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+ The Project Gutenberg eBook of Le château de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti.
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Le château de La Belle-au-bois-dormant, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le château de La Belle-au-bois-dormant
+
+Author: Pierre Loti
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+Release Date: August 7, 2005 [EBook #16465]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif
+
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+<h3>BIBLIOTH&Egrave;QUE CONTEMPORAINE</h3>
+<h1>PIERRE LOTI</h1>
+<h1>L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+<hr style="width: 5%;" />
+<h1><big>LE CHÂTEAU</big></h1>
+<h1><big>DE LA</big></h1>
+<h1><big>BELLE-AU-BOIS-DORMANT</big></h1>
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+<h3>C-L</h3>
+<h3>PARIS</h3>
+<h3>CALMANN-L&Eacute;VY, &Eacute;DITEURS</h3>
+<h3>3, RUE AUBER, 3</h3>
+<h3>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>TABLE:</h2>
+<hr style="width: 10%;" />
+<div class="center">
+<a href="#AVANT-PROPOS"><b>AVANT-PROPOS</b></a><br /><br />
+<a href="#LA_MAISON_DES_AIEULES"><b>LA MAISON DES A&Iuml;EULES</b></a><br /><br />
+<a href="#LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT"><b>LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</b></a><br /><br />
+<a href="#NOYADE_DE_CHAT"><b>NOYADE DE CHAT</b></a><br /><br />
+<a href="#LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA"><b>L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA</b></a><br /><br />
+<a href="#LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL"><b>LE GAI P&Egrave;LERINAGE DE SAINT-MARTIAL</b></a><br /><br />
+<a href="#PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES"><b>PREMIER ASPECT DE LONDRES</b></a><br /><br />
+<a href="#BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES"><b>BERLIN VU DE LA MER DES INDES</b></a><br /><br />
+<a href="#VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER"><b>VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER</b></a><br /><br />
+<a href="#PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE"><b>PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE</b></a><br /><br />
+<a href="#UN_VIEUX_COLLIER"><b>UN VIEUX COLLIER</b></a><br /><br />
+<a href="#PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE"><b>PR&Eacute;FACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLI&Eacute;</b></a><br /><br />
+<a href="#QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES"><b>QUELQUES PENS&Eacute;ES VRAIMENT AIMABLES</b></a><br /><br />
+<a href="#EN_PASSANT_A_MASCATE"><b>EN PASSANT A MASCATE</b></a><br /><br />
+<a href="#APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909"><b>APR&Egrave;S L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.</b></a><br /><br />
+<a href="#PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI"><b>PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI</b></a><br /><br />
+<a href="#CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU"><b>CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU</b></a><br /><br />
+<a href="#LES_PAGODES_DOR"><b>LES PAGODES D'OR</b></a><br /><br />
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVANT-PROPOS" id="AVANT-PROPOS"></a>AVANT-PROPOS</h2>
+<p><i>Ceci est un bien petit livre, et sans doute je n'aurais pas d&ucirc; le
+publier; il ne semblera tol&eacute;rable qu'&agrave; mes amis, connus ou inconnus</i>.</p>
+
+<p><i>Que les lecteurs indiff&eacute;rents me le pardonnent, d'autant plus que ce
+sera le dernier peut-&ecirc;tre</i>....</p>
+
+<p>P. LOTI.</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LA_MAISON_DES_AIEULES" id="LA_MAISON_DES_AIEULES"></a>LA MAISON DES A&Iuml;EULES</h2>
+
+<div class="right">
+Avril 1899.</div>
+
+<p>Combien est singulier et difficilement explicable le charme gard&eacute; par
+des lieux qu'on a connus &agrave; peine, au d&eacute;but lointain de la vie, &eacute;tant
+tout petit enfant,&mdash;mais o&ugrave; les anc&ecirc;tres, depuis des &eacute;poques impr&eacute;cises,
+avaient v&eacute;cu et s'&eacute;taient succ&eacute;d&eacute;!</p>
+
+<p>La maison dont je vais parler,&mdash;la maison &laquo;de l'&icirc;le&raquo;, comme on l'appelait
+dans ma famille autrefois,&mdash;la maison de mes anc&ecirc;tres huguenots avait
+&eacute;t&eacute; vendue &agrave; des &eacute;trangers apr&egrave;s la mort de mon arri&egrave;re-grand'm&egrave;re,
+Jeanne Renaudin, il y a plus de soixante ans. Quand je vins au monde,
+elle appartenait &agrave; un pasteur, ami de ma famille, qui n'y changeait
+aucune chose, y respectait nos souvenirs et n'y troublait point le
+sommeil de nos morts, couch&eacute;s au temps des pers&eacute;cutions religieuses dans
+la terre du jardin. Pendant les premi&egrave;res ann&eacute;es de ma vie ma m&egrave;re, mes
+tantes et grand'tantes, qui avaient pass&eacute; dans cette maison une partie
+de leur jeunesse, y venaient souvent en p&egrave;lerinage; on m'y conduisait
+aussi et il semblait que, malgr&eacute; les actes notari&eacute;s, elle n'e&ucirc;t pas
+cess&eacute; de nous appartenir, par quelque lien secret, insaisissable pour
+les hommes de loi.</p>
+
+<p>Ensuite, nous nous &eacute;tions peu &agrave; peu d&eacute;shabitu&eacute;s d'aller dans l'&icirc;le,&mdash;o&ugrave;,
+d'ailleurs, les derni&egrave;res de nos vieilles tantes &eacute;taient mortes,&mdash;et je
+n'avais plus revu l'antique demeure.</p>
+
+<p>Mais je ne l'avais point oubli&eacute;e, et il restait d&eacute;cid&eacute; au fond de
+moi-m&ecirc;me que je la rach&egrave;terais un jour, quand le pasteur, qui
+l'habitait depuis si longtemps, y aurait achev&eacute; son existence d'ap&ocirc;tre.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Tout arrive &agrave; la longue: depuis une semaine, j'ai sign&eacute; l'acte qui me
+rend possesseur de ce lieu ancestral. Et aujourd'hui, pour le revoir
+apr&egrave;s plus de trente ann&eacute;es, je pars de Rochefort avec mon fils, un
+matin pluvieux d'avril.</p>
+
+<p>Mon fils n'y est jamais venu, lui, dans l'&icirc;le; depuis quelques jours &agrave;
+peine il a commenc&eacute; d'en entendre parler,&mdash;et, cependant, sous je ne
+sais quelles influences ataviques, sa petite imagination de dix ans
+s'est &eacute;trangement tendue vers ce pays et cette demeure o&ugrave; je vais le
+conduire.</p>
+
+<p>La pluie tombe incessante d'un ciel noir. Nous roulons d'abord en chemin
+de fer dans les plaines d'Aunis, dont les grands horizons monotones
+confinent &agrave; l'Oc&eacute;an. Arriv&eacute;s ensuite au port o&ugrave; l'on s'embarque, sous
+une ond&eacute;e plus furieuse, nous courons nous enfermer, sans rien voir,
+dans la cabine d'un bateau. Et, la courte travers&eacute;e accomplie, nous
+remettons pied &agrave; terre, devant des remparts gris: c'est le Ch&acirc;teau, la
+premi&egrave;re ville d'Oleron. Mais il pleut si fort que cela finit par noyer
+toute pens&eacute;e, toute &eacute;motion de retour; les choses de l'&icirc;le me semblent
+&eacute;trang&egrave;res et quelconques.</p>
+
+<p>On attelle pour nous une carriole, o&ugrave; nous montons &agrave; la h&acirc;te, sous le
+d&eacute;cevant arrosage,&mdash;et, en une heure maintenant, nous arriverons &agrave;
+Saint-Pierre, l'autre petite ville qui est l&agrave;-bas loin des plages, sur
+les terres du centre, et o&ugrave; g&icirc;t m&eacute;lancoliquement la vieille maison
+familiale....</p>
+
+<p>&laquo;Dans l'&icirc;le&raquo;.... Quand j'&eacute;tais tout petit enfant, j'entendais prononcer
+ces mots avec une nuance de respect et de regret par ma grand'm&egrave;re, qui
+&eacute;tait une exil&eacute;e de sa demeure et de ses terres d'Oleron; de m&ecirc;me, par
+ma bonne qui &eacute;tait une exil&eacute;e de son village d'ici.... Et &laquo;l'&icirc;le&raquo; avait
+en ce temps-l&agrave; pour moi un myst&eacute;rieux prestige: que rien, sans doute,
+dans ma promenade de ce jour, ne me rappellera plus....</p>
+
+<p>Mon fils a d&eacute;sir&eacute; emmener son domestique et il a aussi recrut&eacute; en route
+un de ses grands amis, qu'il a connu nagu&egrave;re matelot, planton &agrave; mon
+service, et qui est maintenant p&ecirc;cheur sur cette c&ocirc;te. Nous sommes donc
+quatre &agrave; pr&eacute;sent, pour ce p&egrave;lerinage.</p>
+
+<p>Il pleut toujours, il pleut &agrave; verse, et, dans cette voiture ferm&eacute;e, on
+voit &agrave; peine la campagne qui fuit, tout embrouill&eacute;e d'eau; aussi bien
+pourrait-on se croire n'importe o&ugrave;.</p>
+
+<p>Mais voici pourtant que le sentiment d'&ecirc;tre &laquo;dans l'&icirc;le&raquo; me saisit d'une
+fa&ccedil;on brusque et presque poignante, avec un rappel soudain des
+m&eacute;lancolies de mon enfance.... &Ecirc;tre &laquo;dans l'&icirc;le&raquo;, &ecirc;tre d&eacute;j&agrave; un peu
+s&eacute;par&eacute; du reste du monde, &ecirc;tre entr&eacute; dans une r&eacute;gion plus tranquille et
+moins chang&eacute;e depuis le vieux temps!... C'est un petit hameau, aper&ccedil;u &agrave;
+travers les vitres ray&eacute;es de pluie, qui m'a jet&eacute; au passage ce
+sentiment-l&agrave;, un petit hameau tout blanc, tout blanc, d'une blancheur
+orientale, avec des portes et des fen&ecirc;tres vertes: ses trois
+maisonnettes invraisemblablement basses, son moulin &agrave; vent qui tourne,
+les moindres pierres de ses enclos, tout cela, blanc comme du lait
+jusque par terre. Et, se d&eacute;tachant sur cette laiteuse blancheur, de
+na&iuml;ves bordures de girofl&eacute;es rouges.... Le caract&egrave;re du pays d'Oleron
+est presque tout entier dans cette chaux immacul&eacute;e dont les plus humbles
+logis s'enveloppent, et dans ces fleurs, &eacute;closes &agrave; profusion le long des
+petits murs.</p>
+
+<p>Maintenant mon fils, &agrave; chaque maison du chemin, me demande si celle-ci
+&laquo;&eacute;tait du temps de mon enfance&raquo;, si elle est nouvelle ou si je la
+reconnais. Cette enfance, qui me para&icirc;t, &agrave; moi, si proche encore et pour
+ainsi dire pr&eacute;sente, lui fait, &agrave; lui, &eacute;videmment, l'effet d'&ecirc;tre d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s recul&eacute;e dans le pass&eacute;, comme me semblait, &agrave; son &acirc;ge, l'enfance de
+mon p&egrave;re ou de ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Dans la monotonie de la route, de la voiture ferm&eacute;e et de la pluie, mon
+esprit, par instants, se rendort; j'oublie o&ugrave; nous allons et o&ugrave; nous
+sommes. Mais chaque nom de ferme ou de village, redit quand nous
+passons, par le matelot qui nous accompagne, chante &agrave; mon oreille un
+refrain d'autrefois....</p>
+
+<p>&laquo;A pr&eacute;sent, grand'm&egrave;re, raconte-moi des histoires de l'&icirc;le
+d'Oleron!&raquo;&mdash;C'&eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; la tomb&eacute;e d'une nuit d'hiver que je
+disais cela, en venant m'asseoir, tout petit, au pied de la chaise de
+l'a&iuml;eule. Je me faisais d&eacute;crire l'ameublement de la vieille demeure, le
+costume et la figure d'anc&ecirc;tres morts il y aura bient&ocirc;t cent ans. Mais
+je demandais surtout les aventures de route, le r&eacute;cit des grands orages
+qui vous surprenaient, en rase campagne ou sur la mer, quand on allait
+visiter des vignes &eacute;loign&eacute;es ou bien quand on se rendait de la maison de
+Rochefort &agrave; la maison de l'&icirc;le,&mdash;et &agrave; tout cela, bien entendu, les noms
+de ces villages et de ces fermes revenaient se m&ecirc;ler constamment....</p>
+
+<p>Il pleut toujours. D&eacute;j&agrave; loin, derri&egrave;re nous, le clocher de Dolus (un
+village &agrave; mi-chemin) se profile sur le gris des nuages, au-dessus d'un
+bois. Cela, c'est un aspect de jadis, qui n'a pu changer. Jadis, au
+temps de l'enfance de ma m&egrave;re, ou m&ecirc;me au temps plus recul&eacute; de l'enfance
+de mes a&iuml;eules, quand avait lieu ce va-et-vient de la famille entre
+Rochefort et Oleron, quand s'accomplissaient, &agrave; la mani&egrave;re ancienne,
+sur des chevaux ou sur des &acirc;nes, tous ces voyages,&mdash;qui plus tard me
+furent cont&eacute;s entre chien et loup, aux cr&eacute;puscules d'hiver,&mdash;jadis, ce
+clocher de Dolus, dans les ciels pluvieux d'alors, se dressait pareil
+au-dessus de ce m&ecirc;me bois.</p>
+
+<p>D'ailleurs, Saint-Pierre n'est plus tr&egrave;s loin, et cette approche,
+semble-t-il, suffit pour aviver en moi des images qui s'effa&ccedil;aient, fait
+sortir de l'ombre et repara&icirc;tre aux yeux de ma m&eacute;moire les respectables
+et chers visages, aujourd'hui retourn&eacute;s &agrave; la poussi&egrave;re....</p>
+
+<p>Notre voiture, plus bruyamment tout &agrave; coup, roule sur des pav&eacute;s, dans
+des petites rues paisibles, d&eacute;sertes et blanches;&mdash;et c'est
+Saint-Pierre, o&ugrave; nous venons enfin d'entrer!... Mais la banalit&eacute; de
+l'h&ocirc;tel campagnard o&ugrave; l'on nous arr&ecirc;te, les d&eacute;tails ordinaires de
+l'arriv&eacute;e, tout cela est pour couper mon r&ecirc;ve, d&egrave;s l'abord. Et je ne
+retrouve plus rien; j'ai seulement le coeur serr&eacute;, &agrave; cause de ce temps
+sombre, je suis d&eacute;&ccedil;u et je m'ennuie.</p>
+
+<p>Cependant, par les petites rues mornes que les averses ont lav&eacute;es,
+rencontrant quelques bonnes femmes en coiffe et en &laquo;quichenotte&raquo;,<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>
+nous allons nous acheminer &agrave; pr&eacute;sent vers cette maison qui est le but de
+notre voyage.</p>
+
+<p>Je crains de ne plus m'y reconna&icirc;tre, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, et je
+questionne une jeune fille qui nous regardait passer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la maison du d&eacute;funt pasteur! me r&eacute;pond-elle. Tout droit, monsieur,
+et, apr&egrave;s le tournant l&agrave;-bas, vous la trouverez &agrave; votre gauche.</p>
+
+<p>Un calme un peu angoissant &eacute;mane aujourd'hui pour moi de cette petite
+ville, assombrie de nuages marins. Derri&egrave;re des vitres, &ccedil;a et l&agrave;,
+d'honn&ecirc;tes figures nous observent, avec une curiosit&eacute; discr&egrave;te. Et cela
+m'oppresse de sentir partout alentour des existences born&eacute;es et
+encloses&mdash;auxquelles devaient ressembler beaucoup, avec seulement un peu
+d'apparat et de grandeur patriarcale, les existences des mes anc&ecirc;tres
+d'ici.</p>
+
+<p>Mon fils, qui me suit entre ses deux amis, a fini pour un temps d&eacute;jouer
+avec eux et ne dit plus rien, les yeux tr&egrave;s ouverts, l'imagination tr&egrave;s
+inqui&eacute;t&eacute;e de ce qu'il va voir. La pluie a cess&eacute;, mais le vent d'ouest
+souffle avec violence; le ciel reste lourd et obscur, exag&eacute;rant la
+blancheur des pav&eacute;s, la blancheur de la chaux sur les vieilles
+murailles.</p>
+
+<p>Quelques pas encore, apr&egrave;s le tournant indiqu&eacute;.... Et tout &agrave; coup, avec
+une commotion au coeur que je n'attendais pas, me croyant moins pr&egrave;s
+d'arriver, je la reconnais, l&agrave; devant moi, l'antique maison
+familiale.... Elle est d'ailleurs exquise dans sa v&eacute;tust&eacute; bien plus que
+je ne l'esp&eacute;rais; la plus vaste et visiblement l'a&icirc;n&eacute;e de celles du
+voisinage; toute ferm&eacute;e, il va sans dire, avec un air de paix et de
+myst&egrave;re, d'immobilit&eacute; presque d&eacute;finitive, comme si elle sommeillait
+depuis d&eacute;j&agrave; des ann&eacute;es sans nombre et ne devait plus &ecirc;tre r&eacute;veill&eacute;e. Son
+grand portail cintr&eacute;,&mdash;que j'avais vu reproduit, l'automne dernier, au
+th&eacute;&acirc;tre, dans <i>Judith Renaudin</i>,&mdash;sa petite porte lat&eacute;rale et ses vieux
+auvents, tout cela est d'un vert d&eacute;licieusement d&eacute;color&eacute;, dans la
+blancheur des couches de chaux qui l'ensevelissent. Elle semble &ecirc;tre
+l'&acirc;me de ce vieux petit quartier mort qui l'entoure et qui, en plus de
+sa tristesse d'abandon, exhale aussi l'inexprimable tristesse des
+&icirc;les....</p>
+
+<p>Les clefs, je les trouverai, m'a-t-on dit, chez une certaine vieille
+V&eacute;ronique, laquelle fut servante du d&eacute;funt pasteur, et s'est plac&eacute;e &agrave;
+pr&eacute;sent dans une maison vis-&agrave;-vis de la mienne.</p>
+
+<p>Je frappe donc au logis d'en face,&mdash;et une porte s'ouvre: mon Dieu, mais
+c'est l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment que s'&eacute;taient retir&eacute;es mes vieilles tantes!... Moi,
+qui n'y avais pas fait attention du dehors!... C'est l&agrave; que j'&eacute;tais venu
+pour la derni&egrave;re fois, en vacances de P&acirc;ques, s&eacute;journer chez elles,
+quand j'avais l'&acirc;ge de mon fils.... Je reconnais cette cour, ce petit
+jardin, comme si hier &agrave; peine je les avais quitt&eacute;s. Et ces vieilles
+tantes, cousines de ma m&egrave;re, je les revois si bien toutes les trois,
+dans leurs pareilles robes de soie noire, dont l'usure d&eacute;cente &eacute;tait
+perceptible &agrave; mes yeux d'enfant!... Leurs attitudes et leurs yeux
+disaient que d'&eacute;tranges malheurs s'&eacute;taient appesantis sur elles; on les
+sentait tr&egrave;s pauvres,&mdash;malgr&eacute; d'anciennes jolies choses, des bagues, des
+&eacute;ventails, des porcelaines de Chine, conserv&eacute;es encore dans leurs
+armoires. Et j'avais pass&eacute; chez elles huit jours de m&eacute;lancoliques et
+solitaires vacances, en un mois de mars d&eacute;j&agrave; fort lointain, sous des
+nu&eacute;es basses comme celles de cette heure, tandis que soufflait un
+continuel grand vent d'&eacute;quinoxe....</p>
+
+<p>V&eacute;ronique, coiff&eacute;e &agrave; la mode de Saint-Pierre,&mdash;le toquet blanc laissant
+para&icirc;tre deux bandeaux bien lisses sur le front et un petit rouleau de
+cheveux bien net sur la nuque,&mdash;est une bonne vieille, tr&egrave;s brune,
+suivant le type de l'&icirc;le, avec un calme visage et un profil de m&eacute;daille.
+Elle devine aussit&ocirc;t qui je dois &ecirc;tre, et s'en va chercher son trousseau
+de clefs.</p>
+
+<p>Mon fils, entre ses deux amis, attend impatiemment, au seuil de la
+maison muette, o&ugrave; il va p&eacute;n&eacute;trer comme dans un ch&acirc;teau de la
+Belle-au-Bois-Dormant. Et moi, avec des sentiments autres, plus
+complexes, plus graves, avec une sorte de crainte religieuse, j'attends
+aussi que s'ouvre le portail v&eacute;n&eacute;rable.</p>
+
+<p>La clef ne veut pas tourner. Le vent souffle en rafales chaudes. La
+maison, obstin&eacute;ment ferm&eacute;e, prend sous le ciel noir la blancheur des
+vieux logis arabes. Et, tandis que se prolonge notre attente, je regarde
+au bout de cette petite rue vide, tout de suite finie, tout de suite
+ouverte sur la campagne sans arbres, je regarde et je reconnais le
+d&eacute;ploiement de ces champs et de ces marais plats, tout cet horizon de
+quasi-d&eacute;sert qui, en cet endroit, figurant comme fond de ce quartier
+mort, me gla&ccedil;ait l'&acirc;me pendant mes s&eacute;jours d'enfant chez les tantes de
+l'&icirc;le....</p>
+
+<p>Elle tourne enfin, la clef, et V&eacute;ronique pousse devant nous la lourde
+porte.</p>
+
+<p>Oh! comment dire l'&eacute;motion de voir r&eacute;appara&icirc;tre, sous ces nuages de
+deuil, cette cour silencieuse des anc&ecirc;tres!... Devant la fa&ccedil;ade
+int&eacute;rieure aux auvents ferm&eacute;s, ce vieux perron, ces vieilles dalles
+verdies, tout cela envahi par la mousse et les herbes!... Je ne
+pr&eacute;voyais pas ces aspects de cimeti&egrave;re. Et voici que j'ai le sentiment
+de p&eacute;n&eacute;trer chez les morts, chez les a&iuml;eules mortes. Nulle part autant
+qu'ici et &agrave; cette heure le pass&eacute; ne m'avait envelopp&eacute; de son linceul.</p>
+
+<p>Des fant&ocirc;mes,&mdash;mais des fant&ocirc;mes d&eacute;bonnaires et discrets, qui ne
+feraient aucune peur,&mdash;doivent revenir se promener dans cette cour,
+lorsque le soir tombe: les a&iuml;eules en robe noire....</p>
+
+<p>D'ailleurs, rien de chang&eacute;, sans doute, depuis l'&eacute;poque o&ugrave; elles
+vivaient ici. Sur les murailles, sur le perron, sur la margelle du
+puits, sur les dalles, une m&ecirc;me usure s&eacute;culaire atteste la longue dur&eacute;e
+ant&eacute;rieure de ces choses. Non, rien de chang&eacute; nulle part. Il manque
+seulement un amandier l&agrave;-bas, qui avait plus de cent ans et qui a d&ucirc;
+mourir de vieillesse; &agrave; la place o&ugrave; je me rappelais l'avoir connu, son
+tronc large se voit encore, sci&eacute; pr&egrave;s des racines. D'autres arbres, &agrave;
+bout de s&egrave;ve, ont pris une certaine parure fra&icirc;che, par la gr&acirc;ce de
+l'avril une fois de plus revenu. Un grenadier est enti&egrave;rement rouge de
+ses pousses nouvelles. Mais surtout l'herbe verte, l'herbe a foisonn&eacute;
+d'une fa&ccedil;on &eacute;trange, depuis deux ann&eacute;es &agrave; peine que personne n'habite
+plus ici; entre les pav&eacute;s, des fleurs sauvages ont pris place, et de
+hautes avoines folles qui aujourd'hui se courbent et se froissent,
+tourment&eacute;es par le vent d'ouest. Et vraiment cette herbe donne &agrave; la cour
+des aspects d'enclos fun&eacute;raire.</p>
+
+<p>V&eacute;ronique va nous introduire &agrave; pr&eacute;sent dans le principal corps de logis,
+par o&ugrave; commencera notre visite songeuse. Et nous gravissons avec respect
+les marches de ce perron&mdash;o&ugrave;, vers la fin du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> si&egrave;cle,
+&agrave; ce que l'on m'a souvent cont&eacute;, de joyeuses petites filles (qui furent
+mes grand'tantes, mon a&iuml;eule, et moururent octog&eacute;naires) avaient pour
+jeu favori de monter et descendre en courant, sur des &eacute;chasses.</p>
+
+<p>Il fait noir, dans la maison close. V&eacute;ronique, &agrave; mesure que nous
+avan&ccedil;ons, ouvre les contrevents un &agrave; un, et de la lumi&egrave;re p&eacute;n&egrave;tre par
+degr&eacute;s dans cette ombre: une lumi&egrave;re grise que diminuent les branches
+des arbres et les nu&eacute;es du ciel.</p>
+
+<p>D'abord, la salle &agrave; manger, qui a gard&eacute; ses boiseries Louis XV; c'est l&agrave;
+que, les soirs de jadis, ma&icirc;tres et domestiques r&eacute;unis &eacute;coutaient avant
+de s'endormir une lecture faite dans une grosse bible au frontispice
+enlumin&eacute; de rouge, que je poss&egrave;de aujourd'hui par h&eacute;ritage.</p>
+
+<p>On n'a pas enlev&eacute; encore, du salon sur la rue, le mobilier du pasteur
+d&eacute;funt. Mais c'est un mobilier qui n'est gu&egrave;re moderne et qui ne d&eacute;tonne
+pas dans ce lieu, car il est d'une simplicit&eacute; aust&egrave;re&mdash;et la sombre
+figure de Calvin, encadr&eacute;e &agrave; la muraille, t&eacute;moigne que les habitants,
+ici, n'ont point cess&eacute; d'&ecirc;tre des huguenots.</p>
+
+<p>La silencieuse demeure n'a pas &eacute;t&eacute; plus modifi&eacute;e au dedans qu'au dehors.
+Les d&eacute;tails m&ecirc;mes sont rest&eacute;s intacts. Et, en montant &agrave; l'&eacute;tage
+sup&eacute;rieur, j'ai la fantaisie d'ouvrir certain placard de l'escalier,
+qui, dans les histoires d'enfance de mes a&iuml;eules, jouait souvent un
+r&ocirc;le: sur ses &eacute;tag&egrave;res, se tenaient des pots remplis de &laquo;sucre des
+&icirc;les&raquo;, objet d'habituelle convoitise pour les petites filles aux
+&eacute;chasses, et des confitures faites avec les raisins m&ucirc;ris au soleil d'il
+y a cent ans....</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la cour envahie d'herbes, c'est le quartier des
+domestiques, plus d&eacute;labr&eacute;, plus fruste, et une chambre o&ugrave;, les jours de
+pluie, venaient s'amuser les enfants du temps pass&eacute;.</p>
+
+<p>Dans cette chambre-l&agrave;, je savais que ma m&egrave;re, &eacute;tant toute, petite fille
+et commen&ccedil;ant &agrave; &eacute;crire, s'&eacute;tait amus&eacute;e une fois &agrave; graver son nom sur une
+vitre de la fen&ecirc;tre, avec le diamant d'une bague. Je n'esp&eacute;rais point
+retrouver cela; mais le carreau a miraculeusement r&eacute;sist&eacute; &agrave; soixante
+ann&eacute;es de possession &eacute;trang&egrave;re, et la pr&eacute;cieuse inscription y est
+encore! A c&ocirc;t&eacute; de quelques griffonnages, de quelques essais moins
+r&eacute;ussis qui doivent dater du m&ecirc;me jour, le cher nom m'appara&icirc;t tr&egrave;s
+lisible, trac&eacute; d'une grosse &eacute;criture d'enfant qui s'applique:
+<i>Nadine</i>!... A l'angle du carreau poussi&eacute;reux et verd&acirc;tre, le nom se
+d&eacute;tache, en rayures l&eacute;g&egrave;res qui brillent, sur l'image trouble de la rue
+o&ugrave; la pluie tombe.... <i>Nadine</i>!... Alors, je ferme &agrave; demi les yeux et me
+recueille plus profond&eacute;ment pour me repr&eacute;senter, dans sa petite toilette
+surann&eacute;e, l'enfant qui &eacute;crivit cela, vers 1820, un soir d'ennui sans
+doute, en regardant tristement cette m&ecirc;me vieille rue de village
+toujours pareille, un soir o&ugrave; la pluie devait tomber comme aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le long de la cour, des b&acirc;timents, plus d&eacute;jet&eacute;s sous des couches de
+chaux, &eacute;taient des greniers pour les r&eacute;coltes, des chais pour le vin,
+des pressoirs pour les vendanges. Ils disent la coutume patriarcale des
+anc&ecirc;tres, qui vivaient du produit de leurs terres et du sel de leurs
+marais.</p>
+
+<p>Ensuite, apr&egrave;s un portail vert, le jardin. L&agrave;, c'est un enchantement
+pour mon fils, qui n'avait pas pr&eacute;vu tant de fleurs, une telle m&ecirc;l&eacute;e
+d'arbustes fleuris. Sous le ciel toujours noir, mena&ccedil;ant d'averses
+prochaines, on dirait une sorte de bocage, qui s'en va tout en longueur,
+bien clos pour plus de tristesse, entre de hauts murs gris tapiss&eacute;s de
+vignes. Les plantes y sont presque retourn&eacute;es &agrave; l'&eacute;tat de sauvagerie;
+mais cependant les buis des bordures, si grands qu'ils soient devenus,
+donnent encore &agrave; l'ensemble son caract&egrave;re jardin, jardin d'autrefois, &agrave;
+l'abandon. Toutes sortes de vieilles fleurs de France, de ces fleurs qui
+se perp&eacute;tuent sans &ecirc;tre cultiv&eacute;es, tulipes, an&eacute;mones, narcisses,
+jacinthes et lis, sont &eacute;panouies &agrave; profusion, foisonnant jusque dans les
+sentiers. Les lilas sont des gerbes violettes ou blanches; les poiriers,
+les p&ecirc;chers, d'&eacute;normes bouquets blancs ou roses. Il est en harmonie avec
+la maison, ce jardin&mdash;et celui de la Belle-au-Bois-Dormant devait un peu
+lui ressembler, refleurissant ainsi tout seul, au renouveau, sous
+l'arrosage des nu&eacute;es d'avril.</p>
+
+<p>Tout au fond, entre des ifs taill&eacute;s et la muraille, est une place o&ugrave;
+l'on recommandait autrefois aux enfants de la famille de ne pas courir
+et de parler bas: l&agrave;, dans la terre, dorment des anc&ecirc;tres huguenots,
+exclus des cimeti&egrave;res catholiques au temps des pers&eacute;cutions du roi Louis
+XIV.</p>
+
+<p>Et enfin, par un autre portail, o&ugrave; une date: 1721, est inscrite, nous
+arrivons &agrave; un petit bois qui continue notre domaine et qui finit dans la
+campagne,&mdash;dans cette campagne de l'&icirc;le, d&eacute;nud&eacute;e et plate, battue par
+les grands vents d'ouest, et cern&eacute;e, &agrave; l'horizon extr&ecirc;me, par la ligne
+enveloppante de la mer....</p>
+
+<p>Chez des gens du voisinage, que je n'avais pas vus depuis mon enfance,
+j'ai deux ou trois visites &agrave; faire, puisque me voici redevenu quelqu'un
+du pays: je laisse donc mon fils, avec son domestique et son matelot,
+dans le vieux jardin qui l'enchante, leur donnant mission &agrave; tous trois
+de fourrager parmi les branches et les fleurs mouill&eacute;es pour composer
+une gerbe que nous porterons demain au cimeti&egrave;re de Rochefort, &agrave; la
+tombe des a&iuml;eules&mdash;afin qu'il soit pour elle, le premier bouquet cueilli
+par nous sur leur terre aujourd'hui rachet&eacute;e.</p>
+
+<p>Et, mes courses finies, quand je reviens &agrave; cette maison, seul, par les
+petites rues vides o&ugrave; l'on ne me regarde m&ecirc;me plus passer, quand j'ouvre
+la porte <i>moi-m&ecirc;me</i>, avec la grosse clef que V&eacute;ronique m'a remise,
+alors, pour la premi&egrave;re fois, j'ai vraiment l'impression que je rentre
+chez moi, ici, l'impression que ce logis v&eacute;n&eacute;r&eacute; m'appartient, avec tout
+ce qu'il renferme encore de souvenirs. Et comme c'est &eacute;trange de se
+trouver tout &agrave; coup ma&icirc;tre de ces choses, qui ne semblaient presque plus
+r&eacute;elles, tant l'&eacute;loignement et les ann&eacute;es en avaient, si l'on peut dire,
+d&eacute;mat&eacute;rialis&eacute; l'image!...</p>
+
+<p>Donc, j'ouvre moi-m&ecirc;me la porte des a&iuml;eules, et, dans la cour,&mdash;qui me
+fait &agrave; nouveau son accueil d&eacute;sol&eacute;, avec ses tapis de mousse, son herbe
+fun&egrave;bre, son air de v&eacute;tust&eacute; et de mort,&mdash;j'aper&ccedil;ois mon fils, assis
+entre ses deux amis sur les marches du perron et tenant la gerbe qu'il a
+fini de cueillir, une gerbe de lilas et de tulipes, toute ruisselante
+de pluie ti&egrave;de. Son ravissement n'a pas faibli; il me fait promettre que
+je la remeublerai comme autre fois, cette demeure, qu'il y passera ses
+vacances prochaines et que m&ecirc;me nous reviendrons nous y fixer.</p>
+
+<p>Je lui dis oui, comme on dit aux enfants, surtout lorsqu'il s'agit de
+l'avenir &eacute;loign&eacute;. Mais, en r&eacute;alit&eacute;, qu'en ferons-nous bien, de cette
+maison? R&eacute;sider ici, f&ucirc;t-ce m&ecirc;me en passant, r&eacute;sider au milieu de cette
+&icirc;le, redevenir quelqu'un de cette petite ville morne, voir chaque matin
+&agrave; mon r&eacute;veil ce jardin-cimeti&egrave;re, non je ne pourrais plus!... A moins
+que ce ne soit plus tard dans la suite des ann&eacute;es, si, quelque part en
+Orient, je ne tombe pas au bord d'un chemin.... Oui, plus tard, qui
+sait, rentrer ici pour le d&eacute;clin de ma vie, puis dormir dans ce vieux
+sol o&ugrave; gisent des ossements d'anc&ecirc;tres.... Et qu'on inscrive alors sur
+ma pierre ce verset de l'Ecriture: &laquo;Celui-l&agrave; est venu de la grande
+tribulation&raquo;!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; de mon fils, sur les marches du seuil, je m'assieds pour songer,
+dans ce silence, au milieu d&eacute;c&egrave;s herbes. Jamais avec autant d'effroi je
+n'avais entrevu l'ab&icirc;me, le d&eacute;finitif ab&icirc;me ouvert entre ceux qui
+vivaient ici et l'homme que je suis devenu. Eux &eacute;taient les sages et les
+calmes, et ma destin&eacute;e, au contraire, fut de courir &agrave; tous les mirages,
+de sacrifier &agrave; tous les dieux, de traverser tous les pand&eacute;moniums et de
+conna&icirc;tre toutes les fournaises....</p>
+
+<p>En ce moment, des phrases me reviennent &agrave; la m&eacute;moire, prononc&eacute;es par mon
+cher Alphonse Daudet, un jour o&ugrave; nous causions de mes origines et de mes
+ascendants de Saint-Pierre-d'Oleron: &laquo;Toi, vois-tu,&mdash;me disait-il, en
+riant avec compassion et m&eacute;lancolie,&mdash;tu as surgi l&agrave; comme un diable
+qui sort d'une bo&icirc;te. Plusieurs g&eacute;n&eacute;rations, qui &eacute;touffaient de
+tranquillit&eacute; r&eacute;guli&egrave;re, ont tout &agrave; coup respir&eacute; &eacute;perdument par ta
+poitrine.... Tu paies tout &ccedil;a, Loti, et ce n'est pas ta faute....&raquo;
+Est-ce que je sais, moi, si je suis responsable, ou si c'est mon temps
+qu'il faut accuser, ou si simplement je paie ou j'expie? Mais ce que je
+vois bien, c'est que la mousse et les fleurettes sauvages ont pris
+possession de ces marches sur lesquelles nous sommes, et que nous
+n'aurions pas d&ucirc; les troubler par notre pr&eacute;sence &eacute;trang&egrave;re. Et, ce que
+je sens bien, c'est que l'ombre triste de ces vieux arbres descend comme
+un reproche sur ma t&ecirc;te.&mdash;Non, ils ne me reconna&icirc;traient point pour un
+des leurs, les anc&ecirc;tres de l'&icirc;le, et leur maison ne saurait plus &ecirc;tre la
+mienne. Ils avaient la paix et la foi, la r&eacute;signation et l'&eacute;ternel
+espoir. L'antique po&eacute;sie de la Bible hantait leurs esprits repos&eacute;s;
+devant la pers&eacute;cution, leur courage s'exaltait aux images violentes et
+magnifiques du livre des <i>Proph&egrave;tes</i>, et le r&ecirc;ve ineffablement doux qui
+nous est venu de Jud&eacute;e illuminait pour eux les approches de la mort.
+Avec quelle incompr&eacute;hension et quel &eacute;tonnement douloureux ils
+regarderaient aujourd'hui dans mon &acirc;me, issue de la leur!... H&eacute;las, leur
+temps est fini, et le lien entre eux et moi est bris&eacute; &agrave; jamais....
+Alors, revenir ici, pourquoi faire?</p>
+
+<p>D'ailleurs, une seconde fois, je ne retrouverais sans doute m&ecirc;me pas les
+impressions profondes de cette journ&eacute;e; il n'y aurait plus, pour mes
+suivants retours, ces nuages et cette saison, ce renouveau d'avril entre
+ces murs abandonn&eacute;s, ce jardin refleuri sous ce ciel noir, rien de ce
+qui agit &agrave; cette heure sur le mis&eacute;rable jouet que je suis de mes nerfs
+et de mes yeux.</p>
+
+<p>Le mieux serait donc, il me semble, de laisser sommeiller toutes ces
+choses, de refermer respectueusement cette porte, comme on scellerait
+une entr&eacute;e de s&eacute;pulcre,&mdash;et de ne plus l'ouvrir, jamais....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT" id="LE_CHATEAU_DE_LA_BELLE-AU-BOIS-DORMANT"></a>LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT</h2>
+
+<div class="right">
+&laquo;Il y a deux choses que Dieu m&ecirc;me
+ne peut pas faire: un vieil arbre et un
+gentilhomme.&raquo;<br />
+(<i>Vieux proverbe de Bretagne</i>.)</div>
+
+
+<p>Souvent j'ai jet&eacute; un appel d'alarme vers mes amis inconnus pour qu'ils
+m'aident &agrave; secourir des d&eacute;tresses humaines, et toujours ils ont entendu
+ma voix. Aujourd'hui il s'agit de secourir des arbres, de nos vieux
+ch&ecirc;nes de France que la barbarie industrielle s'acharne partout &agrave;
+d&eacute;truire, et je viens implorer: &laquo;Qui veut sauver de la mort une for&ecirc;t,
+avec son ch&acirc;teau f&eacute;odal camp&eacute; au milieu, une for&ecirc;t dont personne ne sait
+plus l'&acirc;ge?&raquo;</p>
+
+<p>Cette for&ecirc;t-l&agrave;, j'y ai v&eacute;cu douze ann&eacute;es de mon enfance et de ma prime
+jeunesse; tous ses rochers me connaissaient, et tous ses ch&ecirc;nes
+centenaires et toutes ses mousses. Le domaine appartenait alors &agrave; un
+vieillard qui n'y venait jamais, vivait clo&icirc;tr&eacute; ailleurs, et qu'en ce
+temps-l&agrave; je me repr&eacute;sentais comme une sorte d'invisible personnage de
+l&eacute;gende. Le ch&acirc;teau restait livr&eacute; &agrave; un r&eacute;gisseur, campagnard solitaire
+et un peu farouche, qui n'ouvrait la porte &agrave; personne; on ne visitait
+pas, on n'entrait pas; j'ignorais ce que pouvaient cacher les liantes
+fa&ccedil;ades closes et ne regardais que de loin les grandes tours; mes
+promenades d'enfant en for&ecirc;t s'arr&ecirc;taient au pied des terrasses
+moussues, envelopp&eacute;es de la nuit verte des arbres et de leur silence.</p>
+
+<p>Ensuite, je m'en suis all&eacute; courir par toute la Terre, mais le ch&acirc;teau
+ferm&eacute; et ses ch&ecirc;naies profondes hantaient mon imagination toujours;
+entre mes longs voyages, je revenais comme un p&egrave;lerin ramen&eacute; pieusement
+par le souvenir, me disant chaque fois que rien des lointains pays
+n'&eacute;tait plus reposant ni plus beau que ce coin si ignor&eacute; de notre
+Saintonge. Le lieu du reste se maintenait immuable: aux m&ecirc;mes tournants
+des bois, entre les m&ecirc;mes rochers, je retrouvais les m&ecirc;mes gramin&eacute;es
+fines, les m&ecirc;mes fleurettes exquises et rares; dans les clairi&egrave;res, sur
+les tapis des lichens jamais foul&eacute;s, je voyais, &ccedil;a et l&agrave;, comme
+autrefois, pareilles &agrave; des turquoises, les petites plumes bleues tomb&eacute;es
+de l'aile des geais; dans les fourr&eacute;s, les renards en maraude poussaient
+leurs m&ecirc;mes glapissements du soir. Rien ne changeait; seulement les
+mousses &eacute;paississaient leurs velours sur les marches des perrons, les
+capillaires d&eacute;licats gagnaient lentement les terrasses, et, dans les
+marais d'en bas, les foug&egrave;res d'eau se faisaient plus g&eacute;antes.</p>
+
+<p>Or cette situation de d&eacute;laissement, invraisemblable &agrave; notre &eacute;poque
+utilitaire, s'&eacute;tait prolong&eacute;e plus d'un demi-si&egrave;cle, et on se disait que
+ce sommeil du ch&acirc;teau peut-&ecirc;tre durerait longtemps encore, comme il
+arriva pour celui de la Belle-au-Bois-Dormant. Mais voici que le
+vieillard invisible vient de mourir, rassasi&eacute; de jours; ses h&eacute;ritiers
+vont vendre le domaine enchant&eacute;, et des coupeurs de for&ecirc;ts sont l&agrave; pr&ecirc;ts
+&agrave; acheter pour abattre: songez donc, il y aurait deux cent mille francs
+de bois r&eacute;alisables tout de suite, et la terre resterait!</p>
+
+<p>Avec quelle m&eacute;lancolie, l'autre jour, un apr&egrave;s-midi de fin d'&eacute;t&eacute;, je
+suis revenu l&agrave; faire un p&egrave;lerinage qui pourrait bien &ecirc;tre le dernier!
+L'un des nouveaux h&eacute;ritiers&mdash;jusqu'alors un inconnu pour moi,&mdash;averti de
+ma visite, avait eu la bonne gr&acirc;ce de me pr&eacute;c&eacute;der pour me recevoir.
+Mais je voulais d'abord &agrave; &ecirc;tre seul, et, laissant ma voiture &agrave; une
+demi-lieue du ch&acirc;teau, en familier de ces bois, je me suis gliss&eacute; par
+d'&eacute;troits sentiers dans le ravin o&ugrave; j'avais eu, au temps de mon enfance,
+mes visions les plus passionn&eacute;es de nature et d'exotisme.</p>
+
+<p>C'est un lieu certainement unique dans nos climats. La petite rivi&egrave;re
+sans nom, qui traverse toute la for&ecirc;t dans une vall&eacute;e tr&egrave;s en
+contre-bas, s'attarde l&agrave;, plus enclose de rochers, plus enfouie sous
+l'amas des verdures folles; elle s'&eacute;pand au milieu des tourbes et des
+herbages pour former un semblant de marais tropical. Avant que j'aie vu
+les vraies flores exotiques, ce ravin d&eacute;j&agrave; les r&eacute;v&eacute;lait &agrave; mon
+imagination d'enfant. Les arbres qui y font de la nuit verte sont
+singuli&egrave;rement hauts, sveltes, group&eacute;s en gerbes qui se penchent &agrave; la
+mani&egrave;re des bambous. A l'abri de ces vo&ucirc;tes de feuillage et de cette
+sorte de falaise qui garantit comme un mur contre le vent d'hiver, toute
+une r&eacute;serve de nature vierge demeure blottie dans une humidit&eacute; et une
+ti&eacute;deur presque souterraines; les roseaux jaillissent de souches si
+vieilles et si hautes qu'on les dirait mont&eacute;s sur un tronc, comme les
+drac&eacute;nas; de m&ecirc;me pour la plus grande de nos foug&egrave;res, l'osmonde, qui y
+semble presque arborescente. C'est aussi la r&eacute;gion des mousses
+prodigieuses, qui sur toutes les pierres du sol imitent des plumes
+fris&eacute;es, et de mille autres plantes inconnues ailleurs, d'une fragilit&eacute;
+et d'une d&eacute;fiance extr&ecirc;mes, qui ne se risquent &agrave; para&icirc;tre que sur les
+terrains tranquilles depuis toujours.&mdash;Il faudrait pr&eacute;server jalousement
+de tels &eacute;dens, sans doute mill&eacute;naires, que ni volont&eacute;, ni fortune ne
+seront capables de recr&eacute;er.&mdash;Dans la p&eacute;nombre de sous-bois, je prends le
+sentier, plut&ocirc;t l'incertaine battue, qui passe tout au pied de la
+falaise d'enceinte. Les roches surplombent, des roches d'un gris&acirc;tre un
+peu rose, tellement frott&eacute;es par les si&egrave;cles qu'elles n'ont plus que des
+surfaces arrondies. Voici d'abord dans cette muraille une &eacute;trange et
+adorable niche, toute festonn&eacute;e de stalactites et frang&eacute;e de
+capillaires, d'o&ugrave; s'&eacute;chappe une source. Un peu plus loin, les roches
+lisses, ayant l'air de se plisser comme des draperies qu'on rel&egrave;ve,
+d&eacute;couvrent peu &agrave; peu de profondes entr&eacute;es obscures,&mdash;et ce sont les
+grottes pr&eacute;historiques ouvertes le long de cet ombreux mar&eacute;cage; rien
+n'a d&ucirc; beaucoup changer aux entours, depuis les temps o&ugrave; des h&ocirc;tes
+primitifs y aiguisaient leurs couteaux de silex. Il y en a plusieurs, de
+ces grottes, qui se suivent, montrant des porches en plein cintre ou
+bien dentel&eacute;s et d'un dessin ogival. Et enfin j'arrive &agrave; la plus grande,
+dont la salle d'entr&eacute;e a comme un d&ocirc;me d'&eacute;glise; le demi-jour verd&acirc;tre
+des feuill&eacute;es n'y p&eacute;n&egrave;tre pas tr&egrave;s loin, et on aper&ccedil;oit au fond, entre
+les piliers trapus que lui ont faits les stalactites, des couloirs qui
+s'en vont plonger en pleine nuit. J'aimais m'y aventurer jadis avec une
+lampe et un fil conducteur, et je me rappelle qu'une fois, vers ma
+quinzi&egrave;me ann&eacute;e, j'avais failli me perdre dans le d&eacute;dale de ces
+galeries, que tapissaient comme d'&eacute;paisses coul&eacute;es de neige ou de lait,
+et qui &eacute;taient toutes de la m&ecirc;me blancheur de suaire.</p>
+
+<p>Le sentier, toujours couvert et demi-sombre, mais de plus en plus
+facile, remonte enfin au niveau de la plaine, dans des bois touffus o&ugrave;
+la flore devient tout autre, sur un terrain sec, feutr&eacute; de mousses
+diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>Maintenant une large avenue droite, dans la direction du nord, va me
+conduire au ch&acirc;teau. Elle passe au milieu des bois, les pervenches lui
+font au printemps des tapis tout bleus, et les &laquo;ch&ecirc;nes-verts&raquo; la
+recouvrent, lui donnant l'air d'une interminable nef; on s'en
+contenterait ailleurs, de ces ch&ecirc;nes-l&agrave;, mais ce ne sont que des arbres
+d'une soixantaine d'ann&eacute;es, autant dire des arbrisseaux, compar&eacute;s &agrave; ceux
+qui m'attendent plus loin.</p>
+
+<p>Au bout de l'avenue, la nuit verte tout &agrave; coup s'&eacute;paissit davantage;
+ici, les grands ch&ecirc;nes ont des si&egrave;cles, les mousses et les foug&egrave;res se
+sont install&eacute;es sur les vigoureuses ramures. Et enfin commence
+d'appara&icirc;tre cette demeure de Belle-au-Bois-Dormant. Dans la m&ecirc;me
+p&eacute;nombre toujours, c'est d'abord la vieille grille en fer forg&eacute; et le
+perron moussu d'une immense et royale terrasse &agrave; balustres, et puis, au
+del&agrave;, encore loin, dans une &eacute;chapp&eacute;e entre les branches, une fa&ccedil;ade et
+des tours dor&eacute;es au soleil d'automne. Deux pavillons Louis XIII, ferm&eacute;s
+depuis cent ans, se dressent aux angles de cette terrasse d&eacute;serte, qui
+domine de trente ou quarante pieds la rivi&egrave;re enclose, le monde
+fr&eacute;missant des peupliers et des yeuses, la m&ecirc;l&eacute;e des herbages, des
+joncs, des foug&egrave;res d'eau et des n&eacute;nufars, toute l'inextricable jungle
+d'en bas....</p>
+
+<p>Celui des nouveaux ma&icirc;tres de c&eacute;ans qui m'attendait vient &agrave; ma
+rencontre. Il va donc me donner acc&egrave;s dans le ch&acirc;teau, pr&egrave;s duquel j'ai
+v&eacute;cu si longtemps sans y pouvoir entrer.</p>
+
+<p>Premier portail en pierre rouge&acirc;tre, o&ugrave; des bas-reliefs de quatre
+si&egrave;cles repr&eacute;sentent des lions endormis. Puis, donjon avanc&eacute; du guet,
+ancien pont-levis, cour d'honneur. Et les tours du ch&acirc;teau m&ecirc;me sont &agrave;
+pr&eacute;sent au-dessus de nos t&ecirc;tes, avec leurs cr&eacute;neaux du moyen &acirc;ge f&eacute;odal
+et leurs toits d'ardoise ajout&eacute;s lors de la Renaissance.</p>
+
+<p>La porte s'ouvre et nous sommes dans la place. Bien que les murailles
+ext&eacute;rieures n'eussent point de l&eacute;zarde, je pr&eacute;voyais un d&eacute;labrement de
+logis abandonn&eacute;. Non, rien n'a souffert. Les parois, il est vrai, sont
+badigeonn&eacute;es de modeste chaux paysanne, mais tous les plafonds ont gard&eacute;
+leurs &eacute;normes solives, peinturlur&eacute;es &agrave; la Renaissance, et il suffirait
+d'un lavage pour en ressusciter compl&egrave;tement les dessins et le coloris.
+&Ccedil;a et l&agrave;, des meubles fan&eacute;s &agrave; point, des soies qui s'&eacute;teignent, du Louis
+XV, du Louis XVI ou du Directoire.... Vraiment un acqu&eacute;reur, assez
+affin&eacute; pour comprendre cette sorte de simplicit&eacute; seigneuriale qui fut
+celle de nos ch&acirc;teaux de province &agrave; la fin du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle,
+n'aurait ici que la peine de prendre place.</p>
+
+<p>Une salle pourtant d&eacute;tonne par son luxe plus surcharg&eacute;. Des artistes de
+la Renaissance italienne, mand&eacute;s par les seigneurs d'alors, y avaient
+prodigu&eacute; les peintures et les ciselures; aux murailles et au plafond,
+des encadrements sculpt&eacute;s en plein bois, avec une pr&eacute;cieuse finesse,
+entourent de curieux tableaux, d'une &eacute;poque ind&eacute;cise et transitoire, o&ugrave;
+certains visages ont la na&iuml;vet&eacute; des primitifs, tandis que des
+clairs-obscurs et des d&eacute;tails de muscles sentent l'influence de
+Michel-Ange.</p>
+
+<p>Mais ce qui est sans prix, ce qui est sans &eacute;gal nulle part, c'est la vue
+que l'on a des fen&ecirc;tres d'en haut et des chambres des tours: au del&agrave; des
+grandes terrasses superpos&eacute;es et des vieux jardins &agrave; la fran&ccedil;aise,
+partout, n'importe o&ugrave; l'on regarde, un lointain qui fait oublier le
+si&egrave;cle pr&eacute;sent, un lointain qui n'indique aucune &eacute;poque de l'histoire;
+si l'on veut, c'est le moyen &acirc;ge, ou m&ecirc;me c'est le temps des Gaules;
+rien que le tranquille d&eacute;ploiement des branches, la paix infinie des
+choses que l'homme n'a pas encore d&eacute;rang&eacute;es. On respire l'&eacute;ternelle
+senteur des arbres, des mousses et de la terre. Vers le sud, il y a les
+bois par lesquels je suis arriv&eacute; et qui tombent dans le ravin des
+grottes. Dans tout l'ouest, au-dessus de la rivi&egrave;re et d'une ligne
+rocheuse, ces autres bois tr&egrave;s embroussaill&eacute;s&mdash;o&ugrave; je connais des
+s&eacute;pultures gallo-romaines et qui, en dehors du champ de la vue,
+confinent &agrave; un &eacute;trange petit d&eacute;sert de pierrailles. Vers le nord, enfin,
+c'est un moutonnement de cimes plus hautes et plus sombres, d'un vert
+intense o&ugrave; jamais l'automne ne met ses teintes de rouille: la for&ecirc;t de
+&laquo;ch&ecirc;nes-verts&raquo; que nous visiterons tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Et, devinant d&eacute;j&agrave; aux allures de mon h&ocirc;te, &agrave; son esprit distingu&eacute;, qu'il
+saura comprendre, je lui repr&eacute;sente quel crime il commettrait en livrant
+&agrave; des barbares ce domaine. En effet, il &eacute;tait pleinement de mon avis.
+Mais, pour des questions de partage (nombreux h&eacute;ritiers tous dispers&eacute;s
+et &eacute;tablis en d'autres sites), il fallait vendre, et les coupeurs
+d'arbres renouvelaient des offres pressantes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, me dit-il, achetez-le!</p>
+
+<p>R&eacute;ponse &agrave; pr&eacute;voir, &eacute;videmment. Mais ce serait une peu raisonnable
+fantaisie, et pour ne venir jamais, car j'ai d&eacute;j&agrave;, moi aussi, fix&eacute; ma
+vie ailleurs....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le soleil d&eacute;clinant, nous sommes all&eacute;s terminer ce p&egrave;lerinage dans la
+for&ecirc;t de couleur sombre qui, du c&ocirc;t&eacute; nord, commence tout de suite, d&egrave;s
+que finissent les terrasses et les vieux balustres.</p>
+
+<p>J'ai dit que le ravin des grottes &eacute;tait un lieu unique; de m&ecirc;me pour
+cette for&ecirc;t-l&agrave;, en courant le monde je n'en ai pas rencontr&eacute; qui lui
+ressemble, si ce n'est peut-&ecirc;tre en un coin perdu de la Gr&egrave;ce. Le
+&laquo;ch&ecirc;ne-vert&raquo;, qui en France n'existe &agrave; l'&eacute;tat d'arbre forestier que
+dans nos r&eacute;gions sud-ouest temp&eacute;r&eacute;es parle vent marin, porte des
+feuilles d'une nuance fonc&eacute;e, un peu gris&acirc;tres en dessous comme celles
+de l'olivier, et, l'hiver, quand tout se d&eacute;nude ailleurs, il reste en
+pleine gloire. C'est un arbre d'une vie tr&egrave;s lente, auquel il faut des
+p&eacute;riodes infinies pour atteindre son complet &eacute;panouissement. Lorsqu'il a
+pu se d&eacute;velopper dans une tranquillit&eacute; inviolable, comme ici, son tronc
+multiple s'arrange en gerbe, en bouquet gigantesque; alors, avec son
+branchage touffu du haut en bas qui descend jusqu'&agrave; terre, avec sa belle
+forme ronde, il arrive presque &agrave; la majest&eacute; du banian des Indes.&mdash;Or ce
+coin de for&ecirc;t n'a jamais &eacute;t&eacute; touch&eacute; au cours des temps, il s'est fait
+comme il lui a plu de se faire; les arbres ne s'y sont pas serr&eacute;s les
+uns aux autres, mais d&eacute;ploy&eacute;s avec calme, laissant entre eux des
+intervalles comme en une sorte de myst&eacute;rieux jardin. Le sol y est d'une
+qualit&eacute; rare: un plateau calcaire sur lequel les si&egrave;cles n'ont d&eacute;pos&eacute;
+qu'une mince couche d'humus, et qui ne convient qu'&agrave; de patientes
+essences d'arbres, ainsi qu'&agrave; de tr&egrave;s exquises petites gramin&eacute;es, des
+mousses et des lichens. Par endroits, ce sont les lichens qui dominent;
+les pelouses alors prennent des teintes d'un gris&acirc;tre tr&egrave;s doux, le m&ecirc;me
+gris&acirc;tre que l'on voit ici sur toutes les ramures et &agrave; l'envers de
+toutes les feuill&eacute;es, et c'est un peu comme si la cendre des &acirc;ges avait
+poudr&eacute; la for&ecirc;t. Jadis on avait trac&eacute; au travers des ch&ecirc;naies deux ou
+trois larges avenues,&mdash;jadis, on ne sait plus quand; elles subsistent
+sans qu'il soit besoin de les entretenir, car ce terrain ne conna&icirc;t ni
+la boue, ni les ajoncs, ni les broussailles; elles sont adorables, en
+d&eacute;cembre surtout, ces avenues, puisque les grands &laquo;ch&ecirc;nes-verts&raquo;, et les
+phyllireas, qui forment parfois des charmilles &agrave; leurs pieds, jamais ne
+s'effeuillent; on peut y cheminer plus d'une demi-lieue sans voir autre
+chose que ces arbres magnifiquement pareils, et lorsqu'on arrive enfin
+au bord de la muraille rocheuse, qui limite le plateau et ses futaies,
+pour descendre &agrave; la zone plus basse des roseaux et de l'eau courante,
+l'horizon que l'on d&eacute;couvre est encore un horizon sans &acirc;ge.</p>
+
+<p>Et le charme si singuli&egrave;rement souverain de cette for&ecirc;t, c'est l'espace,
+les passages libres partout. Entre les touffes majestueuses des
+feuillages vert-bronze att&eacute;nu&eacute;s de grisailles, on circule ais&eacute;ment sur
+de tr&egrave;s fins tapis, et, cela donne une impression de bois sacre, de parc
+&eacute;lys&eacute;en. S&eacute;jour pour le calme &agrave; peine nostalgique ou m&ecirc;me pour le
+d&eacute;finitif oubli, dans l'enveloppement des vieux arbres et des vieux
+temps....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Comme nous rebroussions chemin, sur les velours d&eacute;licatement nuanc&eacute;s des
+mousses vertes ou grises, et que les tours du ch&acirc;teau, rougies par le
+soleil couchant, commen&ccedil;aient de r&eacute;appara&icirc;tre entre les &eacute;normes ch&ecirc;nes
+tranquilles, mon h&ocirc;te me dit tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est trop beau, et nous serions trop coupables! Ecoutez, nous
+allons essayer de surseoir &agrave; la vente, si vous voulez nous aider &agrave;
+trouver l'acheteur qui ne d&eacute;truirait pas....</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc pourquoi j'adresse cet appel &agrave; tous, et vraiment j'ai
+conscience de remplir un devoir envers ma province de Saintonge, m&ecirc;me
+envers mon pays. Il y aura, je le sais, des imb&eacute;ciles pour dire que je
+fais une r&eacute;clame int&eacute;ress&eacute;e, mais cela me sera &eacute;gal parce qu'ils
+resteront seuls &agrave; le croire.</p>
+
+<p>A notre &eacute;poque, qui est celle de la laideur envahissante, cette rage
+&eacute;hont&eacute;e de d&eacute;boiser partout arrive &agrave; son paroxysme, et, lorsque nos
+descendants comprendront enfin l'&eacute;tendue de notre stupidit&eacute; sauvage, il
+sera trop tard, car il faut des si&egrave;cles et des si&egrave;cles pour recr&eacute;er de
+vraies for&ecirc;ts. Aux Pyr&eacute;n&eacute;es, restait celle d'Iraty, qui &eacute;tait immense et
+o&ugrave; la cogn&eacute;e n'avait jamais &eacute;t&eacute; mise; or la voici bient&ocirc;t ras&eacute;e jusqu'au
+sol, par des fabricants de je ne sais quel carton-p&acirc;te. Toutes celles de
+l'Est, vendues &agrave; des juifs allemands, et celle d'Amboise, condamn&eacute;e &agrave;
+mort. L'Institut de France, qui, semble-t-il, devrait &ecirc;tre gardien de
+toute beaut&eacute;, donne lui-m&ecirc;me l'exemple du meurtre. Pr&egrave;s d'Hendaye o&ugrave;
+j'ai mon ermitage, deux vieillards que j'affectionnais tendrement
+avaient en 1902 l&eacute;gu&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie des sciences leur ch&acirc;teau et leurs
+bois qui s'&eacute;tendaient jusqu'au bord des hautes falaises marines; averti
+par la rumeur publique tr&egrave;s accusatrice, j'y suis all&eacute; hier pour me
+rendre compte: h&eacute;las! je n'ai plus trouv&eacute; trace des all&eacute;es o&ugrave; je me
+promenais nagu&egrave;re avec ces v&eacute;n&eacute;rables amis; les ch&ecirc;nes &eacute;taient coup&eacute;s et
+par endroits les souches arrach&eacute;es. Ainsi une compagnie d'hommes
+distingu&eacute;s ou illustres, qui s&eacute;par&eacute;ment d&eacute;sapprouveraient tous, a pu
+fermer les yeux sur ce vandalisme.</p>
+
+<p>Dans notre pays cependant, tous les gens riches ne sont pas les
+grossiers brasseurs d'affaires qui abattent pour alimenter des scieries
+m&eacute;caniques ou des usines &agrave; papier. A mon appel surgira peut-&ecirc;tre quelque
+acheteur d'&eacute;lite, digne d'&ecirc;tre l'habitant du ch&acirc;teau enchant&eacute; et capable
+de respecter alentour la vie des grands ch&ecirc;nes s&eacute;culaires. Mais qu'il se
+h&acirc;te, car la menace est pressante! Par discr&eacute;tion envers celui-l&agrave;, oh!
+je m'engagerais de bon coeur &agrave; renoncer au p&egrave;lerinage que tous les ans
+je faisais dans certains sentiers, satisfait avec la seule certitude
+que la ch&egrave;re for&ecirc;t, o&ugrave; sont rest&eacute;s mes r&ecirc;ves d'enfant, poursuivrait le
+cours ind&eacute;fini de sa dur&eacute;e, m&ecirc;me apr&egrave;s que j'aurai cess&eacute; de vivre.</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;Il faut pourtant bien que je me r&eacute;signe &agrave; faire une sorte
+d'annonce plus pr&eacute;cise, car je m'aper&ccedil;ois que l'on ne saurait m&ecirc;me pas
+de quoi je veux parler. Il s'agit du ch&acirc;teau et de la for&ecirc;t de La
+Roche-Courbon, sis en Sainteonge, &agrave; vingt-deux kilom&egrave;tres de Rochefort,
+environ trente-cinq de Royan et onze de la gare lapins prochaine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="NOYADE_DE_CHAT" id="NOYADE_DE_CHAT"></a>NOYADE DE CHAT</h2>
+
+
+<p>Les chats ont un cri sp&eacute;cial pour l'heure de la grande angoisse, l'heure
+o&ugrave; ils voient la mort appara&icirc;tre. Tous ceux qui les fr&eacute;quent&egrave;rent et
+surent les comprendre le connaissent aussi bien qu'eux-m&ecirc;mes, ce cri,
+tellement peu semblable &agrave; leurs habituels miaulements de demande, de
+vague ennui, d&eacute;col&egrave;re ou d'amour. C'est leur appel &agrave; on ne sait quelle
+piti&eacute; sup&eacute;rieure, obscur&eacute;ment con&ccedil;ue par eux,&mdash;piti&eacute; des &ecirc;tres ou
+peut-&ecirc;tre piti&eacute; latente des choses; on pourrait dire que c'est leur
+pri&egrave;re, leur pri&egrave;re d'agonie....</p>
+
+<p>Hier apr&egrave;s midi, au grand resplendissement de trois heures, au milieu du
+silence coutumier de ma maisonnette qui baigne dans l'estuaire basque,
+par ma fen&ecirc;tre, j'entendis ce cri-l&agrave; venir d'en bas, monter du bord de
+l'eau, et je vis les deux chats gardiens du logis, qui dormaient
+voluptueusement dans le jardin sur l'herbe, tout &agrave; coup dresser la t&ecirc;te,
+puis se lever, prendre leur course ensemble vers le balcon d'une
+terrasse qui domine la gr&egrave;ve, pour voir quel drame se passait.</p>
+
+<p>Quand je vins les rejoindre, leur attitude &eacute;tait caract&eacute;ristique, et
+r&eacute;v&eacute;lait un monde de pens&eacute;es diff&eacute;rentes dans ces deux petites cervelles
+fantasques, pour moi imp&eacute;n&eacute;trables &agrave; jamais. L'un, tout jeune, un matou
+de dix-huit mois, n&eacute; dans la maison, heureux depuis l'enfance et par
+suite tr&egrave;s confiant dans l'humanit&eacute;, regardait, les oreilles droites, le
+cou tendu, les yeux dilat&eacute;s, comme n'arrivant pas &agrave; bien comprendre et
+se refusant &agrave; croire. L'autre, sa m&egrave;re, une vieille chatte violente et
+rancuni&egrave;re, qui a connu des jours sans p&acirc;t&eacute;e et amass&eacute; maintes preuves
+de la malice des hommes avant de trouver enfin chez moi le bon refuge,
+l'autre &eacute;tait furieuse; en grondant, elle allait et venait, tournait sur
+elle-m&ecirc;me &agrave; la fa&ccedil;on des b&ecirc;tes f&eacute;roces dans leur cage, et &eacute;videmment
+devinait tout, ayant assist&eacute; souvent &agrave; des noyades pareilles; m&ecirc;me &agrave; mon
+arriv&eacute;e elle me fit la grimace et: Pft! pft! comme me rendant
+responsable aussi et m'englobant dans son d&eacute;go&ucirc;t de l'esp&egrave;ce humaine.</p>
+
+<p>Ce que j'aper&ccedil;us quand je regardai sur cette gr&egrave;ve au-dessous de moi,
+dans la premi&egrave;re minute, comme le jeune matou na&iuml;f, je ne compris pas
+bien. Une fille en cheveux&mdash;quelque servante du voisinage&mdash;&eacute;tait l&agrave;
+debout, et pr&egrave;s d'elle, se r&eacute;fugiant tout contre sa robe, un pauvre
+chaton d'environ deux mois, mouill&eacute;, tremp&eacute;, avec sur le museau un peu
+de sang qui coulait d'une blessure. C'&eacute;tait lui qui poussait le cri de
+la grande angoisse, ouvrant tant qu'il pouvait sa petite gueule rose
+bord&eacute;e de perles blanches, levant vers la fille ses petits yeux pleins
+d'eau et pleins de larmes.</p>
+
+<p>Dans la terreur de la mort entrevue, il exhalait &agrave; pleine voix sa
+supr&ecirc;me pri&egrave;re, tout enfantine: &laquo;Qu'est-ce que j'ai fait de mal, moi? Je
+ne suis qu'un pauvre petit chat innocent? C'est donc possible qu'on me
+tue comme &ccedil;a? Mais je demande gr&acirc;ce, vous voyez bien; je crie au
+secours! On n'aura donc pas de piti&eacute;!...&raquo;</p>
+
+<p>Oh! le dernier cri des b&ecirc;tes condamn&eacute;es, leur pauvre cri qui est si
+inutile et qui, on le sait d'avance, ne touchera personne!... celui d'un
+boeuf &agrave; l'abattoir, m&ecirc;me celui d'une humble poule qu'un marmiton &eacute;gorge
+pour la faire cuire!...</p>
+
+<p>Ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; avant mon arriv&eacute;e sur la terrasse, je le
+reconstituai, bien entendu, presque aussit&ocirc;t. La fille voulant noyer le
+chaton, sans avoir m&ecirc;me la pudeur de lui mettre une pierre au cou pour
+que ce f&ucirc;t fini plus vite, avait d&ucirc; le lancer d'abord du haut de son
+logis, par quelque fen&ecirc;tre: d'o&ugrave; la blessure et le petit museau
+saignant. Ensuite, ayant vu qu'il nageait avec tant de courage pour
+essayer encore de survivre, elle &eacute;tait descendue afin de l'achever. Mais
+voici maintenant qu'elle prolongeait son attente et ses grands cris,
+ayant commenc&eacute; de rire avec un batelier qui passait justement dans sa
+barque le long du bord et l'int&eacute;ressait davantage.</p>
+
+<p>Enfin, elle se baissa vers la petite chose impuissante et bless&eacute;e qui
+l'implorait de toutes ses forces, et sans me laisser le temps
+d'intervenir, elle l'avait jet&eacute;e &agrave; nouveau, d'une grosse main brutale,
+tr&egrave;s loin, en plein courant. Quelques secondes on vit surnager deux
+oreilles minuscules, le bout d'une mince queue noire qui se tordait; et
+puis, plus rien: la petite chose qui avait tant suppli&eacute; et tant souffert
+&eacute;tait rentr&eacute;e dans la paix.</p>
+
+<p>Alors elle s'en alla tranquillement, la sauvagesse, en gardant aux
+l&egrave;vres, &agrave; l'adresse du batelier, son sourire de brute.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un moment plus tard, la chatte de ma maison, qui s'&eacute;tait rendormie sur
+l'herbe avec son fils, se r&eacute;veilla inqui&egrave;te; puis, jetant de vilains
+cris de haine, retourna vers la terrasse d'o&ugrave; elle avait vu tuer. Mais
+en route, distraite tout &agrave; coup, elle fit halte pour se l&eacute;cher une
+griffe; &eacute;videmment les images se brouillaient dans sa t&ecirc;te, elle ne se
+souvenait plus bien, et, calm&eacute;e, indiff&eacute;rente, elle revint se coucher.</p>
+
+<p>Les b&ecirc;tes ont leurs id&eacute;es surtout par &eacute;clairs, d'une fa&ccedil;on aussi vive
+que nous peut-&ecirc;tre, bien que toujours incompl&egrave;te et sans suite. La
+grande Pens&eacute;e, immanente au fond de tout, et qui depuis les origines
+continue la lutte pour se d&eacute;gager, s'est fourvoy&eacute;e, comme en autant
+d'impasses, dans ces pauvres t&ecirc;tes-l&agrave;, obscurcies de mati&egrave;re, et du
+reste &agrave; peu pr&egrave;s imperfectibles,&mdash;fourvoy&eacute;e bien plus maladroitement
+encore que dans les n&ocirc;tres, qui restent cependant si inaptes &agrave; concevoir
+le pourquoi de la vie. Mais il est croyable que certains animaux
+sup&eacute;rieurs, pendant les minutes o&ugrave; ils sont lucides (chiens qui hurlent
+&agrave; la lune, chats qui se lamentent sur les toits les soirs d'hiver),
+sentent aussi d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment que nous la tristesse d'&ecirc;tre l'un des
+milliers d'&eacute;chelons, si vite bris&eacute;s, sur lesquels cette Pens&eacute;e essaye sa
+marche ascendante,&mdash;l'indicible tristesse d'exister et l'horreur de
+finir.</p>
+
+<p>Et nos &Eacute;vangiles, pourtant si admirables dans les le&ccedil;ons de charit&eacute;
+qu'ils nous donnent, ont une d&eacute;routante lacune: la piti&eacute; pour les b&ecirc;tes
+n'y est m&ecirc;me pas indiqu&eacute;e, alors que le Brahmanisme, le Bouddhisme et
+l'Islam nous l'enseignent en termes que l'on n'oublie plus.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA" id="LAGONIE_DE_LEUZKALERRIA"></a>L'AGONIE DE L'EUZKALERRIA</h2>
+
+<div class="right">Hendaye, f&eacute;vrier 1908.</div>
+
+
+<p>Au pays basque, notre hiver, qui est plut&ocirc;t nuageux, plut&ocirc;t tourment&eacute;,
+nous r&eacute;serve pourtant d'adorables surprises de ti&eacute;deur, d&egrave;s que se met &agrave;
+souffler le vent du sud, grand magicien de la r&eacute;gion.</p>
+
+<p>Ce matin, quand se sont ouvertes mes fen&ecirc;tres qui regardent l'Espagne,
+une f&ecirc;te de lumi&egrave;re commen&ccedil;ait, sous un ciel id&eacute;alement pur. Pendant la
+nuit, le vent du sud, en un rien de temps, avait clarifi&eacute; l'atmosph&egrave;re;
+il soufflait doucement, pour nous apporter les langueurs, les
+limpidit&eacute;s du Midi espagnol, et c'&eacute;tait une tr&ecirc;ve de quelques jours &agrave;
+ces longues bourrasques d'ouest, &agrave; ces plaies persistantes, qui font de
+ce pays une autre Bretagne, plus chaude que la vraie, mais aussi verte
+et aussi mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>Donc, aujourd'hui, f&ecirc;te de soleil partout sous mes yeux. En face de moi,
+Fontarabie&mdash;qui, dans un avenir prochain, va &ecirc;tre, h&eacute;las!
+irr&eacute;m&eacute;diablement d&eacute;figur&eacute;e,&mdash;l'antique Fontarabie, aux couleurs de
+cuivre et de basane, tr&ocirc;nait encore telle qu'autrefois, sur son rocher,
+au pied de la cha&icirc;ne des Cantabres. Et plus loin la mer&mdash;qui va bient&ocirc;t,
+h&eacute;las! m'&ecirc;tre cach&eacute;e derri&egrave;re une ligne de modernes villas&mdash;tra&ccedil;ait &agrave;
+l'horizon sa tranquille ligne bleue.</p>
+
+<p>A un tel matin une journ&eacute;e a succ&eacute;d&eacute;, douce comme en juin. Et
+l'apr&egrave;s-midi j'ai pris la route de la plage. Une petite route &eacute;troite,
+que j'ai connue jadis paisible et charmante; &agrave; pr&eacute;sent, r&eacute;tr&eacute;cie encore
+par un tramway, et d&eacute;fonc&eacute;e par les autos, si impraticable qu'il faut
+prendre &agrave; c&ocirc;t&eacute; dans les champs.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait tranquille et comme recueillie aujourd'hui, cette plage, dans
+une quasi-solitude que l'hiver lui a rendue et qui rappelait encore un
+peu ses chers aspects d'autrefois. Mais pourtant que de d&eacute;g&acirc;ts, commis
+d&eacute;j&agrave; sur ces dunes et ces sables, depuis deux ans &agrave; peine que des
+sp&eacute;culateurs s'y sont abattus, les ont achet&eacute;s pour les <i>mettre en
+rapport</i>! Jadis, c'&eacute;tait un sol exquis, feutr&eacute; et brod&eacute; de ces plantes
+d&eacute;licates qui demandent des si&egrave;cles de paix pour se produire: des
+mousses d'un velours sp&eacute;cial, des immortelles odorantes et des milliers
+de petits oeillets roses, parfumant les entours avec leur baume sauvage.
+De ce sol pr&eacute;cieux, il ne reste plus que &ccedil;a et l&agrave; des lambeaux; tout est
+boulevers&eacute;, d&eacute;nivel&eacute;, coup&eacute; de larges avenues empierr&eacute;es que vont
+border les villas de demain. Les tapis d'oeillets roses ne seront
+bient&ocirc;t plus ici qu'une l&eacute;gende du vieux temps.</p>
+
+<p>En cette belle journ&eacute;e d'hiver, les intrus cependant n'&eacute;taient en vue
+nulle part, chass&eacute;s sans doute vers les villes par tant de bourrasques
+et de pluies qui viennent de passer. On apercevait seulement au loin,
+sur le sable lisse et mouill&eacute;, tout au bord des lames qui d&eacute;ferlaient,
+des essaims de petits &ecirc;tres, d'une taille de pygm&eacute;e, cheminant avec
+lenteur et sans jeux: trois cents petits gar&ccedil;ons et petites filles; les
+convalescents de la tuberculose; les h&ocirc;tes de l'immense sanatorium que
+j'ai vu tout r&eacute;cemment fonder sur cette plage jusqu'alors d&eacute;serte, et
+qui, de saison en saison, d&eacute;veloppe toujours plus ses maisonnettes &agrave;
+toit rouge, grandit, envahit comme un puissant village. Oh! les pauvres
+petits, loin de moi la pens&eacute;e de protester contre leur pr&eacute;sence, si peu
+d&eacute;corative soit-elle, puisque cet air marin les sauve. Passe pour le
+sanatorium envahisseur. Mais les villas, les h&ocirc;tels, le casino, les
+croupiers, j'en saisis moins les bienfaits.</p>
+
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; sud de la grande plage, je regardais maintenant se d&eacute;tacher, sur
+le fond sombre des montagnes espagnoles, le groupe de ces villas qui ont
+surgi depuis une ann&eacute;e, avec une stup&eacute;fiante vitesse,&mdash;et je me sentais
+forc&eacute; de convenir qu'elles n'&eacute;taient pas laides; que, si l'on s'en
+tenait l&agrave;, ce serait acceptable encore. En effet, dans notre infortune,
+nous avons &eacute;t&eacute; assez heureux pour que le chef de l'exploitation ne f&ucirc;t
+qu'un demi-barbare; quelqu'un de d&eacute;j&agrave; &eacute;volu&eacute;, qui a d&eacute;pass&eacute; tout de m&ecirc;me
+l'&eacute;poque du chalet polychrome &agrave; clochetons en zinc. Il a compris ce qui
+n'avait pu entrer jusqu'ici dans les cervelles bouch&eacute;es des am&eacute;nageurs
+de villes d'eaux, &agrave; savoir qu'ils ont int&eacute;r&ecirc;t, m&ecirc;me pour attirer leurs
+clients, &agrave; laisser &agrave; chaque pays-un peu de son caract&egrave;re. Et ces aillas
+dont il vient de nous doter sont des Biaisons basques, interpr&eacute;t&eacute;es avec
+une assez louable recherche d'exactitude; du toc s'y est gliss&eacute;, il va
+sans dire; cependant, b&eacute;nissons le destin qui nous a pr&eacute;serv&eacute;s du &laquo;modem
+style&raquo;!</p>
+
+<p>Mais quelle mentalit&eacute; ont-ils donc, en somme, ces malfaiteurs
+inconscients qui entreprennent d'am&eacute;nager notre plage? Avant sans doute
+obscur&eacute;ment senti&mdash;puisqu'ils sont venus&mdash;le charme de l'Euzkalerria,
+ils ne s'aper&ccedil;oivent pas qu'ils le d&eacute;truisent! Ce charme, ont-ils
+vraiment cru pouvoir le maintenir ici, rien qu'en recopiant, ou &agrave; peu
+pr&egrave;s, l'architecture de quelques maisons surann&eacute;es? Et restent-ils
+incapables de comprendre ce qui va manquer &agrave; leur pastiche je ville
+basque: l'empreinte du pass&eacute;, le myst&egrave;re et l'ind&eacute;finissable calme, la
+protection latente des vieilles &eacute;glises et le chant de leurs cloches,
+tout l'indicible de ce pays, et son &acirc;me enfin,&mdash;son &acirc;me ombrageuse qui
+bien entendu fuit et se d&eacute;robe &agrave; leur seule approche?...</p>
+
+<p>&laquo;Nous vous amenons la richesse&raquo;, disent-ils, de bonne foi sans doute. Et
+les gens, pris comme des alouettes au miroir, battent des mains &agrave; cette
+annonce, maudissant le proph&egrave;te de malheur que je deviens, accueillent
+en na&iuml;fs ce semblant de luxe qui leur arrive. D&eacute;j&agrave; tout change dans la
+r&eacute;gion contamin&eacute;e et la tradition s'oublie, le b&eacute;ret se d&eacute;mode, la
+couleur s'&eacute;teint; des boutiques, qui &eacute;taient gentilles et campagnardes,
+s'affublent de vitrages &laquo;art nouveau&raquo;; le fandango, sur la place de
+l'&eacute;glise, dispara&icirc;t devant le quadrille de barri&egrave;re. Les besoins et les
+convoitises vont croissant; telle Basquaise, que j'ai connue charmante
+un foulard nou&eacute; sur les cheveux, d&eacute;sorient&eacute;e aujourd'hui sous son grand
+chapeau et son grand voile, quitte son travail pour aller jouer &agrave; la
+dame touriste en r&ocirc;dant autour du casino le soir. Parmi les humbles,
+quelques-uns des plus avis&eacute;s commencent bien &agrave; dire: &laquo;Mais nous payons
+tout plus cher, et bient&ocirc;t comment pourrons-nous vivre?&raquo; Attendez, mes
+pauvres amis; ce n'est encore que le d&eacute;but; il ne sera pas pour vous,
+p&ecirc;cheurs, ouvriers ou modestes marchands, l'or que jetteront peut-&ecirc;tre
+ici les baigneurs, mais pour les aigrefins qui s'installent toujours &agrave;
+leur suite. Et vos fils deviendront des guides en tous genres &agrave; l'usage
+des &eacute;trangers. Quant &agrave; vos filles, ce sera pire; instruisez-vous
+d'ailleurs en observant Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Tout pays qui
+s'ouvre au tourisme abdique sa dignit&eacute;, en m&ecirc;me temps que son lot de
+paix heureuse....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le d&eacute;clin magnifique du soleil m'annon&ccedil;ant l'heure o&ugrave; j'avais donn&eacute;
+rendez-vous &agrave; mes partenaires de &laquo;pala&raquo;, je me suis dirig&eacute; vers ce
+fronton du jeu de pelote, qui nagu&egrave;re attirait sur la plage une
+affluence purement basque. Et l&agrave; encore tout &eacute;tait d&eacute;rang&eacute;,
+meurtri,&mdash;car la destruction de cette place du jeu national est, h&eacute;las!
+d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e par les nouveaux &laquo;am&eacute;nageurs&raquo; de notre bord de mer.</p>
+
+<p>A peine avions-nous commenc&eacute; de jouer quand m&ecirc;me, au milieu de ce
+d&eacute;sarroi d'abandon, que deux ou trois cents petits spectateurs venaient
+de pr&egrave;s nous enserrer: toujours les h&ocirc;tes du sanatorium, les petits
+tuberculeux d&eacute;j&agrave; cicatris&eacute;s, en train de refaire ici leurs bonnes joues
+roses. Oh! bien gentils, les pauvres enfants, et bien empress&eacute;s toujours
+&agrave; nous rapporter les pelotes lanc&eacute;es trop haut qui s'&eacute;garaient. Certes,
+j'aimais mieux les voir autour de moi que les touristes qui, cet
+&eacute;t&eacute;&mdash;si je' n'ai pas d&eacute;j&agrave; dit adieu &agrave; ce pays,&mdash;viendront m'observer
+avec malveillance. Mais l'&eacute;poque, si r&eacute;cente, o&ugrave; il n'y avait personne!
+Songer qu'hier encore cette plage admirable n'appartenait qu'aux
+Hendayais, aux paysans des hameaux d'alentour, et &agrave; quelques discrets
+artistes! La ligne fi&egrave;re des grands brisants et des sables fuyait alors
+ininterrompue, s'en allait mourir l&agrave;-bas au pied de l'abrupte et d&eacute;serte
+falaise cantabrique. Et lorsqu'on revenait du jeu de paume, par ces
+soirs de Biscaye qui sont tant&ocirc;t limpides et dor&eacute;s, tant&ocirc;t alourdis de
+gros nuages fauves, on avait autour de soi d'exquises solitudes, o&ugrave; la
+silhouette de Fontarabie tr&ocirc;nait dans le lointain comme une apparition
+des vieux temps. Et on &eacute;tait gris&eacute; par la senteur des dunes, toutes
+fleuries d'immortelles et d'oeillets roses.</p>
+
+<p>Elle est donc imminente, disais-je, la destruction de ce fronton de
+pelote, o&ugrave; tant de braves paysans, le dimanche, au lieu d'aller au
+cabaret, passaient des heures bienfaisantes!<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> Ayant un peu contribu&eacute; &agrave;
+faire conna&icirc;tre au monde ce jeu traditionnel des Basques, je croyais
+qu'on aurait, sur ma pri&egrave;re, &eacute;pargn&eacute; ce vieux pan de mur, o&ugrave; je joue
+moi-m&ecirc;me depuis douze ans, et j'avais de confiance adress&eacute; ma
+protestation aux autorit&eacute;s locales, mais, h&eacute;las! pour n'en rien
+obtenir.<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a></p>
+
+<p>Je n'ai du reste aucune influence dans ce petit pays d'Hendaye. Oh!
+peut-&ecirc;tre, si j'y avais b&acirc;ti quelque villa pompeuse.... Mais je n'ai
+voulu y poss&eacute;der qu'une maison de p&ecirc;cheur et j'essaye, pour me reposer,
+d'y vivre de la vie des simples: alors, plus l'ombre de prestige. Et
+c'est &agrave; tel point que l'un quelconque de ces industriels venu; pour
+sp&eacute;culer sur les terrains &agrave; la plage, &eacute;prouvant le besoin de
+m'invectiver par &eacute;crit parce que je n'applaudis pas son oeuvre, a laiss&eacute;
+tomber dans sa lettre, apr&egrave;s quelques impertinences d&eacute;nu&eacute;es
+d'originalit&eacute;, cette perle dont il est s&ucirc;rement incapable d'appr&eacute;cier
+toute la m&eacute;lancolique bouffonnerie: &laquo;Si &ccedil;a ne vous pla&icirc;t pas,
+allez-vous-en, monsieur Loti; vous <i>n'&ecirc;tes plus</i> la curiosit&eacute;
+d'Hendaye.&raquo; Mon Dieu, combien je l'accepterais volontiers, le r&ocirc;le que
+ce monsieur m'assigne, en une phrase si lapidaire! Etre une &laquo;curiosit&eacute;&raquo;
+qui a fini son service de r&eacute;clame pour la r&eacute;gion et qui cesse d'attirer
+le regard des badauds, mais voil&agrave; justement ce qui r&eacute;aliserait mon r&ecirc;ve!
+Quant &agrave; m'en aller, c'est entendu. Et les quelques artistes qui
+fr&eacute;quentaient aussi l'estuaire de la Bidassoa vont, je suppose, imiter
+ma fuite: &agrave; quoi bon rester, si Hendaye devient une succursale de
+Biarritz ou de Trouville? Il m'est pourtant cruel de dire adieu &agrave; ce
+coin de la terre que j'aime encore, et j'aurai peut-&ecirc;tre la faiblesse
+d&eacute;faire tra&icirc;ner mon d&eacute;part quelques saisons, tant qu'on ne m'aura pas
+jet&eacute; bas ce pauvre mur de pelote auquel sont attach&eacute;s mille
+souvenirs,&mdash;et surtout tant que Fontarabie, l&agrave;-bas sur la rive d'en
+face, gardera intacte sa silhouette que connut Charles-Quint.</p>
+
+<p>Mais Fontarabie est menac&eacute;e du m&ecirc;me coup, et l&agrave; est le plus grave, l&agrave;
+est le vrai motif de ce cri d'alarme que je veux jeter,&mdash;oh! bien
+vainement h&eacute;las! je le sais d'avance.</p>
+
+<p>En effet, les exploiteurs de notre plage ayant demand&eacute; &agrave; la commission
+des Pyr&eacute;n&eacute;es le droit de combler une partie de la rivi&egrave;re, c&ocirc;t&eacute;
+fran&ccedil;ais, pour y asseoir leur future ville et leurs grands h&ocirc;tels, les
+Espagnols, en &eacute;change, demandent qu'on les autorise &agrave; combler aussi et &agrave;
+&eacute;tablir, en avant du rocher o&ugrave; tr&ocirc;ne leur vieille cit&eacute; h&eacute;ro&iuml;que, un
+terre-plein pour y poser des rang&eacute;es de villas qui masqueront tout, les
+adorables maisons du moyen &acirc;ge, le ch&acirc;teau de Jeanne la Folle et
+l'&eacute;glise. Si l'autorisation est accord&eacute;e de part et d'autre, ce sera
+fini de cette ville du pass&eacute;, qui &eacute;tait une relique miraculeusement
+conserv&eacute;e, qui devenait un lieu de p&egrave;lerinage pour tous les peintres du
+monde, qui d&eacute;tenait &agrave; elle seule toute l'&eacute;tranget&eacute; charmante de
+l'estuaire. Et qu'est-ce que cela va &ecirc;tre, ces chalets qui, en
+guirlande, surgiront de la rive espagnole? Lorsqu'on observe ce qui se
+b&acirc;tit de nos jours &agrave; Irun et autour de Saint-S&eacute;bastien (de l'art nouveau
+allemand, du pr&eacute;tentieux, du saugrenu), il y a bien de quoi fr&eacute;mir! Je
+voudrais donc supplier, conjurer nos amis d'Espagne de suivre au moins
+l'exemple que leur donnent, de ce c&ocirc;t&eacute;-ci de la fronti&egrave;re, les
+&laquo;am&eacute;nageurs&raquo; fran&ccedil;ais, et de construire comme eux en style basque, par
+un dernier respect pour leur Fontarabie, et afin de ne pas ridiculiser
+trop piteusement un site qui fut si beau. Nous sommes, c'est vrai, &agrave;
+l'&acirc;ge de la laideur utilitaire et de la destruction stupide. Mais une
+tendance &agrave; r&eacute;agir s'indique toutefois; on regrette, on proteste; un
+semblant de go&ucirc;t s'infiltre peu &agrave; peu du haut en bas des couches
+sociales. Ce scrupule qui fait que, sur notre plage, on va b&acirc;tir, au
+lieu d'une horreur quelconque, une ville pseudo-basque, de loin presque
+jolie, est un signe des temps, et les fils des demi-barbares d&eacute;j&agrave;
+capables d'une telle id&eacute;e seront peut-&ecirc;tre les vrais artistes de demain.
+Il faut songer &agrave; la g&eacute;n&eacute;ration qui suivra la n&ocirc;tre, craindre son
+jugement et ne pas commettre de trop irr&eacute;m&eacute;diables sacril&egrave;ges.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Pauvre pays basque, si longtemps intact, comme une sorte de petite
+Arabie, d&eacute;fendu qu'il &eacute;tait par sa fid&eacute;lit&eacute; aux traditions ancestrales
+et par son langage qui ne peut s'apprendre, le voici donc qui s'en va
+tout d'un coup! Depuis tr&egrave;s peu de saisons, le tourisme, qui semblait
+l'ignorer, l'a enfin d&eacute;couvert. Des milliers d'oisifs, de snobs accourus
+des quatre vents de l'Europe, s'y d&eacute;versent en troupeau chaque ann&eacute;e;
+alors, pour les accueillir et les ran&ccedil;onner, on multiplie les b&acirc;tisses &agrave;
+fa&ccedil;ade tapageuse, les casinos, les voies ferr&eacute;es et les fils
+&eacute;lectriques. D'invraisemblables <i>articles de modes</i> arrivent &agrave; pleins
+wagons pour coiffer les jolies Basquaises de la campagne.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, plus un village qui ne soit d&eacute;figur&eacute; comme &agrave; plaisir; pas une
+chaumi&egrave;re qui ne soit honteusement macul&eacute;e par les &eacute;criteaux de
+l'&laquo;Oxyg&eacute;n&eacute;e verte&raquo; ou de l'&laquo;Amer Picon&raquo;.</p>
+
+<p>Rien &agrave; faire contre tout cela, je le sais bien. Mais voici un projet
+n&eacute;faste, en ce moment &agrave; l'&eacute;tude, que je d&eacute;nonce &agrave; la soci&eacute;t&eacute;
+&laquo;Protectrice des paysages fran&ccedil;ais&raquo;. Entre Saint-Jean-de-Luz et Hendaye,
+subsiste encore par miracle une &eacute;tendue de c&ocirc;te magnifiquement d&eacute;serte,
+des falaises rest&eacute;es fi&egrave;res et sauvages.</p>
+
+<p>Eh bien, on veut, tranchant les rochers, nivelant les sables, y faire
+passer une ligne de tramway, pour l'amusement des snobs en voyage. Il y
+en a d&eacute;j&agrave; tant et tant, de lignes ferr&eacute;es, &agrave; l'usage de ces gens-l&agrave;, et
+tant de plages travesties suivant leur go&ucirc;t! Ne pourrait-on songer un
+peu aussi aux vrais artistes, et leur r&eacute;server un lieu de paix le long
+de la mer? Vraiment, il est des sites qu'il faudrait respecter et qui
+devraient devenir intangible propri&eacute;t&eacute; nationale, comme nos monuments ou
+les objets d'art de nos mus&eacute;es.</p>
+
+<p>Dans l'avenir, aux yeux de nos descendants plus affin&eacute;s, ils seront de
+grands malfaiteurs, ces hommes qui, pour amasser de l'or, d&eacute;truisent si
+aveugl&eacute;ment, dans nos horizons de France, les derni&egrave;res r&eacute;serves de
+calme et de beaut&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL" id="LE_GAI_PELERINAGE_DE_SAINT-MARTIAL"></a>LE GAI P&Egrave;LERINAGE DE SAINT-MARTIAL</h2>
+
+
+<p>Hendaye, huit heures du matin, le 30 du beau mois de juin. Un peu tard
+pour me rendre dans la montagne espagnole, au gai p&egrave;lerinage du jour.
+Les autres p&egrave;lerins, j'en suis s&ucirc;r, sont d&eacute;j&agrave; en marche et j'arriverai
+le dernier.</p>
+
+<p>Tant pis! En voiture, afin de regagner le temps perdu, je pars pour
+Saint-Martial, esp&eacute;rant rattraper encore la procession qui m'a
+certainement beaucoup devanc&eacute;. Au sommet d'un coteau pointu, en avant
+de la grande cha&icirc;ne Pyr&eacute;n&eacute;enne, la vieille chapelle de Saint-Martial
+est perch&eacute;e, et, d'ici, des bords de la Bidassoa, on l'aper&ccedil;oit en
+l'air, toute blanche et toute seule, se d&eacute;tachant sur le haut &eacute;cran
+sombre des montagnes du fond. C'est l&agrave; que, depuis quatre si&egrave;cles &agrave; peu
+pr&egrave;s, il est d'usage de se rendre tous les ans &agrave; m&ecirc;me date, pour une
+messe en musique et en costumes, &agrave; la m&eacute;moire d'une ancienne bataille
+qui laissa sur cette petite cime nombre de morts couch&eacute;s dans la
+foug&egrave;re.</p>
+
+<p>Il a plu toute cette nuit; les campagnes mouill&eacute;es sont vertes &agrave;
+l'infini, vertes de ce vert frais et printanier qui dure &agrave; peu pr&egrave;s
+jusqu'&agrave; l'automne, en ce pays d'ombre et d'averses chaudes. Surtout
+cette montagne de Saint-Martial est verte particuli&egrave;rement, &agrave; cause des
+foug&egrave;res qui la recouvrent d'un tapis, et il y cro&icirc;t aussi des ch&ecirc;nes,
+aux feuilles encore tendres, qui y sont clairsem&eacute;s avec gr&acirc;ce comme,
+sur une pelouse, les arbres d'un parc. Puisque je suis en voiture cette
+fois, c'est par la nouvelle route carrossable que je monte vers la
+chapelle blanche de la cime. Mais d'autres chemins,&mdash;d'&eacute;troits sentiers,
+des raccourcis &agrave; peine trac&eacute;s dans l'herbe et les fleurettes
+sauvages,&mdash;conduisent plus directement l&agrave;-haut. Et tout cela qui, en
+dehors de ce jour consacr&eacute;, reste d'un bout de l'ann&eacute;e &agrave; l'autre
+solitaire, tout cela est plein de monde &agrave; cette heure, plein de p&egrave;lerins
+et de p&egrave;lerines en retard comme moi, qui se d&eacute;p&ecirc;chent, qui grimpent
+gaiement avec des rires. Oh! les gentilles toilettes claires, les
+gentils corsages roses ou bleus des jeunes Basquaises, toujours si bien
+attif&eacute;es et si bien peign&eacute;es, qui aujourd'hui prom&egrave;nent des nuances de
+fleurs sur tout ce manteau vert de la montagne!</p>
+
+<p>Par les sentiers ardus grimpent aussi des marchands de bonbons, de
+sucreries, de vins doux et de cocos, portant sur la t&ecirc;te leurs
+marchandises, en &eacute;difices extravagants. Et des b&eacute;b&eacute;s, des b&eacute;b&eacute;s
+innombrables, grimpent par troupes, par familles, allongeant leurs
+petites jambes, les plus jeunes d'entre eux &agrave; la remorque des plus
+grands, tous en b&eacute;ret basque, bien entendu, et empress&eacute;s, affair&eacute;s,
+comiques. On en voit qui montent &agrave; quatre pattes, avec des tournures de
+grenouilles, s'accrochant aux herbes. Ce sont du reste les seuls
+p&egrave;lerins un peu graves, ces petits-l&agrave;, les seuls qui ne s'amusent pas:
+leurs yeux &eacute;carquill&eacute;s expriment l'inqui&eacute;tude de ne pas arriver &agrave; temps,
+la crainte que la montagne ne soit trop haute; et ils se d&eacute;p&ecirc;chent, ils
+se d&eacute;p&ecirc;chent tant qu'ils peuvent, comme si leur pr&eacute;sence &agrave; cette f&ecirc;te
+&eacute;tait de n&eacute;cessit&eacute; capitale.</p>
+
+<p>La route carrossable, en grands lacets, o&ugrave; mes chevaux trottent malgr&eacute;
+la mont&eacute;e roide, croise deux, trois, quatre, cinq fois les raccourcis
+des pi&eacute;tons, et &agrave; chaque tour je rencontre les m&ecirc;mes gens, qui, &agrave; pied,
+arriveront aussi vite que moi avec ma b&ecirc;te de voiture. Il y a surtout
+une bande de petites jeunes filles de Fontarabie, en robes d'indienne
+rose, que je rencontre tout le temps. Nous nous connaissions vaguement
+d&eacute;j&agrave;, nous &eacute;tant vus &agrave; des f&ecirc;tes, &agrave; des processions, &agrave; des courses de
+taureaux, &agrave; toutes ces r&eacute;unions de plein air qui sont la vie du pays
+basque, et ce matin, apr&egrave;s le deuxi&egrave;me tournant qui nous met l'un en
+face des autres, nous commen&ccedil;ons de nous sourire. Au quatri&egrave;me, nous
+nous disons bonjour. Et, amus&eacute;es de cela, elles se h&acirc;tent davantage,
+pour que nos rencontres se renouvellent jusqu'en haut. Mon Dieu! comme
+j'ai &eacute;t&eacute; na&iuml;f de prendre une voiture pour aller plus vite, sans songer
+que ces lacets n'en finiraient plus! Aux points de croisement, elles
+arrivent toujours les premi&egrave;res, un peu moqueuses de ma lenteur, un peu
+essouffl&eacute;es aussi, mais si peu! la poitrine gentiment haletante sous
+l'&eacute;toffe l&eacute;g&egrave;re et tendue, les joues rouges, les yeux vifs, le sang
+alerte, des contrebandier&raquo; et des montagnards en mouvement dans toutes
+leurs veines....</p>
+
+<p>A mesure que nous nous &eacute;levons, le pays, qui alentour para&icirc;t grandir, se
+r&eacute;v&egrave;le admirablement vert au loin comme au pr&egrave;s. A notre altitude, tout
+est bois&eacute; et feuillu, c'est un monde d'arbres et de foug&egrave;res. Et, plus
+verte encore que la montagne, la vall&eacute;e de la Bidassoa, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s bas
+sous nos pieds, &eacute;tale, jusqu'aux sables des plages, la nuance &eacute;clatante
+de ses ma&iuml;s nouveaux. Au del&agrave; ensuite, vers l'horizon du nord, le golfe
+de Biscaye se d&eacute;ploie, infiniment bleu, le long des dunes et des landes
+de France, dont on pourrait suivre la ligne, comme sur une carte,
+jusqu'aux confins de la Gascogne.</p>
+
+<p>Mais, tandis que toute cette r&eacute;gion des plaines et de l'Oc&eacute;an s'ab&icirc;me en
+profondeur, au contraire les Pyr&eacute;n&eacute;es, du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;, derri&egrave;re le
+coteau que nous gravissons, nous font l'effet de monter avec nous,
+toujours plus hautes et plus &eacute;crasantes au-dessus de nos t&ecirc;tes; au pied
+de leurs masses obscures, encore envelopp&eacute;es des nuages et des derni&egrave;res
+averses de la nuit, on dirait un peu des jouets d'enfant, cette petite
+montagne o&ugrave; nous sommes et cette petite chapelle o&ugrave; nous nous d&eacute;p&ecirc;chons
+d'aller.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, je suis en retard, car j'aper&ccedil;ois, en levant les yeux, la
+procession bien plus pr&egrave;s d'arriver que je ne croyais; elle est d&eacute;j&agrave;
+dans le dernier lacet de la route, presque &agrave; toucher le but; la
+multitude de ses b&eacute;rets carlistes chemine en tra&icirc;n&eacute;e rouge, dans le vert
+magnifique des foug&egrave;res. Et voici la cloche de la chapelle qui, &agrave; son
+approche, entonne le carillon des f&ecirc;tes. Et bient&ocirc;t voici les coups de
+fusil, signalant qu'elle arrive! C'est fini, nous aurons manqu&eacute; son
+entr&eacute;e.</p>
+
+<p>A part quelques pauvres b&eacute;b&eacute;s, rest&eacute;s en d&eacute;tresse parmi les herbes, nous
+sommes les derniers ou &agrave; peu pr&egrave;s, ces petites filles et moi, ces
+petites filles en robe rose ou bleue, qui n'ont pas perdu leur distance
+dans les raidillons de la fin. Ma voiture en va rejoindre d'autres, qui
+sont l&agrave; au repos, avec quelques chevaux de selle, quelques mules
+d&eacute;tel&eacute;es, et je commence de fendre &agrave; pied la joyeuse foule, group&eacute;e sur
+l'esplanade que la chapelle domine. Tant de b&eacute;rets rouges, sur ces
+grands fonds verts, on dirait vraiment un champ de coquelicots, et la
+vieille chapelle, derri&egrave;re eux, est toute blanche de la couche de chaux
+qu'on lui a mise au printemps.</p>
+
+<p>La messe que l'on va nous dire ce matin sur cette cime, &eacute;tant
+comm&eacute;morative d'une victoire remport&eacute;e jadis ici m&ecirc;me par les milices
+basques sur des troupes franco-aile mandes, sera une messe militaire,
+avec mouvements d'armes et sonneries de trompettes. Et la procession
+aussi est militaire, ou tout au moins a l'intention de l'&ecirc;tre; en
+montant par les chemins en zigzag, elle tra&icirc;nait avec elle un canon de
+campagne; pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'une v&eacute;n&eacute;rable banni&egrave;re du moyen &acirc;ge, elle avait &agrave;
+peu pr&egrave;s l'aspect et l'ordonnance d'une petite arm&eacute;e. Soldats et
+officiers d'un jour, dans des uniformes de fantaisie, jeunes hommes
+quelconques, d&eacute;guis&eacute;s pour la circonstance et manoeuvrant des fusils de
+chasse. Cantini&egrave;res surtout, cantini&egrave;res &agrave; profusion, chaque compagnie
+d'une dizaine de ces soldats ayant sa cantini&egrave;re, pimpante et rieuse:
+quelque tille de contrebandier ou de p&ecirc;cheur, aujourd'hui en courte jupe
+de velours et en corsage dor&eacute;, coiff&eacute;e du b&eacute;ret carliste et marchant
+all&egrave;grement au pas, tout en jouant de l'&eacute;ventail.</p>
+
+<p>Cette petite arm&eacute;e est l&agrave; maintenant, &agrave; la d&eacute;bandade et bavardant
+jusqu'&agrave; ce que la messe commence. Malgr&eacute; le vent frais des hauteurs, les
+&eacute;ventails des cantini&egrave;res s'agitent toujours, comme s'il faisait tr&egrave;s
+chaud.</p>
+
+<p>Au bord m&ecirc;me de l'esplanade, sur un mur bas que verdit la mousse, elles
+s'asseyent un instant pour se reposer, ces cantini&egrave;res, apr&egrave;s avoir
+soigneusement relev&eacute; leurs belles jupes de velours. Et elles s'&eacute;ventent,
+elles s'&eacute;ventent, avec leur aisance espagnole &agrave; varier ce geste-l&agrave;.</p>
+
+<p>Elles se penchent aussi, pour s'amuser &agrave; voir le pays qui se d&eacute;roule
+en-dessous: Fontarabie, Hendaye, Irun, Behobia, maisonnettes de couleur
+rousse, &ccedil;a et l&agrave; group&eacute;es autour d'un vieux clocher, au milieu de
+l'envahissante verdure des arbres; et la Bidassoa, avec ses circuits et
+ses &icirc;lots, contourn&eacute;e en arabesques bleues dans le royaume des ma&iuml;s
+verts....</p>
+
+<p>Ces jeunes filles,&mdash;&agrave; peine jolies pourtant,&mdash;la gr&acirc;ce de leurs poses,
+le clinquant de leurs costumes, tout cela arrive &agrave; s'harmoniser d'une
+fa&ccedil;on d&eacute;licieuse avec les lointains riants et clairs qui vont se perdre
+l&agrave;-bas vers l'Oc&eacute;an. Et, par contraste, l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'immense
+tableau, le c&ocirc;t&eacute; des montagnes, demeure &agrave; ce matin dans l'ombre
+farouche; sur nous, les Pyr&eacute;n&eacute;es brunes, gardant leurs nu&eacute;es d'orage,
+s'obstinent &agrave; composer en haut des fonds dantesques et sombres, qui
+d&eacute;tonnent avec les gaiet&eacute;s ambiantes.</p>
+
+<p>C'est en plein vent que la messe sera dite, sur la terrasse, en vue de
+cet incomparable panorama du golfe de Biscaye. L'autel, garni d'une
+draperie rouge et d'une mousseline, a &eacute;t&eacute; dress&eacute; contre le vieux mur
+blanc de la chapelle, au-dessus de l'ossuaire o&ugrave; dorment les restes des
+combattants de jadis, et on y apporte un &agrave; un, avec respect, les objets
+sacr&eacute;s qui &eacute;taient dans le choeur: des flambeaux qu'on allume et dont le
+grand air tourmente la flamme; un ostensoir, une clochette; enfin,
+l'antique statue de saint Martial, qui tous les ans une fois quitte la
+p&eacute;nombre humide pour venir voir un peu le soleil du nouvel &eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Maintenant, &agrave; un appel de trompette, l'enfantine arm&eacute;e, les petits
+soldats et leurs petites cantini&egrave;res, essayant de se recueillir pour un
+instant, s'alignent autour des pr&ecirc;tres, et la messe commence. Sans doute
+parce qu'il y a trop d'air ici, trop d'espace vide, elle prend un son
+fr&ecirc;le, cette trompette, un son tremblotant et comme perdu. De m&ecirc;me, la
+fanfare d'Irun, qui est de la c&eacute;r&eacute;monie, s'entend comme en sourdine, le
+vent, l'altitude peut-&ecirc;tre att&eacute;nuant les notes de ses cuivres.</p>
+
+<p>Tout le monde vient de plier le genou dans l'herbe: l'&eacute;l&eacute;vation!... Une
+minute de vrai religieux silence. La musique entonne tr&egrave;s doucement la
+marche nationale; les b&eacute;rets rouges s'inclinent de plus en plus, jusque
+par terre, et des vieilles femmes prostern&eacute;es, le visage cach&eacute; sous des
+mantilles de deuil, &eacute;gr&egrave;nent des chapelets. C'est adorablement joli, au
+soleil, ces pr&ecirc;tres en dalmatique de soie d'autrefois, ces groupes
+agenouill&eacute;s, et cette musique qui semble lointaine. Quelque chose
+peut-&ecirc;tre monte &agrave; ce moment vers le ciel, quelque chose de cette pri&egrave;re
+dite sur une montagne, au-dessus des clochers et des villages, au milieu
+de la magnificence des verdures de juin, entre les Pyr&eacute;n&eacute;es sombres elle
+d&eacute;ploiement bleu de la mer....</p>
+
+<p>Mais l'impression religieuse est furtive ici, avec toute cette jeunesse
+excit&eacute;e. La fanfare, qui d'abord jouait des morceaux presque lents et
+pensifs, ne peut longtemps s'y tenir, passe bient&ocirc;t &agrave; des rythmes plus
+gais&mdash;et oui &agrave; coup se lance d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment dans un air de fandango.</p>
+
+<p><i>Ite, missa est</i>! Tout le monde se rel&egrave;ve. La petite arm&eacute; aux b&eacute;rets
+rouges fait au pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute; le tour de la chapelle, puis d&eacute;charge ses
+fusils en l'air. Et c'est fini, on va pouvoir s'amuser!</p>
+
+<p>D'abord, on s'&eacute;tend sur l'herbe, pour manger des bonbons et boire du
+rancio. Puis, musique en t&ecirc;te, on va redescendre en se dandinant. Avec
+force parades, contremarches et saluts, on ira remiser &agrave; la mairie
+d'Irun la banni&egrave;re sacr&eacute;e. Et, tout de suite apr&egrave;s, on dansera sur la
+place; on dansera &eacute;perdument jusqu'au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;Samedi 1<sup>er</sup> juillet. Deux jeunes p&egrave;lerins se sont poignard&eacute;s
+hier au soir &agrave; mort, au retour de Saint-Martial, l'un ayant jug&eacute; que sa
+fianc&eacute;e s'&eacute;tait assise trop pr&egrave;s de l'autre, l&agrave;-haut, dans la foug&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES" id="PREMIER_ASPECT_DE_LONDRES"></a>PREMIER ASPECT DE LONDRES</h2>
+
+<div class="right">Juillet 1909.</div>
+
+
+<p>Que de surprises me r&eacute;servait l'Angleterre,&mdash;outre la plus grande, qui
+fut celle de m'y voir!</p>
+
+<p>D'abord Londres: une ville o&ugrave; j'avais jur&eacute; de ne jamais venir, mais
+qu'aujourd'hui je me pique vraiment d'avoir d&eacute;couverte. Sous son ciel de
+pluie, je me l'imaginais compacte et oppressante, avec de trop hautes
+maisons comme en Am&eacute;rique, et je la trouve au contraire &eacute;tal&eacute;e
+paisiblement, presque diffuse si l'on peut dire, parmi ses jardins aux
+grands arbres, ses prairies et ses lacs. Cette expression surann&eacute;e, qui
+servait &agrave; nos p&egrave;res pour d&eacute;signer Paris, lui conviendrait &agrave; merveille:
+le grand village.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> A chaque instant, au d&eacute;tour de quelque rue
+&eacute;l&eacute;gante, c'est &agrave; se croire en pleine campagne; entre des berges de
+haute verdure, une rivi&egrave;re coule, propre et tranquille; ou bien, sous
+des ormeaux s&eacute;culaires, s'en vont &agrave; perte de vue des pelouses mouill&eacute;es
+o&ugrave; paissent des moutons.... Oh! ces moutons au milieu de Londres!... Or,
+ils sont l&agrave;&mdash;tant ce pays est respectueux de son pass&eacute;&mdash;en vertu de
+certains droits de pacage consentis jadis &agrave; des communaut&eacute;s, il y a des
+si&egrave;cles, quand la ville s'&eacute;tendait &agrave; peine et que ces squares restaient
+de simples champs.&mdash;Se repr&eacute;sente-t-on, &agrave; Paris, une communaut&eacute;
+r&eacute;clamant des droits pareils sur quelque terrain entre l'Op&eacute;ra et la
+Madeleine?</p>
+
+<p>Je crois bien que la brume est complice dans l'illusion de profondeur
+que nous donnent ces parcs anglais; plus ou moins t&eacute;nue, elle veille
+toujours l&agrave;, pour estomper les lointains, simuler des rideaux de for&ecirc;t,
+et c'est elle aussi qui, d&egrave;s les seconds plans, agrandit &agrave; l'exc&egrave;s tous
+les arbres.</p>
+
+<p>Pas une heure sans pluie, et, d&egrave;s le soir, une humidit&eacute; glac&eacute;e qui vous
+p&eacute;n&egrave;tre. Il para&icirc;t que je tombe sur une saison exceptionnelle et on
+m'affirme que d'ordinaire le mois de juillet, m&ecirc;me ici, est
+lumineux.&mdash;(Dans chaque pays nouveau, on tombe immanquablement sur un
+mauvais temps d'exception.)&mdash;Donc, le ciel terne est comme rapproch&eacute; de
+la terre. Sans tr&ecirc;ve, il pleut, mais cela n'emp&ecirc;che pas les petites
+rivi&egrave;res, entre les pelouses en velours et les massifs de fleurs, d'&ecirc;tre
+sillonn&eacute;es de yoles par centaines o&ugrave; des jeunes misses font du canotage,
+v&ecirc;tues de blanc comme pour un vrai &eacute;t&eacute;. Le long de ces eaux, sur les
+bords irr&eacute;prochables, quel art soigneux dans l'arrangement des plantes,
+le choix des fleurs! Par nuances qui se font valoir, on a group&eacute; tout
+cela; les &eacute;rables rouges du Japon &agrave; c&ocirc;t&eacute; des fusains dor&eacute;s, les pavots
+jaunes d'Irlande parmi les hortensias bleus. Des rhododendrons, fleuris
+follement, semblent d'&eacute;normes bouquets roses. Des palmiers qui hivernent
+en serre, de grands arbustes des Indes sont plant&eacute;s &ccedil;a et l&agrave; comme au
+hasard, afin de donner une impression de pays tropical tant que dure le
+p&acirc;le &eacute;t&eacute;. Et,&mdash;d&eacute;tail tr&egrave;s anglais,&mdash;des bo&icirc;tes tout &agrave; fait commodes
+attendent, de distance en distance, que les passants veuillent bien y
+d&eacute;poser journaux ou enveloppes; sur ces prairies artificielles, on ne
+voit point tra&icirc;ner les mille chiffons de papier qui sont des laideurs de
+chez nous.</p>
+
+<p>Toute cette exub&eacute;rance impr&eacute;vue de la verdure me fait retrouver au fond
+de ma m&eacute;moire une phrase oubli&eacute;e depuis l'&eacute;poque des versions latines:
+&laquo;<i>Tempora sunt mitiora quam in Galli&acirc;</i>&raquo;, &eacute;crivait Jules C&eacute;sar, en
+parlant de ces &icirc;les o&ugrave; d&eacute;j&agrave; les Romains avaient constat&eacute; les ti&eacute;deurs du
+Gulf-Stream. En effet, si nos fruits de France ne m&ucirc;rissent pas ici, en
+revanche ce ciel, toujours voil&eacute; et &agrave; peine plus froid que celui de
+notre Midi fran&ccedil;ais, peut couver d'admirables fleurs et d&eacute;velopper
+lentement des ramures prodigieuses. Les ormeaux, les ch&ecirc;nes, les c&egrave;dres
+de Londres, respect&eacute;s d'ailleurs depuis des si&egrave;cles, tr&ocirc;nent avec des
+airs de g&eacute;ants sur l'herbe si bien tondue. Et ce peuple anglais,&mdash;trop
+destructeur, h&eacute;las! hors de chez lui,&mdash;trouve des soins touchants m&ecirc;me
+pour ses vieux arbres morts, qu'il ensevelit sous des amas d&eacute;plantes
+grimpantes, au lieu de les arracher comme nous ne manquerions pas de
+faire.</p>
+
+<p>Mais, au sortir des jardins d&eacute;licieux, dans ces rues de grande ville o&ugrave;
+l'on retombe sans transition, combien Londres appara&icirc;t banal et
+quelconque! Des maisons de pl&acirc;tre ou de brique, qui ont tourn&eacute;
+tristement au noir, &agrave; force de baigner dans les fum&eacute;es de houille. Tout
+le mauvais go&ucirc;t qui s&eacute;vissait au commencement du si&egrave;cle dernier:
+colonnades en toc, faux italien, faux corinthien, faux dorique, plus
+pitoyables sous la lumi&egrave;re du Nord. Nulle part ces belles grisailles de
+la pierre, nulle part ces belles lignes sobres, droites, ininterrompues
+qui r&eacute;cemment encore (avant les Elys&eacute;e-Palace et les h&ocirc;tel Meurice)
+caract&eacute;risaient Paris. Rien non plus d'un peu comparable &agrave; cette avenue
+souveraine qui commence &agrave; l'Arc de Triomphe pour aboutir si
+magnifiquement au Louvre.</p>
+
+<p>Il existe pourtant un quartier qui est comme le coeur de cette ville
+&eacute;parse, un lieu d'une beaut&eacute; &eacute;trange, sombrement dominateur, que je
+connais d'avance par les images ainsi que tout le monde: le long de la
+Tamise, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Westminster, ce palais du Parlement, sorte d'immense
+futaie de fl&egrave;ches gothiques, dress&eacute;e tout au bord de l'eau comme une
+falaise en dentelles grises, et mirant dans le fleuve de hautes
+silhouettes l&eacute;g&egrave;res. C'est l&agrave; que je vais, pour ma premi&egrave;re sortie dans
+Londres; mais il y a loin, et en chemin mille d&eacute;tails amusent mes yeux
+qui n'avaient jamais vu l'Angleterre.</p>
+
+<p>Tant de fleurs partout! Le moindre balcon, la moindre fen&ecirc;tre ressemble
+&agrave; une corbeille de jardinier; voici m&ecirc;me des plantes sous globe, par
+pr&eacute;caution contre la fum&eacute;e et la pluie.</p>
+
+<p>Il passe des &Eacute;cossais en courte jupe, qui jouent de la cornemuse. Il
+passe des enfants, chantres de chapelle protestante, qui sont coiff&eacute;s
+d'une petite toque surann&eacute;e et gentiment cocasse. Beaucoup de misses en
+robe blanche, &eacute;claircissant la tonalit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale qui serait plut&ocirc;t
+triste. Beaucoup de soldats en dolman vermillon; assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de leur
+&laquo;payse&raquo; sur les bancs des squares, ils &eacute;clatent comme des coquelicots
+dans de l'herbe. Des squares, des squares plus encore que de maisons;
+c'est un jardin, un bois, autant qu'une ville. Mais les moutons, qui
+paissent dans ces prairies encloses, ont bien la laine un peu noir&acirc;tre,
+pass&eacute;e &agrave; la fum&eacute;e de houille, comme sont toutes les choses de Londres, &agrave;
+l'exception des verdures nouvelles. Du reste les moineaux aussi, les
+moineaux qui picorent &agrave; terre, ont les ailes comme charbonn&eacute;es.</p>
+
+<p>Combien tout est correct, m&eacute;thodique, dans ces rues, dans la mani&egrave;re de
+circuler de ces foules! Ni encombrement, ni disputes; personne n'&eacute;l&egrave;ve
+la voix, pas m&ecirc;me les cochers en collision. A tous les carrefours,
+d'innombrables agents de police, sans rien dire, d'un geste qui vise &agrave;
+la gr&acirc;ce, de minute en minute arr&ecirc;tent les voitures, les automobiles,
+font traverser les pi&eacute;tons, qui ne disent rien non plus. Et combien la
+mise des femmes est discr&egrave;te, tr&egrave;s <i>province</i> m&ecirc;me, dirait-on chez nous;
+les &eacute;l&eacute;gances d'ici&mdash;et il en est d'extr&ecirc;mes&mdash;se r&eacute;servent pour le soir
+et d'ailleurs ne descendent gu&egrave;re jusqu'&agrave; la classe moyenne. Nulle part
+de ces stup&eacute;fiants chapeaux qui, en pleine avenue de l'Op&eacute;ra, font
+songer au promenoir d'un asile d'ali&eacute;n&eacute;es. Le diable sans doute n'y perd
+rien; mais les apparences, oh! les apparences, avec quel soin on les
+sauvegarde! Et c'est bien quelque chose, de ne pas faire impudent
+&eacute;talage.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; de fr&eacute;quentes ond&eacute;es, les parcs ombreux, les petits batelets des
+pi&egrave;ces d'eau ne d&eacute;semplissent pas; ces gens veulent quand m&ecirc;me jouir de
+la courte saison qui devrait &ecirc;tre belle, et s'asseoir sous leurs grands
+arbres v&eacute;n&eacute;rables.</p>
+
+<p>C'est &eacute;trange, je me figurais qu'&agrave; Londres tout me serait antipathique,
+et au contraire j'y sens fl&eacute;chir par degr&eacute;s mes haines de race contre ce
+peuple, &eacute;ternel ennemi du n&ocirc;tre. Ceci est du reste proverbial: on ne
+conna&icirc;t les Anglais qu'en les rencontrant chez eux.</p>
+
+<p>L'envie me prend m&ecirc;me de descendre de voiture, pour me m&ecirc;ler aux gens de
+la rue, ou pour fl&acirc;ner dans les squares, regarder canoter les misses en
+robe blanche. J'oublie le Parlement et Westminster; me voici sans but,
+promenant &agrave; pied, sous une vague pluie qui tombe d'une fa&ccedil;on presque
+aimable et ne mouille pas.</p>
+
+<p>Beaucoup de bonhomie chez ces promeneurs de Londres,&mdash;et, sans nul
+doute, <i>individuellement</i>, de la bont&eacute;. Un malheur pour l'Angleterre est
+d'avoir confi&eacute; les affaires du Transvaal et de la vall&eacute;e du Nil &agrave; des
+hommes de proie, en qui s'exag&eacute;raient les plus implacables duret&eacute;s
+<i>collectives</i> de la race anglo-saxonne, et qui l'ont fait pour longtemps
+honnir. Mais d&eacute;j&agrave; au Transvaal la bont&eacute; personnelle du Roi a pr&eacute;valu, et
+l'heure peut-&ecirc;tre viendra pour les Egyptiens de sentir se desserrer
+l'inique &eacute;treinte....</p>
+
+<p>A nouveau des perspectives d'arbres se d&eacute;plient devant moi, ramenant
+l'illusion qu'une for&ecirc;t doit &ecirc;tre proche. Sur les pelouses, un feu
+d'artifice en g&eacute;raniums tout rouges, et, &agrave; ma droite, un palais plut&ocirc;t
+maussade, aux murailles enfum&eacute;es, presque noires: Buckingham Palace, la
+r&eacute;sidence royale; n'&eacute;tait alentour cet espace libre qui lui donne grand
+air, il ne semblerait ni assez beau ni assez vaste pour de tels
+souverains.</p>
+
+<p>La foule est l&agrave;, qui stationne, rang&eacute;e le long des trottoirs, attendant
+quelqu'un ou quelque chose. Une voiture vient de passer, tr&egrave;s salu&eacute;e,
+qu'&agrave; peine j'ai eu le temps d'apercevoir, et des ouvriers, arr&ecirc;t&eacute;s aussi
+pour regarder, m'apprennent que c'&eacute;taient le prince et la princesse de
+Galles;&mdash;(ils prononcent leurs noms avec une nuance de respect que nous
+n'aurions plus en France). Ils sont polis, ces ouvriers, l'air bon
+enfant. Si je veux rester, me disent-ils, je verrai le Roi et la Reine,
+qui vont sortir bient&ocirc;t.&mdash;Certainement je resterai, car c'est aussi une
+mani&egrave;re de faire connaissance avec les Majest&eacute;s, que de les observer
+d'abord d'en bas, m&ecirc;l&eacute; aux plus humbles sur leur parcours.</p>
+
+<p>&Eacute;norm&eacute;ment de monde. Et le spectacle cependant doit &ecirc;tre us&eacute; ici, car
+les souverains, para&icirc;t-il, sortent souvent. Mais leurs sujets aiment
+bien les revoir et s'amassent toujours, comme nagu&egrave;re, dans nos
+campagnes fran&ccedil;aises, on accourait sur le passage du Saint Sacrement.
+Le Roi, pour les Anglais, repr&eacute;sente encore l'&acirc;me de l'Angleterre,&mdash;et
+on comprend tout ce qu'une telle id&eacute;e doit donner &agrave; un peuple de
+coh&eacute;sion et de solidit&eacute;.</p>
+
+<p>Je regarde les pelouses, empourpr&eacute;es de g&eacute;raniums, et le palais morose,
+qui semble au milieu d'un bois. A chaque porte se tiennent des soldats
+rouges, plus roides que les n&ocirc;tres, coiff&eacute;s d'un haut bonnet &agrave; poils qui
+chez nous figurerait un objet pr&eacute;historique; ils sont placides,
+d&eacute;coratifs, et d'ailleurs inutiles, tant la r&eacute;sidence para&icirc;t gard&eacute;e par
+le respect de tous.</p>
+
+<p>Enfin, la voiture royale! Elle s'avance au trot rapide, pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'une
+escorte de cavaliers rouges qui ont tr&egrave;s noble allure. J'aper&ccedil;ois le
+visage du Roi, au moment o&ugrave; il rend le salut &agrave; un groupe de presque
+mis&eacute;reux; il a l'air bienveillant et bon; il sourit, on devine qu'il se
+sent en confiance, comme vraiment au milieu des siens. Et, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+lui, est-ce possible que ce soit la Reine? cette encore si jeune femme
+dont le profil exquis, plus fin que ceux que Ton grave sur les cam&eacute;es,
+accuse &agrave; peine trente ans.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES" id="BERLIN_VU_DE_LA_MER_DES_INDES"></a>BERLIN VU DE LA MER DES INDES</h2>
+
+<div class="right">Novembre 1899.</div>
+
+
+<p>De loin et par contraste, des choses, des lieux, que Ton avait assez
+distraitement vus en passant, vous r&eacute;apparaissent quelquefois en
+souvenir, sous leurs d&eacute;finitifs aspects, et l'on en demeure obs&eacute;d&eacute;.
+Ainsi aujourd'hui, au milieu de tout ce bleu de la mer des Indes&mdash;o&ugrave; je
+m'en vais doucement, berc&eacute; sous le soleil&mdash;l'image d'une ville du Nord,
+que je visitai il y a vingt jours &agrave; peine, revient me poursuivre. Oh!
+l'oppressante et triste ville!...</p>
+
+<p>Je ne sais quelle curiosit&eacute; me prit de la conna&icirc;tre, cette capitale
+allemande, que je me refusais &agrave; croire ennemie, et c'est &agrave; la veille
+m&ecirc;me de mon d&eacute;part pour l'Inde profonde que brusquement je d&eacute;cidai de
+l'aller voir.</p>
+
+<p>Le trajet, par l'express de Li&egrave;ge, fut d&eacute;j&agrave; pour me serrer le coeur.
+Octobre finissait, sur notre Europe effeuill&eacute;e,&mdash;et il y a toujours une
+m&eacute;lancolie &agrave; s'en aller, les soirs d'automne, tr&egrave;s vite vers le Nord: on
+sent baisser d'heure en heure la lumi&egrave;re, non pas seulement parce que le
+jour d&eacute;cline, et aussi la saison, mais parce que l'obliquit&eacute; du soleil
+augmente et que ses rayons se d&eacute;colorent dans de plus h&acirc;tifs
+cr&eacute;puscules.</p>
+
+<p>Donc, je roulais vers la Prusse, vers Berlin. Au milieu des campagnes
+belges, de plus en plus d&eacute;nud&eacute;es, passaient les villes et les villages,
+en briques rouges et ardoises, avec force tuyaux d'usine,&mdash;tout cela
+d'une couleur si sombre, apr&egrave;s les maisons blanches de mon sud-ouest
+fran&ccedil;ais! La lumi&egrave;re baissait, baissait; on percevait aussi
+raccourcissement de la journ&eacute;e, d&ucirc; &agrave; ces latitudes plus hautes; le
+soleil, paiement rose, semblait s'enfoncer avant l'heure dans des brumes
+d&eacute;j&agrave; hivernales. Et, de s'en aller si vite, si vite, &agrave; la fa&ccedil;on moderne,
+ne m'&eacute;tait point la notion de toute la distance parcourue vers les
+r&eacute;gions grises; alors, dans l'engourdissement d'un demi-sommeil, me
+venait presque une anxi&eacute;t&eacute; nerveuse&mdash;oh! tout &agrave; fait enfantine, je le
+reconnais&mdash;&agrave; l'id&eacute;e que, si cette vitesse extr&ecirc;me faisait d&eacute;faut, allait
+se d&eacute;traquer avant le retour, il faudrait beaucoup de temps ensuite pour
+rebrousser chemin vers mon pays plus clair....</p>
+
+<p>La Belgique et la moiti&eacute; de l'Allemagne, franchies &agrave; toute vapeur, en
+pleine nuit, &agrave; grand fracas de sifflets et de ferraille: un voyage de
+cauchemar, eussent dit nos p&egrave;res, mais cette fa&ccedil;on de voyager devient
+universelle, &agrave; notre &eacute;poque affol&eacute;e. Parfois, aux instants d'arr&ecirc;t, des
+milliers de feux, refl&eacute;t&eacute;s dans de l'eau noire, indiquaient la grandeur
+et le pullulement des villes fluviales, au milieu de r&eacute;gions sans doute
+humides et grasses. Je me rappelle surtout&mdash;quand des voix germaniques
+cri&egrave;rent un nom de ville dont nous avons fait en fran&ccedil;ais &laquo;Cologne&raquo;,&mdash;je
+me rappelle les alignements infinis de lampes qui se r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent en
+tra&icirc;n&eacute;es dans le Rhin. Mon Dieu, que de feux allum&eacute;s sur le monotone
+parcours: m&ecirc;me au milieu des campagnes, des lampes &eacute;lectriques
+&eacute;clairaient bl&ecirc;me et froid dans le brouillard obscur, des s&eacute;ries de
+hauts fourneaux lan&ccedil;aient vers les t&eacute;n&egrave;bres du ciel leurs flammes
+rouges,&mdash;tout cela r&eacute;v&eacute;lant une vie nocturne anormale, surmen&eacute;e,
+f&eacute;brile, &eacute;puisante. En v&eacute;rit&eacute;, ce coin de notre pauvre petite Europe,
+d&eacute;j&agrave; si us&eacute;e partout et d&eacute;fra&icirc;chie, semblait plus particuli&egrave;rement
+travaill&eacute; par le microbe humain....</p>
+
+<p>Oh! les nuits limpides et silencieuses en Orient, les nuits o&ugrave; les
+hommes sommeillent, r&ecirc;vent et font leur pri&egrave;re!...</p>
+
+<p>Repassant ensuite en plein jour, pour revenir vers la France, je les
+vis, ces usines, ces manufactures allemandes, monstrueuses b&acirc;tisses en
+briques, rouge&acirc;tres ou charbonn&eacute;es sous le gris des nuages,&mdash;et
+d'ailleurs toutes neuves, car la fi&egrave;vre de l'industrie est dans ce
+pays-l&agrave; un mal r&eacute;cent. J'avais envie de leur crier, &agrave; ces pauvres
+ouvriers conduits en troupeau: &laquo;Vous vous trompez, ou l'on vous trompe.
+Le bonheur n'est point dans le surmenage des fabriques; ni la prosp&eacute;rit&eacute;
+durable, dans l'exc&egrave;s de produire. Bient&ocirc;t, in&eacute;vitablement, vous
+conna&icirc;trez de terribles lendemains. Retournez donc plut&ocirc;t dans les
+champs, o&ugrave; vos p&egrave;res travaillaient.&raquo;</p>
+
+<p>Je dis cela... mais c'est peut-&ecirc;tre moi, l'&eacute;gar&eacute;. J'avoue ne point
+conna&icirc;tre grand'chose aux questions sociales. En ce moment surtout, je
+suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, vers la paix de l'Inde,&mdash;autant
+dire quelqu'un <i>qui n'y est plus</i>....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Berlin, o&ugrave; j'arrivai au petit jour, me surprit d&egrave;s l'abord par son luxe
+&eacute;tourdissant, tout flambant neuf, son luxe de parvenu, si l'on peut dire
+ainsi lorsqu'il s'agit d'une ville.</p>
+
+<p>Sur l'avenue des Tilleuls&mdash;qui &eacute;tait le centre &eacute;l&eacute;gant d'autrefois,
+avant le grand empire, et qui a conserv&eacute;, au milieu du clinquant des
+rues nouvelles, un certain air de discr&eacute;tion comme il faut,&mdash;le hasard
+me fit loger dans un h&ocirc;tel genre vingti&egrave;me si&egrave;cle, o&ugrave; s&eacute;vit d'une fa&ccedil;on
+intol&eacute;rable la tyrannie de l'&eacute;lectricit&eacute;, du soi-disant confort, des
+trop ing&eacute;nieuses petites inventions. Et je passai l&agrave; trois ou quatre
+jours de morne ennui, m'&eacute;vertuant &agrave; m'int&eacute;resser &agrave; quelque chose, et n'y
+arrivant jamais. On me disait: &laquo;Visitez les mus&eacute;es, les palais.&raquo; Mais
+qu'est-ce que &ccedil;a pouvait me faire, ces mus&eacute;es garnis de tableaux venus
+d'ailleurs, ces palais en style de partout, sans une note d'art local
+nulle part? Et j'errais au milieu des foules, par les rues o&ugrave; l'on
+respirait du froid. Bien in&eacute;l&eacute;gantes, ces foules, mais polies et bonnes
+personnes. Des femmes au frais visage, d'un rose exquis d'hortensia,
+mais portant des chapeaux mal emplum&eacute;s et des bottines &agrave; &eacute;lastiques,
+avec des chaussettes cachou.&mdash;Mon Dieu, combien je trouve pu&eacute;ril que ce
+d&eacute;tail de leurs chaussettes cachou vienne me faire sourire jusqu'ici,
+dans la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; hautaine de la mer!&mdash;Malgr&eacute; la brume p&eacute;n&eacute;trante et
+mauvaise, les passants&mdash;qui avaient l'air de fort braves gens, je le
+reconnais&mdash;s'exclamaient entre eux sur la cl&eacute;mence du ciel: &laquo;Ah! le
+beau temps, l'incomparable automne que nous avons!... Mais, par exemple,
+si le vent de Russie vient &agrave; souffler....&raquo; Et l'envie me prenait de m'en
+aller plus vite, pour &eacute;viter ce vent-l&agrave;.</p>
+
+<p>Cependant, par exception, il ne gelait pas encore, c'est vrai. Et dans
+ce grand bois de ch&ecirc;nes, qui est une surprise et un repos en plein
+centre de la ville, on pouvait presque se promener sans h&acirc;te, sous la
+pluie des feuilles jaunes et des feuilles rousses: un lieu charmant,
+malgr&eacute; la pauvret&eacute; de sa flore et malgr&eacute; l'invasion un peu barbare des
+statues neuves; des recoins tranquilles et quasi sauvages, jouant les
+dessous de for&ecirc;t, &agrave; deux pas des tramways, des brasseries,&mdash;et, le soir,
+comme on n'&eacute;claire point, des amoureux partout, dans le brouillard
+glac&eacute;.</p>
+
+<p>Il y avait aussi pour moi, &agrave; l'entr&eacute;e de ce bois, un petit coin de
+patrie, o&ugrave; je revenais d'instinct, comme un exil&eacute;: l'ambassade de
+France, avec son square o&ugrave; des rosiers du Bengale fleurissaient encore,
+gr&acirc;ce &agrave; la douceur inusit&eacute;e de la saison. Et je me rappelle, sur ces
+fleurs, un matin de soleil, le passage d'un pauvre grand papillon,
+engourdi et lent, qui semblait s'&eacute;tonner de si longtemps vivre.... Un
+papillon sur des roses, &agrave; Berlin, en novembre, on sentait l'anomalie de
+cela, et je ne saurais vraiment dire pourquoi c'&eacute;tait si m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Et, quand je m'&eacute;tais longtemps ennuy&eacute; dans les rues, je remontais, au
+d&eacute;clin du jour, m'ennuyer dans ma chambre, que des radiateurs avaient
+clandestinement chauff&eacute;e sans y amener de gaiet&eacute;. Accoud&eacute; &agrave; ma fen&ecirc;tre,
+derri&egrave;re les vitres doubles, je regardais le va-et-vient de l'avenue des
+Tilleuls, les pi&eacute;tons, les cavaliers, les voitures. Quelle lugubre
+lumi&egrave;re, &agrave; cette tomb&eacute;e de jour!... Au-dessus des maisons, l&agrave;-bas, la
+coupole du Reichstag allemand, lourde et magnifique, toute dor&eacute;e, toute
+neuve, l'air dominateur. Plus loin, toute neuve aussi et toute dor&eacute;e,
+une Victoire g&eacute;ante, sur une colonne, ouvrait ses ailes dans le ciel
+p&acirc;le. Mais de hideux tuyaux d'usine, soufflant des fum&eacute;es sombres,
+montaient plus haut que ces choses somptueuses, et d'innombrables
+r&eacute;seaux d'&eacute;lectricit&eacute; couraient au-dessus de tout cela, enveloppant ces
+toits, ces monuments, cette ville, de leurs &eacute;cheveaux sans fin, comme si
+des tisserands fantastiques ou des araign&eacute;es avaient travaill&eacute; dans
+l'air pour emprisonner Berlin dans leurs milliers de fils. Et le soleil
+du Nord mourait avec lenteur sur les chemin&eacute;es de l'usine colossale, sur
+le d&ocirc;me du Reichstag allemand, sur la grande femme aux ailes d'oiseau
+d&eacute;ploy&eacute;es dans le ciel incolore. Il &eacute;tait si tristement rose, ce soleil
+oblique, et il semblait venir de si loin!...</p>
+
+<p>Et, quand je m'&eacute;tais longuement ennuy&eacute; dans ma chambre, je redescendais,
+&agrave; la nuit, m'ennuyer par les rues, o&ugrave; les myriades de lampes faisaient
+un semblant de jour bl&ecirc;me sur les visages, sur les boutiques, les
+cabarets &agrave; bi&egrave;re et les restaurants &agrave; choucroute. Le grouillement de
+cette ville de pr&egrave;s de deux millions d'&acirc;mes, pouss&eacute;e en h&acirc;te comme un
+champignon, emplissait les larges voies droites, sillonn&eacute;es de rails de
+fer, et, gr&acirc;ce au jeu de ces lampes dans la brume, les maisons &agrave; cinq ou
+six &eacute;tages&mdash;en fouie, il est vrai, et en carton-p&acirc;te, mais bariol&eacute;es,
+dor&eacute;es, surcharg&eacute;es de clochetons et de moulures&mdash;simulaient une vraie
+magnificence, &eacute;crasante pour nos maisons parisiennes, moins hautes, qui
+gardent des lignes plus sobres, avec le ton gris des pierres. Jusque
+dans les faubourgs extr&ecirc;mes, habit&eacute;s par les ouvriers socialistes,
+toujours la m&ecirc;me pr&eacute;tention des fa&ccedil;ades; pas de vieux quartiers, pas de
+maisonnettes, rien que des b&acirc;tisses &eacute;normes, ultra-modernes et satur&eacute;es
+d'&eacute;lectricit&eacute;.&mdash;J'avais d&egrave;s le premier jour appris qu'ici, o&ugrave; tout est
+r&eacute;gl&eacute; d'une fa&ccedil;on pratique et militaire, il y a le haut du trottoir pour
+les promeneurs qui vont dans un sens, le bas pour ceux qui vont dans
+l'autre, et machinalement je suivais, sans me tromper, les sillages
+humains.</p>
+
+<p>La nuit, quand des souffles plus froids s'engouffraient aux carrefours,
+la lourde gaiet&eacute; de la bi&egrave;re s'&eacute;pandait sur la ville. Que de brasseries
+partout, que de brasseries &agrave; musiquettes et &agrave; tambourinages de foire! Et
+tant de sortes de bi&egrave;re: la p&acirc;le, la blonde, la brune ou la noir&acirc;tre,
+servies chacune dans des chopes de forme sp&eacute;ciale, m&ecirc;me dans des pots en
+sapin pour donner un go&ucirc;t de r&eacute;sine! Tous les sous-sols du
+&laquo;m&eacute;tropolitain&raquo; berlinois, am&eacute;nag&eacute;s en interminables s&eacute;ries de lieux &agrave;
+boire, s'&eacute;clairaient pour la f&ecirc;te nocturne: sous le va-et-vient des
+locomotives, cabarets bas, &agrave; plafond de t&ocirc;le et de fonte, &agrave; d&eacute;coration
+simili-orientale ou pseudo-japonaise; chanteurs genre tyrolien,
+orchestres s'effor&ccedil;ant de para&icirc;tre tziganes. Et, de minute en minute,
+&eacute;branlant tout, couvrant d'un roulement de tonnerre les violons' et les
+cuivres, des trains en marche au-dessus de la t&ecirc;te des buveurs....
+Pauvres gens, dont le seul plaisir des soirs est de s'entasser l&agrave;, quand
+il vente ou qu'il neige! Petits bourgeois, ouvriers trop endimanch&eacute;s,
+d&eacute;pensant dans ces dessous irrespirables du chemin de fer toute leur
+paye, et <i>n'&eacute;pargnant point</i>, entra&icirc;n&eacute;s par la nouveaut&eacute; du faux confort
+qui leur est venu et du faux luxe.... De l&agrave; bi&egrave;re et de la bi&egrave;re!... De
+grosses filles rougeaudes, na&iuml;vement costum&eacute;es en berg&egrave;res des Alpes,
+vendant des tranches de raifort qui excitent &agrave; boire. Et, dans les
+recoins discrets, de petits &laquo;<i>vomitorium</i>&raquo; adoss&eacute;s au mur, avec une
+inscription de peur des m&eacute;prises sur l'usage &agrave; en faire.... Pauvres
+buveurs! Leur licence un peu &eacute;tal&eacute;e n'avait point notre d&eacute;sinvolture, et
+l'attitude des amants &agrave; c&ocirc;t&eacute; des amantes se montrait plut&ocirc;t
+sentimentale; sans doute ils entendaient autrement que chez nous
+l'amour&mdash;sous l'&eacute;gide des lois allemandes, plus favorables que les
+n&ocirc;tres &agrave; l'&eacute;closion des petits soldats pour l'arm&eacute;e, des petits ouvriers
+pour l'usine....</p>
+
+<p>Pauvres buveurs entass&eacute;s! D'ici surtout, d'ici o&ugrave; l'on vit dans l'air et
+la lumi&egrave;re, leur cas para&icirc;t lamentable. Mais ils n'&eacute;taient point
+antipathiques; ils avaient plut&ocirc;t la bonhomie au visage et t&eacute;moignaient
+m&ecirc;me d'une certaine politesse inconnue chez nous: les hommes restaient
+d&eacute;couverts, apr&egrave;s avoir, en arrivant, distribu&eacute; &agrave; la ronde des petits
+saluts qu'on leur rendait soigneusement.... Nos ennemis, ces gens-l&agrave;!
+Mais pourquoi donc? Que de malentendus int&eacute;ress&eacute;s au fond des haines
+nationales, et quelle absurdit&eacute; que les fronti&egrave;res, pour qui les
+regarde de loin et de haut!...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Et cependant... je me souviens de mon &eacute;motion soudaine et de ma
+r&eacute;volte, en apercevant, un matin, sur une place de cette ville, un canon
+fran&ccedil;ais exhib&eacute; comme un troph&eacute;e. Je m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; court, devant cette
+silhouette aussit&ocirc;t reconnue. Un canon de marine, h&eacute;las! amen&eacute; du
+Mont-Val&eacute;rien pour parader l&agrave;, entre des obusiers de chez nous, sur
+cette place prussienne!... Un canon pareil &agrave; ceux de certaine corvette,
+dont j'eus l'honneur autrefois de commander la batterie pendant un
+bombardement.... Ce m&eacute;canisme de combat, jadis si familier, vieilli
+aujourd'hui, semi-barbare &agrave; c&ocirc;t&eacute; des perfectionnements nouveaux et
+devenu objet de curiosit&eacute; chez des Allemands, attestait pour moi le
+recul de mes jeunes ann&eacute;es,&mdash;ce qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; nostalgique, par ce matin
+brumeux de novembre. Mais surtout un sentiment d'un ordre moins
+personnel m'avait pris au coeur&mdash;et mes yeux s'&eacute;taient voil&eacute;s tout &agrave;
+coup....</p>
+
+<p>Oui, je crois bien que tout &agrave; l'heure je me trompais; il y a des
+fronti&egrave;res encore, et, malgr&eacute; mon d&eacute;tachement de voyageur qui s'en va
+vers les d&eacute;daigneuses s&eacute;r&eacute;nit&eacute;s bouddhiques, comme je reviendrais vite,
+&agrave; l'appel de guerre! Quel effondrement, en ce cas-l&agrave;, n'est-ce pas, de
+toutes nos fraternelles th&eacute;ories! De longtemps encore, on aura beau
+faire, le vieux mot de patrie ne sera pas rempla&ccedil;able, et un drapeau de
+certaines couleurs gardera le myst&eacute;rieux pouvoir, rien qu'en
+apparaissant, d'entra&icirc;ner nos &acirc;mes et de les grandir. C'est surann&eacute;, si
+l'on veut; c'est absurde tant qu'on voudra; mais c'est irr&eacute;sistible et
+peut-&ecirc;tre sublime.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Un quartier, dans ce Berlin, arrive toutefois &agrave; une certaine beaut&eacute;
+inqui&eacute;tante, dont j'ai gard&eacute; l'image: celui des palais, des arsenaux et
+des mus&eacute;es. Une rivi&egrave;re l'entoure, la Spr&eacute;e froide et noire, que
+traversent en ce lieu des ponts &agrave; balustres de marbre ou de porphyre,
+bord&eacute;s de statues ou de grandes urnes &agrave; tr&eacute;pieds de bronze. Les voies y
+sont moins peupl&eacute;es, il y r&egrave;gne un certain silence et, parmi de massives
+constructions en pierres uniform&eacute;ment sombres, on se repose du
+clinquant, des boutiques et des bariolages. Toutefois, rien de local,
+pas plus ici qu'ailleurs; toujours la servile imitation de la Gr&egrave;ce, les
+colonnes doriques et les statues,&mdash;d'o&ugrave; ce titre d'&laquo;Ath&egrave;nes de la Spr&eacute;e&raquo;
+donn&eacute; par les Prussiens &agrave; leur ville. Tout cela, lourdement pompeux,
+accusant des pr&eacute;tentions, sans doute illusoires, &agrave; la souverainet&eacute; et &agrave;
+la dur&eacute;e. Trop de statues, vraiment, align&eacute;es &agrave; terre le long des
+rampes, ou bien perch&eacute;es en haut sur les frises. C'est inimaginable, la
+quantit&eacute; de bonshommes ou de b&ecirc;tes qui se d&eacute;tachent sur le ciel
+incolore: grandes silhouettes fig&eacute;es, grands gestes tragiques sur les
+nuages, chevaux cabr&eacute;s aux angles des toits, battant l'air de leurs
+pattes. Et aussi tant d'ailes, noires ou dor&eacute;es, de G&eacute;nies, de
+Victoires, d'aigles surtout; d'aigles pr&ecirc;ts &agrave; fondre et &agrave; lac&eacute;rer.</p>
+
+<p>Il n'est pas jusqu'&agrave; la religion protestante qui, d&eacute;vi&eacute;e de son vrai
+sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichr&eacute;tienne, dans cet
+immense temple de luxe, trop surcharg&eacute; de colonnes, de coupoles, et
+n'ayant pas, comme les admirables cath&eacute;drales gothiques, l'excuse du
+temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et
+simples, o&ugrave; j'ai ador&eacute; dans mon enfance &laquo;<i>en esprit et en v&eacute;rit&eacute;</i>&raquo;!...</p>
+
+<p>Le palais imp&eacute;rial d'autrefois, inhabit&eacute; depuis le nouveau r&egrave;gne, se
+dresse sinistre, sous le rev&ecirc;tement noir que lui ont fait les pluies et
+les fum&eacute;es. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masqu&eacute;e &agrave; pr&eacute;sent
+par le monument tout neuf &eacute;lev&eacute; &agrave; l'empereur Guillaume (le grand,
+l'anc&ecirc;tre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une d&eacute;bauche de
+statues, un amas de porphyre et de bronze; d'&eacute;normes aigles, pr&ecirc;ts &agrave;
+d&eacute;chirer, du bec et de la serre; d'&eacute;normes lions, la griffe ouverte et
+les dents montr&eacute;es....</p>
+
+<p>Toujours l'oiseau de proie, toujours la b&ecirc;te de proie, en des attitudes
+de provocation, de rapt et de conqu&ecirc;te. Est-ce bien le g&eacute;nie de cette
+race de po&egrave;tes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces
+marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore
+l&agrave;-dessous, et incompr&eacute;hension du peuple par les chefs qui le m&egrave;nent?...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Mon Dieu, que de soldats &agrave; Berlin, surtout dans ce quartier des palais!
+Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors &eacute;tal&eacute;s
+en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures
+d'anodines poup&eacute;es sous le casque, ayant un geste irr&eacute;prochablement
+machinal pour porter ou pr&eacute;senter les armes, du matin au soir, aux
+officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire,
+encombr&eacute;e d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces
+bons petits soldats aux yeux na&iuml;fs. Et l&agrave; encore, n'y aurait-il pas
+malentendu peut-&ecirc;tre?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, p&egrave;re
+d'une bande de ces enfants-l&agrave;, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec
+quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies o&ugrave; s'en iraient
+prosp&eacute;rer ses fils, que de les envoyer &agrave; la fronti&egrave;re, dans le troupeau
+innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer l&agrave;,
+pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles b&ecirc;tes f&eacute;roces en m&eacute;tal
+autour du palais des rois de Prusse?...</p>
+
+<p>Je dis cela.... Apr&egrave;s tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me
+sens d&eacute;tach&eacute; de ce probl&egrave;me; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde,
+chercher la paix religieuse aupr&egrave;s des vieux sages, dans des r&eacute;gions
+hautes, o&ugrave; n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze
+qui d&eacute;ploient leurs ailes l&agrave;-bas au bord de la Spr&eacute;e dans le ciel
+septentrional....</p>
+
+<p>Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en
+rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de r&eacute;entendre tout &agrave; coup
+des voix fran&ccedil;aises. J'aurais embrass&eacute; les douaniers de chez nous, par
+qui je fus r&eacute;veill&eacute; &agrave; la fronti&egrave;re,&mdash;et pourtant je ne suis pas suspect
+de partialit&eacute; envers ce corps-l&agrave;.&mdash;Jamais, au retour des plus longues
+campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel
+soulagement &agrave; me retrouver en France.</p>
+
+<p>C'est que sans doute, malgr&eacute; mon parti pris de fraternit&eacute;, malgr&eacute; la
+nature si visiblement d&eacute;bonnaire du peuple berlinois, malgr&eacute; la
+courtoisie des grands et l'aimable accueil, un s&ucirc;r instinct m'avait
+avis&eacute;: je revenais de chez <i>l'ennemi</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER" id="VIEILLE_BARQUE_VIEUX_BATELIER"></a>VIEILLE BARQUE, VIEUX BATELIER</h2>
+
+
+<p>Au quai de Th&eacute;rapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il
+s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient l&agrave;,
+toutes pr&ecirc;tes, jolies pour la plupart, bien peinturlur&eacute;es, avec de beaux
+coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.</p>
+
+<p>Seule, la plus proche, celle &agrave; qui c'&eacute;tait le tour, avait l'air d'une
+pauvresse &agrave; c&ocirc;t&eacute; des autres; point de velours sur les coussins, mais des
+housses d'indienne en petits morceaux de diff&eacute;rentes couleurs; bien
+propre pourtant, cette barque, bien soign&eacute;e, mais si vieille, avec des
+rapi&eacute;&ccedil;ages, et mont&eacute;e par un batelier caduc, en costume si
+mis&eacute;reux!&mdash;Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la
+suivante, qui &eacute;tait fra&icirc;che et dor&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais quand elle s'&eacute;carta pour me laisser place, je vis avec quels soins
+ing&eacute;nieux ces morceaux d'indienne &eacute;taient assembl&eacute;s et raccommod&eacute;s:
+oeuvre sans doute de quelque vieille femme, &eacute;pouse de ce bonhomme, pour
+essayer de donner encore un peu d'apparence &agrave; la barque d&eacute;fra&icirc;chie, et
+ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux
+batelier, un regard charg&eacute; de reproche contenu, de r&eacute;signation et de
+d&eacute;tresse....</p>
+
+<p>Alors une piti&eacute; d&eacute;sol&eacute;e me serra le coeur, ma journ&eacute;e en fut assombrie.
+Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-l&agrave; entre tous, de
+le complimenter sur le bon go&ucirc;t de ses modestes embellissements, m&ecirc;me
+de le reprendre chaque fois que je passerais.</p>
+
+<p>Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver.
+Et,&mdash;c'est peut-&ecirc;tre bien pu&eacute;ril,&mdash;de toutes les mauvaises actions de ma
+vie, aucune ne m'a laiss&eacute; plus de remords que l'affront fait &agrave; ce pauvre
+vieux, &agrave; ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges
+et si laborieusement arrang&eacute;es....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE" id="PROCESSION_DE_VENDREDI_SAINT_EN_ESPAGNE"></a>PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE</h2>
+
+
+<p>Depuis quinze ans bient&ocirc;t, ce qui marque surtout dans ma m&eacute;moire les
+f&ecirc;tes de P&acirc;ques&mdash;mais je ne saurais dire pourquoi,&mdash;c'est, au pays
+basque, &agrave; Irun, cet instant qui suit la rentr&eacute;e de la procession du
+vendredi saint dans l'&eacute;glise sombre et am&egrave;ne le retour soudain du
+silence sur la vieille petite ville, apr&egrave;s l'agitation de l'archa&iuml;que
+d&eacute;fil&eacute;.</p>
+
+<p>Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore
+incertain, avec des ti&eacute;deurs qui d&eacute;j&agrave; grisent un peu, et avec des
+feuilles d&eacute;pli&eacute;es &agrave; peine aux arbres de la place que l'&eacute;glise domine de
+ses hauts murs aust&egrave;res. Immuable, ce d&eacute;fil&eacute; de la procession depuis
+quinze ans que je le connais: la m&ecirc;me musique; les m&ecirc;mes saints et les
+m&ecirc;mes saintes en bois peint, promen&eacute;s sur des brancards; les m&ecirc;mes douze
+p&ecirc;cheurs basques, au visage dur, aux joues ras&eacute;es comme celles des
+moines, figurant les douze ap&ocirc;tres en toge romaine;&mdash;seulement, d'une
+ann&eacute;e &agrave; l'autre, je les vois vieillir.</p>
+
+<p>Les m&ecirc;mes humbles d&eacute;votes, figurant les trois saintes femmes, en longs
+v&ecirc;tements noirs, &eacute;plor&eacute;es derri&egrave;re le cercueil du Christ;&mdash;seulement,
+d'une ann&eacute;e &agrave; l'autre, je les vois vieillir....</p>
+
+<p>Et toujours, ces centaines de vieux paysans, &agrave; l'expression si triste et
+ferm&eacute;e, qui suivent, le cierge &agrave; la main.</p>
+
+<p>Quand tout cela, apr&egrave;s la promenade lente par la ville, s'est engouffr&eacute;
+sous le grand portail de l'&eacute;glise, d&eacute;j&agrave; obscure, alors commence pour
+moi cet instant d'indicible m&eacute;lancolie, sur cette place du moyen &acirc;ge
+redevenue silencieuse, et o&ugrave; l'on sent tout &agrave; coup le froid du soir,
+tandis que l'air reste impr&eacute;gn&eacute; d'une odeur d'encens, et le sol cribl&eacute;
+de mille taches de cire par le passage de tous ces modestes cierges de
+pauvres....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="UN_VIEUX_COLLIER" id="UN_VIEUX_COLLIER"></a>UN VIEUX COLLIER</h2>
+
+
+<p>Mon Dieu! les pauvres petites choses, bien rang&eacute;es, bien class&eacute;es, bien
+ensevelies, sur les &eacute;tag&egrave;res de ce placard profond, que dissimulent des
+soies d'Orient et des armes, en ce recoin le plus cach&eacute; de ma
+demeure!... Pour ouvrir cet ossuaire, il faut, dans une continuelle et
+d&eacute;courageante p&eacute;nombre, tirer un divan, d&eacute;crocher des poignards: aussi
+reste-t-il clos et oubli&eacute; durant des saisons ou m&ecirc;me des ann&eacute;es, et les
+pauvres petites choses, qui sont des souvenirs entass&eacute;s de mes premi&egrave;res
+campagnes de marin, continuent de durer au milieu d'obscurit&eacute; et de
+silence.</p>
+
+<p>Il n'y a rien l&agrave; qui ait moins de vingt-cinq ans; c'est le d&eacute;p&ocirc;t des
+reliques les plus anciennes de ma vie errante, c'est le reliquaire de la
+p&eacute;riode pass&eacute;e aux &icirc;les du Grand-Oc&eacute;an, au Chili, et ensuite sur les
+sables du S&eacute;n&eacute;gal, depuis 1872 jusqu'&agrave; mon arriv&eacute;e en Orient et mon
+initiation &agrave; l'Islam.</p>
+
+<p>Dans des bo&icirc;tes, les unes en feuille de fer, en carton, les autres en
+bois exotique fabriqu&eacute;es jadis &agrave; mon usage par des matelots,&mdash;dans de
+bien humbles bo&icirc;tes qui me sont devenues pr&eacute;cieuses pour avoir jadis
+couru les mers avec moi, au temps d&eacute;licieux de ma pauvret&eacute; et de ma
+jeunesse,&mdash;dorment des fleurs de Polyn&eacute;sie, vieillissent et s'&eacute;miettent
+des couronnes qui Born&egrave;rent des chevelures de Tahitiennes, l&agrave;-bas, pour
+des f&ecirc;tes nocturnes, &agrave; la lueur des &eacute;toiles australes.</p>
+
+<p>On y trouve aussi des noeuds de satin; de gentils signets brod&eacute;s, avec
+des devises; des m&egrave;ches brunes ou blondes attach&eacute;es par des faveurs
+roses: souvenirs de jeunes filles de Valparaiso ou de Lima,&mdash;que je
+revois souples et p&acirc;les, cachant derri&egrave;re des cils tr&egrave;s longs le jeu de
+leurs prunelles noires,&mdash;et qui pourraient bien &ecirc;tre des jeunes
+grand'm&egrave;res aujourd'hui..., belles encore, sans doute, malgr&eacute; le
+sournois travail du temps, mais assur&eacute;ment tr&egrave;s m&eacute;tamorphos&eacute;es, ne
+f&ucirc;t-ce que par la fantaisie des modes et des coiffures.... Qui peut dire
+quelle serait l'impression de nous revoir?... Qui sait, apr&egrave;s tant
+d'ann&eacute;es, si je m'int&eacute;resserais encore &agrave; la jolie &eacute;nigme de leurs yeux?</p>
+
+<p>Et les pauvres petites choses, bien mortes pourtant, bien momifi&eacute;es dans
+de la poussi&egrave;re, ont gard&eacute; le pouvoir toujours d'&eacute;veiller en moi des
+images de vie et de jeunesse,&mdash;de me rappeler surtout les gr&egrave;ves
+blanches, les nu&eacute;es et les brises du Grand-Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>Oh! certain collier en fleurs d'hibiscus, li&eacute;es par des fils de roseau!
+Tout ce qu'il &eacute;voque, celui-l&agrave;, lorsqu'il me r&eacute;appara&icirc;t! A des ann&eacute;es
+d'intervalle seulement, j'ouvre son petit cercueil fan&eacute;, car j'aurais
+crainte, si j'en usais trop, de laisser &eacute;vaporer son charme et la vague
+senteur de l&agrave;-bas qu'il conserve encore.</p>
+
+<p>D&egrave;s que je le regarde, la lointaine Polyn&eacute;sie revient p&eacute;n&eacute;trer mon &acirc;me
+de son myst&egrave;re:&mdash;son grand myst&egrave;re de solitude et d'ombre, que j'ai
+vainement cherch&eacute; &agrave; traduire dans un de mes livres d'autrefois. Du vent
+et des nuages; un vent puissant, r&eacute;gulier, &eacute;ternel comme s'il &eacute;tait
+l'haleine du monde; l'Alise austral, poussant les houles d'un oc&eacute;an
+immense vers des &icirc;les aux ceintures de corail blanc. Et la blancheur des
+gr&egrave;ves mugissantes, entourant un chaos de montagnes, de for&ecirc;ts
+sombrement silencieuses, o&ugrave; s'amassent et s'emprisonnent ces nuages que
+l'Alise prom&egrave;ne au-dessus du d&eacute;sert des eaux.... Je retrouve tout cela
+et tant d'autres choses encore,... l'allure balanc&eacute;e des filles aux
+pieds nus, l'ambre de leur chair, la caresse sauvage et triste de leurs
+yeux, et puis leurs chants du soir, sous l'obscurit&eacute; des hauts palmiers
+si fr&ecirc;les qui s'agitent aux moindres souffles de la mer.... Tant
+d'autres choses encore je retrouve, de tr&egrave;s indicibles choses, quand je
+regarde le pauvre collier en fleurs d'hibiscus, tout dess&eacute;ch&eacute;
+aujourd'hui et qui, avec les ann&eacute;es, d&eacute;pose au fond de sa bo&icirc;te une
+mince couche de cendre.</p>
+
+<p>Il me vient, ce collier, d'une jeune fille rencontr&eacute;e une fois, au
+cr&eacute;puscule, sur une plage solitaire, et aim&eacute;e ardemment l'espace d'une
+heure, tandis que soufflait avec violence dans nos poitrines une brise
+humide et chaude qui &eacute;tait comme satur&eacute;e de vie. Je me rappelle combien
+cette plage devenait blanche, au milieu de l'obscurit&eacute; envahis sant&eacute;;
+des coraux, &eacute;miett&eacute;s l&agrave; depuis des si&egrave;cles, lui faisaient un tapis de
+neige qui bruissait l&eacute;g&egrave;rement sous nos pieds. Le lieu se d&eacute;ployait
+autour de nous en lignes infinies dans la p&eacute;nombre du soir; il avait
+l'unit&eacute; puissante d'un site des &eacute;poques primitives, et le Grand-Oc&eacute;an
+l'encerclait de sa courbe souveraine. La surface des eaux luisait
+encore, par places, aux derniers reflets du soleil &eacute;teint, et, sur un
+rideau de nu&eacute;es qui ent&eacute;n&eacute;brait toute la base du ciel, l'horizon marin
+se dessinait en clart&eacute;s p&acirc;les. Derri&egrave;re la blanche plage, aussit&ocirc;t
+commen&ccedil;ait, sur un sol gris, la colonnade grise des cocotiers&mdash;qui sont
+les arbres du bord de la nier dans ces archipels de Polyn&eacute;sie. Leur
+verdure, leurs bouquets de plumes vertes se tenaient si haut que nous ne
+voyions, en marchant, que leurs tiges couleur de cendre, trop longues et
+trop minces, &agrave; ce qu'il semblait, pour supporter en l'air toutes ces
+palmes; rien que les gerbes des tiges, la for&ecirc;t des tiges g&eacute;antes qui
+se courbaient au souffle du large comme d'effrayants roseaux, nous
+faisant tout petits et n&eacute;gligeables, nous deux, sous leur agitation de
+choses immenses.</p>
+
+<p>La beaut&eacute; de la jeune fille, survenue au milieu de cette solitude et
+rapproch&eacute;e de moi par le hasard, rayonnait sauvagement sous ses sourcils
+fronc&eacute;s, dans ses yeux de hardiesse et de candeur. Ses cheveux droits
+tombaient sur ses flancs comme de lourdes coul&eacute;es de lave noire. Elle
+avait inconsciemment la gr&acirc;ce exquise des attitudes, avec la perfection
+absolue de la forme, toute l'originelle splendeur humaine que les
+peuplades de ces &icirc;les ont conserv&eacute;e. Et je regardais le collier en
+fleurs d'hibiscus, d'un rouge ardent sur le bronze clair et presque rose
+de la gorge nue: cette respiration de jeune fille semblait le bercer l&agrave;,
+au rythme d'une vie fra&icirc;che et superbe....</p>
+
+<p>L'heure cr&eacute;pusculaire, la tristesse de l'heure, les aspects terribles ou
+d&eacute;sol&eacute;s des choses furent complices pour plus &eacute;troitement nous
+unir,&mdash;enfants que nous &eacute;tions, enfants seuls et perdus au milieu
+d'ambiances trop farouches. L'effroi du soir, l'horreur magnifique du
+lieu avivaient pour nous ce besoin qu'a toute &acirc;me d'une autre &acirc;me,
+et,&mdash;dans un ordre plus humble, mais, h&eacute;las! aussi humain,&mdash;ce d&eacute;sir que
+tout corps &eacute;prouve d'un autre corps, d'un corps doux &agrave; caresser et &agrave;
+&eacute;treindre, pour tromper l'angoisse de se sentir seul devant le myst&egrave;re
+des impassibles choses. Tandis que la Nature s'attestait alentour
+indiff&eacute;rente et fatale, nous &eacute;changions, nous, &agrave; plein coeur, d'un m&ecirc;me
+&eacute;lan spontan&eacute;, cette tendresse presque encore enfantine qui, chez les
+tr&egrave;s jeunes, m&ecirc;le &agrave; la brutalit&eacute; de l'amour je ne sais quoi d'infiniment
+bon et de sup&eacute;rieurement fraternel. Dans cette tendresse-l&agrave;, qui fit nos
+fronts s'appuyer l'un &agrave; l'autre, il y avait, si l'on peut dire ainsi,
+un peu de l'universelle piti&eacute; qui rapproche les hommes ou les b&ecirc;tes aux
+heures d'impr&eacute;cise angoisse,&mdash;et, sans doute, y avait-il aussi pour moi
+l'ivresse de fondre en cette cr&eacute;ature, tr&egrave;s voisine de l'humanit&eacute;
+primitive, l'enfant trop raffin&eacute; h&eacute;r&eacute;ditairement que j'avais d&eacute;j&agrave;
+conscience d'&ecirc;tre....</p>
+
+<p>Quand ce fut l'instant de nous s&eacute;parer, la nuit &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s
+venue,&mdash;la nuit qui, pour l'imagination des Polyn&eacute;siens, am&egrave;ne sous ces
+grandes palmes l'effarante promenade des fant&ocirc;mes tatou&eacute;s &agrave; visage bleu.
+Toujours il y avait l&agrave;-bas, sur les rebords les plus lointains du cercle
+de la mer, ces lueurs p&acirc;les qui faisaient les eaux moins obscures que
+les voiles du ciel. Je revois encore, apr&egrave;s tant d'ann&eacute;es, l'&eacute;clairage
+sinistre qui persistait &agrave; l'horizon ce soir-l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle, avant de s'enfuir, &ocirc;ta son collier en fleurs d'hibiscus pour le
+passer &agrave; mon cou; puis, s'avan&ccedil;a brusquement tout pr&egrave;s, tout pr&egrave;s pour
+me regarder, son front presque sur le mien; je vis alors, &agrave; toucher mes
+yeux briller ses yeux &agrave; elle, tr&egrave;s dilat&eacute;s et mouvants. Dans l'&eacute;tranget&eacute;
+de son sourire ensuite, je sentis entre nous, malgr&eacute; la tendresse
+&eacute;chang&eacute;e, un ab&icirc;me d'incompr&eacute;hension, comme entre deux &ecirc;tres d'esp&egrave;ce
+diff&eacute;rente, incapables de se p&eacute;n&eacute;trer jamais.</p>
+
+<p>Le lendemain, nous devions nous retrouver &agrave; la m&ecirc;me heure; mais une
+grande bourrasque s'&eacute;tait d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e, il tombait une pluie de d&eacute;luge,
+elle ne fut pas au rendez-vous. Et, le matin suivant, notre fr&eacute;gate
+quitta cette &icirc;le pour n'y plus revenir.</p>
+
+<p>J'en gardai plusieurs jours une tristesse qui ne s'expliquait pas, avec
+un d&eacute;sir attendri de la revoir,&mdash;comme il arrive quelquefois pour des
+jeunes femmes entrevues et aim&eacute;es en r&ecirc;ve, qu'on ne peut esp&eacute;rer
+retrouver puisqu'on sait leur inexistence. Pour moi, celle-l&agrave; semblait
+bien aussi impossible &agrave; ressaisir et aussi perdue qu'une vision de r&ecirc;ve,
+car je n'avais alors aucun moyen, pauvre petit aspirant de marine que
+j'&eacute;tais, de ramener un navire vers l'Oc&eacute;anie. Entre nous deux sans doute
+quelque chose avait jailli de plus que le d&eacute;sir de nos jeunes chairs,
+sans quoi je n'aurais pas eu ce long serrement de coeur et je ne me
+souviendrais plus.</p>
+
+<p>Mais c'est surtout ce regard, l'interrogation de ce dernier regard trop
+pr&egrave;s du mien, c'est cela qui a grav&eacute; dans ma m&eacute;moire l'heure et le lieu,
+tout le grand d&eacute;cor cr&eacute;pusculaire et le cercle p&acirc;le de l'horizon.</p>
+
+<p>Et maintenant, l'&eacute;vocation finie, je vais renfermer, pour des ann&eacute;es
+peut-&ecirc;tre, l'humble collier dans son humble bo&icirc;te. C'est d'ailleurs une
+&eacute;vocation d&eacute;j&agrave; confuse, et il faut &agrave; pr&eacute;sent l'effort de ma volont&eacute;
+pour l'obtenir, car il s'&eacute;loigne de plus en plus vite, l'instant, si
+furtif au milieu du glissement rapide et infini des dur&eacute;es, l'instant o&ugrave;
+ces quelques brins de paille d&eacute;color&eacute;s &eacute;taient de larges fleurs
+vivantes, d'un rouge de pourpre, posant sur cette na&iuml;ve poitrine nue....
+La gorge qui fut jeune et admirable, comment est-elle aujourd'hui, et
+comment sont les grands yeux interrogateurs?</p>
+
+<p>Et qui sait entre quelles mains il sera froiss&eacute;, puis jet&eacute; aux
+immondices, et dans quelle poussi&egrave;re il finira, ce collier qui devrait
+&ecirc;tre depuis longtemps retourn&eacute; &agrave; l'humus des &icirc;les oc&eacute;aniennes, mais que
+ma fantaisie s'obstine &agrave; maintenir dans une quasi-existence, dess&eacute;ch&eacute;e
+et fragile comme l'existence des momies.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE" id="PREFACE_POUR_UN_LIVRE_QUI_NE_FUT_JAMAIS_PUBLIE"></a>PR&Eacute;FACE POUR UN LIVRE QUI NE FUT JAMAIS PUBLI&Eacute;</h2>
+
+
+<p>Mon cher ami,</p>
+
+<p>Combien m'ont impressionn&eacute; ces mots que tu as mis en t&ecirc;te de ton livre:
+vieille marine!</p>
+
+<p>C'est pourtant vrai, mon Dieu, que la marine de notre jeunesse remonte &agrave;
+un quart de si&egrave;cle, et qu'elle est d&eacute;j&agrave; vieille, d&eacute;mod&eacute;e, finie....</p>
+
+<p>Au temps de nos d&eacute;buts, il y avait encore des pays <i>qui &eacute;taient loin</i>,
+des ports o&ugrave; l'on se sentait vraiment <i>ailleurs</i>; il y avait encore
+quelques derni&egrave;res fr&eacute;gates, vierges d'escarbilles et de fum&eacute;e de
+houille, qui s'en allaient l&eacute;g&egrave;res, silencieuses et propres, manoeuvr&eacute;es
+par des hommes v&ecirc;tus de toile blanche, et traversaient l'oc&eacute;an sous la
+seule impulsion de leurs grandes voiles. En escadre, on pratiquait
+encore l'&laquo;exercice de manoeuvre&raquo;, qui sans doute ne valait d&eacute;j&agrave; plus
+celui que nos p&egrave;res faisaient, mais qui demeurait cependant une
+incomparable &eacute;cole d'agilit&eacute; et de force. Et nos navires de guerre
+n'&eacute;taient point tout &agrave; fait devenus ces machines pour tueries
+&eacute;lectriques, qui cheminent sournoises et &agrave; demi-noy&eacute;es, en soufflant
+d'infectes nuages noirs. Oh! le S&eacute;n&eacute;gal de notre &eacute;poque, comme tu en as
+bien rendu la d&eacute;solation languide et fi&eacute;vreuse!... Oh! le Dakar
+d'autrefois, o&ugrave; nous poss&eacute;dions en commun une case, une case de bois
+b&acirc;tie, disais-tu, avec des d&eacute;bris de caisses &agrave; vermouth, et hant&eacute;e par
+les fourmis blanches, les serpents, les l&eacute;zards!... Trois maisons, en
+ce temps-l&agrave;, dans ce pays, et un seul magasin: vaste bazar o&ugrave; l'on
+vendait de tout, des alcools sur le comptoir, des conserves pour navires
+et des verroteries pour n&egrave;gres; l&agrave; tr&ocirc;nait une s&eacute;v&egrave;re grosse dame de
+Marseille, toujours en sueur, qui avait des moustaches, un pass&eacute;
+myst&eacute;rieux et des tatouages obsc&egrave;nes sur le bas du corps. C'&eacute;tait tout;
+des villages yoloffes venaient ensuite, o&ugrave; l'on entendait le soir des
+bamboulas furieuses, rythm&eacute;es &agrave; grands coups de calebasses; puis
+commen&ccedil;aient les sables, les mornes d&eacute;ploiements du d&eacute;sert, jaunes sous
+le soleil torride.... On dit que c'est une ville &agrave; pr&eacute;sent.... Non, mais
+te repr&eacute;sentes-tu &ccedil;a: notre Dakar jouissant d'&eacute;tablissements publics et
+dot&eacute; d'un chemin de fer?...</p>
+
+<p>Et l'&icirc;lot de Cor&eacute;e, son h&ocirc;pital triste et br&ucirc;lant, o&ugrave; tu faillis mourir!
+Nulle part ailleurs que dans ton livre, je n'en ai retrouv&eacute;
+l'oppression, l'&eacute;touffement et le silence: Gor&eacute;e, vieille petite ville
+du si&egrave;cle dernier, colonie de nos p&egrave;res, aujourd'hui abandonn&eacute;e et qui
+m&eacute;lancoliquement s'&eacute;miette sur son rocher, au souffle du Sahara voisin.
+En lisant ce que tu en dis, je me suis senti chaud &agrave; la t&ecirc;te, avec un
+fourmillement dans les cheveux, comme l&agrave;-bas quand vous prend la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; un quart de si&egrave;cle, depuis notre exil au S&eacute;n&eacute;gal! Le temps a
+dispers&eacute; nos camarades d'alors, et la fi&egrave;vre jaune en a fauch&eacute; plus
+d'un. Quant &agrave; notre navire, il n'existe plus.... J'y &eacute;levais, non loin
+de ta chambre, trois jeunes ca&iuml;mans orphelins, t'en souviens-tu encore,
+qui s'&eacute;vadaient parfois et jetaient dans ton existence une note
+inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>Plus tard, mon cher ami, nous nous sommes retrouv&eacute;s &agrave; l'&eacute;cole d'Escrime
+et Gymnastique, et je m'attendais &agrave; voir repara&icirc;tre dans tes notes
+cette p&eacute;riode joyeuse et dr&ocirc;le durant laquelle nous &eacute;tions du matin au
+soir en &eacute;quilibre ou en garde, ou bien encore, tant&ocirc;t par les pieds,
+tant&ocirc;t par les mains, suspendus &agrave; quelque chose. Et c'est dommage que tu
+n'en aies point parl&eacute;, car tu aurais employ&eacute; l&agrave; si bien cette ironie
+immense, mais compatissante et bon enfant, qui t'est particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Dans tes courts r&eacute;cits, rapides comme ta parole, nerveux et un peu
+violents comme toi-m&ecirc;me mais pleins de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et de coeur, je te
+retrouve tout entier. Je retrouve aussi la gaiet&eacute; de notre ch&egrave;re marine
+et l'esprit de nos &laquo;carr&eacute;s&raquo; de bord.</p>
+
+<p>Et cependant, j'ai un reproche &agrave; te faire, un reproche assez grave. Tu
+as bafou&eacute; comme il convenait deux ou trois de nos &eacute;gaux ou de nos chefs,
+et, quand tu cingles la pi&egrave;tre ligure de certain amiral, aujourd'hui
+remis&eacute;, tous les marins seront avec toi pour applaudir. Mais pourquoi
+n'as-tu parl&eacute; que des mauvais? Il s'en trouve aussi de bons et de
+charmants, de braves et d'h&eacute;ro&iuml;ques; tu en es convaincu plus que
+personne, toi qui as laiss&eacute; dans la marine des amis que tu aimes si
+sinc&egrave;rement et qui te le rendent. Alors pourquoi ne dis-tu rien de ceux
+que tu regrettes? ni de ceux que tu v&eacute;n&egrave;res et que tu admires? Tu aurais
+su le faire si bien! Il manque des chapitres &agrave; des petites histoires, je
+t'assure, et je crains que cela ne te donne, pour ceux qui ne te
+connaissent pas, un air d'avoir &eacute;crit une oeuvre de d&eacute;nigrement et de
+rancune&mdash;ce qui serait cependant tout &agrave; fait au-dessous de ta pens&eacute;e et
+de ton coeur....</p>
+
+<p>Maintenant, bonne chance &agrave; ton livre, et pardonne le franc parler de ton
+tr&egrave;s ancien camarade d'Afrique et autres lieux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES" id="QUELQUES_PENSEES_VRAIMENT_AIMABLES"></a>QUELQUES PENS&Eacute;ES VRAIMENT AIMABLES</h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>C'est incroyable ce qu'il y a de gens chez qui l'&acirc;ge ingrat dure toute
+la vie.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>On rencontre souvent chez les choses une certaine b&ecirc;tise, un certain
+mauvais vouloir ent&ecirc;t&eacute;, qui sont bien plus r&eacute;voltants encore que chez
+les personnes.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Je n'arrive plus &agrave; m'irriter s&eacute;rieusement contre mon prochain. Non, les
+seuls &ecirc;tres qui me causent encore des indignations exasp&eacute;r&eacute;es sont les
+boutons de mes cols ou de mes devants de chemise, lorsqu'on voyage je me
+trouve seul &agrave; leur merci.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La bienfaisante science des laboratoires invente des rem&egrave;des merveilleux
+pour prolonger quelques pauvres ch&eacute;tifs, perfor&eacute;s de microbes, mais,
+dans sa sollicitude pour l'humanit&eacute;, invente aussi des poudres
+d&eacute;tonantes, capables de d&eacute;truire par milliers &agrave; la minute les jeunes
+sujets m&acirc;les de l'esp&egrave;ce.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Aspect sous lequel r&eacute;appara&icirc;t &agrave; moi-m&ecirc;me</i><br />
+<i>ce que de bonnes &acirc;mes appellent</i><br />
+<i>ma notori&eacute;t&eacute;</i>.<br /></div>
+
+
+<p>Une grosse cloche exasp&eacute;rante, que des mauvais plaisants m'auraient
+accroch&eacute;e derri&egrave;re le dos et qui, d&egrave;s que je remue, se mettrait &agrave;
+sonner, pour faire hurler les imb&eacute;ciles et les chiens.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<div class="center">
+<i>&Eacute;conomie politique et sociale</i>.<br /></div>
+
+<p>Tout est vrai. Mais le contraire l'est &eacute;galement.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Religion</i>.<br /></div>
+
+<p>Tout est faux. Mais le contraire l'est encore bien davantage, et
+notoirement plus absurde.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Progr&egrave;s</i>.<br /></div>
+
+<p>Propagation de l'alcool, de la d&eacute;sesp&eacute;rance et des explosifs.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Bienfaits de la civilisation</i>.<br /></div>
+
+<p>A deux heures du matin et seul, je me trouverais beaucoup plus &agrave; mon
+aise dans la jungle indienne que dans les rues de la ville la plus
+civilis&eacute;e de la Terre.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<div class="center">
+<i>Chasse</i>.<br /></div>
+
+<p>L'homme est, je crois, la seule b&ecirc;te qui tue pour le plaisir de tuer.
+Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim;
+encore le font-ils d'une fa&ccedil;on moins piteuse et moins l&acirc;che, avec leurs
+propres griffes pour d&eacute;chirer, leurs propres jarrets pour courir, sans
+fusils perfectionn&eacute;s ni rabatteurs.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+<div class="center">
+<i>Automobilisme</i>.<br /></div>
+
+<p>Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les
+gav&eacute;s qui y font aujourd'hui du 120 ou m&ecirc;me du 60 &agrave; l'heure; ils &eacute;taient
+du reste bien plus excusables devant l'humanit&eacute; et sentaient, je pense,
+moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs
+d&eacute;bonnaires des champs, qui sont s&ucirc;rs d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute;s un jour, eux ou
+leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne
+courent pas sus &agrave; ces bouffis-la.</p>
+
+<p>P.-S.&mdash;J'ai quelques amis qui chassent, et qui, h&eacute;las! font du 73 en
+auto. Mais je les aime quand m&ecirc;me; c'est donc &agrave; eux que je d&eacute;die, avec
+permission, ce gracieux bouquet de pens&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="EN_PASSANT_A_MASCATE" id="EN_PASSANT_A_MASCATE"></a>EN PASSANT A MASCATE</h2>
+
+
+<p>...Nous avions quitt&eacute; depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux
+solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la
+mort; la ligne de ses affreux d&eacute;serts nous avait longtemps poursuivis,
+monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se d&eacute;rouler aux
+confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la
+mer,&mdash;mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle
+perp&eacute;tuellement tra&icirc;nait un vague brouillard d'une malsaine ti&eacute;deur.</p>
+
+<p>Comme c'&eacute;tait en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les
+immenses brumes f&eacute;condantes, tout le tr&eacute;sor des nu&eacute;es que les vents
+allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps.
+Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ond&eacute;es qui naissaient ici, &agrave;
+la surface des eaux languides; pas une ne rafra&icirc;chirait les rivages
+dess&eacute;ch&eacute;s d'alentour,&mdash;qui sont une r&eacute;gion sp&eacute;ciale, rebelle &agrave; la vie
+des plantes, rappelant les d&eacute;solations lunaires. Nous nous acheminions
+vers le golfe Persique, le golfe le plus &eacute;touffant de notre monde
+terrestre, nappe surchauff&eacute;e depuis le commencement des temps, entre des
+rives qui sont mortes de chaleur et o&ugrave; tombe &agrave; peine quelque rare pluie
+d'orage, o&ugrave; ne verdissent point de prairies, o&ugrave;, dans l'&eacute;ternelle
+s&eacute;cheresse, resplendit presque seul le r&egrave;gne min&eacute;ral. Et cependant on se
+sentait oppress&eacute; d'humidit&eacute; lourde; tout ce qu'on touchait semblait
+humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une
+vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait
+nuit et jour &agrave; une temp&eacute;rature de chaudi&egrave;re, se levait o&ugrave; se couchait
+sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embu&eacute; d'eau comme dans les
+brumes du Nord.</p>
+
+<p>Mais, le matin du quatri&egrave;me jour, ce m&ecirc;me soleil, &agrave; son lever, apparut
+dans une pure splendeur. L'Arabie &eacute;tait l&agrave; pr&egrave;s de nous, surgie comme en
+surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant d&eacute;j&agrave;
+tr&egrave;s haut, dans l'air tout &agrave; coup clarifi&eacute;, infiniment limpide et
+profond; l'Arabie, terre de la s&eacute;cheresse, soufflait sur nous son
+haleine br&ucirc;lante, qui &eacute;tait d&eacute;nu&eacute;e de toute vapeur d'eau et qui balayait
+vers le large les brouillards marins. Alors, les choses &eacute;taient
+redevenues lumineuses et magnifiques, les choses &eacute;talaient leur
+resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il
+doit arriver quand le soleil se l&egrave;ve sur les plan&egrave;tes qui n'ont pas
+d'atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Ensuite, d&egrave;s que fut pass&eacute; l'enchantement rose de l'extr&ecirc;me matin, ces
+montagnes d'Arabie prirent pour la journ&eacute;e des teintes violentes et
+sombres d'ocr&eacute; et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs
+br&ucirc;lures noires, elles affect&egrave;rent des aspects de monstrueux madr&eacute;pores
+calcin&eacute;s, de monstrueuses &eacute;ponges pass&eacute;es au feu; elles apparurent comme
+les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.</p>
+
+<p>Cependant nous arrivions &agrave; Mascate, et des forteresses sarrasines, des
+petites tours de veille fantastiquement perch&eacute;es, commen&ccedil;aient de
+montrer &ccedil;a et l&agrave; leurs blancheurs de chaux, au fa&icirc;te &eacute;blouissant des
+montagnes. Et, une baie s'&eacute;tant ouverte dans ce chaos des pierres
+noircies, nous aper&ccedil;&ucirc;mes la ville des Im&agrave;ns, toute blanche et
+silencieuse, baign&eacute;e de soleil et comme baign&eacute;e de myst&egrave;re, au pied de
+ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales &eacute;ponges
+carbonis&eacute;es.</p>
+
+<p>Point de navires &agrave; vapeur, point de paquebots au mouillage devant la
+muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands
+voiliers, comme au temps pass&eacute;, des voiliers qui arrivaient, charmants
+et tranquilles, toute leur toile tendue &agrave; la brise chaude; et quantit&eacute;
+de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des <i>boutres</i> et qui
+servent aux p&ecirc;cheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au
+port, et avec ces tours cr&eacute;nel&eacute;es, partout l&agrave;-haut sur les cimes, on e&ucirc;t
+dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage
+sarrasin du temps des croisades.</p>
+
+<p>Ainsi qu'&agrave; Damas, &agrave; Maroc ou &agrave; M&eacute;quinez, ainsi que dans toutes les pures
+cit&eacute;s de Mahomet, d&egrave;s l'entr&eacute;e &agrave; Mascate, nous sent&icirc;mes s'abattre sur
+nos &eacute;paules le manteau de plomb de l'Islam.</p>
+
+
+<p>La ville, de loin si blanche, &eacute;tait un labyrinthe de petites rues
+couvertes, o&ugrave; r&eacute;gnait une demi-nuit, sous des toitures basses.
+L&agrave;-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous &eacute;treindre;
+on subissait &agrave; l'exc&egrave;s ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient,
+&eacute;mane du silence, des visages voil&eacute;s et des maisons closes.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant des ruelles vivantes,&mdash;mais de cette vie uniquement
+et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait,
+comme dans tous les autres ports du Levant, des s&eacute;ries de petites
+&eacute;choppes o&ugrave; mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours
+dans l'ombre: &eacute;toffes &agrave; grands ramages barbares, harnais brod&eacute;s, pesants
+colliers de m&eacute;tal, et poignards courbes &agrave; gaine pr&eacute;cieuse en filigrane
+d'argent. Mais ces &eacute;choppes &eacute;taient encore plus obscures qu'autre part,
+et cette ombre d'ici, plus &eacute;paisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout,
+une chaleur de forge, l'impression constante d'&ecirc;tre trop pr&egrave;s d'un
+brasier, et parfois, sur la t&ecirc;te, une sensation de br&ucirc;lure soudaine;
+quand un rayon de soleil tombait &agrave; travers les planches des plafonds. On
+rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand D&eacute;sert, &agrave; l'attitude
+sauvage et magnifique, d&eacute;tournant leur fin profil cruel, se reculant par
+d&eacute;dain pour ne pas vous fr&ocirc;ler. Et les femmes, aux chevilles alourdies
+par des cercles d'argent, &eacute;taient, il va sans dire, d'ind&eacute;chiffrables
+fant&ocirc;mes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on
+passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des
+petits masques noirs, des esp&egrave;ces de petits loups brod&eacute;s d'or et de
+perles, avec des trous carr&eacute;s pour les yeux,&mdash;chacune d'elles semblant
+personnifier un peu de ce myst&egrave;re d'Islam qui pesait sur toutes choses.</p>
+
+<p>Et cette ville sacr&eacute;e de l'Iman,&mdash;au pied des abruptes montagnes qui
+avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer
+bleue,&mdash;communiquait cependant par des d&eacute;fil&eacute;s, par des couloirs de
+sable entre les roches br&ucirc;lantes, avec la grande Arabie imp&eacute;n&eacute;trable,
+avec les oasis inconnues et les immensit&eacute;s d&eacute;sertes; elle commandait les
+r&eacute;gions obstin&eacute;ment ferm&eacute;es, elle &eacute;tait la clef des solitudes.</p>
+
+<p>Au consulat de France, o&ugrave; je passai la matin&eacute;e, les fen&ecirc;tres
+&eacute;taient grandes ouvertes &agrave; la bonne brise des sables, qui entrait
+partout, ardente et dess&eacute;chante. Il y vint des &eacute;missaires de
+l'Iman-Sultan,&mdash;personnages aux allures de noblesse et d'&eacute;l&eacute;gance,
+drap&eacute;s de fine laine,&mdash;charg&eacute;s de r&eacute;gler l'heure de ma visite &agrave; Sa
+Hautesse et la fa&ccedil;on dont je serais re&ccedil;u.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une ancienne maison de vizir, ce consulat fran&ccedil;ais; aux murs des
+salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient
+l&eacute;g&egrave;rement, comme en bas-relief effac&eacute;, des arcades aux festons
+g&eacute;om&eacute;triques, d'une simplicit&eacute; exquise,&mdash;&eacute;ternels dessins des portes de
+mosqu&eacute;es ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transport&eacute;s
+avec eux, en suivant la ligne des grands d&eacute;serts, jusqu'en Alg&eacute;rie,
+jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient &agrave; elles seules, ces
+arcades blanches, dans quel pays on &eacute;tait, elles suffisaient &agrave; d&eacute;signer
+pour moi l'Arabie,&mdash;la vieille Arabie que j'adore, et o&ugrave; je suis chaque
+fois gris&eacute; de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel
+charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....</p>
+
+<p>La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues,
+presque baign&eacute;es dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'&eacute;tait le
+palais du Sultan.</p>
+
+<p>Quelqu'un v&ecirc;tu d'une robe blanche et drap&eacute; d'un burnous brun &agrave; glands
+d'or; de grands yeux tr&egrave;s beaux, un visage de trente ans couleur de
+bronze clair, aux traits r&eacute;guliers et d&eacute;licats, illumin&eacute;s par un franc
+sourire de bienvenue: tel m'apparut, au seuil de sa demeure o&ugrave; il avait
+bien voulu descendre, cet Iman-Sultan de Mascate, qui r&egrave;gne sur l'un des
+derniers &eacute;tats d'ind&eacute;pendance arabe, sur l'un des derniers pays o&ugrave; les
+cinq pri&egrave;res du jour ne sont jamais troubl&eacute;es par l'ironie des
+infid&egrave;les. Les anc&ecirc;tres de cet homme &eacute;taient d&eacute;j&agrave; des souverains nombre
+de si&egrave;cles avant que fussent sorties de l'obscurit&eacute; nos plus anciennes
+familles r&eacute;gnantes d'Europe; il a donc de qui tenir son affinement
+aristocratique et son aisance charmante.</p>
+
+<p>La grande salle d'en haut, o&ugrave; il me fit asseoir, &eacute;tait d&eacute;concertante de
+simplicit&eacute; d&eacute;daigneuse, avec ses murs uniment blanchis et ses si&egrave;ges de
+paille; mais elle donnait par toutes ses fen&ecirc;tres sur le bleu admirable
+de la mer d'Arabie, avec les beaux voiliers au mouillage et la flottille
+immobile des p&ecirc;cheurs de perles.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, me disait le Sultan, on voyait souvent &agrave; Mascate des
+navires de France; pourquoi ne viennent-ils plus?</p>
+
+<p>H&eacute;las! Que r&eacute;pondre? Comment lui donner les raisons complexes pour
+lesquelles, depuis quelques ann&eacute;es, notre pavillon a presque absolument
+disparu de la mer d'Arabie et du golfe Persique, nos navires peu &agrave; peu
+remplac&eacute;s par ceux de l'Angleterre et de l'Allemagne?...</p>
+
+<p>Le Sultan, ensuite, d'accord avec notre consul, voulut bien me proposer
+de m'arr&ecirc;ter ici quelques jours, et c'&eacute;tait une mani&egrave;re de t&eacute;moigner sa
+sympathie pour notre pays, cet accueil au voyageur fran&ccedil;ais qui passait.
+J'aurais eu des chevaux, des escortes. On m'offrait d'aller vers
+l'int&eacute;rieur, voir des villes mornes sous l'&eacute;tincelante lumi&egrave;re, des
+villes o&ugrave; les Europ&eacute;ens ne vont jamais; de visiter les tribus des oasis,
+qui seraient sorties &agrave; ma rencontre en faisant des fantasias et en
+jouant du tambour. Et la tentation d'accepter me prit tr&egrave;s fort, l&agrave;,
+dans cette salle blanche o&ugrave; agissait sur moi la gr&acirc;ce aimable du
+souverain des d&eacute;serts. Mais je me rendais en Perse, et je me souvins
+d'Ispahan, o&ugrave;, depuis des ann&eacute;es, je r&ecirc;vais de ne pas manquer la saison
+des roses. Je refusai l'honneur, n'ayant pas de temps &agrave; perdre, puisque
+l'avril &eacute;tait commenc&eacute;.</p>
+
+<p>Pour ce voyage de Perse, dont nous causions maintenant, le Sultan voulut
+me donner un beau cheval noir, &agrave; lui, qui gambadait par l&agrave; sur la plage.
+Mais comment l'emmener par mer, et comment r&eacute;sisterait-il, ce coureur
+des plaines de sable, dans les terribles d&eacute;fil&eacute;s qui montent &agrave; Chiraz?
+Apr&egrave;s r&eacute;flexion, je dus refuser encore.</p>
+
+<p>Et, vers la fin du jour, je me retrouvai sur le bateau qui allait
+m'emporter au fond du golfe Persique. C'&eacute;tait l'instant o&ugrave; la ville
+couleur de neige commen&ccedil;ait &agrave; bleuir au d&eacute;clin du soleil, sous son
+linceul de chaux, tandis qu'alentour le chaos des pierres se teintait
+comme du cuivre. Aucun bruit n'arrivait &agrave; nous de ces maisons ferm&eacute;es,
+devenues paiement bleues, qui se recueillaient plus profond&eacute;ment dans
+leur myst&egrave;re &agrave; l'approche du soir. Seuls, les oiseaux de mer
+s'agitaient, tourbillonnaient en nu&eacute;e au-dessus de nos t&ecirc;tes, avec des
+cris, go&eacute;lands et aigles p&ecirc;cheurs; il n'y avait qu'eux de vivants, car
+les barques m&ecirc;mes demeuraient engourdies de chaleur et de sommeil,
+pos&eacute;es sur l'eau ti&egrave;de comme des choses mortes.</p>
+
+<p>Avec un peu de m&eacute;lancolie, je regardais Mascate, o&ugrave; j'avais refus&eacute; de
+rester.... Les villes ignor&eacute;es des oasis, les fantasias des tribus
+nomades, je venais de repousser l'occasion unique de voir tout cela....
+Peut-&ecirc;tre accordais-je aussi un petit regret au beau cheval noir, que
+j'aurais eu plaisir &agrave; ramener dans mon pays, en souvenir du donateur.</p>
+
+<p>On levait l'ancre. Alors une barque, qui se h&acirc;tait venant du rivage, &agrave;
+la derni&egrave;re minute m'apporta de la part du Sultan deux pr&eacute;cieux cadeaux:
+un poignard &agrave; fourreau d'argent, qui avait &eacute;t&eacute; le sien, et un sabre
+courbe, &agrave; poign&eacute;e d'or.</p>
+
+<p>Au cr&eacute;puscule, disparut l'Arabie.</p>
+
+<p>A mesure que nous nous avancions vers le large, l'air perdait sa
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; impond&eacute;rable et sa transparence; il s'&eacute;paississait de vapeur
+d'eau, et bient&ocirc;t la lune se leva fun&egrave;bre, &eacute;norme et confuse, parmi des
+cernes jaunes. Nous retrouv&acirc;mes la mauvaise et lourde humidit&eacute; chaude.
+Et l'horizon trouble, les grisailles de la mer sans contours, firent
+plus &eacute;trangement &eacute;clatantes par contraste ces images de la journ&eacute;e qui
+restaient encore si vives dans notre m&eacute;moire.</p>
+
+<p>L'Arabie et le d&eacute;sert saharien sont vraiment les r&eacute;gions de la grande
+splendeur terrestre; nulle part au monde, il ne se joue des
+fantasmagories de rayons comme l&agrave;, sur le silence du sable et des
+pierres....</p>
+
+<p>Cette ville, &agrave; peine entrevue aujourd'hui, laissait dans mes yeux comme
+une tra&icirc;n&eacute;e de couleur et de lumi&egrave;re, tandis que je m'&eacute;loignais
+maintenant sous l'&eacute;paisseur du ciel sans &eacute;toiles.&mdash;Je repensais aussi &agrave;
+l'accueil du Sultan, qui &eacute;tait pour attester combien, par tradition, par
+souvenir, on aime encore la France, dans ce pays de Mascate o&ugrave; nos
+navires, h&eacute;las! ne vont plus.&mdash;Et cet accueil, j'ai voulu le faire
+conna&icirc;tre, voil&agrave; tout....</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909" id="APRES_LEFFONDREMENT_DE_MESSINE_EN_1909"></a>APR&Egrave;S L'EFFONDREMENT DE MESSINE, EN 1909.</h2>
+
+
+<p>Soit comme passager sur quelque paquebot, soit comme officier de quart
+sur quelque navire de guerre, je l'avais tant fr&eacute;quent&eacute;, ce pauvre
+d&eacute;troit de Messine! Le jour, tous ses &laquo;alignements&raquo; m'&eacute;taient familiers,
+et la nuit tous ses &laquo;feux&raquo;. Il repr&eacute;sentait pour moi la vraie porte de
+l'Orient; si on le traversait en s'en allant de France, tout de suite,
+quand de l'autre c&ocirc;t&eacute; s'ouvrait l'Adriatique, on se sentait <i>loin</i>, et
+bien en route pour l'aventure; par contre, au retour il marquait le
+terme du voyage; d&egrave;s qu'on l'avait franchi on se croyait chez soi et on
+&eacute;piait au ciel les premiers indices de notre mistral fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Lorsque les hasards de la mer vous y faisaient passer de nuit, c'&eacute;tait
+un regret, parce qu'on aurait aim&eacute; le revoir; il est vrai, pour rappeler
+l'Italie quand m&ecirc;me, il y restait l'odeur exquise des orangers; et puis
+quelque chanson, presque toujours, quelque gaie s&eacute;r&eacute;nade vous arrivait
+des barques ou de la rive.</p>
+
+<p>Le jour, quel enchantement pour les yeux! Couloir un peu tragique,
+malgr&eacute; tout, entre les cimes tourment&eacute;es de la Calabre et l'immense Etna
+soufflant sa fum&eacute;e &eacute;ternelle. Mais ces t&eacute;moins des grandes convulsions
+mondiales se tenaient immobilis&eacute;s, tr&egrave;s haut en l'air, comme perdus dans
+le ciel, et, &agrave; leurs pieds, la vie s'&eacute;talait si confiante et heureuse,
+sous une lumi&egrave;re de f&ecirc;te! Au-dessous de la r&eacute;gion des neiges, des
+torrents et des pierres farouches, les orangers commen&ccedil;aient, formant
+partout des jardins en terrasse. Plus bas encore, au bord de cette mer
+que Ton e&ucirc;t dit inoffensive &agrave; jamais, des villes aux jolis noms de
+m&eacute;lodie italienne groupaient leurs maisons, leurs &eacute;glises,&mdash;et Messine,
+la plus luxueuse de toutes, alignait &agrave; toucher l'eau bleue ses fa&ccedil;ades
+r&eacute;guli&egrave;res que le soleil avait longuement dor&eacute;es.</p>
+
+<p>Plus qu'aux autres il nous appartenait, &agrave; nous marins de n'importe
+quelle nation, ce d&eacute;troit enj&ocirc;leur qui, m&ecirc;me par les gros temps, au
+milieu des travers&eacute;es mauvaises, ne manquait jamais de nous offrir son
+abri momentan&eacute;, une heure de tr&ecirc;ve si calme, avec les parfums de ses
+vergers, et des musiques, des refrains de tarentelle. La pens&eacute;e que nous
+n'y trouverions plus en ce moment que l'horreur et la mort, nous met
+tous en profond deuil.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI" id="PHOTOGRAPHIES_DHIER_ET_DAUJOURDHUI"></a>PHOTOGRAPHIES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI</h2>
+
+
+<p>Au temps de mon enfance, certain beau mois de mai de je ne sais quelle
+ann&eacute;e lointaine.... A cette &eacute;poque, c'&eacute;taient les d&eacute;buts de la
+photographie; les &laquo;amateurs&raquo; ne se risquaient point &agrave; en faire, et l'une
+de mes tantes,&mdash;la tante Corinne, si douce et jolie avec ses boucles
+grises,&mdash;qui s'y adonnait dans le seul but de m'amuser, passait pour une
+novatrice un peu excentrique. Elle ne connaissait encore que les
+&laquo;positifs&raquo; directs sur verre,&mdash;ce qui, d'ailleurs, convenait bien mieux
+&agrave; mon impatience enfantine, car ainsi je voyais tout de suite la vraie
+image appara&icirc;tre. Les mod&egrave;les (qui &eacute;taient en g&eacute;n&eacute;ral ma m&egrave;re, ma soeur,
+ma grand'm&egrave;re, mes autres tantes) posaient au plein air de ce mois de
+mai-l&agrave;, presque toujours en un recoin de notre cour ensoleill&eacute;e, tout
+pr&egrave;s de la porte du caveau qui servait de chambre noire; pour fond, il y
+avait un adorable vieux mur, tapiss&eacute; de lierre, de ch&egrave;vrefeuille et de
+glycine; pour accessoire, une banquette aux pierres moussues, o&ugrave;
+refleurissait &agrave; chaque renouveau le m&ecirc;me dielytra rose. Et je me
+rappelle ma joie, mon &eacute;merveillement lorsque, enferm&eacute; avec ma
+tante-photographe dans l'obscurit&eacute; du petit souterrain o&ugrave; elle combinait
+ses drogues magiques, j'&eacute;piais sur chaque plaque nouvelle l'apparition
+de ces marbrures d'abord ind&eacute;cises qui, peu &agrave; peu, s'accentuaient pour
+dessiner des visages aim&eacute;s. L'&eacute;preuve une fois fix&eacute;e, c'&eacute;tait moi qui,
+triomphalement, la rapportais &agrave; la lumi&egrave;re du soleil, toujours dans le
+recoin aux glycines et au dielytra rose, o&ugrave; la famille assembl&eacute;e
+l'attendait.</p>
+
+<p>Oui, mais tout cela n'&eacute;tait jamais que grisailles et, &agrave; la fin, je ne
+m'en contentais plus:&mdash;Dis donc, bonne tante, est-ce que tu ne
+conna&icirc;trais pas un moyen de faire aussi sortir les couleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a, par exemple, mon petit!... A moins qu'un diablotin ne s'en
+m&ecirc;le.... Et, pour achever sa phrase, elle fit de la main un geste qui
+signifiait combien ce r&ecirc;ve &eacute;tait irr&eacute;alisable. Cependant je ne perdis
+pas tout espoir: elle trouverait peut-&ecirc;tre, un de ces jours. C'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; si merveilleux, ce qui se passait au fond de ses cuvettes de
+porcelaine; un peu plus ou un peu moins, pourquoi pas?</p>
+
+<p>Une fois, comme on me ramenait de la promenade, ma grand'm&egrave;re, assise &agrave;
+l'ombre des ch&egrave;vrefeuilles au fond de la cour, m'appela joyeusement de
+loin:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon petit, viens!... Si tu savais ce que ta tante a fait!
+Jamais tu n'as vu rien de pareil en photographie.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?... Qu'est-ce que c'est? Dis vite, grand'm&egrave;re!...<i>Les
+couleurs</i>?...</p>
+
+<p>Pas encore les couleurs, non. Mais un portrait &laquo;pos&eacute;&raquo; et admirablement
+venu de M. Souris, surnomm&eacute; La Supr&eacute;matie (un vieux chat tr&egrave;s laid, qui
+m'appartenait en propre). J'adorais M. Souris, auquel ma grande camarade
+Lucette avait, par jalousie, donn&eacute; ce surnom-l&agrave;, parce qu'il
+repr&eacute;sentait, disait-elle, mes supr&ecirc;mes affections. Sous des dehors sans
+gr&acirc;ce, c'&eacute;tait une &acirc;me sup&eacute;rieure de chat, qui m'aimait d'une tendresse
+exclusive; au piano, d&egrave;s que je commen&ccedil;ais d'&eacute;tudier mes sonates de
+Mozart, il reconnaissait mon jeu, et, du fond du jardin ou du haut des
+toits, accourait pour se promener harmonieusement sur le clavier.
+Certes, j'&eacute;tais content de son portrait, d'autant plus qu'il avait su
+prendre une expression souriante et naturelle, et l'&eacute;preuve d'ailleurs
+&eacute;tait si nette que l'on e&ucirc;t compt&eacute; les brins de sa moustache. Mais c'est
+&eacute;gal, la phrase de ma grand'm&egrave;re m'avait fait esp&eacute;rer les <i>couleurs</i>,
+ces couleurs que je souhaitais toujours davantage, &agrave; mesure que je les
+sentais vraiment impossibles. Je restais donc plut&ocirc;t d&eacute;&ccedil;u; ces images
+gris&acirc;tres, &agrave; la fin, me lassaient....</p>
+
+<p>Et le mois suivant, tante Corinne s'&eacute;tant aper&ccedil;ue, non sans m&eacute;lancolie,
+que le jeu &eacute;tait us&eacute;, remisa pour toujours son appareil au fond d'un
+placard,&mdash;o&ugrave; il est encore, pauvre chose d&eacute;mod&eacute;e que je garde &agrave; pr&eacute;sent
+par respect, tandis qu'elle-m&ecirc;me, la ch&egrave;re tante-photographe, s'en est
+all&eacute;e dormir au cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Des ann&eacute;es ont pass&eacute;, beaucoup d'ann&eacute;es, h&eacute;las! Nous sommes en 1909, au
+d&eacute;but d'un mois de mai qui est sensiblement pareil &agrave; ceux de mon
+enfance, avec autant de lumi&egrave;re, autant de fleurs. Et la sc&egrave;ne se passe
+dans le m&ecirc;me petit d&eacute;cor rest&eacute; immuable, pr&egrave;s des m&ecirc;mes vieux murs
+tapiss&eacute;s de lierre, o&ugrave; les glycines, qui ont seulement beaucoup grossi,
+accrochent leurs m&ecirc;mes branches, devenues semblables &agrave; d'&eacute;normes
+serpents.</p>
+
+<p>Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est
+Gervais-Courtellemont, et il r&eacute;alise sur ses plaques le miracle auquel
+j'avais tant r&ecirc;v&eacute; jadis, le miracle des couleurs!</p>
+
+<p>L'hiver dernier, &agrave; Paris, j'&eacute;tais all&eacute;, non sans d&eacute;fiance, regarder ces
+vues color&eacute;es qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies
+sur des &eacute;crans. Je ne pr&eacute;voyais pas quelles seraient ma surprise et mon
+&eacute;motion, devant tout ce qui m'attendait l&agrave;: des horizons du d&eacute;sert
+arabique, me r&eacute;apparaissant avec leurs sables br&ucirc;l&eacute;s et leurs ciels
+fauves; d'imp&eacute;n&eacute;trables mosqu&eacute;es dont je reconnaissais tout de suite les
+colonnades de porphyre, les panneaux de fa&iuml;ence bleue, et les tapis o&ugrave;
+des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de
+pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits
+roses de Damas; Stamboul, les cimeti&egrave;res d'Eyoub avec la peuplade de
+leurs st&egrave;les dor&eacute;es et de leurs cypr&egrave;s noirs, me donnant le frisson de
+ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut
+un cr&eacute;puscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un
+ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore ros&eacute;s.&mdash;Oh! ce nuage
+d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement
+changeante et sans dur&eacute;e, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours,
+avec son dernier coloris d'un instant, envoy&eacute; par le soleil en
+fuite!...</p>
+
+<p>Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'&eacute;ph&eacute;m&egrave;re,
+l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui
+surtout l'a d&eacute;cid&eacute; &agrave; y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplant&eacute;, car
+il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantit&eacute;
+de vues dans ma mosqu&eacute;e, dans mon logis oriental.&mdash;Il a m&ecirc;me portraitur&eacute;
+par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps d&eacute;funt, mais la
+dame Gribiche, baronne des Goutti&egrave;res, une vieille chatte que mon fils
+adore, &agrave; peu pr&egrave;s autant que j'adorais La Supr&eacute;matie.</p>
+
+<p>Lui non plus ne fait autre chose que des &laquo;positifs&raquo; directs sur verre,
+et il s'en va les d&eacute;velopper justement dans ce m&ecirc;me caveau obscur o&ugrave; je
+m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui,
+curieux de regarder par-dessus son &eacute;paule le myst&egrave;re qui s'accomplit
+dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones
+grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois na&icirc;tre,
+s'aviver peu &agrave; peu, sur la glace d'abord blanch&acirc;tre et baign&eacute;e d'un
+liquide aux transparences incolores, des mosa&iuml;ques d'&eacute;clatantes
+couleurs. Les murs de ma mosqu&eacute;e sont venus se fixer l&agrave;, comme en des
+miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles
+fa&iuml;ences o&ugrave; les bleus adorables d'autrefois se m&ecirc;lent &agrave; des rouges de
+corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur
+lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en
+velours d'un vert &eacute;teint brod&eacute; d'argent p&acirc;le, et les coussins en brocart
+z&eacute;br&eacute; d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amus&eacute; un instant mes
+yeux et que je ferai peut-&ecirc;tre changer demain, les voici fix&eacute;s sur ces
+plaques, et fix&eacute;s sans doute de mani&egrave;re &agrave; durer plus que moi-m&ecirc;me: il y
+a pour s&ucirc;r un peu de sorcellerie l&agrave;-dedans.</p>
+
+<p>Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous
+rapportons les &eacute;preuves &agrave; la lumi&egrave;re du soleil pour les juger mieux,
+c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, o&ugrave; je me souviens
+d'&ecirc;tre venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si
+imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a chang&eacute; l&agrave;, dans
+l'arrangement des lierres, des ch&egrave;vrefeuilles et des glycines; les m&ecirc;mes
+vari&eacute;t&eacute;s de mousses &eacute;tendent leurs velours sur les pierres des
+banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici
+m&ecirc;me mon pas remontant de la chambre noire, sont cach&eacute;s et d&eacute;compos&eacute;s &agrave;
+pr&eacute;sent sous la terre,&mdash;et c'est cela, le seul et le grand changement
+appr&eacute;ciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais saut&eacute;
+d'une joie folle, et peut-&ecirc;tre aussi trembl&eacute; d'un peu d'&eacute;pouvant&eacute;, si
+j'avais vu tant de belles couleurs &eacute;clater sur les glaces &agrave; images, je
+reste plut&ocirc;t impassible aujourd'hui devant cette merveille....</p>
+
+<p>C'est que, voil&agrave;, dans l'intervalle, il s'est pass&eacute; une chose effarante,
+plus implacablement d&eacute;finitive que le soudage d'un couvercle de
+cercueil: la vie qui, &agrave; l'&eacute;poque des premi&egrave;res photographies en
+grisailles, &eacute;tait en avant de ma route, a gliss&eacute; vite, vite,
+sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme
+sur une pente o&ugrave; tout s'acc&eacute;l&egrave;re en vertige,&mdash;et &agrave; pr&eacute;sent elle est
+presque toute derri&egrave;re moi, demain elle sera partie; demain je ne
+percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et d&eacute;j&agrave; sans doute je
+commence par m'en d&eacute;sint&eacute;resser.</p>
+
+<p>Donc, en pr&eacute;sence de la r&eacute;alisation si compl&egrave;te de ce que j'avais r&ecirc;v&eacute;
+autrefois comme l'impossible, je me contente de dire &agrave; Courtellemont:
+&laquo;Merci, mon cher ami; c'est vraiment tr&egrave;s bien!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU" id="CEUX_DEVANT_QUI_IL_FAUDRAIT_PLIER_LE_GENOU"></a>CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU</h2>
+
+
+<p>Messieurs,<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></p>
+
+<p>Avec humilit&eacute; profonde, dans un sentiment de v&eacute;n&eacute;ration presque
+religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie
+d'accomplir la t&acirc;che que vous m'avez confi&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est encore en parlant de moi-m&ecirc;me que je commencerai mon discours, et
+cette fa&ccedil;on de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre,
+puisqu'elle constitue, para&icirc;t-il, un de mes d&eacute;fauts coutumiers.</p>
+
+<p>Mais beaucoup d'&acirc;mes, en ces temps de vertige, ressemblent &agrave; la mienne,
+et, pour l'adresser &agrave; plusieurs qui m'&eacute;coutent ici, je pourrais
+emprunter &agrave; Victor Hugo son &eacute;trange phrase: &laquo;Ah! insens&eacute;, qui crois que
+tu n'es pas moi!&raquo; Donc, un enseignement peut-&ecirc;tre jaillira pour
+quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sinc&eacute;rit&eacute; comment mon &acirc;me,
+d'abord ennuy&eacute;e et hautaine devant cette t&acirc;che que l'on m'imposait, est
+peu &agrave; peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes fr&egrave;res
+par la souffrance, mes fr&egrave;res par l'orgueil, mes fr&egrave;res par le doute et
+par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je
+me suis fait &agrave; moi-m&ecirc;me et l'apaisement que j'ai trouv&eacute;, en vivant par
+la pens&eacute;e, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces
+admirables que l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise glorifie en ce jour!</p>
+
+<p>Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque
+bien, &ccedil;a et l&agrave;; du bien qui, en g&eacute;n&eacute;ral, nous a donn&eacute; peu de peine, nous
+a priv&eacute;s de peu de chose. Et nous nous sommes magnifi&eacute;s alors, disant en
+nous-m&ecirc;mes: La bont&eacute; habite notre coeur. Comme nous &eacute;tions loin
+cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces ap&ocirc;tres
+obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde,
+quelles que soient nos d&eacute;tresses intimes et cach&eacute;es, nous restons les
+favoris&eacute;s sur cette terre. Tous, br&ucirc;l&eacute;s plus ou moins de d&eacute;sirs
+inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourment&eacute;s d'irr&eacute;alisables
+r&ecirc;ves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,&mdash;parfois
+infinies, je le sais bien, mais qui s'att&eacute;nueraient par la patience et
+l'oubli de soi-m&ecirc;me. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien
+la fum&eacute;e d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodit&eacute;s de la vie,
+nos lendemains assur&eacute;s, du bien-&ecirc;tre en perspective jusqu'&agrave; l'heure de
+la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien;
+pour la plupart, ils n'ont plus la sant&eacute; ni la jeunesse, pas seulement
+le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'&ecirc;tre bons, de l'&ecirc;tre
+in&eacute;puisablement, &agrave; toute heure, durant des mois et durant des ann&eacute;es;
+ils trouvent le moyen d'&ecirc;tre secourables et doux, de donner comme par
+miracle ce qu'ils n'ont pas,&mdash;et, dans leur d&eacute;nuement sublime, ils sont
+heureux par la charit&eacute;....</p>
+
+<p>La charit&eacute;, que vous m'avez confi&eacute; la mission, pour moi un peu
+&eacute;crasante, de c&eacute;l&eacute;brer aujourd'hui, je la trouve glorifi&eacute;e d'une fa&ccedil;on
+d&eacute;finitive et magnifique dans un livre qui r&eacute;sistera &agrave; l'&eacute;croulement des
+religions et de la foi, dans le livre &eacute;ternel qui survivra &agrave; toutes
+choses et qui se nomme l'&Eacute;vangile:</p>
+
+<p>&laquo;Quand m&ecirc;me, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes
+et des anges, si je n'ai point la charit&eacute;, je ne suis que comme
+l'airain qui r&eacute;sonne et comme la cymbale qui retentit.</p>
+
+<p>&raquo;Et quand m&ecirc;me je conna&icirc;trais tous les myst&egrave;res et la science de toutes
+choses, et quand m&ecirc;me j'aurais la foi jusqu'&agrave; transporter les montagnes,
+si je n'ai point la charit&eacute;, je ne suis rien.</p>
+
+<p>&raquo;Et quand m&ecirc;me je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des
+pauvres, et que je livrerais mon corps pour &ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;, si je n'ai point
+la charit&eacute;, cela ne me sert &agrave; rien.&raquo;</p>
+
+<p>Oh! ils ont la charit&eacute;, ceux-ci, tous ces ignor&eacute;s d'hier, auxquels nous
+allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'&eacute;clat, de bien
+insuffisantes r&eacute;compenses: travailleurs &agrave; la journ&eacute;e accabl&eacute;s par les
+ans, vieilles servantes que la fatigue &eacute;puise, pauvres et pauvresses,
+infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop
+mesquine apoth&eacute;ose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec
+un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en s&ucirc;rs, ils ne
+garderont point pour eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ils ont la charit&eacute;, et la vraie, ainsi qu'elle est d&eacute;finie par saint
+Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien,
+il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une fa&ccedil;on patiente et
+tendre, d'une fa&ccedil;on aimable et avec un bon sourire....</p>
+
+<p>&laquo;La charit&eacute;, &eacute;crit l'ap&ocirc;tre &agrave; ses amis de l'&eacute;glise de Corinthe, la
+charit&eacute; est patiente; elle est pleine de bont&eacute;; la charit&eacute; n'est point
+envieuse; la charit&eacute; n'est point insolente; elle ne s'enfle point
+d'orgueil.</p>
+
+<p>&raquo;Elle n'est point malhonn&ecirc;te; elle ne cherche point ses int&eacute;r&ecirc;ts; elle
+ne s'aigrit point; elle ne soup&ccedil;onne point le mal.&raquo;Elle excuse tout,
+elle croit tout, elle esp&egrave;re tout, elle supporte tout.&raquo;</p>
+
+<p>C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charit&eacute; n'a point vari&eacute;, et,
+telle la comprenait l'ap&ocirc;tre, telle la pratiquent &agrave; notre &eacute;poque ces
+&ecirc;tres d'exception et d'&eacute;lite que l'Acad&eacute;mie, tous les ans, va rechercher
+et d&eacute;couvrir, &eacute;tonn&eacute;s et confus, dans les faubourgs populaires, au fond
+des provinces, dans les campagnes ignor&eacute;es.</p>
+
+<p>J'ai dit: &eacute;tonn&eacute;s et confus,&mdash;car ils ont aussi la modestie, et ils sont
+tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicit&eacute;
+nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront
+aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingu&eacute;s. Ils
+nous ont &eacute;t&eacute; d&eacute;sign&eacute;s d'abord par la rumeur publique,&mdash;qui s'&eacute;gare si
+souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit
+au contraire de remercier et de b&eacute;nir. Toute la population d'un village,
+ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par
+quelque lettre couverte de na&iuml;ves signatures: &laquo;Il y en a un parmi nous
+qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien &agrave; tout le
+monde, qui est un mod&egrave;le de douceur et de d&eacute;vouement; vous qui donnez
+des prix de vertu, venez donc y voir.&raquo; Alors, l'enqu&ecirc;te a &eacute;t&eacute; commenc&eacute;e,
+avec discr&eacute;tion, avec myst&egrave;re, pour ne pas effaroucher le candidat,&mdash;et
+l'enqu&ecirc;te presque toujours nous a r&eacute;v&eacute;l&eacute; une existence admirable.</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a
+fallu choisir, op&eacute;rer, parmi ces h&eacute;ros du sacrifice quotidien, un tr&egrave;s
+difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les &eacute;lus
+et m&ecirc;me ceux qui auraient m&eacute;rit&eacute; de l'&ecirc;tre! Mais ce serait interminable
+et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en g&eacute;n&eacute;ral, sont si
+pl&eacute;b&eacute;iens, si vulgaires et in&eacute;l&eacute;gants, que le sourire peut-&ecirc;tre vous
+viendrait &agrave; cette nomenclature.</p>
+
+<p>Non seulement il a &eacute;t&eacute; impossible de les r&eacute;compenser tous, mais de plus,
+comme le choix s'est port&eacute; sur ceux qui avaient donn&eacute; au prochain le
+plus de leur force et de leur vie, sur les plus &eacute;prouv&eacute;s par les longues
+patiences et les longs sacrifices, sur les tr&egrave;s us&eacute;s et les tr&egrave;s vieux,
+plusieurs que l'on venait d'&eacute;lire sont morts depuis nos s&eacute;ances du
+printemps; dans la liste que j'ai l&agrave;, je vois beaucoup de noms barr&eacute;s &agrave;
+l'encre, avec, en regard, l'annotation: d&eacute;c&eacute;d&eacute;.... Mon Dieu, je n'en
+suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont all&eacute;s, peut-&ecirc;tre, dans
+quelque r&eacute;gion myst&eacute;rieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus
+belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins,
+jouissent-ils de dormir sans trouble et sans r&ecirc;ve, et de n'&ecirc;tre plus
+nulle part....</p>
+
+<p>Au premier rang de vos &eacute;lus, Messieurs, je trouve un pr&ecirc;tre,&mdash;un pr&ecirc;tre
+des environs de Belfort, la ville h&eacute;ro&iuml;que,&mdash;le P&egrave;re Joseph, de l'ordre
+des Barnabites, auquel vous avez accord&eacute; la plus haute des r&eacute;compenses
+prises sur le legs de M. de Montyon.</p>
+
+<p>C'est pour celui-l&agrave; surtout que vous avez cru devoir agir avec myst&egrave;re,
+connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent &agrave; son sujet vos
+renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se f&ucirc;t
+agi de d&eacute;pister un malfaiteur.</p>
+
+<p>En 1870, quand &eacute;clata la guerre, le P&egrave;re Joseph, qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+signal&eacute; par sa charit&eacute; dans une petite paroisse de Gen&egrave;ve, demanda du
+service comme aum&ocirc;nier dans nos arm&eacute;es et se fit envoyer aux
+avant-postes d'Alsace. Enferm&eacute; bient&ocirc;t dans Strasbourg, il passa ses
+jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le
+feu de l'ennemi, la croix de la L&eacute;gion d'honneur. Quand Strasbourg eut
+capitul&eacute;, les Prussiens le trouv&egrave;rent aux ambulances et l'arr&ecirc;t&egrave;rent;
+leur g&eacute;n&eacute;ral cependant lui offrit la libert&eacute;, qu'il refusa pour s'en
+aller en captivit&eacute; au milieu des prisonniers les plus humbles.
+Soup&ccedil;onn&eacute; d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un d&eacute;vouement
+pareil, il fut d'abord cantonn&eacute; &agrave; Rastadt, surveill&eacute; de pr&egrave;s et malmen&eacute;,
+jusqu'au moment o&ugrave; l'archev&ecirc;que de Fribourg, le reconnaissant pour un
+pur ap&ocirc;tre, le couvrit de sa protection.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous aller &agrave; la mort?&mdash;lui &eacute;crivit un jour ce m&ecirc;me
+archev&ecirc;que.&mdash;La fi&egrave;vre typho&iuml;de s&eacute;vit &agrave; Ulm; d&eacute;j&agrave; deux mille de vos
+compatriotes en sont atteints, et pas un pr&ecirc;tre fran&ccedil;ais n'est avec
+eux.&raquo; Quelques heures apr&egrave;s, il &eacute;tait &agrave; Ulm. Il y resta neuf mois, nuit
+et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil.
+Entre-temps, il &eacute;crivait &agrave; ses amis de France, leur demandant de
+l'argent, des v&ecirc;tements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux
+qu'&eacute;pargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la mis&egrave;re.
+A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua,
+durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors
+s'imposa &agrave; nos ennemis, qui le voyaient de pr&egrave;s &agrave; l'oeuvre, et ils lui
+offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de m&ecirc;me qu'il avait nagu&egrave;re
+refus&eacute; la libert&eacute;, il d&eacute;clina l'honneur, demandant, comme seule gr&acirc;ce,
+que l'Imp&eacute;ratrice Augusta voul&ucirc;t bien lui accorder une audience, et, une
+fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait &eacute;t&eacute;
+refus&eacute; jusqu'&agrave; ce jour aux autres sollicitations fran&ccedil;aises: le
+rapatriement imm&eacute;diat de tous les prisonniers &eacute;pargn&eacute;s par le typhus.
+Plus de vingt trains charg&eacute;s de jeunes soldats prirent la route de nos
+fronti&egrave;res d&eacute;vast&eacute;es, et des centaines d'enfants de France furent ainsi
+sauv&eacute;s par ce pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>La guerre finie, le P&egrave;re Joseph revint s'enfermer obscur&eacute;ment dans sa
+petite &eacute;glise de Gen&egrave;ve et consacra son activit&eacute; aux enfants orphelins
+ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son
+presbyt&egrave;re. Cela dura jusqu'au jour o&ugrave; l'intol&eacute;rance religieuse le fit
+expulser du territoire suisse, en m&ecirc;me temps que son &eacute;v&ecirc;que. Se s&eacute;parer
+ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel d&eacute;sespoir qu'il
+suivit, sans plus r&eacute;fl&eacute;chir, une id&eacute;e h&eacute;ro&iuml;que et folle: avec son
+modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le
+sol fran&ccedil;ais, tout pr&egrave;s de la fronti&egrave;re, une ferme o&ugrave; il r&eacute;unit ses
+chers prot&eacute;g&eacute;s. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'&eacute;tait
+rendu, si confiant, &agrave; son appel, il n'avait plus rien; alors, sans
+perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des pri&egrave;res, des
+pr&eacute;dications, des qu&ecirc;tes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a
+fond&eacute;, avec cette irr&eacute;flexion admirable, un orphelinat de 150 enfants,
+et jamais ses &eacute;l&egrave;ves, sans cesse renouvel&eacute;s, n'ont manqu&eacute; du n&eacute;cessaire.
+C'est par centaines qu'il a ramass&eacute;, dans la boue des grandes villes,
+des petits abandonn&eacute;s, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles
+laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi,
+ou m&ecirc;me de braves officiers de notre arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et m&ecirc;me un peu merveilleux,
+et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler
+ici, le P&egrave;re Joseph est celui qui a rempli la t&acirc;che la plus f&eacute;conde;
+l'Acad&eacute;mie a donc bien jug&eacute; en lui d&eacute;cernant sa plus haute
+r&eacute;compense&mdash;dont il va faire, d'ailleurs, l'usage d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; que l'on
+peut pr&eacute;voir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur m&ecirc;me de
+son id&eacute;e et de son oeuvre, le succ&egrave;s toujours croissant de sa parole
+d'ap&ocirc;tre; c'est au grand jour qu'il a v&eacute;cu et qu'il a lutt&eacute;. Donc, comme
+il est un pr&ecirc;tre et presque un saint, son humilit&eacute; chr&eacute;tienne me
+pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres
+&ecirc;tres moins bien dou&eacute;s, plus obscurs, dont je parlerai tout &agrave; l'heure,
+et qui ont pein&eacute; dans l'ombre, &agrave; de plus rebutantes besognes.</p>
+
+<p>Cette h&eacute;ro&iuml;que folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne
+poss&egrave;de rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le
+plus surprenant, c'est qu'elle r&eacute;ussit toujours! L'Acad&eacute;mie, qui en
+trouve constamment des exemples, a d&eacute;couvert cette ann&eacute;e, &agrave; Mary, tout
+pr&egrave;s de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle,
+appel&eacute;e du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses
+modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une &eacute;cole gratuite,
+un autre asile encore pour les b&eacute;b&eacute;s du pays, et qui conduit elle-m&ecirc;me
+tout ce petit monde avec une bont&eacute; et une douceur maternelles.</p>
+
+<p>Une autre sainte fille, plus que septuag&eacute;naire, Marie Lamon, accomplit,
+depuis vingt-cinq ann&eacute;es aussi, un miracle de chaque jour dans son
+orphelinat de Tarbes, fond&eacute;, semble-t-il, envers et contre tous les
+avertissements du sens commun. Cela a commenc&eacute; par un petit abandonn&eacute;
+qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis
+trois, puis dix, puis quarante. Et voici d&eacute;j&agrave; plus de mille orphelins
+qui ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s et plac&eacute;s par ses soins.</p>
+
+<p>Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de
+voir leur visage et leur sourire, d'&eacute;pier les promesses de l'avenir chez
+ces petits &ecirc;tres qu'elles fa&ccedil;onnent &agrave; leur guise, de les suivre plus
+tard dans le d&eacute;veloppement heureux de leur vie....</p>
+
+<p>Et je trouve plus &eacute;tonnantes encore et plus surhumaines celles qui
+recueillent les vieillards, car, de ceux-l&agrave;, il n'y a jamais rien &agrave;
+attendre, que la lente d&eacute;composition et la mort.</p>
+
+<p>Au nombre de ces derni&egrave;res est la demoiselle Jos&eacute;phine Guillon, qui
+d'abord r&ecirc;vait de fonder un orphelinat d&eacute;jeunes filles, mais qui, &agrave; la
+suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un
+p&egrave;lerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice
+plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.</p>
+
+<p>De la m&ecirc;me &eacute;cole, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette
+Favre, qui, apr&egrave;s avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit
+sa libert&eacute; vers la quarantaine, dans, le but bien arr&ecirc;t&eacute; de consacrer &agrave;
+des vieillards sans foyer ses petites &eacute;conomies et le reste de ses
+forces &eacute;puis&eacute;es. Sa premi&egrave;re recrue fut une vieille mendiante aveugle,
+avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne
+tarda point &agrave; venir s'installer en troisi&egrave;me dans le singulier m&eacute;nage;
+puis, naturellement, la porte &eacute;tant ouverte, il en arriva d'autres,
+toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante d&eacute;bris humains
+sont group&eacute;s autour de Mariette Favre, log&eacute;e dans des b&acirc;timents qu'elle
+a fait construire avec le fruit de ses qu&ecirc;tes, nourris, chauff&eacute;s comme
+par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on
+doit renoncer &agrave; comprendre. Et il faut &ecirc;tre Fange de patience,
+d'ing&eacute;niosit&eacute; et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si
+discordante r&eacute;publique; car ces pensionnaires ont &eacute;t&eacute; ramass&eacute;s Dieu sait
+o&ugrave;; en arrivant l&agrave;, les &laquo;bons petits vieux&raquo;&mdash;c'est ainsi qu'elle les
+nomme&mdash;sont pour la plupart insupportables, et, quant aux &laquo;bonnes
+petites vieilles&raquo;, inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la
+communaut&eacute; marche &agrave; souhait quand m&ecirc;me; au milieu de tout ce monde, la
+ch&egrave;re vieille fille, coiff&eacute;e toujours de son v&eacute;n&eacute;rable bonnet blanc
+d'ancienne servante, &eacute;volue en souriant, aimable, enjou&eacute;e; elle calme
+les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant
+des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle
+ram&egrave;ne la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous
+ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-&ecirc;tre
+d'autrui. Tel &laquo;bon petit vieux&raquo; qui a les pieds encore solides, mais qui
+est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle &laquo;bonne petite
+vieille&raquo; dont l'oeil est rest&eacute; vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant
+au travail, il est r&eacute;parti, d'une fa&ccedil;on merveilleusement entendue, entre
+chacun suivant les facult&eacute;s qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin
+aux l&eacute;gumes, ceux-l&agrave; coupent le bois ou bien mettent des pi&egrave;ces aux
+souliers qui s'usent; et des grand'm&egrave;res paralytiques, dont les doigts
+sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des
+chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inqui&eacute;tude
+dans le phalanst&egrave;re, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par
+les temps de gel&eacute;e, quand s'&eacute;puise la r&eacute;serve de charbon. Mais la
+sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus
+blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches&mdash;et chaque fois
+l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que
+de bonnes &acirc;mes, &agrave; l'occasion de certaines f&ecirc;tes, envoient quelques
+friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-l&agrave;, on s'assemble pour
+des repas qui ont la na&iuml;ve gaiet&eacute; des d&icirc;nettes d'enfants, et, au
+dessert, les &laquo;bons petits vieux&raquo; se mettent en frais d'innocentes
+galanteries, pour les &laquo;bonnes petites vieilles&raquo;, qui leur chantent des
+chansons.</p>
+
+<p>Il y a une d&eacute;licatesse exquise &agrave; apporter ainsi, non seulement un peu de
+bien-&ecirc;tre ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de
+sourire &agrave; ces d&eacute;cr&eacute;pitudes, &agrave; ces lentes agonies, qui semblaient vou&eacute;es
+&agrave; l'horreur du d&eacute;laissement et du froid, sur des grabats solitaires.
+D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de
+linge, qui pr&eacute;sident &agrave; ces choses, paraissent elles-m&ecirc;mes toujours gaies
+et doivent poss&eacute;der certainement une paix et un bonheur d&eacute;j&agrave;
+ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.</p>
+
+<p>Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.</p>
+
+<p>Et il en est un, cette ann&eacute;e, qui pr&eacute;sente une physionomie bien
+particuli&egrave;re, un rude Breton de Port-Navalo, nomm&eacute; Georges Pouplier;
+ancien marin, il va sans dire, ancien second ma&icirc;tre de manoeuvre, dont
+la large poitrine est couverte des d&eacute;corations les plus glorieuses: avec
+la L&eacute;gion d'honneur et la M&eacute;daille militaire, tout un jeu de m&eacute;dailles
+de sauvetage en argent et en or,&mdash;aupr&egrave;s desquelles paraissent
+n&eacute;gligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des
+gens de cour.</p>
+
+<p>La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble
+compos&eacute; par quelqu'un de nos anciens conteurs fran&ccedil;ais. Il a, pendant
+des ann&eacute;es, promen&eacute; par le monde sa vigueur de Celte, nageant,
+plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glac&eacute;es des mers
+du Nord, ou bien dans les eaux &eacute;quatoriales o&ugrave; les requins habitent, et
+toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient p&eacute;rir,
+marins, femmes ou petits enfants. Ces derni&egrave;res ann&eacute;es, il &eacute;tait aux
+postes les plus p&eacute;rilleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon
+camarade et ami de Brazza&mdash;un autre h&eacute;ros, ce dernier, que la France
+ingrate a &laquo;jet&eacute; par-dessus bord&raquo;, comme nous disons en marine.</p>
+
+<p>En 4873, tout jeune gabier de l'&eacute;quipage du <i>Beaumanoir</i>, dans les mers
+d'Islande, il avait fait ses d&eacute;buts en sauvant ensemble un officier et
+un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue s&eacute;rie de ses
+sauvetages&mdash;il nous pardonnera bien lui-m&ecirc;me d'en soutire un peu, tant
+c'est impr&eacute;vu&mdash;en rep&ecirc;chant d'un seul coup douze n&egrave;gres du Congo.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; de ce roi des sauveteurs, l'Acad&eacute;mie en a prim&eacute; nombre d'autres
+qui se sont jet&eacute;s &agrave; l'eau, dans le feu, qui ont arr&ecirc;t&eacute; des chevaux
+emport&eacute;s ou des taureaux furieux....</p>
+
+<p>A Dieu ne plaise que j'aie l'air de d&eacute;daigner ces braves. Mais je fais &agrave;
+leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout &agrave; l'heure au sujet
+du P&egrave;re Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degr&eacute;s comme en
+tout. A la faveur d'un &eacute;lan superbe, second&eacute; presque toujours par u/ne
+impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un
+autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous
+capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de dur&eacute;e. Oh!
+combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi&mdash;je puis bien dire
+plus loin de nous&mdash;ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui
+durent des mois, des ann&eacute;es, des dizaines d'ann&eacute;es, sans une minute de
+faiblesse, sans un retour d'&eacute;go&iuml;sme, sans un murmure.... Aussi je me
+sens plus &eacute;tonn&eacute; encore, plus respectueux et plus petit, devant le
+troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des
+vieux ouvriers, des vieilles couturi&egrave;res, de tous les pauvres gens qui
+sont comme les abonn&eacute;s annuels des prix Montyon.</p>
+
+<p>Les vieilles servantes! L'Acad&eacute;mie, cette ann&eacute;e, en a couronn&eacute; dix-huit,
+qui semblent vraiment des &ecirc;tres de l&eacute;gende, tant leur abn&eacute;gation et
+leur bont&eacute; confondent nos &eacute;go&iuml;smes mondains.</p>
+
+<p>Mon Dieu, leur histoire &agrave; toutes est &agrave; peu pr&egrave;s pareille. En g&eacute;n&eacute;ral,
+elles sont entr&eacute;es presque enfants dans quelque famille que le malheur
+ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au
+service de leurs ma&icirc;tres d'autrefois; peu &agrave; peu, elles leur ont tout
+donn&eacute;, leurs petites &eacute;conomies, leur force, leur saine jeunesse de
+paysannes, ou m&ecirc;me leur beaut&eacute;,&mdash;car plusieurs &eacute;taient jolies, aim&eacute;es,
+d&eacute;sir&eacute;es, et elles ont sacrifi&eacute; cela aussi, &eacute;conduisant de braves
+amoureux qui les voulaient pour &eacute;pouses. Il en est qui se sont mises &agrave;
+travailler fi&eacute;vreusement &agrave; n'importe quel rude ou ing&eacute;nieux m&eacute;tier de
+leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un
+peu de nourriture aux anciens ma&icirc;tres devenus infirmes, qu'il faut
+encore soigner et panser avant de s'endormir.</p>
+
+<p>Telle, cette bonne Savoyarde, appel&eacute;e Claudine Buevoz, qui s'est faite
+d&eacute;videuse de soie et qui pelotonne sans tr&ecirc;ve ses &eacute;cheveaux, pour
+nourrir sa pauvre vieille ma&icirc;tresse d'autan, aujourd'hui veuve,
+mis&eacute;rable et impotente.</p>
+
+<p>Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvis&eacute;e
+revendeuse de l&eacute;gumes et-de poulets aux port&eacute;e de Marseille, pour
+subvenir aux besoins d'une vieille douairi&egrave;re et de sa fille, toutes
+deux malades et sans pain. Elle &eacute;tait n&eacute;e dans une demi-aisance, cette
+Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui poss&eacute;dait quelque
+bien, et personne n'e&ucirc;t pu pr&eacute;voir pour elle tant de d&eacute;ch&eacute;ance et de
+mis&egrave;re. Lorsque, apr&egrave;s avoir tout perdu, elle se d&eacute;cida &agrave; entrer comme
+gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son
+trafic &eacute;puisant, ces derni&egrave;res habitaient le ch&acirc;teau familial dont elles
+portent le nom, et d'o&ugrave; elles ont &eacute;t&eacute; chass&eacute;es depuis tant&ocirc;t vingt ans,
+&agrave; la suite de revers inou&iuml;s. Les voil&agrave; donc aujourd'hui, ces trois
+femmes, unies dans une commune d&eacute;tresse mat&eacute;rielle.</p>
+
+<p>Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de
+l'&eacute;trange trio, qui pourvoit &agrave; toutes choses. Sous les br&ucirc;lants soleils
+d'&eacute;t&eacute;, sous les pluies d'hiver, elle va courir &agrave; pied les villages, pour
+acheter les l&eacute;gumes qu'elle revient vendre au march&eacute; de la ville,
+r&eacute;ussissant &agrave; payer ainsi la nourriture de ses ch&egrave;res ma&icirc;tresses et
+leurs v&ecirc;tements modestes.</p>
+
+<p>Il y a encore&mdash;parmi tant d'autres&mdash;cette ravaudeuse de vieux parapluies
+et de vieux tamis, qui s'appelle Jos&eacute;phine B&eacute;n&eacute;teau. Une fille du bas
+peuple, celle-l&agrave;, qui est entr&eacute;e comme servante &agrave; quatorze ans, il y a
+un demi-si&egrave;cle &agrave; peu pr&egrave;s, dans une famille de forgerons vend&eacute;ens. Les
+enfants &eacute;taient nombreux au logis; mais, malgr&eacute; les soins de leur
+bonne, les uns apr&egrave;s les autres ils sont morts de la poitrine; le p&egrave;re &agrave;
+son tour les a suivis au cimeti&egrave;re, et bient&ocirc;t il n'est plus rest&eacute; que
+la veuve, avec le dernier des fils: un jeune gar&ccedil;on tout fr&ecirc;le, qui
+s'est mis &agrave; travailler seul dans la forge d&eacute;laiss&eacute;e, pour gagner le pain
+de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et
+d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre m&eacute;tier moins dur; mais
+la brave Jos&eacute;phine, le trouvant bien maigre et bien p&acirc;le, ne le perdait
+plus de vue et, pour lui &eacute;viter les fatigues excessives, surtout les
+sueurs dangereuses, c'&eacute;tait elle, le plus souvent, qui &agrave; grand effort
+frappait sur l'enclume. Il s'en est all&eacute; quand m&ecirc;me, ce dernier enfant,
+vaincu, lui aussi, par le mal in&eacute;vitable. C'est alors que pour faire
+vivre la maman de tous ces morts, &eacute;puis&eacute;e du reste parla maladie et le
+chagrin, la servante a imagin&eacute; de r&eacute;parer les parapluies, les tamis ou
+les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages,
+trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son
+pauvre cri chant&eacute;, qui s'&eacute;teint de plus en plus avec les ans; le soir
+ensuite, quand elle rentre ext&eacute;nu&eacute;e, elle trouve le moyen encore
+d'&eacute;gayer un peu sa vieille ma&icirc;tresse, par de bons sourires, d'amusants
+propos, tout en lui pr&eacute;parant le repas qu'elle lui a si p&eacute;niblement
+gagn&eacute; dans sa journ&eacute;e.</p>
+
+<p>Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des
+servantes, mais aussi quantit&eacute; d'ouvriers, de petits employ&eacute;s obscurs,
+entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer;
+quantit&eacute; de braves m&eacute;nages, d&eacute;j&agrave; charg&eacute;s d'enfants, qui ont recueilli
+avec tendresse des orphelins, des grands-p&egrave;res, des grand'm&egrave;res, de
+vieilles tantes aveugles ou en enfance s&eacute;nile, et qui ont travaill&eacute; avec
+plus d'acharnement pour faire la vie douce &agrave; tout ce monde.</p>
+
+<p>Des m&eacute;nages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits
+artisans de Lod&egrave;ve. Ils ont pass&eacute; leur vie, ces Raunier, autant la femme
+que le mari, &agrave; faire du bien, &agrave; veiller des malades, &agrave; secourir des
+malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu
+l'id&eacute;e d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres
+b&eacute;b&eacute;s, qui languissaient parce que la poitrine de leur m&egrave;re avait &eacute;t&eacute;
+tarie par la souffrance ou la faim....</p>
+
+<p>Parmi ces &ecirc;tres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il
+s'en trouve qui, par surcro&icirc;t, sont des impotents, des malades, des
+infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose
+de surhumain, quelque chose d'ang&eacute;lique. Il nous est bien arriv&eacute; &agrave; tous,
+au cours de nos existences surmen&eacute;es, de nos voyages, de nos plaisirs,
+d'&ecirc;tre fr&ocirc;l&eacute;s plus ou moins l&eacute;g&egrave;rement par l'aile br&ucirc;lante de quelque
+fi&egrave;vre qui passait, et chacun de nous se rend compte &agrave; peu pr&egrave;s de
+l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des
+cr&eacute;atures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a
+&eacute;t&eacute; sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps v&eacute;g&eacute;t&eacute; dans des
+logis sombres, qui ont atteint p&eacute;niblement la vieillesse sans rencontrer
+une heure de joie ni de sant&eacute;, mais dont le courage et le d&eacute;vouement
+n'ont, malgr&eacute; cela, jamais connu de d&eacute;faillance.</p>
+
+<p>Ainsi, cette sainte fille appel&eacute;e Eug&eacute;nie Lucas, infirme, tra&icirc;neuse de
+b&eacute;quilles, &agrave; demi percluse &agrave; force de douleurs, endurant un continuel
+martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour &agrave; des ouvrages
+de couture &agrave; peine pay&eacute;s, pour faire vivre son vieux p&egrave;re, sa vieille
+m&egrave;re aveugle qu'elle adore.</p>
+
+<p>Ainsi cette Eug&eacute;nie Philippart, infirme et contrefaite, &eacute;lev&eacute;e par
+charit&eacute; jusqu'&agrave; quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la
+recueillit &agrave; sa sortie de l'hospice et lui apprit son m&eacute;tier de
+repasseuse. Travaillant toutes deux, elles v&eacute;curent d'abord sans trop de
+mis&egrave;re. Mais bient&ocirc;t la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps
+encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes,
+des rideaux, que sa ni&egrave;ce &eacute;tendait sur une table,&mdash;et puis il a fallu y
+renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle
+est aveugle, tendrement soign&eacute;e par sa ni&egrave;ce, qui a refus&eacute; de la laisser
+partir pour l'h&ocirc;pital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut,
+la pauvre ni&egrave;ce infirme et bossue, et pourtant sa d&eacute;tresse augmente de
+jour en jour, car d&eacute;cid&eacute;ment ses yeux l'abandonnent; alors il y a
+souvent, comme elle dit, des malfa&ccedil;ons dans son ouvrage, et ses
+pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, m&ecirc;me de
+nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle,
+elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjou&eacute;, d'innocentes et pieuses
+petites histoires, pour lui donner &agrave; entendre que l'ouvrage va bien, que
+les demandes affluent et que l'aisance est au logis.</p>
+
+<p>Les derni&egrave;res dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui
+v&eacute;g&egrave;tent au hameau perdu de la Vermanche, dans le d&eacute;partement du Cher,
+et auxquelles vous avez accord&eacute; un prix de 500 francs. Celles-l&agrave; sont
+aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur
+leur sol de terre battue, elles ont commenc&eacute; d&egrave;s l'enfance &agrave; travailler
+comme deux bienfaisantes petites f&eacute;es. Pendant que leurs parents
+labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste
+vivre, elles arrivaient, &agrave; force de volont&eacute;, &agrave; tenir propre le m&eacute;nage
+et m&ecirc;me &agrave; pr&eacute;parer les repas; en ce temps-l&agrave;, qui fut pour elles le
+temps prosp&egrave;re de la vie, tout reluisait dans la chaumi&egrave;re; sur les
+pauvres meubles bien cir&eacute;s, les moindres objets s'alignaient dans un
+ordre minutieux. Quand les voisins alors s'&eacute;bahissaient de voir les
+choses si bien rang&eacute;es, les petites filles na&iuml;vement r&eacute;pondaient: &laquo;Eh!
+si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux m&ecirc;mes places,
+comment les retrouverions-nous apr&egrave;s, puisque nous n'y voyons pas?&raquo; La
+famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine
+d'ann&eacute;es, le p&egrave;re mourut, laissant le verger &agrave; l'abandon, laissant la
+m&egrave;re &eacute;puis&eacute;e de travail et &agrave; demi infirme. A ce moment on pensa bien
+faire, &agrave; la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la
+veuve dans un h&ocirc;pital; mais l'id&eacute;e de se s&eacute;parer de leur vieille m&egrave;re
+jeta les deux soeurs aveugles dans un d&eacute;sespoir affreux: &laquo;Plus tard,
+suppli&egrave;rent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous
+d'abord essayer de vivre ensemble; <i>nous ferons tout ce que nous
+pourrons</i>! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez
+entendre un conte embelli &agrave; plaisir.</p>
+
+<p>Elles ont appris &agrave; filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures
+d'&eacute;tudes jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de
+lumi&egrave;re, elles sont aussi parvenues &agrave; apprendre &agrave; coudre, assez bien
+pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confi&eacute; par les bonnes &acirc;mes
+d'alentour. Elles ont appris &agrave; laver leur linge, s'asseyant au lavoir &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou
+bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles
+poss&eacute;daient une ch&egrave;vre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du
+pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la
+force de la mener pa&icirc;tre le long des routes, tout en ramassant du bois
+mort pour le feu des veill&eacute;es. Puis, la pauvre veuve est devenue en
+enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins,
+&agrave; la grande inqui&eacute;tude de ses filles qui n'osaient plus perdre le
+contact de sa robe: &laquo;Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'&eacute;garait, si
+elle allait choir dans quelque foss&eacute;! Comment ferions-nous pour courir &agrave;
+sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?&raquo; Aujourd'hui, cette
+crainte n'est plus, car la m&egrave;re est alit&eacute;e, et elle est devenue aveugle
+&agrave; son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que
+jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de
+travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son d&eacute;clin.
+Elles s'ing&eacute;nient &agrave; la distraire, elles s'&eacute;vertuent &agrave; la tenir bien
+propre, et, d&eacute;tail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer
+de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre
+grossi&egrave;re chemise, &agrave; la flamme de quelques branches mortes ramass&eacute;es &agrave;
+t&acirc;tons dans les bois. Jamais elles n'ont demand&eacute; l'aum&ocirc;ne, jamais on n'a
+entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.</p>
+
+<p>Au milieu de leur &eacute;ternelle nuit, t&acirc;tonnant sans cesse et cherchant avec
+leurs mains, toutes les deux pour aider cette m&egrave;re, qui t&acirc;tonne et
+cherche aussi dans une obscurit&eacute; pareille, elles ont une douceur
+toujours &eacute;gale et une sorte d'inalt&eacute;rable contentement....</p>
+
+<p>La source de telles r&eacute;signations nous demeure bien inaccessible, et,
+tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de myst&egrave;re, car nous
+restons confondus devant la destin&eacute;e de ces &acirc;mes hautes et sereines,
+qu'emprisonnent ainsi, comme par ch&acirc;timent, des enveloppes de t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver &agrave; le bien comprendre,
+c'est qu'un bon sourire calme et clair est &agrave; demeure sur le visage de
+tous ces d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s, de tous ces sacrifi&eacute;s, dont je n'ai pu vous donner
+la liste trop longue.</p>
+
+<p>Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce si&egrave;cle, notre
+lot, &agrave; presque tous, est l'agitation vaine, le d&eacute;sir et la d&eacute;tresse....
+Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de
+nos &eacute;l&eacute;gances, le n&eacute;ant de nos petits r&ecirc;ves pu&eacute;rils, devant la fuite des
+jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si
+solennelles du grand soir, o&ugrave; nous r&eacute;fugier, o&ugrave; nous jeter?... Il y a
+bien les clo&icirc;tres, restes d'un autre temps, d&eacute;bris qui subsistent et o&ugrave;
+l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui
+ont gard&eacute; la croyance en des dogmes pr&eacute;cis, et je ne sais pas d'ailleurs
+s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces r&eacute;volt&eacute;s et ces solitaires
+qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, consid&eacute;rons de plus pr&egrave;s
+le cas &eacute;trange de nos prix Montyon, qui ne se s&eacute;parent point des autres
+hommes leurs fr&egrave;res, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.</p>
+
+<p>Avant de finir, je veux citer l'ap&ocirc;tre une fois encore: &laquo;Maintenant,
+donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'esp&eacute;rance et la
+charit&eacute;; mais la plus grande est la charit&eacute;.&raquo; De nos jours, nous ne
+pouvons plus, h&eacute;las! parler ainsi. Malgr&eacute; ce demi-r&eacute;veil de mysticisme,
+auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une
+chose de mode, la foi, sap&eacute;e par tant d'ouvriers de mort, s'en est all&eacute;e
+avec l'esp&eacute;rance. O&ugrave; sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec
+une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'esp&eacute;rance?
+Mais la charit&eacute; reste.... A la charit&eacute;, nous pourrions encore accrocher
+nos mains d&eacute;courag&eacute;es et lass&eacute;es.... Et, apr&egrave;s nous &ecirc;tre inclin&eacute;s tr&egrave;s
+humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux
+serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes us&eacute;es et
+infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses,
+peut-&ecirc;tre pourrions-nous essayer&mdash;oh! &agrave; tr&egrave;s petites doses, suivant nos
+faibles moyens, et seulement aux instants o&ugrave; nous nous sentons
+meilleurs,&mdash;peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s leur avoir fait ici notre r&eacute;v&eacute;rence
+profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LES_PAGODES_DOR" id="LES_PAGODES_DOR"></a>LES PAGODES D'OR</h2>
+
+
+<p>En mer, l'extr&ecirc;me matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les
+bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des go&eacute;lands et des
+mouettes.</p>
+
+<p>Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons &ecirc;tre &agrave; toucher la
+terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si
+bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue
+blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui
+tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'&eacute;claire pour
+nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais
+qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, satur&eacute;es
+de germes.</p>
+
+<p>Innombrables, s'agitent les go&eacute;lands et les mouettes. Des cris, des
+battements de plumes. Blanches ou teint&eacute;es de gris, des milliers, des
+milliers d'ailes encombrent l'&eacute;tendue impr&eacute;cise; des ailes nerveuses,
+rapides, cinglantes, qui fouettent l'air &eacute;pais avec des bruits
+d'&eacute;ventail; la vie intense des oiseaux p&ecirc;cheurs nous enveloppe, dans
+cette bu&eacute;e, pour nous &agrave; peine respirable, que le grand fleuve exhale
+toujours sur la fin des nuits.</p>
+
+<p>Midi. Comme au th&eacute;&acirc;tre un rideau se l&egrave;ve, la brume en une minute se
+d&eacute;tache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel,
+c'est fini. Un soleil torride, soudainement d&eacute;voil&eacute;, fait luire autour
+de nous des eaux jaun&acirc;tres. De tous c&ocirc;t&eacute;s apparaissent des c&ocirc;tes basses,
+&agrave; demi noy&eacute;es, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures.
+Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes
+o&ugrave; rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arr&ecirc;te et d&eacute;route
+les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmont&eacute;e d'un manche
+d'or.... C'est bien de l'or, &agrave; n'en point douter: cela brille d'un &eacute;clat
+si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque;
+cela exc&egrave;de toutes les proportions connues; avec cette forme &eacute;trange,
+qu'est-ce que cela peut &ecirc;tre?</p>
+
+<p>C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long p&egrave;lerinage, la plus
+sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq
+Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle
+est mill&eacute;naire; depuis les vieux temps, les fid&egrave;les y accourent de tous
+les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or
+surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour &eacute;paissir cette couche
+magnifique dont sa grande tour est rev&ecirc;tue et qui miroite l&agrave;-bas sous ce
+soleil. Et il y a des si&egrave;cles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours
+pareille &agrave; elle-m&ecirc;me; malgr&eacute; tant de modernes bouleversements qui,
+para&icirc;t-il, ont eu lieu &agrave; ses pieds, dans la ville de Rangoun, son
+premier aspect au loin est demeur&eacute; inchangeable; pendant tout notre
+moyen &acirc;ge, les p&egrave;lerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de
+l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon
+et au soleil de ces temps-l&agrave;, telle que je la vois en ce moment: cloche
+d'or, comme pos&eacute;e au milieu de cette &eacute;tendue d'&eacute;ternelle verdure.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Donc, la ville o&ugrave; nous allons aborder, c'est Rangoun, et tr&egrave;s vite elle
+s'approche,&mdash;tandis que cette cloche d'or l&agrave;-bas s'obstine &agrave; rester
+invraisemblable et lointaine.</p>
+
+<p>Oh! la stup&eacute;fiante laideur de ce qui nous appara&icirc;t! Aux rives jadis
+&eacute;d&eacute;niques de l'Iraouaddy, les nouveaux conqu&eacute;rants ont vomi des
+ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car
+c'est ici, h&eacute;las! &agrave; Rangoun, que la grande pieuvre appel&eacute;e
+&laquo;<i>Civilisation d'Occident</i>&raquo; est venue appliquer sa principale ventouse
+pour tirer &agrave; soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq
+ou six kilom&egrave;tres de toits en zinc, de hangars en briques, de
+cargo-boats amarr&eacute;s &agrave; la file contre les berges. Et les pauvres belles
+pagodes d'autrefois&mdash;pas l'inaccessible, l&agrave;-bas, mais quantit&eacute; d'autres
+qui s'&eacute;taient &eacute;lev&eacute;es confiantes au bord du fleuve,&mdash;m&ecirc;lent &agrave; pr&eacute;sent
+leurs pointes dor&eacute;es aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres
+Birmans, associ&eacute;s par force &agrave; toute cette r&eacute;cente agitation ouvri&egrave;re, se
+d&eacute;m&egrave;nent, se fatiguent dans le charbon, dans la fum&eacute;e. Et les pauvres
+&eacute;l&eacute;phants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway,
+les madriers, contribuent pour leur part &agrave; ce mouvement g&eacute;n&eacute;ral, qui
+s'appelle &laquo;<i>Le Progr&egrave;s</i>&raquo;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun
+immense et toute neuve, dot&eacute;e de squares aux gazons tondus correctement.
+Le long des rues sans fin, bien tir&eacute;es au cordeau, s'aligne tout ce qui
+a pu germer dans des cervelles europ&eacute;ennes en d&eacute;lire colonial: temples
+grecs (stuc et pl&acirc;tre) o&ugrave; l'on vend de la charcuterie; manoirs f&eacute;odaux
+(zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cath&eacute;drales
+gothiques (brique et fonte) habit&eacute;es par des brocanteurs chinois!&mdash;Car
+les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces
+pauvres Birmans....</p>
+
+<p>On sait que les Europ&eacute;ens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent
+que le soir. Je dois donc attendre le d&eacute;clin du soleil pour me rendre &agrave;
+cette pagode, aper&ccedil;ue de si loin d&egrave;s mon arriv&eacute;e, dans les
+&eacute;blouissements de midi.</p>
+
+<p>Ma voiture ferm&eacute;e n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville,
+toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je
+me laisse conduire, &eacute;coeur&eacute;, sans plus regarder rien, quand mon cocher
+hindou m'arr&ecirc;te, s'avance &agrave; la porti&egrave;re et me d&eacute;clare que nous sommes
+arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>Je pr&eacute;voyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante.
+Non, je ne J'aper&ccedil;ois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux
+bords abrupts, comme fortifi&eacute;e, d&eacute;fendue par un foss&eacute; d'enceinte. Or,
+cette colline est un bois de haute futaie, o&ugrave; les longues palmes et les
+&eacute;ventails immenses de la flore &eacute;quatoriale entrem&ecirc;lent en fouillis
+leurs puissantes nervures. Et, &ccedil;a et l&agrave;, parmi les cimes des arbres,
+entre leurs grands panaches verts, s'&eacute;lancent des esp&egrave;ces de clochetons
+en dentelle d'or, donnant &agrave; entendre que ces masses de feuillages
+abritent des palais f&eacute;eriques, cachent de tr&egrave;s fastueux &eacute;difices, d'un
+art inconnu et exquis.</p>
+
+<p>Par-dessus le large foss&eacute;, un seul pont donne acc&egrave;s &agrave; ce bocage de la
+colline sacr&eacute;e, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier.
+Il aboutit &agrave; une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme
+une bouche de tunnel, mais qui est toute dor&eacute;e, cisel&eacute;e, guilloch&eacute;e,
+autant qu'un joyau. Et, de chaque c&ocirc;t&eacute; de cette d&eacute;licate entr&eacute;e des
+enchantements, deux monstres en pierre blanch&acirc;tre, de quarante pieds de
+haut, &eacute;tonnants d'&eacute;normit&eacute; et de massive barbarie, font la garde,
+accroupis sur leur derri&egrave;re dans la pose des chiens; au-dessus de tous
+les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs t&ecirc;tes se
+profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs d&eacute;gain&eacute;s dans un rictus qui
+sent d&eacute;j&agrave; le voisinage de la Chine et de son Dragon C&eacute;leste. Sans doute
+ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la
+magnificence et de la gr&acirc;ce dans cet &eacute;den, mais qu'il y planera aussi du
+myst&egrave;re et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits,
+c'est l'autel que les hommes de cette contr&eacute;e ont, suivant leur r&ecirc;ve
+particulier, &eacute;lev&eacute; &agrave; l'Inconnaissable.</p>
+
+<p>Je franchis la belle porte, au couronnement tout h&eacute;riss&eacute; de clochetons
+d'or, et je m'engouffre dans la mont&eacute;e obscure. On y est surpris par la
+p&eacute;nombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va
+s'&eacute;teindre. On glisse un peu sur les marches, us&eacute;es, polies par le
+continuel passage des p&egrave;lerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant,
+une capiteuse odeur de fleurs impr&egrave;gne l'air qui est chaud et lourd, qui
+sent la fi&egrave;vre et le gard&eacute;nia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement
+mortel. Des gens montent et descendent, me fr&ocirc;lent sans bruit. Ce sont
+des Birmans, des vrais, en costume; &agrave; part les pauvres ouvriers des
+docks, je n'en avais pas encore rencontr&eacute; en traversant l'affreuse ville
+d'en bas, qui ne m'avait sembl&eacute; peupl&eacute;e que de Chinois et d'Anglais. Et
+surtout ce sont des Birmanes, les premi&egrave;res que je vois; dans les
+lointains du couloir, leurs groupes se d&eacute;tachent en couleurs vives et
+claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres
+cisel&eacute;es des interminables plafonds. Maintenant, de chaque c&ocirc;t&eacute; de
+l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes,
+de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent
+l&agrave;-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des
+jasmins, des tub&eacute;reuses; on est troubl&eacute; par l'exc&egrave;s et le m&eacute;lange d&eacute;c&egrave;s
+parfums dans la chaleur molle du soir.</p>
+
+<p>Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si par&eacute;es,
+sous leurs soies de nuances tendres! Aux &eacute;paules, elles ont des &eacute;charpes
+d'impalpable gaze, tant&ocirc;t rose, tant&ocirc;t vert d'eau, aurore ou bleu de
+ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,&mdash;et souvent le
+cigare aux l&egrave;vres, avec le rire. Figures qui sentent d&eacute;j&agrave;
+l'Extr&ecirc;me-Asie, je suis forc&eacute; de le reconna&icirc;tre; rien cependant du
+regard brid&eacute;, ni du profil plat des Japonaises; mais quand m&ecirc;me un peu
+de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux
+et donner une c&acirc;line expression de chatte. Celles qui montent les
+marches apportent de gros bouquets l&agrave;-haut en offrande; celles qui
+descendent n'ont plus de fleurs qu'&agrave; la coiffure: gard&eacute;nias toujours et
+roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes
+choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes.</p>
+
+<p>Je franchis encore des portes dor&eacute;es que gardent des monstres, et les
+marches se succ&egrave;dent dans une croissante p&eacute;nombre o&ugrave; scintillent les ors
+des vo&ucirc;tes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour
+l'adoration du soir, ach&egrave;tent en habillant des g&acirc;teaux, des bouquets,
+aux petits &eacute;talages qui bordent les escaliers; ils ont la pi&eacute;t&eacute; rieuse
+et l&eacute;g&egrave;re, au dehors du moins; au fond de leurs &acirc;mes, qui peut savoir?
+Ce sont des Aryens, mais tr&egrave;s crois&eacute;s de Chinois, autant dire des &ecirc;tres
+pour nous incompr&eacute;hensibles.</p>
+
+<p>Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui
+redescendaient s'arr&ecirc;tent pour me faire signe que je dois en offrir,
+comme les autres, aux Bouddhas habitant l&agrave;-haut.&mdash;Cela ne se refuse pas:
+oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux
+Bouddhas,&mdash;m&ecirc;me &agrave; l'image, au reflet un peu d&eacute;form&eacute;, que leurs grandes
+&acirc;mes de piti&eacute; ont pu laisser dans ces cervelles d'Extr&ecirc;me-Asie....</p>
+
+<p>Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu
+d&eacute;cadente, sont jup&eacute;es comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la
+soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesur&eacute;e trop
+juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe
+nue, tr&egrave;s jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru &agrave; un cas
+exceptionnel chez une qui se serait habill&eacute;e trop vite; non, chez toutes
+c'est ainsi; &agrave; chaque pas qu'elles font, &agrave; chaque mouvement, on pr&eacute;voit
+que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arr&ecirc;te &agrave; point, et
+les convenances restent sauves. Pour ob&eacute;ir aux jeunes filles, j'ai
+achet&eacute; une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces
+escaliers trop encombr&eacute;s, o&ugrave; il fait si chaud, o&ugrave; la foule sent d&eacute;j&agrave; si
+fort le musc de Chine, le jasmin et la chair.</p>
+
+<p>Enfin, tout &agrave; coup, au d&eacute;bouch&eacute; de la derni&egrave;re porte, l'air libre, la
+grande lumi&egrave;re retrouv&eacute;e,&mdash;l'&eacute;blouissement des pagodes d'or! Et, tant
+c'&eacute;tait chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arr&ecirc;t,
+avec un imperceptible: &laquo;Ah!&raquo; que l'on n'a pu retenir.</p>
+
+<p>Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'&eacute;tais enfant, une f&eacute;erie qui
+d&eacute;veloppait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes,
+pers&eacute;cut&eacute;e par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans
+la capitale du roi Drelindindin, son p&egrave;re, une ville d'or et de
+pierreries, o&ugrave; les palais, ajour&eacute;s comme des dentelles, dardaient de
+tous c&ocirc;t&eacute;s vers le ciel bleu d'&eacute;tourdissants clochetons pointus. Et tout
+cela, qui &eacute;tait de la toile peinte et du clinquant, avait la pr&eacute;tention
+de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle
+part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,&mdash;et qui est de l'or vrai,
+du bronze d'or, des mosa&iuml;ques de cristal,&mdash;d&eacute;passe mille fois, en
+richesse et en extravagance, la conception de ces d&eacute;corateurs.</p>
+
+<p>L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a jou&eacute; le r&ocirc;le des
+vestibules noirs qui, chez nous, pr&eacute;parent et augmentent l'effet des
+panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville,
+oh! si &eacute;tincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir o&ugrave;
+s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise
+orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses
+rideaux de larges &eacute;ventails et d'immenses plumes. Au milieu, tr&ocirc;ne cette
+pyramide d'or, en forme de cloche &agrave; long manche, qui ce matin m'&eacute;tait
+apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes
+plaines par o&ugrave; les p&egrave;lerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de
+monter si haut,<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> brille comme du feu au soleil couchant, et sa base,
+qui s'&eacute;largit pour former un c&ocirc;ne immense, ressemble &agrave; une colline tout
+en or. De l'or partout; aupr&egrave;s et au loin, de l'or se d&eacute;tachant sur de
+l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une
+multitude de choses aussi follement dor&eacute;es et aussi pointues, qui toutes
+s'amincissent en fl&egrave;ches dans l'air; on dirait presque, au pied de la
+colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;&mdash;mais ce sont des pagodes
+d'un luxe inou&iuml;, enti&egrave;rement brillantes depuis le fa&icirc;te des clochetons
+jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des
+gerbes de fleurs d'or, des gerbes allong&eacute;es comme des arbres....</p>
+
+<p>Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gard&eacute;nias
+plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par
+une voie circulaire qui, du c&ocirc;t&eacute; ext&eacute;rieur, est bord&eacute;e d'autres pagodes
+aussi tout en or, et qui est close au-del&agrave;, un peu sombrement, par
+l'&eacute;pais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands
+&eacute;ventails du bois.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le saisissement de l'arriv&eacute;e, l'esprit se heurte &agrave; l'inconnu des
+symboles,&mdash;ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, &agrave; l'art
+singulier des d&eacute;tails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs
+d'or, il y a des monstres, &agrave; demi cach&eacute;s derri&egrave;re les frondaisons
+rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dor&eacute;s, de taille tout &agrave; fait
+colossale, assis dans la m&ecirc;me pose que ceux de l'Egypte et portant tr&egrave;s
+haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou
+bien ce sont des &eacute;l&eacute;phants blancs, agenouill&eacute;s, montrant &ccedil;a et l&agrave; leur
+&eacute;norme dos de pierre ou de marbre, tout capara&ccedil;onn&eacute; d'or.... On entend
+une vague musique tr&egrave;s douce, qui para&icirc;t venir de partout &agrave; la fois et
+dont l'air est comme impr&eacute;gn&eacute;;&mdash;et elle &eacute;mane de tous ces bouquets en
+or, dont les tiges s'&eacute;lancent des grands vases: chacune de leurs fleurs
+est une sonnette l&eacute;g&egrave;re, que le moindre souffle agite....</p>
+
+<p>M&ecirc;me l&agrave;-haut, l&agrave;-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine
+est couronn&eacute; d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'o&ugrave; les
+cloches et les clochettes &eacute;oliennes retombent en grappes, en grappes
+d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'ind&eacute;finissable concert.</p>
+
+<p>Ce qui surtout donne &agrave; ces &eacute;difices et &agrave; leurs fl&egrave;ches un aspect
+d'orf&egrave;vrerie pr&eacute;cieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant
+de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une
+profusion de mosa&iuml;ques, en cristal de diff&eacute;rentes couleurs taill&eacute; &agrave;
+facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de
+saphirs, de rubis et d'&eacute;meraudes.</p>
+
+<p>Avec la foule soyeuse, je suis conduit &agrave; cheminer doucement, par cette
+rue pav&eacute;e d'antiques dalles blanches, qui tourne &agrave; travers la ville en
+or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si &eacute;perdument
+pointues, sont ouvertes et laissent para&icirc;tre leurs dieux. Sous les
+vo&ucirc;tes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes cisel&eacute;es avec des
+patiences chinoises, dans ces int&eacute;rieurs qui ne sont qu'or et
+pierreries, on les aper&ccedil;oit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis
+en c&eacute;nacle, &agrave; l'abri de parasols brod&eacute;s et rebord&eacute;s d'or; devant eux,
+des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les
+gard&eacute;nias et les tub&eacute;reuses qu'on leur apporte chaque soir, et des
+cand&eacute;labres d'or qui, avant le cr&eacute;puscule, viennent d&eacute;j&agrave; de s'allumer.
+Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli
+qu'ils refl&egrave;tent les mille petite flammes des cires; les autres en
+alb&acirc;tre, bl&ecirc;mes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baiss&eacute;s
+dans la m&ecirc;me attitude rituelle, ont le m&ecirc;me sourire et le m&ecirc;me visage de
+myst&egrave;re.</p>
+
+<p>L'air peut-&ecirc;tre semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que
+dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et
+puis si charg&eacute; de la fum&eacute;e des cassolettes, du parfum des bouquets, de
+la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait
+quoi de troublant et de morbide!...</p>
+
+<p>J'en suis &agrave; mon deuxi&egrave;me, &agrave; mon troisi&egrave;me tour,&mdash;je ne sais plus,&mdash;dans
+cette rue circulaire bord&eacute;e de fa&ccedil;ades en or. Le grand rideau d'arbres,
+qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte
+d'incendie, qui doit &ecirc;tre au ras des plaines, nous envoie des reflets
+rouges &agrave; travers les branchages, il crible le bois sacr&eacute; de longues
+rayures en feu,&mdash;et c'est le soleil qui, d&eacute;cid&eacute;ment, va s'&eacute;teindre.
+Aupr&egrave;s de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jup&eacute;es en
+Merveilleuses et drap&eacute;es d'&eacute;charpes de gaze; sans cesser de sourire,
+elles chantent &agrave; demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains
+pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi
+des petits gar&ccedil;ons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les
+grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons
+l&eacute;gers, mais sans bruit, sans cris, d'une mani&egrave;re facile et discr&egrave;te, en
+conservant une gr&acirc;ce un peu f&eacute;minine. Beaucoup d'autres fid&egrave;les sont
+accroupis en pri&egrave;res, devant toutes ces pagodes ouvertes o&ugrave; Ton
+aper&ccedil;oit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux
+baiss&eacute;s; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage
+derri&egrave;re des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de
+b&acirc;tonnets, et qu'ils iront ensuite d&eacute;poser dans les vases d'or, aux
+pieds des dieux d'or. Et des cort&egrave;ges de bonzes, de temps &agrave; autre,
+traversent la foule; ils passent empress&eacute;s avec des bouquets; tous
+pareils et tous, suivant l'immuable rite, v&ecirc;tus de jaune &agrave; deux tons:
+robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs t&ecirc;tes ras&eacute;es sont
+jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet
+&eacute;clairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville
+d'or.</p>
+
+<p>Ces pagodes du tour, aux mille fl&egrave;ches si dor&eacute;es, diff&egrave;rent &agrave; l'infini
+de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller
+leurs innombrables petits cristaux &agrave; facettes, et toutes s'allongent,
+s'&eacute;tirent &eacute;perdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles
+effil&eacute;es; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts,
+leurs petits portiques &agrave; festons &eacute;tranges, sont comme &eacute;cras&eacute;s sous la
+hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,&mdash;toitures &agrave;
+cinq ou six &eacute;tages qui ne sont que des pr&eacute;textes pour multiplier en
+l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu
+jusqu'&agrave; l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception
+de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des si&egrave;cles &agrave;
+hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces
+pays-l&agrave;, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent &ecirc;tre
+surmont&eacute;s de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,&mdash;sans doute pour
+attirer les effluves c&eacute;lestes comme les paratonnerres attirent les
+orages.</p>
+
+<p>Outre les pagodes, il y a quantit&eacute; d'&eacute;dicules en or, kiosques
+bizarrement fr&ecirc;les, ou simples clochetons qui s'&eacute;lancent du sol,
+s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur fl&egrave;che un
+chapeau-chinois garni de clochettes &eacute;oliennes; il y a des ob&eacute;lisques
+d'or, enti&egrave;rement: gemm&eacute;s comme de rubis et d'&eacute;meraudes, avec des sphinx
+d'or assis au sommet, cm bien des petits &eacute;l&eacute;phants d'or. Et, un peu
+partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et
+de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de
+longs <i>boas</i> en soie, presque impond&eacute;rables, que le moindre souffle
+remue, soul&egrave;ve, enchev&ecirc;tre aux palmes ou aux branches du bocage voisin.</p>
+
+<p>Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur
+elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanach&eacute;s de
+plumes g&eacute;antes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des
+colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes d&eacute;ploy&eacute;s en
+vo&ucirc;tes d'ombre. Si les uns ou les autres ont pouss&eacute; trop pr&egrave;s des
+pagodes, au lieu de les arracher on les a rev&ecirc;tus de splendeur: il y a
+des ramures toutes cercl&eacute;es de bijouterie, des palmiers dont la tige
+est enti&egrave;rement gain&eacute;e d'or et de cristal.</p>
+
+<p>Tant de d&eacute;licates merveilles amoncel&eacute;es sur cette colline repr&eacute;sentent
+des si&egrave;cles de patient travail, car tout cela fut commenc&eacute; au temps
+n&eacute;buleux de la premi&egrave;re expansion bouddhiste. Malgr&eacute; les couches d'or,
+entretenues si brillantes, &ccedil;a et l&agrave; se d&eacute;note un archa&iuml;sme tr&egrave;s
+lointain. Et m&ecirc;me la caducit&eacute;, parfois, s'indique au fl&eacute;chissement des
+lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des
+dalles, le d&eacute;nivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent
+ce <i>sentiment du pass&eacute;</i> sans lequel les lieux d'adoration nous font
+l'effet de n'avoir pas d'&acirc;me; on sent qu'elles sont tr&egrave;s vieilles, ces
+pagodes, et que beaucoup de g&eacute;n&eacute;rations mortes les ont satur&eacute;es de leurs
+pri&egrave;res &eacute;tranges....</p>
+
+<p>Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gard&eacute;nias ou des
+roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour
+des petites f&eacute;es du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient
+aussi, elles,&mdash;&agrave; leur &eacute;nigmatique et un peu chinoise mani&egrave;re. Comme moi,
+elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se d&eacute;tachent en teintes
+fra&icirc;ches sur ce d&eacute;cor de fantasmagorie, me croisent &agrave; chaque tour dans
+la rue enchant&eacute;e, et il en est que je commence &agrave; reconna&icirc;tre.
+L'une,&mdash;qui, cependant, me restera &agrave; jamais aussi ind&eacute;chiffrable que les
+autres,&mdash;est devenue &agrave; mes yeux l'incarnation de la beaut&eacute; birmane; d&egrave;s
+que je vois appara&icirc;tre son pagne couleur de jonquille, involontairement
+je deviens attentif; malgr&eacute; moi j'ai presque concentr&eacute; sur elle ma
+r&ecirc;verie de solitaire, et d'&eacute;gar&eacute; ici, par ce soir troublant o&ugrave; il y a
+trop de parfums, dans l'air trop chaud....</p>
+
+<p>Ah! l&agrave;-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie
+humaine, &eacute;chou&eacute;e entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de
+fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on
+tourne vers moi des figures mang&eacute;es, on me parle avec des bouches sans
+l&egrave;vres; les l&eacute;preux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour
+guetter les aum&ocirc;nes. Dans ce lieu o&ugrave; tout &eacute;tait luxe de songe, charme et
+gr&acirc;ce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces
+r&eacute;alit&eacute;s que l'on e&ucirc;t risqu&eacute; d'oublier: la pourriture et la mort....</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Les derniers rayons du couchant rouge viennent &agrave; peine de s'&eacute;teindre, et
+le ciel en une minute se fait cr&eacute;pusculaire, et la foule s'appr&ecirc;te &agrave;
+quitter ce lieu magique; dans les pays tr&egrave;s proches de l'&eacute;quateur, il
+est si court, l'instant de la v&eacute;ritable vie diurne; il commence tard,
+quand le terrible soleil n'est plus qu'&agrave; son d&eacute;clin, et finit presque
+subitement d&egrave;s qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les
+n&ocirc;tres en lumi&egrave;re adoucie; soudain c'est l'ombre,&mdash;accentuant
+l'impression de d&eacute;paysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous,
+Europ&eacute;ens, ne contribue &agrave; la m&eacute;lancolie de ces r&eacute;gions comme la brusque
+tomb&eacute;e de leurs nuits.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir,
+au-dessus duquel, &ccedil;a et l&agrave;, quelque palmier, qui a jailli avec plus de
+fougue, d&eacute;coupe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et
+vert. Et les petites bandes de nuages, qui &eacute;taient roses, passent au
+violet assombri, liser&eacute; encore d'un peu de flamme orang&eacute;e.</p>
+
+<p>Pour toutes les orf&egrave;vreries des pagodes, c'est l'heure d'&eacute;tinceler plus
+singuli&egrave;rement dans la p&eacute;nombre; ce qui reste de lumi&egrave;re joue sur les
+fa&ccedil;ades pr&eacute;cieuses et fr&ecirc;les, s'accroche aux saillies des dorures, aux
+mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si
+fragiles qui, imprudemment, s'&eacute;talent au plein air du soir,&mdash;et qui, par
+sortil&egrave;ge, sans doute, ont r&eacute;sist&eacute; depuis des si&egrave;cles aux lourdes pluies
+tropicales.</p>
+
+<p>Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de
+passer, des bouff&eacute;es soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les
+banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes
+magnifiques se tordent l&agrave;-haut, convulsivement, et tous les palmiers,
+avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs
+&eacute;ventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font
+entendre leurs sonnailles l&eacute;g&egrave;res; toutes les cloches, les clochettes,
+les chapeaux-chinois, &agrave; la pointe des fl&egrave;ches d'or, enflent en crescendo
+dans le ciel leurs musiques &eacute;oliennes, au-dessus de la foule qui chante
+&agrave; mi-voix en battant des mains. Chaque rafale pass&eacute;e, l'air redevient
+accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent
+n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque
+averse qui rafra&icirc;chirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir,
+car les petits nuages &eacute;tir&eacute;s en queue de chat continuent de rester
+seuls, perdus dans la belle vo&ucirc;te limpide qui, peu &agrave; peu, tourne au bleu
+des nuits.</p>
+
+<p>On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille
+surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes
+ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans
+cette f&eacute;erie qui s'&eacute;teint; ils accaparent, sur leurs graves assembl&eacute;es,
+toute la lumi&egrave;re des cires. Eclair&eacute;s par en dessous, ceux qui sont en or
+ont aux l&egrave;vres, aux arcades sourcili&egrave;res, des reflets qui changent en un
+rictus leur sourire. Ceux qui sont en alb&acirc;tre inqui&egrave;tent davantage, si
+p&acirc;les et bl&ecirc;mes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les
+&eacute;paules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos,
+que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baiss&eacute;s.</p>
+
+<p>Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu &agrave; peu se
+retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, o&ugrave; ils
+vont rester bient&ocirc;t, les rend pour moi plus pr&eacute;sents. Je m'en irai quand
+sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise &agrave;
+chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'esp&egrave;ce d'hypnose o&ugrave; m'ont
+jet&eacute; ces parfums, ce d&eacute;fil&eacute; toujours recommen&ccedil;ant, et ces vagues
+symphonies a&eacute;riennes des sonnettes d'or, son image &agrave; elle commence &agrave;
+trop m'occuper, je c&egrave;de &agrave; la fascination de ses jolis yeux de chatte....
+Le m&eacute;lancolique effroi qui me vient, &agrave; me sentir ici tellement &eacute;tranger,
+je le reconnais pour l'avoir &eacute;prouv&eacute; d&eacute;j&agrave; en tant d'autres lieux du
+monde; effroi d'&ecirc;tre si inapte &agrave; comprendre les conceptions de ces
+gens-l&agrave; sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma br&egrave;ve existence
+d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien d&eacute;chiffrer de cette
+race, trop fonci&egrave;rement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi
+sourdre un triste et ardent d&eacute;sir d'en p&eacute;n&eacute;trer l'&acirc;me, et,&mdash;ceci pour me
+confondre comme un rappel d'en bas,&mdash;c'est surtout &agrave; cause de cette
+petite cr&eacute;ature qui passe et repasse entre les pagodes dor&eacute;es: son
+regard et tout son &ecirc;tre m'attirent plus que de raison.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, l'un des bonzes drap&eacute;s de jaune vient frapper sur une
+&eacute;norme cloche suspendue tout pr&egrave;s du sol, une cloche qui a la forme
+d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effil&eacute;e. Il frappe &agrave; longs
+intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si
+envelopp&eacute;, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit
+&ecirc;tre quelque signal pour la fin des pri&egrave;res; d'ailleurs, les groupes se
+font de plus en plus clairsem&eacute;s, les adorateurs s'en vont.</p>
+
+<p>Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc,
+c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son d&eacute;part me
+laisse intol&eacute;rablement seul, et je pr&eacute;f&egrave;re m'en aller aussi.</p>
+
+<p>Mais justement, vers l'entr&eacute;e du couloir de descente, se dirige une
+foule sp&eacute;ciale, o&ugrave; l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes
+d&eacute;penaill&eacute;es; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient
+plus ni larynx ni palais; rires mouill&eacute;s, qui gargouillent dans de la
+pourriture. C'est le clan des l&eacute;preux, qui se retire content parce que
+les aum&ocirc;nes sans doute ont &eacute;t&eacute; larges ce soir.... Redescendre en si
+lamentable compagnie, non; plut&ocirc;t je recommencerai le tour des pagodes
+une derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>La nuit vient, la vraie nuit d'&eacute;toiles; son recueillement peu &agrave; peu
+descend sur toutes les belles fl&egrave;ches dor&eacute;es. Je reste l'unique
+promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les
+masques brillants des Bouddhas, ach&egrave;veront de se consumer dans la
+solitude. Les rafales ont c&eacute;d&eacute; la place &agrave; une brise ti&egrave;de et r&eacute;guli&egrave;re
+qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur;
+une musique sans nom, qui semble jou&eacute;e par des &eacute;lytres d'insectes, plane
+au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extr&ecirc;mes, tr&egrave;s
+haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des
+bonzes chantent des litanies &agrave; bouche close. Je crois bien que me voici
+hypnotis&eacute; tout &agrave; fait. Je r&ecirc;ve en marchant: je suis dans la ville du roi
+Drelindindin; des f&eacute;es, des bonnes et des m&eacute;chantes f&eacute;es, habitent la
+for&ecirc;t voisine; quant &agrave; la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est
+pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les G&eacute;nies
+pers&eacute;cutaient....</p>
+
+<p>A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arr&ecirc;te sur le
+seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont
+au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues;
+mais j'y aurai fait un p&egrave;lerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce
+soir m&ecirc;me &agrave; bord du paquebot qui doit partir &agrave; la pointe du jour pour me
+ramener au Bengale.</p>
+
+<p>Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en
+laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on
+ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide g&eacute;ante qui est au
+milieu se d&eacute;tache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la
+colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se
+pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes
+gerbes de feuillages en bronze dor&eacute;, toutes choses dont l'obscurit&eacute; ne
+permet &agrave; pr&eacute;sent de voir que les silhouettes &eacute;trangement pointues et
+l'&eacute;clat de m&eacute;tal pr&eacute;cieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de
+longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs charg&eacute;s de fleurs qui sonnent, et
+leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air
+une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorit&eacute;s de
+tympanons et des voix gr&ecirc;les de cigales....</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, quand je m'&eacute;veille &agrave; bord du paquebot qui
+me ram&egrave;ne aux Indes, l'h&eacute;lice tourne d&eacute;j&agrave; depuis longtemps, et nous
+sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacr&eacute;s des
+matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nu&eacute;e des mouettes et des go&eacute;lands
+gardiens du seuil. M&ecirc;me d&eacute;cor impr&eacute;cis d'eau gris perle et de brume
+gris perle, m&ecirc;mes cris d'oiseaux et m&ecirc;mes tourbillonnements d'ailes
+blanches.</p>
+
+<p>Et l&agrave;, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:</p>
+
+<p>Il y a une vingtaine d'ann&eacute;es, quand les Anglais,&mdash;pour venger un de ces
+griefs, comme les Europ&eacute;ens en ont toujours contre les peuples r&ecirc;veurs
+de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,&mdash;vinrent
+surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en
+captivit&eacute; &agrave; Bombay, et les jet&egrave;rent sur une de ces grossi&egrave;res charrettes
+&agrave; boeufs o&ugrave; l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se
+rangea silencieux sur le parcours. Sans s'&ecirc;tre concert&eacute;s, tous, hommes
+et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs
+souverains et leur ind&eacute;pendance, se prosternaient la face contre terre,
+d&eacute;ployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et
+les roues, jusqu'au sortir des murailles, foul&egrave;rent cette noire jonch&eacute;e
+vivante....</p>
+
+<p>Pauvre gracieuse Birmanie!</p>
+
+
+<h2>FIN</h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Une sorte de b&eacute;guin en toile cartonn&eacute;e, pour garantir le
+visage de la pluie et du soleil.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> H&eacute;las! les fils de l'Euzkalerria d&eacute;laissent de plus, en
+plus ce jeu du haute &eacute;l&eacute;gance pour le grossier football!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> J'&eacute;crivais ceci il y a deux ans. Or, ce jeu de pelote a
+&eacute;t&eacute;, sur ma pri&egrave;re, maintenu et am&eacute;lior&eacute; par l'&laquo;am&eacute;nageur&raquo; de la plage,
+par celui-l&agrave; m&ecirc;me que je qualifiais plus haut de demi-barbare. Le mot
+d'ailleurs &eacute;tait injuste: homme de go&ucirc;t, artiste, aurais-je d&ucirc; dire
+plut&ocirc;t. Sur nos sables tapiss&eacute;s d'oeillets et d'immortelles, il avait
+r&ecirc;v&eacute; de fonder une ville de bains qui n'enlev&acirc;t pas au pays la couleur
+ancienne, et ses &eacute;tudes de la vieille Euzkalerria lui avaient permis de
+dessiner des maisonnettes d'un archa&iuml;sme exquis.. Mieux valait pour tout
+le monde ne rien b&acirc;tir du tout, bien entendu, et respecter cette
+solitude; sa conception toutefois &eacute;tait acceptable,&mdash;mais allez donc la
+faire entrer dans des cervelles vulgaires, ou seulement moyennes! Il a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;bord&eacute;. Un petit quartier purement basque, construit depuis deux
+ann&eacute;es d'apr&egrave;s ses plans, semble un joyau rare en comparaison des
+horreurs qui viennent de pousser alentour: donjons moyen&acirc;geux en ciment
+arm&eacute;; fermes pseudo-normandes; tristes maisons noir&acirc;tres &agrave; toits
+d'ardoise que l'on dirait &eacute;chapp&eacute;es de la banlieue de quelque ville
+ouvri&egrave;re du Nord;&mdash;jusqu'&agrave; une esp&egrave;ce de g&acirc;teau de Savoie tout rond,
+tout peinturlur&eacute;, tellement saugrenu que les gens s'arr&ecirc;tent devant pour
+sourire. Et, si une croisade de d&eacute;fense ne s'organise au plus vite,
+cette presque derni&egrave;re de nos plages fran&ccedil;aises non viol&eacute;es, finira,
+comme toutes les autres, dans le ridicule. (Mars 1910.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Il ne s'agit ici, bien entendu, que du London South-West o&ugrave;
+j'habitais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Discours prononc&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise &agrave; l'occasion des
+prix de vertu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Un peu plus de deux fois la colonne Vend&ocirc;me.</p></div>
+</div>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h4>E. GREVIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY&mdash;19215-4-10.</h4>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le château de La Belle-au-bois-dormant
+by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHÂTEAU DE LA ***
+
+***** This file should be named 16465-h.htm or 16465-h.zip *****
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+
+Produced by Chuck Greif
+
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+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>