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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:48:50 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le legs de Caïn + Un Testament -- Basile Hymen -- Le Paradis sur le Dniester + +Author: Leopold Ritter von Sacher-Masoch + +Release Date: August 3, 2005 [EBook #16421] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LEGS DE CAÏN *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + + + +<p class="mid">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p> +<br> + + + +<p class="sml"><b>DU MÊME AUTEUR</b></p> + +<p class="sml"><i>Format grand in-18.</i></p> + +<p class="sml">LE CABINET NOIR DE LEMBERG 1 vol.<br> +L'ENNEMI DES FEMMES 1 vol.<br> +NOUVEAUX RÉCITS GALICIENS 1 vol.<br> +LES PRUSSIENS D'AUJOURD'HUI 2 vol.</p> + +<p class="sml">PARIS.—IMP. DE LA SOC. ANON. DE PUBL. PÉRIOD.—P. MOUILLOT.</p> +<br><br><br><br> + + + +<h1>LE LEGS DE CAIN</h1> +<br><br> + +<h2>UN TESTAMENT<br> +BASILE HYMEN<br> +LE PARADIS SUR LE DNIESTER</h2> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>SACHER-MASOCH</h2> +<br><br> + +<p class="mid">NOUVELLE ÉDITION</p> + +<p class="mid">PARIS</p> + +<p class="mid">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br> + +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br> + +3, RUE AUBER, 3</p> +<br> + +<h3>1884</h3> +<br><br><br> + + + +<h1>UN TESTAMENT</h1> +<br><br> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La pire pauvreté, c'est l'avarice du riche.</p> + </div> </div> + +<p>—Un testament insensé, un testament qui crie +contre le ciel! avait coutume de dire le notaire +Batschkock chaque fois qu'il était question des +volontés dernières de la baronne Bromirska; jamais +un être sorti des mains de Dieu et doué d'une dose +quelconque de bon sens ne fit d'absurdité semblable! +Il y a de quoi rire! Prendre pour héritier +un quadrupède! Il y a de quoi mourir de rire!—Le +notaire, par parenthèse, ne laissait jamais échapper +l'occasion de rire avec bruit. Cette affaire de +testament mérite du reste d'être racontée:</p> +<br><br> + +<h3>I</h3> +<br> + +<p>Dans le chef-lieu d'un cercle de la Gallicie occidentale +vivait, il n'y a pas bien longtemps, un employé +polonais du nom de Gondola, qui, moins par son +mérite qu'à force de persévérance (il comptait plus de +quarante années de service), finit par être nommé +commissaire du cercle. Sa femme, une grande Polonaise, +maigre à faire peur, lui avait donné une fille +qui eut d'abord la mine d'une petite bohémienne, promettant +à peine de devenir gentille, ce qui ne l'empêcha +point d'être à dix ans tout à fait supportable, piquante +à quatorze ans, et, vers l'âge de seize ans, +une beauté. Gondola lui-même eût été dans l'ancienne +Rome un gladiateur de bonne mine, et à +Potsdam un de ces grenadiers dont Frédéric-Guillaume +se plaisait à immortaliser les larges épaules +en ajoutant leur portrait à la galerie du château. Sa +nuque était celle d'un taureau; ses mains eussent +étranglé le lion de Némée, ou roulé un plat d'étain +comme une gaufre; quant à sa tête, elle eût fait +honneur au sultan Soliman. Cette inquiétante vigueur +était tempérée par l'expression mielleuse de la physionomie; +personne n'avait le sourire plus humble, +l'échiné plus souple que M. Gondola. Bien qu'il parût +ne jamais se soucier de l'avenir et tenir uniquement +à jouir de la vie en dépensant ses revenus avec toute +l'élégante légèreté d'un vrai gentilhomme polonais, +il s'entendait à profiter de sa position et à remplir +ses coffres. Sa femme et sa fille, la Panna Warwara, +l'aidaient de leur mieux; elles étaient ingénieuses à +découvrir toujours de nouvelles ressources, mais il +les surpassait encore en habileté. Avant 1848, les +plaintes des paysans contre leurs propriétaires remplissaient +les bailliages galliciens; et toutes ces +plaintes, sans exception, passaient par les mains de +M. Gondola. Il était donc naturel que les gentilshommes +lui fissent la cour. On ne lui donnait pas le +bonjour, on se jetait à ses pieds, en paroles, cela va +sans dire, mais il comprenait ces paroles à la façon +de certaines dames de théâtre qui tendent la main +quand on leur offre son coeur. S'agissait-il par exemple +d'un paysan à demi mort, assommé par un seigneur +qui prenait tous les saints de l'Église romaine +à témoin de son innocence, M. Gondola était bien +trop poli pour rudoyer le coupable. Non, il lui offrait +un fauteuil et se contentait de faire observer en soupirant +que c'était là une mauvaise affaire sur laquelle +se prononceraient les tribunaux. Là-dessus, le tyran +de village croyait déjà sentir autour de son cou les +deux grandes mains du commissaire; il rougissait, +perdait haleine, suppliait, implorait, mais sans réussir +à émouvoir ce représentant intègre de l'autorité.</p> + +<p>—Vous avez là, commençait d'un air indifférent +M. Gondola, des chevaux superbes et une jolie voiture. +Que vous êtes heureux! Un pauvre diable de +ma sorte n'a jamais l'occasion de conduire en si bel +équipage sa femme et son enfant!</p> + +<p>Cette simple réflexion produit l'effet désiré; depuis +lors, la voiture est toujours aux ordres de M. Gondola; +il s'en sert pour aller lever ses impositions; sa +femme et sa fille en profitent pour des parties de +campagne; mais cela ne suffirait pas à désarmer +M. Gondola. Chaque fois que le gentilhomme vient +en ville, il lui fait l'honneur d'accepter un bon déjeuner. +L'aubergiste juif offre les mets les plus +exquis, les meilleurs vins de sa cave, et, le repas +terminé, Gondola pousse la délicatesse jusqu'à sortir +dans la rue pour laisser le gentilhomme régler la +note. Madame Gondola montre la même délicatesse +quand le seigneur envoie une provision de farine, +de beurre, de pommes de terre, du gibier ou +un petit cochon; elle compte scrupuleusement si +le nombre des objets envoyés s'accorde bien avec +l'énumération qu'en a faite le donateur, ne manque +jamais de demander au commissionnaire s'il appartient +à la Société de tempérance, le loue si sa réponse +est affirmative, l'exhorte sévèrement dans le cas +contraire, mais sous aucun prétexte ne lui offre un +verre de bière. Le donateur vient-il rendre visite à +ces dames, elles gardent un silence digne; c'est à +peine si madame Gondola se défend quand il baise +sa main dure et osseuse. Enfin M. le commissaire se +décide cependant à trouver que le paysan a exagéré +les sévices dont il prétend avoir été victime, et il le +renvoie avec un peu d'argent, très-peu, pour se faire +soigner.</p> + +<p>Le cours de la procédure se modifie si le plaignant +a la bonne idée d'amadouer la justice par le don +d'une vieille poule ou d'une soixantaine d'oeufs. +M. Gondola est trop équitable pour mépriser les +petits, et le gentilhomme s'aperçoit à sa prochaine +visite que son affaire va mal tourner, à moins qu'il +ne s'assure de l'intervention des dames, laquelle est +gagnée d'ordinaire par deux robes de soie de Lyon.</p> + +<p>Il peut arriver encore qu'un juif riche demande à +M. Gondola l'autorisation d'enterrer selon la religion +de Moïse avant le coucher du soleil quelque membre +de sa famille qui vient de rendre l'âme. C'est contraire +à la loi: celui qui est chargé de la faire exécuter +le renvoie sans miséricorde, la première fois du +moins. La seconde fois, on l'écoute en se moquant +de lui et du prix qu'il offre pour obtenir une dispense. +Soyez sûr que le juif reviendra une troisième +fois, tremblant comme la feuille, compter les cinquante +ducats qu'exige le commissaire. A peine aura-t-il +eu le temps de soupirer, qu'on en exigera cent +autres pour l'hôpital, ou l'orphelinat, ou toute autre +maison de charité. S'il est marchand, il lui sera +permis d'envoyer aux dames de la toile, des étoffes, +que sais-je? Cette famille n'est pas fière et n'a garde +de rien dédaigner. Du reste, M. Gondola fait apporter +de temps en temps, au grand jour, dans sa propre +cuisine, le bois destiné au bailliage; il bourre ses +poches de papier, de plumes, de cire à cacheter et +autres bagatelles dont regorgent les bureaux, sans +oublier par-ci par-là une bouteille d'encre, bien +qu'on écrive peu dans sa maison; mais sa femme +sait faire de tout un commerce lucratif. Néanmoins il +n'y a jamais d'argent au logis, le commissaire ne +perdant pas de vue les devoirs de représentation +qu'entraîne son emploi et aimant pour son compte à +vivre comme un pacha.</p> + +<p>La Panna Warwara avait grandi dans le milieu que +nous venons de décrire; en outre, elle entendait chaque +jour appeler gueux quiconque ne possédait rien; +elle voyait son père se courber jusqu'à terre devant +telles gens riches qu'il désignait dans l'intimité de la +famille, toutes portes closes, sous le nom de coquins. +Était-il question d'un étranger?—Qu'est-ce qu'il a? +demandait M. Gondola.—Une fille se mariait-elle?—Quels +sont ses biens?</p> + +<p>Le premier jouet de Warwara enfant avait été deux +ducats tout neufs que son père, revenant d'une +tournée, lui jeta sur les genoux. Warwara n'aimait +pas la musique, on ne l'entendit jamais fredonner +une chanson; les romans ne l'attiraient guère, la +poésie l'ennuyait. Elle apprit au contraire avec +plaisir les langues: après l'allemand, le français, +puis le russe et même un peu d'italien. A dix-huit +ans, Voltaire était son auteur favori. Elle lisait volontiers; +mais jamais un caractère noble, une aventure +touchante ne fixait son attention; ce qui la frappait, +c'était le tableau de la puissance, du faste. Aucune +illusion, aucune fantaisie ne dora jamais sa jeunesse; +elle ne connut pas non plus, en revanche, ces amers +désenchantements qui attendent à son début dans la +vie une âme confiante; elle ne prit jamais un joli +garçon d'esprit pour un demi-dieu, ni un tronc +d'arbre éclairé par la lune pour une colonne d'argent. +Pour elle, une forêt était un lieu où l'on coupe du +bois et le bluet des blés une mauvaise herbe. Bref, +cette fille avisée voyait les choses comme elles sont. +Il était impossible au plus fin de la tromper par un +masque; elle reconnaissait aussitôt le vrai visage +qu'on lui cachait. Ce qui l'amusait singulièrement, +c'était l'inconséquence des hommes en général, qui, +sans cesse occupés à dissimuler leurs vices, à feindre +des vertus qu'ils n'ont pas, à paraître meilleurs et +plus beaux que la nature ne les a faits, sont toujours +disposés cependant à prendre le fard d'autrui pour +les couleurs ingénues de la santé.</p> + +<p>Sûre de sa propre supériorité, Warwara était +résolue à profiter sans miséricorde de la sottise +humaine, afin d'acquérir une haute position sociale; +mais elle n'était pas encore fixée sur le choix des +moyens. D'abord elle essaya son pouvoir sur ses +parents, qu'elle dominait à l'égal l'un de l'autre, +puis sur les jeunes officiers et employés du bailliage, +qui étaient entre ses mains comme autant de moineaux +prisonniers dans celles d'un enfant. Elle fit +de nombreuses conquêtes, mais sut fuir tout ce qui +ressemblait à une intrigue amoureuse. Son but était +un riche mariage, et elle n'avait pas tardé à découvrir +avec sa perspicacité ordinaire que les filles +romanesques se marient rarement. Elle passait pour +vertueuse et même pour prude, mais sa vertu n'était +que de la froideur.</p> + +<p>Les scènes sanglantes de 1846 lui fournirent l'occasion +de montrer toute la force de son caractère +et l'inflexibilité de son coeur. L'insurrection polonaise +contre l'Autriche avait été promptement suivie +de celle des paysans contre leurs seigneurs. Des +massacres épouvantables, qui commencèrent dans +les provinces de l'ouest, eurent lieu au nom de +l'empereur, pour qui le peuple, s'armant de faux et +de fléaux, avait pris parti. Beaucoup de gentilshommes +durent se réfugier avec leurs familles et +leurs serviteurs, dans les villes de province, sous la +protection de ce même gouvernement qu'ils avaient +entrepris d'abattre. La révolution cependant n'était +pas encore domptée; les troupes autrichiennes +avaient abandonné aux insurgés Cracovie et Podgorze; +un corps polonais avançait sur Tarnow. L'agglomération +dans les chefs-lieux de tant de gens, +qui avaient en somme pris part à la conspiration, +parut dangereuse aux baillis, et ils s'empressèrent +d'éconduire au plus vite ces réfugiés, qui, les circonstances +aidant, pouvaient si facilement se changer +en rebelles.</p> + +<p>Les malheureux seigneurs polonais assiégeaient +les bailliages et se présentaient en suppliants chez +les employés desquels ils attendaient un peu de +compassion ou qu'ils croyaient corruptibles. Ce fut +une époque prospère pour M. Gondola; il trafiqua, +par tous les moyens imaginables, de la vie menacée +des nobles.</p> + +<p>Le baron Bromirski, un vieux roué ridicule, qui, +poursuivi par ses paysans, avait mis sa perruque à +l'envers et tremblait de tous ses membres, fut le +premier à se racheter en payant mille ducats. A ce +prix, il trouva dans la maison du commissaire une +cachette sûre et commode. D'autres suivirent son +exemple et obtinrent la permission de rester en ville.</p> + +<p>Le 26 février, le capitaine du cercle envoya Gondola, +avec un gendarme et un détachement de +chevau-légers, à quelques milles de là pour recevoir, +des mains des paysans, un certain nombre d'insurgés +prisonniers. Vers le soir de ce même jour, +le seigneur Kutschkowski, de Baranow, entra précipitamment +chez le commissaire. Lorsque madame +Gondola lui eut appris que son mari ne reviendrait +que le lendemain, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine +en s'écriant avec angoisse:</p> + +<p>—Alors nous sommes perdus! Personne ne peut +nous sauver!</p> + +<p>Warwara entreprit de le consoler.</p> + +<p>—Je suis prête à remplacer mon père de mon +mieux, dit-elle. Moyennant mille ducats, nous vous +cacherons volontiers.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de moi seul; j'ai laissé là-bas +ma femme, sa mère et mes enfants, qui courent les +plus grands dangers. D'ailleurs, où voulez-vous que +je prenne tant d'argent?</p> + +<p>—Pour faire des révolutions, les Polonais trouvent +toujours de l'argent, insinua d'un ton railleur +madame Gondola.</p> + +<p>Warwara réfléchissait.</p> + +<p>—Écoutez, dit-elle; j'irai avec vous chercher +votre famille, que je préserverai de tout mauvais +traitement. Fixez vous-même la somme que vous +pouvez donner.</p> + +<p>—Cent ducats.</p> + +<p>Les deux femmes haussèrent les épaules.</p> + +<p>—Je ne me dérangerais pas à moins de cinq cents, +fit Warwara.</p> + +<p>—Au nom de Dieu, venez, s'écria Kutschkowski; +peut-être ma belle-mère pourra-t-elle compléter +la somme.</p> + +<p>Warwara s'enveloppa de fourrures, prit un gendarme +avec elle et monta dans le traîneau du +seigneur, qui se dirigea aussitôt vers Baranow. Il +faisait nuit quand ils arrivèrent; la seigneurie était +entourée de paysans, les femmes tenant des torches +de résine dont la rouge lumière projetait comme +des taches de sang sur les faux de leurs maris. +Grâce à la présence de mademoiselle Gondola et du +gendarme, Kutschkowski put gagner sain et sauf la +salle du rez-de-chaussée, où était réunie sa famille.</p> + +<p>—Voici, dit-il, un ange qui vient à notre secours.</p> + +<p>Sa femme se jeta, éperdue de reconnaissance, +dans les bras de la jeune fille.</p> + +<p>Tandis qu'elle la couvrait de baisers et de bénédictions, +Kutschkowski s'entretenait à voix basse +avec sa belle-mère:</p> + +<p>—Hélas! dit-il enfin d'une voix brisée, il est +impossible de nous procurer tout l'argent que vous +demandez; prenez les cent ducats, et ayez pitié +de nous!</p> + +<p>Mais l'ange resta inébranlable.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, je ne puis rien en votre +faveur; mon père m'adresserait des reproches: +une lourde responsabilité pèse sur lui. Les Polonais +gagnent du terrain, il est nécessaire de faire un +exemple par-ci par-là. Je prendrai l'argent pour la +peine que j'ai eue, et je veux bien encore exhorter +les paysans.</p> + +<p>—Mais on égorgera ces innocents! s'écria le +seigneur hors de lui.</p> + +<p>—Je n'y puis rien.</p> + +<p>—Vous signez donc notre arrêt de mort?</p> + +<p>Kutschkowski se jeta sur un fauteuil, le visage +dans ses mains; sa femme, à genoux devant Warwara, +lui demandait grâce comme à un juge, mais +la digne fille de Gondola ne répondit que par une +grande révérence de cour et sortit, impassible. +Dehors, elle adressa, selon sa promesse, quelques +mots aux paysans pour les calmer, puis elle remonta +dans le traîneau avec le gendarme.</p> + +<p>Le lendemain, on sut que les propriétaires de +Baranow, grands et petits, avaient été torturés, puis +mis à mort par les paysans.</p> + +<p>—Ma foi! dit Warwara, je regrette d'avoir renvoyé +leur traîneau. A qui maintenant va-t-il servir?</p> + +<p>Après l'exemple donné par cette fille énergique, +nul ne refusa plus de se soumettre aux prétentions +de la famille Gondola. L'insurrection éteinte, une +nouvelle occasion de rapine ne tarda pas à se présenter. +Les paysans, qui avaient combattu au nom +de l'empereur, refusaient désormais de se soumettre +au <i>robot</i> exigé par les nobles rebelles. Le gouvernement +essaya d'avoir raison des résistances de +ses amis par la douceur d'abord, puis par la force. +L'intelligent commissaire voyageait d'un village à +l'autre, vivant comme un prince chez les seigneurs +ou chez leurs mandataires, envoyant à sa femme +des charrettes pleines de provisions, et déployant à +l'égard des paysans, selon le plus ou moins de générosité +du propriétaire, toute son éloquence, depuis +la douce réprimande jusqu'au bâton.</p> + +<p>Les paysans du baron Bromirski furent les premiers +à reprendre leurs travaux, et le baron n'oublia +jamais le service que M. Gondola lui avait rendu,—sans +doute parce qu'il l'avait assez chèrement payé. +Il resta l'ami intime de la famille, promena les +dames en voiture, leur donna des fêtes champêtres, +et les accompagna l'hiver à Lemberg, où il payait +leurs emplettes et se montrait chaque soir avec +elles au théâtre. La robe de Warwara ne pouvait +l'effleurer sans qu'il tressaillît; chaque fois qu'il +baisait la blanche main de cette belle personne, il +poussait un soupir qui en disait long.</p> + +<p>—Bromirski est amoureux de toi, dit un jour la +mère à sa fille.</p> + +<p>—Vous croyez m'apprendre une nouvelle?</p> + +<p>—J'y ai déjà mûrement réfléchi, continua la +matrone; tu pourrais faire pis que de le prendre +pour amant.</p> + +<p>—Vous voulez dire pour mari! répliqua la Panna +Warwara.</p> + +<p>Et l'épouse du commissaire ouvrit de grands +yeux.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>II</h3> +<br> + + +<p>Au mois de mars 1848, chaque courrier apportait +de Vienne des nouvelles inquiétantes; le conducteur, +en descendant de son siège, était aussitôt entouré +d'une foule émue; enfin le chef-lieu polonais à son +tour entendit proclamer la Constitution et vit armer +la garde nationale. M. Gondola secouait toujours la +tête en assurant que cela finirait mal:—Que deviendra +un pauvre petit employé comme moi, disait-il, +quand un Metternich lui-même...—Il achevait +sa phrase en levant les yeux au ciel. Certain soir, +ou lui fit un charivari. Tandis que Warwara ouvrait +la fenêtre pour tirer la langue au peuple, le géant, +son père, se glissa sous un lit, affolé par la peur. +Dans la nuit, on alla chercher le médecin; le lendemain, +il mourut. Personne ne le suivit au cimetière, +sa femme exceptée; Warwara prétendit n'en avoir +pas la force; aucun des collègues ni des amis du défunt +ne parut aux funérailles ni chez la veuve; elle +fut vite, ainsi que sa fille, oubliée, pour ne pas dire +évitée. En ces jours où l'on vit pâlir tant d'étoiles, +celle des Gondola s'éteignit tout à fait. Le baron +Bromirski lui-même fit le mort. D'abord, les deux +affligées le crurent à Lemberg; mais, à quelque +temps de là, son carrosse ayant traversé la ville, madame +Gondola put constater qu'il détournait la tête +pour ne pas l'apercevoir à sa fenêtre. Il fallut en +finir avec le luxe; toutes les sources des gros revenus +étaient taries; il ne restait plus qu'une modique +pension de veuve. La mère et la fille se résignèrent +à de pénibles réformes, qui n'étaient pas encore +suffisantes, car, moins d'une année après, tous les +meubles étaient saisis dans le petit logement qu'elles +habitaient au fond d'un faubourg.</p> + +<p>—A quoi te sert la beauté que Dieu t'a donnée? +disait madame Gondola interpellant sa fille.</p> + +<p>—Soyez sûre que j'en tirerai bon parti, maman, +avec l'aide d'un autre don du bon Dieu que je me +pique de posséder: l'esprit.</p> + +<p>—Songe donc, en ce cas, à la triste situation de +ta mère!</p> + +<p>Et madame Gondola s'en allait, avec un sanglot à +demi étouffé, vaquer aux soins du ménage; le soir, +elle se délassait en tirant les cartes. Cependant Warwara +lisait des drames à haute voix.</p> + +<p>—Quelle idée de perdre ton temps en lectures +inutiles et de crier de façon à faire croire aux voisins +que nous nous disputons?</p> + +<p>—Je ne suis pas femme à perdre mon temps; +j'apprends des rôles, parce que je compte entrer au +théâtre.</p> + +<p>—Toi, ma fille, une comédienne!...</p> + +<p>—Cela vaut mieux que d'être courtisane. Ma résolution +est prise, et tu sais que je ne renonce jamais +à un projet. Tout sourit aux comédiennes; leur opulence +égale celle des vraies princesses.</p> + +<p>Madame Gondola se mit en colère. Depuis lors, +il y eut entre ces deux femmes de violentes et continuelles +discussions. Warwara fut vite à bout de +patience.</p> + +<p>—J'en ai assez, dit-elle brusquement un jour; je +ne resterai pas une heure de plus dans ce taudis.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui t'arrête? répliqua la mère; je ne +te retiens pas; seule, je vivrai plus tranquille!</p> + +<p>Sans ajouter un mot, Warwara commença ses +emballages. Après l'avoir laissée faire quelque +temps, madame Gondola vint regarder la petite +malle qu'elle avait traînée dans le vestibule.</p> + +<p>—Tu ne pourras te présenter nulle part, murmura-t-elle; +tu n'as pas de quoi te vêtir.</p> + +<p>—J'ai ce qu'il me faut.</p> + +<p>—Tu avais des robes, et tu me les cachais!</p> + +<p>—Fallait-il les laisser prendre aux huissiers?</p> + +<p>—Mais nous les aurions vendues! Comment! tu +ne partages pas tout avec ta pauvre mère qui te +nourrit? Voilà bien les enfants, sans tendresse, sans +reconnaissance!..</p> + +<p>—Écoute donc, maman! et d'abord laisse-moi +rire. Je n'aurais rien du tout si je n'avais pas pris +le soin de faire disparaître sous une planche du grenier +deux de mes robes de soie et ton manteau de +velours.</p> + +<p>—Quoi! mon manteau!</p> + +<p>Madame Gondola se jeta sur la malle et tira le vêtement +par un bout, tandis que sa fille le retenait +par un autre. Ce fut entre ces deux mégères une +querelle de chattes en fureur; elles criaient, crachaient, +griffaient à l'envi. Enfin la plus vieille perdit +haleine:</p> + +<p>—Garde-le donc! va-t'en comme une voleuse! +Tu es libre!</p> + +<p>Warwara remit le manteau dans la malle, qu'elle +ferma, puis elle secoua une petite bourse devant le +visage de sa mère:</p> + +<p>—Vois-tu, j'ai aussi de l'argent!</p> + +<p>Madame Gondola tomba évanouie; sa fille sortit, +en quête de quelque moyen de transport. Après +avoir longuement marchandé avec un juif qui se +rendait à Lemberg, elle rentra chez elle et, appuyée +contre la fenêtre, attendit le passage de la <i>butka</i>.</p> + +<p>Madame Gondola, revenue de sa syncope, était +en train de chercher la bonne aventure dans les +cartes; tout à coup, elle dit d'une voix adoucie et en +ayant recours aux cajoleries du diminutif:</p> + +<p>—Warwarouschka, pourquoi le théâtre? Un beau +mariage t'attend.</p> + +<p>—Je le trouverai plus aisément au théâtre qu'ailleurs, +répondit Warwara d'un ton sec.</p> + +<p>Les roues de la <i>butka</i> ébranlaient déjà le pavé; la +longue voiture de forme orientale, couverte d'une +toile et chargée de juifs pauvres des deux sexes, +s'arrêta devant la porte.</p> + +<p>—Adieu! dit la fille.</p> + +<p>—Adieu! répondit la mère.</p> + +<p>Elles se séparèrent ainsi.</p> + +<p>Warwara, montant lentement dans le chariot, +d'où s'exhalait une forte odeur d'ail, prit place entre +une marchande de volaille et un boucher. Les chevaux +partirent au trot. Après une course de quelques +heures à travers la plaine désolée qu'entrecoupaient +à de rares intervalles quelques collines +basses, un village ou un bouquet de saules, ils s'arrêtèrent +devant une auberge juive où, de temps +immémorial, les voyageurs pour Lemberg avaient +passé la nuit. Warwara n'obtint pas de gîte sans +quelque peine; encore était-ce une mauvaise petite +chambre humide au rez-de-chaussée; l'unique fenêtre +qui ouvrait sur la cour était rapiécée par des +morceaux de papier de toutes couleurs; sur le lit, +il n'y avait qu'une méchante paillasse et un matelas; +mais enfin c'était une chambre. Les appartements +habitables se trouvaient être retenus par +des personnages de plus haute importance, dont +les gens devaient loger dans les calèches qui encombraient +la cour. Toute la société juive, parfumée +d'ail, s'installa aussi pour la nuit sous la tente de la +<i>butka</i>.</p> + +<p>Warwara s'assit devant une des tables de la salle +à manger; elle avait faim. On ne put lui offrir que +des oeufs, dont elle se contenta en y trempant des +mouillettes de pain bis. Non loin d'elle, un jeune +homme, le front appuyé sur ses deux mains, semblait +dormir. Le bruit que fit un couteau en tombant +l'éveilla; il leva deux grands yeux bleus sur la jeune +fille et sembla stupéfait, presque effrayé. Peut-être +cette blonde image sortie trop brusquement du +brouillard de ses rêves se mêlait-elle encore à l'un +d'eux. Avec un trouble charmant, il rougit, mit la +main devant ses yeux et ôta son bonnet pour saluer +l'éblouissante apparition.</p> + +<p>Warwara répondit avec une négligence coquette, +comme toute Polonaise de race répond au salut +d'un homme. Pendant quelques minutes, ces deux +êtres jeunes et beaux ne firent que se regarder, +trouvant sans doute à cette mutuelle contemplation +un extrême plaisir. Chaque fois que l'étranger tournait +les yeux vers Warwara, elle baissait les siens, +de même qu'il ne manquait pas de siffler tout bas +en étudiant avec attention les peintures de la chambre +chaque fois que le regard perçant de la voyageuse +se posait sur lui. Il pouvait se laisser regarder sans +crainte aussi bien qu'elle-même: grand, svelte, un +peu frêle peut-être, il avait cette élégante aisance +de démarche et de manières que nul ne peut apprendre +et qui plaît tant aux femmes. Les traits n'étaient +pas absolument réguliers, mais délicats, spirituels +et toujours éclairés par un sourire vainqueur. L'entretien +muet de leurs yeux fut interrompu enfin par +Warwara, qui demandait à l'aubergiste une carafe +d'eau. Aussitôt l'étranger se leva et, s'approchant +avec un balancement des hanches coquet, presque +féminin, pria la dame de lui faire la grâce de ne pas +boire cette eau, sortie d'une mare croupissante où +l'on ne pouvait puiser que la fièvre; en même +temps, il s'offrait à préparer du thé, ce que la jeune +fille accepta gracieusement. Aussitôt il courut chercher +de l'eau, la mit sur le feu et, tandis qu'elle +bouillait, sortit d'une gibecière des viandes froides +et des confitures auxquelles Warwara fit honneur.</p> + +<p>—Maintenant, dit le galant inconnu, pardonnez-moi +une question qui risquerait de vous paraître +inconvenante si je n'étais pas un homme grave, un +homme marié... Vous êtes-vous pourvue de linge +de lit?</p> + +<p>—Je n'y ai pas pensé.</p> + +<p>—Permettez-moi donc d'améliorer votre gîte de +mon mieux, sans que vous ayez à vous en occuper.</p> + +<p>Warwara resta la bouche entr'ouverte de surprise, +ce qui, du reste, lui allait très-bien. Un +malaise vague et indéfinissable s'était emparé d'elle.</p> + +<p>—Vous êtes marié? Votre femme est-elle belle?</p> + +<p>—On le dit, répliqua négligemment le jeune +homme.</p> + +<p>—Et vous l'aimez, par conséquent?</p> + +<p>—Mon Dieu! dit l'étranger avec un sourire, en +jetant du sucre dans une tasse que lui apportait la +servante, nous nous supportons!</p> + +<p>Il se fit un silence, pendant lequel la porte grinça +piteusement sur ses gonds, pour livrer passage à un +nouvel hôte. Coiffé d'un bonnet gris, enveloppé dans +son manteau de voyage, il grondait le domestique +qui portait ses bagages. Répondant avec hauteur à +l'humble accueil de l'aubergiste juif, il se jeta sur le +vieux canapé, puis se mit à examiner ses voisins. +Warwara reconnut le baron Bromirski; il la reconnut +aussi et souleva son bonnet, mais elle n'eut +pour lui qu'un regard dédaigneux. Le vieux fat +parut courroucé de cette indifférence; il se tourna +brusquement vers son domestique et lui demanda +sa pipe turque.</p> + +<p>—Vraiment, vous êtes marié? répéta Warwara, +s'adressant à l'étranger. Mais pourquoi ne pas vous +asseoir? ajouta-t-elle, lorsqu'elle eut remarqué qu'il +restait debout comme un serviteur.</p> + +<p>Il s'inclina respectueusement et prit place en +face d'elle, ce qui lui fit tourner le dos au vieux +Bromirski, puis, répondant à la première question +de Warwara, tendit vers elle une belle main très-soignée:</p> + +<p>—Voyez mes chaînes.</p> + +<p>—Oh! ces chaînes-là sont faciles à rompre, dit +en riant la jeune fille, surtout chez nous, où les plus +fidèles vivent séparés de leur seconde femme...</p> + +<p>Elle retira cependant de son doigt l'anneau nuptial +avec un soupir à demi moqueur, le fit glisser sur +le sien, puis le rendit lentement au jeune homme, +qui rougit de nouveau. Ils causèrent comme causent +des gens qui ne se connaissent pas. Peu leur importaient +les paroles sorties de leurs lèvres; la musique +de leurs voix confondues suffisait à les enivrer. +L'étranger s'amusait à faire danser la flamme bleue +du punch; Warwara broyait dans sa main des +sucreries dont elle répandait les miettes sur la +nappe; bientôt elle s'aperçut qu'il ramassait ces +miettes pour les porter à ses lèvres, et une secrète +joie l'envahit, car elle avait compris qu'elle produisait +sur lui quelque impression. Interrompant +ce jeu, elle passa tout à coup à un autre, qui consistait +à pétrir des boulettes de mie de pain et à +les lancer dans toutes les directions. Elle toucha le +front du juif, qui secoua ses boucles noires en +regardant autour de lui d'un air étonné; elle tira +sur le chien qui dormait sous le buffet; elle fit +sonner les vitres et inquiéta une multitude de mouches +collées sur le chandelier comme des grains de +raisin sec.</p> + +<p>—Pourquoi ne me prenez-vous pas pour cible? +demanda en riant l'étranger.</p> + +<p>Elle ne se le fit pas dire deux fois; mais lui, se +dérobant à la grêle qui l'atteignait, vint saisir ses +deux mains agressives. Warwara parut offensée.</p> + +<p>—Si j'ai manqué au respect que je vous dois, +dit-il en reculant d'un pas, punissez votre esclave.</p> + +<p>Elle éclata de rire et le frappa au visage d'une +de ses tresses qui s'était détachée.</p> + +<p>—Les magnifiques cheveux! s'écria le jeune +homme.</p> + +<p>—Vous ne devez pas faire de ces remarques-là, +monsieur... un homme marié...!</p> + +<p>—J'ai cependant le droit de baiser la verge, +dit-il.</p> + +<p>Et avant qu'elle eût compris, il avait pressé la +tresse blonde contre ses lèvres.</p> + +<p>Rien n'irrite davantage un homme que de passer +inaperçu aux yeux d'une femme qui en même temps +reçoit et encourage les hommages d'un autre. Si +Warwara avait eu l'intention d'ensorceler le baron, +elle n'eût pu s'y prendre mieux.</p> + +<p>Bromirski souffla quelques bouffées formidables +de sa pipe turque, se leva, se promena de long en +large, s'approchant de plus en plus de la table où +les deux jeunes gens étaient assis, puis s'éloignant +avec effroi. Enfin il se sentit assez maître de lui +pour dire à Warwara:</p> + +<p>—Mademoiselle, vous semblez ne plus me reconnaître.</p> + +<p>—Vraiment, monsieur, répondit-elle avec un +calme écrasant, je ne sais à qui j'ai l'honneur...</p> + +<p>—Rappelez vos souvenirs, un vieil ami de votre +pauvre père...</p> + +<p>—Vous vous servez d'une bien mauvaise recommandation, +interrompit Warwara; tous nos amis +ne valent pas cela!—et elle fit claquer ses doigts;—nous +avons pu les apprécier dans le malheur.</p> + +<p>—Je ne mérite pas d'être confondu avec les autres, +puisque j'étais à l'étranger...</p> + +<p>—Oui, oui, je vous reconnais maintenant, dit +Warwara.</p> + +<p>Et elle eut la malice de présenter les deux hommes +l'un à l'autre.</p> + +<p>—Monsieur?...</p> + +<p>—Maryan Janowski, dit le plus jeune.</p> + +<p>—Monsieur Maryan Janowski, je vous recommande +M. Baruch-Pintschew, qui vendait à feu +mon père du sucre et du café au plus juste prix.</p> + +<p>—Quelle folie! bégaya le baron, devenu tout +pâle; je suis le baron Bromirski, Lucien Bromirski.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'ai-je dit? s'écria mademoiselle +Gondola; je me suis trompée... mais c'est votre +faute, baron...</p> + +<p>Maryan Janowski s'en alla vaquer, comme il +l'avait dit, à l'arrangement de la chambre de sa +nouvelle amie, et Warwara profita de son absence +pour interroger le juif sur lui. Elle ne se gênait +nullement devant Bromirski, de plus en plus irrité. +Elle apprit donc par le juif—qu'est-ce que les +juifs ne savent pas?—que Maryan Janowski était +le fils d'un propriétaire du cercle de Przemysl, que +son père ne lui avait laissé que beaucoup de dettes, +que son village venait d'être vendu par autorité de +justice et qu'il s'en allait à Lemberg chercher un +emploi.—«Quel malheur!» pensait cette fille pratique, +tandis que le baron s'efforçait d'engager la +conversation.</p> + +<p>Maryan lui plaisait plus qu'aucun homme qu'elle +eût encore rencontré; elle se sentait le pouvoir de +le rendre amoureux quand bon lui semblerait; mais +qu'en adviendrait-il? Un homme marié! Elle serait +donc sa maîtresse; la maîtresse d'un gueux?... fi +donc! L'obstacle était là. Une fois mariée elle-même, +elle n'aurait certes pas d'autre galant; mais +où trouver le mari? Son regard tomba sur Bromirski, +et ce regard décida du sort du vieux roué. +Une pensée en fait naître une autre. La fantaisie +de Warwara se transformait en projet, projet romanesque +peut-être, mais sans mélange d'imprudence, +et le projet devait être exécuté sur-le-champ; il +n'y avait pas de temps à perdre.</p> + +<p>Maryan vint avertir Warwara que tout était prêt +chez elle; en effet, il avait ajouté aux matelas les +coussins de sa voiture et jeté sur le plancher son +propre manteau en guise de tapis.—Le baron offrit +son bras à mademoiselle Gondola, mais elle refusa +froidement, en alléguant que Maryan Janowski avait +été le premier à se mettre à ses ordres, ce qui n'empêcha +pas Bromirski de monter l'escalier derrière +elle en sautillant. Il fallut pour le forcer à se retirer +que Warwara lui fermât la porte au nez d'un mouvement +si brusque qu'il porta instinctivement la +main à cette partie de son visage. S'étant assuré +qu'elle était saine et sauve, Bromirski soupira, se +frappa trois fois le front et retourna dans la salle +pour charger de nouveau sa pipe. Warwara regardait +autour d'elle.</p> + +<p>—Êtes-vous contente? demanda Maryan.</p> + +<p>—Vous vous êtes privé de tout pour me donner le +superflu, dit-elle avec vivacité; laissez-moi voir s'il +vous reste le nécessaire.</p> + +<p>Elle saisit la lumière et se fit montrer la chambre +du jeune homme, située plus loin dans le même +corridor, mais donnant sur la route.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je disais? vous n'avez plus +d'oreiller!</p> + +<p>—Une bonne conscience suffit, mademoiselle.</p> + +<p>—Plus de couvertures!</p> + +<p>—Je m'envelopperai dans mes espérances.</p> + +<p>—Qu'espérez vous donc?</p> + +<p>—Une place pour ne pas mourir de faim.</p> + +<p>—Oui, dans l'avenir, mais tout de suite?</p> + +<p>Maryan baissa les yeux en souriant.</p> + +<p>—Que voulez-vous? un pauvre diable de ma +sorte doit se contenter du pain quotidien.</p> + +<p>—Vous m'avez paru cependant à table aimer +assez les sucreries?</p> + +<p>—Elles ne sont pas faites pour moi; il y a tant de +choses plus douces auxquelles je ne puis aspirer!</p> + +<p>—C'est que vous manquez de courage.</p> + +<p>—Le courage risque parfois de ressembler à de +l'insolence.</p> + +<p>—Votre langage est celui d'un homme d'honneur, +mais si je vous disais...</p> + +<p>Elle avait éteint la lumière, et Maryan sentit deux +lèvres brûlantes contre les siennes, dans ses bras +un corps frémissant.</p> + + + +<p>Warwara sortit de la chambre de Maryan, en +marchant avec précaution sur la pointe des pieds.</p> + +<p>Arrivée devant sa propre chambre, elle respira, +déposa sur le seuil la chandelle éteinte qu'elle tenait +et descendit dans la cour pour demander des allumettes +au juif. Comme il faisait nuit, elle n'avançait +qu'à tâtons. Dans toutes les voitures ronflaient des +nez invisibles, formant un concert étrange qui rappelait +un peu l'ouverture du <i>Tannhauser</i>. Tout à +coup, un petit cercle de feu illumina le visage bouffi +et la brillante perruque noire du baron. Warwara +put remarquer que ce vieux drôle se penchait tantôt +sur un pied, tantôt sur l'autre pour regarder dans +les voitures transformées en dortoirs, quand il ne +s'accroupissait pas pour surprendre par les fenêtres +basses, éclairées au dedans, les secrets de toilette +d'une Suzanne quelconque.</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit-elle tout haut, je vous +prierai de me donner de la lumière.</p> + +<p>—Comment! vous ici, mademoiselle!... Je vous +croyais endormie.</p> + +<p>—Il a, pensa Warwara, déjà regardé par ma +fenêtre.</p> + +<p>Le baron tira son briquet de sa poche et lui remit +ce qu'elle demandait.</p> + +<p>—Cela vous suffit?</p> + +<p>—Tout à fait.</p> + +<p>—Alors, je peux baiser aussi la petite main?...</p> + +<p>—Toutes les deux si vous voulez.</p> + +<p>Il la regarda s'éloigner.</p> + +<p>—Quelle charmante créature! Et elle pourrait +embellir ma vie... Si ce freluquet n'était pas ici! Il +ne semble pas lui déplaire, quoiqu'il n'ait pas le sou! +Ces petites personnes-là pourtant aiment les belles +robes, les pelisses de fourrure, les diamants...</p> + +<p>La méditation du baron fut interrompue par la +lumière qui brilla soudain à la fenêtre de Warwara, +dont on avait négligé, non sans intention peut-être, +de fermer les rideaux. L'artificieuse fille posa son +miroir à côté de la chandelle, sur une petite table, +et procéda lentement à se déshabiller, dénouant +d'abord ses lourds cheveux et y promenant ses +doigts avec complaisance, puis détachant sa robe, +qu'elle posa sur une chaise; après quoi, elle fit voir +par le mouvement le plus naturel ses épaules virginales +et se mit à tresser légèrement les ondes d'or +qui avaient enveloppé jusque-là sa poitrine. Bromirski +suivait tous ses mouvements, et il sentait se +serrer de plus en plus les cordes qui le liaient pour +jamais.</p> + +<p>Tandis que Warwara procédait à se déchausser, +on frappa doucement à la porte. Elle jeta un châle +autour d'elle et demanda:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>—Qui, vous?</p> + +<p>—Moi, belle Warwara.</p> + +<p>—Vous, Maryan! quelle audace!</p> + +<p>—Ce n'est pas ce petit maître, mademoiselle, +mais bien votre vieil ami Bromirski! Ouvrez!</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—J'ai à vous parler de choses importantes.</p> + +<p>—Attendez jusqu'à demain!</p> + +<p>—Warwara, je ne suis pas un galant à poches +vides, moi, je suis riche, très-riche; tous vos désirs, +je vous le jure, seront comblés. Ne me repoussez pas.</p> + +<p>—Ah! ma mère avait bien raison de me prémunir +contre vous, de dire que vous étiez un homme +dangereux! Mais je saurai défendre mon honneur.</p> + +<p>En même temps, elle tirait le verrou, si doucement +que Bromirski put croire que la porte cédait à ses +assauts redoublés.</p> + +<p>Le lendemain, de grand matin, sans être aperçue +de Maryan ni de personne, sauf l'hôtelier juif, Warwara +monta dans le carrosse du baron, qui la ramena +chez sa mère. Elle était pâle et grave, mais sur ses +lèvres serrées on lisait la satiété du triomphe. Lorsqu'elle +entra dans la chambre de madame Gondola, +celle-ci ne témoigna ni mécontentement ni +plaisir; une extrême surprise se peignit seule sur +ses traits.</p> + +<p>—Tu n'entres donc pas au théâtre? dit-elle, tandis +que la jeune fille ôtait ses gants et son chapeau.</p> + +<p>—Le monde est un grand théâtre, répondit Warwara, +et j'ai toutes les facilités pour y jouer très-bien +mon rôle.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>III</h3> +<br> + + +<p>Le baron Bromirski fut depuis lors très-assidu +dans la maison des deux dames. Il envoyait comme +interprètes de son amour pour Warwara des bécasses, +des perdrix, des lièvres, de beaux fruits, des +robes, des fourrures et des bijoux, mais rien de +tout cela ne réussissait à lui assurer un tête-à-tête +avec celle qu'il adorait. Warwara, sérieuse et même +taciturne, gardait le silence, tandis qu'en désespoir +de cause il jouait au «mariage» durant les longues +soirées d'hiver avec madame Gondola.</p> + +<p>Un jour, une charrette de paysan entra dans la +cour de sa seigneurie, et Warwara en descendit, +couverte d'un voile épais. Le baron s'élança, tout +ravi, pour recevoir cette visite imprévue:</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-il en baisant tendrement la main +qui reposait froide comme un glaçon dans les +siennes, vous me rendez le plus heureux des +hommes!</p> + +<p>—Je ne sais si vous avez lieu de vous réjouir, +répondit Warwara, mais ce que j'ai sur le coeur me +rend infiniment malheureuse.</p> + +<p>Elle s'était assise dans le cabinet du baron et +dénouait lentement son voile. Lorsqu'elle l'eut +retiré, Bromirski vit qu'elle avait en effet les yeux +rouges.</p> + +<p>—Que s'est-il passé, ma bien-aimée? Que souhaitez-vous +de moi? Tout ce que je possède est à +vous.</p> + +<p>—Merci, vous êtes généreux et bon pour tout le +monde, je suppose, sauf pour une seule personne, +la femme que vous avez perdue!... Le mal est sans +remède!...</p> + +<p>Elle porta son mouchoir à son visage et sanglota.</p> + +<p>Le baron était consterné.</p> + +<p>—M'expliquerez-vous, Warwara...</p> + +<p>—Il faut vous expliquer! murmura-t-elle en le +regardant d'un air de tendre reproche, vous ne +devinez pas!... Je serai bientôt mère, Lucien.</p> + +<p>—Mais ce n'est pas un si grand malheur, dit le +baron en souriant avec embarras.</p> + +<p>Au fond, cette nouvelle le flattait singulièrement; il +avait grandi d'un pouce.</p> + +<p>—Vous riez, s'écria Warwara, quand je pense à +mourir!</p> + +<p>—Ma chère belle, je suis prêt à faire tout ce que +vous demanderez; j'assurerai l'avenir de l'enfant...</p> + +<p>—Non, Lucien, ce ne serait pas assez: ma pauvreté +est plus fière que vous ne croyez. L'amour +m'a entraînée; c'est un crime, je le sais, aux yeux +du monde... il pourrait être excusable aux vôtres; +mais vous me méprisez trop pour faire de moi votre +femme...</p> + +<p>Le baron parut de nouveau extrêmement embarrassé. +Il n'avait pas pensé à la conclusion qui se +présentait.</p> + +<p>—Mon refuge sera dans la mort. Oui, je me tuerai, +moi et mon enfant!</p> + +<p>Elle se leva hautaine, indignée; ses yeux étincelaient.</p> + +<p>—Eh! s'écria Bromirski avec humeur, je ne demande +qu'à réfléchir; il ne s'agit plus d'une bagatelle!</p> + +<p>—Réfléchir! Vous n'avez pas réfléchi, avant +de déshonorer une fille innocente qu'aveuglait +une passion insensée... Ah! je me suis bien trompée! +Aujourd'hui, je vous connais, je vous juge; +vous n'étiez pas digne de mon sacrifice; adieu...</p> + +<p>—Warwara!... Je vous conjure...</p> + +<p>Elle était déjà loin. Le baron courut après elle +sans bonnet, en robe de chambre, puis, désespérant +de l'atteindre, il fit atteler; ce fut en vain; il ne la +trouva nulle part. Éperdu, il arriva chez madame +Gondola; Warwara n'y était pas... Avait-elle donc +réalisé ses menaces! Quelle responsabilité terrible +pesait sur lui! Sous quel fardeau gémissait sa conscience! +Des heures s'écoulèrent.</p> + +<p>Il perdait la tête de plus en plus; enfin l'infortunée +rentra, et à sa vue il fut tout près de défaillir +comme un condamné qui reçoit sa grâce sous la potence. +Elle ne lui accorda pas un regard; elle ne +répondit pas un mot, lorsqu'il balbutia:</p> + +<p>—Pardon! je suis, en principe, ennemi du mariage, +mais si ce que vous m'avez dit est vrai... attendons +encore un peu!...</p> + +<p>Warwara vivait. N'ayant plus à redouter un péril +pour elle, il se remettait à défendre, mais faiblement +désormais, sa propre liberté.</p> + +<p>Pendant les semaines qui suivirent, il ne put obtenir +d'être reçu; enfin, il força la porte et trouva sa +victime étendue sur un lit de repos, assez pâle et +défaite. Une ample kazabaïka l'enveloppait; elle travaillait +à un petit ouvrage de lingerie.</p> + +<p>—Que cousez-vous donc là? demanda-t-il pour +dire quelque chose.</p> + +<p>Warwara lui montra une brassière d'enfant avec +un geste dont l'éloquence acheva de triompher des +hésitations de Bromirski. Se tournant vers madame +Gondola:</p> + +<p>—Madame, dit-il, j'étais venu vous demander la +main de votre fille.</p> + +<p>—Prenez-la, s'écria madame Gondola avec son +accent le plus pathétique, elle est à vous!</p> + +<p>Les noces furent célébrées sans bruit, et le baron +emmena aussitôt sa nouvelle épouse dans la belle +terre de Separowze, qu'il possédait aux environs de +Kolomea. Madame Gondola les suivit jusqu'à cette +dernière ville, où elle s'installa aux frais de son gendre, +cela va sans dire.</p> + +<p>L'amoureux baron ne la quittant plus une minute, +il devint difficile pour Warwara de jouer plus longtemps +la comédie.</p> + +<p>Elle se décida donc à un coup hardi, peu de jours +après son mariage. Elle attendit le soir Bromirski +dans un négligé qui dessinait effrontément les lignes +sveltes de sa taille aussi mince que jamais. Le baron +ne l'avait vue depuis longtemps qu'empaquetée dans +les plis menteurs d'une épaisse kazabaïka; il demeura +stupéfait, regardant sa femme d'abord, puis +le plancher et de nouveau sa femme. Celle-ci s'était +jetée à ses pieds, les mains au ciel, en jurant que +l'amour seul, poussé jusqu'au délire, lui avait dicté +un subterfuge dont elle s'accusait humblement, mais +qu'elle saurait tout réparer en ne vivant que pour +lui, comme sa servante, comme son esclave!</p> + +<p>Bromirski, tout ému par la preuve de passion +que lui donnait une femme si jeune et si belle, la +releva aussitôt et la consola plutôt qu'il ne lui fit des +reproches. Elle l'avait enveloppé de ses charmes +comme d'un filet aussi difficile à secouer que la robe +même de Nessus. A quelques semaines de là, il fit un +testament par lequel il l'instituait son unique héritière. +Warwara eut toujours soin depuis de garder +ce monument de son amour, comme elle nommait +le testament, dans sa cassette, dont elle portait par +tendresse sans doute la clef sur son coeur. Du reste, +selon la promesse qu'elle avait faite, elle ne vivait +que pour le baron, s'arrogeant de plus en plus toute +l'administration de ses biens, s'emparant de ses papiers +précieux et gardant sa caisse dans la chambre +conjugale.</p> + +<p>—Tu es un petit dissipateur, lui disait-elle en +l'embrassant: si je te laissais faire, tu n'aurais plus +bientôt qu'un bâton de mendiant; tous tes parents +et amis ont les mains dans tes poches, tu donnes +trop à ma mère, tu m'entoures d'un luxe de sultane +et tu te refuses à toi-même les moindres fantaisies. +Il ne faut pas que cela soit; je prétends te +gâter.</p> + +<p>Et, en effet, Bromirski n'avait jamais joui autant +de sa fortune jusque-là. Mille douceurs embellissaient +sa vie; l'ameublement de la seigneurie fut renouvelé, +la table était exquise, car Warwara, comme +beaucoup de femmes froides et profondément égoïstes, +tenait à la bonne chère et préférait un pâté de +perdrix ou un ragoût d'écrevisses au clair de lune et +au parfum des fleurs.</p> + +<p>Bromirski était persuadé qu'elle ne songeait qu'à +lui rendre la vie agréable; il s'émerveillait en même +temps des économies qu'elle savait faire sans qu'il +en souffrît jamais. La maison était tenue avec un +ordre rigoureux; tout ce qui avait passé en gaspillage +venait désormais grossir ses revenus, qui parurent +augmenter considérablement dès la première +année. Bromirski se félicita d'abord d'avoir une +femme aussi entendue aux choses du ménage; il eût +souhaité cependant que Warwara lui laissât un peu +d'argent de poche.</p> + +<p>—Te traiter comme un écolier quand tout est à +toi?... ce serait trop ridicule! s'écriait Warwara. Je +ne suis que ton caissier.</p> + +<p>Mais le caissier tenait ferme les fonds qu'on lui +avait confiés ou laissé prendre. Dès qu'une somme +quelconque arrivait à la seigneurie, Warwara faisait +une toilette, capable de transformer un capucin en +don Juan, et entourait son cher mari de câlineries +félines jusqu'à ce qu'il lui eût remis l'argent. Chaque +fois, il se promettait solennellement d'être moins +faible, et parfois son héroïsme dura jusqu'au soir, +mais jamais au delà. Elle enroulait autour de son +cou ses cheveux dénoués, semblables à ces cordes +de soie avec lesquelles un sultan fait étrangler ses +pachas et ses vizirs, et c'en était fait.</p> + +<p>Le vieux valet de chambre, qui était dans tous les +secrets de son maître, disait aux gens de la maison, +quand la baronne inaugurait de nouveaux atours:</p> + +<p>—Il faut que monsieur ait reçu beaucoup d'argent +aujourd'hui, car madame est très-décolletée.</p> + +<p>Bromirski voulait-il faire une partie de whist, il +devait s'adresser à sa femme, qui fronçait le sourcil +et lui comptait avec répugnance quelques petites +pièces.</p> + +<p>—Il serait absurde, disait-elle, de perdre davantage.</p> + +<p>Et le baron lui baisait encore la main en signe de +remerciement. Néanmoins il finit par extorquer de +l'argent à Warwara au moyen de prétextes dans le +choix desquels il déployait un génie inventif qui le +surprenait lui-même. Jamais, par exemple, il ne +manquait d'aller lui-même à Kolomea pour remettre +ou pour chercher des lettres; c'était l'occasion de +voler à Warwara quelques kreutzers, et il en était +heureux comme un enfant; ou bien il s'agissait de +billets de loterie qu'il n'avait pu décemment refuser. +Un jour, il prétendit avoir trouvé en chemin un jeune +homme pendu à un arbre; il s'était empressé de +couper la corde, mais le malheureux avait juré de +revenir à son funeste dessein s'il ne parvenait pas à +se procurer cinq ducats qu'il devait au père de sa +fiancée.</p> + +<p>—Le mariage, la vie de ce pauvre garçon étaient +en jeu, ajoutait Bromirski; je n'ai pu résister au plaisir +de le sauver.</p> + +<p>Warwara fut ou feignit d'être dupe, mais elle ne +tarda pas à découvrir que son mari avait fait quelques +petites dettes. Elle les paya, puis manda le +baron dans sa chambre, dont elle ferma la porte. +Bromirski tremblait comme un meurtrier qu'on +amène devant la preuve sanglante de son forfait.</p> + +<p>—N'as-tu pas honte d'emprunter, dit Warwara, +riche comme tu l'es?...</p> + +<p>—Moi!... c'est un malentendu... Ne vas pas te +fâcher...</p> + +<p>Elle se posa devant le misérable, en le menaçant +du doigt:</p> + +<p>—Que cela ne t'arrive pas une seconde fois! prononça-t-elle +lentement, d'une voix si sévère, avec +un tel regard, que Bromirski recula jusqu'à ce qu'il +fut collé au mur, en balbutiant:</p> + +<p>—Tu me fais peur.</p> + +<p>Warwara possédait une seconde clef du bureau de +son mari; aussitôt qu'il s'absentait, elle visitait tous +les tiroirs afin de s'assurer qu'il n'avait pas fait de +nouveau testament. De jour en jour, elle prenait plus +d'ascendant sur lui; elle finit par lui interdire d'aller +jouer chez les voisins.</p> + +<p>—Qu'ils se réunissent plutôt ici une fois par semaine, +dit-elle; au moins, de cette façon, tu ne risqueras +rien, car nous aurons soin de ne jamais jouer +ensemble: quand tu perdras, je gagnerai; quand je +perdrai, tu gagneras. Comprends-tu?</p> + +<p>L'hôte ordinaire des Bromirski était, outre le curé, +un certain Albin de Lindenthal, fils d'un ancien gouverneur +du cercle et Polonais enragé, comme le +sont en Gallicie tous les fils d'employés allemands. +Ce Lindenthal, beau cavalier d'une trentaine d'années, +faisait à la baronne une cour respectueuse, +mais décidée. Il lui apportait des violettes et des +roses en plein hiver, il lui donnait les plus belles +sérénades. Le jour de sa fête, il imagina une fête +champêtre. Les garçons et les filles de quatre villages +réunis vinrent chanter et danser la kolomika +autour d'un feu où rôtissait, attaché à un jeune bouleau +qui représentait la broche, un boeuf tout entier, +tandis qu'un jet d'eau improvisé faisait jaillir des +flots d'eau-de-vie. Lindenthal invita la baronne pour +une mazurke, et du haut du perron Bromirski regardait, +ravi, en fumant sa pipe turque.</p> + +<p>A quelque temps de là, Warwara, toujours attentive +auprès de son vieux mari, lui persuada que les +longues veilles ne convenaient pas à sa santé. La +partie de whist ne dura plus jusqu'à minuit, le curé +vint moins souvent; en revanche, Lindenthal était +chaque soir assidu à la seigneurie, et quand le baron +allait se reposer, il restait volontiers auprès de sa +femme, lui tenant compagnie.</p> + +<p>Malgré tous les soins dont il était l'objet, Bromirski +tomba malade cet hiver-là, et au printemps il +mourut. Warwara le négligea beaucoup pendant sa +maladie, car elle avait peur du spectacle même de +la souffrance; il la fit demander à la fin, mais la +femme de chambre vint annoncer avec toute l'emphase +polonaise que madame la baronne était tombée +sans connaissance, de sorte que Bromirski +expira sans lui avoir dit adieu, en murmurant sans +cesse ces mots: «Pauvre femme! pauvre femme!»</p> + +<p>A peine son fidèle valet de chambre lui eut-il +fermé les yeux que Warwara le fit porter hors de la +maison dans la salle mortuaire; puis, après que les +fenêtres eurent été ouvertes une heure de suite et +la chambre dûment parfumée, elle fit l'effort d'entrer +pour fouiller tous les tiroirs. S'étant assurée qu'ils +ne renfermaient rien de contraire à ses intérêts, +elle mit le testament, qu'elle avait toujours gardé, +dans le bureau du défunt.</p> + +<p>Bromirski fut transporté avec pompe jusqu'au caveau +de la famille. Sa veuve n'assista pas à la cérémonie; +le désespoir l'en empêcha. Lindenthal marchait +vêtu de noir derrière le cercueil, suivi de la +foule des serviteurs.</p> + +<p>Un homme de loi parut à Separowze pour l'ouverture +du testament.</p> + +<p>Warwara entrait en possession d'une fortune considérable. +Elle n'avait que vingt-deux ans.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>Warwara donna en ces circonstances à sa mère une +première preuve d'amour filial; elle prit madame Gondola +dans sa maison. Les mauvaises langues prétendirent +que c'était en qualité de femme de charge.</p> + +<p>Jamais veuve ne porta le deuil avec plus de plaisir +que Warwara, car chaque miroir lui répétait que les +crêpes noirs faisaient valoir son teint éblouissant. +Du reste, elle se dédommagea d'une année de retraite +forcée par les plaisirs de l'année qui suivit. +M. de Lindenthal avait demandé sa main; elle +répondit avec autant de grâce que de fermeté qu'elle +voulait rester libre, mais qu'elle ne lui défendait pas +d'embellir ses jours.</p> + +<p>Warwara n'était économe que de son propre +argent. Elle acceptait sans scrupule les fêtes que +Lindenthal lui donnait, elle acceptait sa loge au +théâtre de Lemberg, de même qu'elle lui permettait +de la conduire aux bals du gouverneur et des magnats. +Retournait-elle à Separowze? Toute la contrée +était sur le qui-vive, car ce devait être le signal de +quelques splendides réjouissances, et jamais l'attente +de l'honnête noblesse campagnarde ne fut déçue; +aujourd'hui encore, ceux de ses membres qui ont +survécu à cette époque racontent les féeries imaginées +par la baronne Bromirska. Elle monta une fois +avec Lindenthal dans un traîneau qui représentait +un ours blanc emporté par six chevaux noirs. Vêtue +comme une czarine, coiffée d'un kalpak élevé à +plumes de héron, elle jetait à la foule enthousiaste +des poignées de ducats qui ne sortaient pas de ses +coffres. Sur l'étang gelé, on construisit au mois de +janvier un petit palais de glace dont le portail était +précédé de deux dauphins crachant des flammes. +Au carnaval c'était des bals masqués, des cortèges +où figurait Warwara en Vénus triomphante sur un +char de forme antique. L'été suivant eurent lieu des +régates tout à fait extraordinaires, les bateaux finissant +par donner la chasse à une baleine de carton +qui fut traînée ensuite, à l'aide de harpons d'argent, +devant la reine de la fête. Sur une estrade se tenaient +des musiciens en costumes turcs et, lorsque la nuit +se répandit, l'étang et ses bords étincelèrent soudain +de lanternes de couleurs comme prélude au plus +brillant des feux d'artifice.</p> + +<p>Dans le tourbillon d'une pareille vie, Warwara +n'oubliait pas l'administration de ses terres; en +même temps elle augmentait ses revenus par d'habiles +spéculations. Rien n'échappait à sa surveillance +âpre et impitoyable. Le fermier de son moulin ne +pouvant payer exactement, avait demandé en vain +un sursis; en vain sa femme s'était-elle jetée aux +pieds de la baronne; il fut accusé, condamné et une +commission vint de Kolomea pour procéder à l'exécution +légale. Tout étant fini, ces messieurs furent +priés de dîner à la seigneurie, selon un vieil usage +auquel ne pouvait échapper la baronne, bien qu'elle +le désapprouvât. Quelle surprise pour Warwara lorsque, +entrant dans la salle à manger, elle se trouva +en face de Maryan Janowski! Le jeune homme impressionnable +rougit jusqu'aux yeux; la femme +froide, prudente et hardie, perdit elle-même quelque +peu contenance. Néanmoins elle se remit promptement, +lui tendit la main et s'écria:</p> + +<p>—Quel heureux hasard!</p> + +<p>Puis elle força M. Janowski de s'asseoir auprès +d'elle à table et quand, le dîner terminé, les convives +prirent place à la table de jeu, Warwara appela +Maryan auprès d'elle sur un petit divan turc, à l'autre +extrémité du salon.</p> + +<p>—Dites-moi avant tout, mon ami, demanda-t-elle +avec aisance, pourquoi, puisque nous sommes si proches +voisins, vous ne m'avez jamais rendu visite?</p> + +<p>—Je vous prie, madame la baronne, de considérer +ma position...</p> + +<p>—Vous êtes marié, c'est vrai! dit Warwara d'un +ton moqueur.</p> + +<p>—Ce n'est pas seulement cela, répondit Maryan +avec calme, je suis encore greffier du tribunal de +Kolomea.</p> + +<p>—Je ne comprends pas...</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas que je suis pauvre et +que vous êtes riche? Vous ne comprenez pas qu'un +honnête homme ne saurait être tenté par le rôle de +parasite?</p> + +<p>—Je désire pourtant vous voir, dit la baronne, sa +main blanche comme l'hermine mollement posée +sur celle de Maryan, vous voir très-souvent... Je ne +vous ai pas oublié, moi, bien que vous paraissiez, +ajouta-t-elle très-bas, avoir effacé tout à fait de +votre coeur certains souvenirs qui me sont chers.</p> + +<p>—War... madame!...</p> + +<p>—Point de paroles, interrompit Warwara; donnez-moi +des preuves sérieuses de repentir, et je verrai +si je dois vous pardonner.</p> + +<p>Elle lui pardonna, car il revint souvent. Bien que +l'honnêteté mît un sceau sur ses lèvres, il laissait +lire dans ses yeux bien des choses qui, reliées et +dorées sur tranche, se nomment de la poésie. Maryan +était trop fier pour parler de ce qui reposait au +plus profond de son âme, comme dans un sépulcre; +il employait donc tous les moyens pour ne pas se +laisser entraîner à de périlleuses conversations. Il y +avait par exemple un échiquier sur la petite table +devant le divan turc. Maryan plaçait cet échiquier +entre lui et Warwara, qui toutes les fois l'amenait +à se rendre.</p> + +<p>—Comment peut-on jouer aussi mal? dit-elle un +jour; il n'y a pas de plaisir à vous battre. Faites +donc attention!</p> + +<p>—Je suis tout attention, répliqua Maryan et c'est +justement ce qui me trouble.</p> + +<p>—A quoi faites-vous donc attention?</p> + +<p>—A vos mains.</p> + +<p>Ses mains étaient en effet fort belles. Elle le savait +et sourit.</p> + +<p>—Quand vous tenez suspendue au-dessus du +damier cette main qui pourrait être un chef-d'oeuvre +de statuaire, continua le jeune homme, j'ai toujours +l'impression qu'il vous serait aussi facile de toucher +ma poitrine et de saisir mon coeur.</p> + +<p>—Ah! et qu'en ferais-je?</p> + +<p>—Une pelote à épingles peut-être.</p> + +<p>Un jour Maryan vint dans l'après-midi. Il faisait +si beau que Warwara ne voulut pas le retenir à jouer +et proposa une promenade.</p> + +<p>Elle mit son grand chapeau de paille, prit son +ombrelle et s'en alla gaîment avec lui à travers les +ondes mûrissantes des blés, du côté du village d'Antoniowska. +Le soleil brûlait, l'air était lourd à étouffer, +de grands nuages blancs se gonflaient comme +des voiles et montaient vite sans qu'on sentît le souffle +qui les poussait en avant. Les oiseaux se taisaient, +on n'entendait que le coassement des grenouilles +et la chanson des cigales. Par un temps +semblable, on cherche l'ombre. Warwara s'assit sur +la lisière d'un verger; Maryan se tenait debout à +quelques pas, la regardant mordiller un épi de blé:</p> + +<p>—Je suis fatiguée, dit-elle; cette chaleur est +insupportable.</p> + +<p>—Nous aurons de l'orage, répliqua Maryan sans +se rapprocher.</p> + +<p>—Croyez-vous?</p> + +<p>Comme le silence se prolongeait:</p> + +<p>—En pareil cas, pensa la baronne, la littérature +est la meilleure ressource.—Et elle entama une +comparaison entre les romans français et anglais +à laquelle Maryan ne s'attendait guère; il s'y jeta +cependant à corps perdu pour sortir d'embarras. +Tous deux parlaient avec tant de feu qu'ils ne +remarquèrent pas ce qui se passait au ciel. De grosses +gouttes de pluie les avertirent de gagner le village. +Warwara cherchait en vain à s'abriter sous +son ombrelle; une forte grêle se mêlait à des torrents +d'eau.</p> + +<p>—Nous serons lapidés! criait-elle.</p> + +<p>Maryan l'entraîna, éperdue, jusqu'à la plus proche +chaumière qui se cachait sous les pommiers et les +buissons de syringa. Il en poussa la porte, et aussitôt +une grosse poule mouchetée, effrayée de cette +irruption, sauta sur la table avec des gloussements +de détresse, puis de la table sur le poêle où elle +continua de s'agiter.</p> + +<p>—Les gens de la maison doivent être aux champs, +dit la baronne, et moi je suis trempée; si l'on pouvait +faire un peu de feu pour se sécher!</p> + +<p>Maryan eut vite trouvé du bois résineux et quelques +brins de fagot qui remplirent le poêle de pétillements +pareils aux coups de fusils d'une bataille.</p> + +<p>—La paysanne a sûrement des robes, dit-il ensuite, +il faut que vous changiez de vêtements sous +peine de prendre la fièvre.</p> + +<p>Ouvrant une armoire, il en tira quelques hardes. +Warwara, assise sur une caisse peinte, s'efforçait en +vain d'ôter ses bottines; le cuir était gonflé par +l'humidité.</p> + +<p>—Permettez-moi de vous aider, murmura +Maryan.—Et, pliant le genou, il défit les bottines, +tira les bas, puis enveloppa les pieds nus, d'une +beauté marmoréenne, dans les mouchoirs de la +paysanne. Il n'y avait point de bas, bien entendu, +mais les lourdes bottes du dimanche pouvaient servir, +faute de mieux. Après s'être acquitté avec une +réserve imperturbable de son office de femme de +chambre, Maryan sortit, laissant la baronne se déshabiller. +Elle apparut bientôt sur le seuil vêtue d'un +jupon bleu très-court, d'une chemise chamarrée de +broderies en laine rouge et d'un corset de drap noir +comme une belle de village de la Petite Russie. Les +femmes pensent à la parure dans toutes les situations, +elle avait donc entouré son cou de grains de +corail et noué autour de sa tête un mouchoir jaune +qui, cachant le front à demi, grandissait encore +ses yeux.</p> + +<p>—Est-ce que je vous plais ainsi? demanda-t-elle +à Maryan.</p> + +<p>Perdu dans une muette admiration, il oublia de +répondre.</p> + +<p>—Mais vous aussi, ajouta-t-elle, vous tremblez +de froid. Allez changer d'habits. Ne m'entendez-vous +pas?</p> + +<p>—J'écoute.</p> + +<p>—Cela ne suffit pas; il faut obéir.</p> + +<p>—Comme vous voudrez.</p> + +<p>Après s'être déguisé en paysan gallicien Maryan +fouilla toute la chaumière.</p> + +<p>—Il n'y a de thé nulle part, dit-il enfin. Je ne +trouve que de l'eau-de-vie.</p> + +<p>—Donnez-m'en donc un peu, ordonna la baronne. +Maryan versa de l'eau-de-vie: elle y trempa ses +lèvres, puis lui rendit le verre, qu'il vida d'un trait.</p> + +<p>Tous deux tendirent une corde devant le poêle +pour y sécher leurs habits.</p> + +<p>La tempête avait cessé; il ne pleuvait plus. Les +gouttes d'eau qui tremblaient sur les feuilles ressemblaient +à des diamants; la lumière dorée du soleil +ruisselait de nouveau sur toute la campagne, au-dessus +de laquelle s'arrondissait l'arc-en-ciel.</p> + +<p>—Nous pouvons partir, dit Maryan.</p> + +<p>—Affublés comme nous le sommes?...</p> + +<p>Un sourire effleura ses lèvres, tandis qu'il regardait, +pensif, le sol à ses pieds.</p> + +<p>—A quoi pensez-vous?</p> + +<p>—Qu'il vaudrait mieux pour moi que vous fussiez +toujours vêtue ainsi.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que je pourrais dire à une paysanne bien +des choses que je dois cacher à la baronne.</p> + +<p>—Qu'est-ce que ce devoir-là? qui vous l'impose? +s'écria Warwara avec un regard étincelant de colère +charmante. Je ne vous ai pas condamné à rester +muet; c'est vous qui me gardez rancune. Vous dites +des absurdités... Si j'étais paysanne, vous ne m'aimeriez +pas. Allons-nous-en.</p> + +<p>Elle sortit de la chaumière d'un pas dégagé. +Maryan suivait à quelque distance; brusquement +elle s'arrêta et l'attendit:</p> + +<p>—Mais parlez donc, dit-elle, je vous le permets, +ou plutôt je le veux. Avez-vous tout oublié? Vous +paraissiez m'aimer autrefois; comment vous suis-je +devenue indifférente?</p> + +<p>—Si je l'expliquais, vous me comprendriez mal +peut-être. Je ne veux pas avant toutes choses que +vous me méprisiez.</p> + +<p>—Décidément, vous êtes fou! Je n'aurais jamais +cru les hommes si romanesques. Où avez-vous pris +tout cela? Dans <i>Werther</i>?</p> + +<p>Tout en faisant une moue de dédain, elle approchait +ses lèvres du visage de Maryan qui sentit la +fraîcheur de son haleine et recula.</p> + +<p>Là-dessus, elle le toisa fièrement de bas en haut et +secoua la tête comme pour dire:</p> + +<p>—Attends! tu me demanderas à genoux ce que +tu feins de dédaigner aujourd'hui.</p> + +<p>Cette femme, malgré toute sa perspicacité, n'entendait +rien aux scrupules de la conscience.</p> + +<p>—Il m'aime pourtant, disait-elle rêveuse, il me +désire et il me fuit!..</p> + +<p>Bromirski avait laissé une assez belle bibliothèque +à laquelle Maryan empruntait parfois des livres. Un +jour Warwara, feuilletant certain volume de Mickiewicz +qu'il venait de rapporter, vit une marque +autour de quatre vers qui peuvent se traduire +ainsi:</p> + +<p>«Mon âme, le souvenir habite en toi, comme un +vautour.—Il dort pendant la tempête du sort et tu +es sauve.—Mais le repos et la confiance te sont-ils +rendus,—Aussitôt, tu saignes sous des serres impitoyables.»</p> + +<p>—Pourquoi, demanda Warwara, pourquoi donc +avoir marqué ce passage?</p> + +<p>Maryan s'en défendit.</p> + +<p>—C'est inutile de nier, s'écria-t-elle, vous l'avez +marqué, vous dis-je! De quel souvenir êtes-vous +tourmenté? Qu'avez-vous perdu? A quoi bon saigner +et vous débattre?</p> + +<p>—Il est donné au poëte, répondit Maryan d'une +manière évasive, de rendre dans la langue des anges +la souffrance muette de l'homme...</p> + +<p>—Continuerez-vous à parler par énigmes? interrompit +Warwara avec emportement. Prétendez-vous, +monsieur, vous jouer de moi? Assez de phrases +sentimentales! Si je vous plais comme autrefois... +alors... ces vers sont superflus, je ne vous ai pas +repoussé! Si vous ne tenez plus à moi, que signifient +ces soupirs, ces allusions, ces aveux à demi +étouffés qui agacent mes nerfs et qui commencent, +entendez-vous... à m'ennuyer?</p> + +<p>Maryan éclata enfin:</p> + +<p>—Faut-il vous dire que je vous aime?</p> + +<p>—Vous ne pouvez pourtant vous attendre raisonnablement +à ce que je le dise la première?</p> + +<p>—Où nous conduirait ma folie? Vous êtes libre, +mais moi...</p> + +<p>—Ah! nous y voici! vous voudriez m'épouser! +dit Warwara avec un rire moqueur; mes richesses ne +vous feraient pas honte si je vous offrais de les partager, +de monter du rang de petit greffier à celui de +maître de Separowze!</p> + +<p>Maryan était devenu très-pâle.</p> + +<p>—Je vous l'avais bien dit que vous me comprendriez +mal, répondit-il avec hauteur; heureusement, +je peux prouver par mes actes que...</p> + +<p>Il s'interrompit, salua et sortit tranquillement de +la chambre.</p> + +<p>Warwara s'efforça en vain de le rappeler; elle +parut trop tard à la fenêtre ouverte, il dépassait déjà +d'un pas rapide l'allée de peupliers; il n'eut garde +de se retourner pour voir flotter un mouchoir blanc, +il fut sourd à la voix qui prononçait son nom avec +un mélange de prière et d'angoisse. Son orgueil +avait triomphé encore une fois, mais le triomphe +ne devait pas être de longue durée.</p> + +<p>Lorsque M. de Lindenthal se présenta ce soir-là +chez la baronne il ne fut pas reçu, et le lendemain +Warwara se leva les yeux rouges. Si Maryan se fût +traîné à ses genoux, elle l'eût repoussé peut-être; +les dédains du jeune homme irritaient son amour-propre. +Elle pensait comme Talleyrand que chaque +homme, de même que chaque chose, a son prix et le +fait qu'un pauvre petit scribe eût considéré comme +une offense l'hypothèse d'être enrichi par ses mains +la laissait confondue. A tout prix, il fallait vaincre +cette insolence. D'ailleurs elle aimait Maryan autant +qu'il lui était possible d'aimer, avec une sorte d'énergie +semblable à de l'avidité. Elle le poursuivit désormais, +comme don Juan put poursuivre une fille aux +abois. Son unique pensée du matin au soir était de +le rencontrer, et elle le rencontrait, comme si sa +volonté implacable eût forcé les événements. Chaque +fois elle le saluait affectueusement; elle s'arrêtait +même, dans l'espoir qu'il l'aborderait, et Maryan +passait d'un air sombre. Une fois, sur la route impériale, +à quelque distance de la ville, elle fit arrêter +sa voiture et cria:</p> + +<p>—Monsieur Janowski, je vous en prie, un mot!...</p> + +<p>Maryan resta immobile, respirant avec effort:</p> + +<p>—Me prenez-vous donc pour un mendiant, noble +dame? demanda-t-il. Je ne demande pas l'aumône. +Employez mieux votre argent.</p> + +<p>Puis s'adressant à un groupe de fainéants déguenillés, +boiteux fort ingambes et aveugles voyants, +qui encombraient le fossé, il reprit:</p> + +<p>—Écoutez, pauvres gens! voici une dame compatissante +qui veut vous donner, vous donner beaucoup. +Courez vite!</p> + +<p>Là-dessus il s'éloigna, laissant Warwara aux griffes +de ces gueux, qui saisissaient les rênes des chevaux, +grimpaient sur les roues, tendaient leurs bonnets à +la portière en énumérant leurs misères, comme +fait le choeur d'une tragédie grecque.</p> + +<p>—En avant! ordonna la baronne</p> + +<p>—Impossible! répondit le cocher.</p> + +<p>—N'importe! que les chevaux passent sur eux!</p> + +<p>Le cocher fit le signe de la croix et ne bougea +pas. Force fut bien à madame Bromirska de tirer +sa bourse et de jeter son argent à cette horde presque +menaçante qui lui souhaita cent ans de vie et +autant d'enfants.</p> + +<p>Cette désagréable aventure ne l'empêcha pas +d'aborder quelques jours plus tard Maryan, qui +fumait un cigare devant le café de Kolomea, où se +trouvaient aussi cinq officiers, un commissaire du +cercle et une demi-douzaine de juifs, lesquels ouvrirent +de grands yeux et envièrent la bonne fortune +du jeune greffier. Maryan eût désiré être un oiseau +qui s'envole à l'approche du chat, mais la fortune +lui ayant refusé des ailes, il jugea convenable de +répondre en homme bien élevé. Warwara feignait +de se promener sur la place; elle lui parlait en +même temps avec vivacité sans obtenir une seule +réponse. Au bout de quelques minutes, Maryan +regarda sa montre, et prétexta une affaire pour la +quitter.</p> + +<p>Une autre fois elle vint à son bureau, lui demander +conseil pour un procès. Il s'excusa disant qu'il +n'était pas légiste.</p> + +<p>—Mais vous êtes un homme d'esprit et je n'ai +confiance qu'en vous.</p> + +<p>—Consultez plutôt M. de Lindenthal.</p> + +<p>Elle se leva d'un air de reine outragée, mais le +soir même, il la trouva sur son chemin; elle lui +saisit les mains avec des sanglots étouffés:</p> + +<p>—Pardonnez-moi, le dépit m'a emportée trop +loin, oubliez les paroles indignes qui m'ont échappé, +j'en suis trop punie, ayez pitié de moi! Faut-il +tomber à genoux ici, dans la rue?</p> + +<p>—Je ne vous en veux pas..., balbutia Maryan, +dont le ressentiment devait céder à cet humble +repentir.</p> + +<p>—Prouvez-le en m'accompagnant tout de suite +jusque chez moi.</p> + +<p>Il voulut, résister, mais la victoire fut pour la +baronne. Dans cette calèche close qui roulait au +milieu du silence et des ténèbres, il était son prisonnier; +Warwara se jura de ne plus jamais lui +rendre sa liberté.</p> + +<p>A Separowze ils furent reçus par M. de Lindenthal +qui, ne comptant pas sur la présence d'un tiers, +vint au-devant de la voiture en bottes rouges et en +robe de chambre turque. Maryan changea de couleur +et voulut prendre congé.</p> + +<p>Warwara ne comprit pas d'abord:</p> + +<p>—Quelle mouche vous pique? demanda-t-elle.</p> + +<p>Tout à coup elle éclata de rire:</p> + +<p>—Jaloux? vous êtes jaloux! Et vous ne vouliez +pas de moi! Eh bien! c'est votre punition!</p> + +<p>Elle profitait, pour parler ainsi, de l'absence de +Lindenthal qui, tout confus de son côté, était allé +faire une toilette moins intime.</p> + +<p>—Cet homme a des droits que je suis tout prêt +à respecter, riposta Maryan, désenchanté une fois +de plus.</p> + +<p>—Taisez-vous, interrompit Warwara, je ne veux +pas chez moi de scandale; mais je vous jure de le +congédier de la bonne manière. Faites-nous seulement +une mine moins tragique et vous verrez!</p> + +<p>Sur ces entrefaites une alliée précieuse vint au +secours de Warwara. Ce fut Théofie, la femme de +Maryan, bonne personne d'un esprit borné et de +sentiments assez vulgaires. Les longues visites que +son mari faisait à Separowze et dont elle ne pouvait +manquer d'être instruite, excitèrent sa jalousie. Au +lieu d'avoir recours pour le retenir à des artifices +ingénieux, elle s'emporta, elle le tourmenta par ses +prières, ses reproches, ses larmes, ses attaques de +nerfs, ses menaces, ses injures; elle ouvrit les +lettres qu'il recevait de Warwara, elle le suivit à +Separowze, le fit appeler par les valets, entama +une scène de violence, puis lorsqu'elle le vit en +colère, tomba soudain à genoux, jurant, les mains +levées au ciel, que personne ne pouvait l'aimer +comme elle l'aimait. Tout cela n'était pas fait pour +rallumer un amour éteint. Au lieu de ramener son +mari, la pauvre femme le poussa dans les filets de +sa rivale, comme si elle eût été complice de cette +dernière. Une brouille complète avec Lindenthal +acheva d'assurer l'ascendant de Warwara sur Maryan +Janowski.</p> + +<p>Le magnifique gentilhomme arriva un jour chez +sa maîtresse très-rouge et très-embarrassé; après +de longs préambules, il demanda timidement à la +baronne de lui prêter un peu d'argent.</p> + +<p>Warwara se mit à jouer avec les franges du sofa +où elle était assise, comme si elle eût réfléchi.</p> + +<p>—Prêter de l'argent à ses amis est le moyen le +plus sûr de perdre leur affection. Vous m'êtes +encore trop cher, Albin, je me garderai de vous +prêter une obole.</p> + +<p>—Mais, Warwara, puisqu'il faut vous le dire, je +suis ruiné ou bien près de l'être, et si mes amis +m'abandonnent...</p> + +<p>—Je vous remercie de votre franchise, interrompit +froidement la baronne; si vous en êtes là, +il serait inutile d'essayer de vous sauver et je risquerais +en outre d'être entraînée dans votre malheur.</p> + +<p>—Vous oubliez, fit observer Lindenthal avec amertume, +que tout ce que je possédais a été à vous bien +longtemps!</p> + +<p>—Il est indigne d'un homme d'honneur de me +le rappeler, dit Warwara, avec une superbe explosion +de courroux; après ce reproche, monsieur, je +ne puis plus vous revoir.</p> + +<p>Elle lui montrait la porte. Lindenthal sortit en +chancelant:</p> + +<p>—Soit, dit-il, je n'ai qu'à mourir.</p> + +<p>—Vous ne pouvez rien faire de mieux, répliqua +la baronne avec une sombre ironie; n'avez-vous +plus de pistolets? Je vous en prêterai un, je vous +donnerai même de la poudre et des balles. Vous +voyez que je sais rendre service, quoi que vous +en disiez.</p> + +<p>Le malheureux la quitta tout à fait anéanti; il ne +s'est pas tué cependant, que je sache.</p> + +<p>Peu de temps après cette rupture, madame Gondola +rendit l'âme, humblement, sans bruit, comme +elle avait vécu, dans la maison de son opulente fille. +Warwara surmonta cette fois l'horreur qu'elle avait +des impressions désagréables; elle vint sur le seuil +de la chambre où agonisait la vieille dame, lui +demander s'il y avait quelque chose qu'elle souhaitât, +puis battit en retraite, satisfaite d'elle-même.</p> + +<p>Comme il lui fallait une complaisante, une subalterne +de confiance à laquelle elle pût livrer quelquefois +ses secrets et une partie de ses intérêts, elle +remplaça vite sa mère par une certaine Hermine, +camériste, brune piquante, vraie beauté bohémienne, +résolue en outre et adroite, qui se promit de dominer +promptement sa maîtresse. Warwara sentait en +elle un esprit supérieur et lui demandait son avis +pour toutes choses, sauf pour ce qui concernait +Maryan. Sur ce point elle avait un projet arrêté, +projet inouï, qui paraîtra incroyable à quiconque +ignore nos moeurs galliciennes.</p> + +<p>Peut-être n'ai-je pas fait bien connaître jusqu'ici +la femme de Maryan: la scène qui va suivre suffira +cependant à donner une juste idée de son caractère. +Warwara, profitant de l'heure où le greffier était à +son bureau, fit arrêter son carrosse devant le pauvre +logement des Janowski.</p> + +<p>—Je suis, dit-elle simplement, la baronne Bromirska, +et je viens, madame, vous proposer un marché.</p> + +<p>—A moi? demanda Théofie atterrée.</p> + +<p>Ses cheveux étaient en désordre sous un bonnet +chiffonné, et, dans un négligé à peine propre, elle +ne paraissait ni jeune ni jolie, bien qu'elle fût en +réalité l'une et l'autre.</p> + +<p>—La chose est bien simple, continua Warwara, +qui, sans y être invitée, s'était jetée sur un vieux +canapé à housse jadis blanche et promenait un +regard de pitié sur cet intérieur qui trahissait un +désordre plus insupportable sans doute à Maryan +que la pire pauvreté. Voulez-vous me vendre votre +mari?</p> + +<p>—Vous le vendre?...</p> + +<p>—Remarquez, madame, que la démarche que je +fais est dans votre intérêt seul. Votre mari m'aime, +il m'appartient, personne ne peut me le reprendre; +mais les gens malavisés aiment le bruit, dont, pour +ma part, j'ai horreur. Je veux jouir en paix de ce +que je possède, et puis il me plaît que Maryan +voyage avec moi. Si je l'emmène il abandonne son +emploi, cela va sans dire. Je trouve donc loyal de +vous offrir une somme annuelle égale à ses appointements.</p> + +<p>Théofie s'emporta comme l'eût fait à sa place +toute autre femme, puis elle pleura, elle sanglota, +sans que Warwara l'interrompît. Lorsque ses larmes +furent séchées par un nouvel accès de colère:</p> + +<p>—Écoutez, dit la baronne, il faut vous décider +vite; Maryan ne doit rien savoir de cette affaire +avant qu'elle soit conclue; il ne donnerait jamais +son consentement; mais il me suivra, si je le veux, +et alors de quoi vivrez-vous?</p> + +<p>—Oui, de quoi vivrai-je? murmura d'une voix +sourde madame Janowska.</p> + +<p>—Acceptez donc cette rente.</p> + +<p>—S'il faut que je perde mon mari...</p> + +<p>—Vous l'avez perdu, il ne vous aime pas.</p> + +<p>—Eh bien! vous me le payerez cher! C'est un +capital que j'exige, non pas une rente. Les femmes +de votre sorte peuvent changer d'avis.</p> + +<p>—Quels sont les appointements?</p> + +<p>—Six cents florins.</p> + +<p>—Je vous en donne dix mille.</p> + +<p>—Non, cela ne suffit pas. Je veux vivre dans l'aisance, +si je suis malheureuse.</p> + +<p>Warwara fronça le sourcil.</p> + +<p>—Mon mari vaut bien trente mille florins.</p> + +<p>—Oh! il est sans prix, dit la baronne; mais je ne +vous donnerai pas plus de quinze mille florins.</p> + +<p>—Vingt mille!</p> + +<p>—Pour vous prouver que je ne suis pas avare, +dix-huit mille, pas un florin de plus!</p> + +<p>La lutte dura longtemps.</p> + +<p>—Je garde mon mari, en ce cas, dit Théofie.</p> + +<p>—Comment vous y prendrez-vous?</p> + +<p>—Je ferai valoir mes droits d'épouse. La loi me +donnera raison.</p> + +<p>—Va donc pour vingt mille florins!</p> + +<p>Warwara sortit de sa poche un acte tout rédigé +où la somme seule était en blanc.</p> + +<p>—Il me faut votre signature.</p> + +<p>Madame Janowska alla chercher un encrier couvert +de poussière, en tira, au bout d'une plume rouillée, +une mouche et un fil d'encre, signa l'acte et le +reçu, puis, faute de sable, sécha l'écriture avec du +poivre qui restait sur la table depuis le dernier +dîner. Les vingt mille florins furent comptés, les +deux parties contractantes se tendirent la main, et +tandis que le carrosse de Warwara s'éloignait à grand +bruit, Théofie se remit à pleurer, tout en cousant +l'argent dans de petits sacs qu'elle cacha un peu +partout.</p> + +<p>Lorsque Maryan sortit de son bureau, il aperçut +la baronne qui, renversée sur les coussins de sa +voiture découverte, lui faisait signe de la main.</p> + +<p>—Tu es libre, dit-elle gaiement, je t'emmène, +nous dînerons ensemble aujourd'hui et toujours.</p> + +<p>—Que signifie...</p> + +<p>—Je t'expliquerai. Monte d'abord.</p> + +<p>En route et tandis que les chevaux dévoraient la +distance au plus vite, Warwara partit d'un grand +éclat de rire:</p> + +<p>—Dis-moi avant tout, demanda-t-elle, si tu vaux +vingt mille florins?</p> + +<p>—Est-ce une plaisanterie?</p> + +<p>—Elle est de mauvais goût, j'en conviens, mais +ta femme l'a signée.</p> + +<p>Warwara lui tendit les deux papiers; il lut, regarda +la baronne, lut encore, froissa l'acte entre ses mains +et haussa les épaules:</p> + +<p>—Croyez-vous qu'un homme se laisse vendre +comme un cheval ou un chien? Il me suffira de dire +non...</p> + +<p>—Tu ne diras pas non, parce que tu m'aimes.</p> + +<p>—Autant que je te hais, répliqua Maryan farouche.</p> + +<p>—Enfant! ne désirais-tu pas de tout ton coeur +pouvoir être à moi comme je suis à toi seul? Nous +verrons le monde ensemble, nous jouirons de la vie, +tu abandonneras un travail ingrat...</p> + +<p>—Et s'il me manque, de quoi vivrai-je?</p> + +<p>—Vas-tu mêler d'ignobles questions d'argent à +notre amour? Je te parle d'aller en Italie, à Paris, +où tu voudras...</p> + +<p>Maryan se tut. C'était une première lâcheté sans +remède. Il consentait par ce silence à quelque chose +de pire que la mort, l'infamie.</p> + +<p>—Oh! que je suis heureuse, s'écria étourdiment +Warwara, un bonheur comme le mien ne peut être +acheté trop cher!</p> + +<p>—Même si on le paye vingt mille florins? demanda +Maryan avec un dégoût profond.</p> + +<p>Il se sentait le plus vil des hommes et il s'y résignait.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>V</h3> +<br> + + +<p>Quelques jours après cet événement, la baronne +et Maryan convinrent de s'éloigner du lieu qu'habitait +madame Janowska. Ils partirent pour Vienne. +Jusqu'au dernier moment, Warwara craignit que sa +proie ne lui échappât; Maryan ne pouvait s'absenter +une heure sans la retrouver en larmes, persuadée +qu'il avait pris la fuite et qu'elle ne le reverrait plus. +Pour le retenir, elle l'avait chargé d'une responsabilité +matérielle, en lui remettant tout l'argent du +voyage. C'était de la part d'une telle femme un acte +de confiance extraordinaire.</p> + +<p>—Mais, se disait-elle, jamais il n'emportera l'argent, +et s'il me le rend, je serai avertie de ses desseins +dont j'aurai le temps d'empêcher l'exécution. +Ce portefeuille me répond de lui.</p> + +<p>De pareilles précautions étaient bien inutiles. +Maryan ne songeait guère à rompre ses indignes +chaînes: il s'enivrait de son bonheur jusqu'à n'avoir +plus ni honte ni remords. Rêver, étendu aux pieds +de Warwara, lui dire ces mille folies qui font hausser +les épaules aux gens de sang-froid et qui sont les +délices des amants, vivre près d'elle dans un état +de vague béatitude, c'était tout ce qu'il demandait. +Les quinze premiers jours se passèrent ainsi troublés +seulement par les énergiques remontrances +d'Hermine à sa maîtresse.</p> + +<p>On pourra s'étonner de l'humilité avec laquelle les +supportait madame Bromirska. Mais, à cette époque, +l'empire d'Hermine était définitivement établi: la +baronne, qui jusque-là ne s'était attachée à aucune +femme, aimait jusqu'à la rudesse de cette suivante +au franc parler qui ne la flattait jamais, tout en lui +marquant un dévouement absolu. Elle ne l'avait pas +décidée sans peine à l'accompagner en Italie. Hermine +lui avait reproché de sacrifier sa réputation à +un aventurier, de s'afficher comme une courtisane, +d'oublier la dernière pudeur et avait fini par déclarer +qu'elle ne tremperait pas dans un tel scandale, +qu'elle s'en irait. Les prières, les larmes de la baronne +eurent raison de ces scrupules qui n'étaient peut-être +que les susceptibilités d'un despote obligé à l'improviste +de partager le pouvoir; elle resta, mais en témoignant +à l'intrus un dédain écrasant, une froideur +glaciale dont il affectait de ne pas s'apercevoir. Peu +à peu l'attitude de cette singulière personne se modifia; +elle observait Maryan et le mépris qu'il lui +avait inspiré d'abord se changeait insensiblement en +pitié. Plus d'une fois la baronne, qui l'emmenait +partout avec elle, au théâtre, à la promenade, la +traitant comme une soeur, remarqua, non sans en +prendre ombrage, l'expression des yeux noirs d'Hermine +lorsqu'ils s'arrêtaient sur Maryan.</p> + +<p>Déjà la félicité des amants s'obscurcissait de quelques +nuages: chez chacun d'eux commençaient à +s'éveiller lentement des instincts ennemis qui semblaient +vouer ces deux êtres unis par la passion à +une haine future, à des hostilités réciproques et +implacables. Maryan était plus amoureux que jamais, +et cependant il avait des lueurs de raison, rares et +fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner +toutes les noirceurs, toutes les bassesses du +caractère de Warwara. Son avarice surtout le révoltait. +Dans la pauvreté même, il avait toujours été +généreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il +donnait son dernier sou, sans demander d'abord:</p> + +<p>—Es-tu digne d'être secouru? N'es-tu pas misérable +par ta propre faute?</p> + +<p>Warwara au contraire eût considéré comme une +faiblesse coupable de venir en aide à un fainéant; +elle engageait les infirmes à se faire recevoir dans +quelque hospice, les vagabonds à travailler; celui-ci +était trop bien vêtu, il devait mentir, les haillons de +celui-là indiquaient une vie de désordre abject.</p> + +<p>Il était curieux de l'entendre, en ces circonstances, +faire de la morale comme si elle-même eût été sans +reproche. L'assemblage des deux épithètes pauvre +et honnête la faisait rire; elle trouvait ces qualités +inconciliables.</p> + +<p>—On ne doit jamais se laisser entraîner par le +sentiment, disait-elle, jamais!</p> + +<p>Maryan sifflait entre ses dents au lieu de répondre; +ce langage était si déplacé dans la bouche d'une +femme jeune, belle, aimée! Une sorte de mélancolie +l'envahit peu à peu.</p> + +<p>—Est-il malade? se demandait Warwara.</p> + +<p>L'événement donna raison aux craintes qui la tourmentaient; +une année à peine s'était écoulée dans des +voyages et des plaisirs de toutes sortes, quand soudain, +au milieu d'une fête, le sang jaillit des lèvres du +jeune homme avec une violence épouvantable. On +eût dit que le rouge torrent de la vie voulait s'échapper +jusqu'à la dernière goutte. Les médecins furent +appelés en toute hâte. Warwara s'enfuit; elle avait +peur; elle ne voulait pas assister au dénouement +terrible, et puis certains ennuis pouvaient s'ensuivre +pour elle. L'accident était survenu à Vienne.</p> + +<p>—Il faut, dit-elle à Hermine, que nous partions +pour Separowze; il pourra m'y rejoindre, s'il guérit.</p> + +<p>—Partez, répondit Hermine, moi je reste.</p> + +<p>A la profonde surprise de sa maîtresse, elle s'obstina +dans cette résolution: personne ne savait préparer +aussi bien qu'elle des pilules de glace, ses +soins étaient nécessaires au malade, elle ne le quitterait +pas, c'était une question d'humanité.</p> + +<p>Quand, à la fin du quatrième jour, le péril fut conjuré, +Maryan promena autour de lui un regard éteint +en prononçant le nom de Warwara. Ce fut Hermine +qui répondit; il la regarda, sourit avec tristesse et +lui tendit une main tremblante, presque diaphane, +sur laquelle tomba un baiser mouillé de pleurs.</p> + +<p>Warwara revint pour la convalescence avec de +grandes démonstrations de tendresse et de joie. +Tandis qu'agenouillée devant le lit de repos où gisait +Maryan, elle lui parlait des angoisses qu'elle avait +ressenties, Hermine la regardait avec des yeux qui +s'élargissaient dans l'obscurité comme ceux d'une +bête de proie. La baronne se releva pour allumer +une cigarette dont la fumée fit aussitôt tousser +Maryan.</p> + +<p>—Pour Dieu! ne fumez pas! s'écria Hermine.</p> + +<p>—Dis-moi si cela t'importune, fit Warwara +s'adressant au jeune homme. Aucun sacrifice ne me +coûtera, tu le sais.</p> + +<p>Il secoua la tête et continua de tousser.</p> + +<p>—Ne l'entendez-vous pas? dit brusquement Hermine.</p> + +<p>—Mais je lui ai demandé...</p> + +<p>—On ne demande pas, on sent ces choses-là!</p> + +<p>Elle fit tomber des doigts de madame Bromirska +la cigarette qu'elle écrasa par terre.</p> + +<p>—Tu brûles le parquet, Minoschka.</p> + +<p>—Mieux vaut brûler le parquet, ma foi, que ses +poumons!</p> + +<p>—A t'entendre on croirait que je suis une égoïste +et sans coeur!</p> + +<p>—Vous avez plus de nerfs que de coeur, en tout +cas!</p> + +<p>La baronne était habituée à ces sorties de la part +de sa confidente. Elle haussa légèrement les sourcils.</p> + +<p>Le médecin vint faire sa visite quotidienne. Warwara +l'emmena chez elle et eut avec lui un entretien +secret auquel prit part sans y être invitée la fine +oreille d'Hermine.</p> + +<p>—Ainsi, j'ai payé vingt mille florins une vie qui +menace de s'éteindre à chaque instant! pensa la baronne +lorsque le médecin lui eut déclaré que la +santé de Maryan exigeait le séjour permanent dans +un pays chaud.</p> + +<p>—Que de dépenses! dit-elle à Hermine, et puis +je ne vais plus avoir un moment de repos. Je l'aime +tant, et je suis menacée de le perdre! Par quelle fatalité +me suis-je attachée à un malade?</p> + +<p>—Oh! madame, dit Hermine, vous parlez d'amour! +et vous pensez à votre argent comme une juive, une +vraie juive...</p> + +<p>—Vas-tu encore me dire des injures?</p> + +<p>—A votre place, moi, je vendrais ma vie pour +pouvoir le sauver, le soulager seulement...</p> + +<p>—Tu en parles à ton aise!</p> + +<p>La baronne emmena cependant Maryan en Italie. +Ils s'arrêtèrent d'abord à Venise, où le convalescent +parut renaître sous l'influence des brises marines et +surtout des impressions nouvelles. Il était sensible +aux arts, à l'éblouissant spectacle qu'offrent ces palais +flottants pour ainsi dire entre le ciel et l'eau, il +riait comme un enfant quand les domestiques de +l'hôtel l'appelaient le prince Janowski.</p> + +<p>Le fameux portefeuille lui était toujours confié, il +payait les notes de l'hôtel, les gondoles, les loges au +théâtre, mais Warwara l'arrêtait s'il faisait mine de +donner une piécette à quelqu'un de ces enfants qui +s'empressent sur les pas de l'étranger pour rendre +mille petits services, ou d'acheter des fleurs à la +bouquetière de la Fenice. Elle lui enlevait la bouteille +de vin de Bordeaux qu'il buvait par ordre des +médecins, de crainte qu'il ne s'échauffât le sang, confisquait +ses cigares dans l'intérêt de sa poitrine, venait +éteindre avec un sourire la bougie qui brûlait +pendant ses nuits d'insomnie, afin d'empêcher qu'il +ne se fatiguât en lisant, et songeait parfois, quand il +s'agenouillait à ses pieds, qu'il devait user sur le +tapis ses vêtements neufs.</p> + +<p>Maryan avait désiré monter à cheval:</p> + +<p>—Il faut qu'il ait un cheval! dit Hermine.</p> + +<p>—Un cheval à Venise? ce serait une anomalie, je +lui donnerai un chien de préférence.</p> + +<p>Mais le chien coûtant fort cher, elle s'avisa que +cette vilaine bête infecterait l'air dans la chambre du +malade; un chat vaudrait mieux, mais le chat valait +dix florins, on avait vu des gens étouffés par des +chats dans leur sommeil; elle finit par lui apporter +un oiseau dont Maryan s'amusa, car il aimait tout +être vivant comme font ceux qu'a déjà effleurés l'haleine +froide de la mort.</p> + +<p>Maryan observait et jugeait Warwara, mais en lui +cherchant des excuses. Elle l'aimait, puisqu'elle +avait soin de lui et que pour lui elle se résignait à +l'exil.</p> + +<p>En été, cependant, les voyageurs revinrent à Separowze, +où la baronne n'avait plus de ménagements +à garder envers le monde, puisque chacun y était +au fait de la situation de Maryan. Alors, elle ressaisit +tout naturellement la direction de sa fortune et lorsque, +l'hiver revenu, l'inséparable trio reprit le chemin +de l'Italie, le prince Janowski se trouva, par un +tour d'adresse qui eût fait honneur à l'escamoteur le +plus habile, relégué au premier rang de la domesticité; +non que l'impérieuse baronne convînt de cette +transformation avec lui ou seulement avec elle-même; +elle l'accablait toujours de petits soins et de +tendres caresses, il avait toujours la meilleure chambre +de la maison, un médecin à ses ordres, tout le +luxe que peut désirer un homme riche; si elle le +chargeait de ses commissions, si elle le laissait au +débarcadère remplir l'office de portefaix, c'était +pour le forcer à un exercice salutaire. Il ne se plaignait +pas du reste; sa mauvaise humeur, qui se traduisait +en boutades et en railleries amères, était +celle d'un malade, voilà tout. Jamais il ne manquait +une occasion de faire le procès des richesses.</p> + +<p>Le lieu qu'ils avaient choisi cette fois pour leur +résidence était Rome. Un jour qu'ils visitaient ensemble +la villa Ludovisi et les jardins de Salluste:</p> + +<p>—Vous n'admirez rien, dit Maryan à Warwara, +qui regardait les merveilles environnantes d'un air +d'indifférence profonde. Vous êtes bien trop sage +pour cela! Que le ciel me préserve de votre sagesse, +qui rend aveugle et sourd! Si, au lieu de feuilles, des +ducats bien brillants pendaient à ces arbres, vous +ouvririez les yeux sans doute; vous diriez:—Le +délicieux pays! Que la nature est belle!—Pauvre +femme! je vous plains de tout mon coeur!</p> + +<p>Et il éclata de rire.</p> + +<p>—Devient-il fou? demanda Warwara inquiète à +sa fidèle Hermine.</p> + +<p>—Réponds! s'écria Maryan prenant brusquement +la tête de Warwara entre ses mains pour la forcer à +le regarder dans les yeux. Te sens-tu le coeur épanoui +comme l'ont les pauvres? Es-tu heureuse?</p> + +<p>—Oui, si tu m'aimes.</p> + +<p>—Tu veux qu'on t'aime et tu n'aimes pas; c'est +de l'eau de pavot qui coule dans tes veines; tu redoutes +de rien prodiguer, même tes sentiments. Tu +es économe de ton coeur comme de ton argent.</p> + +<p>—Je ne t'aime pas?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>Warwara porta son mouchoir de dentelles à ses +paupières humides:</p> + +<p>—Pourtant, ton injustice me fait pleurer.</p> + +<p>—M'aimes-tu? donne tout ce que tu possèdes et +laisse-moi travailler pour toi, mendier pour toi si je +n'ai plus la force de travailler. Tu verras comme +nous serons heureux!</p> + +<p>—Cet homme est fou décidément, pensa madame +Bromirska.</p> + +<p>Quelque temps après, comme elle se plaignait +avec amertume d'un de ses paysans qui avait volé à +la seigneurie de Separowze un sac de pommes de +terre:</p> + +<p>—Nourris-les mieux, dit Maryan moqueur, l'honnêteté +veut manger quelquefois; la meilleure lampe +risque de s'éteindre si l'on n'y renouvelle l'huile nécessaire.</p> + +<p>—Tu défends toujours les gueux!</p> + +<p>—Je n'en ai pas le droit, en effet, n'ayant plus +les vertus de la pauvreté. Il faut que tu le saches +pourtant, quand un pauvre cesse d'être honnête, il +n'est pas toujours criminel, tandis que l'honnêteté +du riche ne peut jamais être un mérite.</p> + +<p>—Ce sont là, soupira Warwara, des idées de +communiste...</p> + +<p>Pendant une excursion qu'ils firent dans la campagne +de Rome, Warwara ne cessa d'exprimer la +crainte folle d'être attaquée par des brigands. Maryan +cependant chantait un air de <i>Fra Diavolo</i>.</p> + +<p>—Voilà, dit-il, la supériorité que donne une poche +vide; on attend les bandits en chantant.</p> + +<p>—Je crois vraiment que tu les appelles! balbutia +Warwara qui se mit à prier.</p> + +<p>Elle avait peur de ce qui lui semblait être chez +Maryan un accès de démence autant que des bandits +eux-mêmes. De plus en plus elle regrettait ses +vingt mille florins. Au lieu de se rétablir, Maryan +languissait, épuisé par un combat atroce, celui de la +passion invincible et du mépris de lui-même.</p> + +<p>Hermine le devinait. Elle parlait peu, restait à +son égard dans une demi-réserve, mais elle était +toujours là quand il souffrait, une tasse de tisane ou +une drogue à la main.</p> + +<p>—Ma petite bohémienne! disait Maryan.</p> + +<p>Et elle se trouvait récompensée.</p> + +<p>Parfois Warwara la chassait avec colère; la jalousie +s'emparait d'elle:</p> + +<p>—Si j'était soupçonneuse!... disait-elle.</p> + +<p>—Que soupçonnerais-tu? demandait Maryan.</p> + +<p>—Que tu me préfères cette chétive laideron au +teint noir. Je ne serais pas la première femme +trompée.</p> + +<p>Maryan détournait la tête d'un air de lassitude. +Qu'elle le comprenait peu! Comme s'il eût pu bannir +un seul instant de sa pensée, de son coeur, dont +elle torturait toutes les fibres, la cruelle idole à laquelle +il s'était donné! Souvent, après des scènes de +passion insensée, il l'éloignait de lui.</p> + +<p>—Que tu es belle et affreuse à la fois! lui disait-il. +Je ne te souhaite pas de devenir vieille! Quand +les années auront eu raison de la volupté de ton +corps, tout le monde te fuira. Tu mourras seule et +abhorrée.</p> + +<p>—Grand Dieu! ne me parle pas de mourir! +s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses mains +devenues tout à coup froides et tremblantes.</p> + +<p>—Non, parlons de la vie, de ta vie, car la mienne +sera courte. Pourquoi essayerais-je de te conseiller, +de t'exhorter? Rien ne nous change au moral, nous +restons tels que nous avons été créés... D'ailleurs, +je ne te verrai pas vieillir. Que m'importe donc ton +avenir? Aujourd'hui tu m'appartiens, tu es jeune, tu +es belle, je serais fou de ne pas trouver divin ton sein +blanc parce qu'il loge un caillou au lieu d'un coeur.</p> + +<p>Le langage de Maryan était souvent amer, ses +bizarreries étaient souvent sinistres; si Warwara se +montrait aussi patiente, c'est que jamais il n'avait +été plus beau, le mal implacable qui le minait donnait +à son visage amaigri un charme idéal qui, pour +tout autre oeil que le sien, eût semblé de mauvais +augure. En effet, un vomissement de sang plus terrible +encore que le premier, mit le pauvre Maryan, +vers la fin de l'hiver, aux portes du tombeau. Hermine +redevint sa garde-malade assidue, silencieuse. +Cette fois Warwara ne s'enfuit pas, elle remporta +sur ses nerfs une victoire mémorable et alla le voir +régulièrement chaque jour; mais sa visite ne durait +guère que dix minutes, dix minutes dont le malade +était reconnaissant et qui lui donnaient la force +d'attendre le lendemain. Cependant, comme la crise +se prolongeait et qu'après trois semaines, Maryan +pouvait à peine quitter son lit pour aller, soutenu +sous les deux bras, respirer au soleil sur la terrasse, +Warwara finit par se lasser. Elle s'en remit à Hermine +du soin de soigner et de distraire Maryan, et +prit, quant à elle, son parti de se promener seule, +d'aller seule au théâtre.</p> + +<p>Ces façons indépendantes ne choquent personne +dans la société russe et polonaise. Elle rencontra +une élégante de Moscou, madame Iraleff, jeune +veuve émancipée qui devint vite son amie intime. +On n'aurait pu parler d'harmonie entre deux personnes +de cette sorte. Madame Iraleff était comme +madame Bromirska un instrument humain accordé +à faux; mais enfin elles se comprirent. La jeune +veuve avait un frère, véritable Adonis de style moderne, +major dans l'armée russe, qui, à la suite d'un +duel, avait obtenu un congé illimité dont il profitait +pour dresser des chevaux et des chiens avec l'art +d'un entraîneur de profession. Le comte Mirosoff ne +quitta plus les deux dames et l'ennui de Warwara +se dissipa soudain comme un mauvais rêve.</p> + +<p>Le matin on visitait ensemble les musées, les +églises, les palais, chacun se déclarant à l'envi +transporté d'admiration, puis, c'étaient de petits dîners +à trois, tantôt chez la baronne, tantôt chez madame +Iraleff; dans l'après-midi, on allait en voiture +au Corso, le soir à l'Opéra ou au bal. Bien souvent +Warwara, toute prête à partir avec le comte, se +rappelait soudain qu'elle n'avait pas vu Maryan de +la journée; alors elle courait lui mettre un baiser +au front pour disparaître ensuite comme une fée. +Si par hasard elle passait une soirée chez elle, son +amie moscovite lui tenait fidèle compagnie; étendues, +nonchalantes, sur un divan, les deux inséparables +fumaient leurs cigarettes, tandis que Maryan +toussait à en mourir dans la chambre voisine.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous supporter cela? demandait +madame Iraleff; c'est épouvantable! Pauvre +jeune homme!</p> + +<p>—Si j'avais le coeur dur, je l'aurais depuis longtemps +congédié, répondait Warwara, mais je suis +faible et bonne. On ne peut changer sa nature!</p> + +<p>Enfin, Maryan provoqua une explication:</p> + +<p>—Ne lui refusez pas cela, dit Hermine, voyez-le... +il est si agité!</p> + +<p>Hermine ayant parlé, Warwara dut se soumettre, +mais elle craignait que l'explication n'irritât ses +nerfs, et la remit au lendemain, au surlendemain, +au jour suivant,... puis il se trouva que le jour suivant +l'ambassadeur de Russie donnait une fête à +laquelle il lui était impossible de manquer. Comme +elle s'envolait, en grande parure, au bras du comte, +Maryan apparut sur le seuil à l'improviste, très pâle, +les cheveux en désordre:</p> + +<p>—Madame, il faut que je vous parle.</p> + +<p>Warwara rougit jusqu'au blanc des yeux.</p> + +<p>—Qui est ce jeune homme? demanda le comte.</p> + +<p>Maryan était plus âgé que lui en réalité, mais la +phthisie rajeunit les malades en prêtant à leurs traits +une expression qui n'appartient qu'à l'âge de l'enthousiasme.</p> + +<p>—C'est un parent pauvre, dit tout has Warwara. +Puis, se tournant vers Maryan avec un sourire:</p> + +<p>—Aie patience jusqu'à demain, ajouta-t-elle, tu +vois que je suis pressée.</p> + +<p>—Je suis pressé aussi, moi!</p> + +<p>—Permettez! murmura la baronne s'adressant à +Mirosoff.</p> + +<p>Elle suivit dans sa chambre l'importun Maryan, +qui ferma aussitôt la porte à clef.</p> + +<p>—Laisse-moi, commença-t-il, te raconter une +histoire.</p> + +<p>—Franchement l'heure est mal choisie.</p> + +<p>—Mon histoire est courte et tu l'entendras.</p> + +<p>D'un air de résignation, Warwara se posa dans +l'embrasure de la fenêtre en frappant de son éventail +la paume de sa main gantée.</p> + +<p>—Au temps où lady Stanhope habitait son château +de Dar-Dschun, sur la cime d'un rocher... tu +sais, lady Stanhope, la nièce de Pitt, la reine de +Palmyre...</p> + +<p>—Continue, continue...</p> + +<p>—Eh bien, il advint alors qu'un jeune voyageur +rencontra dans certaine grotte du Liban un aigle +aveugle à qui la vieillesse avait fait perdre tout son +plumage. Une corneille cependant lui donnait la +becquée.</p> + +<p>La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient.</p> + +<p>—Est-ce fini? demanda Warwara.</p> + +<p>Il fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—Réfléchis, ajouta-t-il. Un animal peut être +doué de compassion, et toi, un être raisonnable, toi +une femme, tu n'as point pitié d'un malheureux que +tu aimes.</p> + +<p>—Je t'en prie..., point de scène, balbutia Warwara, +ménage mes nerfs.</p> + +<p>Il éclata de rire.</p> + +<p>—De quoi peux-tu te plaindre? ajouta la baronne; +est-ce que je ne t'entoure pas de soins, est-ce que +je ne t'ai pas fait mille sacrifices?</p> + +<p>—Quant aux sacrifices, dit Maryan,—et il se +leva d'un air de mépris indicible,—je ne connais +que ceux que je t'ai faits.</p> + +<p>—Mais lesquels?</p> + +<p>—Le sacrifice de ma liberté, de ma réputation +d'honnête homme, et avant tout, celui de ma propre +estime.</p> + +<p>Warwara haussa les épaules.</p> + +<p>—Ta liberté, je te la rends si elle t'est si précieuse.</p> + +<p>Il frémit encore, de grosses larmes roulaient malgré +lui le long de ses joues creuses.</p> + +<p>—Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien +que je n'ai pas la force de me séparer de toi.</p> + +<p>Warwara s'était élancée hors de la chambre; elle +revint avec un portefeuille qu'elle jeta devant lui +d'un geste magnifique, de sorte que les billets de +banque s'échappant voltigèrent de ça et de là comme +de grands papillons:</p> + +<p>—Voilà, dit-elle d'une voix étouffée, voilà mon +argent. Je sais qu'il ne s'agit que de cela, prends-le, +je te donne tout volontairement, mais ne me tourmente +plus ainsi.</p> + +<p>Maryan la toisa d'un regard qui la brûla comme +un fer rouge et qui lui fit sentir pour la première +fois qu'elle avait un coeur.</p> + +<p>Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il +sortait sans répondre, Warwara se jeta dans le fauteuil +et se mit à sangloter. Hermine accourut haletante:</p> + +<p>—Il s'en va, et vous en êtes cause. Il s'en va! +Oh! madame! Outrager un mourant!...</p> + +<p>—J'ai eu tort! s'écria la baronne, ne me ménage +pas les reproches, je les mérite tous!...</p> + +<p>Hermine alla droit au salon où le frère de madame +Iraleff attendait toujours, et, avec l'aplomb qui lui +était propre:</p> + +<p>—Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le +comte voudra bien l'excuser.</p> + +<p>Mirosoff leva ses sourcils dédaigneux, prit son +chapeau, alluma un cigare et battit en retraite.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre +sa maîtresse, vous lui demanderez pardon.</p> + +<p>—Oui, oui, répondit Warwara, qui avait essuyé +ses larmes, mais d'abord ramasse l'argent.</p> + +<p>Hermine ramassa les billets de banque, et la +baronne se mit à les compter.</p> + +<p>—Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, +les aurait-il pris?</p> + +<p>—Bon Dieu! s'écria Hermine, ne prêtez donc pas +à autrui vos viles pensées, il y a encore au monde +des gens qui gardent une dernière étincelle d'honneur, +bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque +vous le jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra +mieux; mais je partirai avec lui, entendez-vous?</p> + +<p>—Tout le monde m'abandonne! gémit Warwara, +éclatant de nouveau en lamentations.</p> + +<p>Elle errait par la chambre au hasard, fiévreuse, +désespérée. Tout à coup elle s'arrêta.</p> + +<p>—Ah! fit-elle, voilà mon billet de banque?</p> + +<p>Il était allé, en effet, s'accrocher aux épines d'un +cactus. Aussitôt cette grande agitation se calma.</p> + +<p>—Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera +changé, ma petite Hermine.</p> + +<p>—Comme vous voudrez, grommela sourdement +la bohémienne.</p> + +<p>Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial.</p> + +<p>—Daignez me faire connaître la somme que vous +avez dépensée pour moi, madame la baronne, dit-il +gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour moi +une dette sacrée.</p> + +<p>—Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous +nous raconter là quand madame ne pense +qu'à implorer votre pardon? Mais parlez-donc, +madame...</p> + +<p>—J'ai été trop vive... les intentions que tu me +prêtes sont loin de ma pensée, balbutia la baronne. +Tu prends si tragiquement toutes choses!</p> + +<p>—Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici +un jour de plus.</p> + +<p>—Eh bien! partons ensemble!</p> + +<p>—J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus +auprès de vous.</p> + +<p>—Maryan!...</p> + +<p>Il secoua la tête.</p> + +<p>—Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara, +se jetant à ses genoux tout éplorée.</p> + +<p>Il la laissa un instant dans cette attitude. Une +joie sombre, involontaire s'était peinte sur ses traits +décharnés; puis, la relevant, il la tint pressée contre +sa poitrine.</p> + +<p>—Méchant! dis-moi que tu m'aimes encore!</p> + +<p>Hermine lui jeta un regard où se mêlaient l'indignation, +la haine et l'envie.</p> + +<p>Tout en attirant le jeune homme sur le divan, +Warwara pensait en elle-même:—Que dira Mirosoff? +Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant dépensé +pour lui! Et s'il m'échappe... D'ailleurs, c'est un +plus grand plaisir de faire perdre la raison à un +homme que de causer à l'ambassade des agitations +de l'Italie ou de l'empereur Napoléon, avec une +Excellence édentée ou un cardinal obèse. Dieu sait +si le pauvre garçon durera longtemps encore!</p> + +<p>Jamais elle ne s'était faite pour lui plus coquette, +plus séduisante, et, tout en l'entourant de voluptueuses +câlineries, elle n'oubliait pas l'essentiel, la +question d'argent.</p> + +<p>—Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons +ce compte, mais ne t'en préoccupe pas d'avance! +Loin de moi la pensée de te demander... C'est une +bagatelle. J'ai tout noté... le total est de cinq mille +six cent quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. +D'ailleurs tu vérifieras toi-même.</p> + +<p>—Quelle idée!...</p> + +<p>Comme elle avait passé un bras autour de son +cou, Maryan n'entendait que la douce musique de +sa voix, sans s'arrêter aux paroles:</p> + +<p>—Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement, +finit-elle par ajouter, je te permets de me +souscrire un billet. Tu seras calme ensuite? Tu ne +diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur?</p> + +<p>Le sourire de Warwara était si délicieux, son +étreinte si tendre, que Maryan prit machinalement +la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il écrivait, +Warwara affectait de son côté un air d'indifférence: +elle étirait avec un léger bâillement ses membres +magnifiques. Quand Maryan lui remit le billet, elle +le posa sur la cheminée sans y jeter un coup d'oeil; +blottie plus près encore de son amant, elle reprenait +sur ce malheureux, par tous les sortiléges +dont elle savait la puissance, son diabolique empire.</p> + +<p>Cette nuit-là, Maryan fut arraché au premier +sommeil par le contact léger d'une main froide +comme un flocon de neige. Warwara était debout +devant son lit.</p> + +<p>—Ne te fâche pas si je te trouble encore une +fois, dit-elle; mais, cher, tu as oublié dans ton billet +les vingt-trois kreutzers.</p> + +<p>Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumière, +lui apporta le précieux papier et trempa elle-même +la plume dans l'encre.</p> + +<p>—Combien as-tu dit?...</p> + +<p>—Vingt-trois kreutzers... tu sais bien.</p> + +<p>Les ayant notés, elle lui donna deux baisers +brûlants et s'en alla toute joyeuse.</p> + +<p>Le lendemain, on la vit à l'Opéra, en compagnie +de Mirosoff et de sa soeur.</p> + +<p>Hermine, qui, lorsque rentrait sa maîtresse, avait +fait d'ordinaire un premier somme, fut éveillée vers +dix heures ce soir-là par un bruit insolite dans la +chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne +fût arrivé, jeta autour d'elle une robe de chambre +et courut frapper à la porte du jeune homme. Quelle +fut sa surprise de le trouver tout habillé! Il avait +endossé ses vieux vêtements d'autrefois, dont jamais, +au grand étonnement de Warwara, il n'avait +voulu se séparer; son manteau gris en bandoulière +comme un soldat, il tenait à la main un bâton de +voyage.</p> + +<p>—Jésus-Marie! s'écria la bohémienne, quel projet +est le vôtre?</p> + +<p>—C'est facile à deviner. Je m'en vais.</p> + +<p>—Où donc?</p> + +<p>—Chez moi.</p> + +<p>—Vous n'y pouvez songer, malade comme vous +l'êtes!</p> + +<p>—Je me trouve très-bien. Jamais je n'ai eu +l'esprit plus sain: c'est l'essentiel.</p> + +<p>—Vous n'atteindrez pas la frontière seulement... +Un si long voyage! Savez-vous ce qu'il coûte?</p> + +<p>—J'irai à pied.</p> + +<p>—A pied de Rome à Kolomea!</p> + +<p>—N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants +qui me nourriront. Il ne m'en faut pas +davantage.</p> + +<p>—Et vos bagages?</p> + +<p>—Je n'emporte que ce qui m'appartient.</p> + +<p>—Faites-moi une grâce... Toutes mes épargnes +sont à votre disposition.</p> + +<p>—Merci, petite! Dieu te récompensera. Moi, je +n'ai besoin de rien. Sois heureuse.</p> + +<p>Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement. +Elle s'attachait à lui toute frémissante; mais +il l'éloigna avec douceur et partit en jetant un +dernier regard dans la chambre, où elle s'était laissée +tomber à genoux. D'en haut, Hermine l'entendit +chantonner le vieux refrain:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Courage, Cosaque, sois gai,</p> +<p>Tu es toujours jeune et vaillant!</p> + </div> </div> + +<p>Il s'éloignait en chantant; il voulait revoir sa patrie, +cette patrie à laquelle le coeur de chacun de nous +reste attaché, quoiqu'elle soit rude et pauvre. Ce fut +ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleuâtres, +vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>VI</h3> +<br> + + +<p>En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie +auprès de l'âtre, par terre, la tête enveloppée de +ses tresses dénouées et renversée contre le mur. +Elle s'était endormie dans son désespoir. La baronne +l'éveilla en lui touchant doucement le genou du +bout de son pied. Elle entr'ouvrit les yeux, mais ne +bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de +Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie, +revint auprès d'Hermine et l'interrogea.</p> + +<p>—Il est parti, répondit la bohémienne.</p> + +<p>—Parti? pour me rejoindre au théâtre peut-être?...</p> + +<p>—Non, pour Kolomea.</p> + +<p>—Mais il n'a pas un kreutzer sur lui!</p> + +<p>—Il est parti cependant!</p> + +<p>Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout, +compta son or, inspecta son écrin. Il n'avait +rien emporté! Ayant constaté cela, elle tomba +éplorée dans un fauteuil.</p> + +<p>Le vide laissé par ce départ lui devint de jour en +jour plus sensible. Mirosoff et sa soeur l'importunaient; +elle avait pris l'Italie en grippe. Sans même +dire adieu à ses amis, elle quitta Rome brusquement +et passa quelques mois à Paris. L'été la retrouva, +comme de coutume, dans sa seigneurie de Separowze. +Le premier soin de la baronne avait été de s'informer +de Maryan. Elle apprit que, gravement +malade, celui-ci avait été recueilli par un pauvre +maître d'école du voisinage. Elle lui écrivit une +lettre pleine de tendres reproches: Maryan ne répondit +pas; elle écrivit de nouveau, se plaignant de +son ingratitude. Point de réponse encore.</p> + +<p>Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa +au débiteur, le priant de lui rendre par fractions la +somme qu'il lui devait. Même silence. Le temps +s'écoula. Peu à peu elle parut oublier le pauvre +Maryan Janowski, mais une rencontre inattendue +vint rafraîchir sa mémoire.</p> + +<p>C'était par une après-midi d'automne. La baronne +avait fait en compagnie de sa fidèle Hermine une +assez longue promenade et retournait chez elle, +fatiguée. Les rayons du soleil ruisselaient tièdes et +clairs sur le feuillage devenu rare et qui brillait des +plus beaux tons de pourpre; comme un fleuve d'or +roulaient les feuilles tombées que l'on foulait aux +pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons; +le ciel était d'un bleu pâle admirablement +limpide, mais dans l'air flottait une odeur lourde et +stupéfiante qui rappelait un peu l'église et tout +autant la cave. Le lointain était barré par une de +ces murailles basses et grises que forment les +brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge s'accrochaient +aux chaumes et aux herbes desséchées; un +vol de grues se dirigeait vers le sud; bientôt on n'en +vit plus qu'un triangle noir qui se dessina sur le ciel, +tandis que de temps à autre les cris stridents des +oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain +comme un appel de détresse.</p> + +<p>Une cigogne retardataire perchée sur une grange +faisait tristement claquer son bec; on eût dit la +crécelle de bois du vendredi saint. Aucun oiseau ne +gazouillait plus; l'oeil eût vainement cherché dans +l'espace l'aile diaprée d'un papillon: c'en était fait +de la danse des moucherons à travers les flammes +rouges du soir, c'en était fait du concert des grillons +et du bourdonnement des abeilles. Un solennel +silence régnait dans la nature et faisait penser à ce +calme qui se répand sur le visage d'un mort après +qu'est exhalé le dernier soupir. Au milieu de ce +silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit +tout à coup Maryan assis sur un banc de bois au +seuil d'une maisonnette; ses mains étaient jointes +devant lui; ses grands yeux bleus levés vers le ciel +semblaient suivre le vol des oiseaux de passage qui +émigraient vers le sud. Et qu'il était pâle! A peine +tenait-il encore à la terre!</p> + +<p>La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle +rebroussa chemin précipitamment. Il lui était impossible +de passer devant le spectre de celui qu'elle +avait aimé.</p> + +<p>Aux premières neiges, elle regagna Lemberg. Là, +elle apprit, dans une fête chez le gouverneur, de la +bouche de certain gentilhomme qui avait des terres +dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski +n'atteindrait pas le printemps, et qu'il eût manqué +du strict nécessaire si quelques amis d'autrefois, +entre autres un vieux juif ancien factotum de son +père, ne l'avaient point secouru. Le lendemain, +Warwara se rendit chez un procureur, qu'elle +chargea de poursuivre Maryan selon la loi. Lorsque +celui-ci reçut la sommation, il ne fit que sourire et +déchira le papier en deux morceaux qu'il jeta au +feu.</p> + +<p>—L'affaire peut se discuter, lui dit le maître +d'école qui l'hébergeait. Ne la remettrez-vous pas +entre les mains d'un avocat?</p> + +<p>—Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai +déjà le meilleur des avocats, celui contre lequel tous +les tribunaux du monde sont impuissants, la mort.</p> + +<p>Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement +de grelots, et la porte du malade s'ouvrit avec +impétuosité pour livrer passage au maître d'école, +puis ce brave homme s'arrêta tout à coup, sourit, +toussa, cracha d'un air embarrassé; il finit par +bégayer:</p> + +<p>—Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un là.</p> + +<p>—Qui donc? demanda Maryan avec effroi.</p> + +<p>—Une dame qui... quel bonheur!... une dame +qui... voyez vous-même...</p> + +<p>Sur le seuil parut une femme enveloppée de voiles +épais. Le malade se redressa, et la dernière goutte +de sang qui restait dans ses veines monta violemment +à ses joues. Mais déjà la femme voilée lui +tendait les bras et venait s'agenouiller près de sa +chaise.</p> + +<p>—Maryan! murmura-t-elle d'une voix qui n'était +pas celle de Warwara.</p> + +<p>—Mon Dieu! est-ce possible? Vous, Théofie?... +vous?... Qu'est-ce... qu'est-ce qui vous amène?</p> + +<p>—Tu me le demandes? dit madame Janowska +en arrachant son voile, tu me le demandes, et je +suis ta femme? et tu souffres?...</p> + +<p>—Sois tranquille sur ce point. Dieu me délivrera +bientôt.</p> + +<p>—Je suis venue pour te soigner! s'écria la bonne +créature. Si tu le permets... ajouta-t-elle avec +crainte.</p> + +<p>—Ma pauvre amie, tu seras bien mal ici...</p> + +<p>—Bah! nous nous arrangerons...</p> + +<p>Elle n'en dit pas davantage, mais se mit à déballer +mille petites choses qui soulagent les malades et +dont Maryan avait été privé jusque-là.</p> + +<p>Lorsque Hermine, avec un plaisir visible, apprit +cette nouvelle à sa maîtresse, celle-ci eut une attaque +de nerfs.</p> + +<p>—Cette femme est auprès de lui! elle le soigne! +elle fait venir des médecins en consultation, et tout +cela, grand Dieu! avec mon argent! Oh! les hommes +n'ont ni honneur ni conscience!</p> + +<p>A mesure que la terre s'éveillait sous le souffle +du renouveau, Maryan se sentait mieux.</p> + +<p>—Patience, lui disait sa femme, encore quelques +semaines, et nous aurons le printemps. Tu guériras +tout à fait.</p> + +<p>—Pour jouir du bien-être que je ressens, répondit +le malade, il faut qu'un homme soit bien près de la +mort. La vie ne s'annonce pas si consolante et si +légère.</p> + +<p>Déjà les frimas fondaient le long des vitres, un +vent doux passait sur la plaine de neige; le fleuve +rompait ses chaînes avec un bruit de tonnerre, et +de tous côtés naissaient des ruisseaux qui descendaient +vers lui en murmurant; une vapeur humide +s'élevait sans cesse; de grosses gouttes d'eau +pareilles à des larmes perlaient aux fenêtres: c'était +partout un bruissement perpétuel. Encore un jour, +encore un, et la terre, dépouillée de son linceul, +s'épanouirait dans une vapeur bleuâtre. Des petits +nuages de ouate moutonnaient sur le ciel serein; +le sol fumait et remplissait l'air d'un parfum frais, +capiteux, enivrant; les corbeaux s'envolaient lourdement +vers la montagne; les moineaux pépiaient sur +les branches encore nues et dans les haies qui servent +de clôture aux chaumières. Le gazon flétri se +parait d'une verdure nouvelle; tout était si distinctement +dessiné par le vigoureux éclat du soleil, que le +moindre petit tronc d'arbre sur la colline lointaine, +chaque abreuvoir perdu au sein des pâturages apparaissait +avec une netteté extraordinaire. Déjà commençaient +dans les airs ces jeux folâtres, ces chansons, +auxquels succède bientôt l'épanouissement +complet de tout ce qui vit.</p> + +<p>Un jour, une hirondelle cherchant son ancien nid +entra sous le porche; elle voltigea quelques minutes +deçà delà avec des petits cris, puis elle s'égara +jusque dans la chambre du malade, où, après avoir +fait mille tours, elle finit par se reposer sur le dossier +de sa chaise, en clignant ses petits yeux noirs.</p> + +<p>—Elle nous apporte le printemps, dit Théofie +avec joie; ne dirait-on pas qu'elle va nous conter +des nouvelles de ces beaux pays lointains où il n'y a +pas d'hiver?</p> + +<p>Le malade se retourna, et regardant l'oiseau familier:</p> + +<p>—Oui, oui, dit-il, elle vient me parler d'un pays +où il n'y a plus d'hiver, plus d'orages, plus de douleurs, +plus de déceptions... Ne connais-tu pas la +croyance populaire? L'hirondelle qui entre dans la +chambre en volant est une messagère de paix, une +messagère de mort...</p> + +<p>—Pourquoi ces tristes pensées?</p> + +<p>—Elles ne sont pas tristes, Théofie; elles me sont +très-douces. Cette nuit, j'ai rêvé que je volais, moi +aussi, et, tandis que je m'élevais de plus en plus +haut, la terre se déroulait au-dessous de moi comme +une broderie bigarrée; les rivières n'étaient plus +que des fils d'argent, et les nuages voguaient dans +l'azur comme des cygnes sur une nappe d'eau. S'envole-t-on +quand on est mort? Je voudrais m'envoler.</p> + +<p>Le même jour, il fut saisi d'une grande faiblesse, +mais refusa de se coucher. Il sourit lorsque les +huissiers de Kolomea entrèrent pour saisir ses meubles +au nom de la baronne Bromirska; il les observa +en souriant toujours, tandis qu'ils inscrivaient consciencieusement +ses habits râpés, son linge usé, ses +vieilles bottes.</p> + +<p>—Le reste m'appartient, dit sa femme, mettant +la justice à la porte.</p> + +<p>L'hirondelle était sortie depuis longtemps, mais +Maryan croyait toujours l'entendre; il la cherchait +à travers la chambre. La nuit, il demanda une fois +à boire, puis voulut s'habiller. On lui obéit, on lui +donna ses vêtements, on le porta jusqu'à la fenêtre.</p> + +<p>—Laisse entrer, dit-il à sa femme, l'odeur des +fleurs nouvelles... J'ai senti le printemps!... Que +c'est doux, que c'est bon!...</p> + +<p>Théofie hésitait à ouvrir la fenêtre, mais Maryan +fit un mouvement des paupières qui signifiait:—Désormais, +peu importe...—Et la fenêtre fut +ouverte.</p> + +<p>—Ne la referme, dit le mourant, qu'après que je +ne serai plus, afin que mon âme puisse s'envoler.</p> + +<p>Il resta quelque temps tranquille, comme s'il eût +respiré avec délices l'air embaumé. Tout à coup, sa +tête se renversa, et il se mit à chanter tout bas:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Petite moissonneuse,</p> +<p>Aiguise ta faucille;</p> +<p>Dans la steppe, belle fille,</p> +<p>Le froment est mûr!</p> + </div> </div> + +<p>Au matin revinrent l'huissier, le clerc et le juge du +village. Ils avaient reçu l'ordre exprès de conduire +en prison Maryan Janowski, la baronne Bromirska +ayant demandé, outre la saisie, la contrainte par +corps. Théofie les conduisit dans la chambre funèbre, +où brûlaient six grands cierges autour de Maryan, +qui, pâle, paisible, plus beau que jamais, les +mains jointes sur les fleurs qui jonchaient sa poitrine, +semblait dormir. La fenêtre était restée ouverte, +et, sur le rebord, l'hirondelle, familièrement +perchée, jetait son petit cri doux et triste devant le +catafalque drapé de noir.</p> + +<p>—Le voici, dit avec amertume madame Janowska. +Conduisez-le en prison si vous voulez.</p> + +<p>Les trois hommes firent le signe de la croix et +s'agenouillèrent pour réciter une prière.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>VII</h3> +<br> + + +<p>Lorsque Warwara reçut le billet de mort à marges +noires, elle s'évanouit, et, longtemps après +qu'elle fut revenue à elle, ses larmes coulèrent en +abondance. Hermine resta pelotonnée dans un coin +jusqu'au soir et du soir jusqu'au matin, sans rien +dire. Le lendemain, elle fit offrir le saint sacrifice +pour le repos de l'âme du défunt et pria de tout +son coeur.</p> + +<p>Le premier rayon du soleil d'été ramena la baronne +à Separowze. Elle apprit que madame Janowska +habitait encore la maison où était mort +Maryan et résolut d'aller lui rendre visite. La veuve, +en grand deuil, la reçut avec plus de surprise que +d'indignation; elle répondit à toutes les questions +qui lui furent posées sur les derniers moments de +son mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda, +non sans quelque embarras, ses ongles roses +et murmura timidement:</p> + +<p>—Parlons, s'il vous plaît, de la somme que me +devait le pauvre homme... vous savez bien, la +somme...</p> + +<p>—Ma foi! il me semble que vous n'avez épargné +aucun moyen pour vous la faire rendre! répondit +froidement madame Janowska.</p> + +<p>—Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais... +enfin je compte sur votre honnêteté...</p> + +<p>Hermine tirait énergiquement sa maîtresse par la +robe, mais elle ne réussit pas à l'arrêter dans cette +ignoble réclamation.</p> + +<p>—Car enfin, continua la baronne, vous vivez de +mon argent.</p> + +<p>—De votre argent! s'écria la veuve en se levant +toute droite; avez-vous bien l'impudence de venir +parler ici de ce commerce d'âmes, femme éhontée! +Ainsi vous croyez m'avoir payé le sacrifice que je +vous ai fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous +donné tout l'or du monde! Je me disais que +mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme il +ne pouvait l'être avec moi; voilà pourquoi je vous +l'ai donné, n'exigeant en échange que mon pain quotidien, +afin de ne plus lui être à charge, afin qu'il +fût heureux! répéta Théofie dans l'obstination de +son étrange dévouement. L'a-t-il été? Non! Vous +nous avez trompés tous les deux, moi et lui...</p> + +<p>—Je vous en prie, murmura Warwara, ménagez +mes nerfs.</p> + +<p>—Sa mort est sur votre conscience, répéta sans +l'entendre madame Janowska, vous l'avez tué! que +son spectre vous poursuive...</p> + +<p>La baronne trembla sous cette menace.</p> + +<p>—De grâce! répétait-elle en s'efforçant de gagner +la porte.</p> + +<p>—De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas +un kreutzer; emportez ses vieilles nippes si vous +voulez... tenez... ceci vous appartient!</p> + +<p>Mais madame Bromirska avait pris la fuite.</p> + +<p>Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement:</p> + +<p>—Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin à +faire.</p> + +<p>—Où vas-tu donc?</p> + +<p>—A son tombeau.</p> + +<p>—Oh! Herminoskha, ma chère Nushka, supplia +la baronne, n'y va pas! ne fais pas cela! Je ne dormirais +pas de la nuit!</p> + +<p>—Peu m'importe! répondit la bohémienne en +s'échappant.</p> + +<p>Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda +tout émue:</p> + +<p>—Qu'as-tu été faire là? demanda-t-elle enfin.</p> + +<p>—Planter des fleurs sur son tombeau.</p> + +<p>—Tu les as plantées toi-même?</p> + +<p>—Moi-même.</p> + +<p>—Jésus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en! +Va-t'en!</p> + +<p>Elle se déshabilla toute seule, tant était grande +son horreur pour ces mains qui avaient touché la +terre où reposait Maryan; mais, au coup de minuit, +Hermine la vit se précipiter dans sa chambre un +flambeau à la main et le visage revêtu d'une pâleur +livide:</p> + +<p>—Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu! +Je l'ai vu!</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Le mort!—Ses dents s'entrechoquaient en +parlant.—J'ai senti son souffle froid comme la +tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il était là debout +devant mon lit et me faisait signe!...</p> + +<p>—Eh bien! répliqua Hermine, c'est une punition +du Ciel! Vous l'avez bien méritée! Je souhaite qu'elle +se renouvelle chaque nuit.</p> + +<p>—Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota +la baronne. Je commanderai cent messes pour +lui... Crois-tu que cela me viendra en aide?... Cinquante +messes, qu'en dis-tu?—reprit-elle après +une pause qui lui avait suffi apparemment pour se +calmer un peu.</p> + +<p>Lorsque la joyeuse lumière du jour entra dans la +chambre, Warwara trouva que dix messes seraient +assez, et après le déjeuner elle envoya Hermine +chez le curé pour commander une seule messe, qui +ne fut suivie d'aucune autre, le spectre de Maryan +Janowski ne s'étant plus montré.</p> + +<p>La baronne avait trente ans à cette époque, c'est +à-dire l'âge où une femme bien portante est à l'apogée +de ses charmes et plus dangereuse que jamais; +le bonheur ne voltige plus devant elle comme un +papillon chatoyant, mais il se couche à ses pieds +comme un chien soumis. La tête de Warwara rappelait +la beauté sévère de la Vénus au miroir, du +Titien; sa haute taille, sa démarche avaient autant +de grâce que de majesté. Elle était riche, tout le +monde lui rendait hommage, elle pouvait satisfaire +tous ses désirs, et cependant elle n'était pas contente. +Une perpétuelle inquiétude, qu'elle attribuait à ses +nerfs malades, la tourmentait sourdement. Chaque +jour, son médecin lui donnait de nouveaux conseils; +enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:</p> + +<p>—Il vous faudrait plus d'activité, madame, dit-il +gravement; occupez-vous de quelque façon utile.</p> + +<p>Warwara s'occupa en effet, et de la manière qui, +à son point de vue, était le plus utile.</p> + +<p>Elle était entrée en relations à Lemberg avec un +Juif du nom de Gottesmann; ce personnage, aussi +dévot que rusé, possédait toute sa confiance. Gottesmann +n'était certes pas ce qu'on appelle un honnête +homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour +esquiver la loi sans se compromettre. De concert +avec ce Juif, la baronne commença donc à dépenser +utilement son activité selon l'ordonnance du médecin. +L'hiver, elle habitait Lemberg, et l'été Separowze, +s'occupant à la campagne comme à la ville +d'affaires aussi variées qu'intéressantes. Elle prêtait +de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux +officiers, aux fils de famille qui étudiaient dans la +capitale, aux petits employés. L'embarras de ces +pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scènes +de drames auxquels ils la faisaient assister avaient +pour ses nerfs détendus un charme indicible; elle +buvait leurs larmes comme du champagne. Quand +un lieutenant, ayant engagé sa parole d'honneur, +se voyait sur le point de perdre son grade, quand +un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses +folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père +de famille criblé de dettes se tordait à ses pieds, tel +qu'un ver qu'on écrase, alors elle jouissait réellement +de la vie et savourait jusqu'aux moindres détails +de la situation, sans en dédaigner un seul. D'abord +elle feignait d'être inflexible, puis elle accordait une +vague espérance, comme si les prières de ses débiteurs +aux abois et quelques à-compte, toujours bien +reçus, l'eussent désarmée; mais la saisie ne s'ensuivait +pas moins. Les atermoiements n'avaient d'autre +but que de rassurer ses victimes afin de lui permettre +de fondre sur elles à l'improviste. Quand elle +avait traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait +dans son argent et il se trouvait que sans rien +risquer elle avait savouré quelques agitations délicieuses.</p> + +<p>—Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui +font venir leurs toilettes de Paris, des hommes qui +entretiennent plusieurs maîtresses à la fois. Moi, j'ai +des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir est +d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de +la prison pour dettes.</p> + +<p>Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais +une obole, car la satisfaction de les torturer ne l'eût +jamais dédommagée d'une perte; l'avidité l'emportait +encore chez elle sur la jouissance qu'elle éprouvait +à faire sentir aux malheureux le pouvoir de +l'argent.</p> + +<p>Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse +dans ses spéculations. Elle prêtait sur des immeubles, +sur le blé, sur des marchandises de toutes +sortes. Si le payement ne s'effectuait pas au jour +dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engagé, +l'exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann +se rendait d'ordinaire acquéreur à vil prix pour +revendre ensuite le plus avantageusement possible. +Nombre de marchés frisaient la ligne de séparation +qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses +permises et les choses défendues. La baronne tendait +volontiers ses filets sur les terrains vagues où +la justice n'a point de prise. Ainsi, elle possédait, +par indivis avec un parent de feu son mari, certaine +maison à Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs +voulut acheter un immeuble. Warwara s'empressa +de recommander la maison de Cracovie, mais +elle passa sous silence ce détail peu important qu'elle +en possédât la moitié. La maison valait quarante +mille florins. Selon le conseil de son astucieuse +parente, le cousin de Bromirski, agissant comme +propriétaire unique, demanda le double de cette +somme; mais M. Gottesmann, qui s'était posé en +entremetteur, conseilla fortement à l'acquéreur de +ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer +de plus. C'était aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, +il lui manquait vingt mille florins. +Gottesmann lui procura donc cette somme à douze +pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut +conclue; Warwara reçut aussitôt sa part de vingt +mille florins, plus dix mille florins pour l'argent +prêté; elle trouva moyen en outre de grappiller dix +mille francs de chicanes.</p> + +<p>Autant la baronne était indulgente pour elle-même, +autant elle se montrait sévère pour autrui; +elle dépouillait sans scrupule; mais le sens moral +s'éveillait chez elle dès qu'elle se sentait lésée, si peu +que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions +contre les coupables! Un de ses fermiers, +ruiné par la grêle ou par un incendie, venait-il la +supplier d'avoir un peu de patience, elle se tordait +les mains en s'écriant:—Désormais, je ne me fierai +à personne, non, à personne! Moi qui vous croyais +honnête homme! N'est-ce pas, Hermine? toi aussi, +tu le croyais honnête? Et maintenant vous descendez +au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... +sortez de ma présence!...—Quiconque lui faisait +perdre un liard cessait aussitôt d'être honnête. +Hélas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans +chacun des pauvres hères qu'ils rançonnent et un +fripon en celui qui leur fait du tort! Le monde juge-t-il +autrement? Nos créanciers ne sont-ils pas toujours +à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des +coquins? Demander à Warwara un peu de pitié +pour des paresseux, des prodigues, des maladroits, +c'eût été vraiment trop exiger d'une femme raisonnable. +Jamais elle n'eut cette faiblesse à se reprocher; +la sensibilité ne lui joua jamais de tours; ses +nerfs eux-mêmes devenaient au besoin singulièrement +calmes: le grincement d'un clou sur un mur +les eût exaspérés, mais le spectacle d'une exécution +ne les chatouillait que très-agréablement. C'est que +la richesse endurcit plus vite un coeur que l'eau +bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait +donc ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait +même une telle intrépidité lorsqu'il s'agissait +d'argent, qu'elle faillit devenir un jour victime de +son héroïsme.</p> + +<p>Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, +petit russien, grand faiseur de projets, qui bâtissait +aujourd'hui un moulin, pour y ajouter demain une +boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès +que lui souriait un nouveau système, le seigneur +Papowitch, un songe-creux de la première sorte, +occupé tantôt de l'invention d'un vaisseau perfectionné, +tantôt de celle d'un canon ou d'un ballon +modèle, eut le malheur de découvrir sur ses terres +une argile qui lui sembla propre à faire de la porcelaine. +Aussitôt le projet d'une fabrique de porcelaine +germa et mûrit dans son esprit, mais l'argent +comptant lui manquait pour l'effectuer. Il rendit +visite à sa voisine et développa ses idées d'une façon +qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci +n'hésita pas à lui remettre dix mille florins contre +une lettre de change payable au bout d'un an. Bien +que le bon jeune homme eût été contraint d'écrire +douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait +jamais depuis de faire l'éloge de son obligeante +voisine.</p> + +<p>Les constructions avançaient; il se procura des +machines, prit des ouvriers; mais, avant le terme +échu, il lui fallut encore emprunter trois mille florins, +ce qui ne l'empêcha pas d'être obligé de s'arrêter +peu après, faute de ressources. L'échéance vint: il +dut demander un délai. Warwara lui accorda six +mois, s'il voulait s'engager pour quinze mille florins. +Lorsqu'il fit de nouveau appel à sa patience, elle se +montra moins accommodante et en exigea vingt mille, +toujours payables dans six mois; mais le malheureux +Papowitch, se trouvant de plus en plus embarrassé, +Warwara n'hésita pas ensuite à faire saisir la forêt +et le moulin. Elle gagna encore dix mille florins à +cette saisie. Plus que jamais l'infatigable Papowitch +cherchait de l'argent pour achever sa fabrique. Cette +fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante +et procura cinq mille florins pour lesquels +le propriétaire souscrivit un billet de six mille, qui +en deux années s'éleva jusqu'à douze mille, sans +que la fabrique pût être encore mise en activité. Au +jour de l'échéance, le pauvre Papowitch fut tout +surpris de voir la plus aimable femme du cercle, +comme il l'avait longtemps nommée, faire main-basse +sur la métairie, les troupeaux, les pâturages +et enfin sur la fabrique. Il se consola par un nouveau +projet. En fouillant ses champs, il y avait +trouvé du charbon de terre; cela valait une mine +d'or! Naturellement, l'exploitation lui coûta cher, +mais une bonne fortune lui fit rencontrer certain +gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut +le dernier emprunt de ce constructeur de châteaux +en Espagne. La seigneurie, la terre furent vendues +par autorité de justice; ensemble elles valaient bien +quarante mille florins; les enchères cependant n'atteignirent +pas cette somme, ou plutôt à la première +et à la seconde enchère aucun acheteur ne se présenta. +À la troisième, la plus aimable femme du +cercle offrit deux mille florins, et la propriété lui fut +adjugée. Alors seulement, les yeux du bon Papowitch +s'ouvrirent; ils s'ouvrirent même très-grands, +si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain +l'effet d'une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain +membre par membre, comme on mange un artichaut +feuille à feuille. Un instant il forma le suprême +projet de mettre le feu à sa maison, mais il s'en tint +finalement à celui de partir pour Baden, où le +râteau du croupier balaya son dernier sou. On le +revit dans le pays quelque temps après, déguenillé, +en bottes trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter +dans le salon de la baronne:</p> + +<p>—Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec +hauteur.</p> + +<p>—Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes +champs, ma maison.</p> + +<p>—Je crois que vous avez perdu la tête.</p> + +<p>Warwara s'était levée, mais Papowitch la saisit +par le bras et tira un couteau.</p> + +<p>—Misérable! s'écria-t-il, voilà tes intérêts!</p> + +<p>En même temps, il lui portait à la poitrine un +coup qui ne la blessa que légèrement, car le pauvre +diable ne savait ce qu'il faisait: il était ivre.</p> + +<p>Elle appela au secours.</p> + +<p>Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait +de l'étrangler quand les domestiques accoururent.</p> + +<p>Il fut terrassé.</p> + +<p>—Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a +voulu m'assassiner, frappez! frappez-le! et traînez-le +en justice.</p> + +<p>Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant +qu'il n'avait voulu que l'effrayer; ce fut en +pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il fut +jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea. +La baronne parut aux assises dans une toilette élégante +pour témoigner contre lui. Lorsqu'elle l'eut +entendu condamner à trois années de prison, considération +prise des circonstances atténuantes, elle +fronça le sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels +drôles qu'un seul châtiment: la potence, qu'il +fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes. +Elle envoya même aux journaux de Vienne un +article de plaintes et de récriminations contre la +justice gallicienne.</p> + +<p>Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait +cependant se passer d'affection et non pas seulement +de cet amour sensuel qu'elle en était venue +à demander aux valets de bonne mine dont elle +s'entourait volontiers, mais de pur dévouement. +Aussi l'empire d'Hermine grandissait-il tous les +jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa maîtresse, +réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, +s'amusant parfois à la faire pleurer, tant elle se +montrait impertinente et capricieuse. N'importe, la +baronne tenait à elle par-dessus tout; c'était l'unique +créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement; +or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse +complétement du besoin d'aimer et d'être +aimé, fût-il en apparence de pierre ou de glace.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>VIII</h3> +<br> + + +<p>Bien des années s'étaient écoulées depuis la nuit +où Maryan Janowski, près de mourir, avait salué le +printemps, lorsque je fis connaissance avec la baronne +Bromirska. L'incident qui me conduisit chez +elle était des plus simples; il s'agissait de lui présenter +une liste de souscriptions ouverte par quelques +amis des arts en vue d'envoyer un jeune peintre +d'avenir étudier sous le ciel et au milieu des chefs-d'oeuvre +de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits +sur la liste était celui de la baronne. Je me présentai +chez elle dans l'après-midi. Cette chaleur tropicale +qui distingue l'été gallicien, aussi court qu'il est +ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot +de mon cheval, tourbillonnait autour de moi comme +un nuage de fumée. Le ciel, d'un bleu foncé pur et +puissant, resplendissait des feux implacables du soleil. +On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant +d'oiseau ne se faisait entendre; l'herbe semblait +brûlée au bord des ruisseaux taris. A l'horizon se +détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.</p> + +<p>J'éprouvai une sensation de soulagement délicieuse +en m'enfonçant sous les futaies de Separowze: les +vieux chênes formaient une voûte de verdure que +perçaient çà et là des flèches de lumière dorée; du +fond des ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur +monta vers moi, mêlée à des arômes de miel +sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en +atteignant une clairière non loin de la seigneurie, +de me trouver au milieu d'un abatage qui permettait +aux rayons du soleil de pleuvoir en liberté. Les +souches grises, avec leurs longues barbes de mousse +et leurs racines largement étirées, faisaient penser à +une armée de gnomes prête à entrer en bataille +contre les géants de la futaie. Partout s'alignaient +des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De +distance en distance, un Titan renversé, ses rameaux +encore parés de quelques feuilles sèches, barrait le +chemin; des centaines de coléoptères en cuirasse +vert doré fourmillaient dessus, et l'écorce fendue +laissait couler la résine comme coule le sang d'une +blessure mortelle. Deux bûcherons étaient en train +de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au plumage +bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant +du bec contre le tronc d'un autre arbre avec un +bruit mesuré.</p> + +<p>—Qui donc fait abattre ce bois magnifique? +demandai-je aux bûcherons.</p> + +<p>—Qui? répéta l'un d'eux en posant sa pioche +pour essuyer la sueur qui couvrait son visage. Qui +serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a besoin +d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en +a jamais assez.</p> + +<p>Ce que je vis à Separowze ne s'accordait que trop +avec le jugement du bûcheron. On eût dit que la +guerre venait de traverser la seigneurie et que les +ravages du canon avaient été à peine réparés. Un +habit de mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n'est +pas plus bigarré que ne l'était le château de cette +riche baronne Bromirska, dont tout le monde enviait +l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement +peint en rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé +tomber par places cet enduit et ressemblait à quelque +écran de tapisserie rongé par les teignes.</p> + +<p>La toiture avait évidemment besoin des soins du +couvreur; la cheminée croulante, réduite à la moitié +de sa hauteur primitive, semblait s'accroupir, +telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies étaient +en maint endroit remplacées par des morceaux de +papier collé. Ici, un bouchon de paille remplissait +quelque trou. On avait barré plusieurs fenêtres avec +des planches qui leur donnaient un air de prison.</p> + +<p>Entre les lames d'une jalousie couverte de poussière +passaient et repassaient une myriade de moineaux, +qui avaient installé leurs nids derrière ce +rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que +par un seul gond et semblait destiné à remplacer +dans la tempête la grinçante girouette qui manquait +au toit, bordé de ce qui semblait d'abord un étrange +travail de sculpture, de ce qui n'était en réalité +qu'une guirlande pressée de nids d'hirondelles.</p> + +<p>Les hirondelles apportent le bonheur, selon une +croyance populaire, aux maisons qu'elles choisissent; +pour cette raison sans doute, la baronne les +tolérait. La grange, construite en longueur auprès +de l'habitation, rappelait par ses poutres détachées, +ses bardeaux pourris qui laissaient entrevoir la nudité +des solives, la carcasse gigantesque d'un animal +antédiluvien.</p> + +<p>De l'autre côté de la seigneurie s'étendait un jardin +mal entretenu, où le plantain et les orties obstruaient +les anciennes allées; on cultivait maintenant des +légumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre +les choux et les raves jaillissaient encore quelques +touffes de roses et de giroflées. Je confiai mon +cheval à un gars costumé en jockey, qui m'apprit +que sa maîtresse était chez elle, et je montai avec +précaution l'escalier dont les marches en bois formaient +presque autant de bascules. Le valet, occupé +dans l'antichambre à attraper des mouches, me conduisit, +en souriant avec complaisance, par une +enfilade de pièces délabrées où se reflétait le caractère +de celle qui en faisait son gîte. Les murs semblaient +crier des maximes d'économie:—Ne jetez +rien! ne réparez rien!—Çà et là, ils laissaient +pendre leurs tapisseries en morceaux, comme des +affiches déchirées au coin des rues. Dans tous les +angles se tendaient de grandes toiles d'araignée +dont les fils couraient d'un tableau à l'autre: les +araignées aussi portent bonheur. Tous les sièges se +dérobaient sous des housses de toile grise rappelant +la cendre des Juifs au jour de la réconciliation. Dans +les bahuts et sur les étagères se mêlaient à la vieille +argenterie les objets les plus hétérogènes: souliers +de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets +flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes +de chapeaux, un bras de statuette, un collier de +chien, un jouet d'enfant, la moitié d'un peigne, de +vieux clous, des noisettes sèches, des brosses à +dents usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait +du bec quelques graines de lin dans sa cage, dont +les fils de fer étaient remplacés par un entrelacement +de ficelles. Auprès d'une fenêtre jaunissait un +calendrier de 1840. Le secrétaire supportait quelques +belles pièces de vieux Saxe plus ou moins +ébréchées, mais aussi de grands ciseaux couverts +d'une rouille pareille à des taches de sang, de vrais +ciseaux de Parque destinés à trancher la vie des +mortels, un encrier d'argent barbouillé d'encre, un +vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de +papiers saupoudré de tabac à priser.</p> + +<p>On respirait dans cette étrange demeure l'odeur +mixte qu'exhale un fruitier et un garde-manger: en +effet, des poires et des pommes à demi mûres +étaient dispersées au bord de toutes les fenêtres et +sur toutes les tables où elles pourrissaient, tandis +que des débris de victuailles de toutes sortes, soigneusement +conservés, se décomposaient de leur +côté en attirant une multitude de mouches.</p> + +<p>Warwara Bromirska me reçut dans sa chambre +à coucher, où elle était en train de s'attifer devant +une grande glace. Elle me tendit sa belle main, froide +comme le marbre, et m'invita poliment à m'asseoir +auprès d'elle, sur un petit divan d'où sortaient de +tous côtés des mèches d'étoupe. À la tête du large +lit italien s'entre-croisaient deux sabres recourbés +autour d'un révolver; sur la table de nuit était jeté un +poignard. La pendule marquait onze heures et demie.</p> + +<p>Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son +âge; elle n'avait perdu ni ses cheveux, toujours frisés +avec art, ni ses dents sans défaut; il lui restait même +une certaine fraîcheur à laquelle le fard contribuait +sans doute, mais son visage avait pris avec l'âge une +étrange expression de méfiance et de méchanceté.</p> + +<p>Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche +au bas du menton, dessinant ce qu'on eût pu +prendre de loin pour une sorte de moustache sarmate. +Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un +couteau; en vérité, ils se plongeaient dans votre +coeur ni plus ni moins que le glaive le mieux aiguisé +pour disséquer ce coeur sans miséricorde; mais, ce +qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'était sa +toilette. Je n'en avais jamais rencontré de pareille; +évidemment elle portait, pour ménager ses robes +neuves, des vieilleries du passé, des vieilleries d'apparat: +une mantille de velours bleu qui laissait la +ouate s'échapper aux coutures, une vieille robe rose +d'où pendait un falbalas, décousu peut-être dans un +bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y +avait de cela vingt ans et plus. Sur sa tête était posé +un fez turc, et la finesse de ses pieds se perdait dans +de grosses pantoufles en feutre.</p> + +<p>Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait +éprouver l'abatage de sa magnifique futaie, en cherchant +à lui persuader que ce sacrifice était mal +entendu, même au point de vue de l'économie.</p> + +<p>Elle tira une longue bouffée de sa cigarette:</p> + +<p>—Oh! répliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je +sais aussi que je ne vivrai point éternellement. Je +veux donc jouir de mes biens tandis que je vis. Ce +n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amène. En +quoi puis-je vous être agréable?</p> + +<p>Tirant de ma poche la feuille de papier où s'alignaient +déjà plusieurs souscriptions, je me mis en +frais de rhétorique.</p> + +<p>Elle sourit, un peu embarrassée.</p> + +<p>—Je veux bien contribuer à cette oeuvre selon +mes moyens, dit-elle enfin. On m'a déjà parlé de +votre peintre; je ne doute pas de son génie, mais, +pour parler franchement, ce génie, ne craignez-vous +pas de l'étouffer?</p> + +<p>—Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi, +à cette sotte redite que le talent ne grandit que +dans la misère? Il est prouvé cependant que les +plus grands esprits ont été ceux que ne tourmentaient +pas le besoin de produire pour satisfaire aux +nécessités vulgaires de la vie.</p> + +<p>—C'est possible! répondit-elle en cherchant dans +ses poches quelque menue monnaie de cuivre; puis +elle prit la feuille, s'approcha du secrétaire, écrivit +deux ou trois mots qu'elle sécha au moyen d'une +pincée de sable prise dans le crachoir, compta et se +relut encore une fois, puis me rendit en soupirant +la liste, plus cinquante kreutzers.</p> + +<p>—Tout ce que je vous demandais, c'était de me +dire si le jeune homme était vraiment digne de notre +compassion, de nos secours. Vous êtes-vous bien +assuré de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir +un bon coeur. Les gens en abuseront souvent.</p> + +<p>Elle se laissa retomber négligemment sur le sofa +auprès de moi:</p> + +<p>—Quand on montre tant de sensibilité à propos +de quelques méchants arbres, qu'est-ce que cela doit +être, bon Dieu, quand il s'agit d'un homme! Permettez +cette observation à une vieille femme: je ne vous +crois pas un garçon pratique... eh! eh! cela viendra, +monsieur, avec le temps!... Il faudra que vous vous +pénétriez d'une chose: c'est que dans ce monde il +ne s'agit pas de coeur bon ou méchant, mais d'une +loi de nature. Celui-ci profite de celui-là tant qu'il +peut. Il n'est personne qui hésite à se servir, pour +atteindre au plus haut, d'une échelle vivante, oui, +oui, d'une échelle formée de têtes d'hommes!</p> + +<p>Elle fit un mouvement du pied; on eût dit que ce +pied se posait avec joie sur la nuque d'un des malheureux +qu'elle avait renversés impitoyablement +comme les chênes séculaires de sa forêt.</p> + +<p>—Permettez-moi, madame, de vous contredire à +mon tour, répliquai-je en m'efforçant de rester poli; +l'expérience nous enseigne à aider le prochain, ne +fût-ce que par intérêt personnel, afin d'être secourus +nous-mêmes le cas échéant.</p> + +<p>—C'est tendre la main à la paresse, à la sottise, +s'écria madame Bromirska, tout agitée. L'indigent +ne peut s'en prendre de son indigence qu'à lui-même.</p> + +<p>—Pas toujours. Il y a une sorte de pauvreté qui, +comme la richesse, étouffe nos élans, paralyse nos +forces.</p> + +<p>—Ah! vous êtes aussi des ennemis de la richesse? +Vous nourrissez ces dangereuses idées modernes +qui conduisent au communisme, vous vous faites +l'apôtre du partage universel?</p> + +<p>—Vous vous trompez, madame, répondis-je. Je +crois impossible de rendre tout le monde riche, +car si chacun était riche, tout le monde manquerait +du nécessaire, personne ne voulant plus travailler. +Jusqu'ici, malheureusement, ni les philosophes, ni +les économistes, n'ont réussi à résoudre le grand +problème d'un partage équitable de la propriété, +mais il me paraît hors de doute que, dans la classe +moyenne seulement, la vie d'un peuple, celle de +l'humanité tout entière pousse de saines racines. La +pauvreté, comme la richesse, a toujours arrêté le +progrès. Richesse et pauvreté sont les différentes +formes de la même maladie. La santé n'existe que +là où vous trouvez en équilibre le travail et le gain, +et là aussi est la liberté. La propriété sans le travail +engendre la tyrannie, et le travail sans la propriété +conduit à l'esclavage.</p> + +<p>—Mais c'est tout à fait selon la nature, décida la +baronne en roulant une nouvelle cigarette.</p> + +<p>—Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le +contraire. D'où vient que les descendants de familles +riches déclinent à la seconde ou troisième génération, +tandis que les descendants des pauvres s'élèvent +tout aussi sûrement, de sorte que la nature, en +somme, tient la balance égale entre la richesse et la +pauvreté? Il faut que dans la première il y ait quelque +chose de démoralisant, et dans la seconde une +force qui nous pousse et nous fait aspirer en haut.</p> + +<p>—Vous avez raison, répliqua la baronne: j'ai eu +l'occasion d'observer cela par moi-même. Jetons +seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez +comme tout a changé ici pour les deux grandes +races dominantes, la noblesse polonaise et le paysan +petit-russien, depuis 1848. Notre noblesse déchoit de +plus en plus, tandis que le paysan prospère.</p> + +<p>—Vous reconnaissez donc que la circulation de +l'argent s'accomplit selon les lois de la nature, tout +comme la circulation de la vie?</p> + +<p>—C'est pour cela, s'écria la baronne, c'est pour +cela que je remercie Dieu de n'avoir pas d'enfants +qui gaspilleraient les biens que j'ai su acquérir!</p> + +<p>—Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter +votre argent là-haut.</p> + +<p>—Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps +réfléchi à ce que je ferais en cas...</p> + +<p>Elle fut interrompue par les aboiements d'un +petit roquet qui s'élança dans la chambre. Tout +blanc et joliment rasé, il avait une crinière et une +queue de lion; chaque poil de son corps se hérissa +de colère à ma vue, comme s'il eût voulu me +déchirer:</p> + +<p>—Paix, Mika! dit la baronne en le caressant. +Regardez cette chère petite bête, monsieur; tandis +que les enfants nous coûtent tant d'argent, Mika m'a +valu un héritage de dix mille florins.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel +ou plutôt vers le plafond, où se balançaient les toiles +d'araignée.</p> + +<p>—L'héritage de mon amie, la baronne Zatner. +Elle ne voulait confier ce petit animal qu'à moi seule, +qu'elle aimait tendrement; aussi donna-t-elle l'ordre +de me le porter après sa mort avec une somme de +dix mille florins. Mais Mika nous a interrompus... +Où en étions-nous?...</p> + +<p>Et la baronne se tourna vers moi en souriant:</p> + +<p>—Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en +effet, sous certains rapports, une cause de soucis. +On possède et on ne jouit pas. Je ne peux pas +manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans +emporter seulement une obole pour Caron. C'est +triste!</p> + +<p>—Eh bien! madame, vous voyez que cette seule +pensée gâte pour vous les joies de la possession, et +peut-être y a-t-il des jours où d'autres nuages se +joignent à celui-là pour vous attrister. Vous admettez +donc avec moi que les lots s'égalisent et que la +nature est juste en définitive. Celui qui, avec une +poche vide, a le coeur gai, tient sa part de félicité +terrestre. Il donnera plutôt un oeuf sur les deux +qu'il possède que le riche n'en donnera un sur +soixante, et pourtant le plaisir de donner est infiniment +supérieur à celui de recevoir.</p> + +<p>—Quelles illusions! fit la baronne avec dédain. +Si vous voulez que je sois sincère, j'avouerai que je +n'ai ressenti aucun plaisir en faisant l'aumône à +votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme +ne soit vainqueur à la fin, mais j'espère bien +ne pas voir cela. Nos paysans cependant ne se gênent +pas déjà pour prendre du bois, du blé, des fruits, +tout ce que Dieu fait croître, et ils ne croient même +pas commettre de péché.</p> + +<p>—Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mûrir +pour tous les fruits et les légumes, répliquai-je; le +même homme, qui ne vous reconnaît pas le droit de +poser une clôture à votre champ, vous rendra fidèlement +votre portefeuille bourré de billets de banque +si le hasard le lui fait trouver. Je ne justifie pas nos +paysans de s'approprier sans scrupule ce que le riche +leur enlève, à les entendre; mais rappelons-nous +pourtant, madame, que saint Augustin a dit: «Le +superflu du riche est le nécessaire du pauvre.»</p> + +<p>—J'ai mon opinion sur ce point, répliqua la +baronne. Vous ferez le signe de la croix si je vous +la dis, car elle n'est ni chrétienne ni moderne, mais +enfin c'est mon opinion. La misère sans adoucissement, +sans espérance, sans secours, comme elle +existe aujourd'hui, n'est qu'une conséquence de +l'abolition de l'esclavage. Vous vous étonnez? C'est +pourtant ainsi. Considérez la Russie, l'Amérique; +vous ne pourrez me donner tort. Autrefois, le planteur +soignait, protégeait son esclave; le serf, lui +aussi, était fort bien traité par son seigneur; chez +nous le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci +lui appartint; il l'aidait à rebâtir sa maison dévorée +par le feu, il lui donnait du blé aux époques de +disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. +Pour le pauvre, je le répète, l'esclavage est un bonheur, +et jamais de cet esclavage on ne réussira, +entendez-vous, à supprimer que les bienfaits; ses +maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De même que le +peuple le plus fort et le plus riche soumet le plus +faible et le plus pauvre, de même en est-il entre les +individus. Chacun dispute à l'autre l'air, la lumière, +la vie, comme font les arbres dans la forêt. Or, ne +vaut-il pas mieux que le plus faible se rende, que le +plus pauvre offre volontairement sa nuque au pied +du riche? Les hommes grossièrement organisés, les +hommes du peuple sont formés par la nature pour +nous servir nous autres, qui sommes d'une constitution +plus fine, plus délicate. Qu'ils travaillent afin +que nous puissions vivre agréablement! C'est justice. +Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, +qui excitent notre enthousiasme à un si haut degré, +eussent été possibles sans l'esclavage? Chez nous, +je parle du temps de la république polonaise, tout +gentilhomme avait les mêmes priviléges qu'un citoyen +libre de la Grèce et de Rome, et le paysan +labourait pour lui afin qu'il pût se vouer sans réserve +au bonheur de la patrie. Mais les idées philanthropiques +ont gâté tout cela; quand il s'est trouvé des +nobles pour pérorer sur les droits naturels et le +contrat social... Bon! vous savez toutes ces choses +mieux que moi, vous savez quelles révolutions ces +philosophes bienfaisants ont provoquées, comment +la Pologne a été déchirée, comment est née la Révolution +française...</p> + +<p>—Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il +me semble que la triple tyrannie de l'aristocratie, +du clergé et des partisans de la cause polonaise a +produit l'esclavage des paysans, la persécution des +sectes dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de +la Pologne en un mot. Quant à la France...</p> + +<p>—Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit +la baronne; je n'ai prétendu dire que mon +opinion. Je prête volontiers l'oreille, moi aussi, à +celle d'un étranger, pourvu que la discussion n'entraîne +ni contrainte ni violence. Cette façon de +s'échauffer sur tout ne me plaît pas; elle ne me +semble propre qu'à exciter du trouble et de l'agitation, +tandis qu'un échange de pensées discret et +mesuré peut contribuer à notre plaisir et à notre +instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous +voulez venir quelquefois tenir compagnie à une +vieille femme, vous ferez une bonne oeuvre. Que le +Ciel vous bénisse!</p> + +<p>Elle me baisa au front et me congédia de cette +façon hautaine que les vieilles dames chez nous ont +en commun avec les princes de l'Église et autres +potentats.</p> + +<p>Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait +toujours onze heures et demie, Dieu sait depuis +combien de jours!</p> + +<br><br> + +<h3>IX</h3> +<br> + + +<p>Depuis, j'allai souvent à Separowze. Mes amis +s'en étonnaient, car, disaient-ils, qu'est-ce qui peut +l'y attirer? La campagne n'est pas belle; il n'y a +point de chasses, et les dîners de la baronne ne sont +rien moins que succulents. C'était vrai, et pourtant +je ne m'ennuyais jamais à la seigneurie. J'y avais +découvert une collection d'originaux tels qu'il n'en +existe plus peut-être nulle part ailleurs qu'en Gallicie. +À elle seule, Warwara eût suffi sans doute à m'intéresser. +Je pénétrais, pour ainsi dire, dans les +coulisses de sa vie. Tandis que d'autres, ne la voyant +qu'à l'église ou dans le monde, pouvaient se tromper +sur son caractère, confondre le masque avec le +visage, moi je la surprenais à ces heures inévitables +où les nerfs se détendent, où l'esprit d'intrigue se +repose, où la comédienne oublie son rôle, et ce +déshabillé moral d'une femme prudente, astucieuse +entre toutes, avait, je dois en convenir, le charme +le plus piquant pour un observateur. Que de naïveté +dans la proclamation incessante de son monstrueux +égoïsme! Aussi avais-je renoncé à jamais la contredire.</p> + +<p>Les moissons en seront-elles moins détruites si +vous critiquez et condamnez la grêle? La foudre qui +frappe un innocent sur le grand chemin l'épargnera-t-elle +davantage parce que vous lui aurez reproché +l'immoralité de son action? Non vraiment, on ne +peut que constater le phénomène et en prendre +note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il y avait en +elle un mélange bizarre d'impressions apparemment +contradictoires: l'avidité de l'or, la volupté de la +possession étaient comme paralysées par la crainte +de jouir d'un trésor qu'elle idolâtrait sans oser y +toucher. C'était une misérable vie en somme, sans +lumière, sans couleur, sans joies, et pourtant la +pensée que cette vie dût finir la faisait tressaillir +d'angoisse. La terreur de la mort finit par briser ce +roc. Warwara devint dévote, une fausse dévote +s'entend. Elle priait, se confessait, brodait des ornements +d'église, mais sans cesser pour cela de faire +de l'usure et des spéculations. Quand elle veillait à +ce que ses gens observassent toutes les abstinences, +tous les jeûnes prescrits, son avarice fraternisait +évidemment avec sa dévotion; elle ne dédaignait pas +non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordât +avec ses principes d'économie. Aussi prit-elle parti +tout à coup pour le système hygiénique qui prescrit +l'usage exclusif des végétaux. Il fallait entendre là-dessus +son valet de chambre Martschine. Retroussant +ses manches et se léchant les lèvres:</p> + +<p>—Elle nous donnait de l'herbe à manger, monsieur +le bienfaiteur, rien que de l'herbe, comme +aux boeufs (pour Martschine, tout légume, sauf la +choucroute, était de l'herbe). Mais la révolution +a éclaté à la fin! Je crois que, si elle ne nous avait +pas donné d'autre viande, nous l'aurions mangée +elle-même!</p> + +<p>J'arrivai un jour à Separowze, avant le coucher +du soleil, au moment où l'on trayait les vaches. De +très-loin déjà, des chants harmonieux avaient frappé +mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je +m'arrêtai pour mieux entendre s'élever en choeur une +douzaine de voix justes et fraîches.</p> + +<p>—Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes +filles? dit Martschine en retroussant derechef ses +manches de chemise. Madame a su qu'elles buvaient +quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de +sorte que les pauvrettes ont reçu l'ordre de chanter +sans interruption tant que la besogne dure; celle +qui s'arrête est punie. Madame aime tant la musique +que c'est pour elle le meilleur remède quand elle se +sent nerveuse. Vous êtes peut-être nerveux aussi? +ajouta Martschine en me jetant un regard si méfiant +que je ne pus m'empêcher de rire. Eh bien! ici, +nous sommes tous nerveux, acheva-t-il avec un gros +soupir.</p> + +<p>Warwara, comme tous les gens soupçonneux et +âpres, était souvent volée; on se faisait une fête de +déjouer quelque peu sa surveillance. Quand elle +s'en apercevait, c'était un nouvel aiguillon pour sa +misanthropie.</p> + +<p>Je me rappelle qu'elle reçut une fois devant moi +un de ses fermiers, petit homme maigre et noir dont +les yeux de chat disparaissaient sous d'épais sourcils. +Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de +nouveau et finit par soupirer bruyamment comme +une locomotive qui laisse échapper la vapeur.</p> + +<p>—Qu'est-il arrivé? dit la baronne, inquiète. Je +t'ai prié déjà de ne pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer +quelque malheur?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria le fermier d'un ton +lamentable, quels temps que les nôtres! En fut il +jamais de plus durs!...</p> + +<p>—Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage... +tu cherches des prétextes.</p> + +<p>—Des prétextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai +d'assez bonnes raisons! Il m'a été impossible de me +procurer de l'argent, du moins tout l'argent que je +vous dois...</p> + +<p>—Comment?... Tu oses?...</p> + +<p>—Oui, j'ose n'avoir pas le sou, répondit-il en +s'enhardissant; il m'a fallu me saigner aux quatre +membres pour vous apporter le peu que voici.</p> + +<p>Et il jeta une liasse de billets de banque sur la +table.</p> + +<p>—Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi +comme un sac, vous me trouverez vide, absolument +vide.</p> + +<p>Warwara compta les billets, et peu à peu un +sourire se dessina sur ses lèvres. Elle finit par +repousser vers le bonhomme une partie de l'argent.</p> + +<p>—Il y a là deux fois plus que tu ne me dois.</p> + +<p>Un instant le fermier la regarda stupéfait, puis sa +bouche s'ouvrit lentement, ses yeux suivirent le mouvement +de la bouche, tous ses traits exprimèrent une +rage comique. S'approchant d'elle avec emportement:</p> + +<p>—Faites-moi la grâce, madame, de me donner +un soufflet.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de +votre main; ou bien, peut-être, ce jeune seigneur +aura-t-il pitié de moi et m'en donnera-t-il un?</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>—Cela signifie... Jésus! Marie! Joseph! que j'ai +fouillé dans la mauvaise poche. Oh! boeuf que tu es!</p> + +<p>—Qui appelles-tu boeuf!</p> + +<p>—Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma +soutînt le contraire. Faire de pareilles bévues!... +Triple sot! va!</p> + +<p>—Voilà vos bons paysans, me dit Warwara. Il a +les poches bourrées d'argent, et il prétend que les +temps sont durs! Faut-il ménager de pareils fripons?</p> + +<p>Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les +ménager.</p> + +<p>Un autre des fermiers avait le tort de lui porter +sur les nerfs par son seul nom. Il est vrai que le +pauvre homme se nommait Petschenischintschenko. +Le nom était difficile à prononcer; se le rappeler +seulement était une grosse affaire; aussi prétendait-elle +qu'il s'en servait comme d'une sorte de cachette +pour esquiver réclamations et poursuites.</p> + +<p>—Si je veux lui envoyer Martschine ou l'huissier, +je ne retrouve plus ce diable de nom et je suis +obligée de recourir à la description:—Tu sais bien, +ce grand paysan en sierak brun<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, avec un bonnet +en toison d'agneau noir?—Beau signalement! Il y +a aux environs cinq cents paysans de grande taille +en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en +bonnet de peau d'agneau noir!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> L'habit des paysans petits-russiens.</blockquote> + +<p>La baronne finit cependant par saisir le pauvre +Petschenischintschenko et par lui tirer lentement +les plumes comme fait le vautour du moineau qu'il +tient dans ses serres. Peu à peu, elle lui prit ses +boeufs, ses chevaux, ses vaches, ses prés, ses +champs et jusqu'à sa chaumière, sans se hâter et +avec délices, comme s'il se fût agi de détacher l'une +après l'autre les syllabes de ce nom interminable +qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à prononcer, +jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un misérable monosyllabe, +un <i>rien</i> tout sec, vêtu de guenilles, nu-pieds, +et cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie.</p> + +<p>Un soir, en descendant le perron pour aller faire +une promenade, nous nous trouvâmes face à face +avec ce pauvre hère. La baronne, craignant peut-être +quelque violence, fit mine de rentrer, mais il +avait déjà saisi la manche de sa kazabaïka<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> et y +appliquait ses lèvres, qui laissèrent une large tache +sur le velours rouge:</p> + +<p>—Ne te sauve pas, ma colombe, s'écria-t-il; +réjouis-moi par ta vue, par tes discours qui coulent +comme le miel!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Vêtement de femme garni et doublé de fourrure.</blockquote> + +<p>—Je crois que cet homme est ivre! s'écria Warwara.</p> + +<p>—Pas du tout, répondit-il.</p> + +<p>Et en effet le malheureux était à jeun. Il ne trébuchait +ni ne bégayait; ses yeux n'avaient pas cette +faible lueur propre aux yeux d'ivrogne; seul, son nez +brillait rouge-foncé comme une lampe qui s'éteint.</p> + +<p>—Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice, +s'écriait Petschenischintschenko avec un mélange +d'enthousiasme et d'ironie, je te dois la liberté, le +plus grand des biens. Oui, tu m'as délivré! Qu'est-ce +que l'argent en effet? Rien! Rien qu'un souci, +un fardeau! Tu m'en as débarrassé avant le grand +voyage qui nous force tous, tôt ou tard, à y renoncer. +Tu m'as donné la liberté. Il faut que je t'embrasse.</p> + +<p>—Si tu approches, je te fais chasser à coups de +pied, entends-tu? cria la baronne.</p> + +<p>—Pourquoi? parce que je me serai montré reconnaissant, +parce que je t'aurai embrassée?</p> + +<p>—Martschine! appela madame Bromirska de +toutes ses forces.</p> + +<p>Mais Martschine fut jeté au loin comme une plume +par le grand paysan, qui étreignit la baronne, quoiqu'elle +se défendît, et l'embrassa d'abord sur la joue +droite, puis sur la joue gauche; après quoi il s'essuya +la bouche avec sa manche et s'en alla en chantonnant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La fille a des yeux noirs,</p> +<p>Une fossette au menton!</p> + </div> </div> + +<p>Des scènes du genre de celle-ci se renouvelaient +presque chaque jour, et j'en faisais mon profit. J'observais +aussi les allures étranges d'Hermine.</p> + +<p>La baronne, qui passait désormais tout l'hiver +dans ses terres, n'avait d'autre distraction que de +jouer au piquet, enveloppée de manteaux et de +châles comme pour une course en traîneau, dans +sa chambre à peine chauffée. Toutes les autres +pièces de la maison étaient fermées à clef par économie.</p> + +<p>J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement +quand la douce Nuschka était de bonne humeur, et +cela n'arrivait qu'à de rares intervalles. Comme sa +maîtresse, la jolie petite bohémienne était devenue, +en prenant des années, une affreuse caricature de +ce qu'elle avait pu être jadis. Toute la vie de son +visage tanné s'était réfugiée au fond de ses yeux d'oiseau +de proie qui brillaient sombres et féroces dans +la caverne de leurs orbites. Elle raillait la baronne +sans miséricorde, la dupait, la volait, allait même +jusqu'à la maltraiter. Warwara s'était donné un +tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait, +moins elle pouvait se passer de ce tyran, contre +lequel de temps à autre elle essayait de se révolter, +mais pour céder toujours à la fin.</p> + +<p>—Ne me faites pas cette méchante mine, disait +Hermine; souriez, entendez-vous, soyez gaie, ou je +pars demain.... Vous me connaissez?</p> + +<p>Et Warwara souriait à travers ses larmes de +rage.</p> + +<p>Si la famille d'Hermine venait à la seigneurie, +force était bien que la baronne se dessaisît des +clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'était pas +sans combat.</p> + +<p>—Tu me réduis à la mendicité, tu me mènes au +tombeau! disait-elle en sanglotant.</p> + +<p>Puis elle se rendait comme une ville qui capitule:</p> + +<p>—Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas, +comme si elle m'eût confié un dangereux secret; +ah! la misérable! que ne puis-je vivre sans elle! +Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes +nerfs seulement, elle serait châtiée comme elle mérite +de l'être! Pour guérir mes nerfs, je sacrifierais +la moitié de ma fortune, oui, la moitié!</p> + +<p>Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur +maîtresse de tous les maux qu'elle leur faisait supporter. +Martschine surtout s'entendait à les torturer: +longtemps il s'était demandé en quoi pouvaient +bien consister les souffrances nerveuses dont +on parlait sans cesse dans la maison, et il avait fini +par se persuader qu'il devait être nerveux lui-même; +Voici en quelle circonstance:</p> + +<p>C'était peu de temps après son entrée à la seigneurie. +Le jour de la fête de Warwara était proche, +et Martschine fut appelé dans l'appartement de sa +maîtresse pour y apprendre par coeur, avec l'aide +de cette dernière, le compliment qu'il devait réciter +au nom de tous les autres domestiques.</p> + +<p>L'aide que lui prêtait la baronne consistait en +grands coups de chasse-mouche distribués sur la +joue, l'oreille ou les jambes chaque fois que la mémoire +se montrait récalcitrante. Et Martschine s'arrêtait +plusieurs fois à chaque vers; le premier surtout +paraissait lui offrir des obstacles insurmontables. +Il commençait ainsi: «Sois saluée, toi, soleil de nos +jours!»</p> + +<p>Même après qu'il eut réussi à retenir tout le reste +du compliment, Martschine continua d'hésiter à la +première ligne. Il fallait que sa maîtresse la lui dît, +et alors tout le reste suivait comme par enchantement. +De même jaillit la mélodie d'une pendule à +musique aussitôt qu'on a poussé le bouton. La veille +de la fête, la baronne lui fit passer un dernier examen; +il s'arrêta comme de coutume:</p> + +<p>—Donne-moi ta main, s'écria-t-elle, impatientée, +en levant le chasse-mouche.</p> + +<p>Martschine tendit la main, mais il la retira si vite +que le coup ne toucha que le plancher.</p> + +<p>—Ta main! entends-tu?</p> + +<p>—Je ne peux pas, madame...</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Non, voyez, elle se retire d'elle-même...</p> + +<p>—Es-tu donc si lâche?... Obéis!...</p> + +<p>—Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux +pas... ce doit être nerveux. Je suis sûrement nerveux.</p> + +<p>La baronne éclata de rire. Le lendemain, elle +attendit, assise sur son fauteuil comme sur un trône, +en robe de soie rouge, le compliment des gens de +sa maison. Ils entrèrent en bon ordre, formèrent un +demi-cercle, et Martschine, muni d'un énorme +bouquet, s'avança, puis se prosternant, lui baisa la +main, fit un pas en arrière, salua de nouveau, +baisa pour la seconde fois la main de la baronne +et finit par pousser, en la regardant, un profond soupir, +toujours sans parler. Pendant quelques minutes, +un silence inquiétant régna dans la chambre; enfin +Warwara montra des yeux au pauvre Martschine le +rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. Comme il +ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers mots; +mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien +que le bruit d'une grosse mer agitée, comme il le +dit plus tard.</p> + +<p>—Sois saluée, toi, soleil de nos jours! murmura +de nouveau la baronne.</p> + +<p>Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara +elle-même, entr'ouvrit les lèvres et continua de +se taire. Exaspérée, la baronne se leva d'un saut et +lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en criant +à tue-tête:</p> + +<p>—Sois saluée, toi, soleil de nos jours...</p> + +<p>Aussitôt Martschine continua rapidement, avec la +précision d'une machine:</p> + +<p>—Noble dame, qui embellis notre existence...</p> + +<p>Et il arriva heureusement au bout; mais son visage, +pâle comme la mort sur une joue et violemment +coloré sur l'autre, produisait un singulier effet.</p> + +<p>Ce jour-là, par extraordinaire, il y eut festin à +Separowze. Martschine, ayant avalé une assiettée +de soupe, un plat de choux, une aune de boudin, la +moitié d'un gros rôti de porc et une vingtaine de +<i>pirogui</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, tout en desserrant à plusieurs reprises la +boucle de sa ceinture, se mit à gémir:</p> + +<p>—Dieu m'a abandonné, je n'en puis plus... Non, +je ne saurais manger davantage. Je suis décidément +nerveux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Mets national, boulettes de pâte farcies de fromage.</blockquote> + + + + +<br><br> + +<h3>X</h3> +<br> + + +<p>Depuis lors, il comprit les maux de sa maîtresse. +Tout le monde pour lui était nerveux, jusqu'au +couvreur qui se tua en se laissant choir du haut du +toit de l'église.</p> + +<p>—Les nerfs, murmurait-il, les nerfs!</p> + +<p>Nerveux comme il prétendait l'être, ce singulier +garçon avait pour principal talent d'agacer les nerfs +des autres. Martschine avait été longtemps soldat et +se vantait d'avoir vu de loin la bataille de Solférino +comme sur une image. Du service militaire il lui +restait le goût de la propreté d'abord, l'habitude de +l'obéissance ensuite.</p> + +<p>Le premier dimanche qui suivit son installation +chez la baronne, celle-ci lui ayant demandé:</p> + +<p>—Ne fais-tu pas un tour après dîner?</p> + +<p>Il répondit debout, en position et la tête à droite:</p> + +<p>—Madame commande que je me promène?</p> + +<p>Quelque temps après, comme il psalmodiait, assis +sur les marches du perron, une sorte de chant +funèbre:</p> + +<p>—Est-ce que tu as du chagrin? demanda la +baronne, ouvrant la fenêtre.</p> + +<p>—Comment serais-je heureux, madame? répliqua +Martschine. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni +soeur, pas même une bonne amie. Je suis en effet +très-malheureux. Madame ne me commande pas de +n'être point malheureux, j'espère!</p> + +<p>Il était taquin ou stupide.</p> + +<p>La baronne ne souffrait pas que le mot de mort +fût prononcé devant elle, pas plus que les mots +d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin tombait +malade, Hermine avait coutume de dire:</p> + +<p>—Il fait un petit voyage de plaisir.</p> + +<p>S'il mourait:</p> + +<p>—Il est parti pour l'Italie.</p> + +<p>La petite chienne ayant refusé sa pâtée, Martschine +ne manqua pas de déclarer que Mika pensait +faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre part, sous +prétexte de propreté, il imagina un jour de tapisser +les murs salpêtrés d'un pavillon, où la baronne allait +volontiers l'été faire la sieste, de tous les billets +mortuaires bordés de noir qui s'étaient accumulés +dans la seigneurie depuis des années. La baronne +faillit s'évanouir à ce spectacle.</p> + +<p>Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait +la vue de la misère, et cependant tous les +vendredis une troupe de mendiants se présentait à +Separowze. C'était un usage immémorial, et Warwara, +qui tenait à passer pour dévote, n'eût pas osé +l'abolir. Charger ses gens de distribuer les aumônes +répugnait trop à sa méfiance. Elle imagina donc de +faire déposer dans le vestibule un habillement complet +qui avait appartenu à feu son mari et une de +ses propres toilettes, usée, chiffonnée, on peut le +croire.</p> + +<p>Chaque mendiant, l'un après l'autre, endossait ces +oripeaux sous la surveillance de Martschine, de sorte +qu'au lieu d'une vingtaine de misérables en haillons +elle recevait chaque vendredi huit messieurs en pantalon +de nankin, frac bleu et souliers de bal, et +douze dames en robe à queue. Dans chacune des +mains salement gantées qui se tendaient vers elle, +la baronne déposait deux kreutzers. Il arriva que, +certain vendredi, l'un des messieurs en frac bleu +manquait à l'appel.</p> + +<p>—Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne.</p> + +<p>—Il ne pourra venir, répondit Martschine. Il est +parti.</p> + +<p>—Parti?</p> + +<p>—Oui, pour l'Italie. J'espère que madame ne le +trouve pas mauvais?</p> + +<p>—Imbécile! que veux-tu me faire accroire là?</p> + +<p>—Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais +ce qui est sûr, c'est que je l'ai vu partir, de mes +propres yeux vu!</p> + +<p>—Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'être pas venu +prendre congé de sa bienfaitrice.</p> + +<p>—Il est assez difficile de se montrer reconnaissant +et poli, dit Martschine, éclatant tout à coup, quand +on est mort...</p> + +<p>—Quoi! il est mort?...</p> + +<p>—Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle?</p> + +<p>—Brute, me dire cela, à moi! s'écria la baronne. +Va! retire-toi de ma présence!</p> + +<p>Et elle eut encore une attaque de nerfs.</p> + +<p>Un matin, Martschine apporta une lettre à sa maîtresse +tandis qu'on la coiffait. Hermine, qui justement +était de mauvaise humeur, lui tirait les cheveux +de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la +lettre, resta debout les yeux attachés sur la baronne.</p> + +<p>—Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci, +pourquoi me regarder de cet air ahuri?</p> + +<p>—Parce que j'ai grand'pitié de madame, répondit +gravement Martschine; j'espère que madame ne me +défend pas d'avoir pitié d'elle?</p> + +<p>—Si fait, je te le défends! s'écria Warwara, +rouge de colère. Tu es ici pour me servir, non pas +pour avoir pitié de moi.</p> + +<p>—Mais je ne peux faire autrement, répliqua +Martschine avec une émotion profonde; j'ai un si +bon coeur et je suis si nerveux: comment n'aurais-je +pas pitié de madame?</p> + +<p>Et il se mit à sangloter.</p> + +<p>L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, +le cocher, s'avisa lui aussi d'avoir des nerfs; seulement +il ne les sentait qu'à la pleine lune. Une fois, il +attela les chevaux au carrosse d'apparat comme +minuit sonnait et serait allé Dieu sait où, si Martschine +ne l'eût réveillé à temps. Une autre fois, on le +vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait pas la +taille du reste, assis à la lucarne du grenier, les +pieds pendants, une ligne à la main. Il pêchait dans +la cour.</p> + +<p>La petite chienne blanche Mika était encore le +plus nerveux de tous les hôtes de Separowze. La +moindre chose excitait sa méchanceté; mais il suffisait, +pour que cette méchanceté devînt de la rage, +que Martschine glissât sur le parquet ciré une brosse +à chaque pied. Alors les mollets de l'imprudent +couraient un danger réel.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>XI</h3> +<br> + + +<p>La collection d'originaux que renfermait la seigneurie +reçut un précieux renfort en la personne +d'un parent éloigné de Warwara, nommé Zénobius +Monastyrski.</p> + +<p>Ce jeune homme, élevé dans l'abondance, avait +gaspillé follement son patrimoine. Devenu pauvre, +il ne regrettait rien, ayant, pour un temps du moins, +vécu à sa guise. Qu'il eût faim, qu'il eût froid, qu'il +dormît à la belle étoile, sa gaieté ne l'abandonnait +pas. Par une matinée de décembre, il apparut à +Separowze en habit d'été, sans gants, sans bottes et +sans bas, les pieds enveloppés de lambeaux de toile, +un claque sous le bras, et naturellement sa belle +tante le traita de «prodigue incorrigible», de +«membre inutile du genre humain», etc.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, interrompit Zénobius +avec un fugitif sourire, j'ai, l'été dernier, aidé les +paysans à rentrer le blé; maintenant je travaille +dans l'étude du notaire Batschkock à Koloméa.</p> + +<p>—Eh bien! que venez-vous demander ici? Je ne +peux rien pour vous.</p> + +<p>—Pardon encore, chère tante, je ne vous demande +pas d'argent, je n'y ai jamais pensé, mais je voudrais +obtenir que vous vous fissiez assurer...</p> + +<p>—De quelle assurance parlez-vous, drôle?</p> + +<p>—D'une assurance sur la vie. Cela ne vous fera +aucun mal. Laissez seulement un médecin vous +examiner. Il verra si vous avez une maladie chronique +ou...</p> + +<p>—Quelle horreur! C'est au milieu de vos princesses +de la rampe, de vos coureurs de tripots, dans +la belle société où vous avez perdu jusqu'à vos dernières +bottes, que vous prenez ces idées-là?</p> + +<p>—Mais, ma tante, il ne vous en coûtera rien. Je +prétends payer le médecin, et vous ne vivrez ni plus +ni moins; seulement, lorsqu'il plaira au Ciel de vous +reprendre, j'aurai une rente assurée.</p> + +<p>—C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez... +que je ne vous revoie jamais!</p> + +<p>—J'obéis, répondit Zénobius avec déférence en +marchant à reculons vers la porte, mais vous ne +pouvez m'empêcher de prendre mes précautions. +Voyons, combien d'années vous reste-t-il encore à +vivre?... Avec votre constitution...</p> + +<p>—Arrête, bourreau, interrompit Warwara en se +bouchant les oreilles et tressaillant de tout son corps; +arrête! ne prononce pas ce chiffre horrible! Je sais +trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une +assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de +l'année, j'en suis certaine. J'aime encore mieux te +donner asile; mais, au nom de Dieu, ne parle plus +de ma mort ni de ma constitution.</p> + +<p>Zénobius s'empressa de lui baiser la main. Son +bagage fut vite transporté à la seigneurie; il tenait +tout entier dans un vieux mouchoir. En cinq minutes, +il eut pris possession du réduit qui lui était assigné +au rez-de-chaussée, suspendit un petit crucifix et le +portrait de sa mère au-dessus de son lit, glissa un +exemplaire usé de <i>Faust</i> sous son oreiller, puis, +assis sur un escabeau, les deux mains appuyées sur +ses genoux, il sourit et respira profondément. La +misère était conjurée.</p> + +<p>Au premier dîner, il se brûla bien un peu les +lèvres, tant il avait hâte d'apaiser les déchirements +de son estomac vide; mais, cette faim féroce une fois +satisfaite, Zénobius reprit les manières polies dont +il avait eu l'habitude. On eût dit que chez lui le +gentilhomme se réveillait d'un profond sommeil. En +même temps, il se rendait utile de tout son pouvoir, +et naturellement la baronne abusait de cette bonne +volonté toujours alerte, toujours souriante. Si, vaincue +par une superstitieuse terreur, elle lui avait +donné asile, ce n'était pas pour le laisser ensuite +manger son pain dans l'oisiveté. Elle l'envoyait donc +aux champs, au marché vendre le blé, surveiller les +coupes de bois, vaquer aux soins de la basse-cour +et du jardin; Zénobius recollait les meubles cassés, +mettait les pantoufles à sa tante, jouait au piquet +toute la journée sans autre enjeu que des fèves. De +temps à autre, il se dédommageait de cette sujétion +par quelque espièglerie.</p> + +<p>Je me rappelle avoir assisté à l'une des meilleures. +J'avais été invité à dîner chez la baronne avec un +prêtre grec du voisinage et la famille de ce dernier. +Au milieu de la table se trouvait une grande tarte +magnifiquement garnie qui datait, je crois, des +noces de Warwara, et qui toujours était reportée +intacte au garde-manger. Quelle fut l'émotion de +notre hôtesse en voyant Zénobius offrir galamment +de la tarte à Cléopha, la fille aînée du prêtre? Saisissant +un grand couteau, il porta au précieux objet +de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux +alla frapper au front, comme une pierre, le +digne prêtre effrayé. Plus tard, celui-ci en rit avec +nous, car il était impossible d'être d'humeur plus +débonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de +la baronne s'était attaché à lui d'une affection sincère, +peut-être parce qu'il était le père de la belle +Cléopha.</p> + +<p>Chaque fois que j'avais rendu visite à la seigneurie, +Zénobius me prenait par le bras pour m'entraîner +au presbytère. C'était une humble demeure; nos +paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. +On eût dit un nid d'hirondelles collé à la vieille +église, et comme dans un nid d'hirondelles, en effet, +jeunes et vieux, étroitement serrés les uns contre +les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. +Le prêtre disait sa messe, préparait son sermon du +dimanche, faisait tout tranquillement ses baptêmes, +ses mariages, enterrait ses morts, et pour le reste +abandonnait le monde au sage gouvernement de la +Providence, sans se soucier de la politique ni d'aucune +des questions brûlantes qui troublent la digestion +des gens moins bien avisés.</p> + +<p>Athanase Kmietowitch n'était qu'un paysan, mais +un paysan lettré, qui, en revenant des champs, +copiait d'une belle écriture des livres qu'il était trop +pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de +toutes les découvertes de la science, de tous les +progrès de la philosophie. Très-simple, indifférent +aux grandeurs, aux richesses, il ne vénérait, après +Dieu, que deux choses: la science et sa femme. +Madame Sophronia Kmietowitch était adorée, choyée +sans cesse, comme l'est seule une femme de prêtre +grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant +d'être définitivement consacré au Seigneur, et, s'il +devient veuf, les ordres qu'il a reçus lui défendent +de convoler en secondes noces. Aussi quelle +terreur a-t-il de perdre la mère de ses enfants! +Il suffisait que madame Sophronia dît: «Si tu me +contraries, je vais maigrir...» pour qu'il exécutât +toutes ses volontés. Pourtant madame Sophronia +aurait pu perdre sans inconvénient une partie de +son embonpoint vraiment turc. Compatriote de +cette autre fille de curé petit-russien, Anastasie +Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous +le nom de Roxelane, gouverna tout l'empire ottoman, +elle avait ce même petit nez retroussé qui +fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce +petit nez mutin qui trahit tant de caprice, de force +et de passion réunis.</p> + +<p>Cette femme de quarante ans, magnifiquement +épanouie, et les quatre enfants qui l'entouraient, ne +faisaient pas mentir le proverbe qui veut que la +beauté soit l'apanage de toutes les familles de prêtres +grecs en Gallicie. Je m'aperçus bientôt que l'une +des jeunes filles, Cléopha, une grande blonde au +teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux +couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout +un monde naïf et poétique comme celui de nos +contes populaires, était l'objet des attentions respectueuses, +mais incessantes, du brave Zénobius. C'était +pour la voir qu'il m'entraînait au presbytère, n'osant +plus y retourner tout seul, dans la crainte que la +sollicitude maternelle de madame Sophronia ne +s'alarmât.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>XII</h3> +<br> + + +<p>Deux billets élégants, d'une grande écriture nette, +presque virile, nous avaient invités, M. Kmietowitch +et moi, à nous rendre chez la baronne le même +jour et à la même heure. J'allai donc chercher le +prêtre, et nous entrâmes ensemble dans la cour de +la seigneurie, pour y être témoins d'une scène vraiment +bizarre. Warwara, assise à une fenêtre ouverte +du rez-de-chaussée, un grand livre d'heures à la +main, récitait tout haut les litanies de la sainte +Vierge, en s'interrompant de temps à autre pour +gourmander ses gens occupés dehors à divers services:</p> + +<p>—Hé! Martschine! les oies sont au verger!... +«Trône de la sagesse, priez pour nous...»—Mon +Dieu! Hermine, qu'as-tu donc cassé?... «Secours +des pécheurs, priez pour nous...»—Bon, voilà +que la sauce brûle... Je la sens d'ici!</p> + +<p>Et elle appelait la cuisinière:</p> + +<p>—Maudite coquine! la sauce est brûlée. «Reine +des anges, priez pour nous!»</p> + +<p>Et ainsi de suite. Enfin elle nous aperçut. Mika +poussa un aboiement frénétique et saisit entre ses +dents aiguës le manteau du prêtre, sans se laisser +désarmer par les flatteries de ce dernier.</p> + +<p>—Mika! criait la baronne, Mika! méchante +bête!</p> + +<p>Elle nous fit entrer et, sans perdre un instant, +nous conduisit dans une pièce écartée où jamais elle +ne recevait de visites. Arrivée là, elle ferma soigneusement +la porte à clef, après s'être bien assurée que +personne ne pouvait entendre.</p> + +<p>—Je vous remercie, nous dit-elle, d'avoir eu +pitié d'une pauvre femme abandonnée. Il s'agit d'un +secret, d'un grand secret, et je veux me hâter de +vous le confier. Autrement, on nous dérangerait... +Vous savez, Hermine... Oh! je suis bien malheureuse! +Cette Hermine n'a pas de conscience. Elle +me tourmente dans l'espérance d'hériter... C'est +une bête féroce, vous dis-je... Mais ses manéges +seront trompés. J'ai fait mon testament. Je l'ai fait +en double. Si je le cachais dans un meuble, elle le +découvrirait; elle forcerait le tiroir, et ma vie, +messieurs, ne serait plus en sûreté. Cette ingrate +créature m'assassinerait de même si je le donnais à +un notaire. À cause de cela, je vous supplie de +veiller à l'exécution de mes dernières volontés. +Tenez, prenez!</p> + +<p>Elle tendit à chacun de nous une enveloppe +cachetée.</p> + +<p>—Et s'il plaît à Dieu de m'enlever de ce monde,—elle +se mit à pleurer,—ayez la bonté de remettre +ce pli...</p> + +<p>Elle ne pouvait plus parler, tant était profonde +chez elle la pitié de soi-même.</p> + +<p>—Voyons, il n'y a pas lieu de craindre ni de +s'affliger encore, dit doucement le prêtre.</p> + +<p>—Non, n'est-ce pas? répliqua la baronne, essuyant +ses larmes du revers de la main; j'ai souvent +entendu dire que les malades qui reçoivent les sacrements +ou qui font leur testament vivent encore +longtemps après. Le croyez-vous? C'est que vraiment +je ne veux pas encore mourir. Feu mon grand-père +avait atteint sa quatre-vingt-deuxième année, et il +est resté robuste jusqu'à la fin.</p> + +<p>En ce moment, on frappa violemment à la porte.</p> + +<p>—Qui est là? demanda la baronne toute tremblante.</p> + +<p>—Ouvrez! répondit la voix brève d'Hermine.</p> + +<p>—Vous voyez! dit bien bas madame Bromirska.</p> + +<p>Elle ouvrit, craintive, et Hermine entra aussitôt +avec fracas.</p> + +<p>—Des secrets, en vérité? Que se trame-t-il ici? +Qu'avez-vous contre moi?...</p> + +<p>—Quelles idées vas-tu te forger, chère Nuschka? +répondit la baronne de sa voix la plus caressante.</p> + +<p>Et elle embrassa familièrement celle que tout à +l'heure elle appelait sa mortelle ennemie.</p> + + + +<br><br> + +<h3>XIII</h3> +<br> + +<p>Il semblait que Warwara eût été avertie par quelque +pressentiment de sa fin prochaine, car, vers la +fin de cet automne-là, elle tomba sérieusement +malade pour la première fois. Les soins du médecin +de sa maison et des deux docteurs appelés en toute +hâte de Kolomea ne lui parurent pas suffisants; elle +fit venir Zénobius près de son lit et lui dit tout +bas:</p> + +<p>—Ces sots m'assassineront; prends les chevaux +et va-t'en vite à Lemberg. Je n'ai confiance qu'en +toi. Ramène le meilleur médecin. Je payerai... oui, +je payerai tout; mais ne perds pas une seconde, et +surtout garde-toi de rien dire...</p> + +<p>Elle désigna Hermine d'un mouvement des paupières.</p> + +<p>Zénobius partit aussitôt pour Lemberg; mais, le +soir même, l'état de la malade s'aggrava sensiblement. +Vers minuit, Hermine, étant seule avec +sa maîtresse assoupie, la secoua de façon à l'éveiller +et lui cria dans l'oreille:</p> + +<p>—Avez-vous fait un testament?</p> + +<p>La baronne ne parut pas comprendre.</p> + +<p>—Avez-vous fait votre testament? répéta impérieusement +Hermine.</p> + +<p>—Mon testament? murmura la baronne d'une +voix éteinte, à quoi bon? Je ne mourrai pas de si +tôt.</p> + +<p>—Il faut que vous en fassiez un... et tout de +suite, entendez-vous! reprit Hermine, la forçant à +s'asseoir sur son lit.</p> + +<p>—Non! dit Warwara avec une dernière énergie, +et je te défends de me parler de la mort.</p> + +<p>—Vous aurais-je donc sacrifié inutilement toute +ma jeunesse? s'écria la bohémienne. Cela ne se peut +pas!... Prenez cette plume, prenez...</p> + +<p>—Veux-tu m'assassiner?</p> + +<p>—Ce n'est pas la peine. Vous mourrez sans cela.</p> + +<p>—Oh! misérable ingrate! monstre que tu es!...</p> + +<p>Les mains de la baronne se crispèrent autour du +cou d'Hermine, qui crut un instant qu'elle allait +l'étrangler; mais, à force de coups, la camériste se +délivra de cette étreinte furieuse:</p> + +<p>—Oui, vous mourrez! dit-elle aussitôt qu'elle eut +réussi à reprendre sa respiration, vous mourrez, +malgré tout, et, à la dernière heure, il n'y aura pas à +votre chevet un seul être qui vous aime, car moi +aussi je vous abhorre.</p> + +<p>Hermine, après cette déclaration, n'avait plus de +ménagements à garder; elle prit les clefs que la +baronne cachait sous son oreiller et chercha le +testament dans les coins les plus secrets. Warwara +s'efforçait en vain de se lever, elle se débattait, elle +appelait et personne ne répondait à ses cris. Au +matin, Hermine n'avait pas encore trouvé le testament, +mais elle s'était emparée de tout ce qui dans +la seigneurie pouvait avoir quelque valeur: bijoux, +papiers précieux, objets de garde-robe.</p> + +<p>Après avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara +s'était tournée du côté du mur et fermait les yeux. +Lorsque son médecin vint lui faire sa visite ordinaire, +elle le supplia d'avoir pitié d'elle, de traîner Hermine +en justice. Le médecin, croyant aux divagations de +la fièvre, promit tout ce qu'elle voulut, quitte à ne +rien faire. Vivante ou morte, cette malheureuse +femme était abandonnée aux mains de sa servante, +qui restait la véritable maîtresse de Separowze.</p> + +<p>Deux jours se passèrent ainsi, jours d'angoisse +pour elle. Spectatrice du pillage qu'elle ne pouvait +empêcher, Warwara ne sentait pas auprès d'elle, +comme l'avait prédit Hermine, une seule personne +qui lui fût dévouée. Sous prétexte de la veiller, +Piotre et Martschine jouaient aux cartes au milieu +de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave +et en fumant leur pipe.</p> + +<p>—Pourquoi nous en priver, disait Martschine, +puisqu'elle doit mourir?</p> + +<p>La dernière protestation s'était éteinte sur les +lèvres refroidies de Warwara. Tout à coup, elle +appela faiblement Mika. La petite chienne s'approcha +du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa +maîtresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres, +elle ne reparut plus. Alors ce coeur de pierre se +brisa: Warwara sanglota tout haut.</p> + +<p>Ainsi se passèrent les derniers jours qu'elle eut +encore à vivre, si l'on peut appeler vivre cette lutte +effroyable entre l'âme prête à partir et le corps qui +se révolte encore. Enfin l'heure sonna qui efface +toutes les douleurs, qui apporte la délivrance au plus +méchant comme au meilleur, Mika se mit à pousser +sous le lit des hurlements lamentables:</p> + +<p>—Qu'as-tu, ma pauvre bête?... murmura sa maîtresse. +Faim, peut-être...</p> + +<p>Mais Hermine, éclatant d'un rire impitoyable:</p> + +<p>—Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des +mourants dans la maison.</p> + +<p>—Je ne meurs pas, gémit la baronne, non, je ne +meurs pas, je ne veux pas mourir! Qu'on aille +chercher le prêtre, ajouta-t-elle quelques instants +après.</p> + +<p>Quand la cuisinière de Separowze entra au presbytère, +j'y étais justement en visite; nous nous hâtâmes +de répondre à l'appel de la mourante. Mais il était +trop tard. L'agonie avait commencé. Martschine lui +ayant dit:—On est allé chercher Sa Révérence +M. Kmietowitch,—Warwara répliqua d'une voix +que personne ne reconnut:—Qui est celui-là?—comme +si elle eût entendu son nom pour la première +fois.</p> + +<p>Hermine s'approcha du lit:</p> + +<p>—Elle meurt! dit-elle tout bas, c'est fini.</p> + +<p>Et avec une férocité inouïe:</p> + +<p>—Me direz-vous enfin, reprit-elle, où est le testament?</p> + +<p>Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux, +effrayant.</p> + +<p>—Le testament est... il est en bonnes mains...—répondit-elle +avec fermeté. Tu n'auras rien... non, +rien... pas une vieille pantoufle...</p> + +<p>Puis, tâtant la couverture des deux mains:</p> + +<p>—Où est mon argent?... soupira-t-elle, on m'a +pris mon argent...</p> + +<p>Lorsque j'entrai avec le prêtre, elle venait de +mourir. La seigneurie semblait avoir été mise au pillage, +et tout le désordre qui suit une orgie régnait +dans la chambre mortuaire. Warwara n'avait pas +cette beauté paisible et solennelle que j'ai vue à la +plupart des morts; ses traits étaient absolument défigurés: +personne n'avait songé à lui fermer les yeux. +Le prêtre se mit en prières; les serviteurs s'agenouillèrent +à son exemple. Au dernier <i>Amen</i>, Zénobius +parut sur le seuil avec le grand médecin de Lemberg. +Tandis que celui-ci s'approchait du lit, puis haussait +les épaules, le jeune parent pauvre de la baronne +prononça un fervent <i>Pater noster</i>; il se pencha vers +sa tante et lui ferma pieusement les yeux. Le soleil +couchant projetait un dernier rayon d'or sur la main +ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait été +si avare n'eussent pas brillé davantage.</p> + + + +<p>Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytère. +Nous marchions côte à côte en silence, quand un +cortège funèbre nous rejoignit. Nous nous rangeâmes +pour le laisser passer.</p> + +<p>—Qui donc enterre-t-on? demandai-je.</p> + +<p>—Un paysan de Separowze, me répondit M. Kmietowitch; +dans la contrée, il était connu pour le pire +des ivrognes. Écoutez comme sa veuve le pleure.</p> + +<p>En tête du cortège marchait un homme portant +la croix; puis les chantres suivaient avec le diacre; +six garçons robustes portaient le cercueil couvert de +grosse toile blanche, et derrière le cercueil, venait +la veuve, les cheveux épars, les vêtements déchirés. +Le long cortège d'amis et de voisins, armés de fusils +et de pistolets pour la plupart, faisait penser à des +cosaques prêts au combat plutôt qu'à des paysans +en deuil. Les bruyantes lamentations des pleureuses +se mêlaient au murmure des prières et aux sons +déchirants du <i>trembit</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Quand tout eut fait silence, +la veuve recommença ses sanglots et ses gémissements; +en même temps, elle se tordait les mains, +s'arrachait les cheveux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Cor des Karpathes.</blockquote> + +<p>—Ah! mon cher Zéphyrin, disait-elle, pourquoi +m'abandonner? Comment vivrai-je sans toi, +pauvre femme que je suis? Qui donc me battra +maintenant, mon Zéphyrin? Qui donc m'accablera +d'injures, puisque tu n'es plus, mon trésor? Dis! +qui donc boira toute l'eau-de-vie du cabaret, qui +donc s'endettera auprès des juifs, comme tu savais +si bien le faire?...</p> + +<p>Rien de plus étrange que cette lamentation ironique +de la veuve qui, délivrée de son tyran, devait +néanmoins se soumettre à l'usage. Toute l'<i>humour</i> +populaire de la Petite-Russie éclatait dans cette +improvisation.</p> + +<p>—C'est le jugement du défunt qui commence! fit +observer Kmietowitch.</p> + +<p>—Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara? +Mais non, Warwara n'a rien à craindre; elle a veillé +toute sa vie à ce que personne ne pût se trouver là +pour gémir derrière son cercueil.</p> + +<p>Je me trompais; les splendides obsèques de la +baronne furent conduites par Zénobius, qui pleurait +comme un enfant.</p> + + + +<br><br> + +<h3>XIV</h3> +<br> + + +<p>Aussitôt après les funérailles, survint le notaire +Batschkock pour l'ouverture du testament. M. Kmietowitch +et moi nous présentâmes chacun le pli qui +nous avait été confié: c'était le même testament +écrit en double.</p> + +<p>À peine Batschkock en eut-il pris connaissance, +qu'il poussa une longue exclamation:</p> + +<p>—C'est fou! absolument fou! Jamais créature +raisonnable n'a choisi un tel héritier. Il y a de +quoi rire!</p> + +<p>Cet héritier invraisemblable n'était autre que Mika. +Toute la fortune des Bromirski était léguée à la +petite chienne hargneuse, mais l'administration des +biens restait confiée à Zénobius; il toucherait les +revenus tant que vivrait l'intéressant quadrupède, +à la condition de le soigner fidèlement. Mika, morte +à son tour, tout devait retourner aux Carmélites de +Lemberg, qui étaient chargées de prier pour l'âme +de la défunte baronne.</p> + +<p>Zénobius, en apprenant les bizarres dispositions +testamentaires qui le concernaient, demeura d'abord +atterré; il n'avait pas compté sur une obole.</p> + +<p>—Laissez-moi m'asseoir, dit-il; je n'ai plus de +jambes.</p> + +<p>Mais, l'instant d'après, le jeune fou, bondissant +jusqu'au plafond, saisissait Mika par les pattes et se +mettait à danser avec elle. Les domestiques vinrent +saluer leur nouveau maître, et aussitôt, comme il +arrive pour tous les changements de gouvernement, +les délateurs et les courtisans surgirent: Martschine +lui chuchota un mot dans l'oreille droite, Piotre un +autre mot dans l'oreille gauche, et Zénobius donna +tout haut l'ordre d'ouvrir devant lui les malles d'Hermine. +Sans se laisser intimider par les menaces, ni +toucher par les pleurs de cette mégère, il reprit +d'une main ferme tout l'argent, tous les objets précieux +qu'elle s'était appropriés, saisit de l'autre main +une cravache et la chassa ainsi de la seigneurie.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>XV</h3> +<br> + + +<p>L'argent est pour les hommes une pierre de +touche. Zénobius riche ne ressembla guère à Zénobius +pauvre; il perdit sa gaieté, ses joyeux enfantillages, +son insouciance du lendemain. Bref, il ne +resta rien de lui que l'amour voué une fois pour +toutes à la blonde Cléopha. Contre cet amour, l'argent +lui-même ne put rien. Au fait, comment Zénobius +ne serait-il pas devenu triste et chagrin? Son +opulence, son bonheur même, puisque la misère +lui eût ôté le courage d'aspirer à la main de celle +qu'il adorait, tout enfin dépendait de la vie d'un +méchant roquet, vieux, obèse et maladif.</p> + +<p>—Non, dit-il dans son honnêteté scrupuleuse, je +ne ferai pas de Cléopha aujourd'hui une dame et +demain une mendiante!</p> + +<p>Il résolut d'amasser à force d'économies un petit +capital qui lui permît de prendre charge de famille; +pour cela, il fallait prolonger de trois années au +moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu +les fréquentes indispositions de cette créature gâtée.</p> + +<p>Zénobius entreprit d'arriver à ses fins en se privant +de tout.</p> + +<p>Plusieurs domestiques furent congédiés; il fit des +réformes de toutes sortes, et la seigneurie prit une +mine plus désolée encore que du temps de la +baronne. L'esprit de cette dernière semblait toujours +flotter dans les murs qui avaient abrité son avarice. +Toutes les recherches du bien-être et du luxe étaient +réservées pour la seule Mika, toujours couchée sur +ses coussins comme une petite-maîtresse et plus +grondeuse, plus irascible que jamais. Les soins +assidus de Zénobius étaient reçus par elle sans +l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il dès +l'aube pour la brosser lui-même, en vain la baignait-il +chaque semaine avec des précautions infinies, la +séchant ensuite dans du linge chauffé, l'emmaillotant +comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la +porter dans le lit d'édredon où elle consentait à +dormir. À table, Mika recevait du bout des dents les +meilleurs morceaux. Si elle les refusait, Zénobius +suppliait, cherchait à l'amuser, appelait une foule +de chiens imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu'à +ce que Mika, poussée par la jalousie, eût surmonté +sa répugnance et mangé son potage. Il lui tenait +compagnie dans le carrosse où elle trônait, tout +comme une noble dame, disait Piotre; mais rarement +elle se décidait à sortir, et il fallut que son gardien, +puisqu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner aux +soins douteux des domestiques, prît des habitudes +sédentaires. Plus de visites au presbytère. A peine +lui permettait-elle de lire ou de fumer à sa guise! +Combien de fois le pauvre Zénobius fut-il réveillé +en sursaut, la nuit, par le cauchemar qui lui montrait +Mika courant quelque danger! Il n'avait plus de +repos avant de s'être assuré que la bête endormie +respirait bien. Le médecin de la maison ne suffisait +pas à cette princesse; on consultait pour elle à +Kolomea, même à Lemberg; mais rien ne pouvait +vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de +jour en jour plus lourde et plus haletante.</p> + +<p>—Plaignez-moi, me dit Zénobius un jour que +j'étais allé le voir; plaignez-moi; je me sacrifie à ce +maudit animal, et il ne me donne en échange que +du souci, tant de souci que je voudrais le battre +jusqu'à l'assommer; mais que deviendraient mes +revenus si je suivais mon envie?</p> + +<p>J'entrai avec lui dans le salon où Mika reposait +accablée sur ses fourrures. Elle ne se leva pas pour +courir à la rencontre de Zénobius, elle ne poussa +pas un aboiement joyeux, elle ne remua même pas +la queue, comme l'eût fait tout autre chien à la vue +de son maître. L'homme était ici l'esclave de la bête, +et on eût dit que la bête s'en rendait compte, car +elle appela Zénobius d'un grognement sourd, et +Zénobius obéit à ce chien qu'il détestait, parce que +le chien était riche.</p> + +<p>—Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reçois +des ordres.</p> + +<p>Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se +levant avec une fureur soudaine, elle se mit à japper +en montrant ses dents aiguës, qui mordirent Zénobius +de la belle façon lorsqu'il essaya de l'apaiser.</p> + +<p>Enfin le pauvre diable tomba dans une mélancolie +profonde; il évitait ses amis, maigrissait à vue d'oeil.</p> + +<p>—Comment, disait M. Kmietowitch, un homme +peut-il être poussé par la cupidité jusqu'à devenir le +valet d'une bête?</p> + +<p>Il y avait trois mois que la baronne était morte. +Un soir, je faisais au presbytère une partie d'échecs +avec la belle Cléopha, lorsque Zénobius, tout de +noir vêtu, traversa les champs à grands pas, semblable +à un corbeau sur la neige, et se précipita +dans la chambre où nous étions réunis, la famille du +prêtre et moi. Il avait l'air désespéré; ses cheveux +tombaient par mèches éparses sur son pâle visage, +il tenait un pistolet; sans prononcer un mot, il +embrassa les genoux de Cléopha.</p> + +<p>—Est-ce que Mika est morte? demandai-je.</p> + +<p>Ce fut, je l'avoue, ma première pensée.</p> + +<p>—Que m'importe qu'elle meure! s'écria-t-il avec +emportement. J'en ai assez de cet ignoble esclavage!...</p> + +<p>—Dieu soit loué! interrompit le prêtre.</p> + +<p>—Dites que vous aurez pitié de moi, Cléopha; +promettez de devenir ma femme, et je renonce à +toutes mes richesses. Je casse la tête de Mika,—et +il brandit son pistolet...—Cléopha, le veux-tu?.. +J'aime mieux, pour ma part, m'atteler moi-même à +la charrue que de renoncer plus longtemps à ma +dignité d'homme.</p> + +<p>La belle fille ne répondit pas tout d'abord; ses +yeux étaient baissés sur l'échiquier. Tout à coup, sa +main un peu grande, mais bien faite et blanche +comme l'ivoire, sortit de la fourrure dont était +bordée sa kazabaïka, et poussant un pion avec tranquillité:</p> + +<p>—Échec et mat! prononça-t-elle.</p> + +<p>Notre partie était terminée. Alors elle se tourna +vers Zénobius, toujours à ses pieds:</p> + +<p>—Je serai votre femme, lui dit-elle, mais ne tuez +pas le chien, car il serait aussi absurde de repousser +l'argent que de s'en faire l'esclave.</p> + +<p>Ainsi Mika trouva grâce devant la blonde Cléopha, +qui, un mois plus tard, entrait en maîtresse à la +seigneurie, le petit chien du presbytère sur ses +talons. Ce chien vif, espiègle, toujours frétillant, +bondissant, avait vraiment le diable au corps; je +n'en vis jamais de plus drôle ni de plus aimable. Il +fit ce que toute l'énergie et toute la sagesse de +Cléopha n'auraient pas su accomplir peut-être. Il +relégua les médecins dans l'ombre, il sauva la vie +de Mika. Celle-ci accueillit d'abord ses avances d'un +air boudeur; mais, à la fin de la première journée, +les deux chiens s'ébattaient comme de vieux camarades +à travers les jardins. L'exercice rendit à Mika +l'appétit que doit avoir un chien bien portant et +même la taille svelte qu'il ne semblait pas qu'elle +pût jamais recouvrer. Elle devint mère de famille et +acquit tout naturellement les qualités que ce titre +comporte. Je suppose qu'elle vit encore.</p> + +<br><br><br> + + + + +<h1>BASILE HYMEN</h1> + +<br><br> + +<h3>I</h3> +<br> + +<p>Nous étions tous deux fatigués, moi et mon chien; +il me suivait lentement, la langue pendante, la queue +rentrée entre les jambes. Voici donc une forêt! Qui +pourrait résister à sa fraîcheur délicieuse? J'appuie +mon fusil contre le tronc d'un chêne, et je m'étends +à l'ombre, sur l'herbe épaisse. Mon chien se laisse +tomber auprès de moi; il n'en peut plus! L'après-midi +a été si chaude, si accablante! Depuis le matin, +nous battons les champs, les bois, les buissons, toute +la contrée, sans autre butin que deux bécasses, et +nous sommes égarés!... Enfin, il y a là cependant +devant nous un petit village,—un village dans les +environs duquel je n'ai jamais chassé. Quel effort il +faudra encore pour l'atteindre!... Le soleil brûle +toute la campagne; les gros nuages noirs semblent +prêts à se laisser tomber comme autant de poids +énormes qui écraseront les épis mûrs, déjà courbés +vers la terre; au delà des moissons ruisselantes +d'or, la grande prairie est sèche comme si elle +avait passé l'année dans un herbier; les chevaux +paissent couchés; de loin en loin, à de rares intervalles, +tinte faiblement une clochette. La fumée +elle-même ne s'élève qu'avec lenteur au-dessus des +cheminées du village. Elle ne monte pas; elle s'arrête, +comme pour s'y reposer sur les toits de +chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune +garçon vêtu de toile, pieds nus, le visage contre +terre, et dans le ruisseau qui coule lentement près +du village se baignent de petits paysans. Ils barbotent, +jettent des cris, éclatent de rire; c'est le seul +bruit qui rompe ce morne silence. Derrière moi, la +forêt sommeille immobile; seules, les feuilles d'argent +d'un tremble élancé chuchotent entre elles: +on dirait des coeurs palpitants qui frémissent et +s'entre-choquent. Aucun oiseau ne se fait entendre; +mais les mouches bourdonnent en revanche, et +les papillons, voguant sur les ondes de l'air embrasé, +se poursuivent avec mille jeux folâtres. Au-dessus +de moi planent des cigognes; à peine paraissent-elles +grosses comme des hirondelles. Quelle bonne +odeur de foin frais coupé! Mais, de plus en plus, les +nuages s'amoncellent, et le ciel s'assombrit.</p> + +<p>—Je crois, dis-je à mon chien, que nous aurons de +l'orage.</p> + +<p>Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent +mieux que les hommes. Se levant, il battit la +terre du superbe panache de sa queue. Je jetai mon +fusil sur mon épaule et me dirigeai vers le village. +Il était trop tard: déjà avait soufflé ce coup de vent +impétueux qui amène la pluie. Des pyramides de +poussière soulevées entre le ciel et la terre semblèrent +étayer la voûte sombre; les ondes jaunes du blé +se brisèrent contre la forêt comme une mer agitée, +le tonnerre gronda, on eût dit qu'un drap noir descendait +du firmament pour s'étendre sur le monde +et le cacher. Puis un éclair déchira ces ténèbres +comme si les portes du ciel étaient forcées soudain; +par la crevasse béante jaillit l'éternelle lumière qui +éblouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de +larges gouttes d'eau brillaient sur les feuilles. Tantôt +la campagne semblait illuminée par des feux de +Bengale, tantôt elle s'effaçait dans la nuit. Un éclair, +un roulement prolongé se succédaient avec précipitation; +le vent hurlait comme une meute de loups, et +maintenant tombaient des torrents de pluie, fouettant +les arbres chargés de fruits et les épis brisés. Je courais... +Le ciel s'éclaircit peu à peu et changea de +couleur: rouge tout à l'heure, il devint jaune clair, +pour passer de là au violet foncé. La pluie faisait +songer à un rideau gris illuminé par derrière; sous +mes pieds se formaient des ruisselets rapides; dans +l'air flottait une odeur étrange, comme si le soleil +eût été une grande torche de résine secouant sa +fumée autour d'elle. Les saules, au bord de l'eau +écumante, gémissaient comme si l'ouragan eût +éveillé leurs âmes. Au milieu d'un pétillement +pareil à celui de la fusillade pendant le combat, je +me jetai, sans en demander la permission, dans +la première maison venue, si brusquement que +je renversai presque un homme debout sur le +pas de la porte. Nous nous secouâmes à l'envi mon +chien et moi; je posai mon fusil dans un coin et +m'approchai de l'âtre, où flambait un bon feu.</p> + +<p>De l'autre côté de la cheminée étaient assis sur +un banc trois paysans qui pouvaient représenter les +trois degrés de la vie. L'un, à moustaches et à cheveux +blancs, ses chausses de toile retenues par une +ceinture brune, la tête et les pieds nus, était évidemment +le propriétaire du lieu. À côté de lui se +trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans, hâlé, +une pipe à la bouche, vêtu d'ailleurs comme le vieillard, +mais avec des bottes et un chapeau de paille +qu'il avait dû tresser lui-même; c'était sans doute +un voisin. Le troisième était un beau jeune homme +habillé de drap brun et portant sur sa tête bouclée +un bonnet de peau d'agneau noir, à la manière persane; +celui-là était sans doute quelque hôte étranger. +Auprès d'eux, mais leur tournant le dos, trônait sur +un coffre de bois peint, avec la majesté d'une tzarine, +une jolie femme de trente ans environ, au petit nez +impertinent dans un frais visage, aux lèvres rouges +moqueuses et aux yeux gris d'un calme étrange +sous leurs épais sourcils noirs. Elle portait de +hautes bottes, une jupe bleue et rouge, une chemise +brodée, des grains de corail au cou, une pelisse +blanche en peau d'agneau et un mouchoir de tête +bigarré. Une autre femme plus âgée, à la physionomie +avenante et douce, faisait la cuisine sur un +feu qu'activait certaine grande fille maigre, l'air affamé. +Deux jeunes gars s'appuyaient contre le mur; +un gamin de huit ans enfin, sommairement couvert +d'une chemise, s'occupait, assis sur le sol de glaise +battue, à tailler un sifflet de sureau qu'il essayait de +temps à autre pour en tirer le cri d'un cochon de lait.</p> + +<p>L'homme que j'avais failli renverser devant la +porte et qui maintenant examinait tranquillement +mon fusil, en connaisseur, était après tout la seule +figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous +un oiseau, une âme d'oiseau dans un corps humain. +Le profil acéré, les yeux ronds, clairs, pénétrants +et caves, des bras qui s'agitaient comme des +ailes, la démarche d'une alouette courant et sautillant +sur la terre labourée, une voix aussi claire que celle +du chanteur emplumé qui pépie dans l'aubépine.</p> + +<p>Ces braves gens me saluèrent, chacun à sa manière, +les hommes en se levant et en se découvrant +la tête, la jeune femme en montrant deux rangées +de dents éblouissantes, l'homme à figure d'oiseau +en me baisant l'épaule. Nous autres, Petits-Russiens, +nous sommes un peuple de bavards; aussi ne manquai-je +pas d'entamer l'entretien par les questions +de rigueur sur l'état de la récolte. Puis, je demandai +au vieux paysan combien il avait d'enfants. Le vieux +appuya le menton sur sa main, poussa un soupir, +se mit à compter sur ses doigts et dit enfin, en +désignant le petit garçon qui taillait un sifflet:</p> + +<p>—Voilà le dernier.</p> + +<p>—Quel âge a-t-il?</p> + +<p>Le bonhomme se livra aux mêmes manoeuvres, +mais cette fois sans trouver de réponse.</p> + +<p>—Et l'aîné?...</p> + +<p>—L'aîné? Eh bien! Waschko, quel âge as-tu? +Dis-le, ne te gêne pas.</p> + +<p>Waschko sourit sans plus parler qu'une carpe.</p> + +<p>—Avez-vous beaucoup de bétail? avez-vous des +chevaux? poursuivis-je.</p> + +<p>Le visage du paysan s'illumina. Se levant à demi, +puis se rasseyant, il répondit avec volubilité:</p> + +<p>—Je remercie monsieur le bienfaiteur; feu mon +père avait deux chevaux et une vache; quelques +poules aussi couraient par-ci par-là; mais, depuis +que la servitude est abolie, nous avons, Dieu merci, +quatre chevaux ronds comme des porcs et deux +boeufs de Hongrie, vous savez ces boeufs à grandes +belles cornes, et cinq vaches; l'une d'elles vient de +Suisse; elle est blanche à taches noires, elle aura +quatre ans à l'Ascension.</p> + +<p>Ce récit homérique fut interrompu par l'entrée +d'un homme âgé dont l'habillement se rapprochait +de celui des gens de la ville. Ce nouveau venu ôta +son chapeau, qui ruisselait comme une gouttière, +et approcha ses mains de la flamme du foyer.</p> + +<p>—Vous voici donc de retour? lui dit notre hôte +avec un plaisir évident.</p> + +<p>—Bien mouillé, sans doute? ajouta la vieille +femme d'un air de sollicitude.</p> + +<p>—Mais non, très-peu, répondit l'étranger,—et son +accent trahit aussitôt pour moi l'homme bien élevé;—lorsqu'a +commencé cet affreux orage, j'étais justement +chez le juge; là, j'ai appris que Russine était +dans votre maison, et j'accours.</p> + +<p>La belle femme en pelisse blanche sourit avec +fierté.</p> + +<p>Il était curieux de voir l'accueil que l'on faisait de +tous côtés au visiteur, celui-ci le débarrassant de +son chapeau, cet autre de son manteau, un troisième +chargeant de tabac sa pipe d'écume de mer; le +petit garçon se leva pour lui montrer son sifflet; +les animaux de la maison eux-mêmes lui faisaient +fête, se disputant ses caresses.</p> + +<p>—C'est Dieu qui vous envoie, dit celle qu'il avait +appelée Russine en quittant sa place sur le coffre +pour s'approcher de lui. À qui ferons-nous maintenant +un joli procès?</p> + +<p>—Ne deviendrez-vous donc jamais raisonnable, +Russine? Dans quel but se créer de pareils embarras?</p> + +<p>—J'ai besoin d'agitation autour de moi; la tranquillité +me tue.</p> + +<p>—Prenez donc un mari.</p> + +<p>Russine sourit encore et regarda le jeune homme +au bonnet de fourrure.</p> + +<p>—Je vous l'ai déjà dit, et aujourd'hui je viens +vous renouveler la même proposition. Au lieu de +faire à Martschin Wisloka un procès qui vous ruinera +tous les deux, tendez-lui la main, devenez sa +femme.</p> + +<p>Les yeux baissés, elle tiraillait sa chemise brodée:</p> + +<p>—Qu'il m'en prie lui-même!</p> + +<p>L'étranger s'assit sur le banc auprès du jeune +paysan et lui parla tout bas, puis il se leva, fit un +signe à la jeune femme et passa dans la chambre voisine. +Elle le suivit, non sans lever d'abord coquettement +son petit nez vers son bel adversaire, qui, pour +sa part, la couvait des yeux.</p> + +<p>—Une jolie femme! fis-je observer.</p> + +<p>—Une riche veuve! ajouta notre hôte.</p> + +<p>—Mais qui ne craint pas la chicane, insinua le +paysan de moyen âge. Des procès, toujours des +procès avec elle. C'est effrayant! celui qui la prendra +pourra, je gage, chanter la chanson:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je n'irai pas à la maison,</p> +<p>Je n'irai pas à la maison.</p> +<p>Mieux vaut cent fois le cabaret.</p> +<p>À la maison me bat ma femme!</p> + </div> </div> + +<p>Tout le monde se mit à rire, mais sans bruit, +comme on rit dans la bonne compagnie.</p> + +<p>—Et lui, repris-je, qui est-il?</p> + +<p>—Un procureur, répondit le jeune paysan, un +procureur clandestin, non autorisé, s'entend.</p> + +<p>—Il est ce que tu dis, expliqua le vieux, il l'est et +il ne l'est pas. Les procureurs clandestins sont toujours +des fripons, et celui-ci est un honnête homme. +Il a été même propriétaire; c'est un noble, c'est un +savant, et il nous aide, nous autres paysans, contre +les seigneurs.</p> + +<p>—Quel est son nom?</p> + +<p>—Basile Hymen.</p> + +<p>—Les gens de ce métier s'enrichissent, dit la +vieille paysanne; seul Basile Hymen ne prend l'argent +de personne, bien qu'il soit pauvre. Tout au +plus accepte-t-il un gîte pour la nuit, ou s'assoit-il à +notre table, ou consent-il à ce qu'on lui prête une +paire de bottes.</p> + +<p>—Oh! s'écria le bizarre individu à tête d'oiseau, +c'est un brave homme!</p> + +<p>Notre hôte sourit.</p> + +<p>—Il convient que celui-ci fasse son éloge, me dit-il; +Basile Hymen l'a sauvé lorsqu'on l'accusait d'un +vol.</p> + +<p>—Je ne suis pas un voleur! cria l'autre en se +précipitant sur lui, comme s'il eût voulu le cribler +de coups de bec.</p> + +<p>—Tu es un voleur des champs, Gabris, répliqua +tranquillement le vieillard.</p> + +<p>—Non, non, un voleur dérobe en cachette; moi, +je ne me cache pas.</p> + +<p>—C'est encore vrai, affirma le bonhomme d'un +air fin; il prend tout au grand jour, à la clarté du +soleil.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que je prends?</p> + +<p>—Tout ce que le bon Dieu fait croître.</p> + +<p>Chacun se mit à rire, et Gabris comme les autres.</p> + +<p>—Mais, dit-il, réfléchissez donc! Est-ce Dieu qui +a tracé la limite des champs? Il fait mûrir les fruits +pour tout le monde. Qui donc est le voleur? N'est-ce +pas celui qui accapare ce qui appartient à tous +et qui lègue sa proie après lui à ses héritiers? Oh! +c'est bien différent si l'on a soi-même créé quelque +chose en dehors du bon Dieu. Il va sans dire +que celui qui abat les arbres, qui les taille et qui +se bâtit une maison, est bien le maître de cette maison, +et que celui qui tanne la peau d'un veau et +s'en fabrique des bottes est bien le maître de ces +bottes. Personne ne lui disputera cela, pas plus que +l'argent qu'il gagne.</p> + +<p>—Bon! pensai-je, nous avons affaire ici à l'un de +ces philosophes selon la nature, qui donnent aux +Polonais le droit d'appeler nos paysans des communistes. +Vous ne prenez donc que les fruits de la +terre? demandai-je tout haut.</p> + +<p>—Comme vous dites, mon doux petit seigneur; +personne n'a jamais eu besoin de fermer ses coffres +devant moi; je n'ai jamais pris d'argent.</p> + +<p>—Mais, d'après votre propre raisonnement, le +champ qu'un homme cultive lui appartient tout +comme son argent.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ne le cultive-t-il pas de ses mains?</p> + +<p>—Il n'a qu'à laisser la terre à elle-même, décida +Gabris avec un sourire rusé: elle produit sans que +l'homme s'en mêle. Est-ce qu'on ne nous parle pas +d'un temps où personne ne possédait de champs, +ni seulement d'abri? La commune seule était propriétaire, +pour ainsi dire.</p> + +<p>—Ce temps-là est passé.</p> + +<p>—Malheureusement! Les Polonais, les seigneurs, +out arrangé les choses à leur façon, mais ce n'est +pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait là-dessus +vous en raconter long; ils ont pris jusqu'à sa +chemise, et on peut s'étonner qu'ils ne lui aient pas +enlevé en outre la peau du corps pour la tendre sur +un tambour comme font les Tartares.</p> + +<p>—Ce Basile Hymen est donc bien malheureux?</p> + +<p>—Pas précisément, parce qu'il n'a jamais perdu +la tête; mais tout a été si mal pour lui, qu'on ne peut +presque s'empêcher de rire quand on pense au guignon +dont il a été la victime ni plus ni moins que le +paysan du vieux conte.</p> + +<p>—De quel conte?</p> + +<p>—Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur, +dit le vieux paysan; il a la langue bien pendue, +et que ferions-nous, sinon l'écouter, puisqu'il pleut +encore à verse?</p> + +<p>Gabris, le voleur des champs, s'assit sur la pierre +de l'âtre, balança ses genoux de droite à gauche et +commença:</p> + +<p>«Il y avait une fois un paysan qui possédait une +belle maison, des terres, tout ce que peut désirer +un homme de campagne, et, les bonnes années se +succédant, il mit beaucoup d'argent de côté; mais +un incendie vint détruire sa maison de fond en comble. +Il s'en soucia peu; ses terres lui restaient et +aussi son magot; il avait caché celui-ci, pour plus +de sûreté, dans un saule au bord de l'eau. Survient +une inondation qui ravage ses champs, noie ses +bêtes et emporte le saule qui renfermait l'argent; +au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve; +il en est réduit à se faire messager. Une fois, la nuit +l'ayant surpris en route, il reçoit l'hospitalité chez +un propriétaire, homme de coeur, juste et généreux. +A table, il raconte ses malheurs en détail; +aussitôt le maître de la maison regarde sa femme. +Le saule arraché par l'inondation avait flotté jusque +chez eux, et, en le coupant pour faire des +bûches, on avait trouvé le magot. S'étant consultés +sur les moyens de lui rendre son bien, sans avouer +pour cela qu'ils se le fussent un instant approprié, +les deux époux creusèrent un grand pain, y +glissèrent tout l'argent que le hasard leur avait +apporté, puis, remettant ce pain au messager, ils lui +dirent:</p> + +<p>»—Prenez, ami, c'est pour votre route!</p> + +<p>»L'homme remercia, prit le pain et s'en alla. Chemin +faisant, il rencontra un marchand de cochons +qui l'avait connu autrefois:</p> + +<p>»—N'avez-vous pas, lui demanda le marchand, +un petit cochon à me vendre?</p> + +<p>»—Je n'ai pas de cochon; tout ce que je possède +est brûlé ou noyé; mais là, dans mon sac, j'ai un pain +que je vous vendrai volontiers, car je n'ai pas faim, +et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps.</p> + +<p>»Le marchand paya comme s'il se fût agi d'un +pain ordinaire et débarrassa de son fardeau notre +pauvre dupe.</p> + +<p>»Il arriva que le propriétaire qui avait donné le +pain passa par certaine auberge où s'était arrêté le +marchand de cochons. Au moment même où ce dernier +disait à l'aubergiste en posant sur la table le +contenu de son sac: «Ne me donnez pas de pain; je +viens d'en acheter un sur la route à un messager», +il reconnut son pain bourré d'or. Le marchand +sortit l'espace d'une minute, et le propriétaire en +profita pour remplacer ce pain par un autre.</p> + +<p>»Après bien des courses et bien des fatigues, +l'enguignonné revint chez les mêmes gens riches et +généreux, qui, cette fois encore, le reçurent avec +bonté. Lorsqu'il partit de nouveau, l'argent, roulé +dans un fichu, était, à son insu, au fond de sa <i>torba</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>; +mais, par malheur, en passant le long du jardin, il +aperçut un pommier chargé de pommes superbes:</p> + +<p>»—Si j'en prenais une? se dit-il.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> La torba est une panetière, un sac.</blockquote> + +<p>»Et, suspendant sa <i>torba</i> à une branche, il +grimpe dans l'arbre. Au moment même, son hôte +apparaît à l'improviste et le surprend. Tout effrayé, +il se sauve, et si vite qu'il laisse sa <i>torba</i> accrochée +à la branche. Le propriétaire se met à rire; s'avisant +que l'autre doit franchir une passerelle jetée sur le +ruisseau voisin, il le devance, et, résolu à l'aider +malgré lui, pose la <i>torba</i> au milieu de la planche; +mais il a compté sans le guignon du pauvre messager. +Celui-ci, avant d'atteindre la passerelle, s'était +dit:</p> + +<p>»—Bah! je ne suis pas encore trop à plaindre, +puisque j'ai des yeux qui me permettent de gagner +mon pain. Comment ferais-je pour passer là si j'étais +aveugle. Essayons.</p> + +<p>»Sur ce, il ferme les yeux et s'avance lentement, +son bâton en avant. Il touche le petit pont, enjambe +l'argent et continue sa route.</p> + +<p>»—Ma foi! dit l'homme riche, qui avait suivi +tous ses mouvements, je renonce à aider ce malheureux. +Dieu seul peut le tirer d'affaire, si c'est sa +volonté.»</p> + +<p>—Eh bien! dit Gabris en terminant, Basile Hymen +est comme le messager enguignonné.</p> + +<p>Les paysans continuèrent à parler de Basile jusqu'à +ce que ce dernier revînt, accompagné de l'intraitable +veuve. Il avait l'air gai maintenant et fit +signe au jeune paysan, qui, fort troublé, se tira la +moustache et vint chuchoter je ne sais quoi à l'oreille +de Russine. La veuve s'était de nouveau assise sur +le coffre; elle répondit au galant par une tape, et je +remarquai que sa main brune était bien faite. Enfin +Basile prit l'amant trop timide par le bras et le +poussa auprès de sa future épouse.</p> + +<p>Tandis qu'il manoeuvrait ainsi, je le considérais +avec attention. Il avait bien soixante-dix ans, mais +c'était un de ces septuagénaires comme on en rencontre +chez nous, frais, vigoureux, alerte. Ses cheveux +n'avaient blanchi qu'aux tempes; son accoutrement +était étrange, non pas misérable, mais en +désordre; rien de ce qu'il avait sur lui n'allait bien; +aucune pièce n'était assortie à l'autre; on aurait pu +le prendre pour un comédien ambulant ou un jongleur +avec ses bottes rouges qui faisaient valoir son +pied petit et cambré, sa culotte collante comme on +en porte pour monter à cheval, et sa veste de peluche +violette; le long cafetan de laine verte était +incontestablement d'origine hébraïque. De moyenne +taille, Basile Hymen me parut pourtant robuste et +bien bâti; ses traits nobles, rehaussés par un teint +rose comme celui d'une jeune fille, ses yeux bruns, +assez petits, mais perçants, exprimaient la douceur, +l'intelligence, la finesse et la bonté. Ses moustaches +pendantes restaient noires. En somme, c'était toujours +un bel homme.</p> + +<p>—Eh bien! l'affaire est arrangée, dit-il aux +paysans avec un sourire satisfait.</p> + +<p>Il s'assit sur le banc auprès d'eux et reprit:</p> + +<p>—Une fois de plus, les biens de ce monde ont +failli diviser deux personnes faites pour s'entendre: +la propriété n'est qu'une source de chagrins, de querelles!</p> + +<p>—Croyez-vous donc les pauvres plus heureux +que les riches? lui demandai-je.</p> + +<p>Il me répondit d'un air affable:</p> + +<p>—Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent +de leur pauvreté, non, sans doute, monsieur le +bienfaiteur; mais les gens vraiment heureux sont +ceux qui, n'ayant pas de biens, ne souhaitent point +d'en avoir.</p> + +<p>—Existe-t-il de ces gens-là?</p> + +<p>—Regardez-moi. Je ne possède rien, pas une +obole, et je gage qu'il n'y a pas d'homme plus heureux +que Basile Hymen dans toute la Gallicie, peut-être +dans toute l'Europe.</p> + +<p>—Je vous serai reconnaissant de nous expliquer...</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Prenant un charbon enflammé, il l'appliqua sur +sa pipe et se mit à fumer majestueusement comme +un pacha:</p> + +<p>—Je voyage à la façon du Juif errant, ce qui +me permet de voir, d'entendre bien des choses. +Par exemple, je me repose chez un seigneur; une +heure après, je suis dans le cabaret d'un Juif; le +soir, je couche sous le toit d'un Arménien; demain, +ce sera peut-être à la belle étoile, en compagnie +de vagabonds. Vous comprenez qu'ainsi j'ai toute +facilité pour plonger dans le coeur humain; mon +emploi même m'y aide; les âmes se mettent nues +devant moi comme elles ne le feraient ni devant le +confesseur ni devant le médecin, car la propriété +est plus précieuse que la santé, plus précieuse que +le salut, et c'est moi qui aide à la défendre. Dès +qu'il s'agit de sa propriété, croyez-moi, l'homme devient +un tigre. Tenez, la preuve... J'ai logé, il y a +quelques jours, chez un petit employé du chemin +de fer. Il se mourait, le malheureux, d'une maladie +de poitrine. Au premier coup d'oeil, je me rends +compte des choses: une femme dans la maison, +une femme qui n'est pas légitimement la sienne, et +deux marmots qui seront à la mendicité dès que +le père leur manquera. Une triste situation, n'est-ce +pas? La femme pleure, se tord les mains, implore +tous les saints du calendrier. Les enfants jettent +les hauts cris. Rien n'y fait, l'homme meurt. +Aussitôt cette femme, qui l'avait aimé assez pour +devenir sa maîtresse, se lève, sèche ses larmes, et +son premier soin, avant de fermer les yeux du défunt, +est de s'approprier tout ce que la maison +renferme de quelque peu précieux. Elle ne perdait +pas un instant, hélas! C'était bien naturel, et, justement +à cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment +comme vous voudrez, puisque les hommes +prétendent, manie bien vaine, donner un nom à +tout: nommons-le instinct de la conservation ou +autrement, je vous dis ce que j'ai vu; chacun n'a +souci que de soi-même, et de ce souci égoïste naît +la propriété.</p> + +<p>Nous assurons notre avenir aux dépens d'autrui; +nous luttons pour notre propre existence, et dans +ce combat le plus faible succombe. Entre les arbres +de la forêt, il en est de même. Les forts font la loi +aux faibles; nul ne songe à ménager le prochain; +chacun songe fort bien, en revanche, à se préserver +soi-même, et c'est pour satisfaire ce besoin de sécurité +personnelle que les hommes ont conclu entre +eux une sorte de traité d'où émanent l'État, les lois, +la morale. Depuis que cette convention est faite, les +voleurs, les brigands sont punis, mais le premier +qui s'est taillé un bien particulier dans le bien commun +n'était-il pas un voleur? Ce sont donc des petits-fils +de criminels qui font un crime aux victimes +de leurs ancêtres de reprendre la moindre parcelle +de ce qu'on leur a dérobé. Le monde est absurde. +Veuillez y réfléchir. Vous serez de mon avis.</p> + +<p>—Voilà un sermon, ma foi! exclama Gabris, enthousiasmé. +On n'en entend pas de pareils à l'église! +Continue, Basile Hymen, continue, mon chéri!</p> + +<p>—Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa +pipe de sa bouche et me regardant de son oeil doux, +si nous creusions la question plus profondément, +nous verrions que quiconque possède la moindre +chose tremble de la perdre, que le couteau de celui +qui n'a rien est incessamment sur sa gorge, que l'avidité +d'acquérir davantage le tourmente jour et nuit, +gâtant jusqu'aux rêves de son sommeil. C'est pour +cela que je soutiens qu'il vaut mieux être pauvre et +n'attacher son coeur à aucun objet périssable. Rien +en ce monde n'appartient réellement à l'homme; il +est plutôt l'esclave de ce qu'il possède, que ce soit +de l'argent, une femme ou une patrie. Ne vous méprenez +pas, je vous prie, sur le sens de mes paroles. +Mieux vaut n'avoir ni femme ni enfants, parce que +l'amour de la famille n'est que l'égoïsme doublé, +décuplé selon les circonstances. On veut léguer ses +richesses de même qu'on lègue son esprit, sa taille, +sa figure à ses descendants, comme s'il n'y avait pas +assez de ce que le présent nous apporte, sans tous +ces soins de l'avenir!</p> + +<p>Et n'allez pas me dire que la patrie n'est pas une +sorte de colossal individu avec un égoïsme proportionné +à sa taille gigantesque! C'est donc un triple +combat que livre chacun de nous: pour soi-même +contre tous, pour sa famille contre tous ceux qui +n'en sont pas, pour sa patrie contre tous les autres +peuples. Il n'y a là rien que de naturel, sans doute; +mais l'homme aspire à franchir les limites que la +nature lui a tracées. Aussi, après s'être soumis à +cette première loi: le combat contre tous, arrive-t-il +avec le temps à en reconnaître une seconde: le +combat contre soi-même; il se convainc que la paix +vaut mieux que la guerre; mais quiconque est assez +sage pour préférer la paix à la guerre doit renoncer +à l'argent, à la femme, à la patrie. Celui qui n'a ni +famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre +n'offre-t-elle pas un asile à tous indistinctement? +Aimez donc les hommes au lieu de les combattre, +aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et +vous trouverez la paix, et dans la paix le bonheur +que vous avez vainement cherché dans le combat. +Il y a là-dessus chez nous un beau conte populaire +dont le sens est profond:</p> + +<p>»Le grand tzar allait mourir. De près, de loin +arrivaient des médecins dont la science fut inutile. +Enfin un Grec de Byzance s'avise de dire:</p> + +<p>»—Le tzar guérira, s'il endosse la chemise d'un +homme heureux.</p> + +<p>»On se met à chercher l'homme heureux dans +les palais, dans les églises, dans les seigneuries; +on le trouve enfin... C'est un pâtre... Il paît les +chevaux de son maître dans une verte prairie, +mais celui-là n'a pas de chemise, et le grand tzar +mourra.»</p> + +<p>Le vieux paysan sourit en silence, tandis que +Gabris chantait à tue-tête et que le procureur ouvrait +la porte pour regarder dehors.</p> + +<p>—La pluie n'a pas cessé! dit-il en revenant s'asseoir; +le village est un vrai lac, et le ciel reste couleur +d'encre.</p> + +<p>—C'est un temps pour raconter, insinua notre +hôte, et vous savez de si belles histoires, Basile +Hymen!</p> + +<p>—Laquelle voulez-vous entendre?</p> + +<p>—Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska, +s'écria la veuve, celle qui, lorsqu'elle n'était pas +contente de ses amants, les faisait noyer comme de +jeunes chiens.</p> + +<p>—Ou de Bogdan Hmelnisky<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, le voleur de champs! +s'écria Gabris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> L'un de ces héros dont les hauts faits sont consignés +dans les chants populaires de la Petite-Russie. Le staroste +de Tchechrin lui avait pris ses biens et sa femme. Il porta +la guerre en Pologne à la tête des Cosaques.</blockquote> + +<p>—Racontez-nous plutôt votre propre vie, interrompit +le vieillard. On entend dire tant de choses, +sans savoir au juste ce qui est vrai!</p> + +<p>—C'est une longue histoire! prononça lentement +Basile Hymen.</p> + +<p>—Qu'importe? Nous avons le temps.</p> + +<p>—Je suis sûr, dis-je au procureur clandestin, que +votre vie est bien intéressante.</p> + +<p>—Si l'on désire tant la connaître, répliqua-t-il, je +ne demande pas mieux...</p> + +<p>Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l'alluma +et regarda autour de lui.</p> + +<p>Chacun prit place, le plus près possible du narrateur. +Il rejeta sa belle tête en arrière, leva les yeux +au plafond et d'une voix pleine, mélodieusement +timbrée:</p> + +<p>»C'était, dit-il, en 1831... des temps troublés! On +avait vu, la nuit, des signes flamboyants apparaître +au ciel. La révolution, la guerre et le choléra régnaient +à la fois en Pologne. Quand tout le monde +souffre ainsi autour de vous, on est presque honteux +d'être épargné par le sort; l'heure vint où, à +mon tour, je fus frappé. Je n'avais plus d'argent +comptant, tout ce que je possédais était grevé +d'hypothèques ou engagé, personne ne m'aurait +prêté un sou; je manquais du nécessaire; le pire, +c'est que je n'étais pas seul... J'avais une jeune +femme, et quelle femme! J'allais avoir un premier +enfant. Nul n'avait pitié de nous,—si fait: je me +connaissais un ami pourtant, le vieux <i>faktor</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> de +mon père, Salomon Zanderer, un juif qui avait le +coeur d'un gentilhomme. Alors que je désespérais +de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait confiance; +m'ayant sauvé maintes fois, il croyait pouvoir +me sauver de nouveau, mais en vain courait-il +de çà de là, cherchant à emprunter. Un soir, il vint +me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout +était perdu, car Zanderer aimait à parler; tant que +pendait un fil dans l'air, il s'imaginait pouvoir en +faire une corde, et il n'épargnait pas les mots pour +me le persuader. Maintenant il baissait la tête, accablé; +je fis de même. Seule, ma femme Luba éclata +de rire. Ah! son rire était si heureux, si enfantin, +il partait si joliment du fond de son bon coeur; +c'était une merveille que ce rire, et il produisait +des merveilles. Il eût chassé l'inquiétude, la colère, +la crainte, le découragement, la douleur, mais ce +n'était qu'une trêve; l'affreuse réalité nous ressaisissait +ensuite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Factotum.</blockquote> + +<p>»Déjà nous nous étions défaits de nos meubles +précieux; le jour vint où tout ce qui restait dans la +maison devait être vendu. Une commission du tribunal +de Kolomea pénétra chez nous, la cour se +remplit de lévites noires, vertes, bleues, grises et violettes, +et moi, debout à une fenêtre de ma pauvre +seigneurie, je ne réussissais plus à retenir mes +larmes. Luba cependant était à côté de moi:</p> + +<p>»—Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les +yeux.</p> + +<p>»Et soudain elle se mit à rire comme si nous +avions été au théâtre de Lemberg, dans une loge, +assistant à quelque comédie.</p> + +<p>Basile Hymen fut interrompu ici par une voix +qui entonnait non loin de nous un chant mélancolique: +«O toi, ma chère étoile,—à l'obscure +voûte du ciel—tu luisais si limpide,—lorsque je +contemplai pour la première fois la vie!—Aujourd'hui, +tu es depuis longtemps éteinte,—mes efforts +sont vains,—il faut que sans toi je parcoure—le +vaste monde.»</p> + +<p>Il écouta, sourit tristement, puis fit un geste de +la main, comme pour repousser des fantômes, et +continua:</p> + +<p>«Non-seulement tout fut vendu, mais il me fallut +encore conduire partout les membres de la commission +et la foule des acheteurs; il me fallut revoir +chacun des objets auxquels restaient attachés de si +tendres souvenirs. Tous, à cette heure, me semblaient +vivants; ils m'imploraient, m'accusaient, ils +me rappelaient le temps de mon enfance. Il y avait +certain pommier, par exemple; je le connaissais trop +bien, je n'osais lever les yeux vers lui, je voulais passer +outre sans m'arrêter sous ses branches; mais soudain +je vis distinctement mon père au pied de l'arbre, +mon père avec sa haute taille, son visage affable, +un Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et +sa famille, et n'ayant peur de rien. Nous n'avions ni +trop ni trop peu: une belle maison, un jardin, des +champs, des bois, des prés, un étang, un moulin, +bref tout ce qui compose une bonne petite terre; +mon père s'en occupait sans relâche: du printemps +à l'automne, on le voyait vaquer à tout, surveiller +tout, en fumant sa grande pipe; l'hiver seulement, +il se reposait en robe de chambre au coin du feu, à +lire des romans ou à jouer aux cartes avec les voisins. +Une fois, pendant le dîner, il me vit jeter les +pépins d'une pomme:—Ne dédaigne pas, me dit-il, +ce qui est petit et ce qui peut devenir grand à la +longue.—Il me fit semer les pépins, et, le jour où +l'arbrisseau vint à poindre:</p> + +<p>»—Souviens-toi, dit encore mon père, que nous +l'avons planté ensemble. Si Dieu le veut, il te donnera +de l'ombre et des fruits.</p> + +<p>»Hélas! cette ombre et ces fruits allaient être +livrés au plus offrant avec le reste.</p> + +<p>»Dans le salon, la commission était assise devant +une longue table recouverte d'un drap vert et autour +de laquelle se pressaient les juifs. On avait apporté +de toutes les chambres et même du grenier les +objets les plus étonnés de se trouver réunis, toutes les +vieilleries même ébréchées, disloquées, qui s'étaient +longtemps dérobées aux regards. Sur telle chaise à +dossier élevé, qui gémit lamentablement lorsqu'un +gros fripier de Lemberg s'y assit, ma bonne mère avait +passé sa vie à faire ces éternelles reprises qui étaient +son occupation ordinaire; en même temps elle nous +racontait des histoires; sur cette chaise elle m'avait +pour la première fois parlé de Dieu, elle m'avait +appris à prier. C'est une sainte relique, et un maudit +juif l'emporte en échange de quelques méchantes +piécettes.</p> + +<p>»Et ce lot de jouets cassés, quelle éloquence +n'a-t-il pas! Le cheval à bascule ne possède plus que +deux pieds et une oreille, mais je le reconnais bien, +je sais que je l'ai reçu dans la nuit de Noël et que +mon père me l'a fait monter le lendemain matin. +Avec quelle allégresse je me balançais, lorsqu'un +juif en cafetan de soie garni de fourrure ouvrit timidement +la porte pour nous souhaiter d'heureux +jours de fête. Il me prit dans ses bras, et, de mes +deux petites mains, je saisis en riant sa longue +barbe noire. Je n'ai pas oublié ce moment. Le +digne Salomon Zanderer ne l'a jamais oublié non +plus. Ce sourire m'ouvrit soudain son coeur, et dès +lors il m'y fit une place auprès de ses enfants, ce qui +veut dire beaucoup, car, pour un juif, ses enfants +sont tout. Bien souvent, depuis, il m'a bercé sur +ses genoux en me racontant les belles paraboles +du Talmud, où le prophète Élie jouait toujours un +grand rôle, de même que dans les récits de ma +mère, il était toujours question d'Ivanock, le paysan +rusé, intrépide et patient de notre Petite-Russie. +A propos de récits, je me rappelle certaine fable que +m'a racontée ma bonne et dont j'ai eu tort peut-être +de dédaigner l'enseignement. Il s'agit de la cigale et +de la fourmi.</p> + +<p>»—Quoi! disais-je à ma bonne, cette vilaine fourmi +n'a-t-elle vraiment rien donné à la cigale?</p> + +<p>»—Non, rien.</p> + +<p>»—Pas un tout petit grain?</p> + +<p>»—Non.</p> + +<p>»Je me mis à pleurer. Eh bien! maintenant je suis +aussi une pauvre cigale qui a chanté tout l'été, pour +ne rencontrer ensuite chez les fourmis que des refus +et de sages conseils.</p> + +<p>»Certain petit ménage en fer-blanc, que le crieur +offre pour dix kreutzers, évoque à mes yeux la +figure d'une fourmi prévoyante entre toutes, et le +souvenir n'est rien moins qu'agréable. On parle +beaucoup des doux liens de la famille. Je sais par +expérience que les frères et les soeurs sont souvent +des animaux d'espèces différentes et ennemies, +réunis dans la même cage, qui se montrent les dents, +et que seul le fouet du dompteur tient en respect. +Des êtres qui se haïraient franchement en d'autres +circonstances échangent des baisers de Judas parce +que le hasard de la naissance les a rapprochés; entre +eux le combat est muet, il n'en est pas moins acharné. +Ainsi ma soeur aînée Viéra était mon ennemie; la +jalousie dut s'éveiller chez elle le jour où je vins au +monde; elle ne pardonna jamais à l'intrus qui prenait +quelquefois sa place dans les bras de sa mère, +sur les genoux de son père. Depuis, rien de ce +qu'elle possédait en propre ne fut à son gré; elle voulut +toujours de préférence ce que j'avais à la main; +elle eût jeté sa poupée pour m'arracher un fétu de +paille. Lorsqu'elle eut été punie de ces violences à +mon égard, elle essaya de la persuasion; c'était en me +caressant, en me flattant qu'elle me soumettait à ses +volontés ni plus ni moins qu'un esclave.</p> + +<p>—Faisons la dînette, Basilko, veux-tu?</p> + +<p>Je ne demandais pas mieux, naturellement.</p> + +<p>—Apporte du bois, fends-le, fais le feu.</p> + +<p>Je coupai les brins de fagot et ma main en même +temps; je fis du feu et me brûlai les doigts.</p> + +<p>»—Va chercher les provisions.</p> + +<p>»Elle me mit ensuite un tablier blanc, me déguisa +en cuisinier, puis s'assit comme une dame devant +les friandises que maman nous avait données pour +nos jeux et dit:</p> + +<p>»—Sers-moi, tu mangeras plus tard.</p> + +<p>»Elle me fit sur mon service de grands compliments, +et ne me laissa pas une croûte. Telle était, +telle est restée Viéra.</p> + +<p>»La vente continue. Mon Dieu! une pile de livres +poudreux!</p> + +<p>»—Quarante kreutzers pour le tout! dit le crieur.</p> + +<p>»Point de surenchère. Les voilà partis, ces vieux +bouquins! Mon premier livre de lecture, le petit +catéchisme que m'expliquait un bon prêtre dont je +vois encore la tabatière et les lunettes raccommodées +avec de la ficelle. Un juif curieux feuillette un grand +album déchiré, un livre de gravures, et mon coeur +bat à se rompre devant cette profanation. J'ai entrevu +pour la première fois une espiègle figure de petite +fille, brune comme une bohémienne, mais si jolie!... +Et la petite bohémienne est assise auprès de moi, +sur un escabeau près du poêle; je lui montre les +images sérieusement, ainsi que doit le faire un grave +écolier de dix ans, et elle se presse contre moi; tel +un petit oiseau se presse contre un autre dans le +fond du nid. Elle est bien petite,—trois ans tout au +plus,—et déjà elle se moque de son ami Basile. Sa +voix a le son d'une clochette d'argent.—C'est +Luba, la fille d'un gentilhomme du voisinage, elle, +ma femme, qui aujourd'hui se tient là debout contre +la porte, regardant vendre notre bien.</p> + +<p>»Oh! l'affreuse journée! Mais j'en ai passé de +pires!...</p> + +<p>»Quand on a grandi dans une maison, reprit lentement +Basile Hymen, dans une maison où ont +vieilli eux-mêmes les parents, les amis, où chaque +meuble vermoulu fait partie en quelque sorte de la +chronique de famille, quand toujours les mêmes +visages de vieux serviteurs, les mêmes bêtes, les +mêmes arbres, le même ciel vous ont entouré, on +croit que tout cela ne pourra jamais changer. Il +semble qu'un charme protecteur soit jeté sur cette +demeure, qu'après mille ans tout doive y être encore +à la même place. Comme j'aimais ma vieille +maison! Dieu sait combien tendrement je l'aimais!»</p> + +<p>Il réfléchit une minute et ressaisit le fil de son +discours:</p> + +<p>»La vente continuait. Quelqu'un apporta une longue +cage plate recouverte en toile, et la vue de cette +cage me fit frissonner: elle me représenta la mort... +C'était jadis le gîte d'une caille qui chaque matin +nous pépiait un bonjour joyeux; mais un matin elle +resta muette, et nous la trouvâmes gisante, déjà +raidie sur le sable qui formait le sol de sa prison. +Pour la première fois, je voyais mourir. Une grande +terreur me saisit, et ce n'était pas sans raison; mon +père mourut au printemps suivant. Des brocanteurs +se disputent le crucifix qu'il tint entre ses mains +pâles jusqu'au dernier soupir. Avec quelle tendresse +désolée ma mère lui ferma les paupières!... Mais +pourquoi penser à cela? Le crucifix est vendu comme +un escabeau, comme un écran; il s'en va dans des +mains étrangères.</p> + +<p>»—Un bâton, un jonc d'Espagne, un sabre cassé, +une poche de cuir, ensemble vingt kreutzers! hurle +le crieur.</p> + +<p>»Et les juifs de se presser en criant:</p> + +<p>»—Vingt et un, vingt-trois, vingt-quatre, quarante +kreutzers!</p> + +<p>»Malgré moi, je souris. Toutes mes folies d'étudiant +ressuscitent à mes yeux. Mon père est mort, +nous laissant des affaires fort embrouillées; ma mère +continue à repriser les bas du matin au soir sans +pouvoir s'astreindre cependant aux économies nécessaires; +tout irait mal si Salomon Zanderer ne continuait +d'administrer notre petite fortune. C'est encore +lui qui m'emmène étudier à Lemberg. Dans ce +temps-là, le plus grand plaisir des différents collèges +était de se livrer des batailles, et nous ne faisions la +paix que pour rosser tous ensemble les pauvres +Juifs; je dis <i>nous</i>, mais la vérité est que je me tenais +à l'écart de ce dernier exploit. Ce ne fut jamais mon +goût de jeter des pierres aux Juifs; aussi mes camarades +me considéraient-ils comme un poltron; certain +petit comte polonais surtout ne ménagea pas les +malices et les mauvais traitements au fils de chien +russe, comme il finit par m'appeler; mon calme et +ma patience furent longtemps à ses yeux autant +de preuves de lâcheté; mais un jour je me réveillai, +le jour qu'il insulta mon père, et le Polonais +sentit sur sa gorge le genou du Russe, je vous l'affirme.</p> + +<p>»Je passais les vacances à la maison, chez ma mère, +et jamais je ne manquais de voir Luba, qui croissait +et s'épanouissait comme une fleur sauvage de la +steppe. Vint l'heure solennelle où j'achetai mon +bâton de philosophe. C'était le privilége des étudiants +en philosophie de porter un bâton. J'en avais +fini avec les classes; ma liberté, mon importance me +montèrent soudain à la tête comme du vin nouveau. +Nous en étions tous là; l'indulgence des professeurs +ramena vite la plupart d'entre nous à la raison. +Seuls, quelques meneurs persistèrent dans leur +révolte: les Polonais, par exemple, formèrent une +société secrète qui tenait des discours dignes de +Brutus, qui conspirait contre le gouvernement allemand +et entonnait la <i>Marseillaise</i>, <i>la Pologne n'est +pas encore perdue</i>, et d'autres chants incendiaires. +Une bande toute différente et non moins folle à sa +manière était celle qu'avaient formée les fils de fonctionnaires +allemands, auxquels se joignirent plusieurs +Petits-Russes; ceux-là se considéraient modestement +comme des génies, et je faisais partie de leur +groupe. Nous nous étions imposé un règlement, +nous avions des réunions, nous chantions le <i>Gaudeamus</i> +et autres hymnes chers aux buveurs de +bière; nous dissertions sur la philosophie et les +belles-lettres; nous nous transportions à la dernière +galerie du théâtre pour applaudir <i>Wallenstein</i> ou le +<i>Roi Lear</i>. Nous autres Petits-Russes, nous avions +entrepris en outre d'élever aux nues notre langue +et notre littérature; nous écrivions un journal bourré +de poëmes, de tragédies, de romans, d'articles de +critique. Je m'imaginais pour ma part devenir au +moins le Shakespeare de la Petite-Russie: ô rêves de +jeunesse! Le résultat de tout ceci fut que nous +passâmes fort mal nos examens. Au lieu de diplôme, +je rapportai au logis une liasse de poëmes et les +onze premiers actes d'autant de tragédies; j'avais +de longs cheveux, des lunettes, et j'étais malheureux. +A cette époque, il était de mode de se sentir +malheureux. Les premiers chants du <i>Pèlerinage de +Childe Harold</i> venaient de paraître, et Byron était +l'idole de nos vingt ans. Salomon Zanderer fut le +premier à s'étonner du changement qui s'était produit +en moi.</p> + +<p>»Lors de son dernier voyage à Lemberg, je l'avais +entraîné de force dans une bruyante réunion d'étudiants +où l'on avait ri et chanté au point de l'étourdir. +Quelle fut sa surprise de voir ce gamin joyeux et +enthousiaste transformé en apôtre de la douleur +humaine! Ma mère secouait la tête en silence. Luba +survint. Elle n'avait que dix ans, mais je ne lui +imposais guère, je ne l'émerveillais pas du tout. +Elle commença par fourrer toutes mes tragédies +dans le poêle, cassa mes lunettes d'un coup de +talon et finit par me couper les cheveux tout de +travers. J'essayais de me fâcher, mais la chérie riait +de si bon coeur! Je me résignai à rire avec elle, et, +je le déclare, c'est cette petite folle qui m'a rendu +le bon sens. Si elle eût été plus grande, je n'aurais +de ma vie aimé une autre femme; mais comment +faire? Il y a un temps où le coeur a soif d'amour, où +l'on n'aime pas une femme parce qu'elle est belle +ou parce qu'elle est aimable, où l'on aime en elle +tout simplement l'amour. Il m'arriva donc ce qui +arrive à tous au même âge.</p> + +<p>»Je rencontrai chez des voisins une veuve coquette, +et je perdis la tête. Ma vie se passait à ses +pieds. Elle s'appelait Eudoxie de Klodno; elle n'était +ni jolie ni spirituelle; mais elle savait s'habiller, ou +plutôt ne pas s'habiller; on la trouvait toujours en +négligé; je crois qu'elle allait même au bal ou à +l'église dans ce désordre piquant, qui était son +unique mérite. J'en conclus qu'elle devait être une +Vénus, et j'ajoutai libéralement à ce nom, sans le +moindre motif, ceux d'Aspasie et d'Héloïse. Nous +nous promenions au clair de la lune, je lui donnais +des sérénades, je fis sur ses charmes une ode latine +qu'elle ne comprit pas heureusement. Ai-je besoin +d'ajouter que je la vénérais comme on vénère les +saints? Jamais amant plus platonique ne fut plus +grossièrement dupé.</p> + +<p>»Elle s'entendait à jouer avec cette flamme sainte +comme les enfants aiment jouer avec le feu. Assez +longtemps, cela lui parut drôle, puis, tandis que je +me faisais encore scrupule de baiser son bras blanc, +elle s'avisa de me trouver tout à coup ennuyeux: +mon respect lui était à charge, elle bâillait devant +mes poétiques transports. Je dois dire que la pauvre +femme m'avertit de son mieux que j'eusse à changer +de manières; elle ne m'épargna pas les agaceries; +mais je m'obstinais à ne rien comprendre, et pour +chaque encouragement, pour chaque caresse qu'elle +m'accordait, je faisais une nouvelle ode latine.</p> + +<p>»Mon meilleur ami était à cette époque un brillant +Polonais du nom de Solfki. Je ne manquai pas de +présenter cette moitié de mon coeur à madame de +Klodno. Après être allé chez elle une fois avec moi, +il y retourna seul, et bientôt je remarquai que les +deux êtres qui m'étaient si chers chuchotaient ensemble +en me regardant; ils riaient de moi. Quand +je commençais mes divagations ordinaires, Eudoxie +s'asseyait à sa toilette pour arranger ses cheveux, et +Solfki se mettait à siffler un air badin. J'étais au +désespoir; mes odes devinrent des élégies. Tout en +sentant que j'étais de trop, j'aurais continué néanmoins +à porter ma triste figure chez Eudoxie et à troubler +innocemment ses tête-à-tête avec Solfki, si mon +brave Salomon ne m'eût averti.</p> + +<p>»—Êtes-vous aveugle? me dit-il. La dame veut +vous prendre dans ses filets comme un sot poisson, +parce que vous avez un héritage en réserve, tandis +qu'elle a déjà gaspillé le sien. Elle n'a pas manqué +d'amants tandis que vivait son mari, et maintenant +Solfki a remplacé les autres.</p> + +<p>»Je ne sais à quelles extrémités m'aurait conduit +une si cruelle désillusion, si ma mère n'était morte +sur ces entrefaites. Mon chagrin d'amour fut effacé +par une douleur plus grande. Je pensai que je n'y +survivrais pas; mais il n'est point de déchirement +auquel l'homme ne puisse survivre. J'étais devenu +le maître,—le maître à dix-huit ans! Par bonheur, +il n'y avait que de vieux serviteurs à la seigneurie; +tous m'avaient vu naître et continuaient à me traiter +en enfant. Parfois même, ils abusaient de leur empire +sur moi. Si je commandais d'atteler, la cuisinière +accourait, tenant sa cuillère à pot comme un +sceptre:</p> + +<p>»—Est-il possible que monsieur veuille sortir +par un temps pareil? Non, non, monsieur prendrait +froid. Mieux vaut qu'il reste à la maison.</p> + +<p>»—En tout cas, déclarait le valet de chambre, +monsieur ne sortira pas avec ces habits-là. Il lui +faut absolument un manteau à capuchon.</p> + +<p>»—C'est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse, +reprenait le cocher; n'importe, j'attellerai, +mais à une condition: Monsieur ne s'en ira pas ainsi +vêtu pour faire le fanfaron. S'il ne s'habille pas +autrement, que Dieu me punisse si j'attelle!</p> + +<p>»Et je partais empaqueté comme un poupon que +l'on porte au baptême. Ma soeur se serait chargée à +elle toute seule de me régenter. Je ne sais ce que je +serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer, +mon génie tutélaire. Il eût été fâcheux, d'ailleurs, +que j'eusse trop d'indépendance; vous allez en juger.</p> + +<p>»Une après-midi accourut chez moi le cosaque de +madame de Klodno, chargé d'une lettre. Il s'agissait +d'un rendez-vous... d'un rendez-vous imploré en +termes si tendres que je ne songeai pas, je l'avoue, +à faire la moindre résistance. Je m'enfuis, afin que +personne n'eût le temps de me retenir. Il faisait nuit +quand j'atteignis la seigneurie voisine, dont toutes +les fenêtres étaient dans une obscurité profonde. +Attachant mon cheval à la clôture, je montai précipitamment +l'escalier: une porte était ouverte, celle +de sa chambre... Elle était seule, étendue sur un +divan, à peine enveloppée d'un nuage de mousseline, +et, dans le crépuscule voluptueux qui l'entourait, +elle me parut plus belle encore que par le passé. A +ma vue, elle jeta un cri, se leva précipitamment, +m'entoura de ses bras et m'étouffa de baisers. Je ne +pouvais prononcer un mot et me laissai attirer sur +le divan auprès d'elle. Au moment même, une +lumière qui n'était pas celle de la lune tomba sur le +visage altéré d'Eudoxie. Sa mère était debout au +milieu de la chambre, un flambeau à la main:</p> + +<p>»—Que vois-je? s'écria-t-elle; une pareille scène +dans cette honnête maison!...</p> + +<p>»—Seule je suis coupable! sanglota Eudoxie se +jetant à ses pieds: je l'ai entraîné, je l'ai séduit...</p> + +<p>»Tout cela me paraissait incompréhensible. Il +fallut, pour m'ouvrir les yeux, que la mère se mît à +parler de l'honneur de la famille, de réparation, de la +bénédiction du prêtre qui pouvait tout purifier. Je +m'élançai hors de la chambre, sautai en selle et +partis au galop.</p> + +<p>»Le lendemain, Solfki, solennellement vêtu de +noir, le sabre au flanc, le sourcil froncé, parut chez +moi.</p> + +<p>»—Voici, commença-t-il, une belle conduite! +Perdre une femme estimable et de noble origine, la +déshonorer!... fi! Je viens de la part des deux dames +de Klodno. Tu n'as qu'une chose à faire, épouser +Eudoxie.</p> + +<p>»—L'épouser? Et pourquoi? demandai-je tout +confus.</p> + +<p>»—Parce qu'en ne l'épousant pas tu ferais quelque +chose de pis que de délaisser une femme au désespoir: +tu abandonnerais ton enfant!...</p> + +<p>»Tant d'impudence fit bouillir tout mon sang dans +mes veines.</p> + +<p>»—Tu espères me faire accroire cela, balbutiai-je, +quand c'est toi...</p> + +<p>»—La prends-tu? interrompit Solfki.</p> + +<p>»—Garde-la! répondis-je.</p> + +<p>»—Alors, s'écria-t-il avec une feinte indignation, +alors tu es un drôle!</p> + +<p>»Il tira son épée.</p> + +<p>»—Nous nous battrons, entends-tu, nous nous +battrons!</p> + +<p>»A la fin, je perdis patience.</p> + +<p>»—Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas, +mais je te rosserai de la belle manière.</p> + +<p>»En parlant, je lui avais arraché son grand +sabre, que je cassai comme une latte, puis, décrochant +mon bâton de philosophe, j'administrai une +correction suffisante à mon ami Solfki.</p> + +<p>»Tous ces tableaux grotesques sont évoqués par +l'apparition dans les mains du crieur de mes livres +d'école, de mon bâton et du sabre cassé de l'amant +heureux d'Eudoxie.</p> + +<p>»Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent +aux griffes de ces avides brocanteurs. Un juif maigre, +dont les boucles frontales brillent comme des saucisses +sortant de la poêle, regarde l'un d'eux dédaigneusement +et le jette sous la table. Je ressens une +envie violente de le renverser lui-même d'un coup +de poing, mais ma femme m'arrête et, relevant la +petite toile méprisée, me la montre avec un sourire. +C'est une mauvaise gouache tout effacée représentant +une seigneurie. Au premier plan se détache un +grand poirier; dans cette seigneurie est née Luba; +elle était assise sur ce poirier, quand je lui donnai +tout mon coeur. Il y avait six ans que je ne l'avais +vue, grâce à la sotte histoire de madame de Klodno +d'abord, et puis Luba était à son tour allée à Lemberg +pour y achever son éducation. Je rendais visite +à ses parents de temps à autre. Trois jeunes filles +embellissaient la maison de leur présence, l'une +blanche et blonde comme un ange du ciel, l'autre +châtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des +yeux bleus doux et profonds, puis ma Luba, qui +mérite un portrait à part.</p> + +<p>»J'arrive à cheval,—c'était au mois d'octobre +1824. Tandis que j'attache ma jument dans la cour, +une petite poire me tombe sur le nez. A peine ai-je +eu le temps de regarder en l'air, que j'en reçois une +seconde, et du grand poirier qui se dresse devant +la seigneurie toute une pluie de poires tombe sur +moi, tandis que retentissent des éclats de rire... +Quels éclats de rire! Luba seule peut rire ainsi. En +effet, elle est dans l'arbre comme un oiseau, tout au +sommet. Je distingue sa robe d'étoffe claire, et je +crie:</p> + +<p>»—Luba! Es-tu vraiment là? Descends vite, descends +donc!...</p> + +<p>»—Je viens! répond-elle en se balançant de branche +en branche, jusqu'à la plus basse, qui forme une +large fourche, où elle s'assied comme dans un fauteuil. +Elle me tourne le dos; seul son petit pied est +visible au bord de sa jupe chiffonnée. Tout à coup, +elle se retourne et me regarde. Nous nous taisons, +étonnés.</p> + +<p>»—Que tu es belle! lui dis-je.</p> + +<p>»—Et toi... vous êtes devenu un homme... J'espère +qu'au moins vous ne faites plus de vers?</p> + +<p>»Je croyais toujours rêver. Entre un garçon de +dix-huit ans et un jeune homme de vingt-quatre la +différence n'est pas grande; mais elle... ces six +années l'avaient transformée; la petite fille de onze +ans était devenue femme. Je m'oubliai à l'admirer +et ne revins à moi que pour découvrir que j'étais +amoureux fou. Qui ne l'eût été en présence d'une +aussi parfaite créature?—Son seul rire eût suffi à +troubler la tête, le coeur, les sens d'un homme plus +sage que moi. Et pourtant un peintre ne l'eût pas +peut-être choisie pour modèle. Luba était petite, +mais si bien faite! Je m'en aperçus au moment où, +glissant de l'arbre dans mes bras, elle se laissa poser +doucement à terre. Son teint brun, coloré sur les +joues d'un rouge vif, son petit nez droit, mutin et +résolu, ses lèvres vermeilles et un peu fortes lui +composaient une de ces physionomies franches et +gaies qui inspirent avant tout la confiance.</p> + +<p>»Nous entrâmes ensemble dans la maison; sa mère +me servit du café, des gâteaux, des confitures; je ne +goûtai à rien, je ne faisais que contempler Luba, +jusqu'à ce qu'enfin, sautant de sa chaise, elle vint +me prendre le menton pour relever ma tête et +plonger son regard espiègle droit dans mes yeux:</p> + +<p>»—Qu'avez-vous? dit-elle; encore ce maudit +Byron?</p> + +<p>»—Comment vous le dire? Je ne le sais pas moi-même, +répondis-je en soupirant.</p> + +<p>»—Eh bien! je vous le dirai, moi!</p> + +<p>»Et toute son humeur folâtre se réveillant:</p> + +<p>»—Vous êtes amoureux, maître Basile, voilà ce +que vous êtes.</p> + +<p>»—Moi?</p> + +<p>»—Oui, vous, et depuis peu.</p> + +<p>»—Amoureux de qui?</p> + +<p>»—De Luba!</p> + +<p>»Elle éclata de rire.</p> + +<p>»—Mais Luba ne veut pas de vous. Elle déteste les +philosophes.</p> + +<p>»Ainsi la guerre était déclarée entre nous dès le +premier instant.</p> + +<p>»Je l'aimais, la métaphysique n'y pouvait rien, je +l'aimais, et, jeune comme je l'étais, je me sentis +soudain devenir un homme, capable de la protéger, +de la défendre au besoin, de supporter même avec +une grandeur d'âme toute débonnaire les railleries +qu'elle ne m'épargnait pas.</p> + +<p>»Luba avait plus d'un trait de ressemblance avec +son animal favori, un écureuil du nom de Miki, +qu'elle avait déniché elle-même et qui, depuis, était +devenu dans la maison une sorte de génie familier. +Il sautait de mon épaule sur la tête de Luba, où il se +préparait une couchette commode dans son opulente +chevelure; il dormait au fond d'une des +grandes bottes du père de sa maîtresse; on le trouvait +toujours prêt à manger dans la main du premier +venu et à se laisser gratter la tête; mais, jaloux +de sa liberté autant que Luba, il semblait impossible +de réussir à l'attraper. Luba, comme lui, grignotait +sans cesse un bonbon, ou, à défaut de bonbon, quelque +croûte entre ses dents blanches, et c'était plaisir +de la voir grignoter; Luba, comme lui, imaginait +mille tours qui de la part d'une autre eussent été importuns, +qui, venant d'elle, étaient comiques et charmants.</p> + +<p>»Elle se promène avec moi le soir en bateau sur +l'étang; avec quelle vigueur gracieuse rament ses +mains mignonnes! Puis, tandis que je la dévore des +yeux, la barque chavire; je tombe dans l'eau; Luba, +qui a saisi les branches d'un saule, s'assied sur +l'arbre penché au-dessus de la surface de l'étang, +et se balance ainsi, sous les rayons de la lune, ni +plus ni moins qu'une roussalka<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. Je regagne tout +mouillé le rivage; le père de Luba me fait changer +de vêtements et déclare que, après avoir pris du thé +bien chaud, je passerai la nuit sous son toit. Voici +Luba enchantée. Elle court préparer ma chambre, et +le trousseau de clefs s'entre-choque à sa ceinture, +et sa kazabaïka craque à chacun de ses mouvements.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> L'ondine russe.</blockquote> + +<p>Même quand Luba se tait, sa présence est révélée +par des frissons d'étoffe, des cliquetis, des froufrous, +de petits bruissements qui lui sont particuliers; +on dirait toujours que son corps agile et +bondissant veut forcer les entraves qui l'étreignent. +Sa robe, son collier, sa pantoufle, tout ce qui fait +partie de sa pétulante personne, babille incessamment. +Elle pose la samovar sur la table, me prépare +du thé qu'elle goûte dans ma tasse, la traîtresse!—puis +je vais me coucher; mais soudain mille +piqûres m'avertissent que des orties ont été semées +dans mon lit! A peine me suis-je débarrassé des orties +qu'un essaim de hannetons bourdonne à travers +ma chambre, et le lendemain Luba me demande +d'un air hypocrite si j'ai bien dormi. Nous passons +la journée à nous disputer sur ce sujet:—La lune +est-elle habitée comme la terre, oui ou non?—Rentré +chez moi, je suis éveillé à minuit par un +Cosaque qui m'apporte une lettre de Luba. Je l'ouvre +avec un mélange d'inquiétude et de transports; +qu'est-ce que j'y lis?</p> + +<p>»Je prétends et je décide que la lune est habitée.»</p> + +<p>»Les folies de Luba m'impatientaient, m'irritaient, +et je l'aimais de plus en plus; la jalousie contribuait +bien un peu à me faire perdre la tête. Deux riches +gentilshommes, Pan Krymski et Pan Sinakiewitch, +fréquentaient assidûment la seigneurie; tout en faisant +la cour à Luba, ils me regardaient d'un air assez +dédaigneux. Je n'étais, auprès d'eux, qu'un pauvre +diable.</p> + +<p>»Un jour, j'entendis la mère de Luba exhorter +cette dernière à se prononcer en faveur de Krymski. +C'était au mois de juin. Quelque temps après, nous +nous trouvâmes, la jeune fille et moi, assis, par +une soirée brûlante, sur la lisière des bois voisins. +J'avais cueilli pour ma bien-aimée des bluets +et des coquelicots dont elle parait ses cheveux noirs. +La nuit tombée, nous vîmes luire dans tous les buissons +quelque chose de brillant comme des diamants +dispersés, et mille étincelles voltigèrent dans l'air.</p> + +<p>»—Ah! les belles lucioles! s'écria Luba.</p> + +<p>»Ses yeux étincelaient comme les lucioles elles-mêmes. +Elle prit un ver luisant, le posa sur sa main +pour l'examiner, puis dans ses cheveux. J'en ajoutai +un second, d'autres encore, jusqu'à ce que sa petite +tête fût entourée d'une flamboyante auréole.</p> + +<p>»—Suis-je belle, maintenant? me demanda-t-elle.</p> + +<p>»—Sans doute, lui répondis-je, les diamants vous +iront mieux encore.</p> + +<p>»—Quels diamants?</p> + +<p>»—Ceux de Pan Krymsy, le jour de vos fiançailles...</p> + +<p>»Elle ne me laissa pas achever; un éclat de rire +railleur et affectueux à la fois me coupa la parole:</p> + +<p>»—Non... être si aveugle!... répétait-elle.</p> + +<p>»Et, en sautant, elle attrapa une branche dont +elle se servit pour me frapper lestement au visage...</p> + +<p>»Mais où donc suis-je? J'oublie la vente qui s'achève +autour de moi. Luba vient de me pousser le coude. +Les Juifs sont en train de se disputer une vieille +kazabaïka que je reconnais: un nouveau tableau +de la lanterne magique passe sous mes yeux.</p> + +<p>»C'est l'automne. Je suis debout devant Luba, et +je lui tiens un écheveau de fil. Tout à coup elle frissonne:</p> + +<p>»—Comment, dit-elle, il fait déjà froid!</p> + +<p>»Sa kasabaïka est sur un meuble; je cours galamment +la chercher; mais Miki, endormi comme un +sultan dans une des manches fourrées, s'élance +dehors aussitôt et me mord avec rage de ses petites +dents qui piquent comme deux rangées d'aiguilles. +Je fais un bond, je secoue mon doigt ensanglanté, +Luba rit. Me voici furieux:</p> + +<p>»—Ne riez pas; si vous continuez de rire, je ne +sais ce qui arrivera!...</p> + +<p>»—Et pourquoi ne rirais-je pas? répond-elle, en +se glissant comme un serpent frileux dans la chaude +fourrure. Il faut bien que je rie, vous êtes si drôle!</p> + +<p>»—Drôle? vous trouvez cela parce que vous me +haïssez!</p> + +<p>»—Moi, je vous hais?</p> + +<p>»—Riez donc! vous avez toute raison de rire, en +effet, puisque vous savez que je vous aime comme +un fou.</p> + +<p>»—Eh bien! je vous aime de même, réplique Luba, +riant de plus belle.</p> + +<p>»Et je reprends en colère:</p> + +<p>»—C'est cela, tournez-moi en ridicule! Tenez, je +suis capable de vous tuer.</p> + +<p>»—Et moi je suis capable de t'embrasser! dit-elle +en sautant à mon cou.</p> + +<p>»Je veux me dégager, je balbutie:</p> + +<p>»—Luba, tu es méchante de plaisanter ainsi avec +un malheureux qui t'aime, qui t'aime... Ah! tu ne te +doutes pas...</p> + +<p>»—Si fait, je m'en doute, interrompt Luba, mais +cela ne m'empêche pas de rire de ta colère. Moi aussi +je t'aime depuis... depuis toujours, je crois,—je +ne saurais dire dans quel temps je ne t'ai pas aimé...</p> + +<p>»Elle riait encore, le visage caché dans ma poitrine:</p> + +<p>»—Mais embrasse-moi donc! Ne comprends-tu +pas que je t'appartiens?</p> + +<p>»—Luba... Tu veux...</p> + +<p>»Mes lèvres sont sur les siennes. Ce fut un doux +moment. Son souvenir rend cette cruelle journée +plus pénible encore à supporter.</p> + +<p>»Les Juifs sont toujours là!...</p> + +<p>»—Regarde donc! dit ma femme.</p> + +<p>»Et elle rit à se tordre. Un de mes créanciers est +parmi les acheteurs; il a empoigné un étui de velours +rouge et l'ouvre avidement; ses longs doigts osseux +croient déjà saisir les diamants... le voici pétrifié.—Brave +homme, les diamants sont depuis longtemps +en gage, et nous avons laissé passer l'échéance.</p> + +<p>»L'étui est vide. Je l'avais donné à Luba lors de nos +fiançailles. Nous ne devions nous marier qu'un an +après. Aussi nos fiançailles furent-elles solennelles; +c'est une coutume du vieux temps. J'arrivai le soir +avec mes témoins. La famille, réunie dans le salon, +m'attendait. Luba parut la dernière; elle avait quelque +peine à garder son sérieux, mais elle se contraignit +et fit bonne contenance. Nous échangeâmes nos +anneaux, après quoi je lui baisai la main. Le prêtre +nous donna sa bénédiction. Nous nous prosternâmes +aux pieds des parents, à qui je jurai de rendre +leur fille heureuse, et à leur tour ils nous bénirent. +Puis le père but à notre santé; le gobelet de famille, +rempli de vin de Hongrie, passa de main en +main. Enfin, je présentai à Luba les diamants dans +leur étui, et elle me mit au doigt une bague. +Celle-ci est allée de son côté, hélas! aux Juifs +maudits!</p> + +<p>»Le mariage de ma soeur coïncida avec nos fiançailles; +elle était si pressée! Notre bonheur paraissait +l'inquiéter; elle voulait s'éloigner avant qu'une +maîtresse entrât dans la maison. Viéra prit donc le +premier mari qui se présenta, un petit employé du +gouvernement de notre cercle, et elle emporta tout +ce qu'elle put. Tant mieux! Autant de moins pour +les Juifs!</p> + +<p>»Quelles belles noces on nous fit! Tout le monde +fut invité. Il vint tant de convives, que nous dûmes +faire construire en planches une grande salle à côté +de la seigneurie de mon beau-père. De grand matin +arrivèrent traîneaux sur traîneaux; le vestibule fut +encombré de fourrures. Luba portait une robe de +soie blanche, une couronne de myrte, un voile de +dentelle; sa mère lui attacha au côté un petit bouquet +de romarin dans lequel était caché un peu de +pain et de sel, moyen sûr, selon la croyance populaire, +de ne jamais manquer du nécessaire. De nouveau, +nous nous agenouillâmes devant les parents. +Pendant que le cortége se rendait à l'église, des +coups de feu retentissaient de toutes parts. Luba +éclata de rire en me jurant obéissance. La table +formait un grand L, l'initiale de la mariée; au +milieu, une pyramide en sucre, haute de quatre +pieds, représentait le temple de l'hymen. Qui aurait +pu compter les toasts portés aux nouveaux époux, +à la maîtresse de la maison, au maître, aux dames +en général, à la patrie? Et chaque fois les bouteilles +étaient cassées avec fracas. Au dessert, les +jeunes gens disparurent sous la table, non pas +vaincus par l'ivresse, mais dans le dessein chevaleresque +de boire dans le soulier de la mariée. Luba +s'aperçut trop tard de leurs prétentions et replia +vite ses jambes sous elle, mais elle ne réussit à +sauver ainsi que ses jarretières, qui autrement lui +eussent été enlevées, de même que le petit soulier +blanc que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant +qu'il le remplissait de Champagne pour le vider +ensuite à la santé de Luba, tout le monde applaudissait. +Luba était fort rouge. Le soulier fit le tour +de la table; chacun des hommes but dedans, et +chacun aussi porta un toast à Luba, parfois en vers, +le vieux général Krasiki en beau latin.</p> + +<p>»Après un silence, mon beau-père à son tour +apporta le gobelet de famille, en vieil argent repoussé, +qui représentait un léopard sautant, y versa deux +bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce +précieux breuvage.</p> + +<p>»Le bal dura jusqu'au matin; il commença par une +grande polonaise, qu'un danseur émérite conduisit +par toutes les chambres de la maison, en montant +et descendant les divers escaliers; puis ce furent +des mazourkes, des cosaques, des kolomikas. A la +fin, on plaça un siége au milieu du salon. Luba y +prit place, et ses amies, lui ôtant la couronne de +myrte et détachant ses cheveux, chantèrent la plainte +nuptiale: «Hélas! Luba, c'est donc fini! Il faut +nous séparer...»</p> + +<p>»Tout le monde était ému, et Luba cachait son +visage dans son mouchoir avec des tressaillements +qui nous firent croire qu'elle sanglotait; mais, lorsque +sa mère l'eut coiffée du bonnet, elle bondit gaiement +en l'air, et elle dansa encore avec tous, même avec +mon vieux Salomon Zanderer, qui se défendait en +désespéré, faisant par toute la salle des sauts de +bouc inconcevables.</p> + +<p>»Les femmes prirent Luba au milieu d'elles et +l'emmenèrent. Elle n'affecta pas la mine vulgaire +d'un agneau qu'on traîne au sacrifice; non, je l'entendais +encore rire de loin; c'était comme le gazouillement +d'une alouette qui monte vers le ciel.</p> + +<p>»Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle était seule, +pelotonnée sur un divan turc très-bas et roulée +dans sa kazabaïka de velours cramoisi. La fourrure +noire dont celle-ci était doublée s'attachait à ce +corps svelte, et je voyais sa poitrine émue se soulever. +Sous son bonnet de jeune matrone, elle me +parut si imposante, que je n'osai avancer d'un pas; +plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi. +Je fermai les rideaux, j'éteignis les bougies, sauf +une seule, pour les rallumer toutes l'instant d'après; +j'attisai le feu, je regardai la pendule.</p> + +<p>»—Qu'as-tu donc? me dit-elle. M'aimes-tu? Es-tu +content?</p> + +<p>»—Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop +noble, trop parfaite pour moi...</p> + +<p>»Comment cette reine qui me faisait peur redevint +ma bonne, ma franche, ma gentille petite Luba, je +ne le dirai à personne. Quand je l'enlevai dans mes +bras, j'aurais aimé la porter ainsi à travers la neige +et la tempête jusque dans ma maison.</p> + +<p>»Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne +riait plus; un fier sourire tout féminin et vraiment +irrésistible avait remplacé les accès d'exubérante +gaieté de la petite folle. Des larmes coulèrent à +l'heure des adieux, des mouchoirs furent longuement +agités, tandis que nous nous envolions au milieu du +clair tintement des clochettes. Quatre grands traîneaux +suivaient le nôtre, portant le trousseau de +Luba.</p> + +<p>»Sur les confins de ma terre, les paysans nous +attendaient avec du pain et du sel. Le juge nous +aborda en criant:</p> + +<p>»—Longues années au seigneur et à son épouse!</p> + +<p>»—Qu'ils vivent cent ans! répliqua la foule.</p> + +<p>»Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs. +J'enlevai Luba hors du traîneau et aussitôt +tous se jetèrent à genoux pour baiser qui sa pelisse, +qui l'ourlet de sa robe. Je vis qu'elle leur plaisait. +Le cocher fut chargé, par droit d'ancienneté, d'apporter +à Luba les clés sur un coussin. La vieille +maison solitaire avait de nouveau une maîtresse, et +quelle maîtresse!...»</p> + + + + +<br><br> + +<h3>II</h3> +<br> + + +<p>Basile Hymen se leva, fit quelques pas dans la +chambre, chargea sa pipe de ce tabac jaune de +Zigeth, cher à nos montagnards, l'alluma avec précaution, +puis, après en avoir tiré plusieurs bouffées +vigoureuses qui firent monter au plafond un nuage +bleuâtre, il reprit son ancienne place et nous regarda +l'un après l'autre. Le tonnerre grondait toujours:</p> + +<p>—Où en étais-je? demanda-t-il.</p> + +<p>—A la vente de vos biens, dit notre hôte.</p> + +<p>—Au moment, interrompis-je, où votre femme +s'établissait en maîtresse dans sa nouvelle demeure.</p> + +<p>»—Ah! oui! murmura-t-il. On dit qu'il n'y a pas +de gens pleinement satisfaits. Je ne sais si c'est une +vérité, mais j'étais content le jour où Luba entra +dans ma maison; peut-être l'homme exige-t-il trop. +A l'un ne suffit pas le gouvernement du monde—voyez +Napoléon;—celui-là veut au moins dominer +dans son village, celui-ci aspire à de fabuleuses +richesses. Moi je me contentais du lot humain tel +que la nature l'a tracé; c'est le meilleur, en somme. +J'avais une femme, une vraie femme, non pas une +poupée, non pas une dame, non pas une bigote, +une coquette, une savante, non, vous m'entendez +bien, une femme, bonne et simple, et sincère. Elle +n'avait pas honte de m'aimer; elle n'était pas trop +fière pour montrer cet amour. Nous étions des gens +fort occupés, l'un et l'autre: j'administrais ma +terre, elle avait soin de l'intérieur où tout marchait +comme sur des roulettes, grâce à son activité, à +l'affection qu'elle savait inspirer et qui produisait +l'obéissance. Elle s'intéressait à toutes mes affaires, +assistait à tous mes marchés. Pleine d'égards pour +Salomon Zanderer, elle ne manquait jamais, aussitôt +qu'il paraissait, de lui offrir le café, ce qu'il considérait +comme un grand honneur, et de le taquiner +gaiement pour faire jaillir l'étincelle de cette sagacité +juive aiguisée par le Talmud.</p> + +<p>»Par exemple, elle lui disait:—Comment se fait-il +que Dieu ait défendu le vol par la voix de Moïse, +quand il l'a commis lui-même en dérobant au pauvre +Adam une de ses côtes pour en tirer la femme?</p> + +<p>»Et Salomon de répondre, avec son imperturbable +sourire:</p> + +<p>»—Appelle-t-on voleur quiconque prend un +métal ignoble pour le remplacer par de l'or?</p> + +<p>»Jamais l'un de nous deux ne quittait la maison +sans l'autre. Un jour je devais aller à la ville et la +voiture était déjà prête:</p> + +<p>»—Faut-il vraiment que j'aille seul? dis-je à Luba. +C'est bien ennuyeux. Ne me feras-tu pas la grâce...</p> + +<p>»—Non, non, interrompit ma femme, il m'est +impossible de m'absenter aujourd'hui; nous avons +la grande lessive.</p> + +<p>»—La lessive! c'est différent.</p> + +<p>»Je me lève, je prends congé d'elle, mais je ne +vais que jusqu'à la porte:</p> + +<p>»—Est-ce donc si pressé, Luba, d'aller à la ville?</p> + +<p>»—Tu dois le savoir.</p> + +<p>»—Alors, à bientôt!</p> + +<p>»—A bientôt!</p> + +<p>»Je suis déjà en voiture, Luba me fait signe de la +fenêtre.</p> + +<p>»—Non, décidément, dételez, dis-je au cocher.</p> + +<p>»Jamais nous ne passions le temps aussi agréablement +qu'en tête-à-tête. Il me suffisait pour ma part +de contempler Luba; elle avait le secret d'être +toujours charmante et cela d'une manière nouvelle, +soit qu'elle s'assît, soit qu'elle marchât, soit qu'elle +réfléchit étendue sur le divan, soit qu'elle écrivît +devant sa petite table. Je ne concevais pas que +d'autres eussent besoin de spectacles, de promenades, +de concerts, de soirées, de courses en traîneau, +de chasses, de voyages. Chaque saison variait +nos simples plaisirs: l'été, je prenais mon bonnet, +elle son chapeau de paille, et nous nous en allions +du côté du village. Les chaumières délabrées avec +leurs toits de chaume noirci avaient un air de fête, +grâce aux arbres fruitiers en fleur ou chargés de +cerises et de pommes vermeilles qui semblaient +sourire à travers le feuillage comme de frais visages +d'enfants. Les ondulations lentes du blé, l'éclat du +soleil qui effleurait les épis nous émerveillaient +toujours; nous écoutions le chant de la caille, nous +voyions la perdrix couver ses oeufs dans un sillon, +nous observions la souris qui sort de son trou un +petit museau inquiet, nous suivions le jeu des sauterelles +quand elles s'élevaient sous nos pas par +centaines pour retomber à terre l'instant d'après:</p> + +<p>»—N'ayez donc pas peur! leur disait Luba.</p> + +<p>»Elle aimait faire avec moi de longues promenades +à cheval. Alors nous laissions nos montures nous +emporter bride abattue dans la steppe où rien ne +bornait leur course ni notre horizon. Lorsque la +terre fumait sous les sabots retentissants et qu'aucun +arbre, aucun buisson n'apparaissait dans l'espace +illimité, nous éprouvions le sentiment de gens qui +chevaucheraient dans le ciel bleu. Si un orage nous +surprenait, Luba rejetait en arrière ses tresses +trempées de pluie et qu'avait dénouées la tempête, +avec des cris de joie qui se mêlaient au fracas des +éléments furieux.</p> + +<p>»Il fallait la voir conduire notre attelage de quatre +petits chevaux noirs sans les toucher du fouet, en +les encourageant seulement de sa voix claire: ils +allaient si vite que la poussière nous enveloppait +comme un brouillard, à travers lequel nous apercevions +par intervalles un arbre, des granges, une +ferme isolée.</p> + +<p>»Dans l'après-midi, lorsque l'atmosphère ensoleillée +était transparente comme une muraille de +cristal, j'avais l'habitude de pêcher. Je m'asseyais +au bord de l'étang, sous un épais bouquet d'aulnes +dont les branches formaient un toit au-dessus de ma +tête, et Luba se blottissait à mes côtés. Les seuls +bruits étaient ceux que faisait le poisson en sautant; +à travers les marais marchait lentement une cigogne; +des canards sauvages nageaient au loin parmi +les roseaux. Luba préparait les amorces, je jetais la +ligne et chaque fois qu'un poisson était pris c'étaient +des transports de joie.</p> + +<p>»L'hiver, une grande montagne de glace s'élevait +derrière la seigneurie; l'accès d'un côté en était +facile; on y montait par des degrés pour se laisser +glisser ensuite sur l'autre flanc avec la rapidité de +l'éclair. Tout était blanc: le ciel, la terre, les maisons, +les arbres, même le soleil. Il faisait froid, et +pourtant tout respirait la gaieté. Luba s'asseyait +dans le traîneau sous ses fourrures, les joues rouges, +l'oeil brillant; je la conduisais; la glace sous nos pas +lançait des étincelles. Les corbeaux nous regardaient +gravement du haut d'un peuplier, les moineaux piaillaient +sur la clôture.</p> + +<p>»C'était le beau temps des courses à cheval. Luba, +avec sa longue jupe d'amazone, sa jaquette garnie +de martre et sa <i>kutschma</i> de la même fourrure sur +la tête, fortement fardée par le froid, était l'image +même de l'entrain, de la fraîcheur et du courage.</p> + +<p>»J'aimais m'attarder en arrière pour la voir se +balancer mollement en selle; la gelée poudrait ses +cheveux, transformait la fourrure qui suivait le contour +de ses hanches en une garniture d'aiguilles irisées, +éblouissantes, et faisait de son cheval noir un +cheval gris. Et quelle ivresse aussi de voler dans un +traîneau à travers le monde qui semble bizarrement +taillé dans du marbre blanc, tandis qu'un éclat fantastique +se répand sur toute la nature, que les arbres +semblent fuir, tant est rapide notre course, et que +de loin nous suivent les loups!—Ma femme m'accompagnait +sans crainte à la chasse; elle ne connaissait +pas le danger; avec un sang-froid tout viril elle +tirait la bête que les paysans poussaient vers nous. +Je tuais des fouines superbes, des renards, des loups, +parfois même un ours.</p> + +<p>»Les longues soirées d'hiver, nous les passions au +logis, dans la grande chambre meublée d'un divan +turc, d'un piano et d'un billard. Ma femme faisait de +la musique, je l'écoutais en fumant. Nous lisions les +journaux et quelques bons livres, en nous intéressant, +comme seuls peuvent le faire deux solitaires, +aux aventures de héros chimériques; puis nous procédions +à la partie de billard. Luba gagnait chaque +fois, car, si elle regardait son jeu, moi je ne regardais +qu'elle, comment son buste élégant se penchait +pour quelque coup difficile et comment elle restait +suspendue sur la pointe de son petit pied. Les sujets +de conversations ne nous manquaient pas; rien de ce +qui m'arrivait n'était indifférent à Luba, rien de ce +qui concernait Luba ne me semblait puéril; nous +nous entretenions de mille choses auxquelles ne +pensera jamais quiconque mène une existence mondaine, +et les questions de ma femme eussent embarrassé +maint philosophe. Je me remis donc en secret +à l'étude; j'achetai des livres de science, même de +médecine, et nos causeries à l'heure du crépuscule +devinrent une source toujours fraîche de réflexions +et d'enseignement élevé.</p> + +<p>»Il nous arrivait encore de rester assis sans rien +dire; ma femme appuyait sa tête sur mon coeur, je +la tenais embrassée, nous étions absolument heureux +dans le sentiment de la possession mutuelle. Il +est vrai que la première année terminée nous eûmes +moins de loisirs; les visiteurs firent irruption chez +nous, et dès lors il ne nous arriva que rarement de +passer une soirée seuls.</p> + +<p>»Mais j'insiste là bien inutilement sur les plaisirs +évanouis; nous sommes désormais pauvres et abandonnés, +la vente par autorité de justice se poursuit.</p> + +<p>»A midi, elle fut interrompue: le crieur, les juifs, +tous les assistants s'étaient enroués au point d'avoir +soif; ils s'en allèrent en masse au cabaret.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>III</h3> +<br> + + +<p>»Luba, qui avait un morceau de pain dans sa poche, +le partagea gaiement avec moi, et nous nous assîmes +sur le seuil de la maison pour prendre aussi notre +repas. Au moment même arrivait, bride abattue, un +cavalier; quand la poussière, en tombant, me permit +de distinguer ses traits, je reconnus mon ami +Urbanovitch, le même qui avait bu à nos noces +dans le soulier de Luba. Il n'avait pas mis pied à +terre qu'une britska vint déposer devant la seigneurie +un autre compagnon des jours heureux, Jadezki; +puis un troisième encore, Pan Gadomski, se glissa +comme un furet dans la maison. On aurait pu croire +qu'ils s'étaient donné rendez-vous. L'Évangile le +dit: «Là où il y a un cadavre se rassemblent les +aigles.»</p> + +<p>»Bientôt d'autres amis arrivèrent; ils auraient eu +honte d'assister à la vente et avaient, par conséquent, +attendu, réunis au cabaret, la fin de cette cruelle +exécution; maintenant ils accouraient pour nous +consoler et nous donner des conseils; quant à nous +aider, nul n'y songeait.</p> + +<p>»L'indignation s'empara de moi. Comment, en +effet, étais-je tombé dans le malheur? Je n'étais ni un +joueur, ni un débauché; je ne me connaissais qu'une +passion, celle d'avoir des amis, et qu'une faiblesse, +celle d'obliger tout le monde; c'étaient mes amis qui +m'avaient dévoré. Ils m'aimaient, sans doute, mais +l'amitié peut devenir importune à la longue. Chaque +jour ils envahissaient ma demeure, m'empêchant +même d'échanger un mot avec ma femme; une fois +nous prîmes le parti de nous absenter, mais la maudite +engeance resta derrière nous dans la maison; +nous les retrouvâmes festoyant et chantant à tue-tête +au milieu de leurs libations: «Longue vie à nos +hôtes, longue vie à leurs enfants!» Je ne savais pas +me débarrasser d'eux; j'avais le coeur trop faible, +oui, trop tendre et trop compatissant en toute circonstance. +Il me suffisait de lire dans la gazette le +récit d'un malheur quelconque pour ne pas dormir +de la nuit. Il m'était impossible de renvoyer un +pauvre, de refuser quelque chose à un voisin. Si +encore je n'avais fait que partager avec les autres! +Mais je leur eusse donné jusqu'à ma dernière chemise; +j'étais homme à me faire raser pour que le +prochain eût une perruque. Luba, malgré sa grande +bonté, ne tombait pas dans les mêmes exagérations +de sentiment. Je me rappelle qu'après l'incendie +d'une ville de l'Ukraine, incendie qui avait laissé des +milliers de misérables sans asile, je lui dis dans +l'excès de mon émotion:</p> + +<p>»—Peux-tu souffrir d'être si chaudement vêtue +de fourrures quand tant d'autres ont froid?</p> + +<p>»—Je les plains, répondit Luba, mais ma pelisse +ne peut suffire à mille personnes, elle est faite pour +une seule, et je ne suis pas fâchée d'être celle-là.</p> + +<p>»Au fond elle avait raison, et moi j'étais absurde. +Si un de mes amis admirait chez moi un fusil, je +m'écriais:—Prends-le!—Oui, j'aurais donné les +tuiles de la toiture, les semelles de mes bottes; à la +fin mes amis ne me demandèrent plus ce qui leur +faisait envie; ils prirent sans façon tous les objets à +leur convenance. S'ils avaient soif, ils buvaient de +mon vin; je les nourrissais, je les vêtissais, je payais +leurs dettes, je leur prêtais tout mon argent, et +quand je n'avais plus d'argent je signais des lettres +de change où je me portais caution pour eux.</p> + +<p>»Quand j'allai une première fois chez les vampires +juifs, ce fut encore à leur intention. Et maintenant +ils étaient là groupés autour de moi, cet Urbanowitch, +ce Jadeski, ce Gadomski, fumant leurs +cigares et m'exhortant avec une bienveillance hautaine.</p> + +<p>»—Comment as-tu pu faire de si folles dépenses? +me demanda Jadeski en lançant une bouffée de +fumée.—Le malheureux! A qui ai-je donné ce précieux +tableau hollandais représentant une femme qui +pèle des pommes, et tant d'autres choses, jusqu'à +ma pipe d'écume de mer?... A peine avait-il souri +en murmurant:—Pas mauvaise cette pipe!—Et +déjà elle était à lui! M'a-t-il jamais offert en échange +une noisette? Non, mais il critiquait tout ce qui +m'appartenait:—Ta maison n'a aucun style, commençait-il +à dire en arrivant.—A table rien n'était +bon; mon vin était toujours frelaté, bien qu'il en +vidât pour le moins deux bouteilles; la toilette de +Luba n'était jamais de son goût. Si elle portait des +couleurs sombres, il lui demandait d'un ton ironique:</p> + +<p>»—De qui, madame, êtes-vous en deuil?</p> + +<p>»Si elle avait sa kazabaïka rouge:</p> + +<p>»—J'espère, disait-il, que le taureau est rentré.</p> + +<p>»Quand nous étions seuls, à la chasse, il s'arrêtait +soudain, et les deux mains sur mes épaules:</p> + +<p>»—Je te plains, mon ami, soupirait-il.</p> + +<p>»—Pourquoi donc?</p> + +<p>»—Tu es un noble cour, mais ta femme...</p> + +<p>»—Qu'as-tu à dire contre elle?</p> + +<p>»—Oh! rien!... l'ensemble de sa personne ne +me plaît pas... et puis elle rit toujours.</p> + +<p>»Urbanowitch, en revanche, jetait sur Luba les +regards qu'un voleur peut jeter sur le trésor qu'il +convoite. J'ignore où passait l'argent de celui-là, +mais il empruntait à tout le monde et à moi de préférence.</p> + +<p>»Gédéon, un ancien officier très-aimable, ne parlait +jamais d'argent; il imita toutefois ma signature +si habilement, sur une lettre de change, que je fus +forcé de la reconnaître pour le sauver de l'infamie. +Je dois dire qu'il se montra reconnaissant: il s'efforça +de dissiper ma femme et de me dresser aux +belles manières. Nous avions là un mentor très zélé; +mon bonheur conjugal surtout semblait le préoccuper:</p> + +<p>»—Cher ami, s'écriait-il, comment diable traites-tu +ta femme?...—Et si je m'étonnais:</p> + +<p>»—Tu fais fausse route, reprenait-il, absolument +fausse route. Une femme demande à être étudiée; +mais toi, tu laisses tout aller sans réfléchir; à la +fin tu découvriras des choses... tu ne sais pas, malheureux, +quelle charmante femme tu as!...</p> + +<p>»Tels étaient mes amis, et tous ensemble se moquaient +de moi quand j'avais le dos tourné, colportant +sur mon compte de mensongères anecdotes +comme n'en ont jamais inventé mes plus grands +ennemis, non, pas même ma soeur. En outre ils me +rapportaient, avec une sincérité parfaite, tout ce +que le monde pouvait dire de désobligeant à mon +sujet. Un jour,—encore à la chasse,—Jadezki me +dit brusquement:</p> + +<p>»—Eh bien! quand je t'avertissais!... Ta femme... +Gédéon lui fait la cour et n'est pas trop rebuté. +Auras-tu confiance en moi, maintenant?</p> + +<p>»—Je dirai, répondis-je, que tu calomnies ma +femme, et je te défendrai de recommencer!</p> + +<p>»—Mais, grand Dieu! ce n'est pas moi qui parle, +c'est la rumeur publique qui veut que ce fanfaron +plaise à ta femme!</p> + +<p>»Vous connaissez maintenant mes amis, ces bons +amis auxquels je me sacrifiais, pour qui j'aurais +donné le sang de mon coeur! Ah! mon Dieu, pourquoi +donc as-tu créé le monde s'il n'était pas possible +de le faire meilleur?</p> + +<p>»Mon vieux Salomon me donnait des conseils.</p> + +<p>»—Cela finira mal, disait-il.</p> + +<p>»Luba s'amusa d'abord des indiscrétions de nos +hôtes; quand ils jouaient, buvaient et chantaient +jour et nuit dans la maison, ne me laissant pas un +coin où je pusse me réfugier avec elle, la méchante +venait s'étendre sur le divan, à mes côtés, en me +regardant avec une malicieuse tendresse entre ses +paupières demi-closes, car elle voyait bien que j'étais +au supplice.</p> + +<p>»Par la suite, elle prit les choses plus sérieusement:</p> + +<p>»—Tu es trop bon, me disait-elle; la bonté, en +certaines circonstances, peut être un défaut aussi +bien que l'avarice et la dureté. Nous nous ruinerons, +et ces gens-là ne sauront pas nous rendre ce que +nous faisons pour eux.</p> + +<p>»Je défendis mes amis; nous faillîmes nous quereller.</p> + +<p>»—Tu ne me crois pas! dit Luba. Eh bien! je te +prouverai que chacun d'eux est disposé à te trahir. +Désigne celui que je dois démasquer.</p> + +<p>»—Tu épargneras bien au moins Gédéon, m'écriai-je +pour l'éprouver, car les calomnies de Jadeski +m'étaient restées en tête, bien que je n'eusse jamais +douté de ma Luba.</p> + +<p>»—Je n'en épargnerai aucun, répondit-elle; c'est +donc Gédéon qui va servir d'exemple.</p> + +<p>»Je respirai plus librement. Jadeski n'était qu'un +indigne menteur.</p> + +<p>»Quelques jours s'écoulèrent. Un soir que Gadomski, +Urbanowitch et plusieurs autres étaient chez +moi comme de coutume autour de la table de jeu, +Jadeski me dit à l'oreille:</p> + +<p>»—Tiens! où a passé Gédéon? Chez ta femme, +sans doute. Il n'y manque jamais.</p> + +<p>»—Imbécile! lui répondis-je, comment comprendrais-tu +ma femme, toi qui n'as jamais su apprécier +une madone de Raphaël plus qu'un barbouillage +d'enseigne?</p> + +<p>»Luba entrait au moment même en riant de tout +son coeur:</p> + +<p>»—Vite, vite, nous dit-elle; qui veut voir un +oiseau rare, un oiseau que j'ai pris?</p> + +<p>»Tous se levèrent pour la suivre, cartes en mains. +Elle nous conduisit jusque dans sa chambre.</p> + +<p>»—Où est-il? demandai-je regardant autour de +moi.</p> + +<p>»—Ici.</p> + +<p>»Elle montrait du doigt une grande armoire.</p> + +<p>»—Je vous prie de regarder là-dedans.</p> + +<p>»Jadeski nous repoussa tous et regarda, curieux, +par un de ces trous grillés qui font pénétrer l'air +dans les placards.</p> + +<p>»—Mais c'est un homme!...</p> + +<p>»—Un homme! Laisse-nous voir... Qui donc?... +demandèrent les autres en se rapprochant.</p> + +<p>»—Gare à vous! c'est Gédéon! fit Jadeski stupéfait.</p> + +<p>»—Comment es-tu entré là-dedans? demanda +Urbanowich.</p> + +<p>»Le prisonnier restait muet, dévorant sa moustache.</p> + +<p>»—Voyez, dit Luba, comme il est devenu taciturne, +lui qui parlait si bien tout à l'heure! Il jurait +que j'étais la plus belle femme du monde, une Vénus; +il me peignait sa passion, et puis, las de bavarder, il +s'est conduit brutalement comme un vrai Tartare...</p> + +<p>»—Et vous l'avez repoussé? s'écria Jadeski de +plus en plus surpris.</p> + +<p>»—Je me suis moquée de lui, naturellement, et +comme quelqu'un passait dans le corridor, j'ai +dit: «—C'est mon mari! S'il vous trouve dans ma +chambre, vous êtes mort!» Il a été bien content de +se jeter dans l'armoire... Mais j'ai fermé l'armoire +à clef. Voilà!</p> + +<p>»J'ouvris à Gédéon, qui ne paraissait pas pressé de +sortir et se cachait derrière les robes de ma femme. +Nos amis le tirèrent dehors, et il entra en fureur.</p> + +<p>»—C'est une mauvaise plaisanterie. Canailles! +vous m'en rendrez raison, vous tous, et toi d'abord, +heureux époux d'une si farouche vertu!...</p> + +<p>»—Lui d'abord, bien entendu! décida Urbanowitch.</p> + +<p>»—Qu'ils se battent sans retard!</p> + +<p>»Nos amis nous excitèrent si bien, que le duel +aurait eu lieu séance tenante, sans ma femme qui se +posa entre nous et se mit à rire.</p> + +<p>»—Vous battre? dit-elle, et pourquoi? Si quelqu'un +est offensé ici, c'est moi seule, oui, offensée +par les folles espérances de Monsieur. Il est vrai +que j'ai pris ma revanche; s'il n'est pas content et +qu'il veuille un duel à tout prix, me voici prête.</p> + +<p>»Elle saisit une cravache accrochée au mur.</p> + +<p>»Gédéon disparut et Luba partit d'un nouvel éclat +de rire qui nous gagna tous.</p> + +<p>»Chacune de mes amitiés devait être brisée brusquement +d'une manière ou d'une autre. Quand +j'avais une fois vu clair, je ne me laissais plus duper, +je rompais avec une énergie qui devait étonner le +monde où j'avais la réputation d'un homme faible +sur tous les points. C'était une erreur. J'étais lent à +croire au mal, mais il ne me trouvait pas miséricordieux. +Naturellement, mes faux amis m'accusaient +d'inconstance, et leur animosité à mon égard était +d'autant plus furieuse que mon dévouement avait été +plus complet. Ils vinrent cependant comme je l'ai +dit, après la vente de nos dernières nippes, fumer +autour de moi et me donner des conseils:</p> + +<p>»—Si tu t'adressais à ta soeur! me dit Urbanowitch.</p> + +<p>»Ce fut la suprême humiliation. Et qui donc m'avait +spolié, sinon cette bonne soeur?</p> + +<p>»J'avais une tante, vieille fille qui chaque été +venait s'établir chez nous, où elle était entourée de +soins, dorlotée dans ses maladies avec une tendresse +filiale; pour Noël, nous ne manquions jamais +de lui envoyer un chariot de provisions. A peine remerciait-elle. +Certaines gens sont ainsi. Les bienfaits +les gênent; ils craignent d'être forcés à la reconnaissance +et se prouvent bien vite à eux-mêmes qu'ils +ont toujours la liberté de vous faire du mal.</p> + +<p>»—Viéra m'a raconté que tu avais un amant, dit +cette tante vénérable à ma femme; je ne te le reproche +pas, petite; tu as un mari si ennuyeux!</p> + +<p>»Or, Viéra ne lui donna pas, dans toute sa vie, un +pain d'épice; mais l'hiver elle était toujours chez +elle, lui baisant les mains, la caressant, l'appelant +chère petite tante, parlant de cette vieille avare, +jadis galante, comme d'un noble coeur et d'une +prêtresse des moeurs. Aussi, après la mort de notre +tante, hérita-t-elle, en échange de toutes ses jolies +paroles, de soixante mille florins, tandis que moi, +qui avais prodigué les dons, je ne reçus pas un +kreutzer.</p> + +<p>»Gadomski fut le dernier de mes amis dans lequel +j'eus confiance. A chaque nouveau déboire, il me +consolait, mais d'une étrange façon:</p> + +<p>»—Ah! mon Dieu! disait-il, ne te plains pas des +dégoûts que t'apporte la vie. Alexandre a beau conquérir +le monde, il ne possède rien... Et un fakir qui +jeûne dans le désert ne manque de rien... Qu'est-ce +que la vie? Si tout te souriait, tu t'y attacherais +trop... Tu la maudis, tant mieux!... Songe que tu en +auras bientôt fini avec elle et que tu ne reviendras +plus au monde. Que cette perspective te donne du +courage.</p> + +<p>»C'est assez dire que Gadomski était un philosophe. +Nous avions autrefois étudié ensemble; dès lors il +s'occupait d'une oeuvre colossale qui devait bouleverser +le monde et il s'en allait au hasard, sombre et +absorbé comme un brigand, son pistolet au poing; +mais il manquait au pauvre brigand la poudre et le +plomb pour charger ce pistolet, qui ne partait jamais +par conséquent. Une fois, Gadomski m'écrivit:</p> + +<p>»—Si j'étais délivré au moins une année de tous +mes soucis, j'achèverais mon oeuvre, bien que les +hommes que je méprise ne méritent pas qu'on leur +rende un si grand service.»</p> + +<p>»Je lui offris l'hospitalité. Il arriva en affectant la +mine d'un Socrate; il lui fallut deux jours pour déballer +ses livres, un autre pour plier son papier, une +quatrième journée pour tailler sa plume; bref, il +finit par ne rien écrire. En revanche, il se montra +de prime-saut fort insolent avec Luba. Il faisait peu +de cas des femmes. Lorsque la mienne se mêla une +première fois à notre entretien:</p> + +<p>»—La femme, dit-il, doit se taire quand les hommes +parlent.</p> + +<p>»Il traversa le salon, où elle se trouvait avec d'autres +dames, sans ôter son bonnet, et soutint pendant +le dîner que les femmes étaient des animaux subalternes.</p> + +<p>»Là-dessus Luba se leva d'un bond, et s'adressant +à moi:</p> + +<p>»—M. Gadomski comprendra qu'un animal de +ma sorte ne puisse plus avoir l'honneur de le recevoir, +dit-elle en se retirant dans sa chambre.</p> + +<p>»Mais mon philosophe était décidé à rester malgré +ce congé en règle.</p> + +<p>»—Tu m'as attiré chez toi, disait-il en rongeant +une cuisse de canard; j'ai été dupe de ma confiance, +tu me dois une indemnité.</p> + +<p>»Il me fallut avant de le mettre à la porte lui +compter cent florins; encore monta-t-il dans ma voiture, +qui allait le reconduire jusqu'à Kolomea, en +m'appelant poule mouillée.</p> + +<p>»Mes domestiques n'étaient pas meilleurs que +mes amis; les vieux étaient morts, les nouveaux ne +valaient pas la corde à laquelle on aurait dû les +pendre. Ma bonté, ma douceur à leur égard ne me +rapportaient qu'ingratitude.</p> + +<p>»Il n'était pas jusqu'à mon chien, un petit chien +que je gâtais au point d'impatienter Luba, qui ne +répondît à mes bienfaits par des trahisons. Il profitait +de toutes les occasions pour m'échapper, préférant +le pain bis du premier venu aux bouchées délicates +dont je le nourrissais. On vante la fidélité du chien, +et on ajoute que de tous les animaux c'est lui qui +ressemble le plus à l'homme; or, je vous le demande, +s'il ressemble à l'homme, comment le chien peut-il +être fidèle?</p> + + + + +<br><br> + +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>»En dépit de mes amis et de mes domestiques, je +n'aurais pas sombré comme je le fis si des fléaux +successifs ne se fussent appesantis sur mes terres. +Elles furent ravagées par certain nuage noir, un +nuage de sauterelles, plus qu'elles ne l'eussent été +par la grêle. La même année, un incendie dévora +nos forêts. Avec l'aide des paysans on put le cerner, +lui imposer des limites à grands coups de hache; +une grosse pluie vint aussi à notre secours, mais la +perte néanmoins était considérable. Pendant le rude +hiver qui suivit, des loups décimèrent mes troupeaux. +Je prenais philosophiquement mon parti; +Luba riait de tout et elle effaçait par un baiser +chaque pli soucieux de mon front, mais nous commencions +à vendre des champs. Un jour que je +revenais de Kolomea, où s'était signé le marché, +avec six mille florins en poche, je fus attaqué par +cinq Haydamaks<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> qui me dévalisèrent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Brigands.</blockquote> + +<p>»—Eh bien! dit Luba, mieux vaut avoir eu affaire +à des voleurs qu'à des meurtriers.</p> + +<p>»L'intarissable enjouement de ma femme n'était +autre que de la grandeur d'âme. Son rire intrépide +était mon talisman contre la mauvaise fortune, mais +malgré ce rire on nous enleva nos meubles. Je +m'étais adressé à tous mes anciens amis, Luba avait +imploré ma soeur, et le seul secours qui nous vint +fut celui d'un Juif, le <i>faktor</i> Salomon. Nous fîmes +des réformes, tardives peut-être; je n'ai pas la prétention +d'avoir été prudent ni sage. Les procès +absorbèrent ce qu'avaient laissé les parasites; les +saisies suivirent les procès; j'eus la douleur de voir +Salomon se mettre pour moi dans l'embarras. Bref, +l'exécution finale survint; je vous y ai fait assister +et vous avez vu comment Urbanowitch, Jadeski et +les autres vinrent ensuite autour de moi fumer leurs +cigares.</p> + +<p>»—N'y a-t-il rien à boire ici? dit soudain Urbanowitch, +chez qui la soif était une maladie.</p> + +<p>»—Si fait! répondit Luba.</p> + +<p>»Elle courut au puits et lui rapporta un verre +d'eau qu'il vida en la regardant tristement.</p> + +<p>»—Eh bien! me dit Jadeski de sa voix claire et +insolente, qui sonnait désagréablement dans l'adversité, +que comptes-tu faire maintenant que tu n'as +plus le sou?</p> + +<p>»—Le prince Sapieha n'a-t-il pas besoin d'un +intendant? hasarda Urbanowitch.</p> + +<p>»Le sang me monta au visage.</p> + +<p>»—Bah! interrompit Jadeski en feignant de plaisanter, +mais sérieux au fond, Basile n'est pas embarrassé; +il a une jolie femme. Que ne l'emmène-t-il +à Lemberg, à Vienne, ou plutôt tout de suite à +Paris?</p> + +<p>»C'en était trop. Luba devint pourpre; elle ne rit +pas cette fois, des larmes jaillirent de ses yeux:</p> + +<p>»—Par le Christ! m'écriai-je.</p> + +<p>»Les paroles s'étranglèrent dans mon gosier, +mais je saisis Jadeski et le secouai avec violence.</p> + +<p>»—Sortez de chez moi, fils de païens, oiseaux de +potence!... je n'ai plus rien à vous donner...</p> + +<p>»—Le malheureux a perdu l'esprit, s'écria Gadomski.</p> + +<p>»—Il y a vente ici et nous sommes les acheteurs, +dit Jadeski en se rasseyant.</p> + +<p>»—Non, il n'y a plus rien à vendre; sortez, ou je +lâche les chiens!</p> + +<p>»Luba courut déchaîner les deux chiens-loups qui +s'élancèrent en aboyant, ce qui suffit à mettre nos +amis en déroute. Sans perdre de temps à regagner +leurs chevaux ou leurs voitures, ils se dispersèrent, +les chiens, excités par Luba, s'acharnant à leurs +talons.</p> + +<p>»—Écoute, dis-je brusquement à ma femme, je +suis à bout de résignation. On nous a tout pris, mais +je ne céderai pas du moins à ces coquins les vieilles +pierres de la maison paternelle. On me tuera d'abord.</p> + +<p>»Jamais l'idée d'être chassé du lieu de ma naissance +ne s'était présentée à moi avec autant de +force; je sanglotais tout haut, je n'ai pas honte de le +dire, et ma femme pleurait avec moi. Je continuai, +en la serrant avec emportement contre ma poitrine, +tandis que mes larmes ruisselaient sur ses cheveux:</p> + +<p>»—Tu es brave, Luba, nous nous défendrons!</p> + +<p>»—Soit! dit-elle, me comprenant à demi-mot, et +levant vers moi ses yeux étincelants où s'étaient +séchés les pleurs, si tu veux, nous ferons sauter la +maison plutôt que de la rendre.</p> + +<p>»Oh! c'était une femme!</p> + +<p>»Je rassemblai les gens qui nous restaient et leur +communiquai le projet insensé qui venait de germer +dans mon esprit. Aucun n'osa dire non ouvertement, +mais celui-ci se grattait la tête, celui-là faisait +la grimace, et, tandis que Luba chargeait les fusils, +tous s'esquivèrent l'un après l'autre.</p> + +<p>»Lorsque je voulus rassembler nos forces, la maison +était vide, il n'y restait que moi, ma femme et +mon Juif. Salomon me conjura de ne pas tirer, mais +quand je lui dis de préparer les cartouches il se mit +à l'oeuvre en soupirant et en marmottant des prières. +Je barricadai toutes les issues, portes et fenêtres; +Luba m'aidait activement. Nous entassâmes des +caisses devant la porte qui conduisait dans la cour, +et toutes les tables, toutes les chaises, tous les +bancs qui restaient devant l'entrée principale. Nous +bourrâmes les fenêtres de coussins de voiture, de +paille, de matelas, de lits de plume, n'en réservant +que deux à droite et à gauche qui furent arrangées +de façon à servir de meurtrières. Nous attachâmes +une longue mèche à un tonneau de poudre placé +dans la cave. A peine avions-nous achevé nos +apprêts de siége que les gens du tribunal et les +Juifs apparurent le long de la route comme une file +de fourmis. Je sortis sur le balcon, deux pistolets à +la ceinture, un fusil à la main.</p> + +<p>»—Messieurs, commençai-je, et vous, Juifs, la +vente est terminée; il n'y a plus rien à prendre ici. +Je défendrai la maison de mon père les armes à la +main et je jure de tirer sur quiconque osera y +pénétrer.</p> + +<p>»En ce moment je remarquai que Jadeski et Urbanowitch +étaient au milieu des Juifs.</p> + +<p>»—Il est fou, dit le premier.</p> + +<p>»—Au nom de l'empereur, laissez-nous entrer, +commença le délégué du tribunal.</p> + +<p>»—Je m'incline devant l'empereur, répondis-je, +mais nul n'entrera vivant.</p> + +<p>»—Si vous arrêtez le cours de la justice nous +emploierons la force à notre tour et nous enfoncerons +les portes.</p> + +<p>»—Venez donc! dis-je en saluant.</p> + +<p>»—Des haches! criait Jadeski, excitant la foule.</p> + +<p>»Les plus braves cherchèrent à forcer la porte. +Au moment même je tirai en l'air. L'effet de cette +manoeuvre fut magique; les gens du tribunal et les +acheteurs, les chrétiens comme les juifs, s'enfuirent. +Quelques-uns roulèrent par terre; certain juif, dans +son angoisse, grimpa sur un arbre. Jadeski sauta +par-dessus une clôture, resta pendu par un pied +et tomba la tête dans les orties. Le premier assaut +était repoussé.</p> + +<p>»L'ennemi se replia et tint conseil. L'envoyé du +tribunal appelait les paysans au secours de la loi, +mais ces braves gens ne voulurent pas combattre +leur ancien maître. Les gens qui n'étaient venus +que pour acheter s'en retournèrent au village; nos +créanciers cependant tinrent bon; Jadeski les encourageait.</p> + +<p>»—Voyez, disait-il, ce n'est pas sérieux, il ne tire +qu'en l'air; comment oserait-il tuer l'un de nous, +quand il sait que la potence l'attendrait ensuite?</p> + +<p>»Ils s'armèrent donc de fusils, de sabres, de houes +et de bâtons en vue d'un assaut, et, séparés en deux +troupes, ils attaquèrent simultanément la maison +devant et derrière en criant comme des sauvages.</p> + +<p>»Cette fois la chose était sérieuse. Je me mis à la +meurtrière de droite, Luba à celle de gauche, et +ensemble nous fîmes feu. Quatre coups de fusil +chargé de gros plomb haché firent dans la foule +l'effet du canon. Au moment même quelqu'un sauta +dans la chambre où nous nous trouvions. Les assiégeants +avaient enfoncé la fenêtre du côté de la cour, +et Luba, en se retournant, vit Jadeski, une hache à +la main. Vite, elle tira le pistolet de sa ceinture et +le braqua sur lui. Il tomba sur le dos avec un grand +cri. Un homme qui allait monter prit la fuite. Luba +avait mis le pied sur Jadeski et brandissait une houe.</p> + +<p>»—Laisse-le vivre! lui dis-je.</p> + +<p>»Tandis que nous barrions de nouveau la fenêtre, +il rampa, en s'aidant des pieds et des mains, dans +une autre chambre où il resta étendu sur le flanc.</p> + +<p>»Ainsi l'assaut était heureusement repoussé; Luba +avait même fait un prisonnier. Je sortis sur le balcon +et ne fus pas médiocrement satisfait en voyant que +tous ceux qui étaient tombés avaient pu se relever +et s'en allaient clopin-clopant en gémissant et fort +ensanglantés. Soudain, un coup de feu qui m'était +destiné brisa une vitre. Je me retirai précipitamment. +On tirait de tous côtés sur la maison. Nous +répondîmes à ce feu. Le combat dura une heure, +après quoi les agresseurs, se lassant, firent demander +des renforts au gouvernement du cercle.</p> + +<p>»Jusqu'à l'arrivée de ce secours militaire, le siége +continua: des gardes entourèrent ma maison et +occupèrent les puits; on espérait me forcer à capituler, +faute d'eau et de nourriture. Nous attendîmes +la nuit; lorsqu'elle fut bien sombre, je dis à Salomon +Zanderer:</p> + +<p>»—Je vais t'ouvrir la porte de derrière; gagne un +lieu sûr et emmène le blessé, qui autrement pourrait +mourir ici.</p> + +<p>»—Je ne vous quitte pas, répondit mon Juif.</p> + +<p>»—Si je te dis que nous sommes hors de danger, +repris-je, tu croiras bien que c'est la vérité. Obéis +donc, tu n'as pas le droit de t'exposer davantage; +songe que tu as une femme, des enfants. Allons, +va-t'en!</p> + +<p>»Salomon poussa un long soupir, puis il se prosterna +en pleurant devant ma femme et lui baisa les +pieds. Il me baisa aussi les mains. J'ouvris la porte. +Il traîna Jadeski dehors:</p> + +<p>»—Que Dieu vous protége! cria-t-il encore dans +la cour d'une voix entrecoupée.</p> + +<p>»Alors je barrai de nouveau la sortie. Nous veillâmes +jusqu'à minuit, moi au rez-de-chaussée, Luba +au premier étage, les chiens-loups avec nous. Rien +de suspect ne se fit entendre; on ne distinguait que +les cris échangés à de longs intervalles par les postes +qui entouraient la maison.</p> + +<p>»Une fois je mis la tête à la fenêtre. Çà et là brillaient +des feux de bivouac comme dans un camp. +Des nuages noirs couvraient le ciel; seule, une étoile +luisait vacillante comme une lampe près de s'éteindre. +A minuit j'appelai Luba:</p> + +<p>»—Allons, prépare-toi, il est temps de nous +échapper; je vais mettre le feu à la mèche.</p> + +<p>»—Où irons-nous? demanda-t-elle.</p> + +<p>»—Là où il n'y a pas d'hommes, dans le désert.</p> + +<p>»—Je suis prête à te suivre.</p> + +<p>»—Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l'hiver +est proche et nous n'aurons pas d'abri.</p> + +<p>»Je commençai par redresser une faux pour en +faire l'arme qui fut si redoutable entre les mains de +nos paysans dans leur guerre contre la noblesse; puis +je remplis deux carnassières de linge, de poudre, +de plomb et de tabac; chacun de nous avait deux +pistolets et un poignard à la ceinture, plus un fusil +en bandoulière. Je démolis la barricade, j'ouvris +doucement la porte de derrière et, me glissant inaperçu +dans la cour, je mis le feu aux granges et à +l'étable; après quoi je gagnai la cave pour allumer +la mèche dont un des bouts trempait dans le tonneau +de poudre grand ouvert. Luba me regardait +faire; elle n'avait point voulu s'éloigner d'un pas, +craignant que l'explosion n'eût lieu trop vite: en +ce cas, c'eût été son désir de mourir avec moi. La +mèche commençait à brûler lentement. Je saisis ma +faux.</p> + +<p>»—Dépêchons-nous! m'écriai-je.</p> + +<p>»En hâte nous remontâmes les degrés pour traverser +la cour et atteindre ensuite les champs. A +trois cents pas de la seigneurie une bande furieuse +nous accosta.</p> + +<p>»—Le voilà, ce brigand! prenez-le! liez-le!</p> + +<p>»Je brandis ma faux et la promenai à deux reprises +autour de moi; trois hommes furent fauchés comme +des épis mûrs. Luba luttait contre deux forcenés. +Au moment même un épouvantable fracas se fit entendre; +le sol trembla sous nos pieds. C'était ma +maison qui sautait. Presque en même temps les +flammes sortaient des communs; la paille et le blé +enfermés répandirent l'incendie avec une rapidité +terrible. Nos adversaires s'étaient jetés éperdus la +face contre terre ou fuyaient dans toutes les directions. +Nous nous esquivâmes heureusement. Mes +deux chiens m'avaient d'abord suivi, mais lorsque +l'épouvantable détonation se fit entendre et que l'on +put croire que la terre se fendait, je perdis l'un +d'eux; l'autre resta. Nous traversâmes les champs, +et, ayant atteint la forêt, nous prîmes un étroit sentier +que je connaissais bien. Au bout d'une heure +environ, nous étions sur une colline, d'où l'on jouissait +d'une vue étendue. A nos pieds s'étendait le +monde maudit, comme un sépulcre au fond duquel +brûlait ma seigneurie en guise de torche funèbre. +Nous nous arrêtâmes tout juste assez pour reprendre +haleine. Que nous importait le monde désormais? +Notre chemin conduisait au désert.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>V</h3> +<br> + + +<p>»Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commençâmes +un voyage qui devait durer six jours ou +plutôt six nuits. L'automne était d'une splendeur +extraordinaire, et à midi le soleil piquait comme en +été; nous étions trop lourdement chargés pour pouvoir +affronter la chaleur; et puis, nous craignions +d'être découverts. Pour ces raisons, nous nous +cachions le jour dans la paisible obscurité de la +forêt, et reprenions la nuit notre marche à la lueur +des étoiles. Le maïs ou les pommes de terre qu'il +nous arrivait de rencontrer servaient à notre nourriture, +le chien-loup qui nous avait suivis veillait sur +notre sommeil.</p> + +<p>»Dans la matinée du cinquième jour, après avoir +traversé la plaine et franchi des collines aux pentes +douces, nous aperçûmes les Karpathes qui s'élevaient +vers le ciel comme une fumée bleuâtre. La +même nuit, nous pénétrâmes dans leur enceinte +sacrée. Le chemin était rude, entrecoupé de racines, +de buissons, de pierres et de ruisseaux. Vers minuit, +nous descendîmes dans une vallée cultivée, à travers +un village de Houzoules<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. En me baissant près +d'une fontaine pour boire, je remarquai un objet +qui brillait sous la lune: c'était une hache laissée +sur une bille de bois. Je la pris et mis à sa place les +quarante kreutzers qui restaient dans ma poche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Les Houzoules mènent, comme les Cosaques, un genre +de vie purement pastoral et guerrier; ils forment une population +à part.</blockquote> + +<p>»Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec +effort, au-dessus des rochers surmontés de bois superbes, +nous étions saufs. La forêt primitive nous +avait accueillis; autour de nous s'étendait la solitude +sans route frayée, silencieuse comme la mort. Nous +nous trouvions sur l'un des points les plus méridionaux +de la Gallicie qui s'enfonce à cet endroit entre +la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie régnaient un +autre gouvernement et d'autres lois. Nous pouvions +donc, si un nouveau péril venait nous menacer, imiter +les haydamaks qui cherchaient refuge en Hongrie +lorsqu'on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient +de nouveau les poteaux noirs et jaunes +de la frontière aussitôt que les pandours étaient +sur leurs traces. A l'abri des chênes séculaires qui +ombrageaient un épais tapis de mousse, nous goûtâmes +jusqu'à midi un sommeil paisible pour la +première fois, car nous avions laissé le danger derrière +nous. Au réveil, après avoir déjeuné de noisettes +et de myrtilles, nous continuâmes notre +marche. Il fallait gravir des escarpements abruptes, +des rochers glissants, et passer quelquefois d'un +arbre à l'autre, dans les endroits où le terrain était +impraticable.</p> + +<p>»Avant le coucher du soleil, nous avions gagné +la cime plate d'une grande montagne boisée. Soudain +un édifice immense se dressa devant nous +au-dessus des sapins noirs; on eût dit un palais +tout en or. Lorsque les rayons trompeurs du soleil +commencèrent à s'éteindre, il nous sembla +voir des ruines colossales perdues au milieu de +la forêt. Aucun oiseau ne chantait, aucun papillon +ne voltigeait dans l'air limpide. Les chênes gigantesques +formaient des voûtes sombres comme +celles d'une cathédrale; ils s'entremêlaient à de +sveltes bouleaux vêtus de satin blanc comme des +fiancées; une noire muraille de sapins environnait +le tout; à nos pieds s'ouvrait un ravin qui séparait +deux montagnes. L'une de ces montagnes +n'était qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait +les ruines qui avaient attiré notre attention; +toute la profondeur semblait remplie de framboisiers, +de genévriers, de noisetiers, de gentianes +et de véroniques; on entendait le murmure d'une +source; le chien descendit, nous le suivîmes. Sous +une pente rocheuse jaillissaient des eaux magnifiques.</p> + +<p>»Après nous être désaltérés, nous montâmes sur +la hauteur où se dessinait le curieux monument que +nous avions pris pour un château. Ce n'était pas un +château élevé par la main des hommes, mais un de +ces rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer +dans les Karpathes, et dont les cavernes, les passages, +les degrés, d'une grandeur toute architecturale, +sont l'oeuvre de l'eau dévastatrice qui a jadis +creusé ces masses calcaires. On prétend qu'elles +ont servi de temples aux païens, que plus tard les +ascètes chrétiens y abritèrent leurs vertus; ce qui +est certain, c'est qu'au temps des invasions de +Mongols et de Tartares, de même qu'au temps des +guerres contre les Turcs, elles ont caché bien des +fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait +maintes fois leurs forteresses.</p> + +<p>»Des contes fabuleux concernant ces antres ont +cours parmi le peuple. Celui-ci fut longtemps la +prison d'une princesse retenue en otage; dans celui-là, +des nymphes, vêtues de leurs cheveux noirs +comme d'un manteau de zibeline, entraînent les +jeunes gens et les font mourir sous leurs caresses.</p> + +<p>»C'était une de ces formations étranges que le +hasard nous présentait. Trois rochers, à l'arrangement +desquels on eût pu croire qu'une prévoyance +humaine avait présidé, formaient sur le plateau une +majestueuse demeure. L'un deux, du côté de l'ouest, +était détaché des deux autres qui sortaient, comme +il arrive fréquemment pour les arbres, de la même +racine; ils se séparaient ensuite, puis étaient reliés +près de la cime par une sorte de pont. Le rocher +du milieu était muni d'un donjon naturel, tandis que +son voisin, s'abaissant doucement vers l'est, formait +un escalier de géants. En tournant autour de ce +mystérieux monument des forces primitives, nous +découvrîmes huit entrées différentes. Luba chercha +du bois de sapin et prépara des torches que j'allumai +pour descendre dans l'intérieur. Là je trouvai quelques +cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient +à des galeries encombrées. Des ossements +épars de tous côtés indiquaient que les bêtes fauves +y avaient fait carnage. Pendant mes explorations, +ma femme avait tourné le rocher du côté de l'est, +où il formait une sorte d'autel qui avait bien pu +servir de pierre à sacrifice. Du côté sud, une nouvelle +entrée s'arrondissait en arc comme une porte d'église; +à cette place, un fossé large et profond défendait le +rocher. Nous pûmes le franchir sur un tronc de +chêne énorme qui faisait office de passerelle.</p> + +<p>»Tandis que Luba se reposait dans les hautes +herbes, j'entrai, tenant une torche d'une main, un +pistolet de l'autre. Je me vis dans une grande salle +voûtée; une brèche me permit d'atteindre un autre +compartiment rempli de décombres. J'allais rebrousser +chemin, lorsque de larges degrés qui +montaient m'apparurent; en faisant le signe de la +croix, je m'y engageai avec précaution. Au premier +étage, pour ainsi dire, de ce labyrinthe, il y avait un +réduit qui recevait la lumière par deux ouvertures +à peine plus grandes que les meurtrières d'un vieux +château; tout autour, des bancs de pierres garnissaient +les parois. Une porte étroite, deux marches +encore, puis le pont de pierre aérien qui, jeté au-dessus +du précipice béant, conduisait au rocher du +milieu. Sur le second rocher, je trouvai une autre +chambre presque semblable à la première, mais +mieux aérée. J'atteignis enfin au plus haut sommet, +au donjon de ce palais qui dominait la contrée sur +une vaste étendue. Mon oeil, ébloui d'abord par le +soleil, erra bientôt, enivré, par-dessus les forêts +bruissantes, jusqu'aux montagnes voisines avec leurs +murailles de granit verdâtre où scintillaient mille +cristaux de quartz dans la lueur rose du soir. Au loin, +vers l'ouest, un tapis diapré semblait jeté au milieu de +la forêt; c'était sans doute la prairie florissante d'une +polonina<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, où paissaient les vaches. Des corbeaux +fendaient l'air comme d'étranges papillons noirs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Pacage.</blockquote> + +<p>»Plus loin se développait la ligne sublime des +Karpathes, sombres et nues au sommet, ceintes à la +base d'une zone de forêts bleues et de quelques +ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le +soir commençait à tomber sur ces hauteurs et le +froid augmentait déjà pour moi d'une manière sensible, +tandis que des rayons dorés ruisselaient encore +dans les vallées, dessinant distinctement les moindres +détails, même par delà les promontoires boisés, +dans la plaine sans bornes comme le ciel, un village, +dont les fermes et les granges avaient l'air de maisons +de cartes; la rivière qui le traversait brillait +comme un serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque +je redescendis, Luba, enveloppée dans sa pelisse, +me regardait en souriant; la pauvrette avait froid.</p> + +<p>»—Dieu soit loué! dit-elle, te voici revenu. +Allons-nous encore marcher? Je suis si lasse!</p> + +<p>»—Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu, +en effet, qui a construit aux pauvres fugitifs une +arche tout près de son ciel; tu peux te reposer, +nous resterons ici.</p> + +<p>»Ma femme me sauta au cou; nous étions encore +heureux en ce moment.</p> + +<p>»—Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y +a au moins un siècle que le pied de l'homme n'a +foulé ce sol.</p> + +<p>»—Comment le sais-tu? demanda Luba.</p> + +<p>»—Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner +et surtout parce qu'il ne croît de plantain nulle +part; le plantain pousse sous les pas de l'homme, il +disparaît là où l'homme ne se fait plus voir.</p> + +<p>»J'allumai du feu dans la chambre de l'étage supérieur, +et la fumée sortit à souhait par une ouverture +du plafond, puis je fis un lit de feuilles et de mousse; +je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et, +ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure, +je bourrai la fenêtre de mousse, je barricadai toutes +les issues avec des pierres apportées d'en bas à +grand'peine, après quoi je partis en quête de notre +souper. La nuit tomba sans que la forêt m'eût offert +aucun gibier; il fallut nous contenter de poires sauvages +que Luba fit cuire dans la cendre. Ayant +mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le +lit que j'avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures; +j'avais posé mon fusil près de ma tête, les pistolets +à mes côtés, à nos pieds dormait le chien-loup. Pour +la première fois depuis notre fuite, nous sentions au-dessus +de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps +j'entendis bruire la forêt, longtemps j'aperçus +par la crevasse du plafond les étoiles paisibles.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>VI</h3> +<br> + + +<p>»Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, pris +ma carnassière, jetai encore un regard sur Luba +qui dormait vermeille, les bras croisés sous la nuque +et les lèvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses +dents blanches: puis, sifflant tout bas mon chien, +je partis pour la chasse. Mais pendant la nuit Dieu +avait bâti autour de nous un second palais dont les +murs gris s'élevaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait +une épaisse fumée semblable à celle d'un +incendie de forêt. Maître renard rentrait de quelque +équipée nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses oreilles, +puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre +refuge. Bientôt cependant le brouillard rougissant +tomba peu à peu; un vent vif s'était levé; des voiles +se détachaient de chaque rocher, de chaque sapin; +sous le réseau de la gelée blanche brillaient les +buissons et les fleurs. Je traversai le ravin qui séparait +notre montagne de la forêt et n'eus pas de peine +à atteindre une clairière formée par la tempête. On +eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs +étaient à demi pourris et couverts de champignons +vénéneux entremêlés d'une flore éblouissante. De +tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent +y paître après le lever et le coucher du soleil. Je +me posai donc en embuscade derrière un hêtre.</p> + +<p>»Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire +voltigeait de tronc en tronc, frappant chacun d'eux +de son bec pointu; d'ailleurs, le silence était complet. +Mes prévisions ne m'avaient pas trompé: un beau +chevreuil entra lentement dans la clairière; lorsqu'il +fut à vingt pas de moi je tirai, et il tomba dans +l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola. Chemin +faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons +blancs dont je remplis mon carnier, et tout +ce riche butin fut déposé aux pieds de Luba encore +endormie. A mon approche, elle ne fit pas un mouvement; +elle ouvrit les yeux et sourit:</p> + +<p>»—Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine +entière.</p> + +<p>»Ayant vaqué d'abord à l'essentiel, j'aménageai +notre maison. J'y construisis, avec des quartiers de +roc, un âtre ouvert comme ceux de nos paysans, +juste au-dessous de la crevasse du plafond; un +genévrier étayé de deux pierres nous servit de tournebroche; +je fortifiai contre les invasions des bêtes +fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient +nous servir de garde-manger; il n'y avait du +reste qu'une seule issue à défendre, les autres ayant +été obstruées déjà par des écroulements. Luba voulait +m'aider à transporter les pierres d'en bas.</p> + +<p>»—Que fais-tu? m'écriai-je; pense à la chère +petite vie dont tu es dépositaire!</p> + +<p>»De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.</p> + +<p>»—Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler +comme un esclave, te mettre en sueur et t'épuiser +pour moi...</p> + +<p>»—Pour toi, répétai-je, et c'est justement ce qui +me rend la tâche facile! Tu ne sais pas combien il +est doux de te servir!</p> + +<p>»Dans le cours de mes travaux je découvris de +vrais trésors: des vases de terre, des flèches, des +anneaux de cuirasse, des monnaies, mille débris; je +trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles +pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l'hiver +s'entassa dans le souterrain au dessous de nous; +Luba, sans trop se fatiguer, détachait l'amadou qui +pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait +des champignons, des myrtilles, des baies de toute +sorte. Le soir, je taillais de petits ouvrages en bois, des +fourchettes, des cuillers; je fis un peigne pour Luba; +elle riait en le passant dans ses épais cheveux noirs:</p> + +<p>»—Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!</p> + +<p>»—Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas +descendre, ne suis-je point là? Tu peux me croire +quand je te dis que tu es belle.</p> + +<p>»Elle sauta sur mes genoux.</p> + +<p>»Un loir, qui avait son gîte dans une fente du rocher, +à l'entrée de notre demeure, devint bientôt +familier; nous fîmes aussi la connaissance d'un second +hôte du même rocher, une belette, qui à midi +sortait des framboisiers de notre jardin, pour s'approcher +de nous, puis s'échapper bien vite, comme +si elle eût voulu nous engager à jouer avec elle.</p> + +<p>»Dans les broussailles qui remplissaient le fossé, +un renard avait creusé sa tanière, et, de l'autre côté +du pont, Luba salua, ravie, l'existence d'un nid +d'écureuils qui lui rappelèrent son vieux Miki. Tous +nos voisins n'étaient pas aussi inoffensifs. L'hiver +approchant, un grand loup se prit dans un des +pièges nombreux que je tendais autour de chez nous +pour épargner la poudre.</p> + +<p>»Le 3 novembre tomba la première neige. Je sus +le jour parce que j'avais fait un calendrier très-simple +en marquant chaque journée à mesure qu'elle +s'écoulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions +rien de l'hiver; dans notre garde-manger +s'entassaient des sangliers, des chamois, des cerfs, +des lièvres, fumés au genièvre, et même un ours, +qui, avant de se décider à tomber sous le fusil de +Luba, m'avait assez cordialement embrassé pour me +meurtrir. Nous avions du poisson, d'excellentes truites, +car désormais j'étais au courant de toutes les +ressources de la forêt. Les peaux de mes victimes +remplaçaient dans notre antre les tapis, les couvertures, +les rideaux absents; nous dormions dans un +nid de duvet: nos vêtements étaient ceux de deux +Esquimaux, mais personne n'était là pour les trouver +ridicules. Emprisonnés par les neiges, nous n'avions +rien de mieux à faire que de ressembler aux ours +et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.</p> + +<p>»La saison des glaces se présenta, majestueuse et +sublime comme la mort qui, dans une bataille, fauche +à la fois des milliers de combattants. La nature +s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendîmes +soudain dans l'air un bruit étrange, des voix +mystérieuses accompagnant une sorte de claquement +comparable à celui d'un fouet. En pareil cas, +nos paysans croient que les sorcières vont à Kiev, +et l'Allemand jure que c'est la chasse macabre qui +passe. Luba eut peur et, cachant son visage dans +ma poitrine, demanda tout bas:</p> + +<p>»—Qu'est-ce?</p> + +<p>»C'étaient les canards sauvages qui venaient du +nord, et dont les fortes ailes, les cris stridents causaient +tout ce vacarme dans les hautes régions où +l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'écureuil, +qui, lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de +pommes de pin et de noix de hêtre, ne sortait désormais +qu'à de rares intervalles; le loir manifestait une +extrême inquiétude.</p> + +<p>»Un matin, le linceul de neige, qui ne dégèle pas +jusqu'au printemps, enveloppe tout le pays de sa +morne blancheur. Pendant trois jours nous sommes +prisonniers; il faut travailler terriblement pour +réussir à nous creuser une issue et un sentier! +C'est le temps où l'ours renonce aux courses errantes, +où le hérisson s'engourdit dans sa caverne; le +froid augmente; mais, avec la première grande +gelée, notre forêt reprend une animation joyeuse: +le bec-croisé, ce petit perroquet du Nord, se montre +par bandes, sifflant et déployant son éclatant plumage. +Jusqu'à Noël on a plus chaud sur la montagne +que dans les vallées, et on jouit de toute la +beauté du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crépuscule +même de notre caverne avait son charme. La lueur +du foyer se jouait sur les tentures de peaux de bête, +et Luba, assise au coin de l'âtre, les pieds sur le +grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me +regardait d'un air de tendresse, de contentement si +sincère! Jamais nous n'avions été plus unis, disons +le mot, plus heureux.</p> + +<p>»La monotonie des longues nuits fut, dès le mois +de décembre, troublée par le hurlement d'abord +lointain, puis plus rapproché, féroce, épouvantable, +d'une meute de loups. La sérénade ne nous charma +qu'à demi, d'autant que les bêtes sanguinaires, flairant +notre présence, se mirent à miner de leur mieux +l'entrée de notre demeure. Mon chien devint inquiet +et poussa des cris étranges. Nous avions allumé des +torches, ce qui ailleurs suffit à disperser les loups, +mais dans le cas présent tout fut inutile; ils continuaient +de hurler, de gratter, indifférents au bruit et +à la lumière. Déjà une paire d'yeux avides brillaient +entre les troncs d'arbres et les pierres entassés. Je +décrochai donc nos fusils et dis à Luba:</p> + +<p>»—Je tire; toi, charge.</p> + +<p>»Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la +barricade, je regardai dehors. La lune projetait sur +toute la campagne une lumière presque aussi claire +que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je +tirai sur l'un d'eux.</p> + +<p>»Les rochers répercutèrent l'écho, et le loup roula +dans le fossé. Je continuai de tirer, atteignant presque +toujours nos farouches agresseurs qui s'excitaient +par des hurlements de plus en plus furieux. +Tout à coup Luba eut l'idée de lancer un tison +parmi eux. Ils s'écartèrent, et l'une des bêtes s'enfuit +dans la forêt. C'était justement la louve que suivait +toute cette meute endiablée, car aussitôt les +autres s'élancèrent derrière elle, courant comme +des chiens, avec un petit aboiement court très-particulier. +Nous restâmes encore longtemps derrière la +barricade, prêts au combat; puis je sortis avec précaution; +mon chien m'avait précédé, mais soudain +j'entendis un cri terrible, et la pauvre bête revint +les yeux brillants comme du phosphore, le museau +inondé de sang. Un des loups blessés l'avait mordu +sans doute. Après le renard, le chien est ce que le +loup hait le plus, justement peut-être à cause de +sa proche parenté avec lui, comme, par exemple, +le Russe et le Polonais se haïssent entre eux plus +que ne le feraient des nations tout à fait étrangères. +Les loups avaient laissé, à notre porte, sept +magnifiques fourrures; le danger étant passé, il n'y +avait pas à se plaindre.</p> + +<p>»Cependant les jours diminuaient de plus en +plus. Les becs-croisés s'apprêtaient à couver au +milieu des glaces; sur un sapin près de notre gîte, +ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme +de coupe. Dans une caverne moussue proche de +notre maison, une autre citoyenne du désert jouit +presque en même temps que dame bec-croisé des +plaisirs de la maternité; c'était une jeune ourse +dont les deux petits, vraiment comiques, roulaient +comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa +progéniture, la mère ne pensait pas à m'attaquer +lorsque je passais devant sa tanière et se contentait +de me regarder d'un bon petit oeil en coulisse.</p> + +<p>»La fête de Noël approchait, nous observâmes le +jeûne selon notre habitude. Lorsque commença la +sainte nuit, nous étions près du feu dans nos habits +les plus propres; j'avais construit une petite crèche +pour ne rien changer aux coutumes familières de ce +beau jour; nous chantâmes les kalendi<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> et Luba eut +son cadeau de Noël, un berceau que j'avais taillé de +mes mains. Alors elle me fit voir, à son tour, la +pauvre petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant +son propre linge, pour l'enfant que nous attendions. +Lorsque je pensai que minuit approchait, +nous sortîmes au grand air. La neige couronnait solennellement +les hautes cimes d'une chaste auréole +argentée; elle revêtait les arbres de brillantes stalactites; +sur la blanche plaine apparaissaient çà et là +de petites lumières, et un vague bruit de cloches montait +jusqu'à nous, annonçant la bonne nouvelle de la +naissance du Seigneur aux hommes qui, entourés de +leurs enfants, célébraient en bas, là où brillaient les +lumières, là où tintaient les cloches, la fête de Noël.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Noëls.</blockquote> + +<p>»Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes +pour prier avec nos frères. En rentrant, +Luba me servit un simple repas, qui fut aussi gai +que tout autre réveillon.</p> + +<p>»Notre enfant vint au monde à deux mois de là, +pauvre comme le petit Jésus. Luba avait jusqu'au +dernier moment vaqué à ses occupations ordinaires; +le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit, +un peu pâle, mais toujours souriante:</p> + +<p>»—Descends vite chercher du bois.</p> + +<p>»Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches, +l'enfant était né. Luba m'avoua qu'elle se sentait +faible, mais elle rayonnait de bonheur et rit +d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis à +rire aussi, et le chien, remuant la queue, semblait +prendre part à notre joie. Luba baigna son fils elle-même. +Elle ne garda pas plus le lit que ne le font +nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prêtre +chez nous, je baptisai mon petit Paul au nom du +Père, du Fils et du Saint-Esprit.</p> + +<p>»Un enfant apporte tout avec lui dans le monde. +Que peut-on désirer encore quand il commence à +respirer, à crier, à ouvrir les yeux? Nous n'avions +ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme +saint était descendu sur nos têtes; nous ne vivions +que pour l'enfant, dans l'oubli absolu de nous-mêmes. +Je voudrais vous peindre Luba écartant sa +pelisse de fourrure pour donner à l'enfant le sein +qu'il pressait de ses mignonnes mains maladroites +comme les pattes molles d'un petit ours, et le sourire +de cette jeune mère, regardant tantôt moi et +tantôt le cher ange. Je restais là tranquille devant +eux comme à l'église, et mon coeur était presque +aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre +monde, et celui qui nous entourait, celui qu'on est +convenu de trouver grand, nous semblait bien petit +en comparaison.</p> + +<p>»Paul ne pleurait que rarement; il demeurait +tranquille dans sa couchette, qui se balançait sous lui +comme un bateau sur l'onde, ses grands yeux fixés +au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme s'il +eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet +que nous l'aimions plus que nous-mêmes, car il +sourit en nous regardant, mais aussitôt il referma +les yeux comme s'il avait eu honte, le grave personnage, +de ce sourire! Et quand il prononça son premier +mot, il nous sembla qu'un miracle s'était +accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet, un miracle, +et n'opère-t-il pas des miracles en nous? Il +nous apprend le renoncement, la bonté; il dévoile +à nos yeux ce grand secret, que la mort n'a point +de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.</p> + +<p>»Cependant les jours allongeaient visiblement; la +nuit, les chats sauvages modulaient leur duo infernal +qui ressemble à une satire contre l'amour; +les cigognes revinrent, les grues s'envolèrent vers +le nord; encore un peu de temps, et nous vîmes +paraître la première hirondelle. Les neiges s'écroulèrent +avec fracas, mais ce bruit, après celui des +rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux +comme celui du canon saluant l'arrivée d'un souverain. +Et en vérité le souverain arrive couronné +de rayons, un sceptre de fleurs à la main; les grandes +noces printanières, universelles, commencent; un +souffle d'allégresse passe à travers les forêts; la +plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur +d'or; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation +s'empare de toutes les créatures, le monde +est plein de fraîcheur, de force et de beauté, comme +il put l'être au lendemain du déluge. Notre voisin, +le loir, s'est éveillé; à peine prend-il le temps d'étirer +ses membres, et déjà il pense à faire sa cour; +les mouches dansent dans un rayon de soleil; les +rossignols sanglotent sous la feuillée naissante; les +fleurs produisent l'effet d'une nouvelle neige: les +arbres, les prés, tout en est couvert; il n'est pas +jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou blanchâtre. A +l'heure chaude de midi, Luba s'étend avec l'enfant +devant la porte de notre château sur une fourrure +d'ours; hirondelles, belettes, écureuils, tous les +animaux ont comme nous une famille, et ces mères +fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse +envers leur progéniture, tandis que les mâles, +sans exception, affectent une fierté comique. Quand +Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou +tendre des lacets, le berceau de Paul reste suspendu +à un arbre voisin, et le vent balance notre enfant +pour l'endormir: en s'éveillant, il s'amuse avec les +feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et +de l'ombre; la forêt lui tient des discours, mystérieux +pour nous, mais auxquels ses vagissements +semblent répondre, la forêt lui chante cette antique +berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.</p> + +<p>»Voici l'été avec ses ardeurs que tempèrent pour +nous les brises qui courent sur les cimes. Des orages +fondent souvent à l'entour, grondant au fond des +ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent; +mais qui dira la splendeur des illuminations +du soir, quand tous les sommets s'embrasent au +couchant, tandis que les oiseaux et les cigales éclatent +en concerts enivrés?</p> + +<p>»Paul grandissait à vue d'oeil; une semaine pour +lui était ce qu'est pour d'autres une année; il étendait +la main, résolu à saisir les papillons, ou même +la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; +les fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa +bouche; il embrassait le chien-loup avec des cris +de joie; chaque mot le faisait rire, d'un rire inextinguible +qui promettait de ressembler à celui de Luba.</p> + +<p>»La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux +sur toutes les montagnes. C'est l'époque des noces +de l'ours. Alors il se nourrit de miel, de glands +et de framboises, montrant une extrême douceur; +l'amour le civilise et l'améliore. Un matin je trouvai +sa trace dans notre voisinage; quelques jours +après je l'aperçus lui-même occupé à gober des +racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il +fit de même. Un soir enfin, nous avions allumé un +feu devant notre porte pour cuire des champignons +sous la cendre. L'ours sort lentement de la +forêt, s'approche et s'arrête devant le fossé. Je mets +deux doigts dans ma bouche et pousse un cri aigu. +Il n'en tient pas compte, s'assoit, lève sa grosse tête, +dresse ses petites oreilles et renifle; après quoi il +grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.</p> + +<p>»Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où +elle remplissait de framboises un panier qu'elle +avait tressé elle-même. L'ours la poursuivit, mais +avec gentillesse, comme un galant jeune homme +poursuit une jolie femme. Probablement le drôle +était attiré par l'odeur des framboises. Luba le laisse +venir tout près, l'appelle et lui donne sur le museau +un coup de corbeille qui le met en fuite.</p> + +<p>»L'idée me vient de verser une bonne lampée +d'eau-de-vie de genièvre dans un plat rempli de +miel que je place devant notre porte. L'ours reparaît +le soir, s'approche du feu, lève le nez, découvre +le plat et se met à le lécher. Lorsqu'il eut fini +il se dressa, joyeux, sur son train de derrière; en +même temps il chancelait d'une manière suspecte; il +était ivre sans doute. J'éclatai de rire, Luba aussi, et +alors l'ours, qui déjà s'éloignait, se retourna brusquement. +Nous l'avions offensé. Avec un grognement +irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait à +notre gîte, mais il roula dans le fossé; déjà notre +porte était barricadée; nous nous moquions de lui.</p> + +<p>»L'automne fit mûrir les pommes sauvages et +chassa les hirondelles; l'hiver revint. Cette fois il +n'offrait rien de triste, car nous avions notre enfant +vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette. +L'univers tout entier aurait pu s'écrouler et disparaître; +peu nous importait, pourvu que le rocher sur +lequel nous avions fondé notre vie de famille restât +debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa +dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par +de douces paroles jusqu'à ce qu'il osât essayer un +pas, puis deux, et enfin s'avancer vers moi en chancelant, +semblable à un ourson, dans son habit de +fourrure, et tout aussi espiègle.</p> + +<p>»Et le printemps revint à son tour, l'heure bénie +où tout ce qui respire est encore à l'état de joyeuse +enfance.</p> + +<p>»Les feuilles ne s'étaient pas encore teintées de +rouge et de jaune, que Paul courait déjà comme une +belette et faisait de chaque branche une balançoire.</p> + +<p>»Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient +avec leurs troupeaux vers la polonina s'étant égarés +dans le brouillard, passèrent tout près de nos rochers. +Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en +laissai rien paraître. J'allai hardiment leur tendre la +main et leur demander du tabac. Ma longue barbe, +mon habillement étrange, le fusil et la hache que +je portais les trompant, ils me prirent pour un +haydamak<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Chacun d'eux me donna ce qu'il avait +avec joie, car le haydamak était à cette époque le +héros favori de notre peuple. Voyant monter la +fumée de notre cheminée, ils voulurent savoir si je +demeurais là depuis longtemps.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Brigand.</blockquote> + +<p>»—Depuis deux années, répondis-je.</p> + +<p>»—Tout seul?</p> + +<p>»Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; +je leur donnai de l'eau-de-vie et des peaux de bêtes. +Ils partirent avec force bénédictions et je les remis +dans leur chemin.</p> + + + +<br><br> + +<h3>VII</h3> +<br> + + +<p>»Une année encore s'écoula. Le grand plaisir de +Paul était de m'entendre raconter des histoires. Je +lui parlais de la multitude d'hommes de toute sorte +qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations, +et de Tartares, et de Turcs, et des légendes de chez +nous; je lui parlais aussi de Dieu. Quand nous nous +promenions ensemble et que le soleil, sortant des +grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, +Paul me demandait:</p> + +<p>»—Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut?</p> + +<p>»Et je lui répondais:</p> + +<p>»—Il y a le bon Dieu.</p> + +<p>»Quand l'orage déchirait les ténèbres et que Paul +me répétait:</p> + +<p>»—Qu'est-ce qu'il y a?</p> + +<p>»Je répondais toujours:</p> + +<p>»—C'est le bon Dieu.</p> + +<p>» Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux +éclat du jour, et sous la tente nocturne semée +d'étoiles. Un jour il me dit:</p> + +<p>»—De quoi donc a-t-il l'air, le bon Dieu?</p> + +<p>»Je dus lui dire pour le contenter qu'il avait un +long manteau blanc, des cheveux blancs et une +belle grande barbe.</p> + +<p>»Aux premiers jours de l'été, Paul, qui jouait +dehors, rentra précipitamment dans la caverne où +je fendais du bois, en criant tout ému:</p> + +<p>»—Papa! papa! le bon Dieu est venu!</p> + +<p>»Je laissai tomber ma hache.</p> + +<p>»—Où est-il? demandai-je à mon tour; à quoi +ressemble-t-il?</p> + +<p>»—Il a un grand manteau, répliqua Paul avec +assurance, et des cheveux blancs et une grande +barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour +m'embrasser, et il a pleuré.</p> + +<p>»Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, +drapé dans son caftan, mon vieil ami Salomon +Zanderer, le Juif.</p> + +<p>»Les bergers que j'avais accueillis s'étaient empressés +de raconter aux veillées d'hiver la légende +de l'homme sauvage qui avait passé deux années +dans une caverne de montagne avec sa femme et +son enfant. Le bruit de notre étrange existence se +répandit et arriva enfin chez mon fidèle <i>faktor</i>, qui +devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se mit +en route pour nous chercher. Salomon s'était jeté à +mes pieds; je l'embrassai avec tendresse. Tous +les deux nous pleurions. Alors accourut Luba. Le +jour et la nuit se passèrent en causeries interminables.</p> + +<p>»Salomon nous persuada de redescendre dans la +plaine. Personne, prétendait-il, ne songeait à me +poursuivre. En notre absence la révolution et le +choléra avaient bouleversé, ravagé la Gallicie, qui +fut, en 1831, le théâtre de désordres si nombreux +que personne ne songeait à les punir. On aurait eu +trop à faire. Mon aventure avait été effacée par la +tourmente.</p> + +<p>»Nous retournâmes donc à Kolomea conduits par +notre digne <i>faktor</i>, qui me prêta les premiers fonds +nécessaires pour le métier d'entremetteur,—entremetteur +entre les seigneurs et les Juifs; je me chargeais +de la vente du bétail et des chevaux, des terres +et du blé... Mais faut-il vraiment que je vous dise la +fin? Le seul souvenir de certaines épreuves fait horreur... +En parler est presque impossible. Voyez-vous, +le temps ne nous apprend pas seulement à +souffrir; il nous enseigne aussi à souffrir en silence...»</p> + +<p>Nous n'osâmes insister, mais Basile Hymen vit +bien, à l'expression de nos visages, que nous étions +curieux de savoir le reste. Il reprit donc avec un +soupir:</p> + +<p>»—D'abord, tout alla bien, je pus rendre à mon +Juif ce que je lui devais, mais j'étais trop honnête... +on n'aime pas pour entremetteur en affaires un trop +honnête homme, il n'y a pas moyen de gagner assez +par son intermédiaire.</p> + +<p>»Un jour il m'arriva de passer dans le voisinage de +mon ancienne seigneurie. Je m'en approchai furtivement, +à la faveur des ténèbres, comme un voleur. +Une maison neuve s'élevait à la place de celle que +j'avais fait sauter, tout était changé, je ne retrouvai +que le vieux pommier et je l'embrassai comme un +ami. Ah! quelle amertume de voir régner des +étrangers là où ont vécu et sont morts nos ancêtres, +là où nous avions nous-mêmes rêvé de vieillir en +paix! Le nouveau propriétaire était Allemand; il avait +été mandataire<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> d'un comte polonais; il avait volé +son maître, maltraité ses paysans et thésaurisé en se +privant de tout, ce qui lui avait permis à la fin d'être +propriétaire à son tour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Intendant.</blockquote> + +<p>»Moi j'étais enguignonné. Le proverbe dit vrai: +L'adversité tient ferme par les pieds et les mains +celui qu'elle a une fois saisi.</p> + +<p>»Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai +moi-même du trafic des chevaux; on me payait +mal et j'avais à payer exactement; je fus dupé +par les uns, harcelé par les autres jusqu'à la saisie, +jusqu'à la prison... Oui, j'allai une fois en prison +pour dettes. Chez nous on avait faim et la parole ne +peut rendre ce qui se passait en moi lorsque mon +enfant, un rayon de gaîté dans ses yeux bleus, accourait +à ma rencontre, criant:</p> + +<p>»—Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain?</p> + +<p>»Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas +de faire les plus vils métiers: il s'agissait de nourrir +les miens; cela ennoblissait tout... Mais aucune de +mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me décidai à +porter les morts, faute de mieux, les épidémies firent +trêve dans le pays, personne ne voulut plus mourir; +il en était ainsi pour tout.</p> + +<p>»Luba devint pâle et se flétrit: le chagrin, la honte +lui brisaient le coeur; de sa part, du reste, jamais +une plainte. Quand j'entrais, elle volait dans mes +bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,—oui, +du même bon rire. J'oubliais alors tous mes +soucis et je me reprenais à espérer.</p> + +<p>»Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour +Paul. Luba et moi nous avions faim, mais nous n'y +songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de voir le +cher petit monter gravement sur son escabeau pour +prendre ce chétif repas. Tout à coup, Paul se leva, +et s'approchant de moi:</p> + +<p>»—Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi!</p> + +<p>»Et ses petits doigts détachaient quelques miettes +qu'il me glissa de force dans la bouche:</p> + +<p>»—Toi aussi, maman!</p> + +<p>»Luba dut mordre à son pain.</p> + +<p>»—Qu'il est bon! me dit tout bas ma femme, il +te ressemble.</p> + +<p>»—Mon Dieu! que dis-tu là? répondis-je, il a ton +coeur et ton rire; il a tout de toi, tout.</p> + +<p>»Et Paul, qui nous écoutait, éclata de rire, et Luba +se joignit à lui, tandis que de grosses larmes descendaient +sur mes joues.</p> + +<p>»Je rêvai bien de retourner dans notre désert, +mais la saison était trop avancée; la neige avait édifié +ses blancs remparts; il fallait attendre le printemps +pour l'exécution de ce projet. Et quand le printemps +vint...</p> + +<p>»Hélas! l'homme est sur terre comme une bulle +sur l'onde. Figurez-vous un misérable réduit où tout +manque, où l'eau gèle dans la cruche, où une femme +se meurt, sans médecin, sans remèdes. Minuit allait +sonner, lorsque Luba se dressa tout à coup, rejeta +en arrière ses cheveux dénoués, me regarda de ses +beaux yeux noirs qui brillaient d'une flamme surnaturelle +et prononça tout bas:</p> + +<p>»—Paul!...</p> + +<p>»—Il dort, répondis-je.</p> + +<p>»Elle réfléchit une seconde, puis reprit timidement:</p> + +<p>»—J'aurais voulu l'embrasser encore une fois, +je ne me sens pas bien.</p> + +<p>»Je lui apportai l'enfant; elle le baisa, le contempla, +le baisa de nouveau, puis je le remis, dormant +toujours, sur son petit grabat.</p> + +<p>»—Pourquoi fait-il si clair? demanda Luba, les +paupières largement ouvertes. Cet éclat m'aveugle.</p> + +<p>»Je me jetai à genoux devant son lit, pleurant, +priant, en proie à une terreur indicible.</p> + +<p>»—Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers +moi et m'entourant de ses bras qui brûlaient de +fièvre, n'aie donc pas peur; tu vois bien, je suis +contente, je me sens heureuse, si heureuse... mais +ne pleure donc pas.</p> + +<p>»Et elle se remit à rire faiblement, d'un rire si doux +et si tendre que je n'en avais pas entendu de pareil +depuis le jour de nos noces. C'était l'alouette qui +s'élève dans le ciel. Avec ce rire sur les lèvres elle +mourut.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>VIII</h3> +<br> + + +<p>»Si mon Juif, presque à bout de ressources lui-même, +n'y avait pourvu, je n'aurais pu faire enterrer +ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui jusqu'à +ce que fût achevée la triste cérémonie. Lorsque Paul +revint, il me demanda d'abord:</p> + +<p>»—Où est maman?</p> + +<p>»Et la même question se renouvela chaque soir à +l'heure où je le couchais.</p> + +<p>»—Elle est partie, disais-je.</p> + +<p>»—Pour aller où?</p> + +<p>»—Auprès du bon Dieu.</p> + +<p>»—Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait +Paul avec confiance, et alors elle m'emmènera. Ce +doit être beau dans le ciel! On y mange et on s'y +chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon +Dieu, dis?</p> + +<p>»Mes meubles furent saisis une dernière fois. +Quand je dis mes meubles, il s'agissait d'une paire de +bottes éculées, d'une veste en loques et de deux +assiettes. Ma misère commençait à devenir bouffonne. +Je me fis fendeur de bois. Paul m'accompagnait +et entassait les bûches. Nous couchions sur +la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de +vieux chiffons. Je trouvais encore moyen de lui +fabriquer des joujoux. Pendant les longues soirées +je lui construisis en paille une maison miniature +avec tous les meubles. Il fut ravi:</p> + +<p>»—Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.</p> + +<p>»Pour le contenter, je fis une petite poupée. Il la +baisa tendrement et l'assit sur une chaise. Dans ce +temps-là, il était déjà malade. Quand je m'en allais +travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le +retrouvais tout brûlant, miné par la fièvre; n'importe, +il se mettait aussitôt à bavarder et à jouer +avec moi.</p> + +<p>»Une fois que je rentrai un peu plus tard que de +coutume, il dormait. S'éveillant à mon approche, il me +regarda d'un air de vague étonnement, puis il sourit:</p> + +<p>»—Quelqu'un est déjà venu, dit-il.</p> + +<p>»—Qui donc?</p> + +<p>»—Eh bien? maman...</p> + +<p>»Mon coeur battit à se rompre.</p> + +<p>»Pendant la nuit je m'éveillai en sursaut. La clarté +de la lune tombait tout entière sur le visage pâle et +pincé du petit Paul; il gisait les yeux grands ouverts, +râlant déjà.</p> + +<p>»—Papa, es-tu fâché? commença-t-il tout bas.</p> + +<p>»—Pourquoi serais-je fâché?</p> + +<p>»—Parce que je m'en vais, répondit Paul en cachant +sa pauvre petite tête dans ma poitrine, comme +faisait toujours Luba.</p> + +<p>»—Et où vas-tu, mon chéri?</p> + +<p>»—Je vais auprès de maman, répliqua Paul; tu +devrais venir aussi.</p> + +<p>»Il m'embrassa et s'endormit pour toujours.</p> + +<p>»Tout m'avait donc abandonné. J'étais vaincu. Que +m'importait désormais l'existence? Un soir, j'allai +chez Salomon:</p> + +<p>»—Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. +Les ours et les loups sont plus cléments que les +hommes.</p> + +<p>»—Que Dieu vous protège, dit le vieillard, mais +cette fois nous ne nous reverrons plus.</p> + +<p>»Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon +fidèle, il est mort.</p> + +<p>»Je partis donc du côté des Karpathes, mais les +choses tournèrent autrement que je ne croyais. Sur +ma route se trouva un paysan qu'avait maltraité son +maître. Il me confia ses peines. Je fis un mémoire +pour le tribunal du cercle; en échange, mon client +m'offrit gîte et nourriture. La plainte fut écoutée; +justice fut rendue; aussitôt dix autres paysans vinrent +me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais +encore être utile. Alors commença ma vie présente; +je marchai sans relâche droit devant moi et +devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur +clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune +sorte, sans patrie...»</p> + +<p>Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau +la chanson:</p> + +<blockquote><p> +—O toi, ma chère étoile,—suspendue à la tente obscure +du ciel,—tu luisais si pure,—lorsque, pour la première +fois, je contemplai la vie.—Dès longtemps tu t'es +éteinte,—tous mes efforts sont vains.—Il faut que sans +toi je parcoure le vaste monde. +</p></blockquote> + +<p>Basile Hymen inclina tristement la tête.</p> + +<p>—Et maintenant, je suis heureux en effet, prononça-t-il +après une pause, avec son étrange sourire.</p> + +<p>—Heureux?... Dites-vous vrai? m'écriai-je.</p> + +<p>—Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique, +répondit-il,—une fine ironie se jouant autour +de ses lèvres,—rien ne peut troubler mon +humeur. A défaut d'autres biens, je jouis d'une paix +profonde; nul ne peut m'ôter cela. Déjà les propriétaires +se sont succédé dans ma vieille seigneurie. +Le fils de l'Allemand a voulu jouer au gentilhomme; +il s'est ruiné en trois ans. Que reste-t-il de l'avarice, +des rapines du père?</p> + +<p>Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni +emploi régulier. Tout le monde m'accueille avec un +empressement sincère, car je rends service à tout le +monde. Je m'entends en droit judiciaire, en économie +rurale, quelque peu même en médecine; je +ne raconte pas mal; je réchauffe les coeurs en chantant +nos vieilles chansons. Plaisirs et privations, +j'accepte tout avec la même tranquillité. Hier, une +comtesse m'invite; je suis assis en face d'elle dans +un bon fauteuil de velours, devant des mets délicats; +elle m'emmène en voiture jusqu'à la capitale du cercle +où nous avons affaire. Demain, je dîne chez le +diacre d'un peu de lard, et je fais avec lui quatre +milles à pied. Que m'importe! Peut-être direz-vous +que ce sont là des phrases?</p> + +<p>Devant Dieu qui m'entend, je pourrais être riche +aujourd'hui si je voulais. Un vieux parent qui me +reste a dans la Bukowine une jolie terre dont je suis +le seul héritier légitime. Il m'a maintes fois appelé +auprès de lui pour surveiller l'administration de ses +propriétés, en attendant qu'elles m'appartiennent. +A quoi bon? Luba ni Paul ne sont plus. Quelle idée +d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de +l'incendie, crainte de la grêle, crainte des maraudeurs, +crainte des maladies sur le bétail, des inondations, +que sais-je?... Tel que je suis, je ne crains rien.</p> + +<p>L'orage avait cessé; le rideau de pluie devenait +de plus en plus transparent; le soleil couchant brillait +derrière comme une grosse lampe. Les paysans +s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile +Hymen, debout sur le seuil de la maison.</p> + +<p>—Vous craignez la propriété? lui dis-je en souriant; +pourtant vous possédez des habits.</p> + +<p>—Non, répondit-il, cet habit appartient au tailleur +du village, ces bottes sont à la belle Russine. +Il en est de même de tout ce qui est sur moi.</p> + +<p>—Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre, +rien?...</p> + +<p>—Si fait, dit Basile en promenant autour de lui +un regard furtif, comme s'il eût craint qu'on ne lui +dérobât un trésor.</p> + +<p>Il tira de son sein une petite croix noire et un +soulier d'enfant tout déchiré:</p> + +<p>—Voici ma propriété, je l'ai conservée jusqu'à +ce jour, et j'espère que Dieu permettra qu'elle me +suive dans le tombeau. Ma femme a porté la croix.</p> + +<p>Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis +cacha le tout avec des précautions infinies; on eût +dit qu'il s'agissait d'un grand et dangereux secret.</p> + +<p>La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un +arc-en-ciel magnifique vint réjouir la terre, qui +fumait comme un autel à sacrifice.</p> + +<p>—Hélas! dit Hymen avec un sourire enfantin, +que tout serait beau si les hommes savaient être +justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de s'entre-détruire, +si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne +les changerons pas.</p> + +<p>Les couleurs de l'arc-en-ciel s'éteignirent; l'occident +était de pourpre.—Basile Hymen, nous saluant, +continua sa route d'un pas ferme. La nuit +tomba; les constellations devinrent visibles, et du +lointain nous arrivèrent les sons mélancoliques +d'une flûte de berger. Ils flottèrent sur les ondes +pures de l'air agité, qui les porta, tendres et douloureux, +à travers la plaine.</p> +<br><br><br> + + + + +<h1>LE PARADIS<br> +SUR LE DNIESTER</h1> +<br><br> + + +<p>A l'endroit même où les eaux vertes, écumantes, +de l'impétueux Dniester se répandent de la plaine +gallicienne dans la Bukowine riche en forêts, on +rencontre certain coin de terre merveilleusement +calme et fertile que notre peuple de la Petite-Russie +a surnommé le Paradis. Lorsque j'y pénétrai pour +la première fois, le charme de sa situation à l'écart +du grand monde tumultueux, les douces lignes +arrondies de ses collines, sa culture soignée, l'air +tiède qu'on y respire, me firent songer à quelque +riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette +flatteuse désignation suffisamment justifiée; bientôt, +cependant, j'appris que ce n'était pas la beauté de la +nature, mais bien celle d'une grande âme dépourvue +de tout égoïsme, qui avait fait de la vallée en question +un Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion +de voir celui qui marche comme un prophète parmi +son peuple et d'entendre son histoire singulière sous +tous les rapports; cette histoire, la voici:</p> + +<br><br> + +<h3>I</h3> +<br> + + +<p>Par une soirée de mai, tandis que le vent soufflait +des lointaines Karpathes sur la cime des forêts avec +un bruit de vagues et faisait frissonner la verte +surface des blés naissants, un jeune homme de +haute taille, élancé, robuste, les joues fortement +colorées, son fusil sur l'épaule, son chien à ses +côtés, se dirigea parmi les chênes, que secouait +l'haleine encore âpre et violente du printemps, vers +le château d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne +trahît la force et une volonté déterminée, bien qu'il +fût sorti depuis longtemps déjà de la timide adolescence, +ce beau garçon était visiblement troublé par +les ombres menaçantes, les voix étranges, les spectres +de toute sorte dont l'entouraient à l'envi la +solitude et la nuit. Fils unique, il avait reçu de ses +parents une éducation trop douillette, quasi féminine, +ne quittant jamais le vieux château, qui formait pour +lui un monde à part, sans avoir une gouvernante et +plus tard un gouverneur à ses trousses.</p> + +<p>Pour la première fois aujourd'hui, ce grand enfant +avait fui sa prison; libre de toute surveillance, il +avait gagné les forêts prochaines et s'y était oublié, +si bien que le crépuscule l'avait surpris sous leurs +voûtes superbes. Il approchait cependant du toit +paternel, quand un spectacle tout nouveau pour lui, +et qu'il ne s'expliqua pas d'abord, frappa ses regards. +Dans une petite clairière flambait un grand feu de +broussailles; on le voyait s'élever derrière les bouleaux, +et, près de ce feu, une jeune femme, très-pâle, +qui semblait consumée de chagrin et de fatigue, +était assise, un enfant serré contre son sein. Auprès +d'elle, un homme, vêtu à peu près en paysan, soignait +un petit cheval dont les pieds de devant +étaient entravés; deux enfants plus grands que le +premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche, +regardaient les flammes lécher le bois vert. Sur le +petit chariot, on voyait empilés des matelas, des +vieux meubles et de la vaisselle.</p> + +<p>Le jeune chasseur s'arrêta tout étonné, puis, +s'adressant à l'homme, il lui demanda d'où il venait +et ce qu'il faisait là.</p> + +<p>Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde.</p> + +<p>—Oh! je prends sur moi le péché de brûler quelques +broutilles pour réchauffer ma femme et mes +enfants! grommela-t-il.</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas, reprit vivement +son interlocuteur; ce que je veux savoir, c'est +comment vous vous trouvez forcés, vous et les vôtres, +de passer une nuit aussi froide à la belle étoile.</p> + +<p>—Nous sommes des bannis.</p> + +<p>—Bannis? Pourquoi?</p> + +<p>—Le seigneur Orlowski de Dobrowlane nous a +chassés, parce que nous ne pouvions payer notre +fermage. Vous savez que l'an dernier le Dniester a +débordé, et puis la grêle... enfin il n'y avait rien à +faire. Nous avons dû quitter la ferme et errer +depuis...</p> + +<p>—Mais vos enfants... ils tomberont malades!</p> + +<p>L'homme partit d'un petit éclat de rire sec et +vibrant.</p> + +<p>—Mieux vaudrait pour nous mourir tout de suite. +Nous n'avons pas d'autre toit que le ciel et point +d'épargnes. Aussi allons-nous de ce pas en Hongrie +tenter la fortune.</p> + +<p>Le jeune chasseur était devenu très-rouge; il +entendait tinter cent cloches à ses oreilles, debout, +les yeux baissés, aussi confus que s'il eût été lui-même +l'auteur de cette misère.</p> + +<p>—On m'appelle Zénon, dit-il; je suis le fils du +seigneur d'Ostrowitz, qui est propriétaire de sept +villages. Nous pouvons vous aider, et d'abord vous +trouverez ce soir un gîte et un souper. Venez; mon +père est la bonté même.</p> + +<p>—Ah! monsieur, vous plaisantez!... balbutia le +pauvre homme.</p> + +<p>—Je ne plaisante pas. Attelez.</p> + +<p>Le fermier expulsé des Orlowski attacha son cheval +au petit chariot, si vite qu'il oublia de remercier.</p> + +<p>Zénon l'avait aidé obligeamment; ce fut lui qui +installa les enfants dans le chariot.</p> + +<p>Les deux hommes marchèrent devant; le cheval +les suivit; derrière se traînait la femme, son nourrisson +dans les bras. Ils sortirent des bois, traversèrent +les champs et atteignirent ainsi le château. +Zénon fit entrer ses protégés dans un fournil bien +chaud, où on leur servit de la soupe et de l'eau-de-vie +sur un bon lit de paille.</p> + +<p>Montant l'escalier ensuite, il alla changer d'habits +en toute hâte et pénétra presque furtivement dans +la salle à manger, où son père, Pan Mirolawski, se +promenait de long en large, les bras croisés derrière +le dos, l'air triste et inquiet. À la vue de Zénon, son +visage soucieux changea soudain d'expression et +devint rayonnant; il tendit les bras vers le retardataire +avec un cri de joie.</p> + +<p>—Tiens! dit-il au vieux domestique qui mettait +le couvert, voici ton jeune seigneur!</p> + +<p>Il courut à son fils, le prit par la tête, l'embrassa +et dit:</p> + +<p>—Que tu m'as tourmenté! Où étais-tu? Où t'a +mené le diable?</p> + +<p>Zénon baisa la main de Pan Mirolawski et raconta +son escapade. Il ne manqua pas de parler des malheureux +qu'il avait recueillis.</p> + +<p>—Stéphane! cria le père s'adressant au vieux +domestique, descends vite, et donne à ces gens +du rôti.</p> + +<p>—Ne vaut-il pas mieux, fit observer Stéphane, +attendre que madame...</p> + +<p>—Du rôti, te dis-je, interrompit Pan Mirolawski, +s'efforçant, mais sans succès, de prendre une mine +et une voix de maître,—une bouteille de vin de +Hongrie, en outre... tu m'entends, drôle!</p> + +<p>Stéphane obéit. À peine avait-il quitté la salle +que, par l'autre porte, entra une grande femme +aux yeux bleus sévères, en kazabaïka de velours +noir garnie de précieuses fourrures, qui semblait +faite pour ajouter à la splendeur de sa taille opulente, +de son teint frais, de sa blonde chevelure. +Les contrastes de lumière et d'ombre que présentait +cette apparition rappelaient quelque portrait de +Rembrandt:</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'apprends, Zénon? commença-t-elle +d'une voix impérieuse. Comment? Non content +de devenir vagabond toi-même, tu nous amènes des +vagabonds au logis?</p> + +<p>Le père et le fils se regardèrent sans répondre.</p> + +<p>Il y avait dans l'oeil et dans la voix de la dame +d'Ostrowitz quelque chose qui ne supportait point +de contradiction. Si elle disait:</p> + +<p>—Il ne pleuvra pas!</p> + +<p>C'était comme si elle eût dit:</p> + +<p>—Je défends au ciel de pleuvoir!</p> + +<p>Et celui qu'elle regardait sévèrement croyait déjà +sentir les coups de fouet sur ses épaules.</p> + +<p>—Ces gueux partiront sur-le-champ, ajouta-t-elle +après une pause.</p> + +<p>Là-dessus, elle sonna; mais Zénon avait rassemblé +tout son courage.</p> + +<p>—Chère mère, supplia-t-il, ne soyez pas si dure +envers les pauvres gens! Ils allaient passer la nuit +en plein bois, une femme, songez-y, et de petits +enfants! Était-ce possible de le souffrir? Je leur ai +promis abri et nourriture.</p> + +<p>—On ne peut pourtant les chasser, insinua timidement +Pan Mirolawski; Zénon, qui a suivi l'élan de +son bon coeur, serait compromis aux yeux de toute +la maison.</p> + +<p>—Soit! qu'ils restent cette nuit, mais pas une +heure de plus, décida cette Sémiramis.</p> + +<p>—Et qui donc les aidera dans l'avenir? s'écria +Zénon. Oh! ma mère, nous sommes riches, et ils +sont pauvres! Ne pourrait-on leur donner du travail?</p> + +<p>—Non, ils partiront demain. N'insiste pas, reprit +la maîtresse d'Ostrowitz, arrêtant une dernière prière +sur les lèvres de Zénon; j'ai dit ma volonté.</p> + +<p>Elle s'assit au haut bout de la table sur son fauteuil +comme sur un trône; le père et le fils prirent +place l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, et Stéphane +servit le souper.</p> + +<p>Personne n'avait envie d'entamer la conversation; +madame Mirolawska mangeait lentement, avec toutes +sortes de grâces et de manières; Pan Mirolawski +avec précipitation, comme s'il eût voulu avaler son +dépit; Zénon laissa passer tous les plats sans toucher +à rien. Il baissait la tête, et de temps en temps +une larme tombait sur son assiette. Tout à coup, il +se leva et sortit de la salle. Sa mère le suivit des +yeux, surprise plutôt qu'en colère, puis elle passa +sa main blanche d'un air embarrassé sur la sombre +fourrure qui couvrait sa poitrine.</p> + +<p>Zénon cependant n'avait pas regagné sa chambre; +il se dirigea vers la bibliothèque, pensant bien +que personne ne viendrait l'y chercher. Il n'y avait +pas de lampe dans cette vaste pièce; mais le clair +de lune dessinait distinctement le châssis de chaque +fenêtre sur le carrelage du sol. Zénon prit un +livre, l'ouvrit et s'assit pour le feuilleter dans ce +rayon de lumière argentée. Au moment même parut +Stéphane.</p> + +<p>—Mon jeune maître, dit-il, venez; madame +l'exige.</p> + +<p>—J'ai quelque chose à te demander, dit à son +tour Zénon, sans l'avoir entendu. Il faut que tu me +répondes en toute sincérité.</p> + +<p>—Que dois-je répondre?</p> + +<p>Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair +de lune qui le frappait en plein visage, accentuant +toutes ses rides, et se mit à rire, à rire discrètement +et tout bas, comme il convient à un valet de bonne +maison.</p> + +<p>—Stéphane, reprit Zénon, est-il possible que des +misérables tels que ces gens auxquels nous avons +donné refuge, et les mauvais maîtres, comme le +leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce +un cas particulier, une exception?</p> + +<p>—Bon Dieu! s'écria Stéphane, quel enfant! Le +monde regorge de misère, hélas! Vous n'en savez +rien naturellement, n'ayant jamais vu de près la +pauvreté. Il y a des milliers de gueux bien plus à +plaindre que ceux qu'il vous est arrivé de rencontrer +aujourd'hui. En somme, quel est le lot de nos +paysans?</p> + +<p>Et le vieillard se remit à rire sous cape.</p> + +<p>—Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs +ne peuvent opprimer davantage ceux qui portent +leur joug. On ménage encore une bête de somme; +lui, on ne le ménage pas, et on l'insulte, et on le +bat, et on ne se gêne pas pour lui enlever sa femme, +si elle en vaut la peine. Mais il est plus sage de ne +point parler de ces choses. J'ai toujours entendu +dire que l'on perdait ses yeux à lire au clair de la +lune; entendez-vous, monsieur?</p> + +<p>—Mais chez nous, Stéphane, chez nous, les +paysans sont bien traités?</p> + +<p>Stéphane hocha la tête.</p> + +<p>—Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame +ne pardonne rien à personne, et le mandataire... +Grâce à lui, le fouet et le bâton ne chôment +pas de besogne.</p> + +<p>Zénon frémit: il ne trouvait pas de paroles pour +exprimer son impression. Tandis que le vieux serviteur +sortait de la chambre, en lui répétant l'ordre +de la maîtresse, et refermait derrière lui la porte, +qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un +second livre et s'efforça de chasser les pensées qui +l'assaillaient comme les aigles s'acharnent sur un +chevreuil blessé. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de +ces inspirations secrètes, miraculeuses, qui peuvent +décider de toute une vie? Il lut avec un intérêt +et un trouble croissants, il lut que Bouddha, prince +indien, ému comme lui à l'improviste par la misère +humaine, quitta son palais et s'en alla au désert, +bien avant le Christ, pour y chercher la solution +de la plus douloureuse de toutes les énigmes. Il +lisait encore, haletant, le coeur gonflé d'enthousiasme, +lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement +sur son épaule.</p> + +<p>—Que fais-tu là? disait son père. Ta mère se +fâchera.</p> + +<p>En parlant, le digne homme l'embrassait au front +comme s'il eût été un petit enfant.</p> + +<p>—Mon père, dit Zénon avec un calme solennel, +j'ai résolu de partir.</p> + +<p>—De partir? Et où iras-tu?</p> + +<p>—Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais écoutez... J'ai +vécu longtemps dans une tour enchantée sans rien +savoir de la vie ni des hommes, et voici qu'une +grande honte m'a saisi en songeant que j'étais +luxueusement nourri et vêtu tandis que mes semblables +manquaient de pain. Tout ce qui me paraissait +riant et beau est devenu pour moi un abîme +plein d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux +marcher parmi les hommes pour connaître leurs +peines et trouver le moyen de les rendre tous également +heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que +je veux... Il me pousse hors de cette opulence qui +m'humilie, de cette oisiveté qui me pèse; je veux +vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes... +Père, je ne puis vous cacher mes projets, +mais nul autre que vous ne doit en être instruit...</p> + +<p>—Mon bien-aimé, dit Pan Mirolawski, je te connais. +Ayant dit: Je pars,—tu partiras; rien ne pourra +t'en empêcher; aussi je me borne à te répondre: +Réfléchis, cher enfant; songe à l'angoisse de mon +coeur.</p> + +<p>—Je ne pars pas pour toujours, répliqua Zénon, +et j'écrirai; mais, entendez-vous bien, mes lettres +seront pour vous seul!...</p> + +<p>—Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne...</p> + +<p>—Nous nous reverrons, répéta Zénon; je reviendrai +en paix avec moi-même, tandis qu'aujourd'hui +je me sens malheureux, si malheureux!...</p> + +<p>Le jeune homme cacha son visage entre ses +mains et se mit à pleurer amèrement.</p> + +<p>—Mon fils! dit Pan Mirolawski, calme-toi; jamais +ton père ne dressera devant tes pas des obstacles +qui puissent te faire souffrir. Va voir le monde, selon +tes souhaits; laisse-moi seulement te munir d'argent +et d'armes...</p> + +<p>—Non, dit vivement Zénon, je prétends ne me +fier qu'à mes bras et vivre de ce que je gagnerai +seul.</p> + +<p>—Tu ne veux rien de moi?</p> + +<p>—Si fait, cher père; vous pouvez m'aider. Procurez-moi +des habits de paysan et un bâton. C'est +tout ce qu'il me faut.</p> + +<p>—Attends!</p> + +<p>Pan Mirolawski sortit à pas de loup et revint +quelques minutes après avec un paquet de vêtements +et un gourdin formidable.</p> + +<p>Zénon changea rapidement d'habits. Quand il fut +debout dans ses hautes bottes noires, ses larges +chausses de drap grossier, sa rude chemise serrée +à la taille par une ceinture de cuir noir et son <i>sierak</i> +gris, le bonnet de peau d'agneau sur la tête, le +bâton à la main, Pan Mirolawski ne put s'empêcher +de sourire.</p> + +<p>—Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant +sa barbe; elles vont toutes courir après toi. +Mais attends encore que j'aille voir ce que fait ta +mère.</p> + +<p>Il revint bientôt rassuré.</p> + +<p>—Il n'y a pas de danger; elle est dans sa chambre +à lire les nouvelles de Paris. Toutes les étoiles tomberaient +à la fois qu'elle n'y prendrait pas garde.</p> + +<p>—Je me hâterai donc...</p> + +<p>Pan Mirolawski marcha devant; Zénon le suivit. +Ils allèrent sur la pointe du pied, par un corridor +obscur, jusqu'à certain escalier tournant qui les +conduisit à une porte dérobée dont le vieux seigneur +avait la clef.</p> + +<p>La fraîcheur de la nuit les pénétra. Ils sortirent +dans le jardin, qu'inondaient les blancheurs de la +pleine lune. Là encore, Pan Mirolawski ouvrit une +petite porte qui donnait sur la campagne.</p> + +<p>—Pars-tu vraiment? demanda-t-il d'une voix +tremblante.</p> + +<p>—Oui, mon père.</p> + +<p>—Eh bien! sois heureux, et que le Ciel te protége!</p> + +<p>Il soupira et embrassa encore une fois son fils.</p> + +<p>Zénon était déjà loin.</p> + +<p>—Surtout ne manque pas de m'écrire! lui cria +Pan Mirolawski.</p> + +<p>D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs +de blé doucement agités par le vent.</p> + +<p>Lorsque, le lendemain matin, il manqua au déjeuner +de famille, sa mère fronça le sourcil et battit +à coups redoublés, de la petite cuiller d'argent +qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu'à +ce que celle-ci se brisât.</p> + +<p>Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena +inquiète, dans la salle à manger, mais sans +demander ce qu'il était devenu. Deux jours, trois +jours s'écoulèrent; elle maltraitait toute la maison, +s'emportait à chaque instant. Vers le soir du troisième +jour, l'impérieuse dame dit brusquement à +son mari:</p> + +<p>—Où est Zénon? Vous savez sans doute où il +est?</p> + +<p>—Moi? Comment le saurais-je? répondit le vieux +seigneur d'un air de parfaite innocence; que Dieu +me punisse si je m'en doute!</p> + +<p>Le quatrième jour, madame Mirolawska fit partir +le <i>faktor</i> juif Mordicaï Parchen, avec l'ordre exprès +de chercher Zénon, mais le vieux Parchen fit comme +le corbeau de l'arche: il ne reparut pas.</p> + + + +<br><br> + +<h3>II</h3> +<br> + + +<p>Cependant Zénon avait bravement commencé son +voyage. Aussitôt qu'il eut quitté le berceau de ses +ancêtres, aussitôt qu'il eut compris que désormais +il n'y avait là personne pour le servir, mais personne +non plus pour lui donner des ordres, il se +sentit libre et heureux. La lune éclairait son chemin, +et cette première épreuve de sa force, que +n'excitait pas un vain orgueil, mais une soif légitime +d'indépendance, l'enthousiasma. Il franchissait d'un +bond les ruisseaux, lançait loin de lui des pierres +énormes. Arrivé sur la rive du Pruth, il ramassa +des broutilles, alluma un bon feu, s'étendit sur l'herbe +et dormit jusqu'au jour. Un chien l'éveilla en appliquant +son museau froid contre sa joue. Ce chien +appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivière +en même temps qu'à deux paysannes. Le batelier +fut fort étonné lorsqu'il reçut de son passager, au +lieu de la pièce de monnaie voulue, un simple: +«Dieu vous récompense!»</p> + +<p>Sur l'autre rive, deux chemins se réunissaient aux +pieds d'une image de la Vierge. Les deux femmes, +s'arrêtant, regardèrent Zénon. La plus jeune, grande +et forte, avec un joli visage un peu pâle au milieu +duquel se recourbait un petit nez aquilin, sourit et +poussa du coude la vieille qui l'accompagnait. Celle-ci +secoua la tête; ses yeux moqueurs et pénétrants +parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus, +et ses mains maigres couvertes de rides innombrables +s'appuyèrent sur le bâton qu'elle tenait.</p> + +<p>—Où allez-vous? Votre nom, jeune homme? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Je me nomme Paschal, répondit l'héritier des +Mirolawski.</p> + +<p>C'était le premier mensonge de sa vie.</p> + +<p>—Cherchez-vous donc du travail?</p> + +<p>—En effet, bonne mère.</p> + +<p>—Grand'mère, devez-vous dire. Voici ma petite +fille Azaria; moi, on m'appelle Patrowna, et je +passe pour être une <i>widma</i> (une sorcière). Venez +avec nous. Vous ne manquerez pas de travail.</p> + +<p>—Chez vous? dit Zénon en regardant d'un air de +doute cette vieille femme, qui parlait comme une +propriétaire et dont l'accoutrement était d'une mendiante.</p> + +<p>—Non, mon enfant, répondit-elle avec un sourire, +mais chez mon fils, qui vous recevra dans sa +maison, et chez le maître de mon fils, qui payera vos +journées assez cher pour que vous puissiez conduire +Azaria à la danse et lui acheter un collier de corail.</p> + +<p>La vieille Patrowna passa la main sur les tresses +de sa petite-fille, tandis que celle-ci décochait à +Zénon un regard furtif et langoureux.</p> + +<p>—Je vous accompagnerai volontiers, dit le jeune +homme.</p> + +<p>Et il prit avec les deux femmes le chemin qui +conduit à Tcheremchow.</p> + +<p>Non loin du village, on rencontra un paysan de +petite taille, mais robuste, qui labourait avec l'aide +d'un cheval boiteux.</p> + +<p>—Mamelyk, mon fils, dit la vieille, je t'amène un +travailleur.</p> + +<p>Le paysan tourna ses yeux, égarés comme par +l'ivresse, vers Zénon Mirolawski.</p> + +<p>—Un gaillard! murmura-t-il.—Et il continua sa +besogne.</p> + +<p>Zénon resta d'abord à Tcheremchow. Il aidait Mamelyk +à labourer et à ensemencer son champ; il +travaillait sur les terres du seigneur avec les autres +villageois quand ceux-ci avaient à s'acquitter du +robot. Sa vigueur excitait l'admiration de ses camarades. +Il dormait sur un banc, près du poêle, dans +la chaumière de Mamelyk, et partageait le modeste +ordinaire de la famille.</p> + +<p>Sa vie nouvelle ne durait que depuis peu de jours, +quand Florina, la femme de Mamelyk, tomba malade. +Le seigneur, qui jamais ne passait devant la +maison sans y entrer, envoya chercher à la ville un +médecin français, M. Lenôtre, qui, après avoir pris +du service l'an 1831 dans les rangs de l'armée polonaise, +s'était établi en Gallicie.</p> + +<p>Pendant que celui-ci examinait la malade, les +autres membres de la famille demeuraient assis sur +le seuil de leur chaumière, et le jeune paysan qui +avait amené le Français donnait à boire à ses maigres +chevaux.</p> + +<p>—Qu'as-tu donc, Nazaretian? commença le maître +du lieu. Pourquoi es-tu si triste un samedi soir, +quand demain tu dois danser?</p> + +<p>—J'en aurai bientôt fini avec la danse, répondit +Nazaretian.</p> + +<p>—Est-il vrai que ton maître poursuive ta fiancée? +demanda Azaria.</p> + +<p>—Pourquoi la poursuivrait-il? Si Olexa lui plaît, +il la prendra tout simplement, et il me fera soldat.</p> + +<p>—Et tu le souffriras? s'écria Zénon, indigné.</p> + +<p>L'autre le regarda tout surpris et haussa les épaules.</p> + +<p>Après une pause:</p> + +<p>—Comment se nomme ton maître? demanda +Zénon.</p> + +<p>—C'est le baron Orlowski, le propriétaire de Dobrowlani.</p> + +<p>Chacun se tut.</p> + +<p>Bientôt la vieille Patrowna reprit:</p> + +<p>—Il y a quelque part un trésor enfoui; si je pouvais +le déterrer!...</p> + +<p>—Sorcière, dit d'un ton railleur l'un des voisins +de Mamelyk, tu ferais mieux de dégager ta pelisse +qui est entre les mains du juif. Tu grelottes, ma parole! +J'avais toujours cru que les sorcières ne sentaient +pas le froid, les jetât-on dans l'eau.</p> + +<p>—J'ai déjà reporté l'argent l'autre jour, répondit +Patrowna, mais il plaît au juif de ne plus se souvenir +de notre marché; puisque le seigneur le protége, +que peut faire contre lui une pauvre vieille?</p> + +<p>—Nous verrons bien! s'écria Zénon avec énergie.</p> + +<p>Cette fois, il n'y eut personne qui ne le regardât, +stupéfait.</p> + +<p>—Père, dit Azaria, s'adressant à Mamelyk, il nous +faudrait de la pluie!</p> + +<p>—Aussi notre curé doit-il faire une procession +pour qu'il en tombe, répliqua gravement le père.</p> + +<p>—A quoi bon? interrompit Zénon; Dieu gouverne +le monde selon des lois immuables, les lois de la +nature.</p> + +<p>Et soudain, ce ne fut plus le simple cultivateur +qui parla, mais le savant, qui, pour expliquer à ses +auditeurs émerveillés l'origine de la pluie, de l'orage +et de la grêle, donnait une forme simple et claire +aux vérités qu'il enseignait. Pendant que Zénon +parlait ainsi, le docteur Lenôtre sortit de la cabane +et se mit à écouter avec les autres.</p> + +<p>—Bien, jeune homme, très-bien! dit-il en lui +tendant la main. Qui donc, ajouta-t-il, a pu vous apprendre +toutes ces choses? Plût à Dieu que vous +eussiez beaucoup de pareils parmi le peuple!</p> + +<p>—Il sait bien lire, dit Azaria, non sans une certaine +complaisance.</p> + +<p>—Prenez donc tous exemple sur lui, fit le médecin. +Tâchez d'apprendre, vous aussi. Vous verrez +dans l'histoire que Piast, qui n'était qu'un simple +paysan, mérita de devenir roi. J'espère vous revoir, +jeune homme.</p> + +<p>Ayant adressé ce dernier salut à Zénon, M. Lenôtre +remonta en voiture. C'était un homme de bien, +animé de ce pur enthousiasme pour les libres institutions +et pour l'humanité qui semble être particulier +à ceux de sa nation.</p> + +<p>—Eh bien! dit Patrowna après qu'ils eurent tous +regardé la voiture s'éloigner, puisque vous savez tant +de choses, ami Paschal, quand aurons-nous de la +pluie?</p> + +<p>—Demain, répondit Zénon, car le vent souffle du +sud, et je vois au loin monter des brumes.</p> + +<p>Comme il plut en effet le lendemain matin, le savoir +de Zénon fut reconnu par tous les campagnards, +et l'autorité de l'étranger grandit encore dès le dimanche +suivant, où il eut l'occasion de faire preuve +de force physique, après avoir montré déjà sa clairvoyance.</p> + +<p>En se rendant à l'église, il passa, en compagnie de +la vieille Patrowna, chez le cabaretier juif qui retenait +en gage la pelisse de cette dernière.</p> + +<p>—Voici ton argent, lui dit-il, rends le manteau.</p> + +<p>—Le manteau? glapit le fripon; quel manteau? +Je ne sais ce que vous voulez dire.</p> + +<p>—Le rendras-tu sur-le-champ?</p> + +<p>—J'ai à servir mes hôtes, répondit le juif en versant +de l'eau-de-vie aux paysans qui remplissaient +le cabaret, et je n'ai nulle envie de plaisanter.</p> + +<p>Déjà Zénon l'avait saisi par sa barbe rousse et secoué +de la belle manière. Le juif cria, la table fut +renversée, l'eau-de-vie se répandit à flots sur le +plancher.</p> + +<p>—Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres? répétait +Zénon.</p> + +<p>—Je le veux bien, je le veux bien! gémit le misérable.</p> + +<p>Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait +dans un coin, se leva insolent et agressif:</p> + +<p>—Qui diable es-tu? demanda-t-il à Zénon. Quelque +brigand qui s'ennuie d'attendre la potence? +Lâche ce juif, drôle!</p> + +<p>—Qui je suis? répondit Zénon. Je suis celui que +Dieu envoie pour protéger les petits et pour traiter +selon leur mérite les chenapans de ton espèce.</p> + +<p>Parlant ainsi, Zénon souleva le palefrenier comme +un sac et le jeta par la fenêtre.</p> + +<p>Cependant le juif s'était relevé avec peine en se +frottant les genoux. Il fit les excuses les plus plates +et les plus ridicules, apporta la pelisse de Patrowna +et aida même celle-ci à l'endosser.</p> + +<p>Cet incident produisit une vraie révolution parmi +les juifs de la contrée. Le bruit courut jusqu'en Pologne +que le Messie était venu.</p> + +<p>Au nord de Tcheremchow était située, de l'autre +côté d'une forêt de sapins, certaine chapelle consacrée +à une vierge noire, image miraculeuse qui +attirait de nombreux pèlerins. Zénon, étant allé y +entendre la messe, fut révolté de voir, après l'office, +les paysans se presser autour de l'autel pour offrir, +en même temps que des mains, des pieds, des maisons, +des bestiaux, taillés en bois, en cire ou en mie +de pain, beaucoup d'argent, de miel, de lait, d'oeufs, +de fruits, de volailles et autres denrées que les +Pères, préposés au service de la chapelle, ne se +faisaient aucun scrupule d'accepter au nom de leur +patronne. Une sainte colère s'empara de Zénon à +la vue de cette profanation d'un lieu de prière. +S'élançant sur les marches de l'autel:</p> + +<p>—Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous, +pauvres fous, pouvoir séduire le Ciel par des présents? +Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en s'adressant +aux moines, pensez-vous qu'il soit chrétien +d'entretenir l'aveuglement de ce peuple stupide et +d'en profiter?...</p> + +<p>—Que veut-il? arrêtez le sacrilége, arrêtez le +possédé! criait-on de toutes parts.</p> + +<p>—C'est vous, répondit Zénon, c'est vous seuls +qui êtes possédés du diable. Dieu me permettra de +purifier son temple.</p> + +<p>Renversant les présents, il les foula aux pieds, +pêle-mêle, puis il détacha sa ceinture de cuir et, +servi par son agilité, par sa force herculéenne, par +le zèle qui le transportait, il eut vite dispersé la +foule à grands coups de cette lanière vengeresse.</p> + +<p>Le soir même, Zénon écrivit à son père une première +lettre. La lettre était rédigée en français sur +un chiffon de papier que lui procura l'obligeante +Azaria; elle fut remise à un boucher juif, qui se +rendait à Ostrowitz. La menace d'une volée de coups +de bâton en cas d'inexactitude fit au juif le même +effet que la promesse d'un pourboire, et la missive +de Zénon arriva heureusement à Pan Mirolawski. +Elle était ainsi conçue:</p> + +<p>«Père chéri, je me trouve bien où je suis, car je +travaille comme un paysan, et j'ai déjà eu l'occasion +de rosser un juif, un valet et nombre de faux dévots. +Je gagne de bonnes journées; le pain bis me +paraît plus savoureux que vos pâtés de Strasbourg. +Que Dieu vous protége! Je vous baise les mains.</p> + +<p>»Votre fils respectueux et affectionné,</p> + +<p>»ZÉNON.»</p> + +<p>Pan Mirolawski répondit par le même boucher, +qui fut exact encore, bien que cette fois il eût reçu +un large pourboire:</p> + +<p>«Mon unique Zénon, un mot seulement, tant j'ai +peur que ta mère ne me surprenne en train de +t'écrire. Tu es bien portant, Dieu soit loué! Continue +de vivre à ta guise en faisant le bien, en redressant +les torts. Ne nous ménage pas, nous autres seigneurs. +Si un danger te menace, dépêche-moi vite +un messager à cheval. Je t'embrasse mille fois.</p> + +<p>»Ton père, qui se passe si difficilement de ta +chère présence.»</p> + +<p>Il ne s'écoulait pas une seule journée sans que +Zénon s'écartât du village pour aller dans la forêt +prochaine se livrer à ses méditations, qui étaient +d'un ordre assez étrange. Tout un monde, riche en +merveilles, était en train d'éclore dans son âme. Il +lui manquait encore la lumière; mais il sentait sa +force et comptait bien pénétrer tôt ou tard les +brouillards qui lui cachaient le soleil éternel. Un +jour qu'il rêvait, étendu sur la mousse, dans sa +retraite silencieuse, il découvrit une fourmilière +énorme, dont il se mit à contempler les moeurs. +D'abord il n'avait vu qu'un tas d'aiguilles de sapin, +de feuilles mortes, de brins de bois et de menus +cailloux, qui s'élevait à trois pieds environ au-dessus +du sol et où couraient diligentes, de çà de là, des +bestioles innombrables; mais il ne lui fallut pas +beaucoup de temps pour découvrir dans cette construction +baroque un arrangement fort sage, dans +ce tourbillon confus un projet réfléchi. Il vit une +petite ville, une république parfaitement organisée. +Le gîte, extérieurement si simple, était à l'intérieur +divisé selon les besoins des habitants, qui eux-mêmes +formaient des classes diverses où l'égalité +semblait régner sous le rapport du logement et de +la nourriture, mais où chacun avait ses devoirs, ses +travaux particuliers. Cette petite merveille l'attirant +de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis +s'occupaient exclusivement de la garde des plus +jeunes membres de leur société, les poussant au +soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs +abritées quand la pluie commençait à tomber. Il +constata que d'autres fourmis veillaient aux portes +de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient ces +portes avec soin; il suivit les ouvriers dans leurs +travaux: des milliers de petits personnages aventureux +s'en allaient chasser et rapportaient, en +unissant leurs efforts, des victimes d'une taille bien +supérieure à la leur. Quel habile aménagement de +garde-manger! Avec quel soin étaient rangés les +vivres et choisis les matériaux de construction! Il +lui arriva de surprendre une fourmi de la classe +des ouvrières en présence d'un petit brin de bois +qui devait représenter pour elle une poutre: elle +l'examinait minutieusement de tous côtés; désespérant +de réussir seule à l'ébranler, elle s'éloigna +en toute hâte. Chemin faisant, elle rencontra deux +autres fourmis, et immédiatement les fines créatures +se livrèrent à un entretien très-vif, en s'aidant pour +cela de leurs longues antennes. Toutes trois de +courir en différentes directions; il ne leur fallut pas +beaucoup de temps pour rassembler une vingtaine +de leurs pareilles autour de la poutre. Zénon admira +la constance avec laquelle la bande active et résolue +cherchait à transporter sa conquête, en s'y prenant +chaque fois d'une façon nouvelle. Enfin les messagers +ayant fait leur devoir, une colonne de cent +individus environ accomplit l'oeuvre difficile avec +une célérité surprenante. Cependant deux autres +fourmis, se rencontrant, s'arrêtaient et se livraient +à un dialogue évidemment oiseux, car il ne produisait +rien.</p> + +<p>Zénon éclata de rire.</p> + +<p>—Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il, +ce sont assurément deux commères.</p> + +<p>Et, en effet, la masse des fourmis sensées eut bien +vite séparé les deux babillardes, emmenant chacune +d'elles au plus vite pour lui assigner une besogne.</p> + +<p>Zénon revint souvent à ses fourmis. Un jour, il +trouva la république dans un état d'excitation fiévreuse +et vit s'engager des batailles, à la suite +desquelles le parti vaincu s'en alla chercher des +contrées plus paisibles et y fonder une nouvelle république. +Zénon, fouillant avec de grandes précautions +la ville abandonnée, constata, non sans ravissement, +la structure compliquée de ce labyrinthe souterrain, +dont les nombreux étages conduisaient à des couloirs, +à des chambres, à des magasins de toute +sorte.</p> + +<p>Une apparition imprévue le surprit au milieu de +son extase. Le vieux <i>faktor</i> envoyé par madame Mirolawska, +Mordicaï Parchen, était devant lui:</p> + +<p>—Bon Dieu! que faites-vous là, mon jeune +maître? s'écria ce bonhomme, abasourdi.</p> + +<p>Zénon leva la tête, et un sourire passa sur sa +belle figure.</p> + +<p>Mordicaï, bien qu'il fût vieux, n'avait pas précisément +une mine respectable. Petit et rond comme +une boule de graisse, il avait l'air d'un vilain petit +garçon travesti en aïeul: son long cafetan noir et +son grand bonnet de zibeline ne réussissaient pas +à lui prêter de la dignité; il n'en était que plus +comique.</p> + +<p>—Je m'instruis chez les fourmis, répliqua Zénon.</p> + +<p>—Et qu'apprenez-vous en leur compagnie?</p> + +<p>—Le travail, l'application, la concorde, l'égalité.</p> + +<p>—Pour quoi faire? A quoi vous serviront de pareilles +choses? Un homme de votre rang...</p> + +<p>—Je ne serai rien, tant que je n'aurai pas trouvé +la vérité pour moi et pour mes frères...</p> + +<p>—Quel coeur! quelle sagesse! soupira le vieux +juif; un vrai Mirolawski! Notre Talmud dit bien +aussi:</p> + +<p>«Qui donc est sage?</p> + +<p>»Celui qui, ayant vaincu l'orgueil de son âme, +apprend volontiers auprès de chacun.</p> + +<p>»Qui donc est fort?</p> + +<p>»Non pas celui qui a conquis des terres et des +villes, mais celui qui s'est dompté lui-même.</p> + +<p>»Qui donc est riche?</p> + +<p>»Celui qui se contente de peu.»</p> + +<p>Voilà ce que dit notre Talmud. Aussi je vois bien +que Dieu a la main sur vous, maître. Permettez-moi +de vous suivre.</p> + +<p>—Ami, répliqua Zénon en se levant d'un bond, +j'ai achevé mon oeuvre ici, nous pouvons partir à +l'instant.</p> + +<p>Mais ils n'avaient pas fait trois pas, que Mordicaï, +s'asseyant, se mit à gémir et à s'arracher les cheveux.</p> + +<p>—Hélas! où ai-je eu la tête? Moi qui avais promis +à madame de vous ramener. Malheureux que je +suis!</p> + +<p>Zénon éclata de rire:</p> + +<p>—Calme ta conscience. Je te promets que tu me +ramèneras, mais à la condition de voyager d'abord +avec moi.</p> + +<p>—Que dois-je faire?...</p> + +<p>—Si tu réfléchis trop longtemps, je partirai seul. +Et Zénon continua de marcher à grands pas, Mordicaï +se traînant derrière lui avec de gros soupirs.</p> + +<p>La nuit approchait lorsque Zénon et Mordicaï passèrent +devant la petite chapelle qui était un but +de pèlerinage. Tous les objets, après avoir projeté +des ombres démesurées, s'effacèrent peu à peu, et +lorsqu'ils atteignirent le point où les chemins, se +divisant, conduisent à gauche vers Saroki, à droite +vers Dobrowlani, le vieux juif balbutia soudain en se +cachant derrière Zénon:</p> + +<p>—Ne voyez-vous rien? Moi, je vois un géant qui +nous menace du bras.</p> + +<p>—Bah! fit le jeune homme, je n'ai pas peur de lui.</p> + +<p>—Mais moi, j'ai peur.</p> + +<p>Zénon marcha droit au géant et dit en riant:</p> + +<p>—C'est un poteau, Mordicaï.</p> + +<p>—Si c'est un poteau, tant mieux; mais cela +pouvait être aussi bien un brigand.</p> + +<p>A cent pas de là, une souris ayant traversé le +chemin, Mordicaï s'enfuit dans un champ de blé +avec des cris perçants.</p> + +<p>—Pour une souris?... s'écria Zénon.</p> + +<p>—Il n'y a pas de honte à fuir devant une souris, +répondit le juif tout tremblant, quand elle est grande +comme un loup.</p> + +<p>Malgré toutes ces fâcheuses rencontres, ils gagnèrent +sans accident un petit bois de bouleaux qui formait +la limite de la seigneurie de Saroki.</p> + +<p>—Que nous veulent ces femmes en linceuls +blancs? demanda Mordicaï très-haut pour paraître +intrépide.</p> + +<p>—Tu prends des bouleaux pour des femmes à +présent?</p> + +<p>—Des bouleaux! s'écria le <i>faktor</i> avec emportement; +est-ce que des bouleaux peuvent rire? +N'entendez-vous pas rire ces fantômes diaboliques? +Non, non, je n'avance plus d'un pas.</p> + +<p>Il s'assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand +il se décida enfin à les rouvrir, il vit à la joyeuse +clarté du soleil que c'étaient bien des bouleaux, +pourtant. Il vit aussi qu'il avait dormi dans un champ +de blé et que Zénon avait disparu.</p> + +<p>De grand matin, Zénon atteignit Saroki. Il laissa +sur la prairie, en la traversant, les traces argentées +de ses pas. A l'horizon brillait un brouillard d'or. +Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui +venaient de s'éveiller. Tous les rideaux de la seigneurie +étaient encore baissés. Le cocher, plus +matinal que les autres domestiques, faisait ses ablutions +à la fontaine.</p> + +<p>Zénon survenait cependant à propos pour empêcher +une grave injustice. C'était un vendredi, jour +auquel les mendiants avaient coutume d'assiéger la +porte de la maîtresse du lieu, une jeune veuve, Pani +Witolowska.</p> + +<p>Un vieillard à longue barbe, sa besace sur le dos, +un bâton à la main, était arrivé dès l'aube. Le chien, +ayant aboyé à sa vue, réveilla la dame, qui sortit, +de fort mauvaise humeur, d'un lit somptueux, digne +de servir à une sultane. En prenant son café, elle +s'aperçut que le pot au lait d'argent manquait au +plateau et fit chercher partout inutilement cette +pièce précieuse. Le domestique qui la servait +signala en même temps la disparition de plusieurs +couverts, en ajoutant que seul un vieux mendiant, +qui rôdait autour de la maison depuis le lever du +soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitôt, la +dame, qui était prompte justicière, fit arrêter le vieillard. +On ne trouva rien dans sa besace, mais il fut +décidé qu'il avait eu le temps d'enterrer l'argenterie. +Pani Witolowska, sans autre forme de procès, le fit +conduire dans la salle du jugement, où elle l'interrogea +elle-même, et, comme il persistait à ne pas +avouer, elle ordonna d'appliquer la torture. Le +mendiant souffrit tranquillement son martyre en +invoquant tous les saints. Pani Witolowska, enrouée +de vociférations et de rage, criait aux bourreaux:—Rossez +cet entêté jusqu'à ce qu'il ait parlé ou +rendu l'âme!—lorsque Zénon entra.</p> + +<p>—Vous devez lâcher cet homme, dit-il d'un ton +calme, en interpellant les serviteurs qui déjà levaient +leurs bâtons. Honorez ses cheveux blancs.</p> + +<p>Les heiduques s'arrêtèrent surpris et regardèrent +leur maîtresse, dont le visage, déjà blême, devint +absolument jaune, tandis que ses lèvres, sèches et +tremblantes, découvraient de petites dents féroces.</p> + +<p>—J'ai dit, obéissez, prononça-t-elle.</p> + +<p>—Il faut juger avant de punir, fit Zénon. Je ne +laisserai pas maltraiter ce vieillard.</p> + +<p>La petite Polonaise maigrelette se dressa comme +un diable qui sort d'une boîte à surprise; ses yeux +bleus lancèrent des flammes.</p> + +<p>—Qu'oses-tu dire, manant? Peut-être sais-tu à +quoi t'en tenir en effet? Es-tu donc toi-même le +voleur?</p> + +<p>—On ne touchera pas un poil de cette barbe +grise, répliqua Zénon en retroussant ses manches.</p> + +<p>—Arrêtez-le, cria la jeune femme, et frappez +ferme!</p> + +<p>Déjà les gens se jetaient sur Zénon, mais au +moment même Mordicaï Parchen surgit comme un +ange du ciel entre eux et son jeune maître. Un coup +de pied l'envoya rouler sous un des bancs, où il +continua de crier:</p> + +<p>—Ne le battez pas! Vous ne savez qui est cet +homme, c'est...</p> + +<p>—Te tairas-tu! fit Zénon de sa voix de stentor.</p> + +<p>—Est-ce un prince, par hasard? demanda la +Polonaise railleuse. En ce cas, assommez le prince!</p> + +<p>—Je ne suis pas un prince, s'écria Zénon en +secouant, d'un seul mouvement de ses larges épaules, +ceux qui le tenaient. Je suis le défenseur des +opprimés.</p> + +<p>Il saisit l'un des bancs comme il eût fait d'une +trique et se mit en devoir de repousser ses agresseurs, +qui bientôt roulèrent à ses pieds, celui-ci la +tête ensanglantée, celui-là un bras cassé. Il chassa +les autres, et aucun ne s'enfuit sans quelque horion.</p> + +<p>Pani Witolowska, tremblante dans un coin, se vit +au pouvoir de ce forcené. Zénon tira un couteau de +sa poche.</p> + +<p>—Veux-tu m'assassiner? s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Moi? Je ne tuerais pas une poule.</p> + +<p>Il coupa les liens qui retenaient le vieillard et le +remit sur pieds.</p> + +<p>—Dieu te récompensera! dit ce malheureux.</p> + +<p>—Chut! interrompit Zénon; je ne veux pas de +remercîments... Et maintenant, ajouta-t-il, approchez, +petite femme; à votre tour d'être jugée.</p> + +<p>La maîtresse de Saroki respira, encore un peu +craintive, toutefois.</p> + +<p>—Qui donc, demanda Zénon, accuse ce mendiant?</p> + +<p>—Un de mes gens.</p> + +<p>—C'est lui le voleur. Venez.</p> + +<p>Pani Witolowska marchant devant eux, Zénon et +le juif se rendirent dans la chambre du domestique, +où ils trouvèrent le pot et les cuillères. Le voleur +fut, bien entendu, fustigé, puis livré au tribunal par +ordre de sa douce maîtresse.</p> + +<p>—Je te remercie, dit-elle à Zénon; tu m'as épargné +un péché.</p> + +<p>Il la salua en gentilhomme et s'en alla.</p> + +<p>Le soir même, Pani Witolowska envoya un heiduque, +qui avait le nez écorché et un bras en écharpe, +au cabaret où Zénon et son <i>faktor</i> étaient assis +parmi les paysans: le heiduque avait ordre de +ramener le jeune homme.</p> + +<p>Lorsque Zénon entra en souriant dans la chambre +de la dame de Saroki, celle-ci, vêtue d'une kazabaïka +d'étoffe turque, une rose rouge dans les cheveux, +était blottie sur un divan, les jambes croisées à +l'orientale, et fumait une cigarette.</p> + +<p>—Ton nom? dit-elle en contemplant avec satisfaction +ce svelte et vigoureux garçon.</p> + +<p>—Paschal.</p> + +<p>—Eh bien! Paschal, tu me plais. Reste chez moi, +ajouta-t-elle négligemment, et d'abord viens plus +près, viens ici, à mes pieds.</p> + +<p>—Ma charmante dame, répondit Zénon, c'est la +manière des chats de commencer cette sorte de +commerce en se mordant et s'égratignant. Moi, j'ai +d'autres idées sur l'amour.</p> + +<p>Il s'inclina profondément et laissa la pauvre petite +femme déconcertée pour la première fois de sa vie +peut-être.</p> + +<p>Zénon et le vieux Mordicaï se dirigèrent ensuite +vers la seigneurie de Dobrowlani, dont le maître +donnait depuis longtemps à l'aspirant réformateur +des sujets d'indignation. D'abord il se joignit aux +travailleurs des champs et se borna tranquillement +à observer, tout en faisant sa besogne. La vieille +Patrowna, qui comptait parmi les paysans du baron +et dont la chaumière était située à l'écart des autres, +tout au fond de la forêt, l'avait reçu chez elle. Il +vivait ainsi sous le même toit qu'Azaria, laquelle +était venue chez sa grand'mère dans l'espoir d'échapper +aux humiliations et aux railleries qui la poursuivaient +chez elle, car, sans avoir jamais été mariée, +Azaria était enceinte. Si elle eût porté dans son sein +l'enfant d'un paysan, personne ne lui eût jeté la +pierre, mais le peuple des campagnes en Gallicie, +au temps du robot, n'était nullement disposé à +excuser celle de ses filles qui écoutait un gentilhomme. +Les paysans de Dobrowlani surent vite que +la petite-fille de Patrowna avait reçu de Pan Joachim +Bochenski, le neveu libertin du riche comte Dolkonski, +plusieurs rangs de corail et une pelisse neuve +en peau d'agneau pour prix de son déshonneur. Des +murmures, ils passèrent aux menaces, et leur colère +éclata enfin un samedi soir, comme ils revenaient +du robot.</p> + +<p>Zénon, le couvre-feu sonné, rencontra, dans la +rue du village, une centaine d'hommes qui conduisaient +au milieu d'eux Azaria éplorée, vêtue seulement +d'une chemise, les pieds nus, une couronne de +paille sur ses cheveux dénoués. Rouge de honte, le +visage caché dans ses mains, la pénitente marchait +sous les huées de la foule, tandis que, sourds aux +supplications de sa grand'mère, les enfants lui +jetaient de la boue et les femmes la poussaient en +avant à coups de bâton; les hommes cependant +chantaient des couplets satiriques plus injurieux +que tout le reste.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>III</h3> +<br> + + +<p>La voix de Zénon arrêta le cortége.</p> + +<p>—Que faites-vous? criait cette voix claire et +vibrante, qui domina soudain tout le tumulte; de +même éclate une trompette au-dessus des bruits de +la bataille.</p> + +<p>—Le peuple va juger! crièrent vingt hommes +ensemble.</p> + +<p>—Juger qui?</p> + +<p>La vieille Patrowna se fit place jusqu'à lui et +répondit:</p> + +<p>—Une pauvre fille séduite. Protége-nous, Paschal!.. +Dieu t'envoie...</p> + +<p>—A l'eau, la sorcière! hurlèrent quelques +enragés.</p> + +<p>Et deux jeunes garçons saisirent la malheureuse +aïeule. Mordicaï Parchen, qui s'était tenu derrière +les larges épaules de Zénon, fut si effrayé qu'il +grimpa au faîte de l'arbre le plus proche avec la +vitesse d'un écureuil.</p> + +<p>—Assez! dit Zénon; on ne noiera personne, et il +n'y aura pas de jugement.</p> + +<p>—Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t'opposer +à la commune?</p> + +<p>—Et qui êtes-vous, répliqua Zénon, pour oser +juger cette faible créature? Êtes-vous des anges, des +saints? Aucun de vous n'a-t-il violé les devoirs sacrés +du mariage? Bien des femmes peut-être, parmi celles +qui sont ici à insulter leur soeur tombée, ne résisteraient +pas à quelques rangs de corail, le cas échéant.</p> + +<p>Un homme de grande taille, le bonnet militaire +sur la tête, se jeta sur Zénon, mais au moment +même un vieillard à barbe blanche vint au secours +de celui-ci: c'était le mendiant qu'il avait arraché +aux jolies griffes de Pani Witolowska. De son +côté, Mordicaï criait à tue-tête du haut de son +arbre:</p> + +<p>—Au secours! au secours! ne le touchez pas!</p> + +<p>Zénon avait abattu son adversaire d'un coup de +poing; le bâton à la main, il tenait la foule en +respect, couvrant Azaria de son corps. Tout à coup, +il arracha la couronne de paille qui cachait les +cheveux de la coupable, et la jetant aux pieds des +juges:</p> + +<p>—Que celui d'entre vous qui se croit le droit de +condamner cette femme avance d'un pas, et je le +tuerai comme un blasphémateur... Le Christ n'est +pas mort pour les bons, mais pour les pécheurs, et +quiconque est sorti du sein de la femme est un +pécheur. Rentrez en vous-mêmes, humiliez-vous, ne +tentez pas Dieu, qui a défendu la haine et prescrit la +charité.</p> + +<p>Ces paroles retentirent au milieu d'un profond +silence, puis plusieurs voix s'élevèrent:</p> + +<p>—C'est la vérité...</p> + +<p>—Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est +dans la bouche de ce jeune homme. Le Ciel l'a suscité +parmi nous.</p> + +<p>—Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur +l'injuste, criait le juif du haut de son arbre. Ne soyez +pas plus sévères que Dieu, plus impitoyables que le +soleil.</p> + +<p>Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur +Lenôtre, ayant reconnu Zénon, fit arrêter. On lui +exposa le cas.</p> + +<p>—Vous méritez, dit-il aux tourmenteurs d'Azaria, +que la peste vous enlève tous. Voyez ce jeune +étranger; il vaut mieux à lui tout seul que cent mille +d'entre vous. Quiconque s'attaquera à lui ou à la fille +que voici aura affaire à moi.</p> + +<p>Le médecin français avait une grande influence +sur ces gens, qu'il soignait en leurs maladies. Tandis +que sa voiture disparaissait dans un nuage de poussière, +la multitude commença lentement à se disperser.</p> + +<p>—Si vous voulez juger quelqu'un, jugez donc le +séducteur, dit d'un ton ironique aux plus obstinés le +juif Mordicaï, qui s'était décidé à redescendre de +l'arbre.</p> + +<p>—C'est un seigneur, nous n'avons pas de pouvoir +sur lui, répondit-on.</p> + +<p>—Parce que vous êtes des lâches! s'écria Azaria, +oui, des lâches, capables seulement de maltraiter +une pauvre fille abandonnée. Tant pis pour vous! +Pourquoi ne pas vous révolter contre le maître qui a +enlevé à Nazaretian son Olexa et enrôlé le fiancé de +force. Pourquoi, dites?...</p> + +<p>Personne ne souffla mot, mais Zénon prenant +Azaria par la main:</p> + +<p>—Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me +diras tout ce qui concerne ce Nazaretian et cette +Olexa.</p> + +<p>Elle obéit. C'était une triste histoire.</p> + +<p>La nuit même, le baron Orlowski, maître de Dobrowlani, +fut éveillé par une voix formidable qui +criait à ses oreilles:</p> + +<p>—Lève-toi, tyran! l'heure du jugement est venue +pour toi!</p> + +<p>Et il aperçut Zénon au pied de son lit, une faux à +la main. Les rouges lueurs de la lampe de nuit vacillaient, +semblables à des taches de sang, sur le fer +aiguisé. A peine sorti de son sommeil, il crut voir le +grand faucheur qui fauche les rois comme de simples +épis.</p> + +<p>—Les morts sont-ils ressuscités? s'écria-t-il, plein +d'épouvante.</p> + +<p>—Non, répondit Zénon; mais les vivants réclament +leurs droits.</p> + +<p>Mordicaï, debout derrière son jeune maître, +claquait des dents, à demi fou de peur, car le baron +avait saisi les pistolets accrochés à son chevet.</p> + +<p>—Pas de bruit, fit Zénon; si tu bouges, tu es +mort.</p> + +<p>—Que voulez-vous de moi? Ai-je affaire à des +haydamaks? Est-ce ma bourse que vous demandez?</p> + +<p>Zénon secoua la tête.</p> + +<p>—Où est Olexa?</p> + +<p>D'un geste un peu tremblant, le baron indiqua une +porte, et aussitôt Zénon fit signe au juif, qui sortit +en toute hâte.</p> + +<p>—Maintenant, dit-il à Orlowski, lève-toi.</p> + +<p>Orlowski s'habilla docilement, car Zénon avait +mis la main sur ses pistolets; après quoi il embrassa +la chambre d'un regard rapide. Aucune autre arme +n'y était suspendue. Mordicaï revint avec Olexa, qui +avait jeté en toute hâte sur sa robe de nuit une +kazabaïka de soie bleue garnie d'hermine. Sous ce +vêtement de princesse, la paysanne aux bras blancs, +aux tempes délicates finement veinées, au cou arrondi +que marquait si joliment un petit signe noir, +aux beaux yeux vert de mer comme ceux d'une +nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous, +était charmante. Mais, en ce moment, elle ne se +souciait pas de charmer; la confusion l'accablait; +elle pâlit, rougit, puis, sans savoir ce qu'elle faisait, +se réfugia dans un coin, où elle rejeta machinalement +ses cheveux blonds sur une de ses épaules +pour se mettre ensuite à les tresser.</p> + +<p>—Olexa, dit Zénon avec une gravité douce, +comment es-tu venue ici?</p> + +<p>La pauvrette n'osait répondre; elle regardait le +baron, qui regardait le plancher, une main posée +à plat sur son crâne chauve:</p> + +<p>—Dis la vérité; tu n'as rien à craindre. A-t-il usé +de violence?</p> + +<p>Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage +du côté du mur.</p> + +<p>—Comment répondras-tu de cet acte devant +Dieu? demanda Zénon, s'adressant au ravisseur. +Voici ce que je t'ordonne en son nom: Tu rendras +sur-le-champ la liberté à cette fille, et tu lui donneras +deux cents ducats, afin qu'elle puisse racheter son +amant du service, entends-tu? plus une dot...</p> + +<p>Orlowski marcha droit à son secrétaire et jeta sur +la table plusieurs rouleaux d'or, que Mordicaï compta +très-attentivement.</p> + +<p>—Suis-nous, et n'essaye pas de crier pour réveiller +tes gens, ajouta Zénon, en approchant un des +pistolets de son oreille.</p> + +<p>Ils descendirent tous les quatre dans le jardin, +dont les allées bordées de buis n'étaient que faiblement +éclairées par la lune.</p> + +<p>—Y a-t-il ici des bêches? demanda Zénon.</p> + +<p>—Pour quoi faire? murmura le baron, que paralysait +derechef une vague terreur.</p> + +<p>Olexa courut chercher deux bêches.</p> + +<p>—Creusez une fosse, dit Zénon, une fosse assez +profonde pour qu'un homme y tienne debout.</p> + +<p>Olexa et le juif se mirent à l'oeuvre, tandis qu'Orlowski, +tenu au collet par Zénon, se laissait tomber +sur un banc. Lorsque la fosse fut assez profonde, +l'implacable vengeur commanda au baron d'y descendre.</p> + +<p>—Encore une fois, que voulez-vous faire? +bégayait le misérable, dont les jambes fléchirent.</p> + +<p>—Faut-il t'attacher?</p> + +<p>—Non, non!...</p> + +<p>Zénon le renversa et, le tenant sous lui, passa +des cordes à Olexa pour lier les mains et les pieds +d'Orlowski, que l'on jeta ensuite dans la fosse. +Mordicaï et la jeune fille procédèrent sans retard à +la remplir.</p> + +<p>—Juste Dieu! criait le baron, me voulez-vous +enterrer vivant?</p> + +<p>—Jusqu'au cou seulement, repartit Zénon, et +ensuite on te fauchera la tête. Commence donc ta +prière, il est temps.</p> + +<p>Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge.</p> + +<p>—Plus bas! dit Zénon. Et maintenant, as-tu fini?</p> + +<p>Déjà les pelletées de terre lui volaient en plein +visage.</p> + +<p>—Un instant, de grâce! J'ai tant de fautes sur la +conscience, et il y a si longtemps que je n'ai prié!...</p> + +<p>Zénon se mit à rire:</p> + +<p>—Si tu implores Olexa, elle t'accordera peut-être +la vie.</p> + +<p>—Olexa, suppliait le baron, aie pitié de moi, +montre-toi généreuse, tu me vois à tes pieds, +repentant...</p> + +<p>—J'aimerais mieux, dit la paysanne, voir à mes +pieds ta tête toute seule. Cependant, ajouta-t-elle +avec un soupir, la religion nous enseigne à pardonner...</p> + +<p>—Elle te fait grâce, dit Zénon. Que l'angoisse que +tu as éprouvée soit ta punition, et maintenant, +écoute: si tu entreprends la moindre représaille +contre elle, ou contre son amant, ou contre moi-même...</p> + +<p>—Ou contre Mordicaï Parchen, interrompit +vivement le juif.</p> + +<p>—Tu périras, je te le jure, acheva Zénon.</p> + +<p>Avec une dernière menace de la main, il s'éloigna, +suivi d'Olexa et du juif, tandis qu'Orlowski, après +avoir gardé le silence quelques minutes encore, par +crainte de le voir revenir, éclatait en clameurs désespérées +qui finirent par attirer ses gens. On le +délivra, on le porta dans son lit, tout grelottant de +fièvre. Le docteur Lenôtre fut appelé. Cette fois, il +joua le rôle d'un confesseur plutôt que d'un médecin.</p> + +<p>—Une agitation étrange règne parmi les paysans, +dit-il au baron avec son franc parler ordinaire. Nous +sommes évidemment à la veille d'une grande crise +sociale. Restez bien tranquille, je vous y engage. +Vous puniriez peut-être sans trop de peine l'un ou +l'autre de vos agresseurs, mais la vengeance ne se +ferait pas attendre.</p> + + + +<br><br> + +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>La moisson venait de commencer quand Zénon, +arrivant à Tchernovogrod, se joignit aux faucheurs +du comte Dolkonski, propriétaire d'un vieux château +magnifique et de quatorze villages sur les deux rives +du Dniester.</p> + +<p>Dans le champ qu'il fauchait passa bientôt une +jeune fille élancée, vêtue de blanc, un chapeau de +paille posé sur ses tresses châtain. A trois pas de +lui, elle s'arrêta et regarda tomber les épis. Tout à +coup, Zénon tourna la tête, et les yeux de la jeune +fille rencontrèrent les siens. Un trouble singulier les +saisit l'un et l'autre; il oublia de saluer et elle de +s'éloigner. Ces deux coeurs avaient tressailli en +même temps. Le rouge de la pudeur aux joues, l'inconnue +se baissa en feignant de cueillir des bleuets. +Dans le lointain ensoleillé, on entendait chanter une +caille; une seconde caille répondit. L'apparition qui +avait ébloui Zénon s'éloigna majestueuse et lente; +il vit longtemps flotter ses tresses brunes sur sa robe +blanche.</p> + +<p>—C'est notre jeune comtesse, dit un vieux +paysan.</p> + +<p>—Quoi! la femme du comte? demanda Zénon +avec une vivacité, un sentiment de crainte dont il +fut effrayé lui-même.</p> + +<p>—Non, c'est sa fille.</p> + +<p>Cette réponse fut douce à son oreille comme de +la musique.</p> + +<p>La promeneuse, de son côté, pensait à ce faucheur +de haute taille, d'une physionomie à la fois intrépide +et mélancolique; rentrée au château, elle pensa +encore à lui: elle le revoyait dans le livre qu'elle +lisait, à travers les fleurs qu'elle brodait; les hommages +de son cousin Pan Joachim Bochenski lui +devenaient insupportables.</p> + +<p>—Que me rappelle donc cette figure? se demandait-elle.</p> + +<p>Une sorte de souvenir vague et persistant la tourmentait. +Tout à coup, elle se rappela que, sous les +mêmes traits, elle s'était dans ses prières représenté +Jésus. La nuit, elle s'éveilla en pleurant. C'était peut-être +à l'heure où Zénon, assis sur un banc dans le +jardin, prêtait l'oreille au bruit des fontaines et au +chant du rossignol, les yeux attachés sur la fenêtre +de la comtesse Marie.</p> + +<p>Le lendemain, elle retourna dans les blés. Cette +fois, Zénon osa la saluer et même lui offrir un bouquet +de fleurs des champs qu'elle entremêla aux tresses +de sa chevelure.</p> + +<p>—Quel est ton nom? lui demanda-t-elle d'un air +de dignité paisible.</p> + +<p>—Paschal. Et le vôtre, ma gracieuse demoiselle?</p> + +<p>Les grands yeux clairs de la jeune comtesse—ils +étaient d'un gris indéfinissable et purs comme le cristal—s'arrêtèrent +sur lui avec un certain étonnement:</p> + +<p>—Marie-Casimire, répondit-elle.</p> + +<p>—C'est le nom d'une reine de Pologne.</p> + +<p>—Ah! tu sais cela? D'où es-tu donc?</p> + +<p>—D'Ostrowitz.</p> + +<p>—Y a-t-il, à Ostrowitz, des gentilshommes parmi +les paysans.</p> + +<p>—Non, point que je sache.</p> + +<p>—C'est qu'il y a des paysans nobles, fit-elle observer +d'un ton décidé; tu dois en être issu.</p> + +<p>Le même jour, la comtesse Dolkonska, tout en +jouant avec son petit chien, dit à Pan Joachim:</p> + +<p>—Tu t'y prends mal, mon neveu, pour conquérir +ta cousine. Fais-lui la cour.</p> + +<p>Le jeune homme tordit ses favoris noirs.</p> + +<p>—Ce n'est pas facile, chère tante. J'ai presque +peur devant Marie-Casimire. Cette enfant de seize +ans est une énigme: si froide et parlant si peu! +Comment entamer la conversation? Hier, je lui fais +compliment de sa toilette: elle me met dans la main +un volume de Humboldt. Quand elle sera ma femme, +elle m'imposera de lire toute la bibliothèque, je gage.</p> + +<p>Il descendit dans la cour, siffla un homme qui se +trouvait là, comme on siffle un chien, et prit avec cet +homme le chemin de la cabane de Patrowna.</p> + +<p>—Tu vas rendre visite à ton Azaria? dit en riant +le compagnon de Pan Joachim, un petit être chétif, +à la mine cynique.</p> + +<p>—Point de plaisanteries, Popiel! répliqua Pan +Joachim, redressant sa haute taille.—Il avait bien six +pieds, ce qui, joint aux lignes régulières de son profil +grec, lui donnait l'air imposant.—Réfléchis donc +à ce que tu es pour oser ricaner ainsi! Un plébéien +d'abord, un étudiant qui jamais n'est arrivé à la fin +de ses études, un vil paresseux que je suis seul à +protéger!</p> + +<p>—Mon Dieu, je pensais que...</p> + +<p>—Tu n'as rien à penser sur mon compte. J'ai bien +autre chose en tête, ma foi! que cette drôlesse. Je +prétends payer mes dettes.</p> + +<p>Popiel, intrigué, le regarda entre ses paupières +rouges et gonflées.</p> + +<p>—Tu as peut-être entendu dire qu'un roi de Hongrie, +poursuivi par l'ennemi, s'est un jour réfugié en +Pologne et qu'il habitait ce château? Dans le voisinage, +il a dû enterrer ses trésors. La vieille Patrowna +le sait, et je les découvrirai avec son aide.</p> + +<p>—Des contes à dormir debout! murmura Popiel +en passant dans ses cheveux fades et clair-semés un +peigne qui n'avait plus que deux dents.</p> + +<p>—Tais-toi; la sorcière a trouvé par là une agrafe +antique qui est aujourd'hui aux mains des juifs, +et, plus d'une fois, elle a vu luire le trésor dans les +ténèbres.</p> + +<p>Vers minuit, Pan Joachim et son familier Popiel, +armés de bêches, se glissèrent de nouveau hors du +château. Sur la route qui conduisait à la forêt les +attendait Patrowna.</p> + +<p>—Où est-ce? demanda le gentilhomme.</p> + +<p>—A cent pas d'ici, près du sureau.</p> + +<p>Ils avancèrent silencieusement. Tout à coup, Pan +Joachim s'arrêta court, avec un signe de croix.</p> + +<p>—Vois-tu? murmura-t-il.</p> + +<p>En effet, sur la lisière de la forêt brillait une +étrange clarté. Le vent roulait des nuages noirs, et +le cri funèbre du hibou se faisait entendre.</p> + +<p>—Voici l'endroit, murmura Patrowna en traçant +un cercle magique à l'aide de son bâton.</p> + +<p>—Allons, vieille, lui dit Pan Joachim, c'est le moment +de nous recommander au diable: j'espère que +tu es bien avec lui?</p> + +<p>Patrowna alluma au milieu du cercle un petit feu, +y jeta, par trois fois, diverses herbes magiques, y +versa, par trois fois encore, le liquide inconnu que +renfermait une cruche de terre, puis prononça des +invocations mystérieuses dans une langue que ne +comprit aucun de ses compagnons. Enfin d'une voix +qui semblait sortir des entrailles de la terre:</p> + +<p>—Il est temps, dit-elle, de commencer à creuser.</p> + +<p>Pan Joachim et Popiel défoncèrent à grand'peine +la terre desséchée. Au bout d'un quart d'heure, la +sueur ruisselait de leurs fronts. Popiel s'arrêta:</p> + +<p>—Je n'en puis plus; la force me manque.</p> + +<p>Pour le réconforter, son patron lui allongea un +coup de pied.</p> + +<p>—Tais-toi, et travaille.</p> + +<p>Ils continuèrent à creuser; enfin Joachim lui-même +se fatigua.</p> + +<p>—Le diable joue son jeu, grommela-t-il; je me +sens comme paralysé.</p> + +<p>Dans le fourré se dressa soudain une haute figure +éclairée par la lune.</p> + +<p>—Qui est là? demanda Popiel tout tremblant.</p> + +<p>C'était Zénon, qui avait passé la nuit à rêver sous +les grands chênes.</p> + +<p>—Que faites-vous? demanda-t-il à son tour sans +répondre.</p> + +<p>—Ne t'en informe pas, aide-nous plutôt, s'écria +Pan Joachim.</p> + +<p>—Si je puis vous rendre service, je le ferai avec +plaisir, répondit Zénon.</p> + +<p>—Aide-nous, mon Paschal, dit la vieille en le caressant, +et tu auras ta part.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin d'argent, répondit Zénon en +prenant une des bêches.</p> + +<p>Les mottes volaient autour de lui; bientôt il fut dans +le trou jusqu'aux épaules. Les deux autres l'aidaient +alternativement; l'orient se teignit enfin de rose, et +les oiseaux commencèrent à gazouiller.</p> + +<p>—Assez! dit Pan Joachim. La vieille s'est moquée +de nous.</p> + +<p>Il voulut payer la peine de Zénon, mais celui-ci +se mit à rire et s'en alla.</p> + +<p>—Eh bien! dit Popiel à son noble compagnon. +Et tes dettes?</p> + +<p>Pour toute réponse, Pan Joachim lui donna un +éloquent soufflet.</p> + +<p>Le lendemain encore, Marie-Casimire rendit visite +aux faucheurs. Il était midi: le ciel pur étincelait, le +soleil dardait ses rayons brûlants sur toute la campagne, +où nulle part on ne voyait d'ombre. Zénon +courut couper quelques arbustes dans la forêt voisine +et en forma, pour la jeune comtesse, un frais berceau +de verdure. Elle le remercia en rougissant et +s'assit sur une gerbe.</p> + +<p>—Est-ce qu'un si dur travail, demanda-t-elle +après un silence, ne te coûte pas un peu parfois?</p> + +<p>—Non, je me trouve bien de travailler.</p> + +<p>—Tu es donc heureux?</p> + +<p>—Je le suis maintenant, reprit-il avec un regard +qui la rendit toute confuse.</p> + +<p>—Et vous, reprit-il, n'êtes-vous pas heureuse?</p> + +<p>—Oh! répondit Marie-Casimire, on ne se soucie +que trop de mon bonheur! Ma mère pousse le zèle +jusqu'à m'avoir déjà assuré un mari.</p> + +<p>Zénon tressaillit douloureusement.</p> + +<p>—J'espère, mademoiselle, que vous n'épouserez +jamais un homme sans l'aimer.</p> + +<p>—Assurément non, répliqua Marie en fixant sur +lui ses yeux limpides.</p> + +<p>Marie-Casimire se leva, prit une faucille et se +mit à couper du blé auprès de Zénon.</p> + +<p>—Tu vois, dit-elle avec un sourire, tandis qu'il +contemplait ravi les lignes sveltes de sa taille élégante, +auxquelles le mouvement de la faucille ajoutait +de nouvelles séductions, tu vois, j'en viens à +bout, moi aussi.</p> + +<p>Une gouvernante parut, tout en nage et courroucée. +Après quelques réprimandes, elle emmena +son élève, et depuis lors Marie-Casimire ne vint +plus dans les blés. Pour la revoir, il fallait que +Zénon fermât les yeux durant les nuits qu'il passait +à rêver assis sur la lisière des bois. Ce fut +dans cette attitude que le retrouva Mordicaï, qui +avait passé tout le temps de la moisson à parcourir +les environs en achetant aux paysans des peaux de +bêtes et du blé. Le vieux juif secoua la tête et prit +place à ses côtés, sans souffler mot. La brise glissait +doucement au-dessus des hautes branches; un +bruit d'ailes, un frisson dans le feuillage avertissait +les deux amis qu'un oiseau s'était effarouché, qu'un +chevreuil endormi avait dressé l'oreille. Mille vers +luisants brillaient sous les buissons humides.</p> + +<p>—Qu'avez-vous? demanda enfin le vieux <i>faktor</i>.</p> + +<p>—As-tu vu la jeune comtesse? répondit Zénon +en ouvrant les yeux. Elle est belle comme un ange.</p> + +<p>Mordicaï ouvrit les yeux à son tour, mais ce fut +de surprise.</p> + +<p>—Savez-vous, dit-il, ce que nous lisons dans le +<i>Talmud</i>: «Ne tiens pas compte du luxe de la +cruche, mais vois s'il y a dedans du bon vin ou de +l'eau claire.»</p> + +<p>Zénon approuva de la tête.</p> + +<p>—Aussi ai-je regardé au plus profond de son +âme. Ce n'est pas une femme, c'est une étoile ravie +au ciel, te dis-je!</p> + +<p>Mordicaï prit sa tête à deux mains.</p> + +<p>—J'ai peur... commença-t-il.</p> + +<p>Au même instant, un doigt osseux vint frapper +son épaule, et une voix enrouée lui dit à l'oreille:</p> + +<p>—N'aie pas peur; si je donne un philtre à Paschal, +elle l'aimera.</p> + +<p>Patrowna était debout derrière les deux hommes, +éclairée en plein par la lune.</p> + +<p>—Merci, lui dit Zénon avec un sourire, merci de +ton philtre; j'en connais un meilleur.</p> + +<p>Lorsque, le dimanche suivant, Marie-Casimire +sortit de l'église après la grand'messe, Zénon puisa +de l'eau bénite dans le creux de sa main et la lui +présenta.</p> + +<p>Elle y trempa ses doigts, qui doucement l'effleurèrent.</p> + +<p>—J'espère, au moins, que ce garçon a les mains +propres, dit Pan Joachim d'un ton moqueur.</p> + +<p>—Ma main est plus propre, en tout cas, que +votre conscience, repartit Zénon.</p> + +<p>—Insolent! s'écria Joachim.</p> + +<p>—Pas un mot de plus, ordonna la comtesse +Dolkonska. Nous comptons sur nos paysans, et +nous devons aspirer à gagner leur attachement au +lieu de les blesser.</p> + +<p>Joachim grinça des dents.</p> + +<p>—Parce qu'on redoute la révolution, faut-il...</p> + +<p>La crainte de mécontenter sa tante et de compromettre +ainsi le mariage projeté entre lui et Marie-Casimire +l'arrêta.</p> + +<p>Lorsque la courte obscurité du soir eut fait place +à un beau clair de lune et que tout le monde fut +endormi au château, la jeune comtesse sortit furtivement, +accompagnée de sa femme de chambre, +pour s'en aller frapper à la porte de la vieille Patrowna. +Sans hésitation, elle pénétra dans la chaumière +basse et sombre.</p> + +<p>—S'il est vrai, dit-elle à la sorcière, que tu saches +lire dans l'avenir, je veux que tu me prédises le mien.</p> + +<p>Patrowna la fit asseoir sur le banc près du poêle, +puis s'accroupit elle-même en branlant la tête et se +mit à étaler des cartes grasses, presque noires, sur +le sol.</p> + +<p>—Je vous vois, dit-elle enfin, entre deux hommes; +à l'un vous devez donner votre main, vous aimez +l'autre. Faut-il vous dire ce que je vois encore?</p> + +<p>—Dis tout, fit Marie-Casimire.</p> + +<p>—Eh bien! vous trouverez le bonheur auprès de +l'homme que vous aimez et qui vous enlèvera...</p> + +<p>La jeune comtesse avait tressailli.</p> + +<p>—Puisque tu vois tout, dit-elle, tu peux m'apprendre +aussi, bonne vieille, si cet homme est de +noble origine, s'il est riche ou s'il est pauvre?</p> + +<p>La sorcière sourit.</p> + +<p>—Il n'est pas, murmura-t-elle, ce qu'il paraît +être, et il ne possède pas encore ce qui un jour doit +lui appartenir.</p> + +<p>Marie-Casimire posa une main sur son coeur.</p> + +<p>—Je ne sais ce que j'éprouve depuis quelque +temps, dit-elle à demi-voix, je me sens toute troublée....</p> + +<p>—Je connais cela, fit Patrowna,—et se levant, +elle alla chercher un liquide de mauvaise mine.—Sept +gouttes seulement, et vous serez bien...</p> + +<p>—Donne, dit la courageuse fille.</p> + +<p>Elle but sans réfléchir davantage, mit un ducat +sur le banc et s'éloigna vite comme elle était venue. +Le lendemain matin, la comtesse Dolkonska ayant +demandé à sa fille si Joachim lui plaisait:</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas de lui, chère maman, +répondit Marie avec une tranquille fermeté; je ne +serai jamais sa femme.</p> + +<p>Et Pan Joachim prit assez gaiement son parti de +cet arrêt, car, le jour même, il se grisa en compagnie +de Popiel et se livra ensuite à ces plaisanteries +polonaises qui, selon le proverbe, finissent +avec le médecin, le curé et le fossoyeur. Par +exemple, il fit monter sur un arbre un pauvre petit +juif et lui enjoignit de crier: «Coucou!» pour avoir +le prétexte de tirer sur ce misérable comme sur un +simple oiselet. Si Zénon ne fût passé par là, le +coup partait, et l'ivrogne devenait sans le moindre +remords un meurtrier. Hardiment, le défenseur de +l'innocence arracha le fusil au jeune gentilhomme +et déchargea l'arme en disant:</p> + +<p>—Aux enfants et aux gens pris de vin, ne donnez +jamais un fusil.</p> + +<p>—Moi, pris de vin! s'écria Pan Joachim écumant +de rage; tu oses me dire à moi que je suis ivre!</p> + +<p>—Vous l'êtes, répliqua Zénon.</p> + +<p>—Chien! hurla le Polonais en reprenant le fusil +que Zénon avait jeté dans l'herbe, pour le frapper +d'un coup de crosse sur la tête.</p> + +<p>Mais aussitôt il se sentit étreint par le poignet +d'un géant.</p> + +<p>—Tiens! lui dit Zénon en le renversant, reçois +la récompense de ta conduite envers Azaria; reste +là dans la fange. C'est ta place.</p> + +<p>Bien entendu, Pan Joachim se releva pour aller +demander vengeance à son oncle, le comte Dolkonski, +mais la scène avait eu des témoins qui déposèrent +contre le Polonais. Grand fut l'ennui du +comte, qui redoutait par-dessus tout les agitations, +de quelque genre qu'elles fussent. C'était un petit +homme maigre, à figure d'oiseau, avec un énorme +toupet, le visage entièrement rasé, le teint couleur +de cuir, et toujours vêtu à la dernière mode française.</p> + +<p>—Mon Dieu! ne cessait-il de répéter, qu'on m'épargne +tout ce bruit!</p> + +<p>Néanmoins, il fit sommer Zénon de comparaître. +La comtesse Dolkonska et Marie-Casimire étaient +dans le salon quand l'accusé se présenta. Tournant +son lorgnon vers lui:</p> + +<p>—Que me parlait-on d'un paysan? dit le comte +en français. Nous avons affaire ici à quelque fils +de roi.</p> + +<p>—Mon neveu acceptera, je crois, tes excuses, +dit la comtesse, désarmée comme son mari. Allons, +Paschal, demande-lui pardon.</p> + +<p>—Pardon? répondit le jeune homme respectueusement, +mais avec assurance; lui demander pardon!... +Et de quoi? De ce qu'il s'est enivré? de ce +qu'il a voulu fusiller un juif, ou de ce que, tout en +aspirant à la main d'une noble demoiselle, il séduisait +la pauvre Azaria?</p> + +<p>—Tu as fait cela? dit la comtesse, foudroyant du +regard Pan Joachim.</p> + +<p>Elle enjoignit à sa fille de s'éloigner.</p> + +<p>—Surtout, pas de scène! suppliait le comte.</p> + +<p>L'interrogatoire ne fut pas long. Pan Joachim se +défendit fort mal; le soir même, il prenait congé et +s'en retournait à Lemberg.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>V</h3> +<br> + + +<p>Le mandataire du comte Dolkonski, fils d'un employé +allemand, était plus Polonais que les Polonais +eux-mêmes; il maltraitait les paysans et, contre +toute justice, les faisait travailler sans relâche de +l'aurore à la nuit, sur les terres seigneuriales, ne +leur laissant pas une heure pour moissonner leurs +propres champs. Tant que la saison fut belle, les +paysans obéirent sans trop de murmures, mais de +violents orages ayant détruit les récoltes sur l'autre +rive du Dniester, ils commencèrent à craindre d'être +ruinés eux-mêmes et consultèrent l'oracle, c'est-àdire +Zénon. Celui-ci leur lut la formule du robot et +leur exposa clairement leurs droits aussi bien que +leurs devoirs; investi des fonctions d'orateur, il se +rendit, avec les juges des quatorze villages qui relevaient +de la seigneurie, devant le tyrannique mandataire. +Aux premiers mots qu'il prononça, celui-ci +se boucha les oreilles:</p> + +<p>—Vous n'avez, disait-il, qu'à travailler la nuit.</p> + +<p>Mais Zénon ne se laissa pas intimider.</p> + +<p>—Toutes les communes, déclara-t-il, ont, selon +la loi, satisfait au robot. Nul paysan ne travaillera +donc davantage.</p> + +<p>—On les forcera bien, s'écria le mandataire, se +levant furieux.</p> + +<p>—Prenez garde qu'on ne vous force vous-même! +répliqua Zénon.</p> + +<p>Et il se retira majestueusement avec les juges.</p> + +<p>Les paysans agirent selon les déclarations de +Zénon, et le mandataire, de son côté, réalisa ses +menaces. Dès le lendemain, il fit irruption, à la tête +des heiduques et des cosaques de la seigneurie, +dans le village de Tchernovogrod, et les travailleurs +furent chassés à coups de fouet de leurs champs sur +ceux du seigneur. Mais tout était prévu: le tocsin +sonna aussitôt dans les divers villages, et une armée +de paysans munis de faux et de fléaux marcha sur +le château, dont les portes furent aussitôt fermées. +Précaution vaine: Zénon avait déjà envahi le jardin +et pénétré dans la cour avec un corps considérable. +A ses côtés marchait machinalement Mordicaï +le poltron, pâle comme la mort.</p> + +<p>Le mandataire, d'abord effrayé par cette apparition +inattendue, reprit vite sa présence d'esprit; il +cria aux assaillants:</p> + +<p>—Arrière, rebelles, ou je fais tirer sur vous!</p> + +<p>Zénon, sans lui répondre, enleva les barres des +portes, et la masse des paysans se précipita dans le +château.</p> + +<p>—Tirez! commanda le mandataire, s'adressant +aux heiduques, et, comme ceux-ci ne bougeaient +pas, il braqua lui-même son fusil sur Zénon.</p> + +<p>En ce moment survint un fait incroyable. Mordicaï, +qui s'était tenu caché jusque-là derrière un pilier, +s'élança en avant avec un cri perçant et couvrit +le fils des Mirolawski de son corps. Le mandataire +n'osa tirer; en même temps, le comte survenait, +accompagné de sa fille.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-il d'un air +profondément ennuyé.</p> + +<p>—Nous avons ici une révolution, répondit le mandataire.</p> + +<p>—Monsieur le comte, interrompit Zénon, permettez-moi +de vous expliquer le tort qu'on a fait à vos +paysans...</p> + +<p>—Je ne veux rien entendre...</p> + +<p>—Vous écouterez pourtant, dit Zénon avec une +énergie qui lui imposa.</p> + +<p>Il eût bien voulu s'échapper néanmoins, mais déjà +Marie-Casimire était intervenue:</p> + +<p>—Laissez-moi recevoir leurs plaintes, mon père, +et vous les communiquer ensuite.</p> + +<p>—Non, dit le comte avec un geste léger de la +main, comme pour écarter tout ce qui l'importunait. +Non, puisqu'il te plaît de t'en mêler, règle cela sans +moi, selon ta fantaisie. Je ne veux rien qui m'agite.</p> + +<p>Et il s'en alla précipitamment, en passant les +doigts dans son toupet pour le refriser.</p> + +<p>Zénon présenta les plaintes des paysans à la jeune +maîtresse et proposa des conventions avantageuses +pour les deux partis, qu'elle accepta sans discuter. +Les paysans burent à la santé de leur seigneur et à +celle de la comtesse Marie; après quoi, ils se retirèrent +en chantant la vieille chanson du carnage de la +noblesse.</p> + +<p>Zénon fut porté en triomphe jusqu'au village. Le +soir, il dit à Mordicaï, en lui tendant la main:</p> + +<p>—Je te remercie, ami; tu m'as sauvé la vie; +mais, dis-moi, où donc as-tu puisé tant de courage?</p> + +<p>Le vieux <i>faktor</i> se redressa, et son visage comique +prit soudain une expression de gravité patriarcale:</p> + +<p>—Où j'ai puisé ce courage?... C'est toute une histoire, +répondit-il.</p> + +<p>—Tu vas encore me citer le Talmud?</p> + +<p>—Il ne s'agit pas du Talmud. Reportez-vous à +cinq cents ans d'ici. Nous sommes en 1845, nous +étions alors en 1346. Dans ce temps-là, mon aïeul Samuel, +marchand à Francfort, vivait riche, considéré, +paisible. Un jour vint pourtant où la ville entière se +souleva contre les juifs. On disait qu'ils avaient déchiré +des hosties, et que ces hosties avaient saigné. +Aujourd'hui, on refuserait de croire à de pareilles +choses; mais autrefois c'était le signal du pillage et +de l'assassinat: les juifs furent poursuivis, persécutés; +un grand nombre périrent; d'autres réussirent +à s'échapper. Mon aïeul s'enfuit avec les siens +par l'Allemagne, du côté de l'Orient, toujours traqué +comme une bête fauve, abreuvé d'outrages et de +mauvais traitements. Enfin, il se trouva dans un +pays sauvage dont il ne comprenait pas la langue, et, +tandis qu'il se demandait ce qu'il allait devenir, lui +et ses enfants, passa un chevalier richement vêtu, +avec une escorte nombreuse. Mon aïeul crut que +l'ange de la mort le touchait déjà de son aile, mais +le chevalier au contraire, s'arrêtant, lui parla avec +bonté... Dans ce temps-là, songez donc, dans ce +temps-là!... un gentilhomme chrétien parler à un +juif! Il lui dit:—Tu peux vivre ici tranquille; personne +ne te tourmentera, j'en réponds.</p> + +<p>Et le digne homme nous reçut tous dans son château... +Nous, je dis mes ancêtres. Et quand les fugitifs +se furent bien reposés et fortifiés, il les conduisit +lui-même, escortés de ses serviteurs pour les +protéger contre toute offense, jusqu'à la ville voisine.—Ce +n'étaient pourtant que de pauvres juifs et +lui un grand seigneur dont le nom s'est transmis de +génération en génération dans la longue lignée de +ses obligés avec des bénédictions et des prières... +Ce nom, que Dieu le récompense! c'était celui de +Pan Mirolawski de Kolomea, votre aïeul. Vous voyez +bien que, si poltron que je sois, je dois mon sang +aux Mirolawski, tant qu'il y en aura un au monde.</p> + +<p>Zénon eût voulu répondre; mais, devant cette sublime +fidélité dans la reconnaissance, les larmes le +suffoquèrent, et il ne put qu'embrasser son vieux +Mordicaï, qui se mit à pleurer comme un enfant.</p> + + + +<br><br> + +<h3>VI</h3> +<br> + + +<p>Les récoltes étaient faites et rentrées, la bise +soufflait désormais sur les chaumes. Un soir, Zénon +s'approcha de la comtesse Marie, qui revenait du +jardin:</p> + +<p>—J'ai achevé mon travail, lui dit-il; le temps est +venu de m'en retourner; mais d'abord, il faut que +je vous dise adieu, mademoiselle. Pardonnez-moi, +mon coeur m'entraîne à cette audace.</p> + +<p>Marie-Casimire était debout sur les degrés du +perron:</p> + +<p>—Tu veux partir? demanda-t-elle avec un +calme apparent. Si tu restais pourtant, le travail ne +te manquerait pas ici.</p> + +<p>—Noble demoiselle, dit Zénon, il suffit d'un +ordre de votre bouche pour que je reste.</p> + +<p>—Je n'ai rien à t'ordonner, répliqua-t-elle en +souriant, je ne suis pas ta maîtresse, mais je désire +que tu restes. Est-ce assez?</p> + +<p>Zénon, suffoqué par l'émotion, s'inclina pour +baiser le pan de sa kazabaïka; elle lui tendit vivement +la main en s'écriant:</p> + +<p>—Non, pas ma robe, ma main!</p> + +<p>Et les lèvres brûlantes de Zénon se posèrent sur +cette main blanche, qui était tremblante et glacée; +puis Marie monta les degrés d'un bond, courut +dans sa chambre et, les joues en feu, s'agenouilla +sur son prie-Dieu. Elle savait maintenant qu'elle +l'aimait, elle en était honteuse et fière à la fois. +Tout en combattant faiblement contre elle-même, +elle se répétait toujours:</p> + +<p>—Il n'est pas ce qu'il paraît!—Eh bien! reprit-elle +soudain, quand il serait un paysan? N'a-t-il +pas le langage et l'âme d'un gentilhomme? C'est le +contraire de Joachim, qui est né gentilhomme et +dont je ne voudrais pas pour valet.</p> + +<p>Zénon, pendant ce temps, écrivait à son père. La +tendresse filiale le pressant de tout dire, il avoua +ingénûment à Pan Mirolawski qu'il aimait la plus +parfaite créature qui fût au monde et qu'il était +résolu à ne retourner qu'avec elle dans la maison +paternelle.</p> + +<p>Le silence que son père, ordinairement si prompt +à partager toutes ses impressions, opposa à cette +lettre, ne laissa pas que de l'inquiéter.</p> + +<p>—Peut-être est-il malade? dit-il à Mordicaï. Va +vite me chercher des nouvelles.</p> + +<p>Zénon s'occupait alors à battre le blé en grange +ou à scier du bois dans la cour du château, et la +comtesse Marie, qui jusque-là ne visitait guère les +communs, avait pris depuis peu l'habitude de venir +souvent prêter l'oreille au chant populaire qui +accompagne si gaîment la cadence des fléaux. La +première neige étant tombée, elle restait debout, +des heures entières, à souffler sur les vitres ternies +par les frimas, pour entrevoir Zénon, dont la fière +tournure se dessinait sur le sol blanc, brisant à +grands coups de cognée des billes de bois énormes.</p> + +<p>Puis, le soir, quand Zénon, assis dans le fournil +au milieu des serviteurs rassemblés, charmait ces +derniers par de curieux récits, on voyait Marie-Casimire +entrer sous quelque prétexte et s'asseoir +sur un banc près du poêle. L'esprit naturel et la +sagesse acquise du prétendu Paschal l'étonnaient +de plus en plus. Un soir, Zénon parlait de Pawluk, +hetman des Cosaques, lequel fut fait prisonnier par +les Turcs et vendu au sérail, d'où il s'échappa en +compagnie d'une jeune sultane, qui suivit l'esclave +jusque dans son pays sauvage, par-delà les flots +bleus de la mer.</p> + +<p>Comme Marie-Casimire riait dans son coin:</p> + +<p>—Cette histoire vous paraît absurde? lui dit tristement +Zénon.</p> + +<p>Elle ne répondit pas; mais, un peu plus tard, elle +lui commanda d'une voix brève de prendre la lanterne +pour l'éclairer jusqu'au perron du château. +Tandis qu'ils traversaient la cour:</p> + +<p>—Veux-tu savoir pourquoi j'ai ri? demanda la +jeune comtesse en s'arrêtant tout à coup. Je me disais +que c'était grand dommage que je ne fusse +pas sultane. Voudrais-tu être mon esclave?</p> + +<p>Zénon se mit à genoux.</p> + +<p>—Je le suis dès à présent, dit-il, et je t'implore +avec les paroles du poëte: «Ne lâche jamais la +chaîne qui me retient captif,—ce serait, hélas! le +pire des châtiments,—car pour moi tu es dieu, et +l'univers, et la liberté.—Mets plutôt ton pied sur +le cou de ton esclave...» Ma maîtresse! ma chère +maîtresse! ajouta Zénon en courbant la tête jusqu'à +terre.</p> + +<p>—Mais la sultane n'avait pas comme moi de +grosses bottes, dit Marie en riant et rougissant à +la fois.</p> + +<p>Cependant elle posa le bout de son petit pied sur +la nuque du jeune homme en disant:</p> + +<p>—Es-tu satisfait?</p> + +<p>—Je suis heureux, répondit Zénon.</p> + +<p>—Eh bien! il est doux d'entendre cela de la +bouche d'un vaillant de ta sorte; reste à genoux +pour que je te dise...</p> + +<p>—Quoi donc, ma maîtresse adorée?</p> + +<p>Cette fois, elle passa ses deux bras autour de son +cou et reprit gravement:</p> + +<p>—Mon coeur est ouvert devant toi comme devant +Dieu. Tu peux y lire que je t'aime.</p> + +<p>Leurs lèvres se touchèrent rapidement, et elle +s'enfuit.</p> + +<p>La nuit même, Zénon fut réveillé en sursaut par +Mordicaï, qui lui annonça que son père venait d'arriver +et qu'il l'attendait dehors.</p> + +<p>Après les premières effusions de joie:</p> + +<p>—Où est celle que tu as choisie? demanda Pan +Mirolawski. Mordicaï prétend tout ignorer. Tu veux +me donner pour bru une paysanne, sans doute? +Eh bien! mon fils, pourvu qu'elle t'aime seulement +et qu'elle ait de l'honneur...</p> + +<p>—Elle a de l'honneur autant que femme au +monde, interrompit Zénon, quoique ce soit une +grande dame, la fille du riche comte Dolkonski, et +elle m'aime, quoiqu'elle me prenne pour un paysan.</p> + +<p>—Noble créature! s'écria Pan Mirolawski avec +une de ces explosions d'enthousiasme juvénile qui +étaient le charme de son caractère faible et léger. +Demain, je veux la demander en ton nom...</p> + +<p>—Gardez-vous-en bien! répliqua Zénon. J'ai un +autre projet, un projet que vous m'aiderez à réaliser. +Tout ce qu'il faut pour le moment, c'est que vous +pénétriez dans le château et que vous fassiez parvenir +en secret à Marie-Casimire une lettre de moi. +Dans cette lettre, je lui demanderai de fuir avec +Paschal le paysan. Et ainsi je serai sûr qu'elle +m'aime de l'amour absolument désintéressé que j'ai +besoin de rencontrer chez ma femme, chez la compagne +de ma destinée, entendez-vous?</p> + +<p>Le projet parut charmant à Pan Mirolawski, toujours +prêt aux aventures.</p> + +<p>Le lendemain, il arriva officiellement au château, +y reçut l'hospitalité la plus affable et fut invité à +dîner. En apercevant la bien-aimée de Zénon, ses +yeux se remplirent de larmes. Il s'approcha d'elle +et la baisa au front. Le comte Dolkonski trouva cela +bien sentimental; mais Marie-Casimire, attendrie, +fléchit le genou devant ce vieillard naïf qui l'embrassait +paternellement, et lui demanda de la bénir: +ce que fit Pan Mirolawski, ses deux mains appuyées +sur ce beau front.</p> + +<p>Lorsque Marie-Casimire, à la fin du dîner, remonta +dans sa chambre, elle trouva dans la poche +de sa kazabaïka une lettre que le père de Zénon +lui avait adroitement glissée sans qu'elle s'en doutât. +Le coeur palpitant, elle lut:</p> + +<p>«Ma chère maîtresse, si vous m'aimez, partez avec +moi cette nuit. Tout est disposé pour notre fuite. +Faites seulement un signe favorable à votre esclave.»</p> + +<p>La courageuse fille n'hésita pas: elle descendit +dans la cour, où Zénon attendait sa réponse, et dit +en passant auprès de lui:</p> + +<p>—Je suis prête.</p> + +<p>Puis elle revint sur ses pas et demanda, toujours +à voix basse, du même air indifférent:</p> + +<p>—L'heure?...</p> + +<p>—A dix heures, sur la terrasse, répondit Zénon +en détournant la tête.</p> + +<p>A dix heures, un traîneau de paysan s'arrêta devant +la petite porte du jardin: le cocher, dont il +eût été impossible de reconnaître les traits sous le +vaste bonnet de peau d'agneau qui descendait jusque +sur son nez, n'était autre que Pan Mirolawski, complice +de l'enlèvement de Marie-Casimire, comme +il l'avait été de la fuite de son fils. Annulé toute sa +vie par une femme impérieuse, le bonhomme trouvait +piquant de jouer un rôle sur ses vieux jours.</p> + +<p>La comtesse Marie parut sur la terrasse enveloppée +d'une pelisse, et la sorcière Patrowna, sortant +d'un buisson couvert de neige, la conduisit +jusqu'au traîneau, telle qu'une mystérieuse figure +du destin. A la porte se tenaient Zénon et Mordicaï. +Le premier se jeta passionnément à genoux +et baisa les pieds de la jeune comtesse avant de la +placer dans le traîneau. Le juif s'était élancé à côté +du cocher.</p> + +<p>—Mon philtre a donc réussi! murmura Patrowna +à l'oreille de Zénon.</p> + +<p>Un claquement de fouet, un bruit de clochettes, +et l'heureux couple vola au galop à travers la plaine +blanche. Personne ne dit un mot pendant le voyage.</p> + +<p>De temps en temps, Marie-Casimire serrait la main +de son amant, assis sur la paille auprès d'elle. Ce ne +fut qu'en atteignant Ostrowitz, où ils s'arrêtèrent +dans la maison du garde, que Paschal le paysan se +fit connaître pour Zénon Mirolawski. Elle ne témoigna +ni joie ni trop grande surprise. Pressée contre +son coeur, elle lui dit:</p> + +<p>—Qui que tu sois, je t'aime; je me suis livrée sans +conditions à un paysan; je suivrai le fils du seigneur +d'Ostrowitz à travers le monde, qu'il me mène par +un chemin de délices ou par un chemin de douleur.</p> + +<p>Pan Mirolawski bénit les deux jeunes gens, puis +il leur dit:</p> + +<p>—Je retourne sans plus tarder à Tchernovogrod. +On doit épargner l'inquiétude au coeur d'un père; +d'ailleurs, je n'en ai pas fini encore avec le métier +d'entremetteur.</p> + +<p>Restés seuls dans la maison du garde, Zénon et +Marie-Casimire revinrent avec ivresse sur les premières +péripéties de leur amour éclos dans un +champ de blé comme une idylle biblique; le jeune +Mirolawski passa, sans plus tarder, de ces douces +réminiscences, au récit des rêves exaltés, des projets +généreux qui l'avaient déterminé à quitter le toit +paternel et conduit par conséquent auprès de Marie.</p> + +<p>—Ma bien-aimée, lui dit-il, veux-tu t'associer à +mon oeuvre? Certes je n'espère pas réussir à supprimer +la misère autour de moi: toutes les aumônes +que nous répandrions, en nous privant nous-mêmes +du nécessaire, ne soulageraient qu'un bien petit +nombre de malheureux; leur effet s'éteindrait avec +nous, et nous nous serions exposés volontairement +aux plus dures privations personnelles pour n'arriver +peut-être qu'à encourager l'insouciance et la paresse. +Je ne te demande donc pas de tout sacrifier à l'humanité, +mais seulement de renoncer, pour l'amour +d'elle, au superflu, d'être à la fois sa bienfaitrice et +son exemple. Proscrivons le luxe, qui ne peut être +acquis que par l'esclavage et la souffrance d'autrui; +cherchons ensemble, avec une sainte ferveur, la solution +du plus triste et du plus compliqué de tous les +problèmes, et, lorsque nous croirons l'avoir trouvé, +consacrons notre vie et nos biens à mettre en pratique +ce que nous aurons nommé, dans la sincérité +de notre conscience, la sagesse et la justice. Comprends-tu?</p> + +<p>—Mon bien-aimé, répondit Marie-Casimire, suspendue +à ses lèvres comme l'apôtre Jean à celles de +Jésus, je t'ai dit que je te suivrais partout, que je +t'obéirais en tout. Mais, dis-moi, qui donc t'a inspiré +ces belles et sérieuses préoccupations à l'âge où +d'ordinaire la jeunesse ne se soucie que de ses +plaisirs?</p> + +<p>—C'est l'amour, répondit Zénon. Mon père et ma +mère m'ont aimé, chacun à sa manière, plus que je +ne le méritais. Elle était sévère et il était faible, mais +tous deux ne vivaient que pour mon bien. J'ai grandi +ainsi dans une atmosphère de tendresse, de dévouement +et de reconnaissance; ma reconnaissance, il +est vrai, s'adressait surtout à mon père, qui prenait +la responsabilité de mes fautes d'enfant, au risque +de s'attirer des reproches et de l'ennui. Pour lui +épargner cela, j'aurais fait tout au monde. J'en +conclus que la bonté est puissante sur les coeurs. +Nous pratiquerons la bonté: quiconque se sent +aimé devient nécessairement capable d'aimer les +autres.</p> + +<p>Marie-Casimire embrassa Zénon avec un tendre +respect et une religieuse émotion.</p> + +<p>—Il est donc vrai, dit-elle, que les grandes +pensées viennent du coeur!</p> + + + + +<br><br> + +<h3>VII</h3> +<br> + + +<p>Sept années s'étaient écoulées depuis le jour où +Zénon avait quitté, en compagnie de sa jeune femme, +le monde, son éclat, ses vanités et ses orages, pour +aller chercher la paix au vieux château de Tymbark, +que son père lui avait donné en dot, dans la +sauvage solitude des Karpathes. Marie-Casimire était +devenue mère de deux beaux garçons; elle les avait +nourris elle-même, elle avait éveillé par ses tendres +enseignements leur esprit et leur coeur; elle dirigeait +le ménage d'une main diligente et trouvait +encore le temps de prendre part aux études de Zénon, +qui, tout en creusant son grand problème social, +étudiait les langues anciennes et modernes. Leur +vie était simple; ils recevaient peu de visites; l'hôte +habituel du château était le vieux Mirolawski, lequel, +devenu veuf, ne pouvait pas plus se passer de ses +petits-enfants qu'il n'avait pu autrefois se passer de +son fils.</p> + +<p>Les agitations de 1846 et 1848, la guerre hongroise +de 1849 n'avaient produit sur cette heureuse famille +que l'effet d'éclairs lointains glissant sur le pur +horizon.</p> + +<p>Un soir de décembre 1852, se trouvait réuni dans +le grand salon de Tymbark un cercle plus nombreux +que de coutume. Marie-Casimire, dont la beauté +s'était magnifiquement développée, occupait le divan +auprès de son beau-père. A leurs pieds jouaient les +deux petits garçons. Le médecin Lenôtre se tenait +debout devant le poêle; à cheval sur un siége, +Popiel grimaçait derrière ses lunettes bleues; il avait +beaucoup voyagé aux dépens de son protecteur, le +comte Dolkonski; il avait étudié à Vienne, à Heidelberg, +à Paris, puis figuré dans cette dernière ville +sur les barricades, aux journées de Février; il avait +compté en Hongrie dans les rangs de la légion polonaise, +pour aller de là faire connaissance en Angleterre +avec certains réfugiés russes, qui le considéraient +comme un parfait nihiliste. A ses côtés se +renversait, dans un grand fauteuil, M. Felbe, ingénieur +allemand.</p> + +<p>Zénon, qui aimait marcher en parlant, errait à +travers le salon. Tous ces gens s'entretenaient de la +dernière révolution française, qu'avait terminée un +coup d'État.</p> + +<p>—Les révolutions futures, dit le docteur, seront +des révolutions sociales, et plus terribles que les +précédentes par conséquent. La question de la propriété +laisse toutes les autres bien loin en arrière. +Qu'est-ce que la liberté politique quand l'esclavage +matériel subsiste auprès d'elle? On en a fini avec le +combat contre la noblesse; maintenant va commencer +la lutte contre le capital.</p> + +<p>—Il me semble que cette lutte est aussi vieille +que l'humanité même, fit observer Marie-Casimire. +Nous voyons en présence aujourd'hui, comme il y a +six mille ans, les riches et les pauvres, les tyrans et +les esclaves, le luxe et l'indigence; devant cet immuable +état de choses, on se demande vraiment s'il +peut être question de progrès pour l'humanité!</p> + +<p>—Permettez, comtesse, dit l'ingénieur Felbe en +se levant; il me semble que le mal que vous signalez +grandit avec la civilisation: plus nous nous rapprochons +de l'état de nature, moins nous avons de +besoins, moins par conséquent existe la véritable +pauvreté.</p> + +<p>Le docteur Lenôtre s'emporta:</p> + +<p>—Belle idée de nous faire l'éloge de l'état de +nature! Votre âge d'or ne serait que l'ineptie et la +grossièreté pour tous! Je soutiens, moi, que l'humanité +avance et s'élève toujours, non pas très-vite +peut-être, mais enfin nous avons fait un chemin +respectable du despotisme, de l'esclavage et de la +brutalité à l'instruction, au droit, à la liberté, à la +morale...</p> + +<p>—D'ailleurs, ricana Popiel, à quoi bon vous +échauffer? Qu'importe que l'humanité avance ou +rétrograde? Que sommes-nous, faibles atomes parmi +des millions de mondes? Un jour disparaîtra toute +la population de cette terre, évanouie elle-même +comme une bulle de savon qui crève, et l'univers +n'en ira pas plus mal. Figurez-vous une goutte de +rosée de moins dans l'immensité d'une prairie...</p> + +<p>—Laissez faire le bon Dieu, interrompit doucement +Zénon.</p> + +<p>—Bah! répliqua Popiel, si l'on ne s'occupait pas +de ces puérilités, comment passerait-on le temps? +Moi, j'arrange tout dans ma pensée selon le modèle +de communisme que nous donnent les paysans +russes. Notez que l'esprit du peuple slave est d'accord +avec l'idéal des communistes français. Proudhon est +mon homme, voyez-vous! Tout notre espoir doit +être dans le communisme dirigé par l'État. Que la +propriété soit donc abolie, l'héritage aboli, le mariage, +la famille abolis, l'argent aussi...</p> + +<p>—Mais, fit observer l'Allemand, abolir la propriété, +c'est paralyser l'impulsion qui pousse la nature +humaine au travail et au progrès; le communisme +n'est praticable qu'à la condition de s'allier à un +degré de culture médiocre, il suppose une égalité +naturelle...</p> + +<p>—Les instincts des Russes, s'écria Popiel, sont +supérieurs à toute votre civilisation européenne. +Nous n'avons que trop de passé, trop d'histoire, +trop d'art!... Je demande que tout cela soit détruit, +effacé, et que de ces ruines surgisse un monde tout +neuf...</p> + +<p>—Je ne verrais pas sans regret, pour ma part, +détruire l'oeuvre de tant de siècles, dit vivement le +Français; moi, je suis socialiste; mon idéal, c'est +l'égalité sur la base de l'instruction et de l'économie +générale, le partage des biens selon le talent, le +travail...</p> + +<p>—Je vous avoue, interrompit Zénon, que le socialisme +est à mes yeux une généreuse aberration et +le communisme un dangereux mensonge. Tant que +les facultés de chacun seront inégales, il sera injuste +d'appliquer le principe de l'égalité au partage des +biens. Si tous, sans travailler également, doivent +également jouir, c'est proclamer le sacrifice du fort +au faible, du capable à l'incapable, de l'activité à la +paresse. On arriverait ainsi au désoeuvrement et à +la pauvreté universels. Or, l'égalité dans les facultés +ne saurait s'obtenir qu'en abaissant tous les hommes +à un même niveau infime: c'est nous vouer sans +exception à la barbarie...</p> + +<p>—Le caractère de la race germanique est opposé +à ces théories, dit Felbe; il aspire à la pleine indépendance +de l'individu, de l'être isolé.</p> + +<p>—En effet, repartit Zénon, mais la race germanique +n'est pas nombreuse comme la race slave et +ne comptera pas autant dans la grande révolution +universelle. Il est remarquable que l'État, qui depuis +un siècle s'est emparé de plus en plus du gouvernement +de l'Allemagne, tienne son origine d'éléments +slaves plutôt que germains. En quoi consiste +la prépondérance de la Prusse? Dans sa supériorité +intellectuelle? Non: la plupart des talents allemands +ne lui appartiennent pas. Dans l'instruction du peuple? +Non: les divers États de l'Allemagne ne lui +cèdent en rien sur ce point. Dans une bravoure +exceptionnelle? Les Allemands sont tous de bons +soldats. Cette prépondérance consiste dans la discipline, +dans la soumission de l'individu à la masse, +dans certaines vertus passives qui sont d'origine +slave et tout à fait contraires aux dispositions de la +race purement germanique. Chez les Germains, on +rencontre le goût de l'indépendance individuelle et +des différences aristocratiques: chez les Slaves, la +préoccupation constante de l'intérêt général et de +fortes tendances vers la démocratie. A cause de +cela, j'attends de la race slave la solution de toutes +les grandes questions qui agitent l'humanité; oui, +j'attends d'elle la régénération du monde...</p> + +<p>—Et de quelle manière votre instinct slave +tranche-t-il la question de la propriété? demanda +ironiquement Popiel.</p> + +<p>—Je ne tranche rien, je ne me crois pas infaillible; +mais mon opinion, c'est que la question de la propriété +ne peut être résolue qu'avec celle du travail +et qu'elle est de sa nature une question de salaire. +Je voudrais que la propriété fût commune et que +le salaire fût individuel, puisqu'il doit dépendre de +l'effort de chacun.</p> + +<p>—De cette façon, répliqua Popiel, sont déjà organisées +la plupart des sociétés russes, et d'abord +celle des pêcheurs de l'Oural et du lac Peipus; mais +l'inégalité du salaire conduit fatalement de nouveau +à l'inégalité de la propriété.</p> + +<p>—L'inégalité, en ce cas, n'a rien d'injuste, repartit +Zénon, tant que le bien de chacun est acquis par le +travail; l'injustice commencerait si la propriété personnelle +pouvait se léguer; mais, pourvu qu'après +la mort du possesseur le fruit de ses labeurs retourne +à la communauté, cette propriété ne pourra finalement +servir qu'à de grandes entreprises utiles à +l'humanité tout entière. Et qu'on ne dise pas que le +sort des enfants se trouvera compromis. La propriété +est une caution bien précaire pour l'avenir des +enfants, tandis que, si l'État répond de leur éducation, +cet avenir sera bien mieux à l'abri des événements. +J'entends donc que l'État élève les enfants +pour le travail, et les soigne jusqu'à ce qu'ils soient +en âge de produire.</p> + +<p>—Ah! ah! vous avouez que la famille est un +écueil, s'écria Popiel.</p> + +<p>—Non pas! s'écria Marie-Casimire, presque en +colère. En supprimant la famille et le mariage, on +priverait d'une puissante impulsion le travail et le +progrès. Nous voulons que les liens du mariage, +s'ils deviennent lourds et pénibles, puissent être +rompus, qu'il n'y ait qu'une chaîne d'amour entre +l'époux et l'épouse; mais faire de la femme un bien +commun, ce serait l'abaisser mille fois plus que si +on la condamnait à être toute sa vie l'esclave d'un +seul. La femme n'est pas la propriété de l'homme, +elle est sa compagne et doit être placée par l'éducation +au même rang que lui.</p> + +<p>—Mais si la mère mal avisée s'avise d'étudier +l'anatomie ou de commander un régiment, répliqua +Felbe, que deviendront les enfants?</p> + +<p>—Je vous ai déjà dit que l'État y pourvoirait, dit +Zénon.</p> + +<p>—Avec quelles ressources, s'il vous plaît? insista +Felbe.</p> + +<p>—L'impôt existe déjà, répondit Zénon, et aussi, +par conséquent, le principe que nul ne possède rien +sans l'approbation de l'État, qui se réserve le droit +de prélever dans l'intérêt de la masse, sur la propriété +qu'il reconnaît à chaque personne, autant et +parfois plus que cette personne ne peut donner. Le +droit d'expropriation, les taxes sur l'héritage ont +la même base; il suffit de développer un principe +déjà reconnu; les fondements de l'édifice sont posés. +Le jour où il n'y aura plus entre les peuples de +luttes par les armes, mais par le travail seulement, +le jour où l'on admettra que le devoir général du +travail importe plus à l'État que le devoir général +de la guerre, ce jour-là, dis-je, l'État, qui, à l'heure +qu'il est, exerce, habille et nourrit ses soldats, +instruira, vêtira et nourrira bien plus aisément ses +ouvriers; de même qu'il construit aujourd'hui des +casernes et des arsenaux, il construira des fabriques, +de grands ateliers communs, des bazars, et, de +même qu'il paye ses soldats, il donnera aux ouvriers +un salaire régulier, proportionné à leur effort, car +les ouvriers sont les armées de l'avenir.</p> + +<p>Comme Popiel, Lenôtre et Felbe discutaient ses +paroles avec une certaine véhémence, chacun selon +son sentiment:</p> + +<p>—Laissons faire le temps! dit Zénon. Le progrès +ne se réalise que peu à peu: chaque pas en avant +est suivi d'un pas en arrière pour les révolutions les +plus simples. D'abord on combat longtemps les +théories; mais, aussitôt que la question se présente +devant nous sous une forme pratique, il faut la +résoudre coûte que coûte! La solution peut être +lente, n'importe! elle viendra. Voyez! un premier +essai très-équitable a été fait chez nous avec le +partage des terres en Autriche; ce n'est pas suffisant, +mais enfin c'est un jalon pour l'avenir. Il est +assez oiseux de poser des systèmes; cependant je +trouve bon de montrer sans cesse à l'humanité le +but qu'elle doit atteindre et qu'elle atteindra.</p> + +<p>Les beaux rêves feront leur temps, les nécessités +réelles s'imposeront, que nous nous en mêlions ou +non. La vie de l'humanité est réglée par des lois +naturelles et fixes qui s'accomplissent irrésistiblement, +qu'on ne peut presser ni entraver. Qui eût osé +prévoir au temps des Huss et des Savonarole l'ère +de la liberté religieuse? qui eût parlé sous Louis XIV +et Frédéric le Grand de restrictions mises au pouvoir +du roi? qui donc, il y a un siècle, n'aurait cru les +priviléges de la noblesse invulnérables et n'eût traité +d'utopie l'égalité de toutes les classes devant la loi? +Ceux qui s'engourdissent dans leurs priviléges finissent +toujours par perdre ce qui faisait leur orgueil. +La propriété devient de plus en plus mobile et +divisée. Aussi suis-je persuadé que des mesures +décisives seront prises tôt ou tard à son égard et +qu'une communauté sage, raisonnée, n'étonnera +pas plus les hommes de ce temps-là que nous ne +sommes étonnés, nous autres, par ces grands progrès +modernes: la vapeur remplaçant le cheval, et l'éclair +électrique se substituant à la plume.</p> + +<p>Personne ne fut convaincu, mais Marie-Casimire +fixa sur son mari un regard d'espérance et de foi +profonde.</p> + + + + +<br><br> + +<h3>VIII</h3> +<br> + + +<p>Lorsque je visitai en 1862 cette merveilleuse colonie, +le Paradis sur le Dniester, Zénon Mirolawski +avait réalisé ses projets dans la mesure de ses +forces, et il faut avouer que cette utopie mise en +pratique était de nature à faire sur le voyageur une +très-vive impression.</p> + +<p>Marie-Casimire, toujours royalement belle, continuait +à comprendre et à vénérer son époux, qu'elle +aidait dans une oeuvre où la charité chrétienne se +joignait au sentiment éclairé autant que généreux +de tels besoins, de telles aspirations de nos jours. +Ayant hérité des biens immenses de la famille Dolkonski, +Zénon et la noble femme qu'il avait associée +à sa tâche vivaient aussi modestement que par le +passé des seuls revenus de Tymbark. Ils n'avaient +réservé pour eux que le château de Tchernovogrod, +qu'ils habitaient; toutes leurs terres s'étaient transformées +en un petit État industrieux, peuplé exclusivement +d'ouvriers qui n'étaient autres que des +pauvres de toutes les nationalités venus de leur +plein gré sur ce sol béni. Un acte de fondation +rédigé avec la plus grande sagacité juridique protégeait +cet État contre tout conflit avec le gouvernement. +La population était saine, active et joyeuse; +le fils aîné du couple vertueux, qui donnait à ces +déshérités réconciliés avec la vie l'exemple du travail +et du bonheur, achevait ses études à l'Université; +j'aperçus le cadet parmi les faucheurs d'un champ +de blé d'où partaient des chansons. Entre le château +et le Dniester florissait une petite ville qui avait +arboré pour emblème une fourmilière. Nulle part +on n'y voyait de cabaret.</p> + +<p>Comme je retournais à Tcherwonogrod, deux +paysannes amenèrent entre elles devant le juge un +petit homme au visage farouche, vêtu de haillons, +les mains liées derrière le dos. Le juge n'était autre +que Marie-Casimire, élevée à cet emploi par la +confiance du peuple, qui se réservait le droit d'élection +bien entendu:</p> + +<p>—As-tu donc encore violé la loi? demanda-t-elle +sévèrement.</p> + +<p>Le petit homme se tut; en le regardant de plus +près, je reconnus Popiel le communiste.</p> + +<p>L'une des paysannes, une belle fille, prit la parole:</p> + +<p>—Au lieu de travailler, il s'enivre, et il effraye +les femmes par ses propos.</p> + +<p>—Assez! fit Marie-Casimire. Il sera conduit à la +frontière et repoussé de notre alliance; s'il ose +jamais revenir, on le forcera au travail comme un +esclave. Seul, l'homme laborieux et capable de produire +mérite d'être membre de la société humaine.</p> + + +<p>FIN</p> + + + +<p>TABLE</p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>UN TESTAMENT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>BASILE HYMEN</p> + </div><div class="stanza"> +<p>LE PARADIS SUR LE DNIESTER</p> + </div> </div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le legs de Caïn +by Leopold Ritter von Sacher-Masoch + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LEGS DE CAÏN *** + +***** This file should be named 16421-h.htm or 16421-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/4/2/16421/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and +the Online Distributed Proofreading Team at +https://www.pgdp.net. 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