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diff --git a/16023-8.txt b/16023-8.txt new file mode 100644 index 0000000..ded3b8f --- /dev/null +++ b/16023-8.txt @@ -0,0 +1,20697 @@ +The Project Gutenberg EBook of Oliver Twist, by Charles Dickens + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oliver Twist + +Author: Charles Dickens + +Release Date: June 7, 2005 [EBook #16023] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OLIVER TWIST *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Charles Dickens + + + +OLIVIER TWIST + + + +(1837) + + + +Table des matières + +CHAPITRE PREMIER. Du lieu où naquit Olivier Twist, et des +circonstances qui accompagnèrent sa naissance. +CHAPITRE II Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut +élevé. +CHAPITRE III Comment Olivier Twist fut sur la point d'attraper une +place qui n'eût pas été une sinécure. +CHAPITRE IV. Olivier trouve une place et fait son entrée dans le +monde. +CHAPITRE V. Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la +première fois qu'il assiste à un enterrement, il prend une idée +défavorable du métier de son maître. +CHAPITRE VI. Olivier, poussé à bout par les sarcasmes de Noé, +engage une lutte et déconcerte son ennemi. +CHAPITRE VII. Olivier persiste dans sa rébellion. +CHAPITRE VIII. Olivier va à Londres, et rencontre en route un +singulier jeune homme. +CHAPITRE IX. Où l'on trouvera de nouveaux détails sur l'agréable +vieillard et sur ses élèves, jeunes gens de haute espérance. +CHAPITRE X. Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux +compagnons, et acquiert de l'expérience à ses dépens. La brièveté +de ce chapitre n'empêche pas que ce ne soit un chapitre important +de l'histoire de notre héros. +CHAPITRE XI. Où il est question de M. Fang, commissaire de police, +et où l'on trouvera un petit échantillon de sa manière de rendre +la justice. +CHAPITRE XII. Olivier est mieux soigné qu'il ne l'a jamais été. - +Nouveaux détails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes élèves. +CHAPITRE XIII. Présentation faite au lecteur intelligent de +quelques nouvelles connaissances qui ne sont pas étrangères à +certaines particularités intéressantes de cette histoire. +CHAPITRE XIV. Détails sur le séjour d'Olivier chez M. Brownlow, - +Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit +garçon, quand il partit en commission. +CHAPITRE XV. Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy +étaient attachés à Olivier. +CHAPITRE XVI. Ce que devint Olivier Twist, après qu'il eut été +réclamé par Nancy. +CHAPITRE XVII Olivier a toujours à souffrir de sa mauvaise +fortune, qui amène tout exprès à Londres un grand personnage pour +ternir sa réputation. +CHAPITRE XVIII Comment Olivier passait son temps dans la société +de ses respectables amis. +CHAPITRE XIX. Discussion et adoption d'un plan de campagne. +CHAPITRE XX. Olivier est remis entre les mains de M. Guillaume +Sikes. +CHAPITRE XXI. L'expédition. +CHAPITRE XXII Vol avec effraction. +CHAPITRE XXIII. Où l'on verra qu'un bedeau peut avoir des +sentiments. - Curieuse conversation de M. Bumble et d'une dame. +CHAPITRE XXIV. Détails pénibles, mais courts, dont la connaissance +est nécessaire pour l'intelligence de cette histoire. +CHAPITRE XXV. Où l'on retrouve M. Fagin et sa bande. +CHAPITRE XXVI. Un personnage mystérieux paraît sur la scène. - +Détails importants étroitement liés à la suite de cette histoire. +CHAPITRE XXVII. Pour réparer une impolitesse criante du premier +chapitre, qui avait planté là une dame, sans cérémonie. +CHAPITRE XXVIII. Olivier revient sur l'eau... Suite de ses +aventures. +CHAPITRE XXIX. Détails d'introduction sur les habitants de la +maison où se trouve Olivier. +CHAPITRE XXX. Ce que pensent d'Olivier ses nouveaux visiteurs. +CHAPITRE XXXI. La situation devient critique. +CHAPITRE XXXII. Heureuse existence que mène Olivier chez ses +nouveaux amis. +CHAPITRE XXXIII. Où le bonheur d'Olivier et de ses amis éprouve +une atteinte soudaine. +CHAPITRE XXXIV. Détails préliminaires sur un jeune personnage qui +va paraître sur la scène.- Aventure d'Olivier. +CHAPITRE XXXV. Résultat désagréable de l'aventure d'Olivier, et +entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose. +CHAPITRE XXXVI. Qui sera très court, et pourra paraître de peu +d'importance ici, mais qu'il faut lire néanmoins, parce qu'il +complète le précédent, et sert à l'intelligence d'un chapitre +qu'on trouvera en son lieu. +CHAPITRE XXXVII Où le lecteur, s'il se reporte au chapitre XXIII, +trouvera une contre-partie qui n'est pas rare dans l'histoire des +ménages. +CHAPITRE XXXVIII Récit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble +avec Monks. +CHAPITRE XXXIX. Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes +personnages avec lesquels il a déjà fait connaissance, et verra le +digne complot concerté entre Monks et le juif. +CHAPITRE XL. Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre +précédent. +CHAPITRE XLI. Qui montre que les surprises sont comme les +malheurs; elles ne viennent jamais seules. +CHAPITRE XLII. Une vieille connaissance d'Olivier donne des +preuves surprenantes de génie et devient un personnage public dans +la capitale. +CHAPITRE XLIII. Où l'on voit le fin Matois dans une mauvaise +passe. +CHAPITRE XLIV. Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse +qu'elle a faite à Rose Maylie. - Elle y manque. +CHAPITRE XLV. Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète. +CHAPITRE XLVI. Le rendez-vous. +CHAPITRE XLVII. Conséquences fatales. +CHAPITRE XLVIII. Fuite de Sikes. +CHAPITRE XLIX Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. - Leur +conversation. - Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur +apporte des nouvelles importantes. +CHAPITRE L. Poursuite et évasion. +CHAPITRE LI. Plus d'un mystère s'éclaircit. - Proposition de +mariage où il n'est question ni de dot ni d'épingles. +CHAPITRE LII La dernière nuit que le juif a encore à vivre. +CHAPITRE LIII. Et dernier. + + + +CHAPITRE PREMIER. +Du lieu où naquit Olivier Twist, et des circonstances qui +accompagnèrent sa naissance. + + +Parmi les divers monuments publics qui font l'orgueil d'une ville +dont, par prudence, je tairai le nom, et à laquelle je ne veux pas +donner un nom imaginaire, il en est un commun à la plupart des +villes grandes ou petites: c'est le dépôt de mendicité. Un jour, +dont il n'est pas nécessaire de préciser la date, d'autant plus +qu'elle n'est d'aucune importance pour le lecteur, naquit dans ce +dépôt de mendicité le petit mortel dont on a vu le nom en tête de +ce chapitre. + +Longtemps après que le chirurgien des pauvres de la paroisse l'eut +introduit dans ce monde de douleur, on doutait encore si le pauvre +enfant vivrait assez pour porter un nom quelconque: s'il eût +succombé, il est plus que probable que ces mémoires n'eussent +jamais paru, ou bien, ne contenant que quelques pages, ils +auraient eu l'inestimable mérite d'être le modèle de biographie le +plus concis et le plus exact qu'aucune époque ou aucun pays ait +jamais produit. + +Quoique je sois peu disposé à soutenir que ce soit pour un homme +une faveur extraordinaire de la fortune, que de naître dans un +dépôt de mendicité, je dois pourtant dire que, dans la +circonstance actuelle, c'était ce qui pouvait arriver de plus +heureux à Olivier Twist: le fait est qu'on eut beaucoup de peine à +décider Olivier à remplir ses fonctions respiratoires, exercice +fatigant, mais que l'habitude a rendu nécessaire au bien-être de +notre existence; pendant quelque temps il resta étendu sur un +petit matelas de laine grossière, faisant des efforts pour +respirer, balança pour ainsi dire entre la vie et la mort, et +penchant davantage vers cette dernière. Si pendant ce court espace +de temps Olivier eût été entouré d'aïeules empressées, de tantes +inquiètes, de nourrices expérimentées et de médecins d'une +profonde sagesse, il eût infailliblement péri en un instant; mais +comme il n'y avait là personne, sauf une pauvre vieille femme, qui +n'y voyait guère par suite d'une double ration de bière, et un +chirurgien payé à l'année pour cette besogne, Olivier et la nature +luttèrent seul à seul. Le résultat fut qu'après quelques efforts, +Olivier respira, éternua, et donna avis aux habitants du dépôt, de +la nouvelle charge qui allait peser sur la paroisse, en poussant +un cri aussi perçant qu'on pouvait l'attendre d'un enfant mâle qui +n'était en possession que depuis trois minutes et demie de ce don +utile qu'on appelle la voix. + +Au moment où Olivier donnait cette première preuve de la force et +de la liberté de ses poumons, la petite couverture rapiécée jetée +négligemment sur le lit de fer s'agita doucement. La figure pâle +d'une jeune femme se souleva péniblement sur l'oreiller, et une +voix faible articula avec difficulté ces mots: «Que je vois mon +enfant avant de mourir!» + +Le chirurgien était assis devant le feu, se chauffant et se +frottant les mains tour à tour. À la voix de la jeune femme il se +leva, et s'approchant du lit, il dit avec plus de douceur qu'on +n'en eût pu attendre de son ministère: + +«Oh! il ne faut pas encore parler de mourir. + +- Oh! non, que Dieu la bénisse, la pauvre chère femme, dit la +garde en remettant bien vite dans sa poche une bouteille dont elle +venait de déguster le contenu avec une évidente satisfaction; +quand elle aura vécu aussi longtemps que moi, monsieur, qu'elle +aura eu treize enfants et en aura perdu onze, puisque je n'en ai +plus que deux qui sont avec moi au dépôt, elle pensera autrement. +Voyons, songez au bonheur d'être mère, avec ce cher petit agneau.» + +Il est probable que cette perspective consolante de bonheur +maternel ne produisit pas beaucoup d'effet. La malade secoua +tristement la tête et tendit les mains vers l'enfant. + +Le chirurgien le lui mit dans les bras; elle appliqua avec +tendresse sur le front de l'enfant ses lèvres pâles et froides; +puis elle passa ses mains sur son propre visage, elle jeta autour +d'elle un regard égaré, frissonna, retomba sur son lit, et mourut; +on lui frotta la poitrine, les mains, les tempes; mais le sang +était glacé pour toujours: on lui parlait d'espoir et de secours; +mais elle en avait été si longtemps privée, qu'il n'en était plus +question. + +«C'est fini, madame Thingummy, dit enfin le chirurgien. + +- Ah! pauvre femme, c'est bien vrai, dit la garde en ramassant la +bouchon de la bouteille verte, qui était tombé sur le lit tandis +qu'elle se baissait pour prendre l'enfant. Pauvre femme! + +- Il est inutile de m'envoyer chercher si l'enfant crie, dit le +chirurgien d'un air délibéré; il est probable qu'il ne sera pas +bien tranquille. Dans ce cas donnez--lui un peu de gruau.» Il mit +son chapeau, et en gagnant la porte il s'arrêta près du lit et +ajouta: «C'était une jolie fille, ma foi; d'où venait-elle? + +- On l'a amenée ici hier soir, répondit la vieille femme, par +ordre de l'inspecteur; on l'a trouvée gisant dans la rue; elle +avait fait un assez long trajet, car ses chaussures étaient en +lambeaux; mais d'où venait-elle, où allait-elle? nul ne le sait.» + +Le chirurgien se pencha sur le corps, et soulevant la main gauche +de la défunte: «Toujours la vieille histoire, dit-il en hochant la +tête; elle n'a pas d'alliance... Allons! bonsoir.» + +Le docteur s'en alla dîner, et la garde, ayant encore une fois +porté la bouteille à ses lèvres, s'assit sur une chaise basse +devant le feu, et se mit à habiller l'enfant. + +Quel exemple frappant de l'influence du vêtement offrit alors le +petit Olivier Twist! Enveloppé dans la couverture qui jusqu'alors +était son seul vêtement, il pouvait être fils d'un grand seigneur +ou d'un mendiant: Il eût été difficile pour l'étranger le plus +présomptueux de lui assigner un rang dans la société; mais quand +il fut enveloppé dans la vieille robe de calicot, jaunie à cet +usage, il fut marqué et étiqueté, et se trouva, tout d'un coup à +sa place: l'enfant de la paroisse, l'orphelin de l'hospice, le +souffre-douleur affamé, destiné aux coups et aux mauvais +traitements, au mépris de tout le monde, à la pitié de personne. + +Olivier criait de toute sa force. S'il eût pu savoir qu'il était +orphelin, abandonné à la tendre compassion des marguilliers et des +inspecteurs, peut-être eût-il crié encore plus fort. + + +CHAPITRE II +Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut élevé. + + +Pendant les huit ou dix mois qui suivirent, Olivier Twist fut +victime d'un système continuel de tromperies et de déceptions; il +fut élevé au biberon: les autorités de l'hospice informèrent +soigneusement les autorités de la paroisse de l état chétif du +pauvre orphelin affamé. Les autorités de la paroisse s'enquirent +avec dignité près des autorités de l'hospice, s'il n'y aurait pas +une femme, demeurant actuellement dans l'établissement, qui fût en +état de procurer à Olivier Twist la consolation et la nourriture +dont il avait besoin; les autorités de l'hospice répondirent +humblement qu'il n'y en avait pas: sur quoi les autorités de la +paroisse eurent l'humanité et la magnanimité de décider qu'Olivier +serait _affermé_, ou, en d'autres mots, qu'il serait envoyé dans +une succursale à trois milles de là, où vingt à trente petits +contrevenants à la loi des pauvres passaient la journée à se +rouler sur le plancher sans avoir à craindre de trop manger ou +d'être trop vêtus, sous la surveillance maternelle d'une vieille +femme qui recevait les délinquants à raison de sept pence[1] par +tête et par semaine. Sept pence font une somme assez ronde pour +l'entretien d'un enfant; on peut avoir bien des choses pour sept +pence; assez, en vérité, pour lui charger l'estomac et altérer sa +santé. La vieille femme était pleine de sagesse et d'expérience; +elle savait ce qui convenait aux enfants, et se rendait +parfaitement compte de ce qui lui convenait à elle-même: en +conséquence, elle fit servir à son propre usage la plus grande +partie du secours hebdomadaire, et réduisit la petite génération +de la paroisse à un régime encore plus maigre que celui qu'on lui +allouait dans la maison de refuge où Olivier était né. Car la +bonne dame reculait prudemment les limites extrêmes de l'économie, +et se montrait philosophe consommée dans la pratique expérimentale +de la vie. + +Tout le monde connaît l'histoire de cet autre philosophe +expérimental qui avait imaginé une belle théorie pour faire vivre +un cheval sans manger, et qui l'appliqua si bien, qu'il réduisit +peu à peu la ration de son cheval à un brin de paille; sans aucun +doute, cette bête fut devenue singulièrement agile et fringante si +elle n'était pas morte, précisément vingt-quatre heures avant de +recevoir pour la première fois une forte ration d'air pur. +Malheureusement pour la philosophie expérimentale de la vieille +femme chargée d'avoir soin d'Olivier Twist, ce résultat était le +plus souvent la conséquence naturelle de son système. Juste au +moment où un enfant était venu à bout d'exister avec la plus mince +portion de la plus chétive nourriture, il arrivait, huit ou neuf +fois sur dix, qu'il avait la méchanceté de tomber malade de froid +et de faim, ou de se laisser choir dans le feu par négligence, ou +d'étouffer par accident; alors le malheureux petit être partait +pour l'autre monde, où il allait retrouver des parents qu'il +n'avait pas connus dans celui-ci. Il y avait parfois une enquête +plus intéressante que de coutume, au sujet d'un enfant qu'on +aurait étouffé en retournant un lit, ou qui serait tombé dans +l'eau bouillante un jour de blanchissage, bien que ce dernier +accident fût très rare, car à la ferme il n'était presque jamais +question de blanchissage. Alors le jury se mettait en tête de +faire quelques questions embarrassantes, ou bien les habitants de +la paroisse avaient l'audace de signer une réclamation; mais ces +impertinences étaient vite réprimées par le rapport du chirurgien +et le témoignage du bedeau: le premier déclarait qu'il avait +ouvert le corps, et qu'il n'y avait rien trouvé, ce qui était en +effet très probable, et le second jurait toujours dans le sens des +autorités de la paroisse; ce qui était d'un beau dévouement. De +plus, la commission administrative faisait des excursions +périodiques à la ferme, en ayant soin d'y envoyer toujours le +bedeau la veille pour annoncer la visite; les enfants étaient +propres et soignés quand ces messieurs venaient: pouvait-on faire +davantage? On peut croire que ce système d'éducation n'était pas +fait pour donner aux enfants beaucoup de force ni d'embonpoint. Le +jour où il eut neuf ans, Olivier Twist était un enfant pâle et +chétif, de petite taille et singulièrement fluet. + +Mais il devait à la nature ou à ses parents un esprit vif et +droit, qui n'avait pas eu de peine à se développer sans être gêné +par la matière, grâce au régime de privations de l'établissement, +et c'est peut-être à cela qu'il était même redevable d'avoir pu +atteindre le neuvième anniversaire de sa naissance; quoi qu'il en +soit, ce jour-là il avait neuf ans, et il était dans la cave au +charbon avec deux de ses petits compagnons, qui, après avoir +partagé avec lui une volée de coups, avaient été enfermés pour +avoir eu l'audace de se plaindre de ce qu'ils avaient faim. Tout à +coup Mme Mann, l'excellente directrice de la maison, fut surprise +par l'apparition imprévue du bedeau M. Bumble, qui tâchait +d'ouvrir la porte du jardin. + +«Bonté divine! est-ce vous, monsieur Bumble? dit Mme Mann, mettant +la tête à la fenêtre, en simulant une grande joie. Suzanne, faites +monter Olivier et les deux petits garnements, et débarbouillez-les +bien vite. Mon Dieu, que je suis heureuse de vous voir, monsieur +Bumble!» + +M. Bumble était gros et irritable; aussi, au lieu de répondre +poliment à cet accueil affectueux, se mit-il à secouer de toute sa +force le petit loquet, et à donner dans la porte un coup de pied, +mais un vrai coup de pied de bedeau. + +«Là! est-il possible? dit Mme Mann courant ouvrir la porte; +pendant ce temps on avait rendu la liberté aux enfants. Comment +ai-je pu oublier que la porte était fermée en dedans, à cause de +ces chers enfants? Veuillez entrer, monsieur, veuillez entrer, je +vous prie, monsieur Bumble.» + +Quoique cette invitation fût faite avec une courtoisie qui aurait +adouci le coeur d'un marguillier, elle ne toucha nullement le +bedeau. + +«Est-ce que vous trouvez respectueux et convenable, madame Mann, +demanda M. Bumble en serrant fortement sa canne, de faire attendre +les fonctionnaires de la paroisse à la porte de votre jardin, +quand ils viennent remplir leurs fonctions paroissiales et visiter +les enfants de la paroisse? Est-ce que vous oubliez, madame Mann, +que vous êtes pour ainsi dire déléguée de la paroisse et +stipendiée par elle? + +- Oh non! monsieur Bumble, répondit Mme Mann bien humblement; mais +j'étais allée dire à un ou deux de ces chers enfants qui vous +aiment tant, que c'était vous qui veniez, monsieur Bumble.» + +M. Bumble avait une haute idée de son talent oratoire et de son +importance; il avait fait parade de l'un et sauvegardé l'autre: il +se calma. + +«C'est bon, c'est bon, madame Mann, répondit-il d'un ton plus +calme; c'est possible, c'est possible; entrons, madame Mann; je +viens pour affaires; j'ai à vous parler.» + +Madame Mann introduisit le bedeau dans une petite pièce, pavée en +briques, approcha de lui un siège, et s'empressa de le débarrasser +de son tricorne et de sa canne qu'elle posa devant lui sur la +table; M. Bumble essuya son front couvert de sueur, jeta un regard +de complaisance sur son tricorne et sourit. Oui, il sourit; après +tout, un bedeau est un homme, et M. Bumble sourit. + +«N'allez pas vous fâcher de ce que je vais vous dire, observa +Mme Mann avec une douceur engageante. Vous venez de faire une +longue course, sans quoi je n'en parlerais pas; prendriez-vous une +petite goutte de quelque chose, monsieur Bumble? + +- Rien, absolument rien, dit M, Bumble en refusant de la main avec +dignité, mais avec douceur. + +- Vous ne me refuserez pas, dit Mme Mann, qui avait observé le ton +et le geste du bedeau; rien qu'une petite goutte, avec un peu +d'eau fraîche et un morceau de sucre.» + +M. Bumble toussa. + +«Si peu que rien, dit Mme Mann, de sa voix la plus engageante. + +- Que voulez-vous me donner? demanda le bedeau. + +- Faut bien que j'en aie un peu à la maison, pour mettre dans la +bouillie de ces chers enfants, quand ils sont malades, répondit +Mme Mann en ouvrant un petit buffet, d'où elle tira une bouteille +et un verre; c'est du gin. + +- Est-ce que vous donnez de la bouillie aux enfants, madame Mann? +demanda Bumble, en suivant de l'oeil l'intéressante opération du +mélange. + +- Ah! oui, que je leur en donne, dit-elle, quoique _l'arrow-root_ +coûte bien cher; mais je ne puis les voir souffrir, c'est plus +fort que moi, voyez-vous, monsieur. + +- C'est bien, dit M. Bumble, c'est très bien, vous êtes une femme +compatissante, madame Mann. (Elle pose le verre sur la table.) Je +saisirai la première occasion de dire cela au comité, madame Mann. +(Il approche le verre.) Ces enfants ont en vous une mère, madame +Mann. (Il agite le gin et l'eau.) Je bois de tout mon coeur à +votre santé, madame Mann. (Il en avale la moitié.) Maintenant, +causons d'affaires, dit le bedeau, en tirant de sa poche un petit +portefeuille de cuir: l'enfant qui a été ondoyé sous le nom +d'Olivier Twist a aujourd'hui neuf ans... + +- Le cher enfant! dit Mme Mann en se frottant l'oeil gauche avec +le coin de son tablier. + +- Et, malgré l'offre d'une récompense de dix livres sterling, +qu'on a élevée successivement jusqu'à douze; malgré des efforts +incroyables et, si j'ose dire, surnaturels, de la part de la +paroisse, dit Bumble, il a été impossible de découvrir qui est le +père, pas plus que le nom ou la condition de la mère.» + +Mme Mann leva les mains en signe d'étonnement, puis dit après un +moment de réflexion: «Mais alors, comment se fait-il qu'il ait un +nom?» + +Le bedeau se redressa fièrement: «C'est moi qui l'ai inventé, dit- +il. + +- Vous! monsieur Bumble? + +- Moi-même, madame Mann: nous nommons nos enfants trouvés par +ordre alphabétique; le dernier était à la lettre S, je le nommai +Swubble; celui-ci était à la lettre T, je le nommai Twist; le +suivant s'appellera Unwin, un autre Vilkent. J'ai des noms tout +prêts d'un bout à l'autre de l'alphabet; et arrivé au Z, on +recommence. + +- Vous êtes joliment lettré, monsieur, dit Mme Mann. + +- Mais oui, c'est possible, c'est bien possible, madame Mann,» dit +le bedeau, évidemment satisfait du compliment. Il finit d'avaler +son genièvre et ajouta: «Comme Olivier est maintenant trop grand +pour rester ici, le conseil a résolu de le faire revenir au dépôt, +et je suis venu moi-même le chercher. Amenez-le-moi tout de suite. + +- Vous allez le voir à l'instant,» dit Mme Mann, en quittant la +salle. + +Olivier, qui, pendant ce temps, avait été débarrassé, autant du +moins qu'il était possible de le faire en une fois, de la crasse +qui couvrait sa figure et ses mains, fut bientôt introduit par sa +bienveillante protectrice. + +«Olivier, saluez monsieur,» dit Mme Mann. + +Olivier salua à la fois le bedeau sur sa chaise, et le tricorne +sur la table. + +«Voulez-vous venir avec moi, Olivier?» dit le bedeau avec majesté? + +Olivier était sur le point de dire qu'il ne demandait pas mieux +que de s'en aller avec n'importe qui, lorsque, levant les yeux, il +saisit un coup d'oeil de Mme Mann, qui s'était placée derrière la +chaise du bedeau, lui montrant le poing avec fureur; il comprit +tout de suite ce que cela voulait dire, car ce poing avait été +trop souvent imprimé sur son dos pour n'être pas gravé +profondément dans sa mémoire. + +«Est-ce que Mme Mann ne viendra pas avec moi? demanda le pauvre +Olivier. + +- Non, c'est impossible, répondit M. Bumble; mais elle viendra +vous voir de temps en temps.» + +Ce n'était pas très consolant pour l'enfant; mais, tout jeune +qu'il était, il eut assez de sens pour feindre un grand chagrin de +s'en aller: il n'était pas difficile au pauvre enfant de verser +des larmes; la faim et les coups fraîchement reçus sont très +utiles quand on a besoin de pleurer; et Olivier se mit à pleurer +de la manière la plus naturelle. + +Mme Mann lui donna mille baisers et, ce qui valait mieux, une +tartine de pain et de beurre, pour qu'il n'eût pas l'air trop +affamé en arrivant au dépôt. Un morceau de pain à la main, et +coiffé de la petite casquette de drap brun des enfants de la +paroisse, Olivier fut emmené par M. Bumble hors de cet affreux +séjour, où jamais une parole ni un regard d'affection n'avait +embelli ses tristes années d'enfance. Et pourtant il éclata en +sanglots quand la porte se referma derrière lui; quelque +misérables que fussent les petits compagnons d'infortune qu'il +quittait, c'étaient les seuls amis qu'il eût jamais connus, et le +sentiment de son isolement dans ce vaste univers se fit jour pour +la première fois dans le coeur de l'enfant. + +M. Bumble marchait à grand pas, et le petit Olivier, serrant bien +fort le parement galonné du bedeau, trottait à côté de lui, et +demandait à chaque instant s'ils n'allaient pas bientôt arriver. +M. Bumble répondait à ses questions d'une manière brève et dure: +il n'éprouvait plus l'influence bienfaisante qu'exerce le genièvre +sur certains coeurs, et il était redevenu bedeau. + +Il n'y avait pas un quart d'heure qu'Olivier avait franchi le +seuil du dépôt de mendicité, et il avait à peine fini de faire +disparaître un second morceau de pain, quand M. Bumble, qui +l'avait confié aux soins d'une vieille femme, revint lui dire que +c'était jour de conseil et que le conseil le mandait. + +Olivier, qui n'avait pas une idée précise de ce que c'était qu'un +conseil, fut fort étonné à. cette nouvelle, ne sachant pas trop +s'il devait rire ou pleurer; du reste, il n'eut pas le temps de +faire de longues réflexions: M. Bumble lui donna un petit coup de +canne sur la tête pour le rendre attentif, un autre sur le dos +pour le rendre alerte, lui ordonna de le suivre, et le conduisit +dans une grande pièce badigeonnée de blanc, où huit ou dix gros +messieurs siégeaient autour d'une table, au bout de laquelle un +monsieur d'une belle corpulence, au visage rond et rouge, était +assis dans un fauteuil plus élevé que les autres. + +«Saluez le conseil,» dit Bumble. + +Olivier essuya deux ou trois larmes qui roulaient dans ses yeux, +et salua la table du conseil. + +- Votre nom, petit? dit le monsieur qui occupait le fauteuil. + +Olivier eut peur à la vue de tant de messieurs, et resta interdit. +Le bedeau lui appliqua sur le dos un nouveau coup qui le fit +pleurer; aussi répondit-il bien bas et d'une voix tremblante; sur +quoi un monsieur à gilet blanc dit qu'il était un idiot, moyen +excellent pour donner un peu d'assurance à l'enfant et le mettre à +son aise. + +«Écoutez-moi, petit, dit le président; vous savez que vous êtes +orphelin, je suppose? + +- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda le pauvre Olivier. + +- Cet enfant est idiot, j'en étais sûr, dit le monsieur au gilet +blanc, d'un ton péremptoire. + +- Chut! dit le monsieur qui avait parlé le premier; vous savez que +vous n'avez ni père ni mère, et que vous êtes élevé aux frais de +la paroisse, n'est-ce pas? + +- Oui, monsieur, répondit Olivier en pleurant amèrement. + +- Pourquoi donc pleurez-vous? demanda le monsieur au gilet blanc. +(C'était en effet bien extraordinaire; qu'avait donc cet enfant à +pleurer ainsi?) + +- J'espère que vous faites vos prières tous les soirs, dit un +autre monsieur d'un ton rechigné, et que vous priez en bon +chrétien pour ceux qui vous nourrissent et qui ont soin de vous? + +- Oui, monsieur,» balbutia l'enfant. + +Le monsieur qui venait de parler avait raison: il eût fallu en +effet qu'Olivier fût un bon chrétien et même un chrétien modèle, +s'il eut prié pour ceux qui le nourrissaient et qui avaient soin +de lui; mais il ne le faisait pas, parce qu'on ne le lui avait pas +enseigné. + +«C'est bien, dit le président à mine rubiconde; vous êtes ici pour +votre éducation et pour apprendre un métier utile. + +- Aussi, demain matin à six heures vous commencerez à éplucher de +l'étoupe,» dit le bourru au gilet blanc. + +Faire éplucher de l'étoupe à Olivier, c'était combiner ensemble +d'une manière très simple les deux bienfaits qu'on lui accordait; +il reconnut l'un et l'autre par un profond salut à l'instigation +du bedeau, puis on l'emmena dans une grande salle de l'hospice, +où, sur un lit bien dur, il s'endormit en sanglotant: preuve +éclatante de la douceur des lois de notre heureux pays, qui +n'empêchent pas les pauvres de dormir! + +Pauvre Olivier! Endormi dans l'heureuse ignorance de ce qui se +passait autour de lui, il ne songeait guère que ce jour-là même le +conseil venait de prendre une décision qui devait exercer sur sa +destinée ultérieure une influence irrésistible: mais la décision +était prise; et voici quelle elle était. + +Les membres du conseil d'administration étaient des hommes pleins +de sagesse et d'une philosophie profonde: en fixant leur attention +sur le dépôt de mendicité, ils avaient découvert tout à coup ce +que des esprits vulgaires n'eussent jamais aperçu, que les pauvres +s'y plaisaient! C'était pour les classes pauvres un séjour plein +d'agrément, une taverne où l'on n'avait rien à payer, où l'on +avait toute l'année le déjeuner, le dîner, le thé et le souper; +c'était un véritable Élysée de briques et de mortier, où l'on +n'avait qu'à jouir sans travailler. + +«Oh! oh! se dit le conseil d'un air malin; nous sommes gens à +remettre les choses en ordre; nous allons faire cesser cela tout +de suite.» Sur ce ils posèrent en principe que les pauvres +auraient le choix (car on ne forçait personne, bien entendu) de +mourir de faim lentement s'ils restaient au dépôt, ou tout d'un +coup s'ils en sortaient. À cet effet, ils passèrent un marché avec +l'administration des eaux pour en obtenir une quantité illimitée, +et avec un marchand de blé pour avoir à des périodes déterminées +une petite quantité de farine d'avoine: ils accordèrent trois +légères rations de gruau clair par jour, un oignon deux fois par +semaine, et la moitié d'un petit pain le dimanche. Ils prirent, +relativement aux femmes, beaucoup d'autres dispositions sages et +humaines, qu'il est inutile de rapporter: ils entreprirent, par +pure bonté, de séparer par une espèce de divorce les pauvres gens +mariés, ce qui leur épargnait les frais énormes d'un procès devant +la cour ecclésiastique; et, au lieu d'obliger le mari à soutenir +sa famille par son travail, ils lui arrachèrent sa famille et le +rendirent célibataire. On ne saurait dire combien de gens dans +toutes les classes de la société eussent voulu profiter de ces +deux bienfaits; mais les administrateurs étaient des hommes +prévoyants et avaient obvié à cette difficulté: pour jouir de ces +bienfaits il fallait vivre au dépôt, et y vivre de gruau; cela +effrayait les gens. + +Six mois après l'arrivée d'Olivier Twist, le nouveau système était +en pleine vigueur. Dans le début, il fut un peu coûteux; il fallut +payer davantage à l'entrepreneur des pompes funèbres, et rétrécir +les vêtements de tous les pauvres, amaigris et réduits à rien +après une semaine ou deux de gruau; mais le nombre des habitants +du dépôt de mendicité diminua beaucoup, et les administrateurs +étaient dans le ravissement. + +L'endroit où mangeaient les enfants était une grande salle pavée, +au bout de laquelle était une chaudière d'où le chef du dépôt, +couvert d'un tablier et aidé d'une ou deux femmes, tirait le gruau +aux heures des repas. Chaque enfant en recevait plein une petite +écuelle et jamais davantage, sauf les jours de fête, où il avait +en plus deux onces un quart de pain; les bols n'avaient jamais +besoin d'être lavés: les enfants les polissaient avec leurs +cuillers jusqu'à ce qu'ils redevinssent luisants; et, quand ils +avaient terminé cette opération, qui n'était jamais longue, car +les cuillers étaient presque aussi grandes que les bols, ils +restaient en contemplation devant la chaudière avec des yeux si +avides qu'ils semblaient la dévorer de leurs regards, et ils se +léchaient les doigts pour ne pas perdre quelques petites gouttes +de gruau qui avaient pu s'y attacher. Les enfants ont en général +un excellent appétit; Olivier Twist et ses compagnons souffrirent +pendant trois mois les tortures d'une lente consomption, et la +faim finit par les égarer à ce point qu'un enfant, grand pour son +âge et peu habitué à une telle existence (car son père avait tenu +une petite échoppe de traiteur), donna à entendre à ses camarades +que, s'il n'avait pas une portion de plus de gruau par jour, il +craignait de dévorer une nuit l'enfant qui partageait son lit, et +qui était jeune et faible: il avait, en parlant ainsi, l'oeil +égaré et affamé, et ses compagnons le crurent; on délibéra. On +tira au sort pour savoir qui irait le soir même au souper demander +au chef une autre portion; le sort tomba sur Olivier Twist. + +Le soir venu, les enfants prirent leurs places; le chef de +l'établissement, affublé de son costume de cuisinier, était en +personne devant la chaudière; on servit le gruau; on dit un long +_benedictus_ sur ce chétif ordinaire. Le gruau disparut; les +enfants se parlaient à l'oreille, faisaient des signes à Olivier, +et ses voisins le poussaient du coude. Tout enfant qu'il était, la +faim l'avait exaspéré, et l'excès de la misère l'avait rendu +insouciant; il quitta sa place, et, s'avançant l'écuelle et la +cuiller à la main, il dit, tout effrayé de sa témérité: + +«J'en voudrais encore, monsieur, s'il vous plaît.» + +Le chef, homme gras et rebondi, devint pâle; stupéfait de +surprise, il regarda plusieurs fois le petit rebelle; puis il +s'appuya sur la chaudière pour se soutenir; les vieilles femmes +qui l'aidaient étaient saisies d'étonnement, et les enfants de +terreur. + +«Comment! dit enfin le chef d'une voix altérée. + +- J'en voudrais encore, monsieur, s'il vous plaît,» répondit +Olivier. + +Le chef dirigea vers la tête d'Olivier un coup de sa cuiller à +pot, l'étreignit dans ses bras, et appela à grands cris le bedeau. + +Le conseil siégeait en séance solennelle quand M. Bumble tout hors +de lui, se précipita dans la salle, et s'adressant au président, +lui dit: + +«Monsieur Limbkins, je vous demande pardon, monsieur, Olivier +Twist en a redemandé.» + +Ce fut une stupéfaction générale; l'horreur était peinte sur tous +les visages. + +«Il en a redemandé, dit M. Limbkins? calmez-vous, Bumble, et +répondez-moi clairement. Dois-je comprendre qu'il a redemandé de +la nourriture, après avoir mangé le souper alloué par le +règlement? + +- Oui, monsieur, répondit Bumble. + +- Cet enfant-là se fera pendre, dit le monsieur au gilet blanc; +oui, cet enfant-là se fera pendre.» + +Personne ne contredit cette prédiction. Une discussion très vive +eut lieu; Olivier fut mis au cachot, et le lendemain matin, un +avis affiché à la porte offrait une récompense de cinq livres +sterling[2] à quiconque voudrait débarrasser la paroisse d'Olivier +Twist; en d'autres termes, on offrait cinq livres sterling et +Olivier Twist à quiconque, homme ou femme, aurait besoin d'un +apprenti pour n'importe quel commerce ou quelle besogne. + +«De ma vie vivante, je n'ai jamais été plus certain d'une chose, +disait le monsieur au gilet blanc en frappant à la porte le +lendemain matin et en lisant l'affiche; de ma vie vivante, je n'ai +jamais été plus certain d'une chose! c'est que cet enfant-là se +fera pendre.» + +Comme je me propose, dans la suite de ce récit, de montrer si le +monsieur au gilet blanc eut raison ou non, je nuirais peut-être à +l'intérêt de ma narration (si toutefois elle en a), en faisant +pressentir si la vie d'Olivier Twist eut ou non ce terrible +dénoûment. + + +CHAPITRE III +Comment Olivier Twist fut sur la point d'attraper une place qui +n'eût pas été une sinécure. + + +Après avoir commis le crime impardonnable de redemander du gruau, +Olivier resta pendant huit jours étroitement enfermé dans le +cachot où l'avaient envoyé la miséricorde et la sagesse du conseil +d'administration. On pouvait supposer, au premier abord, que, s'il +eût accueilli avec respect la prédiction du monsieur au gilet +blanc, il aurait pu établir, une fois pour toutes, la réputation +prophétique de ce sage administrateur, en accrochant un bout de +son mouchoir à un clou dans la muraille, et en se suspendant à +l'autre. Il n'y avait qu'un obstacle à l'exécution de cet acte: +c'est que, par ordre exprès du conseil, signé, paraphé et scellé +de tous les membres, les mouchoirs, étant considérés comme objets +de luxe, avaient été, à toujours, interdits aux pauvres du dépôt; +l'âge si tendre d'Olivier était un second obstacle aussi sérieux; +il se contenta de pleurer amèrement pendant des journées entières; +et, quand venaient les longues et tristes heures de la nuit, il +mettait ses petites mains devant ses yeux pour ne pas voir +l'obscurité, et se blottissait dans un coin pour tâcher de dormir; +parfois il s'éveillait en sursaut et tout tremblant; il se collait +contre le mur, comme s'il trouvait, à toucher cette surface dure +et froide, une protection contre les ténèbres et la solitude qui +l'environnaient. + +Il ne faut pas que les ennemis du _Système_ s'imaginent que, +pendant la durée de son emprisonnement, Olivier fut privé du +bienfait de l'exercice, du plaisir de la société, ou des +consolations de la religion. Quant à l'exercice, comme le temps +était beau et froid, il avait la permission de se laver tous les +matins sous la pompe, dans une cour pavée, en présence de +M. Bumble, qui, pour l'empêcher de s'enrhumer, activait chez lui +la circulation du sang au moyen de fréquents coups de canne. Quant +à la société, on l'amenait tous les deux jours dans le réfectoire +des enfants, et on lui administrait une verte correction, pour le +bon exemple et l'édification des autres. Bien loin de lui refuser +les avantages des consolations religieuses, on le faisait entrer, +à coups de pieds, dans la salle, tous les soirs, à l'heure de la +prière, et il avait la permission d'écouter, pour sa plus grande +consolation, la prière de ses camarades, revue et augmentée par le +conseil, dans laquelle ils demandaient d'être bons, vertueux, +contents et obéissants, et d'être préservés des fautes et des +vices d'Olivier Twist, qu'on présentait ainsi comme exclusivement +placé sous le patronage et la protection de Satan, comme un +échantillon direct des produits de la manufacture du diable. + +Tandis que les affaires d'Olivier prenaient cette tournure +favorable et avantageuse, il advint un matin que M. Gamfield, +ramoneur de son métier, descendait la grande rue en se creusant la +tête pour savoir comment il payerait plusieurs termes de loyer, +pour lesquels son propriétaire devenait fort exigeant. Il avait +beau supputer et calculer, il ne pouvait arriver au chiffre de +cinq livres sterling dont il avait besoin. Dans son désespoir de +ne pouvoir parfaire cette somme, il se frappait le front, puis +frappait son baudet alternativement, lorsque, en passant devant le +dépôt, il jeta les yeux sur l'affiche collée sur la porte. + +«Oh, oh!» dit M. Gamfield à son baudet. + +Le baudet était en ce moment tout à fait distrait: il se demandait +probablement s'il n'aurait pas à son déjeuner un ou deux trognons +de choux pour se régaler, quand il serait débarrassé des deux sacs +de suie qu'il traînait sur une petite charrette; il ne prit pas +garde à l'ordre de son maître et continua son chemin. + +M. Gamfield adressa au baudet un gros juron, courut après lui, et +lui appliqua sur la tête un coup qui eût brisé tout autre crâne +que celui d'un baudet; puis, saisissant la bride, il lui secoua +rudement la mâchoire pour le rappeler à l'obéissance; il lui fit +ainsi faire volte-face et lui donna un autre coup sur la tête, de +manière à l'étourdir jusqu'à son retour; ensuite il monta sur le +perron pour lire l'affiche. + +Le monsieur au gilet blanc était debout devant la porte, les mains +derrière le dos, après avoir opiné avec profondeur dans la salle +du conseil; il avait assisté à la petite dispute entre M. Gamfield +et le baudet; il sourit avec satisfaction en voyant le ramoneur +s'approcher de l'affiche, car il vit tout de suite que M. Gamfield +était bien le maître qui convenait à Olivier. M. Gamfield sourit +aussi, en parcourant l'affiche, car c'était justement cinq livres +sterling qu'il lui fallait; et, quant à l'enfant dont il devait se +charger, il pensa, d'après le régime du dépôt, qu'il devait être +de taille à grimper dans un tuyau de poêle; il relut l'avis d'un +bout à l'autre, syllabe par syllabe; puis, portant +respectueusement la main à sa casquette fourrée, il aborda le +monsieur au gilet blanc. + +«Il y a ici un enfant que la paroisse veut mettre en +apprentissage? dit M. Gamfield. + +- Oui, mon bon homme, dit le monsieur au gilet blanc avec un +sourire bienveillant. Que lui voulez-vous? + +- Si la paroisse veut qu'il apprenne un état bien agréable, comme +de ramoner les cheminées par exemple, dit M. Gamfield, j'ai besoin +d'un apprenti, et je suis disposé à m'en charger. + +- Entrez,» dit le monsieur au gilet blanc. + +M. Gamfield alla d'abord donner à son âne un coup sur la tête et +une rude secousse à la mâchoire, par manière de précaution, pour +qu'il ne lui prît pas fantaisie de s'en aller, puis suivit le +monsieur au gilet blanc dans la salle où Olivier Twist avait vu le +gentleman pour la première fois. + +«C'est un état bien sale, dit M. Limbkins, quand Gamfield eut +réitéré sa demande. + +- On a vu des enfants qui ont été étouffés dans les cheminées, dit +un autre monsieur. + +- C'est à cause qu'on mouillait la paille avant de l'allumer pour +les faire redescendre, dit Gamfield; il n'y a que de la fumée, pas +de flamme. D'ailleurs, la fumée n'est bonne à rien pour faire +descendre un enfant; elle ne fait que l'endormir, et c'est +justement ce qu'il veut; les enfants sont très entêtés, voyez- +vous, très paresseux; il n'y a rien de si bon qu'une belle flamme +pétillante pour les faire descendre quatre à quatre; ça vaut mieux +pour eux, voyez-vous, à cause que, s'ils sont pris dans la +cheminée, ils se trémoussent mieux pour se tirer d'affaire, quand +ils se sentent rôtir la plante des pieds.» + +Cet éclaircissement parut amuser beaucoup le monsieur au gilet +blanc, mais un coup d'oeil plus grave de M. Limbkins mit fin à sa +gaieté. Le conseil se mit à délibérer pendant quelques minutes, +mais à voix si basse, qu'on n'entendait que ces mots: + +«Diminution de dépenses; soyons économes; l'occasion de publier un +bon rapport.» Encore n'entendait-on ces expressions que parce +qu'elles étaient répétées souvent avec énergie. + +Enfin cette conversation à voix basse eut un terme, et les membres +du conseil ayant repris leurs sièges et leur attitude majestueuse, +M. Limbkins dit: + +«Nous avons examiné votre demande, et nous ne pouvons +l'accueillir. + +- Nous la repoussons complètement, dit le monsieur au gilet blanc. + +- Sans hésitation,» ajoutèrent les autres membres. + +M. Gamfield se trouvait sous le coup de l'accusation frivole +d'avoir déjà fait périr trois ou quatre enfants sous le bâton; il +lui vint à l'esprit que le conseil, par un singulier caprice, +faisait peut-être entrer en ligne de compte dans sa décision cette +circonstance accessoire. S'il en était ainsi, les administrateurs +sortaient évidemment de leur manière de faire habituelle; +pourtant, comme Gamfield ne se souciait nullement de raviver ce +souvenir, il se mit à tourner sa casquette dans ses doigts, et +s'éloigna lentement de la table: + +«Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas me le donner? dit-il en +s'arrêtant sur la seuil de la porte. + +- Non, répondit M. Limbkins; ou du moins, comme c'est un métier +malpropre, nous sommes d'avis que la récompense offerte devrait +être diminuée.» + +La physionomie de M. Gamfield devint radieuse; il se rapprocha +bien vite de la table et dit: + +«Combien voulez-vous me donner, messieurs? Voyons, ne soyez pas +trop durs pour un pauvre homme; combien me donneriez-vous? + +- Il me semble, que ce serait bien assez de trois livres dix +schellings, dit M. Limbkins. + +- C'est encore dix schellings de trop, dit le monsieur au gilet +blanc. + +- Allons, dit Gamfield, mettons quatre livres, messieurs, mettez +quatre livres, et vous en êtes à tout jamais débarrassés! Est-ce +dit? + +- Trois livres dix schellings, répéta M. Limbkins avec fermeté. + +- Tenez, messieurs, partageons le différend, dit Gamfield avec +insistance; trois livres quinze schellings. + +- Pas une obole de plus, répondit M. Limbkins avec la même +fermeté. + +- Vous êtes pour moi d'une dureté désolante, dit Gamfield avec +hésitation. + +- Bah! bah! sottise! dit le monsieur au gilet blanc; ce serait +encore une bonne affaire que de le prendre pour rien; prenez-le, +niais que vous êtes; c'est un enfant comme il vous en faut, il a +souvent besoin de correction; cela lui fera du bien; et son +entretien ne sera guère coûteux, car depuis sa naissance il n'a +jamais eu d'indigestion. Ah! ah! ah!» + +M. Gamfield jeta un coup d'oeil sournois sur les membres du +conseil, et, voyant le sourire sur toutes les figures, il se +laissa aller à rire aussi lui-même. + +L'affaire fut conclue, et M. Bumble reçut l'ordre de mener le jour +même Olivier Twist devant le magistrat qui devait signer et +approuver le contrat d'apprentissage. + +En conséquence de cette détermination, le petit Olivier fut, à sa +grande surprise, tiré de sa prison, et on lui fit mettre une +chemise blanche. À peine avait-il terminé cette toilette +inaccoutumée que M. Bumble lui apporta un bol de gruau, et, comme +aux jours de fête, deux onces un quart de pain. + +À cette vue, Olivier se mit à pleurer à chaudes larmes, pensant +avec assez de vraisemblance que, si on l'engraissait de la sorte, +c'est que le conseil avait l'arrière-pensée décidée de le tuer +dans quelque vue d'utilité humanitaire. + +«N'allez pas vous rendre les yeux rouges, Olivier, mais mangez +bien et soyez content, dit M. Bumble d'un air magistral; vous +allez entrer en apprentissage, Olivier. + +- En apprentissage, monsieur! dit l'enfant tout tremblant. + +- Oui, Olivier, dit M. Bumble; les hommes bienfaisants et généreux +qui vous tiennent lieu de père, Olivier, puisque vous n'en avez +pas, vont vous mettre en apprentissage, vous lancer dans la vie, +faire de vous un homme, bien qu'il en coûte à la paroisse trois +livres dix schellings. Trois livres dix schellings, Olivier! +soixante-dix schellings! Cent quarante pièces de six pence! Et +tout cela pour un misérable orphelin, qui n'est aimé de personne!» + +M. Bumble s'arrêta pour reprendre haleine, après avoir prononcé +cette allocution d'un ton doctoral; les larmes inondaient le +visage du pauvre enfant et il sanglotait amèrement. + +«Allons, dit M. Bumble avec moins d'emphase, car son amour-propre +était flatté de l'impression que causait son éloquence; allons, +Olivier, essuyez vos yeux avec les manches de votre veste, et ne +pleurez pas dans votre gruau; c'est agir comme un sot, Olivier.» +Sans aucun doute, car il y avait déjà assez d'eau dans le gruau +sans cela. + +En se rendant chez le magistrat, M. Bumble apprit à Olivier que +tout ce qu'il avait à faire, c'était de paraître bien content, et, +quand on lui demanderait s'il voulait entrer en apprentissage, de +dire qu'il ne demandait pas mieux. Olivier promit d'obtempérer à +ces deux injonctions, d'autant plus que M. Bumble lui donna +doucement à entendre que, s'il y manquait, on ne pouvait répondre +de ce qui lui en adviendrait. Arrivé au bureau du magistrat, il +fut enfermé seul dans un petit cabinet, où M. Bumble lui ordonna +de l'attendre. + +L'enfant y resta une demi-heure, palpitant de crainte, et au bout +de ce temps M. Bumble entr'ouvrit la porte, montra sa tête sans +tricorne et dit à haute voix: + +«Olivier, mon ami, venez trouver le magistrat.» En même temps, +lançant à l'enfant un regard menaçant, il ajouta tout bas: +«Attention à ce que je t'ai dit, petit vaurien.» + +En entendant ces deux manières de parler un peu contradictoires, +Olivier regarda ingénument M. Bumble avec de grands yeux; mais +celui-ci prévint toute observation de la part de l'enfant, en +l'introduisant tout de suite dans une pièce voisine, dont la porte +était ouverte. C'était une grande salle avec une grande fenêtre. +Derrière un bureau élevé, siégeaient deux vieux messieurs à tête +poudrée, dont l'un lisait un journal, tandis que l'autre, à l'aide +d'une paire de lunettes d'écaille, parcourait un petit parchemin +étalé devant lui. Devant le bureau, M. Limbkins était debout d'un +côté, et de l'autre M. Gamfield, avec sa figure noire de suie, +tandis que deux ou trois gros gaillards à bottes à revers +paradaient dans la salle. + +Le vieux monsieur à lunettes s'assoupit peu à peu sur le petit +morceau de parchemin, et il y eut une courte pause, après +qu'Olivier eut été placé par M. Bumble en face du bureau. + +«Voici l'enfant, Votre Honneur,» dit M. Bumble. + +Le vieux monsieur qui lisait le journal leva un instant la tête, +et éveilla son voisin en le tirant par la manche. + +«Ah! voici l'enfant? dit le vieux monsieur. + +- Oui, monsieur, répondit M. Bumble. Saluez le magistrat, mon ami. + +Olivier s'arma de courage et salua de son mieux. Les yeux fixés +sur la perruque poudrée des magistrats, il se demandait s'ils +venaient tous au monde avec cette étoupe blanche sur la tête, et +si c'était à cela qu'ils étaient redevables d'être magistrats. + +«Eh bien! dit le vieux monsieur, je suppose qu'il a du goût pour +l'état de ramoneur? + +- Il en raffole, Votre Honneur, répondit Bumble en pinçant +sournoisement Olivier, pour lui faire comprendre qu'il ne devait +pas dire le contraire. + +- Il veut être ramoneur, n'est-ce pas? demanda le vieux monsieur. + +- Si demain on voulait lui faire embrasser un autre état, il se +sauverait immédiatement, répondit Bumble. + +- Et voici l'homme qui doit être son maître? Vous, monsieur? Vous +le traiterez bien, n'est-ce pas? Vous le nourrirez, enfin vous en +aurez bien soin? dit le vieux monsieur. + +- Quand je dis oui, c'est oui, répondit M. Gamfield d'un air +rébarbatif. + +- Vous avez le ton brusque, mon ami, mais vous avez l'air d'un +honnête homme plein de franchise, dit le vieux monsieur en +tournant ses lunettes vers le candidat à la prime de cinq livres +sterling, dont l'extérieur hideux respirait la cruauté; mais le +magistrat était presque aveugle et moitié en enfance: aussi ne +pouvait-on s'attendre qu'il vit aussi clair que tout le monde. + +- Je m'en flatte, monsieur, dit M. Gamfield avec un affreux +sourire. + +- Je n'en doute pas, mon ami, répondit le vieux monsieur en +affermissant ses lunettes sur son nez et en cherchant des yeux +l'encrier. + +C'était le moment critique de la destinée d'Olivier. Si l'encrier +s'était trouvé à la place où le vieux monsieur le cherchait, il y +eût trempé sa plume, il eût signé l'acte d'apprentissage, et +Olivier eût été emmené sur l'heure. Mais le hasard voulut que +l'encrier fût précisément sous son nez, et qu'il le cherchât des +yeux de tous côtés sans l'apercevoir. Pendant cette recherche, il +jeta les yeux en face de lui, et son regard rencontra la figure +pâle et bouleversée d'Olivier Twist, qui, en dépit des coups +d'oeil significatifs et des pinçons de Bumble, considérait +l'extérieur affreux de son futur maître avec une expression +d'horreur et de crainte, trop visible pour échapper même à un +magistrat à demi aveugle. + +Le vieux monsieur s'arrêta, posa sa plume et regarda M. Limbkins +qui prit une prise de tabac, en affectant un air de gaieté et +d'indifférence. + +«Mon enfant,» dit le vieux monsieur en se penchant sur le bureau. + +Olivier tressaillit à cette parole, et on peut excuser son +trouble, car ces mots étaient dits d'un ton bienveillant, et un +bruit inconnu effraye toujours; il trembla de tout son corps et +fondit en larmes. + +«Mon enfant, dit le vieux monsieur, vous avez l'air pâle et +épouvanté; pourquoi cela? + +- Éloignez-vous un peu de lui, bedeau, dit l'autre magistrat en +posant son journal et en se penchant vers Olivier d'un air +d'intérêt. Voyons, mon enfant, qu'avez-vous? n'ayez pas peur.» + +Olivier tomba à genoux, et, joignant les mains, supplia les +magistrats d'ordonner qu'on le ramenât au cachot, disant qu'il +aimait mieux mourir de faim, être battu, être tué même, si on +voulait, plutôt que d'être remis à cet homme qui le faisait +trembler. + +«Bien! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l'air le plus +majestueux. Bien, Olivier! De tous les orphelins rusés et +trompeurs que j'aie jamais vus, tu es bien un des plus effrontés. + +- Taisez-vous, bedeau, dit le second magistrat, quand M. Bumble +eût achevé ce superlatif. + +- Je demande pardon à Votre Honneur, dit M. Bumble, qui ne pouvait +en croire ses oreilles; est-ce à moi que s'adresse Votre Honneur? + +- Oui, taisez-vous.» + +Bumble demeura stupéfait: ordonner à un bedeau de se taire! +c'était le monde renversé! + +Le vieux monsieur à lunettes d'écaille regarda son collègue, et +lui fit un mouvement de tête qui témoignait de son approbation. + +«Nous refusons notre sanction à cet acte d'apprentissage, dit le +magistrat, et en même temps il jeta de côté la feuille de +parchemin. + +- J'espère, balbutia M. Limbkins, j'espère que, sur le témoignage +sans valeur d'un enfant, les magistrats ne suspecteront pas la +conduite des autorités. + +- Les magistrats ne sont pas appelés à se prononcer sur ce sujet, +dit d'un ton bref le vieux monsieur; reconduisez cet enfant au +dépôt et traitez-le bien, il paraît en avoir besoin.» + +Le soir même, le monsieur au gilet blanc affirma de la manière la +plus nette et la plus formelle qu'Olivier, non seulement se ferait +pendre, mais écarteler par-dessus le marché. M. Bumble hocha la +tête d'un air sombre et mystérieux et dit qu'il souhaitait que +l'enfant tournât bien; à quoi M. Gamfield répondit qu'il aurait +souhaité que l'enfant lui fût confié. Ce souhait semblait en +contradiction directe avec celui du bedeau, bien que Bumble et +Gamfield fussent d'accord sur beaucoup de points. + +Le lendemain matin, le public fut informé de nouveau qu'Olivier +Twist était encore à louer, et que quiconque voudrait s'en charger +recevrait cinq livres sterling. + + +CHAPITRE IV. +Olivier trouve une place et fait son entrée dans le monde. + + +Dans les grandes familles, quand un jeune homme prend des années +et qu'on ne peut lui obtenir une place avantageuse par achat, +succession, réversibilité ou survivance, on a coutume de l'envoyer +sur mer. Le conseil d'administration, pour suivre un exemple si +sage et si salutaire, délibéra sur l'opportunité d'embarquer +Olivier Twist à bord de quelque bâtiment marchand en destination +d'un bon petit port bien malsain. Ce parti semblait aux +administrateurs le meilleur que l'on pût suivre; il était probable +en effet que le patron s'amuserait un jour après son dîner à +fouetter l'enfant jusqu'à ce que mort s'ensuivit, ou à lui faire +sauter la cervelle avec une barre de fer; on sait que pour les +gens de cette classe ce sont là deux passe-temps ordinaires qui ne +manquent pas d'agrément. Plus le conseil envisageait la chose à ce +point de vue plus il y trouvait d'avantage. La conclusion fut que +le seul moyen d'assurer l'avenir d'Olivier était de l'embarquer +sans délai. + +M. Bumble avait été dépêché pour faire quelques recherches +préliminaires, afin de découvrir un capitaine ou autre qui voulût +d'un mousse auquel âme qui vive ne s'intéressait; il revenait au +dépôt de mendicité pour rendre compte du résultat de sa mission, +quand il rencontra à la porte l'entrepreneur des pompes funèbres +da la paroisse, M. Sowerberry en personne. + +M. Sowerberry était un homme grand, maigre, fortement charpenté, +vêtu d'un habit noir râpé, avec des bas de coton rapiécés de même +couleur et des souliers à l'avenant. La nature n'avait pas donné à +sa physionomie une expression souriante; mais, comme il trouvait +dans son métier ample matière à plaisanterie, sa démarche était +pour ainsi dire élastique et sa figure enjouée, quand il aborda +M. Bumble et lui donna une cordiale poignée de main. + +«Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la +nuit dernière, monsieur Bumble, dit l'entrepreneur. + +- Vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, dit le bedeau en +introduisant le pouce et l'index dans la tabatière que lui +présentait l'entrepreneur, laquelle offrait ingénieusement l'image +d'un petit cercueil breveté, sans garantie du gouvernement. Je +vous dis que vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, répète +M. Bumble en lui donnant amicalement sur l'épaule un léger coup de +canne. + +- Vous croyez? dit l'entrepreneur d'un ton qui ne voulait dire ni +oui ni non; les prix fixés par l'administration sont bien minces, +monsieur Bumble. + +- Et vos cercueils aussi,» répondit le bedeau d'un air qui +approchait de la plaisanterie, autant qu'il convenait à un +fonctionnaire important. + +M. Sowerberry fut ravi, comme il devait l'être, de la finesse de +ce mot, et partit d'un long éclat de rire. «C'est vrai, monsieur +Bumble, dit-il enfin. Il faut l'avouer, depuis la mise en vigueur +du nouveau système de nourriture, les cercueils sont un peu plus +étroits et moins profonds que par le passé; mais il faut bien +gagner quelque chose, monsieur Bumble; le bois sec coûte fort +cher, monsieur, et les attaches de fer viennent de Birmingham par +le canal. + +-- Bah! dit M. Bumble, chaque métier a ses avantages et ses +inconvénients, et un beau profit est bien aussi quelque chose. + +- Sans doute, répondit l'entrepreneur; si je ne gagne rien sur +chaque article en particulier, je me rattrape sur l'ensemble, +voyez-vous. Eh! eh! eh! + +- Justement, dit-il, Bumble. + +- Il faut pourtant dire, continua M. Sowerberry en reprenant le +fil de son discours que le bedeau avait interrompu; il faut +pourtant dire, monsieur Bumble, que j'ai contre moi un grand +désavantage: c'est que les gens robustes s'en vont les premiers. +Je veux dire que les gens qui ont vécu à leur aise, qui ont payé +leurs contributions pendant longtemps, sont les premiers à +succomber quand ils entrent au dépôt; et, voyez-vous, monsieur +Bumble, trois ou quatre pouces de plus qu'on n'avait calculé font +une grande brèche dans les profits, surtout quand on a une famille +à soutenir, monsieur.» + +Comme Sowerberry disait cela du ton indigné d'un homme qui a lieu +de se plaindre, et que M. Bumble sentait que cela pourrait amener +quelques réflexions défavorables aux intérêts de la paroisse, ce +dernier crut prudent de parler d'autre chose; et Olivier Twist lui +fournit un sujet de conversation. + +«Vous ne connaîtriez pas par hasard, dit M. Bumble, quelqu'un qui +aurait besoin d'un apprenti? C'est un enfant de la paroisse qui +est en ce moment une grosse charge, une meule de moulin, pour +ainsi dire, pendue au cou de la paroisse! Offres avantageuses, +monsieur Sowerberry, offres avantageuses.» + +Et en parlant M. Bumble dirigeait sa canne vers l'affiche en +question et frappait trois petits coups sur les mots: _cinq livres +sterling_, qui étaient imprimés en majuscules de la plus grande +dimension. + +- Ma foi! dit l'entrepreneur en prenant M. Bumble par le pan à +garniture dorée de son habit; voici précisément ce dont je voulais +vous parler. Vous savez... Quel joli bouton vous avez là, mon cher +monsieur Bumble! je ne l'avais jamais remarqué. + +- Oui, il est assez bien, dit le bedeau en regardant avec orgueil +les gros boutons de cuivre qui ornaient son habit; le sujet est le +même que celui du sceau paroissial: le bon Samaritain pansant le +voyageur blessé. Le conseil me l'a donné pour mes étrennes, +monsieur Sowerberry. La première fois que je l'ai mis, c'était +pour assister à l'enquête relative à ce marchand sans ressources, +qui mourut la nuit sous une porte cochère. + +- Je m'en souviens, dit l'entrepreneur; le jury déclara qu'il +était mort de froid et de faim, n'est-ce pas?» + +«Et le verdict ajoutait, je crois, d'une manière spéciale, dit +l'entrepreneur, que si l'officier de secours... + +- Bast! sottise que cela! dit le bedeau avec humeur; si le Conseil +faisait attention à toutes les niaiseries que débitent ces +ignorants de jurés, il aurait fort à faire. + +- C'est bien vrai, dit l'entrepreneur. + +- Les jurés, dit M. Bumble en serrant fortement sa canne, ce qui +était chez lui signe de colère, les jurés sont des êtres sans +éducation, des êtres vils et rampants. + +- C'est encore vrai, dit l'entrepreneur. + +- Ils n'ont pas plus de philosophie et d'économie politique à eux +tous que ça, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts avec +dédain. + +- Non, sans doute, reprit Sowerberry. + +- Je les méprise, dit le bedeau, dont la figure se colorait de +plus en plus. + +- Et moi aussi, répondit l'entrepreneur. + +- Et je voudrais seulement tenir ces jurés, si indépendants, au +dépôt pendant une semaine ou deux; les règlements de +l'administration leur rabattraient bien vite leur caquet. + +- Enfin, laissons-les pour ce qu'ils sont,» reprit l'entrepreneur; +et en même temps il souriait d'un air approbateur, pour calmer la +colère croissante du bedeau courroucé. + +M. Bumble ôta son tricorne, en tira un mouchoir, essuya la sueur +que la colère faisait ruisseler sur son front, remit son tricorne; +puis, se tournant vers l'entrepreneur, il dit d'un ton plus calme: + +«Eh bien! et cet enfant? + +- Oh! vous savez, monsieur Bumble, répondit le fabricant de +cercueils; je paye une forte taxe pour les pauvres. + +- Hem! fit M. Bumble; eh bien? + +- Eh bien! reprit M. Sowerberry, je songeais que, si je paye +beaucoup pour les pauvres, j'ai le droit de les exploiter aussi de +mon mieux, monsieur Bumble; ainsi... ainsi je crois que cet enfant +fera mon affaire.» + +M. Bumble saisit le bras de l'entrepreneur et le fit entrer au +dépôt. M. Sowerberry resta en conférence avec les administrateurs +pendant cinq minutes, et il fut convenu qu'Olivier entrerait chez +lui le soir venu à l'essai, c'est-à-dire que si, au bout de +quelque temps, il trouvait que l'enfant lui rapportait plus par +son travail qu'il ne lui coûtait pour sa nourriture, il le +prendrait pour un nombre d'années déterminé, avec le droit de +l'employer à sa fantaisie. + +Le petit Olivier fut amené le soir devant les administrateurs et +informé qu'il allait entrer immédiatement en qualité d'apprenti +chez un fabricant de cercueils, et que, s'il se plaignait de sa +position, s'il retombait encore à la charge de la paroisse, on +l'embarquerait pour être noyé ou assommé. Il ne manifesta aucune +émotion. Ces messieurs déclarèrent tous que c'était un petit +garnement sans coeur, et ordonnèrent à M. Bumble de l'emmener sur +le champ. + +Quoiqu'il soit naturel de penser que les administrateurs plus que +qui que ce soit au monde, devaient éprouver un légitime sentiment +d'horreur à la moindre marque d'insensibilité, ils se trompaient +cependant complètement dans la circonstance actuelle. Le fait est +qu'Olivier, loin de manquer de sensibilité, en avait au contraire +une trop forte dose et n'était en train d'arriver à un état de +stupidité et d'abrutissement pour le reste de sa vie, que par +suite des mauvais traitements qu'il avait endurés. Il apprit sa +nouvelle destination sans dire un mot; mit sous son bras son petit +bagage, qui n'était pas lourd à porter, car il tenait dans un +morceau de papier d'un demi-pied carré sur trois pouces +d'épaisseur, enfonça sa casquette sur ses yeux, et s'accrochant +encore une fois au parement de M. Bumble, il fut conduit par ce +fonctionnaire à un nouveau lieu de souffrances. + +Pendant quelque temps M. Bumble traîna ainsi Olivier après lui +sans faire attention à l'enfant: car le bedeau marchait la tête +haute, comme il sied à un bedeau. Il faisait du vent; le petit +Olivier était complètement caché par les basques de l'habit, qui +en s'entr'ouvrant laissaient voir avec avantage le gilet à revers +et la culotte courte du bedeau. Au moment d'arriver, M. Bumble +jugea convenable de jeter un coup d'oeil sur l'enfant pour voir +s'il était présentable, et il le fit de l'air capable et entendu +qui convient à un protecteur bienveillant. + +«Olivier! dit M. Bumble. + +- Oui, monsieur, répondit l'enfant d'une voix faible et +tremblante. + +- Ne mettez pas votre casquette sur vos yeux et levez la tête, +monsieur.» + +Olivier obéit tout de suite, en passant bien vite la main sur ses +yeux; mais une larme y roulait encore quand il regarda son guide, +et elle coula sur ses joues tandis que M. Bumble le considérait +d'un oeil sévère; cette larme fut suivie d'une autre, et d'une +autre encore. L'enfant eut beau vouloir prendre sur lui, ses +efforts furent vains; il lâcha la manche du bedeau, mit ses deux +mains sur sa figure, et un torrent de larmes coula à travers ses +doigts décharnés. + +«Bien! s'écria M. Bumble s'arrêtant court, et lançant à son petit +protégé un regard plein de méchanceté. C'est bien; de tous les +enfants les plus ingrats, les plus vicieux que j'aie jamais vus, +vous êtes... + +- Non, non, monsieur, s'écria Olivier en sanglotant et en se +cramponnant à la main qui tenait la fameuse canne; non, non, +monsieur; je veux être bon; oui, je serai bien sage, monsieur! je +suis si jeune, monsieur, et je suis si... si... + +- Si quoi? demanda M. Bumble étonné. + +- Si abandonné, monsieur, si complètement abandonné, s'écria +l'enfant. Tout le monde me déteste; oh! monsieur, je vous en prie, +ne soyez plus fâché contre moi.» + +L'enfant en même temps se frappait la poitrine, sanglotait et +regardait le bedeau avec angoisse. + +Pendant quelques instants, M. Bumble contempla avec étonnement la +mine piteuse et désolée d'Olivier; il toussa trois ou quatre fois, +comme un homme enroué, en se plaignant entre ses dents de cette +toux importune, et dit à Olivier de s'essuyer les yeux et d'être +sage. Puis lui prenant la main, il continua à marcher en silence. + +Le fabricant de cercueils venait de fermer les volets de sa +boutique, et était en train d'inscrire quelques entrées sur son +livre de compte, à la lueur d'une mauvaise chandelle, quand +M. Bumble entra. + +«Ah! dit-il en levant les jeux et arrêtant sa plume au milieu d'un +mot; c'est vous, monsieur Bumble? + +- En personne, monsieur Sowerberry, répondit le bedeau, tenez, je +vous amène l'enfant.» + +Olivier fit un salut. + +«Ah! voici l'enfant en question, dit l'entrepreneur des pompes +funèbres en levant la chandelle pour voir à fond Olivier. Madame +Sowerberry, voulez-vous venir un instant, ma chère?» + +Mme Sowerberry sortit d'une petite pièce derrière la boutique; +c'était une femme petite, maigre, pincée, une vraie mégère. + +«Ma chère, dit M. Sowerberry avec déférence; voici l'enfant du +dépôt, dont je vous ai parlé.» + +Olivier salua de nouveau. + +«Dieu! dit la femme, qu'il est maigre! + +- En effet, il n'est pas fort, répondit M. Bumble en regardant +Olivier sévèrement, comme si c'était sa faute; Il n'est pas fort, +il faut l'avouer; mais il poussera, madame Sowerberry, il +poussera. + +- Oui, dit la femme avec humeur, grâce à notre boire et à notre +manger. Qu'y a-t-il à gagner avec ces enfants de la paroisse? Ils +coûtent toujours plus qu'ils ne valent. Mais les hommes veulent +n'en faire qu'à leur tête; allons, descends, petit squelette.» À +ces mots elle ouvrit une porte, poussa Olivier vers un escalier +fort roide qui conduisait à une petite cave, sombre et humide, +attenante au bûcher, qu'on nommait la _cuisine_, et où se trouvait +une fille malpropre, avec des souliers éculés, et de gros bas +bleus en lambeaux. «Charlotte, dit Mme Sowerberry qui avait suivi +Olivier, donnez à cet enfant quelques-uns des restes qu'on a mis +de côté pour Trip; il n'est pas revenu à la maison de toute la +journée, ainsi il s'en passera. Je suppose que tu ne feras pas le +dégoûté, hein, petit?» + +Olivier, dont les yeux s'allumaient à l'idée de manger de la +viande et qui mourait d'envie de la dévorer, répondit que non, et +un plat de restes grossiers fut placé devant lui. + +Je voudrais que quelque philosophe bien nourri, chez qui la bonne +chère n'engendre que de la bile, de ces philanthropes au sang +glacé, au coeur de fer, eût pu voir Olivier Twist se jeter sur ces +restes dont le chien n'avait pas voulu, et contempler l'affreuse +avidité avec laquelle il déchirait et avalait les morceaux. Il n'y +a qu'une chose que je préférerais à cela; ce serait de voir ce +philosophe faire le même repas, et avec le même plaisir. + +«Eh bien! dit la femme, quand Olivier eut fini son souper, auquel +elle avait assisté avec une horreur silencieuse, épouvantée de +l'appétit futur de l'enfant; as-tu fini?» + +Comme il n'y avait plus rien à avaler, Olivier répondit que oui. + +«Alors, viens avec moi,» dit-elle. Elle prit une lampe sale et +fumeuse et le conduisit au haut de l'escalier. «Ton lit est sous +le comptoir. Tu n'as pas peur de coucher au milieu des cercueils, +je suppose? D'ailleurs, qu'importe que cela te convienne ou non? +Tu ne coucheras pas ailleurs. Arrive. Ne vas-tu pas me tenir là +toute la nuit?» + +Olivier, sans perdre de temps, suivit docilement sa nouvelle +maîtresse. + + +CHAPITRE V. +Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la première fois +qu'il assiste à un enterrement, il prend une idée défavorable du +métier de son maître. + + +Laissé seul dans la boutique du fabricant de cercueils, Olivier +posa la lampe sur un banc et jeta un regard timide autour de lui, +avec un sentiment de terreur dont bien des gens plus âgés que lui +peuvent facilement se rendre compte. Un cercueil inachevé, posé +sur des tréteaux noirs, occupait le milieu de la boutique et avait +une apparence si lugubre, que l'enfant était pris de frisson +chaque fois que ses yeux se portaient de ce côté; il s'attendait +presque à voir se dresser lentement la tête d'un horrible fantôme +dont l'aspect le ferait mourir de frayeur. Le long de la muraille +était disposée une longue rangée de planches de sapin coupées +uniformément, qui avaient l'air dans le demi-jour d'autant de +spectres à larges épaules, avec les mains dans leurs poches; des +plaques de métal, des copeaux, des clous à tête luisante, des +morceaux de drap noir jonchaient le plancher. Derrière le comptoir +on voyait figurés en manière d'enjolivement, sur le mur, deux +croque-morts, à cravate empesée, debout devant la porte d'une +maison, et dans le lointain un corbillard traîné par quatre +chevaux noirs. La boutique était fermée et chaude; l'atmosphère +semblait chargée d'une odeur de cercueil; sous le comptoir, le +trou où était jeté le matelas d'Olivier avait l'air d'une fosse. + +Il n'y avait pas que ce spectacle lugubre qui impressionnât +l'enfant; il était seul dans ce lieu étrange; et nous savons tous +combien les plus vaillants d'entre nous se trouveraient parfois +affectés dans une telle situation. L'enfant n'avait point d'ami +auquel il s'intéressât ou qui s'intéressât à lui; il n'avait pas à +pleurer la mort récente d'une personne aimée; son coeur n'avait +pas à gémir de l'absence d'un visage chéri: et pourtant il était +profondément triste; en se glissant dans sa couche étroite, il eut +souhaité d'être dans son cercueil, et de pouvoir dormir pour +toujours dans le cimetière, tandis que l'herbe haute se +balancerait doucement sur sa tête, et que les tristes sons de la +vieille cloche charmeraient son sommeil. + +Il fut réveillé le matin par le bruit d'un grand coup de pied +lancé du dehors dans la porte de la boutique, et qu'on réitéra +vingt-cinq fois avec colère pendant qu'il s'habillait à la hâte; +quand il commença à tirer les verrous, les pieds cessèrent de +frapper, et une voix se fit entendre. + +«Vas-tu ouvrir la porte? criait-on. + +- Oui, monsieur, tout de suite, répondit Olivier tirant le verrou +et faisant tourner la clef dans la serrure. + +- Tu es le nouvel apprenti, n'est-ce pas? dit la voix à travers le +trou de la serrure. + +- Oui, monsieur, répondit Olivier. + +- Quel âge as-tu? + +- Dix ans, monsieur, dit Olivier. + +- Alors je vais te secouer, dit la voix; tu vas voir, méchant +bâtard que tu es!» + +Après cette promesse gracieuse, la voix se mit à siffler. + +Olivier avait trop souvent éprouvé les effets de semblables +promesses pour douter que celui qui parlait, quel qu'il fût, +manquât à sa parole. Il tira les verrous d'une main tremblante et +ouvrit la porte. + +Il regarda un instant dans la rue, à droite, à gauche, pensant que +l'inconnu qui lui avait adressé la parole par le trou de la +serrure avait fait quelques pas pour se réchauffer; car il ne +voyait personne qu'un gros garçon de l'école de charité, assis sur +une borne en face de la maison, occupé à manger une tartine de +beurre, qu'il coupait en morceaux de la grandeur de sa bouche, et +qu'il avalait avec avidité. + +«Pardon, monsieur, dit enfin Olivier, ne voyant aucun autre +visiteur; est-ce vous qui avez frappé? + +- J'ai donné des coups de pied, répondit l'autre. + +- Auriez-vous besoin d'un cercueil?» demanda naïvement Olivier. + +Le garçon parut furieux et dit que c'était Olivier qui aurait +besoin de s'en procurer un avant peu, s'il se permettait de +pareilles plaisanteries avec ses supérieurs. + +«Tu ne sais sans doute pas qui je suis, méchant orphelin? dit-il +en descendant de sa borne avec une édifiante gravité. + +- Non, monsieur, répondit Olivier. + +- Je suis monsieur Noé Claypole, reprit l'autre, et tu es mon +subordonné. Allons, ôte les volets, petit gredin.» + +En même temps M. Claypole gratifia Olivier d'un coup de pied, et +entra dans la boutique d'un air de dignité, qui lui donna beaucoup +d'importance, quoiqu'il soit difficile à un garçon, avec une +grosse tête, de petits yeux et une physionomie stupide, de +paraître majestueux dans n'importe quelle situation; à plus forte +raison quand il joint à ces avantages extérieurs un nez rouge et +des tâches de rousseur. Olivier enleva les volets, et, lorsqu'il +voulut en porter un dans une petite cour à côté de la maison, où +on les mettait pendant le jour, il chancela sous le poids et cassa +un carreau; Noé vint gracieusement à son aide, le consola en +l'assurant qu'il le payerait, et daigna lui donner un coup de +main. M. Sowerberry descendit bientôt, et presque aussitôt +Mme Sowerberry parut; Olivier paya le carreau, suivant la +prédiction de Noé, et suivit celui-ci à la cuisine pour déjeuner. + +«Venez près du feu, Noé, dit Charlotte; j'ai retiré pour vous du +déjeuner de monsieur un bon petit morceau de lard. Olivier, ferme +la porte derrière M. Noé; prends les morceaux de pain que j'ai mis +sur le couvercle du coffre; voici ton thé; va-t'en l'avaler dans +un coin et dépêche-toi, car il faut aller garder la boutique, +entends-tu? + +- Entends-tu, enfant trouvé? dit Noé Claypole. + +- Quel drôle de corps vous faites, Noé! dit Charlotte; ne pouvez- +vous laisser cet enfant tranquille? + +- Le laisser tranquille! dit Noé; mais il me semble que tout le +monde le laisse assez tranquille comme ça. Il n'a ni père ni mère +qui se mêle de ses affaires; tous ses parents le laissent bien +faire à sa guise; hein, Charlotte? Ah! ah! + +- Farceur que vous êtes!» dit Charlotte en riant aux éclats. + +Noé fit comme elle; puis ils jetèrent tous deux un coup d'oeil +dédaigneux sur le pauvre Olivier Twist, qui grelottait assis sur +un coffre au fond de la cuisine, et mangeait les restes de pain +dur qu'on lui avait spécialement réservés. + +Noé était un enfant de charité, mais non du dépôt de mendicité; il +n'était pas enfant trouvé, car il pouvait faire remonter sa +généalogie jusqu'à son père et à sa mère, qui demeuraient près de +là; sa mère était blanchisseuse; son père, ancien soldat, ivrogne +et retiré du service avec une jambe de bois et une pension de deux +pence et demi par jour. Les garçons de boutique du voisinage +avaient eu longtemps l'habitude d'apostropher Noé dans les rues +par les surnoms les plus injurieux, et il avait souffert sans mot +dire. Mais maintenant que la fortune avait jeté sur son chemin un +pauvre orphelin sans nom, que l'être le plus vil pouvait montrer +du doigt avec mépris, il se vengeait sur lui avec usure. C'est là +un intéressant sujet de réflexion. Nous voyons sous quel beau côté +se montre parfois la nature humaine, et avec quelle similitude les +mêmes qualités aimables se développent chez le plus noble +gentilhomme et chez le plus sale enfant de charité. + +Il y avait trois semaines ou un mois qu'Olivier demeurait chez +l'entrepreneur de pompes funèbres, et M. et Mme Sowerberry, après +avoir fermé la boutique, soupaient dans la petite arrière- +boutique, quand M. Sowerberry, après avoir considéré sa femme à +plusieurs reprises de l'air le plus respectueux, entama la +conversation. + +«Ma chère amie...» + +Il allait continuer, mais Mme Sowerberry leva les yeux d'une façon +si revêche qu'il s'arrêta court. + +«Eh bien, quoi? dit Mme Sowerberry avec humeur. + +- Rien, chère amie, rien du tout, dit M. Sowerberry. + +- Hein? niais que vous êtes, dit Mme Sowerberry. + +- Du tout, ma chère, dit humblement M. Sowerberry; je pensais que +vous ne vouliez pas m'écouter; je voulais dire seulement... + +- Oh! gardez pour vous ce que vous aviez à dire, interrompit +Mme Sowerberry; je suis comptée pour rien; ne me consultez pas, +entendez-vous? Je ne veux pas me mêler de vos secrets.» + +À ces mots, elle poussa un éclat de rire affecté qui faisait +craindre des suites violentes. + +«Mais, ma chère, dit Sowerberry, il me faut votre avis. + +- Non, non, que vous importe mon avis? répliqua la femme d'un air +pincé; demandez conseil à d'autres.» + +Et elle réitéra ce rire forcé qui faisait trembler M. Sowerberry. +Elle suivait en ceci la politique ordinaire aux femmes, celle qui +leur réussit le plus souvent: elle forçait son mari à solliciter +comme une faveur la permission de lui dire ce qu'elle était +curieuse d'apprendre, et, après une petite querelle qui ne dura +pas tout à fait trois quarts d'heure, elle accorda généreusement +cette permission. + +«C'est seulement au sujet du petit Olivier, dit M. Sowerberry; il +a fort bonne mine, cet enfant. + +- Le beau miracle! il mange assez pour ça, répondit la dame. + +- Ses traits ont une expression de tristesse qui lui donne l'air +très intéressant, reprit M. Sowerberry. Il ferait un excellent +muet[3], ma chère.» + +Mme Sowerberry leva la tête en signa d'étonnement; son mari s'en +aperçut et, sans laisser le temps à la bonne dame de placer une +observation, il continua: + +«Non pas un muet pour accompagner le convoi des grandes personnes, +ma chère, mais seulement pour les convois d'enfants; ce serait une +nouveauté d'avoir un muet d'un âge en rapport avec celui du +défunt. Soyez sûre que cela ferait un effet superbe.» + +Mme Sowerberry, qui montrait un goût exquis dans les questions +relatives aux pompes funèbres, fut frappée de la nouveauté de +cette idée; mais comme elle eût compromis sa dignité en approuvant +son mari, dans la circonstance actuelle, elle se contenta de lui +demander avec beaucoup d'aigreur comment il se faisait que cette +idée ne lui fût pas venue à l'esprit depuis longtemps. +M. Sowerberry en conclut avec raison que sa proposition était bien +accueillie; il fut décidé sur-le-champ qu'Olivier serait tout +d'abord initié aux mystères de la profession, et que, dans ce but, +il accompagnerait son maître à la première occasion. + +Elle ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain matin, après +le déjeuner, M. Bumble entra dans la boutique, et, appuyant sa +canne contre le comptoir, tira de sa poche son grand portefeuille +de cuir, et y prit un bout de papier qu'il passa à Sowerberry. + +«Ah! dit l'entrepreneur, en le parcourant des yeux d'un air +réjoui; c'est une commande pour un cercueil, hein? + +- Pour un cercueil d'abord, et un enterrement paroissial ensuite, +dit M. Bumble en fermant son portefeuille qui était, comme lui, +très rebondi. + +- Bayton? dit l'entrepreneur, cessant de lire et regardant +M. Bumble; voilà la première fois que j'entends ce nom-là. + +- Des entêtés, monsieur Sowerberry, répondit M. Bumble en hochant +la tête; des entêtés, et des orgueilleux, je le crains. + +- Des orgueilleux? s'écria M. Sowerberry avec un rire moqueur; +pour le coup, c'est trop fort. + +- Ça fait pitié, dit le bedeau; ça fait suer. + +- D'accord, répondit le fabricant de cercueils d'un air +approbatif. + +- Nous n'avons entendu parler d'eux qu'avant-hier soir, dit le +bedeau; et nous n'aurions rien su sur leur compte, si une femme +qui loge dans la même maison ne s'était adressée au comité +paroissial pour le prier d'envoyer le chirurgien paroissial +visiter une femme qui était au plus mal. Il était sorti pour +dîner; mais son aide, qui est un garçon fort habile, leur envoya +haut la main une médecine dans une bouteille à cirage. + +- Ah! voila ce qu'on peut appeler de la promptitude, dit +l'entrepreneur. + +- Sans doute, reprit le bedeau; mais qu'en est-il résulté? Savez- +vous jusqu'où a été l'ingratitude de ces rebelles, monsieur? +Croiriez-vous que le mari a renvoyé dire que la médecine ne +convenait pas au genre de maladie de sa femme et qu'elle ne la +prendrait pas? Entendez-vous cela? qu'elle ne la prendrait pas! +une médecine excellente, énergique, salutaire, qu'on avait +administrée avec succès, pas plus tard qu'il y a huit jours, à +deux manoeuvres irlandais et à un portefaix; qu'on lui avait +envoyée pour rien, avec la bouteille par-dessus le marché; et il +fait dire qu'elle ne la prendra pas, monsieur! + +Comme l'atrocité de cette conduite se présentait dans toute sa +force à l'esprit de M. Bumble, il donna, de colère, un grand coup +de canne sur le comptoir, et devint pourpre d'indignation. + +«Oh! dit Sowerberry, jamais de ma vie... + +- Non, jamais! s'écria le bedeau; jamais pareille infamie n'a été +commise; mais maintenant qu'elle est morte, il s'agit de +l'enterrer; voici l'adresse: le plus tôt sera le mieux.» + +Et M. Bumble, dans son accès d'emportement, mit son tricorne à +l'envers, et s'élança hors de la boutique. + +«Tiens! Olivier, il était si en colère qu'il a oublié de demander +de tes nouvelles, dit M. Sowerberry en suivant des yeux le bedeau +qui arpentait la rue à grands pas. + +- Oui, monsieur,» répondit Olivier, qui s'était prudemment tenu à +l'écart pendant l'entretien, et qui tremblait de tout son corps au +seul souvenir de la voix de M. Bumble. + +Il était pourtant superflu qu'il cherchât à échapper à la vue de +M. Bumble: car ce fonctionnaire, sur lequel la prédiction du +monsieur au gilet blanc avait fait une vive impression, pensait +que, maintenant que l'entrepreneur des pompes funèbres avait pris +Olivier à l'essai, il valait mieux éviter d'aborder ce sujet, +jusqu'à ce que l'enfant fût engagé pour une période de sept ans, +et qu'on fut ainsi définitivement rassuré sur le danger de le voir +retomber à la charge de la paroisse. + +«Allons, dit M. Sowerberry en mettant son chapeau, plus tôt cette +besogne sera terminée et mieux ce sera. Noé, attention à la +boutique. Olivier, mets ta casquette et suis-moi.» Olivier obéit +et suivit son maître dans l'exercice de sa profession. + +Ils marchèrent quelque temps à travers le quartier le plus +populeux de la ville, puis descendirent une ruelle étroite plus +sale et plus misérable que les autres, et s'arrêtèrent pour +chercher de l'oeil la maison en question. Des deux côtés de la +rue, les maisons étaient hautes et grandes, mais très vieilles, et +occupées par les gens de la classe la plus pauvre, comme leur +apparence négligée l'aurait suffisamment indiqué, sans qu'il fût +besoin de la présence d'un petit nombre d'hommes et de femmes qui, +les bras croisés et le corps plié en deux, traversaient de temps à +autre furtivement la rue. La plupart de ces habitations avaient +sur le devant des boutiques hermétiquement fermées et tombant en +ruines: il n'y avait d'habité que les étages supérieurs. D'autres +menaçaient de s'écrouler et étaient étayées par de grosses poutres +appliquées aux murailles et solidement fixées dans le sol; mais +ces réduits lézardés, semblaient servir de retraite pour la nuit à +quelques vagabonds sans asile: car plusieurs des planches +grossières qui bouchaient la porte et les fenêtres avaient été +arrachées, de manière à laisser une ouverture suffisante pour y +passer le corps. Le ruisseau était sale et stagnant. Les rats eux- +mêmes, qui ça et là se vautraient dans cette ordure, étaient d'une +maigreur affreuse. + +Il n'y avait ni marteau ni cordon de sonnette à la porte où +s'arrêtèrent Olivier et son maître; celui-ci se glissa à tâtons +dans un passage obscur, dit à Olivier de se tenir sur ses talons +et de n'avoir pas peur, monta au premier étage et, trébuchant +contre une porte sur le palier, y frappa doucement. + +Une jeune fille de treize à quatorze ans vint ouvrir. +L'entrepreneur vit tout de suite, à l'aspect de la chambre, que +c'était bien là qu'il avait affaire; il entra, et Olivier le +suivit. + +Il n'y avait pas de feu dans la chambre; un homme était accoudé +machinalement sur le poêle vide; une vieille femme était assise +près de lui sur un tabouret; dans un coin se tenaient plusieurs +enfants déguenillés, et dans un petit renfoncement, en face de la +porte, gisait sur le plancher un objet enveloppé d'une vieille +couverture. Olivier frissonna en jetant les yeux de ce coté et se +serra involontairement contre son maître; malgré la couverture, +Olivier devina que c'était un cadavre. + +L'homme était pâle et décharné; il avait les yeux injectés, la +barbe et les cheveux grisonnants; la vieille femme était ridée; +elle avait des yeux animés et perçants, et les deux dents qui lui +restaient avançaient sur sa lèvre inférieure. Olivier avait peur +de les regarder l'un ou l'autre: ils lui rappelaient trop les rats +qu'il avait vus si maigres dans la rue. + +«Nul ne la touchera, dit l'homme en s'élançant vers l'entrepreneur +qui s'approchait du grabat. Arrière, arrière! vous dis-je, si vous +tenez à la vie. + +- Sottise! mon brave homme, dit l'entrepreneur, qui était habitué +à voir la misère sous toutes ses formes; sottise que cela! + +- Je vous répète, dit l'homme en serrant les poings et en frappant +le plancher avec fureur, je vous répète que je ne veux pas qu'on +l'enterre; elle ne pourrait dormir là. Les vers la tourmenteraient +sans trouver rien à manger; elle est si décharnée!» + +L'entrepreneur ne répondit rien à ce malheureux en délire, mais +tirant une ficelle de sa poche, il s'agenouilla un instant à côté +du corps. + +«Ah! dit l'homme fondant en larmes et se jetant à genoux aux pieds +de la pauvre morte, mettez-vous à genoux, mettez-vous tous à +genoux autour d'elle et écoutez-moi. C'est de faim qu'elle est +morte; jusqu'au moment où la fièvre l'a saisie, je ne savais pas +combien elle était mal; mais alors les os lui perçaient la peau; +nous n'avions ni feu ni chandelle; elle est morte dans les +ténèbres, oui dans les ténèbres; elle n'a pas même pu voir la +figure de ses enfants, mais nous l'entendions les appeler dans son +agonie. J'ai été dans la rue mendier pour elle, et on m'a mis en +prison. À mon retour, elle était mourante; mon coeur s'est +desséché, en voyant qu'ils l'avaient laissée mourir de faim. Je le +jure devant Dieu qui en a été témoin, elle est morte de faim!» Il +s'arracha les cheveux, poussa un cri horrible et se roula sur le +plancher, l'oeil hagard et l'écume sur les lèvres. + +Les enfants épouvantés se mirent à pleurer; mais la vieille femme, +qui était restée jusqu'alors immobile et comme étrangère à ce qui +se passait autour d'elle, les menaça pour les faire taire; puis +ayant détaché la cravate de l'homme qui gisait sur le plancher, +elle s'avança en chancelant vers l'entrepreneur. + +«C'était ma fille, dit-elle en faisant un signe de tête du côté du +cadavre et en parlant avec l'air effaré d'une idiote, plus hideuse +à voir que la mort même. Mon Dieu! mon Dieu! dire que je lui ai +donné la vie dans le temps que j'étais femme, et que maintenant je +suis vivante et joyeuse, tandis qu'elle est là étendue, froide et +roide. Mon Dieu! mon Dieu! quand j'y pense! c'est une comédie! une +vraie comédie!» + +Tandis que la pauvre vieille marmottait ces paroles avec un +affreux ricanement, l'entrepreneur se disposait à sortir. + +«Attendez! attendez! dit-elle en forçant sa voix cassée; +l'enterrement est-il pour demain, pour après-demain, ou pour ce +soir? Je l'ai ensevelie et je dois l'accompagner, n'est-ce pas? +Envoyez-moi un grand manteau; un manteau bien chaud, car le froid, +est vif; nous devrions avoir aussi un gâteau et du vin avant de +partir; mais n'importe; envoyez-nous du pain; rien qu'un morceau +de pain et un verre d'eau. Nous enverrez-vous du pain, mon ami? +dit-elle vivement en s'attachant à l'habit de M. Sowerberry qui +regagnait la porte. + +- Oui, oui, sans doute, dit-il, vous aurez quelque chose; tout ce +qu'il vous faudra.» + +Il se dégagea de l'étreinte de la vieille femme et, traînant +Olivier après lui, il s'élança au dehors. + +Le lendemain, la famille ayant reçu dans l'intervalle le secours +d'un pain de deux livres et d'un morceau de fromage, apportés par +M. Bumble en personne, Olivier et son maître revinrent à cette +misérable demeure, où M. Bumble les avait précédés, accompagnés de +quatre hommes du dépôt de mendicité, qui devaient servir de +porteurs. Un vieux manteau noir couvrait les haillons de la +vieille femme et du mari. On vissa le cercueil; les porteurs le +chargèrent sur leurs épaules et le descendirent dans la rue. + +«Maintenant, la vieille, tâchez d'allonger le pas, dit tout bas +Sowerberry; nous sommes en retard et il ne faut pas faire attendre +le prêtre... Avancez, porteurs, aussi vite que vous voudrez.» + +Ceux-ci prirent une allure rapide avec leur léger fardeau, tandis +que la vieille femme et l'homme les suivaient de leur mieux. +M. Bumble et Sowerberry marchaient en tête d'un pas dégagé, et +Olivier, avec ses petites jambes courait à côté du convoi. + +Il n'était pourtant pas aussi urgent de se presser que +M. Sowerberry le prétendait; quand ils eurent atteint le coin +obscur du cimetière où poussent les orties et où sont les fosses +de la paroisse, le prêtre n'était pas encore arrivé, et le clerc, +assis au coin du feu dans la sacristie, donna à entendre que +probablement il ne viendrait pas avant une heure. En conséquence, +on déposa la bière au bord de la fosse; l'homme et la vieille +femme attendirent patiemment dans la boue, sous une pluie froide +et pénétrante, tandis que des enfants déguenillés, attirés par la +curiosité, jouaient à cache-cache derrière les tombes, ou +sautaient à pieds joints par-dessus le cercueil; Sowerberry et +Bumble, amis intimes du clerc, se chauffaient avec lui et lisaient +le journal. + +Enfin, après plus d'une heure d'attente, M. Bumble, Sowerberry et +le clerc se dirigèrent en hâte vers la fosse, et en même temps +parut le prêtre, qui mettait son surplis en marchant. M. Bumble +gourmanda un ou deux enfants pour sauver les apparences; et le +respectable ecclésiastique, après avoir lu l'office des morts +pendant quatre minutes, remit son surplis au clerc et s'en alla. + +«Maintenant, Bill, remplis,» dit Sowerberry au fossoyeur. La tâche +était facile; car la fosse était si pleine que le dernier cercueil +était à quelques pieds seulement du niveau du sol. Le fossoyeur +jeta sur la bière quelques pelletées de terre qu'il foula sous ses +pieds, mit sa pelle sur son épaule, et s'éloigna, suivi des +enfants, qui se plaignaient que leur amusement fût si vite +terminé. + +«Allons, venez, mon brave homme, dit Bumble en frappant doucement +sur l'épaule du pauvre malheureux; on va fermer le cimetière.» + +Celui-ci, qui n'avait pas fait un mouvement depuis qu'il était +arrivé au bord de la fosse, tressaillit, leva la tète, regarda +fixement celui qui lui parlait, fit quelques pas, et tomba +évanoui. La vieille folle était trop occupée de la perte de son +manteau, que l'entrepreneur lui avait repris, pour faire attention +à autre chose; on fit revenir à lui l'homme évanoui avec une +douche d'eau froide; on le déposa sain et sauf hors du cimetière, +et, après avoir fermé à clef la porte, chacun s'en retourna chez +soi. + +«Eh bien, Olivier, dit Sowerberry en regagnant sa boutique, +comment trouves-tu cela? + +- Assez bien, monsieur, je vous remercie, répondit l'enfant en +hésitant beaucoup; pas trop bien, monsieur. + +- Bah! tu t'y feras, Olivier, dit Sowerberry; ça ne vous fait plus +rien du tout, une fois qu'on y est fait, mon garçon.» + +Olivier aurait bien voulu savoir s'il avait fallu beaucoup de +temps à son maître pour s'y accoutumer; mais il crut sage de ne +pas hasarder cette question, et s'en retourna à la boutique, la +tête pleine de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre. + + +CHAPITRE VI. +Olivier, poussé à bout par les sarcasmes de Noé, engage une lutte +et déconcerte son ennemi. + + +Au bout d'un mois d'essai, Olivier fut définitivement apprenti; il +y eut précisément alors une bonne saison d'épidémies. En style de +commerce, les cercueils étaient en hausse; et dans l'espace de +quelques semaines, Olivier acquit beaucoup d'expérience; le succès +de l'ingénieuse spéculation de M. Sowerberry dépassait son +espérance. Les plus vieux habitants ne se souvenaient pas d'avoir +jamais vu la rougeole si intense et si meurtrière pour les +enfants; nombreux furent les convois en tête desquels marchait le +petit Olivier avec un chapeau garni d'un crêpe qui lui tombait +jusqu'aux genoux, à l'étonnement et à l'admiration de toutes les +mères. Olivier accompagnait aussi son maître à presque tous les +convois d'adultes, afin d'acquérir l'impassibilité de maintien et +l'insensibilité complète qui sont si nécessaires à un croque-mort +accompli, et il eut souvent occasion d'observer la belle +résignation et la force d'âme avec laquelle les gens courageux +savent supporter la perte de leurs proches. + +Ainsi, quand on commandait à Sowerberry un convoi pour quelque +personne vieille et riche, possédant un grand nombre de neveux et +de nièces, lesquels pendant la dernière maladie s'étaient montrés +inconsolables, et dont la douleur n'avait pu se contenir en +public, on les trouvait chez eux aussi heureux que possible, +joyeux et satisfaits, conversant ensemble avec autant de gaieté et +de liberté d'esprit que s'ils n'avaient éprouvé aucune perte. +Certains maris supportaient avec un calme admirable la perte de +leur femme; les femmes, de leur côté, en portant le deuil de leur +mari, avaient soin de le rendre aussi attrayant que possible; il +était aussi à remarquer que ceux dont la douleur avait le plus +éclaté au convoi, se calmaient en rentrant chez eux, et étaient +tout à fait remis avant l'heure du thé. Ce spectacle à la fois +curieux et consolant excitait l'étonnement d'Olivier. + +Je ne puis affirmer avec certitude, en ma qualité de biographe, +que l'exemple de ces braves gens ait disposé Olivier à la +résignation; mais il est certain qu'il continua pendant plusieurs +mois à supporter patiemment la domination et les mauvais +traitements de Noé Claypole, qui le maltraitait plus que jamais +depuis que sa jalousie était excitée en voyant le nouveau venu +décoré d'un chapeau à crêpe et d'un bâton noir, tandis que lui, +son ancien, portait toujours le bonnet en forme de marmite, la +culotte de peau, le costume enfin de l'école de charité; Charlotte +le maltraitait aussi pour imiter Noé, et Mme Sowerberry était son +ennemie déclarée, parce que son mari était bien disposé pour lui: +de sorte qu'ayant à lutter à la fois contre cette ligue et contre +le dégoût que lui inspiraient les funérailles, Olivier n'était pas +tout à fait aussi à l'aise que le rat de la fable dans son fromage +de Hollande. + +J'arrive maintenant à un fait très important dans l'histoire +d'Olivier; j'ai à parler d'une action qui peut d'abord paraître +presque indifférente, mais qui modifia et changea complètement son +avenir. + +Olivier et Noé étaient un jour descendus à la cuisine, à l'heure +habituelle du dîner, pour se régaler d'un petit morceau de mouton; +une livre et demie de la viande la plus commune. Mais Charlotte +était sortie, et, pendant son absence, le sieur Noé Claypole, +affamé et vicieux, crut qu'il ne pouvait mieux passer le temps +qu'à tourmenter et molester le petit Olivier Twist. + +Pour se donner cette innocente distraction, Noé mit les pieds sur +la nappe, tira les cheveux d'Olivier, lui pinça les oreilles, et +lui déclara qu'il n'était qu'un «capon» Il annonça le projet +d'aller le voir pendre un jour; enfin il n'y eut pas de malices +qu'il ne se permît, comme un méchant enfant de charité qu'il +était. Mais, comme rien de tout cela ne faisait pleurer Olivier, +Noé essaya d'un moyen plus ingénieux; il fit ce que beaucoup de +petits esprits, bien plus célèbres que Noé, font journellement +pour être spirituels: il eut recours aux personnalités. + +«Petit bâtard! dit Noé; comment se porte ta mère? + +- Elle est morte, répondit Olivier. Ne m'en parlez pas, je vous +prie.» + +L'enfant rougit en disant ces mots. Sa respiration était +précipitée, et, à voir la contraction de ses lèvres et de ses +narines, M. Claypole crut qu'il allait fondre en larmes; aussi +revint-il à la charge. + +«De quoi est-elle morte, ta mère? dit Noé. + +- De désespoir, à ce qu'on m'a dit, répondit Olivier, comme s'il +se parlait à lui-même; et je crois que je comprends ce que c'est +que de mourir ainsi! + +- Tra déri déra, petit bâtard! dit Noé en voyant une larme couler +sur la joue de l'enfant; qu'est-ce qui te fait pleurnicher à +présent? + +- Ce n'est pas vous, répondit Olivier en essuyant vite la larme +qui mouillait sa joue; ne croyez pas que ce soit vous. + +- Ah! vraiment! ce n'est pas moi? dit Noé en ricanant. + +- Non, ce n'est pas vous, reprit Olivier d'un ton sec; tenez, en +voilà assez; n'ajoutez plus un mot sur ma mère; c'est ce que vous +avez de mieux à faire. + +- Ce que j'ai de mieux à faire! s'écria Noé; en vérité! ne fais +pas l'impudent, méchant orphelin. Il paraît que ta mère était une +belle femme, hein?» + +Et ici Noé secoua la tête d'une manière expressive et fronça de +toute sa force son petit nez rouge. + +«Tu sais bien, orphelin, continua Noé, encouragé par le silence +d'Olivier, et d'un ton de feinte compassion (le plus blessant de +tous), tu sais bien que tu n'y peux rien, que personne n'y peut +rien; j'en suis bien fâché pour toi; tu sais sans doute, enfant +trouvé, que ta mère était une vraie coureuse. + +- Comment dites-vous? demanda Olivier en levant bien vite la tête. + +- Une vraie coureuse, répondit froidement Noé; et au fait, il vaut +mieux qu'elle soit morte, car elle se serait fait enfermer, ou +transporter, ou pendre, ce qui est encore plus probable.» + +Le visage en feu, Olivier s'élança, renversa chaise et table, +saisit Noé à la gorge, le secoua avec une telle rage que ses dents +claquaient, et, rassemblant toutes ses forces, il lui appliqua un +tel coup qu'il l'étendit à terre. + +Un instant auparavant, cet enfant accablé de mauvais traitements +était la douceur même; mais son courage s'était éveillé enfin; +l'outrage fait à la mémoire de sa mère l'avait mis hors de lui; +son coeur battait violemment; il avait une attitude fière, l'oeil +vif et animé; tout en lui était changé, maintenant qu'il voyait +son lâche persécuteur étendu à ses pieds, et il le défiait avec +une énergie qu'il ne s'était jamais connue auparavant. + +«À l'assassin! criait Noé; Charlotte, madame! l'apprenti +m'assassine; au secours! au secours! Olivier est enragé! +Char...lotte!» + +Aux hurlements de Noé, Charlotte répondit par un cri perçant et +Mme Sowerberry par un cri plus perçant encore: la première +s'élança dans la cuisine par une porte latérale; la seconde +s'arrêta sur l'escalier, afin de s'assurer qu'elle n'exposait pas +sa vie en allant plus loin. + +«Ah! petit misérable! s'écria Charlotte en étreignant Olivier de +toute sa force, qui égalait bien celle d'un homme robuste et bien +portant; ah! petit ingrat! assassin! monstre!» + +Et à chaque syllabe Charlotte donnait à Olivier un coup de toute +sa force et l'accompagnait d'un cri perçant, pour la plus grande +gloire de la société, dont elle prenait en main la cause. + +Le poing de Charlotte n'était pas léger; mais, dans la crainte +qu'il ne fût pas suffisant pour calmer la colère d'Olivier, +Mme Sowerberry s'aventura dans la cuisine et d'une main saisit +l'enfant, tandis que de l'autre elle lui égratignait la figure. +Enfin Noé, profitant des avantages de sa position, se releva et +donna des coups à Olivier par derrière. + +Cet exercice était trop violent pour durer longtemps; quand ils +furent tous trois fatigués de frapper, ils entraînèrent l'enfant +qui criait et se débattait, mais n'était nullement intimidé, dans +le cellier, où ils l'enfermèrent à clef; puis Mme Sowerberry tomba +épuisée sur une chaise et fondit en larmes. + +«Dieu! voilà qu'elle se pâme! dit Charlotte. Noé, mon cher, vite +un verre d'eau! + +- Oh! Charlotte, dit Mme Sowerberry en parlant de son mieux, +malgré son étouffement et la forte dose d'eau froide que Noé lui +versait sur la tête et les épaules; oh! Charlotte; quelle chance +nous avons eue de n'être pas tous assassinée dans notre lit! + +- Ah! une grande chance, bien vrai, madame, répondit Charlotte. +J'espère seulement que ceci apprendra à monsieur à ne plus +recevoir de ces êtres terribles, qui sont nés pour le meurtre et +le vol, dès le berceau. Pauvre Noé! il était presque tué quand je +suis entrée. + +- Pauvre garçon! dit Mme Sowerberry en jetant un regard de +compassion sur l'apprenti. + +Noé, qui avait la tête et les épaules de plus qu'Olivier, se +frottait les yeux avec la paume des mains tandis qu'on s'apitoyait +ainsi sur son sort, et sanglotait de son mieux. + +«Qu'allons-nous faire? s'écria Mme Sowerberry; mon mari est sorti, +il n'y a point d'homme à la maison; et Olivier va enfoncer la +porte à coups de pied avant dix minutes.» + +Les violentes secousses que celui-ci imprimait à la porte du +cellier rendaient en effet ce résultat probable. + +«Mon Dieu! mon Dieu! je n'en sais rien, madame, dit Charlotte... +Si nous faisions venir la police? + +- Ou la garde? ajouta M. Claypole. + +- Non, non, dit Mme Sowerberry se souvenant de l'ancien ami +d'Olivier. Noé, courez chez M. Bumble et dites-lui de venir tout +de suite, de ne pas perdre une minute; ne cherchez pas votre +casquette. Dépêchez-vous; vous n'avez en chemin qu'à tenir un +couteau appliqué sur votre oeil, cela fera diminuer l'enflure.» + +Noé n'en attendit pas davantage et s'élança dehors au plus vite. +Les gens qui étaient dans les rues s'étonnèrent de voir un garçon +de l'école de charité courir ainsi à perdre haleine, sans +casquette et une lame de couteau sur l'oeil. + + +CHAPITRE VII. +Olivier persiste dans sa rébellion. + + +Noé Claypole courut à toutes jambes et ne s'arrêta pour reprendre +haleine qu'à la porte du dépôt de mendicité. Il attendit une +minute environ, afin de recommencer ses sanglots de plus belle, et +de donner à sa figure une expression de douleur et de terreur +violente; puis il frappa rudement à la porte, et présenta au vieil +indigent qui vint lui ouvrir une physionomie si piteuse que celui- +ci, bien qu'habitué à ne voir autour de lui que des visages +malheureux, recula d'étonnement. + +«Que peut-il être arrivé à ce garçon? se dit le vieux pauvre. + +- Monsieur Bumble! monsieur Bumble!» criait Noé, feignant +l'épouvante, et avec une telle force, que non seulement il se fit +entendre de M. Bumble qui avait l'oreille dure, mais qu'il +l'alarma au point de le faire s'élancer dans la cour sans son +tricorne; circonstance remarquable et vraiment curieuse en ce +qu'elle montre qu'un bedeau lui-même, sous l'empire d'une émotion +soudaine et puissante, peut momentanément perdre la tète et +oublier sa dignité personnelle, «Oh! monsieur Bumble, dit Noé; +c'est Olivier, monsieur, c'est Olivier qui a... + +- Comment? comment? interrompit M. Bumble avec une expression de +joie dans son regard terne. Il ne s'est pas échappé? il ne s'est +pas échappé, n'est-ce pas, Noé? + +- Non, non, monsieur, il ne s'est pas échappé; mais il est devenu +mauvais sujet, répondit Noé. Il a voulu m'assassiner, monsieur, +puis il a essayé de tuer Charlotte et madame. Oh! que je souffre! +oh! monsieur, quelles tortures! + +Et Noé se tordait en tous sens comme une anguille, pour faire +croire à M. Bumble que, dans l'attaque violente et féroce +d'Olivier Twist, il avait éprouvé quelque grave lésion interne qui +lui faisait souffrir des douleurs atroces. + +Quand Noé vit l'effet que ses paroles produisaient sur M. Bumble, +il voulut l'émouvoir encore davantage en se lamentant sur ses +blessures bien plus fort qu'auparavant; et, quand il vit un +monsieur à gilet blanc traverser la cour, il gémit d'une manière +plus tragique que jamais, parce qu'il crut de la plus grande +importance d'attirer l'attention et d'exciter l'indignation dudit +personnage. + +L'attention de celui-ci fut en effet bientôt éveillée: car il +n'avait pas fait trois pas qu'il se retourna brusquement et +demanda pourquoi hurlait ce jeune mâtin, et pourquoi M. Bumble ne +lui administrait pas quelques coups pour lui faire mieux articuler +ses plaintes. + +«C'est un pauvre garçon de l'école de charité, monsieur, répondit +M. Bumble, qui a été presque assassiné par le jeune Twist. Il l'a +échappé belle. + +- Parbleu, j'en étais sûr, s'écria le monsieur au gilet blanc en +s'arrêtant tout court; j'ai eu dès le principe un singulier +pressentiment, c'est que ce jeune sauvage finirait à la potence. + +- Il a aussi voulu assassiner la domestique, dit M. Bumble, pâle +de frayeur. + +- Et sa maîtresse aussi, ajouta M. Claypole. + +- Et puis son maître, n'est-ce pas, Noé? dit M. Bumble. + +- Non, il était sorti, sans quoi il l'eût tué, répondit Noé; il +disait qu'il voulait le tuer. + +- Ah! il a dit cela, mon garçon? répliqua le monsieur au gilet +blanc. + +- Oui, monsieur, répondit Noé, et ma maîtresse demande si +M. Bumble pourrait venir tout de suite fouetter Olivier, parce que +monsieur est sorti. + +- Certainement, mon garçon,» dit le monsieur au gilet blanc, en +souriant avec bonté et en passant sa main sur la tête de Noé qui +avait au moins trois pouces de plus que lui; il ajouta: «Tu es un +brave garçon, un digne garçon; voici un penny pour ta peine. +Bumble, prenez votre canne, et allez chez Sowerberry. Faites pour +le mieux, ne le ménagez pas, Bumble. + +- Non, monsieur, certainement non, répondit le bedeau en ajustant +un fouet au bout de sa canne. + +- Dites à Sowerberry de ne pas l'épargner; on n'en fera jamais +rien si on ne le rosse d'importance, dit le monsieur au gilet +blanc. + +- J'y veillerai, monsieur, répondit le bedeau;» et après avoir +ajusté son tricorne et sa canne, M. Bumble prit en toute hâte avec +Claypole le chemin de la maison de l'entrepreneur de pompes +funèbres. + +La situation ne s'était pas améliorée. M. Sowerberry n'était pas +rentré, et Olivier continuait à donner de vigoureux coups de pied +dans la porte du cellier. Mme Sowerberry et Charlotte firent une +si étrange peinture de la férocité de l'enfant, que M. Bumble crut +prudent de parlementer avant d'ouvrir la porte. Il commença par y +donner un coup de pied, en manière d'exorde; puis, appliquant sa +bouche sur la serrure, il dit d'une voix forte et imposante: + +«Olivier! + +- Allons, ouvrez-moi la porte! répondit l'enfant. + +- Reconnais-tu la voix qui te parle, Olivier? dit M. Bumble. + +- Oui, répondit-il. + +- Et vous n'êtes pas épouvanté, monsieur? Vous ne tremblez pas à +ma voix, monsieur? dit M. Bumble. + +- Non!» répondit courageusement Olivier. + +Une réponse si différente de celle qu'il attendait et à laquelle +il était accoutumé fit hésiter M. Bumble, il quitta le trou de la +serrure, se redressa, de toute sa hauteur, et considéra l'un après +l'autre les trois témoins de cette scène, sans prononcer une +parole. + +«Voyez-vous, monsieur Bumble, dit Mme Sowerberry, il faut qu'il +soit devenu fou. Un enfant, ne fut-il qu'à demi raisonnable, ne se +hasarderait jamais à vous parler ainsi. + +- Ce n'est pas de la folie, répondit M. Bumble, après quelques +instants de profonde réflexion; c'est la viande. + +- Comment? s'écria Mme Sowerberry. + +- Oui, madame, la viande, la viande, reprit Bumble d'un ton +magistral; vous l'avez nourri outre mesure, madame. Vous avez fait +naître en lui une âme et un esprit artificiels, déplacés chez +quelqu'un de sa condition. Messieurs du Conseil d'administration, +qui sont des philosophes pratiques, vous le diront, madame +Sowerberry. Qu'ont à faire les pauvres d'une âme et d'un esprit? +C'est bien assez pour nous d'entretenir la vie dans leur corps. Si +vous n'aviez donné que du gruau à ce garçon, jamais pareille chose +ne fût advenue. + +- Mon Dieu! dit Mme Sowerberry en levant pieusement les yeux vers +le plafond de la cuisine; voilà ce que c'est que d'être généreux!» + +La générosité de Mme Sowerberry pour Olivier avait consisté à lui +prodiguer les restes dont personne n'eût voulu. Aussi y avait-il +de sa part une grande abnégation à rester sous le coup de +l'accusation portée contre elle par Bumble, et dont elle était +absolument innocente, de pensée, de parole et d'action. + +«Tenez, dit M. Bumble à la dame qui tenait ses yeux baissés vers +la terre; la seule chose à faire maintenant, à mon sens, c'est de +le laisser dans le cellier pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que +la faim l'affaiblisse, et ensuite de le mettre en liberté et de le +nourrir de gruau pendant tout son apprentissage; il sort d'une +mauvaise famille, de gens irritables, madame Sowerberry; la +nourrice et le médecin m'ont dit que sa mère était arrivée ici +après des difficultés et des fatigues qui auraient tué depuis +longtemps une femme bien portante.» + +M. Bumble en était là de son discours quand Olivier, qui entendait +assez le dialogue pour comprendre qu'on faisait allusion à sa +mère, recommença à donner des coups de pied dans la porte, de +manière qu'on ne pouvait s'entendre. Sowerberry rentra sur ces +entrefaites; on lui expliqua l'attentat d'Olivier, avec toute +l'exagération que les femmes crurent propre à le mettre en colère; +en un clin d'oeil il ouvrit la porte du cellier il en fit sortir +par la collet l'apprenti rebelle. + +Les vêtements d'Olivier avaient été déchirés dans la lutte; il +avait la figure égratignée et écorchée, les cheveux en désordre +sur le front. Sa colère n'était pourtant pas éteinte, et, en +sortant de sa prison, loin de paraître intimidé, il lança à Noé un +regard menaçant. + +«Vous êtes un gentil garçon! dit Sowerberry en donnant un soufflet +à Olivier. + +- Il a outragé ma mère, répondit Olivier. + +- Eh bien! quand même... petit misérable, dit Mme Sowerberry; il +n'en a pas dit assez sur elle; elle méritait encore pis. + +- Non, dit l'enfant. + +- Si vraiment, dit Mme Sowerberry. + +- Vous mentez!» dit Olivier. + +Mme Sowerberry fondit en larmes. Ce torrent de larmes ne laissait +à son mari aucune alternative. S'il eût hésité un instant à punir +Olivier plus sévèrement, il est clair comme le jour que, d'après +les usages reçus dans les querelles de ménage, il eût été une +brute, un mari dénaturé, un être méprisable et n'ayant d'humain +que le visage, sans compter mille autres agréables épithètes trop +nombreuses pour avoir place dans ce chapitre. + +Il faut reconnaître qu'autant qu'il dépendait de lui (mais son +autorité était fort limitée), il était bien disposé pour l'enfant, +soit parce qu'il y allait de son intérêt, soit parce que sa femme +le détestait. Le torrent de larmes de la dame ne lui laissa nulle +ressource. En conséquence il administra à Olivier une correction +telle, que Mme Sowerberry elle-même s'en montra satisfaite, et que +la canne paroissiale de M. Bumble devint inutile. Le reste du +jour, Olivier fut enfermé dans l'arrière-cuisine, en compagnie de +la pompe et d'un morceau de pain sec; le soir, Mme Sowerberry, +après avoir encore fait plusieurs remarques injurieuses pour la +mémoire de sa mère, lui ouvrit la porte, et, au milieu des +sarcasmes de Noé et de Charlotte, lui ordonna de gagner son lit. + +Abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du +croque-mort, Olivier se livra aux réflexions que le traitement +qu'il venait d'éprouver devait éveiller dans son coeur d'enfant. +Il avait écouté les sarcasmes avec dédain; il avait supporté les +coups sans pousser un cri: car il sentait se développer dans son +coeur un sentiment d'orgueil qui l'eût empêché de proférer une +plainte, quand même on l'eût brûlé vif: mais, maintenant que +personne ne pouvait le voir ou l'entendre, il tomba à genoux sur +le plancher et, cachant son visage dans ses mains, il versa de +telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de notre nature +que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des +enfants de cet âge! + +Olivier resta longtemps immobile dans cette position. La chandelle +allait finir de brûler quand il se leva; il regarda prudemment +autour lui, écouta attentivement; puis il tira doucement les +verrous de la porte d'entrée et regarda dans la rue. + +La nuit était froide et sombre; les étoiles paraissaient à +l'enfant plus éloignées de la terre qu'il ne les avait jamais +vues; il ne faisait pas de vent; l'ombre que les arbres +projetaient sur le sol était complètement immobile et avait +quelque chose de sinistre et de sépulcral. Il referma doucement la +porte, et, profitant des dernières lueurs de la chandelle pour +réunir dans un mouchoir le peu d'effets qu'il possédait, il +s'assit sur un banc et attendit les premières clartés du matin. + +Dès qu'un rayon de lumière pénétra à travers les fentes des +volets, Olivier se leva et tira de nouveau les verrous. Il jeta +autour de lui un regard timide, hésita quelques instants, puis +tira la porte derrière lui: il était dans la rue. + +Il regarda à droite et à gauche, incertain du côté par où il +fuirait. Il se souvint d'avoir vu les chariots, quand ils +sortaient de la ville, gravir péniblement la colline; il prit la +même direction, et arriva à un petit sentier à travers champs, +qu'il savait rejoindre bientôt la grande route; il s'y engagea et +se mit à marcher rapidement. + +Il se rappela très bien avoir déjà suivi ce sentier, lorsqu'il +trottait derrière M. Bumble, pour venir de la _Ferme _au dépôt de +mendicité. Le chemin le conduisit tout droit à la chaumière; son +coeur battit violemment à ce souvenir, et il était presque résolu +à revenir sur ses pas; mais il avait déjà fait bien du chemin, et +un détour lui ferait perdre beaucoup de temps: d'ailleurs il était +si matin, qu'il avait peu à craindre d'être vu; il continua à +avancer. + +Il arriva à la ferme; il n'y avait pas d'apparence que ses petits +habitants fussent debout à cette heure matinale: Olivier s'arrêta +et jeta à la dérobée un coup d'oeil dans le jardin; un enfant +arrachait les mauvaises herbes d'un carré dans un moment où il +leva son visage pâle, Olivier reconnut en lui un de ses anciens +compagnons. Olivier se sentit joyeux de le revoir avant de +s'éloigner; quoique plus jeune que lui, cet enfant avait été son +petit ami, son compagnon de jeu; ils avaient été tant de fois +affamés, battus, enfermés ensemble! + +«Chut, Dick! dit Olivier, comme l'enfant courait à la porte et +passait ses petits bras à travers les barreaux pour lui faire +accueil; est-ce qu'on est levé? + +- Non, il n'y a que moi, répondit l'enfant. + +- Il ne faut pas dire que tu m'as vu, Dick, reprit Olivier; je me +sauve; on me bat et on me maltraite, Dick; je vais chercher +fortune, si loin, si loin que je ne sais où. Comme tu es pâle! + +- J'ai entendu le médecin dire que j'allais mourir, répondit +l'enfant avec un léger sourire; je suis bien content de te voir, +mon cher ami; mais ne t'arrête pas, ne t'arrête pas. + +- Oui, oui; mais je veux te dire au revoir, reprit Olivier. Je te +reverrai, Dick, j'en suis sûr; et alors tu seras bien portant et +heureux. + +- Je serai heureux, dit l'enfant, quand je serai mort, et pas +avant, le médecin a raison, Olivier; car je rêve souvent du ciel +et des anges, et de douces figures que je ne vois jamais quand je +suis éveillé. Embrasse-moi! ajouta l'enfant en grimpant sur la +petite porte et en croisant ses petits bras autour du cou +d'Olivier. Adieu, mon cher ami; que Dieu te bénisse!» + +Cette bénédiction sortait de la bouche d'un enfant, mais c'était +la première qu'Olivier eût jamais entendu appeler sur sa tête. Au +milieu des épreuves, des souffrances, des vicissitudes de sa vie, +il ne l'oublia jamais. + + +CHAPITRE VIII. +Olivier va à Londres, et rencontre en route un singulier jeune +homme. + + +Arrivé à la barrière, au bout du sentier, Olivier se retrouva sur +la grande route. Il était huit heures; et, bien qu'il fût à peu +près à cinq milles de la ville, il courut, et se cacha par moments +derrière les haies, jusqu'à midi, dans la crainte d'être poursuivi +et rattrapé; il s'assit alors près d'une borne pour se reposer, et +se mit à songer pour la première fois à l'endroit qu'il devait +choisir pour tâcher de gagner sa vie. + +La borne au pied de laquelle il était assis indiquait en gros +caractères qu'elle était posée à soixante-dix milles de Londres; +ce nom fit naître dans l'esprit de l'enfant une nouvelle suite de +pensées. S'il allait à Londres, dans l'immense ville, où personne, +pas même M. Bumble, ne pourrait le découvrir! il avait souvent +entendu dire aux vieux indigents du dépôt qu'un garçon d'esprit +n'était jamais dans le dénuement à Londres, et qu'il y avait dans +cette grande ville des moyens d'existence dont les gens élevés à +la campagne ne se doutaient pas. C'était bien l'endroit qui +convenait à un garçon sans asile, destiné à mourir dans la rue, si +on ne venait à son aide. Tout en se laissant aller à ces pensées, +il se leva et continua sa route. + +Il diminua encore de quatre bons milles la distance qui le +séparait de Londres, sans songer à tout ce qu'il devrait souffrir +avant d'atteindre le but de son voyage: comme cette réflexion se +faisait jour dans son esprit, il ralentit sa marche, et se mit à +méditer sur les moyens d'arriver à Londres. Il avait dans son +paquet un morceau de pain, une mauvaise chemise, deux paires de +bas, et dans sa poche un penny que lui avait donné Sowerberry +après un enterrement où il s'était distingué encore plus que de +coutume. C'est fort bon d'avoir une chemise blanche, pensait +Olivier, et deux méchantes paires de bas, et un penny; mais c'est +une mince ressource pour faire soixante-cinq milles à pied pendant +l'hiver. Olivier avait comme bien des gens, l'esprit prompt et +ingénieux à découvrir les difficultés, mais lent et paresseux à +découvrir le moyen de les surmonter; de sorte qu'après avoir bien +réfléchi, sans trouver la solution qu'il cherchait, il mit son +petit paquet sur l'autre épaule et doubla le pas. + +Il fit vingt milles ce jour-là, sans prendre autre chose que son +morceau de pain sec et quelques verres d'eau qu'il demanda sur la +route, à la porte des chaumières. À la nuit, il entra dans une +prairie, se blottit au pied d'une meule de foin et résolut d'y +attendre le jour. Il éprouva d'abord un sentiment de crainte en +entendant le vent siffler tristement sur la campagne déserte, Il +avait froid et faim, et se trouvait plus seul que jamais; la +fatigue de la marche lui procura pourtant un prompt sommeil, et il +oublia ses peines. + +Le matin, en se levant, il se sentit engourdi par le froid, et il +avait si faim qu'il acheta du pain pour un penny au premier +village qu'il traversa, il n'avait pas fait plus de douze milles +quand la nuit le surprit de nouveau; ses pieds étaient enflés et +ses jambes si faibles qu'elles tremblaient sous lui; une seconde +nuit passée à la belle étoile, par un temps froid et humide, +acheva d'épuiser ses forces; et quand il voulut le matin continuer +son voyage, il pouvait à peine se traîner, il attendit au pied +d'une côte assez roide qu'une diligence vînt à passer, et il +demanda l'aumône aux voyageurs de l'impériale; il n'y eut presque +personne qui fit attention à lui; ceux qui le remarquèrent, lui +dirent d'attendre qu'on fût arrivé au haut de la côte, et de leur +montrer ensuite combien de temps il pouvait courir pour un demi- +penny. Le pauvre Olivier essaya de suivre la diligence; mais il ne +le put, à cause de son épuisement et de ses pieds tout meurtris; +alors les voyageurs de l'impériale remirent leur demi-penny dans +leur poche, en disant que c'était un petit fainéant, qui ne +méritait rien. La diligence s'éloigna, ne laissant derrière elle +qu'un nuage de poussière. + +Dans quelques villages, de grands poteaux étaient plantés sur la +route, et portaient un écriteau annonçant que quiconque mendierait +serait mis en prison; cet avis effrayait beaucoup Olivier, et il +s'éloignait au plus vite. Ailleurs, il s'arrêtait devant les cours +d'auberge et regardait piteusement ceux qui allaient et venaient, +jusqu'à ce que l'hôtesse donnât l'ordre à un des postillons qui +flânaient dans la cour de chasser cet étrange garçon qui restait +là, sans aucun doute, dans l'intention de dérober quelque chose. +S'il mendiait à la porte d'une ferme, il arrivait neuf fois sur +dix qu'on le menaçait de lâcher le chien après lui; s'il mettait +le nez dans une boutique, on lui parlait du bedeau de la paroisse, +et, à ce nom, il ne savait où se cacher. + +Il est certain que, sans le bon coeur, d'un garde-barrière et la +charité d'une vieille dame, les souffrances d'Olivier eussent été +abrégées comme celles de sa mère, c'est-à-dire qu'il serait mort +sur la grande route. Mais le garde-barrière lui donna du pain et +du fromage, et la vieille dame, dont le petit-fils avait fait +naufrage et errait dans quelque lointaine partie du monde, eut +pitié du pauvre orphelin et lui donna le peu qu'elle avait, avec +des paroles si douces et si bonnes, et avec des larmes de +compassion telles, qu'elles firent sur le coeur d'Olivier plus +d'impressions que toutes ses souffrances. + +Le matin du septième jour après son départ, il atteignit, clopin- +clopant, la petite ville de Barnet. Les volets étaient partout +fermés, les rues désertes, et personne ne se rendait encore aux +travaux de la journée. Le soleil se levait radieux, mais son éclat +ne servait qu'à faire voir au pauvre enfant toute l'horreur de sa +misère et de son isolement; il s'assit, couvert de poussière et +les pieds en sang, sur les marches froides d'un perron. + +Peu à peu les volets s'ouvrirent, les stores des fenêtres se +levèrent, et les passants commencèrent à circuler. Quelques-uns, +en petit nombre, s'arrêtaient un instant pour considérer Olivier, +ou se détournaient seulement en passant rapidement; mais personne +ne le secourut, personne ne prit la peine de lui demander comment +il était venu là: il n'avait pas le coeur de mendier, et il +restait assis immobile et silencieux. + +Il y avait déjà quelque temps qu'il était là; il s'étonnait de +voir tant de tavernes, car la moitié des maisons de Barnet sont +des tavernes grandes ou petites; il regardait avec insouciance les +voitures publiques qui passaient, et trouvait surprenant qu'elles +pussent faire aisément en quelques heures un trajet qu'il avait +mis une longue semaine à parcourir avec un courage et une +résolution au-dessus de son âge. + +Il fut tiré de sa rêverie en remarquant qu'un jeune garçon, qui +était passé devant lui quelques instants auparavant sans avoir +l'air de le voir, était revenu sur ses pas et s'était placé de +l'autre côté de la rue pour l'observer attentivement. Il y fit +d'abord peu d'attention; mais ce garçon resta si longtemps devant +lui dans la même attitude, qu'Olivier leva la tête et le considéra +avec le même intérêt. Alors celui-ci traversa la rue, et se +dirigeant vers Olivier lui dit: + +«Eh bien! camarade, quoi qui se passe? + +Le garçon qui adressait cette question à notre jeune voyageur +était à peu près de même âge que lui; c'était l'individu le plus +original qu'Olivier eût jamais vu: il avait le nez retroussé, le +front bas, les traits communs, et l'extérieur le plus sale qu'on +pût voir, ce qui ne l'empêchait pas de se donner des airs de +monsieur. Il était de petite taille, avec des jambes arquées et de +vilains petits yeux effrontés; son chapeau était posé si +légèrement sur sa tête, qu'il semblait toujours près de tomber; et +il serait tombé, en effet, sans une brusque secousse que le jeune +homme imprimait de temps à autre à sa tête, pour le ramener à sa +place primitive. Il portait un habit qui lui descendait jusqu'aux +talons; il avait les manches relevées presque jusqu'au coude, +probablement dans le but d'enfoncer ses mains, comme il faisait +alors, dans les poches de son pantalon de velours. Enfin, il était +aussi fringant, avec ses brodequins à la Blucher, que le fut +jamais jeune homme de sa taille, c'est-à-dire de quatre pieds six +pouces. + +«Eh bien! camarade, quoi qui se passe? demanda à Olivier cet +étrange interlocuteur. + +- J'ai bien faim et je suis bien fatigué, répondit Olivier les +larmes aux yeux. J'ai fait un long trajet. Voilà sept jours que je +marche. + +- Sept jours de marche! dit le jeune homme; ah! j'entends. C'est +par ordre du _bec_, hein? Mais, ajouta-t-il en voyant l'air étonné +d'Olivier, je suppose que tu ignores ce que c'est qu'un _bec_, mon +camarade?» + +Olivier répondit avec candeur qu'il avait toujours cru que ce mot +signifiait la bouche d'un oiseau. + +«En voilà un innocent! s'écria le jeune homme; un _bec_, c'est un +magistrat; marcher par ordre du _bec_, c'est ne pas aller droit +devant soi; c'est toujours grimper sans jamais redescendre. As-tu +été au _moulin_? + +- Quel moulin? demanda Olivier. + +- Quel moulin! ma foi, au moulin qui va sans eau[4]; viens avec +moi; tu as besoin d'une pitance, et tu l'auras. La bourse est +maigre, mais tant que ça durera, ça durera. Allons, debout sur tes +quilles! arrive.» + +Le jeune homme aida Olivier à se lever, le mena dans une petite +boutique de marchand de chandelles, où il acheta un peu de jambon +et un pain de deux livres; il eut l'ingénieuse idée de faire un +trou dans le pain et d'y mettre le jambon, pour qu'il fût à l'abri +de la poussière, et plaçant le tout sous son bras, il entra dans +une petite taverne et pénétra avec Olivier dans une salle de +derrière. Là, le mystérieux jeune homme fit apporter un pot de +bière; sur l'invitation de son nouvel ami, Olivier se jeta sur le +festin et se mit à dévorer à belles dents, tandis que l'étranger +le considérait de temps à autre bien attentivement. + +«On va donc à Londres? dit l'étrange garçon quand Olivier eut +fini. + +- Oui. + +- A-t-on un gîte? + +- Non. + +- De l'argent? + +- Non.» + +L'individu se mit à siffler et enfonça ses mains dans ses poches, +autant que le permettaient les larges manches de son habit. + +«Vous habitez Londres? demanda Olivier. + +- Oui, quand je suis chez moi, répondit le garçon. Tu as besoin +d'un gîte pour passer la nuit, n'est-ce pas? + +- Oui, répondit Olivier; je n'ai pas dormi sous un toit depuis que +j'ai quitté mon pays. + +- Ne te chagrine pas pour si peu, dit le jeune monsieur; je dois +être à Londres ce soir, et j'y connais un respectable vieillard +qui te logera pour rien, à condition que tu lui sois présenté par +une de ses connaissances; avec ça que je n'en suis pas de ses +connaissances!» ajouta-t-il en souriant pour montrer que ces +dernières paroles étaient dites par ironie; et en même temps il +vida son verre. + +Cette offre inespérée d'un gîte était trop séduisante pour être +refusée, surtout lorsqu'elle fut suivie de l'assurance que le +vieux monsieur procurerait sans aucun doute une bonne place à +Olivier dans un bref délai. Ceci amena un entretien amical et +confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son ami se nommait +Jack Dawkins, et qu'il était le favori et le protégé du vieux +monsieur en question. + +L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des +avantages que le crédit de son patron procurait à ceux qu'il +prenait sous sa protection; mais comme sa conversation était +légère et incohérente, et qu'il avouait que ses amis le +connaissaient sons le sobriquet de _rusé matois_, Olivier en +conclut que son compagnon étant d'un naturel dissipé et étourdi, +les préceptes moraux de son bienfaiteur n'avaient pas eu +d'influence sur lui. Dans cette pensée, il résolut de mériter +aussi vite que possible l'estime du vieux monsieur et de renoncer +à l'honneur de fréquenter le _matois_, si celui-ci, comme il avait +lieu de le croire, était incorrigible. + +Jack Dawkins ne voulut pas entrer à Londres avant la nuit, et il +était près d'onze heures quand ils arrivèrent à la barrière +d'Islington. Ils passèrent par la rue Saint-Jean, descendirent la +petite rue qui aboutit au théâtre de Sadlerwell, longèrent +Exmouth-Street et Coppice-Row, puis la petite cour pris du dépôt +de mendicité; ils traversèrent ensuite le terrain classique qui se +nommait jadis Hokley in the Hole; ils gagnèrent _Little Saffron- +Hill_ et _Saffron-Hill the Great_, que le rusé matois franchit +d'un pas rapide, en recommandant à Olivier de le suivre de près. + +Quoique Olivier eût assez à faire pour ne pas perdre de vue son +guide, il ne put s'empêcher de jeter en passant quelques regards +furtifs des deux côtés de la rue: c'était l'endroit le plus sale +et le plus misérable qu'il eût jamais vu. La rue était étroite et +humide, et l'air était chargé de miasmes fétides. Il y avait un +assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l'étalage +consistait en un tas d'enfants qui criaient à qui mieux mieux, +malgré l'heure avancée de la nuit. Les seuls endroits qui +parussent prospérer au milieu de la misère générale, étaient les +tavernes, où des Irlandais de la lie du peuple, c'est-à-dire la +lie de l'espèce humaine, se querellaient de toutes leurs forces. +De petites ruelles et des passages couverts, qui çà et là +aboutissaient à la rue principale, laissaient voir quelques +chétives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres +se vautraient dans la boue; et parfois on voyait sortir avec +précaution de ces repaires des individus à figure sinistre, dont, +selon toute apparence, les intentions n'étaient ni louables ni +rassurantes. + +Olivier se demandait s'il ne ferait pas mieux de se sauver, quand +ils atteignirent le bout de la rue. Son guide le prît par le bras, +poussa la porte d'une maison proche de Fieldlane, le fit entrer +dons une allée et referma la porte derrière lui. + +«Qui va là? cria une voix en réponse à un sifflet du matois. + +- Plummy et Slam!» fut la réponse. C'était sans doute un signal ou +un mot d'ordre pour indiquer que tout allait bien. + +La faible lueur d'une chandelle éclaira le mur au fond de l'allée, +et l'on vit paraître une tête au niveau du sol, derrière la rampe +brisée d'un escalier qui menait jadis à une cuisine. + +«Vous êtes deux, dit l'homme en haussant la chandelle et en +mettent la main au-dessus de ses yeux pour mieux distinguer les +objets; qui est l'autre? + +- Une nouvelle recrue, répondit Jack Dawkins en faisant avancer +Olivier. + +- D'où vient-il? + +- Du pays des innocents. Fagin est-il en haut? + +- Oui, il assortit les mouchoirs. Montez.» + +L'homme disparut, et ils restèrent dans les ténèbres. + +Toujours entraîné par son compagnon qui lui serrait fortement la +main, Olivier cherchait de l'autre sa route à tâtons. Il gravit +difficilement, dans l'obscurité, les degrés en ruine que son guide +enjambait avec une prestesse qui montrait qu'il connaissait +parfaitement ce chemin; il poussa la porte d'une chambre de +derrière et y introduisit Olivier. Les murs et le plafond étaient +noircis par le temps et la malpropreté. Devant le feu, sur une +table de sapin, se trouvaient une chandelle fixée dans le goulot +d'une bouteille de grès, deux ou trois pots d'étain, un pain, du +beurre et une assiette. Des saucisses cuisaient dans une poêle +dont la queue était attachée avec une ficelle au manteau de la +cheminée, et auprès se tenait un vieux juif, une fourchette à la +main. Son visage était couvert de rides, et ses traits ignobles et +repoussants étaient en partie cachés par une épaisse chevelure +rousse; il portait une sale robe de chambre de flanelle, n'avait +pas de cravate, et semblait partager son attention entre la poêle +et une corde à laquelle pendaient un grand nombre de foulards. +Plusieurs méchants lits, faits avec de vieux sacs, étaient +disposés l'un près de l'autre sur le plancher. Autour de la table, +quatre ou cinq enfants de l'âge du _Matois_ fumaient leur pipe et +buvaient des liqueurs en se donnant des airs de grands garçons; +ils entourèrent leur camarade, qui dit au juif quelques mots à +voix basse; puis ils se tournèrent en riant vers Olivier, ainsi +que le juif qui tenait toujours sa fourchette. + +«Je vous présente mon ami Olivier Twist,» dit Jack Dawkins. + +Le juif rit en grimaçant. Il fit un profond salut à Olivier, le +prit par la main et dit qu'il espérait avoir l'honneur de faire +avec lui plus ample connaissance. Alors les petits fumeurs +l'entourèrent, lui donnèrent de solides poignées de main, de +manière à faire tomber son petit paquet; l'un d'eux s'empressa de +le débarrasser de sa casquette; un autre eut l'obligeance de +fouiller ses poches pour lui épargner, vu son état de fatigue, la +peine de les vider avant de se coucher. Les politesses ne se +seraient sans doute pas bornées là, sans les coups de fourchette +que le juif prodigua généreusement sur la tête et les épaules de +ces complaisants petits drôles. + +«Nous sommes charmés de te voir, Olivier, dit le juif. Matois, +tire du feu les saucisses et approche un baquet pour faire asseoir +Olivier. Ah! tu regardes avec étonnement les mouchoirs! en voilà +une belle collection, hein, mon ami? Nous venons justement de les +préparer pour la lessive. Voilà tout, Olivier, voilà tout; ah! ah! +ah!» + +Les derniers mots du juif furent accueillis avec acclamation par +ses jeunes élèves, puis on se mit à souper. + +Olivier mangea sa part; ensuite le juif lui versa un verre de grog +au genièvre, en lui recommandant de le boire d'un trait, parce +qu'un autre convive avait besoin de son verre. Olivier obéit; +bientôt il se sentit porté doucement sur un des sacs et s'endormit +d'un profond sommeil. + + +CHAPITRE IX. +Où l'on trouvera de nouveaux détails sur l'agréable vieillard et +sur ses élèves, jeunes gens de haute espérance. + + +Le lendemain, la matinée était déjà avancée quand Olivier se +réveilla après un sommeil profond et prolongé. Il n'y avait dans +la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café dans +une casserole pour le déjeuner, et sifflait tout bas entre ses +dents, en agitant le liquide avec une cuiller de fer. De temps à +autre il s'arrêtait pour écouter, dès qu'il entendait en bas le +moindre bruit; et, quand il s'était assuré que tout était +tranquille, il continuait à siffler et à remuer le café. + +Bien qu'Olivier ne dormît plus, il n'était pas tout à fait +éveillé. Il y a un état d'assoupissement, entre le sommeil et la +veille, où l'on rêve plus en cinq minutes, les yeux à demi ouverts +et sans avoir bien conscience de ce qui se passe, que l'on ne +ferait en cinq nuits, les yeux bien fermés et les sens +complètement engourdis par un profond sommeil. Dans ces moments- +là, l'homme se rend juste assez compte de ce qui se passe dans son +esprit pour se faire une faible idée des puissantes facultés de +cet esprit, lorsque, affranchi des entraves du corps, il s'élance +loin de la terre et se joue du temps et de l'espace. + +Olivier était précisément dans un de ces moments. Les yeux à demi +fermés, il voyait le juif, il l'entendait siffler tout bas, il +reconnaissait le bruit de la cuiller frottant contre le bord de la +casserole; et pourtant, son esprit, pendant ce temps, voyageait +dans le passé, et se reportait vers tous ceux qu'il avait connus. + +Quand le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et +resta quelques instants dans une attitude indécise, comme s'il ne +savait à quel parti s'arrêter; puis il se retourna, regarda +Olivier et l'appela par son nom; celui-ci ne répondit pas et parut +complètement endormi. Le juif, rassuré à cet égard, se dirigea +sans bruit vers la porte, la ferma, et tira d'une trappe pratiquée +dans le plancher, autant que put le voir Olivier, une petite boîte +qu'il posa soigneusement sur la table; ses yeux brillaient tandis +qu'il soulevait le couvercle et jetait un coup d'oeil à +l'intérieur; il approcha de la table une vieille chaise, s'assit +et tira du coffret une magnifique montre d'or étincelante de +diamants. + +«Ah! les lurons! dit le juif en haussant les épaules, et le visage +contracté par un affreux sourire; les braves lurons! fermes +jusqu'au bout! Incapables de dire au vieux prêtre où était la +cachette! Incapables de vendre le vieux Fagin! Au fait, dans quel +intérêt? Cela n'eût pas desserré le noeud coulant, ni retardé la +bascule d'une minute; non, non. Fameux gaillards, fameux +gaillards!» + +Tout en faisant à voix basse ces réflexions et d'autres +semblables, le vieux juif remit la montre dans la boîte; il en +tira encore une demi-douzaine, et les contempla avec le même +ravissement, puis des bagues, des broches, des bracelets, des +bijoux de toute sorte, si précieux et d'un travail si exquis, +qu'Olivier ne connaissait pas même de nom toutes ces belles +choses. + +Le juif les remit dans le coffret et en tira un dernier bijou, si +petit qu'il tenait dans le creux de sa main; une inscription très +fine semblait y être gravée, car le juif le posa sur la table, +l'abrita soigneusement avec sa main, et la considéra longtemps et +attentivement; enfin, comme s'il désespérait de déchiffrer ces +caractères, il remit le bijou dans la boîte, et se renversant sur +sa chaise, il continua ses réflexions. + +«Quelle belle chose que la peine capitale! disait-il à demi-voix, +les morts ne se repentent jamais! les morts ne viennent jamais +révéler de fâcheuses histoires! Ah! c'est une grande sécurité pour +le commerce! Cinq à la file, accrochés à la même corde! et pas un +lâche, pas un qui ait vendu le vieux Fagin!» + +En disant ces paroles, le juif promenait au hasard autour de lui +ses yeux noirs et brillants, qui rencontrèrent la figure +d'Olivier. L'enfant le considérait avec une curiosité muette; en +un clin d'oeil le vieillard comprit qu'il avait été observé; il +ferma avec bruit le couvercle de la boîte, et saisissant un +couteau sur la table, il se leva furieux; mais il tremblait au +point qu'Olivier, malgré sa terreur, pouvait voir vaciller la lame +du couteau. + +«Qu'est-ce? dit le juif; pourquoi m'observer! Tu ne dormais pas? +Qu'as-tu vu? Parle vite! vite! il y va de ta vie! + +- Je n'ai pas pu dormir davantage, monsieur, répondit Olivier avec +douceur, et je suis bien fâché de vous avoir dérangé. + +- Étais-tu éveillé depuis une heure? demanda le juif d'un air +menaçant et terrible. + +- Non, monsieur, non, bien sûr, répondit Olivier. + +- En es-tu bien sûr? s'écria le juif en jetant sur l'enfant un +regard sinistre. + +- Je dormais, monsieur, répondit vivement Olivier, je dormais, sur +ma parole. + +- C'est bon! c'est bon! mon ami, dit le juif en reprenant +brusquement ses manières ordinaires et en jouant avec le couteau +avant de le remettre sur la table, comme pour faire croire qu'il +ne l'avait pris que par badinage. J'en étais sûr, mon ami; je +voulais seulement te faire peur. Tu es brave, oui, ma foi, tu es +brave, Olivier.» Et le juif se frottait les mains en riant, mais +jetait néanmoins sur la boîte un regard inquiet. «As-tu vu +quelqu'une de ces jolies choses, mon ami? dit le juif après un +court silence, en posant sa main sur la boîte. + +- Oui, monsieur, répondit Olivier. + +- Ah! dit le juif en pâlissant. C'est..., c'est à moi, Olivier... +c'est ma petite fortune... tout ce que j'aurai pour vivre dans mes +vieux jours: on m'appelle avare, mon ami, seulement avare... rien +de plus.» + +Olivier pensa que le vieux monsieur devait être en effet d'une +avarice sordide, pour vivre dans un endroit si sale, avec tant de +montres; mais il réfléchit que sa tendresse pour le Matois et les +autres garçons lui coûtait peut-être beaucoup d'argent; il regarda +le juif d'un air respectueux et lui demanda s'il pouvait se lever. + +«Certainement, mon ami, certainement, répondit le vieux monsieur; +tiens, il y a une cruche d'eau dans le coin derrière la porte; va +la chercher et je te donnerai une cuvette pour te laver, mon ami.» + +Olivier se leva, traversa la chambra et se baissa pour prendre la +cruche; quand il se retourna, la boîte avait disparu. + +Il avait à peine fini de se laver et de remettre tout en ordre, en +vidant, par ordre du juif, la cuvette par la fenêtre, lorsque le +matois rentra, escorté d'un jeune ami qu'Olivier avait vu la +veille au soir occupé à fumer, et qui lui fut présenté sous le nom +de Charlot Bates. Puis on se mit à table; le déjeuner se composait +de café et de petits pains chauds, avec du jambon que le Matois +avait rapporté dans le fond de son chapeau. + +«Eh bien! dit le juif en s'adressant au Matois et en regardant +malicieusement Olivier; j'espère, mes amis, que vous êtes allés ce +matin à l'ouvrage? + +- Roide, répondit le matois. + +- Oui, une rude besogne, ajoute Charlot Bates. + +- Vous êtes de braves garçons, dit le juif; qu'est-ce que tu as +rapporté, Matois? + +- Deux portefeuilles, répondit le jeune homme. + +- Garnis? demanda le juif avec anxiété. + +- Pas mal, répondit le Matois en exhibant deux portefeuilles, l'un +vert et l'autre rouge. + +- Ils pourraient être plus lourds, dit le juif, après en avoir +soigneusement visité l'intérieur, mais ils sont tout neufs et d'un +bon travail; c'est d'un habile ouvrier, n'est-ce pas, Olivier? + +- Certainement, monsieur,» dit Olivier. + +Cette réponse fit rire M. Charlot Bates à se tenir les côtes, au +grand étonnement d'Olivier, qui ne voyait là rien de risible. + +«Et toi, mon ami, qu'est-ce que tu rapportes? dit Fagin à Charlot +Bates. + +- Des mouchoirs, répondit maître Bates, et il en tira quatre de sa +poche. + +- Bien, dit le juif, en les examinant minutieusement, ils sont +bons, très bons; mais tu ne les as pas bien marqués, Charlot. Il +faudra ôter les marques avec une aiguille; nous montrerons à +Olivier comment il faut s'y prendre; n'est-ce pas, Olivier? Ha! +ha! + +- Comme vous voudrez, monsieur, dit Olivier. + +- Tu aimerais à faire le mouchoir aussi bien que Charlot Bates, +n'est-ce pas, mon ami? demanda le juif. + +- De tout mon coeur, monsieur, si vous voulez m'instruire,» +répondit Olivier. + +Maître Bates trouva cette réponse si plaisante qu'il poussa un +nouvel éclat de rire; mais comme il était en train d'avaler son +café, il faillit suffoquer. + +«Il est si innocent!» dit-il, dès qu'il put parler, comme pour +s'excuser auprès de la compagnie de son impolitesse. + +Le Matois ne dit rien; mais il passa la main dans les cheveux +d'Olivier, et les lui fit tomber sur les yeux, en ajoutant qu'il +serait bientôt au fait. Le vieux monsieur, qui vit le rouge monter +au visage de l'enfant, changea la conversation et demanda si +l'exécution qui avait eu lieu le matin avait attiré une grande +foule. L'étonnement d'Olivier redoubla: car il était évident, +d'après la réponse des jeunes garçons, qu'ils y avaient tous deux +assisté, et il était étrange qu'ils eussent trouvé le temps de si +bien travailler. + +Après le déjeuner, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens +se livrèrent à un jeu curieux et bizarre; voici en quoi il +consistait: le juif mit une tabatière dans une des poches de son +pantalon, un carnet dans l'autre, dans son gousset une montre +attachée à une chaîne de sûreté qu'il passa à son cou; il piqua +une épingle de faux diamant dans sa chemise, boutonna son habit +jusqu'en haut, et mettant dans ses poches son mouchoir et son étui +à lunettes, il se promena de long en large dans la chambre, une +canne à la main, tout comme nos vieux messieurs se promènent dans +la rue; tantôt il s'arrêtait devant le feu, et tantôt à la porte, +comme s'il contemplait attentivement l'étalage des boutiques. +Parfois il jetait autour de lui des regards vigilants comme s'il +craignait les voleurs, et tâtait toutes ses poches l'une après +l'autre, pour voir s'il n'avait rien perdu, et tout cela d'un air +si comique et si naturel qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Les +deux jeunes garçons le suivaient de près; et, chaque fois qu'il se +retournait, ils se dérobaient à sa vue avec tant d'agilité, qu'il +était impossible de suivre leurs mouvements. À la fin, le Matois +lui marcha sur les pieds, tandis que Charlot le heurtait par +derrière, et en un clin d'oeil, tabatière, portefeuille, montre, +chaîne de sûreté, épingle, mouchoir de poche, tout, jusqu'à l'étui +à lunettes, disparut avec une rapidité extraordinaire. Si le vieux +monsieur avait senti une main dans une de ses poches, il disait +dans laquelle, et alors c'était à recommencer. + +Quand on eut joué bien des fois à ce jeu, deux jeunes _dames_ +vinrent voir les jeunes messieurs; l'une se nommait Betty et +l'autre Nancy; elles avaient une chevelure épaisse, mais peu +soignée, et des chaussures en mauvais état; elles n'étaient peut- +être pas précisément belles; mais elles étaient hautes en couleur, +et avaient le regard résolu et effronté. Comme leurs manières +étaient agréables et d'une grande liberté, Olivier pensa qu'elles +étaient fort aimables, et sans doute il ne se trompait pas. + +La visite dura longtemps: une des jeunes dames se plaignant +d'avoir l'estomac glacé, on apporta des liqueurs, et la +conversation s'anima de plus en plus. À la fin, Charlot Bates +déclara qu'il était temps de jouer du jarret, et Olivier crut que +cela voulait dire sortir, en français; car le Matois, Charlot et +les deux jeunes femmes partirent à l'instant, et le vieux juif eut +la générosité de les munir d'argent de poche pour s'amuser dehors. + +«C'est un genre de vie qui n'est pas désagréable, n'est-ce pas, +mon ami? dit Fagin. Les voilà sortis pour toute la journée. + +- Ont-ils achevé leur travail, monsieur? demanda Olivier. + +- Oui, dit le juif; à moins qu'ils ne trouvent par hasard quelque +chose à faire en route; alors ils n'y manquent pas, crois-le bien. +Prends-les pour modèles, mon ami, prends-les pour modèles, ajouta +le juif, en donnant un coup de la pelle au feu sur le foyer pour +que ses paroles eussent plus de force; fais tout ce qu'ils te +diront, obéis-leur en tout, et surtout au Matois: ce sera un grand +homme, et il te formera si tu prends modèle sur lui. Est-ce que +mon mouchoir ne sort pas de ma poche, mon ami? dit-il en +s'arrêtant court. + +- Si, monsieur, dit Olivier. + +- Tâche de le prendre sans que je m'en aperçoive, comme ils +faisaient quand nous jouions ce matin.» + +Olivier souleva d'une main le fond de la poche, comme il avait vu +faire au matois, et de l'autre tira légèrement le mouchoir. + +«Est-ce fait? demanda le juif. + +- Le voici, monsieur, dit Olivier en le lui montrant. + +- Tu es un charmant garçon, mon ami, dit le plaisant vieillard en +passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je +n'ai jamais vu un garçon plus habile; tiens, voici un schelling +pour la peine; si tu continues de la sorte, tu deviendras le plus +grand homme de l'époque. Maintenant, viens que je t'apprenne à +démarquer les mouchoirs.» + +Olivier se demandait avec étonnement quel rapport il y avait entre +escamoter, par plaisanterie, le mouchoir du vieillard, et la +chance de devenir un grand homme: mais il pensa que le juif, vu +son âge, devait le savoir mieux que lui; il s'approcha de la +table, et se livra avec ardeur à sa nouvelle étude. + + +CHAPITRE X. +Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux compagnons, +et acquiert de l'expérience à ses dépens. La brièveté de ce +chapitre n'empêche pas que ce ne soit un chapitre important de +l'histoire de notre héros. + + +Olivier resta plusieurs jours dans la chambre du juif, occupé à +démarquer les mouchoirs qui arrivaient en quantité au logis, et à +prendre part quelquefois au jeu que nous avons décrit, et qui se +renouvelait régulièrement chaque matin entre le juif et les deux +jeunes garçons. Au bout de quelque temps, il commença à soupirer +après le grand air, et demanda plusieurs fois avec instance au +vieux monsieur de lui permettre d'aller travailler dehors avec ses +deux compagnons. + +Olivier était d'autant plus désireux de travailler activement, +qu'il avait pu juger de l'inflexible sévérité du vieux juif. +Chaque fois que le Matois ou Charlot Bates rentraient le soir les +mains vides, il leur adressait une longue et énergique mercuriale, +sur les inconvénients de la paresse et de l'oisiveté, et, pour +mieux graver dans leur mémoire la nécessité d'être actifs et +laborieux, il les envoyait coucher sans souper. Il alla même une +fois jusqu'à les précipiter du haut de l'escalier; mais il était +rare qu'il poussât jusqu'à cette extrémité la ferveur de ses +recommandations vertueuses. + +Enfin, un beau matin, Olivier obtint la permission qu'il avait si +vivement sollicitée; depuis deux ou trois jours il n'y avait pas +eu de mouchoirs à démarquer, et les dîners avaient été chétifs: +ces motifs influèrent peut-être sur la décision du vieux juif; +quoi qu'il en soit, il dit à Olivier qu'il pouvait sortir, et il +le plaça sous la garde de Charlot Bates et de son ami le Matois. + +Ils partirent tous trois; le Matois, les manches retroussées et le +chapeau sur l'oreille, comme d'habitude; maître Bates flânant les +mains dans les poches, et Olivier entre eux deux, se demandant où +ils allaient, et quelle branche d'industrie il allait d'abord +apprendre. + +Ils marchaient d'un pas si nonchalant, et avec une allure de +badauds si désoeuvrés, qu'Olivier commençait à croire qu'ils +étaient sortis pour tromper le vieux monsieur, et point du tout +pour aller à l'ouvrage. Le Matois avait la mauvaise habitude de +s'emparer de la casquette des enfants qu'il rencontrait et de la +lancer dans la première cour venue; Charlot Bates, de son côté, +semblait n'avoir qu'une notion très imparfaite du droit de +propriété; il escamotait, aux étalages des marchands, des pommes +ou des oignons et les entassait dans ses poches, qui étaient d'une +si vaste dimension qu'elles semblaient envahir tous ses vêtements. +Olivier trouvait ces procédés si coupables qu'il était sur le +point de déclarer son intention de s'en retourner comme il +pourrait à la maison, quand son attention fut tout à coup attirée +d'un autre côté par un changement d'allure très singulier de la +part du Matois. + +Ils venaient de sortir d'un passage étroit à peu de distance de +Clarkenwell, qu'on appelle encore, par un étrange abus de mots, +_la place Verte_, quand le Matois s'arrêta court, mit un doigt sur +ses lèvres et fit reculer ses compagnons avec la plus grande +circonspection. + +«Qu'y a-t-il? demanda Olivier. + +- Chut! fit le Matois; vois-tu ce vieux pigeon à l'étalage du +libraire? + +- Ce vieux monsieur, de l'autre côté de la rue? dit Olivier. +Certainement je le vois. + +- On va lui faire son affaire, dit le Matois. + +- Fameuse trouvaille!» ajouta Charlot Bates. + +Olivier les considérait l'un après l'autre avec surprise, mais il +n'eut pas le temps de les questionner, car ils traversèrent la rue +à pas de loup, et allèrent se planter derrière le vieux monsieur +qui faisait l'objet de son attention. Olivier les suivit à +quelques pas de distance, et, ne sachant s'il devait avancer ou +reculer, il resta immobile et ouvrit de grands yeux. + +Le vieux monsieur avait l'extérieur le plus respectable, la tête +poudrée et des lunettes d'or. Il portait un habit vert bouteille +avec un collet de velours noir, un pantalon blanc, et sous le bras +une canne de bambou. Il avait pris un livre à l'étalage et le +parcourait debout avec autant d'attention que s'il eût été dans +son cabinet, assis dans un fauteuil. Il est même probable qu'il +s'imaginait y être; car il était évident, tant il était absorbé, +qu'il ne voyait plus ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les +jeunes garçons, ni quoi que ce fût sauf son livre qu'il lisait en +conscience, tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une +page, recommençant sa lecture à la première ligne de la page +suivante et continuant ainsi de page en page avec le plus vif +intérêt. + +Quels ne furent pas l'horreur et l'effroi d'Olivier, placé à +quelques pas en arrière, et regardant de tous ses yeux, quand il +vit le Matois plonger sa main dans la poche du vieux monsieur, en +tirer un mouchoir qu'il passa à Charlot Bates, puis gagner le coin +de la rue avec son camarade en fuyant à toutes jambes! + +En un instant, tout le mystère des mouchoirs, des montres, des +bijoux, et de l'existence même du juif, se dévoila à l'esprit de +l'enfant. Il resta un instant immobile, et la terreur faisait +bouillonner son sang si fort qu'il se crut dans un brasier; puis, +épouvanté et confus, il prit ses jambes à son cou, et, ne sachant +plus ce qu'il faisait, il s'enfuit au plus vite. + +Tout cela fut l'affaire d'une minute, et, au moment même où +Olivier prenait sa course, le vieux monsieur, cherchant son +mouchoir dans sa poche, et ne l'y trouvant plus, se retourna +brusquement. Quand il vit l'enfant s'enfuir si vite, il pensa +naturellement qu'il était le voleur; il se mit à courir après +Olivier, sans quitter son livre, et à crier de toutes ses forces: +«Au voleur! au voleur!» + +Le vieux monsieur ne fut pas longtemps seul à crier ainsi. Le +Matois et maître Bates, pour ne pas attirer sur eux l'attention en +courant à toutes jambes, s'étaient mis à l'abri dans la première +allée venue, après avoir tourné le coin de la rue. Dès qu'ils +entendirent crier au voleur! et qu'ils virent Olivier s'enfuir, +ils devinèrent parfaitement ce qui se passait, sortirent vivement +dans la rue, et, en bons citoyens, se joignirent à la poursuite en +criant au voleur! + +Bien qu'Olivier eût été élevé par des philosophes, il ne +connaissait pas leur admirable axiome, que la conservation de soi- +même est la première loi de la nature; s'il l'eût connu, peut-être +eût-il été préparé à ce qui arrivait; mais, dans son ignorance, il +fut encore plus effrayé; aussi courait-il comme le vent, avec le +vieux monsieur et les deux garçons à ses trousses. + +«Au voleur! au voleur!» il y a quelque chose de magique dans ce +cri; le marchand quitte son comptoir et le charretier sa +charrette; le boucher laisse là son panier, le boulanger sa +corbeille, le laitier son seau, le commissionnaire ses paquets, +l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa +raquette. Tous s'élancent pêle-mêle, en désordre, tout d'un trait, +criant, hurlant, culbutant les passants au détour des rues, +excitant les chiens et effarouchant les poules. Rues, places, +passages, tout retentit bientôt du même cri: «Au voleur! au +voleur!» cent voix répètent ce cri, et la foule augmente à chaque +coin de rue. Elle continue sa course, patauge dans la boue ou fait +résonner les trottoirs du bruit de ses pas; les fenêtres +s'ouvrent, on sort des maisons, on se précipite en avant. Tout +l'auditoire abandonne Polichinelle au beau milieu de l'action, et +se joint à la foule en donnant une nouvelle force à ce cri: «Au +voleur! au voleur!» + +«Au voleur! au voleur!» L'homme a dans le coeur la passion +enracinée de poursuivre quelque chose. Un malheureux enfant hors +d'haleine, haletant de fatigue, à demi mort de frayeur, le visage +ruisselant de sueur, redouble d'efforts pour garder l'avance sur +ceux qui le poursuivent; on le suit à la piste, on gagne à chaque +instant du terrain sur lui, et, à mesure que ses forces +décroissent, les cris redoublent, les huées augmentent; «Au +voleur! arrêtez-le!» s'écrie-t-on avec joie; ah! sans doute, +arrêtez-le pour l'amour de Dieu, ne fût-ce que par pitié! + +On l'arrête enfin. Bel exploit, en vérité! Il est étendu sur le +pavé et la foule se presse avec ardeur autour de lui, on se +pousse, on lutte les uns contre les autres, pour l'entrevoir: + +«Écartez-vous! + +- Donnez-lui un peu d'air! + +- Sottise! il n'en vaut pas la peine! + +- Où est le monsieur? + +- Le voici. + +- Faites place au monsieur. + +- Est-ce là le garçon, monsieur? + +- Oui.» + +Olivier était étendu à terre, couvert de boue et de poussière, +rendant le sang par la bouche, regardant avec des yeux égarés la +foule qui l'entourait, quand le vieux monsieur fut introduit au +milieu du cercle, et répondit aux questions qu'on lui adressait +avec anxiété: + +«Oui, dit-il d'un ton bienveillant, je crains bien que ce ne soit +lui! + +- Il le craint! murmura la foule; le brave homme! + +- Pauvre garçon! dit le monsieur, il s'est blessé. + +- Non, monsieur, dit un gros lourdaud en s'avançant, c'est moi qui +lui ai appliqué un coup de poing, et je me suis joliment coupé la +main contre ses dents; c'est moi qui l'ai arrêté, monsieur.» + +En même temps il portait la main à son chapeau, et souriait +niaisement, s'attendant à recevoir quelque chose pour sa peine; +mais le vieux monsieur le toisa avec dégoût, et jeta autour de lui +des regards inquiets, comme s'il cherchait lui-même un moyen de +s'évader: il eût probablement essayé de le faire, et occasionné +par là une nouvelle poursuite, si un officier de police, la +dernière personne d'ordinaire à arriver en pareil cas, n'eût fendu +la foule en ce moment et pris Olivier au collet. + +«Allons, debout, lui dit-il rudement. + +- Ce n'est pas moi, monsieur; non, bien vrai, bien vrai, ce sont +deux autres garçons, disait Olivier en se tordant les mains avec +désespoir; ils sont quelque part par ici. + +- Oh non, ils sont bien loin, dit l'agent qui, en croyant se +moquer, disait la vérité; car le Matois et Charlot Bates avaient +enfilé la première cour qu'ils avaient rencontrée. Allons, debout! + +- Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion. + +- Oh non, on ne lui en fait pas, répondit l'agent; et comme preuve +il déchira jusqu'au milieu du dos le vêtement d'Olivier. Arrive, +je te connais; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire; veux-tu +bien te mettre sur tes jambes, petit scélérat! + +Olivier, qui pouvait à peine se soutenir, fit un effort pour se +relever, et l'agent, d'un pas rapide, l'entraîna par le collet le +long des rues: le monsieur les accompagnait et marchait à côté de +l'officier de police; bien des gens dans la foule tâchaient de les +dépasser et se retournaient pour regarder Olivier; les gamins +poussaient des cris de joie, et suivaient le cortège. + + +CHAPITRE XI. +Où il est question de M. Fang, commissaire de police, et où l'on +trouvera un petit échantillon de sa manière de rendre la justice. + + +Le délit avait été commis dans la circonscription et même dans le +voisinage immédiat d'un bureau central de police bien connu. La +foule n'eut donc pas le plaisir d'escorter longtemps Olivier. À +Mutton-Hill, on le fit passer sous une voûte basse, et de là dans +une cour malpropre située derrière le sanctuaire de la justice +sommaire; là ils rencontrèrent un homme de haute taille avec une +grosse paire de favoris sur la figure et un trousseau de clefs à +la main. + +«Quoi de nouveau? demanda celui-ci avec insouciance. + +- C'est un jeune filou, répondit l'agent de police qui conduisait +Olivier. + +- C'est vous qu'on a volé, monsieur? demanda l'homme aux clefs. + +- Oui, répondit le vieux monsieur, mais je ne suis pas sûr que ce +soit l'enfant que voici qui m'ait pris mon mouchoir. Je... +j'aimerais mieux que l'affaire en restât là. + +- Il faut aller devant le magistrat, à cette heure, monsieur, +répondit l'homme; Son Honneur va être libre dans un instant. Par +ici, petit gibier de potence.» + +Il invitait par là Olivier à entrer dans une petite cellule dont +tout en parlant il ouvrait la porte. Olivier fut fouillé, et, +après qu'on n'eut rien trouvé sur lui; on le mit sous les verrous. + +Cette cellule ressemblait assez à une cave; elle était fort +obscure et d'une saleté repoussante: car c'était un lundi matin et +elle avait été occupée par six ivrognes qui y étaient restés sous +clef depuis le samedi soir; mais ce n'est là qu'un détail. Dans +nos postes de police, hommes et femmes sont entassés chaque soir, +sous les prétextes les plus frivoles, dans des cachots auprès +desquels la prison de Newgate, séjour des plus grands criminels, +condamnés comme tels et jugés dignes de mort, est un véritable +palais. Si l'on en doute, on n'a qu'à s'y faire mettre pour +vérifier la justesse de la comparaison. + +Le vieux monsieur parut presque aussi consterné qu'Olivier quand +la clef du geôlier tourna dans la serrure, et il jeta les yeux en +soupirant sur le livre, cause innocente de tout ce bruit. + +«Il y a dans la figure de cet enfant quelque chose qui me touche +et m'intéresse, se disait le vieux monsieur en faisant quelques +pas à l'écart et en se caressant le menton d'un air pensif avec la +couverture du livre. Serait-il innocent? Il ressemble... voyons +donc, dit-il en s'arrêtant brusquement et en regardant en l'air; +mon Dieu! où ai-je vu une figure comme celle-là?» + +Après quelques minutes de réflexion, le vieux monsieur, toujours +pensif, entra dans une petite antichambre qui donnait sur la cour; +il s'assit dans un coin et passa en revue une foule de figures +auxquelles il n'avait pas songé depuis bien des années. «Non, se +dit-il en hochant la tête; il faut que ce soit un rêve de mon +imagination.» + +Il se plongea de nouveau dans ses souvenirs. Toutes ces figures +qu'il avait évoquées; il n'était pas facile de les congédier si +vite; il revoyait des visages amis et ennemis, d'autres qui lui +étaient presque inconnus, des visages de fraîches jeunes filles, +maintenant vieilles et fanées; d'autres qui étaient devenus la +proie de la mort, mais que le souvenir, qui triomphe de la mort, +lui retraçait dans tout l'éclat de leur beauté d'autrefois; il les +revoyait avec ces yeux si brillants, ces sourires charmants qui +font pour ainsi dire rayonner l'âme hors de son enveloppe +d'argile; souvenirs qui nous font rêver à cette beauté qui survit +à la mort, plus éclatante que la beauté terrestre; visages +charmants qui nous sont ravis pour aller éclairer d'une douce +lumière la route qui mène au ciel. + +Mais le vieux monsieur ne put retrouver sur aucune de ces figures +les traits d'Olivier. Les souvenirs qu'il avait évoqués lui firent +pousser un profond soupir; mais comme, heureusement pour lui, il +était fort distrait, il reprit sa lecture et oublia tout le reste. + +Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui lui donna un petit +coup sur l'épaule et le pria de le suivre. Il ferma aussitôt son +livre, et fut introduit dans la salle où siégeait l'imposant et +célèbre M. Fang. + +Cette salle d'audience donnait sur la rue; au fond était assis +M. Fang derrière une petite balustrade, et près de la porte, sur +une petite sellette de bois, se trouvait déjà le pauvre Olivier, +tout effrayé de la gravité de cette scène. + +M. Fang était de taille moyenne et presque chauve; le peu de +cheveux qui lui restaient lui couvraient le derrière et les côtés +de la tête; l'expression de ses traits était dure, et son teint +très coloré. Si en réalité il ne sortait jamais des bornes de la +sobriété, il eût pu intenter à sa figure un procès en diffamation +et obtenir des dommages-intérêts considérables. + +Le vieux monsieur lui fit un salut respectueux, et, s'avançant +vers le bureau du magistrat, dit en lui remettant sa carte: «Voici +mon nom et mon adresse, monsieur;» puis il fit deux ou trois pas +en arrière en saluant de nouveau, et attendit qu'on lui adressât +la parole. + +Or il advint que M. Fang se trouvait justement occupé en ce moment +à lire un journal du matin, où l'on rendait compte d'un jugement +qu'il avait récemment prononcé et où on le recommandait pour la +centième fois à l'attention et à la surveillance particulière du +secrétaire d'État de l'intérieur. Cette lecture le mit hors de lui +et il leva les yeux avec humeur. + +«Qui êtes-vous?» demanda-t-il. + +Le vieux monsieur, surpris de cette question, montra du doigt sa +carte. + +«Officier de police! quel est cet individu? dit M. Fang en jetant +dédaigneusement de côté la carte et le journal. + +- Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec convenance, +mon nom, monsieur, est Brownlow; permettez-moi à mon tour de +demander le nom du magistrat, qui, protégé par la loi, insulte +gratuitement et sans aucune provocation un homme respectable.» + +En même temps M. Brownlow semblait chercher des yeux dans la salle +quelqu'un qui répondit à sa question. + +«Officier de police! dit M. Fang; de quoi cet individu est-il +accusé? + +- Il n'est pas accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit +l'officier; il comparait comme plaignant contre ce garçon, +monsieur le magistrat.» + +Celui-ci le savait parfaitement; mais c'était un bon moyen de +tracasser les gens impunément. + +«Il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? dit Fang en toisant +dédaigneusement M. Brownlow de la tête aux pieds. Faites-lui +prêter serment. + +- Avant de prêter serment, je demande à dire un mot, dit +M. Brownlow; c'est que, si je n'en étais témoin, je n'aurais +jamais pu croire... + +- Taisez-vous, monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire. + +- Non, monsieur, répondit M. Brownlow. + +- Taisez-vous à l'instant, ou je vous fais chasser de l'audience, +dit M. Fang. Vous êtes un insolent, un impertinent, d'oser braver +un magistrat. + +- Comment! s'écria le vieux monsieur rougissant de colère. + +- Faites prêter serment à cet homme! dit Fang au greffier. Je +n'entendrai pas un mot de plus. Faites-lui prêter serment.» + +L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais il réfléchit +qu'en s'emportant il pouvait faire du tort à Olivier; il se +contint et consentit à prêter serment sur-le-champ. + +«Maintenant, dit M. Fang, de quoi cet enfant est-il accusé? +Qu'avez-vous à dire, monsieur? + +- J'étais à l'étalage d'un libraire... commença M. Brownlow. + +- Taisez-vous, monsieur! dit M. Fang. Agent de police! où est +l'agent de police? voyons, qu'il prête serment. De quoi s'agit-il, +agent?» + +Celui-ci déclara d'un ton humble et soumis, qu'il avait arrêté +l'enfant, qu'il l'avait fouillé et n'avait rien trouvé sur lui, et +qu'il n'en savait pas davantage. + +«Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang. + +- Non, monsieur le magistrat,» répondit l'agent de police. + +M. Fang garda le silence pendant quelques minutes; puis, se +tournant vers M. Brownlow, dit d'une voix courroucée: + +«Voulez-vous, oui ou non, formuler votre plainte contre ce garçon? +Vous avez prêté serment; si maintenant vous refusez de donner des +preuves, je vous punirai pour manque de respect à la magistrature; +je vous punirai, nom de...» + +Nom de qui, ou nom de quoi, on l'ignore: car le greffier et le +geôlier toussèrent fort en ce moment, et le premier laissa tomber +par terre un gros livre; simple effet de hasard, pour empêcher +qu'on n'entendit la fin de la phrase. + +Malgré bien des interruptions et des insultes de la part de +M. Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; il fit observer +que, dans la surprise du moment, il n'avait couru après l'enfant +que parce qu'il l'avait vu s'enfuir en courant; il ajouta qu'il +espérait que, dans le cas où le magistrat regarderait Olivier non +comme voleur, mais comme complice de voleurs, il le traiterait +avec autant de douceur que la justice le permettrait. + +«D'ailleurs cet entant est blessé, dit-il en terminant; et je +crains bien, ajouta-t-il avec force en regardant Olivier, je +crains réellement qu'il ne soit tout à fait malade. + +- Oh! sans doute; cela va sans dire, dit M. Fang d'un ton +railleur. Allons, petit vagabond, pas de malices avec moi; elles +ne prendraient pas. Ton nom?» + +Olivier essaya de répondre, mais la voix lui manqua; il était pâle +comme la mort, et il lui semblait que la salle tournait autour de +lui. + +«Ton nom, petit vaurien? dit Fang d'une voix de tonnerre. +Officier! quel est son nom?» + +Ces paroles s'adressaient à un gros bonhomme à gilet rayé, qui se +tenait près de la barre; il se pencha vers Olivier et répéta la +question, mais voyant que l'enfant était hors d'état de répondre +et sentant que ce silence ne ferait qu'exaspérer le magistrat et +rendre la sentence plus sévère, il répondit au hasard: + +«Il dit qu'il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat. + +- Il refuse de parler, n'est-ce pas? dit Fang; très bien, très +bien. Où demeure-t-il? + +- Où il peut, monsieur le magistrat, répondit encore l'officier de +police, comme s'il transmettait la réponse d'Olivier. + +- A-t'il des parents? demanda M. Fang. + +- Il dit qu'il les a perdus dès son enfance, monsieur le +magistrat,» continua l'officier de la même manière. + +L'interrogatoire en était là quand Olivier leva la tête et, jetant +autour de lui des regards suppliants, demanda d'une voix éteinte +un verre d'eau. + +«Sottise et grimaces que tout cela, dit M. Fang; n'essaye pas de +me prendre pour dupe. + +- Je crois qu'il est sérieusement malade, monsieur le magistrat, +objecta l'officier de police. + +- Je sais à quoi m'en tenir là-dessus, dit M. Fang. + +- Prenez garde, dit le vieux monsieur à l'agent en levant les +mains instinctivement; il va tomber. + +- Écartez-vous, officier de police, s'écria Fang avec brutalité; +qu'il tombe si cela lui fait plaisir.» + +Olivier profita de cette obligeante permission et tomba lourdement +sur le plancher. Il était sans connaissance. Les gens de service +se regardaient l'un l'autre, et pas un n'osa aller au secours de +l'enfant. + +«Je savais bien qu'il jouait la comédie, dit M. Fang, comme si cet +accident en était la preuve; laissez-le à terre, il en aura +bientôt assez. + +- Quelle décision allez-vous prendre, monsieur? demanda le +greffier à voix basse. + +- Le condamner sommairement à trois mois de prison, répondit +M. Fang; avec travail forcé, bien entendu. Faites évacuer la +salle.» + +On ouvrait déjà la porte et deux hommes se préparaient à porter +dans la cellule Olivier évanoui, quand un individu d'un certain +âge, d'un extérieur convenable, quoique pauvre, à voir son habit +noir un peu râpé, s'élança dans la salle et s'approcha de la +barre. + +«Arrêtez! arrêtez! ne l'emmenez pas, s'écria le nouveau venu tout +hors d'haleine; pour l'amour de Bleu, attendez un instant!» + +Quoique les hommes de génie qui président aux tribunaux de ce +genre exercent une autorité arbitraire et immédiate sur la +liberté, la réputation, le caractère et même la vie des sujets de +Sa Majesté; quoique dans cette enceinte il se passe +quotidiennement des scènes à arracher des larmes aux anges, le +public en est exclu et n'est initié à ces détails que par les +journaux. M. Fang ne fut pas peu irrité de voir entrer quelqu'un +sans permission et d'une manière si peu respectueuse. + +«Qu'est-ce? quel est cet homme? mettez-le à la porte, s'écria-t- +il. Faites évacuer la salle. + +- Je veux parler, disait le nouveau venu; je ne veux pas sortir. +J'ai tout vu. Je suis le libraire. Je demande à prêter serment. On +ne peut pas me renvoyer. Il faut que vous m'écoutiez, monsieur +Fang. Vous n'oseriez me refuser.» + +Cet homme était dans son droit; il avait l'air résolu et +déterminé, et la chose devenait trop sérieuse pour être traitée +légèrement. + +«Faites prêter serment à cet individu, grommela Fang de mauvaise +grâce. Allons, qu'avez-vous à dire? + +- Voici, dit le libraire. J'ai vu trois garçons, celui qui est +arrêté et deux autres, qui flânaient de l'autre côté de la rue +tandis que monsieur lisait. C'est un des deux autres qui a commis +le vol; je l'ai vu de mes yeux et j'ai vu aussi l'étonnement et la +stupéfaction de celui qui est devant vous.» + +Tout en parlant, l'honnête libraire reprenait haleine, et il put +raconter en détail toutes les circonstances du larcin. + +- Pourquoi ne pas être venu plus tôt? demanda M. Fang près un +moment de silence. + +- Je n'avais personne pour garder la boutique, répondit le +libraire; tout le monde s'était mis à la poursuite du voleur; il +n'y a que cinq minutes que j'ai trouvé quelqu'un, et je suis venu +tout courant. + +- La partie civile était en train de lire, n'est-ce pas? demanda +Fang après un autre silence. + +- Oui, répondit le témoin, le livre qu'il tient encore à la main. + +- Ah! ah! ce livre? dit Fang, l'a t'il payé? + +- Non, pas encore, répondit le libraire en souriant. + +- Je n'y ai pas songé, en effet, mon brave homme! s'écria +ingénument le vieux monsieur distrait. + +- Voilà un bel accusateur pour venir poursuivre en justice un +pauvre enfant, dit Fang en faisant des efforts comiques pour avoir +l'air compatissant. Je trouve, monsieur, que vous vous êtes emparé +de ce livre d'une manière blâmable, pour ne pas dire plus, et il +est fort heureux pour vous que le libraire ne vous poursuive pas +pour ce fait: que ceci vous serve de leçon, monsieur, ou vous +tomberiez sous le coup de la loi. Je lève la condamnation +prononcée contre l'enfant. Évacuez la salle. + +- Morbleu! s'écria le vieux monsieur donnant cours à sa colère +qu'il contenait depuis longtemps. Morbleu! je veux... + +- Évacuez la salle! cria le magistrat. Officiers de police, +m'entendez-vous? faites évacuer la salle.» + +L'ordre fut exécuté et M. Brownlow conduit dehors, tenant son +livre d'une main, sa canne de l'autre, et en proie à une colère +inexprimable. + +Il gagna la cour, et se calma tout à coup. Le petit Olivier Twist +était étendu sur le pavé, la chemise ouverte, les tempes baignées +d'eau fraîche; il était pâle comme la mort, et un tremblement +convulsif agitait tous ses membres. + +«Pauvre enfant! pauvre enfant! dit M. Brownlow en s'abaissant vers +Olivier; qu'on aille chercher une voiture bien vite!» + +On fit avancer une voiture; Olivier fut étendu avec soin sur un +des coussins, et le vieux monsieur prit place sur l'autre. + +«Voulez-vous que je vous accompagne? demanda le libraire. + +- Mais certainement, mon ami, dit M. Brownlow. J'allais encore +vous oublier. J'ai toujours à vous ce malheureux livre. Montez. +Pauvre enfant! il n'y a pas une minute à perdre.» + +Le libraire monta dans la voiture, et on se mit en route. + + +CHAPITRE XII. +Olivier est mieux soigné qu'il ne l'a jamais été. - Nouveaux +détails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes élèves. + + +La voiture descendit Mount-Pleasant et monta Exmouth-Street, +prenant ainsi à peu près le même chemin qu'Olivier avait suivi le +jour de son arrivée à Londres en compagnie du Matois. Arrivée à +Islington devant l'hôtel de l'Ange, elle prit une autre direction, +et s'arrêta enfin devant une jolie maison près de Pentonville, +dans une rue tranquille et retirée. On prépara sur-le-champ un +lit, où M. Brownlow fit coucher son jeune protégé; on y installa +Olivier avec une sollicitude et une bonté parfaites. + +Mais pendant plusieurs jours le pauvre Olivier resta insensible à +tous les soins de ses nouveaux amis; bien des fois le soleil se +leva et se coucha, et l'enfant restait étendu sur son lit de +douleur, en proie à une fièvre dévorante, qui le minait comme +l'acide subtil pénètre et ronge le fer le plus dur: faible, pâle, +amaigri, il sortit enfin de ce rêve pénible et prolongé. Il se +souleva avec peine sur son lit, appuya sa tête sur son bras +tremblant, et regarda avec inquiétude autour de lui. + +«Où suis-je? où m'a-t-on mené?» dit-il. + +Épuisé comme il l'était par la fièvre, il prononça ces mots d'une +voix faible; mais ils furent entendus tout de suite: car le rideau +du lit fut tiré aussitôt, et une dame âgée, d'une mise simple et +décente, se leva d'un fauteuil dans lequel elle tricotait, près du +lit. + +«Ne parlez pas, mon enfant, dit-elle avec douceur à Olivier; il +faut rester bien tranquille, la maladie vous reprendrait; vous +avez été bien mal, aussi mal qu'il est possible; recouchez-vous +comme un bon petit garçon.» + +En même temps, elle replaça tout doucement la tête d'Olivier sur +l'oreiller, lui releva les cheveux qui tombaient sur son front, et +le regarda d'un air si bienveillant et si tendre, qu'il ne put +s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur celle de la +vieille dame et de l'attirer autour de son cou. + +«Mon Dieu! qu'il est reconnaissant, le pauvre petit! dit la +vieille dame les larmes aux yeux. Pauvre enfant! quelle émotion +éprouverait sa mère si, après l'avoir veillé comme je l'ai fait, +elle le revoyait maintenant! + +- Peut-être qu'elle me voit, murmura Olivier en joignant les +mains, peut-être a-t-elle veillé près de moi, madame; il me semble +qu'elle était là. + +- C'est l'effet de la fièvre, mon enfant, dit la vieille d'un ton +affectueux. + +- C'est probable, répondit Olivier d'un air pensif; le ciel est si +loin, et on y est trop heureux pour venir ici-bas près du lit d'un +enfant; mais si elle a su que j'étais malade, elle a bien dû me +plaindre: elle a tant souffert avant de mourir! Non, elle ne peut +pas savoir ce qui m'arrive, ajouta Olivier après un moment de +silence: car, si elle m'avait vu battre, elle eût été triste, et +dans mes rêves j'ai toujours vu son visage heureux et riant.» + +La vieille dame ne répondit rien, mais elle essuya ses yeux, puis +ses lunettes, qui étaient posées sur le couvre-pied, donna à +Olivier une boisson rafraîchissante, et lui passa affectueusement +la main sur la joue, en lui recommandant d'être bien sage et bien +tranquille, sans quoi il retomberait malade. + +Olivier ne bougea plus, d'abord parce qu'il avait à coeur d'obéir +en toute chose à la bonne vieille dame, et aussi, à dire vrai, +parce que les paroles qu'il venait de prononcer avaient épuisé ses +forces. Il s'assoupit doucement, et fut réveillé par la lumière +d'une bougie, qui, placée près de son lit, lui laissa voir un +monsieur tenant à la main une grosse montre d'or; celui-ci tâta le +pouls de l'enfant et déclara qu'il allait beaucoup mieux. + +«Vous vous trouvez beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit-il à +Olivier. + +- Oui, monsieur, merci, répondit celui-ci. + +- Je savais bien que vous alliez mieux, dit le monsieur. Vous avez +faim, n'est-ce pas? + +- Non, monsieur, répondit Olivier. + +- Hem! dit le docteur. Non, je savais bien que vous n'aviez pas +faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin,» ajouta-t-il d'un ton +sentencieux. + +La vieille dame fit un signe de tête respectueux, qui semblait +dire qu'elle regardait le docteur comme très habile; celui-ci +semblait avoir de lui-même absolument la même opinion. + +«Vous avez sommeil, n'est-ce pas, mon ami? dit le docteur. + +- Non, monsieur, répondit Olivier. + +- Vous n'avez pas sommeil? dit le docteur d'un air satisfait; et +vous n'avez pas soif non plus, hein? + +- Si monsieur, j'ai bien soif, répondit Olivier. + +- Voilà justement à quoi je m'attendais, madame Bedwin, dit le +docteur. Il est naturel qu'il ait soif, cela est tout simple; vous +pouvez lui donner un peu de thé, et une tranche de pain grillé +sans beurre. Ne le tenez pas trop chaudement, madame. Ayez +pourtant bien soin qu'il ne se refroidisse pas. Voulez-vous avoir +cette bonté?» + +La vieille dame fit une révérence, et le docteur, après avoir +goûté la tisane et en avoir hautement apprécié la qualité, sortit +comme un homme pressé, et descendit l'escalier en faisant craquer +ses bottes sur les degrés, d'un air d'importance. + +Olivier s'assoupit de nouveau, et, quand il s'éveilla, il était +près de minuit. La vieille dame lui souhaita affectueusement une +bonne nuit, et le confia aux soins d'une grosse bonne femme qui +venait d'entrer, apportant dans son sac un petit livre de prières +et un large bonnet de nuit. Elle plaça l'un sur la table, l'autre +sur sa tête, dit à Olivier qu'elle était là pour le veiller, et, +s'asseyant près du feu, elle tomba dans un demi-sommeil souvent +interrompu par des soubresauts, à la suite desquels elle se +frottait le nez et s'endormait de nouveau. + +La nuit s'écoula ainsi lentement. Olivier resta quelque temps +éveillé, occupé à compter les petits cercles lumineux que la +veilleuse projetait au plafond, ou à suivre d'un oeil languissant +le dessin compliqué du papier qui ornait la muraille. + +Ce demi-jour et le profond silence qui régnait dans la chambre +avaient quelque chose d'imposant, et faisaient songer à l'enfant +que la mort avait plané sur lui, pendant bien des jours et bien +des nuits, et qu'elle pouvait encore revenir sombre et terrible; +il se retourna sur son oreiller, et adressa au ciel une fervente +prière. + +Peu à peu il éprouva ce sommeil profond et paisible que le +soulagement d'une récente souffrance peut seul procurer; repos si +calme et si salutaire que l'on regrette d'en sortir. Qui voudrait, +si ce repos était celui de la mort, se réveiller pour endurer +encore les peines et les luttes de la vie, et se retrouver en +proie aux soucis du présent, aux inquiétudes de l'avenir et +surtout aux pénibles souvenirs du passé? + +Il faisait grand jour depuis longtemps quand Olivier ouvrit les +yeux; il éprouva un sentiment de joie et de bonheur: la crise +était passée, et il se retrouvait définitivement encore de ce +monde. + +Au bout de trois jours il put s'étendre sur une chaise longue, +bien garnie d'oreillers; comme il était encore trop faible pour +marcher, Mme Bedwin le fit transporter en bas, dans sa propre +chambre, l'installa devant le feu, s'assit près de lui, et dans le +transport de sa joie, en le voyant hors de danger, se mit à +sangloter très fort. + +«Ne faites pas attention, mon petit ami, disait la vieille dame; +c'est plus fort que moi; là, c'est fini; me voici remise. + +- Vous êtes bien bonne pour moi, madame, dit Olivier. + +- Ne parlons plus de ça, mon ami, dit la vieille; ça n'a rien à +faire avec votre bouillon, et il est grand temps de le prendre; le +docteur a dit que M. Brownlow viendrait peut-être vous voir ce +matin, et il faut qu'il nous trouve en bonne tenue, parce que +mieux nous serons, plus il sera content.» + +Tout de suite, la vieille dame fit chauffer dans une petite +casserole un bol de bouillon, qui eût été assez fort pour suffire +au dîner de trois cent cinquante pauvres au moins, au dépôt de +mendicité. + +«Vous aimez les tableaux, mon enfant? demanda Mme Bedwin, en +voyant Olivier contempler attentivement un portrait accroché à la +muraille juste en face de lui. + +- Je n'en sais rien, madame, dit Olivier sans quitter des yeux la +toile; j'en ai vu si peu, que je n'en sais rien. Que la figure de +cette dame est belle et douce! + +- Ah! mon enfant, dit la vieille dame, les peintres embellissent +toujours les femmes, sans quoi ils perdraient toutes leurs +pratiques. L'homme qui vient d'inventer un appareil pour saisir la +ressemblance exacte aurait dû prévoir qu'il n'aurait pas de +succès; c'est trop sincère, voyez-vous, beaucoup trop, ajouta-t- +elle en riant de sa malice. + +- Est-ce que cela ressemble à quelqu'un, madame? demanda Olivier. + +- Oui, dit la vieille dame, en cessant un instant de regarder le +bouillon; c'est un portrait. + +- De qui, madame? demanda Olivier avec empressement. + +- En vérité, je n'en sais rien, répondit gaiement la vieille dame; +ce n'est pas le portrait de quelqu'un que vous ou moi ayons connu, +je suppose. Il semble vous occuper beaucoup, mon enfant. + +- Il est si joli, si beau! répondit Olivier. + +- Il ne vous fait pas peur, j'espère, dit la vieille dame, +observant avec surprise l'air de respect avec lequel l'enfant +contemplait le portrait. + +- Oh! non, non, reprit vivement Olivier, mais ses yeux semblent si +tristes, et ils ont l'air fixés sur moi. Le coeur me bat, ajouta +Olivier à voix basse, comme si cette dame voulait me parler et ne +le pouvait pas. + +- Mon Dieu! s'écria Mme Bedwin en tressaillant; ne dites pas de +ces choses-là, mon ami; vous êtes faible et nerveux; c'est l'effet +de votre maladie. Laissez-moi tourner votre fauteuil de l'autre +côté, que vous ne voyiez plus ce portrait; tenez, dit-elle en +joignant l'action à la parole, vous ne pouvez plus le voir, à +présent.» + +Olivier le voyait avec les yeux de l'âme aussi distinctement que +s'il n'avait pas changé de position, mais il craignit d'importuner +la bonne vieille dame; il lui sourit gentiment quand elle le +regarda, et Mme Bedwin, heureuse de le voir plus tranquille, sala +son bouillon, dans lequel elle cassa de petits morceaux de pain +grillé, avec tout le sérieux que comporte une telle opération. +Olivier avala le bouillon avec un empressement remarquable, et il +venait à peine de prendre la dernière cuillerée, quand on frappa +doucement à la porte. + +«Entrez,» dit la vieille dame, et M. Brownlow parut. + +Il s'avança aussi lestement que possible; mais il n'eut pas plutôt +relevé ses lunettes sur son front, et croisé ses mains derrière +son dos pour contempler longtemps et à son aise Olivier, que son +visage se contracta et changea plusieurs fois d'expression. Épuisé +par la maladie, Olivier, par respect pour son bienfaiteur, fit un +effort inutile pour se lever, et retomba sur son fauteuil; et le +vieux M. Brownlow, qui avait à lui seul plus de coeur que n'en ont +d'ordinaire six vieillards, sentit les larmes jaillir de ses yeux +avec une abondance que nous ne chercherons pas à expliquer, parce +que nous ne sommes pas assez philosophe. + +«Pauvre enfant! Pauvre enfant! dit-il en tâchant de s'éclaircir la +voix. Je suis enroué ce matin, madame Bedwin; je crains d'avoir +attrapé un rhume. + +- Espérons que non, dit celle-ci. Tout votre linge était bien sec, +monsieur. + +- Ce n'est pas sûr, Bedwin, dit M. Brownlow; je crois que vous +m'avez donné hier à dîner une serviette humide, mais n'en parlons +plus. Comment vous trouvez-vous, mon petit ami? + +- Bien heureux, monsieur, répondit Olivier, et bien reconnaissant +de toutes vos bontés. + +- Cher enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous +donné à manger, Bedwin? Un bouillon, hein? + +- Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit +Mme Bedwin en se redressant et en appuyant sur le dernier mot, +pour montrer qu'entre un bouillon et un consommé il n'y a pas le +moindre rapport. + +- Bah! fit M. Brownlow en haussant les épaules, quelques verres de +porto lui auraient fait encore plus de bien; n'est-ce pas, Tom +White? + +- Je me nomme Olivier, monsieur, répondit le petit malade d'un air +étonné. + +- Olivier? dit M, Brownlow; Olivier quoi? Olivier White, hein? + +- Non, monsieur, Olivier Twist. + +- Singulier nom, dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au +magistrat que vous vous nommiez White? + +- Je n'ai jamais dit cela, monsieur,» répondit Olivier tout +interdit. + +Ceci avait si bien l'air d'un mensonge, que M. Brownlow jeta sur +l'enfant un coup d'oeil un peu sévère; mais il n'était pas +possible de douter de sa parole: le caractère de la vérité était +empreint sur tous les traits de son visage. + +«C'est sans doute une méprise, dit M. Brownlow. Mais, quoiqu'il +n'eût plus de motif pour regarder fixement l'enfant, le souvenir +de la ressemblance d'Olivier avec un visage connu lui revint à +l'esprit, et si vivement qu'il ne pouvait détacher de lui ses +regards. + +«J'espère que vous n'êtes pas mécontent de moi, monsieur? dit +Olivier en levant des yeux suppliants. + +- Non, non, répondit le vieux monsieur. Bonté divine! que vois-je? +Bedwin, regardez donc là, et là.» + +Et en parlant ainsi il montrait du doigt tour à tour le portrait +placé au-dessus de la tête d'Olivier, puis la figure de l'enfant: +c'était la copie vivante du portrait; mêmes yeux, même bouche, +mêmes traits. En ce moment la ressemblance était tellement +frappante, que toutes les lignes du visage semblaient reproduites +avec une précision merveilleuse. + +Olivier ignorait la cause de cette exclamation soudaine; il +n'était pas assez fort pour supporter l'émotion qu'elle lui causa, +et il s'évanouit. + +* * * * * + +Quand le Matois et son digne camarade maître Bates, après s'être +approprié d'une manière illégale le mouchoir de M. Brownlow, +s'étaient joints à la foule qui poursuivait Olivier, comme nous +l'avons raconté précédemment, ils avaient obéi à un sentiment +louable et méritoire, celui de se sauver eux-mêmes. Comme le +respect de la liberté individuelle est un des privilèges dont tout +bon Anglais s'enorgueillit le plus, je n'ai pas besoin de faire +observer que cette fuite de nos jeunes filous doit les relever +dans l'esprit des patriotes sincères. Ce qui montre bien qu'ils +agissaient en vrais philosophes, c'est que, dès que l'attention +générale fut fixée sur Olivier, ils cessèrent de poursuivre celui- +ci, et regagnèrent leur demeure par le plus court chemin; après +avoir parcouru de toute la vitesse de leurs jambes un dédale de +passages et de rues étroites, ils s'arrêtèrent d'un commun accord +sous une voûte basse et sombre, et, dès qu'il eut repris haleine, +maître Bates poussa un cri de joie et, dans les transports de sa +gaieté, se tordit à force de rire et finit par se rouler à terre. + +«Qu'as-tu à rire de la sorte? demanda le Matois. + +- Ha! ha! ha! hurlait Charlot Bates. + +- Pas tant de bruit, observa le Matois en jetant autour de lui un +regard inquiet. Veux-tu te faire coffrer, animal? + +- C'est plus fort que moi, dit Charlot, je n'en peux plus. Tu as +vu comme il courait, enfilant une rue après l'autre, se heurtant +aux poteaux, et comme s'il était de fer aussi bien qu'eux, +reprenant sa course de plus belle! et moi, avec le mouchoir dans +la poche, à crier après lui: Au voleur! c'est trop fort.» + +La vive imagination de maître Bates lui représenta de nouveau +cette scène sous un jour si comique qu'il ne put continuer, et +retomba à terre, en se tenant les côtes à force de rire. + +«Que va dire Fagin? demanda le Matois, profitant d'un moment où +Bates reprenait haleine. + +- Quoi? dit Charlot. + +- Oui, quoi? fit le Matois. + +- Eh bien! qu'est-ce qu'il peut dire? demanda Charlot en coupant +court à son accès de gaieté; car le ton du Matois était sérieux. +Qu'est-ce qu'il peut dire?» + +M. Dawkins, pour toute réponse, se mit à siffler, ôta son chapeau +et secoua la tête en se grattant l'oreille. + +«Qu'est-ce que tu veux dire par là? demanda Charlot. + +- Tra déri déra; bah! va-t'en voir s'ils viennent,» dit le Matois +en ricanant. + +C'était une explication, mais peu satisfaisante; aussi maître +Bates renouvela t'il sa question: + +«Qu'est-ce que ça signifie?» + +Le Matois ne répondit pas, mais remit son chapeau, releva sous ses +bras les longues basques de son habit, se gonfla la joue avec la +langue, se pinça le bout du nez à plusieurs reprises, puis +tournant les talons, s'élança dans la cour. Maître Bates le suivit +d'un air pensif. Quelques instants après cette conversation, le +facétieux vieillard prêtait l'oreille en entendant le bruit de +leurs pas dans le vieil escalier. Il était assis près du feu en +face d'un pot d'étain, tenant d'une main un cervelas et un petit +pain, de l'autre un couteau. Un affreux sourire passa sur son +visage blême, quand il se retourna pour écouter, penchant +l'oreille vers la porte, et roulant ses yeux farouches sous ses +sourcils roux. + +«Qu'est-ce que c'est? dit-il en changeant de visage. Ils ne sont +que deux! leur serait-il arrivé quelque chose? Attention!» + +Les pas se rapprochèrent et se firent bientôt entendre sur le +palier. La porte s'ouvrit lentement; le Matois et Charlot Bates +entrèrent et la fermèrent derrière eux. + + +CHAPITRE XIII. +Présentation faite au lecteur intelligent de quelques nouvelles +connaissances qui ne sont pas étrangères à certaines +particularités intéressantes de cette histoire. + + +«Où est Olivier? dit le juif avec fureur, en se levant d'un air +menaçant; qu'est-il devenu?» + +Les jeunes filous regardèrent leur maître avec un sentiment de +crainte, puis se regardèrent l'un l'autre avec embarras, et ne +répondirent pas. + +«Qu'est devenu Olivier? dit le juif en prenant le Matois au collet +et en le menaçant avec d'affreuses imprécations. Parle, ou je +t'étrangle.» + +Fagin disait cela d'un ton si sérieux, que Charlot Bates, qui en +tout cas jugeait prudent de se mettre à l'abri, et qui ne voyait +rien d'impossible à ce que le juif l'étranglât ensuite à son tour, +tomba à genoux, et poussa un cri perçant et prolongé qui tenait du +mugissement d'un taureau furieux et des accents d'une trompette +marine. + +«Parleras-tu? dit le juif d'une voix de tonnerre, en secouant le +Matois d'une telle force, que c'était merveille que l'habit ne lui +restât pas dans les mains. + +- Il est tombé dans la souricière et voilà tout, dit le Matois +d'un air maussade. Ah ça! allez-vous me laisser tranquille?» + +Et d'un seul élan se dégageant de son habit, il saisit la +fourchette à rôtir et visa, au gilet du facétieux vieillard, un +coup qui, s'il eût porté, lui eût fait perdre sa gaieté pour un +mois ou deux, et peut-être davantage. + +Dans cette occurrence, le juif recula avec plus d'agilité qu'on +n'eût pu en soupçonner chez un nomme si décrépit en apparence, et +saisissant le pot d'étain, il se préparait à le jeter à la tête de +son adversaire; mais Charlot Bates attira en ce moment son +attention par un hurlement affreux, et ce fut sur lui que le juif +jeta le pot plein de bière. + +«Eh bien! qu'est-ce que tout ce tremblement? murmura tout à coup +une grosse voix, qui est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est +bien heureux que je n'ai reçu que la bière, et non pas le pot, +sans quoi j'aurais fait à quelqu'un son affaire. Je n'aurais +jamais cru qu'un vieux coquin de juif pût jeter autre chose que de +l'eau, et encore pour le plaisir de frauder la compagnie des eaux +filtrées. Que se passe-t-il donc, Fagin? Morbleu, ma cravate est +pleine de bière... Vas-tu entrer, animal? Qu'est-ce que tu fais là +dehors? As-tu honte de ton maître? Ici!» + +L'homme qui parlait ainsi, d'un ton bourru, était un solide +gaillard d'environ trente-cinq ans, portant une redingote noire de +velours grossier, une vieille culotte grise, des brodequins lacés +et des bas de coton bleu, qui cachaient de grosses jambes +massives, de ces jambes auxquelles il sembla toujours manquer +quelque chose, quand elles ne portent pas une bonne chaîne. Il +avait un chapeau brun, et autour du cou un vieux foulard, avec les +bouts éraillés duquel il s'essuyait le visage; tout en parlant, +et, quand il eut fini, il laissa voir une grosse figure commune, +avec une barbe qui n'avait pas été rasée depuis trois jours, et +des yeux sinistres, dont l'un portait la trace d'un coup récent. + +«Ici! entendez-vous?» s'écria ce bandit à mine rébarbative. + +Un barbet, la tête déchirée en vingt endroits, entra en rampant +dans la chambre. + +«Vous y mettez le temps, dit l'homme. Vous êtes trop fier pour me +reconnaître devant le monde, n'est-ce pas? Couchez là!» + +Cette injonction fut accompagnée d'un coup de pied qui envoya +l'animal à l'autre bout de la chambre. Il semblait, du reste, +habitué à ce traitement; car il se blottit tranquillement dans un +coin, sans pousser un cri, fermant et ouvrant ses vilains yeux +vingt fois par minute, et paraissant occupé à faire l'inspection +de l'appartement. + +«Après qui en avez-vous donc? dit l'homme en s'asseyant d'un air +résolu. Vous maltraitez les enfants, vieil avare, vieux ladre, +vieux fesse-mathieu. Ça m'étonne qu'ils ne vous assassinent pas; à +leur place, je me payerais ça; si j'avais été votre apprenti, il y +a longtemps que la farce serait jouée, et... Mais non; je ne +pourrais pas seulement vendre votre peau; vous seriez tout au plus +bon à mettre en bouteille pour être montré comme un prodige de +laideur, mais je crois qu'on n'en souffle pas d'assez grandes. + +«Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant; ne parlez +pas si haut. + +- Ne m'appelez pas monsieur, répondit le bandit; c'est signe que +vous machinez quelque chose contre moi. Vous savez mon nom, n'est- +ce pas? Je ne le déshonorerai pas quand le moment sera venu. + +- C'est bien, c'est bien, Guillaume Sikes, dit le juif avec une +humilité abjecte; vous avez l'air de mauvaise humeur, Guillaume. + +- Peut-être bien; répondit Sikes; il me semble que vous êtes +aussi, vous, passablement hors des gonds, quand vous jetez des +pots de bière à la tête des gens, à moins que vous n'y voyiez pas +plus de mal qu'à dénoncer et à... + +- Êtes-vous fou? dit le juif en tirant l'homme par la manche et en +montrant du doigt les jeunes garçons. + +M. Sikes se contenta de faire le geste d'un homme qui a autour du +cou un noeud coulant, et pencha sa tête sur son épaule droite, +pantomime muette que le juif parut comprendre parfaitement. + +Puis en termes d'argot dont sa conversation était sans cesse +émaillée, mais qu'il est inutile de citer parce qu'ils seraient +inintelligibles pour le lecteur, il demanda un verre de liqueur. + +«Et surtout ayez soin de n'y pas mettre de poison,» ajouta-t-il en +posant son chapeau sur la table. + +Il disait cela en plaisantant; mais s'il eût pu voir le juif se +mordre les lèvres avec un infernal sourire, en se dirigeant vers +le buffet, il eût pensé que la précaution, n'était pas tout à fait +inutile, et que le facétieux vieillard pourrait bien céder à +l'envie de perfectionner l'industrie du distillateur. + +Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueur, M. Sikes eut la +bonté de faire attention aux jeunes apprentis; et cette +gracieuseté de sa part amena une conversation dans laquelle la +cause et les circonstances de l'arrestation d'Olivier furent +rapportées tout au long, avec les modifications et les +embellissements que le Matois crut opportun d'y mêler. + +«J'ai peur, dit le juif, qu'il ne parle et ne nous mette tous dans +l'embarras. + +- C'est assez probable, répondit Sikes avec un malicieux sourire. +Vous voilà dans de beaux draps, Fagin. + +- Et j'ai peur, voyez-vous, ajouta le juif, sans faire attention à +l'interruption, et en regardant son interlocuteur dans le blanc +des yeux, j'ai peur que, si la danse commence pour nous, elle ne +commence aussi pour d'autres; votre affaire pourrait bien être +encore plus mauvaise que la mienne, mon cher.» + +L'homme tressaillit et se tourna vers le juif d'un air menaçant; +mais celui-ci s'enfonça la tête dans les épaules, et ses yeux +errèrent au hasard sur le mur placé en face de lui. + +Il y eut un long silence: chacun des membres de cette respectable +association semblait absorbé par ses propres réflexions, sans +excepter le chien, qui se léchait les babines d'un air sournois, +et avait l'air de méditer une attaque contre les jambes de la +première personne qu'il rencontrerait dans la rue. + +«Il faudrait que quelqu'un s'informât de ce qui s'est passé au +bureau de police,» dit M. Sikes, d'un ton beaucoup plus bas que +celui qu'il avait pris depuis son arrivée. + +Le juif fit un signe de tête d'assentiment. + +«S'il n'a pas jasé, et s'il est sous clef, il n'y a rien à +craindre jusqu'à ce qu'il soit relâché, dit M. Sikes, et alors on +en aura soin. Il faut retrouver sa piste d'une façon ou d'une +autre.» + +Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif. + +Cette manière d'agir était évidemment la meilleure, mais +malheureusement un grave obstacle s'opposait à ce qu'on l'adoptât; +cet obstacle n'était autre que l'antipathie violente et +profondément enracinée du Matois, de Charlot Bates, de Fagin et de +M. Guillaume Sikes pour le bureau de police, et la répulsion +qu'ils éprouvaient à aller rôder aux alentours sous n'importe quel +motif. + +Il serait difficile de dire combien de temps ils restèrent sans +parler, à se regarder les uns les autres, dans un état +d'indécision qui n'avait rien d'agréable; au reste, il serait +superflu de faire aucune supposition à cet égard: car l'arrivée +soudaine des deux jeunes femmes qu'Olivier avait vues précédemment +fit reprendre le cours de la conversation. + +«Voilà bien l'affaire! dit le juif. Betty ira: n'est-ce pas, ma +chère? + +- Où? demanda la jeune dame. + +- Rien qu'au bureau de police, ma chère Betty, dit le juif d'une +voix caressante. + +Il faut rendre à la jeune dame cette justice qu'elle ne refusa pas +positivement d'y aller, mais qu'elle se borna à déclarer nettement +qu'elle aimerait mieux aller au diable; manière polie et délicate +d'éluder la demande, et qui atteste chez la jeune dame ce +sentiment exquis des convenances qui nous fait éviter de +contrarier notre prochain par un refus direct et formel. + +La figure du juif s'assombrit; il ne s'adressa plus à Betty, qui +avait une toilette éclatante, pour ne pas dire splendide, une robe +rouge, des bottines vertes et des papillotes jaunes, mais à sa +compagne. + +«Et vous, Nancy? dit-il d'un air engageant; qu'en dites-vous, ma +chère? + +- Que ça ne prend pas avec moi, répondit-elle; ainsi, Fagin, +inutile d'insister. + +- Qu'est-ce que ça veut dire? fit M. Sikes en la regardant d'un +air sombre. + +- C'est comme je le dis, Guillaume, répondit tranquillement la +dame. + +- Bah! tu es justement la personne qui convient, reprit Sikes; +personne ne te connaît dans le quartier. + +- Et comme je ne me soucie pas qu'on m'y connaisse, répondit Nancy +avec le même calme, je refuse net, Guillaume. + +-- Elle ira, Fagin, dit Sikes. + +- Non, Fagin, elle n'ira pas, s'écria Nancy. + +- Si fait, Fagin, elle ira,» répéta Sikes. + +M. Sikes avait raison. À force de menaces, de promesses, de +cajoleries, on obtint enfin de Nancy qu'elle se chargerait de la +commission. Du reste, elle n'était pas retenue par les mêmes +considérations que son aimable compagne: car ayant quitté depuis +peu le faubourg éloigné mais élégant de Ratcliffe, pour venir +habiter dans les environs de Field-Lane, elle n'avait pas à +craindre, comme Betty, d'être rencontrée par quelqu'une de ses +nombreuses connaissances. + +En conséquence, après avoir noué autour de sa taille un tablier +blanc, et relevé ses papillotes sous un chapeau de paille, +articles de toilette tirés de l'inépuisable magasin du juif, +Mlle Nancy se prépara à sortir pour s'acquitter de sa mission. + +«Un instant, ma chère, dit le juif en lui présentant un petit +panier couvert; tiens ça à la main; ça te donnera un air plus +respectable. + +- Donnez-lui aussi une grosse clef, Fagin, dit Sikes; ça aura +l'air encore plus naturel. + +- Oui, oui, vous avez raison, dit le juif en passant au doigt de +la jeune femme un gros passe-partout; là, c'est parfait. C'est à +merveille, ma chère, ajouta-t-il en se frottant les mains. + +- Oh! mon frère mon pauvre cher petit frère! s'écria Nancy fondant +en larmes, et tenant d'une main crispée son panier et sa clef +comme une femme au désespoir, qu'est-il devenu? qu'en a-t'on fait? +Oh! je vous en supplie, messieurs, ayez pitié de moi; dites-moi où +est ce cher enfant, messieurs. Je vous en supplie, mes bons +messieurs.» + +Après avoir prononcé ces mots d'une voix lamentable et déchirant, +à la grande réjouissance des assistants, Mlle Nancy se tut, cligna +des yeux, salua la compagnie en souriant et disparut. + +«Ah! voilà une fameuse fille, mes amis! dit le juif en s'adressant +aux jeunes filous et en secouant gravement la tête, comme pour les +inviter, par cette nouvelle admonition, à suivre l'illustre +exemple qu'ils venaient d'avoir sous les yeux. + +- Elle fait honneur à son sexe, dit M. Sikes en remplissant son +verre et en frappant la table de son énorme poignet. À sa santé! +et puissent les autres lui ressembler!» + +Tandis qu'on se répandait ainsi en éloges sur Nancy, la perle des +femmes, celle-ci se rendait au bureau de police, et elle y +arrivait bientôt saine et sauve, non sans avoir éprouvé ce +sentiment de timidité naturel à une jeune femme qui se trouve dans +les rues seule et sans protection. + +Elle entra par derrière, donna un petit coup de clef à la porte +d'une des cellules, et prêta l'oreille. Elle n'entendit rien; +alors elle toussa et se remit à écouter; comme on ne lui répondait +pas davantage, elle se décida à parler. «Olivier! murmura-t-elle +doucement; mon petit Olivier! + +Il n'y avait dans la cellule qu'un misérable va-nu-pieds qui avait +été arrêté pour avoir commis le crime de jouer de la flûte sans +patente, et qui, une fois son attentat contre la société +clairement prouvé, avait été bel et bien condamné par M. Fang à un +mois d'emprisonnement dans une maison de correction; M. Fang avait +ajouté cette remarque plaisante et pleine d'à-propos, que, +puisqu'il avait de si bons poumons, il lui serait bien plus +salutaire de les dépenser à tourner le moulin qu'à souffler dans +une flûte. Le prisonnier, tout entier aux regrets que lui +inspirait la perte de sa flûte, confisquée au profit de l'état, ne +répondit pas à Nancy; elle passa à la cellule suivante et frappa à +la porte. + +«Qu'est-ce? demanda une voix faible, et tremblante. + +- Y a-t-il là un petit garçon? dit Nancy d'un ton larmoyant. + +- Non, répondit la voix; que Dieu l'en préserve! + +Celui qui parlait ainsi était un vagabond de soixante-cinq ans, +qu'on avait mis en prison pour n'avoir pas joué de la flûte, ou, +en d'autres termes, pour avoir mendié dans la rue au lieu de faire +quelque chose pour gagner sa vie. Dans la troisième cellule était +un autre individu, condamné aussi à l'emprisonnement pour avoir +vendu des casseroles sans permis, et pour avoir par conséquent +cherché à gagner sa vie au détriment du timbre. + +Comme aucun de ces criminels ne répondait au nom d'Olivier, ni ne +pouvait en donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de +police au gilet rayé dont nous avons déjà parlé, et, avec des +sanglots et des lamentations dont elle augmentait l'effet en +agitant sa clef et son panier, elle réclama son cher petit frère. + +«Il n'est pas ici, ma chère, dit l'agent. + +- Où est-il? s'écria Nancy d'un air égaré. + +- Le monsieur l'a emmené, répondit l'agent. + +- Quel monsieur? Oh! mon Dieu! mon Dieu! Quel monsieur?» cria +Nancy. + +Pour répondre à ces questions incohérentes, l'agent informa la +pauvre soeur éplorée qu'Olivier était tombé évanoui dans le bureau +de police, qu'il avait été renvoyé de la plainte parce qu'un +témoin avait prouvé que le vol avait été commis par un autre, et +qu'il avait été emmené sans connaissance, par le plaignant, à la +maison de ce dernier, qui devait être du côté de Pentonville; car +ce nom avait été prononcé en donnant l'adresse au cocher. + +La jeune femme, dans un état affreux d'anxiété, regagna la porte +en chancelant. Puis tout à coup, prenant sa course, elle revint à +la demeure du juif par le chemin le plus détourné. + +M. Guillaume Sikes n'eut pas plutôt connu le résultat de la +démarche de Nancy, qu'il appela vite son chien, mit son chapeau, +et sortit précipitamment sans perdre son temps à dire adieu à la +compagnie. + +«Il faut que nous sachions où il est, mes amis; il faut le +retrouver, dit le juif avec émotion; Charlot, tu vas aller partout +à la découverte, jusqu'à ce que tu en rapportes des nouvelles. +Nancy, ma chère, il faut qu'on me le trouve; je m'en rapporte à +toi, à toi et au Matois, sur la marche à suivre. Attendez, +attendez, ajouta-t-il en ouvrant un tiroir d'une main tremblante; +voici de l'argent, mes amis. Je fermerai boutique ce soir; vous +savez toujours bien où me trouver; ne restez pas ici une minute, +pas un instant, mes amis!» + +En parlant ainsi, il les conduisit jusque sur l'escalier puis, +fermant soigneusement la porte à double tour et la barricadant +derrière eux, il tira de sa cachette le coffret qu'il avait +involontairement laissé voir à Olivier, et se mit avec +précipitation à cacher sous ses vêtements les montres et les +bijoux qu'il contenait. + +Un coup à la porte le fit tressaillir au milieu de cette +occupation: + +«Qui est là? s'écria-t-il vivement et avec effroi. + +- C'est moi! répondit le Matois à travers le trou de la serrure. + +- Eh! bien! qu'y a-t-il? dit le juif avec impatience. + +- Nancy demande s'il faut le conduire à l'autre logis, dit le +Matois à voix basse. + +- Oui, répondit le juif; n'importe où on le trouvera. Trouvez-le, +trouvez-le, voilà l'important. Je saurai bien ensuite ce que +j'aurai à faire, n'ayez pas peur.» + +Le Matois marmotta quelques mots, et descendit l'escalier quatre à +quatre pour rejoindre ses compagnons. + +«Jusqu'ici il n'a pas jasé, se dit le juif en reprenant sa +besogne. S'il a l'intention de nous livrer chez ses nouveaux amis, +il est encore temps de lui couper le sifflet.» + + +CHAPITRE XIV. +Détails sur le séjour d'Olivier chez M. Brownlow, - Prédiction +remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit garçon, quand il +partit en commission. + + +Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la +brusque exclamation de M. Brownlow: celui-ci et Mme Bedwin +évitèrent soigneusement de reparler du tableau, et la conversation +ne roula ni sur l'histoire, ni sur l'avenir d'Olivier, mais +seulement sur des sujets propres à le distraire sans +l'impressionner. Il était encore trop faible pour se lever pour le +déjeuner; mais quand il descendit le lendemain dans la chambre de +la femme de charge, son premier mouvement fut de jeter un regard +avide sur la muraille, dans l'espoir de revoir la figure de la +belle dame; son attente fut trompée: le portrait avait disparu. + +«Ah! vous voyez, dit la femme de charge en remarquant le coup +d'oeil d'Olivier, il n'est plus là. + +- Je le vois, madame, répondit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a- +t-on enlevé? + +- On l'a décroché, mon enfant, reprit la vieille dame, parce que +M. Brownlow a dit que la vue de ce portrait paraissait vous faire +mal, et retarderait peut-être votre guérison. + +- Oh! non, madame, elle ne me faisait pas mal, dit Olivier. Je +l'aimais tant! + +- Bah! bah! dit la vieille dame avec gaieté; dépêchez-vous de vous +bien porter, mon ami, et on le remettra à sa place. Je vous le +promets. Maintenant, parlons d'autre chose.» + +Olivier ne put obtenir pour le moment d'autres détails sur le +portrait en question, et la vieille dame avait été si bonne pour +lui pendant sa maladie, qu'il tâcha de n'y plus penser; il écouta +attentivement une foule d'histoires qu'elle lui conta sur une +belle et bonne soeur qu'elle avait, laquelle avait épousé un beau +et brave homme, avec lequel elle habitait la campagne; sur son +fils, commis d'un négociant dans les Indes, lequel était aussi un +brave jeune homme et lui écrivait quatre fois par an de si belles +lettres, que les larmes lui venaient aux yeux rien que d'en +parler. Quand elle se fut étendue longuement sur les perfections +de ses enfants et sur les qualités de feu son excellent mari, qui +était mort, le pauvre cher homme, juste depuis vingt-six ans, il +fut temps de prendre le thé. Après le thé, elle se mit à montrer +le _cribbage[5]_ à Olivier, qui l'apprit du premier coup. Ils +jouèrent avec le plus grand sérieux, jusqu'à ce qu'il fût temps +pour le jeune convalescent de prendre un peu de vin chaud détrempé +d'eau et une tranche de pain grillé avant de se mettre au lit. + +Ce furent d'heureux jours que ceux de la convalescence d'Olivier; +autour de lui, tout était si tranquille, si propre, si soigné, on +avait pour lui tant de bonté et d'attention, qu'après la vie +bruyante et agitée qu'il avait menée, il se trouvait dans un vrai +paradis. Dès qu'il eut assez de force pour s'habiller, M. Brownlow +lui donna des vêtements neufs, une casquette, des souliers. On dit +à Olivier qu'il pouvait disposer à sa fantaisie de ses vieux +habits; il les donna à une servante qui avait eu pour lui beaucoup +de bonté; en la priant de les vendre à quelque juif et de garder +l'argent pour elle. Elle ne se le fit pas dire deux fois, et +Olivier, en voyant de la fenêtre du salon le juif rouler ces +vêtements, les mettre dans son sac et s'éloigner, éprouva un vif +sentiment de joie en songeant qu'il ne les reverrait plus et qu'il +n'avait plus à craindre de les remettre. C'étaient, il faut le +dire, d'affreux haillons, et Olivier ne s'était jamais vu habillé +de neuf. + +Huit jours environ après l'incident du portrait, il était un soir +en train de causer avec Mme Bedwin, quand M. Brownlow fit dire +que, si Olivier Twist était assez bien portant, il désirait le +voir dans son cabinet, pour causer un peu avec lui. + +«Mon Dieu! lavez-vous les mains et laissez-moi arranger vos +cheveux, dit Mme Bedwin; Seigneur! si j'avais su qu'il vous +demanderait, je vous aurais mis un col blanc, je vous aurais fait +beau comme un astre.» + +Olivier obéit aussitôt à la vieille dame, et, bien qu'elle +regrettât beaucoup de n'avoir pas seulement le temps de plisser la +petite collerette d'Olivier, elle lui trouva la mine si charmante +en le contemplant de la tête aux pieds, qu'elle alla jusqu'à dire +qu'elle ne croyait pas qu'il eût pu gagner beaucoup à faire +toilette. + +Olivier alla frapper à la porte du cabinet, et, quand M. Brownlow +lui eut dit d'entrer, il se trouva dans une petite pièce garnie de +livres, dont la fenêtre donnait sur de jolis jardins. Près de la +fenêtre était une table, devant laquelle M. Brownlow était assis, +occupé à lire. En voyant Olivier, il posa son livre, et dit à +l'enfant d'approcher et de s'asseoir près de la table. Olivier +obéit, en s'étonnant qu'on pût trouver des gens pour lire tant de +volumes, écrits, selon toute apparence, dans le but de rendre le +monde plus savant; sujet d'étonnement continuel pour des gens plus +expérimentés qu'Olivier Twist. + +«Voilà bien des livres, n'est-ce pas, mon garçon? dit M. Brownlow, +en observant la curiosité avec laquelle Olivier considérait les +rayons qui garnissaient les murs du haut en bas. + +- Oui, monsieur, en voilà beaucoup, répondit Olivier; je n'en ai +jamais vu tant. + +- Vous les lirez, dit le vieux monsieur avec bonté, et vous y +trouverez plus de plaisir qu'à en regarder la reliure; pas +toujours cependant, car il y a des livres dont la couverture fait +tout le prix. + +- Ce sont peut-être ces gros-là, monsieur, dit Olivier en montrant +du doigt de forts in-quarto à reliure dorée. + +- Pas toujours, dit le vieux monsieur en souriant et en donnant +une petite tape à Olivier. Il y en a qui sont bien lourds, quoique +d'un petit format. Aimeriez-vous à devenir savant et à écrire des +livres, hein? + +- Je crois, monsieur, que j'aimerais à en lire, répondit Olivier. + +- Comment! fit M. Brownlow; vous n'aimeriez pas à être auteur?» + +Olivier réfléchit un peu et finit par dire qu'il croyait qu'il +valait beaucoup mieux être libraire. Le vieux monsieur rit de tout +son coeur et déclara la réponse excellente; ce qui réjouit +Olivier, bien qu'il ne se doutât pas lui-même qu'il eût eu tant +d'esprit. + +«Eh bien, n'ayez pas peur, dit M. Brownlow en reprenant son +sérieux; nous ne ferons pas de vous un auteur tant qu'il y aura un +honnête métier à vous apprendre, ne fût-ce que de gâcher du +plâtre. + +- Merci, monsieur, dit Olivier; et la vivacité de sa réponse fit +encore rire le vieux monsieur, qui marmotta entre ses dents +quelque chose sur la singularité de l'instinct; Olivier n'y fit +pas grande attention, parce qu'il ne comprit pas. + +«Maintenant, dit M. Brownlow en prenant un ton plus bienveillant +peut-être que jamais, mais en même temps beaucoup plus sérieux; +maintenant, mon enfant, je vous prie de faire attention à ce que +je vais vous dire. Je vous parlerai sans détour, parce que je suis +sûr que vous êtes aussi en état de me comprendre que pourraient le +faire bien des personnes plus âgées. + +- Oh! monsieur, je vous en conjure, ne me dites pas que vous allez +me renvoyer! s'écria Olivier inquiet du ton sérieux que venait de +prendre son protecteur; ne me mettez pas à la porte pour que +j'aille encore courir les rues. Laissez-moi rester ici pour vous +servir. Ne me renvoyez pas à l'affreux repaire d'où je sors. Ayez +pitié d'un pauvre enfant, monsieur, je vous en prie. + +- Mon cher enfant, dit M. Brownlow, ému de la chaleur avec +laquelle Olivier implorait son appui, ne craignez pas que je vous +abandonne, à moins que vous ne m'y forciez. + +- Jamais, monsieur, jamais, interrompit Olivier. + +- Je l'espère, reprit le vieux monsieur; je suis persuadé que vous +ne m'y forcerez jamais. Quoique j'aie déjà éprouvé des déceptions +de la part de gens auxquels j'ai voulu faire du bien, je suis +pourtant très disposé à avoir confiance en vous, et je m'intéresse +à vous plus que je ne puis dire. Les personnes qui ont possédé mes +plus chères affections sont maintenant dans la tombe; mais, +quoiqu'elles aient emporté avec elles le charme et le bonheur de +ma vie, je n'ai pas fait de mon coeur un cercueil, et je ne l'ai +pas fermé pour toujours aux plus douces émotions; une affliction +profonde n'a fait au contraire que les rendre plus fortes; et cela +devait être, car le malheur épure notre coeur.» + +Le vieux monsieur, après avoir dit ces paroles à voix basse et +comme s'il se parlait à lui-même, garda quelques instants le +silence, tandis qu'Olivier, immobile sur sa chaise, osait à peine +respirer. + +«Si je vous parle ainsi, reprit enfin M. Brownlow d'un ton plus +gai, c'est parce que votre coeur est jeune, et, sachant que j'ai +éprouvé de violents chagrins, vous éviterez peut-être avec +d'autant plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes +orphelin, sans un ami au monde. Les renseignements que j'ai pu +recueillir s'accordent avec votre dire. Racontez-moi votre +histoire; dites-moi d'où vous venez, qui vous a élevé comment vous +avez connu les gens avec lesquels je vous ai trouvé. Dites-moi +seulement la vérité, et soyez certain que, tant que je vivrai, +vous ne serez pas sans ami.» + +Pendant quelques instants, les sanglots empêchèrent Olivier de +parler; il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme +et conduit au dépôt de mendicité par M. Bumble, quand deux coups +de marteau, frappés d'une main impatiente, retentirent à la porte +de la rue. Un domestique entra et annonça M. Grimwig. + +«Monte-t-il? demanda M. Brownlow. + +- Oui, monsieur, répondit le domestique; il a demandé s'il y avait +des _muffins[6]_ à la maison, et, comme je lui ai dit que oui, il a +répondu qu'il venait prendre le thé.» + +M. Brownlow sourit, et, se tournant vers Olivier, il lui dit que +M. Grimwig était un de ses vieux amis et qu'il ne fallait pas +prendre garde à ses manières un peu brusques, car au fond c'était +un digne homme. + +«Faut-il que je descende, monsieur? demanda Olivier. + +- Non, répondit M. Brownlow; je préfère que vous restiez ici.» + +En ce moment entra un vieux monsieur, d'une belle corpulence, +s'appuyant sur une grosse canne; il boitait d'une jambe, portait +un habit bleu, un gilet rayé, un pantalon et des guêtres de +nankin, et un chapeau à grands bords. De son gilet sortait un +petit jabot plissé; une longue chaîne d'acier, à l'extrémité de +laquelle il n'y avait qu'une clef, pendait négligemment de son +gousset. Les deux bouts de sa cravate blanche étaient ramassés en +un noeud de la grosseur d'une orange; quant à son maintien, il +était si mobile qu'il est impossible de le décrire. Il avait en +parlant une manière de tourner brusquement la tête de côté et de +regarder du coin de l'oeil, qui rappelait à s'y méprendre la pose +d'un perroquet. C'est dans cette attitude qu'il fit son entrée +dans la chambre; et, tenant du bout des doigts un petit morceau de +peau d'orange, il s'écria d'un ton de mauvaise humeur: + +«Tenez! voyez un peu: n'est-ce pas étrange et prodigieux que je ne +puisse pas entrer chez quelqu'un sans trouver sur l'escalier un de +ces morceaux d'orange qui font la fortune des chirurgiens? C'est +une peau d'orange qui m'a déjà rendu boiteux, et je suis sûr que +c'est encore une peau d'orange qui causera ma mort. Oui, monsieur, +je mourrai d'une peau d'orange; j'en mangerais ma tête, monsieur!» + +C'était là l'expression favorite de M. Grimwig pour donner plus de +poids à ses assertions; et ce qu'elle avait de bizarre dans sa +bouche, c'est que, même en admettant que la science se +perfectionne au point de permettre à un individu de manger sa tête +si l'envie lui en prend, la tête de M. Grimwig était d'une +dimension à faire désespérer de pouvoir l'avaler en une fois, sans +compter qu'elle était poudrée à l'excès. + +«Oui, monsieur, j'en mangerais ma tête, répéta M. Grimwig en +frappant de sa canne le plancher. Tiens! qu'est-ce que c'est que +ça? ajouta-t-il en apercevant Olivier, et en reculant de deux pas. + +- C'est le jeune Olivier Twist, dont je vous ai parlé,» dit +M. Brownlow. + +Olivier fit un salut. + +«Ce n'est pas au moins le garçon qui a eu la fièvre, j'espère? dit +M. Grimwig en reculant encore. Un instant! ajouta-t-il +brusquement, oubliant, dans la joie de sa découverte, sa crainte +de gagner la fièvre: je parie que c'est ce garçon qui a pelé une +orange et qui a jeté la peau sur l'escalier. J'en mangerais ma +tête et la sienne avec. + +- Non, ce n'est pas lui, dit M. Brownlow en riant. Il n'a pas eu +d'orange. Voyons, posez là votre chapeau et parlez à mon jeune +ami. + +- Cela me donne terriblement à penser, dit l'irascible vieillard +en ôtant ses gants; il y a toujours plus ou moins de peau d'orange +sur le pavé de notre rue, et j'ai la certitude que c'est le garçon +du chirurgien du coin qui en met à dessein; pas plus tard qu'hier +soir, un de ces morceaux a fait glisser une jeune femme, qui est +tombée contre la grille de mon jardin. Dès qu'elle se releva, je +la vis qui regardait l'infernale lanterne rouge qui éclaire +l'enseigne du chirurgien! N'y allez pas! lui criai-je par la +fenêtre; c'est un assassin! un dresseur d'embûches. J'en...» + +Ici l'irritable vieillard donna un grand coup de canne sur le +plancher; c'était un geste qui chez lui était l'équivalent de son +expression favorite. Puis, sans quitter sa canne, il s'assit, et, +ouvrant un lorgnon qu'il portait attaché à un large ruban noir, il +se mit à considérer Olivier. Celui-ci, se voyant l'objet d'un +examen en règle, rougit et salua de nouveau. + +«C'est là le garçon en question? dit enfin M. Grimwig. + +- Lui-même, répondit M. Brownlow en faisant à Olivier un signe de +tête amical. + +- Comment ça va-t-il, mon garçon? dit M. Grimwig. + +- Merci, monsieur, beaucoup mieux,» répondit Olivier; + +M. Brownlow, craignant probablement que son fantasque ami +n'ajoutât quelque parole désagréable, dit à Olivier de descendre +et d'aller prévenir Mme Bedwin de monter le thé. Olivier, qui +n'était pas enchanté des manières du nouveau venu, fut heureux +d'avoir une occasion de sortir. + +«C'est un charmant garçon, n'est-ce pas? demanda M. Brownlow. + +- Je ne sais pas, répondit M. Grimwig d'un ton bourru. + +- Comment cela? + +- Non, je ne sais pas; pour moi tous les enfants se ressemblent. +Je n'en connais que de deux sortes, les fluets et les joufflus. + +- Et dans quelle catégorie placez-vous Olivier? + +- Dans les fluets, j'ai un ami dont le fils est un gros joufflu; +on appelle ça un bel enfant, avec une grosse tête ronde, des joues +rouges et des yeux brillants. C'est horrible plutôt; on dirait +toujours qu'il va faire craquer ses vêtements sur toutes les +coutures; il a une voix de pilote et un appétit de loup; je le +connais bien, le gredin! + +- Allons, dit M. Brownlow, ce n'est pas là le type du jeune +Olivier Twist; ainsi ne vous mettez pas en colère. + +- C'est vrai, répondit M. Grimwig, mais il n'en vaut peut-être pas +mieux.» + +M. Brownlow toussa d'un air impatienté, ce qui parut causer une +vive satisfaction à M. Grimwig. + +«Oui, répéta-t-il, il n'en vaut peut-être pas mieux. D'où vient- +il? Qu'est-il? Il a eu la fièvre... eh bien! après? il n'y a pas +que les honnêtes gens qui aient la fièvre, n'est-ce pas? Les +filous ont aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu un +individu qui fut pendu à la Jamaïque pour avoir assassiné son +maître; il avait eu la fièvre plus de six fois: croyez-vous qu'on +lui ait fait grâce à cause de ça? Bast! sottises que tout ça!» + +Le fait est qu'au fond du coeur M. Grimwig était parfaitement +disposé à admettre que la mine d'Olivier prévenait beaucoup en sa +faveur; mais il avait au plus haut point la manie de contredire, +et plus que jamais en ce moment, depuis qu'il avait trouvé une +peau d'orange sur l'escalier. Résolu à ne se laisser influencer +par personne pour juger si un enfant avait l'air intéressant ou +non, il avait, dès l'entrée, pris le parti de contredire son ami. +Quand M. Brownlow lui avoua qu'il ne pouvait répondre d'une +manière satisfaisante à aucune de ses questions, parce qu'il avait +remis à interroger Olivier sur son histoire jusqu'au moment où il +serait assez bien rétabli pour supporter cet examen, M. Grimwig +prit un air narquois et malin, et demanda avec ironie si la +ménagère avait l'habitude de compter l'argenterie le soir, parce +que, si un beau jour elle ne trouvait pas une ou deux cuillers de +moins, il en mangerait plutôt sa... etc. + +M. Brownlow, bien que d'un caractère très vif, supporta tout cela +avec beaucoup de gaieté, car il connaissait à fond les bizarreries +de son ami. + +De son coté, M. Grimwig eut la complaisance de trouver les +_muffins_ excellents, et tout se passa doucement. Olivier, qui +prenait le thé avec les deux amis, commença à se trouver plus à +l'aise en présence du terrible vieux monsieur. + +«Et à quand le récit complet, détaillé et véridique, de la vie et +des aventures d'Olivier Twist?» demanda M. Grimwig à M. Brownlow +après le thé. + +En même temps il jetait sur Olivier un regard de côté. + +«Demain matin, répondit M. Brownlow. je préfère que cela se passe +dans le tête-à-tête. Vous viendrez dans mon cabinet demain matin à +dix heures, mon ami. + +- Oui, monsieur, dit Olivier.» + +Il répondit avec un peu d'hésitation, parce qu'il était intimidé +en voyant M. Grimwig le regarder fixement. + +«Voulez-vous que je vous dise? dit tout bas celui-ci à +M. Brownlow; il ne viendra pas demain matin, je l'ai vu hésiter; +vous êtes floué, mon cher ami. + +- Je jurerais bien que non, répondit M. Brownlow avec chaleur. + +- Si vous ne l'êtes pas, dit M. Grimwig. J'en mangerais...» + +Et il frappa de sa canne le plancher. + +«Je jurerais sur ma vie que cet enfant est sincère, dit +M. Brownlow en donnant un coup sur la table. + +- Et moi sur ma tête qu'il est un fripon, répliqua M. Grimwig en +frappant aussi du poing sur la table. + +- Nous verrons, dit M. Brownlow en réprimant un mouvement de +colère. + +- Oui, nous verrons, repartit M. Grimwig avec un sourire ironique, +nous verrons bien.» + +Le hasard voulut qu'en ce moment Mme Bedwin entrât, tenant un +petit paquet de livres que M. Brownlow avait achetés le matin, à +ce même libraire qui a déjà figuré dans cette histoire; elle le +posa sur la table et se préparait à sortir du cabinet. + +«Faites attendre le commis, madame Bedwin, dit M. Brownlow; il y a +quelque chose à reporter. + +- Il est déjà parti, monsieur, répondit Mme Bedwin. + +- Rappelez-le, dit M. Brownlow; j'y tiens; ce libraire n'est pas +riche et les livres ne sont pas payés. Il y en a d'ailleurs +quelques-uns à reporter.» + +On courut à la porte d'entrée; Olivier arpenta la rue dans un +sens, la servante dans l'autre, et Mme Bedwin, restant sur le +seuil, appela le commis de toute sa force; mais il était déjà bien +loin, Olivier et la servante revinrent tout essoufflés sans avoir +pu le rejoindre. + +«Cela me contrarie beaucoup, dit M. Brownlow; je tenais +extrêmement à ce que ces livres fussent rendus ce soir même. + +- Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig d'un ton moqueur; il +les remettra consciencieusement, à coup sûr. + +- Oui monsieur, laissez-moi les reporter, je vous prie, dit +Olivier; je ne ferai que courir.» + +Le vieux monsieur allait dire qu'Olivier ne devait sortir sous +aucun prétexte; mais M. Grimwig toussa d'un air si malicieux, que +M. Brownlow résolut de charger l'enfant de la commission, et de +prouver ainsi à son vieil ami combien ses soupçons, sur ce point +du moins, étaient mal fondés. + +«Il faut y aller, mon ami, dit-il à Olivier. Les livres sont sur +une chaise à côté de ma table. Allez les chercher.» + +Olivier, enchanté de se rendre utile, revint bien vite, les livres +sous le bras, et attendit, sa casquette à la main, les ordres de +M. Brownlow. + +«Vous direz, dit celui-ci en regardant fixement M. Grimwig, que +vous rapportez ces livres de ma part, et que vous venez payer les +quatre guinées et demie que je dois. Voici un billet de cinq +guinées; vous aurez donc dix shillings à me remettre. + +- Il ne me faudra pas dix minutes, monsieur,» répondit Olivier +avec vivacité. Il mit le billet dans sa poche, boutonna sa veste +jusqu'en haut, plaça avec soin les livres sous son bras, fit un +salut respectueux et sortit. Mme Bedwin l'accompagna jusqu'à la +porte de la rue, pour lui indiquer bien exactement le chemin le +plus court, le nom du libraire, le nom de la rue, toutes choses +qu'Olivier déclara saisir très clairement; et, après lui avoir +répété à plusieurs reprises d'avoir bien soin de ne pas +s'enrhumer, la prudente vieille dame le laissa enfin sortir. + +«Le cher enfant! dit elle en le suivant des yeux; je n'aime pas, +je ne sais pourquoi, à le perdre ainsi de vue.» + +En ce moment Olivier se retourna et lui fit gaiement un signe +d'adieu avant de tourner le coin de la rue; la vieille dame lui +rendit son salut en souriant, ferma la porte et rentra dans sa +chambre. + +«Voyons, dit M. Brownlow en tirant sa montre et en la posant sur +la table, il sera de retour dans vingt minutes, au plus; d'ici-là +il fera nuit. + +- Est-ce que vous pensez sérieusement qu'il reviendra? demanda +M. Grimwig. + +- En doutez-vous?» dit M. Brownlow en souriant. + +L'esprit de contradiction tourmentait beaucoup en ce moment +M. Grimwig, et le sourire confiant de son ami ne fit que +l'affermir dans cette disposition. + +«Oui, j'en doute, dit-il en donnant un coup de poing sur la table. +L'enfant a sur le dos un vêtement neuf, sous le bras des livres de +prix, et dans la poche un billet de cinq livres sterling. Il ira +rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous. +S'il remet les pieds ici, je consens à manger ma tête.» + +En parlant ainsi il rapprocha sa chaise de la table, et les deux +amis restèrent dans une attente silencieuse, les yeux fixés sur la +montre. Il est bon de remarquer, parce que cela montre bien +l'importance que nous attachons à nos jugements, que M. Grimwig, +bien qu'il ne fût nullement méchant, et qu'il fût désolé au +contraire au fond de l'âme de voir son respectable ami dupe d'une +supercherie, désirait pourtant de tout son coeur, en ce moment, +qu'Olivier ne revint pas: tant notre pauvre nature est pétrie de +contradictions. + +La nuit tomba peu à peu, et l'on pouvait à peine distinguer les +aiguilles sur le cadran. Les deux messieurs restaient pourtant +immobiles et silencieux, les yeux fixés sur la montre. + + +CHAPITRE XV. +Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy étaient +attachés à Olivier. + + +Dans la salle obscure d'une misérable taverne, située dans la +partie la plus sale de Little-Saffron-Hill, repaire ténébreux où +pendant l'hiver un bec de gaz brûlait tout le jour, et où jamais +pendant l'été ne brilla un rayon de soleil, un homme était assis +devant un pot d'étain et un petit verre, absorbé dans ses pensées +et imprégné d'une forte odeur de liqueur. À son vêtement de +velours commun, à sa calotte de velours, à ses brodequins, un +agent exercé l'eût reconnu sur-le-champ, malgré le demi-jour, pour +M. Guillaume Sikes. À ses pieds était étendu un chien au poil +blanc et aux yeux rouges, occupé tour à tour à cligner de l'oeil +en regardant son maître, et à se lécher le museau, où une plaie +large et saignante attestait un combat récent. + +«Vas-tu te tenir tranquille, gredin!» dit M. Sikes en rompant +brusquement le silence, Il était peut-être tellement plongé dans +ses réflexions, que le seul mouvement des yeux du chien suffisait +pour les troubler; ou bien l'irritation produite en lui par ces +réflexions mêmes avait besoin de se traduire en mauvais +traitements à l'égard d'une bête inoffensive. Quoi qu'il en soit, +Sikes se mit à jurer contre son chien et en même temps lui +allongea un coup de pied. + +En général, le chien ne cherche pas à se venger des coups qu'il +reçoit de son maître; mais celui de M. Sikes avait, comme son +propriétaire, un assez méchant caractère, et, poussé à bout +probablement en ce moment par la conviction de son innocence, il +se jeta sans cérémonie sur le pied qui l'avait frappé, enfonça ses +dente dans le brodequin, le secoua vivement, puis se sauva en +grondant sous un banc, juste à temps pour éviter le pot d'étain +que M. Sikes lui lança à la tête. + +«Tu voudrais mordre, hein? dit Sikes, en saisissant d'une main les +pincettes et en ouvrant de l'autre, d'un air résolu, un long +couteau qu'il tira de sa poche. Ici, gredin! ici! m'entends-tu?» + +Le chien entendait fort bien, car M. Sikes criait comme un sourd; +mais il ne semblait pas du tout résigné à se laisser couper le +cou; il resta où il était, grondant plus fort qu'auparavant et +saisissant dans ses dents l'extrémité des pincettes, qu'il mordit +avec rage. + +Cette résistance ne fit qu'accroître la colère de M. Sikes. Il se +mit à genoux et commença à attaquer le chien avec fureur. L'animal +sautait de côté et d'autre, jappant, grondant, aboyant. L'homme +jurait, frappait, blasphémait; la lutte allait devenir critique +pour l'un ou l'autre des combattants, quand la porte s'ouvrit tout +à coup, et le chien ne fit qu'un bond dehors, laissant Guillaume +Sikes avec son couteau et ses pincettes à la main. + +Pour se quereller, il faut être deux, dit un vieux proverbe. +M. Sikes, désappointé de la fuite du chien, fit tomber sa colère +sur le nouveau venu. + +«Pourquoi diable venez-vous vous mettre entre mon chien et moi? +demanda-t-il avec un geste menaçant. + +- Je ne savais pas, mon ami, je ne savais pas,» répondit Fagin +d'une voix humble. + +C'était en effet le juif qui venait d'entrer. + +«Vous ne saviez pas, vieux brigand! s'écria Sikes. Vous +n'entendiez donc pas le vacarme? + +- Pas le moins du monde, aussi vrai que je suis en vie, répondit +le juif. + +- C'est vrai, vous n'entendez rien, répliqua Sikes avec un rire +menaçant. Vous vous faufilez partout, sans qu'on vous entende +entrer ni sortir. J'aurais voulu, Fagin, que vous fussiez à la +place de mon chien, il y a une minute. + +- Pourquoi donc? demanda le juif avec un sourire forcé. + +- Parce que le gouvernement, qui protège la vie d'êtres tels que +vous, qui ont moins de coeur qu'un roquet, laisse un homme tuer +son chien à sa fantaisie, répondit Sikes en fermant son couteau +d'une manière très expressive. Voilà pourquoi.» + +Le juif se frotta les mains et, s'asseyant devant la table, +affecta de rire de la plaisanterie de son ami; néanmoins, il était +visiblement mal à son aise. + +«Allez rire ailleurs, dit Sikes en remettant les pincettes en +place et en toisant le juif avec dédain; allez rire ailleurs, mais +ne vous avisez pas de me rire au nez, voyez-vous, fût-ce derrière +votre bonnet de coton. C'est moi qui vous tiens, Fagin, et du +diable si je vous lâche. Tenez, si j'y passe, vous y passerez +aussi. Ainsi ménagez-moi. + +- Bien, bien, mon cher, dit le juif. Je sais tout cela. +Nous...nous avons un intérêt réciproque, Guillaume, un intérêt +réciproque. + +- Hum! fit Sikes, comme s'il trouvait que le juif était bien plus +intéressé que lui dans la question. Eh bien! qu'avez-vous à me +dire? + +- Tout s'est passé le mieux du monde, répondit Fagin, et voici +votre part; elle est plus forte qu'elle ne devrait être, mon ami; +mais, comme je sais que vous me revaudrez cela une autre fois, +et... + +- Assez de verbiage, interrompit le voleur avec impatience. +Voyons, donnez vite. + +- Oui, oui, Guillaume, laissez-moi le temps, laissez-moi le temps, +répondit le juif d'un ton caressant. Tenez, voici le magot sain et +sauf.» + +En disant ces mots, il tira de sa poche un vieux mouchoir, défit +un gros noeud à l'un des coins, et laissa voir un petit paquet +enveloppé de papier gris, que Sikes lui arracha des mains; puis il +l'ouvrit et se mit à compter les souverains qu'il renfermait. + +«Est-ce tout? demanda Sikes. + +- Tout, répondit le juif. + +- Vous n'avez pas ouvert le paquet en route et escamoté une ou +deux pièces? ajouta Sikes d'un air défiant. Ne prenez pas votre +mine indignée; cela vous est arrivé plus d'une fois. Remuez le +grelot.» + +Ceci voulait dire en bon français: «Tirez la sonnette.»Un autre +juif parut, plus jeune que Fagin, mais d'un extérieur presque +aussi ignoble et repoussant. + +Sikes ne fit que montrer du doigt le pot vide, et le juif, +comprenant parfaitement le geste, sortit pour aller le remplir, +après avoir échangé un singulier regard avec Fagin, qui leva les +yeux un instant, comme s'il s'y attendait, et répondit par un +signe de tête presque imperceptible. Sikes ne s'en aperçut pas, +occupé qu'il était en ce moment à nouer le cordon de sa chaussure, +que le chien avait arraché. Il est probable que, s'il eût observé +ce court échange de signes d'intelligence, il n'en eût auguré rien +de bon. + +«Y a-t-il quelqu'un ici, Barney? demanda Fagin sans lever les +yeux, maintenant que Sikes le regardait. + +- Pas une âme, répondit Barney, dont les paroles, qu'elles +vinssent du coeur ou non, sortaient invariablement par le nez. + +- Bersonne? demanda Fagin d'un ton de surprise, qui signifiait +peut-être que Barney pouvait dire la vérité sans crainte. + +- Bersonne que badeboisselle Dadsy, répondit t'il. + +- Nancy! s'écria Sikes; où est-elle? Que la peste m'étouffe, si je +n'honore cette fille pour ses dispositions naturelles! + +- Elle s'est fait servir une assiette de boeuf bouilli sur le +comptoir, ajouta Barney. + +- Faites-la venir, dit Sikes en versant un verre de liqueur; +faites-la venir.» + +Barney regarda timidement Fagin, comme pour lui demander son +autorisation. Voyant que le juif ne disait mot et ne cessait pas +d'avoir les yeux fixés à terre, il sortit et rentra presque +aussitôt en introduisant Nancy, vêtue en cuisinière, avec un +bonnet, un tablier, un panier, et une grosse clef à la main. + +«Tu es sur la trace, n'est-ce pas, Nancy? demanda Sikes en lui +offrant un verre. + +- Oui, Guillaume, répondit la jeune dame en vidant le contenu, j'y +suis, et assez fatiguée comme ça: le petit drôle a été malade et a +gardé le lit, et... + +- Ah! Nancy, ma chère!» dit Fagin en levant les yeux. + +Peut-être le juif, en contractant ses sourcils roux et en fermant +à demi ses yeux profondément encaissés dans leur orbite, donna-t- +il à entendre à miss Nancy qu'elle était trop en veine de +confidences; ce détail importe peu. Le fait est qu'elle s'arrêta +court dans ses explications, et qu'après avoir adressé à M. Sikes +plusieurs gracieux sourires, elle changea de conversation. Après +dix minutes environ, M. Fagin fut pris d'une quinte de toux; sur +quoi Nancy mit son châle, et déclara qu'il était temps de s'en +aller. M. Sikes observa qu'il avait à faire un bout de chemin dans +la même direction qu'elle, et manifesta l'intention de +l'accompagner. Ils s'en allèrent ensemble, suivis à peu de +distance par le chien, qui sortit d'une cour voisine sitôt que son +maître fut hors de vue. + +Le juif passa la tête hors de la porte au moment où Sikes venait +de quitter la salle: il le suivit des yeux tandis qu'il +franchissait l'obscur passage, le menaçant du poing, et murmurant +d'horribles imprécations; puis, avec un affreux rire, il revint +prendre place devant la table, où il se plongea dans +l'intéressante lecture du _Journal des Tribunaux_. + +Pendant ce temps Olivier Twist, qui ne se doutait pas qu'il fût si +près du facétieux vieillard, se dirigeait vers l'étalage du +libraire. Arrivé à Clerkenwell, il prit, sans y faire attention, +une rue qui n'était pas comprise dans son itinéraire. Il l'avait à +moitié franchie, quand il s'aperçut de sa méprise; mais sachant +que cette rue devait aussi aboutir au point vers lequel il se +dirigeait, il jugea inutile de revenir sur ses pas, et continua à +marcher, les livres sous le bras, de toute la vitesse de ses +jambes. + +Il songeait, tout en marchant, au bonheur de sa nouvelle +situation, au plaisir qu'il aurait à voir, ne fût-ce qu'un +instant, le pauvre petit Richard, qui peut-être en ce moment, +battu et affamé, pleurait amèrement, quand il fut tiré de sa +rêverie par une jeune femme qui s'écria très haut: + +«Oh! mon cher frère!» Et à peine avait-il levé les yeux pour voir +ce que cela signifiait, qu'il sentit l'étreinte de deux bras +étroitement serrés autour de son cou. + +«Laissez-moi, s'écria Olivier en se débattant; laissez-moi +tranquille. Qu'est-ce? Pourquoi m'arrêtez-vous?» + +Pour toute réponse, la jeune femme qui le tenait embrassé, et qui +avait à la main un petit panier et une grosse clef, se mit à +pousser des cris et des gémissements. + +«Oh! mon Dieu! disait-elle; je t'ai donc retrouvé; Olivier! +Olivier! oh! vilain enfant, de m'avoir jetée dans de pareilles +inquiétudes à ton sujet! Viens chez nous, mon ami, viens. Dieu +soit loué! je t'ai enfin retrouvé!» + +Après ces exclamations incohérentes, la jeune fille recommença ses +gémissements de plus belle, avec un accès nerveux si violent, que +plusieurs femmes qui étaient là demandèrent à un garçon boucher à +la chevelure grasse et luisante, et qui regardait aussi, la scène, +s'il ne croyait pas urgent de courir chercher un médecin. À quoi +le garçon boucher, qui semblait d'une nature assez lente, pour ne +pas dire indolente, répondit qu'il n'y avait pas d'urgence. + +«Oh! non, non, ce n'est pas la peine, dit la jeune femme en +serrant la main d'Olivier; je vais déjà mieux. Allons tout droit à +la maison, cruel enfant! allons! + +- Qu'est-ce qu'il y a donc, madame? demanda une des femmes. + +- Oh! madame, répondit la jeune fille, il s'est sauvé il y a près +d'un mois de chez ses parents, qui sont de bons ouvriers, pour +aller courir avec une bande de filous et de mauvais garnements, et +sa mère en est presque morte de chagrin. + +- Petit misérable! dit la femme. + +- Rentrez chez vous bien vite, petite brute, dit une autre. + +- Ce n'est pas moi, répondit Olivier très alarmé; je ne la connais +pas; je n'ai ni soeur, ni père, ni mère, je suis orphelin, je +demeure à Pentonville. + +«- Oh! voyez donc, est-il effronté! dit la jeune femme. + +- Comment! c'est vous, Nancy! s'écria Olivier, en voyant la figure +de la jeune femme qui s'était jusqu'alors tenue derrière lui; il +recula d'étonnement et d'effroi. + +- Voyez-vous qu'il me reconnaît! dit Nancy en s'adressant aux +assistants. Il ne peut pas faire autrement Quelqu'un aurait-il la +bonté de m'aider à l'emmener chez nous? sans quoi il fera mourir +son père et sa pauvre mère, et me mettra au désespoir. + +- Que diable est ceci? dit un homme en s'élançant hors d'une +taverne, avec un chien blanc derrière les talons. Comment! le +petit Olivier! Veux-tu bien aller retrouver ta pauvre mère, +vaurien que tu es! allons! vite à la maison! + +- Je ne leur appartiens pas. Je ne les connais pas. Au secours! au +secours! cria Olivier en se débattant contre la vigoureuse +étreinte de l'homme. + +- Au secours! répéta celui-ci; c'est moi qui viens au secours, +petit scélérat! Qu'est-ce que c'est que ces livres-là? Tu les as +volés, n'est-ce pas? donne-moi ça.» + +À ces mots, l'homme arracha les volumes que tenait l'enfant, et le +frappa violemment à la tête. + +«C'est bien fait! dit du haut d'un grenier un spectateur de cette +scène; voilà la vraie manière de mettre ces gamins-là à la raison! + +- C'est vrai ça, dit un gros lourdaud de charpentier, en regardant +d'un air approbateur celui qui venait de parler. + +- Ça lui fera du bien, dirent les deux femmes. + +- Eh! c'est évident, reprit l'homme en frappant de nouveau Olivier +et en le saisissant au collet. En avant, petit vaurien! Ici, Turc! +attention au commandement! + +Affaibli par sa récente maladie, étourdi par les coups et par +cette attaque à l'improviste, épouvanté des grondements menaçants +du chien et de la brutalité de l'homme, accablé surtout par la +conviction où étaient les spectateurs qu'il était réellement un +vaurien, que pouvait le pauvre enfant? Il faisait nuit close, le +quartier était désert; nul secours à attendre. Toute résistance +était inutile. En un instant, il fut entraîné dans un labyrinthe +de rues sombres et étroites, et avec une rapidité qui rendait +complètement inintelligibles les quelques cris qu'il osait +pousser. Qu'importait d'ailleurs qu'ils fussent intelligibles, +puisque personne n'était là pour s'en inquiéter? + +* * * * * + +Les becs de gaz étaient partout allumés; Mme Badwin attendait avec +anxiété à la porte de la maison; vingt fois la servante avait +couru au bout de la rue pour tâcher d'apercevoir Olivier, et les +deux vieux messieurs restaient obstinément assis dans le cabinet, +au milieu de l'obscurité, et les yeux fixés sur la montre. + + +CHAPITRE XVI. +Ce que devint Olivier Twist, après qu'il eut été réclamé par +Nancy. + + +Après avoir franchi nombre de rues étroites et de passages +détournés, Sikes, Nancy et Olivier arrivèrent à un vaste espace +découvert, que des claies et des parcs à troupeaux désignaient +pour un marché au bétail. Là, Sikes ralentit le pas, car la jeune +fille ne pouvait soutenir plus longtemps l'allure rapide qu'ils +avaient prise jusqu'alors; il se tourna vers Olivier, et lui +enjoignit d'un ton brutal de prendre la main de Nancy. + +«M'entends-tu?» gronda-t-il en voyant Olivier hésiter et regarder +aux alentours. + +Ils étaient dans un endroit sombre, loin de tout passant, et +Olivier ne vit que trop clairement qu'il n'y avait pas de +résistance possible; il tendit la main à Nancy qui la lui serra +étroitement. + +«Donne-moi l'autre, dit Sikes; ici, Turc!» + +Le chien leva la tête en grondant. + +«Tiens, mon brave, ajoute Sikes en mettant la main sur la gorge +d'Olivier et en proférant un affreux jurement, s'il souffle un +mot, jette toi là-dessus! tu comprends?» + +Le chien grogna de nouveau, se lécha le museau, et regarda Olivier +comme s'il avait envie de lui sauter à la gorge, sans plus tarder. + +«Il le ferait comme je le lui dis, mille tonnerres! dit Sikes en +regardant son chien d'un oeil féroce et satisfait. + +- Maintenant, tu sais ce qui t'attend, jeune homme; ainsi crie, si +l'envie t'en prend; le chien se chargera bien de te faire taire; +allons, plus vite que ça.» + +Turc remua la queue pour remercier son maître de ces paroles +caressantes, auxquelles il n'était pas habitué; puis il poussa un +nouveau grognement à l'adresse d'Olivier, et prit les devants. + +C'était Smithfield qu'ils traversaient; c'eût été Grosvenor- +Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était sombre +et brumeuse. L'éclairage des boutiques se voyait à peine à travers +l'épaisseur du brouillard, qui augmentait à chaque instant et +enveloppait de ténèbres les rues et les maisons; l'aspect de ces +lieux n'en était que plus étrange pour Olivier, et son anxiété +plus grande. + +Ils marchaient d'un pas précipité, quand l'horloge d'une église +voisine sonna l'heure; au premier coup, Sikes et Nancy firent +halte, et prêtèrent l'oreille. + +«Huit heures, Guillaume, dit Nancy. + +- À quoi bon me dire ça? je l'entends bien, n'est-ce pas? répondit +Sikes. + +- Et _eux_, je voudrais bien savoir s'ils peuvent l'entendre, dit +Nancy. + +- Sans doute qu'ils le peuvent, reprit Sikes. Quand on m'a coffré, +c'était l'époque de la foire de la Saint-Barthélemy, et il n'y +avait pas dans toute la foire une méchante trompette dont je +n'entendisse le vacarme; quand j'étais sous les verrous le soir, +le tumulte et le tapage du dehors rendaient si affreux le silence +de la damnée vieille prison, que j'étais tenté de me briser la +tête contre les ferrures de la porte. + +- Pauvres garçons! dit Nancy, le visage toujours tourné vers le +point où l'horloge s'était fait entendre; quel dommage, Guillaume, +de si beaux garçons! + +- Voilà bien les femmes, répondit Sikes, elles ne font attention +qu'à ça. De si beaux garçons! Eh bien! s'ils ne sont pas encore +morts, ils n'en valent pas mieux; ainsi n'en parlons plus.» + +Il semblait, en même temps, réprimer un mouvement de jalousie, et +serrant plus fort la main d'Olivier, il lui dit d'avancer. + +«Une minute, dit la jeune fille; je ne passerais pas si vite par +ici s'il s'agissait pour toi, Guillaume, d'être pendu le lendemain +à huit heures; il aurait beau y avoir de la neige, et je n'aurais +pas de châle pour me couvrir, que je ferais le tour de cette place +jusqu'à extinction. + +- À quoi que ça m'avancerait? demanda le brutal Sikes; à moins que +tu puisses me passer une lime et vingt aunes de bonne corde, tu +ferais cinquante milles, ou tu ne bougerais pas, que ça serait +tout de même, pour le bien que ça me ferait. Allons, en route, et +ne restons pas là une heure à faire des phrases.» + +La jeune fille éclata de rire, rajusta son châle, et ils se +remirent à marcher; mais Olivier sentit trembler la main de Nancy: +il la regarda en passant sous un bec de gaz, et vit qu'elle était +pâle comme la mort. + +Ils marchèrent, pendant une demi-heure, par des rues sales et peu +fréquentées, et les quelques individus qu'ils rencontrèrent +avaient tout l'air d'occuper dans la société une position +semblable à celle de M. Sikes; enfin ils s'engagèrent dans une +ruelle encore plus sale que les autres, et pleine de boutiques de +fripiers. Le chien courut en avant, comme s'il comprenait que la +vigilance était maintenant inutile, et s'arrêta à la porte d'une +boutique fermée et en apparence inoccupée; car la maison tombait +en ruines, et un écriteau cloué sur la porte, et qui semblait fixé +là depuis bien des années, annonçait qu'elle était à louer. + +«Tout va bien, dit Sikes,» après avoir jeté autour de lui un +regard scrutateur. + +Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit le bruit +d'une sonnette. Ils traversèrent la rue et attendirent quelques +instants sous une lanterne; on entendit lever un châssis avec +précaution, et presque au même instant la porte s'ouvrit +doucement. Sans plus de cérémonie, M. Sikes prit au collet +l'enfant saisi de terreur, et tous trois se trouvèrent bientôt +dans la maison. + +L'allée était complètement sombre, et ils attendirent que la +personne qui les avait introduits eût remis en place la chaîne et +les barres de fer qui barricadaient la porte. + +«Il n'y a personne? demanda Sikes. + +- Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître. + +- Le vieux est-il là? ajouta le brigand. + +- Oui, répondit la voix, et il avait l'oreille basse en vous +attendant. Va-t-il être content de vous voir! plus que ça de +chance!» + +Le style de cette réponse, aussi bien que la voix de celui qui +parlait, n'étaient pas inconnus à Olivier; mais il était +impossible, dans l'obscurité, de voir quel était cet +interlocuteur. + +«Éclaire-nous, dit Sikes; autrement nous allons nous casser le cou +ou marcher sur les pattes du chien, et, alors, gare aux jambes, je +ne vous dis que ça. + +- Attendez un instant et vous aurez de la lumière,» répondit la +voix. On entendit les pas de quelqu'un qui s'éloignait, et au bout +d'une minute on vit paraître le sieur Jack Dawkins, autrement dit +le rusé Matois, tenant une chandelle fichée dans un bâton fendu. + +Le jeune filou ne s'arrêta pas à renouer connaissance avec Olivier +autrement que par une grimace, et fit signe aux visiteurs de le +suivre au bas de l'escalier; ils traversèrent une cuisine où l'on +ne voyait que les quatre murs, et ouvrant la porte d'une pièce +basse et humide, qui donnait sur une petite cour fangeuse. Ils +furent accueillis par de grands éclats de rire. + +«Oh! la bonne tête! s'écria maître Charles Bates, en riant à se +tenir les côtes. Le voilà! ah! le voilà! regardez-le donc, Fagin: +mais voyez donc la mine qu'il fait! c'est trop fort! En voilà une +bonne farce! Je n'en puis plus; il y a de quoi mourir de rire. +Tenez-moi, ou j'étouffe!» + +La gaieté de maître Bates n'eut plus de bornes; il se laissa +tomber tout de son long sur le plancher, agitant convulsivement +ses jambes, et pendant cinq minutes il ne put modérer ses +transports. Enfin il se remit sur pied, saisit la chandelle que +tenait le Matois, et s'approchant d'Olivier, il l'examina des +pieds à la tête, tandis que le juif, ôtant son bonnet, saluait +respectueusement et à plusieurs reprises l'enfant abasourdi; quant +au Matois, sournois comme il l'était, et peu enclin à rire dès +qu'il avait l'occasion d'exercer ses talents, il fouillait les +poches d'Olivier avec un soin minutieux. + +«Voyez donc, Fagin, comme il est attifé! dit Charlot en approchant +tellement la lumière du vêtement neuf d'Olivier, qu'il faillit +l'enflammer; regardez-moi ça. Drap numéro un, et quelle coupe de +muscadin! oh! c'est trop drôle! Et des livres, encore; mais, +Fagin, c'est un monsieur tout craché. + +- Charmé de vous voir en si bon état, mon cher, dit le juif en +saluant ironiquement Olivier jusqu'à terre; le Matois vous donnera +un autre vêtement, mon cher, de crainte que vous n'abîmiez votre +habit des dimanches. Pourquoi ne pas nous avoir écrit, mon cher, +pour nous prévenir de votre arrivée? nous aurions eu un souper +tout chaud à vous offrir.» + +À ces mots, maître Bates fut repris d'un fou rire, qui dérida +Fagin lui-même et fit sourire le Matois. Mais comme ce dernier +tirait à l'instant même, de la poche d'Olivier, le billet de +banque de cinq guinées, on ne peut dire si ce fut l'explosion de +joie de Bates ou cette découverte qui le fit sourire. + +«Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? demanda Sikes en s'avançant +vers le juif, qui allait empocher le billet. Cela m'appartient, +Fagin. + +- Non, mon ami, non, dit le juif; c'est à moi, Guillaume, c'est à +moi. Vous aurez les livres. + +- Si on ose dire que ce n'est pas à moi, reprit Sikes en mettant +son chapeau d'un air résolu, c'est-à-dire à moi et à Nancy, je +remmène l'enfant.» + +Le juif tressaillit, et Olivier aussi, quoique pour un motif bien +différent; il espérait que la dispute aurait pour effet de le +remettre en liberté. + +«Voyons, dit Sikes, voulez-vous me donner ça, oui ou non? + +- Ce n'est pas bien, Guillaume; n'est-ce pas, Nancy, que ce n'est +pas bien? demanda le juif. + +- Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, vous +dis-je! Est-ce que vous vous figurez que Nancy et moi nous n'avons +rien de mieux à faire que de perdre notre temps à donner la chasse +au premier garçon qui se fera coffrer, à cause de vous? Donnez-moi +ça, vieux ladre, vieille momie, entendez-vous!» + +Tout en faisant ces amicales remontrances, M. Sikes saisit le +billet que le juif tenait entre le pouce et l'index, puis +regardant froidement Fagin dans le blanc des yeux, il plia le +billet en dix et l'enferma dans un noeud qu'il fit à sa cravate. + +«Voilà pour notre peine, dit Sikes, et ce n'est pas moitié de ce +que ça valait: quant à vous, gardez les livres, si vous aimez la +lecture, ou sinon, vendez-les. + +- C'est très intéressant, dit Charlot Bates, qui feignait de lire +un des volumes en question, en faisant mille grimaces; beau style! +hein, Olivier?» Et, en voyant l'air piteux de celui-ci, maître +Bates, qui avait le don de saisir en toutes choses le côté +comique, s'abandonna à un nouveau transport de gaieté plus bruyant +que le premier. + +«Ils appartiennent au vieux monsieur, dit Olivier en se tordant +les mains; au bon et généreux vieux monsieur qui m'a reçu chez +lui, qui m'a soigné quand j'étais mourant; renvoyez-les-lui, je +vous en conjure; renvoyez-lui les livres et l'argent; gardez-moi +ici toute ma vie; mais je vous en prie, je vous en supplie, +renvoyez-les-lui. Il croira que je l'ai volé! la vieille dame, et +tous ceux qui ont été si bons pour moi, croiront que je suis un +voleur; oh! ayez pitié de moi et renvoyez-les-lui!» + +En parlant ainsi, avec l'énergie que donne une poignante douleur, +Olivier tomba à genoux aux pieds du juif, en joignant les mains +d'un air suppliant et désespéré. + +«Ce garçon a raison, observa Fagin en jetant autour de lui un coup +d'oeil sournois, et en fronçant tant qu'il pouvait ses affreux +sourcils. Tu as raison, Olivier, tu as raison. On croira que tu es +un voleur; ah! ah! ajouta-t-il en se frottant les mains; ça se +trouve à merveille, et nous ne pouvions rien souhaiter de mieux. + +- Sans doute, répondit Sikes; j'y ai songé dès que je l'ai vu +entrer dans Clerkenwell avec ses livres sous le bras. C'est tout +simple, il faut que ce soient des gens confits en dévotion: +autrement ils ne l'auraient pas pris chez eux. Ils ne le +rechercheront pas, de crainte d'être obligés à des poursuites pour +le faire enfermer; il est en sûreté comme ça.» + +Pendant ce dialogue, Olivier regardait tour à tour Fagin et Sikes +d'un oeil égaré, et comme s'il avait à peine conscience de ce qui +se passait autour de lui; mais aux derniers mots de Guillaume +Sikes il se releva subitement, et s'élança, tout effaré, hors de +la chambre, en criant au secours, de manière à réveiller tous les +échos de la vieille maison délabrée. + +«Ne laisse pas sortir ton chien, Guillaume! s'écria Nancy en se +précipitant vers la porte et en la fermant sur le juif et ses deux +élèves, qui s'étaient élancés à la poursuite d'Olivier. Ne laisse +pas sortir ton chien; il mettrait cet enfant en pièces. + +- Ce serait bien fait! dit Sikes en se débattant pour se dégager +de l'étreinte de la jeune fille. Lâche-moi, ou je te brise la tête +contre le mur. + +- Ça m'est égal, Guillaume, ça m'est égal, criait la jeune fille +en luttant énergiquement contre cet homme; l'enfant ne sera pas +déchiré par le chien, ou tu me tueras la première. + +- Tu vas voir! dit Sikes en grinçant des dents. Ôte-toi de là, ou +ce sera l'affaire d'un instant.» + +Le brigand lança la jeune fille à l'autre bout de la chambre... +juste au moment où le juif et ses deux élèves rentraient, ramenant +Olivier après eux. + +«Eh bien! qu'est-ce? dit le juif. + +- Je crois que cette fille est devenue folle, répondit Sikes d'un +air farouche. + +«Non, je ne suis pas folle, dit Nancy pâle et haletante. Je ne +suis pas folle, Fagin, soyez-en sûr. + +- Eh bien alors, taisez-vous! dit le juif d'un air menaçant. + +- Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy sur un ton très élevé; +voyons, qu'avez-vous à dire à cela?» + +M. Fagin connaissait assez le caractère et les caprices des femmes +pour sentir qu'il n'était pas prudent de prolonger l'entretien. +Pour faire diversion, il s'adressa à Olivier: + +«Vous vouliez donc vous sauver, mon ami? lui dit-il en prenant +dans l'angle de la cheminée un gros bâton noueux.» + +Olivier ne répondit rien: mais il observait les mouvements du +juif, et son coeur battait avec force. + +«Vous appeliez au secours, vous vouliez faire venir la police, +n'est-ce pas! poursuivit Fagin avec un rire moqueur et en +saisissant l'enfant par le bras; nous vous en ferons passer +l'envie, jeune homme!» + +Le juif appliqua un vigoureux coup de bâton sur les épaules +d'Olivier, et il levait le bras pour recommencer, quand la jeune +fille se jeta sur lui et lui arracha le bâton, qu'elle jeta au feu +avec tant de force que des charbons roulèrent jusqu'au milieu de +la chambre. + +«Je ne souffrirai pas chose pareille, Fagin, s'écria Nancy. Vous +avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Tâchez de le +laisser tranquille, entendez-vous, ou je vous arrangerai de +manière à me faire pendre avant mon tour.» + +En proférant ces menaces, la jeune fille frappait du pied le +plancher; pâle de colère, les lèvres serrées, les mains crispées, +elle regardait tour à tour le juif et Sikes. + +«Allons, Nancy! dit le juif d'un ton radouci, après un moment de +silence, pendant lequel il échangea avec M. Sikes des regards +étonnés et inquiets; vous êtes... ce soir... plus admirable que +jamais; eh! eh! ma chère, vous jouez la comédie à ravir. + +- Vraiment? dit la jeune fille; prenez garde que je ne me +surpasse; ce serait tant pour vous, Fagin; ainsi, marchez droit +avec moi; tenez-vous-le pour dit.» + +Une femme poussée à bout, surtout une femme aigrie par le malheur +et le désespoir, peut arriver à un degré d'irritation que peu +d'hommes aiment à provoquer. Le juif comprit qu'il feindrait +inutilement de prendre plus longtemps la colère de Nancy pour un +caprice passager, et reculant involontairement de quelques pas, il +jeta du côté de Sikes un coup d'oeil moitié craintif, moitié +suppliant, comme pour lui dire que c'était à lui naturellement à +continuer le dialogue. + +M. Sikes entendit ce muet appel, et, sentant peut-être son orgueil +personnel et son influence intéressés à ce que Nancy fut +immédiatement réduite à la raison, prononça au moins deux ou trois +douzaines de malédictions et des menaces dont la rapidité et la +variété faisaient beaucoup d'honneur à la fertilité de son esprit +inventif. Comme tout cela ne produisait aucun effet visible sur +l'objet de sa colère, il eut recours à des arguments plus +frappants. + +«Qu'est-ce que tu veux dire par là?» s'écria-t-il en appuyant sa +question d'une des imprécations familières à notre pays contre le +plus beau de tous les traits qui décorent la figure humaine, +imprécation imprudente qui risquerait, si elle était entendue là- +haut seulement une fois sur cinquante mille qu'on la répète ici- +bas, de faire de la cécité une maladie aussi commune que la +rougeole. «Qu'est-ce que tu veux dire par là? Le diable me brûle! +Ne sais-tu plus qui tu es et ce que tu es? + +- Oh! que si, que je le sais bien,» répliqua la jeune fille avec +un rire nerveux, en balançant sa tète de droite à gauche, et +prenant un air d'indifférence qui dissimulait mal son émotion. + +- Eh bien alors, tiens-toi tranquille, ajouta Sikes en grondant +comme il avait l'habitude de le faire quand il s'adressait à son +chien; ou je te ferai tenir tranquille pour longtemps.» + +La jeune fille se remit à rire et avec plus de sans-gêne +qu'auparavant; puis, lançant à Sikes un coup d'oeil furtif, elle +détourna la tête et se mordit la lèvre jusqu'au sang. + +«Comme ça te va bien, reprit Sikes en la toisant avec mépris, de +te donner des airs de bonté et de générosité! La belle occasion +pour cet enfant, comme tu l'appelles, de se faire de toi une amie! + +- Oui, je suis son amie! s'écria la jeune fille avec colère, et +maintenant j'aimerais mieux être morte dans la rue, ou avoir pris +la place de ceux auprès de qui nous avons passé ce soir, que +d'avoir contribué à entraîner ici cet enfant. À partir +d'aujourd'hui ce n'est plus qu'un voleur, un fripon, un scélérat; +faut-il pour cela que ce vieux misérable vienne encore le rouer de +coups? + +- Allons, allons, Sikes, dit le juif d'un ton de reproche, et en +lui montrant les jeunes filous qui écoutaient ce dialogue de +toutes leurs oreilles, soyons calme, Guillaume; il faut faire la +paix. + +- Faire la paix! s'écria Nancy exaspérée; vieux scélérat. Je +n'avais pas la moitié de l'âge de cet enfant, que déjà je volais +pour vous et voilà douze ans que je fais ce métier-là, et toujours +pour vous! Est-ce vrai? dîtes; est-ce vrai? + +- C'est bon, c'est bon, répondit le juif en tâchant de calmer +Nancy; mais ce métier-là est aussi ton gagne-pain: c'est lui qui +te fait vivre. + +- En effet, reprit-elle avec volubilité; c'est ma vie, comme les +rues sont ma demeure, malgré le froid, la pluie et la boue. Et +c'est vous, misérable! qui m'avez menée là, et qui m'y retiendrez +nuit et jour jusqu'à ce que je meure! + +- Il t'arrivera pis que cela! interrompit le juif piqué de ces +reproches; pis que cela, entends-tu, si tu dis encore un mot.» + +Elle se tut; mais dans sa colère elle s'arrachait les cheveux et +déchirait ses vêtements. Elle se précipita sur le juif et lui eût +probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne fût +intervenu à temps en la prenant par les mains; elle fit quelques +vains efforts pour se dégager, et tomba évanouie. + +«J'aime autant cela, dit Sikes en la posant à terre dans un coin +de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras, quand +elle est montée comme ça.» + +Le juif s'essuya le front et sourit: il se sentait soulagé en +voyant enfin cette scène terminée; mais ni lui, ni Sikes, ni le +chien, ni les jeunes voleurs, ne semblèrent y voir autre chose +qu'un incident ordinaire et inhérent au métier. + +«C'est le diable que d'avoir affaire aux femmes, dit le juif en +remettant le bâton à sa place; mais elles sont bien fines, et nous +n'arriverions à rien sans elles. Charlot, mène coucher Olivier. + +- Je suppose qu'il ne mettra pas demain ses beaux habits n'est-ce +pas, Fagin? demanda Charlot Bates en riant. + +- N'aie pas peur,» répondit le juif en riant aussi. + +Maître Bates, charmé probablement de cette commission, prit la +chandelle et conduisit Olivier dans une cuisine voisine, où il y +avait deux ou trois lits semblables à celui où Olivier avait dormi +jadis. Là, le sieur Bates, après avoir ri de tout son coeur, +rendit à Olivier les affreux haillons dont celui-ci avait été si +heureux d'être débarrassé chez M. Brownlow. Le hasard avait voulu +que Fagin les reconnût entre les mains du juif qui les avait +achetés, et cette circonstance l'avait mis sur la trace d'Olivier. + +«Ôte tes beaux habits, dit Charlot; je les donnerai à Fagin, qui +en aura soin. Ah! la bonne farce!» + +Le pauvre Olivier obéit, bien à contre-coeur; maître Bates roula +les vêtements neufs, les mit sous son bras et sortit; il ferma la +porte à clef, et laissa Olivier dans les ténèbres. + +Les éclats de rire de Charlot et la voix de miss Betsy, qui +survint à propos pour jeter de l'eau froide à la figure de son +amie évanouie et la faire revenir à elle, auraient suffi pour +empêcher de dormir bien des gens plus heureux qu'Olivier; mais il +était souffrant et épuisé de fatigue, et bientôt il s'endormit +profondément. + + +CHAPITRE XVII +Olivier a toujours à souffrir de sa mauvaise fortune, qui amène +tout exprès à Londres un grand personnage pour ternir sa +réputation. + + +Il est d'usage au théâtre, dans tout bon mélodrame bien sanglant, +de présenter tour à tour des scènes tragiques et des scènes +comiques entrelardées. On nous montre, gisant sur un grabat, le +héros accablé sous le poids de ses chaînes et de ses malheurs; +puis, à la scène suivante, son écuyer fidèle, ignorant le sort de +son maître, vient égayer l'auditoire par une chanson bouffonne. +Nous voyons avec émotion l'héroïne à la merci d'un baron cruel et +superbe, exposée à perdre l'honneur ou la vie et tirant son +poignard pour sauver l'un au prix de l'autre; et, au moment où +l'intérêt est le plus vivement excité, on entend un coup de +sifflet, et nous voilà transportés tout d'un coup dans la grande +salle d'un château, où un vieux sénéchal, à la chevelure grise, +chante un air joyeux. Ses vassaux font chorus avec lui; ils n'ont +pas autre chose à faire, et s'en vont tous de compagnie, toujours +joyeux, toujours chantant. + +Ces changements de scène nous paraissent ridicules; ils ne sont +pourtant pas aussi invraisemblables que nous pourrions le croire +au premier abord. La vie n'offre-t-elle pas sans cesse des +contrastes de ce genre, ici des fêtes et là un lit de mort; tantôt +le deuil et la tristesse, et tantôt la joie et le plaisir. Mais +alors nous sommes nous-mêmes acteurs, au lieu d'être témoins +passifs des événements, et cela fait une grande différence. Ces +transitions brusques, ces élans subits de colère ou de douleur, +qui ne nous étonnent point sur la scène du monde, nous semblent +ridicules et déplacés, dès que nous sommes réduits au rôle de +simples spectateurs. + +Les soudains changements de scène, de temps et de lieu, ne sont +pas seulement sanctionnés dans les livres par un long usage; ils +sont encore considérés par beaucoup de gens comme étant le grand +art de la composition. Il y a même certains critiques qui +n'estiment le talent d'un auteur qu'en raison des difficultés +qu'il amoncelle autour de ses personnages à la fin de chaque +chapitre. Ce court préambule paraîtra peut-être inutile. En tout +cas, on doit y voir de la part de l'historien une manière délicate +de prévenir ses lecteurs qu'il va les ramener à la ville natale +d'Olivier, et qu'il a de bonnes raisons de leur faire faire ce +voyage. + +Un matin, de très bonne heure, M. Bumble sortit, la tête haute, du +dépôt de mendicité, et se mit à monter la grande rue d'un pas +majestueux. Il était dans l'éclat et la splendeur de sa dignité de +bedeau. Les rayons du soleil levant se jouaient sur son tricorne +et sur son habit, et il tenait sa canne de l'air résolu que +donnent la santé et la puissance. M. Bumble avait toujours la tête +haute, mais ce jour-là plus haute encore que d'habitude. Il y +avait dans son regard quelque chose de profond, et dans sa +démarche une fierté qui annonçait que de graves réflexions, trop +importantes pour être communiquées à personne, traversaient sa +cervelle de bedeau. + +M. Bumble ne s'arrêta pas en route à causer avec les petits +marchands ou autres qui lui adressaient respectueusement la +parole, à peine répondait-il à leurs saluts par un geste rapide. +Il garda cette allure imposante jusqu'à ce qu'il eût gagné la +Ferme, où Mme Mann veillait, avec un soin paroissial sur son petit +troupeau d'enfants pauvres. + +«Au diable le bedeau! dit Mme Mann en entendant M. Bumble secouer +avec impatience la porte du jardin. C'est sans doute lui qui nous +arrive si matin!... Ah! monsieur Bumble, j'étais bien sûre que +c'était vous! quel plaisir vous me faites! Entrez donc, monsieur, +je vous prie.» + +Les premiers mots s'adressaient à Susanne, et les exclamations de +joie à M. Bumble, tandis que la bonne femme ouvrait la porte du +jardin et faisait entrer le bedeau avec empressement et respect. + +«Madame Mann, dit M. Bumble en se laissant tomber lentement dans +un fauteuil, au lieu de s'asseoir brusquement comme un manant; +bonjour, madame Mann. + +- Je vous souhaite le bonjour, monsieur, répondit Mme Mann d'un +air souriant. J'espère que vous vous portez bien, monsieur? + +- Comme ça, madame Mann, répondit M. Bumble. Une vie _paroissiale_ +n'est pas un lit de roses. + +- Ah! monsieur Bumble, à qui le dites-vous?» répondit celle-ci. + +Si les pauvres enfants du dépôt l'eussent entendue parler ainsi, +ils eussent tous fait chorus avec elle. + +«La vie _paroissiale_, madame, continua M. Bumble en donnant un +coup de canne sur la table, est une vie fatigante, agitée, +tourmentée; mais on sait bien que c'est la destinée de tous les +fonctionnaires publics d'être toujours en butte aux persécutions.» + +Mme Mann, sans trop comprendre ce que le bedeau voulait dire par +là, leva toujours les mains au ciel d'un air de compassion et +soupira. + +«Ah! vous avez raison de soupirer, madame Mann!» dit le bedeau. + +Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci poussa un nouveau soupir, +à la grande satisfaction du fonctionnaire qui, réprimant un +gracieux sourire, regarda son tricorne avec un grand sérieux et +dit: + +«Madame Mann, je pars demain pour Londres. + +- Comment, monsieur Bumble! dit celle-ci en reculant de deux pas. + +- Oui, madame, pour Londres, reprit l'inflexible bedeau, je prends +la diligence, et j'emmène avec moi deux pauvres du dépôt, On est +en instance pour les placer ailleurs, et le conseil +d'administration m'a chargé, moi, entendez-vous, madame Mann, de +suivre l'affaire devant les assises de Clerkenwell. Et je me +demande, ajouta-t-il en se redressant, si les assises de +Clerkenwell n'auront pas du fil à retordre avant d'en finir avec +moi. + +- Oh! monsieur, ne soyez pas trop sévère à leur égard, dit +Mme Mann d'un ton doucereux. + +- Ce sera la faute des assises de Clerkenwell, répondit M. Bumble; +et, si elles ne s'en tirent pas à leur honneur, les assises de +Clerkenwell ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes. + +M. Bumble prononça ces mots d'un air si résolu et même si menaçant +que Mme Mann parut effrayée. + +«Et vous prenez la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que +d'habitude on expédiait les pauvres en charrette? + +- Oui, madame Mann, lorsqu'ils sont malades, dit le bedeau; nous +les mettons en charrette découverte, quand il pleut: c'est pour +les empêcher de s'enrhumer. + +- Oh! dit Mme Mann. + +- Quant à ces deux-ci, la concurrence s'en charge et les prend à +bon marché, dit M. Bumble. Ils sont dans un piteux état, et nous +avons calculé que les frais de transport coûteraient deux livres +sterling de moins que les frais d'enterrement... à condition +pourtant que nous puissions les colloquer dans une autre paroisse. +J'espère que nous en viendrons à bout, à moins qu'ils n'aillent +s'aviser de mourir en route, pour nous faire enrager. Ha! ha!» + +M. Bumble se mit à rire; mais ses yeux rencontrèrent son tricorne +et il reprit son air grave. + +«N'oublions pas les affaires, madame, dit le bedeau; voici +l'allocation mensuelle que vous accorde la paroisse.» + +M. Bumble tira de son portefeuille quelques pièces d'argent +roulées dans du papier, et demanda un reçu que Mme Mann écrivit +aussitôt. + +«C'est un vrai griffonnage, dit-elle; mais c'est en règle tout de +même. Merci, monsieur Bumble; bien obligée, monsieur.» + +Celui-ci répondit par un léger signe de tête aux révérences de +Mme Mann, et demanda des nouvelles des enfants. + +«Les chers petits trésors! dit Mme Mann d'une voix émue; ils se +portent à merveille, sauf deux qui sont morts la semaine dernière, +et le petit Richard qui est malade. + +- Est-ce qu'il ne va pas mieux?» demanda le bedeau. + +Mme Mann hocha la tête. + +«C'est un enfant qui a de mauvaises dispositions, une nature +vicieuse, un caractère rebelle, ajouta M. Bumble d'un air +courroucé. Où est-il? + +- Je vais vous l'amener à l'instant, monsieur, répondit Mme Mann. +Richard! Richard! arrivez vite.» + +Elle trouva bientôt l'enfant, lui fit mettre la figure sous la +pompe, et l'essuya avec sa robe; puis il comparut devant +l'imposant M. Bumble. + +Il était pâle et maigre; il avait les joues creuses, et de grands +yeux brillants. Le misérable uniforme de la paroisse, cette livrée +de la misère, flottait sur son corps débile, et ses petits membres +étaient rabougris comme ceux d'un vieillard. + +Tel était le pauvre enfant qui tremblait sous le regard de +M. Bumble, sans oser lever les yeux, et craignait d'entendre la +voix du bedeau. + +«Voulez-vous bien regarder monsieur, entêté que vous êtes?» dit +Mme Mann. + +L'enfant leva timidement la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux +de M. Bumble. + +«Eh! bien, enfant de paroisse, qu'y a-t-il pour votre service? +demanda M. Bumble en prenant, fort à propos, un ton goguenard. + +- Rien, monsieur, répondit celui-ci d'une voix tremblante. + +- Je le crois bien, dit Mme Mann après avoir ri de tout son coeur +de la saillie du bedeau. Vous n'avez besoin de rien, je pense. + +- Je voudrais bien... balbutia l'enfant. + +- Comment! interrompit la femme; vous allez dire que vous avez +besoin de quelque chose, petit misérable? + +- Un instant, madame Mann, un instant! dit le bedeau en levant la +main d'un air d'autorité. Que demandez-vous, monsieur? + +- Je voudrais bien, balbutia l'enfant, que quelqu'un consentit à +m'écrire quelques mots sur un morceau de papier, à le plier, à le +cacheter et à le garder quand je serai sous terre. + +- Que veut dire par là cet enfant? s'écria M. Bumble sur lequel le +ton suppliant et l'air souffreteux de Richard avaient fait quelque +impression, tout endurci qu'il était à de tels spectacles. +Qu'entendez-vous par là, monsieur? + +- Je voudrais, reprit l'enfant, laisser quelques mots d'amitié au +pauvre Olivier Twist, et lui faire savoir combien j'ai pleuré en +songeant qu'il errait à l'aventure, pendant les nuits sombres, +sans personne qui vînt à son aide... Et je voudrais aussi lui +dire, ajouta l'enfant d'un ton suppliant en joignant ses petites +mains, que je suis content de mourir jeune; car peut-être, si je +vivais longtemps, ma petite soeur, qui est au ciel, m'oublierait +ou ne me reconnaîtrait plus: il vaut bien mieux que nous nous +retrouvions bientôt là-haut.» + +M. Bumble, très étonné, considéra le petit orateur des pieds à la +tête, et s'adressant à Mme Mann: + +«Ils sont tous taillés sur le même modèle, dit-il; cet effronté +d'Olivier les a tous démoralisés. + +- Qui eût pu s'en douter, monsieur? dit Mme Mann, en levant les +mains au ciel, et en regardant Richard de travers. Je n'ai jamais +vu un petit misérable si endurci! + +- Emmenez-le, madame! dit M. Bumble d'un ton d'autorité; je serai +forcé de rendre compte de cela au conseil d'administration, madame +Mann. + +- J'espère que ces messieurs comprendront qu'il n'y a pas là de ma +faute? dit Mme Mann en pleurnichant. + +- Soyez tranquille, madame, ils seront exactement mis au courant +de l'affaire, dit M. Bumble avec emphase. Tenez, emmenez cet +enfant; sa présence me fait mal.» + +Richard fut emmené sur-le-champ et mis sous clef dans la cave au +charbon; quelques instants après, M. Bumble sortit pour aller +faire ses préparatifs de voyage. + +Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, après avoir changé +son tricorne contre un chapeau rond, et s'être bien enveloppé +d'une grande redingote bleue, garnie d'un capuchon, prit place sur +l'impériale de la diligence, en compagnie de deux criminels dont +l'administration voulait se défaire. Il arriva à Londres sans +autre désagrément que la détestable tenue des deux pauvres, +lesquels s'obstinaient à grelotter, et à se plaindre du froid, de +manière à faire dire à M. Bumble qu'ils lui donnaient le frisson, +et qu'il était gelé malgré sa grande redingote. + +Après s'être débarrassé pour la nuit de ces êtres désagréables, le +bedeau s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et +dîna modestement de quelques tranches de boeuf rôti, à la sauce +aux huîtres, qu'il arrosa d'une bouteille de porter. Puis il +approcha sa chaise du feu, posa sur la cheminée un verre de grog, +et, après quelques réflexions morales sur la tendance coupable +qu'ont les hommes à murmurer et à se plaindre, il se disposa à +lire le journal tout à son aise. + +Le premier article qui lui tomba sous les yeux était l'avis +suivant: + +_Cinq guinées de récompense._ + +_Un jeune garçon, nommé Olivier Twist, a disparu, jeudi soir, de +son domicile à Pentonville, et depuis lors on ne sait ce qu'il est +devenu: la récompense ci-dessus sera accordée à quiconque fournira +des renseignements qui puissent faire retrouver ledit Olivier +Twist, ou qui jettent quelque lumière sur son histoire, que +l'auteur du présent avis a le plus grand intérêt à connaître._ + +Venaient ensuite le signalement exact d'Olivier, avec les plus +minutieux détails sur son costume et sur toute sa personne, et +enfin, le nom et l'adresse de M. Brownlow. + +Le bedeau ouvrit de grands yeux, lut et relut trois fois cet avis +lentement et attentivement; cinq minutes après, il se dirigeait +vers Pentonville, sans avoir seulement pris le temps d'avaler son +grog. + +«M. Brownlow est-il chez lui?» demanda-t-il à la servante qui vint +lui ouvrir. + +À cette question, celle-ci fit la réponse ordinaire et évasive: Je +n'en sais rien; de la part de qui venez-vous?» + +M. Bumble n'eut pas plutôt prononcé le nom d'Olivier et expliqué +le motif de sa visite, que Mme Bedwin, qui écoutait de la porte de +la salle, se précipita hors d'haleine dans l'allée. + +«Entrez, entrez, dit-elle; je savais bien que nous aurions de ses +nouvelles, le pauvre enfant! j'en étais sûre! je l'avais bien +dit!» + +Tout en parlant ainsi, la bonne vieille dame rentra dans la salle +avec précipitation, se jeta sur un sofa et fondit en larmes; +tandis que la servante, qui n'était pas aussi impressionnable, +courait prévenir M. Brownlow et revenait prier M. Bumble de la +suivre. + +Elle l'introduisit dans le petit cabinet où se trouvaient +M. Brownlow et son ami M. Grimwig, assis à une table avec des +verres devant eux. + +«Un bedeau! s'écria ce dernier en voyant entrer M. Bumble; c'est +un bedeau de paroisse! j'en mangerais ma tête. + +- Ayez la bonté de ne pas nous interrompre en ce moment, dit +M. Brownlow. Veuillez vous asseoir,» ajouta-t-il en s'adressant à +M. Bumble. + +Celui-ci obéit, très étonné des manières originales de M. Grimwig; +M. Brownlow plaça la lampe de manière à voir en plein la figure de +bedeau, et dit avec un peu d'impatience: + +«Vous avez sans doute là, monsieur, l'avis que j'ai fait insérer +dans les journaux. + +- Oui, monsieur, dit M. Bumble. + +- Et vous êtes bedeau de profession, n'est-ce pas! demanda +M. Grimwig. + +- Je suis bedeau de paroisse, messieurs, répondit M. Bumble avec +orgueil. + +- C'est cela, observa M. Grimwig à l'oreille de son ami; j'en +étais sûr, sa grande redingote sent la paroisse; c'est un bedeau +tout craché.» + +M. Brownlow fit un léger signe de tête pour imposer silence à son +ami, et continua: + +«Savez-vous ce qu'est devenu ce pauvre enfant? + +- Pas plus que vous, répondit M. Bumble. + +- Eh bien! que savez-vous sur son compte? demanda le vieux +monsieur. Parlez, mon ami, si vous savez quelque chose; que savez- +vous de lui? + +- Vous n'avez probablement rien de bon à en dire?» observa +M. Grimwig d'un air moqueur, en considérant attentivement la +contenance du bedeau. + +M. Bumble ne se le fit pas dire deux fois et hocha la tête d'un +air profond. + +«Voyez-vous!» dit M. Grimwig en regardant son ami d'un air +triomphant. + +M. Brownlow considérait avec appréhension la mine rengorgée du +bedeau, et lui demanda d'exposer, aussi brièvement que possible, +tout ce qu'il savait sur le compte d'Olivier. + +M. Bumble posa son chapeau à terre, déboutonna sa redingote, se +croisa les bras, rejeta sa tête en arrière, et, après quelques +moments de réflexion, commença son récit. + +Il serait superflu de rapporter ici les propres paroles du bedeau, +qui mit bien vingt minutes à discourir. En résumé, il dit +qu'Olivier était un enfant trouvé, né de parents obscurs et +pervers; que depuis sa naissance il n'avait montré qu'hypocrisie, +ingratitude et méchanceté; qu'il avait terminé son court séjour +dans sa ville natale en essayant d'assassiner lâchement un garçon +inoffensif, et qu'il s'était sauvé la nuit de la maison de son +maître. À l'appui de ses assertions, M. Bumble étala sur la table +les papiers qu'il avait apportés avec lui; puis, se croisant les +bras de nouveau, il attendit les observations de M. Brownlow. + +«Je crains bien que tout cela ne soit que trop vrai, dit le vieux +monsieur avec tristesse, après avoir examiné les papiers. Voici +cinq guinées pour vos renseignements; mais, j'aurais volontiers +donné le triple de cette somme pour qu'ils fussent favorables à +l'enfant.» + +Il est vraisemblable que, si M. Bumble eût su cela plus tôt, il +aurait donné à sa petite histoire une tout autre couleur. Mais +maintenant, il était trop tard; il fit un profond salut, empocha +les cinq guinées et sortit. + +Pendant quelques minutes M. Brownlow se promena en long et en +large dans la chambre, d'un air si attristé par le récit du +bedeau, que M. Grimwig renonça à le contrarier plus longtemps. +Enfin il s'arrêta et agita violemment la sonnette. + +«Madame Bedwin, dit M. Brownlow en voyant entrer la femme de +charge, cet enfant, cet Olivier, est un imposteur. + +- C'est impossible, monsieur, tout à fait impossible, dit la +vieille dame avec énergie. + +- Je vous répète que c'est un imposteur, reprit le vieux monsieur +avec rudesse. Que signifie votre: «C'est impossible?» Nous venons +d'apprendre toute son histoire depuis sa naissance, et il n'a +jamais été qu'un méchant petit garnement. + +- On ne me fera jamais croire cela, monsieur, répondit la vieille +dame avec fermeté. + +- Vous autres vieilles femmes, vous ne croyez qu'aux charlatans et +aux contes à dormir debout, murmura M. Grimwig. Il y a longtemps +que je savais à quoi m'en tenir. Pourquoi ne m'avoir pas consulté +dès le principe? Vous l'auriez fait, je suppose, s'il n'avait pas +eu la fièvre. Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas? +Intéressant! quelle pitié! + +- Monsieur, répliqua Mme Bedwin indignée, c'était un enfant +aimant, doux et reconnaissant; je connais bien les enfants peut- +être, depuis quarante ans que j'en vois, et les gens qui ne +peuvent en dire autant feraient mieux de se taire; c'est mon +opinion.» + +Ceci allait tout droit à l'adresse de M. Grimwig, qui était resté +garçon; mais il se contenta de répondre par un sourire, et la +vieille dame allait probablement continuer sa harangue, quand +M. Brownlow lui imposa silence. + +«Taisez-vous! dit-il, en feignant une irritation qu'il était loin +de ressentir; que je n'entende jamais le nom de cet enfant! C'est +pour vous dire cela que j'ai sonné. Jamais, entendez-vous, jamais, +sous aucun prétexte. Vous pouvez vous retirer, madame Bedwin, +Souvenez-vous que je veux être obéi.» + +Il y eut ce soir là des coeurs bien tristes chez M. Brownlow. +Quant à Olivier, il était en proie à la plus vive douleur, en +pensant à ses bons amis de Pentonville; heureusement pour lui, il +ignorait ce que leur avait conté le bedeau; car il en serait mort +de désespoir. + + +CHAPITRE XVIII +Comment Olivier passait son temps dans la société de ses +respectables amis. + + +Le lendemain vers midi, après que le Matois et maître Bates furent +sortis pour vaquer à leurs occupations ordinaires, M. Fagin saisit +l'occasion de faire à Olivier un long sermon sur l'affreux péché +d'ingratitude, et lui montra clairement qu'il s'en était rendu +coupable au premier chef, d'abord en s'éloignant volontairement de +la société de ses amis, qu'il avait plongés dans l'inquiétude, et +ensuite en essayant de leur échapper de nouveau, après qu'ils +avaient pris tant de peine et dépensé tant d'argent pour le +retrouver. M. Fagin insista surtout sur l'hospitalité qu'il avait +donnée à Olivier, et sur l'amitié qu'il lui avait témoignée; il +lui fit sentir que, sans cette assistance, il serait probablement +mort de faim; puis il lui raconta l'effrayante histoire d'un jeune +garçon qu'il avait secouru par charité, dans des circonstances +semblables, mais qui s'était montré indigne de sa confiance, avait +manifesté le désir d'entrer en relations avec la police, et avait +malheureusement fini par se faire pendre un beau matin à Old- +Bailey. Le juif ne chercha pas à dissimuler la part qu'il avait +prise à cette catastrophe; mais il déplora, les larmes aux yeux, +la cruelle nécessité à laquelle l'avait réduit le jeune homme en +question, lequel, par sa mauvaise tête et sa conduite perfide, +avait rendu ce fâcheux dénoûment indispensable à la sécurité de +lui Fagin et de ses intimes amis. + +Le juif finit sa harangue par la description peu flatteuse des +désagréments de la potence, et, d'un ton affable et poli, déclara +qu'il avait l'espoir de n'être jamais forcé de soumettre Olivier +Twist à cette fâcheuse opération. + +En écoutant M. Fagin, le petit Olivier tremblait de tous ses +membres, bien qu'il ne comprit qu'imparfaitement les sinistres +menaces contenues dans ces paroles. Il savait par expérience que +la justice pouvait confondre l'innocent avec le coupable, quand +par hasard elle les trouvait de compagnie; en se rappelant la +nature ordinaire des altercations de Fagin avec M. Sikes, il fut +porté à croire que déjà le juif avait plus d'une fois mis à +exécution son plan pour réprimer les indiscrétions et faire +disparaître les personnes trop communicatives. Il avait déjà saisi +certaines allusions à quelque ancienne machination de ce genre. Il +leva timidement les yeux, et rencontra le regard scrutateur du +juif; il comprit que sa pâleur et son effroi n'avaient pas échappé +au vieux scélérat, qui semblait même y prendre plaisir. + +Un affreux sourire passa sur le visage de Fagin; il donna à +Olivier une petite tape sur la tête, et lui dit que, s'il était +bien tranquille et se mettait à la besogne, ils deviendraient une +paire d'amis; puis il prit son chapeau, endossa une vieille +redingote rapiécée, et sortit en fermant derrière lui la porte à +double tour. + +Pendant toute cette journée et pendant les jours suivants, Olivier +resta seul, depuis le matin de bonne heure jusqu'à minuit. + +Abandonné pendant de longues heures à ses pensées, il se reportait +sans cesse vers ses bons amis de Pentonville, et songeait avec +amertume à la fâcheuse opinion qu'ils devaient avoir de lui. Au +bout d'une semaine, le juif ne ferma plus à clef la porte de la +chambre, et Olivier eut la liberté de rôder dans la maison. + +C'était un triste séjour. Les pièces du haut étaient garnies de +grands panneaux de boiserie, avec de larges portes, et des +corniches qui, bien que noircies par le temps et couvertes de +poussière, laissaient apercevoir des sculptures variées. Olivier +en conclut que jadis, longtemps avant la naissance du juif, cette +maison avait appartenu à des gens d'une classe plus élevée, et que +peut-être, tout affreuse et délabrée qu'elle était maintenant, +elle avait été alors une demeure joyeuse et élégante. Des +araignées avaient tendu leurs toiles à tous les angles des murs et +le long des plafonds; quelquefois, tandis qu'Olivier arpentait +doucement la chambre, une souris se mettait à trotter sur le +plancher, et se sauvait épouvantée dans son trou: c'étaient là les +seuls êtres vivants qu'il put voir ou entendre; souvent, quand la +nuit tombait, et qu'il était fatigué d'errer de chambre en +chambre, il allait se blottir dans un coin de l'allée qui donnait +sur la rue, pour être aussi près que possible de la société des +vivants, et il restait là, l'oreille tendue, à compter les heures +jusqu'au retour du juif et de ses élèves. + +Dans toutes les chambres, les volets vermoulus des fenêtres +étaient soigneusement fermés, et les barreaux qui les retenaient +étaient fortement vissés dans le bois; le jour ne pénétrait que +par quelques trous ronds: ce qui donnait aux appartements un +aspect encore plus sinistre, et les peuplait d'ombres bizarres. Il +y avait, il est vrai, dans un grenier du fond, une fenêtre sans +volets, et garnie de barreaux rouillés; souvent Olivier venait s'y +installer pendant des heures entières, et regardait au loin d'un +air pensif; mais il ne pouvait voir qu'une masse confuse de toits +et de cheminées noires; quelquefois, pourtant, une vieille tête +grise se montrait aux combles d'une maison éloignée; mais elle +disparaissait aussitôt D'ailleurs, comme la fenêtre de +l'observatoire d'Olivier était condamnée, et que les carreaux +étaient obscurcis par une épaisse couche de poussière et de suie, +il pouvait à peine distinguer au travers les objets extérieurs; +mais, quant à essayer de se faire voir ou entendre, autant eût +valu pour lui être niché dans la boule qui surmonte la cathédrale +de Saint-Paul. + +Un jour que le Matois et maître Bates devaient passer la soirée +dehors, le premier de ces jeunes filous se mit en tête d'apporter +à sa toilette plus de soin que de coutume; il n'avait pas souvent, +il faut le dire, de faiblesse de ce genre; en conséquence, il +daigna ordonner à Olivier de lui venir en aide. + +Celui-ci était trop enchanté de se rendre utile, trop heureux +aussi de voir des visages humains quelque désagréables qu'ils +fussent, et trop désireux de se concilier l'affection de ceux qui +l'entouraient, quand il pouvait le faire honnêtement, pour hésiter +un instant à se plier à la volonté du Matois; celui-ci s'assit sur +la table, et Olivier, mettant un genou en terre, se mit à cirer +les bottes de M. Dawkins, ce que ce dernier appelait _se faire +vernir les trotteuses_. + +Soit que le Matois éprouvât ce sentiment de liberté et +d'indépendance que ressent tout animal raisonnable, quand il est +assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe, balançant +mollement une jambe, tout en faisant cirer ses bottes qu'il n'a +pas eu la peine d'ôter et qu'il n'aura pas l'ennui de remettre; +soit que la bonté du tabac éveillât sa sensibilité, ou, que la +bonne qualité de la bière influât sur son humeur, il s'abandonna à +un élan d'enthousiasme qui contrastait singulièrement avec son +caractère habituel; d'un air pensif il abaissa ses regards sur +Olivier, puis, levant la tête, il dit avec un soupir, moitié à +part et moitié à maître Bates: + +«Quel dommage qu'il ne soit pas du métier! + +- Ah! oui, dit Charlot Bates; il refuse son bonheur.» + +Le Matois poussa encore un soupir et reprit sa pipe. Charlot en +fit autant, et tous deux fumèrent en silence pendant quelques +instants. + +«Je parie que tu ne sais seulement pas ce que c'est que le métier? +dit le Matois d'un air de pitié. + +- Je crois que si, répondit Olivier en levant vivement la tête! +cela veut dire vol... C'est ce que vous faites, n'est-ce pas? +demanda-t-il en se reprenant. + +- Oui, répondit le Matois, et j'aurais honte de faire autre +chose.» En même temps il mit son chapeau sur l'oreille d'un air +tapageur, et regarda maître Bates comme pour l'inviter à dire le +contraire, s'il l'osait. «Oui, c'est mon métier; et c'est celui de +Charlot, et de Fagin, et de Sikes, et de Nancy, et de Betty, de +nous tous tant que nous sommes, à commencer par Fagin et à finir +par le chien, qui ferme la marche. + +- Et qui est le moins disposé à trahir, ajouta Charlot Bates. + +- Ce n'est pas lui, dit le Matois, qui s'aviserait d'aboyer au +banc des témoins et d'aller se compromettre; on pourrait bien l'y +attacher et le laisser quinze jours sans manger, qu'il ne +bougerait pas. + +- Il s'en garderait bien; il n'y a pas de danger, observa Charlot. + +- C'est un drôle de chien, poursuivit le Matois; quand il est en +société, comme il regarde d'un air menaçant quiconque se met à +rire ou à chanter! Avec ça qu'il ne grogne pas quand il entend +jouer du violon, et qu'il ne déteste pas les chiens de toute autre +espèce! Non, il se gêne! + +- C'est, ma foi, un parfait chrétien,» dit Charlot. + +Maître Bates voulait seulement dire par là que c'était un chien +doué de toutes les qualités, et ne songeait pas que cette remarque +offrait un autre sens également juste: car il y a bien des hommes +et des femmes qui se donnent pour de parfaits chrétiens, et qui ne +ressemblent pas mal au chien de M. Sikes. + +«C'est bon, c'est bon, dit le Matois en revenant au sujet de la +conversation; ceci n'a rien à faire avec le jeune nigaud ici +présent. + +- C'est vrai, dit Charlot. Olivier, pourquoi ne te mets-tu pas au +service de Fagin? + +- Ta fortune serait faite, ajouta le Matois en riant. + +- Tu vivrais de tes rentes, et tu ferais le monsieur, comme c'est +mon intention, à Pâques ou à la Trinité. + +- Cela ne me plaît pas, répondit timidement Olivier; je voudrais +bien qu'on me permît de m'en aller. J'aimerais mieux m'en aller. + +- Et Fagin aime mieux que tu restes,» répliqua Charlot. + +Olivier ne le savait que trop; mais, jugeant dangereux de +s'expliquer plus clairement, il soupira et se remit à cirer les +bottes du Matois. + +«Allons donc! s'écria celui-ci; tu n'as donc pas de coeur, pas +d'amour-propre? Est-ce que tu voudrais vivre aux dépens de tes +amis? + +- Oh! fi donc! dit maître Bates en tirant deux ou trois foulards +de sa poche et en les jetant dans une armoire, ce serait ignoble. + +- Quant à moi, je ne pourrais pas vivre comme ça, dit le Matois de +l'air du plus profond dédain. + +- Ça n'empêche pas que vous abandonnez vos amis, dit Olivier avec +un léger sourire, et que vous les laissez punir à votre place. + +- Quant à cela, répondit le Matois, c'était par pure considération +pour Fagin, parce que les mouchards savent que nous travaillons +avec lui; et, si nous n'avions pas déguerpi, il aurait pu lui en +cuire. C'était là le seul motif, n'est-ce pas Charlot?» + +Maître Bates fit un signe d'assentiment, et allait répondre, quand +tout à coup le souvenir de la fuite d'Olivier lui revint à +l'esprit et le fit pouffer de rire; il avala la fumée de sa pipe, +et resta cinq minutes au moins à tousser et à frapper du pied. + +«Tiens, regarde-moi ça, dit le Matois en tirant de sa poche une +poignée de schillings et de pence, voila ce qui s'appelle mener +une jolie existence! Et à quel jeu gagne-t-on tout cela? Il ne +tient qu'à toi de l'apprendre. Le trésor où j'ai pris cet argent +n'est pas encore à sec, va. Et tu ne veux pas en avoir autant, +idiot que tu es! + +- C'est bien laid, n'est-ce pas, Olivier? demanda Charlot. Il +finira par se faire accrocher, n'est-ce pas? + +- Je ne comprends pas, répondit Olivier. + +-- Voici à peu près ce que c'est,» dit Charlot. En même temps il +saisit un bout de sa cravate, et, le tenant en l'air, il pencha sa +tête sur son épaule, et fit craquer ses dents d'une manière +singulière, montrant, par cette pantomime expressive, que se faire +accrocher ou se faire pendre était une seule et même chose. «Tu +comprends maintenant, dit Charlot; mais vois donc, Jack, comme il +me regarde d'un air ébahi... Je n'ai jamais vu pareille innocence! +il me fera mourir à force de rire, c'est sûr.» + +Et maître Bates, après avoir ri aux larmes, reprit sa pipe et se +remit à fumer. + +«Tu n'as pas été bien éduqué, Olivier, dit le Matois en regardant +ses bottes avec satisfaction, quand Olivier les eut rendues bien +luisantes; Fagin fera quelque chose de toi pourtant, ou tu serais +le premier qui ne répondrait pas par ses progrès à l'habileté de +sa direction; tu ferais mieux de te mettre tout de suite à la +besogne, car tu en viendras toujours là un jour ou l'autre, sans +même t'en douter, et en attendant tu perds ton temps.» + +Maître Bates appuya cet avis de force réflexions morales de son +cru; ensuite son ami M. Dawkins et lui entamèrent un long dialogue +sur les mille agréments de la vie qu'ils menaient; ils +insinuèrent, à plusieurs reprises, à Olivier, que le meilleur +parti qu'il eût à prendre était de mériter au plus vite la +bienveillance de Fagin, en s'y prenant comme eux-mêmes l'avaient +fait. + +«Et mets-toi bien dans la cervelle, dit le Matois en entendant le +juif ouvrir la porte, que si tu n'escamotes pas des toquantes... + +- À quoi bon lui parler ainsi? remarqua maître Bates; il ne +comprend seulement pas ce que cela veut dire. + +- Si tu n'escamotes pas des montres et des foulards, reprit le +Matois en se servant d'expressions à la portée d'Olivier, d'autres +le feront; tant pis pour ceux qui se les laissent prendre, et tant +pis pour toi aussi; il n'en revient pas un sou de plus à personne, +excepté à celui qui met la main dessus; et tu as autant de droit +que celui-là à t'en emparer. + +- Sans doute, sans doute, dit le juif qui était entré sans +qu'Olivier l'aperçût; c'est tout simple, mon ami, tu peux en +croire le Matois sur parole; ah! ah! en voilà un qui entend à +merveille le catéchisme de sa profession!» + +Tout en donnant ainsi son assentiment aux beaux raisonnements du +Matois, le vieux juif se frottait les mains d'un air de +satisfaction, et s'applaudissait des talents de son élève. + +La conversation en resta là, car le Juif était rentré en compagnie +de miss Betty et d'un monsieur qu'Olivier n'avait pas encore vu, +mais que le Matois salua du nom de Tom Chitling. + +M. Chitling était plus âgé que le Matois et comptait environ dix- +huit printemps; mais il avait, à l'égard de son jeune confrère, un +ton de déférence qui semblait indiquer qu'il se reconnaissait un +peu inférieur à lui en génie et en habileté dans l'exercice de sa +profession. Il avait de petits yeux qu'il clignait sans cesse, et +la figure gravée de petite vérole. Une casquette de loutre, une +veste de gros drap brun, un méchant pantalon de futaine et un +tablier, composaient tout son costume; à dire vrai, sa garde-robe +n'était plus présentable; mais il s'excusa près de la compagnie en +disant qu'il avait fini son temps depuis une heure à peine, et +qu'ayant toujours porté le costume réglementaire, depuis six +semaines, il n'avait pas eu le loisir de s'occuper de ses effets, +M. Chitling ajouta, d'un ton très courroucé, qu'on avait adopté +là-bas un nouveau système de fumigation pour les vêtements, +système infernal et inconstitutionnel, qui les brûlait sans qu'on +eût aucun recours contre une telle injustice; il s'éleva aussi +avec force contre l'usage adopté de couper les cheveux des gens, +et déclara cette mesure absolument illégale; enfin il termina ses +observations en affirmant que, pendant quarante-deux mortelles +journées de travail forcé, il n'avait pas avalé une goutte de +n'importe quoi, et qu'il consentait à être empalé, s'il n'avait +pas le gosier aussi sec qu'un four à chaux. + +«Olivier, demanda le juif, tandis que les jeunes filous mettaient +sur la table une bouteille d'eau-de-vie, d'où penses-tu qu'arrive +monsieur? + +- Je... ne sais pas, monsieur, répondit l'enfant. + +- Qu'est-ce que c'est que celui-là? demanda Tom Chitling en jetant +sur Olivier un regard de dédain. + +- Un de mes jeunes amis, mon cher, répliqua le juif. + +- Eh. bien! il a de la chance, dit le jeune homme en regardant +Fagin d'un air d'intelligence; ne t'inquiète pas de savoir d'où je +viens, mon garçon. Tu prendras assez vite le même chemin, j'en +gagerais bien un écu.» + +Les jeunes voleurs rirent de cette saillie, et, après quelques +plaisanteries sur le même sujet, ils échangèrent avec Fagin +quelques mots à voix basse, et quittèrent la chambre. + +Après avoir causé un instant tête à tête, le nouveau venu et Fagin +allèrent s'asseoir auprès du feu. Le juif dit à Olivier de venir +prendre place près de lui, et fit tomber la conversation sur les +sujets les plus propres à intéresser ses auditeurs. Il s'étendit +sur les grands avantages du métier, sur l'habileté du Matois, la +bonne humeur de Charlot Bates et la libéralité de lui, Fagin. +Quand il eut épuisé tous ces sujets, comme M. Chitling tombait de +fatigue (effet ordinaire d'un séjour de quelques semaines à la +maison de correction), miss Betty se retira, et la société se +sépara pour aller dormir. + +À partir de ce jour, Olivier ne resta presque jamais seul; il fut +continuellement en rapport avec les deux jeunes filous, qui +jouaient chaque matin avec le juif à leur jeu favori; était-ce +pour les rendre plus adroits, ou pour former peu à peu Olivier? à +cela M. Fagin eût pu répondre mieux que personne. Parfois le vieux +scélérat leur contait des histoires d'escroquerie de sa jeunesse, +d'une manière si plaisante et si originale, qu'Olivier ne pouvait +s'empêcher de rire de tout son coeur, et de montrer qu'en dépit de +la délicatesse de ses sentiments, il prenait plaisir à ces récits. + +En un mot, le vieux misérable tenait l'enfant dans ses filets; +après l'avoir amené, par la solitude et la tristesse, à préférer +une société quelconque à l'isolement dans cet affreux séjour, sans +autre passe-temps que ses tristes pensées, il versait peu à peu +dans son coeur le poison sur lequel il comptait pour le corrompre +et le souiller à tout jamais. + + +CHAPITRE XIX. +Discussion et adoption d'un plan de campagne. + + +Par une nuit sombre, pluvieuse et froide, le juif, après avoir +boutonné jusqu'au haut sa grande redingote, et relevé le collet +sur ses oreilles de manière à cacher le bas de sa figure, sortit +de son affreuse tanière. Il s'arrêta un instant sur le seuil, +tandis que, derrière lui, on fermait soigneusement la porte à clef +et qu'on poussait les verrous; il prêta l'oreille pour s'assurer +que ses élèves s'acquittaient bien de ces mesures de prudence, et, +quand il n'entendit plus le bruit de leurs pas, il s'éloigna au +plus vite. + +La maison où l'on avait conduit Olivier était dans le voisinage de +Whitechapel. Arrivé au coin de la rue, le juif s'arrêta de +nouveau, jeta autour de lui un regard défiant, puis passa de +l'autre côté, et se dirigea vers Spitalfields. + +Une boue épaisse couvrait le pavé; les rues étaient plongées dans +le brouillard; la pluie tombait lentement, l'air était froid, le +sol glissant: c'était, en un mot, une nuit faite exprès pour un +promeneur tel que le juif. Tandis qu'il cheminait à pas de loup, +rasant les murailles ou se dissimulant sous l'auvent des +boutiques, l'affreux vieillard ressemblait à un hideux reptile +sorti de la fange et des ténèbres, et rampant dans l'ombre, à la +recherche d'une nourriture immonde. + +Il parcourut un grand nombre de rues étroites et tortueuses, +jusqu'à ce qu'il eût atteint Bethnal-Green; puis, tournant tout à +coup à gauche, il s'engagea dans un dédale de petites rues sales, +comme on en trouve tant dans ce quartier populeux de Londres. + +Le juif semblait du reste trop bien connaître les lieux qu'il +traversait, pour éprouver la moindre difficulté à s'orienter, +malgré l'obscurité, au milieu de ce labyrinthe; il parcourut à +grands pas nombre de passages et d'allées, et s'engagea enfin dans +une rue mal éclairée par un unique réverbère, placé à l'autre +bout. Il frappa à la porte d'une maison, et, après avoir échangé +quelques mots à voix basse avec la personne qui vint lui ouvrir, +il monta l'escalier. + +Au moment où il toucha le loquet de la porte, un chien gronda, et +on entendit une voix d'homme demander: «Qui va là?» + +- C'est moi, Guillaume, rien que moi, dit le juif en jetant un +coup d'oeil dans la chambre. + +- Entrez, dit Sikes, Couche là, vilaine bête! Tu ne reconnais donc +plus le diable, quand il a sa grande redingote.» + +L'accoutrement de Fagin avait sans doute induit le chien en +erreur: car, dès que le juif eut déboutonné sa redingote et l'eut +posée sur le dos d'une chaise, l'animal regagna son coin en +remuant la queue, montrant par là qu'il était aussi satisfait que +possible. + +«Eh bien! dit Sikes. + +- Eh bien, mon ami? répondit le juif. Ah! bonjour Nancy.» + +Le juif s'adressa à la jeune fille avec un certain embarras, et +comme s'il doutait de l'accueil qu'elle lui ferait; car c'était la +première fois qu'il la voyait depuis qu'elle avait pris parti pour +Olivier. Mais ses doutes, s'il en avait, furent bientôt dissipés +par la conduite de Nancy à son égard; elle retira ses pieds du +garde-feu, recula sa chaise, et dit à Fagin d'avancer la sienne; +car la nuit était glaciale. + +«Il fait bien froid, Nancy, ma bonne, dit le juif en chauffant ses +mains ridées; il y a de quoi vous glacer jusqu'aux os, ajouta-t-il +en portant la main à son côté gauche. + +- Il faudrait un fameux froid pour vous pénétrer jusqu'au coeur, +dit M. Sikes. Nancy, donne-lui quelque chose à boire. Dépêche-toi, +mille tonnerres! Il y a de quoi tomber malade, rien qu'à voir +grelotter cette vieille carcasse, cet affreux spectre qui a l'air +d'être sorti tout à l'heure de son tombeau.» + +Nancy se hâta de prendre une bouteille dans une armoire qui en +contenait un grand nombre, de formes diverses et probablement +pleines de toute sorte de liqueurs. Sikes remplit un verre d'eau- +de-vie, et invita le juif à le vider. + +«Assez comme cela, Guillaume, merci, dit le juif en posant le +verre après y avoir seulement touché du bout des lèvres. + +- Comment! est-ce que vous avez peur que nous ne vous fassions +votre affaire? demanda Sikes en regardant fixement le juif. Fi +donc!» + +M. Sikes, de l'air le plus méprisant, prit le verre, et jeta dans +les cendres la liqueur qu'il contenait, puis le remplit pour lui- +même, et le vida d'un trait. + +Pendant ce temps, le juif promenait ses regards autour de la +chambre, non par curiosité, car il la connaissait depuis +longtemps, mais avec cette expression inquiète et soupçonneuse qui +lui était naturelle. Elle était pauvrement meublée, et les objets +contenus dans l'armoire indiquaient seuls qu'elle n'était pas +occupée par un ouvrier. Rien ne pouvait éveiller de soupçons, sauf +deux ou trois gros gourdins placés dans un coin, et un casse-tête +accroché au-dessus de la cheminée. + +«Allons, dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant, je +suis à vous. + +- Pour causer d'affaires, hein? demanda le juif. + +- Oui, pour causer d'affaires, répondit Sikes. Ainsi, dites ce que +vous avez à dire. + +- Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume, dit le juif en +rapprochant sa chaise et en parlant très bas. + +- Oui; eh bien, quoi? demanda Sikes. + +- Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher, reprit le +juif. N'est-ce pas, Nancy, qu'il sait bien ce que je veux dire? + +- Non, il n'en sait rien, dit ironiquement M. Sikes, ou il ne veut +pas le savoir, ce qui est tout comme; parlez, et appelez les +choses par leur nom. Allez-vous rester longtemps à cligner de +l'oeil, à barguigner et à parler par énigmes, comme si ce n'était +pas vous qui avez eu la première pensée de ce vol? expliquez-vous, +que diable! + +- Paix, paix, Guillaume! dit le juif, qui avait essayé inutilement +de modérer l'indignation de M. Sikes; on pourrait nous entendre, +mon cher, on pourrait nous entendre. + +- Eh bien! qu'on nous entende! répliqua Sikes; que m'importe?» + +Il comprit pourtant que cela importait, car il baissa le ton en +prononçant ces mots et redevint plus calme. + +«Allons, allons, dit le juif d'un air doucereux, c'était seulement +par prudence... rien de plus. Maintenant, mon cher, parlons de +cette maison de Chertsey; quand fait-on le coup, hein! Guillaume? +Tant d'argenterie, mes amis, tant d'argenterie! ajouta-t-il en se +frottant les mains et en écartant ses sourcils, comme s'il avait +déjà le trésor. + +- Il n'y a rien à faire, dit froidement Sikes. + +- Rien à faire! répète le juif en se laissant tomber sur le dos de +sa chaise. + +- Non, rien, reprit Sikes. Du moins, ce n'est pas une affaire +bâclée, comme nous l'espérions. + +- Alors, c'est qu'on s'y est mal pris, dit le juif pâle de colère. +Ne me dites plus rien. + +- Si fait, reprit Sikes. Qui êtes-vous donc pour refuser de +m'écouter? Je vous dis qu'il y a quinze jours que Tobie Crackit +rôde autour de la maison, et il n'a pas pu faire broncher un +domestique. + +- Voulez-vous dire par là, Guillaume, interrompit le juif en +s'adoucissant à mesure que son compagnon s'animait, que les deux +valets n'ont pu être gagnés ni l'un ni l'autre? + +- Oui, voilà la chose, répondit Sikes. Il y a vingt ans qu'ils +sont au service de la vieille dame, et on leur donnerait cinq +cents livres sterling qu'ils ne voudraient entendre à rien. + +- Mais mon cher, observa le juif, et les femmes? Est-ce qu'on n'a +rien pu faire de ce côté? + +- Absolument rien, répondit Sikes. + +- Pas même par le moyen du séduisant Tobie Crackit? dit le juif +d'un air d'incrédulité. Vous savez bien ce que c'est que les +femmes, Guillaume. + +- Eh bien non, le séduisant Tobie Crackit en personne en a été +pour ses frais, répondit Sikes; il dit qu'il a eu beau porter tout +le temps de faux favoris et un gilet jaune serin, c'était comme +s'il chantait. + +- Il aurait dû se mettre des moustaches et porter un pantalon +d'uniforme, dit le juif après quelques instants de réflexion. + +- Il n'y a pas manqué, reprit Sikes, et ça n'a pas fait plus +d'effet.» + +À ces mots, le juif parut déconcerté, et, après avoir rêvé +quelques minutes, le menton dans la poitrine, il leva la tête et +dit que, si le rapport du séduisant Tobie Crackit était exact, il +était à craindre que l'affaire ne tombât dans l'eau. + +«Et pourtant, ajoutait le vieillard en posant ses mains sur ses +genoux, c'est une chose déplorable, mon cher, que de perdre tant +de richesses que nous croyions déjà tenir. + +- C'est vrai, dit M. Sikes, c'est avoir du guignon!» + +Un long silence s'ensuivit, pendant lequel le juif resta plongé +dans une profonde rêverie; ses traits contractés avaient une +expression vraiment diabolique. De temps à autre Sikes l'observait +du coin de l'oeil, et Nancy, craignant sans doute d'irriter le +brigand, restait immobile, les yeux fixés au fond de la cheminée, +comme si elle n'avait pas entendu un mot de la conversation. + +«Fagin, dit Sikes, rompant tout à coup le silence, me reviendra-t- +il cinquante souverains hors part, si nous en venons à bout du +dehors? + +- Oui, dit le juif, comme s'il sortait subitement d'un rêve +prolongé. + +- Est-ce dit? demanda Sikes. + +- Oui, oui, mon cher,» reprit le juif en serrant la main de Sikes. + +Ses yeux étincelaient, et tous les muscles de son visage +trahissaient l'émotion que lui causait cette demande. + +«Dans ce cas, dit Sikes, en repoussant la main du juif avec +dédain, ça se fera quand vous voudrez. L'avant-dernière nuit, nous +avons escaladé, Tobie et moi, le mur du jardin, et sondé les +volets et les battants de la porte. La maison est barricadée la +nuit comme une prison; mais il y a un endroit que nous pouvons +briser sans bruit. + +- Où donc, Guillaume? demanda le juif avec empressement. + +- Vous savez, dit tout bas Sikes, quand on a traversé la +pelouse... + +- Oui, oui, dit le juif, en avançant la tête et en ouvrant de +grands yeux. + +- Hum! fit Sikes, s'arrêtant court sur un léger signe de tête de +la jeune fille, qui lui faisait remarquer l'expression de figure +du juif. Que vous importe de savoir où c'est? Vous ne pouvez rien +faire sans moi, je le sais; mais il est bon d'être toujours sur +ses gardes quand on a affaire à vous. + +- Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, répondit le +juif en se mordant les lèvres. Et il n'y a besoin de personne +autre que de vous et de Tobie? + +- Non, dit Sikes: il ne faut que nous deux, avec un vilebrequin et +un enfant; le premier, nous l'avons: à vous de nous trouver le +second. + +- Un enfant! s'écria le juif; oh! alors, il faut s'introduire par +un panneau, hein? + +- Encore une fois, que vous importe? répliqua Sikes, il me faut un +enfant, et qui ne soit pas gros. Dieu! ajouta-t-il après un +instant de réflexion; si j'avais seulement le petit garçon de Ned, +le ramoneur!... il l'empêchait tout exprès de grandir, et le +louait à l'occasion; mais le père s'est fait pincer, et alors la +société des jeunes délinquants arrive, enlève l'enfant à un métier +où il gagnait de l'argent, lui fait apprendre à lire et à écrire, +et avec le temps en fait un apprenti; et voilà comme ils +procèdent, dit M. Sikes dont ce souvenir excitait la colère, voilà +comme ils se mêlent de tout; et, s'ils avalent assez d'argent +(mais Dieu merci ils n'en sont pas encore là), il ne nous +resterait pas six enfants par an pour notre métier. + +- C'est vrai, observa le juif, qui, tandis que Sikes parlait, +était resté absorbé dans ses pensées, et n'avait saisi que les +derniers mots; Guillaume! + +- Eh bien?» demanda Sikes. + +Le juif fit un signe de tête en montrant Nancy, qui restait +immobile devant le feu: il donnait ainsi à entendre à Sikes qu'il +devrait éloigner la jeune fille: celui-ci haussa les épaules avec +impatience, mais se rendit pourtant au désir du juif, et demanda à +Nancy d'aller lui chercher un pot de bière. + +«Tu n'en veux pas, dit Nancy en se croisant les bras et en restant +tranquillement à sa place. + +- Je te dis que si, répondit Sikes. + +- Allons donc! reprit celle-ci avec sang-froid. Continuez, Fagin. +Je sais ce qu'il va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire +attention à moi.» + +Le juif hésitait encore, et Sikes les regarda l'un et l'autre avec +quelque surprise. + +«En quoi cette fille peut-elle vous gêner, Fagin? demanda-t-il +enfin; il y a assez longtemps que vous la connaissez pour vous +fier à elle, ou alors, à tous les diables! Elle n'est pas femme à +jaser; n'est-ce pas, Nancy? + +- Je pense bien que non, répondit la jeune fille en approchant sa +chaise de la table, sur laquelle elle posa ses deux coudes. + +- Non, non, ma chère, je n'en doute pas, dit le juif; mais...» + +Et il s'arrêta encore. + +«Mais quoi? demanda Sikes. + +- Je ne savais pas si elle ne serait pas encore peut-être aussi +mal disposée que l'autre soir,» répondit le juif. + +Nancy partit d'un grand éclat de rire, et, avalant un verre d'eau- +de-vie, secoua la tête d'un air de défi, et se mit à pousser des +exclamations incohérentes: «Allez toujours votre chemin! Ne parlez +jamais de vous rendre!» et autres semblables, ce qui parut +rassurer complètement les deux hommes. Le juif hocha la tête avec +satisfaction et se rassit; M. Sikes en fit autant. + +«Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, contez à Guillaume vos +projets sur Olivier. + +- Ah! ma chère, tu es une fine mouche, tu es bien la fille la plus +maligne que je connaisse! dit le juif en lui donnant une petite +tape sur le cou. C'était justement d'Olivier que je voulais +parler. Ha! ha! + +- Pour quoi faire? demanda Sikes. + +- C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher, répondit le juif à +voix basse, en posant son doigt sur son nez et en faisant une +affreuse grimace. + +- Lui? s'écria Sikes. + +- Prends-le, Guillaume! dit Nancy. À ta place, je n'hésiterais +pas; il n'est peut-être pas aussi futé que d'autres; mais qu'est- +ce que ça fait, s'il s'agit seulement de t'ouvrir une porte? Sois +sûr qu'on peut compter sur lui, Guillaume. + +- C'est vrai, reprit Fagin; il est en bon train depuis quelques +semaines, et il est temps qu'il commence à gagner sa vie. +D'ailleurs, les autres sont trop gros. + +- Ce n'est pas l'embarras, il est justement de la taille qu'il me +faut, dit M. Sikes après réflexion. + +- Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, interrompit le +juif; il ne pourra faire autrement, pourvu toutefois que vous lui +fassiez assez peur. + +- Lui faire peur! répéta Sikes; il aura peur pour tout de bon, +sachez-le bien. S'il s'avise de broncher, une fois à la besogne, +s'il fait un faux pas, vous ne le reverrez pas vivant, Fagin, +songez-y avant de me l'envoyer. Tenez-vous-le pour dit, ajoute le +brigand en brandissant une lourde pince qu'il venait de prendre +sous le lit. + +- J'ai songé à tout cela, dit le juif avec énergie; j'ai l'oeil +sur lui, mes amis; je l'ai observé de près, de très près; qu'il +comprenne une bonne fois qu'il est des nôtres; qu'il soit +convaincu qu'il a volé, et il est à nous... à nous pour la vie! +Oh! cela ne pouvait pas se trouver plus à propos!» + +Le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine, enfonça sa tête dans +ses épaules, et tressaillit de joie. + +«À nous! dit Sikes. À vous, vous voulez dire. + +- Peut-être, mon cher, dit le juif en poussant un cri de joie. À +moi, si vous voulez, Guillaume. + +- Ah çà! comment se fait-il, dit Sikes en toisant son agréable ami +d'un air refrogné, comment se fait-il que vous vous inquiétiez +tant de ce blanc-bec, quand vous savez qu'il y en a chaque soir +cinquante comme lui qui flânent aux alentours de Common Garden +parmi lesquels vous n'avez qu'à choisir? + +- Parce qu'ils ne sont bons à rien, mon cher, répondit le juif un +peu embarrassé; ils ne valent pas la peine qu'on les prenne; quand +ils se font pincer, leur physionomie seule dépose contre eux, et +je les perds tous. Au contraire, en tirant bon parti de cet +enfant, je puis faire avec lui, mes amis, plus qu'avec vingt +autres. D'ailleurs, s'il parvenait encore à nous fausser +compagnie, il nous tient: il est donc indispensable qu'il soit des +nôtres. Qu'il participe à un seul vol, il n'en faut pas davantage +pour que je le tienne à ma merci, et c'est tout ce que je veux. +Cela vaut bien mieux que d'être obligé de se défaire de ce pauvre +petit garnement; d'abord nous y perdrions, et puis nous pourrions +courir quelque danger. + +- À quand l'expédition? demanda Nancy au moment où M. Sikes allait +se récrier avec violence, et exprimer le profond dégoût que lui +inspiraient les semblants d'humanité de Fagin. + +- Ah! c'est vrai, dit le juif; à quand l'expédition, Guillaume? + +- Dans la nuit d'après-demain, répondit Sikes d'une voix sombre; +c'est convenu avec Tobie, à moins que je ne lui donne contre- +ordre. + +- Bon, dit le juif; il n'y a pas de lune. + +- Non, répliqua Sikes. + +- Et tout est disposé pour emporter le magot?» demanda Fagin. + +Sikes fit un signe de tête affirmatif. + +«Et avez-vous songé... + +- Oh! tout est prévu, repartit Sikes; assez de détails comme ça. +Il vaudra mieux amener l'enfant ici demain soir; je plierai bagage +au point du jour. Ainsi taisez-vous, et préparez le creuset: c'est +tout ce que vous avez à faire.» + +Après une discussion à laquelle les trois personnages prirent +part, il fut décidé que le lendemain, à la nuit close, Nancy irait +chez le juif et ramènerait Olivier. Fagin observa adroitement que, +si l'enfant montrait de la répugnance pour l'entreprise, il +suivrait plutôt Nancy que tout autre, puisqu'elle s'était +interposée récemment en sa faveur. On stipula formellement que le +pauvre Olivier serait abandonné, sans réserve, aux soins et à la +garde de M. Guillaume Sikes; et de plus que ledit Sikes en agirait +avec lui comme il l'entendrait, sans être responsable, auprès du +juif, de ce qui pourrait arriver de fâcheux à l'enfant, ni de tout +châtiment qu'il jugerait nécessaire de lui infliger, à condition, +bien entendu, que les assertions de M. Sikes, à son retour, +seraient confirmés, dans tous les détails importants, par le +témoignage du séduisant Tobie Crackit. + +Quand on fut d'accord sur tous les points, M. Sikes se mit à boire +de l'eau-de-vie à plein verre et à brandir sa pince d'une manière +peu rassurante, en chantant à tue-tête, ou en proférant +d'affreuses imprécations. Enfin, dans un accès d'enthousiasme pour +son métier, il voulut examiner sa boite à outils; il ne l'eut pas +plutôt ouverte, pour expliquer l'usage et l'emploi des divers +instruments d'effraction qu'elle contenait, et vanter le mérite de +leur fabrication, qu'il tomba sur le plancher, et s'endormit à +l'endroit où il était tombé. + +«Bonsoir, Nancy, dit le juif, en s'affublant de sa grande +redingote. + +- Bonsoir.» + +Leurs yeux se rencontrèrent, et Fagin lança à la jeune fille un +regard pénétrant et scrutateur. Elle ne broncha pas; le juif +allongea sournoisement en passant un coup de pied à l'ivrogne +étendu sur le plancher, et descendit l'escalier à tâtons. + +«Toujours la même chose, marmottait le juif entre ses dents en +prenant le chemin de sa demeure. Ce qu'il y a de pis chez ces +femmes, c'est qu'un rien leur rappelle un sentiment oublié depuis +longtemps; mais ce qu'il y a de bon, c'est que cela ne dure pas. +Ha! ha! l'homme contre l'enfant, pour un sac d'or!» + +Tout en trompant l'ennui de la route par ces agréables réflexions, +M. Fagin regagna son obscure tanière, où le Matois était encore +sur pied, attendant avec impatience le retour de son maître. + +«Olivier est-il couché? j'ai à lui parler, fut la première phrase +du juif en descendant l'escalier. + +- Il y a longtemps, répondit le Matois en ouvrant une porte. Le +voici.» + +L'enfant, profondément endormi, reposait sur un matelas grossier +étendu sur le plancher. L'inquiétude, la tristesse, l'ennui de la +captivité, l'avaient rendu pâle comme la mort, non telle qu'elle +se montre à nous sous le linceul et dans le cercueil, mais telle +qu'elle s'offre à nos yeux au moment où la vie vient de +s'éteindre; quand une âme jeune et pure vient de s'envoler vers le +ciel, et que l'air grossier de ce monde n'a pas encore eu le temps +de souffler sur cette poussière qu'elle animait et qu'elle +sanctifiait. + +«Pas maintenant, dit le juif en s'éloignant sans bruit. Demain, +demain.» + + +CHAPITRE XX. +Olivier est remis entre les mains de M. Guillaume Sikes. + + +Le matin, à son réveil, Olivier ne fut pas peu surpris de trouver +au pied de son lit, au lieu de ses vieilles chaussures, une paire +de souliers neufs, garnis de bonnes grosses semelles. Cette +découverte le réjouit d'abord, dans l'espérance que c'était peut- +être le prélude de sa mise en liberté; mais cet espoir s'évanouit +bientôt. Au moment du déjeuner, comme il se trouvait seul avec le +juif, celui-ci lui dit, d'un ton et d'un air qui ne firent +qu'augmenter ses craintes, que le soir même on viendrait le +prendre pour le mener à la demeure de Guillaume Sikes. + +«C'est pour... pour y rester, monsieur? demanda Olivier avec +anxiété. + +- Non, non, mon ami, pas pour y rester, répondit le juif; nous ne +voudrions pas te perdre. N'aie pas peur, Olivier, tu nous +reviendras. Ha! ha! nous n'aurions pas la cruauté de te renvoyer, +mon cher; oh! que non.» + +Le vieillard, tout en raillant ainsi Olivier, était accroupi +devant le feu, occupé à faire griller une tranche de pain; il se +mit à rire pour montrer qu'il savait parfaitement que l'enfant +serait charmé de s'échapper, s'il le pouvait. + +«Je suppose, reprit-il en le regardant fixement, je suppose que tu +voudrais savoir pourquoi tu vas chez Guillaume, hein?» + +Olivier rougit involontairement en voyant que le vieux scélérat +avait lu dans sa pensée, mais il répondit sans hésiter: + +«C'est vrai; je voudrais le savoir. + +- Tu ne te doutes pas de ce que ce peut être? demanda Fagin en +éludant la question. + +- Non, en vérité, monsieur, répondit Olivier. + +- Bah! dit le juif, en se retournant d'un air désappointé après +avoir scruté attentivement la figure de l'enfant. Dans ce cas, +attends que Guillaume te mette au courant.» + +Le juif parut très contrarié de voir qu'Olivier ne témoignait pas +plus de curiosité à ce sujet; mais, à vrai dire, celui-ci, bien +qu'il fût dévoré d'inquiétude, était si troublé par le regard +scrutateur de Fagin et par ses propres pensées, qu'il ne put en +demander davantage en ce moment. L'occasion ne se présenta plus; +le juif resta morne et silencieux jusqu'au soir, et, à la nuit +close, se prépara à sortir. + +«Tu peux allumer une chandelle, dit le juif en en posant une sur +la table; et voici un livre pour te distraire jusqu'à ce qu'on +vienne te chercher. Bonsoir. + +- Bonsoir, monsieur,» répondit doucement Olivier. + +Le juif se dirigea vers la porte, en regardant l'enfant du coin de +l'oeil; puis il s'arrêta brusquement et l'appela par son nom. + +Olivier leva la tête; le juif, lui montrant du doigt la chandelle, +lui fit signe de l'allumer. Il obéit; et, comme il posait le +flambeau sur la table, il vit que le juif, les sourcils froncés, +l'examinait attentivement du fond de la chambre. + +«Prends garde, Olivier! prends garde à toi! dit le vieillard avec +un geste qui en disait plus que des paroles; c'est un butor +capable de tout, pour peu qu'on l'irrite. Quoi qu'il arrive, ne +dis rien, et fais tout ce qu'il voudra. Réfléchis bien à ce que je +te dis là!» + +Il appuya beaucoup sur ces derniers mots; un horrible sourire +passa sur son visage; il fit un signe de tête et sortit. + +Olivier, resté seul, mit sa tête dans ses mains, et réfléchit avec +angoisse aux paroles qu'il venait d'entendre: plus il pensait à la +recommandation du juif, et plus il se perdait en conjectures sur +le sens et la portée de cet avis. Si l'on avait à son égard des +intentions criminelles, ne pouvait-on pas les mettre à exécution +tout aussi bien chez Fagin que chez Sikes? Tout considéré, il +s'arrêta à l'idée qu'on l'avait choisi pour remplir chez ce +dernier quelques fonctions domestiques, jusqu'à ce qu'il se fût +procuré un garçon qui lui convînt davantage; il était trop habitué +à souffrir, et il avait trop souffert chez le juif, pour regretter +un changement, quel qu'il fût. Il resta quelques minutes plongé +dans ces pensées, puis moucha la chandelle en soupirant, et, +ouvrant le livre que Fagin lui avait laissé, se mit à le +parcourir. + +D'abord il le feuilleta d'un air distrait; mais il tomba bientôt +sur un passage qui attira son attention, et il finit par être +complètement absorbé dans sa lecture. C'était l'histoire de la vie +et du jugement des grands criminels; le livre avait tant servi que +les pages en étaient souillées et noircies. Il y lut le récit de +crimes horribles, à faire dresser les cheveux sur la tête, +d'assassinats commis secrètement sur des chemins détournés, des +histoires de cadavres jetés dans des fossés ou dans des puits qui, +tout profonds qu'ils étaient, n'avaient pu les cacher pour +toujours: au bout de quelques années on les avait retrouvés, et, +en les voyant, les assassins avaient perdu la tête, confessé leur +crime, et demandé à grands cris que le gibet mît fin à leurs +tourments. Plus loin, c'était l'histoire d'hommes qui s'étaient +familiarisés peu à peu avec l'idée du crime, et avaient fini par +commettre des horreurs à faire frissonner. Ces affreux tableaux +étaient tracés avec tant de vérité, que les pages du livre prirent +aux yeux d'Olivier une couleur de sang, et qu'il crut entendre les +gémissements étouffés des victimes. + +La terreur de l'enfant devint telle qu'il ferma le livre et le +jeta loin de lui; il tomba à genoux, et demanda à Dieu avec +ferveur de le garder pur de tels forfaits, et de lui envoyer +plutôt la mort que de permettre qu'il devint criminel. Peu à peu +il se calma, et, d'une voix faible et tremblante, il conjura le +ciel de lui venir en aide au milieu des dangers qui le menaçaient, +d'avoir pitié d'un pauvre enfant abandonné qui n'avait jamais +connu l'affection d'un parent ni d'un ami, et de le secourir en ce +moment où, désespéré et sans appui, il se trouvait seul au milieu +d'hommes pervers et criminels. + +Sa prière terminée, il était encore à genoux, la tête cachée dans +ses mains, quand un léger bruit le fit tressaillir. + +«Qu'est-ce? s'écria-t-il en se relevant et en apercevant quelqu'un +debout près de la porte, qui est là? + +- C'est moi, moi seule,» répondit une voix tremblante. + +Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tête, et regarda du côté +de la porte: c'était Nancy. + +«Baisse cette chandelle, dit la jeune fille en détournant la tête, +elle me fait mal aux yeux.» + +Olivier vit qu'elle était très pâle, et lui demanda +affectueusement si elle était malade. Elle se laissa tomber sur +une chaise, en lui tournant le dos, et se tordit les mains; mais +elle ne répondit pas. + +«Dieu me pardonne! dit-elle après un silence; je n'aurais jamais +cru cela. + +- Vous est-il arrivé quelque chose? demanda Olivier; puis-je vous +être utile? Je suis prêt, parlez.» + +Elle s'agita sur sa chaise, porta la main à sa gorge, poussa un +sourd gémissement, et fit des efforts pour respirer. + +«Nancy! s'écria Olivier très inquiet; qu'avez-vous?» + +La jeune fille frappa des mains sur ses genoux, et des pieds sur +le plancher, puis s'arrêta tout à coup, s'enveloppa dans son châle +et grelotta de froid. + +Olivier attisa le feu; elle rapprocha sa chaise du foyer et resta +quelques instants sans parler; enfin elle leva la tête et regarda +autour d'elle. + +«Je ne sais ce qui me prend de temps à autre, dit-elle, en se +donnant une contenance et en réparant le désordre de sa toilette; +c'est l'effet de cette chambre sale et humide, je crois. +Maintenant, mon petit Olivier, es-tu prêt? + +- Est-ce que je m'en vais avec vous? demanda Olivier. + +- Oui, répondit-elle; je viens de la part de Guillaume; il faut +que tu viennes avec moi. + +- Pour quoi faire? dit Olivier, en reculant de deux pas. + +- Pour quoi faire? répéta la jeune fille en regardant l'enfant; +mais, dès qu'elle rencontra le regard d'Olivier, elle baissa les +yeux. Oh! pour rien de mal. + +- J'en doute, dit Olivier, qui l'observait attentivement. + +- Comme tu voudras, repartit la jeune fille avec un rire affecté. +Pour rien de bien, alors.» + +Olivier put voir qu'il avait quelque influence sur la sensibilité +de Nancy, et il eut un instant la pensée de faire appel à sa +commisération; mais il songea tout à coup qu'il était à peine onze +heures, qu'il y avait encore du monde dans les rues, et qu'il +trouverait sans doute quelqu'un qui ajouterait foi à ses paroles. +Dès que cette réflexion se fut présentée à son esprit, il s'avança +vers la porte, et dit bien vite qu'il était prêt à partir. + +Ni cette réflexion ni le projet de l'enfant n'échappèrent à Nancy. +Tandis qu'il parlait, elle le regardait attentivement, et elle lui +lança un coup d'oeil qui indiquait assez qu'elle devinait +parfaitement ce qui se passait en lui. + +«Chut! dit-elle en se penchant vers Olivier, et en montrant du +doigt la porte, tandis qu'elle regardait autour d'elle avec +précaution. Tu ne peux pas te sauver. J'ai fait pour toi tout ce +que j'ai pu, mais il n'y a pas eu moyen. Tu es cerné de tous +côtés, et, si jamais tu dois parvenir à t'échapper, sois sûr que +ce n'est pas en ce moment.» + +Frappé du ton énergique de la jeune fille, Olivier la regarda avec +étonnement. Évidemment elle parlait sérieusement. Elle était pâle +et agitée, et tremblait de tous ses membres. + +«Je t'ai déjà fait éviter des mauvais traitements, dit-elle, et je +t'en ferai éviter encore; c'est pour cela que je suis ici: car, si +d'autres que moi étaient venus te chercher, ils t'auraient mené +plus durement. J'ai promis que tu serais sage et tranquille; s'il +en est autrement, tu ne feras que te nuire et à moi aussi, et +peut-être seras-tu cause de ma mort. Tiens! regarde: voilà ce que +j'ai déjà enduré pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit.» + +En même temps, elle montrait à Olivier son cou et ses bras +couverts de meurtrissures. + +Elle continua, en parlant très vite: + +«N'oublie pas cela, et ne cherche pas en ce moment à m'attirer de +nouvelles souffrances; je ne demanderais pas mieux que de te venir +en aide, mais c'est au-dessus de mon pouvoir. On n'a pas +l'intention de te faire du mal, et, quoi qu'on exige de toi, tu +n'en es pas responsable. Tais-toi! chaque mot que tu prononces me +fait mal. Donne-moi la main. Vite! vite!» + +Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, souffla +la lumière, et entraîna l'enfant au haut de l'escalier. La porte +s'ouvrit aussitôt, tirée par une personne cachée dans l'obscurité, +et se referma immédiatement derrière eux. Un fiacre les attendait; +Nancy y fit monter bien vite Olivier, se plaça près de lui et +baissa les stores. Le cocher ne demanda pas où l'on allait, et en +moins d'une seconde le cheval partit comme un trait. + +Nancy serrait toujours la main d'Olivier et lui réitérait à voix +basse ses avis et ses recommandations. Tout cela fut l'affaire +d'un instant; et il avait à peine eu le temps de songer où il +était, et à ce qui lui était arrivé, que la voiture s'arrêta à la +porte de la maison où le juif s'était rendu la veille au soir. + +Olivier jeta un coup d'oeil rapide sur la rue déserte, et fut au +moment de crier au secours! Mais la jeune fille lui parlait à +l'oreille, et le suppliait si instamment de ne pas la +compromettre, qu'il n'eut pas le coeur de crier. Tandis qu'il +hésitait, il n'était déjà plus temps; il était dans la maison, et +la porte se refermait derrière lui. + +«Par ici! dit Nancy en lâchant la main d'Olivier. Guillaume! + +-- On y va! répondit Sikes en se montrant au haut de l'escalier, +une chandelle à la main. Oh! tout va bien. Montez!» + +Pour un individu de la trempe de M. Sikes, c'étaient là des +paroles de satisfaction, et un accueil singulièrement cordial, +Nancy parut y être très sensible, et le salua amicalement. + +«J'ai fait sortir Turc avec Tom, observa Sikes en les éclairant; +il nous aurait gênés. + +- C'est juste, répliqua Nancy. + +- Eh bien! tu as amené le chevreau? dit Sikes en fermant la porte, +dès qu'ils furent entrés dans la chambre. + +- Le voici, répondit Nancy. + +- S'est-il tenu tranquille? demanda Sikes. + +- Comme un agneau, dit Nancy. + +- C'est bon à savoir, dit Sikes en regardant Olivier d'un air +farouche. Tant mieux pour ta petite carcasse; car autrement elle +s'en serait ressentie. Arrive ici, marmot, et écoute-moi bien: +autant vaut que je te prêche une fois pour toutes.» + +En s'adressant ainsi à son nouveau protégé, M. Sikes lui ôtait sa +casquette, et la jetait dans un coin; puis, prenant Olivier par +l'épaule, il s'assit près de la table, et fit tenir l'enfant droit +devant lui. + +«D'abord, connais-tu ça?» demanda Sikes en prenant sur la table un +pistolet de poche. + +Olivier répondit affirmativement. + +«Dans ce cas, attention! continua Sikes, Voici de la poudre, voici +une balle, et un lambeau de vieux chapeau pour servir de bourre.» + +Olivier murmura à voix basse qu'il connaissait l'usage de ces +divers objets, et M. Sikes se mit à charger le pistolet avec +beaucoup de soin. + +«Maintenant le voici chargé, dit-il quand il eut fini. + +- Oui, je vois bien, monsieur, dit Olivier tout tremblant. + +- Eh bien! dit le brigand, en serrant étroitement le poignet +d'Olivier, et en lui appliquant le canon du pistolet si près de la +tempe que l'enfant ne put réprimer un cri: si tu as le malheur, +quand tu sortiras avec moi, de dire un seul mot avant que je +t'adresse la parole, je te loge une balle dans la tête, sans autre +préambule. Ainsi, si tu veux te passer la fantaisie de parler sans +permission, dis d'abord tes prières.» + +Pour donner encore plus de force à ses paroles, M, Sikes proféra +un affreux jurement et continua: + +«Autant que je puis le savoir, si on t'expédiait, personne au +monde ne viendrait savoir de tes nouvelles: ainsi je n'aurais pas +besoin de me casser la tête à te donner toutes ces explications, +si ce n'était pour ton bien. Tu m'entends, hein? + +- Cela signifie tout simplement, dit Nancy en appuyant sur chaque +mot pour éveiller l'attention d'Olivier, que, s'il te contrecarre +le moins du monde dans l'affaire que tu as en vue, tu le mettras +hors d'état de jaser en lui brûlant la cervelle, et que tu courras +la chance de te faire pendre pour cela, de même que tu exposes à +chaque instant ta vie pour faire ton métier. + +- C'est cela! observa M. Sikes d'un air d'approbation. Les femmes +savent toujours dire les choses en peu de mots, excepté quand +elles ont la tête montée... car alors, elles n'en finissent plus. +Maintenant qu'il est au fait, il s'agit de souper, de faire un +somme avant de partir.» + +Aussitôt Nancy mit la nappe, et, après s'être absentée quelques +instants, rentra avec un pot de bière et un plat de têtes de +mouton, lequel fournit à M. Sikes l'occasion de faire quelques +plaisanteries. Cet honnête homme, stimulé peut-être par la +perspective d'une expédition immédiate, se laissa aller à un accès +de gaieté et de bonne humeur. Par exemple, il trouva plaisant +d'avaler toute la bière d'un seul trait, et il ne jura guère plus +d'une centaine de fois pendant le repas. + +Le souper fini (on comprend aisément qu'Olivier n'avait pas eu +grand appétit), M. Sikes avala deux verres d'eau-de-vie et se jeta +sur son lit, en ordonnant à Nancy avec mille imprécations pour le +cas où elle y manquerait, de l'éveiller à cinq heures précises. Il +enjoignit à Olivier de s'étendre tout habillé sur un matelas à +terre. La jeune fille attisa le feu et s'assit devant la cheminée, +pour être prête à les éveiller à l'heure dite. + +Olivier resta longtemps sans dormir: il pensait que peut-être +Nancy chercherait l'occasion de lui donner à voix basse quelque +nouvel avis; mais elle resta immobile devant le feu. Épuisé de +fatigue et d'inquiétude, l'enfant finit par s'endormir +profondément. + +Quand il s'éveilla, la théière était sur la table, et Sikes était +occupé à mettre différents objets dans la poche de sa grande +redingote, posée sur le dos d'une chaise, tandis que Nancy se +donnait beaucoup de mouvement pour préparer le déjeuner. Il ne +faisait pas jour; la chandelle brûlait encore, et tout était +sombre au dehors: une pluie violente battait contre les vitres, et +le ciel semblait noir et couvert de nuages. + +«Allons! allons! grommela Sikes, tandis qu'Olivier se levait: cinq +heures et demie! Dépêche-toi, ou tu n'auras pas le temps de +déjeuner; il faut se mettre en route!» + +Olivier ne fut pas long à faire sa toilette; il mangea un peu et +dit qu'il était prêt. + +Nancy, le regardant à peine, lui jeta un mouchoir pour se garantir +le cou, et Sikes lui donna un grand collet d'étoffe grossière pour +se couvrir les épaules. Ainsi accoutré, l'enfant donna la main au +brigand, qui s'arrêta un instant pour lui montrer, avec un geste +menaçant, qu'il avait le pistolet dans la poche de côté de sa +redingote; puis il serra étroitement la main d'Olivier dans la +sienne, dit adieu à Nancy, et sortit. + +Comme ils franchissaient le seuil, Olivier tourna la tête un +instant dans l'espoir de rencontrer le regard de Nancy; mais elle +avait repris sa place devant le feu, et se tenait complètement +immobile. + + +CHAPITRE XXI. +L'expédition. + + +Ce fut par une triste matinée qu'ils se mirent en route; le vent +soufflait avec violence, et la pluie tombait à torrents; des +nuages sombres et épais voilaient le ciel; la nuit avait été très +pluvieuse, car de larges flaques d'eau couvraient ça et là les +rues, et les ruisseaux débordaient. Une faible lueur annonçait +l'approche du jour, mais elle ajoutait à la tristesse de la scène +plus qu'elle ne la dissipait; cette pâle lumière ne faisait +qu'affaiblir l'éclat des réverbères, sans éclairer davantage les +toits humides et les rues solitaires; il ne semblait pas que +personne fût encore debout dans ce quartier; toutes les fenêtres +étaient soigneusement fermées, et les rues qu'ils traversaient +étaient désertes et silencieuses. + +Tandis qu'ils gagnaient Bethnal-Green, le jour parut tout à fait. +Déjà nombre de réverbères étaient éteints; quelques chariots se +dirigeaient lentement vers Londres: de temps à autre une diligence +couverte de boue brûlait le pavé, et le postillon, par manière +d'avertissement, donnait, en passant, un coup de fouet au pesant +charretier qui, en ne prenant pas la droite de la chaussée, +l'avait exposé à arriver une demi-minute trop tard. Les tavernes, +intérieurement éclairées au gaz, étaient déjà ouvertes. Peu à peu +d'autres boutiques s'ouvrirent aussi, et on rencontra quelques +passants: des bandes d'ouvriers se rendant à leur travail; des +hommes et des femmes portant sur la tête des paniers de poisson; +de petites charrettes de légumes traînées par des ânes; des +voitures à bras pleines de viande; des laitières avec leurs seaux; +enfin une file continuelle de gens se dirigeant avec des +marchandises de toute sorte vers les faubourgs à l'est de la +capitale. À mesure qu'ils approchaient de la Cité, le bruit et le +mouvement ne firent que s'accroître, et, quand ils enfilèrent les +rues situées entre Shoreditch et Smithfield, ils se trouvèrent au +milieu d'un vrai tumulte; il faisait grand jour, autant du moins +qu'il peut faire jour à Londres en hiver, et la moitié de la +population vaquait déjà aux affaires de la matinée. + +Après avoir quitté Sun-Street et Crown-Street, et traversé +Finsbury-Square, M. Sikes prit par Chiswell-Street, Barbican et +Long-Lane, et atteignit Smithfield, d'où s'élevait un vacarme qui +remplit Olivier de surprise. + +C'était jour de marché; on avait de la boue jusqu'aux chevilles; +une épaisse vapeur se dégageait du corps des bestiaux, et se +confondait avec le brouillard dans lequel disparaissaient les +cheminées. Tous les parcs, au milieu de cette vaste enceinte, +étaient pleins de moutons; on avait même ajouté un grand nombre de +parcs provisoires, et une multitude de boeufs et de bestiaux de +toute sorte étaient attachés, en files interminables, à des +poteaux le long du ruisseau; paysans, bouchers, marchands +ambulants, enfants, voleurs, flâneurs, vagabonds de toute sorte, +mêlés et confondus, formaient une masse confuse. + +Le sifflement des bouviers, l'aboiement des chiens, le beuglement +des boeufs, le bêlement des moutons, le grognement des porcs; les +cris des marchands ambulants, les exclamations, les jurements, les +querelles, le son des cloches et les éclats de voix qui partaient +de chaque taverne, le bruit de gens qui vont et viennent, qui se +poussent, se battent, crient et hurlent; le brouhaha du marché, le +mouvement de tant d'hommes à la figure sale et repoussante, à la +barbe inculte, se démenant en tout sens, se coudoyant et se +heurtant, tout contribuait à vous assourdir: il y avait vraiment +de quoi être ahuri. + +M. Sikes, traînant Olivier après lui, se frayait violemment +passage au plus épais de la foule, et faisait peu attention à ce +tumulte, qui était pour l'enfant chose nouvelle et surprenante. +Deux ou trois fois, il fit un signe de tête à des amis qu'il +rencontra; mais chaque fois il refusa de boire avec eux le coup du +matin, et continua à avancer aussi vite que possible, jusqu'à ce +qu'il fût sorti du marché et qu'il eût gagné Hosier-Lane et +Holburn. + +«Allons, jeune homme! dit-il d'un ton bourru en regardant +l'horloge de l'église de Saint-André; il est près de sept heures! +il faut tricoter des jambes. Ne va pas rester en arrière au moins, +paresseux!» + +Disant cela, M. Sikes secoua brusquement le bras d'Olivier, et +celui-ci hâtant le pas, ou plutôt se mettant à trotter, régla sa +marche de son mieux sur les grandes enjambées du brigand. + +Ils gardèrent cette allure rapide jusqu'au delà de Hyde-Park, sur +la route de Kensington. Sikes ralentit le pas et attendit qu'une +charrette vide qui venait derrière eux les eût rejoints; voyant +écrit sur la plaque: _Hounslow_, il demanda au charretier, avec +toute la politesse dont il était capable, s'il voulait bien le +laisser monter jusqu'à Isleworth. + +«Montez, dit l'homme. C'est à vous, ce petit garçon? + +- Oui, répondit Sikes, en regardant Olivier de travers et en +portant la main à la poche où était le pistolet. + +- Ton père marche un peu trop vite pour toi, n'est-ce pas, mon +garçon? demanda le charretier en voyant Olivier hors d'haleine. + +- Pas le moins du monde, répondit Sikes, il y est habitué. Allons, +donne-moi la main, Édouard; monte vite! + +En même temps il fit monter l'enfant dans la charrette; le +charretier lui montra du doigt un tas de sacs, sur lesquels il lui +dit de se coucher pour se reposer. + +En voyant se succéder sur la route les bornes posées à chaque +mille, Olivier se demandait avec étonnement où son compagnon avait +dessein de le mener. Déjà ils avaient laissé derrière eux +Kensington, Hammersmith, Chiswick, Kew-Bridge, Brentfort, et ils +allaient toujours, comme s'ils ne faisaient que de se mettre en +route. Enfin, ils arrivèrent à une auberge ayant pour enseigne: +_la diligence à quatre chevaux;_ un peu plus loin, la route était +coupée par un chemin transversal. La charrette s'arrêta. + +Sikes descendit avec précipitation, sans lâcher la main d'Olivier; +puis il aida celui-ci à descendre, en lui lançant un regard +furieux, et en portant la main, d'une manière significative, sur +la poche au pistolet. + +«Au revoir, mon garçon! dit l'homme. + +- Il est honteux, répondit Sikes en secouant vivement le bras de +l'enfant; il est honteux, ce petit nigaud! n'y faites pas +attention. + +- Non certes, reprit l'autre en montant dans sa charrette. Tenez, +voilà le temps qui se met au beau.» + +Il fouetta son cheval et s'éloigna. Sikes attendit qu'il fût hors +de vue; alors il dit à Olivier qu'il pouvait regarder autour de +lui s'il voulait, et ils continuèrent leur route. + +À peu de distance de l'auberge ils tournèrent à gauche, puis à +droite, et marchèrent longtemps droit devant eux. De beaux +jardins, d'élégantes maisons de campagne, bordaient la route. Ils +ne s'arrêtèrent que pour prendre un peu de bière, et arrivèrent +enfin à une ville où Olivier vit écrit en grosses lettres sur un +mur: _Hampton_. Ils rôdèrent dans les champs pendant quelques +heures; ils revinrent enfin dans la ville, entrèrent dans une +vieille auberge dont l'enseigne était effacée, et se firent servir +à dîner dans la cuisine, au coin du feu. + +C'était une espèce de salle basse, avec une grosse poutre au +milieu du plafond, et devant la cheminée des bancs à dossier +élevé, sur lesquels étaient assis plusieurs hommes en blouse, +occupés à boire et à fumer; ils regardèrent à peine Sikes, et +nullement Olivier. Sikes de son côté ne fit pas attention à eux, +alla se placer dans un coin avec son jeune compagnon, et ne fut +guère importuné par la compagnie. + +On leur servit de la viande froide. Après le dîner, M. Sikes fuma +trois ou quatre pipes, et resta si longtemps à table qu'Olivier +commença à croire qu'ils n'iraient pas plus loin. Fatigué par une +si longue marche, et étourdi par la fumée du tabac, il s'assoupit, +et bientôt s'endormit profondément. + +Il faisait tout à fait nuit quand Sikes le réveilla brusquement. +En ouvrant les yeux, il vit son compagnon en conférence intime +avec un paysan, avec lequel il buvait une pinte d'ale. + +«Comme cela, vous allez au Bas-Halliford, n'est-ce pas? demanda +Sikes. + +- Oui, répondit l'homme, qui semblait un peu échauffé par la +boisson; ça ne sera pas long. Mon cheval n'est pas chargé pour +retourner, comme il l'était ce matin pour venir, et il fera la +route en moins de rien, et bien content! C'est une fameuse bête. + +- Pourrez-vous me conduire jusque-là, moi et mon garçon? demanda +Sikes en versant à boire à son nouvel ami. + +- Oui, si vous partez tout de suite, répondit l'homme. Vous allez +à Halliford? + +- Je vais jusqu'à Shepperton, dit Sikes. + +- Je suis votre homme jusqu'à ma destination, reprit l'autre. Tout +est payé, Rebecca? + +- Oui, monsieur a payé, répondit celle-ci. + +- Dites donc! fit le paysan du ton sérieux d'un homme qui a bu un +coup de trop; ça ne peut pas se passer comme ça, entendez-vous? + +- Pourquoi? dit Sikes; vous nous rendez service; vous m'épargnez +le désagrément de rester ici en plan; est-ce que cela ne vaut pas +une pinte ou deux?» + +L'étranger pesa mûrement la valeur de cet argument, puis donna une +poignée de main à Sikes en déclarant qu'il était un digne homme. À +quoi celui-ci répondit que c'était une plaisanterie; on eût pu le +croire en effet, si le paysan eût été de sang-froid. + +Après avoir encore échangé quelques politesses, ils souhaitèrent +le bonsoir à la compagnie, et sortirent, tandis que la servante +rangeait les pots et les verres, et venait, les mains pleines, se +planter devant la porte pour les voir partir. + +Le cheval, à la santé duquel on avait bu, était devant la porte, +attelé à la charrette. Olivier et Sikes y montèrent sans plus de +cérémonie, et le paysan, après s'être répandu de nouveau en éloges +sur son cheval, et avoir défié l'aubergiste d'en trouver un +pareil, monta à son tour. Le garçon d'auberge prit le cheval par +la bride, le mena jusqu'au milieu de la route; mais à peine eut-il +lâché la bête qu'elle se mit à faire un mauvais usage de sa +liberté, à s'élancer de l'autre coté de la route et à se cabrer; +puis elle partit au galop, et disparut comme un trait. + +La nuit était très sombre; un épais brouillard s'élevait de la +rivière et des marais d'alentour, et se répandait sur les champs. +Le froid était perçant. Tout était sombre et d'un aspect sinistre; +les voyageurs n'échangèrent pas une parole, car le conducteur +s'était assoupi, et Sikes n'avait nulle envie d'engager la +conversation; Olivier, blotti dans un coin, dévoré d'inquiétude et +de crainte, croyait voir dans les arbres, dont les branches se +balançaient tristement, autant de fantômes grimaçant au milieu de +cette nature désolée. + +Comme ils passaient devant l'église de Sunbury, l'horloge sonna +sept heures. Une lumière brillait à la fenêtre de la maison du +péage, et la lueur se projetait sur la route, juste assez pour +laisser entrevoir un if qui ombrageait des tombes. À peu de +distance on entendait le bruit monotone d'une chute d'eau, et le +feuillage du vieil arbre s'agitait doucement sous le souffle du +vent de la nuit. On eût dit une musique monotone pour le repos des +morts. + +Après avoir traversé Sunbury, ils se retrouvèrent sur la route +solitaire. Deux ou trois milles plus loin, la charrette s'arrêta. +Sikes en descendit, prit Olivier par la main, et ils se remirent à +marcher. + +À Shepperton, ils ne s'arrêtèrent nulle part, comme l'eût désiré +l'enfant épuisé de fatigue; mais ils continuèrent leur route par +de mauvais chemins, au milieu de la boue et des ténèbres, jusqu'à +ce qu'ils aperçurent les lumières d'un bourg voisin. En regardant +attentivement devant lui, Olivier vit que la rivière coulait à +leurs pieds et qu'ils arrivaient près d'un pont. + +Au moment où ils allaient s'engager sur ce pont, Sikes tourna +brusquement à gauche, et descendit au bord de l'eau. «La rivière! +pensa Olivier, à demi-mort de frayeur. Il m'a amené dans ce lieu +désert pour se défaire de moi!» + +Il allait se jeter à terre, et tenter un suprême effort pour +sauver sa vie, quand il vit qu'ils s'arrêtaient devant une maison +isolée et en ruines. Il y avait une fenêtre de chaque côté de la +porte délabrée, et un seul étage au-dessus; nulle apparence de +lumière: la maison était sombre, dégradée, et, selon toute +apparence, inhabitée. + +Sikes, tenant toujours la main d'Olivier, se dirigea doucement +vers la porte, et poussa le loquet; la porte céda, et ils +entrèrent tous deux. + + +CHAPITRE XXII +Vol avec effraction. + + +«Qui va là? dit une grosse voix, dès qu'ils eurent mis le pied +dans la maison. + +- Pas tant de bruit, dit Sikes en poussant les verrous de la +porte. De la lumière, Tobie. + +- Ah! ah! c'est toi, camarade, reprit la même voix. De la lumière, +Barney! Montre le chemin à monsieur; et tâche d'abord de +t'éveiller, si c'est possible.» + +Celui qui parlait lança probablement un tire-bottes, ou quelque +objet semblable, à la personne à laquelle il s'adressait, pour +l'arracher au sommeil: car on entendit le bruit d'un morceau de +bois tombant avec force, puis le grognement d'un homme à demi +éveillé. + +«Est-ce que tu n'entends pas? dit la même voix. Guillaume Sikes +est dans le couloir, sans personne pour le recevoir; et tu es là à +dormir, comme si tu avais bu du laudanum! As-tu les yeux ouverts, +ou faut-il que je te lance à la tête le chandelier de fer pour +t'éveiller tout à fait?» + +À ces mots, on entendit un bruit de savates sur le plancher; puis +une chandelle, à peine allumée, se montra à une porte à droite, et +enfin on vit se dessiner la forme d'un individu que nous avons +déjà représenté comme affligé d'une voix nasillarde, et employé en +qualité de garçon à la taverne de Saffron-Hill. + +«Bonsieur Sikes! s'écria Barney avec une joie réelle ou feinte. +Endrez, bonsieur, endrez. + +- Allons! en avant, dit Sikes en faisant passer Olivier devant +lui; plus vite! ou je te marche sur les talons.» + +Tout en jurant contre la lenteur de l'enfant, M. Sikes le poussa +vers la porte, et ils entrèrent dans une chambre basse, sombre et +enfumée, garnie de deux ou trois chaises cassées, d'une table, et +d'un vieux canapé vermoulu, sur lequel un individu, les pieds +beaucoup plus haut que la tète, et fumant une longue pipe de +terre, était étendu tout de son long. Il portait un habit marron, +coupé à la dernière mode, et garni de gros boutons brillants, une +cravate orange, un gilet à revers de couleur voyante, et un +pantalon gris; M. Crackit (car c'était lui) avait peu de cheveux; +mais le peu qu'il en avait était d'une teinte rousse, et frisé en +longs tire-bouchons, dans lesquels il passait de temps à autre ses +doigts malpropres, ornés de grosses bagues communes. Sa taille +était un peu au-dessus de la moyenne, et il semblait avoir les +jambes assez faibles; ce qui ne l'empêchait pas d'admirer ses +bottes, qu'il contemplait avec une visible satisfaction. + +«Guillaume, mon brave, dit-il en tournant la tête vers la porte, +je suis enchanté de te voir; je craignais presque que tu n'eusses +renoncé à l'expédition, et dans ce cas je me serais risqué seul... +Tiens! qu'est-ce que c'est que ça?» + +Il poussa cette exclamation de surprise en apercevant Olivier; il +se mit sur son séant et demanda ce que cela voulait dire. + +«C'est l'enfant, répondit Sikes en approchant sa chaise du feu. + +- Un des abrentis de bonsieur Fagid, s'écria Barney en riant. + +- De Fagin? dit Tobie, en considérant Olivier; ça fera un garçon +sans pareil pour dévaliser les poches des vieilles dames à +l'église; il a une touche à faire fortune. + +-- Assez... assez là-dessus,» interrompit Sikes avec impatience; +et, se penchant vers son ami, il lui dit à l'oreille quelques mots +qui firent rire M. Crackit de tout son coeur; en même temps celui- +ci toisait Olivier d'un air très étonné. + +«Maintenant, dit Sikes en se rasseyant, si vous pouvez nous donner +à boire et à manger en attendant, ça ne nous fera pas de mal; à +moi, du moins, ce qu'il y a de sûr. Assieds-toi près du feu, +petit, et repose-toi: car tu auras encore à sortir avec nous cette +nuit, mais pas pour aller loin.» + +Olivier regarda timidement Sikes d'un air surpris, mais ne dit +mot: il approcha un siège du feu, mit dans ses mains sa tête +brûlante, et resta immobile, sachant à peine où il était et ce qui +se passait autour de lui. + +«Allons, dit Tobie, tandis que le jeune juif posait sur la table +une bouteille et quelques provisions, au succès de l'entreprise!» + +Il se leva pour faire honneur au toast, posa soigneusement sa pipe +dans un coin, s'approcha de la table, remplit un verre d'eau-de- +vie et le vida d'un trait, M. Sikes en fit autant. + +«Un coup pour l'enfant, dit Tobie en remplissant un verre à demi. +Avale ça, ingénu! + +- Vraiment, dit Olivier en regardant Tobie d'un air piteux; +vraiment, je ne... + +- Avale ça, répéta Tobie. Est-ce que tu crois que je ne sais pas +ce qu'il te faut? Dis-lui de boire, Guillaume. + +- Il ferait mieux de se dépêcher, dit Sikes en portant la main à +sa poche. Morbleu, il est, à lui tout seul, plus difficile à mener +qu'une bande de Matois: bois vite, petit drôle!» + +Effrayé par les gestes menaçants des deux hommes, Olivier avala +d'un trait la liqueur contenue dans le verre, et fut pris aussitôt +d'une toux violente, ce qui amusa beaucoup Tobie Crackit et +Barney, et fit sourire jusqu'au farouche M. Sikes. + +Cela fait, quand M. Sikes eut assouvi sa faim (Olivier ne put +manger qu'un petit morceau de pain qu'on le força d'avaler), les +deux hommes se renversèrent sur leurs chaises pour sommeiller +quelques instants. Olivier resta assis près du feu, et Barney, +enveloppé dans une couverture, s'étendit sur le plancher, près du +foyer. + +Ils s'endormirent ou firent semblant: nul ne bougea que Barney, +qui se releva une ou deux fois pour jeter du charbon sur le feu. +Olivier était tombé dans un profond assoupissement, et s'imaginait +qu'il parcourait encore de sombres ruelles, ou qu'il errait la +nuit dans le cimetière; ou bien il se retraçait quelqu'une des +scènes de la veille, quand il fut réveillé par Tobie Crackit, qui +se leva brusquement en déclarant qu'il était une heure et demie. + +En un instant, les deux autres dormeurs furent sur pied, et tous +s'occupèrent activement de faire leurs préparatifs. Sikes et son +compagnon s'enveloppèrent le cou de grosses cravates et +endossèrent leurs redingotes, tandis que Barney, ouvrant une +armoire, en tirait divers objets dont il garnissait leurs poches à +la hâte. + +«Donne-moi les _tapageurs_, Barney, dit Tobie Crackit. + +- Les voici, répondit Barney en lui présentant une paire de +pistolets. Vous les avez chargés vous-même. + +- Bon! reprit Tobie en les mettant dans sa poche. Et les +_persuadeurs_? + +- Je les ai, dit Sikes. + +- Et les fausses clefs, les vilebrequins, les lanternes sourdes, +rien n'est oublié? demanda Tobie, en attachant une petite pince à +une bride placée sous la doublure de sa redingote. + +- Tout est en règle, reprit son compagnon. Donne-nous les +gourdins, Barney; il ne nous manque plus que ça.» + +À ces mots, il prit des mains de Barney un gros bâton; Tobie en +fit autant. + +«En avant!» dit Sikes en tendant la main à Olivier. + +Celui-ci, abattu par la fatigue de la marche, étourdi par le grand +air et la liqueur qu'il avait été contraint d'avaler, posa +machinalement sa main dans celle que Sikes lui tendait. + +«Prends-lui l'autre main, Tobie, dit Sikes. Donne un coup d'oeil +au dehors, Barney.» + +Celui-ci alla à la porte et revint annoncer que tout était +tranquille. Les deux voleurs sortirent, avec Olivier entre eux +deux; et Barney, après avoir soigneusement fermé la porte derrière +eux, s'enroula de nouveau dans sa couverture, et se remit à +dormir. + +L'obscurité était profonde, le brouillard beaucoup plus épais +qu'au commencement de la nuit, et l'atmosphère si humide que, bien +qu'il ne plût pas, les cheveux et les sourcils d'Olivier se +raidirent en quelques minutes, imprégnés qu'ils étaient d'une +humidité glaciale. Ils franchirent le pont et se dirigèrent vers +les lumières qu'il avait aperçues précédemment; ils n'en étaient +pas loin, et, comme ils marchaient d'un pas rapide, ils +atteignirent bientôt Chertsey. + +«Traversons le village, dit Sikes à voix basse; il n'y aura pas un +chat dans la rue pour nous voir.» + +Tobie ne fit aucune objection, et ils enfilèrent précipitamment la +grand'rue du village, complètement déserte à cette heure avancée +de la nuit. Une faible lueur se montrait par intervalles à la +fenêtre d'une chambre à coucher, et parfois l'aboiement des chiens +venait troubler le silence de la nuit; mais il n'y avait personne +dehors: comme ils sortaient du village, deux heures sonnèrent à +l'horloge de l'église. + +Ils hâtèrent le pas et quittèrent la route pour prendre un chemin +à gauche. Après avoir fait à peu près un quart de mille, ils +s'arrêtèrent devant une habitation isolée, dont le jardin était +clos de murs: sans même reprendre haleine, Tobie Crackit escalada +la muraille en un clin d'oeil. + +«Passe-moi l'enfant,» dit-il à Sikes. Avant qu'Olivier eût eu le +temps de faire un mouvement, il se sentit saisir sous les bras, +et, une seconde après, il était avec Tobie sur le gazon, de +l'autre côté du mur. Sikes les rejoignit bientôt, et ils se +dirigèrent à pas de loup vers la maison. + +Ce fut alors que, pour la première fois, Olivier, éperdu de +douleur et d'effroi, comprit que l'effraction, le vol et peut-être +le meurtre, étaient le but de l'expédition: il se tordit les mains +et laissa échapper involontairement un cri d'horreur. Un nuage +passa devant ses yeux, une sueur froide couvrit son visage, ses +jambes se dérobèrent sous lui, et il tomba à genoux. + +«Debout! murmura Sikes tremblant de colère et tirant le pistolet +de sa poche; debout! ou je te fais sauter la cervelle. + +- Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi m'en aller! dit Olivier; +laissez-moi me sauver bien loin et mourir au milieu des champs; je +n'approcherai jamais de Londres: jamais! jamais! Oh! je vous en +conjure, ayez pitié de moi, et ne faites pas de moi un voleur: par +tous les anges du paradis, ayez pitié de moi! + +L'homme auquel s'adressait cette instante prière proféra un +affreux jurement, et déjà il avait armé le pistolet quand Tobie le +lui arracha, mit sa main sur la bouche de l'enfant, et l'entraîna +vers la maison. + +«Silence! dit-il; tout ça ne rime à rien. Dis encore un mot, et je +te casse la tête avec mon gourdin; ça ne fait pas de bruit, et +l'effet est le même. + +- Tiens, Guillaume, fais sauter le volet: il en a assez comme ça, +sois-en sûr. J'en ai vu de plus âgés que lui, qui, par une nuit si +froide, n'étaient pas plus hardis.» + +Tout en jurant contre Fagin, qui avait eu l'idée d'adjoindre +Olivier à l'expédition, Sikes introduisit un levier sous le volet +et appuya vigoureusement, mais sans faire de bruit; Tobie lui +donna un coup de main, et bientôt le volet céda et tourna sur ses +gonds. + +C'était une petite fenêtre placée derrière la maison, à cinq pieds +environ au-dessus du sol, et donnant dans un cellier au fond de +l'allée. L'ouverture était si étroite que les maîtres de la maison +avaient cru inutile de la garnir de barreaux; un enfant de la +taille d'Olivier pouvait néanmoins y passer. M. Sikes fit sauter +le verrou qui retenait le carreau et l'ouvrit, comme il avait fait +du volet. + +«Maintenant, petit vaurien, attention à ce que je vais te dire, +murmura-t-il à voix basse, en tirant de sa poche une lanterne +sourde, dont il dirigea la lueur sur le visage d'Olivier; je vais +te faire passer par cette fenêtre; tu vas prendre la lanterne, +monter doucement les marches qui sont là en face, traverser le +vestibule, et nous ouvrir la porte d'entrée. + +- Il y a en haut de la porte un verrou auquel tu ne pourras pas +atteindre, observa Tobie; tu monteras sur une chaise: il y en a +trois dans le vestibule, aux armes de la vieille dame, une licorne +bleue et une fourche d'or. + +- Tais-toi, si c'est possible, dit Sikes d'un air menaçant: la +porte de la chambre est ouverte, n'est-ce pas? + +- Toute grande, répondit Tobie, après avoir jeté un coup d'oeil +par la lucarne pour s'en assurer: ce qu'il y a de bon, c'est qu'on +la laisse toujours entrouverte pour que le chien, qui a sa niche +quelque part par ici, puisse rôder à son aise quand il ne dort +pas. Ah! ah! Barney nous en a bel et bien débarrassé ce soir.» + +Bien que M. Crackit rît tout bas et prononçât ces mots d'une voix +à peine intelligible, Sikes lui ordonna impérieusement de se taire +et de se mettre à l'oeuvre: Tobie obéit et posa sa lanterne à +terre; puis il se planta contre le mur, sous la petite fenêtre, +les mains appuyées sur ses genoux, de manière à ce que son dos +servit d'échelle. Aussitôt Sikes grimpa sur lui, fit passer +doucement Olivier par la fenêtre, et sans le lâcher, lui fit +prendre pied à l'intérieur. + +«Prends cette lanterne, lui dit-il en jetant un coup d'oeil dans +la chambre. Tu vois l'escalier en face? + +- Oui,» murmura Olivier, plus mort que vif. + +Sikes lui désigna la porte d'entrée avec le canon du pistolet, et +l'avertit de songer qu'il serait tout le temps à portée de l'arme, +et que, s'il bronchait, il tomberait mort à l'instant. + +«C'est l'affaire d'une minute, dit Sikes toujours à voix basse; je +vais te lâcher; marche droit: attention! + +- Qu'est-ce? chuchota Crackit. Ils écoutèrent attentivement. + +- Rien, dit Sikes en lâchant Olivier; allons! à l'oeuvre!» + +Dans le peu de temps qu'il avait eu pour rassembler ses idées, +l'enfant avait pris la ferme résolution, dût-il lui en coûter la +vie, de gagner l'escalier et de donner l'alarme. Plein de cette +idée, il se dirigea vers les degrés, mais à pas de loup. + +«Ici! s'écria tout à coup Sikes à haute voix. Ici! ici!» + +Cette exclamation soudaine, au milieu d'un silence de mort et d'un +cri perçant qui la suivit presque aussitôt, effrayèrent Olivier au +point qu'il laissa tomber sa lanterne et ne sut plus s'il devait +avancer ou reculer. + +Un second cri se fit entendre; une lumière brilla au haut de +l'escalier; deux hommes terrifiés se montrèrent à demi vêtus sur +le palier... l'enfant vit une lueur subite... de la fumée... +entendit une détonation... et le bruit d'un craquement dont il ne +se rendit pas compte... puis il chancela et tomba à la renverse. + +Sikes avait disparu un instant; mais il s'était relevé, et, avant +que la fumée fut dissipée, il avait saisi l'enfant au collet. Il +déchargea son pistolet sur les deux hommes, qui déjà battaient en +retraite, et enleva Olivier. + +«Serre-moi plus fort, lui disait Sikes en lui faisant franchir la +fenêtre. Donne-moi un châle, Tobie. Ils l'ont atteint. Vite! +Damnation! comme cet enfant saigne!» + +Le bruit d'une cloche agitée vivement vint se mêler au fracas des +armes à feu et aux cris des gens de la maison. Olivier sentit +qu'on l'emportait d'un pas rapide par un chemin raboteux. Peu à +peu le bruit se perdit dans le lointain; un froid mortel le +saisit, et il s'évanouit. + + +CHAPITRE XXIII. +Où l'on verra qu'un bedeau peut avoir des sentiments. - Curieuse +conversation de M. Bumble et d'une dame. + + +La nuit était glaciale; une épaisse couche de neige durcie +couvrait la terre; le vent qui soufflait avec violence en faisait +tourbillonner les monceaux accumulés au coin des rues ou le long +des maisons. C'était une de ces soirées sombres et froides, où les +gens bien logés et bien nourris se pressent autour d'un bon feu et +s'applaudissent de n'être pas dehors; où les malheureux sans abri +et sans pain s'endorment pour ne plus s'éveiller; où plus d'un +paria de nos cités, consumé par la faim, ferme l'oeil sur le pavé +de nos rues pour ne plus le rouvrir que dans un monde qu'il ne +peut pas trouver pire, quels qu'aient été ses crimes dans celui- +ci. + +Telle était la situation au dehors, quand Mme Corney, la matrone +du dépôt de mendicité où nous avons déjà fait pénétrer le lecteur, +vint s'installer dans sa petite chambre devant un bon feu, et se +mit à considérer avec complaisance une petite table ronde sur +laquelle était posé un plateau garni de tous les objets +nécessaires à la plus agréable collation que puisse faire une +matrone. En effet, Mme Corney était sur le point de se réconforter +avec une tasse de thé; elle regardait la table, puis le foyer où +l'eau chantait doucement dans une petite bouilloire, et elle +prenait de plus en plus un air satisfait; elle en vint, en vérité, +jusqu'à sourire à ce spectacle. + +«Vraiment, dit-elle en posant son coude sur la table, il n'est +personne ici-bas qui n'ait à bénir la Providence, si on voulait +seulement songer aux dons qu'elle nous fait. Hélas!» + +Mme Corney hocha la tête d'un air pensif, comme si elle déplorait +l'aveuglement des pauvres qui méconnaissaient ces dons; puis +introduisant une cuiller d'argent (qui lui appartenait en propre) +dans une petite boîte à thé, elle continua ses préparatifs. + +Qu'il faut peu de chose pour troubler la sérénité de notre âme! La +bouilloire, étant fort petite et bientôt remplie, déborda tandis +que Mme Corney se livrait à ses réflexions morales, et quelques +gouttes d'eau chaude tombèrent sur la main de la matrone. + +«Peste soit de la bouilloire! dit-elle en la posant bien vite sur +la cheminée. Quelle sotte invention que ces bouilloires qui ne +contiennent qu'une ou deux tasses! À qui peuvent-elles servir, +sinon à une pauvre créature délaissée comme moi, hélas!» + +À ces mots, la matrone se laissa tomber dans son fauteuil, remit +son coude sur la table, et songea à son existence solitaire. La +petite bouilloire à une tasse avait réveillé en elle le souvenir +de feu M. Corney, qu'elle avait enterré vingt-cinq ans auparavant, +et elle tomba dans une profonde mélancolie. + +«Je n'en aurai jamais d'autre! dit-elle d'un ton rechigné; je n'en +aurai jamais... de semblable.» + +On ne saurait dire si l'exclamation de Mme Corney s'adressait à +son mari ou à sa bouilloire; peut-être était-ce à cette dernière, +car elle la regarda au même instant et la mit sur la table. Comme +elle approchait la tasse de ses lèvres, on frappa doucement à la +porte. + +«Entrez! dit-elle avec humeur; c'est encore quelque vieille femme +qui meurt, je suppose: elles meurent toujours quand je suis à +table; entrez vite et fermez la porte, que le froid ne pénètre pas +dans la chambre. Eh bien, qu'est-ce? + +- Rien, madame, rien, répondit une voix d'homme. + +- Bonté divine! dit la matrone d'une voix beaucoup plus, douce; +est-ce vous, monsieur Bumble? + +- À votre service, madame, dit M. Bumble, qui était resté dehors à +s'essuyer les pieds sur le paillasson et à secouer la neige qui +couvrait son habit, mais qui maintenant faisait son entrée, tenant +d'une main son tricorne et de l'autre un paquet. Dois-je fermer la +porte, madame?» + +La dame hésita modestement à répondre, dans la crainte qu'il n'y +eût quelque inconvenance à s'entretenir à huis clos avec +M. Bumble. Celui-ci profita de cette hésitation, et, comme il +était gelé, il ferma la porte sans attendre davantage +l'autorisation. + +«Quel affreux temps, monsieur Bumble! dit la matrone. + +- Affreux, en vérité, madame, répondit le bedeau; c'est un temps +antiparoissial. Croiriez-vous, madame Corney, que nous avons +distribué dans cette journée de bénédiction vingt-cinq pains de +quatre livres et un fromage et demi?... Eh bien! ces mendiants-là +ne sont pas contents. + +- La belle merveille! est-ce qu'ils sont jamais contents? dit la +matrone en savourant son thé. + +- Ah! c'est bien, vrai, madame, reprit M. Bumble. Tenez, il y a un +individu auquel, en considération de sa nombreuse famille, on a +octroyé un pain de quatre livres et une livre de fromage, bon +poids; croyez-vous qu'il en soit reconnaissant? pas pour deux +liards. Savez-vous ce qu'il a fait, madame? il a demandé un peu de +charbon, ne fût ce, disait-il, que plein un mouchoir. Du charbon! +mais pourquoi faire, en vérité? il voulait donc faire griller son +fromage pour venir ensuite en redemander! Ces gueux d'indigents +n'en font pas d'autres: donnez-leur aujourd'hui du charbon plein +un tablier, ils reviendront en demander autant deux jours après; +ils sont effrontés comme des singes.» + +La matrone octroya son approbation à cette belle comparaison, et +le bedeau continua: + +«On ne saurait croire jusqu'où va leur insolence; pas plus tard +qu'avant-hier, un homme... vous avez été mariée, madame, je puis +donc entrer avec vous dans ces détails, un homme, à peine vêtu +(Mme Corney baissa les yeux) de quelques haillons en lambeaux, se +présente à la porte de notre surveillant, qui avait justement du +monde à dîner, et dit qu'il faut qu'on lui donne des secours. +Comme il refusait de s'en aller, et que sa tenue scandalisait la +compagnie, notre surveillant lui fit donner une livre de pommes de +terre et une demi-pinte de gruau. «Mon Dieu! dit ce monstre +d'ingratitude, qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça? +autant me donner des bésicles. - C'est bon, dit notre surveillant +en lui reprenant les provisions, vous n'aurez rien du tout. - Il +me faudra donc mourir sur le pavé? dit le vagabond. - Oh! que non, +vous n'en mourrez pas,» dit le surveillant. + +- Ah! ah! c'est excellent, interrompit la matrone. C'était, pour +sûr, M. Grannet. Et après? + +- Après, madame, reprit le bedeau, il est parti et il est mort +dans la rue. En voilà un entêté! + +- Cela passe toute croyance, observa la matrone avec dignité; mais +ne vous semble-t-il pas, monsieur Bumble, que les secours donnés +hors du dépôt de mendicité n'ont aucun bon résultat? Vous êtes +homme d'expérience et vous pouvez en juger. + +- Madame Corney, dit le bedeau en souriant comme un homme qui a +conscience de sa supériorité, les secours distribués hors du +dépôt, s'ils sont donnés avec discernement, vous entendez, madame, +avec discernement, sont la sauvegarde des paroisses. Le principe +fondamental de l'assistance en dehors du dépôt, c'est de fournir +aux pauvres justement ce dont ils n'ont que faire, et alors, de +guerre lasse, ils cessent leurs importunités. + +- Certes, s'écria Mme Corney, voilà une idée lumineuse! + +- Oui. Entre nous soit dit, c'est là le grand principe de la +chose, reprit M. Bumble; c'est en vertu de ce principe qu'on vient +en aide à des familles malades, en leur faisant une distribution +de fromage, comme le disent les impudents journalistes qui se +mêlent de ce qui ne les regarde pas. Ce principe, madame Corney, +est maintenant en vigueur dans le royaume. Cependant, ajouta-t-il +en ouvrant le paquet qu'il tenait à la main, ce sont des secrets +administratifs, et sur lesquels on doit avoir bouche close, sauf +entre fonctionnaires paroissiaux, comme nous, par exemple. Voici +le porto que l'administration destine à l'infirmerie; il est d'une +qualité excellente, naturel, pur de tout mélange, en bouteille +d'aujourd'hui, clair comme de l'eau de roche, et sans aucun +dépôt.» + +Après avoir approché une des deux bouteilles de la lumière, et +l'avoir agitée pour montrer la bonne qualité du vin, M. Bumble les +porta toutes les deux sur la commode, plia le mouchoir qui les +enveloppait, le mit dans sa poche, et prit son chapeau comme pour +s'en aller. + +«Vous allez avoir bien froid, monsieur Bumble, dit la matrone. + +- Il fait un vent à vous couper la figure,» répondit celui-ci en +relevant le collet de son habit. + +Mme Corney regarda la petite bouilloire, puis le bedeau qui se +dirigeait vers la porte; et, comme celui-ci toussait et qu'il +allait lui souhaiter une bonne nuit, elle lui demanda +timidement... s'il voulait accepter une tasse de thé. + +Aussitôt M. Bumble rabattit son collet, posa son chapeau et sa +canne sur une chaise, et approcha une autre chaise de la table; il +s'assit lentement, tout en regardant la dame, qui baissa les yeux: +M. Bumble toussa de nouveau et sourit légèrement. + +Mme Corney se leva pour prendre dans l'armoire une tasse et une +soucoupe. Comme elle se rasseyait, ses yeux rencontrèrent encore +ceux du galant bedeau; elle rougit et se mit à préparer le thé. +M. Bumble toussa encore, et plus fort qu'auparavant. + +«L'aimez-vous sucré, monsieur Bumble? demanda la matrone en +prenant le sucrier. + +- Oui, madame, très sucré,» répondit M. Bumble, les yeux toujours +braqués sur Mme Corney. Si jamais bedeau eut l'air tendre, ce fut +M. Bumble en ce moment. On versa le thé. + +M. Bumble mit un mouchoir sur ses genoux, pour que les miettes de +pain n'altérassent pas l'éclat de sa culotte courte, et se mit à +boire et à manger; parfois, au milieu de cet exercice, il poussait +un profond soupir qui ne lui faisait pas perdre un coup de dent, +et qui semblait, au contraire, destiné à lui faciliter les +fonctions digestives. + +«Vous avez une chatte, madame, à ce que je vois, dit M. Bumble en +apercevant une grosse chatte entourée de ses petits, qui se +chauffait devant le feu... et des petits aussi, si je ne me +trompe. + +- Je les aime tant, monsieur Bumble! répondit la matrone. Vous ne +pouvez vous en faire une idée. Ils sont si heureux, si agiles, si +divertissants! c'est une vraie société pour moi. + +- Ce sont de charmants animaux, dit M. Bumble d'un ton +approbateur, et qui s'attachent à la maison. + +- Oh oui! fit Mme Corney avec enthousiasme; ils aiment leur chez +eux, que c'est un plaisir. + +- Madame Corney, dit lentement le bedeau en battant la mesure avec +sa cuiller, j'ose dire, madame, que si un chat, ou tout autre +animal qui pourrait vivre avec vous, ne s'attachait pas à la +maison, il faudrait nécessairement que ce fût un âne. + +- Oh! monsieur Bumble! fit la matrone. + +- Il est inutile de déguiser la vérité, reprit M. Bumble en +balançant sa cuiller, d'un air à la fois digne et tendre qui +donnait plus de poids à ses paroles; une bête qui se montrerait si +ingrate, je la noierais de ma main avec plaisir. + +- Alors, vous êtes un cruel, dit vivement la matrone en allongeant +le bras pour prendre la tasse du bedeau. Il faut que vous ayez le +coeur bien dur. + +- Le coeur dur, madame, dit M. Bumble, le coeur dur!» + +Il tendit sa tasse à Mme Corney, et saisit le moment où elle la +prenait pour lui serrer le petit doigt; puis posant sa main sur +son gilet galonné, il poussa un profond soupir et éloigna, si peu +que rien, sa chaise du feu. + +La table était ronde, et, comme Mme Corney et M. Bumble étaient +assis devant le feu, vis-à-vis l'un de l'autre et assez +rapprochés, on comprend que M. Bumble, en s'éloignant de la +cheminée, ajoutait à la distance qui le séparait de Mme Corney. +Cette façon d'agir excitera sans doute l'admiration du lecteur, +qui y verra un acte d'héroïsme de la part de M. Bumble; l'heure, +le lieu, l'occasion, auraient pu l'engager à conter fleurettes, +bien que les propos légers qui conviennent dans la bouche d'un +étourdi semblent fort au-dessous de la dignité d'un magistrat, +d'un membre du Parlement, d'un ministre d'État, d'un lord-maire, +et, à plus forte raison, indignes de la gravité d'un bedeau, qui +(nul ne l'ignore) doit être de tous les fonctionnaires le plus +sévère et le plus inflexible. + +Quelles que fussent les intentions de M. Bumble (et sans nul doute +elles étaient excellentes), le malheur voulut que la table fut +ronde, comme nous l'avons observé. Dès lors, M, Bumble, en +éloignant peu à peu sa chaise, diminua insensiblement la distance +qui le séparait de la matrone, et, à force de faire voyager sa +chaise autour de la table, il arriva à la placer contre celle de +Mme Corney; les deux chaises finirent par se toucher, et là +M. Bumble s'arrêta. + +Dans cette situation, si la matrone reculait sa chaise vers la +droite, elle se mettait dans la cheminée; si elle faisait un +mouvement vers la gauche, elle tombait dans les bras de M. Bumble. +Cette alternative n'échappa point à sa perspicacité, et, en femme +bien avisée, elle ne bougea pas et offrit à M. Bumble une seconde +tasse de thé. + +«Le coeur dur! répéta le bedeau en regardant la matrone: et vous, +madame Corney, avez-vous le coeur dur? + +- Dieu! s'écria-t-elle, quelle singulière question de la part d'un +célibataire! Qu'est-ce que cela peut vous faire, monsieur Bumble?» + +Celui-ci, sans répondre, vida sa tasse, avala une rôtie, s'essuya +les lèvres, et... embrassa bravement la matrone. + +«Monsieur Bumble, dit tout bas la discrète dame, car l'effroi lui +ôtait presque la parole, Monsieur Bumble, Je vais crier!» + +Celui-ci ne répondit pas, et, avec lenteur et dignité, passa son +bras autour de la taille de la matrone. + +Comme la dame avait manifesté l'intention de crier, elle allait +sans doute, à cette nouvelle hardiesse, exécuter sa menace, quand +on frappa vivement à la porte; en un clin d'oeil, M. Bumble +s'élança agilement vers les bouteilles, et se mit à les épousseter +activement, tandis que la matrone demandait sèchement: «Qui est +là?» Il est à remarquer, et c'est un exemple curieux de +l'efficacité d'une surprise soudaine pour atténuer les effets +d'une grande frayeur, que sa voix avait repris tout d'un coup sa +rudesse habituelle. + +«Madame, dit une vieille mendiante décharnée en montrant sa tête à +la porte, la vieille Sally est en train de s'en aller. + +- Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse? demanda la matrone avec +humeur; est-ce que je peux l'empêcher de mourir? + +- Non, non, madame, répondit la vieille, nul ne le peut; il n'y a +plus de remède. J'ai vu mourir bien du monde, des enfants et des +hommes dans la force de l'âge, et je sais bien quand la mort +arrive. Mais elle est agitée; quand les accès lui laissent un +moment de repos, et elle n'en a guère, car son agonie est très +pénible, elle dit qu'elle a quelque chose à vous dire, qu'il faut +absolument que vous sachiez. Elle ne mourra pas tranquille si elle +ne vous voit pas, madame.» + +La digne Mme Corney marmotta mille invectives contre les vieilles +femmes qui ne pourraient seulement pas mourir sans importuner +leurs supérieurs; de propos délibéré, elle jeta sur ses épaules un +grand châle dans lequel elle s'enveloppa soigneusement, pria +M. Bumble d'attendre son retour, et, enjoignant à la vieille +messagère de marcher vite et de ne pas la tenir toute la nuit sur +pied dans les escaliers, elle sortit de très mauvaise grâce, et se +dirigea en grondant vers la chambre de la mourante. + +Resté seul, M. Bumble tint une étrange conduite. Il ouvrit +l'armoire, compta les cuillers à thé, soupesa la pince à sucre, +examina attentivement une grande cuiller d'argent pour s'assurer +de la bonté du métal; après avoir satisfait sa curiosité sur tous +ces points, il mit son tricorne sens devant derrière, et fit +plusieurs fois le tour de la table en dansant gravement sur la +pointe des pieds. Après s'être livré à ce bizarre exercice, il ôta +son tricorne, et s'étendit devant le feu en tournant le dos à la +cheminée, de l'air d'un homme qui serait occupé à dresser +exactement l'inventaire du mobilier. + + +CHAPITRE XXIV. +Détails pénibles, mais courts, dont la connaissance est nécessaire +pour l'intelligence de cette histoire. + + +C'était une vraie messagère de mort qui était venue jeter le +trouble dans le paisible intérieur de la matrone. Elle était +courbée par l'âge; un tremblement continuel agitait ses membres, +et sa figure, contractée par des mouvements convulsifs, +ressemblait plutôt à une caricature qu'à un visage humain. + +Hélas! qu'il y a peu de visages dont la beauté conserve son +charme! Les soucis, les chagrins, les souffrances, altèrent les +traits en même temps qu'ils changent le coeur; et ce n'est que +lorsque les passions sommeillent et qu'elles ont perdu leur +puissance pour toujours, que le nuage se dissipe et rend au front +sa sérénité céleste. Tel est souvent l'effet de la mort: froid et +glacé, le visage retrouve cette expression sereine et paisible +qu'il avait un matin de la vie. L'homme redevient alors si calme, +si paisible, que ceux qui l'ont connu dans son heureuse enfance +s'agenouillent près du cercueil, pleins de respect pour l'ange +qu'ils croient voir sur la terre. + +La vieille femme gravit l'escalier en chancelant, et chemina +clopin-clopant le long des corridors, tout en marmottant quelques +paroles inintelligibles, en réponse aux reproches que lui +adressait sa compagne. À la fin, elle fut forcée de s'arrêter pour +reprendre haleine, et remit la lumière à la matrone, qui se +dirigea rapidement vers la chambre où gisait la mourante. + +C'était un vrai grenier, à peine éclairé par une méchante lampe. +Une autre vieille femme veillait près du lit, tandis que +l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout devant la +cheminée, se taillait un cure-dents. + +«Quelle nuit glaciale, madame Corney! dit le jeune homme en voyant +entrer la matrone. + +- Glaciale en vérité, monsieur, répondit la dame de sa voix la +plus bienveillante, et en faisant une révérence. + +- Vous devriez exiger de vos fournisseurs du charbon de meilleure +qualité, dit l'apprenti en attisant le feu avec les pincettes +rouillées; celui-ci ne convient nullement par un temps pareil. + +- Il est du choix de l'administration, répondit la matrone. Elle +devrait bien au moins nous chauffer convenablement; nos fonctions +sont déjà bien assez pénibles.» + +Ici la conversation fut interrompue par un gémissement de la +mourante. + +«Oh! dit le jeune homme en regardant du côté du lit, comme si ce +cri lui eût rappelé qu'il y avait là une malade. C'est la fin, +madame Corney. + +- Croyez-vous? demanda celle-ci. + +- Je serais surpris que cela durât encore quelques heures, dit +l'apprenti en taillant la pointe de son cure-dents. Elle a tout le +système détraqué. Dites-moi, la vieille, est-ce qu'elle dort?» + +La garde se pencha sur le lit pour s'en assurer et fit signe que +oui. + +«Elle s'en ira peut-être bien comme cela, si vous ne faites pas de +bruit, dit le jeune homme. Posez la lumière à terre; elle ne la +verra pas.» + +La vieille obéit, en secouant la tête comme pour faire entendre +que la malade ne mourrait pas si tranquillement; puis elle reprit +sa place près de l'autre vieille qui venait de rentrer. La +matrone, d'un air d'impatience, s'enveloppa dans son châle, et +s'assit au pied du lit. + +L'apprenti pharmacien, après avoir taillé son cure-dents, +s'installa devant le feu; mais au bout de dix minutes l'ennui le +prit, il souhaita bien du plaisir à Mme Corney, et sortit sur la +pointe du pied. + +Les deux vieilles femmes, après être restées quelque temps +immobiles, s'éloignèrent du lit et vinrent s'accroupir devant le +feu, à la chaleur duquel elles exposèrent leurs mains décharnées. +La flamme projetait une lueur sinistre sur leurs visages blêmes, +et mettait en lumière leur affreuse laideur; elles se mirent à +causer à voix basse. + +«À-t-elle encore dit quelque chose tandis que j'étais dehors? +demanda la ménagère. + +- Pas un mot, répondit l'autre; elle s'est mise à se tordre les +bras; mais je lui ai tenu les mains, et elle s'est bientôt calmée; +elle est à bout de forces, et je n'ai pas eu de peine à la faire +tenir tranquille. J'ai encore pas mal de vigueur, voyez-vous, +toute vieille que je suis, malgré le régime du dépôt. + +- A-t-elle bu le vin chaud que le médecin lui avait ordonné? +demanda la vieille. + +- J'ai essayé de le lui faire avaler, répondit-elle, mais elle +avait les dents si serrées, et elle mordait si fort le verre, que +c'est à peine si j'ai pu lui faire lâcher prise. Pour lors, c'est +moi qui l'ai bu, et cela m'a fait du bien.» + +Après avoir regardé autour d'elles avec précaution pour s'assurer +qu'on ne les écoutait pas, les deux vieilles se tapirent encore +plus près du feu et continuèrent leur bavardage. + +«Je me souviens d'un temps, dit la première, où elle n'aurait pas +manqué d'en faire autant, et même qu'ensuite elle en aurait bien +ri. + +- Sans doute, reprit l'autre; elle était joviale. En a-t-elle +enseveli des cadavres! Et blancs comme de la cire. Que de fois je +l'ai aidée dans cette besogne!» + +Tout en parlant, la vieille tira de sa poche une méchante +tabatière d'étain, offrit une prise à sa compagne, et s'en adjugea +une à elle-même. En ce moment, la matrone qui avait impatiemment +attendu jusque-là que la mourante sortit de son état de stupeur, +s'approcha aussi du feu et leur demanda d'une voix aigre combien +de temps il lui faudrait encore rester là à attendre. + +«Pas longtemps, notre maîtresse, répondit la seconda femme en +levant les yeux; il n'y en a pas une de nous que la mort ait envie +de faire attendre longtemps. Patience! patience! Elle arrivera +assez vite pour nous toutes tant que nous sommes. + +- Taisez-vous, vieille radoteuse! dit la matrone d'un ton sévère. +Dites-moi, Marthe, a-t-elle déjà été dans cet état? + +- Souvent, répondit la femme. + +- Mais c'est bien la dernière fois, ajouta l'autre, c'est-à-dire +qu'elle ne s'éveillera plus qu'une seule fois; et soyez sûre, +notre maîtresse, que ça ne sera pas long. + +- Long ou court, dit la matrone avec mauvaise humeur, elle ne me +trouvera pas là à son réveil, et ayez soin, entendez-vous, de ne +pas venir me déranger une autre fois pour rien. Il n'entre pas +dans mes fonctions de voir mourir toutes les vieilles femmes de la +maison; ainsi, que cela ne vous arrive plus; c'est trop fort, en +vérité. Souvenez-vous de ce que je vous dis là, vieilles +bourriques; si vous vous avisez encore de me faire aller, j'aurai +soin de vous, je vous le jure!» + +Elle allait s'élancer dehors, quand un cri des deux vieilles fit +qu'elle tourna la tête. La mourante s'était levée sur son séant et +lui tendait les bras. + +«Qu'est-ce? s'écria-t-elle d'une voix sépulcrale. + +- Paix! paix! dit une des femmes en se penchant sur le lit. +Couchez-vous, couchez-vous! + +- Je ne me recoucherai que morte! dit la malade en se débattant. +Il faut que je lui parle! Approchez-vous... plus près encore, que +je vous parle à l'oreille.» + +Elle saisit le bras de la matrone et la fit asseoir sur une chaise +près du lit. Elle allait parler, quand elle aperçut les deux +vieilles debout près d'elle, le corps penché, dans l'attitude de +femmes qui écoutent de toutes leurs oreilles. + +«Renvoyez-les, dit la mourante d'une voix épuisée. Vite! vite!» + +Les deux vieilles se mirent à se lamenter à qui mieux mieux, à +dire que la pauvre malade était si bas qu'elle ne reconnaissait +plus même ses meilleures amies, et à se répandre en protestations +qu'elles ne la quitteraient pas; mais la matrone les fit sortir, +ferma la porte et revint près du lit Une fois dehors, les deux +vieilles changèrent de note et crièrent par le trou de la serrure +que la vieille Sally était ivre; ce qui, en effet, n'était pas +absolument impossible: car, outre une faible dose d'opium ordonnée +par le pharmacien, elle avait à lutter contre les effets d'un +grog, que les vieilles femmes, par bonté d'âme, lui avaient +administré de leur autorité privée. + +«Maintenant écoutez-moi, dit la mourante à haute voix, comme si +elle faisait un grand effort pour retrouver un peu de force... +Dans cette même chambre... dans ce même lit... j'ai jadis veillé +une belle jeune femme, qui avait été amenée au dépôt, les pieds +déchirés par les fatigues d'une longue marche, et toute souillée +de sang et de poussière. Elle mit au monde un enfant, et mourut. +Laissez-moi réfléchir... que je me souvienne en quelle année +c'était. + +- Peu importe l'année, dit l'impatiente matrone... où voulez-vous +en venir? + +- Ah oui, murmura la malade en retombant dans sa somnolence; où +voulais-je en venir... Je sais! s'écria-t-elle en se redressant +tout à coup convulsivement.» Sa figure s'anima, et les yeux lui +sortaient de la tête. «Je l'ai volée; oui, je l'ai volée! Elle +n'était pas encore froide. Je vous dis qu'elle n'était pas encore +froide quand je l'ai volée. + +- Volé quoi? parles, pour l'amour de Dieu! s'écria la matrone en +faisant un geste comme pour appeler du secours. + +- La chose! répondit la mourante en mettant sa main sur la bouche +de la matrone, la seule chose qu'elle possédât. Elle n'avait ni +vêtements pour se garantir du froid, ni pain à manger; et elle +avait gardé cela sur son coeur: c'était de l'or, vous dis-je! du +vrai or qui aurait pu servir à lui sauver la vie. + +- De l'or! répéta la matrone en se penchant vivement vers la +mourante qui retomba épuisée sur le lit... Continuez, continuez... +eh bien! et puis? Qui était cette jeune mère? Quand était-ce? + +- Elle m'avait chargé de le garder précieusement, reprit la +vieille en poussant un cri plaintif. Elle me l'avait confié parce +qu'elle n'avait que moi près d'elle. Du moment que je l'ai vu à +son cou... je l'avais déjà volé d'intention; et la mort de +l'enfant... c'est peut-être moi qui en suis cause! On l'aurait +mieux traité, si l'on avait tout su! + +- Su quoi? demanda l'autre; parlez! + +- Cet enfant ressemblait tant à sa mère, reprit la mourante, sans +tenir compte de la question qui lui était adressée, que je ne +pouvais le regarder sans songer à sa pauvre mère! pauvre femme! si +jeune! si douce! Attendez, je n'ai pas fini. Je n'ai pas tout dit, +n'est-ce pas? + +- Non, non, dit la matrone, en prêtant l'oreille pour saisir les +paroles que la mourante prononçait d'une voix à peine +intelligible. Dépêchez-vous, ou il sera trop tard! + +- La mère, dit la femme en faisant un effort encore plus violent +que les autres, la mère, quand elle se sentit mourir, me dit à +l'oreille que, si son enfant vivait si on pouvait l'élever, un +jour viendrait peut-être où il pourrait entendre sans rougir +prononcer le nom de sa pauvre mère. «Oh mon Dieu! disait-elle en +joignant ses mains amaigries, que ce soit un garçon ou une fille, +suscitez-lui quelques amis dans ce monde de misère, et ayez pitié +d'un pauvre enfant abandonné, seul sur terre.» + +- Le nom de l'enfant? demanda la matrone. + +- On l'appelait Olivier, répondit la femme d'une voix éteinte. +L'or que j'ai volé était... + +- Oui, oui, après?» dit l'autre. + +Elle se pencha vivement vers la mourante pour entendre sa réponse, +mais recula bientôt instinctivement en la voyant se soulever +encore une fois, lentement et péniblement, serrer la couverture +dans ses mains crispées, murmurer quelques sons inarticulés, et +retomber sans vie sur le lit. + +* * * * * + +«Roide morte! dit une des vieilles femmes en se précipitant dans +la chambre dès que la porte fut ouverte. + +- Et tout ça pour ne rien dire,» répondit la matrone en +s'éloignant d'un air d'insouciance. + +Les deux sorcières étaient probablement trop occupées des devoirs +funèbres qu'elles avaient à remplir, pour faire aucune réponse, et +elles restèrent seules près du cadavre. + + +CHAPITRE XXV. +Où l'on retrouve M. Fagin et sa bande. + + +Tandis que ces événements se passaient au dépôt de mendicité, +M. Fagin était dans son repaire (le même où la jeune fille était +venue prendre Olivier). Là, penché devant la cheminée qui fumait, +il avait sur ses genoux un soufflet dont il venait sans doute de +se servir pour activer le feu; mais il était tombé dans une +rêverie profonde, et, les bras croisés, le menton incliné sur la +poitrine, il considérait d'un air distrait les chenets rouillés. + +Derrière lui, le rusé Matois, maître Charles Bates et M. Chitling +étaient assis devant une table et très attentifs à une partie de +whist; le Matois faisait le mort contre M. Bates et M. Chitling. +Sa physionomie, toujours intelligente, était encore plus +intéressante à contempler que d'habitude, à cause de l'attention +scrupuleuse qu'il portait au jeu, et du soin qu'il mettait à +saisir l'occasion de jeter de temps à autre un rapide coup d'oeil +sur les cartes de M. Chitling, en ayant la sagesse de régler son +jeu d'après les observations qu'il avait pu faire sur celui de son +voisin. Comme il faisait froid, il avait son chapeau sur la tête, +habitude qui, du reste, lui était familière: il avait entre les +dents une pipe de terre, qu'il n'ôtait que lorsqu'il voulait se +rafraîchir en buvant à même dans un grand pot plein de gin et +d'eau, et posé sur la table pour l'agrément de la société. + +Monsieur Bates, lui aussi, était attentif à son jeu; mais, comme +il était d'une nature plus remuante que son digne ami, il avait +plus souvent recours au pot de gin, et se permettait nombre de +plaisanteries et de remarques déplacées, tout à fait indignes d'un +joueur de whist sérieux. Le Matois, se prévalant de l'étroite +amitié qui les unissait, se permit plus d'une fois de faire à son +compagnon de graves remontrances à ce sujet; remontrances que +maître Bates recevait le mieux du monde, en se bornant à prier son +ami d'aller se faire lenlaire ou d'aller se fourrer la tête dans +un sac. L'à-propos de ces réponses et d'autres semblables, aussi +spirituelles que bien tournées, excitait vivement l'admiration de +M. Chitling. Il est à remarquer que ce dernier et son partner +perdirent toujours invariablement; cette circonstance, loin +d'exciter l'humeur de maître Bates, semblait au contraire l'amuser +au dernier point; à la fin de chaque coup il riait encore plus +fort que de coutume, et déclarait que de sa vie il n'avait pris +tant de plaisir au jeu. + +«Nous perdons la partie double, dit M. Chitling, en faisant une +longue figure et en tirant une demi-couronne de son gousset; je +n'ai jamais vu une chance comme la vôtre, Jack; vous gagnez à tout +coup; nous avons beau avoir de belles cartes, Charlot et moi, nous +ne pouvons rien en faire.» + +Cette remarque, ou peut-être le ton bourru dont elle fut faite, +amusa tellement Charlot Bates, que ses éclats de rire tirèrent le +juif de sa rêverie, et qu'il demanda de quoi il s'agissait. + +«De quoi, Fagin! s'écria Charlot; je voudrais que vous eussiez vu +la partie; Tom Chitling n'a pas fait un point, et j'étais son +partner contre le Matois et le Mort. + +- Ah! ah! dit le juif avec un sourire qui montrait assez qu'il en +comprenait sans peine la raison; frottez-vous à eux, Tom, frottez- +vous encore à eux. + +- Merci, j'en ai assez comme cela, Fagin, répondit M. Chitling; +j'en ai mon comptant. Le Matois a une chance contre laquelle il +n'y a rien à faire. + +- Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever bien matin +pour gagner le Matois. + +- Matin! dit Charlot Bates; il faut chausser ses bottes la veille, +se mettre un télescope sur chaque oeil et une lorgnette par +derrière, si l'on veut le gagner.» + +M. Dawkins reçut ces beaux compliments avec beaucoup de modestie +et offrit de tirer la figure qu'on lui demanderait dans les cartes +à point nommé, à un schelling le coup. Comme personne n'accepta le +défi, et que sa pipe était finie, il s'amusa à dessiner sur la +table un plan de Newgate avec le morceau de craie dont il s'était +servi pour marquer les points; tout en dessinant, il sifflait +comme un serpent. + +«Vous êtes ennuyeux comme la pluie, Tom! dit-il après un long +silence, en s'adressant à M. Chitling; à quoi pensez-vous qu'il +pense, Fagin! + +- Comment le saurais-je? répondit le juif en posant le soufflet. À +ce qu'il a perdu, peut-être, ou bien à la maison de campagne qu'il +vient de quitter. Ah! ah! est-ce cela? mon cher. + +- Pas le moins du monde, reprit le Matois sans laisser à +M. Chitling le temps de répondre; qu'en dis-tu, Charlot? + +- Je dis, moi, fit maître Bates en riant, qu'il était +singulièrement tendre avec Betsy; tenez! voyez comme il rougit! +Dieu! c'est-il possible! en voilà un joyeux luron! Tom Chitling +amoureux! Fagin, Fagin, c'te tête!» + +M. Bates, suffoquant à force de rire, à l'idée que M. Chitling fût +victime d'une passion tendre, se renversa si vivement sur sa +chaise qu'il perdit l'équilibre et tomba tout de son long sur le +plancher, sans que cet accident diminuât en rien ses éclats de +rire, qui recommencèrent de plus belle quand il se fut remis sur +pied. + +«Ne faites pas attention à ce qu'ils disent, mon cher, dit le Juif +en lançant un coup d'oeil à M. Dawkins et en donnant à M. Bates +une tape avec le soufflet; Betsy est une jolie fille: attachez- +vous à elle, Tom, attachez-vous à elle. + +- Je n'ai qu'une chose à dire, Fagin, répondit M. Chitling en +rougissant beaucoup; c'est que cela ne regarde personne ici. + +- Sans doute, dit le juif; Charlot est un bavard; ne faites pas +attention à ce qu'il dit; Betsy est une jolie fille; faites tout +ce qu'elle vous dira, Tom, et vous ferez fortune. + +- La preuve que je fais tout ce qu'elle veut, répondit +M. Chitling, c'est que c'est en suivant ses conseils que je me +suis fait pincer; mais ç'a été pour vous une bonne affaire, n'est- +ce pas Fagin? Et puis, qu'est-ce que six semaines à rester sous +clef, il faut toujours en passer par là un jour où l'autre; mieux +vaut encore que ce soit l'hiver, quand vous avez moins l'occasion +de faire une bonne petite promenade au dehors, hein, Fagin? + +- Ah! sans doute, mon cher, dit le juif. Et ça vous serait bien +égal d'y retourner, n'est-ce pas, Tom, demanda le Matois en +faisant un signe au juif et à Charlot, pourvu que tout allât bien +avec Betsy? + +- Eh bien, oui, ça me serait égal, répondit Tom avec colère; je +voudrais bien savoir qui est-ce qui pourrait en dire autant, hein, +Fagin? + +- Personne, mon cher, dit le juif, pas un d'eux, Tom; il n'y a que +vous, soyez-en sûr. + +- J'aurais pu me tirer d'affaire si j'avais voulu jaser sur elle, +pas vrai, Fagin? continua le pauvre dupe en colère; je n'avais +qu'un mot à dire, hein, Fagin? + +- Sans doute, mon cher, répondit le juif. + +- Mais je n'ai pas bavardé, hein, Fagin? demanda Tom, qui +accumulait question sur question avec volubilité. + +- Non, non, assurément, répondit le juif; vous avez le coeur trop +bien placé pour faire de ces choses-là: beaucoup trop, mon cher. + +- Peut-être bien, répondit Tom en regardant autour de lui; et si +j'ai du coeur, il n'y a pas de quoi rire, hein, Fagin?» + +Le juif, s'apercevant que la moutarde montait au nez de +M. Chitling, s'empressa de lui affirmer que personne ne se moquait +de lui, et, comme preuve de ce qu'il avançait, il en appela au +témoignage de maître Bates, le principal agresseur mais +malheureusement, au moment où Charlot ouvrait la bouche pour +déclarer qu'il n'avait jamais été moins disposé à rire, il partit +d'un tel éclat que M. Chitling, se croyant insulté, s'élança sans +plus de cérémonie sur le rieur et lui lança un coup de poing que +celui-ci eut l'adresse d'éviter, mais qui atteignit le facétieux +vieillard en pleine poitrine, le fit chanceler et l'envoya contre +la muraille, où il resta quelques instants à reprendre haleine, +tandis que M. Chitling faisait la plus piteuse mine du monde. + +«Attention! dit tout à coup le Matois, j'ai entendu le grelot.» Il +prit la chandelle et gravit sans bruit l'escalier. La sonnette, +agitée par une main impatiente, se fit entendre de nouveau. +Bientôt le Matois rentra et, d'un air mystérieux, dit au juif +quelques mots à l'oreille. + +«Comment! dit Fagin, il est seul?» Le Matois fit signe que oui, +et, mettant sa main devant la chandelle, il donna à entendre à +Charlot Bates qu'il était temps de mettre un terme à ses élans de +gaieté. Après avoir rempli ce devoir d'ami, il regarda fixement le +juif et attendit ses ordres. + +Le vieillard resta quelques instants à se mordre les doigts d'un +air pensif. L'agitation de son visage annonçait qu'il craignait +quelque mauvaise nouvelle. Enfin, il leva la tête. + +«Où est-il?» demanda-t-il. + +Le Matois montra du doigt le plafond et fit mine de s'éloigner. + +«Oui, dit le juif comme répondant à une question sous-entendue: +fais-le descendre. Chut! paix, Charlot! doucement, Tom! filez sans +bruit.» + +Charlot Bates et son récent antagoniste obéirent sur-le-champ à +cette injonction de se retirer. Tout était silencieux quand le +Matois descendit l'escalier, une chandelle à la main, suivi d'un +homme en blouse, qui, après avoir jeté un regard effaré autour de +la chambre, ôta une grosse cravate qui lui cachait le bas du +visage, et laissa voir les traits du flambant Tobie Crackit, mais +pâle, défiguré, la barbe longue et la chevelure en désordre. + +«Comment ça va-t-il, Fagin? dit le beau Tobie, en faisant un signe +de tête au juif. Tiens! Matois, mets ce cache-nez dans mon castor, +que je sache où le trouver en m'en allant. Bien! tu feras un +fameux lapin, toi, et tu enfonceras les anciens.» + +Tout en parlant, il releva sa blouse, mit les mains dans ses +poches, approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur les +chenets. + +«Voyez, Fagin, dit-il en montrant tristement ses bottes crottées, +pas une goutte de cirage depuis... vous savez quand... Mais ne me +regardez donc pas ainsi! tout viendra, en son temps; je ne peux +pas causer d'affaires avant d'avoir bu et mangé; ainsi donnez-moi +de quoi me soutenir, et laissez-moi me faire une bosse tout +tranquillement, pour la première fois depuis trois jours.» + +Le juif fit signe au Matois de poser les vivres sur la table; puis +s'asseyant en face du voleur, il attendit qu'il lui plût d'entamer +la conversation. + +À en juger d'après les apparences, Tobie n'était pas près d'en +venir là. Le juif se contenta d'observer patiemment sa +physionomie, dans l'espoir d'y découvrir quelle nouvelle il +apportait: ce fut en vain. Il avait l'air fatigué et abattu, mais +son visage était aussi calme que d'habitude, et, malgré le +désordre de sa tenue, le flambant Tobie Crackit avait l'air +content de sa personne. Le juif, au comble de l'impatience, +l'épiait à chaque bouchée, et parcourait la chambre en long et en +large, dans un état d'agitation dont il n'était pas maître. Rien +n'y fit. Tobie continua à manger sans faire attention à quoi que +ce fût, jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de manger davantage; +alors il fit sortir le Matois, ferma la porte, se versa un grog et +se mit en mesure de commencer son récit. + +«Pour commencer par le commencement, Fagin... dit Tobie. + +- Oui, oui,» interrompit le juif en rapprochant sa chaise. + +M. Crackit fit une pause pour avaler son grog, et déclara que le +gin était excellent; puis posant ses pieds sur le devant de la +cheminée, de manière à mettre ses bottes au niveau de ses yeux, il +reprit tranquillement: + +«Pour commencer par le commencement, comment va Guillaume? + +- Comment? s'écria le juif en se levant brusquement. + +- Vous n'en avez donc pas de nouvelles? dit Tobie en pâlissant. + +- Des nouvelles! repartit le juif en frappant du pied avec +fureur... Où sont-ils! Sikes et l'enfant. Où sont-ils? que sont- +ils devenus? où sont-ils cachés? pourquoi ne sont-ils pas ici? + +- L'affaire a raté, dit timidement Tobie. + +- Je le sais, répondit le juif en tirant de sa poche un journal. +Et après? + +- On a fait feu et atteint l'enfant; nous avons battu en retraite +à travers champs, l'enfant entre nous deux... à vol d'oiseau, +franchissant haies et fossés. On nous donnait la chasse. +Miséricorde! tout le pays était sur pied et les chiens à nos +trousses. + +- L'enfant? dit le juif d'une voix étouffée. + +- Guillaume l'avait pris sur son dos et filait comme le vent. Nous +nous arrêtâmes pour le mettre entre nous deux; il avait la tête +pendante et il était glacé. Ceux qui nous poursuivaient étaient +sur nos talons. Chacun pour soi, quand il y va de la potence; nous +leur avons faussé compagnie et laissé le marmot étendu dans un +fossé: mort ou vif, je n'en sais rien.» + +Le juif n'écouta pas un mot de plus; il poussa un affreux +hurlement, s'arracha les cheveux et ne fit qu'un bond dans la rue. + + +CHAPITRE XXVI. +Un personnage mystérieux paraît sur la scène. - Détails importants +étroitement liés à la suite de cette histoire. + + +Le vieillard avait gagné le coin de la rue avant de se remettre de +l'émotion que lui avaient causée les nouvelles apportées par Tobie +Crackit. Non seulement il n'avait pas ralenti son allure +ordinaire; mais il hâtait le pas encore plus que d'habitude, de +l'air d'un homme effaré et en proie à une violente agitation; une +voiture lancée au galop faillit le renverser, et les cris des +passants, à la vue du danger qu'il courait, lui firent gagner le +trottoir. Après avoir évité autant que possible les grandes rues, +et cheminé par des ruelles ou des passages obscurs, il atteignit +enfin Snow-Hill. Là il se mit à marcher encore plus vite +qu'auparavant, et ne ralentit sa course qu'après s'être engagé +dans une cour, où, comme s'il se trouvait enfin dans son élément, +il reprit son pas ordinaire et parut respirer plus à l'aise. + +Au point de jonction entre Snow-Hill et Holborn-Hill, à main +droite en sortant de la Cité, se trouve un passage étroit et sale +qui mène à Saffron-Hill. Là, dans de misérables échoppes, vous +pouvez voir d'énormes paquets de foulards d'occasion, de toute +grandeur et de toute nuance. C'est là qu'habitent les receleurs +qui les achètent des voleurs. Des centaines de ces foulards, fixés +à des chevilles, pendent aux fenêtres ou au-dessus des portes; à +l'intérieur il y en a d'empilés par centaines sur des tablettes. +Ce passage, ou plutôt cette colonie commerciale, a une existence +qui lui est propre, son barbier, son café, sa taverne, sa boutique +de friture. C'est pour tous les filous de bas étage un véritable +marché, visité de grand matin ou le soir, entre chien et loup, par +des marchands silencieux, qui traitent leurs affaires dans +d'obscures arrière-boutiques, et s'en vont à la dérobée comme ils +sont venus. Là le marchand d'habits, le rapiéceur de savates, le +marchand de chiffons, étalent leur marchandise comme une enseigne +pour le filou, et des tas d'os et de ferrailles, des lambeaux +d'étoffes de laine ou de toile, pourrissent ou se rouillent dans +des caves humides et noires. + +C'était dans ce passage que le juif venait d'entrer; il était bien +connu des sales habitants du lieu, car tous ceux qui étaient en +vedette sur le pas de la porte, vendeurs ou acheteurs, le +saluaient familièrement d'un signe de tête quand il passait. Il +répondit de la même manière à leur salut, mais ne s'arrêta qu'au +bout du passage, pour adresser la parole à un brocanteur de petite +stature, assis, autant du moins qu'il pouvait y entrer, dans un +fauteuil d'enfant, et fumant sa pipe devant sa boutique. + +«En vérité, monsieur Fagin, rien que de vous voir il y a de quoi +guérir d'une ophtalmie, répondit le respectable négociant au juif +qui lui demandait des nouvelles de sa santé. + +- Le voisinage était un peu trop chaud, Lively, dit Fagin en +relevant ses sourcils et en se croisant les bras. + +- C'est vrai! j'ai déjà entendu des gens s'en plaindre à plusieurs +reprises, répondit le brocanteur, mais cela se refroidit bien +vite; ne trouvez-vous pas?» + +Fagin fit un signe de tête affirmatif, et étendant la main dans la +direction de Saffron-Hill: + +«Y a-t-il quelqu'un là-bas ce soir? demanda-t-il. + +- Aux Trois-Boîteux?» demanda l'homme. + +Le juif fit signe que oui. + +«Attendez, poursuivit le marchand en cherchant dans sa tête; ils +sont bien une demi-douzaine, à ma connaissance; je ne crois pas +que votre ami soit du nombre. + +- Sikes n'y est pas, je suppose? demanda le juif d'un air +désappointé. + +- _Non est ventus_, il n'est pas venu, comme disent les gens de +loi, répondit le petit homme en secouant la tête et en prenant un +air singulièrement rusé. Avez-vous quelque chose ce soir qui +puisse faire mon affaire? + +- Rien ce soir, dit le juif en s'éloignant. + +- Allez-vous aux Trois-Boîteux, Fagin? dit le petit homme en le +rappelant; attendez, j'ai envie d'aller y faire un tour avec +vous!» + +Le juif tourna la tête et lui fit signe de la main qu'il préférait +être seul; et d'ailleurs, comme le petit homme ne pouvait pas +aisément sortir de sa chaise, l'enseigne des Trois-Boîteux fut +pour cette fois privée de l'avantage de la présence de M. Lively; +dans le temps qu'il lui fallut pour se lever, le juif avait +disparu. M. Lively, après s'être dressé inutilement sur la pointe +des pieds dans l'espoir de l'apercevoir encore, s'enfonça de +nouveau dans sa petite chaise, et après avoir échangé avec une +dame, dans la boutique en face, un signe de tête qui exprimait le +doute et la défiance, il reprit sa pipe et se remit gravement à +fumer. + +Les Trois-Boîteux, ou plutôt les Boiteux, enseigne bien connue de +tous les habitués du lieu, était cette même taverne où M. Sikes et +son chien ont déjà figuré. Fagin fit un signe rapide à un homme +assis au comptoir, monta l'escalier, ouvrit une porte, se glissa +doucement dans la salle, et jeta un regard inquiet autour de lui, +en mettant sa main au-dessus de ses yeux, comme s'il cherchait +quelqu'un. + +La salle était éclairée par deux becs de gaz dont la lueur ne +pouvait être aperçue du dehors, grâce aux volets bien fermés et +aux rideaux d'un rouge passé soigneusement tirés devant la +fenêtre. Le plafond était noirci, pour que la fumée des lampes +n'en altérât pas la couleur. + +La salle était pleine d'un nuage de tabac si épais, qu'en entrant +on ne pouvait presque rien distinguer; par degrés cependant, quand +la porte, en s'ouvrant, laissait échapper un peu de fumée, on +découvrait un bizarre assemblage de têtes, aussi confus que les +sons qui venaient frapper l'oreille; l'oeil s'accoutumait peu à +peu à ce spectacle, et finissait par distinguer une nombreuse +société d'hommes et de femmes, entassés autour d'une longue table, +à l'extrémité de laquelle siégeait un président, tenant à la main +un marteau, insigne de ses fonctions. Dans un coin, devant un +méchant piano, était assis une espèce d'artiste, au nez violet, et +dont la figure était soigneusement empaquetée à cause d'une +fluxion. + +Au moment où Fagin se glissait doucement dans la salle, l'artiste, +promenant ses doigts sur le clavier en manière de prélude, +occasionna une rumeur générale. Tout le monde demandait une +chanson; quand le vacarme fut apaisé, une jeune femme vint +divertir le public en chantant une ballade en quatre couplets, +entre chacun desquels l'accompagnateur reprenait le refrain en +jouant de toute sa force. Quand ce fut fini, le président fit un +signe d'approbation; puis des artistes, placés à sa droite et à sa +gauche, entamèrent un duo qu'ils chantèrent aux grands +applaudissements de la compagnie. + +Il était curieux d'observer quelques-unes des figures qui se +détachaient de ce groupe. Il y avait d'abord le président, qui +n'était autre que le maître de céans, homme à mine rébarbative et +de formes athlétiques, qui, tandis qu'on chantait, roulait ses +yeux en tous sens, et qui, tout en ayant l'air de se laisser aller +au plaisir de la musique, avait l'oeil sur tout ce qu'on faisait, +et prêtait l'oreille à tout ce qui se disait, et, en vérité, il +avait l'oeil perçant et l'oreille fine. Près de lui étaient les +chanteurs, recevant avec indifférence les compliments qu'on leur +adressait, et avalant successivement une douzaine de grogs, que +leur passaient leurs plus véhéments admirateurs. Dans +l'assistance, les figures portaient l'empreinte des vices les plus +abjects, et attiraient l'attention à force d'être repoussantes. La +ruse, la férocité, l'ivresse à tous les degrés, s'y montraient +sous l'aspect le plus hideux. Des femmes, des jeunes filles à la +fleur de l'âge, mais flétries par le vice, souillées de débauches +et de crimes, formaient la partie la plus triste et la plus sombre +de cet affreux tableau. + +Fagin, que rien de tout cela ne pouvait émouvoir, passait +rapidement en revue toutes les figures, mais, à ce qu'il paraît, +sans rencontrer celle qu'il cherchait. Il parvint enfin à attirer +sur lui l'oeil de l'individu qui présidait, lui fit de la main un +léger signe, et sortit de la salle à pas de loup comme il y était +entré. + +«Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Fagin? demanda l'homme, qui +était sorti sur-le-champ derrière le juif. Ne voulez-vous pas nous +tenir compagnie? Tout le monde en serait ravi, bien sûr.» + +Le juif secoua la tête d'un air d'impatience et dit à voix basse: + +«Est-il ici? + +- Non, répondit l'homme. + +- Et pas de nouvelles de Barney? demanda Fagin. + +- Aucune, répondit le maître du cabaret des Trois-Boîteux, car +c'était lui-même. Il ne bougera pas jusqu'à ce que tout soit +apaisé. Soyez sûr qu'on est sur leur piste, et que, s'il se +montrait, il serait coffré bien vite. Tout va bien pour Barney; +autrement j'aurais entendu parler de lui: je jurerais que Barney +est en train de se tirer d'affaire le mieux du monde. Il n'est pas +gêné, allez. + +- Viendra-t-il ce soir? demanda le juif en insistant tout +particulièrement sur le mot _il_. + +- Monks, n'est-ce pas? demanda le cabaretier avec hésitation. + +- Chut! fit le juif. Oui. + +- Sans doute, répondit l'homme en tirant une montre d'or de son +gousset. Je croyais même qu'il viendrait plus tôt; si vous voulez +attendre dix minutes, il sera... + +- Non, non, se hâta de dire le juif, comme si, malgré son désir de +voir la personne en question, il éprouvait quelque soulagement à +ne pas la rencontrer. Dites-lui que je suis venu pour le voir, et +qu'il vienne chez moi ce soir. Non, plutôt demain: puisqu'il n'est +pas ici, il sera bien temps demain. + +- C'est bien! dit l'homme; il n'y a rien de plus à dire? + +- Pas un mot pour l'instant, dit le juif en descendant l'escalier. + +- À propos, dit l'autre à voix basse, en se penchant sur la rampe, +quel bon moment ce serait pour faire une vente! Philippe Barker +est là, et tellement ivre qu'un enfant pourrait le mettre dedans. + +- Ah! ah! dit le juif en levant la tête, mais ce n'est pas le +moment d'en finir avec Barker; il a encore quelque chose à faire +avant que nous lui réglions son compte; ainsi allez rejoindre la +compagnie, mon cher, et dites-leur de mener joyeuse vie, tandis +qu'ils sont en vie; ha! ha!» + +Le cabaretier se mit aussi à rire, et alla rejoindre ses hôtes. Le +juif ne fut pas plus tôt seul que sa physionomie reprit son +expression inquiète et agitée. Après un instant de réflexion, il +prit un cabriolet et se fit conduire du côté de Bethnal-Green. Il +descendit à un quart de mille environ de la demeure de M. Sikes, +et fit à pied le reste du trajet. + +«Maintenant, murmura-t-il en frappant à la porte, à nous deux, ma +fille, et, si l'on trame ici quelque complot ténébreux, je saurai +bien vous faire jaser, toute futée que vous êtes.» + +On dit à Fagin que Nancy était dans sa chambre; il gravit sans +bruit l'escalier et entra sans frapper; la jeune fille était +seule, la tête appuyée sur la table, les cheveux épars. + +«Elle a bu, pensa le juif, ou peut-être a-t-elle du chagrin.» + +Tout en faisant cette réflexion, le vieux juif se retourna pour +fermer la porte, et le bruit réveilla la jeune fille. Elle le +regarda dans le blanc des yeux, lui demanda s'il y avait du +nouveau, et écouta le récit qu'il lui fit des aventures de Tobie +Crackit; quand il eut fini, elle reprit sa première attitude, la +tête sur la table, et ne dit pas un mot. Elle poussa le chandelier +avec impatience, et une fois ou deux, en changeant de position +avec un mouvement saccadé et nerveux, elle frotta ses pieds sur le +plancher; mais ce fut tout. + +Pendant ce silence, le juif promenait autour de la chambre des +regards inquiets, comme pour s'assurer que Sikes n'était pas +revenu en cachette; satisfait sans doute de son examen, il toussa +deux ou trois fois et essaya à plusieurs reprises d'engager la +conversation; mais la jeune fille ne fit pas plus attention à lui +que s'il n'y était pas. Il finit par faire une dernière tentative, +et, se frottant les mains, il lui dit du ton le plus caressant: + +«Où penses-tu que Guillaume puisse être maintenant, ma chère?» + +La jeune fille murmura d'une voix plaintive et à peine +intelligible qu'elle n'en savait rien; elle avait l'air de +sangloter. + +«Et l'enfant? dit le juif, fixant les yeux sur elle pour lire dans +l'expression de son visage. Pauvre petit être! abandonné dans un +fossé! Nancy! qu'est-ce que tu dis de ça? + +- L'enfant! dit-elle en levant vivement la tête, l'enfant est +mieux où il est que parmi nous; et, pourvu qu'il n'en résulte rien +de fâcheux pour Guillaume, je souhaite qu'il soit mort dans le +fossé, et que ses pauvres os y blanchissent. + +- Comment! s'écria le juif stupéfait. + +- Oui, c'est comme cela, reprit la jeune fille en le regardant +fixement. Je serais heureuse de ne plus le voir et de savoir que +ses épreuves sont terminées. Je ne puis supporter de l'avoir +autour de moi; sa vue seule me fait prendre en haine et moi-même, +et vous tous. + +- Fi! dit le juif avec dédain; tu es ivre, ma fille. + +- Moi! dit-elle avec amertume; ce n'est pas votre faute si je ne +le suis pas; vous ne demanderiez pas mieux que de me voir toujours +en cet état, excepté peut-être en ce moment. Il paraît que +l'humeur où vous me trouvez n'est pas de votre goût, n'est-ce pas? + +- Non! répliqua le juif avec colère; elle n'est pas de mon goût du +tout. + +- Eh bien! que voulez-vous y faire? répondit la jeune fille en +riant. + +- Ce que je veux y faire! s'écria le juif, exaspéré de +l'obstination inattendue de son interlocutrice, et des +désagréments de la soirée; tu vas voir ce que je veux y faire; +écoute-moi, carogne! Écoute-moi bien, moi qui n'ai que trois mots +à dire pour étrangler Sikes aussi sûrement que si je tenais en ce +moment son cou de taureau entre mes mains. S'il revient, et qu'il +ne ramène pas l'enfant, s'il l'a laissé échapper, s'il ne me le +rend pas mort ou vif, assassine-le toi-même si tu veux lui +épargner la potence, et cela dès qu'il aura mis le pied dans cette +chambre, ou, crois-moi, il sera trop tard. + +- Qu'est-ce que tout cela veut dire? s'écria involontairement la +jeune fille. + +- Ce que tout cela veut dire? continua Fagin en fureur, voici... +Quand cet enfant peut me valoir des centaines de livres sterling, +dois-je perdre une chance si heureuse, un profit assuré, par la +faute d'une bande d'ivrognes à qui je pourrais couper le sifflet, +et me mettre à la merci d'un brigand à qui il ne manque que la +volonté, mais qui a le pouvoir de... de...» + +Le vieillard était hors d'haleine et balbutiait; tout à coup son +accès de colère s'apaisa, et son maintien changea complètement. +Lui, qui, un instant auparavant, était là se tordant les mains, +respirant à peine, les yeux hagards, le visage pâle de fureur, se +laissa tomber sur une chaise et, s'affaissant sur lui-même, +trembla de crainte de s'être trahi. Après un court silence, il se +hasarda à jeter les yeux sur sa compagne, et parut un peu rassuré +en la voyant dans la même attitude insouciante où il l'avait +trouvée en entrant. + +«Nancy, ma chère! grommela le juif, en reprenant sa voix +ordinaire: as-tu fait attention à ce que je t'ai dit? + +- Ne me fatiguez pas, Fagin! répondit la jeune fille en levant +nonchalamment la tête; si Guillaume n'a pas réussi cette fois-ci, +il réussira un autre jour; il a fait pour vous plus d'un bon coup, +et il en fera bien d'autres quand il le pourra. À l'impossible nul +n'est tenu; ainsi, n'en parlons plus. + +- Et cet enfant, ma chère? dit le juif, se frottant les mains avec +une vivacité nerveuse. + +- L'enfant doit courir les mêmes chances que les autres, +interrompit Nancy; d'ailleurs, je le répète, j'espère qu'il est +mort et à l'abri de tous les maux... Pourvu toutefois qu'il +n'arrive rien à Guillaume! Mais puisque Tobie s'en est tiré, il +est assez probable qu'il a échappé aussi! car il en vaut bien deux +comme Tobie. + +- Et pour ce que je vous disais, ma chère?... demanda le juif, en +fixant sur la jeune fille un oeil scrutateur. + +- Il faudra me le répéter, si c'est quelque chose que vous voulez +que je fasse, répondit Nancy; et encore, dans ce cas, vous feriez +mieux d'attendre à demain: vous m'avez réveillée un instant, mais +je sens que je redeviens stupide.» + +Fagin lui fit encore plusieurs questions pour s'assurer qu'elle +n'avait pas fait son profit de ses imprudentes insinuations; mais +elle y répondit si naturellement, et resta si impassible sous les +regards investigateurs du juif, que celui-ci fut pleinement +affermi dans l'opinion qu'il avait eue dès l'abord, que la jeune +fille avait abusé des spiritueux. En effet, Nancy n'était pas +exempte d'un défaut très commun chez les élèves du juif, et +auquel, dès l'enfance, on les poussait plus qu'on ne les en +détournait. Le désordre de sa tenue, et une forte odeur de +genièvre répandue dans la chambre, venaient à l'appui de cette +supposition; et quand, après un instant d'énergie, elle fut +retombée dans sa torpeur, tantôt versant des larmes, tantôt +s'écriant: «Enfin, il ne faut jamais désespérer!» en proférant des +paroles incohérentes, M. Fagin, qui avait beaucoup d'expérience +dans ces matières, vit, à sa grande satisfaction, qu'elle était à +cent lieues de ce qu'il avait craint. + +Rassuré par cette découverte et ayant atteint le double but qu'il +se proposait, d'informer la jeune fille des nouvelles qu'il venait +d'apprendre et de s'assurer de ses propres yeux que Sikes n'était +pas de retour, M. Fagin reprit le chemin de sa demeure, laissant +Nancy assoupie, la tête appuyée sur la table. + +Il était environ une heure du matin; la nuit était sombre, le +froid piquant; rien n'invitait le juif à s'amuser en route: la +bise, qui desséchait les rues, semblait en avoir balayé les +passants aussi bien que la poussière et la boue; il n'y avait +presque personne dehors, et le peu de gens attardés dans les rues +regagnaient en hâte leur logis; le vent soufflait précisément dans +la figure du juif, qui s'en allait fendant l'air en tremblant et +grelottant à chaque nouveau coup de vent. + +Arrivé au coin de la rue qu'il habitait, il fouillait déjà dans sa +poche pour en tirer la clef de sa maison, quand un individu sortit +de dessous un auvent obscur, traversa la rue et se glissa jusqu'à +lui sans être aperçu. + +«Fagin! murmura une voix à son oreille. + +- Ah! dit le juif en se retournant vivement, est-ce... + +- Oui! interrompit brusquement l'étranger. Voilà deux heures que +je suis là à me morfondre; où diable étiez-vous donc? + +- À vos affaires, mon cher, répondit le juif en regardant son +compagnon avec embarras, et en ralentissant le pas. À vos +affaires, toute la soirée. + +- Bah! vraiment! dit l'étranger avec ironie. Eh bien! quel +résultat? + +- Rien de bon, dit le juif. + +- Rien de mauvais? j'espère,» dit l'étranger en s'arrêtant court, +et en jetant sur son compagnon un regard inquiet. + +Le juif secoua la tête et allait répondre, quand l'étranger, +l'interrompant, se dirigea vers la maison devant laquelle ils +étaient arrivés tout en causant, et lui fit observer qu'il valait +mieux s'entretenir à couvert; qu'il était gelé d'avoir fait si +longtemps le pied de grue, et que le vent lui coupait la figure. + +Fagin semblait assez disposé à s'excuser de recevoir un visiteur à +cette heure indue, et marmotta qu'il n'avait pas de feu; mais son +compagnon réitéra sa demande d'une manière si péremptoire, que +l'autre ouvrit la porte et pria l'étranger de la fermer doucement, +tandis que lui-même allumerait une chandelle. + +«Il fait noir ici comme dans un four, dit l'homme en faisant +quelques pas à tâtons; dépêchez-vous. Je n'aime pas ces ténèbres. + +- Fermez la porte, dit Fagin à voix basse du bout de l'allée. +Comme il parlait, elle se ferma avec grand bruit. + +«Ce n'est pas moi qui l'ai poussée, dit l'inconnu, en cherchant à +se diriger dans l'obscurité; c'est le vent, ou bien elle s'est +fermée toute seule; il n'y a pas de milieu. Dépêchez-vous de +m'éclairer, ou je me casserai la tête quelque part dans cette +maudite caverne.» + +Fagin descendit sans bruit l'escalier de la cuisine, et revint +bientôt avec une chandelle allumée, après s'être assuré que Tobie +Crackit dormait profondément dans la salle basse, et les jeunes +filous dans la pièce de devant. Il fit signe à l'inconnu de le +suivre, et le précéda en haut de l'escalier. + +«Nous pouvons nous dire ici le peu que nous avons à nous dire, mon +cher, dit le juif en poussant une porte qui donnait sur le palier; +comme il y a des trous aux volets, et que nous ne laissons jamais +apercevoir de lumière aux voisins, nous laisserons la chandelle +sur l'escalier. Par ici!» + +Le juif se baissa, posa la chandelle sur la dernière marche, juste +en face de la porte, et entra le premier dans la chambre, où il +n'y avait pas d'autre meuble qu'un fauteuil cassé, et derrière la +porte, un vieux canapé qui n'était seulement pas recouvert. +L'étranger s'y jeta de l'air d'un homme épuisé de fatigue, et le +juif ayant approché son fauteuil, ils se trouvèrent assis en face +l'un de l'autre. L'obscurité n'était pas complète, car la porte +était entr'ouverte, et la chandelle, posée sur l'escalier, +projetait une faible lueur sur le mur au fond de la chambre. + +Ils causèrent quelque temps à voix basse; bien qu'on n'eût pu +saisir dans leur conversation que quelques mots par-ci par-là, un +témoin, ce serait facilement aperçu que Fagin avait l'air de se +défendre contre certaines observations de l'étranger, et que +celui-ci était en proie à une violente irritation. Il y avait à +peu près un quart d'heure qu'ils causaient ainsi, quand Monks (nom +par lequel le juif avait plusieurs fois désigné l'inconnu durant +l'entretien), dit en élevant un peu la voix: + +«Je vous répète que cela a été mené en dépit du bon sens. Pourquoi +ne pas l'avoir gardé ici avec les autres? Pourquoi n'en avoir pas +fait tout de suite un méchant petit filou? + +- Mais écoutez-moi donc! s'écria le juif en haussant les épaules. + +- Allez-vous me conter que vous ne l'auriez pas pu, si vous +l'aviez voulu? demanda Monks d'un ton bourru. N'en êtes-vous pas +venu à bout vingt fois avec d'autres garçons? Si vous aviez eu un +an de patience, tout au plus, n'auriez-vous pas pu le faire +condamner et déporter bel et bien, peut-être pour la vie? + +- À qui cela eût-il profité? mon cher, demanda humblement le juif. + +- À moi, répondit Monks. + +- Mais pas à moi, dit le juif d'un air soumis; il pouvait me +devenir utile. Quand il y a deux parties intéressées dans une +affaire, il est de toute justice que l'on consulte l'intérêt de +l'une et de l'autre; n'est-ce pas vrai, mon bon ami? + +- Et après? demanda Monks d'un air boudeur. + +- J'ai vu qu'il n'était pas facile de le mettre à la besogne, +reprit le Juif; il n'était pas du tout comme les autres enfants +qui se trouvent dans la même position. + +- Non, malédiction! murmura Monks; autrement il y a longtemps +qu'il serait voleur. + +- Je n'avais pas de prise sur lui pour le convertir, continua le +juif en observant avec inquiétude la mine de son compagnon, il +n'avait jamais mis la main dans le sac; je n'avais nul moyen de +l'effrayer, comme nous faisons toujours dans les commencements; +autrement nous perdons notre peine. Que pouvais-je faire? +L'envoyer en course avec le Matois et Charlot: nous en avons eu +assez comme cela la première fois, mon cher; j'en ai assez tremblé +pour nous tous. + +- Ce n'est pas ma faute, observa Monks. + +- Non, non, mon ami, reprit le juif; et je ne m'en plains pas, +parce que, si cela n'était pas arrivé, vous n'auriez jamais eu +occasion de faire attention à cet enfant, et vous n'en seriez pas +venu à découvrir que c'était lui que vous cherchiez. C'est pour +vous que je l'ai rattrapé au moyen de Nancy, et maintenant c'est +elle qui commence à prendre parti pour lui. + +- Eh bien! étranglez-la, cette fille, dit Monks avec impatience. + +- Ce n'est pas le moment, mon cher, répondit le juif en souriant, +et d'ailleurs ce genre d'affaire n'est pas de notre ressort, +autrement je l'aurais fait un de ces jours avec plaisir; mais je +connais bien ces filles-là, allez, Monks. L'enfant n'aura pas +plutôt commencé à prendre coeur au métier qu'elle ne s'en souciera +pas plus que d'un morceau de bois. Vous voulez qu'il soit voleur; +s'il est vivant, je puis vous promettre de le dresser, et si... +si... dit le juif en s'approchant tout près de Monks... ce n'est +pas probable; mais enfin, pour mettre les choses au pire... s'il +était mort... + +- Ce ne serait pas ma faute, interrompit Monks d'un air +d'épouvante, en serrant d'une main tremblante le bras du juif. +Songez-y bien, Fagin, je n'y serais pour rien. Tout, sauf la mort, +vous ai-je dit dès le début; je ne veux pas verser de sang, ça se +découvre toujours, et d'ailleurs on a toujours un fantôme près de +soi; s'il a été tué, ce n'est pas ma faute, entendez-vous? Maudit +soit cet infernal repaire! qu'est-ce que c'est que ça? + +- Quoi donc? s'écria le juif en saisissant à bras-le-corps le +poltron qui venait de se jeter à ses pieds. Où? qu'est-ce? + +- Là bas! répondit l'autre en indiquant de l'oeil le mur en face. +L'ombre... J'ai vu l'ombre d'une femme, avec un manteau et un +chapeau, passer comme un trait le long de la boiserie.» + +Le juif lâcha Monks, et ils s'élancèrent précipitamment hors de la +chambre. La chandelle, agitée par le courant d'air, était toujours +à l'endroit où on l'avait posée et leur permit de voir l'escalier +vide et leur visage pâle d'effroi. Ils écoutèrent attentivement, +mais un profond silence régnait dans toute la maison. + +«Vous l'avez rêvé! dit le juif en prenant la lumière et en se +tournant vers son compagnon. + +- Je jurerais que je l'ai vue! répondit Monks tremblant de tous +ses membres; elle se penchait en avant quand je l'ai aperçue, et +quand j'ai parlé elle a disparu.» + +Le juif regarda avec dédain le visage blême de Monks, en lui +disant de le suivre s'il voulait, et monta l'escalier. Ils +visitèrent toutes les chambres; elles étaient toutes froides, nues +et vides; ils descendirent dans l'allée, puis dans la cave; +l'humidité suintait le long des murs verdâtres; les traces de +limaces et de colimaçons brillaient à la lumière; mais partout un +silence de mort. + +«Êtes-vous rassuré maintenant? dit le juif quand ils eurent +regagné l'allée; sauf nous deux, il n'y a pas une âme dans la +maison, excepté Tobie et les garçons, et ils sont en lieu sûr; +voyez plutôt!» + +À l'appui de ces paroles, le juif tira deux clefs de sa poche, et +ajouta que, pour prévenir toute allée et venue indiscrète pendant +l'entretien, il avait mis son monde sous clef. + +Tant de preuves réunies calmèrent l'effroi de M. Monks; ses +affirmations étaient devenues de moins en moins positives, à +mesure qu'ils avançaient dans leurs recherches sans rien +découvrir; il finit par rire de sa terreur, et déclara que c'était +apparemment une illusion de son imagination; il refusa pourtant de +renouer la conversation, et se souvint tout à coup qu'il était +deux heures du matin. En conséquence, nos deux aimables +personnages prirent congé l'un de l'autre. + + +CHAPITRE XXVII. +Pour réparer une impolitesse criante du premier chapitre, qui +avait planté là une dame, sans cérémonie. + + +Comme il ne serait nullement convenable à un humble auteur de +faire attendre, selon son bon plaisir, un personnage aussi élevé +que l'est un bedeau, le dos au feu et les pans de son habit +relevés sous ses bras, et qu'il serait encore plus malséant et +plus indigne de la galanterie d'un écrivain qui sait vivre, de +traiter avec la même négligence une dame sur laquelle le bedeau +avait laissé tomber un regard affectueux et tendre, et à l'oreille +de laquelle il avait murmuré de ces douces paroles, qui, venant +d'un tel personnage, eussent agréablement ému le coeur d'une jeune +fille ou d'une femme de n'importe quelle condition, l'historien +consciencieux qui écrit ses lignes, fidèle à ses sentiments de +respect et de vénération pour ceux qui exercent ici-bas une grande +et importante autorité, se hâte de faire amende honorable, de leur +rendre le respect que leur position réclame, et de les traiter +avec tous les égards que leur rang élevé et par conséquent leurs +grandes qualités réclament impérieusement de lui. Dans ce but, il +avait eu l'intention de taire ici une dissertation sur le droit +divin des bedeaux, et de démontrer qu'un bedeau ne saurait mal +faire, le tout pour le plaisir et l'utilité du lecteur +consciencieux; mais il est malheureusement forcé, faute de temps +et de place, d'ajourner ce projet pour une meilleure occasion. Dès +qu'elle s'offrira, il sera en mesure de démontrer qu'un bedeau, +dans la plénitude de ses fonctions, c'est-à-dire un bedeau +paroissial, attaché à un dépôt de mendicité paroissial et à une +église paroissiale, est, en vertu de ses fonctions, doué de toutes +les qualités, disons mieux, de toutes les perfections de la nature +humaine et que les bedeaux attachés aux administrations, aux cours +de justice ou aux succursales, sont à cent lieues de ces +perfections: les bedeaux des succursales occupent, il est vrai, le +second rang, mais il y a un abîme entre le second et le premier. + +M. Bumble avait donc compté et recompté les cuillers à thé, pesé +et repesé la pince à sucre, examiné scrupuleusement le pot au +lait, et procédé à l'inspection minutieuse du mobilier, jusqu'à +s'assurer de la manière dont les chaises étaient rembourrées. Il +avait bien renouvelé cet examen cinq ou six fois avant de songer +que Mme Corney allait rentrer. Une idée en amène une autre; et, +comme nul bruit n'indiquait le retour de Mme Corney, M. Bumble +s'imagina qu'il ne pouvait mieux faire pour passer le temps que de +satisfaire complètement sa curiosité, et de jeter un rapide coup +d'oeil dans la commode de Mme Corney. + +Il approcha d'abord son oreille du trou de la serrure pour +s'assurer que personne ne venait, puis, commençant par le bas, il +procéda à la visite de trois longs tiroirs, bien garnis d'effets +en bon état, soigneusement recouverts d'une couche de journaux, +parsemés de lavande sèche. À cette vue, M. Bumble parut enchanté; +il arriva, dans le cours de ses recherches, au tiroir du haut, à +main droite, où était la clef, et aperçut une petite boîte bien +fermée; il la secoua, et elle fit entendre un son métallique fort +agréable; cela fait, M. Bumble regagna lentement la cheminée, +reprit sa première attitude, et dit d'un air grave et résolu: «Mon +parti est pris!» Après cette exclamation remarquable, il se mit à +balancer sa tête comme un homme content de lui, et à contempler +ses jambes, de profil, d'un air satisfait. + +Il était encore en train de s'admirer quand Mme Corney entra +précipitamment dans la chambre, se jeta, hors d'haleine, sur une +chaise près du feu, et mit une main sur ses yeux, l'autre sur son +coeur, comme une femme qui étouffe. + +«Madame Corney, dit M. Bumble en se penchant sur la matrone; qu'y +a-t-il, madame? Vous serait-il arrivé quelque chose, madame? +Répondez-moi, je vous en conjure. Je suis sur, sur des...» +M. Bumble, dans son trouble, ne trouva pas de suite le mot +«charbons»; aussi dit-il: «Je suis sur des bouteilles cassées. + +- Oh! monsieur Bumble, dit la dame, j'ai été si bouleversée. + +- Bouleversée! madame, s'écria M. Bumble... Qui aurait eu l'audace +de?... Je comprends! ajouta-t-il en reprenant son air majestueux; +ce sont ces horreurs de pauvresses! + +- C'est affreux d'y penser! dit la dame en frissonnant. + +- Alors n'y pensez plus, madame, répondit M. Bumble. + +- Je n'en puis plus, dit la dame en pleurnichant. + +- Alors, prenez quelque chose, madame, dit M. Bumble de sa voix la +plus douce. Un peu de vin? + +- Pour rien au monde! répondit Mme Corney. Impossible... Oh! le +rayon du haut, à droite. Oh!» + +En même temps la bonne dame montrait du doigt l'armoire et +retombait dans ses spasmes. M. Bumble s'élança vers l'armoire, +prit une bouteille verte sur le rayon indiqué, remplit une tasse à +thé de la liqueur qu'elle contenait, et l'approcha des lèvres de +la dame. + +«Je suis mieux à présent,» dit Mme Corney en retombant dans son +fauteuil, après avoir vidé la tasse à moitié. + +M. Bumble leva pieusement les yeux au plafond en signe d'actions +de grâce, puis les reporta sur la tasse et se mit à flairer la +liqueur. + +«C'est de la menthe poivrée, dit Mme Corney d'une voix faible en +souriant agréablement au bedeau. Goûtez-la: il y a un peu... un +peu d'autre chose avec.» + +M. Bumble goûta le breuvage d'un air indécis, fit claquer ses +lèvres, le goûta de nouveau et vida la tasse. + +«C'est très réconfortant, dit Mme Corney. + +- Très réconfortant, en effet, madame, dit le bedeau; puis il +approcha sa chaise de celle de la matrone, et lui demanda d'une +voix tendre ce qui lui était arrivé de fâcheux. + +- Rien, répondit Mme Corney: c'est que je suis une créature si +impressionnable, si sensible, si faible! + +- Oh non! pas faible, madame, répliqua M. Bumble en rapprochant +encore sa chaise: est-ce que vous êtes une faible créature, madame +Corney? + +- Nous sommes tous de faibles créatures, dit Mme Corney, émettant +un principe général. + +- C'est bien vrai,» dit le bedeau. + +Pendant une ou deux minutes on garda le silence de part et +d'autre, et au bout de ce temps M. Bumble avait donné raison au +principe, en ramenant son bras gauche, du dos de la chaise de la +matrone, où il l'avait d'abord posé, autour de la taille de la +dame, qu'il enlaça peu à peu. + +«Nous sommes tous de faibles créatures,» dit M. Bumble. + +Mme Corney soupira. + +«Ne soupirez pas, madame Corney, dit M. Bumble. + +- C'est plus fort que moi, dit Mme Corney, et elle poussa un +nouveau soupir. + +- Cette chambre est très confortable, madame, dit M. Bumble en +promenant ses regards autour de lui, Une autre chambre ajoutée à +celle-ci ferait un appartement complet. + +- Ce serait trop pour une seule personne, murmura la dame. + +- Oui, mais pas trop pour deux, reprit M. Bumble d'une voix +tendre: qu'en dites-vous, madame Corney?» + +À ces mots au bedeau, Mme Corney baissa la tête, et le bedeau +baissa aussi la sienne pour voir la figure de Mme Corney. + +Celle-ci, avec beaucoup de présence d'esprit, détourna la tête et +dégagea sa main pour chercher son mouchoir, puis la remit +insensiblement dans celle de M. Bumble. + +«L'administration vous fournit le charbon, n'est-ce pas? demanda +le bedeau en serrant affectueusement la main de Mme Corney. + +- Et la chandelle, répondit Mme Corney en rendant légèrement la +pression. + +- Le charbon, la chandelle et le logement, dit M. Bumble. Oh! +madame Corney, vous êtes un ange.» + +La dame ne put tenir contre cet élan de tendresse. Elle tomba dans +les bras de M. Bumble, et celui-ci, dans son émotion, déposa un +baiser passionné sur le chaste nez de la matrone. + +«Quelle perfection paroissiale! s'écria M. Bumble avec transport. +Vous savez, mon adorée, que M. Stout va plus mal ce soir. + +- Oui, répondit timidement Mme Corney. + +- Il ne passera pas la semaine, à ce que dit le médecin, +poursuivit M. Bumble. Il est à la tête de cette maison; sa mort +amènera une vacance, et il faudra pourvoir à la vacance. Oh! +madame Corney! quelle perspective! quelle occasion pour unir deux +coeurs et ne faire qu'un ménage!» + +Mme Corney sanglota. + +«Dites le petit mot! continua M. Bumble en se penchant vers cette +beauté timide. Prononcez-le seulement, ce tout petit mot, ma +charmante Corney! + +- Ou....i...., soupira la matrone. + +-- Un autre encore, continua le bedeau. Surmontez votre émotion +pour me répondre encore un mot seulement... À quand la chose?» + +Deux fois Mme Corney essaya de parler, et deux fois la voix lui +manqua. Enfin, rappelant tout son courage, elle jeta ses bras +autour du cou de M. Bumble, en lui disant: «Aussitôt que vous +voudrez, car il est impossible de vous résister, mon cher petit +canard. + +Les affaires étant ainsi réglées à l'amiable et à la satisfaction +des deux parties contractantes, on ratifia solennellement la +convention en vidant une nouvelle tasse de menthe poivrée, qui ne +pouvait pas venir plus à propos dans l'état d'agitation et +d'émotion où se trouvait la dame. Tout en versant la liqueur, elle +informa M. Bumble de la mort de la vieille femme. + +«Très bien, dit le bedeau en savourant sa menthe poivrée; je vais +passer, en m'en allant, chez Sowerberry, pour qu'il envoie le +cercueil demain matin. Est-ce que c'est cela qui vous a fait peur, +mon amour? + +- Pas précisément, mon ami, répondit évasivement la matrone. + +- Il faut pourtant que ce soit quelque chose, mon amour, dit +M. Bumble en insistant; ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble? + +- Pas maintenant, répondit-elle; un de ces jours, quand nous +serons mariés, mon ami. + +- Quand nous serons mariés! s'écria M. Bumble. Est-ce que par +hasard un de ces mendiants-là aurait eu l'impudence de... + +- Non, non, cher ami, se hâta de dire la matrone. + +- Si je le croyais, continua M. Bumble, si je pouvais supposer que +l'un de ces misérables eût eu l'audace de jeter un regard effronté +sur cet aimable visage... + +- Ils n'auraient pas osé, mon amour, dit la dame. + +- Et ils font bien, dit M. Bumble en montrant le poing. Je +voudrais bien voir qu'un individu, paroissial ou extra paroissial, +se permît une pareille liberté! j'ose dire qu'il ne la prendrait +pas deux fois.» + +Si des gestes violents n'avaient pas embelli ces paroles, la dame +aurait pu les trouver médiocrement flatteuses pour ses charmes; +mais, comme M. Bumble proférait cette menace d'un air belliqueux, +elle fut vivement touchée de cette preuve de dévouement, et +déclara avec admiration que c'était un vrai tourtereau. + +Le tourtereau releva le collet de son habit, mit son tricorne, +échangea avec sa future moitié un long et tendre baiser, et sortit +pour aller affronter une seconde fois la bise glaciale du soir. À +peine s'arrêta-t-il quelques instants dans la salle des indigents +pour les brutaliser un peu, afin de bien s'assurer qu'il avait +toute la rudesse nécessaire pour s'acquitter comme il faut des +fonctions de directeur d'un dépôt de mendicité. Sûr de posséder +cette aptitude, M. Bumble sortit du dépôt le coeur léger, et, tout +occupé de la brillante perspective d'un avancement prochain, il +n'eut point d'autre pensée le long du chemin, jusqu'à la boutique +de l'entrepreneur de pompes funèbres. + +M. et Mme Sowerberry étaient allés prendre le thé en ville, et, +comme le sieur Noé Claypole n'était jamais enclin à se donner plus +de mouvement qu'il n'en fallait pour bien remplir ses fonctions +digestives, la boutique n'était pas encore fermée, quoique l'heure +ordinaire de clôture fût déjà passée. M. Bumble frappa à plusieurs +reprises, de sa canne sur le comptoir; mais personne ne vint; il +aperçut une légère lueur derrière la porte vitrée de l'arrière- +boutique, et se décida à aller voir ce qui se passait par là; et, +quand il vit ce qui se passait par là, il ne fut pas peu ébahi. + +La nappe était mise pour le souper, et sur la table il y avait du +pain, du beurre, des assiettes, des verres, un cruchon de porter +et une bouteille de vin. Au bout de la table, M. Noé Claypole se +prélassait mollement dans un fauteuil, les jambes pendantes sur un +des bras de fauteuil, un couteau dans une main, une longue tartine +de beurre dans l'autre. À côté de lui était Charlotte, occupée à +ouvrir des huîtres que M. Claypole lui faisait l'amitié d'avaler +avec un empressement remarquable. Son nez plus rouge qu'à +l'ordinaire et un certain clignotement de l'oeil droit annonçaient +qu'il était un peu lancé, et ce qui confirmait ces symptômes, +c'était l'avidité avec laquelle il faisait disparaître les +huîtres, dont il appréciait, sans nul doute, les propriétés +rafraîchissantes, dans les cas d'inflammation interne. + +«Tenez, Noé, dit Charlotte, en voici une belle, bien grasse. +Goûtez-moi ça... Encore celle-là pour finir. + +- Quelle délicieuse chose qu'une huître! observa M. Claypole après +l'avoir avalée; quel dommage qu'on ne puisse en manger beaucoup +sans se faire mal! n'est-ce pas, Charlotte? + +- C'est une vraie cruauté, dit Charlotte. + +- C'est bien vrai, continua M. Claypole. Est-ce que vous n'aimez +pas les huîtres? + +- Pas beaucoup, répondit Charlotte. J'aime mieux vous voir les +manger, cher Noé, que de les manger moi-même. + +- Tiens! dit Noé après réflexion, c'est vraiment bizarre! + +- Encore une, dit Charlotte; en voici une avec une barbe si belle +et si délicate! + +- Pas une seule de plus, dit Noé; c'est impossible et je le +regrette bien. Venez ici, Charlotte, que je vous embrasse. + +-- Comment! dit M. Bumble en s'élançant dans la chambre. Répétez +cela, monsieur.» + +Charlotte poussa un cri et se cacha la figure dans son tablier, +tandis que M. Claypole, sans bouger autrement que pour mettre ses +pieds à terre, considérait le bedeau de l'air d'un ivrogne +épouvanté. + +«Répétez cela, misérable, effronté que vous êtes! dit M. Bumble. +Comment osez-vous tenir un pareil propos, monsieur? Et comment +osez-vous l'encourager, coquine? L'embrasser! s'écria M. Bumble au +comble de l'indignation. Fi donc! + +- Je n'avais pas l'intention de le faire, dit Noé, les larmes aux +yeux! c'est elle qui veut toujours m'embrasser bon gré mal gré. + +- Oh! Noé! s'écria Charlotte d'un ton de reproche. + +- Si vraiment, vous savez bien que si, répliqua Noé: c'est elle +qui vient me prendre le menton, monsieur Bumble, et me fait un tas +de caresses. + +- Silence! dit sévèrement le bedeau; descendez à la cuisine, +mademoiselle! Et vous, Noé, fermez la boutique, et pas un mot de +plus; quand votre maître rentrera, dites-lui que M. Bumble est +venu le prévenir d'envoyer demain après déjeuner un cercueil pour +une vieille femme; entendez-vous, monsieur? Un baiser! ajouta-t-il +en levant les mains; la perversité, l'immoralité des basses +classes est affreuse dans cette circonscription paroissiale. Si le +parlement ne prend pas en considération ces abominables +déportements, le pays est perdu, et les anciennes moeurs des +villageois disparaîtront pour jamais!» Là-dessus le bedeau sortit +de la boutique d'un air sombre et majestueux. + +Et maintenant que nous l'avons suivi presque jusqu'à sa porte, et +que nous avons fait tous les préparatifs nécessaires pour les +funérailles de la vieille pauvresse, nous allons nous informer du +sort du jeune Olivier Twist, et savoir s'il est toujours gisant +dans le fossé où Tobie Crackit l'a laissé. + + +CHAPITRE XXVIII. +Olivier revient sur l'eau... Suite de ses aventures. + + +«Que le diable vous étrangle! murmura Sikes en grinçant des dents; +je voudrais bien vous tenir, les uns ou les autres, je vous ferais +hurler encore plus fort.» + +En proférant ces imprécations avec toute la fureur que comportait +sa nature féroce, il posa sur son genou l'enfant blessé, et tourna +un instant la tête pour voir s'il apercevait ceux qui le +poursuivaient. + +Il n'y avait pas moyen, au milieu du brouillard et des ténèbres; +mais de tous côtés retentissaient les cris des hommes, les +aboiements des chiens, les tintements de la cloche d'alarme. + +«Arrête, poltron! s'écria le brigand en couchant en joue Tobie +Crackit, qui, mettant à profit ses longues jambes, avait déjà pris +les devants; arrête!» + +Tobie s'arrêta court; car il n'était pas sûr d'être hors de la +portée du pistolet, et Sikes n'était pas en train de plaisanter. + +«Viens donner la main à l'enfant, cria Sikes en faisant un geste +furieux à son complice; ici, vite!» + +Tobie fit mine de revenir sur ses pas, mais en grommelant tout +bas, d'une voix essoufflée, et de l'air le moins empressé. + +«Plus vite que ça, s'écria Sikes en posant l'enfant dans un fossé +sans eau qui se trouvait là, et en tirant un pistolet de sa poche. +Ne va pas faire la bête avec moi.» + +En ce moment le bruit devint de plus en plus fort, et Sikes, en +jetant les yeux autour de lui, put entrevoir que ceux qui lui +donnaient la chasse avaient déjà escaladé la barrière du champ où +il se trouvait, et lancé deux chiens à ses trousses. + +«Sauve qui peut, Guillaume, dit Tobie; laisse là l'enfant, et +montre-leur les talons.» En même temps M. Crackit, préférant la +chance d'être tué par son ami à la certitude d'être pris par ses +ennemis, tourna casaque et s'enfuit à toutes jambes. + +Sikes, grinçant des dents, lança un coup d'oeil rapide autour de +lui, jeta sur Olivier inanimé le collet dans lequel il l'avait +enveloppé à la hâte, s'avança, en courant le long de la haie, +comme pour détourner l'attention de ceux qui le poursuivaient de +l'endroit où gisait l'enfant, s'arrêta une seconde devant une +autre baie qui joignait la première à angle droit, déchargea son +pistolet en l'air et s'enfuit. + +«Holà! holà! cria dans le lointain une voix tremblante, Pincher, +Neptune, ici, ici!» + +Les chiens, qui ne semblaient pas prendre plus de goût à ce jeu +que leurs maîtres, obéirent au premier ordre; et trois hommes, qui +s'étaient avancés à quelque distance dans le champ en question, +s'arrêtèrent pour délibérer. + +«Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, dit le plus gros des +trois, est que nous retournions tout de suite à la maison. + +- Tout ce qui convient à M. Giles me convient aussi, répondit un +petit homme à la mine rebondie, qui était très pâle, et aussi très +poli, comme le sont presque toujours les gens qui ont peur. + +- Je ne serais pas assez malhonnête pour vous contredire, +messieurs, dit le troisième, qui avait rappelé les chiens; +M. Giles sait ce qu'il fait. + +- Sans doute, reprit le petit homme, et ce n'est pas à nous à +aller à l'encontre de ce que dit M. Giles; non, non, je connais ma +position, Dieu merci, je connais ma position.» + +À dire vrai, le petit homme semblait se rendre très bien compte de +sa position, et savoir parfaitement qu'elle n'était nullement +enviable, car la peur lui faisait claquer les dents. + +«Vous avez peur, Brittles, dit M. Giles. + +- Non, dit Brittles. + +- Si, dit Giles. + +- C'est faux, monsieur Giles, dit Brittles. + +- C'est vous qui mentez, Brittles,» dit M. Giles. + +C'était l'observation moqueuse de M. Giles qui lui avait attiré +ces reparties un peu vives, et, si M. Giles s'était moqué de +Brittles, c'est qu'il était indigné de ce qu'on rejetait sur lui +seul, sous forme de compliment, la responsabilité de la retraite, +le troisième individu mit fin à la discussion par une observation +très philosophique: + +«Tenez! messieurs, si vous voulez que je vous le dise, nous avons +tous peur. + +- Parlez pour vous, monsieur, dit M. Giles, qui était le plus pâle +des trois. + +- C'est aussi ce que je fais, répondit-il; rien de plus simple, de +plus naturel, que d'avoir peur dans de telles circonstances; pour +moi, j'ai peur. + +- Et moi aussi, dit Brittles; mais on ne vient pas dire cela à un +homme, de but en blanc.» + +Ces aveux pleins de franchise apaisèrent M. Giles, qui reconnut +qu'il avait peur comme les autres. Alors tous trois firent volte- +face et se mirent à fuir, avec une unanimité touchante, jusqu'à ce +que M. Giles, qui avait la respiration courte, et qui était gêné +dans sa course par une fourche dont il s'était armé, demandât +poliment un moment de halte pour s'excuser de ses vivacités de +langage. + +«C'est une chose étonnante, dit-il, après avoir fait agréer ses +explications, que ce qu'un homme est capable de faire quand il est +monté; j'aurais commis un meurtre, j'en suis sûr, si nous avions +attrapé un de ces gredins.» + +Comme les deux autres étaient du même avis, et qu'ils étaient +maintenant, ainsi que M. Giles, tout à fait calmés, ils se mirent +à chercher quelle cause avait pu amener un changement si soudain +dans leur tempérament. + +«Je sais ce que c'est, dit M. Giles, c'est la barrière. + +- Cela ne m'étonnerait pas, s'écria Brittles, s'arrêtant tout de +suite à cette idée. + +- Soyez sûr, dit Giles, que c'est la barrière qui a mis un frein à +notre ardeur; j'ai senti la mienne m'abandonner tout à coup au +moment où j'escaladais la barrière.» + +Par une coïncidence digne de remarque, les deux autres avaient +éprouvé la même sensation désagréable, juste au même moment. Il +fut donc évident pour tous trois que c'était la barrière, d'autant +plus qu'il n'y avait nul doute à avoir sur le moment précis où ce +changement s'était produit en eux: car tous trois se souvenaient +que c'était en escaladant la barrière qu'ils avaient aperçu les +voleurs. + +Ce dialogue avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris +les brigands, et un chaudronnier ambulant, qui avait couché sous +un hangar, et qu'on avait réveillé ainsi que ses deux chiens +barbets pour prendre part à la poursuite. M. Giles remplissait à +la fois les fonctions de sommelier et d'intendant près de la +vieille dame, propriétaire de l'habitation, et Brittles était pour +tout faire; comme il était entré tout enfant dans la maison, on le +traitait toujours comme un jeune garçon qui promettait, bien qu'il +eût quelque chose comme trente ans passés. + +Ils causaient donc, comme nous l'avons vu pour se donner du +courage; mais ils marchaient serrés les uns entre les autres, et +jetaient autour d'eux un regard inquiet, pour peu que le vent +agitât les branches; ils se portèrent avec précipitation vers un +arbre au pied duquel ils avaient laissé leur lanterne, qu'ils +enlevèrent dans la crainte que la lueur n'indiquât aux voleurs le +point vers lequel il fallait faire feu. Puis ils continuèrent à se +diriger vers la maison, plutôt courant que marchant, et, longtemps +après qu'il ne fut plus possible de les distinguer, on entrevoyait +encore leur ombre mobile s'agiter et danser dans le lointain, +assez semblable à une vapeur qui s'élève d'un sol humide et +détrempé. + +L'air devint plus froid à mesure que le jour avança lentement, et +le brouillard couvrit la terre comme d'un épais nuage de fumée. +L'herbe était trempée, les sentiers et les bas-fonds n'étaient que +boue et que fange, et un vent de pluie malsain faisait entendre +son triste sifflement. Olivier était toujours immobile et privé de +sentiment, à l'endroit où Sikes l'avait laissé. + +Le jour se leva lentement; une pâle lueur éclaira le ciel, +marquant plutôt la fin de la nuit que le commencement du jour. Les +objets qui, dans l'obscurité, semblaient effrayants et terribles, +devenaient de plus en plus distincts et reprenaient peu à peu leur +aspect habituel. La pluie tombait fine et serrée, et battait les +buissons dégarnis de feuilles; mais Olivier ne la sentait pas, et +restait gisant, sans connaissance et loin de tout secours, sur sa +couche d'argile. + +Enfin, un faible cri de douleur rompit ce long silence, et en le +poussant l'enfant s'éveilla. Son bras gauche, grossièrement +enroulé dans un châle, pendait sans force à son côté, et la bande +était couverte de sang. Il était si faible qu'il eut de la peine à +se mettre sur son séant, et, quand il en fut venu à bout, il +regarda languissamment autour de lui pour chercher du secours, et +la douleur lui arracha des gémissements. Tremblant de froid et +d'épuisement, il fit un effort pour se lever; mais le frisson le +saisit de la tête aux pieds, et il retomba à terre. + +Après être revenu quelques instants à l'état de stupeur dans +lequel il avait été si longtemps plongé, Olivier, sentant un +affreux malaise, présage d'une mort certaine s'il restait où il +était, se remit sur pied et essaya de marcher. Il avait la tête +embarrassée, et il chancelait comme un homme ivre; il parvint +néanmoins à se tenir sur ses pieds, et, la tête pendante sur la +poitrine, il s'avança d'un pas incertain, sans savoir où il +allait. + +Une foule d'idées bizarres et confuses se croisaient dans son +esprit; il lui semblait qu'il marchait encore entre Sikes et +Crackit, qui se disputaient violemment, et que leurs paroles +frappaient son oreille; si, dans son délire, il faisait un violent +effort pour s'empêcher de tomber, il se trouvait tout à coup qu'il +était en conversation réglée avec eux; puis il était seul avec +Sikes, arpentant le terrain comme il l'avait fait la veille, et il +croyait sentir encore l'étreinte du brigand chaque fois que +quelqu'un passait à côté d'eux. Tout à coup il tressaillait au +bruit d'une détonation d'arme à feu, et il entendait de grands +cris; des lumières brillaient devant ses yeux; tout était bruit et +tumulte, et il lui semblait qu'il était enchaîné par une main +invisible; à ces visions rapides venait se joindre un sentiment +vague et pénible de souffrance qui le tourmentait sans relâche. + +Il s'avança ainsi en chancelant, se frayant machinalement passage +entre les barrières et les baies qui se trouvaient sur son chemin, +et enfin il arriva à une route; là, la pluie commença à tomber si +fort qu'il revint à lui. + +Il regarda tout à l'entour et vit à peu de distance une maison, +jusqu'à laquelle il pourrait peut-être se traîner. En voyant son +état on aurait sans doute pitié de lui, et dans le cas contraire, +mieux valait encore, pensait-il, mourir près d'un toit habité par +des êtres humains, que dans la solitude des champs, à la belle +étoile. Il réunit tout ce qui lui restait de force pour cette +dernière tentative, et s'avança d'un pas incertain. + +En approchant de cette maison, il lui sembla vaguement qu'il +l'avait déjà vue; il ne se souvenait d'aucun détail, mais la forme +et l'aspect de cette maison ne lui étaient pas inconnus. + +Ce mur de jardin! sur la pelouse, de l'autre côté, il était tombé +à genoux la nuit dernière, et avait imploré la merci des deux +brigands; c'était bien là la maison qu'ils avaient essayé de +dévaliser. + +En reconnaissant où il était, Olivier éprouva une telle crainte, +qu'il oublia, un instant les tortures que sa blessure lui faisait +éprouver, et ne songea qu'à fuir. Fuir! il pouvait à peine se +tenir debout; et quand même il aurait eu toute l'agilité de la +jeunesse, où pouvait-il fuir? Il poussa la porte du jardin; elle +n'était pas fermée à clef et roula sur ses gonds; il franchit +péniblement la pelouse, gravit les marches du perron, frappa +doucement à la porte, et les forces lui manquant tout à fait, il +s'affaissa contre un des piliers de la porte d'entrée. + +En ce moment, M, Giles, Brittles et le chaudronnier étaient dans +la cuisine, et se remettaient des fatigues et des terreurs de la +nuit avec du thé et des friandises; non qu'il fût dans les +habitudes de M. Giles de laisser prendre trop de familiarité aux +domestiques inférieurs, envers lesquels il était plutôt enclin à +se comporter avec une bienveillance hautaine, de manière à ne pas +leur laisser oublier la supériorité de sa position sociale; mais +devant la mort, les incendies, les attaques à main armée, tous les +hommes sont égaux. M. Giles était donc assis à la cuisine, les +jambes croisées devant le feu, le bras gauche appuyé sur la table, +tandis qu'il gesticulait du bras droit et faisait de l'attaque +nocturne un récit détaillé et minutieux, que tous les auditeurs, +et surtout la cuisinière et la femme de chambre, écoutaient +avidement. + +«Il était à peu près deux heures et demie, dit M. Giles, je ne +jurerais pas pourtant qu'il ne fût pas plutôt près de trois heures +quand je m'éveillai, et me tournant dans mon lit, comme ceci (ici +M. Giles se retourna sur sa chaise en attirant à lui le bout de la +nappe, pour simuler les draps), il me sembla que j'entendais un +certain bruit.» + +À cet endroit du récit, la cuisinière pâlit et demanda à la femme +de chambre d'aller fermer la porte; la femme de chambre s'adressa +à Brittles, et celui-ci au chaudronnier, qui fit semblant de ne +pas entendre. + +«Il me sembla que j'entendais un certain bruit, continua M. Giles. +«C'est une illusion,» que je me dis d'abord, et j'allais me +remettre à dormir quand j'entendis le bruit recommencer, et d'une +manière distincte. + +- Quel genre de bruits? demanda la cuisinière. + +- Une espèce de bruit sourd, répondit M. Giles en promenant ses +regards sur l'assistance. + +- Ou plutôt le bruit d'une râpe à muscade sur une barre de fer, +observa Brittles. + +- Peut-être bien, au moment où vous, vous l'avez entendu, +monsieur, reprit M, Giles; mais au moment dont je parle c'était un +bruit sourd; je rejetai mes couvertures (et en même temps M. Giles +repoussa la nappe), je m'assis sur mon lit, et j'écoutai.» + +La cuisinière et la femme de chambre s'écrièrent en même temps: +«Dieu de Dieu!» et rapprochèrent leurs chaises l'une contre +l'autre. + +«Alors j'entendis le bruit, à n'en pouvoir douter, reprit +M. Giles. «On est en train, que je me dis, de forcer une porte ou +une fenêtre; que faut-il faire? Je vais aller prévenir ce pauvre +Brittles pour l'empêcher de se laisser assassiner dans son lit; +autrement, que je me dis, on lui couperait bel et bien la gorge +d'une oreille à l'autre, sans qu'il s'en aperçoive.» + +Ici tous les yeux se dirigèrent sur Brittles, qui avait les siens +fixés sur le narrateur, et le considérait la bouche ouverte, de +l'air le plus épouvanté. + +«Je repousse mes draps, dit Giles, en regardant fixement la +cuisinière et la femme de chambre, je saute doucement à bas du +lit, je mets une paire de... + +- Il y a des dames, monsieur Giles, murmura le chaudronnier. + +- De souliers, monsieur, dit Giles en se tournant vers lui et en +appuyant sur le mot: je m'empare du pistolet chargé qui est +toujours sur l'escalier près du panier à argenterie, et je me +dirige à pas de loup vers sa chambre. «Brittles, que je lui dis +après l'avoir éveillé, n'ayez pas peur!» + +- C'est tout à fait exact, observa Brittles à demi-voix. + +«Nous sommes des hommes morts, à ce que je crois, Brittles, que je +lui dis; mais n'ayez aucune inquiétude.» + +- A-t-il eu bien peur? demanda la cuisinière. + +- Pas le moins du monde, répondit M. Giles; il a été aussi +ferme... tenez, presque aussi ferme que moi. + +- Moi, je serais morte sur le coup, c'est sûr, observa la femme de +chambre. + +- C'est que vous n'êtes qu'une femme, répliqua Brittles, qui +reprenait un peu d'assurance. + +- Brittles a raison, dit M. Giles en approuvant d'un signe de tête +ce qu'il venait de dire. De la part d'une femme, on ne doit pas +attendre autre chose; mais nous, qui sommes des hommes, nous +prenons une lanterne sourde qui était sur la cheminée de Brittles, +et nous descendons l'escalier à tâtons, dans l'obscurité, comme +ceci.» + +M. Giles s'était levé et avait fait deux ou trois pas les yeux +fermés pour joindre le geste au récit, quand tout à coup il +tressaillit vivement, ainsi que toute la compagnie, et regagna +vite sa chaise. La cuisinière et la femme de chambre poussèrent un +cri. + +«On a frappé à la porte, dit M. Giles en affectant une parfaite +sérénité. Allez ouvrir, quelqu'un.» + +Personne ne bougea. + +«Il est assez singulier qu'on vienne frapper à la porte si matin, +dit M. Giles en considérant les visages pâles de ceux qui +l'entouraient et en pâlissant lui-même; mais il faut ouvrir la +porte: entendez-vous, quelqu'un?» + +M. Giles, tout en parlant, regardait Brittles; mais ce jeune +homme, étant naturellement modeste, ne se considéra probablement +pas comme quelqu'un, et se persuada que cette injonction ne le +regardait pas; en tout cas, il ne répondit rien. M. Giles fit +signe au chaudronnier, mais celui-ci s'était tout à coup endormi. +Quant aux femmes, il ne fallait pas y songer. + +«Si Brittles préfère ouvrir la porte en présence de témoins, dit +M. Giles après un court silence, je suis prêt à l'accompagner. + +- Et moi aussi,» dit le chaudronnier, se réveillant aussi vite +qu'il s'était endormi. + +Brittles capitula à ces conditions, et la société, quelque peu +rassurée après avoir découvert, en ouvrant les volets, qu'il +faisait grand jour, monta l'escalier, les chiens formant l'avant- +garde, et les deux femmes l'arrière-garde, parce qu'elles avaient +peur de rester seules en bas. Sur le conseil de M. Giles, tout le +monde parlait très haut, afin de montrer qu'on était en nombre, +s'il y avait à la porte quelque malintentionné; une autre idée +lumineuse traversa l'esprit du rusé M. Giles; ce fut de pincer la +queue des chiens dans le vestibule pour les faire aboyer à tue- +tête. + +Ces précautions prises, M. Giles prit le bras du chaudronnier +(pour empêcher celui-ci de se sauver, dit-il en plaisantant), et +donna l'ordre d'ouvrir la porte. Brittles obéit, et tous, se +serrant les uns contre les autres, ne virent d'autre objet +formidable que le pauvre petit Olivier Twist, épuisé et sans voix, +qui entrouvrit péniblement les yeux et implora du regard leur +pitié. + +«Un jeune garçon! s'écria M. Giles en repoussant énergiquement le +chaudronnier en arrière; qu'est-ce... tiens!... Brittles... +regardez donc... ne le reconnaissez-vous pas?» + +Brittles qui, en ouvrant la porte, avait eu soin de se tenir +derrière, n'eut pas plus tôt vu Olivier qu'il poussa un cri +perçant. M. Giles, saisissant l'enfant par une jambe et un bras +(heureusement ce n'était pas son bras cassé), le porta dans le +vestibule et le déposa sur les dalles. + +«Nous le tenons! cria Giles du bas de l'escalier; voici un des +voleurs, madame! nous tenons un voleur! mademoiselle, ... blessé, +mademoiselle. C'est moi qui ai tiré sur lui, madame, et Brittles +tenait la chandelle. + +- Dans une lanterne, mademoiselle,» cria Brittles en mettant une +main près de sa bouche pour donner plus de portée à sa voix. + +Les deux servantes montèrent l'escalier en courant, pour porter en +haut la nouvelle que M. Giles avait capturé un voleur, et le +chaudronnier tâcha de faire revenir Olivier de son évanouissement, +de crainte qu'il ne mourût avant d'être pendu. Au milieu de ce +bruit et de ce mouvement, on entendit une douce voix de femme, et +tout s'apaisa à l'instant. + +«Giles! dit la voix du haut de l'escalier. + +- Me voici, mademoiselle, répondit celui-ci. N'ayez pas peur, +mademoiselle, je n'ai pas trop de mal; il n'a pas fait une +résistance désespérée; il a vu bien vite qu'il avait trouvé son +maître. + +- Chut! reprit la jeune dame. Vous effrayez ma tante autant et +plus que les voleurs. Est-ce que le pauvre homme est +dangereusement blessé? + +- Blessé mortellement, mademoiselle, répondit Giles d'un air de +satisfaction. + +- Je crois bien qu'il va passer, mademoiselle, cria Brittles; ne +voulez-vous pas venir le voir dans le cas où... + +- Chut! je vous prie, reprit la jeune dame. Attendez un instant +que j'aille parler à ma tante.» + +Avec autant de douceur et de grâce dans sa démarche que dans sa +voix, la jeune demoiselle s'éloigna et revint bientôt pour +ordonner de transporter avec soin le blessé dans la chambre de +M. Giles, et dire à Brittles de seller le poney, et de se rendre +tout de suite à Chertsey, pour faire venir en toute hâte un +constable et un médecin. + +«Ne voulez-vous pas le voir, mademoiselle? demanda M. Giles avec +autant d'orgueil que, si Olivier était quelque oiseau d'un plumage +rare, abattu d'un coup de fusil qui faisait honneur à son adresse; +pas seulement un petit coup d'oeil, mademoiselle? + +- Non, pas pour tout un monde, répondit la jeune fille: le pauvre +garçon! Oh! traitez-le avec bonté, Giles, ne fût-ce que pour +l'amour de moi.» + +Le vieux domestique la regarda s'éloigner avec autant d'orgueil et +d'admiration que si c'eût été sa propre fille; puis se penchant +sur Olivier, il aida à le transporter en haut de l'escalier, avec +le soin et la sollicitude d'une femme. + + +CHAPITRE XXIX. +Détails d'introduction sur les habitants de la maison où se trouve +Olivier. + + +Dans une belle salle à manger, meublée à l'ancienne mode et avec +le confort d'autrefois plutôt que d'après les lois de l'élégance +moderne, deux dames assises à une table bien servie étaient en +train de déjeuner. M. Giles, en grande tenue et vêtu tout de noir, +était occupé à les servir. Il était debout à égale distance du +buffet et de la table, se redressant de toute sa hauteur, la tête +rejetée en arrière et légèrement penchée, la jambe gauche en +avant, une main dans son gilet, l'autre pendante et tenant une +assiette. Dans cette attitude, il avait l'air d'un homme bien +pénétré du sentiment de son mérite et de son importance. + +Des deux dames, l'une était déjà avancée en âge, et pourtant aussi +droite que le dossier élevé de sa chaise de chêne. Sa mise, +extrêmement soignée, offrait le mélange des anciennes modes avec +quelques légères concessions au goût moderne, destinées à faire +agréablement ressortir le style ancien plutôt qu'à en atténuer +l'effet. Pleine de dignité dans son maintien, elle avait les mains +jointes et posées sur la table, et fixait attentivement sur sa +jeune compagne des yeux dont les années n'avaient presque pas +affaibli l'éclat. + +Celle-ci était dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, et si +jamais les anges, pour exécuter les volontés de Dieu, revêtent une +forme mortelle, on peut supposer sans impiété qu'ils empruntent +des traits semblables aux siens. + +Elle n'avait pas plus de dix-sept ans; sa taille était si svelte +et si gracieuse, ses traits si beaux et si purs, l'expression de +son visage si douée et si suave, qu'il ne semblait pas que la +terre fût son élément, ni les autres femmes ses semblables. +L'intelligence qui brillait dans ses yeux bleus et éclairait sa +noble tête, paraissait au-dessus de son âge et même de ce monde. +La douceur et la gaieté se reflétaient tour à tour sur son visage; +le sourire, le joyeux sourire du bonheur, s'y peignait aussi; et à +tous ces charmes elle joignait un coeur animé des sentiments les +plus purs et les plus affectueux dont notre nature soit capable. + +Tandis que la vieille dame la contemplait, elle leva les yeux par +hasard, rejeta gracieusement en arrière ses cheveux tressés sur +son front, et il y avait dans son regard une telle expression +d'affection et de tendresse naïve, qu'on ne pouvait la voir sans +l'aimer. + +La vieille dame sourit; mais son coeur était plein, et tout en +souriant elle laissa échapper une larme. + +«Voilà plus d'une heure que Brittles est parti, n'est-ce pas? +demanda-t-elle après un moment de silence. + +- Une heure douze minutes, madame, répondit M. Giles en consultant +une montre d'argent suspendue à un ruban noir. + +- Il ne se presse jamais, remarqua la vieille dame. + +- Brittles a toujours été un garçon lent, madame, répondit le +domestique; ce qui signifiait que, Brittles ne s'étant jamais +pressé depuis plus de trente ans, il y avait peu d'apparence qu'il +devînt jamais expéditif. + +- Loin de se corriger, il empire, à ce qu'il me semble, dit la +dame. + +- Il est tout à fait inexcusable s'il s'arrête pour jouer avec les +autres petite garçons,» dit la jeune fille en riant. + +M. Giles réfléchissait sans doute s'il devait se permettre un +sourire respectueux, quand une voiture s'arrêta à la porte du +jardin. Un gros monsieur en descendit précipitamment, entra sans +se faire annoncer, et s'élança dans la salle à manger, où il +faillit culbuter M. Giles et la table par-dessus le marché. + +«Vit-on jamais chose pareille, s'écria-t-il, ma chère madame +Maylie? Est-il possible!... Et la nuit, encore! Jamais je n'ai +rien vu de pareil!» + +Tout en faisant ce compliment de condoléance, le gros monsieur +tendit la main aux dames, s'assit près d'elles et s'informa de +leur santé. + +«Il y avait de quoi mourir, dit-il... oui... mourir de frayeur. +Pourquoi ne pas m'avoir envoyé chercher? Mon domestique serait +arrivé en un instant, et moi et mon aide... ou n'importe qui... +nous nous serions fait un plaisir, en vérité, dans cette +circonstance... si inattendue... et la nuit, encore!» + +Le docteur paraissait surtout ému à l'idée que les voleurs étaient +venus à l'improviste, et de nuit, comme si ces messieurs avaient +l'habitude de vaquer à leurs affaires en plein jour, et d'annoncer +leur visite en écrivant un mot, deux ou trois jours à l'avance. + +«Et vous, mademoiselle Rose, dit le docteur en s'adressant à la +jeune fille, vous avez dû... + +- Oh! beaucoup, en vérité, dit Rose en l'interrompant; mais il y a +là-haut un pauvre malheureux que ma tante désire que vous voyiez. + +- Certainement, répondit le docteur; c'est vous, Giles, à ce qu'il +paraît, qui l'avez mis en cet état.» + +M. Giles, qui rangeait en ce moment les tasses d'un air agité, +devint très rouge, et dit qu'en effet c'était lui qui avait eu cet +honneur. + +«Cet honneur? dit le médecin. Au fait, je ne sais pas trop: peut- +être est-il aussi honorable de tirer à bout portant sur un voleur +dans une cuisine que de toucher son adversaire à quinze pas. +Figurez-vous, Giles, qu'il a tiré en l'air et que vous vous êtes +battu en duel.» + +M. Giles, qui voyait dans cette manière légère de traiter la chose +une injuste atteinte à sa gloire, répondit respectueusement qu'il +ne lui appartenait pas de juger la question, mais qu'elle n'avait +toujours pas tourné d'une manière plaisante pour son adversaire. + +«Eh! c'est vrai! dit le docteur. Où est-il? montrez-moi le chemin. +J'aurai l'honneur de vous revoir en descendant, madame. Ah! voici +la petite fenêtre par laquelle il est entré. Je n'aurais jamais +cru qu'on pût passer par là.» Tout en continuant ses réflexions, +il monta l'escalier derrière M. Giles. + +Il faut savoir que M. Losberne, chirurgien du voisinage, connu +dans tout le pays sous le nom de docteur, devait son embonpoint à +sa bonne humeur plus qu'à la bonne chère; c'était un vieux garçon +plein de coeur et d'originalité, et tel qu'on n'eût pas trouvé son +pareil à vingt lieues à la ronde. + +Il resta en haut beaucoup plus longtemps que lui et les dames ne +s'y attendaient. On alla chercher dans sa voiture une grande +boîte. La sonnette de la chambre à coucher se fit entendre à +plusieurs reprises; les domestiques montèrent et descendirent +vingt fois l'escalier; on put en conclure qu'il se passait quelque +chose de grave. Enfin, il revint; aux questions empressées qu'on +lui adressa au sujet du malade, il prit un air très mystérieux et +ferma la porte avec soin. + +«C'est une chose bien extraordinaire, madame Maylie, dit-il en +s'appuyant contre la porte pour la tenir fermée. + +- Il n'est pas en danger, j'espère? dit la vieille dame. + +- Cela n'aurait rien d'étonnant, répondit le docteur. J'espère +pourtant que non. Avez-vous vu ce voleur? + +- Non, répondit Mme Maylie. Vous n'avez aucun détail sur lui? + +- Aucun. + +- Je vous demande pardon, madame, interrompit M. Giles; mais +j'allais vous en donner quand le docteur Losberne est entré.» + +Le fait est que M. Giles n'avait pu dans le premier moment se +décider à avouer qu'il avait tiré sur un enfant. Sa bravoure lui +avait valu tant d'éloges que rien au monde n'eût pu l'empêcher de +différer un peu l'explication, afin de jouir avec délices, au +moins pendant quelques instants, de sa réputation de valeur et +d'intrépidité. + +«Rose voulait voir cet homme, dit Mme Maylie, mais je m'y suis +refusée. + +- Hum! fit le docteur. Il n'a rien de bien effrayant. Refuseriez- +vous de le voir en ma présence? + +- Nullement, répondit la vieille dame, s'il y a nécessité. + +- Je pense en effet que c'est nécessaire, dit le docteur, et je +suis sûr que vous regretteriez vivement d'avoir tardé à le voir; +il est maintenant très tranquille. Mademoiselle Rose, voulez-vous +me permettre? Il n'y a pas l'ombre d'un danger, je vous le jure.» + + +CHAPITRE XXX. +Ce que pensent d'Olivier ses nouveaux visiteurs. + + +Après avoir réitéré à ces dames l'assurance qu'elles seraient +agréablement surprises à la vue de criminel, le docteur prit le +bras de la jeune demoiselle, offrit la main à Mme Maylie, et les +conduisit, avec beaucoup de cérémonie, au haut de l'escalier. + +«Maintenant, dit-il à voix basse en tournant doucement la clef +dans la serrure, vous allez me dire ce que vous en pensez. Quoique +sa barbe ne soit pas fraîchement rasée, il n'en a pas l'air plus +féroce. Attendez... laissez-moi voir si vous pouvez entrer.» + +Le docteur entra le premier, jeta un coup d'oeil dans la chambre +et fit signe aux dames d'avancer: puis il ferma la porte derrière +elles, et écarta doucement les rideaux du lit. Sur ce lit, au lieu +du scélérat à mine repoussante qu'elles s'attendaient à voir, +était étendu un pauvre enfant, épuisé de fatigue et de souffrance, +et plongé dans un profond sommeil. Il avait un bras en écharpe, +replié sur la poitrine, et il appuyait sur l'autre sa tête à demi +cachée par une longue chevelure qui flottait sur l'oreiller. + +L'honnête docteur, tenant le rideau soulevé, resta une minute +environ à regarder en silence le pauvre blessé. Tandis qu'il +l'examinait, la jeune fille se glissa doucement près de lui, +s'assit à côté du lit et écarta les cheveux qui couvraient la +figure d'Olivier; en se penchant sur lui, elle laissa tomber des +larmes sur son front. + +L'enfant tressaillit et sourit dans son sommeil, comme si ces +marques de pitié et de compassion l'eussent fait rêver d'amour et +d'affection qu'il n'avait jamais connus; de même que les sons +d'une musique harmonieuse, le murmure de l'eau dans le silence des +bois, le parfum d'une fleur, ou même l'emploi d'un mot qui nous +est familier, rappellent parfois à notre imagination le vague +souvenir de scènes sans réalité dans notre vie; souvenir qui se +dissipe comme un souffle, et qui semble se rattacher à une +existence plus heureuse et passée depuis longtemps: car l'esprit +humain est impuissant à le reproduire et à le fixer. + +«Qu'est-ce à dire? s'écria la vieille dame. Il est impossible que +ce pauvre enfant ait été complice des voleurs. + +- Le vice, dit le docteur avec un soupir en laissant retomber le +rideau, le vice fait sa demeure dans bien des temples: qui sait +s'il ne se cache pas sous cet extérieur séduisant? + +- Mais il est si jeune! se hâta de dire Rose. + +- Ma chère demoiselle, continua le chirurgien en secouant +tristement la tête, le crime est comme la mort: il n'est pas +seulement le partage de la vieillesse et de la décrépitude; la +jeunesse et la beauté sont trop souvent les victimes qu'il choisit +de préférence. + +- Mais, monsieur, ce n'est pas possible, dit Rose; vous ne pouvez +pas croire que cet enfant si délicat se soit associé +volontairement à des scélérats.» + +Le chirurgien hocha la tête de manière à montrer qu'il ne voyait à +cela rien d'impossible; puis il fit observer que la conversation +pourrait troubler le sommeil du blessé, et conduisit les dames +dans une chambre voisine. + +«Mais quand même il serait coupable, continua Rose, songez combien +il est jeune; songez que peut-être il n'a jamais connu l'amour +d'une mère, le bien-être du foyer domestique; que les mauvais +traitements, les coups, la faim, l'ont peut-être entraîné à +s'associer à des hommes qui l'ont forcé au crime. Ma tante, ma +bonne tante, je vous en conjure, pensez à tout cela avant de +laisser mener en prison ce pauvre enfant blessé, ce serait +d'ailleurs renoncer pour lui à tout espoir de devenir meilleur. +Vous qui m'aimez tant; qui par votre bonté et votre affection +m'avez tenu lieu de mère, et préservée de l'abandon où j'aurais pu +tomber comme ce pauvre enfant; je vous en prie, ayez pitié de lui +quand il en est temps encore. + +- Chère enfant! dit la vieille dame en pressant sur son coeur la +jeune fille qui fondait en larmes; crois-tu que je voudrais faire +tomber un cheveu de sa tête? + +- Oh! non, répondit Rose avec vivacité; pas vous, ma tante! + +- Non, dit Mme Maylie d'une voix émue. Mes jours sont sur leur +déclin; puisse Dieu avoir pitié de moi comme j'ai pitié des +autres! Que puis-je faire pour le sauver, monsieur? + +- Laissez-moi réfléchir, madame, dit le docteur; laissez-moi +réfléchir.» + +M. Losberne se mit à se promener de long en large dans la chambre, +les mains dans les poches, s'arrêtant parfois et fronçant le +sourcil. Après s'être écrié à plusieurs reprises: «J'y suis!» +puis: «Non! ce n'est pas cela,» et avoir recommencé autant de fois +à se promener et à froncer le sourcil, il s'arrêta définitivement +et parla en ces termes: + +«Je pense que, si vous m'accordez l'autorisation pleine et entière +de malmener Giles et ce gamin de Brittles, je viendrai à bout +d'arranger l'affaire C'est un vieux serviteur dévoué, je le sais; +mais, vous pourrez compenser cela de mille manières et récompenser +autrement son adresse au pistolet. Vous ne vous y opposez pas? + +- Non, répondit Mme Maylie, s'il n'y a pas d'autre moyen de sauver +l'enfant. + +- Il n'y en a pas d'autre, dit le docteur; pas d'autre, croyez-moi +sur parole. + +- Ma tante vous remet ses pleins pouvoirs, dit Rose en souriant +malgré ses larmes; mais, je vous en prie, ne traitez durement ces +pauvres gens qu'autant que cela sera rigoureusement nécessaire. + +- Vous avez l'air de croire, répondit le docteur, que tout le +monde, excepté vous, est porté aujourd'hui à la dureté; je +souhaite seulement que, lorsqu'un jeune homme digne de votre choix +fera appel à votre compassion, il vous trouve dans ces +dispositions tendres et bienveillantes; je regrette, en vérité, de +n'être plus jeune et de perdre une si belle occasion de les mettre +à l'épreuve. + +- Vous êtes aussi enfant que Brittles, dit Rose en rougissant. + +- Bah! dit le docteur en riant, ce n'est pas difficile; mais +revenons à notre blessé: il nous reste à stipuler une importante +condition. Il s'éveillera dans une heure environ, je le prévois; +et quoique j'aie dit en bas à cet imbécile de constable que +l'enfant ne peut ni remuer ni parler sans danger pour sa vie, je +pense que nous pourrons causer avec lui sans inconvénient. +Maintenant, je pose une condition; c'est que je l'examinerai en +votre présence et que si, d'après ses réponses, nous jugeons qu'il +est tout à fait perverti (ce qui n'est que trop probable), nous +l'abandonnerons à sa destinée, et je ne me mêlerai plus de rien, +quoi qu'il arrive. + +- Oh! non, ma tante, dit Rose d'un ton suppliant. + +- Oh si, ma tante, dit le docteur. Est-ce convenu? + +- Il ne peut pas être endurci dans le vice, dit Rose, c'est +impossible. + +- Fort bien, répliqua le docteur; alors, raison de plus pour +accepter ma proposition.» + +Finalement, le traité fut conclu, et les parties contractantes +s'assirent en attendant avec quelque impatience le réveil +d'Olivier. + +La patience des dames fut mise à une épreuve plus longue qu'elles +ne pensaient, d'après les prévisions de M. Losberne. Plusieurs +heures s'écoulèrent, et Olivier dormait toujours profondément. Il +était déjà tard, quand le bon docteur vint leur annoncer que +l'enfant était assez éveillé pour qu'on pût lui parler. + +«Il est très souffrant, dit-il, et affaibli par la perte de sang, +résultat de sa blessure; mais il paraît si préoccupé du désir de +révéler quelque chose, que je préfère condescendre à ce désir +plutôt que d'insister, comme je l'aurais fait sans cela, pour +qu'il se tienne tranquille jusqu'à demain matin.» + +L'entretien fut long: Olivier raconta toute son histoire; son état +de souffrance et de faiblesse le força souvent d'interrompre son +récit. Il y avait quelque chose de solennel à entendre, dans cette +chambre sombre, la faible voix de cet enfant blessé, racontant la +longue suite de malheurs et de souffrances que des hommes cruels +lui avaient fait endurer. Oh! si nous songions, quand nous +accablons nos semblables, aux fatales erreurs de la justice +humaine, aux iniquités qui crient vengeance au ciel, et attirent +tôt ou tard le châtiment sur nos têtes; si nous pouvions entendre +la voix de tant de victimes, s'élevant du fond des tombeaux; voix +plaintive que nulle puissance ne peut forcer au silence, le monde +offrirait-il chaque jour tant d'exemples d'injustice et de +violence, tant de misère et de cruautés? + +Ce soir-là, ce fut la main d'une femme qui soigna Olivier. La +beauté et la vertu veillèrent sur son sommeil; il se sentit calme +et heureux: il serait mort sans se plaindre. + +Dès que ce touchant entretien fut terminé et qu'Olivier se disposa +à se rendormir, le docteur s'essaya les yeux et descendit pour +s'attaquer à M. Giles; ne trouvant personne dans l'appartement, il +réfléchit qu'il valait peut-être mieux commencer les hostilités en +pleine cuisine, et que cela ferait plus d'effet: en conséquence il +se dirigea vers la cuisine, véritable chambre délibérante de la +gent domestique. Il y trouva réunis les servantes, M. Brittles, +M. Giles, le chaudronnier, qui, en récompense de ses services, +avait été invité à se régaler, et le constable. Ce dernier avait +un gros bâton, une grosse tête, de gros traits, de grosses bottes, +et paraissait avoir bu une dose de bière en rapport avec sa +grosseur. + +Les événements de la nuit faisaient encore le sujet de la +conversation; M, Giles parlait avec complaisance de la présence +d'esprit dont il avait fait preuve, et M. Brittles, un pot de +bière à la main, appuyait toutes les paroles de son chef quand le +docteur entra. + +«Ne vous dérangez pas, dit-il en faisant un signe de la main. + +- Merci, monsieur, dit M. Giles. Madame m'a ordonné de donner de +la bière, et comme je n'étais nullement disposé à rester seul dans +ma chambre, je suis venu me mêler ici à la compagnie.» + +Brittles et toute l'assistance témoignèrent par un murmure +approbateur du gré que l'on savait à M. Giles de sa +condescendance; et celui-ci, promenant autour de lui un regard +protecteur, avait l'air de dire que, tant que la société se +conduirait comme il faut, il ne la quitterait pas. + +«Comment va le blessé, ce soir? demanda Giles. + +- Pas trop bien, répondit le docteur. Je crains que vous ne vous +soyez embarqué là dans une fâcheuse affaire, monsieur Giles. + +- J'espère bien, monsieur, qu'il ne mourra pas, dit Giles tout +tremblant. Si je le croyais, je ne m'en consolerais jamais. Je ne +voudrais pas, pour toute l'argenterie du monde, être cause de la +mort d'un enfant. + +- Ce n'est pas là la question, dit le docteur d'un air mystérieux. +Êtes-vous protestant, monsieur Giles? + +- Sans doute, monsieur, balbutia M. Giles, qui était devenu très +pâle. + +- Et vous? demanda le docteur en s'adressant à Brittles d'un ton +sévère. + +- Mon Dieu! monsieur, répondit Brittles en se redressant vivement, +je suis comme M. Giles. + +- Eh bien! alors, répondez-moi tous deux, reprit le docteur d'une +voix courroucée. Pouvez-vous affirmer sous serment que l'enfant +qui est là-haut est bien celui qui a passé la nuit dernière par la +petite fenêtre? Voyons, répondez! je vous écoute.» + +Le docteur, dont la douceur de caractère était universellement +connue, fit cette demande d'un ton si irrité, que Giles et +Brittles, étourdis par la bière et la chaleur de la conversation, +se regardèrent l'un l'autre, ébahis et stupéfaits. + +«Constable, faites attention à leur réponse, reprit le docteur. +Avant peu on verra ce qui en résultera.» + +Le constable se donna l'air le plus magistral qu'il put, et saisit +le bâton, insigne de ses fonctions. + +«Remarquez que c'est une simple question d'identité, dit le +docteur. + +- Comme vous dites, monsieur, répondit le constable en toussant +très fort: car, dans sa précipitation à finir de boire sa bière, +il avait failli s'étrangler. + +- Voici une maison que l'on force, dit le docteur... Troublés par +cette attaque, deux hommes entrevoient un enfant dans l'obscurité, +et à travers la fumée de la poudre. Le lendemain un enfant se +présente dans cette même maison, et parce qu'il a le bras en +écharpe, ces hommes se saisissent de lui avec violence. En +agissant ainsi, ils mettent sa vie en grand danger, et ils jurent +ensuite que c'est le voleur. Maintenant, reste à savoir si les +faits leur donnent raison, et, dans le cas contraire, dans quelle +situation ils se mettent. + +- Voilà bien la loi, ou je ne m'y connais pas, dit le constable en +faisant un signe de tête respectueux. + +- Je vous le demande encore, s'écria le docteur d'une voix de +tonnerre: pouvez-vous affirmer solennellement, par serment, +l'identité de l'enfant?» + +Brittles et Giles se regardaient d'un air indécis. Le constable +mit la main derrière son oreille pour mieux saisir leur réponse. +Les deux servantes et le chaudronnier se penchèrent en avant pour +écouter, et le docteur promenait autour de lui un regard +pénétrant, quand on entendit sonner à la porte, et en même temps +le bruit d'une voiture. + +«Voici la police! s'écria Brittles, soulagé par cet incident +imprévu. + +- Quelle police? dit le docteur, troublé à son tour. + +- Les agents de Bow-Street, ajouta Brittles en prenant une +chandelle. M. Giles et moi nous les avons fait prévenir ce matin. + +- Comment! s'écria le docteur. + +- Oui, monsieur, dit Brittles, j'ai envoyé un mot par la +diligence, et je m'étonnais qu'ils ne fussent pas encore ici. + +- Ah! vous avez écrit? Au diable les diligences!» dit le docteur +en s'en allant. + + +CHAPITRE XXXI. +La situation devient critique. + + +«Qui est là? demanda Brittles en entr'ouvrant la porte sans ôter +la chaîne, et en mettant la main devant la chandelle pour mieux +voir. + +- Ouvrez, répondit une voix; ce sont les officiers de police de +Bow-Street qu'on a mandés ce matin.» + +Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute grande, et +se trouva en face d'un homme d'un port majestueux, vêtu d'une +longue redingote, lequel entra sans mot dire, et alla s'essuyer +les pieds sur le paillasson avec autant de sans-gêne que s'il fut +entré chez lui. + +«Envoyez tout de suite quelqu'un pour aider mon collègue, n'est-ce +pas, jeune homme? dit l'agent de police. Il garde la voiture: +avez-vous une remise où on puisse la mettre pour quelques minutes? + +Brittles répondit affirmativement et montra du doigt la remise. +L'homme retourna sur ses pas, et aida son camarade à remiser la +voiture, tandis que Brittles les éclairait et les contemplait avec +admiration; cela fait, ils se dirigèrent vers la maison; on les +introduisit dans une salle où ils se débarrassèrent de leur grande +redingote et de leur chapeau, et se montrèrent pour ce qu'ils +étaient. Celui qui avait frappé à la porte était un homme robuste, +de taille moyenne, de cinquante ans environ; il avait les cheveux +noirs et luisants, des favoris, la figure ronde et les yeux +perçants L'autre était roux, trapu, d'un extérieur peu agréable, +avec un nez retroussé et un regard sinistre. + +«Dites à votre maître que Blathers et Duff sont ici, dit le +premier en se passant la main dans les cheveux et en posant sur la +table une paire de menottes... Ah! bonjour, mon bourgeois. Puis-je +vous dire deux mots en particulier?» + +Ces paroles s'adressaient à M. Losberne, qui parut en ce moment. +Il fit signe à Brittles de sortir, fit entrer les deux dames, et +ferma la porte. + +«Voici la maîtresse de la maison, dit-il en se tournant vers +Mme Maylie. + +M. Blathers salua; on le pria de s'asseoir; il prit une chaise, +posa son chapeau sur le plancher, et fit signe à Duff d'en faire +autant. Ce dernier, qui ne paraissait pas aussi habitué à +fréquenter la bonne société, ou qui n'était pas aussi à son aise +devant elle, s'assit tout d'une pièce, et, pour se donner une +contenance, se fourra dans la bouche la pomme de sa canne. + +«Maintenant parlons du crime, dit Blathers. Quelles en sont les +circonstances?» + +M. Losberne, qui désirait gagner du temps, raconta l'affaire tout +au long et dans les plus minutieux détails, tandis que +MM. Blathers et Duff semblaient parfaitement saisir la chose, et +échangeaient parfois un signe d'intelligence. + +«Je ne puis rien affirmer avant l'inspection des lieux, dit +Blathers; mais j'ai dans l'idée, et en cela je ne crois pas trop +m'avancer, que ce n'est pas un _pègre_ qui a fait le coup. Qu'en +dites-vous, Duff? + +- Non, certainement, répondit Duff. + +- Pour faire comprendre à ces dames le mot de _pègre_, je suppose +que vous entendez par là que le voleur n'est pas de la campagne, +dit M. Losberne en souriant. + +- Justement, mon bourgeois, répondit Blathers. Vous n'avez pas +d'autres détails à nous donner? + +- Aucun, dit le docteur. + +- Qu'est-ce donc que ce jeune garçon dont parlent les domestiques? +demanda Blathers. + +- Sottise que cela! dit le docteur. Un domestique effrayé s'est +mis dans la tête que cet enfant était pour quelque chose dans la +tentative d'effraction; mais c'est absurde. + +- C'est bien facile à dire, remarqua Duff. + +- Ce qu'il dit là est plein de sens, observa Blathers, en +approuvant d'un signe de tête le mot de son camarade, et en jouant +négligemment avec ses menottes comme on ferait avec des +castagnettes. Qui est cet enfant? quels renseignements donne-t-il +sur lui-même? d'où vient-il? Il n'est pas tombé du ciel, n'est-ce +pas, mon bourgeois? + +-- Non, assurément, répondit le docteur, en lançant aux dames un +coup d'oeil expressif; je connais toute son histoire, mais nous en +reparlerons plus tard; vous tenez, je suppose, à voir d'abord +l'endroit par lequel les voleurs ont tenté de pénétrer. + +- Certainement, répondit M. Blathers; il nous faut d'abord +examiner les localités, puis interroger les domestiques. C'est la +manière de procéder habituelle.» + +On apporta des lumières, et MM. Blathers et Duff, accompagnés du +constable, de Brittles, de Giles, en un mot de toute la maison, se +rendirent au petit cellier, au bout du passage, visitèrent la +fenêtre en dedans, puis faisant le tour par la pelouse, la +visitèrent en dehors: ils prirent une chandelle pour examiner le +volet, une lanterne pour suivre les traces des pas, une fourche +pour fouiller les buissons. Cela fait, au milieu du silence +religieux de tous les assistants, ils rentrèrent, et MM. Giles et +Brittles furent requis de donner une représentation du rôle qu'ils +avaient joué dans les événements de la veille; ils s'en +acquittèrent au moins six fois de suite; ils ne furent d'abord en +désaccord que sur un seul point important, et à la fin sur une +domaine seulement. Ensuite Blathers et Duff firent sortir tout le +monde, et délibérèrent longuement ensemble avec tant de mystère et +de solennité, qu'une consultation de grands médecins sur un cas +difficile ne serait qu'un jeu d'enfants, comparée à cette +délibération. + +Pendant ce colloque, le docteur se promenait de long en large dans +la pièce voisine, extrêmement agité, tandis que Mme Maylie et Rose +se regardaient avec inquiétude. + +«Sur ma parole, dit M. Losberne, en s'arrêtant tout à coup après +avoir parcouru la salle à grands pas, je ne sais vraiment que +faire. + +- Il me semble, dit Rose, que l'histoire de ce pauvre enfant, +contée fidèlement à ces hommes, suffirait pour éloigner de lui les +soupçons. + +- J'en doute, ma chère demoiselle, dit le docteur en secouant la +tête. Je ne crois pas que cela pût suffire pour le rendre innocent +aux yeux de ces hommes, ni même aux yeux de fonctionnaires d'un +ordre plus élevé. «Après tout, diraient-ils, qu'est-ce que cet +enfant? Un vagabond.» D'ailleurs, à ne juger son histoire que +d'après les considérations et les probabilités ordinaires, elle +est bien invraisemblable. + +- Vous y ajoutez foi, cependant, se hâta de dire Rose. + +- Moi, je l'accepte, tout étrange qu'elle est, continua le +docteur; et peut-être, en agissant ainsi, fais-je preuve de +sottise: mais je ne crois pas qu'elle eût la même valeur aux yeux +d'un agent de police exercé. + +- Pourquoi donc? demanda Rose? + +- Pourquoi? ma belle enfant, répondit le docteur; parce que cette +histoire, examinée à leur point de vue, a plus d'un côté louche; +il ne peut prouver que ce qui est contre lui et rien de se qui est +en sa faveur. Or, ces gens-là veulent toujours savoir les si et +les pourquoi, et n'admettent rien sans preuves. De son propre +aveu, vous voyez que, depuis quelque temps, il vit avec des +voleurs; il a été arrêté et mené devant un commissaire de police, +sous la prévention d'avoir volé un mouchoir dans la poche d'un +monsieur; il a été enlevé de force de la demeure de ce monsieur, +et entraîné dans un lieu qu'il ne peut indiquer et dont il ignore +complètement la situation. Puis, il est amené à Chertsey par des +hommes qui semblent tenir à lui singulièrement, et qui, de gré ou +de force, le font passer par une fenêtre pour dévaliser une +maison; et juste au moment où il veut donner l'alarme, ce qui eût +été la seule preuve de son innocence, il reçoit un coup de +pistolet, comme si tout conspirait à l'empêcher, de faire une +bonne action. Tout cela ne vous frappe-t-il pas? + +- C'est assez singulier, j'en conviens, dit Rose en riant de la +vivacité du docteur; mais enfin je ne vois rien là qui prouve la +culpabilité de ce pauvre enfant. + +- Non, sans doute, répondit le docteur. Voilà bien les femmes! +leurs beaux yeux ne voient jamais, soit en bien, soit en mal, +qu'un côté de la question, et toujours celui qui s'est présenté le +premier à leur esprit.» + +Après avoir formulé cette maxime, le docteur, les mains dans ses +poches, se remit à arpenter la chambre de long en large. + +«Plus j'y réfléchis, dit-il, et plus je suis convaincu que mettre +ces hommes au courant de l'histoire de l'enfant ne ferait +qu'embrouiller tout et aggraver la difficulté. Je suis sûr qu'ils +n'y croiraient pas, et, même en admettant que l'enfant ne fût pas +condamné, la publicité donnée aux soupçons qui pèseraient sur lui +serait un obstacle à vos intentions généreuses à son égard, et à +votre désir de le tirer de la misère. + +- Mon dieu, cher docteur, comment allons nous faire? dit Rose. +Pourquoi faut-il qu'on ait appelé ces gens-là? + +- C'est bien vrai! s'écria Mme Maylie. Je voudrais pour tout au +monde les voir loin d'ici. + +- Il n'y a qu'un moyen, dit enfin M. Losberne en s'asseyant d'un +air découragé; c'est de payer d'audace. Le but que nous nous +proposons est louable, c'est là notre excuse. L'enfant a beaucoup +de fièvre et est hors d'état de soutenir une conversation, c'est +toujours cela de gagné; faisons de notre mieux, et, si nous ne +réussissons pas, du moins ce ne sera pas notre faute... Entrez! + +- Eh bien, mon bourgeois, dit Blathers en entrant dans la chambre +avec son collègue et en fermant soigneusement la porte avant +d'ajouter un mot, ce n'était pas un coup monté. + +- Que diable appelez-vous un coup monté? demanda le docteur avec +impatience. + +- Nous disons qu'il y a coup monté, mesdames, dit Blathers en se +tournant vers Mme Maylie et Rose, comme s'il avait compassion de +leur ignorance, tandis qu'il méprisait celle du docteur; nous +disons qu'il y a coup monté, quand les domestiques en sont. + +- Personne ne les a soupçonnés; dit Mme Maylie. + +- C'est possible, madame, répondit Blathers; mais ils auraient pu +tout de même y être pour quelque chose. + +- D'autant plus qu'on avait confiance en eux, ajouta Duff. + +- Nous pensons, continua Blathers, que le coup part de Londres; +car il était combiné dans le grand genre. + +- Oui, pas mal comme ça, remarqua Duff à voix basse. + +- Ils étaient deux, ajouta Blathers, et ils avaient avec eux un +enfant, c'est évident, rien qu'à voir la fenêtre; voilà tout ce +qu'on peut dire pour le moment. Maintenant nous allons, s'il vous +plaît, visiter tout de suite le garçon qui est là-haut. + +- Ils prendront bien d'abord quelque, chose, madame Maylie? dit le +docteur d'un air enchanté, comme si une inspiration soudaine lui +traversait l'esprit. + +- Oh! certainement, dit Rose avec empressement; tout de suite si +vous voulez. + +- Volontiers, mademoiselle; dit Blathers en passant sa manche sur +ses lèvres; on a soif à faire cette besogne-là. N'importe quoi, +mademoiselle; ne vous dérangez pas pour nous. + +- Que voulez-vous prendre? demanda le docteur en suivant la jeune +fille au buffet. + +- Une goutte de liqueur, mon bourgeois, si ça vous est égal, +répondit Blathers. Il ne faisait pas chaud sur la route, voyez- +vous, madame, et je trouve qu'il n'y a rien comme un petit verre +pour vous réchauffer le tempérament.» + +C'est à Mme Maylie qu'il faisait cette confidence pleine +d'intérêt; celle-ci l'accueillit avec grâce, et le docteur profita +du moment pour s'esquiver. + +«Ah! mesdames, dit M. Blathers en prenant son verre à pleine main +et en le portant à sa bouche, j'en ai terriblement vu dans ma vie, +de ces affaires-là. + +- Blathers, vous souvenez-vous de ce vol avec effraction, commis à +Edmonton? dit M. Soft, venant en aide à la mémoire de son +collègue. + +- Tenez, c'était un vol dans le genre de celui d'hier, reprit +Blathers; c'est Conkey Chickweed qui avait fait le coup, n'est-ce +pas? + +- Vous le mettez toujours sur son compte, répondit Duff; mais +c'était la famille Pet, j'en suis sûr, et Conkey y était comme +moi. + +- Allons donc! repartit M. Blathers, je le sais bien, peut-être. +Vous rappelez-vous le temps où Conkey fut volé? Quel vacarme cela +fit! c'était pis qu'un roman. + +- Qu'était-ce donc? demanda Rose, désireuse de mettre en belle +humeur ces désagréables visiteurs. + +- C'est un vol comme on n'en avait jamais vu, mademoiselle, dit +Blathers. Ledit Conkey Chickweed... + +- Conkey veut dire long nez, madame, interrompit Duff. + +- Mais madame le sait bien, n'est-ce pas? demanda M. Blathers. +Vous m'interrompez toujours, Duff. Ce Conkey Chickweed tenait une +taverne sur la route de Battlebridge, où beaucoup de jeunes lords +venaient voir des combats de coqs, etc. Moi qui y allais souvent, +je puis vous assurer qu'il entendait joliment son affaire. Voilà +qu'une nuit on lui vola trois cent vingt-sept guinées, dans un sac +de toile; elles lui furent dérobées dans sa chambre à coucher, à +la fin de la nuit, par un homme de six pieds avec un emplâtre sur +l'oeil, qui s'était caché sous son lit et qui, le vol commis, +sauta par la fenêtre, laquelle était au premier étage. Il se sauva +au plus vite; mais Conkey était alerte, il s'éveilla au bruit, +sauta en bas de son lit, fit feu sur le voleur et éveilla tout le +voisinage. Voilà tout le monde debout en un instant; on cherche +partout, et on trouve que Conkey a blessé son voleur, car il y +avait des traces de sang jusqu'à un mur de clôture assez éloigné, +et puis plus rien. La perte du magot ruina Chickweed, et son nom +figura sur la Gazette parmi ceux des banqueroutiers. On fit une +souscription pour venir en aide à ce pauvre homme, auquel cet +événement avait fait tourner la tête, et qui pendant trois ou +quatre jours courut les rues en s'arrachant les cheveux, et dans +un désespoir tel, que bien des gens craignaient qu'il n'en finît +avec la vie. Un jour, il arrive tout effaré au bureau de police, +il a un entretien particulier avec le magistrat, lequel, après +bien des paroles, sonne, mande Jacques Spyers (ce Spyers était un +agent actif), et lui dit d'aller aider M. Chickweed à se saisir du +voleur. «Croiriez-vous, Spyers, dit Chickweed, que je l'ai vu hier +matin passer devant ma porte? - Et pourquoi ne l'avez-vous pas +pris au collet? dit Spyers. - J'étais si saisi, que je crois qu'on +aurait pu m'assommer avec un cure-dent, répondit le pauvre homme; +mais, nous le tenons, car je l'ai encore vu passer le soir entre +dix et onze heures.» + +«Sur-le-champ, Spyers se munit d'une chemise blanche et d'un +peigne, pour le cas où il serait absent deux ou trois jours; il +part, il va se poster à une des fenêtres de la taverne, derrière +un petit rideau rouge, le chapeau sur la tête, et prêt à s'élancer +en un clin d'oeil sur le voleur. Il était là, le soir, sur le +tard, à fumer sa pipe, quand tout à coup Chickweed s'écrie: «Le +voila! au voleur! à l'assassin!» Jacques Spyers se précipite +dehors et voit Chickweed courir à toutes jambes en criant à tue- +tête. Il le suit, la foule s'amasse, tout le monde crie: «Au +voleur!» et Chickweed de courir toujours en criant comme un +possédé. Spyers le perd de vue un instant au détour d'une rue; il +le rejoint, voit un groupe, s'y jette en s'écriant: «Où est le +voleur? - Morbleu! dit Chickweed, il m'a encore échappé.» + +«Une chose digne de remarque, c'est qu'on ne put le trouver nulle +part, et on s'en revint à la taverne. Le lendemain matin, Spyers +se remet à son poste, derrière le rideau, guettant au passage +l'homme de six pieds, avec un emplâtre noir sur l'oeil; à force de +regarder il en eut la vue trouble, et au moment où il se frottait +les yeux, voilà Chickweed qui recommence à crier: «Au voleur!» et +qui part à toutes jambes: Spyers s'élance derrière lui, fait deux +fois plus de chemin que la veille, et du voleur point de +nouvelles. Une fois ou deux encore, pareille scène se renouvela. +Dans le voisinage, les uns disaient que c'était le diable qui +avait volé Chickweed et qui venait ensuite lui faire des tours; +les autres que le pauvre Chickweed était devenu fou de chagrin. + +- Et Jacques Spyers, que dit-il? demanda le docteur, qui était +rentré dès le commencement du récit. + +- Pendant longtemps, reprit Blathers, Jacques Spyers ne dit rien +de tout, mais il était aux écoutes sans faire semblant de rien, +preuve qu'il entendait son métier. Mais un beau matin, il +s'approcha du comptoir et ouvrant sa tabatière: «Chickweed, dit- +il, j'ai découvert le voleur. - Vous l'avez découvert? répond +Chickweed, oh! mon cher Spyers, que je sois vengé et je mourrai +content; où est-il, le brigand? - Tenez, dit Spyers en lui offrant +une prise, assez joué comme ça! c'est vous même qui vous êtes +volé.» + +«C'était vrai, et il s'était procuré de la sorte une grosse somme, +et on n'aurait jamais découvert la ruse, s'il avait mis moins +d'empressement à sauver les apparences. + +«C'est un peu fort, hein? dit M. Blathers en posant son verre et +en agitant les menottes. + +- C'est très drôle, en effet, observa le docteur; maintenant, si +vous voulez, montons en haut. + +- À vos ordres, monsieur,» répondit M. Blathers. Et les deux +officiers de police, précédés de Giles qui les éclairait, +montèrent derrière M. Losberne à la chambre d'Olivier. + +Olivier avait dormi; mais il paraissait plus mal, et sa fièvre +avait redoublé. Aidé par le docteur, il parvint à s'asseoir sur +son lit et se mit à regarder les nouveaux venus, sans rien +comprendre à ce qui se faisait autour de lui, et sans avoir l'air +de se souvenir de ce qui s'était passé, ni de l'endroit où il se +trouvait. + +«Voici, dit M. Losberne en parlant doucement, quoique avec une +certaine véhémence, voici ce jeune garçon, qui ayant été blessé +par mégarde d'un coup de fusil en passant sur la propriété de +monsieur... comment s'appelle-t-il déjà? là derrière... est venu +ici ce matin demander du secours, et a été sur-le-champ empoigné +et maltraité par cet ingénieux personnage qui nous éclaire, lequel +a mis par là en grand danger la vie de cet enfant, comme je puis +le certifier en vertu de ma profession.» + +MM. Blathers et Duff regardèrent M. Giles, que l'on signalait +ainsi à leur attention Dans son embarras, M. Giles détourna les +yeux vers Olivier, puis vers M. Losberne, d'un air irrésolu et +effrayé. + +«Vous n'ayez pas l'intention de le nier, je suppose? dit le +docteur en recouchant doucement Olivier. + +- J'ai fait tout pour... pour le mieux, monsieur, répondit Giles; +je croyais fermement que c'était le jeune garçon en question: +autrement, je me serais bien gardé de le maltraiter; je ne suis +pas d'humeur cruelle, monsieur. + +- Quel garçon pensiez-vous que c'était? demanda M. Duff. + +- L'enfant d'un des voleurs, répondit Giles; ils en avaient un +avec eux, cela n'est pas douteux. + +- Et quelle est votre opinion à présent? demanda Blathers. + +- À présent? mon opinion? dit Giles en regardant l'agent de police +d'un air effaré. + +- Pensez-vous que ce soit l'enfant que voici, imbécile? reprit +M. Blathers avec impatience. + +- Je ne sais pas; vrai, je ne sais pas, dit Giles tout +décontenancé; je n'en jurerais pas. + +- Mais enfin quelle est votre opinion? demanda M. Blathers. + +- Je ne sais que penser, répondit le pauvre Giles, je ne crois pas +que ce soit l'enfant; je suis presque certain que ce n'est pas +lui; vous savez bien que ce ne peut pas être lui. + +- Est-ce que cet homme a bu? demanda Blathers en se tournant vers +le docteur. + +- Quel imbécile vous faites!» dit Duff à Giles avec un profond +dédain. + +Pendant ce court dialogue, M. Losberne avait tâté le pouls du +malade; puis il quitta la chaise qu'il occupait près du lit et +observa que, si les agents de police avaient quelque doute à ce +sujet, il leur conviendrait peut-être de passer dans la pièce +voisine et d'interroger Brittles. + +Ils acceptèrent la proposition, passèrent dans une autre chambre, +et firent comparaître devant eux M. Brittles: celui-ci, par ses +réponses, ne fit qu'embrouiller l'affaire; il entassa +contradictions sur contradictions; il déclara qu'il ne pourrait +reconnaître l'enfant, quand même il l'aurait sous les yeux en ce +moment; qu'il avait cru que c'était Olivier, parce que M. Giles +l'avait dit; mais que M. Giles, cinq minutes auparavant, avait +avoué dans la cuisine qu'il avait bien peur d'avoir été un peu +trop vite en besogne. + +Entre autres conjectures ingénieuses, on agite la question de +savoir si M. Giles avait réellement blessé quelqu'un: on examina +le second pistolet, et il se trouva qu'il n'était chargé qu'à +poudre et bourré de papier gris. Cette découverte fit une grande +impression surtout le monde, sauf sur le docteur, qui avait retiré +la balle dix minutes auparavant; mais elle ne fit sur personne +autant d'impression que sur M. Giles, qui, après avoir été pendant +plusieurs heures tourmenté de la crainte d'avoir blessé un de ses +semblables, s'attacha avec ardeur à l'idée que le pistolet n'était +pas chargé. Enfin, les agents de police, sans s'inquiéter beaucoup +d'Olivier, laissèrent dans la maison le constable de Chertsey, et +s'en allèrent coucher en ville, après avoir promis de revenir le +lendemain matin. + +Le lendemain matin, le bruit se répandit que deux hommes et un +enfant, sur lesquels planaient des soupçons, avaient été arrêtés à +Kingston; MM. Blathers et Duff s'y rendirent sur-le-champ. Après +examen, on découvrit que les soupçons ne s'appuyaient que sur un +seul fait, savoir: qu'on avait trouvé ces individus endormis au +pied d'une meule de foin; c'est là un crime sans doute, mais qui +n'entraîne que l'emprisonnement, et que la loi anglaise, loi +miséricordieuse et tutélaire, ne considère pas comme suffisant +pour établir, à défaut d'autre preuve, qu'un ou plusieurs dormeurs +à la belle étoile aient commis un vol avec effraction, et aient +encouru en conséquence la peine de mort. MM. Blathers et Duff, +durent s'en retourner comme ils étaient venus. + +Enfin, après de nouvelles recherches et de longs entretiens, il +fut convenu que Mme Maylie et M. Losberne répondraient d'Olivier +s'il était recherché par la justice, et un magistrat du voisinage +reçut leur caution. Blathers et Duff, après avoir été gratifiés de +quelques guinées, revinrent à Londres, sans être du même avis +relativement à leur expédition. Tout considéré, Duff inclina à +croire que la tentative d'effraction avait été commise par la +bande de Pet; Blathers, au contraire, en attribuait le mérite au +célèbre Conkey Chickweed. + +Peu à peu, Olivier se rétablit: les soins réunis de Mme Maylie, de +Rose et de l'excellent M. Losberne, lui rendirent la santé. Si le +ciel écoute les ferventes prières que lui adressent les coeurs +pénétrés de reconnaissance (et quelles prières méritent mieux +d'être écoutées?) les bénédictions que l'orphelin appela sur ses +protecteurs durent descendre dans leur âme, et y répandre la paix +et le bonheur. + + +CHAPITRE XXXII. +Heureuse existence que mène Olivier chez ses nouveaux amis. + + +Les souffrances d'Olivier furent longues et cruelles; outre la +douleur que lui causait son bras cassé, il avait gagné, par suite +du froid et de l'humidité, une fièvre violente qui ne le quitta +pas pendant plusieurs semaines, et qui mina sa frêle constitution; +enfin il commença à se rétablir lentement, et il put dire, en +mêlant des larmes à ses paroles, combien il était profondément +touché de la bonté des deux excellentes dames, et avec quelle +ardeur il souhaitait, dès qu'il aurait recouvré la santé et les +forces, pouvoir faire quelque chose pour leur témoigner sa +reconnaissance; quelque chose qui leur fit voir combien l'amour et +la gratitude remplissaient son coeur; quelque chose enfin, si peu +que ce fût, qui leur prouvât que leur généreuse bonté n'avait pas +été perdue, mais que le pauvre enfant que leur charité avait +arraché à la misère, à la mort, souhaitait ardemment les servir de +tout son coeur et de toute son âme. + +«Pauvre petit! disait Rose, un jour qu'Olivier avait essayé +d'articuler des paroles de reconnaissance qui s'échappaient de ses +lèvres pâles; vous aurez bien des occasions de nous servir, si +vous voulez; nous allons à la campagne, et ma tante a l'intention +de vous emmener avec nous. La tranquillité du séjour, la pureté de +l'air, le charme et la beauté du printemps, vous rendront la santé +en quelques jours, et nous nous occuperons de cent manières quand +vous serez en état de supporter la fatigue. + +- La fatigue! dit Olivier: oh! chère dame, si je pouvais seulement +travailler pour vous; si je pouvais seulement vous faire plaisir +en arrosant vos fleurs, en soignant vos oiseaux, que ne donnerais- +je pas pour cela? + +- Vous ne donnerez rien du tout, dit Mlle Maylie en souriant: car, +je viens de vous le dire, nous vous occuperons de cent manières; +et, si vous prenez pour nous contenter seulement la moitié de la +peine que vous dites, vous me rendrez très heureuse. + +- Heureuse, madame! dit Olivier; que vous êtes bonne de me parler +ainsi! + +- Vous me rendrez plus heureuse que je ne puis dire, répondit la +jeune fille. Penser que ma bonne tante a pu arracher quelqu'un à +l'affreuse misère dont vous nous avez parlé, c'est déjà pour moi +un grand bonheur; mais savoir que l'objet de sa bonté et de sa +compassion est sincèrement reconnaissant et dévoué, cela me +rendrait plus heureuse encore que vous ne pouvez l'imaginer. Me +comprenez-vous? demanda-t-elle en remarquant la mine pensive +d'Olivier. + +- Oh! oui, madame, répondit vivement Olivier; mais je songeais que +je suis ingrat en ce moment. + +- Envers qui? demanda la jeune dame. + +- Envers le bon monsieur et l'excellente dame qui ont pris si +grand soin de moi, répondit Olivier: s'ils savaient combien je +suis heureux, cela leur ferait plaisir, j'en suis sûr. + +- Je n'en doute pas, reprit la bienfaitrice d'Olivier, et +M. Losberne a déjà eu la bonté de nous promettre que, dès que vous +irez assez bien pour supporter le trajet, il vous mènera les voir. + +- Quel bonheur! dit Olivier, dont la figure brillait de joie; que +je serais heureux de revoir leurs bonnes figures!» + +Au bout de peu de temps, Olivier fut assez bien rétabli pour +supporter la fatigue de ce déplacement, et un matin, M. Losberne +et lui montèrent dans une petite voiture qui appartenait à +Mme Maylie. Arrivé à Chertsey-Bridge, Olivier devint très pâle et +poussa un cri. + +«Que peut avoir ce garçon? dit le docteur du ton brusque qui lui +était habituel; voyez-vous quelque chose? entendez-vous quelque +chose, sentez-vous quelque chose, hein? + +- Monsieur, dit Olivier en passant la main par la portière, cette +maison! + +- Oui; eh bien! qu'y a-t-il? Arrêtez, cocher. Qu'est-ce que cette +maison, mon garçon.» + +- Les voleurs... la maison où ils l'ont mené, dit tout bas +Olivier. + +- C'est donc le diable, dit le docteur; ohé! qu'on m'ouvre la +portière.» Mais, avant que le cocher eût eu le temps de descendre +de son siège, le docteur s'était précipité hors de la voiture, et +s'élançant vers la masure abandonnée, il se mit à frapper à grands +coups de pied dans la porte comme un furieux. + +«Ohé! dit un affreux petit bossu en ouvrant la porte si +soudainement que, le docteur, encore emporté par son élan +impétueux, faillit tomber dans l'allée; qu'est-ce-qu'il y a? + +- Ce qu'il y a! s'écria l'autre en le prenant au collet sans +réfléchir un instant; il y a bien des choses, et d'abord c'est un +vol qu'il y a. + +- Prenez garde qu'il n'y ait encore autre chose, un meurtre par +exemple, répondit froidement le bossu, si vous ne me lâchez pas, +entendez-vous? + +- Je vous entends, dit le docteur en secouant vivement son +prisonnier; où est... peste soit du brigand, comment s'appelle-t- +il?... Sikes, ... c'est cela; où est Sikes, votre chef?» + +Le bossu prit un air stupéfait d'étonnement et d'indignation; il +se dégagea adroitement de l'étreinte du docteur, proféra une série +d'affreux jurements, et se retira dans la maison. Avant qu'il eût +eu le temps de fermer la porte, le docteur était entré derrière +lui et avait pénétré dans une chambre, sans dire un seul mot; il +regarda avec inquiétude autour de lui; pas un meuble, pas un +indice, pas un être animé ou inanimé, rien enfin qui se rapportât +à la description faite par Olivier. + +«Maintenant, dit le bossu, qui ne l'avait pas un instant perdu de +vue, quelle est votre intention en pénétrant ainsi de force dans +ma maison? est-ce que vous voulez me voler ou m'assassiner? +qu'est-ce que vous voulez? + +- Avez-vous jamais vu quelqu'un venir voler en voiture à deux +chevaux, affreux vampire que vous êtes? dit l'irritable docteur. + +- Que voulez-vous alors? demanda le bossu d'une voix aigre. Tenez! +vous ferez bien de sortir promptement, et de ne pas m'échauffer la +bile. Le diable soit de vous! + +- Je sortirai quand cela me conviendra, dit M. Losberne en +regardant dans l'autre chambre, qui ne ressemblait pas plus que la +première à la description qu'Olivier en avait faite. Je vous +retrouverai quelque jour, mon ami. + +- Quand vous voudrez, dit le bossu d'un ton goguenard; si jamais +vous avez besoin de moi, je suis ici. Je ne suis pas resté ici +tout seul comme un loup pendant vingt-cinq ans, pour que ce soit +vous qui me fassiez peur. Vous me le payerez; vous me le payerez.» + +Et là-dessus l'affreux petit démon se mit à pousser des cris +sauvages et à trépigner de rage sur le plancher. + +«Je joue là un personnage assez ridicule, se dit à lui-même le +docteur. Il faut que l'enfant se soit trompé... Tenez, mettez ceci +dans votre poche, et renfermez-vous de nouveau chez vous.» En même +temps il donna une pièce d'argent au bossu et regagna la voiture. + +L'homme le suivit jusqu'à la portière, en proférant mille +imprécations; mais au moment où M. Losberne se tournait vers le +cocher pour lui parler, le bossu jeta un coup d'oeil dans la +voiture, et lança à Olivier un regard si féroce, si furieux, que +pendant des mois entiers, éveillé ou endormi, celui-ci ne put +l'oublier. Il continua ses jurements et ses imprécations jusqu'à +ce que le cocher fût remonté sur son siège; et quand nos voyageurs +furent en route, ils purent encore le voir à quelque distance +derrière eux, frappant la terre du pied et s'arrachant les cheveux +dans un transport de folie furieuse, réelle ou simulée. + +«Je suis un âne, dit le docteur après un long silence. Saviez-vous +cela, Olivier? + +- Non, monsieur. + +- Alors ne l'oubliez pas une autre fois... Un âne, répéta le +docteur après un nouveau silence de quelques minutes. Quand même +cette maison eût été ce que je pensais, et que ces bandits s'y +fussent trouvés, que pouvais-je faire à moi tout seul? Et si +j'avais eu du secours, je ne vois pas qu'il pût en résulter pour +moi autre chose que de la confusion, pour avoir si mal mené +l'affaire; mais c'est égal, ç'aurait été une bonne leçon! ça +m'aurait appris à me jeter toujours dans quelque difficulté, en +suivant mon premier mouvement, et cela aurait dû me donner à +réfléchir.» + +Le fait est que l'excellent docteur n'avait jamais manqué de +suivre en tout son premier mouvement, et ce qui prouve en faveur +de la bonté de son premier mouvement, c'est que, loin de s'être +attiré par là des difficultés et des désagréments, M. Losberne y +avait gagné le respect et l'estime de tous ceux qui le +connaissaient. À dire vrai, il fut de mauvaise humeur pendant une +minute ou deux en se voyant déçu dans son espoir d'avoir une +preuve évidente de la véracité du récit d'Olivier, et cela dès la +première et unique fois où il avait l'occasion d'en obtenir une; +mais bientôt il reprit son assiette ordinaire, et trouvant que les +réponses d'Olivier à ses questions étaient toujours aussi nettes +et aussi précises, et faites d'un air aussi sincère que jamais, il +résolut de s'y fier complètement dorénavant. + +Comme Olivier connaissait le nom de la rue où demeurait +M. Brownlow, ils purent diriger le cocher dans ce sens; quand la +voiture eut tourné le coin de la rue, le coeur de l'enfant battit +avec une violence qui le suffoquait. + +«Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce? demanda +M. Losberne. + +- Celle-là! celle-là! répondit Olivier en passant vivement la main +hors de la portière, la maison blanche! oh! dépêchez-vous! je vous +en prie; il me semble que je vais mourir, tant je tremble. + +- Allons, allons! dit le bon docteur en lui frappant sur l'épaule: +vous allez les revoir dans un instant, et ils seront ravis de vous +retrouver sain et sauf. + +- Oh! je l'espère bien! dit Olivier; Ils ont été si bons, si +parfaits pour moi, monsieur!» + +La voiture continua à rouler; elle s'arrêta; mais non, ce n'était +pas là la maison; c'est à l'autre porte: la voiture s'arrêta de +nouveau; Olivier regarda aux fenêtres, et des larmes de joie +coulaient de ses yeux. + +Hélas! la maison blanche était vide, et il y avait un écriteau à +la fenêtre: _À louer_. + +«Frappez à la porte voisine, dit M. Losberne en mettant le bras +d'Olivier sous le sien: savez-vous ce qu'est devenu M. Brownlow, +qui demeurait à côté?» + +La servante l'ignorait; mais elle alla s'en informer. Elle revint +et dit que M. Brownlow avait tout vendu et était parti, il y avait +six semaines, pour les Indes Orientales; Olivier se tordit les +mains et faillit tomber à la renverse. + +«La gouvernante est-elle partie aussi? demanda M. Losberne après +un instant de silence. + +- Oui, monsieur, répondit la servante: le vieux monsieur, la +gouvernante et un autre monsieur, un ami de M. Brownlow, sont tous +partis ensemble. + +- Alors retournez à la maison, dit M. Losberne au cocher, et ne +vous amusez pas à faire rafraîchir vos chevaux avant que nous +soyons sortis de ce maudit Londres. + +- Et le libraire, monsieur! dit Olivier. Je connais le chemin; +voyez-le, monsieur, je vous en prie; allez le voir! + +- Mon pauvre garçon, dit le docteur, voilà assez de +désappointements pour un jour: assez pour vous et pour moi. Si +nous allons chez le libraire, nous apprendrons sans doute qu'il +est mort, ou qu'il a eu le feu dans sa maison, ou qu'il a pris la +fuite. Non; droit à la maison.» + +Et conformément au premier mouvement du docteur, on retourna à la +maison. + +Cette amère déception causa à Olivier un vif chagrin, même au +milieu de son bonheur; car bien des fois pendant sa maladie il +s'était plu à penser à tout ce que M. Brownlow et Mme Bedwin lui +diraient, et au plaisir qu'il aurait à leur raconter combien il +avait passé de longs jours et de longues nuits à se rappeler ce +qu'ils avaient fait pour lui et à déplorer la cruelle séparation +qu'il avait subie. L'espoir d'arriver un jour à s'expliquer avec +eux, et à leur conter comment il avait été enlevé, l'avait +fortifié et soutenu dans ses récentes épreuves; et maintenant la +pensée qu'ils étaient partis si loin, et qu'ils avaient emporté de +lui l'opinion qu'il n'était qu'un imposteur et un filou, sans +qu'il dût avoir peut-être jamais l'occasion de les détromper, +cette pensée était pour lui poignante et insupportable. + +Cependant cette circonstance n'altéra en rien les bons sentiments +de ses bienfaitrices à son égard. Au bout d'une autre quinzaine, +quand le temps fut devenu beau et chaud, que les arbres +commencèrent à déployer leurs jeunes feuilles, et les fleurs +l'éclat de leurs nuances, elles se préparèrent à quitter pour +quelques mois leur résidence de Chertsey: après avoir envoyé chez +un banquier l'argenterie qui avait si vivement excité la cupidité +du juif, et laissé Giles et un autre domestique à la garde de la +maison, elles partirent pour la campagne, et emmenèrent Olivier +avec elles. + +Qui pourrait décrire le plaisir, le bonheur, la paix de l'âme et +la douce tranquillité que l'enfant convalescent éprouva au sein de +cet air embaumé, au milieu des collines verdoyantes et des bois +touffus de cette résidence champêtre? Qui peut dire combien ces +scènes paisibles et tranquilles se gravent profondément dans l'âme +de ceux qui sont accoutumés à mener une vie misérable et recluse +au milieu du bruit des villes, et combien la fraîcheur de ce +spectacle pénètre leurs coeurs abattus? Des hommes qui avaient +habité pendant toute une vie de labeur des rues étroites et +populeuses, et qui n'avaient jamais souhaité d'en sortir; des +hommes pour lesquels l'habitude était devenue une seconde nature, +et qui en étaient presque venus à aimer chaque brique, chaque +pierre qui formait l'étroite limite de leurs promenades +journalières; des hommes sur lesquels la mort étendait déjà sa +main, se sont enfin trouvés émus, rien qu'en entrevoyant le +radieux spectacle de la nature: entraînés loin du théâtre de leurs +anciens plaisirs et de leurs anciennes souffrances, ils ont paru +passer tout à coup à une nouvelle existence, et se traînant chaque +jour jusqu'à quelque site riant et couvert de verdure, ils ont +senti s'éveiller en eux tant de souvenirs, en contemplant +seulement le ciel, les coteaux, la plaine et le cristal des eaux; +qu'un avant-goût de ciel a charmé leur déclin, et qu'ils sont +descendus dans la tombe aussi paisiblement que le soleil, dont ils +contemplaient le coucher de leur fenêtre solitaire, quelques +heures auparavant, disparaissait à l'horizon devant leurs yeux +affaiblis. + +Les souvenirs que les paisibles scènes champêtres éveillent dans +l'esprit ne sont pas de ce monde, et n'ont rien de commun avec les +pensées ou les espérances terrestres. Leur douce influence peut +nous porter à tresser de fraîches guirlandes pour orner la tombe +de ceux que nous avons aimés; elle peut purifier nos sentiments et +éteindre en nous toute inimitié et toute haine; mais surtout elle +ravive, dans l'âme même la moins méditative, la vague souvenance +qu'on a déjà éprouvé de telles sensations bien loin dans le passé, +et en même temps elle nous donne l'idée solennelle d'un lointain +avenir, d'où l'orgueil et les passions de monde sont à jamais +exilés. + +Le lieu de leur résidence était ravissant, et Olivier, qui avait +vécu jusqu'alors parmi des êtres dégradés, au milieu du bruit et +des querelles, crut entrer là dans une nouvelle existence. + +La rose et le chèvrefeuille grimpaient le long des murs du +cottage, le lierre s'enroulait autour du tronc des arbres, et les +fleurs embaumaient l'air de parfums délicieux; tout auprès était +un petit cimetière, non pas garni de grandes tombes de pierre, +mais de petits tertres couverts de mousse et de gazon, sous +lesquels dormaient en paix les vieillards du village. Olivier +allait souvent s'y promener, et, en songeant à la misérable +sépulture où reposait sa mère, il s'asseyait parfois et sanglotait +sans être vu; mais quand il levait les yeux vers le vaste ciel au- +dessus de sa tête, il ne songeait plus qu'elle gisait sous terre, +et pleurait sur elle tristement, mais sans amertume. + +Ce fut un temps heureux; ses jours étaient paisibles et sereins, +et les nuits n'amenaient avec elles ni crainte ni souci; il +n'avait plus à languir dans une triste prison, ni à s'associer +avec des misérables; nulle autre pensée que des pensées riantes. +Chaque matin il se rendait chez un vieux monsieur aux cheveux +blanchis, qui habitait près de la petite église et qui le +perfectionnait dans l'écriture et la lecture, lui parlant avec +tant de bonté et prenant tant de soin de lui, qu'Olivier n'avait +pas de cesse qu'il ne l'eût satisfait. Puis il se promenait avec +Mme Maylie et Rose, et les écoutait causer de livres, ou +s'asseyait près d'elles, dans quelque endroit bien ombragé où la +jeune fille faisait la lecture; il restait volontiers à +l'entendre, jusqu'à ce que la nuit ne permît plus de distinguer +les lettres. + +Il préparait ensuite sa leçon du lendemain, et il travaillait avec +ardeur jusqu'à la nuit tombante dans une petite chambre qui +donnait sur le jardin; alors les dames faisaient une nouvelle +promenade et il les accompagnait, prêtant l'oreille avec plaisir à +tout ce qu'elles disaient, heureux si elles désiraient une fleur +qu'il pût grimper leur cueillir, ou si elles avaient oublié +quelque chose qu'il pût courir leur chercher; quand il faisait +tout à fait nuit, et qu'on était rentré, la jeune demoiselle se +mettait au piano, jouait quelque air sentimental, ou chantait +d'une voix douée et pure quelque vieille chanson que sa tante +aimait à entendre. Dans ces moments-là on n'allumait pas les +bougies; Olivier, assis près d'une fenêtre, écoutait cette +harmonieuse musique, et des larmes de bonheur coulaient sur ses +joues. + +Et les dimanches! jamais il n'en avait eu de pareils. Quels +heureux jours! D'ailleurs il n'avait plus que des jours heureux. +On allait le matin à la petite église, tout entourée d'arbres dont +les branches venaient caresser les fenêtres de l'édifice; les +oiseaux chantaient alentour et l'air embaumé répandait partout ses +parfums. Les pauvres gens du village étaient si propres et +s'agenouillaient si pieusement pour prier, qu'il semblait que ce +fût un plaisir et non un devoir ennuyeux qui les réunit en ce +lieu; et, quoique le chant fut assez rustique, il semblait plus +harmonieux, au moins aux oreilles d'Olivier, que tous ceux qu'il +avait jusqu'alors entendus à l'église. On se promenait ensuite +comme d'habitude; on visitait les paysans dans leurs petites +maisons, brillantes de propreté. Le soir, Olivier lisait un ou +deux chapitres de la Bible, qu'il avait étudiés toute la semaine, +et, en accomplissant ce devoir, il était plus fier et plus heureux +que s'il eût été le ministre lui-même. Le matin, il était sur pied +à six heures; il allait courir les champs et longer les haies pour +cueillir des bouquets de fleurs sauvages, dont il revenait chargé +à la maison, et qu'il disposait et arrangeait de son mieux pour +orner la table au déjeuner; il rapportait aussi du séneçon pour +les oiseaux de miss Maylie, et il en décorait leur cage avec un +goût exquis; quand il avait bien soigné les oiseaux, il avait +d'ordinaire quelque commission charitable à faire dans le village, +ou, s'il n'y en avait pas, il pouvait toujours s'occuper au jardin +et soigner les fleurs, toutes choses qu'il avait apprises de +l'instituteur du village, qui était un parfait jardinier; il +s'appliquait de tout coeur à cette besogne, jusqu'à ce que miss +Rose descendit au jardin; elle lui adressait mille compliments +pour tout ce qu'il avait fait, et il se trouvait amplement +récompensé par son gracieux sourire. + +Trois mois s'écoulèrent ainsi; trois mois qui, dans la vie des +hommes les plus heureux et les plus favorisés du ciel, eussent été +trois mois d'un bonheur sans mélange, mais qui pour Olivier, après +une enfance si agitée et si orageuse, étaient la félicité suprême: +avec la plus pure, la plus aimable générosité d'une part, et la +reconnaissance la plus sincère, la plus vive, la plus dévouée de +l'autre, il n'est pas étonnant qu'au bout de ce court espace de +temps Olivier fût dans l'intimité complète de la vieille dame et +de sa nièce, et que l'affection sans bornes que leur avait vouée +son coeur jeune et sensible fût pour elles un sujet d'orgueil et +un motif de l'aimer: c'était sa récompense. + + +CHAPITRE XXXIII. +Où le bonheur d'Olivier et de ses amis éprouve une atteinte +soudaine. + + +Le printemps passa vite, et l'été commença. Si, jusque-là, la +campagne avait été belle, elle était maintenant dans tout son +éclat et étalait toutes ses richesses. Les grands arbres, qui +avaient longtemps paru nus et dépouillés, avaient retrouvé toute +leur vigueur, et déployaient leurs verts rameaux, offrant sous +leur ombre d'agréables retraites, d'où la vue s'étendait sur le +paysage doré par le soleil; la terre avait revêtu son manteau de +verdure, et exhalait au loin les plus doux parfums. On était au +plus beau moment de l'année rajeunie; tout respirait la joie. + +On continuait à mener une existence paisible au petit cottage, et +la même sérénité d'humeur régnait parmi ses habitants. Depuis +longtemps Olivier avait retrouvé la force et la santé; mais, qu'il +fût malade ou bien portant, il n'y avait nulle différence dans son +affection dévouée pour ceux qui l'entouraient. (Il y a beaucoup de +gens qui ne pourraient pas en dire autant.) Il était toujours +aussi doux, aussi attaché, aussi affectueux que lorsque les +souffrances avaient miné ses forces, et aussi attentif à tout ce +qui pouvait faire plaisir à ses bienfaitrices. + +Par une belle soirée, ils avaient fait une promenade plus longue +que d'ordinaire; la journée avait été d'une chaleur +exceptionnelle, la lune brillait dans son plein, et une brise +légère s'était levée, plus fraîche que d'habitude. Rose avait été +pleine d'entrain, et ils avaient prolongé leur promenade, en +causant joyeusement, beaucoup au-delà des limites habituelles. +Mme Maylie était fatiguée; ils revinrent lentement à la maison. La +jeune demoiselle ôta son chapeau, et se mit au piano comme à +l'ordinaire; après avoir promené d'un air distrait ses doigts sur +le clavier pendant quelques instants, elle entama un air lent et +solennel. Tout en le jouant, on l'entendait soupirer comme si elle +pleurait. + +«Ma chère Rose!» dit la vieille dame. + +Rose ne répondit rien, mais se mit à jouer un peu plus vite, comme +si la voix de sa tante l'eût arrachée à quelque pensée pénible. + +«Rose, mon amour! dit Mme Maylie en se levant précipitamment et en +se penchant vers la jeune fille. Qu'est-ce que tu as? ton visage +est baigné de larmes, ma chère enfant. Qu'est-ce qui te fait +souffrir? + +- Rien, ma tante, rien, répondit la jeune fille; je ne sais ce que +j'ai, je ne pourrais le dire, mais je me sens mal à l'aise ce +soir, et... + +- Serais-tu malade, mon amour? interrompit Mme Maylie. + +- Oh! non, je ne suis pas malade! répondit Rose en tressaillant, +comme si un frisson mortel la saisissait tout à coup. Je vais +aller mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.» + +Olivier s'empressa d'accéder à son désir; et la jeune fille, +faisant effort pour retrouver sa gaieté, se mit à jouer un air +plus gai: mais ses doigts s'arrêtèrent sans force sur le piano; +elle mit sa figure dans ses mains, se jeta sur un canapé, et +laissa un libre cours aux larmes qu'elle ne pouvait plus retenir. + +«Mon enfant! dit la vieille dame en la serrant dans ses bras; je +ne t'ai jamais vue ainsi. + +- J'aurais voulu ne pas vous causer d'inquiétude, dit Rose; mais +j'ai eu beau faire, je n'ai pu en venir à bout. Je crains d'être +malade, ma tante.» + +Elle l'était en effet. Dès qu'on eut apporté de la lumière, on vit +que, dans le peu de temps qui s'était écoulé depuis leur retour à +la maison, l'éclat de son teint avait disparu, et qu'elle était +pâle comme un marbre. Sa physionomie n'avait rien perdu de sa +beauté mais elle était cependant altérée, et ses yeux si doux +avaient pris une expression de vague inquiétude qu'ils n'avaient +jamais eue. Un instant après, elle devint pourpre, et ses beaux +yeux bleus étaient égarés; puis cette rougeur disparut, comme +l'ombre projetée par un nuage qui passe, et elle redevint d'une +pâleur mortelle. + +Olivier, qui observait la vieille dame avec inquiétude, remarqua +qu'elle était alarmée de ces symptômes, et il le fut aussi; mais +voyant qu'elle affectait de les considérer comme légers, il essaya +de faire de même; ils y réussirent si bien, que, lorsque Rose se +fut laissé persuader par sa tante de se mettre au lit, elle avait +repris confiance et semblait même aller beaucoup mieux, car elle +les assura qu'elle était certaine de se réveiller le lendemain +matin en parfaite santé. + +«J'espère, madame, dit Olivier, quand Mme Maylie revint, qu'il n'y +a rien là de sérieux? Mlle Maylie ne semble pas bien ce soir, +mais...» + +La vieille dame l'engagea à ne rien dire, et, s'asseyant au fond +de la chambre, garda quelque temps le silence; enfin, elle lui dit +d'une voix tremblante: + +«Je ne l'espère pas, Olivier. J'ai été si heureuse avec elle +pendant plusieurs années! trop heureuse peut-être, et il se peut +que le moment soit venu où je dois éprouver quelque malheur; mais +j'espère que ce ne sera pas celui-là. + +- Quel malheur, madame? demanda Olivier. + +- Le coup terrible, dit la vieille dame d'une voix à peine +articulée, de perdre la chère enfant qui est depuis si longtemps +toute ma consolation et tout mon bonheur. + +- Oh! que Dieu nous en préserve! s'écria vivement Olivier. + +- Ainsi soit-il, mon enfant, dit la vieille dame en joignant les +mains. + +- Sans doute il n'y a pas à craindre un malheur si terrible! dit +Olivier. Il y a deux heures, elle était bien portante. + +- Elle est très mal maintenant, répondit Mme Maylie; et elle n'est +pas encore au pis, j'en suis sûre. Oh! Rose, ma chère Rose! que +deviendrais-je sans elle?» + +La pauvre dame se laissa aller à ces pensées désespérantes, et fut +en proie à une si violente douleur, qu'Olivier, maîtrisant sa +propre émotion, se hasarda à lui faire des remontrances et à la +supplier ardemment, pour l'amour de la chère malade elle-même, de +se montrer plus calme. + +«Et considérez, madame, dit Olivier, dont les larmes jaillissaient +en dépit de tous ses efforts pour les retenir; considérez combien, +elle est jeune et bonne, quel plaisir, quelles consolations elle +répand autour d'elle. Je suis sûr... je suis certain...tout à fait +certain... pour vous, qui êtes si bonne aussi...pour elle... pour +tous ceux dont elle fait le bonheur, qu'elle ne mourra pas. Dieu +ne permettra pas qu'elle meure si jeune. + +- Chut! dit Mme Maylie en posant la main sur la tête d'Olivier; +vous raisonnez comme un enfant, mon pauvre garçon; et, quoique ce +que vous dites soit naturel dans votre bouche, vous avez tort. +Mais vous me rappelez mes devoirs; je les avais oubliés un +instant, Olivier, et j'espère que cela me sera pardonné: car je +suis vieille et j'ai vu assez de maladies et de morts pour savoir +quelle douleur éprouvent ceux qui survivent; j'en ai vu assez pour +savoir que ce ne sont pas toujours les plus jeunes et les +meilleurs qui sont conservés à l'amour de ceux qui les chérissent. +Mais cela même doit être pour nous une consolation plutôt qu'un +chagrin: car le ciel est juste, et de telles pertes nous montrent, +à n'en pouvoir douter, qu'il y a un monde bien plus beau que +celui-ci, et que la route qui nous y mène est courte. Que la +volonté de Dieu soit faite! Mais je l'aime, et Dieu seul sait avec +quelle tendresse!» + +Olivier fut surpris de voir que Mme Maylie, en prononçant ces +mots, triompha tout d'un coup de sa douleur, cessa de pleurer et +reprit son attitude calme et ferme. Il fut encore plus étonné de +voir qu'elle persévéra dans cette fermeté, et qu'au milieu des +soucis et des soins qui suivirent, Mme Maylie fut toujours prête à +tout et maîtresse d'elle-même, remplissant tous les devoirs de sa +position avec empressement, et même, à en juger par son extérieur, +avec une espèce de gaieté. Mais il était jeune et il ignorait de +quoi sont capables les âmes fortes dans de telles circonstances; +comment d'ailleurs aurait-il pu savoir, quand ceux qui possèdent +cette force d'âme l'ignorent souvent eux-mêmes? + +La nuit qui suivit ne fit qu'accroître les inquiétudes, et, le +lendemain matin, les pressentiments de Mme Maylie ne furent que +trop justifiés. Rose était dans la première période d'une fièvre +lente et dangereuse. + +«Il faut de l'activité, Olivier; nous ne devons pas nous laisser +aller à une douleur stérile, dit Mme Maylie en mettant un doigt +sur ses lèvres et en regardant fixement l'enfant. J'ai besoin de +faire parvenir en toute hâte cette lettre à M. Losberne; il faut +la porter au village, qui n'est pas à plus de quatre mille d'ici, +en prenant la traverse, et de là, l'envoyer, par un exprès à +cheval droit à Chertsey. Vous trouverez à l'auberge des gens qui +se chargeront d'en fournir un, et je sais que je puis compter sur +vous pour vous assurer du départ du messager.» + +Olivier ne répondit rien, mais montra par son empressement qu'il +voudrait déjà être parti. + +«Voici une autre lettre, dit Mme Maylie en réfléchissant un +instant; mais je ne suis pas décidée si je dois l'envoyer +maintenant ou attendre, pour l'envoyer, que nous soyons fixés sur +l'état de Rose: je ne la ferais partir que si je craignais une +catastrophe. + +- C'est aussi pour Chertsey, madame? demanda Olivier, impatient +d'exécuter la commission et tendant une main tremblante pour +prendre la lettre. + +- Non,» répondit la vieille dame, en la lui donnant machinalement. + +Olivier lut l'adresse, et vit qu'elle était adressée à Henri +Maylie, esquire, au château d'un lord; mais il ne put découvrir +chez qui. + +«La porterai-je, madame? demanda Olivier, en regardant Mme Maylie +d'un air d'impatience. + +- Non, dit-elle en la lui reprenant; je préfère attendre à demain +matin.» + +Elle donna sa bourse à Olivier, et il partit à toutes jambes. + +Il courut à travers champs, ou le long des petits sentiers qui les +séparaient, tantôt cachés par les blés murs qui les bordaient de +chaque côté, et tantôt débouchant dans la plaine, où faucheurs et +moissonneurs étaient à l'oeuvre; il ne s'arrêta point, sinon pour +reprendre haleine de temps à autre pendant quelques secondes, +jusqu'à ce qu'il eût atteint, tout en sueur et couvert de +poussière, la place du marché du village. + +Là, il fit une halte et chercha des yeux l'auberge. Il vit une +maison de banque peinte en blanc, une brasserie peinte en rouge, +une maison de ville peinte en jaune, et à un des coins de la place +une grande maison à volets verts, ayant pour enseigne: _Au grand +Saint-Georges_, vers laquelle il se dirigea rapidement dès qu'il +l'eut aperçue. + +Olivier s'adressa à un postillon qui flânait devant la porte, +lequel, après avoir entendu ce dont il s'agissait, le renvoya au +palefrenier, lequel, après avoir entendu le même récit, le renvoya +à l'aubergiste, qui était un grand gaillard portant une cravate +bleue, un chapeau blanc, une culotte de gros drap et des bottes à +revers, et qui s'appuyait contre la pompe près de la porte de +l'écurie, avec un cure-dents d'argent dans les dents. + +Celui-ci se rendit sans se presser à son comptoir pour écrire le +reçu, ce qui prit pas mal de temps; et, quand le reçu fut prêt et +acquitté, il fallut seller le cheval, donner au messager le temps +de s'équiper, ce qui prit encore dix bonnes minutes. Pendant ce +temps Olivier était si dévoré d'impatience et d'inquiétude, qu'il +aurait voulu sauter sur le cheval et partir à toute bride jusqu'au +relais suivant. Enfin tout fut prêt, et le petit billet ayant été +remis au messager, avec force recommandations de le porter en +toute hâte, celui-ci donna de l'éperon à son cheval, partit au +galop, et fut en quelques minutes bien loin du village. + +C'était quelque chose que d'être assuré qu'on était allé chercher +du secours, et qu'il n'y avait pas eu de temps perdu: Olivier, le +coeur plus léger, sortait de la cour de l'auberge et allait +franchir la porte, quand il heurta par hasard un homme de haute +taille, enveloppé dans un manteau, qui entrait juste au même +instant dans l'auberge. + +«Ah! dit l'homme en fixant ses regards sur Olivier et en reculant +brusquement, que diable est ceci? + +- Je vous demande pardon, monsieur, dit Olivier; j'étais pressé de +retourner à la maison, et je ne vous ai pas vu venir. + +- Damnation! dit l'homme à voix basse en considérant l'enfant avec +de grands yeux sinistres. Qui l'eût crû? on le réduirait en +cendres, qu'il sortirait encore du tombeau pour se trouver sur mon +chemin! + +- J'en suis bien fâché, monsieur, balbutia Olivier, intimidé par +le regard farouche de l'étranger; j'espère que je ne vous ai point +fait de mal? + +- Malédiction! murmura l'homme en proie à une horrible fureur et +grinçant des dents; si j'avais eu seulement le courage de dire un +mot, j'en aurais été débarrassé en une nuit. Mort et damnation sur +toi, petit misérable! que fais-tu ici?» + +En prononçant ces paroles incohérentes, l'homme se tordait les +poings et grinçait des dents; il s'avança vers Olivier comme pour +lui assener un coup violent, mais il tomba lourdement à terre, en +proie à des convulsions et écumant de rage. Olivier contempla un +instant les affreuses contorsions de ce fou (car il le supposait +tel), et s'élança dans la maison pour demander du secours. Quand +il l'eut vu transporter dans l'auberge, il reprit le chemin de la +maison, courant de toute sa force pour rattraper le temps perdu, +et songeant avec un mélange d'étonnement et de crainte, à +l'étrange physionomie de l'individu qu'il venait de quitter. + +Cet incident n'occupa pourtant pas longtemps son esprit. Quand il +arriva au cottage, il y trouva de quoi absorber entièrement ses +pensées, et chasser loin de son souvenir toute préoccupation +personnelle. + +L'état de Rose Maylie s'était promptement aggravé, et avant minuit +elle eut le délire; un médecin de l'endroit ne la quittait pas. À +la première inspection de la malade, il avait pris Mme Maylie à +part, pour lui déclarer que la maladie était d'une nature très +grave. Il faudrait presque un miracle, avait-il ajouté, pour +qu'elle guérît. + +Que de fois, pendant cette nuit, Olivier se leva de son lit pour +se glisser sur la pointe des pieds jusqu'à l'escalier, et prêter +l'oreille au moindre bruit qui partait de la chambre de la malade! +Que de fois il trembla de tous ses membres, et sentit une sueur +froide couler sur son front, quand un soudain bruit de pas venait +lui faire craindre qu'il ne fût arrivé un malheur trop affreux +pour qu'il eût le courage d'y réfléchir! La ferveur de toutes les +prières qu'il avait jamais faites n'était rien en comparaison des +voeux suppliants qu'il adressait au ciel pour obtenir la vie et la +santé de l'aimable jeune fille prête à s'abîmer dans la mort. + +L'attente, la cruelle et terrible attente où nous sommes, quand, +immobiles près d'un lit, nous voyons la vie d'une personne que +nous aimons tendrement, compromise et prête à s'éteindre; les +désolantes pensées qui assiègent alors notre esprit, qui font +battre violemment notre coeur, et arrêtent notre respiration, tant +elles évoquent devant nous de terribles images; le désir fiévreux +de faire quelque chose pour soulager des souffrances, pour écarter +un danger contre lequel tous nos efforts sont impuissants; +l'abattement, la prostration que produit en nous le triste +sentiment de cette impuissance: il n'y a pas de pareilles +tortures! Et quelles réflexions ou quels efforts peuvent les +alléger dans ces moments de fièvre et de désespoir? + +Le jour parut, et tout dans le petit cottage était triste et +silencieux: on se parlait à voix basse; des visages inquiets se +montraient à la porte de temps à autre, et femmes et enfants +s'éloignaient tout en pleurs. Pendant cette mortelle journée et +encore après la chute du jour, Olivier arpenta lentement le jardin +en long et en large, levant les yeux à chaque instant vers la +chambre de la malade, et frissonnant à la pensée de voir +disparaître la lumière qui éclairait la fenêtre, si la mort +s'abattait sur cette maison. À une heure avancée de la nuit, +arriva M. Losberne. «C'est cruel, dit le bon docteur; si jeune, si +tendrement aimée... mais il y a bien peu d'espoir.» + +Le lendemain matin, le soleil se leva radieux, aussi radieux que +s'il n'éclairait ni malheurs ni souffrances; et, tandis qu'autour +d'elle la verdure et les fleurs brillaient de tout leur éclat, que +tout respirait la vie, la santé, la joie, la bonheur, la belle +jeune fille dépérissait rapidement. Olivier se traîna jusqu'au +vieux cimetière, et, s'asseyant sur un des tertres verdoyants, il +pleura sur elle en silence. + +La nature était si belle et si paisible; le paysage doré par le +soleil avait tant d'éclat et de charme; il y avait dans le chant +des oiseaux une harmonie si joyeuse tant de liberté dans le vol +rapide du ramier; partout enfin tant de vie et de gaieté, que, +lorsque l'enfant leva ses yeux rouges de larmes et regarda autour +de lui, il lui vint instinctivement la pensée que ce n'était pas +là un temps pour mourir; que Rose ne mourrait certainement pas, +quand tout dans la nature était si gai et si riant; que le tombeau +convenait à l'hiver et à ses frimes, non à l'été et à ses parfums. +Il était presque tenté de croire que le linceul n'enveloppait que +les gens vieux et infirmes, et ne cachait jamais sous ses plis +funèbres la beauté jeune et gracieuse. + +Un tintement de la cloche de l'église l'interrompit tristement +dans ses naïves réflexions; puis, un autre tintement: c'était le +glas des funérailles. Une troupe d'humbles villageois franchit la +porte du cimetière; ils portaient des rubans blancs, car la morte +était une jeune fille; ils se découvrirent près d'une fosse, et +parmi ceux qui pleuraient il y avait une mère... une mère qui ne +l'était plus! Et pourtant le soleil brillait radieux, et les +oiseaux continuaient de chanter. + +Olivier revint à la maison en songeant à toutes les bontés que la +jeune malade avait eues pour lui, et en faisant des voeux pour +avoir encore l'occasion de lui montrer, à maintes reprises, +combien il avait pour elle d'attachement et de reconnaissance. Il +n'avait rien à se reprocher en fait de négligence ou d'oubli à son +égard, car il s'était dévoué à son service; et pourtant mille +petites circonstances lui revenaient à l'esprit, dans lesquelles +il se figurait qu'il aurait pu montrer plus de zèle et +d'empressement, et il regrettait de ne l'avoir pas fait. Nous +devrions toujours veiller sur notre conduite à l'égard de ceux qui +nous entourent: car chaque mort rappelle à ceux qui survivent +qu'ils ont omis tant de choses et fait si peu, qu'ils ont commis +tant d'oublis, tant de négligences, que ce souvenir est un des +plus amers qui puissent nous poursuivre. Il n'y a pas de remords +plus poignant que celui qui est inutile; et, si nous voulons +éviter ses atteintes, souvenons-nous de faire le bien quand il en +est temps encore. + +Quand il rentra à la maison, Mme Maylie était assise dans le petit +salon. Olivier frémit en la voyant là, car elle n'avait pas quitté +un instant le chevet de sa nièce, et il tremblait en se demandant +quel changement avait pu l'en éloigner. Il apprit que Rose était +plongée dans un profond sommeil dont elle ne se réveillerait que +pour se rétablir et vivre, ou pour leur dire un dernier adieu et +mourir. + +Il s'assit, l'oreille aux aguets, et n'osant pas ouvrir la bouche, +pendant plusieurs heures; on servit le dîner, auquel ni Mme Maylie +ni lui ne touchèrent; d'un oeil distrait et qui montrait que leur +pensée était ailleurs, ils suivaient le soleil qui s'abaissait peu +à peu à l'horizon, et qui finit par projeter sur le ciel et sur la +terre ces teintes éclatantes qui annoncent son coucher; leur +oreille attentive au moindre bruit reconnut le pas d'une personne +qui s'approchait, et ils s'élancèrent tous deux instinctivement +vers la porte, quand M. Losberne entra. + +«Quelles nouvelles? dit la vieille dame. Parlez vite! Je ne puis +vivre dans ses transes. Tout plutôt que l'incertitude! oh! parlez, +au nom du ciel! + +- Calmez-vous, dit le docteur en la soutenant dans ses bras; soyez +calme, chère madame, je vous en prie. + +- Laissez-moi y aller, au nom du ciel! dit Mme Maylie d'une voix +mourante; ma chère enfant! elle est morte! elle est perdue! + +- Non! dit vivement le docteur; Dieu est bon et miséricordieux, et +elle vivra pour faire encore votre bonheur.» + +Mme Maylie tomba à genoux et essaya de joindre les mains; mais +l'énergie qui l'avait soutenue si longtemps remonta au ciel avec +sa première action de grâces, et elle tomba évanouie dans les bras +amis tendus pour la recevoir. + + +CHAPITRE XXXIV. +Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va paraître sur +la scène.- Aventure d'Olivier. + + +C'était trop de bonheur en un instant. Olivier resta stupéfait, +saisi, à cette nouvelle inattendue; il ne pouvait ni parler ni +pleurer; il était à peine en état de comprendre ce qui venait de +se passer; il se promena longtemps à l'air pur du soir. Enfin il +put fondre en larmes, se rendre compte de l'heureux changement qui +s'était produit, et sentir qu'il était délivré désormais de +l'insupportable angoisse dont le poids écrasait son coeur. + +Il était presque nuit close quand il reprit le chemin de la +maison, chargé de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin +particulier pour parer la chambre de la malade. Comme il arpentait +la route d'un pas léger, il entendit derrière lui le bruit d'une +voiture qui s'approchait rapidement: il se retourna et vit une +chaise de poste lancée à toute vitesse; comme les chevaux étaient +au galop et que le chemin était étroit, il se rangea contre une +porte pour les laisser passer. + +Quelque vite que la chaise de poste passât devant lui; Olivier +entrevit un individu en bonnet de coton dont la figure ne lui +sembla pas inconnue, mais qu'il n'eut pas le temps de reconnaître. +Un instant après, le bonnet de coton se pencha à la portière, et +une voix de stentor cria au postillon de s'arrêter, ce qu'il fit +dès qu'il put retenir ses chevaux, et la même voix appela Olivier +par son nom. + +«Ici! cria la voix: maître Olivier, quelles nouvelles? miss +Rose... maître Olivier. + +- Est-ce vous, Giles?» s'écria Olivier en courant rejoindre la +chaise de poste. + +Giles exhiba de nouveau son bonnet de coton, et il allait répondre +quand il fut brusquement tiré en arrière par un jeune homme qui +occupait l'autre coin de la chaise et qui demanda vivement quelles +étaient les nouvelles. + +«En un mot, dit-il, mieux ou plus mal! + +- Mieux... beaucoup mieux, s'empressa de répondre Olivier. + +- Le ciel soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes sûr? + +- Tout à fait, monsieur, répondit Olivier. Le mieux s'est déclaré +il y a quelques heures à peine, et M. Losberne dit que tout danger +est passé.» + +Le jeune homme n'ajouta pas un mot, ouvrit la portière, sauta hors +de la voiture et, saisissant Olivier par le bras, l'attira près de +lui. + +«C'est tout à fait certain? il n'y a pas d'erreur possible de ta +part, mon garçon, n'est-ce pas? demanda-t-il d'une voix +tremblante. Ne me trompe pas en me donnant une espérance qui ne se +réaliserait pas. + +- Je ne le ferais pas pour tout au monde, monsieur, répondit +Olivier; vous pouvez m'en croire: M. Losberne a dit en propres +termes qu'elle vivrait encore bien des années pour notre bonheur à +tous; je l'ai entendu de mes oreilles.» + +Des larmes roulaient dans les yeux d'Olivier en rappelant la scène +qui avait causé tant de bonheur; le jeune homme détourna la tête +et garda quelques instants le silence. + +Plus d'une fois, Olivier crut l'entendre sangloter; mais il +craignit de l'importuner par de nouvelles paroles (car il devinait +bien ce qu'il éprouvait), et il garda le silence en feignant de +s'occuper de son bouquet. + +Pendant ce temps, M. Giles, toujours avec son bonnet de coton, +s'était mis sur le marchepied de la voiture, les coudes sur les +genoux, et s'essuyait les yeux avec un mouchoir de coton bleu à +pois blancs. L'émotion de ce digne serviteur n'était pas feinte, à +en juger d'après la rougeur de ses yeux quand il regarda le jeune +homme, qui s'était tourné vers lui pour lui parler. + +«Je crois, Giles, qu'il vaut mieux que vous restiez dans la chaise +de poste jusque chez ma mère, dit-il; moi, je préfère marcher un +peu et me remettre avant de la voir. Vous direz que j'arrive. + +- Je vous demande pardon, monsieur Henry, dit Giles en +s'époussetant avec son mouchoir; mais, si vous vouliez charger le +postillon de la commission, je vous en serais très obligé. Il ne +serait pas convenable que les servantes me vissent en cet état: je +n'aurais plus à l'avenir aucune autorité sur elles. + +- Bien, dit Henry Maylie en souriant. Faites comme vous voudrez. +Laissez-le aller devant, si vous aimez mieux venir à pied avec +nous. Seulement, quittez ce bonnet de coton, ou on nous prendrait +pour une mascarade.» + +M. Giles se souvint de son étrange tenue, ôta son bonnet de coton, +le mit dans sa poche et se coiffa d'un chapeau qu'il prit dans la +voiture. Cela fait, le postillon partit en avant, et Giles, +M. Maylie et Olivier, suivirent à pied, sans se presser. + +Tout en marchant, Olivier jetait de temps à autre un regard +curieux sur le nouveau venu. Il semblait avoir environ vingt-cinq +ans et était de moyenne taille; sa physionomie était belle et +ouverte, et sa tenue singulièrement aisée et prévenante. Malgré la +différence qui sépare la jeunesse de l'âge mûr, il ressemblait +d'une manière si frappante à la vieille dame, qu'Olivier n'aurait +pas eu de peine à deviner leur parenté, quand même le jeune homme +n'aurait pas déjà parlé d'elle comme de sa mère. + +Mme Maylie était impatiente de voir son fils quand il arriva au +cottage, et l'entrevue n'eut pas lieu sans grande émotion de part +et d'autre. + +«Oh! ma mère! dit tout bas le jeune homme. Pourquoi ne m'avoir pas +écrit plus tôt? + +- J'ai écrit, répondit Mme Maylie; mais, réflexion faite, j'ai +pris le parti de ne pas faire partir la lettre avant de connaître +l'opinion de M. Losberne. + +- Mais, dit le jeune homme, pourquoi s'exposer à une telle +alternative? Si Rose était... Je ne puis achever la phrase. Si +cette maladie s'était terminée autrement, auriez-vous jamais pu +vous pardonner ce retard, et moi, aurais-je jamais eu un instant +de bonheur? + +- Si un tel malheur était arrivé, Henry, dit Mme Maylie, je crois +que votre bonheur aurait été détruit peut-être, et que votre +arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard aurait été de +bien peu d'importance. + +- Pourquoi ce peut-être, ma mère? reprit le jeune homme; pourquoi +ne pas dire franchement que cela est vrai? car c'est la vérité, +vous le savez, ma mère; vous ne pouvez pas l'ignorer. + +- Je sais qu'elle mérite bien l'amour le plus vif et le plus pur +que puisse offrir le coeur d'un homme, dit Mme Maylie; je sais que +sa nature affectueuse et dévouée réclame en retour une affection +peu ordinaire, une affection profonde et durable: si je n'avais +cette conviction, si je ne savais de plus que l'inconstance de +quelqu'un qu'elle aimerait lui briserait le coeur, je ne +trouverais pas ma tâche si difficile à accomplir, et il n'y aurait +plus tant de lutte dans mon âme pour suivre, dans ma conduite, ce +qui me semble la ligne rigoureuse du devoir. + +- Vous me jugez mal, ma mère, dit Henry. Me croyez-vous assez +enfant pour ne pas me connaître moi-même, et pour me tromper sur +les mouvements de mon coeur? + +- Je crois, mon cher enfant, répondit Mme Maylie en lui mettant la +main sur l'épaule, que la jeunesse éprouve des mouvements généreux +qui ne durent pas, et qu'il n'est pas rare de voir des jeunes gens +dont l'ardeur ne résiste pas à la possession de ce qu'ils avaient +le plus désiré. Et surtout je crois, ajouta-t-elle en regardant +son fils, que si un jeune homme enthousiaste, ardent et ambitieux, +épouse une femme dont le nom porte une tache, non par la faute de +cette femme, mais enfin une tache que le vulgaire grossier peut +reprocher au père comme à ses enfants, et qu'il lui reprochera +d'autant plus qu'il aura plus de succès dans le monde, pour s'en +venger par des ricanements injurieux, je crois qu'il peut arriver +que cet homme, quelque bon et généreux qu'il soit naturellement, +se repente un jour des liens qu'il aura formés dans sa jeunesse, +et que sa femme ait le chagrin, le supplice de s'apercevoir qu'il +s'en repent. + +- Ma mère, dit le jeune homme avec impatience, cet homme-là ne +serait qu'un égoïste brutal, indigne du nom d'homme, indigne +surtout de la femme dont vous parlez. + +- Vous pensez comme cela maintenant, Henry, répondit sa mère. + +- Et je penserai toujours de même. Les tortures que j'ai éprouvées +pendant ces deux derniers jours m'arrachent l'aveu sincère d'une +passion qui, vous le savez bien, n'est pas née d'hier et n'a pas +été conçue légèrement; Rose, cette douce et charmante fille, +possède mon coeur aussi complètement que jamais femme ait possédé +le coeur d'un homme. Je n'ai pas une pensée, pas un projet, pas +une espérance dont elle ne soit le but; si vous vous opposez à mes +voeux, autant prendre mon bonheur à deux mains pour le déchirer en +morceaux et le jeter au vent ... Ayez meilleure opinion de moi, ma +mère, et ne regardez pas avec indifférence la félicité de votre +fils, dont vous semblez tenir si peu de compte. + +- Henry, dit Mme Maylie, c'est parce que je sais ce que valent les +coeurs ardents et dévoués, que je voudrais leur épargner toute +blessure; mais nous avons assez et peut-être trop causé de tout +cela pour l'instant. + +- Que Rose elle-même décide de tout, interrompit Henry; vous ne +pousserez pas l'amour de votre opinion jusqu'à me susciter des +obstacles près d'elle? + +- Non, dit Mme Maylie; mais je désire que vous réfléchissiez. + +- C'est tout réfléchi, répondit-il vivement. Voilà bien des +années, ma mère, que je n'ai pas fait autre chose, depuis que je +suis capable de réfléchir sérieusement. Mes sentiments sont +inébranlables et le seront toujours; pourquoi en différer l'aveu +par des retards dont je souffre et qui ne peuvent servir de rien? +Non! avant mon départ il faudra que Rose m'entende. + +- Elle vous entendra, dit Mme Maylie. + +- Il y a, dans le ton dont vous me dites cela, ma mère, quelque +chose qui semblerait faire croire qu'elle m'écoutera froidement, +dit le jeune homme d'un air inquiet. + +- Non pas froidement, reprit la vieille dame; loin de là. + +- Comment! s'écria le jeune homme; aurait-elle une autre +inclination? + +- Non certes, dit la mère; car vous avez déjà, ou je me trompe +fort, une trop grande part dans son affection. Voici ce que je +voulais dire, reprit la vieille dame en arrêtant son fils qui +allait parler: avant de vous attacher tout entier à cette idée; +avant de vous laisser aller à un espoir sans réserve, réfléchissez +quelques instants, mon cher enfant, à l'honneur de Rose, et jugez +quelle influence la connaissance de sa naissance mystérieuse peut +exercer sur sa décision, nous étant dévouée, comme elle l'est, de +toute l'ardeur de son noble coeur, et avec cet esprit d'abnégation +complet qui a toujours été, dans les circonstances petites ou +grandes, le fond même de son caractère. + +- Que voulez-vous dire par là? + +- Je vous laisse le soin de le deviner, répondit Mme Maylie. Il +faut que j'aille retrouver Rose. Que Dieu vous protège! + +- Je vous reverrai ce soir, dit vivement le jeune homme. + +- Par instants, dit la dame; quand je pourrai quitter Rose. + +- Vous lui direz que je suis ici? dit Henry. + +- Sans doute, répondit Mme Maylie. + +- Et vous lui direz toutes mes angoisses, tout ce que j'ai +souffert, et combien je désire ardemment de la voir... Vous ne me +refuserez pas cela, ma mère? + +- Non, dit la vieille dame; elle le saura.» Et, serrant +affectueusement la main de son fils, elle sortit promptement. + +M. Losberne et Olivier étaient restés à l'autre bout de la chambre +pendant cette rapide conversation. Le docteur tendit la main à +Henry Maylie et ils échangèrent de cordiales salutations; puis, +pour répondre aux questions multipliées de son jeune ami, +M. Losberne entra dans des détails précis sur la situation de la +malade, et confirma les bonnes nouvelles déjà données par Olivier, +ce que M. Giles, tout en feignant de s'occuper des bagages, +écoutait de toutes ses oreilles. + +«Avez-vous encore eu quelque beau coup de fusil, Giles? demanda le +docteur quand il eut fini. + +- Non, monsieur, répondit Giles en rougissant jusqu'au blanc des +yeux; rien d'extraordinaire. + +- Vous n'avez pas mis la main sur quelques voleurs ni constaté +l'identité de quelques brigands? dit malicieusement le docteur. + +- Non, monsieur, répondit très gravement M. Giles. + +- Tant pis, dit le docteur; car vous vous en acquittez à +merveille. Comment va Brittles? + +- Le petit va très bien, monsieur, dit M. Giles en reprenant son +ton habituel de protection pour son subordonné, et il vous fait +ses respectueux compliments. + +- Bon dit le docteur; votre présence me fait souvenir, monsieur +Giles, que, la veille du jour où j'ai été appelé ici si +brusquement, je me suis acquitté, sur la demande de votre bonne +maîtresse, d'une petite commission qui ne vous fera pas de peine. +Venez que je vous dise deux mots.» + +M. Giles suivit le docteur au bout de la chambre d'un air +important, mais un peu étonné, et eut l'honneur d'un court +entretien à voix basse avec lui; après quoi, il fit saluts sur +saluts, et se retira d'un pas encore plus majestueux que +d'ordinaire. Le sujet de cet entretien ne fut pas divulgué au +salon, mais à la cuisine on en fut instruit sur l'heure; M. Giles +y alla tout droit, se fit servir de l'ale et annonça, d'un air +superbe et majestueux, que sa maîtresse avait daigné, en +considération de sa vaillante conduite lors de la tentative +d'effraction, déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq +livres sterling à son profit. Les deux servantes levèrent les yeux +et les mains au ciel, en disant que M. Giles n'allait pas manquer +maintenant de faire le fier; à quoi M. Giles répondit en tirant +son jabot: «Mais non, mais non, bien au contraire; si vous +remarquiez que je fusse le moins du monde hautain avec mes +inférieurs, je vous serai obligé de m'en prévenir!» Il fit encore +beaucoup d'observations non moins honorables pour ses sentiments +d'humilité, et qui furent reçues également avec autant +d'enthousiasme et d'applaudissement, car elles étaient après tout +aussi originales et aussi intéressantes que toutes les +observations communément relatées dans la vie des grands hommes. + +Chez Mme Maylie, le reste de la soirée se passa joyeusement, car +le docteur était en verve, et, quoique Henry fût d'abord soucieux +et fatigué, il ne put résister à la bonne humeur du digne +M. Losberne, qui se livra à mille saillies empruntées en partie +aux souvenirs de sa longue pratique; il avait des mots si drôles +qu'Olivier, qui ne s'était jamais vu à pareille fête, ne pouvait +s'empêcher d'en rire de tout son coeur, à la grande satisfaction +du docteur qui riait lui-même aux éclats, et la contagion de rire +gagna même Henry Maylie. Ils passèrent donc la soirée aussi +gaiement qu'il était possible dans la circonstance, et il était +tard quand ils se séparèrent, joyeux et sans inquiétude, pour se +livrer au repos dont ils avaient grand besoin, après les angoisses +récentes et la cruelle incertitude auxquelles ils venaient d'être +en proie. + +Le lendemain matin, Olivier se leva le coeur léger et vaqua à ses +occupations habituelles avec une satisfaction et un plaisir qu'il +ne connaissait plus depuis plusieurs jours. Les oiseaux chantaient +encore, perchés sur leur nid, et les plus jolies fleurs des champs +qu'on pût voir, cueillies par ses mains empressées, composaient un +nouveau bouquet dont l'éclat et le parfum devaient charmer Rose. +La tristesse qui avait semblé s'attacher à chaque objet depuis +plusieurs jours, tant que l'enfant avait été lui-même triste et +inquiet, s'était dissipée comme par enchantement. Il lui semblait +maintenant que la rosée brillait avec plus d'éclat sur les +feuilles, que le vent les agitait avec une harmonie plus douce, +que le ciel lui-même était plus bleu et plus pur: telle est +l'influence qu'exercent les pensées qui nous occupent sur l'aspect +du monde extérieur; les hommes qui, en contemplant la nature et +leurs semblables, s'écrient que tout n'est que ténèbres et +tristesse, n'ont pas tout à fait tort; mais ce sombre coloris dont +ils revêtent les objets n'est que le reflet de leurs yeux et de +leurs coeurs également faussés par la jaunisse qui altère leurs +couleurs naturelles: les véritables nuances sont délicates et +veulent être vues d'un oeil plus sain et plus net. + +Il faut remarquer, et Olivier n'y manqua pas, que ses promenades +matinales ne furent plus solitaires. Henry Maylie, du premier jour +où il vit Olivier rentrer avec son gros bouquet, se prit d'une +telle passion pour les fleurs et les disposa avec tant de goût, +qu'il laissa loin derrière lui son jeune compagnon. Mais si, à cet +égard, Olivier ne méritait que le second rang, c'était lui à son +tour qui savait le mieux où les trouver, et chaque matin ils +couraient les champs tous deux et rapportaient les plus belles +fleurs. La fenêtre de la chambre de la jeune malade était +maintenant ouverte, car elle aimait à sentir l'air pur de l'été, +dont les bouffées rafraîchissantes ranimaient ses forces, et, sur +le rebord de la fenêtre, il y avait toujours, dans un petit vase +plein d'eau, un bouquet particulier dont les fleurs étaient +soigneusement renouvelées chaque matin. Olivier ne put s'empêcher +d'observer qu'on ne jetait jamais les fleurs fanées, après +qu'elles étaient exactement remplacées par des fleurs plus +fraîches, et que, chaque fois que le docteur entrait dans le +jardin, il dirigeait invariablement ses yeux sur le vase de fleurs +et secouait la tête d'un air expressif avant de commencer sa +promenade du matin. Au milieu de ces observations, le temps allait +son train et Rose revenait rapidement à la santé. + +Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la jeune +demoiselle ne quittât pas encore la chambre et qu'il n'y eût plus +de promenades du soir, sauf quelques courtes excursions de temps à +autre avec M. Maylie; il profitait avec un redoublement de zèle +des leçons du bon vieillard qui l'instruisait, et il travaillait +si bien qu'il était lui-même surpris de la promptitude de ses +progrès. Ce fut au milieu de ces occupations qu'il fut terrifié +par un incident imprévu. + +La petite chambre où il avait l'habitude de se tenir pour étudier +donnait sur le parterre, derrière la maison. C'était bien une +chambre de cottage, avec une fenêtre à volets, autour de laquelle +grimpaient des touffes de jasmin et de chèvrefeuille d'où +s'exhalaient les plus suaves parfums; elle donnait sur un jardin +qui communiquait lui-même par un échalier avec un petit clos. + +Au delà on apercevait une belle prairie, puis un bois; il n'y +avait pas d'autre habitation de ce côté, et la vue s'étendait au +loin. + +Par une belle soirée, au moment où les premières ombres du +crépuscule descendaient sur la terre, Olivier était assis à cette +fenêtre, et plongé dans l'étude; il était resté quelque temps +penché sur son livre, et, comme la journée avait été très chaude, +on ne sera pas étonné d'apprendre que peu à peu il s'était +assoupi. + +Il y a un certain sommeil qui s'empare quelquefois de nous à la +dérobée, et durant lequel, bien que notre corps soit inerte, notre +âme ne perd pas le sentiment des objets qui nous environnent, et +conserve la faculté de voyager où il lui plaît. Si l'on doit +donner le nom de sommeil à cette pesanteur accablante, à cette +prostration des forces, à cette incapacité où nous sommes de +commander à nos pensées ou à nos mouvements, c'est bien un sommeil +aussi, sans doute; cependant nous avons conscience alors de ce qui +se passe autour de nous, et, même quand nous rêvons, des paroles +réellement prononcées, des bruits réels qui se font entendre +autour de nous, viennent se mêler à nos visions avec un à-propos +étonnant, et le réel et l'imagination se confondent si bien +ensemble qu'il nous est presque impossible ensuite de faire la +part de l'un et de l'autre. Ce n'est même pas là le phénomène le +plus frappant de cette torpeur momentanée. Il n'est pas douteux +que, bien que les sens de la vue et du toucher soient alors +paralysés, nos rêves et les scènes bizarres qui s'offrent à notre +imagination subissent l'influence, l'influence matérielle de la +présence silencieuse de quelque objet extérieur qui n'était pas à +nos côtés au moment où nous avons fermé les yeux, et que nous +étions loin de croire dans notre voisinage avant de nous endormir. + +Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite chambre, +que ses livres étaient posés devant lui sur la table, et que le +vent du soir soufflait doucement au milieu des plantes grimpantes +autour de sa fenêtre; et pourtant il était assoupi. Tout à coup la +scène change, il croit respirer une atmosphère lourde et violée; +il se sent avec terreur enfermé de nouveau dans la maison du juif; +il voit l'affreux vieillard accroupi à sa place habituelle, le +montrant du doigt, et causant à voix basse avec un autre individu, +assis à ses côtés, et qui tourne le dos à l'enfant. + +Il croit entendre le juif dire ces mots: «Chut! mon ami; c'est +bien lui, il n'y a pas de doute, allons nous-en. + +- Lui! répondait l'autre; est-ce que je pourrais m'y méprendre? +Mille diables auraient beau prendre sa figure, s'il était au +milieu d'eux, il y a quelque chose qui me le ferait reconnaître à +l'instant; il serait enterré à cinquante pieds sous terre, sans +aucun signe sur sa tombe, que je saurais bien dire que c'est lui +qui est enterré là. N'ayez pas peur.» + +Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse haine, que la +crainte réveilla Olivier, qui se leva en sursaut. + +Dieu! comme tout son sang reflua vers son coeur, et lui ôta la +voix et la force de faire un mouvement!... Là, là, à la fenêtre, +tout près de lui, si près qu'il aurait presque pu le toucher, +était le juif explorant la chambre de son oeil de serpent, et +fascinant l'enfant; et à côté de lui, pâle de rage ou de crainte, +ou des deux à la fois, était l'individu aux traits menaçants qui +l'avait accosté dans la cour de l'auberge. + +Il ne les vit qu'un instant, rapide comme la pensée, comme +l'éclair, et ils disparurent. Mais ils l'avaient reconnu. Et lui +aussi il ne les avait que trop reconnus; leur physionomie était +aussi profondément gravée dans sa mémoire, que si elle eût été +sculptée dans le marbre, et mise sous ses yeux depuis sa +naissance. Il resta un instant pétrifié; puis, sautant dans le +jardin, il se mit à crier: «Au secours!» de toutes ses forces. + + +CHAPITRE XXXV. +Résultat désagréable de l'aventure d'Olivier, et entretien +intéressant de Henry Maylie avec Rose. + + +Quand les gens de la maison, attirés par les cris d'Olivier, +furent accourus à l'endroit d'où ils partaient, ils le trouvèrent +pâle et bouleversé, indiquant du doigt les prairies derrière la +maison, et pouvant à peine articuler ces mots: «Le juif! le juif!» + +M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri signifiait; mais +Henri Maylie, qui avait l'entendement un peu plus prompt et qui +avait appris de sa mère l'histoire d'Olivier, comprit tout de +suite ce que cela voulait dire. + +«Quelle direction a-t-il prise? demanda-t-il en s'armant d'un +lourd bâton qu'il trouva dans un coin. + +- Celle-là, répondit Olivier, en montrant du doigt le chemin que +ces hommes avaient pris. Je viens de les perdre de vue à +l'instant. + +- Alors, ils sont dans le fossé! dit Henry; suivez-moi, et tenez- +vous aussi près de moi que possible.» + +Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course avec tant +de rapidité que les autres eurent beaucoup de peine à le suivre. + +Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au bout d'une ou +deux minutes, M. Losberne, qui rentrait après avoir fait un tour +au dehors, escalada la haie derrière eux, et déployant plus +d'agilité qu'on n'eût pu en soupçonner chez lui, se mit à courir +dans la même direction, avec une vitesse assez remarquable, en +criant à tue-tête pour demander ce qu'il y avait. + +Ils prirent donc tous leur course, sans s'arrêter une seule fois +pour reprendre haleine, jusqu'à ce que Henry, arrivé à un angle du +champ indiqué par Olivier, se mit à fouiller soigneusement le +fossé et la haie voisine; ce qui laissa le temps aux autres de le +rejoindre et permit à Olivier de faire part à M. Losberne des +circonstances qui avaient occasionné cette poursuite acharnée. + +Les recherches furent vaines: ils ne trouvèrent même pas de +récentes empreintes de pas. Ils étaient parvenus au sommet d'une +petite colline d'où l'on dominait la plaine en tous sens, à trois +ou quatre milles à la ronde; on apercevait le village sur la +gauche dans un ravin; mais pour l'atteindre, en suivant la +direction indiquée par Olivier, les fugitifs auraient eu à faire +un trajet en plaine, qu'ils ne pouvaient avoir effectué en si peu +de temps. Un bois épais bordait la prairie de l'autre côté, mais +ils ne pouvaient pas s'y être mis à couvert pour la même raison. + +«Il faut que vous l'ayez rêvé, Olivier! dit Henry Maylie en le +prenant à part. + +- Oh! certes non, monsieur, répondit Olivier en frissonnant au +souvenir de la mine du vieux misérable; je l'ai trop bien vu pour +en douter, je les ai vus tous deux comme je vous vois là. + +- Qui était l'autre? demandèrent à la fois Henry et M. Losberne. + +- Le même homme qui m'a abordé si brusquement à l'auberge, dit +Olivier; nous avions les yeux fixés l'un sur l'autre, et je +jurerais bien que c'était lui. + +- Et ils ont pris ce chemin? demanda Henry; en êtes-vous certain? + +- Comme je le suis qu'ils étaient à la fenêtre, répondit Olivier, +en montrant du doigt la haie qui séparait le jardin de la prairie; +le grand l'a franchie juste en cet endroit, et le juif a fait +quelques pas à droite en courant et s'est glissé par cette +ouverture.» + +Les deux messieurs examinaient l'expression de franchise qui se +peignait sur la figure d'Olivier tandis qu'il parlait ainsi; ils +échangèrent un regard, et parurent satisfaits de la précision des +détails qu'il leur donnait; il n'y avait pourtant nulle part la +moindre trace des fugitifs. L'herbe était haute, elle n'était +foulée nulle part, sauf aux endroits par où avait eu lieu la +poursuite; le bord des fossés était argileux et détrempé, et nulle +part on n'apercevait d'empreintes de pas ni le plus léger indice +qui pût révéler qu'un pied humain eût foulé ce sol depuis +plusieurs heures. + +«Voilà qui est étrange! dit Henry. + +- Étrange en vérité, répéta le docteur; Blathers et Duff en +personne y perdraient leur latin.» + +Malgré le résultat infructueux de leurs recherches, ils les +continuèrent jusqu'à ce que la nuit rendît tout nouvel effort +inutile, et, même alors, ils n'y renoncèrent qu'à regret. Giles +avait été dépêché dans les divers cabarets du village, muni de +tous les détails que put donner Olivier sur l'extérieur et la mise +des deux étrangers.; le juif surtout était assez facile à +reconnaître, en supposant qu'on le trouvât à boire ou à flâner +quelque part; mais Giles revint sans fournir aucun renseignement +qui pût dissiper ou éclaircir ce mystère. + +Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles informations, mais +sans plus de succès. Le surlendemain Olivier, et M. Maylie se +rendirent au marché de la ville voisine, dans l'espoir de voir ou +d'apprendre quelque chose relativement aux deux individus; cette +démarche fut également infructueuse. Au bout de quelques jours on +commença à oublier l'affaire, comme il arrive le plus souvent +quand la curiosité, n'étant alimentée par aucun incident nouveau, +vient à s'éteindre d'elle-même. + +Pendant ce temps Rose se rétablissait rapidement; elle avait +quitté la chambre; elle pouvait sortir, et, en partageant de +nouveau la vie de la famille, elle avait ramené la joie dans tous +les coeurs. + +Mais, bien que cet heureux changement eût une influence visible +sur le petit cercle qui l'entourait, bien que les conversations +joyeuses et les rires se fissent de nouveau entendre dans le +cottage, il y avait parfois une contrainte singulière chez +quelques-uns de ses hôtes, chez Rose même, et qui ne put échapper +à Olivier. Mme Maylie et son fils restaient souvent enfermés +pendant des heures entières, et plus d'une fois on put +s'apercevoir que Rose avait pleuré. Quand M. Losberne eut fixé le +jour de son départ pour Chertsey, ces symptômes augmentèrent, et +il devint évident qu'il se passait quelque chose qui troublait la +tranquillité de la jeune demoiselle et de quelque autre encore. + +Enfin, un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henry +Maylie entra, et lui demanda, avec quelque hésitation, la +permission de l'entretenir quelques instants. + +«Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune homme en +approchant sa chaise de la sienne: ce que j'ai à vous dire, vous +le savez déjà; les plus chères espérances de mon coeur ne vous +sont pas inconnues, quoique vous ne me les ayez pas encore entendu +exprimer.» + +Rose était devenue très pâle en le voyant entrer, mais ce pouvait +être l'effet de sa récente maladie. Elle se contenta de le saluer; +puis, se penchant vers des fleurs qui se trouvaient à sa portée, +alla attendre en silence qu'il continuât: + +«Je crois... dit Henri, que... je devrais déjà être parti. + +- Oui, répondit Rose; pardonnez-moi de vous parler ainsi, mais je +voudrais que vous fussiez parti. + +- J'ai été amené ici par la plus douloureuse, la plus affreuse de +toutes les craintes, dit le jeune homme, la crainte de perdre +l'être unique sur lequel j'ai concentré tous mes désirs, toutes +mes espérances; vous étiez mourante, en suspens entre le ciel et +la terre. Et nous savons que, lorsque la maladie s'attaque à des +personnes jeunes, belles et bonnes, leur âme sans tache se tourne +d'elle-même vers le brillant séjour de l'éternel repos; nous ne +savons que trop que ce qu'il y a de plus beau et de meilleur ici- +bas est souvent moissonné dans sa fleur.» + +Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante jeune fille en +entendant ces paroles, et, quand l'une d'elles tomba sur la fleur +sur laquelle elle était penchée, et brilla dans son calice qu'elle +embellissait encore, il sembla qu'il y avait une parenté entre ces +larmes, rosée d'un coeur jeune et pur, et les plus charmantes +créations de la nature. + +«Un ange, continua le jeune homme d'un ton passionné, une créature +aussi belle et aussi céleste qu'un des anges du ciel, ballottée +entre la vie et la mort; oh! qui pouvait espérer, quand ce monde +lointain, sa vraie patrie, s'ouvrait déjà à ses yeux, qu'elle +reviendrait partager les douleurs et les maux de celui-ci? Savoir, +Rose, que vous alliez passer et disparaître, comme une ombre +vaine, sans aucun espoir de vous conserver à ceux qui souffrent +ici-bas; sentir que vous apparteniez à cette sphère éclatante vers +laquelle tant d'êtres privilégiés ont pris dès l'enfance ou dès la +jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel, au milieu de +ces pensées consolantes, de vous rendre à ceux qui vous aiment: ce +sont là des tortures trop cruelles pour les forces humaines; voila +ce que j'ai enduré nuit et jour, et avec la crainte inexprimable +et le regret égoïste que vous ne vinssiez à mourir sans savoir au +moins avec quelle adoration je vous aimais; il y avait là de quoi +perdre la raison. Vous avez échappé à la mort, de jour en jour et +presque d'heure en heure les forces vous sont revenues, et, +ranimant le peu de vie qui vous restait encore, vous ont rendu la +santé. Je vous ai vue passer de la mort à la vie; ne me dites pas +que vous voudriez que je n'eusse pas été là, car cette épreuve m'a +rendu meilleur. + +- Ce n'est pas cela que je voulais dire, répondit Rose en +pleurant; je voudrais seulement que maintenant vous fussiez parti, +pour continuer à poursuivre un but grand et noble... un but digne +de vous. + +- Il n'y a pas de but plus digne de moi et plus digne de la nature +la plus élevée qui existe, que de lutter pour mériter un coeur +comme le votre, dit le jeune homme en lui prenant la main. Rose, +ma chère Rose, il y a des années, bien des années que je vous +aime, et que j'espère arriver à la réputation pour revenir tout +fier près de vous et vous dire que je ne l'ai cherchée que pour la +partager avec vous; je me demandais dans mes rêves comment je vous +rappellerais à cet heureux moment, les mille gages d'attachement +que je vous ai donnés dès l'enfance, et réclamerais ensuite votre +main, comme pour exécuter nos conventions muettes dès longtemps +arrêtées entre nous. Ce moment n'est pas arrivé; mais, sans avoir +encore conquis de réputation, sans avoir réalisé les rêves +ambitieux de ma jeunesse, je viens vous offrir le coeur qui vous +appartient depuis si longtemps et mettre mon sort entre vos mains. + +-- Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose, en +maîtrisant l'émotion qui l'agitait, et comme vous êtes convaincu +que je ne suis ni insensible ni ingrate, écoutez ma réponse. + +-- Il faut que je tâche de vous mériter, voilà votre réponse, +n'est-ce-pas, ma chère Rose? + +-- Il faut que vous tâchiez, répondit Rose, de m'oublier, non pas +comme votre amie depuis longtemps chèrement attachée à vous, +Henry, cela me ferait trop cruellement souffrir; mais comme objet +de votre amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de +coeurs que vous seriez aussi glorieux de conquérir. Changez +seulement la nature de votre attachement, et je serai la plus +sincère, la plus dévouée, la plus fidèle de vos amies. + +Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose, qui avait mis +une main sur la figure, donna libre cours à ses larmes; Henry lui +tenait toujours l'autre main. + +«Et vos raisons, Rose, dit-il enfin à voix basse, vos raisons pour +prendre un tel parti? Puis-je vous les demander? + +-- Vous avez le droit de les connaître, répondit Rose, vous ne +pouvez rien dire qui ébranle ma résolution. C'est un devoir dont +il faut que je m'acquitte, je le dois aux autres et à moi-même. + +-- À vous-même? + +-- Oui, Henry; Je me dois à moi-même, moi sans fortune et sans +amis, avec une tache sur mon nom, de ne pas donner au monde lieu +de croire que j'ai bassement profité de votre premier +entraînement, pour entraver par mon mariage les hautes espérances +de votre destinée. Je dois à vous et à vos parents de vous +empêcher, dans l'élan de votre générosité, de vous créer cet +obstacle à vos succès dans le monde. + +- Si vos inclinations sont d'accord avec ce que vous appelez votre +devoir... commença Henry. + +- Elles ne le sont pas, répondit Rose en rougissant. + +- Alors vous partagez mon amour? dit Henry. Dites-le moi +seulement, Rose; un seul mot pour adoucir l'amertume de ce cruel +désappointement. + +- Si j'avais pu le faire sans nuire à celui que j'aimais, répondit +Rose, j'aurais... + +- Reçu cette déclaration d'une manière toute différente, dit +vivement Henry; ne me le cachez pas au moins, Rose. + +- Peut-être, dit Rose. Voyons! ajouta-t-elle en dégageant la main, +pourquoi prolonger ce pénible entretien? bien pénible pour moi +surtout, malgré le bonheur durable dont il me laissera le +souvenir: car ce sera pour moi un bonheur que de savoir la place +honorable que j'ai tenue dans votre coeur, et chacun de vos +triomphes dans la vie ne fera qu'accroître ma fermeté et mon +courage. Adieu, Henry! car nous ne nous rencontrerons plus comme +nous nous sommes rencontrés aujourd'hui; soyons longtemps et +heureusement unis par d'autres liens que ceux que cette +conversation suppose, et puissent les prières ferventes d'un coeur +droit et aimant faire descendre sur vous toutes les bénédictions, +les faveurs du ciel! + +- Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-même vos raisons; +laissez-moi les entendre de votre propre bouche. + +- L'avenir qui vous est ouvert est brillant, répondit Rose avec +fermeté; vous pouvez prétendre à tous les honneurs auxquels on +peut atteindre dans la vie publique, avec de grands talents et de +puissants protecteurs; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne +fréquenterai jamais ceux qui tiendraient en mépris la mère qui m'a +donné la vie, pas plus que je ne veux attirer de disgrâces ou +d'avanies au fils de celle qui m'a si bien tenu lieu de mère. En +un mot, dit la jeune fille en détournant la tête, car elle sentait +son courage l'abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que +le monde fait rejaillir sur des têtes innocentes; je ne veux la +faire partager à personne; nul autre que moi n'en aura le +reproche. + +- Un mot encore, Rose, ma chère Rose! un seul mot dit Henry en se +jetant à ses pieds; si je n'avais pas été dans une position que le +monde appelle heureuse, si une existence paisible et obscure m'eût +été réservée, si j'avais été pauvre, faible, sans amis, m'auriez- +vous éloigné de vous? Est-ce la perspective des richesses et des +honneurs qui m'attendent peut-être, qui fait naître en vous ces +scrupules sur votre naissance? + +- Ne me forcez pas de répondre à cela, répliqua Rose; là n'est pas +la question; ce serait mal à vous d'insister. + +- Si votre réponse est telle que j'ose presque l'espérer, répondit +Henry, elle fera luire sur ma vie un rayon de bonheur. Est-ce donc +si peu de chose que de faire tant de bien, avec quelques mots +seulement, à quelqu'un qui vous aime par-dessus tout? Oh Rose! au +nom de mon ardente et durable affection, par tout ce que j'ai +souffert pour vous, par tout ce que vous me condamnez à souffrir, +je vous en conjure, répondez seulement à cette question. + +-- Eh bien! si votre destinée eût été différente, dit Rose; si +vous aviez été même un peu, mais non pas tant, au-dessus de moi; +si j'avais pu me flatter d'être pour vous un soutien, un appui +dans une position paisible et retirée, mais non au milieu des +pompes et des splendeurs du monde, je ne me serais pas condamnée à +cette épreuve. J'ai tout lieu d'être heureuse, très heureuse, +maintenant; mais alors, Henry, j'avoue que j'aurais été plus +heureuse encore.» + +Les souvenirs, les espérances d'autrefois qu'elle avait si +longtemps caressées, se pressaient dans l'esprit de Rose en +faisant cet aveu; elle fondit en larmes, comme il arrive toujours +quand on voit s'évanouir une vieille espérance, et les larmes la +soulagèrent. + +«Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne fait que +m'affermir dans ma résolution, dit Rose en lui tendant la main. +Maintenant, il faut décidément nous quitter. + +- Je vous demande une promesse, dit Henri. Une fois, une seule +fois encore, dans un an ou peut-être beaucoup plus tôt, laissez- +moi traiter encore avec vous ce sujet; ce sera pour la dernière +fois. + +- Vous n'insisterez pas pour me faire changer de résolution, +répondit Rose avec un mélancolique sourire; ce serait peine +perdue. + +- Non, dit Henry; vous me la répéterez si vous voulez, vous me la +répéterez d'une manière définitive. Je mettrai à vos pieds ma +position et ma fortune, et, si vous persévérez dans votre +résolution présente, je ne chercherai ni par paroles, ni par +actions, à vous faire changer. + +- Soit, répondit Rose; ce ne sera qu'une douloureuse épreuve de +plus, et d'ici là je tâcherai de me préparer à la supporter +mieux.» + +Elle lui tendit encore la main; mais le jeune homme la serra dans +ses bras; déposa un baiser sur son beau front, et sortit vivement. + + +CHAPITRE XXXVI. +Qui sera très court, et pourra paraître de peu d'importance ici, +mais qu'il faut lire néanmoins, parce qu'il complète le précédent, +et sert à l'intelligence d'un chapitre qu'on trouvera en son lieu. + + +«Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de voyage ce matin? +dit le docteur quand Henry Maylie entra dans la salle à manger; +d'ailleurs, vous n'avez jamais la même idée une heure de suite. + +- Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit Henry, qui rougit +sans raison apparente. + +- J'espère que j'aurai de bons motifs pour ne plus vous en faire +le reproche, répondit M. Losberne, mais j'avoue que je ne m'y +attends guère. Pas plus tard qu'hier matin, vous aviez formé le +projet de rester ici, et d'accompagner, en bon fils, votre mère +aux bains de mer. À midi, vous m'annoncez que vous allez me faire +l'honneur de m'accompagner jusqu'à Chertsey, en vous rendant à +Londres, et le soir vous me pressez mystérieusement de partir +avant que les dames soient levées; il en est résulté que le petit +Olivier est là, cloué à son déjeuner, au lieu de courir les +prairies à la recherche de toutes les merveilles botaniques +auxquelles il fait une cour assidue. Cela n'est pas bien, n'est-ce +pas, Olivier? + +- J'aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici au moment +de votre départ et de celui de M. Maylie, répondit Olivier. + +- Voilà un gentil garçon, dit le docteur» Vous viendrez me voir à +votre retour, nous parlerons sérieusement, Henry. Est-ce que vous +avez eu quelque communication avec les gros bonnets qui vous ait +déterminé tout à coup à partir? + +- Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute vous n'oubliez +pas dans cette dénomination mon oncle, le plus important de tous, +n'ont eu aucune communication avec moi depuis que je suis venu +ici, et nous sommes, à une époque de l'année où il n'est pas +vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire désirer mon +retour immédiat auprès d'eux. + +- Pourquoi donc? dit le docteur; vous êtes un drôle de corps, mais +cela n'empêche pas qu'ils doivent désirer de vous faire entrer au +Parlement aux élections d'avant Noël, et cette mobilité d'humeur, +ces brusques revirements qui vous distinguent, ne sont pas une +mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là dedans, +et il est toujours utile d'être bien préparé, que le prix de la +course soit une place, une coupe ou une grosse somme.» + +Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue une ou deux +remarques qui n'auraient pas peu changé la manière de voir du +docteur; mais il se contenta de dire: «Nous verrons,» et n'insista +pas. La chaise de poste fut bientôt amenée devant la porte; Giles +vint s'occuper des bagages, et le bon docteur sortit +précipitamment pour aller veiller aux préparatifs du départ. + +Olivier, dit Henry Maylie à voix basse, j'ai un mot à vous dire.» + +Olivier s'approcha de l'embrasure de la fenêtre où M. Maylie lui +faisait signe de venir, et fut très surpris de la tristesse mêlée +d'agitation qui régnait dans tout son air. + +«Vous êtes maintenant en état de bien écrire, dit Henry en lui +mettant la main sur le bras. + +- Je l'espère, monsieur, répondit Olivier. + +- Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-être. Je désire +que vous m'écriviez, une fois tous les quinze jours, le lundi, à +la direction des postes, à Londres. Le ferez-vous? dit M. Maylie. + +- Oh! certainement, monsieur, je le ferai et j'en serai fier, +s'écria Olivier, charmé de la commission. + +- Je désire avoir des nouvelles de ma mère et de miss Maylie, dit +le jeune homme, et vous pouvez remplir vos pages de détails sur +les promenades que vous faites, sur vos conversations, et me dire +si elle... si ces dames semblent heureuses et en bonne santé. Vous +me comprenez? + +- Parfaitement, monsieur, répondit Olivier. + +- Je préfère que vous ne leur en parliez pas, dit Henry en +appuyant sur ses paroles, parce que ma mère voudrait peut-être +prendre la peine de m'écrire plus souvent, ce qui est pour elle +une fatigue; que ce soit donc un secret entre vous et moi, et +souvenez-vous de ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous.» + +Olivier, tout fier de l'importance de son rôle, promit d'être +discret et explicite dans ses communications, et M. Maylie lui dit +adieu en l'assurant chaudement de son intérêt et de sa protection. + +Le docteur était dans la chaise de poste; Giles, qui devait rester +à la campagne, avait la main à la portière pour la tenir ouverte; +les servantes, regardaient du jardin. Henry lança un rapide regard +vers la fenêtre qui l'intéressait, et sauta dans la voiture. + +«En route! dit-il; vite, au triple galop; brûlez le pavé: il me +faut ça. + +- Holà! «dit le docteur en baissant précipitamment la glace de +devant et en criant au postillon: «Moi, je ne tiens pas tout à +fait à brûler le pavé; entendez-vous? Il ne faut pas ça.» + +La voiture partit bruyamment et disparut bientôt sur la route dans +un nuage de poussière; tantôt on la perdait complètement de vue, +et tantôt on l'apercevait encore, selon les accidents de terrain +ou les obstacles rencontrés sur la route. Ce ne fut que lorsque le +nuage de poussière fut complètement hors de vue, que ceux qui la +suivaient des yeux se dispersèrent. + +Mais il y avait quelqu'un qui regardait encore et restait les yeux +fixés sur le point où la voiture avait disparu. Derrière le rideau +blanc qui l'avait dérobée à la vue d'Henry quand il avait levé les +yeux vers la fenêtre, Rose était assise immobile. + +«Il semble heureux, dit-elle enfin; j'ai craint quelque temps +qu'il n'en fût autrement. Je m'étais trompée. Je suis contente, +très contente. + +La joie fait couler les larmes aussi bien que la douleur, mais +celles qui baignaient la figure de Rose, tandis qu'elle était +assise pensive à sa fenêtre, les yeux toujours fixés dans la même +direction, semblaient des larmes de douleur plutôt que de joie. + + +CHAPITRE XXXVII +Où le lecteur, s'il se reporte au chapitre XXIII, trouvera une +contre-partie qui n'est pas rare dans l'histoire des ménages. + + +M. Bumble était assis dans le cabinet du dépôt de mendicité, les +yeux fixés sur le foyer vide, qui ne rendait, vu la saison, +d'autre clarté que celle qui était produite par quelques pâles +rayons de soleil, réfléchis à la surface froide et luisante de la +cheminée d'acier poli. Une cage à mouches en papier pendait au +plafond, vers lequel M. Bumble lançait de temps à autre un regard +préoccupé; en voyant les insectes voltiger avec insouciance autour +du brillant réseau, il poussa un profond soupir et son visage +s'assombrit. Il était en train de réfléchir, et peut-être la vue +des mouches prises au piège lui rappelait-elle quelque pénible +circonstance de sa vie. + +L'air sombre de M. Bumble n'était pas la seule chose qui eût +contribué à faire naître une douce tristesse dans le coeur du +spectateur. Il y avait encore d'autres indices tirés de +l'extérieur même du personnage, qui annonçaient qu'un grand +changement s'était opéré dans sa position. Qu'étaient devenus +l'habit galonné et le fameux tricorne? Il portait encore, il est +vrai, une culotte courte et des bas de coton noir, mais ce n'était +plus ça; son habit avait de grandes basques, c'est vrai, et +ressemblait à cet égard à l'ancien habit: mais, sauf cela, quelle +différence! L'imposant tricorne était remplacé par un modeste +chapeau rond; M. Bumble n'était plus bedeau. + +Il y a des positions sociales qui, indépendamment des avantages +plus solides qu'elles offrent, tirent encore une valeur +particulière du costume qui leur est affectée Un maréchal a son +uniforme, un évêque son tablier de soie, un conseiller sa robe de +taffetas, un bedeau son tricorne. Ôtez à l'évêque son tablier, ou +au bedeau son tricorne et son habit galonné, qu'est-ce qu'ils +deviennent? Des hommes, rien que des hommes. La dignité, et même +parfois la sainteté, sont des questions de costume, bien plus que +certaines gens ne se l'imaginent. + +M. Bumble avait épousé Mme Corney et était directeur du dépôt de +mendicité; un autre bedeau était entré en fonction et avait hérité +du tricorne, de l'habit galonné et de la canne, tous trois +ensemble. + +«Dire qu'il y aura demain deux mois de cela! dit M. Bumble avec un +soupir. Il me semble qu'il y a un siècle.» + +Ces paroles de M. Bumble auraient pu signifier qu'il avait +parcouru, dans le court espace de huit semaines, toute une +existence de félicité; mais ce soupir... ce soupir voulait dire +bien des choses. + +«Je me suis vendu, dit M. Bumble en suivant le cours de ses +réflexions, pour six cuillers à thé, une pince à sucre, un pot au +lait, quelques meubles d'occasion, et vingt livres sterling en +monnaie sonnante. C'est, en vérité, bien bon marché, affreusement +bon marché! + +- Bon marché! s'écria une voix aigre à l'oreille de M. Bumble; +c'est encore plus que vous ne valez, et je vous ai payé assez +cher, Dieu le sait!» + +M. Bumble tourna la tête et rencontra le visage de son +intéressante moitié, laquelle, n'ayant entendu que les derniers +mots de M. Bumble, avait à tout hasard risqué la repartie, qui ne +manquait pas d'à-propos. + +«Madame Bumble? dit M. Bumble d'un ton à la fois sentimental et +sévère. + +- Eh bien? dit la dame. + +- Ayez la bonté de me regarder, dit M. Bumble en la toisant de la +tête aux pieds. Si elle soutient un regard comme celui-là, se +disait M. Bumble, elle peut soutenir n'importe quoi; c'est un +regard que je n'ai jamais vu manquer son effet sur les pauvres, et +s'il le manque sur elle, c'en est fait de mon autorité.» + +Peut-être un regard ordinaire suffit-il pour intimider les pauvres +qui, vu la légèreté de leur nourriture, ne sont jamais bien +vaillants; peut-être aussi l'ex-madame Corney était-elle +particulièrement à l'épreuve des regards d'aigle. Je n'ai pas +d'avis là-dessus; mais ce qui est certain, c'est que la matrone ne +fut nullement démontée par le sourcil froncé de M. Bumble; qu'au +contraire elle le vit de l'air le plus dédaigneux, et partit même +d'un éclat de rire qui avait l'air franc et naturel. + +À ce rire inattendu, M. Bumble n'en crut d'abord pas ses oreilles, +puis il en resta stupéfait. Il retomba dans sa rêverie, et il n'en +sortit que lorsqu'il en fut tiré de nouveau par la voix de sa +moitié. + +«Est-ce que vous allez rester là à ronfler toute la journée? +demanda Mme Bumble. + +- Je resterai là, madame, aussi longtemps que je le jugerai +convenable, répliqua M. Bumble; Je ne ronflais pas, mais je +ronflerai, je bâillerai, j'éternuerai, je rirai, je parlerai comme +il me plaira, parce que telle est ma prérogative. + +- Votre prérogative! dit Mme Bumble avec un dédain inexprimable. + +- J'ai dit le mot, madame. La prérogative de l'homme est de +commander. + +- Quelle est, au nom du ciel, la prérogative de la femme? s'écria +la veuve Corney. + +- C'est d'obéir, madame, dit M. Bumble de sa voix de tonnerre. Feu +votre malheureux époux aurait dû vous l'apprendre; il serait peut- +être encore de ce monde; je le voudrais bien, pour ma part, le +pauvre homme! + +Mme Bumble, jugeant rapidement que l'instant décisif était venu, +et qu'un coup frappé en ce moment pour assurer la domination à +l'un ou à l'autre serait nécessairement concluant et définitif, +n'eut pas plutôt entendu cette allusion à feu son premier mari, +qu'elle se laissa tomber sur une chaise, en s'écriant que +M. Bumble était un brutal, un sans coeur, et versa un torrent de +larmes. + +Mais les larmes n'étaient pas choses à aller au coeur de +M. Bumble; ce coeur était imperméable. Comme les chapeaux de +castor à l'épreuve de l'eau, que la pluie ne fait qu'embellir, il +était à l'épreuve des larmes, et elles ne faisaient qu'accroître +sa vigueur, et son énergie; il n'y voyait qu'un signe de +faiblesse, et la reconnaissance de sa propre supériorité, ce qui +faisait un sensible plaisir. + +Il regarda sa chère moitié d'un air très satisfait, et la pria, +d'une façon engageante, de pleurer tout son soûl, cet exercice +étant considéré par la faculté comme infiniment salutaire. + +«Cela vous ouvre les poumons, vous lave la figure, vous exerce les +yeux, vous adoucit même le caractère, dit M. Bumble; ainsi, +pleurez à votre aise. + +En se livrant à cette plaisanterie, M. Bumble décrochait son +chapeau, le plantait de côté sur la tête d'un air tapageur, comme +un homme fier d'avoir assuré sa domination d'une manière +convenable, mettait ses mains dans ses poches et se dandinait vers +la porte d'un air fanfaron. + +L'ex-madame Corney avait eu recours aux larmes, parce qu'elles +sont d'un usage plus commode que les voies de fait; mais elle +était tout à fait résolue à recourir à ce dernier mode de +procéder, et M. Bumble ne tarda pas à en faire l'expérience. + +Le premier indice qu'il en eut fut un bruit sourd, suivi aussitôt +de la chute de son chapeau, qui vola à l'autre bout de la chambre; +l'habile matrone, lui ayant ainsi découvert la tête, le prit d'une +main à la gorge, et de l'autre fit pleuvoir sur lui une grêle de +coups portés avec une vigueur et une adresse remarquables; cela +fait, elle varia un peu ses distractions en lui égratignant la +figure et en lui arrachant les cheveux; enfin, après l'avoir +châtié autant qu'elle crut que le méritait l'offense, elle le +poussa sur une chaise qui se trouvait là fort à propos, et le mit +au défi d'oser encore parler de sa prérogative. + +«Debout! dit-elle bientôt d'un ton d'autorité; filez vite, si vous +ne voulez pas que je ne parte à des extrémités.» + +M. Bumble se leva d'un air piteux, en se demandant ce que sa femme +entendait par se porter à des extrémités; il ramassa son chapeau +et se dirigea vers la porte. + +«Vous en allez-vous? demanda Mme Bumble. + +- Certainement, ma chère, certainement, répondit M. Bumble en +hâtant le pas vers la porte. Je n'avais pas l'intention de... je +m'en vais, ma chère... vous êtes si violente que vraiment je ... + +En ce moment, Mme Bumble avança vivement de quelques pas pour +remettre à sa place le tapis qui avait été dérangé dans la lutte; +aussitôt M. Bumble s'élança hors de la chambre sans finir sa +phrase, et laissa l'ex-veuve Corney maîtresse du champ de +bataille. + +M. Bumble était bien étonné et bien battu. Il avait une tendance +naturelle à faire le matamore, prenait grand plaisir à exercer +mille petites cruautés, et, par conséquent, est-il nécessaire de +le dire? il était lâche. Cette observation n'est point faite pour +jeter un blâme sur son caractère: bien des personnages officiels, +que l'on entoure de respect et d'admiration, sont sujet à des +faiblesses de ce genre. Si nous faisons cette remarque, c'est donc +plutôt en sa faveur qu'autrement, et dans le but de mieux faire +comprendre au lecteur combien il avait d'aptitude pour ses +fonctions. + +Mais il n'était pas au bout de ses humiliations: après avoir fait +un tour dans le dépôt de mendicité et avoir songé, pour la +première fois de sa vie, que les lois des pauvres étaient trop +rigoureuses, et que les hommes qui abandonnent leurs femmes et les +laissent à la charge de la paroisse ne devraient être, en bonne +justice, exposés à aucune pénalité, mais plutôt récompensés comme +des êtres méritoires, qui n'avaient que trop longtemps souffert, +M. Bumble se dirigea vers une salle où quelques pauvresses étaient +d'ordinaire occupées à laver le linge du dépôt, et d'où partait le +bruit d'une conversation animée. + +«Hum! fit M. Bumble en reprenant son air imposant, ces femmes du +moins continueront à respecter la prérogative, holà! holà! qu'est- +ce que ce vacarme, coquines?» + +À ces mots, M. Bumble ouvrit la porte et entra d'un air menaçant +et courroucé, qui se changea bientôt en un maintien humble et +rampant, quand il reconnut, à sa grande surprise, madame son +épouse au milieu du groupe. + +«Ma chère, dit-il, je ne savais pas que vous étiez là. + +- Vous ne saviez pas que j'étais là? répéta Mme Bumble. Que venez- +vous faire ici? + +- Je trouvais qu'on causait un peu trop pour travailler +convenablement, ma chère, répondit M. Bumble en jetant un regard +distrait sur quelques vieilles femmes occupées à la lessive, et +qui se communiquaient leur étonnement en voyant l'air humble du +directeur du dépôt. + +- Vous trouviez qu'on causait trop? dit Mme Bumble. Est-ce que +cela vous regarde? + +- Mais, ma chère... dit M. Bumble d'un ton soumis. + +- Est-ce que cela vous regarde? demanda de nouveau Mme Bumble. + +- C'est vrai, ma chère; vous êtes ici la maîtresse, dit M. Bumble; +mais je pensais que vous n'étiez peut-être pas là. + +- Tenez, M. Bumble, répondit la dame, nous n'avons que faire de +vous; vous aimez beaucoup trop à mettre votre nez dans ce qui ne +vous regarde pas; tout le monde ici se moque de vous dès que vous +avez le dos tourné, et vous vous faites traiter d'imbécile à toute +heure du jour. Allons, sortez!» + +M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les pauvresses ricaner à +qui mieux mieux, hésita un instant. Mme Bumble, dont l'impatience +n'admettait aucun délai, saisit une tasse pleine d'eau de savon, +et, lui montrant la porte, lui enjoignit de sortir à l'instant, +sous peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse personne. + +Que pouvait faire M. Bumble? Il jeta autour de lui un regard +abattu et sortit; comme il franchissait la porte, les rires +contenus des pauvresses éclatèrent bruyamment: il ne lui manquait +plus que cela! il était déshonoré à leurs yeux; il avait perdu son +rang aux yeux même des pauvres; il était tombé du sommet des +sublimes fonctions de bedeau jusqu'au fond de l'abîme humiliant du +rôle de poule mouillée. + +«Tout cela en deux mois! se dit M. Bumble plein de pensées +lugubres; deux mois!... Il n'y a que deux mois, j'étais non +seulement mon maître, mais celui de quiconque touchait de près ou +de loin au dépôt paroissial; et maintenant...!» + +C'était trop. M. Bumble donna un soufflet à l'enfant qui lui +ouvrit la porte (car, tout en rêvant, il était arrivé à la porte +d'entrée), et s'achemina vers la rue d'un air distrait. + +Il suivit une rue, puis une autre, jusqu'à ce que l'exercice eût +calmé la première explosion de son chagrin; l'émotion l'avait +altéré. Il passa devant nombre de cabarets, et s'arrêta enfin +devant un dont la salle, comme il s'en assura par un rapide coup +d'oeil jeté à l'intérieur, était déserte, ou du moins n'était +occupée que par un consommateur solitaire. La pluie commençait à +tomber à verse; il se décida à entrer, demanda, en passant devant +le comptoir, qu'on lui servit à boire, et pénétra dans la salle +qu'il avait vue de la rue. + +L'individu qui s'y trouvait était brun, de haute taille et +enveloppé dans un grand manteau; il avait l'air d'un étranger, et, +à en juger d'après son air fatigué et la poussière qui couvrait +ses vêtements, il venait de faire un assez long trajet. Il regarda +entrer M. Bumble, mais daigna à peine répondre à son salut par un +léger signe de tête. + +En supposant que l'étranger se fût montré encore plus sans gêne, +M. Bumble avait de la dignité pour deux; il avala son grog en +silence et se mit à lire le journal d'un air sérieux et imposant. + +Il arriva pourtant... comme il arrive souvent quand on trouve un +compagnon dans de telles circonstances, que M. Bumble se sentait +poussé, de moment en moment, à jeter un coup d'oeil à la dérobée +sur l'étranger; mais chaque fois qu'il le faisait, il détournait +les yeux avec une certaine confusion en trouvant ceux de +l'étranger braqués sur lui. Ce qui ajoutait encore à la gauche +timidité de M. Bumble, c'était l'expression remarquable du regard +de cet individu; il avait l'oeil vif et perçant, mais soupçonneux +et défiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine +répulsion. + +Après que leurs yeux se furent rencontrés plusieurs fois de cette +manière, l'étranger, d'une voix brève et dure, rompit le silence: + +«Cherchiez-vous après moi, dit-il, quand vous êtes venu regarder +par la fenêtre? + +- Pas que je sache; à moins que vous ne soyez M...» + +Ici, M. Bumble s'arrêta court, car il était curieux de connaître +le nom de son interlocuteur, et il crut, dans son impatience, que +celui-ci allait achever la phrase. + +«Je vois que non, dit l'étranger avec un peu d'ironie; autrement, +vous auriez su mon nom; vous ne le savez pas, et je vous engage à +ne pas chercher à le savoir. + +- Je ne vous voulais pas de mal, jeune homme, observa M. Bumble de +son ton majestueux. + +- Et vous ne m'en avez fait aucun,» dit l'étranger. + +Un autre silence succéda à ce court dialogue, et ce fut encore +l'étranger qui reprit la parole. + +«Je crois vous avoir déjà vu, dit-il; vous aviez alors un autre +costume, et je n'ai fait que vous croiser dans la rue, mais je +pourrais vous reconnaître; vous étiez bedeau, n'est-ce-pas? + +- Oui, dit M. Bumble un peu surpris; bedeau paroissial. + +- C'est cela, reprit l'autre en secouant la tête; c'est dans ces +fonctions que je vous ai vu. Que faites-vous à présent? + +- Je suis directeur du dépôt de mendicité, répondit M. Bumble avec +lenteur et en appuyant sur ses paroles, pour réprimer le ton de +familiarité que semblait vouloir prendre l'inconnu. Directeur du +dépôt de mendicité, jeune homme. + +- Vous êtes aussi soigneux de vos intérêts que vous l'avez +toujours été, je n'en doute pas? reprit l'étranger en regardant +M. Bumble dans le blanc des yeux. Ne vous gênez pas pour répondre +librement, mon brave homme. Je vous connais assez bien, comme vous +voyez. + +- Je suppose, répondit M. Bumble en mettent sa main au-dessus de +ses yeux et en considérant l'étranger de la tête aux pieds avec +une inquiétude visible, je suppose qu'un homme marié n'est pas +plus fâché qu'un célibataire de gagner honnêtement un penny quand +il le peut. Les fonctionnaires paroissiaux ne sont pas tellement +bien payés qu'ils soient en état de refuser un petit gain +supplémentaire quand ils peuvent le faire d'une manière civile et +convenable.» + +L'étranger sourit et fit un nouveau signe de tête comme pour dire: +«Vous voyez bien que je ne me trompais pas.» Il sonna. + +«Remplissez ce verre, dit-il au garçon en lui tendant le verre +vide de M. Bumble. Quelque chose de fort et de chaud, c'est votre +goût, je suppose? + +- Pas trop fort, répondit M. Bumble avec une petite toux délicate. + +- Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon?» dit sèchement +l'étranger. + +Le garçon sourit, disparut et revint bientôt avec un verre plein +et fumant; à la première gorgée, la force de la liqueur fit venir +les larmes aux yeux de M. Bumble. + +«Maintenant, écoutez-moi, dit l'étranger après avoir fermé la +porte et la fenêtre. Je suis venu ici aujourd'hui dans l'espoir de +vous découvrir, et, par une de ces chances que le diable envoie +parfois à ceux qu'il aime, vous êtes venu dans cette salle juste +au moment où je pensais à vous. J'ai besoin d'obtenir de vous un +renseignement, et je ne vous demande pas de me le fournir pour +rien, quelque peu important qu'il soit. Prenez cela pour +commencer. + +En même temps, il passa deux souverains à son compagnon, de +l'autre côté de la table, en ayant soin que le son de l'or ne fut +pas entendu du dehors; et, quand M. Bumble les eut scrupuleusement +examinés pour s'assurer qu'ils étaient de bon aloi, et les eût mis +d'un air très satisfait dans la poche de son gilet il continua: + +«Rappelez vos souvenirs... Voyons..., il y a eu douze ans l'hiver +dernier... + +- C'est un long espace de temps, dit M. Bumble. Bon!... J'y suis. + +- Le lieu de la scène est le dépôt de mendicité. + +- Bon! + +- C'était la nuit. + +- Oui. + +- Quant au lieu de la scène, c'était l'affreux trou où de +misérables filles venaient donner la vie et la santé qui leur +étaient souvent refusées à elles-mêmes... donner naissance enfin à +des enfants criards, destinés à être à la charge de la paroisse, +et, le plus souvent, cacher leur honte dans le tombeau! + +- Vous voulez parler, je suppose, de la salle d'accouchement? dit +M. Bumble, qui ne suivait pas bien la description animée de +l'étranger. + +- Oui, dit celui-ci. Un garçon y naquit. + +- Bien des garçons, observa M. Bumble en hochant la tête, comme +trouvant le renseignement bien vague. + +- Au diable tous ces petits drôles! dit l'étranger avec +impatience. Je parle d'un enfant délicat et pâle, qui a été +apprenti près d'ici, chez un fabricant de cercueils (je voudrais +qu'il y eût fait son propre cercueil et qu'il s'y fût blotti à +tout jamais), et qui s'est enfui ensuite à Londres, à ce qu'on +suppose. + +- Eh! vous parlez d'Olivier... du petit Twist? dit M. Bumble. Je +m'en souviens; il n'y avait pas un petit gredin plus entêté... + +- Ce n'est pas de lui que je veux que vous me parliez. J'en ai +assez entendu parler, dit l'étranger en coupant la parole à +M. Bumble au beau milieu de sa tirade sur les vices du pauvre +Olivier. C'est d'une femme, de la vieille sorcière qui a soigné la +mère. Qu'est-elle devenue? + +- Ce qu'elle est devenue? dit M. Bumble que le grog avait rendu +facétieux. Ce serait difficile à dire, ami. Les sages-femmes n'ont +rien à faire là où elle est allée. Je suppose qu'elle est hors de +service. + +- Que voulez-vous dire? demanda l'étranger d'un air sombre. + +- Qu'elle est morte l'hiver dernier,» répliqua M. Bumble. + +L'individu le regarda fixement quand il eut reçu de lui ce +renseignement, et, bien que ses yeux ne changeassent pas de +direction, son regard semblait peu à peu s'égarer et il parut +absorbé dans ses réflexions. Pendant quelques instants, il aurait +été difficile de dire s'il était soulagé ou désappointé à cette +nouvelle; mais enfin il respira plus librement et, détournant les +yeux, il finit par dire que cela n'avait pas au fond grande +importance, et il se leva comme pour sortir. + +M. Bumble était assez malin et vit tout de suite que l'occasion +s'offrait de tirer un parti lucratif d'un secret que possédait sa +chère moitié; il se rappela la soirée où était morte la vieille +Sally; il avait de bonnes raisons pour se souvenir de ce jour, +puisque c'était à cette occasion qu'il avait offert sa main à +Mme Corney; et, bien que la dame ne lui eût jamais confié ce dont +elle avait été l'unique témoin, il en savait assez pour comprendre +que cela avait trait à quelque circonstance qui s'était passée +dans le service de la vieille femme, comme garde-malade du dépôt, +auprès de la jeune mère d'Olivier Twist. Il réunit promptement ses +souvenirs et informa l'étranger, d'un air de mystère, qu'il y +avait une femme qui était restée enfermée avec la vieille mégère +quelques instants avant sa mort, et qu'il avait lieu de croire +qu'elle pourrait jeter quelque lumière sur l'objet de ses +recherches. + +«Comment pourrai-je la trouver? dit l'étranger pris à +l'improviste, et montrant clairement que ses craintes, quelles +qu'elles fussent, s'étaient tout à coup réveillées à ces paroles. + +- Seulement par mon entremise, reprit M. Bumble. + +- Quand? dit vivement l'étranger. + +- Demain, répondit M. Bumble. + +- À neuf heures du soir, dit l'inconnu, en tirant de sa poche un +chiffon de papier sur lequel il écrivit l'adresse d'une maison +obscure, située au bord de l'eau, en caractères qui trahissaient +son agitation. À neuf heures du soir, amenez-la moi; je n'ai pas +besoin de vous recommander le secret, car il y va de votre +intérêt. + +À ces mots, il se dirigea vers la porte après avoir payé les +grogs; il prit congé de M. Bumble, lui disant en quelques mots +qu'ils ne suivaient pas le même chemin, et s'éloigna sans +cérémonie, après avoir insisté de nouveau sur l'heure du rendez- +vous pour le lendemain soir. + +En jetant les yeux sur l'adresse, le fonctionnaire paroissial +remarqua qu'elle n'indiquait aucun nom... L'étranger n'était pas +loin; il courut après lui pour le lui demander. + +«Qu'est-ce? dit l'individu en se retournant vivement quand Bumble +lui toucha le bras. Vous me suivez! + +- Un mot seulement, dit celui-ci en montrant le chiffon de papier; +quel nom demanderai-je? + +-- Monks répondit l'étranger, et il se dépêcha de s'éloigner à +grands pas. + + +CHAPITRE XXXVIII +Récit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble avec Monks. + + +Par une lourde et étouffante soirée d'été, quand les nuages, qui +avaient été menaçants toute la journée, laissaient déjà tomber de +grosses gouttes de pluie et semblaient présager un violent orage, +M. et Mme Bumble quittaient la grande rue de la ville et se +dirigeaient vers un petit massif de maisons en ruine, situées à un +mille et demi environ et bâties sur un sol marécageux et malsain, +au bord de la rivière. + +Ils étaient l'un et l'autre affublés de vieux vêtements usés, +peut-être dans le double but de se garantir de la pluie et +d'éviter d'attirer l'attention; le mari portait une lanterne qui +n'était pas encore allumée, il est vrai, et marchait le premier, +pour procurer sans doute à sa femme, vu la boue qui couvrait le +chemin, l'avantage de poser le pied dans les larges empreintes de +ses pas. Ils marchaient dans un profond silence; de temps à autre, +M. Bumble ralentissait sa marche et tournait la tête comme pour +s'assurer que sa moitié le suivait; puis, en voyant qu'elle était +sur ses talons, il reprenait son pas allongé et s'avançait +rapidement vers le but de leur expédition. + +Ce quartier était loin d'avoir une réputation douteuse; sa +réputation était faite, au contraire, depuis longtemps. On savait +à merveille qu'il n'était habité que par des bandits dangereux, +qui, tout en faisant semblant de vivre de leur travail, avaient +pour principale ressource le vol et le crime; c'était un +assemblage de méchantes baraques, bâties grossièrement les unes en +brique, les autres avec de vieux bois de bateau rongé des vers, et +placées pour la plupart à quelques pieds du bord de la rivière. +Ses bateaux avariés étaient amarrés à un petit mur qui séparait la +rivière du marais; çà et là, une rame ou un bout de câble +semblaient annoncer au premier abord que les habitants de ces +misérables huttes se livraient à quelque occupation sur la +rivière; mais, en voyant que ces divers objets, ainsi exposés aux +regards, étaient usés et hors de service, le passant n'avait pas +de peine à supposer qu'ils n'étaient là que pour sauver les +apparences, et non pour être employés à un service actif. + +Au coeur de cet amas de huttes, et tout au bord de la rivière, au- +dessus de laquelle surplombaient les étages supérieurs, s'élevait +un vaste bâtiment, autrefois occupé par une manufacture, où +probablement les habitants des demeures environnantes trouvaient +jadis du travail; mais depuis longtemps ce bâtiment était en +ruine. Les rats, les vers, l'humidité en avaient rongé et dégradé +les fondations, et une notable partie de l'édifice s'était déjà +écroulée dans l'eau, tandis que l'autre, chancelante et penchée +sur la rivière, semblait n'attendre qu'une occasion favorable pour +s'écrouler de même et aller rejoindre sa camarade au fond de +l'eau. + +Ce fut devant ce bâtiment en ruine que le digne couple s'arrêta, +au moment où le tonnerre commençait à gronder dans le lointain, et +la pluie à tomber avec force. + +«Ce doit être quelque part par ici, dit Bumble en consultant un +chiffon de papier qu'il tenait à la main. + +- Holà!» fit une voix en l'air. + +Bumble leva la tête dans la direction du bruit, et aperçut au +second étage le buste d'un individu à une lucarne. + +«Attendez un moment, dit la voix; je suis à vous à l'instant.» + +La tête disparut et la lucarne se referma. + +«Est-ce là l'homme en question?» demanda Mme Bumble. + +M. Bumble fit un signe de tête affirmatif. + +«Alors, dit la matrone, attention à ce que je vous ai dit, ayez +soin de parler le moins que vous pourrez, sans quoi vous vous +trahirez tout de suite.» + +M. Bumble, qui avait considéré la masure d'un air épouvanté, +allait peut-être exprimer quelque doute sur la sécurité qu'il +pouvait y avoir à s'aventurer plus loin dans cette affaire, quand +Monks parut, ouvrit une petite porte près de l'endroit où ils +étaient, et leur fit signe d'entrer. + +«Ah ça, dit-il avec impatience en frappant du pied... Allez-vous +me faire rester là?» + +La femme, qui avait d'abord hésité, entra hardiment sans se faire +prier davantage, et M. Bumble, soit de honte, soit de peur de +rester seul en arrière, la suivit, mais de l'air d'un homme fort +mal à l'aise, et sans rien conserver de cette dignité majestueuse +qu'il portait partout avec lui. + +«Pourquoi diable restiez-vous ainsi à piétiner là dans la boue? +dit Monk en tournant la tête et en s'adressant à Bumble, après +avoir fermé la porte à clef derrière eux. + +- Nous... nous prenions le frais, balbutia Bumble en regardant +d'un air d'effroi. + +- Vous preniez le frais! repartit Monks. Allez! allez! toute la +pluie qui est jamais tombée, ou qui tombera jamais, serait +impuissante à rafraîchir la flamme d'enfer qu'un homme seul peut +porter avec soi: prendre le frais! ce n'est pas ça qui vous +rafraîchira, n'ayez pas peur.» + +Après cette agréable apostrophe, Monks se tourna vers la matrone, +et fixa sur elle un regard si menaçant que celle-ci, qui n'était +pas facile à intimider, finit par ne pouvoir la soutenir et baissa +les yeux. + +«C'est là la femme en question, n'est-ce pas? demanda Monks. + +-- Oui, c'est la femme dont je vous ai parlé, répondit M. Bumble, +attentif aux recommandations de son épouse. + +- Vous croyez peut-être que les femmes ne peuvent jamais garder un +secret, dit la matrone, interrompant son mari et renvoyant à Monks +son regard scrutateur. + +- Je sais qu'il en est un qu'elles garderont toujours jusqu'à ce +qu'on le découvre, dit Monks avec dédain. + +- Et quel est-il? demanda la matrone sur le même ton. + +- Celui de la perte de leur réputation, répondit Monks; par la +même raison, si une femme possède un secret qui puisse la faire +pendre ou déporter, n'ayez pas peur qu'elle en parle à qui que ce +soit: me comprenez-vous, madame? + +- Non, répondit la matrone en rougissant légèrement. + +- Oh! sans doute, dit Monks avec ironie; comment pourriez-vous +comprendre?» + +Il regarda ses deux visiteurs d'un air moitié menaçant, moitié +sardonique, leur fit de nouveau signe de le suivre, et traversa +d'un pas rapide une salle longue et basse; il allait gravir un +escalier fort roide ou plutôt une échelle qui menait à l'étage +supérieur, quand la lueur éblouissante d'un éclair brilla tout à +coup, et fut suivie d'un violent coup de tonnerre qui ébranla +toute la masure sur sa base. + +«Entendez-vous? dit-il en reculant; entendez-vous ces roulements +et ces éclats qui semblent répétés par l'échec de mille cavernes, +où les démons se cachent de peur? Au diable ce bruit de tonnerre! +je l'ai en horreur.» + +Il garda quelques instants le silence; puis écartant tout à coup +ses mains dont il s'était caché la figure, il se montra, à la +grande stupéfaction de M. Bumble, pâle comme la mort, et les +traits tout bouleversés. + +«Ces accès-là me prennent de temps à autre, dit Monks remarquant +l'air alarmé de Bumble, et quelquefois c'est le tonnerre qui en +est cause; ne faites pas attention à moi, c'est fini pour cette +fois.» + +Tout en parlant, il monta le premier à l'échelle, s'empressa de +fermer le volet de la fenêtre de la chambre où il venait d'entrer, +et abaissa une lanterne suspendue à une poulie, dont la corde +passait dans une des lourdes poutres du plafond, et qui jetait une +lumière douteuse sur une vieille table et trois chaises placées +au-dessous. + +«Maintenant, dit Monks quand ils se furent assis tous trois, plus +tôt nous en viendrons à notre affaire et mieux cela vaudra; la +femme sait de quoi il s'agit, n'est-ce pas?» + +La question était adressée à Bumble; mais sa femme prévint sa +réponse en déclarant qu'elle était parfaitement au courant de +l'affaire. + +«Il m'a dit que vous étiez avec cette vieille sorcière la nuit +qu'elle est morte, et qu'elle vous a dit quelque chose... + +- Sur la mère de l'enfant que vous avez nommé? répondit la matrone +en l'interrompant; c'est vrai. + +- Voici ma première question: de quelle nature était cette +communication? dit Monks. + +- Ce n'est que la seconde, répliqua la femme d'un ton décidé; il +s'agit d'abord de savoir combien vaut cette communication. + +- Qui diable pourrait dire ce qu'elle vaut, sans savoir de quel +genre elle est? demanda Monks. + +- Nul mieux que vous, j'en suis convaincue, répondit Mme Bumble, +qui ne manquait pas de vivacité, comme son conjoint eût pu +l'attester avec les preuves à l'appui. + +- Hum! fit Monks d'un air significatif et curieux! il y a peut- +être là de l'argent à gagner, hein? + +- Peut-être,» répondit-il avec réserve. + +- Quelque chose qu'on lui a pris, dit vivement Monks, quelque +chose qu'elle portait... quelque chose... + +- Assez, interrompit Mme Bumble; cela suffît pour que je sois sûre +que vous êtes bien l'homme à qui je devais m'adresser.» + +M. Bumble, avec qui sa digne moitié n'était jamais entrée dans +aucun détail sur ce secret, écoutait ce dialogue, le cou tendu, en +ouvrant de grands yeux, qu'il fixait tour à tour sur sa femme et +sur Monks, sans chercher à dissimuler son étonnement qui s'accrut +encore, s'il est possible, quand ce dernier demanda quelle somme +elle exigeait pour révéler ce secret. + +«Combien vaut-il pour vous? demanda la femme, toujours maîtresse +d'elle-même. + +- Peut-être rien, peut être vingt livres sterling, répondit Monks; +parlez si vous voulez que je le sache. + +- Ajoutez cinq livres sterling de plus; donnez-moi vingt-cinq +guinées, dit la femme, et je vous dirai tout ce que je sais... +mais pas auparavant. + +- Vingt-cinq livres sterling! s'écria Monks en se reculant. + +«Je vous ai parlé clair et net, répondit Mme Bumble; ce n'est pas +une si grosse somme. + +- Pas une si grosse somme! dit Monks avec impatience; pour un +méchant secret qui ne me servira peut-être de rien quand je le +saurai, et qui est resté enseveli dans l'oubli pendant plus de +douze ans. + +- Ce sont choses qui sont de garde, et, comme le bon vin, elles +doublent souvent de valeur avec le temps, répandit la matrone, du +même ton indifférent et résolu qu'elle avait déjà pris. + +- Et si je paye pour rien? demanda Monks avec hésitation. + +- Vous pourrez aisément reprendre votre argent, dit la matrone; je +ne suis qu'une femme, seule ici, et sans protection. + +- Vous n'êtes ni seule, ma chère, ni sans protection, observa +M. Bumble d'une voix que la peur rendait tremblante. Je suis là, +moi, ma chère. Et d'ailleurs, ajouta M. Bumble, dont les dents +claquaient en parlant, M. Monks est un homme trop comme il faut +pour se porter à aucune violence sur des personnes paroissiales. +M. Monks sait que je ne suis plus un jeune homme, ma chère, et que +je suis un peu monté en graine, pour ainsi dire; mais il sait... +je ne doute pas que M. Monks ne le sache... que je suis un +fonctionnaire très résolu, et d'une force peu commune, quand une +fois je suis monté. Il faut seulement que je me monte, voilà +tout.» + +M. Bumble, en parlant ainsi, fit le geste de brandir sa lanterne +d'un air déterminé, et montra bien, à l'expression bouleversée de +son visage, qu'il s'en fallait, et de beaucoup, qu'il fût monté de +manière à faire une démonstration belliqueuse, à moins que ce ne +fût contre les pauvres ou autres gens sans défense. + +«Vous n'êtes qu'un sot, dit Mme Bumble, et vous feriez mieux de +tenir votre langue. + +- Il aurait mieux fait de se la couper avant de venir, s'il ne +sait pas parler plus bas, dit Monks. Comme cela, c'est votre mari? + +- Lui, mon mari! balbutia la matrone en éludant la question. + +- Je m'en doutais quand vous êtes entrée, répondit Monks en +remarquant le regard de travers que la dame lançait à son époux. +Tant mieux; j'hésite moins à traiter avec deux personnes, quand je +sais qu'elles n'ont qu'une seule volonté; et pour vous montrer que +je ne plaisante pas... tenez.» + +Il fouilla dans sa poche, en tira un sac de toile grossière, étala +vingt-cinq souverains sur la table, et les poussa du côté de la +femme. + +«Maintenant, dit-il, serrez-les; et, quand ce maudit coup de +tonnerre, que je sens prêt à éclater sur la maison, sera passé, +contez-moi votre histoire.» + +Le tonnerre se fit entendre, en effet, de beaucoup plus près, et +presque sur leurs têtes; quand ses roulements eurent cessé, Monks +releva le front, et se pencha en avant pour écouter ce que la +femme allait dire. Leurs trois figures se touchaient presque, les +deux hommes se courbant sur la table pour mieux entendre, et la +femme se penchant aussi pour pouvoir parler plus bas. La lueur +blafarde de la lanterne suspendue au plafond les éclairait en +plein, et faisait ressortir la pâleur et l'inquiétude de leur +physionomie. Tout autour d'eux était plongé dans l'obscurité; on +les eût pris pour trois fantômes. + +«Quand cette femme, que nous appelions la, vieille Sally, mourut, +dit la matrone, j'étais seule avec elle. + +- N'y avait-il personne avec vous? demanda Monks d'une voix +sourde; il n'y avait pas quelque vieille malade ou quelque idiote +dans un autre lit? personne enfin qui pût entendre ou comprendre +quelque chose? + +- Pas une âme, répondit la femme; nous étions seules; il n'y avait +que moi toute seule près d'elle au moment où la mort est venue la +prendre. + +- Bon, dit Monks en la regardant attentivement, continuez. + +- Elle me parla, reprit la matrone, d'une jeune femme qui était +accouchée d'un fils, quelques années auparavant, non seulement +dans la même chambre, mais dans le même lit où elle allait elle- +même mourir. + +- Ah! dit Monks, dont les lèvres tremblèrent; damnation! comme +tout se découvre à la fin! + +- L'enfant était celui dont vous lui avez dit le nom hier soir, +ajouta la matrone en désignant négligemment son mari; cette garde +avait volé la mère. + +- De son vivant? demanda Monks. + +- Après sa mort, répondit la femme avec une sorte de frisson; elle +prit sur son cadavre ce que la mère l'avait suppliée, à son +dernier soupir, de garder pour son enfant. + +- Elle l'a vendu! s'écria Monks d'un air désespéré; l'a-t-elle +vendu? où? quand? à qui? combien y a-t-il de temps? + +- Au moment où elle me disait à grand'peine qu'elle avait commis +ce vol, dit la matrone, elle retomba sur son lit et expira. + +- Sans rien ajouter? dit Monks d'une voix étouffée par la fureur; +c'est un mensonge, je n'en serai pas dupe; elle a dit autre chose; +je vous tuerai tous deux s'il le faut, mais je le saurai. + +- Elle n'a pas prononcé un mot de plus, dit la femme, qui ne +semblait pas s'émouvoir de la violence de l'étranger, tandis que +M. Bumble était loin de se montrer rassuré; mais sa main +s'accrocha vivement à ma robe et, quand je vis qu'elle était morte +et que je me débarrassai de cette main, je m'aperçus qu'elle +tenait serré un chiffon de papier. + +- Qui contenait...? interrompit Monks. + +- Il ne contenait rien du tout, répondit la femme; c'était une +reconnaissance du mont-de-piété! + +- De quoi? demanda Monks. + +- Je vous le dirai plus tard, dit la femme. Je suppose qu'elle +avait gardé quelque temps ce bijou, dans l'espoir d'en tirer +meilleur parti, puis qu'elle l'avait engagé, et qu'elle avait +renouvelé la reconnaissance d'année en année pour empêcher la +déchéance et le retirer s'il en était besoin. Mais l'occasion ne +se présenta pas comme je vous le dis, elle mourut tenant à la main +ce morceau de papier sale et usé; le renouvellement devait avoir +lieu deux jours après; je pensai que ce bijou aurait peut-être un +jour une certaine importance et je le dégageai. + +- Où est-il maintenant? demanda aussitôt Monks. + +- Le voici, répondit la femme. Et, comme si elle était heureuse de +s'en débarrasser, elle jeta vivement sur la table un petit sac de +peau, à peine assez grand pour contenir une montre; Monks s'en +saisit, et l'ouvrit d'une main tremblante. Il contenait un petit +médaillon d'or avec deux mèches de cheveux, et un anneau de +mariage. + +«Il y a le mot «Agnès» gravé en dedans, dit la femme; le nom de +famille manque; puis il y a une date, qui se rapporte à un an +environ avant la naissance de l'enfant. + +- Est-ce tout? dit Monks après avoir attentivement examiné le +contenu du petit sac. + +- Tout,» répondit la femme. + +M. Bumble respira, heureux de voir que l'histoire touchait à sa +fin, et qu'il n'était pas question de rendre les vingt-cinq livres +sterling. + +«Voilà tout ce que je sais de cette histoire, dit sa femme en +s'adressant à Monks après un court silence, et je ne veux rien en +savoir de plus, c'est plus sûr. Mais puis-je vous faire deux +questions? + +-- Faites, dit Monks un peu surpris; reste à savoir si j'y +répondrai ou non, c'est une autre question. + +-- Cela fait par conséquent trois questions, hasarda M. Bumble +essayant de faire le plaisant. + +-- Est-ce là ce que vous vous attendiez à obtenir de moi? demanda +la matrone. + +-- Oui, répondit Monks, et l'autre question? + +- Que comptez-vous en faire? Pourriez-vous vous en servir contre +moi? + +-- Jamais, répondit Monks, ni contre moi non plus, tenez. +Regardez, mais ne faites pas un pas, ou c'en serait fait de vous.» + +À ces mots, il roula la table dans un coin de la chambre, et +poussant un anneau de fer fixé au plancher, il ouvrit une large +trappe juste aux pieds de M. Bumble, qui recula de quelques pas +avec précipitation. + +«Regardez au fond, dit Monks, en faisant descendre la lanterne +dans le gouffre; n'ayez pas peur; j'aurais pu vous y précipiter à +mon aise, quand vous étiez assis dessus, si cela m'eût convenu.» + +La matrone, ainsi encouragée, s'approcha du bord, et M. Bumble +lui-même, poussé par la curiosité, se hasarda à en faire autant. +Le courant rapide, grossi par la pluie, bouillonnait au fond du +gouffre, et tout autre bruit s'effaçait à côté du fracas de l'eau +se brisant contre les fondations verdâtres et couvertes de limon. +Il y avait eu là jadis un moulin, et le courant écumant autour des +débris de la vieille roue semblait s'élancer avec une nouvelle +force, débarrassé maintenant des obstacles qui avaient vainement +essayé de ralentir sa course impétueuse. + +«Si l'on jetait là au fond le corps d'un homme, où serait-il +demain matin? dit Monks en promenant la lanterne en tout sens au +fond du sombre puits. + +- À deux milles d'ici, et haché en morceaux,» répondit Bumble, +reculant d'effroi à cette pensée. + +Monks tira de son soin le petit paquet qu'il y avait caché +précipitamment, l'attacha solidement à un morceau de plomb qui +avait appartenu à une poulie et qui traînait sur le plancher, et +le jeta dans le gouffre: il y tomba tout droit, fit entendre un +léger bruit dans l'eau, et fut entraîné. + +Tous trois se regardèrent et semblèrent respirer plus librement. + +«Tenez! dit Monks en fermant la trappe, si jamais la mer rend les +morts qui sont dans son sein, comme les livres le disent, elle +gardera du moins l'or et l'argent, et, par conséquent, cette +bagatelle avec. Nous n'avons rien de plus à nous dire, et nous +pouvons rompre cet agréable entretien. + +- De tout mon coeur, observa M. Bumble avec beaucoup +d'empressement. + +- Vous n'irez pas jaser, n'est-ce pas? dit Monks d'un air +menaçant. Quant à votre femme, je suis sûr d'elle. + +- Comptez sur moi, jeune homme, répondit M. Bumble avec une +extrême politesse, en se dirigeant, avec force révérences, du côté +de l'échelle; dans l'intérêt de tout le monde, jeune homme; dans +le mien aussi, vous sentez, monsieur Monks. + +- Je suis heureux pour vous de vous entendre parler ainsi, observa +Monks. Allumez votre lanterne et détalez au plus vite.» + +Heureusement que la conversation finit là, sans quoi M. Bumble, +qui s'était baissé en saluant jusqu'à six pouces de l'échelle, +serait infailliblement tombé la tête la première à l'étage +inférieur. Il alluma sa lanterne à celle de Monks, et, sans +chercher à prolonger le moins du monde la conversation, il +descendit en silence, suivi de sa femme: Monks se mit en route le +dernier, après s'être arrêté sur les degrés pour s'assurer qu'il +n'entendait pas d'autre bruit que celui de la pluie qui tombait à +torrents, et de l'eau qui se brisait contre les pierres des +fondations. + +Ils traversèrent le rez-de-chaussée lentement et avec précaution, +car Monks tressaillait rien qu'à voir son ombre, et M. Bumble, +tenant sa lanterne à un pied du sol, marchait non seulement avec +une prudence remarquable, mais encore d'un pas singulièrement +léger pour un homme de sa corpulence. Il croyait voir partout +quelque trappe secrète. Monks ouvrit doucement la porte par +laquelle ils étaient entrés, échangea avec eux un léger signe de +tête, et le digne couple se mit en route au milieu de la boue et +des ténèbres. + +Ils ne furent pas plutôt sortis que Monks, qui semblait avoir une +invincible répugnance pour la solitude, appela un jeune garçon qui +était resté caché quelque part en bas, le fit passer devant lui, +la lanterne à la main, et regagna la chambre qu'il venait de +quitter. + + +CHAPITRE XXXIX. +Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes personnages avec +lesquels il a déjà fait connaissance, et verra le digne complot +concerté entre Monks et le juif. + + +Deux heures environ avant l'entrevue racontée dans le chapitre +précédent, M. Williams Sikes, qui venait de faire un somme, +s'éveillait et demandait quelle heure il était. + +La chambre de M. Sikes n'était plus une de celles qu'il avait +occupées avant l'expédition de Chertsey, bien qu'elle fut dans le +même quartier, et à peu de distance de son ancien logement. +C'était une petite chambre mal meublée, où le jour ne pénétrait +que par une lucarne pratiquée dans la toiture, et qui donnait sur +une ruelle étroite et sale. Tout annonçait que depuis peu ce digne +homme avait eu des revers. Peu ou point de meubles, absence totale +de confort, disparition du linge et d'autres menus objets; tout +annonçait une situation extrêmement misérable, et la mine amaigrie +et décharnée de M. Sikes lui-même aurait pleinement confirmé ces +symptômes au besoin. + +Le brigand était étendu sur le lit, enveloppé de sa grande +redingote blanche en guise de robe de chambre; sa pâleur +cadavéreuse, son bonnet de nuit souillé, sa barbe de huit jours, +ne contribuaient pas à l'embellir. Le chien s'était planté près du +lit, tantôt regardant son maître d'un air pensif, tantôt dressant +les oreilles et poussant un grondement sourd au moindre bruit dans +la rue ou dans la maison. Près de la lucarne était assise une +femme activement occupée à raccommoder un vieux gilet qui faisait +partie du costume ordinaire du brigand; elle était si pâle et si +exténuée par les veillées et les privations, qu'il était difficile +de la reconnaître pour cette même Nancy qui a déjà figuré dans +cette histoire, autrement qu'à la voix quand elle répondit à la +question de M. Sikes. + +«Sept heures viennent de sonner, dit-elle. Comment te trouves-tu +ce soir, Guillaume? + +- Faible comme un enfant, répondit M, Sikes en jurant; viens ici; +donne-moi la main, que je sorte de ce maudit lit, n'importe +comment.» + +La maladie n'avait pas adouci le caractère de M. Sikes: car, +lorsque la jeune fille l'eut aidé à se lever et à gagner une +chaise, il marmotta quelques imprécations sur sa maladresse, et la +frappa. + +«Tu pleurniches? dit-il; allons, ne reste pas là à larmoyer; si tu +n'as rien de mieux à faire, finis-en vite; entends-tu? + +- Je t'entends, répondit la jeune fille en détournant la tête et +en s'efforçant de rire; quelle fantaisie t'es-tu donc mis en tête? + +- Oh! tu changes de gamme, dit Sikes en voyant une larme s'arrêter +tremblante dans l'oeil de Nancy, et tu fais bien. + +- Est-ce que tu veux dire par là que tu as envie de me maltraiter +ce soir, Guillaume? dit-elle en lui posant la main sur l'épaule. + +- Pourquoi pas? dit M. Bikes. + +- Il y a tant de nuits, dit-elle d'un ton de tendresse féminine +qui donnait même à la voix une certaine douceur; il y a tant de +nuits que je te veille, que je te soigne comme un enfant, et voici +la première fois que je te vois revenir à toi; tu ne m'aurais pas +traitée comme tu viens de le faire, si tu y avais songé, n'est-ce +pas? Allons, allons, avoue que tu ne l'aurais pas fait. + +- Eh bien, non, répondit M. Sikes, je ne l'aurais pas fait. Bon! +le diable m'emporte! Voilà cette fille qui pleurniche encore! + +- Ce n'est rien, dit-elle en se jetant sur une chaise; n'aie pas +l'air d'y faire attention, et ce sera bientôt passé. + +- Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda M. Sikes de son ton +bourru; quelle sottise te passe encore par la tête? Allons, +debout, donne-toi du mouvement, et ne m'impatiente plus avec tes +bêtises de femme.» + +En toute autre circonstance, cette apostrophe et le ton dont elle +était prononcée auraient atteint leur but; mais la jeune fille, +qui était réellement exténuée et à bout de forces, renversa sa +tête sur le dos de la chaise et s'évanouit avant que M. Sikes eût +eu le temps de proférer les jurements dont il avait coutume, en +pareille occasion, d'appuyer ses menaces. Ne sachant pas que faire +en une telle occurrence, il eut d'abord recours à quelques +blasphèmes, et, voyant ce mode de traitement absolument sans +influence, il appela au secours. + +- Que se passe-t-il donc, mon ami? dit le juif en ouvrant la +porte. + +- Occupez-vous un peu de cette fille dit Sikes avec impatience, au +lieu de rester là à bavarder et à faire des mines.» + +Fagin poussa un cri de surprise et s'empressa de secourir Nancy, +tandis que John Dawkins (autrement dit le fin Matois), qui était +entré derrière son respectable ami, déposait à terre un paquet +dont il était chargé, et, saisissant une bouteille des mains de +maître Charles Bates qui était sur ses talons, la débouchait en un +clin d'oeil avec ses dents, pour verser une partie du contenu dans +la bouche de la pauvre fille évanouie, après avoir toutefois, +crainte d'erreur, goûté lui-même la liqueur. + +«Donne-lui de l'air avec le soufflet, Charlot, dit M. Dawkins; et +vous, Fagin, frappez-lui dans les mains, tandis que Guillaume va +desserrer ses jupons.» + +Ces divers secours, administrés avec une grande énergie, +particulièrement l'exercice du soufflet, que maître Bates, chargé +de l'exécution, semblait considérer comme une farce très amusante +ne tardèrent pas à produire l'effet qu'on en attendait. La jeune +fille revint à elle peu à peu, se traîna vers une chaise placée +près du lit, et se cacha la figure sur l'oreiller, laissant +M. Sikes interpeller les nouveaux venus, surpris qu'il était de +leur arrivée inattendue. + +«Eh bien! quel mauvais vent vous a poussé ici? demanda-t-il à +Fagin. + +- Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif: car +les mauvais vents n'amènent rien de bon, et moi, je vous ai +apporté quelque chose qui vous réjouira la vue. Matois, mon ami, +ouvrez le paquet et donnez à Guillaume ces bagatelles pour +lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin.» + +Le Matois obéit aussitôt; il ouvrit le paquet qui était assez +gros, et enveloppé d'une vieille nappe; puis il passa un à un les +objets qu'il contenait à Charles Bates, qui les posait sur la +table, en vantant à mesure leur rareté et leur excellence. + +«En voilà un pâté de lapin, Guillaume! s'écria-t-il en découvrant +un énorme pâté; des bêtes si délicates avec des membres si +tendres, que les os mêmes fondent dans la bouche et qu'il n'y a +que faire de les ôter; une demi-livre de thé vert, si bon et si +fort que, rien que de le jeter dans l'eau bouillante, il y a de +quoi faire sauter le couvercle de la théière; une livre et demie +de cassonade qui n'a pas coûté de peine aux moricauds des îles +pour le faire si bon que ça, non, c'est le chat; deux petits pains +de ménage si appétissants; un fromage de Glocester premier choix, +et, pour couronner le tout, quelque chose de si succulent, que +vous n'avez jamais rien goûté de pareil.» + +En même temps, à la fin de son panégyrique, Bates tirait d'une de +ses larges poches une grande bouteille de vin soigneusement +bouchée, tandis que M. Dawkins remplissait un verre de la liqueur +qu'il avait apportée, et que le convalescent Sikes le vidait d'un +trait sans la moindre hésitation. + +«Ah! dit le juif en se frottant les mains avec satisfaction; ça va +bien aller à présent, Guillaume, ça va bien aller. + +- Ça va bien aller! s'écria M. Sikes; j'aurais eu le temps +d'aller, en attendant, vingt fois dans l'autre monde, avant que +vous fissiez rien pour me venir en aide. Qu'est-ce que cela +signifie, vieux fourbe que vous êtes, de laisser un homme dans cet +état pendant trois semaines et plus? + +- L'entendez-vous? dit le juif à ses élèves en haussant les +épaules; et nous qui lui apportons toutes ces belles choses! + +- Ce n'est pas de cela que je me plains, reprit M. Sikes un peu +radouci en jetant les yeux sur la table; mais quelle excuse +pouvez-vous invoquer pour m'avoir laissé ainsi malade et manquant +de tout, et n'avoir pas fait plus attention à moi qu'à ce chien +que voilà? Éloigne-le, Charlot. + +- Je n'ai jamais vu un chien aussi malin que celui-là, dit maître +Bates en exécutant l'ordre de Sikes; il vous flaire les vivres +comme une vieille femme au marché. Il aurait fait fortune sur la +scène, ce chien-là, et ressuscité le mélodrame par-dessus le +marché. + +- Pas tant de bruit, dit Sikes, comme le chien se retirait sous le +lit en grondant avec colère: eh bien! vieux misérable, qu'avez- +vous à dire pour vous excuser? + +- J'ai été absent de Londres pendant plus d'une semaine, mon cher, +répondit le juif. + +- Et pendant l'autre quinzaine? demanda Sikes; pourquoi pendant +quinze grands jours m'avez-vous abandonné sur mon grabat, comme un +rat malade dans son trou? + +- Je n'ai pas pu faire autrement, Guillaume, répondit le juif; je +ne veux pas entrer dans de plus longs détails devant témoins; mais +je n'ai pas pu faire autrement, sur mon honneur. + +- Sur votre quoi? gronda Sikes d'un air de profond dégoût; tenez, +jeunes gens, coupez-moi une tranche de pâté, pour m'ôter ce goût- +là de la bouche; je sens que ça m'étoufferait. + +- Ne vous faites pas de bile, mon cher, dit le juif d'un ton de +soumission, je ne vous ai jamais oublié, Guillaume; pas un +instant, entendez-vous? + +- Oh! sans doute, vous avez pensé a moi, répondit Sikes avec un +sourire amer; pendant que j'étais là sur mon lit avec le frisson +et la fièvre, vous n'avez pas cessé de combiner des plans; et +Guillaume devait faire ceci, et cela, et encore autre chose, dès +qu'il serait sur pied, et tout cela pour rien; sans cette fille, +je serais trépassé. + +- Eh bien! Guillaume, dit le juif en saisissant vivement cette +phrase au passage; sans cette fille, dites-vous? Mais qui vous a +fourni les moyens de l'avoir ainsi sous la main? n'est-ce pas moi? + +- Pour ce qui est de cela, c'est bien la vérité! dit Nancy en se +rapprochant vivement. Allons! en voilà assez! finissons là!» + +L'intervention de Nancy fit prendre un autre tour à la +conversation. Les jeunes gens, sur un léger signe du juif, se +mirent à la faire boire, mais elle n'usa que modérément des +liquides. Fagin, se laissant aller à une gaieté peu ordinaire, +remit M. Sikes de meilleure humeur, en affectant de regarder ses +menaces comme d'amusantes plaisanteries, et en riant de tout son +coeur d'une ou deux grosses bouffonneries que celui-ci, après être +retourné souvent à la bouteille, voulut bien faire par +complaisance. + +«Tout ceci est bel et bon, dit M. Sikes; mais il faut que vous me +donniez de l'argent ce soir. + +- Je n'ai pas un sou sur moi, répondit le Juif. + +- Alors vous avez le magot chez vous, répliqua Sikes, et il me +faut ma part. + +- Le magot! dit le juif en levant les mains; il n'y a pas tant que +vous... + +- Je ne sais pas combien vous avez, dit M. Sikes, et peut-être que +vous ne le savez pas vous-même, car il vous faudrait pas mal de +temps pour tout compter; mais il me faut de l'argent ce soir, et +une somme ronde. + +- Bon, bon, dit le juif en soupirant; je vais envoyer tout de +suite le Matois. + +- Pas du tout, répondit M. Sikes; le Matois est beaucoup trop +matois: il oublierait de venir, il se perdrait en route, il +tomberait dans quelque trappe tout exprès pour ne pas avoir +seulement besoin d'inventer une excuse, si vous le chargiez de la +commission. C'est Nancy qui va aller chercher l'argent dans votre +tanière, pour plus de sûreté, et je ferai un somme en attendant.» + +Après bien des discussions et des pourparlers, le juif réduisit la +somme demandée de cinq livres sterling à trois livres quatre +schellings six pence, en jurant ses grands dieux qu'il ne lui +resterait plus que dix-huit pence. M. Sikes fit la remarque que, +s'il était impossible d'obtenir davantage, il fallait bien se +contenter du chiffre accordé, et Nancy se prépara à accompagner le +juif jusque chez lui, tandis que le Matois et maître Bates +serraient les vivres dans l'armoire. Le juif prit congé de son ami +dévoué, et revint au logis avec Nancy et les jeunes gens, tandis +que M. Sikes s'étendait sur son lit et se disposait à faire un +somme en attendant le retour de la jeune femme. + +En arrivant à la demeure du juif, on trouva Tobie Crackit et +M. Chitling en train de faire leur quinzième partie de cartes, que +M. Chitling perdit, comme on peut le penser, avec sa quinzième et +dernière pièce de six pence, au grand amusement de ses jeunes +amis. M. Crackit, probablement un peu honteux d'être surpris à +s'humaniser avec un individu si au-dessous de lui pour la position +et les facultés intellectuelles, bâilla, demanda des nouvelles de +M. Sikes, et mit son chapeau pour s'en aller. + +«Il n'est venu personne, Tobie? demanda le juif. + +- Pas une âme, répondit M. Crackit en relevant son collet; il y +avait de quoi s'ennuyer à périr. Vous devriez me faire un beau +cadeau, Fagin, pour me récompenser de garder la maison si +longtemps. Je suis gros comme un juré, et j'aurais été dormir sur +les deux oreilles, si je n'avais pas eu la bonté de rester pour +distraire ce jeune novice. Je crève d'ennui, ma parole d'honneur.» + +En même temps, M. Tobie Crackit, après toutes ces jérémiades, +ramassa les enjeux, mit son gain dans la poche de son gilet d'un +air dédaigneux, comme si cette menue monnaie était indigne d'un +homme de son rang, et sortit avec une démarche si élégante et si +distinguée, que M. Chitling, après avoir contemplé avec admiration +ses jambes et ses bottes, jusqu'à ce qu'il les eût perdues de vue, +déclara à la compagnie qu'il trouvait que ce n'était pas cher de +faire sa connaissance à raison de quinze pièces de six pence +l'entrevue, et qu'il ne se souciait pas plus de ce qu'il avait +perdu que d'une chiquenaude. + +«Quel drôle de corps vous faites, Tom! dit maître Bates, que cette +déclaration amusait beaucoup. + +- Pas du tout, répondit M. Chitling; n'est-ce pas, Fagin? + +- Vous êtes un charmant garçon, mon cher, dit le juif en lui +frappant doucement sur l'épaule et en clignant de l'oeil à ses +autres élèves. + +- Et M. Crackit est une fameuse lame, n'est-ce pas, Fagin? demanda +Tom. + +- Sans doute, mon cher, répondit le juif. + +- Et c'est une belle affaire que d'avoir fait sa connaissance, +n'est-ce pas, Fagin? poursuivit Tom. + +- C'est évident, répondit le juif; laissez-les dire. Ne voyez-vous +pas qu'ils sont jaloux de ce qu'il ne se familiarise pas avec eux +comme avec vous? + +- Ah! dit Tom d'un air triomphant, voilà ce que c'est. Il m'a +nettoyé, par exemple; mais je puis aller réparer mes pertes quand +je voudrai, n'est-ce pas, Fagin? + +- Sans doute, dit le juif, et le plus tôt sera le mieux, Tom. + +Je vous conseille d'y aller tout de suite et vivement. Matois, +Charlot, vous devriez déjà être en campagne; il est près de dix +heures, et vous n'avez encore rien fait.» + +Les jeunes garçons obéirent aussitôt, firent un signe de tête à +Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non sans dépenser en +route beaucoup d'esprit aux dépens de M. Chitling. Il n'y avait +pourtant rien d'extraordinaire dans sa conduite. Combien de jeunes +messieurs du bon ton payent plus cher que M. Chitling pour se +faire voir en bonne société, et combien d'élégants, qui forment +cette bonne société, établissent leur réputation tout à fait sur +le même pied que le fringant Tobie Crackit! + +- Maintenant, Nancy, dit le juif dès qu'ils furent sortis, je vais +vous compter la somme. Voici la clef d'un petit coffre où je serre +le peu que me rapportent les jeunes gens; je ne mets jamais mon +argent sous clef, car je n'en ai pas, ma chère; ah! ah! je +voudrais bien en avoir à mettre sous clef. C'est un pauvre métier, +Nancy, et bien ingrat; mais j'aime à voir cette jeunesse autour de +moi, et je passe par-dessus tout ça... Chut! dit-il en cachant +vivement la clef dans son sein; qu'est-ce? Écoutez!» + +La jeune fille, qui était assise devant la table, les bras +croisés, ne parut nullement s'occuper de l'arrivée d'un nouveau +venu, ni s'inquiéter de savoir qui ce pouvait être, jusqu'à ce que +le son d'une voix d'homme frappât ses oreilles. À l'instant elle +ôta son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, et les +jeta sur la table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de +la chaleur, d'un air de nonchalance qui contrastait singulièrement +avec l'extrême promptitude du geste qu'elle venait de faire, et +qui avait échappé à Fagin. + +«Bah! dit tout bas le juif, comme s'il était contrarié d'être +dérangé, c'est l'homme que j'attendais plus tôt... Il descend +l'escalier; pas un mot de l'argent tant qu'il sera là, Nancy. Il +ne restera pas longtemps: pas plus de dix minutes, ma chère.» + +Le juif mit son doigt décharné sur ses lèvres et s'en alla vers la +porte, la chandelle à la main, tandis qu'on entendait les pas d'un +homme sur l'escalier; le visiteur entra rapidement dans la +chambre, et se trouva près de la jeune fille avant d'avoir +remarqué sa présence. + +C'était Monks. + +«C'est une de mes élèves, dit le juif en voyant que Monks reculait +à la vue d'une figure étrangère. Ne bougez pas, Nancy.» + +Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks d'un air +insouciant et détourna les yeux; mais quand il se tourna vers le +juif, elle lui lança un autre regard si perçant, si résolu, que, +si un témoin eût pu voir ce changement de physionomie, il eût eu +de la peine à croire que les deux regards vinssent de la même +personne. + +«Vous avez des nouvelles? demanda le juif. + +- Importantes, répondit Monks. + +- Et... et bonnes? demanda le juif en hésitant, comme s'il +craignait de contrarier son interlocuteur par trop de vivacité. + +- Pas mauvaises, répondit Monks en souriant; j'ai bien manoeuvré, +cette fois... Je voudrais vous dire deux mots.» + +La jeune fille se tenait contre la table et n'avait pas du tout +l'air de vouloir quitter la chambre, quoiqu'elle vit bien que +Monks la montrait du doigt au juif. Celui-ci, craignant peut-être +qu'elle ne vînt à réclamer son argent, s'il cherchait à se +débarrasser d'elle, fit signe à Monks de monter l'escalier et +sortit avec lui. Nancy put entendre l'homme dire en montant les +degrés: + +«N'allons pas au moins dans cet infernal trou où vous m'avez déjà +mené.» + +Le juif se mit à rire, répondit quelques mots que la jeune fille +ne put entendre, et, au craquement des marches dans l'escalier, +elle comprit qu'il conduisait son compagnon au second étage. + +Avant que le bruit de leurs pas eût cessé de se faire entendre, la +jeune fille avait ôté ses souliers, ramené sa robe sur sa tête et, +s'y cachant les bras, se tenait derrière la porte, écoutant avec +une curiosité qui ne lui permettait pas même de respirer. Au +moment où le bruit cessa, elle se glissa hors de la chambre, +gravit l'escalier sans bruit, avec une incroyable légèreté, et +disparut dans l'obscurité. + +La chambre resta déserte pendant un quart d'heure environ; la +jeune fille redescendit du même pas aérien, et presque au même +instant, on entendit descendre aussi les deux hommes; Monks +regagna aussitôt la rue, et le juif remonta pour chercher +l'argent. Quand il rentra, Nancy mettait son châle et son chapeau +et se préparait à sortir. + +«Dieu! Nancy, s'écria le juif en reculant d'un pas après avoir +posé la chandelle sur la table, que vous êtes pâle! + +- Pâle? répéta-t-elle en mettant ses mains au-dessus de ses yeux +comme pour regarder fixement le juif. + +- Affreusement pâle, dit Fagin. Qu'est-ce que vous avez donc fait +là, toute seule? + +- Rien, que je sache, répondit-elle négligemment; c'est peut-être +d'être restée immobile à cette place pendant si longtemps. Allons, +voyons! que je m'en aille: ça n'est pas dommage.» + +Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir à chaque pièce +d'argent qu'il lui mettait dans la main, et ils se séparèrent +après avoir échangé le bonsoir. + +Quand Nancy fut dans la rue, elle s'assit sur le pas d'une porte +et parut pendant quelques instants complètement égarée et +incapable de poursuivre sa route. Tout à coup elle se leva, et, +s'élançant dans une direction tout opposée à celle du logement de +Sikes, elle hâta le pas et finit par courir à toutes jambes; +épuisée de fatigue, elle s'arrêta pour reprendre haleine; puis, +comme si elle rentrait tout à coup en elle-même et déplorait +l'impuissance où elle était de faire quelque chose qui la +préoccupait, elle se tordit les mains et fondit en larmes. + +Les larmes la soulagèrent peut-être, ou bien elle se résigna en +sentant combien sa situation était désespérée; elle revint sur ses +pas, se mit à courir presque aussi vite dans la direction opposée, +soit pour rattraper le temps perdu, soit pour faire trêve aux +pensées qui l'obsédaient, et atteignit bientôt la demeure où le +brigand l'attendait. + +Si son extérieur trahissait quelque agitation, M. Sikes n'en fit +pas la remarque en la voyant; il lui demanda seulement si elle +avait rapporté l'argent, et, sur sa réponse affirmative, il poussa +un certain grognement de satisfaction, laissa tomber sa tête sur +l'oreiller et continua son somme, que l'arrivée de Nancy avait +interrompu. + +Heureusement pour elle, Sikes, une fois en possession de l'argent, +employa toute la journée du lendemain à boire et à manger, ce qui +contribua singulièrement à lui adoucir le caractère; aussi n'eut- +il ni le temps ni l'envie de faire la moindre remarque sur le +trouble et la distraction de sa compagne. Nancy, pourtant, avait +l'air inquiet et agité d'une personne qui va risquer un de ces +coups hardis et périlleux auxquels on ne se résout qu'après une +lutte violente. Le juif, avec son oeil de lynx, aurait facilement +reconnu ces symptômes et s'en serait alarmé; mais Sikes n'était +pas un finaud comme lui, et il ne montra d'autres soupçons que +ceux qui tenaient à sa rude et grossière méfiance avec tout le +monde. Il était d'ailleurs, contre son ordinaire, de bonne humeur +ce jour-là, comme nous l'avons dit; il ne vit donc rien de +singulier dans ses manières et s'occupa si peu de Nancy, que le +trouble de celle-ci eût pu être mille fois plus visible sans +éveiller son attention. + +À mesure que le jour baissait, l'agitation de Nancy augmentait; +quand la nuit fut venue, elle s'assit, attendant que le brigand +aviné se fût endormi; ses joues étaient si pâles, son oeil si +ardent, que Sikes lui-même s'en étonna. + +Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit et buvait +son grog pour se calmer; c'était la troisième ou quatrième fois +qu'il tendait son verre à Nancy, quand il fut frappé du changement +qui s'était opéré en elle. + +«Le diable m'emporte, dit-il en se soulevant sur son bras pour +regarder en face la jeune fille, on dirait un revenant. Qu'as-tu? + +- Ce que j'ai? répondit-elle. Rien. Pourquoi me regardes-tu comme +ça? + +- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là? fit Sikes en la secouant +rudement par le bras. Hein? qu'est-ce que ça veut dire? À quoi +penses-tu? Allons! Allons! + +- À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune fille toute +frissonnante et se cachant le visage dans ses mains. Mais bah! +qu'est-ce que ça fait?» + +Ces mots furent prononcés d'un ton de gaieté feinte qui produisit +sur Sikes une impression plus profonde que ne l'avaient fait les +traits décomposés de la jeune fille. + +«Écoute un peu, dit Sikes; si tu n'as pas la fièvre, il se passe +quelque chose de drôle dans l'air; oui, quelque chose de mauvais. +Tu n'irais pas par hasard...? Ah bien oui! n'y a pas de danger que +tu fasses ça. + +- Que je fasse quoi? + +- Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en se partant à +lui-même. N'y a pas de fille qui ait le coeur plus solide, ou il y +a déjà trois mois que je lui aurais coupé le sifflet. C'est la +fièvre qui la tient! voilà la chose.» + +Cette idée qu'elle avait la fièvre le rassura, et il avala d'un +seul trait son verre; puis, avec force jurons, il demanda sa +médecine. La jeune fille s'élança avec promptitude et versa, en se +détournant, la potion dans une tasse dont elle lui fit vider elle- +même le contenu. + +«Maintenant, dit le voleur, viens t'asseoir là, à côté de moi, et +fais-moi une autre mine que ça, ou je t'arrangerai de façon que tu +auras de la peine à te reconnaître dans la glace.» + +Nancy obéit. Sikes lui serra la main dans la sienne et retomba sur +son oreiller, les yeux fixés sur elle. Il les ferma, les rouvrit, +les referma et les rouvrit de nouveau. Le brigand se retournait +mal à l'aise; Il sommeillait deux ou trois minutes et s'éveillait +avec un regard de terreur; puis il resta les yeux fixes, et, +encore sur son séant, il tomba tout à coup dans un lourd et +profond sommeil. Sa main lâcha celle de Nancy, son bras retomba +languissamment; il avait l'air d'un homme tombé dans une profonde +catalepsie. + +«Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la jeune fille en +quittant le chevet du lit. Peut-être est-il déjà trop tard.» + +Elle mit en toute hâte son chapeau et son châle, non sans jeter de +temps en temps un regard de crainte autour d'elle. En dépit de la +liqueur soporifique, elle semblait s'attendre à tous moments à +sentir sur son épaule la lourde main de Sikes. Enfin, elle se +baissa doucement sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans +bruit la porte de la chambre qu'elle referma avec la même +précaution, elle sortit de la maison en courant. + +Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au bout d'un +sombre passage qu'elle avait à traverser pour gagner la grand'rue. + +«La demie est-elle sonnée depuis longtemps? demanda la jeune +fille. + +- L'heure va sonner dans un quart d'heure, dit l'homme en levant +sa lanterne sur le visage de Nancy. + +- Et il me faut au moins une heure pour y arriver,» murmura Nancy +en disparaissant avec la rapidité de l'éclair. + +On fermait déjà les boutiques dans les petites rues qu'elle +suivait pour se rendre de Spitalfields dans le West-End. +L'horloge, en sonnant dix heures, accrut son impatience. Elle +glissait sur le trottoir, coudoyant les passants de droite et de +gauche, se heurtant contre la tête des chevaux, et traversait, +sans s'inquiéter, des rues encombrées où une foule de gens +attendaient avec impatience le moment de traverser comme elle. + +«C'est une folle!» disait-on en se retournant pour la regarder +courir sur la chaussée. + +Quand elle fut arrivée dans le beau quartier de la ville, les rues +étaient en comparaison plus désertes, et sa course rapide sembla +exciter plus de curiosité parmi les flâneurs au milieu desquels +elle passait. Quelques-uns hâtaient le pas pour voir où elle se +rendait si vite; d'autres, qui avaient pris l'avance sur elle, se +retournaient pour la regarder, étonnés de la voir marcher toujours +aussi vite; mais ils s'éloignaient l'un après l'autre. Quand elle +eut atteint le lieu de sa destination, elle se trouvait tout à +fait seule. + +Elle s'arrêta devant un hôtel situé dans une de ces rues paisibles +et bien habitées qui avoisinent Hyde-Park. Au moment où la +brillante clarté du gaz qui éclairait la porte lui fit reconnaître +la maison, onze heures sonnaient. Elle avait ralenti son pas un +peu auparavant, d'un air irrésolu et ne sachant trop si elle +devait avancer; mais l'heure la décida et elle s'arrêta dans le +vestibule. La loge du concierge était vide; elle regarda autour +d'elle avec incertitude et se dirigea du côté de l'escalier. + +«Eh bien! jeune fille, dit une femme de chambre à la mise +coquette, ouvrant une porte derrière elle et la regardant, qui +demandez-vous? + +- Une dame qui reste dans la maison. + +- Une dame! répliqua l'autre d'un air dédaigneux. Quelle dame, +s'il vous plaît? + +- Mlle Maylie,» dit Nancy. + +La domestique qui, pendant ce temps, l'avait toisée des pieds à la +tête, ne répondit que par un regard de vertueux dédain; elle +appela un laquais pour lui répondre. Nancy fit à celui-ci la même +question. + +«Qui dois-je annoncer? demanda le laquais. + +- Mon nom est inutile. + +- Ni le motif qui vous amène? + +- Non plus. Il faut que je voie cette dame. + +- Allons, dit le domestique en la poussant vers la porte, +finissons-en; décampez, s'il vous plaît. + +- En ce cas, il faudra que vous me portiez dehors, dit la jeune +fille avec colère, et ce sera une besogne dont deux d'entre vous +ne viendraient pas à bout, je vous en réponds. N'y a-t-il personne +ici, dit-elle en regardant autour d'elle, qui veuille consentir à +faire cette commission pour une pauvre malheureuse comme moi?» + +Cet appel produisit de l'effet sur un bon gros cuisinier qui, au +milieu de quelques autres domestiques, regardait ce qui se +passait; il s'avança pour s'interposer. + +«Faites sa commission, Joseph, voyons, dit-il. + +- À quoi bon? répliqua l'autre. Ne croyez-vous pas que +mademoiselle va recevoir une créature comme ça, hein?» + +Cette allusion à la moralité douteuse de Nancy fit pousser à +quatre servantes, témoins de la scène, des exclamations de pudeur +révoltée. + +«Une créature comme ça, disaient-elles, mais c'est la honte de +notre sexe; ça n'est bon qu'à être jeté sans pitié au chenil. + +- Faites de moi ce que vous voudrez, dit la jeune fille en se +retournant vers les domestiques, mais rendez-moi d'abord le +service que je vous demande. Pour l'amour de Dieu, faites-le! + +Le sensible cuisinier joignit ses instances à celles de Nancy, et +le laquais qui avait paru le premier consentit à faire la +commission. + +«Que dirai-je? fit-il, un pied sur la première marche de +l'escalier. + +- Vous direz qu'une jeune fille demande instamment à parler à +Mlle Maylie en particulier, dit Nancy; que si mademoiselle consent +à entendre seulement un seul mot de ce qu'on a à lui dire, elle +pourra après écouter le reste ou faire jeter la jeune fille à la +porte comme une menteuse. + +- Diable! dit le laquais, comme vous y allez!» + +- Montez toujours, dit la jeune fille avec fermeté, que je sache +la réponse.» + +Le domestique monta rapidement l'escalier, et Nancy attendit, +toute pâle et respirant à peine. Elle écouta, les lèvres +tremblantes et d'un air de profond mépris, les propos outrageants +des chastes servantes qui ne se gênaient pas dans leurs discours, +surtout quand le domestique revint annoncer qu'elle pouvait +monter. + +«Ce n'est pas la peine d'être une honnête femme en ce monde, dit +la première servante. + +- Il parait que le cuivre vaut mieux que l'or qui a passé au feu.» +dit la seconde. + +La troisième se contenta de dire: «Ce que c'est que les grandes +dames!» Et la quatrième fit entendre un «fi donc!» répété à +l'unisson par le choeur des chastes Dianes, qui gardèrent ensuite +le silence. + +Sans s'occuper de tout cela, Nancy, le coeur plein de choses plus +sérieuses, suivit toute tremblante le domestique, qui +l'introduisit dans une petite antichambre éclairée par une lampe +suspendue au plafond; et là, s'étant retiré, il la laissa seule. + + +CHAPITRE XL. +Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent. + + +La jeune fille avait traîné son existence dans les rues, dans les +bouges et les repaires les plus dégoûtants de Londres; mais il lui +restait encore cependant quelque chose des sentiments de la femme. +Quand elle entendit un pas léger s'approcher de la porte opposée à +celle par laquelle elle était entrée, quand elle pensa au +contraste frappant dont la petite chambre allait être témoin, elle +se sentit accablée sous le poids de sa propre honte et recula; +elle semblait ne pouvoir supporter la présence de la personne +qu'elle avait désiré voir. + +Mais l'orgueil entra en lutte avec ces bons sentiments! l'orgueil, +vice inhérent aux êtres les plus bas et les plus dégradés aussi +bien qu'aux natures les plus nobles et les plus élevées. L'infâme +compagne des brigands et des scélérats, le rebut de leurs cloaques +impurs, la complice de tous ces habitués des prisons et des +bagnes, cette femme qui vivait à l'ombre du gibet, cette créature +avilie avait encore trop de fierté pour laisser percer un +sentiment d'émotion qu'elle regardait comme une faiblesse. Et +pourtant, ce sentiment était le seul lien qui la rattachât encore +à son sexe, dont sa vie de débauche avait effacé le caractère dès +sa plus tendre enfance. + +Elle releva assez les yeux pour s'apercevoir que la figure qui +était devant elle était celle d'une gracieuse et belle jeune +fille; puis elle les baissa aussitôt, et secouant la tête en +affectant la plus grande insouciance, elle dit: + +«Il est bien difficile de pénétrer jusqu'à vous, mademoiselle. Si +je m'étais fâchée, si j'étais partie comme beaucoup d'autres +l'auraient fait, vous en auriez eu du regret un jour et pour +cause. + +- Je suis désolée qu'on vous ait mal reçue, répliqua Rose. N'y +pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous amène; c'est bien à moi +que vous vouliez parler?» + +Le ton bienveillant qui accompagna cette réponse, la voix douce et +les manières affables de la jeune fille, qui ne trahissaient ni +fierté ni mécontentement, frappèrent Nancy de surprise, et elle +fondit en larmes. + +«Oh! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se cachant avec +désespoir la figure dans les mains, s'il y en avait plus comme +vous, il y en aurait moins comme moi. Oh! oui, bien sûr! + +- Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous me faites de la +peine. Si vous êtes pauvre et malheureuse, ce sera pour moi un +véritable bonheur que de venir à votre aide de tout mon pouvoir, +croyez-le bien, et asseyez-vous, je vous en prie. + +- Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en pleurant +encore, et ne me parlez pas avec tant de bonté avant de me +connaître... Il se fait tard... Cette porte... est-elle fermée? + +- Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme pour être plus +à portée de demander du secours à l'occasion. Pourquoi cette +question? + +- Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie et celle de +bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai reconduit de force +le petit Olivier chez le vieux Fagin, le juif, le soir que +l'enfant a quitté Pentonville. + +- Vous? dit Rose Maylie. + +- Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous avez entendu +parler. C'est moi qui vis au milieu des brigands; jamais, aussi +loin que vont mes souvenirs, je n'ai eu d'autre existence! Jamais +je n'ai entendu de plus douces paroles que celles qu'ils m'ont +adressées! Que Dieu ait pitié de moi! Ne cherchez pas à cacher +l'horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus jeune +que je ne le parais, mais ce n'est pas la première fois que je +fais peur! Les pauvresses mêmes reculent quand je passe près +d'elles dans la rue. + +- Quelles affreuses choses me dites-vous là! dit Rose, en +s'éloignant involontairement de cette étrange femme. + +- Ô chère demoiselle! s'écria la jeune fille, remerciez le ciel à +genoux de ce qu'il vous a donné des amis pour surveiller et +soigner votre enfance! Remerciez-le bien de ne vous avoir pas +exposée au froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche, +et à quelque, chose de pire encore, comme cela m'est arrivé à moi, +depuis le berceau. Oui, depuis le berceau, je peux bien le dire. +Le ruisseau d'une allée, voilà mon berceau, et probablement ce +sera aussi mon lit de mort. + +- Vous m'affligez dit Rose d'une voix émue et saccadée; mon coeur +se serre, rien qu'à vous entendre. + +- Soyez bénie pour votre bonté; si vous saviez ce que je suis +parfois, vous me plaindriez bien davantage. Mais je me suis +échappée d'entre les mains de ceux qui ne manqueraient pas de me +tuer, s'ils me savaient ici; je me suis échappée pour vous révéler +ce que je leur ai entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé +Monks? + +- Non, dit Rose. + +- Il vous connaît, lui; il savait que vous étiez ici, car c'est en +lui entendant donner votre adresse que j'ai pu arriver jusqu'à +vous. + +- Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom-là. + +- C'est qu'alors il a changé de nom chez nous, reprit la jeune +fille; je m'en étais déjà plus que doutée. Il y a quelque temps +(peu de jours après qu'on eut introduit Olivier dans votre maison +cette fameuse nuit du vol) j'ai entendu une convocation entre cet +homme, dont je me méfiais déjà, et Fagin; un soir qu'ils étaient +ensemble, j'ai découvert que Monks... donc, comme nous l'appelons, +mais que vous... + +- Oui, oui, dit Rose, je sais... après... + +- Que Monks l'avait vu par hasard le jour où nous l'avons perdu +pour la première fois, et qu'il l'avait aussitôt reconnu pour +l'enfant qu'il cherchait. Pourquoi le cherchait-il, c'est ce que +je ne me suis pas expliqué. Il a conclu avec Fagin un marché, par +suite duquel celui-ci avait droit à une certaine somme dans le cas +où il rattraperait Olivier; et la somme devait être plus forte, +s'il en faisait un voleur. Monks en demandant cela avait un +dessein à lui. + +- Et quelle était son intention? demanda Rose. + +- C'est ce que j'espérais savoir, dit la jeune fille, lorsqu'il +aperçut mon ombre sur la muraille, et, à ma place, je vous jure +qu'il n'y en aurait pas en beaucoup qui auraient pu se sauver +comme je l'ai fait. Enfin, j'ai pu m'échapper; mais je ne l'ai +plus revu qu'hier soir. + +- Et qu'arriva-t-il alors? + +- Eh bien, voilà, mademoiselle. Hier soir donc, il est revenu, +comme l'autre jour; ils sont encore montés tous les deux dans la +chambre d'en haut. Par exemple, je me suis bien arrangée de +manière à n'être pas trahie par mon ombre, et j'ai écouté à la +porte. Voici les premiers mots que j'ai entendu dire à vue: «Ainsi +les seuls témoignages qui prouvent l'identité de l'enfant sont au +fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les a reçus des +mains de la mère est, Dieu merci, en train de pourrir dans son +cercueil.» Et là-dessus, ils se sont mis à rire et à dire qu'ils +avaient fait un fameux coup. Monks en parlant de l'enfant avait un +air furieux; il disait que, bien qu'il fût parvenu sans risque à +se rendre maître de l'argent du petit diable, il aurait été encore +plus tranquille, s'il l'avait eu autrement. «Ô la bonne +plaisanterie, dit-il, si nous pouvions donner un démenti aux +espérances orgueilleuses qui ont dicté le testament du père, en +promenant le petit drôle dans toutes les prisons de Londres, en le +faisant pendre même pour quelque crime capital! ça ne vous serait +pourtant pas difficile, Fagin, et vous en retirerez un bon profit +encore.» + +- Qu'est-ce que tout cela? dit Rose. + +- La vérité, mademoiselle, quoiqu'elle sorte de ma bouche, +répliqua la jeune fille. Puis, il ajouta, en proférant des jurons +qui auraient bien surpris vos oreilles, mais auxquels les miennes +ne sont que trop accoutumées, que, s'il pouvait assouvir sa haine +par la mort de l'enfant sans risquer sa peau, il n'hésiterait pas; +mais que, puisque la chose était impossible, il le surveillerait +de près, et que s'il avait le malheur de vouloir tirer avantage de +sa naissance et de son histoire, il saurait bien lui mettre des +bâtons dans les roues. «Bref, Fagin, dit-il, tout juif que vous +êtes, vous n'avez pas encore de votre vie tendu de piége comme +celui dans lequel je vais prendre mon jeune frère Olivier.» + +- Son frère! s'écria Rose. + +- Voilà ses propres paroles, dit Nancy, qui promenait autour +d'elle des regards inquiets, depuis le commencement de la +conversation, car elle croyait toujours voir Sikes à coté d'elle. +Ce n'est pas tout, quand il s'est mis à parler de vous et de +l'autre dame, il a ajouté qu'on dirait que le ciel ou plutôt le +diable conspirait contre lui, puisque Olivier était tombé entre +vos mains; ensuite il est parti d'un éclat de rire en disant qu'à +quelque chose malheur est bon: car, pour savoir qui est ce petit +épagneul à deux pattes qu'elle a avec elle, elle donnerait (c'est +de vous qu'il parlait) je ne sais combien de mille livres sterling +si elle les avait. + +- Vous ne croyez pas qu'il ait parlé sérieusement, n'est-ce pas? +dit Rose en pâlissant. + +- Jamais on n'a parlé plus sérieusement qu'il ne le fit, répliqua +la jeune fille en secouant la tête. Il parle très sérieusement +quand il déteste. J'en connais qui font pis que lui, et cependant +je préférerais les entendre douze fois plutôt que lui une. Il +commence à se faire tard, et je veux revenir à la maison avant +qu'on se doute de mon escapade. Il faut que je m'en aille au plus +vite. + +- Mais que puis-je faire? dit Rose. Sans vous, comment profiter de +l'avis que vous venez de me donner? Vous en aller! mais vous +voulez donc retourner au milieu de ces bandits que vous m'avez +dépeints sous des couleurs si terribles? Attendez. À côté, dans la +chambre voisine, il y a un monsieur que je puis faire venir à +l'instant même: répétez-lui ce que vous venez de me dire, et, +avant une demi-heure, on vous conduira dans un endroit où vous +serez en sûreté. + +- Non, dit la jeune fille, je veux partir. Il faut que je m'en +retourne, parce que... Mais comment dire de semblables choses à +une demoiselle vertueuse comme vous? Parce que, au nombre de ces +hommes dont je vous ai parlé, il y en a un... le plus terrible de +tous, que je ne puis quitter; je ne l'abandonnerais jamais, dût-on +me promettre de m'arracher à l'existence que je mène maintenant. + +- Votre intervention en faveur de ce cher enfant, dit Rose; votre +démarche dans cette maison où vous vous êtes risquée pour me dire +ce que vous avez entendu; votre attitude qui me fait croire à la +sincérité de vos paroles; votre repentir; enfin le sentiment que +vous avez de votre honte, tout me porte à espérer qu'il y a encore +de la ressource chez vous. Oh! je vous en supplie, dit avec force +la jeune fille en joignant les mains, tandis que ses larmes +arrosaient son visage, ne soyez pas sourde aux supplications d'une +personne de votre sexe, la première, oui..., la première, je +pense, qui ait jusqu'ici fait résonner à vos oreilles des paroles +de sympathie et de commisération. Écoutez ma voix, et laissez-moi +vous sauver pour un meilleur avenir. + +- Mademoiselle, s'écria Nancy en tombant à genoux, vous êtes un +ange de douceur; c'est la première fois que j'entends d'aussi +bonnes paroles. Hélas! que ne les ai-je entendues il y a quelques +années! elles m'auraient détournée du vice et du malheur; mais +maintenant il est trop tard, il est trop tard! + +- Il n'est jamais trop tard, dit Rose, pour le repentir et +l'expiation. + +- Oh! si, s'écria la jeune fille en proie aux tortures de sa +conscience, il est trop tard! Je ne puis le quitter maintenant! Je +ne veux point causer sa mort! + +- Comment pourriez-vous la causer? demanda Rose. + +- Rien ne pourrait le sauver, dit Nancy, si je disais à d'autres +ce que je vous ai raconté; si je les faisais prendre, sa mort +serait certaine! C'est le plus déterminé... et il a commis de +telles atrocités! + +- Est-il possible, s'écria Rose, que pour un tel homme vous +renonciez à l'espérance d'une vie meilleure et à la certitude +d'une délivrance immédiate? C'est de la folie! + +- Je ne sais ce que c'est, répondit la jeune fille; mais ce qu'il +y a de sûr, c'est qu'il en est ainsi, et je ne suis pas la seule +comme cela, il y en a des centaines aussi misérables, aussi +dégradées que moi. Il faut que je m'en retourne. Je ne sais si +Dieu veut me punir du mal que j'ai fait... mais quelque chose +m'attire vers cet homme, malgré les souffrances et les mauvais +traitements qu'il me fait endurer; et, quand même je devrais +mourir de sa main, j'irais encore le rejoindre. + +- Que faire? dit Rose. Je ne dois pourtant pas vous laisser partir +ainsi. + +- Si, mademoiselle; vous le devez et vous me laisserez partir, +répondit la jeune fille en se relevant. Vous ne me retiendrez pas, +car je me suis fiée à votre bonté sans exiger de serment, comme +j'aurais pu le faire. + +- Quel usage voulez-vous que je fasse alors de vos révélations? +dit Rose. Il faut pénétrer ce mystère; autrement, comment le +secret que vous m'avez confié pourrait-il être utile à Olivier, +que vous voulez servir? + +- Vous devez avoir quelqu'un à mettre dans la confidence, un ami +qui pourra vous conseiller? + +- Mais où pourrai-je vous revoir au besoin? demanda Rose. Je ne +veux pas savoir où demeurent ces affreuses gens... mais dites-moi +quand et où je pourrai vous revoir. + +- Eh bien, fit la jeune fille, voulez-vous me promettre de garder +fidèlement mon secret et de venir seule ou accompagnée de votre +confident à la condition qu'on ne me surveillera pas, qu'on ne me +suivra pas? + +- Je vous le jure, répondit Rose. + +- Tous les dimanches soir, dit la jeune fille sans hésiter, de +onze heures à minuit, je me promènerai sur le pont de Londres, si +je vis encore! + +- Attendez encore un instant, interrompit Rose en voyant la jeune +fille se hâter de gagner la porte. Songez encore une fois à votre +position et à l'occasion qui se présente à vous d'en sortir. Vous +avez droit à toutes mes sympathies, non seulement parce que vous +êtes venue de vous-même me faire cette confidence, mais encore +parce que vous êtes une femme presque irrévocablement perdue. +Voulez-vous rejoindre cette bande de voleurs, et surtout cet +homme, quand un mot, un seul mot peut vous sauver? Quel est donc +le charme irrésistible qui vous attire dans cette société-là pour +vous attacher à une vie d'opprobre et de misère? Quoi! je ne +trouverai pas dans votre coeur la moindre fibre sensible! Je ne +trouverai rien qui puisse vous arracher à cette terrible +fascination! + +- Quand de jeunes demoiselles aussi belles, aussi bonnes que vous, +donnent leur coeur, reprit avec fermeté Nancy, l'amour peut les +entraîner loin. Oui, il peut vous entraîner vous-même, qui avez +une demeure, des amis, des admirateurs, tout ce qui peut séduire. +Quand des femmes comme moi, qui n'ont d'autre asile assuré qu'un +cercueil, d'autre ami dans la maladie ou la mort que les servantes +d'un hospice; quand ces femmes-là ont livré leur coeur impur à un +homme; que cet homme leur tient lieu de parents, de demeure, +d'amis; que cet amour a jeté une lueur sur leur misérable +existence, qui peut espérer les guérir? Plaignez-nous, +mademoiselle... plaignez-nous d'être encore femmes par ce +sentiment; plaignez-nous, car un arrêt terrible a changé en +tourments et en souffrances ce qui devait faire notre consolation +et notre orgueil. + +- Voyons, dit Rose après un moment de silence, vous accepterez +toujours bien quelque peu d'argent qui puisse vous permettre de +vivre honnêtement... au moins jusqu'à ce que nous nous revoyions? + +- Non, pas un penny, répliqua la jeune fille en lui disant adieu +de la main. + +- Ne repoussez pas ce que je veux faire pour vous secourir, dit +Rose avec un geste bienveillant. Je voudrais vous être utile. + +- La meilleure manière de m'être utile, dit Nancy en se tordant +les mains, serait de m'arracher la vie d'un seul coup. J'ai, ce +soir, senti plus cruellement que jamais toute mon infamie, et ce +serait déjà quelque chose que de ne pas mourir dans le même enfer +où j'ai passé ma vie. Que le ciel vous bénisse, bonne demoiselle, +et vous envoie autant de bonheur que je me suis attiré de honte!» + +En disant ces mots, la malheureuse sanglotait. Elle sortit, +laissant Rose accablée par cette étrange entrevue; elle se croyait +le jouet d'un rêve; elle retomba sur une chaise et chercha à +rassembler ses pensées confuses. + + +CHAPITRE XLI. +Qui montre que les surprises sont comme les malheurs; elles ne +viennent jamais seules. + + +Rose, il faut l'avouer, était dans une situation singulièrement +difficile. En même temps qu'elle éprouvait le plus vif désir de +percer le voile qui enveloppait l'histoire d'Olivier, elle ne +pouvait s'empêcher de tenir religieusement cachée la confidence +que cette misérable femme avec laquelle elle venait de +s'entretenir, avait remise à sa foi de jeune fille candide et +innocente. Les paroles de cette femme, ses manières, avaient +d'ailleurs touché le coeur de Rose Maylie; le désir qu'elle avait +de ramener au repentir et à l'espérance cette malheureuse +créature, se confondait dans son coeur avec l'amour qu'elle avait +voué au jeune Olivier, et ce désir n'était ni moins ardent ni +moins sincère. + +On avait résolu de ne rester que trois jours à Londres avant de se +mettre en route pour aller passer quelques semaines dans un port +de mer éloigné. On était encore au premier jour: minuit allait +sonner. Quelle détermination prendre dans un délai de vingt-quatre +heures? D'un autre côté, comment ajourner le voyage sans éveiller +le soupçon? + +M. Losberne était avec Rose et sa tante, et devait rester encore +les deux jours suivants; mais Rose connaissait trop bien le +caractère emporté de cet excellent ami; elle ne pouvait se +dissimuler avec quelle colère il apprendrait les détails de +l'enlèvement d'Olivier; et puis, comment lui confier ce secret, +sans avoir personne pour la seconder dans ses prières en faveur de +la pauvre femme? c'étaient autant de raisons pour prendre aussi +les précautions les plus minutieuses avant de rien confier à +Mme Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en conférer aussitôt avec le +bon docteur. Quant à consulter un homme de loi, lors même qu'elle +aurait su la marche à suivre, c'était un moyen auquel il ne +fallait pas songer, pour les mêmes raisons. Un moment, l'idée lui +vint de s'en ouvrir à Henry; mais cette pensée réveilla le +souvenir de leur dernière entrevue; elle ne crut pas de sa dignité +de le rappeler, puisque (et à cette pensée ses yeux se mouillèrent +de larmes) il pouvait avoir appris à l'oublier et à vivre plus +heureux sans elle. + +Agitée par toutes ces réflexions et rejetant chaque expédient à +mesure qu'il s'offrait à son esprit. Rose passa la nuit sans +dormir, en proie à mille inquiétudes. Le lendemain, après avoir +bien réfléchi, et ne sachant plus que faire, elle se détermina à +consulter Henry. + +«S'il lui est pénible de revenir ici, pensait-elle, ce sera encore +bien plus pénible pour moi de l'y voir. Mais reviendra-t-il? peut- +être que non. Qui sait s'il ne se contentera pas d'écrire? ou +bien, en supposant qu'il vienne lui-même, s'il n'évitera pas de me +rencontrer, comme il l'a fait quand il est parti? Je ne l'aurais +jamais cru, mais cela a peut-être mieux valu pour tous les deux.» + +En ce moment, Rose laissa tomber sa plume et se détourna, comme si +elle eût craint de laisser voir ses larmes à la feuille même qui +allait se faire le messager fidèle de son secret. + +Déjà plusieurs fois elle avait pris et déposé sa plume, fait et +refait dans sa tête la première ligne de sa lettre sans en écrire +un seul mot, quand Olivier, qui s'était promené dans les rues, +escorté de M. Giles, entra en courant dans la chambre et tout +essoufflé. Son agitation semblait présager un nouveau sujet +d'alarme. + +«Mon Dieu! qu'y a-t-il? pourquoi cet air bouleversé? demanda Rose +en s'avançant à sa rencontre. + +- Je ne sais; mais il me semble que j'étouffe, répliqua Olivier. +Bon Dieu! quand je pense que je vais enfin le revoir et que vous +aurez la preuve certaine que tout ce que je vous ai dit était la +vérité! + +- Je n'ai jamais cru que vous m'ayez dit autre chose que la +vérité, dit Rose, cherchant à le calmer. Mais encore qu'y a-t-il? +de qui voulez-vous parler? + +- Ah! le monsieur! vous savez... dit Olivier, articulant à peine +les mots; vous savez bien le monsieur qui a été si bon pour moi, +M. Brownlow, dont nous avons si souvent parlé... + +- Où l'avez-vous vu? + +- Il descendait de voiture, reprit Olivier en répandant des larmes +de bonheur, et il entrait dans une maison. Je n'ai pas pu lui +parler... je n'ai pas pu lui parler, parce qu'il ne me voyait pas, +et que je tremblais si fort, si fort que je ne me sentais pas la +force d'aller jusqu'à lui. Mais Giles a demandé pour moi si +c'était bien là qu'il restait; on a répondu que oui. Tenez, dit +Olivier en ouvrant un chiffon de papier, voici son adresse... J'y +cours tout de suite. Ô mon Dieu! mon Dieu quand je vais être +devant lui, et que j'entendrai encore sa voix, qu'est-ce que je +vais devenir?» + +Rose, tout abasourdie de ces paroles et de ces exclamations de +joie incohérentes, lut sur l'adresse, _Craven-Street_ dans le +_Strand_, et se promit aussitôt de mettre cette découverte à +profit. + +«Allons, vite, dit-elle, qu'on aille chercher un fiacre, et +préparez-vous à m'accompagner; je suis à vous dans une minute. + +Je vais seulement avertir ma tante que nous sortons pour une +heure, et soyez prêt le plus vite possible.» + +Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de cinq +minutes, Rose et lui étaient sur le chemin de Craven-Street. Quand +ils furent arrivés, Rose laissa Olivier dans la voiture, sous +prétexte de préparer le vieillard à le recevoir; puis envoyant sa +carte par le domestique, elle demanda à voir M. Brownlow pour +affaires urgentes. Le domestique revint bientôt lui dire de +monter. Rose le suivit à l'étage supérieur, où elle fut présentée +à un monsieur âgé, d'un abord agréable, et portant un habit vert- +bouteille. À une petite distance, était assis un autre vieillard +portant guêtres et culotte de nankin. Il n'avait pas l'abord très +agréable, celui-là; ses deux mains étaient appuyées sur une grosse +canne, et son menton sur ses deux mains. + +- Ah! mon Dieu! je vous demande pardon, mademoiselle, dit le +monsieur en habit vert-bouteille, qui se leva promptement en la +saluant avec la plus grande politesse... je croyais avoir affaire +à quelque importun qui... je vous en prie, excusez-moi. Asseyez- +vous donc, s'il vous plaît. + +- M. Brownlow, je présume, monsieur, dit Rose en promenant son +regard du pantalon de nankin à l'habit vert-bouteille. + +- C'est en effet mon nom; monsieur est mon ami. M. Grimwig. +Grimwig, voulez-vous avoir la bonté de nous laisser quelques +minutes? + +- Je crois, interrompit miss Maylie, que, dans l'état actuel des +choses, monsieur peut sans inconvénient assister à notre entrevue. +Si je suis bien informée, il connaît l'affaire dont je désire vous +entretenir.» + +M. Brownlow inclina la tête. Quant à M. Grimwig, il se leva roide +comme sa canne, fit un salut, et retomba non moins roide sur sa +chaise. + +«Je vais certainement vous surprendre, dit Rose, naturellement +embarrassée; mais vous avez déjà montré beaucoup de bienveillance +et de bonté pour un jeune enfant que j'affectionne, et je suis +certaine d'exciter votre intérêt en vous donnant de ses nouvelles. + +-- Ah bah! dit M. Brownlow. + +- Je veux parler d'Olivier Twist, répliqua Rose. Vous avez su +comment...» + +À peine Rose eut-elle laissé échapper de ses lèvres le nom +d'Olivier Twist, que M. Grimwig, qui avait fait semblant de se +plonger dans la lecture d'un in-folio, placé sur la table, le +referma avec grand bruit et retomba sur le dos de sa chaise, ne +laissant voir sur son visage d'autre expression que celle de la +plus grande stupéfaction. Pendant longtemps, il demeura l'oeil +fixe; puis, comme s'il eût rougi de trahir une si grande émotion, +il fit un effort pour ainsi dire convulsif pour se renfoncer dans +sa première attitude; alors il regarda fixement devant lui, et fit +entendre un long et sourd sifflement qui, au lieu de se répandre +dans l'espace, alla mourir dans les profondeurs les plus secrètes +de son estomac. + +M. Brownlow ne fut pas moins surpris, mais son étonnement ne se +trahit pas d'une manière aussi excentrique. Il rapprocha sa chaise +de miss Maylie et lui dit: + +«Je vous en prie, ma chère demoiselle, laissez de côté cette +bonté, cette bienveillance dont vous parlez, et que toute autre +personne ignore. Si vous avez à donner des preuves qui puissent +modifier l'opinion défavorable que j'ai eue du pauvre enfant, au +nom du ciel! donnez-les-moi bien vite. + +- C'est un mauvais drôle, j'en mangerais ma tête que c'est un +mauvais drôle, grommela entre ses dents M. Grimwig, impassible +comme un ventriloque. + +- C'est une âme noble et généreuse dit Rose en rougissant, et +Celui qui a jugé à propos de lui envoyer des épreuves au-dessus de +son âge a mis dans son coeur des sentiments qui feraient honneur à +bien des gens qui ont six fois son âge. + +- Je n'ai que soixante et un ans, s'il vous plaît, dit M. Grimwig, +toujours impassible. Et comme, à moins que le diable ne s'en mêle, +votre Olivier n'a pas moins de douze ans, je ne vois pas à qui +peut s'appliquer votre observation. + +- Ne faites pas attention à mon ami, miss Maylie, dit M. Brownlow; +il ne pense pas ce qu'il dit. + +- Si vraiment, grogna M. Grimwig. + +- Non, il ne le pense pas, dit M. Brownlow en se levant avec +impatience. + +- J'en mangerais ma tête qu'il le pense, grommela encore +M. Grimwig. + +- Il mériterait bien, alors, qu'on la lui cassât, sa tête, dit +M. Brownlow. + +- Ah! pour le coup, il serait bien curieux de voir ça,» répondit +M. Grimwig en frappant le plancher de sa canne. + +Arrivés à ce point, les deux vieux amis prirent chacun de leur +côté une prise de tabac; après quoi ils se donnèrent une poignée +de main, suivant leur coutume invariable. + +«Maintenant, miss Maylie, dit M. Brownlow, revenons au sujet qui +intéresse si fort votre bon coeur. Veuillez me raconter ce que +vous savez du pauvre enfant. Permettez-moi, toutefois, de vous +dire auparavant que j'avais épuisé tous les moyens de le +découvrir, et que, depuis mon absence de ce pays, l'idée qu'il +m'en avait imposé et qu'il avait été poussé par ses complices à me +voler, s'est considérablement modifiée.» + +Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses pensées, raconta +simplement et en quelques mots tout ce qui était arrivé à Olivier, +depuis qu'il avait quitté la maison de M. Brownlow. Elle se +réserva toutefois en particulier à ce gentleman les révélations de +Nancy, et elle termina en l'assurant que le seul chagrin de +l'enfant, depuis plusieurs mois, avait été de ne pouvoir +rencontrer son ancien bienfaiteur et ami. + +«Dieu soit loué! dit le vieux gentleman; c'est un grand bonheur +pour moi, vraiment un grand bonheur. Mais vous ne m'avez pas +encore dit où il est maintenant, miss Maylie. Pardonnez-moi ce +reproche; mais pourquoi ne l'avoir pas amené? + +- Il attend à la porte, dans une voiture, répondit Rose. + +- À ma porte!» s'écria le vieux gentleman. Et le voilà s'élançant +hors de la chambre, dégringolant l'escalier; en un instant, il +était sur le marchepied, et bientôt dans la voiture. + +Quand la porte de la chambre se fut refermée derrière lui, +M. Grimwig releva la tête et, se renversant sur le dos de sa +chaise, fit avec l'un des pieds trois tours sur lui-même, aidé de +la table et de sa canne. Après avoir exécuté cette évolution il se +leva, fit clopin-clopant une douzaine de fois la tour de la +chambre et, s'arrêtant tout d'un coup devant Rose, il l'embrassa +sans plus de façon. + +«Chut! dit-il en voyant la demoiselle se lever toute alarmée de +cet étrange procédé, n'ayez donc pas peur, petite. Je suis assez +vieux pour être votre grand-père. Vous êtes une gentille +demoiselle. Je vous aime. Mais les voici.» + +En effet, juste au moment où, par une habile conversion de gauche +à droite, il se replantait sur sa chaise, M. Brownlow revint +accompagné d'Olivier, auquel M. Grimwig fit un gracieux accueil. +Quand Rose Maylie n'aurait pas eu d'autre récompense de ses soins +et de sa sollicitude pour le jeune Olivier que le bonheur qu'elle +éprouva en ce moment, elle se serait crue bien payée de ses +peines. + +«Mais, au fait, il y a encore quelqu'un qui ne doit pas être +oublié, fit M. Brownlow qui tira la sonnette. Envoyez dire à +Mme Bedwin de venir, s'il vous plaît.» + +La vieille femme de charge se rendit en toute hâte à cet appel, +et, ayant fait une révérence, à la porte, elle attendit des +ordres. + +«Eh bien! vous devenez donc tous les jours de plus en plus +aveugle, Bedwin? dit M. Brownlow d'un ton brusque. + +- Oui, monsieur, répondit la vieille. À mon âge, la vue ne +s'améliore pas. + +- Ce n'est pas nouveau, ce que vous nous dites là, répliqua +M. Brownlow. Et bien! mettez vos lunettes; je veux voir si vous +devinerez pourquoi je vous ai fait venir.» + +La vieille se mit à fouiller quelque temps dans sa poche pour +trouver ses lunettes; mais Olivier, dans son impatience, ne put +attendre la fin de cette nouvelle épreuve, et, obéissant à sa +première impulsion, il s'élança dans ses bras. + +«Dieu me pardonne! s'écria la vieille en l'embrassant, c'est mon +bon petit enfant! + +- Ma bonne et vieille amie! s'écria Olivier. + +- Je savais bien qu'il reviendrait, dit la vieille en le tenant +dans ses bras. Comme il a bonne mine! Ne dirait-on pas, à le voir +si bien vêtu, que c'est un petit monsieur? Où donc êtes-vous allé +pendant tout ce temps-là? C'est toujours la même douceur de +physionomie, mais moins pâle! la même bonté dans les yeux, mais +moins tristes! Je ne les ai jamais oubliés, ses yeux, ni sa bonne +figure, ni son aimable sourire: tous les jours je me le figurais, +ce cher petit, à côté de mes autres enfants qui sont morts! +J'étais encore jeune alors!» + +Pendant ce temps-là, tantôt elle s'éloignait d'Olivier pour +mesurer de combien il avait grandi, tantôt elle le serrait contre +son sein, lui passant avec amour les mains dans les cheveux, riant +et pleurant tour à tour, penchée sur son épaule. + +M. Brownlow, laissant Mme Bedwin et Olivier causer à loisir, passa +dans une autre pièce, et là il apprit de Rose tous les détails +relatifs à son entrevue avec Nancy, détails qui lui causèrent une +grande surprise en même temps qu'une grande inquiétude. Rose +expliqua pourquoi, au premier abord, elle n'avait pas voulu +confier le secret à M. Losberne; M. Brownlow jugea qu'elle avait +agi avec prudence, et résolut sur-le-champ d'avoir un entretien +sérieux avec le digne docteur à ce sujet. Voulant mettre ce +dessein à exécution le plus tôt possible, il décida qu'il se +rendrait à l'hôtel pendant la matinée et que Mme Maylie serait +informée avec précaution de tout ce qui se serait passé. Ces +préliminaires arrangés, Rose et Olivier retournèrent à la maison. + +Rose ne s'était nullement exagéré la colère probable du bon +docteur; car l'histoire de Nancy venait à peine de lui être +exposée, qu'il proféra des menaces terribles et des imprécations. +Il jura qu'elle ne risquait rien et qu'il l'abandonnerait aux +recherches combinées de MM. Blathers et Duff; puis il mit son +chapeau pour aller chercher immédiatement l'assistance de ces +dignes personnages. Il est probable que, dans sa première +explosion, il aurait mis son projet à exécution, sans réfléchir un +seul instant aux conséquences, s'il n'avait pas été retenu, +d'abord par le poignet de M. Brownlow, aussi fort et aussi +irascible que lui, et, en second lieu, par une série d'arguments +et de raisonnements destinés à lut faire abandonner une pareille +folie. + +«Alors, que diable voulez-vous que nous fassions? dit l'impétueux +docteur quand ils eurent rejoint les deux dames. À moins que nous +n'employions notre temps à voter des remerciements à cette bande +de voleurs et de voleuses et à les prier de vouloir bien accepter +chacun cent livres sterling ou tout ce que vous voudrez, comme une +petite marque de notre estime et une très faible preuve de notre +reconnaissance pour leur bienveillance à l'égard d'Olivier! + +- Non, non, je ne dis pas cela, répliqua M. Brownlow en riant; +mais il nous faut agir avec douceur et prudence. + +- Avec douceur et prudence! s'écria le docteur. Moi, je vous +enverrais tous ces gens-là à... + +- Envoyez-les où vous voudrez, interrompit M. Brownlow; il n'en +est pas moins vrai qu'il faut se demander si, en les envoyant où +vous dites, nous atteindrons notre but. + +- Quel but? demanda le docteur. + +- Connaîtrons-nous les parents d'Olivier? Pourra-t-il recouvrer +l'héritage dont il a été frustré, en admettant que cette histoire +soit authentique? + +- Ah! c'est juste! dit M. Losberne en se rafraîchissant le front +avec son mouchoir de poche. Je n'y pensais déjà plus. + +- Vous voyez! continua M. Brownlow. Mettons cette pauvre fille +complètement de côté, si vous voulez, et supposons qu'il nous soit +possible, sans la compromettre, de traduire tous ces scélérats en +justice; eh bien! après, à quoi cela nous servira-t-il? + +- À en faire pendre toujours quelques-uns, selon toute +probabilité, dit le docteur, et à faire déporter les autres. + +- Très bien! répliqua M. Brownlow en souriant; mais avec le temps +ils y réussiront bien sans nous, et, en attendant, si nous les +prévenons, il me semble que nous ferons là les don Quichotte, en +opposition directe avec nos intérêts, ou, ce qui revient au même, +avec ceux d'Olivier. + +- Comment cela? demanda le docteur. + +- Il est certain que nous aurons toutes les peines du monde à +approfondir ce mystère tant que nous n'aurons pas démasqué ce +Monks. Or, nous n'y pouvons parvenir que par stratagème, et en +l'attrapant un beau jour, lorsqu'il ne sera pas au milieu de ces +gens-là. Car, supposons qu'on l'arrête, nous n'avons pas de +preuves contre lui; il n'a même pas participé (du moins à notre +connaissance et d'après l'examen des faits) au moindre brigandage +commis par cette bande. S'il n'est pas acquitté, il est probable +qu'il sera puni tout au plus de l'emprisonnement comme vagabond, +et que, plus tard, il persistera dans son silence; de manière +qu'il vaudrait autant pour nous qu'il fût sourd, muet, aveugle, et +même idiot. + +- Eh bien! dit vivement le docteur, j'en reviens alors à vous +demander si vous croyez raisonnablement qu'on soit lié par la +promesse faite à la jeune fille. Cette promesse, je l'avoue, a été +faite dans les meilleures et les plus loyales intentions; mais en +réalité... + +- Je vous en prie, ma chère demoiselle, dit M. Brownlow en voyant +que Rose s'apprêtait à répondre, ne discutons point là-dessus; +votre promesse sera tenue. Je ne crois pas que cela puisse en rien +déranger nos combinaisons. Mais, avant de régler nos démarches, il +sera nécessaire de voir la jeune fille, pour savoir d'elle si elle +veut nous faire connaître ce Monks, à la condition, bien entendu, +que nous traiterons directement avec lui sans l'entremise de la +police. Dans le cas où elle ne voudrait pas ou ne pourrait pas +nous donner ces renseignements, nous lui demanderons de nous dire +quels endroits il fréquente, quel est son signalement, de façon +que nous puissions le reconnaître; or, nous ne pourrons la voir +avant dimanche soir, et c'est aujourd'hui mardi. Je suis d'avis +que, jusque-là, nous restions complètement tranquilles, et que +nous gardions le silence là-dessus, même devant Olivier.» + +Quoique ce délai de cinq grands jours fît faire la grimace à +M. Losberne, il fut forcé d'admettre qu'il n'y avait pas de +meilleur parti à prendre, et, comme Rose et Mme Maylie étaient +complètement de l'avis de M. Brownlow, la proposition de ce +dernier fut adoptée à l'unanimité. + +«Je voudrais bien, dit M. Brownlow, prendre conseil de mon ami +Grimwig. C'est un homme bizarre, mais singulièrement retors, qui +pourrait nous être très utile. Je dois dire qu'il a étudié le +droit et que, s'il a quitté le barreau, c'est seulement parce +qu'il s'est dégoûté de n'avoir eu en vingt ans qu'un client et un +procès. Si c'est un titre ou non à votre recommandation, je vous +en laisse juge. + +- Je n'ai pas d'objection à faire, dit le docteur, pourvu que vous +me permettiez de consulter aussi mon ami. + +- Eh bien, répliqua M. Brownlow, il faut aller aux voix. Quel est- +il cet ami? + +- Le fils de madame et le vieil ami de mademoiselle,» dit le +docteur en montrant Mme Maylie et en jetant à la nièce un regard +expressif. + +Rose devint pourpre, mais elle ne fit entendre aucune objection; +peut-être avait-elle le sentiment de son impuissante minorité. +Henry Maylie et M. Grimwig furent déclarés membres du comité. + +«Bien entendu, dit Mme Maylie, que nous ne bougerons pas de +Londres tant qu'il restera quelque espérance de réussir dans nos +recherches. Je n'épargnerai ni la peine ni l'argent pour atteindre +le but que nous nous proposons, et, dussions-nous rester ici un +an, je ne le regretterai pas, tant que vous m'assurerez que tout +espoir n'est pas perdu. + +- Bien! reprit M. Brownlow. Maintenant que je vois sur tous les +visages qui m'entourent l'envie de me demander d'abord pourquoi il +m'a été impossible d'éclaircir le mystère, et ensuite pourquoi +j'ai quitté si subitement le royaume, je demande à poser comme +condition qu'on ne m'adressera aucune question jusqu'au moment où +je jugerai convenable de m'expliquer en racontant ma propre +histoire. Croyez-moi, j'ai de bonnes raisons pour agir ainsi, +autrement je pourrais éveiller des espérances impossibles à +réaliser, ou augmenter les difficultés et les désappointements +déjà si nombreux. Allons! on vient d'annoncer que le souper est +servi, et Olivier, qui est tout seul dans la chambre voisine, va +s'imaginer que nous nous sommes ennuyés de sa société et que nous +tramons quelque noir complot pour l'abandonner encore. + +En disant ces mots, le vieillard offrit son bras à Mme Maylie et +la conduisit dans la salle à manger. M. Losberne les suivit avec +Rose, et la séance fut levée. + + +CHAPITRE XLII. +Une vieille connaissance d'Olivier donne des preuves surprenantes +de génie et devient un personnage public dans la capitale. + + +Le soir même où, obéissant à la voix de son coeur, Nancy, après +avoir endormi Sikes, se rendait chez Rose Maylie, deux personnes +s'avançaient vers Londres par la grande route du Nord. La suite de +notre histoire exige que nous leur accordions quelque attention. + +C'étaient un homme et une femme, ou plutôt le mâle et la femelle; +car le premier était un de ces êtres longs, efflanqués, maigres et +osseux, auxquels il est difficile de donner un âge. Quand ils sont +enfants, on les prendrait pour des hommes faits qui n'ont pas pu +prendre leur croissance, et, quand ils sont hommes, on dirait des +enfants un peu grands pour leur âge. La femme était jeune, mais +solide et robuste, à en juger par l'énorme paquet attaché sur son +dos. Son compagnon n'en avait pas si lourd à porter; son bagage +consistait en un petit paquet enveloppé dans un mauvais mouchoir +et suspendu sur son épaule au bout d'un bâton. Grâce à ce léger +fardeau, et aussi à la longueur démesurée de ses jambes, il +prenait facilement sur sa compagne une avance de plusieurs pas, +et, se retournant de temps à autre avec un mouvement d'impatience, +il semblait lui reprocher sa lenteur et l'inviter à hâter sa +marche. + +Ils suivaient ainsi la route poudreuse, sans s'occuper des objets +qui se présentaient à leur vue, et ne se dérangeaient que pour +faire place aux chaises de poste venant de la ville. Quand ils +eurent pris Highgate, le voyageur s'arrêta et cria d'un ton +brusque à sa compagne: + +«Eh bien! allons donc! ça ne va pas? Quelle fainéante tu fais, +Charlotte! + +- C'est que j'ai une fière charge, aussi! dit la femme en avançant +épuisée de fatigue. + +- Une fière charge! qu'est-ce que tu nous chantes? tu n'es donc +bonne à rien? répondit le voyageur en changeant d'épaule son petit +paquet. Quoi! te voilà encore arrêtée... Dites-moi un peu s'il n'y +a pas de quoi perdre patience. + +- Est-ce encore loin? demanda la femme en s'appuyant contre un +banc, la figure ruisselante de sueur. + +- Encore loin? tiens! voilà où tu en es, dit le grand efflanqué en +lui montrant du doigt une masse étendue devant lui, vois-tu là, +cette illumination? Eh bien, c'est l'éclairage de Londres! + +- Il y a encore deux bons milles au moins, dit la femme d'un air +accablé. + +- Qu'il y en ait deux ou vingt, qu'est-ce que ça fait? dit Noé +Claypole (car c'était lui). Allons! avance, ou je t'avertis que tu +recevras un bon coup de pied.» + +Comme la colère rendait encore plus rouge le nez de Noé, et que, +tout en parlant, il avait traversé la rue, prêt à exécuter sa +menace, la femme se leva sans rien dire et le suivit péniblement. + +«Où penses-tu passer la nuit, Noé? demanda-t-elle après avoir fait +une centaine de pas. + +- Est-ce que je sais, répliqua l'autre, que la marche avait rendu +irascible. + +- Près d'ici, j'espère, dit Charlotte. + +- Non, saperlote! non, ça n'est pas près d'ici, répondit Claypole. +Ne te mets pas ça dans la tête. + +- Pourquoi ça? + +- Parce que si je dis que je ne le veux pas, ça doit suffire; et +je n'entends pas qu'on vienne m'ennuyer de _pourquoi_ et de _parce +que_, dit M. Claypole en se redressant. + +- N'y a pas besoin de se fâcher! dit sa compagne. + +- C'est ça qui serait du propre, vraiment, d'aller s'arrêter à la +première auberge en dehors de la ville! ça fait que M. Sowerberry, +s'il nous poursuit, n'aurait qu'à mettre son vieux nez à la porte +pour nous voir fourrer dans une charrette et ramener chez lui avec +des menottes, dit Noé Claypole d'un ton goguenard. Non pas, non +pas!... je vais m'enfoncer dans les rues les plus sombres, et je +ne m'arrêterai qu'après avoir mis la main sur le trou le plus +caché que je puisse rencontrer. Quelle chance pour toi, ma chère, +que j'aie de la tête! Si nous n'avions pas pris d'abord une autre +route pour rejoindre ensuite celle-ci à travers champs, il y a +déjà huit jours que tu serais coffrée; je ne te dis que ça, +imbécile. + +- Je sais bien que je ne suis pas aussi fine que toi, répliqua +Charlotte; mais c'est pas une raison pour me mettre tout sur le +dos, et me dire que c'est moi qu'on aurait coffrée. Si on m'avait +coffrée, on t'aurait coffré aussi, toi, c'est sûr. + +- C'est toi qui as pris l'argent de la cassette, tu le sais bien? +fit M. Claypole. + +- Je l'ai pris pour toi, Noé, répondit Charlotte. + +- Est-ce que je l'ai gardé? demanda Claypole. + +- Non, tu t'es fié à moi, et tu me l'as donné à porter, comme un +bon garçon que tu es,» dit la femme en lui caressant le menton et +passant son bras sous le sien. + +Claypole, en effet, avait laissé l'argent à Charlotte; mais comme +il n'avait pas l'habitude de se fier follement et à l'aveuglette +en qui que ce fût, il faut ajouter, pour lui rendre justice, qu'en +confiant cet argent à Charlotte, il avait eu un but: il voulait, +en cas d'arrestation, qu'on trouvât sur elle le larcin, afin de +pouvoir prouver son innocence et de se ménager une porte de +derrière. Il se garda bien, comme on le pense, d'expliquer ses +intentions à ce sujet, et ils continuèrent ensemble leur chemin en +très bons termes. + +Conformément à son système de prudence, Claypole alla tout d'une +traite jusqu'à Islington, à l'auberge de l'Ange. Il jugea avec +raison, en voyant cet encombrement de passants et de voitures, +qu'il commençait à être dans le vrai Londres. Ne s'arrêtant que +juste le temps qu'il fallait pour voir quelles étaient les rues +les plus populeuses, et par conséquent celles qu'il devait le plus +éviter, il traversa Saint-John's Road et s'enfonça bientôt entre +Gray's Inn Lane et Smithfield dans les rues tortueuses et sales, +qui font de ce quartier le plus hideux repaire qui ait jusqu'ici +défié les progrès de la civilisation dans la ville de Londres. + +Noé Claypole enfila ces ruelles, traînant Charlotte derrière lui: +tantôt il s'arrêtait, les pieds dans le ruisseau, pour embrasser +d'un seul coup d'oeil la physionomie de quelque mauvais bouchon; +tantôt il se glissait le long de la muraille, comme si la maison +lui paraissait encore trop fréquentée pour lui. Enfin, il s'arrêta +devant une taverne de plus chétive apparence et beaucoup plus +dégoûtante que toutes celles qu'il avait vues jusqu'alors. Il +traversa la rue pour bien l'examiner du côté opposé, et annonça +gracieusement à sa compagne son intention d'y passer la nuit. + +«Allons! donne-moi le paquet, dit Noé défaisant les bretelles, et +le repassant des épaules de Charlotte sur les siennes, et surtout +ne parle pas que je ne te le dise. Voyons, quel est le nom de +cette maison-là? Aux t-r-oi-s, aux trois quoi? + +- Aux Trois Boiteux, dit Charlotte. + +- Aux Trois Boiteux, répéta Noé; très jolie enseigne, ma foi! +Allons, maintenant, suis mes talons de près, et entrons.» + +Après avoir donné ces ordres, il poussa de son épaule la porte +criarde, et entra suivi de Charlotte. + +Il n'y avait au comptoir qu'un petit juif, qui, appuyé sur ses +deux coudes, était en train de lire un sale journal. Il regarda +Noé fixement; celui-ci en fit autant. + +Si Noé avait porté son vêtement de garçon de charité, les grands +yeux que lui faisait le juif auraient eu un motif; mais non: il +avait laissé de côté l'habit et la plaque; il portait une blouse: +il n'y avait donc pas de raison apparente pour éveiller ainsi +l'attention dans une taverne. + +«Est-ce ici les Trois Boiteux? demanda Noé. + +- Oui, c'est l'enseigne de la maison, répliqua le juif. + +- Nous avons rencontré sur le chemin en venant de la campagne +quelqu'un qui nous a recommandé cet endroit-ci,» dit Noé, et il +fit signe de l'oeil à Charlotte, peut-être autant pour lui faire +remarquer la ruse adroite dont il était inventeur, que pour +l'avertir d'écouter tout ça sans montrer de surprise. «Nous +désirons passer la nuit ici. + +- Je ne suis pas bien sûr que ça se buisse, dit Barney, qui était +garçon dans cette maison. Je vais le debander. + +- Eh bien! en attendant, dites-nous toujours où est la salle, et +servez-nous un morceau de viande froide avec un verre de bière, +hein!» + +Barney les introduisit dans une petite salle sur le derrière, et +leur servit la viande demandée; puis, étant venu leur dire qu'on +pouvait les loger cette nuit, il laissa déjeuner l'aimable couple +en tête-à-tête. + +Cette salle se trouvait derrière le comptoir et quelques pas plus +bas. Un petit rideau cachait un judas vitré pratiqué dans le mur, +à cinq pieds environ du plancher; de manière que les gens de la +maison pouvaient, en tirant un peu le rideau, regarder ce qu'on +faisait dans la salle, sans courir le risque d'être vus, car la +lucarne se trouvait dans un angle obscur et tout près d'une grosse +poutre, derrière laquelle l'observateur se cachait facilement. Non +seulement on pouvait voir, mais encore on pouvait, en appliquant +l'oreille à la cloison, entendre fort distinctement le sujet des +conversations. Le maître de la maison tenait son oeil braqué au +carreau depuis cinq minutes, et Barney venait de rendre réponse +aux voyageurs, quand Fagin, en tournée d'affaires, entra dans la +boutique pour demander des nouvelles de quelques-uns de ses jeunes +élèves. + +«Chut, dit Barney, il y a deux édrangers dans la betide chambre à +côté. + +- Des étrangers? répéta le vieillard à voix basse. + +- Et fameusement gogasses, allez! ajouta Barney. Ils arribent de +la gambagne, mais ils sont dans votre genre, ou je me drombe +bien!» + +Fagin parut recevoir ces détails avec grand intérêt. Il monta sur +un tabouret, appliqua avec précaution son oeil à la lucarne, et de +ce poste caché, il put voir M. Claypole, se servant un morceau de +boeuf froid et un verre de bière; il mangeait et buvait à son +aise, ne donnant à Charlotte, qui les recevait sans se plaindre, +que des doses infinitésimales, suivant le système homéopathique. + +- Ah! ah! dit tout bas le juif en regardant Barney, l'air de ce +gaillard-là me revient. Il pourrait nous être utile; il s'entend +déjà joliment à vous mener la fille. Motus! sois muet comme une +carpe, mon vieux, que j'entende ce qu'ils disent.» + +Le juif appliqua de nouveau son oeil à la lucarne et collant son +oreille à la cloison, écouta attentivement: ses traits exprimaient +une curiosité maligne; on l'eût pris pour un vieux sorcier. + +«Aussi, désormais je veux faire le monsieur, dit Claypole en +allongeant ses jambes et en continuant une phrase dont Fagin +n'avait pas entendu le commencement. Non, au diable les cercueils, +Charlotte! je veux faire le monsieur, et, si tu veux, toi, tu +feras la dame. + +- Ça me plairait assez, Noé, répliqua Charlotte; mais on ne trouve +pas des cassettes à vider tous les jours ni des maîtres à planter +là. + +- Laissons les cassettes, dit Claypole; il y a bien d'autres +choses à vider que des cassettes! + +- Et quoi donc? demanda sa compagne. + +- Parbleu! dit Claypole que la bière échauffait, et les poches +donc! et les ridicules! et les maisons! et les malles-poste! et +les banques! + +- Mais c'est trop d'ouvrage pour toi seul, mon petit, dit +Charlotte. + +- Ah! je verrai à faire connaissance avec les amateurs, répliqua +Noé. Ils sauront bien nous employer de façon ou d'autre. À toi +seule, tu vaux cinquante femmes. Je n'ai jamais vu une créature +plus maligne et plus rusée que toi quand je te laisse faire. + +- Oh! que c'est gentil de t'entendre parler comme ça! s'écria +Charlotte en déposant un baiser sur la laide figure de son +compagnon. + +- Allons! ça suffit! Sois pas trop tendre, de peur de me fâcher, +dit Noé en se dégageant de son étreinte avec dignité. Je voudrais +être le chef de quelque bande, la mener un peu tambour battant et +vous surveiller ça sans qu'ils s'en doutent. Ça me conviendrait +assez, s'il y avait quelque chose à gagner. Si nous pouvions +seulement faire la connaissance de quelques messieurs de ce genre +ça vaudrait bien ce billet de vingt livres que tu as chipé, +d'autant que nous ne savons pas trop comment nous en défaire. + +Après cette déclaration de son opinion, Claypole regarda dans le +pot à bière d'un air malin, secoua le contenu, fit un petit signe +d'amitié à Charlotte et avala une gorgée du liquide qui parut le +rafraîchir beaucoup. Il songeait à en avaler une autre, quand la +porte s'ouvrit subitement: un étranger entra. + +Cet étranger était Fagin. Sa mine était souriante, et, en entrant, +il fit le plus gracieux salut. S'étant assis à une table voisine +des deux voyageurs, il demanda à Barney de lui servir à boire. + +«Une belle soirée, monsieur! mais un peu froide pour la saison, +dit Fagin en se frottant les mains. Vous arrivez de la campagne, à +ce que je vois, monsieur? + +- À quoi le voyez-vous? dit Noé. + +- Nous n'avons pas à Londres tant de poussière que cela, répliqua +le juif en montrant du doigt les souliers de Noé, puis ceux de sa +compagne et ensuite les deux paquets. + +- Vous êtes diablement malin! dit Noé. Ah! ah! entends-tu ça, +Charlotte? + +- Il faut bien l'être ici, mon cher! dit le juif en baissant la +voix. C'est comme je vous le dis, da!» + +Le juif, en faisant cette remarque, se donna avec l'index de la +main droite une petite tape sur le nez; Noé essaya d'imiter le +même geste; mais, vu l'insuffisance de son nez, il ne réussit pas +complètement. Toutefois, Fagin vit dans cette tentative +l'intention d'exprimer qu'il était tout à fait de son avis, et fit +circuler très poliment la liqueur que Barney venait de lui servir. + +«C'est un peu soigné, ça, dit Claypole en faisant claquer ses +lèvres. + +- Mais c'est cher! fit le juif. Celui qui veut en boire tous les +jours doit vider, sans se fatiguer, des cassettes, des poches, des +ridicules, des maisons, des malles-poste et même des banques. + +À ces mots, évidemment extraits de ses propres remarques, +Claypole, les traits bouleversés et couverts d'une pâleur +mortelle, regarda avec effroi le juif et Charlotte. + +«Ne craignez rien, l'ami, dit Fagin en rapprochant sa chaise de la +sienne. Ah! ah! c'est de la chance que ce soit moi seul qui vous +aie entendu. Oui, c'est vraiment de la chance! + +- Ce n'est pas moi qui l'ai pris, balbutia Noé; et cette fois il +n'allongeait plus ses jambes comme un gentleman indépendant, mais +il les rentrait sous sa chaise le plus possible. C'est elle qui a +pris le billet. Tu l'as encore, hein, Charlotte?... Tu sais bien +que tu l'as. + +- Peu importe qui a pris l'argent ou qui l'a gardé, l'ami! +répliqua Fagin lançant toutefois un oeil de lynx sur la jeune +fille et sur les deux paquets. Je travaille là dedans aussi et je +ne vous en aime que mieux. + +- Vous travaillez dans quoi? demanda Claypole qui reprenait un peu +d'assurance. + +- Je travaille dans ce genre d'affaires, et les gens de la maison +aussi, dit Fagin. Vous avez mis le doigt sur ce qu'il vous +fallait, et vous êtes ici aussi en sûreté que possible. Il n'y a +pas d'endroit plus sûr à Londres que les Trois Boiteux,... surtout +quand je prends mes mesures pour ça... Vous me revenez, vous et la +jeune personne; aussi, vous n'avez rien à craindre, c'est entendu; +soyez sans inquiétude.» + +Si l'esprit de Claypole fut plus à l'aise après ces paroles, son +corps ne le fut certainement pas. Le pauvre garçon se tournait, se +retournait, prenait les positions les plus étranges et regardait +tout le temps son nouvel ami d'un air de défiance et de crainte. + +«J'ajouterai de plus, dit le juif après avoir rassuré Charlotte en +lui faisant de petits signes d'amitié et d'encouragement, que j'ai +un ami qui pourra, je le pense, satisfaire votre désir et vous +lancer dans le bon chemin. Vous choisirez naturellement le genre +qui vous ira le mieux pour commencer, et mon ami vous mettra au +courant des autres. + +- On dirait que vous parlez sérieusement? fit Noé. + +- Pourquoi plaisanterais-je? dit le juif en haussant les épaules. +Allons! venez un moment dehors, que je vous parle en particulier. + +- Ce n'est pas la peine de nous déranger, dit Noé en allongeant +tout doucement ses jambes. Pendant que nous causerons, elle +portera les paquets là haut. Charlotte, occupe-toi de ces +paquets.» + +Cet ordre, donné avec la plus grande dignité, fut exécuté sans le +moindre murmure, et Charlotte emporta, comme elle put, les paquets +pendant que Noé tenait la porte ouverte et la regardait +s'éloigner. + +«Je l'ai pas mal formée comme ça; qu'en dites-vous, monsieur? +demanda-t-il en reprenant sa place du ton d'un homme qui a +apprivoisé quelque bête sauvage. + +- C'est parfait! dit Fagin en lui donnant un petit coup sur +l'épaule. Vous êtes un génie, mon cher. + +- Sans ça, je ne serais pas ici, dit Noé. Mais voyons, si nous +perdons notre temps, elle va revenir. + +- Eh bien! dit le juif, qu'en pensez-vous? Si mon ami vous plaît, +pourriez-vous mieux faire que de vous associer à lui? + +- Sa partie est-elle bonne?... Voilà le point important, dit Noé +en clignant de l'oeil. + +- C'est tout à fait le haut de l'échelle... Il a des associés +nombreux et occupe des employés extrêmement distingués dans le +genre. + +- Des employés citadins? demanda Claypole. + +- Pas un seul campagnard. Et je ne pense pas que, même sur ma +recommandation, il consentit à vous prendre s'il ne manquait de +collaborateurs pour l'instant, répondit le juif. + +- Faudra-t-il débourser? dit Noé en frappant sur son gousset. + +- Cela ne se peut guère autrement, répliqua Fagin d'un ton bref. + +- C'est que vingt livres sterling... c'est une somme!... + +- Pas quand c'est un billet dont vous ne pourriez vous défaire, +reprit Fagin. Le numéro et la date sont pris, je suppose... Le +payement aura été arrêté à la banque. Ah! il n'en donnera pas +grand' chose. Il faudra qu'il le passe à l'étranger, car il n'en +tirerait pas pour la peine sur la place. + +- Quand pourrais-je le voir? demanda Noé d'un ton irrésolu. + +- Demain matin, dit le juif. + +-- Où? + +- Ici. + +- Hum! fit Noé. Quels sont les gages! + +- Vie de gentleman, ... la table et le logement, le tabac et +l'eau-de-vie sans frais;... moitié de vos gains et moitié de ceux +de la jeune fille,» répondit Fagin. + +Il est douteux que Noé Claypole, dont la rapacité n'était pas +petite, eût accédé à ces offres, quelque avantageuses qu'elles +fussent, s'il avait été tout à fait libre; mais il réfléchit que, +s'il refusait, son nouvel ami pourrait fort bien le dénoncer à la +justice sur-le-champ (des choses plus surprenantes s'étaient déjà +vues); aussi ses traits se détendirent-ils peu à peu et il dit au +juif que l'affaire lui convenait. + +«Mais, voyez-vous, ajouta-t-il, comme Charlotte abattra de la +besogne, j'aimerais assez à en avoir personnellement une un peu +facile. + +- Un petit travail de fantaisie? dit Fagin. + +- Oui, quelque chose comme ça, répliqua Noé. Qu'est-ce que vous +croyez qui pourrait me convenir pour le moment? Voyons! quelque +chose qui ne soit pas trop fatigant ni trop dangereux: voilà ce +qu'il me faudrait. + +- Je vous ai entendu dire que vous espionneriez bien les autres, +hein? dit le juif. Mon ami a besoin d'un homme habile dans cette +partie-là. + +- Oui, j'ai parlé de cela, et ça me serait égal de temps en temps, +répondit Claypole avec hésitation. Mais ça ne rapporterait rien, +ça. + +- C'est vrai, dit le juif en réfléchissant ou en feignant de +réfléchir, ça ne rapporte rien. + +- Que pourrais-je faire alors? dit Noé le regardant avec +inquiétude. Des petits coups en dessous où la besogne serait +assurée et où on serait à peu près aussi tranquille que chez soi. + +- Que dites-vous des vieilles dames? demanda le juif. Il y a à +gagner avec elles, on leur arrache leurs sacs et leurs petits +paquets, on tourne le coin de la rue, et on file. + +- Oui, mais ça crie joliment, et ça vous égratigne, j'en ai peur, +répliqua Noé, en secouant la tête. Il me semble que ça ne me +conviendrait pas encore. Est-ce qu'il n'y aurait pas autre chose à +faire? + +- Attendez, dit le juif, en posant sa main sur le genou de Noé. Il +y a encore les crapauds. + +- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Claypole. + +- Les crapauds, mon ami, dit le juif, c'est les petits enfants qui +vont faire les commissions de leur mère qui leur donne pour ça un +schelling, ou un sixpence, et l'affaire c'est de leur enlever +l'argent. Ils le tiennent toujours à la main; on les fait tomber +dans le ruisseau et on s'en va tranquillement, comme s'il ne +s'agissait que d'un enfant qui s'est fait mal en tombant. + +- Ha! ha! cria Claypole, en levant ses jambes en l'air pour +témoigner sa jubilation. Dieu de Dieu! voilà justement mon +affaire. + +- Certainement, voilà votre affaire! tenez, un endroit où on peut +faire son beurre, c'est à Camden-town, à Battle-Bridge et dans ces +environs-là; les enfants sont toujours en commission par là; et +vous pourrez en flanquer dans le ruisseau tant que vous voudrez, +ah! ah! ah!» + +Et là-dessus Fagin donna un bon coup de poing à Claypole et ils se +mirent à rire tous les deux de bon coeur. + +«Eh! bien, ça va, dit Noé un peu calmé, quand Charlotte fut +rentrée. À quelle heure demain? + +- À dix heures, cela vous convient-il? et comme Claypole faisait +un signe de tête affirmatif, le juif ajouta: qui annoncerai-je à +mon ami? + +- M. Bolter, répliqua Noé, qui s'était attendu à cette question; +M. Maurice Bolter; voici Mme Bolter. + +- Madame Bolter, votre humble serviteur, dit Fagin, en lui faisant +un salut grotesque. J'espère avoir l'honneur de vous connaître +mieux avant peu. + +- Entends-tu ce que dit monsieur, Charlotte, dit Claypole, d'une +voix vibrante. + +- Oui, mon cher Noé, reprit Mme Bolter, en lui tendant la main. + +- Elle m'appelle Noé, voyez-vous, c'est un mot d'amitié, dit +M. Maurice Bolter, ci-devant Claypole, en se tournant vers le +juif. Vous comprenez la chose? + +- Oh! oui, je comprends... parfaitement, répondit Fagin, et cette +fois il disait vrai, bonsoir, bonsoir.» + +Lorsqu'ils eurent échangé une foule de bonsoirs et de compliments, +M. Fagin s'en alla. Noé Claypole, réclamant l'attention de sa +femme, lui expliqua les arrangements qu'il avait pris, d'un air de +hauteur et de supériorité qui convenait non seulement au sexe +fort, mais encore au gentleman fier du rôle important que lui +attribuait sa nouvelle dignité, en lui donnant pour fonctions +spéciales de flanquer les crapauds par terre dans la ville de +Londres et la banlieue. + + +CHAPITRE XLIII. +Où l'on voit le fin Matois dans une mauvaise passe. + + +«Ainsi, c'était vous qui étiez votre ami, n'est-ce pas? dit +Claypole, autrement Bolter, quand en vertu du traité passé entre +eux, il se fut rendu le lendemain à la maison du juif. Par Dieu! +je m'en étais bien douté hier soir! + +- Tout homme est son propre ami, mon cher, dit Fagin, de son +regard le plus insinuant. On n'en a jamais de meilleur que soi- +même! + +- Excepté quelquefois pourtant, répliqua Maurice Bolter, prenant +des airs d'homme du monde, il y a des gens qui n'ont pas de plus +grands ennemis qu'eux-mêmes, vous savez. + +- Ne croyez pas ça, dit le juif. Quand un homme est son ennemi, +c'est parce qu'il est beaucoup trop son ami. Ce n'est pas parce +qu'il s'occupe plus des autres que de lui-même. Plus souvent! ça +ne se voit pas dans ce monde! + +- Si ça est, ça ne devrait pas être, toujours, dit Bolter. + +- Cela tombe sous le sens, reprit le juif. Quelques sorciers +prétendent que _trois_ est le nombre cabalistique, d'autres +opinent pour le nombre _sept_. Ce n'est ni l'un, ni l'autre, mon +cher, c'est le nombre _un_. + +- Ah! ah! cria Bolter, vive le numéro un! + +- Dans une petite république comme la nôtre, mon cher, dit le juif +qui jugeait nécessaire de lui donner les explications au +préalable, nous avons un numéro un qui s'applique à tout le monde, +c'est-à-dire que vous ne pouvez vous regarder comme numéro un, +sans me regarder de même et sans en faire autant pour le reste de +notre jeunesse. + +- Ah diable! fit Bolter. + +- Vous comprenez, continua le juif sans prendre garde à +l'interruption, que nous sommes tellement liés, tellement unis par +nos intérêts, qu'il n'en peut être autrement. Par exemple vous, +numéro un, c'est votre intérêt de prendre garde à vous. + +- Sans doute, fit Bolter, sur ce point vous avez raison. + +- Eh! bien, vous ne pouvez prendre garde à vous, numéro un, sans +prendre aussi garde à moi, numéro un. + +- Numéro deux, vous voulez dire, reprit Bolter qui était un +égoïste fini. + +- Non pas, répliqua le juif, je suis autant pour vous, que vous +êtes pour vous-même. + +- Vraiment, dit Bolter, vous êtes un brave homme et je vous aime +beaucoup, je ne dis pas non; mais nous ne sommes pas si liés que +ça ensemble. + +- Donnez-vous seulement la peine de réfléchir, dit le juif, en +haussant les épaules et en étendant les mains. Vous avez fait une +petite chose fort gentille et qui vous a acquis mon estime; mais +cette petite chose-là pourrait très bien vous faire mettre autour +du cou certaine cravate facile à serrer et fort difficile à +dénouer... la corde en un mot.» + +Bolter porta involontairement la main à sa cravate, comme s'il la +sentait trop serrée et il fit entendre du geste plutôt que de la +parole qu'il comprenait parfaitement. + +«Le gibet, mon cher, le gibet, continua Fagin, est un affreux +poteau, au bout duquel se trouve un petit piton qui a mis fin à la +carrière de plus d'un brave camarade qui travaillait sur le pavé +du roi. Or, vous tenir dans la bonne route à une distance +respectueuse de cet objet-là, c'est votre numéro un. + +- Sans doute, fit Bolter; mais pourquoi parler de tout cela? + +- Seulement pour vous faire bien comprendre ce que je veux vous +dire, dit le juif en fronçant le sourcil. Si vous vivez sans +danger, c'est à moi que vous le devrez, comme moi, pour mener à +bien nos petites affaires, c'est sur vous que je compterai. Le +premier point est votre numéro un; le second est le mien. Plus +vous estimerez votre numéro un, plus vous soignerez le mien; voilà +justement ce que je vous disais en commençant: c'est le numéro un +qui nous a sauvé tous, et sans lui nous périssons ensemble. + +- C'est vrai, tout de même, dit Bolter d'un air pensif. Quel vieux +renard vous faites!» + +M. Fagin vit, avec plaisir, que cet hommage rendu à ses moyens, +n'était pas un compliment banal, mais l'expression de l'effet +magique que son esprit artificieux avait produit sur le nouveau +conscrit. Il sentit qu'il était de la plus haute importance de +l'entretenir dans cet état de respectueuse admiration. + +Pour atteindre ce but désirable, il lui fit mousser la grandeur et +l'étendue de ses opérations commerciales, mêlant la vérité au +mensonge suivant son intérêt; il arrangea tout cela avec tant +d'art, que le respect de M. Bolter s'accrut à vue d'oeil, respect +il faut le dire, tempéré par une crainte salutaire qui ne pouvait +manquer de servir les projets de son patron. + +«C'est cette confiance mutuelle que nous avons l'un dans l'autre, +voyez-vous, qui me console des grosses pertes que je fais. Mon +bras droit, par exemple, m'a été enlevé hier matin. + +- Il n'est pas mort, peut-être! s'écria M. Bolter. + +- Oh! non, non, répliqua Fagin, ça ne va pas jusque-là, Dieu +merci! + +- Je supposais que... que... + +- On l'avait réclamé. En effet, c'est ce qui est arrivé, on l'a +réclamé. + +- Est-ce qu'on en était pressé? demanda M. Bolter. + +- Oh! pressé, n'est pas le mot, mais il était accusé d'avoir mis +la main dans une poche, et on a trouvé sur lui une tabatière +d'argent, et figurez-vous, mon cher, que c'était sa tabatière, sa +propre tabatière, car il prise beaucoup, c'est sa passion. On l'a +assigné pour aujourd'hui, car on croit connaître le possesseur de +cette tabatière. Ah! celui-là, voyez-vous il valait cinquante +tabatières en or, et j'en donnerais bien ce prix-là pour le +ravoir. Je voudrais que vous l'eussiez connu! + +«Ah! mais, j'espère bien le connaître aussi! n'est-ce pas? + +- J'en doute fort, répliqua le juif, en poussant un soupir. Si on +n'a pas de nouvelles preuves, on ne sera qu'une prévention simple, +et il nous reviendra dans six semaines ou à peu près; sinon, ils +l'enverront au pré. Ils connaissent son talent, voyez-vous; ils en +feront un pensionnaire à vie ni plus ni moins. + +- Qu'est-ce que vous voulez dire? au pré, pensionnaire, qu'est-ce +que c'est que tout cela? À quoi ça vous sert-il de dire des choses +que je ne peux pas comprendre?» + +Fagin allait lui traduire ces expressions mystérieuses en langue +vulgaire, et lui apprendre que cet assemblage de mots voulait +dire: déportation à perpétuité. Mais tout à coup la conversation +fut interrompue par l'entrée de Bates qui avait les mains dont les +poches de son pantalon et une figure déconfite, qui aurait presque +donné envie de rire. + +- C'est fini, Fagin, dit Charlot, après une présentation +réciproque avec Bolter. + +- Que veux-tu dire? demanda le juif, dont les lèvres tremblaient. + +- On a trouvé le monsieur de la tabatière: deux ou trois témoins +de plus sont venus déposer pour lui et le matois a été enregistré +pour la traversée. Vous n'avez plus qu'à me commander des habits +de deuil et un crêpe à mon chapeau pour aller le voir avant qu'il +s'embarque. Dire que Jack Dawkins, le fin Jack, le malin des +malins, là... n'y a pas à dire... pour une mauvaise tabatière de +deux sous et demi... Je n'aurais jamais cru qu'on lui fit faire ce +voyage à moins d'une montre avec sa chaîne et ses breloques, et +encore! oh! pourquoi n'a-t-il pas volé la fortune d'un vieux +grippe-sou, il serait parti comme un monsieur, et non pas comme un +filou vulgaire, sans honneur et sans gloire.» + +Après cette oraison funèbre si douloureuse et si pathétique sur le +sort de son ami infortuné, Bates alla s'asseoir sur une chaise, de +l'air le plus triste et le plus abattu du monde. + +- Qu'est-ce que tu veux dire, toi, par sans honneur et sans +gloire, s'écria Fagin en lançant un regard de colère à son élève. +Est-ce qu'il n'était pas toujours le _preux_ chez nous? Est-ce +qu'il y en a parmi nous qui lui aille seulement à la hauteur de la +cheville? hein? + +- Oh! non! ça, pas un! répondit Bates, dont le ton de voix +témoignait de son regret, bien sûr qu'il n'y en a pas un! + +- Eh bien! alors, qu'est-ce que tu veux dire? répondit le juif en +colère; qu'est-ce que tu viens nous pleurnicher? + +- C'est à cause qu'il n'est pas sur le journal, dit Bates en +s'échauffant, en dépit de son vénérable ami, et à cause que ça ne +sera pas connu, et que personne ne saura seulement la moitié de ce +qu'il vaut. Comment figurera-t-il sur le calendrier de Newgate? +Peut-être qu'il n'y sera pas du tout, seulement! Oh! mon Dieu! mon +Dieu! en voilà un coup de battoir! + +- Ha! ha! s'écria le juif, étendant la main et se tournant du côté +de M. Bolter avec un éclat de rire qui ébranla tout son être; +hein! voyez-vous comme ils sont fiers de leur profession? Hein! +que c'est beau, ça!» + +M. Bolter, d'un signe de tête, sembla partager son enthousiasme, +et le juif, après avoir contemplé pendant quelques instants le +chagrin de Charlot Bates avec une satisfaction visible, s'approcha +de lui, et, lui tapant sur l'épaule: + +- Ne te fais pas de bile comme ça, Charlot, dit-il d'un ton +consolateur; ça se saura, va, bien sûr que ça se saura! Tout le +monde saura que c'était un fameux drille! Il le fera bien voir +lui-même, et ne déshonorera pas ses vieux maîtres! et puis, à cet +âge-là! quel honneur! Charlot! si jeune encore, aller déjà au pré! + +- Ça, c'est vrai; c'est un honneur, dit Charlot un peu consolé. + +- Il ne manquera de rien, continua le juif; il sera là dans son +bocal, comme un petit monsieur; il aura sa bière tous les jours, +et son argent dans sa poche pour jouer à pile ou face, s'il ne +peut pas le dépenser. + +- Vraiment, il ne manquera de rien? s'écria Bates. + +- Oh! cela va sans dire! je veux qu'il ait tout ce qu'il lui faut: +répliqua le juif, et d'abord nous lui aurons un avocat, Charlot; +un qui aura de la blague, et il pourra aussi, s'il veut faire lui- +même son speech, que nous verrons avec son nom dans tous les +journaux. Le fin Matois: «Éclats de rire dans l'auditoire»; et +puis «les jurés ont de la peine à se tenir les côtes.» Eh! eh! +Charlot! + +- Ah! ah! ça sera drôle tout de même! Comme il va vous les +mystifier tous! Hein? + +- S'il les mystifiera! je le crois un peu, mon neveu! + +- Ah çà! ça ne manquera pas. Ils peuvent compter là-dessus, répéta +Charlot en se frottant les mains. + +- Il me semble que je le vois déjà, s'écria le juif en fixant ses +yeux sur son élève. + +- Et moi, donc! Ha! ha! ha! Moi aussi, je le vois d'ici, dit +Charlot Bates. C'est pourtant, ma parole d'honneur, vrai, que je +vois tout ça comme si j'y étais. Ah! la bonne farce! Toutes ses +vieilles perruques qui essayent d'avoir un air grave, et Jack +Dawkins qui leur parle, ma foi, tout à son aise et sans se gêner, +comme si c'était le fils du président qui fit un speech après +dîner. Ha! ha! ha!» + +Le fait est que le juif avait si bien échauffé l'imagination +excentrique de son jeune ami, que celui-ci, après avoir plaint +d'abord le fin Matois comme une victime du sort, le regardait +maintenant comme l'acteur principal de la pièce la plus amusante +et la plus comique, impatient de voir arriver le moment où son +vieux camarade pourrait déployer toutes ses capacités. + +«Il faudrait tâcher d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui, de façon +ou d'autre, dit Fagin. Comment faire? + +- Si j'y allais? demanda Bates. + +- Non pas; pour tout au monde, il ne faut pas que tu y ailles! +Est-ce que tu es fou, voyons! tu irais, grosse bête que tu es, te +fourrer juste à l'endroit où... Non, Charlot, non. C'est bien +assez d'en perdre un à la fois. + +- Vous n'avez sans doute pas l'idée d'y aller, vous? dit Charlot +en lui lançant un coup d'oeil malin. + +- Ça ne ferait pas du tout l'affaire! répondit Fagin en secouant +la tête. + +- Eh bien! alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce conscrit? demanda +Bates en mettant la main sur l'épaule de Noé. Personne ne le +connaît, lui. + +- Au fait, s'il le veut bien..., dit le juif. + +- S'il le veut bien? interrompit Charlot. Pourquoi ne le voudrait- +il pas? + +- Je ne sais pas, dit Fagin en se tournant vers Bolter; je ne sais +réellement pas... + +- Ah! c'est-à-dire que vous le savez bien, répliqua Noé en +reculant vers la porte et remuant la tête d'un air inquiet. Non, +non, pas de ça! ce n'est pas de mon département, ça; vous le savez +bien! + +- Quel département qu'il a donc pris, Fagin? demanda Bates en +toisant le corps efflanqué de Noé des pieds à la tête d'un air de +profond dédain. Il est chargé, sans doute, de filer, quand les +choses tournent mal, et de gober sa bonne part des régalades, +quand ça va bien. C'est-y ça sa partie? + +- Ça ne vous regarde pas, répliqua Bolter. Ne prenez pas de ces +libertés-là avec vos supérieurs, moutard, ou il pourrait vous en +cuire!» + +Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette terrible +menace, que Fagin fut obligé d'attendre quelque temps avant de +pouvoir s'interposer et représenter à Bolter qu'il n'y avait pas +le moindre danger à visiter le bureau de police, d'autant plus que +sa petite affaire n'était pas connue, et qu'on n'avait pas encore +son signalement. Du diable si on irait s'imaginer qu'il fût allé +là chercher un asile! En prenant un déguisement convenable, il +serait aussi en sûreté dans le bureau de police que partout +ailleurs, puisque, de tous les endroits de la ville, celui-ci +serait le dernier où on pût supposer qu'il allât de son plein gré. + +Ces représentations, et surtout la crainte que lui inspirait le +juif, persuadèrent Bolter, qui consentit à la fin d'assez mauvaise +grâce à se charger de cette expédition. D'après les conseils de +Fagin, il changea son costume pour celui d'un charretier, c'est-à- +dire qu'il prit une blouse, une culotte de velours et des guêtres +de peau, car le juif avait boutique montée. On lui donna aussi un +chapeau de feutre bien garni de bulletins des barrières de péage, +et on lui mit le fouet en main. Ainsi équipé, il devait entrer +dans le bureau de police comme un paysan venant du marché de +Covent-Garden, qui voulait satisfaire sa curiosité. Comme il était +gauche, embarrassé et maigre, Fagin n'avait pas peur qu'il ne +jouât pas son rôle dans la perfection. + +Ces arrangements terminés, on lui donna tous les renseignements +qui pouvaient lui faire reconnaître le Matois; puis maître Bates +le conduisit à travers des passages sombres et tortueux, tout près +de Bowstreet. Il lui dépeignit le lieu où se trouvait le bureau de +police et n'épargna pas les explications; il lui dit d'aller tout +droit dans le passage, que, dans la cour, il entrerait par la +porte qui se trouvait à droite au haut des marches, et, qu'arrivé +là, il ôterait son chapeau. Après quoi, Charlot lui recommanda de +s'en aller seul et de faire vite, lui promettant de l'attendre en +cet endroit. + +Noé Claypole ou Maurice Bolter, comme il plaira au lecteur, suivit +en tous points les instructions qu'il avait reçues. Grâce à Bates, +qui connaissait à fond la localité, elles étaient si exactes, +qu'il se trouva dans la salle d'audience sans avoir fait une seule +question, ni rencontré le moindre obstacle. Il se sentit bientôt +bousculé au milieu d'une foule de personnes composée +principalement de femmes; tout ce monde-là était entassé dans une +chambre sale et dégoûtante, au fond de laquelle s'élevait une +estrade, entourée d'une grille; là se trouvait sur la gauche et +contre le mur le banc des prévenus; au milieu une tribune pour les +témoins, et à droite, le bureau des magistrats. Ceux-ci étaient +séparés du public par une cloison qui les dérobait aux regards; +laissant au vulgaire le soin de deviner, s'il est possible, la +majesté cachée de la cour sur son lit de justice. + +Sur le banc des accusés, il n'y avait, pour le moment, que deux +femmes: elles faisaient des signes de tête à leurs amis, qui y +répondaient d'un air aimable. Le greffier lisait une déposition à +deux officiers de police et à un homme assez simplement mis qui +avait les deux coudes sur la table. Le geôlier était debout près +de la balustrade, se tapant le nez nonchalamment avec une grosse +clef qu'il avait à la main, et ne s'arrêtant dans cet exercice que +pour rétablir le silence parmi les spectateurs, qui parlaient trop +haut, ou pour dire sévèrement à une femme: «Emportez donc votre +enfant,» lorsque la gravité des juges pouvait être compromise par +les cris d'un marmot chétif que sa mère tenait à moitié suffoqué +dans son châle. La pièce sentait le renfermé à faire mal au coeur; +les murailles étaient sales et le plafond tout noir. Il y avait +sur le manteau de la cheminée un vieux buste enfumé, et au-dessus +du banc des prévenus, une pendule couverte de poussière: c'était +la seule chose qui parût marcher comme il faut; car la dépravation +ou la pauvreté, ou peut-être les deux ensemble avaient pétrifié +les êtres animés renfermés dans cette enceinte, leur donnant la +même teinte de momie et le même ton d'écume graisseuse qu'aux +objets inanimés ensevelis sous cette couche d'ordure antique. + +Noé chercha de tous côtés le Matois; mais, quoiqu'il y eût là +plusieurs femmes qui auraient très bien pu passer pour la mère ou +la femme de ce charmant jeune homme, ou des hommes qui auraient pu +passer pour son père à s'y tromper, il n'y avait personne qui +répondit au signalement de M. Dawkins. Il attendit quelques +instants dans un grand embarras et dans une grande incertitude +jusqu'au moment où les femmes qui venaient d'être condamnées +quittèrent la salle en faisant leurs grands airs. Elles furent +aussitôt remplacées par un autre prévenu, qu'il reconnut du +premier coup pour être l'objet de sa visite. + +C'était, en effet, Dawkins qui venait de faire tranquillement son +entrée dans la salle, ses manches d'habit retroussées comme à +l'ordinaire, sa main gauche dans son gousset et son chapeau à la +main droite. Il marchait devant le geôlier avec une tournure +impayable. Lorsqu'il eut pris place au banc des prévenus, il +demanda à haute et intelligible voix pourquoi on s'était permis de +le placer dans cette situation humiliante. + +«Voulez-vous vous taire? dit le geôlier. + +- Je suis citoyen anglais, n'est-ce pas? répondit le Matois. Où +sont mes privilèges? + +- N'ayez pas peur, vous les aurez bientôt, vos privilèges, et bien +assaisonnés encore. + +- Nous verrons un peu ce que le ministre de l'intérieur répondra à +Cadet Bonbec si ça ne me les rend pas, mes privilèges. Eh bien! +voyons, de quoi qu'y s'agit? Je vous serais bien obligé, messieurs +les juges, de dépêcher cette petite affaire et de ne pas me tenir +comme ça le bec dans l'eau, à lire votre journal. J'ai un rendez- +vous avec un monsieur dans la Cité, et comme je suis homme de +parole et très exact quand il s'agit d'affaire, il s'en ira, c'est +sûr, si je ne suis pas arrivé à l'heure; et puis je ne vous +demanderai pas des dommages et intérêts pour le tort que vous +m'aurez fait; non, c'est le chat!» + +En ce moment, le Matois demanda le nom des deux vieux grigous +assis sur le banc, là-bas. Ces paroles firent rire l'auditoire +d'aussi bon coeur qu'aurait pu le faire maître Bates, s'il avait +entendu la question. + +«Silence donc, là! cria le geôlier. + +- De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges. + +- D'un vol, monsieur le président. + +- Ce garçon a-t-il déjà comparu devant le tribunal? + +- Il aurait dû comparaître bien des fois, reprit le geôlier. On +l'a vu dans bien d'autres endroits, si on ne l'a pas vu ici. Pour +moi, je le connais bien, allez, monsieur le président. + +- Ah! vous me connaissez, vous? s'écria le Matois prenant note de +la parole du geôlier. C'est bon! C'est de la calomnie, rien que +ça.» + +Et l'auditoire de rire et le geôlier de crier toujours: «Silence +donc, là!» + +«Eh bien! maintenant, où sont les témoins? demanda le greffier. + +- Ah! c'est juste! où sont-ils donc les témoins, que je les voie?» + +Sa curiosité fut bientôt satisfaite: en ce moment s'avança un +policeman qui avait vu le prisonnier mettre sa main dans la poche +d'un individu au milieu de la foule et en retirer un mouchoir; +l'ayant trouvé trop vieux, il l'avait remis dans la poche du +légitime possesseur, après s'en être servi pour son usage. En +conséquence de ce fait, il avait arrêté le Matois aussitôt qu'il +s'était trouvé près de lui. En le fouillant, on le trouva nanti +d'une tabatière en argent portant sur le couvercle le nom de son +propriétaire; celui-ci, découvert grâce à l'Almanach des vingt- +cinq mille adresses, jura à l'audience que la tabatière lui +appartenait et qu'il l'avait perdue la veille, dans la foule. Il +avait remarqué un jeune homme qui cherchait à s'échapper, et ce +jeune homme était le prisonnier qu'il avait devant lui. + +«Prévenu, avez-vous quelques questions à adresser au témoin? +demanda le président. + +- Plus souvent que je m'abaisserai à engager une conversation avec +lui! répondit le fin Matois. + +- Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense? + +- Le président vous demande si vous avez quelque chose à dire pour +votre défense, dit le geôlier en poussant du coude le Matois, qui +gardait le silence. + +- Ah! pardon! dit le Matois semblant se réveiller; c'est-il à moi +que vous parlez, mon garçon? + +- Je n'ai jamais vu un vagabond pareil, monsieur le président, dit +le geôlier en ricanant. N'avez-vous rien à dire, encore une fois, +blanc-bec? + +- Non, je n'ai rien à dire ici, car nous ne sommes pas dans la +boutique à la justice; sans compter que mon avocat est en train de +déjeuner avec le vice-président de la Chambre des communes; mais +autre part, c'est différent! j'aurai quelque chose à dire, et lui +aussi, et nous aurons là nos amis, qui sont nombreux et très +respectables. Nous leur ferons voir, à ces bavards-là, qu'ils +auraient mieux fait de ne pas venir au monde. Pourquoi leurs +domestiques ne les ont-ils pas pendus à leurs porte-manteaux, au +lieu de les laisser venir ici pour m'ennuyer. Je... + +- Reconduisez cet nomme en prison, dit le greffier; le tribunal le +déclare en état d'arrestation. + +- Allons, marchons! dit le geôlier. + +- C'est bon! c'est bon! on y va, reprit le fin Matois en brossant +son chapeau avec la paume de sa main. Ah! dit-il en s'adressant +aux magistrats, ça ne vous servira de rien de faire les effrayés +comme ça... Je ne vous ferai pas grâce d'un fétu. Pas de ça! Ah! +mes petits bijoux, je vous le ferai payer cher; je ne voudrais pas +être à votre place pour quelque chose; vous auriez beau tomber à +mes genoux pour me demander de m'en aller en liberté que je +refuserais. Allons! vous, emmenez-moi en prison, et dépêchez- +vous!» + +En disant ces mots, le fin Matois se laissa appréhender au collet, +répétant avec menaces, jusqu'à ce qu'il fût entré dans la cour, +qu'il en ferait une affaire parlementaire; il accompagna ces +paroles d'une grimace à l'adresse du geôlier, en riant aux éclats +et en se rengorgeant. + +Lorsqu'il eut vu mettre le prisonnier en cellule, Noé revint au +galop à l'endroit où il avait quitté maître Bates. Après avoir +attendu quelque temps au lieu du rendez-vous, il l'aperçut au fond +d'une petite cachette où il s'était retiré, pour s'assurer de là +que personne de suspect ne suivait son nouvel ami. + +Ils se hâtèrent de revenir tous les deux pour rapporter à Fagin +l'émouvante nouvelle que le Matois faisait honneur à son éducation +et qu'il était en train de fonder glorieusement sa réputation. + + +CHAPITRE XLIV. +Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse qu'elle a faite à +Rose Maylie. - Elle y manque. + + +Quelque habituée qu'elle fût à la ruse et à la dissimulation, +Nancy ne put cacher entièrement l'effet que produisait sur son +esprit la pensée de la démarche qu'elle avait faite. Elle se +souvenait que le perfide juif et le brutal Sikes lui avaient +confié des projets qu'ils avaient cachés à tout autre, persuadés +qu'elle méritait toute leur confiance et qu'elle était à l'abri de +tout soupçon; sans doute ces projets étaient méprisables, ceux qui +les formaient étaient des êtres infâmes, et Nancy n'avait dans le +coeur que de la haine contre le juif, qui l'avait entraînée peu à +peu dans un abîme sans issue de crimes et de misères; et pourtant, +il y avait des instants où elle se sentait ébranlée dans sa +résolution par la crainte que ses révélations ne fissent tomber le +juif comme il le méritait dans le précipice qu'il avait si +longtemps évité, et qu'elle ne fût la cause de sa perte. + +Cependant ce n'était là que l'indécision d'un esprit incapable, il +est vrai, de se détacher entièrement d'anciens compagnons, +d'anciens associés, mais capable pourtant de se fixer +attentivement sur un objet, et résolu à ne s'en laisser distraire +par aucune considération. Ses craintes pour Sikes auraient été +pour elle un motif bien plus puissant de reculer quand il en était +temps encore; mais elle avait stipulé que son secret serait +religieusement gardé; elle n'avait pas dit un mot qui pût +permettre de faire découvrir le brigand; elle avait refusé, pour +l'amour de lui, d'accepter un refuge où elle eût été à l'abri du +vice et de la misère; que pouvait-elle faire de plus? son parti +était pris. + +Bien que ses combats intérieurs aboutissent toujours à cette +conclusion, ils troublaient son esprit de plus en plus, et même +ils se trahissaient au dehors. En quelques jours elle devint pâle +et maigre; parfois elle semblait étrangère à ce qui se passait +autour d'elle, et ne prenait aucune part aux conversations où elle +eût été auparavant la plus bruyante. Il lui arrivait de rire sans +motif, de s'agiter sans cause apparente; puis, quelques instants +après, elle restait assise, silencieuse et abattue, la tête dans +ses mains, et l'effort qu'elle faisait pour sortir de cet état +d'abattement, indiquait mieux encore que tous les autres signes, +combien elle était mal à l'aise et combien ses pensées étaient +loin des sujets discutés par ceux qui l'entouraient. + +On était arrivé au dimanche soir, et l'horloge de l'église voisine +sonnait l'heure. Sikes et le juif étaient en train de causer, mais +ils s'arrêtèrent pour écouter. La jeune fille, accroupie sur une +chaise basse, leva la tête et écouta aussi attentivement; onze +heures sonnaient. + +«Il sera minuit dans une heure, dit Sikes en levant le rideau pour +regarder dans la rue; il fait noir comme dans un four; voilà une +nuit qui serait bonne pour les affaires. + +- Ah! répondit le juif; quel dommage, Guillaume mon ami, que nous +n'ayons rien à exécuter pour le moment! + +- Vous avez raison une fois dans votre vie, dit brusquement Sikes, +c'est dommage, car je suis en bonnes dispositions.» + +Le juif soupira et hocha la tête d'un air découragé. + +«Il faudra réparer le temps perdu, dit Sikes, dès que nous aurons +mis en train quelque bonne opération. + +- Voilà ce qui s'appelle parler, mon cher, répondit le juif, en se +hasardant à lui poser la main sur l'épaule; cela me fait du bien +de vous entendre parler ainsi. + +- Cela vous fait du bien! s'écria Sikes; tant mieux, en vérité. + +- Ha! ha! ha! fit le juif en riant, comme s'il était encouragé par +cette concession de Sikes; je vous reconnais ce soir, Guillaume, +vous voilà tout à fait dans votre assiette. + +- Je ne suis pas dans mon assiette quand je sens votre vieille +griffe sur mon épaule; ainsi, à bas les pattes, dit Sikes, en +repoussant la main du juif. + +- Cela vous agace les nerfs, Guillaume, il vous semble qu'on vous +pince, n'est-ce pas? dit le juif, résolu à ne se fâcher de rien. + +- Cela me fait l'effet comme si j'étais pincé par le diable, +répliqua Sikes Il n'y a jamais eu d'homme avec une mine comme la +vôtre, sauf peut-être votre père, et encore je suppose que sa +barbe rousse est grillée depuis longtemps; à moins que vous ne +veniez tout droit du diable, sans aucune génération intermédiaire, +ce qui ne m'étonnerait pas le moins du monde.» + +Fagin ne répondit rien à ce compliment; mais il tira Sikes par la +manche, et lui montra du doigt Nancy qui avait profité de la +conversation pour mettre son chapeau, et qui se dirigeait vers la +porte. + +«Hola! Nancy, dit Sikes, où diable vas-tu si tard? + +- Pas loin d'ici. + +- Qu'est-ce que c'est que cette réponse là? dit Sikes, où vas-tu? + +- Pas loin d'ici, vous dis-je. + +- Et je demande où? reprit Sikes avec sa grosse voix; m'entends- +tu? + +- Je ne sais où, répondit la jeune fille. + +- Eh! bien, moi, je le sais, dit Sikes, plus irrité de +l'obstination de Nancy que de son projet de sortir. Tu ne vas +nulle part, assieds-toi. + +- Je ne suis pas bien, je vous l'ai déjà dit, répondit la jeune +fille. J'ai besoin de prendre l'air. + +- Mets la tête à la fenêtre et prends l'air à ton aise, dit Sikes. + +- Ce n'est pas assez, reprit Nancy; il faut que j'aille respirer +dans la rue. + +- Alors tu t'en passeras,» répondit Sikes; et en même temps il se +leva, ferma la porte à double tour, retira la clef de la serrure, +et, enlevant le chapeau de Nancy, il le lança au haut d'une +vieille armoire. «Voilà, dit le brigand; maintenant, tiens-toi +tranquille à ta place, hein? + +- Ce n'est pas un chapeau qui m'empêchera de sortir, dit la jeune +fille en devenant très pâle. Qu'as-tu, Guillaume? sais-tu ce que +tu fais? + +- Si je sais ce que... Oh! cria Sikes en se tournant vers Fagin, +elle n'a pas la tête à elle, voyez-vous; autrement elle n'oserait +pas me parler ainsi. + +- Vous me ferez prendre un parti extrême, murmura la jeune fille +en posant ses deux mains sur sa poitrine comme pour l'empêcher de +se soulever violemment; laissez-moi sortir... tout de suite... à +l'instant même... + +- Non! hurla Sikes. + +- Dites-lui de me laisser sortir, Fagin: il fera bien, dans son +intérêt; m'entendez-vous? s'écria Nancy en frappant du pied sur le +plancher. + +- T'entendre! répéta Sikes en se tournant sur sa chaise pour la +regarder en face; si je t'entends encore une minute, je te fais +étrangler par le chien; qu'est-ce qui te prend donc, pendarde! + +- Laissez-moi sortir,» dit la jeune fille avec la plus vive +insistance; puis s'asseyant sur le plancher, elle reprit: +«Guillaume, laisse-moi sortir; tu ne sais pas ce que tu fais, tu +ne le sais pas, en vérité; seulement une heure, voyons! + +- Que je sois haché en mille pièces, si cette fille n'a pas la +tête sautée, dit Sikes en la prenant brusquement par le bras. +Allons, debout. + +- Non, jusqu'à ce que tu me laisses sortir. + +- Jamais... jamais... + +- Laisse-moi sortir! criait la jeune fille.» Sikes attendit un +moment favorable pour lui saisir tout à coup les mains, et +l'entraîna luttant et se débattant dans une petite pièce voisine, +où il s'assit sur un banc, et la fit asseoir de force sur une +chaise; elle continua à se débattre et à implorer le brigand, +jusqu'à ce qu'elle eût entendu sonner minuit; alors, épuisée et à +bout de forces, elle cessa d'insister plus longtemps. + +Après l'avoir engagée, avec force jurements, à ne plus faire aucun +effort pour sortir ce soir-là, Sikes la laissa se remettre à +loisir et vint retrouver le juif. + +«Morbleu! dit le brigand en essuyant la sueur qui ruisselait sur +sa figure; voilà une étrange fille! + +- Vous ne vous trompez pas, Guillaume, répondit le juif d'un air +soucieux; vous ne vous trompez pas. + +- Pourquoi diable s'est-elle fourré dans la tête de sortir ce +soir? demanda Sikes; qu'en pensez-vous? Voyons, vous devez la +connaître mieux que moi: qu'est-ce que cela signifie? + +- Entêtement, je suppose, entêtement de femme, mon cher, répondit +le juif en haussant les épaules. + +- C'est cela, je suppose, gronda Sikes Je croyais l'avoir domptée, +mais elle est aussi mauvaise que jamais. + +- Elle est pire, dit le juif avec son air soucieux. Je ne l'ai +jamais vue dans un tel état, pour si peu de chose. + +- Ni moi non plus, dit Sikes; je crois que c'est cette maudite +fièvre qu'elle aura gagnée aussi, et qui ne veut pas sortir. Ça se +pourrait bien, n'est-ce pas? + +- C'est assez probable, répondit le juif. + +- Si cela lui reprend, dit Sikes, je lui ferai une petite saignée, +sans déranger le médecin.» + +Le juif fit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait ce +mode de traitement. + +«Quand j'étais la, étendu sur le dos, elle était nuit et jour à +mon chevet; et vous, vieux loup que vous êtes, vous ne vous êtes +pas montré une fois, dit Sikes. Nous avons été bien pauvres +pendant tout ce temps-là, et je pense que c'est là ce qui lui a +mis la tête à l'envers; elle est restée si longtemps enfermée, +qu'il n'est pas étonnant qu'elle veuille prendre l'air, hein? + +- Sans doute, mon cher, répondit le juif à voix basse. Chut!» + +Comme il disait ces mots, la jeune fille reparut et alla s'asseoir +à la même place qu'auparavant; ses yeux étaient rouges et gonflés. +Elle se mit à se balancer, à secouer la tête, et, un instant +après, elle partit d'un éclat de rire. + +«Allons, la voilà qui passe d'un extrême à l'autre! s'écria Sikes +en regardant son compagnon d'un air extrêmement surpris. + +Le juif lui fit signe de ne pas insister davantage, et au bout de +quelques minutes, la jeune fille reprit sa contenance habituelle: +après avoir dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas pour elle de +rechute à craindre, Fagin lui souhaita le bonsoir et prit son +chapeau; il s'arrêta sur le seuil de la porte, et regardant autour +de lui, il demanda si personne ne voulait l'éclairer jusqu'au bas +de l'escalier. + +«Éclaire-le, dit Sikes en bourrant sa pipe. Ce serait dommage +qu'il se cassât le cou lui-même au lieu de donner aux amateurs de +curiosités le plaisir de le voir pendre.» + +Nancy suivit le vieillard jusqu'au bas de l'escalier, une +chandelle à la main. Arrivés dans le passage, celui-ci mit un +doigt sur ses lèvres, se rapprocha de la jeune fille et lui dit +tout bas: + +«Qu'y a-t-il donc, Nancy, ma chère? + +- Que voulez-vous dire? répondit-elle sur le même ton. + +- La raison de tout ceci? reprit Fagin; s'il est si dur pour toi +(en même temps il montrait de son doigt ridé le haut de +l'escalier), car c'est une brute, Nancy, une bête brute... +pourquoi ne pas... + +- Eh bien! dit-elle comme Fagin se taisait, la bouche contre son +oreille et les yeux fixés sur les siens. + +- Rien de plus pour le moment, dit le juif; nous en reparlerons. +Tu as en moi un ami, Nancy, un ami à toute épreuve; j'ai un moyen +tout prêt, un moyen sûr et sans danger; si tu sens le besoin de te +venger de ceux qui te traitent comme un chien... Comme un +chien!... plus mal que son chien, car il est quelquefois de bonne +humeur avec le sien;... adresse-toi à moi... Je te le répète, +adresse-toi à moi: il n'est pour toi qu'une connaissance d'hier, +mais tu me connais de longue date, Nancy. + +- Je vous connais bien, répondit la jeune fille sans manifester la +moindre émotion. Bonsoir.» + +Fagin reprit le chemin de sa demeure, tout absorbé par les pensées +qui s'agitaient dans son cerveau. Il avait conçu l'idée, non plus +seulement d'après ce qui venait de se passer, bien que cela n'eût +fait que l'y affermir, mais lentement et par degrés, que Nancy, +fatiguée de la brutalité du brigand, s'était prise d'affection +pour quelque nouvel ami; le changement qui s'était produit dans +son humeur, ses absences répétées, son indifférence pour les +intérêts de la bande, pour lesquels elle montrait jadis tant de +zèle, et de plus, son impatient désir de sortir ce soir-là à une +heure déterminée, tout favorisait cette supposition, et même, aux +yeux du juif du moins, la changeait en certitude. Ce n'était pas +un de ses élèves qui était l'objet de ce nouveau caprice: quel +qu'il fût, ce devait être une précieuse acquisition, surtout avec +un auxiliaire de la trempe de Nancy, et il fallait absolument, +pensait Fagin, se l'attacher sur-le-champ. + +Mais il y avait à résoudre une autre question plus ardue. Sikes en +savait trop long, et ses sarcasmes grossiers avaient fait au juif +des blessures qui, pour être cachées, n'en étaient pas moins +profondes. Nancy doit bien savoir, se disait Fagin, que si elle le +quitte, elle ne sera jamais à l'abri de sa fureur; son nouvel +amant y passera, c'est chose sûre; il sera estropié, peut-être +tué: qu'y aurait-il d'étonnant, pour peu qu'on l'y poussât, à ce +qu'elle consentit à empoisonner Sikes? Il y a des femmes qui en +ont fait autant, et qui ont même fait pis, en pareille occurrence. +J'en aurais fini avec ce dangereux gredin, cet homme que je hais; +un autre serait là pour le remplacer, et mon influence sur Nancy, +avec la connaissance que j'aurais de son crime, serait +irrésistible. + +Ces réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit du juif pendant +le peu de temps qu'il était resté seul dans la chambre du brigand; +tout plein de ces pensées, il avait saisi la première occasion de +sonder les intentions de la jeune fille, et en la quittant, il lui +avait glissé, comme nous l'avons vu, quelques mots à l'oreille. +Elle n'en avait paru nullement surprise, et il était impossible +qu'elle n'en eût pas saisi la portée. Évidemment elle avait +parfaitement compris de quoi il s'agissait: le coup d'oeil qu'elle +avait lancé à Fagin en le quittant en était la preuve. + +Mais peut-être hésiterait-elle à s'entendre avec lui pour faire +périr Sikes, et c'était pourtant là le principal but à atteindre. +Comment pourrai-je accroître mon influence sur elle? se disait le +juif en regagnant sa demeure à pas de loup; comment acquérir +encore plus d'empire sur elle? + +Un esprit comme celui de Fagin était fécond en expédients: s'il +pouvait, sans arracher directement un aveu à la jeune fille, la +faire surveiller, et découvrir la cause de son changement, puis la +menacer de tout révéler à Sikes dont elle avait si grand'peur, à +moins qu'elle ne consentit à entrer dans ses vues, ne pourrait-il +pas alors compter sur son obéissance? + +«C'est sûr, dit Fagin, presque à haute voix. Elle n'oserait plus +alors me refuser; non, pour rien au monde; l'affaire est bonne, le +moyen est tout trouvé et sera mis en oeuvre. Je te tiens, ma +mignonne.» + +Il jeta derrière lui un regard affreux, et fit un geste menaçant +dans la direction de l'endroit où il avait laissé le brigand, puis +continua son chemin, agitant ses mains osseuses dans les poches de +sa vieille redingote, où il semblait à chaque mouvement de ses +doigts crispés, qu'il écrasait un ennemi détesté. + + +CHAPITRE XLV. +Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète. + + +Fagin se leva de bonne heure le lendemain matin, et attendit avec +impatience l'arrivée de son nouvel associé. Celui-ci, après un +délai que le juif trouva interminable, se présenta enfin et +attaqua le déjeuner avec voracité. + +«Bolter, dit le juif en avançant sa chaise et en s'asseyant en +face de Maurice Bolter. + +- Eh bien! me voici, répondit Noé; qu'y a-t-il? ne me demandez pas +de rien faire avant d'avoir fini de manger, il n'y a pas moyen; il +paraît qu'ici on n'a pas seulement le temps d'avaler. + +- Vous pouvez causer tout en mangeant, n'est-ce pas? dit Fagin en +maudissant du fond du coeur la voracité de son jeune ami. + +- Oh! oui, je peux causer, je n'en fonctionnerai que mieux, dit +Noé en coupant un énorme morceau de pain. Où est Charlotte? + +- Elle est sortie, dit Fagin; je l'ai envoyée dehors ce matin avec +l'autre jeune fille, parce que je voulais être seul avec vous. + +- Eh bien! dit Noé, vous auriez dû d'abord lui faire faire des +rôties. Continuez: cela ne me gène pas.» + +Noé semblait, en effet, ne craindre aucune interruption, et il +s'était évidemment mis à table avec la ferme résolution de ne pas +perdre un coup de dent. + +«Vous vous en êtes joliment tiré hier, mon cher, dit le juif; +c'est superbe, six shillings dix pence pour le premier jour; vous +ferez fortune dans le commerce. + +- N'oubliez pas de compter les trois pots d'étain et la boite à +lait, dit M. Bolter. + +- Non, non, mon cher, répondit le juif, c'était un trait de génie +que de prendre les pots d'étain, mais c'est un véritable coup de +maître que d'avoir escamoté la boîte à lait. + +- Ce n'est pas mal, je pense, pour un commençant, remarqua +M. Bolter avec complaisance. J'ai pris les pots à la devanture +d'un sous-sol; la boîte à lait pendait à la porte d'un cabaret, +j'ai pensé qu'elle pourrait se rouiller à la pluie ou attraper un +rhume, ha! ha! ha!» + +Le juif feignit de rire de tout son coeur, et M. Bolter, après +avoir bien ri de son côté, finit d'avaler gloutonnement sa tartine +de beurre, et se mit à en faire une seconde. + +«J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin en s'accoudant sur la +table, j'ai besoin de vous pour une besogne qui exige beaucoup de +soin et de précaution. + +- Ah çà! répondit Bolter, n'allez pas me faire courir des risques +ni m'envoyer encore au bureau de police; ça ne me va pas, pas du +tout; je ne vous dis que ça. + +- Il n'y a aucun danger à courir, dit le juif, pas l'ombre d'un +danger. Il s'agit seulement de guetter une femme. + +- Une vieille femme? demanda M. Bolter. + +- Une jeune femme, répondit Fagin. + +- Je puis m'en acquitter fort bien, dit Bolter; à l'école j'étais +un fameux rapporteur. Et pourquoi faut-il la guetter? Pas pour... + +- Pour rien du tout, interrompit le juif; seulement pour me dire +où elle va, qui elle voit, et autant que possible ce qu'elle dit. +Il faudra se souvenir de la rue, si c'est une rue, ou de la +maison, si c'est une maison, et me procurer tous les +renseignements possibles. + +- Combien me donnerez-vous pour la peine? demanda Noé en posant +son verre et en regardant le juif dans le blanc des yeux. + +- Si vous vous en acquittez bien, vous aurez une livre sterling, +mon cher, une grosse livre sterling, dit Fagin qui voulait +allécher Noé le plus possible. Et je n'ai jamais donné autant pour +n'importe quelle besogne où il n'y avait pas gros à gagner. + +- Quelle est cette femme? demanda Noé. + +- Une de nous. + +- Oh! oh! dit Noé en se frottant le bout du nez, vous vous défiez +d'elle, à ce qu'il paraît? + +- Elle a fait quelques nouvelles connaissances, mon cher, et il +faut que je sois au courant, répondit le juif. + +- Compris, dit Noé; c'est tout bonnement pour avoir le plaisir de +faire aussi leur connaissance, si ce sont des gens respectables, +hein? Ha! ha! ha! Je suis votre homme. + +- J'en étais sûr, dit Fagin enhardi par le succès de sa +proposition. + +- Sans doute, sans doute, reprit Noé. Où est-elle? où faut-il +l'attendre? quand faut-il me mettre en campagne? + +- Quant à cela, mon cher, je vous tiendrai au courant; je vous la +ferai voir quand il en sera temps, dit Fagin. Tenez-vous prêt et +laissez-moi faire.» + +Ce soir-là et le lendemain et le surlendemain, l'espion resta +botté et accoutré de son costume de charretier, prêt à sortir au +premier mot de Fagin. Six soirées se passèrent ainsi, six longues +et mortelles soirées, et chaque soir Fagin rentra avec un air +désappointé, et déclara sèchement que le moment n'était pas venu. +Le septième jour, il rentra plus tôt qu'à l'ordinaire, et si +content qu'il ne put dissimuler sa satisfaction; c'était le +dimanche. + +«Elle sort ce soir, dit Fagin, et pour l'affaire en question j'en +suis sûr, car elle est restée seule toute la journée, et l'homme +dont elle a peur ne rentrera guère avant le jour. Venez avec moi; +vite.» + +Noé fut debout en un clin d'oeil sans dire un mot, car l'activité +du juif l'avait gagné. Ils sortirent sans bruit de la maison, +franchirent rapidement un dédale de rues et arrivèrent enfin à la +porte d'une taverne que Noé reconnut pour être celle où il avait +couché le soir de son arrivée à Londres. + +Il était onze heures passées et la porte était fermée; le juif +siffla légèrement et elle roula doucement sur ses gonds; ils +entrèrent sans bruit et la porte se referma derrière eux. + +Fagin et le jeune juif qui leur avait ouvert, osant à peine +murmurer une parole, montrèrent du doigt à Noé une petite lucarne +et lui firent signe de grimper jusque-là et d'observer la personne +qui se trouvait dans la pièce voisine. + +«Est-ce là la femme en question?» demanda-t-il d'une voix si basse +qu'on pouvait à peine l'entendre. + +Le juif fit signe que oui. + +«Je ne vois pas bien sa figure, dit tout bas Noé; elle a les yeux +fixés à terre et la chandelle est derrière elle. + +- Ne bougez pas,» murmura Fagin; il fit un signe à Barney qui +disparut et se montra bientôt dans la pièce voisine. Sous prétexte +de moucher la chandelle, il la posa devant la jeune fille à +laquelle il adressa quelques mots pour lui faire lever la tête. + +«Je la vois maintenant, dit l'espion. + +- La voyez-vous bien? demanda le juif. + +- Je la reconnaîtrais entre mille.» + +Noé quitta la lucarne, la porte s'ouvrit et la jeune fille sortit. +Fagin fit retirer Noé derrière un vitrage garni de rideaux, et ils +retinrent leur respiration au moment où Nancy passa à quelques +pieds de leur cachette, et sortit par la porte par laquelle ils +étaient entrés. + +«Psit! fit Barney qui tenait la porte; voici le moment.» + +Noé échangea un regard avec Fagin et s'élança dehors. + +«À gauche, lui dit tout bas Barney. Prenez le trottoir de l'autre +côté de la rue, et attention!» Noé obéit, et, à la lueur du gaz, +il aperçut la jeune fille en marche à quelque distance devant lui; +il n'avança qu'autant qu'il jugea prudent de le faire, et se tint +de l'autre côté de la rue pour mieux observer les mouvements de +Nancy. À plusieurs reprises elle regarda autour d'elle avec +inquiétude; une fois même elle s'arrêta pour laisser passer deux +hommes qui la suivaient de près. À mesure qu'elle avançait, elle +semblait reprendre courage et marchait d'un pas plus ferme et plus +résolu. L'espion se tint toujours derrière elle, à la même +distance, et la suivit sans la quitter des yeux. + + +CHAPITRE XLVI. +Le rendez-vous. + + +Les horloges sonnaient onze heures trois quarts quand deux +personnes se montrèrent sur le pont de Londres. L'une marchait +d'un pas léger et rapide: c'était une femme qui regardait autour +d'elle d'un air empressé, comme pour découvrir quelqu'un qu'elle +attendait; l'autre était un homme qui se glissait dans l'ombre, +réglant son pas sur celui de la femme, s'arrêtant quand elle +s'arrêtait, et s'avançant rapidement dès qu'elle reprenait sa +marche, mais sans jamais la gagner de vitesse dans l'ardeur de sa +poursuite. Ils traversèrent ainsi le pont de la rive de Middlesex +à celle de Surrey; puis la femme revint sur ses pas d'un air +désappointé, comme si l'examen rapide qu'elle faisait des passants +eût été sans résultat: ce mouvement fut brusque, mais ne trompa +pas la vigilance de celui qui la guettait. Il se posta dans un des +petite réduits qui surmontent les piles du pont, se pencha sur le +parapet pour mieux cacher son visage, et la laissa passer sur le +trottoir opposé; quand il se trouva à la même distance d'elle +qu'auparavant, il reprit tranquillement son allure de promeneur et +se remit à la suivre. Arrivée au milieu du pont, elle s'arrêta. +L'homme s'arrêta aussi. + +La nuit était très noire. La journée avait été pluvieuse, et à +cette heure, et dans ce lieu, il y avait peu de passants: ceux qui +regagnaient en hâte leur demeure, traversaient vite sans faire +attention à cette femme ni à l'homme qui la suivait, et peut-être +même sans les voir; il n'y avait rien là qui dût attirer +l'attention des pauvres gens de ce quartier de Londres, qui +passaient le pont par hasard pour aller chercher un gîte pour la +nuit sous une porte ou dans quelque masure abandonnée. Ils +restaient donc tous deux silencieux, sans échanger une parole avec +aucun passant. + +La rivière était couverte d'un épais brouillard au travers duquel +on apercevait à peine la lueur rougeâtre des feux allumés sur les +bateaux amarrés sous le pont; il était difficile de distinguer +dans l'obscurité les bâtiments noircis qui bordaient la Tamise. De +chaque côté, de vieux magasins entamés s'élevaient d'une masse +confuse de toits et de pignons, et semblaient se pencher sur l'eau +trop sombre pour que leur forme indécise pût s'y refléter. On +apercevait dans l'ombre la tour antique de l'église Saint-Sauveur +et la flèche de Saint-Magnus, ces séculaires gardiens du vieux +pont; mais la forêt de mâts des navires arrêtés en aval et les +flèches des autres églises étaient presque entièrement cachées à +la vue. + +La jeune fille, toujours surveillée par son espion caché, avait +arpenté le pont à plusieurs reprises quand la grosse cloche de +Saint-Paul annonça le décès d'un jour de plus. + +Minuit sonnait sur la populeuse cité, pour les palais comme pour +la mansarde, pour la prison, pour l'hôpital; pour tous enfin il +était minuit, pour ceux qui naissent et pour ceux qui meurent, +pour le cadavre glacé comme pour l'enfant tranquillement endormi +dans son berceau. + +Au moment où l'heure finissait de sonner, une jeune demoiselle et +un vieux monsieur à cheveux gris descendirent d'un fiacre, à peu +de distance; ils renvoyèrent la voiture et vinrent droit au pont. +À peine avaient-ils mis le pied sur le trottoir que la jeune fille +tressaillit et se dirigea aussitôt vers eux. + +Ils s'avançaient en regardant autour d'eux de l'air de gens qui +attendent quelque chose sans avoir grande espérance de trouver ce +qu'ils attendent, quand ils furent tout à coup rejoints par la +jeune fille; ils s'arrêtèrent en poussant un cri de surprise +qu'ils réprimèrent aussitôt, car, au même instant, un individu en +costume de paysan passa tout près d'eux et les frôla même en +passant. + +«Pas ici, dit Nancy d'un air effaré; j'ai peur de vous parler ici; +venez là-bas, au pied de l'escalier.» + +Comme elle disait ces mots et montrait du doigt la direction +qu'elle voulait prendre, le paysan tourna la tête, leur demanda +brusquement de quel droit ils occupaient tout le trottoir, et +continua son chemin. + +L'escalier que désignait la jeune fille était celui qui, du côté +de la rive de Surrey et de l'église Saint-Sauveur, descend du pont +à la rivière. L'homme vêtu en paysan se dirigea vers ce lieu sans +être remarqué, et, après avoir un instant examiné les alentours, +se mit à descendre les degrés. + +Cet escalier est attenant au pont et se compose de trois parties; +juste à l'endroit où finit la seconde, le mur de gauche se termine +par un pilastre faisant face à la Tamise. En cet endroit les +marches s'élargissent, de sorte qu'une personne tournant l'angle +du mur ne peut être vue de celles qui se trouvent au dessus, n'en +fût-elle séparée que par une seule marche. Arrivé en cet endroit, +le paysan jeta un regard rapide autour de lui, et, voyant qu'il +n'y avait pas de meilleure cachette et qu'il y avait beaucoup de +place, grâce à la marée basse, il se blottit de côté, le dos +appuyé contre le pilastre, et attendit, presque certain que les +trois interlocuteurs ne descendraient pas plus bas, et que, s'il +ne pouvait entendre leur conversation, il serait toujours à même +de les suivre en toute sûreté. + +Le temps lui parut si long dans cet endroit solitaire, et il était +si avide de connaître la cause d'une entrevue si différente de ce +qu'il attendait, que plus d'une fois il fut sur le point +d'abandonner la partie, et de croire que les trois personnages +s'étaient arrêtés beaucoup plus haut, ou qu'ils s'étaient dirigés +vers un endroit tout différent, pour s'y livrer à leur mystérieux +entretien. Il allait sortir de sa cachette et remonter sur le +pont, quand il entendit un bruit de pas, et presque au même +instant la voix de personnes causant tout près de lui. + +Il se colla contre le mur, et respirant à peine, il écouta +attentivement. + +«C'est assez comme cela, dit une voix qui était évidemment celle +du monsieur, je ne souffrirai pas que cette jeune demoiselle aille +plus loin. Bien des gens n'auraient pas eu assez de confiance en +vous pour vous suivre jusqu'ici; mais vous voyez que je veux vous +faire plaisir. + +- Me faire plaisir! dit la jeune fille qui les conduisait; vous +êtes bien obligeant, monsieur, en vérité! me faire plaisir! Bah! +ne parlons pas de cela. + +- Eh bien! dit le monsieur d'un ton plus bienveillant, dans quelle +intention pouvez-vous nous avoir amenés en un lieu si étrange? +Pourquoi ne pas nous avoir laissés causer avec vous sur le pont, +où il fait clair, où il passe un peu de monde, au lieu de nous +amener dans cet affreux trou? + +- Je vous ai déjà dit, répondit Nancy, que j'avais peur de vous +parler là-haut. Je ne sais pas pourquoi, ajouta-t-elle en +frissonnant, mais je suis en proie ce soir à une telle terreur, +que je puis à peine me tenir debout. + +- Et de quoi avez-vous peur? demanda le monsieur, qui semblait +compatir à son état. + +- Je ne saurais trop dire de quoi, répondit-elle; je voudrais le +savoir. J'ai été toute la journée préoccupée d'horribles pensées +de mort et de linceuls sanglants; j'avais ouvert un livre ce soir +pour passer le temps, et j'avais toujours les mêmes objets devant +les yeux. + +- Effet de l'imagination, dit le monsieur en tâchant de la calmer. + +- Ce n'est pas de l'imagination, répondit la jeune fille d'une +voix sourde; je jurerais que j'ai vu le mot «cercueil» écrit à +chaque page du livre, en gros caractères noirs, et qu'on en +portait un près de moi ce soir dans la rue. + +- Il n'y a rien d'étonnant à cela, dit le monsieur; j'en ai +rencontré souvent. + +- _De vrais cercueils_, répliqua-t-elle, mais pas comme celui que +j'ai vu.» + +Il y avait quelque chose de si étrange dans le ton de la jeune +fille, que l'espion caché frissonna et sentit son sang se glacer +dans ses veines. Il se remit en entendant la douce voix de la +jeune demoiselle qui demandait à Nancy de se calmer, et de ne pas +laisser aller à ces affreuses pensées. + +«Parlez-lui avec bonté, dit-elle au monsieur qui l'accompagnait. +La pauvre créature! elle semble en avoir besoin. + +- Vos pasteurs orgueilleux m'auraient regardé avec dédain dans +l'état où je suis ce soir, et m'auraient prêché flammes et +vengeance, dit Nancy. Oh! chère demoiselle, pourquoi ceux qui +s'arrogent le titre d'hommes de Dieu, ne sont-ils pas, pour nous +autres malheureuses, aussi bons et aussi bienveillants que vous +l'êtes, vous qui ayant la beauté et tant de qualités qui leur +manquent, pourriez être un peu fière, au lieu de les surpasser en +humilité? + +- Ah! oui, dit le monsieur; le Turc, après avoir fait ses +ablutions, se tourne vers l'Orient pour dire ses prières; de même, +ces bonnes gens, après avoir pris un maintien de circonstance, +lèvent les yeux au ciel pour l'implorer: entre le Musulman et le +Pharisien, mon choix est fait.» + +Ces paroles semblaient s'adresser à la jeune demoiselle, et +étaient peut-être destinées à laisser à Nancy le temps de se +remettre. Le vieux monsieur s'adressa bientôt à cette dernière: + +«Vous n'êtes pas venue ici dimanche dernier? lui dit-il. + +- Je n'ai pas pu venir, répondit Nancy: on m'a retenue de force. + +- Qui donc? + +- Guillaume... celui dont j'ai déjà parlé à mademoiselle. + +- Vous n'avez pas été soupçonnée, j'espère, d'être en +communication avec qui que ce soit, à propos de l'affaire qui nous +amène ici ce soir! demanda le monsieur d'un air inquiet. + +- Non, répondit la jeune fille en hochant la tête; il ne m'est pas +très facile de sortir, à moins de dire où je vais; je n'aurais pu +aller voir mademoiselle, si je n'avais fait prendre à Guillaume +une dose de laudanum avant de sortir. + +- S'est-il réveillé avant votre retour? demanda le monsieur. + +- Non; et ni lui, ni personne ne me soupçonne. + +- Tant mieux, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-moi. + +«Je suis prête, répondit Nancy. + +- Cette jeune demoiselle, dit le monsieur, m'a communiqué, ainsi +qu'à quelques amis en qui on peut avoir toute confiance, ce que +vous lui avez dit, il y a environ quinze jours. Je vous avoue que +j'ai d'abord hésité à croire que vous méritassiez confiance; mais +maintenant je crois fermement que vous en êtes digne. + +- Oui, dit vivement la jeune fille. + +- J'en suis convaincu, je vous le répète. Pour vous prouver que je +suis disposé à me fier à vous, je vous avouerai, sans détour, que +nous nous proposons d'arracher par la terreur, le secret, quel +qu'il soit, de cet individu qu'on appelle Monks; mais, ajouta le +monsieur, si nous ne pouvons mettre la main sur lui, ou si nous ne +pouvons tirer de lui ce que nous voulons, il faudra nous livrer le +juif. + +- Fagin! dit la jeune fille, en reculant d'un pas. + +- Il faudra nous livrer cet homme, répéta le monsieur. + +- Je ne ferai pas cela, jamais, répondit Nancy. C'est un démon! +c'est pis qu'un démon; mais je ne ferai pas cela. + +- Vous ne voulez pas? dit le monsieur qui semblait s'attendre à +cette réponse. + +- Jamais! répartit Nancy. + +- Pourquoi? + +- Pour une raison, répondit la jeune fille avec fermeté, pour une +raison que mademoiselle connaît et qu'elle admettra, je le sais, +car elle me l'a promis; et pour une autre raison encore, c'est +que, s'il a mené une vie criminelle, la mienne ne vaut pas mieux; +beaucoup d'entre nous ont eu la même existence, et je ne me +tournerai pas contre ceux, qui auraient pu... quelques-uns du +moins... se tourner contre moi, et qui ne l'ont pas fait, tout +pervers qu'ils sont. + +- Eh bien! se hâta de dire le monsieur, comme si c'était là où il +voulait en venir; livrez-moi Monks, et laissez-moi en faire mon +affaire. + +- Et s'il vient à dénoncer les autres? + +- Je vous promets que dans ce cas, si l'on obtient de lui la +vérité, l'affaire en restera là. Il doit y avoir dans l'histoire +du petit Olivier des circonstances qu'il serait pénible d'exposer +aux yeux du public. Pourvu que nous sachions la vérité, nous n'en +demandons pas davantage, et la liberté de personne ne sera +menacée. + +- Et s'il ne veut rien dire? observa la jeune fille. + +- Alors, continua le monsieur, ce juif ne sera pas traîné en +justice sans votre consentement. Mais, dans une telle +circonstance, je pourrai faire valoir à vos yeux des raisons qui, +je pense, vous décideront à le donner. + +- Mademoiselle me donne-t-elle sa parole qu'il en sera ainsi? +demanda vivement la jeune fille. + +- Oui, répondit Rose; j'en prends l'engagement formel. + +- Monks ne saura jamais comment vous avez appris tout cela? ajouta +Nancy, après un court silence. + +- Jamais, répondit le monsieur; on s'y prendra de manière qu'il ne +puisse se douter de rien. + +- J'ai souvent menti, et j'ai vécu depuis mon enfance avec des +menteurs, dit Nancy après un nouveau silence; mais je compte sur +votre parole.» + +Après avoir reçu encore une fois l'assurance qu'elle pouvait y +compter en toute sécurité, elle commença à décrire en détail le +cabaret d'où on l'avait suivie ce soir-là même; mais elle parlait +si bas, qu'il était souvent difficile à l'espion de saisir, même +en gros, le fil de son récit; elle s'arrêtait de temps en temps, +comme si le monsieur prenait à la hâte quelques notes sur les +renseignements qu'elle lui fournissait. Après qu'elle eut décrit +minutieusement la localité, indiqué l'endroit d'où l'on pouvait le +mieux voir sans être vu, et dit quel jour et à quelle heure Monks +avait l'habitude de s'y rendre, elle parut réfléchir quelques +instants comme pour mieux se rappeler les traits et l'extérieur de +l'homme dont elle donnait le signalement. + +«Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas très gros; quand il +marche, il a toujours l'air d'être aux aguets, et il regarde sans +cesse par-dessus son épaule, d'abord d'un côté, puis de l'autre. +N'oubliez pas cela, car personne n'a les yeux aussi enfoncés que +lui, et vous pourriez presque le reconnaître à ce seul signe; il a +le teint brun, les cheveux et les yeux noirs, mais, bien qu'il +n'ait pas plus de vingt-six ou vingt-huit ans, il a l'air vieux et +cassé: ses livres portent souvent l'empreinte de ses dents, car il +a des accès furieux, et il lui arrive même de se mordre les mains +jusqu'au sang... + +- Pourquoi tressaillez-vous? dit la jeune fille, en s'arrêtant +tout court. + +Le monsieur se hâta de répondre que c'était un mouvement +involontaire et la pria de continuer. + +«Presque tous ces détails, dit la jeune fille, je les ai appris au +cabaret dont je vous ai parlé; car je ne l'ai vu que deux fois, et +chaque fois il était enveloppé dans un grand manteau. Voilà, je +crois, tous les détails que je puis vous donner pour vous aider à +le reconnaître. Attendez, ajouta-t-elle, sur le cou, et assez haut +pour qu'on puisse la voir sous sa cravate, quand il tourne la +tête, il a... + +- Une large marque rouge, comme une brûlure, s'écria le monsieur. + +- Quoi! dit Nancy, vous le connaissez?» + +La jeune demoiselle pousse un cri de surprise, et pendant quelques +instants ils gardèrent un tel silence que l'espion pouvait les +entendre respirer. + +«Je crois que oui, dit le monsieur, d'après le signalement que +vous me donnez; nous verrons... il y a parfois de singulières +ressemblances; mais ce n'est peut-être pas lui.» + +Il dit ces mots d'un air d'indifférence, fit un pas du côté de +l'espion caché, et celui-ci put l'entendre distinctement murmurer +ces mots: «Ce doit être lui.» + +«Maintenant, jeune fille, dit-il en se rapprochant de Nancy, vous +nous avez rendu un service signalé, et je voudrais qu'il en +résultât quelque bien pour vous. En quoi puis-je vous être utile? + +- En rien, répondit Nancy. + +- Ne parlez pas ainsi, dit le monsieur d'un ton de bonté qui +aurait touché un coeur plus endurci. Réfléchissez; dites-moi ce +que je puis faire pour vous? + +- Rien, monsieur, répéta la jeune fille en pleurant; vous ne +pouvez rien pour moi; Il n'y a plus pour moi d'espérance. + +- Vous allez trop loin, dit le monsieur; votre passé a été +coupable; vous avez mal employé cette énergie de la jeunesse, ces +trésors inestimables que le Créateur ne nous prodigue qu'une fois; +mais vous pouvez espérer dans l'avenir. Je ne veux pas dire qu'il +soit en notre pouvoir de vous donner la paix du coeur et de l'âme: +vous ne l'aurez que par vos propres efforts; mais nous pouvons +vous offrir un asile paisible en Angleterre, ou, si vous craignez +d'y rester, dans quelque pays étranger; cela, nous pouvons le +faire, et nous avons le plus vif désir de vous mettre à l'abri de +tout danger. Avant la fin de la nuit, avant que cette rivière +s'éclaire des premières lueurs du jour, vous pouvez vous trouver +bien loin de vos anciens compagnons, sans qu'il reste de vous plus +de traces que si vous n'étiez plus au monde. Voyons, n'échangez +plus un mot avec aucun de vos anciens associés, ne rentrez pas +dans votre taudis, ne respirez plus cet air qui vous corrompt et +qui vous tue, quittez-les tous quand il en est temps encore et que +l'occasion vous est favorable. + +- Elle se laissera convaincre, dit la jeune demoiselle; elle +hésite, j'en suis sûre. + +- Je crains que non, ma chère, dit le monsieur. + +- Non, monsieur, je n'hésite pas, répondit Nancy après un instant +de lutte intérieure; je suis enchaînée à mon ancienne vie; je la +maudis, je la hais maintenant, mais je ne puis la quitter. J'ai +été trop loin pour revenir en arrière; et pourtant je n'en sais +rien, car si vous m'aviez tenu ce langage il n'y a pas longtemps, +je vous aurais ri au nez. Mais, ajouta-t-elle en regardant avec +inquiétude autour d'elle, voici mes terreurs qui me reprennent, il +faut que je retourne chez moi. + +- Chez vous! s'écria la jeune demoiselle avec tristesse. + +- Chez moi, mademoiselle, répéta Nancy, il faut que je continue à +mener l'existence que je me suis faite. Quittons-nous. Peut-être +ai-je été espionnée et vue. Laissez-moi: partez. Si je vous ai +rendu service, tout ce que je vous demande, c'est de me quitter et +de me laisser m'en aller seule. + +- Je vois bien que tout est inutile, dit le monsieur avec un +soupir. Peut-être compromettons-nous sa sûreté en restant ici; +nous l'avons retenue plus longtemps qu'elle ne s'y attendait. + +- Oui, oui, dit vivement Nancy, je devrais être bien loin. + +- Comment cette pauvre fille finira-t-elle? s'écria Rose. + +- Comment? répéta Nancy; regardez devant vous, mademoiselle; +regardez ces flots sombres: n'avez-vous pas souvent entendu dire +que des malheureuses comme nous se jettent à l'eau sans que âme +qui vive s'en inquiète ou les regrette? Ce sera peut-être dans des +années, peut-être dans quelques mois, mais c'est comme cela que je +finirai. + +- Ne parlez pas ainsi, je vous en prie, dit la jeune demoiselle en +sanglotant. + +- Vous n'en saurez rien, chère demoiselle, répondit Nancy, et Dieu +veuille que de telles horreurs n'arrivent jamais à vos oreilles! +Adieu! adieu!...» + +Le monsieur fit un pas pour s'éloigner. + +«Prenez cette bourse, dit Rose; prenez-la pour l'amour de moi, +afin d'avoir quelques ressources dans un moment de besoin ou +d'inquiétude? + +- Non, non, répondit Nancy; je n'ai pas fait cela pour de +l'argent; laissez-moi la satisfaction de penser que je n'ai pas +agi par intérêt, et pourtant donnez-moi quelque objet que vous +ayez porté: je voudrais avoir quelque chose... Non, non, pas une +bague... Vos gants ou votre mouchoir, quelque chose que je puisse +garder comme vous ayant appartenu, ma bonne demoiselle... C'est +cela; merci! Que Dieu vous bénisse! Bonsoir!» + +Nancy était en proie à une si violente agitation et semblait +tellement craindre d'être découverte que le monsieur se décida à +la quitter comme elle le demandait; on entendit le bruit des pas +qui s'éloignaient, et tout redevint silencieux. + +La jeune demoiselle et son compagnon arrivèrent bientôt sur le +pont; ils s'arrêtèrent au haut de l'escalier. + +«Écoutez, dit Rose en prêtant l'oreille, n'a-t-elle pas appelé? +J'ai cru entendre sa voix. + +- Non, ma chère, répondit M. Brownlow en regardant tristement en +arrière; elle n'a pas bougé; elle attend que nous soyons +éloignés.» + +Rose Maylie était navrée; mais le vieux monsieur lui prit le bras, +le mit sous le sien et l'entraîna doucement. + +Dès qu'ils eurent disparu, Nancy se laissa tomber tout de son long +sur l'une des marches de pierre, et dans son angoisse versa des +larmes amères. + +Bientôt elle se releva, et d'un pas faible et chancelant gravit +les degrés pour regagner la rue. L'espion étonné resta immobile à +son poste pendant quelques minutes, et, quand il eut acquis la +certitude qu'il était tout à fait seul, il sortit de sa cachette +et remonta sur le pont en rasant la muraille comme il l'avait fait +en descendant. + +Arrivé auprès de l'escalier, Noé Claypole regarda autour de lui à +plusieurs reprises pour être bien sûr qu'il n'était pas observé, +puis il partit à toutes jambes pour regagner la maison du juif. + + +CHAPITRE XLVII. +Conséquences fatales. + + +C'était environ deux heures avant l'aube du jour, à cette heure +qu'en automne on peut bien appeler le fort de la nuit, quand les +rues sont désertes et silencieuses, que le bruit même parait +sommeiller et que l'ivrogne et le débauché ont regagné leur maison +d'un pas chancelant. À cette heure de calme et de silence, le juif +veillait dans son repaire, le visage si pâle et si contracté, les +yeux si rouges et si injectés de sang qu'il ressemblait moins à un +homme qu'à un hideux fantôme échappé du tombeau et poursuivi par +un esprit malfaisant. + +Il était accroupi devant son feu éteint, enveloppé dans une +vieille couverture déchirée et le visage tourné vers la chandelle +qui était posée sur la table, à côté de lui. Il portait sa main +droite à ses lèvres et, absorbé dans ses réflexions, il se mordait +les ongles et laissait voir ses gencives dégarnies de dents et +armées seulement de quelques crocs comme en aurait un chien ou un +rat. + +Noé Claypole dormait profondément sur un matelas étendu sur le +plancher. Parfois le vieillard tournait un instant ses regards +vers lui, puis les ramenait vers la chandelle dont la longue mèche +brûlée attestait, ainsi que les gouttes de suif qui tombaient sur +la table, que les pensées du juif étaient occupées ailleurs. + +Elles l'étaient en effet. + +Mortification de voir ses plans renversés, haine contre la jeune +fille qui avait osé entrer en relation avec des étrangers, +défiance profonde de sa sincérité quand elle avait refusé de le +trahir, amer désappointement de perdre l'occasion de se venger de +Sikes, crainte d'être découvert, ruiné, peut-être pendu; tout cela +lui donnait un accès terrible de rage furieuse; toutes ces +réflexions se croisaient rapidement et se heurtaient dans l'esprit +de Fagin, et mille projets criminels plus noirs les uns que les +autres s'agitaient dans son coeur. + +Il resta ainsi complètement immobile et sans avoir l'air de faire +la moindre attention au temps qui s'écoulait, jusqu'à ce qu'un +bruit de pas dans la rue vint frapper son oreille exercée et +attirer son attention. + +«Enfin! murmura-t-il en essuyant ses lèvres sèches et agitées par +la fièvre; enfin!» + +Au même instant un léger coup de sonnette se fit entendre. Il +grimpa l'escalier pour aller ouvrir et revint presque aussitôt +accompagné d'un individu enveloppé jusqu'au menton et qui portait +un papier sous le bras. Celui-ci s'assit, se dépouilla de son +manteau et laissa voir les formes athlétiques du brigand Sikes. + +«Tenez, dit-il en posant le paquet sur la table; serrez cela et +tâchez d'en tirer le meilleur parti possible. J'ai eu assez de mal +à me le procurer. Il y a trois heures que je devrais être ici.» + +Fagin mit la main sur le paquet, l'enferma dans l'armoire et se +rassit sans dire un mot. Mais il ne perdit pas de vue le brigand +un seul instant, et, quand ils furent assis de nouveau face à face +et tout près l'un de l'autre, il le regarda fixement. Ses lèvres +tremblaient si fort et ses traits étaient si altérés par l'émotion +à laquelle il était en proie, que le brigand recula +involontairement sa chaise et examina Fagin d'un air effrayé. + +«Eh bien! quoi? dit Sikes; qu'avez-vous à me regarder ainsi? +Allons, parlez!» + +Le juif leva la main droite et agita un doigt tremblant, puis sa +fureur était telle qu'il fut hors d'état d'articuler un seul mot. + +«Morbleu! dit Sikes qui n'avait pas l'air trop rassuré, il est +devenu fou; il faut que je prenne garde à moi. + +- Non, non, dit Fagin en retrouvant la voix, ce n'est pas... ce +n'est pas vous, Guillaume; je n'ai rien... rien du tout à vous +reprocher. + +- Oh! vraiment! dit Sikes en le regardant d'un air sombre et en +mettant ostensiblement un pistolet dans une poche plus à sa +portée. C'est heureux, pour l'un de nous du moins. Lequel est-ce, +peu importe. + +- Ce que j'ai à vous dire, Guillaume, dit le juif en rapprochant +sa chaise de celle du brigand, vous rendra encore plus furieux que +moi. + +- En vérité? répondit Sikes d'un air d'incrédulité; parlez et +dépêchez-vous, ou Nancy me croira perdu. + +- Perdu! dit Fagin, elle s'est arrangée pour ça, n'ayez pas peur.» + +Sikes regarda le juif d'un air très inquiet, et ne lisant sur ses +traits aucune explication satisfaisante, il lui mit sa grosse main +sur le collet et le secoua rudement. + +«Voulez-vous parler, dit-il, ou je vous étrangle. Desserrez les +dents et dites clairement ce que vous avez à dire. Assez de +grimaces, vieux mâtin que vous êtes, finissons-en. + +- Supposons, commença Fagin, que ce garçon qui est là couché...» + +Sikes se tourna vers l'endroit où Noé était endormi, comme s'il ne +l'avait pas remarqué tout à l'heure. «Après? dit-il en reprenant +sa première position. + +- Supposons, continua Fagin, que ce garçon ait jasé pour nous +perdre tous; qu'il ait cherché d'abord les gens propres à réaliser +ses vues, et qu'il ait eu avec eux un rendez-vous dans la rue pour +donner notre signalement, pour indiquer tous les signes auxquels +on pourrait nous reconnaître et les souricières où l'on pourrait +le mieux nous prendre. Supposons qu'il ait voulu faire tout cela +de son plein gré sans être arrêté, interrogé, espionné ou mis au +pain et à l'eau pour faire des aveux: mais, de son plein gré! pour +sa propre satisfaction! allant rôder la nuit pour rencontrer nos +ennemis déclarés et jasant avec eux! m'entendez-vous, s'écria le +juif, dont les yeux lançaient des flammes. Supposons qu'il ait +fait tout cela, qu'arriverait-il? + +- Ce qui arriverait! répondit Sikes avec un affreux jurement. S'il +avait vécu jusqu'à mon arrivée, je lui broierais le crâne sous les +talons ferrés de mes bottes en autant de morceaux qu'il a de +cheveux sur la tête. + +- Et si _moi_ j'avais fait cela, hurla le juif, _moi_ qui en sais +si long et qui pourrais faire pendre tant de gens, sans me +compter? + +- Je ne sais, dit Sikes en grinçant des dents et en pâlissant rien +qu'à l'idée d'une telle trahison: je ferais dans la prison quelque +chose qui me ferait mettre aux fers; et si on me mettait en +jugement en même temps que vous, je tomberais sur vous en plein +tribunal et je vous briserais le crâne devant tout le monde. +J'aurais assez de force, murmura le brigand en brandissant son +bras nerveux, j'aurais assez de force pour vous écraser la tête +comme si une lourde charrette eût passé dessus. + +- Vous! + +- Moi! dit le brigand. Essayez. Et si c'était Charlot, ou le +Matois, ou Betsy, ou... + +- Peu importe qui, interrompit Sikes avec colère. Celui-là, quel +qu'il soit, peut être sûr de son affaire.» + +Fagin se remit à considérer fixement le brigand; puis, lui faisant +signe de garder le silence, il se pencha vers le matelas où +dormait Noé et secoua le dormeur pour l'éveiller: Sikes, penché +aussi sur sa chaise et les mains appuyées sur les genoux, +regardait de tous ses yeux, comme s'il se demandait avec surprise +à quoi allaient aboutir ce manège et toutes ces questions. + +«Bolter! Bolter! dit Fagin en levant la tête avec une expression +diabolique et en appuyant sur chaque parole. Le pauvre garçon! il +est fatigué... fatigué d'avoir épié si longtemps les démarches de +cette fille... les démarches de cette fille, entendez-vous, +Guillaume? + +- Que voulez-vous dire?» demanda Sikes en se redressant de toute +sa hauteur. + +Le juif ne répondit rien, mais se pencha de nouveau vers le +dormeur et le fit asseoir sur le matelas. Après s'être fait +répéter plusieurs fois son nom d'emprunt, Noé se frotta les yeux +et regarda autour de lui en bâillant. + +«Redites-moi encore tout cela, encore une fois, pour qu'il +l'entende, dit le juif en montrant du doigt le brigand. + +- Redire quoi? demanda Noé à demi endormi. + +- Ce qui concerne... Nancy, dit le juif en saisissant le poignet +de Sikes, comme pour l'empêcher de s'en aller avant d'avoir tout +entendu. Vous l'avez suivie? + +- Oui. + +- Jusqu'au pont de Londres? + +- Oui. + +- Où elle a rencontré deux personnes? + +- En effet. + +- Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait été trouver +précédemment, de son propre mouvement: ils lui ont demandé de +livrer tous ses complices, à commencer par Monks... ce qu'elle a +fait... de donner leur signalement... elle l'a donné... de dire où +nous nous réunissions... elle l'a dit... et d'où l'on pouvait le +mieux nous guetter... elle l'a dit encore... et à quel moment nous +avions l'habitude de nous y rendre... elle l'a indiqué. Voilà ce +qu'elle a fait; elle a conté tout cela d'un bout à l'autre, sans +qu'on lui fît une menace, sans la moindre hésitation. Est-ce vrai? +s'écria le juif presque fou de colère. + +- Parfaitement vrai, répondit Noé en se grattant la tête; c'est +exactement comme cela que tout s'est passé. + +- Et qu'ont-ils dit relativement à dimanche dernier? demanda le +juif. + +- Relativement à dimanche dernier! répondit Noé en réfléchissant; +je vous l'ai déjà dit. + +- Redites-le! redites-le! s'écria Fagin écumant de rage en +étreignant d'une main le bras de Sikes, et en brandissant l'autre +en l'air comme un furieux. + +- Ils lui ont demandé, dit Noé qui, mieux éveillé, semblait +commencer à comprendre qui était Sikes, ils lui ont demandé +pourquoi elle n'était pas venue le dimanche précédent comme elle +l'avait promis; elle a répondu qu'elle n'avait pas pu... + +- Et la cause, la cause? interrompit le juif d'un air triomphant; +contez-lui cela! + +- Parce qu'elle avait été retenue de force chez elle par +Guillaume, cet homme dont elle leur avait déjà parlé précédemment, +répondit Noé. + +- Et puis encore? s'écria le juif; qu'a-t-elle dit encore de cet +homme dont elle leur avait déjà parlé précédemment? Contez-lui +cela! contez-lui cela! + +- Eh bien, reprit Noé, elle a dit qu'il ne lui était pas facile de +sortir à moins que cet homme ne sût où elle allait; et que la +première fois qu'elle était sortie pour aller trouver la +demoiselle, elle... ha! ha! ha! j'ai bien ri en entendant cela... +elle avait donné à cet homme une dose de laudanum. + +- Mort et damnation! s'écria Sikes en se dégageant brusquement de +l'étreinte du juif. Laissez-moi m'en aller!» + +Il repoussa loin de lui le vieillard, s'élança hors de la chambre +et escalada les degrés comme un furieux. + +«Guillaume! Guillaume! cria le juif en courant après lui. Un mot, +un mot seulement!» + +Il n'aurait pas eu le temps d'échanger un seul mot avec le +brigand, si celui-ci ne s'était trouvé dans l'impossibilité +d'ouvrir la porte; il était là, jurant et blasphémant quand le +juif le rejoignit tout essoufflé. + +«Laissez-moi sortir, dit Sikes. Ne me parlez pas, si vous tenez à +la vie. Laissez-moi sortir, vous dis-je. + +- Un mot seulement, reprit Fagin en posant sa main sur la +serrure... Ne soyez pas... + +- Quoi? dit l'autre. + +- Ne soyez pas... trop violent, Guillaume, dit le juif avec des +larmes dans la voix.» + +Le jour commençait à poindre, et il faisait assez clair pour que +les deux hommes pussent se voir; ils échangèrent un rapide coup +d'oeil; leurs yeux brillaient d'un éclat sinistre; il n'y avait +pas à se méprendre sur leur pensée. + +«J'entends par là, dit Fagin, jugeant inutile de déguiser plus +longtemps sa pensée, que vous ne devez pas être trop violent... +par prudence: de la ruse, Guillaume, et pas d'esclandre.» + +Sikes ne répondit rien, mais poussant vivement la porte dès que le +juif eut tourné la clef dans la serrure, il s'élança dans la rue +déserte. + +Sans s'arrêter, sans réfléchir un instant, sans tourner une seule +fois la tête à droite ou à gauche, sans lever les yeux vers le +ciel ni les baisser vers la terre, le brigand prit sa course, +l'oeil hagard et les dents si serrées qu'il en avait la mâchoire +saillante; il ne murmura pas une parole, pas un de ses muscles ne +se détendit, jusqu'à ce qu'il eut gagné la porte de sa demeure. Il +fit tourner doucement la clef dans la serrure, monta rapidement +l'escalier, entra dans sa chambre, ferma la porte à double tour, +appuya une lourde table contre la porte et tira le rideau du lit. + +La jeune fille était couchée, à demi vêtue. L'entrée de Sikes +l'avait réveillée en sursaut. + +«Debout, dit l'homme. + +- Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec une expression de plaisir +en le voyant de retour. + +- Oui, répondit-il. Debout.» + +Une chandelle brûlait près du lit; l'homme l'ôta vivement du +chandelier et la jeta dans la cheminée; la jeune fille voyant que +le jour commençait à poindre, se leva pour tirer le rideau de la +fenêtre. + +«Laisse-le, dit Sikes, en lui barrant le passage. Il fait assez +clair pour ce que j'ai à faire. + +- Guillaume, dit Nancy d'une voix étouffée par la terreur, +pourquoi me regardes-tu ainsi?» + +Les narines gonflées, la poitrine haletante, le brigand la +considéra quelques instants; puis, la saisissant par la tête et +par le cou, il la traîna jusqu'au milieu de la chambre, et, jetant +un coup d'oeil vers la porte, il lui mit sa grosse main sur la +bouche. + +«Guillaume, Guillaume!... dit la jeune fille d'une voix étouffée, +en se débattant avec l'énergie que donne la crainte de la mort, je +ne crierai pas..., écoute-moi..., parle-moi..., dis-moi ce que +j'ai fait? + +- Tu le sais bien misérable! répliqua le brigand. Tu as été +guettée cette nuit... Tout ce que tu as dit a été entendu. + +- Alors épargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, dit Nancy en +se cramponnant après lui. Guillaume, cher Guillaume, tu n'auras +pas le coeur de me tuer. Oh! songe à tout ce que j'ai refusé cette +nuit à cause de toi! Épargne-toi ce crime; je ne te lâcherai pas; +tu ne pourras pas me faire lâcher prise. Guillaume, pour l'amour +de Dieu, pour toi, pour moi, arrête, avant de verser mon sang. Sur +mon âme, je ne t'ai pas trahi.» + +L'homme fit un violent effort pour dégager son bras; mais la jeune +fille l'étreignait convulsivement, et il eut beau faire, il ne put +lui faire lâcher prise. + +«Guillaume, criait-elle en s'efforçant d'appuyer sa tête sur la +poitrine du brigand, ce monsieur et cette bonne demoiselle m'ont +proposé cette nuit d'aller vivre à l'étranger et d'y finir mes +jours dans la solitude et la tranquillité. Laisse-moi les revoir +et les supplier à genoux d'avoir pour toi la même bonté; nous +quitterons cet affreux séjour; nous irons bien loin, chacun de +notre côté, mener une vie meilleure, et oublier, sauf dans nos +prières, la vie que nous avons menée jusqu'ici: après cela, nous +ne nous reverrons jamais. Il n'est jamais trop tard pour se +repentir; ils me l'ont dit... Je sais bien maintenant qu'ils +disaient vrai; mais il nous faut du temps, un peu de temps! + +Le brigand dégagea un de ses bras et saisit son pistolet. La +pensée qu'il serait immédiatement découvert s'il faisait feu, lui +traversa l'esprit malgré l'accès de rage auquel il était en proie. +Il frappa deux fois de toute sa force, avec la crosse du pistolet, +la tête de la jeune fille qui touchait presque la sienne. + +Elle chancela et tomba, aveuglée par les flots de sang qui +jaillissaient de son front; puis, parvenant avec peine à se +soulever sur les genoux, elle tira de son sein un mouchoir blanc, +- celui que lui avait donné Rose Maylie, - et l'élevant à mains +jointes vers le ciel, aussi haut que ses forces défaillantes le +lui permettaient, elle murmura une prière pour implorer la pitié +du Créateur. + +C'était un affreux spectacle. L'assassin gagna la muraille d'un +pas chancelant; puis, mettant sa main sur ses yeux, il se saisit +d'un lourd gourdin et acheva sa victime. + + +CHAPITRE XLVIII. +Fuite de Sikes. + + +De toutes les actions coupables qui, à la faveur des ténèbres, +avaient été commises dans la vaste enceinte de Londres, depuis que +la nuit l'avait jamais enveloppée, celle-ci était la plus +criminelle. De toutes les horreurs qui allaient empester de leur +odeur infecte l'air pur du matin, celle-ci était la plus lâche et +la plus odieuse. + +Le soleil brillant qui ne ramène pas seulement avec lui la +lumière, mais qui rend l'homme à la vie et à l'espérance, le +soleil se levait radieux sur la populeuse cité; ses rayons +tombaient également sur les vitraux richement colorés et sur les +misérables vitres de la mansarde, sur le dôme des cathédrales et +sur les masures en ruines. Il éclairait la chambre où gisait la +femme assassinée; il l'éclairait en dépit des efforts du brigand +pour empêcher ses rayons d'y pénétrer: ils y pénétraient à +torrent. Si ce spectacle était affreux dans le crépuscule du +matin, qu'était-ce maintenant au milieu de cette éclatante +lumière! + +Sikes n'avait pas changé de place: il avait eu peur de se sauver; +sa victime avait poussé un gémissement plaintif et remué la main. +Alors, avec une rage que la terreur augmentait encore. Il avait +frappé à coups redoublés. Un instant il avait jeté une couverture +sur le cadavre; mais se représenter les yeux de la victime, +s'imaginer qu'ils se tournaient vers lui, était encore plus +insupportable que de les voir fixés, immobiles, pour regarder la +mare de sang qui tremblait et dansait au soleil, sur le plancher, +et il avait retiré la couverture. Le corps était là gisant; un +corps, rien de plus, de la chair et du sang: mais quelle chair et +que de sang! + +Il battit le briquet, alluma du feu et y jeta le gourdin. Des +cheveux de femme étaient restés collés à l'extrémité; ils +s'enflammèrent en pétillant et produisirent quelques légères +étincelles que le courant d'air entraîna rapidement dans la +cheminée. Cela seul le remplit d'effroi, tout barbare qu'il était. +Il continua pourtant à tenir le gourdin, jusqu'à ce que le feu +l'eût réduit en plusieurs morceaux; il les réunit sur les charbons +pour les consumer entièrement et les réduire en cendres. Il se +lava les mains et frotta ses vêtements; il y avait des taches +qu'il ne put faire disparaître; il coupa les endroits tachés et +les jeta au feu. Toute la chambre était teinte de sang: les pattes +même du chien en étaient pleines. + +Pendant tout ce temps, il n'avait pas un instant tourné le dos au +cadavre. Après avoir terminé ses préparatifs, il gagna la porte à +reculons, tirant le chien après lui. Il la ferma doucement, tourna +deux fois la clef dans la serrure, la retira et sortit de la +maison. + +Il traversa la rue et jeta un regard vers la fenêtre, pour +s'assurer qu'on ne pouvait rien voir du dehors. Le rideau était +toujours baissé, le rideau que Nancy avait voulu tirer pour +laisser pénétrer ce jour qu'elle ne devait plus revoir. Elle était +gisante tout près de la fenêtre: l'assassin le savait. Dieu! comme +le soleil dardait ses rayons dans cet endroit! + +Sikes ne jeta sur la fenêtre qu'un coup d'oeil rapide; il se +sentit soulagé en pensant qu'il avait pu sortir sans être vu. Il +siffla son chien et s'éloigna rapidement. + +Il traversa Islington et gravit la colline de Highgate, où se +trouve le monument en l'honneur de Whittington; mais il marchait à +l'aventure et sans savoir où il irait. Il prit à droite, suivit un +sentier à travers champs, longea Caen-Wood, arriva à la bruyère de +Hampstead, franchit la vallée au Val-de-Santé, puis gravit la +pente opposée, et, traversant la route qui unit les villages de +Hampstead et de Highgate, il gagna les champs de North-End, et se +coucha le long d'une haie. + +Il s'endormit; mais bientôt il fut debout de nouveau et se remit à +marcher, non plus du côté de la campagne, mais dans la direction +de Londres, en suivant la grande route; puis il revint encore sur +ses pas, refit le même trajet qu'il venait de faire, et arpenta +les champs en tout sens, tantôt se couchant au bord des fossés +pour se reposer, tantôt se remettant à errer à l'aventure. + +Où trouver un endroit assez rapproché et pas trop fréquenté pour +s'y procurer quelque nourriture? S'il allait à Hendon? L'endroit +semblait propice, étant à peu de distance et assez à l'écart. Il +se dirigea de ce côté, tantôt courant, tantôt, par une étrange +contradiction, marchant comme une tortue, où s'arrêtant tout à +fait, et battant négligemment les buissons avec sa canne. Mais à +Hendon, il lui sembla que tous les gens qu'il rencontrait, et +jusqu'aux enfants qui se tenaient sur les portes, le regardaient +d'un air de soupçon; il revint sur ses pas, sans avoir le courage +de demander une goutte d'eau ou un morceau de pain, quoiqu'il fût +à jeun depuis la veille; il reprit la route de Hampstead sans +savoir où se diriger. + +Il erra ainsi sans s'arrêter, et revint à son point de départ. La +matinée, l'après-midi, s'étaient écoulées; le jour allait décliner +et il était toujours là, allant à droite, à gauche, en avant, en +arrière, et revenant toujours au même endroit. Enfin il s'éloigna +et se dirigea vers Hatfield. + +À neuf heures du soir, il était à bout de forces, et son chien, +harassé d'une course si extraordinaire, cheminait derrière lui en +boitant. Sikes descendit la colline, près de l'église du village +silencieux, et, se traînant le long d'une rue étroite, se glissa +dans un petit cabaret où il apercevait un peu de lumière. Quelques +paysans en train de boire étaient assis autour du foyer; ils +firent place au nouveau venu: mais il alla s'asseoir au fond de la +salle pour y boire et manger seul, ou plutôt avec son chien, +auquel il jetait de temps à autre quelques bouchées de pain. + +Les paysans réunis en ce lieu s'entretenaient des terres et des +fermiers des environs. Quand ce sujet fut épuisé, ils se mirent à +parler de l'âge auquel était parvenu un vieillard qu'on avait +enterré le dimanche précédent. Les jeunes gens trouvaient qu'il +était mort très vieux, tandis que les vieillards présents +soutenaient qu'il était encore bien jeune. «Il n'était pas plus +âgé que moi, dit un vieux grand-père à la tête blanchie, et il +avait encore dix ou quinze ans au moins à vivre... s'il avait pris +des précautions...» + +Il n'y avait rien dans tout cela qui pût attirer l'attention ou +éveiller les craintes de Sikes. Il paya son écot et resta +silencieux et inaperçu dans son coin; il allait s'endormir +profondément, quand il fut tiré de son demi-sommeil par l'arrivée +d'un nouveau venu. + +C'était un vieux routier, à la fois colporteur et charlatan, qui +parcourait à pied les campagnes pour vendre des pierres à +repasser, des cuirs à rasoir, des rasoirs, des savonnettes, du +cirage pour les harnais, des drogues pour les chiens et les +chevaux, de la parfumerie commune, du cosmétique et autres +articles semblables, contenus dans une balle qu'il portait sur son +dos. Son entrée fut saluée par les paysans de mille plaisanteries +qui ne tarirent pas jusqu'à ce qu'il eût fini de souper. Alors il +eut l'idée ingénieuse d'unir l'utile à l'agréable, et déballa sa +pacotille pour tenter les chalands. + +«Qu'est-ce que c'est que ça, Henry? est-ce bon à manger? demanda +un plaisant de village en montrant du doigt des tablettes de savon +posées dans un coin. + +- Ça? dit le colporteur, en en prenant une qu'il montra à toute +l'assistance, c'est une composition infaillible et inappréciable +pour enlever toutes les taches; taches de rouille, taches de boue, +taches d'humidité, taches de toute sorte, petites ou grandes, sur +la soie, le satin, la batiste, la toile, le drap, le crêpe, les +tapis, le mérinos, la mousseline, et tous les tissus possibles; +taches de vin, taches de fruits, taches de bière, taches d'eau, +taches de peinture, taches de poix, taches quelconques, +disparaissent à l'instant à l'aide de cette infaillible et +inappréciable composition. Une dame a-t-elle une tache à son +honneur? elle n'a qu'à avaler une de ces tablettes, et elle est +guérie pour toujours... car c'est du poison. Un monsieur, a-t-il +besoin de fournir une preuve du sien, il n'a qu'à en prendre une +tablette, et son honneur est pour toujours hors de question... Le +résultat est tout aussi satisfaisant qu'avec une balle de +pistolet, et, comme la saveur en est bien plus désagréable, il y a +d'autant plus d'honneur à s'en servir... Un penny la tablette!... +Tout ça pour la bagatelle d'un penny!» + +Deux acheteurs se présentèrent aussitôt; le reste de l'auditoire +hésitait; ce que voyant, le vendeur redoubla de loquacité. + +«On ne peut suffire à en fabriquer assez, dit-il; c'est enlevé à +l'instant. Quatorze moulins, six machines à vapeur et une pile +électrique, marchent sans s'arrêter, et ça ne suffit pas. Les +ouvriers travaillent si fort qu'ils en crèvent, et leurs veuves +reçoivent une pension annuelle de vingt livres sterling par +enfant, avec une prime de cinquante livres pour deux jumeaux. Un +penny la tablette!... ou un penny, si vous voulez...c'est tout +comme; ou quatre pièces de deux liards, ça m'est égal. Un penny la +tablette! Taches de vin, taches de fruits, taches de bière, taches +d'eau, taches de peinture, taches de poix, taches de boue, taches +de sang... Voici une tache au chapeau de quelqu'un de la société; +je vais la faire disparaître avant qu'il ait eu le temps de me +faire servir une pinte de bière. + +- Holà! s'écria Sikes en tressaillant. Rendez-moi mon chapeau... + +- Je vais vous le nettoyer, monsieur, répondit le colporteur en +faisant signe de l'oeil à la société, avant que vous ayez le temps +de traverser la salle pour le reprendre. Observez bien, messieurs, +cette tache noire sur le chapeau de monsieur: que ce soit une +tache de vin, une tache de fruit, une tache de bière, une tache +d'eau, une tache de peinture, une tache de poix, une tache de +houe, ou une tache de sang...» + +Il ne put continuer: car Sikes, en proférant d'affreuses +imprécations, renversa la table, lui arracha le chapeau des mains, +et s'élança hors du cabaret. + +De nouveau en proie à l'irrésolution qui l'avait tourmenté, malgré +lui, toute la journée, le meurtrier, voyant qu'il n'était pas +suivi et que probablement on l'avait pris pour un ivrogne de +mauvaise humeur, reprit le chemin de Londres; il évita la lueur +des lanternes d'une diligence arrêtée dans la rue, et il +poursuivait sa route, quand il s'aperçut que c'était la malle +venant de Londres et qu'elle était arrêtée à la porte du bureau de +poste. Il était presque sûr de ce qui allait se passer, mais il +s'arrêta pour écouter. + +Le courrier était devant la porte, attendait le sac aux dépêches; +survint un individu en costume de garde-chasse, auquel il remit un +panier déposé sur le trottoir. + +«Voici pour chez vous, dit le courrier. Ah ça! avez-vous bientôt +fini, là dedans? Déjà, avant-hier, vos maudites dépêches n'étaient +pas prêtes; ça ne peut pas aller comme ça, entendez-vous? + +- Quoi de nouveau en ville, Benjamin? demanda le garde-chasse en +regardant les chevaux avec admiration. + +- Rien que je sache, répondit l'autre en mettant ses gants. Le blé +est un peu en hausse. J'ai aussi entendu parler d'un assassinat du +coté de Spitalflelds, mais je n'y crois guère. + +- Oh! ce n'est que trop vrai, dit un voyageur en mettant la tête à +la portière; c'est un affreux assassinat. + +- En vérité, monsieur? reprit le courrier en mettant la main à son +chapeau. Est-ce un homme ou une femme? + +- C'est une femme, répondit le voyageur; on suppose que... + +- Allons, allons, Benjamin! s'écria le postillon avec impatience. + +- Les maudites dépêches! dit le courrier. Ah ça! dormez-vous, là +dedans? + +- On y va, dit le directeur du bureau en apportant les lettres. + +- On y va, on y va! grommela le courrier... c'est comme la jeune +millionnaire qui doit un jour avoir un caprice pour moi; mais +quand? je n'en sais rien. Allons, donnez vite!... En route!» + +Il sonna du cor et la voiture partit. + +Sikes resta immobile dans la rue, indifférent, en apparence, à ce +qu'il venait d'entendre, et sans autre préoccupation que celle de +savoir où aller. À la fin il revint encore une fois sur ses pas, +et prit la route qui mène de Hatfield à Saint-Albans. Il marchait +d'un pas résolu; mais quand il eut laissé Londres derrière lui et +qu'il se fut enfoncé de plus en plus dans la solitude et les +ténèbres de la route, il se sentit gagné par un sentiment de +terreur et d'épouvante qui l'ébranla jusqu'au fond du coeur. +Autour de lui tous les objets, réels ou imaginaires, immobiles ou +agités, prenaient une apparence formidable; mais ces craintes +n'étaient rien au prix de ce que lui faisait éprouver le souvenir +incessant de cet affreux cadavre du matin qu'il croyait sentir sur +ses talons. Il pouvait distinguer, jusque dans les moindres +détails, ses formes au milieu de l'ombre; il le voyait s'avancer +d'un air sinistre et solennel; il entendait le frôlement des +vêtements de sa victime contre les buissons, et chaque souffle du +vent apportait à son oreille le son de ce cri, suprême et étouffé; +s'il s'arrêtait, le fantôme s'arrêtait aussi; s'il courait, le +fantôme le suivait, non pas en courant: ç'aurait été une +consolation; mais non, c'était comme un cadavre encore doué du +simple mécanisme de la vie, emporté tout droit sur quelque vent +funèbre qui rasait le sol. + +Parfois il se retournait avec l'énergie du désespoir, résolu à +éloigner de force le fantôme, qu'il savait pourtant bien être +privé de vie; mais alors ses cheveux se dressaient sur sa tête et +son sang se glaçait dans ses veines; le fantôme avait suivi son +mouvement et se tenait toujours derrière lui; ce cadavre qu'il +n'avait pas perdu de vue un instant, le matin, il l'avait +maintenant à ses trousses, et sans relâche. Il s'adossa à un +talus, le long de la route; le fantôme se posta au-dessus de lui, +et il le voyait parfaitement, malgré les ténèbres; il se jeta à +terre, se coucha sur le dos; le fantôme se tint près de sa tête, +tout droit, silencieux et immobile, semblable à une pierre +sépulcrale avec l'épitaphe tracée en lettres de sang. + +Qu'on ose parler après cela des assassins qui échappent à la +justice! Qu'on vienne nous dire qu'il faut que la Providence +sommeille! Une seule longue minute passée dans ce paroxysme de +terreur ne valait-elle pas mille morts violentes? + +Dans un champ, près de la route, il y avait un hangar qui lui +offrit un abri pour la nuit. Devant la porte étaient plantés trois +grands peupliers dont le vent agitait les branches avec un +sifflement sinistre. Le brigand était hors d'état de continuer sa +route avant le retour du jour; il se blottit contre le mur... Mais +là de nouvelles tortures l'attendaient. + +Il eut une vision aussi obstinée et plus terrible que celle à +laquelle il venait de se soustraire: ces yeux hagards et ternes, +que le matin il avait préféré regarder plutôt que de se les +figurer cachés sous la couverture, ses deux yeux lui apparurent au +milieu des ténèbres; ils brillaient, mais ne répandaient autour +d'eux aucune clarté; il n'y en avait que deux, et ils étaient +partout. Si lui-même fermait les yeux, il voyait par la pensée la +chambre de la victime avec les moindres objets qu'elle renfermait, +et chacun d'eux à sa place accoutumée. Le cadavre aussi était à sa +place, et les yeux étaient tels qu'il les avait vus en quittant la +chambre. Il se leva et s'élança dans les champs: l'apparition l'y +suivit; il revint sous le hangar et se tapit de nouveau contre le +mur: avant qu'il eût eu le temps de s'étendre à terre, les deux +yeux étaient déjà là devant lui. + +Il resta ainsi en proie à une terreur inexprimable, tremblant de +tous ses membres, une sueur froide s'échappant de tous ses pores. +Tout à coup un tumulte lointain domina le bruit du vent et l'on +entendit des cris de désespoir et des exclamations de surprise; il +trouva quelque soulagement à entendre des voix humaines dans ce +lieu solitaire, bien que ce fut pour lui une cause sérieuse +d'alarme. Il retrouva ses forces et son énergie en présence d'un +danger personnel, et, se levant précipitamment, il s'élança hors +du hangar. + +Tout le ciel paraissait en feu; des tourbillons de flammes +s'élevaient dans l'air et, lançant une pluie d'étincelles, +éclairaient l'atmosphère à plusieurs milles à la ronde, et +chassaient des nuages de fumée dans la direction du lieu où il se +trouvait. Les cris devinrent plus perçants à mesure qu'ils étaient +poussés par plus de bouches, et il put entendre celui de: «Au +feu!» mêlé aux tintements du tocsin, à la chute bruyante des +poutres et des toitures, au craquement des flammes quand elles +s'enroulaient autour de quelque obstacle, et qu'elles s'élançaient +ensuite avec une nouvelle force pour continuer leurs ravages. Le +bruit augmentait de plus en plus; il y avait foule autour de +l'incendie, des hommes, des femmes, tous en mouvement. Ce fut pour +lui comme une nouvelle vie. Il s'élança tête baissée dans la +direction du feu, se frayant un passage au milieu des ronces et +des épines, et escaladant comme un fou les haies et les clôtures, +tandis que son chien courait devant lui en aboyant de toutes ses +forces. + +Il arriva bientôt sur le théâtre du sinistre, au milieu de gens à +demi vêtus, courant çà et là, les uns s'efforçant de tirer hors +des écuries les chevaux terrifiés, d'autres faisant sortir les +bestiaux des cours et des étables, d'autres enfin arrivant chargés +d'objets qu'ils avaient arrachés à l'incendie en bravant une pluie +d'étincelles et la chute des poutres enflammées. Par toutes les +ouvertures qui, une heure auparavant, étaient des portes et des +fenêtres, s'échappaient des torrents de flammes; les murs +s'écroulaient au milieu de la fournaise; le plomb et le fer se +fondaient et coulaient en longs ruisseaux. Les femmes et les +enfants poussaient des cris affreux; les hommes s'encourageaient +les uns les autres par de bruyantes exclamations; le bruit des +pompes et le sifflement de l'eau tombant sur le bois embrasé se +joignaient à ces sons discordants. L'assassin cria au feu, comme +les autres, de toute la force de ses poumons, et, oubliant un +instant sa position, se jeta au plus fort du tumulte. + +Il passa la nuit, tantôt travaillant aux pompes, tantôt s'élançant +au travers des flammes et de la fumée, se montrant toujours là où +il y avait le plus de bruit et le plus de monde. On le voyait en +haut et en bas des échelles, sur les toits, sur des planchers qui +menaçaient ruine et tremblaient sous son poids, exposé à la chute +des briques et des pierres; il était partout, mais toujours +invulnérable; il n'eut ni une contusion ni une égratignure; enfin +l'aube du jour parut, et il ne resta plus que de la fumée et des +ruines noircies. + +Après ces moments d'agitation fiévreuse, l'affreuse pensée de son +crime lui revint à l'esprit avec encore plus de force. Il +regardait autour de lui avec inquiétude: car il voyait des hommes +causer en groupe, et il craignait d'être le sujet de leur +entretien. Le chien obéit à un signe énergique qu'il lui fit, et +ils s'éloignèrent à la dérobée. Quelques hommes assis près d'une +pompe l'appelèrent et l'invitèrent à se rafraîchir avec eux; il +mangea un peu de pain et de viande, et, comme il vidait un verre +de bière, il entendit les pompiers qui venaient de Londres parler +de l'assassinat. «Il paraît, dit l'un d'eux, qu'il s'est sauvé à +Birmingham; mais on l'attrapera bientôt; la police est à ses +trousses, et avant demain soir il sera traqué dans tout le +royaume.» + +Sikes s'éloigna précipitamment et marcha jusqu'à ce qu'il fut prêt +à tomber de fatigue; alors il se coucha au bord d'un sentier et +dormit longtemps, mais d'un sommeil agité et pénible. Il se remit +ensuite à errer, toujours indécis et irrésolu, et saisi de terreur +à la pensée de passer la nuit tout seul. + +Tout à coup il prit un parti désespéré: celui de retourner à +Londres. + +«Là du moins, pensa-t-il, j'aurai quelqu'un à qui parler, quoi +qu'il arrive; c'est un bon endroit pour se cacher, et on ne +s'avisera peut-être pas de m'y chercher, après s'être mis sur mes +traces dans la campagne. Ne puis-je pas y rester une semaine ou +deux, et forcer Fagin à me donner de quoi gagner la France? Ma +foi! je risque cette chance.» + +Il se mit sur-le-champ en devoir s'exécuter son projet, et il se +rapprocha de Londres par les chemins les moins fréquentés; il +était décidé à se cacher à peu de distance de la capitale, pour y +rentrer à la brune par une route détournée et aller droit au but +qu'il s'était proposé. + +Mais le chien... on n'avait pas dû oublier, en dressant son +signalement, de mentionner que son chien avait disparu et l'avait +probablement suivi. Cela pourrait contribuer à le faire arrêter +dans la rue. Il résolut de noyer son chien, et continua sa route +en cherchant des yeux un étang; tout en marchant, il ramassa une +grosse pierre et l'attacha à son mouchoir. L'animal regardait son +maître faire ces préparatifs, et, soit que son instinct l'avertît +du danger qu'il courait, soit que le brigand le regardât d'un air +plus sinistre qu'à l'ordinaire, il se tint prudemment un peu en +arrière: quand son maître s'arrêta au bord d'une mare et l'appela, +il s'arrêta court. + +«Ici! m'entends-tu?» cria Sikes en sifflant son chien. + +L'animal revint à ce signal par la force de l'habitude; mais quand +Sikes se baissa pour lui nouer le mouchoir autour du cou, il +poussa un grognement sourd et recula. + +«Ici!» dit le brigand en frappant du pied contre terre. + +Le chien remua la queue, mais ne bougea pas; Sikes fit un noeud +coulant et l'appela de nouveau. + +Le chien avança, recula, s'arrêta un instant, puis se sauva au +plus vite. + +Sikes le siffla plusieurs fois, s'assit et attendit, pensant qu'il +reviendrait; mais du chien point de nouvelles. Le brigand finit +par se mettre en route. + + +CHAPITRE XLIX +Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. - Leur conversation. - +Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur apporte des +nouvelles importantes. + + +Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow descendit d'un +fiacre devant la porte de sa maison et frappa doucement; la porte +s'ouvrit, un homme robuste sortit de la voiture et se planta d'un +côté du perron, tandis qu'un autre homme assis sur le siège en +descendait et se plaçait de l'autre côté. Sur un signe de +M. Brownlow, ils tirèrent de la voiture un troisième individu, le +mirent entre eux deux et le firent entrer de force dans la maison: +cet homme était Monks. + +Ils montèrent de même l'escalier sans dire un mot, ayant devant +eux M. Brownlow, qui les introduisit dans une chambre de derrière. +Arrivé à la porte de cette chambre, Monks, qui n'avançait qu'à son +corps défendant, s'arrêta tout à coup; les deux hommes regardèrent +M. Brownlow, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire. + +«Il sait à quelle alternative il est exposé, dit M. Brownlow; s'il +résiste, s'il remue seulement le petit doigt sans votre ordre, +traînez-le dans la rue, appelez la police à votre aide, et faites- +le arrêter en mon nom comme faussaire. + +- Comment osez-vous me nommer ainsi? demanda Monks. + +- Et vous, jeune homme, comment osez-vous me pousser à une telle +extrémité? répondit M. Brownlow en le regardant fixement. Seriez- +vous assez fou pour vouloir sortir de cette maison? Lâchez-le. +Tenez, monsieur, vous êtes libre de vous en aller, et nous de vous +suivre; mais je vous déclare, au nom de tout ce qu'il y a de plus +sacré, qu'à l'instant même où vous mettrez le pied dans la rue, je +vous ferai arrêter pour fraude et escroquerie; ma résolution est +inébranlable. Si vous persistez dans votre résistance, que votre +sang retombe sur votre tête! + +- De quelle autorité m'avez-vous fait empoigner dans la rue et +amener ici par ces gredins-là? demanda Monks en regardant l'un +après l'autre les deux hommes qui se tenaient à ses côtés. + +- De ma propre autorité, répondit M. Brownlow Je prends sur moi +toute la responsabilité de cet acte; si vous vous plaignez d'être +privé de votre liberté, adressez-vous, je vous le répète, à la loi +pour vous protéger (vous auriez déjà pu vous échapper durant le +trajet, mais vous avez jugé plus prudent de vous tenir +tranquille); moi aussi, j'aurai recours à la loi; mais, si vous me +mettez dans l'impossibilité de reculer, ne comptez plus sur mon +intervention indulgente, quand vous serez entre les mains de la +justice, et ne dites pas alors que je vous ai précipité dans le +gouffre où vous vous serez jeté vous-même.» + +Monks avait l'air déconcerté et inquiet; il hésitait... + +«Dépêchez-vous de prendre un parti, dit M. Brownlow d'un ton ferme +et calme; si vous aimez mieux que je vous poursuive en justice et +que j'attire sur vous un châtiment dont la pensée seule me fait +frémir, mais auquel je ne pourrais vous soustraire, encore une +fois, je vous le répète, vous savez ce que vous avez à faire; si, +au contraire, vous faites appel à mon indulgence et à la pitié de +ceux envers lesquels vous avez tenu une conduite si criminelle, +asseyez-vous, sans mot dire, dans ce fauteuil. Il y a deux jours +qu'il vous attend.» + +Monks murmura quelques paroles inintelligibles et resta indécis. + +«Dépêchez-vous, dit M. Brownlow; je n'ai qu'un mot à dire, et il +sera trop tard pour vous décider.» + +Monks hésitait encore... + +«Je n'ai pas l'intention de parlementer plus longtemps, dit +M. Brownlow, et même, comme défenseur d'intérêts sacrés qui ne +sont pas les miens, je n'en ai pas le droit. + +- N'y a-t-il pas... demanda Monks d'une voix tremblante, n'y a-t- +il pas... d'autre alternative? + +- Aucune, absolument aucune.» + +Monks regarda le vieux monsieur d'un oeil inquiet; mais, en voyant +son attitude sévère et résolue, il entra dans la chambre et +s'assit en haussant les épaules. + +«Fermez la porte à clef en dehors, dit M. Brownlow aux +domestiques, et venez dès que je sonnerai.» + +Ils obéirent, et les deux interlocuteurs restèrent seuls en +présence. + +«Pour un vieil ami de mon père, dit Monks en ôtant son chapeau et +son manteau, vous me traitez là, monsieur, d'une jolie manière. + +- Jeune homme, c'est précisément parce que j'étais un vieil ami de +votre père, répondit M. Brownlow, c'est parce que les espérances +des heureuses années de ma jeunesse reposaient sur lui et sur sa +soeur, cette charmante créature que Dieu a rappelée à lui dans son +printemps, et qui m'a laissé ici-bas seul et isolé; c'est parce +qu'il s'est agenouillé avec moi près du lit de mort de cette soeur +chérie le jour même où elle devait s'unir à moi... mais le ciel en +a disposé autrement... c'est parce que, depuis cette époque, mon +coeur brisé s'est attaché à lui jusqu'à sa mort, malgré ses fautes +et ses erreurs; c'est parce que tous ces vieux souvenirs +remplissent encore mon âme et que votre vue seule les ravive en +moi; c'est pour tous ces motifs que je suis porté à vous ménager +maintenant, oui, Édouard Leeford, même maintenant, et à rougir de +vous voir déshonorer son nom. + +- Le nom ne fait rien à l'affaire, dit l'autre, après avoir +considéré en silence et avec surprise l'émotion de son +interlocuteur. Qu'est-ce que cela me fait, le nom? + +- Rien, je le sais, répondit M. Brownlow, il ne vous fait rien à +vous; mais c'était la nom de sa soeur, et, malgré un intervalle de +tant d'années, je n'oublierai jamais l'émotion que j'éprouvais +jadis à l'entendre prononcer, même par un étranger. Je suis +enchanté que vous en ayez pris un autre, croyez-le bien. + +- Tout cela est bel et bon, dit Monks (à qui nous laissons encore +son nom d'emprunt), après un long silence durant lequel il faisait +des gestes de défi furieux, pendant que M. Brownlow s'était +couvert le visage de ses mains. À quoi voulez-vous en venir? + +- Vous avez un frère, dit M. Brownlow en maîtrisant son émotion, +un frère dont je vous ai dit tout bas le nom à l'oreille, quand je +vous suivais dans la rue, et que ce nom seul a suffi pour vous +décider à m'accompagner ici, plein de surprise et de crainte. + +- Je n'ai point de frère, répondit Monks: vous savez bien que +j'étais fils unique. Que venez-vous me parler d'un frère? vous +savez tout cela aussi bien que moi. + +- Écoutez ce que j'ai à vous dire, reprit M. Brownlow vous y +prendrez de l'intérêt. Je sais parfaitement que vous êtes le seul +et misérable fruit d'une union fatale, que, par orgueil de famille +et par la plus méprisable ambition, on força votre père à +contracter dès sa première jeunesse... + +- Peu m'importent vos épithètes, interrompit Monks, avec un rire +effronté; vous reconnaissez le fait, et cela me suffit. + +- Oui; mais je sais aussi, continua le vieux monsieur, quels +malheurs, quelles suites de tortures, quelles angoisses +résultèrent de cette union mal assortie; je sais combien cette +chaîne fut lourde pour tous deux, et combien le bonheur de leur +vie fut empoisonné pour toujours. Je sais comment à la froide +politesse succédèrent les disputes violentes; comment +l'indifférence fit place au dégoût, le dégoût à la haine, et la +haine au désespoir, jusqu'à ce qu'enfin ils se séparèrent et, ne +pouvant rompre entièrement des liens que la mort seule devait +briser, ils les cachèrent du moins aux yeux d'une société nouvelle +sous les dehors les plus gais qu'ils purent prendre. Votre mère +réussit bientôt à tout oublier; mais pendant bien des années votre +père resta le coeur ulcéré. + +- Enfin, ils se séparèrent, dit Monks; eh bien! après? + +- Quelque temps après leur séparation, reprit M. Brownlow, votre +mère trouva sur le continent des distractions frivoles qui lui +firent oublier entièrement son mari, plus jeune qu'elle de dix ans +au moins, tandis que celui-ci, dont l'avenir était flétri, resta +en Angleterre et se fit de nouveaux amis. J'espère que ce détail +du moins ne vous est pas inconnu. + +- Si, vraiment, répondit Monks en détournant la tête et en +frappant du pied contre le plancher, comme un homme résolu a tout +nier; je l'ignore complètement. + +- Votre ton aussi bien que vos actions, dit M. Brownlow, me +donnent la certitude que vous ne l'avez jamais oublié et que vous +n'avez jamais cessé d'y penser avec amertume. Je vous parle là de +faits passés depuis quinze années, quand vous n'aviez pas plus de +onze ans et que votre père n'en avait que trente et un: car, je le +répète, c'était presque encore un enfant quand son père le força +de se marier. Faut-il que je remonte à des faits qui imprimeront +une tache à la mémoire de votre père, ou voulez-vous m'épargner +ces détails en me dévoilant la vérité? + +- Je n'ai rien à dévoiler, répondit Monks d'un air confus; vous +n'avez qu'à continuer si cela vous fait plaisir. + +- Ces nouveaux amis de votre père étaient un officier de marine en +retraite, dont la femme était morte six mois auparavant, et ses +deux enfants; il en avait eu davantage, mais, de toute la famille, +il n'en restait heureusement que deux; c'étaient deux filles: +l'une, âgée de dix-neuf ans et belle comme le jour; l'autre, âgée +seulement de deux ou trois ans. + +- Qu'est-ce que tout cela me fait? demanda Monks. + +- Ils habitaient, continua M. Brownlow, sans avoir l'air de +remarquer cette interruption, à peu de distance de l'endroit où +votre père était venu se fixer; ils firent bientôt connaissance et +se lièrent intimement. Votre père était doué comme peu d'hommes le +sont: il avait l'esprit et la grâce de sa soeur. Plus le vieil +officier le connut, plus il l'aima. Plût à Dieu qu'il eût été le +seul! mais sa fille en fit autant.» + +Le vieux monsieur s'arrêta; Monks se mordait les lèvres et tenait +ses yeux fixés sur le plancher. + +M. Brownlow, à cette vue, continua en ces termes: + +«Au bout d'un an, il avait contracté des engagements solennels +envers cette jeune fille pure et naïve, dont il était la première, +la seule et ardente passion. + +- Votre histoire n'en finit pas, observa Monks en s'agitant sur sa +chaise. + +- C'est une histoire triste et douloureuse, jeune homme, dit +M. Brownlow, et d'ordinaire ces histoires sont longues. Si j'avais +à vous faire le récit d'un bonheur sans mélange, ce serait très +court. Enfin, un de ces riches parents dont on avait voulu +s'assurer la bienveillance et la protection en sacrifiant votre +père (ces choses-là se voient souvent), vint à mourir, et, pour +réparer le mal dont il avait été la cause indirecte, il lui laissa +ce qu'il croyait une panacée contre tous les chagrins... de +l'argent. Il fallut que votre père allât sur-le-champ à Rome, où +ce parent était allé lui-même pour rétablir sa santé et où il +était mort, laissant des affaires fort embrouillées. Votre père +partit, fut atteint à Rome d'une maladie mortelle, et, dès que +votre mère l'apprit à Paris, elle le suivit et vous emmena avec +elle. Le lendemain de votre arrivée, votre père mourut, ne +laissant pas de testament; pas de testament, vous m'entendez, en +sorte que toute la fortune revint à votre mère et à vous.» + +En cet endroit du récit, Monks ne soufflait plus et écoutait d'un +air singulièrement attentif, bien que ses yeux ne fussent pas +tournés vers le narrateur. Quand M. Brownlow s'arrêta, il changea +de position comme un homme qui éprouve un soulagement inattendu, +et passa les mains sur son visage brûlant. + +«Avant de se mettre en route, votre père avait passé par Londres, +dit M. Brownlow avec lenteur en regardant fixement son +interlocuteur; il vint me voir. + +- Je n'ai jamais entendu parler de cela, interrompit Monks d'un +air d'incrédulité affectée, mais en éprouvant la plus désagréable +surprise. + +- Il vint me voir et me laissa entre autres choses un portrait, un +portrait peint par lui-même, de cette pauvre jeune fille; il ne +pouvait l'emporter avec lui et regrettait de le quitter. Il était +miné par les soucis et par les remords; il me dit en termes vagues +et incohérents qu'il avait perdu et déshonoré une famille; il me +confia l'intention qu'il avait de convertir à tout prix sa fortune +en espèces, d'assurer à sa femme et à vous une partie de sa +nouvelle fortune et de s'expatrier pour toujours. Je ne devinai +que trop qu'il ne s'expatrierait pas seul. Même à moi, son ami +d'enfance, dont l'attachement pour lui avait pris racine sur la +tombe de sa soeur chérie, même à moi, il ne fit aucun aveu plus +complet. Il me promit de m'écrire, de tout me dire, et de venir +ensuite me voir encore une dernière fois avant de s'éloigner pour +toujours. Hélas! c'était ce jour-là même que je le voyais pour la +dernière fois. Je n'ai reçu de lui aucune lettre, et je ne l'ai +plus revu. + +«Je me rendis, ajoute M. Brownlow, après un instant de silence, je +me rendis sur le théâtre de son... (je puis parler ici le langage +du monde, car l'indulgence et la rigueur du monde ne lui font plus +rien à présent)... sur le théâtre de son coupable amour, décidé, +si mes craintes se réalisaient, à offrir à cette pauvre enfant +abandonnée un foyer pour l'abriter et un coeur pour la plaindre. +Sa famille avait quitté le pays huit jours auparavant; ils avaient +acquitté quelques petites dettes courantes et étaient partis +pendant la nuit: nul ne put me dire le motif ni le but de leur +voyage.» + +Monks respira plus librement et regarda autour de lui avec un +sourire de triomphe. + +«Quand votre frère, dit M. Brownlow, en rapprochant sa chaise de +Monks, quand votre frère, pauvre enfant abandonné, chétif et +couvert de haillons, fut jeté sur mon chemin, non par le hasard, +mais par la Providence, et sauvé par moi du vice et de +l'infamie... + +- Quoi! s'écria Monks en tressaillant. + +- Par moi, dit M. Brownlow. Je vous disais bien que mon récit +finirait par vous intéresser. Je vois que le juif, votre rusé +complice, ne vous a pas dit mon nom, quoique du reste il dût +croire qu'il vous était tout à fait inconnu. Quand cet enfant eut +été sauvé par moi et qu'il se rétablit chez moi de sa maladie, sa +ressemblance surprenante avec le portrait dont je vous parlais +tout à l'heure me frappa d'étonnement. Dès la première fois que je +le vis, malgré sa misère et ses haillons, je remarquai sur son +visage une expression de langueur qui me rappela tout à coup, +comme dans un rêve, les traits de celle qui m'avait été si chère. +Je n'ai pas besoin de vous raconter comment il fut enlevé dans la +rue avant que je connusse son histoire. + +- Pourquoi? demanda vivement Monks. + +- Parce que vous connaissez tous ces détails aussi bien que moi. + +- Moi! + +- Il serait inutile de chercher à le nier, répondit M. Brownlow; +je vous montrerai que je sais encore bien d'autres choses. + +- Vous n'avez aucune preuve à produire contre moi, balbutia Monks; +je vous défie d'en produire une! + +- Nous verrons, répondit le vieux monsieur en jetant sur Monks un +regard scrutateur. Je perdis cet enfant, et tous mes efforts pour +le retrouver furent inutiles; comme votre mère était morte, je +savais que, si quelqu'un pouvait éclaircir ce mystère, c'était +vous seul. J'appris que vous étiez parti pour vos propriétés des +Indes occidentales, où vous vous êtes rendu, ai-je besoin de le +dire? après la mort de votre mère, pour éviter ici de fâcheuses +poursuites; je fis le voyage. Vous aviez quitté les Indes depuis +quelques mois, et on supposait que vous étiez revenu à Londres; +mais personne ne pouvait m'indiquer votre adresse. Je revins en +Angleterre; vos correspondants n'avaient aucune donnée sur le lieu +de votre résidence; vous alliez et veniez, me dirent-ils, d'une +manière aussi irrégulière que vous l'aviez toujours fait; +quelquefois vous restiez plusieurs jours de suite, quelquefois +vous disparaissiez pendant des mois entiers. Vous hantiez, selon +toute apparence, les mêmes lieux et les mêmes compagnies, +compagnies infâmes dont vous aviez fait votre société quand vous +étiez jeune et indomptable. Je les fatiguai de mes questions; je +battis les rues nuit et jour; mais, il n'y a pas plus de deux +heures, tous mes efforts étaient restés inutiles, et je ne vous +avais pas aperçu une seule fois. + +- Et maintenant vous me voyez tout à votre aise, dit Monks en se +levant d'un air résolu. Eh bien! après? Vous parlez de fraude et +d'escroquerie; ce sont là de grands mots, justifiés, à ce que vous +paraissez croire, par je ne sais quelle ressemblance avec un petit +misérable; vous dites que c'est mon frère! mais vous ne savez +seulement pas si un enfant est résulté de ce beau couple; vous +n'en avez aucune preuve. + +- Je ne le savais pas, repartit M. Brownlow en se levant aussi; +mais depuis quinze jours j'ai tout appris. Vous avez un frère, +vous le savez; bien plus, vous le connaissez. Il y avait un +testament; votre mère l'a détruit et vous a confié ce secret en +mourant. Il était question dans ce testament d'un enfant qui était +évidemment le fruit de cette malheureuse liaison; cet enfant, vous +l'avez rencontré, et sa ressemblance avec son père a éveillé vos +soupçons. Vous vous êtes rendu au lieu de sa naissance; il y avait +des preuves (preuves longtemps cachées) de son origine et de sa +parenté avec vous; ces preuves, vous les avez détruites, et voici +les propres paroles que vous avez dites au juif, votre infâme +complice: «Les seules preuves de l'identité de l'enfant sont au +fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les tenait de la +mère pourrit dans son cercueil.» Fils dénaturé, lâche, menteur que +vous êtes, vous qui tenez des conciliabules la nuit, dans de +sombres bouges, avec des voleurs et des assassins; vous dont les +infâmes complots ont causé la mort violente de quelqu'un qui +valait mille fois mieux que vous; vous qui dès le berceau avez été +une cause de chagrin et de désespoir pour votre père, et qui +portez sur votre visage, vrai miroir de votre âme, les traces des +maladies honteuses que vous devez aux plus viles passions, au vice +et à la débauche... Édouard Leeford, me bravez-vous encore? + +- Non, non, non! répondit le lâche, accablé sous ces charges +multipliées. + +- Il n'y a pas un mot, s'écria le vieux monsieur, pas un seul mot +qui ne me soit connu. Ces ombres que vous avez vues sur le mur ont +recueilli vos secrets et me les ont rapportés à l'oreille. La vue +de cet enfant persécuté a ému le vice lui-même, et lui a donné le +courage, sinon les attributs de la vertu. Un assassinat a été +commis, dont vous êtes moralement, sinon réellement le complice. + +- Non, non, interrompit Monks; je ne sais rien de ce qui s'est +passé; j'allais m'enquérir de la vérité du fait quand vous m'avez +surpris dans la rue; je ne connaissais pas la cause du meurtre; je +pensais que c'était le résultat d'une querelle. + +- Cette femme a été assassinée pour avoir révélé une partie de vos +secrets, répondit M. Brownlow. Voulez-vous me les révéler tous? + +- Oui. + +- Voulez-vous me dresser de votre main une reconnaissance sincère +des faits et les attester devant témoins? + +- Oui, je le promets. + +- Voulez-vous rester ici tranquille jusqu'à ce que ce document +soit rédigé, et m'accompagner en tel lieu que je jugerai +convenable, pour y faire cet aveu? + +- Si vous y tenez, j'y consens aussi, répondit Monks. + +- Vous devez faire plus encore, dit M. Brownlow: restituer à un +enfant innocent la fortune qui lui était destinée. Vous n'avez pas +oublié les clauses du testament. Mettez-les à exécution en ce qui +concerne votre frère, et allez ensuite où vous voudrez: nous +n'aurons plus besoin de nous revoir en ce monde.» + +Monks, combattu entre la crainte et la haine, se promenait en long +et en large, en réfléchissant d'un air sombre à la proposition qui +lui était faite et à la possibilité de l'éluder, quand la porte +s'ouvrit brusquement, et M. Losberne entra dans la chambre, en +proie à une violente agitation. + +«L'homme sera pris, s'écria-t-il. Il sera pris ce soir. + +- L'assassin? demanda M. Brownlow. + +- Oui, oui, répondit l'autre; on a vu son chien errer aux environs +d'une vieille masure, et sans nul doute son maître y est déjà +caché ou viendra s'y cacher à la faveur de la nuit. La police +veille de tous côtés: j'ai causé avec les hommes chargés de le +prendre, et ils m'ont dit qu'il est impossible qu'il s'échappe; ce +soir, le gouvernement promet une récompense de cent livres +sterling à qui le prendra. + +- J'en offre cinquante de plus, et je vais le publier moi-même sur +les lieux, si j'arrive à temps. Où est M. Maylie? + +- Henry? répondit le docteur. Dès qu'il a vu votre ami ici présent +monter sain et sauf en voiture avec vous, il est parti au galop +pour se rendre à l'endroit on l'on traque l'assassin et se joindre +à ceux qui le poursuivent. + +- Et le juif? dit M. Brownlow; quelles nouvelles? + +- Il n'était pas encore pris, mais il le sera, sans nul doute; il +l'est peut-être déjà: on est sûr de l'avoir. + +- Avez-vous pris votre parti? demanda M. Brownlow à voix basse à +M. Monks. + +- Oui, répondit celui-ci; vous... vous me garderez le secret? + +- Oui; restez ici jusqu'à mon retour; c'est votre unique chance de +salut.» + +M. Brownlow et le docteur sortirent et refermèrent la porte à +clef. + +«Eh bien! où en êtes-vous? Qu'avez-vous fait? demanda tout bas le +docteur. + +- Tout ce que j'espérais, et même davantage: en réunissant les +renseignements fournis par la jeune fille avec ceux que je +possédais déjà, je ne lui ai laissé aucune échappatoire, et je lui +ai montré clair comme le jour l'horreur de sa conduite. Veuillez +écrire, je vous prie, et fixer le rendez-vous à après-demain soir, +à sept heures; nous serons là quelques heures d'avance, mais il +faudra se reposer, et surtout Mlle Rose, qui aura peut-être besoin +de plus de courage que ni vous ni moi ne pouvons en ce moment le +prévoir. Mais mon sang bout dans mes veines à la pensée de venger +cette pauvre fille assassinée; quelle route ont-ils prise? + +- Allez droit au bureau de police, et vous arriverez encore assez +à temps, répondit M. Losberne. Moi, je reste ici.» + +Les deux amis se séparèrent aussitôt, en proie l'un et l'autre à +une agitation violente. + + +CHAPITRE L. +Poursuite et évasion. + + +Au bord de la Tamise, près de l'église de Rotherhithe, à l'endroit +où le fleuve est bordé des masures les plus délabrées et où les +vaisseaux sont le plus noircis par la poussière de la houille et +par la fumée qui s'échappe des toits abaissés des maisons, se +trouve à l'heure qu'il est la plus sale, la plus étrange, la plus +extraordinaire des nombreuses localités que recèle la ville de +Londres, complètement inconnue, même de nom, au plus grand nombre +des habitants de la capitale. + +Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé de parcourir +un dédale de rues étroites et fangeuses, où est entassée la +population la plus misérable et la plus grossière des bords du +fleuve, et où l'on ne vend que les objets nécessaires à la classe +indigente. + +Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont entassés +dans les boutiques; les vêtements les plus communs sont suspendus +à la porte du brocanteur ou accrochés aux fenêtres. Coudoyé par +des ouvriers sans ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest +et de charbon, des femmes effrontées, des enfants en guenilles, +enfin par le rebut de la population voisine du fleuve, le visiteur +ne se fraye un chemin qu'avec peine, rebuté par le spectacle +hideux et l'odeur infecte des allées étroites qui se détachent à +droite et à gauche de la rue principale, et assourdi par le bruit +des chariots lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus +reculées et moins fréquentées que celles qu'il a traversées +jusqu'ici, il s'avance entre des rangées de maisons dont les +façades chancelantes surplombent sur le trottoir, des murs +lézardés qui semblent prêts à s'écrouler, des cheminées en ruines +qui hésitent à tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres +de fer rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce qu'on +peut imaginer de plus triste et de plus dégradé. + +C'est dans cet affreux quartier, au delà de _Dockhead_, dans le +faubourg de _Southtwark_, que se trouve l'île de Jacob, entourée +d'un fossé fangeux, profond de six ou huit pieds, et large de +quinze ou vingt à la marée haute, qu'on appelait jadis _Mill-Pond +_et qui est connu maintenant sous le nom de _Folly-Ditch_. Ce +fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli d'eau en +ouvrant les écluses de _Lead-Mills_, d'où lui venait son ancien +nom. Alors un étranger placé sur un des ponts de bois qui sont +jetés sur le fossé à _Mill-Lane_, pourrait voir les habitants des +maisons qui le bordent de chaque côté puiser l'eau dans des +baquets, des seaux, des ustensiles de tout genre, qui descendent +des portes ou des fenêtres; et, s'il porte ses regards sur les +maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la vue du +spectacle étalé devant lui; des galeries de bois vermoulus +s'étendant derrière une demi-douzaine de maisons et percées de +trous à travers desquels on peut voir l'eau bourbeuse qui coule +au-dessous; des fenêtres faites de pièces et de morceaux, laissant +passer des perches à sécher le linge (comme s'il y avait du linge +dans ces parages); des chambres si étroites, si resserrées et si +sales, que l'air s'y corrompt en y entrant; des constructions en +bois qui penchent sur le fossé et qui menacent d'y tomber pour +imiter les autres, qui ont déjà pris ce parti; des murs noircis, +des fondations dégradées; enfin tout ce que la pauvreté a de plus +repoussant: tels sont les objets qui ornent les bords de _Folly- +Ditch_. + +Dans l'île de Jacob, les magasins sont vides et n'ont plus de +toits; les murs s'écroulent de toute part, les fenêtres ne sont +plus des fenêtres, les cheminées sont noires, mais il n'en sort +plus de fumée. Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier +assez commerçant, maintenant ce n'est plus qu'un désert; les +maisons n'appartiennent à personne et servent de retraite à ceux +qui ont le courage d'y vivre et d'y mourir. Pour chercher un +refuge dans l'île de Jacob, il faut avoir de puissantes raisons de +se cacher ou être réduit au plus affreux dénûment. + +Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et les fenêtres +étaient solidement barricadées, et qui donnait par derrière sur le +fossé, comme nous venons de le décrire, étaient réunis trois +hommes qui tantôt échangeaient entre eux des regards inquiets, +comme s'ils étaient dans l'attente de quelque grave événement, et +tantôt restaient immobiles et silencieux: c'étaient Tobie Crackit, +M. Chitling et un voleur âgé de cinquante ans au moins, qui avait +eu le nez brisé dans quelque ancienne rixe, et dont le visage +était défiguré par une grande balafre, reçue probablement dans les +mêmes circonstances: cet individu était un déporté en rupture de +banc et se nommait Kags. + +«Quand vous avez déguerpi de nos anciens domiciles, parce que ça +chauffait, vous auriez bien dû chercher quelque autre tanière, dit +Tobie en s'adressant à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel +ami. + +- Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que vous êtes? dit +Kags. + +- Je m'attendais à être mieux reçu, répondit M. Chitling d'un air +pensif. + +- Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se donne la peine +de vivre à l'écart comme je le fais, et d'avoir un chez-soi où +personne ne met le nez, il est peu récréatif de recevoir la visite +d'un jeune monsieur dans votre position, quelque agrément qu'on +puisse avoir à faire avec vous une partie de cartes. + +- Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi loin du +monde, a avec lui un ami, arrivé de l'étranger à l'improviste, et +trop modeste pour mettre sa carte chez les magistrats à son +retour.» + +Il y eut un court moment de silence, après quoi Tobie Crackit, +sentant l'impossibilité de soutenir la conversation sur le ton +plaisant, se tourna vers Chitling et dit: + +«Quand Fagin a-t-il été pris? + +- Juste au moment du dîner, à deux heures de l'après-midi: Charlot +et moi, nous avons eu la chance de nous échapper par une cheminée; +quant à Bolter, il avait retourné le cuvier et s'était blotti +dessous; mais ses longues échasses l'ont fait découvrir, et il a +été pincé comme le juif. + +- Et Betsy? + +- Pauvre Betsy! dit Chitling qui perdait de plus en plus +contenance; elle est allée voir le cadavre et est sortie comme une +folle en criant et en se frappant la tête contre les murailles, de +sorte qu'on lui a mis la camisole de force, et qu'on l'a conduite +à l'hôpital, où elle est à l'heure qu'il est. + +- Qu'est devenu le jeune Charlot Bates? demanda Kags. + +- Il est à rôder quelque part aux environs, en attendant qu'il +fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici, répondit Chitling. Il +n'y a pas moyen d'aller ailleurs, car aux Trois Boiteux on a +arrêté tout le monde; c'est une souricière; il y a des mouchards +au comptoir; je les ai vus de mes yeux, quand j'y suis allé. + +- Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se mordant les +lèvres; il y en aura plus d'un qui y passera cette fois-ci. + +- On tient les assises en ce moment, dit Kags; si on instruit +l'affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin, comme il le fera +sans doute, d'après ce qu'il a déjà dit, on peut avoir la preuve +de la complicité du juif, et rendre la sentence vendredi; et, dans +six jours d'ici, il dansera, morbleu! + +- Si vous aviez entendu la foule crier après lui! dit Chitling; +les agents de police ont été obligés de lutter comme des diables +pour empêcher qu'on ne le mît en pièces; il y eut un moment où on +le renversa, mais ils formèrent un cercle autour de lui et +parvinrent à se frayer un passage, Si vous l'aviez vu, couvert de +boue et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se +cramponner aux agents de police comme si c'étaient ses meilleurs +amis! je les vois encore, serrés de tous côtés par la foule, et +l'entraînant au milieu d'eux. Il y avait là des gens qui +n'auraient pas mieux demandé que de le déchirer à belles dents; je +le vois encore la barbe et les cheveux pleins de sang; j'entends +les cris affreux que poussaient les femmes, en jurant qu'elles lui +arracheraient le coeur.» + +Chitling, frappé d'horreur au souvenir de cette scène, mit ses +mains sur ses oreilles, et, les yeux fermés, arpenta la chambre en +long et en large, comme un homme qui a perdu le sens. + +Tandis qu'il se livrait à cet exercice et que les deux autres +restaient silencieux, les yeux fixés sur le plancher, un bruit +étrange se fit entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes +s'élança dans la chambre. + +Ils coururent à la fenêtre, descendirent l'escalier, regardèrent +dans la rue; le chien avait pénétré dans la maison par une fenêtre +ouverte, il ne fit aucun mouvement pour les suivre: son maître +n'était pas avec lui. + +«Qu'est-ce que ça signifie? dit Tobie, quand ils furent rentrés +dans la chambre; il n'est pas possible qu'il vienne ici, je... je +compte bien qu'il ne viendra pas. + +- S'il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit Kags en +se penchant pour examiner l'animal, qui était couché haletant sur +le plancher. Tenez, donnez-lui un peu d'eau, il est tout fatigué +d'avoir couru. + +- Voyez! il n'en a pas laissé une goutte, ajouta Kags, après avoir +regardé le chien un instant sans rien dire; il est couvert de +boue, il boite; il faut qu'il ait fait une grande trotte. + +- D'où peut-il venir ainsi? s'écria Tobie; il aura été sans doute +aux autres gîtes, et, n'y trouvant que des inconnus, il sera venu +ici comme il l'a déjà fait si souvent. Mais où a-t-il quitté son +maître et pourquoi arrive-t-il seul? + +- Il n'est pas possible qu'il se soit tué, dit Chitling, sans oser +prononcer le nom de l'assassin. Qu'en pensez-vous?» + +Tobie hocha la tête. + +«S'il s'était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de nous +conduire près du corps de son maître. Non, je crois plutôt qu'il a +trouvé le moyen de quitter le pays et qu'il aura abandonné son +chien; il faut qu'il l'ait planté là de manière ou d'autre: sans +cela, l'animal n'aurait pas l'air si tranquille.» + +Cette supposition paraissant la plus probable fut adoptée sans +contestation: le chien, se glissant sous une chaise, s'y établit +commodément pour dormir, et personne ne fit plus attention à lui. + +La nuit était venue; on ferma les volets et l'on alluma une +chandelle que l'on mit sur la table. Les terribles événements qui +s'étaient succédé depuis deux jours avaient fait sur nos trois +individus une profonde impression, accrue encore par le danger et +l'incertitude de leur propre position. Ils s'assirent tout près +les uns des autres, tressaillant au moindre bruit; ils parlaient +peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés, on +eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait dans la pièce +voisine. + +Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude, quand tout à +coup on frappa à la porte de la rue à coups précipités. + +«C'est le jeune Charlot,» dit Kags en regardant avec colère autour +de lui pour se donner du courage. + +On frappa de nouveau... Ce n'était pas Charlot... il ne frappait +jamais ainsi. + +Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et fit un bond +en arrière; il n'y avait plus besoin de demander qui était là: le +visage pâle de Crackit le disait assez. Au même instant, le chien +se remit sur ses pattes et courut vers la porte en grondant. + +«Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle. + +- Le faut-il absolument? demanda l'autre d'une voix étouffée. + +- Oui, il faut le faire entrer. + +- Ne nous laissez pas dans l'obscurité,» dit Kags en prenant une +chandelle sur la cheminée et en l'allumant d'une main si +tremblante que l'on frappa encore deux fois avant qu'il eût fini. + +Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d'un homme dont +la figure était presque entièrement cachée par un mouchoir. Il le +dénoua lestement et laissa voir un visage livide, des yeux +enfoncés, des joues caves, une barbe de trois jours: ce n'était +plus que l'ombre de Sikes. + +Il posa la main sur le dos d'une chaise qui se trouvait au milieu +de la chambre, mais il tressaillit au moment de s'asseoir; il eut +l'air de regarder par-dessus son épaule et tira la chaise près du +mur... aussi près que possible... puis s'assit. + +Pas une parole n'avait été échangée; il promenait silencieusement +ses regards sur les trois autres, qui se détournaient avec effroi +chaque fois qu'ils rencontraient son oeil. Lorsque d'une voix +sourde il rompit le silence, tous trois tressaillirent: ils +n'avaient jamais entendu une voix pareille. + +«Comment ce chien est-il venu ici? demanda-t-il. + +- Seul, il y a trois heures. + +- Le journal de soir dit que Fagin est arrêté; est-ce vrai ou +faux? + +- Parfaitement vrai.» + +Nouveau silence. + +«Que le diable vous emporte tous! dit Sikes en passant sa main sur +son front. N'avez-vous rien à me dire?» + +Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne répondit. + +«Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en s'adressant à Crackit, +avez-vous l'intention de me livrer ou de me donner un asile pour +laisser passer l'orage? + +- Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en sûreté, +répondit Crackit après quelque hésitation. + +Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur auquel il était +adossé. + +Essayant plutôt de tourner la tête qu'il ne la tournait +réellement, il dit: «Le corps... est-il... enterré...?» + +Ils firent signe que non. + +«Pourquoi ne l'a-t-on pas enterré? dit l'homme en regardant de +nouveau derrière lui. Pourquoi garder de ces vilaines choses-là en +vue?... Qui est-ce qui frappe ainsi?» + +Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu'il n'y avait +rien à craindre; il rentra presque aussitôt suivit de Charlot +Bates. Sikes était assis en face de la porte, de sorte que sa +figure fut la première qui frappa les yeux du nouveau venu. + +«Tobie! dit Charlot en reculant d'horreur, pourquoi ne m'avoir pas +dit cela en bas?» + +Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans l'accueil que lui +avaient fait les trois premiers interlocuteurs, que l'assassin +voulut se rendre favorable le nouveau venu, et fit mine de lui +tendre la main. + +«Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le jeune garçon en +reculant encore. + +- Ah ça! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui, est-ce +que... tu ne me reconnais pas? + +- N'avancez pas, répondit le jeune homme en regardant l'assassin +avec horreur. N'avancez pas, monstre que vous êtes.» + +L'homme s'arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent; mais bientôt +l'assassin ne put soutenir ce regard et baissa les yeux. + +«Soyez témoins tous trois, s'écria Charlot en brandissant son +poing serré, et en s'animant de plus en plus, soyez témoins tous +trois... que je n'ai pas peur de lui... Si l'on vient le chercher +ici, je le dénoncerai; oui, je le dénoncerai. Faites bien +attention à ce que je dis là: il peut me tuer, s'il le veut ou +s'il l'ose; mais, si je suis là quand la police viendra, je le +livrerai... Je le livrerai, quand il devrait être brûlé à petit +feu. Au meurtre! au secours! S'il y a parmi nous quelqu'un qui ait +du coeur, qu'il me seconde. À l'assassin! au secours! mort à +l'assassin!» + +En poussant ces cris et en les accompagnant de gestes violents, +Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le robuste Sikes, d'une +manière si imprévue et en même temps si énergique, qu'il le fit +tomber lourdement à terre. + +Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils n'intervinrent pas +dans la lutte. Charlot et Sikes roulèrent ensemble sur le +plancher, sans que le premier se laissât émouvoir des coups qui +pleuvaient sur lui; il se cramponnait de plus en plus aux +vêtements du meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne +cessait de crier au secours de toute la force de ses poumons. + +La lutte était cependant trop inégale pour se prolonger longtemps. +Sikes avait terrassé son jeune adversaire et allait l'écraser sous +ses pieds, quand Crackit vint le tirer par le bras d'un air +épouvanté et lui montra du doigt la fenêtre. Des lumières +brillaient dans la rue; on entendait des cris confus, des +conversations animées, le bruit des pas précipités de la foule, +qui se pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait +sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d'un cheval +résonner sur le pavé. L'éclat des lumières s'accrut, le bruit des +pas se rapprocha de plus en plus, puis on frappa vivement à la +porte, et toute la multitude se mit à pousser des cris de fureur +qui auraient fait trembler l'homme le plus intrépide. + +«Au secours! hurlait le jeune garçon de toute sa force. Il est +ici! il est ici! enfoncez la porte! + +- Ouvrez, au nom du roi! disaient des voix du dehors; et les +murmures et les cris de recommencer de plus belle. + +- Enfoncez la porte! criait Charlot. Je vous dis qu'on ne +l'ouvrira pas; courez droit à la chambre où vous voyez de la +lumière. Enfoncez la porte!» + +Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la porte et les +volets des fenêtres du rez-de-chaussée. Toute la foule poussa un +hourra énergique, d'après lequel on put se faire une idée de la +masse compacte qui entourait la maison. + +«Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse enfermer à clef +ce maudit braillard, dit Sikes furieux, courant çà et là et tirant +le jeune garçon après lui aussi aisément qu'il eût fait d'un sac +vide. Ouvrez-moi cette porte, vite...» Il y poussa Charlot, tira +le verrou et tourna la clef dans la serrure. «La porte d'entrée +est-elle bien fermée? + +- À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui, ainsi que +ses deux compagnons, ne savait plus où donner de la tête. + +- Les panneaux sont-ils solides? + +- Doublés de tôle. + +- Et les fenêtres? + +- Les fenêtres aussi. + +- Que la foudre vous écrase! s'écria le brigand en levant le +châssis et en menaçant la foule; faites, faites, vous ne me tenez +pas encore.» + +Jamais oreilles mortelles n'entendirent un sabbat pareil à celui +que fit alors cette multitude furieuse: les uns criaient à ceux +qui étaient le plus près de mettre le feu à la maison; d'autres +demandaient en trépignant aux agents de police de faire feu sur +l'assassin. Nul ne montrait plus de fureur que l'individu à +cheval; il mit pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un +passage jusque sous la fenêtre, et s'écria d'une voix qui dominait +toutes les autres: + +«Vingt guinées à qui apportera une échelle...» + +Ceux qui l'entouraient répéteront ce cri, qui fut bientôt dans +toutes les bouches; les uns demandaient des échelles; les autres +des marteaux de forge; d'autres couraient çà et là avec des +torches comme pour chercher ce que l'on demandait, puis revenaient +sur leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s'épuisaient en +malédictions, ceux-là se précipitaient en avant comme des furieux, +et gênaient ainsi les efforts des travailleurs. Les plus hardis +tâchaient de grimper le long du tuyau de décharge ou à l'aide des +crevasses du mur. Cette foule ondulait dans l'obscurité, comme les +blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous +ensemble poussaient un cri de fureur. + +«La marée, dit l'assassin, la marée était haute quand je suis +venu; donnez-moi une corde, une longue corde; ils sont tous devant +la maison; je puis me laisser glisser dans le fossé et m'évader +par là... Donnez-moi une corde, ou je commettrai encore trois +meurtres, et je me tuerai ensuite moi-même.» + +Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur, lui indiquèrent +l'endroit où il en trouverait une. Il saisit vivement la plus +longue et la plus forte, et monta en courant au haut de la maison. + +Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées depuis +longtemps, sauf une petite lucarne dans la chambre où Charlot +était enfermé, lucarne trop petite pour qu'il pût y passer la +tête; mais, par cette ouverture, il n'avait pas cessé de crier à +ceux du dehors de garder les derrières de la maison: de sorte que, +lorsque l'assassin parut sur le toit, de grands cris annoncèrent +sa présence à ceux qui se trouvaient par devant, et ils se mirent +aussitôt à faire le tour, s'avançant à flots pressés. + +L'assassin barricada la porte qui lui avait donné accès sur le +toit, de manière qu'on ne pût l'ouvrir qu'à grand'peine, glissa +jusqu'au bord de toit et regarda par-dessus la gouttière. + +La marée s'était retirée et le fossé n'offrait plus qu'un lit +fangeux. + +La foule était restée silencieuse pendant quelques instants, +épiant ses mouvements et se demandant ce qu'il voulait faire. Mais +dès qu'elle entrevit son projet et comprit qu'il était +impraticable, elle poussa un cri de haine et de triomphe bien plus +fort que toutes les clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop +loin pour comprendre ce dont il s'agissait, répétaient pourtant +ces cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût dit que +toute la population de Londres était venue maudire l'assassin. + +Des milliers d'hommes venaient de la façade, tous enflammés de +colère, et, à la lueur de quelques torches qui brillaient çà et +là, on pouvait lire sur leurs visages la haine et la fureur. Les +maisons situées de l'autre côté du fossé avaient été envahies par +la foule, qui aussitôt levait ou brisait les châssis: on +s'entassait à chaque fenêtre, tous les toits étaient encombrés de +monde; les trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le +poids de la foule; chacun voulait voir l'assassin. + +«On le tient maintenant, s'écria un homme sur le pont le plus +rapproché; hourra!» + +Les cris redoublèrent. + +«Cinquante livres sterling! s'écria un vieux monsieur, à qui le +prendra vivant; j'attendrai ici qu'on vienne réclamer la +récompense.» + +Nouveaux cris dans la foule... + +En ce moment, le bruit se répandit qu'on était enfin parvenu à +enfoncer la porte, et que celui qui, le premier, avait demandé une +échelle, était monté dans la chambre. + +Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche, la foule se +dirigea vers la porte; les gens qui étaient aux fenêtres, voyant +les autres rebrousser chemin, s'élancèrent dans la rue, et tous se +ruèrent pêle-mêle devant la maison pour voir passer le meurtrier, +quand il serait emmené par les agents de police. On se serrait à +s'étouffer; les rues étroites étaient complètement obstruées. En +ce moment, l'ardeur des uns à revenir en courant sur le devant de +la maison, les efforts inutiles des autres pour se dégager de la +foule, firent perdre de vue l'assassin, quoique chacun fût plus +avide que jamais de voir opérer cette capture. + +Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes, qui ne +voyait plus aucun moyen de s'évader, s'était accroupi sur le toit. +Quand il s'aperçut de la nouvelle direction que prenait la foule, +il se décida à profiter vite de l'occasion qui s'offrait, et se +releva, résolu à faire un dernier effort pour sauver sa vie, en se +jetant dans le fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la +vase, de s'échapper à la faveur du désordre et de l'obscurité. + +Stimulé par le bruit qu'il entendit dans la maison et qui +annonçait qu'on en avait forcé l'entrée, il mit le pied contre une +cheminée pour se donner plus de force, afin d'attacher solidement +un des hauts de la corde au tuyau, et fit à l'autre bout un noeud +coulant, à l'aide de ses dents et de ses mains. Ce fut l'affaire +d'une seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu'à quelques pieds +du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert, pour couper la +corde dès qu'il serait en bas. + +Au moment où il passait sa tête dans la noeud coulant pour la +fixer sous ses aisselles, et où le vieux monsieur, qui s'était +cramponné à la balustrade du pont pour résister à la foule et +garder sa position, élevait la voix pour dénoncer à ceux qui +l'entouraient cette tentative d'évasion; en ce moment, disons- +nous, l'assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-dessus +de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n'était pas de ce +monde. + +«Encore ces yeux!» s'écria-t-il, il chancela, comme s'il était +frappé de la foudre, perdit l'équilibre, et tomba pardessus le +parapet; le noeud coulant était autour de son cou; la corde se +tendit sous son poids comme celle d'un arc; avec la rapidité de la +flèche qu'il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq +pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un mouvement +convulsif de tous les membres, et l'assassin resta pendu, tenant +encore son couteau ouvert dans sa main crispée. + +La vieille cheminée trembla du coup, mais résista bravement au +choc. Le cadavre de Sikes se balançait devant la lucarne de la +chambre où était enfermé Charlot, et celui-ci, écartant de la main +ce corps qui gênait sa vue, criait au secours et demandait en +grâce qu'on vînt le délivrer. + +Un chien, qui ne s'était pas montré jusqu'alors, se mit à courir +sur le bord du toit en poussant des cris plaintifs, et, prenant +son élan, sauta sur les épaules du pendu; il manqua son coup, +tomba dans le fossé, sur le dos, et se brisa la tête contre une +pierre qui fit jaillir sa cervelle. + + +CHAPITRE LI. +Plus d'un mystère s'éclaircit. - Proposition de mariage où il +n'est question ni de dot ni d'épingles. + + +Deux jours après les événements racontés dans le précédent +chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de l'après-midi, +dans une berline de voyage et roulait rapidement vers sa ville +natale. Avec lui se trouvaient Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le +bon docteur. M. Brownlow suivait dans une chaise de poste, en +compagnie d'un personnage dont il n'avait pas dit le nom. + +La conversation avait langui pendant le trajet, car Olivier était +dans un état d'agitation qui l'empêchait de réunir ses idées et +lui enlevait presque l'usage de la parole. Ceux qui +l'accompagnaient étaient en proie à la même anxiété et ne +parlaient pas davantage. + +Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant par +M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à Monks, et, bien +qu'ils sussent que le but de leur voyage était d'achever l'oeuvre +si bien commencée, il y avait encore dans toute cette affaire +assez de mystère et d'obscurité pour les laisser dans une grande +perplexité. + +Leur ami dévoué avait soigneusement empêché, avec l'aide de +M. Losberne, qu'ils n'apprissent rien des fatals événements qui +venaient de s'accomplir. «Il n'y a pas de doute, disait +M. Brownlow, qu'ils les connaîtront avant peu, mais le moment sera +peut-être plus favorable qu'à présent: il ne saurait être pire.» +Ils voyageaient donc en silence, l'esprit tout occupé du but +qu'ils poursuivaient en commun, sans être disposés le moins du +monde à s'entretenir du sujet qui absorbait leurs pensées. + +Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans ses +réflexions tant qu'il avait suivi une route qui lui était inconnue +pour arriver à sa ville natale, avec quelle vivacité se +réveillèrent en lui les souvenirs d'autrefois, et combien +d'émotions lui firent battre le coeur, quand il se retrouva sur le +chemin qu'il avait parcouru à pied dans son enfance, pauvre +orphelin abandonné, sans un ami pour lui tendre la main, sans un +toit pour abriter sa tête! + +«Voyez, voyez, s'écria-t-il en serrant vivement la main de Rose et +en mettant la tête à la portière; voici la barrière que j'ai +escaladée, voici les haies le long desquelles je me glissai en +rampant pour éviter d'être surpris et ramené de force chez le +fabricant de cercueils; voici là-bas le sentier, à travers champs, +qui mène à la vieille maison où j'ai passé mon enfance! Oh! +Richard, Richard, mon cher ami d'autrefois, si seulement je +pouvais te voir maintenant!... + +- Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les mains d'Olivier; +vous lui direz que vous êtes heureux, que vous êtes devenu riche, +et que votre plus grand bonheur est de venir le retrouver pour le +rendre heureux aussi!... + +- Oui, oui, dit Olivier; et puis nous l'emmènerons avec nous, nous +le ferons habiller et instruire, et nous l'enverrons dans une +paisible campagne où il deviendra grand et fort, n'est-ce pas?» + +Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en voyant +l'enfant sourire de bonheur à travers ses larmes. + +«Vous serez douce et bonne pour lui comme vous l'êtes pour tout le +monde, dit Olivier; les récits qu'il vous fera vous serreront le +coeur, je le sais; mais qu'importe? tout cela sera bien loin et +vous sourirez de plaisir, j'en suis sûr aussi, en songeant que +vous avez changé son sort, comme vous l'avez déjà fait pour moi. +Le pauvre Richard! il m'a si bien dit: «Dieu te bénisse!» alors +que je me sauvais; moi aussi, ajouta Olivier, en éclatant en +sanglots, je lui dirai: «Dieu te bénisse maintenant!» et je lui +montrerai combien ses paroles d'adieu m'ont été au coeur!...» + +Quand ils approchèrent de la ville et qu'ils se furent engagés +dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile que de modérer +les transports de l'enfant; il revoyait la boutique de Sowerberry, +l'entrepreneur de pompes funèbres, telle qu'elle était jadis, mais +plus petite et moins imposante qu'elle ne l'était dans ses +souvenirs; il retrouvait les magasins, les maisons qu'il avait si +bien connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque petit +incident de sa vie d'enfant: la charrette de Gamfield, le +ramoneur, toujours la même, arrêtée à la porte du cabaret; le +dépôt de mendicité, cette affreuse prison de son enfance, avec ses +étroites fenêtres donnant sur la rue; sur le seuil de la porte, le +portier d'autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant, Olivier +ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se mit à rire de sa +sottise, puis à pleurer pour rire encore après; il revoyait cent +figures de connaissance, tout enfin, comme s'il avait quitté ces +lieux la veille, et que son bonheur récent ne fut qu'un songe +délicieux. + +Mais ce bonheur n'était point un songe; ils s'arrêtèrent à la +porte du meilleur hôtel, devant lequel Olivier s'extasiait jadis, +le prenant pour un somptueux palais, mais qui lui parut maintenant +un peu déchu de sa grandeur et de son air imposant. M. Grimwig +était là, prêt à recevoir nos voyageurs; il embrassa la jeune +demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de voiture, +comme s'il était le grand-père de toute la société. Aimable et +souriant, il n'offrit pas une seule fois «de manger sa tête», pas +même quand il soutint à un vieux postillon qu'il connaissait mieux +que lui le plus court chemin pour aller à Londres, bien qu'il +n'eût fait ce trajet qu'une seule fois, et encore en dormant tout +le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient préparées, +tout avait été disposé comme par enchantement pour les recevoir. + +Néanmoins, dès que la première agitation fut passée, chacun +redevint silencieux et préoccupé comme pendant le voyage. +M. Brownlow ne vint pas les retrouver et se fit servir à dîner +dans une chambre à part. Les deux autres messieurs allaient et +venaient d'un air inquiet ou se parlaient à l'oreille. On vint +avertir Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout +d'une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces +circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier, qui +n'étaient point dans le secret de ces nouvelles inquiétudes. Ils +restaient silencieux et étonnés, ou, s'ils échangeaient quelques +mots, c'était à voix basse, comme s'ils avaient peur d'entendre +même le son de leur voix. + +Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à croire qu'ils ne +sauraient rien de plus ce jour-là, ils virent entrer M. Losberne +et M. Grimwig, suivis de M. Brownlow et d'un individu dont la vue +arracha presque à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que +c'était son frère, et c'était ce même homme qu'il avait rencontré +un jour de marché à la porte d'une auberge, et qu'il avait aperçu +avec Fagin regardant à travers la fenêtre de sa petite chambre. +Cet homme lança à l'enfant étonné un regard plein de haine et +s'assit près de la porte. M. Brownlow, tenant des papiers à la +main, se dirigea vers la table près de laquelle étaient assis Rose +et Olivier. + +«J'ai à remplir une pénible tâche, dit-il; mais il faut que ces +déclarations, qui ont été signées à Londres, en présence de +témoins, soient reproduites ici en substance; j'aurais voulu vous +épargner cette ignominie, mais il faut que nous les entendions de +votre propre bouche: vous savez pourquoi. + +- Continuer, dit en se détournant l'individu auquel M. Brownlow +s'adressait. Dépêchons-nous; j'en ai déjà assez fait, ce me +semble; n'allez pas me garder longtemps ici. + +- Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur la tête +d'Olivier, cet enfant est votre frère; c'est le fils illégitime de +votre père, Edwin Leeford, auquel j'étais si attaché, et de la +pauvre Agnès Fleming, qui mourut en lui donnant le jour. + +- Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui tremblait de +tous ses membres, et dont on aurait pu entendre battre le coeur, +voilà leur bâtard. + +- Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M. Brownlow, est un +reproche adressé à deux êtres que depuis longtemps la vaine +censure du monde ne peut plus atteindre; c'est une insulte qui ne +peut plus déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez +coupable. Cet enfant est né dans cette ville? + +- Au dépôt de mendicité, répondit Monks; du reste, vous avez là +son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les +papiers. + +- Il faut que nous l'entendions de votre bouche, dit M. Brownlow +en promenant ses regards sur les témoins de cette scène. + +- Alors, écoutez-moi, répondit Monks; mon père étant tombé malade +à Rome, comme vous le savez, ma mère, dont il était depuis +longtemps séparé, partit de Paris pour aller le rejoindre et +m'emmena avec elle: c'était sans doute pour s'assurer la fortune +de mon père, car elle n'avait pas grande affection pour lui, ni +lui pour elle; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu +connaissance et resta assoupi jusqu'au lendemain, jour de sa mort. +Parmi ses papiers, il y en avait deux datés du jour où il était +tombé malade et renfermés dans une lettre à votre adresse. Il +avait écrit sur l'enveloppe qu'il ne fallait vous envoyer ces +papiers qu'après sa mort. L'un était une lettre à cette fille, à +Agnès, et l'autre un testament. + +- Que disait-il dans cette lettre? demanda M. Brownlow. + +- La lettre?... c'était une feuille de papier écrite dans tous les +sens, une espèce de confession générale des torts qu'il se +reprochait, et des prières au bon Dieu pour qu'il la prît sous sa +protection; il l'avait trompée, à ce qu'il paraît, en lui disant +que certaines circonstances mystérieuses, qu'il lui expliquerait +plus tard, s'opposaient à son mariage immédiat avec elle; et alors +elle avait été bon train, s'était fiée à lui, et beaucoup trop, +car elle y avait perdu l'honneur, que personne ne pouvait plus lui +rendre. Elle n'avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui +disait tout ce qu'il avait l'intention de faire pour cacher sa +honte s'il avait vécu; et il la conjurait, s'il venait à mourir, +de ne pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les +conséquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur +son enfant, parce qu'il n'y avait que lui de coupable. Il lui +rappelait le jour ou il lui avait donné un médaillon et une bague +sur laquelle il avait fait graver le nom de baptême, laissant en +blanc la place où il espérait un jour faire ajouter le nom de +famille... Il la priait de garder cette bague, de la porter +toujours sur son coeur, comme elle avait fait jusque-là, et il +répétait plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a perdu +la tête, et je crois bien que c'était vrai. + +- Quant au testament...,» dit M. Brownlow en voyant Olivier +pleurer à chaudes larmes. + +Monks restait silencieux. + +«Quant au testament, continua M. Brownlow à sa place, il était +conçu dans le même esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins +que lui avait causés sa femme, des penchants coupables, des +dispositions vicieuses qu'il avait reconnus en vous, son fils +unique, qui aviez été nourri dans la haine de votre père. Il vous +laissait, ainsi qu'à votre mère, une rente de huit cents livres +sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l'une pour +Agnès Fleming, et l'autre pour l'enfant auquel elle donnerait le +jour. Si c'était une fille, la fortune lui revenait sans +conditions; mais si c'était un fils, il était stipulé qu'à +l'époque de sa majorité il ne devait avoir souillé son nom d'aucun +acte public de déshonneur, de bassesse, de lâcheté ou de +méchanceté; il voulait par là, disait-il, montrer à la mère la +confiance qu'il avait en elle et la conviction profonde où il +était que son enfant tiendrait d'elle un coeur noble et une nature +élevée. S'il était trompé dans son attente, alors il voulait que +la fortune vous revînt: car, dans le cas, mais dans le cas +seulement où ses deux fils seraient également pervers, il vous +reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune, quoique vous +n'en eussiez aucun sur son coeur, puisque dès votre enfance vous +ne lui aviez jamais montré que de la froideur et de l'aversion. + +- Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que toute femme +eût fait à sa place: elle brûla le testament; la lettre ne parvint +pas à son adresse; ma mère la garda, ainsi que d'autres preuves, +pour le cas où l'on essayerait de nier la faute de la jeune fille; +elle instruisit de tout le père d'Agnès, avec toutes les +circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont +elle était animée et dont je la remercie. Le père, au désespoir, +se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea +de nom pour que ses amis ne pussent jamais connaître le lieu de sa +retraite. Quelque temps après on le trouva mort dans son lit. Sa +fille s'était enfuie secrètement quelques semaines auparavant; il +avait parcouru à pied les villes et les villages d'alentour, la +cherchant partout, et, persuadé qu'elle avait mis fin à ses jours +pour cacher son déshonneur, il était revenu chez lui et était mort +de chagrin le soir même.» + +Il y eut ici un court moment de silence, jusqu'à ce que +M. Brownlow reprit le fil de la narration. + +«Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite de la mère +d'Édouard Leeford, de cette homme ici présent... À dix-huit ans, +il l'avait quittée, lui avait volé ses bijoux et son argent, +s'était fait joueur, escroc, faussaire, et s'était sauvé à Londres +où, depuis deux ans, il ne fréquentait que les êtres les plus +dégradés. Elle était atteinte d'une incurable et douloureuse +maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de longues +et inutiles recherches, on parvint enfin à le découvrir, et il +partit avec elle pour la France. + +- Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles souffrances; à son +lit de mort elle me révéla ses secrets et me légua la haine +mortelle qu'elle avait vouée à Agnès et à son enfant. C'était une +recommandation bien inutile, car il y avait déjà longtemps que +j'avais hérité de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de +la jeune fille; elle était persuadée qu'Agnès avait eu un fils et +que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le +rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui +laisserais ni paix ni trêve, je m'acharnerais après lui avec une +infatigable animosité, j'assouvirais sur lui ma haine et je +foulerais aux pieds ce testament insultant, en traînant le fils de +l'adultère dans la boue de l'infamie, dussé-je le conduire +jusqu'au pied de la potence. Il s'est enfin trouvé sur mon chemin; +j'avais bien commencé, et, sans les bavardages d'une coquine, je +serais arrivé à mon but. + +Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante en murmurant +d'affreuses imprécations, M. Brownlow, s'adressant aux témoins +épouvantés de cette scène, leur expliqua comment le juif avait été +le complice et le confident de cet homme; comment il avait reçu, +pour faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme +considérable dont il devait restituer une partie dans le cas où +l'enfant s'échapperait; comme enfin, à la suite d'une discussion à +ce sujet, ils en étaient venus à s'assurer que c'était bien +Olivier qui était à la campagne chez Mme Maylie. + +«Que sont devenus la bague et le médaillon? dit M. Brownlow en +s'adressant à Monks. + +- Ils m'ont été vendus par l'homme et la femme dont je vous ai +parlé. Ils les avaient volés à une vieille infirmière du dépôt qui +les avait pris sur le cadavre d'Agnès, répondit Monks sans lever +les yeux. Vous savez ce que j'en ai fait.» + +M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et +rentra bientôt poussant, devant lui Mme Bumble et tirant après lui +son infortuné mari. + +«En croirai-je mes yeux? s'écria M. Bumble jouant sottement +l'enthousiasme. N'est-ce point le petit Olivier?... Oh! Olivier, +si vous saviez comme j'ai été en peine de vous!... + +- Taisez-vous, imbécile! murmura Mme Bumble. + +- C'est plus fort que moi, c'est plus fort que moi, madame Bumble, +répliqua le chef du dépôt de mendicité; je ne puis pas m'empêcher, +moi qui l'ai élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le +voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d'une tournure si +distinguée; j'ai toujours aimé cet enfant-là comme s'il était +mon... mon... mon grand-père, dit M. Bumble en s'arrêtant pour +chercher une comparaison exacte. Maître Olivier, mon ami, vous +souvenez-vous de ce brave monsieur en gilet blanc? Ah!... il est +en paradis depuis huit jours... Nous l'avons porté en terre dans +un cercueil de chêne à poignées d'argent. + +- Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig, trêve de sentiment! + +- Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M. Bumble. Comment +vous portez-vous, monsieur? J'espère que vous êtes toujours en +parfaite santé?» + +Ce compliment s'adressait à M. Brownlow, qui, s'approchant du +respectable couple, demanda en désignant Monks: + +«Connaissez-vous cet individu? + +- Non, répondit nettement Mme Bumble. + +- Vous ne le connaissez probablement pas non plus? dit M. Brownlow +en s'adressant au mari. + +- Je ne l'ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble. + +- Et vous ne lui avez rien vendu sans doute? + +- Non, répondit Mme Bumble. + +- Vous n'avez sans doute jamais eu non plus en votre possession +certain médaillon d'or avec une bague? dit M. Brownlow. + +- Non certainement, répondit la matrone. Nous avez-vous fait venir +pour nous adresser de si sottes questions? + +M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig, qui sortit +aussitôt, comme précédemment: mais cette fois il ne ramena pas +avec lui un couple si vigoureux; il était suivi de deux vieilles +paralytiques qui chancelaient et trébuchaient à chaque pas. + +«Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où mourut la vieille +Sally, dit la première des deux infirmes en levant sa main +tremblante, mais vous n'avez pas pu boucher les fentes de la porte +et nous empêcher d'entendre ce qui se disait. + +- Non, non, dit l'autre en regardant autour d'elle et en remuant +ses mâchoires veuves de leurs dents, vous n'avez pas bien pris vos +précautions. + +- Nous l'avons bien entendue, reprit la première, essayer de vous +dire ce qu'elle avait fait; nous vous avons vue prendre un papier +qu'elle tenait à la main, et le lendemain nous vous avons guettée +quand vous avez été au mont-de-piété. + +- Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un médaillon et une +bague d'or; nous étions sur vos talons, oui, nous étions sur vos +talons. + +- Et nous en savons plus long encore, dit la première; la vieille +Sally nous avait dit, longtemps auparavant, ce que cette jeune +femme lui avait conté, à savoir: qu'elle était en route pour aller +mourir près de la tombe du père de son enfant, car elle sentait +bien qu'elle ne survivrait pas à son malheur, et c'est alors +qu'elle est accouchée au dépôt de mendicité. + +- Voulez-vous que l'on fasse venir le commissionnaire au mont-de- +piété? demanda M. Grimwig en faisant un pas vers la porte. + +- Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme, dit-elle en +désignant Monks, a eu la lâcheté de tout avouer, comme je n'en +doute pas, et que vous avez su tirer les vers du nez de ses +vieilles gueuses-là, je n'ai plus rien à dire. Eh bien! oui, j'ai +vendu ces objets, et ils sont quelque part où vous ne pourrez +jamais les retrouver; et puis après? + +- Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu'à présent c'est notre +affaire de veiller à ce que vous n'occupiez, plus jamais, vous ou +votre mari, un poste de confiance. Vous pouvez vous retirer. + +- J'espère, dit M. Bumble d'un air piteux, tandis que M. Grimwig +sortait avec les deux vieilles femmes, j'espère que cette +malheureuse petite circonstance ne me privera pas de mes fonctions +paroissiales? + +- Si vraiment, répondit M. Brownlow; mettez-vous bien cela dans la +tête, et estimez-vous heureux qu'il n'en soit que cela. + +- C'est Mme Bumble qui a tout fait, dit l'ex-bedeau après s'être +prudemment assuré que sa femme était déjà sortie; c'est elle qui +l'a voulu absolument. + +- Ce n'est pas une excuse, répliqua M. Brownlow. Vous étiez +présent quand ces objets ont été jetés dans la rivière; et +d'ailleurs, aux yeux de la loi, c'est vous qui êtes le plus +coupable. La loi suppose que votre femme n'agit que d'après vos +conseils. + +- Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant son chapeau +entre ses mains, la loi n'est qu'une... une idiote. S'il en est +ainsi aux yeux de la loi, c'est qu'elle s'est pas mariée, et ce +que je puis lui souhaiter de pis, c'est d'en faire l'expérience; +cela lui ouvrirait les yeux.» + +Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble enfonça son chapeau +sur sa tête, mit ses mains dans ses poches et descendit retrouver +sa femme. + +«Mademoiselle, dit M. Brownlow en s'adressant à Rose, donnez-moi +la main; n'ayez pas peur; les quelques mots que j'ai encore à vous +dire ne sont pas faits pour vous effrayer. + +- S'ils me concernent personnellement, dit Rose, bien que j'ignore +comment, laissez-moi, je vous prie, les entendre une autre fois; +je n'ai plus ni force ni courage. + +- Vous avez plus d'énergie que cela, j'en suis sûr, répondit le +vieux monsieur en lui prenant le bras et en le passant sous le +sien. Connaissez-vous cette jeune demoiselle, monsieur? + +- Oui, répondit Monks. + +- Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d'une voix faible. + +- Je vous ai vue souvent, répliqua Monks. + +- Le père de la malheureuse Agnès avait deux jeunes filles, dit +M. Brownlow; qu'est devenue la seconde, celle qui était encore +enfant, à la mort de son père? + +- Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu son père, dans +un pays où elle n'était connue de personne, n'ayant pas une +lettre, pas un livre, pas un chiffon de papier qui pût la mettre +sur la trace de sa famille ou de ses amis, fut recueillie par de +pauvres paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille. + +- Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à Mme Maylie +d'approcher. Continuez! + +- Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit Monks; mais +là où l'amitié échoue, parfois la haine réussit; après une année +de recherches, ma mère parvint à découvrir cette enfant. + +- Elle la prit avec elle, n'est-ce pas? + +- Non. Ces braves gens étaient pauvres et commençaient, du moins +le mari, à se lasser de leur humanité; aussi leur laissa-t-elle +l'enfant, en leur donnant une petite somme d'argent avec laquelle +ils ne pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en +envoyer davantage, mais bien décidée à n'en rien faire. Comme leur +mécontentement et leur misère n'étaient pas pour elle une garantie +suffisante du malheur de cette petite fille, elle leur conta +l'histoire du déshonneur de la soeur, en y ajoutant les détails +les plus odieux, et les engagea à surveiller l'enfant de près car +elle était le fruit d'une union illégitime, et tournerait mal tôt +ou tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l'enfant traîna +une existence assez misérable pour nous satisfaire, jusqu'à ce +qu'une dame veuve, qui habitait alors Chester, la vit par hasard, +en eut pitié, et la prit avec elle. En dépit de tous nos efforts, +l'enfant resta près de cette dame et fut heureuse; je la perdis de +vue il y a deux ou trois ans, et je n'ai retrouvé ses traces que +depuis quelques mois. + +- La voyez-vous maintenant? + +- Oui; elle est appuyée sur votre bras. + +- Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria Mme Maylie en +serrant Rose sur son coeur; elle n'en est pas moins mon enfant +bien-aimée; je ne voudrais pas la perdre maintenant, pour tous les +trésors du monde. Ma douce compagne, ma chère fille... + +- Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus affectueuse, la +meilleure des amies; mon coeur est suffoqué par l'émotion, je ne +puis supporter tout cela. + +- Et vous, lui dit Mme Maylie en l'embrassant tendrement, vous +avez toujours été pour moi la meilleure et la plus charmante +fille, et vous avez toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous +ont connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre enfant, +qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez! tenez! voyez-le. + +- Elle n'est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui passant +ses bras autour du cou, mais une soeur, une soeur chérie; oh! +Rose, dès que je vous ai connue, mon coeur me disait que je devais +vous aimer ainsi.» + +Respectons les larmes que versèrent ces deux orphelins, et les +paroles entrecoupées qu'ils échangèrent en tombant dans les bras +l'un de l'autre: ils retrouvaient et perdaient au même instant un +père, une mère, une soeur; leur joie était mêlée de douleur, et +pourtant leurs larmes n'étaient pas amères: car la douleur même +qui s'élevait dans leur âme était si bien adoucie par les doux et +tendres souvenirs qui l'accompagnaient, qu'elle dépouillait toute +sensation de peine, pour devenir seulement un plaisir solennel. + +Ils restèrent longtemps seuls; enfin on frappa doucement à la +porte; Olivier l'ouvrit, et, s'éloignant rapidement, céda la place +à Henry Maylie. + +«Je sais tout, dit celui-ci, en s'asseyant près de l'aimable jeune +fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis pas ici par hasard, +ajouta-t-il après un long silence; ce n'est pas aujourd'hui que +j'ai tout appris, mais hier, seulement hier. Devinez-vous que je +suis venu pour vous faire souvenir de votre promesse? + +- Arrêtez, dit Rose; vous savez tout, dites-vous? + +- Tout. Vous m'avez permis de vous entretenir encore une fois du +sujet de notre dernière entrevue. + +- Oui. + +- Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier votre +détermination et à vous demander seulement de me la faire +connaître encore une fois; j'ai promis de mettre à vos pieds ma +position et ma fortune, et de ne rien dire ni rien faire pour vous +ébranler, si vous persistiez dans votre première résolution. + +- Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me décident encore +maintenant, dit Rose avec fermeté; je comprends ce soir, mieux que +jamais, quels sont mes devoirs envers celle dont la bonté m'a +arrachée aux souffrances et à la misère. C'est une lutte, dit +Rose, mais c'est une lutte dont je suis fière; c'est un coup +cruel, mais mon coeur saura le supporter. + +- La découverte de ce soir... commença Henry. + +- La découverte de ce soir, reprit doucement Rose, me laisse, en +ce qui vous concerne, dans la même position qu'auparavant. + +- Vous voulez endurcir votre coeur contre moi, Rose, dit le jeune +homme. + +- Oh! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en larmes, je +voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant. + +- Alors, pourquoi vous infliger cette peine? dit Henry en lui +prenant la main; songez, chère Rose, songez à ce que vous avez +entendu ce soir. + +- Et qu'ai-je entendu? s'écria Rose; que le sentiment du +déshonneur de sa famille troubla tellement mon père, qu'il +s'enfuit loin de tous ceux qu'il avait connus... Tenez, nous en +avons dit assez, Henry; laissons là cet entretien. + +- Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au moment où elle +se levait; espérances, désirs, projets, tout a changé pour moi, +excepté l'amour que je vous ai voué; je ne vous offre plus un rang +élevé au milieu des agitations du monde, de ce monde méchant et +envieux où l'on a à rougir d'autre chose que de ce qui est +vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un coeur; oui, +chère Rose, voilà tout ce que j'ai maintenant à vous offrir. + +- Que signifie ce langage? balbutia la jeune fille. + +- Il signifie... que la dernière fois que je vous ai vue, je vous +ai quittée avec la ferme résolution d'aplanir tous les obstacles +imaginaires qui s'élevaient entre vous et moi, bien décidé, si le +monde dans lequel je vivais ne pouvait devenir le votre, à le +quitter pour être à vous, et à tourner le dos à quiconque +mépriserait votre naissance: c'est ce que j'ai fait; ceux qui se +sont éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous, et +m'ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison. Tel protecteur +puissant, tel parent influent qui me souriait alors, me regarde +maintenant avec froideur; mais il y a en Angleterre de riantes +campagnes et de beaux ombrages, et à côté d'une église de village, +de l'église dont je suis le pasteur, s'élève une habitation +rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère Rose, +qu'au milieu de toutes les splendeurs du monde; voilà mon rang, +voilà ma position actuelle que je mets en ce moment à vos pieds. + +* * * * * + +- C'est bien désagréable pour un souper d'attendre après des +amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire un somme, avec son +mouchoir de poche sur la tête.» + +À dire vrai, le souper attendait depuis un temps déraisonnable; ni +Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui entrèrent tous au même moment, +n'avaient la moindre excuse à alléguer. + +- Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir, dit +M. Grimwig: car je commençais à croire que je n'aurais pas autre +chose. Je prendrai la liberté, avec votre permission, de faire mon +compliment à la jeune fiancée.» + +M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa Rose, qui se mit à +rougir; l'exemple devint contagieux, et fut suivi par le docteur +et par M. Brownlow. Quelques personnes assurent qu'Henry Maylie en +avait déjà fait autant dans la pièce voisine; mais les meilleures +autorités s'accordent à dire que c'est une méchanceté pure; il +était si jeune, et un pasteur encore! + +«Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d'où venez-vous, et pourquoi +avez-vous l'air si affligé? Vous avez encore des larmes dans les +yeux; qu'est-ce que vous avez donc?» + +Que de déceptions dans ce monde! Hélas! nos plus chères +espérances, celles qui font le plus d'honneur à notre nature, sont +souvent celles qui sont brisées les premières. Le pauvre Richard +était mort! + + +CHAPITRE LII +La dernière nuit que le juif a encore à vivre. + + +La cour d'assises, du plancher jusqu'au plafond, était pavée de +figures humaines; il n'y avait pas un pouce de terrain qui ne +présentât une paire d'yeux tout grands ouverts. Depuis la barre +placée devant le tribunal, jusqu'aux coins les plus reculés des +galeries, tous les regards étaient fixés sur un seul homme... le +juif, devant lui, derrière lui, à droite, à gauche, en tout sens. +Il était là, debout, encadré dans un firmament émaillé d'yeux +étincelants. + +Il était là, au milieu de cette gloire de lumière vivante, une +main appuyée sur la balustrade de bois placée devant lui, l'autre +posée derrière son oreille, la tête penchée en avant pour saisir +plus distinctement chaque mot prononcé par le président, qui +faisait le résumé de l'affaire; parfois il dirigeait ses regards +vers les jurés, pour observer l'effet que produisait sur eux la +circonstance la plus légère en sa faveur, et, quand les charges +qui pesaient sur lui étaient prouvées avec une clarté terrible, il +regardait son avocat comme pour lui adresser un appel muet et le +supplier de tenter encore un effort pour le sauver. C'était sa +seule manière de trahir son anxiété, car il ne faisait pas un +mouvement; il n'avait presque pas bougé depuis le commencement du +procès, et, quand le président cessa de parler, il garda la même +attitude et resta immobile et attentif, les yeux toujours fixés +sur lui, comme s'il l'écoutait encore. + +Un léger mouvement dans la cour le rappela au sentiment de sa +position; il regarda autour de lui. Les jurés étaient réunis pour +délibérer. Il promena ses regards sur la galerie et put voir que +les gens montaient les uns sur les autres pour apercevoir sa +figure: ceux-ci braquaient sur lui leurs lorgnettes, tandis que +ceux-là, sur le visage desquels se peignaient l'horreur et le +dégoût, s'entretenaient à voix basse avec leurs voisins. Quelques- +uns, c'était le petit nombre, semblaient ne pas faire attention à +lui et attendre avec impatience le verdict du jury, en s'étonnant +de la lenteur de la délibération. Mais il n'y avait pas dans +l'auditoire, même parmi les femmes qui se trouvaient là en grand +nombre, une seule figure sur laquelle il pût lire la moindre +sympathie pour lui, ou dont l'expression trahit autre chose que le +vif désir de le voir condamner. + +Tandis qu'il considérait tout cela d'un oeil égaré, un profond +silence se fit tout à coup; il regarda derrière lui et vit que les +jurés s'étaient retournés du côté du président. C'était seulement +pour demander la permission de se retirer. + +Il les considéra attentivement, un à un, à mesure qu'ils +sortaient, pour tâcher de deviner de quel côté pencherait la +majorité; ce fut en vain. Le geôlier lui toucha l'épaule; il le +suivit machinalement jusqu'au prétoire et s'assit. Si on ne lui +avait montré le siège placé devant lui, il ne l'eût pas aperçu. + +Il regarda encore du côté de la galerie. Parmi les spectateurs, +les uns étaient en train de manger, les autres s'éventaient avec +leurs mouchoirs, car il faisait très chaud dans la salle. Un jeune +homme était occupé à crayonner sur un album les traits de +l'accusé; curieux de savoir si le croquis était ressemblant, et, +profitant d'un moment où l'artiste était occupé à tailler son +crayon, il se pencha pour regarder l'esquisse, comme eût pu le +faire un spectateur indifférent. + +De même, quand il dirigeait ses regards vers le juge, il était +tout occupé d'examiner son costume en détail, de rechercher ce que +ça pouvait coûter, comment ça se mettait, etc. + +Il avisa un vieux monsieur qui rentrait après une demi-heure +d'absence; il se demanda si cet homme était sorti pour aller +dîner, où il avait été, ce qu'il s'était fait servir, et continua +de se livrer à ce genre de réflexions insouciantes, jusqu'à ce +qu'un nouvel objet attirât son attention, pour faire naître en lui +d'autres pensées tout aussi saugrenues. + +Ce n'était pas que, pendant tout ce temps, il eût pu se soustraire +un instant à l'effroyable idée que sa fosse était ouverte à ses +pieds; cette pensée était toujours présente à son esprit, mais +d'une manière vague et générale, et il ne pouvait y arrêter son +esprit. Ainsi, tandis qu'il frissonnait de terreur et devenait +rouge comme le fer en songeant qu'il allait bientôt mourir, il se +mettait involontairement à compter les barreaux de la grille du +tribunal, s'étonnait d'en voir un cassé et se demandait si on le +raccommoderait ou si on le laisserait comme ça. Il songeait avec +horreur à l'échafaud, à la potence, puis s'arrêtait pour regarder +un homme qui arrosait les dalles afin de les rafraîchir, et +revenait ensuite à ses sinistres pensées. + +Enfin on entendit crier: «Silence!» et chacun retint sa +respiration en portant ses regards vers la porte. Les jurés +rentrèrent et passèrent tout près de lui; il ne put rien lire sur +leurs visages: ils étaient impassibles comme le marbre. Un profond +silence s'établit... pas un mouvement... pas un souffle... +«L'accusé est coupable.» + +Des cris frénétiques éclatèrent dans tout l'auditoire, cris +répétés bientôt par la foule qui encombrait les abords du +tribunal, par la populace enchantée d'apprendre que le juif serait +pendu le lundi suivant. + +Le tumulte s'apaisa, et on demanda au criminel s'il avait quelque +observation à faire sur l'application de la peine. Il avait repris +son attitude attentive et regardait de tous ses yeux celui qui lui +adressait cette question; il fallut pourtant la lui répéter deux +fois avant qu'il eût l'air de l'entendre, et alors il murmura à +voix basse qu'il était... un vieillard... un vieillard... Il ne +put dire autre chose et redevint silencieux. + +Le juge se couvrit du bonnet noir; le juif ne bougea pas; il avait +conservé la même indifférence apparente. Cette sinistre formalité +arracha un cri à une femme de la galerie. Le juif regarda vivement +de ce côté, comme s'il était fâché de cette interruption, et se +pencha en avant d'un air encore plus attentif. Les paroles qu'on +lui adressait étaient solennelles et émouvantes, la sentence +horrible à entendre; mais il restait immobile comme une statue, +sans qu'un seul muscle de son visage se mît en jeu. L'oeil hagard, +il restait penché en avant, la mâchoire pendante, quand le geôlier +lui toucha le bras et lui fit signe de le suivre. Il regarda un +instant autour de lui d'un air hébété, et obéit. + +On lui fit traverser une salle basse où quelques prisonniers +attendaient leur tour de passer en jugement, tandis que d'autres +causaient avec leurs amis, à travers la grille qui donnait sur la +cour. Il n'y avait là personne pour lui parler, à lui, et quand il +passa, les prisonniers se reculèrent, pour que les gens qui +s'étaient accrochés à la grille pussent mieux le voir. Ils +l'accablèrent d'injures, se mirent à crier, à siffler; il leur +montrait le poing et leur aurait craché au visage, si ses gardiens +ne l'eussent entraîné par un sombre couloir, à peine éclairé de +quelques quinquets, jusqu'à l'intérieur de la prison. + +Là, on le fouilla pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui +lui permît de devancer son supplice; puis on le mena dans une des +cellules des condamnés à mort, et on l'y laissa... seul. + +Il s'assit sur un banc de pierre placé en face de la porte et qui +servait à la fois de siège et de lit; puis, fixant à terre ses +yeux injectés de sang, il essaya de rappeler ses souvenirs. Au +bout de quelque temps, il parvint à recueillir quelques lambeaux +de phrases de l'allocution que lui avait adressée le juge, phrases +dont il avait cru, sur le moment, n'avoir pas entendu un mot. Peu +à peu ses souvenirs se complétèrent, se coordonnèrent dans sa +tête: «Condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort +s'ensuive.» C'étaient bien là les derniers mots qu'on lui avait +adressés: «condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort +s'ensuive.» Comme il commençait à faire nuit, il se mit à penser à +tous les gens qu'il avait connus qui étaient morts sur +l'échafaud... quelques-uns par sa faute... Ils lui revenaient en +mémoire avec une telle rapidité, qu'il pouvait à peine les +compter. Il y en avait qu'il avait vus mourir et dont il s'était +moqué, parce qu'ils étaient morts avec une prière sur les lèvres. +Quel drôle de bruit leurs pieds avaient fait en ratissant les +planches, quand ils avaient été lancés dans l'espace! Quel +changement soudain, quand un instant avait fait de ces hommes +forts et vigoureux une masse de chiffons, pendillant au bout d'une +corde! + +Quelques-uns d'entre eux avaient probablement occupé cette +cellule... s'étaient assis sur ce banc de pierre. Comme il fait +sombre! pourquoi n'apporte-t'on pas de lumière? Il y a des siècles +que cette cellule est construite... combien d'hommes ont dû y +passer leurs dernières heures! On se croirait couché dans une cave +jonchée de cadavres... N'est-ce pas là le bonnet, le noeud +coulant, les bras garrottés, ces figures qu'il reconnaît jusque +sous le voile hideux qui les cache?... De la lumière! de la +lumière! + +À la fin, quand il se fut bien meurtri les mains à force de +frapper contre la porte massive ou contre les murs, deux hommes +parurent, l'un tenant une chandelle qu'il fourra dans un +chandelier de fer fixé à la muraille, l'autre traînant un matelas +sur lequel il passerait la nuit: car le prisonnier ne devait plus +être perdu de vue un seul instant. + +La nuit vint... sombre, sinistre, silencieuse; ceux qui veillent +aiment à entendre sonner les horloges des églises, car elles leur +annoncent le réveil de la vie et l'approche du jour; mais pour le +juif, elles n'annonçaient que désespoir. Tout son de cloche était +un tintement d'agonie; chaque coup apportait à son oreille ce son +monotone, profond et sourd... _mort!_ À quoi lui servaient le +bruit et le mouvement du joyeux réveil du jour, qui pénétrait même +là, jusqu'à lui? ce n'était qu'une autre forme de glas funèbre qui +lui rappelait sa fin, avec un carillon moqueur par-dessus le +marché. + +Le jour passe... un jour? Il n'est pas possible que ce soit un +jour. Il est à peine venu que le voilà déjà parti. La nuit vint à +son tour, nuit à la fois si longue par son affreux silence, et si +courte par la rapidité avec laquelle fuyaient les heures! Tantôt, +dans son délire, il s'emportait en blasphèmes; tantôt il hurlait +et s'arrachait les cheveux. Des hommes respectables, de sa +religion, étaient venus prier près de lui; il les avait chassés +avec des imprécations; ils renouvelèrent leurs efforts +charitables, et il les chassa cette fois en les battant. + +Vint le samedi soir; il n'avait plus qu'une nuit à vivre après; +comme il y songeait, le jour parut; on était au dimanche. Ce ne +fut que le soir de ce dernier et terrible jour que la pensée de sa +situation désespérée, et de l'effroyable dénoûment auquel il +touchait, s'offrit à son esprit dans toute son horreur: non qu'il +eût eu un seul instant l'espoir d'être gracié; mais il n'avait +jusqu'alors entrevu que d'une manière vague la possibilité de +mourir sitôt. + +Il n'avait presque jamais adressé la parole aux deux gardiens qui +se relevaient tour à tour pour le surveiller, et qui, de leur +côté, ne faisaient rien pour attirer son attention. Il s'était +tenu immobile sur son banc, rêvant tout éveillé. Maintenant il se +levait à chaque instant, la peau brûlante et l'écume à la bouche, +et parcourait convulsivement son étroite cellule dans un tel +paroxysme de terreur et de colère, que ses gardiens eux-mêmes, +bien que familiarisés avec de tels spectacles, reculaient +d'horreur et d'épouvante. Enfin, il devint si effrayant qu'un seul +homme ne suffît plus pour le surveiller, et que les deux geôliers +restèrent ensemble près de lui. + +Il s'étendit sur sa couche de pierre et pensa au passé; il avait +été blessé, le jour de sa capture, par quelques-uns des +projectiles que lui avait lancés la foule; sa tête était +enveloppée de bandes; ses cheveux roux retombaient sur son visage +livide, et sa barbe inculte était hideuse à voir; ses yeux +brillaient d'un feu terrible; sa peau rugueuse et sale était toute +craquelée par la fièvre qui le consumait. Huit, neuf, dix heures: +si ce n'était pas une farce qu'on lui faisait pour l'effrayer, si +c'étaient bien de vraies heures qui sonnaient ainsi l'une après +l'autre, où serait-il quand les aiguilles auraient fait le tour du +cadran? Onze heures. Le son de l'heure précédente vibrait encore à +son oreille. Le lendemain, à huit heures, il marcherait à la mort, +sans autre ami pour suivre ses funérailles que lui-même. Et à onze +heures, ... + +Ces murs redoutables de Newgate, qui ont dérobé tant de +souffrances, tant d'inexprimables angoisses, non seulement aux +yeux, mais encore et trop longtemps à la pensée des hommes, +n'avaient jamais été témoins d'une scène pareille... Les gens qui +passaient le long de la prison, et qui se demandaient peut-être ce +que faisait en ce moment le criminel qui devait être pendu le +lendemain, n'en auraient pas fermé l'oeil de la nuit, s'ils +avaient pu seulement le voir tel qu'il était alors au fond de sa +cellule. + +Pendant toute la soirée, de petits groupes de deux ou trois +personnes vinrent à chaque instant, à la porte de la prison, +demander d'un air inquiet si l'on avait reçu avis d'une +commutation de peine; on leur répondait que non, et ils se +hâtaient d'aller faire part de cette bonne nouvelle aux gens qui +stationnaient en foule dans la rue; on se montrait la porte par où +sortirait le condamné, l'endroit où s'élèverait la potence. Vers +minuit, la foule s'écoula comme à regret, et peu à peu la rue +redevint déserte et silencieuse. + +On avait fait évacuer les abords de Newgate, et disposé quelques +solides barrières peintes en noir, pour contenir la foule sur +laquelle on comptait, quand M. Brownlow, accompagné d'Olivier, se +présenta au guichet de la prison, et exhiba un permis de pénétrer +jusqu'au condamné, signé d'un des shériffs: on le fit entrer sur- +le-champ. + +«Est-ce que ce jeune monsieur vient avec vous? demanda à +M. Brownlow l'homme chargé de les conduire à la cellule du juif; +ce n'est pas un spectacle à montrer à un enfant, monsieur. + +- Aussi ne venons-nous pas par curiosité, mon ami, répondit +M. Brownlow; si je tiens à être introduit près du criminel, c'est +à cause de cet enfant, qui l'a connu dans le temps qu'il +poursuivait avec succès la carrière de ses forfaits. J'ai cru +qu'il était bon de le lui faire voir en ce moment, dût-il en +éprouver quelque peine et quelque frayeur.» + +M. Brownlow avait dit ces quelques mots assez bas pour qu'Olivier +ne pût les entendre. L'homme porta la main à son chapeau, et, +regardant les deux visiteurs avec une certaine curiosité, ouvrit +une porte en face de celle par laquelle ils étaient entrés, et les +conduisit jusqu'aux cellules par des couloirs sombres et tortueux. + +«C'est par ici, dit-il en s'arrêtant dans un endroit obscur où +deux ouvriers étaient en train de faire en silence quelques +préparatifs; c'est par ici. qu'il doit passer. Vous pouvez voir +d'ici la porte par laquelle il doit sortir.» + +Il leur fit traverser une cuisine pavée, garnie de la batterie de +cuivre nécessaire pour préparer la nourriture des prisonniers, et +leur montra du doigt une porte. Près de là était, en haut, une +grille ouverte où l'on entendait des voix et des coups de +marteaux: on était en train de monter l'échafaud. De là, ils +passèrent dans une cour, après avoir franchi plusieurs lourdes +portes à chacune desquelles se trouvait un geôlier; ils montèrent +quelques marches et arrivèrent dans un corridor le long duquel on +voyait une rangée de portes massives. Le geôlier leur fit signe de +s'arrêter, et frappa à une des cellules avec son trousseau de +clefs; les deux gardiens du juif, après un court entretien à voix +basse, sortirent dans le corridor en s'étirant les membres, +satisfaits d'avoir un moment de répit, et firent signe aux +visiteurs de suivre le geôlier dans la cellule. + +Le condamné était assis sur son lit et se balançait à droite et à +gauche, moins semblable à un homme qu'à une bête féroce; il était +évidemment absorbé par le souvenir de sa vie passée, car il +continua à marmotter des paroles incohérentes, sans paraître +s'apercevoir de la présence des nouveaux venus, qu'il prenait +sans doute pour des personnages imaginaires qui jouaient un rôle +dans sa vision. + +«Bravo! Charlot, disait-il... c'est un coup de maître... et +Olivier donc... ah! ah! ah!... et Olivier donc... le voilà devenu +un monsieur... Menez coucher cet enfant.» + +Le geôlier prit la main d'Olivier, lui dit tout bas de n'avoir pas +peur, et continua à regarder sans parler. + +«Menez-le coucher, dit le juif, m'entendez-vous? il a été... la +cause indirecte de tout ceci...ça me vaudra de l'argent d'en faire +un voleur... Guillaume, coupe la gorge à Bolter... ne t'inquiète +pas de la jeune fille... coupe la gorge à Bolter... enfonce tant +que tu pourras... scie-lui la tête. + +- Fagin! dit le geôlier. + +- Me voici, dit le juif, en reprenant aussitôt l'air attentif +qu'il avait gardé pendant son procès; je suis un vieillard, +milord, un pauvre vieillard. + +- Voici, dit le geôlier en lui posant la main sur la poitrine pour +le faire asseoir, voici quelqu'un qui veut vous voir et vous faire +quelques questions, je suppose. Fagin! Fagin! êtes-vous un homme? + +- Je ne le serai plus longtemps, dit le juif en levant la tête +avec une expression de rage et de terreur. Malédiction sur eux +tous! Quel droit ont-ils de m'envoyer à la boucherie?» + +Comme il disait ces mots, il aperçut Olivier et M. Brownlow, et se +reculant jusqu'au bout du banc, il demanda ce qu'ils faisaient là. + +«Du calme, Fagin, dit le geôlier en le maintenant sur le banc, +Dites ce que vous voulez dire, monsieur; mais dépêchez-vous, s'il +vous plaît, car il devient de plus en plus furieux. + +- Vous avez des papiers, dit M. Brownlow en s'approchant, qui vous +ont été confiés pour plus de sûreté par un individu appelé Monks. + +- C'est un mensonge tout du long, répondit le juif; je n'en ai +pas, je n'en ai jamais eu. + +- Pour l'amour de Dieu, dit M. Brownlow d'un ton solennel, ne +parlez pas ainsi à cette heure suprême, mais dites-moi où ils +sont. Vous savez que Sikes est mort, que Monks a tout avoué, que +vous n'avez aucun intérêt à rien cacher. Où sont ces papiers? + +- Olivier, dit le juif, en faisant signe à l'enfant, venez près de +moi, que je vous parle à l'oreille. + +- Je n'ai pas peur, dit Olivier à voix basse, en quittant la main +de M. Brownlow. + +- Les papiers, lui dit le juif en l'attirant près de lui, sont +dans un sac de toile, caché dans un trou, au-dessus de la cheminée +de la chambre du premier étage. J'ai à vous parler, mon ami; je +veux vous dire un mot. + +- Oui, oui, répondit Olivier; laissez-moi faire une prière; +faites-en seulement une à genoux avec moi, et nous causerons +ensuite jusqu'au matin. + +- Sortez, sortez, dit le juif en poussant l'enfant vers la porte +et en jetant autour de lui des regards effarés, dites que j'ai été +me coucher pour dormir; ils vous croiront. Vous...vous pouvez me +tirer d'ici... Vite, vite. + +- Oh! que Dieu pardonne à ce malheureux! dit l'enfant en fondant +en larmes. + +- C'est bien, nous y voilà, dit le juif. Sortons d'abord par cette +porte... Si je frissonne et si je tremble en passant devant la +potence, n'y faites pas attention... Mais hâtez le pas. Allons, +allons... dépêchons-nous... + +- Avez-vous quelque autre question à lui faire? demanda le +geôlier. + +- Aucune, répondit M. Brownlow. Si j'avais l'espoir de le rappeler +au sentiment de sa situation... + +- N'y comptez pas, monsieur, répondit le geôlier en secouant la +tête; ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous retirer.» + +Il ouvrit la porte de la cellule, et les gardiens rentrèrent. + +«Dépêchons-nous, dépêchons-nous! s'écria le juif; plus vite, plus +vite.» + +Les deux gardiens se saisirent de lui, lui firent lâcher Olivier +et le repoussèrent vers le fond de la cellule. Il se mit à se +débattre et à lutter avec l'énergie du désespoir, en poussant des +cris si perçants, que, malgré l'épaisseur des murs, M. Brownlow et +Olivier les entendirent jusque dans la rue. + +Ils ne purent quitter la prison sur-le-champ, car Olivier était +presque sans connaissance après cette horrible scène, et si faible +que, pendant plus d'une heure, il ne put se soutenir. + +Il commençait à faire jour quand ils sortirent; il y avait déjà +foule sur la place; les fenêtres étaient encombrées de gens +occupés à fumer ou à jouer aux cartes pour tuer le temps; on se +bousculait dans la foule, on se querellait, on plaisantait: tout +était vie et mouvement, sauf un amas d'objets sinistres qu'on +apercevait au centre de la place: la potence, la trappe fatale, la +corde, enfin tous les hideux apprêts de la mort. + + +CHAPITRE LIII. +Et dernier. + + +Le sort de chacun des personnages qui ont figuré dans ce récit est +maintenant fixé, et quelques lignes suffiront à leur historien +pour achever de faire connaître ce qui les concerne. + +Moins de trois mois après, Rose Fleming et Henry Maylie furent +mariés à l'église du village, théâtre futur du zèle pieux du jeune +pasteur; le même jour ils prirent possession de leur nouvelle et +heureuse demeure. + +Mme Maylie vint se fixer près de son fils et de sa belle-fille, +pour jouir paisiblement, pendant ses dernières années, de la plus +grande félicité qui soit réservée à la vieillesse et à la vertu: +celle de contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une vie +bien remplie, on a voué l'affection la plus vive, et auxquels on a +prodigué sans relâche les plus tendres soins. + +Il paraît, d'après les renseignements les plus exacts, qu'en +partageant également entre Olivier et Monks les débris de la +fortune dont ce dernier s'était emparé, et qui n'avait jamais +prospéré dans ses mains, ni dans celles de sa mère, il devait leur +revenir à chacun trois mille livres sterling. En vertu des +dispositions du testament de son père, Olivier aurait eu le droit +de garder le tout; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever au fils +aîné la seule chance qui lui restât de s'arracher à sa vie de +désordres et de vivre honnêtement, proposa le partage égal de la +fortune, et son jeune pupille y consentit avec joie. + +Monks garda son nom d'emprunt, partit pour l'Amérique, où il +dissipa bientôt ses ressources, retomba dans ses anciens +déportements, et, après avoir subi une longue détention pour +quelques nouvelles escroqueries, fut repris d'un accès de sa +maladie d'autrefois, et mourut en prison. + +Les principaux membres de la bande de Fagin moururent aussi +misérablement, loin de leur patrie. + +M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint s'établir avec +lui et sa vieille ménagère à moins d'un mille du presbytère où +demeuraient ses bons amis; il combla ainsi le seul voeu que pût +former encore le coeur dévoué et reconnaissant d'Olivier, et ils +formèrent une petite société étroitement unie et aussi heureuse +qu'il est possible de l'être ici-bas. + +Peu après le mariage du jeune couple, le bon docteur retourna à +Chertsey, où, loin de ses vieux amis, il serait devenu chagrin et +maussade, si son tempérament et son humeur n'avaient pas résisté à +cette épreuve. Pendant deux ou trois mois il se contenta de donner +à entendre qu'il craignait fort que l'air de Chertsey ne convînt +pas à sa santé; puis, trouvant en effet que le pays n'avait plus +pour lui d'attrait, il céda sa clientèle à un confrère, loua une +petite maison à l'entrée du village où son jeune ami était +pasteur, et retrouva comme par enchantement sa belle humeur et sa +santé. Il se mit à jardiner, à planter, à pêcher, à faire de la +menuiserie avec cette impétuosité qui faisait le fonds de son +caractère, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une telle +réputation à dix lieues à la ronde, qu'on venait le consulter +comme une autorité incontestable. + +Avant de quitter Chertsey, il s'était pris pour M. Grimwig d'une +sincère amitié que celui-ci lui rendit cordialement: aussi le bon +Grimwig vient-il le voir très souvent, et, dans chacune de ces +occasions, plante, pêche et fait de la menuiserie avec grande +ardeur, mais toujours d'une manière originale et qui n'appartient +qu'à lui, et il soutient toujours, en offrant de «manger sa tête», +que sa méthode est la seule qui soit bonne. Les dimanches, il ne +manque pas de critiquer le sermon, à la barbe du jeune pasteur, +bien qu'il avoue en confidence à M. Losberne qu'il a trouvé le +sermon excellent, mais qu'il aime autant ne pas le dire. +M. Brownlow s'amuse souvent à le plaisanter sur l'horoscope qu'il +avait tiré d'Olivier, et à lui rappeler cette soirée où ils +étaient assis devant une table, la montre entre eux deux, en +attendant le retour de l'enfant; mais M. Grimwig soutient qu'il ne +s'était pas trompé, à preuve qu'au bout du compte Olivier ne +revint pas; et là-dessus il part d'un grand éclat de rire qui ne +fait qu'ajouter à sa bonne humeur. + +M. Noé Claypole, après avoir été gracié pour avoir dénoncé le +juif, s'aperçut que le métier qu'il faisait n'était pas tout à +fait aussi sûr qu'il aurait pu le désirer, et songea aux moyens de +gagner sa vie sans pourtant se donner trop de peine; tout +considéré, il se mit dans la police secrète, et il se fait là +dedans une jolie petite existence. Voici comment il s'arrange: il +sort le dimanche, à l'heure de l'office, en compagnie de Charlotte +décemment vêtue; celle-ci tomba en faiblesse à la porte d'un +cabaret; Noé, pour la faire revenir à elle, demande pour dix sous +d'eau-de-vie, que le cabaretier sert par bonté d'âme; il verbalise +et assigne pour le lendemain le cabaretier philanthrope; le sieur +Noé fait son rapport et empoche la moitié de l'amende. D'autres +fois, c'est lui qui s'évanouit, mais le résultat est le même. + +M. et Mme Bumble, après leur destitution, tombèrent peu à peu dans +la dernière misère et finirent par se faire admettre comme pauvres +dans ce même dépôt de mendicité où ils avaient jadis régné en +maîtres. On a surpris M. Bumble à dire que son malheur et sa +dégradation ne lui laissaient pas même la force de se réjouir +d'être séparé de sa femme. + +Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur poste, +bien que le premier soit chauve et que le second ait blanchi. Ils +couchent au presbytère; mais ils partagent si également leurs +soins entre Mme Maylie et ses enfants, Olivier, M. Brownlow et +M. Losberne, que les habitants du village n'ont pas encore pu +découvrir au service de quel ménage ils sont particulièrement +attachés. + +Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se demanda si +après tout il ne valait pas mieux mener une vie honnête; il rompit +avec son passé et résolut de l'effacer par une existence +laborieuse; Il lutta et souffrit beaucoup dans les commencements! +mais, comme il savait se contenter de peu et qu'il avait de la +bonne volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de +ferme et charretier, il est aujourd'hui le plus joyeux éleveur du +Northamptonshire. + +Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de toucher au +terme de sa tâche et voudrait poursuivre encore le fil de cette +histoire. + +J'aimerais à m'arrêter près de quelques-uns de ces personnages au +milieu desquels j'ai vécu si longtemps, et à partager leur bonheur +en tâchant de le dépeindre. Je voudrais montrer au lecteur Rose +Maylie, dans toute la fleur et la grâce d'une jeune ménagère, +répandant au milieu du cercle qui l'entoure le bonheur et la joie, +animant de sa gaieté le coin du feu pendant l'hiver et les +causeries sous les arbres pendant l'été. Je voudrais la suivre au +milieu des champs et entendre sa douce voix pendant les promenades +du soir, au clair de la lune. Je voudrais la suivre, bonne et +charitable au dehors et s'acquittant chez elle, douce et +souriante, de ses devoirs domestiques; je voudrais retracer +l'affection qu'elle portait à l'enfant de sa pauvre soeur, +affection qu'Olivier lui rendait si bien pendant les longues +heures qu'ils passaient ensemble à s'entretenir des amis qu'ils +avaient si tristement perdus; je voudrais, une fois encore, +rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses petites figures +d'enfants groupées autour de ses genoux, et écouter leur joyeux +babil; je voudrais évoquer les éclats de leur rire franc et pur, +avec, la larme de bonheur et d'émotion qui brille dans les yeux +bleus de leur mère. Oh! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous +ces regards, tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles +innocentes... je voudrais les repasser encore sous ma plume l'une +après l'autre. + +M. Brownlow s'attacha de plus en plus à son fils adoptif, en +voyant tout ce que promettait sa bonne et généreuse nature; il +retrouvait en lui les traits de l'amie de sa jeunesse, et cette +ressemblance ravivait dans son coeur de vieux souvenirs, doux et +tristes à la fois. Les deux orphelins, qui avaient connu +l'adversité, gardèrent des rudes épreuves de leur jeunesse un +sentiment de compassion pour les malheurs des autres, et de +fervente reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et +sauvés, mais à quoi bon ces détails, puisque j'ai dit qu'ils +étaient vraiment heureux? Le bonheur est-il possible sans une +affection vive, sans ces sentiments d'humanité et de bonté pour +nos semblables, et de reconnaissance envers l'Être dont la +miséricorde et la bonté s'étendent sur tout ce qui respire? + +Près de l'autel da la vieille église du village se trouve une +table de marbre blanc sur laquelle on ne lit encore qu'un seul +nom: «Agnès.» Il n'y a point de cercueil sous cette tombe, et +puisse-t-il s'écouler bien des années avant qu'on y inscrive +d'autres noms! Mais si les âmes des morts redescendent sur la +terre pour visiter les lieux consacrés par l'affection... +l'affection qui survit à la mort, l'affection de ceux qu'ils ont +connus ici-bas, j'aime à croire que l'ombre de cette pauvre jeune +fille vient souvent planer au-dessus de ce petit coin solennel; +j'aime à croire qu'il n'en est pas moins béni parce qu'il est là, +près d'une église austère, et que la pauvre femme n'a été qu'une +brebis égarée. + +FIN. + + + + [1] Environ 75 centimes. + [2] Cent vingt cinq francs. + [3] On donne le nom de muets (mates) à des hommes +qui se tiennent à la porte d'une maison mortuaire, et qui +accompagnent les convois. + [4] Allusion au moulin que font tourner les +condamnés. + [5] Sorte de jeu de cartes fort usité en Angleterre. + [6] Gateau particulier pour prendre le thé. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oliver Twist, by Charles Dickens + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OLIVER TWIST *** + +***** This file should be named 16023-8.txt or 16023-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/0/2/16023/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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