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+ <title>Le legs de Cain</title>
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+Project Gutenberg's Le legs de Caïn, by Leopold Ritter von Sacher-Masoch
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Le legs de Caïn
+ Un Testament -- Basile Hymen -- Le Paradis sur le Dniester
+
+Author: Leopold Ritter von Sacher-Masoch
+
+Release Date: August 3, 2005 [EBook #16421]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LEGS DE CAÏN ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+https://www.pgdp.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+</pre>
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+
+
+
+<p class="mid">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</p>
+<br>
+
+
+
+<p class="sml"><b>DU MÊME AUTEUR</b></p>
+
+<p class="sml"><i>Format grand in-18.</i></p>
+
+<p class="sml">LE CABINET NOIR DE LEMBERG 1 vol.<br>
+L'ENNEMI DES FEMMES 1 vol.<br>
+NOUVEAUX RÉCITS GALICIENS 1 vol.<br>
+LES PRUSSIENS D'AUJOURD'HUI 2 vol.</p>
+
+<p class="sml">PARIS.&mdash;IMP. DE LA SOC. ANON. DE PUBL. PÉRIOD.&mdash;P. MOUILLOT.</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+
+<h1>LE LEGS DE CAIN</h1>
+<br><br>
+
+<h2>UN TESTAMENT<br>
+BASILE HYMEN<br>
+LE PARADIS SUR LE DNIESTER</h2>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>SACHER-MASOCH</h2>
+<br><br>
+
+<p class="mid">NOUVELLE ÉDITION</p>
+
+<p class="mid">PARIS</p>
+
+<p class="mid">CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br>
+
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br>
+
+3, RUE AUBER, 3</p>
+<br>
+
+<h3>1884</h3>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>UN TESTAMENT</h1>
+<br><br>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La pire pauvreté, c'est l'avarice du riche.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Un testament insensé, un testament qui crie
+contre le ciel! avait coutume de dire le notaire
+Batschkock chaque fois qu'il était question des
+volontés dernières de la baronne Bromirska; jamais
+un être sorti des mains de Dieu et doué d'une dose
+quelconque de bon sens ne fit d'absurdité semblable!
+Il y a de quoi rire! Prendre pour héritier
+un quadrupède! Il y a de quoi mourir de rire!&mdash;Le
+notaire, par parenthèse, ne laissait jamais échapper
+l'occasion de rire avec bruit. Cette affaire de
+testament mérite du reste d'être racontée:</p>
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>Dans le chef-lieu d'un cercle de la Gallicie occidentale
+vivait, il n'y a pas bien longtemps, un employé
+polonais du nom de Gondola, qui, moins par son
+mérite qu'à force de persévérance (il comptait plus de
+quarante années de service), finit par être nommé
+commissaire du cercle. Sa femme, une grande Polonaise,
+maigre à faire peur, lui avait donné une fille
+qui eut d'abord la mine d'une petite bohémienne, promettant
+à peine de devenir gentille, ce qui ne l'empêcha
+point d'être à dix ans tout à fait supportable, piquante
+à quatorze ans, et, vers l'âge de seize ans,
+une beauté. Gondola lui-même eût été dans l'ancienne
+Rome un gladiateur de bonne mine, et à
+Potsdam un de ces grenadiers dont Frédéric-Guillaume
+se plaisait à immortaliser les larges épaules
+en ajoutant leur portrait à la galerie du château. Sa
+nuque était celle d'un taureau; ses mains eussent
+étranglé le lion de Némée, ou roulé un plat d'étain
+comme une gaufre; quant à sa tête, elle eût fait
+honneur au sultan Soliman. Cette inquiétante vigueur
+était tempérée par l'expression mielleuse de la physionomie;
+personne n'avait le sourire plus humble,
+l'échiné plus souple que M. Gondola. Bien qu'il parût
+ne jamais se soucier de l'avenir et tenir uniquement
+à jouir de la vie en dépensant ses revenus avec toute
+l'élégante légèreté d'un vrai gentilhomme polonais,
+il s'entendait à profiter de sa position et à remplir
+ses coffres. Sa femme et sa fille, la Panna Warwara,
+l'aidaient de leur mieux; elles étaient ingénieuses à
+découvrir toujours de nouvelles ressources, mais il
+les surpassait encore en habileté. Avant 1848, les
+plaintes des paysans contre leurs propriétaires remplissaient
+les bailliages galliciens; et toutes ces
+plaintes, sans exception, passaient par les mains de
+M. Gondola. Il était donc naturel que les gentilshommes
+lui fissent la cour. On ne lui donnait pas le
+bonjour, on se jetait à ses pieds, en paroles, cela va
+sans dire, mais il comprenait ces paroles à la façon
+de certaines dames de théâtre qui tendent la main
+quand on leur offre son coeur. S'agissait-il par exemple
+d'un paysan à demi mort, assommé par un seigneur
+qui prenait tous les saints de l'Église romaine
+à témoin de son innocence, M. Gondola était bien
+trop poli pour rudoyer le coupable. Non, il lui offrait
+un fauteuil et se contentait de faire observer en soupirant
+que c'était là une mauvaise affaire sur laquelle
+se prononceraient les tribunaux. Là-dessus, le tyran
+de village croyait déjà sentir autour de son cou les
+deux grandes mains du commissaire; il rougissait,
+perdait haleine, suppliait, implorait, mais sans réussir
+à émouvoir ce représentant intègre de l'autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez là, commençait d'un air indifférent
+M. Gondola, des chevaux superbes et une jolie voiture.
+Que vous êtes heureux! Un pauvre diable de
+ma sorte n'a jamais l'occasion de conduire en si bel
+équipage sa femme et son enfant!</p>
+
+<p>Cette simple réflexion produit l'effet désiré; depuis
+lors, la voiture est toujours aux ordres de M. Gondola;
+il s'en sert pour aller lever ses impositions; sa
+femme et sa fille en profitent pour des parties de
+campagne; mais cela ne suffirait pas à désarmer
+M. Gondola. Chaque fois que le gentilhomme vient
+en ville, il lui fait l'honneur d'accepter un bon déjeuner.
+L'aubergiste juif offre les mets les plus
+exquis, les meilleurs vins de sa cave, et, le repas
+terminé, Gondola pousse la délicatesse jusqu'à sortir
+dans la rue pour laisser le gentilhomme régler la
+note. Madame Gondola montre la même délicatesse
+quand le seigneur envoie une provision de farine,
+de beurre, de pommes de terre, du gibier ou
+un petit cochon; elle compte scrupuleusement si
+le nombre des objets envoyés s'accorde bien avec
+l'énumération qu'en a faite le donateur, ne manque
+jamais de demander au commissionnaire s'il appartient
+à la Société de tempérance, le loue si sa réponse
+est affirmative, l'exhorte sévèrement dans le cas
+contraire, mais sous aucun prétexte ne lui offre un
+verre de bière. Le donateur vient-il rendre visite à
+ces dames, elles gardent un silence digne; c'est à
+peine si madame Gondola se défend quand il baise
+sa main dure et osseuse. Enfin M. le commissaire se
+décide cependant à trouver que le paysan a exagéré
+les sévices dont il prétend avoir été victime, et il le
+renvoie avec un peu d'argent, très-peu, pour se faire
+soigner.</p>
+
+<p>Le cours de la procédure se modifie si le plaignant
+a la bonne idée d'amadouer la justice par le don
+d'une vieille poule ou d'une soixantaine d'oeufs.
+M. Gondola est trop équitable pour mépriser les
+petits, et le gentilhomme s'aperçoit à sa prochaine
+visite que son affaire va mal tourner, à moins qu'il
+ne s'assure de l'intervention des dames, laquelle est
+gagnée d'ordinaire par deux robes de soie de Lyon.</p>
+
+<p>Il peut arriver encore qu'un juif riche demande à
+M. Gondola l'autorisation d'enterrer selon la religion
+de Moïse avant le coucher du soleil quelque membre
+de sa famille qui vient de rendre l'âme. C'est contraire
+à la loi: celui qui est chargé de la faire exécuter
+le renvoie sans miséricorde, la première fois du
+moins. La seconde fois, on l'écoute en se moquant
+de lui et du prix qu'il offre pour obtenir une dispense.
+Soyez sûr que le juif reviendra une troisième
+fois, tremblant comme la feuille, compter les cinquante
+ducats qu'exige le commissaire. A peine aura-t-il
+eu le temps de soupirer, qu'on en exigera cent
+autres pour l'hôpital, ou l'orphelinat, ou toute autre
+maison de charité. S'il est marchand, il lui sera
+permis d'envoyer aux dames de la toile, des étoffes,
+que sais-je? Cette famille n'est pas fière et n'a garde
+de rien dédaigner. Du reste, M. Gondola fait apporter
+de temps en temps, au grand jour, dans sa propre
+cuisine, le bois destiné au bailliage; il bourre ses
+poches de papier, de plumes, de cire à cacheter et
+autres bagatelles dont regorgent les bureaux, sans
+oublier par-ci par-là une bouteille d'encre, bien
+qu'on écrive peu dans sa maison; mais sa femme
+sait faire de tout un commerce lucratif. Néanmoins il
+n'y a jamais d'argent au logis, le commissaire ne
+perdant pas de vue les devoirs de représentation
+qu'entraîne son emploi et aimant pour son compte à
+vivre comme un pacha.</p>
+
+<p>La Panna Warwara avait grandi dans le milieu que
+nous venons de décrire; en outre, elle entendait chaque
+jour appeler gueux quiconque ne possédait rien;
+elle voyait son père se courber jusqu'à terre devant
+telles gens riches qu'il désignait dans l'intimité de la
+famille, toutes portes closes, sous le nom de coquins.
+Était-il question d'un étranger?&mdash;Qu'est-ce qu'il a?
+demandait M. Gondola.&mdash;Une fille se mariait-elle?&mdash;Quels
+sont ses biens?</p>
+
+<p>Le premier jouet de Warwara enfant avait été deux
+ducats tout neufs que son père, revenant d'une
+tournée, lui jeta sur les genoux. Warwara n'aimait
+pas la musique, on ne l'entendit jamais fredonner
+une chanson; les romans ne l'attiraient guère, la
+poésie l'ennuyait. Elle apprit au contraire avec
+plaisir les langues: après l'allemand, le français,
+puis le russe et même un peu d'italien. A dix-huit
+ans, Voltaire était son auteur favori. Elle lisait volontiers;
+mais jamais un caractère noble, une aventure
+touchante ne fixait son attention; ce qui la frappait,
+c'était le tableau de la puissance, du faste. Aucune
+illusion, aucune fantaisie ne dora jamais sa jeunesse;
+elle ne connut pas non plus, en revanche, ces amers
+désenchantements qui attendent à son début dans la
+vie une âme confiante; elle ne prit jamais un joli
+garçon d'esprit pour un demi-dieu, ni un tronc
+d'arbre éclairé par la lune pour une colonne d'argent.
+Pour elle, une forêt était un lieu où l'on coupe du
+bois et le bluet des blés une mauvaise herbe. Bref,
+cette fille avisée voyait les choses comme elles sont.
+Il était impossible au plus fin de la tromper par un
+masque; elle reconnaissait aussitôt le vrai visage
+qu'on lui cachait. Ce qui l'amusait singulièrement,
+c'était l'inconséquence des hommes en général, qui,
+sans cesse occupés à dissimuler leurs vices, à feindre
+des vertus qu'ils n'ont pas, à paraître meilleurs et
+plus beaux que la nature ne les a faits, sont toujours
+disposés cependant à prendre le fard d'autrui pour
+les couleurs ingénues de la santé.</p>
+
+<p>Sûre de sa propre supériorité, Warwara était
+résolue à profiter sans miséricorde de la sottise
+humaine, afin d'acquérir une haute position sociale;
+mais elle n'était pas encore fixée sur le choix des
+moyens. D'abord elle essaya son pouvoir sur ses
+parents, qu'elle dominait à l'égal l'un de l'autre,
+puis sur les jeunes officiers et employés du bailliage,
+qui étaient entre ses mains comme autant de moineaux
+prisonniers dans celles d'un enfant. Elle fit
+de nombreuses conquêtes, mais sut fuir tout ce qui
+ressemblait à une intrigue amoureuse. Son but était
+un riche mariage, et elle n'avait pas tardé à découvrir
+avec sa perspicacité ordinaire que les filles
+romanesques se marient rarement. Elle passait pour
+vertueuse et même pour prude, mais sa vertu n'était
+que de la froideur.</p>
+
+<p>Les scènes sanglantes de 1846 lui fournirent l'occasion
+de montrer toute la force de son caractère
+et l'inflexibilité de son coeur. L'insurrection polonaise
+contre l'Autriche avait été promptement suivie
+de celle des paysans contre leurs seigneurs. Des
+massacres épouvantables, qui commencèrent dans
+les provinces de l'ouest, eurent lieu au nom de
+l'empereur, pour qui le peuple, s'armant de faux et
+de fléaux, avait pris parti. Beaucoup de gentilshommes
+durent se réfugier avec leurs familles et
+leurs serviteurs, dans les villes de province, sous la
+protection de ce même gouvernement qu'ils avaient
+entrepris d'abattre. La révolution cependant n'était
+pas encore domptée; les troupes autrichiennes
+avaient abandonné aux insurgés Cracovie et Podgorze;
+un corps polonais avançait sur Tarnow. L'agglomération
+dans les chefs-lieux de tant de gens,
+qui avaient en somme pris part à la conspiration,
+parut dangereuse aux baillis, et ils s'empressèrent
+d'éconduire au plus vite ces réfugiés, qui, les circonstances
+aidant, pouvaient si facilement se changer
+en rebelles.</p>
+
+<p>Les malheureux seigneurs polonais assiégeaient
+les bailliages et se présentaient en suppliants chez
+les employés desquels ils attendaient un peu de
+compassion ou qu'ils croyaient corruptibles. Ce fut
+une époque prospère pour M. Gondola; il trafiqua,
+par tous les moyens imaginables, de la vie menacée
+des nobles.</p>
+
+<p>Le baron Bromirski, un vieux roué ridicule, qui,
+poursuivi par ses paysans, avait mis sa perruque à
+l'envers et tremblait de tous ses membres, fut le
+premier à se racheter en payant mille ducats. A ce
+prix, il trouva dans la maison du commissaire une
+cachette sûre et commode. D'autres suivirent son
+exemple et obtinrent la permission de rester en ville.</p>
+
+<p>Le 26 février, le capitaine du cercle envoya Gondola,
+avec un gendarme et un détachement de
+chevau-légers, à quelques milles de là pour recevoir,
+des mains des paysans, un certain nombre d'insurgés
+prisonniers. Vers le soir de ce même jour,
+le seigneur Kutschkowski, de Baranow, entra précipitamment
+chez le commissaire. Lorsque madame
+Gondola lui eut appris que son mari ne reviendrait
+que le lendemain, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine
+en s'écriant avec angoisse:</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous sommes perdus! Personne ne peut
+nous sauver!</p>
+
+<p>Warwara entreprit de le consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prête à remplacer mon père de mon
+mieux, dit-elle. Moyennant mille ducats, nous vous
+cacherons volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de moi seul; j'ai laissé là-bas
+ma femme, sa mère et mes enfants, qui courent les
+plus grands dangers. D'ailleurs, où voulez-vous que
+je prenne tant d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire des révolutions, les Polonais trouvent
+toujours de l'argent, insinua d'un ton railleur
+madame Gondola.</p>
+
+<p>Warwara réfléchissait.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-elle; j'irai avec vous chercher
+votre famille, que je préserverai de tout mauvais
+traitement. Fixez vous-même la somme que vous
+pouvez donner.</p>
+
+<p>&mdash;Cent ducats.</p>
+
+<p>Les deux femmes haussèrent les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me dérangerais pas à moins de cinq cents,
+fit Warwara.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de Dieu, venez, s'écria Kutschkowski;
+peut-être ma belle-mère pourra-t-elle compléter
+la somme.</p>
+
+<p>Warwara s'enveloppa de fourrures, prit un gendarme
+avec elle et monta dans le traîneau du
+seigneur, qui se dirigea aussitôt vers Baranow. Il
+faisait nuit quand ils arrivèrent; la seigneurie était
+entourée de paysans, les femmes tenant des torches
+de résine dont la rouge lumière projetait comme
+des taches de sang sur les faux de leurs maris.
+Grâce à la présence de mademoiselle Gondola et du
+gendarme, Kutschkowski put gagner sain et sauf la
+salle du rez-de-chaussée, où était réunie sa famille.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit-il, un ange qui vient à notre secours.</p>
+
+<p>Sa femme se jeta, éperdue de reconnaissance,
+dans les bras de la jeune fille.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle la couvrait de baisers et de bénédictions,
+Kutschkowski s'entretenait à voix basse
+avec sa belle-mère:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit-il enfin d'une voix brisée, il est
+impossible de nous procurer tout l'argent que vous
+demandez; prenez les cent ducats, et ayez pitié
+de nous!</p>
+
+<p>Mais l'ange resta inébranlable.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, je ne puis rien en votre
+faveur; mon père m'adresserait des reproches:
+une lourde responsabilité pèse sur lui. Les Polonais
+gagnent du terrain, il est nécessaire de faire un
+exemple par-ci par-là. Je prendrai l'argent pour la
+peine que j'ai eue, et je veux bien encore exhorter
+les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on égorgera ces innocents! s'écria le
+seigneur hors de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y puis rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous signez donc notre arrêt de mort?</p>
+
+<p>Kutschkowski se jeta sur un fauteuil, le visage
+dans ses mains; sa femme, à genoux devant Warwara,
+lui demandait grâce comme à un juge, mais
+la digne fille de Gondola ne répondit que par une
+grande révérence de cour et sortit, impassible.
+Dehors, elle adressa, selon sa promesse, quelques
+mots aux paysans pour les calmer, puis elle remonta
+dans le traîneau avec le gendarme.</p>
+
+<p>Le lendemain, on sut que les propriétaires de
+Baranow, grands et petits, avaient été torturés, puis
+mis à mort par les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit Warwara, je regrette d'avoir renvoyé
+leur traîneau. A qui maintenant va-t-il servir?</p>
+
+<p>Après l'exemple donné par cette fille énergique,
+nul ne refusa plus de se soumettre aux prétentions
+de la famille Gondola. L'insurrection éteinte, une
+nouvelle occasion de rapine ne tarda pas à se présenter.
+Les paysans, qui avaient combattu au nom
+de l'empereur, refusaient désormais de se soumettre
+au <i>robot</i> exigé par les nobles rebelles. Le gouvernement
+essaya d'avoir raison des résistances de
+ses amis par la douceur d'abord, puis par la force.
+L'intelligent commissaire voyageait d'un village à
+l'autre, vivant comme un prince chez les seigneurs
+ou chez leurs mandataires, envoyant à sa femme
+des charrettes pleines de provisions, et déployant à
+l'égard des paysans, selon le plus ou moins de générosité
+du propriétaire, toute son éloquence, depuis
+la douce réprimande jusqu'au bâton.</p>
+
+<p>Les paysans du baron Bromirski furent les premiers
+à reprendre leurs travaux, et le baron n'oublia
+jamais le service que M. Gondola lui avait rendu,&mdash;sans
+doute parce qu'il l'avait assez chèrement payé.
+Il resta l'ami intime de la famille, promena les
+dames en voiture, leur donna des fêtes champêtres,
+et les accompagna l'hiver à Lemberg, où il payait
+leurs emplettes et se montrait chaque soir avec
+elles au théâtre. La robe de Warwara ne pouvait
+l'effleurer sans qu'il tressaillît; chaque fois qu'il
+baisait la blanche main de cette belle personne, il
+poussait un soupir qui en disait long.</p>
+
+<p>&mdash;Bromirski est amoureux de toi, dit un jour la
+mère à sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez m'apprendre une nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai déjà mûrement réfléchi, continua la
+matrone; tu pourrais faire pis que de le prendre
+pour amant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire pour mari! répliqua la Panna
+Warwara.</p>
+
+<p>Et l'épouse du commissaire ouvrit de grands
+yeux.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+
+<p>Au mois de mars 1848, chaque courrier apportait
+de Vienne des nouvelles inquiétantes; le conducteur,
+en descendant de son siège, était aussitôt entouré
+d'une foule émue; enfin le chef-lieu polonais à son
+tour entendit proclamer la Constitution et vit armer
+la garde nationale. M. Gondola secouait toujours la
+tête en assurant que cela finirait mal:&mdash;Que deviendra
+un pauvre petit employé comme moi, disait-il,
+quand un Metternich lui-même...&mdash;Il achevait
+sa phrase en levant les yeux au ciel. Certain soir,
+ou lui fit un charivari. Tandis que Warwara ouvrait
+la fenêtre pour tirer la langue au peuple, le géant,
+son père, se glissa sous un lit, affolé par la peur.
+Dans la nuit, on alla chercher le médecin; le lendemain,
+il mourut. Personne ne le suivit au cimetière,
+sa femme exceptée; Warwara prétendit n'en avoir
+pas la force; aucun des collègues ni des amis du défunt
+ne parut aux funérailles ni chez la veuve; elle
+fut vite, ainsi que sa fille, oubliée, pour ne pas dire
+évitée. En ces jours où l'on vit pâlir tant d'étoiles,
+celle des Gondola s'éteignit tout à fait. Le baron
+Bromirski lui-même fit le mort. D'abord, les deux
+affligées le crurent à Lemberg; mais, à quelque
+temps de là, son carrosse ayant traversé la ville, madame
+Gondola put constater qu'il détournait la tête
+pour ne pas l'apercevoir à sa fenêtre. Il fallut en
+finir avec le luxe; toutes les sources des gros revenus
+étaient taries; il ne restait plus qu'une modique
+pension de veuve. La mère et la fille se résignèrent
+à de pénibles réformes, qui n'étaient pas encore
+suffisantes, car, moins d'une année après, tous les
+meubles étaient saisis dans le petit logement qu'elles
+habitaient au fond d'un faubourg.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi te sert la beauté que Dieu t'a donnée?
+disait madame Gondola interpellant sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûre que j'en tirerai bon parti, maman,
+avec l'aide d'un autre don du bon Dieu que je me
+pique de posséder: l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Songe donc, en ce cas, à la triste situation de
+ta mère!</p>
+
+<p>Et madame Gondola s'en allait, avec un sanglot à
+demi étouffé, vaquer aux soins du ménage; le soir,
+elle se délassait en tirant les cartes. Cependant Warwara
+lisait des drames à haute voix.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée de perdre ton temps en lectures
+inutiles et de crier de façon à faire croire aux voisins
+que nous nous disputons?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas femme à perdre mon temps;
+j'apprends des rôles, parce que je compte entrer au
+théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, ma fille, une comédienne!...</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut mieux que d'être courtisane. Ma résolution
+est prise, et tu sais que je ne renonce jamais
+à un projet. Tout sourit aux comédiennes; leur opulence
+égale celle des vraies princesses.</p>
+
+<p>Madame Gondola se mit en colère. Depuis lors,
+il y eut entre ces deux femmes de violentes et continuelles
+discussions. Warwara fut vite à bout de
+patience.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai assez, dit-elle brusquement un jour; je
+ne resterai pas une heure de plus dans ce taudis.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui t'arrête? répliqua la mère; je ne
+te retiens pas; seule, je vivrai plus tranquille!</p>
+
+<p>Sans ajouter un mot, Warwara commença ses
+emballages. Après l'avoir laissée faire quelque
+temps, madame Gondola vint regarder la petite
+malle qu'elle avait traînée dans le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne pourras te présenter nulle part, murmura-t-elle;
+tu n'as pas de quoi te vêtir.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ce qu'il me faut.</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais des robes, et tu me les cachais!</p>
+
+<p>&mdash;Fallait-il les laisser prendre aux huissiers?</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous les aurions vendues! Comment! tu
+ne partages pas tout avec ta pauvre mère qui te
+nourrit? Voilà bien les enfants, sans tendresse, sans
+reconnaissance!..</p>
+
+<p>&mdash;Écoute donc, maman! et d'abord laisse-moi
+rire. Je n'aurais rien du tout si je n'avais pas pris
+le soin de faire disparaître sous une planche du grenier
+deux de mes robes de soie et ton manteau de
+velours.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon manteau!</p>
+
+<p>Madame Gondola se jeta sur la malle et tira le vêtement
+par un bout, tandis que sa fille le retenait
+par un autre. Ce fut entre ces deux mégères une
+querelle de chattes en fureur; elles criaient, crachaient,
+griffaient à l'envi. Enfin la plus vieille perdit
+haleine:</p>
+
+<p>&mdash;Garde-le donc! va-t'en comme une voleuse!
+Tu es libre!</p>
+
+<p>Warwara remit le manteau dans la malle, qu'elle
+ferma, puis elle secoua une petite bourse devant le
+visage de sa mère:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, j'ai aussi de l'argent!</p>
+
+<p>Madame Gondola tomba évanouie; sa fille sortit,
+en quête de quelque moyen de transport. Après
+avoir longuement marchandé avec un juif qui se
+rendait à Lemberg, elle rentra chez elle et, appuyée
+contre la fenêtre, attendit le passage de la <i>butka</i>.</p>
+
+<p>Madame Gondola, revenue de sa syncope, était
+en train de chercher la bonne aventure dans les
+cartes; tout à coup, elle dit d'une voix adoucie et en
+ayant recours aux cajoleries du diminutif:</p>
+
+<p>&mdash;Warwarouschka, pourquoi le théâtre? Un beau
+mariage t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Je le trouverai plus aisément au théâtre qu'ailleurs,
+répondit Warwara d'un ton sec.</p>
+
+<p>Les roues de la <i>butka</i> ébranlaient déjà le pavé; la
+longue voiture de forme orientale, couverte d'une
+toile et chargée de juifs pauvres des deux sexes,
+s'arrêta devant la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit la fille.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! répondit la mère.</p>
+
+<p>Elles se séparèrent ainsi.</p>
+
+<p>Warwara, montant lentement dans le chariot,
+d'où s'exhalait une forte odeur d'ail, prit place entre
+une marchande de volaille et un boucher. Les chevaux
+partirent au trot. Après une course de quelques
+heures à travers la plaine désolée qu'entrecoupaient
+à de rares intervalles quelques collines
+basses, un village ou un bouquet de saules, ils s'arrêtèrent
+devant une auberge juive où, de temps
+immémorial, les voyageurs pour Lemberg avaient
+passé la nuit. Warwara n'obtint pas de gîte sans
+quelque peine; encore était-ce une mauvaise petite
+chambre humide au rez-de-chaussée; l'unique fenêtre
+qui ouvrait sur la cour était rapiécée par des
+morceaux de papier de toutes couleurs; sur le lit,
+il n'y avait qu'une méchante paillasse et un matelas;
+mais enfin c'était une chambre. Les appartements
+habitables se trouvaient être retenus par
+des personnages de plus haute importance, dont
+les gens devaient loger dans les calèches qui encombraient
+la cour. Toute la société juive, parfumée
+d'ail, s'installa aussi pour la nuit sous la tente de la
+<i>butka</i>.</p>
+
+<p>Warwara s'assit devant une des tables de la salle
+à manger; elle avait faim. On ne put lui offrir que
+des oeufs, dont elle se contenta en y trempant des
+mouillettes de pain bis. Non loin d'elle, un jeune
+homme, le front appuyé sur ses deux mains, semblait
+dormir. Le bruit que fit un couteau en tombant
+l'éveilla; il leva deux grands yeux bleus sur la jeune
+fille et sembla stupéfait, presque effrayé. Peut-être
+cette blonde image sortie trop brusquement du
+brouillard de ses rêves se mêlait-elle encore à l'un
+d'eux. Avec un trouble charmant, il rougit, mit la
+main devant ses yeux et ôta son bonnet pour saluer
+l'éblouissante apparition.</p>
+
+<p>Warwara répondit avec une négligence coquette,
+comme toute Polonaise de race répond au salut
+d'un homme. Pendant quelques minutes, ces deux
+êtres jeunes et beaux ne firent que se regarder,
+trouvant sans doute à cette mutuelle contemplation
+un extrême plaisir. Chaque fois que l'étranger tournait
+les yeux vers Warwara, elle baissait les siens,
+de même qu'il ne manquait pas de siffler tout bas
+en étudiant avec attention les peintures de la chambre
+chaque fois que le regard perçant de la voyageuse
+se posait sur lui. Il pouvait se laisser regarder sans
+crainte aussi bien qu'elle-même: grand, svelte, un
+peu frêle peut-être, il avait cette élégante aisance
+de démarche et de manières que nul ne peut apprendre
+et qui plaît tant aux femmes. Les traits n'étaient
+pas absolument réguliers, mais délicats, spirituels
+et toujours éclairés par un sourire vainqueur. L'entretien
+muet de leurs yeux fut interrompu enfin par
+Warwara, qui demandait à l'aubergiste une carafe
+d'eau. Aussitôt l'étranger se leva et, s'approchant
+avec un balancement des hanches coquet, presque
+féminin, pria la dame de lui faire la grâce de ne pas
+boire cette eau, sortie d'une mare croupissante où
+l'on ne pouvait puiser que la fièvre; en même
+temps, il s'offrait à préparer du thé, ce que la jeune
+fille accepta gracieusement. Aussitôt il courut chercher
+de l'eau, la mit sur le feu et, tandis qu'elle
+bouillait, sortit d'une gibecière des viandes froides
+et des confitures auxquelles Warwara fit honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le galant inconnu, pardonnez-moi
+une question qui risquerait de vous paraître
+inconvenante si je n'étais pas un homme grave, un
+homme marié... Vous êtes-vous pourvue de linge
+de lit?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y ai pas pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi donc d'améliorer votre gîte de
+mon mieux, sans que vous ayez à vous en occuper.</p>
+
+<p>Warwara resta la bouche entr'ouverte de surprise,
+ce qui, du reste, lui allait très-bien. Un
+malaise vague et indéfinissable s'était emparé d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes marié? Votre femme est-elle belle?</p>
+
+<p>&mdash;On le dit, répliqua négligemment le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'aimez, par conséquent?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit l'étranger avec un sourire, en
+jetant du sucre dans une tasse que lui apportait la
+servante, nous nous supportons!</p>
+
+<p>Il se fit un silence, pendant lequel la porte grinça
+piteusement sur ses gonds, pour livrer passage à un
+nouvel hôte. Coiffé d'un bonnet gris, enveloppé dans
+son manteau de voyage, il grondait le domestique
+qui portait ses bagages. Répondant avec hauteur à
+l'humble accueil de l'aubergiste juif, il se jeta sur le
+vieux canapé, puis se mit à examiner ses voisins.
+Warwara reconnut le baron Bromirski; il la reconnut
+aussi et souleva son bonnet, mais elle n'eut
+pour lui qu'un regard dédaigneux. Le vieux fat
+parut courroucé de cette indifférence; il se tourna
+brusquement vers son domestique et lui demanda
+sa pipe turque.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, vous êtes marié? répéta Warwara,
+s'adressant à l'étranger. Mais pourquoi ne pas vous
+asseoir? ajouta-t-elle, lorsqu'elle eut remarqué qu'il
+restait debout comme un serviteur.</p>
+
+<p>Il s'inclina respectueusement et prit place en
+face d'elle, ce qui lui fit tourner le dos au vieux
+Bromirski, puis, répondant à la première question
+de Warwara, tendit vers elle une belle main très-soignée:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez mes chaînes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ces chaînes-là sont faciles à rompre, dit
+en riant la jeune fille, surtout chez nous, où les plus
+fidèles vivent séparés de leur seconde femme...</p>
+
+<p>Elle retira cependant de son doigt l'anneau nuptial
+avec un soupir à demi moqueur, le fit glisser sur
+le sien, puis le rendit lentement au jeune homme,
+qui rougit de nouveau. Ils causèrent comme causent
+des gens qui ne se connaissent pas. Peu leur importaient
+les paroles sorties de leurs lèvres; la musique
+de leurs voix confondues suffisait à les enivrer.
+L'étranger s'amusait à faire danser la flamme bleue
+du punch; Warwara broyait dans sa main des
+sucreries dont elle répandait les miettes sur la
+nappe; bientôt elle s'aperçut qu'il ramassait ces
+miettes pour les porter à ses lèvres, et une secrète
+joie l'envahit, car elle avait compris qu'elle produisait
+sur lui quelque impression. Interrompant
+ce jeu, elle passa tout à coup à un autre, qui consistait
+à pétrir des boulettes de mie de pain et à
+les lancer dans toutes les directions. Elle toucha le
+front du juif, qui secoua ses boucles noires en
+regardant autour de lui d'un air étonné; elle tira
+sur le chien qui dormait sous le buffet; elle fit
+sonner les vitres et inquiéta une multitude de mouches
+collées sur le chandelier comme des grains de
+raisin sec.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me prenez-vous pas pour cible?
+demanda en riant l'étranger.</p>
+
+<p>Elle ne se le fit pas dire deux fois; mais lui, se
+dérobant à la grêle qui l'atteignait, vint saisir ses
+deux mains agressives. Warwara parut offensée.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai manqué au respect que je vous dois,
+dit-il en reculant d'un pas, punissez votre esclave.</p>
+
+<p>Elle éclata de rire et le frappa au visage d'une
+de ses tresses qui s'était détachée.</p>
+
+<p>&mdash;Les magnifiques cheveux! s'écria le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne devez pas faire de ces remarques-là,
+monsieur... un homme marié...!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cependant le droit de baiser la verge,
+dit-il.</p>
+
+<p>Et avant qu'elle eût compris, il avait pressé la
+tresse blonde contre ses lèvres.</p>
+
+<p>Rien n'irrite davantage un homme que de passer
+inaperçu aux yeux d'une femme qui en même temps
+reçoit et encourage les hommages d'un autre. Si
+Warwara avait eu l'intention d'ensorceler le baron,
+elle n'eût pu s'y prendre mieux.</p>
+
+<p>Bromirski souffla quelques bouffées formidables
+de sa pipe turque, se leva, se promena de long en
+large, s'approchant de plus en plus de la table où
+les deux jeunes gens étaient assis, puis s'éloignant
+avec effroi. Enfin il se sentit assez maître de lui
+pour dire à Warwara:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, vous semblez ne plus me reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur, répondit-elle avec un
+calme écrasant, je ne sais à qui j'ai l'honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Rappelez vos souvenirs, un vieil ami de votre
+pauvre père...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous servez d'une bien mauvaise recommandation,
+interrompit Warwara; tous nos amis
+ne valent pas cela!&mdash;et elle fit claquer ses doigts;&mdash;nous
+avons pu les apprécier dans le malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mérite pas d'être confondu avec les autres,
+puisque j'étais à l'étranger...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je vous reconnais maintenant, dit
+Warwara.</p>
+
+<p>Et elle eut la malice de présenter les deux hommes
+l'un à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur?...</p>
+
+<p>&mdash;Maryan Janowski, dit le plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Maryan Janowski, je vous recommande
+M. Baruch-Pintschew, qui vendait à feu
+mon père du sucre et du café au plus juste prix.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! bégaya le baron, devenu tout
+pâle; je suis le baron Bromirski, Lucien Bromirski.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'ai-je dit? s'écria mademoiselle
+Gondola; je me suis trompée... mais c'est votre
+faute, baron...</p>
+
+<p>Maryan Janowski s'en alla vaquer, comme il
+l'avait dit, à l'arrangement de la chambre de sa
+nouvelle amie, et Warwara profita de son absence
+pour interroger le juif sur lui. Elle ne se gênait
+nullement devant Bromirski, de plus en plus irrité.
+Elle apprit donc par le juif&mdash;qu'est-ce que les
+juifs ne savent pas?&mdash;que Maryan Janowski était
+le fils d'un propriétaire du cercle de Przemysl, que
+son père ne lui avait laissé que beaucoup de dettes,
+que son village venait d'être vendu par autorité de
+justice et qu'il s'en allait à Lemberg chercher un
+emploi.&mdash;«Quel malheur!» pensait cette fille pratique,
+tandis que le baron s'efforçait d'engager la
+conversation.</p>
+
+<p>Maryan lui plaisait plus qu'aucun homme qu'elle
+eût encore rencontré; elle se sentait le pouvoir de
+le rendre amoureux quand bon lui semblerait; mais
+qu'en adviendrait-il? Un homme marié! Elle serait
+donc sa maîtresse; la maîtresse d'un gueux?... fi
+donc! L'obstacle était là. Une fois mariée elle-même,
+elle n'aurait certes pas d'autre galant; mais
+où trouver le mari? Son regard tomba sur Bromirski,
+et ce regard décida du sort du vieux roué.
+Une pensée en fait naître une autre. La fantaisie
+de Warwara se transformait en projet, projet romanesque
+peut-être, mais sans mélange d'imprudence,
+et le projet devait être exécuté sur-le-champ; il
+n'y avait pas de temps à perdre.</p>
+
+<p>Maryan vint avertir Warwara que tout était prêt
+chez elle; en effet, il avait ajouté aux matelas les
+coussins de sa voiture et jeté sur le plancher son
+propre manteau en guise de tapis.&mdash;Le baron offrit
+son bras à mademoiselle Gondola, mais elle refusa
+froidement, en alléguant que Maryan Janowski avait
+été le premier à se mettre à ses ordres, ce qui n'empêcha
+pas Bromirski de monter l'escalier derrière
+elle en sautillant. Il fallut pour le forcer à se retirer
+que Warwara lui fermât la porte au nez d'un mouvement
+si brusque qu'il porta instinctivement la
+main à cette partie de son visage. S'étant assuré
+qu'elle était saine et sauve, Bromirski soupira, se
+frappa trois fois le front et retourna dans la salle
+pour charger de nouveau sa pipe. Warwara regardait
+autour d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous contente? demanda Maryan.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous êtes privé de tout pour me donner le
+superflu, dit-elle avec vivacité; laissez-moi voir s'il
+vous reste le nécessaire.</p>
+
+<p>Elle saisit la lumière et se fit montrer la chambre
+du jeune homme, située plus loin dans le même
+corridor, mais donnant sur la route.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je disais? vous n'avez plus
+d'oreiller!</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne conscience suffit, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de couvertures!</p>
+
+<p>&mdash;Je m'envelopperai dans mes espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'espérez vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Une place pour ne pas mourir de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans l'avenir, mais tout de suite?</p>
+
+<p>Maryan baissa les yeux en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? un pauvre diable de ma
+sorte doit se contenter du pain quotidien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez paru cependant à table aimer
+assez les sucreries?</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne sont pas faites pour moi; il y a tant de
+choses plus douces auxquelles je ne puis aspirer!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous manquez de courage.</p>
+
+<p>&mdash;Le courage risque parfois de ressembler à de
+l'insolence.</p>
+
+<p>&mdash;Votre langage est celui d'un homme d'honneur,
+mais si je vous disais...</p>
+
+<p>Elle avait éteint la lumière, et Maryan sentit deux
+lèvres brûlantes contre les siennes, dans ses bras
+un corps frémissant.</p>
+
+
+
+<p>Warwara sortit de la chambre de Maryan, en
+marchant avec précaution sur la pointe des pieds.</p>
+
+<p>Arrivée devant sa propre chambre, elle respira,
+déposa sur le seuil la chandelle éteinte qu'elle tenait
+et descendit dans la cour pour demander des allumettes
+au juif. Comme il faisait nuit, elle n'avançait
+qu'à tâtons. Dans toutes les voitures ronflaient des
+nez invisibles, formant un concert étrange qui rappelait
+un peu l'ouverture du <i>Tannhauser</i>. Tout à
+coup, un petit cercle de feu illumina le visage bouffi
+et la brillante perruque noire du baron. Warwara
+put remarquer que ce vieux drôle se penchait tantôt
+sur un pied, tantôt sur l'autre pour regarder dans
+les voitures transformées en dortoirs, quand il ne
+s'accroupissait pas pour surprendre par les fenêtres
+basses, éclairées au dedans, les secrets de toilette
+d'une Suzanne quelconque.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, dit-elle tout haut, je vous
+prierai de me donner de la lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ici, mademoiselle!... Je vous
+croyais endormie.</p>
+
+<p>&mdash;Il a, pensa Warwara, déjà regardé par ma
+fenêtre.</p>
+
+<p>Le baron tira son briquet de sa poche et lui remit
+ce qu'elle demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous suffit?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je peux baiser aussi la petite main?...</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les deux si vous voulez.</p>
+
+<p>Il la regarda s'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle charmante créature! Et elle pourrait
+embellir ma vie... Si ce freluquet n'était pas ici! Il
+ne semble pas lui déplaire, quoiqu'il n'ait pas le sou!
+Ces petites personnes-là pourtant aiment les belles
+robes, les pelisses de fourrure, les diamants...</p>
+
+<p>La méditation du baron fut interrompue par la
+lumière qui brilla soudain à la fenêtre de Warwara,
+dont on avait négligé, non sans intention peut-être,
+de fermer les rideaux. L'artificieuse fille posa son
+miroir à côté de la chandelle, sur une petite table,
+et procéda lentement à se déshabiller, dénouant
+d'abord ses lourds cheveux et y promenant ses
+doigts avec complaisance, puis détachant sa robe,
+qu'elle posa sur une chaise; après quoi, elle fit voir
+par le mouvement le plus naturel ses épaules virginales
+et se mit à tresser légèrement les ondes d'or
+qui avaient enveloppé jusque-là sa poitrine. Bromirski
+suivait tous ses mouvements, et il sentait se
+serrer de plus en plus les cordes qui le liaient pour
+jamais.</p>
+
+<p>Tandis que Warwara procédait à se déchausser,
+on frappa doucement à la porte. Elle jeta un châle
+autour d'elle et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, belle Warwara.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Maryan! quelle audace!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce petit maître, mademoiselle,
+mais bien votre vieil ami Bromirski! Ouvrez!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous parler de choses importantes.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez jusqu'à demain!</p>
+
+<p>&mdash;Warwara, je ne suis pas un galant à poches
+vides, moi, je suis riche, très-riche; tous vos désirs,
+je vous le jure, seront comblés. Ne me repoussez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma mère avait bien raison de me prémunir
+contre vous, de dire que vous étiez un homme
+dangereux! Mais je saurai défendre mon honneur.</p>
+
+<p>En même temps, elle tirait le verrou, si doucement
+que Bromirski put croire que la porte cédait à ses
+assauts redoublés.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, sans être aperçue
+de Maryan ni de personne, sauf l'hôtelier juif, Warwara
+monta dans le carrosse du baron, qui la ramena
+chez sa mère. Elle était pâle et grave, mais sur ses
+lèvres serrées on lisait la satiété du triomphe. Lorsqu'elle
+entra dans la chambre de madame Gondola,
+celle-ci ne témoigna ni mécontentement ni
+plaisir; une extrême surprise se peignit seule sur
+ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'entres donc pas au théâtre? dit-elle, tandis
+que la jeune fille ôtait ses gants et son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Le monde est un grand théâtre, répondit Warwara,
+et j'ai toutes les facilités pour y jouer très-bien
+mon rôle.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le baron Bromirski fut depuis lors très-assidu
+dans la maison des deux dames. Il envoyait comme
+interprètes de son amour pour Warwara des bécasses,
+des perdrix, des lièvres, de beaux fruits, des
+robes, des fourrures et des bijoux, mais rien de
+tout cela ne réussissait à lui assurer un tête-à-tête
+avec celle qu'il adorait. Warwara, sérieuse et même
+taciturne, gardait le silence, tandis qu'en désespoir
+de cause il jouait au «mariage» durant les longues
+soirées d'hiver avec madame Gondola.</p>
+
+<p>Un jour, une charrette de paysan entra dans la
+cour de sa seigneurie, et Warwara en descendit,
+couverte d'un voile épais. Le baron s'élança, tout
+ravi, pour recevoir cette visite imprévue:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il en baisant tendrement la main
+qui reposait froide comme un glaçon dans les
+siennes, vous me rendez le plus heureux des
+hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si vous avez lieu de vous réjouir,
+répondit Warwara, mais ce que j'ai sur le coeur me
+rend infiniment malheureuse.</p>
+
+<p>Elle s'était assise dans le cabinet du baron et
+dénouait lentement son voile. Lorsqu'elle l'eut
+retiré, Bromirski vit qu'elle avait en effet les yeux
+rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il passé, ma bien-aimée? Que souhaitez-vous
+de moi? Tout ce que je possède est à
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, vous êtes généreux et bon pour tout le
+monde, je suppose, sauf pour une seule personne,
+la femme que vous avez perdue!... Le mal est sans
+remède!...</p>
+
+<p>Elle porta son mouchoir à son visage et sanglota.</p>
+
+<p>Le baron était consterné.</p>
+
+<p>&mdash;M'expliquerez-vous, Warwara...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut vous expliquer! murmura-t-elle en le
+regardant d'un air de tendre reproche, vous ne
+devinez pas!... Je serai bientôt mère, Lucien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas un si grand malheur, dit le
+baron en souriant avec embarras.</p>
+
+<p>Au fond, cette nouvelle le flattait singulièrement; il
+avait grandi d'un pouce.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez, s'écria Warwara, quand je pense à
+mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère belle, je suis prêt à faire tout ce que
+vous demanderez; j'assurerai l'avenir de l'enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Lucien, ce ne serait pas assez: ma pauvreté
+est plus fière que vous ne croyez. L'amour
+m'a entraînée; c'est un crime, je le sais, aux yeux
+du monde... il pourrait être excusable aux vôtres;
+mais vous me méprisez trop pour faire de moi votre
+femme...</p>
+
+<p>Le baron parut de nouveau extrêmement embarrassé.
+Il n'avait pas pensé à la conclusion qui se
+présentait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon refuge sera dans la mort. Oui, je me tuerai,
+moi et mon enfant!</p>
+
+<p>Elle se leva hautaine, indignée; ses yeux étincelaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! s'écria Bromirski avec humeur, je ne demande
+qu'à réfléchir; il ne s'agit plus d'une bagatelle!</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchir! Vous n'avez pas réfléchi, avant
+de déshonorer une fille innocente qu'aveuglait
+une passion insensée... Ah! je me suis bien trompée!
+Aujourd'hui, je vous connais, je vous juge;
+vous n'étiez pas digne de mon sacrifice; adieu...</p>
+
+<p>&mdash;Warwara!... Je vous conjure...</p>
+
+<p>Elle était déjà loin. Le baron courut après elle
+sans bonnet, en robe de chambre, puis, désespérant
+de l'atteindre, il fit atteler; ce fut en vain; il ne la
+trouva nulle part. Éperdu, il arriva chez madame
+Gondola; Warwara n'y était pas... Avait-elle donc
+réalisé ses menaces! Quelle responsabilité terrible
+pesait sur lui! Sous quel fardeau gémissait sa conscience!
+Des heures s'écoulèrent.</p>
+
+<p>Il perdait la tête de plus en plus; enfin l'infortunée
+rentra, et à sa vue il fut tout près de défaillir
+comme un condamné qui reçoit sa grâce sous la potence.
+Elle ne lui accorda pas un regard; elle ne
+répondit pas un mot, lorsqu'il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! je suis, en principe, ennemi du mariage,
+mais si ce que vous m'avez dit est vrai... attendons
+encore un peu!...</p>
+
+<p>Warwara vivait. N'ayant plus à redouter un péril
+pour elle, il se remettait à défendre, mais faiblement
+désormais, sa propre liberté.</p>
+
+<p>Pendant les semaines qui suivirent, il ne put obtenir
+d'être reçu; enfin, il força la porte et trouva sa
+victime étendue sur un lit de repos, assez pâle et
+défaite. Une ample kazabaïka l'enveloppait; elle travaillait
+à un petit ouvrage de lingerie.</p>
+
+<p>&mdash;Que cousez-vous donc là? demanda-t-il pour
+dire quelque chose.</p>
+
+<p>Warwara lui montra une brassière d'enfant avec
+un geste dont l'éloquence acheva de triompher des
+hésitations de Bromirski. Se tournant vers madame
+Gondola:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, j'étais venu vous demander la
+main de votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-la, s'écria madame Gondola avec son
+accent le plus pathétique, elle est à vous!</p>
+
+<p>Les noces furent célébrées sans bruit, et le baron
+emmena aussitôt sa nouvelle épouse dans la belle
+terre de Separowze, qu'il possédait aux environs de
+Kolomea. Madame Gondola les suivit jusqu'à cette
+dernière ville, où elle s'installa aux frais de son gendre,
+cela va sans dire.</p>
+
+<p>L'amoureux baron ne la quittant plus une minute,
+il devint difficile pour Warwara de jouer plus longtemps
+la comédie.</p>
+
+<p>Elle se décida donc à un coup hardi, peu de jours
+après son mariage. Elle attendit le soir Bromirski
+dans un négligé qui dessinait effrontément les lignes
+sveltes de sa taille aussi mince que jamais. Le baron
+ne l'avait vue depuis longtemps qu'empaquetée dans
+les plis menteurs d'une épaisse kazabaïka; il demeura
+stupéfait, regardant sa femme d'abord, puis
+le plancher et de nouveau sa femme. Celle-ci s'était
+jetée à ses pieds, les mains au ciel, en jurant que
+l'amour seul, poussé jusqu'au délire, lui avait dicté
+un subterfuge dont elle s'accusait humblement, mais
+qu'elle saurait tout réparer en ne vivant que pour
+lui, comme sa servante, comme son esclave!</p>
+
+<p>Bromirski, tout ému par la preuve de passion
+que lui donnait une femme si jeune et si belle, la
+releva aussitôt et la consola plutôt qu'il ne lui fit des
+reproches. Elle l'avait enveloppé de ses charmes
+comme d'un filet aussi difficile à secouer que la robe
+même de Nessus. A quelques semaines de là, il fit un
+testament par lequel il l'instituait son unique héritière.
+Warwara eut toujours soin depuis de garder
+ce monument de son amour, comme elle nommait
+le testament, dans sa cassette, dont elle portait par
+tendresse sans doute la clef sur son coeur. Du reste,
+selon la promesse qu'elle avait faite, elle ne vivait
+que pour le baron, s'arrogeant de plus en plus toute
+l'administration de ses biens, s'emparant de ses papiers
+précieux et gardant sa caisse dans la chambre
+conjugale.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un petit dissipateur, lui disait-elle en
+l'embrassant: si je te laissais faire, tu n'aurais plus
+bientôt qu'un bâton de mendiant; tous tes parents
+et amis ont les mains dans tes poches, tu donnes
+trop à ma mère, tu m'entoures d'un luxe de sultane
+et tu te refuses à toi-même les moindres fantaisies.
+Il ne faut pas que cela soit; je prétends te
+gâter.</p>
+
+<p>Et, en effet, Bromirski n'avait jamais joui autant
+de sa fortune jusque-là. Mille douceurs embellissaient
+sa vie; l'ameublement de la seigneurie fut renouvelé,
+la table était exquise, car Warwara, comme
+beaucoup de femmes froides et profondément égoïstes,
+tenait à la bonne chère et préférait un pâté de
+perdrix ou un ragoût d'écrevisses au clair de lune et
+au parfum des fleurs.</p>
+
+<p>Bromirski était persuadé qu'elle ne songeait qu'à
+lui rendre la vie agréable; il s'émerveillait en même
+temps des économies qu'elle savait faire sans qu'il
+en souffrît jamais. La maison était tenue avec un
+ordre rigoureux; tout ce qui avait passé en gaspillage
+venait désormais grossir ses revenus, qui parurent
+augmenter considérablement dès la première
+année. Bromirski se félicita d'abord d'avoir une
+femme aussi entendue aux choses du ménage; il eût
+souhaité cependant que Warwara lui laissât un peu
+d'argent de poche.</p>
+
+<p>&mdash;Te traiter comme un écolier quand tout est à
+toi?... ce serait trop ridicule! s'écriait Warwara. Je
+ne suis que ton caissier.</p>
+
+<p>Mais le caissier tenait ferme les fonds qu'on lui
+avait confiés ou laissé prendre. Dès qu'une somme
+quelconque arrivait à la seigneurie, Warwara faisait
+une toilette, capable de transformer un capucin en
+don Juan, et entourait son cher mari de câlineries
+félines jusqu'à ce qu'il lui eût remis l'argent. Chaque
+fois, il se promettait solennellement d'être moins
+faible, et parfois son héroïsme dura jusqu'au soir,
+mais jamais au delà. Elle enroulait autour de son
+cou ses cheveux dénoués, semblables à ces cordes
+de soie avec lesquelles un sultan fait étrangler ses
+pachas et ses vizirs, et c'en était fait.</p>
+
+<p>Le vieux valet de chambre, qui était dans tous les
+secrets de son maître, disait aux gens de la maison,
+quand la baronne inaugurait de nouveaux atours:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que monsieur ait reçu beaucoup d'argent
+aujourd'hui, car madame est très-décolletée.</p>
+
+<p>Bromirski voulait-il faire une partie de whist, il
+devait s'adresser à sa femme, qui fronçait le sourcil
+et lui comptait avec répugnance quelques petites
+pièces.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait absurde, disait-elle, de perdre davantage.</p>
+
+<p>Et le baron lui baisait encore la main en signe de
+remerciement. Néanmoins il finit par extorquer de
+l'argent à Warwara au moyen de prétextes dans le
+choix desquels il déployait un génie inventif qui le
+surprenait lui-même. Jamais, par exemple, il ne
+manquait d'aller lui-même à Kolomea pour remettre
+ou pour chercher des lettres; c'était l'occasion de
+voler à Warwara quelques kreutzers, et il en était
+heureux comme un enfant; ou bien il s'agissait de
+billets de loterie qu'il n'avait pu décemment refuser.
+Un jour, il prétendit avoir trouvé en chemin un jeune
+homme pendu à un arbre; il s'était empressé de
+couper la corde, mais le malheureux avait juré de
+revenir à son funeste dessein s'il ne parvenait pas à
+se procurer cinq ducats qu'il devait au père de sa
+fiancée.</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage, la vie de ce pauvre garçon étaient
+en jeu, ajoutait Bromirski; je n'ai pu résister au plaisir
+de le sauver.</p>
+
+<p>Warwara fut ou feignit d'être dupe, mais elle ne
+tarda pas à découvrir que son mari avait fait quelques
+petites dettes. Elle les paya, puis manda le
+baron dans sa chambre, dont elle ferma la porte.
+Bromirski tremblait comme un meurtrier qu'on
+amène devant la preuve sanglante de son forfait.</p>
+
+<p>&mdash;N'as-tu pas honte d'emprunter, dit Warwara,
+riche comme tu l'es?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!... c'est un malentendu... Ne vas pas te
+fâcher...</p>
+
+<p>Elle se posa devant le misérable, en le menaçant
+du doigt:</p>
+
+<p>&mdash;Que cela ne t'arrive pas une seconde fois! prononça-t-elle
+lentement, d'une voix si sévère, avec
+un tel regard, que Bromirski recula jusqu'à ce qu'il
+fut collé au mur, en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais peur.</p>
+
+<p>Warwara possédait une seconde clef du bureau de
+son mari; aussitôt qu'il s'absentait, elle visitait tous
+les tiroirs afin de s'assurer qu'il n'avait pas fait de
+nouveau testament. De jour en jour, elle prenait plus
+d'ascendant sur lui; elle finit par lui interdire d'aller
+jouer chez les voisins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils se réunissent plutôt ici une fois par semaine,
+dit-elle; au moins, de cette façon, tu ne risqueras
+rien, car nous aurons soin de ne jamais jouer
+ensemble: quand tu perdras, je gagnerai; quand je
+perdrai, tu gagneras. Comprends-tu?</p>
+
+<p>L'hôte ordinaire des Bromirski était, outre le curé,
+un certain Albin de Lindenthal, fils d'un ancien gouverneur
+du cercle et Polonais enragé, comme le
+sont en Gallicie tous les fils d'employés allemands.
+Ce Lindenthal, beau cavalier d'une trentaine d'années,
+faisait à la baronne une cour respectueuse,
+mais décidée. Il lui apportait des violettes et des
+roses en plein hiver, il lui donnait les plus belles
+sérénades. Le jour de sa fête, il imagina une fête
+champêtre. Les garçons et les filles de quatre villages
+réunis vinrent chanter et danser la kolomika
+autour d'un feu où rôtissait, attaché à un jeune bouleau
+qui représentait la broche, un boeuf tout entier,
+tandis qu'un jet d'eau improvisé faisait jaillir des
+flots d'eau-de-vie. Lindenthal invita la baronne pour
+une mazurke, et du haut du perron Bromirski regardait,
+ravi, en fumant sa pipe turque.</p>
+
+<p>A quelque temps de là, Warwara, toujours attentive
+auprès de son vieux mari, lui persuada que les
+longues veilles ne convenaient pas à sa santé. La
+partie de whist ne dura plus jusqu'à minuit, le curé
+vint moins souvent; en revanche, Lindenthal était
+chaque soir assidu à la seigneurie, et quand le baron
+allait se reposer, il restait volontiers auprès de sa
+femme, lui tenant compagnie.</p>
+
+<p>Malgré tous les soins dont il était l'objet, Bromirski
+tomba malade cet hiver-là, et au printemps il
+mourut. Warwara le négligea beaucoup pendant sa
+maladie, car elle avait peur du spectacle même de
+la souffrance; il la fit demander à la fin, mais la
+femme de chambre vint annoncer avec toute l'emphase
+polonaise que madame la baronne était tombée
+sans connaissance, de sorte que Bromirski
+expira sans lui avoir dit adieu, en murmurant sans
+cesse ces mots: «Pauvre femme! pauvre femme!»</p>
+
+<p>A peine son fidèle valet de chambre lui eut-il
+fermé les yeux que Warwara le fit porter hors de la
+maison dans la salle mortuaire; puis, après que les
+fenêtres eurent été ouvertes une heure de suite et
+la chambre dûment parfumée, elle fit l'effort d'entrer
+pour fouiller tous les tiroirs. S'étant assurée qu'ils
+ne renfermaient rien de contraire à ses intérêts,
+elle mit le testament, qu'elle avait toujours gardé,
+dans le bureau du défunt.</p>
+
+<p>Bromirski fut transporté avec pompe jusqu'au caveau
+de la famille. Sa veuve n'assista pas à la cérémonie;
+le désespoir l'en empêcha. Lindenthal marchait
+vêtu de noir derrière le cercueil, suivi de la
+foule des serviteurs.</p>
+
+<p>Un homme de loi parut à Separowze pour l'ouverture
+du testament.</p>
+
+<p>Warwara entrait en possession d'une fortune considérable.
+Elle n'avait que vingt-deux ans.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Warwara donna en ces circonstances à sa mère une
+première preuve d'amour filial; elle prit madame Gondola
+dans sa maison. Les mauvaises langues prétendirent
+que c'était en qualité de femme de charge.</p>
+
+<p>Jamais veuve ne porta le deuil avec plus de plaisir
+que Warwara, car chaque miroir lui répétait que les
+crêpes noirs faisaient valoir son teint éblouissant.
+Du reste, elle se dédommagea d'une année de retraite
+forcée par les plaisirs de l'année qui suivit.
+M. de Lindenthal avait demandé sa main; elle
+répondit avec autant de grâce que de fermeté qu'elle
+voulait rester libre, mais qu'elle ne lui défendait pas
+d'embellir ses jours.</p>
+
+<p>Warwara n'était économe que de son propre
+argent. Elle acceptait sans scrupule les fêtes que
+Lindenthal lui donnait, elle acceptait sa loge au
+théâtre de Lemberg, de même qu'elle lui permettait
+de la conduire aux bals du gouverneur et des magnats.
+Retournait-elle à Separowze? Toute la contrée
+était sur le qui-vive, car ce devait être le signal de
+quelques splendides réjouissances, et jamais l'attente
+de l'honnête noblesse campagnarde ne fut déçue;
+aujourd'hui encore, ceux de ses membres qui ont
+survécu à cette époque racontent les féeries imaginées
+par la baronne Bromirska. Elle monta une fois
+avec Lindenthal dans un traîneau qui représentait
+un ours blanc emporté par six chevaux noirs. Vêtue
+comme une czarine, coiffée d'un kalpak élevé à
+plumes de héron, elle jetait à la foule enthousiaste
+des poignées de ducats qui ne sortaient pas de ses
+coffres. Sur l'étang gelé, on construisit au mois de
+janvier un petit palais de glace dont le portail était
+précédé de deux dauphins crachant des flammes.
+Au carnaval c'était des bals masqués, des cortèges
+où figurait Warwara en Vénus triomphante sur un
+char de forme antique. L'été suivant eurent lieu des
+régates tout à fait extraordinaires, les bateaux finissant
+par donner la chasse à une baleine de carton
+qui fut traînée ensuite, à l'aide de harpons d'argent,
+devant la reine de la fête. Sur une estrade se tenaient
+des musiciens en costumes turcs et, lorsque la nuit
+se répandit, l'étang et ses bords étincelèrent soudain
+de lanternes de couleurs comme prélude au plus
+brillant des feux d'artifice.</p>
+
+<p>Dans le tourbillon d'une pareille vie, Warwara
+n'oubliait pas l'administration de ses terres; en
+même temps elle augmentait ses revenus par d'habiles
+spéculations. Rien n'échappait à sa surveillance
+âpre et impitoyable. Le fermier de son moulin ne
+pouvant payer exactement, avait demandé en vain
+un sursis; en vain sa femme s'était-elle jetée aux
+pieds de la baronne; il fut accusé, condamné et une
+commission vint de Kolomea pour procéder à l'exécution
+légale. Tout étant fini, ces messieurs furent
+priés de dîner à la seigneurie, selon un vieil usage
+auquel ne pouvait échapper la baronne, bien qu'elle
+le désapprouvât. Quelle surprise pour Warwara lorsque,
+entrant dans la salle à manger, elle se trouva
+en face de Maryan Janowski! Le jeune homme impressionnable
+rougit jusqu'aux yeux; la femme
+froide, prudente et hardie, perdit elle-même quelque
+peu contenance. Néanmoins elle se remit promptement,
+lui tendit la main et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Quel heureux hasard!</p>
+
+<p>Puis elle força M. Janowski de s'asseoir auprès
+d'elle à table et quand, le dîner terminé, les convives
+prirent place à la table de jeu, Warwara appela
+Maryan auprès d'elle sur un petit divan turc, à l'autre
+extrémité du salon.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi avant tout, mon ami, demanda-t-elle
+avec aisance, pourquoi, puisque nous sommes si proches
+voisins, vous ne m'avez jamais rendu visite?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie, madame la baronne, de considérer
+ma position...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes marié, c'est vrai! dit Warwara d'un
+ton moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas seulement cela, répondit Maryan
+avec calme, je suis encore greffier du tribunal de
+Kolomea.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas que je suis pauvre et
+que vous êtes riche? Vous ne comprenez pas qu'un
+honnête homme ne saurait être tenté par le rôle de
+parasite?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire pourtant vous voir, dit la baronne, sa
+main blanche comme l'hermine mollement posée
+sur celle de Maryan, vous voir très-souvent... Je ne
+vous ai pas oublié, moi, bien que vous paraissiez,
+ajouta-t-elle très-bas, avoir effacé tout à fait de
+votre coeur certains souvenirs qui me sont chers.</p>
+
+<p>&mdash;War... madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Point de paroles, interrompit Warwara; donnez-moi
+des preuves sérieuses de repentir, et je verrai
+si je dois vous pardonner.</p>
+
+<p>Elle lui pardonna, car il revint souvent. Bien que
+l'honnêteté mît un sceau sur ses lèvres, il laissait
+lire dans ses yeux bien des choses qui, reliées et
+dorées sur tranche, se nomment de la poésie. Maryan
+était trop fier pour parler de ce qui reposait au
+plus profond de son âme, comme dans un sépulcre;
+il employait donc tous les moyens pour ne pas se
+laisser entraîner à de périlleuses conversations. Il y
+avait par exemple un échiquier sur la petite table
+devant le divan turc. Maryan plaçait cet échiquier
+entre lui et Warwara, qui toutes les fois l'amenait
+à se rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment peut-on jouer aussi mal? dit-elle un
+jour; il n'y a pas de plaisir à vous battre. Faites
+donc attention!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout attention, répliqua Maryan et c'est
+justement ce qui me trouble.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi faites-vous donc attention?</p>
+
+<p>&mdash;A vos mains.</p>
+
+<p>Ses mains étaient en effet fort belles. Elle le savait
+et sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous tenez suspendue au-dessus du
+damier cette main qui pourrait être un chef-d'oeuvre
+de statuaire, continua le jeune homme, j'ai toujours
+l'impression qu'il vous serait aussi facile de toucher
+ma poitrine et de saisir mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et qu'en ferais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Une pelote à épingles peut-être.</p>
+
+<p>Un jour Maryan vint dans l'après-midi. Il faisait
+si beau que Warwara ne voulut pas le retenir à jouer
+et proposa une promenade.</p>
+
+<p>Elle mit son grand chapeau de paille, prit son
+ombrelle et s'en alla gaîment avec lui à travers les
+ondes mûrissantes des blés, du côté du village d'Antoniowska.
+Le soleil brûlait, l'air était lourd à étouffer,
+de grands nuages blancs se gonflaient comme
+des voiles et montaient vite sans qu'on sentît le souffle
+qui les poussait en avant. Les oiseaux se taisaient,
+on n'entendait que le coassement des grenouilles
+et la chanson des cigales. Par un temps
+semblable, on cherche l'ombre. Warwara s'assit sur
+la lisière d'un verger; Maryan se tenait debout à
+quelques pas, la regardant mordiller un épi de blé:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatiguée, dit-elle; cette chaleur est
+insupportable.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons de l'orage, répliqua Maryan sans
+se rapprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous?</p>
+
+<p>Comme le silence se prolongeait:</p>
+
+<p>&mdash;En pareil cas, pensa la baronne, la littérature
+est la meilleure ressource.&mdash;Et elle entama une
+comparaison entre les romans français et anglais
+à laquelle Maryan ne s'attendait guère; il s'y jeta
+cependant à corps perdu pour sortir d'embarras.
+Tous deux parlaient avec tant de feu qu'ils ne
+remarquèrent pas ce qui se passait au ciel. De grosses
+gouttes de pluie les avertirent de gagner le village.
+Warwara cherchait en vain à s'abriter sous
+son ombrelle; une forte grêle se mêlait à des torrents
+d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons lapidés! criait-elle.</p>
+
+<p>Maryan l'entraîna, éperdue, jusqu'à la plus proche
+chaumière qui se cachait sous les pommiers et les
+buissons de syringa. Il en poussa la porte, et aussitôt
+une grosse poule mouchetée, effrayée de cette
+irruption, sauta sur la table avec des gloussements
+de détresse, puis de la table sur le poêle où elle
+continua de s'agiter.</p>
+
+<p>&mdash;Les gens de la maison doivent être aux champs,
+dit la baronne, et moi je suis trempée; si l'on pouvait
+faire un peu de feu pour se sécher!</p>
+
+<p>Maryan eut vite trouvé du bois résineux et quelques
+brins de fagot qui remplirent le poêle de pétillements
+pareils aux coups de fusils d'une bataille.</p>
+
+<p>&mdash;La paysanne a sûrement des robes, dit-il ensuite,
+il faut que vous changiez de vêtements sous
+peine de prendre la fièvre.</p>
+
+<p>Ouvrant une armoire, il en tira quelques hardes.
+Warwara, assise sur une caisse peinte, s'efforçait en
+vain d'ôter ses bottines; le cuir était gonflé par
+l'humidité.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous aider, murmura
+Maryan.&mdash;Et, pliant le genou, il défit les bottines,
+tira les bas, puis enveloppa les pieds nus, d'une
+beauté marmoréenne, dans les mouchoirs de la
+paysanne. Il n'y avait point de bas, bien entendu,
+mais les lourdes bottes du dimanche pouvaient servir,
+faute de mieux. Après s'être acquitté avec une
+réserve imperturbable de son office de femme de
+chambre, Maryan sortit, laissant la baronne se déshabiller.
+Elle apparut bientôt sur le seuil vêtue d'un
+jupon bleu très-court, d'une chemise chamarrée de
+broderies en laine rouge et d'un corset de drap noir
+comme une belle de village de la Petite Russie. Les
+femmes pensent à la parure dans toutes les situations,
+elle avait donc entouré son cou de grains de
+corail et noué autour de sa tête un mouchoir jaune
+qui, cachant le front à demi, grandissait encore
+ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je vous plais ainsi? demanda-t-elle
+à Maryan.</p>
+
+<p>Perdu dans une muette admiration, il oublia de
+répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous aussi, ajouta-t-elle, vous tremblez
+de froid. Allez changer d'habits. Ne m'entendez-vous
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne suffit pas; il faut obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez.</p>
+
+<p>Après s'être déguisé en paysan gallicien Maryan
+fouilla toute la chaumière.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a de thé nulle part, dit-il enfin. Je ne
+trouve que de l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-m'en donc un peu, ordonna la baronne.
+Maryan versa de l'eau-de-vie: elle y trempa ses
+lèvres, puis lui rendit le verre, qu'il vida d'un trait.</p>
+
+<p>Tous deux tendirent une corde devant le poêle
+pour y sécher leurs habits.</p>
+
+<p>La tempête avait cessé; il ne pleuvait plus. Les
+gouttes d'eau qui tremblaient sur les feuilles ressemblaient
+à des diamants; la lumière dorée du soleil
+ruisselait de nouveau sur toute la campagne, au-dessus
+de laquelle s'arrondissait l'arc-en-ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons partir, dit Maryan.</p>
+
+<p>&mdash;Affublés comme nous le sommes?...</p>
+
+<p>Un sourire effleura ses lèvres, tandis qu'il regardait,
+pensif, le sol à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vaudrait mieux pour moi que vous fussiez
+toujours vêtue ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je pourrais dire à une paysanne bien
+des choses que je dois cacher à la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce devoir-là? qui vous l'impose?
+s'écria Warwara avec un regard étincelant de colère
+charmante. Je ne vous ai pas condamné à rester
+muet; c'est vous qui me gardez rancune. Vous dites
+des absurdités... Si j'étais paysanne, vous ne m'aimeriez
+pas. Allons-nous-en.</p>
+
+<p>Elle sortit de la chaumière d'un pas dégagé.
+Maryan suivait à quelque distance; brusquement
+elle s'arrêta et l'attendit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais parlez donc, dit-elle, je vous le permets,
+ou plutôt je le veux. Avez-vous tout oublié? Vous
+paraissiez m'aimer autrefois; comment vous suis-je
+devenue indifférente?</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'expliquais, vous me comprendriez mal
+peut-être. Je ne veux pas avant toutes choses que
+vous me méprisiez.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, vous êtes fou! Je n'aurais jamais
+cru les hommes si romanesques. Où avez-vous pris
+tout cela? Dans <i>Werther</i>?</p>
+
+<p>Tout en faisant une moue de dédain, elle approchait
+ses lèvres du visage de Maryan qui sentit la
+fraîcheur de son haleine et recula.</p>
+
+<p>Là-dessus, elle le toisa fièrement de bas en haut et
+secoua la tête comme pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Attends! tu me demanderas à genoux ce que
+tu feins de dédaigner aujourd'hui.</p>
+
+<p>Cette femme, malgré toute sa perspicacité, n'entendait
+rien aux scrupules de la conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aime pourtant, disait-elle rêveuse, il me
+désire et il me fuit!..</p>
+
+<p>Bromirski avait laissé une assez belle bibliothèque
+à laquelle Maryan empruntait parfois des livres. Un
+jour Warwara, feuilletant certain volume de Mickiewicz
+qu'il venait de rapporter, vit une marque
+autour de quatre vers qui peuvent se traduire
+ainsi:</p>
+
+<p>«Mon âme, le souvenir habite en toi, comme un
+vautour.&mdash;Il dort pendant la tempête du sort et tu
+es sauve.&mdash;Mais le repos et la confiance te sont-ils
+rendus,&mdash;Aussitôt, tu saignes sous des serres impitoyables.»</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, demanda Warwara, pourquoi donc
+avoir marqué ce passage?</p>
+
+<p>Maryan s'en défendit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile de nier, s'écria-t-elle, vous l'avez
+marqué, vous dis-je! De quel souvenir êtes-vous
+tourmenté? Qu'avez-vous perdu? A quoi bon saigner
+et vous débattre?</p>
+
+<p>&mdash;Il est donné au poëte, répondit Maryan d'une
+manière évasive, de rendre dans la langue des anges
+la souffrance muette de l'homme...</p>
+
+<p>&mdash;Continuerez-vous à parler par énigmes? interrompit
+Warwara avec emportement. Prétendez-vous,
+monsieur, vous jouer de moi? Assez de phrases
+sentimentales! Si je vous plais comme autrefois...
+alors... ces vers sont superflus, je ne vous ai pas
+repoussé! Si vous ne tenez plus à moi, que signifient
+ces soupirs, ces allusions, ces aveux à demi
+étouffés qui agacent mes nerfs et qui commencent,
+entendez-vous... à m'ennuyer?</p>
+
+<p>Maryan éclata enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il vous dire que je vous aime?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pourtant vous attendre raisonnablement
+à ce que je le dise la première?</p>
+
+<p>&mdash;Où nous conduirait ma folie? Vous êtes libre,
+mais moi...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous y voici! vous voudriez m'épouser!
+dit Warwara avec un rire moqueur; mes richesses ne
+vous feraient pas honte si je vous offrais de les partager,
+de monter du rang de petit greffier à celui de
+maître de Separowze!</p>
+
+<p>Maryan était devenu très-pâle.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'avais bien dit que vous me comprendriez
+mal, répondit-il avec hauteur; heureusement,
+je peux prouver par mes actes que...</p>
+
+<p>Il s'interrompit, salua et sortit tranquillement de
+la chambre.</p>
+
+<p>Warwara s'efforça en vain de le rappeler; elle
+parut trop tard à la fenêtre ouverte, il dépassait déjà
+d'un pas rapide l'allée de peupliers; il n'eut garde
+de se retourner pour voir flotter un mouchoir blanc,
+il fut sourd à la voix qui prononçait son nom avec
+un mélange de prière et d'angoisse. Son orgueil
+avait triomphé encore une fois, mais le triomphe
+ne devait pas être de longue durée.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Lindenthal se présenta ce soir-là
+chez la baronne il ne fut pas reçu, et le lendemain
+Warwara se leva les yeux rouges. Si Maryan se fût
+traîné à ses genoux, elle l'eût repoussé peut-être;
+les dédains du jeune homme irritaient son amour-propre.
+Elle pensait comme Talleyrand que chaque
+homme, de même que chaque chose, a son prix et le
+fait qu'un pauvre petit scribe eût considéré comme
+une offense l'hypothèse d'être enrichi par ses mains
+la laissait confondue. A tout prix, il fallait vaincre
+cette insolence. D'ailleurs elle aimait Maryan autant
+qu'il lui était possible d'aimer, avec une sorte d'énergie
+semblable à de l'avidité. Elle le poursuivit désormais,
+comme don Juan put poursuivre une fille aux
+abois. Son unique pensée du matin au soir était de
+le rencontrer, et elle le rencontrait, comme si sa
+volonté implacable eût forcé les événements. Chaque
+fois elle le saluait affectueusement; elle s'arrêtait
+même, dans l'espoir qu'il l'aborderait, et Maryan
+passait d'un air sombre. Une fois, sur la route impériale,
+à quelque distance de la ville, elle fit arrêter
+sa voiture et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Janowski, je vous en prie, un mot!...</p>
+
+<p>Maryan resta immobile, respirant avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;Me prenez-vous donc pour un mendiant, noble
+dame? demanda-t-il. Je ne demande pas l'aumône.
+Employez mieux votre argent.</p>
+
+<p>Puis s'adressant à un groupe de fainéants déguenillés,
+boiteux fort ingambes et aveugles voyants,
+qui encombraient le fossé, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, pauvres gens! voici une dame compatissante
+qui veut vous donner, vous donner beaucoup.
+Courez vite!</p>
+
+<p>Là-dessus il s'éloigna, laissant Warwara aux griffes
+de ces gueux, qui saisissaient les rênes des chevaux,
+grimpaient sur les roues, tendaient leurs bonnets à
+la portière en énumérant leurs misères, comme
+fait le choeur d'une tragédie grecque.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! ordonna la baronne</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! répondit le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! que les chevaux passent sur eux!</p>
+
+<p>Le cocher fit le signe de la croix et ne bougea
+pas. Force fut bien à madame Bromirska de tirer
+sa bourse et de jeter son argent à cette horde presque
+menaçante qui lui souhaita cent ans de vie et
+autant d'enfants.</p>
+
+<p>Cette désagréable aventure ne l'empêcha pas
+d'aborder quelques jours plus tard Maryan, qui
+fumait un cigare devant le café de Kolomea, où se
+trouvaient aussi cinq officiers, un commissaire du
+cercle et une demi-douzaine de juifs, lesquels ouvrirent
+de grands yeux et envièrent la bonne fortune
+du jeune greffier. Maryan eût désiré être un oiseau
+qui s'envole à l'approche du chat, mais la fortune
+lui ayant refusé des ailes, il jugea convenable de
+répondre en homme bien élevé. Warwara feignait
+de se promener sur la place; elle lui parlait en
+même temps avec vivacité sans obtenir une seule
+réponse. Au bout de quelques minutes, Maryan
+regarda sa montre, et prétexta une affaire pour la
+quitter.</p>
+
+<p>Une autre fois elle vint à son bureau, lui demander
+conseil pour un procès. Il s'excusa disant qu'il
+n'était pas légiste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes un homme d'esprit et je n'ai
+confiance qu'en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Consultez plutôt M. de Lindenthal.</p>
+
+<p>Elle se leva d'un air de reine outragée, mais le
+soir même, il la trouva sur son chemin; elle lui
+saisit les mains avec des sanglots étouffés:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, le dépit m'a emportée trop
+loin, oubliez les paroles indignes qui m'ont échappé,
+j'en suis trop punie, ayez pitié de moi! Faut-il
+tomber à genoux ici, dans la rue?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en veux pas..., balbutia Maryan,
+dont le ressentiment devait céder à cet humble
+repentir.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez-le en m'accompagnant tout de suite
+jusque chez moi.</p>
+
+<p>Il voulut, résister, mais la victoire fut pour la
+baronne. Dans cette calèche close qui roulait au
+milieu du silence et des ténèbres, il était son prisonnier;
+Warwara se jura de ne plus jamais lui
+rendre sa liberté.</p>
+
+<p>A Separowze ils furent reçus par M. de Lindenthal
+qui, ne comptant pas sur la présence d'un tiers,
+vint au-devant de la voiture en bottes rouges et en
+robe de chambre turque. Maryan changea de couleur
+et voulut prendre congé.</p>
+
+<p>Warwara ne comprit pas d'abord:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle mouche vous pique? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Tout à coup elle éclata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Jaloux? vous êtes jaloux! Et vous ne vouliez
+pas de moi! Eh bien! c'est votre punition!</p>
+
+<p>Elle profitait, pour parler ainsi, de l'absence de
+Lindenthal qui, tout confus de son côté, était allé
+faire une toilette moins intime.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme a des droits que je suis tout prêt
+à respecter, riposta Maryan, désenchanté une fois
+de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, interrompit Warwara, je ne veux
+pas chez moi de scandale; mais je vous jure de le
+congédier de la bonne manière. Faites-nous seulement
+une mine moins tragique et vous verrez!</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites une alliée précieuse vint au
+secours de Warwara. Ce fut Théofie, la femme de
+Maryan, bonne personne d'un esprit borné et de
+sentiments assez vulgaires. Les longues visites que
+son mari faisait à Separowze et dont elle ne pouvait
+manquer d'être instruite, excitèrent sa jalousie. Au
+lieu d'avoir recours pour le retenir à des artifices
+ingénieux, elle s'emporta, elle le tourmenta par ses
+prières, ses reproches, ses larmes, ses attaques de
+nerfs, ses menaces, ses injures; elle ouvrit les
+lettres qu'il recevait de Warwara, elle le suivit à
+Separowze, le fit appeler par les valets, entama
+une scène de violence, puis lorsqu'elle le vit en
+colère, tomba soudain à genoux, jurant, les mains
+levées au ciel, que personne ne pouvait l'aimer
+comme elle l'aimait. Tout cela n'était pas fait pour
+rallumer un amour éteint. Au lieu de ramener son
+mari, la pauvre femme le poussa dans les filets de
+sa rivale, comme si elle eût été complice de cette
+dernière. Une brouille complète avec Lindenthal
+acheva d'assurer l'ascendant de Warwara sur Maryan
+Janowski.</p>
+
+<p>Le magnifique gentilhomme arriva un jour chez
+sa maîtresse très-rouge et très-embarrassé; après
+de longs préambules, il demanda timidement à la
+baronne de lui prêter un peu d'argent.</p>
+
+<p>Warwara se mit à jouer avec les franges du sofa
+où elle était assise, comme si elle eût réfléchi.</p>
+
+<p>&mdash;Prêter de l'argent à ses amis est le moyen le
+plus sûr de perdre leur affection. Vous m'êtes
+encore trop cher, Albin, je me garderai de vous
+prêter une obole.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Warwara, puisqu'il faut vous le dire, je
+suis ruiné ou bien près de l'être, et si mes amis
+m'abandonnent...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie de votre franchise, interrompit
+froidement la baronne; si vous en êtes là,
+il serait inutile d'essayer de vous sauver et je risquerais
+en outre d'être entraînée dans votre malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez, fit observer Lindenthal avec amertume,
+que tout ce que je possédais a été à vous bien
+longtemps!</p>
+
+<p>&mdash;Il est indigne d'un homme d'honneur de me
+le rappeler, dit Warwara, avec une superbe explosion
+de courroux; après ce reproche, monsieur, je
+ne puis plus vous revoir.</p>
+
+<p>Elle lui montrait la porte. Lindenthal sortit en
+chancelant:</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, je n'ai qu'à mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez rien faire de mieux, répliqua
+la baronne avec une sombre ironie; n'avez-vous
+plus de pistolets? Je vous en prêterai un, je vous
+donnerai même de la poudre et des balles. Vous
+voyez que je sais rendre service, quoi que vous
+en disiez.</p>
+
+<p>Le malheureux la quitta tout à fait anéanti; il ne
+s'est pas tué cependant, que je sache.</p>
+
+<p>Peu de temps après cette rupture, madame Gondola
+rendit l'âme, humblement, sans bruit, comme
+elle avait vécu, dans la maison de son opulente fille.
+Warwara surmonta cette fois l'horreur qu'elle avait
+des impressions désagréables; elle vint sur le seuil
+de la chambre où agonisait la vieille dame, lui
+demander s'il y avait quelque chose qu'elle souhaitât,
+puis battit en retraite, satisfaite d'elle-même.</p>
+
+<p>Comme il lui fallait une complaisante, une subalterne
+de confiance à laquelle elle pût livrer quelquefois
+ses secrets et une partie de ses intérêts, elle
+remplaça vite sa mère par une certaine Hermine,
+camériste, brune piquante, vraie beauté bohémienne,
+résolue en outre et adroite, qui se promit de dominer
+promptement sa maîtresse. Warwara sentait en
+elle un esprit supérieur et lui demandait son avis
+pour toutes choses, sauf pour ce qui concernait
+Maryan. Sur ce point elle avait un projet arrêté,
+projet inouï, qui paraîtra incroyable à quiconque
+ignore nos moeurs galliciennes.</p>
+
+<p>Peut-être n'ai-je pas fait bien connaître jusqu'ici
+la femme de Maryan: la scène qui va suivre suffira
+cependant à donner une juste idée de son caractère.
+Warwara, profitant de l'heure où le greffier était à
+son bureau, fit arrêter son carrosse devant le pauvre
+logement des Janowski.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis, dit-elle simplement, la baronne Bromirska,
+et je viens, madame, vous proposer un marché.</p>
+
+<p>&mdash;A moi? demanda Théofie atterrée.</p>
+
+<p>Ses cheveux étaient en désordre sous un bonnet
+chiffonné, et, dans un négligé à peine propre, elle
+ne paraissait ni jeune ni jolie, bien qu'elle fût en
+réalité l'une et l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;La chose est bien simple, continua Warwara,
+qui, sans y être invitée, s'était jetée sur un vieux
+canapé à housse jadis blanche et promenait un
+regard de pitié sur cet intérieur qui trahissait un
+désordre plus insupportable sans doute à Maryan
+que la pire pauvreté. Voulez-vous me vendre votre
+mari?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le vendre?...</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, madame, que la démarche que je
+fais est dans votre intérêt seul. Votre mari m'aime,
+il m'appartient, personne ne peut me le reprendre;
+mais les gens malavisés aiment le bruit, dont, pour
+ma part, j'ai horreur. Je veux jouir en paix de ce
+que je possède, et puis il me plaît que Maryan
+voyage avec moi. Si je l'emmène il abandonne son
+emploi, cela va sans dire. Je trouve donc loyal de
+vous offrir une somme annuelle égale à ses appointements.</p>
+
+<p>Théofie s'emporta comme l'eût fait à sa place
+toute autre femme, puis elle pleura, elle sanglota,
+sans que Warwara l'interrompît. Lorsque ses larmes
+furent séchées par un nouvel accès de colère:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit la baronne, il faut vous décider
+vite; Maryan ne doit rien savoir de cette affaire
+avant qu'elle soit conclue; il ne donnerait jamais
+son consentement; mais il me suivra, si je le veux,
+et alors de quoi vivrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de quoi vivrai-je? murmura d'une voix
+sourde madame Janowska.</p>
+
+<p>&mdash;Acceptez donc cette rente.</p>
+
+<p>&mdash;S'il faut que je perde mon mari...</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez perdu, il ne vous aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous me le payerez cher! C'est un
+capital que j'exige, non pas une rente. Les femmes
+de votre sorte peuvent changer d'avis.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont les appointements?</p>
+
+<p>&mdash;Six cents florins.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en donne dix mille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cela ne suffit pas. Je veux vivre dans l'aisance,
+si je suis malheureuse.</p>
+
+<p>Warwara fronça le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari vaut bien trente mille florins.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est sans prix, dit la baronne; mais je ne
+vous donnerai pas plus de quinze mille florins.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt mille!</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous prouver que je ne suis pas avare,
+dix-huit mille, pas un florin de plus!</p>
+
+<p>La lutte dura longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Je garde mon mari, en ce cas, dit Théofie.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous y prendrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai valoir mes droits d'épouse. La loi me
+donnera raison.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc pour vingt mille florins!</p>
+
+<p>Warwara sortit de sa poche un acte tout rédigé
+où la somme seule était en blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut votre signature.</p>
+
+<p>Madame Janowska alla chercher un encrier couvert
+de poussière, en tira, au bout d'une plume rouillée,
+une mouche et un fil d'encre, signa l'acte et le
+reçu, puis, faute de sable, sécha l'écriture avec du
+poivre qui restait sur la table depuis le dernier
+dîner. Les vingt mille florins furent comptés, les
+deux parties contractantes se tendirent la main, et
+tandis que le carrosse de Warwara s'éloignait à grand
+bruit, Théofie se remit à pleurer, tout en cousant
+l'argent dans de petits sacs qu'elle cacha un peu
+partout.</p>
+
+<p>Lorsque Maryan sortit de son bureau, il aperçut
+la baronne qui, renversée sur les coussins de sa
+voiture découverte, lui faisait signe de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es libre, dit-elle gaiement, je t'emmène,
+nous dînerons ensemble aujourd'hui et toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'expliquerai. Monte d'abord.</p>
+
+<p>En route et tandis que les chevaux dévoraient la
+distance au plus vite, Warwara partit d'un grand
+éclat de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi avant tout, demanda-t-elle, si tu vaux
+vingt mille florins?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une plaisanterie?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est de mauvais goût, j'en conviens, mais
+ta femme l'a signée.</p>
+
+<p>Warwara lui tendit les deux papiers; il lut, regarda
+la baronne, lut encore, froissa l'acte entre ses mains
+et haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'un homme se laisse vendre
+comme un cheval ou un chien? Il me suffira de dire
+non...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne diras pas non, parce que tu m'aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Autant que je te hais, répliqua Maryan farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant! ne désirais-tu pas de tout ton coeur
+pouvoir être à moi comme je suis à toi seul? Nous
+verrons le monde ensemble, nous jouirons de la vie,
+tu abandonneras un travail ingrat...</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il me manque, de quoi vivrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu mêler d'ignobles questions d'argent à
+notre amour? Je te parle d'aller en Italie, à Paris,
+où tu voudras...</p>
+
+<p>Maryan se tut. C'était une première lâcheté sans
+remède. Il consentait par ce silence à quelque chose
+de pire que la mort, l'infamie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je suis heureuse, s'écria étourdiment
+Warwara, un bonheur comme le mien ne peut être
+acheté trop cher!</p>
+
+<p>&mdash;Même si on le paye vingt mille florins? demanda
+Maryan avec un dégoût profond.</p>
+
+<p>Il se sentait le plus vil des hommes et il s'y résignait.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+
+<p>Quelques jours après cet événement, la baronne
+et Maryan convinrent de s'éloigner du lieu qu'habitait
+madame Janowska. Ils partirent pour Vienne.
+Jusqu'au dernier moment, Warwara craignit que sa
+proie ne lui échappât; Maryan ne pouvait s'absenter
+une heure sans la retrouver en larmes, persuadée
+qu'il avait pris la fuite et qu'elle ne le reverrait plus.
+Pour le retenir, elle l'avait chargé d'une responsabilité
+matérielle, en lui remettant tout l'argent du
+voyage. C'était de la part d'une telle femme un acte
+de confiance extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, se disait-elle, jamais il n'emportera l'argent,
+et s'il me le rend, je serai avertie de ses desseins
+dont j'aurai le temps d'empêcher l'exécution.
+Ce portefeuille me répond de lui.</p>
+
+<p>De pareilles précautions étaient bien inutiles.
+Maryan ne songeait guère à rompre ses indignes
+chaînes: il s'enivrait de son bonheur jusqu'à n'avoir
+plus ni honte ni remords. Rêver, étendu aux pieds
+de Warwara, lui dire ces mille folies qui font hausser
+les épaules aux gens de sang-froid et qui sont les
+délices des amants, vivre près d'elle dans un état
+de vague béatitude, c'était tout ce qu'il demandait.
+Les quinze premiers jours se passèrent ainsi troublés
+seulement par les énergiques remontrances
+d'Hermine à sa maîtresse.</p>
+
+<p>On pourra s'étonner de l'humilité avec laquelle les
+supportait madame Bromirska. Mais, à cette époque,
+l'empire d'Hermine était définitivement établi: la
+baronne, qui jusque-là ne s'était attachée à aucune
+femme, aimait jusqu'à la rudesse de cette suivante
+au franc parler qui ne la flattait jamais, tout en lui
+marquant un dévouement absolu. Elle ne l'avait pas
+décidée sans peine à l'accompagner en Italie. Hermine
+lui avait reproché de sacrifier sa réputation à
+un aventurier, de s'afficher comme une courtisane,
+d'oublier la dernière pudeur et avait fini par déclarer
+qu'elle ne tremperait pas dans un tel scandale,
+qu'elle s'en irait. Les prières, les larmes de la baronne
+eurent raison de ces scrupules qui n'étaient peut-être
+que les susceptibilités d'un despote obligé à l'improviste
+de partager le pouvoir; elle resta, mais en témoignant
+à l'intrus un dédain écrasant, une froideur
+glaciale dont il affectait de ne pas s'apercevoir. Peu
+à peu l'attitude de cette singulière personne se modifia;
+elle observait Maryan et le mépris qu'il lui
+avait inspiré d'abord se changeait insensiblement en
+pitié. Plus d'une fois la baronne, qui l'emmenait
+partout avec elle, au théâtre, à la promenade, la
+traitant comme une soeur, remarqua, non sans en
+prendre ombrage, l'expression des yeux noirs d'Hermine
+lorsqu'ils s'arrêtaient sur Maryan.</p>
+
+<p>Déjà la félicité des amants s'obscurcissait de quelques
+nuages: chez chacun d'eux commençaient à
+s'éveiller lentement des instincts ennemis qui semblaient
+vouer ces deux êtres unis par la passion à
+une haine future, à des hostilités réciproques et
+implacables. Maryan était plus amoureux que jamais,
+et cependant il avait des lueurs de raison, rares et
+fugitives sans doute, qui lui permettaient de discerner
+toutes les noirceurs, toutes les bassesses du
+caractère de Warwara. Son avarice surtout le révoltait.
+Dans la pauvreté même, il avait toujours été
+généreux. Un mendiant lui tendait-il la main, il
+donnait son dernier sou, sans demander d'abord:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu digne d'être secouru? N'es-tu pas misérable
+par ta propre faute?</p>
+
+<p>Warwara au contraire eût considéré comme une
+faiblesse coupable de venir en aide à un fainéant;
+elle engageait les infirmes à se faire recevoir dans
+quelque hospice, les vagabonds à travailler; celui-ci
+était trop bien vêtu, il devait mentir, les haillons de
+celui-là indiquaient une vie de désordre abject.</p>
+
+<p>Il était curieux de l'entendre, en ces circonstances,
+faire de la morale comme si elle-même eût été sans
+reproche. L'assemblage des deux épithètes pauvre
+et honnête la faisait rire; elle trouvait ces qualités
+inconciliables.</p>
+
+<p>&mdash;On ne doit jamais se laisser entraîner par le
+sentiment, disait-elle, jamais!</p>
+
+<p>Maryan sifflait entre ses dents au lieu de répondre;
+ce langage était si déplacé dans la bouche d'une
+femme jeune, belle, aimée! Une sorte de mélancolie
+l'envahit peu à peu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il malade? se demandait Warwara.</p>
+
+<p>L'événement donna raison aux craintes qui la tourmentaient;
+une année à peine s'était écoulée dans des
+voyages et des plaisirs de toutes sortes, quand soudain,
+au milieu d'une fête, le sang jaillit des lèvres du
+jeune homme avec une violence épouvantable. On
+eût dit que le rouge torrent de la vie voulait s'échapper
+jusqu'à la dernière goutte. Les médecins furent
+appelés en toute hâte. Warwara s'enfuit; elle avait
+peur; elle ne voulait pas assister au dénouement
+terrible, et puis certains ennuis pouvaient s'ensuivre
+pour elle. L'accident était survenu à Vienne.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dit-elle à Hermine, que nous partions
+pour Separowze; il pourra m'y rejoindre, s'il guérit.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, répondit Hermine, moi je reste.</p>
+
+<p>A la profonde surprise de sa maîtresse, elle s'obstina
+dans cette résolution: personne ne savait préparer
+aussi bien qu'elle des pilules de glace, ses
+soins étaient nécessaires au malade, elle ne le quitterait
+pas, c'était une question d'humanité.</p>
+
+<p>Quand, à la fin du quatrième jour, le péril fut conjuré,
+Maryan promena autour de lui un regard éteint
+en prononçant le nom de Warwara. Ce fut Hermine
+qui répondit; il la regarda, sourit avec tristesse et
+lui tendit une main tremblante, presque diaphane,
+sur laquelle tomba un baiser mouillé de pleurs.</p>
+
+<p>Warwara revint pour la convalescence avec de
+grandes démonstrations de tendresse et de joie.
+Tandis qu'agenouillée devant le lit de repos où gisait
+Maryan, elle lui parlait des angoisses qu'elle avait
+ressenties, Hermine la regardait avec des yeux qui
+s'élargissaient dans l'obscurité comme ceux d'une
+bête de proie. La baronne se releva pour allumer
+une cigarette dont la fumée fit aussitôt tousser
+Maryan.</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu! ne fumez pas! s'écria Hermine.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi si cela t'importune, fit Warwara
+s'adressant au jeune homme. Aucun sacrifice ne me
+coûtera, tu le sais.</p>
+
+<p>Il secoua la tête et continua de tousser.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'entendez-vous pas? dit brusquement Hermine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je lui ai demandé...</p>
+
+<p>&mdash;On ne demande pas, on sent ces choses-là!</p>
+
+<p>Elle fit tomber des doigts de madame Bromirska
+la cigarette qu'elle écrasa par terre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu brûles le parquet, Minoschka.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut brûler le parquet, ma foi, que ses
+poumons!</p>
+
+<p>&mdash;A t'entendre on croirait que je suis une égoïste
+et sans coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez plus de nerfs que de coeur, en tout
+cas!</p>
+
+<p>La baronne était habituée à ces sorties de la part
+de sa confidente. Elle haussa légèrement les sourcils.</p>
+
+<p>Le médecin vint faire sa visite quotidienne. Warwara
+l'emmena chez elle et eut avec lui un entretien
+secret auquel prit part sans y être invitée la fine
+oreille d'Hermine.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, j'ai payé vingt mille florins une vie qui
+menace de s'éteindre à chaque instant! pensa la baronne
+lorsque le médecin lui eut déclaré que la
+santé de Maryan exigeait le séjour permanent dans
+un pays chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Que de dépenses! dit-elle à Hermine, et puis
+je ne vais plus avoir un moment de repos. Je l'aime
+tant, et je suis menacée de le perdre! Par quelle fatalité
+me suis-je attachée à un malade?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit Hermine, vous parlez d'amour!
+et vous pensez à votre argent comme une juive, une
+vraie juive...</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu encore me dire des injures?</p>
+
+<p>&mdash;A votre place, moi, je vendrais ma vie pour
+pouvoir le sauver, le soulager seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Tu en parles à ton aise!</p>
+
+<p>La baronne emmena cependant Maryan en Italie.
+Ils s'arrêtèrent d'abord à Venise, où le convalescent
+parut renaître sous l'influence des brises marines et
+surtout des impressions nouvelles. Il était sensible
+aux arts, à l'éblouissant spectacle qu'offrent ces palais
+flottants pour ainsi dire entre le ciel et l'eau, il
+riait comme un enfant quand les domestiques de
+l'hôtel l'appelaient le prince Janowski.</p>
+
+<p>Le fameux portefeuille lui était toujours confié, il
+payait les notes de l'hôtel, les gondoles, les loges au
+théâtre, mais Warwara l'arrêtait s'il faisait mine de
+donner une piécette à quelqu'un de ces enfants qui
+s'empressent sur les pas de l'étranger pour rendre
+mille petits services, ou d'acheter des fleurs à la
+bouquetière de la Fenice. Elle lui enlevait la bouteille
+de vin de Bordeaux qu'il buvait par ordre des
+médecins, de crainte qu'il ne s'échauffât le sang, confisquait
+ses cigares dans l'intérêt de sa poitrine, venait
+éteindre avec un sourire la bougie qui brûlait
+pendant ses nuits d'insomnie, afin d'empêcher qu'il
+ne se fatiguât en lisant, et songeait parfois, quand il
+s'agenouillait à ses pieds, qu'il devait user sur le
+tapis ses vêtements neufs.</p>
+
+<p>Maryan avait désiré monter à cheval:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'il ait un cheval! dit Hermine.</p>
+
+<p>&mdash;Un cheval à Venise? ce serait une anomalie, je
+lui donnerai un chien de préférence.</p>
+
+<p>Mais le chien coûtant fort cher, elle s'avisa que
+cette vilaine bête infecterait l'air dans la chambre du
+malade; un chat vaudrait mieux, mais le chat valait
+dix florins, on avait vu des gens étouffés par des
+chats dans leur sommeil; elle finit par lui apporter
+un oiseau dont Maryan s'amusa, car il aimait tout
+être vivant comme font ceux qu'a déjà effleurés l'haleine
+froide de la mort.</p>
+
+<p>Maryan observait et jugeait Warwara, mais en lui
+cherchant des excuses. Elle l'aimait, puisqu'elle
+avait soin de lui et que pour lui elle se résignait à
+l'exil.</p>
+
+<p>En été, cependant, les voyageurs revinrent à Separowze,
+où la baronne n'avait plus de ménagements
+à garder envers le monde, puisque chacun y était
+au fait de la situation de Maryan. Alors, elle ressaisit
+tout naturellement la direction de sa fortune et lorsque,
+l'hiver revenu, l'inséparable trio reprit le chemin
+de l'Italie, le prince Janowski se trouva, par un
+tour d'adresse qui eût fait honneur à l'escamoteur le
+plus habile, relégué au premier rang de la domesticité;
+non que l'impérieuse baronne convînt de cette
+transformation avec lui ou seulement avec elle-même;
+elle l'accablait toujours de petits soins et de
+tendres caresses, il avait toujours la meilleure chambre
+de la maison, un médecin à ses ordres, tout le
+luxe que peut désirer un homme riche; si elle le
+chargeait de ses commissions, si elle le laissait au
+débarcadère remplir l'office de portefaix, c'était
+pour le forcer à un exercice salutaire. Il ne se plaignait
+pas du reste; sa mauvaise humeur, qui se traduisait
+en boutades et en railleries amères, était
+celle d'un malade, voilà tout. Jamais il ne manquait
+une occasion de faire le procès des richesses.</p>
+
+<p>Le lieu qu'ils avaient choisi cette fois pour leur
+résidence était Rome. Un jour qu'ils visitaient ensemble
+la villa Ludovisi et les jardins de Salluste:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'admirez rien, dit Maryan à Warwara,
+qui regardait les merveilles environnantes d'un air
+d'indifférence profonde. Vous êtes bien trop sage
+pour cela! Que le ciel me préserve de votre sagesse,
+qui rend aveugle et sourd! Si, au lieu de feuilles, des
+ducats bien brillants pendaient à ces arbres, vous
+ouvririez les yeux sans doute; vous diriez:&mdash;Le
+délicieux pays! Que la nature est belle!&mdash;Pauvre
+femme! je vous plains de tout mon coeur!</p>
+
+<p>Et il éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Devient-il fou? demanda Warwara inquiète à
+sa fidèle Hermine.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds! s'écria Maryan prenant brusquement
+la tête de Warwara entre ses mains pour la forcer à
+le regarder dans les yeux. Te sens-tu le coeur épanoui
+comme l'ont les pauvres? Es-tu heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu m'aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux qu'on t'aime et tu n'aimes pas; c'est
+de l'eau de pavot qui coule dans tes veines; tu redoutes
+de rien prodiguer, même tes sentiments. Tu
+es économe de ton coeur comme de ton argent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'aime pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>Warwara porta son mouchoir de dentelles à ses
+paupières humides:</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, ton injustice me fait pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;M'aimes-tu? donne tout ce que tu possèdes et
+laisse-moi travailler pour toi, mendier pour toi si je
+n'ai plus la force de travailler. Tu verras comme
+nous serons heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est fou décidément, pensa madame
+Bromirska.</p>
+
+<p>Quelque temps après, comme elle se plaignait
+avec amertume d'un de ses paysans qui avait volé à
+la seigneurie de Separowze un sac de pommes de
+terre:</p>
+
+<p>&mdash;Nourris-les mieux, dit Maryan moqueur, l'honnêteté
+veut manger quelquefois; la meilleure lampe
+risque de s'éteindre si l'on n'y renouvelle l'huile nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu défends toujours les gueux!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas le droit, en effet, n'ayant plus
+les vertus de la pauvreté. Il faut que tu le saches
+pourtant, quand un pauvre cesse d'être honnête, il
+n'est pas toujours criminel, tandis que l'honnêteté
+du riche ne peut jamais être un mérite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont là, soupira Warwara, des idées de
+communiste...</p>
+
+<p>Pendant une excursion qu'ils firent dans la campagne
+de Rome, Warwara ne cessa d'exprimer la
+crainte folle d'être attaquée par des brigands. Maryan
+cependant chantait un air de <i>Fra Diavolo</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-il, la supériorité que donne une poche
+vide; on attend les bandits en chantant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois vraiment que tu les appelles! balbutia
+Warwara qui se mit à prier.</p>
+
+<p>Elle avait peur de ce qui lui semblait être chez
+Maryan un accès de démence autant que des bandits
+eux-mêmes. De plus en plus elle regrettait ses
+vingt mille florins. Au lieu de se rétablir, Maryan
+languissait, épuisé par un combat atroce, celui de la
+passion invincible et du mépris de lui-même.</p>
+
+<p>Hermine le devinait. Elle parlait peu, restait à
+son égard dans une demi-réserve, mais elle était
+toujours là quand il souffrait, une tasse de tisane ou
+une drogue à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite bohémienne! disait Maryan.</p>
+
+<p>Et elle se trouvait récompensée.</p>
+
+<p>Parfois Warwara la chassait avec colère; la jalousie
+s'emparait d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'était soupçonneuse!... disait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Que soupçonnerais-tu? demandait Maryan.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu me préfères cette chétive laideron au
+teint noir. Je ne serais pas la première femme
+trompée.</p>
+
+<p>Maryan détournait la tête d'un air de lassitude.
+Qu'elle le comprenait peu! Comme s'il eût pu bannir
+un seul instant de sa pensée, de son coeur, dont
+elle torturait toutes les fibres, la cruelle idole à laquelle
+il s'était donné! Souvent, après des scènes de
+passion insensée, il l'éloignait de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es belle et affreuse à la fois! lui disait-il.
+Je ne te souhaite pas de devenir vieille! Quand
+les années auront eu raison de la volupté de ton
+corps, tout le monde te fuira. Tu mourras seule et
+abhorrée.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! ne me parle pas de mourir!
+s'écria-t-elle en cachant son visage dans ses mains
+devenues tout à coup froides et tremblantes.</p>
+
+<p>&mdash;Non, parlons de la vie, de ta vie, car la mienne
+sera courte. Pourquoi essayerais-je de te conseiller,
+de t'exhorter? Rien ne nous change au moral, nous
+restons tels que nous avons été créés... D'ailleurs,
+je ne te verrai pas vieillir. Que m'importe donc ton
+avenir? Aujourd'hui tu m'appartiens, tu es jeune, tu
+es belle, je serais fou de ne pas trouver divin ton sein
+blanc parce qu'il loge un caillou au lieu d'un coeur.</p>
+
+<p>Le langage de Maryan était souvent amer, ses
+bizarreries étaient souvent sinistres; si Warwara se
+montrait aussi patiente, c'est que jamais il n'avait
+été plus beau, le mal implacable qui le minait donnait
+à son visage amaigri un charme idéal qui, pour
+tout autre oeil que le sien, eût semblé de mauvais
+augure. En effet, un vomissement de sang plus terrible
+encore que le premier, mit le pauvre Maryan,
+vers la fin de l'hiver, aux portes du tombeau. Hermine
+redevint sa garde-malade assidue, silencieuse.
+Cette fois Warwara ne s'enfuit pas, elle remporta
+sur ses nerfs une victoire mémorable et alla le voir
+régulièrement chaque jour; mais sa visite ne durait
+guère que dix minutes, dix minutes dont le malade
+était reconnaissant et qui lui donnaient la force
+d'attendre le lendemain. Cependant, comme la crise
+se prolongeait et qu'après trois semaines, Maryan
+pouvait à peine quitter son lit pour aller, soutenu
+sous les deux bras, respirer au soleil sur la terrasse,
+Warwara finit par se lasser. Elle s'en remit à Hermine
+du soin de soigner et de distraire Maryan, et
+prit, quant à elle, son parti de se promener seule,
+d'aller seule au théâtre.</p>
+
+<p>Ces façons indépendantes ne choquent personne
+dans la société russe et polonaise. Elle rencontra
+une élégante de Moscou, madame Iraleff, jeune
+veuve émancipée qui devint vite son amie intime.
+On n'aurait pu parler d'harmonie entre deux personnes
+de cette sorte. Madame Iraleff était comme
+madame Bromirska un instrument humain accordé
+à faux; mais enfin elles se comprirent. La jeune
+veuve avait un frère, véritable Adonis de style moderne,
+major dans l'armée russe, qui, à la suite d'un
+duel, avait obtenu un congé illimité dont il profitait
+pour dresser des chevaux et des chiens avec l'art
+d'un entraîneur de profession. Le comte Mirosoff ne
+quitta plus les deux dames et l'ennui de Warwara
+se dissipa soudain comme un mauvais rêve.</p>
+
+<p>Le matin on visitait ensemble les musées, les
+églises, les palais, chacun se déclarant à l'envi
+transporté d'admiration, puis, c'étaient de petits dîners
+à trois, tantôt chez la baronne, tantôt chez madame
+Iraleff; dans l'après-midi, on allait en voiture
+au Corso, le soir à l'Opéra ou au bal. Bien souvent
+Warwara, toute prête à partir avec le comte, se
+rappelait soudain qu'elle n'avait pas vu Maryan de
+la journée; alors elle courait lui mettre un baiser
+au front pour disparaître ensuite comme une fée.
+Si par hasard elle passait une soirée chez elle, son
+amie moscovite lui tenait fidèle compagnie; étendues,
+nonchalantes, sur un divan, les deux inséparables
+fumaient leurs cigarettes, tandis que Maryan
+toussait à en mourir dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous supporter cela? demandait
+madame Iraleff; c'est épouvantable! Pauvre
+jeune homme!</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais le coeur dur, je l'aurais depuis longtemps
+congédié, répondait Warwara, mais je suis
+faible et bonne. On ne peut changer sa nature!</p>
+
+<p>Enfin, Maryan provoqua une explication:</p>
+
+<p>&mdash;Ne lui refusez pas cela, dit Hermine, voyez-le...
+il est si agité!</p>
+
+<p>Hermine ayant parlé, Warwara dut se soumettre,
+mais elle craignait que l'explication n'irritât ses
+nerfs, et la remit au lendemain, au surlendemain,
+au jour suivant,... puis il se trouva que le jour suivant
+l'ambassadeur de Russie donnait une fête à
+laquelle il lui était impossible de manquer. Comme
+elle s'envolait, en grande parure, au bras du comte,
+Maryan apparut sur le seuil à l'improviste, très pâle,
+les cheveux en désordre:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il faut que je vous parle.</p>
+
+<p>Warwara rougit jusqu'au blanc des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est ce jeune homme? demanda le comte.</p>
+
+<p>Maryan était plus âgé que lui en réalité, mais la
+phthisie rajeunit les malades en prêtant à leurs traits
+une expression qui n'appartient qu'à l'âge de l'enthousiasme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un parent pauvre, dit tout has Warwara.
+Puis, se tournant vers Maryan avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Aie patience jusqu'à demain, ajouta-t-elle, tu
+vois que je suis pressée.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pressé aussi, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez! murmura la baronne s'adressant à
+Mirosoff.</p>
+
+<p>Elle suivit dans sa chambre l'importun Maryan,
+qui ferma aussitôt la porte à clef.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, commença-t-il, te raconter une
+histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Franchement l'heure est mal choisie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon histoire est courte et tu l'entendras.</p>
+
+<p>D'un air de résignation, Warwara se posa dans
+l'embrasure de la fenêtre en frappant de son éventail
+la paume de sa main gantée.</p>
+
+<p>&mdash;Au temps où lady Stanhope habitait son château
+de Dar-Dschun, sur la cime d'un rocher... tu
+sais, lady Stanhope, la nièce de Pitt, la reine de
+Palmyre...</p>
+
+<p>&mdash;Continue, continue...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il advint alors qu'un jeune voyageur
+rencontra dans certaine grotte du Liban un aigle
+aveugle à qui la vieillesse avait fait perdre tout son
+plumage. Une corneille cependant lui donnait la
+becquée.</p>
+
+<p>La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce fini? demanda Warwara.</p>
+
+<p>Il fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Réfléchis, ajouta-t-il. Un animal peut être
+doué de compassion, et toi, un être raisonnable, toi
+une femme, tu n'as point pitié d'un malheureux que
+tu aimes.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie..., point de scène, balbutia Warwara,
+ménage mes nerfs.</p>
+
+<p>Il éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi peux-tu te plaindre? ajouta la baronne;
+est-ce que je ne t'entoure pas de soins, est-ce que
+je ne t'ai pas fait mille sacrifices?</p>
+
+<p>&mdash;Quant aux sacrifices, dit Maryan,&mdash;et il se
+leva d'un air de mépris indicible,&mdash;je ne connais
+que ceux que je t'ai faits.</p>
+
+<p>&mdash;Mais lesquels?</p>
+
+<p>&mdash;Le sacrifice de ma liberté, de ma réputation
+d'honnête homme, et avant tout, celui de ma propre
+estime.</p>
+
+<p>Warwara haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ta liberté, je te la rends si elle t'est si précieuse.</p>
+
+<p>Il frémit encore, de grosses larmes roulaient malgré
+lui le long de ses joues creuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien
+que je n'ai pas la force de me séparer de toi.</p>
+
+<p>Warwara s'était élancée hors de la chambre; elle
+revint avec un portefeuille qu'elle jeta devant lui
+d'un geste magnifique, de sorte que les billets de
+banque s'échappant voltigèrent de ça et de là comme
+de grands papillons:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-elle d'une voix étouffée, voilà mon
+argent. Je sais qu'il ne s'agit que de cela, prends-le,
+je te donne tout volontairement, mais ne me tourmente
+plus ainsi.</p>
+
+<p>Maryan la toisa d'un regard qui la brûla comme
+un fer rouge et qui lui fit sentir pour la première
+fois qu'elle avait un coeur.</p>
+
+<p>Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il
+sortait sans répondre, Warwara se jeta dans le fauteuil
+et se mit à sangloter. Hermine accourut haletante:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'en va, et vous en êtes cause. Il s'en va!
+Oh! madame! Outrager un mourant!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort! s'écria la baronne, ne me ménage
+pas les reproches, je les mérite tous!...</p>
+
+<p>Hermine alla droit au salon où le frère de madame
+Iraleff attendait toujours, et, avec l'aplomb qui lui
+était propre:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le
+comte voudra bien l'excuser.</p>
+
+<p>Mirosoff leva ses sourcils dédaigneux, prit son
+chapeau, alluma un cigare et battit en retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre
+sa maîtresse, vous lui demanderez pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, répondit Warwara, qui avait essuyé
+ses larmes, mais d'abord ramasse l'argent.</p>
+
+<p>Hermine ramassa les billets de banque, et la
+baronne se mit à les compter.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle,
+les aurait-il pris?</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! s'écria Hermine, ne prêtez donc pas
+à autrui vos viles pensées, il y a encore au monde
+des gens qui gardent une dernière étincelle d'honneur,
+bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque
+vous le jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra
+mieux; mais je partirai avec lui, entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde m'abandonne! gémit Warwara,
+éclatant de nouveau en lamentations.</p>
+
+<p>Elle errait par la chambre au hasard, fiévreuse,
+désespérée. Tout à coup elle s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit-elle, voilà mon billet de banque?</p>
+
+<p>Il était allé, en effet, s'accrocher aux épines d'un
+cactus. Aussitôt cette grande agitation se calma.</p>
+
+<p>&mdash;Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera
+changé, ma petite Hermine.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, grommela sourdement
+la bohémienne.</p>
+
+<p>Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez me faire connaître la somme que vous
+avez dépensée pour moi, madame la baronne, dit-il
+gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour moi
+une dette sacrée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous
+nous raconter là quand madame ne pense
+qu'à implorer votre pardon? Mais parlez-donc,
+madame...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été trop vive... les intentions que tu me
+prêtes sont loin de ma pensée, balbutia la baronne.
+Tu prends si tragiquement toutes choses!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici
+un jour de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! partons ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus
+auprès de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Maryan!...</p>
+
+<p>Il secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara,
+se jetant à ses genoux tout éplorée.</p>
+
+<p>Il la laissa un instant dans cette attitude. Une
+joie sombre, involontaire s'était peinte sur ses traits
+décharnés; puis, la relevant, il la tint pressée contre
+sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant! dis-moi que tu m'aimes encore!</p>
+
+<p>Hermine lui jeta un regard où se mêlaient l'indignation,
+la haine et l'envie.</p>
+
+<p>Tout en attirant le jeune homme sur le divan,
+Warwara pensait en elle-même:&mdash;Que dira Mirosoff?
+Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant dépensé
+pour lui! Et s'il m'échappe... D'ailleurs, c'est un
+plus grand plaisir de faire perdre la raison à un
+homme que de causer à l'ambassade des agitations
+de l'Italie ou de l'empereur Napoléon, avec une
+Excellence édentée ou un cardinal obèse. Dieu sait
+si le pauvre garçon durera longtemps encore!</p>
+
+<p>Jamais elle ne s'était faite pour lui plus coquette,
+plus séduisante, et, tout en l'entourant de voluptueuses
+câlineries, elle n'oubliait pas l'essentiel, la
+question d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons
+ce compte, mais ne t'en préoccupe pas d'avance!
+Loin de moi la pensée de te demander... C'est une
+bagatelle. J'ai tout noté... le total est de cinq mille
+six cent quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers.
+D'ailleurs tu vérifieras toi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée!...</p>
+
+<p>Comme elle avait passé un bras autour de son
+cou, Maryan n'entendait que la douce musique de
+sa voix, sans s'arrêter aux paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement,
+finit-elle par ajouter, je te permets de me
+souscrire un billet. Tu seras calme ensuite? Tu ne
+diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur?</p>
+
+<p>Le sourire de Warwara était si délicieux, son
+étreinte si tendre, que Maryan prit machinalement
+la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il écrivait,
+Warwara affectait de son côté un air d'indifférence:
+elle étirait avec un léger bâillement ses membres
+magnifiques. Quand Maryan lui remit le billet, elle
+le posa sur la cheminée sans y jeter un coup d'oeil;
+blottie plus près encore de son amant, elle reprenait
+sur ce malheureux, par tous les sortiléges
+dont elle savait la puissance, son diabolique empire.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, Maryan fut arraché au premier
+sommeil par le contact léger d'une main froide
+comme un flocon de neige. Warwara était debout
+devant son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas si je te trouble encore une
+fois, dit-elle; mais, cher, tu as oublié dans ton billet
+les vingt-trois kreutzers.</p>
+
+<p>Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumière,
+lui apporta le précieux papier et trempa elle-même
+la plume dans l'encre.</p>
+
+<p>&mdash;Combien as-tu dit?...</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-trois kreutzers... tu sais bien.</p>
+
+<p>Les ayant notés, elle lui donna deux baisers
+brûlants et s'en alla toute joyeuse.</p>
+
+<p>Le lendemain, on la vit à l'Opéra, en compagnie
+de Mirosoff et de sa soeur.</p>
+
+<p>Hermine, qui, lorsque rentrait sa maîtresse, avait
+fait d'ordinaire un premier somme, fut éveillée vers
+dix heures ce soir-là par un bruit insolite dans la
+chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne
+fût arrivé, jeta autour d'elle une robe de chambre
+et courut frapper à la porte du jeune homme. Quelle
+fut sa surprise de le trouver tout habillé! Il avait
+endossé ses vieux vêtements d'autrefois, dont jamais,
+au grand étonnement de Warwara, il n'avait
+voulu se séparer; son manteau gris en bandoulière
+comme un soldat, il tenait à la main un bâton de
+voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus-Marie! s'écria la bohémienne, quel projet
+est le vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile à deviner. Je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Où donc?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y pouvez songer, malade comme vous
+l'êtes!</p>
+
+<p>&mdash;Je me trouve très-bien. Jamais je n'ai eu
+l'esprit plus sain: c'est l'essentiel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'atteindrez pas la frontière seulement...
+Un si long voyage! Savez-vous ce qu'il coûte?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai à pied.</p>
+
+<p>&mdash;A pied de Rome à Kolomea!</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants
+qui me nourriront. Il ne m'en faut pas
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos bagages?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'emporte que ce qui m'appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi une grâce... Toutes mes épargnes
+sont à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, petite! Dieu te récompensera. Moi, je
+n'ai besoin de rien. Sois heureuse.</p>
+
+<p>Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement.
+Elle s'attachait à lui toute frémissante; mais
+il l'éloigna avec douceur et partit en jetant un
+dernier regard dans la chambre, où elle s'était laissée
+tomber à genoux. D'en haut, Hermine l'entendit
+chantonner le vieux refrain:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Courage, Cosaque, sois gai,</p>
+<p>Tu es toujours jeune et vaillant!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il s'éloignait en chantant; il voulait revoir sa patrie,
+cette patrie à laquelle le coeur de chacun de nous
+reste attaché, quoiqu'elle soit rude et pauvre. Ce fut
+ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleuâtres,
+vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+
+<p>En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie
+auprès de l'âtre, par terre, la tête enveloppée de
+ses tresses dénouées et renversée contre le mur.
+Elle s'était endormie dans son désespoir. La baronne
+l'éveilla en lui touchant doucement le genou du
+bout de son pied. Elle entr'ouvrit les yeux, mais ne
+bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de
+Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie,
+revint auprès d'Hermine et l'interrogea.</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti, répondit la bohémienne.</p>
+
+<p>&mdash;Parti? pour me rejoindre au théâtre peut-être?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour Kolomea.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'a pas un kreutzer sur lui!</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti cependant!</p>
+
+<p>Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout,
+compta son or, inspecta son écrin. Il n'avait
+rien emporté! Ayant constaté cela, elle tomba
+éplorée dans un fauteuil.</p>
+
+<p>Le vide laissé par ce départ lui devint de jour en
+jour plus sensible. Mirosoff et sa soeur l'importunaient;
+elle avait pris l'Italie en grippe. Sans même
+dire adieu à ses amis, elle quitta Rome brusquement
+et passa quelques mois à Paris. L'été la retrouva,
+comme de coutume, dans sa seigneurie de Separowze.
+Le premier soin de la baronne avait été de s'informer
+de Maryan. Elle apprit que, gravement
+malade, celui-ci avait été recueilli par un pauvre
+maître d'école du voisinage. Elle lui écrivit une
+lettre pleine de tendres reproches: Maryan ne répondit
+pas; elle écrivit de nouveau, se plaignant de
+son ingratitude. Point de réponse encore.</p>
+
+<p>Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa
+au débiteur, le priant de lui rendre par fractions la
+somme qu'il lui devait. Même silence. Le temps
+s'écoula. Peu à peu elle parut oublier le pauvre
+Maryan Janowski, mais une rencontre inattendue
+vint rafraîchir sa mémoire.</p>
+
+<p>C'était par une après-midi d'automne. La baronne
+avait fait en compagnie de sa fidèle Hermine une
+assez longue promenade et retournait chez elle,
+fatiguée. Les rayons du soleil ruisselaient tièdes et
+clairs sur le feuillage devenu rare et qui brillait des
+plus beaux tons de pourpre; comme un fleuve d'or
+roulaient les feuilles tombées que l'on foulait aux
+pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons;
+le ciel était d'un bleu pâle admirablement
+limpide, mais dans l'air flottait une odeur lourde et
+stupéfiante qui rappelait un peu l'église et tout
+autant la cave. Le lointain était barré par une de
+ces murailles basses et grises que forment les
+brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge s'accrochaient
+aux chaumes et aux herbes desséchées; un
+vol de grues se dirigeait vers le sud; bientôt on n'en
+vit plus qu'un triangle noir qui se dessina sur le ciel,
+tandis que de temps à autre les cris stridents des
+oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain
+comme un appel de détresse.</p>
+
+<p>Une cigogne retardataire perchée sur une grange
+faisait tristement claquer son bec; on eût dit la
+crécelle de bois du vendredi saint. Aucun oiseau ne
+gazouillait plus; l'oeil eût vainement cherché dans
+l'espace l'aile diaprée d'un papillon: c'en était fait
+de la danse des moucherons à travers les flammes
+rouges du soir, c'en était fait du concert des grillons
+et du bourdonnement des abeilles. Un solennel
+silence régnait dans la nature et faisait penser à ce
+calme qui se répand sur le visage d'un mort après
+qu'est exhalé le dernier soupir. Au milieu de ce
+silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit
+tout à coup Maryan assis sur un banc de bois au
+seuil d'une maisonnette; ses mains étaient jointes
+devant lui; ses grands yeux bleus levés vers le ciel
+semblaient suivre le vol des oiseaux de passage qui
+émigraient vers le sud. Et qu'il était pâle! A peine
+tenait-il encore à la terre!</p>
+
+<p>La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle
+rebroussa chemin précipitamment. Il lui était impossible
+de passer devant le spectre de celui qu'elle
+avait aimé.</p>
+
+<p>Aux premières neiges, elle regagna Lemberg. Là,
+elle apprit, dans une fête chez le gouverneur, de la
+bouche de certain gentilhomme qui avait des terres
+dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski
+n'atteindrait pas le printemps, et qu'il eût manqué
+du strict nécessaire si quelques amis d'autrefois,
+entre autres un vieux juif ancien factotum de son
+père, ne l'avaient point secouru. Le lendemain,
+Warwara se rendit chez un procureur, qu'elle
+chargea de poursuivre Maryan selon la loi. Lorsque
+celui-ci reçut la sommation, il ne fit que sourire et
+déchira le papier en deux morceaux qu'il jeta au
+feu.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire peut se discuter, lui dit le maître
+d'école qui l'hébergeait. Ne la remettrez-vous pas
+entre les mains d'un avocat?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai
+déjà le meilleur des avocats, celui contre lequel tous
+les tribunaux du monde sont impuissants, la mort.</p>
+
+<p>Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement
+de grelots, et la porte du malade s'ouvrit avec
+impétuosité pour livrer passage au maître d'école,
+puis ce brave homme s'arrêta tout à coup, sourit,
+toussa, cracha d'un air embarrassé; il finit par
+bégayer:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un là.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? demanda Maryan avec effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Une dame qui... quel bonheur!... une dame
+qui... voyez vous-même...</p>
+
+<p>Sur le seuil parut une femme enveloppée de voiles
+épais. Le malade se redressa, et la dernière goutte
+de sang qui restait dans ses veines monta violemment
+à ses joues. Mais déjà la femme voilée lui
+tendait les bras et venait s'agenouiller près de sa
+chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Maryan! murmura-t-elle d'une voix qui n'était
+pas celle de Warwara.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! est-ce possible? Vous, Théofie?...
+vous?... Qu'est-ce... qu'est-ce qui vous amène?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le demandes? dit madame Janowska
+en arrachant son voile, tu me le demandes, et je
+suis ta femme? et tu souffres?...</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille sur ce point. Dieu me délivrera
+bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venue pour te soigner! s'écria la bonne
+créature. Si tu le permets... ajouta-t-elle avec
+crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre amie, tu seras bien mal ici...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous nous arrangerons...</p>
+
+<p>Elle n'en dit pas davantage, mais se mit à déballer
+mille petites choses qui soulagent les malades et
+dont Maryan avait été privé jusque-là.</p>
+
+<p>Lorsque Hermine, avec un plaisir visible, apprit
+cette nouvelle à sa maîtresse, celle-ci eut une attaque
+de nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est auprès de lui! elle le soigne!
+elle fait venir des médecins en consultation, et tout
+cela, grand Dieu! avec mon argent! Oh! les hommes
+n'ont ni honneur ni conscience!</p>
+
+<p>A mesure que la terre s'éveillait sous le souffle
+du renouveau, Maryan se sentait mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, lui disait sa femme, encore quelques
+semaines, et nous aurons le printemps. Tu guériras
+tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Pour jouir du bien-être que je ressens, répondit
+le malade, il faut qu'un homme soit bien près de la
+mort. La vie ne s'annonce pas si consolante et si
+légère.</p>
+
+<p>Déjà les frimas fondaient le long des vitres, un
+vent doux passait sur la plaine de neige; le fleuve
+rompait ses chaînes avec un bruit de tonnerre, et
+de tous côtés naissaient des ruisseaux qui descendaient
+vers lui en murmurant; une vapeur humide
+s'élevait sans cesse; de grosses gouttes d'eau
+pareilles à des larmes perlaient aux fenêtres: c'était
+partout un bruissement perpétuel. Encore un jour,
+encore un, et la terre, dépouillée de son linceul,
+s'épanouirait dans une vapeur bleuâtre. Des petits
+nuages de ouate moutonnaient sur le ciel serein;
+le sol fumait et remplissait l'air d'un parfum frais,
+capiteux, enivrant; les corbeaux s'envolaient lourdement
+vers la montagne; les moineaux pépiaient sur
+les branches encore nues et dans les haies qui servent
+de clôture aux chaumières. Le gazon flétri se
+parait d'une verdure nouvelle; tout était si distinctement
+dessiné par le vigoureux éclat du soleil, que le
+moindre petit tronc d'arbre sur la colline lointaine,
+chaque abreuvoir perdu au sein des pâturages apparaissait
+avec une netteté extraordinaire. Déjà commençaient
+dans les airs ces jeux folâtres, ces chansons,
+auxquels succède bientôt l'épanouissement
+complet de tout ce qui vit.</p>
+
+<p>Un jour, une hirondelle cherchant son ancien nid
+entra sous le porche; elle voltigea quelques minutes
+deçà delà avec des petits cris, puis elle s'égara
+jusque dans la chambre du malade, où, après avoir
+fait mille tours, elle finit par se reposer sur le dossier
+de sa chaise, en clignant ses petits yeux noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous apporte le printemps, dit Théofie
+avec joie; ne dirait-on pas qu'elle va nous conter
+des nouvelles de ces beaux pays lointains où il n'y a
+pas d'hiver?</p>
+
+<p>Le malade se retourna, et regardant l'oiseau familier:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit-il, elle vient me parler d'un pays
+où il n'y a plus d'hiver, plus d'orages, plus de douleurs,
+plus de déceptions... Ne connais-tu pas la
+croyance populaire? L'hirondelle qui entre dans la
+chambre en volant est une messagère de paix, une
+messagère de mort...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ces tristes pensées?</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne sont pas tristes, Théofie; elles me sont
+très-douces. Cette nuit, j'ai rêvé que je volais, moi
+aussi, et, tandis que je m'élevais de plus en plus
+haut, la terre se déroulait au-dessous de moi comme
+une broderie bigarrée; les rivières n'étaient plus
+que des fils d'argent, et les nuages voguaient dans
+l'azur comme des cygnes sur une nappe d'eau. S'envole-t-on
+quand on est mort? Je voudrais m'envoler.</p>
+
+<p>Le même jour, il fut saisi d'une grande faiblesse,
+mais refusa de se coucher. Il sourit lorsque les
+huissiers de Kolomea entrèrent pour saisir ses meubles
+au nom de la baronne Bromirska; il les observa
+en souriant toujours, tandis qu'ils inscrivaient consciencieusement
+ses habits râpés, son linge usé, ses
+vieilles bottes.</p>
+
+<p>&mdash;Le reste m'appartient, dit sa femme, mettant
+la justice à la porte.</p>
+
+<p>L'hirondelle était sortie depuis longtemps, mais
+Maryan croyait toujours l'entendre; il la cherchait
+à travers la chambre. La nuit, il demanda une fois
+à boire, puis voulut s'habiller. On lui obéit, on lui
+donna ses vêtements, on le porta jusqu'à la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse entrer, dit-il à sa femme, l'odeur des
+fleurs nouvelles... J'ai senti le printemps!... Que
+c'est doux, que c'est bon!...</p>
+
+<p>Théofie hésitait à ouvrir la fenêtre, mais Maryan
+fit un mouvement des paupières qui signifiait:&mdash;Désormais,
+peu importe...&mdash;Et la fenêtre fut
+ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la referme, dit le mourant, qu'après que je
+ne serai plus, afin que mon âme puisse s'envoler.</p>
+
+<p>Il resta quelque temps tranquille, comme s'il eût
+respiré avec délices l'air embaumé. Tout à coup, sa
+tête se renversa, et il se mit à chanter tout bas:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Petite moissonneuse,</p>
+<p>Aiguise ta faucille;</p>
+<p>Dans la steppe, belle fille,</p>
+<p>Le froment est mûr!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Au matin revinrent l'huissier, le clerc et le juge du
+village. Ils avaient reçu l'ordre exprès de conduire
+en prison Maryan Janowski, la baronne Bromirska
+ayant demandé, outre la saisie, la contrainte par
+corps. Théofie les conduisit dans la chambre funèbre,
+où brûlaient six grands cierges autour de Maryan,
+qui, pâle, paisible, plus beau que jamais, les
+mains jointes sur les fleurs qui jonchaient sa poitrine,
+semblait dormir. La fenêtre était restée ouverte,
+et, sur le rebord, l'hirondelle, familièrement
+perchée, jetait son petit cri doux et triste devant le
+catafalque drapé de noir.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, dit avec amertume madame Janowska.
+Conduisez-le en prison si vous voulez.</p>
+
+<p>Les trois hommes firent le signe de la croix et
+s'agenouillèrent pour réciter une prière.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Lorsque Warwara reçut le billet de mort à marges
+noires, elle s'évanouit, et, longtemps après
+qu'elle fut revenue à elle, ses larmes coulèrent en
+abondance. Hermine resta pelotonnée dans un coin
+jusqu'au soir et du soir jusqu'au matin, sans rien
+dire. Le lendemain, elle fit offrir le saint sacrifice
+pour le repos de l'âme du défunt et pria de tout
+son coeur.</p>
+
+<p>Le premier rayon du soleil d'été ramena la baronne
+à Separowze. Elle apprit que madame Janowska
+habitait encore la maison où était mort
+Maryan et résolut d'aller lui rendre visite. La veuve,
+en grand deuil, la reçut avec plus de surprise que
+d'indignation; elle répondit à toutes les questions
+qui lui furent posées sur les derniers moments de
+son mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda,
+non sans quelque embarras, ses ongles roses
+et murmura timidement:</p>
+
+<p>&mdash;Parlons, s'il vous plaît, de la somme que me
+devait le pauvre homme... vous savez bien, la
+somme...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! il me semble que vous n'avez épargné
+aucun moyen pour vous la faire rendre! répondit
+froidement madame Janowska.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais...
+enfin je compte sur votre honnêteté...</p>
+
+<p>Hermine tirait énergiquement sa maîtresse par la
+robe, mais elle ne réussit pas à l'arrêter dans cette
+ignoble réclamation.</p>
+
+<p>&mdash;Car enfin, continua la baronne, vous vivez de
+mon argent.</p>
+
+<p>&mdash;De votre argent! s'écria la veuve en se levant
+toute droite; avez-vous bien l'impudence de venir
+parler ici de ce commerce d'âmes, femme éhontée!
+Ainsi vous croyez m'avoir payé le sacrifice que je
+vous ai fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous
+donné tout l'or du monde! Je me disais que
+mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme il
+ne pouvait l'être avec moi; voilà pourquoi je vous
+l'ai donné, n'exigeant en échange que mon pain quotidien,
+afin de ne plus lui être à charge, afin qu'il
+fût heureux! répéta Théofie dans l'obstination de
+son étrange dévouement. L'a-t-il été? Non! Vous
+nous avez trompés tous les deux, moi et lui...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, murmura Warwara, ménagez
+mes nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Sa mort est sur votre conscience, répéta sans
+l'entendre madame Janowska, vous l'avez tué! que
+son spectre vous poursuive...</p>
+
+<p>La baronne trembla sous cette menace.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce! répétait-elle en s'efforçant de gagner
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas
+un kreutzer; emportez ses vieilles nippes si vous
+voulez... tenez... ceci vous appartient!</p>
+
+<p>Mais madame Bromirska avait pris la fuite.</p>
+
+<p>Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin à
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Où vas-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;A son tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Herminoskha, ma chère Nushka, supplia
+la baronne, n'y va pas! ne fais pas cela! Je ne dormirais
+pas de la nuit!</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe! répondit la bohémienne en
+s'échappant.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda
+tout émue:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu été faire là? demanda-t-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Planter des fleurs sur son tombeau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les as plantées toi-même?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Jésus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en!
+Va-t'en!</p>
+
+<p>Elle se déshabilla toute seule, tant était grande
+son horreur pour ces mains qui avaient touché la
+terre où reposait Maryan; mais, au coup de minuit,
+Hermine la vit se précipiter dans sa chambre un
+flambeau à la main et le visage revêtu d'une pâleur
+livide:</p>
+
+<p>&mdash;Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu!
+Je l'ai vu!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Le mort!&mdash;Ses dents s'entrechoquaient en
+parlant.&mdash;J'ai senti son souffle froid comme la
+tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il était là debout
+devant mon lit et me faisait signe!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répliqua Hermine, c'est une punition
+du Ciel! Vous l'avez bien méritée! Je souhaite qu'elle
+se renouvelle chaque nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota
+la baronne. Je commanderai cent messes pour
+lui... Crois-tu que cela me viendra en aide?... Cinquante
+messes, qu'en dis-tu?&mdash;reprit-elle après
+une pause qui lui avait suffi apparemment pour se
+calmer un peu.</p>
+
+<p>Lorsque la joyeuse lumière du jour entra dans la
+chambre, Warwara trouva que dix messes seraient
+assez, et après le déjeuner elle envoya Hermine
+chez le curé pour commander une seule messe, qui
+ne fut suivie d'aucune autre, le spectre de Maryan
+Janowski ne s'étant plus montré.</p>
+
+<p>La baronne avait trente ans à cette époque, c'est
+à-dire l'âge où une femme bien portante est à l'apogée
+de ses charmes et plus dangereuse que jamais;
+le bonheur ne voltige plus devant elle comme un
+papillon chatoyant, mais il se couche à ses pieds
+comme un chien soumis. La tête de Warwara rappelait
+la beauté sévère de la Vénus au miroir, du
+Titien; sa haute taille, sa démarche avaient autant
+de grâce que de majesté. Elle était riche, tout le
+monde lui rendait hommage, elle pouvait satisfaire
+tous ses désirs, et cependant elle n'était pas contente.
+Une perpétuelle inquiétude, qu'elle attribuait à ses
+nerfs malades, la tourmentait sourdement. Chaque
+jour, son médecin lui donnait de nouveaux conseils;
+enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:</p>
+
+<p>&mdash;Il vous faudrait plus d'activité, madame, dit-il
+gravement; occupez-vous de quelque façon utile.</p>
+
+<p>Warwara s'occupa en effet, et de la manière qui,
+à son point de vue, était le plus utile.</p>
+
+<p>Elle était entrée en relations à Lemberg avec un
+Juif du nom de Gottesmann; ce personnage, aussi
+dévot que rusé, possédait toute sa confiance. Gottesmann
+n'était certes pas ce qu'on appelle un honnête
+homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour
+esquiver la loi sans se compromettre. De concert
+avec ce Juif, la baronne commença donc à dépenser
+utilement son activité selon l'ordonnance du médecin.
+L'hiver, elle habitait Lemberg, et l'été Separowze,
+s'occupant à la campagne comme à la ville
+d'affaires aussi variées qu'intéressantes. Elle prêtait
+de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux
+officiers, aux fils de famille qui étudiaient dans la
+capitale, aux petits employés. L'embarras de ces
+pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scènes
+de drames auxquels ils la faisaient assister avaient
+pour ses nerfs détendus un charme indicible; elle
+buvait leurs larmes comme du champagne. Quand
+un lieutenant, ayant engagé sa parole d'honneur,
+se voyait sur le point de perdre son grade, quand
+un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses
+folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père
+de famille criblé de dettes se tordait à ses pieds, tel
+qu'un ver qu'on écrase, alors elle jouissait réellement
+de la vie et savourait jusqu'aux moindres détails
+de la situation, sans en dédaigner un seul. D'abord
+elle feignait d'être inflexible, puis elle accordait une
+vague espérance, comme si les prières de ses débiteurs
+aux abois et quelques à-compte, toujours bien
+reçus, l'eussent désarmée; mais la saisie ne s'ensuivait
+pas moins. Les atermoiements n'avaient d'autre
+but que de rassurer ses victimes afin de lui permettre
+de fondre sur elles à l'improviste. Quand elle
+avait traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait
+dans son argent et il se trouvait que sans rien
+risquer elle avait savouré quelques agitations délicieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui
+font venir leurs toilettes de Paris, des hommes qui
+entretiennent plusieurs maîtresses à la fois. Moi, j'ai
+des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir est
+d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de
+la prison pour dettes.</p>
+
+<p>Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais
+une obole, car la satisfaction de les torturer ne l'eût
+jamais dédommagée d'une perte; l'avidité l'emportait
+encore chez elle sur la jouissance qu'elle éprouvait
+à faire sentir aux malheureux le pouvoir de
+l'argent.</p>
+
+<p>Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse
+dans ses spéculations. Elle prêtait sur des immeubles,
+sur le blé, sur des marchandises de toutes
+sortes. Si le payement ne s'effectuait pas au jour
+dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engagé,
+l'exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann
+se rendait d'ordinaire acquéreur à vil prix pour
+revendre ensuite le plus avantageusement possible.
+Nombre de marchés frisaient la ligne de séparation
+qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses
+permises et les choses défendues. La baronne tendait
+volontiers ses filets sur les terrains vagues où
+la justice n'a point de prise. Ainsi, elle possédait,
+par indivis avec un parent de feu son mari, certaine
+maison à Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs
+voulut acheter un immeuble. Warwara s'empressa
+de recommander la maison de Cracovie, mais
+elle passa sous silence ce détail peu important qu'elle
+en possédât la moitié. La maison valait quarante
+mille florins. Selon le conseil de son astucieuse
+parente, le cousin de Bromirski, agissant comme
+propriétaire unique, demanda le double de cette
+somme; mais M. Gottesmann, qui s'était posé en
+entremetteur, conseilla fortement à l'acquéreur de
+ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer
+de plus. C'était aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement,
+il lui manquait vingt mille florins.
+Gottesmann lui procura donc cette somme à douze
+pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut
+conclue; Warwara reçut aussitôt sa part de vingt
+mille florins, plus dix mille florins pour l'argent
+prêté; elle trouva moyen en outre de grappiller dix
+mille francs de chicanes.</p>
+
+<p>Autant la baronne était indulgente pour elle-même,
+autant elle se montrait sévère pour autrui;
+elle dépouillait sans scrupule; mais le sens moral
+s'éveillait chez elle dès qu'elle se sentait lésée, si peu
+que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions
+contre les coupables! Un de ses fermiers,
+ruiné par la grêle ou par un incendie, venait-il la
+supplier d'avoir un peu de patience, elle se tordait
+les mains en s'écriant:&mdash;Désormais, je ne me fierai
+à personne, non, à personne! Moi qui vous croyais
+honnête homme! N'est-ce pas, Hermine? toi aussi,
+tu le croyais honnête? Et maintenant vous descendez
+au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous...
+sortez de ma présence!...&mdash;Quiconque lui faisait
+perdre un liard cessait aussitôt d'être honnête.
+Hélas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans
+chacun des pauvres hères qu'ils rançonnent et un
+fripon en celui qui leur fait du tort! Le monde juge-t-il
+autrement? Nos créanciers ne sont-ils pas toujours
+à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des
+coquins? Demander à Warwara un peu de pitié
+pour des paresseux, des prodigues, des maladroits,
+c'eût été vraiment trop exiger d'une femme raisonnable.
+Jamais elle n'eut cette faiblesse à se reprocher;
+la sensibilité ne lui joua jamais de tours; ses
+nerfs eux-mêmes devenaient au besoin singulièrement
+calmes: le grincement d'un clou sur un mur
+les eût exaspérés, mais le spectacle d'une exécution
+ne les chatouillait que très-agréablement. C'est que
+la richesse endurcit plus vite un coeur que l'eau
+bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait
+donc ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait
+même une telle intrépidité lorsqu'il s'agissait
+d'argent, qu'elle faillit devenir un jour victime de
+son héroïsme.</p>
+
+<p>Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch,
+petit russien, grand faiseur de projets, qui bâtissait
+aujourd'hui un moulin, pour y ajouter demain une
+boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès
+que lui souriait un nouveau système, le seigneur
+Papowitch, un songe-creux de la première sorte,
+occupé tantôt de l'invention d'un vaisseau perfectionné,
+tantôt de celle d'un canon ou d'un ballon
+modèle, eut le malheur de découvrir sur ses terres
+une argile qui lui sembla propre à faire de la porcelaine.
+Aussitôt le projet d'une fabrique de porcelaine
+germa et mûrit dans son esprit, mais l'argent
+comptant lui manquait pour l'effectuer. Il rendit
+visite à sa voisine et développa ses idées d'une façon
+qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci
+n'hésita pas à lui remettre dix mille florins contre
+une lettre de change payable au bout d'un an. Bien
+que le bon jeune homme eût été contraint d'écrire
+douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait
+jamais depuis de faire l'éloge de son obligeante
+voisine.</p>
+
+<p>Les constructions avançaient; il se procura des
+machines, prit des ouvriers; mais, avant le terme
+échu, il lui fallut encore emprunter trois mille florins,
+ce qui ne l'empêcha pas d'être obligé de s'arrêter
+peu après, faute de ressources. L'échéance vint: il
+dut demander un délai. Warwara lui accorda six
+mois, s'il voulait s'engager pour quinze mille florins.
+Lorsqu'il fit de nouveau appel à sa patience, elle se
+montra moins accommodante et en exigea vingt mille,
+toujours payables dans six mois; mais le malheureux
+Papowitch, se trouvant de plus en plus embarrassé,
+Warwara n'hésita pas ensuite à faire saisir la forêt
+et le moulin. Elle gagna encore dix mille florins à
+cette saisie. Plus que jamais l'infatigable Papowitch
+cherchait de l'argent pour achever sa fabrique. Cette
+fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante
+et procura cinq mille florins pour lesquels
+le propriétaire souscrivit un billet de six mille, qui
+en deux années s'éleva jusqu'à douze mille, sans
+que la fabrique pût être encore mise en activité. Au
+jour de l'échéance, le pauvre Papowitch fut tout
+surpris de voir la plus aimable femme du cercle,
+comme il l'avait longtemps nommée, faire main-basse
+sur la métairie, les troupeaux, les pâturages
+et enfin sur la fabrique. Il se consola par un nouveau
+projet. En fouillant ses champs, il y avait
+trouvé du charbon de terre; cela valait une mine
+d'or! Naturellement, l'exploitation lui coûta cher,
+mais une bonne fortune lui fit rencontrer certain
+gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut
+le dernier emprunt de ce constructeur de châteaux
+en Espagne. La seigneurie, la terre furent vendues
+par autorité de justice; ensemble elles valaient bien
+quarante mille florins; les enchères cependant n'atteignirent
+pas cette somme, ou plutôt à la première
+et à la seconde enchère aucun acheteur ne se présenta.
+À la troisième, la plus aimable femme du
+cercle offrit deux mille florins, et la propriété lui fut
+adjugée. Alors seulement, les yeux du bon Papowitch
+s'ouvrirent; ils s'ouvrirent même très-grands,
+si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain
+l'effet d'une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain
+membre par membre, comme on mange un artichaut
+feuille à feuille. Un instant il forma le suprême
+projet de mettre le feu à sa maison, mais il s'en tint
+finalement à celui de partir pour Baden, où le
+râteau du croupier balaya son dernier sou. On le
+revit dans le pays quelque temps après, déguenillé,
+en bottes trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter
+dans le salon de la baronne:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec
+hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes
+champs, ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous avez perdu la tête.</p>
+
+<p>Warwara s'était levée, mais Papowitch la saisit
+par le bras et tira un couteau.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! s'écria-t-il, voilà tes intérêts!</p>
+
+<p>En même temps, il lui portait à la poitrine un
+coup qui ne la blessa que légèrement, car le pauvre
+diable ne savait ce qu'il faisait: il était ivre.</p>
+
+<p>Elle appela au secours.</p>
+
+<p>Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait
+de l'étrangler quand les domestiques accoururent.</p>
+
+<p>Il fut terrassé.</p>
+
+<p>&mdash;Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a
+voulu m'assassiner, frappez! frappez-le! et traînez-le
+en justice.</p>
+
+<p>Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant
+qu'il n'avait voulu que l'effrayer; ce fut en
+pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il fut
+jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea.
+La baronne parut aux assises dans une toilette élégante
+pour témoigner contre lui. Lorsqu'elle l'eut
+entendu condamner à trois années de prison, considération
+prise des circonstances atténuantes, elle
+fronça le sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels
+drôles qu'un seul châtiment: la potence, qu'il
+fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes.
+Elle envoya même aux journaux de Vienne un
+article de plaintes et de récriminations contre la
+justice gallicienne.</p>
+
+<p>Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait
+cependant se passer d'affection et non pas seulement
+de cet amour sensuel qu'elle en était venue
+à demander aux valets de bonne mine dont elle
+s'entourait volontiers, mais de pur dévouement.
+Aussi l'empire d'Hermine grandissait-il tous les
+jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa maîtresse,
+réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs,
+s'amusant parfois à la faire pleurer, tant elle se
+montrait impertinente et capricieuse. N'importe, la
+baronne tenait à elle par-dessus tout; c'était l'unique
+créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement;
+or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse
+complétement du besoin d'aimer et d'être
+aimé, fût-il en apparence de pierre ou de glace.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Bien des années s'étaient écoulées depuis la nuit
+où Maryan Janowski, près de mourir, avait salué le
+printemps, lorsque je fis connaissance avec la baronne
+Bromirska. L'incident qui me conduisit chez
+elle était des plus simples; il s'agissait de lui présenter
+une liste de souscriptions ouverte par quelques
+amis des arts en vue d'envoyer un jeune peintre
+d'avenir étudier sous le ciel et au milieu des chefs-d'oeuvre
+de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits
+sur la liste était celui de la baronne. Je me présentai
+chez elle dans l'après-midi. Cette chaleur tropicale
+qui distingue l'été gallicien, aussi court qu'il est
+ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot
+de mon cheval, tourbillonnait autour de moi comme
+un nuage de fumée. Le ciel, d'un bleu foncé pur et
+puissant, resplendissait des feux implacables du soleil.
+On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant
+d'oiseau ne se faisait entendre; l'herbe semblait
+brûlée au bord des ruisseaux taris. A l'horizon se
+détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.</p>
+
+<p>J'éprouvai une sensation de soulagement délicieuse
+en m'enfonçant sous les futaies de Separowze: les
+vieux chênes formaient une voûte de verdure que
+perçaient çà et là des flèches de lumière dorée; du
+fond des ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur
+monta vers moi, mêlée à des arômes de miel
+sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en
+atteignant une clairière non loin de la seigneurie,
+de me trouver au milieu d'un abatage qui permettait
+aux rayons du soleil de pleuvoir en liberté. Les
+souches grises, avec leurs longues barbes de mousse
+et leurs racines largement étirées, faisaient penser à
+une armée de gnomes prête à entrer en bataille
+contre les géants de la futaie. Partout s'alignaient
+des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De
+distance en distance, un Titan renversé, ses rameaux
+encore parés de quelques feuilles sèches, barrait le
+chemin; des centaines de coléoptères en cuirasse
+vert doré fourmillaient dessus, et l'écorce fendue
+laissait couler la résine comme coule le sang d'une
+blessure mortelle. Deux bûcherons étaient en train
+de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au plumage
+bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant
+du bec contre le tronc d'un autre arbre avec un
+bruit mesuré.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc fait abattre ce bois magnifique?
+demandai-je aux bûcherons.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? répéta l'un d'eux en posant sa pioche
+pour essuyer la sueur qui couvrait son visage. Qui
+serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a besoin
+d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en
+a jamais assez.</p>
+
+<p>Ce que je vis à Separowze ne s'accordait que trop
+avec le jugement du bûcheron. On eût dit que la
+guerre venait de traverser la seigneurie et que les
+ravages du canon avaient été à peine réparés. Un
+habit de mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n'est
+pas plus bigarré que ne l'était le château de cette
+riche baronne Bromirska, dont tout le monde enviait
+l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement
+peint en rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé
+tomber par places cet enduit et ressemblait à quelque
+écran de tapisserie rongé par les teignes.</p>
+
+<p>La toiture avait évidemment besoin des soins du
+couvreur; la cheminée croulante, réduite à la moitié
+de sa hauteur primitive, semblait s'accroupir,
+telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies étaient
+en maint endroit remplacées par des morceaux de
+papier collé. Ici, un bouchon de paille remplissait
+quelque trou. On avait barré plusieurs fenêtres avec
+des planches qui leur donnaient un air de prison.</p>
+
+<p>Entre les lames d'une jalousie couverte de poussière
+passaient et repassaient une myriade de moineaux,
+qui avaient installé leurs nids derrière ce
+rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que
+par un seul gond et semblait destiné à remplacer
+dans la tempête la grinçante girouette qui manquait
+au toit, bordé de ce qui semblait d'abord un étrange
+travail de sculpture, de ce qui n'était en réalité
+qu'une guirlande pressée de nids d'hirondelles.</p>
+
+<p>Les hirondelles apportent le bonheur, selon une
+croyance populaire, aux maisons qu'elles choisissent;
+pour cette raison sans doute, la baronne les
+tolérait. La grange, construite en longueur auprès
+de l'habitation, rappelait par ses poutres détachées,
+ses bardeaux pourris qui laissaient entrevoir la nudité
+des solives, la carcasse gigantesque d'un animal
+antédiluvien.</p>
+
+<p>De l'autre côté de la seigneurie s'étendait un jardin
+mal entretenu, où le plantain et les orties obstruaient
+les anciennes allées; on cultivait maintenant des
+légumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre
+les choux et les raves jaillissaient encore quelques
+touffes de roses et de giroflées. Je confiai mon
+cheval à un gars costumé en jockey, qui m'apprit
+que sa maîtresse était chez elle, et je montai avec
+précaution l'escalier dont les marches en bois formaient
+presque autant de bascules. Le valet, occupé
+dans l'antichambre à attraper des mouches, me conduisit,
+en souriant avec complaisance, par une
+enfilade de pièces délabrées où se reflétait le caractère
+de celle qui en faisait son gîte. Les murs semblaient
+crier des maximes d'économie:&mdash;Ne jetez
+rien! ne réparez rien!&mdash;Çà et là, ils laissaient
+pendre leurs tapisseries en morceaux, comme des
+affiches déchirées au coin des rues. Dans tous les
+angles se tendaient de grandes toiles d'araignée
+dont les fils couraient d'un tableau à l'autre: les
+araignées aussi portent bonheur. Tous les sièges se
+dérobaient sous des housses de toile grise rappelant
+la cendre des Juifs au jour de la réconciliation. Dans
+les bahuts et sur les étagères se mêlaient à la vieille
+argenterie les objets les plus hétérogènes: souliers
+de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets
+flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes
+de chapeaux, un bras de statuette, un collier de
+chien, un jouet d'enfant, la moitié d'un peigne, de
+vieux clous, des noisettes sèches, des brosses à
+dents usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait
+du bec quelques graines de lin dans sa cage, dont
+les fils de fer étaient remplacés par un entrelacement
+de ficelles. Auprès d'une fenêtre jaunissait un
+calendrier de 1840. Le secrétaire supportait quelques
+belles pièces de vieux Saxe plus ou moins
+ébréchées, mais aussi de grands ciseaux couverts
+d'une rouille pareille à des taches de sang, de vrais
+ciseaux de Parque destinés à trancher la vie des
+mortels, un encrier d'argent barbouillé d'encre, un
+vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de
+papiers saupoudré de tabac à priser.</p>
+
+<p>On respirait dans cette étrange demeure l'odeur
+mixte qu'exhale un fruitier et un garde-manger: en
+effet, des poires et des pommes à demi mûres
+étaient dispersées au bord de toutes les fenêtres et
+sur toutes les tables où elles pourrissaient, tandis
+que des débris de victuailles de toutes sortes, soigneusement
+conservés, se décomposaient de leur
+côté en attirant une multitude de mouches.</p>
+
+<p>Warwara Bromirska me reçut dans sa chambre
+à coucher, où elle était en train de s'attifer devant
+une grande glace. Elle me tendit sa belle main, froide
+comme le marbre, et m'invita poliment à m'asseoir
+auprès d'elle, sur un petit divan d'où sortaient de
+tous côtés des mèches d'étoupe. À la tête du large
+lit italien s'entre-croisaient deux sabres recourbés
+autour d'un révolver; sur la table de nuit était jeté un
+poignard. La pendule marquait onze heures et demie.</p>
+
+<p>Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son
+âge; elle n'avait perdu ni ses cheveux, toujours frisés
+avec art, ni ses dents sans défaut; il lui restait même
+une certaine fraîcheur à laquelle le fard contribuait
+sans doute, mais son visage avait pris avec l'âge une
+étrange expression de méfiance et de méchanceté.</p>
+
+<p>Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche
+au bas du menton, dessinant ce qu'on eût pu
+prendre de loin pour une sorte de moustache sarmate.
+Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un
+couteau; en vérité, ils se plongeaient dans votre
+coeur ni plus ni moins que le glaive le mieux aiguisé
+pour disséquer ce coeur sans miséricorde; mais, ce
+qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'était sa
+toilette. Je n'en avais jamais rencontré de pareille;
+évidemment elle portait, pour ménager ses robes
+neuves, des vieilleries du passé, des vieilleries d'apparat:
+une mantille de velours bleu qui laissait la
+ouate s'échapper aux coutures, une vieille robe rose
+d'où pendait un falbalas, décousu peut-être dans un
+bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y
+avait de cela vingt ans et plus. Sur sa tête était posé
+un fez turc, et la finesse de ses pieds se perdait dans
+de grosses pantoufles en feutre.</p>
+
+<p>Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait
+éprouver l'abatage de sa magnifique futaie, en cherchant
+à lui persuader que ce sacrifice était mal
+entendu, même au point de vue de l'économie.</p>
+
+<p>Elle tira une longue bouffée de sa cigarette:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je
+sais aussi que je ne vivrai point éternellement. Je
+veux donc jouir de mes biens tandis que je vis. Ce
+n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amène. En
+quoi puis-je vous être agréable?</p>
+
+<p>Tirant de ma poche la feuille de papier où s'alignaient
+déjà plusieurs souscriptions, je me mis en
+frais de rhétorique.</p>
+
+<p>Elle sourit, un peu embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien contribuer à cette oeuvre selon
+mes moyens, dit-elle enfin. On m'a déjà parlé de
+votre peintre; je ne doute pas de son génie, mais,
+pour parler franchement, ce génie, ne craignez-vous
+pas de l'étouffer?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi,
+à cette sotte redite que le talent ne grandit que
+dans la misère? Il est prouvé cependant que les
+plus grands esprits ont été ceux que ne tourmentaient
+pas le besoin de produire pour satisfaire aux
+nécessités vulgaires de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible! répondit-elle en cherchant dans
+ses poches quelque menue monnaie de cuivre; puis
+elle prit la feuille, s'approcha du secrétaire, écrivit
+deux ou trois mots qu'elle sécha au moyen d'une
+pincée de sable prise dans le crachoir, compta et se
+relut encore une fois, puis me rendit en soupirant
+la liste, plus cinquante kreutzers.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je vous demandais, c'était de me
+dire si le jeune homme était vraiment digne de notre
+compassion, de nos secours. Vous êtes-vous bien
+assuré de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir
+un bon coeur. Les gens en abuseront souvent.</p>
+
+<p>Elle se laissa retomber négligemment sur le sofa
+auprès de moi:</p>
+
+<p>&mdash;Quand on montre tant de sensibilité à propos
+de quelques méchants arbres, qu'est-ce que cela doit
+être, bon Dieu, quand il s'agit d'un homme! Permettez
+cette observation à une vieille femme: je ne vous
+crois pas un garçon pratique... eh! eh! cela viendra,
+monsieur, avec le temps!... Il faudra que vous vous
+pénétriez d'une chose: c'est que dans ce monde il
+ne s'agit pas de coeur bon ou méchant, mais d'une
+loi de nature. Celui-ci profite de celui-là tant qu'il
+peut. Il n'est personne qui hésite à se servir, pour
+atteindre au plus haut, d'une échelle vivante, oui,
+oui, d'une échelle formée de têtes d'hommes!</p>
+
+<p>Elle fit un mouvement du pied; on eût dit que ce
+pied se posait avec joie sur la nuque d'un des malheureux
+qu'elle avait renversés impitoyablement
+comme les chênes séculaires de sa forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, madame, de vous contredire à
+mon tour, répliquai-je en m'efforçant de rester poli;
+l'expérience nous enseigne à aider le prochain, ne
+fût-ce que par intérêt personnel, afin d'être secourus
+nous-mêmes le cas échéant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tendre la main à la paresse, à la sottise,
+s'écria madame Bromirska, tout agitée. L'indigent
+ne peut s'en prendre de son indigence qu'à lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Pas toujours. Il y a une sorte de pauvreté qui,
+comme la richesse, étouffe nos élans, paralyse nos
+forces.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes aussi des ennemis de la richesse?
+Vous nourrissez ces dangereuses idées modernes
+qui conduisent au communisme, vous vous faites
+l'apôtre du partage universel?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, madame, répondis-je. Je
+crois impossible de rendre tout le monde riche,
+car si chacun était riche, tout le monde manquerait
+du nécessaire, personne ne voulant plus travailler.
+Jusqu'ici, malheureusement, ni les philosophes, ni
+les économistes, n'ont réussi à résoudre le grand
+problème d'un partage équitable de la propriété,
+mais il me paraît hors de doute que, dans la classe
+moyenne seulement, la vie d'un peuple, celle de
+l'humanité tout entière pousse de saines racines. La
+pauvreté, comme la richesse, a toujours arrêté le
+progrès. Richesse et pauvreté sont les différentes
+formes de la même maladie. La santé n'existe que
+là où vous trouvez en équilibre le travail et le gain,
+et là aussi est la liberté. La propriété sans le travail
+engendre la tyrannie, et le travail sans la propriété
+conduit à l'esclavage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout à fait selon la nature, décida la
+baronne en roulant une nouvelle cigarette.</p>
+
+<p>&mdash;Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le
+contraire. D'où vient que les descendants de familles
+riches déclinent à la seconde ou troisième génération,
+tandis que les descendants des pauvres s'élèvent
+tout aussi sûrement, de sorte que la nature, en
+somme, tient la balance égale entre la richesse et la
+pauvreté? Il faut que dans la première il y ait quelque
+chose de démoralisant, et dans la seconde une
+force qui nous pousse et nous fait aspirer en haut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, répliqua la baronne: j'ai eu
+l'occasion d'observer cela par moi-même. Jetons
+seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez
+comme tout a changé ici pour les deux grandes
+races dominantes, la noblesse polonaise et le paysan
+petit-russien, depuis 1848. Notre noblesse déchoit de
+plus en plus, tandis que le paysan prospère.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reconnaissez donc que la circulation de
+l'argent s'accomplit selon les lois de la nature, tout
+comme la circulation de la vie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, s'écria la baronne, c'est pour
+cela que je remercie Dieu de n'avoir pas d'enfants
+qui gaspilleraient les biens que j'ai su acquérir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter
+votre argent là-haut.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps
+réfléchi à ce que je ferais en cas...</p>
+
+<p>Elle fut interrompue par les aboiements d'un
+petit roquet qui s'élança dans la chambre. Tout
+blanc et joliment rasé, il avait une crinière et une
+queue de lion; chaque poil de son corps se hérissa
+de colère à ma vue, comme s'il eût voulu me
+déchirer:</p>
+
+<p>&mdash;Paix, Mika! dit la baronne en le caressant.
+Regardez cette chère petite bête, monsieur; tandis
+que les enfants nous coûtent tant d'argent, Mika m'a
+valu un héritage de dix mille florins.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel
+ou plutôt vers le plafond, où se balançaient les toiles
+d'araignée.</p>
+
+<p>&mdash;L'héritage de mon amie, la baronne Zatner.
+Elle ne voulait confier ce petit animal qu'à moi seule,
+qu'elle aimait tendrement; aussi donna-t-elle l'ordre
+de me le porter après sa mort avec une somme de
+dix mille florins. Mais Mika nous a interrompus...
+Où en étions-nous?...</p>
+
+<p>Et la baronne se tourna vers moi en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en
+effet, sous certains rapports, une cause de soucis.
+On possède et on ne jouit pas. Je ne peux pas
+manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans
+emporter seulement une obole pour Caron. C'est
+triste!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, vous voyez que cette seule
+pensée gâte pour vous les joies de la possession, et
+peut-être y a-t-il des jours où d'autres nuages se
+joignent à celui-là pour vous attrister. Vous admettez
+donc avec moi que les lots s'égalisent et que la
+nature est juste en définitive. Celui qui, avec une
+poche vide, a le coeur gai, tient sa part de félicité
+terrestre. Il donnera plutôt un oeuf sur les deux
+qu'il possède que le riche n'en donnera un sur
+soixante, et pourtant le plaisir de donner est infiniment
+supérieur à celui de recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles illusions! fit la baronne avec dédain.
+Si vous voulez que je sois sincère, j'avouerai que je
+n'ai ressenti aucun plaisir en faisant l'aumône à
+votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme
+ne soit vainqueur à la fin, mais j'espère bien
+ne pas voir cela. Nos paysans cependant ne se gênent
+pas déjà pour prendre du bois, du blé, des fruits,
+tout ce que Dieu fait croître, et ils ne croient même
+pas commettre de péché.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mûrir
+pour tous les fruits et les légumes, répliquai-je; le
+même homme, qui ne vous reconnaît pas le droit de
+poser une clôture à votre champ, vous rendra fidèlement
+votre portefeuille bourré de billets de banque
+si le hasard le lui fait trouver. Je ne justifie pas nos
+paysans de s'approprier sans scrupule ce que le riche
+leur enlève, à les entendre; mais rappelons-nous
+pourtant, madame, que saint Augustin a dit: «Le
+superflu du riche est le nécessaire du pauvre.»</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon opinion sur ce point, répliqua la
+baronne. Vous ferez le signe de la croix si je vous
+la dis, car elle n'est ni chrétienne ni moderne, mais
+enfin c'est mon opinion. La misère sans adoucissement,
+sans espérance, sans secours, comme elle
+existe aujourd'hui, n'est qu'une conséquence de
+l'abolition de l'esclavage. Vous vous étonnez? C'est
+pourtant ainsi. Considérez la Russie, l'Amérique;
+vous ne pourrez me donner tort. Autrefois, le planteur
+soignait, protégeait son esclave; le serf, lui
+aussi, était fort bien traité par son seigneur; chez
+nous le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci
+lui appartint; il l'aidait à rebâtir sa maison dévorée
+par le feu, il lui donnait du blé aux époques de
+disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien.
+Pour le pauvre, je le répète, l'esclavage est un bonheur,
+et jamais de cet esclavage on ne réussira,
+entendez-vous, à supprimer que les bienfaits; ses
+maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De même que le
+peuple le plus fort et le plus riche soumet le plus
+faible et le plus pauvre, de même en est-il entre les
+individus. Chacun dispute à l'autre l'air, la lumière,
+la vie, comme font les arbres dans la forêt. Or, ne
+vaut-il pas mieux que le plus faible se rende, que le
+plus pauvre offre volontairement sa nuque au pied
+du riche? Les hommes grossièrement organisés, les
+hommes du peuple sont formés par la nature pour
+nous servir nous autres, qui sommes d'une constitution
+plus fine, plus délicate. Qu'ils travaillent afin
+que nous puissions vivre agréablement! C'est justice.
+Croyez-vous que les splendeurs du monde antique,
+qui excitent notre enthousiasme à un si haut degré,
+eussent été possibles sans l'esclavage? Chez nous,
+je parle du temps de la république polonaise, tout
+gentilhomme avait les mêmes priviléges qu'un citoyen
+libre de la Grèce et de Rome, et le paysan
+labourait pour lui afin qu'il pût se vouer sans réserve
+au bonheur de la patrie. Mais les idées philanthropiques
+ont gâté tout cela; quand il s'est trouvé des
+nobles pour pérorer sur les droits naturels et le
+contrat social... Bon! vous savez toutes ces choses
+mieux que moi, vous savez quelles révolutions ces
+philosophes bienfaisants ont provoquées, comment
+la Pologne a été déchirée, comment est née la Révolution
+française...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il
+me semble que la triple tyrannie de l'aristocratie,
+du clergé et des partisans de la cause polonaise a
+produit l'esclavage des paysans, la persécution des
+sectes dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de
+la Pologne en un mot. Quant à la France...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit
+la baronne; je n'ai prétendu dire que mon
+opinion. Je prête volontiers l'oreille, moi aussi, à
+celle d'un étranger, pourvu que la discussion n'entraîne
+ni contrainte ni violence. Cette façon de
+s'échauffer sur tout ne me plaît pas; elle ne me
+semble propre qu'à exciter du trouble et de l'agitation,
+tandis qu'un échange de pensées discret et
+mesuré peut contribuer à notre plaisir et à notre
+instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous
+voulez venir quelquefois tenir compagnie à une
+vieille femme, vous ferez une bonne oeuvre. Que le
+Ciel vous bénisse!</p>
+
+<p>Elle me baisa au front et me congédia de cette
+façon hautaine que les vieilles dames chez nous ont
+en commun avec les princes de l'Église et autres
+potentats.</p>
+
+<p>Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait
+toujours onze heures et demie, Dieu sait depuis
+combien de jours!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+<br>
+
+
+<p>Depuis, j'allai souvent à Separowze. Mes amis
+s'en étonnaient, car, disaient-ils, qu'est-ce qui peut
+l'y attirer? La campagne n'est pas belle; il n'y a
+point de chasses, et les dîners de la baronne ne sont
+rien moins que succulents. C'était vrai, et pourtant
+je ne m'ennuyais jamais à la seigneurie. J'y avais
+découvert une collection d'originaux tels qu'il n'en
+existe plus peut-être nulle part ailleurs qu'en Gallicie.
+À elle seule, Warwara eût suffi sans doute à m'intéresser.
+Je pénétrais, pour ainsi dire, dans les
+coulisses de sa vie. Tandis que d'autres, ne la voyant
+qu'à l'église ou dans le monde, pouvaient se tromper
+sur son caractère, confondre le masque avec le
+visage, moi je la surprenais à ces heures inévitables
+où les nerfs se détendent, où l'esprit d'intrigue se
+repose, où la comédienne oublie son rôle, et ce
+déshabillé moral d'une femme prudente, astucieuse
+entre toutes, avait, je dois en convenir, le charme
+le plus piquant pour un observateur. Que de naïveté
+dans la proclamation incessante de son monstrueux
+égoïsme! Aussi avais-je renoncé à jamais la contredire.</p>
+
+<p>Les moissons en seront-elles moins détruites si
+vous critiquez et condamnez la grêle? La foudre qui
+frappe un innocent sur le grand chemin l'épargnera-t-elle
+davantage parce que vous lui aurez reproché
+l'immoralité de son action? Non vraiment, on ne
+peut que constater le phénomène et en prendre
+note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il y avait en
+elle un mélange bizarre d'impressions apparemment
+contradictoires: l'avidité de l'or, la volupté de la
+possession étaient comme paralysées par la crainte
+de jouir d'un trésor qu'elle idolâtrait sans oser y
+toucher. C'était une misérable vie en somme, sans
+lumière, sans couleur, sans joies, et pourtant la
+pensée que cette vie dût finir la faisait tressaillir
+d'angoisse. La terreur de la mort finit par briser ce
+roc. Warwara devint dévote, une fausse dévote
+s'entend. Elle priait, se confessait, brodait des ornements
+d'église, mais sans cesser pour cela de faire
+de l'usure et des spéculations. Quand elle veillait à
+ce que ses gens observassent toutes les abstinences,
+tous les jeûnes prescrits, son avarice fraternisait
+évidemment avec sa dévotion; elle ne dédaignait pas
+non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordât
+avec ses principes d'économie. Aussi prit-elle parti
+tout à coup pour le système hygiénique qui prescrit
+l'usage exclusif des végétaux. Il fallait entendre là-dessus
+son valet de chambre Martschine. Retroussant
+ses manches et se léchant les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous donnait de l'herbe à manger, monsieur
+le bienfaiteur, rien que de l'herbe, comme
+aux boeufs (pour Martschine, tout légume, sauf la
+choucroute, était de l'herbe). Mais la révolution
+a éclaté à la fin! Je crois que, si elle ne nous avait
+pas donné d'autre viande, nous l'aurions mangée
+elle-même!</p>
+
+<p>J'arrivai un jour à Separowze, avant le coucher
+du soleil, au moment où l'on trayait les vaches. De
+très-loin déjà, des chants harmonieux avaient frappé
+mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je
+m'arrêtai pour mieux entendre s'élever en choeur une
+douzaine de voix justes et fraîches.</p>
+
+<p>&mdash;Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes
+filles? dit Martschine en retroussant derechef ses
+manches de chemise. Madame a su qu'elles buvaient
+quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de
+sorte que les pauvrettes ont reçu l'ordre de chanter
+sans interruption tant que la besogne dure; celle
+qui s'arrête est punie. Madame aime tant la musique
+que c'est pour elle le meilleur remède quand elle se
+sent nerveuse. Vous êtes peut-être nerveux aussi?
+ajouta Martschine en me jetant un regard si méfiant
+que je ne pus m'empêcher de rire. Eh bien! ici,
+nous sommes tous nerveux, acheva-t-il avec un gros
+soupir.</p>
+
+<p>Warwara, comme tous les gens soupçonneux et
+âpres, était souvent volée; on se faisait une fête de
+déjouer quelque peu sa surveillance. Quand elle
+s'en apercevait, c'était un nouvel aiguillon pour sa
+misanthropie.</p>
+
+<p>Je me rappelle qu'elle reçut une fois devant moi
+un de ses fermiers, petit homme maigre et noir dont
+les yeux de chat disparaissaient sous d'épais sourcils.
+Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de
+nouveau et finit par soupirer bruyamment comme
+une locomotive qui laisse échapper la vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il arrivé? dit la baronne, inquiète. Je
+t'ai prié déjà de ne pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer
+quelque malheur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'écria le fermier d'un ton
+lamentable, quels temps que les nôtres! En fut il
+jamais de plus durs!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage...
+tu cherches des prétextes.</p>
+
+<p>&mdash;Des prétextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai
+d'assez bonnes raisons! Il m'a été impossible de me
+procurer de l'argent, du moins tout l'argent que je
+vous dois...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Tu oses?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ose n'avoir pas le sou, répondit-il en
+s'enhardissant; il m'a fallu me saigner aux quatre
+membres pour vous apporter le peu que voici.</p>
+
+<p>Et il jeta une liasse de billets de banque sur la
+table.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi
+comme un sac, vous me trouverez vide, absolument
+vide.</p>
+
+<p>Warwara compta les billets, et peu à peu un
+sourire se dessina sur ses lèvres. Elle finit par
+repousser vers le bonhomme une partie de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là deux fois plus que tu ne me dois.</p>
+
+<p>Un instant le fermier la regarda stupéfait, puis sa
+bouche s'ouvrit lentement, ses yeux suivirent le mouvement
+de la bouche, tous ses traits exprimèrent une
+rage comique. S'approchant d'elle avec emportement:</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi la grâce, madame, de me donner
+un soufflet.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de
+votre main; ou bien, peut-être, ce jeune seigneur
+aura-t-il pitié de moi et m'en donnera-t-il un?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie... Jésus! Marie! Joseph! que j'ai
+fouillé dans la mauvaise poche. Oh! boeuf que tu es!</p>
+
+<p>&mdash;Qui appelles-tu boeuf!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma
+soutînt le contraire. Faire de pareilles bévues!...
+Triple sot! va!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà vos bons paysans, me dit Warwara. Il a
+les poches bourrées d'argent, et il prétend que les
+temps sont durs! Faut-il ménager de pareils fripons?</p>
+
+<p>Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les
+ménager.</p>
+
+<p>Un autre des fermiers avait le tort de lui porter
+sur les nerfs par son seul nom. Il est vrai que le
+pauvre homme se nommait Petschenischintschenko.
+Le nom était difficile à prononcer; se le rappeler
+seulement était une grosse affaire; aussi prétendait-elle
+qu'il s'en servait comme d'une sorte de cachette
+pour esquiver réclamations et poursuites.</p>
+
+<p>&mdash;Si je veux lui envoyer Martschine ou l'huissier,
+je ne retrouve plus ce diable de nom et je suis
+obligée de recourir à la description:&mdash;Tu sais bien,
+ce grand paysan en sierak brun<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, avec un bonnet
+en toison d'agneau noir?&mdash;Beau signalement! Il y
+a aux environs cinq cents paysans de grande taille
+en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en
+bonnet de peau d'agneau noir!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> L'habit des paysans petits-russiens.</blockquote>
+
+<p>La baronne finit cependant par saisir le pauvre
+Petschenischintschenko et par lui tirer lentement
+les plumes comme fait le vautour du moineau qu'il
+tient dans ses serres. Peu à peu, elle lui prit ses
+boeufs, ses chevaux, ses vaches, ses prés, ses
+champs et jusqu'à sa chaumière, sans se hâter et
+avec délices, comme s'il se fût agi de détacher l'une
+après l'autre les syllabes de ce nom interminable
+qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à prononcer,
+jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un misérable monosyllabe,
+un <i>rien</i> tout sec, vêtu de guenilles, nu-pieds,
+et cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Un soir, en descendant le perron pour aller faire
+une promenade, nous nous trouvâmes face à face
+avec ce pauvre hère. La baronne, craignant peut-être
+quelque violence, fit mine de rentrer, mais il
+avait déjà saisi la manche de sa kazabaïka<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> et y
+appliquait ses lèvres, qui laissèrent une large tache
+sur le velours rouge:</p>
+
+<p>&mdash;Ne te sauve pas, ma colombe, s'écria-t-il;
+réjouis-moi par ta vue, par tes discours qui coulent
+comme le miel!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Vêtement de femme garni et doublé de fourrure.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Je crois que cet homme est ivre! s'écria Warwara.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, répondit-il.</p>
+
+<p>Et en effet le malheureux était à jeun. Il ne trébuchait
+ni ne bégayait; ses yeux n'avaient pas cette
+faible lueur propre aux yeux d'ivrogne; seul, son nez
+brillait rouge-foncé comme une lampe qui s'éteint.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice,
+s'écriait Petschenischintschenko avec un mélange
+d'enthousiasme et d'ironie, je te dois la liberté, le
+plus grand des biens. Oui, tu m'as délivré! Qu'est-ce
+que l'argent en effet? Rien! Rien qu'un souci,
+un fardeau! Tu m'en as débarrassé avant le grand
+voyage qui nous force tous, tôt ou tard, à y renoncer.
+Tu m'as donné la liberté. Il faut que je t'embrasse.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu approches, je te fais chasser à coups de
+pied, entends-tu? cria la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? parce que je me serai montré reconnaissant,
+parce que je t'aurai embrassée?</p>
+
+<p>&mdash;Martschine! appela madame Bromirska de
+toutes ses forces.</p>
+
+<p>Mais Martschine fut jeté au loin comme une plume
+par le grand paysan, qui étreignit la baronne, quoiqu'elle
+se défendît, et l'embrassa d'abord sur la joue
+droite, puis sur la joue gauche; après quoi il s'essuya
+la bouche avec sa manche et s'en alla en chantonnant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La fille a des yeux noirs,</p>
+<p>Une fossette au menton!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Des scènes du genre de celle-ci se renouvelaient
+presque chaque jour, et j'en faisais mon profit. J'observais
+aussi les allures étranges d'Hermine.</p>
+
+<p>La baronne, qui passait désormais tout l'hiver
+dans ses terres, n'avait d'autre distraction que de
+jouer au piquet, enveloppée de manteaux et de
+châles comme pour une course en traîneau, dans
+sa chambre à peine chauffée. Toutes les autres
+pièces de la maison étaient fermées à clef par économie.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement
+quand la douce Nuschka était de bonne humeur, et
+cela n'arrivait qu'à de rares intervalles. Comme sa
+maîtresse, la jolie petite bohémienne était devenue,
+en prenant des années, une affreuse caricature de
+ce qu'elle avait pu être jadis. Toute la vie de son
+visage tanné s'était réfugiée au fond de ses yeux d'oiseau
+de proie qui brillaient sombres et féroces dans
+la caverne de leurs orbites. Elle raillait la baronne
+sans miséricorde, la dupait, la volait, allait même
+jusqu'à la maltraiter. Warwara s'était donné un
+tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait,
+moins elle pouvait se passer de ce tyran, contre
+lequel de temps à autre elle essayait de se révolter,
+mais pour céder toujours à la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me faites pas cette méchante mine, disait
+Hermine; souriez, entendez-vous, soyez gaie, ou je
+pars demain.... Vous me connaissez?</p>
+
+<p>Et Warwara souriait à travers ses larmes de
+rage.</p>
+
+<p>Si la famille d'Hermine venait à la seigneurie,
+force était bien que la baronne se dessaisît des
+clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'était pas
+sans combat.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me réduis à la mendicité, tu me mènes au
+tombeau! disait-elle en sanglotant.</p>
+
+<p>Puis elle se rendait comme une ville qui capitule:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas,
+comme si elle m'eût confié un dangereux secret;
+ah! la misérable! que ne puis-je vivre sans elle!
+Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes
+nerfs seulement, elle serait châtiée comme elle mérite
+de l'être! Pour guérir mes nerfs, je sacrifierais
+la moitié de ma fortune, oui, la moitié!</p>
+
+<p>Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur
+maîtresse de tous les maux qu'elle leur faisait supporter.
+Martschine surtout s'entendait à les torturer:
+longtemps il s'était demandé en quoi pouvaient
+bien consister les souffrances nerveuses dont
+on parlait sans cesse dans la maison, et il avait fini
+par se persuader qu'il devait être nerveux lui-même;
+Voici en quelle circonstance:</p>
+
+<p>C'était peu de temps après son entrée à la seigneurie.
+Le jour de la fête de Warwara était proche,
+et Martschine fut appelé dans l'appartement de sa
+maîtresse pour y apprendre par coeur, avec l'aide
+de cette dernière, le compliment qu'il devait réciter
+au nom de tous les autres domestiques.</p>
+
+<p>L'aide que lui prêtait la baronne consistait en
+grands coups de chasse-mouche distribués sur la
+joue, l'oreille ou les jambes chaque fois que la mémoire
+se montrait récalcitrante. Et Martschine s'arrêtait
+plusieurs fois à chaque vers; le premier surtout
+paraissait lui offrir des obstacles insurmontables.
+Il commençait ainsi: «Sois saluée, toi, soleil de nos
+jours!»</p>
+
+<p>Même après qu'il eut réussi à retenir tout le reste
+du compliment, Martschine continua d'hésiter à la
+première ligne. Il fallait que sa maîtresse la lui dît,
+et alors tout le reste suivait comme par enchantement.
+De même jaillit la mélodie d'une pendule à
+musique aussitôt qu'on a poussé le bouton. La veille
+de la fête, la baronne lui fit passer un dernier examen;
+il s'arrêta comme de coutume:</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ta main, s'écria-t-elle, impatientée,
+en levant le chasse-mouche.</p>
+
+<p>Martschine tendit la main, mais il la retira si vite
+que le coup ne toucha que le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Ta main! entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Non, voyez, elle se retire d'elle-même...</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu donc si lâche?... Obéis!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux
+pas... ce doit être nerveux. Je suis sûrement nerveux.</p>
+
+<p>La baronne éclata de rire. Le lendemain, elle
+attendit, assise sur son fauteuil comme sur un trône,
+en robe de soie rouge, le compliment des gens de
+sa maison. Ils entrèrent en bon ordre, formèrent un
+demi-cercle, et Martschine, muni d'un énorme
+bouquet, s'avança, puis se prosternant, lui baisa la
+main, fit un pas en arrière, salua de nouveau,
+baisa pour la seconde fois la main de la baronne
+et finit par pousser, en la regardant, un profond soupir,
+toujours sans parler. Pendant quelques minutes,
+un silence inquiétant régna dans la chambre; enfin
+Warwara montra des yeux au pauvre Martschine le
+rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. Comme il
+ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers mots;
+mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien
+que le bruit d'une grosse mer agitée, comme il le
+dit plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Sois saluée, toi, soleil de nos jours! murmura
+de nouveau la baronne.</p>
+
+<p>Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara
+elle-même, entr'ouvrit les lèvres et continua de
+se taire. Exaspérée, la baronne se leva d'un saut et
+lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en criant
+à tue-tête:</p>
+
+<p>&mdash;Sois saluée, toi, soleil de nos jours...</p>
+
+<p>Aussitôt Martschine continua rapidement, avec la
+précision d'une machine:</p>
+
+<p>&mdash;Noble dame, qui embellis notre existence...</p>
+
+<p>Et il arriva heureusement au bout; mais son visage,
+pâle comme la mort sur une joue et violemment
+coloré sur l'autre, produisait un singulier effet.</p>
+
+<p>Ce jour-là, par extraordinaire, il y eut festin à
+Separowze. Martschine, ayant avalé une assiettée
+de soupe, un plat de choux, une aune de boudin, la
+moitié d'un gros rôti de porc et une vingtaine de
+<i>pirogui</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, tout en desserrant à plusieurs reprises la
+boucle de sa ceinture, se mit à gémir:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'a abandonné, je n'en puis plus... Non,
+je ne saurais manger davantage. Je suis décidément
+nerveux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Mets national, boulettes de pâte farcies de fromage.</blockquote>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+<br>
+
+
+<p>Depuis lors, il comprit les maux de sa maîtresse.
+Tout le monde pour lui était nerveux, jusqu'au
+couvreur qui se tua en se laissant choir du haut du
+toit de l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Les nerfs, murmurait-il, les nerfs!</p>
+
+<p>Nerveux comme il prétendait l'être, ce singulier
+garçon avait pour principal talent d'agacer les nerfs
+des autres. Martschine avait été longtemps soldat et
+se vantait d'avoir vu de loin la bataille de Solférino
+comme sur une image. Du service militaire il lui
+restait le goût de la propreté d'abord, l'habitude de
+l'obéissance ensuite.</p>
+
+<p>Le premier dimanche qui suivit son installation
+chez la baronne, celle-ci lui ayant demandé:</p>
+
+<p>&mdash;Ne fais-tu pas un tour après dîner?</p>
+
+<p>Il répondit debout, en position et la tête à droite:</p>
+
+<p>&mdash;Madame commande que je me promène?</p>
+
+<p>Quelque temps après, comme il psalmodiait, assis
+sur les marches du perron, une sorte de chant
+funèbre:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as du chagrin? demanda la
+baronne, ouvrant la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment serais-je heureux, madame? répliqua
+Martschine. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni
+soeur, pas même une bonne amie. Je suis en effet
+très-malheureux. Madame ne me commande pas de
+n'être point malheureux, j'espère!</p>
+
+<p>Il était taquin ou stupide.</p>
+
+<p>La baronne ne souffrait pas que le mot de mort
+fût prononcé devant elle, pas plus que les mots
+d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin tombait
+malade, Hermine avait coutume de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un petit voyage de plaisir.</p>
+
+<p>S'il mourait:</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti pour l'Italie.</p>
+
+<p>La petite chienne ayant refusé sa pâtée, Martschine
+ne manqua pas de déclarer que Mika pensait
+faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre part, sous
+prétexte de propreté, il imagina un jour de tapisser
+les murs salpêtrés d'un pavillon, où la baronne allait
+volontiers l'été faire la sieste, de tous les billets
+mortuaires bordés de noir qui s'étaient accumulés
+dans la seigneurie depuis des années. La baronne
+faillit s'évanouir à ce spectacle.</p>
+
+<p>Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait
+la vue de la misère, et cependant tous les
+vendredis une troupe de mendiants se présentait à
+Separowze. C'était un usage immémorial, et Warwara,
+qui tenait à passer pour dévote, n'eût pas osé
+l'abolir. Charger ses gens de distribuer les aumônes
+répugnait trop à sa méfiance. Elle imagina donc de
+faire déposer dans le vestibule un habillement complet
+qui avait appartenu à feu son mari et une de
+ses propres toilettes, usée, chiffonnée, on peut le
+croire.</p>
+
+<p>Chaque mendiant, l'un après l'autre, endossait ces
+oripeaux sous la surveillance de Martschine, de sorte
+qu'au lieu d'une vingtaine de misérables en haillons
+elle recevait chaque vendredi huit messieurs en pantalon
+de nankin, frac bleu et souliers de bal, et
+douze dames en robe à queue. Dans chacune des
+mains salement gantées qui se tendaient vers elle,
+la baronne déposait deux kreutzers. Il arriva que,
+certain vendredi, l'un des messieurs en frac bleu
+manquait à l'appel.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne pourra venir, répondit Martschine. Il est
+parti.</p>
+
+<p>&mdash;Parti?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour l'Italie. J'espère que madame ne le
+trouve pas mauvais?</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! que veux-tu me faire accroire là?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais
+ce qui est sûr, c'est que je l'ai vu partir, de mes
+propres yeux vu!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'être pas venu
+prendre congé de sa bienfaitrice.</p>
+
+<p>&mdash;Il est assez difficile de se montrer reconnaissant
+et poli, dit Martschine, éclatant tout à coup, quand
+on est mort...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! il est mort?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Brute, me dire cela, à moi! s'écria la baronne.
+Va! retire-toi de ma présence!</p>
+
+<p>Et elle eut encore une attaque de nerfs.</p>
+
+<p>Un matin, Martschine apporta une lettre à sa maîtresse
+tandis qu'on la coiffait. Hermine, qui justement
+était de mauvaise humeur, lui tirait les cheveux
+de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la
+lettre, resta debout les yeux attachés sur la baronne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci,
+pourquoi me regarder de cet air ahuri?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai grand'pitié de madame, répondit
+gravement Martschine; j'espère que madame ne me
+défend pas d'avoir pitié d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, je te le défends! s'écria Warwara,
+rouge de colère. Tu es ici pour me servir, non pas
+pour avoir pitié de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne peux faire autrement, répliqua
+Martschine avec une émotion profonde; j'ai un si
+bon coeur et je suis si nerveux: comment n'aurais-je
+pas pitié de madame?</p>
+
+<p>Et il se mit à sangloter.</p>
+
+<p>L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre,
+le cocher, s'avisa lui aussi d'avoir des nerfs; seulement
+il ne les sentait qu'à la pleine lune. Une fois, il
+attela les chevaux au carrosse d'apparat comme
+minuit sonnait et serait allé Dieu sait où, si Martschine
+ne l'eût réveillé à temps. Une autre fois, on le
+vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait pas la
+taille du reste, assis à la lucarne du grenier, les
+pieds pendants, une ligne à la main. Il pêchait dans
+la cour.</p>
+
+<p>La petite chienne blanche Mika était encore le
+plus nerveux de tous les hôtes de Separowze. La
+moindre chose excitait sa méchanceté; mais il suffisait,
+pour que cette méchanceté devînt de la rage,
+que Martschine glissât sur le parquet ciré une brosse
+à chaque pied. Alors les mollets de l'imprudent
+couraient un danger réel.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+<br>
+
+
+<p>La collection d'originaux que renfermait la seigneurie
+reçut un précieux renfort en la personne
+d'un parent éloigné de Warwara, nommé Zénobius
+Monastyrski.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, élevé dans l'abondance, avait
+gaspillé follement son patrimoine. Devenu pauvre,
+il ne regrettait rien, ayant, pour un temps du moins,
+vécu à sa guise. Qu'il eût faim, qu'il eût froid, qu'il
+dormît à la belle étoile, sa gaieté ne l'abandonnait
+pas. Par une matinée de décembre, il apparut à
+Separowze en habit d'été, sans gants, sans bottes et
+sans bas, les pieds enveloppés de lambeaux de toile,
+un claque sous le bras, et naturellement sa belle
+tante le traita de «prodigue incorrigible», de
+«membre inutile du genre humain», etc.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, interrompit Zénobius
+avec un fugitif sourire, j'ai, l'été dernier, aidé les
+paysans à rentrer le blé; maintenant je travaille
+dans l'étude du notaire Batschkock à Koloméa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que venez-vous demander ici? Je ne
+peux rien pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon encore, chère tante, je ne vous demande
+pas d'argent, je n'y ai jamais pensé, mais je voudrais
+obtenir que vous vous fissiez assurer...</p>
+
+<p>&mdash;De quelle assurance parlez-vous, drôle?</p>
+
+<p>&mdash;D'une assurance sur la vie. Cela ne vous fera
+aucun mal. Laissez seulement un médecin vous
+examiner. Il verra si vous avez une maladie chronique
+ou...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur! C'est au milieu de vos princesses
+de la rampe, de vos coureurs de tripots, dans
+la belle société où vous avez perdu jusqu'à vos dernières
+bottes, que vous prenez ces idées-là?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma tante, il ne vous en coûtera rien. Je
+prétends payer le médecin, et vous ne vivrez ni plus
+ni moins; seulement, lorsqu'il plaira au Ciel de vous
+reprendre, j'aurai une rente assurée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez...
+que je ne vous revoie jamais!</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis, répondit Zénobius avec déférence en
+marchant à reculons vers la porte, mais vous ne
+pouvez m'empêcher de prendre mes précautions.
+Voyons, combien d'années vous reste-t-il encore à
+vivre?... Avec votre constitution...</p>
+
+<p>&mdash;Arrête, bourreau, interrompit Warwara en se
+bouchant les oreilles et tressaillant de tout son corps;
+arrête! ne prononce pas ce chiffre horrible! Je sais
+trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une
+assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de
+l'année, j'en suis certaine. J'aime encore mieux te
+donner asile; mais, au nom de Dieu, ne parle plus
+de ma mort ni de ma constitution.</p>
+
+<p>Zénobius s'empressa de lui baiser la main. Son
+bagage fut vite transporté à la seigneurie; il tenait
+tout entier dans un vieux mouchoir. En cinq minutes,
+il eut pris possession du réduit qui lui était assigné
+au rez-de-chaussée, suspendit un petit crucifix et le
+portrait de sa mère au-dessus de son lit, glissa un
+exemplaire usé de <i>Faust</i> sous son oreiller, puis,
+assis sur un escabeau, les deux mains appuyées sur
+ses genoux, il sourit et respira profondément. La
+misère était conjurée.</p>
+
+<p>Au premier dîner, il se brûla bien un peu les
+lèvres, tant il avait hâte d'apaiser les déchirements
+de son estomac vide; mais, cette faim féroce une fois
+satisfaite, Zénobius reprit les manières polies dont
+il avait eu l'habitude. On eût dit que chez lui le
+gentilhomme se réveillait d'un profond sommeil. En
+même temps, il se rendait utile de tout son pouvoir,
+et naturellement la baronne abusait de cette bonne
+volonté toujours alerte, toujours souriante. Si, vaincue
+par une superstitieuse terreur, elle lui avait
+donné asile, ce n'était pas pour le laisser ensuite
+manger son pain dans l'oisiveté. Elle l'envoyait donc
+aux champs, au marché vendre le blé, surveiller les
+coupes de bois, vaquer aux soins de la basse-cour
+et du jardin; Zénobius recollait les meubles cassés,
+mettait les pantoufles à sa tante, jouait au piquet
+toute la journée sans autre enjeu que des fèves. De
+temps à autre, il se dédommageait de cette sujétion
+par quelque espièglerie.</p>
+
+<p>Je me rappelle avoir assisté à l'une des meilleures.
+J'avais été invité à dîner chez la baronne avec un
+prêtre grec du voisinage et la famille de ce dernier.
+Au milieu de la table se trouvait une grande tarte
+magnifiquement garnie qui datait, je crois, des
+noces de Warwara, et qui toujours était reportée
+intacte au garde-manger. Quelle fut l'émotion de
+notre hôtesse en voyant Zénobius offrir galamment
+de la tarte à Cléopha, la fille aînée du prêtre? Saisissant
+un grand couteau, il porta au précieux objet
+de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux
+alla frapper au front, comme une pierre, le
+digne prêtre effrayé. Plus tard, celui-ci en rit avec
+nous, car il était impossible d'être d'humeur plus
+débonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de
+la baronne s'était attaché à lui d'une affection sincère,
+peut-être parce qu'il était le père de la belle
+Cléopha.</p>
+
+<p>Chaque fois que j'avais rendu visite à la seigneurie,
+Zénobius me prenait par le bras pour m'entraîner
+au presbytère. C'était une humble demeure; nos
+paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches.
+On eût dit un nid d'hirondelles collé à la vieille
+église, et comme dans un nid d'hirondelles, en effet,
+jeunes et vieux, étroitement serrés les uns contre
+les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir.
+Le prêtre disait sa messe, préparait son sermon du
+dimanche, faisait tout tranquillement ses baptêmes,
+ses mariages, enterrait ses morts, et pour le reste
+abandonnait le monde au sage gouvernement de la
+Providence, sans se soucier de la politique ni d'aucune
+des questions brûlantes qui troublent la digestion
+des gens moins bien avisés.</p>
+
+<p>Athanase Kmietowitch n'était qu'un paysan, mais
+un paysan lettré, qui, en revenant des champs,
+copiait d'une belle écriture des livres qu'il était trop
+pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de
+toutes les découvertes de la science, de tous les
+progrès de la philosophie. Très-simple, indifférent
+aux grandeurs, aux richesses, il ne vénérait, après
+Dieu, que deux choses: la science et sa femme.
+Madame Sophronia Kmietowitch était adorée, choyée
+sans cesse, comme l'est seule une femme de prêtre
+grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant
+d'être définitivement consacré au Seigneur, et, s'il
+devient veuf, les ordres qu'il a reçus lui défendent
+de convoler en secondes noces. Aussi quelle
+terreur a-t-il de perdre la mère de ses enfants!
+Il suffisait que madame Sophronia dît: «Si tu me
+contraries, je vais maigrir...» pour qu'il exécutât
+toutes ses volontés. Pourtant madame Sophronia
+aurait pu perdre sans inconvénient une partie de
+son embonpoint vraiment turc. Compatriote de
+cette autre fille de curé petit-russien, Anastasie
+Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous
+le nom de Roxelane, gouverna tout l'empire ottoman,
+elle avait ce même petit nez retroussé qui
+fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce
+petit nez mutin qui trahit tant de caprice, de force
+et de passion réunis.</p>
+
+<p>Cette femme de quarante ans, magnifiquement
+épanouie, et les quatre enfants qui l'entouraient, ne
+faisaient pas mentir le proverbe qui veut que la
+beauté soit l'apanage de toutes les familles de prêtres
+grecs en Gallicie. Je m'aperçus bientôt que l'une
+des jeunes filles, Cléopha, une grande blonde au
+teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux
+couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout
+un monde naïf et poétique comme celui de nos
+contes populaires, était l'objet des attentions respectueuses,
+mais incessantes, du brave Zénobius. C'était
+pour la voir qu'il m'entraînait au presbytère, n'osant
+plus y retourner tout seul, dans la crainte que la
+sollicitude maternelle de madame Sophronia ne
+s'alarmât.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Deux billets élégants, d'une grande écriture nette,
+presque virile, nous avaient invités, M. Kmietowitch
+et moi, à nous rendre chez la baronne le même
+jour et à la même heure. J'allai donc chercher le
+prêtre, et nous entrâmes ensemble dans la cour de
+la seigneurie, pour y être témoins d'une scène vraiment
+bizarre. Warwara, assise à une fenêtre ouverte
+du rez-de-chaussée, un grand livre d'heures à la
+main, récitait tout haut les litanies de la sainte
+Vierge, en s'interrompant de temps à autre pour
+gourmander ses gens occupés dehors à divers services:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! Martschine! les oies sont au verger!...
+«Trône de la sagesse, priez pour nous...»&mdash;Mon
+Dieu! Hermine, qu'as-tu donc cassé?... «Secours
+des pécheurs, priez pour nous...»&mdash;Bon, voilà
+que la sauce brûle... Je la sens d'ici!</p>
+
+<p>Et elle appelait la cuisinière:</p>
+
+<p>&mdash;Maudite coquine! la sauce est brûlée. «Reine
+des anges, priez pour nous!»</p>
+
+<p>Et ainsi de suite. Enfin elle nous aperçut. Mika
+poussa un aboiement frénétique et saisit entre ses
+dents aiguës le manteau du prêtre, sans se laisser
+désarmer par les flatteries de ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Mika! criait la baronne, Mika! méchante
+bête!</p>
+
+<p>Elle nous fit entrer et, sans perdre un instant,
+nous conduisit dans une pièce écartée où jamais elle
+ne recevait de visites. Arrivée là, elle ferma soigneusement
+la porte à clef, après s'être bien assurée que
+personne ne pouvait entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, nous dit-elle, d'avoir eu
+pitié d'une pauvre femme abandonnée. Il s'agit d'un
+secret, d'un grand secret, et je veux me hâter de
+vous le confier. Autrement, on nous dérangerait...
+Vous savez, Hermine... Oh! je suis bien malheureuse!
+Cette Hermine n'a pas de conscience. Elle
+me tourmente dans l'espérance d'hériter... C'est
+une bête féroce, vous dis-je... Mais ses manéges
+seront trompés. J'ai fait mon testament. Je l'ai fait
+en double. Si je le cachais dans un meuble, elle le
+découvrirait; elle forcerait le tiroir, et ma vie,
+messieurs, ne serait plus en sûreté. Cette ingrate
+créature m'assassinerait de même si je le donnais à
+un notaire. À cause de cela, je vous supplie de
+veiller à l'exécution de mes dernières volontés.
+Tenez, prenez!</p>
+
+<p>Elle tendit à chacun de nous une enveloppe
+cachetée.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il plaît à Dieu de m'enlever de ce monde,&mdash;elle
+se mit à pleurer,&mdash;ayez la bonté de remettre
+ce pli...</p>
+
+<p>Elle ne pouvait plus parler, tant était profonde
+chez elle la pitié de soi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, il n'y a pas lieu de craindre ni de
+s'affliger encore, dit doucement le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, n'est-ce pas? répliqua la baronne, essuyant
+ses larmes du revers de la main; j'ai souvent
+entendu dire que les malades qui reçoivent les sacrements
+ou qui font leur testament vivent encore
+longtemps après. Le croyez-vous? C'est que vraiment
+je ne veux pas encore mourir. Feu mon grand-père
+avait atteint sa quatre-vingt-deuxième année, et il
+est resté robuste jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>En ce moment, on frappa violemment à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda la baronne toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! répondit la voix brève d'Hermine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! dit bien bas madame Bromirska.</p>
+
+<p>Elle ouvrit, craintive, et Hermine entra aussitôt
+avec fracas.</p>
+
+<p>&mdash;Des secrets, en vérité? Que se trame-t-il ici?
+Qu'avez-vous contre moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Quelles idées vas-tu te forger, chère Nuschka?
+répondit la baronne de sa voix la plus caressante.</p>
+
+<p>Et elle embrassa familièrement celle que tout à
+l'heure elle appelait sa mortelle ennemie.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+<br>
+
+<p>Il semblait que Warwara eût été avertie par quelque
+pressentiment de sa fin prochaine, car, vers la
+fin de cet automne-là, elle tomba sérieusement
+malade pour la première fois. Les soins du médecin
+de sa maison et des deux docteurs appelés en toute
+hâte de Kolomea ne lui parurent pas suffisants; elle
+fit venir Zénobius près de son lit et lui dit tout
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;Ces sots m'assassineront; prends les chevaux
+et va-t'en vite à Lemberg. Je n'ai confiance qu'en
+toi. Ramène le meilleur médecin. Je payerai... oui,
+je payerai tout; mais ne perds pas une seconde, et
+surtout garde-toi de rien dire...</p>
+
+<p>Elle désigna Hermine d'un mouvement des paupières.</p>
+
+<p>Zénobius partit aussitôt pour Lemberg; mais, le
+soir même, l'état de la malade s'aggrava sensiblement.
+Vers minuit, Hermine, étant seule avec
+sa maîtresse assoupie, la secoua de façon à l'éveiller
+et lui cria dans l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fait un testament?</p>
+
+<p>La baronne ne parut pas comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fait votre testament? répéta impérieusement
+Hermine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon testament? murmura la baronne d'une
+voix éteinte, à quoi bon? Je ne mourrai pas de si
+tôt.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous en fassiez un... et tout de
+suite, entendez-vous! reprit Hermine, la forçant à
+s'asseoir sur son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit Warwara avec une dernière énergie,
+et je te défends de me parler de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurais-je donc sacrifié inutilement toute
+ma jeunesse? s'écria la bohémienne. Cela ne se peut
+pas!... Prenez cette plume, prenez...</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu m'assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine. Vous mourrez sans cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! misérable ingrate! monstre que tu es!...</p>
+
+<p>Les mains de la baronne se crispèrent autour du
+cou d'Hermine, qui crut un instant qu'elle allait
+l'étrangler; mais, à force de coups, la camériste se
+délivra de cette étreinte furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous mourrez! dit-elle aussitôt qu'elle eut
+réussi à reprendre sa respiration, vous mourrez,
+malgré tout, et, à la dernière heure, il n'y aura pas à
+votre chevet un seul être qui vous aime, car moi
+aussi je vous abhorre.</p>
+
+<p>Hermine, après cette déclaration, n'avait plus de
+ménagements à garder; elle prit les clefs que la
+baronne cachait sous son oreiller et chercha le
+testament dans les coins les plus secrets. Warwara
+s'efforçait en vain de se lever, elle se débattait, elle
+appelait et personne ne répondait à ses cris. Au
+matin, Hermine n'avait pas encore trouvé le testament,
+mais elle s'était emparée de tout ce qui dans
+la seigneurie pouvait avoir quelque valeur: bijoux,
+papiers précieux, objets de garde-robe.</p>
+
+<p>Après avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara
+s'était tournée du côté du mur et fermait les yeux.
+Lorsque son médecin vint lui faire sa visite ordinaire,
+elle le supplia d'avoir pitié d'elle, de traîner Hermine
+en justice. Le médecin, croyant aux divagations de
+la fièvre, promit tout ce qu'elle voulut, quitte à ne
+rien faire. Vivante ou morte, cette malheureuse
+femme était abandonnée aux mains de sa servante,
+qui restait la véritable maîtresse de Separowze.</p>
+
+<p>Deux jours se passèrent ainsi, jours d'angoisse
+pour elle. Spectatrice du pillage qu'elle ne pouvait
+empêcher, Warwara ne sentait pas auprès d'elle,
+comme l'avait prédit Hermine, une seule personne
+qui lui fût dévouée. Sous prétexte de la veiller,
+Piotre et Martschine jouaient aux cartes au milieu
+de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave
+et en fumant leur pipe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous en priver, disait Martschine,
+puisqu'elle doit mourir?</p>
+
+<p>La dernière protestation s'était éteinte sur les
+lèvres refroidies de Warwara. Tout à coup, elle
+appela faiblement Mika. La petite chienne s'approcha
+du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa
+maîtresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres,
+elle ne reparut plus. Alors ce coeur de pierre se
+brisa: Warwara sanglota tout haut.</p>
+
+<p>Ainsi se passèrent les derniers jours qu'elle eut
+encore à vivre, si l'on peut appeler vivre cette lutte
+effroyable entre l'âme prête à partir et le corps qui
+se révolte encore. Enfin l'heure sonna qui efface
+toutes les douleurs, qui apporte la délivrance au plus
+méchant comme au meilleur, Mika se mit à pousser
+sous le lit des hurlements lamentables:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, ma pauvre bête?... murmura sa maîtresse.
+Faim, peut-être...</p>
+
+<p>Mais Hermine, éclatant d'un rire impitoyable:</p>
+
+<p>&mdash;Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des
+mourants dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne meurs pas, gémit la baronne, non, je ne
+meurs pas, je ne veux pas mourir! Qu'on aille
+chercher le prêtre, ajouta-t-elle quelques instants
+après.</p>
+
+<p>Quand la cuisinière de Separowze entra au presbytère,
+j'y étais justement en visite; nous nous hâtâmes
+de répondre à l'appel de la mourante. Mais il était
+trop tard. L'agonie avait commencé. Martschine lui
+ayant dit:&mdash;On est allé chercher Sa Révérence
+M. Kmietowitch,&mdash;Warwara répliqua d'une voix
+que personne ne reconnut:&mdash;Qui est celui-là?&mdash;comme
+si elle eût entendu son nom pour la première
+fois.</p>
+
+<p>Hermine s'approcha du lit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle meurt! dit-elle tout bas, c'est fini.</p>
+
+<p>Et avec une férocité inouïe:</p>
+
+<p>&mdash;Me direz-vous enfin, reprit-elle, où est le testament?</p>
+
+<p>Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux,
+effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Le testament est... il est en bonnes mains...&mdash;répondit-elle
+avec fermeté. Tu n'auras rien... non,
+rien... pas une vieille pantoufle...</p>
+
+<p>Puis, tâtant la couverture des deux mains:</p>
+
+<p>&mdash;Où est mon argent?... soupira-t-elle, on m'a
+pris mon argent...</p>
+
+<p>Lorsque j'entrai avec le prêtre, elle venait de
+mourir. La seigneurie semblait avoir été mise au pillage,
+et tout le désordre qui suit une orgie régnait
+dans la chambre mortuaire. Warwara n'avait pas
+cette beauté paisible et solennelle que j'ai vue à la
+plupart des morts; ses traits étaient absolument défigurés:
+personne n'avait songé à lui fermer les yeux.
+Le prêtre se mit en prières; les serviteurs s'agenouillèrent
+à son exemple. Au dernier <i>Amen</i>, Zénobius
+parut sur le seuil avec le grand médecin de Lemberg.
+Tandis que celui-ci s'approchait du lit, puis haussait
+les épaules, le jeune parent pauvre de la baronne
+prononça un fervent <i>Pater noster</i>; il se pencha vers
+sa tante et lui ferma pieusement les yeux. Le soleil
+couchant projetait un dernier rayon d'or sur la main
+ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait été
+si avare n'eussent pas brillé davantage.</p>
+
+
+
+<p>Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytère.
+Nous marchions côte à côte en silence, quand un
+cortège funèbre nous rejoignit. Nous nous rangeâmes
+pour le laisser passer.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc enterre-t-on? demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Un paysan de Separowze, me répondit M. Kmietowitch;
+dans la contrée, il était connu pour le pire
+des ivrognes. Écoutez comme sa veuve le pleure.</p>
+
+<p>En tête du cortège marchait un homme portant
+la croix; puis les chantres suivaient avec le diacre;
+six garçons robustes portaient le cercueil couvert de
+grosse toile blanche, et derrière le cercueil, venait
+la veuve, les cheveux épars, les vêtements déchirés.
+Le long cortège d'amis et de voisins, armés de fusils
+et de pistolets pour la plupart, faisait penser à des
+cosaques prêts au combat plutôt qu'à des paysans
+en deuil. Les bruyantes lamentations des pleureuses
+se mêlaient au murmure des prières et aux sons
+déchirants du <i>trembit</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Quand tout eut fait silence,
+la veuve recommença ses sanglots et ses gémissements;
+en même temps, elle se tordait les mains,
+s'arrachait les cheveux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Cor des Karpathes.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher Zéphyrin, disait-elle, pourquoi
+m'abandonner? Comment vivrai-je sans toi,
+pauvre femme que je suis? Qui donc me battra
+maintenant, mon Zéphyrin? Qui donc m'accablera
+d'injures, puisque tu n'es plus, mon trésor? Dis!
+qui donc boira toute l'eau-de-vie du cabaret, qui
+donc s'endettera auprès des juifs, comme tu savais
+si bien le faire?...</p>
+
+<p>Rien de plus étrange que cette lamentation ironique
+de la veuve qui, délivrée de son tyran, devait
+néanmoins se soumettre à l'usage. Toute l'<i>humour</i>
+populaire de la Petite-Russie éclatait dans cette
+improvisation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le jugement du défunt qui commence! fit
+observer Kmietowitch.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara?
+Mais non, Warwara n'a rien à craindre; elle a veillé
+toute sa vie à ce que personne ne pût se trouver là
+pour gémir derrière son cercueil.</p>
+
+<p>Je me trompais; les splendides obsèques de la
+baronne furent conduites par Zénobius, qui pleurait
+comme un enfant.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XIV</h3>
+<br>
+
+
+<p>Aussitôt après les funérailles, survint le notaire
+Batschkock pour l'ouverture du testament. M. Kmietowitch
+et moi nous présentâmes chacun le pli qui
+nous avait été confié: c'était le même testament
+écrit en double.</p>
+
+<p>À peine Batschkock en eut-il pris connaissance,
+qu'il poussa une longue exclamation:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fou! absolument fou! Jamais créature
+raisonnable n'a choisi un tel héritier. Il y a de
+quoi rire!</p>
+
+<p>Cet héritier invraisemblable n'était autre que Mika.
+Toute la fortune des Bromirski était léguée à la
+petite chienne hargneuse, mais l'administration des
+biens restait confiée à Zénobius; il toucherait les
+revenus tant que vivrait l'intéressant quadrupède,
+à la condition de le soigner fidèlement. Mika, morte
+à son tour, tout devait retourner aux Carmélites de
+Lemberg, qui étaient chargées de prier pour l'âme
+de la défunte baronne.</p>
+
+<p>Zénobius, en apprenant les bizarres dispositions
+testamentaires qui le concernaient, demeura d'abord
+atterré; il n'avait pas compté sur une obole.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi m'asseoir, dit-il; je n'ai plus de
+jambes.</p>
+
+<p>Mais, l'instant d'après, le jeune fou, bondissant
+jusqu'au plafond, saisissait Mika par les pattes et se
+mettait à danser avec elle. Les domestiques vinrent
+saluer leur nouveau maître, et aussitôt, comme il
+arrive pour tous les changements de gouvernement,
+les délateurs et les courtisans surgirent: Martschine
+lui chuchota un mot dans l'oreille droite, Piotre un
+autre mot dans l'oreille gauche, et Zénobius donna
+tout haut l'ordre d'ouvrir devant lui les malles d'Hermine.
+Sans se laisser intimider par les menaces, ni
+toucher par les pleurs de cette mégère, il reprit
+d'une main ferme tout l'argent, tous les objets précieux
+qu'elle s'était appropriés, saisit de l'autre main
+une cravache et la chassa ainsi de la seigneurie.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+<br>
+
+
+<p>L'argent est pour les hommes une pierre de
+touche. Zénobius riche ne ressembla guère à Zénobius
+pauvre; il perdit sa gaieté, ses joyeux enfantillages,
+son insouciance du lendemain. Bref, il ne
+resta rien de lui que l'amour voué une fois pour
+toutes à la blonde Cléopha. Contre cet amour, l'argent
+lui-même ne put rien. Au fait, comment Zénobius
+ne serait-il pas devenu triste et chagrin? Son
+opulence, son bonheur même, puisque la misère
+lui eût ôté le courage d'aspirer à la main de celle
+qu'il adorait, tout enfin dépendait de la vie d'un
+méchant roquet, vieux, obèse et maladif.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il dans son honnêteté scrupuleuse, je
+ne ferai pas de Cléopha aujourd'hui une dame et
+demain une mendiante!</p>
+
+<p>Il résolut d'amasser à force d'économies un petit
+capital qui lui permît de prendre charge de famille;
+pour cela, il fallait prolonger de trois années au
+moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu
+les fréquentes indispositions de cette créature gâtée.</p>
+
+<p>Zénobius entreprit d'arriver à ses fins en se privant
+de tout.</p>
+
+<p>Plusieurs domestiques furent congédiés; il fit des
+réformes de toutes sortes, et la seigneurie prit une
+mine plus désolée encore que du temps de la
+baronne. L'esprit de cette dernière semblait toujours
+flotter dans les murs qui avaient abrité son avarice.
+Toutes les recherches du bien-être et du luxe étaient
+réservées pour la seule Mika, toujours couchée sur
+ses coussins comme une petite-maîtresse et plus
+grondeuse, plus irascible que jamais. Les soins
+assidus de Zénobius étaient reçus par elle sans
+l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il dès
+l'aube pour la brosser lui-même, en vain la baignait-il
+chaque semaine avec des précautions infinies, la
+séchant ensuite dans du linge chauffé, l'emmaillotant
+comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la
+porter dans le lit d'édredon où elle consentait à
+dormir. À table, Mika recevait du bout des dents les
+meilleurs morceaux. Si elle les refusait, Zénobius
+suppliait, cherchait à l'amuser, appelait une foule
+de chiens imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu'à
+ce que Mika, poussée par la jalousie, eût surmonté
+sa répugnance et mangé son potage. Il lui tenait
+compagnie dans le carrosse où elle trônait, tout
+comme une noble dame, disait Piotre; mais rarement
+elle se décidait à sortir, et il fallut que son gardien,
+puisqu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner aux
+soins douteux des domestiques, prît des habitudes
+sédentaires. Plus de visites au presbytère. A peine
+lui permettait-elle de lire ou de fumer à sa guise!
+Combien de fois le pauvre Zénobius fut-il réveillé
+en sursaut, la nuit, par le cauchemar qui lui montrait
+Mika courant quelque danger! Il n'avait plus de
+repos avant de s'être assuré que la bête endormie
+respirait bien. Le médecin de la maison ne suffisait
+pas à cette princesse; on consultait pour elle à
+Kolomea, même à Lemberg; mais rien ne pouvait
+vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de
+jour en jour plus lourde et plus haletante.</p>
+
+<p>&mdash;Plaignez-moi, me dit Zénobius un jour que
+j'étais allé le voir; plaignez-moi; je me sacrifie à ce
+maudit animal, et il ne me donne en échange que
+du souci, tant de souci que je voudrais le battre
+jusqu'à l'assommer; mais que deviendraient mes
+revenus si je suivais mon envie?</p>
+
+<p>J'entrai avec lui dans le salon où Mika reposait
+accablée sur ses fourrures. Elle ne se leva pas pour
+courir à la rencontre de Zénobius, elle ne poussa
+pas un aboiement joyeux, elle ne remua même pas
+la queue, comme l'eût fait tout autre chien à la vue
+de son maître. L'homme était ici l'esclave de la bête,
+et on eût dit que la bête s'en rendait compte, car
+elle appela Zénobius d'un grognement sourd, et
+Zénobius obéit à ce chien qu'il détestait, parce que
+le chien était riche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reçois
+des ordres.</p>
+
+<p>Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se
+levant avec une fureur soudaine, elle se mit à japper
+en montrant ses dents aiguës, qui mordirent Zénobius
+de la belle façon lorsqu'il essaya de l'apaiser.</p>
+
+<p>Enfin le pauvre diable tomba dans une mélancolie
+profonde; il évitait ses amis, maigrissait à vue d'oeil.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, disait M. Kmietowitch, un homme
+peut-il être poussé par la cupidité jusqu'à devenir le
+valet d'une bête?</p>
+
+<p>Il y avait trois mois que la baronne était morte.
+Un soir, je faisais au presbytère une partie d'échecs
+avec la belle Cléopha, lorsque Zénobius, tout de
+noir vêtu, traversa les champs à grands pas, semblable
+à un corbeau sur la neige, et se précipita
+dans la chambre où nous étions réunis, la famille du
+prêtre et moi. Il avait l'air désespéré; ses cheveux
+tombaient par mèches éparses sur son pâle visage,
+il tenait un pistolet; sans prononcer un mot, il
+embrassa les genoux de Cléopha.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Mika est morte? demandai-je.</p>
+
+<p>Ce fut, je l'avoue, ma première pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe qu'elle meure! s'écria-t-il avec
+emportement. J'en ai assez de cet ignoble esclavage!...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! interrompit le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites que vous aurez pitié de moi, Cléopha;
+promettez de devenir ma femme, et je renonce à
+toutes mes richesses. Je casse la tête de Mika,&mdash;et
+il brandit son pistolet...&mdash;Cléopha, le veux-tu?..
+J'aime mieux, pour ma part, m'atteler moi-même à
+la charrue que de renoncer plus longtemps à ma
+dignité d'homme.</p>
+
+<p>La belle fille ne répondit pas tout d'abord; ses
+yeux étaient baissés sur l'échiquier. Tout à coup, sa
+main un peu grande, mais bien faite et blanche
+comme l'ivoire, sortit de la fourrure dont était
+bordée sa kazabaïka, et poussant un pion avec tranquillité:</p>
+
+<p>&mdash;Échec et mat! prononça-t-elle.</p>
+
+<p>Notre partie était terminée. Alors elle se tourna
+vers Zénobius, toujours à ses pieds:</p>
+
+<p>&mdash;Je serai votre femme, lui dit-elle, mais ne tuez
+pas le chien, car il serait aussi absurde de repousser
+l'argent que de s'en faire l'esclave.</p>
+
+<p>Ainsi Mika trouva grâce devant la blonde Cléopha,
+qui, un mois plus tard, entrait en maîtresse à la
+seigneurie, le petit chien du presbytère sur ses
+talons. Ce chien vif, espiègle, toujours frétillant,
+bondissant, avait vraiment le diable au corps; je
+n'en vis jamais de plus drôle ni de plus aimable. Il
+fit ce que toute l'énergie et toute la sagesse de
+Cléopha n'auraient pas su accomplir peut-être. Il
+relégua les médecins dans l'ombre, il sauva la vie
+de Mika. Celle-ci accueillit d'abord ses avances d'un
+air boudeur; mais, à la fin de la première journée,
+les deux chiens s'ébattaient comme de vieux camarades
+à travers les jardins. L'exercice rendit à Mika
+l'appétit que doit avoir un chien bien portant et
+même la taille svelte qu'il ne semblait pas qu'elle
+pût jamais recouvrer. Elle devint mère de famille et
+acquit tout naturellement les qualités que ce titre
+comporte. Je suppose qu'elle vit encore.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h1>BASILE HYMEN</h1>
+
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>Nous étions tous deux fatigués, moi et mon chien;
+il me suivait lentement, la langue pendante, la queue
+rentrée entre les jambes. Voici donc une forêt! Qui
+pourrait résister à sa fraîcheur délicieuse? J'appuie
+mon fusil contre le tronc d'un chêne, et je m'étends
+à l'ombre, sur l'herbe épaisse. Mon chien se laisse
+tomber auprès de moi; il n'en peut plus! L'après-midi
+a été si chaude, si accablante! Depuis le matin,
+nous battons les champs, les bois, les buissons, toute
+la contrée, sans autre butin que deux bécasses, et
+nous sommes égarés!... Enfin, il y a là cependant
+devant nous un petit village,&mdash;un village dans les
+environs duquel je n'ai jamais chassé. Quel effort il
+faudra encore pour l'atteindre!... Le soleil brûle
+toute la campagne; les gros nuages noirs semblent
+prêts à se laisser tomber comme autant de poids
+énormes qui écraseront les épis mûrs, déjà courbés
+vers la terre; au delà des moissons ruisselantes
+d'or, la grande prairie est sèche comme si elle
+avait passé l'année dans un herbier; les chevaux
+paissent couchés; de loin en loin, à de rares intervalles,
+tinte faiblement une clochette. La fumée
+elle-même ne s'élève qu'avec lenteur au-dessus des
+cheminées du village. Elle ne monte pas; elle s'arrête,
+comme pour s'y reposer sur les toits de
+chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune
+garçon vêtu de toile, pieds nus, le visage contre
+terre, et dans le ruisseau qui coule lentement près
+du village se baignent de petits paysans. Ils barbotent,
+jettent des cris, éclatent de rire; c'est le seul
+bruit qui rompe ce morne silence. Derrière moi, la
+forêt sommeille immobile; seules, les feuilles d'argent
+d'un tremble élancé chuchotent entre elles:
+on dirait des coeurs palpitants qui frémissent et
+s'entre-choquent. Aucun oiseau ne se fait entendre;
+mais les mouches bourdonnent en revanche, et
+les papillons, voguant sur les ondes de l'air embrasé,
+se poursuivent avec mille jeux folâtres. Au-dessus
+de moi planent des cigognes; à peine paraissent-elles
+grosses comme des hirondelles. Quelle bonne
+odeur de foin frais coupé! Mais, de plus en plus, les
+nuages s'amoncellent, et le ciel s'assombrit.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dis-je à mon chien, que nous aurons de
+l'orage.</p>
+
+<p>Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent
+mieux que les hommes. Se levant, il battit la
+terre du superbe panache de sa queue. Je jetai mon
+fusil sur mon épaule et me dirigeai vers le village.
+Il était trop tard: déjà avait soufflé ce coup de vent
+impétueux qui amène la pluie. Des pyramides de
+poussière soulevées entre le ciel et la terre semblèrent
+étayer la voûte sombre; les ondes jaunes du blé
+se brisèrent contre la forêt comme une mer agitée,
+le tonnerre gronda, on eût dit qu'un drap noir descendait
+du firmament pour s'étendre sur le monde
+et le cacher. Puis un éclair déchira ces ténèbres
+comme si les portes du ciel étaient forcées soudain;
+par la crevasse béante jaillit l'éternelle lumière qui
+éblouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de
+larges gouttes d'eau brillaient sur les feuilles. Tantôt
+la campagne semblait illuminée par des feux de
+Bengale, tantôt elle s'effaçait dans la nuit. Un éclair,
+un roulement prolongé se succédaient avec précipitation;
+le vent hurlait comme une meute de loups, et
+maintenant tombaient des torrents de pluie, fouettant
+les arbres chargés de fruits et les épis brisés. Je courais...
+Le ciel s'éclaircit peu à peu et changea de
+couleur: rouge tout à l'heure, il devint jaune clair,
+pour passer de là au violet foncé. La pluie faisait
+songer à un rideau gris illuminé par derrière; sous
+mes pieds se formaient des ruisselets rapides; dans
+l'air flottait une odeur étrange, comme si le soleil
+eût été une grande torche de résine secouant sa
+fumée autour d'elle. Les saules, au bord de l'eau
+écumante, gémissaient comme si l'ouragan eût
+éveillé leurs âmes. Au milieu d'un pétillement
+pareil à celui de la fusillade pendant le combat, je
+me jetai, sans en demander la permission, dans
+la première maison venue, si brusquement que
+je renversai presque un homme debout sur le
+pas de la porte. Nous nous secouâmes à l'envi mon
+chien et moi; je posai mon fusil dans un coin et
+m'approchai de l'âtre, où flambait un bon feu.</p>
+
+<p>De l'autre côté de la cheminée étaient assis sur
+un banc trois paysans qui pouvaient représenter les
+trois degrés de la vie. L'un, à moustaches et à cheveux
+blancs, ses chausses de toile retenues par une
+ceinture brune, la tête et les pieds nus, était évidemment
+le propriétaire du lieu. À côté de lui se
+trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans, hâlé,
+une pipe à la bouche, vêtu d'ailleurs comme le vieillard,
+mais avec des bottes et un chapeau de paille
+qu'il avait dû tresser lui-même; c'était sans doute
+un voisin. Le troisième était un beau jeune homme
+habillé de drap brun et portant sur sa tête bouclée
+un bonnet de peau d'agneau noir, à la manière persane;
+celui-là était sans doute quelque hôte étranger.
+Auprès d'eux, mais leur tournant le dos, trônait sur
+un coffre de bois peint, avec la majesté d'une tzarine,
+une jolie femme de trente ans environ, au petit nez
+impertinent dans un frais visage, aux lèvres rouges
+moqueuses et aux yeux gris d'un calme étrange
+sous leurs épais sourcils noirs. Elle portait de
+hautes bottes, une jupe bleue et rouge, une chemise
+brodée, des grains de corail au cou, une pelisse
+blanche en peau d'agneau et un mouchoir de tête
+bigarré. Une autre femme plus âgée, à la physionomie
+avenante et douce, faisait la cuisine sur un
+feu qu'activait certaine grande fille maigre, l'air affamé.
+Deux jeunes gars s'appuyaient contre le mur;
+un gamin de huit ans enfin, sommairement couvert
+d'une chemise, s'occupait, assis sur le sol de glaise
+battue, à tailler un sifflet de sureau qu'il essayait de
+temps à autre pour en tirer le cri d'un cochon de lait.</p>
+
+<p>L'homme que j'avais failli renverser devant la
+porte et qui maintenant examinait tranquillement
+mon fusil, en connaisseur, était après tout la seule
+figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous
+un oiseau, une âme d'oiseau dans un corps humain.
+Le profil acéré, les yeux ronds, clairs, pénétrants
+et caves, des bras qui s'agitaient comme des
+ailes, la démarche d'une alouette courant et sautillant
+sur la terre labourée, une voix aussi claire que celle
+du chanteur emplumé qui pépie dans l'aubépine.</p>
+
+<p>Ces braves gens me saluèrent, chacun à sa manière,
+les hommes en se levant et en se découvrant
+la tête, la jeune femme en montrant deux rangées
+de dents éblouissantes, l'homme à figure d'oiseau
+en me baisant l'épaule. Nous autres, Petits-Russiens,
+nous sommes un peuple de bavards; aussi ne manquai-je
+pas d'entamer l'entretien par les questions
+de rigueur sur l'état de la récolte. Puis, je demandai
+au vieux paysan combien il avait d'enfants. Le vieux
+appuya le menton sur sa main, poussa un soupir,
+se mit à compter sur ses doigts et dit enfin, en
+désignant le petit garçon qui taillait un sifflet:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge a-t-il?</p>
+
+<p>Le bonhomme se livra aux mêmes manoeuvres,
+mais cette fois sans trouver de réponse.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'aîné?...</p>
+
+<p>&mdash;L'aîné? Eh bien! Waschko, quel âge as-tu?
+Dis-le, ne te gêne pas.</p>
+
+<p>Waschko sourit sans plus parler qu'une carpe.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous beaucoup de bétail? avez-vous des
+chevaux? poursuivis-je.</p>
+
+<p>Le visage du paysan s'illumina. Se levant à demi,
+puis se rasseyant, il répondit avec volubilité:</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie monsieur le bienfaiteur; feu mon
+père avait deux chevaux et une vache; quelques
+poules aussi couraient par-ci par-là; mais, depuis
+que la servitude est abolie, nous avons, Dieu merci,
+quatre chevaux ronds comme des porcs et deux
+boeufs de Hongrie, vous savez ces boeufs à grandes
+belles cornes, et cinq vaches; l'une d'elles vient de
+Suisse; elle est blanche à taches noires, elle aura
+quatre ans à l'Ascension.</p>
+
+<p>Ce récit homérique fut interrompu par l'entrée
+d'un homme âgé dont l'habillement se rapprochait
+de celui des gens de la ville. Ce nouveau venu ôta
+son chapeau, qui ruisselait comme une gouttière,
+et approcha ses mains de la flamme du foyer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici donc de retour? lui dit notre hôte
+avec un plaisir évident.</p>
+
+<p>&mdash;Bien mouillé, sans doute? ajouta la vieille
+femme d'un air de sollicitude.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, très-peu, répondit l'étranger,&mdash;et son
+accent trahit aussitôt pour moi l'homme bien élevé;&mdash;lorsqu'a
+commencé cet affreux orage, j'étais justement
+chez le juge; là, j'ai appris que Russine était
+dans votre maison, et j'accours.</p>
+
+<p>La belle femme en pelisse blanche sourit avec
+fierté.</p>
+
+<p>Il était curieux de voir l'accueil que l'on faisait de
+tous côtés au visiteur, celui-ci le débarrassant de
+son chapeau, cet autre de son manteau, un troisième
+chargeant de tabac sa pipe d'écume de mer; le
+petit garçon se leva pour lui montrer son sifflet;
+les animaux de la maison eux-mêmes lui faisaient
+fête, se disputant ses caresses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui vous envoie, dit celle qu'il avait
+appelée Russine en quittant sa place sur le coffre
+pour s'approcher de lui. À qui ferons-nous maintenant
+un joli procès?</p>
+
+<p>&mdash;Ne deviendrez-vous donc jamais raisonnable,
+Russine? Dans quel but se créer de pareils embarras?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin d'agitation autour de moi; la tranquillité
+me tue.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc un mari.</p>
+
+<p>Russine sourit encore et regarda le jeune homme
+au bonnet de fourrure.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai déjà dit, et aujourd'hui je viens
+vous renouveler la même proposition. Au lieu de
+faire à Martschin Wisloka un procès qui vous ruinera
+tous les deux, tendez-lui la main, devenez sa
+femme.</p>
+
+<p>Les yeux baissés, elle tiraillait sa chemise brodée:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il m'en prie lui-même!</p>
+
+<p>L'étranger s'assit sur le banc auprès du jeune
+paysan et lui parla tout bas, puis il se leva, fit un
+signe à la jeune femme et passa dans la chambre voisine.
+Elle le suivit, non sans lever d'abord coquettement
+son petit nez vers son bel adversaire, qui, pour
+sa part, la couvait des yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Une jolie femme! fis-je observer.</p>
+
+<p>&mdash;Une riche veuve! ajouta notre hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui ne craint pas la chicane, insinua le
+paysan de moyen âge. Des procès, toujours des
+procès avec elle. C'est effrayant! celui qui la prendra
+pourra, je gage, chanter la chanson:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je n'irai pas à la maison,</p>
+<p>Je n'irai pas à la maison.</p>
+<p>Mieux vaut cent fois le cabaret.</p>
+<p>À la maison me bat ma femme!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Tout le monde se mit à rire, mais sans bruit,
+comme on rit dans la bonne compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui, repris-je, qui est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Un procureur, répondit le jeune paysan, un
+procureur clandestin, non autorisé, s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ce que tu dis, expliqua le vieux, il l'est et
+il ne l'est pas. Les procureurs clandestins sont toujours
+des fripons, et celui-ci est un honnête homme.
+Il a été même propriétaire; c'est un noble, c'est un
+savant, et il nous aide, nous autres paysans, contre
+les seigneurs.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Basile Hymen.</p>
+
+<p>&mdash;Les gens de ce métier s'enrichissent, dit la
+vieille paysanne; seul Basile Hymen ne prend l'argent
+de personne, bien qu'il soit pauvre. Tout au
+plus accepte-t-il un gîte pour la nuit, ou s'assoit-il à
+notre table, ou consent-il à ce qu'on lui prête une
+paire de bottes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'écria le bizarre individu à tête d'oiseau,
+c'est un brave homme!</p>
+
+<p>Notre hôte sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Il convient que celui-ci fasse son éloge, me dit-il;
+Basile Hymen l'a sauvé lorsqu'on l'accusait d'un
+vol.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un voleur! cria l'autre en se
+précipitant sur lui, comme s'il eût voulu le cribler
+de coups de bec.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un voleur des champs, Gabris, répliqua
+tranquillement le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, un voleur dérobe en cachette; moi,
+je ne me cache pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore vrai, affirma le bonhomme d'un
+air fin; il prend tout au grand jour, à la clarté du
+soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que je prends?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que le bon Dieu fait croître.</p>
+
+<p>Chacun se mit à rire, et Gabris comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, réfléchissez donc! Est-ce Dieu qui
+a tracé la limite des champs? Il fait mûrir les fruits
+pour tout le monde. Qui donc est le voleur? N'est-ce
+pas celui qui accapare ce qui appartient à tous
+et qui lègue sa proie après lui à ses héritiers? Oh!
+c'est bien différent si l'on a soi-même créé quelque
+chose en dehors du bon Dieu. Il va sans dire
+que celui qui abat les arbres, qui les taille et qui
+se bâtit une maison, est bien le maître de cette maison,
+et que celui qui tanne la peau d'un veau et
+s'en fabrique des bottes est bien le maître de ces
+bottes. Personne ne lui disputera cela, pas plus que
+l'argent qu'il gagne.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensai-je, nous avons affaire ici à l'un de
+ces philosophes selon la nature, qui donnent aux
+Polonais le droit d'appeler nos paysans des communistes.
+Vous ne prenez donc que les fruits de la
+terre? demandai-je tout haut.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, mon doux petit seigneur;
+personne n'a jamais eu besoin de fermer ses coffres
+devant moi; je n'ai jamais pris d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, d'après votre propre raisonnement, le
+champ qu'un homme cultive lui appartient tout
+comme son argent.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le cultive-t-il pas de ses mains?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a qu'à laisser la terre à elle-même, décida
+Gabris avec un sourire rusé: elle produit sans que
+l'homme s'en mêle. Est-ce qu'on ne nous parle pas
+d'un temps où personne ne possédait de champs,
+ni seulement d'abri? La commune seule était propriétaire,
+pour ainsi dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce temps-là est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement! Les Polonais, les seigneurs,
+out arrangé les choses à leur façon, mais ce n'est
+pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait là-dessus
+vous en raconter long; ils ont pris jusqu'à sa
+chemise, et on peut s'étonner qu'ils ne lui aient pas
+enlevé en outre la peau du corps pour la tendre sur
+un tambour comme font les Tartares.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Basile Hymen est donc bien malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, parce qu'il n'a jamais perdu
+la tête; mais tout a été si mal pour lui, qu'on ne peut
+presque s'empêcher de rire quand on pense au guignon
+dont il a été la victime ni plus ni moins que le
+paysan du vieux conte.</p>
+
+<p>&mdash;De quel conte?</p>
+
+<p>&mdash;Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur,
+dit le vieux paysan; il a la langue bien pendue,
+et que ferions-nous, sinon l'écouter, puisqu'il pleut
+encore à verse?</p>
+
+<p>Gabris, le voleur des champs, s'assit sur la pierre
+de l'âtre, balança ses genoux de droite à gauche et
+commença:</p>
+
+<p>«Il y avait une fois un paysan qui possédait une
+belle maison, des terres, tout ce que peut désirer
+un homme de campagne, et, les bonnes années se
+succédant, il mit beaucoup d'argent de côté; mais
+un incendie vint détruire sa maison de fond en comble.
+Il s'en soucia peu; ses terres lui restaient et
+aussi son magot; il avait caché celui-ci, pour plus
+de sûreté, dans un saule au bord de l'eau. Survient
+une inondation qui ravage ses champs, noie ses
+bêtes et emporte le saule qui renfermait l'argent;
+au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve;
+il en est réduit à se faire messager. Une fois, la nuit
+l'ayant surpris en route, il reçoit l'hospitalité chez
+un propriétaire, homme de coeur, juste et généreux.
+A table, il raconte ses malheurs en détail;
+aussitôt le maître de la maison regarde sa femme.
+Le saule arraché par l'inondation avait flotté jusque
+chez eux, et, en le coupant pour faire des
+bûches, on avait trouvé le magot. S'étant consultés
+sur les moyens de lui rendre son bien, sans avouer
+pour cela qu'ils se le fussent un instant approprié,
+les deux époux creusèrent un grand pain, y
+glissèrent tout l'argent que le hasard leur avait
+apporté, puis, remettant ce pain au messager, ils lui
+dirent:</p>
+
+<p>»&mdash;Prenez, ami, c'est pour votre route!</p>
+
+<p>»L'homme remercia, prit le pain et s'en alla. Chemin
+faisant, il rencontra un marchand de cochons
+qui l'avait connu autrefois:</p>
+
+<p>»&mdash;N'avez-vous pas, lui demanda le marchand,
+un petit cochon à me vendre?</p>
+
+<p>»&mdash;Je n'ai pas de cochon; tout ce que je possède
+est brûlé ou noyé; mais là, dans mon sac, j'ai un pain
+que je vous vendrai volontiers, car je n'ai pas faim,
+et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps.</p>
+
+<p>»Le marchand paya comme s'il se fût agi d'un
+pain ordinaire et débarrassa de son fardeau notre
+pauvre dupe.</p>
+
+<p>»Il arriva que le propriétaire qui avait donné le
+pain passa par certaine auberge où s'était arrêté le
+marchand de cochons. Au moment même où ce dernier
+disait à l'aubergiste en posant sur la table le
+contenu de son sac: «Ne me donnez pas de pain; je
+viens d'en acheter un sur la route à un messager»,
+il reconnut son pain bourré d'or. Le marchand
+sortit l'espace d'une minute, et le propriétaire en
+profita pour remplacer ce pain par un autre.</p>
+
+<p>»Après bien des courses et bien des fatigues,
+l'enguignonné revint chez les mêmes gens riches et
+généreux, qui, cette fois encore, le reçurent avec
+bonté. Lorsqu'il partit de nouveau, l'argent, roulé
+dans un fichu, était, à son insu, au fond de sa <i>torba</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>;
+mais, par malheur, en passant le long du jardin, il
+aperçut un pommier chargé de pommes superbes:</p>
+
+<p>»&mdash;Si j'en prenais une? se dit-il.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> La torba est une panetière, un sac.</blockquote>
+
+<p>»Et, suspendant sa <i>torba</i> à une branche, il
+grimpe dans l'arbre. Au moment même, son hôte
+apparaît à l'improviste et le surprend. Tout effrayé,
+il se sauve, et si vite qu'il laisse sa <i>torba</i> accrochée
+à la branche. Le propriétaire se met à rire; s'avisant
+que l'autre doit franchir une passerelle jetée sur le
+ruisseau voisin, il le devance, et, résolu à l'aider
+malgré lui, pose la <i>torba</i> au milieu de la planche;
+mais il a compté sans le guignon du pauvre messager.
+Celui-ci, avant d'atteindre la passerelle, s'était
+dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Bah! je ne suis pas encore trop à plaindre,
+puisque j'ai des yeux qui me permettent de gagner
+mon pain. Comment ferais-je pour passer là si j'étais
+aveugle. Essayons.</p>
+
+<p>»Sur ce, il ferme les yeux et s'avance lentement,
+son bâton en avant. Il touche le petit pont, enjambe
+l'argent et continue sa route.</p>
+
+<p>»&mdash;Ma foi! dit l'homme riche, qui avait suivi
+tous ses mouvements, je renonce à aider ce malheureux.
+Dieu seul peut le tirer d'affaire, si c'est sa
+volonté.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Gabris en terminant, Basile Hymen
+est comme le messager enguignonné.</p>
+
+<p>Les paysans continuèrent à parler de Basile jusqu'à
+ce que ce dernier revînt, accompagné de l'intraitable
+veuve. Il avait l'air gai maintenant et fit
+signe au jeune paysan, qui, fort troublé, se tira la
+moustache et vint chuchoter je ne sais quoi à l'oreille
+de Russine. La veuve s'était de nouveau assise sur
+le coffre; elle répondit au galant par une tape, et je
+remarquai que sa main brune était bien faite. Enfin
+Basile prit l'amant trop timide par le bras et le
+poussa auprès de sa future épouse.</p>
+
+<p>Tandis qu'il manoeuvrait ainsi, je le considérais
+avec attention. Il avait bien soixante-dix ans, mais
+c'était un de ces septuagénaires comme on en rencontre
+chez nous, frais, vigoureux, alerte. Ses cheveux
+n'avaient blanchi qu'aux tempes; son accoutrement
+était étrange, non pas misérable, mais en
+désordre; rien de ce qu'il avait sur lui n'allait bien;
+aucune pièce n'était assortie à l'autre; on aurait pu
+le prendre pour un comédien ambulant ou un jongleur
+avec ses bottes rouges qui faisaient valoir son
+pied petit et cambré, sa culotte collante comme on
+en porte pour monter à cheval, et sa veste de peluche
+violette; le long cafetan de laine verte était
+incontestablement d'origine hébraïque. De moyenne
+taille, Basile Hymen me parut pourtant robuste et
+bien bâti; ses traits nobles, rehaussés par un teint
+rose comme celui d'une jeune fille, ses yeux bruns,
+assez petits, mais perçants, exprimaient la douceur,
+l'intelligence, la finesse et la bonté. Ses moustaches
+pendantes restaient noires. En somme, c'était toujours
+un bel homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! l'affaire est arrangée, dit-il aux
+paysans avec un sourire satisfait.</p>
+
+<p>Il s'assit sur le banc auprès d'eux et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Une fois de plus, les biens de ce monde ont
+failli diviser deux personnes faites pour s'entendre:
+la propriété n'est qu'une source de chagrins, de querelles!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous donc les pauvres plus heureux
+que les riches? lui demandai-je.</p>
+
+<p>Il me répondit d'un air affable:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent
+de leur pauvreté, non, sans doute, monsieur le
+bienfaiteur; mais les gens vraiment heureux sont
+ceux qui, n'ayant pas de biens, ne souhaitent point
+d'en avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Existe-t-il de ces gens-là?</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-moi. Je ne possède rien, pas une
+obole, et je gage qu'il n'y a pas d'homme plus heureux
+que Basile Hymen dans toute la Gallicie, peut-être
+dans toute l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous serai reconnaissant de nous expliquer...</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Prenant un charbon enflammé, il l'appliqua sur
+sa pipe et se mit à fumer majestueusement comme
+un pacha:</p>
+
+<p>&mdash;Je voyage à la façon du Juif errant, ce qui
+me permet de voir, d'entendre bien des choses.
+Par exemple, je me repose chez un seigneur; une
+heure après, je suis dans le cabaret d'un Juif; le
+soir, je couche sous le toit d'un Arménien; demain,
+ce sera peut-être à la belle étoile, en compagnie
+de vagabonds. Vous comprenez qu'ainsi j'ai toute
+facilité pour plonger dans le coeur humain; mon
+emploi même m'y aide; les âmes se mettent nues
+devant moi comme elles ne le feraient ni devant le
+confesseur ni devant le médecin, car la propriété
+est plus précieuse que la santé, plus précieuse que
+le salut, et c'est moi qui aide à la défendre. Dès
+qu'il s'agit de sa propriété, croyez-moi, l'homme devient
+un tigre. Tenez, la preuve... J'ai logé, il y a
+quelques jours, chez un petit employé du chemin
+de fer. Il se mourait, le malheureux, d'une maladie
+de poitrine. Au premier coup d'oeil, je me rends
+compte des choses: une femme dans la maison,
+une femme qui n'est pas légitimement la sienne, et
+deux marmots qui seront à la mendicité dès que
+le père leur manquera. Une triste situation, n'est-ce
+pas? La femme pleure, se tord les mains, implore
+tous les saints du calendrier. Les enfants jettent
+les hauts cris. Rien n'y fait, l'homme meurt.
+Aussitôt cette femme, qui l'avait aimé assez pour
+devenir sa maîtresse, se lève, sèche ses larmes, et
+son premier soin, avant de fermer les yeux du défunt,
+est de s'approprier tout ce que la maison
+renferme de quelque peu précieux. Elle ne perdait
+pas un instant, hélas! C'était bien naturel, et, justement
+à cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment
+comme vous voudrez, puisque les hommes
+prétendent, manie bien vaine, donner un nom à
+tout: nommons-le instinct de la conservation ou
+autrement, je vous dis ce que j'ai vu; chacun n'a
+souci que de soi-même, et de ce souci égoïste naît
+la propriété.</p>
+
+<p>Nous assurons notre avenir aux dépens d'autrui;
+nous luttons pour notre propre existence, et dans
+ce combat le plus faible succombe. Entre les arbres
+de la forêt, il en est de même. Les forts font la loi
+aux faibles; nul ne songe à ménager le prochain;
+chacun songe fort bien, en revanche, à se préserver
+soi-même, et c'est pour satisfaire ce besoin de sécurité
+personnelle que les hommes ont conclu entre
+eux une sorte de traité d'où émanent l'État, les lois,
+la morale. Depuis que cette convention est faite, les
+voleurs, les brigands sont punis, mais le premier
+qui s'est taillé un bien particulier dans le bien commun
+n'était-il pas un voleur? Ce sont donc des petits-fils
+de criminels qui font un crime aux victimes
+de leurs ancêtres de reprendre la moindre parcelle
+de ce qu'on leur a dérobé. Le monde est absurde.
+Veuillez y réfléchir. Vous serez de mon avis.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un sermon, ma foi! exclama Gabris, enthousiasmé.
+On n'en entend pas de pareils à l'église!
+Continue, Basile Hymen, continue, mon chéri!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa
+pipe de sa bouche et me regardant de son oeil doux,
+si nous creusions la question plus profondément,
+nous verrions que quiconque possède la moindre
+chose tremble de la perdre, que le couteau de celui
+qui n'a rien est incessamment sur sa gorge, que l'avidité
+d'acquérir davantage le tourmente jour et nuit,
+gâtant jusqu'aux rêves de son sommeil. C'est pour
+cela que je soutiens qu'il vaut mieux être pauvre et
+n'attacher son coeur à aucun objet périssable. Rien
+en ce monde n'appartient réellement à l'homme; il
+est plutôt l'esclave de ce qu'il possède, que ce soit
+de l'argent, une femme ou une patrie. Ne vous méprenez
+pas, je vous prie, sur le sens de mes paroles.
+Mieux vaut n'avoir ni femme ni enfants, parce que
+l'amour de la famille n'est que l'égoïsme doublé,
+décuplé selon les circonstances. On veut léguer ses
+richesses de même qu'on lègue son esprit, sa taille,
+sa figure à ses descendants, comme s'il n'y avait pas
+assez de ce que le présent nous apporte, sans tous
+ces soins de l'avenir!</p>
+
+<p>Et n'allez pas me dire que la patrie n'est pas une
+sorte de colossal individu avec un égoïsme proportionné
+à sa taille gigantesque! C'est donc un triple
+combat que livre chacun de nous: pour soi-même
+contre tous, pour sa famille contre tous ceux qui
+n'en sont pas, pour sa patrie contre tous les autres
+peuples. Il n'y a là rien que de naturel, sans doute;
+mais l'homme aspire à franchir les limites que la
+nature lui a tracées. Aussi, après s'être soumis à
+cette première loi: le combat contre tous, arrive-t-il
+avec le temps à en reconnaître une seconde: le
+combat contre soi-même; il se convainc que la paix
+vaut mieux que la guerre; mais quiconque est assez
+sage pour préférer la paix à la guerre doit renoncer
+à l'argent, à la femme, à la patrie. Celui qui n'a ni
+famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre
+n'offre-t-elle pas un asile à tous indistinctement?
+Aimez donc les hommes au lieu de les combattre,
+aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et
+vous trouverez la paix, et dans la paix le bonheur
+que vous avez vainement cherché dans le combat.
+Il y a là-dessus chez nous un beau conte populaire
+dont le sens est profond:</p>
+
+<p>»Le grand tzar allait mourir. De près, de loin
+arrivaient des médecins dont la science fut inutile.
+Enfin un Grec de Byzance s'avise de dire:</p>
+
+<p>»&mdash;Le tzar guérira, s'il endosse la chemise d'un
+homme heureux.</p>
+
+<p>»On se met à chercher l'homme heureux dans
+les palais, dans les églises, dans les seigneuries;
+on le trouve enfin... C'est un pâtre... Il paît les
+chevaux de son maître dans une verte prairie,
+mais celui-là n'a pas de chemise, et le grand tzar
+mourra.»</p>
+
+<p>Le vieux paysan sourit en silence, tandis que
+Gabris chantait à tue-tête et que le procureur ouvrait
+la porte pour regarder dehors.</p>
+
+<p>&mdash;La pluie n'a pas cessé! dit-il en revenant s'asseoir;
+le village est un vrai lac, et le ciel reste couleur
+d'encre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un temps pour raconter, insinua notre
+hôte, et vous savez de si belles histoires, Basile
+Hymen!</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle voulez-vous entendre?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska,
+s'écria la veuve, celle qui, lorsqu'elle n'était pas
+contente de ses amants, les faisait noyer comme de
+jeunes chiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ou de Bogdan Hmelnisky<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, le voleur de champs!
+s'écria Gabris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> L'un de ces héros dont les hauts faits sont consignés
+dans les chants populaires de la Petite-Russie. Le staroste
+de Tchechrin lui avait pris ses biens et sa femme. Il porta
+la guerre en Pologne à la tête des Cosaques.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Racontez-nous plutôt votre propre vie, interrompit
+le vieillard. On entend dire tant de choses,
+sans savoir au juste ce qui est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une longue histoire! prononça lentement
+Basile Hymen.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? Nous avons le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr, dis-je au procureur clandestin, que
+votre vie est bien intéressante.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on désire tant la connaître, répliqua-t-il, je
+ne demande pas mieux...</p>
+
+<p>Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l'alluma
+et regarda autour de lui.</p>
+
+<p>Chacun prit place, le plus près possible du narrateur.
+Il rejeta sa belle tête en arrière, leva les yeux
+au plafond et d'une voix pleine, mélodieusement
+timbrée:</p>
+
+<p>»C'était, dit-il, en 1831... des temps troublés! On
+avait vu, la nuit, des signes flamboyants apparaître
+au ciel. La révolution, la guerre et le choléra régnaient
+à la fois en Pologne. Quand tout le monde
+souffre ainsi autour de vous, on est presque honteux
+d'être épargné par le sort; l'heure vint où, à
+mon tour, je fus frappé. Je n'avais plus d'argent
+comptant, tout ce que je possédais était grevé
+d'hypothèques ou engagé, personne ne m'aurait
+prêté un sou; je manquais du nécessaire; le pire,
+c'est que je n'étais pas seul... J'avais une jeune
+femme, et quelle femme! J'allais avoir un premier
+enfant. Nul n'avait pitié de nous,&mdash;si fait: je me
+connaissais un ami pourtant, le vieux <i>faktor</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a> de
+mon père, Salomon Zanderer, un juif qui avait le
+coeur d'un gentilhomme. Alors que je désespérais
+de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait confiance;
+m'ayant sauvé maintes fois, il croyait pouvoir
+me sauver de nouveau, mais en vain courait-il
+de çà de là, cherchant à emprunter. Un soir, il vint
+me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout
+était perdu, car Zanderer aimait à parler; tant que
+pendait un fil dans l'air, il s'imaginait pouvoir en
+faire une corde, et il n'épargnait pas les mots pour
+me le persuader. Maintenant il baissait la tête, accablé;
+je fis de même. Seule, ma femme Luba éclata
+de rire. Ah! son rire était si heureux, si enfantin,
+il partait si joliment du fond de son bon coeur;
+c'était une merveille que ce rire, et il produisait
+des merveilles. Il eût chassé l'inquiétude, la colère,
+la crainte, le découragement, la douleur, mais ce
+n'était qu'une trêve; l'affreuse réalité nous ressaisissait
+ensuite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Factotum.</blockquote>
+
+<p>»Déjà nous nous étions défaits de nos meubles
+précieux; le jour vint où tout ce qui restait dans la
+maison devait être vendu. Une commission du tribunal
+de Kolomea pénétra chez nous, la cour se
+remplit de lévites noires, vertes, bleues, grises et violettes,
+et moi, debout à une fenêtre de ma pauvre
+seigneurie, je ne réussissais plus à retenir mes
+larmes. Luba cependant était à côté de moi:</p>
+
+<p>»&mdash;Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les
+yeux.</p>
+
+<p>»Et soudain elle se mit à rire comme si nous
+avions été au théâtre de Lemberg, dans une loge,
+assistant à quelque comédie.</p>
+
+<p>Basile Hymen fut interrompu ici par une voix
+qui entonnait non loin de nous un chant mélancolique:
+«O toi, ma chère étoile,&mdash;à l'obscure
+voûte du ciel&mdash;tu luisais si limpide,&mdash;lorsque je
+contemplai pour la première fois la vie!&mdash;Aujourd'hui,
+tu es depuis longtemps éteinte,&mdash;mes efforts
+sont vains,&mdash;il faut que sans toi je parcoure&mdash;le
+vaste monde.»</p>
+
+<p>Il écouta, sourit tristement, puis fit un geste de
+la main, comme pour repousser des fantômes, et
+continua:</p>
+
+<p>«Non-seulement tout fut vendu, mais il me fallut
+encore conduire partout les membres de la commission
+et la foule des acheteurs; il me fallut revoir
+chacun des objets auxquels restaient attachés de si
+tendres souvenirs. Tous, à cette heure, me semblaient
+vivants; ils m'imploraient, m'accusaient, ils
+me rappelaient le temps de mon enfance. Il y avait
+certain pommier, par exemple; je le connaissais trop
+bien, je n'osais lever les yeux vers lui, je voulais passer
+outre sans m'arrêter sous ses branches; mais soudain
+je vis distinctement mon père au pied de l'arbre,
+mon père avec sa haute taille, son visage affable,
+un Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et
+sa famille, et n'ayant peur de rien. Nous n'avions ni
+trop ni trop peu: une belle maison, un jardin, des
+champs, des bois, des prés, un étang, un moulin,
+bref tout ce qui compose une bonne petite terre;
+mon père s'en occupait sans relâche: du printemps
+à l'automne, on le voyait vaquer à tout, surveiller
+tout, en fumant sa grande pipe; l'hiver seulement,
+il se reposait en robe de chambre au coin du feu, à
+lire des romans ou à jouer aux cartes avec les voisins.
+Une fois, pendant le dîner, il me vit jeter les
+pépins d'une pomme:&mdash;Ne dédaigne pas, me dit-il,
+ce qui est petit et ce qui peut devenir grand à la
+longue.&mdash;Il me fit semer les pépins, et, le jour où
+l'arbrisseau vint à poindre:</p>
+
+<p>»&mdash;Souviens-toi, dit encore mon père, que nous
+l'avons planté ensemble. Si Dieu le veut, il te donnera
+de l'ombre et des fruits.</p>
+
+<p>»Hélas! cette ombre et ces fruits allaient être
+livrés au plus offrant avec le reste.</p>
+
+<p>»Dans le salon, la commission était assise devant
+une longue table recouverte d'un drap vert et autour
+de laquelle se pressaient les juifs. On avait apporté
+de toutes les chambres et même du grenier les
+objets les plus étonnés de se trouver réunis, toutes les
+vieilleries même ébréchées, disloquées, qui s'étaient
+longtemps dérobées aux regards. Sur telle chaise à
+dossier élevé, qui gémit lamentablement lorsqu'un
+gros fripier de Lemberg s'y assit, ma bonne mère avait
+passé sa vie à faire ces éternelles reprises qui étaient
+son occupation ordinaire; en même temps elle nous
+racontait des histoires; sur cette chaise elle m'avait
+pour la première fois parlé de Dieu, elle m'avait
+appris à prier. C'est une sainte relique, et un maudit
+juif l'emporte en échange de quelques méchantes
+piécettes.</p>
+
+<p>»Et ce lot de jouets cassés, quelle éloquence
+n'a-t-il pas! Le cheval à bascule ne possède plus que
+deux pieds et une oreille, mais je le reconnais bien,
+je sais que je l'ai reçu dans la nuit de Noël et que
+mon père me l'a fait monter le lendemain matin.
+Avec quelle allégresse je me balançais, lorsqu'un
+juif en cafetan de soie garni de fourrure ouvrit timidement
+la porte pour nous souhaiter d'heureux
+jours de fête. Il me prit dans ses bras, et, de mes
+deux petites mains, je saisis en riant sa longue
+barbe noire. Je n'ai pas oublié ce moment. Le
+digne Salomon Zanderer ne l'a jamais oublié non
+plus. Ce sourire m'ouvrit soudain son coeur, et dès
+lors il m'y fit une place auprès de ses enfants, ce qui
+veut dire beaucoup, car, pour un juif, ses enfants
+sont tout. Bien souvent, depuis, il m'a bercé sur
+ses genoux en me racontant les belles paraboles
+du Talmud, où le prophète Élie jouait toujours un
+grand rôle, de même que dans les récits de ma
+mère, il était toujours question d'Ivanock, le paysan
+rusé, intrépide et patient de notre Petite-Russie.
+A propos de récits, je me rappelle certaine fable que
+m'a racontée ma bonne et dont j'ai eu tort peut-être
+de dédaigner l'enseignement. Il s'agit de la cigale et
+de la fourmi.</p>
+
+<p>»&mdash;Quoi! disais-je à ma bonne, cette vilaine fourmi
+n'a-t-elle vraiment rien donné à la cigale?</p>
+
+<p>»&mdash;Non, rien.</p>
+
+<p>»&mdash;Pas un tout petit grain?</p>
+
+<p>»&mdash;Non.</p>
+
+<p>»Je me mis à pleurer. Eh bien! maintenant je suis
+aussi une pauvre cigale qui a chanté tout l'été, pour
+ne rencontrer ensuite chez les fourmis que des refus
+et de sages conseils.</p>
+
+<p>»Certain petit ménage en fer-blanc, que le crieur
+offre pour dix kreutzers, évoque à mes yeux la
+figure d'une fourmi prévoyante entre toutes, et le
+souvenir n'est rien moins qu'agréable. On parle
+beaucoup des doux liens de la famille. Je sais par
+expérience que les frères et les soeurs sont souvent
+des animaux d'espèces différentes et ennemies,
+réunis dans la même cage, qui se montrent les dents,
+et que seul le fouet du dompteur tient en respect.
+Des êtres qui se haïraient franchement en d'autres
+circonstances échangent des baisers de Judas parce
+que le hasard de la naissance les a rapprochés; entre
+eux le combat est muet, il n'en est pas moins acharné.
+Ainsi ma soeur aînée Viéra était mon ennemie; la
+jalousie dut s'éveiller chez elle le jour où je vins au
+monde; elle ne pardonna jamais à l'intrus qui prenait
+quelquefois sa place dans les bras de sa mère,
+sur les genoux de son père. Depuis, rien de ce
+qu'elle possédait en propre ne fut à son gré; elle voulut
+toujours de préférence ce que j'avais à la main;
+elle eût jeté sa poupée pour m'arracher un fétu de
+paille. Lorsqu'elle eut été punie de ces violences à
+mon égard, elle essaya de la persuasion; c'était en me
+caressant, en me flattant qu'elle me soumettait à ses
+volontés ni plus ni moins qu'un esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons la dînette, Basilko, veux-tu?</p>
+
+<p>Je ne demandais pas mieux, naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;Apporte du bois, fends-le, fais le feu.</p>
+
+<p>Je coupai les brins de fagot et ma main en même
+temps; je fis du feu et me brûlai les doigts.</p>
+
+<p>»&mdash;Va chercher les provisions.</p>
+
+<p>»Elle me mit ensuite un tablier blanc, me déguisa
+en cuisinier, puis s'assit comme une dame devant
+les friandises que maman nous avait données pour
+nos jeux et dit:</p>
+
+<p>»&mdash;Sers-moi, tu mangeras plus tard.</p>
+
+<p>»Elle me fit sur mon service de grands compliments,
+et ne me laissa pas une croûte. Telle était,
+telle est restée Viéra.</p>
+
+<p>»La vente continue. Mon Dieu! une pile de livres
+poudreux!</p>
+
+<p>»&mdash;Quarante kreutzers pour le tout! dit le crieur.</p>
+
+<p>»Point de surenchère. Les voilà partis, ces vieux
+bouquins! Mon premier livre de lecture, le petit
+catéchisme que m'expliquait un bon prêtre dont je
+vois encore la tabatière et les lunettes raccommodées
+avec de la ficelle. Un juif curieux feuillette un grand
+album déchiré, un livre de gravures, et mon coeur
+bat à se rompre devant cette profanation. J'ai entrevu
+pour la première fois une espiègle figure de petite
+fille, brune comme une bohémienne, mais si jolie!...
+Et la petite bohémienne est assise auprès de moi,
+sur un escabeau près du poêle; je lui montre les
+images sérieusement, ainsi que doit le faire un grave
+écolier de dix ans, et elle se presse contre moi; tel
+un petit oiseau se presse contre un autre dans le
+fond du nid. Elle est bien petite,&mdash;trois ans tout au
+plus,&mdash;et déjà elle se moque de son ami Basile. Sa
+voix a le son d'une clochette d'argent.&mdash;C'est
+Luba, la fille d'un gentilhomme du voisinage, elle,
+ma femme, qui aujourd'hui se tient là debout contre
+la porte, regardant vendre notre bien.</p>
+
+<p>»Oh! l'affreuse journée! Mais j'en ai passé de
+pires!...</p>
+
+<p>»Quand on a grandi dans une maison, reprit lentement
+Basile Hymen, dans une maison où ont
+vieilli eux-mêmes les parents, les amis, où chaque
+meuble vermoulu fait partie en quelque sorte de la
+chronique de famille, quand toujours les mêmes
+visages de vieux serviteurs, les mêmes bêtes, les
+mêmes arbres, le même ciel vous ont entouré, on
+croit que tout cela ne pourra jamais changer. Il
+semble qu'un charme protecteur soit jeté sur cette
+demeure, qu'après mille ans tout doive y être encore
+à la même place. Comme j'aimais ma vieille
+maison! Dieu sait combien tendrement je l'aimais!»</p>
+
+<p>Il réfléchit une minute et ressaisit le fil de son
+discours:</p>
+
+<p>»La vente continuait. Quelqu'un apporta une longue
+cage plate recouverte en toile, et la vue de cette
+cage me fit frissonner: elle me représenta la mort...
+C'était jadis le gîte d'une caille qui chaque matin
+nous pépiait un bonjour joyeux; mais un matin elle
+resta muette, et nous la trouvâmes gisante, déjà
+raidie sur le sable qui formait le sol de sa prison.
+Pour la première fois, je voyais mourir. Une grande
+terreur me saisit, et ce n'était pas sans raison; mon
+père mourut au printemps suivant. Des brocanteurs
+se disputent le crucifix qu'il tint entre ses mains
+pâles jusqu'au dernier soupir. Avec quelle tendresse
+désolée ma mère lui ferma les paupières!... Mais
+pourquoi penser à cela? Le crucifix est vendu comme
+un escabeau, comme un écran; il s'en va dans des
+mains étrangères.</p>
+
+<p>»&mdash;Un bâton, un jonc d'Espagne, un sabre cassé,
+une poche de cuir, ensemble vingt kreutzers! hurle
+le crieur.</p>
+
+<p>»Et les juifs de se presser en criant:</p>
+
+<p>»&mdash;Vingt et un, vingt-trois, vingt-quatre, quarante
+kreutzers!</p>
+
+<p>»Malgré moi, je souris. Toutes mes folies d'étudiant
+ressuscitent à mes yeux. Mon père est mort,
+nous laissant des affaires fort embrouillées; ma mère
+continue à repriser les bas du matin au soir sans
+pouvoir s'astreindre cependant aux économies nécessaires;
+tout irait mal si Salomon Zanderer ne continuait
+d'administrer notre petite fortune. C'est encore
+lui qui m'emmène étudier à Lemberg. Dans ce
+temps-là, le plus grand plaisir des différents collèges
+était de se livrer des batailles, et nous ne faisions la
+paix que pour rosser tous ensemble les pauvres
+Juifs; je dis <i>nous</i>, mais la vérité est que je me tenais
+à l'écart de ce dernier exploit. Ce ne fut jamais mon
+goût de jeter des pierres aux Juifs; aussi mes camarades
+me considéraient-ils comme un poltron; certain
+petit comte polonais surtout ne ménagea pas les
+malices et les mauvais traitements au fils de chien
+russe, comme il finit par m'appeler; mon calme et
+ma patience furent longtemps à ses yeux autant
+de preuves de lâcheté; mais un jour je me réveillai,
+le jour qu'il insulta mon père, et le Polonais
+sentit sur sa gorge le genou du Russe, je vous l'affirme.</p>
+
+<p>»Je passais les vacances à la maison, chez ma mère,
+et jamais je ne manquais de voir Luba, qui croissait
+et s'épanouissait comme une fleur sauvage de la
+steppe. Vint l'heure solennelle où j'achetai mon
+bâton de philosophe. C'était le privilége des étudiants
+en philosophie de porter un bâton. J'en avais
+fini avec les classes; ma liberté, mon importance me
+montèrent soudain à la tête comme du vin nouveau.
+Nous en étions tous là; l'indulgence des professeurs
+ramena vite la plupart d'entre nous à la raison.
+Seuls, quelques meneurs persistèrent dans leur
+révolte: les Polonais, par exemple, formèrent une
+société secrète qui tenait des discours dignes de
+Brutus, qui conspirait contre le gouvernement allemand
+et entonnait la <i>Marseillaise</i>, <i>la Pologne n'est
+pas encore perdue</i>, et d'autres chants incendiaires.
+Une bande toute différente et non moins folle à sa
+manière était celle qu'avaient formée les fils de fonctionnaires
+allemands, auxquels se joignirent plusieurs
+Petits-Russes; ceux-là se considéraient modestement
+comme des génies, et je faisais partie de leur
+groupe. Nous nous étions imposé un règlement,
+nous avions des réunions, nous chantions le <i>Gaudeamus</i>
+et autres hymnes chers aux buveurs de
+bière; nous dissertions sur la philosophie et les
+belles-lettres; nous nous transportions à la dernière
+galerie du théâtre pour applaudir <i>Wallenstein</i> ou le
+<i>Roi Lear</i>. Nous autres Petits-Russes, nous avions
+entrepris en outre d'élever aux nues notre langue
+et notre littérature; nous écrivions un journal bourré
+de poëmes, de tragédies, de romans, d'articles de
+critique. Je m'imaginais pour ma part devenir au
+moins le Shakespeare de la Petite-Russie: ô rêves de
+jeunesse! Le résultat de tout ceci fut que nous
+passâmes fort mal nos examens. Au lieu de diplôme,
+je rapportai au logis une liasse de poëmes et les
+onze premiers actes d'autant de tragédies; j'avais
+de longs cheveux, des lunettes, et j'étais malheureux.
+A cette époque, il était de mode de se sentir
+malheureux. Les premiers chants du <i>Pèlerinage de
+Childe Harold</i> venaient de paraître, et Byron était
+l'idole de nos vingt ans. Salomon Zanderer fut le
+premier à s'étonner du changement qui s'était produit
+en moi.</p>
+
+<p>»Lors de son dernier voyage à Lemberg, je l'avais
+entraîné de force dans une bruyante réunion d'étudiants
+où l'on avait ri et chanté au point de l'étourdir.
+Quelle fut sa surprise de voir ce gamin joyeux et
+enthousiaste transformé en apôtre de la douleur
+humaine! Ma mère secouait la tête en silence. Luba
+survint. Elle n'avait que dix ans, mais je ne lui
+imposais guère, je ne l'émerveillais pas du tout.
+Elle commença par fourrer toutes mes tragédies
+dans le poêle, cassa mes lunettes d'un coup de
+talon et finit par me couper les cheveux tout de
+travers. J'essayais de me fâcher, mais la chérie riait
+de si bon coeur! Je me résignai à rire avec elle, et,
+je le déclare, c'est cette petite folle qui m'a rendu
+le bon sens. Si elle eût été plus grande, je n'aurais
+de ma vie aimé une autre femme; mais comment
+faire? Il y a un temps où le coeur a soif d'amour, où
+l'on n'aime pas une femme parce qu'elle est belle
+ou parce qu'elle est aimable, où l'on aime en elle
+tout simplement l'amour. Il m'arriva donc ce qui
+arrive à tous au même âge.</p>
+
+<p>»Je rencontrai chez des voisins une veuve coquette,
+et je perdis la tête. Ma vie se passait à ses
+pieds. Elle s'appelait Eudoxie de Klodno; elle n'était
+ni jolie ni spirituelle; mais elle savait s'habiller, ou
+plutôt ne pas s'habiller; on la trouvait toujours en
+négligé; je crois qu'elle allait même au bal ou à
+l'église dans ce désordre piquant, qui était son
+unique mérite. J'en conclus qu'elle devait être une
+Vénus, et j'ajoutai libéralement à ce nom, sans le
+moindre motif, ceux d'Aspasie et d'Héloïse. Nous
+nous promenions au clair de la lune, je lui donnais
+des sérénades, je fis sur ses charmes une ode latine
+qu'elle ne comprit pas heureusement. Ai-je besoin
+d'ajouter que je la vénérais comme on vénère les
+saints? Jamais amant plus platonique ne fut plus
+grossièrement dupé.</p>
+
+<p>»Elle s'entendait à jouer avec cette flamme sainte
+comme les enfants aiment jouer avec le feu. Assez
+longtemps, cela lui parut drôle, puis, tandis que je
+me faisais encore scrupule de baiser son bras blanc,
+elle s'avisa de me trouver tout à coup ennuyeux:
+mon respect lui était à charge, elle bâillait devant
+mes poétiques transports. Je dois dire que la pauvre
+femme m'avertit de son mieux que j'eusse à changer
+de manières; elle ne m'épargna pas les agaceries;
+mais je m'obstinais à ne rien comprendre, et pour
+chaque encouragement, pour chaque caresse qu'elle
+m'accordait, je faisais une nouvelle ode latine.</p>
+
+<p>»Mon meilleur ami était à cette époque un brillant
+Polonais du nom de Solfki. Je ne manquai pas de
+présenter cette moitié de mon coeur à madame de
+Klodno. Après être allé chez elle une fois avec moi,
+il y retourna seul, et bientôt je remarquai que les
+deux êtres qui m'étaient si chers chuchotaient ensemble
+en me regardant; ils riaient de moi. Quand
+je commençais mes divagations ordinaires, Eudoxie
+s'asseyait à sa toilette pour arranger ses cheveux, et
+Solfki se mettait à siffler un air badin. J'étais au
+désespoir; mes odes devinrent des élégies. Tout en
+sentant que j'étais de trop, j'aurais continué néanmoins
+à porter ma triste figure chez Eudoxie et à troubler
+innocemment ses tête-à-tête avec Solfki, si mon
+brave Salomon ne m'eût averti.</p>
+
+<p>»&mdash;Êtes-vous aveugle? me dit-il. La dame veut
+vous prendre dans ses filets comme un sot poisson,
+parce que vous avez un héritage en réserve, tandis
+qu'elle a déjà gaspillé le sien. Elle n'a pas manqué
+d'amants tandis que vivait son mari, et maintenant
+Solfki a remplacé les autres.</p>
+
+<p>»Je ne sais à quelles extrémités m'aurait conduit
+une si cruelle désillusion, si ma mère n'était morte
+sur ces entrefaites. Mon chagrin d'amour fut effacé
+par une douleur plus grande. Je pensai que je n'y
+survivrais pas; mais il n'est point de déchirement
+auquel l'homme ne puisse survivre. J'étais devenu
+le maître,&mdash;le maître à dix-huit ans! Par bonheur,
+il n'y avait que de vieux serviteurs à la seigneurie;
+tous m'avaient vu naître et continuaient à me traiter
+en enfant. Parfois même, ils abusaient de leur empire
+sur moi. Si je commandais d'atteler, la cuisinière
+accourait, tenant sa cuillère à pot comme un
+sceptre:</p>
+
+<p>»&mdash;Est-il possible que monsieur veuille sortir
+par un temps pareil? Non, non, monsieur prendrait
+froid. Mieux vaut qu'il reste à la maison.</p>
+
+<p>»&mdash;En tout cas, déclarait le valet de chambre,
+monsieur ne sortira pas avec ces habits-là. Il lui
+faut absolument un manteau à capuchon.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est exposer beaucoup les chevaux et le carrosse,
+reprenait le cocher; n'importe, j'attellerai,
+mais à une condition: Monsieur ne s'en ira pas ainsi
+vêtu pour faire le fanfaron. S'il ne s'habille pas
+autrement, que Dieu me punisse si j'attelle!</p>
+
+<p>»Et je partais empaqueté comme un poupon que
+l'on porte au baptême. Ma soeur se serait chargée à
+elle toute seule de me régenter. Je ne sais ce que je
+serais devenu sans le secours de Salomon Zanderer,
+mon génie tutélaire. Il eût été fâcheux, d'ailleurs,
+que j'eusse trop d'indépendance; vous allez en juger.</p>
+
+<p>»Une après-midi accourut chez moi le cosaque de
+madame de Klodno, chargé d'une lettre. Il s'agissait
+d'un rendez-vous... d'un rendez-vous imploré en
+termes si tendres que je ne songeai pas, je l'avoue,
+à faire la moindre résistance. Je m'enfuis, afin que
+personne n'eût le temps de me retenir. Il faisait nuit
+quand j'atteignis la seigneurie voisine, dont toutes
+les fenêtres étaient dans une obscurité profonde.
+Attachant mon cheval à la clôture, je montai précipitamment
+l'escalier: une porte était ouverte, celle
+de sa chambre... Elle était seule, étendue sur un
+divan, à peine enveloppée d'un nuage de mousseline,
+et, dans le crépuscule voluptueux qui l'entourait,
+elle me parut plus belle encore que par le passé. A
+ma vue, elle jeta un cri, se leva précipitamment,
+m'entoura de ses bras et m'étouffa de baisers. Je ne
+pouvais prononcer un mot et me laissai attirer sur
+le divan auprès d'elle. Au moment même, une
+lumière qui n'était pas celle de la lune tomba sur le
+visage altéré d'Eudoxie. Sa mère était debout au
+milieu de la chambre, un flambeau à la main:</p>
+
+<p>»&mdash;Que vois-je? s'écria-t-elle; une pareille scène
+dans cette honnête maison!...</p>
+
+<p>»&mdash;Seule je suis coupable! sanglota Eudoxie se
+jetant à ses pieds: je l'ai entraîné, je l'ai séduit...</p>
+
+<p>»Tout cela me paraissait incompréhensible. Il
+fallut, pour m'ouvrir les yeux, que la mère se mît à
+parler de l'honneur de la famille, de réparation, de la
+bénédiction du prêtre qui pouvait tout purifier. Je
+m'élançai hors de la chambre, sautai en selle et
+partis au galop.</p>
+
+<p>»Le lendemain, Solfki, solennellement vêtu de
+noir, le sabre au flanc, le sourcil froncé, parut chez
+moi.</p>
+
+<p>»&mdash;Voici, commença-t-il, une belle conduite!
+Perdre une femme estimable et de noble origine, la
+déshonorer!... fi! Je viens de la part des deux dames
+de Klodno. Tu n'as qu'une chose à faire, épouser
+Eudoxie.</p>
+
+<p>»&mdash;L'épouser? Et pourquoi? demandai-je tout
+confus.</p>
+
+<p>»&mdash;Parce qu'en ne l'épousant pas tu ferais quelque
+chose de pis que de délaisser une femme au désespoir:
+tu abandonnerais ton enfant!...</p>
+
+<p>»Tant d'impudence fit bouillir tout mon sang dans
+mes veines.</p>
+
+<p>»&mdash;Tu espères me faire accroire cela, balbutiai-je,
+quand c'est toi...</p>
+
+<p>»&mdash;La prends-tu? interrompit Solfki.</p>
+
+<p>»&mdash;Garde-la! répondis-je.</p>
+
+<p>»&mdash;Alors, s'écria-t-il avec une feinte indignation,
+alors tu es un drôle!</p>
+
+<p>»Il tira son épée.</p>
+
+<p>»&mdash;Nous nous battrons, entends-tu, nous nous
+battrons!</p>
+
+<p>»A la fin, je perdis patience.</p>
+
+<p>»&mdash;Non, lui dis-je, nous ne nous battrons pas,
+mais je te rosserai de la belle manière.</p>
+
+<p>»En parlant, je lui avais arraché son grand
+sabre, que je cassai comme une latte, puis, décrochant
+mon bâton de philosophe, j'administrai une
+correction suffisante à mon ami Solfki.</p>
+
+<p>»Tous ces tableaux grotesques sont évoqués par
+l'apparition dans les mains du crieur de mes livres
+d'école, de mon bâton et du sabre cassé de l'amant
+heureux d'Eudoxie.</p>
+
+<p>»Et maintenant ce sont mes tableaux qui passent
+aux griffes de ces avides brocanteurs. Un juif maigre,
+dont les boucles frontales brillent comme des saucisses
+sortant de la poêle, regarde l'un d'eux dédaigneusement
+et le jette sous la table. Je ressens une
+envie violente de le renverser lui-même d'un coup
+de poing, mais ma femme m'arrête et, relevant la
+petite toile méprisée, me la montre avec un sourire.
+C'est une mauvaise gouache tout effacée représentant
+une seigneurie. Au premier plan se détache un
+grand poirier; dans cette seigneurie est née Luba;
+elle était assise sur ce poirier, quand je lui donnai
+tout mon coeur. Il y avait six ans que je ne l'avais
+vue, grâce à la sotte histoire de madame de Klodno
+d'abord, et puis Luba était à son tour allée à Lemberg
+pour y achever son éducation. Je rendais visite
+à ses parents de temps à autre. Trois jeunes filles
+embellissaient la maison de leur présence, l'une
+blanche et blonde comme un ange du ciel, l'autre
+châtaine avec des cheveux de soie ondoyants et des
+yeux bleus doux et profonds, puis ma Luba, qui
+mérite un portrait à part.</p>
+
+<p>»J'arrive à cheval,&mdash;c'était au mois d'octobre
+1824. Tandis que j'attache ma jument dans la cour,
+une petite poire me tombe sur le nez. A peine ai-je
+eu le temps de regarder en l'air, que j'en reçois une
+seconde, et du grand poirier qui se dresse devant
+la seigneurie toute une pluie de poires tombe sur
+moi, tandis que retentissent des éclats de rire...
+Quels éclats de rire! Luba seule peut rire ainsi. En
+effet, elle est dans l'arbre comme un oiseau, tout au
+sommet. Je distingue sa robe d'étoffe claire, et je
+crie:</p>
+
+<p>»&mdash;Luba! Es-tu vraiment là? Descends vite, descends
+donc!...</p>
+
+<p>»&mdash;Je viens! répond-elle en se balançant de branche
+en branche, jusqu'à la plus basse, qui forme une
+large fourche, où elle s'assied comme dans un fauteuil.
+Elle me tourne le dos; seul son petit pied est
+visible au bord de sa jupe chiffonnée. Tout à coup,
+elle se retourne et me regarde. Nous nous taisons,
+étonnés.</p>
+
+<p>»&mdash;Que tu es belle! lui dis-je.</p>
+
+<p>»&mdash;Et toi... vous êtes devenu un homme... J'espère
+qu'au moins vous ne faites plus de vers?</p>
+
+<p>»Je croyais toujours rêver. Entre un garçon de
+dix-huit ans et un jeune homme de vingt-quatre la
+différence n'est pas grande; mais elle... ces six
+années l'avaient transformée; la petite fille de onze
+ans était devenue femme. Je m'oubliai à l'admirer
+et ne revins à moi que pour découvrir que j'étais
+amoureux fou. Qui ne l'eût été en présence d'une
+aussi parfaite créature?&mdash;Son seul rire eût suffi à
+troubler la tête, le coeur, les sens d'un homme plus
+sage que moi. Et pourtant un peintre ne l'eût pas
+peut-être choisie pour modèle. Luba était petite,
+mais si bien faite! Je m'en aperçus au moment où,
+glissant de l'arbre dans mes bras, elle se laissa poser
+doucement à terre. Son teint brun, coloré sur les
+joues d'un rouge vif, son petit nez droit, mutin et
+résolu, ses lèvres vermeilles et un peu fortes lui
+composaient une de ces physionomies franches et
+gaies qui inspirent avant tout la confiance.</p>
+
+<p>»Nous entrâmes ensemble dans la maison; sa mère
+me servit du café, des gâteaux, des confitures; je ne
+goûtai à rien, je ne faisais que contempler Luba,
+jusqu'à ce qu'enfin, sautant de sa chaise, elle vint
+me prendre le menton pour relever ma tête et
+plonger son regard espiègle droit dans mes yeux:</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'avez-vous? dit-elle; encore ce maudit
+Byron?</p>
+
+<p>»&mdash;Comment vous le dire? Je ne le sais pas moi-même,
+répondis-je en soupirant.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! je vous le dirai, moi!</p>
+
+<p>»Et toute son humeur folâtre se réveillant:</p>
+
+<p>»&mdash;Vous êtes amoureux, maître Basile, voilà ce
+que vous êtes.</p>
+
+<p>»&mdash;Moi?</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, vous, et depuis peu.</p>
+
+<p>»&mdash;Amoureux de qui?</p>
+
+<p>»&mdash;De Luba!</p>
+
+<p>»Elle éclata de rire.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais Luba ne veut pas de vous. Elle déteste les
+philosophes.</p>
+
+<p>»Ainsi la guerre était déclarée entre nous dès le
+premier instant.</p>
+
+<p>»Je l'aimais, la métaphysique n'y pouvait rien, je
+l'aimais, et, jeune comme je l'étais, je me sentis
+soudain devenir un homme, capable de la protéger,
+de la défendre au besoin, de supporter même avec
+une grandeur d'âme toute débonnaire les railleries
+qu'elle ne m'épargnait pas.</p>
+
+<p>»Luba avait plus d'un trait de ressemblance avec
+son animal favori, un écureuil du nom de Miki,
+qu'elle avait déniché elle-même et qui, depuis, était
+devenu dans la maison une sorte de génie familier.
+Il sautait de mon épaule sur la tête de Luba, où il se
+préparait une couchette commode dans son opulente
+chevelure; il dormait au fond d'une des
+grandes bottes du père de sa maîtresse; on le trouvait
+toujours prêt à manger dans la main du premier
+venu et à se laisser gratter la tête; mais, jaloux
+de sa liberté autant que Luba, il semblait impossible
+de réussir à l'attraper. Luba, comme lui, grignotait
+sans cesse un bonbon, ou, à défaut de bonbon, quelque
+croûte entre ses dents blanches, et c'était plaisir
+de la voir grignoter; Luba, comme lui, imaginait
+mille tours qui de la part d'une autre eussent été importuns,
+qui, venant d'elle, étaient comiques et charmants.</p>
+
+<p>»Elle se promène avec moi le soir en bateau sur
+l'étang; avec quelle vigueur gracieuse rament ses
+mains mignonnes! Puis, tandis que je la dévore des
+yeux, la barque chavire; je tombe dans l'eau; Luba,
+qui a saisi les branches d'un saule, s'assied sur
+l'arbre penché au-dessus de la surface de l'étang,
+et se balance ainsi, sous les rayons de la lune, ni
+plus ni moins qu'une roussalka<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. Je regagne tout
+mouillé le rivage; le père de Luba me fait changer
+de vêtements et déclare que, après avoir pris du thé
+bien chaud, je passerai la nuit sous son toit. Voici
+Luba enchantée. Elle court préparer ma chambre, et
+le trousseau de clefs s'entre-choque à sa ceinture,
+et sa kazabaïka craque à chacun de ses mouvements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> L'ondine russe.</blockquote>
+
+<p>Même quand Luba se tait, sa présence est révélée
+par des frissons d'étoffe, des cliquetis, des froufrous,
+de petits bruissements qui lui sont particuliers;
+on dirait toujours que son corps agile et
+bondissant veut forcer les entraves qui l'étreignent.
+Sa robe, son collier, sa pantoufle, tout ce qui fait
+partie de sa pétulante personne, babille incessamment.
+Elle pose la samovar sur la table, me prépare
+du thé qu'elle goûte dans ma tasse, la traîtresse!&mdash;puis
+je vais me coucher; mais soudain mille
+piqûres m'avertissent que des orties ont été semées
+dans mon lit! A peine me suis-je débarrassé des orties
+qu'un essaim de hannetons bourdonne à travers
+ma chambre, et le lendemain Luba me demande
+d'un air hypocrite si j'ai bien dormi. Nous passons
+la journée à nous disputer sur ce sujet:&mdash;La lune
+est-elle habitée comme la terre, oui ou non?&mdash;Rentré
+chez moi, je suis éveillé à minuit par un
+Cosaque qui m'apporte une lettre de Luba. Je l'ouvre
+avec un mélange d'inquiétude et de transports;
+qu'est-ce que j'y lis?</p>
+
+<p>»Je prétends et je décide que la lune est habitée.»</p>
+
+<p>»Les folies de Luba m'impatientaient, m'irritaient,
+et je l'aimais de plus en plus; la jalousie contribuait
+bien un peu à me faire perdre la tête. Deux riches
+gentilshommes, Pan Krymski et Pan Sinakiewitch,
+fréquentaient assidûment la seigneurie; tout en faisant
+la cour à Luba, ils me regardaient d'un air assez
+dédaigneux. Je n'étais, auprès d'eux, qu'un pauvre
+diable.</p>
+
+<p>»Un jour, j'entendis la mère de Luba exhorter
+cette dernière à se prononcer en faveur de Krymski.
+C'était au mois de juin. Quelque temps après, nous
+nous trouvâmes, la jeune fille et moi, assis, par
+une soirée brûlante, sur la lisière des bois voisins.
+J'avais cueilli pour ma bien-aimée des bluets
+et des coquelicots dont elle parait ses cheveux noirs.
+La nuit tombée, nous vîmes luire dans tous les buissons
+quelque chose de brillant comme des diamants
+dispersés, et mille étincelles voltigèrent dans l'air.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! les belles lucioles! s'écria Luba.</p>
+
+<p>»Ses yeux étincelaient comme les lucioles elles-mêmes.
+Elle prit un ver luisant, le posa sur sa main
+pour l'examiner, puis dans ses cheveux. J'en ajoutai
+un second, d'autres encore, jusqu'à ce que sa petite
+tête fût entourée d'une flamboyante auréole.</p>
+
+<p>»&mdash;Suis-je belle, maintenant? me demanda-t-elle.</p>
+
+<p>»&mdash;Sans doute, lui répondis-je, les diamants vous
+iront mieux encore.</p>
+
+<p>»&mdash;Quels diamants?</p>
+
+<p>»&mdash;Ceux de Pan Krymsy, le jour de vos fiançailles...</p>
+
+<p>»Elle ne me laissa pas achever; un éclat de rire
+railleur et affectueux à la fois me coupa la parole:</p>
+
+<p>»&mdash;Non... être si aveugle!... répétait-elle.</p>
+
+<p>»Et, en sautant, elle attrapa une branche dont
+elle se servit pour me frapper lestement au visage...</p>
+
+<p>»Mais où donc suis-je? J'oublie la vente qui s'achève
+autour de moi. Luba vient de me pousser le coude.
+Les Juifs sont en train de se disputer une vieille
+kazabaïka que je reconnais: un nouveau tableau
+de la lanterne magique passe sous mes yeux.</p>
+
+<p>»C'est l'automne. Je suis debout devant Luba, et
+je lui tiens un écheveau de fil. Tout à coup elle frissonne:</p>
+
+<p>»&mdash;Comment, dit-elle, il fait déjà froid!</p>
+
+<p>»Sa kasabaïka est sur un meuble; je cours galamment
+la chercher; mais Miki, endormi comme un
+sultan dans une des manches fourrées, s'élance
+dehors aussitôt et me mord avec rage de ses petites
+dents qui piquent comme deux rangées d'aiguilles.
+Je fais un bond, je secoue mon doigt ensanglanté,
+Luba rit. Me voici furieux:</p>
+
+<p>»&mdash;Ne riez pas; si vous continuez de rire, je ne
+sais ce qui arrivera!...</p>
+
+<p>»&mdash;Et pourquoi ne rirais-je pas? répond-elle, en
+se glissant comme un serpent frileux dans la chaude
+fourrure. Il faut bien que je rie, vous êtes si drôle!</p>
+
+<p>»&mdash;Drôle? vous trouvez cela parce que vous me
+haïssez!</p>
+
+<p>»&mdash;Moi, je vous hais?</p>
+
+<p>»&mdash;Riez donc! vous avez toute raison de rire, en
+effet, puisque vous savez que je vous aime comme
+un fou.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! je vous aime de même, réplique Luba,
+riant de plus belle.</p>
+
+<p>»Et je reprends en colère:</p>
+
+<p>»&mdash;C'est cela, tournez-moi en ridicule! Tenez, je
+suis capable de vous tuer.</p>
+
+<p>»&mdash;Et moi je suis capable de t'embrasser! dit-elle
+en sautant à mon cou.</p>
+
+<p>»Je veux me dégager, je balbutie:</p>
+
+<p>»&mdash;Luba, tu es méchante de plaisanter ainsi avec
+un malheureux qui t'aime, qui t'aime... Ah! tu ne te
+doutes pas...</p>
+
+<p>»&mdash;Si fait, je m'en doute, interrompt Luba, mais
+cela ne m'empêche pas de rire de ta colère. Moi aussi
+je t'aime depuis... depuis toujours, je crois,&mdash;je
+ne saurais dire dans quel temps je ne t'ai pas aimé...</p>
+
+<p>»Elle riait encore, le visage caché dans ma poitrine:</p>
+
+<p>»&mdash;Mais embrasse-moi donc! Ne comprends-tu
+pas que je t'appartiens?</p>
+
+<p>»&mdash;Luba... Tu veux...</p>
+
+<p>»Mes lèvres sont sur les siennes. Ce fut un doux
+moment. Son souvenir rend cette cruelle journée
+plus pénible encore à supporter.</p>
+
+<p>»Les Juifs sont toujours là!...</p>
+
+<p>»&mdash;Regarde donc! dit ma femme.</p>
+
+<p>»Et elle rit à se tordre. Un de mes créanciers est
+parmi les acheteurs; il a empoigné un étui de velours
+rouge et l'ouvre avidement; ses longs doigts osseux
+croient déjà saisir les diamants... le voici pétrifié.&mdash;Brave
+homme, les diamants sont depuis longtemps
+en gage, et nous avons laissé passer l'échéance.</p>
+
+<p>»L'étui est vide. Je l'avais donné à Luba lors de nos
+fiançailles. Nous ne devions nous marier qu'un an
+après. Aussi nos fiançailles furent-elles solennelles;
+c'est une coutume du vieux temps. J'arrivai le soir
+avec mes témoins. La famille, réunie dans le salon,
+m'attendait. Luba parut la dernière; elle avait quelque
+peine à garder son sérieux, mais elle se contraignit
+et fit bonne contenance. Nous échangeâmes nos
+anneaux, après quoi je lui baisai la main. Le prêtre
+nous donna sa bénédiction. Nous nous prosternâmes
+aux pieds des parents, à qui je jurai de rendre
+leur fille heureuse, et à leur tour ils nous bénirent.
+Puis le père but à notre santé; le gobelet de famille,
+rempli de vin de Hongrie, passa de main en
+main. Enfin, je présentai à Luba les diamants dans
+leur étui, et elle me mit au doigt une bague.
+Celle-ci est allée de son côté, hélas! aux Juifs
+maudits!</p>
+
+<p>»Le mariage de ma soeur coïncida avec nos fiançailles;
+elle était si pressée! Notre bonheur paraissait
+l'inquiéter; elle voulait s'éloigner avant qu'une
+maîtresse entrât dans la maison. Viéra prit donc le
+premier mari qui se présenta, un petit employé du
+gouvernement de notre cercle, et elle emporta tout
+ce qu'elle put. Tant mieux! Autant de moins pour
+les Juifs!</p>
+
+<p>»Quelles belles noces on nous fit! Tout le monde
+fut invité. Il vint tant de convives, que nous dûmes
+faire construire en planches une grande salle à côté
+de la seigneurie de mon beau-père. De grand matin
+arrivèrent traîneaux sur traîneaux; le vestibule fut
+encombré de fourrures. Luba portait une robe de
+soie blanche, une couronne de myrte, un voile de
+dentelle; sa mère lui attacha au côté un petit bouquet
+de romarin dans lequel était caché un peu de
+pain et de sel, moyen sûr, selon la croyance populaire,
+de ne jamais manquer du nécessaire. De nouveau,
+nous nous agenouillâmes devant les parents.
+Pendant que le cortége se rendait à l'église, des
+coups de feu retentissaient de toutes parts. Luba
+éclata de rire en me jurant obéissance. La table
+formait un grand L, l'initiale de la mariée; au
+milieu, une pyramide en sucre, haute de quatre
+pieds, représentait le temple de l'hymen. Qui aurait
+pu compter les toasts portés aux nouveaux époux,
+à la maîtresse de la maison, au maître, aux dames
+en général, à la patrie? Et chaque fois les bouteilles
+étaient cassées avec fracas. Au dessert, les
+jeunes gens disparurent sous la table, non pas
+vaincus par l'ivresse, mais dans le dessein chevaleresque
+de boire dans le soulier de la mariée. Luba
+s'aperçut trop tard de leurs prétentions et replia
+vite ses jambes sous elle, mais elle ne réussit à
+sauver ainsi que ses jarretières, qui autrement lui
+eussent été enlevées, de même que le petit soulier
+blanc que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant
+qu'il le remplissait de Champagne pour le vider
+ensuite à la santé de Luba, tout le monde applaudissait.
+Luba était fort rouge. Le soulier fit le tour
+de la table; chacun des hommes but dedans, et
+chacun aussi porta un toast à Luba, parfois en vers,
+le vieux général Krasiki en beau latin.</p>
+
+<p>»Après un silence, mon beau-père à son tour
+apporta le gobelet de famille, en vieil argent repoussé,
+qui représentait un léopard sautant, y versa deux
+bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce
+précieux breuvage.</p>
+
+<p>»Le bal dura jusqu'au matin; il commença par une
+grande polonaise, qu'un danseur émérite conduisit
+par toutes les chambres de la maison, en montant
+et descendant les divers escaliers; puis ce furent
+des mazourkes, des cosaques, des kolomikas. A la
+fin, on plaça un siége au milieu du salon. Luba y
+prit place, et ses amies, lui ôtant la couronne de
+myrte et détachant ses cheveux, chantèrent la plainte
+nuptiale: «Hélas! Luba, c'est donc fini! Il faut
+nous séparer...»</p>
+
+<p>»Tout le monde était ému, et Luba cachait son
+visage dans son mouchoir avec des tressaillements
+qui nous firent croire qu'elle sanglotait; mais, lorsque
+sa mère l'eut coiffée du bonnet, elle bondit gaiement
+en l'air, et elle dansa encore avec tous, même avec
+mon vieux Salomon Zanderer, qui se défendait en
+désespéré, faisant par toute la salle des sauts de
+bouc inconcevables.</p>
+
+<p>»Les femmes prirent Luba au milieu d'elles et
+l'emmenèrent. Elle n'affecta pas la mine vulgaire
+d'un agneau qu'on traîne au sacrifice; non, je l'entendais
+encore rire de loin; c'était comme le gazouillement
+d'une alouette qui monte vers le ciel.</p>
+
+<p>»Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle était seule,
+pelotonnée sur un divan turc très-bas et roulée
+dans sa kazabaïka de velours cramoisi. La fourrure
+noire dont celle-ci était doublée s'attachait à ce
+corps svelte, et je voyais sa poitrine émue se soulever.
+Sous son bonnet de jeune matrone, elle me
+parut si imposante, que je n'osai avancer d'un pas;
+plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi.
+Je fermai les rideaux, j'éteignis les bougies, sauf
+une seule, pour les rallumer toutes l'instant d'après;
+j'attisai le feu, je regardai la pendule.</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'as-tu donc? me dit-elle. M'aimes-tu? Es-tu
+content?</p>
+
+<p>»&mdash;Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop
+noble, trop parfaite pour moi...</p>
+
+<p>»Comment cette reine qui me faisait peur redevint
+ma bonne, ma franche, ma gentille petite Luba, je
+ne le dirai à personne. Quand je l'enlevai dans mes
+bras, j'aurais aimé la porter ainsi à travers la neige
+et la tempête jusque dans ma maison.</p>
+
+<p>»Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne
+riait plus; un fier sourire tout féminin et vraiment
+irrésistible avait remplacé les accès d'exubérante
+gaieté de la petite folle. Des larmes coulèrent à
+l'heure des adieux, des mouchoirs furent longuement
+agités, tandis que nous nous envolions au milieu du
+clair tintement des clochettes. Quatre grands traîneaux
+suivaient le nôtre, portant le trousseau de
+Luba.</p>
+
+<p>»Sur les confins de ma terre, les paysans nous
+attendaient avec du pain et du sel. Le juge nous
+aborda en criant:</p>
+
+<p>»&mdash;Longues années au seigneur et à son épouse!</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'ils vivent cent ans! répliqua la foule.</p>
+
+<p>»Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs.
+J'enlevai Luba hors du traîneau et aussitôt
+tous se jetèrent à genoux pour baiser qui sa pelisse,
+qui l'ourlet de sa robe. Je vis qu'elle leur plaisait.
+Le cocher fut chargé, par droit d'ancienneté, d'apporter
+à Luba les clés sur un coussin. La vieille
+maison solitaire avait de nouveau une maîtresse, et
+quelle maîtresse!...»</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+
+<p>Basile Hymen se leva, fit quelques pas dans la
+chambre, chargea sa pipe de ce tabac jaune de
+Zigeth, cher à nos montagnards, l'alluma avec précaution,
+puis, après en avoir tiré plusieurs bouffées
+vigoureuses qui firent monter au plafond un nuage
+bleuâtre, il reprit son ancienne place et nous regarda
+l'un après l'autre. Le tonnerre grondait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Où en étais-je? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A la vente de vos biens, dit notre hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Au moment, interrompis-je, où votre femme
+s'établissait en maîtresse dans sa nouvelle demeure.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! oui! murmura-t-il. On dit qu'il n'y a pas
+de gens pleinement satisfaits. Je ne sais si c'est une
+vérité, mais j'étais content le jour où Luba entra
+dans ma maison; peut-être l'homme exige-t-il trop.
+A l'un ne suffit pas le gouvernement du monde&mdash;voyez
+Napoléon;&mdash;celui-là veut au moins dominer
+dans son village, celui-ci aspire à de fabuleuses
+richesses. Moi je me contentais du lot humain tel
+que la nature l'a tracé; c'est le meilleur, en somme.
+J'avais une femme, une vraie femme, non pas une
+poupée, non pas une dame, non pas une bigote,
+une coquette, une savante, non, vous m'entendez
+bien, une femme, bonne et simple, et sincère. Elle
+n'avait pas honte de m'aimer; elle n'était pas trop
+fière pour montrer cet amour. Nous étions des gens
+fort occupés, l'un et l'autre: j'administrais ma
+terre, elle avait soin de l'intérieur où tout marchait
+comme sur des roulettes, grâce à son activité, à
+l'affection qu'elle savait inspirer et qui produisait
+l'obéissance. Elle s'intéressait à toutes mes affaires,
+assistait à tous mes marchés. Pleine d'égards pour
+Salomon Zanderer, elle ne manquait jamais, aussitôt
+qu'il paraissait, de lui offrir le café, ce qu'il considérait
+comme un grand honneur, et de le taquiner
+gaiement pour faire jaillir l'étincelle de cette sagacité
+juive aiguisée par le Talmud.</p>
+
+<p>»Par exemple, elle lui disait:&mdash;Comment se fait-il
+que Dieu ait défendu le vol par la voix de Moïse,
+quand il l'a commis lui-même en dérobant au pauvre
+Adam une de ses côtes pour en tirer la femme?</p>
+
+<p>»Et Salomon de répondre, avec son imperturbable
+sourire:</p>
+
+<p>»&mdash;Appelle-t-on voleur quiconque prend un
+métal ignoble pour le remplacer par de l'or?</p>
+
+<p>»Jamais l'un de nous deux ne quittait la maison
+sans l'autre. Un jour je devais aller à la ville et la
+voiture était déjà prête:</p>
+
+<p>»&mdash;Faut-il vraiment que j'aille seul? dis-je à Luba.
+C'est bien ennuyeux. Ne me feras-tu pas la grâce...</p>
+
+<p>»&mdash;Non, non, interrompit ma femme, il m'est
+impossible de m'absenter aujourd'hui; nous avons
+la grande lessive.</p>
+
+<p>»&mdash;La lessive! c'est différent.</p>
+
+<p>»Je me lève, je prends congé d'elle, mais je ne
+vais que jusqu'à la porte:</p>
+
+<p>»&mdash;Est-ce donc si pressé, Luba, d'aller à la ville?</p>
+
+<p>»&mdash;Tu dois le savoir.</p>
+
+<p>»&mdash;Alors, à bientôt!</p>
+
+<p>»&mdash;A bientôt!</p>
+
+<p>»Je suis déjà en voiture, Luba me fait signe de la
+fenêtre.</p>
+
+<p>»&mdash;Non, décidément, dételez, dis-je au cocher.</p>
+
+<p>»Jamais nous ne passions le temps aussi agréablement
+qu'en tête-à-tête. Il me suffisait pour ma part
+de contempler Luba; elle avait le secret d'être
+toujours charmante et cela d'une manière nouvelle,
+soit qu'elle s'assît, soit qu'elle marchât, soit qu'elle
+réfléchit étendue sur le divan, soit qu'elle écrivît
+devant sa petite table. Je ne concevais pas que
+d'autres eussent besoin de spectacles, de promenades,
+de concerts, de soirées, de courses en traîneau,
+de chasses, de voyages. Chaque saison variait
+nos simples plaisirs: l'été, je prenais mon bonnet,
+elle son chapeau de paille, et nous nous en allions
+du côté du village. Les chaumières délabrées avec
+leurs toits de chaume noirci avaient un air de fête,
+grâce aux arbres fruitiers en fleur ou chargés de
+cerises et de pommes vermeilles qui semblaient
+sourire à travers le feuillage comme de frais visages
+d'enfants. Les ondulations lentes du blé, l'éclat du
+soleil qui effleurait les épis nous émerveillaient
+toujours; nous écoutions le chant de la caille, nous
+voyions la perdrix couver ses oeufs dans un sillon,
+nous observions la souris qui sort de son trou un
+petit museau inquiet, nous suivions le jeu des sauterelles
+quand elles s'élevaient sous nos pas par
+centaines pour retomber à terre l'instant d'après:</p>
+
+<p>»&mdash;N'ayez donc pas peur! leur disait Luba.</p>
+
+<p>»Elle aimait faire avec moi de longues promenades
+à cheval. Alors nous laissions nos montures nous
+emporter bride abattue dans la steppe où rien ne
+bornait leur course ni notre horizon. Lorsque la
+terre fumait sous les sabots retentissants et qu'aucun
+arbre, aucun buisson n'apparaissait dans l'espace
+illimité, nous éprouvions le sentiment de gens qui
+chevaucheraient dans le ciel bleu. Si un orage nous
+surprenait, Luba rejetait en arrière ses tresses
+trempées de pluie et qu'avait dénouées la tempête,
+avec des cris de joie qui se mêlaient au fracas des
+éléments furieux.</p>
+
+<p>»Il fallait la voir conduire notre attelage de quatre
+petits chevaux noirs sans les toucher du fouet, en
+les encourageant seulement de sa voix claire: ils
+allaient si vite que la poussière nous enveloppait
+comme un brouillard, à travers lequel nous apercevions
+par intervalles un arbre, des granges, une
+ferme isolée.</p>
+
+<p>»Dans l'après-midi, lorsque l'atmosphère ensoleillée
+était transparente comme une muraille de
+cristal, j'avais l'habitude de pêcher. Je m'asseyais
+au bord de l'étang, sous un épais bouquet d'aulnes
+dont les branches formaient un toit au-dessus de ma
+tête, et Luba se blottissait à mes côtés. Les seuls
+bruits étaient ceux que faisait le poisson en sautant;
+à travers les marais marchait lentement une cigogne;
+des canards sauvages nageaient au loin parmi
+les roseaux. Luba préparait les amorces, je jetais la
+ligne et chaque fois qu'un poisson était pris c'étaient
+des transports de joie.</p>
+
+<p>»L'hiver, une grande montagne de glace s'élevait
+derrière la seigneurie; l'accès d'un côté en était
+facile; on y montait par des degrés pour se laisser
+glisser ensuite sur l'autre flanc avec la rapidité de
+l'éclair. Tout était blanc: le ciel, la terre, les maisons,
+les arbres, même le soleil. Il faisait froid, et
+pourtant tout respirait la gaieté. Luba s'asseyait
+dans le traîneau sous ses fourrures, les joues rouges,
+l'oeil brillant; je la conduisais; la glace sous nos pas
+lançait des étincelles. Les corbeaux nous regardaient
+gravement du haut d'un peuplier, les moineaux piaillaient
+sur la clôture.</p>
+
+<p>»C'était le beau temps des courses à cheval. Luba,
+avec sa longue jupe d'amazone, sa jaquette garnie
+de martre et sa <i>kutschma</i> de la même fourrure sur
+la tête, fortement fardée par le froid, était l'image
+même de l'entrain, de la fraîcheur et du courage.</p>
+
+<p>»J'aimais m'attarder en arrière pour la voir se
+balancer mollement en selle; la gelée poudrait ses
+cheveux, transformait la fourrure qui suivait le contour
+de ses hanches en une garniture d'aiguilles irisées,
+éblouissantes, et faisait de son cheval noir un
+cheval gris. Et quelle ivresse aussi de voler dans un
+traîneau à travers le monde qui semble bizarrement
+taillé dans du marbre blanc, tandis qu'un éclat fantastique
+se répand sur toute la nature, que les arbres
+semblent fuir, tant est rapide notre course, et que
+de loin nous suivent les loups!&mdash;Ma femme m'accompagnait
+sans crainte à la chasse; elle ne connaissait
+pas le danger; avec un sang-froid tout viril elle
+tirait la bête que les paysans poussaient vers nous.
+Je tuais des fouines superbes, des renards, des loups,
+parfois même un ours.</p>
+
+<p>»Les longues soirées d'hiver, nous les passions au
+logis, dans la grande chambre meublée d'un divan
+turc, d'un piano et d'un billard. Ma femme faisait de
+la musique, je l'écoutais en fumant. Nous lisions les
+journaux et quelques bons livres, en nous intéressant,
+comme seuls peuvent le faire deux solitaires,
+aux aventures de héros chimériques; puis nous procédions
+à la partie de billard. Luba gagnait chaque
+fois, car, si elle regardait son jeu, moi je ne regardais
+qu'elle, comment son buste élégant se penchait
+pour quelque coup difficile et comment elle restait
+suspendue sur la pointe de son petit pied. Les sujets
+de conversations ne nous manquaient pas; rien de ce
+qui m'arrivait n'était indifférent à Luba, rien de ce
+qui concernait Luba ne me semblait puéril; nous
+nous entretenions de mille choses auxquelles ne
+pensera jamais quiconque mène une existence mondaine,
+et les questions de ma femme eussent embarrassé
+maint philosophe. Je me remis donc en secret
+à l'étude; j'achetai des livres de science, même de
+médecine, et nos causeries à l'heure du crépuscule
+devinrent une source toujours fraîche de réflexions
+et d'enseignement élevé.</p>
+
+<p>»Il nous arrivait encore de rester assis sans rien
+dire; ma femme appuyait sa tête sur mon coeur, je
+la tenais embrassée, nous étions absolument heureux
+dans le sentiment de la possession mutuelle. Il
+est vrai que la première année terminée nous eûmes
+moins de loisirs; les visiteurs firent irruption chez
+nous, et dès lors il ne nous arriva que rarement de
+passer une soirée seuls.</p>
+
+<p>»Mais j'insiste là bien inutilement sur les plaisirs
+évanouis; nous sommes désormais pauvres et abandonnés,
+la vente par autorité de justice se poursuit.</p>
+
+<p>»A midi, elle fut interrompue: le crieur, les juifs,
+tous les assistants s'étaient enroués au point d'avoir
+soif; ils s'en allèrent en masse au cabaret.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+
+<p>»Luba, qui avait un morceau de pain dans sa poche,
+le partagea gaiement avec moi, et nous nous assîmes
+sur le seuil de la maison pour prendre aussi notre
+repas. Au moment même arrivait, bride abattue, un
+cavalier; quand la poussière, en tombant, me permit
+de distinguer ses traits, je reconnus mon ami
+Urbanovitch, le même qui avait bu à nos noces
+dans le soulier de Luba. Il n'avait pas mis pied à
+terre qu'une britska vint déposer devant la seigneurie
+un autre compagnon des jours heureux, Jadezki;
+puis un troisième encore, Pan Gadomski, se glissa
+comme un furet dans la maison. On aurait pu croire
+qu'ils s'étaient donné rendez-vous. L'Évangile le
+dit: «Là où il y a un cadavre se rassemblent les
+aigles.»</p>
+
+<p>»Bientôt d'autres amis arrivèrent; ils auraient eu
+honte d'assister à la vente et avaient, par conséquent,
+attendu, réunis au cabaret, la fin de cette cruelle
+exécution; maintenant ils accouraient pour nous
+consoler et nous donner des conseils; quant à nous
+aider, nul n'y songeait.</p>
+
+<p>»L'indignation s'empara de moi. Comment, en
+effet, étais-je tombé dans le malheur? Je n'étais ni un
+joueur, ni un débauché; je ne me connaissais qu'une
+passion, celle d'avoir des amis, et qu'une faiblesse,
+celle d'obliger tout le monde; c'étaient mes amis qui
+m'avaient dévoré. Ils m'aimaient, sans doute, mais
+l'amitié peut devenir importune à la longue. Chaque
+jour ils envahissaient ma demeure, m'empêchant
+même d'échanger un mot avec ma femme; une fois
+nous prîmes le parti de nous absenter, mais la maudite
+engeance resta derrière nous dans la maison;
+nous les retrouvâmes festoyant et chantant à tue-tête
+au milieu de leurs libations: «Longue vie à nos
+hôtes, longue vie à leurs enfants!» Je ne savais pas
+me débarrasser d'eux; j'avais le coeur trop faible,
+oui, trop tendre et trop compatissant en toute circonstance.
+Il me suffisait de lire dans la gazette le
+récit d'un malheur quelconque pour ne pas dormir
+de la nuit. Il m'était impossible de renvoyer un
+pauvre, de refuser quelque chose à un voisin. Si
+encore je n'avais fait que partager avec les autres!
+Mais je leur eusse donné jusqu'à ma dernière chemise;
+j'étais homme à me faire raser pour que le
+prochain eût une perruque. Luba, malgré sa grande
+bonté, ne tombait pas dans les mêmes exagérations
+de sentiment. Je me rappelle qu'après l'incendie
+d'une ville de l'Ukraine, incendie qui avait laissé des
+milliers de misérables sans asile, je lui dis dans
+l'excès de mon émotion:</p>
+
+<p>»&mdash;Peux-tu souffrir d'être si chaudement vêtue
+de fourrures quand tant d'autres ont froid?</p>
+
+<p>»&mdash;Je les plains, répondit Luba, mais ma pelisse
+ne peut suffire à mille personnes, elle est faite pour
+une seule, et je ne suis pas fâchée d'être celle-là.</p>
+
+<p>»Au fond elle avait raison, et moi j'étais absurde.
+Si un de mes amis admirait chez moi un fusil, je
+m'écriais:&mdash;Prends-le!&mdash;Oui, j'aurais donné les
+tuiles de la toiture, les semelles de mes bottes; à la
+fin mes amis ne me demandèrent plus ce qui leur
+faisait envie; ils prirent sans façon tous les objets à
+leur convenance. S'ils avaient soif, ils buvaient de
+mon vin; je les nourrissais, je les vêtissais, je payais
+leurs dettes, je leur prêtais tout mon argent, et
+quand je n'avais plus d'argent je signais des lettres
+de change où je me portais caution pour eux.</p>
+
+<p>»Quand j'allai une première fois chez les vampires
+juifs, ce fut encore à leur intention. Et maintenant
+ils étaient là groupés autour de moi, cet Urbanowitch,
+ce Jadeski, ce Gadomski, fumant leurs
+cigares et m'exhortant avec une bienveillance hautaine.</p>
+
+<p>»&mdash;Comment as-tu pu faire de si folles dépenses?
+me demanda Jadeski en lançant une bouffée de
+fumée.&mdash;Le malheureux! A qui ai-je donné ce précieux
+tableau hollandais représentant une femme qui
+pèle des pommes, et tant d'autres choses, jusqu'à
+ma pipe d'écume de mer?... A peine avait-il souri
+en murmurant:&mdash;Pas mauvaise cette pipe!&mdash;Et
+déjà elle était à lui! M'a-t-il jamais offert en échange
+une noisette? Non, mais il critiquait tout ce qui
+m'appartenait:&mdash;Ta maison n'a aucun style, commençait-il
+à dire en arrivant.&mdash;A table rien n'était
+bon; mon vin était toujours frelaté, bien qu'il en
+vidât pour le moins deux bouteilles; la toilette de
+Luba n'était jamais de son goût. Si elle portait des
+couleurs sombres, il lui demandait d'un ton ironique:</p>
+
+<p>»&mdash;De qui, madame, êtes-vous en deuil?</p>
+
+<p>»Si elle avait sa kazabaïka rouge:</p>
+
+<p>»&mdash;J'espère, disait-il, que le taureau est rentré.</p>
+
+<p>»Quand nous étions seuls, à la chasse, il s'arrêtait
+soudain, et les deux mains sur mes épaules:</p>
+
+<p>»&mdash;Je te plains, mon ami, soupirait-il.</p>
+
+<p>»&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>»&mdash;Tu es un noble cour, mais ta femme...</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'as-tu à dire contre elle?</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! rien!... l'ensemble de sa personne ne
+me plaît pas... et puis elle rit toujours.</p>
+
+<p>»Urbanowitch, en revanche, jetait sur Luba les
+regards qu'un voleur peut jeter sur le trésor qu'il
+convoite. J'ignore où passait l'argent de celui-là,
+mais il empruntait à tout le monde et à moi de préférence.</p>
+
+<p>»Gédéon, un ancien officier très-aimable, ne parlait
+jamais d'argent; il imita toutefois ma signature
+si habilement, sur une lettre de change, que je fus
+forcé de la reconnaître pour le sauver de l'infamie.
+Je dois dire qu'il se montra reconnaissant: il s'efforça
+de dissiper ma femme et de me dresser aux
+belles manières. Nous avions là un mentor très zélé;
+mon bonheur conjugal surtout semblait le préoccuper:</p>
+
+<p>»&mdash;Cher ami, s'écriait-il, comment diable traites-tu
+ta femme?...&mdash;Et si je m'étonnais:</p>
+
+<p>»&mdash;Tu fais fausse route, reprenait-il, absolument
+fausse route. Une femme demande à être étudiée;
+mais toi, tu laisses tout aller sans réfléchir; à la
+fin tu découvriras des choses... tu ne sais pas, malheureux,
+quelle charmante femme tu as!...</p>
+
+<p>»Tels étaient mes amis, et tous ensemble se moquaient
+de moi quand j'avais le dos tourné, colportant
+sur mon compte de mensongères anecdotes
+comme n'en ont jamais inventé mes plus grands
+ennemis, non, pas même ma soeur. En outre ils me
+rapportaient, avec une sincérité parfaite, tout ce
+que le monde pouvait dire de désobligeant à mon
+sujet. Un jour,&mdash;encore à la chasse,&mdash;Jadezki me
+dit brusquement:</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! quand je t'avertissais!... Ta femme...
+Gédéon lui fait la cour et n'est pas trop rebuté.
+Auras-tu confiance en moi, maintenant?</p>
+
+<p>»&mdash;Je dirai, répondis-je, que tu calomnies ma
+femme, et je te défendrai de recommencer!</p>
+
+<p>»&mdash;Mais, grand Dieu! ce n'est pas moi qui parle,
+c'est la rumeur publique qui veut que ce fanfaron
+plaise à ta femme!</p>
+
+<p>»Vous connaissez maintenant mes amis, ces bons
+amis auxquels je me sacrifiais, pour qui j'aurais
+donné le sang de mon coeur! Ah! mon Dieu, pourquoi
+donc as-tu créé le monde s'il n'était pas possible
+de le faire meilleur?</p>
+
+<p>»Mon vieux Salomon me donnait des conseils.</p>
+
+<p>»&mdash;Cela finira mal, disait-il.</p>
+
+<p>»Luba s'amusa d'abord des indiscrétions de nos
+hôtes; quand ils jouaient, buvaient et chantaient
+jour et nuit dans la maison, ne me laissant pas un
+coin où je pusse me réfugier avec elle, la méchante
+venait s'étendre sur le divan, à mes côtés, en me
+regardant avec une malicieuse tendresse entre ses
+paupières demi-closes, car elle voyait bien que j'étais
+au supplice.</p>
+
+<p>»Par la suite, elle prit les choses plus sérieusement:</p>
+
+<p>»&mdash;Tu es trop bon, me disait-elle; la bonté, en
+certaines circonstances, peut être un défaut aussi
+bien que l'avarice et la dureté. Nous nous ruinerons,
+et ces gens-là ne sauront pas nous rendre ce que
+nous faisons pour eux.</p>
+
+<p>»Je défendis mes amis; nous faillîmes nous quereller.</p>
+
+<p>»&mdash;Tu ne me crois pas! dit Luba. Eh bien! je te
+prouverai que chacun d'eux est disposé à te trahir.
+Désigne celui que je dois démasquer.</p>
+
+<p>»&mdash;Tu épargneras bien au moins Gédéon, m'écriai-je
+pour l'éprouver, car les calomnies de Jadeski
+m'étaient restées en tête, bien que je n'eusse jamais
+douté de ma Luba.</p>
+
+<p>»&mdash;Je n'en épargnerai aucun, répondit-elle; c'est
+donc Gédéon qui va servir d'exemple.</p>
+
+<p>»Je respirai plus librement. Jadeski n'était qu'un
+indigne menteur.</p>
+
+<p>»Quelques jours s'écoulèrent. Un soir que Gadomski,
+Urbanowitch et plusieurs autres étaient chez
+moi comme de coutume autour de la table de jeu,
+Jadeski me dit à l'oreille:</p>
+
+<p>»&mdash;Tiens! où a passé Gédéon? Chez ta femme,
+sans doute. Il n'y manque jamais.</p>
+
+<p>»&mdash;Imbécile! lui répondis-je, comment comprendrais-tu
+ma femme, toi qui n'as jamais su apprécier
+une madone de Raphaël plus qu'un barbouillage
+d'enseigne?</p>
+
+<p>»Luba entrait au moment même en riant de tout
+son coeur:</p>
+
+<p>»&mdash;Vite, vite, nous dit-elle; qui veut voir un
+oiseau rare, un oiseau que j'ai pris?</p>
+
+<p>»Tous se levèrent pour la suivre, cartes en mains.
+Elle nous conduisit jusque dans sa chambre.</p>
+
+<p>»&mdash;Où est-il? demandai-je regardant autour de
+moi.</p>
+
+<p>»&mdash;Ici.</p>
+
+<p>»Elle montrait du doigt une grande armoire.</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous prie de regarder là-dedans.</p>
+
+<p>»Jadeski nous repoussa tous et regarda, curieux,
+par un de ces trous grillés qui font pénétrer l'air
+dans les placards.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais c'est un homme!...</p>
+
+<p>»&mdash;Un homme! Laisse-nous voir... Qui donc?...
+demandèrent les autres en se rapprochant.</p>
+
+<p>»&mdash;Gare à vous! c'est Gédéon! fit Jadeski stupéfait.</p>
+
+<p>»&mdash;Comment es-tu entré là-dedans? demanda
+Urbanowich.</p>
+
+<p>»Le prisonnier restait muet, dévorant sa moustache.</p>
+
+<p>»&mdash;Voyez, dit Luba, comme il est devenu taciturne,
+lui qui parlait si bien tout à l'heure! Il jurait
+que j'étais la plus belle femme du monde, une Vénus;
+il me peignait sa passion, et puis, las de bavarder, il
+s'est conduit brutalement comme un vrai Tartare...</p>
+
+<p>»&mdash;Et vous l'avez repoussé? s'écria Jadeski de
+plus en plus surpris.</p>
+
+<p>»&mdash;Je me suis moquée de lui, naturellement, et
+comme quelqu'un passait dans le corridor, j'ai
+dit: «&mdash;C'est mon mari! S'il vous trouve dans ma
+chambre, vous êtes mort!» Il a été bien content de
+se jeter dans l'armoire... Mais j'ai fermé l'armoire
+à clef. Voilà!</p>
+
+<p>»J'ouvris à Gédéon, qui ne paraissait pas pressé de
+sortir et se cachait derrière les robes de ma femme.
+Nos amis le tirèrent dehors, et il entra en fureur.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est une mauvaise plaisanterie. Canailles!
+vous m'en rendrez raison, vous tous, et toi d'abord,
+heureux époux d'une si farouche vertu!...</p>
+
+<p>»&mdash;Lui d'abord, bien entendu! décida Urbanowitch.</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'ils se battent sans retard!</p>
+
+<p>»Nos amis nous excitèrent si bien, que le duel
+aurait eu lieu séance tenante, sans ma femme qui se
+posa entre nous et se mit à rire.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous battre? dit-elle, et pourquoi? Si quelqu'un
+est offensé ici, c'est moi seule, oui, offensée
+par les folles espérances de Monsieur. Il est vrai
+que j'ai pris ma revanche; s'il n'est pas content et
+qu'il veuille un duel à tout prix, me voici prête.</p>
+
+<p>»Elle saisit une cravache accrochée au mur.</p>
+
+<p>»Gédéon disparut et Luba partit d'un nouvel éclat
+de rire qui nous gagna tous.</p>
+
+<p>»Chacune de mes amitiés devait être brisée brusquement
+d'une manière ou d'une autre. Quand
+j'avais une fois vu clair, je ne me laissais plus duper,
+je rompais avec une énergie qui devait étonner le
+monde où j'avais la réputation d'un homme faible
+sur tous les points. C'était une erreur. J'étais lent à
+croire au mal, mais il ne me trouvait pas miséricordieux.
+Naturellement, mes faux amis m'accusaient
+d'inconstance, et leur animosité à mon égard était
+d'autant plus furieuse que mon dévouement avait été
+plus complet. Ils vinrent cependant comme je l'ai
+dit, après la vente de nos dernières nippes, fumer
+autour de moi et me donner des conseils:</p>
+
+<p>»&mdash;Si tu t'adressais à ta soeur! me dit Urbanowitch.</p>
+
+<p>»Ce fut la suprême humiliation. Et qui donc m'avait
+spolié, sinon cette bonne soeur?</p>
+
+<p>»J'avais une tante, vieille fille qui chaque été
+venait s'établir chez nous, où elle était entourée de
+soins, dorlotée dans ses maladies avec une tendresse
+filiale; pour Noël, nous ne manquions jamais
+de lui envoyer un chariot de provisions. A peine remerciait-elle.
+Certaines gens sont ainsi. Les bienfaits
+les gênent; ils craignent d'être forcés à la reconnaissance
+et se prouvent bien vite à eux-mêmes qu'ils
+ont toujours la liberté de vous faire du mal.</p>
+
+<p>»&mdash;Viéra m'a raconté que tu avais un amant, dit
+cette tante vénérable à ma femme; je ne te le reproche
+pas, petite; tu as un mari si ennuyeux!</p>
+
+<p>»Or, Viéra ne lui donna pas, dans toute sa vie, un
+pain d'épice; mais l'hiver elle était toujours chez
+elle, lui baisant les mains, la caressant, l'appelant
+chère petite tante, parlant de cette vieille avare,
+jadis galante, comme d'un noble coeur et d'une
+prêtresse des moeurs. Aussi, après la mort de notre
+tante, hérita-t-elle, en échange de toutes ses jolies
+paroles, de soixante mille florins, tandis que moi,
+qui avais prodigué les dons, je ne reçus pas un
+kreutzer.</p>
+
+<p>»Gadomski fut le dernier de mes amis dans lequel
+j'eus confiance. A chaque nouveau déboire, il me
+consolait, mais d'une étrange façon:</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! mon Dieu! disait-il, ne te plains pas des
+dégoûts que t'apporte la vie. Alexandre a beau conquérir
+le monde, il ne possède rien... Et un fakir qui
+jeûne dans le désert ne manque de rien... Qu'est-ce
+que la vie? Si tout te souriait, tu t'y attacherais
+trop... Tu la maudis, tant mieux!... Songe que tu en
+auras bientôt fini avec elle et que tu ne reviendras
+plus au monde. Que cette perspective te donne du
+courage.</p>
+
+<p>»C'est assez dire que Gadomski était un philosophe.
+Nous avions autrefois étudié ensemble; dès lors il
+s'occupait d'une oeuvre colossale qui devait bouleverser
+le monde et il s'en allait au hasard, sombre et
+absorbé comme un brigand, son pistolet au poing;
+mais il manquait au pauvre brigand la poudre et le
+plomb pour charger ce pistolet, qui ne partait jamais
+par conséquent. Une fois, Gadomski m'écrivit:</p>
+
+<p>»&mdash;Si j'étais délivré au moins une année de tous
+mes soucis, j'achèverais mon oeuvre, bien que les
+hommes que je méprise ne méritent pas qu'on leur
+rende un si grand service.»</p>
+
+<p>»Je lui offris l'hospitalité. Il arriva en affectant la
+mine d'un Socrate; il lui fallut deux jours pour déballer
+ses livres, un autre pour plier son papier, une
+quatrième journée pour tailler sa plume; bref, il
+finit par ne rien écrire. En revanche, il se montra
+de prime-saut fort insolent avec Luba. Il faisait peu
+de cas des femmes. Lorsque la mienne se mêla une
+première fois à notre entretien:</p>
+
+<p>»&mdash;La femme, dit-il, doit se taire quand les hommes
+parlent.</p>
+
+<p>»Il traversa le salon, où elle se trouvait avec d'autres
+dames, sans ôter son bonnet, et soutint pendant
+le dîner que les femmes étaient des animaux subalternes.</p>
+
+<p>»Là-dessus Luba se leva d'un bond, et s'adressant
+à moi:</p>
+
+<p>»&mdash;M. Gadomski comprendra qu'un animal de
+ma sorte ne puisse plus avoir l'honneur de le recevoir,
+dit-elle en se retirant dans sa chambre.</p>
+
+<p>»Mais mon philosophe était décidé à rester malgré
+ce congé en règle.</p>
+
+<p>»&mdash;Tu m'as attiré chez toi, disait-il en rongeant
+une cuisse de canard; j'ai été dupe de ma confiance,
+tu me dois une indemnité.</p>
+
+<p>»Il me fallut avant de le mettre à la porte lui
+compter cent florins; encore monta-t-il dans ma voiture,
+qui allait le reconduire jusqu'à Kolomea, en
+m'appelant poule mouillée.</p>
+
+<p>»Mes domestiques n'étaient pas meilleurs que
+mes amis; les vieux étaient morts, les nouveaux ne
+valaient pas la corde à laquelle on aurait dû les
+pendre. Ma bonté, ma douceur à leur égard ne me
+rapportaient qu'ingratitude.</p>
+
+<p>»Il n'était pas jusqu'à mon chien, un petit chien
+que je gâtais au point d'impatienter Luba, qui ne
+répondît à mes bienfaits par des trahisons. Il profitait
+de toutes les occasions pour m'échapper, préférant
+le pain bis du premier venu aux bouchées délicates
+dont je le nourrissais. On vante la fidélité du chien,
+et on ajoute que de tous les animaux c'est lui qui
+ressemble le plus à l'homme; or, je vous le demande,
+s'il ressemble à l'homme, comment le chien peut-il
+être fidèle?</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+<p>»En dépit de mes amis et de mes domestiques, je
+n'aurais pas sombré comme je le fis si des fléaux
+successifs ne se fussent appesantis sur mes terres.
+Elles furent ravagées par certain nuage noir, un
+nuage de sauterelles, plus qu'elles ne l'eussent été
+par la grêle. La même année, un incendie dévora
+nos forêts. Avec l'aide des paysans on put le cerner,
+lui imposer des limites à grands coups de hache;
+une grosse pluie vint aussi à notre secours, mais la
+perte néanmoins était considérable. Pendant le rude
+hiver qui suivit, des loups décimèrent mes troupeaux.
+Je prenais philosophiquement mon parti;
+Luba riait de tout et elle effaçait par un baiser
+chaque pli soucieux de mon front, mais nous commencions
+à vendre des champs. Un jour que je
+revenais de Kolomea, où s'était signé le marché,
+avec six mille florins en poche, je fus attaqué par
+cinq Haydamaks<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> qui me dévalisèrent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Brigands.</blockquote>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! dit Luba, mieux vaut avoir eu affaire
+à des voleurs qu'à des meurtriers.</p>
+
+<p>»L'intarissable enjouement de ma femme n'était
+autre que de la grandeur d'âme. Son rire intrépide
+était mon talisman contre la mauvaise fortune, mais
+malgré ce rire on nous enleva nos meubles. Je
+m'étais adressé à tous mes anciens amis, Luba avait
+imploré ma soeur, et le seul secours qui nous vint
+fut celui d'un Juif, le <i>faktor</i> Salomon. Nous fîmes
+des réformes, tardives peut-être; je n'ai pas la prétention
+d'avoir été prudent ni sage. Les procès
+absorbèrent ce qu'avaient laissé les parasites; les
+saisies suivirent les procès; j'eus la douleur de voir
+Salomon se mettre pour moi dans l'embarras. Bref,
+l'exécution finale survint; je vous y ai fait assister
+et vous avez vu comment Urbanowitch, Jadeski et
+les autres vinrent ensuite autour de moi fumer leurs
+cigares.</p>
+
+<p>»&mdash;N'y a-t-il rien à boire ici? dit soudain Urbanowitch,
+chez qui la soif était une maladie.</p>
+
+<p>»&mdash;Si fait! répondit Luba.</p>
+
+<p>»Elle courut au puits et lui rapporta un verre
+d'eau qu'il vida en la regardant tristement.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! me dit Jadeski de sa voix claire et
+insolente, qui sonnait désagréablement dans l'adversité,
+que comptes-tu faire maintenant que tu n'as
+plus le sou?</p>
+
+<p>»&mdash;Le prince Sapieha n'a-t-il pas besoin d'un
+intendant? hasarda Urbanowitch.</p>
+
+<p>»Le sang me monta au visage.</p>
+
+<p>»&mdash;Bah! interrompit Jadeski en feignant de plaisanter,
+mais sérieux au fond, Basile n'est pas embarrassé;
+il a une jolie femme. Que ne l'emmène-t-il
+à Lemberg, à Vienne, ou plutôt tout de suite à
+Paris?</p>
+
+<p>»C'en était trop. Luba devint pourpre; elle ne rit
+pas cette fois, des larmes jaillirent de ses yeux:</p>
+
+<p>»&mdash;Par le Christ! m'écriai-je.</p>
+
+<p>»Les paroles s'étranglèrent dans mon gosier,
+mais je saisis Jadeski et le secouai avec violence.</p>
+
+<p>»&mdash;Sortez de chez moi, fils de païens, oiseaux de
+potence!... je n'ai plus rien à vous donner...</p>
+
+<p>»&mdash;Le malheureux a perdu l'esprit, s'écria Gadomski.</p>
+
+<p>»&mdash;Il y a vente ici et nous sommes les acheteurs,
+dit Jadeski en se rasseyant.</p>
+
+<p>»&mdash;Non, il n'y a plus rien à vendre; sortez, ou je
+lâche les chiens!</p>
+
+<p>»Luba courut déchaîner les deux chiens-loups qui
+s'élancèrent en aboyant, ce qui suffit à mettre nos
+amis en déroute. Sans perdre de temps à regagner
+leurs chevaux ou leurs voitures, ils se dispersèrent,
+les chiens, excités par Luba, s'acharnant à leurs
+talons.</p>
+
+<p>»&mdash;Écoute, dis-je brusquement à ma femme, je
+suis à bout de résignation. On nous a tout pris, mais
+je ne céderai pas du moins à ces coquins les vieilles
+pierres de la maison paternelle. On me tuera d'abord.</p>
+
+<p>»Jamais l'idée d'être chassé du lieu de ma naissance
+ne s'était présentée à moi avec autant de
+force; je sanglotais tout haut, je n'ai pas honte de le
+dire, et ma femme pleurait avec moi. Je continuai,
+en la serrant avec emportement contre ma poitrine,
+tandis que mes larmes ruisselaient sur ses cheveux:</p>
+
+<p>»&mdash;Tu es brave, Luba, nous nous défendrons!</p>
+
+<p>»&mdash;Soit! dit-elle, me comprenant à demi-mot, et
+levant vers moi ses yeux étincelants où s'étaient
+séchés les pleurs, si tu veux, nous ferons sauter la
+maison plutôt que de la rendre.</p>
+
+<p>»Oh! c'était une femme!</p>
+
+<p>»Je rassemblai les gens qui nous restaient et leur
+communiquai le projet insensé qui venait de germer
+dans mon esprit. Aucun n'osa dire non ouvertement,
+mais celui-ci se grattait la tête, celui-là faisait
+la grimace, et, tandis que Luba chargeait les fusils,
+tous s'esquivèrent l'un après l'autre.</p>
+
+<p>»Lorsque je voulus rassembler nos forces, la maison
+était vide, il n'y restait que moi, ma femme et
+mon Juif. Salomon me conjura de ne pas tirer, mais
+quand je lui dis de préparer les cartouches il se mit
+à l'oeuvre en soupirant et en marmottant des prières.
+Je barricadai toutes les issues, portes et fenêtres;
+Luba m'aidait activement. Nous entassâmes des
+caisses devant la porte qui conduisait dans la cour,
+et toutes les tables, toutes les chaises, tous les
+bancs qui restaient devant l'entrée principale. Nous
+bourrâmes les fenêtres de coussins de voiture, de
+paille, de matelas, de lits de plume, n'en réservant
+que deux à droite et à gauche qui furent arrangées
+de façon à servir de meurtrières. Nous attachâmes
+une longue mèche à un tonneau de poudre placé
+dans la cave. A peine avions-nous achevé nos
+apprêts de siége que les gens du tribunal et les
+Juifs apparurent le long de la route comme une file
+de fourmis. Je sortis sur le balcon, deux pistolets à
+la ceinture, un fusil à la main.</p>
+
+<p>»&mdash;Messieurs, commençai-je, et vous, Juifs, la
+vente est terminée; il n'y a plus rien à prendre ici.
+Je défendrai la maison de mon père les armes à la
+main et je jure de tirer sur quiconque osera y
+pénétrer.</p>
+
+<p>»En ce moment je remarquai que Jadeski et Urbanowitch
+étaient au milieu des Juifs.</p>
+
+<p>»&mdash;Il est fou, dit le premier.</p>
+
+<p>»&mdash;Au nom de l'empereur, laissez-nous entrer,
+commença le délégué du tribunal.</p>
+
+<p>»&mdash;Je m'incline devant l'empereur, répondis-je,
+mais nul n'entrera vivant.</p>
+
+<p>»&mdash;Si vous arrêtez le cours de la justice nous
+emploierons la force à notre tour et nous enfoncerons
+les portes.</p>
+
+<p>»&mdash;Venez donc! dis-je en saluant.</p>
+
+<p>»&mdash;Des haches! criait Jadeski, excitant la foule.</p>
+
+<p>»Les plus braves cherchèrent à forcer la porte.
+Au moment même je tirai en l'air. L'effet de cette
+manoeuvre fut magique; les gens du tribunal et les
+acheteurs, les chrétiens comme les juifs, s'enfuirent.
+Quelques-uns roulèrent par terre; certain juif, dans
+son angoisse, grimpa sur un arbre. Jadeski sauta
+par-dessus une clôture, resta pendu par un pied
+et tomba la tête dans les orties. Le premier assaut
+était repoussé.</p>
+
+<p>»L'ennemi se replia et tint conseil. L'envoyé du
+tribunal appelait les paysans au secours de la loi,
+mais ces braves gens ne voulurent pas combattre
+leur ancien maître. Les gens qui n'étaient venus
+que pour acheter s'en retournèrent au village; nos
+créanciers cependant tinrent bon; Jadeski les encourageait.</p>
+
+<p>»&mdash;Voyez, disait-il, ce n'est pas sérieux, il ne tire
+qu'en l'air; comment oserait-il tuer l'un de nous,
+quand il sait que la potence l'attendrait ensuite?</p>
+
+<p>»Ils s'armèrent donc de fusils, de sabres, de houes
+et de bâtons en vue d'un assaut, et, séparés en deux
+troupes, ils attaquèrent simultanément la maison
+devant et derrière en criant comme des sauvages.</p>
+
+<p>»Cette fois la chose était sérieuse. Je me mis à la
+meurtrière de droite, Luba à celle de gauche, et
+ensemble nous fîmes feu. Quatre coups de fusil
+chargé de gros plomb haché firent dans la foule
+l'effet du canon. Au moment même quelqu'un sauta
+dans la chambre où nous nous trouvions. Les assiégeants
+avaient enfoncé la fenêtre du côté de la cour,
+et Luba, en se retournant, vit Jadeski, une hache à
+la main. Vite, elle tira le pistolet de sa ceinture et
+le braqua sur lui. Il tomba sur le dos avec un grand
+cri. Un homme qui allait monter prit la fuite. Luba
+avait mis le pied sur Jadeski et brandissait une houe.</p>
+
+<p>»&mdash;Laisse-le vivre! lui dis-je.</p>
+
+<p>»Tandis que nous barrions de nouveau la fenêtre,
+il rampa, en s'aidant des pieds et des mains, dans
+une autre chambre où il resta étendu sur le flanc.</p>
+
+<p>»Ainsi l'assaut était heureusement repoussé; Luba
+avait même fait un prisonnier. Je sortis sur le balcon
+et ne fus pas médiocrement satisfait en voyant que
+tous ceux qui étaient tombés avaient pu se relever
+et s'en allaient clopin-clopant en gémissant et fort
+ensanglantés. Soudain, un coup de feu qui m'était
+destiné brisa une vitre. Je me retirai précipitamment.
+On tirait de tous côtés sur la maison. Nous
+répondîmes à ce feu. Le combat dura une heure,
+après quoi les agresseurs, se lassant, firent demander
+des renforts au gouvernement du cercle.</p>
+
+<p>»Jusqu'à l'arrivée de ce secours militaire, le siége
+continua: des gardes entourèrent ma maison et
+occupèrent les puits; on espérait me forcer à capituler,
+faute d'eau et de nourriture. Nous attendîmes
+la nuit; lorsqu'elle fut bien sombre, je dis à Salomon
+Zanderer:</p>
+
+<p>»&mdash;Je vais t'ouvrir la porte de derrière; gagne un
+lieu sûr et emmène le blessé, qui autrement pourrait
+mourir ici.</p>
+
+<p>»&mdash;Je ne vous quitte pas, répondit mon Juif.</p>
+
+<p>»&mdash;Si je te dis que nous sommes hors de danger,
+repris-je, tu croiras bien que c'est la vérité. Obéis
+donc, tu n'as pas le droit de t'exposer davantage;
+songe que tu as une femme, des enfants. Allons,
+va-t'en!</p>
+
+<p>»Salomon poussa un long soupir, puis il se prosterna
+en pleurant devant ma femme et lui baisa les
+pieds. Il me baisa aussi les mains. J'ouvris la porte.
+Il traîna Jadeski dehors:</p>
+
+<p>»&mdash;Que Dieu vous protége! cria-t-il encore dans
+la cour d'une voix entrecoupée.</p>
+
+<p>»Alors je barrai de nouveau la sortie. Nous veillâmes
+jusqu'à minuit, moi au rez-de-chaussée, Luba
+au premier étage, les chiens-loups avec nous. Rien
+de suspect ne se fit entendre; on ne distinguait que
+les cris échangés à de longs intervalles par les postes
+qui entouraient la maison.</p>
+
+<p>»Une fois je mis la tête à la fenêtre. Çà et là brillaient
+des feux de bivouac comme dans un camp.
+Des nuages noirs couvraient le ciel; seule, une étoile
+luisait vacillante comme une lampe près de s'éteindre.
+A minuit j'appelai Luba:</p>
+
+<p>»&mdash;Allons, prépare-toi, il est temps de nous
+échapper; je vais mettre le feu à la mèche.</p>
+
+<p>»&mdash;Où irons-nous? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>»&mdash;Là où il n'y a pas d'hommes, dans le désert.</p>
+
+<p>»&mdash;Je suis prête à te suivre.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais, lui dis-je, habille-toi chaudement, l'hiver
+est proche et nous n'aurons pas d'abri.</p>
+
+<p>»Je commençai par redresser une faux pour en
+faire l'arme qui fut si redoutable entre les mains de
+nos paysans dans leur guerre contre la noblesse; puis
+je remplis deux carnassières de linge, de poudre,
+de plomb et de tabac; chacun de nous avait deux
+pistolets et un poignard à la ceinture, plus un fusil
+en bandoulière. Je démolis la barricade, j'ouvris
+doucement la porte de derrière et, me glissant inaperçu
+dans la cour, je mis le feu aux granges et à
+l'étable; après quoi je gagnai la cave pour allumer
+la mèche dont un des bouts trempait dans le tonneau
+de poudre grand ouvert. Luba me regardait
+faire; elle n'avait point voulu s'éloigner d'un pas,
+craignant que l'explosion n'eût lieu trop vite: en
+ce cas, c'eût été son désir de mourir avec moi. La
+mèche commençait à brûler lentement. Je saisis ma
+faux.</p>
+
+<p>»&mdash;Dépêchons-nous! m'écriai-je.</p>
+
+<p>»En hâte nous remontâmes les degrés pour traverser
+la cour et atteindre ensuite les champs. A
+trois cents pas de la seigneurie une bande furieuse
+nous accosta.</p>
+
+<p>»&mdash;Le voilà, ce brigand! prenez-le! liez-le!</p>
+
+<p>»Je brandis ma faux et la promenai à deux reprises
+autour de moi; trois hommes furent fauchés comme
+des épis mûrs. Luba luttait contre deux forcenés.
+Au moment même un épouvantable fracas se fit entendre;
+le sol trembla sous nos pieds. C'était ma
+maison qui sautait. Presque en même temps les
+flammes sortaient des communs; la paille et le blé
+enfermés répandirent l'incendie avec une rapidité
+terrible. Nos adversaires s'étaient jetés éperdus la
+face contre terre ou fuyaient dans toutes les directions.
+Nous nous esquivâmes heureusement. Mes
+deux chiens m'avaient d'abord suivi, mais lorsque
+l'épouvantable détonation se fit entendre et que l'on
+put croire que la terre se fendait, je perdis l'un
+d'eux; l'autre resta. Nous traversâmes les champs,
+et, ayant atteint la forêt, nous prîmes un étroit sentier
+que je connaissais bien. Au bout d'une heure
+environ, nous étions sur une colline, d'où l'on jouissait
+d'une vue étendue. A nos pieds s'étendait le
+monde maudit, comme un sépulcre au fond duquel
+brûlait ma seigneurie en guise de torche funèbre.
+Nous nous arrêtâmes tout juste assez pour reprendre
+haleine. Que nous importait le monde désormais?
+Notre chemin conduisait au désert.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+
+<p>»Ce fut dans la nuit du 9 octobre que nous commençâmes
+un voyage qui devait durer six jours ou
+plutôt six nuits. L'automne était d'une splendeur
+extraordinaire, et à midi le soleil piquait comme en
+été; nous étions trop lourdement chargés pour pouvoir
+affronter la chaleur; et puis, nous craignions
+d'être découverts. Pour ces raisons, nous nous
+cachions le jour dans la paisible obscurité de la
+forêt, et reprenions la nuit notre marche à la lueur
+des étoiles. Le maïs ou les pommes de terre qu'il
+nous arrivait de rencontrer servaient à notre nourriture,
+le chien-loup qui nous avait suivis veillait sur
+notre sommeil.</p>
+
+<p>»Dans la matinée du cinquième jour, après avoir
+traversé la plaine et franchi des collines aux pentes
+douces, nous aperçûmes les Karpathes qui s'élevaient
+vers le ciel comme une fumée bleuâtre. La
+même nuit, nous pénétrâmes dans leur enceinte
+sacrée. Le chemin était rude, entrecoupé de racines,
+de buissons, de pierres et de ruisseaux. Vers minuit,
+nous descendîmes dans une vallée cultivée, à travers
+un village de Houzoules<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>. En me baissant près
+d'une fontaine pour boire, je remarquai un objet
+qui brillait sous la lune: c'était une hache laissée
+sur une bille de bois. Je la pris et mis à sa place les
+quarante kreutzers qui restaient dans ma poche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Les Houzoules mènent, comme les Cosaques, un genre
+de vie purement pastoral et guerrier; ils forment une population
+à part.</blockquote>
+
+<p>»Lorsque le soleil se leva lentement, comme avec
+effort, au-dessus des rochers surmontés de bois superbes,
+nous étions saufs. La forêt primitive nous
+avait accueillis; autour de nous s'étendait la solitude
+sans route frayée, silencieuse comme la mort. Nous
+nous trouvions sur l'un des points les plus méridionaux
+de la Gallicie qui s'enfonce à cet endroit entre
+la Hongrie et la Bukowine. En Hongrie régnaient un
+autre gouvernement et d'autres lois. Nous pouvions
+donc, si un nouveau péril venait nous menacer, imiter
+les haydamaks qui cherchaient refuge en Hongrie
+lorsqu'on les poursuivait dans leur pays, et qui franchissaient
+de nouveau les poteaux noirs et jaunes
+de la frontière aussitôt que les pandours étaient
+sur leurs traces. A l'abri des chênes séculaires qui
+ombrageaient un épais tapis de mousse, nous goûtâmes
+jusqu'à midi un sommeil paisible pour la
+première fois, car nous avions laissé le danger derrière
+nous. Au réveil, après avoir déjeuné de noisettes
+et de myrtilles, nous continuâmes notre
+marche. Il fallait gravir des escarpements abruptes,
+des rochers glissants, et passer quelquefois d'un
+arbre à l'autre, dans les endroits où le terrain était
+impraticable.</p>
+
+<p>»Avant le coucher du soleil, nous avions gagné
+la cime plate d'une grande montagne boisée. Soudain
+un édifice immense se dressa devant nous
+au-dessus des sapins noirs; on eût dit un palais
+tout en or. Lorsque les rayons trompeurs du soleil
+commencèrent à s'éteindre, il nous sembla
+voir des ruines colossales perdues au milieu de
+la forêt. Aucun oiseau ne chantait, aucun papillon
+ne voltigeait dans l'air limpide. Les chênes gigantesques
+formaient des voûtes sombres comme
+celles d'une cathédrale; ils s'entremêlaient à de
+sveltes bouleaux vêtus de satin blanc comme des
+fiancées; une noire muraille de sapins environnait
+le tout; à nos pieds s'ouvrait un ravin qui séparait
+deux montagnes. L'une de ces montagnes
+n'était qu'une noire pyramide de sapins, l'autre portait
+les ruines qui avaient attiré notre attention;
+toute la profondeur semblait remplie de framboisiers,
+de genévriers, de noisetiers, de gentianes
+et de véroniques; on entendait le murmure d'une
+source; le chien descendit, nous le suivîmes. Sous
+une pente rocheuse jaillissaient des eaux magnifiques.</p>
+
+<p>»Après nous être désaltérés, nous montâmes sur
+la hauteur où se dessinait le curieux monument que
+nous avions pris pour un château. Ce n'était pas un
+château élevé par la main des hommes, mais un de
+ces rochers comme il n'est pas rare d'en rencontrer
+dans les Karpathes, et dont les cavernes, les passages,
+les degrés, d'une grandeur toute architecturale,
+sont l'oeuvre de l'eau dévastatrice qui a jadis
+creusé ces masses calcaires. On prétend qu'elles
+ont servi de temples aux païens, que plus tard les
+ascètes chrétiens y abritèrent leurs vertus; ce qui
+est certain, c'est qu'au temps des invasions de
+Mongols et de Tartares, de même qu'au temps des
+guerres contre les Turcs, elles ont caché bien des
+fugitifs et que de nos jours les brigands en ont fait
+maintes fois leurs forteresses.</p>
+
+<p>»Des contes fabuleux concernant ces antres ont
+cours parmi le peuple. Celui-ci fut longtemps la
+prison d'une princesse retenue en otage; dans celui-là,
+des nymphes, vêtues de leurs cheveux noirs
+comme d'un manteau de zibeline, entraînent les
+jeunes gens et les font mourir sous leurs caresses.</p>
+
+<p>»C'était une de ces formations étranges que le
+hasard nous présentait. Trois rochers, à l'arrangement
+desquels on eût pu croire qu'une prévoyance
+humaine avait présidé, formaient sur le plateau une
+majestueuse demeure. L'un deux, du côté de l'ouest,
+était détaché des deux autres qui sortaient, comme
+il arrive fréquemment pour les arbres, de la même
+racine; ils se séparaient ensuite, puis étaient reliés
+près de la cime par une sorte de pont. Le rocher
+du milieu était muni d'un donjon naturel, tandis que
+son voisin, s'abaissant doucement vers l'est, formait
+un escalier de géants. En tournant autour de ce
+mystérieux monument des forces primitives, nous
+découvrîmes huit entrées différentes. Luba chercha
+du bois de sapin et prépara des torches que j'allumai
+pour descendre dans l'intérieur. Là je trouvai quelques
+cavernes et une enfilade d'ouvertures qui conduisaient
+à des galeries encombrées. Des ossements
+épars de tous côtés indiquaient que les bêtes fauves
+y avaient fait carnage. Pendant mes explorations,
+ma femme avait tourné le rocher du côté de l'est,
+où il formait une sorte d'autel qui avait bien pu
+servir de pierre à sacrifice. Du côté sud, une nouvelle
+entrée s'arrondissait en arc comme une porte d'église;
+à cette place, un fossé large et profond défendait le
+rocher. Nous pûmes le franchir sur un tronc de
+chêne énorme qui faisait office de passerelle.</p>
+
+<p>»Tandis que Luba se reposait dans les hautes
+herbes, j'entrai, tenant une torche d'une main, un
+pistolet de l'autre. Je me vis dans une grande salle
+voûtée; une brèche me permit d'atteindre un autre
+compartiment rempli de décombres. J'allais rebrousser
+chemin, lorsque de larges degrés qui
+montaient m'apparurent; en faisant le signe de la
+croix, je m'y engageai avec précaution. Au premier
+étage, pour ainsi dire, de ce labyrinthe, il y avait un
+réduit qui recevait la lumière par deux ouvertures
+à peine plus grandes que les meurtrières d'un vieux
+château; tout autour, des bancs de pierres garnissaient
+les parois. Une porte étroite, deux marches
+encore, puis le pont de pierre aérien qui, jeté au-dessus
+du précipice béant, conduisait au rocher du
+milieu. Sur le second rocher, je trouvai une autre
+chambre presque semblable à la première, mais
+mieux aérée. J'atteignis enfin au plus haut sommet,
+au donjon de ce palais qui dominait la contrée sur
+une vaste étendue. Mon oeil, ébloui d'abord par le
+soleil, erra bientôt, enivré, par-dessus les forêts
+bruissantes, jusqu'aux montagnes voisines avec leurs
+murailles de granit verdâtre où scintillaient mille
+cristaux de quartz dans la lueur rose du soir. Au loin,
+vers l'ouest, un tapis diapré semblait jeté au milieu de
+la forêt; c'était sans doute la prairie florissante d'une
+polonina<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, où paissaient les vaches. Des corbeaux
+fendaient l'air comme d'étranges papillons noirs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Pacage.</blockquote>
+
+<p>»Plus loin se développait la ligne sublime des
+Karpathes, sombres et nues au sommet, ceintes à la
+base d'une zone de forêts bleues et de quelques
+ravins étincelants de neige. Le soleil se déroba, le
+soir commençait à tomber sur ces hauteurs et le
+froid augmentait déjà pour moi d'une manière sensible,
+tandis que des rayons dorés ruisselaient encore
+dans les vallées, dessinant distinctement les moindres
+détails, même par delà les promontoires boisés,
+dans la plaine sans bornes comme le ciel, un village,
+dont les fermes et les granges avaient l'air de maisons
+de cartes; la rivière qui le traversait brillait
+comme un serpent qui se chauffe au soleil. Lorsque
+je redescendis, Luba, enveloppée dans sa pelisse,
+me regardait en souriant; la pauvrette avait froid.</p>
+
+<p>»&mdash;Dieu soit loué! dit-elle, te voici revenu.
+Allons-nous encore marcher? Je suis si lasse!</p>
+
+<p>»&mdash;Ma chérie, lui répondis-je, remercions Dieu,
+en effet, qui a construit aux pauvres fugitifs une
+arche tout près de son ciel; tu peux te reposer,
+nous resterons ici.</p>
+
+<p>»Ma femme me sauta au cou; nous étions encore
+heureux en ce moment.</p>
+
+<p>»&mdash;Ici, continuai-je, nous serons en sûreté, il y
+a au moins un siècle que le pied de l'homme n'a
+foulé ce sol.</p>
+
+<p>»&mdash;Comment le sais-tu? demanda Luba.</p>
+
+<p>»&mdash;Parce qu'aucun sentier ne se laisse deviner
+et surtout parce qu'il ne croît de plantain nulle
+part; le plantain pousse sous les pas de l'homme, il
+disparaît là où l'homme ne se fait plus voir.</p>
+
+<p>»J'allumai du feu dans la chambre de l'étage supérieur,
+et la fumée sortit à souhait par une ouverture
+du plafond, puis je fis un lit de feuilles et de mousse;
+je remplis d'eau nos bouteilles de campagne, et,
+ayant conduit ma femme dans sa nouvelle demeure,
+je bourrai la fenêtre de mousse, je barricadai toutes
+les issues avec des pierres apportées d'en bas à
+grand'peine, après quoi je partis en quête de notre
+souper. La nuit tomba sans que la forêt m'eût offert
+aucun gibier; il fallut nous contenter de poires sauvages
+que Luba fit cuire dans la cendre. Ayant
+mangé tant bien que mal, nous nous étendîmes sur le
+lit que j'avais fabriqué, sous nos épaisses fourrures;
+j'avais posé mon fusil près de ma tête, les pistolets
+à mes côtés, à nos pieds dormait le chien-loup. Pour
+la première fois depuis notre fuite, nous sentions au-dessus
+de nous un autre toit que celui du ciel. Longtemps
+j'entendis bruire la forêt, longtemps j'aperçus
+par la crevasse du plafond les étoiles paisibles.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+
+<p>»Le lendemain je m'éveillai de bonne heure, pris
+ma carnassière, jetai encore un regard sur Luba
+qui dormait vermeille, les bras croisés sous la nuque
+et les lèvres entr'ouvertes, ce qui montrait ses
+dents blanches: puis, sifflant tout bas mon chien,
+je partis pour la chasse. Mais pendant la nuit Dieu
+avait bâti autour de nous un second palais dont les
+murs gris s'élevaient jusqu'au ciel; devant moi tourbillonnait
+une épaisse fumée semblable à celle d'un
+incendie de forêt. Maître renard rentrait de quelque
+équipée nocturne; je ne fis qu'entrevoir ses oreilles,
+puis il se glissa dans le fossé qui entourait notre
+refuge. Bientôt cependant le brouillard rougissant
+tomba peu à peu; un vent vif s'était levé; des voiles
+se détachaient de chaque rocher, de chaque sapin;
+sous le réseau de la gelée blanche brillaient les
+buissons et les fleurs. Je traversai le ravin qui séparait
+notre montagne de la forêt et n'eus pas de peine
+à atteindre une clairière formée par la tempête. On
+eût dit un abatage régulier, sauf que les troncs
+étaient à demi pourris et couverts de champignons
+vénéneux entremêlés d'une flore éblouissante. De
+tels endroits sont aimés des chevreuils, qui viennent
+y paître après le lever et le coucher du soleil. Je
+me posai donc en embuscade derrière un hêtre.</p>
+
+<p>»Un pic aux couleurs cramoisie, blanche et noire
+voltigeait de tronc en tronc, frappant chacun d'eux
+de son bec pointu; d'ailleurs, le silence était complet.
+Mes prévisions ne m'avaient pas trompé: un beau
+chevreuil entra lentement dans la clairière; lorsqu'il
+fut à vingt pas de moi je tirai, et il tomba dans
+l'herbe; avec un cri aigu, le pic s'envola. Chemin
+faisant, sous les grands hêtres, je cueillis des champignons
+blancs dont je remplis mon carnier, et tout
+ce riche butin fut déposé aux pieds de Luba encore
+endormie. A mon approche, elle ne fit pas un mouvement;
+elle ouvrit les yeux et sourit:</p>
+
+<p>»&mdash;Nous voici, dit-elle, pourvus pour une semaine
+entière.</p>
+
+<p>»Ayant vaqué d'abord à l'essentiel, j'aménageai
+notre maison. J'y construisis, avec des quartiers de
+roc, un âtre ouvert comme ceux de nos paysans,
+juste au-dessous de la crevasse du plafond; un
+genévrier étayé de deux pierres nous servit de tournebroche;
+je fortifiai contre les invasions des bêtes
+fauves ceux des compartiments du rocher qui devaient
+nous servir de garde-manger; il n'y avait du
+reste qu'une seule issue à défendre, les autres ayant
+été obstruées déjà par des écroulements. Luba voulait
+m'aider à transporter les pierres d'en bas.</p>
+
+<p>»&mdash;Que fais-tu? m'écriai-je; pense à la chère
+petite vie dont tu es dépositaire!</p>
+
+<p>»De grosses larmes coulèrent sur ses joues brunes.</p>
+
+<p>»&mdash;Non, dit-elle, je ne puis te voir travailler
+comme un esclave, te mettre en sueur et t'épuiser
+pour moi...</p>
+
+<p>»&mdash;Pour toi, répétai-je, et c'est justement ce qui
+me rend la tâche facile! Tu ne sais pas combien il
+est doux de te servir!</p>
+
+<p>»Dans le cours de mes travaux je découvris de
+vrais trésors: des vases de terre, des flèches, des
+anneaux de cuirasse, des monnaies, mille débris; je
+trouvai aussi, en brisant le rocher calcaire, de belles
+pierres à fusil. Peu à peu le bois destiné à l'hiver
+s'entassa dans le souterrain au dessous de nous;
+Luba, sans trop se fatiguer, détachait l'amadou qui
+pendait au tronc des hêtres et des bouleaux, ramassait
+des champignons, des myrtilles, des baies de toute
+sorte. Le soir, je taillais de petits ouvrages en bois, des
+fourchettes, des cuillers; je fis un peigne pour Luba;
+elle riait en le passant dans ses épais cheveux noirs:</p>
+
+<p>»&mdash;Et un miroir? dit-elle; je n'ai pas de miroir!</p>
+
+<p>»&mdash;Tu as la source en bas, et si tu ne veux pas
+descendre, ne suis-je point là? Tu peux me croire
+quand je te dis que tu es belle.</p>
+
+<p>»Elle sauta sur mes genoux.</p>
+
+<p>»Un loir, qui avait son gîte dans une fente du rocher,
+à l'entrée de notre demeure, devint bientôt
+familier; nous fîmes aussi la connaissance d'un second
+hôte du même rocher, une belette, qui à midi
+sortait des framboisiers de notre jardin, pour s'approcher
+de nous, puis s'échapper bien vite, comme
+si elle eût voulu nous engager à jouer avec elle.</p>
+
+<p>»Dans les broussailles qui remplissaient le fossé,
+un renard avait creusé sa tanière, et, de l'autre côté
+du pont, Luba salua, ravie, l'existence d'un nid
+d'écureuils qui lui rappelèrent son vieux Miki. Tous
+nos voisins n'étaient pas aussi inoffensifs. L'hiver
+approchant, un grand loup se prit dans un des
+pièges nombreux que je tendais autour de chez nous
+pour épargner la poudre.</p>
+
+<p>»Le 3 novembre tomba la première neige. Je sus
+le jour parce que j'avais fait un calendrier très-simple
+en marquant chaque journée à mesure qu'elle
+s'écoulait sur la paroi du rocher; mais nous ne craignions
+rien de l'hiver; dans notre garde-manger
+s'entassaient des sangliers, des chamois, des cerfs,
+des lièvres, fumés au genièvre, et même un ours,
+qui, avant de se décider à tomber sous le fusil de
+Luba, m'avait assez cordialement embrassé pour me
+meurtrir. Nous avions du poisson, d'excellentes truites,
+car désormais j'étais au courant de toutes les
+ressources de la forêt. Les peaux de mes victimes
+remplaçaient dans notre antre les tapis, les couvertures,
+les rideaux absents; nous dormions dans un
+nid de duvet: nos vêtements étaient ceux de deux
+Esquimaux, mais personne n'était là pour les trouver
+ridicules. Emprisonnés par les neiges, nous n'avions
+rien de mieux à faire que de ressembler aux ours
+et aux loups parmi lesquels nous devions vivre.</p>
+
+<p>»La saison des glaces se présenta, majestueuse et
+sublime comme la mort qui, dans une bataille, fauche
+à la fois des milliers de combattants. La nature
+s'endormit d'un long sommeil. Une nuit, nous entendîmes
+soudain dans l'air un bruit étrange, des voix
+mystérieuses accompagnant une sorte de claquement
+comparable à celui d'un fouet. En pareil cas,
+nos paysans croient que les sorcières vont à Kiev,
+et l'Allemand jure que c'est la chasse macabre qui
+passe. Luba eut peur et, cachant son visage dans
+ma poitrine, demanda tout bas:</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>»C'étaient les canards sauvages qui venaient du
+nord, et dont les fortes ailes, les cris stridents causaient
+tout ce vacarme dans les hautes régions où
+l'oeil ne les distinguait plus. Notre voisin l'écureuil,
+qui, lui aussi, avait fait ses provisions de glands, de
+pommes de pin et de noix de hêtre, ne sortait désormais
+qu'à de rares intervalles; le loir manifestait une
+extrême inquiétude.</p>
+
+<p>»Un matin, le linceul de neige, qui ne dégèle pas
+jusqu'au printemps, enveloppe tout le pays de sa
+morne blancheur. Pendant trois jours nous sommes
+prisonniers; il faut travailler terriblement pour
+réussir à nous creuser une issue et un sentier!
+C'est le temps où l'ours renonce aux courses errantes,
+où le hérisson s'engourdit dans sa caverne; le
+froid augmente; mais, avec la première grande
+gelée, notre forêt reprend une animation joyeuse:
+le bec-croisé, ce petit perroquet du Nord, se montre
+par bandes, sifflant et déployant son éclatant plumage.
+Jusqu'à Noël on a plus chaud sur la montagne
+que dans les vallées, et on jouit de toute la
+beauté du paysage d'hiver; d'ailleurs, le crépuscule
+même de notre caverne avait son charme. La lueur
+du foyer se jouait sur les tentures de peaux de bête,
+et Luba, assise au coin de l'âtre, les pieds sur le
+grand chien-loup qui ronflait de tout son coeur, me
+regardait d'un air de tendresse, de contentement si
+sincère! Jamais nous n'avions été plus unis, disons
+le mot, plus heureux.</p>
+
+<p>»La monotonie des longues nuits fut, dès le mois
+de décembre, troublée par le hurlement d'abord
+lointain, puis plus rapproché, féroce, épouvantable,
+d'une meute de loups. La sérénade ne nous charma
+qu'à demi, d'autant que les bêtes sanguinaires, flairant
+notre présence, se mirent à miner de leur mieux
+l'entrée de notre demeure. Mon chien devint inquiet
+et poussa des cris étranges. Nous avions allumé des
+torches, ce qui ailleurs suffit à disperser les loups,
+mais dans le cas présent tout fut inutile; ils continuaient
+de hurler, de gratter, indifférents au bruit et
+à la lumière. Déjà une paire d'yeux avides brillaient
+entre les troncs d'arbres et les pierres entassés. Je
+décrochai donc nos fusils et dis à Luba:</p>
+
+<p>»&mdash;Je tire; toi, charge.</p>
+
+<p>»Puis, pratiquant une sorte de meurtrière dans la
+barricade, je regardai dehors. La lune projetait sur
+toute la campagne une lumière presque aussi claire
+que celle du jour. Je pouvais compter les loups. Je
+tirai sur l'un d'eux.</p>
+
+<p>»Les rochers répercutèrent l'écho, et le loup roula
+dans le fossé. Je continuai de tirer, atteignant presque
+toujours nos farouches agresseurs qui s'excitaient
+par des hurlements de plus en plus furieux.
+Tout à coup Luba eut l'idée de lancer un tison
+parmi eux. Ils s'écartèrent, et l'une des bêtes s'enfuit
+dans la forêt. C'était justement la louve que suivait
+toute cette meute endiablée, car aussitôt les
+autres s'élancèrent derrière elle, courant comme
+des chiens, avec un petit aboiement court très-particulier.
+Nous restâmes encore longtemps derrière la
+barricade, prêts au combat; puis je sortis avec précaution;
+mon chien m'avait précédé, mais soudain
+j'entendis un cri terrible, et la pauvre bête revint
+les yeux brillants comme du phosphore, le museau
+inondé de sang. Un des loups blessés l'avait mordu
+sans doute. Après le renard, le chien est ce que le
+loup hait le plus, justement peut-être à cause de
+sa proche parenté avec lui, comme, par exemple,
+le Russe et le Polonais se haïssent entre eux plus
+que ne le feraient des nations tout à fait étrangères.
+Les loups avaient laissé, à notre porte, sept
+magnifiques fourrures; le danger étant passé, il n'y
+avait pas à se plaindre.</p>
+
+<p>»Cependant les jours diminuaient de plus en
+plus. Les becs-croisés s'apprêtaient à couver au
+milieu des glaces; sur un sapin près de notre gîte,
+ces oiseaux bizarres avaient bâti leur joli nid en forme
+de coupe. Dans une caverne moussue proche de
+notre maison, une autre citoyenne du désert jouit
+presque en même temps que dame bec-croisé des
+plaisirs de la maternité; c'était une jeune ourse
+dont les deux petits, vraiment comiques, roulaient
+comme deux manchons. Tout occupée du soin de sa
+progéniture, la mère ne pensait pas à m'attaquer
+lorsque je passais devant sa tanière et se contentait
+de me regarder d'un bon petit oeil en coulisse.</p>
+
+<p>»La fête de Noël approchait, nous observâmes le
+jeûne selon notre habitude. Lorsque commença la
+sainte nuit, nous étions près du feu dans nos habits
+les plus propres; j'avais construit une petite crèche
+pour ne rien changer aux coutumes familières de ce
+beau jour; nous chantâmes les kalendi<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> et Luba eut
+son cadeau de Noël, un berceau que j'avais taillé de
+mes mains. Alors elle me fit voir, à son tour, la
+pauvre petite layette qu'elle avait cousue, en utilisant
+son propre linge, pour l'enfant que nous attendions.
+Lorsque je pensai que minuit approchait,
+nous sortîmes au grand air. La neige couronnait solennellement
+les hautes cimes d'une chaste auréole
+argentée; elle revêtait les arbres de brillantes stalactites;
+sur la blanche plaine apparaissaient çà et là
+de petites lumières, et un vague bruit de cloches montait
+jusqu'à nous, annonçant la bonne nouvelle de la
+naissance du Seigneur aux hommes qui, entourés de
+leurs enfants, célébraient en bas, là où brillaient les
+lumières, là où tintaient les cloches, la fête de Noël.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Noëls.</blockquote>
+
+<p>»Les larmes nous suffoquèrent, et nous nous agenouillâmes
+pour prier avec nos frères. En rentrant,
+Luba me servit un simple repas, qui fut aussi gai
+que tout autre réveillon.</p>
+
+<p>»Notre enfant vint au monde à deux mois de là,
+pauvre comme le petit Jésus. Luba avait jusqu'au
+dernier moment vaqué à ses occupations ordinaires;
+le 20 février, tout en préparant le dîner, elle me dit,
+un peu pâle, mais toujours souriante:</p>
+
+<p>»&mdash;Descends vite chercher du bois.</p>
+
+<p>»Quand je revins, après avoir fendu quelques bûches,
+l'enfant était né. Luba m'avoua qu'elle se sentait
+faible, mais elle rayonnait de bonheur et rit
+d'un air fier en me montrant mon fils; je me mis à
+rire aussi, et le chien, remuant la queue, semblait
+prendre part à notre joie. Luba baigna son fils elle-même.
+Elle ne garda pas plus le lit que ne le font
+nos paysannes. Comme il n'y avait pas de prêtre
+chez nous, je baptisai mon petit Paul au nom du
+Père, du Fils et du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>»Un enfant apporte tout avec lui dans le monde.
+Que peut-on désirer encore quand il commence à
+respirer, à crier, à ouvrir les yeux? Nous n'avions
+ni chagrins, ni agitations d'aucune sorte; un calme
+saint était descendu sur nos têtes; nous ne vivions
+que pour l'enfant, dans l'oubli absolu de nous-mêmes.
+Je voudrais vous peindre Luba écartant sa
+pelisse de fourrure pour donner à l'enfant le sein
+qu'il pressait de ses mignonnes mains maladroites
+comme les pattes molles d'un petit ours, et le sourire
+de cette jeune mère, regardant tantôt moi et
+tantôt le cher ange. Je restais là tranquille devant
+eux comme à l'église, et mon coeur était presque
+aussi recueilli. Ce berceau était maintenant notre
+monde, et celui qui nous entourait, celui qu'on est
+convenu de trouver grand, nous semblait bien petit
+en comparaison.</p>
+
+<p>»Paul ne pleurait que rarement; il demeurait
+tranquille dans sa couchette, qui se balançait sous lui
+comme un bateau sur l'onde, ses grands yeux fixés
+au plafond. Nous lui parlions sans cesse comme s'il
+eût pu tout comprendre, et il comprit bientôt en effet
+que nous l'aimions plus que nous-mêmes, car il
+sourit en nous regardant, mais aussitôt il referma
+les yeux comme s'il avait eu honte, le grave personnage,
+de ce sourire! Et quand il prononça son premier
+mot, il nous sembla qu'un miracle s'était
+accompli. Un enfant n'est-il pas, en effet, un miracle,
+et n'opère-t-il pas des miracles en nous? Il
+nous apprend le renoncement, la bonté; il dévoile
+à nos yeux ce grand secret, que la mort n'a point
+de pouvoir sur nous, car nous renaissons en lui.</p>
+
+<p>»Cependant les jours allongeaient visiblement; la
+nuit, les chats sauvages modulaient leur duo infernal
+qui ressemble à une satire contre l'amour;
+les cigognes revinrent, les grues s'envolèrent vers
+le nord; encore un peu de temps, et nous vîmes
+paraître la première hirondelle. Les neiges s'écroulèrent
+avec fracas, mais ce bruit, après celui des
+rafales de l'hiver, avait quelque chose de joyeux
+comme celui du canon saluant l'arrivée d'un souverain.
+Et en vérité le souverain arrive couronné
+de rayons, un sceptre de fleurs à la main; les grandes
+noces printanières, universelles, commencent; un
+souffle d'allégresse passe à travers les forêts; la
+plaine lointaine apparaît baignée dans une vapeur
+d'or; le coucou se fait entendre, une délicieuse agitation
+s'empare de toutes les créatures, le monde
+est plein de fraîcheur, de force et de beauté, comme
+il put l'être au lendemain du déluge. Notre voisin,
+le loir, s'est éveillé; à peine prend-il le temps d'étirer
+ses membres, et déjà il pense à faire sa cour;
+les mouches dansent dans un rayon de soleil; les
+rossignols sanglotent sous la feuillée naissante; les
+fleurs produisent l'effet d'une nouvelle neige: les
+arbres, les prés, tout en est couvert; il n'est pas
+jusqu'au rocher qui ne brille jaune ou blanchâtre. A
+l'heure chaude de midi, Luba s'étend avec l'enfant
+devant la porte de notre château sur une fourrure
+d'ours; hirondelles, belettes, écureuils, tous les
+animaux ont comme nous une famille, et ces mères
+fourrées, emplumées, luttent de soins et de tendresse
+envers leur progéniture, tandis que les mâles,
+sans exception, affectent une fierté comique. Quand
+Luba s'en va puiser de l'eau, ramasser du bois ou
+tendre des lacets, le berceau de Paul reste suspendu
+à un arbre voisin, et le vent balance notre enfant
+pour l'endormir: en s'éveillant, il s'amuse avec les
+feuilles, ses yeux s'habituent aux jeux du soleil et
+de l'ombre; la forêt lui tient des discours, mystérieux
+pour nous, mais auxquels ses vagissements
+semblent répondre, la forêt lui chante cette antique
+berceuse qu'elle chanta aux premiers humains.</p>
+
+<p>»Voici l'été avec ses ardeurs que tempèrent pour
+nous les brises qui courent sur les cimes. Des orages
+fondent souvent à l'entour, grondant au fond des
+ravins et transformant chaque gorge en un lac turbulent;
+mais qui dira la splendeur des illuminations
+du soir, quand tous les sommets s'embrasent au
+couchant, tandis que les oiseaux et les cigales éclatent
+en concerts enivrés?</p>
+
+<p>»Paul grandissait à vue d'oeil; une semaine pour
+lui était ce qu'est pour d'autres une année; il étendait
+la main, résolu à saisir les papillons, ou même
+la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes;
+les fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa
+bouche; il embrassait le chien-loup avec des cris
+de joie; chaque mot le faisait rire, d'un rire inextinguible
+qui promettait de ressembler à celui de Luba.</p>
+
+<p>»La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux
+sur toutes les montagnes. C'est l'époque des noces
+de l'ours. Alors il se nourrit de miel, de glands
+et de framboises, montrant une extrême douceur;
+l'amour le civilise et l'améliore. Un matin je trouvai
+sa trace dans notre voisinage; quelques jours
+après je l'aperçus lui-même occupé à gober des
+racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il
+fit de même. Un soir enfin, nous avions allumé un
+feu devant notre porte pour cuire des champignons
+sous la cendre. L'ours sort lentement de la
+forêt, s'approche et s'arrête devant le fossé. Je mets
+deux doigts dans ma bouche et pousse un cri aigu.
+Il n'en tient pas compte, s'assoit, lève sa grosse tête,
+dresse ses petites oreilles et renifle; après quoi il
+grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.</p>
+
+<p>»Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où
+elle remplissait de framboises un panier qu'elle
+avait tressé elle-même. L'ours la poursuivit, mais
+avec gentillesse, comme un galant jeune homme
+poursuit une jolie femme. Probablement le drôle
+était attiré par l'odeur des framboises. Luba le laisse
+venir tout près, l'appelle et lui donne sur le museau
+un coup de corbeille qui le met en fuite.</p>
+
+<p>»L'idée me vient de verser une bonne lampée
+d'eau-de-vie de genièvre dans un plat rempli de
+miel que je place devant notre porte. L'ours reparaît
+le soir, s'approche du feu, lève le nez, découvre
+le plat et se met à le lécher. Lorsqu'il eut fini
+il se dressa, joyeux, sur son train de derrière; en
+même temps il chancelait d'une manière suspecte; il
+était ivre sans doute. J'éclatai de rire, Luba aussi, et
+alors l'ours, qui déjà s'éloignait, se retourna brusquement.
+Nous l'avions offensé. Avec un grognement
+irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait à
+notre gîte, mais il roula dans le fossé; déjà notre
+porte était barricadée; nous nous moquions de lui.</p>
+
+<p>»L'automne fit mûrir les pommes sauvages et
+chassa les hirondelles; l'hiver revint. Cette fois il
+n'offrait rien de triste, car nous avions notre enfant
+vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette.
+L'univers tout entier aurait pu s'écrouler et disparaître;
+peu nous importait, pourvu que le rocher sur
+lequel nous avions fondé notre vie de famille restât
+debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa
+dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par
+de douces paroles jusqu'à ce qu'il osât essayer un
+pas, puis deux, et enfin s'avancer vers moi en chancelant,
+semblable à un ourson, dans son habit de
+fourrure, et tout aussi espiègle.</p>
+
+<p>»Et le printemps revint à son tour, l'heure bénie
+où tout ce qui respire est encore à l'état de joyeuse
+enfance.</p>
+
+<p>»Les feuilles ne s'étaient pas encore teintées de
+rouge et de jaune, que Paul courait déjà comme une
+belette et faisait de chaque branche une balançoire.</p>
+
+<p>»Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient
+avec leurs troupeaux vers la polonina s'étant égarés
+dans le brouillard, passèrent tout près de nos rochers.
+Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en
+laissai rien paraître. J'allai hardiment leur tendre la
+main et leur demander du tabac. Ma longue barbe,
+mon habillement étrange, le fusil et la hache que
+je portais les trompant, ils me prirent pour un
+haydamak<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Chacun d'eux me donna ce qu'il avait
+avec joie, car le haydamak était à cette époque le
+héros favori de notre peuple. Voyant monter la
+fumée de notre cheminée, ils voulurent savoir si je
+demeurais là depuis longtemps.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Brigand.</blockquote>
+
+<p>»&mdash;Depuis deux années, répondis-je.</p>
+
+<p>»&mdash;Tout seul?</p>
+
+<p>»Je les emmenai voir ma femme et mon enfant;
+je leur donnai de l'eau-de-vie et des peaux de bêtes.
+Ils partirent avec force bénédictions et je les remis
+dans leur chemin.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+
+<p>»Une année encore s'écoula. Le grand plaisir de
+Paul était de m'entendre raconter des histoires. Je
+lui parlais de la multitude d'hommes de toute sorte
+qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations,
+et de Tartares, et de Turcs, et des légendes de chez
+nous; je lui parlais aussi de Dieu. Quand nous nous
+promenions ensemble et que le soleil, sortant des
+grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons,
+Paul me demandait:</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut?</p>
+
+<p>»Et je lui répondais:</p>
+
+<p>»&mdash;Il y a le bon Dieu.</p>
+
+<p>»Quand l'orage déchirait les ténèbres et que Paul
+me répétait:</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>»Je répondais toujours:</p>
+
+<p>»&mdash;C'est le bon Dieu.</p>
+
+<p>» Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux
+éclat du jour, et sous la tente nocturne semée
+d'étoiles. Un jour il me dit:</p>
+
+<p>»&mdash;De quoi donc a-t-il l'air, le bon Dieu?</p>
+
+<p>»Je dus lui dire pour le contenter qu'il avait un
+long manteau blanc, des cheveux blancs et une
+belle grande barbe.</p>
+
+<p>»Aux premiers jours de l'été, Paul, qui jouait
+dehors, rentra précipitamment dans la caverne où
+je fendais du bois, en criant tout ému:</p>
+
+<p>»&mdash;Papa! papa! le bon Dieu est venu!</p>
+
+<p>»Je laissai tomber ma hache.</p>
+
+<p>»&mdash;Où est-il? demandai-je à mon tour; à quoi
+ressemble-t-il?</p>
+
+<p>»&mdash;Il a un grand manteau, répliqua Paul avec
+assurance, et des cheveux blancs et une grande
+barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour
+m'embrasser, et il a pleuré.</p>
+
+<p>»Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet,
+drapé dans son caftan, mon vieil ami Salomon
+Zanderer, le Juif.</p>
+
+<p>»Les bergers que j'avais accueillis s'étaient empressés
+de raconter aux veillées d'hiver la légende
+de l'homme sauvage qui avait passé deux années
+dans une caverne de montagne avec sa femme et
+son enfant. Le bruit de notre étrange existence se
+répandit et arriva enfin chez mon fidèle <i>faktor</i>, qui
+devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se mit
+en route pour nous chercher. Salomon s'était jeté à
+mes pieds; je l'embrassai avec tendresse. Tous
+les deux nous pleurions. Alors accourut Luba. Le
+jour et la nuit se passèrent en causeries interminables.</p>
+
+<p>»Salomon nous persuada de redescendre dans la
+plaine. Personne, prétendait-il, ne songeait à me
+poursuivre. En notre absence la révolution et le
+choléra avaient bouleversé, ravagé la Gallicie, qui
+fut, en 1831, le théâtre de désordres si nombreux
+que personne ne songeait à les punir. On aurait eu
+trop à faire. Mon aventure avait été effacée par la
+tourmente.</p>
+
+<p>»Nous retournâmes donc à Kolomea conduits par
+notre digne <i>faktor</i>, qui me prêta les premiers fonds
+nécessaires pour le métier d'entremetteur,&mdash;entremetteur
+entre les seigneurs et les Juifs; je me chargeais
+de la vente du bétail et des chevaux, des terres
+et du blé... Mais faut-il vraiment que je vous dise la
+fin? Le seul souvenir de certaines épreuves fait horreur...
+En parler est presque impossible. Voyez-vous,
+le temps ne nous apprend pas seulement à
+souffrir; il nous enseigne aussi à souffrir en silence...»</p>
+
+<p>Nous n'osâmes insister, mais Basile Hymen vit
+bien, à l'expression de nos visages, que nous étions
+curieux de savoir le reste. Il reprit donc avec un
+soupir:</p>
+
+<p>»&mdash;D'abord, tout alla bien, je pus rendre à mon
+Juif ce que je lui devais, mais j'étais trop honnête...
+on n'aime pas pour entremetteur en affaires un trop
+honnête homme, il n'y a pas moyen de gagner assez
+par son intermédiaire.</p>
+
+<p>»Un jour il m'arriva de passer dans le voisinage de
+mon ancienne seigneurie. Je m'en approchai furtivement,
+à la faveur des ténèbres, comme un voleur.
+Une maison neuve s'élevait à la place de celle que
+j'avais fait sauter, tout était changé, je ne retrouvai
+que le vieux pommier et je l'embrassai comme un
+ami. Ah! quelle amertume de voir régner des
+étrangers là où ont vécu et sont morts nos ancêtres,
+là où nous avions nous-mêmes rêvé de vieillir en
+paix! Le nouveau propriétaire était Allemand; il avait
+été mandataire<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> d'un comte polonais; il avait volé
+son maître, maltraité ses paysans et thésaurisé en se
+privant de tout, ce qui lui avait permis à la fin d'être
+propriétaire à son tour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Intendant.</blockquote>
+
+<p>»Moi j'étais enguignonné. Le proverbe dit vrai:
+L'adversité tient ferme par les pieds et les mains
+celui qu'elle a une fois saisi.</p>
+
+<p>»Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai
+moi-même du trafic des chevaux; on me payait
+mal et j'avais à payer exactement; je fus dupé
+par les uns, harcelé par les autres jusqu'à la saisie,
+jusqu'à la prison... Oui, j'allai une fois en prison
+pour dettes. Chez nous on avait faim et la parole ne
+peut rendre ce qui se passait en moi lorsque mon
+enfant, un rayon de gaîté dans ses yeux bleus, accourait
+à ma rencontre, criant:</p>
+
+<p>»&mdash;Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain?</p>
+
+<p>»Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas
+de faire les plus vils métiers: il s'agissait de nourrir
+les miens; cela ennoblissait tout... Mais aucune de
+mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me décidai à
+porter les morts, faute de mieux, les épidémies firent
+trêve dans le pays, personne ne voulut plus mourir;
+il en était ainsi pour tout.</p>
+
+<p>»Luba devint pâle et se flétrit: le chagrin, la honte
+lui brisaient le coeur; de sa part, du reste, jamais
+une plainte. Quand j'entrais, elle volait dans mes
+bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,&mdash;oui,
+du même bon rire. J'oubliais alors tous mes
+soucis et je me reprenais à espérer.</p>
+
+<p>»Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour
+Paul. Luba et moi nous avions faim, mais nous n'y
+songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de voir le
+cher petit monter gravement sur son escabeau pour
+prendre ce chétif repas. Tout à coup, Paul se leva,
+et s'approchant de moi:</p>
+
+<p>»&mdash;Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi!</p>
+
+<p>»Et ses petits doigts détachaient quelques miettes
+qu'il me glissa de force dans la bouche:</p>
+
+<p>»&mdash;Toi aussi, maman!</p>
+
+<p>»Luba dut mordre à son pain.</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'il est bon! me dit tout bas ma femme, il
+te ressemble.</p>
+
+<p>»&mdash;Mon Dieu! que dis-tu là? répondis-je, il a ton
+coeur et ton rire; il a tout de toi, tout.</p>
+
+<p>»Et Paul, qui nous écoutait, éclata de rire, et Luba
+se joignit à lui, tandis que de grosses larmes descendaient
+sur mes joues.</p>
+
+<p>»Je rêvai bien de retourner dans notre désert,
+mais la saison était trop avancée; la neige avait édifié
+ses blancs remparts; il fallait attendre le printemps
+pour l'exécution de ce projet. Et quand le printemps
+vint...</p>
+
+<p>»Hélas! l'homme est sur terre comme une bulle
+sur l'onde. Figurez-vous un misérable réduit où tout
+manque, où l'eau gèle dans la cruche, où une femme
+se meurt, sans médecin, sans remèdes. Minuit allait
+sonner, lorsque Luba se dressa tout à coup, rejeta
+en arrière ses cheveux dénoués, me regarda de ses
+beaux yeux noirs qui brillaient d'une flamme surnaturelle
+et prononça tout bas:</p>
+
+<p>»&mdash;Paul!...</p>
+
+<p>»&mdash;Il dort, répondis-je.</p>
+
+<p>»Elle réfléchit une seconde, puis reprit timidement:</p>
+
+<p>»&mdash;J'aurais voulu l'embrasser encore une fois,
+je ne me sens pas bien.</p>
+
+<p>»Je lui apportai l'enfant; elle le baisa, le contempla,
+le baisa de nouveau, puis je le remis, dormant
+toujours, sur son petit grabat.</p>
+
+<p>»&mdash;Pourquoi fait-il si clair? demanda Luba, les
+paupières largement ouvertes. Cet éclat m'aveugle.</p>
+
+<p>»Je me jetai à genoux devant son lit, pleurant,
+priant, en proie à une terreur indicible.</p>
+
+<p>»&mdash;Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers
+moi et m'entourant de ses bras qui brûlaient de
+fièvre, n'aie donc pas peur; tu vois bien, je suis
+contente, je me sens heureuse, si heureuse... mais
+ne pleure donc pas.</p>
+
+<p>»Et elle se remit à rire faiblement, d'un rire si doux
+et si tendre que je n'en avais pas entendu de pareil
+depuis le jour de nos noces. C'était l'alouette qui
+s'élève dans le ciel. Avec ce rire sur les lèvres elle
+mourut.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>»Si mon Juif, presque à bout de ressources lui-même,
+n'y avait pourvu, je n'aurais pu faire enterrer
+ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui jusqu'à
+ce que fût achevée la triste cérémonie. Lorsque Paul
+revint, il me demanda d'abord:</p>
+
+<p>»&mdash;Où est maman?</p>
+
+<p>»Et la même question se renouvela chaque soir à
+l'heure où je le couchais.</p>
+
+<p>»&mdash;Elle est partie, disais-je.</p>
+
+<p>»&mdash;Pour aller où?</p>
+
+<p>»&mdash;Auprès du bon Dieu.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait
+Paul avec confiance, et alors elle m'emmènera. Ce
+doit être beau dans le ciel! On y mange et on s'y
+chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon
+Dieu, dis?</p>
+
+<p>»Mes meubles furent saisis une dernière fois.
+Quand je dis mes meubles, il s'agissait d'une paire de
+bottes éculées, d'une veste en loques et de deux
+assiettes. Ma misère commençait à devenir bouffonne.
+Je me fis fendeur de bois. Paul m'accompagnait
+et entassait les bûches. Nous couchions sur
+la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de
+vieux chiffons. Je trouvais encore moyen de lui
+fabriquer des joujoux. Pendant les longues soirées
+je lui construisis en paille une maison miniature
+avec tous les meubles. Il fut ravi:</p>
+
+<p>»&mdash;Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.</p>
+
+<p>»Pour le contenter, je fis une petite poupée. Il la
+baisa tendrement et l'assit sur une chaise. Dans ce
+temps-là, il était déjà malade. Quand je m'en allais
+travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le
+retrouvais tout brûlant, miné par la fièvre; n'importe,
+il se mettait aussitôt à bavarder et à jouer
+avec moi.</p>
+
+<p>»Une fois que je rentrai un peu plus tard que de
+coutume, il dormait. S'éveillant à mon approche, il me
+regarda d'un air de vague étonnement, puis il sourit:</p>
+
+<p>»&mdash;Quelqu'un est déjà venu, dit-il.</p>
+
+<p>»&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien? maman...</p>
+
+<p>»Mon coeur battit à se rompre.</p>
+
+<p>»Pendant la nuit je m'éveillai en sursaut. La clarté
+de la lune tombait tout entière sur le visage pâle et
+pincé du petit Paul; il gisait les yeux grands ouverts,
+râlant déjà.</p>
+
+<p>»&mdash;Papa, es-tu fâché? commença-t-il tout bas.</p>
+
+<p>»&mdash;Pourquoi serais-je fâché?</p>
+
+<p>»&mdash;Parce que je m'en vais, répondit Paul en cachant
+sa pauvre petite tête dans ma poitrine, comme
+faisait toujours Luba.</p>
+
+<p>»&mdash;Et où vas-tu, mon chéri?</p>
+
+<p>»&mdash;Je vais auprès de maman, répliqua Paul; tu
+devrais venir aussi.</p>
+
+<p>»Il m'embrassa et s'endormit pour toujours.</p>
+
+<p>»Tout m'avait donc abandonné. J'étais vaincu. Que
+m'importait désormais l'existence? Un soir, j'allai
+chez Salomon:</p>
+
+<p>»&mdash;Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne.
+Les ours et les loups sont plus cléments que les
+hommes.</p>
+
+<p>»&mdash;Que Dieu vous protège, dit le vieillard, mais
+cette fois nous ne nous reverrons plus.</p>
+
+<p>»Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon
+fidèle, il est mort.</p>
+
+<p>»Je partis donc du côté des Karpathes, mais les
+choses tournèrent autrement que je ne croyais. Sur
+ma route se trouva un paysan qu'avait maltraité son
+maître. Il me confia ses peines. Je fis un mémoire
+pour le tribunal du cercle; en échange, mon client
+m'offrit gîte et nourriture. La plainte fut écoutée;
+justice fut rendue; aussitôt dix autres paysans vinrent
+me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais
+encore être utile. Alors commença ma vie présente;
+je marchai sans relâche droit devant moi et
+devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur
+clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune
+sorte, sans patrie...»</p>
+
+<p>Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau
+la chanson:</p>
+
+<blockquote><p>
+&mdash;O toi, ma chère étoile,&mdash;suspendue à la tente obscure
+du ciel,&mdash;tu luisais si pure,&mdash;lorsque, pour la première
+fois, je contemplai la vie.&mdash;Dès longtemps tu t'es
+éteinte,&mdash;tous mes efforts sont vains.&mdash;Il faut que sans
+toi je parcoure le vaste monde.
+</p></blockquote>
+
+<p>Basile Hymen inclina tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, je suis heureux en effet, prononça-t-il
+après une pause, avec son étrange sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux?... Dites-vous vrai? m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique,
+répondit-il,&mdash;une fine ironie se jouant autour
+de ses lèvres,&mdash;rien ne peut troubler mon
+humeur. A défaut d'autres biens, je jouis d'une paix
+profonde; nul ne peut m'ôter cela. Déjà les propriétaires
+se sont succédé dans ma vieille seigneurie.
+Le fils de l'Allemand a voulu jouer au gentilhomme;
+il s'est ruiné en trois ans. Que reste-t-il de l'avarice,
+des rapines du père?</p>
+
+<p>Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni
+emploi régulier. Tout le monde m'accueille avec un
+empressement sincère, car je rends service à tout le
+monde. Je m'entends en droit judiciaire, en économie
+rurale, quelque peu même en médecine; je
+ne raconte pas mal; je réchauffe les coeurs en chantant
+nos vieilles chansons. Plaisirs et privations,
+j'accepte tout avec la même tranquillité. Hier, une
+comtesse m'invite; je suis assis en face d'elle dans
+un bon fauteuil de velours, devant des mets délicats;
+elle m'emmène en voiture jusqu'à la capitale du cercle
+où nous avons affaire. Demain, je dîne chez le
+diacre d'un peu de lard, et je fais avec lui quatre
+milles à pied. Que m'importe! Peut-être direz-vous
+que ce sont là des phrases?</p>
+
+<p>Devant Dieu qui m'entend, je pourrais être riche
+aujourd'hui si je voulais. Un vieux parent qui me
+reste a dans la Bukowine une jolie terre dont je suis
+le seul héritier légitime. Il m'a maintes fois appelé
+auprès de lui pour surveiller l'administration de ses
+propriétés, en attendant qu'elles m'appartiennent.
+A quoi bon? Luba ni Paul ne sont plus. Quelle idée
+d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de
+l'incendie, crainte de la grêle, crainte des maraudeurs,
+crainte des maladies sur le bétail, des inondations,
+que sais-je?... Tel que je suis, je ne crains rien.</p>
+
+<p>L'orage avait cessé; le rideau de pluie devenait
+de plus en plus transparent; le soleil couchant brillait
+derrière comme une grosse lampe. Les paysans
+s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile
+Hymen, debout sur le seuil de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous craignez la propriété? lui dis-je en souriant;
+pourtant vous possédez des habits.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-il, cet habit appartient au tailleur
+du village, ces bottes sont à la belle Russine.
+Il en est de même de tout ce qui est sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre,
+rien?...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, dit Basile en promenant autour de lui
+un regard furtif, comme s'il eût craint qu'on ne lui
+dérobât un trésor.</p>
+
+<p>Il tira de son sein une petite croix noire et un
+soulier d'enfant tout déchiré:</p>
+
+<p>&mdash;Voici ma propriété, je l'ai conservée jusqu'à
+ce jour, et j'espère que Dieu permettra qu'elle me
+suive dans le tombeau. Ma femme a porté la croix.</p>
+
+<p>Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis
+cacha le tout avec des précautions infinies; on eût
+dit qu'il s'agissait d'un grand et dangereux secret.</p>
+
+<p>La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un
+arc-en-ciel magnifique vint réjouir la terre, qui
+fumait comme un autel à sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Hymen avec un sourire enfantin,
+que tout serait beau si les hommes savaient être
+justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de s'entre-détruire,
+si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne
+les changerons pas.</p>
+
+<p>Les couleurs de l'arc-en-ciel s'éteignirent; l'occident
+était de pourpre.&mdash;Basile Hymen, nous saluant,
+continua sa route d'un pas ferme. La nuit
+tomba; les constellations devinrent visibles, et du
+lointain nous arrivèrent les sons mélancoliques
+d'une flûte de berger. Ils flottèrent sur les ondes
+pures de l'air agité, qui les porta, tendres et douloureux,
+à travers la plaine.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h1>LE PARADIS<br>
+SUR LE DNIESTER</h1>
+<br><br>
+
+
+<p>A l'endroit même où les eaux vertes, écumantes,
+de l'impétueux Dniester se répandent de la plaine
+gallicienne dans la Bukowine riche en forêts, on
+rencontre certain coin de terre merveilleusement
+calme et fertile que notre peuple de la Petite-Russie
+a surnommé le Paradis. Lorsque j'y pénétrai pour
+la première fois, le charme de sa situation à l'écart
+du grand monde tumultueux, les douces lignes
+arrondies de ses collines, sa culture soignée, l'air
+tiède qu'on y respire, me firent songer à quelque
+riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette
+flatteuse désignation suffisamment justifiée; bientôt,
+cependant, j'appris que ce n'était pas la beauté de la
+nature, mais bien celle d'une grande âme dépourvue
+de tout égoïsme, qui avait fait de la vallée en question
+un Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion
+de voir celui qui marche comme un prophète parmi
+son peuple et d'entendre son histoire singulière sous
+tous les rapports; cette histoire, la voici:</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+
+<p>Par une soirée de mai, tandis que le vent soufflait
+des lointaines Karpathes sur la cime des forêts avec
+un bruit de vagues et faisait frissonner la verte
+surface des blés naissants, un jeune homme de
+haute taille, élancé, robuste, les joues fortement
+colorées, son fusil sur l'épaule, son chien à ses
+côtés, se dirigea parmi les chênes, que secouait
+l'haleine encore âpre et violente du printemps, vers
+le château d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne
+trahît la force et une volonté déterminée, bien qu'il
+fût sorti depuis longtemps déjà de la timide adolescence,
+ce beau garçon était visiblement troublé par
+les ombres menaçantes, les voix étranges, les spectres
+de toute sorte dont l'entouraient à l'envi la
+solitude et la nuit. Fils unique, il avait reçu de ses
+parents une éducation trop douillette, quasi féminine,
+ne quittant jamais le vieux château, qui formait pour
+lui un monde à part, sans avoir une gouvernante et
+plus tard un gouverneur à ses trousses.</p>
+
+<p>Pour la première fois aujourd'hui, ce grand enfant
+avait fui sa prison; libre de toute surveillance, il
+avait gagné les forêts prochaines et s'y était oublié,
+si bien que le crépuscule l'avait surpris sous leurs
+voûtes superbes. Il approchait cependant du toit
+paternel, quand un spectacle tout nouveau pour lui,
+et qu'il ne s'expliqua pas d'abord, frappa ses regards.
+Dans une petite clairière flambait un grand feu de
+broussailles; on le voyait s'élever derrière les bouleaux,
+et, près de ce feu, une jeune femme, très-pâle,
+qui semblait consumée de chagrin et de fatigue,
+était assise, un enfant serré contre son sein. Auprès
+d'elle, un homme, vêtu à peu près en paysan, soignait
+un petit cheval dont les pieds de devant
+étaient entravés; deux enfants plus grands que le
+premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche,
+regardaient les flammes lécher le bois vert. Sur le
+petit chariot, on voyait empilés des matelas, des
+vieux meubles et de la vaisselle.</p>
+
+<p>Le jeune chasseur s'arrêta tout étonné, puis,
+s'adressant à l'homme, il lui demanda d'où il venait
+et ce qu'il faisait là.</p>
+
+<p>Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je prends sur moi le péché de brûler quelques
+broutilles pour réchauffer ma femme et mes
+enfants! grommela-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas, reprit vivement
+son interlocuteur; ce que je veux savoir, c'est
+comment vous vous trouvez forcés, vous et les vôtres,
+de passer une nuit aussi froide à la belle étoile.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des bannis.</p>
+
+<p>&mdash;Bannis? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le seigneur Orlowski de Dobrowlane nous a
+chassés, parce que nous ne pouvions payer notre
+fermage. Vous savez que l'an dernier le Dniester a
+débordé, et puis la grêle... enfin il n'y avait rien à
+faire. Nous avons dû quitter la ferme et errer
+depuis...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vos enfants... ils tomberont malades!</p>
+
+<p>L'homme partit d'un petit éclat de rire sec et
+vibrant.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaudrait pour nous mourir tout de suite.
+Nous n'avons pas d'autre toit que le ciel et point
+d'épargnes. Aussi allons-nous de ce pas en Hongrie
+tenter la fortune.</p>
+
+<p>Le jeune chasseur était devenu très-rouge; il
+entendait tinter cent cloches à ses oreilles, debout,
+les yeux baissés, aussi confus que s'il eût été lui-même
+l'auteur de cette misère.</p>
+
+<p>&mdash;On m'appelle Zénon, dit-il; je suis le fils du
+seigneur d'Ostrowitz, qui est propriétaire de sept
+villages. Nous pouvons vous aider, et d'abord vous
+trouverez ce soir un gîte et un souper. Venez; mon
+père est la bonté même.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, vous plaisantez!... balbutia le
+pauvre homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne plaisante pas. Attelez.</p>
+
+<p>Le fermier expulsé des Orlowski attacha son cheval
+au petit chariot, si vite qu'il oublia de remercier.</p>
+
+<p>Zénon l'avait aidé obligeamment; ce fut lui qui
+installa les enfants dans le chariot.</p>
+
+<p>Les deux hommes marchèrent devant; le cheval
+les suivit; derrière se traînait la femme, son nourrisson
+dans les bras. Ils sortirent des bois, traversèrent
+les champs et atteignirent ainsi le château.
+Zénon fit entrer ses protégés dans un fournil bien
+chaud, où on leur servit de la soupe et de l'eau-de-vie
+sur un bon lit de paille.</p>
+
+<p>Montant l'escalier ensuite, il alla changer d'habits
+en toute hâte et pénétra presque furtivement dans
+la salle à manger, où son père, Pan Mirolawski, se
+promenait de long en large, les bras croisés derrière
+le dos, l'air triste et inquiet. À la vue de Zénon, son
+visage soucieux changea soudain d'expression et
+devint rayonnant; il tendit les bras vers le retardataire
+avec un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il au vieux domestique qui mettait
+le couvert, voici ton jeune seigneur!</p>
+
+<p>Il courut à son fils, le prit par la tête, l'embrassa
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que tu m'as tourmenté! Où étais-tu? Où t'a
+mené le diable?</p>
+
+<p>Zénon baisa la main de Pan Mirolawski et raconta
+son escapade. Il ne manqua pas de parler des malheureux
+qu'il avait recueillis.</p>
+
+<p>&mdash;Stéphane! cria le père s'adressant au vieux
+domestique, descends vite, et donne à ces gens
+du rôti.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vaut-il pas mieux, fit observer Stéphane,
+attendre que madame...</p>
+
+<p>&mdash;Du rôti, te dis-je, interrompit Pan Mirolawski,
+s'efforçant, mais sans succès, de prendre une mine
+et une voix de maître,&mdash;une bouteille de vin de
+Hongrie, en outre... tu m'entends, drôle!</p>
+
+<p>Stéphane obéit. À peine avait-il quitté la salle
+que, par l'autre porte, entra une grande femme
+aux yeux bleus sévères, en kazabaïka de velours
+noir garnie de précieuses fourrures, qui semblait
+faite pour ajouter à la splendeur de sa taille opulente,
+de son teint frais, de sa blonde chevelure.
+Les contrastes de lumière et d'ombre que présentait
+cette apparition rappelaient quelque portrait de
+Rembrandt:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que j'apprends, Zénon? commença-t-elle
+d'une voix impérieuse. Comment? Non content
+de devenir vagabond toi-même, tu nous amènes des
+vagabonds au logis?</p>
+
+<p>Le père et le fils se regardèrent sans répondre.</p>
+
+<p>Il y avait dans l'oeil et dans la voix de la dame
+d'Ostrowitz quelque chose qui ne supportait point
+de contradiction. Si elle disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne pleuvra pas!</p>
+
+<p>C'était comme si elle eût dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je défends au ciel de pleuvoir!</p>
+
+<p>Et celui qu'elle regardait sévèrement croyait déjà
+sentir les coups de fouet sur ses épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Ces gueux partiront sur-le-champ, ajouta-t-elle
+après une pause.</p>
+
+<p>Là-dessus, elle sonna; mais Zénon avait rassemblé
+tout son courage.</p>
+
+<p>&mdash;Chère mère, supplia-t-il, ne soyez pas si dure
+envers les pauvres gens! Ils allaient passer la nuit
+en plein bois, une femme, songez-y, et de petits
+enfants! Était-ce possible de le souffrir? Je leur ai
+promis abri et nourriture.</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pourtant les chasser, insinua timidement
+Pan Mirolawski; Zénon, qui a suivi l'élan de
+son bon coeur, serait compromis aux yeux de toute
+la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! qu'ils restent cette nuit, mais pas une
+heure de plus, décida cette Sémiramis.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui donc les aidera dans l'avenir? s'écria
+Zénon. Oh! ma mère, nous sommes riches, et ils
+sont pauvres! Ne pourrait-on leur donner du travail?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ils partiront demain. N'insiste pas, reprit
+la maîtresse d'Ostrowitz, arrêtant une dernière prière
+sur les lèvres de Zénon; j'ai dit ma volonté.</p>
+
+<p>Elle s'assit au haut bout de la table sur son fauteuil
+comme sur un trône; le père et le fils prirent
+place l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, et Stéphane
+servit le souper.</p>
+
+<p>Personne n'avait envie d'entamer la conversation;
+madame Mirolawska mangeait lentement, avec toutes
+sortes de grâces et de manières; Pan Mirolawski
+avec précipitation, comme s'il eût voulu avaler son
+dépit; Zénon laissa passer tous les plats sans toucher
+à rien. Il baissait la tête, et de temps en temps
+une larme tombait sur son assiette. Tout à coup, il
+se leva et sortit de la salle. Sa mère le suivit des
+yeux, surprise plutôt qu'en colère, puis elle passa
+sa main blanche d'un air embarrassé sur la sombre
+fourrure qui couvrait sa poitrine.</p>
+
+<p>Zénon cependant n'avait pas regagné sa chambre;
+il se dirigea vers la bibliothèque, pensant bien
+que personne ne viendrait l'y chercher. Il n'y avait
+pas de lampe dans cette vaste pièce; mais le clair
+de lune dessinait distinctement le châssis de chaque
+fenêtre sur le carrelage du sol. Zénon prit un
+livre, l'ouvrit et s'assit pour le feuilleter dans ce
+rayon de lumière argentée. Au moment même parut
+Stéphane.</p>
+
+<p>&mdash;Mon jeune maître, dit-il, venez; madame
+l'exige.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai quelque chose à te demander, dit à son
+tour Zénon, sans l'avoir entendu. Il faut que tu me
+répondes en toute sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je répondre?</p>
+
+<p>Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair
+de lune qui le frappait en plein visage, accentuant
+toutes ses rides, et se mit à rire, à rire discrètement
+et tout bas, comme il convient à un valet de bonne
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Stéphane, reprit Zénon, est-il possible que des
+misérables tels que ces gens auxquels nous avons
+donné refuge, et les mauvais maîtres, comme le
+leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce
+un cas particulier, une exception?</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! s'écria Stéphane, quel enfant! Le
+monde regorge de misère, hélas! Vous n'en savez
+rien naturellement, n'ayant jamais vu de près la
+pauvreté. Il y a des milliers de gueux bien plus à
+plaindre que ceux qu'il vous est arrivé de rencontrer
+aujourd'hui. En somme, quel est le lot de nos
+paysans?</p>
+
+<p>Et le vieillard se remit à rire sous cape.</p>
+
+<p>&mdash;Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs
+ne peuvent opprimer davantage ceux qui portent
+leur joug. On ménage encore une bête de somme;
+lui, on ne le ménage pas, et on l'insulte, et on le
+bat, et on ne se gêne pas pour lui enlever sa femme,
+si elle en vaut la peine. Mais il est plus sage de ne
+point parler de ces choses. J'ai toujours entendu
+dire que l'on perdait ses yeux à lire au clair de la
+lune; entendez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais chez nous, Stéphane, chez nous, les
+paysans sont bien traités?</p>
+
+<p>Stéphane hocha la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame
+ne pardonne rien à personne, et le mandataire...
+Grâce à lui, le fouet et le bâton ne chôment
+pas de besogne.</p>
+
+<p>Zénon frémit: il ne trouvait pas de paroles pour
+exprimer son impression. Tandis que le vieux serviteur
+sortait de la chambre, en lui répétant l'ordre
+de la maîtresse, et refermait derrière lui la porte,
+qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un
+second livre et s'efforça de chasser les pensées qui
+l'assaillaient comme les aigles s'acharnent sur un
+chevreuil blessé. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de
+ces inspirations secrètes, miraculeuses, qui peuvent
+décider de toute une vie? Il lut avec un intérêt
+et un trouble croissants, il lut que Bouddha, prince
+indien, ému comme lui à l'improviste par la misère
+humaine, quitta son palais et s'en alla au désert,
+bien avant le Christ, pour y chercher la solution
+de la plus douloureuse de toutes les énigmes. Il
+lisait encore, haletant, le coeur gonflé d'enthousiasme,
+lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement
+sur son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? disait son père. Ta mère se
+fâchera.</p>
+
+<p>En parlant, le digne homme l'embrassait au front
+comme s'il eût été un petit enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit Zénon avec un calme solennel,
+j'ai résolu de partir.</p>
+
+<p>&mdash;De partir? Et où iras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais écoutez... J'ai
+vécu longtemps dans une tour enchantée sans rien
+savoir de la vie ni des hommes, et voici qu'une
+grande honte m'a saisi en songeant que j'étais
+luxueusement nourri et vêtu tandis que mes semblables
+manquaient de pain. Tout ce qui me paraissait
+riant et beau est devenu pour moi un abîme
+plein d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux
+marcher parmi les hommes pour connaître leurs
+peines et trouver le moyen de les rendre tous également
+heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que
+je veux... Il me pousse hors de cette opulence qui
+m'humilie, de cette oisiveté qui me pèse; je veux
+vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes...
+Père, je ne puis vous cacher mes projets,
+mais nul autre que vous ne doit en être instruit...</p>
+
+<p>&mdash;Mon bien-aimé, dit Pan Mirolawski, je te connais.
+Ayant dit: Je pars,&mdash;tu partiras; rien ne pourra
+t'en empêcher; aussi je me borne à te répondre:
+Réfléchis, cher enfant; songe à l'angoisse de mon
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pars pas pour toujours, répliqua Zénon,
+et j'écrirai; mais, entendez-vous bien, mes lettres
+seront pour vous seul!...</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne...</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous reverrons, répéta Zénon; je reviendrai
+en paix avec moi-même, tandis qu'aujourd'hui
+je me sens malheureux, si malheureux!...</p>
+
+<p>Le jeune homme cacha son visage entre ses
+mains et se mit à pleurer amèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! dit Pan Mirolawski, calme-toi; jamais
+ton père ne dressera devant tes pas des obstacles
+qui puissent te faire souffrir. Va voir le monde, selon
+tes souhaits; laisse-moi seulement te munir d'argent
+et d'armes...</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit vivement Zénon, je prétends ne me
+fier qu'à mes bras et vivre de ce que je gagnerai
+seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux rien de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, cher père; vous pouvez m'aider. Procurez-moi
+des habits de paysan et un bâton. C'est
+tout ce qu'il me faut.</p>
+
+<p>&mdash;Attends!</p>
+
+<p>Pan Mirolawski sortit à pas de loup et revint
+quelques minutes après avec un paquet de vêtements
+et un gourdin formidable.</p>
+
+<p>Zénon changea rapidement d'habits. Quand il fut
+debout dans ses hautes bottes noires, ses larges
+chausses de drap grossier, sa rude chemise serrée
+à la taille par une ceinture de cuir noir et son <i>sierak</i>
+gris, le bonnet de peau d'agneau sur la tête, le
+bâton à la main, Pan Mirolawski ne put s'empêcher
+de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant
+sa barbe; elles vont toutes courir après toi.
+Mais attends encore que j'aille voir ce que fait ta
+mère.</p>
+
+<p>Il revint bientôt rassuré.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de danger; elle est dans sa chambre
+à lire les nouvelles de Paris. Toutes les étoiles tomberaient
+à la fois qu'elle n'y prendrait pas garde.</p>
+
+<p>&mdash;Je me hâterai donc...</p>
+
+<p>Pan Mirolawski marcha devant; Zénon le suivit.
+Ils allèrent sur la pointe du pied, par un corridor
+obscur, jusqu'à certain escalier tournant qui les
+conduisit à une porte dérobée dont le vieux seigneur
+avait la clef.</p>
+
+<p>La fraîcheur de la nuit les pénétra. Ils sortirent
+dans le jardin, qu'inondaient les blancheurs de la
+pleine lune. Là encore, Pan Mirolawski ouvrit une
+petite porte qui donnait sur la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Pars-tu vraiment? demanda-t-il d'une voix
+tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sois heureux, et que le Ciel te protége!</p>
+
+<p>Il soupira et embrassa encore une fois son fils.</p>
+
+<p>Zénon était déjà loin.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout ne manque pas de m'écrire! lui cria
+Pan Mirolawski.</p>
+
+<p>D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs
+de blé doucement agités par le vent.</p>
+
+<p>Lorsque, le lendemain matin, il manqua au déjeuner
+de famille, sa mère fronça le sourcil et battit
+à coups redoublés, de la petite cuiller d'argent
+qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu'à
+ce que celle-ci se brisât.</p>
+
+<p>Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena
+inquiète, dans la salle à manger, mais sans
+demander ce qu'il était devenu. Deux jours, trois
+jours s'écoulèrent; elle maltraitait toute la maison,
+s'emportait à chaque instant. Vers le soir du troisième
+jour, l'impérieuse dame dit brusquement à
+son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Où est Zénon? Vous savez sans doute où il
+est?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Comment le saurais-je? répondit le vieux
+seigneur d'un air de parfaite innocence; que Dieu
+me punisse si je m'en doute!</p>
+
+<p>Le quatrième jour, madame Mirolawska fit partir
+le <i>faktor</i> juif Mordicaï Parchen, avec l'ordre exprès
+de chercher Zénon, mais le vieux Parchen fit comme
+le corbeau de l'arche: il ne reparut pas.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+
+<p>Cependant Zénon avait bravement commencé son
+voyage. Aussitôt qu'il eut quitté le berceau de ses
+ancêtres, aussitôt qu'il eut compris que désormais
+il n'y avait là personne pour le servir, mais personne
+non plus pour lui donner des ordres, il se
+sentit libre et heureux. La lune éclairait son chemin,
+et cette première épreuve de sa force, que
+n'excitait pas un vain orgueil, mais une soif légitime
+d'indépendance, l'enthousiasma. Il franchissait d'un
+bond les ruisseaux, lançait loin de lui des pierres
+énormes. Arrivé sur la rive du Pruth, il ramassa
+des broutilles, alluma un bon feu, s'étendit sur l'herbe
+et dormit jusqu'au jour. Un chien l'éveilla en appliquant
+son museau froid contre sa joue. Ce chien
+appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivière
+en même temps qu'à deux paysannes. Le batelier
+fut fort étonné lorsqu'il reçut de son passager, au
+lieu de la pièce de monnaie voulue, un simple:
+«Dieu vous récompense!»</p>
+
+<p>Sur l'autre rive, deux chemins se réunissaient aux
+pieds d'une image de la Vierge. Les deux femmes,
+s'arrêtant, regardèrent Zénon. La plus jeune, grande
+et forte, avec un joli visage un peu pâle au milieu
+duquel se recourbait un petit nez aquilin, sourit et
+poussa du coude la vieille qui l'accompagnait. Celle-ci
+secoua la tête; ses yeux moqueurs et pénétrants
+parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus,
+et ses mains maigres couvertes de rides innombrables
+s'appuyèrent sur le bâton qu'elle tenait.</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous? Votre nom, jeune homme? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je me nomme Paschal, répondit l'héritier des
+Mirolawski.</p>
+
+<p>C'était le premier mensonge de sa vie.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez-vous donc du travail?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, bonne mère.</p>
+
+<p>&mdash;Grand'mère, devez-vous dire. Voici ma petite
+fille Azaria; moi, on m'appelle Patrowna, et je
+passe pour être une <i>widma</i> (une sorcière). Venez
+avec nous. Vous ne manquerez pas de travail.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous? dit Zénon en regardant d'un air de
+doute cette vieille femme, qui parlait comme une
+propriétaire et dont l'accoutrement était d'une mendiante.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon enfant, répondit-elle avec un sourire,
+mais chez mon fils, qui vous recevra dans sa
+maison, et chez le maître de mon fils, qui payera vos
+journées assez cher pour que vous puissiez conduire
+Azaria à la danse et lui acheter un collier de corail.</p>
+
+<p>La vieille Patrowna passa la main sur les tresses
+de sa petite-fille, tandis que celle-ci décochait à
+Zénon un regard furtif et langoureux.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous accompagnerai volontiers, dit le jeune
+homme.</p>
+
+<p>Et il prit avec les deux femmes le chemin qui
+conduit à Tcheremchow.</p>
+
+<p>Non loin du village, on rencontra un paysan de
+petite taille, mais robuste, qui labourait avec l'aide
+d'un cheval boiteux.</p>
+
+<p>&mdash;Mamelyk, mon fils, dit la vieille, je t'amène un
+travailleur.</p>
+
+<p>Le paysan tourna ses yeux, égarés comme par
+l'ivresse, vers Zénon Mirolawski.</p>
+
+<p>&mdash;Un gaillard! murmura-t-il.&mdash;Et il continua sa
+besogne.</p>
+
+<p>Zénon resta d'abord à Tcheremchow. Il aidait Mamelyk
+à labourer et à ensemencer son champ; il
+travaillait sur les terres du seigneur avec les autres
+villageois quand ceux-ci avaient à s'acquitter du
+robot. Sa vigueur excitait l'admiration de ses camarades.
+Il dormait sur un banc, près du poêle, dans
+la chaumière de Mamelyk, et partageait le modeste
+ordinaire de la famille.</p>
+
+<p>Sa vie nouvelle ne durait que depuis peu de jours,
+quand Florina, la femme de Mamelyk, tomba malade.
+Le seigneur, qui jamais ne passait devant la
+maison sans y entrer, envoya chercher à la ville un
+médecin français, M. Lenôtre, qui, après avoir pris
+du service l'an 1831 dans les rangs de l'armée polonaise,
+s'était établi en Gallicie.</p>
+
+<p>Pendant que celui-ci examinait la malade, les
+autres membres de la famille demeuraient assis sur
+le seuil de leur chaumière, et le jeune paysan qui
+avait amené le Français donnait à boire à ses maigres
+chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc, Nazaretian? commença le maître
+du lieu. Pourquoi es-tu si triste un samedi soir,
+quand demain tu dois danser?</p>
+
+<p>&mdash;J'en aurai bientôt fini avec la danse, répondit
+Nazaretian.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il vrai que ton maître poursuive ta fiancée?
+demanda Azaria.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi la poursuivrait-il? Si Olexa lui plaît,
+il la prendra tout simplement, et il me fera soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu le souffriras? s'écria Zénon, indigné.</p>
+
+<p>L'autre le regarda tout surpris et haussa les épaules.</p>
+
+<p>Après une pause:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nomme ton maître? demanda
+Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le baron Orlowski, le propriétaire de Dobrowlani.</p>
+
+<p>Chacun se tut.</p>
+
+<p>Bientôt la vieille Patrowna reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque part un trésor enfoui; si je pouvais
+le déterrer!...</p>
+
+<p>&mdash;Sorcière, dit d'un ton railleur l'un des voisins
+de Mamelyk, tu ferais mieux de dégager ta pelisse
+qui est entre les mains du juif. Tu grelottes, ma parole!
+J'avais toujours cru que les sorcières ne sentaient
+pas le froid, les jetât-on dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai déjà reporté l'argent l'autre jour, répondit
+Patrowna, mais il plaît au juif de ne plus se souvenir
+de notre marché; puisque le seigneur le protége,
+que peut faire contre lui une pauvre vieille?</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien! s'écria Zénon avec énergie.</p>
+
+<p>Cette fois, il n'y eut personne qui ne le regardât,
+stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Père, dit Azaria, s'adressant à Mamelyk, il nous
+faudrait de la pluie!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi notre curé doit-il faire une procession
+pour qu'il en tombe, répliqua gravement le père.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? interrompit Zénon; Dieu gouverne
+le monde selon des lois immuables, les lois de la
+nature.</p>
+
+<p>Et soudain, ce ne fut plus le simple cultivateur
+qui parla, mais le savant, qui, pour expliquer à ses
+auditeurs émerveillés l'origine de la pluie, de l'orage
+et de la grêle, donnait une forme simple et claire
+aux vérités qu'il enseignait. Pendant que Zénon
+parlait ainsi, le docteur Lenôtre sortit de la cabane
+et se mit à écouter avec les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, jeune homme, très-bien! dit-il en lui
+tendant la main. Qui donc, ajouta-t-il, a pu vous apprendre
+toutes ces choses? Plût à Dieu que vous
+eussiez beaucoup de pareils parmi le peuple!</p>
+
+<p>&mdash;Il sait bien lire, dit Azaria, non sans une certaine
+complaisance.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez donc tous exemple sur lui, fit le médecin.
+Tâchez d'apprendre, vous aussi. Vous verrez
+dans l'histoire que Piast, qui n'était qu'un simple
+paysan, mérita de devenir roi. J'espère vous revoir,
+jeune homme.</p>
+
+<p>Ayant adressé ce dernier salut à Zénon, M. Lenôtre
+remonta en voiture. C'était un homme de bien,
+animé de ce pur enthousiasme pour les libres institutions
+et pour l'humanité qui semble être particulier
+à ceux de sa nation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Patrowna après qu'ils eurent tous
+regardé la voiture s'éloigner, puisque vous savez tant
+de choses, ami Paschal, quand aurons-nous de la
+pluie?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, répondit Zénon, car le vent souffle du
+sud, et je vois au loin monter des brumes.</p>
+
+<p>Comme il plut en effet le lendemain matin, le savoir
+de Zénon fut reconnu par tous les campagnards,
+et l'autorité de l'étranger grandit encore dès le dimanche
+suivant, où il eut l'occasion de faire preuve
+de force physique, après avoir montré déjà sa clairvoyance.</p>
+
+<p>En se rendant à l'église, il passa, en compagnie de
+la vieille Patrowna, chez le cabaretier juif qui retenait
+en gage la pelisse de cette dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ton argent, lui dit-il, rends le manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Le manteau? glapit le fripon; quel manteau?
+Je ne sais ce que vous voulez dire.</p>
+
+<p>&mdash;Le rendras-tu sur-le-champ?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à servir mes hôtes, répondit le juif en versant
+de l'eau-de-vie aux paysans qui remplissaient
+le cabaret, et je n'ai nulle envie de plaisanter.</p>
+
+<p>Déjà Zénon l'avait saisi par sa barbe rousse et secoué
+de la belle manière. Le juif cria, la table fut
+renversée, l'eau-de-vie se répandit à flots sur le
+plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres? répétait
+Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, je le veux bien! gémit le misérable.</p>
+
+<p>Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait
+dans un coin, se leva insolent et agressif:</p>
+
+<p>&mdash;Qui diable es-tu? demanda-t-il à Zénon. Quelque
+brigand qui s'ennuie d'attendre la potence?
+Lâche ce juif, drôle!</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis? répondit Zénon. Je suis celui que
+Dieu envoie pour protéger les petits et pour traiter
+selon leur mérite les chenapans de ton espèce.</p>
+
+<p>Parlant ainsi, Zénon souleva le palefrenier comme
+un sac et le jeta par la fenêtre.</p>
+
+<p>Cependant le juif s'était relevé avec peine en se
+frottant les genoux. Il fit les excuses les plus plates
+et les plus ridicules, apporta la pelisse de Patrowna
+et aida même celle-ci à l'endosser.</p>
+
+<p>Cet incident produisit une vraie révolution parmi
+les juifs de la contrée. Le bruit courut jusqu'en Pologne
+que le Messie était venu.</p>
+
+<p>Au nord de Tcheremchow était située, de l'autre
+côté d'une forêt de sapins, certaine chapelle consacrée
+à une vierge noire, image miraculeuse qui
+attirait de nombreux pèlerins. Zénon, étant allé y
+entendre la messe, fut révolté de voir, après l'office,
+les paysans se presser autour de l'autel pour offrir,
+en même temps que des mains, des pieds, des maisons,
+des bestiaux, taillés en bois, en cire ou en mie
+de pain, beaucoup d'argent, de miel, de lait, d'oeufs,
+de fruits, de volailles et autres denrées que les
+Pères, préposés au service de la chapelle, ne se
+faisaient aucun scrupule d'accepter au nom de leur
+patronne. Une sainte colère s'empara de Zénon à
+la vue de cette profanation d'un lieu de prière.
+S'élançant sur les marches de l'autel:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous,
+pauvres fous, pouvoir séduire le Ciel par des présents?
+Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en s'adressant
+aux moines, pensez-vous qu'il soit chrétien
+d'entretenir l'aveuglement de ce peuple stupide et
+d'en profiter?...</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-il? arrêtez le sacrilége, arrêtez le
+possédé! criait-on de toutes parts.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, répondit Zénon, c'est vous seuls
+qui êtes possédés du diable. Dieu me permettra de
+purifier son temple.</p>
+
+<p>Renversant les présents, il les foula aux pieds,
+pêle-mêle, puis il détacha sa ceinture de cuir et,
+servi par son agilité, par sa force herculéenne, par
+le zèle qui le transportait, il eut vite dispersé la
+foule à grands coups de cette lanière vengeresse.</p>
+
+<p>Le soir même, Zénon écrivit à son père une première
+lettre. La lettre était rédigée en français sur
+un chiffon de papier que lui procura l'obligeante
+Azaria; elle fut remise à un boucher juif, qui se
+rendait à Ostrowitz. La menace d'une volée de coups
+de bâton en cas d'inexactitude fit au juif le même
+effet que la promesse d'un pourboire, et la missive
+de Zénon arriva heureusement à Pan Mirolawski.
+Elle était ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Père chéri, je me trouve bien où je suis, car je
+travaille comme un paysan, et j'ai déjà eu l'occasion
+de rosser un juif, un valet et nombre de faux dévots.
+Je gagne de bonnes journées; le pain bis me
+paraît plus savoureux que vos pâtés de Strasbourg.
+Que Dieu vous protége! Je vous baise les mains.</p>
+
+<p>»Votre fils respectueux et affectionné,</p>
+
+<p>»ZÉNON.»</p>
+
+<p>Pan Mirolawski répondit par le même boucher,
+qui fut exact encore, bien que cette fois il eût reçu
+un large pourboire:</p>
+
+<p>«Mon unique Zénon, un mot seulement, tant j'ai
+peur que ta mère ne me surprenne en train de
+t'écrire. Tu es bien portant, Dieu soit loué! Continue
+de vivre à ta guise en faisant le bien, en redressant
+les torts. Ne nous ménage pas, nous autres seigneurs.
+Si un danger te menace, dépêche-moi vite
+un messager à cheval. Je t'embrasse mille fois.</p>
+
+<p>»Ton père, qui se passe si difficilement de ta
+chère présence.»</p>
+
+<p>Il ne s'écoulait pas une seule journée sans que
+Zénon s'écartât du village pour aller dans la forêt
+prochaine se livrer à ses méditations, qui étaient
+d'un ordre assez étrange. Tout un monde, riche en
+merveilles, était en train d'éclore dans son âme. Il
+lui manquait encore la lumière; mais il sentait sa
+force et comptait bien pénétrer tôt ou tard les
+brouillards qui lui cachaient le soleil éternel. Un
+jour qu'il rêvait, étendu sur la mousse, dans sa
+retraite silencieuse, il découvrit une fourmilière
+énorme, dont il se mit à contempler les moeurs.
+D'abord il n'avait vu qu'un tas d'aiguilles de sapin,
+de feuilles mortes, de brins de bois et de menus
+cailloux, qui s'élevait à trois pieds environ au-dessus
+du sol et où couraient diligentes, de çà de là, des
+bestioles innombrables; mais il ne lui fallut pas
+beaucoup de temps pour découvrir dans cette construction
+baroque un arrangement fort sage, dans
+ce tourbillon confus un projet réfléchi. Il vit une
+petite ville, une république parfaitement organisée.
+Le gîte, extérieurement si simple, était à l'intérieur
+divisé selon les besoins des habitants, qui eux-mêmes
+formaient des classes diverses où l'égalité
+semblait régner sous le rapport du logement et de
+la nourriture, mais où chacun avait ses devoirs, ses
+travaux particuliers. Cette petite merveille l'attirant
+de plus en plus, il remarqua que certaines fourmis
+s'occupaient exclusivement de la garde des plus
+jeunes membres de leur société, les poussant au
+soleil, les ramenant bien vite dans les profondeurs
+abritées quand la pluie commençait à tomber. Il
+constata que d'autres fourmis veillaient aux portes
+de la ville et que, la nuit venue, elles fermaient ces
+portes avec soin; il suivit les ouvriers dans leurs
+travaux: des milliers de petits personnages aventureux
+s'en allaient chasser et rapportaient, en
+unissant leurs efforts, des victimes d'une taille bien
+supérieure à la leur. Quel habile aménagement de
+garde-manger! Avec quel soin étaient rangés les
+vivres et choisis les matériaux de construction! Il
+lui arriva de surprendre une fourmi de la classe
+des ouvrières en présence d'un petit brin de bois
+qui devait représenter pour elle une poutre: elle
+l'examinait minutieusement de tous côtés; désespérant
+de réussir seule à l'ébranler, elle s'éloigna
+en toute hâte. Chemin faisant, elle rencontra deux
+autres fourmis, et immédiatement les fines créatures
+se livrèrent à un entretien très-vif, en s'aidant pour
+cela de leurs longues antennes. Toutes trois de
+courir en différentes directions; il ne leur fallut pas
+beaucoup de temps pour rassembler une vingtaine
+de leurs pareilles autour de la poutre. Zénon admira
+la constance avec laquelle la bande active et résolue
+cherchait à transporter sa conquête, en s'y prenant
+chaque fois d'une façon nouvelle. Enfin les messagers
+ayant fait leur devoir, une colonne de cent
+individus environ accomplit l'oeuvre difficile avec
+une célérité surprenante. Cependant deux autres
+fourmis, se rencontrant, s'arrêtaient et se livraient
+à un dialogue évidemment oiseux, car il ne produisait
+rien.</p>
+
+<p>Zénon éclata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce ne sont pas deux diplomates, se dit-il,
+ce sont assurément deux commères.</p>
+
+<p>Et, en effet, la masse des fourmis sensées eut bien
+vite séparé les deux babillardes, emmenant chacune
+d'elles au plus vite pour lui assigner une besogne.</p>
+
+<p>Zénon revint souvent à ses fourmis. Un jour, il
+trouva la république dans un état d'excitation fiévreuse
+et vit s'engager des batailles, à la suite
+desquelles le parti vaincu s'en alla chercher des
+contrées plus paisibles et y fonder une nouvelle république.
+Zénon, fouillant avec de grandes précautions
+la ville abandonnée, constata, non sans ravissement,
+la structure compliquée de ce labyrinthe souterrain,
+dont les nombreux étages conduisaient à des couloirs,
+à des chambres, à des magasins de toute
+sorte.</p>
+
+<p>Une apparition imprévue le surprit au milieu de
+son extase. Le vieux <i>faktor</i> envoyé par madame Mirolawska,
+Mordicaï Parchen, était devant lui:</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! que faites-vous là, mon jeune
+maître? s'écria ce bonhomme, abasourdi.</p>
+
+<p>Zénon leva la tête, et un sourire passa sur sa
+belle figure.</p>
+
+<p>Mordicaï, bien qu'il fût vieux, n'avait pas précisément
+une mine respectable. Petit et rond comme
+une boule de graisse, il avait l'air d'un vilain petit
+garçon travesti en aïeul: son long cafetan noir et
+son grand bonnet de zibeline ne réussissaient pas
+à lui prêter de la dignité; il n'en était que plus
+comique.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'instruis chez les fourmis, répliqua Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'apprenez-vous en leur compagnie?</p>
+
+<p>&mdash;Le travail, l'application, la concorde, l'égalité.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire? A quoi vous serviront de pareilles
+choses? Un homme de votre rang...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai rien, tant que je n'aurai pas trouvé
+la vérité pour moi et pour mes frères...</p>
+
+<p>&mdash;Quel coeur! quelle sagesse! soupira le vieux
+juif; un vrai Mirolawski! Notre Talmud dit bien
+aussi:</p>
+
+<p>«Qui donc est sage?</p>
+
+<p>»Celui qui, ayant vaincu l'orgueil de son âme,
+apprend volontiers auprès de chacun.</p>
+
+<p>»Qui donc est fort?</p>
+
+<p>»Non pas celui qui a conquis des terres et des
+villes, mais celui qui s'est dompté lui-même.</p>
+
+<p>»Qui donc est riche?</p>
+
+<p>»Celui qui se contente de peu.»</p>
+
+<p>Voilà ce que dit notre Talmud. Aussi je vois bien
+que Dieu a la main sur vous, maître. Permettez-moi
+de vous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;Ami, répliqua Zénon en se levant d'un bond,
+j'ai achevé mon oeuvre ici, nous pouvons partir à
+l'instant.</p>
+
+<p>Mais ils n'avaient pas fait trois pas, que Mordicaï,
+s'asseyant, se mit à gémir et à s'arracher les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! où ai-je eu la tête? Moi qui avais promis
+à madame de vous ramener. Malheureux que je
+suis!</p>
+
+<p>Zénon éclata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Calme ta conscience. Je te promets que tu me
+ramèneras, mais à la condition de voyager d'abord
+avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Si tu réfléchis trop longtemps, je partirai seul.
+Et Zénon continua de marcher à grands pas, Mordicaï
+se traînant derrière lui avec de gros soupirs.</p>
+
+<p>La nuit approchait lorsque Zénon et Mordicaï passèrent
+devant la petite chapelle qui était un but
+de pèlerinage. Tous les objets, après avoir projeté
+des ombres démesurées, s'effacèrent peu à peu, et
+lorsqu'ils atteignirent le point où les chemins, se
+divisant, conduisent à gauche vers Saroki, à droite
+vers Dobrowlani, le vieux juif balbutia soudain en se
+cachant derrière Zénon:</p>
+
+<p>&mdash;Ne voyez-vous rien? Moi, je vois un géant qui
+nous menace du bras.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit le jeune homme, je n'ai pas peur de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, j'ai peur.</p>
+
+<p>Zénon marcha droit au géant et dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un poteau, Mordicaï.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est un poteau, tant mieux; mais cela
+pouvait être aussi bien un brigand.</p>
+
+<p>A cent pas de là, une souris ayant traversé le
+chemin, Mordicaï s'enfuit dans un champ de blé
+avec des cris perçants.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une souris?... s'écria Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de honte à fuir devant une souris,
+répondit le juif tout tremblant, quand elle est grande
+comme un loup.</p>
+
+<p>Malgré toutes ces fâcheuses rencontres, ils gagnèrent
+sans accident un petit bois de bouleaux qui formait
+la limite de la seigneurie de Saroki.</p>
+
+<p>&mdash;Que nous veulent ces femmes en linceuls
+blancs? demanda Mordicaï très-haut pour paraître
+intrépide.</p>
+
+<p>&mdash;Tu prends des bouleaux pour des femmes à
+présent?</p>
+
+<p>&mdash;Des bouleaux! s'écria le <i>faktor</i> avec emportement;
+est-ce que des bouleaux peuvent rire?
+N'entendez-vous pas rire ces fantômes diaboliques?
+Non, non, je n'avance plus d'un pas.</p>
+
+<p>Il s'assit sur une pierre et ferma les yeux. Quand
+il se décida enfin à les rouvrir, il vit à la joyeuse
+clarté du soleil que c'étaient bien des bouleaux,
+pourtant. Il vit aussi qu'il avait dormi dans un champ
+de blé et que Zénon avait disparu.</p>
+
+<p>De grand matin, Zénon atteignit Saroki. Il laissa
+sur la prairie, en la traversant, les traces argentées
+de ses pas. A l'horizon brillait un brouillard d'or.
+Sur toutes les haies gazouillaient les oiseaux, qui
+venaient de s'éveiller. Tous les rideaux de la seigneurie
+étaient encore baissés. Le cocher, plus
+matinal que les autres domestiques, faisait ses ablutions
+à la fontaine.</p>
+
+<p>Zénon survenait cependant à propos pour empêcher
+une grave injustice. C'était un vendredi, jour
+auquel les mendiants avaient coutume d'assiéger la
+porte de la maîtresse du lieu, une jeune veuve, Pani
+Witolowska.</p>
+
+<p>Un vieillard à longue barbe, sa besace sur le dos,
+un bâton à la main, était arrivé dès l'aube. Le chien,
+ayant aboyé à sa vue, réveilla la dame, qui sortit,
+de fort mauvaise humeur, d'un lit somptueux, digne
+de servir à une sultane. En prenant son café, elle
+s'aperçut que le pot au lait d'argent manquait au
+plateau et fit chercher partout inutilement cette
+pièce précieuse. Le domestique qui la servait
+signala en même temps la disparition de plusieurs
+couverts, en ajoutant que seul un vieux mendiant,
+qui rôdait autour de la maison depuis le lever du
+soleil, pouvait avoir commis le vol. Aussitôt, la
+dame, qui était prompte justicière, fit arrêter le vieillard.
+On ne trouva rien dans sa besace, mais il fut
+décidé qu'il avait eu le temps d'enterrer l'argenterie.
+Pani Witolowska, sans autre forme de procès, le fit
+conduire dans la salle du jugement, où elle l'interrogea
+elle-même, et, comme il persistait à ne pas
+avouer, elle ordonna d'appliquer la torture. Le
+mendiant souffrit tranquillement son martyre en
+invoquant tous les saints. Pani Witolowska, enrouée
+de vociférations et de rage, criait aux bourreaux:&mdash;Rossez
+cet entêté jusqu'à ce qu'il ait parlé ou
+rendu l'âme!&mdash;lorsque Zénon entra.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez lâcher cet homme, dit-il d'un ton
+calme, en interpellant les serviteurs qui déjà levaient
+leurs bâtons. Honorez ses cheveux blancs.</p>
+
+<p>Les heiduques s'arrêtèrent surpris et regardèrent
+leur maîtresse, dont le visage, déjà blême, devint
+absolument jaune, tandis que ses lèvres, sèches et
+tremblantes, découvraient de petites dents féroces.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit, obéissez, prononça-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut juger avant de punir, fit Zénon. Je ne
+laisserai pas maltraiter ce vieillard.</p>
+
+<p>La petite Polonaise maigrelette se dressa comme
+un diable qui sort d'une boîte à surprise; ses yeux
+bleus lancèrent des flammes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'oses-tu dire, manant? Peut-être sais-tu à
+quoi t'en tenir en effet? Es-tu donc toi-même le
+voleur?</p>
+
+<p>&mdash;On ne touchera pas un poil de cette barbe
+grise, répliqua Zénon en retroussant ses manches.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez-le, cria la jeune femme, et frappez
+ferme!</p>
+
+<p>Déjà les gens se jetaient sur Zénon, mais au
+moment même Mordicaï Parchen surgit comme un
+ange du ciel entre eux et son jeune maître. Un coup
+de pied l'envoya rouler sous un des bancs, où il
+continua de crier:</p>
+
+<p>&mdash;Ne le battez pas! Vous ne savez qui est cet
+homme, c'est...</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu! fit Zénon de sa voix de stentor.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un prince, par hasard? demanda la
+Polonaise railleuse. En ce cas, assommez le prince!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un prince, s'écria Zénon en
+secouant, d'un seul mouvement de ses larges épaules,
+ceux qui le tenaient. Je suis le défenseur des
+opprimés.</p>
+
+<p>Il saisit l'un des bancs comme il eût fait d'une
+trique et se mit en devoir de repousser ses agresseurs,
+qui bientôt roulèrent à ses pieds, celui-ci la
+tête ensanglantée, celui-là un bras cassé. Il chassa
+les autres, et aucun ne s'enfuit sans quelque horion.</p>
+
+<p>Pani Witolowska, tremblante dans un coin, se vit
+au pouvoir de ce forcené. Zénon tira un couteau de
+sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu m'assassiner? s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Je ne tuerais pas une poule.</p>
+
+<p>Il coupa les liens qui retenaient le vieillard et le
+remit sur pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu te récompensera! dit ce malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! interrompit Zénon; je ne veux pas de
+remercîments... Et maintenant, ajouta-t-il, approchez,
+petite femme; à votre tour d'être jugée.</p>
+
+<p>La maîtresse de Saroki respira, encore un peu
+craintive, toutefois.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc, demanda Zénon, accuse ce mendiant?</p>
+
+<p>&mdash;Un de mes gens.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui le voleur. Venez.</p>
+
+<p>Pani Witolowska marchant devant eux, Zénon et
+le juif se rendirent dans la chambre du domestique,
+où ils trouvèrent le pot et les cuillères. Le voleur
+fut, bien entendu, fustigé, puis livré au tribunal par
+ordre de sa douce maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie, dit-elle à Zénon; tu m'as épargné
+un péché.</p>
+
+<p>Il la salua en gentilhomme et s'en alla.</p>
+
+<p>Le soir même, Pani Witolowska envoya un heiduque,
+qui avait le nez écorché et un bras en écharpe,
+au cabaret où Zénon et son <i>faktor</i> étaient assis
+parmi les paysans: le heiduque avait ordre de
+ramener le jeune homme.</p>
+
+<p>Lorsque Zénon entra en souriant dans la chambre
+de la dame de Saroki, celle-ci, vêtue d'une kazabaïka
+d'étoffe turque, une rose rouge dans les cheveux,
+était blottie sur un divan, les jambes croisées à
+l'orientale, et fumait une cigarette.</p>
+
+<p>&mdash;Ton nom? dit-elle en contemplant avec satisfaction
+ce svelte et vigoureux garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Paschal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Paschal, tu me plais. Reste chez moi,
+ajouta-t-elle négligemment, et d'abord viens plus
+près, viens ici, à mes pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Ma charmante dame, répondit Zénon, c'est la
+manière des chats de commencer cette sorte de
+commerce en se mordant et s'égratignant. Moi, j'ai
+d'autres idées sur l'amour.</p>
+
+<p>Il s'inclina profondément et laissa la pauvre petite
+femme déconcertée pour la première fois de sa vie
+peut-être.</p>
+
+<p>Zénon et le vieux Mordicaï se dirigèrent ensuite
+vers la seigneurie de Dobrowlani, dont le maître
+donnait depuis longtemps à l'aspirant réformateur
+des sujets d'indignation. D'abord il se joignit aux
+travailleurs des champs et se borna tranquillement
+à observer, tout en faisant sa besogne. La vieille
+Patrowna, qui comptait parmi les paysans du baron
+et dont la chaumière était située à l'écart des autres,
+tout au fond de la forêt, l'avait reçu chez elle. Il
+vivait ainsi sous le même toit qu'Azaria, laquelle
+était venue chez sa grand'mère dans l'espoir d'échapper
+aux humiliations et aux railleries qui la poursuivaient
+chez elle, car, sans avoir jamais été mariée,
+Azaria était enceinte. Si elle eût porté dans son sein
+l'enfant d'un paysan, personne ne lui eût jeté la
+pierre, mais le peuple des campagnes en Gallicie,
+au temps du robot, n'était nullement disposé à
+excuser celle de ses filles qui écoutait un gentilhomme.
+Les paysans de Dobrowlani surent vite que
+la petite-fille de Patrowna avait reçu de Pan Joachim
+Bochenski, le neveu libertin du riche comte Dolkonski,
+plusieurs rangs de corail et une pelisse neuve
+en peau d'agneau pour prix de son déshonneur. Des
+murmures, ils passèrent aux menaces, et leur colère
+éclata enfin un samedi soir, comme ils revenaient
+du robot.</p>
+
+<p>Zénon, le couvre-feu sonné, rencontra, dans la
+rue du village, une centaine d'hommes qui conduisaient
+au milieu d'eux Azaria éplorée, vêtue seulement
+d'une chemise, les pieds nus, une couronne de
+paille sur ses cheveux dénoués. Rouge de honte, le
+visage caché dans ses mains, la pénitente marchait
+sous les huées de la foule, tandis que, sourds aux
+supplications de sa grand'mère, les enfants lui
+jetaient de la boue et les femmes la poussaient en
+avant à coups de bâton; les hommes cependant
+chantaient des couplets satiriques plus injurieux
+que tout le reste.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+
+<p>La voix de Zénon arrêta le cortége.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? criait cette voix claire et
+vibrante, qui domina soudain tout le tumulte; de
+même éclate une trompette au-dessus des bruits de
+la bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Le peuple va juger! crièrent vingt hommes
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Juger qui?</p>
+
+<p>La vieille Patrowna se fit place jusqu'à lui et
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Une pauvre fille séduite. Protége-nous, Paschal!..
+Dieu t'envoie...</p>
+
+<p>&mdash;A l'eau, la sorcière! hurlèrent quelques
+enragés.</p>
+
+<p>Et deux jeunes garçons saisirent la malheureuse
+aïeule. Mordicaï Parchen, qui s'était tenu derrière
+les larges épaules de Zénon, fut si effrayé qu'il
+grimpa au faîte de l'arbre le plus proche avec la
+vitesse d'un écureuil.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit Zénon; on ne noiera personne, et il
+n'y aura pas de jugement.</p>
+
+<p>&mdash;Homme, fit un vieillard, qui es-tu pour t'opposer
+à la commune?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui êtes-vous, répliqua Zénon, pour oser
+juger cette faible créature? Êtes-vous des anges, des
+saints? Aucun de vous n'a-t-il violé les devoirs sacrés
+du mariage? Bien des femmes peut-être, parmi celles
+qui sont ici à insulter leur soeur tombée, ne résisteraient
+pas à quelques rangs de corail, le cas échéant.</p>
+
+<p>Un homme de grande taille, le bonnet militaire
+sur la tête, se jeta sur Zénon, mais au moment
+même un vieillard à barbe blanche vint au secours
+de celui-ci: c'était le mendiant qu'il avait arraché
+aux jolies griffes de Pani Witolowska. De son
+côté, Mordicaï criait à tue-tête du haut de son
+arbre:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! au secours! ne le touchez pas!</p>
+
+<p>Zénon avait abattu son adversaire d'un coup de
+poing; le bâton à la main, il tenait la foule en
+respect, couvrant Azaria de son corps. Tout à coup,
+il arracha la couronne de paille qui cachait les
+cheveux de la coupable, et la jetant aux pieds des
+juges:</p>
+
+<p>&mdash;Que celui d'entre vous qui se croit le droit de
+condamner cette femme avance d'un pas, et je le
+tuerai comme un blasphémateur... Le Christ n'est
+pas mort pour les bons, mais pour les pécheurs, et
+quiconque est sorti du sein de la femme est un
+pécheur. Rentrez en vous-mêmes, humiliez-vous, ne
+tentez pas Dieu, qui a défendu la haine et prescrit la
+charité.</p>
+
+<p>Ces paroles retentirent au milieu d'un profond
+silence, puis plusieurs voix s'élevèrent:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité...</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous, dit un vieillard, la sagesse est
+dans la bouche de ce jeune homme. Le Ciel l'a suscité
+parmi nous.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu laisse briller son soleil sur le juste et sur
+l'injuste, criait le juif du haut de son arbre. Ne soyez
+pas plus sévères que Dieu, plus impitoyables que le
+soleil.</p>
+
+<p>Une voiture qui passait divisa la foule, et le docteur
+Lenôtre, ayant reconnu Zénon, fit arrêter. On lui
+exposa le cas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous méritez, dit-il aux tourmenteurs d'Azaria,
+que la peste vous enlève tous. Voyez ce jeune
+étranger; il vaut mieux à lui tout seul que cent mille
+d'entre vous. Quiconque s'attaquera à lui ou à la fille
+que voici aura affaire à moi.</p>
+
+<p>Le médecin français avait une grande influence
+sur ces gens, qu'il soignait en leurs maladies. Tandis
+que sa voiture disparaissait dans un nuage de poussière,
+la multitude commença lentement à se disperser.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez juger quelqu'un, jugez donc le
+séducteur, dit d'un ton ironique aux plus obstinés le
+juif Mordicaï, qui s'était décidé à redescendre de
+l'arbre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un seigneur, nous n'avons pas de pouvoir
+sur lui, répondit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous êtes des lâches! s'écria Azaria,
+oui, des lâches, capables seulement de maltraiter
+une pauvre fille abandonnée. Tant pis pour vous!
+Pourquoi ne pas vous révolter contre le maître qui a
+enlevé à Nazaretian son Olexa et enrôlé le fiancé de
+force. Pourquoi, dites?...</p>
+
+<p>Personne ne souffla mot, mais Zénon prenant
+Azaria par la main:</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-il, je te reconduirai chez toi, et tu me
+diras tout ce qui concerne ce Nazaretian et cette
+Olexa.</p>
+
+<p>Elle obéit. C'était une triste histoire.</p>
+
+<p>La nuit même, le baron Orlowski, maître de Dobrowlani,
+fut éveillé par une voix formidable qui
+criait à ses oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;Lève-toi, tyran! l'heure du jugement est venue
+pour toi!</p>
+
+<p>Et il aperçut Zénon au pied de son lit, une faux à
+la main. Les rouges lueurs de la lampe de nuit vacillaient,
+semblables à des taches de sang, sur le fer
+aiguisé. A peine sorti de son sommeil, il crut voir le
+grand faucheur qui fauche les rois comme de simples
+épis.</p>
+
+<p>&mdash;Les morts sont-ils ressuscités? s'écria-t-il, plein
+d'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Zénon; mais les vivants réclament
+leurs droits.</p>
+
+<p>Mordicaï, debout derrière son jeune maître,
+claquait des dents, à demi fou de peur, car le baron
+avait saisi les pistolets accrochés à son chevet.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de bruit, fit Zénon; si tu bouges, tu es
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous de moi? Ai-je affaire à des
+haydamaks? Est-ce ma bourse que vous demandez?</p>
+
+<p>Zénon secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Olexa?</p>
+
+<p>D'un geste un peu tremblant, le baron indiqua une
+porte, et aussitôt Zénon fit signe au juif, qui sortit
+en toute hâte.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il à Orlowski, lève-toi.</p>
+
+<p>Orlowski s'habilla docilement, car Zénon avait
+mis la main sur ses pistolets; après quoi il embrassa
+la chambre d'un regard rapide. Aucune autre arme
+n'y était suspendue. Mordicaï revint avec Olexa, qui
+avait jeté en toute hâte sur sa robe de nuit une
+kazabaïka de soie bleue garnie d'hermine. Sous ce
+vêtement de princesse, la paysanne aux bras blancs,
+aux tempes délicates finement veinées, au cou arrondi
+que marquait si joliment un petit signe noir,
+aux beaux yeux vert de mer comme ceux d'une
+nymphe des eaux, la petite paysanne, disons-nous,
+était charmante. Mais, en ce moment, elle ne se
+souciait pas de charmer; la confusion l'accablait;
+elle pâlit, rougit, puis, sans savoir ce qu'elle faisait,
+se réfugia dans un coin, où elle rejeta machinalement
+ses cheveux blonds sur une de ses épaules
+pour se mettre ensuite à les tresser.</p>
+
+<p>&mdash;Olexa, dit Zénon avec une gravité douce,
+comment es-tu venue ici?</p>
+
+<p>La pauvrette n'osait répondre; elle regardait le
+baron, qui regardait le plancher, une main posée
+à plat sur son crâne chauve:</p>
+
+<p>&mdash;Dis la vérité; tu n'as rien à craindre. A-t-il usé
+de violence?</p>
+
+<p>Olexa fit un signe affirmatif et tourna son visage
+du côté du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment répondras-tu de cet acte devant
+Dieu? demanda Zénon, s'adressant au ravisseur.
+Voici ce que je t'ordonne en son nom: Tu rendras
+sur-le-champ la liberté à cette fille, et tu lui donneras
+deux cents ducats, afin qu'elle puisse racheter son
+amant du service, entends-tu? plus une dot...</p>
+
+<p>Orlowski marcha droit à son secrétaire et jeta sur
+la table plusieurs rouleaux d'or, que Mordicaï compta
+très-attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Suis-nous, et n'essaye pas de crier pour réveiller
+tes gens, ajouta Zénon, en approchant un des
+pistolets de son oreille.</p>
+
+<p>Ils descendirent tous les quatre dans le jardin,
+dont les allées bordées de buis n'étaient que faiblement
+éclairées par la lune.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il ici des bêches? demanda Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire? murmura le baron, que paralysait
+derechef une vague terreur.</p>
+
+<p>Olexa courut chercher deux bêches.</p>
+
+<p>&mdash;Creusez une fosse, dit Zénon, une fosse assez
+profonde pour qu'un homme y tienne debout.</p>
+
+<p>Olexa et le juif se mirent à l'oeuvre, tandis qu'Orlowski,
+tenu au collet par Zénon, se laissait tomber
+sur un banc. Lorsque la fosse fut assez profonde,
+l'implacable vengeur commanda au baron d'y descendre.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, que voulez-vous faire?
+bégayait le misérable, dont les jambes fléchirent.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il t'attacher?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non!...</p>
+
+<p>Zénon le renversa et, le tenant sous lui, passa
+des cordes à Olexa pour lier les mains et les pieds
+d'Orlowski, que l'on jeta ensuite dans la fosse.
+Mordicaï et la jeune fille procédèrent sans retard à
+la remplir.</p>
+
+<p>&mdash;Juste Dieu! criait le baron, me voulez-vous
+enterrer vivant?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au cou seulement, repartit Zénon, et
+ensuite on te fauchera la tête. Commence donc ta
+prière, il est temps.</p>
+
+<p>Orlowski invoquait bruyamment la sainte Vierge.</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas! dit Zénon. Et maintenant, as-tu fini?</p>
+
+<p>Déjà les pelletées de terre lui volaient en plein
+visage.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, de grâce! J'ai tant de fautes sur la
+conscience, et il y a si longtemps que je n'ai prié!...</p>
+
+<p>Zénon se mit à rire:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu implores Olexa, elle t'accordera peut-être
+la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Olexa, suppliait le baron, aie pitié de moi,
+montre-toi généreuse, tu me vois à tes pieds,
+repentant...</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux, dit la paysanne, voir à mes
+pieds ta tête toute seule. Cependant, ajouta-t-elle
+avec un soupir, la religion nous enseigne à pardonner...</p>
+
+<p>&mdash;Elle te fait grâce, dit Zénon. Que l'angoisse que
+tu as éprouvée soit ta punition, et maintenant,
+écoute: si tu entreprends la moindre représaille
+contre elle, ou contre son amant, ou contre moi-même...</p>
+
+<p>&mdash;Ou contre Mordicaï Parchen, interrompit
+vivement le juif.</p>
+
+<p>&mdash;Tu périras, je te le jure, acheva Zénon.</p>
+
+<p>Avec une dernière menace de la main, il s'éloigna,
+suivi d'Olexa et du juif, tandis qu'Orlowski, après
+avoir gardé le silence quelques minutes encore, par
+crainte de le voir revenir, éclatait en clameurs désespérées
+qui finirent par attirer ses gens. On le
+délivra, on le porta dans son lit, tout grelottant de
+fièvre. Le docteur Lenôtre fut appelé. Cette fois, il
+joua le rôle d'un confesseur plutôt que d'un médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Une agitation étrange règne parmi les paysans,
+dit-il au baron avec son franc parler ordinaire. Nous
+sommes évidemment à la veille d'une grande crise
+sociale. Restez bien tranquille, je vous y engage.
+Vous puniriez peut-être sans trop de peine l'un ou
+l'autre de vos agresseurs, mais la vengeance ne se
+ferait pas attendre.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+<p>La moisson venait de commencer quand Zénon,
+arrivant à Tchernovogrod, se joignit aux faucheurs
+du comte Dolkonski, propriétaire d'un vieux château
+magnifique et de quatorze villages sur les deux rives
+du Dniester.</p>
+
+<p>Dans le champ qu'il fauchait passa bientôt une
+jeune fille élancée, vêtue de blanc, un chapeau de
+paille posé sur ses tresses châtain. A trois pas de
+lui, elle s'arrêta et regarda tomber les épis. Tout à
+coup, Zénon tourna la tête, et les yeux de la jeune
+fille rencontrèrent les siens. Un trouble singulier les
+saisit l'un et l'autre; il oublia de saluer et elle de
+s'éloigner. Ces deux coeurs avaient tressailli en
+même temps. Le rouge de la pudeur aux joues, l'inconnue
+se baissa en feignant de cueillir des bleuets.
+Dans le lointain ensoleillé, on entendait chanter une
+caille; une seconde caille répondit. L'apparition qui
+avait ébloui Zénon s'éloigna majestueuse et lente;
+il vit longtemps flotter ses tresses brunes sur sa robe
+blanche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre jeune comtesse, dit un vieux
+paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! la femme du comte? demanda Zénon
+avec une vivacité, un sentiment de crainte dont il
+fut effrayé lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est sa fille.</p>
+
+<p>Cette réponse fut douce à son oreille comme de
+la musique.</p>
+
+<p>La promeneuse, de son côté, pensait à ce faucheur
+de haute taille, d'une physionomie à la fois intrépide
+et mélancolique; rentrée au château, elle pensa
+encore à lui: elle le revoyait dans le livre qu'elle
+lisait, à travers les fleurs qu'elle brodait; les hommages
+de son cousin Pan Joachim Bochenski lui
+devenaient insupportables.</p>
+
+<p>&mdash;Que me rappelle donc cette figure? se demandait-elle.</p>
+
+<p>Une sorte de souvenir vague et persistant la tourmentait.
+Tout à coup, elle se rappela que, sous les
+mêmes traits, elle s'était dans ses prières représenté
+Jésus. La nuit, elle s'éveilla en pleurant. C'était peut-être
+à l'heure où Zénon, assis sur un banc dans le
+jardin, prêtait l'oreille au bruit des fontaines et au
+chant du rossignol, les yeux attachés sur la fenêtre
+de la comtesse Marie.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle retourna dans les blés. Cette
+fois, Zénon osa la saluer et même lui offrir un bouquet
+de fleurs des champs qu'elle entremêla aux tresses
+de sa chevelure.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ton nom? lui demanda-t-elle d'un air
+de dignité paisible.</p>
+
+<p>&mdash;Paschal. Et le vôtre, ma gracieuse demoiselle?</p>
+
+<p>Les grands yeux clairs de la jeune comtesse&mdash;ils
+étaient d'un gris indéfinissable et purs comme le cristal&mdash;s'arrêtèrent
+sur lui avec un certain étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Marie-Casimire, répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le nom d'une reine de Pologne.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu sais cela? D'où es-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;D'Ostrowitz.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il, à Ostrowitz, des gentilshommes parmi
+les paysans.</p>
+
+<p>&mdash;Non, point que je sache.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il y a des paysans nobles, fit-elle observer
+d'un ton décidé; tu dois en être issu.</p>
+
+<p>Le même jour, la comtesse Dolkonska, tout en
+jouant avec son petit chien, dit à Pan Joachim:</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'y prends mal, mon neveu, pour conquérir
+ta cousine. Fais-lui la cour.</p>
+
+<p>Le jeune homme tordit ses favoris noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas facile, chère tante. J'ai presque
+peur devant Marie-Casimire. Cette enfant de seize
+ans est une énigme: si froide et parlant si peu!
+Comment entamer la conversation? Hier, je lui fais
+compliment de sa toilette: elle me met dans la main
+un volume de Humboldt. Quand elle sera ma femme,
+elle m'imposera de lire toute la bibliothèque, je gage.</p>
+
+<p>Il descendit dans la cour, siffla un homme qui se
+trouvait là, comme on siffle un chien, et prit avec cet
+homme le chemin de la cabane de Patrowna.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas rendre visite à ton Azaria? dit en riant
+le compagnon de Pan Joachim, un petit être chétif,
+à la mine cynique.</p>
+
+<p>&mdash;Point de plaisanteries, Popiel! répliqua Pan
+Joachim, redressant sa haute taille.&mdash;Il avait bien six
+pieds, ce qui, joint aux lignes régulières de son profil
+grec, lui donnait l'air imposant.&mdash;Réfléchis donc
+à ce que tu es pour oser ricaner ainsi! Un plébéien
+d'abord, un étudiant qui jamais n'est arrivé à la fin
+de ses études, un vil paresseux que je suis seul à
+protéger!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, je pensais que...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as rien à penser sur mon compte. J'ai bien
+autre chose en tête, ma foi! que cette drôlesse. Je
+prétends payer mes dettes.</p>
+
+<p>Popiel, intrigué, le regarda entre ses paupières
+rouges et gonflées.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peut-être entendu dire qu'un roi de Hongrie,
+poursuivi par l'ennemi, s'est un jour réfugié en
+Pologne et qu'il habitait ce château? Dans le voisinage,
+il a dû enterrer ses trésors. La vieille Patrowna
+le sait, et je les découvrirai avec son aide.</p>
+
+<p>&mdash;Des contes à dormir debout! murmura Popiel
+en passant dans ses cheveux fades et clair-semés un
+peigne qui n'avait plus que deux dents.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi; la sorcière a trouvé par là une agrafe
+antique qui est aujourd'hui aux mains des juifs,
+et, plus d'une fois, elle a vu luire le trésor dans les
+ténèbres.</p>
+
+<p>Vers minuit, Pan Joachim et son familier Popiel,
+armés de bêches, se glissèrent de nouveau hors du
+château. Sur la route qui conduisait à la forêt les
+attendait Patrowna.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-ce? demanda le gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;A cent pas d'ici, près du sureau.</p>
+
+<p>Ils avancèrent silencieusement. Tout à coup, Pan
+Joachim s'arrêta court, avec un signe de croix.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu? murmura-t-il.</p>
+
+<p>En effet, sur la lisière de la forêt brillait une
+étrange clarté. Le vent roulait des nuages noirs, et
+le cri funèbre du hibou se faisait entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'endroit, murmura Patrowna en traçant
+un cercle magique à l'aide de son bâton.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vieille, lui dit Pan Joachim, c'est le moment
+de nous recommander au diable: j'espère que
+tu es bien avec lui?</p>
+
+<p>Patrowna alluma au milieu du cercle un petit feu,
+y jeta, par trois fois, diverses herbes magiques, y
+versa, par trois fois encore, le liquide inconnu que
+renfermait une cruche de terre, puis prononça des
+invocations mystérieuses dans une langue que ne
+comprit aucun de ses compagnons. Enfin d'une voix
+qui semblait sortir des entrailles de la terre:</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps, dit-elle, de commencer à creuser.</p>
+
+<p>Pan Joachim et Popiel défoncèrent à grand'peine
+la terre desséchée. Au bout d'un quart d'heure, la
+sueur ruisselait de leurs fronts. Popiel s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en puis plus; la force me manque.</p>
+
+<p>Pour le réconforter, son patron lui allongea un
+coup de pied.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, et travaille.</p>
+
+<p>Ils continuèrent à creuser; enfin Joachim lui-même
+se fatigua.</p>
+
+<p>&mdash;Le diable joue son jeu, grommela-t-il; je me
+sens comme paralysé.</p>
+
+<p>Dans le fourré se dressa soudain une haute figure
+éclairée par la lune.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda Popiel tout tremblant.</p>
+
+<p>C'était Zénon, qui avait passé la nuit à rêver sous
+les grands chênes.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? demanda-t-il à son tour sans
+répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en informe pas, aide-nous plutôt, s'écria
+Pan Joachim.</p>
+
+<p>&mdash;Si je puis vous rendre service, je le ferai avec
+plaisir, répondit Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Aide-nous, mon Paschal, dit la vieille en le caressant,
+et tu auras ta part.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'argent, répondit Zénon en
+prenant une des bêches.</p>
+
+<p>Les mottes volaient autour de lui; bientôt il fut dans
+le trou jusqu'aux épaules. Les deux autres l'aidaient
+alternativement; l'orient se teignit enfin de rose, et
+les oiseaux commencèrent à gazouiller.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit Pan Joachim. La vieille s'est moquée
+de nous.</p>
+
+<p>Il voulut payer la peine de Zénon, mais celui-ci
+se mit à rire et s'en alla.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Popiel à son noble compagnon.
+Et tes dettes?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Pan Joachim lui donna un
+éloquent soufflet.</p>
+
+<p>Le lendemain encore, Marie-Casimire rendit visite
+aux faucheurs. Il était midi: le ciel pur étincelait, le
+soleil dardait ses rayons brûlants sur toute la campagne,
+où nulle part on ne voyait d'ombre. Zénon
+courut couper quelques arbustes dans la forêt voisine
+et en forma, pour la jeune comtesse, un frais berceau
+de verdure. Elle le remercia en rougissant et
+s'assit sur une gerbe.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'un si dur travail, demanda-t-elle
+après un silence, ne te coûte pas un peu parfois?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je me trouve bien de travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc heureux?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis maintenant, reprit-il avec un regard
+qui la rendit toute confuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, reprit-il, n'êtes-vous pas heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! répondit Marie-Casimire, on ne se soucie
+que trop de mon bonheur! Ma mère pousse le zèle
+jusqu'à m'avoir déjà assuré un mari.</p>
+
+<p>Zénon tressaillit douloureusement.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, mademoiselle, que vous n'épouserez
+jamais un homme sans l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non, répliqua Marie en fixant sur
+lui ses yeux limpides.</p>
+
+<p>Marie-Casimire se leva, prit une faucille et se
+mit à couper du blé auprès de Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, dit-elle avec un sourire, tandis qu'il
+contemplait ravi les lignes sveltes de sa taille élégante,
+auxquelles le mouvement de la faucille ajoutait
+de nouvelles séductions, tu vois, j'en viens à
+bout, moi aussi.</p>
+
+<p>Une gouvernante parut, tout en nage et courroucée.
+Après quelques réprimandes, elle emmena
+son élève, et depuis lors Marie-Casimire ne vint
+plus dans les blés. Pour la revoir, il fallait que
+Zénon fermât les yeux durant les nuits qu'il passait
+à rêver assis sur la lisière des bois. Ce fut
+dans cette attitude que le retrouva Mordicaï, qui
+avait passé tout le temps de la moisson à parcourir
+les environs en achetant aux paysans des peaux de
+bêtes et du blé. Le vieux juif secoua la tête et prit
+place à ses côtés, sans souffler mot. La brise glissait
+doucement au-dessus des hautes branches; un
+bruit d'ailes, un frisson dans le feuillage avertissait
+les deux amis qu'un oiseau s'était effarouché, qu'un
+chevreuil endormi avait dressé l'oreille. Mille vers
+luisants brillaient sous les buissons humides.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? demanda enfin le vieux <i>faktor</i>.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu la jeune comtesse? répondit Zénon
+en ouvrant les yeux. Elle est belle comme un ange.</p>
+
+<p>Mordicaï ouvrit les yeux à son tour, mais ce fut
+de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit-il, ce que nous lisons dans le
+<i>Talmud</i>: «Ne tiens pas compte du luxe de la
+cruche, mais vois s'il y a dedans du bon vin ou de
+l'eau claire.»</p>
+
+<p>Zénon approuva de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ai-je regardé au plus profond de son
+âme. Ce n'est pas une femme, c'est une étoile ravie
+au ciel, te dis-je!</p>
+
+<p>Mordicaï prit sa tête à deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur... commença-t-il.</p>
+
+<p>Au même instant, un doigt osseux vint frapper
+son épaule, et une voix enrouée lui dit à l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur; si je donne un philtre à Paschal,
+elle l'aimera.</p>
+
+<p>Patrowna était debout derrière les deux hommes,
+éclairée en plein par la lune.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, lui dit Zénon avec un sourire, merci de
+ton philtre; j'en connais un meilleur.</p>
+
+<p>Lorsque, le dimanche suivant, Marie-Casimire
+sortit de l'église après la grand'messe, Zénon puisa
+de l'eau bénite dans le creux de sa main et la lui
+présenta.</p>
+
+<p>Elle y trempa ses doigts, qui doucement l'effleurèrent.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, au moins, que ce garçon a les mains
+propres, dit Pan Joachim d'un ton moqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Ma main est plus propre, en tout cas, que
+votre conscience, repartit Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Insolent! s'écria Joachim.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus, ordonna la comtesse
+Dolkonska. Nous comptons sur nos paysans, et
+nous devons aspirer à gagner leur attachement au
+lieu de les blesser.</p>
+
+<p>Joachim grinça des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'on redoute la révolution, faut-il...</p>
+
+<p>La crainte de mécontenter sa tante et de compromettre
+ainsi le mariage projeté entre lui et Marie-Casimire
+l'arrêta.</p>
+
+<p>Lorsque la courte obscurité du soir eut fait place
+à un beau clair de lune et que tout le monde fut
+endormi au château, la jeune comtesse sortit furtivement,
+accompagnée de sa femme de chambre,
+pour s'en aller frapper à la porte de la vieille Patrowna.
+Sans hésitation, elle pénétra dans la chaumière
+basse et sombre.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est vrai, dit-elle à la sorcière, que tu saches
+lire dans l'avenir, je veux que tu me prédises le mien.</p>
+
+<p>Patrowna la fit asseoir sur le banc près du poêle,
+puis s'accroupit elle-même en branlant la tête et se
+mit à étaler des cartes grasses, presque noires, sur
+le sol.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous vois, dit-elle enfin, entre deux hommes;
+à l'un vous devez donner votre main, vous aimez
+l'autre. Faut-il vous dire ce que je vois encore?</p>
+
+<p>&mdash;Dis tout, fit Marie-Casimire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous trouverez le bonheur auprès de
+l'homme que vous aimez et qui vous enlèvera...</p>
+
+<p>La jeune comtesse avait tressailli.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu vois tout, dit-elle, tu peux m'apprendre
+aussi, bonne vieille, si cet homme est de
+noble origine, s'il est riche ou s'il est pauvre?</p>
+
+<p>La sorcière sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas, murmura-t-elle, ce qu'il paraît
+être, et il ne possède pas encore ce qui un jour doit
+lui appartenir.</p>
+
+<p>Marie-Casimire posa une main sur son coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que j'éprouve depuis quelque
+temps, dit-elle à demi-voix, je me sens toute troublée....</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cela, fit Patrowna,&mdash;et se levant,
+elle alla chercher un liquide de mauvaise mine.&mdash;Sept
+gouttes seulement, et vous serez bien...</p>
+
+<p>&mdash;Donne, dit la courageuse fille.</p>
+
+<p>Elle but sans réfléchir davantage, mit un ducat
+sur le banc et s'éloigna vite comme elle était venue.
+Le lendemain matin, la comtesse Dolkonska ayant
+demandé à sa fille si Joachim lui plaisait:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas de lui, chère maman,
+répondit Marie avec une tranquille fermeté; je ne
+serai jamais sa femme.</p>
+
+<p>Et Pan Joachim prit assez gaiement son parti de
+cet arrêt, car, le jour même, il se grisa en compagnie
+de Popiel et se livra ensuite à ces plaisanteries
+polonaises qui, selon le proverbe, finissent
+avec le médecin, le curé et le fossoyeur. Par
+exemple, il fit monter sur un arbre un pauvre petit
+juif et lui enjoignit de crier: «Coucou!» pour avoir
+le prétexte de tirer sur ce misérable comme sur un
+simple oiselet. Si Zénon ne fût passé par là, le
+coup partait, et l'ivrogne devenait sans le moindre
+remords un meurtrier. Hardiment, le défenseur de
+l'innocence arracha le fusil au jeune gentilhomme
+et déchargea l'arme en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Aux enfants et aux gens pris de vin, ne donnez
+jamais un fusil.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, pris de vin! s'écria Pan Joachim écumant
+de rage; tu oses me dire à moi que je suis ivre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'êtes, répliqua Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Chien! hurla le Polonais en reprenant le fusil
+que Zénon avait jeté dans l'herbe, pour le frapper
+d'un coup de crosse sur la tête.</p>
+
+<p>Mais aussitôt il se sentit étreint par le poignet
+d'un géant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! lui dit Zénon en le renversant, reçois
+la récompense de ta conduite envers Azaria; reste
+là dans la fange. C'est ta place.</p>
+
+<p>Bien entendu, Pan Joachim se releva pour aller
+demander vengeance à son oncle, le comte Dolkonski,
+mais la scène avait eu des témoins qui déposèrent
+contre le Polonais. Grand fut l'ennui du
+comte, qui redoutait par-dessus tout les agitations,
+de quelque genre qu'elles fussent. C'était un petit
+homme maigre, à figure d'oiseau, avec un énorme
+toupet, le visage entièrement rasé, le teint couleur
+de cuir, et toujours vêtu à la dernière mode française.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ne cessait-il de répéter, qu'on m'épargne
+tout ce bruit!</p>
+
+<p>Néanmoins, il fit sommer Zénon de comparaître.
+La comtesse Dolkonska et Marie-Casimire étaient
+dans le salon quand l'accusé se présenta. Tournant
+son lorgnon vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Que me parlait-on d'un paysan? dit le comte
+en français. Nous avons affaire ici à quelque fils
+de roi.</p>
+
+<p>&mdash;Mon neveu acceptera, je crois, tes excuses,
+dit la comtesse, désarmée comme son mari. Allons,
+Paschal, demande-lui pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon? répondit le jeune homme respectueusement,
+mais avec assurance; lui demander pardon!...
+Et de quoi? De ce qu'il s'est enivré? de ce
+qu'il a voulu fusiller un juif, ou de ce que, tout en
+aspirant à la main d'une noble demoiselle, il séduisait
+la pauvre Azaria?</p>
+
+<p>&mdash;Tu as fait cela? dit la comtesse, foudroyant du
+regard Pan Joachim.</p>
+
+<p>Elle enjoignit à sa fille de s'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, pas de scène! suppliait le comte.</p>
+
+<p>L'interrogatoire ne fut pas long. Pan Joachim se
+défendit fort mal; le soir même, il prenait congé et
+s'en retournait à Lemberg.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+
+<p>Le mandataire du comte Dolkonski, fils d'un employé
+allemand, était plus Polonais que les Polonais
+eux-mêmes; il maltraitait les paysans et, contre
+toute justice, les faisait travailler sans relâche de
+l'aurore à la nuit, sur les terres seigneuriales, ne
+leur laissant pas une heure pour moissonner leurs
+propres champs. Tant que la saison fut belle, les
+paysans obéirent sans trop de murmures, mais de
+violents orages ayant détruit les récoltes sur l'autre
+rive du Dniester, ils commencèrent à craindre d'être
+ruinés eux-mêmes et consultèrent l'oracle, c'est-àdire
+Zénon. Celui-ci leur lut la formule du robot et
+leur exposa clairement leurs droits aussi bien que
+leurs devoirs; investi des fonctions d'orateur, il se
+rendit, avec les juges des quatorze villages qui relevaient
+de la seigneurie, devant le tyrannique mandataire.
+Aux premiers mots qu'il prononça, celui-ci
+se boucha les oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez, disait-il, qu'à travailler la nuit.</p>
+
+<p>Mais Zénon ne se laissa pas intimider.</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les communes, déclara-t-il, ont, selon
+la loi, satisfait au robot. Nul paysan ne travaillera
+donc davantage.</p>
+
+<p>&mdash;On les forcera bien, s'écria le mandataire, se
+levant furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde qu'on ne vous force vous-même!
+répliqua Zénon.</p>
+
+<p>Et il se retira majestueusement avec les juges.</p>
+
+<p>Les paysans agirent selon les déclarations de
+Zénon, et le mandataire, de son côté, réalisa ses
+menaces. Dès le lendemain, il fit irruption, à la tête
+des heiduques et des cosaques de la seigneurie,
+dans le village de Tchernovogrod, et les travailleurs
+furent chassés à coups de fouet de leurs champs sur
+ceux du seigneur. Mais tout était prévu: le tocsin
+sonna aussitôt dans les divers villages, et une armée
+de paysans munis de faux et de fléaux marcha sur
+le château, dont les portes furent aussitôt fermées.
+Précaution vaine: Zénon avait déjà envahi le jardin
+et pénétré dans la cour avec un corps considérable.
+A ses côtés marchait machinalement Mordicaï
+le poltron, pâle comme la mort.</p>
+
+<p>Le mandataire, d'abord effrayé par cette apparition
+inattendue, reprit vite sa présence d'esprit; il
+cria aux assaillants:</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, rebelles, ou je fais tirer sur vous!</p>
+
+<p>Zénon, sans lui répondre, enleva les barres des
+portes, et la masse des paysans se précipita dans le
+château.</p>
+
+<p>&mdash;Tirez! commanda le mandataire, s'adressant
+aux heiduques, et, comme ceux-ci ne bougeaient
+pas, il braqua lui-même son fusil sur Zénon.</p>
+
+<p>En ce moment survint un fait incroyable. Mordicaï,
+qui s'était tenu caché jusque-là derrière un pilier,
+s'élança en avant avec un cri perçant et couvrit
+le fils des Mirolawski de son corps. Le mandataire
+n'osa tirer; en même temps, le comte survenait,
+accompagné de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui se passe? demanda-t-il d'un air
+profondément ennuyé.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons ici une révolution, répondit le mandataire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, interrompit Zénon, permettez-moi
+de vous expliquer le tort qu'on a fait à vos
+paysans...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien entendre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous écouterez pourtant, dit Zénon avec une
+énergie qui lui imposa.</p>
+
+<p>Il eût bien voulu s'échapper néanmoins, mais déjà
+Marie-Casimire était intervenue:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi recevoir leurs plaintes, mon père,
+et vous les communiquer ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le comte avec un geste léger de la
+main, comme pour écarter tout ce qui l'importunait.
+Non, puisqu'il te plaît de t'en mêler, règle cela sans
+moi, selon ta fantaisie. Je ne veux rien qui m'agite.</p>
+
+<p>Et il s'en alla précipitamment, en passant les
+doigts dans son toupet pour le refriser.</p>
+
+<p>Zénon présenta les plaintes des paysans à la jeune
+maîtresse et proposa des conventions avantageuses
+pour les deux partis, qu'elle accepta sans discuter.
+Les paysans burent à la santé de leur seigneur et à
+celle de la comtesse Marie; après quoi, ils se retirèrent
+en chantant la vieille chanson du carnage de la
+noblesse.</p>
+
+<p>Zénon fut porté en triomphe jusqu'au village. Le
+soir, il dit à Mordicaï, en lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie, ami; tu m'as sauvé la vie;
+mais, dis-moi, où donc as-tu puisé tant de courage?</p>
+
+<p>Le vieux <i>faktor</i> se redressa, et son visage comique
+prit soudain une expression de gravité patriarcale:</p>
+
+<p>&mdash;Où j'ai puisé ce courage?... C'est toute une histoire,
+répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas encore me citer le Talmud?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas du Talmud. Reportez-vous à
+cinq cents ans d'ici. Nous sommes en 1845, nous
+étions alors en 1346. Dans ce temps-là, mon aïeul Samuel,
+marchand à Francfort, vivait riche, considéré,
+paisible. Un jour vint pourtant où la ville entière se
+souleva contre les juifs. On disait qu'ils avaient déchiré
+des hosties, et que ces hosties avaient saigné.
+Aujourd'hui, on refuserait de croire à de pareilles
+choses; mais autrefois c'était le signal du pillage et
+de l'assassinat: les juifs furent poursuivis, persécutés;
+un grand nombre périrent; d'autres réussirent
+à s'échapper. Mon aïeul s'enfuit avec les siens
+par l'Allemagne, du côté de l'Orient, toujours traqué
+comme une bête fauve, abreuvé d'outrages et de
+mauvais traitements. Enfin, il se trouva dans un
+pays sauvage dont il ne comprenait pas la langue, et,
+tandis qu'il se demandait ce qu'il allait devenir, lui
+et ses enfants, passa un chevalier richement vêtu,
+avec une escorte nombreuse. Mon aïeul crut que
+l'ange de la mort le touchait déjà de son aile, mais
+le chevalier au contraire, s'arrêtant, lui parla avec
+bonté... Dans ce temps-là, songez donc, dans ce
+temps-là!... un gentilhomme chrétien parler à un
+juif! Il lui dit:&mdash;Tu peux vivre ici tranquille; personne
+ne te tourmentera, j'en réponds.</p>
+
+<p>Et le digne homme nous reçut tous dans son château...
+Nous, je dis mes ancêtres. Et quand les fugitifs
+se furent bien reposés et fortifiés, il les conduisit
+lui-même, escortés de ses serviteurs pour les
+protéger contre toute offense, jusqu'à la ville voisine.&mdash;Ce
+n'étaient pourtant que de pauvres juifs et
+lui un grand seigneur dont le nom s'est transmis de
+génération en génération dans la longue lignée de
+ses obligés avec des bénédictions et des prières...
+Ce nom, que Dieu le récompense! c'était celui de
+Pan Mirolawski de Kolomea, votre aïeul. Vous voyez
+bien que, si poltron que je sois, je dois mon sang
+aux Mirolawski, tant qu'il y en aura un au monde.</p>
+
+<p>Zénon eût voulu répondre; mais, devant cette sublime
+fidélité dans la reconnaissance, les larmes le
+suffoquèrent, et il ne put qu'embrasser son vieux
+Mordicaï, qui se mit à pleurer comme un enfant.</p>
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+
+<p>Les récoltes étaient faites et rentrées, la bise
+soufflait désormais sur les chaumes. Un soir, Zénon
+s'approcha de la comtesse Marie, qui revenait du
+jardin:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai achevé mon travail, lui dit-il; le temps est
+venu de m'en retourner; mais d'abord, il faut que
+je vous dise adieu, mademoiselle. Pardonnez-moi,
+mon coeur m'entraîne à cette audace.</p>
+
+<p>Marie-Casimire était debout sur les degrés du
+perron:</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux partir? demanda-t-elle avec un
+calme apparent. Si tu restais pourtant, le travail ne
+te manquerait pas ici.</p>
+
+<p>&mdash;Noble demoiselle, dit Zénon, il suffit d'un
+ordre de votre bouche pour que je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à t'ordonner, répliqua-t-elle en
+souriant, je ne suis pas ta maîtresse, mais je désire
+que tu restes. Est-ce assez?</p>
+
+<p>Zénon, suffoqué par l'émotion, s'inclina pour
+baiser le pan de sa kazabaïka; elle lui tendit vivement
+la main en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas ma robe, ma main!</p>
+
+<p>Et les lèvres brûlantes de Zénon se posèrent sur
+cette main blanche, qui était tremblante et glacée;
+puis Marie monta les degrés d'un bond, courut
+dans sa chambre et, les joues en feu, s'agenouilla
+sur son prie-Dieu. Elle savait maintenant qu'elle
+l'aimait, elle en était honteuse et fière à la fois.
+Tout en combattant faiblement contre elle-même,
+elle se répétait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas ce qu'il paraît!&mdash;Eh bien! reprit-elle
+soudain, quand il serait un paysan? N'a-t-il
+pas le langage et l'âme d'un gentilhomme? C'est le
+contraire de Joachim, qui est né gentilhomme et
+dont je ne voudrais pas pour valet.</p>
+
+<p>Zénon, pendant ce temps, écrivait à son père. La
+tendresse filiale le pressant de tout dire, il avoua
+ingénûment à Pan Mirolawski qu'il aimait la plus
+parfaite créature qui fût au monde et qu'il était
+résolu à ne retourner qu'avec elle dans la maison
+paternelle.</p>
+
+<p>Le silence que son père, ordinairement si prompt
+à partager toutes ses impressions, opposa à cette
+lettre, ne laissa pas que de l'inquiéter.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être est-il malade? dit-il à Mordicaï. Va
+vite me chercher des nouvelles.</p>
+
+<p>Zénon s'occupait alors à battre le blé en grange
+ou à scier du bois dans la cour du château, et la
+comtesse Marie, qui jusque-là ne visitait guère les
+communs, avait pris depuis peu l'habitude de venir
+souvent prêter l'oreille au chant populaire qui
+accompagne si gaîment la cadence des fléaux. La
+première neige étant tombée, elle restait debout,
+des heures entières, à souffler sur les vitres ternies
+par les frimas, pour entrevoir Zénon, dont la fière
+tournure se dessinait sur le sol blanc, brisant à
+grands coups de cognée des billes de bois énormes.</p>
+
+<p>Puis, le soir, quand Zénon, assis dans le fournil
+au milieu des serviteurs rassemblés, charmait ces
+derniers par de curieux récits, on voyait Marie-Casimire
+entrer sous quelque prétexte et s'asseoir
+sur un banc près du poêle. L'esprit naturel et la
+sagesse acquise du prétendu Paschal l'étonnaient
+de plus en plus. Un soir, Zénon parlait de Pawluk,
+hetman des Cosaques, lequel fut fait prisonnier par
+les Turcs et vendu au sérail, d'où il s'échappa en
+compagnie d'une jeune sultane, qui suivit l'esclave
+jusque dans son pays sauvage, par-delà les flots
+bleus de la mer.</p>
+
+<p>Comme Marie-Casimire riait dans son coin:</p>
+
+<p>&mdash;Cette histoire vous paraît absurde? lui dit tristement
+Zénon.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas; mais, un peu plus tard, elle
+lui commanda d'une voix brève de prendre la lanterne
+pour l'éclairer jusqu'au perron du château.
+Tandis qu'ils traversaient la cour:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu savoir pourquoi j'ai ri? demanda la
+jeune comtesse en s'arrêtant tout à coup. Je me disais
+que c'était grand dommage que je ne fusse
+pas sultane. Voudrais-tu être mon esclave?</p>
+
+<p>Zénon se mit à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis dès à présent, dit-il, et je t'implore
+avec les paroles du poëte: «Ne lâche jamais la
+chaîne qui me retient captif,&mdash;ce serait, hélas! le
+pire des châtiments,&mdash;car pour moi tu es dieu, et
+l'univers, et la liberté.&mdash;Mets plutôt ton pied sur
+le cou de ton esclave...» Ma maîtresse! ma chère
+maîtresse! ajouta Zénon en courbant la tête jusqu'à
+terre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la sultane n'avait pas comme moi de
+grosses bottes, dit Marie en riant et rougissant à
+la fois.</p>
+
+<p>Cependant elle posa le bout de son petit pied sur
+la nuque du jeune homme en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu satisfait?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux, répondit Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il est doux d'entendre cela de la
+bouche d'un vaillant de ta sorte; reste à genoux
+pour que je te dise...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, ma maîtresse adorée?</p>
+
+<p>Cette fois, elle passa ses deux bras autour de son
+cou et reprit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon coeur est ouvert devant toi comme devant
+Dieu. Tu peux y lire que je t'aime.</p>
+
+<p>Leurs lèvres se touchèrent rapidement, et elle
+s'enfuit.</p>
+
+<p>La nuit même, Zénon fut réveillé en sursaut par
+Mordicaï, qui lui annonça que son père venait d'arriver
+et qu'il l'attendait dehors.</p>
+
+<p>Après les premières effusions de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Où est celle que tu as choisie? demanda Pan
+Mirolawski. Mordicaï prétend tout ignorer. Tu veux
+me donner pour bru une paysanne, sans doute?
+Eh bien! mon fils, pourvu qu'elle t'aime seulement
+et qu'elle ait de l'honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a de l'honneur autant que femme au
+monde, interrompit Zénon, quoique ce soit une
+grande dame, la fille du riche comte Dolkonski, et
+elle m'aime, quoiqu'elle me prenne pour un paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Noble créature! s'écria Pan Mirolawski avec
+une de ces explosions d'enthousiasme juvénile qui
+étaient le charme de son caractère faible et léger.
+Demain, je veux la demander en ton nom...</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous-en bien! répliqua Zénon. J'ai un
+autre projet, un projet que vous m'aiderez à réaliser.
+Tout ce qu'il faut pour le moment, c'est que vous
+pénétriez dans le château et que vous fassiez parvenir
+en secret à Marie-Casimire une lettre de moi.
+Dans cette lettre, je lui demanderai de fuir avec
+Paschal le paysan. Et ainsi je serai sûr qu'elle
+m'aime de l'amour absolument désintéressé que j'ai
+besoin de rencontrer chez ma femme, chez la compagne
+de ma destinée, entendez-vous?</p>
+
+<p>Le projet parut charmant à Pan Mirolawski, toujours
+prêt aux aventures.</p>
+
+<p>Le lendemain, il arriva officiellement au château,
+y reçut l'hospitalité la plus affable et fut invité à
+dîner. En apercevant la bien-aimée de Zénon, ses
+yeux se remplirent de larmes. Il s'approcha d'elle
+et la baisa au front. Le comte Dolkonski trouva cela
+bien sentimental; mais Marie-Casimire, attendrie,
+fléchit le genou devant ce vieillard naïf qui l'embrassait
+paternellement, et lui demanda de la bénir:
+ce que fit Pan Mirolawski, ses deux mains appuyées
+sur ce beau front.</p>
+
+<p>Lorsque Marie-Casimire, à la fin du dîner, remonta
+dans sa chambre, elle trouva dans la poche
+de sa kazabaïka une lettre que le père de Zénon
+lui avait adroitement glissée sans qu'elle s'en doutât.
+Le coeur palpitant, elle lut:</p>
+
+<p>«Ma chère maîtresse, si vous m'aimez, partez avec
+moi cette nuit. Tout est disposé pour notre fuite.
+Faites seulement un signe favorable à votre esclave.»</p>
+
+<p>La courageuse fille n'hésita pas: elle descendit
+dans la cour, où Zénon attendait sa réponse, et dit
+en passant auprès de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prête.</p>
+
+<p>Puis elle revint sur ses pas et demanda, toujours
+à voix basse, du même air indifférent:</p>
+
+<p>&mdash;L'heure?...</p>
+
+<p>&mdash;A dix heures, sur la terrasse, répondit Zénon
+en détournant la tête.</p>
+
+<p>A dix heures, un traîneau de paysan s'arrêta devant
+la petite porte du jardin: le cocher, dont il
+eût été impossible de reconnaître les traits sous le
+vaste bonnet de peau d'agneau qui descendait jusque
+sur son nez, n'était autre que Pan Mirolawski, complice
+de l'enlèvement de Marie-Casimire, comme
+il l'avait été de la fuite de son fils. Annulé toute sa
+vie par une femme impérieuse, le bonhomme trouvait
+piquant de jouer un rôle sur ses vieux jours.</p>
+
+<p>La comtesse Marie parut sur la terrasse enveloppée
+d'une pelisse, et la sorcière Patrowna, sortant
+d'un buisson couvert de neige, la conduisit
+jusqu'au traîneau, telle qu'une mystérieuse figure
+du destin. A la porte se tenaient Zénon et Mordicaï.
+Le premier se jeta passionnément à genoux
+et baisa les pieds de la jeune comtesse avant de la
+placer dans le traîneau. Le juif s'était élancé à côté
+du cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Mon philtre a donc réussi! murmura Patrowna
+à l'oreille de Zénon.</p>
+
+<p>Un claquement de fouet, un bruit de clochettes,
+et l'heureux couple vola au galop à travers la plaine
+blanche. Personne ne dit un mot pendant le voyage.</p>
+
+<p>De temps en temps, Marie-Casimire serrait la main
+de son amant, assis sur la paille auprès d'elle. Ce ne
+fut qu'en atteignant Ostrowitz, où ils s'arrêtèrent
+dans la maison du garde, que Paschal le paysan se
+fit connaître pour Zénon Mirolawski. Elle ne témoigna
+ni joie ni trop grande surprise. Pressée contre
+son coeur, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui que tu sois, je t'aime; je me suis livrée sans
+conditions à un paysan; je suivrai le fils du seigneur
+d'Ostrowitz à travers le monde, qu'il me mène par
+un chemin de délices ou par un chemin de douleur.</p>
+
+<p>Pan Mirolawski bénit les deux jeunes gens, puis
+il leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je retourne sans plus tarder à Tchernovogrod.
+On doit épargner l'inquiétude au coeur d'un père;
+d'ailleurs, je n'en ai pas fini encore avec le métier
+d'entremetteur.</p>
+
+<p>Restés seuls dans la maison du garde, Zénon et
+Marie-Casimire revinrent avec ivresse sur les premières
+péripéties de leur amour éclos dans un
+champ de blé comme une idylle biblique; le jeune
+Mirolawski passa, sans plus tarder, de ces douces
+réminiscences, au récit des rêves exaltés, des projets
+généreux qui l'avaient déterminé à quitter le toit
+paternel et conduit par conséquent auprès de Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bien-aimée, lui dit-il, veux-tu t'associer à
+mon oeuvre? Certes je n'espère pas réussir à supprimer
+la misère autour de moi: toutes les aumônes
+que nous répandrions, en nous privant nous-mêmes
+du nécessaire, ne soulageraient qu'un bien petit
+nombre de malheureux; leur effet s'éteindrait avec
+nous, et nous nous serions exposés volontairement
+aux plus dures privations personnelles pour n'arriver
+peut-être qu'à encourager l'insouciance et la paresse.
+Je ne te demande donc pas de tout sacrifier à l'humanité,
+mais seulement de renoncer, pour l'amour
+d'elle, au superflu, d'être à la fois sa bienfaitrice et
+son exemple. Proscrivons le luxe, qui ne peut être
+acquis que par l'esclavage et la souffrance d'autrui;
+cherchons ensemble, avec une sainte ferveur, la solution
+du plus triste et du plus compliqué de tous les
+problèmes, et, lorsque nous croirons l'avoir trouvé,
+consacrons notre vie et nos biens à mettre en pratique
+ce que nous aurons nommé, dans la sincérité
+de notre conscience, la sagesse et la justice. Comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bien-aimé, répondit Marie-Casimire, suspendue
+à ses lèvres comme l'apôtre Jean à celles de
+Jésus, je t'ai dit que je te suivrais partout, que je
+t'obéirais en tout. Mais, dis-moi, qui donc t'a inspiré
+ces belles et sérieuses préoccupations à l'âge où
+d'ordinaire la jeunesse ne se soucie que de ses
+plaisirs?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'amour, répondit Zénon. Mon père et ma
+mère m'ont aimé, chacun à sa manière, plus que je
+ne le méritais. Elle était sévère et il était faible, mais
+tous deux ne vivaient que pour mon bien. J'ai grandi
+ainsi dans une atmosphère de tendresse, de dévouement
+et de reconnaissance; ma reconnaissance, il
+est vrai, s'adressait surtout à mon père, qui prenait
+la responsabilité de mes fautes d'enfant, au risque
+de s'attirer des reproches et de l'ennui. Pour lui
+épargner cela, j'aurais fait tout au monde. J'en
+conclus que la bonté est puissante sur les coeurs.
+Nous pratiquerons la bonté: quiconque se sent
+aimé devient nécessairement capable d'aimer les
+autres.</p>
+
+<p>Marie-Casimire embrassa Zénon avec un tendre
+respect et une religieuse émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc vrai, dit-elle, que les grandes
+pensées viennent du coeur!</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Sept années s'étaient écoulées depuis le jour où
+Zénon avait quitté, en compagnie de sa jeune femme,
+le monde, son éclat, ses vanités et ses orages, pour
+aller chercher la paix au vieux château de Tymbark,
+que son père lui avait donné en dot, dans la
+sauvage solitude des Karpathes. Marie-Casimire était
+devenue mère de deux beaux garçons; elle les avait
+nourris elle-même, elle avait éveillé par ses tendres
+enseignements leur esprit et leur coeur; elle dirigeait
+le ménage d'une main diligente et trouvait
+encore le temps de prendre part aux études de Zénon,
+qui, tout en creusant son grand problème social,
+étudiait les langues anciennes et modernes. Leur
+vie était simple; ils recevaient peu de visites; l'hôte
+habituel du château était le vieux Mirolawski, lequel,
+devenu veuf, ne pouvait pas plus se passer de ses
+petits-enfants qu'il n'avait pu autrefois se passer de
+son fils.</p>
+
+<p>Les agitations de 1846 et 1848, la guerre hongroise
+de 1849 n'avaient produit sur cette heureuse famille
+que l'effet d'éclairs lointains glissant sur le pur
+horizon.</p>
+
+<p>Un soir de décembre 1852, se trouvait réuni dans
+le grand salon de Tymbark un cercle plus nombreux
+que de coutume. Marie-Casimire, dont la beauté
+s'était magnifiquement développée, occupait le divan
+auprès de son beau-père. A leurs pieds jouaient les
+deux petits garçons. Le médecin Lenôtre se tenait
+debout devant le poêle; à cheval sur un siége,
+Popiel grimaçait derrière ses lunettes bleues; il avait
+beaucoup voyagé aux dépens de son protecteur, le
+comte Dolkonski; il avait étudié à Vienne, à Heidelberg,
+à Paris, puis figuré dans cette dernière ville
+sur les barricades, aux journées de Février; il avait
+compté en Hongrie dans les rangs de la légion polonaise,
+pour aller de là faire connaissance en Angleterre
+avec certains réfugiés russes, qui le considéraient
+comme un parfait nihiliste. A ses côtés se
+renversait, dans un grand fauteuil, M. Felbe, ingénieur
+allemand.</p>
+
+<p>Zénon, qui aimait marcher en parlant, errait à
+travers le salon. Tous ces gens s'entretenaient de la
+dernière révolution française, qu'avait terminée un
+coup d'État.</p>
+
+<p>&mdash;Les révolutions futures, dit le docteur, seront
+des révolutions sociales, et plus terribles que les
+précédentes par conséquent. La question de la propriété
+laisse toutes les autres bien loin en arrière.
+Qu'est-ce que la liberté politique quand l'esclavage
+matériel subsiste auprès d'elle? On en a fini avec le
+combat contre la noblesse; maintenant va commencer
+la lutte contre le capital.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que cette lutte est aussi vieille
+que l'humanité même, fit observer Marie-Casimire.
+Nous voyons en présence aujourd'hui, comme il y a
+six mille ans, les riches et les pauvres, les tyrans et
+les esclaves, le luxe et l'indigence; devant cet immuable
+état de choses, on se demande vraiment s'il
+peut être question de progrès pour l'humanité!</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, comtesse, dit l'ingénieur Felbe en
+se levant; il me semble que le mal que vous signalez
+grandit avec la civilisation: plus nous nous rapprochons
+de l'état de nature, moins nous avons de
+besoins, moins par conséquent existe la véritable
+pauvreté.</p>
+
+<p>Le docteur Lenôtre s'emporta:</p>
+
+<p>&mdash;Belle idée de nous faire l'éloge de l'état de
+nature! Votre âge d'or ne serait que l'ineptie et la
+grossièreté pour tous! Je soutiens, moi, que l'humanité
+avance et s'élève toujours, non pas très-vite
+peut-être, mais enfin nous avons fait un chemin
+respectable du despotisme, de l'esclavage et de la
+brutalité à l'instruction, au droit, à la liberté, à la
+morale...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ricana Popiel, à quoi bon vous
+échauffer? Qu'importe que l'humanité avance ou
+rétrograde? Que sommes-nous, faibles atomes parmi
+des millions de mondes? Un jour disparaîtra toute
+la population de cette terre, évanouie elle-même
+comme une bulle de savon qui crève, et l'univers
+n'en ira pas plus mal. Figurez-vous une goutte de
+rosée de moins dans l'immensité d'une prairie...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez faire le bon Dieu, interrompit doucement
+Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répliqua Popiel, si l'on ne s'occupait pas
+de ces puérilités, comment passerait-on le temps?
+Moi, j'arrange tout dans ma pensée selon le modèle
+de communisme que nous donnent les paysans
+russes. Notez que l'esprit du peuple slave est d'accord
+avec l'idéal des communistes français. Proudhon est
+mon homme, voyez-vous! Tout notre espoir doit
+être dans le communisme dirigé par l'État. Que la
+propriété soit donc abolie, l'héritage aboli, le mariage,
+la famille abolis, l'argent aussi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit observer l'Allemand, abolir la propriété,
+c'est paralyser l'impulsion qui pousse la nature
+humaine au travail et au progrès; le communisme
+n'est praticable qu'à la condition de s'allier à un
+degré de culture médiocre, il suppose une égalité
+naturelle...</p>
+
+<p>&mdash;Les instincts des Russes, s'écria Popiel, sont
+supérieurs à toute votre civilisation européenne.
+Nous n'avons que trop de passé, trop d'histoire,
+trop d'art!... Je demande que tout cela soit détruit,
+effacé, et que de ces ruines surgisse un monde tout
+neuf...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne verrais pas sans regret, pour ma part,
+détruire l'oeuvre de tant de siècles, dit vivement le
+Français; moi, je suis socialiste; mon idéal, c'est
+l'égalité sur la base de l'instruction et de l'économie
+générale, le partage des biens selon le talent, le
+travail...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue, interrompit Zénon, que le socialisme
+est à mes yeux une généreuse aberration et
+le communisme un dangereux mensonge. Tant que
+les facultés de chacun seront inégales, il sera injuste
+d'appliquer le principe de l'égalité au partage des
+biens. Si tous, sans travailler également, doivent
+également jouir, c'est proclamer le sacrifice du fort
+au faible, du capable à l'incapable, de l'activité à la
+paresse. On arriverait ainsi au désoeuvrement et à
+la pauvreté universels. Or, l'égalité dans les facultés
+ne saurait s'obtenir qu'en abaissant tous les hommes
+à un même niveau infime: c'est nous vouer sans
+exception à la barbarie...</p>
+
+<p>&mdash;Le caractère de la race germanique est opposé
+à ces théories, dit Felbe; il aspire à la pleine indépendance
+de l'individu, de l'être isolé.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, repartit Zénon, mais la race germanique
+n'est pas nombreuse comme la race slave et
+ne comptera pas autant dans la grande révolution
+universelle. Il est remarquable que l'État, qui depuis
+un siècle s'est emparé de plus en plus du gouvernement
+de l'Allemagne, tienne son origine d'éléments
+slaves plutôt que germains. En quoi consiste
+la prépondérance de la Prusse? Dans sa supériorité
+intellectuelle? Non: la plupart des talents allemands
+ne lui appartiennent pas. Dans l'instruction du peuple?
+Non: les divers États de l'Allemagne ne lui
+cèdent en rien sur ce point. Dans une bravoure
+exceptionnelle? Les Allemands sont tous de bons
+soldats. Cette prépondérance consiste dans la discipline,
+dans la soumission de l'individu à la masse,
+dans certaines vertus passives qui sont d'origine
+slave et tout à fait contraires aux dispositions de la
+race purement germanique. Chez les Germains, on
+rencontre le goût de l'indépendance individuelle et
+des différences aristocratiques: chez les Slaves, la
+préoccupation constante de l'intérêt général et de
+fortes tendances vers la démocratie. A cause de
+cela, j'attends de la race slave la solution de toutes
+les grandes questions qui agitent l'humanité; oui,
+j'attends d'elle la régénération du monde...</p>
+
+<p>&mdash;Et de quelle manière votre instinct slave
+tranche-t-il la question de la propriété? demanda
+ironiquement Popiel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tranche rien, je ne me crois pas infaillible;
+mais mon opinion, c'est que la question de la propriété
+ne peut être résolue qu'avec celle du travail
+et qu'elle est de sa nature une question de salaire.
+Je voudrais que la propriété fût commune et que
+le salaire fût individuel, puisqu'il doit dépendre de
+l'effort de chacun.</p>
+
+<p>&mdash;De cette façon, répliqua Popiel, sont déjà organisées
+la plupart des sociétés russes, et d'abord
+celle des pêcheurs de l'Oural et du lac Peipus; mais
+l'inégalité du salaire conduit fatalement de nouveau
+à l'inégalité de la propriété.</p>
+
+<p>&mdash;L'inégalité, en ce cas, n'a rien d'injuste, repartit
+Zénon, tant que le bien de chacun est acquis par le
+travail; l'injustice commencerait si la propriété personnelle
+pouvait se léguer; mais, pourvu qu'après
+la mort du possesseur le fruit de ses labeurs retourne
+à la communauté, cette propriété ne pourra finalement
+servir qu'à de grandes entreprises utiles à
+l'humanité tout entière. Et qu'on ne dise pas que le
+sort des enfants se trouvera compromis. La propriété
+est une caution bien précaire pour l'avenir des
+enfants, tandis que, si l'État répond de leur éducation,
+cet avenir sera bien mieux à l'abri des événements.
+J'entends donc que l'État élève les enfants
+pour le travail, et les soigne jusqu'à ce qu'ils soient
+en âge de produire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous avouez que la famille est un
+écueil, s'écria Popiel.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! s'écria Marie-Casimire, presque en
+colère. En supprimant la famille et le mariage, on
+priverait d'une puissante impulsion le travail et le
+progrès. Nous voulons que les liens du mariage,
+s'ils deviennent lourds et pénibles, puissent être
+rompus, qu'il n'y ait qu'une chaîne d'amour entre
+l'époux et l'épouse; mais faire de la femme un bien
+commun, ce serait l'abaisser mille fois plus que si
+on la condamnait à être toute sa vie l'esclave d'un
+seul. La femme n'est pas la propriété de l'homme,
+elle est sa compagne et doit être placée par l'éducation
+au même rang que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si la mère mal avisée s'avise d'étudier
+l'anatomie ou de commander un régiment, répliqua
+Felbe, que deviendront les enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit que l'État y pourvoirait, dit
+Zénon.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quelles ressources, s'il vous plaît? insista
+Felbe.</p>
+
+<p>&mdash;L'impôt existe déjà, répondit Zénon, et aussi,
+par conséquent, le principe que nul ne possède rien
+sans l'approbation de l'État, qui se réserve le droit
+de prélever dans l'intérêt de la masse, sur la propriété
+qu'il reconnaît à chaque personne, autant et
+parfois plus que cette personne ne peut donner. Le
+droit d'expropriation, les taxes sur l'héritage ont
+la même base; il suffit de développer un principe
+déjà reconnu; les fondements de l'édifice sont posés.
+Le jour où il n'y aura plus entre les peuples de
+luttes par les armes, mais par le travail seulement,
+le jour où l'on admettra que le devoir général du
+travail importe plus à l'État que le devoir général
+de la guerre, ce jour-là, dis-je, l'État, qui, à l'heure
+qu'il est, exerce, habille et nourrit ses soldats,
+instruira, vêtira et nourrira bien plus aisément ses
+ouvriers; de même qu'il construit aujourd'hui des
+casernes et des arsenaux, il construira des fabriques,
+de grands ateliers communs, des bazars, et, de
+même qu'il paye ses soldats, il donnera aux ouvriers
+un salaire régulier, proportionné à leur effort, car
+les ouvriers sont les armées de l'avenir.</p>
+
+<p>Comme Popiel, Lenôtre et Felbe discutaient ses
+paroles avec une certaine véhémence, chacun selon
+son sentiment:</p>
+
+<p>&mdash;Laissons faire le temps! dit Zénon. Le progrès
+ne se réalise que peu à peu: chaque pas en avant
+est suivi d'un pas en arrière pour les révolutions les
+plus simples. D'abord on combat longtemps les
+théories; mais, aussitôt que la question se présente
+devant nous sous une forme pratique, il faut la
+résoudre coûte que coûte! La solution peut être
+lente, n'importe! elle viendra. Voyez! un premier
+essai très-équitable a été fait chez nous avec le
+partage des terres en Autriche; ce n'est pas suffisant,
+mais enfin c'est un jalon pour l'avenir. Il est
+assez oiseux de poser des systèmes; cependant je
+trouve bon de montrer sans cesse à l'humanité le
+but qu'elle doit atteindre et qu'elle atteindra.</p>
+
+<p>Les beaux rêves feront leur temps, les nécessités
+réelles s'imposeront, que nous nous en mêlions ou
+non. La vie de l'humanité est réglée par des lois
+naturelles et fixes qui s'accomplissent irrésistiblement,
+qu'on ne peut presser ni entraver. Qui eût osé
+prévoir au temps des Huss et des Savonarole l'ère
+de la liberté religieuse? qui eût parlé sous Louis XIV
+et Frédéric le Grand de restrictions mises au pouvoir
+du roi? qui donc, il y a un siècle, n'aurait cru les
+priviléges de la noblesse invulnérables et n'eût traité
+d'utopie l'égalité de toutes les classes devant la loi?
+Ceux qui s'engourdissent dans leurs priviléges finissent
+toujours par perdre ce qui faisait leur orgueil.
+La propriété devient de plus en plus mobile et
+divisée. Aussi suis-je persuadé que des mesures
+décisives seront prises tôt ou tard à son égard et
+qu'une communauté sage, raisonnée, n'étonnera
+pas plus les hommes de ce temps-là que nous ne
+sommes étonnés, nous autres, par ces grands progrès
+modernes: la vapeur remplaçant le cheval, et l'éclair
+électrique se substituant à la plume.</p>
+
+<p>Personne ne fut convaincu, mais Marie-Casimire
+fixa sur son mari un regard d'espérance et de foi
+profonde.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+
+<p>Lorsque je visitai en 1862 cette merveilleuse colonie,
+le Paradis sur le Dniester, Zénon Mirolawski
+avait réalisé ses projets dans la mesure de ses
+forces, et il faut avouer que cette utopie mise en
+pratique était de nature à faire sur le voyageur une
+très-vive impression.</p>
+
+<p>Marie-Casimire, toujours royalement belle, continuait
+à comprendre et à vénérer son époux, qu'elle
+aidait dans une oeuvre où la charité chrétienne se
+joignait au sentiment éclairé autant que généreux
+de tels besoins, de telles aspirations de nos jours.
+Ayant hérité des biens immenses de la famille Dolkonski,
+Zénon et la noble femme qu'il avait associée
+à sa tâche vivaient aussi modestement que par le
+passé des seuls revenus de Tymbark. Ils n'avaient
+réservé pour eux que le château de Tchernovogrod,
+qu'ils habitaient; toutes leurs terres s'étaient transformées
+en un petit État industrieux, peuplé exclusivement
+d'ouvriers qui n'étaient autres que des
+pauvres de toutes les nationalités venus de leur
+plein gré sur ce sol béni. Un acte de fondation
+rédigé avec la plus grande sagacité juridique protégeait
+cet État contre tout conflit avec le gouvernement.
+La population était saine, active et joyeuse;
+le fils aîné du couple vertueux, qui donnait à ces
+déshérités réconciliés avec la vie l'exemple du travail
+et du bonheur, achevait ses études à l'Université;
+j'aperçus le cadet parmi les faucheurs d'un champ
+de blé d'où partaient des chansons. Entre le château
+et le Dniester florissait une petite ville qui avait
+arboré pour emblème une fourmilière. Nulle part
+on n'y voyait de cabaret.</p>
+
+<p>Comme je retournais à Tcherwonogrod, deux
+paysannes amenèrent entre elles devant le juge un
+petit homme au visage farouche, vêtu de haillons,
+les mains liées derrière le dos. Le juge n'était autre
+que Marie-Casimire, élevée à cet emploi par la
+confiance du peuple, qui se réservait le droit d'élection
+bien entendu:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu donc encore violé la loi? demanda-t-elle
+sévèrement.</p>
+
+<p>Le petit homme se tut; en le regardant de plus
+près, je reconnus Popiel le communiste.</p>
+
+<p>L'une des paysannes, une belle fille, prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de travailler, il s'enivre, et il effraye
+les femmes par ses propos.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! fit Marie-Casimire. Il sera conduit à la
+frontière et repoussé de notre alliance; s'il ose
+jamais revenir, on le forcera au travail comme un
+esclave. Seul, l'homme laborieux et capable de produire
+mérite d'être membre de la société humaine.</p>
+
+
+<p>FIN</p>
+
+
+
+<p>TABLE</p>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>UN TESTAMENT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>BASILE HYMEN</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>LE PARADIS SUR LE DNIESTER</p>
+ </div> </div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le legs de Caïn
+by Leopold Ritter von Sacher-Masoch
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LEGS DE CAÏN ***
+
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+de France (BnF/Gallica)
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>