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+Project Gutenberg's Le legs de Caïn, by Leopold Ritter von Sacher-Masoch
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le legs de Caïn
+ Un Testament -- Basile Hymen -- Le Paradis sur le Dniester
+
+Author: Leopold Ritter von Sacher-Masoch
+
+Release Date: August 3, 2005 [EBook #16421]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LEGS DE CAÏN ***
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+
+ DU MÊME AUTEUR
+
+ Format grand in-18.
+
+
+ LE CABINET NOIR DE LEMBERG 1 vol.
+ L'ENNEMI DES FEMMES 1 vol.
+ NOUVEAUX RÉCITS GALICIENS 1 vol.
+ LES PRUSSIENS D'AUJOURD'HUI 2 vol.
+
+
+ PARIS.--IMP. DE LA SOC. ANON. DE PUBL. PÉRIOD.--P. MOUILLOT.
+
+
+
+
+
+
+ LE LEGS DE CAIN
+
+
+
+ UN TESTAMENT
+ BASILE HYMEN
+ LE PARADIS SUR LE DNIESTER
+
+ PAR
+
+ SACHER-MASOCH
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+ PARIS
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+ 1884
+
+
+
+ UN TESTAMENT
+
+
+
+ La pire pauvreté, c'est l'avarice du riche.
+
+--Un testament insensé, un testament qui crie contre le ciel! avait
+coutume de dire le notaire Batschkock chaque fois qu'il était question
+des volontés dernières de la baronne Bromirska; jamais un être sorti
+des mains de Dieu et doué d'une dose quelconque de bon sens ne fit
+d'absurdité semblable! Il y a de quoi rire! Prendre pour héritier un
+quadrupède! Il y a de quoi mourir de rire!--Le notaire, par parenthèse,
+ne laissait jamais échapper l'occasion de rire avec bruit. Cette affaire
+de testament mérite du reste d'être racontée:
+
+
+ I
+
+Dans le chef-lieu d'un cercle de la Gallicie occidentale vivait, il n'y
+a pas bien longtemps, un employé polonais du nom de Gondola, qui, moins
+par son mérite qu'à force de persévérance (il comptait plus de quarante
+années de service), finit par être nommé commissaire du cercle. Sa
+femme, une grande Polonaise, maigre à faire peur, lui avait donné une
+fille qui eut d'abord la mine d'une petite bohémienne, promettant à
+peine de devenir gentille, ce qui ne l'empêcha point d'être à dix ans
+tout à fait supportable, piquante à quatorze ans, et, vers l'âge de
+seize ans, une beauté. Gondola lui-même eût été dans l'ancienne Rome
+un gladiateur de bonne mine, et à Potsdam un de ces grenadiers dont
+Frédéric-Guillaume se plaisait à immortaliser les larges épaules en
+ajoutant leur portrait à la galerie du château. Sa nuque était celle
+d'un taureau; ses mains eussent étranglé le lion de Némée, ou roulé un
+plat d'étain comme une gaufre; quant à sa tête, elle eût fait honneur
+au sultan Soliman. Cette inquiétante vigueur était tempérée par
+l'expression mielleuse de la physionomie; personne n'avait le sourire
+plus humble, l'échiné plus souple que M. Gondola. Bien qu'il parût ne
+jamais se soucier de l'avenir et tenir uniquement à jouir de la vie
+en dépensant ses revenus avec toute l'élégante légèreté d'un vrai
+gentilhomme polonais, il s'entendait à profiter de sa position et à
+remplir ses coffres. Sa femme et sa fille, la Panna Warwara, l'aidaient
+de leur mieux; elles étaient ingénieuses à découvrir toujours de
+nouvelles ressources, mais il les surpassait encore en habileté. Avant
+1848, les plaintes des paysans contre leurs propriétaires remplissaient
+les bailliages galliciens; et toutes ces plaintes, sans exception,
+passaient par les mains de M. Gondola. Il était donc naturel que les
+gentilshommes lui fissent la cour. On ne lui donnait pas le bonjour, on
+se jetait à ses pieds, en paroles, cela va sans dire, mais il comprenait
+ces paroles à la façon de certaines dames de théâtre qui tendent la main
+quand on leur offre son coeur. S'agissait-il par exemple d'un paysan
+à demi mort, assommé par un seigneur qui prenait tous les saints de
+l'Église romaine à témoin de son innocence, M. Gondola était bien trop
+poli pour rudoyer le coupable. Non, il lui offrait un fauteuil et se
+contentait de faire observer en soupirant que c'était là une mauvaise
+affaire sur laquelle se prononceraient les tribunaux. Là-dessus, le
+tyran de village croyait déjà sentir autour de son cou les deux grandes
+mains du commissaire; il rougissait, perdait haleine, suppliait,
+implorait, mais sans réussir à émouvoir ce représentant intègre de
+l'autorité.
+
+--Vous avez là, commençait d'un air indifférent M. Gondola, des chevaux
+superbes et une jolie voiture. Que vous êtes heureux! Un pauvre diable
+de ma sorte n'a jamais l'occasion de conduire en si bel équipage sa
+femme et son enfant!
+
+Cette simple réflexion produit l'effet désiré; depuis lors, la voiture
+est toujours aux ordres de M. Gondola; il s'en sert pour aller lever
+ses impositions; sa femme et sa fille en profitent pour des parties de
+campagne; mais cela ne suffirait pas à désarmer M. Gondola. Chaque fois
+que le gentilhomme vient en ville, il lui fait l'honneur d'accepter un
+bon déjeuner. L'aubergiste juif offre les mets les plus exquis, les
+meilleurs vins de sa cave, et, le repas terminé, Gondola pousse la
+délicatesse jusqu'à sortir dans la rue pour laisser le gentilhomme
+régler la note. Madame Gondola montre la même délicatesse quand le
+seigneur envoie une provision de farine, de beurre, de pommes de terre,
+du gibier ou un petit cochon; elle compte scrupuleusement si le nombre
+des objets envoyés s'accorde bien avec l'énumération qu'en a faite
+le donateur, ne manque jamais de demander au commissionnaire s'il
+appartient à la Société de tempérance, le loue si sa réponse est
+affirmative, l'exhorte sévèrement dans le cas contraire, mais sous aucun
+prétexte ne lui offre un verre de bière. Le donateur vient-il rendre
+visite à ces dames, elles gardent un silence digne; c'est à peine si
+madame Gondola se défend quand il baise sa main dure et osseuse. Enfin
+M. le commissaire se décide cependant à trouver que le paysan a exagéré
+les sévices dont il prétend avoir été victime, et il le renvoie avec un
+peu d'argent, très-peu, pour se faire soigner.
+
+Le cours de la procédure se modifie si le plaignant a la bonne
+idée d'amadouer la justice par le don d'une vieille poule ou d'une
+soixantaine d'oeufs. M. Gondola est trop équitable pour mépriser les
+petits, et le gentilhomme s'aperçoit à sa prochaine visite que son
+affaire va mal tourner, à moins qu'il ne s'assure de l'intervention des
+dames, laquelle est gagnée d'ordinaire par deux robes de soie de Lyon.
+
+Il peut arriver encore qu'un juif riche demande à M. Gondola
+l'autorisation d'enterrer selon la religion de Moïse avant le coucher
+du soleil quelque membre de sa famille qui vient de rendre l'âme. C'est
+contraire à la loi: celui qui est chargé de la faire exécuter le renvoie
+sans miséricorde, la première fois du moins. La seconde fois, on
+l'écoute en se moquant de lui et du prix qu'il offre pour obtenir une
+dispense. Soyez sûr que le juif reviendra une troisième fois, tremblant
+comme la feuille, compter les cinquante ducats qu'exige le commissaire.
+A peine aura-t-il eu le temps de soupirer, qu'on en exigera cent autres
+pour l'hôpital, ou l'orphelinat, ou toute autre maison de charité. S'il
+est marchand, il lui sera permis d'envoyer aux dames de la toile, des
+étoffes, que sais-je? Cette famille n'est pas fière et n'a garde de rien
+dédaigner. Du reste, M. Gondola fait apporter de temps en temps, au
+grand jour, dans sa propre cuisine, le bois destiné au bailliage; il
+bourre ses poches de papier, de plumes, de cire à cacheter et autres
+bagatelles dont regorgent les bureaux, sans oublier par-ci par-là une
+bouteille d'encre, bien qu'on écrive peu dans sa maison; mais sa femme
+sait faire de tout un commerce lucratif. Néanmoins il n'y a jamais
+d'argent au logis, le commissaire ne perdant pas de vue les devoirs de
+représentation qu'entraîne son emploi et aimant pour son compte à vivre
+comme un pacha.
+
+La Panna Warwara avait grandi dans le milieu que nous venons de décrire;
+en outre, elle entendait chaque jour appeler gueux quiconque ne
+possédait rien; elle voyait son père se courber jusqu'à terre devant
+telles gens riches qu'il désignait dans l'intimité de la famille,
+toutes portes closes, sous le nom de coquins. Était-il question d'un
+étranger?--Qu'est-ce qu'il a? demandait M. Gondola.--Une fille se
+mariait-elle?--Quels sont ses biens?
+
+Le premier jouet de Warwara enfant avait été deux ducats tout neufs
+que son père, revenant d'une tournée, lui jeta sur les genoux. Warwara
+n'aimait pas la musique, on ne l'entendit jamais fredonner une chanson;
+les romans ne l'attiraient guère, la poésie l'ennuyait. Elle apprit au
+contraire avec plaisir les langues: après l'allemand, le français, puis
+le russe et même un peu d'italien. A dix-huit ans, Voltaire était son
+auteur favori. Elle lisait volontiers; mais jamais un caractère noble,
+une aventure touchante ne fixait son attention; ce qui la frappait,
+c'était le tableau de la puissance, du faste. Aucune illusion, aucune
+fantaisie ne dora jamais sa jeunesse; elle ne connut pas non plus, en
+revanche, ces amers désenchantements qui attendent à son début dans la
+vie une âme confiante; elle ne prit jamais un joli garçon d'esprit pour
+un demi-dieu, ni un tronc d'arbre éclairé par la lune pour une colonne
+d'argent. Pour elle, une forêt était un lieu où l'on coupe du bois et le
+bluet des blés une mauvaise herbe. Bref, cette fille avisée voyait les
+choses comme elles sont. Il était impossible au plus fin de la tromper
+par un masque; elle reconnaissait aussitôt le vrai visage qu'on lui
+cachait. Ce qui l'amusait singulièrement, c'était l'inconséquence des
+hommes en général, qui, sans cesse occupés à dissimuler leurs vices, à
+feindre des vertus qu'ils n'ont pas, à paraître meilleurs et plus beaux
+que la nature ne les a faits, sont toujours disposés cependant à prendre
+le fard d'autrui pour les couleurs ingénues de la santé.
+
+Sûre de sa propre supériorité, Warwara était résolue à profiter sans
+miséricorde de la sottise humaine, afin d'acquérir une haute position
+sociale; mais elle n'était pas encore fixée sur le choix des moyens.
+D'abord elle essaya son pouvoir sur ses parents, qu'elle dominait à
+l'égal l'un de l'autre, puis sur les jeunes officiers et employés
+du bailliage, qui étaient entre ses mains comme autant de moineaux
+prisonniers dans celles d'un enfant. Elle fit de nombreuses conquêtes,
+mais sut fuir tout ce qui ressemblait à une intrigue amoureuse. Son but
+était un riche mariage, et elle n'avait pas tardé à découvrir avec sa
+perspicacité ordinaire que les filles romanesques se marient rarement.
+Elle passait pour vertueuse et même pour prude, mais sa vertu n'était
+que de la froideur.
+
+Les scènes sanglantes de 1846 lui fournirent l'occasion de montrer
+toute la force de son caractère et l'inflexibilité de son coeur.
+L'insurrection polonaise contre l'Autriche avait été promptement
+suivie de celle des paysans contre leurs seigneurs. Des massacres
+épouvantables, qui commencèrent dans les provinces de l'ouest, eurent
+lieu au nom de l'empereur, pour qui le peuple, s'armant de faux et de
+fléaux, avait pris parti. Beaucoup de gentilshommes durent se réfugier
+avec leurs familles et leurs serviteurs, dans les villes de province,
+sous la protection de ce même gouvernement qu'ils avaient entrepris
+d'abattre. La révolution cependant n'était pas encore domptée; les
+troupes autrichiennes avaient abandonné aux insurgés Cracovie et
+Podgorze; un corps polonais avançait sur Tarnow. L'agglomération dans
+les chefs-lieux de tant de gens, qui avaient en somme pris part à la
+conspiration, parut dangereuse aux baillis, et ils s'empressèrent
+d'éconduire au plus vite ces réfugiés, qui, les circonstances aidant,
+pouvaient si facilement se changer en rebelles.
+
+Les malheureux seigneurs polonais assiégeaient les bailliages et se
+présentaient en suppliants chez les employés desquels ils attendaient un
+peu de compassion ou qu'ils croyaient corruptibles. Ce fut une époque
+prospère pour M. Gondola; il trafiqua, par tous les moyens imaginables,
+de la vie menacée des nobles.
+
+Le baron Bromirski, un vieux roué ridicule, qui, poursuivi par ses
+paysans, avait mis sa perruque à l'envers et tremblait de tous ses
+membres, fut le premier à se racheter en payant mille ducats. A ce prix,
+il trouva dans la maison du commissaire une cachette sûre et commode.
+D'autres suivirent son exemple et obtinrent la permission de rester en
+ville.
+
+Le 26 février, le capitaine du cercle envoya Gondola, avec un gendarme
+et un détachement de chevau-légers, à quelques milles de là pour
+recevoir, des mains des paysans, un certain nombre d'insurgés
+prisonniers. Vers le soir de ce même jour, le seigneur Kutschkowski,
+de Baranow, entra précipitamment chez le commissaire. Lorsque madame
+Gondola lui eut appris que son mari ne reviendrait que le lendemain, il
+laissa tomber sa tête sur sa poitrine en s'écriant avec angoisse:
+
+--Alors nous sommes perdus! Personne ne peut nous sauver!
+
+Warwara entreprit de le consoler.
+
+--Je suis prête à remplacer mon père de mon mieux, dit-elle. Moyennant
+mille ducats, nous vous cacherons volontiers.
+
+--Il ne s'agit pas de moi seul; j'ai laissé là-bas ma femme, sa mère
+et mes enfants, qui courent les plus grands dangers. D'ailleurs, où
+voulez-vous que je prenne tant d'argent?
+
+--Pour faire des révolutions, les Polonais trouvent toujours de
+l'argent, insinua d'un ton railleur madame Gondola.
+
+Warwara réfléchissait.
+
+--Écoutez, dit-elle; j'irai avec vous chercher votre famille, que je
+préserverai de tout mauvais traitement. Fixez vous-même la somme que
+vous pouvez donner.
+
+--Cent ducats.
+
+Les deux femmes haussèrent les épaules.
+
+--Je ne me dérangerais pas à moins de cinq cents, fit Warwara.
+
+--Au nom de Dieu, venez, s'écria Kutschkowski; peut-être ma belle-mère
+pourra-t-elle compléter la somme.
+
+Warwara s'enveloppa de fourrures, prit un gendarme avec elle et monta
+dans le traîneau du seigneur, qui se dirigea aussitôt vers Baranow.
+Il faisait nuit quand ils arrivèrent; la seigneurie était entourée de
+paysans, les femmes tenant des torches de résine dont la rouge lumière
+projetait comme des taches de sang sur les faux de leurs maris. Grâce
+à la présence de mademoiselle Gondola et du gendarme, Kutschkowski put
+gagner sain et sauf la salle du rez-de-chaussée, où était réunie sa
+famille.
+
+--Voici, dit-il, un ange qui vient à notre secours.
+
+Sa femme se jeta, éperdue de reconnaissance, dans les bras de la jeune
+fille.
+
+Tandis qu'elle la couvrait de baisers et de bénédictions, Kutschkowski
+s'entretenait à voix basse avec sa belle-mère:
+
+--Hélas! dit-il enfin d'une voix brisée, il est impossible de nous
+procurer tout l'argent que vous demandez; prenez les cent ducats, et
+ayez pitié de nous!
+
+Mais l'ange resta inébranlable.
+
+--S'il en est ainsi, je ne puis rien en votre faveur; mon père
+m'adresserait des reproches: une lourde responsabilité pèse sur lui.
+Les Polonais gagnent du terrain, il est nécessaire de faire un exemple
+par-ci par-là. Je prendrai l'argent pour la peine que j'ai eue, et je
+veux bien encore exhorter les paysans.
+
+--Mais on égorgera ces innocents! s'écria le seigneur hors de lui.
+
+--Je n'y puis rien.
+
+--Vous signez donc notre arrêt de mort?
+
+Kutschkowski se jeta sur un fauteuil, le visage dans ses mains; sa
+femme, à genoux devant Warwara, lui demandait grâce comme à un juge,
+mais la digne fille de Gondola ne répondit que par une grande révérence
+de cour et sortit, impassible. Dehors, elle adressa, selon sa promesse,
+quelques mots aux paysans pour les calmer, puis elle remonta dans le
+traîneau avec le gendarme.
+
+Le lendemain, on sut que les propriétaires de Baranow, grands et petits,
+avaient été torturés, puis mis à mort par les paysans.
+
+--Ma foi! dit Warwara, je regrette d'avoir renvoyé leur traîneau. A qui
+maintenant va-t-il servir?
+
+Après l'exemple donné par cette fille énergique, nul ne refusa plus
+de se soumettre aux prétentions de la famille Gondola. L'insurrection
+éteinte, une nouvelle occasion de rapine ne tarda pas à se présenter.
+Les paysans, qui avaient combattu au nom de l'empereur, refusaient
+désormais de se soumettre au _robot_ exigé par les nobles rebelles. Le
+gouvernement essaya d'avoir raison des résistances de ses amis par la
+douceur d'abord, puis par la force. L'intelligent commissaire voyageait
+d'un village à l'autre, vivant comme un prince chez les seigneurs ou
+chez leurs mandataires, envoyant à sa femme des charrettes pleines de
+provisions, et déployant à l'égard des paysans, selon le plus ou moins
+de générosité du propriétaire, toute son éloquence, depuis la douce
+réprimande jusqu'au bâton.
+
+Les paysans du baron Bromirski furent les premiers à reprendre leurs
+travaux, et le baron n'oublia jamais le service que M. Gondola lui avait
+rendu,--sans doute parce qu'il l'avait assez chèrement payé. Il resta
+l'ami intime de la famille, promena les dames en voiture, leur donna
+des fêtes champêtres, et les accompagna l'hiver à Lemberg, où il payait
+leurs emplettes et se montrait chaque soir avec elles au théâtre. La
+robe de Warwara ne pouvait l'effleurer sans qu'il tressaillît; chaque
+fois qu'il baisait la blanche main de cette belle personne, il poussait
+un soupir qui en disait long.
+
+--Bromirski est amoureux de toi, dit un jour la mère à sa fille.
+
+--Vous croyez m'apprendre une nouvelle?
+
+--J'y ai déjà mûrement réfléchi, continua la matrone; tu pourrais faire
+pis que de le prendre pour amant.
+
+--Vous voulez dire pour mari! répliqua la Panna Warwara.
+
+Et l'épouse du commissaire ouvrit de grands yeux.
+
+
+
+ II
+
+Au mois de mars 1848, chaque courrier apportait de Vienne des nouvelles
+inquiétantes; le conducteur, en descendant de son siège, était aussitôt
+entouré d'une foule émue; enfin le chef-lieu polonais à son tour
+entendit proclamer la Constitution et vit armer la garde nationale.
+M. Gondola secouait toujours la tête en assurant que cela finirait
+mal:--Que deviendra un pauvre petit employé comme moi, disait-il, quand
+un Metternich lui-même...--Il achevait sa phrase en levant les yeux au
+ciel. Certain soir, ou lui fit un charivari. Tandis que Warwara ouvrait
+la fenêtre pour tirer la langue au peuple, le géant, son père, se glissa
+sous un lit, affolé par la peur. Dans la nuit, on alla chercher le
+médecin; le lendemain, il mourut. Personne ne le suivit au cimetière,
+sa femme exceptée; Warwara prétendit n'en avoir pas la force; aucun des
+collègues ni des amis du défunt ne parut aux funérailles ni chez la
+veuve; elle fut vite, ainsi que sa fille, oubliée, pour ne pas dire
+évitée. En ces jours où l'on vit pâlir tant d'étoiles, celle des Gondola
+s'éteignit tout à fait. Le baron Bromirski lui-même fit le mort.
+D'abord, les deux affligées le crurent à Lemberg; mais, à quelque
+temps de là, son carrosse ayant traversé la ville, madame Gondola
+put constater qu'il détournait la tête pour ne pas l'apercevoir à sa
+fenêtre. Il fallut en finir avec le luxe; toutes les sources des gros
+revenus étaient taries; il ne restait plus qu'une modique pension de
+veuve. La mère et la fille se résignèrent à de pénibles réformes, qui
+n'étaient pas encore suffisantes, car, moins d'une année après, tous les
+meubles étaient saisis dans le petit logement qu'elles habitaient au
+fond d'un faubourg.
+
+--A quoi te sert la beauté que Dieu t'a donnée? disait madame Gondola
+interpellant sa fille.
+
+--Soyez sûre que j'en tirerai bon parti, maman, avec l'aide d'un autre
+don du bon Dieu que je me pique de posséder: l'esprit.
+
+--Songe donc, en ce cas, à la triste situation de ta mère!
+
+Et madame Gondola s'en allait, avec un sanglot à demi étouffé, vaquer
+aux soins du ménage; le soir, elle se délassait en tirant les cartes.
+Cependant Warwara lisait des drames à haute voix.
+
+--Quelle idée de perdre ton temps en lectures inutiles et de crier de
+façon à faire croire aux voisins que nous nous disputons?
+
+--Je ne suis pas femme à perdre mon temps; j'apprends des rôles, parce
+que je compte entrer au théâtre.
+
+--Toi, ma fille, une comédienne!...
+
+--Cela vaut mieux que d'être courtisane. Ma résolution est prise, et tu
+sais que je ne renonce jamais à un projet. Tout sourit aux comédiennes;
+leur opulence égale celle des vraies princesses.
+
+Madame Gondola se mit en colère. Depuis lors, il y eut entre ces deux
+femmes de violentes et continuelles discussions. Warwara fut vite à bout
+de patience.
+
+--J'en ai assez, dit-elle brusquement un jour; je ne resterai pas une
+heure de plus dans ce taudis.
+
+--Qu'est-ce qui t'arrête? répliqua la mère; je ne te retiens pas; seule,
+je vivrai plus tranquille!
+
+Sans ajouter un mot, Warwara commença ses emballages. Après l'avoir
+laissée faire quelque temps, madame Gondola vint regarder la petite
+malle qu'elle avait traînée dans le vestibule.
+
+--Tu ne pourras te présenter nulle part, murmura-t-elle; tu n'as pas de
+quoi te vêtir.
+
+--J'ai ce qu'il me faut.
+
+--Tu avais des robes, et tu me les cachais!
+
+--Fallait-il les laisser prendre aux huissiers?
+
+--Mais nous les aurions vendues! Comment! tu ne partages pas tout avec
+ta pauvre mère qui te nourrit? Voilà bien les enfants, sans tendresse,
+sans reconnaissance!..
+
+--Écoute donc, maman! et d'abord laisse-moi rire. Je n'aurais rien
+du tout si je n'avais pas pris le soin de faire disparaître sous une
+planche du grenier deux de mes robes de soie et ton manteau de velours.
+
+--Quoi! mon manteau!
+
+Madame Gondola se jeta sur la malle et tira le vêtement par un bout,
+tandis que sa fille le retenait par un autre. Ce fut entre ces deux
+mégères une querelle de chattes en fureur; elles criaient, crachaient,
+griffaient à l'envi. Enfin la plus vieille perdit haleine:
+
+--Garde-le donc! va-t'en comme une voleuse! Tu es libre!
+
+Warwara remit le manteau dans la malle, qu'elle ferma, puis elle secoua
+une petite bourse devant le visage de sa mère:
+
+--Vois-tu, j'ai aussi de l'argent!
+
+Madame Gondola tomba évanouie; sa fille sortit, en quête de quelque
+moyen de transport. Après avoir longuement marchandé avec un juif qui se
+rendait à Lemberg, elle rentra chez elle et, appuyée contre la fenêtre,
+attendit le passage de la _butka_.
+
+Madame Gondola, revenue de sa syncope, était en train de chercher la
+bonne aventure dans les cartes; tout à coup, elle dit d'une voix adoucie
+et en ayant recours aux cajoleries du diminutif:
+
+--Warwarouschka, pourquoi le théâtre? Un beau mariage t'attend.
+
+--Je le trouverai plus aisément au théâtre qu'ailleurs, répondit Warwara
+d'un ton sec.
+
+Les roues de la _butka_ ébranlaient déjà le pavé; la longue voiture de
+forme orientale, couverte d'une toile et chargée de juifs pauvres des
+deux sexes, s'arrêta devant la porte.
+
+--Adieu! dit la fille.
+
+--Adieu! répondit la mère.
+
+Elles se séparèrent ainsi.
+
+Warwara, montant lentement dans le chariot, d'où s'exhalait une forte
+odeur d'ail, prit place entre une marchande de volaille et un boucher.
+Les chevaux partirent au trot. Après une course de quelques heures à
+travers la plaine désolée qu'entrecoupaient à de rares intervalles
+quelques collines basses, un village ou un bouquet de saules, ils
+s'arrêtèrent devant une auberge juive où, de temps immémorial, les
+voyageurs pour Lemberg avaient passé la nuit. Warwara n'obtint pas de
+gîte sans quelque peine; encore était-ce une mauvaise petite chambre
+humide au rez-de-chaussée; l'unique fenêtre qui ouvrait sur la cour
+était rapiécée par des morceaux de papier de toutes couleurs; sur le
+lit, il n'y avait qu'une méchante paillasse et un matelas; mais enfin
+c'était une chambre. Les appartements habitables se trouvaient être
+retenus par des personnages de plus haute importance, dont les gens
+devaient loger dans les calèches qui encombraient la cour. Toute la
+société juive, parfumée d'ail, s'installa aussi pour la nuit sous la
+tente de la _butka_.
+
+Warwara s'assit devant une des tables de la salle à manger; elle avait
+faim. On ne put lui offrir que des oeufs, dont elle se contenta en y
+trempant des mouillettes de pain bis. Non loin d'elle, un jeune homme,
+le front appuyé sur ses deux mains, semblait dormir. Le bruit que fit
+un couteau en tombant l'éveilla; il leva deux grands yeux bleus sur la
+jeune fille et sembla stupéfait, presque effrayé. Peut-être cette blonde
+image sortie trop brusquement du brouillard de ses rêves se mêlait-elle
+encore à l'un d'eux. Avec un trouble charmant, il rougit, mit la main
+devant ses yeux et ôta son bonnet pour saluer l'éblouissante apparition.
+
+Warwara répondit avec une négligence coquette, comme toute Polonaise
+de race répond au salut d'un homme. Pendant quelques minutes, ces deux
+êtres jeunes et beaux ne firent que se regarder, trouvant sans doute
+à cette mutuelle contemplation un extrême plaisir. Chaque fois que
+l'étranger tournait les yeux vers Warwara, elle baissait les siens,
+de même qu'il ne manquait pas de siffler tout bas en étudiant avec
+attention les peintures de la chambre chaque fois que le regard perçant
+de la voyageuse se posait sur lui. Il pouvait se laisser regarder sans
+crainte aussi bien qu'elle-même: grand, svelte, un peu frêle peut-être,
+il avait cette élégante aisance de démarche et de manières que nul ne
+peut apprendre et qui plaît tant aux femmes. Les traits n'étaient pas
+absolument réguliers, mais délicats, spirituels et toujours éclairés
+par un sourire vainqueur. L'entretien muet de leurs yeux fut interrompu
+enfin par Warwara, qui demandait à l'aubergiste une carafe d'eau.
+Aussitôt l'étranger se leva et, s'approchant avec un balancement des
+hanches coquet, presque féminin, pria la dame de lui faire la grâce
+de ne pas boire cette eau, sortie d'une mare croupissante où l'on ne
+pouvait puiser que la fièvre; en même temps, il s'offrait à préparer du
+thé, ce que la jeune fille accepta gracieusement. Aussitôt il courut
+chercher de l'eau, la mit sur le feu et, tandis qu'elle bouillait,
+sortit d'une gibecière des viandes froides et des confitures auxquelles
+Warwara fit honneur.
+
+--Maintenant, dit le galant inconnu, pardonnez-moi une question qui
+risquerait de vous paraître inconvenante si je n'étais pas un homme
+grave, un homme marié... Vous êtes-vous pourvue de linge de lit?
+
+--Je n'y ai pas pensé.
+
+--Permettez-moi donc d'améliorer votre gîte de mon mieux, sans que vous
+ayez à vous en occuper.
+
+Warwara resta la bouche entr'ouverte de surprise, ce qui, du reste, lui
+allait très-bien. Un malaise vague et indéfinissable s'était emparé
+d'elle.
+
+--Vous êtes marié? Votre femme est-elle belle?
+
+--On le dit, répliqua négligemment le jeune homme.
+
+--Et vous l'aimez, par conséquent?
+
+--Mon Dieu! dit l'étranger avec un sourire, en jetant du sucre dans une
+tasse que lui apportait la servante, nous nous supportons!
+
+Il se fit un silence, pendant lequel la porte grinça piteusement sur ses
+gonds, pour livrer passage à un nouvel hôte. Coiffé d'un bonnet gris,
+enveloppé dans son manteau de voyage, il grondait le domestique qui
+portait ses bagages. Répondant avec hauteur à l'humble accueil de
+l'aubergiste juif, il se jeta sur le vieux canapé, puis se mit à
+examiner ses voisins. Warwara reconnut le baron Bromirski; il la
+reconnut aussi et souleva son bonnet, mais elle n'eut pour lui qu'un
+regard dédaigneux. Le vieux fat parut courroucé de cette indifférence;
+il se tourna brusquement vers son domestique et lui demanda sa pipe
+turque.
+
+--Vraiment, vous êtes marié? répéta Warwara, s'adressant à l'étranger.
+Mais pourquoi ne pas vous asseoir? ajouta-t-elle, lorsqu'elle eut
+remarqué qu'il restait debout comme un serviteur.
+
+Il s'inclina respectueusement et prit place en face d'elle, ce qui lui
+fit tourner le dos au vieux Bromirski, puis, répondant à la première
+question de Warwara, tendit vers elle une belle main très-soignée:
+
+--Voyez mes chaînes.
+
+--Oh! ces chaînes-là sont faciles à rompre, dit en riant la jeune fille,
+surtout chez nous, où les plus fidèles vivent séparés de leur seconde
+femme...
+
+Elle retira cependant de son doigt l'anneau nuptial avec un soupir à
+demi moqueur, le fit glisser sur le sien, puis le rendit lentement au
+jeune homme, qui rougit de nouveau. Ils causèrent comme causent des gens
+qui ne se connaissent pas. Peu leur importaient les paroles sorties
+de leurs lèvres; la musique de leurs voix confondues suffisait à les
+enivrer. L'étranger s'amusait à faire danser la flamme bleue du punch;
+Warwara broyait dans sa main des sucreries dont elle répandait les
+miettes sur la nappe; bientôt elle s'aperçut qu'il ramassait ces miettes
+pour les porter à ses lèvres, et une secrète joie l'envahit, car
+elle avait compris qu'elle produisait sur lui quelque impression.
+Interrompant ce jeu, elle passa tout à coup à un autre, qui consistait
+à pétrir des boulettes de mie de pain et à les lancer dans toutes les
+directions. Elle toucha le front du juif, qui secoua ses boucles noires
+en regardant autour de lui d'un air étonné; elle tira sur le chien qui
+dormait sous le buffet; elle fit sonner les vitres et inquiéta une
+multitude de mouches collées sur le chandelier comme des grains de
+raisin sec.
+
+--Pourquoi ne me prenez-vous pas pour cible? demanda en riant
+l'étranger.
+
+Elle ne se le fit pas dire deux fois; mais lui, se dérobant à la grêle
+qui l'atteignait, vint saisir ses deux mains agressives. Warwara parut
+offensée.
+
+--Si j'ai manqué au respect que je vous dois, dit-il en reculant d'un
+pas, punissez votre esclave.
+
+Elle éclata de rire et le frappa au visage d'une de ses tresses qui
+s'était détachée.
+
+--Les magnifiques cheveux! s'écria le jeune homme.
+
+--Vous ne devez pas faire de ces remarques-là, monsieur... un homme
+marié...!
+
+--J'ai cependant le droit de baiser la verge, dit-il.
+
+Et avant qu'elle eût compris, il avait pressé la tresse blonde contre
+ses lèvres.
+
+Rien n'irrite davantage un homme que de passer inaperçu aux yeux d'une
+femme qui en même temps reçoit et encourage les hommages d'un autre. Si
+Warwara avait eu l'intention d'ensorceler le baron, elle n'eût pu s'y
+prendre mieux.
+
+Bromirski souffla quelques bouffées formidables de sa pipe turque, se
+leva, se promena de long en large, s'approchant de plus en plus de la
+table où les deux jeunes gens étaient assis, puis s'éloignant avec
+effroi. Enfin il se sentit assez maître de lui pour dire à Warwara:
+
+--Mademoiselle, vous semblez ne plus me reconnaître.
+
+--Vraiment, monsieur, répondit-elle avec un calme écrasant, je ne sais à
+qui j'ai l'honneur...
+
+--Rappelez vos souvenirs, un vieil ami de votre pauvre père...
+
+--Vous vous servez d'une bien mauvaise recommandation, interrompit
+Warwara; tous nos amis ne valent pas cela!--et elle fit claquer ses
+doigts;--nous avons pu les apprécier dans le malheur.
+
+--Je ne mérite pas d'être confondu avec les autres, puisque j'étais à
+l'étranger...
+
+--Oui, oui, je vous reconnais maintenant, dit Warwara.
+
+Et elle eut la malice de présenter les deux hommes l'un à l'autre.
+
+--Monsieur?...
+
+--Maryan Janowski, dit le plus jeune.
+
+--Monsieur Maryan Janowski, je vous recommande M. Baruch-Pintschew, qui
+vendait à feu mon père du sucre et du café au plus juste prix.
+
+--Quelle folie! bégaya le baron, devenu tout pâle; je suis le baron
+Bromirski, Lucien Bromirski.
+
+--Mon Dieu! qu'ai-je dit? s'écria mademoiselle Gondola; je me suis
+trompée... mais c'est votre faute, baron...
+
+Maryan Janowski s'en alla vaquer, comme il l'avait dit, à l'arrangement
+de la chambre de sa nouvelle amie, et Warwara profita de son absence
+pour interroger le juif sur lui. Elle ne se gênait nullement
+devant Bromirski, de plus en plus irrité. Elle apprit donc par le
+juif--qu'est-ce que les juifs ne savent pas?--que Maryan Janowski était
+le fils d'un propriétaire du cercle de Przemysl, que son père ne lui
+avait laissé que beaucoup de dettes, que son village venait d'être vendu
+par autorité de justice et qu'il s'en allait à Lemberg chercher un
+emploi.--«Quel malheur!» pensait cette fille pratique, tandis que le
+baron s'efforçait d'engager la conversation.
+
+Maryan lui plaisait plus qu'aucun homme qu'elle eût encore rencontré;
+elle se sentait le pouvoir de le rendre amoureux quand bon lui
+semblerait; mais qu'en adviendrait-il? Un homme marié! Elle serait donc
+sa maîtresse; la maîtresse d'un gueux?... fi donc! L'obstacle était là.
+Une fois mariée elle-même, elle n'aurait certes pas d'autre galant; mais
+où trouver le mari? Son regard tomba sur Bromirski, et ce regard décida
+du sort du vieux roué. Une pensée en fait naître une autre. La fantaisie
+de Warwara se transformait en projet, projet romanesque peut-être,
+mais sans mélange d'imprudence, et le projet devait être exécuté
+sur-le-champ; il n'y avait pas de temps à perdre.
+
+Maryan vint avertir Warwara que tout était prêt chez elle; en effet,
+il avait ajouté aux matelas les coussins de sa voiture et jeté sur le
+plancher son propre manteau en guise de tapis.--Le baron offrit son bras
+à mademoiselle Gondola, mais elle refusa froidement, en alléguant que
+Maryan Janowski avait été le premier à se mettre à ses ordres, ce
+qui n'empêcha pas Bromirski de monter l'escalier derrière elle en
+sautillant. Il fallut pour le forcer à se retirer que Warwara lui fermât
+la porte au nez d'un mouvement si brusque qu'il porta instinctivement la
+main à cette partie de son visage. S'étant assuré qu'elle était saine et
+sauve, Bromirski soupira, se frappa trois fois le front et retourna
+dans la salle pour charger de nouveau sa pipe. Warwara regardait autour
+d'elle.
+
+--Êtes-vous contente? demanda Maryan.
+
+--Vous vous êtes privé de tout pour me donner le superflu, dit-elle avec
+vivacité; laissez-moi voir s'il vous reste le nécessaire.
+
+Elle saisit la lumière et se fit montrer la chambre du jeune homme,
+située plus loin dans le même corridor, mais donnant sur la route.
+
+--Qu'est-ce que je disais? vous n'avez plus d'oreiller!
+
+--Une bonne conscience suffit, mademoiselle.
+
+--Plus de couvertures!
+
+--Je m'envelopperai dans mes espérances.
+
+--Qu'espérez vous donc?
+
+--Une place pour ne pas mourir de faim.
+
+--Oui, dans l'avenir, mais tout de suite?
+
+Maryan baissa les yeux en souriant.
+
+--Que voulez-vous? un pauvre diable de ma sorte doit se contenter du
+pain quotidien.
+
+--Vous m'avez paru cependant à table aimer assez les sucreries?
+
+--Elles ne sont pas faites pour moi; il y a tant de choses plus douces
+auxquelles je ne puis aspirer!
+
+--C'est que vous manquez de courage.
+
+--Le courage risque parfois de ressembler à de l'insolence.
+
+--Votre langage est celui d'un homme d'honneur, mais si je vous
+disais...
+
+Elle avait éteint la lumière, et Maryan sentit deux lèvres brûlantes
+contre les siennes, dans ses bras un corps frémissant.
+
+
+
+Warwara sortit de la chambre de Maryan, en marchant avec précaution sur
+la pointe des pieds.
+
+Arrivée devant sa propre chambre, elle respira, déposa sur le seuil la
+chandelle éteinte qu'elle tenait et descendit dans la cour pour demander
+des allumettes au juif. Comme il faisait nuit, elle n'avançait qu'à
+tâtons. Dans toutes les voitures ronflaient des nez invisibles, formant
+un concert étrange qui rappelait un peu l'ouverture du _Tannhauser_.
+Tout à coup, un petit cercle de feu illumina le visage bouffi et la
+brillante perruque noire du baron. Warwara put remarquer que ce vieux
+drôle se penchait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre pour regarder
+dans les voitures transformées en dortoirs, quand il ne s'accroupissait
+pas pour surprendre par les fenêtres basses, éclairées au dedans, les
+secrets de toilette d'une Suzanne quelconque.
+
+--Monsieur le baron, dit-elle tout haut, je vous prierai de me donner de
+la lumière.
+
+--Comment! vous ici, mademoiselle!... Je vous croyais endormie.
+
+--Il a, pensa Warwara, déjà regardé par ma fenêtre.
+
+Le baron tira son briquet de sa poche et lui remit ce qu'elle demandait.
+
+--Cela vous suffit?
+
+--Tout à fait.
+
+--Alors, je peux baiser aussi la petite main?...
+
+--Toutes les deux si vous voulez.
+
+Il la regarda s'éloigner.
+
+--Quelle charmante créature! Et elle pourrait embellir ma vie... Si ce
+freluquet n'était pas ici! Il ne semble pas lui déplaire, quoiqu'il
+n'ait pas le sou! Ces petites personnes-là pourtant aiment les belles
+robes, les pelisses de fourrure, les diamants...
+
+La méditation du baron fut interrompue par la lumière qui brilla soudain
+à la fenêtre de Warwara, dont on avait négligé, non sans intention
+peut-être, de fermer les rideaux. L'artificieuse fille posa son miroir
+à côté de la chandelle, sur une petite table, et procéda lentement à
+se déshabiller, dénouant d'abord ses lourds cheveux et y promenant ses
+doigts avec complaisance, puis détachant sa robe, qu'elle posa sur une
+chaise; après quoi, elle fit voir par le mouvement le plus naturel ses
+épaules virginales et se mit à tresser légèrement les ondes d'or qui
+avaient enveloppé jusque-là sa poitrine. Bromirski suivait tous ses
+mouvements, et il sentait se serrer de plus en plus les cordes qui le
+liaient pour jamais.
+
+Tandis que Warwara procédait à se déchausser, on frappa doucement à la
+porte. Elle jeta un châle autour d'elle et demanda:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi!
+
+--Qui, vous?
+
+--Moi, belle Warwara.
+
+--Vous, Maryan! quelle audace!
+
+--Ce n'est pas ce petit maître, mademoiselle, mais bien votre vieil ami
+Bromirski! Ouvrez!
+
+--Pourquoi?
+
+--J'ai à vous parler de choses importantes.
+
+--Attendez jusqu'à demain!
+
+--Warwara, je ne suis pas un galant à poches vides, moi, je suis riche,
+très-riche; tous vos désirs, je vous le jure, seront comblés. Ne me
+repoussez pas.
+
+--Ah! ma mère avait bien raison de me prémunir contre vous, de dire que
+vous étiez un homme dangereux! Mais je saurai défendre mon honneur.
+
+En même temps, elle tirait le verrou, si doucement que Bromirski put
+croire que la porte cédait à ses assauts redoublés.
+
+Le lendemain, de grand matin, sans être aperçue de Maryan ni de
+personne, sauf l'hôtelier juif, Warwara monta dans le carrosse du baron,
+qui la ramena chez sa mère. Elle était pâle et grave, mais sur ses
+lèvres serrées on lisait la satiété du triomphe. Lorsqu'elle entra dans
+la chambre de madame Gondola, celle-ci ne témoigna ni mécontentement ni
+plaisir; une extrême surprise se peignit seule sur ses traits.
+
+--Tu n'entres donc pas au théâtre? dit-elle, tandis que la jeune fille
+ôtait ses gants et son chapeau.
+
+--Le monde est un grand théâtre, répondit Warwara, et j'ai toutes les
+facilités pour y jouer très-bien mon rôle.
+
+
+ III
+
+Le baron Bromirski fut depuis lors très-assidu dans la maison des deux
+dames. Il envoyait comme interprètes de son amour pour Warwara des
+bécasses, des perdrix, des lièvres, de beaux fruits, des robes, des
+fourrures et des bijoux, mais rien de tout cela ne réussissait à lui
+assurer un tête-à-tête avec celle qu'il adorait. Warwara, sérieuse et
+même taciturne, gardait le silence, tandis qu'en désespoir de cause
+il jouait au «mariage» durant les longues soirées d'hiver avec madame
+Gondola.
+
+Un jour, une charrette de paysan entra dans la cour de sa seigneurie, et
+Warwara en descendit, couverte d'un voile épais. Le baron s'élança, tout
+ravi, pour recevoir cette visite imprévue:
+
+--Ah! s'écria-t-il en baisant tendrement la main qui reposait froide
+comme un glaçon dans les siennes, vous me rendez le plus heureux des
+hommes!
+
+--Je ne sais si vous avez lieu de vous réjouir, répondit Warwara, mais
+ce que j'ai sur le coeur me rend infiniment malheureuse.
+
+Elle s'était assise dans le cabinet du baron et dénouait lentement son
+voile. Lorsqu'elle l'eut retiré, Bromirski vit qu'elle avait en effet
+les yeux rouges.
+
+--Que s'est-il passé, ma bien-aimée? Que souhaitez-vous de moi? Tout ce
+que je possède est à vous.
+
+--Merci, vous êtes généreux et bon pour tout le monde, je suppose, sauf
+pour une seule personne, la femme que vous avez perdue!... Le mal est
+sans remède!...
+
+Elle porta son mouchoir à son visage et sanglota.
+
+Le baron était consterné.
+
+--M'expliquerez-vous, Warwara...
+
+--Il faut vous expliquer! murmura-t-elle en le regardant d'un air de
+tendre reproche, vous ne devinez pas!... Je serai bientôt mère, Lucien.
+
+--Mais ce n'est pas un si grand malheur, dit le baron en souriant avec
+embarras.
+
+Au fond, cette nouvelle le flattait singulièrement; il avait grandi d'un
+pouce.
+
+--Vous riez, s'écria Warwara, quand je pense à mourir!
+
+--Ma chère belle, je suis prêt à faire tout ce que vous demanderez;
+j'assurerai l'avenir de l'enfant...
+
+--Non, Lucien, ce ne serait pas assez: ma pauvreté est plus fière que
+vous ne croyez. L'amour m'a entraînée; c'est un crime, je le sais, aux
+yeux du monde... il pourrait être excusable aux vôtres; mais vous me
+méprisez trop pour faire de moi votre femme...
+
+Le baron parut de nouveau extrêmement embarrassé. Il n'avait pas pensé à
+la conclusion qui se présentait.
+
+--Mon refuge sera dans la mort. Oui, je me tuerai, moi et mon enfant!
+
+Elle se leva hautaine, indignée; ses yeux étincelaient.
+
+--Eh! s'écria Bromirski avec humeur, je ne demande qu'à réfléchir; il ne
+s'agit plus d'une bagatelle!
+
+--Réfléchir! Vous n'avez pas réfléchi, avant de déshonorer une fille
+innocente qu'aveuglait une passion insensée... Ah! je me suis bien
+trompée! Aujourd'hui, je vous connais, je vous juge; vous n'étiez pas
+digne de mon sacrifice; adieu...
+
+--Warwara!... Je vous conjure...
+
+Elle était déjà loin. Le baron courut après elle sans bonnet, en robe
+de chambre, puis, désespérant de l'atteindre, il fit atteler; ce fut en
+vain; il ne la trouva nulle part. Éperdu, il arriva chez madame Gondola;
+Warwara n'y était pas... Avait-elle donc réalisé ses menaces! Quelle
+responsabilité terrible pesait sur lui! Sous quel fardeau gémissait sa
+conscience! Des heures s'écoulèrent.
+
+Il perdait la tête de plus en plus; enfin l'infortunée rentra, et à sa
+vue il fut tout près de défaillir comme un condamné qui reçoit sa grâce
+sous la potence. Elle ne lui accorda pas un regard; elle ne répondit pas
+un mot, lorsqu'il balbutia:
+
+--Pardon! je suis, en principe, ennemi du mariage, mais si ce que vous
+m'avez dit est vrai... attendons encore un peu!...
+
+Warwara vivait. N'ayant plus à redouter un péril pour elle, il se
+remettait à défendre, mais faiblement désormais, sa propre liberté.
+
+Pendant les semaines qui suivirent, il ne put obtenir d'être reçu;
+enfin, il força la porte et trouva sa victime étendue sur un lit de
+repos, assez pâle et défaite. Une ample kazabaïka l'enveloppait; elle
+travaillait à un petit ouvrage de lingerie.
+
+--Que cousez-vous donc là? demanda-t-il pour dire quelque chose.
+
+Warwara lui montra une brassière d'enfant avec un geste dont l'éloquence
+acheva de triompher des hésitations de Bromirski. Se tournant vers
+madame Gondola:
+
+--Madame, dit-il, j'étais venu vous demander la main de votre fille.
+
+--Prenez-la, s'écria madame Gondola avec son accent le plus pathétique,
+elle est à vous!
+
+Les noces furent célébrées sans bruit, et le baron emmena aussitôt sa
+nouvelle épouse dans la belle terre de Separowze, qu'il possédait aux
+environs de Kolomea. Madame Gondola les suivit jusqu'à cette dernière
+ville, où elle s'installa aux frais de son gendre, cela va sans dire.
+
+L'amoureux baron ne la quittant plus une minute, il devint difficile
+pour Warwara de jouer plus longtemps la comédie.
+
+Elle se décida donc à un coup hardi, peu de jours après son mariage.
+Elle attendit le soir Bromirski dans un négligé qui dessinait
+effrontément les lignes sveltes de sa taille aussi mince que jamais.
+Le baron ne l'avait vue depuis longtemps qu'empaquetée dans les plis
+menteurs d'une épaisse kazabaïka; il demeura stupéfait, regardant sa
+femme d'abord, puis le plancher et de nouveau sa femme. Celle-ci s'était
+jetée à ses pieds, les mains au ciel, en jurant que l'amour seul, poussé
+jusqu'au délire, lui avait dicté un subterfuge dont elle s'accusait
+humblement, mais qu'elle saurait tout réparer en ne vivant que pour lui,
+comme sa servante, comme son esclave!
+
+Bromirski, tout ému par la preuve de passion que lui donnait une femme
+si jeune et si belle, la releva aussitôt et la consola plutôt qu'il ne
+lui fit des reproches. Elle l'avait enveloppé de ses charmes comme d'un
+filet aussi difficile à secouer que la robe même de Nessus. A quelques
+semaines de là, il fit un testament par lequel il l'instituait son
+unique héritière. Warwara eut toujours soin depuis de garder ce monument
+de son amour, comme elle nommait le testament, dans sa cassette, dont
+elle portait par tendresse sans doute la clef sur son coeur. Du reste,
+selon la promesse qu'elle avait faite, elle ne vivait que pour le
+baron, s'arrogeant de plus en plus toute l'administration de ses biens,
+s'emparant de ses papiers précieux et gardant sa caisse dans la chambre
+conjugale.
+
+--Tu es un petit dissipateur, lui disait-elle en l'embrassant: si je te
+laissais faire, tu n'aurais plus bientôt qu'un bâton de mendiant; tous
+tes parents et amis ont les mains dans tes poches, tu donnes trop à ma
+mère, tu m'entoures d'un luxe de sultane et tu te refuses à toi-même les
+moindres fantaisies. Il ne faut pas que cela soit; je prétends te gâter.
+
+Et, en effet, Bromirski n'avait jamais joui autant de sa fortune
+jusque-là. Mille douceurs embellissaient sa vie; l'ameublement de la
+seigneurie fut renouvelé, la table était exquise, car Warwara, comme
+beaucoup de femmes froides et profondément égoïstes, tenait à la bonne
+chère et préférait un pâté de perdrix ou un ragoût d'écrevisses au clair
+de lune et au parfum des fleurs.
+
+Bromirski était persuadé qu'elle ne songeait qu'à lui rendre la vie
+agréable; il s'émerveillait en même temps des économies qu'elle savait
+faire sans qu'il en souffrît jamais. La maison était tenue avec un
+ordre rigoureux; tout ce qui avait passé en gaspillage venait désormais
+grossir ses revenus, qui parurent augmenter considérablement dès la
+première année. Bromirski se félicita d'abord d'avoir une femme aussi
+entendue aux choses du ménage; il eût souhaité cependant que Warwara lui
+laissât un peu d'argent de poche.
+
+--Te traiter comme un écolier quand tout est à toi?... ce serait trop
+ridicule! s'écriait Warwara. Je ne suis que ton caissier.
+
+Mais le caissier tenait ferme les fonds qu'on lui avait confiés ou
+laissé prendre. Dès qu'une somme quelconque arrivait à la seigneurie,
+Warwara faisait une toilette, capable de transformer un capucin en don
+Juan, et entourait son cher mari de câlineries félines jusqu'à ce qu'il
+lui eût remis l'argent. Chaque fois, il se promettait solennellement
+d'être moins faible, et parfois son héroïsme dura jusqu'au soir, mais
+jamais au delà. Elle enroulait autour de son cou ses cheveux dénoués,
+semblables à ces cordes de soie avec lesquelles un sultan fait étrangler
+ses pachas et ses vizirs, et c'en était fait.
+
+Le vieux valet de chambre, qui était dans tous les secrets de son
+maître, disait aux gens de la maison, quand la baronne inaugurait de
+nouveaux atours:
+
+--Il faut que monsieur ait reçu beaucoup d'argent aujourd'hui, car
+madame est très-décolletée.
+
+Bromirski voulait-il faire une partie de whist, il devait s'adresser
+à sa femme, qui fronçait le sourcil et lui comptait avec répugnance
+quelques petites pièces.
+
+--Il serait absurde, disait-elle, de perdre davantage.
+
+Et le baron lui baisait encore la main en signe de remerciement.
+Néanmoins il finit par extorquer de l'argent à Warwara au moyen de
+prétextes dans le choix desquels il déployait un génie inventif qui
+le surprenait lui-même. Jamais, par exemple, il ne manquait d'aller
+lui-même à Kolomea pour remettre ou pour chercher des lettres; c'était
+l'occasion de voler à Warwara quelques kreutzers, et il en était heureux
+comme un enfant; ou bien il s'agissait de billets de loterie qu'il
+n'avait pu décemment refuser. Un jour, il prétendit avoir trouvé en
+chemin un jeune homme pendu à un arbre; il s'était empressé de couper la
+corde, mais le malheureux avait juré de revenir à son funeste dessein
+s'il ne parvenait pas à se procurer cinq ducats qu'il devait au père de
+sa fiancée.
+
+--Le mariage, la vie de ce pauvre garçon étaient en jeu, ajoutait
+Bromirski; je n'ai pu résister au plaisir de le sauver.
+
+Warwara fut ou feignit d'être dupe, mais elle ne tarda pas à découvrir
+que son mari avait fait quelques petites dettes. Elle les paya, puis
+manda le baron dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Bromirski
+tremblait comme un meurtrier qu'on amène devant la preuve sanglante de
+son forfait.
+
+--N'as-tu pas honte d'emprunter, dit Warwara, riche comme tu l'es?...
+
+--Moi!... c'est un malentendu... Ne vas pas te fâcher...
+
+Elle se posa devant le misérable, en le menaçant du doigt:
+
+--Que cela ne t'arrive pas une seconde fois! prononça-t-elle lentement,
+d'une voix si sévère, avec un tel regard, que Bromirski recula jusqu'à
+ce qu'il fut collé au mur, en balbutiant:
+
+--Tu me fais peur.
+
+Warwara possédait une seconde clef du bureau de son mari; aussitôt qu'il
+s'absentait, elle visitait tous les tiroirs afin de s'assurer qu'il
+n'avait pas fait de nouveau testament. De jour en jour, elle prenait
+plus d'ascendant sur lui; elle finit par lui interdire d'aller jouer
+chez les voisins.
+
+--Qu'ils se réunissent plutôt ici une fois par semaine, dit-elle; au
+moins, de cette façon, tu ne risqueras rien, car nous aurons soin de ne
+jamais jouer ensemble: quand tu perdras, je gagnerai; quand je perdrai,
+tu gagneras. Comprends-tu?
+
+L'hôte ordinaire des Bromirski était, outre le curé, un certain Albin de
+Lindenthal, fils d'un ancien gouverneur du cercle et Polonais enragé,
+comme le sont en Gallicie tous les fils d'employés allemands. Ce
+Lindenthal, beau cavalier d'une trentaine d'années, faisait à la baronne
+une cour respectueuse, mais décidée. Il lui apportait des violettes et
+des roses en plein hiver, il lui donnait les plus belles sérénades.
+Le jour de sa fête, il imagina une fête champêtre. Les garçons et les
+filles de quatre villages réunis vinrent chanter et danser la
+kolomika autour d'un feu où rôtissait, attaché à un jeune bouleau qui
+représentait la broche, un boeuf tout entier, tandis qu'un jet d'eau
+improvisé faisait jaillir des flots d'eau-de-vie. Lindenthal invita la
+baronne pour une mazurke, et du haut du perron Bromirski regardait,
+ravi, en fumant sa pipe turque.
+
+A quelque temps de là, Warwara, toujours attentive auprès de son vieux
+mari, lui persuada que les longues veilles ne convenaient pas à sa
+santé. La partie de whist ne dura plus jusqu'à minuit, le curé vint
+moins souvent; en revanche, Lindenthal était chaque soir assidu à la
+seigneurie, et quand le baron allait se reposer, il restait volontiers
+auprès de sa femme, lui tenant compagnie.
+
+Malgré tous les soins dont il était l'objet, Bromirski tomba malade
+cet hiver-là, et au printemps il mourut. Warwara le négligea beaucoup
+pendant sa maladie, car elle avait peur du spectacle même de la
+souffrance; il la fit demander à la fin, mais la femme de chambre vint
+annoncer avec toute l'emphase polonaise que madame la baronne était
+tombée sans connaissance, de sorte que Bromirski expira sans lui avoir
+dit adieu, en murmurant sans cesse ces mots: «Pauvre femme! pauvre
+femme!»
+
+A peine son fidèle valet de chambre lui eut-il fermé les yeux que
+Warwara le fit porter hors de la maison dans la salle mortuaire; puis,
+après que les fenêtres eurent été ouvertes une heure de suite et la
+chambre dûment parfumée, elle fit l'effort d'entrer pour fouiller tous
+les tiroirs. S'étant assurée qu'ils ne renfermaient rien de contraire à
+ses intérêts, elle mit le testament, qu'elle avait toujours gardé, dans
+le bureau du défunt.
+
+Bromirski fut transporté avec pompe jusqu'au caveau de la famille.
+Sa veuve n'assista pas à la cérémonie; le désespoir l'en empêcha.
+Lindenthal marchait vêtu de noir derrière le cercueil, suivi de la foule
+des serviteurs.
+
+Un homme de loi parut à Separowze pour l'ouverture du testament.
+
+Warwara entrait en possession d'une fortune considérable. Elle n'avait
+que vingt-deux ans.
+
+
+ IV
+
+Warwara donna en ces circonstances à sa mère une première preuve d'amour
+filial; elle prit madame Gondola dans sa maison. Les mauvaises langues
+prétendirent que c'était en qualité de femme de charge.
+
+Jamais veuve ne porta le deuil avec plus de plaisir que Warwara, car
+chaque miroir lui répétait que les crêpes noirs faisaient valoir son
+teint éblouissant. Du reste, elle se dédommagea d'une année de retraite
+forcée par les plaisirs de l'année qui suivit. M. de Lindenthal avait
+demandé sa main; elle répondit avec autant de grâce que de fermeté
+qu'elle voulait rester libre, mais qu'elle ne lui défendait pas
+d'embellir ses jours.
+
+Warwara n'était économe que de son propre argent. Elle acceptait sans
+scrupule les fêtes que Lindenthal lui donnait, elle acceptait sa loge au
+théâtre de Lemberg, de même qu'elle lui permettait de la conduire aux
+bals du gouverneur et des magnats. Retournait-elle à Separowze? Toute la
+contrée était sur le qui-vive, car ce devait être le signal de quelques
+splendides réjouissances, et jamais l'attente de l'honnête noblesse
+campagnarde ne fut déçue; aujourd'hui encore, ceux de ses membres qui
+ont survécu à cette époque racontent les féeries imaginées par la
+baronne Bromirska. Elle monta une fois avec Lindenthal dans un traîneau
+qui représentait un ours blanc emporté par six chevaux noirs. Vêtue
+comme une czarine, coiffée d'un kalpak élevé à plumes de héron, elle
+jetait à la foule enthousiaste des poignées de ducats qui ne sortaient
+pas de ses coffres. Sur l'étang gelé, on construisit au mois de janvier
+un petit palais de glace dont le portail était précédé de deux dauphins
+crachant des flammes. Au carnaval c'était des bals masqués, des cortèges
+où figurait Warwara en Vénus triomphante sur un char de forme antique.
+L'été suivant eurent lieu des régates tout à fait extraordinaires, les
+bateaux finissant par donner la chasse à une baleine de carton qui fut
+traînée ensuite, à l'aide de harpons d'argent, devant la reine de la
+fête. Sur une estrade se tenaient des musiciens en costumes turcs et,
+lorsque la nuit se répandit, l'étang et ses bords étincelèrent soudain
+de lanternes de couleurs comme prélude au plus brillant des feux
+d'artifice.
+
+Dans le tourbillon d'une pareille vie, Warwara n'oubliait pas
+l'administration de ses terres; en même temps elle augmentait ses
+revenus par d'habiles spéculations. Rien n'échappait à sa surveillance
+âpre et impitoyable. Le fermier de son moulin ne pouvant payer
+exactement, avait demandé en vain un sursis; en vain sa femme
+s'était-elle jetée aux pieds de la baronne; il fut accusé, condamné et
+une commission vint de Kolomea pour procéder à l'exécution légale. Tout
+étant fini, ces messieurs furent priés de dîner à la seigneurie, selon
+un vieil usage auquel ne pouvait échapper la baronne, bien qu'elle le
+désapprouvât. Quelle surprise pour Warwara lorsque, entrant dans la
+salle à manger, elle se trouva en face de Maryan Janowski! Le jeune
+homme impressionnable rougit jusqu'aux yeux; la femme froide, prudente
+et hardie, perdit elle-même quelque peu contenance. Néanmoins elle se
+remit promptement, lui tendit la main et s'écria:
+
+--Quel heureux hasard!
+
+Puis elle força M. Janowski de s'asseoir auprès d'elle à table et quand,
+le dîner terminé, les convives prirent place à la table de jeu, Warwara
+appela Maryan auprès d'elle sur un petit divan turc, à l'autre extrémité
+du salon.
+
+--Dites-moi avant tout, mon ami, demanda-t-elle avec aisance, pourquoi,
+puisque nous sommes si proches voisins, vous ne m'avez jamais rendu
+visite?
+
+--Je vous prie, madame la baronne, de considérer ma position...
+
+--Vous êtes marié, c'est vrai! dit Warwara d'un ton moqueur.
+
+--Ce n'est pas seulement cela, répondit Maryan avec calme, je suis
+encore greffier du tribunal de Kolomea.
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Vous ne comprenez pas que je suis pauvre et que vous êtes riche? Vous
+ne comprenez pas qu'un honnête homme ne saurait être tenté par le rôle
+de parasite?
+
+--Je désire pourtant vous voir, dit la baronne, sa main blanche comme
+l'hermine mollement posée sur celle de Maryan, vous voir très-souvent...
+Je ne vous ai pas oublié, moi, bien que vous paraissiez, ajouta-t-elle
+très-bas, avoir effacé tout à fait de votre coeur certains souvenirs qui
+me sont chers.
+
+--War... madame!...
+
+--Point de paroles, interrompit Warwara; donnez-moi des preuves
+sérieuses de repentir, et je verrai si je dois vous pardonner.
+
+Elle lui pardonna, car il revint souvent. Bien que l'honnêteté mît un
+sceau sur ses lèvres, il laissait lire dans ses yeux bien des choses
+qui, reliées et dorées sur tranche, se nomment de la poésie. Maryan
+était trop fier pour parler de ce qui reposait au plus profond de son
+âme, comme dans un sépulcre; il employait donc tous les moyens pour ne
+pas se laisser entraîner à de périlleuses conversations. Il y avait par
+exemple un échiquier sur la petite table devant le divan turc. Maryan
+plaçait cet échiquier entre lui et Warwara, qui toutes les fois
+l'amenait à se rendre.
+
+--Comment peut-on jouer aussi mal? dit-elle un jour; il n'y a pas de
+plaisir à vous battre. Faites donc attention!
+
+--Je suis tout attention, répliqua Maryan et c'est justement ce qui me
+trouble.
+
+--A quoi faites-vous donc attention?
+
+--A vos mains.
+
+Ses mains étaient en effet fort belles. Elle le savait et sourit.
+
+--Quand vous tenez suspendue au-dessus du damier cette main qui pourrait
+être un chef-d'oeuvre de statuaire, continua le jeune homme, j'ai
+toujours l'impression qu'il vous serait aussi facile de toucher ma
+poitrine et de saisir mon coeur.
+
+--Ah! et qu'en ferais-je?
+
+--Une pelote à épingles peut-être.
+
+Un jour Maryan vint dans l'après-midi. Il faisait si beau que Warwara ne
+voulut pas le retenir à jouer et proposa une promenade.
+
+Elle mit son grand chapeau de paille, prit son ombrelle et s'en alla
+gaîment avec lui à travers les ondes mûrissantes des blés, du côté du
+village d'Antoniowska. Le soleil brûlait, l'air était lourd à étouffer,
+de grands nuages blancs se gonflaient comme des voiles et montaient vite
+sans qu'on sentît le souffle qui les poussait en avant. Les oiseaux
+se taisaient, on n'entendait que le coassement des grenouilles et la
+chanson des cigales. Par un temps semblable, on cherche l'ombre. Warwara
+s'assit sur la lisière d'un verger; Maryan se tenait debout à quelques
+pas, la regardant mordiller un épi de blé:
+
+--Je suis fatiguée, dit-elle; cette chaleur est insupportable.
+
+--Nous aurons de l'orage, répliqua Maryan sans se rapprocher.
+
+--Croyez-vous?
+
+Comme le silence se prolongeait:
+
+--En pareil cas, pensa la baronne, la littérature est la meilleure
+ressource.--Et elle entama une comparaison entre les romans français et
+anglais à laquelle Maryan ne s'attendait guère; il s'y jeta cependant à
+corps perdu pour sortir d'embarras. Tous deux parlaient avec tant de feu
+qu'ils ne remarquèrent pas ce qui se passait au ciel. De grosses gouttes
+de pluie les avertirent de gagner le village. Warwara cherchait en vain
+à s'abriter sous son ombrelle; une forte grêle se mêlait à des torrents
+d'eau.
+
+--Nous serons lapidés! criait-elle.
+
+Maryan l'entraîna, éperdue, jusqu'à la plus proche chaumière qui se
+cachait sous les pommiers et les buissons de syringa. Il en poussa
+la porte, et aussitôt une grosse poule mouchetée, effrayée de cette
+irruption, sauta sur la table avec des gloussements de détresse, puis de
+la table sur le poêle où elle continua de s'agiter.
+
+--Les gens de la maison doivent être aux champs, dit la baronne, et moi
+je suis trempée; si l'on pouvait faire un peu de feu pour se sécher!
+
+Maryan eut vite trouvé du bois résineux et quelques brins de fagot qui
+remplirent le poêle de pétillements pareils aux coups de fusils d'une
+bataille.
+
+--La paysanne a sûrement des robes, dit-il ensuite, il faut que vous
+changiez de vêtements sous peine de prendre la fièvre.
+
+Ouvrant une armoire, il en tira quelques hardes. Warwara, assise sur une
+caisse peinte, s'efforçait en vain d'ôter ses bottines; le cuir était
+gonflé par l'humidité.
+
+--Permettez-moi de vous aider, murmura Maryan.--Et, pliant le genou, il
+défit les bottines, tira les bas, puis enveloppa les pieds nus, d'une
+beauté marmoréenne, dans les mouchoirs de la paysanne. Il n'y avait
+point de bas, bien entendu, mais les lourdes bottes du dimanche
+pouvaient servir, faute de mieux. Après s'être acquitté avec une réserve
+imperturbable de son office de femme de chambre, Maryan sortit, laissant
+la baronne se déshabiller. Elle apparut bientôt sur le seuil vêtue d'un
+jupon bleu très-court, d'une chemise chamarrée de broderies en laine
+rouge et d'un corset de drap noir comme une belle de village de
+la Petite Russie. Les femmes pensent à la parure dans toutes les
+situations, elle avait donc entouré son cou de grains de corail et
+noué autour de sa tête un mouchoir jaune qui, cachant le front à demi,
+grandissait encore ses yeux.
+
+--Est-ce que je vous plais ainsi? demanda-t-elle à Maryan.
+
+Perdu dans une muette admiration, il oublia de répondre.
+
+--Mais vous aussi, ajouta-t-elle, vous tremblez de froid. Allez changer
+d'habits. Ne m'entendez-vous pas?
+
+--J'écoute.
+
+--Cela ne suffit pas; il faut obéir.
+
+--Comme vous voudrez.
+
+Après s'être déguisé en paysan gallicien Maryan fouilla toute la
+chaumière.
+
+--Il n'y a de thé nulle part, dit-il enfin. Je ne trouve que de
+l'eau-de-vie.
+
+--Donnez-m'en donc un peu, ordonna la baronne. Maryan versa de
+l'eau-de-vie: elle y trempa ses lèvres, puis lui rendit le verre, qu'il
+vida d'un trait.
+
+Tous deux tendirent une corde devant le poêle pour y sécher leurs
+habits.
+
+La tempête avait cessé; il ne pleuvait plus. Les gouttes d'eau qui
+tremblaient sur les feuilles ressemblaient à des diamants; la lumière
+dorée du soleil ruisselait de nouveau sur toute la campagne, au-dessus
+de laquelle s'arrondissait l'arc-en-ciel.
+
+--Nous pouvons partir, dit Maryan.
+
+--Affublés comme nous le sommes?...
+
+Un sourire effleura ses lèvres, tandis qu'il regardait, pensif, le sol à
+ses pieds.
+
+--A quoi pensez-vous?
+
+--Qu'il vaudrait mieux pour moi que vous fussiez toujours vêtue ainsi.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Parce que je pourrais dire à une paysanne bien des choses que je dois
+cacher à la baronne.
+
+--Qu'est-ce que ce devoir-là? qui vous l'impose? s'écria Warwara avec
+un regard étincelant de colère charmante. Je ne vous ai pas condamné
+à rester muet; c'est vous qui me gardez rancune. Vous dites
+des absurdités... Si j'étais paysanne, vous ne m'aimeriez pas.
+Allons-nous-en.
+
+Elle sortit de la chaumière d'un pas dégagé. Maryan suivait à quelque
+distance; brusquement elle s'arrêta et l'attendit:
+
+--Mais parlez donc, dit-elle, je vous le permets, ou plutôt je le veux.
+Avez-vous tout oublié? Vous paraissiez m'aimer autrefois; comment vous
+suis-je devenue indifférente?
+
+--Si je l'expliquais, vous me comprendriez mal peut-être. Je ne veux pas
+avant toutes choses que vous me méprisiez.
+
+--Décidément, vous êtes fou! Je n'aurais jamais cru les hommes si
+romanesques. Où avez-vous pris tout cela? Dans _Werther_?
+
+Tout en faisant une moue de dédain, elle approchait ses lèvres du visage
+de Maryan qui sentit la fraîcheur de son haleine et recula.
+
+Là-dessus, elle le toisa fièrement de bas en haut et secoua la tête
+comme pour dire:
+
+--Attends! tu me demanderas à genoux ce que tu feins de dédaigner
+aujourd'hui.
+
+Cette femme, malgré toute sa perspicacité, n'entendait rien aux
+scrupules de la conscience.
+
+--Il m'aime pourtant, disait-elle rêveuse, il me désire et il me fuit!..
+
+Bromirski avait laissé une assez belle bibliothèque à laquelle Maryan
+empruntait parfois des livres. Un jour Warwara, feuilletant certain
+volume de Mickiewicz qu'il venait de rapporter, vit une marque autour de
+quatre vers qui peuvent se traduire ainsi:
+
+«Mon âme, le souvenir habite en toi, comme un vautour.--Il dort pendant
+la tempête du sort et tu es sauve.--Mais le repos et la confiance te
+sont-ils rendus,--Aussitôt, tu saignes sous des serres impitoyables.»
+
+--Pourquoi, demanda Warwara, pourquoi donc avoir marqué ce passage?
+
+Maryan s'en défendit.
+
+--C'est inutile de nier, s'écria-t-elle, vous l'avez marqué, vous
+dis-je! De quel souvenir êtes-vous tourmenté? Qu'avez-vous perdu? A quoi
+bon saigner et vous débattre?
+
+--Il est donné au poëte, répondit Maryan d'une manière évasive, de
+rendre dans la langue des anges la souffrance muette de l'homme...
+
+--Continuerez-vous à parler par énigmes? interrompit Warwara avec
+emportement. Prétendez-vous, monsieur, vous jouer de moi? Assez de
+phrases sentimentales! Si je vous plais comme autrefois... alors... ces
+vers sont superflus, je ne vous ai pas repoussé! Si vous ne tenez plus
+à moi, que signifient ces soupirs, ces allusions, ces aveux à demi
+étouffés qui agacent mes nerfs et qui commencent, entendez-vous... à
+m'ennuyer?
+
+Maryan éclata enfin:
+
+--Faut-il vous dire que je vous aime?
+
+--Vous ne pouvez pourtant vous attendre raisonnablement à ce que je le
+dise la première?
+
+--Où nous conduirait ma folie? Vous êtes libre, mais moi...
+
+--Ah! nous y voici! vous voudriez m'épouser! dit Warwara avec un rire
+moqueur; mes richesses ne vous feraient pas honte si je vous offrais de
+les partager, de monter du rang de petit greffier à celui de maître de
+Separowze!
+
+Maryan était devenu très-pâle.
+
+--Je vous l'avais bien dit que vous me comprendriez mal, répondit-il
+avec hauteur; heureusement, je peux prouver par mes actes que...
+
+Il s'interrompit, salua et sortit tranquillement de la chambre.
+
+Warwara s'efforça en vain de le rappeler; elle parut trop tard à la
+fenêtre ouverte, il dépassait déjà d'un pas rapide l'allée de peupliers;
+il n'eut garde de se retourner pour voir flotter un mouchoir blanc, il
+fut sourd à la voix qui prononçait son nom avec un mélange de prière et
+d'angoisse. Son orgueil avait triomphé encore une fois, mais le triomphe
+ne devait pas être de longue durée.
+
+Lorsque M. de Lindenthal se présenta ce soir-là chez la baronne il ne
+fut pas reçu, et le lendemain Warwara se leva les yeux rouges. Si Maryan
+se fût traîné à ses genoux, elle l'eût repoussé peut-être; les dédains
+du jeune homme irritaient son amour-propre. Elle pensait comme
+Talleyrand que chaque homme, de même que chaque chose, a son prix et
+le fait qu'un pauvre petit scribe eût considéré comme une offense
+l'hypothèse d'être enrichi par ses mains la laissait confondue. A tout
+prix, il fallait vaincre cette insolence. D'ailleurs elle aimait Maryan
+autant qu'il lui était possible d'aimer, avec une sorte d'énergie
+semblable à de l'avidité. Elle le poursuivit désormais, comme don Juan
+put poursuivre une fille aux abois. Son unique pensée du matin au soir
+était de le rencontrer, et elle le rencontrait, comme si sa volonté
+implacable eût forcé les événements. Chaque fois elle le saluait
+affectueusement; elle s'arrêtait même, dans l'espoir qu'il l'aborderait,
+et Maryan passait d'un air sombre. Une fois, sur la route impériale, à
+quelque distance de la ville, elle fit arrêter sa voiture et cria:
+
+--Monsieur Janowski, je vous en prie, un mot!...
+
+Maryan resta immobile, respirant avec effort:
+
+--Me prenez-vous donc pour un mendiant, noble dame? demanda-t-il. Je ne
+demande pas l'aumône. Employez mieux votre argent.
+
+Puis s'adressant à un groupe de fainéants déguenillés, boiteux fort
+ingambes et aveugles voyants, qui encombraient le fossé, il reprit:
+
+--Écoutez, pauvres gens! voici une dame compatissante qui veut vous
+donner, vous donner beaucoup. Courez vite!
+
+Là-dessus il s'éloigna, laissant Warwara aux griffes de ces gueux, qui
+saisissaient les rênes des chevaux, grimpaient sur les roues, tendaient
+leurs bonnets à la portière en énumérant leurs misères, comme fait le
+choeur d'une tragédie grecque.
+
+--En avant! ordonna la baronne
+
+--Impossible! répondit le cocher.
+
+--N'importe! que les chevaux passent sur eux!
+
+Le cocher fit le signe de la croix et ne bougea pas. Force fut bien à
+madame Bromirska de tirer sa bourse et de jeter son argent à cette horde
+presque menaçante qui lui souhaita cent ans de vie et autant d'enfants.
+
+Cette désagréable aventure ne l'empêcha pas d'aborder quelques jours
+plus tard Maryan, qui fumait un cigare devant le café de Kolomea, où
+se trouvaient aussi cinq officiers, un commissaire du cercle et une
+demi-douzaine de juifs, lesquels ouvrirent de grands yeux et envièrent
+la bonne fortune du jeune greffier. Maryan eût désiré être un oiseau
+qui s'envole à l'approche du chat, mais la fortune lui ayant refusé des
+ailes, il jugea convenable de répondre en homme bien élevé. Warwara
+feignait de se promener sur la place; elle lui parlait en même temps
+avec vivacité sans obtenir une seule réponse. Au bout de quelques
+minutes, Maryan regarda sa montre, et prétexta une affaire pour la
+quitter.
+
+Une autre fois elle vint à son bureau, lui demander conseil pour un
+procès. Il s'excusa disant qu'il n'était pas légiste.
+
+--Mais vous êtes un homme d'esprit et je n'ai confiance qu'en vous.
+
+--Consultez plutôt M. de Lindenthal.
+
+Elle se leva d'un air de reine outragée, mais le soir même, il la trouva
+sur son chemin; elle lui saisit les mains avec des sanglots étouffés:
+
+--Pardonnez-moi, le dépit m'a emportée trop loin, oubliez les paroles
+indignes qui m'ont échappé, j'en suis trop punie, ayez pitié de moi!
+Faut-il tomber à genoux ici, dans la rue?
+
+--Je ne vous en veux pas..., balbutia Maryan, dont le ressentiment
+devait céder à cet humble repentir.
+
+--Prouvez-le en m'accompagnant tout de suite jusque chez moi.
+
+Il voulut, résister, mais la victoire fut pour la baronne. Dans cette
+calèche close qui roulait au milieu du silence et des ténèbres, il était
+son prisonnier; Warwara se jura de ne plus jamais lui rendre sa liberté.
+
+A Separowze ils furent reçus par M. de Lindenthal qui, ne comptant pas
+sur la présence d'un tiers, vint au-devant de la voiture en bottes
+rouges et en robe de chambre turque. Maryan changea de couleur et voulut
+prendre congé.
+
+Warwara ne comprit pas d'abord:
+
+--Quelle mouche vous pique? demanda-t-elle.
+
+Tout à coup elle éclata de rire:
+
+--Jaloux? vous êtes jaloux! Et vous ne vouliez pas de moi! Eh bien!
+c'est votre punition!
+
+Elle profitait, pour parler ainsi, de l'absence de Lindenthal qui, tout
+confus de son côté, était allé faire une toilette moins intime.
+
+--Cet homme a des droits que je suis tout prêt à respecter, riposta
+Maryan, désenchanté une fois de plus.
+
+--Taisez-vous, interrompit Warwara, je ne veux pas chez moi de scandale;
+mais je vous jure de le congédier de la bonne manière. Faites-nous
+seulement une mine moins tragique et vous verrez!
+
+Sur ces entrefaites une alliée précieuse vint au secours de Warwara. Ce
+fut Théofie, la femme de Maryan, bonne personne d'un esprit borné et de
+sentiments assez vulgaires. Les longues visites que son mari faisait à
+Separowze et dont elle ne pouvait manquer d'être instruite, excitèrent
+sa jalousie. Au lieu d'avoir recours pour le retenir à des artifices
+ingénieux, elle s'emporta, elle le tourmenta par ses prières, ses
+reproches, ses larmes, ses attaques de nerfs, ses menaces, ses injures;
+elle ouvrit les lettres qu'il recevait de Warwara, elle le suivit à
+Separowze, le fit appeler par les valets, entama une scène de violence,
+puis lorsqu'elle le vit en colère, tomba soudain à genoux, jurant,
+les mains levées au ciel, que personne ne pouvait l'aimer comme elle
+l'aimait. Tout cela n'était pas fait pour rallumer un amour éteint. Au
+lieu de ramener son mari, la pauvre femme le poussa dans les filets
+de sa rivale, comme si elle eût été complice de cette dernière. Une
+brouille complète avec Lindenthal acheva d'assurer l'ascendant de
+Warwara sur Maryan Janowski.
+
+Le magnifique gentilhomme arriva un jour chez sa maîtresse très-rouge et
+très-embarrassé; après de longs préambules, il demanda timidement à la
+baronne de lui prêter un peu d'argent.
+
+Warwara se mit à jouer avec les franges du sofa où elle était assise,
+comme si elle eût réfléchi.
+
+--Prêter de l'argent à ses amis est le moyen le plus sûr de perdre leur
+affection. Vous m'êtes encore trop cher, Albin, je me garderai de vous
+prêter une obole.
+
+--Mais, Warwara, puisqu'il faut vous le dire, je suis ruiné ou bien près
+de l'être, et si mes amis m'abandonnent...
+
+--Je vous remercie de votre franchise, interrompit froidement la
+baronne; si vous en êtes là, il serait inutile d'essayer de vous sauver
+et je risquerais en outre d'être entraînée dans votre malheur.
+
+--Vous oubliez, fit observer Lindenthal avec amertume, que tout ce que
+je possédais a été à vous bien longtemps!
+
+--Il est indigne d'un homme d'honneur de me le rappeler, dit Warwara,
+avec une superbe explosion de courroux; après ce reproche, monsieur, je
+ne puis plus vous revoir.
+
+Elle lui montrait la porte. Lindenthal sortit en chancelant:
+
+--Soit, dit-il, je n'ai qu'à mourir.
+
+--Vous ne pouvez rien faire de mieux, répliqua la baronne avec une
+sombre ironie; n'avez-vous plus de pistolets? Je vous en prêterai un, je
+vous donnerai même de la poudre et des balles. Vous voyez que je sais
+rendre service, quoi que vous en disiez.
+
+Le malheureux la quitta tout à fait anéanti; il ne s'est pas tué
+cependant, que je sache.
+
+Peu de temps après cette rupture, madame Gondola rendit l'âme,
+humblement, sans bruit, comme elle avait vécu, dans la maison de son
+opulente fille. Warwara surmonta cette fois l'horreur qu'elle avait
+des impressions désagréables; elle vint sur le seuil de la chambre où
+agonisait la vieille dame, lui demander s'il y avait quelque chose
+qu'elle souhaitât, puis battit en retraite, satisfaite d'elle-même.
+
+Comme il lui fallait une complaisante, une subalterne de confiance à
+laquelle elle pût livrer quelquefois ses secrets et une partie de
+ses intérêts, elle remplaça vite sa mère par une certaine Hermine,
+camériste, brune piquante, vraie beauté bohémienne, résolue en outre
+et adroite, qui se promit de dominer promptement sa maîtresse. Warwara
+sentait en elle un esprit supérieur et lui demandait son avis pour
+toutes choses, sauf pour ce qui concernait Maryan. Sur ce point elle
+avait un projet arrêté, projet inouï, qui paraîtra incroyable à
+quiconque ignore nos moeurs galliciennes.
+
+Peut-être n'ai-je pas fait bien connaître jusqu'ici la femme de Maryan:
+la scène qui va suivre suffira cependant à donner une juste idée de son
+caractère. Warwara, profitant de l'heure où le greffier était à son
+bureau, fit arrêter son carrosse devant le pauvre logement des Janowski.
+
+--Je suis, dit-elle simplement, la baronne Bromirska, et je viens,
+madame, vous proposer un marché.
+
+--A moi? demanda Théofie atterrée.
+
+Ses cheveux étaient en désordre sous un bonnet chiffonné, et, dans un
+négligé à peine propre, elle ne paraissait ni jeune ni jolie, bien
+qu'elle fût en réalité l'une et l'autre.
+
+--La chose est bien simple, continua Warwara, qui, sans y être invitée,
+s'était jetée sur un vieux canapé à housse jadis blanche et promenait
+un regard de pitié sur cet intérieur qui trahissait un désordre plus
+insupportable sans doute à Maryan que la pire pauvreté. Voulez-vous me
+vendre votre mari?
+
+--Vous le vendre?...
+
+--Remarquez, madame, que la démarche que je fais est dans votre intérêt
+seul. Votre mari m'aime, il m'appartient, personne ne peut me le
+reprendre; mais les gens malavisés aiment le bruit, dont, pour ma part,
+j'ai horreur. Je veux jouir en paix de ce que je possède, et puis il
+me plaît que Maryan voyage avec moi. Si je l'emmène il abandonne son
+emploi, cela va sans dire. Je trouve donc loyal de vous offrir une somme
+annuelle égale à ses appointements.
+
+Théofie s'emporta comme l'eût fait à sa place toute autre femme, puis
+elle pleura, elle sanglota, sans que Warwara l'interrompît. Lorsque ses
+larmes furent séchées par un nouvel accès de colère:
+
+--Écoutez, dit la baronne, il faut vous décider vite; Maryan ne doit
+rien savoir de cette affaire avant qu'elle soit conclue; il ne donnerait
+jamais son consentement; mais il me suivra, si je le veux, et alors de
+quoi vivrez-vous?
+
+--Oui, de quoi vivrai-je? murmura d'une voix sourde madame Janowska.
+
+--Acceptez donc cette rente.
+
+--S'il faut que je perde mon mari...
+
+--Vous l'avez perdu, il ne vous aime pas.
+
+--Eh bien! vous me le payerez cher! C'est un capital que j'exige, non
+pas une rente. Les femmes de votre sorte peuvent changer d'avis.
+
+--Quels sont les appointements?
+
+--Six cents florins.
+
+--Je vous en donne dix mille.
+
+--Non, cela ne suffit pas. Je veux vivre dans l'aisance, si je suis
+malheureuse.
+
+Warwara fronça le sourcil.
+
+--Mon mari vaut bien trente mille florins.
+
+--Oh! il est sans prix, dit la baronne; mais je ne vous donnerai pas
+plus de quinze mille florins.
+
+--Vingt mille!
+
+--Pour vous prouver que je ne suis pas avare, dix-huit mille, pas un
+florin de plus!
+
+La lutte dura longtemps.
+
+--Je garde mon mari, en ce cas, dit Théofie.
+
+--Comment vous y prendrez-vous?
+
+--Je ferai valoir mes droits d'épouse. La loi me donnera raison.
+
+--Va donc pour vingt mille florins!
+
+Warwara sortit de sa poche un acte tout rédigé où la somme seule était
+en blanc.
+
+--Il me faut votre signature.
+
+Madame Janowska alla chercher un encrier couvert de poussière, en tira,
+au bout d'une plume rouillée, une mouche et un fil d'encre, signa l'acte
+et le reçu, puis, faute de sable, sécha l'écriture avec du poivre qui
+restait sur la table depuis le dernier dîner. Les vingt mille florins
+furent comptés, les deux parties contractantes se tendirent la main, et
+tandis que le carrosse de Warwara s'éloignait à grand bruit, Théofie se
+remit à pleurer, tout en cousant l'argent dans de petits sacs qu'elle
+cacha un peu partout.
+
+Lorsque Maryan sortit de son bureau, il aperçut la baronne qui,
+renversée sur les coussins de sa voiture découverte, lui faisait signe
+de la main.
+
+--Tu es libre, dit-elle gaiement, je t'emmène, nous dînerons ensemble
+aujourd'hui et toujours.
+
+--Que signifie...
+
+--Je t'expliquerai. Monte d'abord.
+
+En route et tandis que les chevaux dévoraient la distance au plus vite,
+Warwara partit d'un grand éclat de rire:
+
+--Dis-moi avant tout, demanda-t-elle, si tu vaux vingt mille florins?
+
+--Est-ce une plaisanterie?
+
+--Elle est de mauvais goût, j'en conviens, mais ta femme l'a signée.
+
+Warwara lui tendit les deux papiers; il lut, regarda la baronne, lut
+encore, froissa l'acte entre ses mains et haussa les épaules:
+
+--Croyez-vous qu'un homme se laisse vendre comme un cheval ou un chien?
+Il me suffira de dire non...
+
+--Tu ne diras pas non, parce que tu m'aimes.
+
+--Autant que je te hais, répliqua Maryan farouche.
+
+--Enfant! ne désirais-tu pas de tout ton coeur pouvoir être à moi comme
+je suis à toi seul? Nous verrons le monde ensemble, nous jouirons de la
+vie, tu abandonneras un travail ingrat...
+
+--Et s'il me manque, de quoi vivrai-je?
+
+--Vas-tu mêler d'ignobles questions d'argent à notre amour? Je te parle
+d'aller en Italie, à Paris, où tu voudras...
+
+Maryan se tut. C'était une première lâcheté sans remède. Il consentait
+par ce silence à quelque chose de pire que la mort, l'infamie.
+
+--Oh! que je suis heureuse, s'écria étourdiment Warwara, un bonheur
+comme le mien ne peut être acheté trop cher!
+
+--Même si on le paye vingt mille florins? demanda Maryan avec un dégoût
+profond.
+
+Il se sentait le plus vil des hommes et il s'y résignait.
+
+
+ V
+
+Quelques jours après cet événement, la baronne et Maryan convinrent
+de s'éloigner du lieu qu'habitait madame Janowska. Ils partirent pour
+Vienne. Jusqu'au dernier moment, Warwara craignit que sa proie ne lui
+échappât; Maryan ne pouvait s'absenter une heure sans la retrouver en
+larmes, persuadée qu'il avait pris la fuite et qu'elle ne le reverrait
+plus. Pour le retenir, elle l'avait chargé d'une responsabilité
+matérielle, en lui remettant tout l'argent du voyage. C'était de la part
+d'une telle femme un acte de confiance extraordinaire.
+
+--Mais, se disait-elle, jamais il n'emportera l'argent, et s'il me le
+rend, je serai avertie de ses desseins dont j'aurai le temps d'empêcher
+l'exécution. Ce portefeuille me répond de lui.
+
+De pareilles précautions étaient bien inutiles. Maryan ne songeait guère
+à rompre ses indignes chaînes: il s'enivrait de son bonheur jusqu'à
+n'avoir plus ni honte ni remords. Rêver, étendu aux pieds de Warwara,
+lui dire ces mille folies qui font hausser les épaules aux gens de
+sang-froid et qui sont les délices des amants, vivre près d'elle dans
+un état de vague béatitude, c'était tout ce qu'il demandait. Les quinze
+premiers jours se passèrent ainsi troublés seulement par les énergiques
+remontrances d'Hermine à sa maîtresse.
+
+On pourra s'étonner de l'humilité avec laquelle les supportait madame
+Bromirska. Mais, à cette époque, l'empire d'Hermine était définitivement
+établi: la baronne, qui jusque-là ne s'était attachée à aucune femme,
+aimait jusqu'à la rudesse de cette suivante au franc parler qui ne la
+flattait jamais, tout en lui marquant un dévouement absolu. Elle ne
+l'avait pas décidée sans peine à l'accompagner en Italie. Hermine lui
+avait reproché de sacrifier sa réputation à un aventurier, de s'afficher
+comme une courtisane, d'oublier la dernière pudeur et avait fini par
+déclarer qu'elle ne tremperait pas dans un tel scandale, qu'elle s'en
+irait. Les prières, les larmes de la baronne eurent raison de ces
+scrupules qui n'étaient peut-être que les susceptibilités d'un despote
+obligé à l'improviste de partager le pouvoir; elle resta, mais en
+témoignant à l'intrus un dédain écrasant, une froideur glaciale dont
+il affectait de ne pas s'apercevoir. Peu à peu l'attitude de cette
+singulière personne se modifia; elle observait Maryan et le mépris qu'il
+lui avait inspiré d'abord se changeait insensiblement en pitié. Plus
+d'une fois la baronne, qui l'emmenait partout avec elle, au théâtre, à
+la promenade, la traitant comme une soeur, remarqua, non sans en prendre
+ombrage, l'expression des yeux noirs d'Hermine lorsqu'ils s'arrêtaient
+sur Maryan.
+
+Déjà la félicité des amants s'obscurcissait de quelques nuages: chez
+chacun d'eux commençaient à s'éveiller lentement des instincts ennemis
+qui semblaient vouer ces deux êtres unis par la passion à une haine
+future, à des hostilités réciproques et implacables. Maryan était plus
+amoureux que jamais, et cependant il avait des lueurs de raison, rares
+et fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner toutes les
+noirceurs, toutes les bassesses du caractère de Warwara. Son avarice
+surtout le révoltait. Dans la pauvreté même, il avait toujours été
+généreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il donnait son dernier
+sou, sans demander d'abord:
+
+--Es-tu digne d'être secouru? N'es-tu pas misérable par ta propre faute?
+
+Warwara au contraire eût considéré comme une faiblesse coupable de venir
+en aide à un fainéant; elle engageait les infirmes à se faire recevoir
+dans quelque hospice, les vagabonds à travailler; celui-ci était trop
+bien vêtu, il devait mentir, les haillons de celui-là indiquaient une
+vie de désordre abject.
+
+Il était curieux de l'entendre, en ces circonstances, faire de la
+morale comme si elle-même eût été sans reproche. L'assemblage des deux
+épithètes pauvre et honnête la faisait rire; elle trouvait ces qualités
+inconciliables.
+
+--On ne doit jamais se laisser entraîner par le sentiment, disait-elle,
+jamais!
+
+Maryan sifflait entre ses dents au lieu de répondre; ce langage était
+si déplacé dans la bouche d'une femme jeune, belle, aimée! Une sorte de
+mélancolie l'envahit peu à peu.
+
+--Est-il malade? se demandait Warwara.
+
+L'événement donna raison aux craintes qui la tourmentaient; une année à
+peine s'était écoulée dans des voyages et des plaisirs de toutes sortes,
+quand soudain, au milieu d'une fête, le sang jaillit des lèvres du jeune
+homme avec une violence épouvantable. On eût dit que le rouge torrent
+de la vie voulait s'échapper jusqu'à la dernière goutte. Les médecins
+furent appelés en toute hâte. Warwara s'enfuit; elle avait peur; elle
+ne voulait pas assister au dénouement terrible, et puis certains ennuis
+pouvaient s'ensuivre pour elle. L'accident était survenu à Vienne.
+
+--Il faut, dit-elle à Hermine, que nous partions pour Separowze; il
+pourra m'y rejoindre, s'il guérit.
+
+--Partez, répondit Hermine, moi je reste.
+
+A la profonde surprise de sa maîtresse, elle s'obstina dans cette
+résolution: personne ne savait préparer aussi bien qu'elle des pilules
+de glace, ses soins étaient nécessaires au malade, elle ne le quitterait
+pas, c'était une question d'humanité.
+
+Quand, à la fin du quatrième jour, le péril fut conjuré, Maryan promena
+autour de lui un regard éteint en prononçant le nom de Warwara. Ce fut
+Hermine qui répondit; il la regarda, sourit avec tristesse et lui tendit
+une main tremblante, presque diaphane, sur laquelle tomba un baiser
+mouillé de pleurs.
+
+Warwara revint pour la convalescence avec de grandes démonstrations de
+tendresse et de joie. Tandis qu'agenouillée devant le lit de repos où
+gisait Maryan, elle lui parlait des angoisses qu'elle avait ressenties,
+Hermine la regardait avec des yeux qui s'élargissaient dans l'obscurité
+comme ceux d'une bête de proie. La baronne se releva pour allumer une
+cigarette dont la fumée fit aussitôt tousser Maryan.
+
+--Pour Dieu! ne fumez pas! s'écria Hermine.
+
+--Dis-moi si cela t'importune, fit Warwara s'adressant au jeune homme.
+Aucun sacrifice ne me coûtera, tu le sais.
+
+Il secoua la tête et continua de tousser.
+
+--Ne l'entendez-vous pas? dit brusquement Hermine.
+
+--Mais je lui ai demandé...
+
+--On ne demande pas, on sent ces choses-là!
+
+Elle fit tomber des doigts de madame Bromirska la cigarette qu'elle
+écrasa par terre.
+
+--Tu brûles le parquet, Minoschka.
+
+--Mieux vaut brûler le parquet, ma foi, que ses poumons!
+
+--A t'entendre on croirait que je suis une égoïste et sans coeur!
+
+--Vous avez plus de nerfs que de coeur, en tout cas!
+
+La baronne était habituée à ces sorties de la part de sa confidente.
+Elle haussa légèrement les sourcils.
+
+Le médecin vint faire sa visite quotidienne. Warwara l'emmena chez elle
+et eut avec lui un entretien secret auquel prit part sans y être invitée
+la fine oreille d'Hermine.
+
+--Ainsi, j'ai payé vingt mille florins une vie qui menace de s'éteindre
+à chaque instant! pensa la baronne lorsque le médecin lui eut déclaré
+que la santé de Maryan exigeait le séjour permanent dans un pays chaud.
+
+--Que de dépenses! dit-elle à Hermine, et puis je ne vais plus avoir un
+moment de repos. Je l'aime tant, et je suis menacée de le perdre! Par
+quelle fatalité me suis-je attachée à un malade?
+
+--Oh! madame, dit Hermine, vous parlez d'amour! et vous pensez à votre
+argent comme une juive, une vraie juive...
+
+--Vas-tu encore me dire des injures?
+
+--A votre place, moi, je vendrais ma vie pour pouvoir le sauver, le
+soulager seulement...
+
+--Tu en parles à ton aise!
+
+La baronne emmena cependant Maryan en Italie. Ils s'arrêtèrent d'abord
+à Venise, où le convalescent parut renaître sous l'influence des brises
+marines et surtout des impressions nouvelles. Il était sensible aux
+arts, à l'éblouissant spectacle qu'offrent ces palais flottants pour
+ainsi dire entre le ciel et l'eau, il riait comme un enfant quand les
+domestiques de l'hôtel l'appelaient le prince Janowski.
+
+Le fameux portefeuille lui était toujours confié, il payait les notes
+de l'hôtel, les gondoles, les loges au théâtre, mais Warwara l'arrêtait
+s'il faisait mine de donner une piécette à quelqu'un de ces enfants
+qui s'empressent sur les pas de l'étranger pour rendre mille petits
+services, ou d'acheter des fleurs à la bouquetière de la Fenice. Elle
+lui enlevait la bouteille de vin de Bordeaux qu'il buvait par ordre
+des médecins, de crainte qu'il ne s'échauffât le sang, confisquait ses
+cigares dans l'intérêt de sa poitrine, venait éteindre avec un sourire
+la bougie qui brûlait pendant ses nuits d'insomnie, afin d'empêcher
+qu'il ne se fatiguât en lisant, et songeait parfois, quand il
+s'agenouillait à ses pieds, qu'il devait user sur le tapis ses vêtements
+neufs.
+
+Maryan avait désiré monter à cheval:
+
+--Il faut qu'il ait un cheval! dit Hermine.
+
+--Un cheval à Venise? ce serait une anomalie, je lui donnerai un chien
+de préférence.
+
+Mais le chien coûtant fort cher, elle s'avisa que cette vilaine bête
+infecterait l'air dans la chambre du malade; un chat vaudrait mieux,
+mais le chat valait dix florins, on avait vu des gens étouffés par des
+chats dans leur sommeil; elle finit par lui apporter un oiseau dont
+Maryan s'amusa, car il aimait tout être vivant comme font ceux qu'a déjà
+effleurés l'haleine froide de la mort.
+
+Maryan observait et jugeait Warwara, mais en lui cherchant des excuses.
+Elle l'aimait, puisqu'elle avait soin de lui et que pour lui elle se
+résignait à l'exil.
+
+En été, cependant, les voyageurs revinrent à Separowze, où la baronne
+n'avait plus de ménagements à garder envers le monde, puisque chacun
+y était au fait de la situation de Maryan. Alors, elle ressaisit tout
+naturellement la direction de sa fortune et lorsque, l'hiver revenu,
+l'inséparable trio reprit le chemin de l'Italie, le prince Janowski se
+trouva, par un tour d'adresse qui eût fait honneur à l'escamoteur
+le plus habile, relégué au premier rang de la domesticité; non que
+l'impérieuse baronne convînt de cette transformation avec lui ou
+seulement avec elle-même; elle l'accablait toujours de petits soins
+et de tendres caresses, il avait toujours la meilleure chambre de la
+maison, un médecin à ses ordres, tout le luxe que peut désirer un homme
+riche; si elle le chargeait de ses commissions, si elle le laissait au
+débarcadère remplir l'office de portefaix, c'était pour le forcer à un
+exercice salutaire. Il ne se plaignait pas du reste; sa mauvaise humeur,
+qui se traduisait en boutades et en railleries amères, était celle d'un
+malade, voilà tout. Jamais il ne manquait une occasion de faire le
+procès des richesses.
+
+Le lieu qu'ils avaient choisi cette fois pour leur résidence était Rome.
+Un jour qu'ils visitaient ensemble la villa Ludovisi et les jardins de
+Salluste:
+
+--Vous n'admirez rien, dit Maryan à Warwara, qui regardait les
+merveilles environnantes d'un air d'indifférence profonde. Vous êtes
+bien trop sage pour cela! Que le ciel me préserve de votre sagesse,
+qui rend aveugle et sourd! Si, au lieu de feuilles, des ducats bien
+brillants pendaient à ces arbres, vous ouvririez les yeux sans doute;
+vous diriez:--Le délicieux pays! Que la nature est belle!--Pauvre femme!
+je vous plains de tout mon coeur!
+
+Et il éclata de rire.
+
+--Devient-il fou? demanda Warwara inquiète à sa fidèle Hermine.
+
+--Réponds! s'écria Maryan prenant brusquement la tête de Warwara entre
+ses mains pour la forcer à le regarder dans les yeux. Te sens-tu le
+coeur épanoui comme l'ont les pauvres? Es-tu heureuse?
+
+--Oui, si tu m'aimes.
+
+--Tu veux qu'on t'aime et tu n'aimes pas; c'est de l'eau de pavot
+qui coule dans tes veines; tu redoutes de rien prodiguer, même tes
+sentiments. Tu es économe de ton coeur comme de ton argent.
+
+--Je ne t'aime pas?
+
+--Non!
+
+Warwara porta son mouchoir de dentelles à ses paupières humides:
+
+--Pourtant, ton injustice me fait pleurer.
+
+--M'aimes-tu? donne tout ce que tu possèdes et laisse-moi travailler
+pour toi, mendier pour toi si je n'ai plus la force de travailler. Tu
+verras comme nous serons heureux!
+
+--Cet homme est fou décidément, pensa madame Bromirska.
+
+Quelque temps après, comme elle se plaignait avec amertume d'un de ses
+paysans qui avait volé à la seigneurie de Separowze un sac de pommes de
+terre:
+
+--Nourris-les mieux, dit Maryan moqueur, l'honnêteté veut manger
+quelquefois; la meilleure lampe risque de s'éteindre si l'on n'y
+renouvelle l'huile nécessaire.
+
+--Tu défends toujours les gueux!
+
+--Je n'en ai pas le droit, en effet, n'ayant plus les vertus de la
+pauvreté. Il faut que tu le saches pourtant, quand un pauvre cesse
+d'être honnête, il n'est pas toujours criminel, tandis que l'honnêteté
+du riche ne peut jamais être un mérite.
+
+--Ce sont là, soupira Warwara, des idées de communiste...
+
+Pendant une excursion qu'ils firent dans la campagne de Rome, Warwara
+ne cessa d'exprimer la crainte folle d'être attaquée par des brigands.
+Maryan cependant chantait un air de _Fra Diavolo_.
+
+--Voilà, dit-il, la supériorité que donne une poche vide; on attend les
+bandits en chantant.
+
+--Je crois vraiment que tu les appelles! balbutia Warwara qui se mit à
+prier.
+
+Elle avait peur de ce qui lui semblait être chez Maryan un accès
+de démence autant que des bandits eux-mêmes. De plus en plus elle
+regrettait ses vingt mille florins. Au lieu de se rétablir, Maryan
+languissait, épuisé par un combat atroce, celui de la passion invincible
+et du mépris de lui-même.
+
+Hermine le devinait. Elle parlait peu, restait à son égard dans une
+demi-réserve, mais elle était toujours là quand il souffrait, une tasse
+de tisane ou une drogue à la main.
+
+--Ma petite bohémienne! disait Maryan.
+
+Et elle se trouvait récompensée.
+
+Parfois Warwara la chassait avec colère; la jalousie s'emparait d'elle:
+
+--Si j'était soupçonneuse!... disait-elle.
+
+--Que soupçonnerais-tu? demandait Maryan.
+
+--Que tu me préfères cette chétive laideron au teint noir. Je ne serais
+pas la première femme trompée.
+
+Maryan détournait la tête d'un air de lassitude. Qu'elle le comprenait
+peu! Comme s'il eût pu bannir un seul instant de sa pensée, de son
+coeur, dont elle torturait toutes les fibres, la cruelle idole à
+laquelle il s'était donné! Souvent, après des scènes de passion
+insensée, il l'éloignait de lui.
+
+--Que tu es belle et affreuse à la fois! lui disait-il. Je ne te
+souhaite pas de devenir vieille! Quand les années auront eu raison de
+la volupté de ton corps, tout le monde te fuira. Tu mourras seule et
+abhorrée.
+
+--Grand Dieu! ne me parle pas de mourir! s'écria-t-elle en cachant son
+visage dans ses mains devenues tout à coup froides et tremblantes.
+
+--Non, parlons de la vie, de ta vie, car la mienne sera courte. Pourquoi
+essayerais-je de te conseiller, de t'exhorter? Rien ne nous change au
+moral, nous restons tels que nous avons été créés... D'ailleurs, je ne
+te verrai pas vieillir. Que m'importe donc ton avenir? Aujourd'hui tu
+m'appartiens, tu es jeune, tu es belle, je serais fou de ne pas trouver
+divin ton sein blanc parce qu'il loge un caillou au lieu d'un coeur.
+
+Le langage de Maryan était souvent amer, ses bizarreries étaient souvent
+sinistres; si Warwara se montrait aussi patiente, c'est que jamais il
+n'avait été plus beau, le mal implacable qui le minait donnait à son
+visage amaigri un charme idéal qui, pour tout autre oeil que le sien,
+eût semblé de mauvais augure. En effet, un vomissement de sang plus
+terrible encore que le premier, mit le pauvre Maryan, vers la fin
+de l'hiver, aux portes du tombeau. Hermine redevint sa garde-malade
+assidue, silencieuse. Cette fois Warwara ne s'enfuit pas, elle remporta
+sur ses nerfs une victoire mémorable et alla le voir régulièrement
+chaque jour; mais sa visite ne durait guère que dix minutes, dix minutes
+dont le malade était reconnaissant et qui lui donnaient la force
+d'attendre le lendemain. Cependant, comme la crise se prolongeait et
+qu'après trois semaines, Maryan pouvait à peine quitter son lit pour
+aller, soutenu sous les deux bras, respirer au soleil sur la terrasse,
+Warwara finit par se lasser. Elle s'en remit à Hermine du soin de
+soigner et de distraire Maryan, et prit, quant à elle, son parti de se
+promener seule, d'aller seule au théâtre.
+
+Ces façons indépendantes ne choquent personne dans la société russe et
+polonaise. Elle rencontra une élégante de Moscou, madame Iraleff, jeune
+veuve émancipée qui devint vite son amie intime. On n'aurait pu parler
+d'harmonie entre deux personnes de cette sorte. Madame Iraleff était
+comme madame Bromirska un instrument humain accordé à faux; mais enfin
+elles se comprirent. La jeune veuve avait un frère, véritable Adonis
+de style moderne, major dans l'armée russe, qui, à la suite d'un duel,
+avait obtenu un congé illimité dont il profitait pour dresser des
+chevaux et des chiens avec l'art d'un entraîneur de profession. Le comte
+Mirosoff ne quitta plus les deux dames et l'ennui de Warwara se dissipa
+soudain comme un mauvais rêve.
+
+Le matin on visitait ensemble les musées, les églises, les palais,
+chacun se déclarant à l'envi transporté d'admiration, puis, c'étaient
+de petits dîners à trois, tantôt chez la baronne, tantôt chez madame
+Iraleff; dans l'après-midi, on allait en voiture au Corso, le soir à
+l'Opéra ou au bal. Bien souvent Warwara, toute prête à partir avec le
+comte, se rappelait soudain qu'elle n'avait pas vu Maryan de la journée;
+alors elle courait lui mettre un baiser au front pour disparaître
+ensuite comme une fée. Si par hasard elle passait une soirée chez elle,
+son amie moscovite lui tenait fidèle compagnie; étendues, nonchalantes,
+sur un divan, les deux inséparables fumaient leurs cigarettes, tandis
+que Maryan toussait à en mourir dans la chambre voisine.
+
+--Comment pouvez-vous supporter cela? demandait madame Iraleff; c'est
+épouvantable! Pauvre jeune homme!
+
+--Si j'avais le coeur dur, je l'aurais depuis longtemps congédié,
+répondait Warwara, mais je suis faible et bonne. On ne peut changer sa
+nature!
+
+Enfin, Maryan provoqua une explication:
+
+--Ne lui refusez pas cela, dit Hermine, voyez-le... il est si agité!
+
+Hermine ayant parlé, Warwara dut se soumettre, mais elle craignait
+que l'explication n'irritât ses nerfs, et la remit au lendemain, au
+surlendemain, au jour suivant,... puis il se trouva que le jour suivant
+l'ambassadeur de Russie donnait une fête à laquelle il lui était
+impossible de manquer. Comme elle s'envolait, en grande parure, au bras
+du comte, Maryan apparut sur le seuil à l'improviste, très pâle, les
+cheveux en désordre:
+
+--Madame, il faut que je vous parle.
+
+Warwara rougit jusqu'au blanc des yeux.
+
+--Qui est ce jeune homme? demanda le comte.
+
+Maryan était plus âgé que lui en réalité, mais la phthisie rajeunit les
+malades en prêtant à leurs traits une expression qui n'appartient qu'à
+l'âge de l'enthousiasme.
+
+--C'est un parent pauvre, dit tout has Warwara. Puis, se tournant vers
+Maryan avec un sourire:
+
+--Aie patience jusqu'à demain, ajouta-t-elle, tu vois que je suis
+pressée.
+
+--Je suis pressé aussi, moi!
+
+--Permettez! murmura la baronne s'adressant à Mirosoff.
+
+Elle suivit dans sa chambre l'importun Maryan, qui ferma aussitôt la
+porte à clef.
+
+--Laisse-moi, commença-t-il, te raconter une histoire.
+
+--Franchement l'heure est mal choisie.
+
+--Mon histoire est courte et tu l'entendras.
+
+D'un air de résignation, Warwara se posa dans l'embrasure de la fenêtre
+en frappant de son éventail la paume de sa main gantée.
+
+--Au temps où lady Stanhope habitait son château de Dar-Dschun, sur la
+cime d'un rocher... tu sais, lady Stanhope, la nièce de Pitt, la reine
+de Palmyre...
+
+--Continue, continue...
+
+--Eh bien, il advint alors qu'un jeune voyageur rencontra dans certaine
+grotte du Liban un aigle aveugle à qui la vieillesse avait fait perdre
+tout son plumage. Une corneille cependant lui donnait la becquée.
+
+La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient.
+
+--Est-ce fini? demanda Warwara.
+
+Il fit un signe affirmatif.
+
+--Réfléchis, ajouta-t-il. Un animal peut être doué de compassion, et
+toi, un être raisonnable, toi une femme, tu n'as point pitié d'un
+malheureux que tu aimes.
+
+--Je t'en prie..., point de scène, balbutia Warwara, ménage mes nerfs.
+
+Il éclata de rire.
+
+--De quoi peux-tu te plaindre? ajouta la baronne; est-ce que je ne
+t'entoure pas de soins, est-ce que je ne t'ai pas fait mille sacrifices?
+
+--Quant aux sacrifices, dit Maryan,--et il se leva d'un air de mépris
+indicible,--je ne connais que ceux que je t'ai faits.
+
+--Mais lesquels?
+
+--Le sacrifice de ma liberté, de ma réputation d'honnête homme, et avant
+tout, celui de ma propre estime.
+
+Warwara haussa les épaules.
+
+--Ta liberté, je te la rends si elle t'est si précieuse.
+
+Il frémit encore, de grosses larmes roulaient malgré lui le long de ses
+joues creuses.
+
+--Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien que je n'ai pas la
+force de me séparer de toi.
+
+Warwara s'était élancée hors de la chambre; elle revint avec un
+portefeuille qu'elle jeta devant lui d'un geste magnifique, de sorte que
+les billets de banque s'échappant voltigèrent de ça et de là comme de
+grands papillons:
+
+--Voilà, dit-elle d'une voix étouffée, voilà mon argent. Je sais qu'il
+ne s'agit que de cela, prends-le, je te donne tout volontairement, mais
+ne me tourmente plus ainsi.
+
+Maryan la toisa d'un regard qui la brûla comme un fer rouge et qui lui
+fit sentir pour la première fois qu'elle avait un coeur.
+
+Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il sortait sans
+répondre, Warwara se jeta dans le fauteuil et se mit à sangloter.
+Hermine accourut haletante:
+
+--Il s'en va, et vous en êtes cause. Il s'en va! Oh! madame! Outrager un
+mourant!...
+
+--J'ai eu tort! s'écria la baronne, ne me ménage pas les reproches, je
+les mérite tous!...
+
+Hermine alla droit au salon où le frère de madame Iraleff attendait
+toujours, et, avec l'aplomb qui lui était propre:
+
+--Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le comte voudra bien
+l'excuser.
+
+Mirosoff leva ses sourcils dédaigneux, prit son chapeau, alluma un
+cigare et battit en retraite.
+
+--Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre sa maîtresse, vous lui
+demanderez pardon.
+
+--Oui, oui, répondit Warwara, qui avait essuyé ses larmes, mais d'abord
+ramasse l'argent.
+
+Hermine ramassa les billets de banque, et la baronne se mit à les
+compter.
+
+--Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, les aurait-il pris?
+
+--Bon Dieu! s'écria Hermine, ne prêtez donc pas à autrui vos viles
+pensées, il y a encore au monde des gens qui gardent une dernière
+étincelle d'honneur, bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque vous le
+jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra mieux; mais je partirai
+avec lui, entendez-vous?
+
+--Tout le monde m'abandonne! gémit Warwara, éclatant de nouveau en
+lamentations.
+
+Elle errait par la chambre au hasard, fiévreuse, désespérée. Tout à coup
+elle s'arrêta.
+
+--Ah! fit-elle, voilà mon billet de banque?
+
+Il était allé, en effet, s'accrocher aux épines d'un cactus. Aussitôt
+cette grande agitation se calma.
+
+--Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera changé, ma petite
+Hermine.
+
+--Comme vous voudrez, grommela sourdement la bohémienne.
+
+Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial.
+
+--Daignez me faire connaître la somme que vous avez dépensée pour moi,
+madame la baronne, dit-il gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour
+moi une dette sacrée.
+
+--Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous nous raconter là quand
+madame ne pense qu'à implorer votre pardon? Mais parlez-donc, madame...
+
+--J'ai été trop vive... les intentions que tu me prêtes sont loin de ma
+pensée, balbutia la baronne. Tu prends si tragiquement toutes choses!
+
+--Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici un jour de plus.
+
+--Eh bien! partons ensemble!
+
+--J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus auprès de vous.
+
+--Maryan!...
+
+Il secoua la tête.
+
+--Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara, se jetant à ses genoux tout
+éplorée.
+
+Il la laissa un instant dans cette attitude. Une joie sombre,
+involontaire s'était peinte sur ses traits décharnés; puis, la relevant,
+il la tint pressée contre sa poitrine.
+
+--Méchant! dis-moi que tu m'aimes encore!
+
+Hermine lui jeta un regard où se mêlaient l'indignation, la haine et
+l'envie.
+
+Tout en attirant le jeune homme sur le divan, Warwara pensait en
+elle-même:--Que dira Mirosoff? Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant
+dépensé pour lui! Et s'il m'échappe... D'ailleurs, c'est un plus grand
+plaisir de faire perdre la raison à un homme que de causer à l'ambassade
+des agitations de l'Italie ou de l'empereur Napoléon, avec une
+Excellence édentée ou un cardinal obèse. Dieu sait si le pauvre garçon
+durera longtemps encore!
+
+Jamais elle ne s'était faite pour lui plus coquette, plus séduisante,
+et, tout en l'entourant de voluptueuses câlineries, elle n'oubliait pas
+l'essentiel, la question d'argent.
+
+--Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons ce compte, mais ne t'en
+préoccupe pas d'avance! Loin de moi la pensée de te demander... C'est
+une bagatelle. J'ai tout noté... le total est de cinq mille six cent
+quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. D'ailleurs tu vérifieras
+toi-même.
+
+--Quelle idée!...
+
+Comme elle avait passé un bras autour de son cou, Maryan n'entendait que
+la douce musique de sa voix, sans s'arrêter aux paroles:
+
+--Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement, finit-elle par
+ajouter, je te permets de me souscrire un billet. Tu seras calme
+ensuite? Tu ne diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur?
+
+Le sourire de Warwara était si délicieux, son étreinte si tendre, que
+Maryan prit machinalement la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il
+écrivait, Warwara affectait de son côté un air d'indifférence: elle
+étirait avec un léger bâillement ses membres magnifiques. Quand Maryan
+lui remit le billet, elle le posa sur la cheminée sans y jeter un coup
+d'oeil; blottie plus près encore de son amant, elle reprenait sur ce
+malheureux, par tous les sortiléges dont elle savait la puissance, son
+diabolique empire.
+
+Cette nuit-là, Maryan fut arraché au premier sommeil par le contact
+léger d'une main froide comme un flocon de neige. Warwara était debout
+devant son lit.
+
+--Ne te fâche pas si je te trouble encore une fois, dit-elle; mais,
+cher, tu as oublié dans ton billet les vingt-trois kreutzers.
+
+Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumière, lui apporta le
+précieux papier et trempa elle-même la plume dans l'encre.
+
+--Combien as-tu dit?...
+
+--Vingt-trois kreutzers... tu sais bien.
+
+Les ayant notés, elle lui donna deux baisers brûlants et s'en alla toute
+joyeuse.
+
+Le lendemain, on la vit à l'Opéra, en compagnie de Mirosoff et de sa
+soeur.
+
+Hermine, qui, lorsque rentrait sa maîtresse, avait fait d'ordinaire un
+premier somme, fut éveillée vers dix heures ce soir-là par un bruit
+insolite dans la chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne fût
+arrivé, jeta autour d'elle une robe de chambre et courut frapper à la
+porte du jeune homme. Quelle fut sa surprise de le trouver tout habillé!
+Il avait endossé ses vieux vêtements d'autrefois, dont jamais, au grand
+étonnement de Warwara, il n'avait voulu se séparer; son manteau gris en
+bandoulière comme un soldat, il tenait à la main un bâton de voyage.
+
+--Jésus-Marie! s'écria la bohémienne, quel projet est le vôtre?
+
+--C'est facile à deviner. Je m'en vais.
+
+--Où donc?
+
+--Chez moi.
+
+--Vous n'y pouvez songer, malade comme vous l'êtes!
+
+--Je me trouve très-bien. Jamais je n'ai eu l'esprit plus sain: c'est
+l'essentiel.
+
+--Vous n'atteindrez pas la frontière seulement... Un si long voyage!
+Savez-vous ce qu'il coûte?
+
+--J'irai à pied.
+
+--A pied de Rome à Kolomea!
+
+--N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants qui me nourriront.
+Il ne m'en faut pas davantage.
+
+--Et vos bagages?
+
+--Je n'emporte que ce qui m'appartient.
+
+--Faites-moi une grâce... Toutes mes épargnes sont à votre disposition.
+
+--Merci, petite! Dieu te récompensera. Moi, je n'ai besoin de rien. Sois
+heureuse.
+
+Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement. Elle
+s'attachait à lui toute frémissante; mais il l'éloigna avec douceur et
+partit en jetant un dernier regard dans la chambre, où elle s'était
+laissée tomber à genoux. D'en haut, Hermine l'entendit chantonner le
+vieux refrain:
+
+ Courage, Cosaque, sois gai,
+ Tu es toujours jeune et vaillant!
+
+Il s'éloignait en chantant; il voulait revoir sa patrie, cette patrie à
+laquelle le coeur de chacun de nous reste attaché, quoiqu'elle soit rude
+et pauvre. Ce fut ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleuâtres,
+vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.
+
+
+ VI
+
+En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie auprès de l'âtre, par
+terre, la tête enveloppée de ses tresses dénouées et renversée contre le
+mur. Elle s'était endormie dans son désespoir. La baronne l'éveilla en
+lui touchant doucement le genou du bout de son pied. Elle entr'ouvrit
+les yeux, mais ne bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de
+Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie, revint auprès d'Hermine et
+l'interrogea.
+
+--Il est parti, répondit la bohémienne.
+
+--Parti? pour me rejoindre au théâtre peut-être?...
+
+--Non, pour Kolomea.
+
+--Mais il n'a pas un kreutzer sur lui!
+
+--Il est parti cependant!
+
+Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout, compta son or,
+inspecta son écrin. Il n'avait rien emporté! Ayant constaté cela, elle
+tomba éplorée dans un fauteuil.
+
+Le vide laissé par ce départ lui devint de jour en jour plus sensible.
+Mirosoff et sa soeur l'importunaient; elle avait pris l'Italie en
+grippe. Sans même dire adieu à ses amis, elle quitta Rome brusquement et
+passa quelques mois à Paris. L'été la retrouva, comme de coutume, dans
+sa seigneurie de Separowze. Le premier soin de la baronne avait été de
+s'informer de Maryan. Elle apprit que, gravement malade, celui-ci avait
+été recueilli par un pauvre maître d'école du voisinage. Elle lui
+écrivit une lettre pleine de tendres reproches: Maryan ne répondit pas;
+elle écrivit de nouveau, se plaignant de son ingratitude. Point de
+réponse encore.
+
+Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa au débiteur, le priant
+de lui rendre par fractions la somme qu'il lui devait. Même silence. Le
+temps s'écoula. Peu à peu elle parut oublier le pauvre Maryan Janowski,
+mais une rencontre inattendue vint rafraîchir sa mémoire.
+
+C'était par une après-midi d'automne. La baronne avait fait en compagnie
+de sa fidèle Hermine une assez longue promenade et retournait chez elle,
+fatiguée. Les rayons du soleil ruisselaient tièdes et clairs sur le
+feuillage devenu rare et qui brillait des plus beaux tons de pourpre;
+comme un fleuve d'or roulaient les feuilles tombées que l'on foulait aux
+pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons; le ciel était
+d'un bleu pâle admirablement limpide, mais dans l'air flottait une odeur
+lourde et stupéfiante qui rappelait un peu l'église et tout autant la
+cave. Le lointain était barré par une de ces murailles basses et
+grises que forment les brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge
+s'accrochaient aux chaumes et aux herbes desséchées; un vol de grues se
+dirigeait vers le sud; bientôt on n'en vit plus qu'un triangle noir qui
+se dessina sur le ciel, tandis que de temps à autre les cris stridents
+des oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain comme un appel de
+détresse.
+
+Une cigogne retardataire perchée sur une grange faisait tristement
+claquer son bec; on eût dit la crécelle de bois du vendredi saint. Aucun
+oiseau ne gazouillait plus; l'oeil eût vainement cherché dans l'espace
+l'aile diaprée d'un papillon: c'en était fait de la danse des moucherons
+à travers les flammes rouges du soir, c'en était fait du concert des
+grillons et du bourdonnement des abeilles. Un solennel silence régnait
+dans la nature et faisait penser à ce calme qui se répand sur le visage
+d'un mort après qu'est exhalé le dernier soupir. Au milieu de ce
+silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit tout à coup Maryan
+assis sur un banc de bois au seuil d'une maisonnette; ses mains étaient
+jointes devant lui; ses grands yeux bleus levés vers le ciel semblaient
+suivre le vol des oiseaux de passage qui émigraient vers le sud. Et
+qu'il était pâle! A peine tenait-il encore à la terre!
+
+La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle rebroussa chemin
+précipitamment. Il lui était impossible de passer devant le spectre de
+celui qu'elle avait aimé.
+
+Aux premières neiges, elle regagna Lemberg. Là, elle apprit, dans une
+fête chez le gouverneur, de la bouche de certain gentilhomme qui
+avait des terres dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski
+n'atteindrait pas le printemps, et qu'il eût manqué du strict nécessaire
+si quelques amis d'autrefois, entre autres un vieux juif ancien factotum
+de son père, ne l'avaient point secouru. Le lendemain, Warwara se rendit
+chez un procureur, qu'elle chargea de poursuivre Maryan selon la loi.
+Lorsque celui-ci reçut la sommation, il ne fit que sourire et déchira le
+papier en deux morceaux qu'il jeta au feu.
+
+--L'affaire peut se discuter, lui dit le maître d'école qui
+l'hébergeait. Ne la remettrez-vous pas entre les mains d'un avocat?
+
+--Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai déjà le meilleur
+des avocats, celui contre lequel tous les tribunaux du monde sont
+impuissants, la mort.
+
+Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement de grelots, et la
+porte du malade s'ouvrit avec impétuosité pour livrer passage au maître
+d'école, puis ce brave homme s'arrêta tout à coup, sourit, toussa,
+cracha d'un air embarrassé; il finit par bégayer:
+
+--Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un là.
+
+--Qui donc? demanda Maryan avec effroi.
+
+--Une dame qui... quel bonheur!... une dame qui... voyez vous-même...
+
+Sur le seuil parut une femme enveloppée de voiles épais. Le malade se
+redressa, et la dernière goutte de sang qui restait dans ses veines
+monta violemment à ses joues. Mais déjà la femme voilée lui tendait les
+bras et venait s'agenouiller près de sa chaise.
+
+--Maryan! murmura-t-elle d'une voix qui n'était pas celle de Warwara.
+
+--Mon Dieu! est-ce possible? Vous, Théofie?... vous?... Qu'est-ce...
+qu'est-ce qui vous amène?
+
+--Tu me le demandes? dit madame Janowska en arrachant son voile, tu me
+le demandes, et je suis ta femme? et tu souffres?...
+
+--Sois tranquille sur ce point. Dieu me délivrera bientôt.
+
+--Je suis venue pour te soigner! s'écria la bonne créature. Si tu le
+permets... ajouta-t-elle avec crainte.
+
+--Ma pauvre amie, tu seras bien mal ici...
+
+--Bah! nous nous arrangerons...
+
+Elle n'en dit pas davantage, mais se mit à déballer mille petites choses
+qui soulagent les malades et dont Maryan avait été privé jusque-là.
+
+Lorsque Hermine, avec un plaisir visible, apprit cette nouvelle à sa
+maîtresse, celle-ci eut une attaque de nerfs.
+
+--Cette femme est auprès de lui! elle le soigne! elle fait venir des
+médecins en consultation, et tout cela, grand Dieu! avec mon argent! Oh!
+les hommes n'ont ni honneur ni conscience!
+
+A mesure que la terre s'éveillait sous le souffle du renouveau, Maryan
+se sentait mieux.
+
+--Patience, lui disait sa femme, encore quelques semaines, et nous
+aurons le printemps. Tu guériras tout à fait.
+
+--Pour jouir du bien-être que je ressens, répondit le malade, il faut
+qu'un homme soit bien près de la mort. La vie ne s'annonce pas si
+consolante et si légère.
+
+Déjà les frimas fondaient le long des vitres, un vent doux passait sur
+la plaine de neige; le fleuve rompait ses chaînes avec un bruit de
+tonnerre, et de tous côtés naissaient des ruisseaux qui descendaient
+vers lui en murmurant; une vapeur humide s'élevait sans cesse; de
+grosses gouttes d'eau pareilles à des larmes perlaient aux fenêtres:
+c'était partout un bruissement perpétuel. Encore un jour, encore un,
+et la terre, dépouillée de son linceul, s'épanouirait dans une vapeur
+bleuâtre. Des petits nuages de ouate moutonnaient sur le ciel serein; le
+sol fumait et remplissait l'air d'un parfum frais, capiteux, enivrant;
+les corbeaux s'envolaient lourdement vers la montagne; les moineaux
+pépiaient sur les branches encore nues et dans les haies qui servent
+de clôture aux chaumières. Le gazon flétri se parait d'une verdure
+nouvelle; tout était si distinctement dessiné par le vigoureux éclat du
+soleil, que le moindre petit tronc d'arbre sur la colline lointaine,
+chaque abreuvoir perdu au sein des pâturages apparaissait avec une
+netteté extraordinaire. Déjà commençaient dans les airs ces jeux
+folâtres, ces chansons, auxquels succède bientôt l'épanouissement
+complet de tout ce qui vit.
+
+Un jour, une hirondelle cherchant son ancien nid entra sous le porche;
+elle voltigea quelques minutes deçà delà avec des petits cris, puis elle
+s'égara jusque dans la chambre du malade, où, après avoir fait mille
+tours, elle finit par se reposer sur le dossier de sa chaise, en
+clignant ses petits yeux noirs.
+
+--Elle nous apporte le printemps, dit Théofie avec joie; ne dirait-on
+pas qu'elle va nous conter des nouvelles de ces beaux pays lointains où
+il n'y a pas d'hiver?
+
+Le malade se retourna, et regardant l'oiseau familier:
+
+--Oui, oui, dit-il, elle vient me parler d'un pays où il n'y a plus
+d'hiver, plus d'orages, plus de douleurs, plus de déceptions... Ne
+connais-tu pas la croyance populaire? L'hirondelle qui entre dans la
+chambre en volant est une messagère de paix, une messagère de mort...
+
+--Pourquoi ces tristes pensées?
+
+--Elles ne sont pas tristes, Théofie; elles me sont très-douces. Cette
+nuit, j'ai rêvé que je volais, moi aussi, et, tandis que je m'élevais
+de plus en plus haut, la terre se déroulait au-dessous de moi comme une
+broderie bigarrée; les rivières n'étaient plus que des fils d'argent, et
+les nuages voguaient dans l'azur comme des cygnes sur une nappe d'eau.
+S'envole-t-on quand on est mort? Je voudrais m'envoler.
+
+Le même jour, il fut saisi d'une grande faiblesse, mais refusa de se
+coucher. Il sourit lorsque les huissiers de Kolomea entrèrent pour
+saisir ses meubles au nom de la baronne Bromirska; il les observa en
+souriant toujours, tandis qu'ils inscrivaient consciencieusement ses
+habits râpés, son linge usé, ses vieilles bottes.
+
+--Le reste m'appartient, dit sa femme, mettant la justice à la porte.
+
+L'hirondelle était sortie depuis longtemps, mais Maryan croyait toujours
+l'entendre; il la cherchait à travers la chambre. La nuit, il demanda
+une fois à boire, puis voulut s'habiller. On lui obéit, on lui donna ses
+vêtements, on le porta jusqu'à la fenêtre.
+
+--Laisse entrer, dit-il à sa femme, l'odeur des fleurs nouvelles... J'ai
+senti le printemps!... Que c'est doux, que c'est bon!...
+
+Théofie hésitait à ouvrir la fenêtre, mais Maryan fit un mouvement des
+paupières qui signifiait:--Désormais, peu importe...--Et la fenêtre fut
+ouverte.
+
+--Ne la referme, dit le mourant, qu'après que je ne serai plus, afin que
+mon âme puisse s'envoler.
+
+Il resta quelque temps tranquille, comme s'il eût respiré avec délices
+l'air embaumé. Tout à coup, sa tête se renversa, et il se mit à chanter
+tout bas:
+
+ Petite moissonneuse,
+ Aiguise ta faucille;
+ Dans la steppe, belle fille,
+ Le froment est mûr!
+
+Au matin revinrent l'huissier, le clerc et le juge du village. Ils
+avaient reçu l'ordre exprès de conduire en prison Maryan Janowski, la
+baronne Bromirska ayant demandé, outre la saisie, la contrainte par
+corps. Théofie les conduisit dans la chambre funèbre, où brûlaient six
+grands cierges autour de Maryan, qui, pâle, paisible, plus beau que
+jamais, les mains jointes sur les fleurs qui jonchaient sa poitrine,
+semblait dormir. La fenêtre était restée ouverte, et, sur le rebord,
+l'hirondelle, familièrement perchée, jetait son petit cri doux et triste
+devant le catafalque drapé de noir.
+
+--Le voici, dit avec amertume madame Janowska. Conduisez-le en prison si
+vous voulez.
+
+Les trois hommes firent le signe de la croix et s'agenouillèrent pour
+réciter une prière.
+
+
+ VII
+
+Lorsque Warwara reçut le billet de mort à marges noires, elle
+s'évanouit, et, longtemps après qu'elle fut revenue à elle, ses larmes
+coulèrent en abondance. Hermine resta pelotonnée dans un coin jusqu'au
+soir et du soir jusqu'au matin, sans rien dire. Le lendemain, elle fit
+offrir le saint sacrifice pour le repos de l'âme du défunt et pria de
+tout son coeur.
+
+Le premier rayon du soleil d'été ramena la baronne à Separowze. Elle
+apprit que madame Janowska habitait encore la maison où était mort
+Maryan et résolut d'aller lui rendre visite. La veuve, en grand deuil,
+la reçut avec plus de surprise que d'indignation; elle répondit à toutes
+les questions qui lui furent posées sur les derniers moments de son
+mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda, non sans quelque
+embarras, ses ongles roses et murmura timidement:
+
+--Parlons, s'il vous plaît, de la somme que me devait le pauvre homme...
+vous savez bien, la somme...
+
+--Ma foi! il me semble que vous n'avez épargné aucun moyen pour vous la
+faire rendre! répondit froidement madame Janowska.
+
+--Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais... enfin je compte
+sur votre honnêteté...
+
+Hermine tirait énergiquement sa maîtresse par la robe, mais elle ne
+réussit pas à l'arrêter dans cette ignoble réclamation.
+
+--Car enfin, continua la baronne, vous vivez de mon argent.
+
+--De votre argent! s'écria la veuve en se levant toute droite; avez-vous
+bien l'impudence de venir parler ici de ce commerce d'âmes, femme
+éhontée! Ainsi vous croyez m'avoir payé le sacrifice que je vous ai
+fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous donné tout l'or du
+monde! Je me disais que mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme
+il ne pouvait l'être avec moi; voilà pourquoi je vous l'ai donné,
+n'exigeant en échange que mon pain quotidien, afin de ne plus lui être à
+charge, afin qu'il fût heureux! répéta Théofie dans l'obstination de son
+étrange dévouement. L'a-t-il été? Non! Vous nous avez trompés tous les
+deux, moi et lui...
+
+--Je vous en prie, murmura Warwara, ménagez mes nerfs.
+
+--Sa mort est sur votre conscience, répéta sans l'entendre madame
+Janowska, vous l'avez tué! que son spectre vous poursuive...
+
+La baronne trembla sous cette menace.
+
+--De grâce! répétait-elle en s'efforçant de gagner la porte.
+
+--De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas un kreutzer; emportez
+ses vieilles nippes si vous voulez... tenez... ceci vous appartient!
+
+Mais madame Bromirska avait pris la fuite.
+
+Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement:
+
+--Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin à faire.
+
+--Où vas-tu donc?
+
+--A son tombeau.
+
+--Oh! Herminoskha, ma chère Nushka, supplia la baronne, n'y va pas! ne
+fais pas cela! Je ne dormirais pas de la nuit!
+
+--Peu m'importe! répondit la bohémienne en s'échappant.
+
+Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda tout émue:
+
+--Qu'as-tu été faire là? demanda-t-elle enfin.
+
+--Planter des fleurs sur son tombeau.
+
+--Tu les as plantées toi-même?
+
+--Moi-même.
+
+--Jésus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en! Va-t'en!
+
+Elle se déshabilla toute seule, tant était grande son horreur pour ces
+mains qui avaient touché la terre où reposait Maryan; mais, au coup de
+minuit, Hermine la vit se précipiter dans sa chambre un flambeau à la
+main et le visage revêtu d'une pâleur livide:
+
+--Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu! Je l'ai vu!
+
+--Qui donc?
+
+--Le mort!--Ses dents s'entrechoquaient en parlant.--J'ai senti son
+souffle froid comme la tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il était
+là debout devant mon lit et me faisait signe!...
+
+--Eh bien! répliqua Hermine, c'est une punition du Ciel! Vous l'avez
+bien méritée! Je souhaite qu'elle se renouvelle chaque nuit.
+
+--Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota la baronne. Je
+commanderai cent messes pour lui... Crois-tu que cela me viendra en
+aide?... Cinquante messes, qu'en dis-tu?--reprit-elle après une pause
+qui lui avait suffi apparemment pour se calmer un peu.
+
+Lorsque la joyeuse lumière du jour entra dans la chambre, Warwara trouva
+que dix messes seraient assez, et après le déjeuner elle envoya Hermine
+chez le curé pour commander une seule messe, qui ne fut suivie d'aucune
+autre, le spectre de Maryan Janowski ne s'étant plus montré.
+
+La baronne avait trente ans à cette époque, c'est à-dire l'âge où une
+femme bien portante est à l'apogée de ses charmes et plus dangereuse
+que jamais; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon
+chatoyant, mais il se couche à ses pieds comme un chien soumis. La tête
+de Warwara rappelait la beauté sévère de la Vénus au miroir, du Titien;
+sa haute taille, sa démarche avaient autant de grâce que de majesté.
+Elle était riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait
+satisfaire tous ses désirs, et cependant elle n'était pas contente.
+Une perpétuelle inquiétude, qu'elle attribuait à ses nerfs malades, la
+tourmentait sourdement. Chaque jour, son médecin lui donnait de nouveaux
+conseils; enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:
+
+--Il vous faudrait plus d'activité, madame, dit-il gravement;
+occupez-vous de quelque façon utile.
+
+Warwara s'occupa en effet, et de la manière qui, à son point de vue,
+était le plus utile.
+
+Elle était entrée en relations à Lemberg avec un Juif du nom de
+Gottesmann; ce personnage, aussi dévot que rusé, possédait toute sa
+confiance. Gottesmann n'était certes pas ce qu'on appelle un honnête
+homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour esquiver la loi sans
+se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commença donc à
+dépenser utilement son activité selon l'ordonnance du médecin. L'hiver,
+elle habitait Lemberg, et l'été Separowze, s'occupant à la campagne
+comme à la ville d'affaires aussi variées qu'intéressantes. Elle prêtait
+de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de
+famille qui étudiaient dans la capitale, aux petits employés. L'embarras
+de ces pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scènes de drames
+auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs détendus un
+charme indicible; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un
+lieutenant, ayant engagé sa parole d'honneur, se voyait sur le point de
+perdre son grade, quand un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses
+folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père de famille criblé
+de dettes se tordait à ses pieds, tel qu'un ver qu'on écrase, alors elle
+jouissait réellement de la vie et savourait jusqu'aux moindres détails
+de la situation, sans en dédaigner un seul. D'abord elle feignait d'être
+inflexible, puis elle accordait une vague espérance, comme si les
+prières de ses débiteurs aux abois et quelques à-compte, toujours bien
+reçus, l'eussent désarmée; mais la saisie ne s'ensuivait pas moins. Les
+atermoiements n'avaient d'autre but que de rassurer ses victimes afin
+de lui permettre de fondre sur elles à l'improviste. Quand elle avait
+traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il
+se trouvait que sans rien risquer elle avait savouré quelques agitations
+délicieuses.
+
+--Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs
+toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs maîtresses à
+la fois. Moi, j'ai des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir
+est d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour
+dettes.
+
+Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la
+satisfaction de les torturer ne l'eût jamais dédommagée d'une perte;
+l'avidité l'emportait encore chez elle sur la jouissance qu'elle
+éprouvait à faire sentir aux malheureux le pouvoir de l'argent.
+
+Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses
+spéculations. Elle prêtait sur des immeubles, sur le blé, sur des
+marchandises de toutes sortes. Si le payement ne s'effectuait pas
+au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engagé,
+l'exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann se rendait
+d'ordinaire acquéreur à vil prix pour revendre ensuite le plus
+avantageusement possible. Nombre de marchés frisaient la ligne de
+séparation qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses
+permises et les choses défendues. La baronne tendait volontiers ses
+filets sur les terrains vagues où la justice n'a point de prise. Ainsi,
+elle possédait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine
+maison à Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs voulut acheter
+un immeuble. Warwara s'empressa de recommander la maison de Cracovie,
+mais elle passa sous silence ce détail peu important qu'elle en possédât
+la moitié. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil
+de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme
+propriétaire unique, demanda le double de cette somme; mais M.
+Gottesmann, qui s'était posé en entremetteur, conseilla fortement à
+l'acquéreur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer
+de plus. C'était aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, il lui
+manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme à
+douze pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut conclue;
+Warwara reçut aussitôt sa part de vingt mille florins, plus dix mille
+florins pour l'argent prêté; elle trouva moyen en outre de grappiller
+dix mille francs de chicanes.
+
+Autant la baronne était indulgente pour elle-même, autant elle se
+montrait sévère pour autrui; elle dépouillait sans scrupule; mais le
+sens moral s'éveillait chez elle dès qu'elle se sentait lésée, si peu
+que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions contre
+les coupables! Un de ses fermiers, ruiné par la grêle ou par un
+incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se
+tordait les mains en s'écriant:--Désormais, je ne me fierai à personne,
+non, à personne! Moi qui vous croyais honnête homme! N'est-ce pas,
+Hermine? toi aussi, tu le croyais honnête? Et maintenant vous descendez
+au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma
+présence!...--Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitôt
+d'être honnête. Hélas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans
+chacun des pauvres hères qu'ils rançonnent et un fripon en celui qui
+leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos créanciers ne
+sont-ils pas toujours à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des
+coquins? Demander à Warwara un peu de pitié pour des paresseux, des
+prodigues, des maladroits, c'eût été vraiment trop exiger d'une femme
+raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse à se reprocher; la
+sensibilité ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-mêmes devenaient
+au besoin singulièrement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les
+eût exaspérés, mais le spectacle d'une exécution ne les chatouillait que
+très-agréablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur
+que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc
+ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait même une telle
+intrépidité lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un
+jour victime de son héroïsme.
+
+Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand
+faiseur de projets, qui bâtissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter
+demain une boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès que lui
+souriait un nouveau système, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la
+première sorte, occupé tantôt de l'invention d'un vaisseau perfectionné,
+tantôt de celle d'un canon ou d'un ballon modèle, eut le malheur de
+découvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre à faire de la
+porcelaine. Aussitôt le projet d'une fabrique de porcelaine germa
+et mûrit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour
+l'effectuer. Il rendit visite à sa voisine et développa ses idées d'une
+façon qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci n'hésita pas à
+lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au
+bout d'un an. Bien que le bon jeune homme eût été contraint d'écrire
+douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis
+de faire l'éloge de son obligeante voisine.
+
+Les constructions avançaient; il se procura des machines, prit des
+ouvriers; mais, avant le terme échu, il lui fallut encore emprunter
+trois mille florins, ce qui ne l'empêcha pas d'être obligé de s'arrêter
+peu après, faute de ressources. L'échéance vint: il dut demander un
+délai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze
+mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel à sa patience, elle se
+montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables
+dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus
+embarrassé, Warwara n'hésita pas ensuite à faire saisir la forêt et le
+moulin. Elle gagna encore dix mille florins à cette saisie. Plus que
+jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa
+fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante
+et procura cinq mille florins pour lesquels le propriétaire souscrivit
+un billet de six mille, qui en deux années s'éleva jusqu'à douze mille,
+sans que la fabrique pût être encore mise en activité. Au jour de
+l'échéance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable
+femme du cercle, comme il l'avait longtemps nommée, faire main-basse sur
+la métairie, les troupeaux, les pâturages et enfin sur la fabrique. Il
+se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait
+trouvé du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement,
+l'exploitation lui coûta cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer
+certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier
+emprunt de ce constructeur de châteaux en Espagne. La seigneurie, la
+terre furent vendues par autorité de justice; ensemble elles valaient
+bien quarante mille florins; les enchères cependant n'atteignirent pas
+cette somme, ou plutôt à la première et à la seconde enchère aucun
+acheteur ne se présenta. À la troisième, la plus aimable femme du cercle
+offrit deux mille florins, et la propriété lui fut adjugée. Alors
+seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent même
+très-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet
+d'une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain membre par membre, comme
+on mange un artichaut feuille à feuille. Un instant il forma le suprême
+projet de mettre le feu à sa maison, mais il s'en tint finalement à
+celui de partir pour Baden, où le râteau du croupier balaya son dernier
+sou. On le revit dans le pays quelque temps après, déguenillé, en bottes
+trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter dans le salon de la baronne:
+
+--Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec hauteur.
+
+--Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes champs, ma maison.
+
+--Je crois que vous avez perdu la tête.
+
+Warwara s'était levée, mais Papowitch la saisit par le bras et tira un
+couteau.
+
+--Misérable! s'écria-t-il, voilà tes intérêts!
+
+En même temps, il lui portait à la poitrine un coup qui ne la blessa que
+légèrement, car le pauvre diable ne savait ce qu'il faisait: il était
+ivre.
+
+Elle appela au secours.
+
+Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait de l'étrangler quand les
+domestiques accoururent.
+
+Il fut terrassé.
+
+--Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a voulu m'assassiner,
+frappez! frappez-le! et traînez-le en justice.
+
+Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant qu'il n'avait voulu
+que l'effrayer; ce fut en pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il
+fut jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea. La baronne
+parut aux assises dans une toilette élégante pour témoigner contre
+lui. Lorsqu'elle l'eut entendu condamner à trois années de prison,
+considération prise des circonstances atténuantes, elle fronça le
+sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels drôles qu'un seul châtiment:
+la potence, qu'il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes.
+Elle envoya même aux journaux de Vienne un article de plaintes et de
+récriminations contre la justice gallicienne.
+
+Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait cependant se passer
+d'affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu'elle en
+était venue à demander aux valets de bonne mine dont elle s'entourait
+volontiers, mais de pur dévouement. Aussi l'empire d'Hermine
+grandissait-il tous les jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa
+maîtresse, réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s'amusant
+parfois à la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et
+capricieuse. N'importe, la baronne tenait à elle par-dessus tout;
+c'était l'unique créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement;
+or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse complétement du
+besoin d'aimer et d'être aimé, fût-il en apparence de pierre ou de
+glace.
+
+
+ VIII
+
+Bien des années s'étaient écoulées depuis la nuit où Maryan Janowski,
+près de mourir, avait salué le printemps, lorsque je fis connaissance
+avec la baronne Bromirska. L'incident qui me conduisit chez elle
+était des plus simples; il s'agissait de lui présenter une liste de
+souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d'envoyer
+un jeune peintre d'avenir étudier sous le ciel et au milieu des
+chefs-d'oeuvre de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits sur la liste
+était celui de la baronne. Je me présentai chez elle dans l'après-midi.
+Cette chaleur tropicale qui distingue l'été gallicien, aussi court qu'il
+est ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot de mon
+cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fumée. Le ciel,
+d'un bleu foncé pur et puissant, resplendissait des feux implacables du
+soleil. On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant d'oiseau ne se
+faisait entendre; l'herbe semblait brûlée au bord des ruisseaux taris. A
+l'horizon se détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.
+
+J'éprouvai une sensation de soulagement délicieuse en m'enfonçant sous
+les futaies de Separowze: les vieux chênes formaient une voûte de
+verdure que perçaient çà et là des flèches de lumière dorée; du fond des
+ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur monta vers moi, mêlée
+à des arômes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en
+atteignant une clairière non loin de la seigneurie, de me trouver au
+milieu d'un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en
+liberté. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et
+leurs racines largement étirées, faisaient penser à une armée de gnomes
+prête à entrer en bataille contre les géants de la futaie. Partout
+s'alignaient des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De distance
+en distance, un Titan renversé, ses rameaux encore parés de quelques
+feuilles sèches, barrait le chemin; des centaines de coléoptères en
+cuirasse vert doré fourmillaient dessus, et l'écorce fendue laissait
+couler la résine comme coule le sang d'une blessure mortelle. Deux
+bûcherons étaient en train de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au
+plumage bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant du bec
+contre le tronc d'un autre arbre avec un bruit mesuré.
+
+--Qui donc fait abattre ce bois magnifique? demandai-je aux bûcherons.
+
+--Qui? répéta l'un d'eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui
+couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a
+besoin d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en a jamais
+assez.
+
+Ce que je vis à Separowze ne s'accordait que trop avec le jugement du
+bûcheron. On eût dit que la guerre venait de traverser la seigneurie
+et que les ravages du canon avaient été à peine réparés. Un habit de
+mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n'est pas plus bigarré que ne
+l'était le château de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde
+enviait l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en
+rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé tomber par places cet
+enduit et ressemblait à quelque écran de tapisserie rongé par les
+teignes.
+
+La toiture avait évidemment besoin des soins du couvreur; la cheminée
+croulante, réduite à la moitié de sa hauteur primitive, semblait
+s'accroupir, telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies étaient
+en maint endroit remplacées par des morceaux de papier collé. Ici, un
+bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barré plusieurs
+fenêtres avec des planches qui leur donnaient un air de prison.
+
+Entre les lames d'une jalousie couverte de poussière passaient et
+repassaient une myriade de moineaux, qui avaient installé leurs nids
+derrière ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un
+seul gond et semblait destiné à remplacer dans la tempête la grinçante
+girouette qui manquait au toit, bordé de ce qui semblait d'abord un
+étrange travail de sculpture, de ce qui n'était en réalité qu'une
+guirlande pressée de nids d'hirondelles.
+
+Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux
+maisons qu'elles choisissent; pour cette raison sans doute, la baronne
+les tolérait. La grange, construite en longueur auprès de l'habitation,
+rappelait par ses poutres détachées, ses bardeaux pourris qui laissaient
+entrevoir la nudité des solives, la carcasse gigantesque d'un animal
+antédiluvien.
+
+De l'autre côté de la seigneurie s'étendait un jardin mal entretenu, où
+le plantain et les orties obstruaient les anciennes allées; on cultivait
+maintenant des légumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre les
+choux et les raves jaillissaient encore quelques touffes de roses et
+de giroflées. Je confiai mon cheval à un gars costumé en jockey, qui
+m'apprit que sa maîtresse était chez elle, et je montai avec précaution
+l'escalier dont les marches en bois formaient presque autant de
+bascules. Le valet, occupé dans l'antichambre à attraper des mouches,
+me conduisit, en souriant avec complaisance, par une enfilade de pièces
+délabrées où se reflétait le caractère de celle qui en faisait son gîte.
+Les murs semblaient crier des maximes d'économie:--Ne jetez rien! ne
+réparez rien!--Çà et là, ils laissaient pendre leurs tapisseries en
+morceaux, comme des affiches déchirées au coin des rues. Dans tous les
+angles se tendaient de grandes toiles d'araignée dont les fils couraient
+d'un tableau à l'autre: les araignées aussi portent bonheur. Tous les
+sièges se dérobaient sous des housses de toile grise rappelant la cendre
+des Juifs au jour de la réconciliation. Dans les bahuts et sur les
+étagères se mêlaient à la vieille argenterie les objets les plus
+hétérogènes: souliers de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets
+flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes de chapeaux, un
+bras de statuette, un collier de chien, un jouet d'enfant, la moitié
+d'un peigne, de vieux clous, des noisettes sèches, des brosses à dents
+usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines
+de lin dans sa cage, dont les fils de fer étaient remplacés par un
+entrelacement de ficelles. Auprès d'une fenêtre jaunissait un calendrier
+de 1840. Le secrétaire supportait quelques belles pièces de vieux Saxe
+plus ou moins ébréchées, mais aussi de grands ciseaux couverts d'une
+rouille pareille à des taches de sang, de vrais ciseaux de Parque
+destinés à trancher la vie des mortels, un encrier d'argent barbouillé
+d'encre, un vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de papiers
+saupoudré de tabac à priser.
+
+On respirait dans cette étrange demeure l'odeur mixte qu'exhale un
+fruitier et un garde-manger: en effet, des poires et des pommes à demi
+mûres étaient dispersées au bord de toutes les fenêtres et sur toutes
+les tables où elles pourrissaient, tandis que des débris de victuailles
+de toutes sortes, soigneusement conservés, se décomposaient de leur côté
+en attirant une multitude de mouches.
+
+Warwara Bromirska me reçut dans sa chambre à coucher, où elle était en
+train de s'attifer devant une grande glace. Elle me tendit sa belle
+main, froide comme le marbre, et m'invita poliment à m'asseoir auprès
+d'elle, sur un petit divan d'où sortaient de tous côtés des mèches
+d'étoupe. À la tête du large lit italien s'entre-croisaient deux sabres
+recourbés autour d'un révolver; sur la table de nuit était jeté un
+poignard. La pendule marquait onze heures et demie.
+
+Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son âge; elle n'avait
+perdu ni ses cheveux, toujours frisés avec art, ni ses dents sans
+défaut; il lui restait même une certaine fraîcheur à laquelle le fard
+contribuait sans doute, mais son visage avait pris avec l'âge une
+étrange expression de méfiance et de méchanceté.
+
+Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche au bas du menton,
+dessinant ce qu'on eût pu prendre de loin pour une sorte de moustache
+sarmate. Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un couteau; en vérité,
+ils se plongeaient dans votre coeur ni plus ni moins que le glaive le
+mieux aiguisé pour disséquer ce coeur sans miséricorde; mais, ce qu'il
+y avait de plus remarquable en elle, c'était sa toilette. Je n'en avais
+jamais rencontré de pareille; évidemment elle portait, pour ménager ses
+robes neuves, des vieilleries du passé, des vieilleries d'apparat: une
+mantille de velours bleu qui laissait la ouate s'échapper aux coutures,
+une vieille robe rose d'où pendait un falbalas, décousu peut-être dans
+un bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y avait de cela
+vingt ans et plus. Sur sa tête était posé un fez turc, et la finesse de
+ses pieds se perdait dans de grosses pantoufles en feutre.
+
+Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait éprouver l'abatage de sa
+magnifique futaie, en cherchant à lui persuader que ce sacrifice était
+mal entendu, même au point de vue de l'économie.
+
+Elle tira une longue bouffée de sa cigarette:
+
+--Oh! répliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne
+vivrai point éternellement. Je veux donc jouir de mes biens tandis que
+je vis. Ce n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amène. En quoi
+puis-je vous être agréable?
+
+Tirant de ma poche la feuille de papier où s'alignaient déjà plusieurs
+souscriptions, je me mis en frais de rhétorique.
+
+Elle sourit, un peu embarrassée.
+
+--Je veux bien contribuer à cette oeuvre selon mes moyens, dit-elle
+enfin. On m'a déjà parlé de votre peintre; je ne doute pas de son
+génie, mais, pour parler franchement, ce génie, ne craignez-vous pas de
+l'étouffer?
+
+--Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi, à cette sotte redite
+que le talent ne grandit que dans la misère? Il est prouvé cependant que
+les plus grands esprits ont été ceux que ne tourmentaient pas le besoin
+de produire pour satisfaire aux nécessités vulgaires de la vie.
+
+--C'est possible! répondit-elle en cherchant dans ses poches quelque
+menue monnaie de cuivre; puis elle prit la feuille, s'approcha du
+secrétaire, écrivit deux ou trois mots qu'elle sécha au moyen d'une
+pincée de sable prise dans le crachoir, compta et se relut encore une
+fois, puis me rendit en soupirant la liste, plus cinquante kreutzers.
+
+--Tout ce que je vous demandais, c'était de me dire si le jeune homme
+était vraiment digne de notre compassion, de nos secours. Vous êtes-vous
+bien assuré de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir un bon coeur. Les
+gens en abuseront souvent.
+
+Elle se laissa retomber négligemment sur le sofa auprès de moi:
+
+--Quand on montre tant de sensibilité à propos de quelques méchants
+arbres, qu'est-ce que cela doit être, bon Dieu, quand il s'agit d'un
+homme! Permettez cette observation à une vieille femme: je ne vous
+crois pas un garçon pratique... eh! eh! cela viendra, monsieur, avec le
+temps!... Il faudra que vous vous pénétriez d'une chose: c'est que dans
+ce monde il ne s'agit pas de coeur bon ou méchant, mais d'une loi de
+nature. Celui-ci profite de celui-là tant qu'il peut. Il n'est personne
+qui hésite à se servir, pour atteindre au plus haut, d'une échelle
+vivante, oui, oui, d'une échelle formée de têtes d'hommes!
+
+Elle fit un mouvement du pied; on eût dit que ce pied se posait
+avec joie sur la nuque d'un des malheureux qu'elle avait renversés
+impitoyablement comme les chênes séculaires de sa forêt.
+
+--Permettez-moi, madame, de vous contredire à mon tour, répliquai-je
+en m'efforçant de rester poli; l'expérience nous enseigne à aider le
+prochain, ne fût-ce que par intérêt personnel, afin d'être secourus
+nous-mêmes le cas échéant.
+
+--C'est tendre la main à la paresse, à la sottise, s'écria madame
+Bromirska, tout agitée. L'indigent ne peut s'en prendre de son indigence
+qu'à lui-même.
+
+--Pas toujours. Il y a une sorte de pauvreté qui, comme la richesse,
+étouffe nos élans, paralyse nos forces.
+
+--Ah! vous êtes aussi des ennemis de la richesse? Vous nourrissez ces
+dangereuses idées modernes qui conduisent au communisme, vous vous
+faites l'apôtre du partage universel?
+
+--Vous vous trompez, madame, répondis-je. Je crois impossible de rendre
+tout le monde riche, car si chacun était riche, tout le monde manquerait
+du nécessaire, personne ne voulant plus travailler. Jusqu'ici,
+malheureusement, ni les philosophes, ni les économistes, n'ont réussi à
+résoudre le grand problème d'un partage équitable de la propriété, mais
+il me paraît hors de doute que, dans la classe moyenne seulement, la vie
+d'un peuple, celle de l'humanité tout entière pousse de saines racines.
+La pauvreté, comme la richesse, a toujours arrêté le progrès. Richesse
+et pauvreté sont les différentes formes de la même maladie. La santé
+n'existe que là où vous trouvez en équilibre le travail et le gain,
+et là aussi est la liberté. La propriété sans le travail engendre la
+tyrannie, et le travail sans la propriété conduit à l'esclavage.
+
+--Mais c'est tout à fait selon la nature, décida la baronne en roulant
+une nouvelle cigarette.
+
+--Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le contraire. D'où vient
+que les descendants de familles riches déclinent à la seconde ou
+troisième génération, tandis que les descendants des pauvres s'élèvent
+tout aussi sûrement, de sorte que la nature, en somme, tient la balance
+égale entre la richesse et la pauvreté? Il faut que dans la première il
+y ait quelque chose de démoralisant, et dans la seconde une force qui
+nous pousse et nous fait aspirer en haut.
+
+--Vous avez raison, répliqua la baronne: j'ai eu l'occasion d'observer
+cela par moi-même. Jetons seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez
+comme tout a changé ici pour les deux grandes races dominantes, la
+noblesse polonaise et le paysan petit-russien, depuis 1848. Notre
+noblesse déchoit de plus en plus, tandis que le paysan prospère.
+
+--Vous reconnaissez donc que la circulation de l'argent s'accomplit
+selon les lois de la nature, tout comme la circulation de la vie?
+
+--C'est pour cela, s'écria la baronne, c'est pour cela que je remercie
+Dieu de n'avoir pas d'enfants qui gaspilleraient les biens que j'ai su
+acquérir!
+
+--Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter votre argent là-haut.
+
+--Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps réfléchi à ce que je
+ferais en cas...
+
+Elle fut interrompue par les aboiements d'un petit roquet qui s'élança
+dans la chambre. Tout blanc et joliment rasé, il avait une crinière et
+une queue de lion; chaque poil de son corps se hérissa de colère à ma
+vue, comme s'il eût voulu me déchirer:
+
+--Paix, Mika! dit la baronne en le caressant. Regardez cette chère
+petite bête, monsieur; tandis que les enfants nous coûtent tant
+d'argent, Mika m'a valu un héritage de dix mille florins.
+
+--Comment cela?
+
+Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel ou plutôt vers le
+plafond, où se balançaient les toiles d'araignée.
+
+--L'héritage de mon amie, la baronne Zatner. Elle ne voulait confier
+ce petit animal qu'à moi seule, qu'elle aimait tendrement; aussi
+donna-t-elle l'ordre de me le porter après sa mort avec une somme de dix
+mille florins. Mais Mika nous a interrompus... Où en étions-nous?...
+
+Et la baronne se tourna vers moi en souriant:
+
+--Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en effet, sous certains
+rapports, une cause de soucis. On possède et on ne jouit pas. Je ne
+peux pas manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans emporter
+seulement une obole pour Caron. C'est triste!
+
+--Eh bien! madame, vous voyez que cette seule pensée gâte pour vous les
+joies de la possession, et peut-être y a-t-il des jours où d'autres
+nuages se joignent à celui-là pour vous attrister. Vous admettez
+donc avec moi que les lots s'égalisent et que la nature est juste en
+définitive. Celui qui, avec une poche vide, a le coeur gai, tient sa
+part de félicité terrestre. Il donnera plutôt un oeuf sur les deux
+qu'il possède que le riche n'en donnera un sur soixante, et pourtant le
+plaisir de donner est infiniment supérieur à celui de recevoir.
+
+--Quelles illusions! fit la baronne avec dédain. Si vous voulez que je
+sois sincère, j'avouerai que je n'ai ressenti aucun plaisir en faisant
+l'aumône à votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme
+ne soit vainqueur à la fin, mais j'espère bien ne pas voir cela. Nos
+paysans cependant ne se gênent pas déjà pour prendre du bois, du blé,
+des fruits, tout ce que Dieu fait croître, et ils ne croient même pas
+commettre de péché.
+
+--Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mûrir pour tous les fruits et
+les légumes, répliquai-je; le même homme, qui ne vous reconnaît pas le
+droit de poser une clôture à votre champ, vous rendra fidèlement votre
+portefeuille bourré de billets de banque si le hasard le lui fait
+trouver. Je ne justifie pas nos paysans de s'approprier sans scrupule ce
+que le riche leur enlève, à les entendre; mais rappelons-nous pourtant,
+madame, que saint Augustin a dit: «Le superflu du riche est le
+nécessaire du pauvre.»
+
+--J'ai mon opinion sur ce point, répliqua la baronne. Vous ferez le
+signe de la croix si je vous la dis, car elle n'est ni chrétienne ni
+moderne, mais enfin c'est mon opinion. La misère sans adoucissement,
+sans espérance, sans secours, comme elle existe aujourd'hui, n'est
+qu'une conséquence de l'abolition de l'esclavage. Vous vous étonnez?
+C'est pourtant ainsi. Considérez la Russie, l'Amérique; vous ne pourrez
+me donner tort. Autrefois, le planteur soignait, protégeait son esclave;
+le serf, lui aussi, était fort bien traité par son seigneur; chez nous
+le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci lui appartint; il
+l'aidait à rebâtir sa maison dévorée par le feu, il lui donnait du blé
+aux époques de disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. Pour
+le pauvre, je le répète, l'esclavage est un bonheur, et jamais de cet
+esclavage on ne réussira, entendez-vous, à supprimer que les bienfaits;
+ses maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De même que le peuple le plus
+fort et le plus riche soumet le plus faible et le plus pauvre, de même
+en est-il entre les individus. Chacun dispute à l'autre l'air, la
+lumière, la vie, comme font les arbres dans la forêt. Or, ne vaut-il
+pas mieux que le plus faible se rende, que le plus pauvre offre
+volontairement sa nuque au pied du riche? Les hommes grossièrement
+organisés, les hommes du peuple sont formés par la nature pour nous
+servir nous autres, qui sommes d'une constitution plus fine, plus
+délicate. Qu'ils travaillent afin que nous puissions vivre agréablement!
+C'est justice. Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, qui
+excitent notre enthousiasme à un si haut degré, eussent été possibles
+sans l'esclavage? Chez nous, je parle du temps de la république
+polonaise, tout gentilhomme avait les mêmes priviléges qu'un citoyen
+libre de la Grèce et de Rome, et le paysan labourait pour lui afin
+qu'il pût se vouer sans réserve au bonheur de la patrie. Mais les idées
+philanthropiques ont gâté tout cela; quand il s'est trouvé des nobles
+pour pérorer sur les droits naturels et le contrat social... Bon! vous
+savez toutes ces choses mieux que moi, vous savez quelles révolutions
+ces philosophes bienfaisants ont provoquées, comment la Pologne a été
+déchirée, comment est née la Révolution française...
+
+--Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il me semble que la triple
+tyrannie de l'aristocratie, du clergé et des partisans de la cause
+polonaise a produit l'esclavage des paysans, la persécution des sectes
+dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de la Pologne en un mot.
+Quant à la France...
+
+--Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit la baronne; je n'ai
+prétendu dire que mon opinion. Je prête volontiers l'oreille, moi aussi,
+à celle d'un étranger, pourvu que la discussion n'entraîne ni contrainte
+ni violence. Cette façon de s'échauffer sur tout ne me plaît pas; elle
+ne me semble propre qu'à exciter du trouble et de l'agitation, tandis
+qu'un échange de pensées discret et mesuré peut contribuer à notre
+plaisir et à notre instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous
+voulez venir quelquefois tenir compagnie à une vieille femme, vous ferez
+une bonne oeuvre. Que le Ciel vous bénisse!
+
+Elle me baisa au front et me congédia de cette façon hautaine que les
+vieilles dames chez nous ont en commun avec les princes de l'Église et
+autres potentats.
+
+Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze
+heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours!
+
+
+ IX
+
+Depuis, j'allai souvent à Separowze. Mes amis s'en étonnaient, car,
+disaient-ils, qu'est-ce qui peut l'y attirer? La campagne n'est pas
+belle; il n'y a point de chasses, et les dîners de la baronne ne sont
+rien moins que succulents. C'était vrai, et pourtant je ne m'ennuyais
+jamais à la seigneurie. J'y avais découvert une collection d'originaux
+tels qu'il n'en existe plus peut-être nulle part ailleurs qu'en
+Gallicie. À elle seule, Warwara eût suffi sans doute à m'intéresser. Je
+pénétrais, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa vie. Tandis que
+d'autres, ne la voyant qu'à l'église ou dans le monde, pouvaient se
+tromper sur son caractère, confondre le masque avec le visage, moi je
+la surprenais à ces heures inévitables où les nerfs se détendent, où
+l'esprit d'intrigue se repose, où la comédienne oublie son rôle, et ce
+déshabillé moral d'une femme prudente, astucieuse entre toutes, avait,
+je dois en convenir, le charme le plus piquant pour un observateur. Que
+de naïveté dans la proclamation incessante de son monstrueux égoïsme!
+Aussi avais-je renoncé à jamais la contredire.
+
+Les moissons en seront-elles moins détruites si vous critiquez et
+condamnez la grêle? La foudre qui frappe un innocent sur le grand
+chemin l'épargnera-t-elle davantage parce que vous lui aurez reproché
+l'immoralité de son action? Non vraiment, on ne peut que constater le
+phénomène et en prendre note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il
+y avait en elle un mélange bizarre d'impressions apparemment
+contradictoires: l'avidité de l'or, la volupté de la possession étaient
+comme paralysées par la crainte de jouir d'un trésor qu'elle idolâtrait
+sans oser y toucher. C'était une misérable vie en somme, sans lumière,
+sans couleur, sans joies, et pourtant la pensée que cette vie dût finir
+la faisait tressaillir d'angoisse. La terreur de la mort finit par
+briser ce roc. Warwara devint dévote, une fausse dévote s'entend. Elle
+priait, se confessait, brodait des ornements d'église, mais sans cesser
+pour cela de faire de l'usure et des spéculations. Quand elle veillait
+à ce que ses gens observassent toutes les abstinences, tous les jeûnes
+prescrits, son avarice fraternisait évidemment avec sa dévotion; elle ne
+dédaignait pas non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordât avec
+ses principes d'économie. Aussi prit-elle parti tout à coup pour le
+système hygiénique qui prescrit l'usage exclusif des végétaux. Il
+fallait entendre là-dessus son valet de chambre Martschine. Retroussant
+ses manches et se léchant les lèvres:
+
+--Elle nous donnait de l'herbe à manger, monsieur le bienfaiteur, rien
+que de l'herbe, comme aux boeufs (pour Martschine, tout légume, sauf la
+choucroute, était de l'herbe). Mais la révolution a éclaté à la fin!
+Je crois que, si elle ne nous avait pas donné d'autre viande, nous
+l'aurions mangée elle-même!
+
+J'arrivai un jour à Separowze, avant le coucher du soleil, au moment
+où l'on trayait les vaches. De très-loin déjà, des chants harmonieux
+avaient frappé mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je
+m'arrêtai pour mieux entendre s'élever en choeur une douzaine de voix
+justes et fraîches.
+
+--Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes filles? dit Martschine
+en retroussant derechef ses manches de chemise. Madame a su qu'elles
+buvaient quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de sorte que
+les pauvrettes ont reçu l'ordre de chanter sans interruption tant que la
+besogne dure; celle qui s'arrête est punie. Madame aime tant la musique
+que c'est pour elle le meilleur remède quand elle se sent nerveuse. Vous
+êtes peut-être nerveux aussi? ajouta Martschine en me jetant un regard
+si méfiant que je ne pus m'empêcher de rire. Eh bien! ici, nous sommes
+tous nerveux, acheva-t-il avec un gros soupir.
+
+Warwara, comme tous les gens soupçonneux et âpres, était souvent volée;
+on se faisait une fête de déjouer quelque peu sa surveillance. Quand
+elle s'en apercevait, c'était un nouvel aiguillon pour sa misanthropie.
+
+Je me rappelle qu'elle reçut une fois devant moi un de ses fermiers,
+petit homme maigre et noir dont les yeux de chat disparaissaient sous
+d'épais sourcils. Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de
+nouveau et finit par soupirer bruyamment comme une locomotive qui laisse
+échapper la vapeur.
+
+--Qu'est-il arrivé? dit la baronne, inquiète. Je t'ai prié déjà de ne
+pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer quelque malheur?
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria le fermier d'un ton lamentable, quels temps que
+les nôtres! En fut il jamais de plus durs!...
+
+--Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage... tu cherches des
+prétextes.
+
+--Des prétextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai d'assez bonnes raisons! Il
+m'a été impossible de me procurer de l'argent, du moins tout l'argent
+que je vous dois...
+
+--Comment?... Tu oses?...
+
+--Oui, j'ose n'avoir pas le sou, répondit-il en s'enhardissant; il m'a
+fallu me saigner aux quatre membres pour vous apporter le peu que voici.
+
+Et il jeta une liasse de billets de banque sur la table.
+
+--Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi comme un sac, vous me
+trouverez vide, absolument vide.
+
+Warwara compta les billets, et peu à peu un sourire se dessina sur
+ses lèvres. Elle finit par repousser vers le bonhomme une partie de
+l'argent.
+
+--Il y a là deux fois plus que tu ne me dois.
+
+Un instant le fermier la regarda stupéfait, puis sa bouche s'ouvrit
+lentement, ses yeux suivirent le mouvement de la bouche, tous ses traits
+exprimèrent une rage comique. S'approchant d'elle avec emportement:
+
+--Faites-moi la grâce, madame, de me donner un soufflet.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de votre main; ou bien,
+peut-être, ce jeune seigneur aura-t-il pitié de moi et m'en donnera-t-il
+un?
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+--Cela signifie... Jésus! Marie! Joseph! que j'ai fouillé dans la
+mauvaise poche. Oh! boeuf que tu es!
+
+--Qui appelles-tu boeuf!
+
+--Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma soutînt le contraire. Faire
+de pareilles bévues!... Triple sot! va!
+
+--Voilà vos bons paysans, me dit Warwara. Il a les poches bourrées
+d'argent, et il prétend que les temps sont durs! Faut-il ménager de
+pareils fripons?
+
+Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les ménager.
+
+Un autre des fermiers avait le tort de lui porter sur les nerfs par
+son seul nom. Il est vrai que le pauvre homme se nommait
+Petschenischintschenko. Le nom était difficile à prononcer; se le
+rappeler seulement était une grosse affaire; aussi prétendait-elle qu'il
+s'en servait comme d'une sorte de cachette pour esquiver réclamations et
+poursuites.
+
+--Si je veux lui envoyer Martschine ou l'huissier, je ne retrouve plus
+ce diable de nom et je suis obligée de recourir à la description:--Tu
+sais bien, ce grand paysan en sierak brun[1], avec un bonnet en toison
+d'agneau noir?--Beau signalement! Il y a aux environs cinq cents paysans
+de grande taille en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en
+bonnet de peau d'agneau noir!
+
+[Note 1: L'habit des paysans petits-russiens.]
+
+La baronne finit cependant par saisir le pauvre Petschenischintschenko
+et par lui tirer lentement les plumes comme fait le vautour du moineau
+qu'il tient dans ses serres. Peu à peu, elle lui prit ses boeufs, ses
+chevaux, ses vaches, ses prés, ses champs et jusqu'à sa chaumière, sans
+se hâter et avec délices, comme s'il se fût agi de détacher l'une après
+l'autre les syllabes de ce nom interminable qu'elle n'avait jamais pu se
+résoudre à prononcer, jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un misérable
+monosyllabe, un _rien_ tout sec, vêtu de guenilles, nu-pieds, et
+cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie.
+
+Un soir, en descendant le perron pour aller faire une promenade, nous
+nous trouvâmes face à face avec ce pauvre hère. La baronne, craignant
+peut-être quelque violence, fit mine de rentrer, mais il avait déjà
+saisi la manche de sa kazabaïka[2] et y appliquait ses lèvres, qui
+laissèrent une large tache sur le velours rouge:
+
+--Ne te sauve pas, ma colombe, s'écria-t-il; réjouis-moi par ta vue, par
+tes discours qui coulent comme le miel!
+
+[Note 2: Vêtement de femme garni et doublé de fourrure.]
+
+--Je crois que cet homme est ivre! s'écria Warwara.
+
+--Pas du tout, répondit-il.
+
+Et en effet le malheureux était à jeun. Il ne trébuchait ni ne bégayait;
+ses yeux n'avaient pas cette faible lueur propre aux yeux d'ivrogne;
+seul, son nez brillait rouge-foncé comme une lampe qui s'éteint.
+
+--Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice, s'écriait
+Petschenischintschenko avec un mélange d'enthousiasme et d'ironie, je
+te dois la liberté, le plus grand des biens. Oui, tu m'as délivré!
+Qu'est-ce que l'argent en effet? Rien! Rien qu'un souci, un fardeau! Tu
+m'en as débarrassé avant le grand voyage qui nous force tous, tôt ou
+tard, à y renoncer. Tu m'as donné la liberté. Il faut que je t'embrasse.
+
+--Si tu approches, je te fais chasser à coups de pied, entends-tu? cria
+la baronne.
+
+--Pourquoi? parce que je me serai montré reconnaissant, parce que je
+t'aurai embrassée?
+
+--Martschine! appela madame Bromirska de toutes ses forces.
+
+Mais Martschine fut jeté au loin comme une plume par le grand paysan,
+qui étreignit la baronne, quoiqu'elle se défendît, et l'embrassa d'abord
+sur la joue droite, puis sur la joue gauche; après quoi il s'essuya la
+bouche avec sa manche et s'en alla en chantonnant:
+
+ La fille a des yeux noirs,
+ Une fossette au menton!
+
+Des scènes du genre de celle-ci se renouvelaient presque chaque jour,
+et j'en faisais mon profit. J'observais aussi les allures étranges
+d'Hermine.
+
+La baronne, qui passait désormais tout l'hiver dans ses terres, n'avait
+d'autre distraction que de jouer au piquet, enveloppée de manteaux et
+de châles comme pour une course en traîneau, dans sa chambre à peine
+chauffée. Toutes les autres pièces de la maison étaient fermées à clef
+par économie.
+
+J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement quand la douce Nuschka
+était de bonne humeur, et cela n'arrivait qu'à de rares intervalles.
+Comme sa maîtresse, la jolie petite bohémienne était devenue, en prenant
+des années, une affreuse caricature de ce qu'elle avait pu être jadis.
+Toute la vie de son visage tanné s'était réfugiée au fond de ses yeux
+d'oiseau de proie qui brillaient sombres et féroces dans la caverne de
+leurs orbites. Elle raillait la baronne sans miséricorde, la dupait,
+la volait, allait même jusqu'à la maltraiter. Warwara s'était donné un
+tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait, moins elle pouvait se
+passer de ce tyran, contre lequel de temps à autre elle essayait de se
+révolter, mais pour céder toujours à la fin.
+
+--Ne me faites pas cette méchante mine, disait Hermine; souriez,
+entendez-vous, soyez gaie, ou je pars demain.... Vous me connaissez?
+
+Et Warwara souriait à travers ses larmes de rage.
+
+Si la famille d'Hermine venait à la seigneurie, force était bien que la
+baronne se dessaisît des clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'était
+pas sans combat.
+
+--Tu me réduis à la mendicité, tu me mènes au tombeau! disait-elle en
+sanglotant.
+
+Puis elle se rendait comme une ville qui capitule:
+
+--Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas, comme si elle m'eût
+confié un dangereux secret; ah! la misérable! que ne puis-je vivre
+sans elle! Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes nerfs
+seulement, elle serait châtiée comme elle mérite de l'être! Pour guérir
+mes nerfs, je sacrifierais la moitié de ma fortune, oui, la moitié!
+
+Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur maîtresse de tous les
+maux qu'elle leur faisait supporter. Martschine surtout s'entendait
+à les torturer: longtemps il s'était demandé en quoi pouvaient bien
+consister les souffrances nerveuses dont on parlait sans cesse dans la
+maison, et il avait fini par se persuader qu'il devait être nerveux
+lui-même; Voici en quelle circonstance:
+
+C'était peu de temps après son entrée à la seigneurie. Le jour de
+la fête de Warwara était proche, et Martschine fut appelé dans
+l'appartement de sa maîtresse pour y apprendre par coeur, avec l'aide de
+cette dernière, le compliment qu'il devait réciter au nom de tous les
+autres domestiques.
+
+L'aide que lui prêtait la baronne consistait en grands coups de
+chasse-mouche distribués sur la joue, l'oreille ou les jambes chaque
+fois que la mémoire se montrait récalcitrante. Et Martschine s'arrêtait
+plusieurs fois à chaque vers; le premier surtout paraissait lui offrir
+des obstacles insurmontables. Il commençait ainsi: «Sois saluée, toi,
+soleil de nos jours!»
+
+Même après qu'il eut réussi à retenir tout le reste du compliment,
+Martschine continua d'hésiter à la première ligne. Il fallait que
+sa maîtresse la lui dît, et alors tout le reste suivait comme par
+enchantement. De même jaillit la mélodie d'une pendule à musique
+aussitôt qu'on a poussé le bouton. La veille de la fête, la baronne lui
+fit passer un dernier examen; il s'arrêta comme de coutume:
+
+--Donne-moi ta main, s'écria-t-elle, impatientée, en levant le
+chasse-mouche.
+
+Martschine tendit la main, mais il la retira si vite que le coup ne
+toucha que le plancher.
+
+--Ta main! entends-tu?
+
+--Je ne peux pas, madame...
+
+--Comment?
+
+--Non, voyez, elle se retire d'elle-même...
+
+--Es-tu donc si lâche?... Obéis!...
+
+--Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux pas... ce doit être
+nerveux. Je suis sûrement nerveux.
+
+La baronne éclata de rire. Le lendemain, elle attendit, assise sur son
+fauteuil comme sur un trône, en robe de soie rouge, le compliment des
+gens de sa maison. Ils entrèrent en bon ordre, formèrent un demi-cercle,
+et Martschine, muni d'un énorme bouquet, s'avança, puis se prosternant,
+lui baisa la main, fit un pas en arrière, salua de nouveau, baisa pour
+la seconde fois la main de la baronne et finit par pousser, en la
+regardant, un profond soupir, toujours sans parler. Pendant quelques
+minutes, un silence inquiétant régna dans la chambre; enfin Warwara
+montra des yeux au pauvre Martschine le rayon de soleil qui entrait par
+la fenêtre. Comme il ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers
+mots; mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien que le bruit
+d'une grosse mer agitée, comme il le dit plus tard.
+
+--Sois saluée, toi, soleil de nos jours! murmura de nouveau la baronne.
+
+Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara elle-même,
+entr'ouvrit les lèvres et continua de se taire. Exaspérée, la baronne
+se leva d'un saut et lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en
+criant à tue-tête:
+
+--Sois saluée, toi, soleil de nos jours...
+
+Aussitôt Martschine continua rapidement, avec la précision d'une
+machine:
+
+--Noble dame, qui embellis notre existence...
+
+Et il arriva heureusement au bout; mais son visage, pâle comme la mort
+sur une joue et violemment coloré sur l'autre, produisait un singulier
+effet.
+
+Ce jour-là, par extraordinaire, il y eut festin à Separowze. Martschine,
+ayant avalé une assiettée de soupe, un plat de choux, une aune
+de boudin, la moitié d'un gros rôti de porc et une vingtaine de
+_pirogui_[3], tout en desserrant à plusieurs reprises la boucle de sa
+ceinture, se mit à gémir:
+
+--Dieu m'a abandonné, je n'en puis plus... Non, je ne saurais manger
+davantage. Je suis décidément nerveux.
+
+[Note 3: Mets national, boulettes de pâte farcies de fromage.]
+
+
+ X
+
+Depuis lors, il comprit les maux de sa maîtresse. Tout le monde pour lui
+était nerveux, jusqu'au couvreur qui se tua en se laissant choir du haut
+du toit de l'église.
+
+--Les nerfs, murmurait-il, les nerfs!
+
+Nerveux comme il prétendait l'être, ce singulier garçon avait pour
+principal talent d'agacer les nerfs des autres. Martschine avait été
+longtemps soldat et se vantait d'avoir vu de loin la bataille de
+Solférino comme sur une image. Du service militaire il lui restait le
+goût de la propreté d'abord, l'habitude de l'obéissance ensuite.
+
+Le premier dimanche qui suivit son installation chez la baronne,
+celle-ci lui ayant demandé:
+
+--Ne fais-tu pas un tour après dîner?
+
+Il répondit debout, en position et la tête à droite:
+
+--Madame commande que je me promène?
+
+Quelque temps après, comme il psalmodiait, assis sur les marches du
+perron, une sorte de chant funèbre:
+
+--Est-ce que tu as du chagrin? demanda la baronne, ouvrant la fenêtre.
+
+--Comment serais-je heureux, madame? répliqua Martschine. Je n'ai ni
+père, ni mère, ni frère, ni soeur, pas même une bonne amie. Je suis
+en effet très-malheureux. Madame ne me commande pas de n'être point
+malheureux, j'espère!
+
+Il était taquin ou stupide.
+
+La baronne ne souffrait pas que le mot de mort fût prononcé devant elle,
+pas plus que les mots d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin
+tombait malade, Hermine avait coutume de dire:
+
+--Il fait un petit voyage de plaisir.
+
+S'il mourait:
+
+--Il est parti pour l'Italie.
+
+La petite chienne ayant refusé sa pâtée, Martschine ne manqua pas de
+déclarer que Mika pensait faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre
+part, sous prétexte de propreté, il imagina un jour de tapisser les murs
+salpêtrés d'un pavillon, où la baronne allait volontiers l'été faire
+la sieste, de tous les billets mortuaires bordés de noir qui s'étaient
+accumulés dans la seigneurie depuis des années. La baronne faillit
+s'évanouir à ce spectacle.
+
+Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait la vue de la
+misère, et cependant tous les vendredis une troupe de mendiants se
+présentait à Separowze. C'était un usage immémorial, et Warwara, qui
+tenait à passer pour dévote, n'eût pas osé l'abolir. Charger ses gens de
+distribuer les aumônes répugnait trop à sa méfiance. Elle imagina donc
+de faire déposer dans le vestibule un habillement complet qui avait
+appartenu à feu son mari et une de ses propres toilettes, usée,
+chiffonnée, on peut le croire.
+
+Chaque mendiant, l'un après l'autre, endossait ces oripeaux sous la
+surveillance de Martschine, de sorte qu'au lieu d'une vingtaine de
+misérables en haillons elle recevait chaque vendredi huit messieurs en
+pantalon de nankin, frac bleu et souliers de bal, et douze dames en robe
+à queue. Dans chacune des mains salement gantées qui se tendaient
+vers elle, la baronne déposait deux kreutzers. Il arriva que, certain
+vendredi, l'un des messieurs en frac bleu manquait à l'appel.
+
+--Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne.
+
+--Il ne pourra venir, répondit Martschine. Il est parti.
+
+--Parti?
+
+--Oui, pour l'Italie. J'espère que madame ne le trouve pas mauvais?
+
+--Imbécile! que veux-tu me faire accroire là?
+
+--Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais ce qui est sûr, c'est
+que je l'ai vu partir, de mes propres yeux vu!
+
+--Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'être pas venu prendre congé de sa
+bienfaitrice.
+
+--Il est assez difficile de se montrer reconnaissant et poli, dit
+Martschine, éclatant tout à coup, quand on est mort...
+
+--Quoi! il est mort?...
+
+--Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle?
+
+--Brute, me dire cela, à moi! s'écria la baronne. Va! retire-toi de ma
+présence!
+
+Et elle eut encore une attaque de nerfs.
+
+Un matin, Martschine apporta une lettre à sa maîtresse tandis qu'on la
+coiffait. Hermine, qui justement était de mauvaise humeur, lui tirait
+les cheveux de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la lettre,
+resta debout les yeux attachés sur la baronne.
+
+--Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci, pourquoi me regarder
+de cet air ahuri?
+
+--Parce que j'ai grand'pitié de madame, répondit gravement Martschine;
+j'espère que madame ne me défend pas d'avoir pitié d'elle?
+
+--Si fait, je te le défends! s'écria Warwara, rouge de colère. Tu es ici
+pour me servir, non pas pour avoir pitié de moi.
+
+--Mais je ne peux faire autrement, répliqua Martschine avec une
+émotion profonde; j'ai un si bon coeur et je suis si nerveux: comment
+n'aurais-je pas pitié de madame?
+
+Et il se mit à sangloter.
+
+L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, le cocher, s'avisa lui
+aussi d'avoir des nerfs; seulement il ne les sentait qu'à la pleine
+lune. Une fois, il attela les chevaux au carrosse d'apparat comme minuit
+sonnait et serait allé Dieu sait où, si Martschine ne l'eût réveillé à
+temps. Une autre fois, on le vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait
+pas la taille du reste, assis à la lucarne du grenier, les pieds
+pendants, une ligne à la main. Il pêchait dans la cour.
+
+La petite chienne blanche Mika était encore le plus nerveux de tous les
+hôtes de Separowze. La moindre chose excitait sa méchanceté; mais il
+suffisait, pour que cette méchanceté devînt de la rage, que Martschine
+glissât sur le parquet ciré une brosse à chaque pied. Alors les mollets
+de l'imprudent couraient un danger réel.
+
+
+ XI
+
+La collection d'originaux que renfermait la seigneurie reçut un précieux
+renfort en la personne d'un parent éloigné de Warwara, nommé Zénobius
+Monastyrski.
+
+Ce jeune homme, élevé dans l'abondance, avait gaspillé follement son
+patrimoine. Devenu pauvre, il ne regrettait rien, ayant, pour un temps
+du moins, vécu à sa guise. Qu'il eût faim, qu'il eût froid, qu'il dormît
+à la belle étoile, sa gaieté ne l'abandonnait pas. Par une matinée de
+décembre, il apparut à Separowze en habit d'été, sans gants, sans bottes
+et sans bas, les pieds enveloppés de lambeaux de toile, un claque
+sous le bras, et naturellement sa belle tante le traita de «prodigue
+incorrigible», de «membre inutile du genre humain», etc.
+
+--Je vous demande pardon, interrompit Zénobius avec un fugitif sourire,
+j'ai, l'été dernier, aidé les paysans à rentrer le blé; maintenant je
+travaille dans l'étude du notaire Batschkock à Koloméa.
+
+--Eh bien! que venez-vous demander ici? Je ne peux rien pour vous.
+
+--Pardon encore, chère tante, je ne vous demande pas d'argent, je n'y ai
+jamais pensé, mais je voudrais obtenir que vous vous fissiez assurer...
+
+--De quelle assurance parlez-vous, drôle?
+
+--D'une assurance sur la vie. Cela ne vous fera aucun mal. Laissez
+seulement un médecin vous examiner. Il verra si vous avez une maladie
+chronique ou...
+
+--Quelle horreur! C'est au milieu de vos princesses de la rampe, de vos
+coureurs de tripots, dans la belle société où vous avez perdu jusqu'à
+vos dernières bottes, que vous prenez ces idées-là?
+
+--Mais, ma tante, il ne vous en coûtera rien. Je prétends payer le
+médecin, et vous ne vivrez ni plus ni moins; seulement, lorsqu'il plaira
+au Ciel de vous reprendre, j'aurai une rente assurée.
+
+--C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez... que je ne vous
+revoie jamais!
+
+--J'obéis, répondit Zénobius avec déférence en marchant à reculons vers
+la porte, mais vous ne pouvez m'empêcher de prendre mes précautions.
+Voyons, combien d'années vous reste-t-il encore à vivre?... Avec votre
+constitution...
+
+--Arrête, bourreau, interrompit Warwara en se bouchant les oreilles
+et tressaillant de tout son corps; arrête! ne prononce pas ce chiffre
+horrible! Je sais trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une
+assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de l'année, j'en suis
+certaine. J'aime encore mieux te donner asile; mais, au nom de Dieu, ne
+parle plus de ma mort ni de ma constitution.
+
+Zénobius s'empressa de lui baiser la main. Son bagage fut vite
+transporté à la seigneurie; il tenait tout entier dans un vieux
+mouchoir. En cinq minutes, il eut pris possession du réduit qui lui
+était assigné au rez-de-chaussée, suspendit un petit crucifix et le
+portrait de sa mère au-dessus de son lit, glissa un exemplaire usé de
+_Faust_ sous son oreiller, puis, assis sur un escabeau, les deux mains
+appuyées sur ses genoux, il sourit et respira profondément. La misère
+était conjurée.
+
+Au premier dîner, il se brûla bien un peu les lèvres, tant il avait hâte
+d'apaiser les déchirements de son estomac vide; mais, cette faim féroce
+une fois satisfaite, Zénobius reprit les manières polies dont il avait
+eu l'habitude. On eût dit que chez lui le gentilhomme se réveillait d'un
+profond sommeil. En même temps, il se rendait utile de tout son pouvoir,
+et naturellement la baronne abusait de cette bonne volonté toujours
+alerte, toujours souriante. Si, vaincue par une superstitieuse terreur,
+elle lui avait donné asile, ce n'était pas pour le laisser ensuite
+manger son pain dans l'oisiveté. Elle l'envoyait donc aux champs, au
+marché vendre le blé, surveiller les coupes de bois, vaquer aux soins
+de la basse-cour et du jardin; Zénobius recollait les meubles cassés,
+mettait les pantoufles à sa tante, jouait au piquet toute la journée
+sans autre enjeu que des fèves. De temps à autre, il se dédommageait de
+cette sujétion par quelque espièglerie.
+
+Je me rappelle avoir assisté à l'une des meilleures. J'avais été invité
+à dîner chez la baronne avec un prêtre grec du voisinage et la famille
+de ce dernier. Au milieu de la table se trouvait une grande tarte
+magnifiquement garnie qui datait, je crois, des noces de Warwara, et qui
+toujours était reportée intacte au garde-manger. Quelle fut l'émotion de
+notre hôtesse en voyant Zénobius offrir galamment de la tarte à Cléopha,
+la fille aînée du prêtre? Saisissant un grand couteau, il porta au
+précieux objet de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux alla
+frapper au front, comme une pierre, le digne prêtre effrayé. Plus tard,
+celui-ci en rit avec nous, car il était impossible d'être d'humeur plus
+débonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de la baronne s'était
+attaché à lui d'une affection sincère, peut-être parce qu'il était le
+père de la belle Cléopha.
+
+Chaque fois que j'avais rendu visite à la seigneurie, Zénobius me
+prenait par le bras pour m'entraîner au presbytère. C'était une humble
+demeure; nos paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. On eût
+dit un nid d'hirondelles collé à la vieille église, et comme dans un nid
+d'hirondelles, en effet, jeunes et vieux, étroitement serrés les uns
+contre les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. Le prêtre
+disait sa messe, préparait son sermon du dimanche, faisait tout
+tranquillement ses baptêmes, ses mariages, enterrait ses morts, et pour
+le reste abandonnait le monde au sage gouvernement de la Providence,
+sans se soucier de la politique ni d'aucune des questions brûlantes qui
+troublent la digestion des gens moins bien avisés.
+
+Athanase Kmietowitch n'était qu'un paysan, mais un paysan lettré, qui,
+en revenant des champs, copiait d'une belle écriture des livres qu'il
+était trop pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de toutes
+les découvertes de la science, de tous les progrès de la philosophie.
+Très-simple, indifférent aux grandeurs, aux richesses, il ne vénérait,
+après Dieu, que deux choses: la science et sa femme. Madame Sophronia
+Kmietowitch était adorée, choyée sans cesse, comme l'est seule une femme
+de prêtre grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant d'être
+définitivement consacré au Seigneur, et, s'il devient veuf, les ordres
+qu'il a reçus lui défendent de convoler en secondes noces. Aussi quelle
+terreur a-t-il de perdre la mère de ses enfants! Il suffisait que madame
+Sophronia dît: «Si tu me contraries, je vais maigrir...» pour qu'il
+exécutât toutes ses volontés. Pourtant madame Sophronia aurait pu
+perdre sans inconvénient une partie de son embonpoint vraiment turc.
+Compatriote de cette autre fille de curé petit-russien, Anastasie
+Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous le nom de Roxelane,
+gouverna tout l'empire ottoman, elle avait ce même petit nez retroussé
+qui fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce petit nez mutin
+qui trahit tant de caprice, de force et de passion réunis.
+
+Cette femme de quarante ans, magnifiquement épanouie, et les quatre
+enfants qui l'entouraient, ne faisaient pas mentir le proverbe qui veut
+que la beauté soit l'apanage de toutes les familles de prêtres grecs en
+Gallicie. Je m'aperçus bientôt que l'une des jeunes filles, Cléopha,
+une grande blonde au teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux
+couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout un monde naïf
+et poétique comme celui de nos contes populaires, était l'objet des
+attentions respectueuses, mais incessantes, du brave Zénobius. C'était
+pour la voir qu'il m'entraînait au presbytère, n'osant plus y retourner
+tout seul, dans la crainte que la sollicitude maternelle de madame
+Sophronia ne s'alarmât.
+
+
+ XII
+
+Deux billets élégants, d'une grande écriture nette, presque virile, nous
+avaient invités, M. Kmietowitch et moi, à nous rendre chez la baronne le
+même jour et à la même heure. J'allai donc chercher le prêtre, et nous
+entrâmes ensemble dans la cour de la seigneurie, pour y être témoins
+d'une scène vraiment bizarre. Warwara, assise à une fenêtre ouverte du
+rez-de-chaussée, un grand livre d'heures à la main, récitait tout haut
+les litanies de la sainte Vierge, en s'interrompant de temps à autre
+pour gourmander ses gens occupés dehors à divers services:
+
+--Hé! Martschine! les oies sont au verger!... «Trône de la sagesse,
+priez pour nous...»--Mon Dieu! Hermine, qu'as-tu donc cassé?... «Secours
+des pécheurs, priez pour nous...»--Bon, voilà que la sauce brûle... Je
+la sens d'ici!
+
+Et elle appelait la cuisinière:
+
+--Maudite coquine! la sauce est brûlée. «Reine des anges, priez pour
+nous!»
+
+Et ainsi de suite. Enfin elle nous aperçut. Mika poussa un aboiement
+frénétique et saisit entre ses dents aiguës le manteau du prêtre, sans
+se laisser désarmer par les flatteries de ce dernier.
+
+--Mika! criait la baronne, Mika! méchante bête!
+
+Elle nous fit entrer et, sans perdre un instant, nous conduisit dans une
+pièce écartée où jamais elle ne recevait de visites. Arrivée là, elle
+ferma soigneusement la porte à clef, après s'être bien assurée que
+personne ne pouvait entendre.
+
+--Je vous remercie, nous dit-elle, d'avoir eu pitié d'une pauvre femme
+abandonnée. Il s'agit d'un secret, d'un grand secret, et je veux me
+hâter de vous le confier. Autrement, on nous dérangerait... Vous savez,
+Hermine... Oh! je suis bien malheureuse! Cette Hermine n'a pas de
+conscience. Elle me tourmente dans l'espérance d'hériter... C'est une
+bête féroce, vous dis-je... Mais ses manéges seront trompés. J'ai fait
+mon testament. Je l'ai fait en double. Si je le cachais dans un meuble,
+elle le découvrirait; elle forcerait le tiroir, et ma vie, messieurs, ne
+serait plus en sûreté. Cette ingrate créature m'assassinerait de même si
+je le donnais à un notaire. À cause de cela, je vous supplie de veiller
+à l'exécution de mes dernières volontés. Tenez, prenez!
+
+Elle tendit à chacun de nous une enveloppe cachetée.
+
+--Et s'il plaît à Dieu de m'enlever de ce monde,--elle se mit à
+pleurer,--ayez la bonté de remettre ce pli...
+
+Elle ne pouvait plus parler, tant était profonde chez elle la pitié de
+soi-même.
+
+--Voyons, il n'y a pas lieu de craindre ni de s'affliger encore, dit
+doucement le prêtre.
+
+--Non, n'est-ce pas? répliqua la baronne, essuyant ses larmes du revers
+de la main; j'ai souvent entendu dire que les malades qui reçoivent les
+sacrements ou qui font leur testament vivent encore longtemps après. Le
+croyez-vous? C'est que vraiment je ne veux pas encore mourir. Feu mon
+grand-père avait atteint sa quatre-vingt-deuxième année, et il est resté
+robuste jusqu'à la fin.
+
+En ce moment, on frappa violemment à la porte.
+
+--Qui est là? demanda la baronne toute tremblante.
+
+--Ouvrez! répondit la voix brève d'Hermine.
+
+--Vous voyez! dit bien bas madame Bromirska.
+
+Elle ouvrit, craintive, et Hermine entra aussitôt avec fracas.
+
+--Des secrets, en vérité? Que se trame-t-il ici? Qu'avez-vous contre
+moi?...
+
+--Quelles idées vas-tu te forger, chère Nuschka? répondit la baronne de
+sa voix la plus caressante.
+
+Et elle embrassa familièrement celle que tout à l'heure elle appelait sa
+mortelle ennemie.
+
+
+ XIII
+
+Il semblait que Warwara eût été avertie par quelque pressentiment de
+sa fin prochaine, car, vers la fin de cet automne-là, elle tomba
+sérieusement malade pour la première fois. Les soins du médecin de sa
+maison et des deux docteurs appelés en toute hâte de Kolomea ne lui
+parurent pas suffisants; elle fit venir Zénobius près de son lit et lui
+dit tout bas:
+
+--Ces sots m'assassineront; prends les chevaux et va-t'en vite à
+Lemberg. Je n'ai confiance qu'en toi. Ramène le meilleur médecin. Je
+payerai... oui, je payerai tout; mais ne perds pas une seconde, et
+surtout garde-toi de rien dire...
+
+Elle désigna Hermine d'un mouvement des paupières.
+
+Zénobius partit aussitôt pour Lemberg; mais, le soir même, l'état de la
+malade s'aggrava sensiblement. Vers minuit, Hermine, étant seule avec
+sa maîtresse assoupie, la secoua de façon à l'éveiller et lui cria dans
+l'oreille:
+
+--Avez-vous fait un testament?
+
+La baronne ne parut pas comprendre.
+
+--Avez-vous fait votre testament? répéta impérieusement Hermine.
+
+--Mon testament? murmura la baronne d'une voix éteinte, à quoi bon? Je
+ne mourrai pas de si tôt.
+
+--Il faut que vous en fassiez un... et tout de suite, entendez-vous!
+reprit Hermine, la forçant à s'asseoir sur son lit.
+
+--Non! dit Warwara avec une dernière énergie, et je te défends de me
+parler de la mort.
+
+--Vous aurais-je donc sacrifié inutilement toute ma jeunesse? s'écria la
+bohémienne. Cela ne se peut pas!... Prenez cette plume, prenez...
+
+--Veux-tu m'assassiner?
+
+--Ce n'est pas la peine. Vous mourrez sans cela.
+
+--Oh! misérable ingrate! monstre que tu es!...
+
+Les mains de la baronne se crispèrent autour du cou d'Hermine, qui
+crut un instant qu'elle allait l'étrangler; mais, à force de coups, la
+camériste se délivra de cette étreinte furieuse:
+
+--Oui, vous mourrez! dit-elle aussitôt qu'elle eut réussi à reprendre sa
+respiration, vous mourrez, malgré tout, et, à la dernière heure, il n'y
+aura pas à votre chevet un seul être qui vous aime, car moi aussi je
+vous abhorre.
+
+Hermine, après cette déclaration, n'avait plus de ménagements à garder;
+elle prit les clefs que la baronne cachait sous son oreiller et chercha
+le testament dans les coins les plus secrets. Warwara s'efforçait en
+vain de se lever, elle se débattait, elle appelait et personne ne
+répondait à ses cris. Au matin, Hermine n'avait pas encore trouvé le
+testament, mais elle s'était emparée de tout ce qui dans la seigneurie
+pouvait avoir quelque valeur: bijoux, papiers précieux, objets de
+garde-robe.
+
+Après avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara s'était tournée du
+côté du mur et fermait les yeux. Lorsque son médecin vint lui faire
+sa visite ordinaire, elle le supplia d'avoir pitié d'elle, de traîner
+Hermine en justice. Le médecin, croyant aux divagations de la fièvre,
+promit tout ce qu'elle voulut, quitte à ne rien faire. Vivante ou morte,
+cette malheureuse femme était abandonnée aux mains de sa servante, qui
+restait la véritable maîtresse de Separowze.
+
+Deux jours se passèrent ainsi, jours d'angoisse pour elle. Spectatrice
+du pillage qu'elle ne pouvait empêcher, Warwara ne sentait pas auprès
+d'elle, comme l'avait prédit Hermine, une seule personne qui lui fût
+dévouée. Sous prétexte de la veiller, Piotre et Martschine jouaient aux
+cartes au milieu de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave et
+en fumant leur pipe.
+
+--Pourquoi nous en priver, disait Martschine, puisqu'elle doit mourir?
+
+La dernière protestation s'était éteinte sur les lèvres refroidies de
+Warwara. Tout à coup, elle appela faiblement Mika. La petite chienne
+s'approcha du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa
+maîtresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres, elle ne reparut
+plus. Alors ce coeur de pierre se brisa: Warwara sanglota tout haut.
+
+Ainsi se passèrent les derniers jours qu'elle eut encore à vivre, si
+l'on peut appeler vivre cette lutte effroyable entre l'âme prête à
+partir et le corps qui se révolte encore. Enfin l'heure sonna qui efface
+toutes les douleurs, qui apporte la délivrance au plus méchant comme au
+meilleur, Mika se mit à pousser sous le lit des hurlements lamentables:
+
+--Qu'as-tu, ma pauvre bête?... murmura sa maîtresse. Faim, peut-être...
+
+Mais Hermine, éclatant d'un rire impitoyable:
+
+--Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des mourants dans la
+maison.
+
+--Je ne meurs pas, gémit la baronne, non, je ne meurs pas, je ne veux
+pas mourir! Qu'on aille chercher le prêtre, ajouta-t-elle quelques
+instants après.
+
+Quand la cuisinière de Separowze entra au presbytère, j'y étais
+justement en visite; nous nous hâtâmes de répondre à l'appel de la
+mourante. Mais il était trop tard. L'agonie avait commencé.
+Martschine lui ayant dit:--On est allé chercher Sa Révérence M.
+Kmietowitch,--Warwara répliqua d'une voix que personne ne reconnut:--Qui
+est celui-là?--comme si elle eût entendu son nom pour la première fois.
+
+Hermine s'approcha du lit:
+
+--Elle meurt! dit-elle tout bas, c'est fini.
+
+Et avec une férocité inouïe:
+
+--Me direz-vous enfin, reprit-elle, où est le testament?
+
+Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux, effrayant.
+
+--Le testament est... il est en bonnes mains...--répondit-elle avec
+fermeté. Tu n'auras rien... non, rien... pas une vieille pantoufle...
+
+Puis, tâtant la couverture des deux mains:
+
+--Où est mon argent?... soupira-t-elle, on m'a pris mon argent...
+
+Lorsque j'entrai avec le prêtre, elle venait de mourir. La seigneurie
+semblait avoir été mise au pillage, et tout le désordre qui suit une
+orgie régnait dans la chambre mortuaire. Warwara n'avait pas cette
+beauté paisible et solennelle que j'ai vue à la plupart des morts; ses
+traits étaient absolument défigurés: personne n'avait songé à lui fermer
+les yeux. Le prêtre se mit en prières; les serviteurs s'agenouillèrent
+à son exemple. Au dernier _Amen_, Zénobius parut sur le seuil avec le
+grand médecin de Lemberg. Tandis que celui-ci s'approchait du lit, puis
+haussait les épaules, le jeune parent pauvre de la baronne prononça
+un fervent _Pater noster_; il se pencha vers sa tante et lui ferma
+pieusement les yeux. Le soleil couchant projetait un dernier rayon d'or
+sur la main ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait été si avare
+n'eussent pas brillé davantage.
+
+
+Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytère. Nous marchions côte à côte
+en silence, quand un cortège funèbre nous rejoignit. Nous nous rangeâmes
+pour le laisser passer.
+
+--Qui donc enterre-t-on? demandai-je.
+
+--Un paysan de Separowze, me répondit M. Kmietowitch; dans la contrée,
+il était connu pour le pire des ivrognes. Écoutez comme sa veuve le
+pleure.
+
+En tête du cortège marchait un homme portant la croix; puis les chantres
+suivaient avec le diacre; six garçons robustes portaient le cercueil
+couvert de grosse toile blanche, et derrière le cercueil, venait la
+veuve, les cheveux épars, les vêtements déchirés. Le long cortège d'amis
+et de voisins, armés de fusils et de pistolets pour la plupart, faisait
+penser à des cosaques prêts au combat plutôt qu'à des paysans en deuil.
+Les bruyantes lamentations des pleureuses se mêlaient au murmure des
+prières et aux sons déchirants du _trembit_[4]. Quand tout eut fait
+silence, la veuve recommença ses sanglots et ses gémissements; en même
+temps, elle se tordait les mains, s'arrachait les cheveux.
+
+[Note 4: Cor des Karpathes.]
+
+--Ah! mon cher Zéphyrin, disait-elle, pourquoi m'abandonner? Comment
+vivrai-je sans toi, pauvre femme que je suis? Qui donc me battra
+maintenant, mon Zéphyrin? Qui donc m'accablera d'injures, puisque
+tu n'es plus, mon trésor? Dis! qui donc boira toute l'eau-de-vie du
+cabaret, qui donc s'endettera auprès des juifs, comme tu savais si bien
+le faire?...
+
+Rien de plus étrange que cette lamentation ironique de la veuve qui,
+délivrée de son tyran, devait néanmoins se soumettre à l'usage.
+Toute l'_humour_ populaire de la Petite-Russie éclatait dans cette
+improvisation.
+
+--C'est le jugement du défunt qui commence! fit observer Kmietowitch.
+
+--Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara? Mais non, Warwara n'a rien à
+craindre; elle a veillé toute sa vie à ce que personne ne pût se trouver
+là pour gémir derrière son cercueil.
+
+Je me trompais; les splendides obsèques de la baronne furent conduites
+par Zénobius, qui pleurait comme un enfant.
+
+
+ XIV
+
+Aussitôt après les funérailles, survint le notaire Batschkock pour
+l'ouverture du testament. M. Kmietowitch et moi nous présentâmes chacun
+le pli qui nous avait été confié: c'était le même testament écrit en
+double.
+
+À peine Batschkock en eut-il pris connaissance, qu'il poussa une longue
+exclamation:
+
+--C'est fou! absolument fou! Jamais créature raisonnable n'a choisi un
+tel héritier. Il y a de quoi rire!
+
+Cet héritier invraisemblable n'était autre que Mika. Toute la fortune
+des Bromirski était léguée à la petite chienne hargneuse, mais
+l'administration des biens restait confiée à Zénobius; il toucherait les
+revenus tant que vivrait l'intéressant quadrupède, à la condition de le
+soigner fidèlement. Mika, morte à son tour, tout devait retourner aux
+Carmélites de Lemberg, qui étaient chargées de prier pour l'âme de la
+défunte baronne.
+
+Zénobius, en apprenant les bizarres dispositions testamentaires qui le
+concernaient, demeura d'abord atterré; il n'avait pas compté sur une
+obole.
+
+--Laissez-moi m'asseoir, dit-il; je n'ai plus de jambes.
+
+Mais, l'instant d'après, le jeune fou, bondissant jusqu'au plafond,
+saisissait Mika par les pattes et se mettait à danser avec elle. Les
+domestiques vinrent saluer leur nouveau maître, et aussitôt, comme il
+arrive pour tous les changements de gouvernement, les délateurs et les
+courtisans surgirent: Martschine lui chuchota un mot dans l'oreille
+droite, Piotre un autre mot dans l'oreille gauche, et Zénobius donna
+tout haut l'ordre d'ouvrir devant lui les malles d'Hermine. Sans se
+laisser intimider par les menaces, ni toucher par les pleurs de cette
+mégère, il reprit d'une main ferme tout l'argent, tous les objets
+précieux qu'elle s'était appropriés, saisit de l'autre main une cravache
+et la chassa ainsi de la seigneurie.
+
+
+ XV
+
+L'argent est pour les hommes une pierre de touche. Zénobius riche ne
+ressembla guère à Zénobius pauvre; il perdit sa gaieté, ses joyeux
+enfantillages, son insouciance du lendemain. Bref, il ne resta rien de
+lui que l'amour voué une fois pour toutes à la blonde Cléopha. Contre
+cet amour, l'argent lui-même ne put rien. Au fait, comment Zénobius ne
+serait-il pas devenu triste et chagrin? Son opulence, son bonheur même,
+puisque la misère lui eût ôté le courage d'aspirer à la main de celle
+qu'il adorait, tout enfin dépendait de la vie d'un méchant roquet,
+vieux, obèse et maladif.
+
+--Non, dit-il dans son honnêteté scrupuleuse, je ne ferai pas de Cléopha
+aujourd'hui une dame et demain une mendiante!
+
+Il résolut d'amasser à force d'économies un petit capital qui lui permît
+de prendre charge de famille; pour cela, il fallait prolonger de trois
+années au moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu les
+fréquentes indispositions de cette créature gâtée.
+
+Zénobius entreprit d'arriver à ses fins en se privant de tout.
+
+Plusieurs domestiques furent congédiés; il fit des réformes de toutes
+sortes, et la seigneurie prit une mine plus désolée encore que du temps
+de la baronne. L'esprit de cette dernière semblait toujours flotter
+dans les murs qui avaient abrité son avarice. Toutes les recherches du
+bien-être et du luxe étaient réservées pour la seule Mika, toujours
+couchée sur ses coussins comme une petite-maîtresse et plus grondeuse,
+plus irascible que jamais. Les soins assidus de Zénobius étaient reçus
+par elle sans l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il dès l'aube
+pour la brosser lui-même, en vain la baignait-il chaque semaine avec
+des précautions infinies, la séchant ensuite dans du linge chauffé,
+l'emmaillotant comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la porter
+dans le lit d'édredon où elle consentait à dormir. À table, Mika
+recevait du bout des dents les meilleurs morceaux. Si elle les refusait,
+Zénobius suppliait, cherchait à l'amuser, appelait une foule de chiens
+imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu'à ce que Mika, poussée par la
+jalousie, eût surmonté sa répugnance et mangé son potage. Il lui tenait
+compagnie dans le carrosse où elle trônait, tout comme une noble dame,
+disait Piotre; mais rarement elle se décidait à sortir, et il fallut que
+son gardien, puisqu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner aux soins
+douteux des domestiques, prît des habitudes sédentaires. Plus de visites
+au presbytère. A peine lui permettait-elle de lire ou de fumer à sa
+guise! Combien de fois le pauvre Zénobius fut-il réveillé en sursaut, la
+nuit, par le cauchemar qui lui montrait Mika courant quelque danger!
+Il n'avait plus de repos avant de s'être assuré que la bête endormie
+respirait bien. Le médecin de la maison ne suffisait pas à cette
+princesse; on consultait pour elle à Kolomea, même à Lemberg; mais rien
+ne pouvait vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de jour en jour
+plus lourde et plus haletante.
+
+--Plaignez-moi, me dit Zénobius un jour que j'étais allé le voir;
+plaignez-moi; je me sacrifie à ce maudit animal, et il ne me donne en
+échange que du souci, tant de souci que je voudrais le battre jusqu'à
+l'assommer; mais que deviendraient mes revenus si je suivais mon envie?
+
+J'entrai avec lui dans le salon où Mika reposait accablée sur ses
+fourrures. Elle ne se leva pas pour courir à la rencontre de Zénobius,
+elle ne poussa pas un aboiement joyeux, elle ne remua même pas la queue,
+comme l'eût fait tout autre chien à la vue de son maître. L'homme était
+ici l'esclave de la bête, et on eût dit que la bête s'en rendait compte,
+car elle appela Zénobius d'un grognement sourd, et Zénobius obéit à ce
+chien qu'il détestait, parce que le chien était riche.
+
+--Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reçois des ordres.
+
+Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se levant avec une
+fureur soudaine, elle se mit à japper en montrant ses dents aiguës, qui
+mordirent Zénobius de la belle façon lorsqu'il essaya de l'apaiser.
+
+Enfin le pauvre diable tomba dans une mélancolie profonde; il évitait
+ses amis, maigrissait à vue d'oeil.
+
+--Comment, disait M. Kmietowitch, un homme peut-il être poussé par la
+cupidité jusqu'à devenir le valet d'une bête?
+
+Il y avait trois mois que la baronne était morte. Un soir, je faisais au
+presbytère une partie d'échecs avec la belle Cléopha, lorsque Zénobius,
+tout de noir vêtu, traversa les champs à grands pas, semblable à un
+corbeau sur la neige, et se précipita dans la chambre où nous étions
+réunis, la famille du prêtre et moi. Il avait l'air désespéré; ses
+cheveux tombaient par mèches éparses sur son pâle visage, il tenait un
+pistolet; sans prononcer un mot, il embrassa les genoux de Cléopha.
+
+--Est-ce que Mika est morte? demandai-je.
+
+Ce fut, je l'avoue, ma première pensée.
+
+--Que m'importe qu'elle meure! s'écria-t-il avec emportement. J'en ai
+assez de cet ignoble esclavage!...
+
+--Dieu soit loué! interrompit le prêtre.
+
+--Dites que vous aurez pitié de moi, Cléopha; promettez de devenir
+ma femme, et je renonce à toutes mes richesses. Je casse la tête de
+Mika,--et il brandit son pistolet...--Cléopha, le veux-tu?.. J'aime
+mieux, pour ma part, m'atteler moi-même à la charrue que de renoncer
+plus longtemps à ma dignité d'homme.
+
+La belle fille ne répondit pas tout d'abord; ses yeux étaient baissés
+sur l'échiquier. Tout à coup, sa main un peu grande, mais bien faite
+et blanche comme l'ivoire, sortit de la fourrure dont était bordée sa
+kazabaïka, et poussant un pion avec tranquillité:
+
+--Échec et mat! prononça-t-elle.
+
+Notre partie était terminée. Alors elle se tourna vers Zénobius,
+toujours à ses pieds:
+
+--Je serai votre femme, lui dit-elle, mais ne tuez pas le chien, car il
+serait aussi absurde de repousser l'argent que de s'en faire l'esclave.
+
+Ainsi Mika trouva grâce devant la blonde Cléopha, qui, un mois plus
+tard, entrait en maîtresse à la seigneurie, le petit chien du presbytère
+sur ses talons. Ce chien vif, espiègle, toujours frétillant, bondissant,
+avait vraiment le diable au corps; je n'en vis jamais de plus drôle ni
+de plus aimable. Il fit ce que toute l'énergie et toute la sagesse de
+Cléopha n'auraient pas su accomplir peut-être. Il relégua les médecins
+dans l'ombre, il sauva la vie de Mika. Celle-ci accueillit d'abord ses
+avances d'un air boudeur; mais, à la fin de la première journée, les
+deux chiens s'ébattaient comme de vieux camarades à travers les jardins.
+L'exercice rendit à Mika l'appétit que doit avoir un chien bien portant
+et même la taille svelte qu'il ne semblait pas qu'elle pût jamais
+recouvrer. Elle devint mère de famille et acquit tout naturellement les
+qualités que ce titre comporte. Je suppose qu'elle vit encore.
+
+
+
+
+ BASILE HYMEN
+
+
+ I
+
+Nous étions tous deux fatigués, moi et mon chien; il me suivait
+lentement, la langue pendante, la queue rentrée entre les jambes.
+Voici donc une forêt! Qui pourrait résister à sa fraîcheur délicieuse?
+J'appuie mon fusil contre le tronc d'un chêne, et je m'étends à l'ombre,
+sur l'herbe épaisse. Mon chien se laisse tomber auprès de moi; il n'en
+peut plus! L'après-midi a été si chaude, si accablante! Depuis le matin,
+nous battons les champs, les bois, les buissons, toute la contrée, sans
+autre butin que deux bécasses, et nous sommes égarés!... Enfin, il y a
+là cependant devant nous un petit village,--un village dans les environs
+duquel je n'ai jamais chassé. Quel effort il faudra encore pour
+l'atteindre!... Le soleil brûle toute la campagne; les gros nuages noirs
+semblent prêts à se laisser tomber comme autant de poids énormes qui
+écraseront les épis mûrs, déjà courbés vers la terre; au delà des
+moissons ruisselantes d'or, la grande prairie est sèche comme si elle
+avait passé l'année dans un herbier; les chevaux paissent couchés; de
+loin en loin, à de rares intervalles, tinte faiblement une clochette. La
+fumée elle-même ne s'élève qu'avec lenteur au-dessus des cheminées du
+village. Elle ne monte pas; elle s'arrête, comme pour s'y reposer sur
+les toits de chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune garçon
+vêtu de toile, pieds nus, le visage contre terre, et dans le ruisseau
+qui coule lentement près du village se baignent de petits paysans. Ils
+barbotent, jettent des cris, éclatent de rire; c'est le seul bruit qui
+rompe ce morne silence. Derrière moi, la forêt sommeille immobile;
+seules, les feuilles d'argent d'un tremble élancé chuchotent
+entre elles: on dirait des coeurs palpitants qui frémissent et
+s'entre-choquent. Aucun oiseau ne se fait entendre; mais les mouches
+bourdonnent en revanche, et les papillons, voguant sur les ondes de
+l'air embrasé, se poursuivent avec mille jeux folâtres. Au-dessus de
+moi planent des cigognes; à peine paraissent-elles grosses comme des
+hirondelles. Quelle bonne odeur de foin frais coupé! Mais, de plus en
+plus, les nuages s'amoncellent, et le ciel s'assombrit.
+
+--Je crois, dis-je à mon chien, que nous aurons de l'orage.
+
+Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent mieux que les hommes.
+Se levant, il battit la terre du superbe panache de sa queue. Je jetai
+mon fusil sur mon épaule et me dirigeai vers le village. Il était trop
+tard: déjà avait soufflé ce coup de vent impétueux qui amène la
+pluie. Des pyramides de poussière soulevées entre le ciel et la terre
+semblèrent étayer la voûte sombre; les ondes jaunes du blé se brisèrent
+contre la forêt comme une mer agitée, le tonnerre gronda, on eût dit
+qu'un drap noir descendait du firmament pour s'étendre sur le monde et
+le cacher. Puis un éclair déchira ces ténèbres comme si les portes du
+ciel étaient forcées soudain; par la crevasse béante jaillit l'éternelle
+lumière qui éblouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de larges
+gouttes d'eau brillaient sur les feuilles. Tantôt la campagne semblait
+illuminée par des feux de Bengale, tantôt elle s'effaçait dans la nuit.
+Un éclair, un roulement prolongé se succédaient avec précipitation;
+le vent hurlait comme une meute de loups, et maintenant tombaient des
+torrents de pluie, fouettant les arbres chargés de fruits et les épis
+brisés. Je courais... Le ciel s'éclaircit peu à peu et changea de
+couleur: rouge tout à l'heure, il devint jaune clair, pour passer de là
+au violet foncé. La pluie faisait songer à un rideau gris illuminé par
+derrière; sous mes pieds se formaient des ruisselets rapides; dans l'air
+flottait une odeur étrange, comme si le soleil eût été une grande torche
+de résine secouant sa fumée autour d'elle. Les saules, au bord de l'eau
+écumante, gémissaient comme si l'ouragan eût éveillé leurs âmes. Au
+milieu d'un pétillement pareil à celui de la fusillade pendant le
+combat, je me jetai, sans en demander la permission, dans la première
+maison venue, si brusquement que je renversai presque un homme debout
+sur le pas de la porte. Nous nous secouâmes à l'envi mon chien et moi;
+je posai mon fusil dans un coin et m'approchai de l'âtre, où flambait un
+bon feu.
+
+De l'autre côté de la cheminée étaient assis sur un banc trois paysans
+qui pouvaient représenter les trois degrés de la vie. L'un, à moustaches
+et à cheveux blancs, ses chausses de toile retenues par une ceinture
+brune, la tête et les pieds nus, était évidemment le propriétaire du
+lieu. À côté de lui se trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans,
+hâlé, une pipe à la bouche, vêtu d'ailleurs comme le vieillard, mais
+avec des bottes et un chapeau de paille qu'il avait dû tresser lui-même;
+c'était sans doute un voisin. Le troisième était un beau jeune homme
+habillé de drap brun et portant sur sa tête bouclée un bonnet de peau
+d'agneau noir, à la manière persane; celui-là était sans doute quelque
+hôte étranger. Auprès d'eux, mais leur tournant le dos, trônait sur un
+coffre de bois peint, avec la majesté d'une tzarine, une jolie femme de
+trente ans environ, au petit nez impertinent dans un frais visage, aux
+lèvres rouges moqueuses et aux yeux gris d'un calme étrange sous leurs
+épais sourcils noirs. Elle portait de hautes bottes, une jupe bleue et
+rouge, une chemise brodée, des grains de corail au cou, une pelisse
+blanche en peau d'agneau et un mouchoir de tête bigarré. Une autre femme
+plus âgée, à la physionomie avenante et douce, faisait la cuisine sur un
+feu qu'activait certaine grande fille maigre, l'air affamé. Deux
+jeunes gars s'appuyaient contre le mur; un gamin de huit ans enfin,
+sommairement couvert d'une chemise, s'occupait, assis sur le sol de
+glaise battue, à tailler un sifflet de sureau qu'il essayait de temps à
+autre pour en tirer le cri d'un cochon de lait.
+
+L'homme que j'avais failli renverser devant la porte et qui maintenant
+examinait tranquillement mon fusil, en connaisseur, était après tout la
+seule figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous un oiseau,
+une âme d'oiseau dans un corps humain. Le profil acéré, les yeux ronds,
+clairs, pénétrants et caves, des bras qui s'agitaient comme des ailes,
+la démarche d'une alouette courant et sautillant sur la terre labourée,
+une voix aussi claire que celle du chanteur emplumé qui pépie dans
+l'aubépine.
+
+Ces braves gens me saluèrent, chacun à sa manière, les hommes en se
+levant et en se découvrant la tête, la jeune femme en montrant deux
+rangées de dents éblouissantes, l'homme à figure d'oiseau en me baisant
+l'épaule. Nous autres, Petits-Russiens, nous sommes un peuple de
+bavards; aussi ne manquai-je pas d'entamer l'entretien par les questions
+de rigueur sur l'état de la récolte. Puis, je demandai au vieux paysan
+combien il avait d'enfants. Le vieux appuya le menton sur sa main,
+poussa un soupir, se mit à compter sur ses doigts et dit enfin, en
+désignant le petit garçon qui taillait un sifflet:
+
+--Voilà le dernier.
+
+--Quel âge a-t-il?
+
+Le bonhomme se livra aux mêmes manoeuvres, mais cette fois sans trouver
+de réponse.
+
+--Et l'aîné?...
+
+--L'aîné? Eh bien! Waschko, quel âge as-tu? Dis-le, ne te gêne pas.
+
+Waschko sourit sans plus parler qu'une carpe.
+
+--Avez-vous beaucoup de bétail? avez-vous des chevaux? poursuivis-je.
+
+Le visage du paysan s'illumina. Se levant à demi, puis se rasseyant, il
+répondit avec volubilité:
+
+--Je remercie monsieur le bienfaiteur; feu mon père avait deux chevaux
+et une vache; quelques poules aussi couraient par-ci par-là; mais,
+depuis que la servitude est abolie, nous avons, Dieu merci, quatre
+chevaux ronds comme des porcs et deux boeufs de Hongrie, vous savez ces
+boeufs à grandes belles cornes, et cinq vaches; l'une d'elles vient
+de Suisse; elle est blanche à taches noires, elle aura quatre ans à
+l'Ascension.
+
+Ce récit homérique fut interrompu par l'entrée d'un homme âgé dont
+l'habillement se rapprochait de celui des gens de la ville. Ce nouveau
+venu ôta son chapeau, qui ruisselait comme une gouttière, et approcha
+ses mains de la flamme du foyer.
+
+--Vous voici donc de retour? lui dit notre hôte avec un plaisir évident.
+
+--Bien mouillé, sans doute? ajouta la vieille femme d'un air de
+sollicitude.
+
+--Mais non, très-peu, répondit l'étranger,--et son accent trahit
+aussitôt pour moi l'homme bien élevé;--lorsqu'a commencé cet affreux
+orage, j'étais justement chez le juge; là, j'ai appris que Russine était
+dans votre maison, et j'accours.
+
+La belle femme en pelisse blanche sourit avec fierté.
+
+Il était curieux de voir l'accueil que l'on faisait de tous côtés au
+visiteur, celui-ci le débarrassant de son chapeau, cet autre de son
+manteau, un troisième chargeant de tabac sa pipe d'écume de mer; le
+petit garçon se leva pour lui montrer son sifflet; les animaux de la
+maison eux-mêmes lui faisaient fête, se disputant ses caresses.
+
+--C'est Dieu qui vous envoie, dit celle qu'il avait appelée Russine
+en quittant sa place sur le coffre pour s'approcher de lui. À qui
+ferons-nous maintenant un joli procès?
+
+--Ne deviendrez-vous donc jamais raisonnable, Russine? Dans quel but se
+créer de pareils embarras?
+
+--J'ai besoin d'agitation autour de moi; la tranquillité me tue.
+
+--Prenez donc un mari.
+
+Russine sourit encore et regarda le jeune homme au bonnet de fourrure.
+
+--Je vous l'ai déjà dit, et aujourd'hui je viens vous renouveler la même
+proposition. Au lieu de faire à Martschin Wisloka un procès qui vous
+ruinera tous les deux, tendez-lui la main, devenez sa femme.
+
+Les yeux baissés, elle tiraillait sa chemise brodée:
+
+--Qu'il m'en prie lui-même!
+
+L'étranger s'assit sur le banc auprès du jeune paysan et lui parla tout
+bas, puis il se leva, fit un signe à la jeune femme et passa dans la
+chambre voisine. Elle le suivit, non sans lever d'abord coquettement son
+petit nez vers son bel adversaire, qui, pour sa part, la couvait des
+yeux.
+
+--Une jolie femme! fis-je observer.
+
+--Une riche veuve! ajouta notre hôte.
+
+--Mais qui ne craint pas la chicane, insinua le paysan de moyen âge. Des
+procès, toujours des procès avec elle. C'est effrayant! celui qui la
+prendra pourra, je gage, chanter la chanson:
+
+ Je n'irai pas à la maison,
+ Je n'irai pas à la maison.
+ Mieux vaut cent fois le cabaret.
+ À la maison me bat ma femme!
+
+Tout le monde se mit à rire, mais sans bruit, comme on rit dans la bonne
+compagnie.
+
+--Et lui, repris-je, qui est-il?
+
+--Un procureur, répondit le jeune paysan, un procureur clandestin, non
+autorisé, s'entend.
+
+--Il est ce que tu dis, expliqua le vieux, il l'est et il ne l'est pas.
+Les procureurs clandestins sont toujours des fripons, et celui-ci est
+un honnête homme. Il a été même propriétaire; c'est un noble, c'est un
+savant, et il nous aide, nous autres paysans, contre les seigneurs.
+
+--Quel est son nom?
+
+--Basile Hymen.
+
+--Les gens de ce métier s'enrichissent, dit la vieille paysanne; seul
+Basile Hymen ne prend l'argent de personne, bien qu'il soit pauvre. Tout
+au plus accepte-t-il un gîte pour la nuit, ou s'assoit-il à notre table,
+ou consent-il à ce qu'on lui prête une paire de bottes.
+
+--Oh! s'écria le bizarre individu à tête d'oiseau, c'est un brave homme!
+
+Notre hôte sourit.
+
+--Il convient que celui-ci fasse son éloge, me dit-il; Basile Hymen l'a
+sauvé lorsqu'on l'accusait d'un vol.
+
+--Je ne suis pas un voleur! cria l'autre en se précipitant sur lui,
+comme s'il eût voulu le cribler de coups de bec.
+
+--Tu es un voleur des champs, Gabris, répliqua tranquillement le
+vieillard.
+
+--Non, non, un voleur dérobe en cachette; moi, je ne me cache pas.
+
+--C'est encore vrai, affirma le bonhomme d'un air fin; il prend tout au
+grand jour, à la clarté du soleil.
+
+--Et qu'est-ce que je prends?
+
+--Tout ce que le bon Dieu fait croître.
+
+Chacun se mit à rire, et Gabris comme les autres.
+
+--Mais, dit-il, réfléchissez donc! Est-ce Dieu qui a tracé la limite des
+champs? Il fait mûrir les fruits pour tout le monde. Qui donc est le
+voleur? N'est-ce pas celui qui accapare ce qui appartient à tous et qui
+lègue sa proie après lui à ses héritiers? Oh! c'est bien différent si
+l'on a soi-même créé quelque chose en dehors du bon Dieu. Il va sans
+dire que celui qui abat les arbres, qui les taille et qui se bâtit une
+maison, est bien le maître de cette maison, et que celui qui tanne la
+peau d'un veau et s'en fabrique des bottes est bien le maître de ces
+bottes. Personne ne lui disputera cela, pas plus que l'argent qu'il
+gagne.
+
+--Bon! pensai-je, nous avons affaire ici à l'un de ces philosophes selon
+la nature, qui donnent aux Polonais le droit d'appeler nos paysans des
+communistes. Vous ne prenez donc que les fruits de la terre? demandai-je
+tout haut.
+
+--Comme vous dites, mon doux petit seigneur; personne n'a jamais eu
+besoin de fermer ses coffres devant moi; je n'ai jamais pris d'argent.
+
+--Mais, d'après votre propre raisonnement, le champ qu'un homme cultive
+lui appartient tout comme son argent.
+
+--Non.
+
+--Ne le cultive-t-il pas de ses mains?
+
+--Il n'a qu'à laisser la terre à elle-même, décida Gabris avec un
+sourire rusé: elle produit sans que l'homme s'en mêle. Est-ce qu'on
+ne nous parle pas d'un temps où personne ne possédait de champs, ni
+seulement d'abri? La commune seule était propriétaire, pour ainsi dire.
+
+--Ce temps-là est passé.
+
+--Malheureusement! Les Polonais, les seigneurs, out arrangé les choses à
+leur façon, mais ce n'est pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait
+là-dessus vous en raconter long; ils ont pris jusqu'à sa chemise, et on
+peut s'étonner qu'ils ne lui aient pas enlevé en outre la peau du corps
+pour la tendre sur un tambour comme font les Tartares.
+
+--Ce Basile Hymen est donc bien malheureux?
+
+--Pas précisément, parce qu'il n'a jamais perdu la tête; mais tout a été
+si mal pour lui, qu'on ne peut presque s'empêcher de rire quand on pense
+au guignon dont il a été la victime ni plus ni moins que le paysan du
+vieux conte.
+
+--De quel conte?
+
+--Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur, dit le vieux paysan;
+il a la langue bien pendue, et que ferions-nous, sinon l'écouter,
+puisqu'il pleut encore à verse?
+
+Gabris, le voleur des champs, s'assit sur la pierre de l'âtre, balança
+ses genoux de droite à gauche et commença:
+
+«Il y avait une fois un paysan qui possédait une belle maison, des
+terres, tout ce que peut désirer un homme de campagne, et, les bonnes
+années se succédant, il mit beaucoup d'argent de côté; mais un incendie
+vint détruire sa maison de fond en comble. Il s'en soucia peu; ses
+terres lui restaient et aussi son magot; il avait caché celui-ci, pour
+plus de sûreté, dans un saule au bord de l'eau. Survient une inondation
+qui ravage ses champs, noie ses bêtes et emporte le saule qui renfermait
+l'argent; au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve; il en est
+réduit à se faire messager. Une fois, la nuit l'ayant surpris en route,
+il reçoit l'hospitalité chez un propriétaire, homme de coeur, juste et
+généreux. A table, il raconte ses malheurs en détail; aussitôt le maître
+de la maison regarde sa femme. Le saule arraché par l'inondation avait
+flotté jusque chez eux, et, en le coupant pour faire des bûches, on
+avait trouvé le magot. S'étant consultés sur les moyens de lui rendre
+son bien, sans avouer pour cela qu'ils se le fussent un instant
+approprié, les deux époux creusèrent un grand pain, y glissèrent tout
+l'argent que le hasard leur avait apporté, puis, remettant ce pain au
+messager, ils lui dirent:
+
+»--Prenez, ami, c'est pour votre route!
+
+»L'homme remercia, prit le pain et s'en alla. Chemin faisant, il
+rencontra un marchand de cochons qui l'avait connu autrefois:
+
+»--N'avez-vous pas, lui demanda le marchand, un petit cochon à me
+vendre?
+
+»--Je n'ai pas de cochon; tout ce que je possède est brûlé ou noyé; mais
+là, dans mon sac, j'ai un pain que je vous vendrai volontiers, car je
+n'ai pas faim, et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps.
+
+»Le marchand paya comme s'il se fût agi d'un pain ordinaire et
+débarrassa de son fardeau notre pauvre dupe.
+
+»Il arriva que le propriétaire qui avait donné le pain passa par
+certaine auberge où s'était arrêté le marchand de cochons. Au moment
+même où ce dernier disait à l'aubergiste en posant sur la table le
+contenu de son sac: «Ne me donnez pas de pain; je viens d'en acheter
+un sur la route à un messager», il reconnut son pain bourré d'or. Le
+marchand sortit l'espace d'une minute, et le propriétaire en profita
+pour remplacer ce pain par un autre.
+
+»Après bien des courses et bien des fatigues, l'enguignonné revint chez
+les mêmes gens riches et généreux, qui, cette fois encore, le reçurent
+avec bonté. Lorsqu'il partit de nouveau, l'argent, roulé dans un fichu,
+était, à son insu, au fond de sa _torba_[5]; mais, par malheur, en
+passant le long du jardin, il aperçut un pommier chargé de pommes
+superbes:
+
+»--Si j'en prenais une? se dit-il.
+
+[Note 5: La torba est une panetière, un sac.]
+
+»Et, suspendant sa _torba_ à une branche, il grimpe dans l'arbre. Au
+moment même, son hôte apparaît à l'improviste et le surprend. Tout
+effrayé, il se sauve, et si vite qu'il laisse sa _torba_ accrochée à
+la branche. Le propriétaire se met à rire; s'avisant que l'autre doit
+franchir une passerelle jetée sur le ruisseau voisin, il le devance, et,
+résolu à l'aider malgré lui, pose la _torba_ au milieu de la planche;
+mais il a compté sans le guignon du pauvre messager. Celui-ci, avant
+d'atteindre la passerelle, s'était dit:
+
+»--Bah! je ne suis pas encore trop à plaindre, puisque j'ai des yeux qui
+me permettent de gagner mon pain. Comment ferais-je pour passer là si
+j'étais aveugle. Essayons.
+
+»Sur ce, il ferme les yeux et s'avance lentement, son bâton en avant. Il
+touche le petit pont, enjambe l'argent et continue sa route.
+
+»--Ma foi! dit l'homme riche, qui avait suivi tous ses mouvements, je
+renonce à aider ce malheureux. Dieu seul peut le tirer d'affaire, si
+c'est sa volonté.»
+
+--Eh bien! dit Gabris en terminant, Basile Hymen est comme le messager
+enguignonné.
+
+Les paysans continuèrent à parler de Basile jusqu'à ce que ce dernier
+revînt, accompagné de l'intraitable veuve. Il avait l'air gai maintenant
+et fit signe au jeune paysan, qui, fort troublé, se tira la moustache et
+vint chuchoter je ne sais quoi à l'oreille de Russine. La veuve s'était
+de nouveau assise sur le coffre; elle répondit au galant par une tape,
+et je remarquai que sa main brune était bien faite. Enfin Basile prit
+l'amant trop timide par le bras et le poussa auprès de sa future épouse.
+
+Tandis qu'il manoeuvrait ainsi, je le considérais avec attention. Il
+avait bien soixante-dix ans, mais c'était un de ces septuagénaires
+comme on en rencontre chez nous, frais, vigoureux, alerte. Ses cheveux
+n'avaient blanchi qu'aux tempes; son accoutrement était étrange, non pas
+misérable, mais en désordre; rien de ce qu'il avait sur lui n'allait
+bien; aucune pièce n'était assortie à l'autre; on aurait pu le prendre
+pour un comédien ambulant ou un jongleur avec ses bottes rouges qui
+faisaient valoir son pied petit et cambré, sa culotte collante comme on
+en porte pour monter à cheval, et sa veste de peluche violette; le long
+cafetan de laine verte était incontestablement d'origine hébraïque. De
+moyenne taille, Basile Hymen me parut pourtant robuste et bien bâti;
+ses traits nobles, rehaussés par un teint rose comme celui d'une jeune
+fille, ses yeux bruns, assez petits, mais perçants, exprimaient la
+douceur, l'intelligence, la finesse et la bonté. Ses moustaches
+pendantes restaient noires. En somme, c'était toujours un bel homme.
+
+--Eh bien! l'affaire est arrangée, dit-il aux paysans avec un sourire
+satisfait.
+
+Il s'assit sur le banc auprès d'eux et reprit:
+
+--Une fois de plus, les biens de ce monde ont failli diviser deux
+personnes faites pour s'entendre: la propriété n'est qu'une source de
+chagrins, de querelles!
+
+--Croyez-vous donc les pauvres plus heureux que les riches? lui
+demandai-je.
+
+Il me répondit d'un air affable:
+
+--Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent de leur pauvreté, non,
+sans doute, monsieur le bienfaiteur; mais les gens vraiment heureux sont
+ceux qui, n'ayant pas de biens, ne souhaitent point d'en avoir.
+
+--Existe-t-il de ces gens-là?
+
+--Regardez-moi. Je ne possède rien, pas une obole, et je gage qu'il n'y
+a pas d'homme plus heureux que Basile Hymen dans toute la Gallicie,
+peut-être dans toute l'Europe.
+
+--Je vous serai reconnaissant de nous expliquer...
+
+--Volontiers.
+
+Prenant un charbon enflammé, il l'appliqua sur sa pipe et se mit à fumer
+majestueusement comme un pacha:
+
+--Je voyage à la façon du Juif errant, ce qui me permet de voir,
+d'entendre bien des choses. Par exemple, je me repose chez un seigneur;
+une heure après, je suis dans le cabaret d'un Juif; le soir, je couche
+sous le toit d'un Arménien; demain, ce sera peut-être à la belle étoile,
+en compagnie de vagabonds. Vous comprenez qu'ainsi j'ai toute facilité
+pour plonger dans le coeur humain; mon emploi même m'y aide; les âmes
+se mettent nues devant moi comme elles ne le feraient ni devant le
+confesseur ni devant le médecin, car la propriété est plus précieuse
+que la santé, plus précieuse que le salut, et c'est moi qui aide à la
+défendre. Dès qu'il s'agit de sa propriété, croyez-moi, l'homme devient
+un tigre. Tenez, la preuve... J'ai logé, il y a quelques jours, chez
+un petit employé du chemin de fer. Il se mourait, le malheureux, d'une
+maladie de poitrine. Au premier coup d'oeil, je me rends compte des
+choses: une femme dans la maison, une femme qui n'est pas légitimement
+la sienne, et deux marmots qui seront à la mendicité dès que le père
+leur manquera. Une triste situation, n'est-ce pas? La femme pleure,
+se tord les mains, implore tous les saints du calendrier. Les enfants
+jettent les hauts cris. Rien n'y fait, l'homme meurt. Aussitôt cette
+femme, qui l'avait aimé assez pour devenir sa maîtresse, se lève, sèche
+ses larmes, et son premier soin, avant de fermer les yeux du défunt, est
+de s'approprier tout ce que la maison renferme de quelque peu précieux.
+Elle ne perdait pas un instant, hélas! C'était bien naturel, et,
+justement à cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment comme vous
+voudrez, puisque les hommes prétendent, manie bien vaine, donner un nom
+à tout: nommons-le instinct de la conservation ou autrement, je vous dis
+ce que j'ai vu; chacun n'a souci que de soi-même, et de ce souci égoïste
+naît la propriété.
+
+Nous assurons notre avenir aux dépens d'autrui; nous luttons pour notre
+propre existence, et dans ce combat le plus faible succombe. Entre
+les arbres de la forêt, il en est de même. Les forts font la loi aux
+faibles; nul ne songe à ménager le prochain; chacun songe fort bien, en
+revanche, à se préserver soi-même, et c'est pour satisfaire ce besoin de
+sécurité personnelle que les hommes ont conclu entre eux une sorte
+de traité d'où émanent l'État, les lois, la morale. Depuis que cette
+convention est faite, les voleurs, les brigands sont punis, mais le
+premier qui s'est taillé un bien particulier dans le bien commun
+n'était-il pas un voleur? Ce sont donc des petits-fils de criminels qui
+font un crime aux victimes de leurs ancêtres de reprendre la moindre
+parcelle de ce qu'on leur a dérobé. Le monde est absurde. Veuillez y
+réfléchir. Vous serez de mon avis.
+
+--Voilà un sermon, ma foi! exclama Gabris, enthousiasmé. On n'en entend
+pas de pareils à l'église! Continue, Basile Hymen, continue, mon chéri!
+
+--Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa pipe de sa bouche
+et me regardant de son oeil doux, si nous creusions la question plus
+profondément, nous verrions que quiconque possède la moindre chose
+tremble de la perdre, que le couteau de celui qui n'a rien est
+incessamment sur sa gorge, que l'avidité d'acquérir davantage le
+tourmente jour et nuit, gâtant jusqu'aux rêves de son sommeil. C'est
+pour cela que je soutiens qu'il vaut mieux être pauvre et n'attacher son
+coeur à aucun objet périssable. Rien en ce monde n'appartient réellement
+à l'homme; il est plutôt l'esclave de ce qu'il possède, que ce soit de
+l'argent, une femme ou une patrie. Ne vous méprenez pas, je vous prie,
+sur le sens de mes paroles. Mieux vaut n'avoir ni femme ni enfants,
+parce que l'amour de la famille n'est que l'égoïsme doublé, décuplé
+selon les circonstances. On veut léguer ses richesses de même qu'on
+lègue son esprit, sa taille, sa figure à ses descendants, comme s'il n'y
+avait pas assez de ce que le présent nous apporte, sans tous ces soins
+de l'avenir!
+
+Et n'allez pas me dire que la patrie n'est pas une sorte de colossal
+individu avec un égoïsme proportionné à sa taille gigantesque! C'est
+donc un triple combat que livre chacun de nous: pour soi-même contre
+tous, pour sa famille contre tous ceux qui n'en sont pas, pour sa patrie
+contre tous les autres peuples. Il n'y a là rien que de naturel, sans
+doute; mais l'homme aspire à franchir les limites que la nature lui a
+tracées. Aussi, après s'être soumis à cette première loi: le combat
+contre tous, arrive-t-il avec le temps à en reconnaître une seconde: le
+combat contre soi-même; il se convainc que la paix vaut mieux que la
+guerre; mais quiconque est assez sage pour préférer la paix à la guerre
+doit renoncer à l'argent, à la femme, à la patrie. Celui qui n'a ni
+famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre n'offre-t-elle pas
+un asile à tous indistinctement? Aimez donc les hommes au lieu de les
+combattre, aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et vous
+trouverez la paix, et dans la paix le bonheur que vous avez vainement
+cherché dans le combat. Il y a là-dessus chez nous un beau conte
+populaire dont le sens est profond:
+
+»Le grand tzar allait mourir. De près, de loin arrivaient des médecins
+dont la science fut inutile. Enfin un Grec de Byzance s'avise de dire:
+
+»--Le tzar guérira, s'il endosse la chemise d'un homme heureux.
+
+»On se met à chercher l'homme heureux dans les palais, dans les églises,
+dans les seigneuries; on le trouve enfin... C'est un pâtre... Il paît
+les chevaux de son maître dans une verte prairie, mais celui-là n'a pas
+de chemise, et le grand tzar mourra.»
+
+Le vieux paysan sourit en silence, tandis que Gabris chantait à tue-tête
+et que le procureur ouvrait la porte pour regarder dehors.
+
+--La pluie n'a pas cessé! dit-il en revenant s'asseoir; le village est
+un vrai lac, et le ciel reste couleur d'encre.
+
+--C'est un temps pour raconter, insinua notre hôte, et vous savez de si
+belles histoires, Basile Hymen!
+
+--Laquelle voulez-vous entendre?
+
+--Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska, s'écria la veuve, celle
+qui, lorsqu'elle n'était pas contente de ses amants, les faisait noyer
+comme de jeunes chiens.
+
+--Ou de Bogdan Hmelnisky[6], le voleur de champs! s'écria Gabris.
+
+[Note 6: L'un de ces héros dont les hauts faits sont consignés dans les
+chants populaires de la Petite-Russie. Le staroste de Tchechrin lui
+avait pris ses biens et sa femme. Il porta la guerre en Pologne à la
+tête des Cosaques.]
+
+--Racontez-nous plutôt votre propre vie, interrompit le vieillard. On
+entend dire tant de choses, sans savoir au juste ce qui est vrai!
+
+--C'est une longue histoire! prononça lentement Basile Hymen.
+
+--Qu'importe? Nous avons le temps.
+
+--Je suis sûr, dis-je au procureur clandestin, que votre vie est bien
+intéressante.
+
+--Si l'on désire tant la connaître, répliqua-t-il, je ne demande pas
+mieux...
+
+Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l'alluma et regarda autour de
+lui.
+
+Chacun prit place, le plus près possible du narrateur. Il rejeta sa
+belle tête en arrière, leva les yeux au plafond et d'une voix pleine,
+mélodieusement timbrée:
+
+»C'était, dit-il, en 1831... des temps troublés! On avait vu, la nuit,
+des signes flamboyants apparaître au ciel. La révolution, la guerre et
+le choléra régnaient à la fois en Pologne. Quand tout le monde souffre
+ainsi autour de vous, on est presque honteux d'être épargné par le sort;
+l'heure vint où, à mon tour, je fus frappé. Je n'avais plus d'argent
+comptant, tout ce que je possédais était grevé d'hypothèques ou engagé,
+personne ne m'aurait prêté un sou; je manquais du nécessaire; le pire,
+c'est que je n'étais pas seul... J'avais une jeune femme, et quelle
+femme! J'allais avoir un premier enfant. Nul n'avait pitié de nous,--si
+fait: je me connaissais un ami pourtant, le vieux _faktor_[7] de mon
+père, Salomon Zanderer, un juif qui avait le coeur d'un gentilhomme.
+Alors que je désespérais de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait
+confiance; m'ayant sauvé maintes fois, il croyait pouvoir me sauver de
+nouveau, mais en vain courait-il de çà de là, cherchant à emprunter. Un
+soir, il vint me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout était
+perdu, car Zanderer aimait à parler; tant que pendait un fil dans l'air,
+il s'imaginait pouvoir en faire une corde, et il n'épargnait pas les
+mots pour me le persuader. Maintenant il baissait la tête, accablé; je
+fis de même. Seule, ma femme Luba éclata de rire. Ah! son rire était si
+heureux, si enfantin, il partait si joliment du fond de son bon coeur;
+c'était une merveille que ce rire, et il produisait des merveilles. Il
+eût chassé l'inquiétude, la colère, la crainte, le découragement,
+la douleur, mais ce n'était qu'une trêve; l'affreuse réalité nous
+ressaisissait ensuite.
+
+[Note 7: Factotum.]
+
+»Déjà nous nous étions défaits de nos meubles précieux; le jour vint où
+tout ce qui restait dans la maison devait être vendu. Une commission du
+tribunal de Kolomea pénétra chez nous, la cour se remplit de lévites
+noires, vertes, bleues, grises et violettes, et moi, debout à une
+fenêtre de ma pauvre seigneurie, je ne réussissais plus à retenir mes
+larmes. Luba cependant était à côté de moi:
+
+»--Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les yeux.
+
+»Et soudain elle se mit à rire comme si nous avions été au théâtre de
+Lemberg, dans une loge, assistant à quelque comédie.
+
+Basile Hymen fut interrompu ici par une voix qui entonnait non loin de
+nous un chant mélancolique: «O toi, ma chère étoile,--à l'obscure voûte
+du ciel--tu luisais si limpide,--lorsque je contemplai pour la première
+fois la vie!--Aujourd'hui, tu es depuis longtemps éteinte,--mes efforts
+sont vains,--il faut que sans toi je parcoure--le vaste monde.»
+
+Il écouta, sourit tristement, puis fit un geste de la main, comme pour
+repousser des fantômes, et continua:
+
+«Non-seulement tout fut vendu, mais il me fallut encore conduire partout
+les membres de la commission et la foule des acheteurs; il me fallut
+revoir chacun des objets auxquels restaient attachés de si tendres
+souvenirs. Tous, à cette heure, me semblaient vivants; ils
+m'imploraient, m'accusaient, ils me rappelaient le temps de mon enfance.
+Il y avait certain pommier, par exemple; je le connaissais trop bien, je
+n'osais lever les yeux vers lui, je voulais passer outre sans m'arrêter
+sous ses branches; mais soudain je vis distinctement mon père au pied
+de l'arbre, mon père avec sa haute taille, son visage affable, un
+Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et sa famille, et n'ayant peur
+de rien. Nous n'avions ni trop ni trop peu: une belle maison, un jardin,
+des champs, des bois, des prés, un étang, un moulin, bref tout ce qui
+compose une bonne petite terre; mon père s'en occupait sans relâche: du
+printemps à l'automne, on le voyait vaquer à tout, surveiller tout, en
+fumant sa grande pipe; l'hiver seulement, il se reposait en robe de
+chambre au coin du feu, à lire des romans ou à jouer aux cartes avec les
+voisins. Une fois, pendant le dîner, il me vit jeter les pépins d'une
+pomme:--Ne dédaigne pas, me dit-il, ce qui est petit et ce qui peut
+devenir grand à la longue.--Il me fit semer les pépins, et, le jour où
+l'arbrisseau vint à poindre:
+
+»--Souviens-toi, dit encore mon père, que nous l'avons planté ensemble.
+Si Dieu le veut, il te donnera de l'ombre et des fruits.
+
+»Hélas! cette ombre et ces fruits allaient être livrés au plus offrant
+avec le reste.
+
+»Dans le salon, la commission était assise devant une longue table
+recouverte d'un drap vert et autour de laquelle se pressaient les juifs.
+On avait apporté de toutes les chambres et même du grenier les objets
+les plus étonnés de se trouver réunis, toutes les vieilleries même
+ébréchées, disloquées, qui s'étaient longtemps dérobées aux regards. Sur
+telle chaise à dossier élevé, qui gémit lamentablement lorsqu'un gros
+fripier de Lemberg s'y assit, ma bonne mère avait passé sa vie à faire
+ces éternelles reprises qui étaient son occupation ordinaire; en même
+temps elle nous racontait des histoires; sur cette chaise elle m'avait
+pour la première fois parlé de Dieu, elle m'avait appris à prier. C'est
+une sainte relique, et un maudit juif l'emporte en échange de quelques
+méchantes piécettes.
+
+»Et ce lot de jouets cassés, quelle éloquence n'a-t-il pas! Le cheval
+à bascule ne possède plus que deux pieds et une oreille, mais je le
+reconnais bien, je sais que je l'ai reçu dans la nuit de Noël et que mon
+père me l'a fait monter le lendemain matin. Avec quelle allégresse je me
+balançais, lorsqu'un juif en cafetan de soie garni de fourrure ouvrit
+timidement la porte pour nous souhaiter d'heureux jours de fête. Il me
+prit dans ses bras, et, de mes deux petites mains, je saisis en riant
+sa longue barbe noire. Je n'ai pas oublié ce moment. Le digne Salomon
+Zanderer ne l'a jamais oublié non plus. Ce sourire m'ouvrit soudain son
+coeur, et dès lors il m'y fit une place auprès de ses enfants, ce qui
+veut dire beaucoup, car, pour un juif, ses enfants sont tout. Bien
+souvent, depuis, il m'a bercé sur ses genoux en me racontant les belles
+paraboles du Talmud, où le prophète Élie jouait toujours un grand rôle,
+de même que dans les récits de ma mère, il était toujours question
+d'Ivanock, le paysan rusé, intrépide et patient de notre Petite-Russie.
+A propos de récits, je me rappelle certaine fable que m'a racontée ma
+bonne et dont j'ai eu tort peut-être de dédaigner l'enseignement. Il
+s'agit de la cigale et de la fourmi.
+
+»--Quoi! disais-je à ma bonne, cette vilaine fourmi n'a-t-elle vraiment
+rien donné à la cigale?
+
+»--Non, rien.
+
+»--Pas un tout petit grain?
+
+»--Non.
+
+»Je me mis à pleurer. Eh bien! maintenant je suis aussi une pauvre
+cigale qui a chanté tout l'été, pour ne rencontrer ensuite chez les
+fourmis que des refus et de sages conseils.
+
+»Certain petit ménage en fer-blanc, que le crieur offre pour dix
+kreutzers, évoque à mes yeux la figure d'une fourmi prévoyante entre
+toutes, et le souvenir n'est rien moins qu'agréable. On parle beaucoup
+des doux liens de la famille. Je sais par expérience que les frères et
+les soeurs sont souvent des animaux d'espèces différentes et ennemies,
+réunis dans la même cage, qui se montrent les dents, et que seul
+le fouet du dompteur tient en respect. Des êtres qui se haïraient
+franchement en d'autres circonstances échangent des baisers de Judas
+parce que le hasard de la naissance les a rapprochés; entre eux le
+combat est muet, il n'en est pas moins acharné. Ainsi ma soeur aînée
+Viéra était mon ennemie; la jalousie dut s'éveiller chez elle le jour
+où je vins au monde; elle ne pardonna jamais à l'intrus qui prenait
+quelquefois sa place dans les bras de sa mère, sur les genoux de son
+père. Depuis, rien de ce qu'elle possédait en propre ne fut à son gré;
+elle voulut toujours de préférence ce que j'avais à la main; elle eût
+jeté sa poupée pour m'arracher un fétu de paille. Lorsqu'elle eut été
+punie de ces violences à mon égard, elle essaya de la persuasion;
+c'était en me caressant, en me flattant qu'elle me soumettait à ses
+volontés ni plus ni moins qu'un esclave.
+
+--Faisons la dînette, Basilko, veux-tu?
+
+Je ne demandais pas mieux, naturellement.
+
+--Apporte du bois, fends-le, fais le feu.
+
+Je coupai les brins de fagot et ma main en même temps; je fis du feu et
+me brûlai les doigts.
+
+»--Va chercher les provisions.
+
+»Elle me mit ensuite un tablier blanc, me déguisa en cuisinier, puis
+s'assit comme une dame devant les friandises que maman nous avait
+données pour nos jeux et dit:
+
+»--Sers-moi, tu mangeras plus tard.
+
+»Elle me fit sur mon service de grands compliments, et ne me laissa pas
+une croûte. Telle était, telle est restée Viéra.
+
+»La vente continue. Mon Dieu! une pile de livres poudreux!
+
+»--Quarante kreutzers pour le tout! dit le crieur.
+
+»Point de surenchère. Les voilà partis, ces vieux bouquins! Mon premier
+livre de lecture, le petit catéchisme que m'expliquait un bon prêtre
+dont je vois encore la tabatière et les lunettes raccommodées avec de la
+ficelle. Un juif curieux feuillette un grand album déchiré, un livre de
+gravures, et mon coeur bat à se rompre devant cette profanation. J'ai
+entrevu pour la première fois une espiègle figure de petite fille, brune
+comme une bohémienne, mais si jolie!... Et la petite bohémienne est
+assise auprès de moi, sur un escabeau près du poêle; je lui montre les
+images sérieusement, ainsi que doit le faire un grave écolier de dix
+ans, et elle se presse contre moi; tel un petit oiseau se presse contre
+un autre dans le fond du nid. Elle est bien petite,--trois ans tout au
+plus,--et déjà elle se moque de son ami Basile. Sa voix a le son d'une
+clochette d'argent.--C'est Luba, la fille d'un gentilhomme du voisinage,
+elle, ma femme, qui aujourd'hui se tient là debout contre la porte,
+regardant vendre notre bien.
+
+»Oh! l'affreuse journée! Mais j'en ai passé de pires!...
+
+»Quand on a grandi dans une maison, reprit lentement Basile Hymen, dans
+une maison où ont vieilli eux-mêmes les parents, les amis, où chaque
+meuble vermoulu fait partie en quelque sorte de la chronique de famille,
+quand toujours les mêmes visages de vieux serviteurs, les mêmes bêtes,
+les mêmes arbres, le même ciel vous ont entouré, on croit que tout cela
+ne pourra jamais changer. Il semble qu'un charme protecteur soit jeté
+sur cette demeure, qu'après mille ans tout doive y être encore à la même
+place. Comme j'aimais ma vieille maison! Dieu sait combien tendrement je
+l'aimais!»
+
+Il réfléchit une minute et ressaisit le fil de son discours:
+
+»La vente continuait. Quelqu'un apporta une longue cage plate recouverte
+en toile, et la vue de cette cage me fit frissonner: elle me représenta
+la mort... C'était jadis le gîte d'une caille qui chaque matin nous
+pépiait un bonjour joyeux; mais un matin elle resta muette, et nous la
+trouvâmes gisante, déjà raidie sur le sable qui formait le sol de sa
+prison. Pour la première fois, je voyais mourir. Une grande terreur me
+saisit, et ce n'était pas sans raison; mon père mourut au printemps
+suivant. Des brocanteurs se disputent le crucifix qu'il tint entre ses
+mains pâles jusqu'au dernier soupir. Avec quelle tendresse désolée
+ma mère lui ferma les paupières!... Mais pourquoi penser à cela? Le
+crucifix est vendu comme un escabeau, comme un écran; il s'en va dans
+des mains étrangères.
+
+»--Un bâton, un jonc d'Espagne, un sabre cassé, une poche de cuir,
+ensemble vingt kreutzers! hurle le crieur.
+
+»Et les juifs de se presser en criant:
+
+»--Vingt et un, vingt-trois, vingt-quatre, quarante kreutzers!
+
+»Malgré moi, je souris. Toutes mes folies d'étudiant ressuscitent à mes
+yeux. Mon père est mort, nous laissant des affaires fort embrouillées;
+ma mère continue à repriser les bas du matin au soir sans pouvoir
+s'astreindre cependant aux économies nécessaires; tout irait mal si
+Salomon Zanderer ne continuait d'administrer notre petite fortune. C'est
+encore lui qui m'emmène étudier à Lemberg. Dans ce temps-là, le plus
+grand plaisir des différents collèges était de se livrer des batailles,
+et nous ne faisions la paix que pour rosser tous ensemble les pauvres
+Juifs; je dis _nous_, mais la vérité est que je me tenais à l'écart de
+ce dernier exploit. Ce ne fut jamais mon goût de jeter des pierres
+aux Juifs; aussi mes camarades me considéraient-ils comme un poltron;
+certain petit comte polonais surtout ne ménagea pas les malices et
+les mauvais traitements au fils de chien russe, comme il finit par
+m'appeler; mon calme et ma patience furent longtemps à ses yeux autant
+de preuves de lâcheté; mais un jour je me réveillai, le jour qu'il
+insulta mon père, et le Polonais sentit sur sa gorge le genou du Russe,
+je vous l'affirme.
+
+»Je passais les vacances à la maison, chez ma mère, et jamais je ne
+manquais de voir Luba, qui croissait et s'épanouissait comme une fleur
+sauvage de la steppe. Vint l'heure solennelle où j'achetai mon bâton de
+philosophe. C'était le privilége des étudiants en philosophie de porter
+un bâton. J'en avais fini avec les classes; ma liberté, mon importance
+me montèrent soudain à la tête comme du vin nouveau. Nous en étions tous
+là; l'indulgence des professeurs ramena vite la plupart d'entre nous à
+la raison. Seuls, quelques meneurs persistèrent dans leur révolte: les
+Polonais, par exemple, formèrent une société secrète qui tenait des
+discours dignes de Brutus, qui conspirait contre le gouvernement
+allemand et entonnait la _Marseillaise_, _la Pologne n'est pas encore
+perdue_, et d'autres chants incendiaires. Une bande toute différente et
+non moins folle à sa manière était celle qu'avaient formée les fils
+de fonctionnaires allemands, auxquels se joignirent plusieurs
+Petits-Russes; ceux-là se considéraient modestement comme des génies, et
+je faisais partie de leur groupe. Nous nous étions imposé un règlement,
+nous avions des réunions, nous chantions le _Gaudeamus_ et autres hymnes
+chers aux buveurs de bière; nous dissertions sur la philosophie et les
+belles-lettres; nous nous transportions à la dernière galerie du
+théâtre pour applaudir _Wallenstein_ ou le _Roi Lear_. Nous autres
+Petits-Russes, nous avions entrepris en outre d'élever aux nues notre
+langue et notre littérature; nous écrivions un journal bourré de poëmes,
+de tragédies, de romans, d'articles de critique. Je m'imaginais pour ma
+part devenir au moins le Shakespeare de la Petite-Russie: ô rêves de
+jeunesse! Le résultat de tout ceci fut que nous passâmes fort mal nos
+examens. Au lieu de diplôme, je rapportai au logis une liasse de poëmes
+et les onze premiers actes d'autant de tragédies; j'avais de longs
+cheveux, des lunettes, et j'étais malheureux. A cette époque, il était
+de mode de se sentir malheureux. Les premiers chants du _Pèlerinage de
+Childe Harold_ venaient de paraître, et Byron était l'idole de nos vingt
+ans. Salomon Zanderer fut le premier à s'étonner du changement qui
+s'était produit en moi.
+
+»Lors de son dernier voyage à Lemberg, je l'avais entraîné de force dans
+une bruyante réunion d'étudiants où l'on avait ri et chanté au point
+de l'étourdir. Quelle fut sa surprise de voir ce gamin joyeux et
+enthousiaste transformé en apôtre de la douleur humaine! Ma mère
+secouait la tête en silence. Luba survint. Elle n'avait que dix ans,
+mais je ne lui imposais guère, je ne l'émerveillais pas du tout. Elle
+commença par fourrer toutes mes tragédies dans le poêle, cassa mes
+lunettes d'un coup de talon et finit par me couper les cheveux tout de
+travers. J'essayais de me fâcher, mais la chérie riait de si bon coeur!
+Je me résignai à rire avec elle, et, je le déclare, c'est cette petite
+folle qui m'a rendu le bon sens. Si elle eût été plus grande, je
+n'aurais de ma vie aimé une autre femme; mais comment faire? Il y a un
+temps où le coeur a soif d'amour, où l'on n'aime pas une femme parce
+qu'elle est belle ou parce qu'elle est aimable, où l'on aime en elle
+tout simplement l'amour. Il m'arriva donc ce qui arrive à tous au même
+âge.
+
+»Je rencontrai chez des voisins une veuve coquette, et je perdis la
+tête. Ma vie se passait à ses pieds. Elle s'appelait Eudoxie de Klodno;
+elle n'était ni jolie ni spirituelle; mais elle savait s'habiller, ou
+plutôt ne pas s'habiller; on la trouvait toujours en négligé; je crois
+qu'elle allait même au bal ou à l'église dans ce désordre piquant, qui
+était son unique mérite. J'en conclus qu'elle devait être une Vénus, et
+j'ajoutai libéralement à ce nom, sans le moindre motif, ceux d'Aspasie
+et d'Héloïse. Nous nous promenions au clair de la lune, je lui donnais
+des sérénades, je fis sur ses charmes une ode latine qu'elle ne comprit
+pas heureusement. Ai-je besoin d'ajouter que je la vénérais comme
+on vénère les saints? Jamais amant plus platonique ne fut plus
+grossièrement dupé.
+
+»Elle s'entendait à jouer avec cette flamme sainte comme les enfants
+aiment jouer avec le feu. Assez longtemps, cela lui parut drôle, puis,
+tandis que je me faisais encore scrupule de baiser son bras blanc, elle
+s'avisa de me trouver tout à coup ennuyeux: mon respect lui était à
+charge, elle bâillait devant mes poétiques transports. Je dois dire
+que la pauvre femme m'avertit de son mieux que j'eusse à changer de
+manières; elle ne m'épargna pas les agaceries; mais je m'obstinais à
+ne rien comprendre, et pour chaque encouragement, pour chaque caresse
+qu'elle m'accordait, je faisais une nouvelle ode latine.
+
+»Mon meilleur ami était à cette époque un brillant Polonais du nom de
+Solfki. Je ne manquai pas de présenter cette moitié de mon coeur à
+madame de Klodno. Après être allé chez elle une fois avec moi, il y
+retourna seul, et bientôt je remarquai que les deux êtres qui m'étaient
+si chers chuchotaient ensemble en me regardant; ils riaient de moi.
+Quand je commençais mes divagations ordinaires, Eudoxie s'asseyait à sa
+toilette pour arranger ses cheveux, et Solfki se mettait à siffler un
+air badin. J'étais au désespoir; mes odes devinrent des élégies. Tout
+en sentant que j'étais de trop, j'aurais continué néanmoins à porter ma
+triste figure chez Eudoxie et à troubler innocemment ses tête-à-tête
+avec Solfki, si mon brave Salomon ne m'eût averti.
+
+»--Êtes-vous aveugle? me dit-il. La dame veut vous prendre dans ses
+filets comme un sot poisson, parce que vous avez un héritage en réserve,
+tandis qu'elle a déjà gaspillé le sien. Elle n'a pas manqué d'amants
+tandis que vivait son mari, et maintenant Solfki a remplacé les autres.
+
+»Je ne sais à quelles extrémités m'aurait conduit une si cruelle
+désillusion, si ma mère n'était morte sur ces entrefaites. Mon chagrin
+d'amour fut effacé par une douleur plus grande. Je pensai que je n'y
+survivrais pas; mais il n'est point de déchirement auquel l'homme ne
+puisse survivre. J'étais devenu le maître,--le maître à dix-huit ans!
+Par bonheur, il n'y avait que de vieux serviteurs à la seigneurie; tous
+m'avaient vu naître et continuaient à me traiter en enfant. Parfois
+même, ils abusaient de leur empire sur moi. Si je commandais d'atteler,
+la cuisinière accourait, tenant sa cuillère à pot comme un sceptre:
+
+»--Est-il possible que monsieur veuille sortir par un temps pareil? Non,
+non, monsieur prendrait froid. Mieux vaut qu'il reste à la maison.
+
+»--En tout cas, déclarait le valet de chambre, monsieur ne sortira pas
+avec ces habits-là. Il lui faut absolument un manteau à capuchon.
+
+»--C'est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse, reprenait le
+cocher; n'importe, j'attellerai, mais à une condition: Monsieur ne
+s'en ira pas ainsi vêtu pour faire le fanfaron. S'il ne s'habille pas
+autrement, que Dieu me punisse si j'attelle!
+
+»Et je partais empaqueté comme un poupon que l'on porte au baptême. Ma
+soeur se serait chargée à elle toute seule de me régenter. Je ne sais
+ce que je serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer, mon
+génie tutélaire. Il eût été fâcheux, d'ailleurs, que j'eusse trop
+d'indépendance; vous allez en juger.
+
+»Une après-midi accourut chez moi le cosaque de madame de Klodno, chargé
+d'une lettre. Il s'agissait d'un rendez-vous... d'un rendez-vous imploré
+en termes si tendres que je ne songeai pas, je l'avoue, à faire la
+moindre résistance. Je m'enfuis, afin que personne n'eût le temps de me
+retenir. Il faisait nuit quand j'atteignis la seigneurie voisine, dont
+toutes les fenêtres étaient dans une obscurité profonde. Attachant mon
+cheval à la clôture, je montai précipitamment l'escalier: une porte
+était ouverte, celle de sa chambre... Elle était seule, étendue sur
+un divan, à peine enveloppée d'un nuage de mousseline, et, dans le
+crépuscule voluptueux qui l'entourait, elle me parut plus belle encore
+que par le passé. A ma vue, elle jeta un cri, se leva précipitamment,
+m'entoura de ses bras et m'étouffa de baisers. Je ne pouvais prononcer
+un mot et me laissai attirer sur le divan auprès d'elle. Au moment même,
+une lumière qui n'était pas celle de la lune tomba sur le visage altéré
+d'Eudoxie. Sa mère était debout au milieu de la chambre, un flambeau à
+la main:
+
+»--Que vois-je? s'écria-t-elle; une pareille scène dans cette honnête
+maison!...
+
+»--Seule je suis coupable! sanglota Eudoxie se jetant à ses pieds: je
+l'ai entraîné, je l'ai séduit...
+
+»Tout cela me paraissait incompréhensible. Il fallut, pour m'ouvrir
+les yeux, que la mère se mît à parler de l'honneur de la famille, de
+réparation, de la bénédiction du prêtre qui pouvait tout purifier. Je
+m'élançai hors de la chambre, sautai en selle et partis au galop.
+
+»Le lendemain, Solfki, solennellement vêtu de noir, le sabre au flanc,
+le sourcil froncé, parut chez moi.
+
+»--Voici, commença-t-il, une belle conduite! Perdre une femme estimable
+et de noble origine, la déshonorer!... fi! Je viens de la part des deux
+dames de Klodno. Tu n'as qu'une chose à faire, épouser Eudoxie.
+
+»--L'épouser? Et pourquoi? demandai-je tout confus.
+
+»--Parce qu'en ne l'épousant pas tu ferais quelque chose de pis que de
+délaisser une femme au désespoir: tu abandonnerais ton enfant!...
+
+»Tant d'impudence fit bouillir tout mon sang dans mes veines.
+
+»--Tu espères me faire accroire cela, balbutiai-je, quand c'est toi...
+
+»--La prends-tu? interrompit Solfki.
+
+»--Garde-la! répondis-je.
+
+»--Alors, s'écria-t-il avec une feinte indignation, alors tu es un
+drôle!
+
+»Il tira son épée.
+
+»--Nous nous battrons, entends-tu, nous nous battrons!
+
+»A la fin, je perdis patience.
+
+»--Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas, mais je te rosserai de la
+belle manière.
+
+»En parlant, je lui avais arraché son grand sabre, que je cassai comme
+une latte, puis, décrochant mon bâton de philosophe, j'administrai une
+correction suffisante à mon ami Solfki.
+
+»Tous ces tableaux grotesques sont évoqués par l'apparition dans les
+mains du crieur de mes livres d'école, de mon bâton et du sabre cassé de
+l'amant heureux d'Eudoxie.
+
+»Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent aux griffes de ces
+avides brocanteurs. Un juif maigre, dont les boucles frontales
+brillent comme des saucisses sortant de la poêle, regarde l'un d'eux
+dédaigneusement et le jette sous la table. Je ressens une envie violente
+de le renverser lui-même d'un coup de poing, mais ma femme m'arrête et,
+relevant la petite toile méprisée, me la montre avec un sourire. C'est
+une mauvaise gouache tout effacée représentant une seigneurie. Au
+premier plan se détache un grand poirier; dans cette seigneurie est née
+Luba; elle était assise sur ce poirier, quand je lui donnai tout mon
+coeur. Il y avait six ans que je ne l'avais vue, grâce à la sotte
+histoire de madame de Klodno d'abord, et puis Luba était à son tour
+allée à Lemberg pour y achever son éducation. Je rendais visite à ses
+parents de temps à autre. Trois jeunes filles embellissaient la maison
+de leur présence, l'une blanche et blonde comme un ange du ciel, l'autre
+châtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des yeux bleus doux et
+profonds, puis ma Luba, qui mérite un portrait à part.
+
+»J'arrive à cheval,--c'était au mois d'octobre 1824. Tandis que
+j'attache ma jument dans la cour, une petite poire me tombe sur le nez.
+A peine ai-je eu le temps de regarder en l'air, que j'en reçois une
+seconde, et du grand poirier qui se dresse devant la seigneurie toute
+une pluie de poires tombe sur moi, tandis que retentissent des éclats de
+rire... Quels éclats de rire! Luba seule peut rire ainsi. En effet, elle
+est dans l'arbre comme un oiseau, tout au sommet. Je distingue sa robe
+d'étoffe claire, et je crie:
+
+»--Luba! Es-tu vraiment là? Descends vite, descends donc!...
+
+»--Je viens! répond-elle en se balançant de branche en branche, jusqu'à
+la plus basse, qui forme une large fourche, où elle s'assied comme dans
+un fauteuil. Elle me tourne le dos; seul son petit pied est visible au
+bord de sa jupe chiffonnée. Tout à coup, elle se retourne et me regarde.
+Nous nous taisons, étonnés.
+
+»--Que tu es belle! lui dis-je.
+
+»--Et toi... vous êtes devenu un homme... J'espère qu'au moins vous ne
+faites plus de vers?
+
+»Je croyais toujours rêver. Entre un garçon de dix-huit ans et un jeune
+homme de vingt-quatre la différence n'est pas grande; mais elle... ces
+six années l'avaient transformée; la petite fille de onze ans était
+devenue femme. Je m'oubliai à l'admirer et ne revins à moi que pour
+découvrir que j'étais amoureux fou. Qui ne l'eût été en présence d'une
+aussi parfaite créature?--Son seul rire eût suffi à troubler la tête, le
+coeur, les sens d'un homme plus sage que moi. Et pourtant un peintre ne
+l'eût pas peut-être choisie pour modèle. Luba était petite, mais si bien
+faite! Je m'en aperçus au moment où, glissant de l'arbre dans mes bras,
+elle se laissa poser doucement à terre. Son teint brun, coloré sur les
+joues d'un rouge vif, son petit nez droit, mutin et résolu, ses lèvres
+vermeilles et un peu fortes lui composaient une de ces physionomies
+franches et gaies qui inspirent avant tout la confiance.
+
+»Nous entrâmes ensemble dans la maison; sa mère me servit du café,
+des gâteaux, des confitures; je ne goûtai à rien, je ne faisais que
+contempler Luba, jusqu'à ce qu'enfin, sautant de sa chaise, elle vint me
+prendre le menton pour relever ma tête et plonger son regard espiègle
+droit dans mes yeux:
+
+»--Qu'avez-vous? dit-elle; encore ce maudit Byron?
+
+»--Comment vous le dire? Je ne le sais pas moi-même, répondis-je en
+soupirant.
+
+»--Eh bien! je vous le dirai, moi!
+
+»Et toute son humeur folâtre se réveillant:
+
+»--Vous êtes amoureux, maître Basile, voilà ce que vous êtes.
+
+»--Moi?
+
+»--Oui, vous, et depuis peu.
+
+»--Amoureux de qui?
+
+»--De Luba!
+
+»Elle éclata de rire.
+
+»--Mais Luba ne veut pas de vous. Elle déteste les philosophes.
+
+»Ainsi la guerre était déclarée entre nous dès le premier instant.
+
+»Je l'aimais, la métaphysique n'y pouvait rien, je l'aimais, et, jeune
+comme je l'étais, je me sentis soudain devenir un homme, capable de la
+protéger, de la défendre au besoin, de supporter même avec une grandeur
+d'âme toute débonnaire les railleries qu'elle ne m'épargnait pas.
+
+»Luba avait plus d'un trait de ressemblance avec son animal favori, un
+écureuil du nom de Miki, qu'elle avait déniché elle-même et qui, depuis,
+était devenu dans la maison une sorte de génie familier. Il sautait de
+mon épaule sur la tête de Luba, où il se préparait une couchette commode
+dans son opulente chevelure; il dormait au fond d'une des grandes bottes
+du père de sa maîtresse; on le trouvait toujours prêt à manger dans la
+main du premier venu et à se laisser gratter la tête; mais, jaloux de sa
+liberté autant que Luba, il semblait impossible de réussir à l'attraper.
+Luba, comme lui, grignotait sans cesse un bonbon, ou, à défaut de
+bonbon, quelque croûte entre ses dents blanches, et c'était plaisir de
+la voir grignoter; Luba, comme lui, imaginait mille tours qui de la part
+d'une autre eussent été importuns, qui, venant d'elle, étaient comiques
+et charmants.
+
+»Elle se promène avec moi le soir en bateau sur l'étang; avec quelle
+vigueur gracieuse rament ses mains mignonnes! Puis, tandis que je la
+dévore des yeux, la barque chavire; je tombe dans l'eau; Luba, qui a
+saisi les branches d'un saule, s'assied sur l'arbre penché au-dessus de
+la surface de l'étang, et se balance ainsi, sous les rayons de la lune,
+ni plus ni moins qu'une roussalka[8]. Je regagne tout mouillé le rivage;
+le père de Luba me fait changer de vêtements et déclare que, après avoir
+pris du thé bien chaud, je passerai la nuit sous son toit. Voici Luba
+enchantée. Elle court préparer ma chambre, et le trousseau de clefs
+s'entre-choque à sa ceinture, et sa kazabaïka craque à chacun de ses
+mouvements.
+
+[Note 8: L'ondine russe.]
+
+Même quand Luba se tait, sa présence est révélée par des frissons
+d'étoffe, des cliquetis, des froufrous, de petits bruissements qui lui
+sont particuliers; on dirait toujours que son corps agile et bondissant
+veut forcer les entraves qui l'étreignent. Sa robe, son collier, sa
+pantoufle, tout ce qui fait partie de sa pétulante personne, babille
+incessamment. Elle pose la samovar sur la table, me prépare du thé
+qu'elle goûte dans ma tasse, la traîtresse!--puis je vais me coucher;
+mais soudain mille piqûres m'avertissent que des orties ont été semées
+dans mon lit! A peine me suis-je débarrassé des orties qu'un essaim
+de hannetons bourdonne à travers ma chambre, et le lendemain Luba me
+demande d'un air hypocrite si j'ai bien dormi. Nous passons la journée
+à nous disputer sur ce sujet:--La lune est-elle habitée comme la terre,
+oui ou non?--Rentré chez moi, je suis éveillé à minuit par un
+Cosaque qui m'apporte une lettre de Luba. Je l'ouvre avec un mélange
+d'inquiétude et de transports; qu'est-ce que j'y lis?
+
+»Je prétends et je décide que la lune est habitée.»
+
+»Les folies de Luba m'impatientaient, m'irritaient, et je l'aimais de
+plus en plus; la jalousie contribuait bien un peu à me faire perdre
+la tête. Deux riches gentilshommes, Pan Krymski et Pan Sinakiewitch,
+fréquentaient assidûment la seigneurie; tout en faisant la cour à Luba,
+ils me regardaient d'un air assez dédaigneux. Je n'étais, auprès d'eux,
+qu'un pauvre diable.
+
+»Un jour, j'entendis la mère de Luba exhorter cette dernière à se
+prononcer en faveur de Krymski. C'était au mois de juin. Quelque temps
+après, nous nous trouvâmes, la jeune fille et moi, assis, par une soirée
+brûlante, sur la lisière des bois voisins. J'avais cueilli pour ma
+bien-aimée des bluets et des coquelicots dont elle parait ses cheveux
+noirs. La nuit tombée, nous vîmes luire dans tous les buissons quelque
+chose de brillant comme des diamants dispersés, et mille étincelles
+voltigèrent dans l'air.
+
+»--Ah! les belles lucioles! s'écria Luba.
+
+»Ses yeux étincelaient comme les lucioles elles-mêmes. Elle prit un ver
+luisant, le posa sur sa main pour l'examiner, puis dans ses cheveux.
+J'en ajoutai un second, d'autres encore, jusqu'à ce que sa petite tête
+fût entourée d'une flamboyante auréole.
+
+»--Suis-je belle, maintenant? me demanda-t-elle.
+
+»--Sans doute, lui répondis-je, les diamants vous iront mieux encore.
+
+»--Quels diamants?
+
+»--Ceux de Pan Krymsy, le jour de vos fiançailles...
+
+»Elle ne me laissa pas achever; un éclat de rire railleur et affectueux
+à la fois me coupa la parole:
+
+»--Non... être si aveugle!... répétait-elle.
+
+»Et, en sautant, elle attrapa une branche dont elle se servit pour me
+frapper lestement au visage...
+
+»Mais où donc suis-je? J'oublie la vente qui s'achève autour de moi.
+Luba vient de me pousser le coude. Les Juifs sont en train de se
+disputer une vieille kazabaïka que je reconnais: un nouveau tableau de
+la lanterne magique passe sous mes yeux.
+
+»C'est l'automne. Je suis debout devant Luba, et je lui tiens un
+écheveau de fil. Tout à coup elle frissonne:
+
+»--Comment, dit-elle, il fait déjà froid!
+
+»Sa kasabaïka est sur un meuble; je cours galamment la chercher; mais
+Miki, endormi comme un sultan dans une des manches fourrées, s'élance
+dehors aussitôt et me mord avec rage de ses petites dents qui piquent
+comme deux rangées d'aiguilles. Je fais un bond, je secoue mon doigt
+ensanglanté, Luba rit. Me voici furieux:
+
+»--Ne riez pas; si vous continuez de rire, je ne sais ce qui
+arrivera!...
+
+»--Et pourquoi ne rirais-je pas? répond-elle, en se glissant comme un
+serpent frileux dans la chaude fourrure. Il faut bien que je rie, vous
+êtes si drôle!
+
+»--Drôle? vous trouvez cela parce que vous me haïssez!
+
+»--Moi, je vous hais?
+
+»--Riez donc! vous avez toute raison de rire, en effet, puisque vous
+savez que je vous aime comme un fou.
+
+»--Eh bien! je vous aime de même, réplique Luba, riant de plus belle.
+
+»Et je reprends en colère:
+
+»--C'est cela, tournez-moi en ridicule! Tenez, je suis capable de vous
+tuer.
+
+»--Et moi je suis capable de t'embrasser! dit-elle en sautant à mon cou.
+
+»Je veux me dégager, je balbutie:
+
+»--Luba, tu es méchante de plaisanter ainsi avec un malheureux qui
+t'aime, qui t'aime... Ah! tu ne te doutes pas...
+
+»--Si fait, je m'en doute, interrompt Luba, mais cela ne m'empêche pas
+de rire de ta colère. Moi aussi je t'aime depuis... depuis toujours, je
+crois,--je ne saurais dire dans quel temps je ne t'ai pas aimé...
+
+»Elle riait encore, le visage caché dans ma poitrine:
+
+»--Mais embrasse-moi donc! Ne comprends-tu pas que je t'appartiens?
+
+»--Luba... Tu veux...
+
+»Mes lèvres sont sur les siennes. Ce fut un doux moment. Son souvenir
+rend cette cruelle journée plus pénible encore à supporter.
+
+»Les Juifs sont toujours là!...
+
+»--Regarde donc! dit ma femme.
+
+»Et elle rit à se tordre. Un de mes créanciers est parmi les acheteurs;
+il a empoigné un étui de velours rouge et l'ouvre avidement; ses
+longs doigts osseux croient déjà saisir les diamants... le voici
+pétrifié.--Brave homme, les diamants sont depuis longtemps en gage, et
+nous avons laissé passer l'échéance.
+
+»L'étui est vide. Je l'avais donné à Luba lors de nos fiançailles.
+Nous ne devions nous marier qu'un an après. Aussi nos fiançailles
+furent-elles solennelles; c'est une coutume du vieux temps. J'arrivai le
+soir avec mes témoins. La famille, réunie dans le salon, m'attendait.
+Luba parut la dernière; elle avait quelque peine à garder son sérieux,
+mais elle se contraignit et fit bonne contenance. Nous échangeâmes nos
+anneaux, après quoi je lui baisai la main. Le prêtre nous donna sa
+bénédiction. Nous nous prosternâmes aux pieds des parents, à qui je
+jurai de rendre leur fille heureuse, et à leur tour ils nous bénirent.
+Puis le père but à notre santé; le gobelet de famille, rempli de vin de
+Hongrie, passa de main en main. Enfin, je présentai à Luba les diamants
+dans leur étui, et elle me mit au doigt une bague. Celle-ci est allée de
+son côté, hélas! aux Juifs maudits!
+
+»Le mariage de ma soeur coïncida avec nos fiançailles; elle était si
+pressée! Notre bonheur paraissait l'inquiéter; elle voulait s'éloigner
+avant qu'une maîtresse entrât dans la maison. Viéra prit donc le premier
+mari qui se présenta, un petit employé du gouvernement de notre cercle,
+et elle emporta tout ce qu'elle put. Tant mieux! Autant de moins pour
+les Juifs!
+
+»Quelles belles noces on nous fit! Tout le monde fut invité. Il vint
+tant de convives, que nous dûmes faire construire en planches une
+grande salle à côté de la seigneurie de mon beau-père. De grand matin
+arrivèrent traîneaux sur traîneaux; le vestibule fut encombré de
+fourrures. Luba portait une robe de soie blanche, une couronne de myrte,
+un voile de dentelle; sa mère lui attacha au côté un petit bouquet de
+romarin dans lequel était caché un peu de pain et de sel, moyen sûr,
+selon la croyance populaire, de ne jamais manquer du nécessaire. De
+nouveau, nous nous agenouillâmes devant les parents. Pendant que le
+cortége se rendait à l'église, des coups de feu retentissaient de toutes
+parts. Luba éclata de rire en me jurant obéissance. La table formait
+un grand L, l'initiale de la mariée; au milieu, une pyramide en sucre,
+haute de quatre pieds, représentait le temple de l'hymen. Qui aurait
+pu compter les toasts portés aux nouveaux époux, à la maîtresse de la
+maison, au maître, aux dames en général, à la patrie? Et chaque fois
+les bouteilles étaient cassées avec fracas. Au dessert, les jeunes gens
+disparurent sous la table, non pas vaincus par l'ivresse, mais dans
+le dessein chevaleresque de boire dans le soulier de la mariée. Luba
+s'aperçut trop tard de leurs prétentions et replia vite ses jambes sous
+elle, mais elle ne réussit à sauver ainsi que ses jarretières, qui
+autrement lui eussent été enlevées, de même que le petit soulier blanc
+que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant qu'il le remplissait de
+Champagne pour le vider ensuite à la santé de Luba, tout le monde
+applaudissait. Luba était fort rouge. Le soulier fit le tour de la
+table; chacun des hommes but dedans, et chacun aussi porta un toast à
+Luba, parfois en vers, le vieux général Krasiki en beau latin.
+
+»Après un silence, mon beau-père à son tour apporta le gobelet de
+famille, en vieil argent repoussé, qui représentait un léopard sautant,
+y versa deux bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce
+précieux breuvage.
+
+»Le bal dura jusqu'au matin; il commença par une grande polonaise, qu'un
+danseur émérite conduisit par toutes les chambres de la maison,
+en montant et descendant les divers escaliers; puis ce furent des
+mazourkes, des cosaques, des kolomikas. A la fin, on plaça un siége au
+milieu du salon. Luba y prit place, et ses amies, lui ôtant la couronne
+de myrte et détachant ses cheveux, chantèrent la plainte nuptiale:
+«Hélas! Luba, c'est donc fini! Il faut nous séparer...»
+
+»Tout le monde était ému, et Luba cachait son visage dans son mouchoir
+avec des tressaillements qui nous firent croire qu'elle sanglotait;
+mais, lorsque sa mère l'eut coiffée du bonnet, elle bondit gaiement
+en l'air, et elle dansa encore avec tous, même avec mon vieux Salomon
+Zanderer, qui se défendait en désespéré, faisant par toute la salle des
+sauts de bouc inconcevables.
+
+»Les femmes prirent Luba au milieu d'elles et l'emmenèrent. Elle
+n'affecta pas la mine vulgaire d'un agneau qu'on traîne au sacrifice;
+non, je l'entendais encore rire de loin; c'était comme le gazouillement
+d'une alouette qui monte vers le ciel.
+
+»Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle était seule, pelotonnée sur un
+divan turc très-bas et roulée dans sa kazabaïka de velours cramoisi.
+La fourrure noire dont celle-ci était doublée s'attachait à ce corps
+svelte, et je voyais sa poitrine émue se soulever. Sous son bonnet de
+jeune matrone, elle me parut si imposante, que je n'osai avancer d'un
+pas; plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi. Je fermai
+les rideaux, j'éteignis les bougies, sauf une seule, pour les rallumer
+toutes l'instant d'après; j'attisai le feu, je regardai la pendule.
+
+»--Qu'as-tu donc? me dit-elle. M'aimes-tu? Es-tu content?
+
+»--Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop noble, trop parfaite
+pour moi...
+
+»Comment cette reine qui me faisait peur redevint ma bonne, ma franche,
+ma gentille petite Luba, je ne le dirai à personne. Quand je l'enlevai
+dans mes bras, j'aurais aimé la porter ainsi à travers la neige et la
+tempête jusque dans ma maison.
+
+»Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne riait plus; un fier
+sourire tout féminin et vraiment irrésistible avait remplacé les accès
+d'exubérante gaieté de la petite folle. Des larmes coulèrent à l'heure
+des adieux, des mouchoirs furent longuement agités, tandis que nous nous
+envolions au milieu du clair tintement des clochettes. Quatre grands
+traîneaux suivaient le nôtre, portant le trousseau de Luba.
+
+»Sur les confins de ma terre, les paysans nous attendaient avec du pain
+et du sel. Le juge nous aborda en criant:
+
+»--Longues années au seigneur et à son épouse!
+
+»--Qu'ils vivent cent ans! répliqua la foule.
+
+»Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs. J'enlevai Luba hors
+du traîneau et aussitôt tous se jetèrent à genoux pour baiser qui sa
+pelisse, qui l'ourlet de sa robe. Je vis qu'elle leur plaisait. Le
+cocher fut chargé, par droit d'ancienneté, d'apporter à Luba les clés
+sur un coussin. La vieille maison solitaire avait de nouveau une
+maîtresse, et quelle maîtresse!...»
+
+
+ II
+
+Basile Hymen se leva, fit quelques pas dans la chambre, chargea sa pipe
+de ce tabac jaune de Zigeth, cher à nos montagnards, l'alluma avec
+précaution, puis, après en avoir tiré plusieurs bouffées vigoureuses qui
+firent monter au plafond un nuage bleuâtre, il reprit son ancienne place
+et nous regarda l'un après l'autre. Le tonnerre grondait toujours:
+
+--Où en étais-je? demanda-t-il.
+
+--A la vente de vos biens, dit notre hôte.
+
+--Au moment, interrompis-je, où votre femme s'établissait en maîtresse
+dans sa nouvelle demeure.
+
+»--Ah! oui! murmura-t-il. On dit qu'il n'y a pas de gens pleinement
+satisfaits. Je ne sais si c'est une vérité, mais j'étais content le jour
+où Luba entra dans ma maison; peut-être l'homme exige-t-il trop. A l'un
+ne suffit pas le gouvernement du monde--voyez Napoléon;--celui-là veut
+au moins dominer dans son village, celui-ci aspire à de fabuleuses
+richesses. Moi je me contentais du lot humain tel que la nature l'a
+tracé; c'est le meilleur, en somme. J'avais une femme, une vraie femme,
+non pas une poupée, non pas une dame, non pas une bigote, une coquette,
+une savante, non, vous m'entendez bien, une femme, bonne et simple, et
+sincère. Elle n'avait pas honte de m'aimer; elle n'était pas trop fière
+pour montrer cet amour. Nous étions des gens fort occupés, l'un et
+l'autre: j'administrais ma terre, elle avait soin de l'intérieur où tout
+marchait comme sur des roulettes, grâce à son activité, à l'affection
+qu'elle savait inspirer et qui produisait l'obéissance. Elle
+s'intéressait à toutes mes affaires, assistait à tous mes marchés.
+Pleine d'égards pour Salomon Zanderer, elle ne manquait jamais, aussitôt
+qu'il paraissait, de lui offrir le café, ce qu'il considérait comme un
+grand honneur, et de le taquiner gaiement pour faire jaillir l'étincelle
+de cette sagacité juive aiguisée par le Talmud.
+
+»Par exemple, elle lui disait:--Comment se fait-il que Dieu ait défendu
+le vol par la voix de Moïse, quand il l'a commis lui-même en dérobant au
+pauvre Adam une de ses côtes pour en tirer la femme?
+
+»Et Salomon de répondre, avec son imperturbable sourire:
+
+»--Appelle-t-on voleur quiconque prend un métal ignoble pour le
+remplacer par de l'or?
+
+»Jamais l'un de nous deux ne quittait la maison sans l'autre. Un jour je
+devais aller à la ville et la voiture était déjà prête:
+
+»--Faut-il vraiment que j'aille seul? dis-je à Luba. C'est bien
+ennuyeux. Ne me feras-tu pas la grâce...
+
+»--Non, non, interrompit ma femme, il m'est impossible de m'absenter
+aujourd'hui; nous avons la grande lessive.
+
+»--La lessive! c'est différent.
+
+»Je me lève, je prends congé d'elle, mais je ne vais que jusqu'à la
+porte:
+
+»--Est-ce donc si pressé, Luba, d'aller à la ville?
+
+»--Tu dois le savoir.
+
+»--Alors, à bientôt!
+
+»--A bientôt!
+
+»Je suis déjà en voiture, Luba me fait signe de la fenêtre.
+
+»--Non, décidément, dételez, dis-je au cocher.
+
+»Jamais nous ne passions le temps aussi agréablement qu'en tête-à-tête.
+Il me suffisait pour ma part de contempler Luba; elle avait le secret
+d'être toujours charmante et cela d'une manière nouvelle, soit qu'elle
+s'assît, soit qu'elle marchât, soit qu'elle réfléchit étendue sur le
+divan, soit qu'elle écrivît devant sa petite table. Je ne concevais pas
+que d'autres eussent besoin de spectacles, de promenades, de concerts,
+de soirées, de courses en traîneau, de chasses, de voyages. Chaque
+saison variait nos simples plaisirs: l'été, je prenais mon bonnet, elle
+son chapeau de paille, et nous nous en allions du côté du village. Les
+chaumières délabrées avec leurs toits de chaume noirci avaient un air de
+fête, grâce aux arbres fruitiers en fleur ou chargés de cerises et de
+pommes vermeilles qui semblaient sourire à travers le feuillage comme
+de frais visages d'enfants. Les ondulations lentes du blé, l'éclat
+du soleil qui effleurait les épis nous émerveillaient toujours; nous
+écoutions le chant de la caille, nous voyions la perdrix couver ses
+oeufs dans un sillon, nous observions la souris qui sort de son trou un
+petit museau inquiet, nous suivions le jeu des sauterelles quand elles
+s'élevaient sous nos pas par centaines pour retomber à terre l'instant
+d'après:
+
+»--N'ayez donc pas peur! leur disait Luba.
+
+»Elle aimait faire avec moi de longues promenades à cheval. Alors nous
+laissions nos montures nous emporter bride abattue dans la steppe où
+rien ne bornait leur course ni notre horizon. Lorsque la terre fumait
+sous les sabots retentissants et qu'aucun arbre, aucun buisson
+n'apparaissait dans l'espace illimité, nous éprouvions le sentiment de
+gens qui chevaucheraient dans le ciel bleu. Si un orage nous surprenait,
+Luba rejetait en arrière ses tresses trempées de pluie et qu'avait
+dénouées la tempête, avec des cris de joie qui se mêlaient au fracas des
+éléments furieux.
+
+»Il fallait la voir conduire notre attelage de quatre petits chevaux
+noirs sans les toucher du fouet, en les encourageant seulement de sa
+voix claire: ils allaient si vite que la poussière nous enveloppait
+comme un brouillard, à travers lequel nous apercevions par intervalles
+un arbre, des granges, une ferme isolée.
+
+»Dans l'après-midi, lorsque l'atmosphère ensoleillée était transparente
+comme une muraille de cristal, j'avais l'habitude de pêcher. Je
+m'asseyais au bord de l'étang, sous un épais bouquet d'aulnes dont les
+branches formaient un toit au-dessus de ma tête, et Luba se blottissait
+à mes côtés. Les seuls bruits étaient ceux que faisait le poisson en
+sautant; à travers les marais marchait lentement une cigogne; des
+canards sauvages nageaient au loin parmi les roseaux. Luba préparait
+les amorces, je jetais la ligne et chaque fois qu'un poisson était pris
+c'étaient des transports de joie.
+
+»L'hiver, une grande montagne de glace s'élevait derrière la seigneurie;
+l'accès d'un côté en était facile; on y montait par des degrés pour se
+laisser glisser ensuite sur l'autre flanc avec la rapidité de l'éclair.
+Tout était blanc: le ciel, la terre, les maisons, les arbres, même le
+soleil. Il faisait froid, et pourtant tout respirait la gaieté. Luba
+s'asseyait dans le traîneau sous ses fourrures, les joues rouges,
+l'oeil brillant; je la conduisais; la glace sous nos pas lançait des
+étincelles. Les corbeaux nous regardaient gravement du haut d'un
+peuplier, les moineaux piaillaient sur la clôture.
+
+»C'était le beau temps des courses à cheval. Luba, avec sa longue jupe
+d'amazone, sa jaquette garnie de martre et sa _kutschma_ de la même
+fourrure sur la tête, fortement fardée par le froid, était l'image même
+de l'entrain, de la fraîcheur et du courage.
+
+»J'aimais m'attarder en arrière pour la voir se balancer mollement en
+selle; la gelée poudrait ses cheveux, transformait la fourrure qui
+suivait le contour de ses hanches en une garniture d'aiguilles irisées,
+éblouissantes, et faisait de son cheval noir un cheval gris. Et quelle
+ivresse aussi de voler dans un traîneau à travers le monde qui semble
+bizarrement taillé dans du marbre blanc, tandis qu'un éclat fantastique
+se répand sur toute la nature, que les arbres semblent fuir, tant est
+rapide notre course, et que de loin nous suivent les loups!--Ma femme
+m'accompagnait sans crainte à la chasse; elle ne connaissait pas le
+danger; avec un sang-froid tout viril elle tirait la bête que les
+paysans poussaient vers nous. Je tuais des fouines superbes, des
+renards, des loups, parfois même un ours.
+
+»Les longues soirées d'hiver, nous les passions au logis, dans la grande
+chambre meublée d'un divan turc, d'un piano et d'un billard. Ma femme
+faisait de la musique, je l'écoutais en fumant. Nous lisions les
+journaux et quelques bons livres, en nous intéressant, comme seuls
+peuvent le faire deux solitaires, aux aventures de héros chimériques;
+puis nous procédions à la partie de billard. Luba gagnait chaque fois,
+car, si elle regardait son jeu, moi je ne regardais qu'elle, comment son
+buste élégant se penchait pour quelque coup difficile et comment elle
+restait suspendue sur la pointe de son petit pied. Les sujets de
+conversations ne nous manquaient pas; rien de ce qui m'arrivait n'était
+indifférent à Luba, rien de ce qui concernait Luba ne me semblait
+puéril; nous nous entretenions de mille choses auxquelles ne pensera
+jamais quiconque mène une existence mondaine, et les questions de ma
+femme eussent embarrassé maint philosophe. Je me remis donc en secret
+à l'étude; j'achetai des livres de science, même de médecine, et nos
+causeries à l'heure du crépuscule devinrent une source toujours fraîche
+de réflexions et d'enseignement élevé.
+
+»Il nous arrivait encore de rester assis sans rien dire; ma femme
+appuyait sa tête sur mon coeur, je la tenais embrassée, nous étions
+absolument heureux dans le sentiment de la possession mutuelle. Il est
+vrai que la première année terminée nous eûmes moins de loisirs; les
+visiteurs firent irruption chez nous, et dès lors il ne nous arriva que
+rarement de passer une soirée seuls.
+
+»Mais j'insiste là bien inutilement sur les plaisirs évanouis; nous
+sommes désormais pauvres et abandonnés, la vente par autorité de justice
+se poursuit.
+
+»A midi, elle fut interrompue: le crieur, les juifs, tous les assistants
+s'étaient enroués au point d'avoir soif; ils s'en allèrent en masse au
+cabaret.
+
+
+ III
+
+»Luba, qui avait un morceau de pain dans sa poche, le partagea gaiement
+avec moi, et nous nous assîmes sur le seuil de la maison pour prendre
+aussi notre repas. Au moment même arrivait, bride abattue, un cavalier;
+quand la poussière, en tombant, me permit de distinguer ses traits, je
+reconnus mon ami Urbanovitch, le même qui avait bu à nos noces dans le
+soulier de Luba. Il n'avait pas mis pied à terre qu'une britska vint
+déposer devant la seigneurie un autre compagnon des jours heureux,
+Jadezki; puis un troisième encore, Pan Gadomski, se glissa comme un
+furet dans la maison. On aurait pu croire qu'ils s'étaient donné
+rendez-vous. L'Évangile le dit: «Là où il y a un cadavre se rassemblent
+les aigles.»
+
+»Bientôt d'autres amis arrivèrent; ils auraient eu honte d'assister à la
+vente et avaient, par conséquent, attendu, réunis au cabaret, la fin de
+cette cruelle exécution; maintenant ils accouraient pour nous consoler
+et nous donner des conseils; quant à nous aider, nul n'y songeait.
+
+»L'indignation s'empara de moi. Comment, en effet, étais-je tombé
+dans le malheur? Je n'étais ni un joueur, ni un débauché; je ne me
+connaissais qu'une passion, celle d'avoir des amis, et qu'une faiblesse,
+celle d'obliger tout le monde; c'étaient mes amis qui m'avaient dévoré.
+Ils m'aimaient, sans doute, mais l'amitié peut devenir importune à la
+longue. Chaque jour ils envahissaient ma demeure, m'empêchant même
+d'échanger un mot avec ma femme; une fois nous prîmes le parti de nous
+absenter, mais la maudite engeance resta derrière nous dans la maison;
+nous les retrouvâmes festoyant et chantant à tue-tête au milieu de leurs
+libations: «Longue vie à nos hôtes, longue vie à leurs enfants!» Je ne
+savais pas me débarrasser d'eux; j'avais le coeur trop faible, oui, trop
+tendre et trop compatissant en toute circonstance. Il me suffisait de
+lire dans la gazette le récit d'un malheur quelconque pour ne pas dormir
+de la nuit. Il m'était impossible de renvoyer un pauvre, de refuser
+quelque chose à un voisin. Si encore je n'avais fait que partager avec
+les autres! Mais je leur eusse donné jusqu'à ma dernière chemise;
+j'étais homme à me faire raser pour que le prochain eût une perruque.
+Luba, malgré sa grande bonté, ne tombait pas dans les mêmes exagérations
+de sentiment. Je me rappelle qu'après l'incendie d'une ville de
+l'Ukraine, incendie qui avait laissé des milliers de misérables sans
+asile, je lui dis dans l'excès de mon émotion:
+
+»--Peux-tu souffrir d'être si chaudement vêtue de fourrures quand tant
+d'autres ont froid?
+
+»--Je les plains, répondit Luba, mais ma pelisse ne peut suffire à mille
+personnes, elle est faite pour une seule, et je ne suis pas fâchée
+d'être celle-là.
+
+»Au fond elle avait raison, et moi j'étais absurde. Si un de mes amis
+admirait chez moi un fusil, je m'écriais:--Prends-le!--Oui, j'aurais
+donné les tuiles de la toiture, les semelles de mes bottes; à la fin mes
+amis ne me demandèrent plus ce qui leur faisait envie; ils prirent
+sans façon tous les objets à leur convenance. S'ils avaient soif, ils
+buvaient de mon vin; je les nourrissais, je les vêtissais, je payais
+leurs dettes, je leur prêtais tout mon argent, et quand je n'avais plus
+d'argent je signais des lettres de change où je me portais caution pour
+eux.
+
+»Quand j'allai une première fois chez les vampires juifs, ce fut encore
+à leur intention. Et maintenant ils étaient là groupés autour de moi,
+cet Urbanowitch, ce Jadeski, ce Gadomski, fumant leurs cigares et
+m'exhortant avec une bienveillance hautaine.
+
+»--Comment as-tu pu faire de si folles dépenses? me demanda Jadeski
+en lançant une bouffée de fumée.--Le malheureux! A qui ai-je donné ce
+précieux tableau hollandais représentant une femme qui pèle des pommes,
+et tant d'autres choses, jusqu'à ma pipe d'écume de mer?... A peine
+avait-il souri en murmurant:--Pas mauvaise cette pipe!--Et déjà elle
+était à lui! M'a-t-il jamais offert en échange une noisette? Non, mais
+il critiquait tout ce qui m'appartenait:--Ta maison n'a aucun style,
+commençait-il à dire en arrivant.--A table rien n'était bon; mon
+vin était toujours frelaté, bien qu'il en vidât pour le moins deux
+bouteilles; la toilette de Luba n'était jamais de son goût. Si elle
+portait des couleurs sombres, il lui demandait d'un ton ironique:
+
+»--De qui, madame, êtes-vous en deuil?
+
+»Si elle avait sa kazabaïka rouge:
+
+»--J'espère, disait-il, que le taureau est rentré.
+
+»Quand nous étions seuls, à la chasse, il s'arrêtait soudain, et les
+deux mains sur mes épaules:
+
+»--Je te plains, mon ami, soupirait-il.
+
+»--Pourquoi donc?
+
+»--Tu es un noble cour, mais ta femme...
+
+»--Qu'as-tu à dire contre elle?
+
+»--Oh! rien!... l'ensemble de sa personne ne me plaît pas... et puis
+elle rit toujours.
+
+»Urbanowitch, en revanche, jetait sur Luba les regards qu'un voleur peut
+jeter sur le trésor qu'il convoite. J'ignore où passait l'argent de
+celui-là, mais il empruntait à tout le monde et à moi de préférence.
+
+»Gédéon, un ancien officier très-aimable, ne parlait jamais d'argent; il
+imita toutefois ma signature si habilement, sur une lettre de change,
+que je fus forcé de la reconnaître pour le sauver de l'infamie. Je dois
+dire qu'il se montra reconnaissant: il s'efforça de dissiper ma femme et
+de me dresser aux belles manières. Nous avions là un mentor très zélé;
+mon bonheur conjugal surtout semblait le préoccuper:
+
+»--Cher ami, s'écriait-il, comment diable traites-tu ta femme?...--Et si
+je m'étonnais:
+
+»--Tu fais fausse route, reprenait-il, absolument fausse route. Une
+femme demande à être étudiée; mais toi, tu laisses tout aller sans
+réfléchir; à la fin tu découvriras des choses... tu ne sais pas,
+malheureux, quelle charmante femme tu as!...
+
+»Tels étaient mes amis, et tous ensemble se moquaient de moi quand
+j'avais le dos tourné, colportant sur mon compte de mensongères
+anecdotes comme n'en ont jamais inventé mes plus grands ennemis, non,
+pas même ma soeur. En outre ils me rapportaient, avec une sincérité
+parfaite, tout ce que le monde pouvait dire de désobligeant à mon sujet.
+Un jour,--encore à la chasse,--Jadezki me dit brusquement:
+
+»--Eh bien! quand je t'avertissais!... Ta femme... Gédéon lui fait la
+cour et n'est pas trop rebuté. Auras-tu confiance en moi, maintenant?
+
+»--Je dirai, répondis-je, que tu calomnies ma femme, et je te défendrai
+de recommencer!
+
+»--Mais, grand Dieu! ce n'est pas moi qui parle, c'est la rumeur
+publique qui veut que ce fanfaron plaise à ta femme!
+
+»Vous connaissez maintenant mes amis, ces bons amis auxquels je me
+sacrifiais, pour qui j'aurais donné le sang de mon coeur! Ah! mon Dieu,
+pourquoi donc as-tu créé le monde s'il n'était pas possible de le faire
+meilleur?
+
+»Mon vieux Salomon me donnait des conseils.
+
+»--Cela finira mal, disait-il.
+
+»Luba s'amusa d'abord des indiscrétions de nos hôtes; quand ils
+jouaient, buvaient et chantaient jour et nuit dans la maison, ne me
+laissant pas un coin où je pusse me réfugier avec elle, la méchante
+venait s'étendre sur le divan, à mes côtés, en me regardant avec une
+malicieuse tendresse entre ses paupières demi-closes, car elle voyait
+bien que j'étais au supplice.
+
+»Par la suite, elle prit les choses plus sérieusement:
+
+»--Tu es trop bon, me disait-elle; la bonté, en certaines circonstances,
+peut être un défaut aussi bien que l'avarice et la dureté. Nous nous
+ruinerons, et ces gens-là ne sauront pas nous rendre ce que nous faisons
+pour eux.
+
+»Je défendis mes amis; nous faillîmes nous quereller.
+
+»--Tu ne me crois pas! dit Luba. Eh bien! je te prouverai que chacun
+d'eux est disposé à te trahir. Désigne celui que je dois démasquer.
+
+»--Tu épargneras bien au moins Gédéon, m'écriai-je pour l'éprouver, car
+les calomnies de Jadeski m'étaient restées en tête, bien que je n'eusse
+jamais douté de ma Luba.
+
+»--Je n'en épargnerai aucun, répondit-elle; c'est donc Gédéon qui va
+servir d'exemple.
+
+»Je respirai plus librement. Jadeski n'était qu'un indigne menteur.
+
+»Quelques jours s'écoulèrent. Un soir que Gadomski, Urbanowitch et
+plusieurs autres étaient chez moi comme de coutume autour de la table de
+jeu, Jadeski me dit à l'oreille:
+
+»--Tiens! où a passé Gédéon? Chez ta femme, sans doute. Il n'y manque
+jamais.
+
+»--Imbécile! lui répondis-je, comment comprendrais-tu ma femme, toi qui
+n'as jamais su apprécier une madone de Raphaël plus qu'un barbouillage
+d'enseigne?
+
+»Luba entrait au moment même en riant de tout son coeur:
+
+»--Vite, vite, nous dit-elle; qui veut voir un oiseau rare, un oiseau
+que j'ai pris?
+
+»Tous se levèrent pour la suivre, cartes en mains. Elle nous conduisit
+jusque dans sa chambre.
+
+»--Où est-il? demandai-je regardant autour de moi.
+
+»--Ici.
+
+»Elle montrait du doigt une grande armoire.
+
+»--Je vous prie de regarder là-dedans.
+
+»Jadeski nous repoussa tous et regarda, curieux, par un de ces trous
+grillés qui font pénétrer l'air dans les placards.
+
+»--Mais c'est un homme!...
+
+»--Un homme! Laisse-nous voir... Qui donc?... demandèrent les autres en
+se rapprochant.
+
+»--Gare à vous! c'est Gédéon! fit Jadeski stupéfait.
+
+»--Comment es-tu entré là-dedans? demanda Urbanowich.
+
+»Le prisonnier restait muet, dévorant sa moustache.
+
+»--Voyez, dit Luba, comme il est devenu taciturne, lui qui parlait si
+bien tout à l'heure! Il jurait que j'étais la plus belle femme du monde,
+une Vénus; il me peignait sa passion, et puis, las de bavarder, il s'est
+conduit brutalement comme un vrai Tartare...
+
+»--Et vous l'avez repoussé? s'écria Jadeski de plus en plus surpris.
+
+»--Je me suis moquée de lui, naturellement, et comme quelqu'un passait
+dans le corridor, j'ai dit: «--C'est mon mari! S'il vous trouve dans
+ma chambre, vous êtes mort!» Il a été bien content de se jeter dans
+l'armoire... Mais j'ai fermé l'armoire à clef. Voilà!
+
+»J'ouvris à Gédéon, qui ne paraissait pas pressé de sortir et se cachait
+derrière les robes de ma femme. Nos amis le tirèrent dehors, et il entra
+en fureur.
+
+»--C'est une mauvaise plaisanterie. Canailles! vous m'en rendrez raison,
+vous tous, et toi d'abord, heureux époux d'une si farouche vertu!...
+
+»--Lui d'abord, bien entendu! décida Urbanowitch.
+
+»--Qu'ils se battent sans retard!
+
+»Nos amis nous excitèrent si bien, que le duel aurait eu lieu séance
+tenante, sans ma femme qui se posa entre nous et se mit à rire.
+
+»--Vous battre? dit-elle, et pourquoi? Si quelqu'un est offensé ici,
+c'est moi seule, oui, offensée par les folles espérances de Monsieur.
+Il est vrai que j'ai pris ma revanche; s'il n'est pas content et qu'il
+veuille un duel à tout prix, me voici prête.
+
+»Elle saisit une cravache accrochée au mur.
+
+»Gédéon disparut et Luba partit d'un nouvel éclat de rire qui nous gagna
+tous.
+
+»Chacune de mes amitiés devait être brisée brusquement d'une manière ou
+d'une autre. Quand j'avais une fois vu clair, je ne me laissais plus
+duper, je rompais avec une énergie qui devait étonner le monde où
+j'avais la réputation d'un homme faible sur tous les points. C'était
+une erreur. J'étais lent à croire au mal, mais il ne me trouvait pas
+miséricordieux. Naturellement, mes faux amis m'accusaient d'inconstance,
+et leur animosité à mon égard était d'autant plus furieuse que mon
+dévouement avait été plus complet. Ils vinrent cependant comme je l'ai
+dit, après la vente de nos dernières nippes, fumer autour de moi et me
+donner des conseils:
+
+»--Si tu t'adressais à ta soeur! me dit Urbanowitch.
+
+»Ce fut la suprême humiliation. Et qui donc m'avait spolié, sinon cette
+bonne soeur?
+
+»J'avais une tante, vieille fille qui chaque été venait s'établir chez
+nous, où elle était entourée de soins, dorlotée dans ses maladies avec
+une tendresse filiale; pour Noël, nous ne manquions jamais de lui
+envoyer un chariot de provisions. A peine remerciait-elle. Certaines
+gens sont ainsi. Les bienfaits les gênent; ils craignent d'être forcés
+à la reconnaissance et se prouvent bien vite à eux-mêmes qu'ils ont
+toujours la liberté de vous faire du mal.
+
+»--Viéra m'a raconté que tu avais un amant, dit cette tante vénérable à
+ma femme; je ne te le reproche pas, petite; tu as un mari si ennuyeux!
+
+»Or, Viéra ne lui donna pas, dans toute sa vie, un pain d'épice; mais
+l'hiver elle était toujours chez elle, lui baisant les mains, la
+caressant, l'appelant chère petite tante, parlant de cette vieille
+avare, jadis galante, comme d'un noble coeur et d'une prêtresse des
+moeurs. Aussi, après la mort de notre tante, hérita-t-elle, en échange
+de toutes ses jolies paroles, de soixante mille florins, tandis que moi,
+qui avais prodigué les dons, je ne reçus pas un kreutzer.
+
+»Gadomski fut le dernier de mes amis dans lequel j'eus confiance. A
+chaque nouveau déboire, il me consolait, mais d'une étrange façon:
+
+»--Ah! mon Dieu! disait-il, ne te plains pas des dégoûts que t'apporte
+la vie. Alexandre a beau conquérir le monde, il ne possède rien... Et
+un fakir qui jeûne dans le désert ne manque de rien... Qu'est-ce que la
+vie? Si tout te souriait, tu t'y attacherais trop... Tu la maudis, tant
+mieux!... Songe que tu en auras bientôt fini avec elle et que tu ne
+reviendras plus au monde. Que cette perspective te donne du courage.
+
+»C'est assez dire que Gadomski était un philosophe. Nous avions
+autrefois étudié ensemble; dès lors il s'occupait d'une oeuvre colossale
+qui devait bouleverser le monde et il s'en allait au hasard, sombre et
+absorbé comme un brigand, son pistolet au poing; mais il manquait au
+pauvre brigand la poudre et le plomb pour charger ce pistolet, qui ne
+partait jamais par conséquent. Une fois, Gadomski m'écrivit:
+
+»--Si j'étais délivré au moins une année de tous mes soucis,
+j'achèverais mon oeuvre, bien que les hommes que je méprise ne méritent
+pas qu'on leur rende un si grand service.»
+
+»Je lui offris l'hospitalité. Il arriva en affectant la mine d'un
+Socrate; il lui fallut deux jours pour déballer ses livres, un autre
+pour plier son papier, une quatrième journée pour tailler sa plume;
+bref, il finit par ne rien écrire. En revanche, il se montra de
+prime-saut fort insolent avec Luba. Il faisait peu de cas des femmes.
+Lorsque la mienne se mêla une première fois à notre entretien:
+
+»--La femme, dit-il, doit se taire quand les hommes parlent.
+
+»Il traversa le salon, où elle se trouvait avec d'autres dames, sans
+ôter son bonnet, et soutint pendant le dîner que les femmes étaient des
+animaux subalternes.
+
+»Là-dessus Luba se leva d'un bond, et s'adressant à moi:
+
+»--M. Gadomski comprendra qu'un animal de ma sorte ne puisse plus avoir
+l'honneur de le recevoir, dit-elle en se retirant dans sa chambre.
+
+»Mais mon philosophe était décidé à rester malgré ce congé en règle.
+
+»--Tu m'as attiré chez toi, disait-il en rongeant une cuisse de canard;
+j'ai été dupe de ma confiance, tu me dois une indemnité.
+
+»Il me fallut avant de le mettre à la porte lui compter cent florins;
+encore monta-t-il dans ma voiture, qui allait le reconduire jusqu'à
+Kolomea, en m'appelant poule mouillée.
+
+»Mes domestiques n'étaient pas meilleurs que mes amis; les vieux étaient
+morts, les nouveaux ne valaient pas la corde à laquelle on aurait dû
+les pendre. Ma bonté, ma douceur à leur égard ne me rapportaient
+qu'ingratitude.
+
+»Il n'était pas jusqu'à mon chien, un petit chien que je gâtais au point
+d'impatienter Luba, qui ne répondît à mes bienfaits par des trahisons.
+Il profitait de toutes les occasions pour m'échapper, préférant le pain
+bis du premier venu aux bouchées délicates dont je le nourrissais. On
+vante la fidélité du chien, et on ajoute que de tous les animaux c'est
+lui qui ressemble le plus à l'homme; or, je vous le demande, s'il
+ressemble à l'homme, comment le chien peut-il être fidèle?
+
+
+ IV
+
+»En dépit de mes amis et de mes domestiques, je n'aurais pas sombré
+comme je le fis si des fléaux successifs ne se fussent appesantis sur
+mes terres. Elles furent ravagées par certain nuage noir, un nuage de
+sauterelles, plus qu'elles ne l'eussent été par la grêle. La même année,
+un incendie dévora nos forêts. Avec l'aide des paysans on put le cerner,
+lui imposer des limites à grands coups de hache; une grosse pluie vint
+aussi à notre secours, mais la perte néanmoins était considérable.
+Pendant le rude hiver qui suivit, des loups décimèrent mes troupeaux. Je
+prenais philosophiquement mon parti; Luba riait de tout et elle effaçait
+par un baiser chaque pli soucieux de mon front, mais nous commencions à
+vendre des champs. Un jour que je revenais de Kolomea, où s'était signé
+le marché, avec six mille florins en poche, je fus attaqué par cinq
+Haydamaks[9] qui me dévalisèrent.
+
+[Note 9: Brigands.]
+
+»--Eh bien! dit Luba, mieux vaut avoir eu affaire à des voleurs qu'à des
+meurtriers.
+
+»L'intarissable enjouement de ma femme n'était autre que de la grandeur
+d'âme. Son rire intrépide était mon talisman contre la mauvaise fortune,
+mais malgré ce rire on nous enleva nos meubles. Je m'étais adressé à
+tous mes anciens amis, Luba avait imploré ma soeur, et le seul secours
+qui nous vint fut celui d'un Juif, le _faktor_ Salomon. Nous fîmes des
+réformes, tardives peut-être; je n'ai pas la prétention d'avoir été
+prudent ni sage. Les procès absorbèrent ce qu'avaient laissé les
+parasites; les saisies suivirent les procès; j'eus la douleur de voir
+Salomon se mettre pour moi dans l'embarras. Bref, l'exécution finale
+survint; je vous y ai fait assister et vous avez vu comment Urbanowitch,
+Jadeski et les autres vinrent ensuite autour de moi fumer leurs cigares.
+
+»--N'y a-t-il rien à boire ici? dit soudain Urbanowitch, chez qui la
+soif était une maladie.
+
+»--Si fait! répondit Luba.
+
+»Elle courut au puits et lui rapporta un verre d'eau qu'il vida en la
+regardant tristement.
+
+»--Eh bien! me dit Jadeski de sa voix claire et insolente, qui sonnait
+désagréablement dans l'adversité, que comptes-tu faire maintenant que tu
+n'as plus le sou?
+
+»--Le prince Sapieha n'a-t-il pas besoin d'un intendant? hasarda
+Urbanowitch.
+
+»Le sang me monta au visage.
+
+»--Bah! interrompit Jadeski en feignant de plaisanter, mais sérieux
+au fond, Basile n'est pas embarrassé; il a une jolie femme. Que ne
+l'emmène-t-il à Lemberg, à Vienne, ou plutôt tout de suite à Paris?
+
+»C'en était trop. Luba devint pourpre; elle ne rit pas cette fois, des
+larmes jaillirent de ses yeux:
+
+»--Par le Christ! m'écriai-je.
+
+»Les paroles s'étranglèrent dans mon gosier, mais je saisis Jadeski et
+le secouai avec violence.
+
+»--Sortez de chez moi, fils de païens, oiseaux de potence!... je n'ai
+plus rien à vous donner...
+
+»--Le malheureux a perdu l'esprit, s'écria Gadomski.
+
+»--Il y a vente ici et nous sommes les acheteurs, dit Jadeski en se
+rasseyant.
+
+»--Non, il n'y a plus rien à vendre; sortez, ou je lâche les chiens!
+
+»Luba courut déchaîner les deux chiens-loups qui s'élancèrent en
+aboyant, ce qui suffit à mettre nos amis en déroute. Sans perdre de
+temps à regagner leurs chevaux ou leurs voitures, ils se dispersèrent,
+les chiens, excités par Luba, s'acharnant à leurs talons.
+
+»--Écoute, dis-je brusquement à ma femme, je suis à bout de résignation.
+On nous a tout pris, mais je ne céderai pas du moins à ces coquins les
+vieilles pierres de la maison paternelle. On me tuera d'abord.
+
+»Jamais l'idée d'être chassé du lieu de ma naissance ne s'était
+présentée à moi avec autant de force; je sanglotais tout haut, je n'ai
+pas honte de le dire, et ma femme pleurait avec moi. Je continuai, en
+la serrant avec emportement contre ma poitrine, tandis que mes larmes
+ruisselaient sur ses cheveux:
+
+»--Tu es brave, Luba, nous nous défendrons!
+
+»--Soit! dit-elle, me comprenant à demi-mot, et levant vers moi ses yeux
+étincelants où s'étaient séchés les pleurs, si tu veux, nous ferons
+sauter la maison plutôt que de la rendre.
+
+»Oh! c'était une femme!
+
+»Je rassemblai les gens qui nous restaient et leur communiquai le projet
+insensé qui venait de germer dans mon esprit. Aucun n'osa dire non
+ouvertement, mais celui-ci se grattait la tête, celui-là faisait la
+grimace, et, tandis que Luba chargeait les fusils, tous s'esquivèrent
+l'un après l'autre.
+
+»Lorsque je voulus rassembler nos forces, la maison était vide, il n'y
+restait que moi, ma femme et mon Juif. Salomon me conjura de ne pas
+tirer, mais quand je lui dis de préparer les cartouches il se mit à
+l'oeuvre en soupirant et en marmottant des prières. Je barricadai
+toutes les issues, portes et fenêtres; Luba m'aidait activement. Nous
+entassâmes des caisses devant la porte qui conduisait dans la cour, et
+toutes les tables, toutes les chaises, tous les bancs qui restaient
+devant l'entrée principale. Nous bourrâmes les fenêtres de coussins de
+voiture, de paille, de matelas, de lits de plume, n'en réservant que
+deux à droite et à gauche qui furent arrangées de façon à servir de
+meurtrières. Nous attachâmes une longue mèche à un tonneau de poudre
+placé dans la cave. A peine avions-nous achevé nos apprêts de siége que
+les gens du tribunal et les Juifs apparurent le long de la route comme
+une file de fourmis. Je sortis sur le balcon, deux pistolets à la
+ceinture, un fusil à la main.
+
+»--Messieurs, commençai-je, et vous, Juifs, la vente est terminée; il
+n'y a plus rien à prendre ici. Je défendrai la maison de mon père les
+armes à la main et je jure de tirer sur quiconque osera y pénétrer.
+
+»En ce moment je remarquai que Jadeski et Urbanowitch étaient au milieu
+des Juifs.
+
+»--Il est fou, dit le premier.
+
+»--Au nom de l'empereur, laissez-nous entrer, commença le délégué du
+tribunal.
+
+»--Je m'incline devant l'empereur, répondis-je, mais nul n'entrera
+vivant.
+
+»--Si vous arrêtez le cours de la justice nous emploierons la force à
+notre tour et nous enfoncerons les portes.
+
+»--Venez donc! dis-je en saluant.
+
+»--Des haches! criait Jadeski, excitant la foule.
+
+»Les plus braves cherchèrent à forcer la porte. Au moment même je tirai
+en l'air. L'effet de cette manoeuvre fut magique; les gens du tribunal
+et les acheteurs, les chrétiens comme les juifs, s'enfuirent.
+Quelques-uns roulèrent par terre; certain juif, dans son angoisse,
+grimpa sur un arbre. Jadeski sauta par-dessus une clôture, resta pendu
+par un pied et tomba la tête dans les orties. Le premier assaut était
+repoussé.
+
+»L'ennemi se replia et tint conseil. L'envoyé du tribunal appelait les
+paysans au secours de la loi, mais ces braves gens ne voulurent pas
+combattre leur ancien maître. Les gens qui n'étaient venus que pour
+acheter s'en retournèrent au village; nos créanciers cependant tinrent
+bon; Jadeski les encourageait.
+
+»--Voyez, disait-il, ce n'est pas sérieux, il ne tire qu'en l'air;
+comment oserait-il tuer l'un de nous, quand il sait que la potence
+l'attendrait ensuite?
+
+»Ils s'armèrent donc de fusils, de sabres, de houes et de bâtons en vue
+d'un assaut, et, séparés en deux troupes, ils attaquèrent simultanément
+la maison devant et derrière en criant comme des sauvages.
+
+»Cette fois la chose était sérieuse. Je me mis à la meurtrière de
+droite, Luba à celle de gauche, et ensemble nous fîmes feu. Quatre coups
+de fusil chargé de gros plomb haché firent dans la foule l'effet du
+canon. Au moment même quelqu'un sauta dans la chambre où nous nous
+trouvions. Les assiégeants avaient enfoncé la fenêtre du côté de la
+cour, et Luba, en se retournant, vit Jadeski, une hache à la main. Vite,
+elle tira le pistolet de sa ceinture et le braqua sur lui. Il tomba sur
+le dos avec un grand cri. Un homme qui allait monter prit la fuite. Luba
+avait mis le pied sur Jadeski et brandissait une houe.
+
+»--Laisse-le vivre! lui dis-je.
+
+»Tandis que nous barrions de nouveau la fenêtre, il rampa, en s'aidant
+des pieds et des mains, dans une autre chambre où il resta étendu sur le
+flanc.
+
+»Ainsi l'assaut était heureusement repoussé; Luba avait même fait un
+prisonnier. Je sortis sur le balcon et ne fus pas médiocrement satisfait
+en voyant que tous ceux qui étaient tombés avaient pu se relever et s'en
+allaient clopin-clopant en gémissant et fort ensanglantés. Soudain,
+un coup de feu qui m'était destiné brisa une vitre. Je me retirai
+précipitamment. On tirait de tous côtés sur la maison. Nous répondîmes à
+ce feu. Le combat dura une heure, après quoi les agresseurs, se lassant,
+firent demander des renforts au gouvernement du cercle.
+
+»Jusqu'à l'arrivée de ce secours militaire, le siége continua: des
+gardes entourèrent ma maison et occupèrent les puits; on espérait me
+forcer à capituler, faute d'eau et de nourriture. Nous attendîmes la
+nuit; lorsqu'elle fut bien sombre, je dis à Salomon Zanderer:
+
+»--Je vais t'ouvrir la porte de derrière; gagne un lieu sûr et emmène le
+blessé, qui autrement pourrait mourir ici.
+
+»--Je ne vous quitte pas, répondit mon Juif.
+
+»--Si je te dis que nous sommes hors de danger, repris-je, tu croiras
+bien que c'est la vérité. Obéis donc, tu n'as pas le droit de t'exposer
+davantage; songe que tu as une femme, des enfants. Allons, va-t'en!
+
+»Salomon poussa un long soupir, puis il se prosterna en pleurant devant
+ma femme et lui baisa les pieds. Il me baisa aussi les mains. J'ouvris
+la porte. Il traîna Jadeski dehors:
+
+»--Que Dieu vous protége! cria-t-il encore dans la cour d'une voix
+entrecoupée.
+
+»Alors je barrai de nouveau la sortie. Nous veillâmes jusqu'à minuit,
+moi au rez-de-chaussée, Luba au premier étage, les chiens-loups avec
+nous. Rien de suspect ne se fit entendre; on ne distinguait que les
+cris échangés à de longs intervalles par les postes qui entouraient la
+maison.
+
+»Une fois je mis la tête à la fenêtre. Çà et là brillaient des feux de
+bivouac comme dans un camp. Des nuages noirs couvraient le ciel; seule,
+une étoile luisait vacillante comme une lampe près de s'éteindre. A
+minuit j'appelai Luba:
+
+»--Allons, prépare-toi, il est temps de nous échapper; je vais mettre le
+feu à la mèche.
+
+»--Où irons-nous? demanda-t-elle.
+
+»--Là où il n'y a pas d'hommes, dans le désert.
+
+»--Je suis prête à te suivre.
+
+»--Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l'hiver est proche et nous
+n'aurons pas d'abri.
+
+»Je commençai par redresser une faux pour en faire l'arme qui fut si
+redoutable entre les mains de nos paysans dans leur guerre contre la
+noblesse; puis je remplis deux carnassières de linge, de poudre, de
+plomb et de tabac; chacun de nous avait deux pistolets et un poignard
+à la ceinture, plus un fusil en bandoulière. Je démolis la barricade,
+j'ouvris doucement la porte de derrière et, me glissant inaperçu dans la
+cour, je mis le feu aux granges et à l'étable; après quoi je gagnai la
+cave pour allumer la mèche dont un des bouts trempait dans le tonneau de
+poudre grand ouvert. Luba me regardait faire; elle n'avait point voulu
+s'éloigner d'un pas, craignant que l'explosion n'eût lieu trop vite: en
+ce cas, c'eût été son désir de mourir avec moi. La mèche commençait à
+brûler lentement. Je saisis ma faux.
+
+»--Dépêchons-nous! m'écriai-je.
+
+»En hâte nous remontâmes les degrés pour traverser la cour et atteindre
+ensuite les champs. A trois cents pas de la seigneurie une bande
+furieuse nous accosta.
+
+»--Le voilà, ce brigand! prenez-le! liez-le!
+
+»Je brandis ma faux et la promenai à deux reprises autour de moi; trois
+hommes furent fauchés comme des épis mûrs. Luba luttait contre deux
+forcenés. Au moment même un épouvantable fracas se fit entendre; le sol
+trembla sous nos pieds. C'était ma maison qui sautait. Presque en même
+temps les flammes sortaient des communs; la paille et le blé enfermés
+répandirent l'incendie avec une rapidité terrible. Nos adversaires
+s'étaient jetés éperdus la face contre terre ou fuyaient dans toutes les
+directions. Nous nous esquivâmes heureusement. Mes deux chiens m'avaient
+d'abord suivi, mais lorsque l'épouvantable détonation se fit entendre
+et que l'on put croire que la terre se fendait, je perdis l'un d'eux;
+l'autre resta. Nous traversâmes les champs, et, ayant atteint la forêt,
+nous prîmes un étroit sentier que je connaissais bien. Au bout d'une
+heure environ, nous étions sur une colline, d'où l'on jouissait d'une
+vue étendue. A nos pieds s'étendait le monde maudit, comme un sépulcre
+au fond duquel brûlait ma seigneurie en guise de torche funèbre. Nous
+nous arrêtâmes tout juste assez pour reprendre haleine. Que nous
+importait le monde désormais? Notre chemin conduisait au désert.
+
+
+ V
+
+»Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commençâmes un voyage qui
+devait durer six jours ou plutôt six nuits. L'automne était d'une
+splendeur extraordinaire, et à midi le soleil piquait comme en été; nous
+étions trop lourdement chargés pour pouvoir affronter la chaleur; et
+puis, nous craignions d'être découverts. Pour ces raisons, nous nous
+cachions le jour dans la paisible obscurité de la forêt, et reprenions
+la nuit notre marche à la lueur des étoiles. Le maïs ou les pommes de
+terre qu'il nous arrivait de rencontrer servaient à notre nourriture, le
+chien-loup qui nous avait suivis veillait sur notre sommeil.
+
+»Dans la matinée du cinquième jour, après avoir traversé la plaine et
+franchi des collines aux pentes douces, nous aperçûmes les Karpathes qui
+s'élevaient vers le ciel comme une fumée bleuâtre. La même nuit, nous
+pénétrâmes dans leur enceinte sacrée. Le chemin était rude, entrecoupé
+de racines, de buissons, de pierres et de ruisseaux. Vers minuit,
+nous descendîmes dans une vallée cultivée, à travers un village de
+Houzoules[10]. En me baissant près d'une fontaine pour boire, je
+remarquai un objet qui brillait sous la lune: c'était une hache laissée
+sur une bille de bois. Je la pris et mis à sa place les quarante
+kreutzers qui restaient dans ma poche.
+
+[Note 10: Les Houzoules mènent, comme les Cosaques, un genre de vie
+purement pastoral et guerrier; ils forment une population à part.]
+
+»Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec effort, au-dessus
+des rochers surmontés de bois superbes, nous étions saufs. La forêt
+primitive nous avait accueillis; autour de nous s'étendait la solitude
+sans route frayée, silencieuse comme la mort. Nous nous trouvions sur
+l'un des points les plus méridionaux de la Gallicie qui s'enfonce à cet
+endroit entre la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie régnaient un autre
+gouvernement et d'autres lois. Nous pouvions donc, si un nouveau péril
+venait nous menacer, imiter les haydamaks qui cherchaient refuge en
+Hongrie lorsqu'on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient
+de nouveau les poteaux noirs et jaunes de la frontière aussitôt que les
+pandours étaient sur leurs traces. A l'abri des chênes séculaires qui
+ombrageaient un épais tapis de mousse, nous goûtâmes jusqu'à midi un
+sommeil paisible pour la première fois, car nous avions laissé le
+danger derrière nous. Au réveil, après avoir déjeuné de noisettes et
+de myrtilles, nous continuâmes notre marche. Il fallait gravir des
+escarpements abruptes, des rochers glissants, et passer quelquefois d'un
+arbre à l'autre, dans les endroits où le terrain était impraticable.
+
+»Avant le coucher du soleil, nous avions gagné la cime plate d'une
+grande montagne boisée. Soudain un édifice immense se dressa devant nous
+au-dessus des sapins noirs; on eût dit un palais tout en or. Lorsque les
+rayons trompeurs du soleil commencèrent à s'éteindre, il nous sembla
+voir des ruines colossales perdues au milieu de la forêt. Aucun oiseau
+ne chantait, aucun papillon ne voltigeait dans l'air limpide. Les chênes
+gigantesques formaient des voûtes sombres comme celles d'une cathédrale;
+ils s'entremêlaient à de sveltes bouleaux vêtus de satin blanc comme des
+fiancées; une noire muraille de sapins environnait le tout; à nos pieds
+s'ouvrait un ravin qui séparait deux montagnes. L'une de ces montagnes
+n'était qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait les ruines qui
+avaient attiré notre attention; toute la profondeur semblait remplie
+de framboisiers, de genévriers, de noisetiers, de gentianes et de
+véroniques; on entendait le murmure d'une source; le chien descendit,
+nous le suivîmes. Sous une pente rocheuse jaillissaient des eaux
+magnifiques.
+
+»Après nous être désaltérés, nous montâmes sur la hauteur où se
+dessinait le curieux monument que nous avions pris pour un château. Ce
+n'était pas un château élevé par la main des hommes, mais un de ces
+rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans les Karpathes,
+et dont les cavernes, les passages, les degrés, d'une grandeur toute
+architecturale, sont l'oeuvre de l'eau dévastatrice qui a jadis creusé
+ces masses calcaires. On prétend qu'elles ont servi de temples aux
+païens, que plus tard les ascètes chrétiens y abritèrent leurs vertus;
+ce qui est certain, c'est qu'au temps des invasions de Mongols et de
+Tartares, de même qu'au temps des guerres contre les Turcs, elles ont
+caché bien des fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait
+maintes fois leurs forteresses.
+
+»Des contes fabuleux concernant ces antres ont cours parmi le peuple.
+Celui-ci fut longtemps la prison d'une princesse retenue en otage; dans
+celui-là, des nymphes, vêtues de leurs cheveux noirs comme d'un manteau
+de zibeline, entraînent les jeunes gens et les font mourir sous leurs
+caresses.
+
+»C'était une de ces formations étranges que le hasard nous présentait.
+Trois rochers, à l'arrangement desquels on eût pu croire qu'une
+prévoyance humaine avait présidé, formaient sur le plateau une
+majestueuse demeure. L'un deux, du côté de l'ouest, était détaché des
+deux autres qui sortaient, comme il arrive fréquemment pour les arbres,
+de la même racine; ils se séparaient ensuite, puis étaient reliés près
+de la cime par une sorte de pont. Le rocher du milieu était muni d'un
+donjon naturel, tandis que son voisin, s'abaissant doucement vers l'est,
+formait un escalier de géants. En tournant autour de ce mystérieux
+monument des forces primitives, nous découvrîmes huit entrées
+différentes. Luba chercha du bois de sapin et prépara des torches que
+j'allumai pour descendre dans l'intérieur. Là je trouvai quelques
+cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient à des galeries
+encombrées. Des ossements épars de tous côtés indiquaient que les bêtes
+fauves y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, ma femme avait
+tourné le rocher du côté de l'est, où il formait une sorte d'autel qui
+avait bien pu servir de pierre à sacrifice. Du côté sud, une nouvelle
+entrée s'arrondissait en arc comme une porte d'église; à cette place, un
+fossé large et profond défendait le rocher. Nous pûmes le franchir sur
+un tronc de chêne énorme qui faisait office de passerelle.
+
+»Tandis que Luba se reposait dans les hautes herbes, j'entrai, tenant
+une torche d'une main, un pistolet de l'autre. Je me vis dans une grande
+salle voûtée; une brèche me permit d'atteindre un autre compartiment
+rempli de décombres. J'allais rebrousser chemin, lorsque de larges
+degrés qui montaient m'apparurent; en faisant le signe de la croix, je
+m'y engageai avec précaution. Au premier étage, pour ainsi dire, de
+ce labyrinthe, il y avait un réduit qui recevait la lumière par deux
+ouvertures à peine plus grandes que les meurtrières d'un vieux château;
+tout autour, des bancs de pierres garnissaient les parois. Une porte
+étroite, deux marches encore, puis le pont de pierre aérien qui, jeté
+au-dessus du précipice béant, conduisait au rocher du milieu. Sur le
+second rocher, je trouvai une autre chambre presque semblable à la
+première, mais mieux aérée. J'atteignis enfin au plus haut sommet, au
+donjon de ce palais qui dominait la contrée sur une vaste étendue. Mon
+oeil, ébloui d'abord par le soleil, erra bientôt, enivré, par-dessus les
+forêts bruissantes, jusqu'aux montagnes voisines avec leurs murailles de
+granit verdâtre où scintillaient mille cristaux de quartz dans la lueur
+rose du soir. Au loin, vers l'ouest, un tapis diapré semblait jeté au
+milieu de la forêt; c'était sans doute la prairie florissante d'une
+polonina[11], où paissaient les vaches. Des corbeaux fendaient l'air
+comme d'étranges papillons noirs.
+
+[Note 11: Pacage.]
+
+»Plus loin se développait la ligne sublime des Karpathes, sombres et
+nues au sommet, ceintes à la base d'une zone de forêts bleues et de
+quelques ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le soir
+commençait à tomber sur ces hauteurs et le froid augmentait déjà pour
+moi d'une manière sensible, tandis que des rayons dorés ruisselaient
+encore dans les vallées, dessinant distinctement les moindres détails,
+même par delà les promontoires boisés, dans la plaine sans bornes comme
+le ciel, un village, dont les fermes et les granges avaient l'air de
+maisons de cartes; la rivière qui le traversait brillait comme un
+serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque je redescendis, Luba,
+enveloppée dans sa pelisse, me regardait en souriant; la pauvrette avait
+froid.
+
+»--Dieu soit loué! dit-elle, te voici revenu. Allons-nous encore
+marcher? Je suis si lasse!
+
+»--Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu, en effet, qui a
+construit aux pauvres fugitifs une arche tout près de son ciel; tu peux
+te reposer, nous resterons ici.
+
+»Ma femme me sauta au cou; nous étions encore heureux en ce moment.
+
+»--Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y a au moins un siècle
+que le pied de l'homme n'a foulé ce sol.
+
+»--Comment le sais-tu? demanda Luba.
+
+»--Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner et surtout parce qu'il
+ne croît de plantain nulle part; le plantain pousse sous les pas de
+l'homme, il disparaît là où l'homme ne se fait plus voir.
+
+»J'allumai du feu dans la chambre de l'étage supérieur, et la fumée
+sortit à souhait par une ouverture du plafond, puis je fis un lit de
+feuilles et de mousse; je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et,
+ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, je bourrai la fenêtre
+de mousse, je barricadai toutes les issues avec des pierres apportées
+d'en bas à grand'peine, après quoi je partis en quête de notre souper.
+La nuit tomba sans que la forêt m'eût offert aucun gibier; il fallut
+nous contenter de poires sauvages que Luba fit cuire dans la cendre.
+Ayant mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le lit que
+j'avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures; j'avais posé mon fusil
+près de ma tête, les pistolets à mes côtés, à nos pieds dormait le
+chien-loup. Pour la première fois depuis notre fuite, nous sentions
+au-dessus de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps j'entendis
+bruire la forêt, longtemps j'aperçus par la crevasse du plafond les
+étoiles paisibles.
+
+
+ VI
+
+»Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, pris ma carnassière, jetai
+encore un regard sur Luba qui dormait vermeille, les bras croisés
+sous la nuque et les lèvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses dents
+blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, je partis pour la chasse.
+Mais pendant la nuit Dieu avait bâti autour de nous un second palais
+dont les murs gris s'élevaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait
+une épaisse fumée semblable à celle d'un incendie de forêt. Maître
+renard rentrait de quelque équipée nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses
+oreilles, puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre refuge.
+Bientôt cependant le brouillard rougissant tomba peu à peu; un vent vif
+s'était levé; des voiles se détachaient de chaque rocher, de chaque
+sapin; sous le réseau de la gelée blanche brillaient les buissons et les
+fleurs. Je traversai le ravin qui séparait notre montagne de la forêt et
+n'eus pas de peine à atteindre une clairière formée par la tempête. On
+eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs étaient à demi pourris
+et couverts de champignons vénéneux entremêlés d'une flore éblouissante.
+De tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent y paître après
+le lever et le coucher du soleil. Je me posai donc en embuscade derrière
+un hêtre.
+
+»Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire voltigeait de tronc en
+tronc, frappant chacun d'eux de son bec pointu; d'ailleurs, le silence
+était complet. Mes prévisions ne m'avaient pas trompé: un beau chevreuil
+entra lentement dans la clairière; lorsqu'il fut à vingt pas de moi je
+tirai, et il tomba dans l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola.
+Chemin faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons
+blancs dont je remplis mon carnier, et tout ce riche butin fut déposé
+aux pieds de Luba encore endormie. A mon approche, elle ne fit pas un
+mouvement; elle ouvrit les yeux et sourit:
+
+»--Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine entière.
+
+»Ayant vaqué d'abord à l'essentiel, j'aménageai notre maison. J'y
+construisis, avec des quartiers de roc, un âtre ouvert comme ceux de nos
+paysans, juste au-dessous de la crevasse du plafond; un genévrier étayé
+de deux pierres nous servit de tournebroche; je fortifiai contre les
+invasions des bêtes fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient
+nous servir de garde-manger; il n'y avait du reste qu'une seule issue à
+défendre, les autres ayant été obstruées déjà par des écroulements. Luba
+voulait m'aider à transporter les pierres d'en bas.
+
+»--Que fais-tu? m'écriai-je; pense à la chère petite vie dont tu es
+dépositaire!
+
+»De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.
+
+»--Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler comme un esclave, te
+mettre en sueur et t'épuiser pour moi...
+
+»--Pour toi, répétai-je, et c'est justement ce qui me rend la tâche
+facile! Tu ne sais pas combien il est doux de te servir!
+
+»Dans le cours de mes travaux je découvris de vrais trésors: des vases
+de terre, des flèches, des anneaux de cuirasse, des monnaies, mille
+débris; je trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles
+pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l'hiver s'entassa dans le
+souterrain au dessous de nous; Luba, sans trop se fatiguer, détachait
+l'amadou qui pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait
+des champignons, des myrtilles, des baies de toute sorte. Le soir, je
+taillais de petits ouvrages en bois, des fourchettes, des cuillers; je
+fis un peigne pour Luba; elle riait en le passant dans ses épais cheveux
+noirs:
+
+»--Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!
+
+»--Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas descendre, ne suis-je
+point là? Tu peux me croire quand je te dis que tu es belle.
+
+»Elle sauta sur mes genoux.
+
+»Un loir, qui avait son gîte dans une fente du rocher, à l'entrée de
+notre demeure, devint bientôt familier; nous fîmes aussi la connaissance
+d'un second hôte du même rocher, une belette, qui à midi sortait des
+framboisiers de notre jardin, pour s'approcher de nous, puis s'échapper
+bien vite, comme si elle eût voulu nous engager à jouer avec elle.
+
+»Dans les broussailles qui remplissaient le fossé, un renard avait
+creusé sa tanière, et, de l'autre côté du pont, Luba salua, ravie,
+l'existence d'un nid d'écureuils qui lui rappelèrent son vieux Miki.
+Tous nos voisins n'étaient pas aussi inoffensifs. L'hiver approchant, un
+grand loup se prit dans un des pièges nombreux que je tendais autour de
+chez nous pour épargner la poudre.
+
+»Le 3 novembre tomba la première neige. Je sus le jour parce que j'avais
+fait un calendrier très-simple en marquant chaque journée à mesure
+qu'elle s'écoulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions rien
+de l'hiver; dans notre garde-manger s'entassaient des sangliers, des
+chamois, des cerfs, des lièvres, fumés au genièvre, et même un ours,
+qui, avant de se décider à tomber sous le fusil de Luba, m'avait
+assez cordialement embrassé pour me meurtrir. Nous avions du poisson,
+d'excellentes truites, car désormais j'étais au courant de toutes les
+ressources de la forêt. Les peaux de mes victimes remplaçaient dans
+notre antre les tapis, les couvertures, les rideaux absents; nous
+dormions dans un nid de duvet: nos vêtements étaient ceux de deux
+Esquimaux, mais personne n'était là pour les trouver ridicules.
+Emprisonnés par les neiges, nous n'avions rien de mieux à faire que de
+ressembler aux ours et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.
+
+»La saison des glaces se présenta, majestueuse et sublime comme la mort
+qui, dans une bataille, fauche à la fois des milliers de combattants. La
+nature s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendîmes soudain
+dans l'air un bruit étrange, des voix mystérieuses accompagnant une
+sorte de claquement comparable à celui d'un fouet. En pareil cas, nos
+paysans croient que les sorcières vont à Kiev, et l'Allemand jure que
+c'est la chasse macabre qui passe. Luba eut peur et, cachant son visage
+dans ma poitrine, demanda tout bas:
+
+»--Qu'est-ce?
+
+»C'étaient les canards sauvages qui venaient du nord, et dont les fortes
+ailes, les cris stridents causaient tout ce vacarme dans les hautes
+régions où l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'écureuil, qui,
+lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de pommes de pin et de
+noix de hêtre, ne sortait désormais qu'à de rares intervalles; le loir
+manifestait une extrême inquiétude.
+
+»Un matin, le linceul de neige, qui ne dégèle pas jusqu'au printemps,
+enveloppe tout le pays de sa morne blancheur. Pendant trois jours nous
+sommes prisonniers; il faut travailler terriblement pour réussir à nous
+creuser une issue et un sentier! C'est le temps où l'ours renonce aux
+courses errantes, où le hérisson s'engourdit dans sa caverne; le froid
+augmente; mais, avec la première grande gelée, notre forêt reprend une
+animation joyeuse: le bec-croisé, ce petit perroquet du Nord, se montre
+par bandes, sifflant et déployant son éclatant plumage. Jusqu'à Noël on
+a plus chaud sur la montagne que dans les vallées, et on jouit de toute
+la beauté du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crépuscule même de notre
+caverne avait son charme. La lueur du foyer se jouait sur les tentures
+de peaux de bête, et Luba, assise au coin de l'âtre, les pieds sur le
+grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me regardait d'un air
+de tendresse, de contentement si sincère! Jamais nous n'avions été plus
+unis, disons le mot, plus heureux.
+
+»La monotonie des longues nuits fut, dès le mois de décembre, troublée
+par le hurlement d'abord lointain, puis plus rapproché, féroce,
+épouvantable, d'une meute de loups. La sérénade ne nous charma qu'à
+demi, d'autant que les bêtes sanguinaires, flairant notre présence, se
+mirent à miner de leur mieux l'entrée de notre demeure. Mon chien devint
+inquiet et poussa des cris étranges. Nous avions allumé des torches, ce
+qui ailleurs suffit à disperser les loups, mais dans le cas présent tout
+fut inutile; ils continuaient de hurler, de gratter, indifférents au
+bruit et à la lumière. Déjà une paire d'yeux avides brillaient entre les
+troncs d'arbres et les pierres entassés. Je décrochai donc nos fusils et
+dis à Luba:
+
+»--Je tire; toi, charge.
+
+»Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la barricade, je regardai
+dehors. La lune projetait sur toute la campagne une lumière presque
+aussi claire que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je tirai
+sur l'un d'eux.
+
+»Les rochers répercutèrent l'écho, et le loup roula dans le fossé. Je
+continuai de tirer, atteignant presque toujours nos farouches agresseurs
+qui s'excitaient par des hurlements de plus en plus furieux. Tout à coup
+Luba eut l'idée de lancer un tison parmi eux. Ils s'écartèrent, et l'une
+des bêtes s'enfuit dans la forêt. C'était justement la louve que suivait
+toute cette meute endiablée, car aussitôt les autres s'élancèrent
+derrière elle, courant comme des chiens, avec un petit aboiement court
+très-particulier. Nous restâmes encore longtemps derrière la barricade,
+prêts au combat; puis je sortis avec précaution; mon chien m'avait
+précédé, mais soudain j'entendis un cri terrible, et la pauvre bête
+revint les yeux brillants comme du phosphore, le museau inondé de sang.
+Un des loups blessés l'avait mordu sans doute. Après le renard, le chien
+est ce que le loup hait le plus, justement peut-être à cause de sa
+proche parenté avec lui, comme, par exemple, le Russe et le Polonais
+se haïssent entre eux plus que ne le feraient des nations tout à fait
+étrangères. Les loups avaient laissé, à notre porte, sept magnifiques
+fourrures; le danger étant passé, il n'y avait pas à se plaindre.
+
+»Cependant les jours diminuaient de plus en plus. Les becs-croisés
+s'apprêtaient à couver au milieu des glaces; sur un sapin près de notre
+gîte, ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme de coupe.
+Dans une caverne moussue proche de notre maison, une autre citoyenne du
+désert jouit presque en même temps que dame bec-croisé des plaisirs de
+la maternité; c'était une jeune ourse dont les deux petits, vraiment
+comiques, roulaient comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa
+progéniture, la mère ne pensait pas à m'attaquer lorsque je passais
+devant sa tanière et se contentait de me regarder d'un bon petit oeil en
+coulisse.
+
+»La fête de Noël approchait, nous observâmes le jeûne selon notre
+habitude. Lorsque commença la sainte nuit, nous étions près du feu dans
+nos habits les plus propres; j'avais construit une petite crèche pour ne
+rien changer aux coutumes familières de ce beau jour; nous chantâmes
+les kalendi[12] et Luba eut son cadeau de Noël, un berceau que j'avais
+taillé de mes mains. Alors elle me fit voir, à son tour, la pauvre
+petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant son propre linge, pour
+l'enfant que nous attendions. Lorsque je pensai que minuit approchait,
+nous sortîmes au grand air. La neige couronnait solennellement les
+hautes cimes d'une chaste auréole argentée; elle revêtait les arbres de
+brillantes stalactites; sur la blanche plaine apparaissaient çà et là
+de petites lumières, et un vague bruit de cloches montait jusqu'à nous,
+annonçant la bonne nouvelle de la naissance du Seigneur aux hommes qui,
+entourés de leurs enfants, célébraient en bas, là où brillaient les
+lumières, là où tintaient les cloches, la fête de Noël.
+
+[Note 12: Noëls.]
+
+»Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes pour prier
+avec nos frères. En rentrant, Luba me servit un simple repas, qui fut
+aussi gai que tout autre réveillon.
+
+»Notre enfant vint au monde à deux mois de là, pauvre comme le petit
+Jésus. Luba avait jusqu'au dernier moment vaqué à ses occupations
+ordinaires; le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit, un
+peu pâle, mais toujours souriante:
+
+»--Descends vite chercher du bois.
+
+»Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches, l'enfant était né.
+Luba m'avoua qu'elle se sentait faible, mais elle rayonnait de bonheur
+et rit d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis à rire aussi,
+et le chien, remuant la queue, semblait prendre part à notre joie. Luba
+baigna son fils elle-même. Elle ne garda pas plus le lit que ne le font
+nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prêtre chez nous, je baptisai
+mon petit Paul au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
+
+»Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. Que peut-on désirer
+encore quand il commence à respirer, à crier, à ouvrir les yeux? Nous
+n'avions ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme saint était
+descendu sur nos têtes; nous ne vivions que pour l'enfant, dans l'oubli
+absolu de nous-mêmes. Je voudrais vous peindre Luba écartant sa pelisse
+de fourrure pour donner à l'enfant le sein qu'il pressait de ses
+mignonnes mains maladroites comme les pattes molles d'un petit ours, et
+le sourire de cette jeune mère, regardant tantôt moi et tantôt le cher
+ange. Je restais là tranquille devant eux comme à l'église, et mon coeur
+était presque aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre monde,
+et celui qui nous entourait, celui qu'on est convenu de trouver grand,
+nous semblait bien petit en comparaison.
+
+»Paul ne pleurait que rarement; il demeurait tranquille dans sa
+couchette, qui se balançait sous lui comme un bateau sur l'onde, ses
+grands yeux fixés au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme
+s'il eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet que nous
+l'aimions plus que nous-mêmes, car il sourit en nous regardant, mais
+aussitôt il referma les yeux comme s'il avait eu honte, le grave
+personnage, de ce sourire! Et quand il prononça son premier mot, il nous
+sembla qu'un miracle s'était accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet,
+un miracle, et n'opère-t-il pas des miracles en nous? Il nous apprend
+le renoncement, la bonté; il dévoile à nos yeux ce grand secret, que la
+mort n'a point de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.
+
+»Cependant les jours allongeaient visiblement; la nuit, les chats
+sauvages modulaient leur duo infernal qui ressemble à une satire contre
+l'amour; les cigognes revinrent, les grues s'envolèrent vers le nord;
+encore un peu de temps, et nous vîmes paraître la première hirondelle.
+Les neiges s'écroulèrent avec fracas, mais ce bruit, après celui des
+rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux comme celui du canon
+saluant l'arrivée d'un souverain. Et en vérité le souverain arrive
+couronné de rayons, un sceptre de fleurs à la main; les grandes noces
+printanières, universelles, commencent; un souffle d'allégresse passe à
+travers les forêts; la plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur
+d'or; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation s'empare de
+toutes les créatures, le monde est plein de fraîcheur, de force et de
+beauté, comme il put l'être au lendemain du déluge. Notre voisin, le
+loir, s'est éveillé; à peine prend-il le temps d'étirer ses membres,
+et déjà il pense à faire sa cour; les mouches dansent dans un rayon de
+soleil; les rossignols sanglotent sous la feuillée naissante; les fleurs
+produisent l'effet d'une nouvelle neige: les arbres, les prés, tout
+en est couvert; il n'est pas jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou
+blanchâtre. A l'heure chaude de midi, Luba s'étend avec l'enfant
+devant la porte de notre château sur une fourrure d'ours; hirondelles,
+belettes, écureuils, tous les animaux ont comme nous une famille, et ces
+mères fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse envers leur
+progéniture, tandis que les mâles, sans exception, affectent une fierté
+comique. Quand Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou tendre
+des lacets, le berceau de Paul reste suspendu à un arbre voisin, et le
+vent balance notre enfant pour l'endormir: en s'éveillant, il s'amuse
+avec les feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et de
+l'ombre; la forêt lui tient des discours, mystérieux pour nous, mais
+auxquels ses vagissements semblent répondre, la forêt lui chante cette
+antique berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.
+
+»Voici l'été avec ses ardeurs que tempèrent pour nous les brises qui
+courent sur les cimes. Des orages fondent souvent à l'entour, grondant
+au fond des ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent;
+mais qui dira la splendeur des illuminations du soir, quand tous les
+sommets s'embrasent au couchant, tandis que les oiseaux et les cigales
+éclatent en concerts enivrés?
+
+»Paul grandissait à vue d'oeil; une semaine pour lui était ce qu'est
+pour d'autres une année; il étendait la main, résolu à saisir les
+papillons, ou même la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; les
+fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa bouche; il embrassait
+le chien-loup avec des cris de joie; chaque mot le faisait rire, d'un
+rire inextinguible qui promettait de ressembler à celui de Luba.
+
+»La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les
+montagnes. C'est l'époque des noces de l'ours. Alors il se nourrit de
+miel, de glands et de framboises, montrant une extrême douceur; l'amour
+le civilise et l'améliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre
+voisinage; quelques jours après je l'aperçus lui-même occupé à gober des
+racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de même. Un soir
+enfin, nous avions allumé un feu devant notre porte pour cuire des
+champignons sous la cendre. L'ours sort lentement de la forêt,
+s'approche et s'arrête devant le fossé. Je mets deux doigts dans ma
+bouche et pousse un cri aigu. Il n'en tient pas compte, s'assoit, lève
+sa grosse tête, dresse ses petites oreilles et renifle; après quoi il
+grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.
+
+»Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où elle remplissait
+de framboises un panier qu'elle avait tressé elle-même. L'ours la
+poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit
+une jolie femme. Probablement le drôle était attiré par l'odeur des
+framboises. Luba le laisse venir tout près, l'appelle et lui donne sur
+le museau un coup de corbeille qui le met en fuite.
+
+»L'idée me vient de verser une bonne lampée d'eau-de-vie de genièvre
+dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L'ours
+reparaît le soir, s'approche du feu, lève le nez, découvre le plat et se
+met à le lécher. Lorsqu'il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train
+de derrière; en même temps il chancelait d'une manière suspecte; il
+était ivre sans doute. J'éclatai de rire, Luba aussi, et alors l'ours,
+qui déjà s'éloignait, se retourna brusquement. Nous l'avions offensé.
+Avec un grognement irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait
+à notre gîte, mais il roula dans le fossé; déjà notre porte était
+barricadée; nous nous moquions de lui.
+
+»L'automne fit mûrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles;
+l'hiver revint. Cette fois il n'offrait rien de triste, car nous avions
+notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette.
+L'univers tout entier aurait pu s'écrouler et disparaître; peu nous
+importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fondé notre vie
+de famille restât debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa
+dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par de douces paroles
+jusqu'à ce qu'il osât essayer un pas, puis deux, et enfin s'avancer vers
+moi en chancelant, semblable à un ourson, dans son habit de fourrure, et
+tout aussi espiègle.
+
+»Et le printemps revint à son tour, l'heure bénie où tout ce qui respire
+est encore à l'état de joyeuse enfance.
+
+»Les feuilles ne s'étaient pas encore teintées de rouge et de jaune, que
+Paul courait déjà comme une belette et faisait de chaque branche une
+balançoire.
+
+»Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient avec leurs troupeaux
+vers la polonina s'étant égarés dans le brouillard, passèrent tout près
+de nos rochers. Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en laissai rien
+paraître. J'allai hardiment leur tendre la main et leur demander du
+tabac. Ma longue barbe, mon habillement étrange, le fusil et la hache
+que je portais les trompant, ils me prirent pour un haydamak[13]. Chacun
+d'eux me donna ce qu'il avait avec joie, car le haydamak était à cette
+époque le héros favori de notre peuple. Voyant monter la fumée de notre
+cheminée, ils voulurent savoir si je demeurais là depuis longtemps.
+
+[Note 13: Brigand.]
+
+»--Depuis deux années, répondis-je.
+
+»--Tout seul?
+
+»Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; je leur donnai de
+l'eau-de-vie et des peaux de bêtes. Ils partirent avec force
+bénédictions et je les remis dans leur chemin.
+
+
+ VII
+
+»Une année encore s'écoula. Le grand plaisir de Paul était de m'entendre
+raconter des histoires. Je lui parlais de la multitude d'hommes de toute
+sorte qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations, et de
+Tartares, et de Turcs, et des légendes de chez nous; je lui parlais
+aussi de Dieu. Quand nous nous promenions ensemble et que le soleil,
+sortant des grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, Paul me
+demandait:
+
+»--Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut?
+
+»Et je lui répondais:
+
+»--Il y a le bon Dieu.
+
+»Quand l'orage déchirait les ténèbres et que Paul me répétait:
+
+»--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+»Je répondais toujours:
+
+»--C'est le bon Dieu.
+
+» Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux éclat du jour, et
+sous la tente nocturne semée d'étoiles. Un jour il me dit:
+
+»--De quoi donc a-t-il l'air, le bon Dieu?
+
+»Je dus lui dire pour le contenter qu'il avait un long manteau blanc,
+des cheveux blancs et une belle grande barbe.
+
+»Aux premiers jours de l'été, Paul, qui jouait dehors, rentra
+précipitamment dans la caverne où je fendais du bois, en criant tout
+ému:
+
+»--Papa! papa! le bon Dieu est venu!
+
+»Je laissai tomber ma hache.
+
+»--Où est-il? demandai-je à mon tour; à quoi ressemble-t-il?
+
+»--Il a un grand manteau, répliqua Paul avec assurance, et des cheveux
+blancs et une grande barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour
+m'embrasser, et il a pleuré.
+
+»Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, drapé dans son
+caftan, mon vieil ami Salomon Zanderer, le Juif.
+
+»Les bergers que j'avais accueillis s'étaient empressés de raconter aux
+veillées d'hiver la légende de l'homme sauvage qui avait passé deux
+années dans une caverne de montagne avec sa femme et son enfant. Le
+bruit de notre étrange existence se répandit et arriva enfin chez mon
+fidèle _faktor_, qui devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se
+mit en route pour nous chercher. Salomon s'était jeté à mes pieds; je
+l'embrassai avec tendresse. Tous les deux nous pleurions. Alors accourut
+Luba. Le jour et la nuit se passèrent en causeries interminables.
+
+»Salomon nous persuada de redescendre dans la plaine. Personne,
+prétendait-il, ne songeait à me poursuivre. En notre absence la
+révolution et le choléra avaient bouleversé, ravagé la Gallicie, qui
+fut, en 1831, le théâtre de désordres si nombreux que personne ne
+songeait à les punir. On aurait eu trop à faire. Mon aventure avait été
+effacée par la tourmente.
+
+»Nous retournâmes donc à Kolomea conduits par notre digne _faktor_,
+qui me prêta les premiers fonds nécessaires pour le métier
+d'entremetteur,--entremetteur entre les seigneurs et les Juifs; je me
+chargeais de la vente du bétail et des chevaux, des terres et du blé...
+Mais faut-il vraiment que je vous dise la fin? Le seul souvenir de
+certaines épreuves fait horreur... En parler est presque impossible.
+Voyez-vous, le temps ne nous apprend pas seulement à souffrir; il nous
+enseigne aussi à souffrir en silence...»
+
+Nous n'osâmes insister, mais Basile Hymen vit bien, à l'expression de
+nos visages, que nous étions curieux de savoir le reste. Il reprit donc
+avec un soupir:
+
+»--D'abord, tout alla bien, je pus rendre à mon Juif ce que je lui
+devais, mais j'étais trop honnête... on n'aime pas pour entremetteur en
+affaires un trop honnête homme, il n'y a pas moyen de gagner assez par
+son intermédiaire.
+
+»Un jour il m'arriva de passer dans le voisinage de mon ancienne
+seigneurie. Je m'en approchai furtivement, à la faveur des ténèbres,
+comme un voleur. Une maison neuve s'élevait à la place de celle que
+j'avais fait sauter, tout était changé, je ne retrouvai que le vieux
+pommier et je l'embrassai comme un ami. Ah! quelle amertume de voir
+régner des étrangers là où ont vécu et sont morts nos ancêtres, là où
+nous avions nous-mêmes rêvé de vieillir en paix! Le nouveau propriétaire
+était Allemand; il avait été mandataire[14] d'un comte polonais; il
+avait volé son maître, maltraité ses paysans et thésaurisé en se privant
+de tout, ce qui lui avait permis à la fin d'être propriétaire à son
+tour.
+
+[Note 14: Intendant.]
+
+»Moi j'étais enguignonné. Le proverbe dit vrai: L'adversité tient ferme
+par les pieds et les mains celui qu'elle a une fois saisi.
+
+»Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai moi-même du trafic
+des chevaux; on me payait mal et j'avais à payer exactement; je fus
+dupé par les uns, harcelé par les autres jusqu'à la saisie, jusqu'à la
+prison... Oui, j'allai une fois en prison pour dettes. Chez nous on
+avait faim et la parole ne peut rendre ce qui se passait en moi lorsque
+mon enfant, un rayon de gaîté dans ses yeux bleus, accourait à ma
+rencontre, criant:
+
+»--Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain?
+
+»Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas de faire les plus
+vils métiers: il s'agissait de nourrir les miens; cela ennoblissait
+tout... Mais aucune de mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me décidai
+à porter les morts, faute de mieux, les épidémies firent trêve dans le
+pays, personne ne voulut plus mourir; il en était ainsi pour tout.
+
+»Luba devint pâle et se flétrit: le chagrin, la honte lui brisaient le
+coeur; de sa part, du reste, jamais une plainte. Quand j'entrais, elle
+volait dans mes bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,--oui,
+du même bon rire. J'oubliais alors tous mes soucis et je me reprenais à
+espérer.
+
+»Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour Paul. Luba et moi nous
+avions faim, mais nous n'y songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de
+voir le cher petit monter gravement sur son escabeau pour prendre ce
+chétif repas. Tout à coup, Paul se leva, et s'approchant de moi:
+
+»--Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi!
+
+»Et ses petits doigts détachaient quelques miettes qu'il me glissa de
+force dans la bouche:
+
+»--Toi aussi, maman!
+
+»Luba dut mordre à son pain.
+
+»--Qu'il est bon! me dit tout bas ma femme, il te ressemble.
+
+»--Mon Dieu! que dis-tu là? répondis-je, il a ton coeur et ton rire; il
+a tout de toi, tout.
+
+»Et Paul, qui nous écoutait, éclata de rire, et Luba se joignit à lui,
+tandis que de grosses larmes descendaient sur mes joues.
+
+»Je rêvai bien de retourner dans notre désert, mais la saison était trop
+avancée; la neige avait édifié ses blancs remparts; il fallait attendre
+le printemps pour l'exécution de ce projet. Et quand le printemps
+vint...
+
+»Hélas! l'homme est sur terre comme une bulle sur l'onde. Figurez-vous
+un misérable réduit où tout manque, où l'eau gèle dans la cruche, où
+une femme se meurt, sans médecin, sans remèdes. Minuit allait sonner,
+lorsque Luba se dressa tout à coup, rejeta en arrière ses cheveux
+dénoués, me regarda de ses beaux yeux noirs qui brillaient d'une flamme
+surnaturelle et prononça tout bas:
+
+»--Paul!...
+
+»--Il dort, répondis-je.
+
+»Elle réfléchit une seconde, puis reprit timidement:
+
+»--J'aurais voulu l'embrasser encore une fois, je ne me sens pas bien.
+
+»Je lui apportai l'enfant; elle le baisa, le contempla, le baisa de
+nouveau, puis je le remis, dormant toujours, sur son petit grabat.
+
+»--Pourquoi fait-il si clair? demanda Luba, les paupières largement
+ouvertes. Cet éclat m'aveugle.
+
+»Je me jetai à genoux devant son lit, pleurant, priant, en proie à une
+terreur indicible.
+
+»--Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers moi et m'entourant de
+ses bras qui brûlaient de fièvre, n'aie donc pas peur; tu vois bien, je
+suis contente, je me sens heureuse, si heureuse... mais ne pleure donc
+pas.
+
+»Et elle se remit à rire faiblement, d'un rire si doux et si tendre que
+je n'en avais pas entendu de pareil depuis le jour de nos noces. C'était
+l'alouette qui s'élève dans le ciel. Avec ce rire sur les lèvres elle
+mourut.
+
+
+ VIII
+
+»Si mon Juif, presque à bout de ressources lui-même, n'y avait pourvu,
+je n'aurais pu faire enterrer ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui
+jusqu'à ce que fût achevée la triste cérémonie. Lorsque Paul revint, il
+me demanda d'abord:
+
+»--Où est maman?
+
+»Et la même question se renouvela chaque soir à l'heure où je le
+couchais.
+
+»--Elle est partie, disais-je.
+
+»--Pour aller où?
+
+»--Auprès du bon Dieu.
+
+»--Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait Paul avec confiance, et
+alors elle m'emmènera. Ce doit être beau dans le ciel! On y mange et on
+s'y chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon Dieu, dis?
+
+»Mes meubles furent saisis une dernière fois. Quand je dis mes meubles,
+il s'agissait d'une paire de bottes éculées, d'une veste en loques et
+de deux assiettes. Ma misère commençait à devenir bouffonne. Je me fis
+fendeur de bois. Paul m'accompagnait et entassait les bûches. Nous
+couchions sur la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de vieux
+chiffons. Je trouvais encore moyen de lui fabriquer des joujoux. Pendant
+les longues soirées je lui construisis en paille une maison miniature
+avec tous les meubles. Il fut ravi:
+
+»--Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.
+
+»Pour le contenter, je fis une petite poupée. Il la baisa tendrement et
+l'assit sur une chaise. Dans ce temps-là, il était déjà malade. Quand
+je m'en allais travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le
+retrouvais tout brûlant, miné par la fièvre; n'importe, il se mettait
+aussitôt à bavarder et à jouer avec moi.
+
+»Une fois que je rentrai un peu plus tard que de coutume, il dormait.
+S'éveillant à mon approche, il me regarda d'un air de vague étonnement,
+puis il sourit:
+
+»--Quelqu'un est déjà venu, dit-il.
+
+»--Qui donc?
+
+»--Eh bien? maman...
+
+»Mon coeur battit à se rompre.
+
+»Pendant la nuit je m'éveillai en sursaut. La clarté de la lune tombait
+tout entière sur le visage pâle et pincé du petit Paul; il gisait les
+yeux grands ouverts, râlant déjà.
+
+»--Papa, es-tu fâché? commença-t-il tout bas.
+
+»--Pourquoi serais-je fâché?
+
+»--Parce que je m'en vais, répondit Paul en cachant sa pauvre petite
+tête dans ma poitrine, comme faisait toujours Luba.
+
+»--Et où vas-tu, mon chéri?
+
+»--Je vais auprès de maman, répliqua Paul; tu devrais venir aussi.
+
+»Il m'embrassa et s'endormit pour toujours.
+
+»Tout m'avait donc abandonné. J'étais vaincu. Que m'importait désormais
+l'existence? Un soir, j'allai chez Salomon:
+
+»--Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. Les ours et les
+loups sont plus cléments que les hommes.
+
+»--Que Dieu vous protège, dit le vieillard, mais cette fois nous ne nous
+reverrons plus.
+
+»Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon fidèle, il est mort.
+
+»Je partis donc du côté des Karpathes, mais les choses tournèrent
+autrement que je ne croyais. Sur ma route se trouva un paysan qu'avait
+maltraité son maître. Il me confia ses peines. Je fis un mémoire pour le
+tribunal du cercle; en échange, mon client m'offrit gîte et nourriture.
+La plainte fut écoutée; justice fut rendue; aussitôt dix autres paysans
+vinrent me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais encore être
+utile. Alors commença ma vie présente; je marchai sans relâche droit
+devant moi et devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur
+clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune sorte, sans
+patrie...»
+
+Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau la chanson:
+
+ --O toi, ma chère étoile,--suspendue à la tente obscure du ciel,--tu
+ luisais si pure,--lorsque, pour la première fois, je contemplai
+ la vie.--Dès longtemps tu t'es éteinte,--tous mes efforts sont
+ vains.--Il faut que sans toi je parcoure le vaste monde.
+
+Basile Hymen inclina tristement la tête.
+
+--Et maintenant, je suis heureux en effet, prononça-t-il après une
+pause, avec son étrange sourire.
+
+--Heureux?... Dites-vous vrai? m'écriai-je.
+
+--Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique,
+répondit-il,--une fine ironie se jouant autour de ses lèvres,--rien ne
+peut troubler mon humeur. A défaut d'autres biens, je jouis d'une paix
+profonde; nul ne peut m'ôter cela. Déjà les propriétaires se sont
+succédé dans ma vieille seigneurie. Le fils de l'Allemand a voulu
+jouer au gentilhomme; il s'est ruiné en trois ans. Que reste-t-il de
+l'avarice, des rapines du père?
+
+Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni emploi régulier. Tout
+le monde m'accueille avec un empressement sincère, car je rends service
+à tout le monde. Je m'entends en droit judiciaire, en économie rurale,
+quelque peu même en médecine; je ne raconte pas mal; je réchauffe les
+coeurs en chantant nos vieilles chansons. Plaisirs et privations,
+j'accepte tout avec la même tranquillité. Hier, une comtesse m'invite;
+je suis assis en face d'elle dans un bon fauteuil de velours, devant des
+mets délicats; elle m'emmène en voiture jusqu'à la capitale du cercle où
+nous avons affaire. Demain, je dîne chez le diacre d'un peu de lard,
+et je fais avec lui quatre milles à pied. Que m'importe! Peut-être
+direz-vous que ce sont là des phrases?
+
+Devant Dieu qui m'entend, je pourrais être riche aujourd'hui si je
+voulais. Un vieux parent qui me reste a dans la Bukowine une jolie terre
+dont je suis le seul héritier légitime. Il m'a maintes fois appelé
+auprès de lui pour surveiller l'administration de ses propriétés, en
+attendant qu'elles m'appartiennent. A quoi bon? Luba ni Paul ne sont
+plus. Quelle idée d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de
+l'incendie, crainte de la grêle, crainte des maraudeurs, crainte des
+maladies sur le bétail, des inondations, que sais-je?... Tel que je
+suis, je ne crains rien.
+
+L'orage avait cessé; le rideau de pluie devenait de plus en plus
+transparent; le soleil couchant brillait derrière comme une grosse
+lampe. Les paysans s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile
+Hymen, debout sur le seuil de la maison.
+
+--Vous craignez la propriété? lui dis-je en souriant; pourtant vous
+possédez des habits.
+
+--Non, répondit-il, cet habit appartient au tailleur du village, ces
+bottes sont à la belle Russine. Il en est de même de tout ce qui est sur
+moi.
+
+--Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre, rien?...
+
+--Si fait, dit Basile en promenant autour de lui un regard furtif, comme
+s'il eût craint qu'on ne lui dérobât un trésor.
+
+Il tira de son sein une petite croix noire et un soulier d'enfant tout
+déchiré:
+
+--Voici ma propriété, je l'ai conservée jusqu'à ce jour, et j'espère que
+Dieu permettra qu'elle me suive dans le tombeau. Ma femme a porté la
+croix.
+
+Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis cacha le tout
+avec des précautions infinies; on eût dit qu'il s'agissait d'un grand et
+dangereux secret.
+
+La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un arc-en-ciel magnifique
+vint réjouir la terre, qui fumait comme un autel à sacrifice.
+
+--Hélas! dit Hymen avec un sourire enfantin, que tout serait beau si
+les hommes savaient être justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de
+s'entre-détruire, si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne
+les changerons pas.
+
+Les couleurs de l'arc-en-ciel s'éteignirent; l'occident était de
+pourpre.--Basile Hymen, nous saluant, continua sa route d'un pas ferme.
+La nuit tomba; les constellations devinrent visibles, et du lointain
+nous arrivèrent les sons mélancoliques d'une flûte de berger. Ils
+flottèrent sur les ondes pures de l'air agité, qui les porta, tendres et
+douloureux, à travers la plaine.
+
+
+
+
+ LE PARADIS
+ SUR LE DNIESTER
+
+
+A l'endroit même où les eaux vertes, écumantes, de l'impétueux Dniester
+se répandent de la plaine gallicienne dans la Bukowine riche en forêts,
+on rencontre certain coin de terre merveilleusement calme et fertile
+que notre peuple de la Petite-Russie a surnommé le Paradis. Lorsque j'y
+pénétrai pour la première fois, le charme de sa situation à l'écart du
+grand monde tumultueux, les douces lignes arrondies de ses collines, sa
+culture soignée, l'air tiède qu'on y respire, me firent songer à quelque
+riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette flatteuse
+désignation suffisamment justifiée; bientôt, cependant, j'appris que ce
+n'était pas la beauté de la nature, mais bien celle d'une grande âme
+dépourvue de tout égoïsme, qui avait fait de la vallée en question un
+Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion de voir celui qui marche comme
+un prophète parmi son peuple et d'entendre son histoire singulière sous
+tous les rapports; cette histoire, la voici:
+
+
+ I
+
+Par une soirée de mai, tandis que le vent soufflait des lointaines
+Karpathes sur la cime des forêts avec un bruit de vagues et faisait
+frissonner la verte surface des blés naissants, un jeune homme de haute
+taille, élancé, robuste, les joues fortement colorées, son fusil sur
+l'épaule, son chien à ses côtés, se dirigea parmi les chênes, que
+secouait l'haleine encore âpre et violente du printemps, vers le château
+d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne trahît la force et une volonté
+déterminée, bien qu'il fût sorti depuis longtemps déjà de la timide
+adolescence, ce beau garçon était visiblement troublé par les ombres
+menaçantes, les voix étranges, les spectres de toute sorte dont
+l'entouraient à l'envi la solitude et la nuit. Fils unique, il avait
+reçu de ses parents une éducation trop douillette, quasi féminine, ne
+quittant jamais le vieux château, qui formait pour lui un monde à part,
+sans avoir une gouvernante et plus tard un gouverneur à ses trousses.
+
+Pour la première fois aujourd'hui, ce grand enfant avait fui sa prison;
+libre de toute surveillance, il avait gagné les forêts prochaines et
+s'y était oublié, si bien que le crépuscule l'avait surpris sous leurs
+voûtes superbes. Il approchait cependant du toit paternel, quand un
+spectacle tout nouveau pour lui, et qu'il ne s'expliqua pas d'abord,
+frappa ses regards. Dans une petite clairière flambait un grand feu de
+broussailles; on le voyait s'élever derrière les bouleaux, et, près de
+ce feu, une jeune femme, très-pâle, qui semblait consumée de chagrin
+et de fatigue, était assise, un enfant serré contre son sein. Auprès
+d'elle, un homme, vêtu à peu près en paysan, soignait un petit cheval
+dont les pieds de devant étaient entravés; deux enfants plus grands que
+le premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche, regardaient les
+flammes lécher le bois vert. Sur le petit chariot, on voyait empilés des
+matelas, des vieux meubles et de la vaisselle.
+
+Le jeune chasseur s'arrêta tout étonné, puis, s'adressant à l'homme, il
+lui demanda d'où il venait et ce qu'il faisait là.
+
+Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde.
+
+--Oh! je prends sur moi le péché de brûler quelques broutilles pour
+réchauffer ma femme et mes enfants! grommela-t-il.
+
+--Vous ne me comprenez pas, reprit vivement son interlocuteur; ce que je
+veux savoir, c'est comment vous vous trouvez forcés, vous et les vôtres,
+de passer une nuit aussi froide à la belle étoile.
+
+--Nous sommes des bannis.
+
+--Bannis? Pourquoi?
+
+--Le seigneur Orlowski de Dobrowlane nous a chassés, parce que nous ne
+pouvions payer notre fermage. Vous savez que l'an dernier le Dniester a
+débordé, et puis la grêle... enfin il n'y avait rien à faire. Nous avons
+dû quitter la ferme et errer depuis...
+
+--Mais vos enfants... ils tomberont malades!
+
+L'homme partit d'un petit éclat de rire sec et vibrant.
+
+--Mieux vaudrait pour nous mourir tout de suite. Nous n'avons pas
+d'autre toit que le ciel et point d'épargnes. Aussi allons-nous de ce
+pas en Hongrie tenter la fortune.
+
+Le jeune chasseur était devenu très-rouge; il entendait tinter cent
+cloches à ses oreilles, debout, les yeux baissés, aussi confus que s'il
+eût été lui-même l'auteur de cette misère.
+
+--On m'appelle Zénon, dit-il; je suis le fils du seigneur d'Ostrowitz,
+qui est propriétaire de sept villages. Nous pouvons vous aider, et
+d'abord vous trouverez ce soir un gîte et un souper. Venez; mon père est
+la bonté même.
+
+--Ah! monsieur, vous plaisantez!... balbutia le pauvre homme.
+
+--Je ne plaisante pas. Attelez.
+
+Le fermier expulsé des Orlowski attacha son cheval au petit chariot, si
+vite qu'il oublia de remercier.
+
+Zénon l'avait aidé obligeamment; ce fut lui qui installa les enfants
+dans le chariot.
+
+Les deux hommes marchèrent devant; le cheval les suivit; derrière se
+traînait la femme, son nourrisson dans les bras. Ils sortirent des bois,
+traversèrent les champs et atteignirent ainsi le château. Zénon fit
+entrer ses protégés dans un fournil bien chaud, où on leur servit de la
+soupe et de l'eau-de-vie sur un bon lit de paille.
+
+Montant l'escalier ensuite, il alla changer d'habits en toute hâte et
+pénétra presque furtivement dans la salle à manger, où son père, Pan
+Mirolawski, se promenait de long en large, les bras croisés derrière le
+dos, l'air triste et inquiet. À la vue de Zénon, son visage soucieux
+changea soudain d'expression et devint rayonnant; il tendit les bras
+vers le retardataire avec un cri de joie.
+
+--Tiens! dit-il au vieux domestique qui mettait le couvert, voici ton
+jeune seigneur!
+
+Il courut à son fils, le prit par la tête, l'embrassa et dit:
+
+--Que tu m'as tourmenté! Où étais-tu? Où t'a mené le diable?
+
+Zénon baisa la main de Pan Mirolawski et raconta son escapade. Il ne
+manqua pas de parler des malheureux qu'il avait recueillis.
+
+--Stéphane! cria le père s'adressant au vieux domestique, descends vite,
+et donne à ces gens du rôti.
+
+--Ne vaut-il pas mieux, fit observer Stéphane, attendre que madame...
+
+--Du rôti, te dis-je, interrompit Pan Mirolawski, s'efforçant, mais sans
+succès, de prendre une mine et une voix de maître,--une bouteille de vin
+de Hongrie, en outre... tu m'entends, drôle!
+
+Stéphane obéit. À peine avait-il quitté la salle que, par l'autre porte,
+entra une grande femme aux yeux bleus sévères, en kazabaïka de velours
+noir garnie de précieuses fourrures, qui semblait faite pour ajouter à
+la splendeur de sa taille opulente, de son teint frais, de sa blonde
+chevelure. Les contrastes de lumière et d'ombre que présentait cette
+apparition rappelaient quelque portrait de Rembrandt:
+
+--Qu'est-ce que j'apprends, Zénon? commença-t-elle d'une voix
+impérieuse. Comment? Non content de devenir vagabond toi-même, tu nous
+amènes des vagabonds au logis?
+
+Le père et le fils se regardèrent sans répondre.
+
+Il y avait dans l'oeil et dans la voix de la dame d'Ostrowitz quelque
+chose qui ne supportait point de contradiction. Si elle disait:
+
+--Il ne pleuvra pas!
+
+C'était comme si elle eût dit:
+
+--Je défends au ciel de pleuvoir!
+
+Et celui qu'elle regardait sévèrement croyait déjà sentir les coups de
+fouet sur ses épaules.
+
+--Ces gueux partiront sur-le-champ, ajouta-t-elle après une pause.
+
+Là-dessus, elle sonna; mais Zénon avait rassemblé tout son courage.
+
+--Chère mère, supplia-t-il, ne soyez pas si dure envers les pauvres
+gens! Ils allaient passer la nuit en plein bois, une femme, songez-y, et
+de petits enfants! Était-ce possible de le souffrir? Je leur ai promis
+abri et nourriture.
+
+--On ne peut pourtant les chasser, insinua timidement Pan Mirolawski;
+Zénon, qui a suivi l'élan de son bon coeur, serait compromis aux yeux de
+toute la maison.
+
+--Soit! qu'ils restent cette nuit, mais pas une heure de plus, décida
+cette Sémiramis.
+
+--Et qui donc les aidera dans l'avenir? s'écria Zénon. Oh! ma mère,
+nous sommes riches, et ils sont pauvres! Ne pourrait-on leur donner du
+travail?
+
+--Non, ils partiront demain. N'insiste pas, reprit la maîtresse
+d'Ostrowitz, arrêtant une dernière prière sur les lèvres de Zénon; j'ai
+dit ma volonté.
+
+Elle s'assit au haut bout de la table sur son fauteuil comme sur un
+trône; le père et le fils prirent place l'un à sa droite, l'autre à sa
+gauche, et Stéphane servit le souper.
+
+Personne n'avait envie d'entamer la conversation; madame Mirolawska
+mangeait lentement, avec toutes sortes de grâces et de manières; Pan
+Mirolawski avec précipitation, comme s'il eût voulu avaler son dépit;
+Zénon laissa passer tous les plats sans toucher à rien. Il baissait la
+tête, et de temps en temps une larme tombait sur son assiette. Tout à
+coup, il se leva et sortit de la salle. Sa mère le suivit des yeux,
+surprise plutôt qu'en colère, puis elle passa sa main blanche d'un air
+embarrassé sur la sombre fourrure qui couvrait sa poitrine.
+
+Zénon cependant n'avait pas regagné sa chambre; il se dirigea vers la
+bibliothèque, pensant bien que personne ne viendrait l'y chercher. Il
+n'y avait pas de lampe dans cette vaste pièce; mais le clair de lune
+dessinait distinctement le châssis de chaque fenêtre sur le carrelage du
+sol. Zénon prit un livre, l'ouvrit et s'assit pour le feuilleter dans ce
+rayon de lumière argentée. Au moment même parut Stéphane.
+
+--Mon jeune maître, dit-il, venez; madame l'exige.
+
+--J'ai quelque chose à te demander, dit à son tour Zénon, sans l'avoir
+entendu. Il faut que tu me répondes en toute sincérité.
+
+--Que dois-je répondre?
+
+Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair de lune qui le frappait
+en plein visage, accentuant toutes ses rides, et se mit à rire, à rire
+discrètement et tout bas, comme il convient à un valet de bonne maison.
+
+--Stéphane, reprit Zénon, est-il possible que des misérables tels que
+ces gens auxquels nous avons donné refuge, et les mauvais maîtres, comme
+le leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce un cas particulier,
+une exception?
+
+--Bon Dieu! s'écria Stéphane, quel enfant! Le monde regorge de misère,
+hélas! Vous n'en savez rien naturellement, n'ayant jamais vu de près la
+pauvreté. Il y a des milliers de gueux bien plus à plaindre que ceux
+qu'il vous est arrivé de rencontrer aujourd'hui. En somme, quel est le
+lot de nos paysans?
+
+Et le vieillard se remit à rire sous cape.
+
+--Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs ne peuvent opprimer
+davantage ceux qui portent leur joug. On ménage encore une bête de
+somme; lui, on ne le ménage pas, et on l'insulte, et on le bat, et on ne
+se gêne pas pour lui enlever sa femme, si elle en vaut la peine. Mais il
+est plus sage de ne point parler de ces choses. J'ai toujours
+entendu dire que l'on perdait ses yeux à lire au clair de la lune;
+entendez-vous, monsieur?
+
+--Mais chez nous, Stéphane, chez nous, les paysans sont bien traités?
+
+Stéphane hocha la tête.
+
+--Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame ne pardonne rien
+à personne, et le mandataire... Grâce à lui, le fouet et le bâton ne
+chôment pas de besogne.
+
+Zénon frémit: il ne trouvait pas de paroles pour exprimer son
+impression. Tandis que le vieux serviteur sortait de la chambre, en lui
+répétant l'ordre de la maîtresse, et refermait derrière lui la porte,
+qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un second livre et
+s'efforça de chasser les pensées qui l'assaillaient comme les aigles
+s'acharnent sur un chevreuil blessé. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de ces
+inspirations secrètes, miraculeuses, qui peuvent décider de toute
+une vie? Il lut avec un intérêt et un trouble croissants, il lut que
+Bouddha, prince indien, ému comme lui à l'improviste par la misère
+humaine, quitta son palais et s'en alla au désert, bien avant le Christ,
+pour y chercher la solution de la plus douloureuse de toutes les
+énigmes. Il lisait encore, haletant, le coeur gonflé d'enthousiasme,
+lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement sur son épaule.
+
+--Que fais-tu là? disait son père. Ta mère se fâchera.
+
+En parlant, le digne homme l'embrassait au front comme s'il eût été un
+petit enfant.
+
+--Mon père, dit Zénon avec un calme solennel, j'ai résolu de partir.
+
+--De partir? Et où iras-tu?
+
+--Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais écoutez... J'ai vécu longtemps dans
+une tour enchantée sans rien savoir de la vie ni des hommes, et voici
+qu'une grande honte m'a saisi en songeant que j'étais luxueusement
+nourri et vêtu tandis que mes semblables manquaient de pain. Tout ce
+qui me paraissait riant et beau est devenu pour moi un abîme plein
+d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux marcher parmi les hommes
+pour connaître leurs peines et trouver le moyen de les rendre tous
+également heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que je veux... Il me
+pousse hors de cette opulence qui m'humilie, de cette oisiveté qui me
+pèse; je veux vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes...
+Père, je ne puis vous cacher mes projets, mais nul autre que vous ne
+doit en être instruit...
+
+--Mon bien-aimé, dit Pan Mirolawski, je te connais. Ayant dit: Je
+pars,--tu partiras; rien ne pourra t'en empêcher; aussi je me borne à te
+répondre: Réfléchis, cher enfant; songe à l'angoisse de mon coeur.
+
+--Je ne pars pas pour toujours, répliqua Zénon, et j'écrirai; mais,
+entendez-vous bien, mes lettres seront pour vous seul!...
+
+--Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne...
+
+--Nous nous reverrons, répéta Zénon; je reviendrai en paix avec
+moi-même, tandis qu'aujourd'hui je me sens malheureux, si malheureux!...
+
+Le jeune homme cacha son visage entre ses mains et se mit à pleurer
+amèrement.
+
+--Mon fils! dit Pan Mirolawski, calme-toi; jamais ton père ne dressera
+devant tes pas des obstacles qui puissent te faire souffrir. Va voir le
+monde, selon tes souhaits; laisse-moi seulement te munir d'argent et
+d'armes...
+
+--Non, dit vivement Zénon, je prétends ne me fier qu'à mes bras et vivre
+de ce que je gagnerai seul.
+
+--Tu ne veux rien de moi?
+
+--Si fait, cher père; vous pouvez m'aider. Procurez-moi des habits de
+paysan et un bâton. C'est tout ce qu'il me faut.
+
+--Attends!
+
+Pan Mirolawski sortit à pas de loup et revint quelques minutes après
+avec un paquet de vêtements et un gourdin formidable.
+
+Zénon changea rapidement d'habits. Quand il fut debout dans ses hautes
+bottes noires, ses larges chausses de drap grossier, sa rude chemise
+serrée à la taille par une ceinture de cuir noir et son _sierak_
+gris, le bonnet de peau d'agneau sur la tête, le bâton à la main, Pan
+Mirolawski ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant sa barbe; elles vont
+toutes courir après toi. Mais attends encore que j'aille voir ce que
+fait ta mère.
+
+Il revint bientôt rassuré.
+
+--Il n'y a pas de danger; elle est dans sa chambre à lire les nouvelles
+de Paris. Toutes les étoiles tomberaient à la fois qu'elle n'y prendrait
+pas garde.
+
+--Je me hâterai donc...
+
+Pan Mirolawski marcha devant; Zénon le suivit. Ils allèrent sur la
+pointe du pied, par un corridor obscur, jusqu'à certain escalier
+tournant qui les conduisit à une porte dérobée dont le vieux seigneur
+avait la clef.
+
+La fraîcheur de la nuit les pénétra. Ils sortirent dans le jardin,
+qu'inondaient les blancheurs de la pleine lune. Là encore, Pan
+Mirolawski ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne.
+
+--Pars-tu vraiment? demanda-t-il d'une voix tremblante.
+
+--Oui, mon père.
+
+--Eh bien! sois heureux, et que le Ciel te protége!
+
+Il soupira et embrassa encore une fois son fils.
+
+Zénon était déjà loin.
+
+--Surtout ne manque pas de m'écrire! lui cria Pan Mirolawski.
+
+D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs de blé doucement
+agités par le vent.
+
+Lorsque, le lendemain matin, il manqua au déjeuner de famille, sa mère
+fronça le sourcil et battit à coups redoublés, de la petite cuiller
+d'argent qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu'à ce que
+celle-ci se brisât.
+
+Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena inquiète, dans la
+salle à manger, mais sans demander ce qu'il était devenu. Deux jours,
+trois jours s'écoulèrent; elle maltraitait toute la maison, s'emportait
+à chaque instant. Vers le soir du troisième jour, l'impérieuse dame dit
+brusquement à son mari:
+
+--Où est Zénon? Vous savez sans doute où il est?
+
+--Moi? Comment le saurais-je? répondit le vieux seigneur d'un air de
+parfaite innocence; que Dieu me punisse si je m'en doute!
+
+Le quatrième jour, madame Mirolawska fit partir le _faktor_ juif
+Mordicaï Parchen, avec l'ordre exprès de chercher Zénon, mais le vieux
+Parchen fit comme le corbeau de l'arche: il ne reparut pas.
+
+
+ II
+
+Cependant Zénon avait bravement commencé son voyage. Aussitôt qu'il
+eut quitté le berceau de ses ancêtres, aussitôt qu'il eut compris que
+désormais il n'y avait là personne pour le servir, mais personne non
+plus pour lui donner des ordres, il se sentit libre et heureux. La
+lune éclairait son chemin, et cette première épreuve de sa force, que
+n'excitait pas un vain orgueil, mais une soif légitime d'indépendance,
+l'enthousiasma. Il franchissait d'un bond les ruisseaux, lançait loin
+de lui des pierres énormes. Arrivé sur la rive du Pruth, il ramassa des
+broutilles, alluma un bon feu, s'étendit sur l'herbe et dormit jusqu'au
+jour. Un chien l'éveilla en appliquant son museau froid contre sa joue.
+Ce chien appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivière en
+même temps qu'à deux paysannes. Le batelier fut fort étonné lorsqu'il
+reçut de son passager, au lieu de la pièce de monnaie voulue, un simple:
+«Dieu vous récompense!»
+
+Sur l'autre rive, deux chemins se réunissaient aux pieds d'une image
+de la Vierge. Les deux femmes, s'arrêtant, regardèrent Zénon. La plus
+jeune, grande et forte, avec un joli visage un peu pâle au milieu duquel
+se recourbait un petit nez aquilin, sourit et poussa du coude la vieille
+qui l'accompagnait. Celle-ci secoua la tête; ses yeux moqueurs et
+pénétrants parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus, et ses
+mains maigres couvertes de rides innombrables s'appuyèrent sur le bâton
+qu'elle tenait.
+
+--Où allez-vous? Votre nom, jeune homme? demanda-t-elle.
+
+--Je me nomme Paschal, répondit l'héritier des Mirolawski.
+
+C'était le premier mensonge de sa vie.
+
+--Cherchez-vous donc du travail?
+
+--En effet, bonne mère.
+
+--Grand'mère, devez-vous dire. Voici ma petite fille Azaria; moi, on
+m'appelle Patrowna, et je passe pour être une _widma_ (une sorcière).
+Venez avec nous. Vous ne manquerez pas de travail.
+
+--Chez vous? dit Zénon en regardant d'un air de doute cette vieille
+femme, qui parlait comme une propriétaire et dont l'accoutrement était
+d'une mendiante.
+
+--Non, mon enfant, répondit-elle avec un sourire, mais chez mon fils,
+qui vous recevra dans sa maison, et chez le maître de mon fils, qui
+payera vos journées assez cher pour que vous puissiez conduire Azaria à
+la danse et lui acheter un collier de corail.
+
+La vieille Patrowna passa la main sur les tresses de sa petite-fille,
+tandis que celle-ci décochait à Zénon un regard furtif et langoureux.
+
+--Je vous accompagnerai volontiers, dit le jeune homme.
+
+Et il prit avec les deux femmes le chemin qui conduit à Tcheremchow.
+
+Non loin du village, on rencontra un paysan de petite taille, mais
+robuste, qui labourait avec l'aide d'un cheval boiteux.
+
+--Mamelyk, mon fils, dit la vieille, je t'amène un travailleur.
+
+Le paysan tourna ses yeux, égarés comme par l'ivresse, vers Zénon
+Mirolawski.
+
+--Un gaillard! murmura-t-il.--Et il continua sa besogne.
+
+Zénon resta d'abord à Tcheremchow. Il aidait Mamelyk à labourer et à
+ensemencer son champ; il travaillait sur les terres du seigneur avec
+les autres villageois quand ceux-ci avaient à s'acquitter du robot. Sa
+vigueur excitait l'admiration de ses camarades. Il dormait sur un banc,
+près du poêle, dans la chaumière de Mamelyk, et partageait le modeste
+ordinaire de la famille.
+
+Sa vie nouvelle ne durait que depuis peu de jours, quand Florina, la
+femme de Mamelyk, tomba malade. Le seigneur, qui jamais ne passait
+devant la maison sans y entrer, envoya chercher à la ville un médecin
+français, M. Lenôtre, qui, après avoir pris du service l'an 1831 dans
+les rangs de l'armée polonaise, s'était établi en Gallicie.
+
+Pendant que celui-ci examinait la malade, les autres membres de la
+famille demeuraient assis sur le seuil de leur chaumière, et le jeune
+paysan qui avait amené le Français donnait à boire à ses maigres
+chevaux.
+
+--Qu'as-tu donc, Nazaretian? commença le maître du lieu. Pourquoi es-tu
+si triste un samedi soir, quand demain tu dois danser?
+
+--J'en aurai bientôt fini avec la danse, répondit Nazaretian.
+
+--Est-il vrai que ton maître poursuive ta fiancée? demanda Azaria.
+
+--Pourquoi la poursuivrait-il? Si Olexa lui plaît, il la prendra tout
+simplement, et il me fera soldat.
+
+--Et tu le souffriras? s'écria Zénon, indigné.
+
+L'autre le regarda tout surpris et haussa les épaules.
+
+Après une pause:
+
+--Comment se nomme ton maître? demanda Zénon.
+
+--C'est le baron Orlowski, le propriétaire de Dobrowlani.
+
+Chacun se tut.
+
+Bientôt la vieille Patrowna reprit:
+
+--Il y a quelque part un trésor enfoui; si je pouvais le déterrer!...
+
+--Sorcière, dit d'un ton railleur l'un des voisins de Mamelyk, tu
+ferais mieux de dégager ta pelisse qui est entre les mains du juif.
+Tu grelottes, ma parole! J'avais toujours cru que les sorcières ne
+sentaient pas le froid, les jetât-on dans l'eau.
+
+--J'ai déjà reporté l'argent l'autre jour, répondit Patrowna, mais
+il plaît au juif de ne plus se souvenir de notre marché; puisque le
+seigneur le protége, que peut faire contre lui une pauvre vieille?
+
+--Nous verrons bien! s'écria Zénon avec énergie.
+
+Cette fois, il n'y eut personne qui ne le regardât, stupéfait.
+
+--Père, dit Azaria, s'adressant à Mamelyk, il nous faudrait de la pluie!
+
+--Aussi notre curé doit-il faire une procession pour qu'il en tombe,
+répliqua gravement le père.
+
+--A quoi bon? interrompit Zénon; Dieu gouverne le monde selon des lois
+immuables, les lois de la nature.
+
+Et soudain, ce ne fut plus le simple cultivateur qui parla, mais le
+savant, qui, pour expliquer à ses auditeurs émerveillés l'origine de la
+pluie, de l'orage et de la grêle, donnait une forme simple et claire aux
+vérités qu'il enseignait. Pendant que Zénon parlait ainsi, le docteur
+Lenôtre sortit de la cabane et se mit à écouter avec les autres.
+
+--Bien, jeune homme, très-bien! dit-il en lui tendant la main. Qui donc,
+ajouta-t-il, a pu vous apprendre toutes ces choses? Plût à Dieu que vous
+eussiez beaucoup de pareils parmi le peuple!
+
+--Il sait bien lire, dit Azaria, non sans une certaine complaisance.
+
+--Prenez donc tous exemple sur lui, fit le médecin. Tâchez d'apprendre,
+vous aussi. Vous verrez dans l'histoire que Piast, qui n'était qu'un
+simple paysan, mérita de devenir roi. J'espère vous revoir, jeune homme.
+
+Ayant adressé ce dernier salut à Zénon, M. Lenôtre remonta en voiture.
+C'était un homme de bien, animé de ce pur enthousiasme pour les libres
+institutions et pour l'humanité qui semble être particulier à ceux de sa
+nation.
+
+--Eh bien! dit Patrowna après qu'ils eurent tous regardé la voiture
+s'éloigner, puisque vous savez tant de choses, ami Paschal, quand
+aurons-nous de la pluie?
+
+--Demain, répondit Zénon, car le vent souffle du sud, et je vois au loin
+monter des brumes.
+
+Comme il plut en effet le lendemain matin, le savoir de Zénon fut
+reconnu par tous les campagnards, et l'autorité de l'étranger grandit
+encore dès le dimanche suivant, où il eut l'occasion de faire preuve de
+force physique, après avoir montré déjà sa clairvoyance.
+
+En se rendant à l'église, il passa, en compagnie de la vieille Patrowna,
+chez le cabaretier juif qui retenait en gage la pelisse de cette
+dernière.
+
+--Voici ton argent, lui dit-il, rends le manteau.
+
+--Le manteau? glapit le fripon; quel manteau? Je ne sais ce que vous
+voulez dire.
+
+--Le rendras-tu sur-le-champ?
+
+--J'ai à servir mes hôtes, répondit le juif en versant de l'eau-de-vie
+aux paysans qui remplissaient le cabaret, et je n'ai nulle envie de
+plaisanter.
+
+Déjà Zénon l'avait saisi par sa barbe rousse et secoué de la belle
+manière. Le juif cria, la table fut renversée, l'eau-de-vie se répandit
+à flots sur le plancher.
+
+--Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres? répétait Zénon.
+
+--Je le veux bien, je le veux bien! gémit le misérable.
+
+Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait dans un coin, se leva
+insolent et agressif:
+
+--Qui diable es-tu? demanda-t-il à Zénon. Quelque brigand qui s'ennuie
+d'attendre la potence? Lâche ce juif, drôle!
+
+--Qui je suis? répondit Zénon. Je suis celui que Dieu envoie pour
+protéger les petits et pour traiter selon leur mérite les chenapans de
+ton espèce.
+
+Parlant ainsi, Zénon souleva le palefrenier comme un sac et le jeta par
+la fenêtre.
+
+Cependant le juif s'était relevé avec peine en se frottant les genoux.
+Il fit les excuses les plus plates et les plus ridicules, apporta la
+pelisse de Patrowna et aida même celle-ci à l'endosser.
+
+Cet incident produisit une vraie révolution parmi les juifs de la
+contrée. Le bruit courut jusqu'en Pologne que le Messie était venu.
+
+Au nord de Tcheremchow était située, de l'autre côté d'une forêt
+de sapins, certaine chapelle consacrée à une vierge noire, image
+miraculeuse qui attirait de nombreux pèlerins. Zénon, étant allé y
+entendre la messe, fut révolté de voir, après l'office, les paysans se
+presser autour de l'autel pour offrir, en même temps que des mains, des
+pieds, des maisons, des bestiaux, taillés en bois, en cire ou en mie
+de pain, beaucoup d'argent, de miel, de lait, d'oeufs, de fruits, de
+volailles et autres denrées que les Pères, préposés au service de la
+chapelle, ne se faisaient aucun scrupule d'accepter au nom de leur
+patronne. Une sainte colère s'empara de Zénon à la vue de cette
+profanation d'un lieu de prière. S'élançant sur les marches de l'autel:
+
+--Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous, pauvres fous, pouvoir
+séduire le Ciel par des présents? Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en
+s'adressant aux moines, pensez-vous qu'il soit chrétien d'entretenir
+l'aveuglement de ce peuple stupide et d'en profiter?...
+
+--Que veut-il? arrêtez le sacrilége, arrêtez le possédé! criait-on de
+toutes parts.
+
+--C'est vous, répondit Zénon, c'est vous seuls qui êtes possédés du
+diable. Dieu me permettra de purifier son temple.
+
+Renversant les présents, il les foula aux pieds, pêle-mêle, puis il
+détacha sa ceinture de cuir et, servi par son agilité, par sa force
+herculéenne, par le zèle qui le transportait, il eut vite dispersé la
+foule à grands coups de cette lanière vengeresse.
+
+Le soir même, Zénon écrivit à son père une première lettre. La lettre
+était rédigée en français sur un chiffon de papier que lui procura
+l'obligeante Azaria; elle fut remise à un boucher juif, qui se rendait à
+Ostrowitz. La menace d'une volée de coups de bâton en cas d'inexactitude
+fit au juif le même effet que la promesse d'un pourboire, et la missive
+de Zénon arriva heureusement à Pan Mirolawski. Elle était ainsi conçue:
+
+«Père chéri, je me trouve bien où je suis, car je travaille comme un
+paysan, et j'ai déjà eu l'occasion de rosser un juif, un valet et nombre
+de faux dévots. Je gagne de bonnes journées; le pain bis me paraît plus
+savoureux que vos pâtés de Strasbourg. Que Dieu vous protége! Je vous
+baise les mains.
+
+»Votre fils respectueux et affectionné,
+
+»ZÉNON.»
+
+Pan Mirolawski répondit par le même boucher, qui fut exact encore, bien
+que cette fois il eût reçu un large pourboire:
+
+«Mon unique Zénon, un mot seulement, tant j'ai peur que ta mère ne me
+surprenne en train de t'écrire. Tu es bien portant, Dieu soit loué!
+Continue de vivre à ta guise en faisant le bien, en redressant les
+torts. Ne nous ménage pas, nous autres seigneurs. Si un danger te
+menace, dépêche-moi vite un messager à cheval. Je t'embrasse mille fois.
+
+»Ton père, qui se passe si difficilement de ta chère présence.»
+
+Il ne s'écoulait pas une seule journée sans que Zénon s'écartât du
+village pour aller dans la forêt prochaine se livrer à ses méditations,
+qui étaient d'un ordre assez étrange. Tout un monde, riche en
+merveilles, était en train d'éclore dans son âme. Il lui manquait encore
+la lumière; mais il sentait sa force et comptait bien pénétrer tôt ou
+tard les brouillards qui lui cachaient le soleil éternel. Un jour qu'il
+rêvait, étendu sur la mousse, dans sa retraite silencieuse, il découvrit
+une fourmilière énorme, dont il se mit à contempler les moeurs. D'abord
+il n'avait vu qu'un tas d'aiguilles de sapin, de feuilles mortes, de
+brins de bois et de menus cailloux, qui s'élevait à trois pieds environ
+au-dessus du sol et où couraient diligentes, de çà de là, des bestioles
+innombrables; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour découvrir
+dans cette construction baroque un arrangement fort sage, dans ce
+tourbillon confus un projet réfléchi. Il vit une petite ville, une
+république parfaitement organisée. Le gîte, extérieurement si simple,
+était à l'intérieur divisé selon les besoins des habitants, qui
+eux-mêmes formaient des classes diverses où l'égalité semblait régner
+sous le rapport du logement et de la nourriture, mais où chacun avait
+ses devoirs, ses travaux particuliers. Cette petite merveille l'attirant
+de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis s'occupaient
+exclusivement de la garde des plus jeunes membres de leur société, les
+poussant au soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs abritées
+quand la pluie commençait à tomber. Il constata que d'autres fourmis
+veillaient aux portes de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient
+ces portes avec soin; il suivit les ouvriers dans leurs travaux: des
+milliers de petits personnages aventureux s'en allaient chasser et
+rapportaient, en unissant leurs efforts, des victimes d'une taille bien
+supérieure à la leur. Quel habile aménagement de garde-manger! Avec quel
+soin étaient rangés les vivres et choisis les matériaux de construction!
+Il lui arriva de surprendre une fourmi de la classe des ouvrières en
+présence d'un petit brin de bois qui devait représenter pour elle une
+poutre: elle l'examinait minutieusement de tous côtés; désespérant
+de réussir seule à l'ébranler, elle s'éloigna en toute hâte. Chemin
+faisant, elle rencontra deux autres fourmis, et immédiatement les fines
+créatures se livrèrent à un entretien très-vif, en s'aidant pour cela
+de leurs longues antennes. Toutes trois de courir en différentes
+directions; il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour rassembler
+une vingtaine de leurs pareilles autour de la poutre. Zénon admira
+la constance avec laquelle la bande active et résolue cherchait à
+transporter sa conquête, en s'y prenant chaque fois d'une façon
+nouvelle. Enfin les messagers ayant fait leur devoir, une colonne de
+cent individus environ accomplit l'oeuvre difficile avec une célérité
+surprenante. Cependant deux autres fourmis, se rencontrant, s'arrêtaient
+et se livraient à un dialogue évidemment oiseux, car il ne produisait
+rien.
+
+Zénon éclata de rire.
+
+--Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il, ce sont assurément deux
+commères.
+
+Et, en effet, la masse des fourmis sensées eut bien vite séparé les deux
+babillardes, emmenant chacune d'elles au plus vite pour lui assigner une
+besogne.
+
+Zénon revint souvent à ses fourmis. Un jour, il trouva la république
+dans un état d'excitation fiévreuse et vit s'engager des batailles, à la
+suite desquelles le parti vaincu s'en alla chercher des contrées plus
+paisibles et y fonder une nouvelle république. Zénon, fouillant avec de
+grandes précautions la ville abandonnée, constata, non sans ravissement,
+la structure compliquée de ce labyrinthe souterrain, dont les nombreux
+étages conduisaient à des couloirs, à des chambres, à des magasins de
+toute sorte.
+
+Une apparition imprévue le surprit au milieu de son extase. Le vieux
+_faktor_ envoyé par madame Mirolawska, Mordicaï Parchen, était devant
+lui:
+
+--Bon Dieu! que faites-vous là, mon jeune maître? s'écria ce bonhomme,
+abasourdi.
+
+Zénon leva la tête, et un sourire passa sur sa belle figure.
+
+Mordicaï, bien qu'il fût vieux, n'avait pas précisément une mine
+respectable. Petit et rond comme une boule de graisse, il avait l'air
+d'un vilain petit garçon travesti en aïeul: son long cafetan noir et
+son grand bonnet de zibeline ne réussissaient pas à lui prêter de la
+dignité; il n'en était que plus comique.
+
+--Je m'instruis chez les fourmis, répliqua Zénon.
+
+--Et qu'apprenez-vous en leur compagnie?
+
+--Le travail, l'application, la concorde, l'égalité.
+
+--Pour quoi faire? A quoi vous serviront de pareilles choses? Un homme
+de votre rang...
+
+--Je ne serai rien, tant que je n'aurai pas trouvé la vérité pour moi et
+pour mes frères...
+
+--Quel coeur! quelle sagesse! soupira le vieux juif; un vrai Mirolawski!
+Notre Talmud dit bien aussi:
+
+«Qui donc est sage?
+
+»Celui qui, ayant vaincu l'orgueil de son âme, apprend volontiers auprès
+de chacun.
+
+»Qui donc est fort?
+
+»Non pas celui qui a conquis des terres et des villes, mais celui qui
+s'est dompté lui-même.
+
+»Qui donc est riche?
+
+»Celui qui se contente de peu.»
+
+Voilà ce que dit notre Talmud. Aussi je vois bien que Dieu a la main sur
+vous, maître. Permettez-moi de vous suivre.
+
+--Ami, répliqua Zénon en se levant d'un bond, j'ai achevé mon oeuvre
+ici, nous pouvons partir à l'instant.
+
+Mais ils n'avaient pas fait trois pas, que Mordicaï, s'asseyant, se mit
+à gémir et à s'arracher les cheveux.
+
+--Hélas! où ai-je eu la tête? Moi qui avais promis à madame de vous
+ramener. Malheureux que je suis!
+
+Zénon éclata de rire:
+
+--Calme ta conscience. Je te promets que tu me ramèneras, mais à la
+condition de voyager d'abord avec moi.
+
+--Que dois-je faire?...
+
+--Si tu réfléchis trop longtemps, je partirai seul. Et Zénon continua
+de marcher à grands pas, Mordicaï se traînant derrière lui avec de gros
+soupirs.
+
+La nuit approchait lorsque Zénon et Mordicaï passèrent devant la petite
+chapelle qui était un but de pèlerinage. Tous les objets, après avoir
+projeté des ombres démesurées, s'effacèrent peu à peu, et lorsqu'ils
+atteignirent le point où les chemins, se divisant, conduisent à gauche
+vers Saroki, à droite vers Dobrowlani, le vieux juif balbutia soudain en
+se cachant derrière Zénon:
+
+--Ne voyez-vous rien? Moi, je vois un géant qui nous menace du bras.
+
+--Bah! fit le jeune homme, je n'ai pas peur de lui.
+
+--Mais moi, j'ai peur.
+
+Zénon marcha droit au géant et dit en riant:
+
+--C'est un poteau, Mordicaï.
+
+--Si c'est un poteau, tant mieux; mais cela pouvait être aussi bien un
+brigand.
+
+A cent pas de là, une souris ayant traversé le chemin, Mordicaï s'enfuit
+dans un champ de blé avec des cris perçants.
+
+--Pour une souris?... s'écria Zénon.
+
+--Il n'y a pas de honte à fuir devant une souris, répondit le juif tout
+tremblant, quand elle est grande comme un loup.
+
+Malgré toutes ces fâcheuses rencontres, ils gagnèrent sans accident un
+petit bois de bouleaux qui formait la limite de la seigneurie de Saroki.
+
+--Que nous veulent ces femmes en linceuls blancs? demanda Mordicaï
+très-haut pour paraître intrépide.
+
+--Tu prends des bouleaux pour des femmes à présent?
+
+--Des bouleaux! s'écria le _faktor_ avec emportement; est-ce que
+des bouleaux peuvent rire? N'entendez-vous pas rire ces fantômes
+diaboliques? Non, non, je n'avance plus d'un pas.
+
+Il s'assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand il se décida enfin à
+les rouvrir, il vit à la joyeuse clarté du soleil que c'étaient bien des
+bouleaux, pourtant. Il vit aussi qu'il avait dormi dans un champ de blé
+et que Zénon avait disparu.
+
+De grand matin, Zénon atteignit Saroki. Il laissa sur la prairie, en la
+traversant, les traces argentées de ses pas. A l'horizon brillait un
+brouillard d'or. Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui
+venaient de s'éveiller. Tous les rideaux de la seigneurie étaient encore
+baissés. Le cocher, plus matinal que les autres domestiques, faisait ses
+ablutions à la fontaine.
+
+Zénon survenait cependant à propos pour empêcher une grave injustice.
+C'était un vendredi, jour auquel les mendiants avaient coutume
+d'assiéger la porte de la maîtresse du lieu, une jeune veuve, Pani
+Witolowska.
+
+Un vieillard à longue barbe, sa besace sur le dos, un bâton à la main,
+était arrivé dès l'aube. Le chien, ayant aboyé à sa vue, réveilla la
+dame, qui sortit, de fort mauvaise humeur, d'un lit somptueux, digne de
+servir à une sultane. En prenant son café, elle s'aperçut que le pot au
+lait d'argent manquait au plateau et fit chercher partout inutilement
+cette pièce précieuse. Le domestique qui la servait signala en même
+temps la disparition de plusieurs couverts, en ajoutant que seul un
+vieux mendiant, qui rôdait autour de la maison depuis le lever du
+soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitôt, la dame, qui était
+prompte justicière, fit arrêter le vieillard. On ne trouva rien dans
+sa besace, mais il fut décidé qu'il avait eu le temps d'enterrer
+l'argenterie. Pani Witolowska, sans autre forme de procès, le fit
+conduire dans la salle du jugement, où elle l'interrogea elle-même,
+et, comme il persistait à ne pas avouer, elle ordonna d'appliquer la
+torture. Le mendiant souffrit tranquillement son martyre en invoquant
+tous les saints. Pani Witolowska, enrouée de vociférations et de rage,
+criait aux bourreaux:--Rossez cet entêté jusqu'à ce qu'il ait parlé ou
+rendu l'âme!--lorsque Zénon entra.
+
+--Vous devez lâcher cet homme, dit-il d'un ton calme, en interpellant
+les serviteurs qui déjà levaient leurs bâtons. Honorez ses cheveux
+blancs.
+
+Les heiduques s'arrêtèrent surpris et regardèrent leur maîtresse, dont
+le visage, déjà blême, devint absolument jaune, tandis que ses lèvres,
+sèches et tremblantes, découvraient de petites dents féroces.
+
+--J'ai dit, obéissez, prononça-t-elle.
+
+--Il faut juger avant de punir, fit Zénon. Je ne laisserai pas
+maltraiter ce vieillard.
+
+La petite Polonaise maigrelette se dressa comme un diable qui sort d'une
+boîte à surprise; ses yeux bleus lancèrent des flammes.
+
+--Qu'oses-tu dire, manant? Peut-être sais-tu à quoi t'en tenir en effet?
+Es-tu donc toi-même le voleur?
+
+--On ne touchera pas un poil de cette barbe grise, répliqua Zénon en
+retroussant ses manches.
+
+--Arrêtez-le, cria la jeune femme, et frappez ferme!
+
+Déjà les gens se jetaient sur Zénon, mais au moment même Mordicaï
+Parchen surgit comme un ange du ciel entre eux et son jeune maître. Un
+coup de pied l'envoya rouler sous un des bancs, où il continua de crier:
+
+--Ne le battez pas! Vous ne savez qui est cet homme, c'est...
+
+--Te tairas-tu! fit Zénon de sa voix de stentor.
+
+--Est-ce un prince, par hasard? demanda la Polonaise railleuse. En ce
+cas, assommez le prince!
+
+--Je ne suis pas un prince, s'écria Zénon en secouant, d'un seul
+mouvement de ses larges épaules, ceux qui le tenaient. Je suis le
+défenseur des opprimés.
+
+Il saisit l'un des bancs comme il eût fait d'une trique et se mit en
+devoir de repousser ses agresseurs, qui bientôt roulèrent à ses pieds,
+celui-ci la tête ensanglantée, celui-là un bras cassé. Il chassa les
+autres, et aucun ne s'enfuit sans quelque horion.
+
+Pani Witolowska, tremblante dans un coin, se vit au pouvoir de ce
+forcené. Zénon tira un couteau de sa poche.
+
+--Veux-tu m'assassiner? s'écria-t-elle.
+
+--Moi? Je ne tuerais pas une poule.
+
+Il coupa les liens qui retenaient le vieillard et le remit sur pieds.
+
+--Dieu te récompensera! dit ce malheureux.
+
+--Chut! interrompit Zénon; je ne veux pas de remercîments... Et
+maintenant, ajouta-t-il, approchez, petite femme; à votre tour d'être
+jugée.
+
+La maîtresse de Saroki respira, encore un peu craintive, toutefois.
+
+--Qui donc, demanda Zénon, accuse ce mendiant?
+
+--Un de mes gens.
+
+--C'est lui le voleur. Venez.
+
+Pani Witolowska marchant devant eux, Zénon et le juif se rendirent dans
+la chambre du domestique, où ils trouvèrent le pot et les cuillères. Le
+voleur fut, bien entendu, fustigé, puis livré au tribunal par ordre de
+sa douce maîtresse.
+
+--Je te remercie, dit-elle à Zénon; tu m'as épargné un péché.
+
+Il la salua en gentilhomme et s'en alla.
+
+Le soir même, Pani Witolowska envoya un heiduque, qui avait le nez
+écorché et un bras en écharpe, au cabaret où Zénon et son _faktor_
+étaient assis parmi les paysans: le heiduque avait ordre de ramener le
+jeune homme.
+
+Lorsque Zénon entra en souriant dans la chambre de la dame de Saroki,
+celle-ci, vêtue d'une kazabaïka d'étoffe turque, une rose rouge dans les
+cheveux, était blottie sur un divan, les jambes croisées à l'orientale,
+et fumait une cigarette.
+
+--Ton nom? dit-elle en contemplant avec satisfaction ce svelte et
+vigoureux garçon.
+
+--Paschal.
+
+--Eh bien! Paschal, tu me plais. Reste chez moi, ajouta-t-elle
+négligemment, et d'abord viens plus près, viens ici, à mes pieds.
+
+--Ma charmante dame, répondit Zénon, c'est la manière des chats de
+commencer cette sorte de commerce en se mordant et s'égratignant. Moi,
+j'ai d'autres idées sur l'amour.
+
+Il s'inclina profondément et laissa la pauvre petite femme déconcertée
+pour la première fois de sa vie peut-être.
+
+Zénon et le vieux Mordicaï se dirigèrent ensuite vers la seigneurie
+de Dobrowlani, dont le maître donnait depuis longtemps à l'aspirant
+réformateur des sujets d'indignation. D'abord il se joignit aux
+travailleurs des champs et se borna tranquillement à observer, tout en
+faisant sa besogne. La vieille Patrowna, qui comptait parmi les paysans
+du baron et dont la chaumière était située à l'écart des autres, tout au
+fond de la forêt, l'avait reçu chez elle. Il vivait ainsi sous le même
+toit qu'Azaria, laquelle était venue chez sa grand'mère dans l'espoir
+d'échapper aux humiliations et aux railleries qui la poursuivaient chez
+elle, car, sans avoir jamais été mariée, Azaria était enceinte. Si elle
+eût porté dans son sein l'enfant d'un paysan, personne ne lui eût jeté
+la pierre, mais le peuple des campagnes en Gallicie, au temps du robot,
+n'était nullement disposé à excuser celle de ses filles qui écoutait un
+gentilhomme. Les paysans de Dobrowlani surent vite que la petite-fille
+de Patrowna avait reçu de Pan Joachim Bochenski, le neveu libertin du
+riche comte Dolkonski, plusieurs rangs de corail et une pelisse neuve en
+peau d'agneau pour prix de son déshonneur. Des murmures, ils passèrent
+aux menaces, et leur colère éclata enfin un samedi soir, comme ils
+revenaient du robot.
+
+Zénon, le couvre-feu sonné, rencontra, dans la rue du village, une
+centaine d'hommes qui conduisaient au milieu d'eux Azaria éplorée, vêtue
+seulement d'une chemise, les pieds nus, une couronne de paille sur ses
+cheveux dénoués. Rouge de honte, le visage caché dans ses mains, la
+pénitente marchait sous les huées de la foule, tandis que, sourds aux
+supplications de sa grand'mère, les enfants lui jetaient de la boue et
+les femmes la poussaient en avant à coups de bâton; les hommes cependant
+chantaient des couplets satiriques plus injurieux que tout le reste.
+
+
+ III
+
+La voix de Zénon arrêta le cortége.
+
+--Que faites-vous? criait cette voix claire et vibrante, qui domina
+soudain tout le tumulte; de même éclate une trompette au-dessus des
+bruits de la bataille.
+
+--Le peuple va juger! crièrent vingt hommes ensemble.
+
+--Juger qui?
+
+La vieille Patrowna se fit place jusqu'à lui et répondit:
+
+--Une pauvre fille séduite. Protége-nous, Paschal!... Dieu t'envoie...
+
+--A l'eau, la sorcière! hurlèrent quelques enragés.
+
+Et deux jeunes garçons saisirent la malheureuse aïeule. Mordicaï
+Parchen, qui s'était tenu derrière les larges épaules de Zénon, fut si
+effrayé qu'il grimpa au faîte de l'arbre le plus proche avec la vitesse
+d'un écureuil.
+
+--Assez! dit Zénon; on ne noiera personne, et il n'y aura pas de
+jugement.
+
+--Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t'opposer à la commune?
+
+--Et qui êtes-vous, répliqua Zénon, pour oser juger cette faible
+créature? Êtes-vous des anges, des saints? Aucun de vous n'a-t-il violé
+les devoirs sacrés du mariage? Bien des femmes peut-être, parmi celles
+qui sont ici à insulter leur soeur tombée, ne résisteraient pas à
+quelques rangs de corail, le cas échéant.
+
+Un homme de grande taille, le bonnet militaire sur la tête, se jeta sur
+Zénon, mais au moment même un vieillard à barbe blanche vint au secours
+de celui-ci: c'était le mendiant qu'il avait arraché aux jolies griffes
+de Pani Witolowska. De son côté, Mordicaï criait à tue-tête du haut de
+son arbre:
+
+--Au secours! au secours! ne le touchez pas!
+
+Zénon avait abattu son adversaire d'un coup de poing; le bâton à la
+main, il tenait la foule en respect, couvrant Azaria de son corps. Tout
+à coup, il arracha la couronne de paille qui cachait les cheveux de la
+coupable, et la jetant aux pieds des juges:
+
+--Que celui d'entre vous qui se croit le droit de condamner cette femme
+avance d'un pas, et je le tuerai comme un blasphémateur... Le Christ
+n'est pas mort pour les bons, mais pour les pécheurs, et quiconque
+est sorti du sein de la femme est un pécheur. Rentrez en vous-mêmes,
+humiliez-vous, ne tentez pas Dieu, qui a défendu la haine et prescrit la
+charité.
+
+Ces paroles retentirent au milieu d'un profond silence, puis plusieurs
+voix s'élevèrent:
+
+--C'est la vérité...
+
+--Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est dans la bouche de ce
+jeune homme. Le Ciel l'a suscité parmi nous.
+
+--Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur l'injuste, criait
+le juif du haut de son arbre. Ne soyez pas plus sévères que Dieu, plus
+impitoyables que le soleil.
+
+Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur Lenôtre, ayant
+reconnu Zénon, fit arrêter. On lui exposa le cas.
+
+--Vous méritez, dit-il aux tourmenteurs d'Azaria, que la peste vous
+enlève tous. Voyez ce jeune étranger; il vaut mieux à lui tout seul que
+cent mille d'entre vous. Quiconque s'attaquera à lui ou à la fille que
+voici aura affaire à moi.
+
+Le médecin français avait une grande influence sur ces gens, qu'il
+soignait en leurs maladies. Tandis que sa voiture disparaissait dans un
+nuage de poussière, la multitude commença lentement à se disperser.
+
+--Si vous voulez juger quelqu'un, jugez donc le séducteur, dit d'un
+ton ironique aux plus obstinés le juif Mordicaï, qui s'était décidé à
+redescendre de l'arbre.
+
+--C'est un seigneur, nous n'avons pas de pouvoir sur lui, répondit-on.
+
+--Parce que vous êtes des lâches! s'écria Azaria, oui, des lâches,
+capables seulement de maltraiter une pauvre fille abandonnée. Tant pis
+pour vous! Pourquoi ne pas vous révolter contre le maître qui a enlevé à
+Nazaretian son Olexa et enrôlé le fiancé de force. Pourquoi, dites?...
+
+Personne ne souffla mot, mais Zénon prenant Azaria par la main:
+
+--Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me diras tout ce qui
+concerne ce Nazaretian et cette Olexa.
+
+Elle obéit. C'était une triste histoire.
+
+La nuit même, le baron Orlowski, maître de Dobrowlani, fut éveillé par
+une voix formidable qui criait à ses oreilles:
+
+--Lève-toi, tyran! l'heure du jugement est venue pour toi!
+
+Et il aperçut Zénon au pied de son lit, une faux à la main. Les rouges
+lueurs de la lampe de nuit vacillaient, semblables à des taches de sang,
+sur le fer aiguisé. A peine sorti de son sommeil, il crut voir le grand
+faucheur qui fauche les rois comme de simples épis.
+
+--Les morts sont-ils ressuscités? s'écria-t-il, plein d'épouvante.
+
+--Non, répondit Zénon; mais les vivants réclament leurs droits.
+
+Mordicaï, debout derrière son jeune maître, claquait des dents, à demi
+fou de peur, car le baron avait saisi les pistolets accrochés à son
+chevet.
+
+--Pas de bruit, fit Zénon; si tu bouges, tu es mort.
+
+--Que voulez-vous de moi? Ai-je affaire à des haydamaks? Est-ce ma
+bourse que vous demandez?
+
+Zénon secoua la tête.
+
+--Où est Olexa?
+
+D'un geste un peu tremblant, le baron indiqua une porte, et aussitôt
+Zénon fit signe au juif, qui sortit en toute hâte.
+
+--Maintenant, dit-il à Orlowski, lève-toi.
+
+Orlowski s'habilla docilement, car Zénon avait mis la main sur ses
+pistolets; après quoi il embrassa la chambre d'un regard rapide. Aucune
+autre arme n'y était suspendue. Mordicaï revint avec Olexa, qui avait
+jeté en toute hâte sur sa robe de nuit une kazabaïka de soie bleue
+garnie d'hermine. Sous ce vêtement de princesse, la paysanne aux bras
+blancs, aux tempes délicates finement veinées, au cou arrondi que
+marquait si joliment un petit signe noir, aux beaux yeux vert de mer
+comme ceux d'une nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous, était
+charmante. Mais, en ce moment, elle ne se souciait pas de charmer; la
+confusion l'accablait; elle pâlit, rougit, puis, sans savoir ce qu'elle
+faisait, se réfugia dans un coin, où elle rejeta machinalement ses
+cheveux blonds sur une de ses épaules pour se mettre ensuite à les
+tresser.
+
+--Olexa, dit Zénon avec une gravité douce, comment es-tu venue ici?
+
+La pauvrette n'osait répondre; elle regardait le baron, qui regardait le
+plancher, une main posée à plat sur son crâne chauve:
+
+--Dis la vérité; tu n'as rien à craindre. A-t-il usé de violence?
+
+Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage du côté du mur.
+
+--Comment répondras-tu de cet acte devant Dieu? demanda Zénon,
+s'adressant au ravisseur. Voici ce que je t'ordonne en son nom: Tu
+rendras sur-le-champ la liberté à cette fille, et tu lui donneras
+deux cents ducats, afin qu'elle puisse racheter son amant du service,
+entends-tu? plus une dot...
+
+Orlowski marcha droit à son secrétaire et jeta sur la table plusieurs
+rouleaux d'or, que Mordicaï compta très-attentivement.
+
+--Suis-nous, et n'essaye pas de crier pour réveiller tes gens, ajouta
+Zénon, en approchant un des pistolets de son oreille.
+
+Ils descendirent tous les quatre dans le jardin, dont les allées bordées
+de buis n'étaient que faiblement éclairées par la lune.
+
+--Y a-t-il ici des bêches? demanda Zénon.
+
+--Pour quoi faire? murmura le baron, que paralysait derechef une vague
+terreur.
+
+Olexa courut chercher deux bêches.
+
+--Creusez une fosse, dit Zénon, une fosse assez profonde pour qu'un
+homme y tienne debout.
+
+Olexa et le juif se mirent à l'oeuvre, tandis qu'Orlowski, tenu au
+collet par Zénon, se laissait tomber sur un banc. Lorsque la fosse fut
+assez profonde, l'implacable vengeur commanda au baron d'y descendre.
+
+--Encore une fois, que voulez-vous faire? bégayait le misérable, dont
+les jambes fléchirent.
+
+--Faut-il t'attacher?
+
+--Non, non!...
+
+Zénon le renversa et, le tenant sous lui, passa des cordes à Olexa pour
+lier les mains et les pieds d'Orlowski, que l'on jeta ensuite dans la
+fosse. Mordicaï et la jeune fille procédèrent sans retard à la remplir.
+
+--Juste Dieu! criait le baron, me voulez-vous enterrer vivant?
+
+--Jusqu'au cou seulement, repartit Zénon, et ensuite on te fauchera la
+tête. Commence donc ta prière, il est temps.
+
+Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge.
+
+--Plus bas! dit Zénon. Et maintenant, as-tu fini?
+
+Déjà les pelletées de terre lui volaient en plein visage.
+
+--Un instant, de grâce! J'ai tant de fautes sur la conscience, et il y a
+si longtemps que je n'ai prié!...
+
+Zénon se mit à rire:
+
+--Si tu implores Olexa, elle t'accordera peut-être la vie.
+
+--Olexa, suppliait le baron, aie pitié de moi, montre-toi généreuse, tu
+me vois à tes pieds, repentant...
+
+--J'aimerais mieux, dit la paysanne, voir à mes pieds ta tête toute
+seule. Cependant, ajouta-t-elle avec un soupir, la religion nous
+enseigne à pardonner...
+
+--Elle te fait grâce, dit Zénon. Que l'angoisse que tu as éprouvée
+soit ta punition, et maintenant, écoute: si tu entreprends la moindre
+représaille contre elle, ou contre son amant, ou contre moi-même...
+
+--Ou contre Mordicaï Parchen, interrompit vivement le juif.
+
+--Tu périras, je te le jure, acheva Zénon.
+
+Avec une dernière menace de la main, il s'éloigna, suivi d'Olexa et du
+juif, tandis qu'Orlowski, après avoir gardé le silence quelques minutes
+encore, par crainte de le voir revenir, éclatait en clameurs désespérées
+qui finirent par attirer ses gens. On le délivra, on le porta dans son
+lit, tout grelottant de fièvre. Le docteur Lenôtre fut appelé. Cette
+fois, il joua le rôle d'un confesseur plutôt que d'un médecin.
+
+--Une agitation étrange règne parmi les paysans, dit-il au baron avec
+son franc parler ordinaire. Nous sommes évidemment à la veille d'une
+grande crise sociale. Restez bien tranquille, je vous y engage. Vous
+puniriez peut-être sans trop de peine l'un ou l'autre de vos agresseurs,
+mais la vengeance ne se ferait pas attendre.
+
+
+ IV
+
+La moisson venait de commencer quand Zénon, arrivant à Tchernovogrod,
+se joignit aux faucheurs du comte Dolkonski, propriétaire d'un vieux
+château magnifique et de quatorze villages sur les deux rives du
+Dniester.
+
+Dans le champ qu'il fauchait passa bientôt une jeune fille élancée,
+vêtue de blanc, un chapeau de paille posé sur ses tresses châtain. A
+trois pas de lui, elle s'arrêta et regarda tomber les épis. Tout à coup,
+Zénon tourna la tête, et les yeux de la jeune fille rencontrèrent les
+siens. Un trouble singulier les saisit l'un et l'autre; il oublia de
+saluer et elle de s'éloigner. Ces deux coeurs avaient tressailli en même
+temps. Le rouge de la pudeur aux joues, l'inconnue se baissa en feignant
+de cueillir des bleuets. Dans le lointain ensoleillé, on entendait
+chanter une caille; une seconde caille répondit. L'apparition qui avait
+ébloui Zénon s'éloigna majestueuse et lente; il vit longtemps flotter
+ses tresses brunes sur sa robe blanche.
+
+--C'est notre jeune comtesse, dit un vieux paysan.
+
+--Quoi! la femme du comte? demanda Zénon avec une vivacité, un sentiment
+de crainte dont il fut effrayé lui-même.
+
+--Non, c'est sa fille.
+
+Cette réponse fut douce à son oreille comme de la musique.
+
+La promeneuse, de son côté, pensait à ce faucheur de haute taille, d'une
+physionomie à la fois intrépide et mélancolique; rentrée au château,
+elle pensa encore à lui: elle le revoyait dans le livre qu'elle lisait,
+à travers les fleurs qu'elle brodait; les hommages de son cousin Pan
+Joachim Bochenski lui devenaient insupportables.
+
+--Que me rappelle donc cette figure? se demandait-elle.
+
+Une sorte de souvenir vague et persistant la tourmentait. Tout à coup,
+elle se rappela que, sous les mêmes traits, elle s'était dans ses
+prières représenté Jésus. La nuit, elle s'éveilla en pleurant. C'était
+peut-être à l'heure où Zénon, assis sur un banc dans le jardin, prêtait
+l'oreille au bruit des fontaines et au chant du rossignol, les yeux
+attachés sur la fenêtre de la comtesse Marie.
+
+Le lendemain, elle retourna dans les blés. Cette fois, Zénon osa la
+saluer et même lui offrir un bouquet de fleurs des champs qu'elle
+entremêla aux tresses de sa chevelure.
+
+--Quel est ton nom? lui demanda-t-elle d'un air de dignité paisible.
+
+--Paschal. Et le vôtre, ma gracieuse demoiselle?
+
+Les grands yeux clairs de la jeune comtesse--ils étaient d'un gris
+indéfinissable et purs comme le cristal--s'arrêtèrent sur lui avec un
+certain étonnement:
+
+--Marie-Casimire, répondit-elle.
+
+--C'est le nom d'une reine de Pologne.
+
+--Ah! tu sais cela? D'où es-tu donc?
+
+--D'Ostrowitz.
+
+--Y a-t-il, à Ostrowitz, des gentilshommes parmi les paysans.
+
+--Non, point que je sache.
+
+--C'est qu'il y a des paysans nobles, fit-elle observer d'un ton décidé;
+tu dois en être issu.
+
+Le même jour, la comtesse Dolkonska, tout en jouant avec son petit
+chien, dit à Pan Joachim:
+
+--Tu t'y prends mal, mon neveu, pour conquérir ta cousine. Fais-lui la
+cour.
+
+Le jeune homme tordit ses favoris noirs.
+
+--Ce n'est pas facile, chère tante. J'ai presque peur devant
+Marie-Casimire. Cette enfant de seize ans est une énigme: si froide
+et parlant si peu! Comment entamer la conversation? Hier, je lui fais
+compliment de sa toilette: elle me met dans la main un volume de
+Humboldt. Quand elle sera ma femme, elle m'imposera de lire toute la
+bibliothèque, je gage.
+
+Il descendit dans la cour, siffla un homme qui se trouvait là, comme
+on siffle un chien, et prit avec cet homme le chemin de la cabane de
+Patrowna.
+
+--Tu vas rendre visite à ton Azaria? dit en riant le compagnon de Pan
+Joachim, un petit être chétif, à la mine cynique.
+
+--Point de plaisanteries, Popiel! répliqua Pan Joachim, redressant
+sa haute taille.--Il avait bien six pieds, ce qui, joint aux lignes
+régulières de son profil grec, lui donnait l'air imposant.--Réfléchis
+donc à ce que tu es pour oser ricaner ainsi! Un plébéien d'abord,
+un étudiant qui jamais n'est arrivé à la fin de ses études, un vil
+paresseux que je suis seul à protéger!
+
+--Mon Dieu, je pensais que...
+
+--Tu n'as rien à penser sur mon compte. J'ai bien autre chose en tête,
+ma foi! que cette drôlesse. Je prétends payer mes dettes.
+
+Popiel, intrigué, le regarda entre ses paupières rouges et gonflées.
+
+--Tu as peut-être entendu dire qu'un roi de Hongrie, poursuivi par
+l'ennemi, s'est un jour réfugié en Pologne et qu'il habitait ce château?
+Dans le voisinage, il a dû enterrer ses trésors. La vieille Patrowna le
+sait, et je les découvrirai avec son aide.
+
+--Des contes à dormir debout! murmura Popiel en passant dans ses cheveux
+fades et clair-semés un peigne qui n'avait plus que deux dents.
+
+--Tais-toi; la sorcière a trouvé par là une agrafe antique qui est
+aujourd'hui aux mains des juifs, et, plus d'une fois, elle a vu luire le
+trésor dans les ténèbres.
+
+Vers minuit, Pan Joachim et son familier Popiel, armés de bêches, se
+glissèrent de nouveau hors du château. Sur la route qui conduisait à la
+forêt les attendait Patrowna.
+
+--Où est-ce? demanda le gentilhomme.
+
+--A cent pas d'ici, près du sureau.
+
+Ils avancèrent silencieusement. Tout à coup, Pan Joachim s'arrêta court,
+avec un signe de croix.
+
+--Vois-tu? murmura-t-il.
+
+En effet, sur la lisière de la forêt brillait une étrange clarté. Le
+vent roulait des nuages noirs, et le cri funèbre du hibou se faisait
+entendre.
+
+--Voici l'endroit, murmura Patrowna en traçant un cercle magique à
+l'aide de son bâton.
+
+--Allons, vieille, lui dit Pan Joachim, c'est le moment de nous
+recommander au diable: j'espère que tu es bien avec lui?
+
+Patrowna alluma au milieu du cercle un petit feu, y jeta, par trois
+fois, diverses herbes magiques, y versa, par trois fois encore, le
+liquide inconnu que renfermait une cruche de terre, puis prononça des
+invocations mystérieuses dans une langue que ne comprit aucun de ses
+compagnons. Enfin d'une voix qui semblait sortir des entrailles de la
+terre:
+
+--Il est temps, dit-elle, de commencer à creuser.
+
+Pan Joachim et Popiel défoncèrent à grand'peine la terre desséchée. Au
+bout d'un quart d'heure, la sueur ruisselait de leurs fronts. Popiel
+s'arrêta:
+
+--Je n'en puis plus; la force me manque.
+
+Pour le réconforter, son patron lui allongea un coup de pied.
+
+--Tais-toi, et travaille.
+
+Ils continuèrent à creuser; enfin Joachim lui-même se fatigua.
+
+--Le diable joue son jeu, grommela-t-il; je me sens comme paralysé.
+
+Dans le fourré se dressa soudain une haute figure éclairée par la lune.
+
+--Qui est là? demanda Popiel tout tremblant.
+
+C'était Zénon, qui avait passé la nuit à rêver sous les grands chênes.
+
+--Que faites-vous? demanda-t-il à son tour sans répondre.
+
+--Ne t'en informe pas, aide-nous plutôt, s'écria Pan Joachim.
+
+--Si je puis vous rendre service, je le ferai avec plaisir, répondit
+Zénon.
+
+--Aide-nous, mon Paschal, dit la vieille en le caressant, et tu auras ta
+part.
+
+--Je n'ai pas besoin d'argent, répondit Zénon en prenant une des bêches.
+
+Les mottes volaient autour de lui; bientôt il fut dans le trou jusqu'aux
+épaules. Les deux autres l'aidaient alternativement; l'orient se teignit
+enfin de rose, et les oiseaux commencèrent à gazouiller.
+
+--Assez! dit Pan Joachim. La vieille s'est moquée de nous.
+
+Il voulut payer la peine de Zénon, mais celui-ci se mit à rire et s'en
+alla.
+
+--Eh bien! dit Popiel à son noble compagnon. Et tes dettes?
+
+Pour toute réponse, Pan Joachim lui donna un éloquent soufflet.
+
+Le lendemain encore, Marie-Casimire rendit visite aux faucheurs. Il
+était midi: le ciel pur étincelait, le soleil dardait ses rayons
+brûlants sur toute la campagne, où nulle part on ne voyait d'ombre.
+Zénon courut couper quelques arbustes dans la forêt voisine et en forma,
+pour la jeune comtesse, un frais berceau de verdure. Elle le remercia en
+rougissant et s'assit sur une gerbe.
+
+--Est-ce qu'un si dur travail, demanda-t-elle après un silence, ne te
+coûte pas un peu parfois?
+
+--Non, je me trouve bien de travailler.
+
+--Tu es donc heureux?
+
+--Je le suis maintenant, reprit-il avec un regard qui la rendit toute
+confuse.
+
+--Et vous, reprit-il, n'êtes-vous pas heureuse?
+
+--Oh! répondit Marie-Casimire, on ne se soucie que trop de mon bonheur!
+Ma mère pousse le zèle jusqu'à m'avoir déjà assuré un mari.
+
+Zénon tressaillit douloureusement.
+
+--J'espère, mademoiselle, que vous n'épouserez jamais un homme sans
+l'aimer.
+
+--Assurément non, répliqua Marie en fixant sur lui ses yeux limpides.
+
+Marie-Casimire se leva, prit une faucille et se mit à couper du blé
+auprès de Zénon.
+
+--Tu vois, dit-elle avec un sourire, tandis qu'il contemplait ravi les
+lignes sveltes de sa taille élégante, auxquelles le mouvement de la
+faucille ajoutait de nouvelles séductions, tu vois, j'en viens à bout,
+moi aussi.
+
+Une gouvernante parut, tout en nage et courroucée. Après quelques
+réprimandes, elle emmena son élève, et depuis lors Marie-Casimire ne
+vint plus dans les blés. Pour la revoir, il fallait que Zénon fermât les
+yeux durant les nuits qu'il passait à rêver assis sur la lisière des
+bois. Ce fut dans cette attitude que le retrouva Mordicaï, qui avait
+passé tout le temps de la moisson à parcourir les environs en achetant
+aux paysans des peaux de bêtes et du blé. Le vieux juif secoua la
+tête et prit place à ses côtés, sans souffler mot. La brise glissait
+doucement au-dessus des hautes branches; un bruit d'ailes, un frisson
+dans le feuillage avertissait les deux amis qu'un oiseau s'était
+effarouché, qu'un chevreuil endormi avait dressé l'oreille. Mille vers
+luisants brillaient sous les buissons humides.
+
+--Qu'avez-vous? demanda enfin le vieux _faktor_.
+
+--As-tu vu la jeune comtesse? répondit Zénon en ouvrant les yeux. Elle
+est belle comme un ange.
+
+Mordicaï ouvrit les yeux à son tour, mais ce fut de surprise.
+
+--Savez-vous, dit-il, ce que nous lisons dans le _Talmud_: «Ne tiens pas
+compte du luxe de la cruche, mais vois s'il y a dedans du bon vin ou de
+l'eau claire.»
+
+Zénon approuva de la tête.
+
+--Aussi ai-je regardé au plus profond de son âme. Ce n'est pas une
+femme, c'est une étoile ravie au ciel, te dis-je!
+
+Mordicaï prit sa tête à deux mains.
+
+--J'ai peur... commença-t-il.
+
+Au même instant, un doigt osseux vint frapper son épaule, et une voix
+enrouée lui dit à l'oreille:
+
+--N'aie pas peur; si je donne un philtre à Paschal, elle l'aimera.
+
+Patrowna était debout derrière les deux hommes, éclairée en plein par la
+lune.
+
+--Merci, lui dit Zénon avec un sourire, merci de ton philtre; j'en
+connais un meilleur.
+
+Lorsque, le dimanche suivant, Marie-Casimire sortit de l'église après la
+grand'messe, Zénon puisa de l'eau bénite dans le creux de sa main et la
+lui présenta.
+
+Elle y trempa ses doigts, qui doucement l'effleurèrent.
+
+--J'espère, au moins, que ce garçon a les mains propres, dit Pan Joachim
+d'un ton moqueur.
+
+--Ma main est plus propre, en tout cas, que votre conscience, repartit
+Zénon.
+
+--Insolent! s'écria Joachim.
+
+--Pas un mot de plus, ordonna la comtesse Dolkonska. Nous comptons sur
+nos paysans, et nous devons aspirer à gagner leur attachement au lieu de
+les blesser.
+
+Joachim grinça des dents.
+
+--Parce qu'on redoute la révolution, faut-il...
+
+La crainte de mécontenter sa tante et de compromettre ainsi le mariage
+projeté entre lui et Marie-Casimire l'arrêta.
+
+Lorsque la courte obscurité du soir eut fait place à un beau clair de
+lune et que tout le monde fut endormi au château, la jeune comtesse
+sortit furtivement, accompagnée de sa femme de chambre, pour s'en aller
+frapper à la porte de la vieille Patrowna. Sans hésitation, elle pénétra
+dans la chaumière basse et sombre.
+
+--S'il est vrai, dit-elle à la sorcière, que tu saches lire dans
+l'avenir, je veux que tu me prédises le mien.
+
+Patrowna la fit asseoir sur le banc près du poêle, puis s'accroupit
+elle-même en branlant la tête et se mit à étaler des cartes grasses,
+presque noires, sur le sol.
+
+--Je vous vois, dit-elle enfin, entre deux hommes; à l'un vous devez
+donner votre main, vous aimez l'autre. Faut-il vous dire ce que je vois
+encore?
+
+--Dis tout, fit Marie-Casimire.
+
+--Eh bien! vous trouverez le bonheur auprès de l'homme que vous aimez et
+qui vous enlèvera...
+
+La jeune comtesse avait tressailli.
+
+--Puisque tu vois tout, dit-elle, tu peux m'apprendre aussi, bonne
+vieille, si cet homme est de noble origine, s'il est riche ou s'il est
+pauvre?
+
+La sorcière sourit.
+
+--Il n'est pas, murmura-t-elle, ce qu'il paraît être, et il ne possède
+pas encore ce qui un jour doit lui appartenir.
+
+Marie-Casimire posa une main sur son coeur.
+
+--Je ne sais ce que j'éprouve depuis quelque temps, dit-elle à
+demi-voix, je me sens toute troublée....
+
+--Je connais cela, fit Patrowna,--et se levant, elle alla chercher un
+liquide de mauvaise mine.--Sept gouttes seulement, et vous serez bien...
+
+--Donne, dit la courageuse fille.
+
+Elle but sans réfléchir davantage, mit un ducat sur le banc et s'éloigna
+vite comme elle était venue. Le lendemain matin, la comtesse Dolkonska
+ayant demandé à sa fille si Joachim lui plaisait:
+
+--Ne vous inquiétez pas de lui, chère maman, répondit Marie avec une
+tranquille fermeté; je ne serai jamais sa femme.
+
+Et Pan Joachim prit assez gaiement son parti de cet arrêt, car, le jour
+même, il se grisa en compagnie de Popiel et se livra ensuite à ces
+plaisanteries polonaises qui, selon le proverbe, finissent avec le
+médecin, le curé et le fossoyeur. Par exemple, il fit monter sur un
+arbre un pauvre petit juif et lui enjoignit de crier: «Coucou!» pour
+avoir le prétexte de tirer sur ce misérable comme sur un simple oiselet.
+Si Zénon ne fût passé par là, le coup partait, et l'ivrogne devenait
+sans le moindre remords un meurtrier. Hardiment, le défenseur de
+l'innocence arracha le fusil au jeune gentilhomme et déchargea l'arme en
+disant:
+
+--Aux enfants et aux gens pris de vin, ne donnez jamais un fusil.
+
+--Moi, pris de vin! s'écria Pan Joachim écumant de rage; tu oses me dire
+à moi que je suis ivre!
+
+--Vous l'êtes, répliqua Zénon.
+
+--Chien! hurla le Polonais en reprenant le fusil que Zénon avait jeté
+dans l'herbe, pour le frapper d'un coup de crosse sur la tête.
+
+Mais aussitôt il se sentit étreint par le poignet d'un géant.
+
+--Tiens! lui dit Zénon en le renversant, reçois la récompense de ta
+conduite envers Azaria; reste là dans la fange. C'est ta place.
+
+Bien entendu, Pan Joachim se releva pour aller demander vengeance à
+son oncle, le comte Dolkonski, mais la scène avait eu des témoins qui
+déposèrent contre le Polonais. Grand fut l'ennui du comte, qui redoutait
+par-dessus tout les agitations, de quelque genre qu'elles fussent.
+C'était un petit homme maigre, à figure d'oiseau, avec un énorme toupet,
+le visage entièrement rasé, le teint couleur de cuir, et toujours vêtu à
+la dernière mode française.
+
+--Mon Dieu! ne cessait-il de répéter, qu'on m'épargne tout ce bruit!
+
+Néanmoins, il fit sommer Zénon de comparaître. La comtesse Dolkonska
+et Marie-Casimire étaient dans le salon quand l'accusé se présenta.
+Tournant son lorgnon vers lui:
+
+--Que me parlait-on d'un paysan? dit le comte en français. Nous avons
+affaire ici à quelque fils de roi.
+
+--Mon neveu acceptera, je crois, tes excuses, dit la comtesse, désarmée
+comme son mari. Allons, Paschal, demande-lui pardon.
+
+--Pardon? répondit le jeune homme respectueusement, mais avec assurance;
+lui demander pardon!... Et de quoi? De ce qu'il s'est enivré? de ce
+qu'il a voulu fusiller un juif, ou de ce que, tout en aspirant à la main
+d'une noble demoiselle, il séduisait la pauvre Azaria?
+
+--Tu as fait cela? dit la comtesse, foudroyant du regard Pan Joachim.
+
+Elle enjoignit à sa fille de s'éloigner.
+
+--Surtout, pas de scène! suppliait le comte.
+
+L'interrogatoire ne fut pas long. Pan Joachim se défendit fort mal; le
+soir même, il prenait congé et s'en retournait à Lemberg.
+
+
+ V
+
+Le mandataire du comte Dolkonski, fils d'un employé allemand, était plus
+Polonais que les Polonais eux-mêmes; il maltraitait les paysans et,
+contre toute justice, les faisait travailler sans relâche de l'aurore à
+la nuit, sur les terres seigneuriales, ne leur laissant pas une heure
+pour moissonner leurs propres champs. Tant que la saison fut belle, les
+paysans obéirent sans trop de murmures, mais de violents orages ayant
+détruit les récoltes sur l'autre rive du Dniester, ils commencèrent à
+craindre d'être ruinés eux-mêmes et consultèrent l'oracle, c'est-àdire
+Zénon. Celui-ci leur lut la formule du robot et leur exposa clairement
+leurs droits aussi bien que leurs devoirs; investi des fonctions
+d'orateur, il se rendit, avec les juges des quatorze villages qui
+relevaient de la seigneurie, devant le tyrannique mandataire. Aux
+premiers mots qu'il prononça, celui-ci se boucha les oreilles:
+
+--Vous n'avez, disait-il, qu'à travailler la nuit.
+
+Mais Zénon ne se laissa pas intimider.
+
+--Toutes les communes, déclara-t-il, ont, selon la loi, satisfait au
+robot. Nul paysan ne travaillera donc davantage.
+
+--On les forcera bien, s'écria le mandataire, se levant furieux.
+
+--Prenez garde qu'on ne vous force vous-même! répliqua Zénon.
+
+Et il se retira majestueusement avec les juges.
+
+Les paysans agirent selon les déclarations de Zénon, et le mandataire,
+de son côté, réalisa ses menaces. Dès le lendemain, il fit irruption, à
+la tête des heiduques et des cosaques de la seigneurie, dans le village
+de Tchernovogrod, et les travailleurs furent chassés à coups de fouet
+de leurs champs sur ceux du seigneur. Mais tout était prévu: le tocsin
+sonna aussitôt dans les divers villages, et une armée de paysans munis
+de faux et de fléaux marcha sur le château, dont les portes furent
+aussitôt fermées. Précaution vaine: Zénon avait déjà envahi le jardin et
+pénétré dans la cour avec un corps considérable. A ses côtés marchait
+machinalement Mordicaï le poltron, pâle comme la mort.
+
+Le mandataire, d'abord effrayé par cette apparition inattendue, reprit
+vite sa présence d'esprit; il cria aux assaillants:
+
+--Arrière, rebelles, ou je fais tirer sur vous!
+
+Zénon, sans lui répondre, enleva les barres des portes, et la masse des
+paysans se précipita dans le château.
+
+--Tirez! commanda le mandataire, s'adressant aux heiduques, et, comme
+ceux-ci ne bougeaient pas, il braqua lui-même son fusil sur Zénon.
+
+En ce moment survint un fait incroyable. Mordicaï, qui s'était tenu
+caché jusque-là derrière un pilier, s'élança en avant avec un cri
+perçant et couvrit le fils des Mirolawski de son corps. Le mandataire
+n'osa tirer; en même temps, le comte survenait, accompagné de sa fille.
+
+--Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-il d'un air profondément ennuyé.
+
+--Nous avons ici une révolution, répondit le mandataire.
+
+--Monsieur le comte, interrompit Zénon, permettez-moi de vous expliquer
+le tort qu'on a fait à vos paysans...
+
+--Je ne veux rien entendre...
+
+--Vous écouterez pourtant, dit Zénon avec une énergie qui lui imposa.
+
+Il eût bien voulu s'échapper néanmoins, mais déjà Marie-Casimire était
+intervenue:
+
+--Laissez-moi recevoir leurs plaintes, mon père, et vous les communiquer
+ensuite.
+
+--Non, dit le comte avec un geste léger de la main, comme pour écarter
+tout ce qui l'importunait. Non, puisqu'il te plaît de t'en mêler, règle
+cela sans moi, selon ta fantaisie. Je ne veux rien qui m'agite.
+
+Et il s'en alla précipitamment, en passant les doigts dans son toupet
+pour le refriser.
+
+Zénon présenta les plaintes des paysans à la jeune maîtresse et proposa
+des conventions avantageuses pour les deux partis, qu'elle accepta sans
+discuter. Les paysans burent à la santé de leur seigneur et à celle de
+la comtesse Marie; après quoi, ils se retirèrent en chantant la vieille
+chanson du carnage de la noblesse.
+
+Zénon fut porté en triomphe jusqu'au village. Le soir, il dit à
+Mordicaï, en lui tendant la main:
+
+--Je te remercie, ami; tu m'as sauvé la vie; mais, dis-moi, où donc
+as-tu puisé tant de courage?
+
+Le vieux _faktor_ se redressa, et son visage comique prit soudain une
+expression de gravité patriarcale:
+
+--Où j'ai puisé ce courage?... C'est toute une histoire, répondit-il.
+
+--Tu vas encore me citer le Talmud?
+
+--Il ne s'agit pas du Talmud. Reportez-vous à cinq cents ans d'ici. Nous
+sommes en 1845, nous étions alors en 1346. Dans ce temps-là, mon aïeul
+Samuel, marchand à Francfort, vivait riche, considéré, paisible. Un jour
+vint pourtant où la ville entière se souleva contre les juifs. On disait
+qu'ils avaient déchiré des hosties, et que ces hosties avaient saigné.
+Aujourd'hui, on refuserait de croire à de pareilles choses; mais
+autrefois c'était le signal du pillage et de l'assassinat: les juifs
+furent poursuivis, persécutés; un grand nombre périrent; d'autres
+réussirent à s'échapper. Mon aïeul s'enfuit avec les siens par
+l'Allemagne, du côté de l'Orient, toujours traqué comme une bête fauve,
+abreuvé d'outrages et de mauvais traitements. Enfin, il se trouva dans
+un pays sauvage dont il ne comprenait pas la langue, et, tandis qu'il
+se demandait ce qu'il allait devenir, lui et ses enfants, passa un
+chevalier richement vêtu, avec une escorte nombreuse. Mon aïeul crut que
+l'ange de la mort le touchait déjà de son aile, mais le chevalier au
+contraire, s'arrêtant, lui parla avec bonté... Dans ce temps-là, songez
+donc, dans ce temps-là!... un gentilhomme chrétien parler à un juif! Il
+lui dit:--Tu peux vivre ici tranquille; personne ne te tourmentera, j'en
+réponds.
+
+Et le digne homme nous reçut tous dans son château... Nous, je dis mes
+ancêtres. Et quand les fugitifs se furent bien reposés et fortifiés, il
+les conduisit lui-même, escortés de ses serviteurs pour les protéger
+contre toute offense, jusqu'à la ville voisine.--Ce n'étaient pourtant
+que de pauvres juifs et lui un grand seigneur dont le nom s'est transmis
+de génération en génération dans la longue lignée de ses obligés avec
+des bénédictions et des prières... Ce nom, que Dieu le récompense!
+c'était celui de Pan Mirolawski de Kolomea, votre aïeul. Vous voyez bien
+que, si poltron que je sois, je dois mon sang aux Mirolawski, tant qu'il
+y en aura un au monde.
+
+Zénon eût voulu répondre; mais, devant cette sublime fidélité dans la
+reconnaissance, les larmes le suffoquèrent, et il ne put qu'embrasser
+son vieux Mordicaï, qui se mit à pleurer comme un enfant.
+
+
+ VI
+
+Les récoltes étaient faites et rentrées, la bise soufflait désormais
+sur les chaumes. Un soir, Zénon s'approcha de la comtesse Marie, qui
+revenait du jardin:
+
+--J'ai achevé mon travail, lui dit-il; le temps est venu de m'en
+retourner; mais d'abord, il faut que je vous dise adieu, mademoiselle.
+Pardonnez-moi, mon coeur m'entraîne à cette audace.
+
+Marie-Casimire était debout sur les degrés du perron:
+
+--Tu veux partir? demanda-t-elle avec un calme apparent. Si tu restais
+pourtant, le travail ne te manquerait pas ici.
+
+--Noble demoiselle, dit Zénon, il suffit d'un ordre de votre bouche pour
+que je reste.
+
+--Je n'ai rien à t'ordonner, répliqua-t-elle en souriant, je ne suis pas
+ta maîtresse, mais je désire que tu restes. Est-ce assez?
+
+Zénon, suffoqué par l'émotion, s'inclina pour baiser le pan de sa
+kazabaïka; elle lui tendit vivement la main en s'écriant:
+
+--Non, pas ma robe, ma main!
+
+Et les lèvres brûlantes de Zénon se posèrent sur cette main blanche,
+qui était tremblante et glacée; puis Marie monta les degrés d'un bond,
+courut dans sa chambre et, les joues en feu, s'agenouilla sur son
+prie-Dieu. Elle savait maintenant qu'elle l'aimait, elle en était
+honteuse et fière à la fois. Tout en combattant faiblement contre
+elle-même, elle se répétait toujours:
+
+--Il n'est pas ce qu'il paraît!--Eh bien! reprit-elle soudain, quand il
+serait un paysan? N'a-t-il pas le langage et l'âme d'un gentilhomme?
+C'est le contraire de Joachim, qui est né gentilhomme et dont je ne
+voudrais pas pour valet.
+
+Zénon, pendant ce temps, écrivait à son père. La tendresse filiale le
+pressant de tout dire, il avoua ingénûment à Pan Mirolawski qu'il aimait
+la plus parfaite créature qui fût au monde et qu'il était résolu à ne
+retourner qu'avec elle dans la maison paternelle.
+
+Le silence que son père, ordinairement si prompt à partager toutes ses
+impressions, opposa à cette lettre, ne laissa pas que de l'inquiéter.
+
+--Peut-être est-il malade? dit-il à Mordicaï. Va vite me chercher des
+nouvelles.
+
+Zénon s'occupait alors à battre le blé en grange ou à scier du bois dans
+la cour du château, et la comtesse Marie, qui jusque-là ne visitait
+guère les communs, avait pris depuis peu l'habitude de venir souvent
+prêter l'oreille au chant populaire qui accompagne si gaîment la cadence
+des fléaux. La première neige étant tombée, elle restait debout, des
+heures entières, à souffler sur les vitres ternies par les frimas, pour
+entrevoir Zénon, dont la fière tournure se dessinait sur le sol blanc,
+brisant à grands coups de cognée des billes de bois énormes.
+
+Puis, le soir, quand Zénon, assis dans le fournil au milieu des
+serviteurs rassemblés, charmait ces derniers par de curieux récits, on
+voyait Marie-Casimire entrer sous quelque prétexte et s'asseoir sur un
+banc près du poêle. L'esprit naturel et la sagesse acquise du prétendu
+Paschal l'étonnaient de plus en plus. Un soir, Zénon parlait de Pawluk,
+hetman des Cosaques, lequel fut fait prisonnier par les Turcs et vendu
+au sérail, d'où il s'échappa en compagnie d'une jeune sultane, qui
+suivit l'esclave jusque dans son pays sauvage, par-delà les flots bleus
+de la mer.
+
+Comme Marie-Casimire riait dans son coin:
+
+--Cette histoire vous paraît absurde? lui dit tristement Zénon.
+
+Elle ne répondit pas; mais, un peu plus tard, elle lui commanda d'une
+voix brève de prendre la lanterne pour l'éclairer jusqu'au perron du
+château. Tandis qu'ils traversaient la cour:
+
+--Veux-tu savoir pourquoi j'ai ri? demanda la jeune comtesse en
+s'arrêtant tout à coup. Je me disais que c'était grand dommage que je ne
+fusse pas sultane. Voudrais-tu être mon esclave?
+
+Zénon se mit à genoux.
+
+--Je le suis dès à présent, dit-il, et je t'implore avec les paroles du
+poëte: «Ne lâche jamais la chaîne qui me retient captif,--ce serait,
+hélas! le pire des châtiments,--car pour moi tu es dieu, et l'univers,
+et la liberté.--Mets plutôt ton pied sur le cou de ton esclave...» Ma
+maîtresse! ma chère maîtresse! ajouta Zénon en courbant la tête jusqu'à
+terre.
+
+--Mais la sultane n'avait pas comme moi de grosses bottes, dit Marie en
+riant et rougissant à la fois.
+
+Cependant elle posa le bout de son petit pied sur la nuque du jeune
+homme en disant:
+
+--Es-tu satisfait?
+
+--Je suis heureux, répondit Zénon.
+
+--Eh bien! il est doux d'entendre cela de la bouche d'un vaillant de ta
+sorte; reste à genoux pour que je te dise...
+
+--Quoi donc, ma maîtresse adorée?
+
+Cette fois, elle passa ses deux bras autour de son cou et reprit
+gravement:
+
+--Mon coeur est ouvert devant toi comme devant Dieu. Tu peux y lire que
+je t'aime.
+
+Leurs lèvres se touchèrent rapidement, et elle s'enfuit.
+
+La nuit même, Zénon fut réveillé en sursaut par Mordicaï, qui lui
+annonça que son père venait d'arriver et qu'il l'attendait dehors.
+
+Après les premières effusions de joie:
+
+--Où est celle que tu as choisie? demanda Pan Mirolawski. Mordicaï
+prétend tout ignorer. Tu veux me donner pour bru une paysanne, sans
+doute? Eh bien! mon fils, pourvu qu'elle t'aime seulement et qu'elle ait
+de l'honneur...
+
+--Elle a de l'honneur autant que femme au monde, interrompit Zénon,
+quoique ce soit une grande dame, la fille du riche comte Dolkonski, et
+elle m'aime, quoiqu'elle me prenne pour un paysan.
+
+--Noble créature! s'écria Pan Mirolawski avec une de ces explosions
+d'enthousiasme juvénile qui étaient le charme de son caractère faible et
+léger. Demain, je veux la demander en ton nom...
+
+--Gardez-vous-en bien! répliqua Zénon. J'ai un autre projet, un projet
+que vous m'aiderez à réaliser. Tout ce qu'il faut pour le moment, c'est
+que vous pénétriez dans le château et que vous fassiez parvenir en
+secret à Marie-Casimire une lettre de moi. Dans cette lettre, je lui
+demanderai de fuir avec Paschal le paysan. Et ainsi je serai sûr qu'elle
+m'aime de l'amour absolument désintéressé que j'ai besoin de rencontrer
+chez ma femme, chez la compagne de ma destinée, entendez-vous?
+
+Le projet parut charmant à Pan Mirolawski, toujours prêt aux aventures.
+
+Le lendemain, il arriva officiellement au château, y reçut l'hospitalité
+la plus affable et fut invité à dîner. En apercevant la bien-aimée de
+Zénon, ses yeux se remplirent de larmes. Il s'approcha d'elle et la
+baisa au front. Le comte Dolkonski trouva cela bien sentimental; mais
+Marie-Casimire, attendrie, fléchit le genou devant ce vieillard naïf qui
+l'embrassait paternellement, et lui demanda de la bénir: ce que fit Pan
+Mirolawski, ses deux mains appuyées sur ce beau front.
+
+Lorsque Marie-Casimire, à la fin du dîner, remonta dans sa chambre, elle
+trouva dans la poche de sa kazabaïka une lettre que le père de Zénon lui
+avait adroitement glissée sans qu'elle s'en doutât. Le coeur palpitant,
+elle lut:
+
+«Ma chère maîtresse, si vous m'aimez, partez avec moi cette nuit. Tout
+est disposé pour notre fuite. Faites seulement un signe favorable à
+votre esclave.»
+
+La courageuse fille n'hésita pas: elle descendit dans la cour, où Zénon
+attendait sa réponse, et dit en passant auprès de lui:
+
+--Je suis prête.
+
+Puis elle revint sur ses pas et demanda, toujours à voix basse, du même
+air indifférent:
+
+--L'heure?...
+
+--A dix heures, sur la terrasse, répondit Zénon en détournant la tête.
+
+A dix heures, un traîneau de paysan s'arrêta devant la petite porte du
+jardin: le cocher, dont il eût été impossible de reconnaître les traits
+sous le vaste bonnet de peau d'agneau qui descendait jusque sur son
+nez, n'était autre que Pan Mirolawski, complice de l'enlèvement de
+Marie-Casimire, comme il l'avait été de la fuite de son fils. Annulé
+toute sa vie par une femme impérieuse, le bonhomme trouvait piquant de
+jouer un rôle sur ses vieux jours.
+
+La comtesse Marie parut sur la terrasse enveloppée d'une pelisse, et la
+sorcière Patrowna, sortant d'un buisson couvert de neige, la conduisit
+jusqu'au traîneau, telle qu'une mystérieuse figure du destin. A la porte
+se tenaient Zénon et Mordicaï. Le premier se jeta passionnément à genoux
+et baisa les pieds de la jeune comtesse avant de la placer dans le
+traîneau. Le juif s'était élancé à côté du cocher.
+
+--Mon philtre a donc réussi! murmura Patrowna à l'oreille de Zénon.
+
+Un claquement de fouet, un bruit de clochettes, et l'heureux couple vola
+au galop à travers la plaine blanche. Personne ne dit un mot pendant le
+voyage.
+
+De temps en temps, Marie-Casimire serrait la main de son amant, assis
+sur la paille auprès d'elle. Ce ne fut qu'en atteignant Ostrowitz, où
+ils s'arrêtèrent dans la maison du garde, que Paschal le paysan se fit
+connaître pour Zénon Mirolawski. Elle ne témoigna ni joie ni trop grande
+surprise. Pressée contre son coeur, elle lui dit:
+
+--Qui que tu sois, je t'aime; je me suis livrée sans conditions à un
+paysan; je suivrai le fils du seigneur d'Ostrowitz à travers le monde,
+qu'il me mène par un chemin de délices ou par un chemin de douleur.
+
+Pan Mirolawski bénit les deux jeunes gens, puis il leur dit:
+
+--Je retourne sans plus tarder à Tchernovogrod. On doit épargner
+l'inquiétude au coeur d'un père; d'ailleurs, je n'en ai pas fini encore
+avec le métier d'entremetteur.
+
+Restés seuls dans la maison du garde, Zénon et Marie-Casimire revinrent
+avec ivresse sur les premières péripéties de leur amour éclos dans un
+champ de blé comme une idylle biblique; le jeune Mirolawski passa, sans
+plus tarder, de ces douces réminiscences, au récit des rêves exaltés,
+des projets généreux qui l'avaient déterminé à quitter le toit paternel
+et conduit par conséquent auprès de Marie.
+
+--Ma bien-aimée, lui dit-il, veux-tu t'associer à mon oeuvre? Certes je
+n'espère pas réussir à supprimer la misère autour de moi: toutes les
+aumônes que nous répandrions, en nous privant nous-mêmes du nécessaire,
+ne soulageraient qu'un bien petit nombre de malheureux; leur effet
+s'éteindrait avec nous, et nous nous serions exposés volontairement
+aux plus dures privations personnelles pour n'arriver peut-être qu'à
+encourager l'insouciance et la paresse. Je ne te demande donc pas de
+tout sacrifier à l'humanité, mais seulement de renoncer, pour l'amour
+d'elle, au superflu, d'être à la fois sa bienfaitrice et son exemple.
+Proscrivons le luxe, qui ne peut être acquis que par l'esclavage et la
+souffrance d'autrui; cherchons ensemble, avec une sainte ferveur, la
+solution du plus triste et du plus compliqué de tous les problèmes, et,
+lorsque nous croirons l'avoir trouvé, consacrons notre vie et nos biens
+à mettre en pratique ce que nous aurons nommé, dans la sincérité de
+notre conscience, la sagesse et la justice. Comprends-tu?
+
+--Mon bien-aimé, répondit Marie-Casimire, suspendue à ses lèvres comme
+l'apôtre Jean à celles de Jésus, je t'ai dit que je te suivrais partout,
+que je t'obéirais en tout. Mais, dis-moi, qui donc t'a inspiré ces
+belles et sérieuses préoccupations à l'âge où d'ordinaire la jeunesse ne
+se soucie que de ses plaisirs?
+
+--C'est l'amour, répondit Zénon. Mon père et ma mère m'ont aimé, chacun
+à sa manière, plus que je ne le méritais. Elle était sévère et il était
+faible, mais tous deux ne vivaient que pour mon bien. J'ai grandi ainsi
+dans une atmosphère de tendresse, de dévouement et de reconnaissance; ma
+reconnaissance, il est vrai, s'adressait surtout à mon père, qui prenait
+la responsabilité de mes fautes d'enfant, au risque de s'attirer des
+reproches et de l'ennui. Pour lui épargner cela, j'aurais fait tout au
+monde. J'en conclus que la bonté est puissante sur les coeurs. Nous
+pratiquerons la bonté: quiconque se sent aimé devient nécessairement
+capable d'aimer les autres.
+
+Marie-Casimire embrassa Zénon avec un tendre respect et une religieuse
+émotion.
+
+--Il est donc vrai, dit-elle, que les grandes pensées viennent du coeur!
+
+
+ VII
+
+Sept années s'étaient écoulées depuis le jour où Zénon avait quitté, en
+compagnie de sa jeune femme, le monde, son éclat, ses vanités et ses
+orages, pour aller chercher la paix au vieux château de Tymbark, que son
+père lui avait donné en dot, dans la sauvage solitude des Karpathes.
+Marie-Casimire était devenue mère de deux beaux garçons; elle les avait
+nourris elle-même, elle avait éveillé par ses tendres enseignements leur
+esprit et leur coeur; elle dirigeait le ménage d'une main diligente et
+trouvait encore le temps de prendre part aux études de Zénon, qui, tout
+en creusant son grand problème social, étudiait les langues anciennes et
+modernes. Leur vie était simple; ils recevaient peu de visites; l'hôte
+habituel du château était le vieux Mirolawski, lequel, devenu veuf,
+ne pouvait pas plus se passer de ses petits-enfants qu'il n'avait pu
+autrefois se passer de son fils.
+
+Les agitations de 1846 et 1848, la guerre hongroise de 1849 n'avaient
+produit sur cette heureuse famille que l'effet d'éclairs lointains
+glissant sur le pur horizon.
+
+Un soir de décembre 1852, se trouvait réuni dans le grand salon de
+Tymbark un cercle plus nombreux que de coutume. Marie-Casimire, dont la
+beauté s'était magnifiquement développée, occupait le divan auprès
+de son beau-père. A leurs pieds jouaient les deux petits garçons. Le
+médecin Lenôtre se tenait debout devant le poêle; à cheval sur un siége,
+Popiel grimaçait derrière ses lunettes bleues; il avait beaucoup voyagé
+aux dépens de son protecteur, le comte Dolkonski; il avait étudié à
+Vienne, à Heidelberg, à Paris, puis figuré dans cette dernière ville sur
+les barricades, aux journées de Février; il avait compté en Hongrie dans
+les rangs de la légion polonaise, pour aller de là faire connaissance en
+Angleterre avec certains réfugiés russes, qui le considéraient comme un
+parfait nihiliste. A ses côtés se renversait, dans un grand fauteuil, M.
+Felbe, ingénieur allemand.
+
+Zénon, qui aimait marcher en parlant, errait à travers le salon. Tous
+ces gens s'entretenaient de la dernière révolution française, qu'avait
+terminée un coup d'État.
+
+--Les révolutions futures, dit le docteur, seront des révolutions
+sociales, et plus terribles que les précédentes par conséquent. La
+question de la propriété laisse toutes les autres bien loin en arrière.
+Qu'est-ce que la liberté politique quand l'esclavage matériel subsiste
+auprès d'elle? On en a fini avec le combat contre la noblesse;
+maintenant va commencer la lutte contre le capital.
+
+--Il me semble que cette lutte est aussi vieille que l'humanité même,
+fit observer Marie-Casimire. Nous voyons en présence aujourd'hui, comme
+il y a six mille ans, les riches et les pauvres, les tyrans et les
+esclaves, le luxe et l'indigence; devant cet immuable état de choses, on
+se demande vraiment s'il peut être question de progrès pour l'humanité!
+
+--Permettez, comtesse, dit l'ingénieur Felbe en se levant; il me semble
+que le mal que vous signalez grandit avec la civilisation: plus nous
+nous rapprochons de l'état de nature, moins nous avons de besoins, moins
+par conséquent existe la véritable pauvreté.
+
+Le docteur Lenôtre s'emporta:
+
+--Belle idée de nous faire l'éloge de l'état de nature! Votre âge d'or
+ne serait que l'ineptie et la grossièreté pour tous! Je soutiens, moi,
+que l'humanité avance et s'élève toujours, non pas très-vite peut-être,
+mais enfin nous avons fait un chemin respectable du despotisme, de
+l'esclavage et de la brutalité à l'instruction, au droit, à la liberté,
+à la morale...
+
+--D'ailleurs, ricana Popiel, à quoi bon vous échauffer? Qu'importe que
+l'humanité avance ou rétrograde? Que sommes-nous, faibles atomes parmi
+des millions de mondes? Un jour disparaîtra toute la population de
+cette terre, évanouie elle-même comme une bulle de savon qui crève, et
+l'univers n'en ira pas plus mal. Figurez-vous une goutte de rosée de
+moins dans l'immensité d'une prairie...
+
+--Laissez faire le bon Dieu, interrompit doucement Zénon.
+
+--Bah! répliqua Popiel, si l'on ne s'occupait pas de ces puérilités,
+comment passerait-on le temps? Moi, j'arrange tout dans ma pensée selon
+le modèle de communisme que nous donnent les paysans russes. Notez que
+l'esprit du peuple slave est d'accord avec l'idéal des communistes
+français. Proudhon est mon homme, voyez-vous! Tout notre espoir doit
+être dans le communisme dirigé par l'État. Que la propriété soit donc
+abolie, l'héritage aboli, le mariage, la famille abolis, l'argent
+aussi...
+
+--Mais, fit observer l'Allemand, abolir la propriété, c'est paralyser
+l'impulsion qui pousse la nature humaine au travail et au progrès; le
+communisme n'est praticable qu'à la condition de s'allier à un degré de
+culture médiocre, il suppose une égalité naturelle...
+
+--Les instincts des Russes, s'écria Popiel, sont supérieurs à toute
+votre civilisation européenne. Nous n'avons que trop de passé, trop
+d'histoire, trop d'art!... Je demande que tout cela soit détruit, effacé,
+et que de ces ruines surgisse un monde tout neuf...
+
+--Je ne verrais pas sans regret, pour ma part, détruire l'oeuvre de
+tant de siècles, dit vivement le Français; moi, je suis socialiste; mon
+idéal, c'est l'égalité sur la base de l'instruction et de l'économie
+générale, le partage des biens selon le talent, le travail...
+
+--Je vous avoue, interrompit Zénon, que le socialisme est à mes yeux une
+généreuse aberration et le communisme un dangereux mensonge. Tant que
+les facultés de chacun seront inégales, il sera injuste d'appliquer le
+principe de l'égalité au partage des biens. Si tous, sans travailler
+également, doivent également jouir, c'est proclamer le sacrifice du fort
+au faible, du capable à l'incapable, de l'activité à la paresse. On
+arriverait ainsi au désoeuvrement et à la pauvreté universels. Or,
+l'égalité dans les facultés ne saurait s'obtenir qu'en abaissant tous
+les hommes à un même niveau infime: c'est nous vouer sans exception à la
+barbarie...
+
+--Le caractère de la race germanique est opposé à ces théories, dit
+Felbe; il aspire à la pleine indépendance de l'individu, de l'être
+isolé.
+
+--En effet, repartit Zénon, mais la race germanique n'est pas nombreuse
+comme la race slave et ne comptera pas autant dans la grande révolution
+universelle. Il est remarquable que l'État, qui depuis un siècle s'est
+emparé de plus en plus du gouvernement de l'Allemagne, tienne son
+origine d'éléments slaves plutôt que germains. En quoi consiste la
+prépondérance de la Prusse? Dans sa supériorité intellectuelle? Non:
+la plupart des talents allemands ne lui appartiennent pas. Dans
+l'instruction du peuple? Non: les divers États de l'Allemagne ne lui
+cèdent en rien sur ce point. Dans une bravoure exceptionnelle? Les
+Allemands sont tous de bons soldats. Cette prépondérance consiste
+dans la discipline, dans la soumission de l'individu à la masse, dans
+certaines vertus passives qui sont d'origine slave et tout à fait
+contraires aux dispositions de la race purement germanique. Chez les
+Germains, on rencontre le goût de l'indépendance individuelle et des
+différences aristocratiques: chez les Slaves, la préoccupation constante
+de l'intérêt général et de fortes tendances vers la démocratie. A cause
+de cela, j'attends de la race slave la solution de toutes les grandes
+questions qui agitent l'humanité; oui, j'attends d'elle la régénération
+du monde...
+
+--Et de quelle manière votre instinct slave tranche-t-il la question de
+la propriété? demanda ironiquement Popiel.
+
+--Je ne tranche rien, je ne me crois pas infaillible; mais mon opinion,
+c'est que la question de la propriété ne peut être résolue qu'avec celle
+du travail et qu'elle est de sa nature une question de salaire. Je
+voudrais que la propriété fût commune et que le salaire fût individuel,
+puisqu'il doit dépendre de l'effort de chacun.
+
+--De cette façon, répliqua Popiel, sont déjà organisées la plupart des
+sociétés russes, et d'abord celle des pêcheurs de l'Oural et du lac
+Peipus; mais l'inégalité du salaire conduit fatalement de nouveau à
+l'inégalité de la propriété.
+
+--L'inégalité, en ce cas, n'a rien d'injuste, repartit Zénon, tant que
+le bien de chacun est acquis par le travail; l'injustice commencerait
+si la propriété personnelle pouvait se léguer; mais, pourvu qu'après la
+mort du possesseur le fruit de ses labeurs retourne à la communauté,
+cette propriété ne pourra finalement servir qu'à de grandes entreprises
+utiles à l'humanité tout entière. Et qu'on ne dise pas que le sort
+des enfants se trouvera compromis. La propriété est une caution bien
+précaire pour l'avenir des enfants, tandis que, si l'État répond de leur
+éducation, cet avenir sera bien mieux à l'abri des événements. J'entends
+donc que l'État élève les enfants pour le travail, et les soigne jusqu'à
+ce qu'ils soient en âge de produire.
+
+--Ah! ah! vous avouez que la famille est un écueil, s'écria Popiel.
+
+--Non pas! s'écria Marie-Casimire, presque en colère. En supprimant la
+famille et le mariage, on priverait d'une puissante impulsion le travail
+et le progrès. Nous voulons que les liens du mariage, s'ils deviennent
+lourds et pénibles, puissent être rompus, qu'il n'y ait qu'une chaîne
+d'amour entre l'époux et l'épouse; mais faire de la femme un bien
+commun, ce serait l'abaisser mille fois plus que si on la condamnait à
+être toute sa vie l'esclave d'un seul. La femme n'est pas la propriété
+de l'homme, elle est sa compagne et doit être placée par l'éducation au
+même rang que lui.
+
+--Mais si la mère mal avisée s'avise d'étudier l'anatomie ou de
+commander un régiment, répliqua Felbe, que deviendront les enfants?
+
+--Je vous ai déjà dit que l'État y pourvoirait, dit Zénon.
+
+--Avec quelles ressources, s'il vous plaît? insista Felbe.
+
+--L'impôt existe déjà, répondit Zénon, et aussi, par conséquent, le
+principe que nul ne possède rien sans l'approbation de l'État, qui
+se réserve le droit de prélever dans l'intérêt de la masse, sur la
+propriété qu'il reconnaît à chaque personne, autant et parfois plus que
+cette personne ne peut donner. Le droit d'expropriation, les taxes sur
+l'héritage ont la même base; il suffit de développer un principe déjà
+reconnu; les fondements de l'édifice sont posés. Le jour où il n'y aura
+plus entre les peuples de luttes par les armes, mais par le travail
+seulement, le jour où l'on admettra que le devoir général du travail
+importe plus à l'État que le devoir général de la guerre, ce jour-là,
+dis-je, l'État, qui, à l'heure qu'il est, exerce, habille et nourrit ses
+soldats, instruira, vêtira et nourrira bien plus aisément ses ouvriers;
+de même qu'il construit aujourd'hui des casernes et des arsenaux, il
+construira des fabriques, de grands ateliers communs, des bazars, et,
+de même qu'il paye ses soldats, il donnera aux ouvriers un salaire
+régulier, proportionné à leur effort, car les ouvriers sont les armées
+de l'avenir.
+
+Comme Popiel, Lenôtre et Felbe discutaient ses paroles avec une certaine
+véhémence, chacun selon son sentiment:
+
+--Laissons faire le temps! dit Zénon. Le progrès ne se réalise que peu
+à peu: chaque pas en avant est suivi d'un pas en arrière pour les
+révolutions les plus simples. D'abord on combat longtemps les théories;
+mais, aussitôt que la question se présente devant nous sous une forme
+pratique, il faut la résoudre coûte que coûte! La solution peut être
+lente, n'importe! elle viendra. Voyez! un premier essai très-équitable a
+été fait chez nous avec le partage des terres en Autriche; ce n'est pas
+suffisant, mais enfin c'est un jalon pour l'avenir. Il est assez oiseux
+de poser des systèmes; cependant je trouve bon de montrer sans cesse à
+l'humanité le but qu'elle doit atteindre et qu'elle atteindra.
+
+Les beaux rêves feront leur temps, les nécessités réelles s'imposeront,
+que nous nous en mêlions ou non. La vie de l'humanité est réglée par des
+lois naturelles et fixes qui s'accomplissent irrésistiblement, qu'on ne
+peut presser ni entraver. Qui eût osé prévoir au temps des Huss et des
+Savonarole l'ère de la liberté religieuse? qui eût parlé sous Louis XIV
+et Frédéric le Grand de restrictions mises au pouvoir du roi? qui
+donc, il y a un siècle, n'aurait cru les priviléges de la noblesse
+invulnérables et n'eût traité d'utopie l'égalité de toutes les classes
+devant la loi? Ceux qui s'engourdissent dans leurs priviléges finissent
+toujours par perdre ce qui faisait leur orgueil. La propriété devient de
+plus en plus mobile et divisée. Aussi suis-je persuadé que des mesures
+décisives seront prises tôt ou tard à son égard et qu'une communauté
+sage, raisonnée, n'étonnera pas plus les hommes de ce temps-là que nous
+ne sommes étonnés, nous autres, par ces grands progrès modernes: la
+vapeur remplaçant le cheval, et l'éclair électrique se substituant à la
+plume.
+
+Personne ne fut convaincu, mais Marie-Casimire fixa sur son mari un
+regard d'espérance et de foi profonde.
+
+
+ VIII
+
+Lorsque je visitai en 1862 cette merveilleuse colonie, le Paradis sur le
+Dniester, Zénon Mirolawski avait réalisé ses projets dans la mesure de
+ses forces, et il faut avouer que cette utopie mise en pratique était de
+nature à faire sur le voyageur une très-vive impression.
+
+Marie-Casimire, toujours royalement belle, continuait à comprendre et
+à vénérer son époux, qu'elle aidait dans une oeuvre où la charité
+chrétienne se joignait au sentiment éclairé autant que généreux de tels
+besoins, de telles aspirations de nos jours. Ayant hérité des biens
+immenses de la famille Dolkonski, Zénon et la noble femme qu'il avait
+associée à sa tâche vivaient aussi modestement que par le passé des
+seuls revenus de Tymbark. Ils n'avaient réservé pour eux que le château
+de Tchernovogrod, qu'ils habitaient; toutes leurs terres s'étaient
+transformées en un petit État industrieux, peuplé exclusivement
+d'ouvriers qui n'étaient autres que des pauvres de toutes les
+nationalités venus de leur plein gré sur ce sol béni. Un acte de
+fondation rédigé avec la plus grande sagacité juridique protégeait cet
+État contre tout conflit avec le gouvernement. La population était
+saine, active et joyeuse; le fils aîné du couple vertueux, qui donnait
+à ces déshérités réconciliés avec la vie l'exemple du travail et du
+bonheur, achevait ses études à l'Université; j'aperçus le cadet parmi
+les faucheurs d'un champ de blé d'où partaient des chansons. Entre le
+château et le Dniester florissait une petite ville qui avait arboré pour
+emblème une fourmilière. Nulle part on n'y voyait de cabaret.
+
+Comme je retournais à Tcherwonogrod, deux paysannes amenèrent entre
+elles devant le juge un petit homme au visage farouche, vêtu de
+haillons, les mains liées derrière le dos. Le juge n'était autre que
+Marie-Casimire, élevée à cet emploi par la confiance du peuple, qui se
+réservait le droit d'élection bien entendu:
+
+--As-tu donc encore violé la loi? demanda-t-elle sévèrement.
+
+Le petit homme se tut; en le regardant de plus près, je reconnus Popiel
+le communiste.
+
+L'une des paysannes, une belle fille, prit la parole:
+
+--Au lieu de travailler, il s'enivre, et il effraye les femmes par ses
+propos.
+
+--Assez! fit Marie-Casimire. Il sera conduit à la frontière et repoussé
+de notre alliance; s'il ose jamais revenir, on le forcera au travail
+comme un esclave. Seul, l'homme laborieux et capable de produire mérite
+d'être membre de la société humaine.
+
+
+FIN
+
+
+
+ TABLE
+
+ UN TESTAMENT
+
+ BASILE HYMEN
+
+ LE PARADIS SUR LE DNIESTER
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le legs de Caïn
+by Leopold Ritter von Sacher-Masoch
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LEGS DE CAÏN ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+