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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:49:41 -0700 |
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diff --git a/16789-h/16789-h.htm b/16789-h/16789-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e55a6c3 --- /dev/null +++ b/16789-h/16789-h.htm @@ -0,0 +1,9659 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Transitional//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-transitional.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> +<head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1" /> + + <title>Hyacinthe</title> + + <style type="text/css"> + <!-- + body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + p {text-align: justify;} + blockquote {text-align: justify;} + h1,h2,h3,h4 {text-align: center;} + h5,h6 {text-align: left;} + pre {font-size: 0.7em;} + .sc {font-variant: small-caps;} + + hr {text-align: center; width: 50%;} + html>body hr {margin-right: 25%; margin-left: 25%; width: 50%;} + hr.full {width: 100%;} + html>body hr.full {margin-right: 0%; margin-left: 0%; width: 100%;} + hr.short {text-align: center; width: 20%;} + html>body hr.short {margin-right: 40%; margin-left: 40%; width: 20%;} + + .note + {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + + span.pagenum + {position: absolute; left: 1%; right: 91%; font-size: 8pt; text-indent: 0;} + + .poem + {margin-left:10%; margin-right:10%; margin-bottom: 1em; text-align: left;} + .poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} + .poem p {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + .poem p.i2 {margin-left: 1em;} + .poem p.i4 {margin-left: 2em;} + .poem p.i6 {margin-left: 3em;} + .poem p.i8 {margin-left: 4em;} + .poem p.i10 {margin-left: 5em;} + + .drama {margin-bottom: 1em; text-align: left;} + .drama p {margin: 1em 0em 0em 0em;; padding-left: 2em; text-indent: -2em;} + .drama p.i2 {margin: 0; margin-left: 1em;} + .drama p.i4 {margin: 0; margin-left: 2em;} + .drama p.i6 {margin: 0; margin-left: 3em;} + .drama p.i8 {margin: 0; margin-left: 4em;} + .drama p.i10 {margin: 0; margin-left: 5em;} + + .figure, .figcenter, .figright, .figleft + {padding: 1em; margin: 0; text-align: center; font-size: 0.8em;} + .figure img, .figcenter img, .figright img, .figleft img + {border: none;} + .figure p, .figcenter p, .figright p, .figleft p + {margin: 0; text-indent: 1em;} + .figcenter {margin: auto;} + .figright {float: right;} + .figleft {float: left;} + + .footnote {font-size: 0.9em; margin-right: 10%; margin-left: 10%;} + + p.author {text-align: right; margin-right:10%;} + p.index {margin: 0; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} + + .side { float:right; + font-size: 75%; + width: 25%; + padding-left:10px; + border-left: dashed thin; + margin-left: 10px; + text-align: left; + text-indent: 0; + font-weight: bold; + font-style: italic;} + + div.trans-note {border-style: solid; border-width: 1px; + margin: 2em 15%; padding: 1em; text-align: center;} + --> + </style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Hyacinthe, by Alfred Assollant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Hyacinthe + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: October 2, 2005 [EBook #16789] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HYACINTHE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<h1>HYACINTHE</h1> + +<h3>LIBRAIRIE DE E. DENTU, ÉDITEUR</h3> + +<p>DU MÊME AUTEUR</p> + +<table summary="oeuvres"> +<tr><td>L'AVENTURIER, 2 VOL </td><td> 6 fr.</td></tr> +<tr><td>UN MILLIONNAIRE, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>RACHEL, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>LE SEIGNEUR DE LANTERNE, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>LE PUY DE MONTCHAL, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>LÉA, 4 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>LE DOCTEUR JUDASSHON, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>LA CROIX DES PRÊCHES, 2 VOL </td><td> 6 »</td></tr> +<tr><td>LE PLUS HARDI DES GUEUX, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>NINI, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>LE VIEUX JUGE, 1 VOL </td><td> 3 »</td></tr> +<tr><td>UNE VILLE DE GARNISON, 1 VOL </td><td> 1 »</td></tr> +<tr><td>UN MARIAGE AU COUVENT, 1 VOL </td><td> 1 »</td></tr> +<tr><td>DEUX AMIS EN 1792, 1 VOL </td><td> 1 »</td></tr> +</table> + +<h1>HYACINTHE</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>ALFRED ASSOLLANT</h2> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>E. DENTU, ÉDITEUR</p> +<p>LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</p> +<p>3, PLACE DE VALOIS (Palais-Royal)</p> + </div> </div> + + + +<a name="I"></a><h1>I</h1> + +<h3>ENTRE NOTAIRES</h3> + + +<p>Alors, c'est-à-dire le 22 mai 1877, mon patron, +maître Bouchardy, notaire, homme excellent, justement +renommé pour sa finesse, sa gaieté, sa bonne +humeur, dans la célèbre ville de Creux-de-Pile et à +cinq lieues tout autour, regarda l'heure à sa montre +et dit à son confrère:</p> + +<p>—Voyons, mon cher Saumonet, voici quatre heures +trois quarts. Le dîner est pour cinq heures. +Mihiète est furieuse du moindre retard. Les sauces +rousses seront brûlées. Les sauces blanches auront +tourné. La dinde truffée sera calcinée, ou sera rôtie +en deux fois, c'est-à-dire desséchée. Voulez-vous en +finir?</p> + +<p>Maître Saumonet fit signe de la tête qu'il le voulait, +mais ne prononça pas une parole.</p> + +<p>—Récapitulons alors, reprit Bouchardy. Vous +avez une fille à marier...</p> + +<p>—Une jolie fille, Bouchardy! une très jolie fille, +une fille qui n'a pas sa pareille dans tout le voisinage, +une fille que nous appelons Hyacinthe, ami +Bouchardy, parce qu'elle est née comme une fleur +de la plus poétique des mères, madame Rosine Forestier, +notre cliente, et du moins poétique des +pères, M. Forestier, notre client aussi,—et depuis six +ans député de l'arrondissement de Creux-de-Pile!...</p> + +<p>—Ne vous échauffez pas, Saumonet!... Dans cette +saison, par cette chaleur épouvantable, on attrape +aisément une pleurésie. Si vous avez une jolie fille +à mettre en bataille, nous avons, nous, un joli garçon, +qui s'appelle Michel, ce qui est un nom d'archange, +comme Hyacinthe est un nom de fleur, et +qui est né du légitime mariage de M. Louis Bernard, +médecin de la Faculté de Paris, avec madame Reine +Bernard, aujourd'hui veuve et propriétaire—en y +comprenant tous les biens meubles et immeubles de +la succession conjugale,—de quatre cent cinquante +mille francs au plus bas mot; et nous ne sommes +pas veuve à lâcher un centime de nos droits, entendez-vous +cela, Saumonet?... Nous n'avons jamais +attaché, nous n'attacherons jamais nos chiens avec +des saucisses et si par malheur notre fils Michel, +parce qu'il est amoureux comme un fou de votre +jolie Hyacinthe et parce qu'elle le lui rend bien, voulait +subir les conditions d'un contrat inégal...</p> + +<p>Ici, il y eut une suspension. M. Bouchardy tenait +sa langue en arrêt comme un bon cavalier tient sa +lance. Enfin, il se tourna vers moi et dit:</p> + +<p>—Trapoiseau!...</p> + +<p>(C'est mon nom.)</p> + +<p>.... Dans ton âme de premier clerc, tu as quelquefois +autant de bon sens et de connaissance des lois +que beaucoup de notaires; tu vas écouter avec soin +notre conversation; tu marqueras les concessions +que nous ferons de part et d'autre; tu changeras ce +qu'il faut changer dans le projet de contrat et tu nous +l'apporteras, à la fin du dîner, c'est-à-dire ce soir, +vers huit heures... Tu m'entends?</p> + +<p>Je répondis modestement:</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Et je me réjouis au fond de mon âme d'avoir une +si belle occasion de contempler dans toute sa magnificence +le plus beau salon de Creux-de-Pile, celui où +l'esprit coule à pleins bords (suivant le mot de M. le +receveur de l'enregistrement). Alors M. Bouchardy, +faisant face à son confrère, reprit son discours en ces +termes:</p> + +<p>—Oui, Saumonet, si notre bien-aimé fils et unique +héritier Michel Bernard subissait un contrat +inégal, inique et désastreux, si la future épouse nous +apportait en dot moins de 200.000 francs, espèces +sonnantes et trébuchantes...</p> + +<p>L'autre notaire se leva et dit:</p> + +<p>Que feriez-vous alors?... Vous refuseriez votre +consentement, peut-être?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>Oui, mais votre fils a vingt-sept ans; il est plus +que majeur. Votre fils est amoureux, votre fils a +une fortune indépendante qui lui vient de son père +et qu'on ne peut pas lui ôter, votre fils est avocat +depuis trois ans et n'a pas besoin de vous pour vivre; +il aime, on l'aime et il fera pour épouser notre +belle Hyacinthe tous les actes respectueux qu'il faudra +faire.</p> + +<p>M. Bouchardy, d'un geste noble, interrompit son +confrère:</p> + +<p>—Vous vous trompez, mon ami. Notre fils Michel +ne vous fera jamais d'actes respectueux. Il sait trop +ce qu'il nous doit...</p> + +<p>—Sait-il aussi, demanda Saumonet en riant, ce +que vous lui devez? A-t il demandé des comptes de +tutelle?</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>—Sait-il, qu'au plus bas mot, vous lui devez, vous +la mère et tutrice, plus de 80.000 fr., et que cet +argent n'est pas perdu, que vous ne l'avez pas prêté +aux Turcs ni aux Egyptiens, mais placé en bonnes +rentes françaises, qui ne périront pas, car la France +entière leur sert d'hypothèque?...</p> + +<p>—Eh bien, Saumonet, est-ce que vous nous faites +un crime de notre prudence? Si par une sage administration +nous avons augmenté la fortune dont +Michel héritera un jour..., après notre mort..., le plus +tard possible..., est-ce un motif pour lui de nous manquer +de respect et de braver notre volonté maternelle? +Faut-il nous dépouiller du fruit de notre économie?... +Et enfin, si nos conditions vous paraissent trop dures, +si vous comptez sur la folle passion d'un fils dénaturé, +si vous croyez qu'il osera nous envoyer des actes +respectueux, allez faites; nous aurons le plaisir de +voir M. Forestier, député de Creux-de-Pile, essayer +d'introduire de force sa fille unique dans une famille +honorable, nous verrons si cette fille elle-même +y consentira, nous verrons surtout si sa mère, madame +Rosine Forestier...</p> + +<p>M. Bouchardy, mon patron, avait le souffle puissant +et pouvait parler plusieurs minutes sans reprendre +haleine, ce qui est, dit-on le signe distinctif des +grands orateurs; mais M. Saumonet l'interrompit, +car il était sec et piquant autant que l'autre était verbeux +et majestueux.</p> + +<p>—Enfin, demanda-t-il, que voulez-vous dire? Parlons +franchement, et que chacun lâche son dernier +mot, car cinq heures vont sonner. Avez-vous des +pleins pouvoirs pour traiter?</p> + +<p>—J'en ai, répondit M. Bouchardy, subjugué par +cette impétuosité.</p> + +<p>—Moi aussi... Qui est-ce qui fait des difficultés +pour ce contrat? ce n'est pas le jeune homme, je +pense?</p> + +<p>—Michel! Ah! Dieu, non! Il ne demande qu'à +conclure, n'importe à quel prix, et qu'à emporter +la jeune Hyacinthe au pays où fleurit l'oranger.</p> + +<p>—Alors, c'est madame Bernard? Je comprends +ça... Elle avait l'argent de son fils et les clefs. Il faut +les rendre. C'est dur. Le père en mourant avait laissé +la jouissance de la moitié de sa fortune à sa femme, +mais seulement jusqu'au mariage de son fils. S'il se +marie, il faut y renoncer. C'est 6.000 francs par an, +au moins. Demander une dot de 200.000 francs à +M. Forestier, père de la future, c'est rompre le mariage, +en feignant de soutenir avec trop de zèle les intérêts +de Michel. Voilà pourquoi, Bouchardy, vous +mettez des bâtons dans les roues. C'est l'ordre de la +vieille dame que vous suivez?</p> + +<p>M. Bouchardy se mit à rire et répliqua:</p> + +<p>—Vous l'avez deviné Saumonet. Madame Bernard +ne veut pas remettre à une bru le gouvernement de +la maison; elle veut encore moins lâcher la jouissance +de 6.000 francs de rente que lui assure le testament +de son mari, jusqu'au mariage de son fils, et +si elle était forcée de laisser Michel se marier, elle +veut lui vendre son consentement le plus cher possible.</p> + +<p>—Michel le sait-il?</p> + +<p>—Comme vous et moi. Mais, par respect, il feint +de ne rien deviner de tous ces calculs. En revanche, +il m'a chargé, lui aussi, de ses pleins pouvoirs, et +s'il ne tient qu'à lui, tout sera bientôt terminé... A +votre tour, maintenant, Saumonet, je vais confesser +vos clients, comme vous avez confessé les miens.</p> + +<p>—Faites, répliqua l'autre notaire.</p> + +<p>—Qu'est-ce que le père Forestier donne pour dot +à sa fille? 100.000 francs. Pas davantage.</p> + +<p>—Sans doute, dit M. Saumonet, mais il en garde +à peine autant pour lui-même.</p> + +<p>—Et la fortune de sa femme, qui est de plus de +400.000 francs?</p> + +<p>—Madame Forestier fait bourse à part. Elle administre +elle-même ses revenus et n'en rend compte +à personne. En revanche, elle se fait expliquer jusqu'au +moindre centime l'emploi de l'argent de son +mari. Elle le tient même si serré que le pauvre homme +est obligé, de temps en temps, d'emprunter cinq ou +six francs qu'il rembourse comme il peut, en faisant +croire à la dame que ce sont des dépenses électorales.</p> + +<p>—Donc, Saumonet, la femme ne voulait rien donner +et le mari ne pouvant pas donner plus de cent +mille francs, le mariage est rompu?</p> + +<p>—Je le crains.</p> + +<p>M. Bouchardy se mit à siffler en regardant le jardin, +l'horizon bleu, d'un air de réflexion profonde:</p> + +<p>—Au diable, les femmes poétiques! s'écria-t-il +enfin.</p> + +<p>—Êtes-vous sûr, répliqua l'autre, que les femmes +prosaïques vaillent mieux?</p> + +<p>—Et cependant, Seigneur, mon Dieu! il en faut, +comme disait saint Augustin.</p> + +<p>Cette pensée du plus éloquent et du plus inspiré des +Pères de l'Église ramena une douce gaieté sur le visage +des deux notaires.</p> + +<p>—Voyons, dit M. Bouchardy, c'est bien votre dernier +mot, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Le dernier des derniers, cher confrère.</p> + +<p>—Eh bien, que votre volonté soit faite et non la +mienne. Je consens à la ruine de mon client.</p> + +<p>Saumonet se récria:</p> + +<p>—J'y consens, reprit M. Bouchardy, mais c'est par +son ordre. Michel qui a tout prévu, car c'est un +homme de bon sens dans tout le reste, et qui, par +respect pour la mémoire de son père ne veut pas +plaider contre sa mère, m'a chargé d'acheter son consentement. +Il lui en coûtera 6.000 francs de rente, +jusqu'à la mort de la brave dame, mais, à ce prix, je +m'en suis assuré, toutes les difficultés seront levées, +elle ne figurera au contrat que pour approuver et +signer, et elle serrera mademoiselle Hyacinthe sur +son cœur comme une fille bien-aimée!...</p> + +<p>—J'en suis touché jusqu'aux larmes, dit M. Saumonet.</p> + +<p>—Mais vous, ne ferez-vous aucune concession?</p> + +<p>—Pas la moindre! Madame Forestier qui est une +femme poétique, un sylphe, un gros sylphe à la vérité, +un sylphe de quatre-vingt-dix kilogrammes, a +déclaré que les jeunes filles devaient se marier sans +dot ou ne jamais se marier; que demander une dot +à mademoiselle Hyacinthe, c'était lui faire une offense +impardonnable; que si M. Forestier son mari, voulait +doter sa fille, il le pouvait, mais à ses frais, et qu'elle +ne donnerait pas un centime: qu'il était libre de se +ruiner, lui, mais à ses risques et périls (<i>Mange ça +tien, tu ne mangeras pas ça mien</i>), comme disent toutes +les saintes femmes du pays: qu'elle n'était pas folle, +elle, et qu'elle avait de la prévoyance pour toute la +famille; qu'elle avait résolu de garder toujours sa +fortune intacte et de la réserver pour ses enfants ou +mieux encore pour ses petits-enfants, et surtout pour +ses arrière-petits-enfants (qu'elle adore par avance, +les pauvres chérubins); que c'était pour elle un devoir +de conscience et ne transigerait jamais... J'ai +voulu hasarder quelques observations; mais la grosse +dame plus poétique et plus tragique que vous ne +l'avez jamais vue, s'est écriée:</p> + +<p>»Ma fille, ma chère fille, ma douce et tendre Hyacinthe, +cette gracieuse hirondelle que j'ai réchauffée +dans mon sein, sait bien qu'elle peut compter sur +moi!... Quelles que soient les déceptions de la vie, +quelque chagrin que dans l'avenir puisse lui donner +son futur mari, (et il lui en donnera des multitudes, +j'en vois déjà trop les signes précurseurs!) +mon cœur de mère et mes bras lui seront toujours +ouverts.</p> + +<p>»Je mettrai tout en commun avec ma fille!... Mais +pour son mari, non! Il n'aura pas un centime de +moi! Pas un centime!»</p> + +<p>Vrai, mon ami, c'était si touchant que j'avais peine +à retenir mes larmes.</p> + +<p>—Comme ça, répliqua l'autre notaire, elle garde +tout?</p> + +<p>—Parfaitement. Et madame Bernard?</p> + +<p>—Presque tout, répondit Saumonet.</p> + +<p>—Deux vrais cœurs de belles-mères, conclut +M. Bouchardy qui était philosophe.</p> + +<p>Puis se tournant vers moi:</p> + +<p>—Tu as bien entendu, Trapoiseau?... A toi d'arranger +de ton mieux les termes du contrat. Tu nous +rejoindras à huit heures, chez M. Forestier... Nous, +Saumonet, allons dîner, et dépêchons-nous, car il est +cinq heures cinq... La forte Mihiète doit grogner sur +ses fourneaux.</p> + +<p>Et tous deux s'en allèrent bras dessus, bras dessous, +en chantant le joyeux refrain:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Gloria tibi, Domine,</i></p> +<p>Que tout chantre</p> +<p>Boive à plein ventre</p> + </div> </div> + + + + +<a name="II"></a><h1>II</h1> + +<h3>ANGÉLINE</h3> + + +<p>Enfin la porte du jardin se referma sur les deux +notaires,—Bouchardy, surnommé le <i>Gros</i>, à cause de +son épaisseur, et Saumonet, surnommé l'<i>Aiguille</i>, à +cause de sa longueur et de sa maigreur extraordinaires.</p> + +<p>Alors, resté seul en face de Dieu, de la Nature et +du papier timbré que je devais noircir d'encre, je pris +mon menton de la main gauche, j'appuyai le coude +du même côté sur la table et mon esprit vagabond +s'enfonça lentement dans mes pensées, comme un +promeneur qui marche au travers de la forêt.</p> + +<p>Ce n'est pas une petite affaire de rédiger un +contrat de mariage! Ah! non, certes! et, comme +dit la poétique Mme Forestier, quand elle ordonne +à sa cuisinière de peler douze pommes de terre, +<i>je dirigerais plus aisément les quarante principales +maisons de commerce de Paris</i>; mais enfin il faut rédiger +et je rédigerai; il le faut! il le faut! Michel +m'en a prié, Mlle Hyacinthe compte sur moi (Elle +a de bien beaux yeux, Mlle Hyacinthe) quelquefois +en traversant la rue elle me regarde d'un air aimable, +caressant et presque malin, comme si elle devinait +de moi quelque chose que je ne veux pas dire, et +comme si elle s'intéressait à moi, à cause d'une autre +personne pour qui elle aurait une amitié particulière... +Je croirais volontiers que cette personne qui +n'a pas de barbe au menton (et n'en aura jamais) +lui parle de moi de temps en temps et qu'il y a des +confidences échangées... Ah! si j'en étais sûr, mais, +c'est un rêve... Jamais Angéline n'a pensé à moi, +excepté pour descendre dans l'étude, quand maître +Bouchardy, son père, va faire au cercle sa partie +de billard; et alors, elle me dit:</p> + +<p>«Monsieur Trapoiseau, vous qui savez tout, dites-moi +donc où mon père a caché le <i>Voyage en Orient</i> de +Lamartine et la traduction du poëme d'Antar qui est +à la suite...»</p> + +<p>Et alors je suis bien forcé de chercher le <i>Voyage +en Orient</i>. Puis, comme la bibliothèque a quinze pieds +de haut, il faut tenir l'échelle. C'est moi qui monte +et c'est elle qui la tient... Je regarde en haut et en +bas, à droite et à gauche, je fourrage au hasard +parmi les livres; je prends par mégarde un traité de +médecine sur «<i>le plus doux des lénitifs</i>», et je descends +avec empressement pour l'offrir à Mlle Angéline. +Elle le regarde et me le jette au nez en +riant et se moquant de ma bêtise, mais si gaiement, +si délicatement, si... je ne sais comment, que +j'en ai le cœur tout troublé et rempli d'une joie infinie.</p> + +<p>Au fond, est-elle jolie? Qui peut savoir? Supposons +cependant que je sois pour un moment photographe +ou gendarme et chargé de donner un signalement. +Qu'est-ce que je devrais dire pour ne pas +tromper le public?</p> + +<p>(Tais-toi, mon cœur, et ne cherche pas à m'influencer!)</p> + +<p>Eh bien, voici ou à peu près son signalement:</p> + +<p>Cheveux: blond-cendré (c'est une jolie couleur).</p> + +<p>Nez: un peu trop gros du bout, mais joliment +relevé. Plein d'esprit, ce nez-là, mais pas grec du +tout, gaulois plutôt; car j'en ai vu beaucoup de cette +forme en Auvergne. C'est un nez qui n'a pas de réputation +chez les peintres et chez les sculpteurs, mais +des milliers de mères de famille en ont un tout pareil +et s'en font honneur. Pourquoi donc Angéline serait-elle +plus modeste?</p> + +<p>Bouche: un peu grande. Oui, un peu grande, +il faut l'avouer..., mais tout est relatif. Elle est +grande certainement, si vous la comparez à celle +de Mlle Hyacinthe Forestier qui est une petite cerise +rouge entr'ouverte,—ça, c'est l'idéal! En revanche, +elle est de médiocre dimension en comparaison +de celle de Mme Tâtempot qui fut dessinée +par la nature sur le modèle d'un four de boulanger.</p> + +<p>Quant aux dents, rien à dire que de flatteur. Elles +sont grandes, c'est vrai, mais elles sont blanches, +bien rangées et toutes présentes à l'appel, comme +on peut s'en assurer, car Angéline, sous prétexte de +rire, les montre à chaque instant.</p> + +<p>Menton rond et marqué d'une fossette. Signe de +bonne humeur et de bonne volonté ferme... Eh! eh! +la bonne humeur est une excellente chose. La volonté +ferme en est une autre très appréciée des connaisseurs. +Mais cela ressemble fort à une bonne épée, +bien trempée. Celui qui en tient la poignée est en +sûreté; mais l'autre, son associé, sur qui la pointe +est dirigée, n'a-t-il rien à craindre?</p> + +<p>Quand au reste, Mlle Angéline est grande et forte +comme son père. L'autre jour, une vieille dame +disait devant moi: «Elle est grassouillette!» La +vérité, c'est qu'elle est admirablement proportionnée +dans le sens de la rondeur, qu'elle a une santé +superbe, un teint assorti,—c'est-à-dire plus rouge +que blanc;—et des yeux, oh! des yeux d'une douceur +divine (quand elle veut, bien entendu).</p> + +<p>Me croirez-vous? Je n'ai jamais pu voir la couleur +de ces yeux-là! Sont-ils noirs, bleus, verts, gris, châtains? +C'est ce que j'ignorerai toujours. Et après +tout, à quoi me servirait de le savoir? Mon oncle le +curé me le disait hier encore:</p> + +<p>—Félix, Félix, mademoiselle Angéline Bouchardy +n'est pas faite pour ton nez!</p> + +<p>Et comme je me défendais d'y penser:</p> + +<p>—Souviens-toi que si je suis curé de Creux-de-Pile +et le personnage le plus respecté de tout le pays, +parce que je suis inamovible et parce que je donne +ma bénédiction aux autres qui ne peuvent me le rendre, +tu n'es et ne seras longtemps, toi, mon neveu, +fils de ma sœur, que l'héritier du nom et de la considération +de l'huissier Trapoiseau, ton père, ce qui +est mince. Moi, vois-tu, j'ouvre à ceux qui m'obéissent +les portes du paradis et à ceux qui se révoltent les +portes de l'enfer; mais ton père, lui, n'ouvrait que +celles de la salle d'audience, et il y a la même différence +entre son métier et le mien qu'entre ceux de +nos maîtres respectifs: je veux dire: le président +du tribunal et Dieu le père. Comprends-tu bien, +Félix?</p> + +<p>Hélas! je ne comprend que trop. Je ne me fais pas +illusion. Angéline aura cent mille écus après la mort +de son père, et moi,—je m'en félicite d'ailleurs,—je +verrais mourir toute la terre sans recueillir un +centime parmi tous les testaments qu'on ne manquerait +pas de faire. Un seul homme pourrait me léguer +quelque chose, car il est riche,—c'est mon oncle le +curé,—mais personne ne connaît au juste sa fortune, +et je crois qu'il l'a promise à l'évêque pour une +fondation pieuse. D'ailleurs, comme il dit souvent: +«Après la mort de Trapoiseau, ton père, je t'ai envoyé +au petit séminaire de S***, j'ai payé ta pension +(deux cent cinquante francs par an), je t'ai +expédié pendant trois ans dans la capitale, où tu +m'as mangé cinquante francs par mois à étudier la +chicane; maintenant encore je te donne quatre-vingt-dix +francs par trimestre, pour que tu te perfectionnes +ici dans l'art de plumer tes concitoyens, +comme huissier, avoué ou notaire; mais mon cher +enfant, ne m'en demande pas davantage!»</p> + +<p>Et je n'en demandais pas d'avantage, en effet, je +prenais le papier timbré en patience, j'attendais qu'un +huissier vînt à mourir pour prendre sa place, ou +même un avoué.</p> + +<p>Un huissier? Je pouvais l'espérer. Un avoué? Je +pouvais le désirer. Mais un notaire! Oh! c'est un +rêve! Et cependant... Angéline, je le sais, n'épousera +pas moins qu'un notaire. Je la connais. Elle +est fière, elle a le cœur haut, elle est fille de notaire, +elle ne voudra pas descendre jusqu'à un avoué!...</p> + +<p>Comme j'en étais là de mes réflexions, car, au lieu +de rédiger le contrat de Michel Bernard et d'Hyacinthe +Forestier, je pensais à mademoiselle Angéline +Bouchardy, fille de mon patron, j'entendis tout à +coup un pas léger le long de l'escalier et un frôlement +de robe de grenadine qui ne m'était pas inconnu.</p> + +<p>Je regardai si la seconde porte de l'étude, celle qui +séparait le second et le troisième clerc de moi, leur +chef et de maître Bouchardy, leur patron, était bien +fermée, et j'attendis avec une douce anxiété ce qui +allait suivre.</p> + +<p>Oh! mon Dieu, ce qui suivit fut ce que j'espérais. +Une main adroite et légère tourna le pène de la serrure, +ouvrit la porte; Mlle Angéline parut et s'écria +d'un air étonné:</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Son étonnement ne m'étonna pas, comme vous pensez +bien, car j'y étais habitué; et je me levai avec +empressement pour montrer mon zèle.</p> + +<p>Elle me regarda en riant et dit:</p> + +<p>—Je croyais que mon père était ici.</p> + +<p>Si elle le croyait, Dieu seul peut le savoir. Quant à +moi, je répliquai:</p> + +<p>—Mademoiselle, il vient de sortir tout à l'heure +avec M. Saumonet.</p> + +<p>Elle reprit, en fronçant légèrement les sourcils:</p> + +<p>—J'en suis bien fâchée... Je voulais le consulter. +C'est très désagréable... Il faut se décider tout de +suite.</p> + +<p>Je la regardais. Elle regardait ses bottines d'un air +souriant et embarrassé. A la fin elle me dit:</p> + +<p>—Mon père est allé dîner chez M. Forestier, à +l'occasion du contrat, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>—Eh bien! il me laisse dans un embarras terrible. +Je suis invitée, moi, à prendre le thé; il y aura sans +doute beaucoup de monde; quelle robe dois-je mettre?</p> + +<p>Et comme j'hésitais, elle reprit impétueusement:</p> + +<p>—Voyons, ne me dissimulez rien, monsieur Trapoiseau. +Une robe de soie, une robe d'organdi, une +robe de satin, une robe de brocart brodée d'or?... +Répondez: mais répondez donc, puisque mon père +n'est pas là pour répondre!</p> + +<p>Je baissai la tête, en étendant les bras, pour indiquer +mon embarras:</p> + +<p>—Mademoiselle je suis perplexe; je suis vraiment +perplexe... Je suis au fond de la plus profonde perplexité.</p> + +<p>—Alors vous ne savez pas si je dois être en blanc, +en rose, en bleu, en gris ou en noir?</p> + +<p>—Comment pourrais-je le savoir, mademoiselle?</p> + +<p>—En étudiant la question dans les bons auteurs, +monsieur Trapoiseau!</p> + +<p>Elle fit quelques tours dans l'étude comme un chardonneret +dans sa cage, en ayant l'air de regarder les +livres de la bibliothèque et de faire un choix; puis, +elle s'arrêta, appuya sur mon bureau ses deux belles +mains, un peu grandes et même un peu rouges, mais +bien faites et demanda:</p> + +<p>—Vous serez des nôtres, ce soir, chez madame Forestier?</p> + +<p>Je répondis modestement:</p> + +<p>—Oui, mademoiselle;... c'est-à-dire que je suis +invité à porter le papier timbré, le contrat, l'encrier +et les plumes...</p> + +<p>Elle répliqua d'un air de douce autorité:</p> + +<p>—Vous êtes invité; je le sais. Hyacinthe me l'a dit. +On dansera. Vous me ferez vis-à-vis...</p> + +<p>—Ah! mademoiselle!... Mais personne ne m'a +dit que je fusse invité...</p> + +<p>—Eh bien! je vous le dis, moi... Vous me ferez +donc vis-à-vis, à moins...</p> + +<p>Ici elle hésita, ou fit semblant.</p> + +<p>Je demandai, le cœur palpitant:</p> + +<p>—A moins?...</p> + +<p>—A moins que vous ne préfériez me demander +vous-même la première contredanse.</p> + +<p>O joie! ô bonheur! J'avais une terrible envie de +tomber aux pieds d'Angéline et de les baiser avec la +piété qu'on doit aux anges du Seigneur; mais elle +s'en aperçut et s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous faisiez là, quand je suis entrée?</p> + +<p>—Mademoiselle, je rédigeais ou plutôt je me préparais +à rédiger le contrat...</p> + +<p>—D'Hyacinthe?</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>Elle se pencha anxieusement, et, ne voyant rien +qu'un papier timbré privé de toute souillure, me dit:</p> + +<p>—C'est ça le contrat?</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>—Et vous n'avez rien fait?</p> + +<p>—J'allais commencer.</p> + +<p>—Alors, je me sauve.</p> + +<p>En effet, elle ouvrit la porte et me dit à demi-voix:</p> + +<p>—N'oubliez pas de venir en habit, avec des gants... +Hyacinthe compte sur vous..., toutes ces dames aussi.</p> + +<p>Elle fit une pause et ajouta:</p> + +<p>—Moi surtout... A ce soir, monsieur Félix!</p> + +<p>—A ce soir, mademoiselle!</p> + +<p>La porte se referma, et je restai seul avec mon +contrat à rédiger.</p> + +<p>Eh bien, me croira qui voudra, cet «à ce soir, +monsieur Félix?» m'avait rendu le plus heureux des +hommes. C'est la première fois qu'elle m'appelait +de mon nom de baptême. Jusque-là j'avais été Trapoiseau, +premier clerc de maître Bouchardy. Du +coup je venais de passer «Félix». Sentez-vous la +différence?</p> + + + + +<a name="III"></a><h1>III</h1> + +<h3>MA MÈRE</h3> + + +<p>Je perdis bien encore quelques minutes à bercer +dans mes rêveries cette douce pensée que deux jeunes +demoiselles,—les plus belles à mon avis, et les +plus riches de la puissante cité de Creux-de-Pile,—m'avaient +mis souvent en tiers dans leurs conversations, +et que l'une d'elles parlait dans l'intimité de +«Félix», tandis que l'autre répondait en parlant +de «Michel».</p> + +<p>Hé! hé! n'a pas ce bonheur-là qui veut!</p> + +<p>Enfin, il fallut prendre la plume et commencer +gravement:</p> + +<p>«Par devant maître Bouchardy et son collègue...»</p> + +<p>Après quoi j'allai tout d'un trait et sans débrider +jusqu'à la fin, tant j'étais rempli, pénétré, saturé des +clauses du contrat.</p> + +<p>Quand tout fut prêt, je rentrai chez moi pour souper +et prendre un habit noir et une cravate blanche.</p> + +<p>Chez moi, je veux dire chez ma mère, et quoiqu'on +se doute bien que la veuve de l'huissier Trapoiseau +n'était pas une grande dame et n'habitait pas un palais, +on imaginera difficilement la vérité.</p> + +<p>Ma mère occupait au second étage et de plain-pied +avec la rue, la maison étant adossée au rocher (notez +cette coïncidence), une grande chambre et un petit cabinet +qui dominaient tous les deux la rivière de plus +de cent pieds de haut. Le pavé de la chambre était +fait de terre battue, comme celui des granges. Le cabinet, +plus heureux, avait un plancher de bois. Mais +la chambre servait à tout.</p> + +<p>D'abord, ma mère y couchait. Ensuite elle y faisait +sa cuisine (maigre, très maigre cuisine!) composée le +matin d'une soupe à l'oignon, à midi d'un ragoût de +mouton et de pommes de terre qui durait trois jours. +Le quatrième jour, on le remplaçait par une omelette +mêlée de pommes de terre. A dire vrai, les pommes +de terre étaient le légume favori de ma mère et sa +nourriture principale; aussi les fourrait-elle au hasard +dans toutes les sauces, et telle est la douce influence +d'un bon appétit que j'avalais avec plus de plaisir une +omelette aux pommes de terre qu'un banquier n'avale +une dinde aux truffes.</p> + +<p>Le souper, régulièrement servi à sept heures du +soir, se composait, en hiver: le lundi, d'une soupe +aux choux; le mardi d'une soupe aux raves; le mercredi, +d'une soupe aux choux; le jeudi, d'une soupe +aux raves; le vendredi d'une soupe aux choux; le +samedi d'une soupe aux raves; et le dimanche,—jour +de fête, de luxe, de magnificence et de prodigalité, +d'une soupe aux choux mêlés de raves et de +pommes de terre.</p> + +<p>Pour faire couler le tout, une eau délicieuse puisée +à la fontaine voisine, au pied du rocher sur lequel la +maison était bâtie. Quant au vin, il était né dans le +pays, c'est-à-dire plus âpre et plus difficile à digérer +qu'une condamnation à trois mois de prison et 6.000 +francs d'amende. Au reste, ma mère n'en a jamais +goûté; pour moi, j'en buvais avec une extrême modération. +Un litre tous les dix jours que ma mère allait +chercher dans la boutique du cabaretier d'en face. +Cinq sous en gros et six sous au détail.</p> + +<p>Vous me croirez si vous voulez, ce régime, aidé du +grand air et de beaucoup d'exercice, vaut mieux que +celui des Parisiens. Mon grand-père Trapoiseau qui +n'a jamais goûté ni vin ni viande a vécu quatre-vingt-quinze +ans.</p> + +<p>Vous voyez maintenant le logis de ma mère et le +mien. Quant à ma mère elle-même, figurez-vous une +coiffe de paysanne, une figure taillée à coups de serpe +dans un chêne, des bras solides, des poignets noueux +et un air dur et gai tout ensemble,—dur pour elle-même +et quelquefois pour le prochain, mais toujours +gai pour moi,—c'est elle.</p> + +<p>La maison que nous habitions était à nous; mais +par quart seulement. Ma mère avait acheté le second +étage et le grenier. Le propriétaire du premier,—un +aristocrate celui-là, était un tisserand. Celui du +rez-de-chaussée était un maréchal-ferrant. Les chevaux +descendaient chez lui par un sentier étroit garni +d'un parapet ou garde-fou de deux pieds de haut qui +les avertissait de ne pas caracoler au hasard, de peur +de tomber dans la rivière...</p> + +<p>Le grenier avait été cédé de bonne grâce à un propriétaire +qui serrait là son foin et son avoine. Je veux +dire qu'on les serrait pour lui; car ce pauvre Aristide +était si bête, au dire de ma mère, qu'il n'avait jamais +su rien faire de ses dix doigts.</p> + +<p>En deux mots, c'était un âne, un âne à quatre +pattes, l'âne de ma mère et après moi ce qu'elle avait +de plus précieux au monde. Aristide était son gagne-pain, +son compagnon de voyage; il aurait été le confident +de ses peines si elle avait eu des peines: mais +elle avait trop de courage et de bon sens pour s'inquiéter +ou s'affliger de rien.</p> + +<p>C'est Aristide qui traînait la voiture; car ma mère +avait une voiture, comme une duchesse, et la conduisait +elle-même à la foire. Ce n'était pas un carrosse, +oh! non; ni une calèche découverte, ni un +four-in-hand, ni un huit ressorts; c'était une bonne +carriole bien solide où ma mère qui faisait tous les +commerces honnêtes, depuis le bonnet de coton jusqu'aux +clous et aux fers à cheval, avait l'habitude +d'entasser sa marchandise.</p> + +<p>La carriole n'avait que deux roues, ma mère marchait +à côté d'Aristide dans la montée et tricotait en +disant de bonnes paroles pour l'encourager. Vers le +haut de la côte, elle tirait de sa poche un morceau +de sucre et le lui montrait. Aristide qui ne manquait +pas d'esprit pour son âge, car il avait quatorze ans +déjà, faisait un dernier effort, surmontait le dernier +obstacle et tirait voluptueusement la langue où ma +mère déposait le sucre. Il fermait les yeux pendant +une minute pour mieux savourer son bonheur.......</p> + +<p>Après quoi, l'on se remettait en marche, dans les +descentes, ma mère s'asseyait sur le derrière de la +carriole pour faire contre-poids.</p> + +<p>Oh! comme ils s'entendaient bien, elle et lui! Et +que le philosophe avait raison, qui dit que l'âne est +un «frère inférieur» de l'homme! Si j'osais, je +dirais «un frère supérieur» car il est meilleur, plus +honnête, plus sobre, plus patient, plus robuste, plus +doux et souvent plus courageux. Que lui manque-t-il +donc?... L'intelligence?... Qui sait? Il n'entend pas le +latin, c'est vrai, et même, à cause de cela on décore +du nom d'ânes, dans les collèges, ceux qui ne peuvent +pas lire Sénèque à livre ouvert... Eh bien! après?... +En sont-ils plus malheureux?...</p> + +<p>Aristide savait tout ce qu'il faut savoir: qu'on doit +aimer ses amis, cogner ses ennemis (comme il fit le +jour où le petit Carbeyrou, ayant attaché un fagot +d'épines sous sa queue, il lui cassa trois dents d'une +ruade), respecter le bien d'autrui, honorer les puissants, +c'est-à-dire se ranger sur le passage de la diligence, +de peur d'être accroché; braire galamment +à la vue des bourriques, ce qui est un hommage à +leur beauté; traîner une carriole pesamment chargée; +faire enfin tout ce qui concernait son état, et par ce +moyen avoir du foin, de l'avoine et des chardons en +abondance.</p> + +<p>En savez-vous tous autant, chrétiens qui m'écoutez?</p> + +<p>Mais je reviens à mon histoire. J'arrivai donc à +sept heures chez ma mère qui m'attendait, exacte et +ponctuelle comme toujours, la soupe sur la table, la +cuiller en arrêt.</p> + +<p>Je l'embrassai, suivant mon habitude, et je lui dis +précipitamment:</p> + +<p>—Mère, cherche-moi mon pantalon noir, mon +habit noir, mon gilet noir, ma cravate blanche et mes +gants gris-perle,—tu sais bien, ceux que j'ai achetés, +il y a six mois.</p> + +<p>Elle me regarda, très étonnée:</p> + +<p>—Seigneur Dieu! est-ce que tu vas à la noce?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>Et, tout en parlant, j'avalais ma soupe par cuillerées +énormes.</p> + +<p>Alors, en cherchant et brossant mes vêtements, +elle demanda:</p> + +<p>—Quelle noce?</p> + +<p>—Le contrat de mon ami Michel avec mademoiselle +Hyacinthe.</p> + +<p>Et je lui expliquai le contrat, et l'invitation toute +personnelle et très imprévue que j'avais reçue d'Angéline.</p> + +<p>Aux détails du contrat ma mère ne fit aucune réflexion, +si ce n'est:</p> + +<p>—Deux mères comme ça, c'est fait pour empoisonner +deux familles... Et ça ne manquera pas, crois-moi!</p> + +<p>Quant à l'invitation, elle s'en fit expliquer mot par +mot tous les détails, parut en tirer une conclusion +mentale qu'elle garda pour elle-même et finit par +demander assez négligemment pendant qu'elle rangeait +mon gilet, ma cravate et mon habit sur le lit:</p> + +<p>—Comment la trouves-tu?</p> + +<p>—Qui? maman.</p> + +<p>—Mademoiselle Angéline.</p> + +<p>Je répondis en riant:</p> + +<p>—Je la trouve très bien... D'abord, c'est la fille +du patron; et si je la trouvais laide, je ne le dirais +pas... Ça, c'est élémentaire.</p> + +<p>Ma mère reprit:</p> + +<p>—Elémentaire, qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce +une bête nouvelle de la nature? Je te demande si +elle te plaît ou si elle ne te plaît pas. Réponds-moi +entre quatre-z-yeux?</p> + +<p>Et elle me regardait fixement. Puis, comme je ne +me pressais pas de répondre, car il y a des choses +qu'on n'aime pas à dire, même à sa mère, elle ajouta:</p> + +<p>—L'aimes-tu, enfin?</p> + +<p>Alors, vaincu par cette question trop nette, je répondis:</p> + +<p>—A quoi me servirait de l'aimer, puisque je ne +serai jamais son mari?</p> + +<p>—Qu'en sais-tu?</p> + +<p>Ce mot me troubla délicieusement. Comment donc! +Je pouvais..., j'avais l'espoir de... Mais non, ma mère +se trompait... L'amour maternel lui donnait une +illusion que je ne pouvais pas partager.</p> + +<p>Comme j'allais lui demander des explications, un +petit gâte-sauce entra chez nous précipitamment et +me dit:</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, venez vite. C'est pressé, +pressé, pressé!... On a besoin de vous.</p> + +<p>—Chez qui?</p> + +<p>—Chez M. Forestier.</p> + +<p>—Qui t'envoie?</p> + +<p>—M. Bouchardy, le notaire.</p> + +<p>—Mais je ne suis pas habillé.</p> + +<p>—Il a dit de venir en chemise... Il paraît qu'il est +arrivé un grand malheur... M. Saumonet, l'autre notaire, +lève les bras en l'air et crie comme un sourd... +On les entend tous les deux de la cuisine.</p> + +<p>—Le dîner est fini?</p> + +<p>—Ah! oui, répliqua le petit gâte-sauce, et ce +n'est pas malheureux, seigneur Jésus! Ils sont à +prendre le café dans le jardin. Croiriez-vous qu'ils +n'ont laissé que des pilons, des ailerons, des carcasses +et des os de gigot. Encore Forestier est venue +à la cuisine et voulait me donner les morceaux de +pain à demi mangés,—on y voyait encore la marque +des dents,—mais Mihiète a bien su dire: «Madame, +si ces rogatons sont bons, gardez-les pour vous, et +s'ils ne le sont pas, donnez-les aux chiens?» Alors +madame a voulu se fâcher et jeter par-dessus l'épaule +qu'une «dame» comme elle ne se commettait +pas avec des «torchons»; mais nous avons tellement +ri et nous avons tellement fait tous: «Hou! +hou! hou!» qu'elle s'est sauvée en criant qu'elle +n'avait jamais souffert, qu'elle ne souffrirait jamais +qu'on lui manquât de respect.</p> + +<p>Pendant que le petit garçon parlait, je m'habillai +à la hâte. Dès qu'il fut parti, je me regardai dans la +glace de trente centimètres de haut et quinze centimètres +de large qui était le seul meuble de luxe de +la maison. Il s'agissait de résoudre un problème +ardu, et de faire le nœud de ma cravate.</p> + +<p>Là, tout le bon sens de ma mère et toute sa tendresse +ne pouvaient me servir de rien. Elle vit mon +embarras et me dit:</p> + +<p>—Tu ne sais pas t'en tirer?</p> + +<p>—Non, maman.</p> + +<p>—Eh bien, laisse-moi faire.</p> + +<p>Elle me fit un nœud à la Colin, et comme je regardais +avec inquiétude ce nœud dans la glace, elle +ajouta:</p> + +<p>—Si ce n'est pas assez beau pour mademoiselle +Angéline, c'est qu'elle ne s'y connaît pas. C'est avec +un nœud fait comme ça que ton père m'a persuadée +de devenir madame Trapoiseau... Est-ce que ta mère +ne vaut pas mademoiselle Bouchardy?</p> + +<p>La question était sans réplique; aussi je brossai +mon chapeau avec soin et je partis.</p> + + + + +<a name="IV"></a><h1>IV</h1> + +<h3>A LA CUISINE</h3> + + +<p>Il n'y avait pas loin du faubourg Saint-Hilaire où +je demeure à la maison de M. Forestier, honorable +député de Creux-de-Pile. Cent pas, tout au plus. +Tous les «<i>principaux de la ville</i>,» comme dit le secrétaire +de la sous-préfecture, habitaient cet heureux +quartier, le seul où chaque maison eût son jardin et, +au bas du jardin, la rivière.</p> + +<p>Je ne tardai donc pas à toucher le but de la course, +c'est-à-dire le marteau en forme de poignée qui avertissait +l'honorable député de l'approche d'un de ses +électeurs. Mais avant d'agiter ce marteau, je prêtai +l'oreille. Un grand bruit d'assiettes, de chaudrons, +de casseroles, de verres choqués les uns contre les +autres, d'éclats de rire et de cris de joie sortait de la +cuisine et annonçait à tout le pays le présent contrat +et la noce future.</p> + +<p>Le chef de cuisine, renommé à plus de dix lieues +à la ronde, et emprunté pour ce jour-là au fameux +hôtel du <i>Dauphin</i>, où descendent tous les conseillers +généraux et où dînent tous les notaires du département, +présidait naturellement le festin. Je reconnus +sa forte voix bien timbrée qui proposait un toast; et +en regardant à travers la fenêtre ouverte, j'aperçus +sa haute et magnifique encolure. En face de lui était +la grosse Mihiète, faite au tour, je veux dire comme +une barrique montée sur deux courtes pattes, et majestueuse +aussi, mais à sa manière, c'est-à-dire en +largeur et en profondeur plutôt qu'en hauteur. Son +teint était rouge de brique, ses joues s'élevaient +comme deux poires énormes ou plutôt comme deux +collines arrondies au fond desquelles on apercevait +un vallon étroit et court. C'était son nez. Son menton +supérieur, le vrai, reposait mollement sur deux +autres qu'on aurait pu prendre pour des coussins. +Sa voix en revanche, était grêle, mais perçante, et, +sans retentir, se faisait entendre au loin, comme le son +de la plus haute note du violon.</p> + +<p>Autour de ces deux personnages considérables +étaient assis et groupés, chacun suivant son importance, +sept ou huit autres personnes, servantes ou +domestiques mâles appelés à prendre leur part de la +fête, à condition de servir à table les invités de +M. Forestier, ou de faire dans la cuisine de Mihiète, +pour ce jour-là et sous ses ordres, les travaux d'ordre +inférieur.</p> + +<p>Le chef de cuisine, le grand chef se leva, remplit +son verre et celui de tous les assistants d'un vin que +je reconnus à la forme des bouteilles n'être pas «vin +du pays», mais bien «bordeaux» le plus pur, mit +une main dans son gilet, comme il avait entendu dire +que faisait le grand Napoléon, et dit:</p> + +<p>—Mesdames et messieurs, je bois à la santé des +dames ici présentes...</p> + +<p>—Bravo! crièrent tous les convives qui avaient de +la barbe au menton ou qui nourrissaient l'espérance +d'en avoir un jour.</p> + +<p>(Parmi ceux-ci je remarquai la voix glapissante +du petit gâte-sauce qui était venu me relancer chez +moi.)</p> + +<p>Toutes les dames se levèrent et tendirent leurs +verres du côté de l'orateur.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Je bois à la santé des dames ici présentes...</p> + +<p>Le gâte-sauce interrompit:</p> + +<p>—Et des demoiselles.</p> + +<p>L'orateur irrité s'écria:</p> + +<p>—Et des demoiselles aussi. C'est ce que j'allais +dire...</p> + +<p>—Oui, mais il ne l'avait pas dit! répliqua le gâte-sauce, +fier de son succès, car toutes les «dames» +lui avaient souri. Elles étaient toutes «demoiselles», +hélas! ou du moins elles n'avaient jamais comparu +devant M. le maire, ce qui est l'essentiel.</p> + +<p>Le chef de cuisine continua:</p> + +<p>—Je bois encore et en premier lieu à la santé de +mademoiselle Mihiète, ici présente, et qui nous fait +l'honneur de nous recevoir dans sa maison...</p> + +<p>Mihiète s'inclina d'un air de protection bienveillante.</p> + +<p>—... Dans sa maison..., reprit le chef, et de nous +offrir quelques bouteilles de ses meilleurs crus, +parmi lesquels je remarque avec plaisir du Château-Margaux, +messieurs, du Château-Yquem, mesdames...</p> + +<p>—Et, dit Mihiète en montrant quelques bouteilles +cachées derrière sa robe, nous avons aussi +du Chambertin et du Corton, sans compter les vins +de dessert et quelques liqueurs que j'ai eu soin de +prendre pendant que madame Forestier faisait des +grâces avec les dames et les messieurs de là-bas... +Sans ça, je la connais, elle aurait tout mis sous clef, +ou, si elle avait oublié, les messieurs auraient tout +sifflé.</p> + +<p>—Ah! dit le cocher de M. Forestier, c'est vrai +qu'ils sifflent dur, quand ils s'y mettent. L'autre jour, +à Saint-Perry, après la foire, le patron, le président +et le procureur de la République,—deux autres de +son espèce,—ont fait apporter dix bouteilles,—dix, +vous m'entendez bien,—et n'ont pas laissé au fond +de quoi donner à boire à un merle.</p> + +<p>Il y eut un cri d'indignation autour de la table.</p> + +<p>—Ils ne t'ont rien donné? demanda Mihiète.</p> + +<p>—Rien du tout. Ah! si! le patron m'a donné +l'ordre que voici:</p> + +<p>«—Pierre, tu donneras l'avoine au cheval et tu +boiras un verre de vin gris à ma santé.»</p> + +<p>—Oh! dit Mihiète, je le reconnais bien là. Tout +pour lui. Rien pour les autres.</p> + +<p>—Aussi, ajouta Pierre, je les ai joliment menés +dans la calèche, tout le long de la route. Je suis +parti au galop, j'ai passé dans toutes les ornières, +j'ai traversé tous les tas de pierres, je les faisais rouler +l'un sur l'autre et je les secouais comme la salade +dans le panier. M. Forestier a voulu descendre un +instant; j'ai fait semblant d'arrêter; il a mis un pied +par terre, j'ai lancé mon cheval, sans en avoir l'air, +il est tombé les quatre fers en l'air. Ça lui apprendra +à m'offrir un verre de vin gris quand il se remplit, +lui, comme une tonne.</p> + +<p>—Mais, demanda le chef de cuisine, qu'est-ce +qu'il a dit en se relevant?</p> + +<p>—Il a dit comme vous auriez dit, à sa place:</p> + +<p>«—Sacré nom de Dieu!»</p> + +<p>A cette réponse, tous les convives se mirent à rire, +et surtout les «demoiselles».</p> + +<p>Pierre continua:</p> + +<p>—Il aurait bien voulu se fâcher, mais j'ai crié plus +fort que lui. J'ai dit aussi: «Sacré nom de Dieu!» +mais en parlant à mon cheval. J'ai juré contre le +bourrelier, contre le carrossier, contre la calèche, +contre les saints, contre tous les diables d'enfer, +contre l'agent-voyer qui a fait la route, contre les +ouvriers qui l'ont cailloutée, contre la pluie, contre +le vent, et, tout en jurant, je relevais le patron, +je l'essuyais, je le brossais, car il était tout couvert +de boue, je le plaignais, je lui disais tout bas +que c'était bien malheureux pour lui, qu'on croirait +qu'il s'était grisé à la foire et qu'il n'avait pas pu se +tenir debout sur ses pattes; que madame Forestier +lui ferait une scène au retour, mais que je serais témoin, +moi, qu'il n'avait pas bu plus que les autres...</p> + +<p>Enfin j'en ai tant dit qu'au lieu de m'appeler «fichu +animal» et «sacrée rosse», comme au commencement, +il a fini par me remercier comme si je lui avais +rendu service... Et voilà!... Oh? les maîtres, voyez-vous, +c'est tous de la canaille. Si on ne les tenait pas +bride en main, on n'en ferait rien de bon.</p> + +<p>—Et les maîtresses donc? dit Mihiète. En voilà +qui sont bassinantes! Il faut se lever à cinq heures +du matin, se coucher à minuit, leur porter le chocolat +au lit avec du pain grillé et beurré, revenir à dix +heures, au coup de sonnette de madame, recevoir les +ordres pour le déjeuner, pour le dîner, pour le lunch +(une invention de ces chiens d'Anglais qui ne savent +quoi faire pour tourmenter le pauvre monde!), +balayer par-ci, balayer par-là, faire les lits, lacer +madame qui est faite comme une tour et qui +veut paraître mince comme une guêpe (l'autre jour +j'ai cassé deux lacets, à force de tirer; elle criait +comme une brûlée, et moi je serrais toujours plus +fort, ça m'amuse, quand elle crie); ensuite il faut +faire la cuisine, et quand on l'a faite, entendre dire +à madame qui ne saurait pas seulement mettre un +rognon de veau à la broche: «Mihiète, vous ne comprenez +donc rien? Vous jetez le sel à poignées; vous +poivrez tout que c'est une bénédiction; vous mettez +trois livres de beurre dans le macaroni, comme si le +beurre ne coûtait rien, ou comme si on le ramassait +sur les grands chemins; il faut faire attention, ma +fille, ou je vous mettrai à la porte!...»</p> + +<p>En parlant, Mihiète imitait de son mieux le ton et +la colère de sa maîtresse, et les autres domestiques +riaient aux éclats.</p> + +<p>A la fin, le chef de cuisine lui dit:</p> + +<p>—Est-ce que vous ne lui répondez rien?</p> + +<p>Mihiète se redressa fièrement:</p> + +<p>—Moi! Je lui dis d'aller dans son salon pour faire +la gracieuse et de me laisser dans ma cuisine, où je +veux être maîtresse de mes fourneaux. Je ne veux +pas que personne vienne goûter mes sauces avant +qu'elles soient sur la table. Alors elle m'appelle de +tous les noms et crie qu'une «dame de député comme +elle» ne peut pas se disputer avec un «torchon» +comme moi. Mais moi je lui réplique qu'il y a des +torchons qui valent mieux que des dames de députés, +que les torchons savent faire le dîner et que les +dames de députés ne savent que le manger; que +si j'avais de quoi, je saurais bien me coucher à +moitié sur mon canapé pour recevoir les messieurs +et lever les yeux en l'air pour en montrer le blanc, +comme font les tanches dans la poêle à frire. L'autre +jour, elle s'est avancée vers moi, la main levée pour +me donner un soufflet, en m'appelant «carogne»...</p> + +<p>—Qu'as-tu fait? demanda Pierre.</p> + +<p>—Rien que de bon. C'était un quart d'heure avant +dîner. J'ai plongé ma grande cuiller dans le pot-au-feu; +je l'ai retirée pleine de bouillon et j'ai dit «Madame, +les «carognes» sont faites comme vous, et si +vous me touchez, mon bouillon est brûlant, je vous +en marquerai pour la vie.» Et voilà!</p> + +<p>Elle était en toilette; elle allait faire des grimaces +devant ses invités; elle a eu peur et s'est sauvée.</p> + +<p>Le chef de cuisine demanda:</p> + +<p>—Elle ne vous a pas renvoyée?</p> + +<p>Mihiète répliqua d'un air profond:</p> + +<p>—Renvoyée! Elle s'en garderait bien. J'en sais +bien trop long sur son compte!</p> + +<p>Les assistants essayèrent vainement de la faire parler.</p> + +<p>—Non, non, répondit Mihiète; voilà vingt ans que +je suis dans la maison. J'y suis entrée huit jours +après la naissance d'Hyacinthe. Ce n'est pas à moi +de dire des choses qui ne sont pas à dire et qui feraient +du tort.</p> + +<p>—A qui? demanda une curieuse.</p> + +<p>—A ton bonnet, bavarde! Elle le sait bien, et ce +n'est pas elle qui me renverra jamais! Ah! quand +elle était jeune! Ce pauvre M. Forestier n'était pas +toujours content...</p> + +<p>Puis elle se mordit la langue, heureuse d'avoir +excité la curiosité publique, heureuse aussi de ne +pas la satisfaire, ce qui lui donnait une réputation +de discrétion et faisait soupçonner bien des mystères.</p> + +<p>—Mais vous, demanda le chef de cuisine, si elle +ne vous renvoie pas, est-ce que vous ne la quitterez +jamais?</p> + +<p>—Moi! répliqua Mihiète d'un air capable, ça dépend... Quand +nous aurons marié notre Hyacinthe, +on verra.</p> + +<p>—Elle est jolie, votre Hyacinthe! Ah! ma foi, +c'est tout ce qu'il y a de plus joli à Creux-de-Pile et +aux environs.</p> + +<p>—Et dans tout le département! s'écria Mihiète +avec transport. C'est moi qui l'ai élevée, cette enfant, +et je m'en vante! Ce n'est pas elle qui m'appellerait +«carogne», comme sa mère a fait l'autre +jour, ni qui me menacerait d'un soufflet! Ah! la +pauvre chérie! Elle est bonne comme le bon pain. +Elle ne ferait pas de mal à une mouche, et elle est +gaie comme un petit chat gris. Tenez, savez-vous ce +qu'elle me disait hier:—«Écoute, ma bonne Mihiète, +tu ne peux pas t'accorder avec maman, veux-tu +venir avec moi? Je vais me marier, tu sais, avec +Michel...—Ah! oui, un joli garçon, ai-je répondu.—N'est-ce +pas, Mihiète? Et que j'aime comme il +m'aime... Eh bien, tu feras notre ménage. Veux-tu?»</p> + +<p>J'ai dit:</p> + +<p>«—Mais ton père va se fâcher, lui qui ne trouve +de bon que mes sauces...</p> + +<p>«—Eh bien! papa viendra dîner souvent chez +nous. Ça le changera!»</p> + +<p>Et alors ma foi, j'ai dit: oui, et dans trois jours +je vais quitter la cambuse. Je rendrai mon tablier à +madame et je dirai:</p> + +<p>«—Madame Forestier, au plaisir de ne jamais +vous revoir!»</p> + +<p>Le discours de Mihiète étant fini, je frappai à la +porte et l'on ouvrit.</p> + + + + +<a name="V"></a><h1>V</h1> + +<h3>UN ARTICLE DU CONTRAT</h3> + + +<p>C'est le petit gâte-sauce qui se montra le premier. +Il courut m'annoncer au fond du jardin, et je vis +arriver à pas précipités mon respectable patron, +M. Bouchardy, suivi de son collègue, qui gardait +dans sa démarche quelque chose de sec, de net et de +tranchant comme une lame de rasoir. Derrière eux, +mais à quelque distance, mon ami Michel nous observait +à travers le feuillage, et mademoiselle +Hyacinthe, appuyée sur son bras le regardait d'un +air inquiet.</p> + +<p>Visiblement il s'agissait de quelque chose de +grave. Une des deux parties avait trop tendu le +câble; il allait casser. Les deux vieilles dames (je les +appelle ainsi, quoiqu'elles ne fussent quinquagénaires +ni l'une ni l'autre) se regardaient de loin avec +dignité. Mme Forestier, étant maîtresse de la maison +feignait de s'occuper surtout de ses hôtes, et +leur offrait à boire avec des grâces incomparables.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous ce café, chère belle?</p> + +<p>—Excellent, chère madame, excellent, tout à fait +excellent! répondait une dame au nez rouge. Où +donc l'achetez-vous?</p> + +<p>—Nous ne l'achetons pas, chère belle. Nous le +recevons directement de Bourbon et de Moka, par la +malle des Indes. C'est sir John Miller, gouverneur +d'Aden, qui nous l'envoie mélangé tout exprès, dans +des proportions dont vous n'avez pas d'idée.</p> + +<p>Ces derniers mots «dont vous n'avez pas d'idée» +avaient pour but d'humilier la dame au nez rouge; +mais celle-ci s'écria:</p> + +<p>—Mon cousin qui est à la Martinique m'en envoie +souvent...</p> + +<p>Par ce moyen, elle reprenait le terrain perdu, car +il n'est pas donné à tout le monde d'avoir un cousin +à la Martinique.</p> + +<p>Alors madame Forestier lui coupa la parole et répliqua +un peu sèchement:</p> + +<p>—... Chère belle, s'il faut tout dire, ce mélange +est préparé par sir John Miller lui-même; pour lui, +cela va de soi; pour le grand shérif de la Mecque qui +n'en veut plus prendre que de sa main (c'est un article +secret du dernier traité qu'il a signé avec l'Angleterre) +et pour la reine Victoria.</p> + +<p>—Mais alors vous êtes donc très intimes avec sir +John Miller?</p> + +<p>—Intimes, chère belle, au point que sir John et +lady John m'ont promis de venir me voir, l'hiver prochain, +à Paris.</p> + +<p>Elle s'interrompit pour offrir du café à une autre +dame qu'elle appelait «ma chérie».</p> + +<p>Pendant ce temps, «chère belle», la dame au nez +rouge, disait à demi-voix à sa voisine:</p> + +<p>—Fait-elle des embarras, cette pauvre Rosine; +pour un Anglais qu'elle connaît et qui est sous-préfet +chez les nègres!</p> + +<p>De son côté, Rosine—je veux dire Mme Forestier,—faisait +le tour du cercle en prodiguant les +«chère belle», «ma chérie», «mon bel ange bleu», +«mon petit chou», et tous les termes de protection +bienveillante dont elle croyait caresser et accabler à +la fois ses hôtes.</p> + +<p>A la fin, elle arriva en face de Mme Bernard, la +mère de Michel, qui, soit par hasard, soit de parti +pris, l'attendait fermement assise sur sa chaise et +regardait le groupe de Michel et d'Hyacinthe appuyés +l'un sur l'autre et cachés à demi dans l'ombre.</p> + +<p>Là, comme j'étais assez proche et comme la voix +des deux dames était fort claire et par moments +presque aiguë, j'entendis ce qui suit:</p> + +<p>—Ah! Reine, dit Mme Forestier en s'asseyant et +prenant les mains de son amie, c'est donc aujourd'hui +que nous allons signer le bonheur de ces enfants!</p> + +<p>Et d'un geste elle montra les jeunes gens.</p> + +<p>—Oui, ma pauvre Rosine, répliqua l'autre, c'est +le moment de dire adieu à la jeunesse. Nous vieillissons, +ma chère!...</p> + +<p>C'était vrai pour toutes les deux, mais Mme Forestier +ne l'avouait pas. Aussi l'autre, plus âgée +d'ailleurs de cinq ans, le lui rappelait avec plaisir. +Se sentant noyer, elle s'attachait comme une lourde +pierre au cou de sa bonne amie,—afin de la noyer +aussi.</p> + +<p>—Ah! ma chère, dit Mme Forestier, en évitant le +combat (quoiqu'elle fût très vaillante, Dieu le sait?), +quel chagrin quand on pense qu'on a élevé une fille +pendant vingt ans, au milieu de toutes les tendresses, +qu'on l'a entourée de tant de soins, qu'on l'a aimée +avec tant de passion, qu'on lui a sacrifié tous ses +goûts, toutes ses idées, tout son bonheur, car je peux +bien l'avouer à présent; c'est malgré moi et dans l'intérêt +de mon mari que je me suis laissé traîner dans +le monde... Oui, quand je pense à tout cela et que je +vois Hyacinthe toute prête à me quitter sans remords, +presque sans regrets, je me dis: «Seigneur +mon Dieu? qu'est-ce que c'est que la vie?»</p> + +<p>Alors cette tendre mère posa sur ses yeux un +mouchoir brodé de dentelle pour cacher ses larmes; +mais l'autre dame—la mère de Michel,—non moins +tendre, quoique moins poétique et plus philosophe, +lui répliqua:</p> + +<p>—Que veux-tu, ma pauvre Rosine? Il faut bien +en passer par là! Tu as dansé. Ta fille veut danser +à son tour. C'est la loi de ce monde. Tu as montré +tes grâces pendant vingt ans. Elle aussi veut montrer +les siennes.</p> + +<p>A ce mot de «montrer ses grâces», Mme Forestier +reprit assez aigrement:</p> + +<p>—Qu'entends-tu par là, «montrer mes grâces?»</p> + +<p>—J'entends, dit l'autre, ce que tu entends aussi +bien que moi, si tu n'es pas sourde. Et si le capitaine +Smintéry, aujourd'hui colonel à Batna, était +ici...</p> + +<p>—Ma chère, le capitaine Smintéry était un sot, et +ceux qui répètent ces sottises...</p> + +<p>J'aurais bien écouté cette conversation, pendant +quelques minutes, sans trop d'ennui, mais comme le +diapason des voix s'élevait de seconde en seconde, +je craignis quelque malheur, je fis signe à Michel de +s'approcher et je vins moi-même présenter mes plus +profonds respects aux vieilles dames qui, du reste, +me regardèrent toutes deux avec un parfait mépris.</p> + +<p>—Ah! dit madame Forestier, en reprenant son +grand air de femme distinguée, qu'elle avait un instant +failli perdre, au souvenir, mal à propos rappelé, +du capitaine Smintéry, voici le petit Trapoiseau, je +crois...</p> + +<p>Et me regardant de plus en plus par-dessus l'épaule, +comme si j'eusse été un meuble du jardin:</p> + +<p>—Eh bien, mon garçon, l'acte est-il prêt?</p> + +<p>Elle dit cela lentement, négligemment, comme +une personne du grand monde, qui a tellement +d'affaires en tête qu'elle sait à peine qui lui parle et +de quoi on lui parle.</p> + +<p>Mme Bernard, au contraire, visant moins à la +distinction et à la poésie, me regardait de ses yeux +noirs et froids, mais non pas languissants, de vrais +yeux de femme d'affaires, ou qui se croit habile en +affaires, parce qu'elle demande beaucoup d'argent +aux autres et qu'elle n'en veut donner à personne.</p> + +<p>Je répondis donc, car les yeux de l'une m'interrogeaient +aussi bien que la bouche de l'autre:</p> + +<p>—Mesdames, quand il vous fera plaisir de signer.</p> + +<p>Mais alors, Michel qui était en face de moi, debout +derrière sa mère, me fit un signe, sans être vu d'elle. +J'ajoutai donc par précaution:</p> + +<p>—... Cependant, de peur d'avoir oublié quelque +chose, je vais relire le contrat à M. Bouchardy et à +M. Saumonet. Michel, veux-tu venir?</p> + +<p>Il me suivit, en effet, avec empressement, et dit à +demi voix à sa fiancée, toute pâle d'émotion et suppliante:</p> + +<p>—Ne t'inquiète de rien, Hyacinthe. Je te jure de +mettre le feu à nos deux maisons, plutôt que de ne +pas forcer tous les obstacles.</p> + +<p>Je crois bien avoir entendu qu'un souffle léger +comme un baiser suivit cette promesse, moins digne +d'un avocat que d'un homme de guerre, mais je ne +voudrais pas l'affirmer par serment... Et, après tout, +qu'importe? Suis-je de ceux que le bonheur d'autrui +incommode?</p> + +<p>Une seconde après, pourtant, je crus pouvoir me +retourner sans indiscrétion. Je vis alors les beaux +yeux de Mlle Hyacinthe me sourire; elle me salua +d'un gracieux signe de tête et me dit en montrant +son fiancé:</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, mon bon monsieur Trapoiseau, +retenez-le; je vous en prie; il veut tout casser!</p> + +<p>Sur ce mot, elle alla rejoindre son amie, Mlle Angéline +me regardait à son tour d'un air fort amical +et qui ajouta:</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, dépêchez-vous! Les danseuses +s'impatientent.</p> + +<p>Enfin nous arrivâmes, Michel et moi, dans une +allée sombre qui descendait vers la rivière, profonde +en cet endroit de dix pieds et large de trente pas +environ.</p> + +<p>Alors il s'arrêta devant moi et me dit:</p> + +<p>—Mon cher ami, je vais être demain le plus heureux +ou le plus malheureux des hommes. Je ne sais +pas encore lequel des deux; car tout dépend de deux +femmes; or, l'une est horriblement méchante et tout +à fait folle, c'est ma future belle-mère. L'autre, +c'est... ma mère. Tu connais comme moi ses dispositions +d'esprit. Quant au père Forestier, c'est un zéro +que sa femme mène par le bout du nez, ou plutôt +qu'elle pousse et retient à coups de cravache. Or, de +ces deux femmes, qui par des moyens divers, se sont +rendues maîtresses de la fortune des deux familles, +si l'une refuse son consentement au mariage, tout est +perdu; l'autre se piquera d'honneur, et alors Hyacinthe, +mon mariage et moi, nous serons tous flambés.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui est donc arrivé, depuis le dîner?</p> + +<p>—Une catastrophe, cher ami, une vraie catastrophe; +heureusement elle n'a pas encore éclaté. Ma +mère ignore tout; mais quand elle saura!... je la vois, +je l'entends d'ici. Tu sais combien elle est vive...</p> + +<p>—Tu veux dire violente.</p> + +<p>—... Et qu'elle ménage peu ses expressions...</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'au premier mot de travers elle +va vider sur ses amis toute une hottée d'injures. Enfin +qu'est-il arrivé?</p> + +<p>—Voici, dit Michel. Pendant le dîner j'étais placé, +naturellement, à côté d'Hyacinthe et comme tu peux +croire, je n'écoutais guère la conversation des voisins; +mais Hyacinthe, elle, me paraissait préoccupée, +agitée, presque triste; enfin l'on eût dit qu'elle avait +quelque grief contre moi. Plus le dîner avançait, +plus sa tristesse devenait visible et commençait à +m'inquiéter. A la fin, comme je la pressais toujours +de parler, elle m'a dit tout bas: «En effet, j'ai quelque +chose; mais ce n'est pas ce que vous croyez, +Michel. Je vous aime et je sais que vous m'aimez. +Ce que je crains ne vient ni de vous ni de moi. Je +vous le dirai tout à l'heure, au jardin.» Et alors, avant +la fin du dessert, elle est sortie, sous prétexte d'aller +recevoir Mlle Bouchardy qui arrivait; je l'ai rejointe +une minute après.</p> + +<p>Elle m'a dit: «Michel, mon père m'a chargée avant +dîner de la plus désagréable commission du monde... +On vous a promis que j'aurais une dot; on vous a +trompé. Je n'en ai pas...»</p> + +<p>Là-dessus, comme tu peux croire, je me suis jeté +à genoux devant elle, je lui ai baisé mille fois les +mains, je l'ai priée de ne pas penser à cela. J'ai protesté +que j'aurais assez d'argent de mon propre patrimoine +et que j'en gagnais assez déjà dans mon +métier d'avocat pour que nous n'eussions besoin de +personne; je l'ai rassurée enfin, de toutes les manières; +mais elle m'a répliqué: «Oh! Michel, ce n'est +pas de vous que je doute; c'est de votre mère qui +déteste la mienne, qui ne m'aime guère et qui peut-être +sera heureuse de saisir cette occasion de rompre. +Or, si elle refuse son consentement, tout est +perdu, de son côté, ma mère va prendre les armes et +nous voilà séparés pour la vie.»</p> + +<p>Alors Hyacinthe m'a répété les explications que le +père Forestier n'ose pas me donner en face. Il avait +en propre, le jour de son mariage, cent mille écus +de terres ou d'argent. Au bout de vingt ans, sur le +conseil ou l'ordre de sa femme, il a tout dépensé +dans l'entretien et l'amélioration d'une très grande +propriété qui appartient à celle-ci et sur laquelle +il a fait construire, à ses frais, lui, Forestier, une +magnifique usine; mais l'immeuble est dotal, la +femme se dit maîtresse de tout, ne veut pas donner +un centime, garde le revenu aussi bien que le +capital, proteste que son mari a dissipé sa propre +fortune en dépenses insensées, ce qui est un affreux +mensonge, et menace de mettre celui-ci à la porte, +s'il fait acte de rébellion... Séparation de corps +et de biens! Juge un peu du scandale pour un +député à l'approche des élections qu'on prévoit.</p> + +<p>J'écoutais ce récit en riant. J'en avais vu bien d'autres +depuis que je rédigeais des contrats.</p> + +<p>—Alors, demandai-je à Michel, elle refuse absolument +tout?</p> + +<p>—Oui, tout! Cependant elle laisse entrevoir qu'en +se saignant aux quatre veines,—elle qui jouait de +soixante-dix mille livres de rentes dont la moitié, en +bonne justice, est due au travail et au patrimoine de +son mari, elle pourra donner mille écus par an au +lieu de dot, mais elle ne s'y engage pas formellement... +Du reste, si Hyacinthe une fois mariée venait +à se quereller avec moi, alors, oh! alors elle lui +ouvrirait ses bras de mère et la protégerait vigoureusement +contre quiconque. Jolie perspective pour +Hyacinthe et pour moi!</p> + +<p>—Oui, je connais ces belles mères plus redoutables +pour leurs gendres que quatre vipères en fureur... +Alors, ta mère va refuser son consentement?</p> + +<p>—A coup sûr!</p> + +<p>—Et tu seras désespéré?</p> + +<p>—A en mourir.</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>—Attends-moi là, Michel!... La bataille est en +danger, comme à Marengo, mais une charge de cavalerie +faite à propos peut tout sauver.</p> + +<p>—Ah! mon ami Trapoiseau, dit-il, si tu peux me +rendre ce service, compte que ma vie est à toi, quand +tu voudras la prendre, comme dans <i>Hernani</i>,—au +premier son du cor!</p> + +<p>Sur cette promesse, j'allai trouver la mère.</p> + + + + +<a name="VI"></a><h1>VI</h1> + +<h3>LE PRÉSIDENT DE CREUX-DE-PILE</h3> + + +<p>Mais d'abord il fallait prendre conseil de mon patron; +agir sans son consentement eût été grave,—plus +que grave,—dangereux!</p> + +<p>Justement, M. Bouchardy venait de se retirer avec +son collègue, M. Saumonet, M. Forestier et le président +du tribunal au fond du cabinet du jardin; et +tous les quatre délibéraient sur le cas de Michel et +d'Hyacinthe; car le président du tribunal qui, pour +des raisons particulières, était au courant de tout et +prenait un intérêt très grand à l'affaire, venait de +mettre la question sur le tapis, devant les deux notaires +et s'appliquait majestueusement à l'embrouiller, +à la compliquer, à l'envenimer.</p> + +<p>C'est, je crois, le moment de parler de ce brave +homme qui n'est pas un des moindres personnages +de cette histoire.</p> + +<p>Pour la hauteur (de la taille), pour la grosseur et +la pesanteur du corps, il ne le cédait qu'aux éléphants. +Mais pour l'art de se tourner toujours du côté du +plus fort et d'y gagner quelque chose, soit pour lui, +soit pour les siens, il était sans égal dans le département. +Aussi quoique son nom de famille fût Portefoin, +on l'avait surnommé Vire-à-Temps, et il virait +en effet la barque avec tant de bonheur et d'adresse +qu'il avait toujours le vent en poupe.</p> + +<p>Il était fort respecté, car, comme dit un philosophe, +rien ne réussit autant que le succès. Bon président +du reste, toutes les fois qu'il n'avait pas intérêt +à juger d'un côté ou de l'autre, voici par quels +degrés il était entré dans la magistrature.</p> + +<p>Son argent l'avait fait notaire, la dot de sa femme +l'avait fait riche. Louis-Philippe, avant le 24 février, +l'avait fait juge; la République le fit sous-préfet; Napoléon +III le fit président du tribunal de Creux-de-Pile, +qui est la principale ville du département, et le +décora deux fois. Puis, comme il avait des cousins +et des amis dans le conseil général, il fit tracer, aux +frais du public, cinq ou six routes au travers de ses +terres et se fit payer l'expropriation d'un terrain de +bruyères quatre fois aussi cher que si la route avait +passé dans les terrains maraîchers des environs de +Paris.</p> + +<p>Cependant, il eut la sagesse, car c'était vraiment +un sage qui ne donnait rien à la vaine gloire, de refuser +pour lui-même tout avancement. Mais c'est +qu'il gardait son crédit pour ses trois fils.</p> + +<p>L'aîné, qui n'était bon à rien, fut nommé sous-préfet +et marié sur-le-champ à une riche héritière, avant +qu'on pût apercevoir sa nullité.</p> + +<p>Le cadet fut fait receveur des finances, sans +apprentissage. Le troisième fut procureur de l'empire +d'abord, puis de la République. Il avait promesse +des plus hauts personnages (c'est-à-dire +de trois ou quatre chefs de division au ministère de +la justice) de remplacer son père à la présidence +quand la limite d'âge serait arrivée.</p> + +<p>Celui-là était l'ambitieux de la famille. C'est lui +que le père, confiant dans son jeune mérite et dans +sa souplesse, destinait à être président d'abord du +tribunal de première instance, puis conseiller à la +cour d'appel, puis président encore, mais assis à +cette hauteur où les humains ne semblent plus que +des insectes qu'on met à l'amende, en prison, qu'on +déshonore ou qu'on ruine à volonté en appliquant et +combinant les articles 2634, 4533, 9312 et 5839 de +n'importe quel code. Un peu plus tard, à cinquante +ans peut-être, le président de la cour d'appel deviendrait +conseiller à la cour de cassation; puis président +encore, et alors aurait la tête dans les nues, comme +notre saint père le pape, car ses jugements seraient +infaillibles.</p> + +<p>Le vieux Portefoin (dit Vire-à-Temps) s'en réjouissait +d'avance, et voyait, comme un autre Abraham, sa +race s'étendre et dominer au loin, par tout l'univers.</p> + +<p>Malheureusement, pour monter si haut, il fallait +un point d'appui. En temps de république il y en a +deux, la Chambre des députés et le Sénat (sans +compter les antichambres). C'est par ces deux grandes +portes qu'on entre la tête haute dans les ambassades, +les présidences, les recettes générales et les +ministères.</p> + +<p>Or, ces deux portes étaient bouchées pour le moment, +l'une, celle de la députation, par M. Forestier, +l'autre, celle du Sénat, par un cousin germain du +président, homme aimable, homme d'esprit, tout +dévoué au vieux Vire-à-Temps, mais qui avait lui-même +un gendre parfaitement sot et nul, et qui voulait +(ne sachant à quoi l'employer), lui réserver au +moins son poste de sénateur.</p> + +<p>De là vient que le président tournait autour de son +ami Forestier et de la belle Hyacinthe, qu'il aurait +bien voulu faire épouser à son fils le receveur (car +malheureusement le procureur était marié); oui, +mais plus malheureusement encore, le receveur était +tellement mou de corps et d'esprit, quoique pareil à +son père pour la forme et la complexion, qu'aucune +fille bien rentée n'en aurait voulu pour mari. De plus, +il avait pour les vieilles servantes une passion déplorable +et presque scandaleuse.</p> + +<p>Et cependant, quel avenir, si l'on avait pu vaincre +la répugnance d'Hyacinthe et s'allier étroitement par +elle à M. Forestier! Le président, le député, le receveur, +le procureur, le sous-préfet,—tous les pouvoirs +réunis dans la même famille et presque dans la +même main, celle du président. Le vieux Vire-à-Temps +aurait gouverné avec un pouvoir absolu et +pourtant légal plus de cent mille hommes. Une seule +chose lui aurait manqué: c'est la faculté de les envoyer +en enfer, soit en leur faisant couper le cou, +soit, après leur mort, en les faisant piquer avec des +fourches rougies au feu par les diables.</p> + +<p>Mais ce dernier pouvoir, le plus terrible de tous, +n'appartenait qu'au curé, mon oncle, et par bonheur, +le curé qui se défiait un peu du président (il y a toujours +eu concurrence entre les deux métiers) ne se +livrait pas aisément. On pouvait avoir son appui, +mais en le payant de mille concessions, car l'homme +de soutane ne le cédait pas en orgueil au président, +au contraire. Il ne craignait rien ou n'attendait rien +de personne, car il n'avait pas, lui, d'enfants à pourvoir, +et quant à moi, son neveu, sans me négliger tout +à fait (il avait même autrefois dépensé quelque argent +pour mon éducation), il ne s'occupait pas beaucoup +de mon avancement dans le monde; je n'étais +qu'un Trapoiseau, fils de l'huissier Trapoiseau, +destiné, suivant toute apparence, à crier, comme feu +mon pauvre père: «Silence, messieurs!» et à recevoir, +la tête basse, des ordres de M. le procureur de +la République ainsi rédigés:</p> + +<p>«Trapoiseau, vous assignerez demain les nommés +Dubois, Chauvin et Cambalu; allez porter ma robe à +la femme du concierge et dites-lui qu'elle raccommode +ce trou... A propos, vous emmènerez mon +chien ce soir à la promenade, et vous direz à ma +femme de ménage de faire mon dîner pour cinq +heures, etc., etc.»</p> + +<p>Peut-être si j'avais porté le nom du curé, mon oncle +qui s'appelait Torlaiguille, aurait-il pris soin de +ma fortune, mais si j'étais Torlaiguille par ma mère, +j'étais encore plus Trapoiseau par mon père.</p> + +<p>De là, un avenir de Trapoiseau, c'est-à-dire d'huissier +maigre, râpé, destiné, pendant la vie entière, à ne +parler aux gens que pour les prendre au collet, leur +demander de l'argent, saisir et faire vendre leurs +meubles et recevoir en échange sur la tête un tas de +malédictions mêlées quelquefois (hélas)! de vieux +trognons de chou, de balayures, de pots cassés et +de choses encore moins respectables.</p> + +<p>Mais je m'égare. Revenons à mon président.</p> + +<p>Il était donc assis et à demi-couche comme un +homme d'importance, homme d'érudition, homme +de capacité et savant jurisconsulte, dans un fauteuil +en bois de chêne assez artistement tordu par le +plus habile de tous les menuisiers de Creux-de-Pile.</p> + +<p>Il était assis, cet homme noble et puissant, et le +fauteuil craquait sous lui, comme un cheval prêt à +s'affaisser sous un cavalier trop pesant. En face, +dans des attitudes diverses, mais plus modestes, +étaient assis pareillement M. Forestier, le député, +et les deux notaires.</p> + +<p>Il parlait. Les autres écoutaient.</p> + +<p>Je suivis leur exemple et j'écoutai aussi.</p> + +<p>Le président tira lentement de son cigare (car +M. Forestier avait pris, à Versailles, l'habitude du cigare +et en offrait volontiers à l'élite de ses hôtes), il +tira, dis-je, une grosse bouffée, regarda la lune qui +commençait à se lever à l'horizon, sur la montagne +en face, et dit avec une majesté incomparable:</p> + +<p>—C'est grave!</p> + +<p>Les autres demeurèrent consternés de cet arrêt, et +gardèrent le silence. Il reprit après deux autres +bouffées:</p> + +<p>—C'est très grave! C'est plus que grave!</p> + +<p>Je m'approchai pour tâcher d'apprendre ce qui était +grave, car il ne fallait pas songer à le lui demander +moi-même... Un simple premier clerc sans fortune +et sans nom, à un président! Il ne m'aurait même +pas regardé,—bien loin de me répondre!</p> + +<p>M. Bouchardy me fit signe de la main de m'appuyer +contre la balustrade et d'écouter.</p> + +<p>—Au fond, dit le président, d'une voix onctueuse +et solennelle, je comprends très bien, mon cher ami, +les craintes maternelles de madame Forestier. Sa +tendresse, toujours en éveil pour le bonheur de sa +fille, prévoit beaucoup de choses...</p> + +<p>—Elle en prévoit trop, interrompit le député, car +enfin elle traite d'avance Michel comme un misérable +qui pourrait manger la dot de sa femme, la laisser +sans asile et sans pain, et la tuer à coups de bâton... +Après tout, Michel n'est pas encore un scélérat. +C'est même un joli garçon; un avocat de grand +mérite, qui a plaidé l'autre jour, à Poitiers, d'une façon +très remarquable,—je le sais, j'y étais!—qui est +fort estimé ici, qui a dès aujourd'hui une assez belle +fortune, qui l'augmentera certainement, outre que +sa mère est riche et lui laissera un bon patrimoine, +car elle est avare, comme un vieux juif; enfin, nous +n'avons pas le droit, après tout, d'être bien difficiles +pour Hyacinthe, car ma femme ne lui donne pas un +radis...</p> + +<p>(Il fit claquer son ongle sous sa dent, pour exprimer +plus fortement cette belle pensée).</p> + +<p>Quant à moi, je donnerais si j'avais, mais je n'ai +rien, absolument rien, rien de rien, ce qui s'appelle +rien, au dire de Rosine, qui prend pour elle tout +l'argent et ne me laisse que les traites à payer... +C'est pour empêcher mes dissipations, dit-elle. Ah! +Seigneur Dieu du ciel et de la terre! excepté mon +traitement de député que je ne veux lâcher à aucun +prix et qu'elle ne peut pas recevoir en mon absence, +qu'est-ce que je reçois, excepté les notes des fournisseurs? +Vous le savez, Saumonet?</p> + +<p>Le notaire fit signe qu'il le savait.</p> + +<p>—Eh bien! voyons, reprit le député d'un ton suppliant, +ne pourrai-je pas, puisque ma femme est +maîtresse de tout, lui arracher quelque chose pour +ma fille, pour ma chère petite Hyacinthe!</p> + +<p>Le ton suppliant de ce pauvre homme aurait attendri +un tigre; maître Saumonet répondit:</p> + +<p>—Monsieur, vous connaissez les instructions que +m'a données madame Forestier. Je suis forcé de m'y +tenir. Mille écus de pension à la future, voila tout; +et elle ne s'engage à verser cette somme que dans +les mains de sa fille, et encore à condition que la +conduite de sa fille et de son gendre la satisfera pleinement; +sans quoi elle supprimerait tout!... Du +reste, si, comme elle a lieu de l'espérer, leur conduite +est satisfaisante, madame Forestier ne s'interdit +pas le droit de faire quelque chose de plus; +mais elle est et veut demeurer toujours maîtresse de +ses bienfaits...; c'est pour le bonheur, bien entendu, +de sa fille qu'elle en agit ainsi.</p> + +<p>Vous auriez ri si vous aviez vu la mine à la fois solennelle, +ironique et pincée de maître Saumonet, pendant +qu'il débitait ce petit discours.</p> + +<p>M. Forestier était accablé.</p> + +<p>M. Vire-à-Temps présidait.</p> + +<p>Quant à M. Bouchardy, il se leva; me conduisit à +dix pas de là et me dit:</p> + +<p>—Trapoiseau, mon ami, voilà un fichu contrat et +même un contrat fichu. Jamais Michel et sa mère +n'accepteront...</p> + +<p>Je répliquai:</p> + +<p>—Patron, laissez-moi faire.</p> + +<p>Et j'expliquai mon projet qu'il approuva en ces +termes:</p> + +<p>—Ça vaut mieux que le plan de Trochu.</p> + + + + +<a name="VII"></a><h1>VII</h1> + +<h3>L'ORAGE</h3> + + +<p>Alors j'allai présenter mes respects ou, ce qui est +plus exact, livrer bataille à la mère de Michel, qui, +sans s'attendre au coup que je m'étais chargé de lui +porter, recevait d'un air assez contraint les compliments +et les félicitations de tous les assistants.</p> + +<p>Elle me vit venir de loin, et, malgré la modestie +ordinaire de mon maintien, elle devina sans doute à la +fixité de mon regard que j'étais chargé d'une importante +mission. Un éclair brilla dans ses yeux, pareil +à une baïonnette au soleil, et m'aurait fait trembler +si j'avais dû lui parler de mes propres affaires et non +de celles de son fils; mais on est toujours plus brave +pour autrui que pour soi-même.</p> + +<p>Les voisins et voisines, voyant à mon regard doux +mais ferme et à l'éclair de la dame que nous avions +à causer sérieusement ensemble, s'écartèrent par +discrétion,—Hyacinthe et Mlle Angéline donnant +l'exemple.</p> + +<p>Celle-ci, passant près de moi, me dit tout bas:</p> + +<p>—Du courage, monsieur Félix, notre bonheur à +toutes dépend de vous!</p> + +<p>Qu'est-ce que ça pouvait signifier «notre bonheur +à toutes?» Qu'il leur tardait sans doute d'entrer en +danse.</p> + +<p>Au reste, je n'eus pas le temps d'y penser beaucoup, +car j'étais en face de l'ennemi.</p> + +<p>C'est Mme Bernard qui commença le feu.</p> + +<p>—Vous avez quelque chose à me dire, Trapoiseau?</p> + +<p>Je répliquai d'un air assez embarrassé, mais un +peu négligent dans la forme:</p> + +<p>—Mon Dieu! madame, c'est bien peu de chose; +mais encore faut-il que vous en soyez avertie...</p> + +<p>Je traînais lentement les mots pour retarder autant +que possible l'explosion prévue.</p> + +<p>—Avertie de quoi, Trapoiseau?</p> + +<p>—Il s'agit, madame, d'une légère modification que +madame Forestier propose d'introduire dans le contrat +projeté. C'est peu de chose peut-être au fond; +mais, dans la forme, je craindrais que cette modification +ne pût susciter au dernier moment des difficultés +inattendues, et j'ai cru de mon devoir...</p> + +<p>J'allongeais ma phrase, qui me faisait l'effet d'un +tube de macaroni de trente pieds de longueur.</p> + +<p>Tout à coup je vis étinceler plus vivement les +yeux de la dame. Elle m'interrompit en disant d'un +ton amer;</p> + +<p>—C'est Rosine qui propose ce changement!</p> + +<p>Ah! ah! Je suis curieuse de voir ça.</p> + +<p>Alors j'expliquai le plus clairement qu'il fut possible +la suppression de toute dot; l'offre de mille +écus de pension, payables à volonté, c'est-à-dire +aussi longtemps qu'il plairait à Mme Forestier, +etc., etc.</p> + +<p>J'enveloppai de toutes les formes les plus moelleuses +cette communication désagréable et j'attendis.</p> + +<p>Par hasard, la dame m'avait écouté jusqu'au bout, +sans m'interrompre. Il me parut même qu'un petit +sourire de triomphe ironique relevait le coin de +ses lèvres. La nouvelle, je crois, ne lui déplaisait +pas; aussi, dès que j'eus fini:</p> + +<p>—C'est tout? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Eh bien, allez avertir Michel.., ou plutôt, j'y +vais moi-même.</p> + +<p>En effet, elle se leva d'un bond.</p> + +<p>Je la retins:</p> + +<p>—Madame, Michel sait tout... C'est lui qui m'a +chargé de vous l'apprendre.</p> + +<p>—Vraiment! Et qu'est-ce qu'il en dit?</p> + +<p>—Il dit qu'il accepte.</p> + +<p>Elle s'écria furieuse:</p> + +<p>—Michel est un lâche!</p> + +<p>Je reculai de deux pas, car on n'aime pas à se +trouver trop près des panthères déchaînées, et, après +tout, l'affaire m'intéressait, mais non assez pour m'obliger +à risquer ma vie.</p> + +<p>Je répliquai pourtant:</p> + +<p>—Madame, il l'aime!</p> + +<p>Alors elle se tourna contre moi, et me portant les +mains au visage, mais si près que je me préparai à +venir à la parade, et, si elle allait trop loin, à la riposte, +elle ajouta d'une voix sifflante:</p> + +<p>—Quant à vous, Trapoiseau, vous êtes un imbécile!</p> + +<p>Ça, c'était pain bénit, en comparaison de ce que +j'avais craint d'abord; aussi je ne m'amusai pas à +réclamer. Au contraire, je pris un air souriant, comme +si j'avais reçu un compliment inespéré.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—C'est trop peu dire: un imbécile, Trapoiseau! +Vous êtes un âne!</p> + +<p>—Madame, vous me comblez!</p> + +<p>—Et un âne bien digne de servir de compagnon à +Michel... Mais c'est lui que je veux voir et non votre +museau de singe!</p> + +<p>Pour les injures, je prenais patience, étant de ceux +qui ne s'arrêtent pas aux pierres du chemin et ne s'occupent +que d'arriver au but. D'ailleurs, l'effroyable +caractère de la dame était si connu par les récits de +ses servantes, qu'elle souffletait une fois la semaine, +que je m'étais cuirassé d'avance contre toutes les choses +possibles.</p> + +<p>Mais quand elle parla de voir Michel, je me mis +hardiment en travers du chemin et je lui dis, en étendant +les mains entre elle et moi, par prudence:</p> + +<p>—Madame, vous ne pouvez pas voir Michel en ce +moment!</p> + +<p>—Je ne peux pas voir mon fils?</p> + +<p>—Non, madame! Il a prévu que vous seriez saisie +d'une émotion trop vive, que vous pourriez lui dire des +choses véhémentes, qu'il regretterait de les entendre, +qu'il serait exposé à répliquer, malgré tout le respect +qu'il vous doit...</p> + +<p>Ici elle m'interrompit:</p> + +<p>—Oh! qu'il réplique tant qu'il voudra.</p> + +<p>En effet, la bonne dame était en fonds pour lui +rendre la monnaie de sa pièce, à lui et à vingt autres +ensemble. Bataille! bataille! Elle ne demandait que +cette joie au Seigneur Dieu des armées.</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>—Enfin, madame, sa résolution est inébranlable; +il accepte toutes les conditions de madame Forestier +et il m'a chargé de vous en informer.</p> + +<p>—Oh! le misérable!</p> + +<p>A ce cri qu'on dut entendre de plus de cent pas et +qui fit retourner toutes les têtes dans le jardin, elle +ajouta, mais d'une voix plus concentrée:</p> + +<p>—Il n'aura pas mon consentement.</p> + +<p>—C'est ce qu'il craignait, madame, parce que votre +refus entraînerait certainement celui de madame +Forestier, et qu'alors son mariage serait rompu pour +toujours.... Aussi m'a-t-il chargé d'obtenir votre +consentement à tout prix.</p> + +<p>Ces derniers mots «à tout prix» lui firent dresser +l'oreille, comme à un cheval de guerre le son de +la trompette. Cependant elle feignit d'abord de n'y +faire aucune attention.</p> + +<p>—Je refuse! je refuse! je refuse! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Je répliquai tranquillement:</p> + +<p>—Madame, la première partie de ma mission est +remplie, avec peu de succès, je le vois, maintenant, +j'arrive à la seconde... Mais d'abord, si j'osais vous +prier de vous asseoir, car je prévois que mon discours +sera long et que je ne vous convaincrai pas du +premier coup.</p> + +<p>Etonnée de mon sang-froid et curieuse surtout de +savoir ce que j'avais à dire, elle s'assit en effet dans +un fauteuil. Quant à moi, toujours modeste, je m'assis +pareillement, mais sur une simple chaise, je regardai +autour de moi pour savoir si nous n'étions +écoutés de personne, et je commençai en ces termes:</p> + +<p>—Madame, depuis douze ans, sous le titre de tutrice, +d'abord, de votre fils et d'usufruitière par moitié +de la fortune de votre mari, feu M. le docteur +Bernard, en son temps médecin renommé, et de son +chef maître d'une fortune considérable, vous avez +reçu une somme totale de trois cent vingt mille +francs, dont vous avez dépensé environ la moitié +pour l'entretien du ménage et l'éducation de votre +fils mineur.</p> + +<p>La seconde moitié, composée d'actions de chemins +de fer et de titres de rentes 3%, qui valent ensemble +(au cours de la Bourse d'aujourd'hui) cent quatre-vingt +mille francs, appartient par moitié à vous, madame, +et à Michel.</p> + +<p>Elle me regarda d'un air inquiet, mais fier encore.</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, dit-elle avec hauteur, je +n'ai de comptes à rendre à personne.</p> + +<p>—Non, certes, madame, à moi; mais à votre +fils. Michel n'a jamais reçu ses comptes de tutelle.</p> + +<p>—Eh bien, qu'il me les demande, s'il veut. Ce +n'est pas à un mercenaire, presque à un domestique, +au fils de la Trapoiseau, enfin, que je vais...</p> + +<p>A mon tour, je commençai à perdre mon sang-froid. +Etre appelé, moi, «imbécile, âne, mercenaire, +domestique, museau de singe,» j'en avais pris mon +parti facilement, mais entendre dire de ma mère «la +Trapoiseau» me fit bondir à mon tour. Je répliquai:</p> + +<p>—Madame, sachez que le fils de «la Trapoiseau» +est fier de sa mère et que Michel, lui, n'a pas lieu +d'être fier de la sienne. La Trapoiseau a travaillé +toute sa vie pour m'élever et pour faire de moi un +honnête homme et un bourgeois...</p> + +<p>—Elle a bien réussi, dit la dame, en souriant ironiquement: +Il est joli, le bourgeois; il est bien élevé, +le Trapoiseau!</p> + +<p>Je continuai:</p> + +<p>—Quant à vous, madame...</p> + +<p>Puis, me souvenant que je n'étais pas là pour plaider +ma propre cause ou pour humilier madame Bernard, +mais pour accommoder, si c'était possible, les +affaires de Michel, je conclus:</p> + +<p>—... Je vous dirai vos vérités, une autre fois, si +c'est nécessaire. Aujourd'hui, je suis chargé par monsieur +Bouchardy, mon patron, de vous dire qu'il a tous +les comptes de tutelle entre les mains, qu'il sait où +vous avez mis l'argent, puisqu'il l'a placé lui-même +et qu'il a gardé les numéros de tous les titres, qu'il +peut prouver, quand on voudra, que vous devez à +Michel, pour sa part et en dehors de tout usufruit, +plus de quatre-vingt-dix mille francs.</p> + +<p>Cela, c'est pour M. Bouchardy.</p> + +<p>Quant à Michel, comme il a fait tous les sacrifices +possibles à la paix, comme il consent à vous laisser +l'usufruit que le testament de son père vous ôte, à +dater du jour du mariage, comme il vous aime, +comme il vous respecte, comme il ne demande qu'à +vivre toujours avec vous dans l'intimité la plus tendre +et la plus parfaite; mais, comme, en même temps, +il est résolu à se tuer plutôt qu'à ne pas épouser mademoiselle +Hyacinthe, il m'a chargé de vous dire qu'il +se met à vos pieds; qu'il vous supplie de ne pas faire +son malheur, qu'il sera toujours pour vous ce qu'il a +été jusqu'aujourd'hui, le plus soumis, le plus respectueux +des fils...</p> + +<p>Ici, la bonne dame mit son mouchoir sur ses yeux.</p> + +<p>—Oh! c'est infâme! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et elle essaya de sangloter.</p> + +<p>—Michel!... Michel que j'aimais tant, à qui j'ai +sacrifié ma vie, pour qui je ne me suis pas remariée, +et Dieu sait si les occasions m'ont manqué... Le capitaine +Smintéry, M. Boulard, M. Cordapuy, inspecteur +de l'enregistrement et des domaines, un homme +d'élite, celui-là, et tant d'autres!...</p> + +<p>A l'entendre, on aurait cru que Mme veuve Bernard +avait été demandée en mariage par tout ce qu'il y avait +de plus distingué dans la noblesse française.</p> + +<p>J'aurais écouté avec plaisir, mais le temps passait. +Les invités s'étonnaient et s'impatientaient. Mlle Angéline, +surtout, me faisait de loin signe d'en finir. Enfin, +je crus le moment venu de frapper le coup décisif.</p> + +<p>Je dis:</p> + +<p>—Madame, votre fils est persuadé de votre tendresse +comme vous devez être persuadée de la sienne; mais +sa résolution est inébranlable. Vous allez, à l'instant +même, signer le contrat tel qu'il est rédigé, ou je vais +vous sommer devant tout le monde, moi,—c'est-à-dire +mon patron, M. Bouchardy,—de rendre vos +comptes de tutelle!</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Michel oserait!</p> + +<p>—Michel n'osera pas, madame, car il va partir pour +Paris, sans vous voir; mais j'oserai, moi, le fils de +«la Trapoiseau» comme vous dites; j'ai ses pleins +pouvoirs et pas la moindre raison de vous ménager.</p> + +<p>Elle éclata:</p> + +<p>—Trapoiseau, vous êtes une canaille!</p> + +<p>—Possible!</p> + +<p>—Un gueux! un filou, un escroc, un faussaire, un +scélérat, le dernier des misérables! Vous excitez un +fils contre sa mère!</p> + +<p>Je tirai ma montre:</p> + +<p>—Madame, il est temps de vous décider.</p> + +<p>Elle attendit cinq minutes pendant lesquelles toutes +les passions passèrent successivement sur son visage, +comme les nuages sur la face du ciel. Enfin, elle +poussa un profond soupir, me dit d'appeler Michel et +Hyacinthe, et quand ils furent près d'elle, les serrant +tous deux sur son cœur, elle dit d'une voix que remplissait +la plus douce émotion:</p> + +<p>—Mes enfants, je vous bénis! Aimez-moi toujours +comme je vous aime!</p> + + + + +<a name="VIII"></a><h1>VIII</h1> + +<h3>DOUX PROPOS</h3> + + +<p>Tel fut le dénoûment heureux, mais imprévu, de +la négociation dont on m'avait chargé.</p> + +<p>Aussitôt, comme si Mme Bernard en avait donné le +signal, tout le monde s'attendrit à la fois. Les deux +mères tombèrent dans les bras l'une de l'autre, comme +les deux branches légèrement écartées d'une paire de +ciseaux. M. Forestier, qui se tenait à l'écart et qui +avait gardé jusque-là une contenance fort timide et +assortie au rôle qu'il devait jouer dans le contrat, reprit +un peu d'assurance et de gaieté, et parla même +d'inviter Mme Bernard à la valse. Le président Vire-à-Temps +la félicita de se dévouer ainsi comme toujours +à son fils, ajoutant avec perfidie qu'on ne +pouvait pas dire de Michel qu'il épousait Mlle Hyacinthe +pour sa dot. Les autres aussi félicitèrent à leur +tour, suivant leur âge, leur sexe, leur profession et +l'éloquence dont la nature les avait doués.</p> + +<p>La fiancée me remercia en me regardant avec des +yeux humides de joie. Elle avait appris de Michel ce +qu'ils me devaient tous les deux. Quant à lui, il me +dit, devant elle:</p> + +<p>—Trapoiseau, mon ami, toi seul pouvais faire ce +miracle. Ma chère Hyacinthe, souvenez-vous toujours +que c'est à lui que nous devons notre bonheur.</p> + +<p>Elle jura de s'en souvenir, et dit en riant à Mlle Bouchardy +qui s'approchait de nous:</p> + +<p>—Angéline, ma chère Angéline, au nom de notre +amitié, je te commande de répéter à M. Félix Trapoiseau, +ici présent, l'éloge que tu m'as fait de ses vertus +et qualités diverses...</p> + +<p>A quoi Mlle Angéline, souriante et rougissante, répliqua, +en riant aussi:</p> + +<p>—Quoi? Moi! Jamais! Nous n'avons jamais parlé +de M. Trapoiseau!</p> + +<p>—O menteuse! s'écria Hyacinthe. Pourquoi veux-tu +lui cacher ce que tu m'as dit, qu'il était le plus +savant des hommes, qu'il connaissait la place de tous +les livres de la bibliothèque de ton père, qu'il était au +courant de toutes les histoires, de toutes les poésies, +de toutes les philosophies de l'univers... Enfin, si ce +n'est à cause de sa science, fais-lui bon accueil, à cause +de moi.</p> + +<p>—Très volontiers, dit l'autre demoiselle.</p> + +<p>Et comme tout le monde avait signé, les jeunes, +les vieux, les gros, les gras, les maigres et jusqu'aux +petits enfants de cinq ans dont l'un, arrière-cousin +d'Hyacinthe, voulut mettre sa griffe et ne fit qu'un +énorme pâté d'encre en place de signature, Angéline, +à qui il tardait de danser, se mit au piano et commença +un vieux quadrille, car, en pareil cas, il faut +que quelqu'un se sacrifie au bien public.</p> + +<p>Je m'approchai d'elle et je lui dis tout bas:</p> + +<p>—Mais, mademoiselle, je croyais que vous m'aviez +promis la première danse...</p> + +<p>Elle m'interrompit:</p> + +<p>—Eh bien, je vous l'ai promise et je vous la garde, +vous le voyez bien, puisque je ne la donne à personne... +Ne faites pas la grimace, s'il vous plaît; vous êtes +très laid, dans ces occasions. Ne voyez-vous pas là-bas +une bonne mère de famille qui commence à se +déganter et qui va prendre ma place dans un instant? +Prenez donc patience, s'il vous plaît, ou plutôt, non... +allez inviter ma cousine Benoît, qui vous en saura +gré, car personne ne la regarde.</p> + +<p>En effet, la pauvre cousine Benoît étant boiteuse et +bossue, ne rencontrait pas beaucoup d'amateurs. J'y +courus, par obéissance, je fus reçu comme la manne +dans le désert, par le peuple d'Israël, je dansai de mon +mieux et j'eus le plaisir de voir qu'Angéline me regardait +de temps en temps et m'encourageait d'un +sourire demi-malin, demi-amical.</p> + +<p>Quand le quadrille fut terminé, une bonne dame se +chargea, comme Mlle Bouchardy l'avait prévu, de la +remplacer au piano et, alors, je reçus le prix de mon +dévouement, ainsi qu'on va le voir.</p> + +<p>A ne rien cacher, je n'étais pas sans émotion...</p> + +<p>Tous les hommes sont égaux entre eux et en particulier +tous les Français. Par Français, vous entendez +sans doute aussi les Françaises, car s'il y avait +supériorité de l'un des deux sexes sur l'autre, elle appartiendrait +certainement au sexe masculin, qui est +plus grand, plus gros, plus fort, qui mange et boit +davantage, qui est barbu, qui fait les lois et qui fournit +les gendarmes.</p> + +<p>Tout cela est incontestable. D'où vient pourtant +que je tremblais presque, en face de Mlle Bouchardy, +et qu'elle ne tremblait pas du tout en face de moi? +Loin de là, elle s'était emparée de moi et me faisait +manœuvrer comme un pompier à l'exercice. Est-ce +parce qu'elle était la fille du patron et que je subissais +même dans un salon l'influence despotique du +père?</p> + +<p>Non. Oh! non. C'est plutôt, je crois, parce que le +sort de tous les honnêtes gens (et même des malhonnêtes) +est de s'attacher à un cotillon et de le suivre, +et parce que, sans le savoir, sans le vouloir, et même +ne le voulant pas, je m'étais attaché à celui d'Angéline.</p> + +<p>Au reste, je n'eus pas à m'en repentir. Elle me +regarda d'un air assez doux, et tout en s'occupant de +boutonner ses gants, elle me dit:</p> + +<p>—N'est-ce pas que ma cousine Benoît a beaucoup +d'esprit!</p> + +<p>Je répondis par politesse:</p> + +<p>—Oui, mademoiselle.</p> + +<p>En effet, la cousine Benoît n'était pas plus bête +qu'une autre. Et comme, étant presque sans dot, +boiteuse et bossue, mais d'un caractère assez doux, +elle avait de bonne heure senti son infériorité et +voulait la racheter, elle faisait de grands efforts pour +plaire et réussissait assez bien.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle vous a dit?</p> + +<p>—Des choses très intéressantes, mademoiselle, +mais je ne sais pas si je dois vous les répéter.</p> + +<p>—Oh! oh! c'est donc bien grave?</p> + +<p>—Non. Pas très grave si vous le prenez par un +bout; mais bien grave si vous le prenez par l'autre.</p> + +<p>Angéline se mit à rire, ce qui était d'ailleurs, +comme je l'ai dit, sa manière ordinaire de montrer +ses dents.</p> + +<p>—Vous allez me raconter ça, j'espère.</p> + +<p>—Bien volontiers, mademoiselle, quand on aura +fini la <i>chaîne anglaise</i>.</p> + +<p>Aussitôt que nous fûmes revenus à nos places:</p> + +<p>—D'abord, reprit-elle, de qui parliez-vous ou de +quoi?</p> + +<p>—Je ne sais s'il est permis...</p> + +<p>Et je feignis d'être embarrassé.</p> + +<p>—Allez donc! allez donc! dit-elle. J'ai bien le +droit d'entendre, je suppose, ce que ma cousine +Benoît peut vous dire.</p> + +<p>—Eh bien! voici ce qui est arrivé. Elle m'a parlé +de la plus belle et de la plus aimable personne de +tout le pays.</p> + +<p>—La plus belle personne... Connais pas. A moins +que ce ne soit mon amie Hyacinthe.</p> + +<p>—Non, ce n'est pas mademoiselle Hyacinthe.</p> + +<p>Angéline reprit:</p> + +<p>—Si ce n'est pas elle, je ne devine pas.</p> + +<p>Elle devinait très bien, au contraire, mais comme +toutes les filles d'Ève, et peut-être comme tous les +fils d'Adam, elle était friande de compliments.</p> + +<p>Elle parut réfléchir pendant quelques secondes et +demanda d'un air naïf:</p> + +<p>—Ce ne serait pas mademoiselle Patural, par +hasard!... Elle est très distinguée, elle a de très +bonnes manières, elle revient du Sacré-Cœur, et son +père est un fameux avoué, comme dit M. le président, +un jurisconsulte éminent...</p> + +<p>Je répliquai vivement:</p> + +<p>—Non, mademoiselle, la fille de M. Patural est +tout ce que vous dites,—distinguée, du Sacré-Cœur, +et née d'un jurisconsulte éminent;—mais c'est d'une +autre que nous avons parlé. Celle-là, je ne vous la +nommerai pas, ce n'est pas nécessaire, mais je vous +ferai son portrait si ressemblant que personne ne +pourra s'y tromper... Cheveux blond-cendré, teint +délicieux, front...</p> + +<p>Ici je fus interrompu dans ma description.</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, en avant le cavalier seul! +Vous continuerez tout à l'heure.</p> + +<p>J'obéis, non sans inquiétude, car c'est au «cavalier +seul» qu'un homme doit déployer toutes ses +grâces et montrer qu'il n'est embarrassé ni de ses +bras, ni de ses jambes, ni de sa tête, ni de sa physionomie. +Il s'agit de ne pas avoir l'air niais, de ne pas +grimacer, de ne pas se troubler, de ne pas être consterné +comme un condamné qu'on mène à l'échafaud, +ni consternant comme un magistrat qui prononce +une sentence de mort. Il faut avoir de la gaieté, car +on est là pour s'amuser; il faut sourire, pour plaire +aux dames; il faut garder une certaine dignité, pour +prouver que rentré dans la vie civile on est un +homme sérieux; il faut danser avec grâce, mais sans +excès, de peur de passer pour un maître de danse; +il faut écouter soigneusement la musique, afin de ne +pas manquer la mesure, ce qui fait enrager les +dames; il faut avoir l'air profondément préoccupé +de leurs charmes, ce qui fait excuser toutes vos distractions; +il faut..., que sais-je encore?</p> + +<p>J'essayai d'éviter tous ces écueils et de doubler +tous les caps. Si j'y réussis, Dieu seul le sait! Cependant +mademoiselle Angéline eut la bonté de +croire que je m'en étais très bien tiré.</p> + +<p>Pour récompense, elle me permit de la ramener à +sa place et de reprendre ma description de la plus +belle personne de Creux-de-Pile au point où je l'avais +laissée.</p> + +<p>—Vous disiez donc, monsieur Félix?</p> + +<p>—Je disais, mademoiselle, que le front de cette +demoiselle est d'une rare beauté, que le nez est d'une +forme incomparable...</p> + +<p>Angéline se mit à rire:</p> + +<p>—Incomparable, oui, dit-elle, mais un peu trop +arrondi par le bout.</p> + +<p>Je voulus protester.</p> + +<p>—Non, non, je sais à quoi m'en tenir là-dessus. +J'ai regardé quelquefois ce nez-là dans la glace, et +vous pouvez croire que j'en connais les contours... +Je sais maintenant qui vous voulez dire... Eh bien, +qu'est-ce que ma cousine Benoît vous a dit de l'heureuse +propriétaire de ce nez rond et de ces cheveux +blond-cendré?</p> + +<p>—Oh! rien que du bien, mademoiselle. Que vous +étiez bonne, que vous étiez belle, que vous étiez +pleine d'esprit, que...</p> + +<p>Angéline m'interrompit sévèrement:</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, si j'avais pu prévoir que +je m'attirerais tous ces compliments, croyez que je +n'aurais pas fait tant de questions...</p> + +<p>(Si elle avait pu prévoir! ô menteuse! ô traîtresse!)</p> + +<p>Et comme elle me voyait fort troublé de ses paroles, +elle ajouta:</p> + +<p>—Au reste, en faveur de l'intention, je vous pardonne... +Ce n'est pas à moi qu'il faut dire tout le +bien que vous pensez de moi.</p> + +<p>Je demandai assez naïvement:</p> + +<p>—A qui donc, mademoiselle?</p> + +<p>—A tout le monde, monsieur... Je suis contente +qu'on le répète partout; mais je ne veux pas qu'on +me le dise à moi.</p> + +<p>Puis, tout en riant ou feignant de rire aux éclats, +pour couper court à cette conversation, elle me +montra un grand, gros et fort garçon de trente ans +à peu près qui s'avançait assez gauchement vers +nous et me dit:</p> + +<p>—Voici M. le receveur des finances qui vient m'inviter +pour une mazurka. Faites-lui place, s'il vous +plaît.</p> + +<p>Je fis place en enrageant, car c'était le plus dangereux +rival que je pusse craindre auprès d'Angéline.</p> + +<p>Un rival! un rival! En étais-je donc là déjà? +Étais-je amoureux? Étais-je encouragé?</p> + +<p>Peu importe, rival ou non, M. le receveur des +finances me fut bien désagréable ce jour-là!</p> + + + + +<a name="IX"></a><h1>IX</h1> + +<h3>M. LE RECEVEUR DES FINANCES</h3> + + +<p>Ce qui me consola un peu de cette contrariété, +c'est que le receveur ne s'en aperçut pas, et qu'il +était incapable d'en deviner la cause, s'il avait pu +apercevoir l'effet.</p> + +<p>C'était un grand et gros garçon, sans esprit, sans +intelligence, sans bonté, sans méchanceté, incapable +de faire du mal à une mouche, incapable aussi de la +retirer d'un verre d'eau, avant qu'elle fût noyée; bel +homme, mais de ceux qu'apprécient surtout les grosses +servantes et les vieilles femmes trop expérimentées. +Très poli, du reste, très bien élevé, ayant les +meilleures manières de la haute société de Creux-de-Pile; +mangeant comme un loup, buvant comme un +trou; suivant avec une docilité parfaite les instructions +de son père, dont il avait reconnu dès l'enfance +la supériorité intellectuelle; n'ayant au monde qu'une +seule passion vraie: celle de vivre dans l'abondance +et sans rien faire, il était le point de mire de presque +toutes les filles à marier, et, pour cette raison, la terreur +de tous les jeunes gens.</p> + +<p>Partout où M. le receveur des finances se montrait, +les vieilles dames et les jeunes demoiselles +n'avaient de regards que pour lui. Il avait une si +belle voiture, un si beau cheval et si bien harnaché, +un si gros traitement (dix-huit mille francs au moins, +car Creux-de-Pile n'est pas un petit morceau)! il +était ganté si soigneusement, dès le matin; il était si +régulier dans ses mœurs et ses habitudes (dont la +principale était de rendre visite, tous les soirs, dix +heures sonnant, à une grosse marchande de tabac +bourgeonnée qui avait été belle vingt ans auparavant), +il était si occupé de son bien-être et si peu de +déchirer son voisin, ce qui est la plus grande joie +des habitants de Creux-de-Pile!</p> + +<p>Une autre chose inspirait la plus grande confiance +aux pères et aux mères de famille. Il ne lisait jamais +et n'avait jamais rien lu, excepté des recueils de calembours. +Il avait fait ses classes comme tout le +monde, et entendu expliquer Quinte-Curce, Tite-Live +et Virgile, même il en avait copié (mais bien à contre +cœur!) des milliers de lignes ou de vers; quant à +les entendre, il y avait renoncé. Après tout, quand +on donne de temps en temps sa signature et qu'on +reçoit pour soulagement de cette fatigue quinze +cents francs par mois, a-t-on besoin de lire Homère +ou Horace dans le texte?</p> + +<p>Tel était l'homme le plus heureux de tout l'arrondissement +et peut-être de tout le département. Il se +nourrissait bien; il ne se fatiguait pas; il ne faisait +jamais plus de trois cents pas, excepté à cheval ou +en voiture, et jouissait par ce moyen de la plus belle +santé du monde.</p> + +<p>Cependant cette santé si chère lui inspirait continuellement +les plus vives inquiétudes, et faisait le +sujet de ses conversations. Il avait mal au pied, à la +main, au genou, à l'estomac principalement! Le récit +de ses indigestions faisait la joie de ses amis.</p> + +<p>Malgré ces petits ridicules et beaucoup d'autres qui +l'avaient rendu célèbre dans la ville, M. François +Portefoin, fils de M. le président Vire-à-Temps et receveur +des finances, était regardé par tout le monde +comme le futur mari de Mlle Angéline Bouchardy, +fille unique de mon patron:</p> + +<p>De là ma frayeur quand je le vis s'approcher d'elle.</p> + +<p>Pour apaiser un peu ma colère en disant du mal de +mon ennemi (car c'était vraiment un ennemi) j'allai +de nouveau tenir compagnie à Mlle Benoît qui parut +surprise de mes assiduités et les attribua sans doute, +comme il est naturel, à son propre mérite. Elle me +sourit très gracieusement, et me dit:</p> + +<p>—Vous ne dansez plus, monsieur Trapoiseau?</p> + +<p>—Non, mademoiselle.</p> + +<p>—Comme Hyacinthe est gaie ce soir! c'est bien +vraiment pour elle le plus beau jour de la vie!</p> + +<p>Ici la pauvre bossue poussa un soupir involontaire.</p> + +<p>Je répliquai:</p> + +<p>—Le plus heureux des deux, c'est Michel... Savez-vous +qu'il s'en est fallu de peu que le mariage +ne fût rompu?</p> + +<p>Je racontai alors tous les détails du contrat et +ma querelle avec Mme Bernard, la mère de Michel +que je drapai, cela va sans dire, comme elle le méritait.</p> + +<p>La petite bossue, mise en verve par ce récit, me +répliqua:</p> + +<p>—Vous ne savez pas tout, monsieur Trapoiseau! +Il y a bien d'autres anguilles sous roche. Regardez +là-bas, s'il vous plaît, Monsieur le président Vire-à-Temps +et madame Forestier... Il est bien âgé, M. le +président; elle est bien couperosée et cramoisie, madame +Forestier; ne trouvez-vous pas cependant que +ce serait un beau couple?</p> + +<p>Et elle se mit à rire.</p> + +<p>Je dis avec une gravité affectée qui n'avait d'ailleurs +pour but que de faire parler la petite bossue:</p> + +<p>—En vérité, mademoiselle, vous m'étonnez! +Verriez-vous, soupçonneriez-vous quelque mal à +cette intime amitié qui joint deux personnes de sexes +différents, mais toutes deux éminentes par...</p> + +<p>Mlle Benoît m'interrompit au milieu de ma phrase:</p> + +<p>—Sachez donc la vérité, monsieur Trapoiseau! +M. Forestier, le père d'Hyacinthe, est un pauvre +homme.</p> + +<p>—Ça, c'est vrai!</p> + +<p>—S'il venait, continua la bossue, à mourir d'apoplexie +ce soir (vous voyez qu'il a le cou très court et +très large), il ne serait regretté de personne, excepté +de la petite Hyacinthe; M. le président est veuf, il +épouserait madame Forestier, qui serait veuve alors +et pour qui il a fait des vers très poétiques, en 1857; +il hériterait de la fortune et de la députation du +défunt, donnerait sa démission de président, ferait +mettre son plus jeune fils à sa place et déploierait +ses talents politiques à Versailles. Qu'en dites-vous, +monsieur Trapoiseau? Voyez-vous comme le président +parle de près à la dame, pendant que le pauvre +gros M. Forestier joue au billard, sans s'inquiéter de +rien?</p> + +<p>En effet, je le voyais. Le vieux président faisait +l'amoureux, le pressant, roulait les yeux, attendrissait +sa voix; la dame couperosée aux cheveux gris +répondait à ces galanteries par des mines toutes +pareilles, je veux dire assorties à son sexe, quoiqu'un +peu trop jeunes pour son âge.</p> + +<p>Mais, en même temps, je voyais autre chose qui +m'intéressait, ou plutôt qui me déplaisait bien davantage. +C'était M. le receveur des finances qui saisissait +par la taille la belle Angéline et qui mazurkait +avec elle d'un air conquérant.</p> + +<p>Hélas! hélas!</p> + +<p>Pour elle, mollement penchée sur le bras de M. le +receveur, elle fermait à demi les yeux, heureuse, +sans doute, la perfide, de montrer ses grâces à tous +les assistants!</p> + +<p>La bossue s'aperçut de ce manège et me dit:</p> + +<p>—Voyez-vous ma chère Angéline avec le gros +Francis? Quel beau couple cela fera!...</p> + +<p>Je m'écriai brusquement, car le mot m'avait blessé +au cœur:</p> + +<p>—Cela fera!... cela fera!... Comment le savez-vous, +mademoiselle? Êtes-vous la confidente de +mademoiselle Angéline?</p> + +<p>Elle me regarda malicieusement.</p> + +<p>—Est-ce que j'ai besoin de confidence? Est-ce +que je vous le répéterais si quelqu'un me l'avait +confié? c'est parce qu'on ne m'a rien raconté que je +sais tout.</p> + +<p>—Tout! Quoi?...</p> + +<p>Au fond, j'étais rempli d'une colère furieuse; mais +que je n'osais montrer.</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, reprit la bossue, c'est +une affaire arrangée depuis longtemps. M. le président +Vire-à-Temps avait rêvé un autre mariage pour +son fils. C'est Hyacinthe qu'il voulait afin, comme +je vous l'ai dit, d'assurer la députation dans sa +famille, soit en la prenant pour lui-même, après la +mort prévue et désirée de M. Forestier, son plus +intime ami, soit en la faisant passer sur la tête de +son troisième fils le procureur. Vous concevez bien +ça, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! certes!</p> + +<p>—Oui; mais M. Forestier est revenu de Versailles +très inquiet. Il voit qu'on va faire des élections nouvelles +et que le vent est à la République. Il a peur +de n'être pas réélu.</p> + +<p>—Et qui donc lui ferait concurrence?</p> + +<p>—Michel! monsieur Trapoiseau. Oui, Michel qui +héritera, comme on sait, d'une belle fortune; qui, dès +aujourd'hui, a de l'argent à dépenser; qui parle comme +M. Thiers, pendant trois jours de suite, sans respirer; +qui est fils de feu M. Bernard que tout le +monde aimait et respectait dans le pays: qui est +républicain de la veille, lui, car il n'a que vingt-sept +ans et n'a jamais servi l'Empire; tandis que +M. Forestier n'est qu'un bonapartiste converti ou +mal blanchi, comme disent les républicains... Alors, +comme par bonheur, Michel adorait Hyacinthe qui +n'est, elle, ni bonapartiste, ni peut-être républicaine, +mais jolie comme un amour et plus douce qu'un +petit agneau blanc, le père Forestier, moins bête +qu'on ne croit, lui a promis la main de sa fille; mais +à condition, vous m'entendez bien, que l'autre ne +sera jamais candidat du vivant de son beau-père, +excepté si M. Forestier est fait sénateur... Et voilà!</p> + +<p>J'écoutais, le cœur serré, cette explication. Enfin, +je demandai:</p> + +<p>—Alors, à défaut de mademoiselle Hyacinthe, le +vieux Vire-à-Temps se rabat?...</p> + +<p>—Sur Angéline. Oui, monsieur Trapoiseau.</p> + +<p>—M. Bouchardy consent?</p> + +<p>—A peu près. Il aura sa fille près de lui, et plus +tard ses petits-enfants, s'il en vient; ses habitudes +ne seront pas changées; le gros Francis n'est pas +méchant, il a un très beau revenu, il ne joue pas, il +dîne chez son père, par économie, et aussi parce +qu'on y dîne très bien (car le vieux Vire-à-Temps +n'entend pas raillerie sur l'article de la cuisine), +il dînera donc très volontiers chez son beau-père, ce +qui fera la bonheur d'Angéline...</p> + +<p>—Mais elle?</p> + +<p>—Angéline? Je suppose qu'elle n'en sera pas +fâchée non plus. Ça ne changera rien à sa vie ordinaire. +Ce ne sera qu'un mari de plus dans la maison +et une occasion de montrer les belles robes qu'on +lui donnera pour son trousseau... Qu'avez-vous donc +à me regarder de travers, monsieur Trapoiseau, +comme si je vous avais marché sur le pied?...</p> + +<p>En effet, je devais avoir l'air sombre du noir +Othello.</p> + +<p>Je me levai précipitamment en disant:</p> + +<p>—Mademoiselle, je vous prie de m'excuser. Je +suis préoccupé. Je crains d'avoir négligé, dans la +rédaction du contrat, quelque formalité. Si ce malheur +m'arrivait, je ne m'en consolerais pas, car +cela pourrait faire plus tard un cas de nullité, et +Dieu sait quels procès les avocats et les avoués pourraient +en retirer!</p> + +<p>—Allez, allez, dit-elle en riant, avec un peu d'ironie, +car elle sentait bien où le bât me blessait; allez +à vos affaires.</p> + +<p>J'y courus en effet, avec l'espérance de me venger +de la belle Angéline, qui venait de s'asseoir après +la danse, et dont le regard aimable et joyeux semblait +m'appeler.</p> + +<p>Mais le diable qui poursuit les jaloux de sa fourche, +ne me permit pas de m'arrêter. J'allai me +planter tout droit en face de Mlle Patural, qui +était à la droite d'Angéline, et je lui demandai +de mon plus grand air de gentilhomme, «si elle +voulait me faire l'honneur de m'accorder la prochaine +contredanse.»</p> + +<p>Ah! la belle Angéline allait épouser le gros Francis! +Eh bien! elle verrait de quoi «Félix» Trapoiseau +était capable!</p> + + + + +<a name="X"></a><h1>X</h1> + +<h3>FIN D'UN THÉ</h3> + + +<p>Mais, d'abord, il faut que je dise quelques mots de +ma danseuse:</p> + +<p>La famille Patural se perd dans la nuit des temps. +Certainement, un Patural fut tué au siège de Saint-Jean-d'Acre, +et sous les yeux de Philippe-Auguste. +Un autre dut enlever le drapeau des Suisses à Marignan +et un troisième, celui des Espagnols à Rocroy.</p> + +<p>Pourtant, il faut l'avouer, la gloire de la famille +avait fortement décru vers le milieu du siècle dernier; +car le premier Patural dont on ait des nouvelles +incontestables ne sortit de l'obscurité que pour +devenir geôlier, en 1817, et pour épouser, vers 1825, +la fille d'un huissier dont l'étude par la mort du +père était vacante.</p> + +<p>Ce jour-là, l'étoile des Patural commença lentement +à reprendre son éclat et sa splendeur. Elle s'éleva +comme Vénus à l'horizon. A force de saisir, d'assigner +et, comme le Grand Condé dans la bataille, de +porter partout la terreur, Patural l'huissier, amassa +de quoi payer l'étude de son fils unique Patural, l'avoué; +celui-là même que le président Vire-à-Temps +appelait «un éminent jurisconsulte».</p> + +<p>C'est ainsi que se fondent et s'élèvent les grandes +familles, et qu'elles marchent d'un pas ferme vers +la gloire et les honneurs.</p> + +<p>Naturellement, l'avoué Patural fit de bonnes affaires +et gagna beaucoup d'argent, ce qui lui permit +d'épouser la fille très distinguée d'un brave homme +qui de son côté en avait beaucoup gagné, lui aussi, +à pratiquer l'usure.</p> + +<p>De cette union, qui fut heureuse, d'ailleurs, naquit +Mlle Berthe Patural,—Berthe aux grands pieds,—comme +disait un jeune homme de beaucoup d'esprit +et très érudit, qui passait son temps à donner des +sobriquets à ses concitoyens des deux sexes.</p> + +<p>C'est cette jeune demoiselle—qu'on regardait +comme la plus riche héritière de Creux-de-Pile, plus +riche même qu'Hyacinthe et Angéline,—que je venais +d'inviter à danser.</p> + +<p>La pauvre fille était laide à faire compassion à ses +amis (mais elle n'en avait pas) et plaisir à ses ennemies.</p> + +<p>Malheureusement, elle en avait. Orgueilleuse de +plus «comme un pou», suivant la belle expression +de ses voisins qu'elle ne saluait guère.</p> + +<p>Une tête aplatie au sommet, comme celle de certaines +tribus indiennes, des oreilles écartées, des +pommettes saillantes, un nez court, plat et large, une +physionomie parfaitement satisfaite de son mérite et +malveillante pour le prochain; voilà Mlle Berthe +Patural,—très recherchée néanmoins, en tous +lieux, car «ma fille aura de ça», comme disait le père, +en se promenant sur le grand pont de Creux-de-Pile +et frappant avec force sur son gousset.</p> + +<p>J'aurais dû, moi, Félix Trapoiseau n'en approcher +qu'avec crainte et timidité; par malheur, l'envie que +j'avais de me venger de l'injure que je croyais avoir +reçue d'Angéline me donna toute l'assurance qu'il fallait +pour faire une sottise.</p> + +<p>J'invitai donc; je fus accepté, et Berthe «aux +grands pieds» me suivit, sans daigner me regarder, +jusque dans le cercle des danseurs.</p> + +<p>J'essayai de lier conversation.</p> + +<p>—Mademoiselle, il fait bien chaud ce soir.</p> + +<p>Elle ne répondit pas.</p> + +<p>Je répétai cette pensée neuve et originale.</p> + +<p>Alors, avec beaucoup de grâce, elle se tourna vers +moi et fit:</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>Ou quelque chose d'approchant. On aurait cru +qu'elle venait d'entendre grogner un petit chien.</p> + +<p>J'allais la donner au diable et garder le silence +pendant tout le reste de la contredanse, lorsque j'aperçus +la belle Angéline qui me regardait, en riant +malicieusement, et qui dansait en même temps, la +perfide, avec un petit jeune homme blond, cousin de +Mlle Hyacinthe. Cette vue me rendit mon ardeur de +vengeance, et je criai d'une voix qui dut être entendue +au fond du jardin:</p> + +<p>—Mademoiselle, il fait bien chaud?</p> + +<p>Cette fois Berthe «aux grands pieds» ne pouvant +plus faire semblant de ne pas m'apercevoir, répliqua +d'une voix languissante et dédaigneuse:</p> + +<p>—Ah! vous croyez?...</p> + +<p>Je sais bien que le dédain des grues, des oies et +des bécasses n'est pas mortel, qu'il tombe au hasard +comme la pluie sur la tête des hommes et que les +plus grands et les plus illustres peuvent en être +arrosés comme les plus humbles et les plus petits... +C'est égal! Être dédaigné sous les yeux d'Angéline +qui riait de plus en plus en nous regardant, et par +une fille plus laide qu'un péché mortel, me mit dans +une telle colère que je brouillai toutes les figures de +la contredanse, que je poussai ma danseuse au hasard +dans toutes les directions, que je me fis maudire +de mon vis-à-vis, et qu'enfin, lorsque je ramenai Berthe +Patural à sa place, au lieu de me saluer comme +c'est l'usage, elle dit tout haut à sa mère;</p> + +<p>—Il est insupportable, ce Trapoiseau!</p> + +<p>Et je crois qu'elle ajouta, mais un peu plus bas:</p> + +<p>—Est-ce qu'on devrait recevoir des gens comme +ça dans la bonne société?</p> + +<p>Heureusement, Mme Forestier qui s'approchait +pour inviter les personnes de distinction à passer +dans la salle à manger et à prendre le thé, n'entendit +pas cette parole; sans quoi mon compte eût été +réglé sur-le-champ, car Mme Forestier, étant une +femme poétique et naturellement sublime, avait pour +prétention principale de ne recevoir dans son salon +que des gens de la plus haute volée et méprisait profondément +son mari que le métier de député obligeait +à mille politesses envers ses électeurs.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, on alla boire du thé, manger des +sandwichs, et le père Forestier, qui savait gré à Michel +et à moi de n'avoir pas suscité de difficultés +pour le contrat, nous prit mystérieusement par le +bras, en même temps que les deux notaires, et nous +conduisit dans son cabinet «de travail», comme il +l'appelait.</p> + +<p>Là, grâce à la protection de la forte Mihiète, qui +n'avait pas pour «monsieur» la même antipathie +que pour «madame», nous trouvâmes du pain frais, +du pâté froid, du jambon et huit ou dix bouteilles +d'un vin délicieux qui aurait ramené la gaieté dans +les âmes les plus tristes.</p> + +<p>M. Bouchardy chantait à pleine voix:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Y avait une fois quatre hommes</p> +<p>Conduits par un caporal</p> +<p>Présentant tous les symptômes</p> +<p>D'un embêtement général...</p> + </div> </div> + +<p>A quoi Saumonet mêlait l'histoire du fameux <i>Sire +de Framboisy</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La prit trop jeune,</p> +<p>Bientôt s'en repentit...</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Corbleu, madame,</p> +<p>Que faites-vous ici?</p> + </div> </div> + +<p>Je commençais moi-même la sombre mélopée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Orléans, Beaugency,</p> +<p>Notre-Dame-de-Cléry,</p> +<p>Vendôme,</p> +<p>Vendôme...</p> + </div> </div> + +<p>lorsque M. Forestier, plus gai que nous tous, entonna:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Gai! gai! <i>De profundis!</i></p> +<p>Ma femme a rendu l'âme.</p> +<p>Gai! gai! <i>De profundis!</i></p> +<p>Qu'elle aille en paradis!</p> +<p>A cette âme si chère</p> +<p>Le paradis convient,</p> +<p>Car, suivant ma grand'mère,</p> +<p>De l'enfer on revient.</p> + </div> </div> + +<p>Et, ma foi, nous allions reprendre le refrain en +chœur, excepté Michel, qui s'était échappé sans rien +dire, pour aller rejoindre sa fiancée, lorsque je fus +saisi tout à coup d'une horrible frayeur.</p> + +<p>M. Forestier, que je regardais en ce moment-là +même et qui faisait face à la fenêtre du jardin (nous, +étions au rez-de-chaussée), demeura tout à coup immobile, +la bouche ouverte, sans oser pousser un son.</p> + +<p>On eût dit qu'il était frappé d'apoplexie. Je m'élançai +pour le soutenir et lui porter secours; en même +temps et presque machinalement, je regardai du +côté de la fenêtre et je vis alors la figure sombre et +indignée de Mme Forestier qui donnait le bras à +M. le président Vire-à-Temps et qui avait entendu +le refrain sacrilège de son mari.</p> + +<p>Ce fut pour moi comme un choc en retour, de ceux +que produit, dit-on, la foudre. J'aurais voulu entrer +à dix pieds sous terre. Les yeux de la dame étincelaient +de fureur contenue:</p> + +<p>—Messieurs, nous dit-elle d'une voix sifflante, je +vois que vous êtes tous bien gais, mon mari surtout. +Dans l'intérêt de sa santé (elle lui lança un regard +impérieux et terrible) je crois qu'il ferait mieux d'aller +se coucher.</p> + +<p>Sur ma parole, si avec les yeux une bonne femme +peut donner la fessée à son mari, je crois que le pauvre +M. Forestier fut fessé ce jour-là et pendant cette +terrible minute.</p> + +<p>Il chercha un appui dans les deux notaires; mais +ceux-ci déjà inquiets pour eux-mêmes prirent leurs +chapeaux et s'avancèrent du côté de la porte. Quant +à moi, trop petit personnage pour essayer d'une lutte +inutile, «j'enfilais déjà la venelle,» comme dit le +poète, c'est-à-dire que je cherchais un asile dans le +salon.</p> + +<p>J'entendis cependant, en suivant le corridor, que +M. Forestier disait d'un ton suppliant:</p> + +<p>—Voyons, ma chère Rosine, est-ce qu'on ne peut +pas rire un jour de contrat?</p> + +<p>A quoi elle répliqua:</p> + +<p>—Voilà l'exemple que vous donnez à votre fille et +à votre futur gendre; un bel exemple, en vérité! Au +reste, vous n'en faites jamais d'autres. Pierre, mardi +dernier, vous a ramené de la foire tout couvert de vin +et de boue. Vous faites pitié même à vos domestiques.</p> + +<p>Qu'est-ce qui suivit? Je n'en sais rien, mais cinq +minutes après, Mme Rosine reparut au milieu du +salon où j'étais déjà rentré, et d'un air faussement inquiet +appela dans un coin le plus célèbre médecin de +Creux-de-Pile, le fameux docteur Vadlavan, homœopathe +de premier ordre.</p> + +<p>—Docteur, je crains pour mon mari. Il me paraît +bien excité.</p> + +<p>—Comment! papa est malade! s'écria Hyacinthe +inquiète.</p> + +<p>Et elle courut au-devant de son père qui l'embrassa +tendrement et lui dit:</p> + +<p>—Rassure-toi, ma chère enfant. C'est une plaisanterie +de ta mère. C'est elle qui est excitée...</p> + +<p>Ici les deux époux échangèrent deux regards de +telle nature que tous les assistants allèrent chercher +leurs châles, leurs chapeaux, leurs cannes, et prirent +congé, ne se souciant pas d'être témoins du duel.</p> + +<p>Naturellement, je fus des premiers à sortir, et +comme je prenais congé de Mlle Angéline, elle me +dit, voyant que son père avait le dos tourné:</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, vous avez été bien aimable, +ce soir!</p> + +<p>Ce qui avait, peut-être, le même sens que le mot de +Giboyer à sa pipe qu'il a laissé tomber dans un salon:</p> + +<p>—Toi! Si jamais je te ramène dans le monde!...</p> + +<p>Cependant tout paraissait finir gaiement, excepté +pour M. et Mme Forestier, mais quelle terrible +journée que celle du lendemain! Je tremble encore +en la racontant.</p> + + + + +<a name="XI"></a><h1>XI</h1> + +<h3>UN DON GÉNÉREUX</h3> + + +<p>Je reprenais tranquillement le chemin de mon palais, +c'est-à-dire du second étage qu'habitait Mme Trapoiseau, +ma mère et, je repassais dans mon esprit +tous les incidents de la soirée, lorsqu'une voix m'appela +de loin. C'était celle de Michel.</p> + +<p>Je l'attendis.</p> + +<p>Il me rejoignit en courant et dit:</p> + +<p>—La lune est belle ce soir. L'air est frais et doux. +Les poules sont couchées. Veux-tu venir faire un tour +de promenade?</p> + +<p>J'acceptai volontiers. Michel et moi nous étions +amis d'enfance; nous avions passé par les mêmes +chemins, fait les mêmes études, suivi les mêmes +cours aux écoles de Paris; enfin, et c'est peut-être +ce qui nous avait le plus étroitement liés, nous avions +été tous les deux côte à côte, six mois en campagne, +sur les bords de la Loire, pendant l'année 1870. Nous +étions l'un et l'autre sergents de mobiles, et nous +avions fait honneur au bataillon de Creux-de-Pile, +j'ose le dire.</p> + +<p>Quand on a vu le feu ensemble et qu'on n'a pas +bronché sous les balles,—c'est un souvenir agréable +et qu'on aime à se rappeler. Du reste, mon ami Michel +n'avait rien de cette morgue ou de cette familiarité +insolente que beaucoup de gens riches en province +prennent pour de la dignité. Il était simple, +gai, bon enfant, presque artiste par ses goûts et se +faisait aimer de tout le monde. Assez grand, bien +taillé, bien proportionné, avec de beaux yeux noirs, +doux et vifs et des cheveux crépus; annoncé depuis +longtemps par la voix populaire comme un jeune +homme de grand avenir, qui pouvait devenir à son +tour président de la République, il était admiré ou +envié de tous les jeunes gens, et peut-être convoité +par toutes les filles à marier.</p> + +<p>Il me prit doucement par le bras et me conduisit +sur la route qui est bordée à droite d'un talus de trois +cents pieds de haut. De l'autre côté la montagne boisée +s'élève à pic, et presque à pareille hauteur.</p> + +<p>La lune éclairait la route qui était déserte, de sorte +que nous pouvions causer librement, sans craindre +d'être entendus.</p> + +<p>Michel me demanda:</p> + +<p>—Qu'as-tu dit à ma mère pour la persuader? car +elle n'a pas dû se rendre du premier coup, et tout à +l'heure, comme je mettais la clef dans la serrure +pour la faire rentrer à la maison, elle m'a dit bonsoir +ou plutôt a reçu le mien d'un air de rancune qui ne +promet rien de bon pour Hyacinthe et pour moi.</p> + +<p>Je racontai franchement ce qui s'était passé.</p> + +<p>Michel poussa un profond soupir.</p> + +<p>—Alors, pour obtenir son consentement, tu +l'as menacée d'une demande de comptes de tutelle?</p> + +<p>—Ne m'avais-tu pas donné pleins pouvoirs?</p> + +<p>Second soupir, suivi de profondes réflexions. Enfin, +il conclut:</p> + +<p>—Il fallait réussir, et tu as réussi. Je te remercie, +Félix, mais je crains les représailles... Si tu savais +comme elle déteste Mme Forestier et comme elle en +est détestée! C'est terrible!</p> + +<p>—Heureusement, dans trois jours ce sera fini, et +alors, M. le maire ayant enregistré le consentement, +tu n'auras plus rien à craindre.</p> + +<p>—Ah! répliqua Michel, ce n'est pas trois jours que +je vais attendre, c'est soixante-douze heures!</p> + +<p>Et alors, car la lune, toujours propice aux amoureux, +commençait à le plonger dans de douces rêveries, +il me raconta ses amours avec Hyacinthe et comment +tout avait commencé.</p> + +<p>Il avait dix-neuf ans. Elle en avait quatorze. C'était +en 1871. Il revenait de la guerre, de la triste guerre +où il avait fait son devoir, et tâché de tuer beaucoup +de Prussiens et de sauver la patrie...</p> + +<p>Il ne s'en vantait pas. Beaucoup d'autres l'ont fait +et même ont été tués en le faisant, qui n'ont reçu pour +récompense ni gloire ni avancement. Il avait reçu, +lui, deux balles à Patay, dont l'une, venue par ricochet, +n'avait fait qu'effleurer le poignet. L'autre, tirée +de trop loin, sans doute, s'était arrêtée dans le +collet de sa tunique. Je le savais, moi, qui n'étais +pas à plus de cent pas de distance.</p> + +<p>—Mon Dieu! continuait Michel en riant, ce n'est +pas un prodigieux exploit que de recevoir deux balles, +dont l'une est amortie et l'autre s'arrête dans le collet +de sa tunique; mais on en avait parlé, le bruit +courait en ville que le fils de feu le docteur Bernard +avait été tué raide d'abord, puis mortellement blessé, +puis seulement percé de cinq balles et de trois coups +de baïonnette, et enfin qu'il était guéri et qu'on allait +le faire capitaine et le décorer pour tant d'exploits. +Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami, Hyacinthe ne +put pas résister au désir de voir un héros si prodigieux.</p> + +<p>Elle me connaissait pourtant, depuis sa naissance, +car la maison de son père, comme tu vois, touche la +nôtre, ou plutôt nous sommes séparés par un mur +mitoyen qui appartient aux deux familles, et la principale +fenêtre de la salle à manger de madame Forestier +s'ouvre sur le jardin de ma mère. Quant au +mur, comme il est de quatre pieds dix pouces tout +juste, c'est-à-dire construit de façon que la crête peut +servir d'appui à mon menton, ce n'est pas un obstacle +pour causer, c'est un dossier de fauteuil.</p> + +<p>Donc, quand je revins après la paix faite et les mobiles +licenciés, un matin, comme je me promenais +dans mon jardin, j'aperçus une jeune demoiselle de +la plus rare beauté (tu la connais, il n'est pas nécessaire +d'en faire l'éloge), qui se promenait de son côté, +en regardant d'un air rêveur la montagne grise et le +ciel bleu.</p> + +<p>Là-dessus, je tombe en arrêt comme un braque. +Je venais de faire un métier utile et glorieux, mais +pénible et peu profitable, j'avais donné toutes mes +pensées à la patrie depuis huit ou neuf mois; franchement, +je crus avoir le droit de penser un peu à +moi-même.</p> + +<p>Hyacinthe allait et venait au travers du jardin et +regardait obstinément le ciel bleu, la montagne grise, +la rivière, ou la maison de sa mère qui est en face; +mais, sans se tourner jamais de mon côté, et comme +par un ordre secret de la Providence, à chaque tour +d'allée, elle se rapprochait davantage de moi.</p> + +<p>Enfin, et par un hasard que je bénis, elle arriva +juste en face, leva les yeux quand elle se vit au pied +du mur, et s'écria:</p> + +<p>—Comment! c'est vous, Michel?</p> + +<p>—C'est moi, Hyacinthe.</p> + +<p>Familiarité que la liaison très ancienne des deux familles +et surtout le voisinage autorisaient pleinement.</p> + +<p>Naturellement, comme elle était blanche, rose, +souriante, charmante, je le lui dis avec empressement +et j'offris la plus belle rose de mon jardin. Le +compliment fut reçu avec modestie; la fleur, avec +empressement; elle m'obligea de raconter ma campagne +et de dire combien j'avais tué de Prussiens; je +racontai mes batailles: je fus écouté avec tant d'attention +que des larmes d'admiration, de tristesse et +de joie vinrent successivement mouiller les deux plus +beaux yeux de France. Le soir, chez madame Forestier, +on me fit répéter mon histoire; on compara +ma conduite à celle du gros Francis, le fils du président +Vire-à-Temps, qui pour ne pas aller à la guerre, +quoiqu'il fût fort comme un Turc et haut de cinq +pieds huit pouces, avait sollicité le poste d'ordonnance +du capitaine de recrutement, et, six semaines +après, pour avoir ciré assidûment, mais loin des batailles, +les bottes de cet officier, avait obtenu, par +intrigues de son père, le poste de receveur des finances.</p> + +<p>«—Oh! disait Hyacinthe, n'est-ce pas honteux? +Quand on pense qu'on pourrait tomber sur un mari +comme celui-là!»</p> + +<p>M. Forestier répondait:</p> + +<p>«—Ma chère enfant, parmi les maris on prend ce +qu'on trouve!»</p> + +<p>Et madame Forestier qui est poétique et tendre, +ajoutait:</p> + +<p>«—M. Francis a eu raison. Il n'a pas voulu affliger +sa mère qui serait morte de chagrin, si elle avait +pu croire que son fils courrait le danger d'être tué +dans la bataille... Hyacinthe, mon enfant, Dieu bénit +les enfants qui obéissent à leur mère. Une mère, +vois-tu, c'est tout ce qu'il y a de plus sacré sur la +terre...</p> + +<p>«—Et le père? demandait M. Forestier, en posant +son journal sur la table, est-ce que ça compte pour +rien?»</p> + +<p>A quoi madame Forestier répliqua:</p> + +<p>«—Mon ami, je ne te parle pas. Je parle à Hyacinthe.»</p> + +<p>Et Michel en me racontant cette première soirée +où il avait vu son idole, riait et se réjouissait.</p> + +<p>Il me raconta encore beaucoup d'autres choses, +plus intimes et plus amusantes qui peut-être trouveront +place dans cette histoire, et je l'écoutai patiemment +et même avec plaisir, en errant avec lui sur la +grande route, car un homme passionné choque souvent, +mais n'ennuie jamais.</p> + +<p>Et certes, Michel ne me choquait ni ne m'ennuyait +(au contraire!) en faisant le récit de ses amours.</p> + +<p>Cependant le jour était levé depuis longtemps, et +il fallait revenir à la maison, moi pour rassurer ma +mère, qui ne m'ayant jamais vu découcher, aurait eu +quelque inquiétude ou quelque soupçon fâcheux, et +Michel parce que sa mère, après l'avoir attendu longtemps +pour le chapitrer, avait dû perdre patience, +se coucher et dormir, ce qui lui donnait à lui-même +quelque repos.</p> + +<p>Tout à coup, vers six heures du matin, comme +nous descendions la grande rue bordée de maisons +et de jardins qui traverse le faubourg Saint-Hilaire, +nous vîmes deux portes s'ouvrir presque en même +temps,—celles de Mme Forestier et de Mme Bernard.</p> + +<p>Par ces deux portes sortirent avec une étonnante +précision les deux servantes, Mihiète et Marion, chacune +avec son balai, comme deux guerriers armés de +leurs lances.</p> + +<p>On connaît déjà la forte Mihiète, faite comme une +barrique et montée sur deux courtes pattes. Marion +toute différente, était longue et maigre, mais bilieuse +et redoutable.</p> + +<p>Elles se regardèrent d'un air de défi et de mépris +réciproque.</p> + +<p>Par malheur, la rue était en pente, et, comme les +rues de Creux-de-Pile ne sont pas tout à fait aussi +bien balayées que celles de Paris, chacun pousse tout +ce qui le gêne dans sa maison sur son voisin, qui le +pousse à son tour sur un autre, jusqu'à ce que le dernier +héritier de cet amas d'os, de vieux papiers et de +trognons de choux s'en débarrasse en le jetant dans +la rivière.</p> + +<p>C'est une règle immuable qui s'est établie dans +Creux-de-Pile, dix-sept cents ans avant la fondation +de Rome, et qui subsistera sans doute encore +dix-sept mille ans après le jour du jugement dernier.</p> + +<p>La forte Mihiète avait donc l'habitude de pousser +sur le terrain de sa voisine tous les objets que les +municipalités malhonnêtes appellent du nom d'«ordures».</p> + +<p>Ce jour-là, comme tous les autres jours, elle balaya +le trottoir, amassa lentement des multitudes d'os +grands et petits, d'arêtes de poissons, de pelures de +pommes, d'oranges et de citrons, et de détritus de +toute espèce appartenant aux trois règnes de la nature. +Après quoi d'un seul et immense effort, elle +poussa le tout sur la voisine Marion qui la regardait +faire en silence et n'attendait (comme je l'ai cru depuis) +qu'une occasion de commencer le combat.</p> + +<p>Au moins, si elle ne l'attendait pas, elle la saisit +avec empressement.</p> + +<p>—Dis donc, Mihiète, garde donc tes saletés pour +toi! Est-ce que je suis faite pour balayer tes épluchures?</p> + +<p>A quoi Mihiète, irritée, répliqua d'un air superbe:</p> + +<p>—Garde-les ou ne les garde pas, je te les donne!</p> + +<p>Et voyez comme les meilleures paroles de ce monde +sont souvent mal interprétées! Ce don généreux qui +aurait dû faire plaisir à Marion, la fit entrer dans +une fureur bleue et fut le commencement d'une catastrophe. +Hélas! hélas! qu'il est sage, mais qu'il est +rare de mesurer ses paroles!</p> + + + + +<a name="XII"></a><h1>XII</h1> + +<h3>UN DON GÉNÉREUX (Suite)</h3> + + +<p>Marion, qui se crut bravée, répliqua:</p> + +<p>—Toi, tes os et tes arêtes, voici le cas que j'en fais!</p> + +<p>Et elle cracha avec mépris du côté de Mihiète.</p> + +<p>Celle-ci, qui jusque-là gardait une contenance majestueuse, +imitant de son mieux les nobles attitudes +de sa maîtresse Mme Forestier, perdit tout à coup son +sang-froid et s'écria d'une voix aiguë et vibrante:</p> + +<p>—Salope!</p> + +<p>A quoi l'autre répliqua:</p> + +<p>—Rosse!</p> + +<p>—Vieille peau!</p> + +<p>—Chameau!</p> + +<p>Mais Mihiète reprit:</p> + +<p>—Enfant de trente-six pères!</p> + +<p>—Toi, dit Marion, tu n'en as pas trente-six... tu +n'en as pas du tout; c'est bien pire.</p> + +<p>Il y eut une pause et comme une trêve entre les +deux combattantes. Je riais franchement de ce duel +imprévu; mais Michel ne riait pas, lui.</p> + +<p>Il me dit tout à coup:</p> + +<p>—Ces deux femmes vont faire un malheur. Il faut +les séparer.</p> + +<p>—Oui; mais comment? Veux-tu te jeter au milieu +de la mêlée et recevoir les éclaboussures?</p> + +<p>—Non, non. Faisons un détour. J'ai la clef du +jardin et je vais rentrer chez moi par derrière. Quand +nous serons dans la maison, j'appellerai Marion. La +querelle sera terminée par là. Viens avec moi.</p> + +<p>Nous entrâmes, en effet, par la porte du jardin, et +nous courûmes dans la chambre de Michel dont la +fenêtre était ouverte.</p> + +<p>Malheureusement, dans ce court intervalle, la +querelle s'était animée ou plutôt Mihiète et Marion +avaient choisi un autre champ de bataille, et commençaient +comme les cochers en fureur à frapper +sur leurs bourgeoises respectives.</p> + +<p>—Fait-elle de l'embarras, disait Marion, parce +qu'elle a mangé du saumon, hier soir!</p> + +<p>—Ça, répliqua Mihiète avec orgueil, c'est une +preuve que nous pouvons le payer... Et un saumon +de vingt livres encore! On n'en fait plus comme ça +que pour nous!</p> + +<p>Ici Marion s'indigna:</p> + +<p>—Nous mangerions du saumon, nous aussi, dit-elle +avec dignité,—oui, du saumon, soir et matin, +et des truffes avec,—si nous étions comme ces dames +de rien du tout qui lèvent le nez en l'air et qui +n'ont pas trois sous à donner en dot à leurs filles!</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis? demanda Mihiète? Que +nous ne donnons pas de dot à notre Hyacinthe!... +Eh bien, si ça nous plaît de garder notre argent pour +nous!</p> + +<p>Et elle s'appuya sur son balai, comme un roi sur +son sceptre d'or.</p> + +<p>Mais Marion n'avait pas sa langue dans sa poche.</p> + +<p>—Ça vous plaît, dit-elle, ça vous plaît, parce que +vous n'avez pas le sou..., parce que vous passez le +temps à faire des frimes..., parce que vous avez joué +un tour de coquin à notre pauvre Michel qui ne vous +en veut pas lui, et qui est bon comme le bon pain,—tout +ça pour faire de lui ce que vous avez fait de son +beau-père...</p> + +<p>Ici Mihiète éleva si fortement la voix que tout le +quartier l'entendit et commença à s'assembler:</p> + +<p>—Qu'est-ce que nous en avons fait, de son beau-père? +demanda-t-elle.</p> + +<p>—Vous en avez fait...</p> + +<p>Marion chercha. L'autre vint en aide et dit:</p> + +<p>—Un député.</p> + +<p>—Oui, ça d'abord, répliqua Marion. Mais ça lui +coûte assez cher, à ce pauvre homme!... Après ça, +il est si bête! Il ne s'en aperçoit peut-être pas!</p> + +<p>—De quoi!... de quoi!... Voulais-tu pas qu'on en +fît un empereur?</p> + +<p>—Ah! dit Marion avec bonté, vous pouviez bien +en faire un député, ça, c'était honnête et permis, +mais vous n'auriez pas dû le faire...</p> + +<p>Je n'entendis pas le mot ou je ne me soucie pas de +le répéter, mais celle qui le dit éclata de rire, celle à +qui il était dit éclata pareillement, et tous ceux qui +l'avaient entendu de près ou de loin entrèrent dans +une joie profonde, inextinguible, pareille à celle que +les dieux ressentirent quand Vulcain, d'un coup de +filet, pêcha Vénus et le dieu Mars.</p> + +<p>Je ne sais pas ce que Mihiète aurait pu répondre, +car, au même instant, une des jalousies du premier +étage de la maison Forestier s'ouvrit, et la belle Rosine +(je dis la belle, comme on dit à un vieux soldat +en retraite: «Mon colonel») se montra en camisole à +la fenêtre, et cria d'un air hautain:</p> + +<p>—Mihiète!</p> + +<p>L'autre d'abord ne fit pas semblant d'entendre. +Alors, madame Forestier éleva la voix d'une octave +plus haut:</p> + +<p>—Mihiète!</p> + +<p>—Madame!</p> + +<p>—Vous ne m'entendez-donc pas?</p> + +<p>—Ah! madame, on fait tant de bruit dans la +rue!...</p> + +<p>—Mihiète! Qu'est-ce qu'elle vous dit cette souillon?</p> + +<p>Là-dessus Mihiète se mit à rire en regardant Marion.</p> + +<p>—Madame, répondit-elle, c'est Marion qui dit que +vous faites votre mari...</p> + +<p>Au même instant, et avant qu'elle eût pu prévoir +ou parer le coup, la pauvre Mihiète reçut du premier +étage tout le contenu d'un pot à eau.</p> + +<p>C'est M. Forestier, le député de Creux-de-Pile, qui +prenait lui-même la peine d'arroser sa servante.</p> + +<p>Elle leva les yeux, le reconnut, et s'écria en levant +les mains au ciel:</p> + +<p>—Ah! seigneur Dieu! prenez donc, à présent, les +intérêts de vos maîtres!... Mais ça m'apprendra! +Si jamais je dis quelque chose en votre faveur, monsieur +Forestier, je veux bien que le cric me croque.</p> + +<p>Puis, se retournant vers son ennemie Marion et +montrant de la main M. et Mme Forestier:</p> + +<p>—Tiens, Marion, tu peux dire d'eux tout ce que tu +voudras. Je m'en <i>moque</i>. Eux, ta maîtresse et toi, +c'est canaille et compagnie.</p> + +<p>En même temps elle secoua son balai sur Marion +et rentra précipitamment dans la maison Forestier, +car l'autre la poursuivait l'épée (je veux dire le balai) +dans les reins.</p> + +<p>Je croyais le combat fini, l'un des combattants ayant +pris la fuite, et j'allais rentrer chez moi, lorsque je +m'aperçus que Michel m'avait laissé seul dans sa +chambre.</p> + +<p>Où était-il! Je ne m'en inquiétai pas d'abord, et je +continuai de regarder par la fenêtre ce qui se passait.</p> + +<p>Au moment où je m'y attendais le moins, une fenêtre +s'ouvrit à côté de celle de Michel et dans la +même maison. C'était celle de sa mère.</p> + +<p>Mme Reine Bernard parut en camisole et en cornette +comme Mme Forestier. Elle demanda d'une +voix aigre et vibrante:</p> + +<p>—Marion!</p> + +<p>—Madame!</p> + +<p>—Que faites vous-là?</p> + +<p>—Madame vous le voyez bien, je balaie.</p> + +<p>La dame regarda et dit:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ce tas d'ordures?</p> + +<p>Ici Marion s'aperçut que sa maîtresse lui saurait +gré de ne pas épargner ses voisins. Elle répondit:</p> + +<p>—Ça, madame, je ne sais pas..., ça vient de chez +madame Forestier.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu disais tout à l'heure à Mihiète?</p> + +<p>Alors Marion feignit l'embarras et répondit en +regardant de côté la jalousie derrière laquelle +Mme Forestier observait toute la scène:</p> + +<p>—Oh! mon Dieu, madame, ce n'est rien...</p> + +<p>—Si! si! J'ai entendu quelque chose! Je veux que +tu me répondes!... Je le veux.</p> + +<p>Ces trois derniers mots furent dits avec une vigueur +incomparable.</p> + +<p>Alors Marion, qui ne demandait que d'être pressée, +répondit modestement.</p> + +<p>—Madame, ce n'est pas ma faute...</p> + +<p>Et elle feignit d'hésiter.</p> + +<p>—Voyons, demanda Mme Bernard, qu'est-il arrivé? +Je veux le savoir!...</p> + +<p>Puis, se reprenant avec une attitude provocatrice:</p> + +<p>—J'ai droit de savoir ce qui se passe chez moi, je +suppose?</p> + +<p>Marion parut prendre une résolution brusque et +répliqua:</p> + +<p>—Eh bien! puisque madame veut savoir, madame +saura... Après tout, ça la regarde autant que moi...</p> + +<p>Mihiète a poussé ses balayures chez moi, comme si +j'étais faite pour balayer les ordures des Forestier... +Vous comprenez, madame, on a sa dignité à garder... +Alors, je l'ai appelée «rosse!» Elle m'a appelée +«chameau!» Elle m'a dit qu'on mangeait chez elle +des saumons de vingt livres. Comme si madame ne +pouvait pas manger des saumons, des brochets et +tout ce qu'il lui plaît... Alors, j'ai dit, que quand on +mange des saumons de vingt livres, il faut donner +une dot à sa fille, et qu'il ne faut pas faire son mari +ce qu'il n'aurait pas envie d'être, le pauvre homme, +si madame Forestier lui demandait son consentement... +Et voilà!</p> + +<p>Mme Reine Bernard se mit à rire:</p> + +<p>—Marion, tu n'as pas parlé d'autre chose!</p> + +<p>—Oh! non, madame, je vous jure.</p> + +<p>—Eh bien, il n'y a pas de mal à ça, ma fille: il +faut toujours dire la vérité.</p> + +<p>—N'est-ce pas que c'est la vérité? madame, +reprit Marion toute joyeuse, et que M. Forestier +doit se cogner le front, quand il passe sous les +portes?</p> + +<p>—Ah! oui, c'est vrai! répliqua la dame, et si le +capitaine Smintéry était là, c'est lui qui pourrait en +rendre témoignage.</p> + +<p>Car Mme Bernard ne parlait jamais de sa voisine +et de son amie sans amener de quelque façon dans +le discours le nom de ce capitaine fameux. A coup +sûr, il tenait plus de place dans son esprit que +César, Alexandre et Napoléon, ou plutôt l'armée +française tout entière était représentée à ses yeux par +le capitaine Smintéry.</p> + +<p>Pour dire en quelques mots d'où venait la grande +réputation de cet officier, il faut savoir que, quinze +ans auparavant, il était venu, par hasard, en congé à +Creux-de-Pile, chez un ami, attendre qu'une blessure +assez grave reçue au Mexique fût tout à fait cicatrisée, +et qu'il avait été très bien accueilli par toute la +«société» de Creux-de-Pile et en particulier par +Mme Forestier, qu'on en avait causé, que l'intimité +avait redoublé, après le départ de M. Forestier, alors +député au corps législatif et zélé bonapartiste; que +Mme Forestier qui se vantait auparavant de ne pouvoir +supporter que Paris et les Parisiens et de ne +vivre à Creux-de-Pile qu'avec dégoût, tant elle était +Parisienne de vocation, naturellement élégante et +poétique, déclara, cette année-là, qu'elle avait des +nerfs, des vapeurs, qu'elle n'aimait plus que les frais +ombrages, les ruisseaux limpides, les montagnes +verdoyantes, les parties de campagnes et tout ce qui +s'en suit...</p> + +<p>Par un heureux hasard, Smintéry aimait aussi toutes +ces choses, de sorte qu'on voyait presque continuellement +ensemble ces deux âmes qui, sans doute, +en s'épanchant dans le sein l'une de l'autre, avaient +rencontré leur commun idéal.</p> + +<p>Vous devinez les commentaires venimeux de +Mme Bernard et de plusieurs autres dames qui peut-être +avaient jeté les yeux sur le capitaine...</p> + +<p>Tout cela était bien ancien, car il était parti depuis +longtemps et personne ne l'avait revu, mais les histoires +scandaleuses ne vieillissent jamais en province. +On les voit reparaître après deux ou trois générations, +et celle-ci n'étant âgée que de quinze ans à +peine, paraissait aussi fraîche qu'au premier jour.</p> + +<p>Aussi l'effet des dernières paroles de Mme Bernard +ne fut pas moins prompt que foudroyant.</p> + +<p>Les jalousies de Mme Rosine Forestier, entr'ouvertes +jusque-là, s'ouvrirent tout-à-coup et frappèrent +la muraille d'un coup si terrible que tous les assistants +tressaillirent et que Marion, jusque-là si brave, +rentra dans sa maison avec son balai.</p> + +<p>—Qui est-ce qui a parlé du capitaine Smintéry?... +demanda la belle Rosine, d'une voix éclatante comme +celle de la trompette.</p> + +<p>(Et comme personne ne répondait, elle continua:)</p> + +<p>—... Serait-ce cette vieille gaupe?</p> + +<p>De la main elle indiquait Mme Bernard qui jouissait +tranquillement de sa fureur.</p> + +<p>Celle-ci répliqua:</p> + +<p>—Vieille gaupe! moi! moi!! moi!!! Ah! tiens, +je t'épargnais, à cause de ta fille, qui n'est pas coupable, +la pauvre enfant! Ce n'est pas sa faute si le +bon Dieu lui a donné une mère pareille. Mais toi, tu +es une vieille...</p> + +<p>J'ai bien entendu le mot, mais je ne le répéterai pas, +n'étant pas naturaliste de profession. Au reste, vous +devinez bien ce qu'une dame très féroce peut dire à +une autre qui a eu des amants.</p> + +<p>—Si c'est vrai, cria Rosine qui, dans sa fureur, ne +songea même pas à nier, pourquoi es-tu venue me +demander Hyacinthe en mariage pour ton fils?</p> + +<p>—Ce n'est pas moi qui en ai voulu, c'est Michel +qui l'a voulu, mais il n'en veut plus à présent, et si +elle entrait jamais chez moi je la mettrais à la porte, +comme sa voleuse de mère.</p> + +<p>—Voleuse! moi! répliqua Rosine. C'est toi qui es +voleuse! C'est toi qui as volé la succession de ton +mari! C'est toi qui...</p> + +<p>L'autre allait répliquer, mais Michel qui venait +d'entrer dans la chambre de sa mère, l'obligea de se +retirer, ferma la fenêtre avec autorité et lui dit:</p> + +<p>—Ma mère, au nom du ciel, pas un mot de plus! +Je ne veux pas qu'Hyacinthe en entende davantage!</p> + + + + +<a name="XIII"></a><h1>XIII</h1> + +<h3>SOUS LES FAYANTS</h3> + + +<p>Ce jour-là, jusqu'à huit heures du soir, je ne vis et +n'entendis rien de plus, car on se doute bien que je +ne m'amusai pas à écouter la conversation de Michel +et de sa mère. Il n'y aurait eu, à prêter l'oreille, ni +prudence ni discrétion.</p> + +<p>Je m'enfuis, en faisant le moins de bruit qu'il me +fut possible, de cette maison dangereuse et je ne fus +en effet remarqué de personne, ayant fait de longs +détours à travers les prés et les bosquets qui bordent +ce côté de la ville.</p> + +<p>Deux heures plus tard, ayant raconté à ma mère +comment la nuit s'était passée à danser et à se promener, +ce qui lui fit secouer la tête d'un air bien +singulier, j'allai dans l'étude de maître Bouchardy, +reprendre mes fonctions de premier clerc.</p> + +<p>Mais le patron ne parut pas. D'abord il dormit, je +crois, la grasse matinée. Ensuite il déjeuna confortablement, +comme c'était son habitude. Après avoir +rempli ces deux devoirs envers lui-même, il pensa +au troisième, qui était de digérer, et descendit le +long de la rivière en suivant des yeux les truites qui +sautaient brusquement pour attraper les mouches +à la surface de l'eau. M. Bouchardy m'a dit souvent, +et j'ai vérifié par ma propre expérience, qu'il n'y a +pas d'exercice plus hygiénique et plus favorable aux +opérations de l'intelligence.</p> + +<p>Enfin, vers six heures du soir, il rentra pour dîner, +traversa l'étude et ne me dit qu'un mot:</p> + +<p>—Trapoiseau, mon ami, nous avons fait hier de +la bouillie pour les chats.</p> + +<p>Et comme je l'interrogeais du regard, il ajouta;</p> + +<p>—Le contrat de Michel est déchiré. Pour ma +part, je n'en suis pas fâché. Il allait se mettre la +corde au cou.</p> + +<p>Ayant dit ces choses, M. Bouchardy entra dans la +salle à manger et ferma la porte.</p> + +<p>A sept heures moins cinq, suivant mon habitude, +j'allai souper à mon tour, et, à huit heures, je me +trouvai sur la route des <i>Fayants</i>, ainsi nommée de +ce qu'on s'arrête ordinairement sur le haut de la +colline où sont plantés des hêtres magnifiques +(<i>fagus</i>, <i>fayant</i>).</p> + +<p>C'est là que le plus grand monde de Creux-de-Pile +vient se promener dans la belle saison. C'est là +que les dames viennent essayer l'effet de leurs +robes et lire dans les yeux du public l'admiration +qu'elles inspirent. C'est de là aussi qu'on aperçoit à +l'horizon la cime blanche des monts Dore.</p> + +<p>Moi, pour parler franchement, je ne m'occupais +beaucoup de la robe de ces dames et je ne les +admirais guère, n'ayant rien à gagner dans cet exercice; +mais je voulais voir Angéline.</p> + +<p>Nous nous étions quittés en mauvais termes la +veille. Je sais bien qu'elle avait eu tort de danser +d'abord avec le gros Francis, fils du puissant Vire-à-Temps, +et ensuite avec un petit jeune homme blond +que je ne connaissais pas. Elle avait eu tort, oui, +c'est vrai, et de plus elle m'avait dit bonsoir trop +légèrement et comme si elle avait été choquée elle-même +de ma conduite, ce qui était injuste; mais +enfin elle s'était trompée peut-être, elle avait cru des +choses qui n'étaient pas... Quelles choses? Pour le +savoir il fallait le lui demander... Or, elle n'avait +point paru dans l'étude pendant toute la journée, +elle n'avait demandé aucun livre, elle m'avait complètement +oublié... Oh! l'ingrate!</p> + +<p>Voilà pourquoi je remontais la route des Fayants, +espérant qu'un heureux hasard me permettrait de la +rencontrer, de lui parler, de lui faire sentir sa cruelle +injustice, et, si c'était nécessaire, de m'humilier et +d'implorer mon pardon.</p> + +<p>Car j'avais bien vu qu'elle était fâchée.</p> + +<p>Mais au lieu de la belle Angéline, c'est mon pauvre +ami Michel que je rencontrai.</p> + +<p>Il était encore plus malheureux que moi, quoique +d'une autre manière, et dès qu'il m'aperçut il courut +à moi, et me saisit par le bras:</p> + +<p>—Sais-tu ce qui m'arrive? demanda-t-il.</p> + +<p>—Je m'en doute à peu près.</p> + +<p>—Trapoiseau, mon ami Trapoiseau, tout est fini!</p> + +<p>Je pensais comme lui que tout était fini, mais +pour lui donner du courage, je répondis d'un air +gai:</p> + +<p>—Eh bien, si tout est fini, tout est à recommencer! +Voyons, qu'est-il arrivé?</p> + +<p>—Il est arrivé, répondit Michel, qu'après la scène +de ce matin à laquelle j'ai mis fin malgré ma mère, +en fermant la fenêtre, pendant que le père Forestier, +je ne sais par quel moyen, calmait l'ardeur de sa +femme, celle-ci a pris la plume et de sa blanche +main a écrit à ma mère la petite lettre que voici:</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>»C'est à regret, vous pouvez m'en croire, +que j'avais accordé à votre fils la main de ma +chère Hyacinthe.</p> + +<p>»Je n'avais pas pu résister à vos pressantes supplications +et à celles de Michel, malgré le soupçon +que j'avais que mon enfant serait difficilement +heureuse dans la famille Bernard. Mais, après +la scène honteuse et les viles et basses calomnies +de ce matin, vous devez comprendre vous-même +que ma chère enfant ne peut pas, ne veut pas être +exposée à entendre matin et soir insulter une mère +qu'elle adore.</p> + +<p>»Le contrat est déchiré. Je refuse mon consentement. +Aussi bien la fille de M. Forestier, député +de Creux-de-Pile, n'aura pas de peine à trouver +un mari plus présentable qu'un petit avocat sans +réputation et sans fortune à laquelle il pourrait +prétendre.</p> + +<p>»J'ai l'honneur de vous saluer, madame, avec les +sentiments qui vous sont dus.</p> + +<p>»Rosine <span class="sc">Forestier</span>.»</p> + +<p>—Que dis-tu de ça? demanda Michel en repliant +sa lettre avec soin et la mettant au fond de sa poche.</p> + +<p>—Je dis que ta mère a dû répondre, et de la bonne +encre.</p> + +<p>A quoi il répliqua en tirant de la même poche une +autre lettre;</p> + +<p>—Écoute ceci. C'est le brouillon de la lettre de ma +mère qu'elle m'a permis d'emporter et recommandé +de relire souvent, tant elle était contente soit du +fond, soit de la forme de ses pensées;</p> + +<p>«Madame,</p> + +<p>»Vous m'avez prévenue. J'allais vous envoyer un +compliment tout pareil. Michel est, croyez-vous, +un petit avocat sans réputation. Je n'en dirai pas +au tant d'Hyacinthe. Elle a celle de sa mère qui la +suivra en tous lieux. Je la plains, la pauvre enfant!... +Rien n'est plus affreux que d'avoir à rougir +des fautes qu'on n'a pas commises et d'entendre +partout murmurer sur son passage: C'est +la fille de madame Chose, vous savez bien, celle +qui...</p> + +<p>»Mais, madame, puisque nous ne devons plus +nous revoir, ce n'est pas la peine de rappeler des +souvenirs qui, tout en ayant peut-être quelque +douceur pour vous, ne sauraient être que pénibles +pour ce pauvre M. Forestier.</p> + +<p>»Un mot pourtant.</p> + +<p>»Vous parlez de mes pressantes supplications et +de celles de Michel. Vous êtes folle, ma chère. +Oui, en vérité, vous avez perdu la raison.</p> + +<p>»Qui? Moi! vous supplier! Et de quoi? bon +Dieu! de donner à mon fils unique la main de +mademoiselle Hyacinthe Forestier, la fille de Rosine +Forestier! Allons donc!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ma commère, il faut vous purger</p> +<p>Avec deux grains d'ellébore...</p> + </div> </div> + +<p>»Hyacinthe n'a pas de dot, puisque vous gardez +tout. Son père est député aujourd'hui, mais les +élections approchent et tout le monde demande à +Michel de se présenter. Par générosité, il ne voulait +pas le faire, mais qu'il dise un mot: M. Forestier +tombe à terre du premier coup.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et sans avoir l'éclat du verre,</p> +<p>Il en a la fragilité.</p> + </div> </div> + +<p>»Et je vous aurais suppliée, ma chère, de donner +à mon fils qui sera député dans trois mois (car il +le sera, je vous en réponds), la fille sans dot d'un +député dégommé et d'une femme dont il vaut +mieux ne point parler, puisqu'on n'en peut rien +dire que de honteux! Allons donc! vous vous prenez +pour une autre, ma pauvre Rosine; vous vous +croyez encore au temps où vous étiez jeune et +fringante, où le capitaine Smintéry...</p> + +<p>»..... A propos, en avez-vous des nouvelles? On +dit qu'il est aujourd'hui colonel à Batna... Est-ce +vrai? Vous devez le savoir mieux que personne... +Il doit être bien cassé aujourd'hui, car il y a +quinze ans de cela, ma chère, et vous n'étiez déjà +plus ni l'un ni l'autre de la première jeunesse...</p> + +<p>»Enfin, à tout péché miséricorde. Ce mariage est +rompu. Je le regrette pour Hyacinthe, qui avait +besoin d'entrer dans une honnête famille et d'avoir +de bons exemples sous les yeux. Cette chère +enfant est jeune et innocente encore. Je la plains +sincèrement. Elle méritait mieux que de vivre +près de vous. Je le dis sans vouloir vous offenser, +ma chère, mais parce que c'est la vraie vérité.</p> + +<p>»Présentez, je vous prie, mes compliments à ce +bon M. Forestier. On annonce un prochain concours +régional.</p> + +<p>»Dites-lui de se présenter pour les bêtes à cornes +et qu'il aura le prix. C'est certain.</p> + +<p>»Au plaisir de ne jamais vous revoir, chère bien-aimée!</p> + +<p>»Reine <span class="sc">Bernard</span>.»</p> + +<p>Comme je retournais le papier avec étonnement, +Michel me dit:</p> + +<p>—Je t'ai fait voir les deux lettres, parce que je +voulais te demander conseil. D'ailleurs ma mère a +pris soin de recopier la sienne et deux ou trois exemplaires +circulent déjà dans la ville. Il ne me servirait +donc de rien d'en garder le secret...</p> + +<p>—Alors ton mariage est rompu?</p> + +<p>—Comme tu vois. Nos deux mères retirant l'une +et l'autre leur consentement, Hyacinthe et moi nous +demeurons assis par terre... A ma place, Félix, +qu'est-ce que tu ferais?</p> + +<p>Je me grattai la tête, ce qui favorise le travail de +la réflexion, et je répondis:</p> + +<p>—Ça dépend.</p> + +<p>En effet, ça dépendait, mais de quoi?</p> + +<p>C'est ce que Michel me demanda.</p> + +<p>—Ça dépend de ce que pense mademoiselle +Hyacinthe.</p> + +<p>—Ah! s'écria Michel, elle pense tout ce qu'il faut +penser. Elle m'aime, je l'aime, et nous voulons nous +marier: voilà!</p> + +<p>—Comment le sais-tu?</p> + +<p>—Parce qu'elle me l'a dit ce matin.</p> + +<p>—Ah! ah!</p> + +<p>—Parbleu! reprit Michel pendant que les servantes +se disputaient, j'ai compris qu'il allait arriver +quelque chose, alors j'ai couru sous la fenêtre +d'Hyacinthe, qui, par bonheur, ne dormait pas plus +que moi; je lui ai confié mes inquiétudes. Elle est +descendue en robe de chambre dans le jardin et m'a +ouvert la porte. J'ai dit:—«Je crains un malheur +épouvantable,» et j'ai expliqué ce qui se passait +dans la rue. J'ai ajouté: «M'aimerez-vous toujours?</p> + +<p>«—Oui.—Quoi qu'il arrive?» Elle m'a répondu +en riant:—«Ah! pourtant, si vous ne m'aimiez +plus, vous, Michel?» Alors je me suis mis à genoux +et prosterné. J'ai baisé le dessus de ses célestes pantoufles, +j'aurais baisé la semelle si elle l'avait permis, +je me suis relevé, j'ai baisé les mains et le bas de +la robe, j'ai fait tous les serments imaginables, j'ai +invoqué tous les saints, j'ai prié saint Michel archange, +mon patron, de me frapper de sa foudroyante +épée si je venais à violer ma foi, j'ai adoré de nouveau, +enfin je ne m'ennuyais pas ni elle non plus, +j'espère, et je serais encore devant elle à genoux dans +l'herbe et la rosée, si la terrible madame Forestier +n'avait paru subitement et prononcé ces funestes paroles:</p> + +<p>—Hyacinthe! Rentrez!</p> + +<p>L'ange s'est sauvé. Le diable est resté. J'ai voulu +m'excuser sur ce que, le contrat étant signé, j'avais +cru pouvoir... Madame Forestier m'a répliqué:</p> + +<p>«—Monsieur, je vous défends de parler à ma fille, +de voir ma fille, de penser à ma fille!»</p> + +<p>Et comme je m'écriais:</p> + +<p>«—Ah! madame...»</p> + +<p>Elle a continué:</p> + +<p>«—Tout est rompu entre nous, monsieur! Allez +rejoindre votre mère!»</p> + +<p>Puis elle a ouvert la porte de son jardin d'un geste +si impérieux que j'ai dû rentrer dans le mien. Mais +comme elle refermait cette maudite porte, j'ai vu +Hyacinthe à la fenêtre et j'ai crié:</p> + +<p>«—A vous toujours! M'attendrez-vous?</p> + +<p>»—Je vous attendrai, Michel!»</p> + +<p>Sur quoi la mère est arrivée et a fermé la fenêtre.</p> + +<p>Tel fut le récit de Michel qui fut fait dans l'allée +des <i>Fayants</i>,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sous la sombre clarté qui tombe des étoiles.</p> + </div> </div> + + + + +<a name="XIV"></a><h1>XIV</h1> + +<h3>LACHE! LACHE!! LACHE!!!</h3> + + +<p>J'écoutais ce récit avec la plus profonde attention. +Je ne demandai rien si ce n'est:</p> + +<p>—Que vas-tu faire maintenant, Michel?</p> + +<p>—Voilà, répondit cet amant malheureux, voilà ce +qui m'embarrasse et sur quoi je voulais avoir ton +avis. Car tu es un sage, Trapoiseau...</p> + +<p>Et comme je déclinais modestement ce titre:</p> + +<p>—Oui, tu es un sage, répliqua Michel avec chaleur, +tu n'as jamais aimé, toi! Ou si tu as aimé...</p> + +<p>Je pensai à la belle Angéline.</p> + +<p>—Dans ce cas, lui dis-je en l'interrompant, j'ai +pris patience. L'amour, vois-tu, c'est comme la faim +et la soif quand on se promène dans la campagne. Si +l'on ne trouve pas à dîner dans une auberge, on dîne +dans une autre.</p> + +<p>Je faisais le philosophe, mais Michel indigné s'écria:</p> + +<p>—Blasphémateur! sacrilège! oses-tu comparer?...</p> + +<p>—Enfin, ta mère et ta belle-mère sont d'accord +pour te séparer d'Hyacinthe, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Parce qu'elles se détestent, elles veulent que +leurs enfants se détestent aussi?</p> + +<p>—Tu l'as dit!</p> + +<p>—Et vous ne vous détestez pas! au contraire!</p> + +<p>—Ah! certes!... Par Jupiter, le père des dieux et +des hommes, je ne l'ai jamais aimée davantage!</p> + +<p>—Et papa Forestier, qu'est-ce qu'il dit de tout ça?</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vu depuis la catastrophe.</p> + +<p>—Comment! tu ne l'as pas vu et tu désespères!</p> + +<p>—Il est si peu maître chez lui!</p> + +<p>—Maître ou non, Michel, il faut le sommer de tenir +sa parole?</p> + +<p>Tout à coup Michel s'écria:</p> + +<p>—Attends-moi. Le voici. Je vais lui parler tout de +suite.</p> + +<p>En effet, M. le député de Creux-de-Pile s'avançait +lentement donnant le bras à sa femme. Mademoiselle +Hyacinthe marchait sur la même ligne, mais à trois +pas de distance, tout près de la belle Angéline Bouchardy, +que M. Bouchardy, mon patron, côtoyait. Un +peu plus loin, venait M. le président Vire-à-temps, +accompagné du gros Francis. Tous deux s'essoufflaient +à monter la côte pour rejoindre la famille Forestier.</p> + +<p>En un mot, toute l'élite de la «<i>société</i>» s'avançait, +car à Creux-de-Pile on appelle «société» tous ceux +qui ont reçu de l'argent en naissant ou qui en ont gagné +par un moyen quelconque. Le reste est du «petit +monde».</p> + +<p>Moi, j'étais du «petit monde»; Michel était de la +«société», et de la plus haute, quoique son père eût +été républicain, ce qui parut très bizarre, car le grand-père +était légitimiste: or, il est reçu comme article +de foi dans Creux-de-Pile qu'on doit hériter des opinions +et des tics de son père comme de ses vieux paletots +et de ses vieilles bottes.</p> + +<p>Michel alla donc bravement au-devant de madame +Forestier; mais comme par une manœuvre habile il +se rapprochait beaucoup plus de la fille que du père +madame Forestier dit d'une voix impérieuse:</p> + +<p>—Hyacinthe, donne le bras à ton père!</p> + +<p>La jeune demoiselle obéit, et (sa mère s'étant +placée de l'autre côté) se trouva flanquée de ses parents +comme un pauvre petit agneau innocent qui +aurait à sa droite et à sa gauche deux forts chiens +de berger pour le défendre de la dent des loups. Je +voyais la manœuvre et j'en riais, car, certes, le doux +agneau ne craignait pas la dent du loup qui s'approchait.</p> + +<p>J'entendis, car je n'étais qu'à dix pas, la conversation +qui suivit:</p> + +<p>Michel salua silencieusement madame Forestier, +qui ne répondit pas à ce salut et ne parut même pas +le voir, puis mademoiselle Hyacinthe, qui ne parla +pas davantage, mais dont les yeux noirs disaient +bien des choses; puis il tendit la main au député, +qui ne la prit pas,—foudroyé qu'il était par un +coup d'œil terrible de sa femme,—et enfin demanda:</p> + +<p>—Monsieur Forestier, je désirerais causer un +instant avec vous...</p> + +<p>L'autre consulta du regard sa femme et répondit +d'un air fort embarrassé:</p> + +<p>—Mon cher ami, vous voyez bien que ce n'est pas +le moment. On ne cause pas ainsi d'affaires sur le +grand chemin... car c'est d'affaires je suppose...</p> + +<p>—C'est de l'affaire la plus importante de ma vie, +s'écria Michel. En deux mots, à quelle heure voulez-vous +venir après demain à la mairie?</p> + +<p>L'autre répliqua:</p> + +<p>—A la mairie? Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour nous marier, Hyacinthe et moi. L'avez-vous +déjà oublié?</p> + +<p>Forestier demeura stupéfait.</p> + +<p>—Mais, mon cher ami, répliqua-t-il en cherchant +ses mots avec lenteur, je croyais que vous...</p> + +<p>Alors la belle Rosine, plus hautaine, plus grisonnante +et plus couperosée que je l'avais jamais +vue, interrompit son mari, et d'une voix sifflante +comme un coup de cravache:</p> + +<p>—Monsieur, après les infamies que, ce matin...</p> + +<p>Mais Michel lui coupa la parole:</p> + +<p>—Madame, dit-il, je ne vous parle pas. C'est à +M. Forestier que je m'adresse. Il est votre mari. Il est +père d'Hyacinthe. Il est chef de la famille aussi, je +suppose?...</p> + +<p>—Et moi, j'en suis sûr! dit le député d'une voix +sonore et en se rengorgeant comme un vieux dindon.</p> + +<p>—Montre-le donc alors! reprit la mère.</p> + +<p>—Eh bien, oui, je le montrerai, continua le gros +homme, et pour commencer: tais-toi, ma femme!...</p> + +<p>Mais cet éclair de vigueur n'était destiné qu'à couvrir +sa lâcheté:</p> + +<p>—Monsieur Bernard, je suis maître chez moi, et je +déclare solennellement qu'après la scène de ce matin +jamais personne de votre famille n'entrera dans la +mienne et ne passera le seuil de ma maison!</p> + +<p>—Très bien, dit madame Forestier. Monsieur +Bernard, nous n'avons plus qu'à nous saluer.</p> + +<p>Et elle esquissa une révérence pleine d'ironie et de +dignité,—du moins à ce qu'elle croyait.</p> + +<p>Mais Michel, à son tour, répliqua:</p> + +<p>—Madame, je suis majeur. Hyacinthe le sera +bientôt. Nous attendrons jusque-là... N'est-ce pas, +Hyacinthe?</p> + +<p>La jeune demoiselle lui tendit la main. Il la lui +baisa et vint me rejoindre à dix pas de là.</p> + +<p>J'entendis quelques mots qui furent comme les +dernières fusées d'un feu d'artifice qui s'éteint.</p> + +<p>—Tu ne l'as pas souffleté quand il a osé te dire +une pareille insolence? s'écriait la belle Rosine.</p> + +<p>—Mais, ma bonne amie, répliquait Forestier, +j'aurais bien voulu te voir à ma place! Vous autres +femmes, vous ne parlez que de donner des soufflets. +On voit bien que vous n'en craignez pas les conséquences. +Après tout, souffleter Michel parce qu'il +veut épouser Hyacinthe—ce qui était légitime et +permis, hier au soir,—c'est peut-être un peu vif... +On y regarde à deux fois.</p> + +<p>—Oh lâche! lâche!! lâche!! s'écria Rosine. Ah! si +j'étais homme!</p> + +<p>—Maman! dit la belle Hyacinthe d'un ton conciliant, +tu n'y songes pas!... Si l'on venait à t'entendre.</p> + +<p>—C'est pour le coup, conclut le député, que mon +élection, qui déjà branle dans le manche, serait joliment +fichue à l'eau.</p> + +<p>Au même instant le président Vire-à-Temps et son +fils vinrent les rejoindre. Aussitôt madame Forestier +fit avec ses lèvres «petite pomme», et de sa voix +«petite flûte», réservée aux gens de distinction, +s'écria:</p> + +<p>—Comment, c'est vous, monsieur le président?</p> + +<p>—C'est vous, belle dame! répliqua le justiciard +d'un air d'étonnement, de galanterie et d'admiration. +On aurait cru qu'il venait d'apercevoir la Vénus de +Milo avec deux bras.</p> + +<p>—Comment allez-vous, monsieur Francis?</p> + +<p>Le gros Francis, très poli mais peu éloquent, répondit +qu'il «allait à merveille», et les compliments +suivirent de part et d'autre. L'un se portait mieux +que jamais. L'autre, la dame, était épanouie comme +une rose; en effet, rose ou couperosée c'est tout +comme pour le spectateur qui n'a pas mis ses lunettes.</p> + +<p>Bref, le bruit flatteur des compliments réciproques +s'étendit et finit par se perdre dans la vallée.</p> + +<p>Un dernier mot pourtant arriva jusqu'à nous et +perça le cœur de Michel, c'est celui-ci, dit par madame +Forestier:</p> + +<p>—Hyacinthe, prends le bras de M. Francis. M. le +président et moi, nous avons à causer avec ton père.</p> + +<p>—Oh! s'écria Michel en serrant les poings, quand +je pense que ce sera la même chose tout le long de +l'année, et que ce gros Francis va prendre ma place, +j'ai une envie terrible de le massacrer.</p> + +<p>Alors, moi qui suis ami de la paix et des convenances, +je lui dis:</p> + +<p>—Michel, je te le défends, ou je jure de ne plus +me mêler de tes affaires.</p> + +<p>Il se retourna brusquement.</p> + +<p>—Tiens, Félix, tu es un bon enfant, un ami sincère, +et tu sais, je crois, que je ferai tout ce qu'il +faudra pour te servir, si l'occasion s'en présente, eh +bien...</p> + +<p>—Prends garde, Michel, tu vas me proposer quelque +sottise!</p> + +<p>—Non, non, rassure-toi... Écoute-moi bien. Si +nous étions au désert dans le pays des gazelles, où +l'on ne trouve pas de notaires, de maires et de belles-mères, +mais où soufflent le sirocco, père du mistral, +et le simoun, frère aîné du sirocco, où le papier +timbré est inconnu, où le lion se cache à l'ombre des +palmiers pour causer avec la lionne, si j'étais Kabyle +enfin, Arabe ou Touareg, n'ayant d'autre fortune que +mon cheval et ma lance et d'autre pensée que +mes amours, si la fille d'un cheik m'avait dit: «Je +t'aime!» si le vieux cheik, plus bête qu'une oie, +m'avait d'abord accordé, puis refusé sa main, que +faudrait-il faire, réponds?</p> + +<p>Je répondis sans hésitation:</p> + +<p>—L'enlever, parbleu!</p> + +<p>—Eh bien, c'est ce que je vais faire pour Hyacinthe. +Veux-tu m'aider?</p> + +<p>—Moi! y penses-tu, Michel? Moi, Trapoiseau, +futur huissier, futur avoué, futur notaire peut-être, +j'irais me fourrer et te fourrer dans ce guêpier! Jamais +de la vie, camarade! C'est bon dans le désert, +ces procédés-là, et encore!</p> + +<p>—Faux ami, va!</p> + +<p>—Mais non! mais non! Clairvoyant ami, à la bonne +heure!</p> + +<p>Je m'en flatte. Un enlèvement! <i>Nombre de Dios!</i> +Pour qui me prends-tu? Je suis un serviteur de la +loi, ami Michel. D'ailleurs, informe-toi d'abord si +mademoiselle Hyacinthe y voudra consentir. Mais +ne compte pas sur moi!</p> + +<p>Comme nous en étions là et revenions lentement +dans l'ombre du côté de Creux-de-Pile, la voix de +la belle Angéline se fit entendre. Elle nous suivait de +près avec son père.</p> + +<p>Alors Michel me dit tout bas:</p> + +<p>—Occupe un instant ton patron. Je voudrais causer +une minute avec mademoiselle Bouchardy.</p> + +<p>—Trapoiseau, dit le patron, nous avons eu beau +mettre dans le contrat toutes les complaisances possibles +et faire toutes les concessions, il n'y a pas en +moyen de conclure. Ces haines de femmes, vois-tu, +rien ne peut les apaiser, pas même l'intérêt le plus +pressant... Michel n'y perd rien. Au contraire. Pour +l'argent, il trouvera mille fois mieux; quant à la +fiancée, Hyacinthe est aimable, c'est vrai, mais elle +n'est pas seule de son sexe, même à Creux-de-Pile...</p> + +<p>Il jeta du côté de sa fille un regard de complaisance +qui me fit frémir.</p> + +<p>—... Et enfin, Michel est jeune, plein de talent, +ambitieux, déjà très considéré dans le pays, soit +pour son père, soit pour lui-même; il sera député +cette année s'il le veut bien... on peut l'y aider d'ailleurs...</p> + +<p>Ces derniers mots furent dits avec une grande intention +de finesse.</p> + +<p>—... Après tout, vois-tu, Trapoiseau, chacun de +nous est amoureux à son tour, comme chacun de +nous a la rougeole, on n'en meurt pas, au contraire! +Eh! mon Dieu! moi qui te parle, quand j'avais l'âge +de Michel j'étais amoureux de toutes les filles...</p> + +<p>Puis, se reprenant:</p> + +<p>—... de toutes celles qui en valaient la peine...</p> + +<p>—C'est-à-dire, monsieur Bouchardy, de toutes +celles qui avaient une dot, je suppose?</p> + +<p>Il répliqua avec un gros rire:</p> + +<p>—Certainement. Me prends-tu pour un niais?</p> + +<p>Au même instant, Angéline et Michel se rapprochèrent +de nous.</p> + +<p>—Eh bien, demanda gaiement le père, as-tu consolé +ce pauvre amoureux?</p> + +<p>—J'ai essayé, du moins, de panser son cœur +blessé, répondit Angéline.</p> + +<p>—Et elle a si bien réussi, ajouta Michel, qu'on +voudrait être blessé tous les jours pour être pansé +par la main d'un pareil chirurgien.</p> + +<p>—Puisqu'il en est ainsi, bonsoir, Michel! dit le +père.</p> + +<p>Et nous nous séparâmes,—Michel heureux et +souriant, et moi, dévoré de jalousie.</p> + +<p>Qu'avait-elle pu dire à Michel pour le consoler si +vite, cette perfide Angéline?</p> + + + + +<a name="XV"></a><h1>XV</h1> + +<h3>LA MORT DE CÉSAR</h3> + + +<p>Ce qui suivit le lendemain est si terrible que tout +le peuple de Creux-de-Pile (à commencer par les +plus hauts bourgeois) n'eut pas d'autre sujet de conversation +pendant plusieurs semaines.</p> + +<p>Cependant la matinée avait été paisible. Un soleil +brûlant, tempéré par un vent frais et léger, éclairait +la terre et rendait l'ombre plus douce et la verdure +des prairies plus agréable aux yeux.</p> + +<p>Les enfants criaient.</p> + +<p>Les chiens aboyaient.</p> + +<p>Les oiseaux piaulaient.</p> + +<p>Les bœufs mugissaient.</p> + +<p>Les femmes piaillaient.</p> + +<p>Les hommes buvaient et se querellaient en parlant +politique.</p> + +<p>Enfin chacun faisait son métier en conscience. Pour +moi, en l'absence de M. Bouchardy, mon patron, qui +lisait son journal après déjeuner, au fond du jardin, +je venais de distribuer le travail à mon lieutenant et +à mon sous-lieutenant, je veux dire au second et au +troisième clercs, et je réfléchissais lorsque midi sonna.</p> + +<p>Je pris mon chapeau après l'avoir brossé avec soin +de peur que mademoiselle Angéline fût debout à la fenêtre +occupée à regarder la rue, le paysage et les passants, +et je sortis en recommandant à mes deux subordonnés +de travailler avec ardeur.</p> + +<p>L'un d'eux, aussitôt que j'eus le dos tourné, répondit +à cet exhortation:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il nous veut, ce Trapoiseau? Qu'on +lui fasse sa besogne?...</p> + +<p>Et il ajouta d'un air indigné:</p> + +<p>—Ah bien oui! il peut se fouiller?</p> + +<p>Et l'autre, ne trouvant pas cette pensée assez énergique, +ajouta d'une voix retentissante:</p> + +<p>—Malheur! Oùs qu'est mon fusil?</p> + +<p>Mais, comme vous pensez bien, je ne fis pas semblant +d'entendre. Ce n'est pas pour rien qu'on a le +plaisir de commander. Ceux qui obéissent vous font +payer cher leur obéissance. Je le sais, depuis longtemps +et pour cette raison je commande le moins +possible.</p> + +<p>Je sortis donc et j'allai retrouver l'éternelle ratatouille +de mouton aux pommes de terre qui faisait, +comme je l'ai dit déjà, le fond de la cuisine de ma +mère.</p> + +<p>Il est vrai pourtant que la ratatouille était bonne. +De plus, ma mère me témoignait de tant de façons +la joie qu'elle avait de me voir et me réservait avec +tant de soin les meilleurs morceaux, que je préférais +vraiment son dîner à celui de tous les archevêques. +Ne croyez pas, du reste, que notre salle à manger +fût moins belle que celle de la terrasse de Saint-Germain, +qui a tant de réputation!</p> + +<p>En été ou au printemps, il suffisait d'ouvrir la fenêtre +pour voir la verte vallée de Creux-de-Pile, la +rivière limpide, les montagnes grises et bleues, la +vieille église romane sur la colline en face et tout +ce qui fait de cette ville prodigieuse l'éternel objet de +l'admiration des hommes.</p> + +<p>Ce jour-là donc, je dînai et je regardai, suivant +mon habitude, répondant avec un peu de distraction +à toutes les questions de ma mère.</p> + +<p>Après que j'eus donné quelques détails sur la rupture +du mariage de Michel et d'Hyacinthe, ma mère +devint peu à peu rêveuse, ce qui ne lui arrivait guère, +et me demanda tout à coup:</p> + +<p>—Comment trouves-tu mademoiselle Patural?</p> + +<p>Cette question m'étonna beaucoup, car nous n'avions +jamais parlé de la pauvre fille, et, pour moi, je +n'y avais jamais pensé.</p> + +<p>Cependant, par respect pour ma mère, je répondis +qu'elle avait un bien vilain nez, un crâne aussi plat +que le fond d'une assiette, des oreilles trop écartées +et des pieds, oh! des pieds si grands que si leurs +pantoufles eussent été de bois, elles auraient pu servir +à l'embarquement d'une armée comme les fameux +bateaux du camp de Boulogne.</p> + +<p>—Tant pis! dit ma mère.</p> + +<p>—Pourquoi tant pis, maman? Est-ce que ça peut +t'intéresser?</p> + +<p>Alors ma mère qui était un Machiavel à sa manière, +ajouta:</p> + +<p>—Oui, tant pis, Félix, et tu vas voir pourquoi... +Ton ami Michel a été mis à la porte de M. Forestier... +ne te fâche pas. Ce sont les deux mères qui l'ont +voulu. Tant qu'elles vivront, les enfants ne se marieront +pas. Elles se sont querellées hier, elles se sont +dit toutes les horreurs de la nature. Michel est flambé; +Hyacinthe aussi.</p> + +<p>Puis, comme elle voyait que j'allais l'interrompre:</p> + +<p>—Attends, c'est le commencement, ça. Tu vas voir +le reste. Le président Vire-à-Temps qui les guette va +demander Hyacinthe pour son fils. Le père Forestier +qui n'a pas de dot à donner ne refusera pas. La mère +qui tient toutes les clefs, donnera une dot, elle, parce +que c'est le président, parce qu'elle est flattée de voir +un si bel homme qui a déjà soixante ans passés lui +dire «belle dame», parce que...</p> + +<p>—Mais alors, maman, qu'est-ce que tout ça peut +faire à mademoiselle Patural?</p> + +<p>—Aveugle! s'écria ma mère, tu ne vois donc pas +que le fils du président qui allait épouser mademoiselle +Bouchardy, épousera Hyacinthe, fille du député, +que Michel pour se venger et aussi parce que mademoiselle +Angéline a une belle dot, l'épousera et sera +le gendre de M. Bouchardy, et que mademoiselle Berthe +Patural qui est laide, mais qui a de ça, et qui visait +ton ami Michel ou le fils du président, les voyant +placés tous deux, sera furieuse et si quelqu'un la demande +en mariage,—mais quelqu'un de bien, tu +m'entends! quelqu'un comme il faut, quelqu'un qui +peut acheter une étude de notaire ou une étude d'avoué;—alors, +eh bien! Berthe, aux grands pieds, +comme tu dis, pourra s'en accommoder. Une marmite +n'a pas toujours le couvercle qu'elle voulait; +mais elle a toujours besoin d'un couvercle. Quand on +ne trouve pas un joli avocat ou un gros receveur, on +prend un avoué!... Entends-tu, mon garçon?</p> + +<p>Et ma mère se mit à rire en me regardant d'un air +triomphant.</p> + +<p>Je voulus objecter:</p> + +<p>—Mais, maman, si j'étais avoué, je ne voudrais +pas de Berthe Patural pour femme, et je ne suis pas +avoué. Je gagne cent francs par mois, et ce n'est pas +avec ça qu'on achète n'importe quoi...</p> + +<p>—Tâche de plaire à la demoiselle de l'avoué, répliqua +ma mère d'un air mystérieux. Moi, je me +charge de la place. J'emprunterai tout ce qu'il faudra.</p> + +<p>Sur ce mot «<i>j'emprunterai</i>» que ma mère n'avait +jamais prononcé devant moi et qu'elle paraissait avoir +en horreur autant que le traître Judas Iscariote qui +vendit Notre Seigneur Jésus-Christ pour trente sous, +je pris congé et je retournai à l'étude de maître Bouchardy, +mon patron.</p> + +<p>Je descendais la côte en fredonnant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Voyez donc ce beau garçon-là,</p> +<p class="i8">C'est l'amant d'A,</p> +<p class="i8">C'est l'amant d'A,</p> +<p>Voyez donc ce beau garçon-là,</p> +<p class="i8">C'est l'amant d'Amanda.</p> + </div> </div> + +<p>Mais ce n'est pas à Berthe Patural que je pensais, +vous pouvez m'en croire. Oh! non. L'ange de mes rêves +avait des formes plus agréables à l'œil, une voix +plus douce au cœur, et s'appelait du nom délicieux +d'Angéline.</p> + +<p>Tout à coup, comme j'arrivais devant la porte de +l'étude de M. Bouchardy, une grande clameur se fit +entendre à l'extrémité de la rue. De toutes parts on +s'assembla devant la maison de madame Bernard, et +des cris perçants retentirent.</p> + +<p>Marion—je la reconnus à la voix—s'arrachait les +cheveux et hurlait:</p> + +<p>—Ah! madame, pauvre madame! Ils l'ont assassiné, +les gueux!</p> + +<p>En même temps elle montra le poing à la maison +Forestier, reprit haleine un instant et ajouta:</p> + +<p>—Ils lui ont coupé le cou; mais je le leur couperai +à mon tour! Ah les gueux! Ah! les gueux! +Pauvre chéri! Quel mal leur a-t-il jamais fait? Il +allait chez eux tous les jours, il était bon comme le +bon pain, il les aimait tant! Je lui disais bien: +«N'y va pas, mon chéri! C'est tous de méchantes +gens, de la canaille, de la bouaille! Ça n'a pas pour +deux sous de cœur! Ça ne vit que pour boire et +manger! Ça se fait servir des saumons de vingt +livres et ça n'a pas seulement mille écus à donner +en dot à leur fille!» Il n'a pas voulu m'écouter, et +le voilà, il est mort maintenant; ils lui ont coupé le +cou, les misérables! Mais qu'ils y viennent donc +pour m'en faire autant! c'est moi qui les recevrai!</p> + +<p>De la main droite elle brandissait un long et large +couteau de cuisine pendant que de la gauche elle +montrait avec le geste tragique de Niobé le corps de +la malheureuse victime, déposé dans l'intérieur de +la maison.</p> + +<p>Je m'approchai très inquiet et je demandai à l'une +des femmes qui étaient là:</p> + +<p>—Qui est-ce donc qu'on vient d'assassiner?</p> + +<p>Alors, avant que la femme pût répondre, la grosse +et courte Mihiète se montra à la fenêtre du premier +étage et cria:</p> + +<p>—Fallait pas qu'il passât par-dessus le mur de +notre jardin! Madame l'avait défendu; c'est bien fait!</p> + +<p>Cette réponse me fit trembler pour Michel. Je demandai +à Marion:</p> + +<p>—Vraiment! Est-ce qu'il est mort?</p> + +<p>Elle cria en sanglotant:</p> + +<p>—Ah! monsieur Trapoiseau, ce n'est que trop +vrai. Sa tête est d'un côté, son corps est de l'autre... +Pauvre chéri, va! Comment vais-je annoncer ça à +madame?</p> + +<p>J'entrai précipitamment dans la maison pour voir +ce malheureux Michel. Est-il possible! A son âge! +Un grand et beau garçon, plein de force, d'amour et +de joie avait si étrangement péri!</p> + +<p>Marion me suivit en pleurant toujours comme +j'allais monter dans la chambre de mon malheureux +ami, elle me retint, me conduisit dans sa cuisine et +me montra le défunt.</p> + +<p>—Le voilà! dit-elle.</p> + +<p>—Qui? Michel?</p> + +<p>Je cherchais des yeux et ne voyais rien.</p> + +<p>—Eh! monsieur Trapoiseau, répliqua-t-elle en +colère, qui est-ce qui vous parle de Michel? Couper +la tête à Michel! Ah bien! il ne manque plus que ça +aux Forestier s'ils veulent que je les mette tous en +chair à pâté, à commencer par la Rosine qui m'a +appelée «souillon» et à finir par la Mihiète qui m'a +appelée «chameau!...» Et encore qu'est-ce que je +dis? de la chair à pâté! C'est bien plutôt de la chair +à saucisse!... Celui qu'ils ont tué, les gueux! c'est +notre pauvre paon, mon beau César... Tenez voyez +la tête! son aigrette est-elle assez jolie! Et sa queue!... +Il n'y en avait pas de pareille dans tout le département.</p> + +<p>Notre saint père le pape lui-même (c'est votre +oncle M. le curé qui me l'a dit à son retour de Rome) +aurait voulu en avoir un pareil. Tous les cardinaux +en cherchaient pour lui, mais ils n'en trouvaient pas +d'aussi beau. Je crois bien que M. le curé aurait +voulu l'avoir pour le donner à notre saint père, ça +l'aurait peut-être fait nommer cardinal à son tour; +mais pour ça, bernique! César ne voulait pas se séparer +de moi, ni moi de César; il aimait tant Michel, +il le suivait toujours quand il entrait dans le jardin +des Forestier, et à cause de Michel il aimait tant +Hyacinthe... C'est bien ça qui l'a perdu! Il avait trop +de cœur, le pauvre chéri! Ce matin, Michel est allé +en voyage pour les affaires de ses clients (car nous +avons une clientèle, nous autres, nous ne sommes +pas comme ce député galeux qui vit aux frais des +pauvres gens); c'est en son absence qu'ils ont fait le +coup.</p> + +<p>Je demandai quelques détails sur l'assassinat.</p> + +<p>Marion répliqua brusquement:</p> + +<p>—Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux savoir? +Est-ce que j'ai vu? Si j'avais vu, croyez-vous +que j'aurais laissé faire?... Sans doute César aura +passé par-dessus le mur, comme c'était son habitude +pour aller déjeuner avec les poules des Forestier. +Vous savez, c'était son caractère, à ce pauvre ami; +il aimait à dîner en ville, et comme il était mieux habillé +que les autres et un peu glorieux, il faisait le +beau devant les poules pour faire enrager le coq. On +ne lui disait rien à cause du mariage de Michel et +d'Hyacinthe; il a cru être dans son droit. Il a vu signer +le contrat, mais il n'a pas entendu ce qui s'est +dit dans la rue, devant la porte, ou, s'il a entendu, il +n'a pas bien compris, car il était un peu bête, le pauvre +César; il est allé dans le poulailler, la serviette +autour du cou, comme il faisait tous les jours, il a +voulu se mettre à table. Alors on l'a pris en traître +et on l'a guillotiné.</p> + +<p>Ici Marion fit une pause.</p> + +<p>Puis elle leva la main vers le ciel pour implorer +la justice de l'Être suprême:</p> + +<p>—Oh! mais ils me le payeront, les scélérats, et +plus cher qu'au marché encore!</p> + +<p>Tout à coup, comme je sortais de la maison, après +avoir entendu l'oraison funèbre de César, je vis de +loin madame Bernard qui revenait de faire une visite +et marchait à pas précipités. Alors, prévoyant +une tragédie nouvelle, je me réfugiai dans l'étude de +M. Bouchardy pour n'en pas être témoin.</p> + + + + +<a name="XVI"></a><h1>XVI</h1> + +<h3>DEUX CITATIONS</h3> + + +<p>C'est un vendredi que ce déplorable événement +eut lieu. Je veux dire la mort de César. Croyez que +celle du vainqueur des Gaules, qui fut assassiné au +milieu du Sénat, ne fit pas plus de bruit à Rome +que celle du malheureux paon de madame Bernard +à Creux-de-Pile.</p> + +<p>Dès le lendemain matin, madame Rosine Forestier, +à son lever, reçut, en même temps que son +chocolat, la citation suivante à comparaître devant +M. le juge de paix.</p> + +<p>«L'an mil huit cent soixante-dix-sept et le vingt-cinq +mai.</p> + +<p>»A la requête de madame veuve Bernard, propriétaire, +demeurant à Creux-de-Pile, laquelle fait +élection de domicile en sa demeure.</p> + +<p>»Je, sousigné, Chrysostôme Pouscaillou, huissier, +audiencier, ai cité le sieur Charles Forestier, député, +rue du Faubourg-Saint-Hilaire, en son domicile +et parlant à la fille Mihiète, sa servante, ainsi +qu'elle m'a dit être et se nommer.</p> + +<p>»A comparaître le jeudi 1<sup>er</sup> juin prochain, onze +heures du matin, devant M. le juge de paix du canton +de Creux-de-Pile, dans le local ordinaire de +ses audiences, sis à la maison de ville, pour:</p> + +<p>»Attendu que, soit par les mains, soit par les ordres +ou sur les instigations dudit sieur Forestier, +son épouse, de la demoiselle Hyacinthe leur fille +mineure et légitime ou des domestiques de la famille, +un paon, oiseau de l'espèce la plus précieuse +et la plus chère, appartenant à l'ordre des gallinacés +et à la famille des phasianidés, si rare qu'on ne +rencontre ses congénères que dans les plaines les +plus reculées de l'Asie centrale, a été trouvé décapité, +mais chaud encore, le 23 mai, dans le jardin +de madame veuve Bernard, sa propriétaire;</p> + +<p>»Attendu que la mort tragique de ce brillant animal, +qui faisait la joie de madame veuve Bernard +et des voisins, ne saurait être attribuée ni à l'effet +ordinaire des lois de la nature, puisque César +(c'est son nom), était encore à la fleur de l'âge, ni +au dégoût prématuré de la vie, puisqu'il avait eu la +tête tranchée d'un coup de couperet (ce qui exclut +toute idée de suicide), ni à la malveillance des passants, +puisqu'il ne sortait jamais de la cour ou du +jardin sans la permission de ses maîtres;</p> + +<p>»Attendu, de plus, que de certaines discussions +récentes entre les deux familles et de certaines +paroles malsonnantes et injurieuses prononcées, +soit par la dame Forestier, soit par la fille Mihiète, +sa servante, il résulte la certitude que le meurtre +de César avait été dès longtemps prémédité et préparé +dans l'intention de vexer et molester madame +veuve Bernard;</p> + +<p>»Attendu, de plus et subséquemment, que les +paroles suivantes:—<i>Fallait pas qu'il passât par-dessus +le mur de notre jardin, madame l'avait défendu, +c'est bien fait!</i> prononcées devant trente témoins, +par la fille Mihiète, prouvent jusqu'à l'évidence +que le coup avait été préparé;</p> + +<p>»—S'entendre condamner, ledit sieur Forestier, +député, à trois cents francs d'amende et cinq cents +francs de dommages-intérêts, avec les intérêts, +tels que de droit à partir de ce jour, et, en outre, +aux dépens;</p> + +<p>»Et pour que ledit sieur Forestier, député n'en +ignore, j'ai, en son domicile et parlant comme dessus +à ladite Mihiète, servante ci-dessus dénommée, +laissé copie du présent exploit dont le coût est de +un franc vingt-cinq centimes.</p> + +<p>»<i>Signé</i>: POUSCAILLOU.»</p> + +<p>C'est le samedi que ce poulet fut remis. La réplique +ne tarda guère.</p> + +<p>Dès le lundi suivant, c'est-à-dire le surlendemain, +Chienduroy, autre huissier audiencier, rival de Pouscaillou, +déposa entre les propres mains de madame +Bernard une citation «analogue et reconventionnelle», +comme il disait lui-même, à comparaître le +même jeudi, à la même heure, devant le juge de paix, +pour s'expliquer sur les injures dites à la dame Forestier, +sur les ravages causés par le paon Bernard +dans la pâtée des poules Forestier pour s'entendre +condamner à payer les frais et les dommages-intérêts, +dont ce magistrat respectable serait chargé de +fixer le montant.</p> + +<p>Peindre la colère des deux dames serait impossible. +Si chacune des deux avait eu son mari sous la +main, le pauvre homme aurait passé martyr et subi +le sort des chrétiens dans le cirque. Mais le mari de +l'une était mort, et le mari de l'autre, le pauvre +M. Forestier, dès le lendemain de la signature du +contrat, s'entendant appeler publiquement Sganarelle +devant cent personnes, ne sachant comment parer +le coup, ni comment consoler la pauvre Hyacinthe +qui se désolait de voir son mariage rompu, avait +pris le train express pour Paris et prétexté que les +affaires publiques les plus graves l'appelaient à +Versailles.</p> + +<p>Michel, qui avait son plan, était parti quelques +heures auparavant, de sorte que les deux tigresses +ou si vous voulez, les deux belles-mères, se trouvèrent +face à face.</p> + +<p>Si l'une et l'autre avaient pu suivre leurs penchants +naturels, n'ayant personne qui osât les séparer, +elles se seraient griffées d'abord et dévorées +ensuite; je n'en fais aucun doute. Mais qu'aurait dit +la «société?»</p> + +<p>Or, ces deux dames ne craignaient ou ne respectaient +rien, excepté cet être insaisissable et redoutable.</p> + +<p>Et encore, je parle surtout de madame Rosine +Forestier, car la mère de Michel, petite femme brune +et moustachue, au nez allongé en forme de presqu'île, +aux yeux en vrille, qui louchait toutes les fois qu'elle +se mettait en fureur, c'est-à-dire presque à toutes +les heures du jour, se souciait moins que sa voisine +de l'opinion publique. Dès qu'elle ouvrait la bouche, +la chère dame, les injures les plus atroces venaient +se poser sur le bout de sa langue comme dans leur +séjour naturel, et elle les crachait sans relâche à la +figure des gens.</p> + +<p>Quant à sa rivale, la grosse et couperosée Rosine, +chez elle aux premiers mots tout était sucre et miel. +Vous eussiez dit l'âme la plus douce, la plus gracieuse, +la plus éthérée, une âme d'ange! Mais à la +première contradiction l'ange repliait ses ailes et +devenait vipère.</p> + +<p>C'est donc le lundi que la seconde bombe éclata +car la première avait éclaté l'avant-veille, et Creux de-Pile +fut averti que les deux «dames» les plus distinguées +de tout le pays, autrefois amies intimes, maintenant +ennemies mortelles, allaient se rencontrer +devant M. le juge de paix.</p> + +<p>Ce sage et savant magistrat s'en réjouissait d'avance, +car on s'ennuie,—quand on sent dans sa +cervelle s'agiter la sagesse du roi Salomon,—de ne +juger que des affaires de bornage ou de régler les +comptes embrouillés d'un boulanger avec ses pratiques.</p> + +<p>Et si les deux dames voulaient venir plaider leur +cause, face à face, Reine contre Rosine, c'est là que +le juge de paix aurait de quoi se réjouir, et le public +aussi. Éloquentes, impétueuses et venimeuses comme +on les connaissait, elles ne manqueraient pas de +faire des révélations intéressantes et piquantes sur +la vie privée de l'une et de l'autre... D'avance les +autres dames de Creux de-Pile faisaient retenir leurs +places à l'audience. Ah! quelle joie!</p> + +<p>Je pensais à ces choses et je taillais soigneusement +mes ongles au fond de l'étude de M. Bouchardy +lorsque la grande Marion entra tout essoufflée et +me dit:</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, madame Bernard vous +demande. Venez vite!... vite!... vite!...</p> + +<p>Je la suivis, demandant si par hasard quelque +malheur était arrivé, si Michel...</p> + +<p>—Non, non, n'ayez pas peur, répondit Marion, +c'est madame qui veut vous consulter. Voilà tout.</p> + +<p>En effet, madame Bernard me reçut assez froidement, +mais assez poliment, comme elle avait l'habitude +de le faire quand elle avait besoin des gens, +se réservant d'ailleurs de les insulter horriblement +à la première occasion.</p> + +<p>Elle me montra les deux citations, que je ne connaissais +pas encore,—si ce n'est de réputation,—et +me dit:</p> + +<p>—Mon cher Trapoiseau, Michel est à Paris, il arriverait +trop tard pour plaider sa cause; d'ailleurs, +c'est trop peu important pour le déranger. Est-ce +que vous voulez vous en charger?</p> + +<p>C'est en ces termes gracieux que la dame me demandait +un service. Notez que j'étais le seul avocat +et licencié en droit qu'elle pût prendre, car les autres, +sans être plus savant que moi, auraient dédaigné +de plaider devant la justice de paix. Mon seul +concurrent possible était un de mes amis, premier +clerc d'avoué, savant lui aussi en droit, ferré sur la +dialectique, mais désigné d'avance par M. Forestier, +pour plaider toutes ses causes en justice de paix. Et +il en avait beaucoup, vu l'âpre caractère de la belle +Rosine.</p> + +<p>C'était donc mon adversaire naturel.</p> + +<p>Je répondis assez froidement à la dame, car je me +souvenais qu'elle avait devant moi, trois jours auparavant, +appelé ma mère «<i>la Trapoiseau</i>»; cependant +je promis, «pour rendre service à Michel», de plaider +tout ce qu'on voudrait.</p> + +<p>Elle vit bien la nuance; mais comme elle avait +besoin de moi, elle ne se montra pas difficile.</p> + +<p>—Surtout, dit-elle avec hauteur, souvenez-vous +bien que je ne veux pas que vous ménagiez ces Forestier. +Si vous le faisiez, j'en serais très mécontente, +et Michel aussi.</p> + +<p>Je promis d'écorcher vifs dans mon discours le +pauvre député et madame Rosine; mais le mercredi +suivant, veille de l'audience, je reçus de Michel la +lettre suivante:</p> + +<p>«Paris, 29 mai 1877.</p> + +<p>»Cher ami,</p> + +<p>»Je sais tout; les malheurs qui ont suivi mon départ +et celui de M. Forestier, le meurtre affreux +du pauvre César qui paie pour tout le monde, +comme tous les êtres faibles et sans défense, les +citations, les exploits d'huissier et la bataille que +tu vas livrer devant le juge de paix.</p> + +<p>»C'est cette bataille surtout que je crains. Ma +mère et ma belle-mère (car la vieille Rosine sera ma +belle-mère ou je lui couperai le cou comme elle l'a +fait à César) ont juré de me séparer d'Hyacinthe. J'ai +juré, moi, de l'épouser, et mon serment vaut le leur.</p> + +<p>»Mais il faut user d'adresse.</p> + +<p>»A parler sincèrement, j'avais pensé d'abord à +l'enlever comme on faisait au siècle dernier, l'épée +à la main. Malheureusement (ou heureusement +peut-être) ma chère Hyacinthe a des idées bourgeoises. +N'en parlons plus.</p> + +<p>»Pour me consoler et arriver au même but par +un autre moyen, j'ai formé un projet d'une profondeur +étonnante.</p> + +<p>»Amour et politique, je ne te dis que ça... Dans +quelques jours, et de vive voix, je t'expliquerai +mon idée.</p> + +<p>»En attendant, cher ami, poursuis le moins possible +la vengeance de César qu'on ne peut plus le +ressusciter. Mets autant d'huile dans les ressorts +que ma mère et ma belle-mère y voudront mettre +de vinaigre pour les rouiller et les faire grincer. +Si l'une et l'autre pouvaient être renvoyées, dos à +dos, dépens compensés, mon bonheur serait au +comble.</p> + +<p>»A propos, on m'écrit que le gros Francis et +son père, le rusé Vire-à-Temps, tournent autour +d'Hyacinthe. Serait-il vrai, grand Jupiter! Dans ce +cas, j'étranglerai Francis. Dis-lui ça, et que tu seras +mon témoin.</p> + +<p>»Adieu, ami,»</p> + +<p>»MICHEL.»</p> + +<p>Sur ces derniers mots, je repliai la lettre et je +dormis d'un sommeil paisible en attendant la bataille +du lendemain qui fonda pour longtemps à +Creux-de-Pile ma réputation de dialectique et d'éloquence.</p> + + + + +<a name="XVII"></a><h1>XVII</h1> + +<h3>LA SALLE D'AUDIENCE</h3> + + +<p>La salle d'audience de la justice de paix était pleine +dès neuf heures du matin. C'était un long parallélogramme +à angles droits qui servait à diverses cérémonies +et que décoraient les images de tous les chefs +de gouvernement qui ont fait depuis 1815 le bonheur +de la France.</p> + +<p>Au fond, à la place d'honneur, était le portrait en +pieds du feu roi Louis XVIII. Je dis en pieds, pour +expliquer qu'on voyait ses pieds aussi bien que sa +tête, car d'ailleurs le pauvre gros homme avait été +obligé de se faire peindre assis dans un fauteuil de +velours rouge à cause de ses infirmités. Dans le même +cadre et debout se tenait madame la duchesse d'Angoulême, +la pieuse Antigone, comme on disait à la +cour, mais la sévère figure d'Antigone, exposée dans +un champ de blé, aurait mis en fuite les moineaux +les plus braves.</p> + +<p>Dans le cadre de droite était le bon roi Charles X,—debout +celui-là,—en grand uniforme, la main +gauche appuyée sur son épée, maigre et mince d'ailleurs, +la lèvre pendante, la bouche ouverte et souriant +agréablement à son peuple.</p> + +<p>Dans le cadre de gauche resplendissait le roi Louis-Philippe. +Près de lui était sa femme; un peu en arrière, +une demi-douzaine de princes et de princesses, +la plus belle famille royale qui fût au monde, comme +disaient les préfets entre 1830 et 1848.</p> + +<p>Et enfin, à l'autre bout de la salle, bien en face du +public, mais derrière le fauteuil de M. le juge de paix, +se tenait Napoléon III; à côté de lui, l'impératrice +Eugénie et le prince impérial en grenadier de la +garde.</p> + +<p>Comme on voit, la salle était décorée de manière +à satisfaire tous les goûts et à flatter toutes les dynasties.</p> + +<p>—En effet, disait le concierge de la mairie,—celui +que ses concitoyens appelaient <i>maire deux</i>, comme +on dit Henri Deux ou Charles Deux, pour exprimer +d'un mot l'importance de ses fonctions et qu'il était +le second de sa dynastie,—est-ce que nous savons +qui est-ce qui sera roi ou empereur demain matin? +Faut-il se brouiller avec celui-ci ou avec celui-là? +C'est toujours celui qu'on n'attendait pas qui arrive. +Au moins, comme ça, que ce soit Pierre, Paul ou Jacques, +il trouvera son portrait sur le mur, il verra qu'on +a pensé à lui et qu'on l'avait toujours au fond du +cœur, quoique, par politesse pour les autres, on ne +voulût pas le dire tout haut... Ça le flattera, ce brave +homme!</p> + +<p>Un seul portrait ou buste manquait, c'est celui de +la République; mais d'abord, comment est-elle faite? +Qui a vu jamais son image ou ressemblance? Ensuite,—et +c'est plus grave,—parmi les autorités, +pas une seule, ni préfet, ni sous-préfet, ni maire, ni +fonctionnaire payé par l'État n'a demandé qu'on lui +fît cette honneur.</p> + +<p>Au contraire, on entend dire à toute heure dans +tous les salons de Creux-de-Pile (car nous avons des +salons, nous autres, tout comme les Parisiens) que la +République n'a pour elle que des meurt-de-faim, des +va-nu-pieds et des pas-grand-chose.</p> + +<p>Je crois que Michel et moi nous étions à peu près +les seuls parmi les gens sachant lire, écrire et parler +correctement le français qui eussions l'audace de se +dire républicains, et encore, je le laissais dire, moi, +mais je ne le disais pas, excepté à maman Trapoiseau +qui connaissait toutes mes pensées depuis le jour de +ma naissance.</p> + +<p>Quand à Michel, il l'avait proclamé de tout temps, +mais Michel était riche, et les riches, voyez-vous +par tout pays, mais surtout en province.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est les rois de la terre,</p> + </div> </div> + +<p>comme dit la chanson.</p> + +<p>On vient de voir quel était le mobilier de la salle +d'audience. Il faut y ajouter vingt-huit ou trente +bancs de chêne sur lesquels le public était invité à +s'asseoir, plus une chaise pour le greffier, et enfin un +fauteuil pour M. le juge de paix.</p> + +<p>Ce jour-là, je veux dire le 1<sup>er</sup> juin 1877, par extraordinaire, +quarante ou cinquante chaises de paille +avaient été placées derrière le fauteuil du juge et réservées,—cela +se voyait du reste,—à des personnes +de la plus haute distinction.</p> + +<p>Ces personnes ou personnages, c'était la fameuse +«société» de Creux-de-Pile. Tout ce qu'il y avait de +plus huppé dans le pays.</p> + +<p>En première ligne, M. de Courbillon et son épouse, +propriétaires, bourgeois d'ancienne date, de fortune +médiocre, de capacité pire, mais relevés aux yeux +des hommes par une piété profonde, une honnêteté +véritable, une habitude de ne rien faire qui datait de +trois générations et un respect profond de leur gentilhommerie, +qui d'ailleurs pour l'origine et l'ancienneté +en valait beaucoup d'autres plus célèbres en +France.</p> + +<p>En seconde ligne... mais peut-être, afin d'éviter +une énumération plus longue que celle d'Homère, +ferai-je mieux de répéter la conversation que j'avais +ce jour-là même, un quart d'heure avant l'audience, +avec mon camarade, adversaire et ami Néanmoins, +qui devait plaider pour madame Forestier.</p> + +<p>Et d'abord, il faut que je vous présente Néanmoins. +Ce nom bizarre qu'il n'avait pas reçu au baptême où +il fut présenté sous le nom de Charles-Jules (père et +mère inconnus) lui vint de ce que, très bien doué +d'ailleurs du côté de l'intelligence, il avait entre les +deux yeux un nez plus petit des trois quarts que le +plus petit de tous les nez de l'arrondissement.</p> + +<p>Ce n'était pas sa faute; il n'avait pas eu le choix, +comme disait la bonne sœur de Saint-Roch qui le +recueillit; le pauvre garçon était arrivé le dernier à +la foire des nez, et n'en ayant pas trouvé d'autre, s'était +accommodé de celui-là. De là vint le nom de +Néanmoins (<i>Nez-en-moins</i>), qui fut collé sur lui par +ses camarades au lieu et place du nom de son père.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. Néanmoins, un peu trop court +du côté du nez, était trop bombé du côté opposé. En +d'autres termes, il était bossu, et sa bosse s'élevait +entre ses deux épaules comme une montagne entre +deux plateaux. Un large buste, de longs bras et de +longues jambes pareilles à celles d'un faucheux, un +visage assorti à tout le reste, très intelligent, mais +aussi très trivial, voilà mon ami Néanmoins, qui +ajoutait à ces grâces naturelles une certaine manière +d'agiter en marchant ses bras comme un batelier +agite ses rames, de sorte que les enfants se retournaient +dans la rue pour le voir et pour le contrefaire.</p> + +<p>Très populaire avec cela, il avait deux noms au +lieu d'un. Quand on l'appelait par devant, son nom +était Néanmoins; mais quand il avait le dos tourné, +on l'appelait Bossenplus.</p> + +<p>Contrefait comme il était, horriblement laid, sans +famille, sans fortune, couvert de deux sobriquets ridicules, +il aurait dû être triste ou méchant.</p> + +<p>Ni l'un ni l'autre. Néanmoins avait l'humeur aussi +gaie que si les dieux l'avaient fait pareil au bel Endymion, +qui fut enlevé par la chaste Diane. Il riait +le premier de sa bosse, de son nez, de sa pauvreté, +et, sans grimace, faisait rire les autres. Élevé par +charité, il avait reçu une excellente éducation primaire, +en avait très bien profité, et s'était fourré de +bonne heure dans la procédure.</p> + +<p>Il était, en ce temps-là, maître clerc de M. Patural, +l'avoué, et déjà commençait à diriger l'étude, +le patron devenu gros, gras et riche, ne pensant plus +qu'à jouir de la vie, suivant la formule célèbre du +Marseillais:</p> + +<p>«<i>Manger tout son soûl, boire des aliqueurs, et voir +les femmes comment elles sont faites...</i>»</p> + +<p>Peut-être Néanmoins ne gagnait-il pas beaucoup +d'argent à ce métier de premier clerc, chargé des +pleins pouvoirs de son patron,—douze cents francs +tout au plus et ce qu'il pouvait tondre sur quelques +petites consultations de hasard,—mais il y ajoutait +les produits de son éloquence.</p> + +<p>Lui et moi nous plaidions contradictoirement les +affaires de la justice de paix, je veux dire celles où +des personnages considérables étaient intéressés; +car pour les pauvres diables qui se disputaient depuis +trente sous jusqu'à six francs, ceux-là plaidaient +eux-mêmes.</p> + +<p>Mais aussitôt qu'un plaideur était averti que son +adversaire avait mis sa cause dans les mains de l'un +de nous, vite il courait chez l'autre. Trapoiseau, +Néanmoins étaient les deux colonnes de la justice +de paix.</p> + +<p>Aussi bons amis d'ailleurs hors de la salle d'audience +qu'acharnés à nous contredire à l'intérieur, +Néanmoins m'avait même cinq ou six fois invité à +souper chez une veuve un peu mûre qui avait pour +lui des bontés malgré (ou peut-être à cause de) son +nez et de sa bosse; mais j'avais refusé de peur de +contrarier ma mère qui veillait au décorum et rêvait +pour moi de hautes destinées.</p> + +<p>En deux mots, lui et moi, nous n'avions guère de +secrets l'un pour l'autre, et en particulier nous parlions +avec une liberté suprême de tout ce qu'il y +avait de plus riche dans la finance ou dans l'industrie, +de plus élevé dans l'administration, de plus joli +et de mieux fait dans le beau sexe, de plus souverain +dans la magistrature.</p> + +<p>C'est pourquoi, comme M. le juge de paix, homme +d'une exactitude sans pareille, ne devait faire son +entrée qu'une demi-heure plus tard, nous nous appuyâmes, +Néanmoins et moi, sur la balustrade en bois +qui domine l'escalier de l'hôtel de ville, et nous regardâmes +monter les bourgeois et les bourgeoises +de Creux-de-Pile.</p> + +<p>—Tiens, dit Néanmoins, regarde ce nez fendu +comme celui d'un bouledogue et cette tenue d'ancien +gendarme qui se croit toujours sur le point d'arrêter +les gens, c'est Crochard, le percepteur. Joli garçon, +celui-là, avec ses yeux féroces, son nez bourgeonné +et sa voix de rogomme; il doit être aimable avec sa +femme s'il l'est moitié autant qu'avec le public.</p> + +<p>Je répondis:</p> + +<p>—Néanmoins, mon ami, je t'invite à respecter +l'autorité même dans ce qu'elle a de plus laid et de +plus désagréable... Et celui-ci, qui parle le dos plié, +le chapeau à la main, à quelqu'un qu'on ne voit pas +encore, qui est-ce?</p> + +<p>—Hé! c'est le gros Francis Vire-à-Temps qui offre +le bras à sa belle sœur, la femme de M. le sous-préfet. +Elle est charmante, la petite dame.</p> + +<p>Ici, Néanmoins fit claquer sa langue d'un air de +connaisseur. Je crus devoir le rappeler aux convenances.</p> + +<p>—... Oui, charmante, en vérité, jolis yeux, taille +mince et bien prise. Tournure svelte et gracieuse. Un +petit air étonné, riant et charmé, qui vous charme +vous-même. Pas bête, ce gros sous-préfet, qui a su +trouver ça et cent mille écus de dot avec!... L'huître +et la perle!... Ah! ces Vire-à-Temps, ces Vire-à-Temps +sont nés coiffés!</p> + +<p>Je demandai:</p> + +<p>—Que vient faire ici la petite dame?</p> + +<p>—Parbleu! tu le vois bien... Montrer sa toilette +du matin, qui est délicieuse (arrivée de Paris hier +au soir, le chef de gare me l'a dit), se montrer elle-même, +et je te garantis qu'elle fera plus d'effet que +sa toilette, profiter de l'absence forcée de mademoiselle +Hyacinthe Forestier, qui pourrait seule lui disputer +le prix de la beauté, voir un spectacle nouveau, +ce qui plaît à toutes les dames, et avoir pour toute +la semaine un sujet de jacasserie...</p> + +<p>A ce dernier mot je m'écriai:</p> + +<p>—Néanmoins, Néanmoins, tu m'indignes...</p> + +<p>Alors il répliqua d'un ton philosophique et grave +que le savant Aristote lui-même n'aurait pas dédaigné:</p> + +<p>—Mon ami, Mme Eva Vire-à-Temps, femme du +sous-préfet, belle-fille du président, belle-sœur du +gros Francis, future belle-sœur de mademoiselle +Hyacinthe, est un ange... qui le sait mieux que +moi?...</p> + +<p>Il poussa un profond soupir.</p> + +<p>—... Mais, ajouta-t-il, comme il n'est pas d'ange +qui ne touche à la terre par quelque côté, celle-ci a +le petit défaut de jacasser un peu... cela te déplaît. +Mettons qu'elle est un ange sans défaut...</p> + +<p>Et ainsi de suite. Mon ami Néanmoins nomma et +analysa toutes les personnes qui montaient le grand +escalier d'honneur.</p> + +<p>Tout à coup, onze heures sonnèrent à la grande +horloge de la ville. Nous allâmes, lui et moi, prendre +nos places dans la salle d'audience, et M. le juge de +paix qui était monté, sans qu'on le vît, par un petit +escalier dérobé, fit son entrée.</p> + + + + +<a name="XVIII"></a><h1>XVIII</h1> + +<h3>LE JUGE DE PAIX</h3> + + +<p>De tous les magistrats que j'ai connus, et qui ont +jugé sur leurs sièges ou péroré debout dans Creux-de-Pile, +M. Robin était certainement le plus aimable.</p> + +<p>C'était un vrai bourgeois de l'ancien temps, instruit, +lettré, bien élevé, doux, plein de naturel et de charme +dans la conversation, et d'une bienveillance un peu +railleuse qui ne se démentait jamais, excepté avec +quelques gens de loi rapaces dont il sabrait impitoyablement +les mémoires et auxquels il appliquait +toujours le minimum de la taxe, car il avait été +trente ans juge au tribunal avant d'être nommé juge +de paix.</p> + +<p>Avec cela, le plus honnête homme du monde et le +moins attaché à l'argent; assez riche d'ailleurs de +son patrimoine, il avait réduit de bonne heure tous +ses besoins au strict nécessaire, n'ayant qu'une vieille +cuisinière, mais habile dans son métier et bien payée, +sobre mais délicat dans ses goûts; toujours vêtu de +la même manière en quelque occasion ou cérémonie +que ce pût être, mais proprement et avec l'élégance +discrète qui convient aux vieillards; il avait doté sa +fille unique mariée à un officier établi en Algérie, +non seulement de l'héritage de sa femme morte depuis +longtemps, mais encore presque de tout le sien +propre, ne gardant pour lui que le strict nécessaire, +c'est-à-dire deux mille cinq cents francs de rente, +afin, disait-il, de ne pas dépendre du hasard et des +gouvernements ou des préfets qui pouvaient survenir.</p> + +<p>Quant à son traitement de juge de paix, il le partageait +en trois portions égales; de la première il +faisait des présents à sa fille à ses petits-enfants; la +seconde était réservée aux pauvres diables de toute +espèce qui venaient lui demander conseil et assistance; +pour la troisième il la donnait à une vieille +fille autrefois jolie, qui avait charmé son âge mûr et +celui de deux autres bourgeois indivis. La malheureuse +était devenue laide et les autres bourgeois l'avaient +délaissée; mais M. Robin qui n'allait plus la +voir, prenait toujours soin de sa vieillesse, et empêchait +qu'elle ne fût maltraitée, car, disait-il souvent, +il n'y a qu'un malhonnête homme qui laisse +cracher dans la fontaine après s'y être désaltéré.</p> + +<p>Tel était le savant magistrat qui allait juger la +grande querelle de Mme Bernard contre Mme Forestier.</p> + +<p>Il entra d'un pas ferme et assez leste encore malgré +ses quatre-vingts ans, salua le public et les dames +d'un air souriant, bienveillant et grave comme il convenait +à sa situation sociale, à son âge et à son caractère, +et fut salué à son tour très respectueusement. +Il était fort aimé des ouvriers, parce qu'il les aidait +de ses conseils et de sa bourse, et des dames parce +qu'il les aimait beaucoup, et aussi (faut-il l'avouer?) +parce qu'il leur racontait mieux et plus gaiement que +personne les histoires grivoises de l'ancien temps.</p> + +<p>En un mot, cet homme excellent n'était pas parfait; +mais quelle distance de lui à la plupart de ces +bourgeois, dont tous les vices étaient assaisonnés de +grossièreté, de bêtise, de cynisme ou d'hypocrisie.</p> + +<p>A peine assis, il regarda l'auditoire placé devant +et derrière lui, et surtout les dames, sourit à madame +la sous-préfète, belle-fille du président Vire-à-Temps, +qui était incontestablement la plus jolie, expédia +lestement quatre ou cinq affaires de braves +gens qui se querellaient pour des niaiseries, et enfin, +au bout d'un quart d'heure, fit signe à mon ami Néanmoins +et à moi que notre tour était venu.</p> + +<p>Sans être un orateur hardi et sûr de son auditoire, +je ne suis certes pas timide, mais ce jour-là j'avais +des palpitations de cœur, car je venais de reconnaître +au fond de la salle, derrière M. le juge de paix, et un +peu à gauche, Mlle Bouchardy, qui me regardait fort +attentivement, et cette vue m'ôtait la plus grande partie +des moyens oratoires.</p> + +<p>Échouer devant Angéline! Ah! grands dieux! ce +serait à se jeter au fond de la rivière!</p> + +<p>Je m'avançai donc un air modeste, pesant toutes +mes paroles,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Priant des justes dieux, conducteurs de ma langue,</p> + </div> </div> + +<p>de ne dire rien devant cet auguste auditoire qui pût +être requis, et je commençai l'exposition des faits.</p> + +<p>Je vantai d'abord les vertus et les grâces du pauvre +César défunt. Jamais paon plus magnifique n'avait +dans aucune basse-cour de France ou d'Angleterre, +déployé sa queue au soleil; ses tectrices +caudales, monsieur le juge, étaient au nombre de +dix-huit.</p> + +<p>Ici, Néanmoins m'interrompit:</p> + +<p>—Tectrices, dit-il, qu'est-ce que c'est que ça? +Allons-nous parler latin devant les dames?</p> + +<p>Il espérait faire rire à mes dépens, mais je répliquai +d'un air grave:</p> + +<p>—Je comptais n'être pas obligé d'expliquer à mon +honorable confrère que les tectrices caudales sont +ces belles plumes molles qui couvraient et entouraient +comme d'un épais et resplendissant bouclier +la queue du malheureux César.</p> + +<p>Je fis une pause comme si j'étais suffoqué par l'émotion, +et j'ajoutai en poussant un profond soupir:</p> + +<p>—Malheureusement, ce bouclier ne l'a pas préservé +des coups d'un lâche assassin.</p> + +<p>Alors M. le juge de paix me dit avec bonté:</p> + +<p>—Voyons, monsieur Trapoiseau, expliquez-nous +comment il a péri. Ces dames brûlent d'envie de +l'apprendre.</p> + +<p>Je répliquai:</p> + +<p>—Il a péri, monsieur le juge de paix, comme tout +ce qui est beau et bon en ce monde,—sous les efforts +réunis de la haine et de l'envie.</p> + +<p>Puis, d'un ton moins élevé et qui ne visait plus +à la haute éloquence, je racontai les circonstances +présumées de l'événement, l'entrée de César dans le +jardin de Mme Forestier où sans doute on l'avait +attiré par de perfides caresses, et sa mort violente +que je comparai en finissant à celle du jeune Conradin, +qui était venu réclamer son héritage à Naples +et qu'on avait fait décapiter.</p> + +<p>—Son héritage! reprit Néanmoins. Entendez-vous +par là, maître Trapoiseau, le grain qu'on donne +à nos poules?</p> + +<p>Comme j'allais répliquer vivement, M. le juge de +paix prit la parole et dit à mon adversaire, qui déjà +retroussait ses manches pour mieux montrer la +blancheur de ses manchettes:</p> + +<p>—Mon ami Néanmoins, avez-vous quelque chose +à nier dans ce récit tragique?</p> + +<p>—Je nie tout, monsieur le juge, le fait principal +d'abord, et ensuite les circonstances accessoires; je +nie...</p> + +<p>—C'est bien, maître Néanmoins. Nous verrons +cela tout à l'heure. Où sont les témoins?</p> + +<p>L'huissier appela la grande Marion.</p> + +<p>Elle s'avança, fit une grande révérence à M. le +juge, une autre à l'auditoire, un sourire à moi, une +grimace à Mihiète son ennemie, mit les mains sur +ses hanches, pour mieux garder la perpendiculaire +et dit d'une voix retentissante:</p> + +<p>—Monsieur le juge, n'écoutez pas ce bossu...—elle +montrait Néanmoins—... ce bâtard, ce...</p> + +<p>Un si bel exorde commençait à répandre la joie +dans l'assistance, et mon adversaire lui-même, habitué +d'ailleurs à de pareils compliments, riait ou +faisait semblant de rire comme les autres; mais +M. Robin l'interrompit:</p> + +<p>—Marion, si vous n'avez pas à témoigner d'autre +chose, je vais vous envoyer éplucher vos oignons et +vos carottes.</p> + +<p>Elle répondit.</p> + +<p>—Seigneur, mon Dieu! on ne peut donc plus +parler devant le monde?</p> + +<p>—Non, vous n'avez le droit d'insulter personne!</p> + +<p>—Ah! que vous êtes dur pour les pauvres gens, +monsieur le juge!... Enfin, dites-moi vous-même +ce qu'il faut dire, alors!</p> + +<p>—Vous aviez un paon, Marion?</p> + +<p>—Et un joli encore, monsieur le juge. J'ai vu des +princes qui ne le valaient pas... Tenez, vous vous +rappelez bien celui qui passa l'an dernier avec deux +domestiques à l'auberge, et qui se soûla comme une +grive aux vendanges...</p> + +<p>—Marion, je ne vous parle pas d'un prince, mais +de votre paon!... On l'a tué?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Qui l'a tué?</p> + +<p>—Est-ce que je sais, monsieur... Si je le savais, +je lui ferais passer un mauvais quart d'heure.</p> + +<p>Alors dans un récit assez diffus, elle expliqua +ce qu'elle avait vu, et qui devait être cause du +meurtre.</p> + +<p>—C'est la Mihiète, j'en mettrais ma main au feu! +C'est une mauvaise femme, cette Mihiète! En même +temps, elle montra le poing à son ennemie qui, de +son côté, allait répliquer lorsque M. Robin leur +coupa la parole.</p> + +<p>—Retournez à votre place, Marion, mais ne vous +éloignez pas; j'aurai besoin de vous tout à l'heure.</p> + +<p>—A votre service, monsieur le juge de paix, ici +et ailleurs!</p> + +<p>Mihiète vint à son tour; mais avertie et rendue +prudente par le sort de sa rivale, elle attendit les +questions:</p> + +<p>—Mihiète, avez-vous vu le paon le jour où il a +été tué?</p> + +<p>Elle répondit triomphante:</p> + +<p>—Si je l'ai vu, monsieur le juge de paix!... c'est-à-dire +que je n'ai fait que ça!... Il était assez laid, +son César adoré, avec son bec long et plat comme le +nez de M. Pouscaillou ici présent...</p> + +<p>De la main elle montrait l'huissier contre qui sans +doute elle avait quelque vieille rancune.</p> + +<p>—Mihiète, prenez garde à vos paroles, interrompit +le juge de paix.</p> + +<p>Mais elle continua:</p> + +<p>—... Pour les pattes, ça ressemblait à celles de +madame...</p> + +<p>Elle cherchait des yeux dans l'assemblée à qui +elle appliquerait un compliment, et la plupart des +dames tremblaient, mais M. Robin lui dit:</p> + +<p>—Voyons, Mihiète, laissez-là son bec et ses pattes. +Est-ce vous qui l'avez tué?</p> + +<p>—Et pourquoi donc ça ne serait-il pas moi? demanda +Mihiète. Il m'a assez ennuyée, je vous en réponds, +pendant qu'il vivait. Il criait tout le temps. +On croyait tantôt que le cochon grognait, tantôt que +le dindon gloussait; pas du tout, c'était mon César +qui chantait... Et si vous saviez la voix qu'il avait!... +Tenez, vous avez bien entendu Mme...</p> + +<p>—Mihiète! reprit sévèrement M. Robin.</p> + +<p>—Enfin, vous savez bien la dame que je veux +dire, quand elle chante, elle fait aboyer les chiens et +tourner le lait des nourrices; eh bien, César chantait +tout comme elle.</p> + +<p>—Alors vous l'avez tué?</p> + +<p>—Eh bien, oui, monsieur le juge de paix, c'est +moi! répliqua Mihiète avec une énergie sauvage. Et +si c'était à refaire, je le referais!...</p> + +<p>—Oh! oh! s'écria Marion d'un air de défi.</p> + +<p>—Oui, je le referais! Et ce n'est pas toi qui m'en +empêcherais encore!... Monsieur le juge de paix, +voici la chose... Le matin Mme Forestier me dit: +Mihiète, vous voyez comment on m'a traitée! En +effet, la Marion et Mme Bernard nous avaient agonisées +de sottises... Eh bien, a dit madame, tout +ce que tu pourras lui faire de pire, fais-le... Et +pour commencer, si cette sale volaille vient manger +la pâtée de nos poules... coupe-lui le cou!... Alors +le César est venu comme à l'ordinaire pour dîner +chez nous, sa marmite était renversée chez lui, et +ma foi, j'ai fait comme Mme avait dit.</p> + +<p>Marion s'écria en montrant le poing:</p> + +<p>—Va! va! elle et toi, vous ne le porterez pas en +paradis!</p> + +<p>L'autre allait répliquer; M. Robin lui fit signe de +se taire et demanda:</p> + +<p>—Maître Néanmoins, après l'aveu de Mihiète, +niez-vous toujours le fait principal?</p> + +<p>Alors, mon ami Néanmoins fit un grand geste +oratoire et dit:</p> + +<p>—Monsieur le juge de paix, il est vrai que César +a été tué. Mais dans quelle circonstances?... C'est +l'objet de l'action reconventionnelle que nous poursuivons +aujourd'hui. J'attends de votre justice, monsieur, +que les deux causes ne soient pas disjointes, +mais réunies et conjointes.</p> + +<p>—Elles le seront, dit M. Robin, si cela est nécessaire. +Allez, Néanmoins, vous avez la parole.</p> + + + + +<a name="XIX"></a><h1>XIX</h1> + +<h3>LE JUGEMENT</h3> + + +<p>Il y eut un mouvement dans l'assistance, et ce +qu'en termes parlementaires on appelle une «sensation». +D'abord parce que tant de spectateurs assis +depuis longtemps et immobiles, étaient fort mal à +l'aise, ensuite parce que les femmes étant, comme +toujours, en majorité, avaient besoin d'échanger leurs +impressions et de prendre parti.</p> + +<p>Toutes les chaises furent remuées. Quelques dames +placées au dernier rang et dont la toilette méritait +(à leur avis) d'être mise en vue, changèrent de +place avec quelques messieurs très polis et passèrent +au premier rang.</p> + +<p>Alors les conversations s'engagèrent.</p> + +<p>Mon ami Néanmoins ne paraissait pas pressé de +commencer. Je crois que, pareil à tous les orateurs +habiles, il désirait connaître d'avance les dispositions +de l'auditoire pour y conformer son exorde. Il +feignait de chercher dans ses papiers quelque «document» +écrasant pour ses adversaires et en même +temps il prêtait l'oreille.</p> + +<p>—Que dites-vous de ça, ma chère comtesse? demanda +la pieuse Mme de Courbillon à sa voisine, +vieille chanoinesse, venue cinquante ans auparavant +du fond des Vosges et qui passait pour la femme la +plus noble de race et la plus originale de tout l'arrondissement +de Creux-de-Pile.</p> + +<p>—Ma chère, répondit la chanoinesse, en laissant +tomber sur l'assistance un regard dédaigneux de ses +gros yeux voilés par l'âge, de mon temps, les gens +de maison se querellaient pour leurs maîtres, et +maintenant les maîtres se querellent pour leurs +domestiques. Voilà un des beaux effets de leur Révolution. +Ils n'avaient pas prévu ça, les bourgeois.</p> + +<p>Et les deux nobles dames sourirent d'un air de +mépris en pensant à la bêtise des bourgeois.</p> + +<p>Une autre dame, plus jeune et de moins noble +race,—son père avait été ferblantier, son mari était +banquier,—dit à sa voisine:</p> + +<p>—C'est maintenant que nous allons rire quand +on va dire que M. Forestier est...</p> + +<p>Elle baissa la voix et lâcha le mot qui fit beaucoup +rire la voisine.</p> + +<p>Mais est-ce bien vrai? demanda celle-ci, qui ne +demandait qu'à voir dissiper ses doutes.</p> + +<p>—Si vrai, répliqua la banquière, qu'on a vu une +nuit le capitaine Smintéry passer par-dessus le mur +du jardin pendant l'absence du mari. C'est la belle +Rosine qui tenait l'échelle.</p> + +<p>—Est-il, Dieu, possible!</p> + +<p>—C'est certain, ma chère, et si Mihiète voulait +parler!... Elle en sait long, celle-là! Oh! oui, elle +en sait long!</p> + +<p>Je n'entendis rien de plus, car M. le juge de paix, +voyant que Néanmoins n'attendait plus qu'un signal +pour commencer, lui donna la parole:</p> + +<p>—Monsieur, dit le fondé de pouvoirs de la belle +Rosine, voici l'affaire:</p> + +<p>Nous avons tué un paon. Ça, c'est vrai, incontestable, +indiscutable, indéniable. Ce paon s'appelait +César. Nous ne le contestons pas davantage. On connaît +notre franchise. On sait que nous ne cherchons +jamais à fuir la conséquence de nos actes.</p> + +<p>Mais dans quelles circonstances avons-nous tué +ce paon? Était-il sur nos terres ou sur celles de +notre adversaire? Il était sur les nôtres. Que faisait-il?... +Il mangeait, monsieur le juge de paix; il dévorait +(j'ai honte pour lui et pour ses maîtres de le +dire) la pâtée de nos poules. Elles maigrissaient, les +malheureuses! Il engraissait à nos dépens, lui, ce +gros bénédictin, ce gros plein de soupe... de notre +soupe à nous!</p> + +<p>Nous le supportions pourtant ou plutôt nous le subissions... +Oui, nous le subissions; mais nous le +supportions... D'autres ne l'auraient pas fait; mais +nous le faisions, nous! il nous plaisait de le faire...</p> + +<p>Ici Néanmoins redressa fièrement sa bosse.</p> + +<p>... Nous le faisions par bonté, par générosité, +parce que nous voulions garder de bonnes relations +avec notre voisine, Mme Reine Bernard, malgré tous +les sujets de plainte qu'elle nous avait donnés,—parce +qu'une alliance qui aurait comblé les vœux de +Mme Bernard et qui (dans une certaine mesure, je +le reconnais, ne nous déplaisait pas) semblait près +d'unir deux des familles les plus honorables du +pays; parce qu'enfin...</p> + +<p>Le juge de paix l'interrompit:</p> + +<p>—Mon ami, dit-il, venez au fait, s'il vous plaît.</p> + +<p>Alors, Néanmoins reprit:</p> + +<p>—Voici le fait. Le lendemain du jour où le contrat +de Mlle Hyacinthe Forestier et de M. Michel +Bernard a été signé, la servante de Mme Bernard a +cherché querelle à la nôtre; nous avons été traités +de la façon la plus grossière: on nous a jeté à la +tête des mots abominables et que la décence même +défend de répéter devant les dames...</p> + +<p>Toutes les femmes présentes brûlaient au contraire, +d'envie de les entendre répéter; mais le vieux +juge de paix, qui était réellement conciliant, fit signe +qu'il approuvait cette réserve et même qu'il blâmerait +fortement Néanmoins s'il osait s'en écarter. +Celui-ci continua:</p> + +<p>... Enfin, Mme Bernard et sa servante nous ont +traités comme la dernière des dernières... Alors, +justement indignés qu'on répondît par de tels procédés +à toutes nos bontés, nous avons mis à la porte +toute la famille; M. Michel Bernard à qui nous avons +retiré la main de notre fille, la veuve Bernard sa +mère, la Marion qu'on vient de voir déposer tout à +l'heure et le paon.</p> + +<p>César n'a pas voulu obéir à la loi. Il a sauté par-dessus +le mur; il a franchi le Rubicon; il est tombé +victime de sa témérité, de sa goinfrerie ou peut-être +de l'avarice de Mme Bernard et de Marion qui ne le +nourrissait pas assez bien...</p> + +<p>—Si l'on peut dire!... interrompit Marion furieuse.</p> + +<p>Mais le juge de paix lui fit signe de se taire.</p> + +<p>—Enfin, que demandez-vous, Néanmoins?</p> + +<p>—Voici mes conclusions, monsieur..... Cent +francs d'amende que Mme Bernard paiera au gouvernement +de la République, cinq cents francs de +dommages-intérêts, qu'elle nous paiera, à nous; et, +si vous croyez devoir en échange nous faire payer +la valeur du paon, qui n'était ni beau ni bon, qui +avait un gloussement plus désagréable que celui des +dindes et qui laissait partout (vous m'entendez bien, +monsieur le juge et vous aussi, mesdames) des +traces de sa digestion, eh bien, nous consentons de +grand cœur à ce qu'on diminue de deux francs cinquante +centimes la somme de cinq cents francs que +nous attendons de votre justice.</p> + +<p>Et voilà!</p> + +<p>Ayant dit ces choses, Néanmoins s'essuya le front +et regarda d'un air assuré tout l'auditoire.</p> + +<p>—Et vous, maître Trapoiseau, demanda le juge +de paix, qu'avez-vous à répliquer?</p> + +<p>—Presque rien, monsieur, excepté que les torts +sont à peu près réciproques, que la servante de ma +cliente a été provoquée, qu'elle a répondu vivement, +qu'un mot malheureux a été lancé qui ne pouvait +d'ailleurs blesser en rien l'honneur et la réputation +inattaquables de Mme Forestier, que, d'ailleurs, il +a été prononcé par la servante et non par la maîtresse +qui s'empresserait de la désavouer si elle était présente...</p> + +<p>J'allais continuer mes explications en suivant les +instructions de Michel, pallier, adoucir et mettre de +l'huile dans les ressorts, mais tout à coup une voix +aigre et vibrante retentit au fond de la salle, et d'un +coin obscur sortit une petite vieille dame vêtue de noir +et voilée que personne n'avait remarquée jusque-là.</p> + +<p>C'était Mme Reine Bernard, qui releva son voile +épais, s'avança en face du juge de paix, et dit:</p> + +<p>—Taisez-vous, Trapoiseau!... Puisque vous ne +savez pas plaider pour moi, je vais plaider moi-même.</p> + +<p>Je me retirai modestement et lui cédai la place. Je +connaissais la fureur continuelle de la dame et son +vocabulaire toujours riche en injures; je n'avais pas +envie de détourner sur moi un torrent prêt à couler +sur la famille Forestier.</p> + +<p>Du reste, tous les assistants se réjouissaient à la +pensée d'entendre Mme Bernard. Le juge de paix +lui-même, sous couleur d'impartialité, ne haïssait +pas la plaisanterie, et ce petit incident semblait le +distraire. Il dit donc d'un air aimable et souriant:</p> + +<p>—Madame, vous avez la parole.</p> + +<p>Alors Mme Bernard commença:</p> + +<p>—D'abord, monsieur, il y a autant de mensonges +que de mots dans ce que vous a débité ce bossu.</p> + +<p>Elle montrait du doigt Néanmoins, qui prit l'attitude +d'un homme au-dessus de l'injure; du moins +c'est ce qu'il voulait figurer, je crois, en fourrant ses +pouces dans les entournures de son gilet et renversant +la tête en arrière comme s'il avait regardé quelque +mouche au plafond ou quelque étoile au zénith.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Quant à Trapoiseau, à voir la mollesse avec +laquelle il défend mes intérêts, je m'explique bien +le soupçon qui m'est venu qu'on l'a payé pour...</p> + +<p>Au fond de mon âme, je l'appelai pécore. J'essayai +de l'interrompre et de réclamer; mais le juge de +paix me fit signe de la main:</p> + +<p>—Trapoiseau, dit-il, vous n'avez pas besoin de +réclamer. Nous vous connaissons tous. Vous savez +bien d'ailleurs qu'il faut pardonner quelque chose +à la colère des dames.</p> + +<p>Puis, se tournant vers elle et d'une voix caressante:</p> + +<p>—Voyons, ma chère enfant, vous étiez un peu +émue l'autre jour, cela se comprend, et vous êtes +fâchée, n'est-ce pas? d'avoir lâché un mot trop vif +que rien ne pouvait justifier.</p> + +<p>Mme Bernard l'interrompit en riant comme les +cavales furieuses hennissent:</p> + +<p>—Ah! ah! Fâchée, moi, d'avoir traité la Forestier +comme elle le mérite! Fâchée d'avoir appelé +son mari...</p> + +<p>Le vieux juge de paix était un excellent homme, +je l'ai déjà dit, doux, poli, instruit, lettré, et qui +avait toujours vécu dans le respect des femmes, +mais quand il vit que la dame allait prononcer le +mot terrible et aggraver devant tous les bourgeois +de Creux-de-Pile une injure déjà si cruelle pour le +pauvre M. Forestier, il frappa sa table d'un coup de +poing si terrible que le mot se perdit dans le bruit. +Puis il dit d'un ton sévère:</p> + +<p>—Madame, retirez-vous. La cause est entendue.</p> + +<p>Elle voulut répliquer, mais il reprit:</p> + +<p>—Trapoiseau, mon ami, emmenez-la ou je vais +la faire enfermer comme folle.</p> + +<p>A cette menace, qu'il n'avait ni le droit ni la volonté +d'exécuter, la féroce dame fut si épouvantée, +qu'elle me suivit sans rien dire, la tête basse. Je la +conduisis jusqu'au bas de l'escalier de l'hôtel de +ville, où sa fidèle Marion vint la rejoindre.</p> + +<p>Toutes deux rentrèrent au logis en maudissant le +juge de paix.</p> + +<p>Quant à lui, dès que je fus rentré, il dicta un jugement +tout pareil à ceux de Salomon, compensant +les dépens, condamnant les deux parties chacune à +une amende de cinquante francs, n'accordant de +dommages-intérêts ni à l'une ni à l'autre; puis, +s'essuyant le front, car il faisait chaud, il leva la +séance, et crut sans doute la paix rétablie ou feignit +de le croire; mais qu'il était loin de compte, et +quelles scènes tragiques se préparaient pour la joie +des habitants de Creux-de-Pile!</p> + +<p>Cependant tout le monde se dispersa pour aller +dîner, car, de quelque nom qu'on l'appelle, le principal +repas de tous les bourgeois de Creux-de-Pile +est entre midi et deux heures; dans l'après-midi les +hommes vont au café et jouent aux cartes; les +femmes s'habillent, font des visites, et disent du +bien des absents.</p> + +<p>Pour moi, comme je me retirais avec les autres, +je vis que mademoiselle Angéline Bouchardy, qui +était venue sous le bras de son père, me regardait +si fixement que mon pauvre cœur trop tendre se +mit à palpiter comme un petit oiseau dans la main +d'un enfant.</p> + +<p>Alors je m'approchai d'un air indifférent, me doutant +bien qu'on avait quelque avis ou quelque ordre +à me donner. Mais ce fut tout autre chose.</p> + +<p>Angéline me dit:</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, vous avez admirablement +plaidé.</p> + +<p>Je n'avais pas prononcé trente paroles; mais, +comme dit en grec saint Chrysostôme, <i>felices fortuna +juvat</i>; aux gens heureux tout réussit. Et ce jour-là +j'étais heureux.</p> + +<p>Je répliquai:</p> + +<p>—Mademoiselle, c'est votre présence qui m'a +inspiré.</p> + +<p>Ce qui fit rire toutes les dames et demoiselles et +Angéline elle-même, qui rougit un peu par surcroît.</p> + +<p>Du moins, je l'ai cru ce jour-là. Si c'était une illusion, +grand Jupiter, donnez-m'en toujours de pareilles!</p> + + + + +<a name="XX"></a><h1>XX</h1> + +<h3>ENTRE ÉLECTEURS</h3> + + +<p>Le même jour, vers quatre heures de l'après-midi, +pendant que je rédigeais le testament d'une +vieille dame dont on avait beaucoup parlé à Paris +trente ans auparavant, mais non dans le meilleur +monde, et qui voulait, pour racheter les péchés de +sa jeunesse, léguer toute sa fortune à un couvent, la +porte de l'étude s'ouvrit sans bruit.</p> + +<p>Pour rendre plus facile le travail de l'intelligence, +je fredonnais doucement le refrain:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sapristi! qu'est-ce qui paiera</p> +<p>La goutte à la pa, à la pa pa,</p> +<p>Sapristi! qu'est-ce qui paiera</p> +<p class="i4">La goutte à la patrouille?</p> + </div> </div> + +<p>J'en étais à l'article 5 du testament. Il s'agissait +d'un vieux monsieur qui devait être chargé d'un fidei-commis +de cent mille francs, destiné, bien entendu, +au couvent, lequel, en retour, ferait dire +quelques centaines de messes pour retirer ma cliente +du purgatoire. Il s'agissait de prévenir les procès +en captation qu'un héritier naturel qui se croit frustré +n'est que trop souvent disposé à intenter, et +aussi de prendre quelques précautions contre l'infidélité +possible du fidéi-commissaire. Il n'était pas +aisé de trouver la formule; alors je continuai le couplet +suivant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i8">La baronne avait du monde,</p> +<p class="i8">Mais c'étaient ses quatre sœurs,</p> +<p>Dont trois brunes et l'autre blonde,</p> +<p class="i8">Avec huit-z-yeux ravisseurs.</p> + </div> </div> + +<p>A ce moment, je m'aperçus qu'une ombre venait +de se planter entre la fenêtre et moi. Je levai les yeux.</p> + +<p>C'était la belle Angéline.</p> + +<p>Je me levai précipitamment et m'excusai de ne +l'avoir pas vue plus tôt. Sans cela, elle pouvait croire +que je ne me serais pas permis de chanter...</p> + +<p>Elle sourit avec bonté et répliqua:</p> + +<p>—Ne vous excusez pas, monsieur Félix...</p> + +<p>(Félix! elle disait Félix!)</p> + +<p>..... Ce n'est pas vous qui avez tort de chanter +quand j'ouvre la porte; c'est moi qui n'aurais pas dû +entrer de peur d'interrompre vos chansons...</p> + +<p>—Oh! mademoiselle!...</p> + +<p>—Vous chantez très bien d'ailleurs... Orateur le +matin, ténor le soir...</p> + +<p>Elle riait et peut-être se moquait un peu de mes +talents variés, mais si doucement, si gaiement que +j'éprouvais la sensation du chat à qui l'on passe +lentement la main sur le dos et qui ronronne avec +reconnaissance. Si je ne ronronnais pas, moi, c'était +par respect pour le métier de notaire que j'étais exposé +à exercer un jour et aussi parce je n'avais pas +le gosier fait comme celui des chats.</p> + +<p>Elle n'était pourtant pas venue, du moins je le suppose, +pour m'entendre chanter ou pour me faire des +compliments sur ma voix de ténor; elle me demanda +donc un volume de l'<i>Histoire ancienne</i>, de Rollin.</p> + +<p>—Lequel, mademoiselle?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Celui que vous voudrez; ça m'est égal.</p> + +<p>Puis, comme elle s'aperçut de son étourderie, elle +se reprit;</p> + +<p>—Celui de la prise de Carthage.</p> + +<p>Je me hâtai de chercher et de lui donner le livre. +Alors, comme se décidant tout à coup:</p> + +<p>—A propos, dit-elle, je suis chargée d'une commission...</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Mon amie Hyacinthe, qui a su de moi les efforts +que vous avez faits ce matin pour empêcher à l'audience +un éclat qui la séparerait éternellement de +Michel, m'a chargée de vous en remercier.</p> + +<p>En même temps elle me regarda d'un air si particulier +et si aimable, que je me sentis tout à coup +transporté d'une hardiesse extraordinaire et que j'osai +dire:</p> + +<p>—Je n'ai fait que mon devoir... mais Mlle Hyacinthe +n'a donc pas renoncé à Michel?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comme Michel sera heureux de n'être pas oublié!</p> + +<p>Angéline répliqua d'un air distrait:</p> + +<p>—Oui, oui! très heureux!</p> + +<p>—Et alors, il ne vous épouse donc pas?</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, que signifie cette question?</p> + +<p>Je répondis tout troublé:</p> + +<p>—Pardon, mademoiselle; on disait, on avait dit...</p> + +<p>—... Qu'à défaut d'Hyacinthe, Michel viendrait à +moi! Monsieur Trapoiseau, vous êtes un impertinent! +Je ne chasse pas sur les terres de mes amies.</p> + +<p>Le mot était dur, quoique la manière demi-sérieuse, +demi-plaisante dont il était prononcé en diminuât +beaucoup la force.</p> + +<p>Je me hâtai de m'excuser. Cependant, trouvant +l'occasion favorable et craignant qu'elle ne se présentât +plus, j'osai dire encore:</p> + +<p>—Je sais quelqu'un qui sera bien content de +l'apprendre.</p> + +<p>—Qui donc, s'il vous plaît, monsieur?</p> + +<p>Et elle me regarda d'un air assez hautain.</p> + +<p>—M. Francis Vire-à-Temps, le fils de M. le président, +le receveur de Creux-de-Pile, par exemple. +On dit que M. Bouchardy ne le déteste pas...</p> + +<p>Cette fois, la belle Angéline me regarda entre +les deux yeux, mais sans colère, et me dit:</p> + +<p>—Monsieur Trapoiseau, vous ne pensez qu'à +faire des contrats, c'est votre état, et alors, dès que +vous voyez un receveur sans femme, vous voulez +me l'offrir. Eh bien, sachez, cher monsieur, que je +ne suis pas pressée, moi, de me marier, que je suis +libre et maîtresse chez moi,—libre et maîtresse, +vous m'entendez bien?—que tous les receveurs du +monde ne me tentent pas, que je suis trop bonne de +répondre à vos questions, et enfin... bonsoir. Tenez, +reprenez votre livre. Je sais en gros que Carthage a +été détruite par les Romains, ça me suffit pour aujourd'hui.</p> + +<p>Tout cela fut débité d'une haleine et presque avec +indignation.</p> + +<p>Elle ouvrit la porte, me regarda une seconde, me +vit presque consterné, et d'une voix légère ajouta:</p> + +<p>—Au revoir, monsieur Trapoiseau.</p> + +<p>Alors la porte se referma, et la vieille étude sombre +qui avait été éclairée d'un rayon de soleil rentra +dans les ténèbres.</p> + +<p>Pour moi, tout en enrageant de mon mauvais +succès et en rédigeant avec application le fameux +paragraphe 5 du testament de la vieille, je sentais +je ne sais quel soulagement, et je chantonnais doucement, +car c'est ma manie de chanter quand je +suis seul:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ohé! les petits agneaux,</p> +<p>Qu'est-ce qui casse les verres?...</p> + </div> </div> + +<p>Au fond, quoiqu'elle m'eût trouvé trop hardi +peut-être pour l'avoir questionnée, Angéline m'avait +répondu, et même fort nettement au sujet de Michel +et du gros Francis. Elle ne voulait ni de l'un ni de +l'autre... Elle n'était pas pressée... Elle attendait +donc quelqu'un ou quelque chose; mais quoi?... Hé! +hé! si c'était le fils unique de maman Trapoiseau?...</p> + +<p>Ici mon âme se plongea dans un abîme de rêveries +et de félicités...</p> + +<p>Le même soir, vers neuf heures, comme je me +promenais dans les rues, je rencontrais un groupe +nombreux de mes concitoyens qui paraissaient fort +agités et qui parlaient politique à l'entrée du café de +la <i>Perle</i> où se réunissent tous les hommes d'État de +Creux-de-Pile.</p> + +<p>L'un d'eux, me reconnaissant, malgré l'heure +avancée, m'appela de loin:</p> + +<p>—Hé! Trapoiseau!</p> + +<p>—Qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Grande nouvelle. La Chambre des députés va +être dissoute.</p> + +<p>—Je sais.</p> + +<p>—On fera des élections.</p> + +<p>—Je sais.</p> + +<p>—Le père Forestier va revenir.</p> + +<p>—Je sais.</p> + +<p>—Il est des 363.</p> + +<p>—Peut-être!</p> + +<p>—Le préfet n'en veut pas.</p> + +<p>—Je sais.</p> + +<p>—L'évêque est indécis.</p> + +<p>—Je sais.</p> + +<p>Alors, celui qui m'avait appelé, s'écria en répétant +une plaisanterie fort connue de ce temps-là:</p> + +<p>—Il sait tout, ce Trapoiseau.</p> + +<p>Ce qui faisait illusion à une parole qu'on disait +échappée à un fameux homme de guerre en montrant +son secrétaire particulier.</p> + +<p>Tous les autres se mirent à rire et m'obligèrent +à m'asseoir avec eux dans le café, où naturellement +on se remit à parler politique.</p> + +<p>—Toi qui sais tout, dit mon ami Néanmoins, tu +ne sais peut-être pas que Michel est candidat?</p> + +<p>En effet, je ne savais pas, et je l'avouai franchement.</p> + +<p>—Apprends donc, reprit Néanmoins, que Michel +va revenir; qu'il renonce à la belle Hyacinthe de +son plein gré ou parce qu'il ne peut pas faire autrement; +que pour se venger il va se présenter aux +élections prochaines, qu'il sera soutenu par les républicains +à qui le père Forestier, ancien bonapartiste +mal blanchi, n'a jamais rien dit de bon; +qu'on va courir les champs et la ville à la poursuite +des électeurs; qu'il y aura des comités, des assemblées, +des réunions populaires, tout le diable et son +train; que les hommes éloquents comme toi et moi +vont se faire connaître et poser leur candidature +pour un prochain avenir...</p> + +<p>On l'interrompit, on discuta les chances des candidats.</p> + +<p>—Le père Forestier est une oie, dit un des assistants.</p> + +<p>—Eh bien, tant mieux pour lui, répliqua l'autre. +Il ne fera ombrage à personne. As-tu jamais vu que +les électeurs aient rejeté un député parce qu'il était +trop bête?</p> + +<p>—Non, répliqua un troisième, car dans ce cas, +ils n'en étaient que mieux représentés. Lui et eux +se ressemblent. Est-ce qu'un troupeau d'oies va +prendre pour chef un aigle? Jamais de la vie! L'aigle +voudrait les enlever dans les airs à sa suite et +peut-être leur ferait casser le cou. Les oies aiment +bien mieux prendre un bon gros, gras, lourd oison, +qui ne s'élève jamais,—aussi bien qu'elles,—à +plus de deux pieds de terre. Un oison, vois-tu, en +toutes choses, c'est plus sûr et moins trompeur.</p> + +<p>—C'est donc pour cela, reprit Néanmoins, qu'il +y en a tant dans nos grandes Assemblées.</p> + +<p>Je lui coupai la parole.</p> + +<p>—Néanmoins, mon ami, tu vas blasphémer contre +les dieux!</p> + +<p>Alors on revint à Michel, et les opinions se croisèrent +pour et contre.</p> + +<p>—Il a du talent, ce garçon!</p> + +<p>—Heu! heu!</p> + +<p>—Si! si! Il parle bien et longtemps. Je l'ai vu +tenir le crachoir pendant deux heures et l'on ne +s'ennuyait pas!</p> + +<p>—Parbleu! Qui est-ce qui ne parle pas bien en +France?</p> + +<p>—Ceux qui réfléchissent!</p> + +<p>Ce mot profond et vrai fit rire tout le monde.</p> + +<p>—Michel a-t-il des chances?</p> + +<p>—Pourquoi non?... Son père en avait.</p> + +<p>—Il n'est pas des 363, lui, et le père Forestier en +est peut-être...</p> + +<p>—Oui, mais si peu!</p> + +<p>—On dit que le président Vire-à-Temps le soutient.</p> + +<p>—Oui, comme la corde soutient le pendu, en +attendant qu'elle l'étrangle.</p> + +<p>—Il a du génie, ce Vire-à-temps... Jamais on ne +l'a vu que du côté du plus fort.</p> + +<p>—Très malin, ce Vire-à-temps... Tous ceux +qui veulent être avec le gouvernement vont suivre +le président.</p> + +<p>—Oui, mais qui sera gouvernement dans six mois?</p> + +<p>—Ah! c'est l'imprévu. Mais Vire-à-temps ne se +trompe jamais. On ne risque rien à le suivre.</p> + +<p>—Vous savez le prix du marché? Son fils, le gros +Francis épousera la belle Hyacinthe et Rosine donnera +une dot.</p> + +<p>—Ah bah!</p> + +<p>—Parole d'honneur! Ça lui arrachera l'âme +d'abouler ses écus; mais qu'est-ce qu'elle ne ferait +pas pour ce gros président?</p> + +<p>—Mauvaise langue!</p> + +<p>—Pauvre Michel! dit quelqu'un.</p> + +<p>—Ah! il était trop heureux, celui-là. Joli garçon. +De l'argent. Du talent. Le nom respecté de son père. +Un caractère heureux. Il aurait eu par-dessus le +marché la plus jolie fille du pays. En vérité, c'était +trop pour un seul homme!</p> + +<p>Sur cette réflexion philosophique, on se sépara.</p> + + + + +<a name="XXI"></a><h1>XXI</h1> + +<h3>LES BANS</h3> + + +<p>Quelques jours plus tard, en passant le long de +l'Hôtel-de-Ville, je lus avec étonnement l'annonce +du prochain mariage de M. Francis Vire-à-Temps +(ou Portefoin, mais je lui laisse le nom sous lequel +on avait l'habitude de désigner le père et les enfants) +avec Mlle Hyacinthe Forestier, fille mineur +et légitime, etc.</p> + +<p>Ma surprise fut si forte que rien ne pouvait la +surpasser, excepté celle des habitants de Creux-de-Pile +qui tous connaissaient l'histoire de Michel et +d'Hyacinthe.</p> + +<p>La femme du coutelier d'en face en était si indignée +qu'elle sortit de sa boutique tout exprès pour me dire:</p> + +<p>—Eh bien! monsieur Trapoiseau, fiez-vous donc +à présent aux belles demoiselles, aux filles de députés! +A-t-elle assez fait de manières, celle-là, pour +attraper le pauvre Michel!... Tournait-elle assez +les yeux pour le regarder en dessous quand elle +allait à la messe ou à la promenade?... Et à présent +voilà!... La maman ne veut plus... Eh bien, +tant pis pour Michel. On prendra le gros receveur, +un mari ou un autre, qu'est-ce que ça fait? La nuit +tous les chats sont gris. Au fond, ce n'est pas le +mari qu'elle aimait, c'était le mariage.</p> + +<p>Franchement, je le croyais un peu.</p> + +<p>J'avais bien entendu dire (car tout se sait à Creux-de-Pile), +que la belle Hyacinthe avait fait une vigoureuse +résistance aux volontés de sa mère, qu'elle +avait prié, supplié, pleuré; mais enfin tout s'était +apaisé. M. Forestier était revenu. Il avait, sur l'ordre +de sa femme, comme c'était son devoir, déclaré fermement +à sa fille qu'elle devait renoncer à Michel et +prendre sans retard le fils du président.</p> + +<p>Elle obéissait. Qu'y a-t-il d'étonnant? N'est-ce pas +dans toutes les familles bien réglées, le devoir de la +fille d'obéir au père qui lui-même obéit à la mère, laquelle +obéit tantôt au bon sens, tantôt à sa fantaisie? +C'est égal, Hyacinthe aurait pu attendre davantage +avant de céder.</p> + +<p>Le même jour, comme je réfléchissais à ce changement +subit et me chantais à moi-même (je vous +l'ai dit, c'est mon habitude):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La donna è mobile,</p> + </div> </div> + +<p>je vis entrer dans ma chambre à dix heures du soir +mon ami Michel en habit de voyage.</p> + +<p>Après avoir salué ma mère, il me prit par le bras:</p> + +<p>—Écoute, ami, puisque tu n'es pas couché, nous +allons nous promener un peu. J'ai beaucoup à te +dire et à entendre de toi.</p> + +<p>Je le suivis et lui racontai ce qui s'était passé en +son absence, sans oublier, bien entendu, la publication +des bans.</p> + +<p>Je croyais qu'il en serait ému; mais non...</p> + +<p>—Déjà! dit-il simplement.</p> + +<p>Puis il prit la parole à son tour.</p> + +<p>—Mon cher ami, je suis venu par le dernier train, +afin de n'être vu ou remarqué de personne, car, +grâce à Dieu, les bonnes gens de ce pays se couchent +plus tôt que les poules. D'où crois-tu que je viens?</p> + +<p>—De Paris.</p> + +<p>—En effet, c'est là que je faisais adresser mes +lettres. C'est de là que partaient mes réponses et +j'y étais hier au soir. Mais, en réalité, depuis un +mois je n'ai pas quitté ce bienheureux pays où respire +Hyacinthe...</p> + +<p>Et comme je le regardais étonné:</p> + +<p>—Je suis allé tout bonnement chercher un gîte à +deux lieues d'ici dans la montagne, chez un brave +homme, mon client, pour qui j'ai plaidé trois ou +quatre fois sans lui demander un centime, qui habite +seul au coin d'un bois, qui ne parle à personne (il +est allé un peu aux galères dans sa jeunesse) et qui, +pour quelques maravédis par jour m'entretient de +pain bis, de lait, de fromage, de petit salé et de vin +très âpre, mais qui réchauffe le cœur.</p> + +<p>Tous les soirs, mon pauvre galérien, qui est le +plus honnête homme du monde, au fond, et qui rendrait +des points, pour la générosité, à Jean Valjean, +prend son épervier et part pour la pêche sans s'occuper +de moi, car il a contracté au bagne l'habitude +de n'être pas curieux... De mon côté, je prends mon +bâton de voyage, une blouse de charbonnier, un chapeau large +et mou, j'arrive vers onze heures du soir +à Creux-de-Pile, je fais le tour des remparts, j'évite +les chemins tracés, je m'enfonce dans les prés, j'en +sors pour entrer dans les terres, je vais détacher +une petite barque qui appartient au meunier de Reberry, +je passe la rivière et j'entre dans le jardin de +M. Forestier, député...</p> + +<p>Qu'est-ce que tu dis de ça, Félix Trapoiseau?</p> + +<p>Je répondis gravement:</p> + +<p>—Monsieur Michel Bernard, mon ami, vous êtes +fou. Qu'allez-vous voir à cette heure indue?</p> + +<p>—Hyacinthe, parbleu!</p> + +<p>—Elle est exacte au rendez-vous?</p> + +<p>—Elle est et elle n'est pas... Il y a bien des jours +où je reviens bredouille. Mais, en temps ordinaire, +je lui parle assez facilement quoique d'un peu loin, +car elle demeure au rez-de-chaussée, à côté de la +chambre de sa mère; mais nous sommes séparés +par une fenêtre grillée... Malheureusement, il y a +des jours où madame Forestier reçoit des visites et +retient ses visiteurs jusqu'à deux heures du matin. +Alors je m'en vais... Mais tout ça va finir.</p> + +<p>—En effet, puisqu'elle va se marier avec le gros +Francis. Que dis-tu de ça, Michel?</p> + +<p>Il répliqua froidement:</p> + +<p>—C'est sur mon conseil qu'Hyacinthe a donné +son consentement.</p> + +<p>Ici, je pensai que mon ami n'avait pas la cervelle +bien saine.</p> + +<p>—Mais que penses-tu faire? L'enlever?</p> + +<p>—C'est mon secret, dit Michel... Un mot pourtant, +Félix. Il est possible qu'il y ait du sang versé.</p> + +<p>—Ah! grand Dieu! Vas-tu donner des coups de +couteau à la famille Vire-à-Temps?</p> + +<p>—Des coups de couteau, non; mais peut-être un +bon coup d'épée...</p> + +<p>—A Francis?</p> + +<p>—A lui-même.</p> + +<p>—Oh! le pauvre gros garçon, tu aurais le cœur de +lui percer le flanc?</p> + +<p>—Je l'aurai.</p> + +<p>—Tu perceras?</p> + +<p>—Je percerai.</p> + +<p>—Le vieux Vire-à-Temps te fera empoigner par +les gendarmes.</p> + +<p>—Je l'en empêcherai bien. Le gros Francis sera +mis à mort ayant que son père sache qu'il est en +danger.</p> + +<p>Et c'est toi, Félix Trapoiseau, mon ami, qui porteras +le cartel et qui seras mon témoin.</p> + +<p>—Hum! cela demande réflexion, Michel.</p> + +<p>Alors il s'écria indigné:</p> + +<p>—Par saint Cuthbert et saint Patard, qui sont +les deux plus grands saints du calendrier, si tu ne +promets pas d'être mon témoin, je jure, moi, de renoncer +dès ce soir à ton amitié.</p> + +<p>Puis, s'adoucissant peu à peu:</p> + +<p>—Si tu savais, Félix, comme elle est belle, ma +Hyacinthe!</p> + +<p>Je répondis assez froidement:</p> + +<p>—Oui, oui, je la connais!</p> + +<p>—Tu crois la connaître, reprit-il, parce que tu +as vu son enveloppe mortelle qui est d'une beauté +idéale, avoue-le... Avoue que tu n'as rien vu d'aussi +beau qu'elle!</p> + +<p>—Peut-être...</p> + +<p>Je pensais à Angéline; mais lui, sans m'écouter:</p> + +<p>—Son âme immortelle est plus belle encore. +Quand elle parle, vois-tu, sa voix est une musique; +les paroles qui lui échappent, c'est de la fleur de +poésie; ce qu'elle pense...</p> + +<p>Alors, impatienté de tout cet enthousiasme, je lui +dis:</p> + +<p>—J'en connais une qui est dix fois plus belle...</p> + +<p>Il recula étonné.</p> + +<p>—Oh! oh!...</p> + +<p>—Oui, Michel Bernard, mon ami, dix fois plus +belle, et pour qui je donnerais, moi, mon âme, ma +vie, mon salut éternel, ma part de paradis et même +les douze cents francs par an que je reçois de maître +Bouchardy, son père...</p> + +<p>—Comment! c'est de mademoiselle Bouchardy +que tu parles?...</p> + +<p>—D'elle-même.</p> + +<p>—O pauvre ami, s'écria Michel, pauvre ami, +pauvre ami!</p> + +<p>Je cherchais avec inquiétude comment j'avais pu +exciter à ce degré sa compassion, à la fin il reprit:</p> + +<p>—Il faut que tu saches, Félix, que je t'aime plus +que tout, excepté...</p> + +<p>—Oui, excepté Hyacinthe, ça va sans dire... après?</p> + +<p>—Après?... voici. Si j'épouse Hyacinthe, le gros +Francis va se rejeter sur mademoiselle Bouchardy, +avec qui son mariage était à peu près arrangé il y a +six semaines. Le vieux Vire-à-Temps l'a rompu dès +qu'il a vu la querelle de ma mère et de madame Forestier, +parce qu'il préférait Hyacinthe; mais il renouera +si j'épouse Hyacinthe...</p> + +<p>—Et alors moi, je serai victime de ce retour! N'y +compte pas, Michel! J'aime Angéline...</p> + +<p>—Le lui as-tu dit!</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—L'as-tu dit à son père?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Si tu le lui disais, te la donnerait-il en mariage?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>A cette réponse, Michel éclata de rire.</p> + +<p>—Alors, dit-il, que risques-tu de perdre, puisque +tu ne possèdes rien?</p> + +<p>—Et l'espérance, Michel? N'est-ce pas le plus +grand bien des malheureux? Qui sait? Je serai peut-être +riche un jour.</p> + +<p>—Pourquoi non?</p> + +<p>Il essayait de me consoler et de m'encourager.</p> + +<p>Enfin, comme minuit sonnait.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A l'horloge de bronze:</p> + </div> </div> + +<p>—Il faut rentrer et dormir, me dit Michel; maintenant +que les bans d'Hyacinthe sont publiés, je n'ai +plus besoin de me cacher; au contraire! A propos, +garde-moi le secret, et tiens-toi prêt à me voir égorger +le gros Francis!</p> + +<p>Je promis, et l'accompagnai jusqu'à la porte de sa +maison. Comme il allait entrer, une lumière parut +dans la maison Forestier et descendit l'escalier. Nous +entendîmes un bruit de voix. La grande porte s'ouvrit +et nous n'eûmes que le temps, Michel et moi, de +nous cacher dans une encoignure pour n'être pas +vus.</p> + +<p>Le président et ses deux fils, le receveur et le sous-préfet, +descendaient tous trois ensemble. Le sous-préfet +donnait le bras à sa femme, Francis et son +père échangeaient les dernières politesses avec la +famille Forestier.</p> + +<p>—Au revoir, mon cher ami, disait le président.</p> + +<p>—A demain, répondait le député.</p> + +<p>Francis saluait sa future belle-mère avec déférence, +et sa fiancée avec toute la grâce dont il pouvait disposer. +Au fond, il la trouvait jolie, on lui promettait +une belle dot; peut-être, par le crédit de son futur +beau-père, deviendrait-il trésorier payeur général du +département; c'étaient bien des raisons de la trouver +admirable.</p> + +<p>Quand à madame Forestier, elle recevait ses compliments +avec une condescendance affectueuse.</p> + +<p>Pour Hyacinthe, elle était polie, souriait d'un air +incertain, les yeux baissés comme une demoiselle +élevée dans un couvent de choix, et ne dit pas une +parole intelligible.</p> + +<p>—Alors le mariage est fixé le 1<sup>er</sup> juillet? dit le +vieux Vire-à-Temps pour conclure.</p> + +<p>—Si vous voulez, répondit Forestier.</p> + +<p>—S'il ne dépendait que de moi, ajouta Francis, +nous serions aujourd'hui le 30 juin.</p> + +<p>—Ces jeunes gens! c'est toujours pressé! dit +madame Forestier en souriant avec indulgence.</p> + +<p>Sur ce mot la porte se referma et tout le monde +alla se coucher,—moi comme les autres.</p> + + + + +<a name="XXII"></a><h1>XXII</h1> + +<h3>UN ASSASSINAT</h3> + + +<p>Cependant le jugement si sage du bon juge de +paix qui renvoyait dos à dos ou à peu près les deux +parties, n'avait pas calmé leurs esprits échauffés.</p> + +<p>Au contraire, la fureur des deux dames en avait +redoublé, à la grande joie des voisins, et à la grande +frayeur de M. Forestier qui ne pouvait pas sortir de +sa maison sans être appelé <i>Sganarelle</i>, (vous entendez +bien,) ni rentrer chez lui sans y recevoir l'épithète +de lâche.</p> + +<p>Voici comment la chose se passa le 20 juin. Par +ce jour-là on pourra juger des jours précédents.</p> + +<p>Dès qu'il sortit, la grande Marion chargée de le +guetter et qui remplissait ce devoir avec un zèle infini, +s'écria en riant aux éclats:</p> + +<p>—Madame, madame, il vient d'arriver un accident +à ce pauvre M. Forestier!</p> + +<p>Avertie par ce signal, Mme Bernard courut à sa +fenêtre et demanda d'une voix retentissante:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est, Marion? Qu'y a-t-il? Est-ce +qu'il s'est blessé au front?</p> + +<p>—C'est justement ça, madame. Le capitaine +Smintéry les lui a faites trop hautes, et il ne passe +jamais la porte sans se cogner.</p> + +<p>En entendant ces mots, M. Forestier menaça Marion +de sa canne, et celle-ci poussa des cris de frayeur.</p> + +<p>—Ah! madame! madame! Voici M. le député +qui veut m'assassiner!</p> + +<p>—Eh bien, cache ton fichu rouge, Marion, tu sais +bien que ça met en colère les bêtes à cornes!</p> + +<p>Et ainsi de suite.</p> + +<p>Quand le pauvre député rentra chez lui tout déconfit, +une autre antienne l'attendait au logis.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ces cris? demandait +l'impérieuse Rosine.</p> + +<p>—Rien! ce n'est rien! répliqua le malheureux.</p> + +<p>—Mais si! mais si! J'entends qu'on parle de...</p> + +<p>—De rien, Rosine! Et si l'on parle, je veux que +tu te taises... Après tout, c'est toi qui m'attires +tous ces affronts. Si tu n'avais pas...</p> + +<p>Il s'arrêta, effrayé de sa propre audace.</p> + +<p>—Si je n'avais pas... quoi?... Réponds donc! +s'écria Rosine, en se plantant, les yeux étincelants, +devant son mari.</p> + +<p>Les fenêtres étaient ouvertes, à cause de la saison, +et toutes les voisines regardaient et écoutaient, de +sorte qu'aucun détail de la scène ne fut perdu pour +le public.</p> + +<p>—Osez donc dire, monsieur, ajouta la bouillante +dame, osez dire que vous avez contre moi le moindre +sujet de plainte. Osez dire que j'ai manqué au moindre +de mes devoirs, quelque occasion qui se soit +présentée, et Dieu sait si elles ont manqué!...</p> + +<p>—Ma bonne amie, je t'en supplie... Qui est-ce +qui te parle de ça? Par grâce, laisse-moi tranquille!</p> + +<p>—Vous ne m'en parlez pas, monsieur Forestier; +mais c'est pour cela que je vous en parle, moi! C'est +une honte qu'une femme telle que moi soit exposée +à de pareils affronts, par la lâcheté et l'imbécillité de +son mari. Oui, c'est une honte, une véritable ignominie! +Avoir épousé un courtaud de boutique, car +vous n'étiez pas autre chose, monsieur Forestier, lui +avoir porté en dot plus de cent mille écus, l'avoir vu +se ruiner dans des entreprises insensées; avoir alors +pris le gouvernail, relevé ma fortune compromise, +assuré l'avenir de ma fille; vous avoir fait nommer +vous-même député, malgré votre incapacité reconnue, +le préfet, M. de Walpurgis me l'a dit bien souvent: +C'est vous qu'on vient d'élire, madame, et non +votre mari, et voir en récompense que vous n'osez +même pas me défendre contre d'infâmes propos qui +vous offensent plus que moi... Ah! tenez, c'est cela +qui me fait bondir le cœur... Vous n'êtes donc pas +un homme! Vous n'avez donc pas de sang dans les +veines! vous êtes donc un lâche!</p> + +<p>M. Forestier s'essuya le front.</p> + +<p>—Enfin, dit-il, que veux-tu que j'y fasse? Je ne +peux cependant pas entrer de force chez madame +Bernard, ni me battre contre elle et contre Marion!</p> + +<p>Rosine répliqua d'un air de hauteur souveraine.</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi de vous indiquer ce que +l'honneur vous commande! Si vous avez peur de +Michel...</p> + +<p>—Mais non, ma bonne amie, je n'ai pas peur de +Michel, mais Michel n'est pour rien dans l'affaire. +Quand je passe, il me salue toujours avec déférence. +De tout temps, il ne m'a rien dit que d'aimable. Il +aimait Hyacinthe, ça n'est pas défendu...</p> + +<p>Alors Hyacinthe essaya d'intervenir.</p> + +<p>—C'est vrai, maman, papa a raison. Michel aimait +et respectait papa. Il l'aime et le respecte encore, +je le sais...</p> + +<p>Mme Forestier se retourna, irritée, contre sa fille.</p> + +<p>—Tu le sais!</p> + +<p>—Oui, je le sais! répliqua Hyacinthe d'une voix +ferme.</p> + +<p>—Comment le sais-tu?</p> + +<p>Elle hésita un peu, puis se décidant tout à coup:</p> + +<p>—Parce qu'il me l'a dit plus de cent fois, et +qu'il ne changerait jamais ni pour papa, ni pour +moi.</p> + +<p>—Ah! tu vois bien! s'écria le père heureux de se +voir appuyé par sa fille.</p> + +<p>Mais alors la vieille Rosine lança à celle-ci un regard +foudroyant.</p> + +<p>—Va dans ta chambre, Hyacinthe! jusqu'à ton +mariage, tu ne dois point parler sans mon ordre. Je +suis seule maîtresse ici, entends-tu bien?</p> + +<p>La jeune fille obéit. Alors sa mère, restée seule +avec le pauvre député, qui tremblait de tous ses +membres, reprit:</p> + +<p>—Puisque vous êtes plus mou et plus avachi +qu'un chiffon, monsieur Forestier, puisque vous êtes +trop lâche pour affronter Michel, je me chargerai +moi-même du châtiment!</p> + +<p>—C'est ça! c'est ça! vas-y! Et campe-lui un bon +soufflet sur la joue droite et un autre sur la joue +gauche, dit le député entre haut et bas, et s'il te les +rend, ne m'appelle pas, car, sur mon salut éternel, +je te verrais rouer de coups de bâton, ma chérie, sans +aller à ton secours!</p> + +<p>Croyez que Mme Bernard et la grande Marion +n'avaient pas perdu un mot de cette conversation et +qu'elles se frottaient les mains en riant de toutes +leurs forces,—Mme Bernard surtout qui se préparait +à jouer un nouveau tour à sa voisine.</p> + +<p>J'ai déjà dit que la maison de M. Forestier servait +de limite au jardin de Michel. Même, à cause de +la familiarité constante et de l'intimité des deux +familles qui durait depuis quatre ou cinq ans, +Mme Forestier avait eu longtemps l'habitude d'ouvrir +les contrevents des deux fenêtres de la salle à +manger qui était vaste comme celles de toutes les +vieilles maisons bourgeoises, mais qui ne recevait +d'air et de lumière que par le jardin contigu.</p> + +<p>Cette petite servitude, loin de gêner les uns ou les +autres, avait au contraire beaucoup favorisé l'amour +naissant de mon ami Michel et de la belle Hyacinthe. +Il offrait les roses de son jardin. Elle acceptait et +causait volontiers, accoudée avec sa mère sur le rebord +de la fenêtre, au rez-de-chaussée. Quelquefois +même, pour ne pas faire le tour des deux maisons et +pour entendre de plus près la musique d'Hyacinthe, +Michel avait sauté par là, les fenêtres n'étant pas à +plus de quatre pieds de terre, et, en l'absence des +parents, allait baiser les belles mains de sa fiancée, +qui ne se fâchait pas trop. Au contraire.</p> + +<p>Hélas! ce jour-là, ces fenêtres si bien placées pour +le bonheur des amoureux, furent la cause ou l'occasion +de la catastrophe la plus tragique dont on ait +parlé dans l'histoire des deux familles; tant il est +vrai, quand vous plantez un pommier, que vous ne +savez pas s'il vous donnera des fruits et de l'ombrage, +ou si vous y accrocherez une corde pour vous +pendre!</p> + +<p>Il était six heures du soir, et Mme Forestier +allait se mettre à table avec sa fille et son mari, +lorsque tout à coup elle s'aperçut que les contrevents +se refermaient d'eux-mêmes; la salle à manger, +qui ne recevait de lumière que par ces deux fenêtres, +se trouva plongée dans l'obscurité.</p> + +<p>En même temps, on riait aux éclats dans le jardin.</p> + +<p>M. Forestier étonné, oubliant le chemin de sa +cuiller à sa bouche, versa une partie de sa soupe sur +son gilet.</p> + +<p>La belle Rosine s'écria:</p> + +<p>—Mihiète! ouvrez donc les contrevents! On n'y +voit plus!</p> + +<p>Mihiète obéit.</p> + +<p>—C'est un coup de vent, dit-elle, mais elle n'en +croyait pas un mot.</p> + +<p>Hyacinthe devint fort inquiète.</p> + +<p>Le député soupçonnant la vérité, aurait bien voulu +partir pour Versailles. Il se voyait entre le marteau +et l'enclume, et regrettait les doux propos de la buvette +parlementaire.</p> + +<p>Quant à Mme Forestier, sans hésiter, elle appela +Mihiète et lui donna tout bas un ordre.</p> + +<p>—C'est ça, madame, répondit la cuisinière, ça +leur apprendra!</p> + +<p>Et elle revint deux minutes après apportant d'un +air mystérieux un objet long de quatre pieds, assez +pesant, de forme arrondie, qu'elle tenait caché derrière +son dos.</p> + +<p>La belle Rosine s'empara de cet objet, alla se +poster entre les deux fenêtres et attendit son ennemi +comme un Zoulou attend un Anglais au passage. +Évidemment, la plaisanterie avait paru si bonne aux +gens qui étaient dans le jardin qu'ils ne manqueraient +pas de la renouveler.</p> + +<p>Les contrevents de la première fenêtre se refermèrent +à grand bruit, et déjà une main inconnue +poussait ceux de la seconde; on voyait le bras bien +à découvert, lorsque Mme Forestier, bondissant +hors de sa cachette comme une lionne et brandissant +l'objet mystérieux apporté par Mihiète—c'était +un manche à balai, elle frappa un coup si +vigoureux sur le bras à découvert que l'éclat de rire +du jardin se changea en un effroyable cri de douleur.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria Mme Reine Bernard, +car c'était elle-même, elle m'a cassé le bras, cette +coquine!...</p> + +<p>Tous les mots les plus violents de la langue française +suivirent celui-ci.</p> + +<p>Enfin elle appela Marion.</p> + +<p>De son côté, Rosine, se tournant vers son mari +d'un air de triomphe, lui dit:</p> + +<p>—Voilà ce que tu aurais dû faire si tu n'avais pas +été le lâche que tu es!</p> + +<p>A quoi le gros papa Forestier répondit la bouche +pleine:</p> + +<p>—Oui, voilà de belle besogne. Tu as fait une +bonne journée, je te conseille de t'en féliciter!</p> + +<p>Et comme elle allait répliquer avec emportement, +il ajouta:</p> + +<p>—Tiens, ma pauvre Hyacinthe, ta mère est une +vieille folle. Pour lui rendre justice, il faudrait la +mettre à Charenton avec une camisole de force!</p> + +<p>Elle s'avança sur lui d'un air menaçant:</p> + +<p>—Monsieur Forestier! avant de me mettre à +Charenton, il faudrait d'abord avoir le moyen de +payer ma pension, et vous n'avez rien, c'est moi qui +vous nourris, qui vous loge, qui vous blanchis, qui +vous donne de l'argent de poche pour vos menus +plaisirs; sans moi, vous ne dîneriez pas!... Non, +vous ne dîneriez pas!... Osez donc dire devant moi, +que vous dîneriez!</p> + +<p>—Maman! Oh! maman! interrompit Hyacinthe +suppliante. On va t'entendre! Le jardin de Mme +Bernard est déjà rempli de monde!</p> + +<p>—Eh bien, je veux qu'on m'entende, moi. Je veux +qu'on sache qu'il n'y a que moi seule de maîtresse +ici, que personne n'a le droit de commander, excepté +moi, et que...</p> + +<p>Puis tout à coup:</p> + +<p>—Pour commencer, reprit-elle, qu'on se remette +à table et continuons de dîner.</p> + +<p>—Ah! pour ça non, dit le député, en jetant sa serviette, +je vais finir mon dîner à l'<i>hôtel des Trois-Empereurs</i>.</p> + +<p>Hyacinthe voulut en vain le retenir. Il s'enfuit.</p> + +<p>Cependant le peuple s'amassait dans le jardin de +Mme Bernard. Un envoyé extraordinaire, choisi +parmi les galopins les plus agiles du faubourg, était +allé chercher le vieux docteur Vadlavan, chirurgien +renommé, et sur la route racontait à qui voulait l'entendre que +Mme Bernard venait d'être assassinée +par Mme Forestier. On racontait déjà les plus affreux +détails. Le député avait pris part au crime. +Cinq coups de couteau n'avaient pas assouvi la fureur +de ces deux époux. Mme Bernard était étendue +dans une mare de sang... En mourant, elle avait +du même coup pardonné sa mort à ses lâches assassins +et légué sa vengeance à son fils.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, toute la ville fut sur +pied et s'avança en procession vers la maison Bernard. +Une heure plus tard, Michel, qui revenait à +cheval de la campagne, fut averti par le bruit public +qu'il était devenu orphelin.</p> + + + + +<a name="XXIII"></a><h1>XXIII</h1> + +<h3>CHAMBRE DE MALADE</h3> + + +<p>Le lendemain, Mme Bernard était au lit, pâle, +gémissante, mais furieuse toujours et ne rêvant que +la vengeance.</p> + +<p>Près d'elle se tenait le vieux Vadlavan, qui lui tâtait +le pouls, et d'un air affectueux disait:</p> + +<p>—Ma chère enfant, il ne faut pas vous échauffer. +Vous avez tort... tout ça comme ça... c'est grave, +mais ça passera.</p> + +<p>Elle répliqua d'une voix grinçante et sifflante:</p> + +<p>—Ça passera... ça passera... Il en prend bien à +l'aise, ce vieil imbécile! On voit bien que ce n'est +pas lui qui a reçu le coup!</p> + +<p>Après quoi, le docteur, qui était plus fin qu'éloquent +et qui feignait d'être un peu sourd pour n'entendre +que ce qui lui plaisait dans la conversation, +continua:</p> + +<p>—C'est une forte luxation... Tout ça comme ça... +Si je n'avais pas été là, pour la réduire sur-le-champ, +je ne sais pas ce qui aurait pu arriver... une forte +fièvre, la gangrène, le tétanos peut-être...</p> + +<p>Il semblait parler à Michel; mais la dame prêtait +une oreille attentive et pâlissait de frayeur.</p> + +<p>—Que dites-vous là, docteur? La gangrène! Le +tétanos!</p> + +<p>Vadlavan parut contrarié d'avoir été entendu; au +fond, il était enchanté; la crainte de la mort assurait +son empire sur sa malade.</p> + +<p>—Ne craignez rien, ma chère enfant. Je vais vous +envoyer un de mes petits flacons. Vous en prendrez +une cuillerée à café dans un grand verre d'eau sucrée, +tous les quarts d'heure... Vous aurez soin de +ne pas vous mettre en colère dans les intervalles. +Cela est essentiel...</p> + +<p>Il tira sa montre, regarda l'heure et ajouta:</p> + +<p>—Il faut que j'aille prendre le train express. La +femme du préfet de ***</p> + +<p>Il nomma une ville située à vingt lieues de là.</p> + +<p>... M'a fait appeler pour une opération des plus +dangereuses, qu'on n'ose pas confier à mes confrères +de là-bas... Il s'agit de vie ou de mort...</p> + +<p>Comme il allait sortir, Mme Bernard, effrayée, +s'écria:</p> + +<p>—Mais, docteur, si le tétanos venait tout à coup, +qu'est-ce qu'il faudrait faire?</p> + +<p>Elle attendait son arrêt avec angoisse.</p> + +<p>Il répondit tranquillement:</p> + +<p>—Rien autre chose que prendre les cuillerées à +café de mon petit flacon, toujours délayées dans l'eau +sucrée...</p> + +<p>—Et quand le flacon sera vide?</p> + +<p>—Je vais en envoyer trois... Bonsoir et bonne +nuit, ma chère enfant... Tout ça comme ça... Du +calme surtout, du calme, le plus grand calme!</p> + +<p>Il prit son chapeau à larges bords, sa canne et +sortit. Michel l'accompagna jusque dans la rue et +revint d'un air fort tranquille.</p> + +<p>La consultation des médecins étant terminée, celle +des hommes de loi allait commencer.</p> + +<p>Elle fut vive et violente. Mme Bernard ne parlait +d'abord que de traduire son assassin en cour +d'assises.</p> + +<p>Soufflé par Michel, je fis observer modestement +que le jury était si indulgent...</p> + +<p>—Ou plutôt si lâche! interrompit la dame.</p> + +<p>—... Si lâche, si vous préférez, qu'il ne manquera +pas d'acquitter, tandis qu'un bon petit procès en +police correctionnelle ne pouvait pas manquer d'aboutir +à l'amende et à la prison.</p> + +<p>Et comme Michel sortait de nouveau pour commander +des compresses, sa mère me dit:</p> + +<p>—Comprenez-vous ça, Trapoiseau? Mon fils a +l'air de prendre ça comme la pluie ou le beau temps?</p> + +<p>Je lui ai dit hier: fais-moi venir le juge d'instruction +et le procureur de la République. Il a répondu: +«Oui, maman!» Et il les a fait venir.</p> + +<p>—Mais, madame, que voulez-vous qu'il fît de plus?</p> + +<p>—Ah! s'il avait du sang dans les veines! il aurait +massacré ce gros Forestier et sa coquine de +femme... Mais non, c'est tout le portrait de son +grand dadais de père; il n'est étonné de rien; il ne +se fâche de rien; on égorgerait sa mère sous ses +yeux qu'il enverrait tout bonnement chercher le médecin +et les gendarmes!...</p> + +<p>J'osai risquer:</p> + +<p>—Mais, madame, après tout...</p> + +<p>Elle me coupa la parole.</p> + +<p>—Vous d'abord, Trapoiseau, taisez-vous! Qu'est-ce +que vous pouvez comprendre au déchirement du +cœur d'une mère qui se voit abandonnée de son fils, +oui, lâchement abandonnée du fruit de ses entrailles?...</p> + +<p>Je fis signe en silence qu'en effet n'ayant jamais +été lâchement abandonné du fruit de mes entrailles, +je ne pouvais pas comprendre le déchirement.</p> + +<p>—... Eh bien, alors, continua la dame, <i>fichez-moi +la paix!</i></p> + +<p>Je la lui fichai sur sa demande et j'allais prendre +congé lorsque le juge de paix parut, qui venait offrir +comme tous les autres ses compliments de condoléance.</p> + +<p>Mais il fut bien reçu! ah! oui, bien reçu!</p> + +<p>Dès les premiers mots Mme Bernard lui dit:</p> + +<p>—Monsieur Robin, c'est votre faute! Tout ça ne +serait pas arrivé si vous m'aviez rendu justice l'autre +jour, mais la Smintéry—car on ne peut plus +l'appeler maintenant la Forestier,—encouragée par +votre jugement...</p> + +<p>Alors le vieux juge de paix répliqua d'un ton paternel:</p> + +<p>—Ma chère enfant, je t'aime beaucoup...</p> + +<p>—Il y paraît, dit amèrement la dame.</p> + +<p>—Je t'ai vue naître...</p> + +<p>—Vous êtes assez vieux pour avoir vu naître ma +grand'mère.</p> + +<p>—Et je ne peux pas m'empêcher de penser que le +curé Torlaiguille avait raison quand il disait: «Il +n'y a pas, dans ma paroisse, de femme plus folle et +plus méchante que Mme Forestier...»</p> + +<p>—Ah! qu'il a donc raison monsieur le curé! s'écria +Mme Bernard, triomphante... C'est un homme +sage et de bons sens, celui-là!</p> + +<p>—Attends donc, ma chère enfant, tu ne connais +pas la fin de sa phrase. La voici: «... excepté madame +Bernard!»</p> + +<p>Les yeux de la dame étincelèrent.</p> + +<p>—Il n'a pas dit ça, monsieur Robin. Vous mentez! +M. le curé est incapable de dire une sottise pareille!... +Et, s'il l'avait dite, vous seriez un sot de +me la répéter.</p> + +<p>Le père Robin se leva de son fauteuil et répliqua:</p> + +<p>—Ma chère enfant, il avait tort de parler avec +si peu de respect des deux dames les plus aimables +et les mieux élevées de France; mais enfin il l'a fait +et je l'ai entendu de mes oreilles; au reste, tu pourras +t'en assurer tout à l'heure, car le voici.</p> + +<p>En effet, mon oncle le curé s'avançait à travers le +jardin d'un pas majestueux, et fut introduit sur-le-champ.</p> + +<p>Mais il avait à peine fini de saluer et de s'informer +de la santé de l'intéressante malade, lorsque le +juge de paix lui demanda brusquement:</p> + +<p>—Est-il vrai, mon cher curé, que vous avez dit +devant moi ce matin...</p> + +<p>Et il répéta la phrase:</p> + +<p>Ici le curé regarda Mme Bernard, puis le juge +de paix, devina ce qui s'était passé, et répondit en +souriant d'un air de reproche:</p> + +<p>—Toute vérité n'est pas bonne à dire. Si j'avais +laissé entrevoir une opinion défavorable pour quelqu'une +de mes paroissiennes, il est vrai, monsieur +le juge de paix, que j'aurais eu tort, mais...</p> + +<p>Alors Mme Bernard l'interrompit d'une voix brève:</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, monsieur le curé. Je ne +veux pas en apprendre davantage. Je sais maintenant +ce qu'il faut penser de votre amitié.</p> + +<p>J'avais écouté sans rien dire ces discours et ces +répliques, mais le juge de paix, pour détourner la +conversation, me demanda des nouvelles de la politique +du jour. Qu'est-ce que je pensais de M. de Broglie?</p> + +<p>—Un homme bien fin, celui-là, un fameux diplomate +parlementaire!</p> + +<p>—Ah! et M. de Fourtou?</p> + +<p>—Un ministre à poigne, qui fera mettre en prison +tous les récalcitrants!</p> + +<p>Et celui-ci, et celui-là... Et qu'est-ce que je pensais +de la Hollande?</p> + +<p>—Rien que de bon.</p> + +<p>—De l'Angleterre?</p> + +<p>—J'avais des soupçons.</p> + +<p>—De l'Allemagne?</p> + +<p>—Des inquiétudes.</p> + +<p>—De l'Italie?</p> + +<p>—J'y voyais du zist et du zest.</p> + +<p>—De la Russie?</p> + +<p>—Elle a des vues sur l'Orient.</p> + +<p>—De la Turquie?</p> + +<p>—Elle devrait payer ses dettes.</p> + +<p>—De l'Autriche?</p> + +<p>—C'est bien compliqué. Les ultraleithans et les +cisleithans...</p> + +<p>—De la Grèce?</p> + +<p>—Ils ont Athènes et veulent avoir Constantinople. +C'est un trop gros morceau. Ils s'étoufferont +en voulant l'avaler.</p> + +<p>Pendant que nous étions perchés sur ces hauteurs +de la politique, Mme Bernard qui ne dormait pas +à cause de son bras luxé et qui grognait comme un +sanglier, en nous tournant le dos dans son lit, se +retourna tout à coup et s'écria:</p> + +<p>—Marion! Marion!</p> + +<p>La cuisinière parut.</p> + +<p>—Courez vite, ma fille, au fond du jardin. Dites +que je n'y suis pas...</p> + +<p>—Eh! madame, tout le monde sait que vous êtes +couchée! répondit la trop sincère Marion.</p> + +<p>—Je vous répète que je n'y suis pas, que je n'y +serai jamais, que je ne veux jamais recevoir ni ce +gros imbécile, ni personne de sa famille.</p> + +<p>Et du doigt elle montrait le malheureux député +qui venait s'excuser, ou plutôt excuser sa femme, +supplier qu'on lui épargnât ce scandale, et qui s'avançait +accompagné de Michel.</p> + +<p>Mon oncle le curé dit à demi-voix:</p> + +<p>—Madame, à tout péché miséricorde. Ce n'est +pas la faute de ce pauvre M. Forestier, si...</p> + +<p>—Monsieur le curé, répliqua aigrement la dame, +je vous prie de m'épargner vos conseils. A mon âge +on sait ce qu'on doit faire, je suppose!</p> + +<p>—En effet, madame! Ou bien si on l'ignore, on +croit le savoir. Ça revient tout à fait au même. <i>Sapiens +est qui credit esse</i>, comme dit saint Thomas d'Aquin.</p> + +<p>Quant au juge de paix il n'offrit pas ses conseils, +devinant sans doute qu'ils seraient aussi mal reçus +que ceux de son voisin. Il attendit, le menton appuyé +sur la pomme de sa canne, ce qui allait arriver.</p> + +<p>Michel, contre l'usage, entra le premier, frayant +la route au député, et dit:</p> + +<p>—Maman, voici M. Forestier qui vient te rendre +visite et t'exprimer ses regrets...</p> + +<p>—... Des regrets plus profonds qu'il n'est possible +d'imaginer, continua le député.</p> + +<p>Il attendit quelques secondes une réponse encourageante +qui ne vint pas.</p> + +<p>Michel reprit:</p> + +<p>—Maman c'est M. Forestier...</p> + +<p>Alors la dame répliqua:</p> + +<p>—Forestier! Qui ça, Forestier?... Le mari de +la Smintéry?...</p> + +<p>A ce mot, le malheureux député se leva d'un bond +et courut à la porte. Mais la voix perçante et vengeresse +de Mme Bernard le suivit jusqu'au fond du jardin.</p> + +<p>—Dis-lui, Michel, de ne jamais remettre les pieds +ici. Dis-lui que mon tapis n'est pas fait pour les souliers +d'un...</p> + +<p>—Madame, interrompit le curé, je suis venu vous +voir de peur que vous n'eussiez besoin de mon ministère; +à la manière dont vous parlez, je vois que +vous êtes vivante et bien vivante...</p> + +<p>—Grâce à Dieu, monsieur le curé! Voudriez-vous +déjà me voir enterrée?</p> + +<p>—Non, madame; mais je voudrais vous voir plus +douce envers le prochain, surtout envers celui que +vous avez offensé!... Venez-vous faire un tour de +promenade à monsieur le juge de paix?</p> + +<p>—Avec plaisir, mon cher curé.</p> + +<p>Je les suivis, et sur le seuil de la porte je rencontrai +Michel qui me dit:</p> + +<p>—Trapoiseau, il n'y a plus de milieu pour moi. +Il faut être député ou mourir.</p> + +<p>—Eh bien, ne meurs pas!</p> + +<p>—Tu m'aideras?</p> + +<p>—Certes!</p> + +<p>Et ce fut la préface de cette fameuse élection dont +on a tant parlé plus tard à Versailles et même en +Europe.</p> + + + + +<a name="XXIV"></a><h1>XXIV</h1> + +<h3>UN COMITÉ ÉLECTORAL</h3> + + +<p>Deux jours après, Michel vint me chercher vers +neuf heures du soir. Cette fois, il ne s'agissait plus +de promenade sentimentale au clair de la lune.</p> + +<p>—Je sais tout, me dit-il. Le père Forestier et le +père Vire-à-Temps ont fait une alliance offensive et +défensive que cimente le mariage projeté d'Hyacinthe +avec le gros Francis.</p> + +<p>—C'est naturel.</p> + +<p>—Et je connais d'avance les manœuvres du vieux +Vire-à-Temps.</p> + +<p>—Il t'en a fait confidence?</p> + +<p>—Non; mais le gros Francis, qui est plus bête que +méchant, en a parlé librement pour montrer sa +finesse à... quelqu'un qui m'a tout répété.</p> + +<p>—A mademoiselle Hyacinthe, je suppose!</p> + +<p>—Précisément... N'est-ce pas son droit, à elle, +de se défendre par tous les moyens possibles contre +un mariage qu'elle déteste et de revenir à moi?</p> + +<p>—C'est mieux que son droit, Michel, c'est son +devoir.</p> + +<p>—Donc, on va d'abord, et pour premier gage d'alliance, +étouffer le procès en police correctionnelle +ou en cour d'assises que ma mère intente à Mme +Forestier... On prendra pour cela mille prétextes. +On dira d'abord, sur le rapport du docteur Vadlavan, +que l'incapacité de travail doit durer plus de vingt +jours, ce qui mène tout droit en cour d'assises, sur +le même banc que Troppmann et Lacenaire... Ensuite, +après un second examen, provoqué par M. Forestier +et fait par deux savants médecins de Paris, +on reconnaîtra l'erreur et l'on proclamera que le +docteur est un ignorantus, ignoranta, ignorantum... +Naturellement, il se rebiffera, soutiendra +les conclusions de son rapport, retiendra l'instruction +en suspens... Le juge chargé de ladite instruction +qui, par envie d'avancer et pour plaire à son +chef, opine toujours avec Vire-à-Temps, emploiera +six semaines à rédiger son rapport. L'affaire, après +deux mois, sera renvoyée devant le tribunal de première +instance; mais au moment de plaider, l'avocat +de Mme Forestier,—un célèbre avocat de +Paris, fera défaut.</p> + +<p>Par déférence pour le célèbre avocat, on renverra +le procès à quinzaine; de délais en délais on atteindra +les vacances, les élections seront faites, Hyacinthe +sera mariée; M. Forestier, qui était absent lors +du vote des 363 et n'avait pas pu voter, tournera à +droite ou à gauche aussi bien que Vire-à-Temps, +mais de façon à se trouver toujours avec le vainqueur, +et se fera nommer sénateur aussitôt que le +titulaire actuel sera mort,—ce qui ne peut pas +tarder, il est sourd et aveugle depuis dix ans.</p> + +<p>Alors Vire-à-Temps qui touche à l'âge de la retraite, +se fera nommer député à son tour ou fera +nommer son fils, l'ambitieux procureur, et la dynastie +des Vire-à-Temps, appuyée sur le sénateur, le +député, le président, le sous-préfet, le receveur particulier. +Francis qu'on se propose de faire trésorier-payeur +général, sera plus solidement établie à Creux-de-Pile +que les ponts les plus fameux, bâtis par les +Romains. Comprends-tu ça, Trapoiseau?</p> + +<p>—Parfaitement. Mais le procès en police correctionnelle?</p> + +<p>—Il tombera dans l'eau. Dans tous les cas, Mihiète, +qui est aussi innocente du coup de bâton donné sur +le bras de ma mère qu'un petit enfant qui vient de naître, +paraîtra seule devant le tribunal, s'accusera, +s'excusera sur ce qu'elle croyait frapper un pau de +fagot et non le bras d'une dame distinguée... On la +condamnera à l'amende, peut-être à deux jours de +prison. Madame Forestier récompensera ce dévouement +en donnant cinq ou six cents francs à sa servante +et l'honneur sera sauf.</p> + +<p>—Mais toi, Michel, que comptes-tu faire?</p> + +<p>—Rien du tout. Je vais les laisser patauger et +mentir tant qu'ils voudront. Au dernier moment, je +les prendrai dans leur propre filet.</p> + +<p>—En attendant tu vas te faire nommer député?</p> + +<p>—Peut-être.</p> + +<p>—Et la belle Hyacinthe est complice?</p> + +<p>—Ça, mon ami, c'est un secret entre elle et moi.</p> + +<p>—Et la piété filiale, qu'en faites-vous?</p> + +<p>—Trapoiseau, mon ami, vous êtes un moraliste +insupportable... On se défend comme on peut +contre des parents barbares.</p> + +<p>Là, nous nous mîmes à rire de bon cœur. Puis, +nous pensâmes qu'il ne suffisait pas de poser sa candidature +pour être nommé député, qu'il y fallait «un +concours de circonstances» et qu'il fallait préparer +ce concours.</p> + +<p>C'est pourquoi, dès le lendemain soir, une dizaine +de citoyens, choisis un à un parmi les plus chauds +républicains, et surtout parmi les plus jeunes et les +plus éloquents, se trouva réunie au fond d'un cabaret +borgne; nous aurions préféré un temple majestueux +avec des colonnes doriques ou la cathédrale +de Reims, mais nous n'avions pas de choix.</p> + +<p>Après tout, d'ailleurs, la plus illustre assemblée +de l'univers—l'Assemblée constituante de 1789,—s'est +réunie, faute de mieux, dans un jeu de paume, +et Jésus-Christ, fils de Dieu, est né dans une étable +entre le bœuf et l'âne, à plus forte raison pouvait-on +désigner dans un cabaret le candidat de Creux-de-Pile.</p> + +<p>Parmi tous les hommes éloquents qui venaient +nous prêter leur concours, un seul manquait à l'appel, +c'était le plus précieux de tous, mon rival et +ami Néanmoins.</p> + +<p>Vainement je l'avais prié de venir. Il m'avait répondu +avec un regret bien sincère:</p> + +<p>—Pas possible, cher ami, je suis <i>reteint</i> (retenu).</p> + +<p>Si tu m'avais parlé de ça dix jours auparavant, à la +bonne heure, on aurait pu voir; mais, tu comprends, +je n'ai qu'une salive à vendre. Elle est au service de +M. Saumonet, mon patron, et par conséquent de +M. Forestier, son client. Il ne ferait pas bon pour +moi de changer de parti. Saumonet, pour ne pas +perdre la clientèle des gros bourgeois et des riches +propriétaires qui suivent tous la bannière de Forestier +et surtout de Vire-à-Temps, m'enverrait voir +dans la rue si j'y suis.</p> + +<p>Et en s'arrachant par ci par là quelques cheveux, +il répétait d'un air dépité:</p> + +<p>—Quel malheur de ne pouvoir être avec Michel +et toi! Ça m'allait comme un gant. Nous aurions ri, +nous aurions crié, nous aurions braillé, disputé... +Enfin ce qui me fait plaisir, c'est que je t'aurai en +face de moi puisque je ne peux pas être à côté de +toi dans le rang; allons-nous en donner de ces bons +coups de langue! Allons-nous donner la fessée à +nos bourgeois respectifs et mutuels!</p> + +<p>Tels étaient les projets de Néanmoins.</p> + +<p>Mais, faute d'un moine, l'abbaye ne chôme pas, +dit un vieux proverbe. Faute de celui-là, nous avions +encore assez d'orateurs parmi nous pour, de notre +surplus, fournir deux Chambres des députés.</p> + +<p>Comme j'avais convoqué à moi seul tous les assistants, +je leur devais et ils attendaient de moi un +discours d'ouverture.</p> + +<p>Je commençai donc en ces termes:</p> + +<p>«Messieurs et chers concitoyens...»</p> + +<p>Un de mes amis, trop pressé d'applaudir, cria: +Bravo! bravo!</p> + +<p>Son voisin, jaloux de mon succès, lui donna un +grand coup de coude en criant:—Vas-tu pas taire +ton bec, Antonin?</p> + +<p>Je repris:</p> + +<p>«Messieurs et chers concitoyens,</p> + +<p>»N'êtes-vous pas ennuyés...»</p> + +<p>—Pas encore! interrompit celui qui avait coupé +la parole à Antonin, mais si tu es trop long, ça ne +tardera pas!</p> + +<p>—Silence! dit un autre, laissez parler l'orateur.</p> + +<p>Je continuai:</p> + +<p>«... Ennuyés de n'être rien dans la ville, rien +dans la commune, rien dans l'arrondissement, rien +dans le département, rien dans la France, rien +dans l'État...?</p> + +<p>—Et par conséquent rien en Europe! ajouta +Antonin.</p> + +<p>—Rien! rien! rien! cria un autre. Rien que de +malheureux contribuables à qui, tous les mois, le +porteur de contraintes apporte un papier rouge ou +vert avec ces mots: «Frère, il faut payer!»</p> + +<p>—C'est vrai, ça! dit un troisième. Trapoiseau a +raison. Nous ne sommes rien du tout.</p> + +<p>Je continuai en m'inspirant du fameux abbé Sieyès:</p> + +<p>«Messieurs, vous n'êtes rien, et vous devriez être +tout!...»</p> + +<p>—Bravo! bravo!</p> + +<p>—«... Je dirai plus! vous pouvez être tout!»</p> + +<p>—Comment? comment? crièrent à la fois plusieurs +voix.</p> + +<p>Je répondis avec une gravité croissante:</p> + +<p>«C'est ce que j'allais vous expliquer... Qui êtes-vous, +ô mes amis? Toi, tu es épicier; toi, ferblantier; +toi, cafetier; toi, boucher; toi, clerc d'avoué; +toi, horloger; toi, jardinier; toi, professeur de belles-lettres; +toi, marchand de calicot; toi, marchand de +chevaux; toi enfin, tu es propriétaire et rentier et tu +fumes ta pipe tout le long du jour au bord de la rivière, +ce qui fait prospérer le commerce du tabac et +engraisser la régie... Tous enfin, vous êtes utiles à +l'État, quoique de différentes manières...»</p> + +<p>Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, +car la période était longue, puis je continuai:</p> + +<p>«... Oui, c'est vous qui faites la richesse, la force, +la puissance, l'éclat, la gloire et la prospérité de la +nation française. Est-il quelqu'un qui oserait le contester?...»</p> + +<p>De toutes parts on cria:</p> + +<p>—Personne!</p> + +<p>«... Eh bien! mes chers concitoyens et mes amis, +vous à qui la France doit tout, qu'êtes-vous en +France?... Rien. On verse votre sang dans les batailles +et votre or dans les coffres de l'État, mais +quant à vous consulter dans vos propres affaires, +l'a-t-on jamais fait?...»</p> + +<p>—Jamais! jamais!</p> + +<p>«... Est-il un seul de vous qui soit président de +la République?».</p> + +<p>—Non! cria l'Assemblée.</p> + +<p>«Ou ministre du président?»</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>«Ou sénateur?»</p> + +<p>—Non! non!</p> + +<p>«Ou député?»</p> + +<p>—Non, non, non!</p> + +<p>«Ou maire, adjoint, conseiller municipal, sous-préfet? +Pas un!...</p> + +<p>Je m'arrêtai quelques secondes pour appuyer davantage +sur cette triste vérité et je repris:</p> + +<p>«N'est-ce pas une honte que parmi tant de jeunes +gens d'une capacité éprouvée dans vingt professions +diverses, pas un seul n'ait encore été choisi soit par +le gouvernement, soit par ses concitoyens?»</p> + +<p>C'est vrai, c'est une honte. Je le vis bien dans le +regard de mes auditeurs.</p> + +<p>«... Voulez-vous en savoir la raison? vous êtes +trop jeunes, à ce que disent les gens qui sont en possession +de tout. Il faut attendre que vous ayez fait +vos preuves... Ils ont fait leurs preuves, eux, ces +Gérontes, mais leurs preuves d'incapacité...»</p> + +<p>—Bravo! Bravo!</p> + +<p>«... De lâcheté...»</p> + +<p>—Bravo! Bravo!</p> + +<p>«... De stupidité, d'hypocrisie, de cynisme...»</p> + +<p>L'enthousiasme allait toujours croissant.</p> + +<p>«... Ce n'est pas tout, disent-ils encore, il faut +respecter les droits acquis... Les droits acquis, +messieurs! Où les ont-ils acquis, sinon en remplissant +les antichambres des ministres, des préfets et +des députés!...»</p> + +<p>A ces mots, les applaudissements éclatèrent. On +se jeta sur moi pour m'embrasser. Quelques-uns +voulaient me porter en triomphe. Je refusai modestement.</p> + +<p>La séance, suspendue de fait pendant un quart +d'heure, fut enfin reprise et l'on me demanda quel +remède je voyais à tant d'abus et à des injustices si +horribles.</p> + +<p>Alors, j'élevai la voix:</p> + +<p>—Un seul, messieurs!... Il nous faut chercher +un député, jeune comme nous, ardent comme nous, +intelligent comme nous...</p> + +<p>—Éloquent comme toi! interrompit Antonin.</p> + +<p>—Eh bien, dit un autre, rien n'est plus simple. +Prenons Trapoiseau.</p> + +<p>Et dans le premier transport d'enthousiasme on +aurait peut-être adopté la proposition sauf à s'en repentir +et à me laisser seul dès le lendemain si je +n'avais décliné cette offre trop flatteuse pour ma +modestie.</p> + +<p>—Non, mes chers amis, ce n'est pas moi qu'il faut +nommer, c'est un homme qui... un homme que...</p> + +<p>J'énumérai toutes les vertus qu'on devait demander +à ce candidat idéal, je promis d'avance qu'il donnerait +satisfaction à tous les intérêts, et enfin je nommai Michel +Bernard dont le nom fut reçu avec acclamation.</p> + +<p>Juste au même instant Michel entrait.</p> + + + + +<a name="XXV"></a><h1>XXV</h1> + +<h3>AU CAFÉ DE LA PERLE</h3> + + +<p>Cette entrée, demi préparée, demi fortuite, fit le +plus grand effet.</p> + +<p>Tous se précipitèrent au-devant de Michel et lui +serrèrent la main comme de vieux amis. A peine au +courant de ce qui s'était passé, il me remercia de la +marque d'amitié que je venais de lui donner, remercia +aussi très gracieusement les autres électeurs, et, sans +se prononcer lui-même, déclara qu'il respectait trop +la volonté du peuple pour vouloir s'imposer à lui, +mais que si les assistants, élite du corps électoral de +Creux-de-Pile, voulaient se constituer en corps électoral +et provoquer dans les autres cantons ou communes +de l'arrondissement la formation de comités +semblables qui s'entendraient tous ensemble et avec +le comité central, lui alors, Michel, se tiendrait prêt +à obéir à la volonté du peuple, quelle qu'elle pût être.</p> + +<p>Ayant fait ce petit discours qui fut trouvé admirable +par plusieurs et très convenable par tous les +autres, il ajouta négligemment que les frais des comités +seraient à sa charge.</p> + +<p>Et pour preuve il paya la présente <i>consommation</i>, +ce qui redoubla l'enthousiasme, ou, pour mieux dire, +l'assit sur une base solide; car, il faut l'avouer, si +l'argent est le nerf de la guerre, il est encore plus le +nerf des élections dans tous les pays du monde.</p> + +<p>Après plusieurs autres discours, félicitations et +congratulations réciproques, on se sépara, et je demeurai +seul avec Michel.</p> + +<p>Alors il quitta son masque électoral et me dit d'un +air sombre:</p> + +<p>—Mon cher ami, nous marchons à une catastrophe!</p> + +<p>Je répliquai, pensant aux affaires publiques qui +paraissaient fort embrouillées par la dissolution de +la Chambre:</p> + +<p>—Mais non! mais non! Tu t'abuses! Tout finira +mieux que tu ne penses!</p> + +<p>—Trapoiseau, mon cher ami, la résistance est +presque impossible.</p> + +<p>—Rien de plus facile, au contraire! La force +d'inertie suffirait seule, au besoin. L'armée d'ailleurs +ne le suivra pas...</p> + +<p>—L'armée! Qu'est-ce que tu me chantes là? Je te +parle d'Hyacinthe.</p> + +<p>—Ah! Et moi, je te parle de Mac-Mahon.</p> + +<p>Nous éclatâmes de rire tous les deux.</p> + +<p>—Écoute, me dit Michel, je vais risquer un coup +désespéré.</p> + +<p>—Tu vas tuer quelqu'un?</p> + +<p>—Justement.</p> + +<p>—Ton rival?</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Hélas! Le pauvre gros Francis est bien innocent +de tout crime. Mais tu ne veux pas l'assassiner, +je pense?</p> + +<p>—Non, non. Ça se passera dans les règles, en public, +devant quatre témoins. Un bon duel à mort.</p> + +<p>—Mais ça ne s'est jamais fait à Creux-de-Pile.</p> + +<p>—Ça se fera, Trapoiseau!</p> + +<p>—Mais c'est sauvage! Tu ne trouveras pas un second +témoin, car pour moi je vois bien que tu comptes +sur mon amitié.</p> + +<p>—Certes, et tu m'iras chercher un second témoin. +Je ne suis pas inquiet. C'est un rôle glorieux et sans +péril. Il y a toujours de braves gens pour se dévouer +en pareil cas.</p> + +<p>—Allons, tu veux exterminer Francis Vire-à-Temps?</p> + +<p>—Je le veux, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen +d'empêcher son mariage avec Hyacinthe.</p> + +<p>—Mais comment feras-tu pour lui chercher querelle? +Il est si doux, si poli, si bien élevé quoiqu'un +peu entêté dans les discours politiques!...</p> + +<p>Michel m'interrompit en riant:</p> + +<p>—Entêté dans la discussion! c'est tout ce qu'il me +faut. Qu'est-ce qu'il est?... Bonapartiste, je crois? +Je vais dire du mal des Bonaparte. Doucement d'abord, +pour ne pas le mettre sur ses gardes, puis crûment, +puis je le pousserai à fond. Viens avec moi.</p> + +<p>Nous allâmes ensemble chercher le gros Francis, +au café de la <i>Perle</i>, où il passait une heure tous les +soirs, sans rien <i>consommer</i>, comme disait amèrement +le cafetier, et pour lire les journaux sans payer l'abonnement. +C'est l'usage économique des plus gros +bourgeois de Creux-de-Pile.</p> + +<p>Comme nous l'avions prévu, il était là, regardant +jouer au billard, jugeant des coups et ne prévoyant +pas la machination qu'avait préparée le perfide +Michel.</p> + +<p>Celui-ci entra d'un air aisé et bon enfant comme +à l'ordinaire et donna des poignées de main à tout le +monde et à Francis lui-même, quoique leur rivalité +auprès d'Hyacinthe eût mis entre eux un certain +froid. Cependant, comme ils étaient bien élevés tous +les deux, les formes de la politesse subsistaient toujours.</p> + +<p>Michel s'assit sans affectation à une table voisine +et je lui fis face. Nous causâmes d'abord de choses +indifférentes et en particulier d'un procès qui se préparait. +Nous discutâmes pendant cinq minutes la +question de droit en feignant de boire des bocks.</p> + +<p>Tout à coup Michel me dit:</p> + +<p>—A propos, sais-tu la grande nouvelle que donne +un journal anglais, le <i>English Duck</i>?</p> + +<p>—A ces mots «grande nouvelle» <i>English</i> et +«<i>Duck</i>», les oreilles du bon Francis Vire-à-Temps +s'ouvrirent toutes grandes pour recueillir le discours +de Michel.</p> + +<p>Celui-ci poursuivit:</p> + +<p>—Il paraît que le prince impérial va faire une +descente à Cherbourg. L'armée de mer va se soulever +en sa faveur et lui livrer les forts. On compte +sur trois régiments de ligne et sur un régiment d'artillerie. +Plusieurs chefs de gare et chefs de trains sont +gagnés.</p> + +<p>Je m'écriai:</p> + +<p>—Pas possible!</p> + +<p>—Si possible et même si certain, continua Michel, +que le gouvernement français a pris toutes ses précautions. +Sa police en Angleterre a tout découvert.</p> + +<p>—Mais alors, dit Francis qui brûlait de prendre +part à la conversation, puisque tout est découvert, +l'échec n'est pas douteux.</p> + +<p>—Qui sait? répondit Michel. On parle aussi d'une +conspiration de Paris qui se relierait à celle de +Cherbourg. M. Paul de Cassagnac en serait et prendrait +le commandement des insurgés de Belleville où +il a de nombreuses intelligences...</p> + +<p>Puis, baissant la voix:</p> + +<p>—Bismarck est dans l'affaire... C'est lui qui +fournit l'argent.</p> + +<p>Ici Francis n'eut plus aucun doute.</p> + +<p>—Eh bien, tant mieux! dit-il. Ça fera sauter cette +sale République...</p> + +<p>Mais alors Michel l'interrompit:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites, Francis? Cette sale +République! C'est vous qui l'appelez de ce nom, vous +qu'elle loge, qu'elle nourrit, qu'elle héberge, qu'elle +paie grassement, vous dont elle nourrit, héberge, +loge et paie grassement le père et les frères!</p> + +<p>Le bon gros receveur recula comme s'il avait +marché sur un serpent, et vraiment la voix de Michel +avait quelque chose de mordant et d'irritant qui ne +rassurait pas.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, mon cher ami, ne nous fâchons +pas pour si peu de chose. J'oubliai que vous étiez +républicain. Je dirai, si vous voulez, que votre République +est propre et brillante comme un sou neuf.</p> + +<p>—Ça ne suffit pas, répliqua Michel.</p> + +<p>—Soit! je le penserai.. Tenez, je le pense déjà! +dit le gros Francis, qui croyait à une plaisanterie +assez désagréable, mais qui voulait avant tout éviter +une querelle.</p> + +<p>Michel, voyant que cette inaltérable bonhomie ne +lui laissait aucune prise, continua, mais en s'adressant +à moi:</p> + +<p>—N'est-ce pas honteux que tous ces gens-là,—le +père et les trois fils,—vivent du budget de la République +et osent encore l'appeler sale?... Mais +c'est eux qui la salissent! c'est eux qu'il faudrait +balayer!</p> + +<p>Cette fois, le doute n'était plus possible. Le gros +Francis vit bien que son adversaire cherchait une +querelle sérieuse. Il regarda autour de lui comme +pour chercher un appui; les joueurs de billard se +rapprochèrent tenant leur queue à la main pour +mieux entendre; deux ou trois habitués se levèrent, +mais tout le monde paraissait indifférent ou plutôt +favorable à Michel qui s'écria les yeux étincelants:</p> + +<p>—A-t-on jamais vu chose pareille?</p> + +<p>Puis, désignant de la main le pauvre Francis.</p> + +<p>—Ça ose dire du mal de la République!</p> + +<p>—Oh! s'écria le chœur avec indignation.</p> + +<p>—Ça reçoit les écus de la République, et ça ose +l'appeler sale!...</p> + +<p>—Oh! oh! oh! continuèrent les assistants qui +parurent prêts à faire un mauvais parti au receveur.</p> + +<p>Alors le gros Francis poussé à bout répliqua:</p> + +<p>—C'est donc une querelle que vous me cherchez, +Michel?</p> + +<p>L'autre se leva:</p> + +<p>—Et si c'en était une, monsieur le receveur, qu'avez-vous +à dire?</p> + +<p>Francis réfléchit pendant quelques secondes; sans +doute il eut envie de sauter sur son adversaire et de +l'étrangler. Mais le sentiment de la conservation personnelle +l'emporta. Il répondit avec une prudence +qui ne saurait être trop admirée:</p> + +<p>—Eh bien, Michel, vous êtes fou, mais je serai +plus sage que vous, je vous cède la place!</p> + +<p>Après quoi, il sortit, au milieu des éclats de rire +des assistants.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, le cafetier ferma sa +boutique, et je me retrouvai seul avec Michel dans la +rue.</p> + +<p>—Décidément, dit-il, je ne parviendrai jamais à +tuer ce garçon-là en duel. Il prend trop de soin du +fils de sa mère. Rentrons chez moi; je veux faire un +dernier effort.</p> + +<p>Et il écrivit un billet que j'étais chargé de remettre +en grande cérémonie, assisté d'un autre ami de +Michel qui nous parut très propre à remplir cet office, +car il était riche propriétaire, vivait à la campagne, +braconnait presque toute l'année, n'aimait pas +le vieux Vire-à-Temps qui l'avait condamné plusieurs +fois à l'amende et connaissait à merveille le maniement +des armes à feu.</p> + +<p>Voici le billet:</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>»Hier, vous avez insulté la République en l'appelant +<i>sale</i>, et vous réjouissant de ce qu'on la ferait +sauter... c'est vous qui sauterez, je vous le prédis, +sans être grand prophète.</p> + +<p>»Ce n'est pas tout. En sortant du café de la <i>Perle</i>, +vous avez dit que j'étais fou...</p> + +<p>»La promptitude avec laquelle vous êtes rentré +chez vous et l'obscurité de la nuit m'ont empêché de +vous poursuivre et de vous donner sur-le-champ +dans le dos des marques de ma satisfaction... Mais, +vous entendez bien que cette injure ne peut pas rester +impunie. Je vous prie de désigner deux de vos +amis qui s'entendront avec les miens, MM. Trapoiseau +et Crancy, pour régler les conditions d'une rencontre +ou les excuses publiques que j'ai droit d'attendre +de vous.</p> + +<p>»<span class="sc">Michel Bernard</span>.»</p> + +<p>»<i>P.S.</i> Mes amis ont ordre de vous laisser le +choix des armes.»</p> + +<p>Le braconnier et moi nous portâmes ce billet doux +le lendemain, vers une heure de l'après-midi, pendant +que le gros Francis et le vieux Vire-à-Temps, +son père, dînaient tranquillement en tête-à-tête.</p> + +<p>Je ne sais quelles furent leurs réflexions, mais au +bout de cinq minutes, M. le président parut, la serviette +accrochée à la boutonnière de son paletot, les +yeux allumés par la colère et peut-être par la bonne +chère; il s'avança vers nous et dit:</p> + +<p>—C'est vous, Trapoiseau, qui venez m'apporter +ça dans ma propre maison?</p> + +<p>Je répliquai sèchement:</p> + +<p>—Monsieur, c'est à votre fils et non à vous...</p> + +<p>Il prit un air de majesté foudroyante:</p> + +<p>—Mon fils et moi, c'est tout un. Entendez cela, +Trapoiseau, et ne vous avisez pas de recommencer!</p> + +<p>Je commençais à me fâcher sérieusement. Je lui +dis:</p> + +<p>—Monsieur le président, au tribunal, je vous respecte +comme je dois; mais ici, ce n'est pas à vous +que je m'adresse... Je suis chargé avec mon honorable +ami M. Crancy, d'attendre et de rapporter la +réponse à une lettre que je vous ai remise... Et +j'attends!</p> + +<p>Ces derniers mots furent prononcés d'une voix très +ferme, qui redoubla la colère du vieux Vire-à-Temps. +Se voir ainsi bravé par un clerc de notaire, lui le +souverain magistrat de l'arrondissement!</p> + +<p>Il écumait. Il tira de sa poche la lettre de Michel, +la déchira en vingt morceaux et dit:</p> + +<p>—Voilà ma réponse.</p> + +<p>Et comme j'allais insister:</p> + +<p>—Coralie! cria-t-il à sa cuisinière, allez chercher +les gendarmes!</p> + +<p>J'aurais bien répliqué; mais au mot de «gendarmes» +Crancy fut saisi d'une telle frayeur qu'il +s'enfuit et que je fus obligé de le suivre. Au moins +pour couvrir notre retraite, je dis au président:</p> + +<p>—Monsieur, avertissez Francis de ne pas sortir +s'il veut éviter quelque scène désagréable.</p> + +<p>Mais le soir même, le procureur de la République +fit appeler Michel et lui fit prêter serment, sous peine +d'être coffré sur-le-champ, qu'il ne donnerait pas +suite à sa menace.</p> + +<p>—Au reste, dit Michel en prêtant le serment demandé, +il suffit qu'on connaisse partout la poltronnerie +du pauvre Francis!</p> + +<p>Mais la catastrophe approchait.</p> + + + + +<a name="XXVI"></a><h1>XXVI</h1> + +<h3>A LA MAIRIE</h3> + + +<p>C'était le 1<sup>er</sup> juillet. Jamais les habitants de Creux-de-Pile +n'avaient vu de cérémonie aussi somptueuse +que celle qui se préparait pour le mariage de mademoiselle +Hyacinthe Forestier avec M. le receveur +Francis Vire-à-Temps, plus communément appelé +«le gros Francis».</p> + +<p>On devait aller en voiture de la maison de la mariée +jusqu'à l'église de la paroisse; mais grâce à l'heureuse +combinaison des rues, des ponts, des montées +et des descentes qui font de cette admirable ville +quelque chose d'assez semblable à un bossu orné de +plusieurs bosses, il ne fallait pas moins de trois +quarts d'heure pour faire le trajet à découvert sous +les yeux des passants.</p> + +<p>Au reste, cet apparat ne déplaisait pas au père +Forestier qui jouissait de sa puissance et qui se +rengorgeait avec un très légitime orgueil en regardant +sa fille.</p> + +<p>Il avait l'air de dire à tous: «Voilà mon œuvre»; +et en effet le capitaine Smintéry n'y était pour rien, +n'ayant paru à Creux-de-Pile que trois ou quatre ans +après la naissance d'Hyacinthe.</p> + +<p>Pour elle, je m'aperçus avec étonnement qu'elle +paraissait très gaie, d'une beauté charmante (cela va +sans dire), et qu'elle ne regrettait pas du tout le +pauvre Michel.</p> + +<p>Plusieurs des spectateurs en firent tout haut la +remarque, et, s'il faut tout dire, les spectatrices—celles +du peuple surtout—ne furent pas indulgentes.</p> + +<p>Dans la seconde voiture s'étalait le vieux Vire-à-Temps, +à côté de Mme Rosine Forestier, qu'il +couvrait de compliments et qui lui répondait par des +sourires dont le capitaine Smintéry avait connu la +puissance quinze ans plus tôt... Mais depuis ce +temps-là, hélas! quel changement!</p> + +<p>Les autres membres des deux familles et les amis +suivaient dans quarante-cinq carrosses de différentes +formes et grandeurs. Il y avait des pataches, des +coupés, des landaus, des chars-à-bancs, des calèches +et même des tape-<i>fonds</i>. Forestier et Vire-à-Temps, +pour frapper d'une pierre deux coups, avaient invité +tous les électeurs influents, et en particulier la plupart +des maires de l'arrondissement, au dîner de +noces qui devait avoir lieu dans le jardin. Après dîner, +le sous-préfet, frère du gros Francis, s'était chargé, +de concert avec le président, de leur enseigner +leurs devoirs électoraux; madame Eva Vire-à-Temps, +femme du sous-préfet, devait les charmer de ses +regards; enfin, on comptait beaucoup sur l'effet de +cette journée pour la réélection de M. Forestier.</p> + +<p>C'est dans ce bel ordre de bataille et en voiture +qu'on se rendit à la mairie, où je me précipitai à +pied en jouant des poings, des coudes et des genoux +pour me faire une place. Grâce à mon énergie, je me +trouvai au premier rang, et je fus bien étonné de +voir Michel à trois pas de là, tranquillement assis +sur une chaise et accoudé sur la table.</p> + +<p>Je lui demandai tout bas:</p> + +<p>—Que fais-tu là? Ce n'est pas ta place. Veux-tu +faire un scandale?</p> + +<p>Il me répondit tranquillement:</p> + +<p>—J'ai le droit, comme tout le monde, de regarder +la cérémonie... et je regarde.</p> + +<p>Cependant, malgré sa tranquillité apparente, j'étais +frappé de sa pâleur et de la fixité de son regard. +Évidemment il était très ému. Je me rapprochai de +lui pour le soutenir ou le contenir au moment fatal.</p> + +<p>Enfin toute la noce entra, le père Forestier et sa +fille en tête, et les autres, chacun suivant son grade +ou le degré de parenté.</p> + +<p>Le maire, qui était en habit noir et en cravate +blanche, ouvrit sa tabatière, se bourra le nez de façon +à couvrir sa chemise de grains de tabac, se moucha +fortement, posa son mouchoir à carreaux bleus +sur la table comme en-cas, et commença à lire la +formule de la loi.</p> + +<p>Là, tous les cœurs battaient un peu. On regardait +Michel avec étonnement et avec inquiétude. Lui-même +ne regardait qu'Hyacinthe. Il pâlissait et rougissait +de minute en minute.</p> + +<p>Pour elle, sans le regarder, les yeux baissés, elle +attendait modestement la question suprême:</p> + +<p>Consentez-vous à prendre pour mari, etc.. etc.</p> + +<p>Alors, d'une voix nette et claire, elle répondit:</p> + +<p>—Non, monsieur le maire. Mon mari sera M. Michel +Bernard ici présent. Je n'en aurai jamais d'autre.</p> + +<p>A ces mots, Michel, transporté de joie, se leva et +s'écria:</p> + +<p>—Et moi, Hyacinthe, je jure de vous aimer éternellement.</p> + +<p>Ce fut un coup de théâtre si imprévu que les parents +d'Hyacinthe n'eurent pas le temps de s'y opposer.</p> + +<p>Le gros Francis demeura consterné. Le vieux Vire-à-Temps +parut très vexé. Le sous-préfet, frère aîné +de Francis, leva les épaules comme pour dire: C'est +une fantaisie de petite fille, cela passera. La femme +du sous-préfet se mit à rire sans autre raison que +de montrer ses dents blanches qui étaient fort bien +rangées.</p> + +<p>Quant aux amis et aux électeurs convoqués des +quatre coins de l'arrondissement, leur stupéfaction +était inexprimable, et je dois ajouter aussi leur tristesse.</p> + +<p>Comment! on les avait fait venir de deux, trois, +quatre, dix lieues pour assister à une noce, s'en +fourrer jusque-là, voir leur député, leur sous-préfet, +leur président, expliquer, recommander leurs affaires +à ces gros bonnets, et tout d'un coup, patatras!... +plus ce mariage!</p> + +<p>Mais alors, plus de dîner, plus rien! Car enfin on +ne peut pas décemment aller boire et manger chez +des gens qui sont occupés à s'arracher les cheveux +en famille. Non, en vérité, cela ne se fait pas! Que +le diable emporte le caprice de cette petite Hyacinthe!... +Voilà ce qui se lisait sur toutes les figures.</p> + +<p>Franchement, ce n'était pas gai. Quant à la famille +Vire-à-Temps, tous ses projets d'avenir étaient +à vau-l'eau.</p> + +<p>Mais que dire de la fureur de Mme Forestier? Rien +ne pourrait en donner une idée.</p> + +<p>—Maudite chipie!....</p> + +<p>Et elle leva la main pour donner un soufflet à sa +fille, mais le père Forestier, quoique fort désagréablement +surpris, eut le bon sens et le temps de lui +saisir le poignet, de manière à empêcher un plus +grand malheur.</p> + +<p>—Voyons, ma chère amie, dit-il, tu n'y penses +pas! Hyacinthe elle-même est prise ce matin d'un +caprice inexplicable, car enfin elle consentait hier et +tous les jours précédents à ce mariage qui comblait +tous vos vœux, qui resserrait notre intimité avec un +vieil ami (il se tourna vers le président et lui serra +la main avec effusion); qu'est-ce qui est donc arrivé +qui a pu changer ainsi ses résolutions?</p> + +<p>—Elle est folle, cria la mère.</p> + +<p>Hyacinthe répliqua:</p> + +<p>—Non, maman, je ne suis pas folle. Mais je ne +veux pas qu'on dispose de moi sans mon consentement. +Quand vous m'avez présenté Michel, je l'ai +accepté de suite, parce qu'il m'aime, et que je +l'aime. Vous n'en avez plus voulu... C'est bien; mais +moi je n'ai pas changé comme vous, comme toi surtout, +maman, et je ne changerai jamais.</p> + +<p>—Et moi, s'écria la vieille Rosine, je jure que...</p> + +<p>Mais le vieux Vire-à-Temps se leva et dit avec +assez de grâce à Hyacinthe:</p> + +<p>—Ma chère enfant, mon bonheur et celui de +Francis auraient été de vous garder avec nous; mais +vous comprenez bien que nous vous aimons trop l'un +et l'autre pour avoir jamais eu la pensée de vous +contraindre. Croyez que je ferai toujours pour vous, +et Francis comme moi, les vœux les plus sincères.</p> + +<p>Le pauvre gros Francis, n'étant pas éloquent, serra +silencieusement la main d'Hyacinthe, et tous les deux +se retirèrent, promptement suivis de leurs amis particuliers +qui ne savaient quelle contenance garder, +et qui, d'ailleurs, étaient pressés de dîner à l'auberge,—car +c'était l'heure de la plupart des tables d'hôte.</p> + +<p>Michel, voyant la salle se vider, voulut s'approcher +d'Hyacinthe et la remercier de son courage, +mais la vieille Rosine se campa au-devant de sa fille +dans une attitude si belliqueuse que mon ami craignit +d'être cause d'un nouveau scandale et sortit avec +moi.</p> + +<p>Quand nous fûmes dehors, Michel me dit:</p> + +<p>—Eh bien, qu'en penses-tu, Trapoiseau? Le coup +était-il bien combiné? A-t-il assez réussi?</p> + +<p>—Comment, c'est toi qui...</p> + +<p>—Parfaitement vrai.</p> + +<p>—Je ne m'étonne plus de la tranquillité où tu vivais +ces derniers jours.</p> + +<p>—Voici. Grâce au mur du jardin et à la fenêtre +grillée de sa chambre, je peux, sinon voir et toucher +Hyacinthe, du moins lui parler toutes les nuits... +C'est moi qui l'ai décidée à accepter la main du pauvre +Francis, qu'elle avait d'abord nettement refusée. +Je lui ai prouvé que nous ne pouvions obtenir le +consentement de son père que par un coup d'éclat +qui forcerait ce pauvre homme à prendre une résolution +virile. Hyacinthe a combattu longtemps, mais +enfin elle a fini par donner son consentement. De là, +l'événement que tu viens de voir. Ce qui l'a décidée +surtout, c'est le cartel que j'ai adressé à Francis; +elle a eu peur d'un duel où je pouvais être tué. Pour +prévenir ce danger, elle a fait elle-même l'acte de +courage dont tu as été témoin tout à l'heure.</p> + +<p>Et maintenant, cher ami, vive la joie!</p> + +<p>Michel sautait et dansait de bonheur. Je lui demandai:</p> + +<p>—Mais ton élection, qu'en fais-tu?</p> + +<p>—Je me fais élire plus que jamais.</p> + +<p>—Mais si tu es élu, papa Forestier te refusera la +main d'Hyacinthe.</p> + +<p>—Mais, Trapoiseau que tu es, si je ne me présente +pas contre lui, comme il ne me craindra pas, +il me la refusera bien mieux encore...</p> + +<p>Il tira de sa poche une petite affiche-manifeste et +me la mit sous les yeux.</p> + +<p>—Tiens, lis ça et tu m'en diras des nouvelles.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>SAMEDI PROCHAIN</p> + </div><div class="stanza"> +<p>4 juillet</p> + </div><div class="stanza"> +<p>M. MICHEL BERNARD <span class="sc">fera une conférence dans la</span></p> +<p><span class="sc">grande salle du café de la perle</span></p> + </div><div class="stanza"> +<p>sur ce sujet:</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>LES PROCHAINES ÉLECTIONS</i></p> + </div> </div> + +<p>«Notre éminent concitoyen, qui s'est déjà fait +connaître dans plusieurs de nos plus grandes villes, +et dont les conférences sur les <i>Populations de la +France de l'Ouest</i> ont obtenu un prodigieux succès au +boulevard des Capucines, à Paris, se propose d'aborder +samedi et de traiter avec la merveilleuse autorité +qui lui est propre les questions si complexes que +présente la crise actuelle où se débat la République.»</p> + +<p>—Alors, tu vas faire un discours?</p> + +<p>—Un, deux, trois, quatre discours.</p> + +<p>—Et que diras-tu au public?</p> + +<p>—Cela dépendra de la réponse que papa Forestier +va faire demain.</p> + +<p>—A quelle question?</p> + +<p>—A celle que je lui poserai moi-même.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Chez M. Bouchardy, ton patron, qui le fera venir +sous un prétexte... Toi, cher ami, va faire imprimer +et coller mon affiche sur tous les murs.</p> + + + + +<a name="XXVII"></a><h1>XXVII</h1> + +<h3>CONCLUSION</h3> + + +<p>Le lendemain; dans l'après-midi, papa Forestier, +la tête basse, l'air inquiet et préoccupé, se parlant à +lui-même et faisant des gestes, parut au bout du +jardin de M. Bouchardy.</p> + +<p>Mais, dans l'intervalle, le plan de bataille de Michel +avait été changé. C'était à moi de soutenir le premier +et principal choc, à lui d'emporter la victoire et +d'en recueillir le fruit.</p> + +<p>Mon patron, qui était dans la confidence de Michel, +était sorti tout exprès pour me laisser seul avec le +député.</p> + +<p>Je fis ses excuses en son nom, cela va sans dire, +alléguant une affaire pressée et qu'il n'aurait pu remettre, +sans grave préjudice pour ses clients. J'eus +soin pourtant d'ajouter qu'il allait rentrer «<i>d'un instant +à l'autre</i>», afin de retenir le poisson accroché à +la ligne.</p> + +<p>Au reste, M. Forestier lui-même n'était pas fâché +de trouver ce prétexte pour causer avec moi, qu'il +savait l'intime ami de Michel et le dépositaire de ses +secrets. Il s'y prit donc finement et, tout en feignant +de bâiller pendant que je faisais de mon côté semblant +d'écrire, il me dit d'un air goguenard:</p> + +<p>—Vous vous mêlez donc aussi de politique, +Trapoiseau?</p> + +<p>—Peut-être, monsieur le député. Mais comment +le savez-vous?</p> + +<p>—On me l'a dit... Il paraît que vous êtes républicain?</p> + +<p>—Tout-à-fait.</p> + +<p>—Oh! mais un chaud, chaud républicain, de ceux +qui disent: «Sois mon frère, ou je te tue!»</p> + +<p>—Hé! hé! monsieur, il en est quelque chose...</p> + +<p>Je riais, il riait aussi, car Dieu sait si je suis farouche +et si j'en ai la mine.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—On m'a dit que vous seriez candidat aux prochaines +élections...</p> + +<p>Je répondis simplement:</p> + +<p>—Cela pourra venir, mais il faut que Michel passe +avant moi.</p> + +<p>Il parut très étonné:</p> + +<p>—Comment Michel se présente?... Pas possible!</p> + +<p>—Lisez sur les murs l'annonce de sa conférence.</p> + +<p>M. Forestier leva les épaules.</p> + +<p>—Michel n'a pas de chances, dit-il. Michel est +trop jeune. Michel n'a pas fait ses preuves. Michel +n'a pas une nombreuse clientèle et l'appui du gouvernement, +de la magistrature et du clergé que j'ai, +moi. Michel n'a pas la possession d'état. Il n'est pas +député de Creux-de-Pile depuis vingt ans. Enfin +Michel est trop exalté. Il aura contre lui tout ce qui +pense bien, tout ce qui est riche, tout ce qui veut +vivre paisible et honoré... Allons donc, Michel n'aura +pas cinq cents voix!</p> + +<p>Cette fois le bonhomme parlait avec chaleur et ne +cachait plus sa pensée ou plutôt son âpre désir de rester +député à tout prix.</p> + +<p>Voyant cela, je répliquai négligemment que le +suffrage universel était chose journalière comme le +vent et la pluie; qu'on avait été très mécontent à +Creux-de-Pile que le député n'eût pas voté dans la +séance fameuse où 363 héros avaient affirmé la République...</p> + +<p>M. Forestier parut troublé.</p> + +<p>—Eh! dit-il en m'interrompant, est-ce que je savais +tout ça, moi? Est-ce que je pouvais deviner la +pensée de mes électeurs? Si j'avais su à quel parti +ils voulaient me voir passer, est-ce que je n'aurais +pas tout fait pour les contenter? Qu'est-ce que ça me +fait à moi, au fond,—entre quat'z-yeux, je peux bien +vous le dire, Trapoiseau,—qu'est-ce que ça me fait +de voter à droite ou à gauche?.. Encore à présent +ils n'ont qu'à parler, mes électeurs! je dirai, je ferai +tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me réélisent!...</p> + +<p>Le pauvre homme perdait la tête et me parlait +comme à sa conscience.</p> + +<p>Je répondis gravement:</p> + +<p>—Il est trop tard, monsieur Forestier, oui, trop +tard. Nous avons choisi Michel, qui est jeune, qui +nous plaît, qui parle bien, qui ne nous abandonnera +pas, qui votera toujours pour la République, et—ici +je parlai plus lentement pour avertir mon interlocuteur +de faire attention,—à moins que Michel +lui-même ne renonce à sa candidature...</p> + +<p>Les yeux du bonhomme brillèrent d'une idée soudaine. +On eût dit un bec de gaz allumé tout à coup +dans un cabinet obscur. Il s'écria tout ému:</p> + +<p>—Mais s'il y renonçait?</p> + +<p>Alors voyant que le goujon mordait, pour le ferrer +plus fortement je dis:</p> + +<p>—Je le connais! Michel n'y renoncera pas. Il est +ambitieux, il est orateur, il a devant lui un long +avenir; ma foi, il serait bien sot d'y renoncer, ayant +d'ailleurs toutes les chances possibles, car les comités +secrets s'organisent de toutes parts et ont reçu +des instructions de Paris...</p> + +<p>M. Forestier pâlit à cette nouvelle. Cependant il +essaya de faire bonne contenance.</p> + +<p>—J'ai pour moi, dit-il, tout ce qu'il y a de mieux, +de plus riche et de plus influent dans le pays... M. le +président Vire-à-Temps d'abord, qui dispose à lui +seul de trois mille voix...</p> + +<p>A ces mots j'éclatai de rire.</p> + +<p>—Vous ne savez donc pas la nouvelle?</p> + +<p>—Quoi encore?</p> + +<p>—M. Vire-à-Temps est, depuis hier soir, candidat +pour son propre compte.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Est-ce possible?</p> + +<p>—Hier, aussitôt en revenant de la mairie, lui et son +fils le sous-préfet ont réuni les maires qui étaient +venus pour assister au mariage de mademoiselle +Hyacinthe...</p> + +<p>—Maudite enfant! s'écria le père. C'est elle qui +est cause de tout.. Enfin qu'ont-ils décidé?</p> + +<p>—... Que M. le président se présenterait aux +élections contre vous et contre Michel, que les maires +et les curés le soutiendraient chaudement, etc., +etc. Le sous-préfet a même dit en riant quelque +chose que je ne voudrais pas répéter...</p> + +<p>—Quoi donc, voyons?</p> + +<p>—Que les conservateurs votant pour son père et +les républicains pour Michel, vous resteriez entre +deux chaises... <i>Assis</i> par terre.</p> + +<p>—Il a dit ça cet imbécile! s'écria Forestier indigné; +eh bien, nous verrons!... Et pour commencer...</p> + +<p>Au même instant, Michel parut dans le jardin. Il +s'avançait lentement et saluait Angéline à sa fenêtre +sans faire semblant d'apercevoir le père Forestier.</p> + +<p>Mais celui-ci, tout chaud des révélations que je +venais de faire, me quitta en disant:</p> + +<p>—Je vais vous laisser à votre travail, Trapoiseau, +et faire un tour de promenade.</p> + +<p>Je ne cherchai pas à le retenir, et voici, d'après +le récit de Michel, ce qui se passa entre eux.</p> + +<p>Chacun des deux fit comme au théâtre et s'arrangea +pour heurter l'autre par hasard, se récrier +d'étonnement et s'excuser.</p> + +<p>—Ah! ah! dit le député, je ne m'attendais guère +à vous rencontrer ici, monsieur Michel Bernard! +Mais puisque vous voilà, nous allons nous expliquer, +s'il vous plaît.</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton demi-fâché, demi-affectueux, +qui fit voir à Michel que j'avais très bien +rempli mes instructions. Il répondit donc avec respect +qu'il était trop heureux de cette rencontre, qu'il +l'aurait sollicitée s'il avait osé ou si mademoiselle +Hyacinthe l'avait permis...</p> + +<p>—Enfin, dit Forestier, qui depuis quelques minutes +paraissait avoir pris son parti de beaucoup de +choses, vous l'aimez?</p> + +<p>—Passionnément.</p> + +<p>—Elle vous aime?</p> + +<p>—Vous l'avez entendue hier.</p> + +<p>—Eh bien, prenez-la, je vous la donne...</p> + +<p>Michel se jeta dans ses bras en s'écriant:</p> + +<p>—Ah! vous serez vraiment mon père!</p> + +<p>M. Forestier ajouta:</p> + +<p>—Ah! mais, minute!... D'abord les conditions +du contrat seront les mêmes qu'autrefois, excepté +pour votre belle-mère qui, je vous en réponds, ne +donnera pas un centime, même de revenu...</p> + +<p>—Qu'importe? répliqua fièrement Michel.</p> + +<p>—Il importe beaucoup, mon jeune ami; vous +vous en apercevrez plus tard quand vous aurez des +enfants... De plus, écoutez-moi bien!... Au lieu +d'être mon adversaire aux élections, vous serez mon +principal avocat et soutien.</p> + +<p>—Ah! dit Michel, mes amis veulent avoir un député +républicain.</p> + +<p>—Eh bien, et moi? Me prenez-vous pour un mollusque +ou pour un crustacé? Je suis républicain, +mon cher ami, et de la plus pure farine... Vous allez +me dire—je le lis dans vos yeux,—que j'étais bonapartiste +au Corps législatif de l'empire... eh bien, +qu'est-ce que cela prouve?... Mes électeurs voulaient +Bonaparte, alors je faisais comme eux... Maintenant +ils veulent la République, c'est donc mon devoir de +voter pour elle... Enfin je m'y engage, et dès demain +je vais écrire à tous les journaux mes regrets de +n'avoir pas été à Versailles le jour du vote des 363. +J'aurais été le trois cent soixante-quatrième. Êtes-vous +content?</p> + +<p>—Oui, dit Michel.</p> + +<p>En effet, dès le soir même tout fut arrangé. Il +rentra dans la maison Forestier.</p> + +<p>Il fit, le samedi suivant, en faveur de son futur +beau-père, le discours qu'il s'était engagé à faire +contre lui au café de la Perle, et cela fut trouvé «très +fort,» au dire de mon ami Néanmoins.</p> + +<p>Un hasard heureux empêcha la vieille Rosine d'y +mettre obstacle. La nuit précédente, cette femme +poétique, rêvant à sa fenêtre pendant qu'il pleuvait, +avait attrapé une pleurésie, et mourut quelques jours +après, laissant peu de regrets.</p> + +<p>On lui fit cependant des funérailles très convenables, +et la belle Hyacinthe, que tout le monde croyait +sans dot, se trouva la plus riche héritière de tout le +pays. Il est vrai que Michel se hâta de restituer au +pauvre M. Forestier toute sa fortune personnelle, +ce qui le rendit plus joyeux qu'un poisson dans +l'eau.</p> + +<p>Madame Reine Bernard avait voulu susciter quelques +difficultés, mais mon oncle, le curé Torlaiguille, +homme de bon sens et de bon conseil, lui fit sentir +qu'elle ne ferait qu'éloigner de sa maison Michel et +ses futurs petits-enfants. D'ailleurs elle était contente, +ayant vu mourir son ennemie. Elle rechigna +donc, garda la plus grande partie de l'héritage de +son mari et accusa son fils d'ingratitude, mais donna +son consentement, c'était l'essentiel.</p> + +<p>Le gros Francis Vire-à-Temps, un peu démonté +par l'affront qu'il avait reçu de la belle Hyacinthe, +épousa Berthe aux grands pieds, la fille de M. Patural, +«jurisconsulte éminent»; il n'était pas +homme, le bon gros receveur, à se chagriner longtemps +ni à préférer fortement une femme à une +autre. Pourvu que son dîner fût bon et servi tous les +jours à la même heure, il était heureux.</p> + +<p>Il l'est encore.</p> + +<p>Quant à moi,—les siècles futurs voudront-ils +croire à mon bonheur?—j'ai épousé ma chère +Angéline, voici comment:</p> + +<p>Une après-midi, M. Bouchardy, mon patron, homme +robuste et bien portant mais un peu gros, eut un +soupçon d'apoplexie. Comme il était prudent et sage, +il se tint pour averti, voulut régler ses affaires et +m'en fit confidence. Il songeait à vendre son étude +et voulait la faire afficher dans les journaux de +Paris.</p> + +<p>Le soir je racontai l'histoire à ma mère, qui du +premier mot me dit:</p> + +<p>—Achète-la.</p> + +<p>—Avec quoi, maman?</p> + +<p>—Avec ce que tu vas voir, Félix!</p> + +<p>Et alors elle tira du fond de son armoire, où je +n'avais jamais cherché, des titres de rentes et des +actions de chemins de fer pour plus de deux cent +mille francs.</p> + +<p>Comme je la regardais avec étonnement, elle me +dit:</p> + +<p>—Félix, voilà trente ans que je travaille à te faire +riche; si je te l'avais dit quand tu étais petit, tu te +serais mis à flâner, comme tant de fils de bourgeois +qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Tu t'es +cru pauvre, tu as travaillé, tu es un homme maintenant. +Voilà. Tout est à toi! Achète l'étude de ton +patron. Mon mari était huissier, mais mon fils sera +notaire, et qui sait? Peut-être un jour président de +la République!</p> + +<p>Alors je l'embrassai tendrement, j'achetai l'étude, +j'étonnai maître Bouchardy, qui ne me croyait pas si +riche, je demandai Angéline en mariage et je l'obtins; +Michel et la belle Hyacinthe vinrent à la noce +avec le papa Forestier, que nous avions fait réélire +et que nous fîmes ensuite nommer sénateur, après +la mort de son cousin. Michel a remplacé son beau-père +à la Chambre des députés. Quant à moi, je suis +conseiller municipal depuis deux ans, père depuis +dix-huit mois et maire de Creux-de-Pile depuis six +mois.</p> + +<p>Que Dieu vous garde, mes frères!</p> + + +<h3>FIN</h3> + +<p>TABLE</p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> + + </div><div class="stanza"> +<p><a href="#I"> I. Entre Notaires</a></p> +<p><a href="#II"> II. Angéline</a></p> +<p><a href="#III"> III. Ma Mère</a></p> +<p><a href="#IV"> IV. A la Cuisine</a></p> +<p><a href="#V"> V. Un article du Contrat</a></p> +<p><a href="#VI"> VI. Le Président de Creux-de-Pile</a></p> +<p><a href="#VII"> VII. L'Orage</a></p> +<p><a href="#VIII"> VIII. Doux Propos</a></p> +<p><a href="#IX">IX. M. le Receveur des Finances</a></p> +<p><a href="#X">X. Fin d'un Thé</a></p> +<p><a href="#XI">XI. Un Don généreux</a></p> +<p><a href="#XII">XII. Un Don généreux (suite)</a></p> +<p><a href="#XIII">XIII. Sous les Fayants</a></p> +<p><a href="#XIV">XIV. Lâche! Lâche!! Lâche!!!</a></p> +<p><a href="#XV">XV. La Mort de César</a></p> +<p><a href="#XVI">XVI. Deux Citations</a></p> +<p><a href="#XVII">XVII. La Salle d'Audience</a></p> +<p><a href="#XVIII">XVIII. Le Juge de Paix</a></p> +<p><a href="#XIX">XIX. Le Jugement</a></p> +<p><a href="#XX">XX. Entre Électeurs</a></p> +<p><a href="#XXI">XXI. Les Bans</a></p> +<p><a href="#XXII">XXII. Un Assassinat</a></p> +<p><a href="#XXIII">XXIII. Chambre de malade</a></p> +<p><a href="#XXIV">XXIV. Un Comité électoral</a></p> +<p><a href="#XXV">XXV. Au Café de la Perle</a></p> +<p><a href="#XXVI">XXVI. A la Mairie</a></p> +<p><a href="#XXVII">XXVII. Conclusion</a></p> + </div><div class="stanza"> + + </div> </div> +<p>FIN DE LA TABLE</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Hyacinthe, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HYACINTHE *** + +***** This file should be named 16789-h.htm or 16789-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/7/8/16789/ + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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