pancrace?
+
+--Le mieux est de ne plus se commettre avec de telles espèces, déclara
+dédaigneusement Pancrace.
+
+Camuflet plaça les trois lettres dans une poche de son portefeuille et,
+d'une autre, il sortit un billet de cinquante francs qu'il offrit à la
+Crotin.
+
+--Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident arrivé. Voici de
+quoi payer la peine de celui qui épongera les marches.
+
+La portière prit le billet, puis avec un attendrissement dans la voix:
+
+--Vous êtes tout de même une vraie bête du bon Dieu... C'est pitié de
+voir qu'on vous en pende tant au nez! dit-elle.
+
+Après une petite pause de réflexion:
+
+--Venez donc causer de temps en temps avec moi, ajouta-t-elle.
+
+--Je n'y manquerai pas, chère madame Crotin, promit Camuflet, comprenant
+que l'ancienne alliée de ses belles-mères passait dans son camp.
+
+Il avait fait trois pas, quand elle le rappela:
+
+--Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle.
+
+--Deux même.
+
+--Eh bien! aussitôt que vous serez couché, ce soir, ne vous endormez
+pas.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que, ce soir, ce sera le tour des _piiouit_.
+
+Et, sur ce renseignement énigmatique, elle retourna à son fourneau sur
+lequel chauffait sa part de chocolat.
+
+Camuflet prit dans son portefeuille un second billet et le tendit à la
+femme.
+
+--Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette somme à un de mes amis?
+demanda-t-il.
+
+--Sans doute. Où demeure-t-il?
+
+--Je n'ai jamais su son adresse, déclara Camuflet qui décampa sans
+reprendre son billet.
+
+--Il n'est pas déjà si bête, cet imbécile! pensa la portière en
+empochant le cadeau.
+
+«Qui veut la fin veut les moyens», dit un proverbe. Puisque Camuflet
+avait accepté de la concierge les trois lettres adressées à ses
+belles-mères, ce n'était pas pour les garder intactes dans son
+portefeuille. Sa curiosité était d'autant plus justifiable que, depuis
+deux jours que sa méfiance avait été éveillée, il en découvrait de
+belles sur le compte des bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une!
+empreintes boueuses de pieds énormes chez l'autre! carte de baron dans
+la poche de la troisième!... Et voilà que, tout à l'heure, on lui avait
+appris que ces dames connaissaient de mystérieux _piiouit_ qui, la nuit,
+les faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles allaient
+rejoindre dans les crémeries ou chez les marchands de vin du quartier.
+
+Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la plus petite parenté,
+sans même un ami qui s'intéressât à elles... et il avait, à présent
+dans son portefeuille, la preuve que chacune était en correspondance
+réglée... Oui, avec qui?
+
+--Ce ne doit être qu'avec des amoureux venus depuis peu, se répondait
+Camuflet qui se rappelait les cent fois que le trio lui avait affirmé
+ne plus connaître personne en cette vallée de misère qu'on appelle
+l'existence.
+
+Des amoureux! à leur âge! Mais quand il les aurait appelées vieilles
+folles, cela n'en ferait pas moins que les amoureux existaient, qu'ils
+écrivaient, et que lui, Camuflet, allait se régaler de leur prose...
+car, tout en réfléchissant ainsi, il venait de retirer de son
+portefeuille les trois lettres d'amour.
+
+Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui devaient contenir
+un cri du coeur! L'un empoisonnait l'odeur de pipe. L'autre avait son
+enveloppe maculée de taches de vin. Le dernier portait la marque
+des doigts crasseux qui l'avaient plié... Et quelle écriture, quelle
+orthographe trahissait l'adresse de ces poulets.
+
+--Mes belles-mères n'ont pas placé leur coeur dans les hautes classes!
+pensa Camuflet en ouvrant la première lettre.
+
+Fichtre! non, ce n'était pas dans les hautes classes qu'aimaient ces
+dames!... Elles avaient même attrapé en plein dans le mille, si leur
+intention première avait été de viser parmi les archi-sans le sou, car,
+ainsi qu'on l'a vu en un chapitre précédent, toutes ces lettres, dans un
+style plus ou moins impérieux, réclamaient de l'argent.
+
+--Comment! c'est ainsi que peut écrire un baron! se demanda Camuflet
+après avoir lu l'écrit destiné à madame Buffard des Palombes.
+
+Pour Camuflet, cette lettre devait émaner d'autant plus infailliblement
+du baron qu'elle n'était pas signée, preuve certaine, selon lui, que
+le noble correspondant n'avait pas voulu compromettre le blason de ses
+pères!
+
+--Un vieux roué, se dit Camuflet, que le fait de soupirer pour une dame
+de l'âge respectable de madame Buffard des Palombes ancrait dans cette
+conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine bien sonnée.
+
+Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'étaient que des
+demandes d'argent, Camuflet en était heureux.
+
+--Tous ces soupirants qui tirent la langue après un écu vont se jeter
+sur la petite dot que j'offrirai, et, avant peu, un triple mariage
+m'aura débarrassé de mes trois belles-mères, se disait il en se frottant
+les mains.
+
+Cette perspective d'un triple mariage lui souriait. A lui, homme
+doux, elle plaisait d'autant mieux qu'elle l'exemptait de demander la
+séparation à des moyens violents. Aussi, tout en marchant par les rues
+à l'aventure, semblable à la Jeannette de la fable de la _Laitière et le
+Pot au lait_, il faisait mille doux projets sur l'emploi de sa liberté
+reconquise. Le plus pressé était de faciliter le mariage du vieux baron
+avec le no 3. Aussitôt les nos 1 et 2, jaloux, et envieux, sauteraient
+d'eux-mêmes dans le conjungo... et alors, lui, libre! libre! libre!
+
+Soudain, dans ce ciel bleu que l'espérance lui montrait, Camuflet
+vit apparaître un petit nuage noir. Que signifiait donc le dernier
+paragraphe du billet adressé à madame Buffard des Palombes?
+
+Camuflet, reprenant l'épître dans sa poche, relut lentement la phrase
+énigmatique:
+
+_«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De l'une ou de l'autre, il
+y aura toujours des picaillons à fricoter.»_
+
+--Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit homme à bout d'efforts
+pour comprendre.
+
+Alors il pensa à reconnaître en quel endroit le hasard de sa marche
+l'avait conduit. Il se trouvait à l'entrée de la rue Vivienne. Il était
+donc tout porté pour aller visiter ce nouvel appartement, loué par M.
+Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux à diriger.
+
+Et voilà comment Camuflet, après avoir inspecté le local, avait rendu
+visite au propriétaire, M. Fraimoulu, qu'il avait trouvé achevant un
+exécrable déjeuner, à son retour de l'expédition chez son neveu, qui
+n'avait eu d'autre résultat que de le faire inutilement carillonner
+devant la porte de Gontran obstinément fermée.
+
+A celui que, la veille, il avait transformé en commissaire de police
+pour qu'il l'aidât à échapper à ses belles-mères, Camuflet, tout heureux
+de la possession de ses lettres, en avait fait la lecture. Il espérait
+que Fraimoulu l'aiderait à déchiffrer l'énigme qui terminait la lettre
+adressée à dame Buffard de Palombes.
+
+--Comprenez-vous? avait-il demandé.
+
+A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait négativement répondu. Puis,
+comme les affaires du petit homme l'intéressaient moins que les siennes,
+il reprit:
+
+--Le travail à exécuter dans l'appartement que M. Grandvivier m'a loué
+sera-t-il de longue durée?
+
+--Du tout. Avec quelques carreaux de plâtre et vingt ou trente heures de
+travail, ce sera chose bâclée.
+
+--Mon nouveau locataire m'a parlé vaguement de cloisons, sans m'en
+préciser la place, dit Fraimoulu pour obtenir du veuf plus de détails.
+
+--Oui, deux. Une qui doit diminuer une pièce de débarras au profit d'un
+cabinet de toilette.
+
+--Et l'autre?
+
+--Ah! fit Camuflet en haussant les épaules, pour celle-là, je ne
+comprends guère M. Grandvivier. Dans le logement qu'il va quitter,
+la cuisine est étroite et à ce point si mal aérée que sa cuisinière
+Cydalise en est malade.
+
+--Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera autrement, car la
+pièce est vaste. La cuisinière y respirera à pleins poumons, avança
+Fraimoulu.
+
+--Justement! Justement! répéta vivement Camuflet. Eh bien! croiriez-vous
+que c'est cette cuisine que M. Grandvivier veut diminuer avec sa
+cloison? «Cela fera une office pour Cydalise», a-t-il répondu à mon
+observation.
+
+--Mais la cuisine, de l'autre côté du couloir, possède déjà une office,
+objecta Fraimoulu.
+
+--C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a répliqué que cette
+office était trop loin et trop séparée de la cuisine. «Dans la nouvelle,
+Cydalise aura tout sous la main», m'a-t-il répliqué.
+
+En somme, c'était le locataire qui payait les travaux. Il était donc
+maître d'en agir à son caprice et c'était là chose sur laquelle il n'y
+avait rien à voir pour les autres.
+
+--Après tout, ça le regarde, dit Fraimoulu.
+
+--Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon tiers... oh! oui, d'un
+bon tiers... et, après le travail, elle ne sera plus qu'un long boyau
+incommode, répliqua le triple veuf.
+
+Il porta la main à sa poche.
+
+--Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit mes mesures et
+tracé une espèce de plan sur un papier que j'ai là.
+
+Il tendit le plan à Fraimoulu en ajoutant:
+
+--Tenez, là, au dos de cette carte de visite.
+
+Seulement, il la présenta sur la face contraire, ce qui permit à
+Athanase de voir le nom.
+
+--Baron de Walhofer, lut-il.
+
+Et, pris de l'avide curiosité d'avoir des renseignements sur cet homme
+qu'il avait rencontré, la veille, à la table de Ducanif, il s'écria:
+
+--Connaissez-vous ce baron?
+
+--Nullement.
+
+Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de lui à la carte, était
+plein d'interrogation, Camuflet se hâta d'ajouter:
+
+--Pas autrement que de nom... par cette carte trouvée dans la poche de
+ma belle-mère n° 3.
+
+Il frappa sur la poche qui contenait les lettres.
+
+--Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de lui que vient
+la missive où se trouve le paragraphe incompréhensible des deux grues
+couchées en joue.
+
+Style, écriture et orthographe répondaient si mal à ce jeune homme avec
+lequel il avait dîné que Fraimoulu haussa les épaules.
+
+--Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent convaincu.
+
+A ce ton, une espérance subite vint à l'esprit de Camuflet. Est-ce que
+son heureuse chance voulait qu'il fût en présence de quelqu'un qui pût
+lui donner sur le baron ces renseignements qu'il désirait si ardemment,
+mais qu'il ne savait où prendre.
+
+--Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il.
+
+--Hier soir, nous nous sommes rencontrés à la table d'un de mes amis,
+avoua Athanase.
+
+Dans le thème qu'il s'était créé, Camuflet, on le sait, voyait le
+soupirant de madame Buffard des Palombes sous les traits d'un vieillard.
+A cette rose de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un rosier de
+soixante années. De là vint donc qu'il s'écria:
+
+--Ah! vous connaissez ce vieillard?
+
+--Quel vieillard? fit Fraimoulu dérouté.
+
+--Le baron, parbleu!
+
+--Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune homme de trente ans au
+plus, affirma Athanase.
+
+Le petit homme tenait trop à son idée pour en démordre.
+
+--Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez?
+
+--Je ne sais plus à propos de quoi j'ai entendu le baron avancer qu'il
+était orphelin, affirma Fraimoulu.
+
+Ensuite, à l'appui de son dire, il continua:
+
+--Mon baron est un blond, à chevelure coupée ras, ce qui contraste avec
+ses moustaches qu'il porte fort longues. Ce serait un fort beau garçon,
+sans certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage dur... sans
+compter une balafre sur la joue gauche.
+
+A mesure que Fraimoulu avait parlé, la face de Camuflet s'était
+empreinte de surprise. Le propriétaire était en train, trait pour trait,
+de lui faire le portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant,
+il avait vu fumant sa pipe, en tenue déguenillée, à la fenêtre d'une des
+masures qui s'éclairaient sur le jardin de M. Grandvivier.
+
+Il confondit si bien dans sa pensée le fumeur avec le personnage dont
+parlait Fraimoulu, qu'il repartit:
+
+--Je comprends que, dans ses lettres, ce baron demande deux billets de
+mille francs à une femme. C'est sans doute pour s'habiller, car il a
+triste apparence sous sa blouse en loques.
+
+Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux étonnés.
+
+--Une blouse! répéta-t-il. Loin d'exhiber la blouse en loques que vous
+lui prêtez, je vous jure que ce jeune homme, malgré sa tenue un peu
+raide, avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez mon ami.
+
+--Et vous êtes certain que c'était le baron? insista Camuflet
+s'entêtant.
+
+--Pour tel il m'a été présenté par le maître de la maison et tel je l'ai
+entendu désigner tout le long du repas par ce dernier qui, au dessert, a
+fini par lui donner son petit nom.
+
+--Qui était? demanda Camuflet jugeant qu'il n'est aucun renseignement
+inutile à prendre.
+
+--Alfred, s'il m'en souvient bien.
+
+Le triple veuf avait trop à coeur de renoncer à son idée pour ne pas
+revenir à l'assaut.
+
+--Est-ce qu'il ne demeure pas du côté de la rue de Turenne, votre baron?
+demanda-t-il.
+
+--Nullement. Il habite le numéro 4 de la rue Caumartin, dans la maison
+même où j'ai dîné.
+
+Battu sur tous les points, Camuflet se rendit. Comme depuis son lever il
+ne s'était pas mis une seule bouchée dans son estomac qui faisait rage,
+il songea à aller déjeuner.
+
+--Pardon! je vous reprends cette carte au dos de laquelle sont mes
+mesures pour les cloisons, dit-il en retirant le carton des mains
+d'Athanase.
+
+Puis, en le retournant sur le bon sens où s'étalait le nom du baron sans
+aucune adresse:
+
+--A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait au moins y faire
+imprimer aussi son domicile, dit-il.
+
+--Donner sa carte avec une adresse, c'est se mettre à la disposition du
+premier venu auquel il plairait de venir vous ennuyer de sa visite...
+Probablement que le baron a voulu écarter ces gêneurs-là, répondit
+Fraimoulu.
+
+Cinq minutes après, le triple veuf était attablé dans un restaurant. Son
+déjeuner fut des plus brefs, car une idée, qui s'était logée en sa tête,
+lui fit mettre les bouchées doubles.
+
+--Je n'aurai pas le démenti sur cette ressemblance, se dit-il, quand il
+se retrouva sur le trottoir.
+
+De son pas accéléré, il gagna la rue de Turenne. Aux environs de
+la demeure de M. Grandvivier, il chercha dans les rues adjacentes à
+retrouver les masures qui, sur leurs façades de derrière, devaient clore
+le jardin du magistrat.
+
+--Ce doit être là, pensa-t-il en s'engageant dans une allée sombre
+et puante au bout de laquelle, dans un trou infect, il vit le portier
+occupé du ressemelage d'un soulier.
+
+--Alfred est-il là-haut? demanda-t-il en se rappelant le nom de baptême
+appris de Fraimoulu.
+
+--Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a deux dans la maison...
+Est-ce Boîte-à-Poivre ou bien le Tombeur-des-Crânes?
+
+--Le blond à longues moustaches, dit Camuflet se tirant d'embarras entre
+ces deux sobriquets.
+
+--Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crânes?
+
+Après avoir prononcé le nom du Tombeur-des-Crânes avec une emphase qui
+attestait combien il était fier de posséder un tel locataire, le portier
+qui, tout en parlant, avait été occupé à enfoncer des clous dans sa
+semelle, releva la tête et regarda mieux Camuflet.
+
+Alors il sourit, et d'une voix goguenarde:
+
+--Que je suis bête, dit-il, de vous avoir demandé auquel de mes deux
+Alfred vous avez affaire! dit-il.
+
+--Pourquoi? fit le petit homme.
+
+--Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder pour savoir tout de
+suite que c'est le Tombeur-des-Crânes que vous cherchez.
+
+--Bah! Et à quoi, s'il vous plaît, voit-on ça en me regardant?
+
+--A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a collé cette tape-là sur
+l'oeil ne vous a pas ménagé la marchandise! Il vous a copieusement
+servi!
+
+Avant que Camuflet pût demander quel rapport existait entre le
+Tombeur-des-Crânes et le coup de poing qui lui avait enjolivé l'oeil, le
+savetier continua de son ton toujours gouailleur:
+
+--Comme ça, mon bonhomme, nous disons donc que vous avez le trac?
+
+--Quel trac? dit Camuflet.
+
+--Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas! Si vous aimez mieux, je
+dirai que vous n'avez pas de coeur au ventre... que vous refoulez devant
+l'occasion de montrer que vous êtes un gas à poil... Hein! C'est ça? Pas
+vrai?
+
+Camuflet, ahuri, ne répondant pas, faute de deviner ce que parler
+voulait dire, le portier prit ce silence pour un aveu et continua en son
+langage qui n'avait rien de celui des cours.
+
+--Faut pas en rougir. Tous les jours ça arrive, quoi! un particulier
+vous allonge une mornifle sur la frime. On ne demanderait pas mieux, en
+manière de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement,
+nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on fait?
+
+--Oui, qu'est-ce qu'on fait? répéta Camuflet de plus en plus ébaubi.
+
+--Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crânes et on lui dit: «Je ne
+regarde pas au prix, flanquez-moi donc mon ennemi les quatre fers en
+l'air... Réglez-lui mon compte.» Et le Tombeur-des-Crânes, qui est bon
+garçon et très complaisant pour qui lui aboule des monacos, fait votre
+commission.
+
+Emerveillé par l'industrie du jeune homme aux moustaches blondes,
+Camuflet restait bouche béante. Le savetier put continuer à son aise:
+
+--Vous savez, le Tombeur-des-Crânes n'est pas regardant. Il règle le
+compte à ce que vous voulez: au sabre, à l'épée, au bâton, à la savate.
+
+Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tête d'un air triste et
+continua:
+
+--La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un mauvais atout, reçu
+dans le temps, qui lui alourdit la jambe... Non pas qu'il rechigne à la
+savate, car il y trouverait difficilement son maître, seulement il aime
+mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour moi la morue. Oui, j'en
+mange... mais je lui préfère le gigot à l'ail.
+
+Le savetier, après cette confession sur la morue, frappa familièrement
+sur le ventre de Camuflet en lui disant d'un ton paternel:
+
+--Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous ayez seulement du courage
+à la poche, le Tombeur-des-Crânes liquidera si amplement votre pochon,
+que l'autre aura du retour.
+
+Le bavardage du savetier avait eu un bon côté, celui de fournir à
+Camuflet, qui n'y avait pas d'abord pensé, le prétexte pour aborder son
+jeune homme aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements
+du portier, il eût reconnu que le Tombeur-des-Crânes ne pouvait être le
+baron de Walhofer, il lui fallait, devant le savetier, motiver sa visite
+dans la maison à la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient.
+
+En conséquence, il remua négativement la tête en disant:
+
+--Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que ce coup m'est arrivé
+par une chute de l'impériale d'un omnibus et je ne sache pas que votre
+locataire se charge de corriger les omnibus.
+
+--Ça, c'est vrai.
+
+--Après tout le bien que j'avais entendu dire du talent à l'escrime de
+M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes, je venais pour m'entendre avec lui
+sur des leçons à donner à deux de mes fils.
+
+En avançant ce mensonge, l'intention de Camuflet était, pour tromper
+le savetier qui allait lui indiquer la porte et l'étage du
+Tombeur-des-Crânes, de faire une pause dans les escaliers, puis
+de redescendre, au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le
+locataire. Il se trouverait ainsi dégagé de la fausse piste sur laquelle
+l'avait lancé la ressemblance du fumeur aux moustaches, qu'il avait
+aperçu de chez M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui
+avait fait Fraimoulu, disant avoir dîné, la veille, avec le baron.
+
+Camuflet fut exempté de la station qu'il se proposait de faire dans
+l'escalier.
+
+Le portier, qui aurait dû, s'il n'en avait été détourné par le pochon,
+commencer par cette déclaration, lâcha ces mots:
+
+--Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre nom et votre adresse.
+Je les lui remettrai la première fois que je le verrai... un de ces
+soirs.
+
+--Il ne rentre donc pas régulièrement chaque jour?
+
+--Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes par là-bas, dans les
+beaux quartiers, je ne le vois revenir que bien rarement dans sa chambre
+qu'il a conservée.
+
+Forcé par son mensonge d'avoir l'air d'être pressé de trouver le
+professeur d'escrime qu'il voulait donner à ses prétendus fils, Camuflet
+ne put faire autrement que de demander:
+
+--Où se trouve cette salle?
+
+--Là-dessus je ne saurais vous répondre. D'abord le Tombeur n'aime pas
+trop à conter ses affaires par le menu. Ensuite, cela ne m'intéresse
+guère. Tout ce que je sais, c'est qu'il reparaît ici de loin en loin...
+Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez venu que vous
+l'auriez trouvé... Il a passé quarante-huit heures dans sa chambrette
+qu'il lui peine toujours de quitter...
+
+A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil, puis, avec un
+sourire malin il articula:
+
+--Et pour cause.
+
+Le portier était de ces bavards qui n'attendent pas qu'on leur tire les
+vers du nez. Aussi, son écouteur n'ayant témoigné nulle curiosité à ce:
+«Et pour cause», il se hâta de dire à Camuflet, d'une voix basse, qui
+par suite de la proximité du nez à l'oreille, envoya aux narines du
+petit homme tout un parfum de chique et d'échalotes combinées:
+
+--Oui, et pour cause, car il paraît qu'il en tient ferme pour une
+cuisinière du voisinage... Rien qu'un mur à sauter et il est chez sa
+belle.
+
+--En vérité, dit machinalement Camuflet qui, loin de penser que ce mur
+franchi pouvait bien être celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier,
+poursuivait une autre idée.
+
+Il faisait bon être des locataires du savetier, car il ne rechignait pas
+à les faire mousser.
+
+--Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis, s'il n'arrive pas
+malheur à ce gaillard-là, il fera son chemin par les femmes.
+
+L'idée qu'avait le petit homme en tête lui était soufflé par un dernier
+doute: Si péremptoirement qu'il lui fût prouvé qu'il s'était trompé en
+se mettant aux trousses du Tombeur-des-Crânes, quand il poursuivait le
+baron, Camuflet ne voulait pas se résigner.
+
+En somme, «Alfred» était un petit nom, et le «Tombeur des Crânes» un
+sobriquet. Quel mal pouvait-il résulter de ce que, entre ce prénom et ce
+sobriquet, il laissât tomber le nom de Walhofer.
+
+Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et, tout en traçant au
+crayon deux renseignements faux, il dit au savetier:
+
+--Voici mon nom et mon adresse que je vous prie, quand vous le verrez,
+de remettre à M. Walhofer.
+
+A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris.
+
+--Walhofer? répéta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?... Votre chien?
+
+--Je croyais que, de son nom de famille, votre locataire s'appelle
+ainsi.
+
+--Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant, du nom de sa brave
+farceuse de mère... surnommée la Belle Flamande... Une rude gaillarde,
+allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public dans les
+foires... Fallait la voir avaler des cailloux et des lapins vivants!
+
+Ensuite, tristement:
+
+--Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A cette heure, la Belle
+Flamande qui, entre nous, doit être fièrement dégommée, est revenue de
+tous ces triomphes... La déveine lui était arrivée à la suite de la mort
+de son homme, un hercule qui s'était cassé un ressort dans le coffre en
+voulant soulever une charrette trop chargée de militaires... J'étais
+là, quand ça lui est arrivé. Il a d'abord fait: «Hein!» puis il a
+lâché. «Aïe!» il a vomi le sang pas seulement de quoi remplir ce soulier
+d'enfant que vous voyez là... C'était la fin. Il était toisé. La veuve
+Dupicant en a vu de dures alors. Mais c'était une fine mouche qui s'est
+bien vite rattrapée aux branches.
+
+Tout désireux de décamper, Camuflet tendait sa fausse adresse au
+savetier; il était tant impatient de partir qu'il n'avait plus prêté
+l'oreille aux derniers commérages du portier qui, au lieu de prendre le
+papier, continua en souriant:
+
+--Il paraît que la Belle Flamande, aujourd'hui, est remontée sur sa
+bête. Je me suis laissé dire qu'elle avait trouvé le moyen de se loger
+dans la vie d'un bourgeois imbécile chez qui elle trouve à gogo sa
+pâtée.
+
+Renonçant à voir le bavard prendre enfin son papier, Camuflet le posa
+sur une petite table, au milieu de vieilles savates, en disant d'un ton
+sec:
+
+--Vous voudrez bien remettre cette adresse à votre locataire quand vous
+le verrez.
+
+Et, sans plus tarder, il enfila l'allée au petit pas de course,
+poursuivi néanmoins par la voix du savetier, qui, la tête passée par le
+vasistas de la loge, lui criait:
+
+--C'est pourtant le moins, quand on a fait causer le monde, qu'on offre
+un verre de vin.
+
+Camuflet n'arrêta sa course qu'à deux cents mètres de la maison
+d'Alfred, le Tombeur-des-Crânes.
+
+--Ouf! fit-il tout essoufflé, à quoi pensai-je en allant chercher le
+baron dans cette masure?... Il est vrai que la ressemblance d'Alfred,
+que j'avais vu fumant à sa fenêtre, répondait tellement au portrait que
+M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel il a dîné hier, que je
+suis bien excusable d'avoir voulu que les deux personnages fussent un
+seul et même individu... Car tout y est: cheveux ras, longues moustaches
+blondes, air mauvais, même cicatrice sur la joue et même âge de trente
+ans.
+
+En pensant à l'âge, Camuflet eut un sourire.
+
+--M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'étaient rendus, je
+ne les emploierais pas à m'amouracher d'une femme de cinquante-cinq...
+portât-elle l'illustre nom de Buffard des Palombes.
+
+Sur cette réflexion, il pressa le pas.
+
+--A présent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin pour voir si l'autre
+paire de moustaches, dont Fraimoulu m'a donné l'adresse, est bien sur
+les lèvres du vrai baron.
+
+Il modéra pourtant son pas pour trouver le prétexte sous lequel il se
+présenterait devant M. Walhofer.
+
+Il ne fut pas long à l'inventer. Son nom d'entrepreneur de travaux
+publics était assez connu sur la place pour qu'il pût avancer que, sur
+le point de commencer une grande entreprise par actions, il avait besoin
+que son conseil de surveillance fût composé de noms à particules, parmi
+lesquels celui du baron belge ne serait pas déplacé.
+
+Le trou du savetier ne ressemblait guère à la loge de la rue Caumartin.
+Celle-ci était presque un salon, au milieu duquel se tenait un monsieur
+en jaquette de velours et pantoufles brodées, qui, en retirant la
+calotte dont était couverte sa tête chauve, demanda poliment:
+
+--Que désire monsieur?
+
+--Suis-je assez heureux pour que M. le baron de Walhofer soit chez lui?
+débita Camuflet.
+
+--M. le baron qui s'absente souvent pour aller chasser dans ses terres,
+se trouve être précisément de retour à Paris depuis hier matin, annonça
+le concierge.
+
+Sur ce, il s'inclina, en ajoutant:
+
+--Au deuxième étage, la porte en face.
+
+En montant l'escalier, Camuflet, comparant ses deux visites, fit cette
+réflexion:
+
+--Il paraît que l'un pour aller à la chasse, l'autre pour se rendre à sa
+salle d'arme, mes deux moustachus s'absentent souvent de leur domicile.
+
+Camuflet était arrivé devant la porte désignée. Il avançait déjà la
+main vers le cordon de la sonnette quand, au-dessus de lui, à l'étage
+supérieur, il entendit ouvrir une porte.
+
+--A bientôt, mon cher baron! dit une voix de femme.
+
+--Toujours votre: «à bientôt!» et rien n'arrive, répondit, sèche et
+mécontente, une voix d'homme.
+
+--N'est-ce pas aussi que vous voulez aller plus vite que les violons?
+répliqua la femme.
+
+--Vous savez, Héloïse, que pour vous comme pour votre Gustave, il ne
+ferait pas bon vous jouer de moi, accentua durement l'homme.
+
+--Ne faites donc pas le croquemitaine, mon bon! dit railleusement celle
+qu'on venait de nommer Héloïse.
+
+Accaparé par la curiosité, Camuflet avait oublié de sonner. Il restait
+immobile, l'oreille tendue à ces deux voix qui se chamaillaient
+au-dessus de lui.
+
+Dans sa situation d'écouteur, il y avait un côté dangereux pour
+Camuflet, planté devant la porte du baron. S'il sonnait, il arriverait
+qu'au bruit de la sonnette ceux qui causaient là-haut se pencheraient
+par-dessus la rampe et, en l'apercevant, s'étonneraient de ne pas
+l'avoir entendu monter et finiraient par en conclure qu'il devait être
+sur le carré depuis longtemps, l'oreille bien ouverte, en véritable
+indiscret curieux.
+
+D'après ce qu'il avait entendu, car la femme avait déjà deux fois traité
+de baron son interlocuteur, il était évident que c'était M. de Walhofer
+qui sortait d'une visite chez un voisin... et qui en sortait même
+mécontent, à en juger par les paroles menaçantes qu'il venait de
+prononcer.
+
+A se demander s'il sonnerait ou ne sonnerait pas, le triple veuf laissa
+au dialogue le temps de se poursuivre.
+
+Sans relever l'épithète de croquemitaine, le baron avait repris:
+
+--Pourquoi n'est-il pas là, votre Gustave?
+
+--Je vous ai déjà dit qu'il n'était pas encore arrivé, répondit la
+femme qu'au nom d'Héloïse, que lui avait donné M. de Walhofer, on a dû
+reconnaître pour la cuisinière de Ducanif.
+
+--Pas arrivé? Vous mentez! dit carrément le baron.
+
+--Ah! dites donc, vous, le mal embouché! fit Héloïse.
+
+--Oui, vous mentez. Car, tout à l'heure, quand de ma fenêtre je guettais
+le départ de Ducanif pour monter ici, j'ai vu, derrière lui, le beau
+docteur se glisser tout aussitôt dans la maison.
+
+--Vous aurez mal vu, voilà tout, prononça Héloïse d'une voix qui sembla
+perdre un peu de son assurance.
+
+--Je suis certain du fait... il a dû me précéder ici des quelques
+instants que j'ai perdus à l'attendre, en croyant qu'il entrerait
+d'abord chez moi, ainsi qu'il l'a déjà fait plusieurs fois, alors que je
+laissais, comme aujourd'hui... elle y est même encore en ce moment...
+ma clé sur la porte, afin qu'il n'eût pas à sonner. Étant censés ne
+pas nous connaître, il est inutile qu'un coup de sonnette éveille
+l'attention d'un voisin.
+
+En entendant ces mots, Camuflet se retourna vers la porte du baron
+contre laquelle il s'était adossé pour demeurer mieux caché aux deux
+causeurs du palier supérieur.
+
+--Tiens! c'est vrai! il a laissé sa clé à la serrure, se dit-il en
+constatant le fait.
+
+Cependant la conversation d'en haut avait continué:
+
+--Si Gustave vous avait précédé ici, vous l'y auriez trouvé à votre
+arrivée, objecta Héloïse.
+
+--Qui sait si vous n'avez pas fait se cacher le docteur dans quelque
+coin de l'appartement?
+
+--Voulez-vous visiter le logis? proposa Héloïse.
+
+--Ou, alors, appuya le baron, il a dû s'évader d'ici à la sourdine,
+pendant que vous me teniez dans le salon.
+
+--Tenez, mon cher, vous êtes absurde avec votre méfiance, articula la
+cuisinière impatientée. Quand il vous a donné rendez-vous ici, quelle
+raison aurait Gustave, à votre arrivée, de s'enfuir ou de se cacher?
+
+--Je vous répète que je l'ai vu entrer dans la maison, insista M. de
+Walhofer.
+
+--Soit! accorda Héloïse, je le veux bien. Mais ne se peut-il pas que
+Cabillaud, au lieu de monter directement, soit resté à causer dans la
+loge ou soit entré chez le locataire du premier étage, le vieux podagre
+dont, vous le savez, M. Ducanif lui a procuré la clientèle?... Au lieu
+de vous impatienter et de faire vos gros yeux, vous auriez mieux fait
+d'attendre Gustave... S'il est dans la maison, comme vous l'affirmez, il
+ne tardera pas à arriver.
+
+Sans doute que ces raisons avaient amené chez le baron un doute
+qu'Héloïse lut sur sa figure, car elle ajouta d'une voix douce:
+
+--Allons! mauvaise tête, rentrons et causons comme de bons amis en
+attendant le docteur.
+
+--Oui, mais si Ducanif revenait? dit le baron hésitant.
+
+--Oh! là-dessus, vous pouvez être tranquille. Notre imbécile ne
+reviendra pas avant cinq heures, répondit en riant la cuisinière.
+
+Tout ce qu'il venait d'entendre, si étrange que cela fût, importait peu
+à Camuflet. Ce qu'il voulait uniquement, c'était connaître de vue le
+baron. Il tenait à voir le visage de celui qui faisait palpiter d'amour
+les cinquante-cinq printemps de madame Buffard des Palombes.
+
+Ayant repris sa position du dos tourné à la porte du logis de M. de
+Walhofer, il se tenait immobile, le nez en l'air, guettant l'occasion
+favorable où il pût croire l'attention du baron complètement détournée
+par Héloïse.
+
+Alors, vite, il avancerait la tête en dehors, dans la cage de l'escalier
+et lancerait son regard en haut... Un coup d'oeil est si vite donné!
+
+Camuflet, en plus qu'il tournait le dos à la porte, était si
+profondément occupé à guetter l'instant propice pour couler son regard
+jusqu'au baron, qu'il n'avait pu remarquer un fait singulier qui se
+passait derrière lui.
+
+Plusieurs fois la porte de M. de Walhofer s'était entr'ouverte sans
+bruit, puis elle s'était refermée comme si celui qui voulait sortir si
+discrètement de chez le baron en eût été empêché par le dos de Camuflet
+qui lui barrait le passage. A coup sûr, l'inconnu qui faisait ainsi
+jouer la porte ne tenait pas à être vu opérant sa sortie du logement de
+M. de Walhofer.
+
+Cependant là-haut la voix de la cuisinière Héloïse avait repris:
+
+--Est-ce décidé? Rentrez-vous pour attendre Gustave?
+
+--Pas plus de vingt minutes, dit le baron faisant ses conditions pour
+n'avoir pas l'air de céder.
+
+Camuflet comprit que M. de Walhofer, en ce moment, faisait le demi-tour
+à la suite de la cuisinière.
+
+--C'est l'instant favorable pour apercevoir le bout de son nez sans être
+vu, pensa-t-il.
+
+Et vivement il s'avança, sur le bout des pieds, vers la rampe, pour se
+pencher et regarder en l'air.
+
+Mais il n'eut pas le temps d'achever sa manoeuvre. Une série de faits
+qui se produisirent coup sur coup, en une seconde, empêcha sa curiosité
+d'être satisfaite.
+
+Le baron devait être plus près de la porte que l'avait conjecturé
+Camuflet, car ce dernier n'en était encore qu'à son second pas, quand
+se fit entendre le claquement de la porte que la cuisinière Héloïse
+refermait sur M. de Walhofer, enfin entré.
+
+Au même moment, au bas de l'escalier, la voix de quelqu'un qui avait
+déjà monté quelques marches demandait en s'adressant au concierge:
+
+--Pitois, M. le baron de Walhofer est-il sorti?
+
+--Non, monsieur Ducanif.
+
+--Merci. Je vais entrer lui faire une visite en passant devant sa
+porte... Si vous voyez Héloïse sortir, pour aller aux provisions,
+prévenez-la de mon retour subit et, avant qu'elle fasse ses achats,
+dites-lui de venir prendre mes ordres chez le baron, car il m'est tombé
+pour ce soir des convives inattendus.
+
+--Mademoiselle Héloïse est encore chez vous.
+
+--Guettez-la au passage.
+
+--Oui, monsieur Ducanif.
+
+Camuflet n'avait pas perdu un mot du dialogue.
+
+--Ducanif! c'est le nom de cet ami chez lequel M. Fraimoulu m'a dit
+avoir dîné avec le baron, se rappela-t-il.
+
+Puis, au souvenir du dialogue de tout à l'heure, il se dit:
+
+--C'est lui que sa cuisinière traitait si cavalièrement d'imbécile...
+En le croisant sur l'escalier, je vais voir s'il a vraiment l'air aussi
+bête que cette fille le prétend.
+
+Et Camuflet fit un nouveau pas pour descendre à la rencontre de Ducanif
+qui montait lentement.
+
+Ce pas fut unique.
+
+Soudainement, le petit homme se sentit la tête enveloppée dans une
+étoffe épaisse qui l'aveugla. Avant que la surprise lui permît un geste
+de résistance ou un cri d'appel, il fut saisi à bras-le-corps et enlevé
+de terre. Son agresseur fit quelques pas, puis le laissa reprendre pied
+en lâchant prise.
+
+Camuflet ne mit que deux secondes à dégager sa tête de l'enveloppe qui
+l'étouffait, enveloppe qui n'était autre qu'un tapis de table. Mais, si
+court qu'eût été le temps, il avait suffi à son ennemi pour disparaître.
+
+Il se trouva dans une chambre, le nez devant une porte qu'on était
+en train de refermer sur lui, car la serrure fit entendre un double
+craquement.
+
+Entrée du baron sur les pas d'Héloïse, apparition de Ducanif et
+emprisonnement de Camuflet, tout s'était passé en une demi-minute.
+
+--Où suis-je? se demanda le prisonnier en promenant son regard dans
+cette chambre inconnue, au milieu de laquelle se trouvait le guéridon
+qui avait fourni le tapis dont l'inconnu avait entouré la tête du
+captif.
+
+Il ne fut pas long à deviner où il était.
+
+Il se trouvait toujours le nez bien en face de la porte du baron.
+
+Seulement, il avait changé de côté.
+
+Naguère, il se tenait devant.
+
+A présent, il se voyait derrière.
+
+Bref, on l'avait transporté et enfermé dans le logis de M. de Walhofer.
+
+--Quel est le fumiste qui m'a joué cette farce? se demanda-t-il tout
+d'abord.
+
+Puis, avec le sentiment de sa situation, la peur le saisit.
+
+Celui qui l'avait assailli à l'improviste sortait incontestablement du
+logis du baron. Que faisait-il en ce local pendant l'absence du
+maître? Ce devait être un voleur qui, entré dans la maison en cherchant
+aventure, avait profité de l'occasion offerte par la clef que le baron
+avait laissée sur sa porte.
+
+Après son coup fait, le malfaiteur, au moment de sortir, avait aperçu
+Camuflet sur le carré, et, à l'aide du tapis et du tour de clef, il
+avait mis ce témoin dans l'impossibilité de le reconnaître et de le
+poursuivre.
+
+--Me voici dans de jolis draps! se dit le prisonnier en pensant que,
+quand on viendrait le délivrer, ce serait pour le conduire devant un
+commissaire de police avec une jolie accusation de vol sur le dos.
+
+Et pas le moyen de sortir!
+
+La serrure fermée à double tour s'y opposait formellement.
+
+--Bigre de bigre! maugréait-il.
+
+Il eut l'espoir que, sur l'escalier de service, la sortie pouvait
+s'ouvrir du dedans. Mais le local était un logement de garçon, sans
+cuisine et, partant, sans escalier de service.
+
+En vingt enjambées, il eut vite parcouru les trois petites pièces qui
+composaient le logis, pièces meublées avec ce luxe criard et tout en
+clinquant que les tapissiers vous fournissent dans les vingt-quatre
+heures. Un seul coup d'oeil suffisait pour reconnaître que le baron
+avait usé de ce procédé expéditif pour s'installer. Rien dans cet
+intérieur n'attestait la vie intime, pleine de souvenirs et d'objets
+aimés qui s'accrochent lentement aux murailles.
+
+Le voleur... car dans l'idée de Camuflet, il ne pouvait avoir eu affaire
+qu'à un voleur..., avait-il manqué du temps nécessaire pour exécuter son
+vol? Ou bien possédait-il la clé des meubles? Le fait était que nulle
+trace d'effraction n'apparaissait. Mieux encore, rien n'était dérangé
+dans l'appartement. Il eût été impossible de préciser à quel meuble
+s'était attaqué celui qui venait de s'évader du logement après y avoir
+enfermé l'homme aux trois belles-mères.
+
+--Bigre de bigre! n'en répétait pas moins Camuflet, fort alarmé de se
+voir en si vilaine passe.
+
+Que répondrait-il à ceux qui le trouveraient se promenant dans le logis
+du baron?
+
+La vérité même n'était pas croyable.
+
+Nul, à commencer par lui-même, ne pourrait signaler l'aimable farceur
+qui mettait ainsi les gens sous clé.
+
+--Si, si, pourtant! pensa le petit homme.
+
+Quelqu'un pouvait avoir vu le voleur dont Camuflet était devenu le
+répondant. Le malfaiteur, en fuyant, devait s'être croisé avec M.
+Ducanif qui, à ce moment, montait l'escalier.
+
+Tout ce qui vient d'être dit des terreurs et des affolements de Camuflet
+s'était passé en dix fois moins de temps qu'il en a fallu pour
+le détailler. La preuve en est que le petit homme fut tiré de ses
+réflexions par le grincement de la clé dans la serrure.
+
+C'était Ducanif qui, comme il l'avait annoncé au concierge, venait en
+passant devant sa porte, rendre visite à M. de Walhofer.
+
+Il avait vu la clé sur la serrure, il l'avait tournée et c'était
+seulement après la porte ouverte que, par une réflexion tardive, il
+s'était étonné que le baron fut chez lui avec sa porte fermée à double
+tour et la clé en dehors.
+
+Il était encore en pleine surprise quand il se trouva nez à nez avec
+Camuflet accouru près de la porte de sortie.
+
+Il n'y avait pas là de quoi faire cesser son étonnement.
+
+--Que fait ce monsieur enfermé chez le baron? se demanda-t-il en rendant
+le profond salut que lui adressait le petit homme.
+
+--En voilà un qui va prendre ma place, pensa de son côté Camuflet.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+Nous laisserons momentanément Camuflet et Ducanif nez à nez dans
+l'appartement du baron de Walhofer pour monter à l'étage au-dessus
+où nous avons vu Héloïse faire rentrer le baron, qui en était sorti
+mécontent de n'avoir pas rencontré le jeune Gustave Cabillaud au
+rendez-vous que celui-ci lui avait donné chez Ducanif en l'absence de ce
+dernier.
+
+--Je vous répète que je n'attendrai pas plus de vingt minutes, avait
+annoncé le baron quand il eut suivi la cuisinière dans le salon où il
+avait déjà fait une première pause inutile.
+
+--Gustave ne peut tarder d'arriver, si, comme vous l'affirmez, il est
+dans la maison... ce que je ne crois pas, du reste, dit la cuisinière.
+
+--Je suis certain de l'avoir vu, de ma fenêtre, se glisser dans la
+maison, derrière Ducanif qui s'en allait.
+
+Cette affirmation devait avoir quelque chose qui contrariait Héloïse,
+car elle riposta d'un ton impatient:
+
+--Bon! bon! ne recommençons pas à nous chicaner sur ce point. Le docteur
+nous mettra d'accord sur ce qui en est lorsqu'il sera venu.
+
+Elle achevait quand un coup de sonnette discret se fit entendre.
+
+--Tenez, le voici! dit-elle en se levant pour aller ouvrir.
+
+--Au lieu du docteur, si c'était Ducanif? avança le baron en la
+retenant.
+
+Elle se dégagea en disant d'une voix gaie:
+
+--Mazette! vous avez la tête dure, vous! Voilà dix fois que je vous
+répète que notre imbécile, suivant son habitude, ne reparaîtra pas avant
+cinq heures. Et il n'en est pas encore deux.
+
+--Oui, mais si, par impossible, c'était Ducanif!
+
+--Vous le saurez par quelques mots dont je saluerai à haute voix
+l'arrivée du crétin. Alors vous filerez par le couloir et, sitôt que
+je l'aurai amené ici, vous décamperez par la porte du carré que j'aurai
+laissée entr'ouverte.
+
+--Convenu! fit M. de Walhofer en la laissant partir.
+
+Héloïse courut à la porte et ouvrit.
+
+C'était en effet Gustave Cabillaud.
+
+--As-tu trouvé le papier? demanda vivement la cuisinière à voix très
+basse.
+
+--Je l'ai dans ma poche, souffla Gustave.
+
+Puis en montrant le salon:
+
+--Est-il toujours là?
+
+--Oui... et j'ai eu assez de peine à l'empêcher de redescendre chez
+lui... Il a deviné sans peine que tu te trouvais dans l'appartement
+quand il est arrivé et que tu avais filé pendant que je le gardais ici.
+
+Sur ces paroles rapidement échangées, le docteur écarta Héloïse qui
+barrait le passage et s'élança vers le salon.
+
+--Vite! vite! fit-il au baron, redescendez chez vous. Ducanif monte
+l'escalier derrière moi. Je l'ai entendu dire au concierge qu'il allait
+vous rendre visite.
+
+--Ducanif rentrant à cette heure, c'est impossible! s'écria Héloïse.
+
+Mais, parut-il, le temps ne permettait pas les explications et il y
+avait danger à ce que Ducanif, en rentrant chez lui, y trouvât le baron,
+car Gustave poussa Walhofer par le coude en répétant avec insistance:
+
+--Vite! vite!
+
+Et, pour refermer la porte derrière lui, il suivit le baron qui,
+comprenant sans doute, sans en demander plus, la nécessité d'une prompte
+retraite, partait à pas précipités.
+
+Quand Gustave eut refermé doucement la porte de l'appartement sur les
+talons du fugitif, il fut rejoint par la cuisinière qui riait.
+
+--Pourquoi lui as-tu conté cette blague du retour de Ducanif?
+demanda-t-elle.
+
+--C'est la vérité. Ducanif, en ce moment, monte l'escalier et va entrer
+chez le baron... Je ne sais ce qui lui est arrivé, mais le fait est
+qu'il revient et que, ce soir, il l'a annoncé au concierge Pitois, il
+aura du monde à dîner.
+
+Et, sans laisser la cuisinière parler, il appliqua son oreille à la
+porte qu'il venait d'entre-bâiller avec précaution et souffla:
+
+--Chut! chut!
+
+--Qu'écoutes-tu ainsi? demanda Héloïse après quelques secondes de
+silence.
+
+--Le vacarme que va faire le baron.
+
+--Quel vacarme?
+
+--En rentrant chez lui pour y attendre Ducanif.
+
+--Est-ce que tu as laissé des traces qui l'avertiront tout de suite de
+ton exploit?
+
+--Avant de connaître le vol, il trouvera le voleur, dit Gustave en
+souriant.
+
+Héloïse ouvrit des yeux étonnés.
+
+--Oui, reprit le docteur avant qu'elle eût questionné, j'ai enfermé chez
+le baron je ne sais quel individu qui, pendant un quart d'heure, s'est
+tenu sur le carré, devant la porte, m'empêchant de sortir sans être vu.
+
+--Alors cet homme pourra te reconnaître et te dénoncer au baron?
+
+--Non; à l'aide d'un tapis de table, je l'avais mis dans l'impossibilité
+d'y voir.
+
+Remettant à plus tard les explications détaillées, Gustave Cabillaud
+répéta:
+
+--Chut! Chut!
+
+On entendait le pas du baron résonner sur les marches de l'escalier.
+
+--Au lieu d'entrer chez lui, Walhofer a continué de descendre,
+annonça-t-il.
+
+--Il aura feint de sortir de chez lui pour se croiser sur l'escalier
+avec Ducanif. Il va remonter à son logis en ramenant mon bourgeois,
+supposa Héloïse.
+
+Ils écoutèrent encore.
+
+--C'est drôle! Le baron aurait dû déjà rencontrer Ducanif, dit le
+docteur qui, si promptement qu'il eût agi, ne s'était pas assez rendu
+compte du temps écoulé pour comprendre que Ducanif pouvait être arrivé
+chez M. de Walhofer.
+
+Héloïse ne voulait pas démordre de son idée que Ducanif, réglé en ses
+habitudes mieux qu'un papier de musique, pût être revenu à la maison
+avant cinq heures.
+
+--Tu te seras trompé en croyant reconnaître la voix de notre crétin,
+avança-t-elle.
+
+--Non, fit le docteur certain de son fait. Je l'ai parfaitement entendu
+chargeant Pitois de te guetter au passage pour t'envoyer le rejoindre
+chez le baron où il allait entrer, afin de t'y donner ses ordres pour le
+dîner de ce soir.
+
+--Mais il ne m'avait pas annoncé de dîner pour ce soir!
+
+--Alors, c'est un dîner impromptu... C'est, probablement à cause de lui
+que Ducanif est revenu plus tôt que d'habitude, expliqua Gustave.
+
+Ensuite, après encore avoir écouté, il reprit tout surpris:
+
+--Que peut bien être devenu Ducanif? Voici le baron qui, ne l'ayant pas
+rencontré, remonte seul.
+
+Étant enfin convaincue que son amant ne s'était pas trompé à propos de
+son bourgeois, la cuisinière avança cette supposition:
+
+--Ducanif sera sans doute redescendu pour aller commander les gâteaux
+du dessert chez le pâtissier voisin... Affaire de cinq minutes... Il va
+remonter derrière les talons du Walhofer.
+
+--Et le trouvera en train de se colleter avec le prétendu voleur qu'il
+aura surpris au nid, ajouta Gustave en riant:
+
+--Crois-tu que ton homme l'aura attendu?
+
+--Je l'ai enfermé à double tour... Quand le baron se sera aperçu du tour
+que je lui ai joué, il mettra infailliblement la chose sur le dos de
+l'autre.
+
+Et vivement:
+
+--Chut! chut! reprit Gustave; voici le baron remonté devant sa porte,
+qui met la main sur la clé... Écoutons la scène.
+
+Mais Héloïse, prise de curiosité, demanda:
+
+--Alors, tu as la lettre?
+
+--Oui.
+
+--Montre-la-moi!
+
+--Oh! l'impatiente! fit moqueusement le docteur qui, tout en tendant
+l'oreille à l'ouverture de la porte, plongea deux doigts dans une des
+poches de son gilet.
+
+Soudain, il se releva, l'oeil surpris, le visage inquiet.
+
+Chacune de ses mains, alors, fouilla fébrilement l'une et l'autre poche
+du gilet, et ce fut quand il eut constaté l'inutilité de ses recherches
+que, pâle et frémissant de colère, il murmura entre ses dents:
+
+--Tonnerre du ciel! je l'ai perdue!
+
+A cet instant monta le bruit du claquement de la porte refermée par le
+baron de Walhofer en rentrant chez lui.
+
+Alors Gustave et Héloïse se regardèrent l'un et l'autre, livides,
+tremblants, atterrés.
+
+--Entre les mains du baron, cet écrit était déjà des plus dangereux pour
+nous... commença Gustave.
+
+--Et du moment qu'il est tombé en celles d'un autre, nous sommes tout à
+fait perdus! acheva Héloïse.
+
+Alors, d'une voix lente et sinistre:
+
+--Cet homme, que tu as enfermé, es-tu sûr de pouvoir le reconnaître?
+demanda-t-elle.
+
+--Très sûr, fit Gustave.
+
+--Et lui, dis-tu, n'a pas vu ton visage?
+
+--Il n'en a pas eu le temps.
+
+--Eh bien! comme il se peut que cet homme ait trouvé le papier, il
+faudra le tuer s'il nous est prouvé qu'il n'en ait pas parlé ou ne l'ait
+pas rendu au baron.
+
+Au lieu de s'engager par une réponse, le docteur s'élança sur le carré
+en disant:
+
+--Peut-être l'ai-je perdu en montant ce dernier étage.
+
+--Rien! souffla-t-il avec terreur quand il fut arrivé sur le carré de M.
+de Walhofer.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+Drelin! din! din! faisait la sonnette d'une porte derrière laquelle se
+tenaient immobiles et souriants un jeune homme et une ravissante femme
+blonde d'une vingtaine d'années.
+
+Drelin! din! recommença la sonnette.
+
+Pendant ce carillon, la gentille blonde se pencha à l'oreille du jeune
+homme et lui souffla:
+
+--Gontran, ce n'est pas ton oncle, M. Fraimoulu, qui sonne?
+
+--A quoi le reconnais-tu, mignonne?
+
+--Quand ton oncle a monté nos cinq étages, sa respiration exécute un
+bruit de trompette qui le trahit.
+
+--Pour plus de sûreté, faisons usage de notre judas, proposa Gontran qui
+jugeait que deux certitudes valent mieux qu'une.
+
+Ce disant, il avait retiré une cheville plantée dans un trou qui, allant
+toujours se rétrécissant, permettait au regard, par un orifice à peu
+près imperceptible sur le carré, de voir qui sonnait.
+
+--Non, ce n'est pas mon oncle. Celui-ci n'a pas la tournure ni la
+chevelure grisonnante de mon cher parent, déclara Gontran au bout d'un
+court examen.
+
+--Alors, qui est-ce? demanda la jeune femme après un soupir de
+satisfaction qui prouva combien elle avait redouté que ce fût Fraimoulu.
+
+--Là-dessus, je ne saurais te renseigner, ma chérie, car notre
+particulier ne montre que son dos... Il faut attendre qu'il me tourne
+son visage.
+
+Et tout aussitôt:
+
+--Ah! voici sa figure! annonça Gontran.
+
+--Eh bien? demanda la blonde.
+
+--Non seulement je ne connais pas ce visiteur-là, mais il ne me souvient
+pas avoir jamais vu sa tête.
+
+Et Gontran quitta son trou en disant:
+
+--Je crois que nous pouvons nous risquer à ouvrir.
+
+La blonde l'arrêta vivement.
+
+--Non, non, dit-elle avec frayeur. Si cet inconnu était un espion envoyé
+par ton oncle?
+
+--Oh! oh! fit en riant Gontran, sais-tu ma bonne Henriette, que tu fais
+un ogre de mon oncle qui, pour moi, n'a qu'un tort à ton égard... celui
+de ne pas te connaître, car il t'aimerait?
+
+--Un vilain homme qui veut nous séparer! prononça la blonde avec des
+larmes dans les yeux.
+
+--Nous séparer! Tu, tu, tu! Est-ce que je ne suis pas là pour m'y
+opposer, ma bellotte? dit gentiment le jeune homme en étanchant les
+larmes sous un baiser.
+
+Pendant ce dialogue à voix basse, le sonneur, de l'autre côté, s'était
+impatienté.
+
+Drelin! din! din! répéta la sonnette avec un vacarme beaucoup plus
+accentué.
+
+Immédiatement après, on entendit une voix mécontente qui grognait:
+
+--Que le diable étrangle le portier qui m'a fait inutilement grimper
+cinq étages!
+
+--Voyons un peu la mine qu'il fait en maudissant le concierge, dit
+Gontran qui remit son oeil au trou.
+
+Après quoi, tout bas à Henriette, qui s'était rapprochée pour qu'il lui
+communiquât ses observations:
+
+--C'est un jeune homme, annonça-t-il... Le voici qui écrit au crayon
+sur un feuillet qu'il a arraché de son carnet... il plie le papier...
+Maintenant, il se baisse pour le glisser sous la porte... Voilà qui est
+fait.
+
+Puis, retenant la blonde qui s'élançait déjà pour ramasser le papier:
+
+--Minute! chérie, dit-il; attendons au moins que ce monsieur soit parti.
+
+Ce fut seulement quand le bruit des pas s'était éteint dans la descente
+de l'escalier que Gontran prit le papier.
+
+Il le lut à haute voix:
+
+«_Venu pour proposer une bonne affaire à M. Gontran Lambert.--Je
+repasserai demain._
+
+ »_Signé:_ FRÉDÉRIC BAZART.»
+
+Ce nom éveilla la mémoire de Gontran.
+
+--Frédéric Bazart! répéta-t-il. N'est-ce pas ainsi que tous les
+journaux, qui ont rendu compte du double crime, ont appelé celui qu'on
+accusait d'avoir tué l'entrepreneur Bazart et sa femme?
+
+A ces mots, la belle blonde se mit à trembler et telle était la peur
+bleue que lui inspirait l'oncle Fraimoulu, qu'elle bégaya:
+
+--Est-ce que ton oncle, pour nous séparer, songerait à me faire
+assassiner?
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+L'accusation était si monstrueusement grotesque, que Gontran éclata de
+rire en s'écriant:
+
+--Ah! tu n'y vas pas par quatre chemins à suspecter les gens, toi, ma
+mignonne!... Je vois d'ici mon oncle se promenant avec un sac à la main
+et arrêtant les passants pour leur demander: «Voulez-vous assassiner
+la bonne amie de mon neveu? Je vais vous couvrir d'or.» Ah! non, va, ma
+belle, détrompe-toi! Loin d'être aussi féroce que tu le supposes, mon
+brave oncle Fraimoulu est le meilleur des hommes!
+
+--C'est qu'il doit être furieux contre moi à cause de ces dix mille
+francs qu'il t'avait donnés pour rompre et que tu lui as renvoyés... Il
+peut croire que c'est moi qui t'ai poussé à agir ainsi... et j'en suis
+pourtant bien innocente puisque tu ne m'as tout conté qu'après avoir
+rendu la somme.
+
+Le jeune homme prit entre ses mains la gracieuse tête d'Henriette, et,
+en scandant sa phrase de baisers sur le front de la blonde, débita d'une
+voix pleine de tendresse:
+
+--Rien ne nous séparera. Tu as été, tu es et tu seras toujours la
+bien-aimée de mon coeur.
+
+--Oui, mais, à résister, tu perdras les bienfaits de M. Fraimoulu.
+
+--Baste! fit Gontran avec insouciance, les colères de l'oncle sont comme
+les giboulées, violentes, mais de courte durée... Et puis, est-ce que
+je n'ai pas trois mille livres de rente? Est-ce que je n'en touche pas
+autant chez mon patron, l'architecte? N'est-ce pas plus que suffisant
+pour vivre grandement à l'abri du besoin, surtout quand on a le bonheur
+de posséder, comme moi, une petite femme bien économe et pas coquette
+pour quatre sous?... Je n'ai que vingt-cinq ans, ma bellotte, l'âge où
+l'on commence sa fortune.
+
+--Avec le mariage que t'aurait procuré ton oncle, tu aurais trouvé ta
+fortune toute faite.
+
+--Ta, ta, ta! fit le jeune homme, en riant, cette fortune-là ne
+vaudrait pas celle que je veux gagner moi-même, car je compte bientôt me
+lancer... Je vais, avant peu, quitter mon architecte qui n'a plus rien
+à m'apprendre. Alors, vogue la galère! J'espère que la Providence des
+amoureux m'enverra des travaux.
+
+Cela dit, Gontran se pencha vers l'oreille d'Henriette pour ajouter en
+faisant sa voix des plus tendres:
+
+--Et, alors aussi, s'il y a mariage, ce sera celui de l'architecte
+débutant avec une gentille blonde adorée que tu connais.
+
+A cette promesse de mariage, la jeune femme pâlit et, après avoir secoué
+la tête, murmura:
+
+--Jamais!
+
+--Hein! fit le jeune homme en se redressant à ce mot.
+
+--Ta maîtresse, tant qu'il te plaira, mon bon Gontran, mais ta femme
+jamais! accentua Henriette d'un ton triste, mais résolu.
+
+--Et qui s'y opposerait? s'écria Gontran.
+
+La jeune femme fixa son amant dans les yeux, semblant attendre que,
+de lui-même, il devinât l'obstacle qui s'opposait à son projet; puis,
+contrainte à un aveu par le silence du jeune homme dont le regard
+anxieux l'interrogeait, elle baissa la tête et, d'une voix navrée,
+prononça ces deux mots:
+
+--Mon passé!
+
+A cette réponse, les deux bras de Gontran s'enlacèrent convulsivement
+autour de la taille d'Henriette qu'il attira sur son sein et, en
+couvrant de baisers frénétiques son doux visage ruisselant de larmes, il
+s'écria avec le plus douloureux accent:
+
+--Ton passé, pauvre chérie! Mais je ne me souvenais plus de ce passé que
+je croyais t'avoir fait oublier à force d'amour... Est-ce parce
+qu'un misérable s'est rencontré sur ta route que ta vie doit être
+perpétuellement condamnée à l'horrible amertume du souvenir?
+
+Comme la jeune femme, qui défaillait, s'était laissée tomber sur une
+chaise, il se mit à ses genoux, en continuant d'une voix chaude de
+tendresses infinies:
+
+--Je t'aime! je t'adore, mon Henriette, toi, dont j'ai su apprécier
+l'amour, le dévouement, la loyauté! toi, dont je veux faire ma femme,
+car je ne saurais donner mon nom à nulle autre qui m'inspirerait une
+estime plus profonde!
+
+Puis, d'un ton de doux reproche:
+
+--Oh! la vilaine, qui se refuse au bonheur! qui dit aimer son Gontran
+et ne paraît pas se douter du désespoir cruel où me plongerait
+l'impossibilité de pouvoir t'associer à mes projets d'avenir heureux!
+Oh! oh! oui, la vilaine, que je déteste!
+
+Ce disant, il l'embrassait à pleines lèvres, tout frémissant d'une
+passion sincère.
+
+Ensuite, en souriant:
+
+--Allons, gentille coupable, faites une de vos belles risettes... et on
+vous pardonnera, dit-il d'un ton suppliant:
+
+Tant de confiance et d'amour rayonnait sur le visage du jeune homme
+que sa maîtresse sentit se fondre sa résistance à croire au bonheur de
+l'avenir.
+
+Un sourire encore un peu triste parut sur sa bouche:
+
+--Oui, mais ton oncle? objecta-t-elle encore timidement.
+
+--Eh bien! quoi, mignonne? Mon oncle, on le domptera, on le musellera,
+on le forcera à rentrer ses dents et à montrer ce qu'il est sous son
+apparence grondeuse, c'est-à-dire la crème des hommes et la pâte des
+oncles, riposta Gontran retrouvant sa gaieté.
+
+--Voilà quinze jours qu'il n'a plus reparu.
+
+--Dame! fit le jeune homme, monter cinq étages, quand on a la
+cinquantaine et du ventre, pour sonner devant une porte fermée, avoue
+que cela n'encourage pas à revenir tous les quarts d'heure.
+
+--Tu devrais aller le voir, conseilla Henriette.
+
+--Tu le veux?
+
+--Oui, mais... dit en riant la blonde qui avait oublié son chagrin.
+
+--Mais... quoi?
+
+--N'accepte pas ses dix mille francs.
+
+--Henriette, je te condamne à un baiser pour avoir rappelé ce souvenir,
+dit Gontran avec une sévérité feinte.
+
+Il tendit sa joue et ajouta de sa grosse voix:
+
+--Condamnée, payez votre amende.
+
+Et quand la condamnée eut payé son amende qu'il lui remboursa aussitôt
+double, il reprit:
+
+--Puisque tu l'exiges, je vais voir l'oncle.
+
+--Surtout évite bien d'irriter sa colère, recommanda Henriette.
+
+--Sois donc tranquille. L'oncle, je le répète, n'est pas un tigre... Et,
+fût-il un tigre, je m'engage à te l'amener un jour en le conduisant au
+bout d'une faveur rose.
+
+--Quinze jours sans te donner de ses nouvelles n'est-ce pas une preuve
+qu'il boude?
+
+Un souvenir vint à Gontran qui se frappa le front en s'écriant:
+
+--J'y suis! La dernière fois que j'ai vu mon oncle, il pensait à
+s'installer dans un local plus vaste. Si nous ne l'avons pas vu
+depuis quinze jours, c'est qu'il a été absorbé par les tracas de
+son emménagement et, surtout, par le souci de trouver une bonne
+cuisinière... Ah! si tu l'avais écouté me parlant de la cuisinière qu'il
+désire! «Une cuisinière dont les plats allécheront les anges du ciel»,
+me disait-il en se promenant la langue sur les lèvres.
+
+--Pars vite! commanda Henriette en tendant son front au baiser d'adieu.
+
+Gontran avait dit vrai. Quinze jours s'étaient passés depuis que
+Fraimoulu était venu sonner chez son neveu.
+
+--Monsieur Gontran, votre oncle habite, à présent, au second étage sur
+le devant. Vous arrivez bien, car on pend aujourd'hui la crémaillère.
+Il y a un festin à tout casser. Ma femme est là-haut pour leur prêter
+la main, dit le concierge à Gontran lorsqu'il arriva à la maison de son
+oncle.
+
+Sur ce renseignement, le neveu monta chez Fraimoulu où la porte lui fut
+ouverte par la concierge qui «prêtait la main», suivant l'expression de
+son époux.
+
+En voyant entrer son neveu dans le cabinet où, la plume à la main, il se
+tenait devant son bureau, Fraimoulu s'écria vivement:
+
+--Par Dieu! mon garçon, vous tombez bien à propos, toi et ta belle
+écriture! Tiens, prends ma place à ce bureau. Il s'agit de me copier à
+plusieurs exemplaires le menu que je vais te dicter.
+
+--Avec plaisir, mon oncle, dit le jeune homme en s'asseyant devant le
+bureau où l'attendaient une douzaine de cartons à encadrement gaufré.
+
+L'oncle, son original de menu en main, se mit aussitôt à dicter:
+
+POTAGES: _Au lait lié,--aux laitues purée de navet,--à la bisque._
+
+--Bigre! fit Gontran en écrivant, trois potages! Vous allez bien, mon
+oncle.
+
+--Attends un peu la suite, tu vas voir. Je veux épater Ducanif, M.
+Grandvivier et Cabillaud père, qui sont de mes convives. Ils verront que
+leurs Cydalise, Clarisse et Héloïse ne sont que de la Saint-Jean à côté
+de ma Nadèje.
+
+--C'est votre nouvelle cuisinière qui porte ce nom russe?
+
+--Elle sort de chez le prince Krapouskoff qui, m'a-t-on dit, a dépensé
+plus de deux cent mille francs pour lui faire apprendre la cuisine dans
+toutes les capitales d'Europe.
+
+--Et qui vous a dit ça?
+
+--Ma fruitière, qui me l'a procurée. Nadèje est une encyclopédie
+culinaire.
+
+Et Fraimoulu reprit sa dictée:
+
+RELEVÉS: _Dalle de saumon génoise.--Brochet à l'indienne.--Cromeski de
+maquereaux au beurre de Montpellier._
+
+Pendant que le neveu écrivait, l'oncle reprit:
+
+--Figure-toi qu'elle arrive directement de Russie. Je l'ai pincée, pour
+ainsi dire, à sa descente de wagon. J'ai même été obligé de lui avancer
+six louis pour dégager ses malles qu'elle avait expédiées en avant et
+qui l'attendaient à la consigne...
+
+Il s'interrompit pour revenir à son menu.
+
+ENTRÉES: _Côtelettes de mauviettes.--Boudin de faisan au
+suprême.--Filets de volailles à la Singara.--Chartreuse d'ailerons de
+dindon._
+
+Mais Fraimoulu était si fier de son cordon bleu qu'il étouffait à n'en
+pas parler. Il oublia donc le menu pour reprendre:
+
+--Pour dégager ses malles, Nadèje comptait sur l'avance que devait lui
+faire le Président du Sénat chez qui elle allait entrer... car ce n'est
+ni plus ni moins qu'au Président du Sénat que je l'ai enlevée... Pour
+l'attacher à mon service et qu'elle n'allât pas chez le président j'ai
+procédé généreusement... A titre de denier à Dieu, je lui ai fait cadeau
+de deux mois d'appointements... Douze louis!
+
+--Douze et six pour les malles, dix-huit, compta tout haut le neveu.
+
+Fraimoulu revint à sa dictée.
+
+--Nous continuons les Entrées, dit-il. _Aspic d'amourettes.--Pain de
+volailles garni._--C'est tout. Passons à présent aux Rôtis.
+
+--Saperlotte! fit Gontran moqueur. Savez-vous, mon oncle, que vos
+invités ne risqueront pas de se faire arrêter pour avoir, en sortant
+de votre table, volé un petit pain chez un boulanger?... Quel
+balthazar!!!... Et c'est vous qui avez trouvé tous ces plats-là?
+
+--Non, ce menu est de la composition de Nadèje.
+
+--Ça doit coûter gros.
+
+--J'ai remis ce matin à Nadèje vingt louis pour faire sa halle.
+
+--Dix-huit et vingt, trente-huit, additionna encore le neveu.
+
+Et reprenant:
+
+--Alors la cuisine, en ce moment, flambe de tous ses fourneaux? Ce doit
+être un beau spectacle à aller voir, proposa-t-il, curieux qu'il était
+de connaître le grand cordon bleu russe.
+
+--Impossible! dit sèchement Fraimoulu.
+
+--Parce que?
+
+--Nadèje a fait la condition _sine qua non_ de son entrée chez moi
+qu'on la laisserait seule à ses savantes compositions, qu'elle ne serait
+troublée dans son travail par nul profane... pas même moi... Elle craint
+un visiteur qui lui volerait ses recettes... Elle s'est donc enfermée
+dans sa cuisine qui, à l'heure dite, s'ouvrira pour le transport des
+plats sur la table... Tu le vois, il m'est impossible d'aller contre
+la foi jurée. Nadèje est capricieuse comme tous les grands artistes.
+Inclinons-nous donc sans...
+
+La phrase de Fraimoulu lui fut coupée par un retentissant tintamarre de
+vaisselle cassée.
+
+--En voici un qui a gagné largement sa journée, pensa le neveu.
+
+Ensuite, à haute voix, il demanda:
+
+--Est-ce que Nadèje prépare un fricot à l'éclat de vaisselle!
+
+--Non; ça, c'est mon nouveau domestique.
+
+--Fourni aussi par la fruitière?
+
+--Non, il m'a été procuré par mon boulanger qui m'a affirmé que, dans
+son genre, il était une perle.
+
+--J'aurais cru qu'il venait de votre marchand de vaisselle, moi.
+
+--Tu comprends qu'il me fallait quelqu'un pour servir à table... pour
+me coiffer... pour me raser... Pietro--il s'appelle Pietro, mais il est
+Auvergnat--Pietro a la main un peu lourde, mais il se la fera légère
+dans la pratique de son nouveau métier.
+
+--Que faisait-il donc avant d'être appelé à vous raser?
+
+--Il était paveur.
+
+Il faut croire que rien n'est plus faux que le dicton: «Un homme
+averti en vaut deux», puisque Fraimoulu, averti par Ducanif du genre
+de domestiques que procurent les fournisseurs, était si sincèrement
+enchanté de s'être adressé, pour monter sa maison, à son boulanger et
+à sa fruitière... Nadèje, un phénomène! Pietro, une perle! C'était, du
+premier coup, avoir eu la main prodigieusement heureuse.
+
+--Ces gens-là vieilliront avec moi. On dit que la race des bons
+serviteurs a disparu: erreur! Ce sont les maîtres qui manquent de nez
+pour les découvrir, disait-il à son neveu d'un air grave.
+
+--Alors, vous, mon oncle, vous avez eu du nez? demanda Gontran qui
+doutait qu'à planter des radis on récoltât des truffes.
+
+--Tu verras Nadèje, tu verras Pietro; je ne te dis que ça.
+
+--Si je n'ai pas encore vu Pietro, je l'ai déjà entendu.
+
+--Tais-toi donc, mauvais plaisant! Pour quelques méchantes assiettes
+cassées!... Je te le répète, Pietro a la main lourde... il se la fera
+légère à la longue, voilà tout.
+
+--Je n'ai pas de conseil à vous donner; mais, en attendant, moi, à votre
+place, pour les débuts de Pietro comme barbier, je commencerais par lui
+faire raser mon portier pendant un an ou deux, débita Gontran sans rire.
+
+Mais Fraimoulu secoua la tête en homme qui dédaigne de répondre à des
+balivernes.
+
+--Quant à Nadèje, reprit le neveu, je ne l'ai ni vue ni entendue.
+J'avoue même que j'ai grand appétit de la connaître... du moins ses
+oeuvres.
+
+--Dans une demi-heure, tu les dégusteras, promit l'oncle après avoir
+regardé la pendule.
+
+--Sera-t-elle exacte?
+
+--Toujours sur le point! m'a dit la fruitière. Il paraît qu'en Russie,
+chez le prince Krapouskoff, c'était sur l'exactitude de Nadèje qu'on
+réglait les pendules.
+
+--Moi, ce que j'en dis, c'est parce que j'ai faim... Il ne faut pas
+remonter jusqu'avant la grande Révolution pour trouver des cuisinières
+qui ne soient pas à l'heure.
+
+--Avec Nadèje, n'aie pas ce souci. A sept heures précises, elle ouvrira
+la porte de sa cuisine. Alors les productions de ce génie culinaire nous
+seront apportées sur la table par Pietro.
+
+--Bigre! Pourvu que le paveur auvergnat ait la main plus heureuse avec
+les plats qu'avec les assiettes!!! lâcha Gontran qui s'amusait de la
+confiance de son oncle.
+
+Aussi revint-il à Nadèje.
+
+--Et toujours, reprit-il, vous respecterez la condition de ne pas entrer
+dans la cuisine quand votre cordon bleu sera à ses fourneaux?
+
+--Qui veut la fin veut les moyens. Je veux manger de bons morceaux, je
+dois donc laisser qu'on me les apprête dans ce que l'on peut appeller
+le silence du cabinet... Je te le redis, les grands artistes ont leurs
+fantaisies... Je me suis laissé affirmer que Sardou avait écrit ses
+meilleures pièces enfermé dans une cave.
+
+Et, sur ce renseignement, Fraimoulu reprit la dictée de son menu à
+Gontran.
+
+Tout était terminé quand apparut le premier convive. C'était le lecteur
+Cabillaud père, l'homme à la verrue. Il arrivait le bec enfariné par
+le billet d'invitation qui lui avait annoncé le début de Nadèje...
+«la célèbre Nadèje que le Président du Sénat voulait s'attacher à prix
+d'or!» disait ledit billet d'invitation.
+
+Cabillaud père avait été trop fier de sa cuisinière Clarisse devant
+Fraimoulu pour que l'heureux maître de l'illustre Nadèje ne se vengeât
+pas un peu.
+
+--Chez le prince Krapouskoff, elle daignait quelquefois confectionner le
+soufflé d'andouilles pour les chiens de ce noble Russe, lâcha Athanase,
+sachant que le soufflé d'andouilles était le triomphe de Clarisse.
+
+Après le docteur à la verrue vint Camuflet.
+
+Depuis quinze jours que lui était arrivée l'aventure de se trouver
+enfermé chez le baron de Walhofer, le triple veuf, autrefois si jovial,
+était devenu grave et inquiet.
+
+Après l'avoir présenté à Cabillaud père, le premier soin de Fraimoulu
+fut de demander à l'homme aux trois belles-mères:
+
+--Vos dames vont bien?
+
+--Trop bien! répondit Camuflet d'une voix pleine de sous-entendus et en
+clignant l'oeil autour duquel une teinte d'un jaune affaibli rappelait
+encore le pochon reçu.
+
+Fraimoulu avait invité le petit homme par égard pour son nouveau
+locataire, M. Grandvivier, qu'il voulait attirer à sa table; car, depuis
+une semaine, le magistrat avait quitté la rue de Turenne pour venir
+s'installer dans la maison d'Athanase où il occupait, on le sait,
+l'appartement situé au-dessus de celui du propriétaire.
+
+--Je descends de chez M. Grandvivier qui ne tardera pas à me suivre. Il
+m'a chargé de l'annoncer, déclara Camuflet.
+
+--Je n'ai risqué mon invitation à votre ami, notre digne magistrat,
+qu'en apprenant qu'il était délivré de l'instruction sur la mort de
+votre ex-associé, M. Bazart, dit Fraimoulu.
+
+--Oui, le suicide de mon ancien copain ayant été prouvé, voici déjà une
+dizaine de jours qu'une ordonnance de non-lieu a remis en liberté le
+jeune homme prévenu de l'assassinat de Bazart.
+
+--Le neveu du défunt, je crois?
+
+--Son neveu et son héritier. Car, du moment qu'il a été reconnu
+innocent, il hérite la fortune de son oncle, en vertu d'un testament que
+Bazart avait écrit quelques heures avant de se tuer... Cinquante mille
+livres de rente environ.
+
+Occupé qu'il était à transcrire ses menus, Gontran avait dressé
+l'oreille en entendant parler de celui qui, dans la journée, était venu
+sonner chez lui et qui, après trois carillons inutiles, avait glissé
+sous la porte l'écrit par lequel il annonçait son retour pour le
+lendemain afin de proposer une bonne affaire.
+
+Cependant le dialogue s'était poursuivi.
+
+--Cinquante mille livres de rente! répéta Fraimoulu. Par malheur,
+cette fortune fondra vite entre les mains de ce garçon auquel, s'il me
+souvient bien, sa dissipation et son inconduite ont valu le nom de la
+Godaille.
+
+--Voilà qui vous trompe, dit Camuflet. Est-ce que l'épreuve par laquelle
+il vient de passer a été une leçon pour lui? Je ne sais, mais la vérité
+est que le jeune homme est transformé. Quand la fortune de son oncle
+lui donnerait le moyen de vivre à rien faire, il parle, au contraire,
+de consacrer sa vie à je ne sais quel but... Je tiens ces détails de M.
+Grandvivier, que, ce matin même, Frédéric Bazart est venu voir pour
+le remercier de sa liberté rendue et, en même temps, lui demander des
+conseils sur son nouveau plan de conduite.
+
+La conversation fut interrompue par Cabillaud père. En homme dont la
+gourmandise s'impatientait, le porteur de verrue avait déjà consulté
+deux fois la pendule. Il s'en fallait encore de vingt minutes qu'il fût
+l'instant de se mettre à table.
+
+Pendant que Camuflet et Fraimoulu avaient causé sur la Godaille, le
+docteur s'était adroitement échappé pour aller faire un petit tour
+d'inspection à la cuisine. Mais en plus qu'il s'était cassé le nez sur
+la porte fermée par Nadèje, il avait été accosté par Pietro, l'Auvergnat
+paveur. Dans un langage qui, comme sa main, avait aussi besoin de se
+faire à la longue, le valet de chambre débutant lui avait lâché cette
+phrase:
+
+--Qu'est-ce que vous me fouchez là? Si vous voulez pas que je vous fache
+dancher, fouchez-moi le camp au salon attendre la choupe.
+
+De sorte que le gourmand docteur était revenu fort penaud, alors que
+le triple veuf et Athanase causaient encore de la Godaille. Et comme
+la pendule lui avait annoncé vingt minutes avant la «choupe», il avait
+interrompu l'entretien par cette question:
+
+--Serons-nous nombreux à table?
+
+--Huit, le nombre voulu. Plus que les Grâces et moins que les Muses,
+annonça Fraimoulu qui possédait ses classiques de la table. Rendant à
+mon ami Ducanif un dîner qu'il m'a dernièrement offert, j'ai cru lui
+être agréable en invitant aussi les deux convives que j'avais rencontrés
+à sa table; votre fils Gustave et un baron de Valhofer... Joignez à
+ces messieurs mon nouveau locataire M. Grandvivier, et nous quatre ici
+présents, voilà ce nombre huit qui...
+
+La parole fut coupée à Athanase par le vacarme d'un nouveau lot
+d'assiettes brisées, dans la salle à manger, par Pietro, qui continuait
+à se faire la main.
+
+--J'en suis toujours pour mon conseil au sujet des débuts de Pietro
+comme barbier. Pendant une année ou deux, qu'il commence par raser votre
+concierge, souffla Gontran à son oncle.
+
+Un coup de sonnette se fit entendre.
+
+--Voilà Ducanif et ses amis, annonça Fraimoulu qui, au bruit de pas
+nombreux dans l'antichambre, devinait la prochaine apparition de
+plusieurs invités.
+
+Puis, en maître de maison qui songe à mettre ses convives à l'aise par
+une présentation, il se pencha vers Camuflet.
+
+--Connaissez-vous ces messieurs? demanda-t-il.
+
+--Aucun, dit le triple veuf.
+
+C'était, en effet, Ducanif et ses amis qui ne tardèrent pas à faire leur
+entrée.
+
+--M. Camuflet, annonça Fraimoulu aux arrivants.
+
+Puis successivement:
+
+--M. Ducanif, dit-il au petit homme.
+
+Un fait incontestable était que, quinze jours auparavant, Ducanif et
+Camuflet s'étaient rencontrés nez à nez et d'assez drôle façon dans le
+logis du baron. Il n'y eut pourtant dans le salut échangé entre les deux
+présentés, que la froideur de gens qui se trouvent pour la première fois
+en présence.
+
+--M. le docteur Gustave Cabillaud, continua Athanase.
+
+Camuflet s'inclina, sans rien qui trahît une impression quelconque
+devant Gustave.
+
+--C'est celui que j'ai enfermé chez le baron, quand il écoutait Héloïse
+et Walhofer causant sur le carré, pensa le docteur en rendant le salut.
+
+Comme il s'était redressé avant que Camuflet eût complètement relevé sa
+tête qui saluait, il enveloppa le triple veuf d'un regard sinistre en
+disant:
+
+--Si c'est lui qui a trouvé la lettre, qu'en a-t-il fait? L'a-t-il
+rendue au baron? Pourquoi Walhofer, qui aurait dû, déjà, vingt fois,
+s'apercevoir du tour, n'en souffle-t-il mot?
+
+Et il céda la place au baron, guettant en dessous la physionomie des
+deux hommes, pendant cette troisième présentation faite par Fraimoulu.
+
+Le baron eut une brusque et sèche inclinaison de tête. Néanmoins, si
+court qu'eût été le geste, Walhofer, avant qu'il eût relevé le front,
+avait eu, sur les lèvres, un imperceptible sourire moqueur.
+
+Quant à Camuflet, il est probable que, pour voir les traits du Belge,
+il n'avait plus retrouvé l'occasion dont il avait été privé quand on
+l'avait aveuglé avec un tapis de table et mis sous clé chez le baron,
+car d'un prompt coup d'oeil il dévisagea l'individu aux longues
+moustaches.
+
+--C'est le portrait tout craché du Tombeur-des-Crânes, pensa-t-il en
+comparant, dans sa mémoire, le baron avec le jeune homme qu'il avait
+vu fumer sa pipe à la fenêtre prenant vue sur le jardin de la dernière
+demeure de M. Grandvivier.
+
+Son devoir de maître étant accompli, Fraimoulu prononça:
+
+--Là! maintenant, il ne nous manque plus que M. Grandvivier.
+
+--Eh! eh! se dit Gustave qui, au moment où le nom du juge avait été
+prononcé, se trouvait, bien par hasard, avoir son regard tourné vers le
+baron.
+
+Il lui avait semblé, quand on avait nommé le magistrat, qu'un nuage
+rapide avait passé sur le front du Belge.
+
+Au nom du juge, Cabillaud père, le doigt tendu vers la pendule, s'était
+écrié:
+
+--Alors il faut que le magistrat se dépêche fièrement, s'il veut arriver
+à l'heure.
+
+En effet, l'aiguille marquait sept heures.
+
+Et, tout aussitôt, la pendule fit entendre lentement sa sonnerie.
+
+--Accordons les cinq minutes de grâce, proposa Fraimoulu.
+
+--La peste soit du lambin! grommela Cabillaud père qui ne plaisantait
+pas avec une seule minute de retard quand il s'agissait de nourriture.
+
+Tenant à la main ses menus pour les distribuer, tout à l'heure, sur
+la table, Gontran s'était approché de son oncle pour lui souffler à
+l'oreille:
+
+--Sept heures! A ce moment, Nadèje doit avoir ouvert la porte de sa
+cuisine à Pietro.
+
+--Ne t'ai-je pas dit que, chez le prince Krapouskoff, c'était sur
+l'exactitude de Nadèje qu'on réglait les pendules?
+
+Les cinq minutes s'écoulèrent, puis cinq autres encore, sans que M.
+Grandvivier eût paru.
+
+Alors, comme les invités faisaient silence, on entendit résonner un
+grand coup.
+
+Ensuite un second.
+
+Enfin un troisième.
+
+--Tiens! souffla Gontran à son oncle, vous avez donc changé la coutume
+de faire annoncer de vive voix que le potage était servi? Vous préférez
+l'usage du théâtre où trois coups avertissent qu'on va commencer.
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit.
+
+C'était Pietro, bouche béante, oeil hébété, visage empreint d'une
+surprise immense.
+
+L'Auvergne n'avait vraiment pas de chance! De tous ses naturels, elle
+n'en possédait vraisemblablement qu'un seul du doux nom de Pietro et
+celui-là était un idiot... Il fallait, du moins, le juger tel à voir
+l'air profondément stupide avec lequel il regardait les invités.
+
+Fraimoulu prit son air grave et sa voix sévère:
+
+--Est-ce ainsi, Pietro, qu'on vient annoncer que le potage est servi?
+prononça-t-il.
+
+--La choupe! la choupe! C'hest de la soupe que vous parla? dit le paveur
+se décidant à répondre.
+
+Il éclata de rire en se tenant le ventre à deux mains, et quand sa
+gaieté, qui retombait en pluie sur les convives, se fut un peu éteinte,
+il reprit:
+
+--La choupe! Si c'hest celle-là que vous mangea, je veux être
+estranguia!
+
+Et il tourna le dos en criant:
+
+--Venez la voir, votre choupe!
+
+Fraimoulu en tête, on se précipita sur les pas de Pietro, chacun
+pressentant quelque drame menaçant son appétit.
+
+On eut alors le mot des trois coups entendus. Ils provenaient de la
+porte de la cuisine, enfoncée par Pietro quand, à sept heures précises,
+il n'avait pas vu la communication s'ouvrir sous la main de la
+ponctuelle Nadèje. Le vigoureux paveur avait fait merveille. En trois
+coups de poing, il avait crevé les trois panneaux.
+
+La cuisine était déserte!
+
+Nul plat préparé n'apparaissait; aucune provision ne se voyait sur le
+buffet, attendant son tour de cuisson.
+
+Seule, une marmite apparaissait sur un fourneau dont la cendre blanche
+attestait un feu éteint depuis longtemps.
+
+Et quand Fraimoulu souleva la couverture de cette marmite, son étrange
+contenu apparut à tous les invités.
+
+A demi plein d'eau, ce récipient renfermait, bien plié, le tablier de
+cuisinier de Nadèje qui, par dérision, y avait joint l'assortiment de
+légumes qui accompagnent la cuisson du pot-au-feu.
+
+Après avoir trouvé cette nouvelle façon de «rendre son tablier»,
+l'ex-cuisinière du prince Krapouskoff devait avoir décampé depuis trois
+heures au moins.
+
+--Refait! prononça lugubrement Fraimoulu qui, pas une seconde, n'eut
+l'idée d'envoyer chez le Président du Sénat pour savoir si Nadèje
+n'avait pas cherché une nouvelle place chez ce haut dignitaire.
+
+--Bien que rare, ce genre de pot-au-feu revient cher, pensa Gontran
+au souvenir des trente-huit louis que la voleuse avait soutirés à son
+oncle.
+
+Il était sans pitié, ce cher neveu, car, malgré le désastre qui
+accablait Athanase, il s'approcha de lui pour demander tout bas:
+
+--Est-il toujours utile de placer mes menus sur la table?
+
+Fraimoulu, on le comprend de reste, n'était pas à la plaisanterie. Avoir
+eu la prétention d'humilier les maîtres d'Héloïse, Clarisse et Cydalise
+par les débuts du cordon bleu russe qui avait étudié son art dans
+toutes les capitales d'Europe, et n'avoir à offrir à ses convives
+qu'un bouillon de tablier de cuisine, c'était à s'arracher le nez du
+désespoir!
+
+Il pouvait, à la vérité, se dire que Pietro lui restait, mais, ingrat
+envers la Providence qui lui avait laissé cette fiche de consolation, il
+hurla avec une rage indicible:
+
+--Que le diable étouffe la satanée mère Chandernac, ma fruitière, qui
+m'a procuré cette voleuse!!! Je la danse de mes trente-huit louis!!!
+
+En sa qualité d'ancien placeur récemment sorti des affaires, Ducanif
+avait la mémoire encore fraîche de bien des renseignements.
+
+--Ah! c'est la Chandernac qui vous l'a procurée? dit-il. Alors je la
+connais, votre Nadèje. Une grande rousse, avec une tache dans l'oeil et
+une lentille sur le menton, n'est-ce pas?
+
+--Précisément.
+
+--Il y a gros à parier qu'elle a filé parce qu'elle a appris que je
+serais de vos convives. Elle savait que je démolirais les balançoires du
+prince Krapouskoff... Ah! c'est une jolie rouleuse que cette fille qui,
+de son vrai nom, se nomme Adèle!
+
+--La Chandernac me l'avait tant recommandée! «Prenez ma tête si je vous
+trompe», me disait-elle.
+
+--La Chandernac est la tante de cette fille. Elle lui a déjà procuré
+vingt places où elle n'a pas fait long feu. La seule maison où elle
+aurait chance de rester serait une maison de détention... Vous n'êtes
+pas le premier à qui elle ait joué le tour!
+
+Ce disant, un souvenir revint à Ducanif qui, après avoir souri,
+continua:
+
+--Dans le nombre des exploits d'Adèle, j'en connais de bien drôles.
+Tenez, je vais vous en conter un.
+
+La veuve de Scarron, dit l'histoire, faute de monnaie, eut souvent
+à remplacer le rôti par un joyeux ou intéressant récit fait à ses
+convives. Mais les convives en question, au moment dudit récit,
+s'étaient déjà mis, si peu que ce fût, quelque chose dans l'estomac, car
+le rôti n'arrive pas d'emblée au début d'un repas. La preuve en est
+que «ventre affamé n'ayant pas d'oreilles», les invités de la Scarron
+n'auraient pu écouter le récit, si leurs ventres n'avaient pas déjà reçu
+un acompte.
+
+Mais il n'en était pas de même pour les convives de Fraimoulu. Ils
+étaient à jeun, complètement à jeun.
+
+Delà vint donc que Gontran fut sage en avançant la proposition suivante:
+
+--Si nous faisions précéder l'histoire sur Adèle d'une soupe à l'oignon
+que nous ferait la portière et de deux douzaines de côtelettes aux
+cornichons que Pietro irait commander chez le charcutier?
+
+Mais ce notable changement introduit dans le menu n'était pas du goût
+de l'affamé et gourmand Cabillaud père, auquel les cornichons ne
+réussissaient pas. Il est si vrai que la faim rend féroce, qu'il y eut
+une intonation de raillerie amère dans la voix de l'homme à la verrue
+quand il fit cette remarque:
+
+--Monsieur Grandvivier, lui, a eu le bon nez de ne pas venir.
+
+C'était vrai. Le juge n'était pas là. Dans l'émotion du désastre, on
+avait oublié ce huitième convive manquant à l'appel. Pourquoi cette
+absence qu'aucun mot d'excuse n'était venu justifier? La distance à
+parcourir ne pouvait atténuer cette impolitesse, puisque c'était la
+simple affaire d'un étage à descendre.
+
+Surexcité par les borborygmes qui grondaient dans son estomac aux abois,
+Cabillaud père, toujours impitoyable pour la mésaventure d'un ami, avait
+continué:
+
+--Oui, il a eu bon nez, le juge!... Un de ces nez qui flairent les
+mystifications!
+
+Une mystification! Supposer que Fraimoulu avait voulu se jouer de ses
+invités!!!
+
+Devant cet affront, Athanase se redressa superbe.
+
+--En attendant l'heure de ma revanche, dit-il, permettez-moi, messieurs,
+de vous conduire, ce soir, au café Anglais.
+
+Entraînant à sa suite son monde, calmé par ces bonnes paroles, Fraimoulu
+allait sortir de la cuisine quand, sur son passage, se plaça Pietro qui
+disait:
+
+--Nous chommes chauvés! Pas bejoin de chortir pour chiqua la
+ratatouille, fouchtra!
+
+Et le valet de chambre, qui rappelait si peu les Lafleur et les
+Bourguignon ou Comtois du dix-huitième siècle, se mit à danser une
+bourrée devant les convives stupéfaits, en hurlant:
+
+--Nous chommes sauvas!
+
+Après quoi, il se retourna pour crier:
+
+--Viens ichi, toi, conter ta choje à ces messieurs.
+
+A cet appel, on vit, derrière l'Auvergnat, apparaître un vieux
+domestique à tenue correcte qui, après s'être respectueusement incliné,
+commença:
+
+--M. Grandvivier, mon maître, m'envoie à M. Fraimoulu pour...
+
+--... Pour s'excuser de ne pouvoir être des miens ce soir? interrompit
+Athanase.
+
+Le valet secoua négativement la tête.
+
+--Non, dit-il, pour vous prier, vous et vos amis, d'accepter son
+dîner. Ayant appris votre mésaventure, il serait heureux de vous tirer
+d'embarras... En conséquence, il a fait improviser par Cydalise un repas
+pour lequel il réclame toute votre indulgence.
+
+Et, pour donner le branle aux hésitants et entraîner son monde, le valet
+salua encore et annonça:
+
+--Ces messieurs sont servis!
+
+--Vite, à la choupe! à la choupe! beugla Pietro lui venant à la
+rescousse.
+
+Un mouton suffit pour entraîner tout le troupeau, dit-on. Ce mouton fut
+Cabillaud père qui s'écria avec empressement:
+
+--J'accepte!
+
+--Au fait, pourquoi pas? souffla Gontran à son oncle pour le décider.
+
+--J'accepte, dit le pauvre Fraimoulu avec cette résignation fière d'un
+grand capitaine vaincu rendant son épée.
+
+--Nous acceptons, ajoutèrent les autres après cette déclaration de leur
+chef de file.
+
+A la file, on rentra dans l'appartement pour prendre la route du logis
+de M. Grandvivier.
+
+En passant par la salle à manger, Fraimoulu poussa un soupir de
+désespoir devant sa table où n'apparaissaient que les petits pains.
+
+--Chi mochieur le veut, j'enverrai ces petits pains au pays, à mon vieux
+père, proposa Pietro.
+
+--Oui, dit généreusement Fraimoulu qui, pour tout au monde, n'aurait pas
+mangé du pain rassis.
+
+Cependant, Fraimoulu en tête, le groupe avait gagné l'escalier qu'il se
+mit à monter.
+
+Le dernier qui venait à la suite était le baron Walhofer.
+
+Au milieu de l'étage, il s'arrêta, semblant se consulter. Son oeil
+était fixe, son front plissé, ses lèvres un peu tremblantes, bref, la
+physionomie de quelqu'un qui se sait marcher à un danger.
+
+Au moment d'entrer chez le juge, Camuflet qui, le dernier avant le
+baron, fermait la marche, se retourna pour voir s'il était suivi par le
+jeune homme.
+
+En l'apercevant, arrêté sous le bec de gaz de l'escalier qui l'éclairait
+pleinement, le triple veuf murmura:
+
+--C'est bien le portrait tout craché du Tombeur-de-Crânes.
+
+A ce moment, le baron se secouait comme pour se débarrasser de sa
+dernière hésitation et reprenait sa montée en se disant:
+
+--Après tout, il ne m'a jamais vu!
+
+Et, sur les pas de Camuflet, il entra chez le juge.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+M. Grandvivier attendait les arrivants dans son salon où, en quelques
+mots, il les remercia d'avoir bien voulu accepter son invitation.
+
+Par sa cuisinière Cydalise qui, de longue date, connaissait la prétendue
+Nadèje, il avait été prévenu qu'il fallait s'attendre à quelque vilain
+tour de la part de cette drôlesse.
+
+Alors il s'était mis en mesure de venir en aide à son propriétaire, si
+les pressentiments de Cydalise se trouvaient justifiés. De là ce dîner
+d'en cas qu'il avait fait préparer.
+
+Après ces explications données, il acquiesça à la demande de Fraimoulu
+qui tenait à lui présenter les convives de raccroc qu'il amenait.
+
+--M. le baron de Walhofer, annonça Athanase en débutant par le jeune
+homme.
+
+Le juge s'inclina, faisant à son invité mine autant gracieuse que le
+permettait son visage sévère.
+
+--J'avais raison, il ne me connaît pas, pensa le baron en cédant la
+place aux autres présentations de Fraimoulu.
+
+Cinq minutes après, on était à table.
+
+Si improvisé que fût ce dîner, il était excellent. Cydalise s'était
+surpassée.
+
+--Ouf! je suis dans la place! pensait joyeusement le baron de Walhofer
+en lampant un verre de chambertin de bonne date.
+
+Tout en se promenant autour de la table pour veiller aux besoins des
+convives, le regard de M. Grandvivier s'était arrêté une seconde sur le
+baron.
+
+--De lui-même, le misérable est venu se mettre sous ma main! pensa le
+juge dont personne n'eût pu soupçonner la haine qui grondait en son
+coeur.
+
+On n'était pas encore à moitié du repas et déjà la société était de si
+joyeuse humeur, que Gontran se permit de dire:
+
+--Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif de placer son
+histoire sur Adèle... la fausse Nadèje.
+
+--Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire d'un des exploits
+d'Adèle, la fausse Nadèje! cria-t-on en choeur.
+
+Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille.
+
+--Je commence, dit-il.
+
+Mais il en fut empêché par Cabillaud père qui, le menton luisant de
+graisse, s'écriait en savourant un plat de crêtes de coq:
+
+--Quelle sauce! quelle sauce! Je ferais le pari de manger mes bottes à
+cette sauce-là!
+
+--Oh! vous seriez bien attrapé si le pari était tenu! ricana Camuflet.
+
+--Bah! bah! fit le gourmand docteur. Après tout, je tiendrais de
+famille. Mon grand-père a bien mangé un soulier... C'est une histoire de
+table. Voulez-vous que je vous la conte?
+
+--L'aventure d'Adèle viendra plus tard. Je cède mon tour de parole, dit
+Ducanif.
+
+--En 1802, commença Cabillaud père, le théâtre de Bordeaux possédait
+une actrice du nom de Lanlaire qui était au mieux avec la plus haute
+autorité militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant protégée,
+s'en donnait-elle à son aise avec le parterre qui un beau jour se fâcha
+tout rouge et siffla à outrance. L'autorité militaire fit expulser les
+siffleurs.
+
+Le lendemain, tout le public était enrhumé. Dès que l'actrice voulait
+parler, on éternuait en masse. L'autorité militaire envoya une trentaine
+des enrhumés passer la nuit en prison.
+
+Vous jugez si le parterre était furieux! Tant furieux que, le
+surlendemain, quand Lanlaire entra en scène, le nez lui fut écrasé par
+un soulier que lui décocha un spectateur qui l'avait retiré de son pied.
+L'autorité militaire fit cerner le théâtre et ne laissa qu'une seule
+issue par laquelle les spectateurs, un à un, durent défiler devant
+ladite autorité. Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier;
+le deuxième aussi; le troisième pareillement; enfin tout le public
+n'avait plus qu'un pied chaussé. Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure
+la fit rire et le lendemain, elle adressa ses excuses au public. Dès ce
+jour, tout alla bien.
+
+ * * * * *
+
+Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu un mot de l'histoire
+de l'homme à la verrue.
+
+Tous avaient l'air d'écouter, mais leur attention était ailleurs.
+
+Fraimoulu songeait à prendre une éclatante revanche de son dîner manqué.
+Il remuerait ciel et terre, mais il trouverait le cordon bleu qui
+réparerait son échec.
+
+Camuflet, placé en face du baron, par conséquent à même de bien le
+dévisager, ne cessait de se répéter:
+
+--C'est à croire que le Tombeur-des-Crânes et le baron ne font qu'un.
+
+Si son attention n'eût été concentrée sur M. de Walhofer, Camuflet se
+serait aperçu du regard dont le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se
+disait:
+
+--Est-ce cet imbécile, que j'avais enfermé chez le baron, qui possède la
+lettre perdue par moi après l'avoir volée? Est-ce le baron qui cache son
+jeu? L'a-t-il lui-même trouvée?
+
+Car Gustave vivait dans une double angoisse résultant de deux problèmes
+qui se présentaient sans cesse à son esprit: le baron, qui aurait dû
+s'apercevoir du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et rien, dans
+sa conversation que Gustave avait adroitement dirigée sur ce point,
+n'indiquait qu'à sa rentrée chez lui il eût trouvé le prisonnier que
+l'amant d'Héloïse avait enfermé à double tour.
+
+--Pour avoir voulu nous délivrer du baron qui nous tient, Héloïse et
+moi, par cette lettre, nous avons rendu notre situation pire. Au premier
+jour, il nous enverra quelque coup de Jarnac.
+
+Alors un revirement de sa pensée le ramenait à Camuflet.
+
+--Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-là qui a ramassé la
+lettre... l'a-t-il comprise?... Que veut-il en faire?
+
+Et, pour la centième fois, il se posait cette question:
+
+--Comment a-t-il pu sortir de chez le baron où je l'avais mis sous clé?
+
+De son côté, M. Grandvivier était-il plus attentif que les autres au
+récit du docteur Cabillaud? On aurait pu le croire à voir son regard
+fixé sur le conteur pendant que sa main droite roulait machinalement
+entre ses doigts agiles une boulette de pain de la grosseur d'une noix.
+
+Oui, telle était la direction du regard du juge, mais parfois, et cela
+n'avait que la durée de l'éclair, ce regard s'abaissait sur le voisin
+de Ducanif, c'est-à-dire sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du
+magistrat brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient plus
+précipitamment la boulette.
+
+Quant au baron, il paraissait écouter, à juger par son maintien. Un peu
+renversé sur son siège, l'avant-bras droit allongé sur la table, jouant
+avec son couteau à la pointe duquel il ramassait une à une les miettes
+de pain qu'il posait ensuite sur le bord de son assiette, il avait les
+yeux baissés et semblait suivre son passe-temps. Par moments, un léger
+sourire apparaissait sur ses lèvres. Souriait-il au récit de Cabillaud
+Père? Non. En son cerveau vivait une pensée qui lui faisait se répéter
+avec un imperceptible frémissement de joie:
+
+--Je suis dans la place! Il ne me connaît pas!... Tout va bien.
+
+ * * * * *
+
+Cependant Cabillaud père continuait son histoire sur Lanlaire:
+
+Mais l'actrice, une fois en paix avec son public, n'eut plus en tête
+que de retrouver le coupable propriétaire du soulier qu'elle avait
+emporté chez elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour se
+rouler d'amour à ses genoux.
+
+C'était mon grand-père.
+
+Lanlaire promit de se rendre, mais à la condition que son soupirant,
+avant son triomphe, aurait mangé sinon tout, du moins partie du soulier.
+
+L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de faire une sauce telle
+que le soulier deviendrait une gourmandise. Mon grand-père, amoureux au
+possible, accepta la condition.
+
+ * * * * *
+
+L'apparition du café, que le domestique apportait, coupa la parole à
+Cabillaud, fort amateur de moka.
+
+D'un geste, M. Grandvivier arrêta son domestique.
+
+--Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous le café au salon... Puis
+vous préparerez les tables de jeu.
+
+Et en regardant ses convives:
+
+--Ces messieurs désireront sans doute jouer un peu.
+
+--Je ne déteste pas une partie de whist en digérant, avoua Cabillaud
+père.
+
+Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le café au salon.
+
+Sa tasse prestement vidée, Gontran se rapprocha de l'homme à la verrue,
+qui, debout dans un coin, humait son café à petites gorgées.
+
+--Si vous m'acheviez votre histoire? demanda-t-il. Vous disiez que votre
+grand-père avait consenti à manger son soulier...
+
+Sans se faire plus prier, Cabillaud continua:
+
+--Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui fit grâce.
+
+--Et la suite? demanda Gontran curieux.
+
+--La suite n'est pas drôle. Quand il voulut toucher la récompense
+promise, comme il approchait ses lèvres du visage de Lanlaire, celle-ci
+le repoussa en s'écriant:
+
+--Pouah! vous sentez le vieux cuir! Vous me dégoûtez, vilain malpropre!
+
+Et elle le fit mettre à la porte.
+
+Depuis cette aventure, mon grand-père avait pris les souliers en telle
+aversion, qu'il ne mit plus jamais que des chaussons.
+
+ * * * * *
+
+Cabillaud père avait à peine achevé son récit que Ducanif venait
+l'entraîner vers une table de jeu où, avec Gustave et Camuflet, ils
+allaient faire un whist à quatre.
+
+--Je te fais un piquet, proposa, à son neveu, Fraimoulu, qui ne
+connaissait que ce jeu.
+
+M. Grandvivier et le baron de Walhofer restaient donc seuls en présence.
+
+--Vous n'aimez pas à jouer, monsieur le baron? demanda M. Grandvivier.
+
+Pour toute réponse, Walhofer, en souriant, montra les joueurs d'un signe
+de tête donnant à entendre que, s'il ne tenait pas les cartes, c'était
+faute d'avoir trouvé à se caser dans les parties formées.
+
+--Je m'offrirais bien, mais je suis un piètre joueur. C'est tout au plus
+si j'entends un peu l'écarté, dit le magistrat.
+
+Puis, en indiquant une troisième table de jeu:
+
+--Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, reprit-il, je vous
+demanderais une leçon.
+
+Le baron crut être agréable au juge.
+
+--Une partie d'écarté? dit-il; je suis à vos ordres.
+
+Le magistrat avait dit vrai en se traitant de piètre joueur. C'était à
+peine s'il savait battre et donner les cartes et, pendant la partie, il
+fit faute sur faute.
+
+--Un pigeon qui se ferait facilement plumer! pensa le baron en
+constatant cette maladresse et cette ignorance.
+
+Il gagna haut la main.
+
+--Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes!
+
+--A ce point que je n'ose vous offrir une revanche, avoua franchement
+Walhofer.
+
+--Baste! baste! fit gaiement le magistrat, c'est en forgeant qu'on
+devient forgeron.
+
+Et il offrit le jeu à couper à son adversaire pour une nouvelle partie.
+
+A ce moment s'éleva la voix de Cabillaud père qui disait à la table de
+whist:
+
+--Nous avons le trick et les honneurs.
+
+Ensuite, profitant du répit laissé par la donne des cartes, il ajouta:
+
+--Savez-vous, messieurs, que nous sommes des parfaits ingrats à l'égard
+de M. Grandvivier venu si généreusement à notre secours quand nos
+appétits dévorants n'avaient à se partager qu'un tablier de cuisine?
+Nous avons oublié de le remercier de son délicieux dîner... d'autant
+plus remarquable qu'il a été improvisé.
+
+--Oh! oh! dit, en riant, le juge qui arrangeait ses cartes en main, je
+refuse un triomphe que je n'ai pas mérité. Si donc, messieurs, vous êtes
+en veine de félicitations, il faut les adresser à qui de droit; en un
+mot, rendre à César ce qui appartient à César.
+
+Alors s'adressant à son domestique:
+
+--Augustin, fit-il, dites à Cydalise de venir recevoir les compliments
+de ces messieurs.
+
+Si, après cet ordre, M. Grandvivier n'eût ramené son attention sur ses
+cartes, il aurait pu voir le tressaillement qui, de la tête aux pieds,
+avait secoué le baron, devenu livide. En même temps, son oeil, plein
+d'une méfiance craintive, s'était fixé sur le juge, semblant redouter un
+piège sous ce qui venait d'être dit.
+
+Alors M. Grandvivier s'était remis tout à sa partie et, en fixant son
+jeu, était en train de se consulter sur la carte qu'il avait à jouer.
+
+En une seconde, le baron eut dompté son trouble et, pour ajouter son mot
+à l'éloge de Cydalise:
+
+--La vérité, dit-il, est que vous possédez, monsieur, un cordon bleu
+remarquable.
+
+--Oui, fit le juge; malheureusement, je vais être forcé de m'en séparer.
+
+L'attente de l'arrivée de la cuisinière avait suspendu le jeu à la table
+de whist. En entendant ces paroles, Camuflet demanda:
+
+--Cydalise est donc toujours malade?
+
+--Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais j'ai dû reconnaître
+qu'elle souffre d'une sorte de maladie nerveuse.
+
+--Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent quelquefois pour
+faire disparaître ce genre d'affection, avança Cabillaud père.
+
+--Aussi, reprit le magistrat, suis-je décidé à accorder à ma domestique
+la permission qu'elle me demande d'aller passer quelques semaines à la
+campagne.
+
+--Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas? demanda Fraimoulu, saisi par
+l'espoir d'accaparer plus tard Cydalise.
+
+A cette demande, un nuage d'inquiétude avait paru sur le front de
+Walhofer. Il se dissipa quand le juge répondit:
+
+--Si je la reprendrai? Vous n'en pouvez douter... Quand ce ne serait,
+messieurs, que pour avoir le plaisir de vous faire apprécier une seconde
+fois sa cuisine.
+
+Il finissait quand apparut Cydalise.
+
+Fort occupée par la préparation de son dîner, la cuisinière n'avait
+pensé qu'à ses fourneaux. L'idée ne lui était pas venue de demander au
+domestique Augustin, peu causeur du reste, des détails sur les convives.
+Elle arrivait donc parfaitement ignorante des personnes que son maître
+avait reçues à sa table.
+
+--Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir parce que ces
+messieurs ont tenu à vous complimenter sur le repas excellent que vous
+nous avez improvisé.
+
+--Ces messieurs sont trop bons, prononça Cydalise.
+
+Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-même, pour répéter
+son salut à chaque table de jeu.
+
+Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer elle éprouva un violent
+soubresaut, fit un pas en arrière et, d'une seule pièce, tomba évanouie
+sur le parquet.
+
+Cabillaud père fut aussitôt sur pied pour donner ses soins à la
+cuisinière.
+
+--Rien de grave, annonça-t-il. Rien qu'une surexcitation résultant du
+zèle qu'elle a probablement mis à vouloir se surpasser en improvisant
+notre dîner... Il faudrait la porter sur son lit.
+
+Comme le valet Augustin se baissait pour soulever Cydalise, Fraimoulu,
+qui en sa qualité de propriétaire, savait que l'appartement comportait
+deux chambres de domestiques sous les combles, dit à son neveu:
+
+--Gontran, aide donc Augustin à la porter au sixième étage.
+
+--Mais non, mais non! fit vivement M. Grandvivier, il n'y a pas à monter
+au sixième. Ayant fait exécuter une nouvelle office sur une partie de la
+cuisine, j'ai converti l'ancienne en une chambre de domestique sous même
+clé que l'appartement. C'est Cydalise qui l'occupe. Augustin n'a pas
+besoin d'aide pour porter la malade sur son lit.
+
+Puis, s'adressant à Cabillaud père qui s'apprêtait à suivre le valet
+tenant Cydalise en ses bras:
+
+--Mon cher docteur, dit-il, je la recommande à vos bons soins.
+
+--Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste. Une potion calmante
+des plus anodines et une bonne nuit suffiront pour que, demain, votre
+cuisinière soit rétablie.
+
+Ensuite, écartant son fils Gustave qui faisait mine de l'accompagner:
+
+--Non, reste là. J'y suffirai seul.
+
+Et il suivit Augustin emportant l'évanouie.
+
+Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait indiqué qu'il se
+crût la cause de l'évanouissement de la cuisinière. Son visage n'avait
+exprimé qu'un sentiment de compassion.
+
+Seulement, à la chute de Cydalise sur le parquet, une colère froide lui
+avait mordu le coeur.
+
+--Maladroite maudite! avait-il pensé.
+
+Cette fureur secrète s'était troublée en entendant le juge annoncer
+que Cydalise, au lieu de loger au sixième étage, avait sa chambre dans
+l'appartement.
+
+--Comment pourrai-je, à présent, faire la leçon à cette poule mouillée
+qui n'a pas su commander à son émotion en me voyant?... Ce n'est plus
+facile comme là-bas, rue de Turenne... Maintenant que me voici introduit
+chez Grandvivier par un heureux hasard, la sotte et peureuse créature
+va-t-elle me trahir?
+
+Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau, il serra les poings
+en se disant:
+
+--S'il en était ainsi, malheur à elle!
+
+Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait pu deviner sous
+son attitude calme, s'apaisa chez le baron en entendant M. Grandvivier
+dire après le départ de Cabillaud:
+
+--Voilà qui me décide à accorder à Cydalise cette clé des champs qu'elle
+m'a plusieurs fois demandée. J'hésitais à me séparer de cette femme qui
+est à la fois bonne cuisinière et domestique dévouée.
+
+Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tête et ajouta d'un ton
+contrarié:
+
+--Cela tombe mal.
+
+L'incident avait fait abandonner les parties de jeu. Chacun se tenait
+autour du maître de la maison qui répéta en appuyant sur ses mots:
+
+--Oui, cela tombe très mal.
+
+--Vous aviez sans doute le projet de donner quelques dîners pour
+lesquels le talent de Cydalise va vous faire défaut? avança Fraimoulu,
+interprétant à sa façon le regret du magistrat.
+
+--Non, fit le juge. Ma contrariété vient de ce que, au lieu de cette
+servante sur laquelle je pouvais compter, j'aurai une nouvelle figure
+ici, pour le moment prochain du retour de ma fille.
+
+--Votre enfant va donc revenir? demanda Camuflet.
+
+--Oui, dans une quinzaine de jours.
+
+--Parfaitement guérie?
+
+--Ayant recouvré toute sa santé, prononça gaiement M. Grandvivier.
+
+Et, revenant à ses moutons:
+
+--Voilà pourquoi, mon cher Camuflet, par cette cloison que je vous
+ai fait élever, j'ai dû rétrécir la cuisine afin d'avoir une nouvelle
+office, ce qui me permettait d'utiliser l'ancienne en la transformant en
+une chambre de bonne qui n'existait pas, sous clé, dans l'appartement...
+Il est nécessaire que ma fille ait, la nuit, une domestique couchée à
+proximité. C'est là ce qui fait que je n'ai pas envoyé Cydalise loger au
+sixième étage.
+
+Cependant Fraimoulu s'était penché à l'oreille de son neveu pour lui
+souffler tout bas:
+
+--Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton affaire! Une belle
+dot!... Brise donc ta stupide liaison!
+
+Bien décidé à la résistance, Gontran, pour en finir une bonne fois,
+répondit sur le même ton à son oncle:
+
+--Savez-vous la différence qui existe entre la Dame Blanche et mon
+mariage?
+
+--Non, lâcha l'oncle ahuri.
+
+--C'est que la «Dame Blanche vous regarde», et que mon mariage ne vous
+regarde pas du tout.
+
+A ce moment reparut Cabillaud père, pour donner des nouvelles de la
+malade.
+
+--En revenant à elle, annonça-t-il, Cydalise a eu une crise de larmes
+qui l'a soulagée, mieux que la potion calmante. Quand je l'ai quittée,
+elle s'endormait... C'est tout un paquet de nerfs que cette fille!
+
+Cinq minutes après, tous partaient, reconduits jusqu'à la porte par M.
+Grandvivier.
+
+En saluant le baron qui fermait la marche, le juge prit congé de lui par
+cette banalité dite d'une voix aimable:
+
+--Enchanté de l'occasion qui m'a permis d'apprendre un peu le jeu de
+l'écarté.
+
+--Oh! vous avez encore besoin de recevoir bien des leçons! répliqua en
+riant Walhofer.
+
+--Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez pas votre élève, prononça
+le juge.
+
+En même temps qu'il invitait le baron à revenir, le magistrat lui
+tendait la main.
+
+--Pour sûr, il ne me connaît pas! se répéta le baron en serrant la main
+qui lui était offerte.
+
+Derrière la porte qu'il venait de refermer sur les partants, M.
+Grandvivier essuya avec dégoût sur son vêtement la main qu'avait touchée
+le baron.
+
+--Gare à toi, misérable! gronda-t-il.
+
+Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre de Cydalise.
+
+Le sommeil dont avait parlé Cabillaud n'était pas venu ou avait dû
+être de fort courte durée, car la cuisinière, à l'entrée de son maître,
+s'était dressée sur son séant, pâle, la figure convulsée, frissonnante
+de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes en disant d'une
+voix brisée:
+
+--Grâce! Pitié!
+
+--Grâce! répéta le juge. Grâce pour qui? Pour vous ou pour lui?
+M'avez-vous fait grâce à moi dont vous avez brisé le coeur par la plus
+épouvantable torture? Avez-vous eu pitié de ma pauvre enfant que vous
+avez perdue, vous et votre ignoble complice?
+
+Un instant le juge regarda cette fille anéantie par une immense
+épouvante, puis il reprit:
+
+--Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez grâce, à quoi bon?
+Vous savez que, si vous tenez votre promesse, vous n'avez rien à
+craindre de ma vengeance. J'ai juré et je tiendrai mon serment de m'en
+remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en ai la certitude, il
+vous punira... Sans qu'il vous vienne de moi, le châtiment ne saurait
+tarder à vous atteindre.
+
+Après un rire qui se pouvait comparer à une sorte de rugissement rauque
+et féroce, M. Grandvivier poursuivit:
+
+--Mais, pour lui, il n'en est pas de même. Je ne confierai à personne le
+soin de me venger... De lui-même, il est venu se mettre sous ma main...
+et ma main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable!
+
+Comme s'il croyait déjà tenir sa proie, M. Grandvivier étendit un bras
+menaçant en répétant son rire tout vibrant d'une haine farouche.
+
+Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref:
+
+--Demain, devant témoins, je vous offrirai de vous laisser partir et
+vous refuserez votre liberté.
+
+Pantelante de la terreur immense que lui inspirait son maître, Cydalise
+bégaya d'une voix convulsive:
+
+--Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre service.
+
+Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait à demander lui coûtait à
+dire; puis avec effort:
+
+--Depuis combien de temps n'avez-vous parlé à votre misérable complice?
+
+A cette question, la cuisinière se mit à trembler, et elle finit par
+balbutier:
+
+--Dans la dernière semaine que nous avons habité rue de Turenne, il est
+venu au milieu de la nuit.
+
+Et vivement, avec le ton d'une sincérité indéniable, elle ajouta:
+
+--Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas volontairement que je
+l'avais attiré.
+
+--Je le sais, dit froidement le juge. C'est moi qui, en vous ordonnant
+d'ouvrir la fenêtre du salon, vous ai fait lui donner le signal qui,
+jadis, était celui de vos rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu
+franchir le mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre... Un
+moment, le désir m'est venu de l'abattre d'un coup de fusil, mais, la
+réflexion aidant, je l'ai laissé passer, car ma vengeance n'eût pas
+été ce que je la veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien
+puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la réputation de ma fille
+soit effleurée par l'ombre même d'un soupçon.
+
+Cydalise avait écouté, frémissante, les yeux agrandis par l'épouvante.
+Tant de haine implacable avait accentué les paroles du juge, qu'elle
+s'écria effarée:
+
+--Non, vous ne m'avez pas pardonné!
+
+--Vous avoir pardonné? répéta le magistrat en secouant la tête
+lentement. Vous dites vrai, non. Mais j'ai juré, devant les aveux de
+votre repentir, de laisser au ciel, je vous le répète, le soin de vous
+punir... Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites rien qui
+laisse ce misérable échapper à ma vengeance.
+
+--Aujourd'hui, je le hais! C'est lui qui m'a perdue! prononça Cydalise
+avec une rage farouche.
+
+Après un court silence, M. Grandvivier reprit:
+
+--A votre dernière entrevue, que vous a demandé cet homme?
+
+--Il tenait surtout à savoir si votre fille allait bientôt revenir.
+
+Un sourire cruel passa sur les lèvres du juge.
+
+--A cette heure, il en est assuré, dit-il, car, ce soir même, devant mes
+invités, j'ai pris soin d'annoncer le prochain retour d'Angèle.
+
+Ensuite, d'une voix qui ordonnait:
+
+--Demain, reprit-il, le chenapan rôdera autour de la maison, guettant
+votre première sortie, d'abord pour vous imposer de rester chez moi
+où vous devez servir ses intérêts... Sur ce point, vous lui laisserez
+croire que c'est à lui que vous cédez... Puis, pour étudier les moyens
+de vous revoir à sa guise dans ce nouveau domicile... Vous m'avertirez
+de ce qui aura été convenu à ce sujet.
+
+Et d'un ton bref et dur:
+
+--Vous m'avez compris? ajouta le juge.
+
+--J'obéirai, articula péniblement la servante, secouée par un nouveau
+frisson et suivant d'un regard plein de terreur M. Grandvivier qui se
+retirait lentement.
+
+Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas à se soustraire par la fuite aux
+ordres de son maître? Il fallait qu'un terrible secret la mît sous la
+puissance du juge, car, quand elle fut seule, elle répéta entre ses
+dents, qui claquaient d'épouvante:
+
+--Oui, oui, j'obéirai!
+
+
+
+
+ XIX
+
+
+--Gontran, on sonne.
+
+--Crois-tu, chérie?
+
+--Oui, j'ai entendu un petit coup. Ce doit être ce jeune homme venu
+hier et qui nous a glissé sous la porte le mot d'écrit annonçant qu'il
+reviendrait aujourd'hui; ce monsieur Frédéric Bazart qui, m'as-tu dit,
+a, dernièrement, été accusé de deux assassinats.
+
+--Allons voir par le trou.
+
+Ces phrases, il est inutile de le dire, étaient échangées entre Gontran
+et sa maîtresse le lendemain du dîner offert par M. Grandvivier à
+Fraimoulu et à ses invités après le bel exploit de la fameuse Nadèje.
+
+--Oui, c'est le visiteur d'hier, souffla Gontran à Henriette, après
+avoir mis l'oeil au trou qui permettait de voir quiconque stationnait
+sur le carré.
+
+--Alors je vais m'enfermer dans la chambre à coucher pendant que tu le
+recevras dans la salle à manger, annonça tout bas la jolie blonde avant
+de se retirer sur la pointe du pied.
+
+Gontran ouvrit la porte à Frédéric Bazart.
+
+Dès qu'il fut assis dans la salle à manger où Gontran venait de
+l'introduire, Frédéric débuta de sa voix chaude et franche:
+
+--Avant d'entrer en relations, monsieur, il faut d'abord bien se
+connaître. Il est donc bon que vous sachiez qu'il y a dix jours à peine
+j'étais en prison, accusé d'un double assassinat.
+
+Avec un particulier qui procédait aussi carrément, il n'y avait qu'à
+l'imiter. Gontran répondit donc:
+
+--Les journaux, en racontant l'affaire, m'avaient appris votre nom que
+j'ai retrouvé, hier, au bas du billet que vous aviez glissé sous ma
+porte... Ils m'ont aussi appris qu'une ordonnance de non-lieu avait été
+rendue en votre faveur.
+
+L'ex-bateleur approcha son visage de Gontran.
+
+--Regardez-moi dans les yeux, dit-il, et, bien sincèrement, je vous en
+conjure, avouez-moi si, malgré l'ordonnance de non-lieu, vous me croyez
+capable d'assassinat.
+
+Le visage de l'ancien saltimbanque dénotait tant de loyauté et de
+franchise que Gontran n'hésita pas.
+
+--Non, fit-il.
+
+--Alors, dit en riant Frédéric, nous ne tarderons pas à nous entendre
+quand je vous aurai fait ma confession.
+
+L'unique souci de Gontran était que l'entrevue s'abrégeât pour qu'il pût
+aller délivrer Henriette, prisonnière dans la pièce voisine.
+
+--A quoi bon une confession? fit-il. Veuillez seulement me dire à quel
+motif je dois votre visite.
+
+--Motif et confession ne vont pas l'un sans l'autre. Écoutez-moi, je
+vous prie.
+
+Sans attendre un acquiescement à l'attention qu'il réclamait, Frédéric
+poursuivit:
+
+--Avant mon arrestation, j'étais un vilain pierrot... Pas vicieux pour
+quatre sous, je m'en vante; mais noceur en diable, un tantinet paresseux
+et tout ce qu'il y a de plus loupeur... Quant à l'instruction, lire,
+écrire et compter, voilà tout mon bagage.
+
+La voix du bateleur se fit grave pour continuer:
+
+--La prison m'a changé. J'en suis sorti un tout autre homme. Avec ma
+liberté m'est arrivé un héritage; les soixante mille livres de rente
+du pauvre oncle qu'on m'accusait d'avoir tué... Une telle fortune...
+devinez-vous mon embarras?... à moi qui ne sais qu'en faire!
+
+Gontran se mit à rire.
+
+--Bien des gens, moi tout le premier, voudraient être à votre place,
+dit-il.
+
+--Comprenez-moi, reprit sérieusement Frédéric. Avec mon instruction
+incomplète, je n'ai pas en moi assez de ressources pour combattre
+l'ennui qui m'attend inévitablement dans l'oisiveté que me permet ma
+fortune... Mes distractions d'autrefois m'inspirent aujourd'hui un
+profond dégoût... De plus, je n'ai que vingt-cinq ans, l'âge où l'homme
+a besoin d'agir, de se remuer... et moi, je vous le jure, je suis d'une
+nature qui aime grandement à se remuer... Alors, savez-vous ce que je me
+suis dit?
+
+--Non, dit Gontran qui se laissait aller au charme de cette franchise un
+peu triviale.
+
+--Je me suis dit: L'oisiveté est mauvaise conseillère, mon bonhomme; en
+conséquence il s'agit de mettre la charrue devant les boeufs. Quand tant
+d'autres demandent la fortune au travail, toi, puisque tu as la fortune,
+fais l'inverse, demande-lui du travail.
+
+--Bonne idée! approuva Gontran.
+
+--Oui, mais, en fait de travail, il faut un état. Le seul que je
+sache... et encore bien médiocrement... c'est celui que j'ai appris
+pendant l'année que j'ai passée avec mon oncle Bazart, l'entrepreneur,
+l'associé de la maison Camuflet et Bazart... Va donc pour la bâtisse!
+me suis-je écrié... Alors je suis venu vous trouver... pour vous dire:
+«Vous êtes jeune aussi. Vos études en architecture vous font un aide
+précieux pour moi. Associons-nous. Vous apporterez la science, moi je
+fournirai mes capitaux et je conduirai le travail.»
+
+Cela dit, Frédéric tendit la main à Gontran en demandant de sa voix
+redevenue gaie:
+
+--Hein! c'est dit? Vous acceptez? Topez là, mon associé!
+
+Gontran hésita.
+
+--Une question d'abord, dit-il avec étonnement.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Comment se fait-il que vous soyez venu directement vous adresser à
+moi?
+
+--Ah! voici la chose! On a bien raison de dire qu'à quelque chose
+malheur est bon... Le malheur de mon arrestation m'a valu un ami, ou,
+pour mieux dire, un protecteur, un Mentor qui s'est intéressé à moi. Ce
+protecteur est M. Grandvivier, le juge d'instruction qui était chargé
+d'instruire mon affaire. Quand je lui ai parlé de mon embarras devant
+mes écus, c'est lui qui m'a conseillé le travail et, comme j'optais pour
+la bâtisse, il m'a présenté à un de ses amis qui a été du bâtiment, M.
+Camuflet, l'ex-associé de mon oncle. C'est de ce dernier qu'est venue
+l'idée de mon association avec un architecte. A son tour, M. Camuflet
+m'a renvoyé à un M. Lebrun.
+
+--Mon patron? fit Gontran.
+
+--Précisément.
+
+--Qui a refusé?
+
+--Qui m'a répondu: «Je suis assez riche et assez vieux pour prendre mon
+repos. Adressez-vous à mon meilleur élève, Gontran Lambert, un garçon
+auquel il ne manque que des capitaux pour réussir.» Alors je suis
+accouru pour vous crier: Voici les capitaux! Prenez le capitaliste
+par-dessus le marché!
+
+Son explication donnée, l'ancien saltimbanque tendit encore sa main à
+Gontran en répétant:
+
+--Hein! c'est dit, monsieur Lambert? Vous acceptez? Topez là, mon
+associé!
+
+Sans hésiter cette fois, Gontran mit sa main dans celle qui lui était
+offerte.
+
+--J'accepte, dit-il.
+
+--Et nous débuterons par une affaire que votre patron vous cède... Il
+s'agit de constructions à élever, rue de Turenne, sur l'emplacement
+d'un jardin que le propriétaire veut utiliser plus productivement...
+un arrière-bâtiment destiné à masquer un vilain voisinage... Tenez,
+M. Grandvivier, précisément, était encore, il y a deux semaines, le
+locataire de ce jardin qui va disparaître.
+
+Sur ce, pris de joie, l'ex-bateleur se mit presque à danser en
+s'écriant:
+
+--Bravi! bravo! me voilà sauvé de l'ennui! Je vais donc enfin m'amuser
+en m'éreintant à travailler... Vous pourrez donner vos plans, monsieur
+Lambert, vous aurez en moi un rude contremaître pour les faire exécuter.
+
+Et éclatant de rire:
+
+--Ah! fit-il, je le jure, il est bien mort, le La Godaille!... Non,
+personne n'aura plus le droit de m'appeler La Godaille!
+
+Au nom de la Godaille, un cri de joie avait retenti dans la pièce
+voisine et soudain, sur le seuil de la salle à manger, apparut Henriette
+émue, le sourire aux lèvres, fixant sur le bateleur un regard tout
+étincelant de reconnaissance.
+
+A la vue de la jolie blonde, la surprise fit reculer d'un pas Frédéric,
+et, la voix chaude d'affection, il s'écria:
+
+--Ma bonne petite Henriette!
+
+La jeune femme marcha vers lui.
+
+--Oui, dit-elle avec attendrissement, votre petite Henriette qui n'a pas
+oublié son protecteur et qui, elle, vous nommera toujours La Godaille,
+parce que ce nom, depuis bien longtemps gravé dans son coeur, lui
+rappelle le compagnon dévoué qui, jadis, veilla sur elle au risque de sa
+vie.
+
+Ensuite, elle lui tendit le front en demandant:
+
+--Est-ce que vous refusez de m'embrasser, mon bon La Godaille?
+
+Et après avoir regardé Gontran, tout stupéfait de la scène, elle ajouta
+en souriant:
+
+--Gontran n'est pas jaloux. Vous pouvez vous risquer sans craindre,
+cette fois, un coup de couteau.
+
+A ces mots, La Godaille pâlit.
+
+--Oui, fit-il d'une voix devenue subitement rauque, le coup de couteau
+du Tombeur-des Crânes... un compte qui me reste encore à régler.
+
+Mais cette impression haineuse fut de courte durée. La joie reparut
+sur le visage de La Godaille qui, appliquant ses lèvres sur le front
+charmant qui lui était offert, y déposa un bon gros baiser.
+
+Certes, Gontran ne pouvait être jaloux de ce baiser tout fraternellement
+affectueux. Aussi fut-ce d'un ton à la fois surpris et gai qu'il
+s'écria:
+
+--M'expliquerez-vous où vous vous êtes connus?
+
+--Henriette ne vous a-t-elle donc jamais conté notre histoire? demanda
+La Godaille.
+
+--Chaque fois que j'ai tenté de lui révéler tous les détails de mon
+passé, Gontran m'en a empêchée, dit la gentille blonde en rougissant un
+peu.
+
+--Je voulais t'éviter des souvenirs trop pénibles, mignonne, dit Gontran
+qui se retourna vers Frédéric pour ajouter: Mais, de vous, monsieur
+Bazart, j'accepterai le récit tout entier.
+
+Puis revenant à Henriette:
+
+--Si tu nous préparais un bon petit déjeuner pour fêter M. Bazart, ton
+ancien ami et mon tout frais associé? proposa-t-il.
+
+--Je vais déployer tous mes talents culinaires, dit joyeusement la jolie
+blonde qui comprit que son amant voulait l'éloigner.
+
+--A présent, monsieur Bazart, je vous écoute, reprit Gontran après le
+départ de sa maîtresse.
+
+ * * * * *
+
+--A dix-huit ans, je ne promettais guère, commença La Godaille.
+Vagabond, paresseux, j'avais déserté les sept ou huit métiers que ma
+mère, restée veuve, avait tenté de me faire apprendre. La maraude,
+le braconnage, les parties de bouchon étaient mon fort. Mais ce qui
+m'attirait surtout, c'était la société des chanteurs ambulants, des
+faiseurs de tours, des montreurs de curiosités, des saltimbanques. On
+ne me voyait qu'avec eux; je me faisais leur compère, presque leur
+domestique, tant j'étais curieux d'apprendre leurs tours et de deviner
+leurs trucs.
+
+Ma pauvre mère crut que le déplacement était le seul moyen de m'arracher
+à cette vie de fainéantise qui l'effrayait pour l'avenir. Elle résolut
+donc de me faire quitter Lille. Mais où m'envoyer et, surtout, à qui
+m'adresser qui pourrait me surveiller?
+
+J'avais deux oncles. L'un, frère de feu mon père, était entrepreneur
+à Paris où il était allé tenter la fortune qui lui avait souri, car,
+fréquemment, il envoyait des secours à ma mère. L'autre oncle, frère de
+ma mère, était gros cultivateur. Son mariage l'avait fixé dans le
+pays de sa femme, à la frontière du Nord, où il exploitait une ferme
+importante. En une seule enjambée, il pouvait passer d'un de ses champs
+en Belgique.
+
+Entre celui de ces deux oncles auquel elle m'adresserait, ma mère opta
+pour le fermier. M'envoyer à Paris lui faisait trop peur. Mes instincts
+de vagabondage y auraient trouvé, cent fois plus nombreuses, ces
+tentations auxquelles il fallait me soustraire.
+
+Un beau matin de printemps, je débarquai donc chez mon oncle le fermier,
+le plus gros bonnet du village de Montrel, où on le désignait sous le
+surnom du Père aux écus. Sa maison d'habitation, un peu distante des
+bâtiments d'exploitation, était la dernière du pays. Elle s'élevait au
+bord de la route, pour ainsi dire sur la frontière. Vingt pas plus loin,
+on était en Belgique, dont le premier village se nomme Reiseck.
+
+Mon oncle put me loger à l'aise, car sa maison était dix fois trop
+grande pour lui. C'était une immense construction qui, avant la grande
+Révolution, avait fait partie d'un couvent. Vers 1825, on avait démoli
+le couvent pour n'en garder que ce bâtiment encore en bon état de
+solidité. Après être restés plus de vingt ans sans trouver un acquéreur,
+le bâtiment et le terrain sur lequel s'était, autrefois, étendu tout le
+couvent, avaient été vendus à bas prix à mon oncle.
+
+On m'installa donc dans une des dix vastes chambres qui restaient
+inoccupées.
+
+Ma première journée se passa à suivre mon oncle qui tint à me faire
+visiter sa ferme, ses écuries et, la nuit venue, jusqu'au lendemain, je
+ne fis qu'un somme.
+
+Quand je me réveillai, il était grand jour. Le bruit de plusieurs voix
+qui causaient sur la route me fit aller à ma fenêtre.
+
+En face de la maison de mon oncle, sur l'autre revers de la route,
+m'apparut une vaste bâtisse, dont la porte principale était surmontée
+d'un tableau à grotesque peinture, représentant un douanier joufflu et
+coloré, sanglé dans son uniforme de grande tenue et portant à la main
+un énorme bouquet de roses. Plus bas se lisaient ces mots: AU DOUANIER
+GALANT. _Ici on loge à pied et à cheval_. TRUDENT, _aubergiste_.
+
+Les voix que j'avais entendues étaient celles de six douaniers qui
+causaient avec l'aubergiste, un grand sec, debout sur le seuil de sa
+porte.
+
+Quand j'ouvris ma fenêtre, j'entendis une voix, dominant les autres, qui
+disait:
+
+--J'en suis certain. Ils ont fait le coup cette nuit. Mais, je vous le
+jure, Trudent, je les pincerai ou j'y perdrai mes galons et mon nom de
+Vernot!
+
+--Oui, vous les pincerez, je n'en doute pas, brigadier... Mais, pour y
+arriver, il faudrait d'abord une chose, répondit l'aubergiste.
+
+--Laquelle?
+
+--Savoir où ils ont leur chenil.
+
+--Oh! je le découvrirai avant peu; j'ai mon moyen, dit le brigadier avec
+un sourire de malice.
+
+Il se retourna vers ses hommes.
+
+--En route! commanda-t-il.
+
+Les douaniers allaient se mettre en route quand, d'une fenêtre voisine
+de la mienne, partit la voix de mon oncle qui demandait:
+
+--Qu'est-ce donc? Avez-vous encore fait buisson creux cette nuit, mon
+pauvre Vernot?
+
+ * * * * *
+
+A ce nom de Vernot qu'il entendait pour la seconde fois, Gontran
+interrompit le conteur.
+
+--Mais, fit-il, Vernot est le nom de famille d'Henriette. Ce brigadier
+était-il son parent?
+
+--C'était son père, dit La Godaille. Ancien sergent-major dans la ligne,
+Vernot à la fin de son congé, avait obtenu de passer dans les douanes
+de la frontière. Intelligent, actif et des plus braves, il n'avait pas
+tardé à se signaler en taillant de fortes croupières aux contrebandiers.
+Ses premiers coups avaient été heureux et, partant, les primes qui lui
+étaient revenues sur ses prises avaient été grosses. Peut-être aurait-on
+pu mettre son activité infatigable sur le compte de son avidité. Le
+soldat ne se défendait pas trop sur ce point et donnait pour excuse son
+vif désir de pouvoir amasser une petite dot à sa fille Henriette, alors
+âgée de seize ans, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère.
+
+A l'époque dont je parle, Vernot était un homme de quarante ans. Son
+ardeur à pourchasser les contrebandiers, loin de s'affaiblir, avait,
+au contraire, été aiguisée par la persistance de la déveine qui, depuis
+quelques années, avait remplacé ses succès du début. Il avait beau
+faire, la contrebande lui passait devant le nez, sans qu'il pût étendre
+assez vite la main pour l'arrêter au saut de la frontière... Voilà quel
+était Vernot.
+
+--Bien, continuez votre histoire, dit Gontran.
+
+ * * * * *
+
+A la voix de mon oncle lui demandant s'il avait fait buisson creux, le
+brigadier tourna la tête de son côté:
+
+--Malheureusement, oui, Père aux écus, répondit-il en donnant à mon
+parent son sobriquet.
+
+--Si vous n'êtes pas trop pressé, venez donc me conter cela en vidant un
+cruchon de bière, proposa mon oncle.
+
+Cette offre fit tressauter l'aubergiste Trudent, qui s'écria d'une voix
+hargneuse:
+
+--Un cruchon de bière! Le voilà bien, ce sac à écus, qui ne se soucie
+pas de faire du tort au commerce des autres. Est-ce que je n'en vends
+pas, de la bière, moi! Ai-je besoin qu'on la donne pour rien à ma
+porte... Oh! que je trouve jamais l'occasion de lui faire du tort, à ce
+Crésus, je ne la raterai pas!
+
+Les douaniers s'étaient mis à rire à cette sortie de l'aubergiste lésé
+dans ses intérêts.
+
+--Oh! oh! fit en riant le brigadier, je vois, Trudent, que vous êtes
+toujours à couteaux tirés avec le Père aux écus.
+
+--Qu'il m'offre l'occasion d'une revanche, je ne vous dis que ça! gronda
+l'aubergiste.
+
+Ces paroles avaient dû être entendues par mon oncle. Il dédaigna d'y
+répondre et cria au brigadier:
+
+--Amenez vos hommes, Vernot; il y a de la bière pour tout le monde.
+
+Si je voulais satisfaire ma curiosité, il fallait me hâter de descendre
+dans la salle où allaient arriver le brigadier et ses camarades.
+J'avançai donc les mains pour refermer la fenêtre que je n'avais fait
+qu'entr'ouvrir, ce qui, par l'étroite fente des vantaux, m'avait laissé
+entendre sans être vu par l'aubergiste qui, tout franchement, venait de
+se déclarer comme ennemi de mon oncle.
+
+Au moment où j'allais pousser la fenêtre, je fus surpris par un fait
+étrange. Les douaniers qui se dirigeaient vers la porte de mon oncle,
+tournaient le dos à Trudent. Alors je vis l'aubergiste détendre vivement
+les doigts de ses mains comme s'il voulait indiquer un nombre, puis
+passer une de ses mains sur la tête en tenant l'index en l'air.
+
+A coup sûr, c'était un signal, mais à qui s'adressait-il? Bien
+certainement, ce n'était pas à mon oncle.
+
+Quand j'arrivai dans la salle basse, les douaniers étaient assis devant
+la table, sur laquelle une servante était en train de déposer des
+cruchons de bière. A mon entrée, je fus accueilli par le regard méfiant
+de Vernot qui, dans tout étranger au pays, soupçonnait un contrebandier.
+Ce regard se fit aimable quand mon oncle m'eut présenté.
+
+Sitôt la première rasade bue, mon oncle débuta:
+
+--Comme ça, Vernot, vous n'avez pas eu de chance cette nuit?
+
+--Ah! ne m'en parlez pas, Père aux écus. Figurez-vous un coup superbe
+dont j'avais eu vent et que je guettais depuis une semaine.
+
+--Un gros passage, alors?
+
+--Rien que de la dentelle!
+
+--Par chiens?
+
+--Oui, par chiens.
+
+--Vous avez raison. C'est triste de n'avoir pas pu mettre la main sur
+un pareil lopin. Votre part de prime eût été bonne, dit mon oncle en
+s'apitoyant sur la mauvaise chance du brigadier.
+
+--Cette aubaine-là eût grandement avancé la dot de ma petite Henriette!
+soupira Vernot.
+
+--Mais, appuya mon oncle, comment vous, brigadier, un vrai malin,
+avez-vous été refait?
+
+--C'est à n'y rien comprendre! gronda le brigadier. Je m'étais mis à
+l'affût à l'angle du bois Monsion, et j'avais embusqué mes hommes
+trois cents mètres plus loin, à la sente du Bas-Ternois, où les chiens
+passeraient après s'être engagés dans les Coudreaux. Au passage de la
+meute, je devais prévenir mes hommes par un coup de fusil tiré sur le
+chien de tête. Sur les deux heures du matin, l'animal m'apparut sur la
+gauche et je fis feu. Aussitôt je vis arriver la meute, trente chiens
+environ et, comme je m'y attendais, ils s'engagèrent dans les Coudreaux.
+
+--Bon, me dis-je, les camarades, prévenus par un coup de feu, vont les
+saluer au passage.
+
+J'attends. J'écoute. Rien! Alors je m'impatiente et je cours à mes
+hommes que je trouve toujours n'ayant pas encore vu apparaître un seul
+museau de chien.
+
+La meute entière avait disparu, comme engloutie dans une trappe.
+
+Nous fouillons les Coudreaux. Pas seulement la queue d'un chien! Les
+auxiliaires que j'avais éparpillés sur trois lieues carrées pour guetter
+où se réfugieraient les chiens échappés à la fusillade n'avaient vu rien
+passer.
+
+Et, avec rage, le brigadier s'écria:
+
+--Que peut bien être devenue cette satanée meute?
+
+Après un petit temps, pendant lequel il avait vidé son verre, mon oncle
+lui demanda:
+
+--Que concluez-vous de cela, brigadier?
+
+--Que le chenil où se réfugient les chiens, que nous supposions se
+trouver à deux ou trois lieues dans le pays, doit exister plus près de
+la frontière, par ici même, dans les plus près environs.
+
+Mon oncle se mit à rire.
+
+--Heu! heu! fit-il, je ne vois alors que Trudent ou moi qui puissions
+donner asile à ces chiens. Vous savez, Vernot, que vous n'avez qu'un mot
+à dire pour que je vous fasse visiter ma ferme de fond en comble.
+
+--Oh! oh! Père aux écus, pouvez-vous me croire capable de vous
+soupçonner? protesta le brigadier qui, à son tour, vida son verre.
+
+--Mais, reprit mon oncle, qu'est devenu le chien sur lequel vous avez
+fait feu? Habile tireur comme vous l'êtes, vous ne pouvez l'avoir
+manqué.
+
+--Non, et je suis certain de l'avoir vu tomber. Mais j'étais alors
+pressé de rejoindre les camarades. Quand je suis retourné plus tard
+sur mes pas, j'ai bien trouvé une mare de sang, mais de chien, néant.
+Quelqu'un était venu qui avait dû emporter le mort ou le blessé, car
+nulle piste de sang n'indiquait que la bête eût cherché à continuer sa
+marche... Encore un mystère que j'aurai à éclaircir.
+
+Vernot achevait de parler quand un vacarme de trompettes et pistons
+se fit entendre sur la route. Nous courûmes tous à la porte pour nous
+rendre compte de ce charivari.
+
+--Tiens! annonça un douanier, c'est une voiture de saltimbanques qui
+revient de quelque kermesse belge.
+
+C'était en effet une voiture de bateleurs. Deux hommes qui marchaient à
+côté des maigres biques d'attelage, avaient jugé bon de faire, dans le
+village, une entrée bruyante et soufflaient à pleins poumons dans leurs
+instruments.
+
+Sur la banquette du cabriolet, qui formait le devant de cette voiture,
+se prélassait une femme d'une quarantaine d'années, aux formes massives,
+dont le visage gardait quelques traces d'une beauté qui, en son temps,
+devait avoir séduit ceux qui ne tiennent pas absolument à la mignardise.
+
+--C'est, ma foi! la Belle Flamande, nous annonça encore le même
+douanier.
+
+La Belle Flamande, paraissait-il, était fort en réputation sur tous les
+champs de foire de Belgique et du nord de la France. Sa spécialité était
+d'avaler des étoupes enflammées, des cailloux et des lapins vivants.
+Elle venait, disait-on, de perdre son mari, un hercule mort de la
+rupture d'un vaisseau dans la poitrine pour avoir voulu soulever une
+charrette trop chargée de spectateurs.
+
+Cette mort, toute récente, n'avait pas fort secoué la tendresse
+conjugale de la Belle Flamande, car, à l'entrée de la voiture dans notre
+village, elle riait de tout coeur avec un jeune blond qui, assis à
+côté d'elle, sur la banquette de devant, tenait les guides des deux
+rossinantes.
+
+Le brigadier Vernot, je vous l'ai dit, soupçonnait, par état, un
+contrebandier dans tout nouvel arrivant au village. A la vue de la
+voiture qui allait entrer dans Montrel, il fronça le sourcil en disant:
+
+--Pourquoi ces cocos-là reviennent-ils par la traverse au lieu de
+rentrer en France par la route? Ont-ils voulu éviter le poste de visite?
+Allons voir ça, les enfants.
+
+Suivi de ses hommes, il marcha vers la voiture qui venait de s'arrêter
+devant l'auberge de Trudent. Je leur emboîtai le pas. Les saltimbanques,
+vous le savez, m'attiraient.
+
+Quand nous arrivâmes, la Belle Flamande et le jeune blond avaient déjà
+mis pied à terre et, de l'arrière-voiture, étaient sortis un homme
+et une femme. Avec les deux qui jouaient de la trompette, la troupe
+comprenait six personnes.
+
+S'avançant en tête, le jeune blond se dirigeait, suivi de la Belle
+Flamande, vers la porte de l'auberge, quand il fut arrêté par Vernot qui
+lui posa la main sur le bras en disant:
+
+--Pas si vite, mon garçon! La visite d'abord.
+
+Au contact de la main du brigadier, le blondin eut une lueur de colère
+dans l'oeil et il recula d'un pas comme pour se mettre en position de
+résistance. Il était joli garçon, ce gars-là, mais, à ce moment, tout
+le charme de son visage disparut pour faire place à une expression
+farouche. Il devait avoir le sang qui lui arrivait facilement sous les
+ongles.
+
+Mais Vernot n'était pas homme à s'effaroucher pour si peu.
+
+--De quoi! de quoi! lâcha-t-il railleusement; tu fais donc le gros dos,
+mon cadet?
+
+Mais, lui aussi, avait la moutarde prompte à lui monter au nez, et son
+échec de la nuit était loin d'avoir calmé sa bile. Il reprit d'un ton
+sec:
+
+--Allons! Plus de manières! Approche.
+
+Immédiatement le blond poussa une sorte de rugissement de colère et
+tomba, bien campé sur sa jambe droite, à la garde de la savate en
+grinçant:
+
+--Viens-y donc, mauvais gabelou!
+
+Quand je dis «bien campé sur sa jambe droite», je me trompe... Car,
+voyez-vous, la savate, c'était et c'est encore mon fort. De la mauvaise
+société que j'avais fréquentée, je n'avais retiré que ce talent-là,
+mais j'y étais passé maître... Elle avait trop de raideur, sa jambe!
+Le jarret lourd, empâté, pas de détente. Moi, j'aurais eu affaire au
+blondin, que je lui aurais mouché le nez avec le talon de ma botte
+avant que sa jambe droite se fût remuée... J'ai su, depuis, que ça lui
+provenait d'une ruade de cheval qu'il avait reçue.
+
+En voyant le jeune homme vouloir résister à leur chef, les douaniers
+s'avancèrent à l'aide, mais Vernot les fit reculer en disant:
+
+--Tenez-vous tranquilles, vous autres. Croyez-vous que je ne suffirai
+pas seul à rogner ses ergots à ce jeune coq?
+
+Et il marcha sur le blondin.
+
+Je ne sais ce qui serait arrivé si, à ce moment, la Belle Flamande ne
+fût intervenue en disant:
+
+--Laisse-toi faire, Alfred. M. le brigadier est dans son droit. Il
+exécute son devoir.
+
+A ces mots, le garçon quitta sa pose de défense et, sans mot dire, mais
+sombre et l'oeil mauvais, il laissa la main de Vernot tâter ses poches.
+
+Puis ce fut au tour de la Belle Flamande de se soumettre à la visite que
+le brigadier fit très sommaire.
+
+Cependant les douaniers de Vernot fouillaient les autres saltimbanques.
+Puis vint le tour de la voiture dans laquelle le brigadier monta.
+
+A ce moment, la Belle Flamande s'était rapprochée du blondin qui, la
+figure refrognée, se tenait à l'écart.
+
+--Que t'es bête, fiston! Faut jamais résister à l'autorité. Il vous en
+cuit toujours! lui dit-elle à mi-voix.
+
+--Oh! ton brigadier, je le repigerai! gronda le jeune homme en tordant
+sa moustache d'une main nerveuse.
+
+--Eh! eh! fit vivement la femme alarmée, tu sais? pas de bêtises! Crois
+en ta mère, Alfred!
+
+Le dialogue fut coupé par la seconde femme de la troupe, une fort
+gentille brune, qui accourut pour dire à la Belle Flamande:
+
+--Méfiez-vous pour la caisse: le gabelou va mettre la main dessus.
+
+En effet, du fond de la voiture, retentit la voix de Vernot qui criait:
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette caisse en bois, percée de trous et
+fermée au cadenas?... Il y a, là dedans, quelque chose qui grouille.
+
+En trois bonds, la Flamande fut à la portière du fond de la voiture pour
+répondre à Vernot:
+
+--C'est la caisse où j'enferme les lapins que je dévore tout vivants
+dans les foires, monsieur le brigadier.
+
+--Il paraît que si vous les dévorez, la maman, vous ne les digérez pas,
+puisque vous les remettez sous clé après la représentation, goguenarda
+Vernot qui avait retrouvé sa bonne humeur.
+
+--Oh! dit la Flamande qui se faisait aimable et rieuse, le «sous-clé»
+est une précaution contre mes artistes qui, plusieurs fois, m'ont chipé
+des lapins qu'ils ont fricotés sans ma permission.
+
+Et, souriante, la voix douce, en tendant la clé:
+
+--Voulez-vous ouvrir la caisse, monsieur le brigadier? demanda-t-elle.
+
+--Non, pas la peine, dit Vernot se déclarant satisfait par l'explication
+et, surtout, par l'offre de la clé.
+
+Il finissait de parler quand il me sembla entendre la seconde femme, la
+belle brune, qui soufflait à Alfred:
+
+--Enfoncé, le gabelou!
+
+La caisse à trous ne renfermait donc pas le contenu annoncé. Quel était
+donc, à défaut de lapins, l'être qui, suivant l'expression du brigadier,
+«grouillait» entre ces planches?
+
+Descendu de la voiture, le brigadier procéda à un interrogatoire:
+
+--D'où venez-vous? demanda-t-il à la Flamande.
+
+--De la kermesse de Namur, en Belgique.
+
+--Et vous allez?
+
+--Pas plus loin, pour le moment, que l'auberge de Trudent, où nous
+comptons nous reposer pendant trois ou quatre jours, attendu que la plus
+prochaine foire, en France, n'arrive que la semaine prochaine.
+
+--Très bien! prononça le brigadier qui fit à ses hommes signe de le
+suivre.
+
+Quand il passa devant Alfred, ce dernier se tenait si raide, la mine
+tant provocante, l'oeil si menaçant, que le brigadier, agacé par cet air
+furibond, lui dit d'un ton gouailleur:
+
+--Toi, un conseil, mon cadet! Mange ta colère et charrie droit, ou tu
+t'en trouverais mal.
+
+Un frisson de rage contenue secoua le jeune homme, mais il ne souffla
+mot. Seulement, lorsque le brigadier fut à quelques pas, il répéta avec
+un sourire féroce:
+
+--Toi, je te repigerai.
+
+Tous, les saltimbanques et moi, nous étions restés à regarder s'éloigner
+la petite troupe. A cent pas plus loin, nous vîmes le brigadier se
+séparer de ses hommes, qui continuèrent leur route, tandis que lui se
+retournait vers nous.
+
+--Est-ce qu'il va encore nous retomber sur le dos? demanda la Belle
+Flamande à l'aubergiste Trudent, qui, depuis le commencement de la
+scène, s'était tenu sur le pas de sa porte.
+
+--Non, dit Trudent; le brigadier va entrer, sur sa gauche, dans le
+sentier qui conduit à la petite maison qu'il habite.
+
+--Qu'il habite seul? demanda Alfred d'un ton qui me fit presque peur.
+
+Tudieu! Il avait la rancune solide et la colère facile, ce beau blond!
+Il ne faisait pas bon qu'il vous en voulût.
+
+--Non, pas seul, répondit l'aubergiste; il demeure avec sa fille et un
+vieux douanier estropié, du nom de Carambol, qu'il a recueilli.
+
+--Ah! il a une fille? dit Alfred.
+
+--Une jolie demoiselle à marier.
+
+--Bon! fit le blondin qui suivit sa mère entrant dans l'auberge.
+
+Ce n'était rien que ce «bon!» et, pourtant il m'émut. A l'intonation
+du particulier quand il le prononça, je ne sais quel pressentiment
+m'avertit qu'un danger menaçait la fille du brigadier.
+
+Après être encore resté quelques minutes à regarder les saltimbanques
+qui déchargeaient leur voiture, je retournai près de mon oncle que je
+retrouvai toujours attablé devant son cruchon de bière et fumant sa
+pipe.
+
+--Eh bien! garçon, me dit-il en souriant, il paraît que tu as employé là
+un bon quart d'heure à te distraire.
+
+Je lui fis, de ce qui s'était passé, un récit qu'il écouta sans paraître
+y porter grande attention. Mais il en fut autrement lorsque j'arrivai à
+parler de la caisse à trous et qui était censée renfermer des lapins.
+
+--Tu crois qu'elle ne contenait pas de lapins? me demanda-t-il avec une
+curiosité subitement éveillée.
+
+--C'est à supposer. La déclaration faite par la Belle Flamande, que
+cette caisse renfermait des lapins, devait être fausse, puisque, quand
+Vernot, y ajoutant foi, a refusé la clé, j'ai entendu la seconde femme
+qui disait: «Enfoncé, le gabelou!»
+
+--Et tu es d'avis que, pourtant, la caisse devait contenir un être
+vivant?
+
+--Dame! oui! Le brigadier a dit que ça grouillait.
+
+Un souvenir me revint alors.
+
+--Oui, oui, appuyai-je, ce devait être un animal... blessé ou malade.
+
+Mon oncle releva brusquement la tête.
+
+--Qu'est-ce qui te fait dire cela? me demanda-t-il avec un très visible
+intérêt.
+
+--C'est que, tout à l'heure, comme ils déchargeaient la voiture, j'ai
+vu deux saltimbanques en tirer la caisse. Comme l'un y mettait de la
+brusquerie, j'ai entendu l'autre lui dire: «Doucement; il se mettrait à
+geindre!» Et, là-dessus, ils s'y sont pris comme s'ils portaient de la
+porcelaine fine.
+
+Mon oncle posa sa pipe sur la table, but lentement sa chope, l'air tout
+recueilli, puis finit par me dire:
+
+--Garçon, il faut me rendre un service.
+
+--Lequel?
+
+--Je veux savoir quel animal contient cette caisse.
+
+Avant que je pusse m'étonner sur son étrange curiosité, il tira de sa
+poche une poignée de monnaie qu'il me tendit en ajoutant:
+
+--Voici de quoi régaler les saltimbanques et te faire leur camarade.
+
+Et, d'un ton qui m'imposait une leçon:
+
+--Tu sais, appuya-t-il, garde-toi bien de les interroger... Il faut que
+tu retrouves la caisse et que, tout seul, bien adroitement, tu arrives à
+savoir l'animal qu'elle garde prisonnier.
+
+--Compris! dis-je.
+
+Je marchais vers la porte quand il me rappela.
+
+--Ah! dis donc, fit-il, j'oubliais de bien te recommander de revenir
+tout de suite m'avertir, dans le cas où l'animal en question serait...
+
+Il s'arrêta comme s'il allait commettre une imprudence, sembla hésiter,
+puis se consulter, et enfin, se décidant pour la confiance, il acheva:
+
+--... Serait un chien.
+
+--Un chien? répétai-je étonné.
+
+--Oui, un chien blanc, tacheté de jaune... qui, s'il est blessé, doit
+l'avoir été par un coup de feu... A présent, pars, mon garçon, en te
+disant que service et discrétion absolue te vaudront un joli billet de
+cent francs.
+
+Je m'éloignai en riant de l'idée de ma mère qui m'avait expédié à mon
+oncle pour me soustraire aux saltimbanques dont je faisais ma société de
+prédilection.
+
+En s'installant à l'auberge de Trudent, le premier souci de la troupe
+de la Belle Flamande, qui mourait de faim, avait été de s'attabler pour
+déjeuner. Ils étaient dans une pièce à gauche de la salle d'entrée.
+J'entendais le bruit des voix, des assiettes, des verres.
+
+Le billet de cent francs que m'avait promis mon oncle allait m'être bien
+facile à gagner, car le premier objet qui frappa ma vue, en pénétrant
+dans la salle d'entrée, fut la caisse à trous.
+
+Pressés qu'ils étaient de manger, les saltimbanques avaient déposé là
+tout ce qu'ils avaient tiré de la voiture.
+
+Au milieu des nombreux accessoires de la troupe se trouvait donc la
+caisse qui, par bonheur, ce qui prouvait qu'elle avait dû être récemment
+ouverte,--était débarrassée de son cadenas, que je voyais posé sur le
+parquet.
+
+Personne n'était là. Deux secondes me suffisaient pour lancer mon coup
+d'oeil. Je soulevai donc vite le couvercle.
+
+C'était bien un chien... un chien blanc tacheté de jaune... un chien au
+flanc troué par une arme à feu.
+
+Il ne me restait plus qu'à rejoindre mon oncle pour lui porter la
+nouvelle et toucher mes cent francs.
+
+Je refermais le couvercle quand, tout à coup, une main se posa sur mon
+épaule en même temps que, derrière moi, une voix prononça ces mots:
+
+--La curiosité est un défaut dangereux... très dangereux!
+
+Je me retournai brusquement.
+
+C'était le saltimbanque Alfred.
+
+Il arrivait sans doute pour panser l'animal, car il tenait à la main un
+bol d'eau fraîche et des linges.
+
+Ses yeux, fixés sur moi, avaient ce même regard mauvais dont, une heure
+auparavant, il avait suivi le brigadier Vernot à son départ.
+
+En somme, je savais à quoi m'en tenir et j'avais hâte d'aller apprendre
+à mon oncle que la caisse renfermait un chien tel qu'il me l'avait
+désigné. Inutile était de laisser maître Alfred le temps de me chercher
+la querelle que m'annonçaient ses yeux menaçants.
+
+Je prenais donc mon élan pour déguerpir sans avoir soufflé mot quand,
+soudain, je vis Alfred refermer vivement la caisse, s'asseoir sur le
+couvercle et me sourire après m'avoir soufflé à voix basse:
+
+--Pas un mot du chien!
+
+La cause de ce changement à vue devait être un homme qui allait entrer
+dans l'auberge et que le fils de la Belle Flamande avait aperçu avant
+moi.
+
+L'arrivant était un invalide à jambe de bois, d'une soixantaine
+d'années, vêtu d'un vieil uniforme de douanier des plus délabrés. Il
+était porteur d'un panier de cave rempli de bouteilles vides.
+
+--Eh! la maison! cria-t-il en mettant le pied sur le seuil du vestibule.
+
+En nous voyant, il souleva son képi d'uniforme et nous demanda:
+
+--Vous êtes de la troupe arrivée ce matin?
+
+Nous n'eûmes pas le temps de répondre. Son appel avait été entendu par
+l'aubergiste qui déboucha dans le vestibule par la porte de la salle où
+il surveillait le repas des saltimbanques.
+
+--Eh! c'est ce brave Carambol! s'écria-t-il.
+
+--Oui, monsieur Trudent. Je viens pour renouveler notre provision.
+Au moment de nous mettre à table, nous nous sommes aperçus que nous
+n'avions plus que de l'eau à boire; alors mademoiselle Henriette m'a
+envoyé au ravitaillement chez vous, répondit l'invalide en montrant les
+bouteilles vides de son panier.
+
+L'aubergiste lui prit le panier et cria:
+
+--Craquefer!
+
+A cet appel apparut le valet d'auberge, lourd et vilain bonhomme à qui
+Trudent passa le panier en disant:
+
+--Va emplir ces bouteilles à la cave... Et, tu sais? ne confonds pas ton
+bec avec le goulot des bouteilles.
+
+--Ah! mochieu Trudent, pouva-vous dire chela de ma chobriéta! protesta
+ledit Craquefer avec un accent plus auvergnat que sincère.
+
+J'étais arrivé à Montrel de la veille. Trudent ne me connaissait pas
+pour le neveu du Père aux écus. En me voyant avec Alfred, toujours assis
+sur sa caisse, il me prit pour un saltimbanque de la troupe. J'aurais pu
+profiter de l'occasion pour décamper, mais je ne sais quelle curiosité
+me fit rester.
+
+En attendant le retour de son garçon, Trudent s'était rapproché de
+l'invalide.
+
+--Elle va bien, mademoiselle Henriette? demanda-t-il. Toujours jolie?
+Toujours excellente ménagère?
+
+--Oui. Mon brigadier peut se vanter d'avoir la perle des filles.
+
+--Vous vous plaisez toujours chez le brigadier, Carambol?
+
+--En pourrait-il être autrement? Si vous saviez comme M. Vernot et sa
+fille sont bons pour le pauvre estropié qu'ils ont recueilli! prononça
+Carambol d'une voix émue.
+
+Alfred et moi nous pouvions écouter tout à l'aise Trudent et l'invalide,
+car ils causaient en nous tournant le dos. Quand il avait été question
+du brigadier Vernot, il m'avait semblé voir s'allumer l'oeil du beau
+blondin. L'expression que j'en ressentis fut vite effacée par l'intérêt
+que m'inspira la suite du dialogue.
+
+--Dites donc, Carambol, reprit l'aubergiste, Vernot a dû rentrer chez
+lui, ce matin, avec le nez long d'une aune. Il paraît, à ce qu'il m'a
+dit lui-même, qu'il a raté cette nuit une belle prime sur un coup de
+contrebande qui l'a laissé bredouille.
+
+L'invalide secoua la tête en disant:
+
+--Ce n'est pas tant la prime perdue qui met mon brigadier en colère.
+
+--Quoi donc alors?
+
+--C'est le chien.
+
+--Quel chien?
+
+--Le chien de tête de meute qu'il a tiré, qu'il est sûr d'avoir atteint
+et dont il n'a pu retrouver ni traces ni cadavre.
+
+--Oh! pour un chien mort, voilà-t-il pas de quoi se désespérer! fit
+l'aubergiste moqueur.
+
+--D'abord, rien ne dit qu'il fût mort, prononça lentement l'ex-douanier
+à la jambe de bois.
+
+Dès qu'il avait été question de chien, mon regard, bien
+involontairement, avait été chercher celui d'Alfred, toujours assis
+sur la caisse. Alors ses yeux, durs et menaçants, semblèrent me répéter
+l'injonction qu'il m'avait adressée à l'apparition de l'invalide:
+
+--Pas un mot du chien!
+
+Le meilleur moyen pour moi de savoir quel prix le blondin attachait à
+l'animal blessé était d'écouter la suite de la conversation.
+
+--Soit! fit Trudent; admettons que le chien ne soit pas mort. De quelle
+utilité, je vous le demande, pourrait-il être pour Vernot? Qu'en ferait
+le brigadier?
+
+--D'abord, il le soignerait.
+
+--Admettons encore qu'il le remette sur ses quatre pattes... Et après?
+
+--Après? répéta Carambol en riant. Vous devez vous en douter, monsieur
+Trudent, si vous savez comment se fait la contrebande de dentelles sur
+notre frontière.
+
+--Comment voulez-vous que je le sache? s'écria Trudent.
+
+Il avait eu beau mettre dans sa phrase l'intonation d'une surprise un
+peu indignée, la voix de l'aubergiste sonna faux à mon oreille.
+
+L'invalide ne s'aperçut de rien. Tout naïvement, il continua:
+
+--Alors, si vous l'ignorez, je vais vous l'apprendre... Dans le pays
+qui veut frauder la douane, et pour le cas des dentelles, c'est, ici, la
+France, le contrebandier possède bien caché un chenil où sont enfermés
+trente, cinquante ou soixante chiens bien nourris, bien choyés, bien
+caressés. Ils vivent là heureux comme des rois... Une belle nuit,
+enfermés dans des voitures, on leur fait passer la frontière. Une fois
+en Belgique, la vie change pour eux. On les enferme dans un autre chenil
+où l'on oublie de leur donner à manger et où la pâtée est remplacée par
+de grandissimes schlagues que leur administrent des gens costumés en
+douaniers.
+
+--Diable! lâcha l'aubergiste, les pauvres bêtes doivent alors regretter
+le chenil français où la vie leur était si douce.
+
+--Justement, monsieur Trudent, justement!... Et, en même temps qu'elles
+regrettent ce chenil, les corrections reçues des faux douaniers leur
+inspirent une profonde horreur de l'uniforme.
+
+--Bon! je comprends! De sorte que si un vrai douanier tentait de les
+amadouer, les chiens s'enfuiraient au bout du monde.
+
+--Vous y êtes. Une belle nuit, on leur passe au cou un collier rempli
+de dentelles... Quelquefois la meute entière en emporte pour deux cent
+mille francs... Alors on ouvre le chenil et, à grands coups de fouet,
+on les fait détaler. Un seul de ces animaux n'a pas de collier, c'est le
+chien de tête. Généralement, c'est un chien de chasse que, sous le nez
+des douaniers, en ayant l'air de lui faire quêter le gibier, on a dressé
+à bien connaître le pays et les sentiers entre les deux chenils. C'est
+lui qui montre la voie aux bêtes qui pourraient s'égarer.
+
+--Le chef de file alors?
+
+--Oui. Vous comprenez que là où ne passeraient pas des hommes passent
+des chiens... et vite, je vous en réponds... En quarante minutes, ils
+vous avalent le chemin qu'un contrebandier à pied aurait mis deux heures
+à franchir... Ils courent dans l'ombre, muets, insaisissables, d'une
+vitesse qui s'accroît toujours, car vous devinez qu'ils n'ont pas
+d'autre but, d'autre désir que de regagner le chenil français, le
+bon chenil où ils vont bientôt se goberger... Prévenu à l'avance, le
+propriétaire de ce chenil en a laissé la porte ouverte. La meute arrive,
+elle s'y engouffre; on referme la porte et le coup est déjà fait que les
+douaniers, en admettant qu'ils aient vu passer les chiens, sont encore à
+plus d'une lieue à la poursuite de la meute qui leur a filé sous le nez
+comme une trombe.
+
+L'aubergiste avait écouté, bouche béante, yeux ouverts et surpris, en
+homme qui entend choses inconnues.
+
+--Le fait est qu'il est bien impossible de pincer cette contrebande-là,
+avança-t-il en hochant la tête.
+
+--Il y a un moyen, appuya Carambol.
+
+--Lequel?
+
+--C'est de connaître l'endroit du chenil. On va s'embusquer dans
+son voisinage, la meute arrive et, v'lan! on fait main basse sur les
+marchandises, les chiens et le propriétaire du chenil.
+
+--Oui, mais découvrir le chenil, c'est là le difficile! avança Trudent
+qui, en somme, ne me semblait pas être aussi ignorant qu'il voulait le
+paraître.
+
+--Voilà pourquoi le brigadier Vernot est si mécontent de n'avoir pu
+retrouver, mort ou vivant encore, le chien de tête qu'il est certain
+d'avoir blessé, prononça l'invalide d'un ton prouvant qu'il partageait
+le déboire de celui dont il recevait l'hospitalité.
+
+--Bah! fit l'aubergiste. En admettant qu'il eût trouvé le chien encore
+vivant...
+
+--Alors le brigadier avait grande chance de découvrir le chenil. Il
+aurait soigné et guéri l'animal, puis, un beau matin, il aurait mis
+le chien en laisse et il y a cent à parier que la bête, qu'il aurait
+laissée deux jours à jeun, l'aurait conduit tout droit au chenil, où
+elle savait trouver une bonne pâtée.
+
+--Voyez-vous ça! lâcha Trudent d'une voix qui semblait émerveillée, mais
+dans laquelle, suivant moi, se trahissait un petit tremblement.
+
+Et il me parut que son tremblement s'accentuait davantage quand il
+demanda à Carambol:
+
+--Vrai de vrai! Mort ou vivant, le brigadier n'a pas retrouvé son chien?
+
+--Puisque je vous le dis, monsieur Trudent! affirma l'invalide.
+
+--Je vous crois! je vous crois! répéta vivement l'aubergiste dont le
+ton, maintenant, sonnait si joyeux que la certitude m'arriva que ce
+gaillard-là était le contrebandier inconnu à la découverte duquel
+s'acharnait le brigadier Vernot.
+
+Cependant Carambol avait repris:
+
+--Si le chien n'est pas mort et qu'il ait été trouvé par quelqu'un,
+ce quelqu'un-là, pour un peu qu'il soit malin, aura une belle balle à
+jouer.
+
+--En quoi faisant? s'informa Trudent repris par son petit tremblement de
+voix.
+
+--Il aura deux cordes à son arc... Ou il ira trouver Vernot qui de grand
+coeur--car il est enragé après son contrebandier--partagera la prime de
+la saisie que le chien aura facilitée.
+
+--Et la seconde corde de son arc? dit Trudent.
+
+--Ou bien, alors, il exécutera l'idée du brigadier pour découvrir
+le chenil à l'aide du chien... et il fera chanter le propriétaire du
+chenil. Ça vaut bien une dizaine de mille francs, ce secret-là.
+
+Tout en écoutant, mes yeux s'étaient attachés sur les deux causeurs qui,
+sur le pas de la porte, et nous tournant toujours le dos, devaient
+avoir oublié que nous étions là pour les entendre. Aux derniers mots de
+Carambol, je me retournai vivement vers Alfred pour lire sur son visage
+l'impression produite par les paroles de l'invalide qui lui dictaient la
+conduite à suivre.
+
+A défaut de sa figure qu'il me fut impossible de voir, car il baissait
+la tête, l'acte qu'il accomplissait me prouva qu'il reconnaissait le
+prix de sa trouvaille. Il était en train de repasser le cadenas dans
+l'anneau de la caisse pour mettre le chien à l'abri d'un nouveau regard
+indiscret.
+
+A ce moment, l'invalide disait:
+
+--Il me semble, monsieur Trudent, que votre garçon ne se presse pas de
+me monter mon vin.
+
+--C'est vrai! fit l'aubergiste rappelé à la mesure du temps écoulé
+depuis qu'il causait.
+
+Et il se retourna en hurlant:
+
+--Craquefer!
+
+Alfred et moi, je le répète, Trudent devait, comme pour son garçon, nous
+avoir oubliés, car, en nous retrouvant derrière lui et en songeant que
+nous n'avions soufflé mot pendant l'entretien, ce qui prouvait que nous
+l'avions attentivement écouté, ses traits exprimèrent une inquiétude des
+plus vives.
+
+Mais, avant qu'il pût rien dire, son garçon Craquefer apparut avec le
+panier de bouteilles remplies.
+
+Le brave charabia titubait, et sa trogne resplendissait plus rouge qu'un
+coucher de soleil. Il était ivre comme un cent de grives.
+
+--Ivrogne! gronda l'aubergiste en lui retirant le panier des mains.
+
+L'Auvergnat avait sans doute un aplomb que le vin n'arrivait pas à
+noyer, car il répliqua en faisant claquer son ongle sur une de ses
+dents:
+
+--Que je sois estranguia chi j'ai cheulement bu gros comme cha!
+
+En s'avançant vers son valet, Trudent avait dégagé l'entrée. Comme je
+ne me souciais nullement de me retrouver, avant peu, en tête à tête avec
+Alfred, je profitai de l'occasion. En deux bonds, je fus sur la route,
+me dirigeant vers la demeure de mon oncle.
+
+Mais, si prompte qu'avait été ma retraite, j'avais eu le temps de
+voir s'ouvrir la porte de la salle où mangeaient les saltimbanques et
+d'entendre la Belle Flamande, apparue sur le seuil, dire à son fils:
+
+--Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise!
+
+
+
+
+ XX
+
+
+Si longue qu'elle ait été à vous conter, la scène de l'auberge avait
+duré tout au plus une demi-heure. Quand je revins chez mon oncle, je le
+trouvai encore attablé devant son cruchon de bière et fumant toujours sa
+pipe. Depuis la veille que je le connaissais, je n'avais pas été long à
+m'apercevoir que le Père aux écus était, en tous points, le type le plus
+complet de l'homme du Nord, flegmatique, endormi, ne se faisant ni chaud
+ni froid des événements qu'il prend comme ils viennent.
+
+Aussi fus-je étonné de la vivacité qu'il mit, en me voyant entrer, à me
+demander:
+
+--Est-ce un chien que renferme la caisse?
+
+--Oui, et un chien tel que vous l'avez désigné: blanc tacheté de jaune
+et blessé.
+
+--Bon! fit le Père aux écus, qui tira coup sur coup sept ou huit
+bouffées de sa pipe.
+
+Après un petit silence, il reprit:
+
+--Comment t'es-tu assuré de la chose?
+
+Je lui racontai d'une bout à l'autre ma scène avec Alfred, l'arrivée
+de l'invalide Carambol, sa conversation avec Trudent sur le chien et la
+façon d'en tirer gros profit.
+
+Bref, je contai tout par le menu, depuis l'ivresse du valet d'auberge,
+l'Auvergnat Craquefer, jusqu'à l'apparition dernière de la Belle
+Flamande venant chercher son fils Alfred pour qu'il fît entendre raison
+à l'autre femme de la troupe qui s'appelait Cydalise.
+
+ * * * * *
+
+Quand La Godaille avait parlé de l'ivrogne auvergnat Craquefer,
+son auditeur Gontran avait souri au souvenir de cet autre charabia,
+l'ex-paveur Pietro, que Fraimoulu avait pris comme valet de chambre et
+qui, la veille, s'exerçait si bien la main en cassant la vaisselle.
+
+Mais au nom de Cydalise, que le conteur prononçait pour la seconde fois,
+il interrompit.
+
+--Pardon, fit-il, ne m'avez-vous pas dit, monsieur Bazart, que vous
+connaissiez M. Grandvivier?
+
+--Mon ancien juge d'instruction! Oui. Je vous ai dit aussi que, depuis
+ma sortie de prison, j'avais trouvé en lui un protecteur dévoué chez
+lequel la porte m'est et me sera toujours grande ouverte.
+
+--Donc, si vous êtes allé chez M. Grandvivier, vous n'êtes pas sans y
+avoir vu sa cuisinière qui, elle aussi, se nomme Cydalise... Ces deux
+Cydalise, par hasard, n'en feraient-elles pas qu'une seule?
+
+Frédéric Bazart remua la tête.
+
+--Non, dit-il. Prétendre que, trait pour trait, je me souviens du visage
+de la bateleuse, ce serait mentir. Mais je me rappelle sa chevelure, ce
+qui me permet d'affirmer que la cuisinière n'est pas la Fille du Soleil.
+
+--C'était le sobriquet de cette saltimbanque?
+
+--Oui, à cause de son abondante chevelure d'un magnifique rouge
+ardent... La cuisinière du juge, au contraire, est brune.
+
+Gontran aurait pu objecter que les cheveux se teignent et qu'une brune
+devient sans peine une rousse; mais, en ce disant qu'il y a tant d'ânes,
+à la foire, qui s'appellent Martin, il ne persista pas dans son idée de
+confondre les deux Cydalise en une seule.
+
+Mais, pendant qu'il était en train de s'informer, il demanda, cette fois
+en forme de simple plaisanterie:
+
+--Est-ce que l'Auvergnat Craquefer, le valet d'auberge, ne répondait pas
+aussi au doux et petit nom de Pietro?
+
+--Jamais je ne l'ai entendu appeler ainsi.
+
+--Bien. Continuez, je vous prie, demanda Gontran.
+
+ * * * * *
+
+La Godaille reprit son histoire.
+
+--Quand je lui eus tout conté, mon oncle mit la main au gousset de
+son pantalon et en tira une longue blague en cuir qui lui servait de
+porte-monnaie. Il y puisa cinq louis qu'il étala sur la table en me
+disant:
+
+--Voilà les cent francs promis.
+
+Puis, à côté des jaunets, il en posa cinq autres en ajoutant:
+
+--Et voici encore cent francs à gagner.
+
+--En quoi faisant? demandai-je émerveillé.
+
+Le Père au écus réfléchit un peu.
+
+--Tu m'as bien dit, n'est-ce pas? que, devant toi, cet Alfred avait
+remis le cadenas à la caisse.
+
+--Oui, mon oncle.
+
+--De sorte qu'il serait impossible d'offrir au chien... un morceau de
+sucre.
+
+Etait-ce bien un morceau de sucre qu'avait voulu dire le Père aux écus!
+Il m'avait semblé se reprendre au moment de prononcer d'autres mots. Ce
+fut pour m'en assurer que je répliquai:
+
+--Pas plus un morceau de sucre qu'un boulette empoisonnée.
+
+J'en fus pour mon épreuve. Rien ne bougea sur le visage de mon oncle,
+dont l'oeil, fixé dans le vide, attestait une sorte de méditation sur ce
+qui lui restait à me dire.
+
+Enfin il me regarda.
+
+--Cet Alfred, quel homme est-ce? demanda-t-il.
+
+--Il m'a tout l'air d'être une pratique finie.
+
+Sur cette réponse, nouveau silence qui se prolongea si longtemps que
+l'impatience me prit.
+
+--Mon oncle, dis-je, vous ne m'avez pas encore indiqué ce que j'ai à
+faire pour gagner les cinq autres louis.
+
+--Va dire à cet Alfred que je veux lui parler, me répondit-il
+brusquement.
+
+Et comme je m'éloignais:
+
+--Attends un peu! me cria-t-il pour me retenir.
+
+Je revins sur mes pas.
+
+--Surtout, me recommanda-t-il en traînant sur les mots, fais en sorte
+que Trudent ne se doute de rien.
+
+ * * * * *
+
+Encore une fois, Gontran arrêta le conteur par une question.
+
+--Est-ce que cette préoccupation du Père aux écus au sujet du chien ne
+vous donna aucun soupçon?
+
+--Un instant l'idée me vint que mon oncle était peut-être le
+contrebandier qui mettait la douane sur les dents. S'il avait le moins
+du monde bronché quand j'avais parlé de boulette empoisonnée, ce seul
+moyen de se débarrasser de l'animal, qui pouvait le compromettre, mon
+doute serait devenu une certitude et j'aurais abandonné mes soupçons à
+l'égard de l'aubergiste que, en me souvenant de la manière dont il avait
+interrogé l'invalide Carambol, j'accusais d'être le coupable. Ce qui,
+surtout me confirma dans mon idée, ce fut précisément, cette dernière
+recommandation de mon oncle «de faire en sorte que Trudent ne se doutât
+de rien». Les paroles haineuses de l'aubergiste quand, le matin, mon
+oncle avait offert sa bière aux douaniers, m'avaient appris que les deux
+hommes vivaient en profonde mésintelligence. Si mon oncle n'avait pas
+répondu à l'apostrophe de l'aubergiste, ce devait être parce qu'il
+attendait sa belle... Or, cette belle, il la tenait!... En s'emparant du
+chien, il possédait le moyen de se venger de l'aubergiste contrebandier.
+En plus de cette raison, le Père aux écus en avait une seconde d'agir de
+la sorte.
+
+--Quelle seconde raison?
+
+--Il était maire du village et, en cette qualité, tenu de venir en aide
+aux douaniers pour que le coupable fût pincé.
+
+--Très bien! approuva Gontran. Poursuivez votre récit.
+
+ * * * * *
+
+--Je n'avais encore fait que deux pas dehors quand une crainte
+m'arrêta... Que Trudent ne se doutât de rien, c'était facile à dire,
+mais difficile à réaliser. L'aubergiste me verrait entrer chez lui,
+parler à Alfred qui aussitôt prendrait le chemin de la maison de mon
+oncle. La méfiance viendrait donc immanquablement à Trudent.
+
+Je rentrai au plus vite chez le Père aux écus pour lui faire part de mes
+réflexions.
+
+Mon oncle n'était plus dans la salle.
+
+Je visitai les autres pièces. Personne! Il ne pouvait être loin.
+Je regardai par la fenêtre, espérant l'apercevoir gagnant sa ferme.
+L'espace à parcourir était de deux cents mètres tout plantés de pommes
+de terre. Il n'aurait pas même eu le temps de franchir la moitié de
+cette distance. Toujours personne en vue. Comme, près de la fenêtre,
+s'ouvrait la porte de la cave, je me penchai et j'appelai. Cette fois,
+il me sembla entendre un bruit monter des profondeurs de la cave.
+
+--Il aura été se tirer un nouveau cruchon de bière, pensai-je.
+
+Dans ma hâte d'avoir ma leçon faite, au lieu d'attendre que mon oncle
+remontât, je descendis dans la cave. Elle était magnifique, cette cave,
+spacieuse, saine, haute de voûte, bien aérée, parfaitement éclairée; on
+voyait qu'elle datait du couvent démoli. Mais, si belle qu'elle fût, le
+Père aux écus ne s'y trouvait pas.
+
+--Par où diable a-t-il passé? me demandais-je, tout étonné de cette
+disparition, en remontant l'escalier.
+
+Une grande minute, je restai indécis sur le parti à prendre.
+
+--Ma foi! au petit bonheur! me dis-je en me dirigeant vers l'auberge de
+Trudent.
+
+A peine sorti, j'aperçus, au loin et s'éloignant, un individu, qu'à sa
+démarche il me fut facile de reconnaître pour le brigadier Vernot. Comme
+l'invalide Carambol, il portait au bras un panier qui laissait dépasser
+des goulots de bouteilles. Arrivé au sentier qui menait à sa demeure, il
+disparut dans les taillis.
+
+--Fichtre! me dis-je en souriant, il paraît qu'on boit ferme chez le
+brigadier, puisque, en une demi-heure, voici le second panier qu'on
+vient chercher chez Trudent.
+
+En pénétrant dans l'auberge, le premier que je vis fut l'aubergiste qui
+se tordait de rire au milieu du vestibule. Sans savoir qui j'étais ou,
+plutôt, croyant que je faisais partie de la troupe, il me reconnut
+pour un des deux écouteurs qui étaient présents à sa conversation avec
+Carambol.
+
+--Devinez ce qui est arrivé? me demanda-t-il à brûle-pourpoint.
+
+--Dites.
+
+--Vous étiez là quand mon pochard de Craquefer a remonté de la cave
+les bouteilles remplies qu'attendait l'invalide. Il faut croire que mon
+maudit ivrogne, après avoir bu à la cannelle, aura trébuché et que sa
+glissade l'aura amené devant un autre tonneau que celui qu'il venait de
+téter, car il y a rempli ses bouteilles.
+
+Trudent s'arrêta pour donner cours à un nouveau spasme de rire; puis,
+quand la crise se fut un peu épuisée, il bégaya:
+
+--De sorte que Vernot, pour éviter une nouvelle course à son estropié,
+vient de venir lui-même me rapporter les bouteilles à changer... Au
+moment de se mettre à table, il s'était aperçu que mon Auvergnat leur
+avait servi du vinaigre d'Orléans.
+
+Et redevenant sérieux:
+
+--Je suis même désolé d'avoir fait attendre le brigadier qui, un bon
+quart d'heure durant, est resté dans le vestibule, pendant que j'étais,
+à côté, en train de mettre le holà!
+
+--Ah! vos convives se disputaient?
+
+--Ils faisaient mieux encore, ils s'assommaient... Pas tous, non...
+mais il y en avait un, nommé Alfred, qui battait comme plâtre la grande
+rouge! Ah! l'animal! tapait-il de bon coeur!... Une rude mâtine, tout de
+même, la grande rouge. Elle se défendait comme une diablesse enragée...
+Elle se serait laissé étrangler plutôt que de céder... Si je ne les
+avais pas séparés, Alfred la tuait...
+
+--Quelle était la cause de la dispute?
+
+--Je n'en sais rien. Je suis arrivé au plus fort de la dégelée... Quand
+je suis parti pour répondre à l'appel de Vernot qui venait changer ses
+bouteilles, le beau blond épongeait le sang qui lui coulait des balafres
+dont les ongles de la femme lui avaient sillonné la face... Quant à la
+Cydalise, à moitié assommée, elle rajustait son chignon en beuglant à
+Alfred: «Je me vengerai, tu peux y compter, je me vengerai!»
+
+Et, avec une sorte d'admiration, Trudent ajouta:
+
+--A rosser ainsi le beau sexe, il doit se faire adorer des femmes, votre
+camarade.
+
+Je protestai contre le mot de camarade en déclinant ma parenté avec le
+Père aux écus.
+
+Quand j'étais parti en me disant: «Au petit bonheur!» j'avais eu
+grandement raison, car le prétexte que je cherchais pour attirer Alfred
+chez mon oncle, sans exciter la méfiance de Trudent, me fut fourni par
+l'aubergiste lui-même.
+
+En m'entendant nommer mon oncle, sa figure devint subitement hargneuse
+et il gronda:
+
+--Je gagerais que je devine pourquoi il vous a envoyé, ce vieux taquin
+qui abuse de son autorité de maire pour tracasser le pauvre monde. Je
+parie que vous venez apporter l'ordre à mes saltimbanques d'avoir à
+venir lui faire viser leurs papiers.
+
+--Juste, monsieur Trudent, juste! m'écriai-je en sautant sur le prétexte
+qui m'était offert.
+
+--Affreux tyran! grogna encore l'aubergiste avec un accent de rage
+qui acheva de me prouver combien peu mon oncle était dans ses petits
+papiers.
+
+Néanmoins, il alla ouvrir la porte de la chambre où se tenaient les
+saltimbanques et cria:
+
+--On vient, de la part du maire, vous intimer l'ordre de porter vos
+papiers au visa.
+
+--Vas-y, Alfred! prononça la voix de la Belle Flamande.
+
+Pendant ces quelques mots, j'avais promené rapidement mon regard autour
+du vestibule. La caisse au chien et les nombreux bagages de la troupe
+qui, une demi-heure auparavant, encombraient la salle, avaient disparu.
+Le tout devait avoir été monté dans les chambres que les bateleurs
+allaient occuper durant leur court séjour.
+
+Craignant que ma nouvelle rencontre avec Alfred pût donner lieu à un mot
+imprudent que recueillerait l'oreille de Trudent, j'allai attendre le
+beau blond sur la route.
+
+Bientôt je le vis apparaître à la sortie de l'auberge conduit par
+Trudent qui me désigna du doigt en disant:
+
+--Suivez le neveu du maire.
+
+Neveu du maire, j'étais presque une autorité... et j'avais vu le chien
+dans la caisse!
+
+Vous comprendrez donc avec quelle sombre méfiance Alfred s'avança vers
+moi. Quels projets ruminait-il? Je les ignorais encore. Mais le fait
+était qu'il arrivait à moi en ennemi qui se sent menacé.
+
+--Le maire veut vous voir, lui dis-je.
+
+Il alla droit au but en me demandant:
+
+--Vous lui avez parlé du chien que vous avez découvert en ouvrant la
+caisse comme un vrai mouchard?
+
+--Oui, dis-je carrément.
+
+Puis, pour lui faire pressentir qu'il s'alarmait à tort, je lui citai le
+proverbe:
+
+--Il faut puiser tandis que la corde est au puits.
+
+A mon nouveau retour, le Père aux écus n'était pas rentré dans la grande
+salle dont, tout à l'heure, il avait si prestement disparu. Au bruit de
+mon pas, j'entendis sa voix qui, d'une pièce voisine, demandait:
+
+--Qui est là?
+
+Faisant signe à Alfred d'attendre pendant que je l'annoncerais, j'entrai
+dans cette pièce où je trouvai mon oncle, toujours la pipe à la bouche,
+assis devant un petit bureau et faisant des comptes. Au-dessus de
+ce bureau, sur un râtelier à crémaillère cloué à la muraille,
+s'allongeaient trois fusils, véritables armes de luxe, dont le poli
+et le luisant témoignaient du soin constant de leur propriétaire à les
+tenir en bon état.
+
+J'abordai mon oncle en m'écriant:
+
+--Où étiez-vous donc passé, il y a dix minutes, quand je suis revenu
+pour vous parler? Aviez-vous quitté la maison?
+
+--Ah! tu es revenu? fit d'abord mon oncle un peu embarrassé.
+
+Puis, d'un ton moqueur:
+
+--Tu m'auras mal cherché, mon garçon.
+
+J'étais si certain de mon fait que je répliquai:
+
+--Je vous ai si bien cherché que j'ai même visité les caves où il
+m'avait semblé entendre un bruit de pas.
+
+D'un prompt geste de la main, le Père aux écus m'imposa silence, puis
+me montra la porte que j'avais laissée ouverte derrière moi, ce qui
+permettait à nos paroles d'arriver jusqu'à Alfred attendant dans la
+grande salle.
+
+Le geste avait été tant impérieux et la figure, habituellement morne de
+mon oncle, avait montré un si subit apeurement, que j'en restai ébahi.
+Je n'eus pas le temps de prononcer un mot, car, tout aussitôt, le Père
+aux écus me demanda:
+
+--Et ma commission?
+
+--Elle est faite, dis-je, je vous amène une personne de la troupe.
+
+Mon oncle posa vivement sur ses lèvres un doigt qui me recommandait la
+prudence. Ensuite il prononça:
+
+--Prie d'entrer.
+
+Je n'eus qu'à aller sur le seuil du cabinet pour faire signe de venir
+à Alfred qui, du reste, devait avoir tout entendu, car il marchait déjà
+vers la porte.
+
+Il entra raide et hargneux, salua à peine et tendit un papier à mon
+oncle en disant:
+
+--Voici le permis de circulation pour toute la troupe, monsieur le
+maire.
+
+Je m'étais reculé dans un coin, curieux d'assister à la scène. Le
+Père aux écus prit le papier, le lut, puis il appliqua le cachet de
+la mairie. Tout en accomplissant cette dernière formalité, mon oncle
+commença l'entretien par une phrase qui avait une façon d'égratigner
+quelque peu la vérité.
+
+--Mon neveu, dit-il en montrant ses fusils, qui sait que je suis grand
+chasseur, m'a annoncé que vous aviez un superbe chien de chasse à
+vendre. Depuis longtemps j'ai trouvé de telles mazettes que, si je
+rencontrais une vraie bête, je ne regarderais pas au prix.
+
+Et, à l'appui de son dire, il ajouta:
+
+--J'irais jusqu'à mille francs.
+
+Pendant ce début de mon oncle, j'examinais Alfred. Son visage s'était
+éclairci dès qu'il avait été question du chien. En même temps que
+son regard rusé fixait le Père aux écus, un petit sourire narquois
+apparaissait sur ses lèvres.
+
+--Vous le voyez, mille francs, c'est un bon prix, insista mon oncle.
+
+--Oui, monsieur le maire, c'est généreusement payer un chien de
+chasse... Je voudrais bien en avoir une vingtaine à vous vendre à ce
+prix-là! déclara Alfred.
+
+Comme il n'ajoutait rien, mon oncle, après avoir un peu attendu,
+demanda:
+
+--Alors, c'est dit?
+
+--Dit... quoi? monsieur le maire.
+
+--Que vous me cédez votre chien pour mille francs?
+
+Alfred prit un air désolé et répondit:
+
+--Mon chien n'est pas à vendre.
+
+--J'en donne deux mille francs, dit le Père aux écus irrité par ce
+refus.
+
+Le bateleur secoua la tête.
+
+--Trois mille! lança mon oncle sans réfléchir.
+
+Il avait eu grand tort de se laisser emballer de la sorte. C'était se
+mettre à la merci du vendeur en trahissant son ardent désir de posséder
+le chien. Aussi Alfred le lui fit bien sentir en répliquant tout
+gouailleur:
+
+--Faut-il, tout de même, monsieur le maire, que vous soyez un fier
+chasseur pour payer un chien si cher!
+
+Et, en traînant sur les mots, les yeux fixés sur ceux du maire, il
+continua:
+
+--Il est juste de dire qu'il a son prix... pour un connaisseur.
+
+Vrai! à la façon dont il pesa sur «un connaisseur», c'était à croire
+qu'il se fichait de mon oncle.
+
+Quant à moi, qui savais que mon parent, au fond des choses, cherchait
+le moyen de se venger de l'aubergiste en le faisant pincer en flagrant
+délit de contrebande, je me disais:
+
+--Il faut qu'il en veuille raide à Trudent pour payer trois mille francs
+un chien à demi crevé.
+
+--Voyons, est-ce dit à trois mille francs? demanda le Père aux écus avec
+impatience.
+
+Alfred secoua la tête en répétant:
+
+--Mon chien n'est pas à vendre.
+
+Ensuite se reprenant:
+
+--Ou, plutôt, dit-il, il est vendu.
+
+L'envie de se venger vous transforme drôlement un homme, car mon oncle,
+dont je vous ai vanté le caractère froid et apathique, en voyant sa
+vengeance contre Trudent lui échapper, bondit comme un élastique et,
+tout pâle, s'écria furieusement:
+
+--Vendu! A qui? à qui?
+
+Alfred sembla jouir de cette colère qui mettait hors de lui un homme si
+calme, puis moqueusement:
+
+--Au brigadier Vernot, fit-il.
+
+Mon oncle n'avait pu encore rien dire que je m'écriais:
+
+--Tiens! vous vous êtes donc entendus ensemble, tout à l'heure, quand il
+est revenu à l'auberge?
+
+A mon grand étonnement, la figuré d'Alfred changea. De railleuse, elle
+devint inquiète et, sans penser qu'il se contredisait avec ce qu'il
+venait d'avancer, il me demanda tout surpris:
+
+--Le brigadier est-il véritablement revenu à l'auberge? Vous en êtes
+certain?
+
+--Oui, pour rapporter des bouteilles de vinaigre qu'on lui avait données
+en place de bouteilles de vin. Quand je suis arrivé pour vous chercher,
+Vernot venait de partir... Il était resté plus d'un grand quart d'heure
+dans le vestibule à attendre Trudent qui, en ce moment-là, était occupé
+dans la salle où vous aviez une «conversation un peu animée» avec une
+demoiselle Cydalise, la Fille du Soleil... Tout cela m'a été conté
+par l'aubergiste lui-même que j'ai trouvé riant encore de la bévue du
+vinaigre au lieu de vin commise par l'Auvergnat ivrogne qui lui sert de
+garçon.
+
+La surprise témoignée par Alfred en apprenant que le brigadier était
+revenu à l'auberge démentait si bien ce qu'il avait affirmé que mon
+oncle revint à l'assaut en disant:
+
+--Soyez franc. Puisque vous n'avez pas revu le brigadier depuis ce
+matin, ce n'est pas à lui que vous avez vendu le chien.
+
+Ainsi mis au pied du mur, le beau blond s'en tira en grognant avec
+mauvaise humeur:
+
+--A Vernot ou à un autre, qu'importe! On peut toujours dire qu'on
+a vendu son chien quand on est certain que celui auquel on offrira
+l'animal n'osera pas vous refuser le prix qu'on exigera.
+
+--Oh! oh! fit mon oncle, voilà de bien gros mots: «n'osera pas» et
+«exigera»! Il semble, à vous entendre, que cet acquéreur n'aura pas la
+possibilité de refuser le marché.
+
+Une seconde fois, Alfred regarda le Père aux écus dans les yeux et
+répliqua:
+
+--Il serait alors un imbécile... N'est-ce pas votre avis, monsieur le
+maire?
+
+--Je ne vois pas trop en quoi... commença mon oncle qui me sembla un peu
+démonté.
+
+--Ah! c'est que vous ignorez sans doute que mon chien offre une
+particularité qui lui donne bien du prix aux yeux de certain acquéreur.
+
+--Quelle particularité?
+
+--Celle d'avoir reçu dans le flanc du plomb de douanier.
+
+--Je ne comprends pas, fit mon oncle en ouvrant des yeux étonnés.
+
+--Voulez-vous que je vous fasse comprendre, monsieur le maire? demanda
+le beau blond d'un air goguenard.
+
+--Avec plaisir.
+
+--Je suppose que je vienne vous dire: Cher monsieur, personne ne se
+doute que vous êtes un fieffé contrebandier...
+
+--Oh! oh! moi! un contrebandier! fit le Père aux écus avec indignation.
+
+--Puisque c'est une supposition.
+
+--Ah! oui, je l'oubliais! Continuez.
+
+--J'ajouterais donc: Je possède le chien de tête de votre meute. Que
+j'aille l'offrir à la douane, l'animal la conduira tout droit à ce
+chenil qu'elle cherche, sans qu'il lui soit jamais venu à l'idée de vous
+soupçonner... Choisissez-donc entre être perdu ou m'acheter mon chien
+dix mille francs.
+
+--Peste! ricana mon oncle, pendant que vous êtes en veine de
+suppositions, vous supposez de bien grosses sommes.
+
+--Le chien ne vaut pas moins, affirma Alfred avec un aplomb monstre.
+
+--Mais supposons aussi que je refuse le prix exigé?
+
+--Alors, monsieur le maire, comme je l'ai dit tout à l'heure, vous
+seriez un imbécile.
+
+Et, comme s'il croyait son audience unie, Alfred prit sur le bureau du
+maire sa permission visée et fit deux pas vers la porte en disant:
+
+--Désolé, monsieur le maire, de ne pouvoir vous vendre mon chien...
+mais, vous le voyez, il est vendu d'avance.
+
+Moi, j'étais confondu de l'impudence du drôle. Ce qu'on disait devant
+lui ne tombait fichtre pas dans l'oreille d'un sourd! Il allait mettre à
+profit tout ce que lui et moi, nous avions entendu Carambol détailler à
+l'aubergiste sur la manière de tirer argent du chien.
+
+Celui qui, le premier, a dit que la vengeance est un plaisir des dieux
+ne s'est pas trompé.
+
+Ce plaisir-là, mon oncle tenait, coûte que coûte, à le savourer à
+l'égard de l'aubergiste Trudent, car il cria au beau blond qui ouvrait
+déjà la porte:
+
+--Attendez donc, mon garçon!
+
+Puis, en homme prudent:
+
+--Mais, fit-il, votre chien ne peut-il être si grièvement blessé qu'il
+meure? Alors, ce serait pour vous affaire manquée.
+
+--Sur ce point, je suis bien tranquille. Dans quelques jours, l'animal,
+qui n'est qu'affaibli par la perte de sang, sera remis sur pattes et me
+conduira au contrebandier.
+
+--Ou aux douaniers?
+
+--Oui, si le contrebandier, je le répète, est assez imbécile pour me
+refuser, dit Alfred d'un ton sec.
+
+Il y eut un petit temps employé par le Père aux écus à rallumer sa pipe;
+puis doucettement, il demanda:
+
+--Si je vous les offrais, moi, ces dix mille francs?
+
+--Je serais heureux, monsieur le maire, de vous donner la préférence.
+
+--Et quand me livreriez-vous l'animal contre espèces?
+
+--Tout de suite, monsieur le maire; le temps d'aller chercher la caisse
+à l'auberge et de vous l'apporter.
+
+--Non, non, dit vivement mon oncle. Pas en plein jour. Je tiens,
+surtout, à ce que votre aubergiste ne se doute de rien.
+
+--Il n'y verra que du feu, promit Alfred.
+
+Du moment qu'il ménageait un coup de Jarnac à l'aubergiste, mon oncle me
+paraissait tout logique en faisant cette recommandation.
+
+--Voulez-vous que je vienne pendant la nuit? proposa le fils de la Belle
+Flamande.
+
+--Oui, ce soir, sur les dix heures.
+
+--C'est convenu! dit le beau blond en s'éloignant.
+
+A l'heure dite, Alfred fut exact. Il arriva apportant la caisse à trous,
+qu'il déposa avec précaution sur la table, dans la grande salle dont mon
+oncle avait prudemment fermé les volets.
+
+Le jeune homme prit dans sa poche la clé du cadenas et, quand il l'eut
+ouvert, il souleva le couvercle.
+
+Soudain, mon oncle pâlit.
+
+Moi, je jetai un cri de surprise!
+
+Alfred poussa un rugissement de fureur!
+
+Il n'y avait pas de chien dans la caisse!
+
+A sa place se trouvait une bûche entourée de chiffons.
+
+Tout frémissant d'une rage immense, Alfred se tourna vers moi et me
+demanda d'une voix rauque:
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais plus pour quelle histoire de
+vinaigre, le brigadier Vernot était revenu à l'auberge?
+
+ * * * * *
+
+A ce moment, l'histoire de La Godaille fut interrompue par l'entrée
+d'Henriette qui dit à son amant:
+
+--N'entends-tu pas, Gontran? Voici deux fois qu'on sonne.
+
+Et peureuse:
+
+--Si c'était ton oncle, M. Fraimoulu, venant me faire son algarade?
+ajouta-t-elle.
+
+--Allons interroger notre trou, dit Gontran qui, laissant Frédéric
+Bazart dans la salle à manger, passa, suivi d'Henriette, dans
+l'antichambre où il mit l'oeil au trou.
+
+--Non, dit-il, c'est un docteur, M. Cabillaud père, avec qui j'ai dîné
+hier au soir chez M. Grandvivier. Que lui est-il arrivé? Il a la figure
+à l'envers.
+
+Gontran ouvrit à l'homme à la verrue.
+
+Aussitôt le médecin se précipita dans l'antichambre en s'écriant:
+
+--Monsieur Lambert, je viens chez vous comme je suis allé en vingt
+endroits... Avez-vous vu mon fils?... Savez-vous où est Gustave?...
+Depuis hier soir, à sa sortie du dîner de M. Grandvivier, mon fils a
+disparu!
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+Le docteur Cabillaud père était vraiment inquiet. La veille en sortant
+du dîner de M. Grandvivier, il était rentré seul chez lui. A la porte du
+juge, il s'était séparé de son fils qui avait allégué le besoin, avant
+d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en faisant un bout de
+conduite à MM. Ducanif, Camuflet et de Walhofer.
+
+Ce matin, Gustave n'était pas rentré.
+
+Alors le père, pris de peur, s'était mis en quête.
+
+Tout cela, Cabillaud l'avait débité d'une voix alarmée en suivant
+Gontran qui l'introduisait dans la salle à manger d'où La Godaille avait
+disparu. Ce dernier, craignant d'être indiscret, avait laissé la place
+vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine où elle préparait ce
+déjeuner dont la visite du docteur allait retarder la mise sur table.
+
+--J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour la première fois.
+En venant ici, vous n'aviez pas grande chance de l'y rencontrer, dit
+Gontran, après avoir fait asseoir l'homme à la verrue.
+
+--Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en désespoir de cause,
+après avoir d'abord fait ma visite chez ces messieurs.
+
+--Que vous ont-ils appris?
+
+--Le premier que j'ai visité, le baron de Walhofer, m'a répondu qu'à
+moitié du chemin il s'était séparé du groupe pour aller passer deux
+heures à son cercle. Le fait m'a été attesté, quand je leur ai fait
+visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit que Gustave avait
+continué de les accompagner après le départ du baron.
+
+--Et ensuite?
+
+--Restés à trois, on s'est d'abord rendu au domicile de Ducanif qui,
+avant de rentrer chez lui, a assisté à un débat entre mon fils, qui
+insistait pour l'accompagner, et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser
+de la bonne volonté de Gustave. Enfin ils son partis ensemble et M.
+Camuflet, que je viens d'interroger, m'a affirmé que mon fils, en le
+laissant à sa porte, était reparti après avoir annoncé que cette petite
+promenade lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner son lit au
+plus vite.
+
+--Et il n'est pas rentré?
+
+--Non. Aussi, la frayeur dans l'âme, suis-je parti à sa recherche.
+
+Loin de partager l'inquiétude du docteur, Gontran se mit à sourire en
+demandant:
+
+--Voulez-vous me permettre une question, monsieur Cabillaud?
+
+--Certainement.
+
+--Quel âge a M. votre fils?
+
+--Trente ans.
+
+--Et, à trente ans, c'est la première fois qu'il vous cause la surprise
+de voir, en entrant dans sa chambre, qu'il n'a pas couché dans son lit.
+
+--Oh! non; le gaillard m'a bronzé depuis longtemps sur ce genre de
+surprise.
+
+--Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui plutôt que les
+autres fois?
+
+--C'est que j'ai une raison, prononça le docteur en hochant la tête avec
+tristesse.
+
+--Quelle raison?
+
+--Depuis trois semaines, Gustave s'était rangé. Un pigeon ne rentrait
+pas plus régulièrement au colombier. Hier, comme je le complimentais
+sur ce changement d'habitudes, il m'a répondu très sérieusement: «Si un
+matin tu ne me trouvais pas dans mon lit, c'est qu'il me serait arrivé
+un malheur.»
+
+--Avait-il le pressentiment d'un danger? Se savait-il un ennemi dont il
+eût à se méfier?
+
+--Là-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu lui arracher un mot
+de plus. Vous comprenez donc quelle a été mon angoisse quand, ce matin,
+devant son lit vide, je me suis rappelé sa phrase d'hier. Alors, j'ai
+pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux nouvelles chez tous
+les convives de notre dîner d'hier. J'arrive chez vous après avoir été
+visiter aussi MM. Grandvivier et Fraimoulu.
+
+--Ah! vous avez été voir mon oncle Fraimoulu?
+
+Si grandement inquiet que fût le docteur, il ne put, au nom du
+propriétaire, retenir un sourire.
+
+--A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre que je suis
+arrivé à temps pour lui faire appliquer cinq cataplasmes et trois
+emplâtres... «Ah! vous tombez à propos!» s'est-il écrié quand il m'a vu
+approcher de son lit... car ma visite le surprenait au lit... Alors il
+m'a montré son buste. Un tigre! un vrai tigre! Il avait tout le torse
+moucheté de taches noires.
+
+--Que me contez-vous là? fit Gontran ébahi. Comment mon oncle a-t-il
+passé à l'état de tigre?
+
+--A cause de l'affaire d'hier soir.
+
+--Quoi! le tour que lui a joué sa cuisinière Nadèje lui a produit un tel
+effet?
+
+--Non, ce n'est pas à Nadèje que votre oncle doit d'être en pareille
+capilotade.
+
+--A qui donc?
+
+--A son valet de chambre.
+
+--L'Auvergnat Pietro?
+
+--Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un fournisseur, sans
+prendre d'autres informations.
+
+--Un ancien paveur?
+
+--Ah! on peut lui confier un pavé à ce garçon-là. S'il tape dessus
+aussi fort qu'il a cogné sur votre oncle, le pavé doit être solidement
+enfoncé.
+
+Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de plus amples
+renseignements, le docteur continua:
+
+--Hier la plaisanterie de Nadèje nous laissait sans vivres... mais non
+pas sans liquides, car votre oncle qui, paraît-il, possède une cave de
+choix, avait, à l'avance, monté les vins, vins de derrière les fagots,
+que nous devions déguster à sa table.
+
+--Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives.
+
+--Quand il nous a fallu accepter le dîner que, dans notre détresse, nous
+offrait M. Grandvivier, votre oncle nous a suivis chez le juge sans plus
+songer à ses bouteilles disposées sur une étagère.
+
+--Alors Pietro, resté seul, s'est rafraîchi la langue?
+
+--Si bien rafraîchi que les seize bouteilles y ont passé. Après ce
+bel exploit, notre Auvergnat, qui se sentait la tête un peu lourde,
+a éprouvé le besoin de se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en
+descendant de chez le magistrat, a découvert l'ivrogne allongé sous ses
+draps... Vous devinez le reste de la scène?
+
+--Mon oncle a jeté le pochard à bas du lit?
+
+--Lequel pochard, ayant le réveil et surtout le vin mauvais, s'est mis
+à rosser M. Fraimoulu avec cette conscience du bien faire qu'on est
+heureux, pour tout ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les
+Auvergnats. Après quoi, il a pris son congé. Comme on était en pleine
+nuit, il est parti en emportant deux couverts d'argent pour s'éclairer
+dans l'escalier.
+
+--Vous devez, alors, avoir trouvé mon pauvre oncle furibond.
+
+--Dites plutôt étonné.
+
+--Étonné? répéta Gontran; étonné de quoi?
+
+--De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses coups de poing, n'avait
+cessé de l'appeler Camuflet, en faisant suivre ce nom d'injures et de
+phrases incompréhensibles. C'était des: «Tiens! chaligaud!... Attrape,
+Fêche-Mathieu! A toi, chal chinge!...» Et plus il cognait, plus il
+s'animait en croyant tambouriner le cuir de M. Camuflet qu'il accusait
+d'avarice.
+
+--Pietro connaissait donc M. Camuflet?
+
+--Il devait l'avoir vu hier pour la première fois, quand ce convive
+de votre oncle est arrivé pour savourer le fameux dîner de Nadèje...
+Probablement qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, resté dans sa
+mémoire, sera revenu dans les divagations de son ivresse... Toujours
+est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu, l'ivrogne Pietro croyait assommer
+M. Camuflet.
+
+Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que de la veille.
+
+Il était, en conséquence, bien excusable de chercher à se débarrasser de
+l'importun dont la visite retardait son déjeuner et tenait Henriette et
+La Godaille prisonniers dans la cuisine.
+
+Il regarda la pendule en disant:
+
+--Je vais me hâter de déjeuner pour aller, ensuite, rendre visite à mon
+oncle.
+
+--Mieux serait peut-être de ne pas vous déranger. Qui sait si M.
+Fraimoulu souhaite que vous connaissiez sa mésaventure? conseilla
+Cabillaud père.
+
+La pendule tintant ses onze coups ramena le médecin à ses alarmes.
+
+--Onze heures, dit-il, le moment où Gustave et moi nous devrions nous
+mettre à table.
+
+La faim rendait Gontran féroce. Il sentit que le docteur allait
+s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le temps.
+
+--Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il. Je vous gage
+que, pendant que vous êtes à vous mettre martel en tête à propos de ce
+qu'un homme de trente ans n'a pas couché dans son lit, monsieur votre
+fils, rentré chez vous, doit regarder aussi l'heure et se dire avec la
+faim au ventre: «Pourquoi mon père ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel à
+l'heure des repas?»
+
+--Croyez-vous? dit le médecin se laissant aller à l'espérance devant
+cette supposition.
+
+--Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez à rire de vos
+angoisses de la matinée.
+
+Ce disant, le jeune homme poussait doucement vers la porte le médecin
+qui répétait:
+
+--Je le souhaite! je le souhaite!
+
+Ses talons n'avaient pas dépassé le seuil d'un millimètre que la porte
+était refermée sur le médecin par Gontran qui poussa un énorme «Ouf!» de
+satisfaction.
+
+Sans s'être aperçu de l'empressement qu'on avait mis à se débarrasser de
+lui, l'homme à la verrue regagna son domicile à pas pressés.
+
+--Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous vite, Clarisse,
+dit-il à sa cuisinière qui avait ouvert à son coup de sonnette.
+
+--M. Gustave n'est pas arrivé pour déjeuner, dit la servante.
+
+--Et il n'a pas reparu de la matinée?
+
+--Non.
+
+Un souvenir arrêta l'inquiétude qui allait reprendre le père. Quand il
+s'était présenté, en quête de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait
+dit en riant:
+
+--Je l'attends aujourd'hui même à déjeuner. Je vais le voir m'arriver
+avec des dents aiguisées par cette même nuit, passée dehors, dont vous
+vous alarmez tant à tort, mon cher ami... Votre garçon a trente ans, que
+diable!... et il n'est pas séminariste.
+
+Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'était qu'une variante de
+ce que lui avait répété Gontran, fit donc que le docteur, en ne trouvant
+pas Gustave à son retour au logis, offrit ce leurre à ses craintes en
+disant à Clarisse:
+
+--Il doit être à déjeuner chez Ducanif.
+
+--Non, répéta encore la cuisinière.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Chez M. Ducanif, où, d'habitude, on déjeune à dix heures et demie,
+on s'est étonné de ne pas voir arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a
+envoyé sa domestique Héloïse s'informer si la disparition de votre
+fils, que vous lui aviez annoncée ce matin à votre visite, s'était
+prolongée... Vous seriez arrivé cinq minutes plus tôt que vous vous
+seriez rencontré avec Héloïse... Elle sort d'ici.
+
+Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud père, n'ignorait certaines
+particularités de la vie de Gustave, ajouta en secouant la tête:
+
+--Et Héloïse, tout comme nous, ne sait pas où M. Gustave peut bien avoir
+passé la nuit.
+
+
+FIN DE «SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES.»
+
+L'épisode qui suit et termine: _Seul contre Trois Belles-Mères_ a pour
+titre: _Le Tombeur des Crânes_.
+
+
+
+
+
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+EN VENTE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
+
+
+OUVRAGES D'EUGÈNE CHAVETTE
+
+
+
+LES PETITES COMÉDIES DU VICE, 1 vol. illustré par Benassit (25e
+mille)... 3 fr. 50
+
+LES PETITS DRAMES DE LA VERTU. 1 Vol. illustré par Kauffmann (20e
+mille)... 3 fr. 50
+
+LES BÊTISES VRAIES. 1 vol. illustré par Kauffmann (16e mille)... 3 fr.
+50
+
+LA VEUVE ROSSIGNOL (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.
+
+LA CLÉOPATRE (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.
+
+LA BANDE DE LA BELLE ALLIETTE (20e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.
+
+FIL-A-BEURRE (18e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.
+
+LE PLAN DE CARDEUC (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.
+
+SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.
+
+LE TOMBEUR-DES-CRANES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.
+
+LILIE, TUTUE, BÉBETTE. 1 vol. in-16... 0 fr. 60
+
+
+
+ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+PARIS
+
+
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
+
+26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière I, by Eugène Chavette
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: La conquête d'une cuisinière I
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+Author: Eugène Chavette
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+Release Date: October 3, 2005 [EBook #16795]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I ***
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+<h3>LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I</h3>
+<br>
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+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+<br>
+
+<h1>SEUL<br>
+CONTRE TROIS BELLES-MÈRES</h1>
+<br><br>
+
+<h4>PAR</h4>
+<br><br>
+
+<h2>EUGÈNE CHAVETTE</h2>
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+
+<p>&mdash;Des femmes, parbleu! aies-en dix à la fois,
+vingt... cent même!... Ce n'est pas moi qui t'en
+blâmerai, puisque je te prêche d'exemple. Mais ce
+que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement,
+c'est ce qu'on appelle vulgairement un <i>collage</i>.</p>
+
+<p>Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux déjeuneurs
+attablés dans un cabinet du café Anglais,
+ayant vue sur le boulevard. Après un succulent repas,
+ils en étaient au moment du moka.</p>
+
+<p>Après s'être humecté le palais d'une gorgée de
+café, le parleur reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, cher neveu, pas de concubinage!
+Pas de cette liaison bête à ton âge, qui vous endort
+à l'heure d'être frétillant, qui abrutit ces belles années
+de la jeunesse qu'un homme doit employer à
+jeter sa gourme afin de faire, plus tard, un bon
+mari!</p>
+
+<p>Le second convive, un fort beau garçon de vingt-cinq
+ans, allait répliquer, mais son morigéneur ne
+lui en laissa pas le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Quand ta mère, ma bonne et chère soeur, est
+morte, reprit-il, elle te laissait une quarantaine de
+mille francs. J'ai eu la main heureuse à te placer
+cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs
+de rente. Ajoutons-y les trois autres mille francs de
+ta place, puis, enfin, les quatre mille que, bon an
+mal an, tu me soutires à l'aide de carottes plus ou
+moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de
+mille francs, plus que suffisants pour un jeune
+homme qui, comme toi, n'est pas complètement
+oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges à
+droite et à gauche, avec la brune et la blonde,
+bravo!... mais qu'ils ne te servent qu'à lutter stupidement
+contre la gêne d'un collage, pouah! pouah!
+mon très cher neveu!</p>
+
+<p>Et, après cette tirade, l'ennemi du concubinage
+huma une nouvelle gorgée de café.</p>
+
+<p>Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit
+air étonné pour demander:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon oncle, à propos de quoi me dites-vous
+cela?</p>
+
+<p>Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait
+sous le nez pour régaler ses narines de l'arôme du
+moka, l'oncle regarda son neveu en face et répliqua
+d'un ton doucement grondeur:</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais donc pas la bête, Gontran! As-tu, par
+hasard, la prétention de rouler un vieux singe de
+ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te trouvais
+chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois, à
+chaque visite, j'ai beau sonner à tour de bras, tu
+me laisses le nez devant la porte fermée après que,
+j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque trou
+invisible, donnant sur le carré... Je la connais, cette
+blague-là; je la faisais autrefois à mon bottier. Or, si
+tu ne me laisses plus mettre le pied dans ton domicile,
+c'est parce que tu y vis maritalement avec une
+donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en
+face et soutiens-moi le contraire!</p>
+
+<p>N'osant pas nier, le neveu tenta d'atténuer sa
+faute:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie,
+distinguée, bien élevée, avança-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais,
+je trouverais qu'elle ressemble à beaucoup
+d'autres de ma connaissance... Je la vois d'ici ta
+perle. Une monteuse de coups qui pose à l'élève de
+Saint-Denis, à la princesse en sucre, grimaçant au
+moindre mot de gaudriole, faisant ses yeux sur le
+plat en broyant sur le piano la <i>Dernière Pensée de
+Weber</i>... Ah! si tu savais comme, à moi aussi, on a
+tenté de me pousser la <i>Dernière Pensée de Weber</i>!
+Mais je ne me laissais pas engluer, attendu que ce
+n'est pas de ce côté-là que je cherche, avec les
+femmes, d'où vient le vent. Aussi, dès la seconde
+séance de piano, je filais à la sourdine en me disant:
+«A un autre la mijaurée! Je ne la prête pas, je la
+donne!»</p>
+
+<p>Après cette profession de foi, débitée d'une voix
+railleuse et pleine d'une fatuité passablement ridicule,
+l'oncle reposa sur la table sa tasse vidée, en
+ajoutant d'un ton un peu sec:</p>
+
+<p>&mdash;Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lâcher
+ta belle et de courir à d'autres amours moins collantes.
+Je tiens à te trouver libre du plus petit lien
+quand viendra le jour où je t'aurai obtenu la fiancée
+que je guette depuis longtemps pour toi.</p>
+
+<p>Puis, en appuyant sur les mots:</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Dès demain,
+plus de collage, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner
+sa cause, au moins d'obtenir un délai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au
+lendemain, abandonner une pauvre femme sans ressources.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! fit l'oncle.</p>
+
+<p>Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille
+qu'il ouvrit en poursuivant:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais prévu ton objection et préparé ma réponse.
+Tiens, voici dix mille francs que tu donneras
+à ta dulcinée en l'invitant à aller jouer ailleurs
+sa <i>Dernière Pensée</i> de Weber.</p>
+
+<p>Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un
+paquet de billets de banque.</p>
+
+<p>Ensuite, comme s'il regardait la question complètement
+vidée, il passa à un autre sujet:</p>
+
+<p>&mdash;Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien marié,
+mon garçon, et si mes espérances se réalisent, la
+fille que, je te le répète, j'ai en vue pour toi, te fera
+des plus riches... Une dot énorme, mon cher!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! riche, répéta Gontran avec ironie, pensez-vous
+que les grosses dots des filles aillent tout droit
+aux garçons sans le sou comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! sans le sou comme toi! Ah çà!
+est-ce que tu te figures que ma succession ne te produira
+que des cailloux?... Sans parler des deux cent
+mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu
+peux compter encore, après moi, sur soixante mille
+livres de rente... Seulement, neveu, je te préviens
+que je te les ferai attendre le plus tard possible.</p>
+
+<p>Ce disant, l'oncle avait redressé son torse vigoureux,
+qu'il se mit à palper du plat de ses mains en
+continuant d'une voix joyeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Car le coffre est bon et durera longtemps... Une
+santé de fer... J'en suis encore à connaître un simple
+mal de tête.</p>
+
+<p>Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie
+au péché mignon de son oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait
+que votre santé fût vraiment de fer pour avoir
+résisté à tant de conquêtes... car vous les comptez
+par centaines, vos conquêtes.</p>
+
+<p>Agréablement chatouillé en son amour-propre
+d'homme à bonnes fortunes, l'oncle dodelina la tête
+en disant d'une voix attendrie:</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'elles ont été nombreuses, les
+brunes, blondes et rousses qui ont égayé mon existence.</p>
+
+<p>&mdash;Et nombreuses aussi seront celles qui l'égayeront
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle
+d'un ton un peu attristé.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! Qu'importe l'âge quand le coeur
+a toujours vingt ans et que, comme vous disiez, on
+possède une santé de fer!... Vous êtes de la même
+étoffe que le duc de Richelieu qui, à quatre-vingts ans,
+dit-on, ne s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! lâcha modestement le quinquagénaire,
+quatre-vingts ans! Je ne suis pas aussi ambitieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore
+quinze années sur la planche à cueillir les myrtes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux que de te croire,
+Gontran, modula gentiment l'oncle, caressé doucement
+par l'espérance.</p>
+
+<p>Le neveu crut le moment propice pour plaider la
+cause de sa maîtresse, condamnée par ce juge si
+plein d'indulgence pour lui-même. Il allait entamer
+son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui
+s'enorgueillissait de son dire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans toutes ces conquêtes, que tu chiffres
+toi-même par centaines, pas un seul collage!!! pas
+un seul collage! tu m'entends?</p>
+
+<p>Et, ramené ainsi à la question, il montra au jeune
+homme le paquet de billets de banque, restés sur la
+nappe, en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Mets-moi ça dans ta poche et, dès demain, tu
+sais? ta demoiselle dehors! que mon exemple te
+serve de leçon.</p>
+
+<p>Ensuite, revenant à ses moutons, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais,
+baste! ça durera ce que ça durera! Le jour où il me
+faudra dételer, alors j'userai de la consolation que je
+me suis ménagée pour mes vieux jours.</p>
+
+<p>&mdash;La consolation? répéta le neveu sans comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Tout à l'heure je te disais que le coffre
+était solide... Et l'estomac donc!!! Un estomac à digérer
+des cailloux! Jusqu'à ce jour les femmes ont
+été ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai
+été bâfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gardé ses
+forces vives. Quand viendra l'heure où les femmes
+seront devenues des pommes trop vertes pour mon
+âge, alors je m'abandonnerai à la bonne nourriture.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement dit la gourmandise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la gourmandise, ce réel et sérieux plaisir
+de la verte vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et
+qui se présente deux fois par jour. Avec un bon estomac,
+partant un bel appétit, et soixante mille livres
+de rente, la gourmandise vous conduit agréablement
+à la fin de votre carrière.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous cultiverez les petits plats?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te dis que ça, mon neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous hanterez les grands restaurants?</p>
+
+<p>&mdash;Du tout! du tout! fit l'oncle vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Où trouverez-vous donc alors vos fameux petits
+plats fins?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants
+flattent le palais, j'en conviens... mais, à la longue,
+avec leurs sauces et leurs épices, ils empâtent le
+goût et échauffent l'intestin... Une cuisine ne peut-elle
+pas être à la fois saine et délicate, quand elle est
+surveillée et bien dirigée?... Aussi, chez moi, aurai-je
+toujours un oeil vigilant sur mes fourneaux, un
+nez inquiet dans mes casseroles.</p>
+
+<p>A ce programme énoncé par son oncle, Gontran
+haussa les épaules en disant:</p>
+
+<p>&mdash;En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez
+que d'affreuses ratatouilles.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tout bon chef ne vous tolérera pas
+ainsi perpétuellement sur son dos... Vous ne pourrez
+conserver aucun artiste culinaire et vous en serez
+réduit à des marmitons empoisonneurs.</p>
+
+<p>L'oncle secoua la tête en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront
+à mes casseroles, attendu que jamais la main d'un
+homme, c'est mon avis, ne vaut, pour certaines
+préparations, celle d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous prendrez une cuisinière?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu! fit ironiquement le neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ton heu! heu!</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous dites tranquillement que vous
+aurez un cordon bleu de premier ordre, et que vous
+n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous serait peut-être
+plus facile de dénicher un merle blanc.</p>
+
+<p>&mdash;J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est
+rien qu'on ne puisse se procurer, déclara l'oncle avec
+l'aplomb d'un homme qui possède soixante mille
+livres de rente.</p>
+
+<p>En même temps qu'il faisait cette réponse, l'oncle
+avait machinalement regardé, par la fenêtre, le trottoir
+du boulevard où se croisaient les nombreux
+passants.</p>
+
+<p>Tout à coup il se leva brusquement de table en
+s'écriant d'une voix joyeuse:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui
+passe là-bas! D'où diable sort-elle? Voici un siècle
+que je ne l'ai vue... il faut que je la rattrape.</p>
+
+<p>Et, tendant la main à Gontran en guise d'adieu, il
+s'élança vers la porte du cabinet à la poursuite de
+mademoiselle Pistache. Pourtant, sur le seuil de la
+pièce, il se retourna pour lancer cette dernière recommandation:</p>
+
+<p>&mdash;Et, tu sais, lâche ton collage.</p>
+
+<p>Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la
+carte à payer, mais ayant toujours devant lui, sur
+la table, le paquet des dix billets de mille francs.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance
+qu'avait sur lui le gibier qu'il allait chasser.</p>
+
+<p>Cent mètres au plus le séparaient de la demoiselle
+Pistache qui filait, trottant menu et découvrant un
+fort joli bas de jambe, car l'asphalte un peu boueux
+du trottoir l'obligeait à retrousser ses jupes.</p>
+
+<p>&mdash;Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle
+me mener au diable? Bast! j'en ai vu bien
+d'autres! se dit-il en se lançant sur la piste.</p>
+
+<p>Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'était un ardent
+et infatigable suiveur de femmes que cet aimable
+homme qui, de ses nom et prénom, s'appelait
+Athanase Fraimoulu.</p>
+
+<p>Quand son neveu, en évaluant ses conquêtes par
+centaines, avait trouvé en lui l'étoffe d'un Richelieu,
+il avait eu tort et raison. S'il fallait s'en tenir à la
+quantité, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par
+la qualité, ce n'était plus qu'un Richelieu <i>à l'échalote</i>
+(qu'on nous permette le mot), car Athanase
+Fraimoulu n'était pas difficile sur la catégorie de
+ses victimes. D'où qu'elle vînt et quelle que fût sa position,
+sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle
+fille attirait son hommage. Commune viande de boucherie
+lui plaisait mieux que fines cailles et, comme il
+avait argent en poche et qu'il n'aimait pas soupirer
+longtemps aux étoiles, il triomphait uniquement des
+vertus de composition facile. «Mon beau Nanase,
+mon Tatase chéri,» double abréviatif de son petit
+nom, que lui murmuraient au passage, sur le boulevard,
+les prêtresses du plaisir, le faisait se rengorger
+tout superbe comme un dompteur au milieu des
+bêtes féroces qu'il a vaincues.</p>
+
+<p>Une passion aussi absorbante aurait dû le conduire
+à l'égoïsme le plus parfait. Pourtant, il n'en
+était rien. Tant qu'un jupon n'était pas sous les yeux
+de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon,
+serviable et, surtout, intelligent. Il avait reporté sur
+son neveu Gontran Lambert, l'affection profonde
+qu'il avait eue pour sa soeur, la mère du jeune
+homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruinée
+en poursuivant les plus stupides recherches.
+Fraimoulu avait placé le peu de la succession maternelle
+qui revenait à Gontran et, de ses propres
+deniers, il avait pourvu à l'éducation de son neveu.
+Au sortir du collège, il avait placé le jeune homme
+chez un architecte. «Quand le bâtiment marche,
+tout marche», s'était-il dit, en poussant son neveu
+vers une profession qu'il comptait lui faciliter avec
+ses écus. La preuve en était dans ces deux cent
+mille francs, mis, par lui, de côté pour la dot
+de Gontran qu'il voulait marier et bien marier.</p>
+
+<p>Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en
+vue, pour son neveu, un excellent parti. Il le couvait
+avec soin, le surveillait, l'isolait de toute compétition
+dangereuse. Deux fois, il était parti pour
+entamer l'affaire avec les parents de la jeune fille,
+mais la fatalité avait voulu que ces deux fois-là fussent
+par un jour de pluie et l'amoureux Athanase,
+l'une et l'autre fois, avait été détourné de son droit
+chemin par une jolie jambe de femme à suivre.</p>
+
+<p>A cette double distraction, il s'était donné pour
+excuse que cette poire de mariage à cueillir n'était
+pas encore tout à fait mûre. De plus, Gontran, un
+peu trop jeune pour le ménage, n'avait pas eu le
+temps, suivant son expression, de «jeter ses
+gourmes».</p>
+
+<p>Mais, aujourd'hui, tout était à point. L'heure était
+venue. Aussi Fraimoulu s'était-il bien promis, tout
+aussitôt après avoir déjeuné avec son neveu, de se
+rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle
+visée par lui, et, séance tenante, de lui bâcler
+l'affaire.</p>
+
+<p>Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait proposé,
+mais le mollet de Caroline Pistache, qui passait,
+avait disposé.</p>
+
+<p>Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier
+son neveu, n'avait pas cette fois à se donner l'excuse
+qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car il avait été
+déjà le «petit Tatase» de mademoiselle Pistache.</p>
+
+<p>Arrivé à vingt mètres de celle qu'il poursuivait, il
+maintint cette distance, réglant son pas sur celui de
+la belle dont son regard admirait les rondeurs du bas
+de la jambe que les jupes retroussées mettaient à découvert.</p>
+
+<p>&mdash;Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il
+en voyant sa prochaine proie dépasser le faubourg
+Montmartre.</p>
+
+<p>Il pressa le pas, et, déjà il avait raccourci la distance
+de moitié quand, soudain, il fit un brusque
+arrêt en murmurant, tout ébahi d'admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! la magnifique créature!!! D'où diable
+Pistache la connaît-elle?</p>
+
+<p>En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa
+marche, arrêtée au passage par une autre femme
+marchant à sa rencontre.</p>
+
+<p>Quiconque aime les beautés plantureuses aurait
+partagé l'admiration de Fraimoulu pour celle qu'il
+traitait de créature magnifique. C'était une femme
+d'une trentaine d'années, aux robustes formes, aux
+traits réguliers, mais massifs, à l'opulente chevelure,
+tout éclatante de force et de santé... un Rubens!
+comme on dit.</p>
+
+<p>Vêtue d'une robe de laine, bien ajustée sur ses
+formes rebondies et fermes, elle portait un tablier
+de soie noire et, sur ses cheveux un peu ébouriffés,
+s'étalait un bonnet de linge dont les rubans flottaient
+sur son dos. A son bras était passé un panier à carré
+long, muni d'un double couvercle.</p>
+
+<p>C'était elle, à ce moment, qui parlait et ce qu'elle
+racontait devait être du dernier drôle, car Pistache,
+en l'écoutant, pouffait de rire...</p>
+
+<p>Cependant, Athanase, arrêté sur place et les yeux
+dardés étincelants sur la femme au panier, se disait
+en interrogeant sa mémoire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai
+déjà vue... Oui, mais où ça?... Je demanderai tout à
+l'heure à Pistache des renseignements qui m'éclaireront
+sur l'endroit où je me suis rencontré avec ce
+morceau de roi.</p>
+
+<p>Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi
+pouvait conter de si cocasse à Pistache, qui s'en tenait
+les côtes, Athanase, tournant le dos aux
+deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en
+montre du fameux marchand de bronzes Barbedienne,
+s'approcha des causeuses à petits pas de
+côté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle roublarde tu fais! bégayait Pistache,
+secouée par le rire. Alors tu lui as flanqué un
+béguin?</p>
+
+<p>&mdash;De premier choix. A ce point qu'il s'est débarrassé
+de sa femme... Je le tiens sous le boisseau,
+mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir qu'une
+seule personne, son docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ce médecin allait se tourner contre toi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas moyen, ma chère.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le docteur en question est Gustave,
+que je lui ai fait prendre pour médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave?</p>
+
+<p>&mdash;Un véritable enragé.</p>
+
+<p>Sans doute que Pistache se crut suffisamment
+éclairée sur ce point, car elle aborda un autre sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que devient la jeune fille dans tout ça?
+Elle est d'âge à être mariée?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi est-il question de lui chercher un mari.
+Au fond, je ne lui en veux pas, moi, à cette petite.
+Je pousse d'autant mieux à son mariage que ça lui
+fera quitter la boîte. Alors j'aurai l'autre bien entièrement
+sous la patte.</p>
+
+<p>Puis, après un temps d'une seconde:</p>
+
+<p>&mdash;Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans
+mon édredon, je te le promets, ajouta la belle au panier.</p>
+
+<p>&mdash;Il a donc un fort sac?</p>
+
+<p>&mdash;Un sac monstre.</p>
+
+<p>En plus que tout ce qui venait d'être dit entre
+les deux femmes demeurait inintelligible pour Fraimoulu
+aux écoutes, il lui était impossible, même
+avec la clef du mystère, d'y comprendre goutte, car,
+tout le temps, il avait été distrait par la question qui
+se dressait en son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc ai-je déjà rencontré cette remarquable
+bacchante?</p>
+
+<p>Et, avec l'espoir que sa mémoire s'éclaircirait par
+une nouvelle contemplation du visage de ladite bacchante,
+Athanase se retourna.</p>
+
+<p>Alors Pistache le reconnut.</p>
+
+<p>Sans doute que c'était conviction intime chez Pistache
+que l'agréable doit toujours céder le pas à
+l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvât aux confidences
+de son amie, elle rompit l'entretien par une
+courte phrase, à voix basse, qui, malgré son laconisme,
+devait désigner Fraimoulu, car la femme au
+panier, après un court regard sur Athanase, prit
+congé de sa camarade par cette simple phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, bonne chance.</p>
+
+<p>Puis, en même temps que Pistache s'éloignait,
+elle continua sa route en sens inverse, se croisant
+avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un second
+regard.</p>
+
+<p>&mdash;Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase
+en se remettant en marche sur la piste de Pistache.</p>
+
+<p>Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la
+suivait, l'aimable fille, dont le mollet, pourtant, se
+montrait découvert de dix centimètres plus haut,
+avait perdu soixante-quinze pour cent.</p>
+
+<p>Tout enthousiasmé par sa rencontre avec la femme
+au panier, Fraimoulu, en suivant Pistache, ne marchait
+plus poussé par l'unique désir de s'entendre
+appeler «mon petit Nanase» par la nymphe qui le
+précédait.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette
+épatante Erigone... A coup sûr, un mot de Pistache
+me rappellera où je l'ai vue... car, c'est certain, je
+me suis déjà rencontré avec cette splendidissime
+créature... oui, splendidissime, je maintiens le mot,
+faute d'en trouver un plus fort, se disait-il, en proie
+à un frisson qui lui montait le long de la colonne vertébrale.</p>
+
+<p>Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont
+après un imperceptible mouvement de tête qui
+lui fit voir Athanase toujours sur la piste.</p>
+
+<p>A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant
+une distance de vingt pas entre lui et celle que, naguère
+encore, il appelait sa proie.</p>
+
+<p>Arrivée devant sa porte, mademoiselle Pistache,
+avant de pénétrer sous la voûte, crut devoir adresser
+à son poursuivant le plus aimable sourire.</p>
+
+<p>Vingt pas, nous l'avons dit, séparaient Fraimoulu
+de la porte où venait d'entrer la belle.</p>
+
+<p>Sur ces vingt pas, notre héros en fit cinq, puis, tout
+à coup, il s'arrêta, la figure convulsée par l'effroi,
+l'oeil hagard, les pieds comme cloués sur le trottoir.</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il
+d'une voix saccadée par une vive et désagréable émotion.</p>
+
+<p>Néanmoins, après une minute d'attente, il se remit
+et voulut continuer sa marche.</p>
+
+<p>Mais, à son huitième pas, à cinq mètres tout au
+plus de la porte de Pistache, il s'arrêta plus brusquement
+que la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Encore!!! bégaya-t-il d'un ton désespéré.</p>
+
+<p>Et comme, à ce moment, Pistache, inquiète du retard
+de celui qu'elle comptait voir arriver sur ses talons,
+montrait sa tête à une fenêtre de l'entresol, il
+se produisit un fait extraordinaire.</p>
+
+<p>Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des
+belles, ce fanatique du beau sexe montra le poing à
+Pistache en grondant avec fureur:</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable! satanée femelle! Engeance
+maudite!</p>
+
+<p>Et, tournant le dos, il remonta la rue.</p>
+
+<p>Était-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe
+charmant fût subitement devenu une engeance maudite?
+Quelle cause terrible avait motivé l'effroi et la
+colère du galant chevalier des belles au point de lui
+faire renier sa devise: «Tout pour les dames»? Ce
+devrait être, tout à la fois, bien sérieux et bien désespérant,
+car lui qui, naguère, arpentait le trottoir
+d'une allure si délibérée, s'en allait maintenant, d'un
+pas mou, en murmurant tout navré:</p>
+
+<p>&mdash;Toisé! fini!! ratiboisé!!!</p>
+
+<p>Cette marche ne le conduisit pas loin. Dès qu'il
+eut tourné sur le boulevard, il pénétra dans la première
+maison d'angle, monta deux étages et sonna à
+une porte sur laquelle se voyait une plaque portant
+ces mots: <i>Cabillaud, docteur-médecin</i>.</p>
+
+<p>A son coup de sonnette vint ouvrir une sémillante
+blonde d'une vingtaine d'années, à l'oeil gai, au nez
+en trompette et qu'à son tablier blanc, maculé de
+quelques gouttes de sang qui devait être celui d'une
+volaille, il était facile de reconnaître pour la cuisinière
+de céans.</p>
+
+<p>Vingt minutes auparavant, Athanase serait tombé
+en arrêt devant cette accorte fille. Il n'y fit pas plus
+attention qu'un chien mis en présence d'une toile de
+Raphaël et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir
+une réponse négative:</p>
+
+<p>&mdash;M. Cabillaud est-il chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;Le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Tous deux sont médecins.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui a une verrue sur le nez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! Le père, alors.</p>
+
+<p>La cuisinière dégagea l'entrée et, quand Fraimoulu
+eut pénétré dans l'antichambre, elle lui montra
+une porte en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, frappez sans crainte de les déranger.
+Voici plus d'un quart d'heure que je les entends rire
+là dedans comme des bossus. Je serais bien venue
+pour les écouter; mais, par malheur, j'ai à plumer
+un poulet, et je ne puis quitter ma bête pendant que
+le corps est encore chaud.</p>
+
+<p>Après ce double renseignement donné sur son
+habitude d'écouter aux portes et sur le moment opportun
+pour plumer une volaille, la cuisinière quitta
+le visiteur pour retourner à son poulet.</p>
+
+<p>Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent
+pas les trois coups frappés à la porte par
+Athanase qui, faute de réponse, se décida à ouvrir.</p>
+
+<p>A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi
+d'une monstrueuse verrue, se tordait de rire sur un
+fauteuil en bégayant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle est bonne celle-là! Comment as-tu pu
+l'inventer d'une pareille force? Moi, dans ma longue
+carrière de médecin, j'ai dû quelquefois en pousser
+à mes malades, mais, au grand jamais, je ne...</p>
+
+<p>S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son
+visiteur, apparaissant sur le seuil du cabinet, lui
+coupa la parole. En une seconde, il fut sur pied, le
+visage redevenu grave, s'écriant d'une voix aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je
+vous prie!... Aujourd'hui ou demain, je me proposais
+justement de passer chez vous.</p>
+
+<p>Et comme, après avoir fait deux pas, le client s'était
+arrêté en regardant le deuxième individu qui se
+trouvait dans le cabinet, le docteur s'empressa d'ajouter,
+en montrant le personnage:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de passer chez vous pour vous présenter
+mon fils Gustave, reçu médecin depuis six mois,
+auquel je cède ma clientèle, car l'âge est venu pour
+moi de prendre du repos.</p>
+
+<p>Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon
+taillé en forces, s'inclinait devant Athanase, le père
+continua en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur
+Fraimoulu, quoique, permettez-moi le reproche,
+vous soyez un bien mince client, car votre santé de
+fer défie tous les médecins de la terre.</p>
+
+<p>Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec
+vous la médecine perd son temps, que, tout à l'heure
+à votre entrée, l'idée m'est venue que vous vous présentiez
+en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter
+mon dîner... Hein! n'est-ce pas que j'ai deviné?</p>
+
+<p>Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin
+réunit le bout de ses doigts sur sa bouche et
+envoya un baiser au plafond en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une cuisinière, voyez-vous? un cordon bleu
+hors ligne!!! La déesse des fritures!!!</p>
+
+<p>&mdash;La fée des sauces! ajouta le docteur Cabillaud
+fils, renchérissant sur l'admiration paternelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets
+à la thurgovienne!!! appuya le père.</p>
+
+<p>&mdash;Ni pour le soufflé d'andouilles!!! insista Gustave.</p>
+
+<p>A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement
+triste de la tête et cette phrase débitée d'une
+voix émue:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que
+Clarisse sur le soufflé d'andouilles? fit Cabillaud père
+comprenant à tort.</p>
+
+<p>&mdash;Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez
+à propos de ma santé que vous prônez à M. votre
+fils... Elle s'est détraquée!</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! fit sincèrement Cabillaud.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous l'affirme.</p>
+
+<p>&mdash;Détraquée... depuis longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a vingt minutes à peine.</p>
+
+<p>Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua
+en traînant ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens d'être prévenu, comme vous m'en aviez
+averti jadis, par ce que vous appelez le signal d'alarme.
+Il y a vingt minutes, dis-je, j'étais dans la rue,
+foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied, le
+dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation
+a disparu et, alors, il m'a semblé que...</p>
+
+<p>&mdash;... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement
+Cabillaud père.</p>
+
+<p>&mdash;... Que vous fouliez un tapis? demanda en
+même temps Cabillaud fils.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément! avoua le pauvre Fraimoulu en
+soupirant.</p>
+
+<p>Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent,
+puis le papa, en grattant sa verrue, prononça gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais signe!</p>
+
+<p>&mdash;Vilain pronostic! déclara Gustave.</p>
+
+<p>Et les deux médecins s'unirent en choeur pour
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Première menace de la paralysie générale!!! Il
+faut renoncer au beau sexe!... Dételez, dételez vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au
+moment où j'ai éprouvé cette singulière sensation, je
+me suis aussitôt souvenu de ce que vous m'avez dit,
+docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité
+avec les dames: «Tant mieux pour vous si vous
+faites feu qui dure. Seulement soyez prévenu que
+si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher
+sur un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement
+qu'il faut mettre les amours au rancart.»</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et j'ai même ajouté: «Charmant joujou
+que la femme! mais, au contraire des autres joujoux
+que finissent par casser ceux qui s'en amusent, c'est
+elle qui, un beau jour, démolit son joueur.»</p>
+
+<p>&mdash;Alors je suis démoli?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, mais vous êtes prévenu qu'il est
+urgent de donner votre démission. Quand on ne tient
+pas compte de l'avis, on ne tarde pas à devenir gâteux...
+Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous
+un intérêt quelconque à devenir gâteux? Y tenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! mais non! fit naïvement Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, de la sagesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence
+de Caton, c'est bien triste!</p>
+
+<p>&mdash;Vous remplacerez vos amours par la menuiserie,
+avança Cabillaud père d'un ton consolateur.</p>
+
+<p>&mdash;Ou le cor de chasse, proposa Gustave.</p>
+
+<p>Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait
+pas de son goût les compensations offertes et, bien
+timidement, répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Sans penser qu'il m'en faudrait user si tôt, je
+m'étais réservé une consolation pour mes vieux
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;La boustifaille.</p>
+
+<p>Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration
+qui donna à sa verrue des tremblements de gélatine
+secouée, et croisant les mains:</p>
+
+<p>-Oh! comme vous êtes dans le vrai! La table, il
+n'y a que ça de sérieux en ce bas monde! s'écria-t-il,
+les lèvres humides et l'oeil pétillant de gourmandise.
+Il parut que c'était le péché de famille, car Gustave
+s'empressa d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Vénus en personne serait devant moi que j'hésiterais
+à lui donner la préférence sur le soufflé aux
+andouilles de Clarisse et le canard à l'andalouse
+de...</p>
+
+<p>Au moment de prononcer le nom de la personne
+qui excellait dans la confection du canard à l'andalouse,
+le jeune docteur s'arrêta et, bien vite, remplaça
+le nom par cette conclusion:</p>
+
+<p>&mdash;Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore
+pleine de charmes pour vous.</p>
+
+<p>Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait
+à suivre, Fraimoulu se montra reconnaissant:</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, dit-il, j'espère que, dès aujourd'hui, vous
+me permettrez de vous compter au nombre de mes
+convives futurs.</p>
+
+<p>&mdash;Nous répondrons à votre premier appel, promit
+Cabillaud père qui, pour un bon repas, aurait refusé
+d'être cité dans les journaux comme étant mort victime
+du devoir, par un temps d'épidémie.</p>
+
+<p>&mdash;Appel que je vous adresserai aussitôt que j'aurai
+trouvé un bon cordon bleu, acheva Fraimoulu.</p>
+
+<p>A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue,
+secoua la tête d'un air de doute et prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Trouver un bon cordon bleu! voilà le <i>hic</i>... Ça
+n'est pas facile!!!</p>
+
+<p>Athanase eut la même réponse qu'il avait faite à
+son neveu, quand ce dernier, lui aussi, avait émis le
+doute qu'une bonne cuisinière fût d'une découverte
+facile.</p>
+
+<p>&mdash;En y mettant le prix, on y arrive.</p>
+
+<p>Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur
+à la verrue qui s'adressant à son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances,
+débaucher une bonne cuisinière pour
+monsieur?</p>
+
+<p>Il se consulta:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui
+en possède trois.</p>
+
+<p>&mdash;Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse
+famille à nourrir! s'exclama Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au
+restaurant.</p>
+
+<p>Fraimoulu avait belle occasion de s'étonner encore
+sur le compte de ce M. Camuflet, mais il en fut détourné
+par un souvenir qui lui traversa l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous donnez pas tant de peine pour moi,
+dit-il, car, au nombre de mes amis, je compte un
+homme qui me choisira ce phénix de main de
+maître.</p>
+
+<p>Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinèrent,
+et, après avoir insisté inutilement pour qu'il
+restât à dîner, afin d'apprécier le poulet à la thurgovienne
+et le soufflé d'andouilles de leur cuisinière
+Clarisse, ils le laissèrent partir.</p>
+
+<p>En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter
+en fou sur un monsieur qui, la bedaine tendue, le
+nez en l'air, passait tout mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie!
+s'écria-t-il en reconnaissant le monsieur qu'il
+avait failli renverser.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un
+petit homme grassouillet, rougeaud à lunettes en or.</p>
+
+<p>Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant:
+«C'est Dieu qui t'envoie!» il y a toujours
+gros à parier que ce quelqu'un doit avoir quelque
+chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif,
+qui était d'avis que tout ici-bas se paye, prit la
+balle au bond et, comme c'était à l'approche de
+l'heure du dîner, répliqua par cette demande:</p>
+
+<p>&mdash;Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons
+plus à l'aise, assis dans un café.</p>
+
+<p>&mdash;Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables!
+s'écria Fraimoulu en lui montrant les tables de la
+devanture d'un café situé à dix pas d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les
+deux consommations leur eurent été servies.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux camarade, il me faut une bonne
+cuisinière... Bonne n'est pas assez; une excellente...
+ou plutôt un cordon bleu de premier mérite... Bref,
+une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner,
+les appointements qu'on exigera.</p>
+
+<p>A mesure qu'Athanase avait formulé son désir,
+Ducanif avait écouté d'un air ahuri, et lorsque son
+ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton du
+plus profond étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te
+procurer une bonne cuisinière?</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement
+étonnée quand il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux
+m'adresser qu'à toi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le
+plus achalandé de tous les bureaux de placement de
+domestiques des deux sexes.</p>
+
+<p>&mdash;Bureau où j'ai déjà gagné plus de trente mille
+livres de rente, appuya complaisamment Ducanif.</p>
+
+<p>Puis, revenant à la question.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il
+en ayant l'air de chercher une concordance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi
+les domestiques des deux sexes que tu places, tu ne
+comprends pas les cuisinières?</p>
+
+<p>&mdash;Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal
+an, j'en place environ deux mille... Ah! fichtre! les
+cuisinières, c'est le meilleur article de mon métier!...
+De mes trente mille livres de rente, j'en dois les
+trois quarts aux cuisinières!</p>
+
+<p>&mdash;Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux
+m'en fournir une?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne,
+toi!... Oui, j'en place deux mille par an, mais des
+mauvaises, rien que des mauvaises, des archi-mauvaises!
+Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à
+boire. Il y a belle lurette que j'aurais fermé boutique
+si je m'étais bêtement mis à placer de bonnes cuisinières.</p>
+
+<p>Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de
+l'homme qui ne comprend pas:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.</p>
+
+<p>Ensuite, se rengorgeant superbe:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme
+mes confrères... c'est-à-dire naïvement. Je traite la
+question sévère, logique... A Paris, la moyenne des
+appointements d'une cuisinière est de 50 francs par
+mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place
+me doit une prime de 3% sur les émoluments de la
+première année, c'est-à-dire 18 francs, prime qui
+devient exigible au bout de quinze jours passés dans
+la place. Jusqu'à ce délai, elle ne me doit rien.
+Quand la maison ne lui convient pas et qu'elle la
+quitte avant la quinzaine, je la replace... Tu comprends,
+hein?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la
+voici qui s'installe dans la maison du bourgeois;
+elle y jette des racines, elle y vit et y meurt... me
+bouchant un trou pendant des années, et tout ça
+pour ses misérables 18 francs une fois donnés...
+mettons 20 francs, attendu que depuis peu j'ai inventé
+de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se
+fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.</p>
+
+<p>Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un
+homme qui sait avoir cent fois raison, Ducanif continua:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne
+plaçais que de bonnes cuisinières, tous les débouchés,
+au bout d'un certain temps, ne seraient pas
+fermés?... Alors que deviendrait mon bureau de
+placement???</p>
+
+<p>Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré,
+Ducanif retrouva un joyeux sourire pour ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises
+cuisinières, c'est autre chose... Un nanan, un vrai
+et copieux nanan pour celui qui est dans ma peau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! fit Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Suis toujours mon raisonnement et sois toujours
+juge. Dans les deux milliers d'indignes fricoteuses
+que je colloque, chaque année, à la
+bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon
+meilleur bataillon. Celles-là, avant la fin du mois, on
+les fiche à la porte en leur payant les <i>huit jours</i>, afin
+de s'en débarrasser plus vite. Vingt jours d'appointements,
+les huit jours de congé et le denier à Dieu
+reçu en entrant leur complètent plus que leur mois,
+même après défalcation faite des 18 francs de ma
+prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi
+par ce nouveau jour sous lequel son ami lui
+faisait entrevoir son industrie de placeur.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif,
+chacune fait en moyenne dix places par an. Multiplie
+les 18 francs de prime par ces dix places, c'est
+donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement
+chaque mauvaise cuisinière; ajoutes-y
+dix fois 2 francs que me paye le bourgeois qui vient
+se faire inscrire pour avoir une autre maritorne.
+Total: 200 francs.&mdash;Mettons dix années consécutives
+de ce manège, et nous arrivons au chiffre de
+<i>deux mille francs</i> que m'aura produit chacune de ces
+gaillardes.</p>
+
+<p>Ensuite, en appuyant:</p>
+
+<p>&mdash;Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents
+de ces drôlesses d'élite! continua Ducanif radieux.</p>
+
+<p>Puis, avec le ton du plus souverain mépris:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chacune deux mille francs en dix années...
+tandis que celle que tu appelles «une bonne cuisinière»,
+que j'ai placée, il y a dix ans, n'a pas quitté
+sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime
+de 18 francs.</p>
+
+<p>Et avec une profonde conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est
+de mon intérêt, à moi qui veux amasser une honnête
+fortune, de coller de bonnes cuisinières aux
+bourgeois???</p>
+
+<p>Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta
+de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Alors une chose m'étonne.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout
+de vingt-deux années d'exercice... tu n'aies encore
+amassé que trente mille livres de rente.</p>
+
+<p>Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il
+existait une fissure par laquelle s'échappait une
+grande partie de son argent, car il demeura une seconde
+interdit. Mais évitant de répondre à l'observation,
+il revint vivement à son sujet:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire,
+cher ami, que je suis complètement à ta disposition
+s'il te plaît d'avoir une servante voleuse, coureuse,
+gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et,
+dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en
+quart d'heure.</p>
+
+<p>Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira
+tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre de bigre! maugréa-t-il tout découragé et
+commençant à comprendre qu'un cordon bleu habile,
+honnête et de conduite, n'était pas d'une découverte
+facile.</p>
+
+<p>Tout à coup, il regarda Ducanif en face.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une
+ratatouilleuse infecte qui manipule ta cuisine?</p>
+
+<p>Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut
+interloqué; mais, surmontant vite son trouble, il répondit
+d'un ton de prêche:</p>
+
+<p>&mdash;L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie,
+à côté de son bonheur. C'est à lui de le saisir!... Il
+faut croire que c'est une de ces deux fois-là que j'ai
+eu la chance de rencontrer Héloïse.</p>
+
+<p>Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire
+une heure auparavant au docteur Cabillaud père à
+propos de sa cuisinière Clarisse, Ducanif envoya du
+bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se
+mettre à genoux devant... Tiens! accepte mon dîner
+aujourd'hui et tu pourras te vanter d'avoir mangé
+des mets des dieux.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux,
+répondit Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard
+aux ananas dont tu te lécheras les babines jusqu'aux
+oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles
+comme le cordon bleu d'une de mes connaissances?
+demanda Fraimoulu, voulant un peu
+rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse
+en défaut devant un plat inconnu.</p>
+
+<p>Mais à cette question Ducanif s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?...
+Une fine mouche, le gaillard.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien.
+C'est, au plus, si ce cher Gustave a atteint la trentaine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud
+est ton médecin?</p>
+
+<p>&mdash;Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la
+maison deux fois par semaine... C'est sur sa demande
+que mon Héloïse a bien voulu apprendre à sa Clarisse
+le secret du soufflé d'andouilles. En revanche,
+celle-ci lui a révélé le poulet à la thurgovienne.</p>
+
+<p>Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit,
+Ducanif continua avec de petits hochements de tête
+approbateurs:</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud
+est aussi une grande artiste culinaire. Pour
+le mal que je te veux, je te souhaite de trouver la
+pareille de Clarisse ou d'Héloïse.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer
+cette pareille? lâcha Athanase agacé. Du moment
+que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le
+vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau
+rare?</p>
+
+<p>&mdash;Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel...
+Va-t'en faire un tour à Lourdes... Ou bien fais...</p>
+
+<p>Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement,
+les yeux écarquillés, la bouche ouverte, en
+homme surpris par une idée subite; puis après s'être
+secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur,
+il s'écria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais
+pas à Cydalise!... Une perle aussi, celle-là! Une vraie
+perle! Médaillée d'Angleterre, au club des Gourmands,
+pour sa sauce «prince de Galles» et ses
+«queues de boeuf Victoria»... deux merveilles! En
+voilà une qui te ganterait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or!
+bégaya Fraimoulu palpitant d'émotion et qui s'était
+senti lui venir l'eau à la bouche en écoutant l'éloge
+de ladite Cydalise.</p>
+
+<p>Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif
+qui reprit avec hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement
+partie de chez M. Grandvivier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que M. Grandvivier?</p>
+
+<p>&mdash;Un honorable magistrat chez lequel Cydalise
+est entrée il y a environ deux ans et où elle vit heureuse
+comme le poisson dans l'eau... C'est cela qui
+me fait dire: Reste à savoir si elle est sortie de cette
+maison qui, pour elle, est un vrai paradis.</p>
+
+<p>Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le
+nez cassé, cela suffisait pour motiver le ton hargneux
+d'Athanase, qui gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi venir me prôner les médailles
+de ta fameuse Cydalise?</p>
+
+<p>Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise
+humeur, et baissant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a
+environ deux mois, Cydalise est venue à mon bureau
+pour me demander de lui trouver une autre place.
+Comme je m'étonnais de ce désir de quitter une
+maison où elle taille et rogne en maîtresse absolue,
+où son maître qui, jamais, ne met le nez dans ses
+comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit à
+chaque instant par des cadeaux ou une augmentation
+d'appointements... car elle gagne le traitement
+d'un chef de division de ministère... bref, comme je
+lui faisais ressortir tous les avantages de cette place
+qu'elle voulait quitter, elle a longtemps hésité à me
+répondre; puis, tout à coup, paraissant vouloir se
+soulager d'un secret qui l'étouffait, elle m'a fait cette
+singulière réponse: «Oui, mais, dans cette boîte-là,
+j'ai peur!!!» Puis, pâle comme une morte et frissonnant
+de tous ses membres, elle a répété: «Oh!
+oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sûr, j'y laisserai
+mes os!... Je sens ça d'avance!» Et, après ces
+mots, elle se remit à trembler de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat,
+M. Grandvivier, le maître de Cydalise, serait
+un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui
+avait écouté de toutes oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit carrément Ducanif; sur le compte de
+M. Grandvivier, pas un seul mot à dire. C'est un
+homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs austères,
+de la plus irréprochable conduite et dont je
+répondrais sur ma tête.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est sans doute quelque autre membre
+de la famille qui fait ainsi peur à Cydalise? avança
+Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour cette raison que le magistrat vit seul.
+Il a bien une fille, mais, il y a un an, la jeune fille,
+qui a seize ans environ, ayant paru faible de la poitrine,
+son père l'a envoyée dans le midi de la France,
+où habite sa famille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise
+qui la pousse à quitter la place? insista Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus
+que toi! J'ai eu beau tourner et retourner la belle
+pour lui faire achever sa confession, j'y ai perdu mon
+latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle
+avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul
+autre mot.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu l'as revue?</p>
+
+<p>&mdash;Non... et comme voici deux mois que la scène
+s'est passée sans qu'elle ait reparu, c'est ce qui
+fait dire qu'elle sera restée chez M. Grandvivier.</p>
+
+<p>La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de
+Fraimoulu, car il proposa:</p>
+
+<p>&mdash;Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est?
+Où demeure le magistrat?</p>
+
+<p>&mdash;Rue de Turenne, 174.</p>
+
+<p>Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur,
+avoir journellement sous les yeux un visage agréable
+qu'un museau de dogue, demanda, tout en inscrivant
+l'adresse sur son carnet:</p>
+
+<p>&mdash;Quel genre de femme, ta Cydalise?</p>
+
+<p>&mdash;Une brune, jeune, bien en point, de la plus
+complète fraîcheur.</p>
+
+<p>Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la
+charge en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que tu en seras pour une démarche
+inutile.</p>
+
+<p>De ces transitions successives de l'espérance au
+découragement, il était résulté pour Fraimoulu un
+agacement nerveux dont les dernières paroles du
+placeur amenèrent l'explosion. Pourquoi, tout
+comme un autre, ne mettrait-il pas la main sur un
+cordon bleu? Non, ce ne devait pas être impossible
+à découvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Héloïse?
+MM. Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils
+pas de leur Clarisse? M. Grandvivier ne possédait-il
+pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'était pas introuvable!
+La preuve en était qu'à lui, Fraimoulu,
+on avait cité tantôt un monsieur qui, pour lui tout
+seul, en avait trouvé trois... Oui, trois!</p>
+
+<p>En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Trois! répéta-t-il; ce monsieur-là s'est donc
+chargé de nourrir tout un arrondissement?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le
+plus drôle, c'est qu'il va prendre tous ses repas au
+restaurant.</p>
+
+<p>&mdash;Que me chantes-tu là? fit Ducanif en ouvrant
+des yeux énormes.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis même te dire le nom du monsieur qui
+m'a été cité par Cabillaud père... il se nomme Camuflet...
+Le connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire,
+et je regrette de ne pas le connaître... Avoir
+trois cuisinières et ne pas s'en servir!... Il doit y
+avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention
+est d'aller dire à ce M. Camuflet: «Puisque vous en
+avez trois dont vous ne faites rien, cédez-m'en au
+moins une.»</p>
+
+<p>Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans
+les roues.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont
+pas des gargoteuses?... Ce qui donne à le croire,
+c'est que le maître mange en ville.</p>
+
+<p>&mdash;Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait
+pas à son service. Du moment qu'il les conserve,
+c'est qu'il reconnaît leur talent.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas
+chez lui?</p>
+
+<p>Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle
+vicieux, si Ducanif n'en était sorti en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet
+garde trois cuisinières s'opposera peut-être,
+si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède
+plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce
+que je te disais à propos de Cydalise: Je crains que
+tu ne fasses une démarche inutile.</p>
+
+<p>Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait
+à décourager les gens. La bile se remua donc encore
+chez Fraimoulu qui répliqua avec aigreur qu'il se
+faisait fort de trouver facilement&mdash;et il appuya sur
+le «facilement»&mdash;une bonne cuisinière sans avoir
+à vaincre tous ces obstacles dont des mauvais plaisants
+voulaient l'effrayer. Il connaissait des vingt et
+trente bourgeois de ses amis qui s'étaient procuré
+des cuisinières excellentes&mdash;et il appuya aussi sur
+le «excellentes» par le moyen le plus simple: ils
+s'étaient tout bonifacement adressés à leurs fournisseurs,
+au boucher, à l'épicier, au fruitier, etc., etc.</p>
+
+<p>Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de
+Fraimoulu avait laissé Ducanif impassible; mais, en
+entendant parler des cuisinières procurées par les
+fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à
+ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.</p>
+
+<p>&mdash;Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre,
+d'économie et de propreté fournies à leurs clients par
+le boucher ou l'épicier! balbutiait-il d'une voix que
+saccadait son hilarité.</p>
+
+<p>Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui
+lui fit faire un saut de surprise en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Six heures passées! C'est Héloïse qui va me
+montrer un nez long, elle qui m'avait recommandé
+l'exactitude en m'annonçant, pour le dîner, deux plats
+qui n'aiment pas attendre... C'est bien décidé, tu ne
+veux pas venir dîner ce soir à la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Non; c'est dit pour demain.</p>
+
+<p>Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme
+c'était en partie le chemin de Fraimoulu, il fit un
+bout de conduite à son ami.</p>
+
+<p>Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la
+boutique d'un boucher en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges
+des cuisinières modèles que certains fournisseurs
+coulent aux bourgeois, leurs clients.</p>
+
+<p>La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se
+tenait dans la vitrine lui servant de comptoir, ce
+qui lui donnait l'air d'une pendule sous globe.</p>
+
+<p>Le maître boucher et son garçon s'occupaient,
+chacun, de servir sa pratique, représentée par deux
+filles en bonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître
+boucher, ne voulant pas quitter son acheteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en
+poussant Fraimoulu du côté des balances dans lesquelles
+le garçon boucher était en train de peser un
+morceau de viande pour la cliente qu'il servait.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu! fit la cuisinière, elle a un fier évent,
+votre marchandise, mon gros.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vous leur accommoderez ça à la provençale,
+ma belle! Sans l'ail, les bouchers ne s'en tireraient
+pas.</p>
+
+<p>Tout en enveloppant la viande dans un papier, il
+cria au comptoir:</p>
+
+<p>&mdash;Un kilo huit hectos!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux!
+souffla au placeur Athanase, qui avait suivi le pesage.</p>
+
+<p>Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir
+où par le guichet, elle échangeait son argent contre
+la facture que lui passait la bouchère en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous
+trouvez pas bien dans la place que nous vous avons
+procurée, il ne faudra pas craindre de vous adresser
+encore à nous.</p>
+
+<p>Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie,
+que la cuisinière avait enfermée dans sa bourse, elle
+lui glissa encore une poignée de sous que la fille,
+cette fois, fit disparaître dans une autre poche.</p>
+
+<p>&mdash;Sa remise sur les six hectos comptés en trop,
+sans parler du <i>sou par livre</i> qui se règle à la fin du
+mois... Et les bourgeois vont manger une viande
+bien fraîche! murmura à son tour le placeur à Athanase.</p>
+
+<p>Cependant, au fond de la boutique, où le maître
+boucher servait sa cliente, s'éleva une voix criarde
+et mécontente qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle est dégoûtante, votre côtelette! Rien
+que de la graisse!... Je n'en voudrais pas pour mon
+chien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher
+d'un ton de doux reproche, comme vous devenez
+difficile! Vous avez pourtant déjà accepté bien
+d'autres morceaux de viande!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père
+Charot. Oui, j'en ai accepté bien d'autres... mais c'était
+pour mes bourgeois... tandis que cette côtelette
+est pour moi.</p>
+
+<p>La voix du boucher vibra d'un immense et sincère
+repentir en répondant aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse!
+Venez par ici, je vais vous en choisir une dont vous
+me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce assez beau
+et riche en chair?</p>
+
+<p>Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer
+Athanase, après avoir crié à la maîtresse bouchère:</p>
+
+<p>&mdash;Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au
+marchand de tabac.</p>
+
+<p>Quand ils furent sur le trottoir:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu?
+Voici deux échantillons des perles procurées aux
+bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux continuer
+l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons
+entrer.</p>
+
+<p>&mdash;J'y renonce! articula lugubrement Athanase.</p>
+
+<p>Après quoi, d'une voix désespérée:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc vraiment impossible de se procurer
+une bonne cuisinière? gémit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je te l'ai déjà dit: espère en un miracle...
+Adresse-toi au ciel. Va-t'en faire un pèlerinage à
+Lourdes, goguenarda Ducanif.</p>
+
+<p>Il tendit la main à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous
+nous mettrons à table à six heures.</p>
+
+<p>Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se
+douter qu'il retournait le poignard dans la plaie
+d'Athanase, il prit son congé par cette phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse,
+alors tu comprendras ce que c'est qu'un cordon
+bleu!</p>
+
+<p>Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra
+pour dîner dans un des plus célèbres restaurants. A
+chaque plat qui lui fut servi, il murmura sous l'empire
+de son idée fixe:</p>
+
+<p>&mdash;Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté
+par la main d'une femme.</p>
+
+<p>Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les
+poings serrés, la tête en feu. Devant la porte de sa
+maison, la crise éclata.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un
+cordon bleu!... me fallût-il, pour cela, déclarer la
+guerre aux Ducanif, Grandvivier, Cabillaud et... surtout...
+à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace
+d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en
+servir!!!</p>
+
+<p>Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme
+se fit un peu en son cerveau. Alors un souvenir lui
+revint à l'esprit et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et
+que j'ai complètement oublié de lui parler de mon
+neveu Gontran! Au fait, demain, je dîne chez lui.
+Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question
+du mariage et nous terminerons l'affaire en famille.</p>
+
+<p>Là-dessus, il s'endormit.</p>
+
+<p>Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se
+vit sur le bord d'un vaste fleuve de sauce qui charriait
+des poulets à la thurgovienne et des soufflés
+d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse
+répétait ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Pas de cordon bleu!!!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble
+à lui appartenant, fort belle maison qui contribuait
+pour une grosse part aux soixante mille livres
+de rente qu'il possédait.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce jour, un fort modeste logement de garçon,
+composé de deux pièces, avait suffi au célibataire
+qui ne mangeait pas chez lui. Maintenant que
+sa santé lui ordonnait impérieusement la vie d'intérieur,
+le local devenait trop exigu.</p>
+
+<p>Donc, en ouvrant les yeux après sa nuit secouée
+par le cauchemar, la première pensée qui vint à
+l'esprit d'Athanase, homme logique, fut que tout
+d'abord, avant de se procurer une cuisinière, il fallait
+avoir une cuisine.</p>
+
+<p>Chaque matin, il était d'usage que le concierge
+montât chez le propriétaire pour lui offrir ses services
+au saut du lit. Cette fois, quand le fonctionnaire
+se présenta, Fraimoulu l'accueillit par cette
+question:</p>
+
+<p>&mdash;L'appartement du second sur le devant est-il
+toujours vacant?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend de monsieur, répondit obséquieusement
+le portier.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Après être resté longtemps sans amateurs, le
+local a fini par en trouver un. Hier, sur les deux
+heures, s'est présenté un monsieur. Il a dit qu'il
+s'en accommoderait, si le propriétaire lui accordait
+quelques petits changements qu'il compte demander.
+Il m'a prévenu qu'il reviendrait aujourd'hui
+pour s'entendre avec vous.</p>
+
+<p>La veille encore, Fraimoulu se serait réjoui d'avoir
+trouvé un locataire pour son appartement inoccupé;
+mais aujourd'hui le local convenait trop bien à la
+réalisation du nouveau mode de vie qu'il allait mener
+pour qu'il se souciât du preneur qui s'offrait. Il
+ouvrait la bouche pour refuser le locataire en question,
+quand il en fut empêché par le concierge qui
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Le malheur veut que ce soit boucher un trou
+pour en voir s'ouvrir un autre; car en même temps
+que je louais presque le second étage, j'étais prévenu
+par M. Picador, le locataire du premier, qu'il renonçait
+à son appartement. Telle est même sa hâte de
+s'en aller qu'il m'a prévenu que, si vous consentez à
+la résiliation du bail, il abandonnerait ses six mois
+de loyer d'avance.</p>
+
+<p>Ce M. Picador était un trop bon locataire pour que
+Fraimoulu lâchât le personnage, qui avait encore
+quatre années de bail. De plus, le logement du second
+lui convenait en tous points. Mieux valait donc
+tout à la fois s'y installer et d'un autre côté laisser
+l'appartement du premier, pendant quatre années
+encore, sur les reins de M. Picador.</p>
+
+<p>La résolution d'Athanase était arrêtée.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends l'appartement du second étage pour
+moi, annonça-t-il au portier. En conséquence, vous
+annoncerez au visiteur d'hier qu'il doit renoncer à
+cette location... Quant à M. Picador, vous l'avertirez
+que je lui refuse de rompre son bail.</p>
+
+<p>Puis curieusement, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais à propos de quoi M. Picador, qui se plaisait
+si fort hier encore dans son appartement, veut-il
+donc, à cette heure, si prestement décamper?</p>
+
+<p>&mdash;Autant que j'ai pu comprendre par le peu
+qu'en a dit le valet de chambre, qui n'est pas grand
+causeur, il paraît que c'est à propos de la cuisinière.</p>
+
+<p>A ce mot, Fraimoulu dressa l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;La cuisinière? répéta-t-il. Cette fille est-elle experte
+en son état?... Est-ce qu'il la congédie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il la garde... Quant à son talent, le valet
+de chambre dit qu'elle en sait juste assez pour apprêter
+de la mort aux rats.</p>
+
+<p>Pourquoi M. Picador, au prix de l'abandon de
+six mois d'avance, quittait-il son appartement à propos
+d'une cuisinière qu'il conservait, bien qu'elle
+cuisinât si mal? Il y avait là un mystère qui allait
+intriguer le propriétaire, s'il n'eût été distrait par
+cette phrase du portier:</p>
+
+<p>&mdash;Il est un moyen qui concilierait tout en vous
+permettant d'empocher les six mois d'avance de
+M. Picador.</p>
+
+<p>&mdash;Quel moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Que monsieur laisse partir M. Picador et
+prenne son local en laissant l'appartement du
+deuxième étage à M. Grandvivier.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! Grandvivier!!! fit le propriétaire en tressaillant
+à ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ainsi que se nomme le locataire
+venu hier pour la location du deuxième étage.</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas une tournure de magistrat? insista
+Fraimoulu ayant en tête le maître de la fameuse Cydalise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ignore si c'est la tournure d'un magistrat,
+mais elle est celle d'un monsieur qui ne rit pas tous
+les jours. Un grand sécot à favoris grisonnants et
+menton rasé, froid comme un marbre, triste comme
+la pluie.</p>
+
+<p>&mdash;Et il s'appelle Grandvivier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nom qu'il m'a donné, ainsi que son
+adresse, pour que j'aille aux références... Il demeure
+rue de Turenne, 174.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien le maître de Cydalise! pensa Fraimoulu,
+heureux de voir venir sous sa main celui
+dont il voulait conquérir la cuisinière.</p>
+
+<p>Cependant le concierge avait continué:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de
+porter le bon Dieu en terre, m'a rudement étonné
+en me parlant de ses projets pour l'appartement...
+Il compte y donner des dîners, des fêtes, des bals...
+Il n'a pourtant pas l'allure d'un enragé meneur de
+cotillons.</p>
+
+<p>A ce qui étonnait tant son portier, Fraimoulu, en
+se rappelant les détails fournis par Ducanif, trouva
+facilement une explication:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire
+revenir près de lui sa fille qu'il avait envoyée dans
+le Midi à cause de sa poitrine faible. Afin de la marier,
+il veut la produire dans ces bals qu'il projette
+de donner.</p>
+
+<p>A ce moment une voix cria du dehors:</p>
+
+<p>&mdash;Anatole! Anatole!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon épouse qui m'appelle du bas de l'escalier.
+Sans doute affaire de service. Monsieur permet-il
+que j'aille me montrer par-dessus la rampe?
+demanda le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, dit Fraimoulu.</p>
+
+<p>Et, deux secondes après, on entendit la voix de
+l'épouse d'Anatole qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Dis au propriétaire que c'est le monsieur qui
+est venu hier pour l'appartement à louer. Il attend
+dans la cour. Dois-je le laisser monter?</p>
+
+<p>&mdash;Allez le chercher, Anatole, commanda le propriétaire
+accouru sur le carré.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son
+entrée, conduit par le concierge qui se retira aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! on peut le mettre derrière n'importe
+quel corbillard, il aura toujours l'air d'être de la famille
+du mort conduit en terre! pensa Athanase à
+la vue de l'air profondément triste du magistrat.</p>
+
+<p>L'appartement convenait parfaitement à M. Grandvivier
+qui, sans marchander sur le prix, était tout
+disposé à le louer si le propriétaire consentait à modifier
+la disposition de certaines pièces. Il s'agissait
+de deux cloisons à déplacer. Elles étaient pour ainsi
+dire, volantes. Cela ne nuirait en rien à la solidité
+des plafonds. Du reste, le locataire prendrait à sa
+charge tous les frais et le travail s'exécuterait sous
+les yeux de l'architecte du propriétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'architecte, avoua Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je me permettrai, pour notre mutuelle
+tranquillité, de vous présenter un de mes amis, très
+compétent dans la partie, un ancien entrepreneur,
+retiré des affaires après grosse fortune faite, du nom
+de Camuflet, proposa le magistrat.</p>
+
+<p>En entendant ce nom, le propriétaire eut peine à
+retenir sa surprise. Était-ce le Camuflet qui avait
+trois cuisinières dont il ne se servait pas??? Où demeurait-il?</p>
+
+<p>M. Grandvivier ajouta qu'une importante affaire
+judiciaire dont il s'occupait actuellement, retarderait
+de quinze jours au moins son emménagement.
+Cela ferait que les travaux auraient le temps d'être
+exécutés. Fraimoulu, impatient de savoir à quoi
+s'en tenir à propos de Camuflet, plaida le faux pour
+savoir le vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Camuflet? répéta-t-il, mais j'ai un ami de collège
+s'appelant ainsi... Il demeure rue Bossuet.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien habite la rue Méhul.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Méhul! Bossuet! je me trompais de musicien...
+Oui, rue Méhul, 18.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami est au 29.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce n'est pas le même, avoua Fraimoulu
+sachant, maintenant, la rue et le numéro.</p>
+
+<p>Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d'aller au
+plus vite, à l'adresse indiquée, s'assurer si ce Camuflet
+était le même qui se payait trois cordons bleus
+inutiles.</p>
+
+<p>Entre le propriétaire et le magistrat, l'affaire de la
+location fut conclue séance tenante et M. Grandvivier
+partit avec son bail en poche.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu du deuxième étage, j'habiterai le logement
+de M. Picador. Le magistrat, qui se propose
+de donner des bals, fera danser sur ma tête... Pour
+me consoler de ce futur désagrément, je bénéficie
+des six mois de loyer d'avance abandonnés par
+M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant son immeuble
+sur les onze heures pour aller déjeuner.</p>
+
+<p>Quitter son logement pour prendre le vaste local
+de M. Picador nécessitait pour Athanase un supplément
+notoire de meubles et, surtout, une batterie
+de cuisine. De là vint qu'après son déjeuner, pris au
+restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile
+homme qui s'engagea, en quarante-huit heures,
+à lui monter son appartement au complet.</p>
+
+<p>&mdash;Cuisine comprise? appuya le propriétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Cuisine, et même, si vous le désirez, cuisinière
+comprise... Cela ne rentre pas dans mon assortiment;
+mais, pour vous être agréable, je puis m'en charger...
+Je m'adresserai à mon boucher qui...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! s'écria Fraimoulu avec terreur en se
+rappelant quels échantillons de cuisinières fournissaient
+les bouchers.</p>
+
+<p>Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il
+était environ deux heures. Jusqu'à six heures, moment
+où il irait dîner chez Ducanif, il avait un long
+temps à tuer... Que ferait-il?... Alors le démon de la
+curiosité vint le tenter en lui rappelant cette adresse
+de Camuflet qu'il avait surprise à M. Grandvivier.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'allais le voir? se demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le mystère du monsieur aux trois cuisinières dont
+il n'usait pas intriguait trop Athanase pour qu'il pût
+résister à son désir.</p>
+
+<p>Vingt minutes après, il était devant le numéro 29
+de la rue Méhul. En somme, il avait son entrée
+toute faite chez ce monsieur. Il se présenterait pour
+parler des cloisons à changer, dont M. Grandvivier
+devait confier la surveillance à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;M. Camuflet est-il chez lui? s'informa-t-il à la
+loge qui, en ce moment, contenait portier et portière.</p>
+
+<p>Le mari regarda sa femme en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il rompu sa laisse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'a pu encore décamper, répondit la
+portière.</p>
+
+<p>&mdash;Au troisième, la porte en face, enseigna le concierge
+après cette réponse.</p>
+
+<p>En arrivant sur le carré du troisième étage, Athanase
+hésita fort à sonner. Derrière la porte qui lui
+avait été désignée retentissait une tempête de piailleries
+féminines. Deux cents pintades n'auraient pu
+arriver ensemble à produire un pareil tintamarre.</p>
+
+<p>Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s'était décidé
+à agiter, le silence se fit tout à coup, puis un
+pas traînant résonna et la porte fut ouverte par un
+petit homme d'une quarantaine d'années.</p>
+
+<p>C'était M. Camuflet en personne.</p>
+
+<p>A la demande d'un entretien adressée par son visiteur,
+il marcha en avant pour le guider vers la
+pièce qui lui servait de bureau.</p>
+
+<p>Sur leur passage, plus l'ombre d'une femme! C'était
+à croire, pour Fraimoulu, que ses oreilles l'avaient
+trompé.</p>
+
+<p>Seulement, l'air qu'on respirait dans le local était
+saturé des senteurs culinaires les plus disparates.
+Cela vous prenait au nez et à la gorge et vous soulevait
+le coeur. Un affamé de <i>la Méduse</i>, en respirant
+ce composé étrange, aurait immédiatement perdu
+l'appétit.</p>
+
+<p>En vingt mots, Athanase eut expliqué l'affaire des
+cloisons, et ce que M. Grandvivier attendait de la
+complaisance de M. Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez que je surveillerai ce travail au mieux
+de votre intérêt commun, promit le petit homme.</p>
+
+<p>Fraimoulu, qui suffoquait, avait hâte de s'en
+aller sans plus rien demander. Il se leva donc en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je pars, car je crains de vous avoir dérangé au
+moment où vous alliez vous mettre à table.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, vous dites cela à cause de l'infection
+qui règne ici... En ce moment, il y a sur le feu, une
+soupe aux choux, une autre à la bière, et une troisième
+à l'oignon.</p>
+
+<p>Et, après avoir ouvert une fenêtre pour faire rentrer
+un peu d'air respirable, Camuflet ajouta d'un
+ton tranquille:</p>
+
+<p>&mdash;Ça empoisonne, c'est la vérité, mais ça possède
+aussi son bon côté. Par ces fortes chaleurs, je n'ai
+pas une seule mouche ici... Elle n'y vivrait pas!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Fraimoulu, tout à l'heure si pressé de s'en aller,
+avait, maintenant, deux bonnes raisons pour rester.
+La fenêtre, qui venait d'être ouverte, lui rendait
+l'atmosphère moins suffocante, et puis il se sentait
+pris par le désir d'étudier le personnage qu'il avait
+sous les yeux. Alors seulement il remarqua que Camuflet,
+en tenue complète d'homme prêt à sortir,
+était en grand deuil. A portée de sa main, sur un
+bureau, se trouvait son chapeau entièrement entouré
+d'un crêpe.</p>
+
+<p>La mine, pourtant, ne répondait pas aux vêtements,
+car, sous ce costume funèbre, Camuflet montrait
+une face souriante et il y avait un accent d'ironie
+dans sa voix quand il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux,
+en trois pièces différentes, cuisent trois soupes diverses
+sous l'oeil de trois surveillantes... Et, après
+ces trois soupes, viendront trois fricots... Et à ces
+fricots succéderont d'autres ratatouilles... Quotidiennement,
+il en est ainsi du matin au soir pendant
+la semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et le dimanche? demanda à tout hasard Fraimoulu,
+un peu démonté par cette confidence.</p>
+
+<p>&mdash;Le dimanche, c'est pis encore!... car c'est le
+jour réservé aux fritures. C'est à n'y pas tenir,
+même avec toutes les fenêtres ouvertes!!!</p>
+
+<p>Que Fraimoulu voulût encore détourner une des
+trois cuisinières de Camuflet! Oh! non! Le désir lui
+en était bien passé en sentant l'horrible fumet de
+leurs préparations. Mais il ne lui en restait pas
+moins à savoir pourquoi le petit homme avait trois
+personnes attachées à ses fourneaux.</p>
+
+<p>Il lâcha donc son plomb de sonde en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que vous avez un bel appétit, puisque,
+pour le contenter, il vous faut une triple cuisine en
+permanence.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais vous ne me feriez goûter,
+même du bout du doigt, aux abominables préparations
+qui se confectionnent ici! appuya Camuflet
+avec une profonde répulsion.</p>
+
+<p>Et, pour mieux affirmer son dire:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, ajouta-t-il, la dépense pour la cuisine,
+depuis seize mois... j'ai fait le compte ce matin... a
+dépassé vingt-trois mille francs! Eh bien! de cette
+énorme somme, il ne m'est pas entré un sou dans l'estomac...
+Un seul sou, vous m'entendez?</p>
+
+<p>Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais
+il n'en comprenait pas plus ces trois cuisines séparées.</p>
+
+<p>Cependant Camuflet continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Et j'aurais ici des chats, que j'aimerais mieux
+les conduire dîner avec moi au restaurant, que les
+laisser manger de pareilles drogues.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua
+à demander Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Celles-là mêmes qui les préparent, répondit Camuflet
+avec un sourire féroce.</p>
+
+<p>Une question bien simple vint aux lèvres de Fraimoulu
+qui la lâcha:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire,
+pourquoi ne pas les congédier?</p>
+
+<p>A cette demande, Camuflet secoua tristement la
+tête et d'une voix désespérée:</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands
+étonnés, il continua en débitant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà où conduit une nature trop sensible...
+comme la mienne... Voilà où amène l'abus trop immodéré
+du mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre,
+se permit cette exclamation peu compromettante.</p>
+
+<p>Mais l'étonnement d'Athanase devint aussitôt de
+la stupéfaction; car, après n'avoir rien compris, il
+comprit tout à coup trop bien en entendant Camuflet
+ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase
+renversante:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il m'est impossible de renvoyer de chez
+moi ces trois femmes, qui y sont entrées chacune à
+la suite d'un légitime mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Un légitime mariage!... répéta Athanase, tressautant
+à cette révélation.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus légitime.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les trois!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toutes les trois, insista Camuflet.</p>
+
+<p>Sur ce, il poussa un énorme soupir, qu'il fit suivre
+de cet aveu:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je me suis marié trois fois.</p>
+
+<p>Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit
+homme qui, comme la chose la plus naturelle du
+monde, lui avouait être <i>trigame</i>, Camuflet continua:</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais vous commettez l'imprudence de
+vous marier trois fois, gardez-vous bien de la monstrueuse
+bêtise dont je me suis rendu coupable celle
+de...</p>
+
+<p>Au lieu d'achever il s'arrêta brusquement, le regard
+tendu par-dessus l'épaule d'Athanase.</p>
+
+<p>Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant,
+un courant d'air lui chatouiller la nuque. En plus de
+la fenêtre ouverte devant lui, une autre ouverture
+avait dû s'opérer derrière lui. Le silence subit et le
+regard de Camuflet, joints à ce courant d'air, firent
+donc que Athanase tourna la tête pour se rendre
+compte de ce qui se passait dans son dos.</p>
+
+<p>Alors, sur le pas d'une porte, qui s'était doucement
+ouverte, il aperçut une vieille dame, au nez
+crochu, à l'oeil mauvais, à la bouche mince et pincée,
+qui, si elle était d'une bonne nature, ne payait vraiment
+pas de mine.</p>
+
+<p>Et, au même moment, sur le pas de deux autres
+portes, apparurent deux autres dames, ni moins
+vieilles, ni moins renfrognées.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre diable est trigame à bien laid marché!
+pensa Fraimoulu qui, après une courte inspection
+des charmes du trio, ramena son regard tout
+apitoyé sur Camuflet.</p>
+
+<p>Mais ce dernier avait quitté son siège et, grave au
+possible, il prenait son chapeau en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le répète, monsieur le commissaire de
+police, la justice se trompe à mon égard. Je suis innocent
+de ce crime dont M. Grandvivier, le juge d'instruction,
+me soupçonne... Quand et pourquoi aurais-je
+caché le cadavre de cette malheureuse sous
+les feuilles du parquet?... Mon arrestation, c'est
+certain, ne saurait être longtemps maintenue... Je
+suis prêt à vous suivre... Marchons!</p>
+
+<p>Sur ce «Marchons», Camuflet se dirigea prestement
+vers la quatrième porte qui conduisait à la
+sortie de l'appartement et disparut avant que les
+trois femmes, stupéfaites en entendant parler d'arrestation,
+pussent faire la plus petite tentative pour
+le retenir.</p>
+
+<p>Du premier coup, Athanase avait compris que cette
+scène n'avait d'autre motif, pour Camuflet, que de
+se soustraire à quelque désagréable assaut dont les
+trois harpies allaient l'assaillir. En conséquence, il
+suivit le petit homme, après lui avoir donné la réplique
+en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Marchons!</p>
+
+<p>Sur le carré de l'étage inférieur, il rejoignit Camuflet
+qui l'attendait en riant de tout son coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit-il, croyez-vous que j'ai bien pris la
+poudre d'escampette?... Je me suis rappelé à temps
+l'affaire que mon ami Grandvivier instruit en ce moment
+et j'en ai tiré parti.</p>
+
+<p>Ensuite, avec une sorte de terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Filons vite, ajouta-t-il, car l'idée pourrait leur
+venir de me poursuivre!</p>
+
+<p>Bien lui en avait pris de détaler, car, pendant qu'il
+descendait à la hâte, Fraimoulu, qui le suivait d'un
+pas plus compté, aperçut, en levant les yeux, les têtes
+des trois mégères, avancées par-dessus la rampe, qui
+suivaient Camuflet, leur échappant, de ce regard que
+doit avoir le requin pour la proie qui s'est soustraite
+à sa voracité.</p>
+
+<p>Sur le trottoir, à vingt pas de la maison, Athanase
+retrouva son homme qui lui tendit joyeusement la
+main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, merci d'avoir bien voulu contribuer
+à ma délivrance!</p>
+
+<p>Et il ponctua sa phrase d'un «ouf!» tellement
+gonflé de satisfaction, qu'il suffisait pour faire comprendre
+à quel point le malheureux appréciait cette
+délivrance.</p>
+
+<p>Fraimoulu, avant de quitter l'homme aux trois
+femmes, crut bon de faire un petit bout de morale
+qui prouvât du moins que, sur l'article mariage, il
+ne partageait pas les vues larges de Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me semblez mener une bien triste existence,
+avança-t-il d'un ton grave.</p>
+
+<p>&mdash;Une existence de damné.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à votre place, je n'hésiterais pas à aller
+vivre à l'étranger... ce qui aurait pour vous deux
+avantages.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dont le premier serait de me délivrer des
+trois diablesses qui me tourmentent, approuva Camuflet.</p>
+
+<p>Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au
+bout d'une minute, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel est donc le second avantage que, selon
+vous, me procurerait mon passage à l'étranger?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu?
+fit Fraimoulu étonné par la question.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sur mon honneur!</p>
+
+<p>Athanase vit qu'avec ce coupable endurci il fallait
+mettre les points sur les <i>i</i>. Alors, traînant sa phrase
+il débita d'un ton sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Quand ce second avantage ne consisterait qu'à
+vous soustraire à une condamnation aux travaux
+forcés, il vaut la peine qu'on en tienne compte.</p>
+
+<p>Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez
+pantomime assez habituelle aux gens qui cherchent
+à deviner un problème, et finit par dire:</p>
+
+<p>&mdash;A propos de quoi cette condamnation aux travaux
+forcés!</p>
+
+<p>&mdash;Mais à propos de ces trois créatures que, suivant
+ce que vous m'avez avoué, trois mariages légitimes
+ont réunies sous votre toit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! accentua Camuflet d'un ton qui contestait,
+oui, ce que j'ai fait là est idiot, archi-bête,
+d'une stupidité dont on trouve peu d'exemples...
+Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un
+bon coeur... qualité que je ne sache pas punissable
+des galères.</p>
+
+<p>&mdash;Jadis, on vous eût pendu pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Pendu! répéta Camuflet dont toute la physionomie
+attestait ses vains efforts pour comprendre.</p>
+
+<p>Devant cet individu qui paraissait n'avoir nulle
+conscience de sa faute, Fraimoulu mit les pieds
+dans le plat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! fit-il sèchement, parce que la bigamie
+est défendue, pensez-vous donc que la trigamie soit
+autorisée?</p>
+
+<p>&mdash;Où voyez-vous de la trigamie dans mon affaire?
+demanda naïvement Camuflet qui, décidément,
+perdait pied.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que vous vous étiez
+marié trois fois?</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous le répète encore... Tel que vous me
+voyez, à quarante ans, je suis déjà trois fois veuf.</p>
+
+<p>A cette révélation, Fraimoulu bondit de surprise
+en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ça fait six fois!...</p>
+
+<p>&mdash;Six fois quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous vous êtes marié!... Trois femmes
+mortes... et les trois autres que je viens de voir
+chez vous et qui, je répète encore ce que vous m'avez
+dit, sont entrées sous votre toit par suite d'un
+mariage légitime.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Camuflet d'exécuter un bond
+d'étonnement. Mais à peine fut-il retombé sur ses
+pieds qu'il éclata de rire en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non! mais non! Vous m'avez mal compris!!!
+Oui, je me suis marié trois fois.. Oui, je
+suis devenu trois fois veuf...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon!... mais les trois autres dames qui
+tout à l'heure, vous ont fait fuir? insista Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Celles-là sont mes trois belles-mères que j'ai
+commis la faute de garder.</p>
+
+<p>Puis, avec un grand sérieux, Camuflet ajouta d'un
+ton repentant:</p>
+
+<p>&mdash;Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas
+qu'elle se punisse des travaux forcés!</p>
+
+<p>Une sincère admiration, celle qu'on éprouve à
+contempler un phénomène extraordinaire, s'empara
+de Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vivez avec trois belles-mères, vous!!!
+s'exclama-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vis, je vis... le moins possible! confessa
+Camuflet.</p>
+
+<p>Bonnes ou mauvaises, les émotions étaient de
+courte durée chez l'infortuné qui, en adjoignant
+trois belles-mères à son existence, s'était, pour
+ainsi dire, donné son purgatoire sur terre. En un
+clin d'oeil, il passa du découragement à l'insouciance.</p>
+
+<p>&mdash;Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on
+arrive encore à se donner du bon temps!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand on parvient à rompre sa laisse,
+comme m'a dit votre concierge, ajouta Fraimoulu
+se souvenant du propos.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut
+imaginer bourdes sur bourdes... comme, tout à
+l'heure, celle de me faire arrêter pour le crime dont
+mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l'enquête.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est donc pas de votre invention, ce crime
+dont vous avez parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Le crime révélé par la trouvaille d'un cadavre
+de femme sous un parquet? Non, je ne l'ai pas inventé;
+il est bien véritable... Voici plus de cinq semaines
+que ce cher juge d'instruction s'occupe de
+l'affaire... Ah! elle le tracasse fort, allez!</p>
+
+<p>Un souvenir revint alors à l'esprit de Fraimoulu.
+Il se rappela que, le matin, quand M. Grandvivier
+s'était présenté pour lui louer son appartement, il
+avait annoncé son intention de retarder de quinze
+jours son installation dans le nouveau local afin de
+pouvoir, auparavant, terminer une affaire judiciaire
+qui absorbait tout son temps.</p>
+
+<p>&mdash;Il parlait, à coup sûr, de ce crime que les journaux
+ont appelé «l'affaire du cadavre sous un parquet»,
+affirma Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;M. Grandvivier a-t-il trouvé le coupable? demanda
+Athanase.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un grand mois qu'il tient sur le gril un
+bateleur de foire, paillasse, escamoteur, je ne sais
+quoi. Il faut croire que ce prévenu est innocent ou
+qu'il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n'en
+finit pas avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire
+qu'il faut attribuer l'air profondément triste de ce
+magistrat? demanda Fraimoulu, qui se souvint combien
+était lugubre, à sa visite du matin, celui qui
+allait devenir son locataire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai qu'il est la tristesse en personne,
+ce pauvre vieil ami... Et dire que je l'ai
+connu gai comme un pinson!... Voici près d'un an
+qu'il a tourné comme ça au noir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne se peut-il pas, d'après ce qu'on m'a dit, que
+cette humeur sombre soit motivée par le mauvais
+état de santé de sa fille qu'il a été obligé d'envoyer
+dans le Midi? avança Fraimoulu en tirant parti de la
+confidence de Ducanif sur le juge d'instruction.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible... Le coup a dû être d'autant
+plus terrible pour le père que la maladie de sa fille
+est venue comme un coup de foudre. La dernière
+fois que je vis Angèle, elle était fraîche et alerte...
+Huit jours après, quand je revins chez Grandvivier,
+sa fille n'était plus là, et il m'apprit qu'il avait été
+contraint de se séparer de son enfant dont la santé
+avait exigé un séjour dans le Midi.</p>
+
+<p>Fraimoulu crut devoir une consolation à Camuflet,
+dont la voix s'était émue en parlant de la fille
+de son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit-il, je vais vous annoncer une bonne
+nouvelle. En me louant l'appartement, M. Grandvivier
+m'a fait part de son intention d'y donner des
+bals... Donc il compte rappeler sa fille, qui doit
+avoir recouvré sa complète santé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux! dit joyeusement Camuflet;
+alors le bon temps va revenir! car, voyez-vous, on
+s'amusait chez Grandvivier, et surtout...</p>
+
+<p>Il fit une pause pour se passer sensuellement la
+langue sur les lèvres, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout, on y dînait bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai; on m'a beaucoup vanté la cuisinière
+du magistrat, une nommée Cydalise qui, paraît-il,
+fait une cuisine remarquable.</p>
+
+<p>Camuflet, à cet éloge, secoua la tête en disant
+d'un air un peu étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Cuisine dont elle ne profite guère, la brave
+fille... Depuis quelque temps, elle maigrit, elle maigrit
+que ça fait pitié... Elle doit avoir en tête quelque
+papillon noir qui la tarabuste... mais elle n'en
+souffle mot... Et Grandvivier, auquel j'en ai parlé,
+n'en sait pas plus que moi sur le secret qui tourmente
+sa cuisinière.</p>
+
+<p>Fraimoulu l'avait belle à répéter ce que lui avait
+conté Ducanif sur cette terreur mystérieuse qui
+poussait Cydalise à quitter une maison où, disait-elle,
+elle «laisserait ses os», mais il jugea prudent
+de n'en pas ouvrir la bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être Cydalise souffre-t-elle de quelque
+passion contrariée? avança-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ou a-t-elle pris trop à coeur la maladie de sa
+jeune maîtresse? supposa Camuflet plus moral.</p>
+
+<p>Tout en causant, ils avaient, à petits pas comptés,
+gagné, par les boulevards, l'entrée du passage des
+Panoramas. Alors Camuflet s'arrêta et tendant la
+main à Athanase:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois merci, mon cher libérateur,
+dit-il en riant, car sans vous je n'aurais pu me délivrer
+seul de mes trois belles-mères.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce soir, elles prendront leur revanche de
+votre prétendue arrestation pour complicité dans
+le crime du «cadavre sous le parquet»... Oui, ce
+soir, elles vous repinceront.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir! répéta le triple veuf; mais je compte
+bien ne pas les revoir avant trois ou quatre jours!...
+Oui, quatre jours que j'aurai censément passés sur
+la paille humide des cachots avant de parvenir à faire
+reconnaître mon innocence.</p>
+
+<p>Et, poussant un gros soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, quel malheur que j'aie quarante ans!
+Comme je leur aurais glissé la blague du volontariat
+d'un an... dans l'infanterie de marine... en garnison
+au loin, en Cochinchine, par exemple!</p>
+
+<p>Puis, se remettant à rire tout en secouant la main
+d'Athanase, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon libérateur... ou plutôt, au revoir,
+car je compte vous rendre ma visite, quand j'irai
+dans votre immeuble, m'occuper de ces cloisons
+dont votre locataire Grandvivier me charge de surveiller
+le changement.</p>
+
+<p>Sur ces derniers mots, l'homme aux trois belles-mères,
+tout frétillant de satisfaction de s'être conquis
+quatre ou cinq jours de vacances, entra dans
+le passage des Panoramas et disparut aux yeux
+d'Athanase.</p>
+
+<p>Ce dernier interrogea sa montre. Il s'en fallait encore
+d'une heure qu'il fût l'instant d'aller dîner chez
+Ducanif. Jusqu'à la rue Caumartin où demeurait le
+placeur, il avait devant lui soixante minutes à flâner
+de ce bon pas du badaud parisien qui fait ses
+quatorze lieues en quinze jours.</p>
+
+<p>Il partit donc tout rêvant, d'abord à Camuflet et à
+ses trois belles-mères, puis à cette Cydalise qui,
+poussée par une épouvante mystérieuse, voulait
+quitter la maison du magistrat Grandvivier, cette
+place où elle faisait «ses choux gras».</p>
+
+<p>En même temps que, mentalement, il employait
+cette locution, il lui en revint une autre, synonyme
+et tout aussi figurée qu'il avait entendue la veille.
+«Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon
+édredon», dit cette belle fille, qu'il avait écoutée,
+quand elle causait, avec Pistache, devant la
+la boutique de Barbedienne.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais déjà vu cette fille... mais où donc? se
+répéta-t-il en interrogeant encore sa mémoire tout
+aussi inutilement que la veille.</p>
+
+<p>Si lentement qu'il allât, Fraimoulu avait fini pourtant
+par faire du chemin: il se trouvait sur le boulevard
+des Capucines, à la hauteur du café de la
+Paix, dont la devanture s'étendait de l'autre côté de
+la chaussée, le long du trottoir parallèle à celui
+qu'il suivait.</p>
+
+<p>Alors l'idée lui vint que, pour faire honneur aux
+bonnes choses qu'avait promises à son estomac son
+amphitryon Ducanif en lui prônant sa cuisinière Héloïse,
+il était utile au préalable de bien nettoyer la
+place par un verre d'absinthe ou de bitter ou de
+toute autre boisson apéritive.</p>
+
+<p>En conséquence, il se mit en devoir de traverser
+la chaussée afin de gagner le café de la Paix.</p>
+
+<p>A ce moment, le long de la bordure du trottoir,
+stationnait une voiture de place, dont le cocher, assis
+sur son siège, était absorbé par la lecture d'un
+journal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Athanase étonné en reconnaissant
+la personne qui occupait cette voiture immobile.</p>
+
+<p>La surprise de Fraimoulu avait même le droit
+d'être double, d'abord à propos de l'individu et puis
+à cause de l'emploi qu'il faisait de son temps. Ce
+personnage était le magistrat Grandvivier. Par la
+fente du store soigneusement baissé de la portière
+qui faisait face au café de la Paix, le juge d'instruction
+dardait, sur les consommateurs attablés en
+plein air, devant le café, un regard tellement dur,
+cruel, implacable, qu'Athanase, qui l'examinait par
+l'autre portière restée entr'ouverte, en fut presque
+effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Mazette! il en veut solidement à celui qu'il
+guette! pensa-t-il.</p>
+
+<p>Ensuite une idée lui venant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est à l'affût de l'assassin de la femme
+cachée sous le parquet? se demanda-t-il.</p>
+
+<p>Mais cette supposition ne lui tint pas longtemps à
+l'esprit. M. Grandvivier surveillant un assassin aurait eu
+le regard curieux, inquiet peut-être, mais ses
+yeux n'auraient pas trahi cette haine féroce qu'Athanase
+y lisait. Son visage, d'une pâleur livide, n'aurait
+pas été si affreusement convulsé par une colère
+froide.</p>
+
+<p>Non, ce n'était pas le magistrat qui épiait de la
+sorte, par la fente du store... C'était l'homme, rien
+que l'homme, la vengeance au coeur, surveillant un
+ennemi mortel.</p>
+
+<p>&mdash;A qui, diable, en a-t-il ainsi? se demanda Fraimoulu
+qui, ayant passé derrière la voiture, promenait
+de loin ses regards sur les nombreux consommateurs
+assis devant le café.</p>
+
+<p>Ils étaient là plus d'une centaine. Impossible donc
+était de deviner, dans le nombre, celui qu'espionnait
+le magistrat.</p>
+
+<p>Soudain, du milieu d'un groupe de buveurs, se
+leva un monsieur qui, après coups de chapeau et
+poignées de main échangées avec ses voisins, se
+faufila entre les tables et les chaises, gagna le milieu
+du trottoir et, prenant le courant des promeneurs,
+suivit le boulevard dans la direction de l'église de
+la Madeleine.</p>
+
+<p>Machinalement, les yeux d'Athanase s'étaient
+fixés sur le partant, qu'ils accompagnaient dans sa
+marche.</p>
+
+<p>C'était un grand garçon d'une trentaine d'années,
+à la moustache blonde fièrement retroussée,
+à la physionomie quelque peu effrontée, à l'allure
+dégingandée. Il s'en allait droit devant lui, l'air bravache,
+en homme qui croit le trottoir à lui seul,
+coudoyant, sans gêne ni la moindre excuse, ceux
+qui ne lui dégageaient pas assez vite le passage.</p>
+
+<p>Fraimoulu n'avait pas encore quitté son homme
+du regard, quand, derrière lui, retentit une voix,
+brève et fébrile, qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cocher, suivez-moi de loin...</p>
+
+<p>Cette voix était celle de M. Grandvivier qui venait
+de sortir de la voiture.</p>
+
+<p>Les yeux fixés sur le même jeune homme à moustache
+blonde, ce qui l'empêcha de reconnaître Fraimoulu
+quand il passa près de lui, le juge d'instruction
+traversa la chaussée et, à vingt pas de distance,
+se mit sur la piste du marcheur.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà celui contre lequel mon magistrat me
+paraît avoir une bien mauvaise dent, pensa Fraimoulu.</p>
+
+<p>A nouveau, il interrogea sa montre. Vingt minutes
+le séparaient encore de l'heure de se mettre à table
+chez Ducanif.</p>
+
+<p>&mdash;Si à mon tour, je suivais le Grandvivier? se
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>Et, tout aussitôt, il se remit en marche, mais sans
+quitter son trottoir, ce qui lui permettait de voir
+tout à la fois le magistrat et celui dont ce dernier
+tenait la piste.</p>
+
+<p>Arrivé à l'angle de la rue Caumartin, le jeune
+homme tourna dans la rue.</p>
+
+<p>Sans doute que le juge d'instruction, coutumier
+des habitudes de son gibier, savait qu'il n'allait pas
+loin dans la rue, car, au lieu de doubler le coin, il
+s'arrêta à l'angle, avançant un peu la tête pour regarder
+où allait entrer celui qui s'éloignait.</p>
+
+<p>Quant à Fraimoulu, du point où il se trouvait sur
+le trottoir, la rue Caumartin lui apparaissant toute
+en enfilade, il vit le jeune homme pénétrer dans la
+seconde maison à droite.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit-il, juste là où habite Ducanif.</p>
+
+<p>M. Grandvivier était remonté dans sa voiture, qui
+s'éloignait, quand Athanase entra aussi dans la
+maison, se proposant de demander à son ami si, par
+hasard, il ne connaissait pas le jeune homme blond.</p>
+
+<p>Au troisième étage, il sonna.</p>
+
+<p>A la vue de la personne qui lui ouvrit, il sursauta
+de surprise. C'était la splendide créature, cette
+même Erigone qui, la veille, se promettait, avant
+quatre ans, d'avoir de la plume dans son édredon.</p>
+
+<p>Son ébahissement parut avoir échappé à la belle
+fille. Elle lui fit passage en disant:</p>
+
+<p>&mdash;M. Ducanif va revenir tout de suite. Il est chez
+un locataire de la maison. Il remonte dans un instant.</p>
+
+<p>Quand Fraimoulu, derrière la servante qui le conduisait
+au salon, traversa la salle à manger, la vue
+de la table préparée lui fit se dire:</p>
+
+<p>&mdash;Bon! rien que quatre couverts: Ducanif, sa
+femme, sa fille et moi. Pas d'étranger qui m'aurait
+gêné pour plaider la cause de mon neveu Gontran
+devant la famille.</p>
+
+<p>Il fut un peu étonné, à son entrée dans le salon
+où l'avait introduit la cuisinière, de le trouver désert.</p>
+
+<p>&mdash;Ces dames sont sans doute encore à leur toilette,
+se dit-il en excusant les maîtresses de la maison
+de ne pas être là pour recevoir leurs invités.</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps de s'impatienter, car, tout
+aussitôt, retentit la voix de Ducanif qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Il est au salon? Très bien! Je vais l'y rejoindre...
+Héloïse, je n'ai pas besoin de vous recommander de
+déployer tous vos talents pour mon ami Fraimoulu
+qui, je vous en avertis, est une fine fourchette.</p>
+
+<p>Une demi-seconde après cette recommandation, le
+placeur entrait dans le salon.</p>
+
+<p>Au lieu de remarquer d'abord que sa femme et sa
+fille avaient manqué pour accueillir son hôte, il vint
+droit, la main tendue, à Athanase en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais à la fenêtre quand tu as traversé la
+chaussée du boulevard devant la rue Caumartin. En
+te voyant arriver, je me suis aperçu que j'avais complètement
+oublié de te prier d'amener ton neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'aurais dit d'inviter Gontran que je me
+serais bien gardé de faire ta commission, répliqua
+Fraimoulu saisissant le joint pour planter le premier
+jalon du mariage qu'il projetait pour son neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'aurais-tu pas amené ce brave Gontran?
+demanda Ducanif surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'aime mieux qu'il ne soit pas là pour
+assister à la demande que, tout à l'heure, à propos de
+ta fille, j'ai l'intention de vous adresser à toi et à ta
+femme.</p>
+
+<p>Au dernier mot, la figure de Ducanif devint subitement
+penaude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, ma femme, dit-il avec embarras... Tu
+ne sais donc pas?... C'est vrai, j'ai omis de t'avertir...</p>
+
+<p>&mdash;M'avertir de quoi? fit Fraimoulu dressant l'oreille
+à ce ton qui sonnait mal pour ses espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne vis plus avec ma femme, continua Ducanif
+avec effort. Oh! une séparation sans scandale...
+toute à l'amiable... pour cause d'incompatibilité
+d'humeur.</p>
+
+<p>Athanase se trouvait là devant un de ces cas pour
+lesquels a été inventé le proverbe: «Entre l'arbre
+et l'écorce, il ne faut pas mettre le doigt.» Il n'insista
+donc pas au sujet de l'épouse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit-il, et ta fille?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai laissée à sa mère... mais crois bien que
+ma tendresse paternelle ne l'oublie pas un seul instant...
+je m'occupe d'elle, je veille sur son avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, car elle est à l'âge d'être mariée, dit Athanase
+prenant ce biais pour revenir à son but.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, je le sais, répéta Ducanif.</p>
+
+<p>Fraimoulu jugea l'instant opportun pour donner
+l'assaut.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, reprit-il, avais-je pensé que mon neveu
+Gontran ferait pour toi un excellent gendre.</p>
+
+<p>&mdash;Un gendre! répéta Ducanif dont le visage exprima
+un nouveau trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Ou, si tu l'aimes mieux, un mari pour ta fille...
+Je lui donne deux cent mille francs de dot... et
+après moi, il trouvera un joli magot de soixante
+mille livres de rente.</p>
+
+<p>L'oncle avait attribué le trouble du placeur à la
+joie que devait lui causer ce parti qu'on lui offrait
+pour sa fille. Il tendit donc la main à Ducanif en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! tope là! C'est convenu, n'est-ce pas?
+Nous consulterons les enfants pour la date du mariage.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de «toper» comme il y était invité,
+Ducanif se prit les cheveux à poigne-main en s'écriant
+tout désespéré:</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! vieux camarade, pourquoi viens-tu si
+tard!!! Voici trois jours que ma parole est engagée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait choix d'un gendre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un jeune et charmant garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bon parti que l'est mon neveu... et aimé
+de ta fille? insista Fraimoulu.</p>
+
+<p>Était-ce que Ducanif n'avait pas entendu cette
+double question ou qu'il n'y voulait pas répondre?
+Toujours est-il qu'après avoir regardé à droite et à
+gauche dans le salon il s'écria tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, j'y pense! Où est donc Gustave?</p>
+
+<p>&mdash;Quel Gustave?</p>
+
+<p>&mdash;Gustave Cabillaud, mon médecin... le fils du
+vieux Cabillaud, ton docteur... car il est des nôtres,
+ce soir, à dîner.</p>
+
+<p>Fraimoulu n'était pas homme à jeter le manche
+après la cognée. Il revint donc à la charge en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il n'y a plus de chance pour Gontran?</p>
+
+<p>Mis de la sorte au pied du mur, Ducanif parut hésiter.
+Puis, avec cette espèce d'emportement que
+mettent certaines gens à se tirer d'un mauvais cas,
+il répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton
+neveu voulait de ma fille... lui qui vit maritalement
+avec une maîtresse!</p>
+
+<p>&mdash;Cette liaison est rompue! affirma l'oncle, ne
+doutant pas que Gontran eût obéi à un ordre qu'il
+avait appuyé de dix beaux billets de mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Rompue! répéta Ducanif. Alors, pas depuis
+longtemps, car il y a tout au plus deux heures que
+j'ai rencontré ton neveu avec sa particulière au
+bras... une personne fort jolie et des plus distinguées,
+ma foi!</p>
+
+<p>Cette nouvelle, loin d'émouvoir Athanase, le confirma
+dans sa certitude que Gontran s'était résigné.
+Il pensa que, lors de la rencontre de Ducanif, son
+neveu devait conduire son Ariane à quelque gare de
+chemin de fer où il allait l'emballer pour la province.</p>
+
+<p>Il revint donc, plus entêté, à ses moutons.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, dit-il, un mariage convenu n'aboutit
+pas toujours à se conclure. Et maintenant que
+je t'ai parlé de Gontran, tu réfléchiras.</p>
+
+<p>Ducanif, parut-il, était décidé à ne pas éterniser
+la question, car, une fois encore, il rompit les chiens
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien drôle que tu n'aies pas trouvé Gustave
+en entrant au salon! Je l'y avais laissé quand
+après avoir reconnu, par la fenêtre, que tu m'amenais
+pas ton neveu, je suis descendu à l'étage en
+dessous pour inviter le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Quel baron?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Walhofer, un baron belge qui habite
+ma maison... Tu vas le voir... je te le recommande
+comme un vrai type! En voilà un auquel il
+ne faudrait pas marcher sur le pied! Il compte ses
+duels par centaines!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment as-tu fait la connaissance de ce
+Belge si friand de la lame?</p>
+
+<p>Ducanif fut empêché de répondre par l'entrée du
+docteur Cabillaud fils qui arriva en rabattant sur ses
+mains l'extrémité des manches de son habit.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'étiez-vous donc devenu, mon cher Gustave?
+s'écria Ducanif tout aimable.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens de la cuisine où j'ai été me passer
+un peu d'eau sur les mains... et m'enquérir des plats
+miraculeux que nous prépare votre Héloïse, répondit
+tranquillement le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mazette! il a mis le temps à se passer de l'eau
+sur les mains! pensa Fraimoulu.</p>
+
+<p>Soudain, sans qu'il pût se rendre compte pourquoi
+le souvenir s'éveillait en lui, lui revint encore à la
+mémoire, nette, précise, la conversation, sur le boulevard,
+entre Héloïse et mademoiselle Pistache où la
+cuisinière se vantait d'avoir englué son maître avec
+l'aide d'un médecin, du petit nom de Gustave,
+qui était fou d'elle. Athanase croyait toujours entendre
+les gorges chaudes que faisaient les deux
+filles sur ce patron crédule et berné, dont la fortune
+était visée par Héloïse. En pensant que Ducanif, séparé
+de sa femme et de sa fille, était, pour ainsi dire,
+au pouvoir de cette servante et de ce grand gas dont
+le visage trahissait les appétits de toutes sortes, Fraimoulu
+sentit un petit frisson lui courir dans le dos et,
+inquiet sans savoir pourquoi, se posa cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que mon vieux Ducanif n'est pas dans de
+mauvais draps?</p>
+
+<p>Cependant le docteur, qui l'avait reconnu, était
+venu à lui avec un empressement joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fit-il, c'est mon cher malade... car vous
+êtes mon malade, attendu que mon père vous a
+donné à moi en me cédant sa clientèle... Eh bien!
+êtes-vous toujours décidé à vous abandonner uniquement
+au régime de la gourmandise? Oui, n'est-ce
+pas? puisque je vous trouve près de vous asseoir
+à l'excellente table de Ducanif... Bon début de traitement!...
+Excellent début en vérité!</p>
+
+<p>Si gaiement qu'eût été débitée cette tirade, elle
+sonna faux à l'oreille de Fraimoulu, troublé par ses
+préventions.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes-vous assuré d'un bon cordon bleu?
+continua Gustave. Hein! mon père vous a-t-il trompé
+en vous affirmant que c'était fruit rare?... Mais vous
+y arriverez, j'en ai le pressentiment.</p>
+
+<p>Après un petit coup d'oeil donné à la pendule, le
+docteur éprouva le besoin de jeter une pierre dans le
+jardin de Ducanif en formulant ce conseil:</p>
+
+<p>&mdash;Et quand vous aurez votre cordon bleu, tenez la
+main à la plus grande exactitude pour l'heure des
+repas.</p>
+
+<p>Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, il fixa la
+pendule en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Six heures huit minutes! Est-ce que vous avancez,
+mon bon Ducanif?</p>
+
+<p>Le placeur avait tout d'abord deviné le reproche
+sous-entendu sur le retard à se mettre à table.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Gustave, répliqua-t-il, je vous demande
+un peu d'indulgence pour mon dernier convive,
+le baron de Walhofer.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron de Walhofer? répéta le docteur d'un
+ton qui interrogeait sur le personnage dont il semblait
+entendre le nom pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne se connaissent pas, pensa Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Un Belge du meilleur monde, dont, tout dernièrement,
+j'ai fait connaissance et que je vous présenterai
+dans un instant... Un parfait garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais peu exact! prononça sèchement Gustave
+après un nouveau coup d'oeil à la pendule.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut dire que je l'ai invité il y a un quart
+d'heure... et comme bouche-trou, riposta le placeur
+à l'excuse du retardataire.</p>
+
+<p>La figure du médecin parut s'étonner de cette invitation
+qui datait d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai oublié de vous apprendre que M. de Walhofer
+habite dans la maison même, ajouta Ducanif.</p>
+
+<p>Fraimoulu n'avait cessé de surveiller le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, ils ne se connaissent pas, se répéta-t-il.</p>
+
+<p>Un coup de sonnette se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici! annonça Ducanif qui alla attendre l'arrivant
+sur le seuil de la porte du salon.</p>
+
+<p>Effectivement, c'était le baron. Il entra, raide,
+plein de morgue, sans le plus petit mot qui plaidât
+pour son inexactitude, se contentant d'adresser un
+fort bref salut aux deux invités de son amphitryon.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voilà un déplaisant bonhomme, souffla le
+docteur à Fraimoulu qu'à son air ahuri il jugeait partager
+son impression première au sujet de l'arrivant.</p>
+
+<p>Le médecin se trompait sur le motif de l'ébahissement
+d'Athanase. Si ce dernier s'était troublé à la vue
+du baron, c'est qu'il venait de reconnaître en lui ce
+même jeune homme que M. Grandvivier, une heure
+auparavant, épiait du fond de sa voiture, d'un regard
+si plein de haine, et qu'il avait, au départ du
+café, suivi jusqu'à l'entrée de la rue Caumartin.</p>
+
+<p>&mdash;A table! et rattrapons le temps perdu! cria
+gaiement Ducanif après qu'il eut achevé les présentations.</p>
+
+<p>Et, montrant le chemin, il passa dans la salle à
+manger, suivi par le baron et le docteur, marchant
+de front, qui laissaient Athanase un peu en arrière.</p>
+
+<p>Au moment de passer la porte, les deux hommes
+s'arrêtèrent, l'un et l'autre voulant, par politesse, se
+céder le pas: il y eut entre eux, pour ce fait, un
+rapprochement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! pensa, tout tressaillant, Fraimoulu qui
+marchait derrière eux.</p>
+
+<p>Si prestement qu'eut été exécuté le geste, il avait
+vu le docteur glisser un petit papier dans la poche
+du gilet de celui que, cinq minutes auparavant, il
+avait paru ne connaître nullement et pour lequel il
+avait, tout bas, exprimé à Fraimoulu son sentiment
+d'antipathie.</p>
+
+<p>&mdash;Ducanif est joué par un trio de coquins, pensa-t-il
+en réunissant dans sa pensée Gustave, le baron
+et Héloïse qui, à ce moment, posait la soupière sur
+la table.</p>
+
+<p>Le médecin s'était chargé de servir. Il tendit à
+Athanase la première assiette de potage en disant:</p>
+
+<p>&mdash;A l'oeuvre on reconnaît l'artisan. Cher monsieur,
+goûtez cela: on a prévenu Héloïse que vous étiez fin
+connaisseur, et elle a répondu qu'elle attendait sans
+crainte votre jugement.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent! déclara Fraimoulu après sa cuillerée
+avalée en adressant un regard de félicitation à Héloïse
+qui, debout derrière Ducanif, faisait face au
+docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyez-vous, reprit Gustave, l'Héloïse de
+notre excellent Ducanif n'a pas sa pareille pour la
+bisque.</p>
+
+<p>&mdash;En exceptant la Clarisse des MM. Cabillaud,
+riposta le placeur en renvoyant à la cuisinière du
+docteur l'éloge qui était adressé à la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Disons tout de suite que Clarisse et Héloïse sont
+sans rivales, accorda le médecin.</p>
+
+<p>Au souvenir de Grandvivier et de son affût en voiture,
+la curiosité poussa Fraimoulu à voir quel effet
+produirait sur M. de Walhofer le nom du magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Sans rivales! sans rivales! répéta-t-il en riant,
+on m'a pourtant cité un autre grand cordon bleu,
+dont on m'a fort vanté le mérite.</p>
+
+<p>Sans regarder Ducanif qui, après avoir fourni
+des renseignements tout confidentiels, ne devait pas
+se soucier d'être mis en cause, il ajouta en guettant
+en dessous le baron:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une certaine Cydalise, actuellement au
+service d'un magistrat appelé Grandvivier.</p>
+
+<p>M. de Walhofer, penché sur son assiette, allait
+porter sa cuillère à ses lèvres. Au nom de Cydalise,
+il avait suspendu son geste. A celui du juge, il avait
+reposé la cuillère, écoutant de toutes ses oreilles,
+mais sans lever le front.</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour entrer chez vous, cette fille quittera la
+maison du magistrat?... Elle y est donc mal? demanda
+naïvement le docteur.</p>
+
+<p>Tout doucettement, et sans autre but que de poursuivre
+son épreuve en répétant le nom du magistrat,
+Fraimoulu répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est très bien, paraît-il. Seulement j'ignore
+quel chagrin ou remords tourmente cette Cydalise,
+mais elle a peur chez M. Grandvivier.</p>
+
+<p>Cette fois, l'effet fut immédiat. Le baron releva
+brusquement sa face devenue livide, et son regard,
+aigu comme une pointe d'acier, alla se poser sur
+Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mauvais oeil! pensa ce dernier qui, sous
+cet examen, montrait sa physionomie la plus paterne.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles
+«cornent» aux absents, celles de M. Grandvivier
+devaient lui bruire fortement à l'heure du dîner chez
+Ducanif.</p>
+
+<p>Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui
+pourtant, sous son apparence glaciale, était susceptible
+d'une passion violente, s'il faut croire la férocité
+haineuse qui convulsait son visage alors que, derrière
+le store de sa voiture, il surveillait le baron de
+Walhofer?</p>
+
+<p>Que s'était-il passé entre ces deux hommes?</p>
+
+<p>Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter
+Ducanif et ses convives et remonter de quelques
+années dans la vie du magistrat.</p>
+
+<p>M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son
+père, gros manufacturier de Lille, lui avait laissé un
+fort bel héritage qu'il avait quintuplé, il ne s'en cachait
+pas du reste, par d'heureuses spéculations ou
+plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé
+par d'immenses travaux, était une mine d'or
+pour toute industrie qui touchait au bâtiment.</p>
+
+<p>M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux
+Lillois, ses compatriotes, hardis et courageux garçons,
+venus à Paris en quête de la fortune et auxquels,
+pour réussir, il ne manquait qu'une seule
+chose: l'argent des débuts.</p>
+
+<p>Le magistrat leur fournit largement les fonds
+utiles pour commencer en grand, et bientôt, grâce à
+l'activité des associés, la maison <i>Camuflet et Bazart</i>
+fut des mieux connues sur la place.</p>
+
+<p>Rien n'était plus disparate que le caractère des
+deux associés. Camuflet, petit homme actif, ingénieux,
+jovial, s'était chargé des comptes, des travaux
+à obtenir, des marchés à débattre. Bazart, peu parleur,
+tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et
+surveillait les travaux. De ces deux caractères opposés
+était résultée une entente parfaite qui, jointe à
+la probité et à l'intelligence des deux Lillois, les mit
+promptement en possession d'une grosse fortune.
+Reconnaissants envers celui qui leur avait facilité
+cette réussite, ils avaient fait la part de M. Grandvivier
+qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par
+l'accepter.</p>
+
+<p>Une fois riche, les associés pensèrent à se marier.
+Camuflet se laissa prendre aux charmes de la fille
+d'une fruitière et, se disant qu'au lieu de demander
+au mariage une dot que sa fortune le mettait en
+droit d'exiger, il valait mieux employer son argent
+à faire une heureuse, il épousa la jeune fille.</p>
+
+<p>Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la
+bourgeoisie, petite princesse élevée dans du coton,
+fort jolie, il est vrai, mais volontaire, coquette, légère
+et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi, ne vit que
+ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de
+cet homme rude et un peu farouche.</p>
+
+<p>Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le
+comprend, n'était pas possible entre les époux. Le
+ménage alla de mal en pis jusqu'au moment d'une
+violente scène qui fit brusquement tout éclater.</p>
+
+<p>Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au
+bout d'une année, de se retirer des affaires pour se
+consacrer tout entier à sa femme. Dans ce but, il
+avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait
+faire son successeur.</p>
+
+<p>Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme
+qui avait grandi loin de ses yeux. Dire que ce neveu
+avait une mauvaise nature, capable de vilaines actions,
+serait beaucoup s'avancer. C'était un composé
+de qualités et de défauts: il était courageux, serviable,
+bon coeur; mais, par contre, il était ivrogne,
+coureur et surtout paresseux à l'extrême. Bref, il
+justifiait en tous points le sobriquet de <i>la Godaille</i>
+qui lui avait été octroyé par ses compagnons de
+chantier.</p>
+
+<p>Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques
+de cabaret qu'il régalait généreusement, grâce
+à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il amusait par son
+esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux
+variés.</p>
+
+<p>Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille
+grimpait sur une table et, d'abondance et d'improvisation,
+débitait à ses auditeurs, qui se tordaient
+de rire, une série de calembredaines que le plus difficile
+bateleur de foire aurait été fort heureux, pour
+sa parade, de pouvoir réciter du haut de ses tréteaux.
+Ajoutons que la Godaille était un fort bel homme de
+vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup
+à encourager son humeur libertine.</p>
+
+<p>Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner
+pour successeur et que, alors qu'il ne le connaissait
+pas encore bien, il avait amené sous son
+toit pour lui faire partager la vie de famille.</p>
+
+<p>Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale
+de Bazart, qu'on sache que Camuflet, de son
+côté, était parfaitement heureux avec son épouse, la
+fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de
+coq en pâte que quand elle mourut au bout d'une
+année de mariage, le cher homme avait si bien pris
+goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il s'empressa
+de se remarier. Toujours imbu que sa fortune
+suffisait pour deux; il ne regarda pas encore à la
+dot, et, comme la fille de sa portière lui alla à l'âme
+avec son nez en trompette, il épousa la fille de sa
+portière.</p>
+
+<p>Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense,
+car sa deuxième épouse fit son bonheur...
+Hélas! bonheur fort court! Six mois, après, elle mourut
+d'une indigestion de choucroute.</p>
+
+<p>C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en
+fit-il une maladie. Faute d'une compagne dévouée
+pour veiller sur lui, il fallut demander des soins à
+une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré
+lui amena donc une garde-malade.</p>
+
+<p>A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite
+à administrer des tisanes, à manipuler des cataplasmes
+et à poser des sangsues. Elle avait connu
+de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame
+Buffard des Palombes, du nom de son noble époux,
+mort général en chef au service de M. de Tonneins,
+ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi
+d'Araucanie.</p>
+
+<p>Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle
+n'était pas née pour son métier, et, lorsque le besoin
+d'une irrigation émolliente s'imposait au malade,
+elle lui mettait au préalable un bandeau sur les
+yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice
+de certaines pratiques de sa profession.</p>
+
+<p>Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard
+des Palombes se déchargea de bien des petits
+soins à donner sur sa fille qu'elle s'adjoignit. Il faut
+croire que le chemin pour aller à l'âme de Camuflet
+était praticable pour toutes les formes de nez, car
+celui de la demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore
+à l'âme. Aussi deux mois plus tard, Camuflet,
+redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa
+garde-malade.</p>
+
+<p>Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse,
+car la troisième madame Camuflet ne fut pas
+inférieure à ses devancières dans la tâche de créer à
+à son mari des jours de miel. Il eût été parfaitement
+heureux sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre.
+Bien qu'un moraliste ait dit qu'il y a toujours dans
+le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait
+plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément
+affecté du malheur qui fondit sur les
+deux hommes qu'il aimait le plus: son bienfaiteur
+M. Grandvivier et son ancien associé Bazart.</p>
+
+<p>Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait
+une fille qu'il chérissait. Tout à coup une maladie,
+sorte de coup de foudre qui frappa son enfant, contraignit
+le père, du jour au lendemain, à s'en séparer
+en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud.
+Était-ce l'angoisse de son coeur paternel et la douleur
+de la séparation qui affectaient le moral du juge?
+Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations
+charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement
+aux visiteurs, dont la table s'offrait fréquemment
+aux intimes, devint sombre et triste. Ce devait
+être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait
+incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il
+lui était parlé de son enfant, son visage se faisait
+plus morne.</p>
+
+<p>Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer
+dont la Godaille était le diable qui fit éclater la
+chaudière. Il avait la réputation d'un casse-coeur, et
+nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la
+Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle
+était jolie, coquette et légère. De plus, elle jouait à
+la femme incomprise, dont les aspirations ne trouvaient
+pas à se satisfaire devant la nature inculte et
+grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait
+mieux à conduire un chantier de cinq cents
+compagnons qu'à mener la seule femme qui fût entrée
+dans sa vie. Sa parole rude et peu châtiée, qui
+faisait obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante
+aux oreilles de sa femme rebelle. Pour elle,
+son mari était une brute, et de ce que Bazart, patient
+comme toutes les natures énergiques, rongeait son
+frein, elle avait conclu que cette brute était de celles
+qu'on arrive à museler.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ours! disait-elle quand elle avait à parler
+de son mari.</p>
+
+<p>Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde
+quand il est par trop aguiché.</p>
+
+<p>A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart.
+Il y eut une scène terrible qui offrit cette particularité
+qu'à mesure qu'elle se prolongea, le mari,
+qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa
+voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue,
+trahissant une colère sourde et contenue, vingt fois
+plus terrible que celle qui fait explosion.</p>
+
+<p>Alors madame Bazart eut peur.</p>
+
+<p>Une heure après, comme l'entrepreneur était dans
+son bureau, on frappa à la porte.</p>
+
+<p>C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait
+ses hardes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il
+d'une voix franchement émue.</p>
+
+<p>Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde,
+parut réfléchir, puis d'un ton sec:</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dans ma peau un bambocheur, un
+ivrogne, un paresseux, un propre à rien, oui, tout
+cela est vrai et je n'y contredis point.</p>
+
+<p>Il fit une petite pause, puis continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait
+pas au bien d'autrui et qui garde sa reconnaissance
+à qui lui a voulu du bien... et vous m'avez
+voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à
+faire de moi votre successeur... Fichue idée, entre
+nous, que vous aviez eue là, car tout aurait été bien
+vite bu et mangé!... Aussi, mon oncle, je vous ai
+aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur.
+J'aurais eu dans le coco une pocharderie de huit
+jours que je me serais dégrisé subitement rien qu'à
+vous entendre me souffler: «J'ai un service à te
+demander.» Croyez-vous à tout ce que je vous dis
+là, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, articula Bazart.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix
+de nix, vous me comprenez? Pour moi, elle était
+sacrée.</p>
+
+<p>Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune
+homme, pour mieux se renseigner? Il haussa les
+épaules et riposta ironiquement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi ou d'autres!</p>
+
+<p>&mdash;Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en
+sais rien, reprit la Godaille évitant le piège; je ne
+parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un tort à me reprocher...
+celui, me sachant un vaurien, de ne pas
+avoir détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions
+à mon égard.</p>
+
+<p>Et il montra son paquet de hardes en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez
+mon baluchon.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un
+éclair étrange alluma l'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de me garder ma soupe au chaud ce
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Sans argent?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au
+billard.</p>
+
+<p>&mdash;Que vas-tu devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je réponds.
+Quant au reste, va comme je te pousse! Je
+trouverai toujours bien à me mettre un morceau de
+pain sous la dent.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me demandes rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si, mon oncle. Je vous demande de me donner
+une bonne grosse poignée qui me prouve que vous
+ne gardez rien sur le coeur contre le fils de votre
+soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit Bazart en lui tendant la main.</p>
+
+<p>La poignée de main fut échangée et, sans un mot
+de plus, la Godaille s'éloigna, suivi du regard par
+son oncle qui, en même temps, eut un singulier
+sourire.</p>
+
+<p>Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta
+chez le commissaire de police pour lui déclarer que,
+depuis la veille au soir, sa femme avait disparu du
+domicile conjugal.</p>
+
+<p>Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu
+lieu, avoua sa jalousie, confessa la brutalité de son
+langage dans ses reproches, conta le départ de la
+Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa déposition
+en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Où est-elle allée?</p>
+
+<p>A quoi le commissaire de police qui en avait vu
+bien d'autres et qui n'était pas tenu d'être sensible,
+répondit tout crûment:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Elle est allée rejoindre la Godaille
+dont elle est folle... Ces mauvais sujets-là font souvent
+commettre pis que pendre aux femmes.</p>
+
+<p>Et en guise de péroraison:</p>
+
+<p>&mdash;Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné
+qu'elle fût partie les mains vides, conseilla-t-il.</p>
+
+<p>De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence
+de deux témoins et constata qu'il lui manquait
+vingt-cinq mille francs.</p>
+
+<p>A la seconde visite du mari abandonné chez le
+commissaire de police pour lui dénoncer le vol des
+vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le cas
+n'était pas de ceux où il est dit: «Cherchez la
+femme.» Cette fois, il s'agissait de chercher
+l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;On le cherchera et, soyez-en certain, on vous
+le trouvera. Avant peu, nous aurons des nouvelles
+de maître la Godaille, promit-il.</p>
+
+<p>Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart
+avoua ne pouvoir se décider à croire le jeune
+homme coupable. Non, la scène des adieux n'était
+pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son
+neveu tout ému quand, après s'être jeté son paquet
+sur l'épaule, il s'était éloigné en fredonnant, pour
+cacher son trouble, l'air de: <i>Viens, gentille dame</i>.</p>
+
+<p>A ces mots, le commissaire éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;«<i>Viens, gentille dame. Viens, je t'attends</i>»,
+récita-t-il gouailleusement. Il me semble que le gaillard
+ne pouvait mieux choisir son air pour inviter
+votre femme à le suivre.</p>
+
+<p>Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda
+à quelle heure madame Bazart pouvait avoir
+filé avec l'argent volé!</p>
+
+<p>Sur ce, Bazart recommença tristement le récit
+que, la veille, son désespoir avait rendu incomplet.
+Tout de suite après le départ de la Godaille, il avait
+voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de
+raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton
+de la porte de son épouse, le courage lui avait
+manqué. Alors il s'était dit que mieux valait laisser
+quelques heures à l'apaisement de sa femme qui,
+furieuse d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le
+moment, entendre à rien. En conséquence, il avait
+quitté la maison et dîné en ville. Après avoir vagué
+par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez
+lui sur les onze heures du soir. Alors il avait trouvé
+son domicile vide, mais le soupçon ne lui était pas
+encore venu que sa femme se fût enfuie. Il avait
+pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs
+brouilles, elle avait été conter ses peines chez Camuflet,
+un de leurs bons amis, lequel, après l'avoir
+calmée, allait la lui ramener.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous
+renseigner sur l'heure du départ de votre épouse?
+demanda le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas de domestique?</p>
+
+<p>&mdash;Si; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin
+même une permission de spectacle. Elle était
+donc absente quand je revins chez moi.</p>
+
+<p>Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses
+yeux mouillés de larmes et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre
+brouille, je m'installai dans la chambre de ma
+femme pour y attendre son retour. Par malheur, la
+journée avait été rude pour moi; j'étais harassé de
+fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur
+mon fauteuil. Quand je m'éveillai, la pendule marquait
+quatre heures et ma femme n'était pas encore
+revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma
+déclaration, j'errai comme un corps sans âme, dédaignant
+de répondre à la cuisinière dont une exclamation
+m'avait pourtant mis à même de pouvoir à
+peu près préciser le moment où ma femme avait dû
+partir. Je vous l'ai dit, nous avions accordé à ma
+servante une permission de spectacle et, pour qu'elle
+fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait
+sur la table les restes froids de notre déjeuner
+du matin. Cette exemption d'une cuisine à
+faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures.
+Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue
+de sa chambre, voulut desservir la salle à manger,
+elle s'aperçut aussitôt d'un détail que mon trouble
+m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les
+plats étaient restés intacts sur la table... Donc ma
+femme n'avait pas dîné.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit le commissaire, suivant votre estime,
+madame Bazart a dû quitter la maison aussitôt
+après le départ de votre cuisinière pour le spectacle?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand la Godaille était-il venu pour vous
+faire ses adieux?</p>
+
+<p>&mdash;Trois quarts d'heure environ auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter
+la scène du raccommodement, vous êtes alors parti
+de chez vous pour n'y rentrer qu'à onze heures du
+soir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc entre sept et onze heures que votre
+femme, soit seule, soit aidée par la Godaille, qui serait
+rentré après vous avoir vu partir, a fait le coup
+des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour
+la soif... de son cher la Godaille?</p>
+
+<p>Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction
+ne s'était pas faite en l'âme du pauvre Bazart,
+qui balbutia en larmoyant:</p>
+
+<p>&mdash;Si la malheureuse avait été se jeter dans la
+Seine!</p>
+
+<p>&mdash;Alors les 25,000 francs ont dû être volés en
+pièces de cent sous, afin de se donner du poids pour
+aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie sèche, le
+commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour
+parole d'évangile.</p>
+
+<p>&mdash;Repassez dans huit jours, finit-il en forme de
+congé.</p>
+
+<p>Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les
+échos à leur réclamer sa femme. Vingt fois, il se
+présenta chez M. Grandvivier pour lui demander un
+moyen de retrouver la fugitive.</p>
+
+<p>Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le
+rongeait sans se mêler de celle d'un autre, soit qu'il
+pensât que c'était un mauvais moyen que faire rentrer
+de force au domicile conjugal celle qui s'en
+était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna
+ce conseil banal:</p>
+
+<p>&mdash;De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-même.</p>
+
+<p>Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci
+pouvait-il compatir à l'infortune de son ex-associé,
+quand, lui-même, il venait d'être frappé
+par un terrible malheur... La veille, il avait perdu
+sa troisième femme! Le dernier rejeton de la grande
+race des Buffard de Palombes, après avoir plongé
+son mari, pendant huit mois, dans un océan de félicités,
+avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement.</p>
+
+<p>Trois femmes en trois ans!!!</p>
+
+<p>Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de
+Camuflet, lui, par contre, il faut le reconnaître, portait
+la guigne aux femmes.</p>
+
+<p>Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout
+droit chez le commissaire, qui, en le voyant, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fini par avoir des nouvelles de
+votre la Godaille... Il avait fait un fier chemin
+quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper qu'au
+bout de la France, à Perpignan, dans une troupe
+de saltimbanques de foire où il s'était engagé... On
+dit que ce garçon n'a pas son pareil pour faire la
+parade!</p>
+
+<p>L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui
+demanda vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Et ma femme?</p>
+
+<p>Le commissaire se gratta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai
+de regret de vous annoncer que nous sommes sans
+la plus petite notion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille
+vous auriez infailliblement la piste de mon
+épouse... Il fallait arrêter mon neveu, l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! arrêter!!! Comme vous y allez, vous!
+On a usé d'abord du moyen le plus prudent, c'est-à-dire
+qu'on a mis le garçon en surveillance avec l'espoir
+qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite
+à madame Bazart enfouie dans quelque cachette
+des environs... Peine inutile! Notre paillasse, et
+toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de
+plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques...
+Devant cet insuccès, on a changé de batteries.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que
+lui avaient enlevée ces premiers renseignements.</p>
+
+<p>Le commissaire continua:</p>
+
+<p>&mdash;A défaut de la femme, on tâcha de retrouver
+l'argent. Si la Godaille se livrait à des dépenses exagérées,
+c'était la preuve qu'à un moment ou à un
+autre il avait été rejoint par madame Bazart qui,
+grâce à vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé
+les poches... De ce côté-là, on s'est cassé le
+nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs aubergistes
+et il est en retard, avec ses camarades, d'une
+assez forte somme perdue au jeu... J'insiste sur ce
+détail, car il est tout à son honneur.</p>
+
+<p>&mdash;A son honneur! répéta Bazart étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à son honneur! appuya le commissaire.
+Cette perte au jeu prouve chez le saltimbanque un
+fonds de probité, car, paraît-il, à manier les cartes,
+il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le
+voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles...
+Le chef de la troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé
+adroitement, a avoué qu'à je ne sais plus
+quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour
+donner une représentation, son paillasse la Godaille
+avait vertement envoyé promener une société de
+<i>Grecs</i> qui lui offraient une forte somme s'il voulait
+mettre à leur service son adresse aux cartes.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi,
+les plus étonnants tours de cartes. Il me prévenait;
+j'avais le nez dessus, et, malgré ça, je n'y voyais que
+du feu, avoua Bazart.</p>
+
+<p>Et, revenant vite à son cruel souci:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma femme?... insista-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en sommes réduits à cette supposition que
+madame aura filé droit sur l'Espagne avec le magot.
+Pour dérouter les soupçons, la Godaille se sera engagé
+dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre
+bout de la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan,
+un beau matin il sautera par-dessus la frontière pour
+aller rejoindre la belle et ses écus.</p>
+
+<p>Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant
+sa phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Repassez dans huit jours.</p>
+
+<p>A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut,
+le commissaire secoua la tête en disant avec
+une franchise un peu crue:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons fait fausse route. C'est pour un
+autre pigeon que le paillasse que votre colombe a
+déserté son colombier... En ce moment, la Godaille
+est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché
+à la troupe qui peu à peu remonte la France.
+Quant à madame Bazart, pas l'ombre d'une nouvelle!</p>
+
+<p>Le mari abandonné fut immédiatement repris par
+ses idées noires et éclatant en sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Elle se sera suicidée! gémit-il.</p>
+
+<p>Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire
+avait appris, par ses informations, bien des
+frasques de l'épouse en fuite. Il chercha donc à consoler
+son homme, qui prenait le cas trop au tragique.</p>
+
+<p>&mdash;Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin
+de prouver des idées de suicide.</p>
+
+<p>Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit
+nullement son parti. Pendant plus de quatre mois, il
+fit insérer dans tous les journaux une note qui promettait
+le pardon le plus complet à l'épouse rentrée
+au bercail. Grâce à cette publicité, son infortune
+conjugale fut connue de ses nombreuses connaissances
+qui, en le voyant passer triste, jaune, amaigri,
+ne se faisaient pas faute d'en gouailler:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, il a du plomb dans l'aile; un de ces
+matins, on nous annoncera qu'il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ou qu'il est devenu fou.</p>
+
+<p>Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné.
+Faisant trêve au chagrin secret qui, lui-même, le
+dévorait, il cherchait à relever le moral de Bazart.
+Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation
+ni la clémence qu'il lui prêchait:</p>
+
+<p>&mdash;On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge!
+lui disait-il d'un ton sec.</p>
+
+<p>Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc à se
+venger, lui, ce magistrat qui employait tout le temps
+que ne réclamaient pas ses fonctions en de longues
+promenades où, obsédé par une sombre préoccupation,
+il marchait, tête baissée, semblant chercher une
+idée qui le fuyait toujours?</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé
+où l'avait conduit une de ses longues courses à l'aventure,
+le juge voulut revenir par la barrière du
+Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il
+avançait vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu
+entendre un vacarme qui allait toujours grandissant,
+s'il n'eût été absorbé par ses lugubres méditations.</p>
+
+<p>On était aux environs de la fête de Pâques. Ce
+monstrueux charivari était causé par les musiques
+discordantes des nombreuses baraques de saltimbanques
+que la fameuse foire au pain d'épice avait
+amoncelées sur la place.</p>
+
+<p>Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand
+le magistrat reconnut l'obstacle qui se dressait sur
+son passage. Sa route était obstruée par la cohue des
+badauds figés devant les différents tréteaux à écouter
+les boniments des bateleurs.</p>
+
+<p>M. Grandvivier s'engagea dans la foule.</p>
+
+<p>Il avait franchi la moitié de la place quand, soudain,
+il s'arrêta et releva la tête au son d'une voix, de
+lui connue, qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;«Supposons que vous soyez dans une soirée du
+grand monde où on s'embête à vingt francs par
+tête. Tout à coup vous vous rappelez que vous
+avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit.
+Alors vous vous approchez de la maîtresse de la
+maison et vous lui dites: Duchesse, je vous parie
+dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui
+sont là bâillant, chez vous, comme des merlans
+sur le sable...»</p>
+
+<p>Dans ce saltimbanque, costumé en paillasse,
+M. Grandvivier, du premier coup d'oeil, reconnut la
+Godaille, le neveu de son ami Bazart.</p>
+
+<p>Tout en donnant ainsi à la foule un échantillon
+du langage du grand monde pour engager un pari,
+la Godaille tenait un jeu de cartes que, par le pincement
+des doigts, il faisait voler, en une sorte de
+demi-guirlande arrondie, d'une main à l'autre.</p>
+
+<p>A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil
+s'éclaira joyeux, un sourire parut sur ses lèvres, et
+il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'idée tant cherchée!!!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à
+M. Grandvivier l'éclair de sa satisfaction dont, un
+instant, s'était illuminé son visage assombri? Était-ce...
+ce qui eût alors complètement dérouté quiconque
+connaissait le juge... la grâce et la prestesse
+avec lesquelles la Godaille maniait ses cartes? Un
+observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser
+que, subitement, la physionomie du magistrat
+reprit son expression navrée et qu'il murmura d'un
+ton découragé ces mots mystérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comment?</p>
+
+<p>Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut
+ne pas entendre un mot, il resta immobile, comme
+cloué au sol, et le regard obstinément fixé sur le
+jeune homme.</p>
+
+<p>Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse
+fut rentré dans la baraque et que le public se mit à
+escalader les marches de l'estrade pour assister à la
+représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer
+sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque
+disparu, son regard s'était reporté sur les toiles dont
+la peinture grotesque avait la prétention de retracer
+toutes les séductions qui attendaient les curieux à
+chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en
+était un montrant une table garnie de gobelets, de
+muscades, de cartes éparpillées et laissant voir à
+mi-corps un monsieur en habit noir et cravate
+blanche. Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien
+mis s'étalait une banderole portant ces mots: <i>Séance
+de tours de cartes et de prestidigitation amusante par
+M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute
+société a su apprécier le talent</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comment? se répéta encore le juge,
+quand, après cinq minutes passées devant ce tableau,
+il se remit en marche.</p>
+
+<p>Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre
+avec la Godaille, car il se rendit chez son ancien
+protégé. La servante qui vint ouvrir lui annonça
+que son maître était absent et, comme elle avait la
+langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois
+avec une brusquerie affectueuse. Ah! la vie lui était
+bien triste, au cher homme, depuis la fuite de madame,
+c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait,
+plus il devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait
+fou... il l'était même déjà un brin.</p>
+
+<p>Oui, il était un tantinet détraqué.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par
+jour, fumer sa pipe dans la chambre de sa femme?
+Devinez dans quelle position... Couché tout de son
+long sur le parquet, et toujours à la même place, devant
+la dalle du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie
+de fumeur, il croyait revoir l'épouse disparue, car
+il souriait et poussait de petits cris de satisfaction
+en se vautrant de plus belle sur son parquet.</p>
+
+<p>Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant
+avec surprise cette révélation de la fantasque lubie
+du mari délaissé.</p>
+
+<p>Et la fille continuait sur le compte de son maître.
+Ah! oui, il l'aimait, la chambre de celle qui l'avait
+tant trompé avec le tiers et le quart!... Elle lui coûtait
+cher, cette chambre! Pour elle il avait refusé
+bien des cent mille francs... trois fois le prix de la
+maison, véritable masure dont il était propriétaire
+et dont, malgré sa résistance, il allait être délogé
+par une expropriation pour cause d'utilité publique
+qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire
+passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé
+pour garder sa baraque debout. S'il était absent aujourd'hui,
+c'était parce que, en ce moment même,
+l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le
+jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout
+au plus une semaine pour déguerpir.</p>
+
+<p>Là, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il
+pas qu'il fût déjà un peu fou, ce pauvre monsieur,
+pour s'obstiner, quand on lui en offrait un si grand
+prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne
+se tenait encore debout que par miracle, malsaine,
+sombre, construite à l'ancienne mode, avec moitié
+des chambres en contre-bas et moitié exhaussées
+d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou?</p>
+
+<p>La domestique disait la vérité et le juge, pendant
+qu'elle jacassait, se souvint qu'avant de se marier,
+Bazart, au premier étage où il voulait loger sa future
+épouse, avait fait poser un second parquet, en surélévation
+sur le premier, afin de mettre les chambres
+de plain-pied, et aussi pour diminuer la hauteur des
+pièces, véritables halles impossibles, à chauffer en
+hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement
+être contraint par jugement à déguerpir?
+dit le magistrat pendant que la bavarde reprenait
+haleine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé...
+Avec ça que nous serons bien à plaindre quand nous
+serons installés dans un logement salubre et plus
+gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.</p>
+
+<p>A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier
+ne pensait plus à l'entrepreneur. Il avait été
+repris par cette idée qui lui était montée au cerveau à
+la vue de la Godaille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là le moyen! Oui, mais comment? se disait-il.</p>
+
+<p>Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième
+fois, le soir, la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré
+de son sommeil par son valet de chambre qui lui
+disait d'une voix altérée:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle Clarisse? fit le juge encore à demi endormi.</p>
+
+<p>&mdash;La servante de M. Bazart.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure
+moins matinale? Ce qu'elle veut me dire ne doit
+pas être tant pressé. Sans doute quelque commission
+de son maître.</p>
+
+<p>En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait,
+son valet de chambre n'usa plus de précaution, et
+dit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;M. Bazart a été assassiné cette nuit!...</p>
+
+<p>En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et
+s'habilla à la hâte pour recevoir Clarisse.</p>
+
+<p>Bien que complètement affolée, cette fille, avant
+d'avertir la police, avait voulu d'abord consulter celui
+qu'elle savait être le meilleur ami de son maître
+défunt.</p>
+
+<p>Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart
+pour lui apporter la tasse de tilleul qu'il avait
+l'habitude de boire à son réveil, elle avait trouvé la
+chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son
+maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs
+et dans l'ancienne chambre de madame, juste
+à cette même place du parquet où il avait l'habitude
+de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché
+au milieu d'une mare de sang et le coeur percé
+d'un couteau laissé dans la blessure. Ce couteau,
+long et affilé, était une pièce du service à découper.
+Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la
+salle à manger.</p>
+
+<p>L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa
+victime, car aucune trace de lutte n'apparaissait
+dans la chambre.</p>
+
+<p>La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre
+ébranlait encore tout le système nerveux de la
+cuisinière Clarisse, qui parlait fébrilement et à mots
+précipités.</p>
+
+<p>La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal,
+il avait perdu son procès. Au lieu de s'emporter,
+il était calme; mais, sous cette apparence
+tranquille, la domestique avait deviné une rage
+sourde contre ceux qui l'expropriaient.</p>
+
+<p>&mdash;Dans dix jours, les maudits auront le droit de
+jeter bas cette maison! avait-il dit.</p>
+
+<p>&mdash;Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez
+de quoi en acheter deux autres plus belles, avait répliqué
+Clarisse.</p>
+
+<p>Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa
+pipe, puis il avait été s'étendre sur le parquet à sa
+place accoutumée, et s'était mis à fumer.</p>
+
+<p>M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui
+avait précédé la mort de son ami, interrompit le récit
+de la servante pour demander:</p>
+
+<p>&mdash;Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir
+de cette satisfaction qui, m'avez-vous dit hier, triomphait
+de sa tristesse habituelle et lui faisait pousser
+de petits cris de joie en se roulant sur le parquet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il riait, mais pas comme les autres jours.
+Son rire était nerveux, saccadé. De plus, il parlait
+tout haut, si haut même que je l'entendais de la
+salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.</p>
+
+<p>&mdash;Et que disait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Cela se rapportait à l'expropriation.</p>
+
+<p>&mdash;Précisez.</p>
+
+<p>&mdash;Il disait comme cela: «Moi qui croyais que ça
+durerait jusqu'après ma mort!» Alors il ricanait
+lentement, puis il ajoutait: «Baste! quand ils démoliront,
+je ne serai plus là pour les voir. Je serai
+au diable!» Ce qui me prouva que la démolition de
+la bicoque lui tenait tant au coeur qu'il s'en irait
+au loin pour ne pas assister à son renversement.</p>
+
+<p>&mdash;Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, car une heure après, du fond de ma
+cuisine, je les entendais rire l'un et l'autre à qui
+mieux mieux.</p>
+
+<p>&mdash;L'un et l'autre? Quel était donc cet autre?</p>
+
+<p>&mdash;M. Frédéric, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce M. Frédéric?</p>
+
+<p>&mdash;Le neveu de M. Bazart.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et
+qui fait partie d'une troupe de saltimbanques? demanda
+vivement le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même! Il paraît qu'il travaille, en ce moment,
+à la foire au pain d'épice. Alors il avait pensé
+à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait pas vu depuis
+un an.</p>
+
+<p>&mdash;Comment votre maître a-t-il reçu son neveu?
+dit M. Grandvivier après un tressaillement causé par
+cette entrée en scène de la Godaille.</p>
+
+<p>&mdash;A bras ouverts et en s'écriant: «Tu arrives à
+propos, tu tombes à pic, garçon!» Cela était dit convulsivement
+et, coup sur coup, il le répéta tant et
+tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander:
+«Pourquoi donc trouvez-vous que je
+tombe si bien à pic?» Un instant, mon maître eut la
+vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine...
+puis, il hésita une seconde et enfin répondit;
+«Mais pour prendre ta part d'un excellent dîner que
+Clarisse va nous préparer.» Après quoi, brusquement,
+il montra une chaise à son neveu, en ajoutant:
+«Mets-toi là, garçon, et tiens-toi tranquille
+pendant que je vais écrire deux lettres pressées.&mdash;Faites,
+mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant,
+l'oncle disait: «J'ai eu des torts à ton égard, neveu,
+et je tiens à les réparer.» Là-dessus, le jeune
+homme se mit à rire en répondant: «Oh! des torts!
+Pas le moins du monde!» Et mon maître, qui avait
+fini sa première lettre et était en train de la mettre dans
+sa poche, riposta: «Si, si, j'ai eu des torts et, je le
+répète, je tiens à les réparer.» Il faisait allusion à la
+vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos
+de madame Bazart. Cependant, cette fois en silence,
+il écrivait sa seconde lettre. Assis devant son bureau,
+il nous tournait le dos. Quand il eut fini, il plia
+le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle
+il écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre,
+au lieu de la glisser dans sa poche, il la serra dans
+un tiroir de son bureau qu'il repoussa en disant:
+«Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier
+que je viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser
+à M. Frédéric le temps de demander une explication,
+il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va
+nous fricoter à la hâte un bon dîner, raconte-moi tes
+aventures depuis le jour de notre séparation.</p>
+
+<p>Une heure après, ils étaient à table. Gai comme
+autrefois, M. Frédéric, sans pour cela en perdre une
+bouchée, débitait un tas de cocasseries à M. Bazart
+qui en riait à ventre déboutonné.</p>
+
+<p>Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira
+de sa poche celle des deux lettres qu'il y avait mise
+et me dit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant,
+tu monteras te coucher! Il est inutile que tu
+veilles à nous attendre. Histoire de vider encore une
+ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand
+garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus,
+je partis porter la lettre à la poste...</p>
+
+<p>M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse
+pour demander:</p>
+
+<p>&mdash;A qui était adressée cette lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre,
+attendu que je ne sais pas lire, avoua la servante.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? prononça le juge en l'invitant à achever
+son histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre,
+que j'ai trouvé mon maître mort, avec son couteau
+dans le coeur... Alors je suis accourue ici pour demander
+ce que j'avais à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le
+commissaire de votre quartier et lui répéter mot
+pour mot ce que vous venez de me conter.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte.</p>
+
+<p>Mais elle s'arrêta pour se retourner.</p>
+
+<p>&mdash;J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter
+M. Frédéric, n'est-ce pas? Il est bien évident que le
+brave jeune homme est tout à fait innocent de l'assassinat
+de son oncle.</p>
+
+<p>Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier
+la poussa vers la porte en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous recommande de tout répéter au
+commissaire!</p>
+
+<p>Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé
+d'habitude éclata d'un long rire de joie immense.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont arrêter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant
+de bonheur.</p>
+
+<p>Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son
+calme. C'était son domestique qui lui apportait les
+lettres arrivées par la première distribution du
+matin.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Quand la police tient sa proie à portée, elle profite
+de l'occasion avec un notable empressement. Elle
+commença donc par étendre la main sur la cuisinière
+Clarisse après qu'elle eut achevé sa déposition sur
+la mort violente de son maître Bazart et, une heure
+après, la Godaille, arrêté à sa baraque, était bel et
+bien coffré.&mdash;En somme, neveu et servante étaient
+les deux dernières personnes qui avaient approché
+de la victime.</p>
+
+<p>A la même heure, M. Grandvivier se trouvait en
+visite chez le procureur général qui, en même temps
+qu'il était son chef, comptait au nombre de ses bons
+amis. Le juge se plaignait un peu qu'on eût négligé,
+depuis quatre mois, de lui confier une cause à instruire.
+A ce reproche, son supérieur répondait que, le
+sachant fort affecté par le mauvais état de santé de
+sa fille, il avait cru lui être agréable en ne compliquant
+pas ses inquiétudes paternelles d'un travail à
+suivre.</p>
+
+<p>Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur
+un pli dont la suscription portait à l'angle ce seul
+mot qui résumait la teneur de la lettre: <i>Assassinat</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu te plains d'être laissé au repos, voici
+une affaire qui se présente bien à point pour t'en
+faire sortir, dit le procureur en ouvrant la lettre, dont
+le contenu n'était autre que le rapport, rédigé par
+le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart.</p>
+
+<p>Et, séance tenante, il lui confia l'instruction de
+cette dramatique affaire.</p>
+
+<p>M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais
+n'avait-il rendu à son chef cette visite matinale que
+pour se trouver juste là quand arriverait le rapport
+sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il
+faut le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur,
+son regard trahissait une satisfaction farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Le saltimbanque me fournira ma vengeance,
+pensait-il avec un frisson de haine en joie.</p>
+
+<p>En magistrat actif qu'il était, il décida pour le jour
+même, sur le lieu du crime, de confronter les prévenus
+avec le cadavre de la victime. Pour cette confrontation,
+suivant l'usage, afin qu'il examinât la
+blessure et la position du corps, il s'adjoignit un certain
+docteur Cabillaud père qui, du vivant de Bazart,
+avait été son médecin.</p>
+
+<p>En attendant l'arrivée des prévenus, le juge et le
+médecin avaient à faire l'examen préparatoire d'où
+résulterait le procès-verbal du docteur.</p>
+
+<p>Cabillaud étudia la position du cadavre, inspecta
+longuement la blessure, considéra le couteau qu'il
+avait retiré du corps, puis promena lentement son
+regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque
+de lutte entre Bazart et son meurtrier.</p>
+
+<p>Tout cela, sans mot dire et en caressant l'énorme
+verrue qui ornait une des ailes de son nez.</p>
+
+<p>Quand, pour y déposer le couteau ensanglanté, il
+s'approcha de la table près de laquelle se tenait le
+juge qui, un pli au front, l'avait regardé agir, ce dernier
+lui dit en montrant l'arme:</p>
+
+<p>&mdash;Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a
+dû être surpris par son assassin.</p>
+
+<p>Le médecin, à ces mots, regarda le juge et, se remettant
+à caresser sa verrue:</p>
+
+<p>&mdash;Euh! euh! fit-il. Etes-vous sûr, mon magistrat,
+qu'il y ait eu un assassin?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, M. Grandvivier lui montra du
+doigt le cadavre étendu à leurs pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici,
+là, un corps dont le coeur a été traversé par un couteau;
+mais, je le répète, cela prouve-t-il qu'il y ait
+eu un assassin?</p>
+
+<p>Et, lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, suivant vous?... interrogea le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu
+simplement suicide.</p>
+
+<p>Une lueur de mécontentement brilla dans l'oeil du
+juge, mais elle fut de trop courte durée pour avoir
+été surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit d'un ton
+qui affirmait:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tué.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ce suicide alors?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà ce qui est à chercher. Peut-être est-ce
+par suite du chagrin que lui causait l'abandon de
+sa femme... chagrin noir, incessant, qui, pour peu
+qu'il s'y soit joint quelque vive contrariété, l'a conduit
+au suicide.</p>
+
+<p>M. Grandvivier, à l'appui de ce que le docteur
+avançait, aurait pu se souvenir combien Bazart avait
+été exaspéré par l'expropriation qui allait renverser
+sa maison, mais il n'en fit rien. Comme, à ce moment,
+un grand bruit, se produisant au rez-de-chaussée,
+annonça l'arrivée des prévenus et de leurs gardiens,
+il fit un salut de tête au médecin en disant d'un ton
+sec:</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à ce que j'aie interrogé les prévenus, vous
+me permettrez de ne pas être de votre avis.</p>
+
+<p>Avec Clarisse, la Godaille et les agents, était arrivé
+aussi le greffier du juge, un vieux bonhomme auquel
+une bronchite mal soignée faisait cracher ses poumons
+dans les crises répétées d'une toux horrible à
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon
+brave Seuffray, lui dit affectueusement le juge.</p>
+
+<p>Mais il avait affaire à un maniaque du devoir qui
+posa sa serviette sur la table, étala ses papiers et
+prépara plume et encre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un
+simple petit rhume.</p>
+
+<p>Suivant la différence de leur tempérament, l'attitude
+des prévenus n'était pas la même. Clarisse, à
+demi hébétée, pleurait à chaudes larmes. La Godaille,
+tout fiévreux, était muet et dédaigneux, mais on devinait
+en lui une colère contenue qui ferait explosion
+au premier mot.</p>
+
+<p>Grandvivier commença l'interrogatoire par la
+femme à laquelle il demanda, en lui montrant le cadavre:</p>
+
+<p>&mdash;Reconnaissez-vous le mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est mon pauvre maître, balbutia-t-elle.
+Dire que le voilà trépassé, lui qui riait hier de si
+bon coeur!</p>
+
+<p>A cette réponse, le juge lança un coup d'oeil au
+docteur qui avait parlé de suicide motivé par un
+chagrin profond et, pour qu'il fût bien appuyé sur
+ce point, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il riait, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comme un bienheureux. C'était à croire qu'il
+ne songeait plus à cette expropriation qui, depuis
+deux mois, ne lui avait pas permis de dérager.</p>
+
+<p>C'était donc là cette contrariété, vive et persistante
+qui, jointe à son désespoir de mari abandonné, devait,
+suivant le docteur, avoir poussé Bazart à se
+tuer. A son tour, Cabillaud père adressa au magistrat
+un regard qui semblait lui demander d'insister
+sur cet autre point d'où sortirait la preuve qu'il avait
+raison. Mais Grandvivier, au lieu de comprendre,
+prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant
+d'une voix sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Fille Clarisse Pommier, vous êtes prévenue
+de complicité dans l'assassinat de votre maître.</p>
+
+<p>Le juge d'instruction était de ceux qui procèdent
+par un coup de foudre, ne laissant pas aux prévenus
+pour échafauder leur défense en préparant les réponses,
+le temps que leur fourniraient trop de questions
+préparatoires. Mais, quoi qu'il fît, il ne pouvait
+empêcher que Clarisse, au lieu de penser qu'elle était
+devant un juge, ne vît en lui que l'ami de son maître,
+ami auquel, le matin même, elle était venue conter,
+en toute franchise, comment les choses s'étaient
+passées.</p>
+
+<p>Il arriva donc que l'effet qui aurait dû résulter de
+cette attaque <i>ex abrupto</i> fut tout contraire de celui
+attendu. La servante, loin de prendre l'accusation au
+sérieux, crut à une plaisanterie et, son désespoir
+s'apaisant, elle s'écria naïvement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne vous ai pas tout conté? Vous
+savez bien que j'étais montée pour me coucher, en
+revenant de porter la lettre que mon maître m'avait
+envoyée mettre à la poste... Où donc aurais-je vu
+votre assassin, puisque je n'ai quitté ma chambre
+que ce matin?...</p>
+
+<p>En entendant parler de la lettre, un imperceptible
+tressaillement avait agité M. Grandvivier. Sans répondre
+à la servante, et comme c'était d'une confrontation
+et non pas encore d'un véritable interrogatoire
+en règle qu'il s'agissait, il fit un signe aux
+agents de police en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez cette femme dans une pièce du rez-de-chaussée
+et attendez mes ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas,
+mon bon monsieur Grandvivier? demanda Clarisse,
+dont l'épouvante première s'était dissipée depuis
+qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de
+son maître.</p>
+
+<p>Puis, sans se douter de la gravité de sa situation,
+elle suivit ses gardiens.</p>
+
+<p>Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque.</p>
+
+<p>&mdash;Frédéric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous
+ce cadavre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitté
+hier plein de vie et de gaieté?</p>
+
+<p>&mdash;A quelle heure?</p>
+
+<p>Cette question fit éclater l'indignation du jeune
+homme qui s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! vous allez donc la continuer, votre sinistre
+plaisanterie de prétendre que j'ai tué le pauvre
+cher homme? Quand l'aurais-je frappé? Est-ce que
+je ne puis pas rendre compte de mon temps minute
+par minute. Je suis parti à onze heures. J'ai pris
+mes jambes à mon cou et, vingt minutes après, j'arrivais
+à ma baraque sur le champ de foire où dix témoins
+vous attesteront que j'ai passé la nuit.</p>
+
+<p>Il y allait aussi tout naïvement, le brave garçon,
+et ne s'attendait guère à cette question:</p>
+
+<p>&mdash;De neuf heures, moment où la domestique est
+allée se coucher, jusqu'à onze heures, instant que
+vous avouez pour celui de votre départ, vous reconnaissez
+être resté seul, absolument seul, avec
+votre oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et Dieu sait si nous avons ri!...</p>
+
+<p>Sans tenir compte de cette réponse, le magistrat
+posa cette question:</p>
+
+<p>&mdash;N'y avait-il pas eu, il y a une année, une cause
+de brouille entre vous et le défunt?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, à propos de sa femme... Mais cela était
+si bien tombé à l'eau que mon oncle, pas plus tard
+qu'hier, en reconnaissant combien, jadis, ses soupçons
+avaient été injustes à mon égard, m'a répété
+qu'il avait, envers moi, des torts à réparer.</p>
+
+<p>Pas plus que la première fois, le juge ne s'arrêta
+sur cette réponse et, continuant:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart?
+demanda-t-il lentement.</p>
+
+<p>La question parut à la Godaille si peu intéresser
+sa situation, qu'il répondit gouailleusement:</p>
+
+<p>&mdash;On ne me l'avait pas donnée à garder.</p>
+
+<p>&mdash;Vous persistez à nier?</p>
+
+<p>&mdash;A nier quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Que, dans la soirée d'hier, alors que, la servante
+partie, vous êtes resté seul avec M. Bazart, il
+ne s'est pas rallumé, entre vous, une querelle au
+sujet du passé?</p>
+
+<p>Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa
+en répondant, le doigt tendu vers le bureau
+du défunt:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le pressentiment que vous trouverez là
+une preuve que mon oncle n'avait plus contre moi
+l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon
+oncle a tracé un écrit qu'il a, ensuite, mis sous une
+enveloppe sur laquelle il a encore écrit quatre ou
+cinq mots; puis il l'a serrée dans le bureau en me
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Au besoin, garçon, tu te souviendras que je
+place ce papier dans ce tiroir à ton intention. C'est
+le deuxième tiroir à gauche.</p>
+
+<p>M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir désigné, en
+tira l'enveloppe et, à haute voix, lut la suscription
+suivante:</p>
+
+<p>&mdash;«<i>Ceci est mon testament</i>», prononça-t-il.</p>
+
+<p>Puis, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il
+décacheta l'enveloppe dont il fit sortir le papier et,
+cette fois, il lut en silence.</p>
+
+<p>Après avoir passé l'écrit à son greffier pour qu'il le
+joignît au dossier, le juge adressa au jeune homme
+cette question qui, en somme, résumait la teneur
+du papier:</p>
+
+<p>&mdash;Saviez-vous que, par cet écrit, M. Bazart vous
+nommait son héritier?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille
+avec un attendrissement qui ne contenait aucune
+intonation de cupidité satisfaite.</p>
+
+<p>Cependant le docteur Cabillaud avait écouté de
+toutes ses oreilles. Quand il avait été question du
+testament, il avait légèrement secoué la tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart
+s'est tué... son testament, fait hier, est une
+preuve à l'appui du suicide. Pour que ce juge, que
+j'ai prévenu, ne s'en aperçoive pas, il faut qu'il
+sache bien peu son métier... Un âne, quoi!</p>
+
+<p>Comme si le juge craignait que certaine réponse
+fût faite à la question qu'il allait poser, il y eut une
+petite hésitation dans sa voix quand il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Avant le testament, votre oncle, suivant la déclaration
+de la fille Clarisse, a écrit aussi une lettre
+que, deux heures plus tard, il lui a donnée à porter
+à la poste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;La fille Clarisse, ayant déclaré ne pas savoir
+lire n'a pu dire à qui cette lettre était destinée. Pouvez-vous
+désigner ce destinataire?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Quand la Godaille fit cette réponse, le docteur Cabillaud
+était en train d'examiner la figure du juge.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! pensa-t-il, on dirait que voilà un «non»
+qui lui fait plaisir!</p>
+
+<p>Dans le but d'amener le prévenu à se troubler
+quand il entendrait réitérer la même question,
+M. Grandvivier redemanda lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous reconnaissez bien que, de neuf heures,
+instant où la cuisinière est partie, jusqu'à onze
+heures, moment de votre prétendu départ, vous
+êtes resté seul avec M. Bazart?</p>
+
+<p>Si le juge s'était proposé de démonter le saltimbanque
+du sang-froid qu'il avait recouvré, il obtint
+réussite complète, car le jeune homme s'écria furieusement:</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? mon prétendu départ? Est-ce que
+vous allez prétendre que c'est pendant que nous
+étions seuls que j'ai assassiné mon oncle!!!</p>
+
+<p>Et, avec une ironie amère:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me répétait
+que je tombais à pic, il voulait dire que j'arrivais à
+propos pour être accusé d'être son assassin, il ne se
+trompait guère!</p>
+
+<p>Puis, avec exaspération:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, à tout il faut une raison. Dites-moi
+un peu pourquoi j'aurais tué mon oncle?</p>
+
+<p>Le jeu du magistrat devait être d'irriter son
+homme à l'extrême, car en posant le doigt sur le
+testament il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être par impatience d'hériter.</p>
+
+<p>Le motif allégué manqua son effet. Au lieu de redoubler
+la colère du bateleur, elle le fit éclater d'un
+long rire méprisant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ses écus! Je m'en souciais bien de ses
+écus!... Et puis, est-ce que je savais, quand il l'a
+écrit devant moi, qu'il faisait son testament en ma
+faveur?</p>
+
+<p>&mdash;Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux
+heures durant lesquelles vous êtes resté seul avec
+lui.</p>
+
+<p>La colère de la Godaille s'était changée en une
+moquerie amère et provocante.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai été
+pris de cette fameuse impatience!</p>
+
+<p>Au lieu de répondre directement, le juge, en le regardant
+en face, articula, à mots pesés, cette phrase
+qui, tout en paraissant ne pas se lier à ce qui précédait,
+contenait une accusation:</p>
+
+<p>&mdash;Et, à défaut que vous étiez prévenu de la teneur
+du testament, ne saviez-vous pas que vous
+restiez son seul héritier, après l'étrange disparition
+de la personne à laquelle la tendresse de M. Bazart
+aurait pu laisser l'héritage?</p>
+
+<p>L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore
+pousser un long éclat de rire convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;Ouais! fit-il avec une amertume narquoise,
+n'allez-vous pas aussi m'accuser d'avoir tué madame
+Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y êtes!</p>
+
+<p>Ensuite, se calmant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, continua-t-il, la poupée a filé bien
+tranquillement, au grand jour, sans se cacher... Et
+si mon oncle, au lieu de s'en aller promener pour
+ne pas affronter la colère de la particulière, était
+entré chez elle, il l'aurait trouvée en train de faire
+ses malles et ses caisses... Si je dis ses caisses, c'est
+qu'elle a dû les clouer, car c'étaient des poum!
+poum! qui ont retenti pendant une demi-heure.
+Que mon oncle fût resté à la maison au lieu de fuir
+devant l'orage, il eût entendu le vacarme... ça s'entendait
+même des chambres de bonnes.</p>
+
+<p>A mesure que la Godaille parlait, le magistrat,
+l'oreille tendue, l'avait écouté, immobile comme
+l'araignée qui guette la mouche s'empêtrant dans sa
+toile. Comment la Godaille, qui était parti avant
+que Bazart quittât la maison, savait-il ce qui s'était
+passé après la sortie de l'oncle? Il était donc revenu
+en l'absence de Bazart? Pourquoi? Dans quel but?
+Il avait donc vu partir son oncle et savait trouver
+sa femme seule au logis, puisque, ce jour-là, la cuisinière
+Clarisse, qui avait la permission de spectacle
+et qu'on avait exemptée d'un dîner à faire, avait déjà
+pris le large?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, avait continué le jeune homme, je crois
+les entendre encore ses poum! poum! C'était à
+croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle démolissait
+la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu décamper
+son mari, elle n'avait pas à se gêner puisqu'elle
+se savait seule au logis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda
+brusquement M. Grandvivier, jugeant que le
+prévenu s'était suffisamment enferré.</p>
+
+<p>A cette question, la Godaille resta bouche béante,
+l'oeil troublé, jeté hors de garde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait
+suivi la scène, pas si bête que je le croyais, ce
+juge... S'il voulait conduire son homme à se couper,
+il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait
+pas suicide? La suite va me le dire.</p>
+
+<p>Mais le médecin n'était pas destiné à entendre cette
+suite, car le juge, soit qu'il fût sincère, soit qu'il
+jugeât utile de se débarrasser de l'écouteur, se tourna
+vers lui en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mille pardons, docteur, de vous avoir oublié!
+Au lieu de vous laisser captif dans ce coin, j'aurais
+dû vous rendre la liberté qui vous est nécessaire pour
+aller écrire votre rapport. Je compte que vous me
+l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois,
+excusez-moi!</p>
+
+<p>Devant ce congé en règle, Cabillaud père ne pouvait
+résister. Il se leva en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Dans deux heures, vous aurez ce rapport.</p>
+
+<p>L'opinion du médecin devait importer au juge.
+Un peu imprudemment, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous changé d'avis, docteur?</p>
+
+<p>Il est supposable que Cabillaud voulut se venger
+d'être ainsi remercié en indiquant au prévenu le
+système de défense qu'il avait à suivre, car il riposta
+d'un ton sec:</p>
+
+<p>&mdash;Changé d'avis? Non, mon rapport conclura toujours
+au suicide.</p>
+
+<p>Sur cette pichenette moralement administrée à
+l'amour-propre du juge, Cabillaud sortit en caressant
+sa verrue.</p>
+
+<p>L'incident avait donné au saltimbanque le temps
+de retrouver son sang-froid. C'était un avantage sur
+lui que le juge venait de perdre. Aussi, pour le regagner,
+il allait reprendre l'interrogatoire, quand
+son greffier Seuffray fut pris d'une épouvantable
+quinte de toux qui le plia en deux sur son procès-verbal.</p>
+
+<p>&mdash;Un petit rhume! un simple petit rhume! répétait
+encore ce fanatique du devoir que deux mois à
+peine séparaient du tombeau et qui voulait mourir
+sur son papier timbré.</p>
+
+<p>Cette crise décida le juge à en finir.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez le prévenu, commanda-t-il aux agents
+qui surveillaient le bateleur.</p>
+
+<p>Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction,
+le corps de Bazart fut conduit au cimetière.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait
+la cuisinière Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu
+avait remise, le matin même, en liberté. La malheureuse
+fille pleurait à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Aussitôt le corps descendu dans le trou, le docteur
+Cabillaud, qui avait tenu à conduire à sa demeure
+dernière ce client dont il n'avait pas la mort
+à se reprocher, rattrapa la cuisinière qui s'éloignait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici sans place, ma chère fille? débuta-t-il
+en taquinant sa verrue.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! soupira la cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dîné une fois chez votre défunt maître, et
+il me souvient encore de certain délicieux soufflé
+d'andouilles... En avez-vous toujours la recette, mon
+enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi celle des foies de canard à la Voltaire?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi.</p>
+
+<p>Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner
+du sérieux à sa proposition, puis, en homme qui
+accepte les exigences de la vie parisienne, modula de
+sa voix la plus persuasive:</p>
+
+<p>&mdash;Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera
+pas sur le beurre... Au besoin, un cousin dans
+les pompiers... et vous ferez vous-même le marché!!!
+Est-ce là une place qui vous convienne?</p>
+
+<p>Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides
+de larmes et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et le café au lait le matin?</p>
+
+<p>&mdash;Une soupière de café au lait! promit Cabillaud
+en veine de générosité.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est dit.</p>
+
+<p>Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui
+enlevât la perle qu'il venait de conquérir, le gourmand
+docteur la fit aussitôt monter dans le fiacre
+qui allait les conduire tous deux à son logis.</p>
+
+<hr class="short"><br>
+
+<p>La société d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre
+jusqu'à la fin du délai de dix jours qu'elle
+avait accordé à Bazart pour déménager.</p>
+
+<p>Donc, le lendemain même de l'enterrement, une
+bande de démolisseurs s'abattit sur la masure que le
+défunt Bazart avait si énergiquement défendue contre
+la mise à bas.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui
+fut confirmée par la hâte que mirent les gens de police
+et de justice à accourir, se répandit dans tout le
+quartier.</p>
+
+<p>En déposant le parquet du premier étage, les ouvriers
+avaient reconnu que ce parquet avait été rapporté
+après coup pour diminuer la hauteur des pièces.
+Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un
+vide d'une profondeur de plus d'un mètre. De ce
+vide, les ouvriers avaient tiré une longue caisse d'un
+poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour la soulever.
+Le contenu de cette caisse devait craindre fort
+l'évent, car elle était faite en feuilles de zinc très
+épais et soigneusement soudée sur tous les points.</p>
+
+<p>Après avoir détaché, à coups de hachettes et de
+pioches, la feuille de zinc supérieure, ceux qui venaient
+d'exécuter cette opération reculèrent d'horreur
+en reconnaissant ce que contenait ce coffre.</p>
+
+<p>C'était le cadavre d'une jeune et jolie femme que
+l'absence d'air, sous son enveloppe métallique, avait
+assez préservée de la décomposition pour qu'on pût
+constater que la victime, avant d'être enfermée là,
+avait été tuée à l'aide d'un instrument contondant,
+soit un lourd marteau, qui lui avait brisé le côté
+gauche du crâne.</p>
+
+<p>Entre les deux parquets, on découvrit, encore déchiquetés
+par les rats, des monceaux de robes, chaussures,
+chapeaux, linge de corps, bref, tout un trousseau
+de femme.</p>
+
+<p>Et dans la victime, on ne tarda pas à reconnaître
+la belle madame Bazart que, depuis plus d'une année,
+on accusait d'avoir déserté, avec ses malles
+pleines, le toit conjugal pour suivre un amant.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Cependant la Godaille était toujours en prison, où
+il était tenu au secret le plus sévère.</p>
+
+<p>Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été
+amené dans le cabinet du juge d'instruction qui, à
+chacune de ces séances de deux heures, l'avait tourné
+et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le trahît
+comme coupable du meurtre de Bazart.</p>
+
+<p>Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud,
+n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque
+s'était d'autant mieux accroché à ce moyen
+de défense que, dans les longues heures de sa captivité,
+où son cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire
+avait coordonné une série de souvenirs qui,
+de cette supposition première, faisaient une réalité.</p>
+
+<p>Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée,
+il s'écriait: «Tu tombes à pic!» Cela ne
+signifiait-il pas qu'il avait dû se dire qu'il fallait songer,
+avant de sauter le pas, à léguer son bien? Le
+«Tu tombes à pic!» devait répondre, dans l'esprit
+de l'oncle, à cette autre phrase: «Je ne savais de qui
+faire mon héritier, je ne songeais pas à toi; mais te
+voici pour te rappeler en personne à mon souvenir...
+Tu tombes à pic!» Et, là-dessus, l'oncle s'était mis
+à écrire le testament en sa faveur... et cela, d'autant
+mieux que, pour s'exciter à cette générosité, il répétait
+en écrivant: «J'ai eu des torts envers toi, mon
+garçon; je tiens à les réparer.»</p>
+
+<p>Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle
+avait fait mettre à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il
+n'était pas possible que, dans cet écrit, Bazart prévînt
+un ami de son suicide, afin que personne ne fût inquiété
+quand, le lendemain, il serait découvert avec
+son couteau dans le coeur? Quel était cet ami? Pourquoi
+ne venait-il pas avec la lettre à la main? Ne
+l'avait-il pas reçue? S'était-elle perdue?</p>
+
+<p>Bref, le saltimbanque s'était si bien persuadé du
+suicide de Bazart, qu'il avait échafaudé sur ce point
+tout son système de défense pour le jour où il comparaîtrait
+encore devant le juge d'instruction.</p>
+
+<p>Ce jour vint le lendemain.</p>
+
+<p>Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille,
+avec son thème tout prêt, attendit la première
+phrase du juge pour produire ses arguments.</p>
+
+<p>On comprendra donc facilement combien grande
+et terrible fut sa surprise, quand, au lieu du début
+attendu, le magistrat commença par cette terrifiante
+question:</p>
+
+<p>&mdash;Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de
+madame Bazart, dont on vient de découvrir le cadavre
+caché sous un parquet.</p>
+
+<p>A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur,
+l'oeil hagard, pantelant de tous ses membres,
+étranglé par l'émotion qui lui serrait la gorge, retomba
+lourdement sur le siège qu'il venait de quitter.</p>
+
+<p>Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché
+par une crise de toux si violente du greffier que,
+tout ému de l'état de son employé, qui semblait
+près de mourir suffoqué, il souleva doucement le
+vieillard qu'il conduisit vers la porte en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez
+vous reposer aujourd'hui... Demain, vous serez
+des mieux portants... Oh! ne craignez pas de me
+laisser seul avec le prévenu! Les gardes ne veillent-ils
+pas dans le couloir, à la portée de ma voix?</p>
+
+<p>Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur,
+tout brisé par la terreur, affolé par cette nouvelle
+accusation qui se dressait contre lui.</p>
+
+<p>Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint
+se remettre de l'autre côté de la table en face de la
+Godaille.</p>
+
+<p>C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls
+en présence.</p>
+
+<p>La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau
+galvanisa le jeune homme qui, serrant entre
+ses mains son crâne où bourdonnait un commencement
+de folie, tomba à genoux en bégayant d'une
+voix désespérée:</p>
+
+<p>&mdash;Par pitié, cessez de me torturer ainsi! Que me
+voulez-vous? Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous veux? répéta le juge après un
+silence pendant lequel, en regardant le saltimbanque,
+il avait semblé hésiter.</p>
+
+<p>Alors il porta la main sous le revers de son habit
+et de sa poche il tira un jeu de cartes qu'il jeta sur
+la table en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à
+faire sauter la coupe.</p>
+
+<p>Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille,
+pendant vingt secondes, demeura muet,
+fixant sur le juge des yeux égarés, croyant avoir
+mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie
+qui, tout à l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était
+pas déclarée. Mais non, le jeu de cartes était bien là,
+devant lui, sur la table, et, instinctivement, il
+avança la main pour le toucher.</p>
+
+<p>Au contact de cet engin de son métier, il éprouva
+un frémissement dans les doigts et, sans qu'il eût
+conscience de son acte, il se mit à manier et à battre
+les cartes avec une surprenante adresse.</p>
+
+<p>Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat
+fixement attaché sur ses mains. A cette vue, la
+frayeur le reprit et, comme si les cartes lui brûlaient
+les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! c'est encore un piège que vous me
+tendez... Un traquenard comme celui de l'autre jour
+quand vous m'avez conduit à avouer que, revenu
+dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait
+mes adieux, j'avais entendu le vacarme des coups
+de marteau de madame Bazart clouant ses caisses.</p>
+
+<p>Et avec l'accent d'une sincérité indéniable:</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un
+bien gros crime. Si j'ai entendu les poum! poum!
+de madame Bazart, c'est parce que j'étais revenu
+pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce
+spectacle que lui avaient permis ses maîtres. C'était
+une partie carrée projetée depuis longtemps avec
+Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et son
+bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait
+dans les cuirassiers.</p>
+
+<p>Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération
+sourde, serra les poings en grondant.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de
+marteau entendus que vous m'accusez aussi de la
+mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on vient
+de retrouver le cadavre.</p>
+
+<p>Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier
+vint se placer devant lui et, après lui avoir
+doucement posé ses mains sur les épaules, il le regarda
+dans les yeux en disant d'une voix attendrie:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un
+bon et honnête garçon... Je vous sais innocent des
+deux crimes dont vous êtes prévenu.</p>
+
+<p>Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement
+causé par ces paroles, le juge avait continué:</p>
+
+<p>&mdash;Ces coups de marteau, que vous attribuiez à
+madame Bazart étaient donnés par votre oncle qui
+venait de tuer sa femme et qui, se croyant seul au
+logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous
+le plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on
+croyait madame Bazart au loin, son mari, avec la
+joie féroce de la vengeance satisfaite, allait s'étendre
+chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait
+le cadavre de celle qui l'avait si souvent
+trompé... Ce crime, je l'ai connu avant la découverte
+du corps.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença
+la Godaille qui n'acheva pas, car le magistrat,
+après un geste de main pour lui imposer silence
+avait continué:</p>
+
+<p>&mdash;De là venait la résistance faite par votre oncle
+à la Société d'expropriation qui voulait démolir sa
+maison. En jetant la masure à bas, on trouvait la
+preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir
+de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier
+à connaître son suicide.</p>
+
+<p>Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier
+lui interdit la parole d'un nouveau geste:</p>
+
+<p>&mdash;Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée
+la lettre écrite devant vous par Bazart et qu'il
+avait chargé Clarisse de mettre à la poste. Cette
+lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide,
+en m'en avouant le motif, est la meilleure
+preuve de votre innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous me saviez innocent, pourquoi...
+commença encore la Godaille.</p>
+
+<p>Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en
+lui montrant le jeu de cartes, répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je veux que vous m'appreniez à faire
+sauter la coupe.</p>
+
+<p>Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la
+Godaille n'en était pas moins grand. De ses deux
+yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère et
+sérieux, qui voulait être initié à la science coupable
+de tricher au jeu et se demandait si, subitement
+quelque chose ne s'était pas détraqué en son intelligence.</p>
+
+<p>M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer
+dans l'esprit du saltimbanque. Alors, d'une voix
+sèche et dure, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;La Godaille, savez-vous ce que c'est que la
+haine... celle qui vous mord sans cesse au coeur...
+celle qui ne connaît ni pitié ni merci!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc un ennemi mortel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de
+par le monde, un chenapan qui peut prier le bon
+Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un
+petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi
+froidement qu'il a égorgé mon pauvre Carambol,
+un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal à une
+puce.</p>
+
+<p>Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit
+en avant ses poings crispés et grinça entre ses
+dents:</p>
+
+<p>&mdash;Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge
+maudit! Il apprendra si le bâton et la savate ont été
+inventés pour battre le beurre!!!</p>
+
+<p>Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le
+front de M. Grandvivier, mais si promptement
+qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Combien faudra-t-il de temps pour apprendre
+ce que je vous demande?</p>
+
+<p>La Godaille prit dans ses mains celles du juge et
+les examina:</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes mains! longs doigts bien effilés! Avec
+du zèle, vous en saurez autant que le maître en trois
+leçons... Il ne vous restera plus qu'à vous exercer
+dans le silence du cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois
+leçons, j'ai un second service à vous demander, prononça
+le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Quel service?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de vous garder encore trois jours en
+prison.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! fit d'abord le bateleur.</p>
+
+<p>Puis, brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Va comme il est dit! s'écria-t-il. Tenez, mon
+magistrat, il y a une heure, pour moi, vous ne valiez
+pas un clou... A présent, je vous aime parce
+que je me rappelle tout le bien que, maintes fois,
+mon oncle m'a dit de vous qui avez été son protecteur,
+de vous qu'il voyait en proie à une souffrance
+secrète, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai
+doutance de cette cause, moi auquel vous venez
+d'avouer la bonne haine qui vous tient au coeur!...
+Contre qui? Ça ne me regarde pas, mais je parierais
+contre un coquin, contre un sacripant à punir...
+le pareil de mon Belge... Or, comme pour arriver à
+se venger d'un gredin, tous les moyens sont bons,
+et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe...
+en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction
+que, si étrange qu'elle soit, je rends service à un
+honnête homme dont je n'ai pas besoin de connaître
+le secret qui le fait agir.</p>
+
+<p>Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion
+à ce que lui avait encore demandé le juge, il
+ajouta en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Baste! trois jours de prison de plus, je n'en
+serai ni plus gras ni plus maigre.</p>
+
+<p>Là-dessus il tendit le paquet au juge:</p>
+
+<p>&mdash;Attention! commanda-t-il.</p>
+
+<p>Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir
+se trouvaient les gardes, l'oreille tendue, tout prêts
+à accourir au premier appel du magistrat qui,
+privé de son greffier, était resté seul avec un bandit
+coupable de deux assassinats.</p>
+
+<p>Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde,
+car, sans eux, un indiscret, qui aurait pu s'approcher
+de la porte et l'entr'ouvrir pour écouter, aurait été
+diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu
+qui disait, en hachant ses phrases:</p>
+
+<p>&mdash;De la souplesse dans le poignet, un doigté
+agile, pas de raideur dans les articulations... Là, répétez
+la première position... Attention! Cartes dans
+la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en
+serrant le paquet supérieur entre la jointure du
+pouce et la partie du métacarpe qui répond à la
+naissance de l'index... Votre paquet inférieur également
+serré entre le même point de métacarpe et la
+première jointure du doigt médium et du doigt annulaire...
+L'index et le petit doigt doivent rester seuls
+parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez
+votre première position.</p>
+
+<p>Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la
+porte entre-bâillée, aurait, si grande qu'elle fût, senti
+sa surprise se doubler, en entendant la voix grave
+du juge répliquer:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est le passage de la première à la
+deuxième position qui m'est difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop modeste. A juger par votre début
+et en vous exerçant un peu, avant huit jours
+vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du
+préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage
+qui vous semble si difficile. Nous disions donc que
+nous avons l'index et le petit doigt libres... Repliez-les
+maintenant et glissons-les sous le paquet inférieur.</p>
+
+<p>Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage,
+car la voix de la Godaille reprenait vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Sous le paquet inférieur, vous dis-je!... Tenez,
+comme cela.</p>
+
+<p>Pour mieux indiquer la glissade en question, le
+professeur avait dû prendre la main gauche de l'élève
+entre les deux siennes pour guider le mouvement
+des deux doigts malhabiles.</p>
+
+<p>&mdash;Là, de cette manière! pas de raideur! disait-il.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Mais allez donc!</p>
+
+<p>Puis, après une petite pause:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! je vois ce qui vous arrête. Vous regardez
+la cicatrice que j'ai à la main gauche... c'est
+un souvenir de mon Belge! un joli coup de couteau.
+Mais c'est du bien de sa grand'mère: tôt ou tard, ça
+lui reviendra, je vous le jure!</p>
+
+<p>Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la
+haine, la voix du saltimbanque redevint calme pour
+ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Conserver le pouce dans la même position, déployer
+les quatre autres doigts pour donner au paquet
+la position renversée!</p>
+
+<p>Et la leçon continua:</p>
+
+<p>Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela
+les gardes dans le cabinet du juge.</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez cet homme, commanda le magistrat
+en leur désignant le prévenu qui se tenait tellement
+abattu sur son siège qu'il fallut le soulever sous les
+bras.</p>
+
+<p>Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux
+gardiens quand, tout à coup, il s'arrêta pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Reconduisez-moi au juge.</p>
+
+<p>&mdash;Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier
+dont l'estomac sonnait l'heure de la soupe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier
+en poussant un énorme soupir qui prouvait que cet
+aveu l'étouffait.</p>
+
+<p>Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet
+du juge qui se préparait à partir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le
+brigadier en poussant la Godaille dans la chambre
+dont il referma la porte.</p>
+
+<p>Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque
+dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié
+de vous donner un bon conseil. Ayez toujours au
+fond de votre poche une bille ou une noix que vous
+ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne
+vaut ça pour délier les articulations et donner de la
+souplesse au doigté.</p>
+
+<p>Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui
+reprirent leur prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier
+quand on se fut remis en marche.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara
+le prisonnier d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui avez-vous donc avoué?</p>
+
+<p>&mdash;Que je préférais la liberté à la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni
+avec les chevaux qu'on ne connaît pas. On s'en trouve
+toujours mal, conseilla gravement le brigadier.</p>
+
+<p>Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat
+avait rassemblé ses papiers et il allait partir,
+quand une voix se fit entendre à la porte entre-bâillée
+du cabinet:</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je entrer? Êtes-vous seul? Je ne vous dérange
+pas? S'il en est autrement, j'attendrai.</p>
+
+<p>A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui
+parlait sans se montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.</p>
+
+<p>C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme
+triplement veuf. Il se laissa tomber lourdement sur
+un siège et, avec un accent qui aurait attendri les
+pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les cheveux
+à poigne-mains:</p>
+
+<p>&mdash;Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec
+trois belles-mères!!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un
+grand mois. Après l'avoir connu boulot, joufflu et
+coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un coing, les
+joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable
+du petit homme, et l'exclamation navrée dont
+il avait ponctué son apparition, firent comprendre au
+juge qu'il allait être pris pour confident, et il accepta
+cet emploi.</p>
+
+<p>&mdash;Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de
+conduite à mon domicile et, chemin faisant, vous
+me conterez vos petites peines.</p>
+
+<p>&mdash;Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama
+Camuflet en le suivant.</p>
+
+<p>Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du
+cabinet que le petit homme commençait ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout
+réussi?</p>
+
+<p>Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf
+que c'était plutôt à ses trois femmes défuntes que
+le mariage n'avait pas réussi, mais il se contenta de
+répondre par cette banale consolation qui rimait
+bien avec le ton désolé de Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Les plus malheureux sont ceux qui restent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent
+avec trois belles-mères!</p>
+
+<p>Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings
+fermés, tout crispé de la tête aux pieds, il articula
+rageusement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme Fénelon était dans le vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères? Rafraîchissez-moi
+la mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne
+sais plus au juste lequel... mais l'un d'eux a dit:
+«Faites-vous faire une belle-mère en sucre, rien
+qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue
+sur la joue, vous la trouverez toujours amère!!!»</p>
+
+<p>Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé
+une pareille opinion, Grandvivier, gardant son sérieux,
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Trois belles-mères! Permettez-moi de vous demander
+pourquoi vous vous êtes mis dans une position
+aussi...</p>
+
+<p>Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet
+s'écria aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Aussi phénoménale... car je suis un phénomène!...
+Ainsi m'a appelé un ami auquel je demandais
+ce que j'avais à faire et qui m'a répondu: «Fais-toi
+voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire
+de police pour qu'il m'aidât à retrouver ma
+liberté, il m'a dit qu'il ne voyait pas d'autre moyen
+que de me faire enfermer dans une maison de fous,
+et il a ajouté: «Pas n'est besoin que vous alliez
+chercher des docteurs aliénistes; le premier médecin
+venu n'hésitera pas à vous délivrer un certificat de
+folie...»</p>
+
+<p>Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot
+qui montrât qu'il était de l'avis du commissaire de
+police. Du reste, mot ou geste, Camuflet ne lui aurait
+pas laissé le temps de l'exprimer, car il repartit de
+plus belle:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans
+la vie, cela établit des dates, n'est-ce pas? Eh bien,
+quand le souvenir du passé me remet en mémoire
+un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je
+m'avise de dire:</p>
+
+<p>&mdash;«C'était du temps de ma chère Sophie.»</p>
+
+<p>Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent
+jalouses, et glapissantes, les doigts crochus:</p>
+
+<p>&mdash;«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe?»
+hurle l'une.</p>
+
+<p>&mdash;«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue?»
+beugle l'autre.</p>
+
+<p>Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude,
+accompagnés de déluges de larmes pendant
+lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à ce point
+que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement
+tous les mois, me fait la même remise que pour les
+colonies.</p>
+
+<p>Une question vint naturellement aux lèvres du
+juge:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames?</p>
+
+<p>Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison
+pour délaisser l'oranger? répondit-il.</p>
+
+<p>Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de
+belles-mères en orangers, le juge continua:</p>
+
+<p>&mdash;Était-ce délaisser ces dames que les envoyer
+vivre à part avec une pension?</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles
+étaient à même le râtelier et ne voulaient plus le
+quitter... Tenez! écoutez l'histoire de mes trois mariages...
+Quand j'ai demandé ma première femme à
+sa mère: «Jamais je ne me séparerai de ma fille!!!»
+s'est écriée la maman, qui tenait une fruiterie-crémerie.
+J'étais donc dans l'alternative, pour épouser,
+ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son
+fonds à la belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.</p>
+
+<p>Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la
+mémoire de sa première femme, puis continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quand une indigestion de choucroute me fit
+veuf, je dis à la maman: «Restons ensemble pour
+la pleurer!» Pour ne pas l'humilier par cet hospitalité
+gratuitement offerte, comme je me trouvais
+sans cuisinière, j'ajoutai: «Engourdissez votre
+douleur en faisant des ratas,» et elle alla pleurer
+dans ses casseroles.</p>
+
+<p>«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de
+mon enfant!» me répondit pareillement la portière
+à laquelle je demandai la main de sa fille pour en
+faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de
+partager la loge de ma belle-mère ou de lui arracher
+le cordon des mains pour l'installer chez moi... où
+elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles n'avaient
+pas encore eu le temps de se prendre aux
+cheveux quand un refroidissement, attrapé sur les
+chevaux de bois, me replongea dans le veuvage. Je
+dis alors aux mamans de mes défuntes: «Le malheur
+vous fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une
+l'autre à cuisiner.» Je me trouvai donc ainsi avec
+deux belles-mères.</p>
+
+<p>&mdash;Et deux cuisinières, appuya le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté
+ma conduite, car je partageais mon dégoût entre les
+ratas de la crémière et les ratatouilles de la portière.
+Je dus même à cette circonstance de constater combien
+est fausse cette croyance populaire que le meilleur
+ragoût de mouton est celui fait par une portière.</p>
+
+<p>Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur
+cette fausse réputation accordée aux portières, Camuflet
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'amour m'incita à rallumer pour la
+troisième fois les flambeaux de l'hymen, j'ai cru que
+les grands airs de ma nouvelle belle-mère, haute
+dame belge Buffard des Palombes, imposeraient
+aux deux premières... Huit jours après, elles l'appelaient:
+«la mère Tisane», et la guerre était allumée.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage,
+interrompit Grandvivier qui voulait s'être débarrassé
+du narrateur avant d'atteindre sa maison.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est,
+entre ces trois harpies qui se cramponnent à la place,
+à qui fera déguerpir les autres. Et, fait inouï, ces
+créatures qui se craignent et se haïssent au point de
+ne pas oser manger la même pitance... ce qui fait
+que toute l'année, j'ai trois cuisines différentes sur
+le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent que sur
+un seul point: faire de ma vie un long martyre...
+Six fois j'ai pris un autre domicile; six fois, le lendemain,
+en rentrant sous mon nouveau toit, je les ai
+retrouvées installées, elles et leur triple cuisine,
+m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour
+moi, elles ont sacrifié leur avenir.</p>
+
+<p>«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous
+suivre. A mes fruits j'allais joindre la marée. Sans
+vous, à cette heure, je serais riche?» me dit le numéro
+1.</p>
+
+<p>«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle
+qui m'a succédé a épousé le propriétaire!» gémit
+le numéro 2.</p>
+
+<p>Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle
+se redresse grave et triste en me disant:</p>
+
+<p>«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues
+et des irrigations émollientes? J'ai perdu, grâce à
+vous, ma main et mon coup d'oeil.»</p>
+
+<p>Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire,
+j'ai causé l'infortune, je baisse la tête et je me tais.
+Ayant renoncé à la lutte, je me contente de profiter
+de toutes les occasions qui s'offrent de faire des
+fugues de trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Après ce récit de son infortune débité sur un ton
+tragique, Camuflet baissa la voix comme pour demander:</p>
+
+<p>&mdash;Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur
+Grandvivier?</p>
+
+<p>&mdash;Faites, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! après mes quelques jours de liberté,
+quand je rentre à la maison où j'ai laissé ces trois
+femmes enfermées, nez à nez, savez-vous la pensée
+qui m'obsède?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dites.</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères
+comme des rats! Vous savez ce qu'on dit? On prend
+trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le lendemain
+on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne
+trouve plus que les trois queues... ils se sont entre-dévorés.</p>
+
+<p>Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus
+grande part de son malheur pouvait s'attribuer à lui-même,
+termina en répétant sa jolie phrase:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais,
+quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour
+délaisser l'oranger?</p>
+
+<p>Dans le narré du petit homme, une particularité
+avait intrigué le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au
+monde, sans aucune famille, sans le moindre parent
+que vous les enverriez rejoindre avec une belle pension?</p>
+
+<p>&mdash;Seules! seules! seules! articula Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes trois veuves, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le
+fruitier écrasé par une voiture de choux. Le n° 2, en
+se réveillant le matin, a trouvé son mari pendu au
+cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises,
+paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard
+des Palombes, son époux le général est mort au
+champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.</p>
+
+<p>&mdash;Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille
+épousée par vous?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes n'avaient qu'un enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Et elles ne se connaissent plus de parents?</p>
+
+<p>&mdash;Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre
+d'une relation! affirma Camuflet.</p>
+
+<p>Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta
+ce mot plein d'hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant... quoi? insista le juge.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois
+découvertes, que j'aie récemment faites, devraient
+me faire hésiter à certifier qu'elles n'ont pas l'ombre
+d'une relation.</p>
+
+<p>&mdash;Trois découvertes? répéta le juge tendant l'oreille
+à quelque révélation qu'il prévoyait burlesque.</p>
+
+<p>Camuflet prit un air mystérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin,
+en entrant dans la chambre de madame Craquefert...
+c'est le n° 1... il m'a semblé sentir comme une odeur
+de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les cheminées
+qui fument.</p>
+
+<p>Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore
+la voix pour continuer:</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier, à mon retour d'une caravane de
+trois jours, devinez ce que je trouve sur le parquet,
+devant la cheminée de madame Giraudon, le n° 2?
+Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous
+donnez votre langue au chat? Sachez donc que j'ai
+trouvé l'empreinte, en boue noire et épaisse, d'un
+pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un
+second de cette taille, on ferait un pont.</p>
+
+<p>Après avoir un peu respiré, Camuflet continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à la grande dame belge, madame Buffard
+des Palombes, pas plus tard que ce matin, comme
+elle avait étendu son tablier mouillé à sécher sur la
+pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé
+dans une des poches. J'y ai vu une carte de visite
+dont j'ai lu le nom... attendez que je me le rappelle...
+un nom baroque, ma foi!... C'est drôle! je l'ai sur le
+bout de la langue et il ne me revient pas.</p>
+
+<p>Les fort longues confidences de Camuflet, faites en
+marchant, avaient fini par amener les deux causeurs
+à cent mètres de la demeure de Grandvivier. Désireux
+de se séparer du petit homme qui, le nez en
+l'air, cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la
+main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous
+avoir tant détourné de votre retour. Merci et adieu!</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc! je vais me souvenir du nom de
+la carte, insista Camuflet gardant dans la sienne la
+main que lui avait tendue le magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le trouvez, vous me le direz à votre
+première rencontre; rien ne presse, dit Grandvivier,
+en cherchant à dégager ses doigts.</p>
+
+<p>Camuflet poussa un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer.</p>
+
+<p>A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt
+succéder un hurlement de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! vous m'écrasez la main... Mazette!
+Vous avez la poignée de main vigoureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement
+nerveux qui m'a pris quand j'ai reconnu
+tout à coup mon impolitesse à votre égard... Dire
+que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que
+je vous laissais partir sans vous avoir seulement
+offert de partager mon dîner.</p>
+
+<p>Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée
+au nom de Walhofer, Camuflet ouvrit des yeux étincelants
+de gourmandise.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse
+cuisinière Cydalise, on peut d'avance compter sur
+une vraie gobichonnade.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>L'immeuble de la rue de Turenne, où demeurait
+M. Grandvivier, possédait, entre cour et jardin, un
+pavillon, composée d'un rez-de-chaussée et d'un
+étage, surmonté de combles, que le juge louait en
+totalité.</p>
+
+<p>Jadis soigné et tout fleuri, le jardin, où la fille du
+magistrat avait tant couru en ses premières années,
+était devenu inculte depuis le départ de la jeune
+malade.</p>
+
+<p>Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur
+de Paris était malheureusement payée par les désagréments
+du voisinage. Sur les trois faces de ce carré
+verdoyant prenait vue le derrière des maisons mitoyennes,
+masures à la façade noire et délabrée, aux
+plombs infects, aux fenêtres ignobles, où s'étalaient,
+séchant au soleil, les loques des habitants de ces
+taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on était
+aussitôt épié par ces locataires curieux.</p>
+
+<p>A ces contrariétés, il fallait joindre l'inquiétude
+de ne pas se savoir en parfaite sécurité contre un
+voisin mal intentionné, car le mur, qui séparait le
+jardin des cours de ces habitations, était si peu élevé
+qu'il n'aurait même pu être un obstacle pour le malfaiteur
+le moins ingambe.</p>
+
+<p>Au prix exorbitant où se taxe le terrain à Paris,
+ce jardin représentait un gros capital improductif.
+Longtemps il avait appartenu à un propriétaire assez
+riche pour dédaigner la spéculation, mais tout dernièrement
+l'immeuble et ses dépendances avaient
+passé aux mains d'un acquéreur qui se proposait
+d'utiliser le jardin en y élevant des constructions de
+rapport. En conséquence, M. Grandvivier avait reçu
+un congé qui l'obligeait, sous peu à changer de résidence.</p>
+
+<p>Sans s'étonner de cette invitation à dîner faite
+après coup, Camuflet avait suivi le magistrat jusqu'au
+pavillon où un perron de trois marches donnait
+accès dans le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez que je vous laisse seul un moment?
+dit M. Grandvivier à son hôte en lui ouvrant
+la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée où ce
+dernier l'attendrait pendant qu'il irait déposer dans
+son cabinet la serviette gonflée de papiers qu'il rapportait
+du Palais.</p>
+
+<p>Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarité
+d'un habitué de la maison, il répondit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. J'aime mieux descendre à la cuisine
+faire à Cydalise une petite visite intéressée, car, en
+lui apprenant que je suis votre convive, cela stimulera
+son amour-propre de grande artiste culinaire.</p>
+
+<p>Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes,
+désirait connaître le menu afin de décider à l'avance
+sur quels plats il aurait à restreindre son appétit
+pour pouvoir le faire charger à fond sur d'autres.</p>
+
+<p>Pendant que le magistrat montait à l'étage supérieur,
+il enfila donc l'escalier qui conduisait à la
+cuisine installée dans le sous-sol.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un siècle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet.
+s'écria Cydalise en saluant le familier de la
+maison. Restez-vous à dîner aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour
+me recommander à vos meilleures sauces.</p>
+
+<p>Mais tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! lâcha-t-il avec étonnement après avoir
+examiné la cuisinière, qui s'offrait à lui bien éclairée
+par une des fenêtres du sous-sol.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise.</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous ou avez-vous été malade, mon enfant?
+demanda le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous me trouvez changée?</p>
+
+<p>&mdash;Que sont devenues vos joues fraîches et vos
+belles couleurs?</p>
+
+<p>Cydalise sembla chercher un peu sa réponse, puis
+elle finit par dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces.
+C'est le charbon de mes fourneaux qui me vaut ça...
+M. Grandvivier devrait bien me laisser partir... Un
+peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'éloigner
+d'ici.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle prononçait les derniers mots, elle
+eut un léger frisson et son regard, passant par le
+soupirail du sous-sol, alla se poser sur le haut d'une
+des masures du fond du jardin dont l'étroite ouverture
+laissait apercevoir le dernier étage.</p>
+
+<p>&mdash;Avant peu, M. Grandvivier va déménager. Peut-être
+le nouveau domicile vous donnera-t-il une cuisine
+mieux aérée que ce sous-sol, avança Camuflet
+qui, en gourmand intéressé, ne tenait pas à voir
+partir d'une maison où il avait son couvert la cuisinière
+qui faisait tant de plats délicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne,
+affirma Cydalise en secouant la tête.</p>
+
+<p>Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit
+croire à Camuflet que la fille se sentait plus malade
+qu'il ne la voyait; son égoïsme de goinfre se laissa
+donc attendrir et il demanda avec empressement:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je fasse part à M. Grandvivier
+de votre désir de quitter son service?</p>
+
+<p>&mdash;Il le connaît.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Camuflet étonné, et il refuse de vous
+rendre la liberté... vous sachant malade?</p>
+
+<p>&mdash;Il dit que je m'écoute trop, fit Cydalise avec une
+hésitation qui donnait à douter que ce fût bien là
+ce qu'avait répondu son maître.</p>
+
+<p>Mais ce détail échappa au triple veuf qui s'empressa
+d'avancer cette proposition:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je me fasse votre avocat près
+de M. Grandvivier pour appuyer une nouvelle requête?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en serai obligée, dit la cuisinière après
+une pause durant laquelle elle avait semblé se consulter.</p>
+
+<p>Dans son désir d'obliger celle qui voyait sa santé
+menacée sérieusement si son congé ne lui était accordé,
+Camuflet passa à l'ennemi en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ma belle, après que votre maître vous
+aura encore refusé, il vous restera toujours une ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;De prendre, un beau matin, la clef des champs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau
+frisson secoua tout le corps comme si, à
+prendre la fuite, elle voyait un terrible danger.</p>
+
+<p>Craignant que le juge, redescendu de son cabinet,
+fût là-haut à l'attendre dans le petit salon, Camuflet,
+qui n'avait rien vu du trouble de la cuisinière, se
+résuma en ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je
+demanderai votre liberté à M. Grandvivier.</p>
+
+<p>Et il s'empressa de remonter l'escalier après avoir
+lancé cette recommandation dernière, qui exigeait
+la juste rémunération du service qu'il allait rendre:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, un bon dîner!</p>
+
+<p>Quand il entra dans le petit salon, M. Grandvivier
+l'y avait précédé. Le retour de Camuflet était assez
+bruyant pour faire tourner la tête au juge qui se
+montrait de dos à l'arrivant. Il n'en fut rien pourtant,
+car le juge resta immobile devant la croisée qui
+éclairait sur le jardin, les regards attachés sur les
+rideaux qui tombaient devant les vitres.</p>
+
+<p>&mdash;S'amuse-t-il à contempler les broderies de la
+mousseline? pensa le veuf étonné.</p>
+
+<p>Quand il se fut approché du magistrat qui ne l'avait
+pas entendu venir, tant il était absorbé dans sa
+distraction, Camuflet constata que ce n'étaient pas
+les rideaux qui captivaient l'attention du magistrat.
+Ces rideaux étaient d'un tissu si fin que, s'ils eussent
+été relevés, ils n'auraient pas mieux laissé voir
+le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-il ainsi examiner? se demanda Camuflet
+qui, en se penchant de côté, chercha les yeux
+du juge pour connaître la direction du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! quels yeux furibonds! se dit-il.</p>
+
+<p>Et, comme il avait découvert que M. Grandvivier,
+à l'abri derrière ce rideau qui le cachait sans lui rien
+laisser perdre de la vue des objets du dehors, avait
+les yeux tournés vers le haut de la maison qui, derrière
+le mur de séparation, se dressait au fond du
+jardin, Camuflet, à son tour, regarda dans la même
+direction.</p>
+
+<p>A une fenêtre du quatrième étage de cette maison
+était accoudé un jeune homme d'une trentaine d'années,
+à la figure hardie, aux longues moustaches
+blondes, qui, pour le moment, semblait n'avoir pas
+de meilleur passe-temps que de savourer l'arôme du
+tabac qu'il était en train de fumer dans une de ces
+courtes pipes qu'on a baptisées du vulgaire nom de
+brûle-gueule.</p>
+
+<p>La pipe, du reste, s'accordait avec la mise du
+jeune homme qui était vêtu d'une blouse malpropre
+et coiffé d'une casquette ignoble.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à ce garçon qu'il en veut? se dit
+Camuflet après avoir encore regardé les yeux étincelants
+et la figure convulsée cruellement du magistrat.</p>
+
+<p>Camuflet étant un homme qui aimait à chercher
+la cause de tout effet, il finit par se donner cette explication
+de la fureur sourde du juge:</p>
+
+<p>&mdash;A moins que ce ne soit parce que ce fumeur
+crache dans son jardin.</p>
+
+<p>Ensuite, pour que son hôte ne le surprît pas en
+flagrant délit d'espionnage, il regagna, sur la pointe
+du pied la porte qu'il rouvrit brusquement en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Me voici! Pardon, cher ami, de m'être fait attendre!</p>
+
+<p>Quand M. Grandvivier, à cette bruyante entrée, se
+retourna vers son invité, son visage avait retrouvé
+l'expression froide qui lui était habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda-t-il, Cydalise est-elle prête à
+nous servir?</p>
+
+<p>En réponse à cette question, Camuflet n'eut qu'à
+montrer la porte sur le seuil de laquelle venait d'apparaître
+le valet de chambre qui annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est servi!</p>
+
+<p>Jadis la maison avait compté une nombreuse domesticité;
+mais depuis qu'il s'était séparé de sa fille,
+le magistrat l'avait réduite à Cydalise et à ce valet de
+chambre, vieux serviteur de vingt années, dont le dévouement
+l'aurait fait se jeter au feu pour son
+maître.</p>
+
+<p>Camuflet s'était engagé à parler pour la cuisinière
+entre la poire et le fromage; mais, à peine à table, il
+plaida pour le cordon bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, débuta-t-il, que j'ai trouvé bien
+mauvaise mine à Cydalise? Elle m'a semblé être
+assez gravement malade. N'êtes-vous pas d'avis
+qu'un congé de trois mois, passés à la campagne, la
+remettrait du bon côté?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce elle qui vous a chargé d'obtenir de moi
+ce congé? demanda tranquillement M. Grandvivier.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, oui! confessa Camuflet trouvant plus
+court d'employer la franchise.</p>
+
+<p>Le juge se tourna vers son valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher Cydalise, commanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire est dans le sac, se dit Camuflet avec la
+conviction que la cuisinière avait sa cause gagnée.</p>
+
+<p>Quand Cydalise se présenta, elle était pâle et tremblante.
+Le juge darda dans ses yeux un regard froid
+et sinistre, en même temps qu'il demandait d'une
+voix qui contrastait avec le regard, car elle était
+douce et affectueuse:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai, Cydalise, que vous ayez témoigné,
+devant M. Camuflet, le désir de quitter ma maison?</p>
+
+<p>La servante, plus pâle encore, ferma les yeux devant
+ce regard implacable qui semblait lui brûler la
+vue et répondit d'un ton qu'elle s'efforçait de raffermir:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non!... M. Camuflet aura voulu
+plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;La peste soit des femmes et de leurs caprices!
+pensa Camuflet ahuri par cette réponse.</p>
+
+<p>Cependant le juge avait continué:</p>
+
+<p>&mdash;Je profite de l'occasion pour vous annoncer,
+Cydalise, qu'en récompense de vos bons services
+j'augmente vos appointements de cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Parfait! je comprends! La finaude s'est
+servie de moi pour tirer une carotte à son maître!
+pensa alors Camuflet en se donnant cette explication
+du revirement de la cuisinière.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XII</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>A l'annonce de l'augmentation de ses appointements,
+Cydalise s'était inclinée sans mot dire, puis
+elle s'était éloignée, toujours pâle et frémissante encore
+de ce frisson qui l'avait secouée sous le regard
+aigu de son maître.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Cydalise! fit M. Grandvivier au moment où
+elle allait disparaître. En passant dans le salon, aérez
+cette pièce qui sent un peu le renfermé... Ouvrez la
+fenêtre sur le jardin.</p>
+
+<p>Le trouble du cordon bleu avait échappé à Camuflet
+dont l'attention avait été subitement accaparée
+par un canard-bigarade que le valet venait de servir
+sur la table, devant son nez.</p>
+
+<p>M. Grandvivier était resté l'oreille tendue, semblant
+attendre l'exécution de son ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Cydalise! cria-t-il encore aussitôt que le grincement
+de la crémone de la fenêtre du salon lui eut
+annoncé, de loin, qu'il était obéi.</p>
+
+<p>A cet appel, la cuisinière reparut sur le seuil de la
+salle à manger. Son émotion de tout à l'heure n'était
+rien à côté de celle qui la torturait maintenant,
+après avoir ouvert la fenêtre. Le teint livide, les yeux
+agrandis par l'épouvante, les lèvres convulsives,
+s'appuyant, pour ne pas tomber, au chambranle de
+la porte, elle attendit que son maître lui fît savoir
+pourquoi il l'avait rappelée.</p>
+
+<p>L'ordre d'ouvrir la fenêtre sur le jardin avait-il
+quelque chose qui concernât l'individu que, vingt
+minutes auparavant, le magistrat avait regardé si
+haineusement fumer sa pipe à la croisée de son taudis?
+Après cet ordre exécuté, le maître voulait-il
+constater l'effet produit sur la cuisinière? S'il en était
+ainsi, rien n'en témoigna, car, sans paraître avoir remarqué
+l'émotion de cette fille, il dit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai rappelée, Cydalise, pour vous faire
+souvenir que M. Camuflet est très friand de ces «panequets»
+que vous préparez si bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui!!! fit goulûment le petit homme qui,
+s'arrachant à son extase devant le canard-bigarade,
+tourna vers le cordon bleu un regard tout suppliant
+de bien lui soigner cette friandise.</p>
+
+<p>Alors, avant qu'elle eût disparu, il remarqua le
+visage décomposé de la servante.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément cette fille est malade! dit-il au
+juge. Elle a eu beau nier, je vous atteste qu'elle m'avait
+véritablement chargé de vous demander un
+congé.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! peuh! fit insoucieusement M. Grandvivier,
+c'est tout au plus un malaise qui tient à la
+mauvaise ventilation du sous-sol où est établie la
+cuisine. J'aviserai à ce que le nouvel appartement
+que je vais chercher ait une cuisine vaste et, sur
+tout, bien aérée... car vous savez qu'un congé m'oblige
+à déménager bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;Vous regretterez votre jardin... C'est si agréable
+d'avoir un peu de verdure sous les yeux! avança Camuflet
+ne pensant plus à Cydalise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le juge, c'est agréable... mais ça n'est
+pas, non plus, sans ennuis. On n'est pour ainsi dire
+pas chez soi. A peine met-on le pied dans les allées
+qu'on se trouve immédiatement surveillé par un
+voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Comme celui qui, tout à l'heure, fumait sa pipe
+à la fenêtre du cinquième étage de la bicoque qui
+ferme le fond de la propriété, dit Camuflet se rappelant
+le fumeur, à l'allure de chenapan, qu'il avait
+surpris le magistrat épiant, à travers le rideau, d'un
+regard chargé de tant de haine.</p>
+
+<p>M. Grandvivier tourna vers lui un visage étonné:</p>
+
+<p>&mdash;Un mauvais chenapan? répéta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ou, du moins, en ayant tout l'air. Un garçon
+d'une trentaine d'années, à longues moustaches
+blondes...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas encore remarqué, dit le juge d'un
+ton tellement naturel que Camuflet, au souvenir de
+ce qu'il avait vu, se demanda aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! si ce n'était pas ce drôle qui, pourtant,
+devait lui crever la vue, que regardait-il donc dans
+la maison en face d'un si mauvais oeil?</p>
+
+<p>En plus que Camuflet ne se serait pas permis
+d'aller contre l'affirmation d'un amphitryon chez
+lequel on dégustait si fine cuisine, il fut dispensé
+d'insister sur ce point par M. Grandvivier qui détourna
+brusquement la conversation par cette demande:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous parlions du baron de Walhofer?</p>
+
+<p>&mdash;Walhofer? Quel Walhofer? fit Camuflet qui
+avait la mémoire courte.</p>
+
+<p>&mdash;Ce baron, m'avez-vous dit, dont vous avez
+trouvé la carte dans la poche du tablier de celle de
+vos belles-mères qui s'appelle madame Buffard des
+Palombes... Quel homme est-ce, ce baron?... Jeune?
+Vieux?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cher ami, je ne le connais pas autrement
+que de nom... rien que de nom... par sa carte prise
+dans la poche du tablier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je croyais!... fit négligemment M. Grandvivier
+dont pourtant l'oeil avait trahi une expression
+de mécontentement à cette réponse.</p>
+
+<p>Puis, après une courte pause, il ajouta en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, à votre place, je tiendrais à connaître ce
+baron.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait si ce n'est pas pour vous un futur libérateur?...</p>
+
+<p>&mdash;De qui ou de quoi diable peut-il me délivrer?
+lâcha le petit homme ahuri.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! de la belle-mère en question!... Rien
+ne vous dit que ce baron ne soit pas un soupirant
+qui la convoite en mariage?</p>
+
+<p>A cette supposition, Camuflet tressauta sur sa
+chaise en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle a ses cinquante-six ans sonnés, la
+bonne dame!</p>
+
+<p>&mdash;Le baron a peut-être la soixantaine. A tout âge,
+le coeur est jeune, affirma M. Grandvivier.</p>
+
+<p>Camuflet partit d'un éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Sapristi! fit-il, je ne demanderais pas mieux
+qu'il en fût ainsi!... Et bien volontiers, je fournirais
+une petite dot pour être débarrassé de noble dame
+Buffard des Palombes.</p>
+
+<p>Et, se laissant aller à l'espérance:</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-je! reprit-il; je fournirais même trois
+dots, si trois amoureux voulaient me faire la maison
+nette de mes trois belles-mères.</p>
+
+<p>M. Grandvivier appuya sur la corde sensible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit que chez madame Craquefer,
+votre numéro 1, vous aviez surpris une odeur de
+fumée de tabac. N'est-ce pas aussi, là, quelque soupirant
+qui a laissé trace de son passage?... C'est
+comme ces deux grands pieds tout boueux qui
+avaient laissé leurs empreintes sur le parquet: ne
+se peut-il pas aussi que ces pieds appartiennent à
+un coeur gonflé d'amour pour votre numéro 2?...
+Oui, j'ai le pressentiment que bientôt vos trois
+dames vous quitteront pour convoler à de justes
+noces.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Camuflet avec indulgence, ces noces ne
+seraient pas «justes» que, pourvu qu'elles me débarrassassent
+de mes belles-mères, je m'en accommoderais
+encore.</p>
+
+<p>M. Grandvivier, à coup sûr, poursuivait un but
+secret, car il revint à ses moutons en disant:</p>
+
+<p>&mdash;D'abord et avant tout, je voudrais, à votre
+place, avoir le coeur net au sujet du baron de Walhofer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi lui plutôt que les autres?</p>
+
+<p>&mdash;Vos dames se jalousent, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si les autres en voyaient une se mordre le nez,
+elles chercheraient aussitôt à se mordre le front.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, si, en sous-main, vous favorisez le mariage
+de l'une, il y aura chez les autres une rage
+envieuse du <i>conjungo</i> qui vous rendra vite votre liberté...
+Favorisez donc le baron de Walhofer... Celui-là,
+vous le connaissez au moins de nom... Tâchez,
+pourtant, d'en savoir plus sur son compte; ce
+qu'il est, d'où il vient, quelles sont ses ressources,
+ses ambitions, ses projets, etc.</p>
+
+<p>&mdash;Dès demain, je me mettrai sur la piste. Aussitôt
+le baron découvert, je ne quitterai plus ses talons.</p>
+
+<p>&mdash;Sans qu'il s'en aperçoive, bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien entendu! promit Camuflet tout palpitant
+de l'espoir d'être bientôt délivré du trio qui
+empoisonnait, tout à la fois, son existence par des
+tracasseries et son appartement par la puanteur
+d'une triple cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez trop bien l'intérêt que je vous
+porte pour ignorer combien je serai heureux d'être
+tenu au courant de vos découvertes, dit M. Grandvivier.</p>
+
+<p>&mdash;Demain même, si j'ai du neuf, j'arriverai ici, à
+toutes jambes, pour vous le conter.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, soit! accorda le juge, mais dans la
+soirée, car mon après-midi sera prise par le Palais.
+Faites mieux, cher ami. Au lieu de vous présenter
+dans la soirée, venez encore me demander à dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Accepté! prononça sans barguiner Camuflet,
+pris par son faible pour les bons morceaux.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, quand le petit homme, tout
+gonflé par une digestion laborieuse, quitta le juge,
+ce dernier le suivit des yeux comme il traversait la
+cour et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon espion sans le savoir.</p>
+
+<p>Cependant son convive s'éloignait en repassant
+dans sa mémoire tous les incidents de sa soirée:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pourtant juré que c'était bien le fumeur
+à longues moustaches que le magistrat guettait d'un
+si mauvais oeil quand je l'ai surpris à l'affût derrière
+son rideau... Il a dit non... Alors que regardait-il de
+façon si hargneuse... Aurait-il maintenant la manie
+de faire des cachotteries?</p>
+
+<p>A cette pensée, il sourit au souvenir d'une remarque
+qu'il avait faite.</p>
+
+<p>&mdash;En fait de manies, il en a contracté, depuis
+peu, une assez cocasse. Il y a gros à parier qu'il ne
+s'est pas aperçu qu'après le dessert il n'a cessé de
+rouler entre ses doigts une grosse boulette de mie
+de pain... Est-ce qu'il a l'intention d'apprendre le
+piano? Alors ce serait pour s'assouplir les articulations.</p>
+
+<p>Après le départ de son convive, M. Grandvivier
+était remonté à son cabinet de travail. Quelqu'un qui
+l'eût surveillé du jardin l'aurait vu écrire ou compulser
+des pièces judiciaires, car les rideaux de ses
+fenêtres, qu'il avait oublié de tirer, permettaient, à
+travers les vitres dégagées, d'apercevoir du dehors
+tous ses faits et gestes, éclairé en plein qu'il était par
+la lampe posée sur son bureau.</p>
+
+<p>Au coup de onze heures, qui sonnaient à une
+église voisine, M. Grandvivier se leva, prit la lampe
+et passa dans sa chambre voisine. Dans cette pièce,
+les rideaux doublaient la vitre, mais à travers leur
+mince tissu filtrait la lueur de la lampe.</p>
+
+<p>Pendant longtemps encore, cette lueur se montra.
+M. Grandvivier lisait sans doute dans son lit en attendant
+l'arrivée du sommeil.</p>
+
+<p>Tout à coup l'obscurité se fit à la fenêtre. Le magistrat
+avait dû éteindre sa lampe en se sentant s'assoupir.</p>
+
+<p>Voilà tout ce qu'un guetteur aurait pu voir du
+dehors. Mais ce dont il ne pouvait se douter, c'était
+que le magistrat n'était ni couché ni endormi.</p>
+
+<p>Aussitôt après avoir éteint sa lampe, il était venu
+se poster derrière le rideau et, à travers les dessins
+à jour de la guipure, il s'était mis, lui à présent
+dans l'ombre, à surveiller le jardin éclairé par un
+splendide clair de lune.</p>
+
+<p>Au fond apparaissait le mur de clôture, se détachant
+en noir sur les façades des masures blanchies
+par la lune.</p>
+
+<p>Après une longue attente, une tête apparut à la
+crête de ce mur, puis un buste, enfin un homme
+enjamba le chaperon et sauta dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Il a été pris à l'ancien signal de la fenêtre du
+salon ouverte par Cydalise! ricana doucement le
+juge de façon sinistre.</p>
+
+<p>A ce moment, l'inconnu longeait un massif de
+lilas dans la direction de la maison. Il allait à petits
+pas, évitant de faire craquer le sable de l'allée.</p>
+
+<p>&mdash;Si je le tuais d'un coup de fusil? se demanda
+M. Grandvivier.</p>
+
+<p>Mais vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il, l'autre m'échapperait peut-être...
+il me faut frapper ensemble les deux misérables
+qui, seuls au monde, connaissent le secret de
+ma pauvre fille.</p>
+
+<p>Dans l'ombre, il montra le poing à l'homme disant
+d'une voix étranglée par la colère:</p>
+
+<p>&mdash;A bientôt, bandit!</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>Et ce fut le lendemain que le juge vint chez Athanase
+Fraimoulu lui louer son appartement,&mdash;le
+même jour où Fraimoulu, en quête d'une bonne
+cuisinière, se présenta chez Camuflet qu'on lui avait
+dit en posséder trois, visite dont profita le triple veuf
+pour prendre la poudre d'escampette en faisant
+passer Athanase pour un commissaire de police
+venant l'arrêter comme complice dans l'affaire de
+«la Femme sous le parquet»,&mdash;le même jour
+encore où Fraimoulu, après avoir surpris le juge au
+guet dans un fiacre, était venu dîner chez son ami
+Ducanif, repas qu'il comptait partager avec l'épouse
+et la fille du placeur et qui, à la place des deux
+femmes, l'avait mis en face du docteur Cabillaud fils
+et du baron de Walhofer.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIII</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Le lendemain matin de la soirée passée chez son
+ami Ducanif, le brave Athanase Fraimoulu se réveilla
+de méchante humeur. Il avait vu s'en aller à veau-l'eau
+ce projet de mariage avec mademoiselle Ducanif
+qu'il avait si longtemps caressé au profit de son
+neveu Gontran.</p>
+
+<p>Si Ducanif ne lui avait pas déjà annoncé qu'il
+s'adressait trop tard à lui, car il avait déjà disposé
+de la main de sa fille, Fraimoulu n'aurait pas manqué
+de se demander s'il était prudent de faire entrer son
+neveu dans une famille où la mère et la fille vivaient
+d'un côté, pendant que, de l'autre, le père était
+accaparé par un trio de coquins.</p>
+
+<p>Tout en s'habillant, Athanase repassait dans sa
+mémoire ses observations de la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pensait-il, Ducanif, à n'en pas douter, est
+entre les pattes de ce trio qui s'entend, comme larrons
+en foire, pour le dépiauter. Les gredins sont
+déjà parvenus à l'isoler en le séparant de sa femme
+et de sa fille... La fortune de Ducanif va la danser!</p>
+
+<p>Là-dessus, Athanase Fraimoulu, en se rappelant
+les détails, résumait la situation. Selon lui, la cuisinière
+Héloïse et son amant, le docteur Cabillaud
+fils, le beau Gustave, devaient avoir été seuls d'abord
+à essayer le coup. Ensuite, soit qu'ils eussent eu
+besoin de s'adjoindre un auxiliaire en appelant le
+baron, soit que M. Walhofer fût venu de lui-même,
+en dogue affamé et menaçant qui a senti une copieuse
+pâtée, et se fût imposé, le trio s'était complété.
+Le bon accord régnerait-il toujours entre
+eux?</p>
+
+<p>A cette question qu'il s'adressait, Fraimoulu
+secouait la tête. Heu! heu! Walhofer lui avait semblé
+être un mâtin qui, à l'heure du partage, montrerait
+de terribles crocs à ses associés Gustave et Héloïse.
+Il serait le troisième larron qui volerait l'âne. Quel
+rôle s'était-il donné dans la comédie, ce baron qui,
+pour mieux surveiller le pigeon à plumer, était venu
+se loger dans la maison de Ducanif!</p>
+
+<p>Quand Fraimoulu avait proposé son neveu Gontran
+pour gendre à Ducanif, ce dernier n'avait-il pas
+annoncé qu'il avait engagé déjà sa parole ailleurs?
+Est-ce que le baron ne serait pas, par hasard, celui
+qui devait épouser la fille?</p>
+
+<p>Fraimoulu n'avait pas la prétention de se poser en
+devin, mais il pouvait prédire que mademoiselle
+Ducanif n'aurait pas une existence de miel avec ce
+baron de Walhofer qui, la veille, avait mangé fort,
+bu sec et très peu parlé. Malgré cette tenue prudente
+de celui dans lequel il suspectait un aventurier,
+Athanase n'en avait pas moins éprouvé la plus
+mauvaise impression.</p>
+
+<p>Quand il eut achevé sa toilette, Fraimoulu avait
+pris résolument son parti de l'échec subi par son
+projet de marier son neveu Gontran à mademoiselle
+Ducanif.</p>
+
+<p>&mdash;Baste! fit-il, le monde ne manque pas d'autres
+filles à marier...</p>
+
+<p>Un souvenir lui donna sa fin de phrase:</p>
+
+<p>&mdash;... Quand ce ne serait que la fille de mon très
+prochain locataire, M. Grandvivier. L'intention où il
+est, a-t-il dit, de donner des bals et des dîners dans
+son nouveau logement laisse à supposer que mademoiselle
+Grandvivier, complètement guérie, va revenir
+près de son père... Je n'ai pas compté avec le
+magistrat, mais j'ai l'idée que Gontran trouverait des
+écus de ce côté-là.</p>
+
+<p>En pointant ainsi ses visées, Athanase pensa combien
+un magistrat, sur la décence et les moeurs,
+devait chercher la petite bête, et il s'applaudit fort
+d'avoir exigé de Gontran qu'il menât une existence
+moins irrégulière.</p>
+
+<p>Oui, mais ce dernier s'était-il résigné? Un doute
+vint à l'esprit de Fraimoulu en se rappelant cette
+exclamation de Ducanif, alors qu'il lui proposait
+Gontran pour gendre: «Eh! mon cher, pouvais-je
+supposer que ton neveu voulait de ma fille, lui qui
+vit maritalement avec une maîtresse!...» Et comme
+il avait répliqué en affirmant que cette liaison était
+rompue, Ducanif avait ajouté: «Alors, pas depuis
+longtemps, car il y a tout au plus deux heures que
+j'ai rencontré Gontran avec sa particulière au bras...
+Une personne très jolie et fort distinguée».</p>
+
+<p>Du moment que son neveu avait accepté les dix
+mille francs qui devaient faciliter la rupture, Fraimoulu
+était convaincu que Gontran avait obéi; mais
+comme deux certitudes valent encore mieux qu'une
+seule, l'oncle, dont la toilette était terminée, mit son
+chapeau en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller chez Gontran pour voir si la place
+est nette.</p>
+
+<p>Fraimoulu, en partant, trouva la cour encombrée
+de meubles. C'était le déménagement de M. Picador,
+ce locataire tant pressé de décamper qu'il avait
+offert l'abandon de ses six mois d'avance si Athanase
+voulait lui résilier son bail; ce à quoi le propriétaire
+avait consenti puisque, contraint par ordre
+des médecins à modifier sa vie, il lui fallait un appartement
+plus confortable que l'exigu local de célibataire,
+ne mangeant jamais chez lui, qui lui avait
+suffi jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Cet appartement, situé au-dessous de celui que
+M. Grandvivier avait loué la veille, était bien vaste
+pour lui; mais ne se pouvait-il pas qu'une fois
+Gontran marié, celui-ci consentît à venir vivre avec
+sa femme sous le toit de son oncle.</p>
+
+<p>A cette perspective qui promettait une existence
+moins sombre au vieux diable se faisant ermite,
+l'oncle secoua la tête en répétant son refrain:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pour que Gontran se marie, il faut qu'il
+ait quitté sa maîtresse.</p>
+
+<p>Il se mit donc en route pour aller au domicile de
+son neveu, situé sur le boulevard Saint-Martin.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il continua ses réflexions. Après
+tout, si son neveu et sa future femme ne voulaient
+pas habiter avec lui, il égayerait son existence par
+la société de quelques bons amis qu'il traiterait de
+son mieux. Oui, mais pour faire festoyer ses amis
+il lui fallait cette introuvable bonne cuisinière. Où
+la dénicherait-il? La veille, il avait pensé à détourner
+celle de son prochain, mais son envie était sinon
+éteinte, du moins fort refroidie. A coup sûr il n'irait
+pas prendre une des trois cuisinières de M. Camuflet
+qu'on lui avait dit en posséder trois. En plus
+qu'il savait maintenant à quel titre elles étaient chez
+ce monsieur, il croyait sentir encore l'odeur des
+ragoûts infects qui l'auraient asphyxié, si Camuflet
+n'avait pas ouvert la fenêtre.</p>
+
+<p>Il avait aussi songé à soudoyer Héloïse, le cordon
+bleu de Ducanif. Mais à celle-là il croyait prudent
+de renoncer. La gaillarde n'aurait pas lâché la proie
+pour l'ombre. Cette proie, elle la tenait en la personne
+de son maître le placeur, et Fraimoulu prévoyait
+dans l'avenir de Ducanif une catastrophe où
+seraient mêlés le baron de Walhofer et le médecin
+Cabillaud fils.</p>
+
+<p>Des cuisinières émérites qui lui avaient été citées,
+restait encore Clarisse et Cydalise.</p>
+
+<p>Clarisse au docteur Cabillaud père, le savant à la
+verrue? Il serait toujours temps de s'occuper de
+celle-là quand il aurait échoué près de cette fameuse
+Cydalise, la cuisinière du juge, que Ducanif lui avait
+tant prônée lorsqu'il lui avait annoncé en confidence
+qu'elle allait quitter son maître. Quand M. Grandvivier
+serait venu habiter sa maison, Fraimoulu aurait
+cette fille bien à portée pour l'attirer à son service.
+Du moment que Cydalise ne voulait plus rester
+chez le juge, il se dit que ce ne serait pas tâche
+difficile que de s'attacher l'illustre cordon bleu.</p>
+
+<p>Et, tout certain de son triomphe, Fraimoulu se
+léchait d'avance les babines à la pensée des plats
+succulents qui, dans l'avenir, se succéderaient sur
+sa table.</p>
+
+<p>Tout en réfléchissant, il avait atteint la maison où
+habitait Gontran Lambert, son neveu.</p>
+
+<p>Il monta, d'un pas alourdi par la cinquantaine, les
+cinq étages qui conduisaient au logement du jeune
+homme. D'habitude, il donnait un coup de sonnette
+brutal, qui produisait un vacarme de sonnerie. Les
+dix dernières fois qu'il s'était présenté, Fraimoulu
+s'était si bien cassé le nez devant la porte toujours
+obstinément fermée, malgré ses coups de sonnette
+réitérés, qu'il s'était dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si mon bandit de neveu et sa drôlesse n'ont pas
+quelque trou par lequel ils puissent apercevoir qui
+sonne et, par cela, juger s'ils doivent ouvrir, c'est
+qu'ils me reconnaissent à mon coup de sonnette.</p>
+
+<p>Cette fois, son coup de sonnette fut doux, presque
+timide. Tout en souriant de sa ruse, il attendit en
+tendant l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;On vient ouvrir. Mazette! ce n'est nullement
+un pas d'homme, car il est diantrement léger, pensa-t-il
+en soufflant comme un phoque, car s'il avait
+l'oreille fine, il possédait, par contre, une respiration
+courte, qui s'était mal accordée des cinq
+raides étages qu'il lui avait fallu grimper.</p>
+
+<p>Donc, soit qu'il se fût trompé en croyant entendre
+un pas léger, soit que les rauques sifflements de sa
+respiration eussent annoncé l'ennemi à la personne
+qui allait ouvrir, la porte demeura fermée.</p>
+
+<p>Après deux autres coups de sonnette, demeurés
+inutiles, Fraimoulu se résigna au seul parti qu'il
+avait à prendre, celui de descendre les cinq étages
+si péniblement montés. Ah! dame! il n'était pas
+précisément à la gaieté, ce pauvre Athanase, et il
+n'eût pas fallu lui marcher fort sur le pied pour le
+mettre hors de lui. Quoi! ce gamin de Gontran le
+faisait poser!</p>
+
+<p>Quand il passa devant la loge, il crut indigne de
+faire bavarder le concierge qui, du reste, l'ayant vu
+déjà plus de vingt fois, le connaissait pour l'oncle
+de son locataire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz à mon neveu que je suis venu pour
+le voir, se contenta-t-il de dire.</p>
+
+<p>Quand il fut sur le trottoir, Athanase consulta sa
+montre, qui lui accusa neuf heures.</p>
+
+<p>&mdash;Mon neveu ne va chez son architecte qu'à dix
+heures... il ne pourra donc pas me prétendre qu'il
+était déjà parti à son bureau.</p>
+
+<p>Et, en forme de conclusion, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Le brigand n'a pas congédié sa princesse!... Ils
+vont rire de moi en gobelotant avec les dix mille
+francs que j'ai donnés comme un vrai serin.</p>
+
+<p>Mais Fraimoulu connaissait son neveu bien à
+fond; il se rétracta aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, pensa-t-il. Gontran est un honnête
+garçon qui m'eût renvoyé mon argent si sa résolution
+eût été de ne pas rompre... Or, pas de restitution...
+donc, rupture.</p>
+
+<p>A sa rentrée dans sa maison, le portier, qui causait
+avec le facteur sur le pas de la loge, s'écria en
+l'apercevant:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez! voilà justement monsieur!... il va vous
+donner la signature que vous demandez.</p>
+
+<p>&mdash;Lettre recommandée! annonça le facteur à
+Athanase en lui présentant son livret à signer.</p>
+
+<p>Au pied de l'escalier Fraimoulu ouvrit la lettre.
+Elle contenait dix billets de mille francs et la carte
+de Gontran avec ces mots écrits sous le nom:</p>
+
+<p>«Mon cher oncle,</p>
+
+<p>»Je vous renvoie les billets de banque, oubliés
+par vous, dans le restaurant où nous déjeunions
+hier quand vous m'avez quitté si précipitamment
+pour rejoindre mademoiselle Pistache.»</p>
+
+<p>A cette restitution, qui parlait d'elle-même, Athanase
+fut pris d'un accès de colère qu'il exhala en ces
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;Mon satané polisson a gardé sa poupée!... J'irai,
+moi, la faire décamper!!!</p>
+
+<p>Pour un rien, il y serait même allé tout de suite:
+mais il réfléchit que c'était avoir une prétention niaise
+que de vouloir surprendre un ennemi sur ses gardes.
+Cela, en somme, ne le mènerait qu'à venir carillonner
+sur le carré, comme ce matin. Pour faire déguerpir
+quelqu'un d'un endroit, il faut soi-même se
+trouver dans cet endroit. Or il ne pouvait pas regarder
+son expédition de la matinée comme une entrée
+dans la place. Il était donc à présumer qu'il en serait
+de même à tout nouvel assaut.</p>
+
+<p>Fraimoulu était un de ces têtus qui, une fois
+qu'ils veulent n'importe quoi, le veulent bien et que
+les obstacles à vaincre rendent ingénieux. Son ardent
+désir de se trouver en face de la femme qu'il se
+promettait d'expulser lui souffla une ruse de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Dussé-je me déguiser en charbonnier, j'entrerai
+la première fois en me présentant par l'escalier
+de service! se promit-il.</p>
+
+<p>Il déjeuna chez lui de plats que le concierge avait
+été lui chercher dans un restaurant voisin.</p>
+
+<p>C'était d'autant plus exécrable que le portier, en
+passant devant la loge, avait emprunté la sauce de
+chaque mets pour se corser un certain ragoût de
+veau qu'il trouvait un peu fade et dont, après ce mélange,
+il se promettait une fête.</p>
+
+<p>Ce déjeuner lui fit oublier son neveu pour ressusciter
+plus vive son ambition de posséder un cordon
+bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai Cydalise!!! pensa-t-il, ne doutant
+pas de la facilité qu'il trouverait à s'attacher cette
+fille, qui voulait quitter son maître actuel.</p>
+
+<p>Le portier lui apporta son café.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi les pauvres gens n'auraient-ils pas
+aussi des douceurs? s'était dit ce fonctionnaire en
+passant encore devant sa loge. Il s'était donc mis de
+côté une demi-tasse à déguster à la suite de son ragoût
+«corsé», puis, après avoir comblé le vide dans
+la cafetière du propriétaire par une addition d'eau
+chaude qu'il avait sur le feu pour sa barbe, il avait
+monté ce café baptisé, qu'il plaça devant Fraimoulu
+en annonçant:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a en bas un monsieur qui demande à vous
+parler. Dois-je le faire monter?</p>
+
+<p>Sa mésaventure avec son neveu ne laissait pas à
+Fraimoulu assez de patience pour écouter le premier
+venu.</p>
+
+<p>&mdash;Un importun, sans doute? dit-il au portier pour
+qu'il complétât ses renseignements sur celui qui demandait
+audience.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un monsieur qui m'a d'abord demandé à
+visiter l'appartement qu'a loué hier M. Grandvivier,
+afin, a-t-il dit, de se rendre compte de petits travaux
+à exécuter pour le locataire et autorisés par vous.
+Après cette visite, il s'est informé si vous étiez visible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le monsieur Camuflet qui vient pour les
+cloisons, se dit le propriétaire en pensant au petit
+homme qui, la veille, quand il lui avait rendu visite,
+l'avait transformé en commissaire de police afin de
+pouvoir échapper à ses belles-mères.</p>
+
+<p>Le concierge, sur le «oui» répondu par Fraimoulu,
+n'eut pas besoin de redescendre, car celui
+qu'il annonçait était monté sur ses talons et, tout
+aussitôt, du seuil de la chambre, se fit entendre une
+voix gaie qui demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte mon libérateur? Hein! je ne
+suis pas long à rendre les visites qu'on m'a faites?</p>
+
+<p>C'était bien Camuflet. Il s'avança en tendant la
+main à Athanase.</p>
+
+<p>En prenant dans la sienne la main qui lui était offerte,
+le propriétaire eut un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit-il. Que vous est-il donc arrivé? Avez-vous
+eu une explication un peu vive avec vos belles-mères?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit tranquillement Camuflet, vous
+dites cela à cause de mon oeil? Ça se voit, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un superbe pochon.</p>
+
+<p>En effet, l'oeil droit du triple veuf était entouré
+d'un large cercle du plus beau noir qui, s'il provenait
+d'un coup de poing, attestait chez celui qui
+l'avait octroyé un biceps de première force.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit Camuflet tout guilleret, ce n'est pas
+à mes dames que je dois ce pochon. Je l'ai attrapé
+dans une attaque nocturne.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est cela qui vous rend si joyeux? demanda
+Fraimoulu qui venait de remarquer sur le visage de
+son visiteur un air de contentement qui faisait
+même rayonner son pochon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que je vais vous dire... commença
+Camuflet.</p>
+
+<p>Ensuite, après l'immense soupir de satisfaction
+d'un homme qui sent sa poitrine soulagée du poids
+de tout un monde, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais être délivré de mes belles-mères!!</p>
+
+<p>&mdash;Par la police?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par l'amour, ou, pour mieux dire, par le
+mariage!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous allez encore vous marier? demanda
+Fraimoulu au hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Du tout! du tout! pas moi! Ce sont mes belles-mères
+qui vont se marier.</p>
+
+<p>&mdash;A leur âge!</p>
+
+<p>Camuflet éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à leur âge... C'est aussi ce que je me suis
+écrié quand M. Grandvivier a fait luire à mes yeux
+cet espoir de délivrance. Je ne voulais pas y croire;
+cela me paraissait n'être qu'un conte de fées... car,
+du diable si je pouvais m'imaginer que chacune de
+mes trois vieilles folles avait son amoureux!</p>
+
+<p>Et, en frappant sur un côté de sa redingote, Camuflet
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Là, dans ma poche, j'ai une lettre de chacun
+des soupirants de mes belles-mères... D'un seul coup
+de filet, j'ai amené cette correspondance.</p>
+
+<p>Tout en fouillant dans sa poche, Camuflet continua
+avec une feinte gravité:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois rendre cette justice à mes belles-mères
+que, chez elles, si le coeur a parlé, ce n'est pas pour
+les millions des paladins qui les courtisent... Ecoutez
+plutôt...</p>
+
+<p>Ce disant, le veuf avait tiré trois lettres de sa
+poche; il en ouvrit une en poursuivant:</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci est adressée à madame Craquefer, mon
+numéro 1... Elle est d'un laconisme éloquent.</p>
+
+<p>Et Camuflet lut:</p>
+
+<p>«<i>Tu sais, la vieille, que j'ai besoin d'argent. Je te
+l'ai dit déjà une fois; je te le répète... Aboule vite,
+ou sinon gare à la danse... Signé:</i> <span class="sc">Ton Antoine</span>.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez raison. Ce paladin-là ne me semble
+pas, comme vous l'avanciez, posséder des millions,
+avança Fraimoulu après cette lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Et il en est de même pour le galant chevalier de
+madame Giraudon, mon numéro 2. Écoutez ce billet
+d'amour, dit Camuflet.</p>
+
+<p>Il avait déplié la deuxième lettre et se mit à lire:</p>
+
+<p>«<i>Eh! la mère, est-ce qu'on oublie son Boniface
+dont la bourse est à sec, oh! mais à sec, que ça en
+fait pitié à tous les camarades! Tâche donc d'expédier
+au plus vite des monacos à ton chéri.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Mazette! fit Fraimoulu, en voici encore un qui
+ne nage pas dans l'or!</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus que l'amoureux de la noble Belge Buffard
+des Palombes dont je vais vous lire l'épître, répliqua
+Camuflet qui ouvrit la troisième lettre:</p>
+
+<p>«<i>Il me faut deux billets de mille francs ou je
+sombre au port. Prouve-moi ainsi cette affection
+sans bornes que tu prétends toujours éprouver pour
+moi...</i>»</p>
+
+<p>Comme Camuflet s'était arrêté, Fraimoulu demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela se termine par une phrase assez énigmatique,
+répondit Camuflet qui se remit à lire:</p>
+
+<p>«<i>J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De
+l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons
+à fricoter.</i>»</p>
+
+<p>Cela lu, Camuflet regarda Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Athanase.</p>
+
+<p>Mais, la curiosité l'excitant:</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous pu vous procurer ces trois
+lettres étranges? reprit-il.</p>
+
+<p>Camuflet se redressa tout fiérot et avec un sourire
+malin:</p>
+
+<p>&mdash;En pratiquant un précepte bien connu.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Diviser pour régner</i>.</p>
+
+<p>Camuflet disait la vérité. Mais, pour connaître l'exploit
+qui l'avait rendu maître de ces lettres et la circonstance
+qui lui avait valu ce superbe coup de
+poing sur l'oeil, il faut remonter de trente-six heures
+en arrière.</p>
+
+<p>L'avant-veille, quand il avait quitté M. Grandvivier,
+après que celui-ci lui eut fait entrevoir la possibilité
+d'être délivré de son esclavage en mariant
+ses trois belles-mères, il était parti en se promettant
+d'arriver à découvrir, en chair et en os, ce baron de
+Walhofer qu'il ne connaissait encore que par le nom
+de la carte trouvée dans la poche du tablier de haute
+dame Buffard des Palombes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, se disait-il en marchant, le conseil du juge
+est bon. Le tout est de donner le branle. Or, en favorisant
+l'union de l'illustre dame avec le baron, je
+verrai mes numéros 1 et 2, en vrais moutons de Panurge,
+courir au conjungo.</p>
+
+<p>Il avait promis de revenir le lendemain chez le magistrat,
+qui l'attendait encore à dîner, pour lui donner
+des nouvelles du baron. A l'heure dite, il reparut,
+mais avec la mine du renard qui a manqué sa
+poule.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de neuf sur le Walhofer, annonça-t-il,
+pendant que mes mégères étaient allées aux provisions,&mdash;car
+chacune fait son marché séparément,
+tant elle aurait peur de manger quelque chose
+acheté par l'autre,&mdash;j'ai fureté dans tous les coins,
+et meubles de la chambre de madame des Palombes
+avec l'espoir de dénicher un portrait, une lettre, ou
+l'indice quelconque de la voie à suivre... Rien! rien!</p>
+
+<p>Puis en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Si mauvais résultat que j'aie à vous annoncer,
+j'ai encore failli ne pas pouvoir venir vous en faire
+part. Mes trois gaillardes, qui sont à court d'argent,
+faisaient si bonne garde autour de moi pour m'empêcher
+de m'évader avant d'avoir regarni leurs
+porte-monnaie, que je n'aurais pu m'enfuir s'il ne
+s'était présenté un M. Fraimoulu se disant propriétaire
+d'une maison où, paraît-il, vous avez loué,
+ce matin, un appartement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. J'ai terminé avec M. Fraimoulu, après
+qu'il a été convenu de certains travaux à exécuter,
+pour lesquels je vous ai désigné au propriétaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi ce que m'a dit ce monsieur. Sa visite
+avait pour but de s'entendre avec moi sur la
+prompte exécution de ces travaux qu'il s'imaginait
+être fort pressés. A quoi j'ai répondu qu'il faisait erreur,
+car votre intention était de n'emménager
+qu'après que vous seriez parfaitement libre de l'instruction
+de l'affaire la Godaille... ce qui demanderait
+peut-être un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce point, vous vous êtes trompé, mon cher
+Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vous-même qui m'avez annoncé
+ce délai.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais depuis quarante-huit heures des faits
+se sont présentés à moi, qui feront probablement
+que cette instruction, qui s'annonçait devoir être si
+longue, se terminera par une ordonnance de non lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors l'assassin de mon associé Bazart serait
+donc autre que son neveu le saltimbanque?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'assassin, pour cette raison qu'il
+n'y a pas d'assassinat. J'ai acquis la conviction que
+je me trouvais devant un suicide... Dans deux ou
+trois jours, je l'espère, la Godaille sera remis en liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'affaire du cadavre de madame Bazart
+trouvé sous un plancher?</p>
+
+<p>&mdash;Tout certifie que c'est Bazart lui-même qui a
+vengé son honneur de mari outragé.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! il n'y allait pas de main morte à se débarrasser
+de ceux qui le gênaient!!! S'il avait eu
+trois belles-mères, lui! Voyez-vous ça d'ici?</p>
+
+<p>Cette réflexion de Camuflet l'ayant ramené à ses
+moutons, il fit au juge le récit de sa ruse, pour
+prendre sa volée, d'avoir travesti Fraimoulu en
+commissaire de police venant l'arrêter comme complice
+de l'assassinat de la femme Bazart.</p>
+
+<p>Ensuite, revenant à la question présente:</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout ça, continua-t-il, je ne vois pas trop
+comment j'arriverai à découvrir le baron de Walhofer,
+ce vieux soupirant de mon numéro trois.</p>
+
+<p>L'intérêt mystérieux qu'avait M. Grandvivier à
+faire de Camuflet, à l'insu de ce dernier, un espion
+qu'il mettrait aux trousses du baron, lui fit jouer la
+comédie; il parut réfléchir, puis, en secouant la
+tête:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être vous y prenez-vous mal, mon cher
+ami, dit-il. A votre place, je chercherais à apprendre
+la vérité par les deux autres belles-mères. Dans la
+vie commune que mènent ces dames, elles ne sont
+pas sans avoir surpris leurs secrets mutuels.</p>
+
+<p>&mdash;Possible! Mais, voyez-vous, pour ce qui est de
+m'en dire un mot, jamais!... Sans qu'elles soient
+convenues de rien, il y a entre elles, sur ce point,
+une alliance complète.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu! fit M. Grandvivier d'un ton de doute,
+il n'est si ferme alliance qu'on ne puisse rompre
+quand on sait mettre en pratique certain précepte.</p>
+
+<p>&mdash;Quel précepte!</p>
+
+<p>&mdash;Diviser pour régner.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mes gaillardes s'entendent trop
+bien, je le répète, sur cet unique point: me fourrer
+dedans! dit Camuflet convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cherchez autour d'elles, conseilla le magistrat
+qui, en voyant le veuf le regarder sans
+comprendre, s'empressa d'ajouter: Souvent une
+alliance n'est pas toujours seulement défensive.
+Quelquefois elle est neutre. C'est-à-dire qu'à côté de
+ceux qui se sont engagés à se défendre mutuellement,
+il y a aussi cette sorte d'alliance qui consiste à regarder
+faire, sans prendre parti pour personne...
+Cherchez parmi ceux-là.</p>
+
+<p>Camuflet devint rêveur.</p>
+
+<p>Soudain il tressaillit en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Si je couvrais d'or ma concierge. Elle doit en
+savoir long sur le trio.</p>
+
+<p>&mdash;La concierge prendrait votre or et n'ouvrirait la
+bouche que pour vous berner au profit de l'ennemi...
+Non pas que je condamne votre idée d'employer
+cette femme, car elle est bonne. Seulement vous la
+mettez mal en pratique; il faut agir, mais sans que
+vous paraissiez en scène.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, comment...?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit: diviser pour régner.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire les mettre à couteaux tirés, sans paraître
+y être pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>A la fin de la soirée, le magistrat dit à Camuflet
+sur le point de partir:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez du reste combien je m'intéresse à
+vous. N'oubliez pas de me tenir au courant de vos
+découvertes. Je n'ai pas besoin de vous recommander
+le secret sur les quelques conseils que je vous
+ai donnés.</p>
+
+<p>&mdash;On m'arracherait plutôt le nez que de m'en
+tirer les vers, répondit naïvement le veuf.</p>
+
+<p>Il s'en allait lentement, l'esprit à la recherche d'un
+moyen d'utiliser sa portière, quand, à cinquante
+mètres de la demeure du magistrat, un homme
+sortit d'une rue latérale et se mit à suivre la rue de
+Turenne, dans la même direction que Camuflet qui
+le précédait.</p>
+
+<p>Cet homme était coiffé d'une casquette et vêtu
+d'une blouse; il marchait en fumant sa pipe.</p>
+
+<p>Au moment où il avait débouché de la rue latérale,
+le bec de gaz, placé à l'angle, l'avait si bien éclairé
+que Camuflet avait pu voir son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas, se dit-il, c'est ce garçon
+que M. Grandvivier, hier, à travers son rideau, regardait
+de façon si féroce alors qu'il fumait à la fenêtre
+de son taudis ayant vue sur le jardin... et que
+le juge, plus tard, m'a dit n'avoir pas vu.</p>
+
+<p>Et, sans penser à mal, puisque c'était sa route à
+suivre, Camuflet continua sa marche derrière le fumeur.</p>
+
+<p>Camuflet n'avait pas l'imagination prompte. En
+conséquence, il fut bientôt absorbé par le problème
+que M. Grandvivier lui avait donné à résoudre: savoir:
+<i>diviser pour régner</i>, en faisant, avec adresse,
+et sans paraître y avoir poussé en rien, sortir la
+concierge de son alliance avec les belles-mères.</p>
+
+<p>&mdash;Le juge a raison, pensait-il; si mes trois numéros,
+d'une manière quelconque, font leurs frasques,
+elles doivent, à coup sûr, être protégées par le
+silence de mes concierges... de la portière surtout,
+une maîtresse curieuse qui sait bien vite votre
+compte de puces.</p>
+
+<p>Ainsi pensif, Camuflet marchait donc tout machinalement
+à dix mètres derrière l'homme à la pipe et
+aux longues moustaches blondes qu'il avait fini par
+oublier complètement.</p>
+
+<p>Il n'était pas loin de minuit. A cette heure, où,
+dans certains quartiers de Paris, le mouvement et la
+vie veillent encore, la solitude était profonde dans la
+rue de Turenne.</p>
+
+<p>Le fumeur, dont la pensée n'était pas, comme
+celle du triple veuf, travaillée par la solution d'un
+problème, ne tarda donc pas à entendre le pas qui
+résonnait derrière lui. Tout en continuant sa
+marche, il tourna la tête pour voir qui lui arrivait
+sur les talons. Si l'obscurité de la rue et la distance
+lui défendaient de voir les traits de son suiveur, elles
+lui permettaient de constater sa petite taille et de se
+rassurer contre le danger d'une attaque nocturne.</p>
+
+<p>A l'angle de la rue Charlot, il prit cette rue qui allait
+le conduire sur le boulevard. C'était aussi le
+chemin de Camuflet qui, pareillement, doubla l'angle
+et, comme celui qu'il précédait, tourna à gauche, en
+arrivant au boulevard. Puis, l'un croyant, après ce
+crochet, avoir laissé son suiveur continuer sa route
+en droite ligne, l'autre n'ayant pas conscience qu'il
+eût emboîté le pas à celui qu'il avait oublié, ils remontèrent
+le même trottoir.</p>
+
+<p>Sur le boulevard Saint-Martin, le fumeur, à court
+de provision pour sa pipe, fit un quart de conversion
+pour entrer dans un bureau de tabac et comme, au
+lieu d'avancer, il resta sur place, fouillant ses poches
+au préalable, soit pour en tirer sa blague, soit pour
+vérifier s'il était en fonds, Camuflet, marchant toujours,
+franchit la distance et lui passa devant le nez,
+prenant ainsi de l'avance.</p>
+
+<p>A ce passage de Camuflet dans la traînée de lumière
+produite par le bureau de tabac encore pleinement
+éclairé, le fumeur vit le triple veuf, pas assez
+tôt pourtant, car celui-ci l'avait déjà assez dépassé
+pour qu'il n'eût pu voir ses traits, mais suffisamment
+pour reconnaître à sa petite taille celui qu'il ne
+voyait plus que de dos.</p>
+
+<p>&mdash;L'avorton de tout à l'heure, se dit-il, mais sans
+y attacher la moindre importance.</p>
+
+<p>Après une courte station dans le bureau de tabac,
+le jeune homme aux longues moustaches reprit sa
+route, tout occupé de tirer sur sa pipe dont, au bureau,
+il avait imparfaitement allumé la nouvelle
+charge.</p>
+
+<p>Cent mètres plus loin, la pipe était éteinte.
+L'homme tira de sa poche une boîte d'allumettes.
+Comme le vent assez vif, qui lui soufflait dans la
+figure, menaçait d'éteindre son allumette, il se retourna
+pour donner à la flamme l'abri de son individu,
+ce qui le mit en face de l'espace qu'il venait de
+parcourir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit-il subitement d'un ton composé de
+méfiance et de surprise, est-ce que ce moucheron-là
+me filerait, par hasard?</p>
+
+<p>Dame! il y avait motif à surprise. Le petit homme
+qui, après l'avoir dépassé devant le bureau de tabac,
+aurait dû, maintenant, être bien avant, se retrouvait
+encore derrière lui, à une trentaine de mètres, d'autant
+plus visible qu'à cette heure avancée les passants
+n'étaient plus assez nombreux sur le trottoir
+pour masquer la vue de sa petite taille.</p>
+
+<p>En ce bas monde, où il n'est pas de miracle, le fait
+était des plus simples à expliquer. Pendant que le
+fumeur était dans le bureau de tabac, Camuflet, au
+lieu de gagner du terrain, avait fait une pause devant
+la boutique d'un marchand de vin pour voir l'heure
+à l'oeil-de-boeuf placé au-dessus du comptoir, et
+comme sa montre était arrêtée, il l'avait remontée et
+mise à l'heure. C'était alors que le jeune homme,
+à sa sortie du bureau de tabac, avait à son tour
+dépassé le petit homme sans le remarquer, occupé
+qu'il était à tirer sa pipe dont le tabac humide se refusait
+à la combustion.</p>
+
+<p>Étant expliqué ce qui avait causé la surprise du
+fumeur, il resterait encore à chercher ce qui avait
+éveillé sa méfiance. Il est à croire qu'il faisait partie
+de ceux que leur conscience tient toujours sur le
+qui-vive, et qui, suivant le dicton, en se sentant
+morveux, sont sans cesse prêts à se moucher. Bref,
+il devait être en situation de craindre d'être épié, car
+il gronda encore:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il doit me filer. La preuve en est que, me
+voyant arrêté, il ne continue pas sa marche.</p>
+
+<p>En effet, le veuf était resté sur place, mais non
+pour la cause que lui prêtait le fumeur aux longues
+moustaches blondes. S'il n'avançait plus, c'est qu'il
+venait d'être immobilisé par la joie d'avoir soudainement
+trouvé le moyen de mettre ses belles-mères en
+hostilité avec sa portière.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, se répétait-il, de cette façon, je les
+amènerai tout gentiment à se manger le nez... et la
+portière, en leur tournant casaque, viendra me crier
+gare!...</p>
+
+<p>Cependant le fumeur s'était remis en marche, mais
+en doublant le pas. A ce train-là, si tout à l'heure il
+retrouvait encore le particulier sur ses talons, c'est
+que, bien décidément, il le filait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tant pis pour toi, mon joli coco! se disait-il
+avec un vilain rire.</p>
+
+<p>Après dix minutes d'un petit pas de course, il se
+retourna encore. Toujours à même distance et courant
+aussi, il aperçut Camuflet. Pouvait-il se douter
+que, si le petit homme accélérait ainsi sa marche,
+c'était que, maintenant qu'il tenait son idée, il lui
+tardait d'être rentré au logis pour bien étudier son
+projet.</p>
+
+<p>Les circonstances transformant donc Camuflet en
+espion, le fumeur serra les poings et murmura entre
+ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Si je te trouve encore sur mon dos au premier
+tournant, ton affaire est bonne!</p>
+
+<p>Et bientôt, au coin de la rue Richelieu, il quitta le
+boulevard.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! c'est bien à moi qu'il en veut, se dit-il,
+quand, au même tournant, il vit apparaître Camuflet
+dont c'était le chemin pour gagner, par la place Louvois,
+la rue Méhul qu'il habitait.</p>
+
+<p>Le jeune homme tenta encore une épreuve. Il entra
+dans la sombre rue Delayrac, déserte à cette heure
+avancée, car il était passé minuit. Une minute après,
+le triple veuf arrivait dans la rue.</p>
+
+<p>Et, sans prêter la moindre attention à celui qui le précédait,
+absorbé, qu'il était dans ses combinaisons
+machiavéliques contre ses belles-mères, il s'avançait
+dans l'obscurité en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, excellente idée qui me permettra de <i>diviser
+pour régn</i>...</p>
+
+<p>Malheureusement, il n'acheva pas le mot. Il en fut
+empêché par un terrible coup de poing qui venait de
+lui être asséné par un homme, bondissant de l'encoignure
+sombre d'une porte. L'attaque avait été si
+soudaine et, surtout, si vigoureuse, que le pauvre
+Camuflet n'eut pas le temps de voir son agresseur.
+Sous la force du coup, il s'affaissa sur le trottoir où
+il s'évanouit.</p>
+
+<p>Après son ennemi terrassé, le jeune homme n'avait
+pas l'intention de s'en tenir là, car, se penchant
+sur le corps, il avançait déjà ses deux mains qui allaient
+serrer le cou de sa victime quand, tout à coup,
+il se releva en murmurant avec surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, c'est le <i>pante</i> aux écus!!! J'allais
+faire de la belle besogne, moi!... J'ai failli crever la
+caisse de la vieille.</p>
+
+<p>Sur ce, il prit sa course et se perdit dans les détours
+des rues voisines en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, un mauvais horion sur l'oeil, ce n'est
+pas la mort d'un homme. Si je n'en avais jamais accommodé
+que comme cela, j'en connais qui mangeraient
+encore de la soupe.</p>
+
+<p>Ensuite, en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'étonne plus, à présent, s'il suivait le
+même chemin que moi... Nous allions au même endroit.</p>
+
+<p>Cependant Camuflet avait repris connaissance et
+s'était relevé. Tout trébuchant et la main sur son oeil
+endolori, il regagnait son domicile en se demandant:</p>
+
+<p>&mdash;A qui dois-je ce coup de poing-là? On m'a laissé
+ma montre et mon porte-monnaie; donc c'est une
+vengeance qui a dû se tromper d'individu.</p>
+
+<p>Le brave garçon pouvait-il, en bonne conscience,
+accuser de l'aventure le jeune homme moustachu
+auquel il ne pensait plus depuis la rue de Turenne?</p>
+
+<p>Pouvait-il aussi se douter, quand il tira la sonnette
+de sa porte cochère, que ce même jeune homme, de
+l'autre côté de la rue, caché dans l'ombre, guettait
+sa rentrée en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il en sera quitte pour un oeil au beurre noir!...
+Pourvu qu'à rentrer si tard il n'empêche pas la vieille
+de venir.</p>
+
+<p>De quelle vieille parlait-il? Elles étaient trois
+vieilles chez le veuf.</p>
+
+<p>La portière avait guetté le retour de Camuflet pour
+lui faire algarade au passage devant la loge. Elle lui
+mit son bougeoir sous le nez, ce qui lui permit de
+voir en quel piteux état son locataire avait un oeil, et
+elle grogna hargneusement:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens qui se soucient peu de faire
+mourir le pauvre monde par la privation de sommeil.
+Au lieu d'aller faire le coup de poing dans les brasseries,
+ils devraient penser aux infortunés qui
+veillent à les attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, ma sorcière, demain tu me feras la risette!
+pensa le retardaire qui fila sans répondre.</p>
+
+<p>Au moment où Camuflet, étendu dans son lit,
+souffla sa bougie pour s'endormir, un long coup de
+sifflet retentit dans la rue, au pied de la maison.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIV</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Elles s'exécraient du plus fin fond de leur coeur,
+les trois belles-mères de Camuflet. Celle qui serait
+tombée à l'eau n'aurait pu compter, pour ne pas se
+noyer, sur un fétu de paille que lui aurait lancé une
+des deux autres. Des chiens de faïence se seraient, à
+coup sûr, réconciliés avant que, dans le trio, se fût
+produite une marque de conciliation.</p>
+
+<p>Ce qui a été dit sur la cuisine séparée que chacune
+se faisait, tant leur haine était doublée de méfiance,
+se reproduisait dans les autres détails. Vous n'auriez
+pas même obtenu que celle-ci se lavât les mains dans
+l'eau qu'auraient montée ses rivales.</p>
+
+<p>C'était, à ce sujet, la première occupation à laquelle
+se livraient le matin ces bonnes dames. Chacune
+descendait remplir à la pompe de la cour le
+seau d'eau nécessaire aux usages de la journée. A
+prix d'or, vous n'eussiez pas obtenu que ces seaux
+fussent déversés dans une fontaine commune.</p>
+
+<p>Et il en était ainsi pour tout.</p>
+
+<p>Après la provision d'eau montée, chacune partait
+aux vivres qu'elle comptait fricoter séparément pour
+ses repas de la journée. C'était, pour leur gendre, le
+plus doux moment de la journée, car ces dames, potinières
+au premier chef, jacassaient chez les fournisseurs
+pendant deux bonnes heures, durant
+lesquelles Camuflet savourait le charme d'un calme
+profond.</p>
+
+<p>Quand, le lendemain de son pochon reçu, le petit
+homme s'éveilla, son premier souci fut de tendre
+l'oreille. A la complète tranquillité de l'appartement,
+il sut à quel point du programme quotidien en
+étaient ses belles-mères.</p>
+
+<p>&mdash;Elles ont déjà monté leurs seaux d'eau et, à
+cette heure, elles jouent de la langue chez les marchands
+du quartier... Alerte! c'est le vrai moment
+pour moi! se dit-il, après s'être habillé en un clin
+d'oeil.</p>
+
+<p>Il se rendit chez chacune de ses belles-mères et,
+trois fois, il sortit sur le carré avec un seau plein,
+puis, trois fois aussi, il rentra avec un seau vide qu'il
+alla soigneusement reporter à sa place habituelle.</p>
+
+<p>Cela fait, il attendit.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, un violent coup de sonnette
+se fit entendre à la porte de l'appartement. Un
+éléphant en fureur aurait sonné moins fort.</p>
+
+<p>Camuflet alla ouvrir.</p>
+
+<p>Il fut presque renversé par la portière, qui se précipita
+comme une trombe dans l'appartement. Ses
+yeux, qui lançaient des flammes, lui sortaient de la
+tête, une terrible colère lui contractait le visage, et,
+ce fut d'une voix rauque, car la rage l'étranglait,
+qu'elle put à grand'peine demander:</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Elles... qui? fit Camuflet, d'un ton des plus innocents.</p>
+
+<p>&mdash;Vos saligaudes de belles-mères!...</p>
+
+<p>Le mot était roide. Camuflet aurait protesté si la
+portière lui en eût laissé le temps, mais cette dernière
+reprit avec une furie croissante:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elles se figurent, quand le propriétaire
+vient de me laver la tête de si rude façon, et par leur
+faute, que cela va se passer ainsi!</p>
+
+<p>Et, avec un redoublement d'exaspération:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! çà, toutes les trois, elles étaient donc, ce
+matin, ivres à ne pouvoir se tenir sur leurs jambes?</p>
+
+<p>Camuflet se redressa digne et sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Crotin, dit-il, apprenez que mes belles-mères
+n'ont pas les habitudes d'ivrognerie que vous
+leur prêtez.</p>
+
+<p>Cette réponse fit repartir de plus belle la concierge
+qui s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si elles étaient de sang-froid, elles l'ont
+donc fait exprès pour me faire perdre ma place?...
+Ah! les misérables! elles me le paieront!!!</p>
+
+<p>On aurait donné le bon Dieu sans confession à Camuflet
+tant il y avait en lui de bonhomie quand il
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, madame Crotin, que vous ont-elles
+donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'elles m'ont fait? répéta la portière en
+grinçant des dents.</p>
+
+<p>Alors, en tournant sur ses talons:</p>
+
+<p>&mdash;Venez le voir! dit-elle.</p>
+
+<p>Camuflet suivit la concierge qui marchait vers le
+carré en répétant: «venez le voir! venez le voir!»</p>
+
+<p>Quand ils eurent atteint le palier, la portière,
+avec un geste tragique, montra la descente de l'escalier
+en prononçant ce seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez!</p>
+
+<p>Mais mot et geste suffisaient pour faire comprendre
+d'avance combien les coupables auraient à
+défendre énergiquement leurs chignons et leurs
+yeux contre les griffes de la portière en proie à une
+de ces rages bleues qui font mordre du fer.</p>
+
+<p>En effet, pour une portière «ayant le respect»,
+comme on dit, de son escalier, il y avait de quoi se
+fâcher tout rouge.</p>
+
+<p>Depuis le carré de Camuflet jusqu'à la loge du
+concierge, c'est-à-dire sur une descente de trois
+étages, l'escalier s'était transformé en une cascade.
+Chaque marche s'égouttait sur la suivante avec un
+petit bruit charmant. On se serait cru en Suisse
+quand sautille, le long du rocher, l'eau produite
+par la fonte des glaciers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous allez laver votre escalier à grande
+eau, chère madame Crotin? demanda Camuflet avec
+une ingénuité qui semblait croire que le déluge provenait
+du fait de la concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous dis que ce sont vos saligaudes
+de belles-mères qui m'ont joué ce mauvais tour!
+hurla la Crotin.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? croyez-vous? répéta Camuflet
+avec doute. Ces dames sont incapables d'une telle
+légèreté; je les connais...</p>
+
+<p>Il fut interrompu par le rire gouailleur de la portière
+qui haussa brusquement les épaules et articula
+sous le nez du veuf:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ouiche! que vous les connaissez!...
+Comme moi je connais le Congo!</p>
+
+<p>Et comme elle tenait à son épithète, elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Trois vraies saligaudes qui me le paieront, je
+ne vous dis que ça, mon bonhomme.</p>
+
+<p>Camuflet avait intérêt à ne pas laisser se refroidir,
+chez la Crotin, la colère qui pouvait la rendre bavarde.
+Il remua la tête en répliquant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez accuser à tort.</p>
+
+<p>La bile se remua immédiatement chez le cerbère
+femelle qui glapit:</p>
+
+<p>&mdash;De quoi! J'accuse à tort!... Est-ce qu'elles auront
+le toupet de nier!... Mais regardez donc vous-même...
+Est-ce que les traces d'eau ne vont pas se
+perdre sous la porte de votre cuisine? C'est parti de
+là!... Et pas une goutte d'eau à l'étage supérieur...
+Vous avez beau être aveugle sur bien des choses, ça
+doit pourtant vous crever les yeux.</p>
+
+<p>On juge avec quelle joie secrète le triple veuf avait
+entendu le «Vous avez beau être aveugle sur bien
+des choses.» C'était l'écluse des révélations qui commençait
+à s'ouvrir. Il appuya donc sur la chanterelle
+en disant d'un ton convaincu:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous accusez à tort. Mes belles-mères sont
+des personnes d'âge... par conséquent posées, sérieuses...</p>
+
+<p>Un nouveau «Ah! ouiche!» des plus railleurs,
+lancé par la rageuse Crotin, coupa la phrase de Camuflet
+qui, sans paraître avoir entendu, poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;... Qui ne peuvent vous avoir fait une pareille
+farce.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça qu'elles en sont à compter leurs farces,
+les mâtines! insinua la portière irritée par la contradiction.</p>
+
+<p>Mais, décidé à faire le sourd, le petit homme continua
+en appuyant sur les mots:</p>
+
+<p>&mdash;Car c'est une farce... Il ne s'agit pas d'un seau
+renversé par accident... Non, il y a là, répandu sur
+vos marches, le contenu d'au moins dix seaux, peut-être
+quinze, méchamment versés à la file... Oui,
+l'intention de vous créer un ennui est patente, avérée...
+Mais, je vous le répète, de cette stupide plaisanterie,
+j'affirme que mesdames mes belles-mères
+sont parfaitement incapables.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont capables de tout! articula la concierge
+d'un ton sec qui accusait la plus profonde
+conviction.</p>
+
+<p>De ce qui précède, Camuflet avait tiré la leçon
+que son trio n'était pas irréprochable, mais rien de
+précis ne lui avait été révélé. La Crotin devait avoir
+dans son sac des secrets qu'il fallait en faire sortir
+avant que sa fureur fût apaisée.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est une vengeance, reprit-il. Cherchons
+ensemble de qui elle peut venir.</p>
+
+<p>Et en s'appuyant une main sur le coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous jurer, en commençant par moi,
+que jamais une pensée de vengeance, contre vous
+n'a battu sous mon sein gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous, fit franchement le concierge, vous
+êtes un serin, un vrai serin, mais pas une méchante
+bête pour deux sous!</p>
+
+<p>Avant que le veuf pût remercier la Crotin de la
+bonne opinion qu'elle avait de lui, cette dernière
+serra les poings et grinça entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles, les gourgandines?</p>
+
+<p>&mdash;Qui appelez-vous gourgandines? demanda innocemment
+Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, vos trois créatures!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit le veuf d'un ton doucement grondeur,
+pouvez-vous, maman Crotin, parler ainsi de
+trois personnes respectables?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, dans le quartier, le seul de votre
+avis! gouailla la Pipelet, dont la furie, devenue
+froide tournait à l'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;... de personnes que leur âge met à l'abri du
+plus petit soupçon, insista Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Flûte! flûte! flûte pour vos femmes d'âge! débita
+la concierge. De la meilleure de vos fines commères,
+je ne donnerais pas un os de côtelette.</p>
+
+<p>Il était patent pour le gendre que la Crotin avait
+ses trois belles-mères en piètre estime; mais sur
+quels faits appuyait-elle cette opinion défavorable?
+Dans l'espoir de lui tirer les vers du nez, il reprit
+donc:</p>
+
+<p>&mdash;En admettant que l'infamie d'avoir inondé
+vos escaliers soit le résultat d'une vengeance, mes
+belles-mères ne peuvent avoir aucun motif de se
+venger de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? lâcha la Crotin.</p>
+
+<p>Après une petite pause, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quand ce ne serait qu'à cause de la nuit dernière.</p>
+
+<p>Camuflet ne commit pas la faute de demander une
+explication. La soupape aux révélations venait de se
+soulever. Il s'agissait de la laisser s'ouvrir d'elle-même
+béante, il donna de l'éperon en poursuivant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, il ne me souvient pas que mes dames
+aient eu contre vous quelque gros motif de reproche
+qui leur conseillât la vengeance. Non, ce n'étaient
+que petites peccadilles dont elles se plaignaient. Je
+les ai entendues dire... souvent, je l'avoue... que
+vous étiez bavarde, curieuse...</p>
+
+<p>La colère remonta furieuse au cerveau de la Pipelet,
+qui se redressa l'oeil en feu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bavarde!... Ah! curieuse! répéta-t-elle.
+Est-ce que j'ai bavardé sur les hommes qu'elles reçoivent
+quand vous n'êtes pas là, ou qu'elles vont
+retrouver chez la crémière et le marchand de vin?
+Est-ce que j'ai été jamais curieuse d'aller entendre
+ce qu'elles descendent conter dans la rue, après minuit,
+quand vous dormez, à ceux qui les appellent
+à coups de sifflet ou avec leurs <i>piiouit</i>! Ah! bavarde!
+Ai-je jamais appris à l'une les manigances des
+autres? car chacune fait ses farces en cachette des
+autres. Le peu de fois qu'elles sont d'accord, c'est
+pour répéter que vous n'êtes qu'un idiot et vous carotter
+vos écus.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il entendait n'avait rien de très flatteur
+pour l'amour-propre du petit homme, mais il n'en
+jubilait pas moins de tout son coeur. Dieu savait
+quelle oreille avide il tendait aux sorties furibondes
+de la concierge! Aussi son tympan fut-il agréablement
+chatouillé par ces paroles de la Crotin:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, on m'a inondé l'escalier parce que, cette
+nuit, j'ai refusé de tirer le cordon à je ne sais laquelle
+des trois qui voulait aller rejoindre dans la
+rue le particulier qui, pendant un quart d'heure, l'avait
+régalé de ses coups de sifflet d'appel.</p>
+
+<p>Elle vint se mettre sous le nez de Camuflet dont
+la face tendue étalait au grand jour son oeil au pourtour
+noir et tuméfié.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous reste qu'on oeil de bon; mais, à l'avenir,
+ouvrez-le... C'est un conseil que je vous
+donne...</p>
+
+<p>Ensuite, comme si la seule présence du petit
+homme ne lui suffisait pas pour décharger sa bile,
+elle prit la rampe, et, en faisant jaillir sous la semelle
+de ses savates les flaques d'eau recueillies par les
+marches creuses, elle dévala par l'escalier en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais aller attendre au passage la rentrée de
+vos coquines et je vous jure que je les ferai rire
+jaune!</p>
+
+<p>Camuflet suivit un instant du regard la descente
+de celle qui promettait de faire passer à ses respectables
+dames un vilain quart d'heure. Après quoi, il
+rentra chez lui tout souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas prophète, murmurait-il, mais je
+crois pouvoir prédire que la bonne harmonie entre
+la Crotin et mes belles-mères va être légèrement
+troublée.</p>
+
+<p>Au chapitre particulier de chaque belle-mère, il
+n'avait recueilli rien de précis, mais l'ensemble des
+renseignements suffisait pour l'engager à ne plus
+s'apitoyer sur le sort de celles que, jusqu'à ce jour,
+il avait cru tant isolées en ce bas monde qu'il constituait
+leur unique relation.</p>
+
+<p>Il aurait bien pu rester sur le carré à écouter par-dessus
+la rampe la réception promise à ses belles-mères
+par la Crotin. Il connaissait assez l'organe
+criard de ces dames pour être certain, en sachant
+aussi à quel diapason était accordée la portière, que
+le quatuor furieux qui allait être chanté dans le vestibule
+lui monterait bien distinct des profondeurs
+de l'escalier. Mais à quoi bon? Une scène bien plus
+curieuse et tout aussi aigre ne lui était-elle pas
+réservée?</p>
+
+<p>Après avoir passé ensemble sous la langue de la
+portière, les bonnes dames, quand elles allaient se
+retrouver nez à nez, devaient infailliblement se
+prendre de bec. Car, enfin, devant ce fait de l'escalier
+inondé, elles ne pouvaient manquer de s'accuser
+mutuellement du délit. De cette scène orageuse, où
+la fureur ferait oublier la prudence, Camuflet avait
+l'espoir d'extraire d'utiles détails... espoir qui lui
+faisait se dire avec une satisfaction sincère:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc pouvoir flanquer à la porte ces
+très chères dames.</p>
+
+<p>Effectivement au bout d'un quart d'heure, la porte
+de la cuisine claqua de vigoureuse façon, annonçant
+la rentrée des belles-mères.</p>
+
+<p>L'ouragan allait se déchaîner avec violence. Camuflet,
+en conséquence, dressa ses deux oreilles.</p>
+
+<p>Par malheur, le petit homme, tout à l'heure sur
+le carré ruisselant d'eau, avait pris l'humidité aux
+pieds à travers les minces semelles de ses pantoufles,
+et sa tête nue s'était refroidie entre deux airs. Des
+pieds et du nez, il avait gagné un bon rhume
+qui, au moment même où allait éclater l'orage
+chez les belles-mères, se traduisit par un éternuement.</p>
+
+<p>A ce bruit qui leur signalait le voisinage de l'ennemi
+commun, les trois femmes, par suite de l'accord
+qui liait ces ennemies irréconciliables tant qu'il s'agissait
+de leur gendre, calmèrent subitement leur
+fureur. Au lieu des éclats d'une trombe de rage, un
+profond silence régna dans le logis.</p>
+
+<p>Par expérience, Camuflet n'ignorait pas que les
+douces personnes agissaient envers lui comme les
+cochers de fiacre qui, dans une dispute entre collègues,
+soulagent leur rage en tombant à coups de
+fouet sur un de leurs voyageurs.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferais bien de décamper, se dit-il.</p>
+
+<p>Et, sans se le répéter à quatre fois, il gagna doucement
+la porte du carré et fila comme un lièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Camuflet! lui cria la Crotin
+comme il passait devant la loge.</p>
+
+<p>Quand il se fut arrêté, elle lui tendit trois lettres
+en disant avec le plus profond mépris:</p>
+
+<p>&mdash;Voici trois lettres que le facteur vient d'apporter
+pour vos propres à rien. Vous les leur remettrez
+vous-même, car, dorénavant, je ne veux
+plus avoir de rapports avec ces créatures.</p>
+
+<p>Elle se tourna vers son époux qui, dans un coin
+de la loge, ingurgitait une tasse de chocolat.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu de mon avis, Pancrace?</p>
+
+<p>&mdash;Le mieux est de ne plus se commettre avec de
+telles espèces, déclara dédaigneusement Pancrace.</p>
+
+<p>Camuflet plaça les trois lettres dans une poche de
+son portefeuille et, d'une autre, il sortit un billet de
+cinquante francs qu'il offrit à la Crotin.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez, dit-il, que je suis au regret de l'accident
+arrivé. Voici de quoi payer la peine de celui qui
+épongera les marches.</p>
+
+<p>La portière prit le billet, puis avec un attendrissement
+dans la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes tout de même une vraie bête du bon
+Dieu... C'est pitié de voir qu'on vous en pende tant
+au nez! dit-elle.</p>
+
+<p>Après une petite pause de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc causer de temps en temps avec moi,
+ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y manquerai pas, chère madame Crotin,
+promit Camuflet, comprenant que l'ancienne alliée
+de ses belles-mères passait dans son camp.</p>
+
+<p>Il avait fait trois pas, quand elle le rappela:</p>
+
+<p>&mdash;Accepteriez-vous un bon conseil? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Deux même.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! aussitôt que vous serez couché, ce
+soir, ne vous endormez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, ce soir, ce sera le tour des <i>piiouit</i>.</p>
+
+<p>Et, sur ce renseignement énigmatique, elle retourna
+à son fourneau sur lequel chauffait sa part de
+chocolat.</p>
+
+<p>Camuflet prit dans son portefeuille un second billet
+et le tendit à la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous avoir l'obligeance de porter cette
+somme à un de mes amis? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Où demeure-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais su son adresse, déclara Camuflet
+qui décampa sans reprendre son billet.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas déjà si bête, cet imbécile! pensa la
+portière en empochant le cadeau.</p>
+
+<p>«Qui veut la fin veut les moyens», dit un proverbe.
+Puisque Camuflet avait accepté de la concierge
+les trois lettres adressées à ses belles-mères,
+ce n'était pas pour les garder intactes dans son portefeuille.
+Sa curiosité était d'autant plus justifiable
+que, depuis deux jours que sa méfiance avait été
+éveillée, il en découvrait de belles sur le compte des
+bonnes dames. Odeur de pipe chez l'une! empreintes
+boueuses de pieds énormes chez l'autre! carte de
+baron dans la poche de la troisième!... Et voilà que,
+tout à l'heure, on lui avait appris que ces dames
+connaissaient de mystérieux <i>piiouit</i> qui, la nuit, les
+faisaient descendre dans la rue, ou que, le jour, elles
+allaient rejoindre dans les crémeries ou chez les
+marchands de vin du quartier.</p>
+
+<p>Dire qu'il les avait crues seules au monde sans la
+plus petite parenté, sans même un ami qui s'intéressât
+à elles... et il avait, à présent dans son portefeuille,
+la preuve que chacune était en correspondance
+réglée... Oui, avec qui?</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne doit être qu'avec des amoureux venus
+depuis peu, se répondait Camuflet qui se rappelait
+les cent fois que le trio lui avait affirmé ne plus
+connaître personne en cette vallée de misère qu'on
+appelle l'existence.</p>
+
+<p>Des amoureux! à leur âge! Mais quand il les aurait
+appelées vieilles folles, cela n'en ferait pas moins
+que les amoureux existaient, qu'ils écrivaient, et
+que lui, Camuflet, allait se régaler de leur prose...
+car, tout en réfléchissant ainsi, il venait de retirer
+de son portefeuille les trois lettres d'amour.</p>
+
+<p>Ils ne payaient pas de mine, ces billets doux qui
+devaient contenir un cri du coeur! L'un empoisonnait
+l'odeur de pipe. L'autre avait son enveloppe
+maculée de taches de vin. Le dernier portait la
+marque des doigts crasseux qui l'avaient plié... Et
+quelle écriture, quelle orthographe trahissait l'adresse
+de ces poulets.</p>
+
+<p>&mdash;Mes belles-mères n'ont pas placé leur coeur
+dans les hautes classes! pensa Camuflet en ouvrant
+la première lettre.</p>
+
+<p>Fichtre! non, ce n'était pas dans les hautes classes
+qu'aimaient ces dames!... Elles avaient même attrapé
+en plein dans le mille, si leur intention première
+avait été de viser parmi les archi-sans le sou,
+car, ainsi qu'on l'a vu en un chapitre précédent,
+toutes ces lettres, dans un style plus ou moins impérieux,
+réclamaient de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est ainsi que peut écrire un baron!
+se demanda Camuflet après avoir lu l'écrit destiné
+à madame Buffard des Palombes.</p>
+
+<p>Pour Camuflet, cette lettre devait émaner d'autant
+plus infailliblement du baron qu'elle n'était pas signée,
+preuve certaine, selon lui, que le noble correspondant
+n'avait pas voulu compromettre le blason
+de ses pères!</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux roué, se dit Camuflet, que le fait de
+soupirer pour une dame de l'âge respectable de
+madame Buffard des Palombes ancrait dans cette
+conviction que l'amoureux devait avoir la soixantaine
+bien sonnée.</p>
+
+<p>Et, au lieu de s'affliger de ce que ces lettres n'étaient
+que des demandes d'argent, Camuflet en était
+heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Tous ces soupirants qui tirent la langue après
+un écu vont se jeter sur la petite dot que j'offrirai, et,
+avant peu, un triple mariage m'aura débarrassé de
+mes trois belles-mères, se disait il en se frottant les
+mains.</p>
+
+<p>Cette perspective d'un triple mariage lui souriait.
+A lui, homme doux, elle plaisait d'autant mieux
+qu'elle l'exemptait de demander la séparation à des
+moyens violents. Aussi, tout en marchant par les
+rues à l'aventure, semblable à la Jeannette de la
+fable de la <i>Laitière et le Pot au lait</i>, il faisait mille
+doux projets sur l'emploi de sa liberté reconquise.
+Le plus pressé était de faciliter le mariage du vieux
+baron avec le no 3. Aussitôt les nos 1 et 2, jaloux,
+et envieux, sauteraient d'eux-mêmes dans le conjungo...
+et alors, lui, libre! libre! libre!</p>
+
+<p>Soudain, dans ce ciel bleu que l'espérance lui
+montrait, Camuflet vit apparaître un petit nuage
+noir. Que signifiait donc le dernier paragraphe du
+billet adressé à madame Buffard des Palombes?</p>
+
+<p>Camuflet, reprenant l'épître dans sa poche, relut
+lentement la phrase énigmatique:</p>
+
+<p><i>«J'ai deux grues couchées en joue. Laquelle? De
+l'une ou de l'autre, il y aura toujours des picaillons
+à fricoter.»</i></p>
+
+<p>&mdash;Je consulterai M. Grandvivier, se dit le petit
+homme à bout d'efforts pour comprendre.</p>
+
+<p>Alors il pensa à reconnaître en quel endroit le
+hasard de sa marche l'avait conduit. Il se trouvait à
+l'entrée de la rue Vivienne. Il était donc tout porté
+pour aller visiter ce nouvel appartement, loué par
+M. Grandvivier, dans lequel il avait quelques travaux
+à diriger.</p>
+
+<p>Et voilà comment Camuflet, après avoir inspecté
+le local, avait rendu visite au propriétaire, M. Fraimoulu,
+qu'il avait trouvé achevant un exécrable déjeuner,
+à son retour de l'expédition chez son neveu,
+qui n'avait eu d'autre résultat que de le faire inutilement
+carillonner devant la porte de Gontran obstinément
+fermée.</p>
+
+<p>A celui que, la veille, il avait transformé en commissaire
+de police pour qu'il l'aidât à échapper à ses
+belles-mères, Camuflet, tout heureux de la possession
+de ses lettres, en avait fait la lecture. Il espérait
+que Fraimoulu l'aiderait à déchiffrer l'énigme
+qui terminait la lettre adressée à dame Buffard de
+Palombes.</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-vous? avait-il demandé.</p>
+
+<p>A quoi, on s'en souvient, Fraimoulu avait négativement
+répondu. Puis, comme les affaires du petit
+homme l'intéressaient moins que les siennes, il
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Le travail à exécuter dans l'appartement que
+M. Grandvivier m'a loué sera-t-il de longue durée?</p>
+
+<p>&mdash;Du tout. Avec quelques carreaux de plâtre et
+vingt ou trente heures de travail, ce sera chose
+bâclée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nouveau locataire m'a parlé vaguement
+de cloisons, sans m'en préciser la place, dit Fraimoulu
+pour obtenir du veuf plus de détails.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, deux. Une qui doit diminuer une pièce de
+débarras au profit d'un cabinet de toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Camuflet en haussant les épaules, pour
+celle-là, je ne comprends guère M. Grandvivier.
+Dans le logement qu'il va quitter, la cuisine est
+étroite et à ce point si mal aérée que sa cuisinière
+Cydalise en est malade.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la cuisine qu'il va trouver ici, il en sera
+autrement, car la pièce est vaste. La cuisinière y
+respirera à pleins poumons, avança Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Justement! Justement! répéta vivement Camuflet.
+Eh bien! croiriez-vous que c'est cette cuisine
+que M. Grandvivier veut diminuer avec sa cloison?
+«Cela fera une office pour Cydalise», a-t-il répondu
+à mon observation.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la cuisine, de l'autre côté du couloir,
+possède déjà une office, objecta Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi ce que j'ai dit au magistrat qui m'a
+répliqué que cette office était trop loin et trop séparée
+de la cuisine. «Dans la nouvelle, Cydalise aura
+tout sous la main», m'a-t-il répliqué.</p>
+
+<p>En somme, c'était le locataire qui payait les travaux.
+Il était donc maître d'en agir à son caprice et
+c'était là chose sur laquelle il n'y avait rien à voir
+pour les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, ça le regarde, dit Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais cela diminue la cuisine d'un bon
+tiers... oh! oui, d'un bon tiers... et, après le travail,
+elle ne sera plus qu'un long boyau incommode, répliqua
+le triple veuf.</p>
+
+<p>Il porta la main à sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, fit-il, vous allez en juger. J'ai inscrit
+mes mesures et tracé une espèce de plan sur un papier
+que j'ai là.</p>
+
+<p>Il tendit le plan à Fraimoulu en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, là, au dos de cette carte de visite.</p>
+
+<p>Seulement, il la présenta sur la face contraire, ce
+qui permit à Athanase de voir le nom.</p>
+
+<p>&mdash;Baron de Walhofer, lut-il.</p>
+
+<p>Et, pris de l'avide curiosité d'avoir des renseignements
+sur cet homme qu'il avait rencontré, la veille,
+à la table de Ducanif, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous ce baron?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement.</p>
+
+<p>Comme le regard d'Athanase, qui se reportait de
+lui à la carte, était plein d'interrogation, Camuflet
+se hâta d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Pas autrement que de nom... par cette carte
+trouvée dans la poche de ma belle-mère n° 3.</p>
+
+<p>Il frappa sur la poche qui contenait les lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Et, reprit-il, j'ai tout lieu de croire que c'est de
+lui que vient la missive où se trouve le paragraphe
+incompréhensible des deux grues couchées en joue.</p>
+
+<p>Style, écriture et orthographe répondaient si mal
+à ce jeune homme avec lequel il avait dîné que
+Fraimoulu haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez donc pas cela! fit-il avec l'accent
+convaincu.</p>
+
+<p>A ce ton, une espérance subite vint à l'esprit de
+Camuflet. Est-ce que son heureuse chance voulait
+qu'il fût en présence de quelqu'un qui pût lui donner
+sur le baron ces renseignements qu'il désirait si
+ardemment, mais qu'il ne savait où prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous donc ce M. de Walhofer? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, nous nous sommes rencontrés à la
+table d'un de mes amis, avoua Athanase.</p>
+
+<p>Dans le thème qu'il s'était créé, Camuflet, on le
+sait, voyait le soupirant de madame Buffard des
+Palombes sous les traits d'un vieillard. A cette rose
+de cinquante-cinq ans ne pouvait convenir qu'un
+rosier de soixante années. De là vint donc qu'il
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous connaissez ce vieillard?</p>
+
+<p>&mdash;Quel vieillard? fit Fraimoulu dérouté.</p>
+
+<p>&mdash;Le baron, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Le baron n'est pas un vieillard. C'est un jeune
+homme de trente ans au plus, affirma Athanase.</p>
+
+<p>Le petit homme tenait trop à son idée pour en
+démordre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit-il, c'est du fils que vous parlez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus à propos de quoi j'ai entendu
+le baron avancer qu'il était orphelin, affirma Fraimoulu.</p>
+
+<p>Ensuite, à l'appui de son dire, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon baron est un blond, à chevelure coupée
+ras, ce qui contraste avec ses moustaches qu'il porte
+fort longues. Ce serait un fort beau garçon, sans
+certain pli, entre les sourcils, qui lui fait la visage
+dur... sans compter une balafre sur la joue gauche.</p>
+
+<p>A mesure que Fraimoulu avait parlé, la face de
+Camuflet s'était empreinte de surprise. Le propriétaire
+était en train, trait pour trait, de lui faire le
+portrait de ce jeune homme que, trois jours auparavant,
+il avait vu fumant sa pipe, en tenue déguenillée,
+à la fenêtre d'une des masures qui s'éclairaient
+sur le jardin de M. Grandvivier.</p>
+
+<p>Il confondit si bien dans sa pensée le fumeur avec
+le personnage dont parlait Fraimoulu, qu'il repartit:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends que, dans ses lettres, ce baron
+demande deux billets de mille francs à une femme.
+C'est sans doute pour s'habiller, car il a triste apparence
+sous sa blouse en loques.</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Fraimoulu d'ouvrir des yeux
+étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;Une blouse! répéta-t-il. Loin d'exhiber la
+blouse en loques que vous lui prêtez, je vous jure
+que ce jeune homme, malgré sa tenue un peu raide,
+avait fort bon air sous l'habit noir qu'il portait chez
+mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes certain que c'était le baron? insista
+Camuflet s'entêtant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour tel il m'a été présenté par le maître de
+la maison et tel je l'ai entendu désigner tout le long
+du repas par ce dernier qui, au dessert, a fini par
+lui donner son petit nom.</p>
+
+<p>&mdash;Qui était? demanda Camuflet jugeant qu'il
+n'est aucun renseignement inutile à prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred, s'il m'en souvient bien.</p>
+
+<p>Le triple veuf avait trop à coeur de renoncer à son
+idée pour ne pas revenir à l'assaut.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il ne demeure pas du côté de la rue
+de Turenne, votre baron? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. Il habite le numéro 4 de la rue
+Caumartin, dans la maison même où j'ai dîné.</p>
+
+<p>Battu sur tous les points, Camuflet se rendit.
+Comme depuis son lever il ne s'était pas mis une
+seule bouchée dans son estomac qui faisait rage, il
+songea à aller déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! je vous reprends cette carte au dos de
+laquelle sont mes mesures pour les cloisons, dit-il
+en retirant le carton des mains d'Athanase.</p>
+
+<p>Puis, en le retournant sur le bon sens où s'étalait
+le nom du baron sans aucune adresse:</p>
+
+<p>&mdash;A tant faire que d'avoir des cartes, on devrait
+au moins y faire imprimer aussi son domicile, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Donner sa carte avec une adresse, c'est se
+mettre à la disposition du premier venu auquel il
+plairait de venir vous ennuyer de sa visite... Probablement
+que le baron a voulu écarter ces gêneurs-là,
+répondit Fraimoulu.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le triple veuf était attablé
+dans un restaurant. Son déjeuner fut des plus brefs,
+car une idée, qui s'était logée en sa tête, lui fit
+mettre les bouchées doubles.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurai pas le démenti sur cette ressemblance,
+se dit-il, quand il se retrouva sur le trottoir.</p>
+
+<p>De son pas accéléré, il gagna la rue de Turenne.
+Aux environs de la demeure de M. Grandvivier, il
+chercha dans les rues adjacentes à retrouver les
+masures qui, sur leurs façades de derrière, devaient
+clore le jardin du magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être là, pensa-t-il en s'engageant dans
+une allée sombre et puante au bout de laquelle,
+dans un trou infect, il vit le portier occupé du ressemelage
+d'un soulier.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred est-il là-haut? demanda-t-il en se rappelant
+le nom de baptême appris de Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Alfred? dit le savetier. Quel Alfred? Il y en a
+deux dans la maison... Est-ce Boîte-à-Poivre ou bien
+le Tombeur-des-Crânes?</p>
+
+<p>&mdash;Le blond à longues moustaches, dit Camuflet
+se tirant d'embarras entre ces deux sobriquets.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon! fit le portier. Alors le Tombeur-des-Crânes?</p>
+
+<p>Après avoir prononcé le nom du Tombeur-des-Crânes
+avec une emphase qui attestait combien il
+était fier de posséder un tel locataire, le portier qui,
+tout en parlant, avait été occupé à enfoncer des clous
+dans sa semelle, releva la tête et regarda mieux
+Camuflet.</p>
+
+<p>Alors il sourit, et d'une voix goguenarde:</p>
+
+<p>&mdash;Que je suis bête, dit-il, de vous avoir demandé
+auquel de mes deux Alfred vous avez affaire! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? fit le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il suffisait simplement de vous regarder
+pour savoir tout de suite que c'est le Tombeur-des-Crânes
+que vous cherchez.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Et à quoi, s'il vous plaît, voit-on ça en me
+regardant?</p>
+
+<p>&mdash;A votre pochon. Ah! le gaillard qui vous a collé
+cette tape-là sur l'oeil ne vous a pas ménagé la marchandise!
+Il vous a copieusement servi!</p>
+
+<p>Avant que Camuflet pût demander quel rapport
+existait entre le Tombeur-des-Crânes et le coup de
+poing qui lui avait enjolivé l'oeil, le savetier continua
+de son ton toujours gouailleur:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, mon bonhomme, nous disons donc
+que vous avez le trac?</p>
+
+<p>&mdash;Quel trac? dit Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas celui qui ne comprend pas!
+Si vous aimez mieux, je dirai que vous n'avez pas de
+coeur au ventre... que vous refoulez devant l'occasion
+de montrer que vous êtes un gas à poil... Hein!
+C'est ça? Pas vrai?</p>
+
+<p>Camuflet, ahuri, ne répondant pas, faute de deviner
+ce que parler voulait dire, le portier prit ce silence
+pour un aveu et continua en son langage qui
+n'avait rien de celui des cours.</p>
+
+<p>&mdash;Faut pas en rougir. Tous les jours ça arrive,
+quoi! un particulier vous allonge une mornifle sur
+la frime. On ne demanderait pas mieux, en manière
+de rebiffe, que de lui crever la paillasse... Malheureusement,
+nib de courage... Alors, qu'est-ce qu'on
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'est-ce qu'on fait? répéta Camuflet de
+plus en plus ébaubi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors on vient trouver le Tombeur-des-Crânes
+et on lui dit: «Je ne regarde pas au prix, flanquez-moi
+donc mon ennemi les quatre fers en l'air... Réglez-lui
+mon compte.» Et le Tombeur-des-Crânes,
+qui est bon garçon et très complaisant pour qui lui
+aboule des monacos, fait votre commission.</p>
+
+<p>Emerveillé par l'industrie du jeune homme aux
+moustaches blondes, Camuflet restait bouche béante.
+Le savetier put continuer à son aise:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, le Tombeur-des-Crânes n'est pas
+regardant. Il règle le compte à ce que vous voulez:
+au sabre, à l'épée, au bâton, à la savate.</p>
+
+<p>Sur ce dernier mot, le portier hocha un peu la tête
+d'un air triste et continua:</p>
+
+<p>&mdash;La savate, ce n'est plus trop son fort depuis un
+mauvais atout, reçu dans le temps, qui lui alourdit
+la jambe... Non pas qu'il rechigne à la savate, car il
+y trouverait difficilement son maître, seulement il
+aime mieux jouer d'autre chose... C'est comme pour
+moi la morue. Oui, j'en mange... mais je lui préfère
+le gigot à l'ail.</p>
+
+<p>Le savetier, après cette confession sur la morue,
+frappa familièrement sur le ventre de Camuflet en
+lui disant d'un ton paternel:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, mon petit. Pourvu que vous
+ayez seulement du courage à la poche, le Tombeur-des-Crânes
+liquidera si amplement votre pochon,
+que l'autre aura du retour.</p>
+
+<p>Le bavardage du savetier avait eu un bon côté,
+celui de fournir à Camuflet, qui n'y avait pas d'abord
+pensé, le prétexte pour aborder son jeune homme
+aux moustaches blondes. Bien que, par les renseignements
+du portier, il eût reconnu que le Tombeur-des-Crânes
+ne pouvait être le baron de Walhofer, il lui
+fallait, devant le savetier, motiver sa visite dans la
+maison à la recherche d'un des deux Alfred qui l'habitaient.</p>
+
+<p>En conséquence, il remua négativement la tête en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne viens pas pour mon pochon, attendu que
+ce coup m'est arrivé par une chute de l'impériale
+d'un omnibus et je ne sache pas que votre locataire
+se charge de corriger les omnibus.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout le bien que j'avais entendu dire du
+talent à l'escrime de M. Alfred, dit le Tombeur-des-Crânes,
+je venais pour m'entendre avec lui sur des
+leçons à donner à deux de mes fils.</p>
+
+<p>En avançant ce mensonge, l'intention de Camuflet
+était, pour tromper le savetier qui allait lui indiquer
+la porte et l'étage du Tombeur-des-Crânes, de faire
+une pause dans les escaliers, puis de redescendre,
+au bout d'un quart d'heure, comme s'il avait vu le
+locataire. Il se trouverait ainsi dégagé de la fausse
+piste sur laquelle l'avait lancé la ressemblance du fumeur
+aux moustaches, qu'il avait aperçu de chez
+M. Grandvivier, avec le portrait de Walhofer que lui
+avait fait Fraimoulu, disant avoir dîné, la veille,
+avec le baron.</p>
+
+<p>Camuflet fut exempté de la station qu'il se proposait
+de faire dans l'escalier.</p>
+
+<p>Le portier, qui aurait dû, s'il n'en avait été détourné
+par le pochon, commencer par cette déclaration,
+lâcha ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Mon locataire n'est pas chez lui. Laissez votre
+nom et votre adresse. Je les lui remettrai la première
+fois que je le verrai... un de ces soirs.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne rentre donc pas régulièrement chaque
+jour?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Depuis qu'il a ouvert une salle d'armes
+par là-bas, dans les beaux quartiers, je ne le vois revenir
+que bien rarement dans sa chambre qu'il a conservée.</p>
+
+<p>Forcé par son mensonge d'avoir l'air d'être pressé
+de trouver le professeur d'escrime qu'il voulait donner
+à ses prétendus fils, Camuflet ne put faire autrement
+que de demander:</p>
+
+<p>&mdash;Où se trouve cette salle?</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus je ne saurais vous répondre. D'abord
+le Tombeur n'aime pas trop à conter ses affaires par
+le menu. Ensuite, cela ne m'intéresse guère. Tout ce
+que je sais, c'est qu'il reparaît ici de loin en loin...
+Tenez, pas plus tard qu'il y a deux jours, vous seriez
+venu que vous l'auriez trouvé... Il a passé quarante-huit
+heures dans sa chambrette qu'il lui peine toujours
+de quitter...</p>
+
+<p>A cette fin de phrase, le savetier cligna de l'oeil,
+puis, avec un sourire malin il articula:</p>
+
+<p>&mdash;Et pour cause.</p>
+
+<p>Le portier était de ces bavards qui n'attendent pas
+qu'on leur tire les vers du nez. Aussi, son écouteur
+n'ayant témoigné nulle curiosité à ce: «Et pour
+cause», il se hâta de dire à Camuflet, d'une voix
+basse, qui par suite de la proximité du nez à l'oreille,
+envoya aux narines du petit homme tout un parfum
+de chique et d'échalotes combinées:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et pour cause, car il paraît qu'il en tient
+ferme pour une cuisinière du voisinage... Rien
+qu'un mur à sauter et il est chez sa belle.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, dit machinalement Camuflet qui,
+loin de penser que ce mur franchi pouvait bien être
+celui qui fermait le jardin de M. Grandvivier, poursuivait
+une autre idée.</p>
+
+<p>Il faisait bon être des locataires du savetier, car il
+ne rechignait pas à les faire mousser.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, reprit-il, c'est moi qui vous le dis,
+s'il n'arrive pas malheur à ce gaillard-là, il fera son
+chemin par les femmes.</p>
+
+<p>L'idée qu'avait le petit homme en tête lui était
+soufflé par un dernier doute: Si péremptoirement
+qu'il lui fût prouvé qu'il s'était trompé en se mettant
+aux trousses du Tombeur-des-Crânes, quand il poursuivait
+le baron, Camuflet ne voulait pas se résigner.</p>
+
+<p>En somme, «Alfred» était un petit nom, et le
+«Tombeur des Crânes» un sobriquet. Quel mal
+pouvait-il résulter de ce que, entre ce prénom et ce
+sobriquet, il laissât tomber le nom de Walhofer.</p>
+
+<p>Il arracha donc un feuillet de son portefeuille et,
+tout en traçant au crayon deux renseignements faux,
+il dit au savetier:</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon nom et mon adresse que je vous
+prie, quand vous le verrez, de remettre à M. Walhofer.</p>
+
+<p>A ce nom, le portier ouvrit des yeux surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Walhofer? répéta-t-il. Qui appelez-vous Walhofer?...
+Votre chien?</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais que, de son nom de famille, votre
+locataire s'appelle ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! pas le moins du monde! C'est un Dupicant,
+du nom de sa brave farceuse de mère... surnommée
+la Belle Flamande... Une rude gaillarde,
+allez! qui n'avait pas sa pareille pour attirer le public
+dans les foires... Fallait la voir avaler des cailloux
+et des lapins vivants!</p>
+
+<p>Ensuite, tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais la gloire n'a qu'un temps, poursuivit-il. A
+cette heure, la Belle Flamande qui, entre nous, doit
+être fièrement dégommée, est revenue de tous ces
+triomphes... La déveine lui était arrivée à la suite
+de la mort de son homme, un hercule qui s'était
+cassé un ressort dans le coffre en voulant soulever
+une charrette trop chargée de militaires... J'étais là,
+quand ça lui est arrivé. Il a d'abord fait: «Hein!»
+puis il a lâché. «Aïe!» il a vomi le sang pas seulement
+de quoi remplir ce soulier d'enfant que vous
+voyez là... C'était la fin. Il était toisé. La veuve Dupicant
+en a vu de dures alors. Mais c'était une fine
+mouche qui s'est bien vite rattrapée aux branches.</p>
+
+<p>Tout désireux de décamper, Camuflet tendait sa
+fausse adresse au savetier; il était tant impatient de
+partir qu'il n'avait plus prêté l'oreille aux derniers
+commérages du portier qui, au lieu de prendre le
+papier, continua en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que la Belle Flamande, aujourd'hui, est
+remontée sur sa bête. Je me suis laissé dire qu'elle
+avait trouvé le moyen de se loger dans la vie d'un
+bourgeois imbécile chez qui elle trouve à gogo sa
+pâtée.</p>
+
+<p>Renonçant à voir le bavard prendre enfin son papier,
+Camuflet le posa sur une petite table, au milieu
+de vieilles savates, en disant d'un ton sec:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voudrez bien remettre cette adresse à
+votre locataire quand vous le verrez.</p>
+
+<p>Et, sans plus tarder, il enfila l'allée au petit pas de
+course, poursuivi néanmoins par la voix du savetier,
+qui, la tête passée par le vasistas de la loge, lui
+criait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant le moins, quand on a fait causer
+le monde, qu'on offre un verre de vin.</p>
+
+<p>Camuflet n'arrêta sa course qu'à deux cents mètres
+de la maison d'Alfred, le Tombeur-des-Crânes.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! fit-il tout essoufflé, à quoi pensai-je en
+allant chercher le baron dans cette masure?... Il est
+vrai que la ressemblance d'Alfred, que j'avais vu fumant
+à sa fenêtre, répondait tellement au portrait
+que M. Fraimoulu m'avait fait du baron avec lequel
+il a dîné hier, que je suis bien excusable d'avoir
+voulu que les deux personnages fussent un seul et
+même individu... Car tout y est: cheveux ras, longues
+moustaches blondes, air mauvais, même cicatrice
+sur la joue et même âge de trente ans.</p>
+
+<p>En pensant à l'âge, Camuflet eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;M'est avis, pensa-t-il, que, si mes trente ans m'étaient
+rendus, je ne les emploierais pas à m'amouracher
+d'une femme de cinquante-cinq... portât-elle
+l'illustre nom de Buffard des Palombes.</p>
+
+<p>Sur cette réflexion, il pressa le pas.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, ajouta-t-il, allons rue Caumartin
+pour voir si l'autre paire de moustaches, dont
+Fraimoulu m'a donné l'adresse, est bien sur les lèvres
+du vrai baron.</p>
+
+<p>Il modéra pourtant son pas pour trouver le prétexte
+sous lequel il se présenterait devant M. Walhofer.</p>
+
+<p>Il ne fut pas long à l'inventer. Son nom d'entrepreneur
+de travaux publics était assez connu sur la
+place pour qu'il pût avancer que, sur le point de
+commencer une grande entreprise par actions, il
+avait besoin que son conseil de surveillance fût composé
+de noms à particules, parmi lesquels celui du
+baron belge ne serait pas déplacé.</p>
+
+<p>Le trou du savetier ne ressemblait guère à la loge
+de la rue Caumartin. Celle-ci était presque un salon,
+au milieu duquel se tenait un monsieur en jaquette
+de velours et pantoufles brodées, qui, en retirant la
+calotte dont était couverte sa tête chauve, demanda
+poliment:</p>
+
+<p>&mdash;Que désire monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je assez heureux pour que M. le baron de
+Walhofer soit chez lui? débita Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron qui s'absente souvent pour aller
+chasser dans ses terres, se trouve être précisément
+de retour à Paris depuis hier matin, annonça le concierge.</p>
+
+<p>Sur ce, il s'inclina, en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Au deuxième étage, la porte en face.</p>
+
+<p>En montant l'escalier, Camuflet, comparant ses
+deux visites, fit cette réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que l'un pour aller à la chasse, l'autre
+pour se rendre à sa salle d'arme, mes deux moustachus
+s'absentent souvent de leur domicile.</p>
+
+<p>Camuflet était arrivé devant la porte désignée. Il
+avançait déjà la main vers le cordon de la sonnette
+quand, au-dessus de lui, à l'étage supérieur, il entendit
+ouvrir une porte.</p>
+
+<p>&mdash;A bientôt, mon cher baron! dit une voix de
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours votre: «à bientôt!» et rien n'arrive,
+répondit, sèche et mécontente, une voix d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas aussi que vous voulez aller plus vite
+que les violons? répliqua la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Héloïse, que pour vous comme
+pour votre Gustave, il ne ferait pas bon vous jouer
+de moi, accentua durement l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas le croquemitaine, mon bon!
+dit railleusement celle qu'on venait de nommer Héloïse.</p>
+
+<p>Accaparé par la curiosité, Camuflet avait oublié
+de sonner. Il restait immobile, l'oreille tendue
+à ces deux voix qui se chamaillaient au-dessus de lui.</p>
+
+<p>Dans sa situation d'écouteur, il y avait un côté
+dangereux pour Camuflet, planté devant la porte du
+baron. S'il sonnait, il arriverait qu'au bruit de la
+sonnette ceux qui causaient là-haut se pencheraient
+par-dessus la rampe et, en l'apercevant, s'étonneraient
+de ne pas l'avoir entendu monter et finiraient
+par en conclure qu'il devait être sur le carré depuis
+longtemps, l'oreille bien ouverte, en véritable indiscret
+curieux.</p>
+
+<p>D'après ce qu'il avait entendu, car la femme avait
+déjà deux fois traité de baron son interlocuteur, il
+était évident que c'était M. de Walhofer qui sortait
+d'une visite chez un voisin... et qui en sortait même
+mécontent, à en juger par les paroles menaçantes
+qu'il venait de prononcer.</p>
+
+<p>A se demander s'il sonnerait ou ne sonnerait pas,
+le triple veuf laissa au dialogue le temps de se poursuivre.</p>
+
+<p>Sans relever l'épithète de croquemitaine, le baron
+avait repris:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'est-il pas là, votre Gustave?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit qu'il n'était pas encore arrivé,
+répondit la femme qu'au nom d'Héloïse, que
+lui avait donné M. de Walhofer, on a dû reconnaître
+pour la cuisinière de Ducanif.</p>
+
+<p>&mdash;Pas arrivé? Vous mentez! dit carrément le
+baron.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dites donc, vous, le mal embouché! fit
+Héloïse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous mentez. Car, tout à l'heure, quand
+de ma fenêtre je guettais le départ de Ducanif pour
+monter ici, j'ai vu, derrière lui, le beau docteur se
+glisser tout aussitôt dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez mal vu, voilà tout, prononça Héloïse
+d'une voix qui sembla perdre un peu de son
+assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis certain du fait... il a dû me précéder ici
+des quelques instants que j'ai perdus à l'attendre,
+en croyant qu'il entrerait d'abord chez moi, ainsi
+qu'il l'a déjà fait plusieurs fois, alors que je laissais,
+comme aujourd'hui... elle y est même encore en ce
+moment... ma clé sur la porte, afin qu'il n'eût pas à
+sonner. Étant censés ne pas nous connaître, il est
+inutile qu'un coup de sonnette éveille l'attention
+d'un voisin.</p>
+
+<p>En entendant ces mots, Camuflet se retourna vers
+la porte du baron contre laquelle il s'était adossé
+pour demeurer mieux caché aux deux causeurs du
+palier supérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vrai! il a laissé sa clé à la serrure,
+se dit-il en constatant le fait.</p>
+
+<p>Cependant la conversation d'en haut avait continué:</p>
+
+<p>&mdash;Si Gustave vous avait précédé ici, vous l'y auriez
+trouvé à votre arrivée, objecta Héloïse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait si vous n'avez pas fait se cacher le docteur
+dans quelque coin de l'appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous visiter le logis? proposa Héloïse.</p>
+
+<p>&mdash;Ou, alors, appuya le baron, il a dû s'évader
+d'ici à la sourdine, pendant que vous me teniez dans
+le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon cher, vous êtes absurde avec votre
+méfiance, articula la cuisinière impatientée. Quand
+il vous a donné rendez-vous ici, quelle raison aurait
+Gustave, à votre arrivée, de s'enfuir ou de se cacher?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je l'ai vu entrer dans la maison,
+insista M. de Walhofer.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! accorda Héloïse, je le veux bien. Mais ne
+se peut-il pas que Cabillaud, au lieu de monter directement,
+soit resté à causer dans la loge ou soit
+entré chez le locataire du premier étage, le vieux
+podagre dont, vous le savez, M. Ducanif lui a procuré
+la clientèle?... Au lieu de vous impatienter et
+de faire vos gros yeux, vous auriez mieux fait d'attendre
+Gustave... S'il est dans la maison, comme
+vous l'affirmez, il ne tardera pas à arriver.</p>
+
+<p>Sans doute que ces raisons avaient amené chez le
+baron un doute qu'Héloïse lut sur sa figure, car elle
+ajouta d'une voix douce:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! mauvaise tête, rentrons et causons
+comme de bons amis en attendant le docteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si Ducanif revenait? dit le baron hésitant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! là-dessus, vous pouvez être tranquille.
+Notre imbécile ne reviendra pas avant cinq heures,
+répondit en riant la cuisinière.</p>
+
+<p>Tout ce qu'il venait d'entendre, si étrange que
+cela fût, importait peu à Camuflet. Ce qu'il voulait
+uniquement, c'était connaître de vue le baron. Il
+tenait à voir le visage de celui qui faisait palpiter
+d'amour les cinquante-cinq printemps de madame
+Buffard des Palombes.</p>
+
+<p>Ayant repris sa position du dos tourné à la porte
+du logis de M. de Walhofer, il se tenait immobile, le
+nez en l'air, guettant l'occasion favorable où il pût
+croire l'attention du baron complètement détournée
+par Héloïse.</p>
+
+<p>Alors, vite, il avancerait la tête en dehors, dans la
+cage de l'escalier et lancerait son regard en haut...
+Un coup d'oeil est si vite donné!</p>
+
+<p>Camuflet, en plus qu'il tournait le dos à la porte,
+était si profondément occupé à guetter l'instant propice
+pour couler son regard jusqu'au baron, qu'il
+n'avait pu remarquer un fait singulier qui se passait
+derrière lui.</p>
+
+<p>Plusieurs fois la porte de M. de Walhofer s'était
+entr'ouverte sans bruit, puis elle s'était refermée
+comme si celui qui voulait sortir si discrètement de
+chez le baron en eût été empêché par le dos de Camuflet
+qui lui barrait le passage. A coup sûr, l'inconnu
+qui faisait ainsi jouer la porte ne tenait pas à
+être vu opérant sa sortie du logement de M. de Walhofer.</p>
+
+<p>Cependant là-haut la voix de la cuisinière Héloïse
+avait repris:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce décidé? Rentrez-vous pour attendre Gustave?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus de vingt minutes, dit le baron faisant
+ses conditions pour n'avoir pas l'air de céder.</p>
+
+<p>Camuflet comprit que M. de Walhofer, en ce moment,
+faisait le demi-tour à la suite de la cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'instant favorable pour apercevoir le bout
+de son nez sans être vu, pensa-t-il.</p>
+
+<p>Et vivement il s'avança, sur le bout des pieds,
+vers la rampe, pour se pencher et regarder en l'air.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas le temps d'achever sa manoeuvre.
+Une série de faits qui se produisirent coup sur coup,
+en une seconde, empêcha sa curiosité d'être satisfaite.</p>
+
+<p>Le baron devait être plus près de la porte que
+l'avait conjecturé Camuflet, car ce dernier n'en était
+encore qu'à son second pas, quand se fit entendre le
+claquement de la porte que la cuisinière Héloïse refermait
+sur M. de Walhofer, enfin entré.</p>
+
+<p>Au même moment, au bas de l'escalier, la voix de
+quelqu'un qui avait déjà monté quelques marches
+demandait en s'adressant au concierge:</p>
+
+<p>&mdash;Pitois, M. le baron de Walhofer est-il sorti?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Ducanif.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Je vais entrer lui faire une visite en passant
+devant sa porte... Si vous voyez Héloïse sortir,
+pour aller aux provisions, prévenez-la de mon retour
+subit et, avant qu'elle fasse ses achats, dites-lui
+de venir prendre mes ordres chez le baron, car
+il m'est tombé pour ce soir des convives inattendus.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Héloïse est encore chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Guettez-la au passage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Ducanif.</p>
+
+<p>Camuflet n'avait pas perdu un mot du dialogue.</p>
+
+<p>&mdash;Ducanif! c'est le nom de cet ami chez lequel
+M. Fraimoulu m'a dit avoir dîné avec le baron, se
+rappela-t-il.</p>
+
+<p>Puis, au souvenir du dialogue de tout à l'heure,
+il se dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui que sa cuisinière traitait si cavalièrement
+d'imbécile... En le croisant sur l'escalier, je
+vais voir s'il a vraiment l'air aussi bête que cette
+fille le prétend.</p>
+
+<p>Et Camuflet fit un nouveau pas pour descendre à
+la rencontre de Ducanif qui montait lentement.</p>
+
+<p>Ce pas fut unique.</p>
+
+<p>Soudainement, le petit homme se sentit la tête
+enveloppée dans une étoffe épaisse qui l'aveugla.
+Avant que la surprise lui permît un geste de résistance
+ou un cri d'appel, il fut saisi à bras-le-corps
+et enlevé de terre. Son agresseur fit quelques pas,
+puis le laissa reprendre pied en lâchant prise.</p>
+
+<p>Camuflet ne mit que deux secondes à dégager sa
+tête de l'enveloppe qui l'étouffait, enveloppe qui
+n'était autre qu'un tapis de table. Mais, si court
+qu'eût été le temps, il avait suffi à son ennemi pour
+disparaître.</p>
+
+<p>Il se trouva dans une chambre, le nez devant une
+porte qu'on était en train de refermer sur lui, car la
+serrure fit entendre un double craquement.</p>
+
+<p>Entrée du baron sur les pas d'Héloïse, apparition
+de Ducanif et emprisonnement de Camuflet, tout
+s'était passé en une demi-minute.</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je? se demanda le prisonnier en promenant
+son regard dans cette chambre inconnue,
+au milieu de laquelle se trouvait le guéridon qui
+avait fourni le tapis dont l'inconnu avait entouré la
+tête du captif.</p>
+
+<p>Il ne fut pas long à deviner où il était.</p>
+
+<p>Il se trouvait toujours le nez bien en face de la
+porte du baron.</p>
+
+<p>Seulement, il avait changé de côté.</p>
+
+<p>Naguère, il se tenait devant.</p>
+
+<p>A présent, il se voyait derrière.</p>
+
+<p>Bref, on l'avait transporté et enfermé dans le logis
+de M. de Walhofer.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le fumiste qui m'a joué cette farce? se
+demanda-t-il tout d'abord.</p>
+
+<p>Puis, avec le sentiment de sa situation, la peur le
+saisit.</p>
+
+<p>Celui qui l'avait assailli à l'improviste sortait incontestablement
+du logis du baron. Que faisait-il en
+ce local pendant l'absence du maître? Ce devait être
+un voleur qui, entré dans la maison en cherchant
+aventure, avait profité de l'occasion offerte par la clef
+que le baron avait laissée sur sa porte.</p>
+
+<p>Après son coup fait, le malfaiteur, au moment de
+sortir, avait aperçu Camuflet sur le carré, et, à l'aide
+du tapis et du tour de clef, il avait mis ce témoin
+dans l'impossibilité de le reconnaître et de le poursuivre.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici dans de jolis draps! se dit le prisonnier
+en pensant que, quand on viendrait le délivrer,
+ce serait pour le conduire devant un commissaire de
+police avec une jolie accusation de vol sur le dos.</p>
+
+<p>Et pas le moyen de sortir!</p>
+
+<p>La serrure fermée à double tour s'y opposait formellement.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre de bigre! maugréait-il.</p>
+
+<p>Il eut l'espoir que, sur l'escalier de service, la
+sortie pouvait s'ouvrir du dedans. Mais le local était
+un logement de garçon, sans cuisine et, partant, sans
+escalier de service.</p>
+
+<p>En vingt enjambées, il eut vite parcouru les trois
+petites pièces qui composaient le logis, pièces meublées
+avec ce luxe criard et tout en clinquant que
+les tapissiers vous fournissent dans les vingt-quatre
+heures. Un seul coup d'oeil suffisait pour reconnaître
+que le baron avait usé de ce procédé expéditif
+pour s'installer. Rien dans cet intérieur n'attestait
+la vie intime, pleine de souvenirs et d'objets aimés
+qui s'accrochent lentement aux murailles.</p>
+
+<p>Le voleur... car dans l'idée de Camuflet, il ne pouvait
+avoir eu affaire qu'à un voleur..., avait-il manqué
+du temps nécessaire pour exécuter son vol? Ou
+bien possédait-il la clé des meubles? Le fait était que
+nulle trace d'effraction n'apparaissait. Mieux encore,
+rien n'était dérangé dans l'appartement. Il eût été
+impossible de préciser à quel meuble s'était attaqué
+celui qui venait de s'évader du logement après y
+avoir enfermé l'homme aux trois belles-mères.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre de bigre! n'en répétait pas moins Camuflet,
+fort alarmé de se voir en si vilaine passe.</p>
+
+<p>Que répondrait-il à ceux qui le trouveraient se
+promenant dans le logis du baron?</p>
+
+<p>La vérité même n'était pas croyable.</p>
+
+<p>Nul, à commencer par lui-même, ne pourrait signaler
+l'aimable farceur qui mettait ainsi les gens
+sous clé.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, pourtant! pensa le petit homme.</p>
+
+<p>Quelqu'un pouvait avoir vu le voleur dont Camuflet
+était devenu le répondant. Le malfaiteur, en
+fuyant, devait s'être croisé avec M. Ducanif qui, à ce
+moment, montait l'escalier.</p>
+
+<p>Tout ce qui vient d'être dit des terreurs et des affolements
+de Camuflet s'était passé en dix fois moins
+de temps qu'il en a fallu pour le détailler. La preuve
+en est que le petit homme fut tiré de ses réflexions
+par le grincement de la clé dans la serrure.</p>
+
+<p>C'était Ducanif qui, comme il l'avait annoncé au
+concierge, venait en passant devant sa porte, rendre
+visite à M. de Walhofer.</p>
+
+<p>Il avait vu la clé sur la serrure, il l'avait tournée
+et c'était seulement après la porte ouverte que, par
+une réflexion tardive, il s'était étonné que le baron
+fut chez lui avec sa porte fermée à double tour et la
+clé en dehors.</p>
+
+<p>Il était encore en pleine surprise quand il se trouva
+nez à nez avec Camuflet accouru près de la porte de
+sortie.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas là de quoi faire cesser son étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait ce monsieur enfermé chez le baron? se
+demanda-t-il en rendant le profond salut que lui
+adressait le petit homme.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà un qui va prendre ma place, pensa de
+son côté Camuflet.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XV</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Nous laisserons momentanément Camuflet et Ducanif
+nez à nez dans l'appartement du baron de Walhofer
+pour monter à l'étage au-dessus où nous avons
+vu Héloïse faire rentrer le baron, qui en était sorti
+mécontent de n'avoir pas rencontré le jeune Gustave
+Cabillaud au rendez-vous que celui-ci lui avait
+donné chez Ducanif en l'absence de ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je n'attendrai pas plus de
+vingt minutes, avait annoncé le baron quand il eut
+suivi la cuisinière dans le salon où il avait déjà fait
+une première pause inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave ne peut tarder d'arriver, si, comme
+vous l'affirmez, il est dans la maison... ce que je ne
+crois pas, du reste, dit la cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis certain de l'avoir vu, de ma fenêtre, se
+glisser dans la maison, derrière Ducanif qui s'en allait.</p>
+
+<p>Cette affirmation devait avoir quelque chose qui
+contrariait Héloïse, car elle riposta d'un ton impatient:</p>
+
+<p>&mdash;Bon! bon! ne recommençons pas à nous chicaner
+sur ce point. Le docteur nous mettra d'accord
+sur ce qui en est lorsqu'il sera venu.</p>
+
+<p>Elle achevait quand un coup de sonnette discret se
+fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, le voici! dit-elle en se levant pour aller
+ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu du docteur, si c'était Ducanif? avança
+le baron en la retenant.</p>
+
+<p>Elle se dégagea en disant d'une voix gaie:</p>
+
+<p>&mdash;Mazette! vous avez la tête dure, vous! Voilà dix
+fois que je vous répète que notre imbécile, suivant
+son habitude, ne reparaîtra pas avant cinq heures.
+Et il n'en est pas encore deux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si, par impossible, c'était Ducanif!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez par quelques mots dont je saluerai
+à haute voix l'arrivée du crétin. Alors vous
+filerez par le couloir et, sitôt que je l'aurai amené
+ici, vous décamperez par la porte du carré que
+j'aurai laissée entr'ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu! fit M. de Walhofer en la laissant
+partir.</p>
+
+<p>Héloïse courut à la porte et ouvrit.</p>
+
+<p>C'était en effet Gustave Cabillaud.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu trouvé le papier? demanda vivement la
+cuisinière à voix très basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dans ma poche, souffla Gustave.</p>
+
+<p>Puis en montrant le salon:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il toujours là?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et j'ai eu assez de peine à l'empêcher de
+redescendre chez lui... Il a deviné sans peine que tu
+te trouvais dans l'appartement quand il est arrivé et
+que tu avais filé pendant que je le gardais ici.</p>
+
+<p>Sur ces paroles rapidement échangées, le docteur
+écarta Héloïse qui barrait le passage et s'élança vers
+le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! fit-il au baron, redescendez chez
+vous. Ducanif monte l'escalier derrière moi. Je l'ai
+entendu dire au concierge qu'il allait vous rendre
+visite.</p>
+
+<p>&mdash;Ducanif rentrant à cette heure, c'est impossible!
+s'écria Héloïse.</p>
+
+<p>Mais, parut-il, le temps ne permettait pas les explications
+et il y avait danger à ce que Ducanif, en
+rentrant chez lui, y trouvât le baron, car Gustave
+poussa Walhofer par le coude en répétant avec
+insistance:</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite!</p>
+
+<p>Et, pour refermer la porte derrière lui, il suivit le
+baron qui, comprenant sans doute, sans en demander
+plus, la nécessité d'une prompte retraite, partait à
+pas précipités.</p>
+
+<p>Quand Gustave eut refermé doucement la porte de
+l'appartement sur les talons du fugitif, il fut rejoint
+par la cuisinière qui riait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi lui as-tu conté cette blague du retour
+de Ducanif? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité. Ducanif, en ce moment, monte
+l'escalier et va entrer chez le baron... Je ne sais ce
+qui lui est arrivé, mais le fait est qu'il revient et que,
+ce soir, il l'a annoncé au concierge Pitois, il aura
+du monde à dîner.</p>
+
+<p>Et, sans laisser la cuisinière parler, il appliqua son
+oreille à la porte qu'il venait d'entre-bâiller avec précaution
+et souffla:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! chut!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'écoutes-tu ainsi? demanda Héloïse après
+quelques secondes de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Le vacarme que va faire le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Quel vacarme?</p>
+
+<p>&mdash;En rentrant chez lui pour y attendre Ducanif.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as laissé des traces qui l'avertiront
+tout de suite de ton exploit?</p>
+
+<p>&mdash;Avant de connaître le vol, il trouvera le voleur,
+dit Gustave en souriant.</p>
+
+<p>Héloïse ouvrit des yeux étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le docteur avant qu'elle eût questionné,
+j'ai enfermé chez le baron je ne sais quel
+individu qui, pendant un quart d'heure, s'est tenu
+sur le carré, devant la porte, m'empêchant de sortir
+sans être vu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors cet homme pourra te reconnaître et te
+dénoncer au baron?</p>
+
+<p>&mdash;Non; à l'aide d'un tapis de table, je l'avais mis
+dans l'impossibilité d'y voir.</p>
+
+<p>Remettant à plus tard les explications détaillées,
+Gustave Cabillaud répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Chut!</p>
+
+<p>On entendait le pas du baron résonner sur les
+marches de l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu d'entrer chez lui, Walhofer a continué
+de descendre, annonça-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura feint de sortir de chez lui pour se croiser
+sur l'escalier avec Ducanif. Il va remonter à son
+logis en ramenant mon bourgeois, supposa Héloïse.</p>
+
+<p>Ils écoutèrent encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle! Le baron aurait dû déjà rencontrer
+Ducanif, dit le docteur qui, si promptement qu'il eût
+agi, ne s'était pas assez rendu compte du temps
+écoulé pour comprendre que Ducanif pouvait être
+arrivé chez M. de Walhofer.</p>
+
+<p>Héloïse ne voulait pas démordre de son idée que
+Ducanif, réglé en ses habitudes mieux qu'un papier
+de musique, pût être revenu à la maison avant cinq
+heures.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te seras trompé en croyant reconnaître la
+voix de notre crétin, avança-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit le docteur certain de son fait. Je l'ai
+parfaitement entendu chargeant Pitois de te guetter
+au passage pour t'envoyer le rejoindre chez le baron
+où il allait entrer, afin de t'y donner ses ordres pour
+le dîner de ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne m'avait pas annoncé de dîner pour ce
+soir!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est un dîner impromptu... C'est, probablement
+à cause de lui que Ducanif est revenu plus
+tôt que d'habitude, expliqua Gustave.</p>
+
+<p>Ensuite, après encore avoir écouté, il reprit tout
+surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Que peut bien être devenu Ducanif? Voici le
+baron qui, ne l'ayant pas rencontré, remonte seul.</p>
+
+<p>Étant enfin convaincue que son amant ne s'était
+pas trompé à propos de son bourgeois, la cuisinière
+avança cette supposition:</p>
+
+<p>&mdash;Ducanif sera sans doute redescendu pour aller
+commander les gâteaux du dessert chez le pâtissier
+voisin... Affaire de cinq minutes... Il va remonter
+derrière les talons du Walhofer.</p>
+
+<p>&mdash;Et le trouvera en train de se colleter avec le
+prétendu voleur qu'il aura surpris au nid, ajouta
+Gustave en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que ton homme l'aura attendu?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai enfermé à double tour... Quand le baron
+se sera aperçu du tour que je lui ai joué, il mettra
+infailliblement la chose sur le dos de l'autre.</p>
+
+<p>Et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! chut! reprit Gustave; voici le baron remonté
+devant sa porte, qui met la main sur la clé...
+Écoutons la scène.</p>
+
+<p>Mais Héloïse, prise de curiosité, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu as la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Montre-la-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'impatiente! fit moqueusement le docteur
+qui, tout en tendant l'oreille à l'ouverture de la
+porte, plongea deux doigts dans une des poches de
+son gilet.</p>
+
+<p>Soudain, il se releva, l'oeil surpris, le visage
+inquiet.</p>
+
+<p>Chacune de ses mains, alors, fouilla fébrilement
+l'une et l'autre poche du gilet, et ce fut quand il eut
+constaté l'inutilité de ses recherches que, pâle et frémissant
+de colère, il murmura entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre du ciel! je l'ai perdue!</p>
+
+<p>A cet instant monta le bruit du claquement de la
+porte refermée par le baron de Walhofer en rentrant
+chez lui.</p>
+
+<p>Alors Gustave et Héloïse se regardèrent l'un et
+l'autre, livides, tremblants, atterrés.</p>
+
+<p>&mdash;Entre les mains du baron, cet écrit était déjà des
+plus dangereux pour nous... commença Gustave.</p>
+
+<p>&mdash;Et du moment qu'il est tombé en celles d'un
+autre, nous sommes tout à fait perdus! acheva
+Héloïse.</p>
+
+<p>Alors, d'une voix lente et sinistre:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme, que tu as enfermé, es-tu sûr de pouvoir
+le reconnaître? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Très sûr, fit Gustave.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui, dis-tu, n'a pas vu ton visage?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en a pas eu le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comme il se peut que cet homme ait
+trouvé le papier, il faudra le tuer s'il nous est prouvé
+qu'il n'en ait pas parlé ou ne l'ait pas rendu au baron.</p>
+
+<p>Au lieu de s'engager par une réponse, le docteur
+s'élança sur le carré en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être l'ai-je perdu en montant ce dernier
+étage.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! souffla-t-il avec terreur quand il fut arrivé
+sur le carré de M. de Walhofer.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVI</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Drelin! din! din! faisait la sonnette d'une porte derrière
+laquelle se tenaient immobiles et souriants un
+jeune homme et une ravissante femme blonde d'une
+vingtaine d'années.</p>
+
+<p>Drelin! din! recommença la sonnette.</p>
+
+<p>Pendant ce carillon, la gentille blonde se pencha à
+l'oreille du jeune homme et lui souffla:</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, ce n'est pas ton oncle, M. Fraimoulu,
+qui sonne?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi le reconnais-tu, mignonne?</p>
+
+<p>&mdash;Quand ton oncle a monté nos cinq étages, sa
+respiration exécute un bruit de trompette qui le
+trahit.</p>
+
+<p>&mdash;Pour plus de sûreté, faisons usage de notre judas,
+proposa Gontran qui jugeait que deux certitudes
+valent mieux qu'une.</p>
+
+<p>Ce disant, il avait retiré une cheville plantée dans
+un trou qui, allant toujours se rétrécissant, permettait
+au regard, par un orifice à peu près imperceptible
+sur le carré, de voir qui sonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas mon oncle. Celui-ci n'a pas la
+tournure ni la chevelure grisonnante de mon cher
+parent, déclara Gontran au bout d'un court examen.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qui est-ce? demanda la jeune femme après
+un soupir de satisfaction qui prouva combien elle avait
+redouté que ce fût Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus, je ne saurais te renseigner, ma chérie,
+car notre particulier ne montre que son dos... Il
+faut attendre qu'il me tourne son visage.</p>
+
+<p>Et tout aussitôt:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici sa figure! annonça Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda la blonde.</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement je ne connais pas ce visiteur-là,
+mais il ne me souvient pas avoir jamais vu sa tête.</p>
+
+<p>Et Gontran quitta son trou en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous pouvons nous risquer à ouvrir.</p>
+
+<p>La blonde l'arrêta vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-elle avec frayeur. Si cet inconnu
+était un espion envoyé par ton oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit en riant Gontran, sais-tu ma bonne
+Henriette, que tu fais un ogre de mon oncle qui,
+pour moi, n'a qu'un tort à ton égard... celui de ne
+pas te connaître, car il t'aimerait?</p>
+
+<p>&mdash;Un vilain homme qui veut nous séparer! prononça
+la blonde avec des larmes dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous séparer! Tu, tu, tu! Est-ce que je ne suis
+pas là pour m'y opposer, ma bellotte? dit gentiment
+le jeune homme en étanchant les larmes sous un
+baiser.</p>
+
+<p>Pendant ce dialogue à voix basse, le sonneur, de
+l'autre côté, s'était impatienté.</p>
+
+<p>Drelin! din! din! répéta la sonnette avec un vacarme
+beaucoup plus accentué.</p>
+
+<p>Immédiatement après, on entendit une voix mécontente
+qui grognait:</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable étrangle le portier qui m'a fait
+inutilement grimper cinq étages!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons un peu la mine qu'il fait en maudissant
+le concierge, dit Gontran qui remit son oeil au trou.</p>
+
+<p>Après quoi, tout bas à Henriette, qui s'était rapprochée
+pour qu'il lui communiquât ses observations:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un jeune homme, annonça-t-il... Le voici
+qui écrit au crayon sur un feuillet qu'il a arraché de
+son carnet... il plie le papier... Maintenant, il se
+baisse pour le glisser sous la porte... Voilà qui est
+fait.</p>
+
+<p>Puis, retenant la blonde qui s'élançait déjà pour
+ramasser le papier:</p>
+
+<p>&mdash;Minute! chérie, dit-il; attendons au moins que
+ce monsieur soit parti.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand le bruit des pas s'était
+éteint dans la descente de l'escalier que Gontran prit
+le papier.</p>
+
+<p>Il le lut à haute voix:</p>
+
+<p>«<i>Venu pour proposer une bonne affaire à M. Gontran
+Lambert.&mdash;Je repasserai demain.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>»<i>Signé:</i> <span class="sc">Frédéric Bazart</span>.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce nom éveilla la mémoire de Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Frédéric Bazart! répéta-t-il. N'est-ce pas ainsi
+que tous les journaux, qui ont rendu compte du
+double crime, ont appelé celui qu'on accusait d'avoir
+tué l'entrepreneur Bazart et sa femme?</p>
+
+<p>A ces mots, la belle blonde se mit à trembler et
+telle était la peur bleue que lui inspirait l'oncle Fraimoulu,
+qu'elle bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ton oncle, pour nous séparer, songerait
+à me faire assassiner?</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>XVII</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>L'accusation était si monstrueusement grotesque,
+que Gontran éclata de rire en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu n'y vas pas par quatre chemins à suspecter
+les gens, toi, ma mignonne!... Je vois d'ici
+mon oncle se promenant avec un sac à la main et
+arrêtant les passants pour leur demander: «Voulez-vous
+assassiner la bonne amie de mon neveu? Je vais
+vous couvrir d'or.» Ah! non, va, ma belle, détrompe-toi!
+Loin d'être aussi féroce que tu le supposes,
+mon brave oncle Fraimoulu est le meilleur
+des hommes!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il doit être furieux contre moi à cause
+de ces dix mille francs qu'il t'avait donnés pour
+rompre et que tu lui as renvoyés... Il peut croire que
+c'est moi qui t'ai poussé à agir ainsi... et j'en suis
+pourtant bien innocente puisque tu ne m'as tout
+conté qu'après avoir rendu la somme.</p>
+
+<p>Le jeune homme prit entre ses mains la gracieuse
+tête d'Henriette, et, en scandant sa phrase de baisers
+sur le front de la blonde, débita d'une voix pleine de
+tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne nous séparera. Tu as été, tu es et tu
+seras toujours la bien-aimée de mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, à résister, tu perdras les bienfaits
+de M. Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Baste! fit Gontran avec insouciance, les colères
+de l'oncle sont comme les giboulées, violentes, mais
+de courte durée... Et puis, est-ce que je n'ai pas
+trois mille livres de rente? Est-ce que je n'en
+touche pas autant chez mon patron, l'architecte?
+N'est-ce pas plus que suffisant pour vivre grandement
+à l'abri du besoin, surtout quand on a le bonheur
+de posséder, comme moi, une petite femme
+bien économe et pas coquette pour quatre sous?...
+Je n'ai que vingt-cinq ans, ma bellotte, l'âge où l'on
+commence sa fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Avec le mariage que t'aurait procuré ton oncle,
+tu aurais trouvé ta fortune toute faite.</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta! fit le jeune homme, en riant, cette
+fortune-là ne vaudrait pas celle que je veux gagner
+moi-même, car je compte bientôt me lancer... Je
+vais, avant peu, quitter mon architecte qui n'a plus
+rien à m'apprendre. Alors, vogue la galère! J'espère
+que la Providence des amoureux m'enverra
+des travaux.</p>
+
+<p>Cela dit, Gontran se pencha vers l'oreille d'Henriette
+pour ajouter en faisant sa voix des plus
+tendres:</p>
+
+<p>&mdash;Et, alors aussi, s'il y a mariage, ce sera celui de
+l'architecte débutant avec une gentille blonde adorée
+que tu connais.</p>
+
+<p>A cette promesse de mariage, la jeune femme pâlit
+et, après avoir secoué la tête, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit le jeune homme en se redressant à ce
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Ta maîtresse, tant qu'il te plaira, mon bon
+Gontran, mais ta femme jamais! accentua Henriette
+d'un ton triste, mais résolu.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui s'y opposerait? s'écria Gontran.</p>
+
+<p>La jeune femme fixa son amant dans les yeux,
+semblant attendre que, de lui-même, il devinât l'obstacle
+qui s'opposait à son projet; puis, contrainte à
+un aveu par le silence du jeune homme dont le regard
+anxieux l'interrogeait, elle baissa la tête et,
+d'une voix navrée, prononça ces deux mots:</p>
+
+<p>&mdash;Mon passé!</p>
+
+<p>A cette réponse, les deux bras de Gontran s'enlacèrent
+convulsivement autour de la taille d'Henriette
+qu'il attira sur son sein et, en couvrant de
+baisers frénétiques son doux visage ruisselant de
+larmes, il s'écria avec le plus douloureux accent:</p>
+
+<p>&mdash;Ton passé, pauvre chérie! Mais je ne me souvenais
+plus de ce passé que je croyais t'avoir fait
+oublier à force d'amour... Est-ce parce qu'un misérable
+s'est rencontré sur ta route que ta vie doit
+être perpétuellement condamnée à l'horrible amertume
+du souvenir?</p>
+
+<p>Comme la jeune femme, qui défaillait, s'était
+laissée tomber sur une chaise, il se mit à ses genoux,
+en continuant d'une voix chaude de tendresses
+infinies:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime! je t'adore, mon Henriette, toi, dont
+j'ai su apprécier l'amour, le dévouement, la loyauté!
+toi, dont je veux faire ma femme, car je ne saurais
+donner mon nom à nulle autre qui m'inspirerait
+une estime plus profonde!</p>
+
+<p>Puis, d'un ton de doux reproche:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la vilaine, qui se refuse au bonheur! qui
+dit aimer son Gontran et ne paraît pas se douter du
+désespoir cruel où me plongerait l'impossibilité de
+pouvoir t'associer à mes projets d'avenir heureux!
+Oh! oh! oui, la vilaine, que je déteste!</p>
+
+<p>Ce disant, il l'embrassait à pleines lèvres, tout
+frémissant d'une passion sincère.</p>
+
+<p>Ensuite, en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, gentille coupable, faites une de vos
+belles risettes... et on vous pardonnera, dit-il d'un
+ton suppliant:</p>
+
+<p>Tant de confiance et d'amour rayonnait sur le visage
+du jeune homme que sa maîtresse sentit se
+fondre sa résistance à croire au bonheur de l'avenir.</p>
+
+<p>Un sourire encore un peu triste parut sur sa
+bouche:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ton oncle? objecta-t-elle encore timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, mignonne? Mon oncle, on le
+domptera, on le musellera, on le forcera à rentrer
+ses dents et à montrer ce qu'il est sous son apparence
+grondeuse, c'est-à-dire la crème des hommes
+et la pâte des oncles, riposta Gontran retrouvant sa
+gaieté.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà quinze jours qu'il n'a plus reparu.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit le jeune homme, monter cinq étages,
+quand on a la cinquantaine et du ventre, pour sonner
+devant une porte fermée, avoue que cela n'encourage
+pas à revenir tous les quarts d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu devrais aller le voir, conseilla Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais... dit en riant la blonde qui avait
+oublié son chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... quoi?</p>
+
+<p>&mdash;N'accepte pas ses dix mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Henriette, je te condamne à un baiser pour
+avoir rappelé ce souvenir, dit Gontran avec une sévérité
+feinte.</p>
+
+<p>Il tendit sa joue et ajouta de sa grosse voix:</p>
+
+<p>&mdash;Condamnée, payez votre amende.</p>
+
+<p>Et quand la condamnée eut payé son amende
+qu'il lui remboursa aussitôt double, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu l'exiges, je vais voir l'oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout évite bien d'irriter sa colère, recommanda
+Henriette.</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc tranquille. L'oncle, je le répète, n'est
+pas un tigre... Et, fût-il un tigre, je m'engage à te
+l'amener un jour en le conduisant au bout d'une faveur
+rose.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze jours sans te donner de ses nouvelles
+n'est-ce pas une preuve qu'il boude?</p>
+
+<p>Un souvenir vint à Gontran qui se frappa le front
+en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis! La dernière fois que j'ai vu mon
+oncle, il pensait à s'installer dans un local plus vaste.
+Si nous ne l'avons pas vu depuis quinze jours, c'est
+qu'il a été absorbé par les tracas de son emménagement
+et, surtout, par le souci de trouver une bonne
+cuisinière... Ah! si tu l'avais écouté me parlant de
+la cuisinière qu'il désire! «Une cuisinière dont les
+plats allécheront les anges du ciel», me disait-il en
+se promenant la langue sur les lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Pars vite! commanda Henriette en tendant son
+front au baiser d'adieu.</p>
+
+<p>Gontran avait dit vrai. Quinze jours s'étaient passés
+depuis que Fraimoulu était venu sonner chez son
+neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Gontran, votre oncle habite, à présent,
+au second étage sur le devant. Vous arrivez bien,
+car on pend aujourd'hui la crémaillère. Il y a un
+festin à tout casser. Ma femme est là-haut pour leur
+prêter la main, dit le concierge à Gontran lorsqu'il
+arriva à la maison de son oncle.</p>
+
+<p>Sur ce renseignement, le neveu monta chez Fraimoulu
+où la porte lui fut ouverte par la concierge qui
+«prêtait la main», suivant l'expression de son époux.</p>
+
+<p>En voyant entrer son neveu dans le cabinet où, la
+plume à la main, il se tenait devant son bureau,
+Fraimoulu s'écria vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! mon garçon, vous tombez bien à
+propos, toi et ta belle écriture! Tiens, prends ma
+place à ce bureau. Il s'agit de me copier à plusieurs
+exemplaires le menu que je vais te dicter.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir, mon oncle, dit le jeune homme en
+s'asseyant devant le bureau où l'attendaient une douzaine
+de cartons à encadrement gaufré.</p>
+
+<p>L'oncle, son original de menu en main, se mit aussitôt
+à dicter:</p>
+
+<p><span class="sc">Potages</span>: <i>Au lait lié,&mdash;aux laitues purée de navet,&mdash;à
+la bisque.</i></p>
+
+<p>&mdash;Bigre! fit Gontran en écrivant, trois potages!
+Vous allez bien, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu la suite, tu vas voir. Je veux
+épater Ducanif, M. Grandvivier et Cabillaud père,
+qui sont de mes convives. Ils verront que leurs Cydalise,
+Clarisse et Héloïse ne sont que de la Saint-Jean
+à côté de ma Nadèje.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre nouvelle cuisinière qui porte ce nom
+russe?</p>
+
+<p>&mdash;Elle sort de chez le prince Krapouskoff qui, m'a-t-on
+dit, a dépensé plus de deux cent mille francs
+pour lui faire apprendre la cuisine dans toutes les
+capitales d'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous a dit ça?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fruitière, qui me l'a procurée. Nadèje est
+une encyclopédie culinaire.</p>
+
+<p>Et Fraimoulu reprit sa dictée:</p>
+
+<p><span class="sc">Relevés</span>: <i>Dalle de saumon génoise.&mdash;Brochet à l'indienne.&mdash;Cromeski
+de maquereaux au beurre de Montpellier.</i></p>
+
+<p>Pendant que le neveu écrivait, l'oncle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi qu'elle arrive directement de Russie.
+Je l'ai pincée, pour ainsi dire, à sa descente de wagon.
+J'ai même été obligé de lui avancer six louis pour dégager
+ses malles qu'elle avait expédiées en avant et
+qui l'attendaient à la consigne...</p>
+
+<p>Il s'interrompit pour revenir à son menu.</p>
+
+<p><span class="sc">Entrées</span>: <i>Côtelettes de mauviettes.&mdash;Boudin de
+faisan au suprême.&mdash;Filets de volailles à la Singara.&mdash;Chartreuse
+d'ailerons de dindon.</i></p>
+
+<p>Mais Fraimoulu était si fier de son cordon bleu
+qu'il étouffait à n'en pas parler. Il oublia donc le
+menu pour reprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Pour dégager ses malles, Nadèje comptait sur
+l'avance que devait lui faire le Président du Sénat
+chez qui elle allait entrer... car ce n'est ni plus ni moins
+qu'au Président du Sénat que je l'ai enlevée... Pour
+l'attacher à mon service et qu'elle n'allât pas chez le
+président j'ai procédé généreusement... A titre de
+denier à Dieu, je lui ai fait cadeau de deux mois
+d'appointements... Douze louis!</p>
+
+<p>&mdash;Douze et six pour les malles, dix-huit, compta
+tout haut le neveu.</p>
+
+<p>Fraimoulu revint à sa dictée.</p>
+
+<p>&mdash;Nous continuons les Entrées, dit-il. <i>Aspic d'amourettes.&mdash;Pain
+de volailles garni.</i>&mdash;C'est tout.
+Passons à présent aux Rôtis.</p>
+
+<p>&mdash;Saperlotte! fit Gontran moqueur. Savez-vous,
+mon oncle, que vos invités ne risqueront pas de se
+faire arrêter pour avoir, en sortant de votre table,
+volé un petit pain chez un boulanger?... Quel balthazar!!!...
+Et c'est vous qui avez trouvé tous ces
+plats-là?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce menu est de la composition de Nadèje.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit coûter gros.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai remis ce matin à Nadèje vingt louis pour
+faire sa halle.</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit et vingt, trente-huit, additionna encore
+le neveu.</p>
+
+<p>Et reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Alors la cuisine, en ce moment, flambe de tous
+ses fourneaux? Ce doit être un beau spectacle à aller
+voir, proposa-t-il, curieux qu'il était de connaître le
+grand cordon bleu russe.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! dit sèchement Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Nadèje a fait la condition <i>sine qua non</i> de son
+entrée chez moi qu'on la laisserait seule à ses savantes
+compositions, qu'elle ne serait troublée dans
+son travail par nul profane... pas même moi... Elle
+craint un visiteur qui lui volerait ses recettes... Elle
+s'est donc enfermée dans sa cuisine qui, à l'heure
+dite, s'ouvrira pour le transport des plats sur la
+table... Tu le vois, il m'est impossible d'aller contre
+la foi jurée. Nadèje est capricieuse comme tous les
+grands artistes. Inclinons-nous donc sans...</p>
+
+<p>La phrase de Fraimoulu lui fut coupée par un retentissant
+tintamarre de vaisselle cassée.</p>
+
+<p>&mdash;En voici un qui a gagné largement sa journée,
+pensa le neveu.</p>
+
+<p>Ensuite, à haute voix, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Nadèje prépare un fricot à l'éclat de
+vaisselle!</p>
+
+<p>&mdash;Non; ça, c'est mon nouveau domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Fourni aussi par la fruitière?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il m'a été procuré par mon boulanger qui
+m'a affirmé que, dans son genre, il était une perle.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais cru qu'il venait de votre marchand de
+vaisselle, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends qu'il me fallait quelqu'un pour
+servir à table... pour me coiffer... pour me raser...
+Pietro&mdash;il s'appelle Pietro, mais il est Auvergnat&mdash;Pietro
+a la main un peu lourde, mais il se la fera légère
+dans la pratique de son nouveau métier.</p>
+
+<p>&mdash;Que faisait-il donc avant d'être appelé à vous
+raser?</p>
+
+<p>&mdash;Il était paveur.</p>
+
+<p>Il faut croire que rien n'est plus faux que le dicton:
+«Un homme averti en vaut deux», puisque Fraimoulu,
+averti par Ducanif du genre de domestiques
+que procurent les fournisseurs, était si sincèrement
+enchanté de s'être adressé, pour monter sa maison,
+à son boulanger et à sa fruitière... Nadèje, un phénomène!
+Pietro, une perle! C'était, du premier
+coup, avoir eu la main prodigieusement heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens-là vieilliront avec moi. On dit que la
+race des bons serviteurs a disparu: erreur! Ce sont
+les maîtres qui manquent de nez pour les découvrir,
+disait-il à son neveu d'un air grave.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous, mon oncle, vous avez eu du nez?
+demanda Gontran qui doutait qu'à planter des radis
+on récoltât des truffes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu verras Nadèje, tu verras Pietro; je ne te dis
+que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'ai pas encore vu Pietro, je l'ai déjà entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, mauvais plaisant! Pour quelques
+méchantes assiettes cassées!... Je te le répète, Pietro
+a la main lourde... il se la fera légère à la longue,
+voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas de conseil à vous donner; mais, en
+attendant, moi, à votre place, pour les débuts de
+Pietro comme barbier, je commencerais par lui faire
+raser mon portier pendant un an ou deux, débita
+Gontran sans rire.</p>
+
+<p>Mais Fraimoulu secoua la tête en homme qui dédaigne
+de répondre à des balivernes.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à Nadèje, reprit le neveu, je ne l'ai ni
+vue ni entendue. J'avoue même que j'ai grand appétit
+de la connaître... du moins ses oeuvres.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une demi-heure, tu les dégusteras, promit
+l'oncle après avoir regardé la pendule.</p>
+
+<p>&mdash;Sera-t-elle exacte?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours sur le point! m'a dit la fruitière. Il
+paraît qu'en Russie, chez le prince Krapouskoff, c'était
+sur l'exactitude de Nadèje qu'on réglait les pendules.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ce que j'en dis, c'est parce que j'ai faim...
+Il ne faut pas remonter jusqu'avant la grande Révolution
+pour trouver des cuisinières qui ne soient pas
+à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Nadèje, n'aie pas ce souci. A sept heures
+précises, elle ouvrira la porte de sa cuisine. Alors les
+productions de ce génie culinaire nous seront apportées
+sur la table par Pietro.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! Pourvu que le paveur auvergnat ait la
+main plus heureuse avec les plats qu'avec les assiettes!!!
+lâcha Gontran qui s'amusait de la confiance
+de son oncle.</p>
+
+<p>Aussi revint-il à Nadèje.</p>
+
+<p>&mdash;Et toujours, reprit-il, vous respecterez la condition
+de ne pas entrer dans la cuisine quand votre
+cordon bleu sera à ses fourneaux?</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut la fin veut les moyens. Je veux manger
+de bons morceaux, je dois donc laisser qu'on me
+les apprête dans ce que l'on peut appeller le silence
+du cabinet... Je te le redis, les grands artistes ont
+leurs fantaisies... Je me suis laissé affirmer que
+Sardou avait écrit ses meilleures pièces enfermé
+dans une cave.</p>
+
+<p>Et, sur ce renseignement, Fraimoulu reprit la
+dictée de son menu à Gontran.</p>
+
+<p>Tout était terminé quand apparut le premier convive.
+C'était le lecteur Cabillaud père, l'homme à la
+verrue. Il arrivait le bec enfariné par le billet d'invitation
+qui lui avait annoncé le début de Nadèje...
+«la célèbre Nadèje que le Président du Sénat voulait
+s'attacher à prix d'or!» disait ledit billet d'invitation.</p>
+
+<p>Cabillaud père avait été trop fier de sa cuisinière
+Clarisse devant Fraimoulu pour que l'heureux
+maître de l'illustre Nadèje ne se vengeât pas un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le prince Krapouskoff, elle daignait quelquefois
+confectionner le soufflé d'andouilles pour
+les chiens de ce noble Russe, lâcha Athanase, sachant
+que le soufflé d'andouilles était le triomphe de
+Clarisse.</p>
+
+<p>Après le docteur à la verrue vint Camuflet.</p>
+
+<p>Depuis quinze jours que lui était arrivée l'aventure
+de se trouver enfermé chez le baron de Walhofer,
+le triple veuf, autrefois si jovial, était devenu
+grave et inquiet.</p>
+
+<p>Après l'avoir présenté à Cabillaud père, le premier
+soin de Fraimoulu fut de demander à l'homme aux
+trois belles-mères:</p>
+
+<p>&mdash;Vos dames vont bien?</p>
+
+<p>&mdash;Trop bien! répondit Camuflet d'une voix pleine
+de sous-entendus et en clignant l'oeil autour duquel
+une teinte d'un jaune affaibli rappelait encore le pochon
+reçu.</p>
+
+<p>Fraimoulu avait invité le petit homme par égard
+pour son nouveau locataire, M. Grandvivier, qu'il
+voulait attirer à sa table; car, depuis une semaine,
+le magistrat avait quitté la rue de Turenne pour venir
+s'installer dans la maison d'Athanase où il occupait,
+on le sait, l'appartement situé au-dessus de
+celui du propriétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je descends de chez M. Grandvivier qui ne tardera
+pas à me suivre. Il m'a chargé de l'annoncer,
+déclara Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai risqué mon invitation à votre ami, notre
+digne magistrat, qu'en apprenant qu'il était délivré
+de l'instruction sur la mort de votre ex-associé,
+M. Bazart, dit Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le suicide de mon ancien copain ayant été
+prouvé, voici déjà une dizaine de jours qu'une ordonnance
+de non-lieu a remis en liberté le jeune
+homme prévenu de l'assassinat de Bazart.</p>
+
+<p>&mdash;Le neveu du défunt, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Son neveu et son héritier. Car, du moment qu'il
+a été reconnu innocent, il hérite la fortune de son
+oncle, en vertu d'un testament que Bazart avait écrit
+quelques heures avant de se tuer... Cinquante mille
+livres de rente environ.</p>
+
+<p>Occupé qu'il était à transcrire ses menus, Gontran
+avait dressé l'oreille en entendant parler de celui
+qui, dans la journée, était venu sonner chez lui et
+qui, après trois carillons inutiles, avait glissé sous
+la porte l'écrit par lequel il annonçait son retour
+pour le lendemain afin de proposer une bonne
+affaire.</p>
+
+<p>Cependant le dialogue s'était poursuivi.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante mille livres de rente! répéta Fraimoulu.
+Par malheur, cette fortune fondra vite entre
+les mains de ce garçon auquel, s'il me souvient bien,
+sa dissipation et son inconduite ont valu le nom de
+la Godaille.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui vous trompe, dit Camuflet. Est-ce
+que l'épreuve par laquelle il vient de passer a été
+une leçon pour lui? Je ne sais, mais la vérité est
+que le jeune homme est transformé. Quand la fortune
+de son oncle lui donnerait le moyen de vivre
+à rien faire, il parle, au contraire, de consacrer sa
+vie à je ne sais quel but... Je tiens ces détails de
+M. Grandvivier, que, ce matin même, Frédéric
+Bazart est venu voir pour le remercier de sa liberté
+rendue et, en même temps, lui demander des conseils
+sur son nouveau plan de conduite.</p>
+
+<p>La conversation fut interrompue par Cabillaud
+père. En homme dont la gourmandise s'impatientait,
+le porteur de verrue avait déjà consulté deux fois la
+pendule. Il s'en fallait encore de vingt minutes qu'il
+fût l'instant de se mettre à table.</p>
+
+<p>Pendant que Camuflet et Fraimoulu avaient causé
+sur la Godaille, le docteur s'était adroitement
+échappé pour aller faire un petit tour d'inspection
+à la cuisine. Mais en plus qu'il s'était cassé le nez
+sur la porte fermée par Nadèje, il avait été accosté
+par Pietro, l'Auvergnat paveur. Dans un langage
+qui, comme sa main, avait aussi besoin de se faire
+à la longue, le valet de chambre débutant lui avait
+lâché cette phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous me fouchez là? Si vous voulez
+pas que je vous fache dancher, fouchez-moi le
+camp au salon attendre la choupe.</p>
+
+<p>De sorte que le gourmand docteur était revenu
+fort penaud, alors que le triple veuf et Athanase causaient
+encore de la Godaille. Et comme la pendule
+lui avait annoncé vingt minutes avant la «choupe»,
+il avait interrompu l'entretien par cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Serons-nous nombreux à table?</p>
+
+<p>&mdash;Huit, le nombre voulu. Plus que les Grâces et
+moins que les Muses, annonça Fraimoulu qui possédait
+ses classiques de la table. Rendant à mon ami
+Ducanif un dîner qu'il m'a dernièrement offert, j'ai
+cru lui être agréable en invitant aussi les deux convives
+que j'avais rencontrés à sa table; votre fils
+Gustave et un baron de Valhofer... Joignez à ces
+messieurs mon nouveau locataire M. Grandvivier, et
+nous quatre ici présents, voilà ce nombre huit qui...</p>
+
+<p>La parole fut coupée à Athanase par le vacarme
+d'un nouveau lot d'assiettes brisées, dans la salle à
+manger, par Pietro, qui continuait à se faire la main.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis toujours pour mon conseil au sujet des
+débuts de Pietro comme barbier. Pendant une année
+ou deux, qu'il commence par raser votre concierge,
+souffla Gontran à son oncle.</p>
+
+<p>Un coup de sonnette se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà Ducanif et ses amis, annonça Fraimoulu
+qui, au bruit de pas nombreux dans l'antichambre,
+devinait la prochaine apparition de plusieurs
+invités.</p>
+
+<p>Puis, en maître de maison qui songe à mettre ses
+convives à l'aise par une présentation, il se pencha
+vers Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous ces messieurs? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun, dit le triple veuf.</p>
+
+<p>C'était, en effet, Ducanif et ses amis qui ne tardèrent
+pas à faire leur entrée.</p>
+
+<p>&mdash;M. Camuflet, annonça Fraimoulu aux arrivants.</p>
+
+<p>Puis successivement:</p>
+
+<p>&mdash;M. Ducanif, dit-il au petit homme.</p>
+
+<p>Un fait incontestable était que, quinze jours auparavant,
+Ducanif et Camuflet s'étaient rencontrés nez
+à nez et d'assez drôle façon dans le logis du baron.
+Il n'y eut pourtant dans le salut échangé entre les
+deux présentés, que la froideur de gens qui se trouvent
+pour la première fois en présence.</p>
+
+<p>&mdash;M. le docteur Gustave Cabillaud, continua
+Athanase.</p>
+
+<p>Camuflet s'inclina, sans rien qui trahît une impression
+quelconque devant Gustave.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui que j'ai enfermé chez le baron,
+quand il écoutait Héloïse et Walhofer causant sur
+le carré, pensa le docteur en rendant le salut.</p>
+
+<p>Comme il s'était redressé avant que Camuflet eût
+complètement relevé sa tête qui saluait, il enveloppa
+le triple veuf d'un regard sinistre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est lui qui a trouvé la lettre, qu'en a-t-il
+fait? L'a-t-il rendue au baron? Pourquoi Walhofer,
+qui aurait dû, déjà, vingt fois, s'apercevoir du tour,
+n'en souffle-t-il mot?</p>
+
+<p>Et il céda la place au baron, guettant en dessous
+la physionomie des deux hommes, pendant cette
+troisième présentation faite par Fraimoulu.</p>
+
+<p>Le baron eut une brusque et sèche inclinaison de
+tête. Néanmoins, si court qu'eût été le geste, Walhofer,
+avant qu'il eût relevé le front, avait eu, sur les
+lèvres, un imperceptible sourire moqueur.</p>
+
+<p>Quant à Camuflet, il est probable que, pour voir
+les traits du Belge, il n'avait plus retrouvé l'occasion
+dont il avait été privé quand on l'avait aveuglé
+avec un tapis de table et mis sous clé chez le baron,
+car d'un prompt coup d'oeil il dévisagea l'individu
+aux longues moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le portrait tout craché du Tombeur-des-Crânes,
+pensa-t-il en comparant, dans sa mémoire,
+le baron avec le jeune homme qu'il avait vu fumer
+sa pipe à la fenêtre prenant vue sur le jardin de la
+dernière demeure de M. Grandvivier.</p>
+
+<p>Son devoir de maître étant accompli, Fraimoulu
+prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Là! maintenant, il ne nous manque plus que
+M. Grandvivier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! se dit Gustave qui, au moment où le
+nom du juge avait été prononcé, se trouvait, bien
+par hasard, avoir son regard tourné vers le baron.</p>
+
+<p>Il lui avait semblé, quand on avait nommé le
+magistrat, qu'un nuage rapide avait passé sur le
+front du Belge.</p>
+
+<p>Au nom du juge, Cabillaud père, le doigt tendu
+vers la pendule, s'était écrié:</p>
+
+<p>&mdash;Alors il faut que le magistrat se dépêche fièrement,
+s'il veut arriver à l'heure.</p>
+
+<p>En effet, l'aiguille marquait sept heures.</p>
+
+<p>Et, tout aussitôt, la pendule fit entendre lentement
+sa sonnerie.</p>
+
+<p>&mdash;Accordons les cinq minutes de grâce, proposa
+Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;La peste soit du lambin! grommela Cabillaud
+père qui ne plaisantait pas avec une seule minute
+de retard quand il s'agissait de nourriture.</p>
+
+<p>Tenant à la main ses menus pour les distribuer,
+tout à l'heure, sur la table, Gontran s'était approché
+de son oncle pour lui souffler à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Sept heures! A ce moment, Nadèje doit avoir
+ouvert la porte de sa cuisine à Pietro.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je pas dit que, chez le prince Krapouskoff,
+c'était sur l'exactitude de Nadèje qu'on réglait
+les pendules?</p>
+
+<p>Les cinq minutes s'écoulèrent, puis cinq autres
+encore, sans que M. Grandvivier eût paru.</p>
+
+<p>Alors, comme les invités faisaient silence, on entendit
+résonner un grand coup.</p>
+
+<p>Ensuite un second.</p>
+
+<p>Enfin un troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! souffla Gontran à son oncle, vous avez
+donc changé la coutume de faire annoncer de vive
+voix que le potage était servi? Vous préférez l'usage
+du théâtre où trois coups avertissent qu'on va
+commencer.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>C'était Pietro, bouche béante, oeil hébété, visage
+empreint d'une surprise immense.</p>
+
+<p>L'Auvergne n'avait vraiment pas de chance! De
+tous ses naturels, elle n'en possédait vraisemblablement
+qu'un seul du doux nom de Pietro et celui-là
+était un idiot... Il fallait, du moins, le juger tel à
+voir l'air profondément stupide avec lequel il regardait
+les invités.</p>
+
+<p>Fraimoulu prit son air grave et sa voix sévère:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ainsi, Pietro, qu'on vient annoncer que
+le potage est servi? prononça-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;La choupe! la choupe! C'hest de la soupe que
+vous parla? dit le paveur se décidant à répondre.</p>
+
+<p>Il éclata de rire en se tenant le ventre à deux
+mains, et quand sa gaieté, qui retombait en pluie
+sur les convives, se fut un peu éteinte, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La choupe! Si c'hest celle-là que vous mangea,
+je veux être estranguia!</p>
+
+<p>Et il tourna le dos en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Venez la voir, votre choupe!</p>
+
+<p>Fraimoulu en tête, on se précipita sur les pas de
+Pietro, chacun pressentant quelque drame menaçant
+son appétit.</p>
+
+<p>On eut alors le mot des trois coups entendus. Ils
+provenaient de la porte de la cuisine, enfoncée par
+Pietro quand, à sept heures précises, il n'avait pas
+vu la communication s'ouvrir sous la main de la
+ponctuelle Nadèje. Le vigoureux paveur avait fait
+merveille. En trois coups de poing, il avait crevé les
+trois panneaux.</p>
+
+<p>La cuisine était déserte!</p>
+
+<p>Nul plat préparé n'apparaissait; aucune provision
+ne se voyait sur le buffet, attendant son tour de
+cuisson.</p>
+
+<p>Seule, une marmite apparaissait sur un fourneau
+dont la cendre blanche attestait un feu éteint depuis
+longtemps.</p>
+
+<p>Et quand Fraimoulu souleva la couverture de cette
+marmite, son étrange contenu apparut à tous les invités.</p>
+
+<p>A demi plein d'eau, ce récipient renfermait, bien
+plié, le tablier de cuisinier de Nadèje qui, par dérision,
+y avait joint l'assortiment de légumes qui accompagnent
+la cuisson du pot-au-feu.</p>
+
+<p>Après avoir trouvé cette nouvelle façon de «rendre
+son tablier», l'ex-cuisinière du prince Krapouskoff
+devait avoir décampé depuis trois heures au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Refait! prononça lugubrement Fraimoulu qui,
+pas une seconde, n'eut l'idée d'envoyer chez le Président
+du Sénat pour savoir si Nadèje n'avait pas
+cherché une nouvelle place chez ce haut dignitaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bien que rare, ce genre de pot-au-feu revient
+cher, pensa Gontran au souvenir des trente-huit louis
+que la voleuse avait soutirés à son oncle.</p>
+
+<p>Il était sans pitié, ce cher neveu, car, malgré le désastre
+qui accablait Athanase, il s'approcha de lui
+pour demander tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il toujours utile de placer mes menus sur la
+table?</p>
+
+<p>Fraimoulu, on le comprend de reste, n'était pas à
+la plaisanterie. Avoir eu la prétention d'humilier les
+maîtres d'Héloïse, Clarisse et Cydalise par les débuts
+du cordon bleu russe qui avait étudié son art dans
+toutes les capitales d'Europe, et n'avoir à offrir à ses
+convives qu'un bouillon de tablier de cuisine, c'était
+à s'arracher le nez du désespoir!</p>
+
+<p>Il pouvait, à la vérité, se dire que Pietro lui restait,
+mais, ingrat envers la Providence qui lui avait
+laissé cette fiche de consolation, il hurla avec une
+rage indicible:</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable étouffe la satanée mère Chandernac,
+ma fruitière, qui m'a procuré cette voleuse!!!
+Je la danse de mes trente-huit louis!!!</p>
+
+<p>En sa qualité d'ancien placeur récemment sorti des
+affaires, Ducanif avait la mémoire encore fraîche de
+bien des renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est la Chandernac qui vous l'a procurée?
+dit-il. Alors je la connais, votre Nadèje. Une grande
+rousse, avec une tache dans l'oeil et une lentille sur
+le menton, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a gros à parier qu'elle a filé parce qu'elle a
+appris que je serais de vos convives. Elle savait que
+je démolirais les balançoires du prince Krapouskoff...
+Ah! c'est une jolie rouleuse que cette fille qui, de son
+vrai nom, se nomme Adèle!</p>
+
+<p>&mdash;La Chandernac me l'avait tant recommandée!
+«Prenez ma tête si je vous trompe», me disait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La Chandernac est la tante de cette fille. Elle lui
+a déjà procuré vingt places où elle n'a pas fait long
+feu. La seule maison où elle aurait chance de rester
+serait une maison de détention... Vous n'êtes pas le
+premier à qui elle ait joué le tour!</p>
+
+<p>Ce disant, un souvenir revint à Ducanif qui, après
+avoir souri, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le nombre des exploits d'Adèle, j'en connais
+de bien drôles. Tenez, je vais vous en conter
+un.</p>
+
+<p>La veuve de Scarron, dit l'histoire, faute de monnaie,
+eut souvent à remplacer le rôti par un joyeux
+ou intéressant récit fait à ses convives. Mais les convives
+en question, au moment dudit récit, s'étaient
+déjà mis, si peu que ce fût, quelque chose dans l'estomac,
+car le rôti n'arrive pas d'emblée au début
+d'un repas. La preuve en est que «ventre affamé
+n'ayant pas d'oreilles», les invités de la Scarron
+n'auraient pu écouter le récit, si leurs ventres n'avaient
+pas déjà reçu un acompte.</p>
+
+<p>Mais il n'en était pas de même pour les convives de
+Fraimoulu. Ils étaient à jeun, complètement à jeun.</p>
+
+<p>Delà vint donc que Gontran fut sage en avançant
+la proposition suivante:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous faisions précéder l'histoire sur Adèle
+d'une soupe à l'oignon que nous ferait la portière et
+de deux douzaines de côtelettes aux cornichons que
+Pietro irait commander chez le charcutier?</p>
+
+<p>Mais ce notable changement introduit dans le menu
+n'était pas du goût de l'affamé et gourmand Cabillaud
+père, auquel les cornichons ne réussissaient pas. Il
+est si vrai que la faim rend féroce, qu'il y eut une intonation
+de raillerie amère dans la voix de l'homme
+à la verrue quand il fit cette remarque:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Grandvivier, lui, a eu le bon nez de ne
+pas venir.</p>
+
+<p>C'était vrai. Le juge n'était pas là. Dans l'émotion
+du désastre, on avait oublié ce huitième convive manquant
+à l'appel. Pourquoi cette absence qu'aucun mot
+d'excuse n'était venu justifier? La distance à parcourir
+ne pouvait atténuer cette impolitesse, puisque c'était
+la simple affaire d'un étage à descendre.</p>
+
+<p>Surexcité par les borborygmes qui grondaient dans
+son estomac aux abois, Cabillaud père, toujours impitoyable
+pour la mésaventure d'un ami, avait continué:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il a eu bon nez, le juge!... Un de ces nez
+qui flairent les mystifications!</p>
+
+<p>Une mystification! Supposer que Fraimoulu avait
+voulu se jouer de ses invités!!!</p>
+
+<p>Devant cet affront, Athanase se redressa superbe.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant l'heure de ma revanche, dit-il, permettez-moi,
+messieurs, de vous conduire, ce soir, au
+café Anglais.</p>
+
+<p>Entraînant à sa suite son monde, calmé par ces
+bonnes paroles, Fraimoulu allait sortir de la cuisine
+quand, sur son passage, se plaça Pietro qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous chommes chauvés! Pas bejoin de chortir
+pour chiqua la ratatouille, fouchtra!</p>
+
+<p>Et le valet de chambre, qui rappelait si peu les Lafleur
+et les Bourguignon ou Comtois du dix-huitième
+siècle, se mit à danser une bourrée devant les convives
+stupéfaits, en hurlant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous chommes sauvas!</p>
+
+<p>Après quoi, il se retourna pour crier:</p>
+
+<p>&mdash;Viens ichi, toi, conter ta choje à ces messieurs.</p>
+
+<p>A cet appel, on vit, derrière l'Auvergnat, apparaître
+un vieux domestique à tenue correcte qui, après
+s'être respectueusement incliné, commença:</p>
+
+<p>&mdash;M. Grandvivier, mon maître, m'envoie à M. Fraimoulu
+pour...</p>
+
+<p>&mdash;... Pour s'excuser de ne pouvoir être des miens
+ce soir? interrompit Athanase.</p>
+
+<p>Le valet secoua négativement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, pour vous prier, vous et vos amis,
+d'accepter son dîner. Ayant appris votre mésaventure,
+il serait heureux de vous tirer d'embarras... En conséquence,
+il a fait improviser par Cydalise un repas
+pour lequel il réclame toute votre indulgence.</p>
+
+<p>Et, pour donner le branle aux hésitants et entraîner
+son monde, le valet salua encore et annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs sont servis!</p>
+
+<p>&mdash;Vite, à la choupe! à la choupe! beugla Pietro
+lui venant à la rescousse.</p>
+
+<p>Un mouton suffit pour entraîner tout le troupeau,
+dit-on. Ce mouton fut Cabillaud père qui s'écria avec
+empressement:</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte!</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, pourquoi pas? souffla Gontran à son
+oncle pour le décider.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, dit le pauvre Fraimoulu avec cette
+résignation fière d'un grand capitaine vaincu rendant
+son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Nous acceptons, ajoutèrent les autres après
+cette déclaration de leur chef de file.</p>
+
+<p>A la file, on rentra dans l'appartement pour prendre
+la route du logis de M. Grandvivier.</p>
+
+<p>En passant par la salle à manger, Fraimoulu
+poussa un soupir de désespoir devant sa table où
+n'apparaissaient que les petits pains.</p>
+
+<p>&mdash;Chi mochieur le veut, j'enverrai ces petits pains
+au pays, à mon vieux père, proposa Pietro.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit généreusement Fraimoulu qui, pour
+tout au monde, n'aurait pas mangé du pain rassis.</p>
+
+<p>Cependant, Fraimoulu en tête, le groupe avait gagné
+l'escalier qu'il se mit à monter.</p>
+
+<p>Le dernier qui venait à la suite était le baron Walhofer.</p>
+
+<p>Au milieu de l'étage, il s'arrêta, semblant se consulter.
+Son oeil était fixe, son front plissé, ses lèvres
+un peu tremblantes, bref, la physionomie de quelqu'un
+qui se sait marcher à un danger.</p>
+
+<p>Au moment d'entrer chez le juge, Camuflet qui, le
+dernier avant le baron, fermait la marche, se retourna
+pour voir s'il était suivi par le jeune homme.</p>
+
+<p>En l'apercevant, arrêté sous le bec de gaz de l'escalier
+qui l'éclairait pleinement, le triple veuf murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien le portrait tout craché du Tombeur-de-Crânes.</p>
+
+<p>A ce moment, le baron se secouait comme pour se
+débarrasser de sa dernière hésitation et reprenait sa
+montée en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, il ne m'a jamais vu!</p>
+
+<p>Et, sur les pas de Camuflet, il entra chez le juge.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XVIII</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>M. Grandvivier attendait les arrivants dans son
+salon où, en quelques mots, il les remercia d'avoir
+bien voulu accepter son invitation.</p>
+
+<p>Par sa cuisinière Cydalise qui, de longue date,
+connaissait la prétendue Nadèje, il avait été prévenu
+qu'il fallait s'attendre à quelque vilain tour de la part
+de cette drôlesse.</p>
+
+<p>Alors il s'était mis en mesure de venir en aide à
+son propriétaire, si les pressentiments de Cydalise
+se trouvaient justifiés. De là ce dîner d'en cas qu'il
+avait fait préparer.</p>
+
+<p>Après ces explications données, il acquiesça à la
+demande de Fraimoulu qui tenait à lui présenter les
+convives de raccroc qu'il amenait.</p>
+
+<p>&mdash;M. le baron de Walhofer, annonça Athanase en
+débutant par le jeune homme.</p>
+
+<p>Le juge s'inclina, faisant à son invité mine autant
+gracieuse que le permettait son visage sévère.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais raison, il ne me connaît pas, pensa le
+baron en cédant la place aux autres présentations
+de Fraimoulu.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, on était à table.</p>
+
+<p>Si improvisé que fût ce dîner, il était excellent.
+Cydalise s'était surpassée.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! je suis dans la place! pensait joyeusement
+le baron de Walhofer en lampant un verre de chambertin
+de bonne date.</p>
+
+<p>Tout en se promenant autour de la table pour veiller
+aux besoins des convives, le regard de M. Grandvivier
+s'était arrêté une seconde sur le baron.</p>
+
+<p>&mdash;De lui-même, le misérable est venu se mettre
+sous ma main! pensa le juge dont personne n'eût pu
+soupçonner la haine qui grondait en son coeur.</p>
+
+<p>On n'était pas encore à moitié du repas et déjà la
+société était de si joyeuse humeur, que Gontran se
+permit de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que c'est le vrai moment pour M. Ducanif
+de placer son histoire sur Adèle... la fausse
+Nadèje.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Ducanif, contez-nous votre histoire
+d'un des exploits d'Adèle, la fausse Nadèje! cria-t-on
+en choeur.</p>
+
+<p>Ducanif ne se fit pas tirer l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Je commence, dit-il.</p>
+
+<p>Mais il en fut empêché par Cabillaud père qui, le
+menton luisant de graisse, s'écriait en savourant un
+plat de crêtes de coq:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sauce! quelle sauce! Je ferais le pari de
+manger mes bottes à cette sauce-là!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous seriez bien attrapé si le pari était
+tenu! ricana Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! fit le gourmand docteur. Après tout,
+je tiendrais de famille. Mon grand-père a bien mangé
+un soulier... C'est une histoire de table. Voulez-vous
+que je vous la conte?</p>
+
+<p>&mdash;L'aventure d'Adèle viendra plus tard. Je cède
+mon tour de parole, dit Ducanif.</p>
+
+<p>&mdash;En 1802, commença Cabillaud père, le théâtre
+de Bordeaux possédait une actrice du nom de Lanlaire
+qui était au mieux avec la plus haute autorité
+militaire de la ville. Aussi la donzelle, se sachant
+protégée, s'en donnait-elle à son aise avec le parterre
+qui un beau jour se fâcha tout rouge et siffla à outrance.
+L'autorité militaire fit expulser les siffleurs.</p>
+
+<p>Le lendemain, tout le public était enrhumé. Dès
+que l'actrice voulait parler, on éternuait en masse.
+L'autorité militaire envoya une trentaine des enrhumés
+passer la nuit en prison.</p>
+
+<p>Vous jugez si le parterre était furieux! Tant furieux
+que, le surlendemain, quand Lanlaire entra
+en scène, le nez lui fut écrasé par un soulier que
+lui décocha un spectateur qui l'avait retiré de son
+pied. L'autorité militaire fit cerner le théâtre et ne
+laissa qu'une seule issue par laquelle les spectateurs,
+un à un, durent défiler devant ladite autorité.
+Le premier spectateur qui sortit n'avait qu'un soulier;
+le deuxième aussi; le troisième pareillement;
+enfin tout le public n'avait plus qu'un pied chaussé.
+Lanlaire avait de l'esprit. L'aventure la fit rire et
+le lendemain, elle adressa ses excuses au public.
+Dès ce jour, tout alla bien.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>Sauf Ducanif et Gontran, personne n'avait entendu
+un mot de l'histoire de l'homme à la verrue.</p>
+
+<p>Tous avaient l'air d'écouter, mais leur attention
+était ailleurs.</p>
+
+<p>Fraimoulu songeait à prendre une éclatante revanche
+de son dîner manqué. Il remuerait ciel et
+terre, mais il trouverait le cordon bleu qui réparerait
+son échec.</p>
+
+<p>Camuflet, placé en face du baron, par conséquent
+à même de bien le dévisager, ne cessait de se répéter:</p>
+
+<p>&mdash;C'est à croire que le Tombeur-des-Crânes et le
+baron ne font qu'un.</p>
+
+<p>Si son attention n'eût été concentrée sur M. de
+Walhofer, Camuflet se serait aperçu du regard dont
+le couvait Gustave Cabillaud qui, lui, se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce cet imbécile, que j'avais enfermé chez le
+baron, qui possède la lettre perdue par moi après
+l'avoir volée? Est-ce le baron qui cache son jeu?
+L'a-t-il lui-même trouvée?</p>
+
+<p>Car Gustave vivait dans une double angoisse résultant
+de deux problèmes qui se présentaient sans
+cesse à son esprit: le baron, qui aurait dû s'apercevoir
+du vol depuis longtemps, n'en soufflait mot et
+rien, dans sa conversation que Gustave avait adroitement
+dirigée sur ce point, n'indiquait qu'à sa rentrée
+chez lui il eût trouvé le prisonnier que l'amant
+d'Héloïse avait enfermé à double tour.</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir voulu nous délivrer du baron qui
+nous tient, Héloïse et moi, par cette lettre, nous
+avons rendu notre situation pire. Au premier jour,
+il nous enverra quelque coup de Jarnac.</p>
+
+<p>Alors un revirement de sa pensée le ramenait à
+Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, se disait-il, mais si c'est ce polichinelle-là
+qui a ramassé la lettre... l'a-t-il comprise?... Que
+veut-il en faire?</p>
+
+<p>Et, pour la centième fois, il se posait cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-il pu sortir de chez le baron où je
+l'avais mis sous clé?</p>
+
+<p>De son côté, M. Grandvivier était-il plus attentif
+que les autres au récit du docteur Cabillaud? On
+aurait pu le croire à voir son regard fixé sur le conteur
+pendant que sa main droite roulait machinalement
+entre ses doigts agiles une boulette de pain de
+la grosseur d'une noix.</p>
+
+<p>Oui, telle était la direction du regard du juge,
+mais parfois, et cela n'avait que la durée de l'éclair,
+ce regard s'abaissait sur le voisin de Ducanif, c'est-à-dire
+sur M. de Walhofer. Alors l'oeil du magistrat
+brillait aigu, dur, sinistre, et ses doigts roulaient
+plus précipitamment la boulette.</p>
+
+<p>Quant au baron, il paraissait écouter, à juger par
+son maintien. Un peu renversé sur son siège, l'avant-bras
+droit allongé sur la table, jouant avec son
+couteau à la pointe duquel il ramassait une à une
+les miettes de pain qu'il posait ensuite sur le bord
+de son assiette, il avait les yeux baissés et semblait
+suivre son passe-temps. Par moments, un léger sourire
+apparaissait sur ses lèvres. Souriait-il au récit
+de Cabillaud Père? Non. En son cerveau vivait une
+pensée qui lui faisait se répéter avec un imperceptible
+frémissement de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans la place! Il ne me connaît pas!...
+Tout va bien.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>Cependant Cabillaud père continuait son histoire
+sur Lanlaire:</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'actrice, une fois en paix avec son public,
+n'eut plus en tête que de retrouver le coupable
+propriétaire du soulier qu'elle avait emporté chez
+elle. Elle fit si bien que ce coupable arriva un jour
+se rouler d'amour à ses genoux.</p>
+
+<p>C'était mon grand-père.</p>
+
+<p>Lanlaire promit de se rendre, mais à la condition
+que son soupirant, avant son triomphe, aurait
+mangé sinon tout, du moins partie du soulier.</p>
+
+<p>L'actrice avait un chef de cuisine qui promit de
+faire une sauce telle que le soulier deviendrait une
+gourmandise. Mon grand-père, amoureux au possible,
+accepta la condition.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>L'apparition du café, que le domestique apportait,
+coupa la parole à Cabillaud, fort amateur de
+moka.</p>
+
+<p>D'un geste, M. Grandvivier arrêta son domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Augustin, commanda-t-il, servez-nous
+le café au salon... Puis vous préparerez les tables de
+jeu.</p>
+
+<p>Et en regardant ses convives:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs désireront sans doute jouer un
+peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne déteste pas une partie de whist en digérant,
+avoua Cabillaud père.</p>
+
+<p>Sur ce, on se leva de table pour passer prendre le
+café au salon.</p>
+
+<p>Sa tasse prestement vidée, Gontran se rapprocha
+de l'homme à la verrue, qui, debout dans un coin,
+humait son café à petites gorgées.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous m'acheviez votre histoire? demanda-t-il.
+Vous disiez que votre grand-père avait consenti
+à manger son soulier...</p>
+
+<p>Sans se faire plus prier, Cabillaud continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il le mangea, sauf le talon dont Lanlaire lui
+fit grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Et la suite? demanda Gontran curieux.</p>
+
+<p>&mdash;La suite n'est pas drôle. Quand il voulut toucher
+la récompense promise, comme il approchait ses
+lèvres du visage de Lanlaire, celle-ci le repoussa en
+s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Pouah! vous sentez le vieux cuir! Vous me
+dégoûtez, vilain malpropre!</p>
+
+<p>Et elle le fit mettre à la porte.</p>
+
+<p>Depuis cette aventure, mon grand-père avait pris
+les souliers en telle aversion, qu'il ne mit plus jamais
+que des chaussons.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>Cabillaud père avait à peine achevé son récit que
+Ducanif venait l'entraîner vers une table de jeu où,
+avec Gustave et Camuflet, ils allaient faire un whist
+à quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Je te fais un piquet, proposa, à son neveu, Fraimoulu,
+qui ne connaissait que ce jeu.</p>
+
+<p>M. Grandvivier et le baron de Walhofer restaient
+donc seuls en présence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas à jouer, monsieur le baron?
+demanda M. Grandvivier.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Walhofer, en souriant, montra
+les joueurs d'un signe de tête donnant à entendre
+que, s'il ne tenait pas les cartes, c'était
+faute d'avoir trouvé à se caser dans les parties formées.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'offrirais bien, mais je suis un piètre
+joueur. C'est tout au plus si j'entends un peu l'écarté,
+dit le magistrat.</p>
+
+<p>Puis, en indiquant une troisième table de jeu:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne craignais d'abuser de votre complaisance,
+reprit-il, je vous demanderais une leçon.</p>
+
+<p>Le baron crut être agréable au juge.</p>
+
+<p>&mdash;Une partie d'écarté? dit-il; je suis à vos ordres.</p>
+
+<p>Le magistrat avait dit vrai en se traitant de piètre
+joueur. C'était à peine s'il savait battre et donner les
+cartes et, pendant la partie, il fit faute sur faute.</p>
+
+<p>&mdash;Un pigeon qui se ferait facilement plumer!
+pensa le baron en constatant cette maladresse et
+cette ignorance.</p>
+
+<p>Il gagna haut la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, dit le juge, je suis des plus mazettes!</p>
+
+<p>&mdash;A ce point que je n'ose vous offrir une revanche,
+avoua franchement Walhofer.</p>
+
+<p>&mdash;Baste! baste! fit gaiement le magistrat, c'est
+en forgeant qu'on devient forgeron.</p>
+
+<p>Et il offrit le jeu à couper à son adversaire pour
+une nouvelle partie.</p>
+
+<p>A ce moment s'éleva la voix de Cabillaud père qui
+disait à la table de whist:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le trick et les honneurs.</p>
+
+<p>Ensuite, profitant du répit laissé par la donne des
+cartes, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, messieurs, que nous sommes des
+parfaits ingrats à l'égard de M. Grandvivier venu si
+généreusement à notre secours quand nos appétits
+dévorants n'avaient à se partager qu'un tablier de
+cuisine? Nous avons oublié de le remercier de son
+délicieux dîner... d'autant plus remarquable qu'il a
+été improvisé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit, en riant, le juge qui arrangeait
+ses cartes en main, je refuse un triomphe que je
+n'ai pas mérité. Si donc, messieurs, vous êtes en
+veine de félicitations, il faut les adresser à qui de
+droit; en un mot, rendre à César ce qui appartient
+à César.</p>
+
+<p>Alors s'adressant à son domestique:</p>
+
+<p>&mdash;Augustin, fit-il, dites à Cydalise de venir recevoir
+les compliments de ces messieurs.</p>
+
+<p>Si, après cet ordre, M. Grandvivier n'eût ramené
+son attention sur ses cartes, il aurait pu voir le
+tressaillement qui, de la tête aux pieds, avait secoué
+le baron, devenu livide. En même temps, son oeil,
+plein d'une méfiance craintive, s'était fixé sur le
+juge, semblant redouter un piège sous ce qui venait
+d'être dit.</p>
+
+<p>Alors M. Grandvivier s'était remis tout à sa partie
+et, en fixant son jeu, était en train de se consulter
+sur la carte qu'il avait à jouer.</p>
+
+<p>En une seconde, le baron eut dompté son trouble
+et, pour ajouter son mot à l'éloge de Cydalise:</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, dit-il, est que vous possédez, monsieur,
+un cordon bleu remarquable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit le juge; malheureusement, je vais
+être forcé de m'en séparer.</p>
+
+<p>L'attente de l'arrivée de la cuisinière avait suspendu
+le jeu à la table de whist. En entendant ces
+paroles, Camuflet demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Cydalise est donc toujours malade?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Je ne voulais pas d'abord le croire. Mais
+j'ai dû reconnaître qu'elle souffre d'une sorte de
+maladie nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Deux ou trois mois de calme et de repos suffisent
+quelquefois pour faire disparaître ce genre
+d'affection, avança Cabillaud père.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, reprit le magistrat, suis-je décidé à accorder
+à ma domestique la permission qu'elle me
+demande d'aller passer quelques semaines à la
+campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Puis vous la reprendrez, n'est-ce pas? demanda
+Fraimoulu, saisi par l'espoir d'accaparer
+plus tard Cydalise.</p>
+
+<p>A cette demande, un nuage d'inquiétude avait
+paru sur le front de Walhofer. Il se dissipa quand le
+juge répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Si je la reprendrai? Vous n'en pouvez douter...
+Quand ce ne serait, messieurs, que pour avoir
+le plaisir de vous faire apprécier une seconde fois
+sa cuisine.</p>
+
+<p>Il finissait quand apparut Cydalise.</p>
+
+<p>Fort occupée par la préparation de son dîner, la
+cuisinière n'avait pensé qu'à ses fourneaux. L'idée
+ne lui était pas venue de demander au domestique
+Augustin, peu causeur du reste, des détails sur les
+convives. Elle arrivait donc parfaitement ignorante
+des personnes que son maître avait reçues à sa table.</p>
+
+<p>&mdash;Cydalise, dit le magistrat, je vous ai fait venir
+parce que ces messieurs ont tenu à vous complimenter
+sur le repas excellent que vous nous avez
+improvisé.</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs sont trop bons, prononça Cydalise.</p>
+
+<p>Puis, lentement, elle s'inclina, tournant sur elle-même,
+pour répéter son salut à chaque table de
+jeu.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle se trouva en face de M. de Walhofer
+elle éprouva un violent soubresaut, fit un pas en
+arrière et, d'une seule pièce, tomba évanouie sur le
+parquet.</p>
+
+<p>Cabillaud père fut aussitôt sur pied pour donner ses
+soins à la cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de grave, annonça-t-il. Rien qu'une surexcitation
+résultant du zèle qu'elle a probablement
+mis à vouloir se surpasser en improvisant notre
+dîner... Il faudrait la porter sur son lit.</p>
+
+<p>Comme le valet Augustin se baissait pour soulever
+Cydalise, Fraimoulu, qui en sa qualité de propriétaire,
+savait que l'appartement comportait deux
+chambres de domestiques sous les combles, dit à
+son neveu:</p>
+
+<p>&mdash;Gontran, aide donc Augustin à la porter au
+sixième étage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non! fit vivement M. Grandvivier,
+il n'y a pas à monter au sixième. Ayant fait exécuter
+une nouvelle office sur une partie de la cuisine, j'ai
+converti l'ancienne en une chambre de domestique
+sous même clé que l'appartement. C'est Cydalise qui
+l'occupe. Augustin n'a pas besoin d'aide pour porter
+la malade sur son lit.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant à Cabillaud père qui s'apprêtait
+à suivre le valet tenant Cydalise en ses bras:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher docteur, dit-il, je la recommande à
+vos bons soins.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans crainte. C'est peu grave du reste.
+Une potion calmante des plus anodines et une bonne
+nuit suffiront pour que, demain, votre cuisinière
+soit rétablie.</p>
+
+<p>Ensuite, écartant son fils Gustave qui faisait mine
+de l'accompagner:</p>
+
+<p>&mdash;Non, reste là. J'y suffirai seul.</p>
+
+<p>Et il suivit Augustin emportant l'évanouie.</p>
+
+<p>Rien dans le maintien du baron de Walhofer n'avait
+indiqué qu'il se crût la cause de l'évanouissement
+de la cuisinière. Son visage n'avait exprimé qu'un
+sentiment de compassion.</p>
+
+<p>Seulement, à la chute de Cydalise sur le parquet,
+une colère froide lui avait mordu le coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Maladroite maudite! avait-il pensé.</p>
+
+<p>Cette fureur secrète s'était troublée en entendant
+le juge annoncer que Cydalise, au lieu de loger au
+sixième étage, avait sa chambre dans l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrai-je, à présent, faire la leçon à
+cette poule mouillée qui n'a pas su commander à son
+émotion en me voyant?... Ce n'est plus facile comme
+là-bas, rue de Turenne... Maintenant que me voici
+introduit chez Grandvivier par un heureux hasard,
+la sotte et peureuse créature va-t-elle me trahir?</p>
+
+<p>Et la rage lui incendiant, plus ardente, le cerveau,
+il serra les poings en se disant:</p>
+
+<p>&mdash;S'il en était ainsi, malheur à elle!</p>
+
+<p>Ce transport de fureur, que nul des assistants n'aurait
+pu deviner sous son attitude calme, s'apaisa
+chez le baron en entendant M. Grandvivier dire après
+le départ de Cabillaud:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui me décide à accorder à Cydalise cette
+clé des champs qu'elle m'a plusieurs fois demandée.
+J'hésitais à me séparer de cette femme qui est à la
+fois bonne cuisinière et domestique dévouée.</p>
+
+<p>Cela dit d'un ton affectueux, le juge secoua la tête
+et ajouta d'un ton contrarié:</p>
+
+<p>&mdash;Cela tombe mal.</p>
+
+<p>L'incident avait fait abandonner les parties de jeu.
+Chacun se tenait autour du maître de la maison qui
+répéta en appuyant sur ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela tombe très mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez sans doute le projet de donner quelques
+dîners pour lesquels le talent de Cydalise va
+vous faire défaut? avança Fraimoulu, interprétant à
+sa façon le regret du magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit le juge. Ma contrariété vient de ce que,
+au lieu de cette servante sur laquelle je pouvais
+compter, j'aurai une nouvelle figure ici, pour le moment
+prochain du retour de ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Votre enfant va donc revenir? demanda Camuflet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans une quinzaine de jours.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement guérie?</p>
+
+<p>&mdash;Ayant recouvré toute sa santé, prononça gaiement
+M. Grandvivier.</p>
+
+<p>Et, revenant à ses moutons:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi, mon cher Camuflet, par cette
+cloison que je vous ai fait élever, j'ai dû rétrécir la
+cuisine afin d'avoir une nouvelle office, ce qui me permettait
+d'utiliser l'ancienne en la transformant en une
+chambre de bonne qui n'existait pas, sous clé, dans
+l'appartement... Il est nécessaire que ma fille ait, la
+nuit, une domestique couchée à proximité. C'est là
+ce qui fait que je n'ai pas envoyé Cydalise loger au
+sixième étage.</p>
+
+<p>Cependant Fraimoulu s'était penché à l'oreille de
+son neveu pour lui souffler tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Grandvivier ferait joliment ton
+affaire! Une belle dot!... Brise donc ta stupide
+liaison!</p>
+
+<p>Bien décidé à la résistance, Gontran, pour en finir
+une bonne fois, répondit sur le même ton à son
+oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous la différence qui existe entre la
+Dame Blanche et mon mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lâcha l'oncle ahuri.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la «Dame Blanche vous regarde», et
+que mon mariage ne vous regarde pas du tout.</p>
+
+<p>A ce moment reparut Cabillaud père, pour donner
+des nouvelles de la malade.</p>
+
+<p>&mdash;En revenant à elle, annonça-t-il, Cydalise a eu
+une crise de larmes qui l'a soulagée, mieux que la
+potion calmante. Quand je l'ai quittée, elle s'endormait...
+C'est tout un paquet de nerfs que cette fille!</p>
+
+<p>Cinq minutes après, tous partaient, reconduits
+jusqu'à la porte par M. Grandvivier.</p>
+
+<p>En saluant le baron qui fermait la marche, le juge
+prit congé de lui par cette banalité dite d'une voix
+aimable:</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté de l'occasion qui m'a permis d'apprendre
+un peu le jeu de l'écarté.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez encore besoin de recevoir bien
+des leçons! répliqua en riant Walhofer.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ai-je l'espoir que vous n'abandonnerez
+pas votre élève, prononça le juge.</p>
+
+<p>En même temps qu'il invitait le baron à revenir,
+le magistrat lui tendait la main.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, il ne me connaît pas! se répéta le
+baron en serrant la main qui lui était offerte.</p>
+
+<p>Derrière la porte qu'il venait de refermer sur les
+partants, M. Grandvivier essuya avec dégoût sur son
+vêtement la main qu'avait touchée le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Gare à toi, misérable! gronda-t-il.</p>
+
+<p>Puis, d'un pas lent, il se dirigea vers la chambre
+de Cydalise.</p>
+
+<p>Le sommeil dont avait parlé Cabillaud n'était pas
+venu ou avait dû être de fort courte durée, car la
+cuisinière, à l'entrée de son maître, s'était dressée
+sur son séant, pâle, la figure convulsée, frissonnante
+de terreur. Elle tendit vers lui ses mains suppliantes
+en disant d'une voix brisée:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Pitié!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! répéta le juge. Grâce pour qui? Pour
+vous ou pour lui? M'avez-vous fait grâce à moi dont
+vous avez brisé le coeur par la plus épouvantable torture?
+Avez-vous eu pitié de ma pauvre enfant que
+vous avez perdue, vous et votre ignoble complice?</p>
+
+<p>Un instant le juge regarda cette fille anéantie par
+une immense épouvante, puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est pour vous, Cydalise, que vous demandez
+grâce, à quoi bon? Vous savez que, si vous tenez
+votre promesse, vous n'avez rien à craindre de ma
+vengeance. J'ai juré et je tiendrai mon serment de
+m'en remettre au ciel du soin de vous punir... et, j'en
+ai la certitude, il vous punira... Sans qu'il vous
+vienne de moi, le châtiment ne saurait tarder à
+vous atteindre.</p>
+
+<p>Après un rire qui se pouvait comparer à une sorte
+de rugissement rauque et féroce, M. Grandvivier
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pour lui, il n'en est pas de même. Je ne
+confierai à personne le soin de me venger... De lui-même,
+il est venu se mettre sous ma main... et ma
+main va s'abattre sur lui terrible et impitoyable!</p>
+
+<p>Comme s'il croyait déjà tenir sa proie, M. Grandvivier
+étendit un bras menaçant en répétant son
+rire tout vibrant d'une haine farouche.</p>
+
+<p>Il retrouva son calme pour dire d'un ton bref:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, devant témoins, je vous offrirai de
+vous laisser partir et vous refuserez votre liberté.</p>
+
+<p>Pantelante de la terreur immense que lui inspirait
+son maître, Cydalise bégaya d'une voix convulsive:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je refuserai de quitter votre
+service.</p>
+
+<p>Le juge fit une pause, comme si ce qu'il avait à
+demander lui coûtait à dire; puis avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis combien de temps n'avez-vous parlé à
+votre misérable complice?</p>
+
+<p>A cette question, la cuisinière se mit à trembler,
+et elle finit par balbutier:</p>
+
+<p>&mdash;Dans la dernière semaine que nous avons habité
+rue de Turenne, il est venu au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>Et vivement, avec le ton d'une sincérité indéniable,
+elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous jure, monsieur, que ce n'est pas
+volontairement que je l'avais attiré.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, dit froidement le juge. C'est moi qui,
+en vous ordonnant d'ouvrir la fenêtre du salon, vous
+ai fait lui donner le signal qui, jadis, était celui de vos
+rendez-vous nocturnes. Aussi l'ai-je vu franchir le
+mur et traverser le jardin pour aller vous rejoindre...
+Un moment, le désir m'est venu de l'abattre d'un
+coup de fusil, mais, la réflexion aidant, je l'ai laissé
+passer, car ma vengeance n'eût pas été ce que je la
+veux... Il me faut la mort de cet homme sans que rien
+puisse m'en accuser... et, surtout, sans que la réputation
+de ma fille soit effleurée par l'ombre même
+d'un soupçon.</p>
+
+<p>Cydalise avait écouté, frémissante, les yeux
+agrandis par l'épouvante. Tant de haine implacable
+avait accentué les paroles du juge, qu'elle s'écria
+effarée:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous ne m'avez pas pardonné!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avoir pardonné? répéta le magistrat en
+secouant la tête lentement. Vous dites vrai, non.
+Mais j'ai juré, devant les aveux de votre repentir, de
+laisser au ciel, je vous le répète, le soin de vous punir...
+Et mon serment, je le tiendrai si vous ne faites
+rien qui laisse ce misérable échapper à ma vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, je le hais! C'est lui qui m'a perdue!
+prononça Cydalise avec une rage farouche.</p>
+
+<p>Après un court silence, M. Grandvivier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;A votre dernière entrevue, que vous a demandé
+cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Il tenait surtout à savoir si votre fille allait
+bientôt revenir.</p>
+
+<p>Un sourire cruel passa sur les lèvres du juge.</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure, il en est assuré, dit-il, car, ce
+soir même, devant mes invités, j'ai pris soin d'annoncer
+le prochain retour d'Angèle.</p>
+
+<p>Ensuite, d'une voix qui ordonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, reprit-il, le chenapan rôdera autour de
+la maison, guettant votre première sortie, d'abord
+pour vous imposer de rester chez moi où vous devez
+servir ses intérêts... Sur ce point, vous lui laisserez
+croire que c'est à lui que vous cédez... Puis, pour
+étudier les moyens de vous revoir à sa guise dans ce
+nouveau domicile... Vous m'avertirez de ce qui aura
+été convenu à ce sujet.</p>
+
+<p>Et d'un ton bref et dur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez compris? ajouta le juge.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, articula péniblement la servante,
+secouée par un nouveau frisson et suivant d'un
+regard plein de terreur M. Grandvivier qui se retirait
+lentement.</p>
+
+<p>Pourquoi Cydalise ne cherchait-elle pas à se soustraire
+par la fuite aux ordres de son maître? Il fallait
+qu'un terrible secret la mît sous la puissance du
+juge, car, quand elle fut seule, elle répéta entre
+ses dents, qui claquaient d'épouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, j'obéirai!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XIX</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>&mdash;Gontran, on sonne.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu, chérie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai entendu un petit coup. Ce doit être ce
+jeune homme venu hier et qui nous a glissé sous la
+porte le mot d'écrit annonçant qu'il reviendrait aujourd'hui;
+ce monsieur Frédéric Bazart qui, m'as-tu
+dit, a, dernièrement, été accusé de deux assassinats.</p>
+
+<p>&mdash;Allons voir par le trou.</p>
+
+<p>Ces phrases, il est inutile de le dire, étaient échangées
+entre Gontran et sa maîtresse le lendemain du
+dîner offert par M. Grandvivier à Fraimoulu et à ses
+invités après le bel exploit de la fameuse Nadèje.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est le visiteur d'hier, souffla Gontran à
+Henriette, après avoir mis l'oeil au trou qui permettait
+de voir quiconque stationnait sur le carré.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais m'enfermer dans la chambre à coucher
+pendant que tu le recevras dans la salle à
+manger, annonça tout bas la jolie blonde avant de se
+retirer sur la pointe du pied.</p>
+
+<p>Gontran ouvrit la porte à Frédéric Bazart.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut assis dans la salle à manger où Gontran
+venait de l'introduire, Frédéric débuta de sa
+voix chaude et franche:</p>
+
+<p>&mdash;Avant d'entrer en relations, monsieur, il faut
+d'abord bien se connaître. Il est donc bon que vous
+sachiez qu'il y a dix jours à peine j'étais en prison,
+accusé d'un double assassinat.</p>
+
+<p>Avec un particulier qui procédait aussi carrément,
+il n'y avait qu'à l'imiter. Gontran répondit donc:</p>
+
+<p>&mdash;Les journaux, en racontant l'affaire, m'avaient
+appris votre nom que j'ai retrouvé, hier, au bas du
+billet que vous aviez glissé sous ma porte... Ils
+m'ont aussi appris qu'une ordonnance de non-lieu
+avait été rendue en votre faveur.</p>
+
+<p>L'ex-bateleur approcha son visage de Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi dans les yeux, dit-il, et, bien sincèrement,
+je vous en conjure, avouez-moi si, malgré
+l'ordonnance de non-lieu, vous me croyez capable
+d'assassinat.</p>
+
+<p>Le visage de l'ancien saltimbanque dénotait tant
+de loyauté et de franchise que Gontran n'hésita pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit en riant Frédéric, nous ne tarderons
+pas à nous entendre quand je vous aurai fait ma
+confession.</p>
+
+<p>L'unique souci de Gontran était que l'entrevue
+s'abrégeât pour qu'il pût aller délivrer Henriette,
+prisonnière dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon une confession? fit-il. Veuillez seulement
+me dire à quel motif je dois votre visite.</p>
+
+<p>&mdash;Motif et confession ne vont pas l'un sans l'autre.
+Écoutez-moi, je vous prie.</p>
+
+<p>Sans attendre un acquiescement à l'attention qu'il
+réclamait, Frédéric poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant mon arrestation, j'étais un vilain pierrot...
+Pas vicieux pour quatre sous, je m'en vante;
+mais noceur en diable, un tantinet paresseux et tout
+ce qu'il y a de plus loupeur... Quant à l'instruction,
+lire, écrire et compter, voilà tout mon bagage.</p>
+
+<p>La voix du bateleur se fit grave pour continuer:</p>
+
+<p>&mdash;La prison m'a changé. J'en suis sorti un tout
+autre homme. Avec ma liberté m'est arrivé un
+héritage; les soixante mille livres de rente du
+pauvre oncle qu'on m'accusait d'avoir tué... Une
+telle fortune... devinez-vous mon embarras?... à moi
+qui ne sais qu'en faire!</p>
+
+<p>Gontran se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Bien des gens, moi tout le premier, voudraient
+être à votre place, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez-moi, reprit sérieusement Frédéric.
+Avec mon instruction incomplète, je n'ai pas en moi
+assez de ressources pour combattre l'ennui qui
+m'attend inévitablement dans l'oisiveté que me
+permet ma fortune... Mes distractions d'autrefois
+m'inspirent aujourd'hui un profond dégoût... De
+plus, je n'ai que vingt-cinq ans, l'âge où l'homme a
+besoin d'agir, de se remuer... et moi, je vous le jure,
+je suis d'une nature qui aime grandement à se
+remuer... Alors, savez-vous ce que je me suis dit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Gontran qui se laissait aller au charme
+de cette franchise un peu triviale.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis dit: L'oisiveté est mauvaise conseillère,
+mon bonhomme; en conséquence il s'agit de
+mettre la charrue devant les boeufs. Quand tant d'autres
+demandent la fortune au travail, toi, puisque
+tu as la fortune, fais l'inverse, demande-lui
+du travail.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne idée! approuva Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais, en fait de travail, il faut un état. Le
+seul que je sache... et encore bien médiocrement...
+c'est celui que j'ai appris pendant l'année que j'ai
+passée avec mon oncle Bazart, l'entrepreneur, l'associé
+de la maison Camuflet et Bazart... Va donc
+pour la bâtisse! me suis-je écrié... Alors je suis
+venu vous trouver... pour vous dire: «Vous êtes
+jeune aussi. Vos études en architecture vous font
+un aide précieux pour moi. Associons-nous. Vous
+apporterez la science, moi je fournirai mes capitaux
+et je conduirai le travail.»</p>
+
+<p>Cela dit, Frédéric tendit la main à Gontran en
+demandant de sa voix redevenue gaie:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! c'est dit? Vous acceptez? Topez là, mon
+associé!</p>
+
+<p>Gontran hésita.</p>
+
+<p>&mdash;Une question d'abord, dit-il avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il que vous soyez venu directement
+vous adresser à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici la chose! On a bien raison de dire
+qu'à quelque chose malheur est bon... Le malheur
+de mon arrestation m'a valu un ami, ou, pour mieux
+dire, un protecteur, un Mentor qui s'est intéressé à
+moi. Ce protecteur est M. Grandvivier, le juge d'instruction
+qui était chargé d'instruire mon affaire.
+Quand je lui ai parlé de mon embarras devant mes
+écus, c'est lui qui m'a conseillé le travail et, comme
+j'optais pour la bâtisse, il m'a présenté à un de ses
+amis qui a été du bâtiment, M. Camuflet, l'ex-associé
+de mon oncle. C'est de ce dernier qu'est venue l'idée
+de mon association avec un architecte. A son tour,
+M. Camuflet m'a renvoyé à un M. Lebrun.</p>
+
+<p>&mdash;Mon patron? fit Gontran.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a refusé?</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'a répondu: «Je suis assez riche et assez
+vieux pour prendre mon repos. Adressez-vous à mon
+meilleur élève, Gontran Lambert, un garçon auquel
+il ne manque que des capitaux pour réussir.» Alors je
+suis accouru pour vous crier: Voici les capitaux!
+Prenez le capitaliste par-dessus le marché!</p>
+
+<p>Son explication donnée, l'ancien saltimbanque
+tendit encore sa main à Gontran en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! c'est dit, monsieur Lambert? Vous
+acceptez? Topez là, mon associé!</p>
+
+<p>Sans hésiter cette fois, Gontran mit sa main dans
+celle qui lui était offerte.</p>
+
+<p>&mdash;J'accepte, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous débuterons par une affaire que votre
+patron vous cède... Il s'agit de constructions à
+élever, rue de Turenne, sur l'emplacement d'un
+jardin que le propriétaire veut utiliser plus productivement...
+un arrière-bâtiment destiné à masquer un
+vilain voisinage... Tenez, M. Grandvivier, précisément,
+était encore, il y a deux semaines, le locataire
+de ce jardin qui va disparaître.</p>
+
+<p>Sur ce, pris de joie, l'ex-bateleur se mit presque à
+danser en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Bravi! bravo! me voilà sauvé de l'ennui! Je
+vais donc enfin m'amuser en m'éreintant à travailler...
+Vous pourrez donner vos plans, monsieur
+Lambert, vous aurez en moi un rude contremaître
+pour les faire exécuter.</p>
+
+<p>Et éclatant de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-il, je le jure, il est bien mort, le La
+Godaille!... Non, personne n'aura plus le droit de
+m'appeler La Godaille!</p>
+
+<p>Au nom de la Godaille, un cri de joie avait retenti
+dans la pièce voisine et soudain, sur le seuil de la
+salle à manger, apparut Henriette émue, le sourire
+aux lèvres, fixant sur le bateleur un regard tout étincelant
+de reconnaissance.</p>
+
+<p>A la vue de la jolie blonde, la surprise fit reculer
+d'un pas Frédéric, et, la voix chaude d'affection, il
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne petite Henriette!</p>
+
+<p>La jeune femme marcha vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle avec attendrissement, votre petite
+Henriette qui n'a pas oublié son protecteur et qui,
+elle, vous nommera toujours La Godaille, parce que
+ce nom, depuis bien longtemps gravé dans son coeur,
+lui rappelle le compagnon dévoué qui, jadis, veilla
+sur elle au risque de sa vie.</p>
+
+<p>Ensuite, elle lui tendit le front en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous refusez de m'embrasser, mon
+bon La Godaille?</p>
+
+<p>Et après avoir regardé Gontran, tout stupéfait de la
+scène, elle ajouta en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Gontran n'est pas jaloux. Vous pouvez vous risquer
+sans craindre, cette fois, un coup de couteau.</p>
+
+<p>A ces mots, La Godaille pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-il d'une voix devenue subitement rauque,
+le coup de couteau du Tombeur-des Crânes...
+un compte qui me reste encore à régler.</p>
+
+<p>Mais cette impression haineuse fut de courte
+durée. La joie reparut sur le visage de La Godaille
+qui, appliquant ses lèvres sur le front charmant qui
+lui était offert, y déposa un bon gros baiser.</p>
+
+<p>Certes, Gontran ne pouvait être jaloux de ce baiser
+tout fraternellement affectueux. Aussi fut-ce d'un ton
+à la fois surpris et gai qu'il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;M'expliquerez-vous où vous vous êtes connus?</p>
+
+<p>&mdash;Henriette ne vous a-t-elle donc jamais conté
+notre histoire? demanda La Godaille.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque fois que j'ai tenté de lui révéler tous les
+détails de mon passé, Gontran m'en a empêchée, dit
+la gentille blonde en rougissant un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais t'éviter des souvenirs trop pénibles,
+mignonne, dit Gontran qui se retourna vers Frédéric
+pour ajouter: Mais, de vous, monsieur Bazart, j'accepterai
+le récit tout entier.</p>
+
+<p>Puis revenant à Henriette:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu nous préparais un bon petit déjeuner pour
+fêter M. Bazart, ton ancien ami et mon tout frais
+associé? proposa-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais déployer tous mes talents culinaires, dit
+joyeusement la jolie blonde qui comprit que son
+amant voulait l'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;A présent, monsieur Bazart, je vous écoute, reprit
+Gontran après le départ de sa maîtresse.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>&mdash;A dix-huit ans, je ne promettais guère, commença
+La Godaille. Vagabond, paresseux, j'avais déserté les
+sept ou huit métiers que ma mère, restée veuve,
+avait tenté de me faire apprendre. La maraude, le braconnage,
+les parties de bouchon étaient mon fort.
+Mais ce qui m'attirait surtout, c'était la société des
+chanteurs ambulants, des faiseurs de tours, des montreurs
+de curiosités, des saltimbanques. On ne me
+voyait qu'avec eux; je me faisais leur compère,
+presque leur domestique, tant j'étais curieux d'apprendre
+leurs tours et de deviner leurs trucs.</p>
+
+<p>Ma pauvre mère crut que le déplacement était le
+seul moyen de m'arracher à cette vie de fainéantise
+qui l'effrayait pour l'avenir. Elle résolut donc de me
+faire quitter Lille. Mais où m'envoyer et, surtout, à
+qui m'adresser qui pourrait me surveiller?</p>
+
+<p>J'avais deux oncles. L'un, frère de feu mon père,
+était entrepreneur à Paris où il était allé tenter la fortune
+qui lui avait souri, car, fréquemment, il envoyait
+des secours à ma mère. L'autre oncle, frère de
+ma mère, était gros cultivateur. Son mariage l'avait
+fixé dans le pays de sa femme, à la frontière du Nord,
+où il exploitait une ferme importante. En une seule
+enjambée, il pouvait passer d'un de ses champs en
+Belgique.</p>
+
+<p>Entre celui de ces deux oncles auquel elle m'adresserait,
+ma mère opta pour le fermier. M'envoyer à
+Paris lui faisait trop peur. Mes instincts de vagabondage
+y auraient trouvé, cent fois plus nombreuses,
+ces tentations auxquelles il fallait me soustraire.</p>
+
+<p>Un beau matin de printemps, je débarquai donc
+chez mon oncle le fermier, le plus gros bonnet du village
+de Montrel, où on le désignait sous le surnom du
+Père aux écus. Sa maison d'habitation, un peu distante
+des bâtiments d'exploitation, était la dernière
+du pays. Elle s'élevait au bord de la route, pour ainsi
+dire sur la frontière. Vingt pas plus loin, on était
+en Belgique, dont le premier village se nomme
+Reiseck.</p>
+
+<p>Mon oncle put me loger à l'aise, car sa maison était
+dix fois trop grande pour lui. C'était une immense
+construction qui, avant la grande Révolution, avait
+fait partie d'un couvent. Vers 1825, on avait démoli
+le couvent pour n'en garder que ce bâtiment encore en
+bon état de solidité. Après être restés plus de vingt ans
+sans trouver un acquéreur, le bâtiment et le terrain
+sur lequel s'était, autrefois, étendu tout le couvent,
+avaient été vendus à bas prix à mon oncle.</p>
+
+<p>On m'installa donc dans une des dix vastes chambres
+qui restaient inoccupées.</p>
+
+<p>Ma première journée se passa à suivre mon oncle
+qui tint à me faire visiter sa ferme, ses écuries et,
+la nuit venue, jusqu'au lendemain, je ne fis qu'un
+somme.</p>
+
+<p>Quand je me réveillai, il était grand jour. Le bruit
+de plusieurs voix qui causaient sur la route me fit
+aller à ma fenêtre.</p>
+
+<p>En face de la maison de mon oncle, sur l'autre revers
+de la route, m'apparut une vaste bâtisse, dont la
+porte principale était surmontée d'un tableau à grotesque
+peinture, représentant un douanier joufflu et
+coloré, sanglé dans son uniforme de grande tenue et
+portant à la main un énorme bouquet de roses. Plus
+bas se lisaient ces mots: <span class="sc">Au Douanier Galant</span>. <i>Ici on
+loge à pied et à cheval</i>. <span class="sc">Trudent</span>, <i>aubergiste</i>.</p>
+
+<p>Les voix que j'avais entendues étaient celles de six
+douaniers qui causaient avec l'aubergiste, un grand
+sec, debout sur le seuil de sa porte.</p>
+
+<p>Quand j'ouvris ma fenêtre, j'entendis une voix, dominant
+les autres, qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain. Ils ont fait le coup cette nuit.
+Mais, je vous le jure, Trudent, je les pincerai ou j'y
+perdrai mes galons et mon nom de Vernot!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous les pincerez, je n'en doute pas, brigadier...
+Mais, pour y arriver, il faudrait d'abord une
+chose, répondit l'aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Savoir où ils ont leur chenil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le découvrirai avant peu; j'ai mon moyen,
+dit le brigadier avec un sourire de malice.</p>
+
+<p>Il se retourna vers ses hommes.</p>
+
+<p>&mdash;En route! commanda-t-il.</p>
+
+<p>Les douaniers allaient se mettre en route quand,
+d'une fenêtre voisine de la mienne, partit la voix de
+mon oncle qui demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? Avez-vous encore fait buisson
+creux cette nuit, mon pauvre Vernot?</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>A ce nom de Vernot qu'il entendait pour la seconde
+fois, Gontran interrompit le conteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit-il, Vernot est le nom de famille d'Henriette.
+Ce brigadier était-il son parent?</p>
+
+<p>&mdash;C'était son père, dit La Godaille. Ancien sergent-major
+dans la ligne, Vernot à la fin de son congé,
+avait obtenu de passer dans les douanes de la frontière.
+Intelligent, actif et des plus braves, il n'avait pas
+tardé à se signaler en taillant de fortes croupières aux
+contrebandiers. Ses premiers coups avaient été heureux
+et, partant, les primes qui lui étaient revenues sur
+ses prises avaient été grosses. Peut-être aurait-on pu
+mettre son activité infatigable sur le compte de son
+avidité. Le soldat ne se défendait pas trop sur ce
+point et donnait pour excuse son vif désir de pouvoir
+amasser une petite dot à sa fille Henriette, alors âgée
+de seize ans, dont la naissance avait coûté la vie à sa
+mère.</p>
+
+<p>A l'époque dont je parle, Vernot était un homme
+de quarante ans. Son ardeur à pourchasser les contrebandiers,
+loin de s'affaiblir, avait, au contraire, été
+aiguisée par la persistance de la déveine qui, depuis
+quelques années, avait remplacé ses succès du début.
+Il avait beau faire, la contrebande lui passait devant
+le nez, sans qu'il pût étendre assez vite la main pour
+l'arrêter au saut de la frontière... Voilà quel était
+Vernot.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, continuez votre histoire, dit Gontran.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>A la voix de mon oncle lui demandant s'il avait
+fait buisson creux, le brigadier tourna la tête de son
+côté:</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, oui, Père aux écus, répondit-il
+en donnant à mon parent son sobriquet.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'êtes pas trop pressé, venez donc me
+conter cela en vidant un cruchon de bière, proposa
+mon oncle.</p>
+
+<p>Cette offre fit tressauter l'aubergiste Trudent, qui
+s'écria d'une voix hargneuse:</p>
+
+<p>&mdash;Un cruchon de bière! Le voilà bien, ce sac à écus,
+qui ne se soucie pas de faire du tort au commerce des
+autres. Est-ce que je n'en vends pas, de la bière, moi!
+Ai-je besoin qu'on la donne pour rien à ma porte...
+Oh! que je trouve jamais l'occasion de lui faire du
+tort, à ce Crésus, je ne la raterai pas!</p>
+
+<p>Les douaniers s'étaient mis à rire à cette sortie de
+l'aubergiste lésé dans ses intérêts.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit en riant le brigadier, je vois, Trudent,
+que vous êtes toujours à couteaux tirés avec le
+Père aux écus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il m'offre l'occasion d'une revanche, je ne
+vous dis que ça! gronda l'aubergiste.</p>
+
+<p>Ces paroles avaient dû être entendues par mon
+oncle. Il dédaigna d'y répondre et cria au brigadier:</p>
+
+<p>&mdash;Amenez vos hommes, Vernot; il y a de la bière
+pour tout le monde.</p>
+
+<p>Si je voulais satisfaire ma curiosité, il fallait me
+hâter de descendre dans la salle où allaient arriver
+le brigadier et ses camarades. J'avançai donc les
+mains pour refermer la fenêtre que je n'avais fait
+qu'entr'ouvrir, ce qui, par l'étroite fente des vantaux,
+m'avait laissé entendre sans être vu par l'aubergiste
+qui, tout franchement, venait de se déclarer comme
+ennemi de mon oncle.</p>
+
+<p>Au moment où j'allais pousser la fenêtre, je fus
+surpris par un fait étrange. Les douaniers qui se
+dirigeaient vers la porte de mon oncle, tournaient le
+dos à Trudent. Alors je vis l'aubergiste détendre vivement
+les doigts de ses mains comme s'il voulait
+indiquer un nombre, puis passer une de ses mains
+sur la tête en tenant l'index en l'air.</p>
+
+<p>A coup sûr, c'était un signal, mais à qui s'adressait-il?
+Bien certainement, ce n'était pas à mon
+oncle.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai dans la salle basse, les douaniers
+étaient assis devant la table, sur laquelle une servante
+était en train de déposer des cruchons de bière.
+A mon entrée, je fus accueilli par le regard méfiant
+de Vernot qui, dans tout étranger au pays, soupçonnait
+un contrebandier. Ce regard se fit aimable quand
+mon oncle m'eut présenté.</p>
+
+<p>Sitôt la première rasade bue, mon oncle débuta:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, Vernot, vous n'avez pas eu de chance
+cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne m'en parlez pas, Père aux écus. Figurez-vous
+un coup superbe dont j'avais eu vent et que je
+guettais depuis une semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Un gros passage, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que de la dentelle!</p>
+
+<p>&mdash;Par chiens?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, par chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. C'est triste de n'avoir pas pu
+mettre la main sur un pareil lopin. Votre part de
+prime eût été bonne, dit mon oncle en s'apitoyant
+sur la mauvaise chance du brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Cette aubaine-là eût grandement avancé la dot
+de ma petite Henriette! soupira Vernot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, appuya mon oncle, comment vous, brigadier,
+un vrai malin, avez-vous été refait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est à n'y rien comprendre! gronda le brigadier.
+Je m'étais mis à l'affût à l'angle du bois Monsion,
+et j'avais embusqué mes hommes trois cents
+mètres plus loin, à la sente du Bas-Ternois, où les
+chiens passeraient après s'être engagés dans les Coudreaux.
+Au passage de la meute, je devais prévenir
+mes hommes par un coup de fusil tiré sur le chien de
+tête. Sur les deux heures du matin, l'animal m'apparut
+sur la gauche et je fis feu. Aussitôt je vis arriver
+la meute, trente chiens environ et, comme je
+m'y attendais, ils s'engagèrent dans les Coudreaux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, me dis-je, les camarades, prévenus par un
+coup de feu, vont les saluer au passage.</p>
+
+<p>J'attends. J'écoute. Rien! Alors je m'impatiente et
+je cours à mes hommes que je trouve toujours n'ayant
+pas encore vu apparaître un seul museau de chien.</p>
+
+<p>La meute entière avait disparu, comme engloutie
+dans une trappe.</p>
+
+<p>Nous fouillons les Coudreaux. Pas seulement la
+queue d'un chien! Les auxiliaires que j'avais éparpillés
+sur trois lieues carrées pour guetter où se réfugieraient
+les chiens échappés à la fusillade n'avaient
+vu rien passer.</p>
+
+<p>Et, avec rage, le brigadier s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Que peut bien être devenue cette satanée
+meute?</p>
+
+<p>Après un petit temps, pendant lequel il avait vidé
+son verre, mon oncle lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que concluez-vous de cela, brigadier?</p>
+
+<p>&mdash;Que le chenil où se réfugient les chiens, que
+nous supposions se trouver à deux ou trois lieues
+dans le pays, doit exister plus près de la frontière,
+par ici même, dans les plus près environs.</p>
+
+<p>Mon oncle se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! heu! fit-il, je ne vois alors que Trudent
+ou moi qui puissions donner asile à ces chiens. Vous
+savez, Vernot, que vous n'avez qu'un mot à dire pour
+que je vous fasse visiter ma ferme de fond en
+comble.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Père aux écus, pouvez-vous me croire
+capable de vous soupçonner? protesta le brigadier
+qui, à son tour, vida son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit mon oncle, qu'est devenu le chien
+sur lequel vous avez fait feu? Habile tireur comme
+vous l'êtes, vous ne pouvez l'avoir manqué.</p>
+
+<p>&mdash;Non, et je suis certain de l'avoir vu tomber.
+Mais j'étais alors pressé de rejoindre les camarades.
+Quand je suis retourné plus tard sur mes pas, j'ai
+bien trouvé une mare de sang, mais de chien, néant.
+Quelqu'un était venu qui avait dû emporter le mort
+ou le blessé, car nulle piste de sang n'indiquait que
+la bête eût cherché à continuer sa marche... Encore
+un mystère que j'aurai à éclaircir.</p>
+
+<p>Vernot achevait de parler quand un vacarme de
+trompettes et pistons se fit entendre sur la route.
+Nous courûmes tous à la porte pour nous rendre
+compte de ce charivari.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! annonça un douanier, c'est une voiture
+de saltimbanques qui revient de quelque kermesse
+belge.</p>
+
+<p>C'était en effet une voiture de bateleurs. Deux
+hommes qui marchaient à côté des maigres biques
+d'attelage, avaient jugé bon de faire, dans le village,
+une entrée bruyante et soufflaient à pleins poumons
+dans leurs instruments.</p>
+
+<p>Sur la banquette du cabriolet, qui formait le devant
+de cette voiture, se prélassait une femme d'une
+quarantaine d'années, aux formes massives, dont le
+visage gardait quelques traces d'une beauté qui, en
+son temps, devait avoir séduit ceux qui ne tiennent
+pas absolument à la mignardise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, ma foi! la Belle Flamande, nous annonça
+encore le même douanier.</p>
+
+<p>La Belle Flamande, paraissait-il, était fort en réputation
+sur tous les champs de foire de Belgique et
+du nord de la France. Sa spécialité était d'avaler des
+étoupes enflammées, des cailloux et des lapins vivants.
+Elle venait, disait-on, de perdre son mari, un
+hercule mort de la rupture d'un vaisseau dans la
+poitrine pour avoir voulu soulever une charrette
+trop chargée de spectateurs.</p>
+
+<p>Cette mort, toute récente, n'avait pas fort secoué
+la tendresse conjugale de la Belle Flamande, car, à
+l'entrée de la voiture dans notre village, elle riait de
+tout coeur avec un jeune blond qui, assis à côté
+d'elle, sur la banquette de devant, tenait les guides
+des deux rossinantes.</p>
+
+<p>Le brigadier Vernot, je vous l'ai dit, soupçonnait,
+par état, un contrebandier dans tout nouvel arrivant
+au village. A la vue de la voiture qui allait entrer
+dans Montrel, il fronça le sourcil en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ces cocos-là reviennent-ils par la traverse
+au lieu de rentrer en France par la route? Ont-ils
+voulu éviter le poste de visite? Allons voir ça, les
+enfants.</p>
+
+<p>Suivi de ses hommes, il marcha vers la voiture
+qui venait de s'arrêter devant l'auberge de Trudent.
+Je leur emboîtai le pas. Les saltimbanques, vous le
+savez, m'attiraient.</p>
+
+<p>Quand nous arrivâmes, la Belle Flamande et le
+jeune blond avaient déjà mis pied à terre et, de l'arrière-voiture,
+étaient sortis un homme et une
+femme. Avec les deux qui jouaient de la trompette,
+la troupe comprenait six personnes.</p>
+
+<p>S'avançant en tête, le jeune blond se dirigeait,
+suivi de la Belle Flamande, vers la porte de l'auberge,
+quand il fut arrêté par Vernot qui lui posa la
+main sur le bras en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pas si vite, mon garçon! La visite d'abord.</p>
+
+<p>Au contact de la main du brigadier, le blondin eut
+une lueur de colère dans l'oeil et il recula d'un pas
+comme pour se mettre en position de résistance. Il
+était joli garçon, ce gars-là, mais, à ce moment, tout
+le charme de son visage disparut pour faire place à
+une expression farouche. Il devait avoir le sang qui
+lui arrivait facilement sous les ongles.</p>
+
+<p>Mais Vernot n'était pas homme à s'effaroucher
+pour si peu.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi! de quoi! lâcha-t-il railleusement; tu
+fais donc le gros dos, mon cadet?</p>
+
+<p>Mais, lui aussi, avait la moutarde prompte à lui
+monter au nez, et son échec de la nuit était loin d'avoir
+calmé sa bile. Il reprit d'un ton sec:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! Plus de manières! Approche.</p>
+
+<p>Immédiatement le blond poussa une sorte de rugissement
+de colère et tomba, bien campé sur sa
+jambe droite, à la garde de la savate en grinçant:</p>
+
+<p>&mdash;Viens-y donc, mauvais gabelou!</p>
+
+<p>Quand je dis «bien campé sur sa jambe droite»,
+je me trompe... Car, voyez-vous, la savate, c'était et
+c'est encore mon fort. De la mauvaise société que
+j'avais fréquentée, je n'avais retiré que ce talent-là,
+mais j'y étais passé maître... Elle avait trop de raideur,
+sa jambe! Le jarret lourd, empâté, pas de détente.
+Moi, j'aurais eu affaire au blondin, que je lui
+aurais mouché le nez avec le talon de ma botte
+avant que sa jambe droite se fût remuée... J'ai su,
+depuis, que ça lui provenait d'une ruade de cheval
+qu'il avait reçue.</p>
+
+<p>En voyant le jeune homme vouloir résister à leur
+chef, les douaniers s'avancèrent à l'aide, mais Vernot
+les fit reculer en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous tranquilles, vous autres. Croyez-vous
+que je ne suffirai pas seul à rogner ses ergots à
+ce jeune coq?</p>
+
+<p>Et il marcha sur le blondin.</p>
+
+<p>Je ne sais ce qui serait arrivé si, à ce moment, la
+Belle Flamande ne fût intervenue en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-toi faire, Alfred. M. le brigadier est dans
+son droit. Il exécute son devoir.</p>
+
+<p>A ces mots, le garçon quitta sa pose de défense et,
+sans mot dire, mais sombre et l'oeil mauvais, il
+laissa la main de Vernot tâter ses poches.</p>
+
+<p>Puis ce fut au tour de la Belle Flamande de se soumettre
+à la visite que le brigadier fit très sommaire.</p>
+
+<p>Cependant les douaniers de Vernot fouillaient les
+autres saltimbanques. Puis vint le tour de la voiture
+dans laquelle le brigadier monta.</p>
+
+<p>A ce moment, la Belle Flamande s'était rapprochée
+du blondin qui, la figure refrognée, se tenait à
+l'écart.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'es bête, fiston! Faut jamais résister à
+l'autorité. Il vous en cuit toujours! lui dit-elle à mi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ton brigadier, je le repigerai! gronda le
+jeune homme en tordant sa moustache d'une main
+nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! fit vivement la femme alarmée, tu sais?
+pas de bêtises! Crois en ta mère, Alfred!</p>
+
+<p>Le dialogue fut coupé par la seconde femme de la
+troupe, une fort gentille brune, qui accourut pour
+dire à la Belle Flamande:</p>
+
+<p>&mdash;Méfiez-vous pour la caisse: le gabelou va
+mettre la main dessus.</p>
+
+<p>En effet, du fond de la voiture, retentit la voix de
+Vernot qui criait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette caisse en bois,
+percée de trous et fermée au cadenas?... Il y a, là
+dedans, quelque chose qui grouille.</p>
+
+<p>En trois bonds, la Flamande fut à la portière du
+fond de la voiture pour répondre à Vernot:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la caisse où j'enferme les lapins que je dévore
+tout vivants dans les foires, monsieur le brigadier.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que si vous les dévorez, la maman, vous
+ne les digérez pas, puisque vous les remettez sous
+clé après la représentation, goguenarda Vernot qui
+avait retrouvé sa bonne humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la Flamande qui se faisait aimable et
+rieuse, le «sous-clé» est une précaution contre mes
+artistes qui, plusieurs fois, m'ont chipé des lapins
+qu'ils ont fricotés sans ma permission.</p>
+
+<p>Et, souriante, la voix douce, en tendant la clé:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous ouvrir la caisse, monsieur le brigadier?
+demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas la peine, dit Vernot se déclarant satisfait
+par l'explication et, surtout, par l'offre de la clé.</p>
+
+<p>Il finissait de parler quand il me sembla entendre
+la seconde femme, la belle brune, qui soufflait à
+Alfred:</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncé, le gabelou!</p>
+
+<p>La caisse à trous ne renfermait donc pas le contenu
+annoncé. Quel était donc, à défaut de lapins,
+l'être qui, suivant l'expression du brigadier,
+«grouillait» entre ces planches?</p>
+
+<p>Descendu de la voiture, le brigadier procéda à un
+interrogatoire:</p>
+
+<p>&mdash;D'où venez-vous? demanda-t-il à la Flamande.</p>
+
+<p>&mdash;De la kermesse de Namur, en Belgique.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez?</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus loin, pour le moment, que l'auberge
+de Trudent, où nous comptons nous reposer pendant
+trois ou quatre jours, attendu que la plus
+prochaine foire, en France, n'arrive que la semaine
+prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! prononça le brigadier qui fit à ses
+hommes signe de le suivre.</p>
+
+<p>Quand il passa devant Alfred, ce dernier se tenait
+si raide, la mine tant provocante, l'oeil si menaçant,
+que le brigadier, agacé par cet air furibond, lui dit
+d'un ton gouailleur:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, un conseil, mon cadet! Mange ta colère et
+charrie droit, ou tu t'en trouverais mal.</p>
+
+<p>Un frisson de rage contenue secoua le jeune
+homme, mais il ne souffla mot. Seulement, lorsque
+le brigadier fut à quelques pas, il répéta avec un
+sourire féroce:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, je te repigerai.</p>
+
+<p>Tous, les saltimbanques et moi, nous étions restés
+à regarder s'éloigner la petite troupe. A cent pas
+plus loin, nous vîmes le brigadier se séparer de ses
+hommes, qui continuèrent leur route, tandis que
+lui se retournait vers nous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il va encore nous retomber sur le
+dos? demanda la Belle Flamande à l'aubergiste Trudent,
+qui, depuis le commencement de la scène, s'était
+tenu sur le pas de sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Trudent; le brigadier va entrer, sur sa
+gauche, dans le sentier qui conduit à la petite maison
+qu'il habite.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il habite seul? demanda Alfred d'un ton qui
+me fit presque peur.</p>
+
+<p>Tudieu! Il avait la rancune solide et la colère facile,
+ce beau blond! Il ne faisait pas bon qu'il vous
+en voulût.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas seul, répondit l'aubergiste; il demeure
+avec sa fille et un vieux douanier estropié, du
+nom de Carambol, qu'il a recueilli.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il a une fille? dit Alfred.</p>
+
+<p>&mdash;Une jolie demoiselle à marier.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit le blondin qui suivit sa mère entrant
+dans l'auberge.</p>
+
+<p>Ce n'était rien que ce «bon!» et, pourtant il
+m'émut. A l'intonation du particulier quand il le
+prononça, je ne sais quel pressentiment m'avertit
+qu'un danger menaçait la fille du brigadier.</p>
+
+<p>Après être encore resté quelques minutes à regarder
+les saltimbanques qui déchargeaient leur voiture,
+je retournai près de mon oncle que je retrouvai
+toujours attablé devant son cruchon de bière
+et fumant sa pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! garçon, me dit-il en souriant, il paraît
+que tu as employé là un bon quart d'heure à te distraire.</p>
+
+<p>Je lui fis, de ce qui s'était passé, un récit qu'il
+écouta sans paraître y porter grande attention. Mais
+il en fut autrement lorsque j'arrivai à parler de la
+caisse à trous et qui était censée renfermer des
+lapins.</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois qu'elle ne contenait pas de lapins? me
+demanda-t-il avec une curiosité subitement éveillée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à supposer. La déclaration faite par la
+Belle Flamande, que cette caisse renfermait des lapins,
+devait être fausse, puisque, quand Vernot, y
+ajoutant foi, a refusé la clé, j'ai entendu la seconde
+femme qui disait: «Enfoncé, le gabelou!»</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es d'avis que, pourtant, la caisse devait
+contenir un être vivant?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! oui! Le brigadier a dit que ça grouillait.</p>
+
+<p>Un souvenir me revint alors.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, appuyai-je, ce devait être un animal...
+blessé ou malade.</p>
+
+<p>Mon oncle releva brusquement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui te fait dire cela? me demanda-t-il
+avec un très visible intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, tout à l'heure, comme ils déchargeaient
+la voiture, j'ai vu deux saltimbanques en
+tirer la caisse. Comme l'un y mettait de la brusquerie,
+j'ai entendu l'autre lui dire: «Doucement;
+il se mettrait à geindre!» Et, là-dessus, ils s'y sont
+pris comme s'ils portaient de la porcelaine fine.</p>
+
+<p>Mon oncle posa sa pipe sur la table, but lentement
+sa chope, l'air tout recueilli, puis finit par me
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Garçon, il faut me rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux savoir quel animal contient cette
+caisse.</p>
+
+<p>Avant que je pusse m'étonner sur son étrange curiosité,
+il tira de sa poche une poignée de monnaie
+qu'il me tendit en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici de quoi régaler les saltimbanques et te
+faire leur camarade.</p>
+
+<p>Et, d'un ton qui m'imposait une leçon:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, appuya-t-il, garde-toi bien de les interroger...
+Il faut que tu retrouves la caisse et que,
+tout seul, bien adroitement, tu arrives à savoir l'animal
+qu'elle garde prisonnier.</p>
+
+<p>&mdash;Compris! dis-je.</p>
+
+<p>Je marchais vers la porte quand il me rappela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dis donc, fit-il, j'oubliais de bien te recommander
+de revenir tout de suite m'avertir, dans le
+cas où l'animal en question serait...</p>
+
+<p>Il s'arrêta comme s'il allait commettre une imprudence,
+sembla hésiter, puis se consulter, et enfin,
+se décidant pour la confiance, il acheva:</p>
+
+<p>&mdash;... Serait un chien.</p>
+
+<p>&mdash;Un chien? répétai-je étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un chien blanc, tacheté de jaune... qui,
+s'il est blessé, doit l'avoir été par un coup de feu...
+A présent, pars, mon garçon, en te disant que service
+et discrétion absolue te vaudront un joli billet
+de cent francs.</p>
+
+<p>Je m'éloignai en riant de l'idée de ma mère qui
+m'avait expédié à mon oncle pour me soustraire aux
+saltimbanques dont je faisais ma société de prédilection.</p>
+
+<p>En s'installant à l'auberge de Trudent, le premier
+souci de la troupe de la Belle Flamande, qui mourait
+de faim, avait été de s'attabler pour déjeuner. Ils
+étaient dans une pièce à gauche de la salle d'entrée.
+J'entendais le bruit des voix, des assiettes, des
+verres.</p>
+
+<p>Le billet de cent francs que m'avait promis mon
+oncle allait m'être bien facile à gagner, car le premier
+objet qui frappa ma vue, en pénétrant dans la
+salle d'entrée, fut la caisse à trous.</p>
+
+<p>Pressés qu'ils étaient de manger, les saltimbanques
+avaient déposé là tout ce qu'ils avaient tiré
+de la voiture.</p>
+
+<p>Au milieu des nombreux accessoires de la troupe
+se trouvait donc la caisse qui, par bonheur, ce qui
+prouvait qu'elle avait dû être récemment ouverte,&mdash;était
+débarrassée de son cadenas, que je voyais posé
+sur le parquet.</p>
+
+<p>Personne n'était là. Deux secondes me suffisaient
+pour lancer mon coup d'oeil. Je soulevai donc vite
+le couvercle.</p>
+
+<p>C'était bien un chien... un chien blanc tacheté de
+jaune... un chien au flanc troué par une arme à feu.</p>
+
+<p>Il ne me restait plus qu'à rejoindre mon oncle
+pour lui porter la nouvelle et toucher mes cent
+francs.</p>
+
+<p>Je refermais le couvercle quand, tout à coup, une
+main se posa sur mon épaule en même temps que,
+derrière moi, une voix prononça ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;La curiosité est un défaut dangereux... très
+dangereux!</p>
+
+<p>Je me retournai brusquement.</p>
+
+<p>C'était le saltimbanque Alfred.</p>
+
+<p>Il arrivait sans doute pour panser l'animal, car il
+tenait à la main un bol d'eau fraîche et des linges.</p>
+
+<p>Ses yeux, fixés sur moi, avaient ce même regard
+mauvais dont, une heure auparavant, il avait suivi
+le brigadier Vernot à son départ.</p>
+
+<p>En somme, je savais à quoi m'en tenir et j'avais hâte
+d'aller apprendre à mon oncle que la caisse renfermait un
+chien tel qu'il me l'avait désigné. Inutile
+était de laisser maître Alfred le temps de me chercher
+la querelle que m'annonçaient ses yeux menaçants.</p>
+
+<p>Je prenais donc mon élan pour déguerpir sans
+avoir soufflé mot quand, soudain, je vis Alfred refermer
+vivement la caisse, s'asseoir sur le couvercle
+et me sourire après m'avoir soufflé à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot du chien!</p>
+
+<p>La cause de ce changement à vue devait être un
+homme qui allait entrer dans l'auberge et que le
+fils de la Belle Flamande avait aperçu avant moi.</p>
+
+<p>L'arrivant était un invalide à jambe de bois, d'une
+soixantaine d'années, vêtu d'un vieil uniforme de
+douanier des plus délabrés. Il était porteur d'un panier
+de cave rempli de bouteilles vides.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! la maison! cria-t-il en mettant le pied sur
+le seuil du vestibule.</p>
+
+<p>En nous voyant, il souleva son képi d'uniforme et
+nous demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes de la troupe arrivée ce matin?</p>
+
+<p>Nous n'eûmes pas le temps de répondre. Son
+appel avait été entendu par l'aubergiste qui déboucha
+dans le vestibule par la porte de la salle où il
+surveillait le repas des saltimbanques.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est ce brave Carambol! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Trudent. Je viens pour renouveler
+notre provision. Au moment de nous mettre à table,
+nous nous sommes aperçus que nous n'avions plus
+que de l'eau à boire; alors mademoiselle Henriette
+m'a envoyé au ravitaillement chez vous, répondit
+l'invalide en montrant les bouteilles vides de son panier.</p>
+
+<p>L'aubergiste lui prit le panier et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Craquefer!</p>
+
+<p>A cet appel apparut le valet d'auberge, lourd et
+vilain bonhomme à qui Trudent passa le panier en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Va emplir ces bouteilles à la cave... Et, tu sais?
+ne confonds pas ton bec avec le goulot des bouteilles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mochieu Trudent, pouva-vous dire chela
+de ma chobriéta! protesta ledit Craquefer avec un accent
+plus auvergnat que sincère.</p>
+
+<p>J'étais arrivé à Montrel de la veille. Trudent ne
+me connaissait pas pour le neveu du Père aux écus.
+En me voyant avec Alfred, toujours assis sur sa
+caisse, il me prit pour un saltimbanque de la troupe.
+J'aurais pu profiter de l'occasion pour décamper,
+mais je ne sais quelle curiosité me fit rester.</p>
+
+<p>En attendant le retour de son garçon, Trudent
+s'était rapproché de l'invalide.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va bien, mademoiselle Henriette? demanda-t-il.
+Toujours jolie? Toujours excellente ménagère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Mon brigadier peut se vanter d'avoir la
+perle des filles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous plaisez toujours chez le brigadier,
+Carambol?</p>
+
+<p>&mdash;En pourrait-il être autrement? Si vous saviez
+comme M. Vernot et sa fille sont bons pour le
+pauvre estropié qu'ils ont recueilli! prononça Carambol
+d'une voix émue.</p>
+
+<p>Alfred et moi nous pouvions écouter tout à l'aise
+Trudent et l'invalide, car ils causaient en nous tournant
+le dos. Quand il avait été question du brigadier
+Vernot, il m'avait semblé voir s'allumer l'oeil du
+beau blondin. L'expression que j'en ressentis fut
+vite effacée par l'intérêt que m'inspira la suite du
+dialogue.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Carambol, reprit l'aubergiste,
+Vernot a dû rentrer chez lui, ce matin, avec le nez
+long d'une aune. Il paraît, à ce qu'il m'a dit lui-même,
+qu'il a raté cette nuit une belle prime sur un
+coup de contrebande qui l'a laissé bredouille.</p>
+
+<p>L'invalide secoua la tête en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tant la prime perdue qui met mon
+brigadier en colère.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chien.</p>
+
+<p>&mdash;Quel chien?</p>
+
+<p>&mdash;Le chien de tête de meute qu'il a tiré, qu'il est
+sûr d'avoir atteint et dont il n'a pu retrouver ni traces
+ni cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour un chien mort, voilà-t-il pas de quoi
+se désespérer! fit l'aubergiste moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, rien ne dit qu'il fût mort, prononça
+lentement l'ex-douanier à la jambe de bois.</p>
+
+<p>Dès qu'il avait été question de chien, mon regard,
+bien involontairement, avait été chercher celui d'Alfred,
+toujours assis sur la caisse. Alors ses yeux,
+durs et menaçants, semblèrent me répéter l'injonction
+qu'il m'avait adressée à l'apparition de l'invalide:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot du chien!</p>
+
+<p>Le meilleur moyen pour moi de savoir quel prix le
+blondin attachait à l'animal blessé était d'écouter la
+suite de la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! fit Trudent; admettons que le chien ne
+soit pas mort. De quelle utilité, je vous le demande,
+pourrait-il être pour Vernot? Qu'en ferait le brigadier?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, il le soignerait.</p>
+
+<p>&mdash;Admettons encore qu'il le remette sur ses
+quatre pattes... Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Après? répéta Carambol en riant. Vous devez
+vous en douter, monsieur Trudent, si vous savez
+comment se fait la contrebande de dentelles sur
+notre frontière.</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je le sache? s'écria
+Trudent.</p>
+
+<p>Il avait eu beau mettre dans sa phrase l'intonation
+d'une surprise un peu indignée, la voix de l'aubergiste
+sonna faux à mon oreille.</p>
+
+<p>L'invalide ne s'aperçut de rien. Tout naïvement, il
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si vous l'ignorez, je vais vous l'apprendre...
+Dans le pays qui veut frauder la douane, et
+pour le cas des dentelles, c'est, ici, la France, le contrebandier
+possède bien caché un chenil où sont enfermés
+trente, cinquante ou soixante chiens bien
+nourris, bien choyés, bien caressés. Ils vivent là
+heureux comme des rois... Une belle nuit, enfermés
+dans des voitures, on leur fait passer la frontière.
+Une fois en Belgique, la vie change pour eux. On les
+enferme dans un autre chenil où l'on oublie de leur
+donner à manger et où la pâtée est remplacée par
+de grandissimes schlagues que leur administrent
+des gens costumés en douaniers.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! lâcha l'aubergiste, les pauvres bêtes
+doivent alors regretter le chenil français où la vie
+leur était si douce.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, monsieur Trudent, justement!...
+Et, en même temps qu'elles regrettent ce chenil, les
+corrections reçues des faux douaniers leur inspirent
+une profonde horreur de l'uniforme.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je comprends! De sorte que si un vrai
+douanier tentait de les amadouer, les chiens s'enfuiraient
+au bout du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes. Une belle nuit, on leur passe au
+cou un collier rempli de dentelles... Quelquefois la
+meute entière en emporte pour deux cent mille
+francs... Alors on ouvre le chenil et, à grands coups
+de fouet, on les fait détaler. Un seul de ces animaux
+n'a pas de collier, c'est le chien de tête. Généralement,
+c'est un chien de chasse que, sous le nez des
+douaniers, en ayant l'air de lui faire quêter le gibier,
+on a dressé à bien connaître le pays et les sentiers
+entre les deux chenils. C'est lui qui montre la voie
+aux bêtes qui pourraient s'égarer.</p>
+
+<p>&mdash;Le chef de file alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Vous comprenez que là où ne passeraient
+pas des hommes passent des chiens... et vite, je vous
+en réponds... En quarante minutes, ils vous avalent
+le chemin qu'un contrebandier à pied aurait mis
+deux heures à franchir... Ils courent dans l'ombre,
+muets, insaisissables, d'une vitesse qui s'accroît
+toujours, car vous devinez qu'ils n'ont pas
+d'autre but, d'autre désir que de regagner le chenil
+français, le bon chenil où ils vont bientôt se goberger...
+Prévenu à l'avance, le propriétaire de ce chenil
+en a laissé la porte ouverte. La meute arrive, elle s'y
+engouffre; on referme la porte et le coup est déjà
+fait que les douaniers, en admettant qu'ils aient vu
+passer les chiens, sont encore à plus d'une lieue à
+la poursuite de la meute qui leur a filé sous le nez
+comme une trombe.</p>
+
+<p>L'aubergiste avait écouté, bouche béante, yeux
+ouverts et surpris, en homme qui entend choses inconnues.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'il est bien impossible de pincer
+cette contrebande-là, avança-t-il en hochant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un moyen, appuya Carambol.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de connaître l'endroit du chenil. On va
+s'embusquer dans son voisinage, la meute arrive et,
+v'lan! on fait main basse sur les marchandises, les
+chiens et le propriétaire du chenil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais découvrir le chenil, c'est là le difficile!
+avança Trudent qui, en somme, ne me semblait
+pas être aussi ignorant qu'il voulait le paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi le brigadier Vernot est si mécontent
+de n'avoir pu retrouver, mort ou vivant encore,
+le chien de tête qu'il est certain d'avoir blessé,
+prononça l'invalide d'un ton prouvant qu'il partageait
+le déboire de celui dont il recevait l'hospitalité.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit l'aubergiste. En admettant qu'il eût
+trouvé le chien encore vivant...</p>
+
+<p>&mdash;Alors le brigadier avait grande chance de découvrir
+le chenil. Il aurait soigné et guéri l'animal,
+puis, un beau matin, il aurait mis le chien en laisse
+et il y a cent à parier que la bête, qu'il aurait laissée
+deux jours à jeun, l'aurait conduit tout droit au
+chenil, où elle savait trouver une bonne pâtée.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ça! lâcha Trudent d'une voix qui
+semblait émerveillée, mais dans laquelle, suivant
+moi, se trahissait un petit tremblement.</p>
+
+<p>Et il me parut que son tremblement s'accentuait
+davantage quand il demanda à Carambol:</p>
+
+<p>&mdash;Vrai de vrai! Mort ou vivant, le brigadier n'a
+pas retrouvé son chien?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je vous le dis, monsieur Trudent! affirma
+l'invalide.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois! je vous crois! répéta vivement
+l'aubergiste dont le ton, maintenant, sonnait si
+joyeux que la certitude m'arriva que ce gaillard-là
+était le contrebandier inconnu à la découverte duquel
+s'acharnait le brigadier Vernot.</p>
+
+<p>Cependant Carambol avait repris:</p>
+
+<p>&mdash;Si le chien n'est pas mort et qu'il ait été trouvé
+par quelqu'un, ce quelqu'un-là, pour un peu qu'il
+soit malin, aura une belle balle à jouer.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi faisant? s'informa Trudent repris par
+son petit tremblement de voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura deux cordes à son arc... Ou il ira trouver
+Vernot qui de grand coeur&mdash;car il est enragé
+après son contrebandier&mdash;partagera la prime de la
+saisie que le chien aura facilitée.</p>
+
+<p>&mdash;Et la seconde corde de son arc? dit Trudent.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien, alors, il exécutera l'idée du brigadier
+pour découvrir le chenil à l'aide du chien... et il fera
+chanter le propriétaire du chenil. Ça vaut bien une
+dizaine de mille francs, ce secret-là.</p>
+
+<p>Tout en écoutant, mes yeux s'étaient attachés sur
+les deux causeurs qui, sur le pas de la porte, et
+nous tournant toujours le dos, devaient avoir oublié
+que nous étions là pour les entendre. Aux derniers
+mots de Carambol, je me retournai vivement
+vers Alfred pour lire sur son visage l'impression
+produite par les paroles de l'invalide qui lui dictaient
+la conduite à suivre.</p>
+
+<p>A défaut de sa figure qu'il me fut impossible de
+voir, car il baissait la tête, l'acte qu'il accomplissait
+me prouva qu'il reconnaissait le prix de sa trouvaille.
+Il était en train de repasser le cadenas dans
+l'anneau de la caisse pour mettre le chien à l'abri
+d'un nouveau regard indiscret.</p>
+
+<p>A ce moment, l'invalide disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, monsieur Trudent, que votre
+garçon ne se presse pas de me monter mon vin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! fit l'aubergiste rappelé à la mesure
+du temps écoulé depuis qu'il causait.</p>
+
+<p>Et il se retourna en hurlant:</p>
+
+<p>&mdash;Craquefer!</p>
+
+<p>Alfred et moi, je le répète, Trudent devait, comme
+pour son garçon, nous avoir oubliés, car, en nous
+retrouvant derrière lui et en songeant que nous n'avions
+soufflé mot pendant l'entretien, ce qui prouvait
+que nous l'avions attentivement écouté, ses
+traits exprimèrent une inquiétude des plus vives.</p>
+
+<p>Mais, avant qu'il pût rien dire, son garçon Craquefer
+apparut avec le panier de bouteilles remplies.</p>
+
+<p>Le brave charabia titubait, et sa trogne resplendissait
+plus rouge qu'un coucher de soleil. Il était ivre
+comme un cent de grives.</p>
+
+<p>&mdash;Ivrogne! gronda l'aubergiste en lui retirant le
+panier des mains.</p>
+
+<p>L'Auvergnat avait sans doute un aplomb que le vin
+n'arrivait pas à noyer, car il répliqua en faisant claquer
+son ongle sur une de ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois estranguia chi j'ai cheulement bu
+gros comme cha!</p>
+
+<p>En s'avançant vers son valet, Trudent avait dégagé
+l'entrée. Comme je ne me souciais nullement de me
+retrouver, avant peu, en tête à tête avec Alfred, je
+profitai de l'occasion. En deux bonds, je fus sur
+la route, me dirigeant vers la demeure de mon
+oncle.</p>
+
+<p>Mais, si prompte qu'avait été ma retraite, j'avais
+eu le temps de voir s'ouvrir la porte de la salle où
+mangeaient les saltimbanques et d'entendre la Belle
+Flamande, apparue sur le seuil, dire à son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Alfred, viens donc faire entendre raison à cette
+folle de Cydalise!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XX</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Si longue qu'elle ait été à vous conter, la scène de
+l'auberge avait duré tout au plus une demi-heure.
+Quand je revins chez mon oncle, je le trouvai encore
+attablé devant son cruchon de bière et fumant toujours
+sa pipe. Depuis la veille que je le connaissais,
+je n'avais pas été long à m'apercevoir que le Père
+aux écus était, en tous points, le type le plus complet
+de l'homme du Nord, flegmatique, endormi, ne
+se faisant ni chaud ni froid des événements qu'il
+prend comme ils viennent.</p>
+
+<p>Aussi fus-je étonné de la vivacité qu'il mit, en me
+voyant entrer, à me demander:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un chien que renferme la caisse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et un chien tel que vous l'avez désigné:
+blanc tacheté de jaune et blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit le Père aux écus, qui tira coup sur
+coup sept ou huit bouffées de sa pipe.</p>
+
+<p>Après un petit silence, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'es-tu assuré de la chose?</p>
+
+<p>Je lui racontai d'une bout à l'autre ma scène avec
+Alfred, l'arrivée de l'invalide Carambol, sa conversation
+avec Trudent sur le chien et la façon d'en tirer
+gros profit.</p>
+
+<p>Bref, je contai tout par le menu, depuis l'ivresse
+du valet d'auberge, l'Auvergnat Craquefer, jusqu'à
+l'apparition dernière de la Belle Flamande venant
+chercher son fils Alfred pour qu'il fît entendre raison
+à l'autre femme de la troupe qui s'appelait Cydalise.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>Quand La Godaille avait parlé de l'ivrogne auvergnat
+Craquefer, son auditeur Gontran avait souri au
+souvenir de cet autre charabia, l'ex-paveur Pietro,
+que Fraimoulu avait pris comme valet de chambre
+et qui, la veille, s'exerçait si bien la main en cassant
+la vaisselle.</p>
+
+<p>Mais au nom de Cydalise, que le conteur prononçait
+pour la seconde fois, il interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, fit-il, ne m'avez-vous pas dit, monsieur
+Bazart, que vous connaissiez M. Grandvivier?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ancien juge d'instruction! Oui. Je vous ai
+dit aussi que, depuis ma sortie de prison, j'avais
+trouvé en lui un protecteur dévoué chez lequel la
+porte m'est et me sera toujours grande ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, si vous êtes allé chez M. Grandvivier,
+vous n'êtes pas sans y avoir vu sa cuisinière qui,
+elle aussi, se nomme Cydalise... Ces deux Cydalise,
+par hasard, n'en feraient-elles pas qu'une seule?</p>
+
+<p>Frédéric Bazart remua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il. Prétendre que, trait pour trait, je me
+souviens du visage de la bateleuse, ce serait mentir.
+Mais je me rappelle sa chevelure, ce qui me permet
+d'affirmer que la cuisinière n'est pas la Fille du Soleil.</p>
+
+<p>&mdash;C'était le sobriquet de cette saltimbanque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à cause de son abondante chevelure d'un
+magnifique rouge ardent... La cuisinière du juge, au
+contraire, est brune.</p>
+
+<p>Gontran aurait pu objecter que les cheveux se
+teignent et qu'une brune devient sans peine une
+rousse; mais, en ce disant qu'il y a tant d'ânes, à la
+foire, qui s'appellent Martin, il ne persista pas dans
+son idée de confondre les deux Cydalise en une seule.</p>
+
+<p>Mais, pendant qu'il était en train de s'informer, il
+demanda, cette fois en forme de simple plaisanterie:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que l'Auvergnat Craquefer, le valet d'auberge,
+ne répondait pas aussi au doux et petit nom
+de Pietro?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne l'ai entendu appeler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Continuez, je vous prie, demanda Gontran.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>La Godaille reprit son histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je lui eus tout conté, mon oncle mit la
+main au gousset de son pantalon et en tira une longue
+blague en cuir qui lui servait de porte-monnaie. Il y
+puisa cinq louis qu'il étala sur la table en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les cent francs promis.</p>
+
+<p>Puis, à côté des jaunets, il en posa cinq autres en
+ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Et voici encore cent francs à gagner.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi faisant? demandai-je émerveillé.</p>
+
+<p>Le Père au écus réfléchit un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as bien dit, n'est-ce pas? que, devant toi,
+cet Alfred avait remis le cadenas à la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte qu'il serait impossible d'offrir au
+chien... un morceau de sucre.</p>
+
+<p>Etait-ce bien un morceau de sucre qu'avait voulu
+dire le Père aux écus! Il m'avait semblé se reprendre
+au moment de prononcer d'autres mots.
+Ce fut pour m'en assurer que je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus un morceau de sucre qu'un boulette
+empoisonnée.</p>
+
+<p>J'en fus pour mon épreuve. Rien ne bougea sur le
+visage de mon oncle, dont l'oeil, fixé dans le vide, attestait
+une sorte de méditation sur ce qui lui restait
+à me dire.</p>
+
+<p>Enfin il me regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Cet Alfred, quel homme est-ce? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a tout l'air d'être une pratique finie.</p>
+
+<p>Sur cette réponse, nouveau silence qui se prolongea
+si longtemps que l'impatience me prit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, dis-je, vous ne m'avez pas encore
+indiqué ce que j'ai à faire pour gagner les cinq
+autres louis.</p>
+
+<p>&mdash;Va dire à cet Alfred que je veux lui parler, me
+répondit-il brusquement.</p>
+
+<p>Et comme je m'éloignais:</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu! me cria-t-il pour me retenir.</p>
+
+<p>Je revins sur mes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, me recommanda-t-il en traînant sur
+les mots, fais en sorte que Trudent ne se doute de
+rien.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>Encore une fois, Gontran arrêta le conteur par
+une question.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cette préoccupation du Père aux
+écus au sujet du chien ne vous donna aucun soupçon?</p>
+
+<p>&mdash;Un instant l'idée me vint que mon oncle était
+peut-être le contrebandier qui mettait la douane sur
+les dents. S'il avait le moins du monde bronché quand
+j'avais parlé de boulette empoisonnée, ce seul moyen
+de se débarrasser de l'animal, qui pouvait le compromettre,
+mon doute serait devenu une certitude
+et j'aurais abandonné mes soupçons à l'égard de
+l'aubergiste que, en me souvenant de la manière
+dont il avait interrogé l'invalide Carambol, j'accusais
+d'être le coupable. Ce qui, surtout me confirma
+dans mon idée, ce fut précisément, cette dernière
+recommandation de mon oncle «de faire en sorte
+que Trudent ne se doutât de rien». Les paroles haineuses de
+l'aubergiste quand, le matin, mon oncle
+avait offert sa bière aux douaniers, m'avaient appris
+que les deux hommes vivaient en profonde mésintelligence.
+Si mon oncle n'avait pas répondu à
+l'apostrophe de l'aubergiste, ce devait être parce
+qu'il attendait sa belle... Or, cette belle, il la tenait!...
+En s'emparant du chien, il possédait le
+moyen de se venger de l'aubergiste contrebandier.
+En plus de cette raison, le Père aux écus en avait
+une seconde d'agir de la sorte.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle seconde raison?</p>
+
+<p>&mdash;Il était maire du village et, en cette qualité,
+tenu de venir en aide aux douaniers pour que le
+coupable fût pincé.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! approuva Gontran. Poursuivez votre
+récit.</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>&mdash;Je n'avais encore fait que deux pas dehors quand
+une crainte m'arrêta... Que Trudent ne se doutât de
+rien, c'était facile à dire, mais difficile à réaliser.
+L'aubergiste me verrait entrer chez lui, parler à Alfred
+qui aussitôt prendrait le chemin de la maison
+de mon oncle. La méfiance viendrait donc immanquablement
+à Trudent.</p>
+
+<p>Je rentrai au plus vite chez le Père aux écus pour
+lui faire part de mes réflexions.</p>
+
+<p>Mon oncle n'était plus dans la salle.</p>
+
+<p>Je visitai les autres pièces. Personne! Il ne pouvait
+être loin. Je regardai par la fenêtre, espérant
+l'apercevoir gagnant sa ferme. L'espace à parcourir
+était de deux cents mètres tout plantés de pommes
+de terre. Il n'aurait pas même eu le temps de franchir
+la moitié de cette distance. Toujours personne
+en vue. Comme, près de la fenêtre, s'ouvrait la porte
+de la cave, je me penchai et j'appelai. Cette fois, il
+me sembla entendre un bruit monter des profondeurs
+de la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura été se tirer un nouveau cruchon de
+bière, pensai-je.</p>
+
+<p>Dans ma hâte d'avoir ma leçon faite, au lieu d'attendre
+que mon oncle remontât, je descendis dans la
+cave. Elle était magnifique, cette cave, spacieuse,
+saine, haute de voûte, bien aérée, parfaitement
+éclairée; on voyait qu'elle datait du couvent démoli.
+Mais, si belle qu'elle fût, le Père aux écus ne s'y
+trouvait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Par où diable a-t-il passé? me demandais-je,
+tout étonné de cette disparition, en remontant l'escalier.</p>
+
+<p>Une grande minute, je restai indécis sur le parti à
+prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! au petit bonheur! me dis-je en me dirigeant
+vers l'auberge de Trudent.</p>
+
+<p>A peine sorti, j'aperçus, au loin et s'éloignant, un
+individu, qu'à sa démarche il me fut facile de reconnaître
+pour le brigadier Vernot. Comme l'invalide
+Carambol, il portait au bras un panier qui laissait
+dépasser des goulots de bouteilles. Arrivé au sentier
+qui menait à sa demeure, il disparut dans les
+taillis.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! me dis-je en souriant, il paraît qu'on
+boit ferme chez le brigadier, puisque, en une demi-heure,
+voici le second panier qu'on vient chercher
+chez Trudent.</p>
+
+<p>En pénétrant dans l'auberge, le premier que je vis
+fut l'aubergiste qui se tordait de rire au milieu du
+vestibule. Sans savoir qui j'étais ou, plutôt, croyant
+que je faisais partie de la troupe, il me reconnut
+pour un des deux écouteurs qui étaient présents à
+sa conversation avec Carambol.</p>
+
+<p>&mdash;Devinez ce qui est arrivé? me demanda-t-il à
+brûle-pourpoint.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez là quand mon pochard de Craquefer
+a remonté de la cave les bouteilles remplies qu'attendait
+l'invalide. Il faut croire que mon maudit
+ivrogne, après avoir bu à la cannelle, aura trébuché
+et que sa glissade l'aura amené devant un autre
+tonneau que celui qu'il venait de téter, car il y a
+rempli ses bouteilles.</p>
+
+<p>Trudent s'arrêta pour donner cours à un nouveau
+spasme de rire; puis, quand la crise se fut un peu
+épuisée, il bégaya:</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que Vernot, pour éviter une nouvelle
+course à son estropié, vient de venir lui-même me
+rapporter les bouteilles à changer... Au moment de
+se mettre à table, il s'était aperçu que mon Auvergnat
+leur avait servi du vinaigre d'Orléans.</p>
+
+<p>Et redevenant sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis même désolé d'avoir fait attendre le brigadier
+qui, un bon quart d'heure durant, est resté
+dans le vestibule, pendant que j'étais, à côté, en
+train de mettre le holà!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vos convives se disputaient?</p>
+
+<p>&mdash;Ils faisaient mieux encore, ils s'assommaient...
+Pas tous, non... mais il y en avait un, nommé Alfred,
+qui battait comme plâtre la grande rouge! Ah!
+l'animal! tapait-il de bon coeur!... Une rude mâtine,
+tout de même, la grande rouge. Elle se défendait
+comme une diablesse enragée... Elle se serait laissé
+étrangler plutôt que de céder... Si je ne les avais
+pas séparés, Alfred la tuait...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle était la cause de la dispute?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Je suis arrivé au plus fort de
+la dégelée... Quand je suis parti pour répondre à
+l'appel de Vernot qui venait changer ses bouteilles,
+le beau blond épongeait le sang qui lui coulait des
+balafres dont les ongles de la femme lui avaient sillonné
+la face... Quant à la Cydalise, à moitié assommée,
+elle rajustait son chignon en beuglant à
+Alfred: «Je me vengerai, tu peux y compter, je me
+vengerai!»</p>
+
+<p>Et, avec une sorte d'admiration, Trudent ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A rosser ainsi le beau sexe, il doit se faire adorer
+des femmes, votre camarade.</p>
+
+<p>Je protestai contre le mot de camarade en déclinant
+ma parenté avec le Père aux écus.</p>
+
+<p>Quand j'étais parti en me disant: «Au petit bonheur!»
+j'avais eu grandement raison, car le prétexte
+que je cherchais pour attirer Alfred chez mon oncle,
+sans exciter la méfiance de Trudent, me fut fourni
+par l'aubergiste lui-même.</p>
+
+<p>En m'entendant nommer mon oncle, sa figure devint
+subitement hargneuse et il gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Je gagerais que je devine pourquoi il vous a
+envoyé, ce vieux taquin qui abuse de son autorité
+de maire pour tracasser le pauvre monde. Je parie
+que vous venez apporter l'ordre à mes saltimbanques
+d'avoir à venir lui faire viser leurs papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Juste, monsieur Trudent, juste! m'écriai-je en
+sautant sur le prétexte qui m'était offert.</p>
+
+<p>&mdash;Affreux tyran! grogna encore l'aubergiste avec
+un accent de rage qui acheva de me prouver combien
+peu mon oncle était dans ses petits papiers.</p>
+
+<p>Néanmoins, il alla ouvrir la porte de la chambre
+où se tenaient les saltimbanques et cria:</p>
+
+<p>&mdash;On vient, de la part du maire, vous intimer
+l'ordre de porter vos papiers au visa.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-y, Alfred! prononça la voix de la Belle Flamande.</p>
+
+<p>Pendant ces quelques mots, j'avais promené rapidement
+mon regard autour du vestibule. La caisse
+au chien et les nombreux bagages de la troupe qui,
+une demi-heure auparavant, encombraient la salle,
+avaient disparu. Le tout devait avoir été monté dans
+les chambres que les bateleurs allaient occuper durant
+leur court séjour.</p>
+
+<p>Craignant que ma nouvelle rencontre avec Alfred
+pût donner lieu à un mot imprudent que recueillerait
+l'oreille de Trudent, j'allai attendre le beau
+blond sur la route.</p>
+
+<p>Bientôt je le vis apparaître à la sortie de l'auberge
+conduit par Trudent qui me désigna du doigt en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Suivez le neveu du maire.</p>
+
+<p>Neveu du maire, j'étais presque une autorité... et
+j'avais vu le chien dans la caisse!</p>
+
+<p>Vous comprendrez donc avec quelle sombre méfiance
+Alfred s'avança vers moi. Quels projets ruminait-il?
+Je les ignorais encore. Mais le fait était qu'il
+arrivait à moi en ennemi qui se sent menacé.</p>
+
+<p>&mdash;Le maire veut vous voir, lui dis-je.</p>
+
+<p>Il alla droit au but en me demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui avez parlé du chien que vous avez découvert
+en ouvrant la caisse comme un vrai mouchard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dis-je carrément.</p>
+
+<p>Puis, pour lui faire pressentir qu'il s'alarmait à
+tort, je lui citai le proverbe:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut puiser tandis que la corde est au puits.</p>
+
+<p>A mon nouveau retour, le Père aux écus n'était
+pas rentré dans la grande salle dont, tout à l'heure,
+il avait si prestement disparu. Au bruit de mon pas,
+j'entendis sa voix qui, d'une pièce voisine, demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>Faisant signe à Alfred d'attendre pendant que je
+l'annoncerais, j'entrai dans cette pièce où je trouvai
+mon oncle, toujours la pipe à la bouche, assis devant
+un petit bureau et faisant des comptes. Au-dessus
+de ce bureau, sur un râtelier à crémaillère cloué
+à la muraille, s'allongeaient trois fusils, véritables
+armes de luxe, dont le poli et le luisant témoignaient
+du soin constant de leur propriétaire à les tenir
+en bon état.</p>
+
+<p>J'abordai mon oncle en m'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Où étiez-vous donc passé, il y a dix minutes,
+quand je suis revenu pour vous parler? Aviez-vous
+quitté la maison?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es revenu? fit d'abord mon oncle un peu
+embarrassé.</p>
+
+<p>Puis, d'un ton moqueur:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'auras mal cherché, mon garçon.</p>
+
+<p>J'étais si certain de mon fait que je répliquai:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai si bien cherché que j'ai même visité
+les caves où il m'avait semblé entendre un bruit de
+pas.</p>
+
+<p>D'un prompt geste de la main, le Père aux écus
+m'imposa silence, puis me montra la porte que j'avais
+laissée ouverte derrière moi, ce qui permettait
+à nos paroles d'arriver jusqu'à Alfred attendant dans
+la grande salle.</p>
+
+<p>Le geste avait été tant impérieux et la figure, habituellement
+morne de mon oncle, avait montré un
+si subit apeurement, que j'en restai ébahi. Je n'eus
+pas le temps de prononcer un mot, car, tout aussitôt,
+le Père aux écus me demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Et ma commission?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est faite, dis-je, je vous amène une personne
+de la troupe.</p>
+
+<p>Mon oncle posa vivement sur ses lèvres un doigt
+qui me recommandait la prudence. Ensuite il prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Prie d'entrer.</p>
+
+<p>Je n'eus qu'à aller sur le seuil du cabinet pour
+faire signe de venir à Alfred qui, du reste, devait
+avoir tout entendu, car il marchait déjà vers la
+porte.</p>
+
+<p>Il entra raide et hargneux, salua à peine et tendit
+un papier à mon oncle en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici le permis de circulation pour toute la
+troupe, monsieur le maire.</p>
+
+<p>Je m'étais reculé dans un coin, curieux d'assister
+à la scène. Le Père aux écus prit le papier, le lut,
+puis il appliqua le cachet de la mairie. Tout en accomplissant
+cette dernière formalité, mon oncle
+commença l'entretien par une phrase qui avait une
+façon d'égratigner quelque peu la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Mon neveu, dit-il en montrant ses fusils, qui
+sait que je suis grand chasseur, m'a annoncé que
+vous aviez un superbe chien de chasse à vendre. Depuis
+longtemps j'ai trouvé de telles mazettes que,
+si je rencontrais une vraie bête, je ne regarderais
+pas au prix.</p>
+
+<p>Et, à l'appui de son dire, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;J'irais jusqu'à mille francs.</p>
+
+<p>Pendant ce début de mon oncle, j'examinais Alfred.
+Son visage s'était éclairci dès qu'il avait été
+question du chien. En même temps que son regard
+rusé fixait le Père aux écus, un petit sourire narquois
+apparaissait sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, mille francs, c'est un bon prix,
+insista mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le maire, c'est généreusement
+payer un chien de chasse... Je voudrais bien en
+avoir une vingtaine à vous vendre à ce prix-là! déclara
+Alfred.</p>
+
+<p>Comme il n'ajoutait rien, mon oncle, après avoir
+un peu attendu, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est dit?</p>
+
+<p>&mdash;Dit... quoi? monsieur le maire.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous me cédez votre chien pour mille
+francs?</p>
+
+<p>Alfred prit un air désolé et répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon chien n'est pas à vendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'en donne deux mille francs, dit le Père aux
+écus irrité par ce refus.</p>
+
+<p>Le bateleur secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille! lança mon oncle sans réfléchir.</p>
+
+<p>Il avait eu grand tort de se laisser emballer de la
+sorte. C'était se mettre à la merci du vendeur en trahissant
+son ardent désir de posséder le chien. Aussi
+Alfred le lui fit bien sentir en répliquant tout gouailleur:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il, tout de même, monsieur le maire, que
+vous soyez un fier chasseur pour payer un chien si
+cher!</p>
+
+<p>Et, en traînant sur les mots, les yeux fixés sur
+ceux du maire, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il est juste de dire qu'il a son prix... pour un
+connaisseur.</p>
+
+<p>Vrai! à la façon dont il pesa sur «un connaisseur»,
+c'était à croire qu'il se fichait de mon oncle.</p>
+
+<p>Quant à moi, qui savais que mon parent, au fond
+des choses, cherchait le moyen de se venger de l'aubergiste
+en le faisant pincer en flagrant délit de contrebande,
+je me disais:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il en veuille raide à Trudent pour
+payer trois mille francs un chien à demi crevé.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, est-ce dit à trois mille francs? demanda
+le Père aux écus avec impatience.</p>
+
+<p>Alfred secoua la tête en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon chien n'est pas à vendre.</p>
+
+<p>Ensuite se reprenant:</p>
+
+<p>&mdash;Ou, plutôt, dit-il, il est vendu.</p>
+
+<p>L'envie de se venger vous transforme drôlement
+un homme, car mon oncle, dont je vous ai vanté le
+caractère froid et apathique, en voyant sa vengeance
+contre Trudent lui échapper, bondit comme un élastique
+et, tout pâle, s'écria furieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Vendu! A qui? à qui?</p>
+
+<p>Alfred sembla jouir de cette colère qui mettait
+hors de lui un homme si calme, puis moqueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Au brigadier Vernot, fit-il.</p>
+
+<p>Mon oncle n'avait pu encore rien dire que je m'écriais:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! vous vous êtes donc entendus ensemble,
+tout à l'heure, quand il est revenu à l'auberge?</p>
+
+<p>A mon grand étonnement, la figuré d'Alfred
+changea. De railleuse, elle devint inquiète et, sans
+penser qu'il se contredisait avec ce qu'il venait d'avancer,
+il me demanda tout surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Le brigadier est-il véritablement revenu à l'auberge?
+Vous en êtes certain?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour rapporter des bouteilles de vinaigre
+qu'on lui avait données en place de bouteilles de vin.
+Quand je suis arrivé pour vous chercher, Vernot venait
+de partir... Il était resté plus d'un grand quart
+d'heure dans le vestibule à attendre Trudent qui, en
+ce moment-là, était occupé dans la salle où vous
+aviez une «conversation un peu animée» avec une
+demoiselle Cydalise, la Fille du Soleil... Tout cela m'a
+été conté par l'aubergiste lui-même que j'ai trouvé
+riant encore de la bévue du vinaigre au lieu de vin
+commise par l'Auvergnat ivrogne qui lui sert de
+garçon.</p>
+
+<p>La surprise témoignée par Alfred en apprenant
+que le brigadier était revenu à l'auberge démentait
+si bien ce qu'il avait affirmé que mon oncle revint à
+l'assaut en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez franc. Puisque vous n'avez pas revu le
+brigadier depuis ce matin, ce n'est pas à lui que
+vous avez vendu le chien.</p>
+
+<p>Ainsi mis au pied du mur, le beau blond s'en tira
+en grognant avec mauvaise humeur:</p>
+
+<p>&mdash;A Vernot ou à un autre, qu'importe! On peut
+toujours dire qu'on a vendu son chien quand on est
+certain que celui auquel on offrira l'animal n'osera
+pas vous refuser le prix qu'on exigera.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit mon oncle, voilà de bien gros
+mots: «n'osera pas» et «exigera»! Il semble, à
+vous entendre, que cet acquéreur n'aura pas la possibilité
+de refuser le marché.</p>
+
+<p>Une seconde fois, Alfred regarda le Père aux écus
+dans les yeux et répliqua:</p>
+
+<p>&mdash;Il serait alors un imbécile... N'est-ce pas votre
+avis, monsieur le maire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas trop en quoi... commença mon
+oncle qui me sembla un peu démonté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que vous ignorez sans doute que mon
+chien offre une particularité qui lui donne bien du
+prix aux yeux de certain acquéreur.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle particularité?</p>
+
+<p>&mdash;Celle d'avoir reçu dans le flanc du plomb de
+douanier.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, fit mon oncle en ouvrant
+des yeux étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous fasse comprendre,
+monsieur le maire? demanda le beau blond d'un air
+goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Avec plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que je vienne vous dire: Cher monsieur,
+personne ne se doute que vous êtes un fieffé
+contrebandier...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! moi! un contrebandier! fit le Père
+aux écus avec indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque c'est une supposition.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je l'oubliais! Continuez.</p>
+
+<p>&mdash;J'ajouterais donc: Je possède le chien de tête
+de votre meute. Que j'aille l'offrir à la douane, l'animal
+la conduira tout droit à ce chenil qu'elle
+cherche, sans qu'il lui soit jamais venu à l'idée
+de vous soupçonner... Choisissez-donc entre être
+perdu ou m'acheter mon chien dix mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! ricana mon oncle, pendant que vous êtes
+en veine de suppositions, vous supposez de bien
+grosses sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Le chien ne vaut pas moins, affirma Alfred avec
+un aplomb monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais supposons aussi que je refuse le prix
+exigé?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur le maire, comme je l'ai dit
+tout à l'heure, vous seriez un imbécile.</p>
+
+<p>Et, comme s'il croyait son audience unie, Alfred
+prit sur le bureau du maire sa permission visée et
+fit deux pas vers la porte en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Désolé, monsieur le maire, de ne pouvoir vous
+vendre mon chien... mais, vous le voyez, il est vendu
+d'avance.</p>
+
+<p>Moi, j'étais confondu de l'impudence du drôle. Ce
+qu'on disait devant lui ne tombait fichtre pas dans l'oreille
+d'un sourd! Il allait mettre à profit tout ce que
+lui et moi, nous avions entendu Carambol détailler à
+l'aubergiste sur la manière de tirer argent du chien.</p>
+
+<p>Celui qui, le premier, a dit que la vengeance est
+un plaisir des dieux ne s'est pas trompé.</p>
+
+<p>Ce plaisir-là, mon oncle tenait, coûte que coûte, à
+le savourer à l'égard de l'aubergiste Trudent, car il
+cria au beau blond qui ouvrait déjà la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, mon garçon!</p>
+
+<p>Puis, en homme prudent:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit-il, votre chien ne peut-il être si grièvement
+blessé qu'il meure? Alors, ce serait pour vous
+affaire manquée.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce point, je suis bien tranquille. Dans quelques
+jours, l'animal, qui n'est qu'affaibli par la perte
+de sang, sera remis sur pattes et me conduira au
+contrebandier.</p>
+
+<p>&mdash;Ou aux douaniers?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si le contrebandier, je le répète, est assez
+imbécile pour me refuser, dit Alfred d'un ton sec.</p>
+
+<p>Il y eut un petit temps employé par le Père aux
+écus à rallumer sa pipe; puis doucettement, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous les offrais, moi, ces dix mille francs?</p>
+
+<p>&mdash;Je serais heureux, monsieur le maire, de vous
+donner la préférence.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand me livreriez-vous l'animal contre espèces?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, monsieur le maire; le temps
+d'aller chercher la caisse à l'auberge et de vous
+l'apporter.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit vivement mon oncle. Pas en plein
+jour. Je tiens, surtout, à ce que votre aubergiste ne
+se doute de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y verra que du feu, promit Alfred.</p>
+
+<p>Du moment qu'il ménageait un coup de Jarnac à
+l'aubergiste, mon oncle me paraissait tout logique
+en faisant cette recommandation.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vienne pendant la nuit? proposa
+le fils de la Belle Flamande.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ce soir, sur les dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu! dit le beau blond en s'éloignant.</p>
+
+<p>A l'heure dite, Alfred fut exact. Il arriva apportant
+la caisse à trous, qu'il déposa avec précaution sur la
+table, dans la grande salle dont mon oncle avait prudemment
+fermé les volets.</p>
+
+<p>Le jeune homme prit dans sa poche la clé du cadenas
+et, quand il l'eut ouvert, il souleva le couvercle.</p>
+
+<p>Soudain, mon oncle pâlit.</p>
+
+<p>Moi, je jetai un cri de surprise!</p>
+
+<p>Alfred poussa un rugissement de fureur!</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de chien dans la caisse!</p>
+
+<p>A sa place se trouvait une bûche entourée de
+chiffons.</p>
+
+<p>Tout frémissant d'une rage immense, Alfred se
+tourna vers moi et me demanda d'une voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais plus pour
+quelle histoire de vinaigre, le brigadier Vernot était
+revenu à l'auberge?</p>
+
+ <hr class="short"><br>
+
+<p>A ce moment, l'histoire de La Godaille fut interrompue
+par l'entrée d'Henriette qui dit à son amant:</p>
+
+<p>&mdash;N'entends-tu pas, Gontran? Voici deux fois
+qu'on sonne.</p>
+
+<p>Et peureuse:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était ton oncle, M. Fraimoulu, venant me
+faire son algarade? ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons interroger notre trou, dit Gontran qui,
+laissant Frédéric Bazart dans la salle à manger, passa,
+suivi d'Henriette, dans l'antichambre où il mit l'oeil
+au trou.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, c'est un docteur, M. Cabillaud père,
+avec qui j'ai dîné hier au soir chez M. Grandvivier.
+Que lui est-il arrivé? Il a la figure à l'envers.</p>
+
+<p>Gontran ouvrit à l'homme à la verrue.</p>
+
+<p>Aussitôt le médecin se précipita dans l'antichambre
+en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lambert, je viens chez vous comme
+je suis allé en vingt endroits... Avez-vous vu mon
+fils?... Savez-vous où est Gustave?... Depuis hier
+soir, à sa sortie du dîner de M. Grandvivier, mon
+fils a disparu!</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XXI</h3>
+<br>
+
+
+
+
+<p>Le docteur Cabillaud père était vraiment inquiet.
+La veille en sortant du dîner de M. Grandvivier, il
+était rentré seul chez lui. A la porte du juge, il s'était
+séparé de son fils qui avait allégué le besoin, avant
+d'aller se mettre au lit, de prendre un peu l'air en
+faisant un bout de conduite à MM. Ducanif, Camuflet
+et de Walhofer.</p>
+
+<p>Ce matin, Gustave n'était pas rentré.</p>
+
+<p>Alors le père, pris de peur, s'était mis en quête.</p>
+
+<p>Tout cela, Cabillaud l'avait débité d'une voix alarmée
+en suivant Gontran qui l'introduisait dans la
+salle à manger d'où La Godaille avait disparu. Ce
+dernier, craignant d'être indiscret, avait laissé la
+place vide en allant rejoindre Henriette dans la cuisine
+où elle préparait ce déjeuner dont la visite du
+docteur allait retarder la mise sur table.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur de voir hier M. Gustave pour
+la première fois. En venant ici, vous n'aviez pas
+grande chance de l'y rencontrer, dit Gontran, après
+avoir fait asseoir l'homme à la verrue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais. Aussi suis-je venu chez vous en
+désespoir de cause, après avoir d'abord fait ma visite
+chez ces messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ont-ils appris?</p>
+
+<p>&mdash;Le premier que j'ai visité, le baron de Walhofer,
+m'a répondu qu'à moitié du chemin il s'était séparé
+du groupe pour aller passer deux heures à son
+cercle. Le fait m'a été attesté, quand je leur ai fait
+visite, par MM. Ducanif et Camuflet qui m'ont dit
+que Gustave avait continué de les accompagner
+après le départ du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Restés à trois, on s'est d'abord rendu au domicile
+de Ducanif qui, avant de rentrer chez lui, a assisté à
+un débat entre mon fils, qui insistait pour l'accompagner,
+et M. Camuflet qui ne voulait pas abuser de
+la bonne volonté de Gustave. Enfin ils son partis ensemble
+et M. Camuflet, que je viens d'interroger, m'a
+affirmé que mon fils, en le laissant à sa porte, était
+reparti après avoir annoncé que cette petite promenade
+lui avait fait grand bien et qu'il allait gagner
+son lit au plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'est pas rentré?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Aussi, la frayeur dans l'âme, suis-je parti
+à sa recherche.</p>
+
+<p>Loin de partager l'inquiétude du docteur, Gontran
+se mit à sourire en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre une question, monsieur
+Cabillaud?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a M. votre fils?</p>
+
+<p>&mdash;Trente ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et, à trente ans, c'est la première fois qu'il
+vous cause la surprise de voir, en entrant dans sa
+chambre, qu'il n'a pas couché dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non; le gaillard m'a bronzé depuis longtemps
+sur ce genre de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, pourquoi vous effrayer aujourd'hui
+plutôt que les autres fois?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai une raison, prononça le docteur
+en hochant la tête avec tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle raison?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois semaines, Gustave s'était rangé.
+Un pigeon ne rentrait pas plus régulièrement au colombier.
+Hier, comme je le complimentais sur ce
+changement d'habitudes, il m'a répondu très sérieusement:
+«Si un matin tu ne me trouvais pas dans
+mon lit, c'est qu'il me serait arrivé un malheur.»</p>
+
+<p>&mdash;Avait-il le pressentiment d'un danger? Se savait-il
+un ennemi dont il eût à se méfier?</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus, j'ai eu beau l'interroger, je n'ai pu
+lui arracher un mot de plus. Vous comprenez donc
+quelle a été mon angoisse quand, ce matin, devant
+son lit vide, je me suis rappelé sa phrase d'hier. Alors,
+j'ai pris ma course, et, successivement, j'ai couru aux
+nouvelles chez tous les convives de notre dîner d'hier.
+J'arrive chez vous après avoir été visiter aussi
+MM. Grandvivier et Fraimoulu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez été voir mon oncle Fraimoulu?</p>
+
+<p>Si grandement inquiet que fût le docteur, il ne
+put, au nom du propriétaire, retenir un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;A propos de votre oncle, dit-il, je dois vous apprendre
+que je suis arrivé à temps pour lui faire appliquer
+cinq cataplasmes et trois emplâtres... «Ah!
+vous tombez à propos!» s'est-il écrié quand il m'a
+vu approcher de son lit... car ma visite le surprenait
+au lit... Alors il m'a montré son buste. Un tigre! un
+vrai tigre! Il avait tout le torse moucheté de taches
+noires.</p>
+
+<p>&mdash;Que me contez-vous là? fit Gontran ébahi. Comment
+mon oncle a-t-il passé à l'état de tigre?</p>
+
+<p>&mdash;A cause de l'affaire d'hier soir.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! le tour que lui a joué sa cuisinière Nadèje
+lui a produit un tel effet?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas à Nadèje que votre oncle doit
+d'être en pareille capilotade.</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;A son valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;L'Auvergnat Pietro?</p>
+
+<p>&mdash;Un domestique qu'il a eu le tort d'accepter d'un
+fournisseur, sans prendre d'autres informations.</p>
+
+<p>&mdash;Un ancien paveur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on peut lui confier un pavé à ce garçon-là.
+S'il tape dessus aussi fort qu'il a cogné sur votre
+oncle, le pavé doit être solidement enfoncé.</p>
+
+<p>Comme Gontran restait tout ahuri en attendant de
+plus amples renseignements, le docteur continua:</p>
+
+<p>&mdash;Hier la plaisanterie de Nadèje nous laissait sans
+vivres... mais non pas sans liquides, car votre oncle
+qui, paraît-il, possède une cave de choix, avait, à
+l'avance, monté les vins, vins de derrière les fagots,
+que nous devions déguster à sa table.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Il me l'a dit. Seize bouteilles pour huit convives.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il nous a fallu accepter le dîner que, dans
+notre détresse, nous offrait M. Grandvivier, votre
+oncle nous a suivis chez le juge sans plus songer à
+ses bouteilles disposées sur une étagère.</p>
+
+<p>&mdash;Alors Pietro, resté seul, s'est rafraîchi la langue?</p>
+
+<p>&mdash;Si bien rafraîchi que les seize bouteilles y ont
+passé. Après ce bel exploit, notre Auvergnat, qui se
+sentait la tête un peu lourde, a éprouvé le besoin de
+se coucher dans le lit de M. Fraimoulu qui, en descendant
+de chez le magistrat, a découvert l'ivrogne
+allongé sous ses draps... Vous devinez le reste de la
+scène?</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle a jeté le pochard à bas du lit?</p>
+
+<p>&mdash;Lequel pochard, ayant le réveil et surtout le vin
+mauvais, s'est mis à rosser M. Fraimoulu avec cette
+conscience du bien faire qu'on est heureux, pour tout
+ce qu'ils entreprennent, de constater chez tous les Auvergnats.
+Après quoi, il a pris son congé. Comme on
+était en pleine nuit, il est parti en emportant deux
+couverts d'argent pour s'éclairer dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez, alors, avoir trouvé mon pauvre
+oncle furibond.</p>
+
+<p>&mdash;Dites plutôt étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Étonné? répéta Gontran; étonné de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De ce que son ivrogne, en lui allongeant ses
+coups de poing, n'avait cessé de l'appeler Camuflet,
+en faisant suivre ce nom d'injures et de phrases incompréhensibles.
+C'était des: «Tiens! chaligaud!...
+Attrape, Fêche-Mathieu! A toi, chal chinge!...» Et
+plus il cognait, plus il s'animait en croyant tambouriner
+le cuir de M. Camuflet qu'il accusait d'avarice.</p>
+
+<p>&mdash;Pietro connaissait donc M. Camuflet?</p>
+
+<p>&mdash;Il devait l'avoir vu hier pour la première fois,
+quand ce convive de votre oncle est arrivé pour savourer
+le fameux dîner de Nadèje... Probablement
+qu'il l'a entendu nommer. Alors ce nom, resté dans
+sa mémoire, sera revenu dans les divagations de son
+ivresse... Toujours est-il qu'en daubant sur M. Fraimoulu,
+l'ivrogne Pietro croyait assommer M. Camuflet.</p>
+
+<p>Gontran ne connaissait Cabillaud et son fils que
+de la veille.</p>
+
+<p>Il était, en conséquence, bien excusable de chercher
+à se débarrasser de l'importun dont la visite retardait
+son déjeuner et tenait Henriette et La Godaille
+prisonniers dans la cuisine.</p>
+
+<p>Il regarda la pendule en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais me hâter de déjeuner pour aller, ensuite,
+rendre visite à mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux serait peut-être de ne pas vous déranger.
+Qui sait si M. Fraimoulu souhaite que vous connaissiez
+sa mésaventure? conseilla Cabillaud père.</p>
+
+<p>La pendule tintant ses onze coups ramena le médecin
+à ses alarmes.</p>
+
+<p>&mdash;Onze heures, dit-il, le moment où Gustave et
+moi nous devrions nous mettre à table.</p>
+
+<p>La faim rendait Gontran féroce. Il sentit que le
+docteur allait s'attendrir. Il ne lui en laissa pas le
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais un pari, monsieur Cabillaud, proposa-t-il.
+Je vous gage que, pendant que vous êtes à
+vous mettre martel en tête à propos de ce qu'un
+homme de trente ans n'a pas couché dans son lit,
+monsieur votre fils, rentré chez vous, doit regarder
+aussi l'heure et se dire avec la faim au ventre: «Pourquoi
+mon père ne rentre-t-il pas, lui si ponctuel à
+l'heure des repas?»</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous? dit le médecin se laissant aller à
+l'espérance devant cette supposition.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y voir et, dans vingt minutes, vous serez
+à rire de vos angoisses de la matinée.</p>
+
+<p>Ce disant, le jeune homme poussait doucement
+vers la porte le médecin qui répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Je le souhaite! je le souhaite!</p>
+
+<p>Ses talons n'avaient pas dépassé le seuil d'un millimètre
+que la porte était refermée sur le médecin
+par Gontran qui poussa un énorme «Ouf!» de satisfaction.</p>
+
+<p>Sans s'être aperçu de l'empressement qu'on avait
+mis à se débarrasser de lui, l'homme à la verrue regagna
+son domicile à pas pressés.</p>
+
+<p>&mdash;Gustave doit s'impatienter de mon retard. Servez-nous
+vite, Clarisse, dit-il à sa cuisinière qui avait
+ouvert à son coup de sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;M. Gustave n'est pas arrivé pour déjeuner, dit
+la servante.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'a pas reparu de la matinée?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Un souvenir arrêta l'inquiétude qui allait reprendre
+le père. Quand il s'était présenté, en quête
+de Gustave chez Ducanif, ce dernier lui avait dit en
+riant:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attends aujourd'hui même à déjeuner. Je
+vais le voir m'arriver avec des dents aiguisées par
+cette même nuit, passée dehors, dont vous vous
+alarmez tant à tort, mon cher ami... Votre garçon a
+trente ans, que diable!... et il n'est pas séminariste.</p>
+
+<p>Le souvenir de cette phrase qui, en somme, n'était
+qu'une variante de ce que lui avait répété Gontran, fit
+donc que le docteur, en ne trouvant pas Gustave à
+son retour au logis, offrit ce leurre à ses craintes en
+disant à Clarisse:</p>
+
+<p>&mdash;Il doit être à déjeuner chez Ducanif.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répéta encore la cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. Ducanif, où, d'habitude, on déjeune à
+dix heures et demie, on s'est étonné de ne pas voir
+arriver M. Gustave. Alors M. Ducanif a envoyé sa domestique
+Héloïse s'informer si la disparition de votre
+fils, que vous lui aviez annoncée ce matin à votre visite,
+s'était prolongée... Vous seriez arrivé cinq minutes
+plus tôt que vous vous seriez rencontré avec
+Héloïse... Elle sort d'ici.</p>
+
+<p>Et Clarisse qui, pas plus que Cabillaud père, n'ignorait
+certaines particularités de la vie de Gustave,
+ajouta en secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Et Héloïse, tout comme nous, ne sait pas où
+M. Gustave peut bien avoir passé la nuit.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p>FIN DE «SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES.»</p>
+
+
+<p>L'épisode qui suit et termine: <i>Seul contre Trois Belles-Mères</i>
+a pour titre: <i>Le Tombeur des Crânes</i>.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<p class="sml">EN VENTE CHEZ LE MÊME ÉDITEUR</p>
+
+<p class="sml">OUVRAGES D'EUGÈNE CHAVETTE</p><br>
+
+
+
+<p class="sml">LES PETITES COMÉDIES DU VICE, 1 vol. illustré
+par Benassit (25e mille)... 3 fr. 50</p>
+
+<p class="sml">LES PETITS DRAMES DE LA VERTU. 1 Vol. illustré
+par Kauffmann (20e mille)... 3 fr. 50</p>
+
+<p class="sml">LES BÊTISES VRAIES. 1 vol. illustré par Kauffmann
+(16e mille)... 3 fr. 50</p>
+
+<p class="sml">LA VEUVE ROSSIGNOL (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p>
+
+<p class="sml">LA CLÉOPATRE (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p>
+
+<p class="sml">LA BANDE DE LA BELLE ALLIETTE (20e mille).
+1 vol. in-18... 2 fr.</p>
+
+<p class="sml">FIL-A-BEURRE (18e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p>
+
+<p class="sml">LE PLAN DE CARDEUC (10e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p>
+
+<p class="sml">SEUL CONTRE TROIS BELLES-MÈRES (8e mille).
+1 vol. in-18... 2 fr.</p>
+
+<p class="sml">LE TOMBEUR-DES-CRANES (8e mille). 1 vol. in-18... 2 fr.</p>
+
+<p class="sml">LILIE, TUTUE, BÉBETTE. 1 vol. in-16... 0 fr. 60</p><br>
+
+
+
+<p class="sml">PARIS</p><br>
+
+<p class="sml">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br>
+
+26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON</p><br>
+
+
+<p class="sml">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La conquête d'une cuisinière I, by Eugène Chavette
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I ***
+
+***** This file should be named 16795-h.htm or 16795-h.zip *****
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+
+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
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+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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