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+The Project Gutenberg EBook of Oliver Twist, by Charles Dickens
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Oliver Twist
+
+Author: Charles Dickens
+
+Release Date: June 7, 2005 [EBook #16023]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OLIVER TWIST ***
+
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+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
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+
+Charles Dickens
+
+
+
+OLIVIER TWIST
+
+
+
+(1837)
+
+
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE PREMIER. Du lieu où naquit Olivier Twist, et des
+circonstances qui accompagnèrent sa naissance.
+CHAPITRE II Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut
+élevé.
+CHAPITRE III Comment Olivier Twist fut sur la point d'attraper une
+place qui n'eût pas été une sinécure.
+CHAPITRE IV. Olivier trouve une place et fait son entrée dans le
+monde.
+CHAPITRE V. Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la
+première fois qu'il assiste à un enterrement, il prend une idée
+défavorable du métier de son maître.
+CHAPITRE VI. Olivier, poussé à bout par les sarcasmes de Noé,
+engage une lutte et déconcerte son ennemi.
+CHAPITRE VII. Olivier persiste dans sa rébellion.
+CHAPITRE VIII. Olivier va à Londres, et rencontre en route un
+singulier jeune homme.
+CHAPITRE IX. Où l'on trouvera de nouveaux détails sur l'agréable
+vieillard et sur ses élèves, jeunes gens de haute espérance.
+CHAPITRE X. Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux
+compagnons, et acquiert de l'expérience à ses dépens. La brièveté
+de ce chapitre n'empêche pas que ce ne soit un chapitre important
+de l'histoire de notre héros.
+CHAPITRE XI. Où il est question de M. Fang, commissaire de police,
+et où l'on trouvera un petit échantillon de sa manière de rendre
+la justice.
+CHAPITRE XII. Olivier est mieux soigné qu'il ne l'a jamais été. -
+Nouveaux détails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes élèves.
+CHAPITRE XIII. Présentation faite au lecteur intelligent de
+quelques nouvelles connaissances qui ne sont pas étrangères à
+certaines particularités intéressantes de cette histoire.
+CHAPITRE XIV. Détails sur le séjour d'Olivier chez M. Brownlow, -
+Prédiction remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit
+garçon, quand il partit en commission.
+CHAPITRE XV. Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy
+étaient attachés à Olivier.
+CHAPITRE XVI. Ce que devint Olivier Twist, après qu'il eut été
+réclamé par Nancy.
+CHAPITRE XVII Olivier a toujours à souffrir de sa mauvaise
+fortune, qui amène tout exprès à Londres un grand personnage pour
+ternir sa réputation.
+CHAPITRE XVIII Comment Olivier passait son temps dans la société
+de ses respectables amis.
+CHAPITRE XIX. Discussion et adoption d'un plan de campagne.
+CHAPITRE XX. Olivier est remis entre les mains de M. Guillaume
+Sikes.
+CHAPITRE XXI. L'expédition.
+CHAPITRE XXII Vol avec effraction.
+CHAPITRE XXIII. Où l'on verra qu'un bedeau peut avoir des
+sentiments. - Curieuse conversation de M. Bumble et d'une dame.
+CHAPITRE XXIV. Détails pénibles, mais courts, dont la connaissance
+est nécessaire pour l'intelligence de cette histoire.
+CHAPITRE XXV. Où l'on retrouve M. Fagin et sa bande.
+CHAPITRE XXVI. Un personnage mystérieux paraît sur la scène. -
+Détails importants étroitement liés à la suite de cette histoire.
+CHAPITRE XXVII. Pour réparer une impolitesse criante du premier
+chapitre, qui avait planté là une dame, sans cérémonie.
+CHAPITRE XXVIII. Olivier revient sur l'eau... Suite de ses
+aventures.
+CHAPITRE XXIX. Détails d'introduction sur les habitants de la
+maison où se trouve Olivier.
+CHAPITRE XXX. Ce que pensent d'Olivier ses nouveaux visiteurs.
+CHAPITRE XXXI. La situation devient critique.
+CHAPITRE XXXII. Heureuse existence que mène Olivier chez ses
+nouveaux amis.
+CHAPITRE XXXIII. Où le bonheur d'Olivier et de ses amis éprouve
+une atteinte soudaine.
+CHAPITRE XXXIV. Détails préliminaires sur un jeune personnage qui
+va paraître sur la scène.- Aventure d'Olivier.
+CHAPITRE XXXV. Résultat désagréable de l'aventure d'Olivier, et
+entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose.
+CHAPITRE XXXVI. Qui sera très court, et pourra paraître de peu
+d'importance ici, mais qu'il faut lire néanmoins, parce qu'il
+complète le précédent, et sert à l'intelligence d'un chapitre
+qu'on trouvera en son lieu.
+CHAPITRE XXXVII Où le lecteur, s'il se reporte au chapitre XXIII,
+trouvera une contre-partie qui n'est pas rare dans l'histoire des
+ménages.
+CHAPITRE XXXVIII Récit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble
+avec Monks.
+CHAPITRE XXXIX. Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes
+personnages avec lesquels il a déjà fait connaissance, et verra le
+digne complot concerté entre Monks et le juif.
+CHAPITRE XL. Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre
+précédent.
+CHAPITRE XLI. Qui montre que les surprises sont comme les
+malheurs; elles ne viennent jamais seules.
+CHAPITRE XLII. Une vieille connaissance d'Olivier donne des
+preuves surprenantes de génie et devient un personnage public dans
+la capitale.
+CHAPITRE XLIII. Où l'on voit le fin Matois dans une mauvaise
+passe.
+CHAPITRE XLIV. Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse
+qu'elle a faite à Rose Maylie. - Elle y manque.
+CHAPITRE XLV. Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète.
+CHAPITRE XLVI. Le rendez-vous.
+CHAPITRE XLVII. Conséquences fatales.
+CHAPITRE XLVIII. Fuite de Sikes.
+CHAPITRE XLIX Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. - Leur
+conversation. - Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur
+apporte des nouvelles importantes.
+CHAPITRE L. Poursuite et évasion.
+CHAPITRE LI. Plus d'un mystère s'éclaircit. - Proposition de
+mariage où il n'est question ni de dot ni d'épingles.
+CHAPITRE LII La dernière nuit que le juif a encore à vivre.
+CHAPITRE LIII. Et dernier.
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+Du lieu où naquit Olivier Twist, et des circonstances qui
+accompagnèrent sa naissance.
+
+
+Parmi les divers monuments publics qui font l'orgueil d'une ville
+dont, par prudence, je tairai le nom, et à laquelle je ne veux pas
+donner un nom imaginaire, il en est un commun à la plupart des
+villes grandes ou petites: c'est le dépôt de mendicité. Un jour,
+dont il n'est pas nécessaire de préciser la date, d'autant plus
+qu'elle n'est d'aucune importance pour le lecteur, naquit dans ce
+dépôt de mendicité le petit mortel dont on a vu le nom en tête de
+ce chapitre.
+
+Longtemps après que le chirurgien des pauvres de la paroisse l'eut
+introduit dans ce monde de douleur, on doutait encore si le pauvre
+enfant vivrait assez pour porter un nom quelconque: s'il eût
+succombé, il est plus que probable que ces mémoires n'eussent
+jamais paru, ou bien, ne contenant que quelques pages, ils
+auraient eu l'inestimable mérite d'être le modèle de biographie le
+plus concis et le plus exact qu'aucune époque ou aucun pays ait
+jamais produit.
+
+Quoique je sois peu disposé à soutenir que ce soit pour un homme
+une faveur extraordinaire de la fortune, que de naître dans un
+dépôt de mendicité, je dois pourtant dire que, dans la
+circonstance actuelle, c'était ce qui pouvait arriver de plus
+heureux à Olivier Twist: le fait est qu'on eut beaucoup de peine à
+décider Olivier à remplir ses fonctions respiratoires, exercice
+fatigant, mais que l'habitude a rendu nécessaire au bien-être de
+notre existence; pendant quelque temps il resta étendu sur un
+petit matelas de laine grossière, faisant des efforts pour
+respirer, balança pour ainsi dire entre la vie et la mort, et
+penchant davantage vers cette dernière. Si pendant ce court espace
+de temps Olivier eût été entouré d'aïeules empressées, de tantes
+inquiètes, de nourrices expérimentées et de médecins d'une
+profonde sagesse, il eût infailliblement péri en un instant; mais
+comme il n'y avait là personne, sauf une pauvre vieille femme, qui
+n'y voyait guère par suite d'une double ration de bière, et un
+chirurgien payé à l'année pour cette besogne, Olivier et la nature
+luttèrent seul à seul. Le résultat fut qu'après quelques efforts,
+Olivier respira, éternua, et donna avis aux habitants du dépôt, de
+la nouvelle charge qui allait peser sur la paroisse, en poussant
+un cri aussi perçant qu'on pouvait l'attendre d'un enfant mâle qui
+n'était en possession que depuis trois minutes et demie de ce don
+utile qu'on appelle la voix.
+
+Au moment où Olivier donnait cette première preuve de la force et
+de la liberté de ses poumons, la petite couverture rapiécée jetée
+négligemment sur le lit de fer s'agita doucement. La figure pâle
+d'une jeune femme se souleva péniblement sur l'oreiller, et une
+voix faible articula avec difficulté ces mots: «Que je vois mon
+enfant avant de mourir!»
+
+Le chirurgien était assis devant le feu, se chauffant et se
+frottant les mains tour à tour. À la voix de la jeune femme il se
+leva, et s'approchant du lit, il dit avec plus de douceur qu'on
+n'en eût pu attendre de son ministère:
+
+«Oh! il ne faut pas encore parler de mourir.
+
+- Oh! non, que Dieu la bénisse, la pauvre chère femme, dit la
+garde en remettant bien vite dans sa poche une bouteille dont elle
+venait de déguster le contenu avec une évidente satisfaction;
+quand elle aura vécu aussi longtemps que moi, monsieur, qu'elle
+aura eu treize enfants et en aura perdu onze, puisque je n'en ai
+plus que deux qui sont avec moi au dépôt, elle pensera autrement.
+Voyons, songez au bonheur d'être mère, avec ce cher petit agneau.»
+
+Il est probable que cette perspective consolante de bonheur
+maternel ne produisit pas beaucoup d'effet. La malade secoua
+tristement la tête et tendit les mains vers l'enfant.
+
+Le chirurgien le lui mit dans les bras; elle appliqua avec
+tendresse sur le front de l'enfant ses lèvres pâles et froides;
+puis elle passa ses mains sur son propre visage, elle jeta autour
+d'elle un regard égaré, frissonna, retomba sur son lit, et mourut;
+on lui frotta la poitrine, les mains, les tempes; mais le sang
+était glacé pour toujours: on lui parlait d'espoir et de secours;
+mais elle en avait été si longtemps privée, qu'il n'en était plus
+question.
+
+«C'est fini, madame Thingummy, dit enfin le chirurgien.
+
+- Ah! pauvre femme, c'est bien vrai, dit la garde en ramassant la
+bouchon de la bouteille verte, qui était tombé sur le lit tandis
+qu'elle se baissait pour prendre l'enfant. Pauvre femme!
+
+- Il est inutile de m'envoyer chercher si l'enfant crie, dit le
+chirurgien d'un air délibéré; il est probable qu'il ne sera pas
+bien tranquille. Dans ce cas donnez--lui un peu de gruau.» Il mit
+son chapeau, et en gagnant la porte il s'arrêta près du lit et
+ajouta: «C'était une jolie fille, ma foi; d'où venait-elle?
+
+- On l'a amenée ici hier soir, répondit la vieille femme, par
+ordre de l'inspecteur; on l'a trouvée gisant dans la rue; elle
+avait fait un assez long trajet, car ses chaussures étaient en
+lambeaux; mais d'où venait-elle, où allait-elle? nul ne le sait.»
+
+Le chirurgien se pencha sur le corps, et soulevant la main gauche
+de la défunte: «Toujours la vieille histoire, dit-il en hochant la
+tête; elle n'a pas d'alliance... Allons! bonsoir.»
+
+Le docteur s'en alla dîner, et la garde, ayant encore une fois
+porté la bouteille à ses lèvres, s'assit sur une chaise basse
+devant le feu, et se mit à habiller l'enfant.
+
+Quel exemple frappant de l'influence du vêtement offrit alors le
+petit Olivier Twist! Enveloppé dans la couverture qui jusqu'alors
+était son seul vêtement, il pouvait être fils d'un grand seigneur
+ou d'un mendiant: Il eût été difficile pour l'étranger le plus
+présomptueux de lui assigner un rang dans la société; mais quand
+il fut enveloppé dans la vieille robe de calicot, jaunie à cet
+usage, il fut marqué et étiqueté, et se trouva, tout d'un coup à
+sa place: l'enfant de la paroisse, l'orphelin de l'hospice, le
+souffre-douleur affamé, destiné aux coups et aux mauvais
+traitements, au mépris de tout le monde, à la pitié de personne.
+
+Olivier criait de toute sa force. S'il eût pu savoir qu'il était
+orphelin, abandonné à la tendre compassion des marguilliers et des
+inspecteurs, peut-être eût-il crié encore plus fort.
+
+
+CHAPITRE II
+Comment Olivier Twist grandit, et comment il fut élevé.
+
+
+Pendant les huit ou dix mois qui suivirent, Olivier Twist fut
+victime d'un système continuel de tromperies et de déceptions; il
+fut élevé au biberon: les autorités de l'hospice informèrent
+soigneusement les autorités de la paroisse de l état chétif du
+pauvre orphelin affamé. Les autorités de la paroisse s'enquirent
+avec dignité près des autorités de l'hospice, s'il n'y aurait pas
+une femme, demeurant actuellement dans l'établissement, qui fût en
+état de procurer à Olivier Twist la consolation et la nourriture
+dont il avait besoin; les autorités de l'hospice répondirent
+humblement qu'il n'y en avait pas: sur quoi les autorités de la
+paroisse eurent l'humanité et la magnanimité de décider qu'Olivier
+serait _affermé_, ou, en d'autres mots, qu'il serait envoyé dans
+une succursale à trois milles de là, où vingt à trente petits
+contrevenants à la loi des pauvres passaient la journée à se
+rouler sur le plancher sans avoir à craindre de trop manger ou
+d'être trop vêtus, sous la surveillance maternelle d'une vieille
+femme qui recevait les délinquants à raison de sept pence[1] par
+tête et par semaine. Sept pence font une somme assez ronde pour
+l'entretien d'un enfant; on peut avoir bien des choses pour sept
+pence; assez, en vérité, pour lui charger l'estomac et altérer sa
+santé. La vieille femme était pleine de sagesse et d'expérience;
+elle savait ce qui convenait aux enfants, et se rendait
+parfaitement compte de ce qui lui convenait à elle-même: en
+conséquence, elle fit servir à son propre usage la plus grande
+partie du secours hebdomadaire, et réduisit la petite génération
+de la paroisse à un régime encore plus maigre que celui qu'on lui
+allouait dans la maison de refuge où Olivier était né. Car la
+bonne dame reculait prudemment les limites extrêmes de l'économie,
+et se montrait philosophe consommée dans la pratique expérimentale
+de la vie.
+
+Tout le monde connaît l'histoire de cet autre philosophe
+expérimental qui avait imaginé une belle théorie pour faire vivre
+un cheval sans manger, et qui l'appliqua si bien, qu'il réduisit
+peu à peu la ration de son cheval à un brin de paille; sans aucun
+doute, cette bête fut devenue singulièrement agile et fringante si
+elle n'était pas morte, précisément vingt-quatre heures avant de
+recevoir pour la première fois une forte ration d'air pur.
+Malheureusement pour la philosophie expérimentale de la vieille
+femme chargée d'avoir soin d'Olivier Twist, ce résultat était le
+plus souvent la conséquence naturelle de son système. Juste au
+moment où un enfant était venu à bout d'exister avec la plus mince
+portion de la plus chétive nourriture, il arrivait, huit ou neuf
+fois sur dix, qu'il avait la méchanceté de tomber malade de froid
+et de faim, ou de se laisser choir dans le feu par négligence, ou
+d'étouffer par accident; alors le malheureux petit être partait
+pour l'autre monde, où il allait retrouver des parents qu'il
+n'avait pas connus dans celui-ci. Il y avait parfois une enquête
+plus intéressante que de coutume, au sujet d'un enfant qu'on
+aurait étouffé en retournant un lit, ou qui serait tombé dans
+l'eau bouillante un jour de blanchissage, bien que ce dernier
+accident fût très rare, car à la ferme il n'était presque jamais
+question de blanchissage. Alors le jury se mettait en tête de
+faire quelques questions embarrassantes, ou bien les habitants de
+la paroisse avaient l'audace de signer une réclamation; mais ces
+impertinences étaient vite réprimées par le rapport du chirurgien
+et le témoignage du bedeau: le premier déclarait qu'il avait
+ouvert le corps, et qu'il n'y avait rien trouvé, ce qui était en
+effet très probable, et le second jurait toujours dans le sens des
+autorités de la paroisse; ce qui était d'un beau dévouement. De
+plus, la commission administrative faisait des excursions
+périodiques à la ferme, en ayant soin d'y envoyer toujours le
+bedeau la veille pour annoncer la visite; les enfants étaient
+propres et soignés quand ces messieurs venaient: pouvait-on faire
+davantage? On peut croire que ce système d'éducation n'était pas
+fait pour donner aux enfants beaucoup de force ni d'embonpoint. Le
+jour où il eut neuf ans, Olivier Twist était un enfant pâle et
+chétif, de petite taille et singulièrement fluet.
+
+Mais il devait à la nature ou à ses parents un esprit vif et
+droit, qui n'avait pas eu de peine à se développer sans être gêné
+par la matière, grâce au régime de privations de l'établissement,
+et c'est peut-être à cela qu'il était même redevable d'avoir pu
+atteindre le neuvième anniversaire de sa naissance; quoi qu'il en
+soit, ce jour-là il avait neuf ans, et il était dans la cave au
+charbon avec deux de ses petits compagnons, qui, après avoir
+partagé avec lui une volée de coups, avaient été enfermés pour
+avoir eu l'audace de se plaindre de ce qu'ils avaient faim. Tout à
+coup Mme Mann, l'excellente directrice de la maison, fut surprise
+par l'apparition imprévue du bedeau M. Bumble, qui tâchait
+d'ouvrir la porte du jardin.
+
+«Bonté divine! est-ce vous, monsieur Bumble? dit Mme Mann, mettant
+la tête à la fenêtre, en simulant une grande joie. Suzanne, faites
+monter Olivier et les deux petits garnements, et débarbouillez-les
+bien vite. Mon Dieu, que je suis heureuse de vous voir, monsieur
+Bumble!»
+
+M. Bumble était gros et irritable; aussi, au lieu de répondre
+poliment à cet accueil affectueux, se mit-il à secouer de toute sa
+force le petit loquet, et à donner dans la porte un coup de pied,
+mais un vrai coup de pied de bedeau.
+
+«Là! est-il possible? dit Mme Mann courant ouvrir la porte;
+pendant ce temps on avait rendu la liberté aux enfants. Comment
+ai-je pu oublier que la porte était fermée en dedans, à cause de
+ces chers enfants? Veuillez entrer, monsieur, veuillez entrer, je
+vous prie, monsieur Bumble.»
+
+Quoique cette invitation fût faite avec une courtoisie qui aurait
+adouci le coeur d'un marguillier, elle ne toucha nullement le
+bedeau.
+
+«Est-ce que vous trouvez respectueux et convenable, madame Mann,
+demanda M. Bumble en serrant fortement sa canne, de faire attendre
+les fonctionnaires de la paroisse à la porte de votre jardin,
+quand ils viennent remplir leurs fonctions paroissiales et visiter
+les enfants de la paroisse? Est-ce que vous oubliez, madame Mann,
+que vous êtes pour ainsi dire déléguée de la paroisse et
+stipendiée par elle?
+
+- Oh non! monsieur Bumble, répondit Mme Mann bien humblement; mais
+j'étais allée dire à un ou deux de ces chers enfants qui vous
+aiment tant, que c'était vous qui veniez, monsieur Bumble.»
+
+M. Bumble avait une haute idée de son talent oratoire et de son
+importance; il avait fait parade de l'un et sauvegardé l'autre: il
+se calma.
+
+«C'est bon, c'est bon, madame Mann, répondit-il d'un ton plus
+calme; c'est possible, c'est possible; entrons, madame Mann; je
+viens pour affaires; j'ai à vous parler.»
+
+Madame Mann introduisit le bedeau dans une petite pièce, pavée en
+briques, approcha de lui un siège, et s'empressa de le débarrasser
+de son tricorne et de sa canne qu'elle posa devant lui sur la
+table; M. Bumble essuya son front couvert de sueur, jeta un regard
+de complaisance sur son tricorne et sourit. Oui, il sourit; après
+tout, un bedeau est un homme, et M. Bumble sourit.
+
+«N'allez pas vous fâcher de ce que je vais vous dire, observa
+Mme Mann avec une douceur engageante. Vous venez de faire une
+longue course, sans quoi je n'en parlerais pas; prendriez-vous une
+petite goutte de quelque chose, monsieur Bumble?
+
+- Rien, absolument rien, dit M, Bumble en refusant de la main avec
+dignité, mais avec douceur.
+
+- Vous ne me refuserez pas, dit Mme Mann, qui avait observé le ton
+et le geste du bedeau; rien qu'une petite goutte, avec un peu
+d'eau fraîche et un morceau de sucre.»
+
+M. Bumble toussa.
+
+«Si peu que rien, dit Mme Mann, de sa voix la plus engageante.
+
+- Que voulez-vous me donner? demanda le bedeau.
+
+- Faut bien que j'en aie un peu à la maison, pour mettre dans la
+bouillie de ces chers enfants, quand ils sont malades, répondit
+Mme Mann en ouvrant un petit buffet, d'où elle tira une bouteille
+et un verre; c'est du gin.
+
+- Est-ce que vous donnez de la bouillie aux enfants, madame Mann?
+demanda Bumble, en suivant de l'oeil l'intéressante opération du
+mélange.
+
+- Ah! oui, que je leur en donne, dit-elle, quoique _l'arrow-root_
+coûte bien cher; mais je ne puis les voir souffrir, c'est plus
+fort que moi, voyez-vous, monsieur.
+
+- C'est bien, dit M. Bumble, c'est très bien, vous êtes une femme
+compatissante, madame Mann. (Elle pose le verre sur la table.) Je
+saisirai la première occasion de dire cela au comité, madame Mann.
+(Il approche le verre.) Ces enfants ont en vous une mère, madame
+Mann. (Il agite le gin et l'eau.) Je bois de tout mon coeur à
+votre santé, madame Mann. (Il en avale la moitié.) Maintenant,
+causons d'affaires, dit le bedeau, en tirant de sa poche un petit
+portefeuille de cuir: l'enfant qui a été ondoyé sous le nom
+d'Olivier Twist a aujourd'hui neuf ans...
+
+- Le cher enfant! dit Mme Mann en se frottant l'oeil gauche avec
+le coin de son tablier.
+
+- Et, malgré l'offre d'une récompense de dix livres sterling,
+qu'on a élevée successivement jusqu'à douze; malgré des efforts
+incroyables et, si j'ose dire, surnaturels, de la part de la
+paroisse, dit Bumble, il a été impossible de découvrir qui est le
+père, pas plus que le nom ou la condition de la mère.»
+
+Mme Mann leva les mains en signe d'étonnement, puis dit après un
+moment de réflexion: «Mais alors, comment se fait-il qu'il ait un
+nom?»
+
+Le bedeau se redressa fièrement: «C'est moi qui l'ai inventé, dit-
+il.
+
+- Vous! monsieur Bumble?
+
+- Moi-même, madame Mann: nous nommons nos enfants trouvés par
+ordre alphabétique; le dernier était à la lettre S, je le nommai
+Swubble; celui-ci était à la lettre T, je le nommai Twist; le
+suivant s'appellera Unwin, un autre Vilkent. J'ai des noms tout
+prêts d'un bout à l'autre de l'alphabet; et arrivé au Z, on
+recommence.
+
+- Vous êtes joliment lettré, monsieur, dit Mme Mann.
+
+- Mais oui, c'est possible, c'est bien possible, madame Mann,» dit
+le bedeau, évidemment satisfait du compliment. Il finit d'avaler
+son genièvre et ajouta: «Comme Olivier est maintenant trop grand
+pour rester ici, le conseil a résolu de le faire revenir au dépôt,
+et je suis venu moi-même le chercher. Amenez-le-moi tout de suite.
+
+- Vous allez le voir à l'instant,» dit Mme Mann, en quittant la
+salle.
+
+Olivier, qui, pendant ce temps, avait été débarrassé, autant du
+moins qu'il était possible de le faire en une fois, de la crasse
+qui couvrait sa figure et ses mains, fut bientôt introduit par sa
+bienveillante protectrice.
+
+«Olivier, saluez monsieur,» dit Mme Mann.
+
+Olivier salua à la fois le bedeau sur sa chaise, et le tricorne
+sur la table.
+
+«Voulez-vous venir avec moi, Olivier?» dit le bedeau avec majesté?
+
+Olivier était sur le point de dire qu'il ne demandait pas mieux
+que de s'en aller avec n'importe qui, lorsque, levant les yeux, il
+saisit un coup d'oeil de Mme Mann, qui s'était placée derrière la
+chaise du bedeau, lui montrant le poing avec fureur; il comprit
+tout de suite ce que cela voulait dire, car ce poing avait été
+trop souvent imprimé sur son dos pour n'être pas gravé
+profondément dans sa mémoire.
+
+«Est-ce que Mme Mann ne viendra pas avec moi? demanda le pauvre
+Olivier.
+
+- Non, c'est impossible, répondit M. Bumble; mais elle viendra
+vous voir de temps en temps.»
+
+Ce n'était pas très consolant pour l'enfant; mais, tout jeune
+qu'il était, il eut assez de sens pour feindre un grand chagrin de
+s'en aller: il n'était pas difficile au pauvre enfant de verser
+des larmes; la faim et les coups fraîchement reçus sont très
+utiles quand on a besoin de pleurer; et Olivier se mit à pleurer
+de la manière la plus naturelle.
+
+Mme Mann lui donna mille baisers et, ce qui valait mieux, une
+tartine de pain et de beurre, pour qu'il n'eût pas l'air trop
+affamé en arrivant au dépôt. Un morceau de pain à la main, et
+coiffé de la petite casquette de drap brun des enfants de la
+paroisse, Olivier fut emmené par M. Bumble hors de cet affreux
+séjour, où jamais une parole ni un regard d'affection n'avait
+embelli ses tristes années d'enfance. Et pourtant il éclata en
+sanglots quand la porte se referma derrière lui; quelque
+misérables que fussent les petits compagnons d'infortune qu'il
+quittait, c'étaient les seuls amis qu'il eût jamais connus, et le
+sentiment de son isolement dans ce vaste univers se fit jour pour
+la première fois dans le coeur de l'enfant.
+
+M. Bumble marchait à grand pas, et le petit Olivier, serrant bien
+fort le parement galonné du bedeau, trottait à côté de lui, et
+demandait à chaque instant s'ils n'allaient pas bientôt arriver.
+M. Bumble répondait à ses questions d'une manière brève et dure:
+il n'éprouvait plus l'influence bienfaisante qu'exerce le genièvre
+sur certains coeurs, et il était redevenu bedeau.
+
+Il n'y avait pas un quart d'heure qu'Olivier avait franchi le
+seuil du dépôt de mendicité, et il avait à peine fini de faire
+disparaître un second morceau de pain, quand M. Bumble, qui
+l'avait confié aux soins d'une vieille femme, revint lui dire que
+c'était jour de conseil et que le conseil le mandait.
+
+Olivier, qui n'avait pas une idée précise de ce que c'était qu'un
+conseil, fut fort étonné à. cette nouvelle, ne sachant pas trop
+s'il devait rire ou pleurer; du reste, il n'eut pas le temps de
+faire de longues réflexions: M. Bumble lui donna un petit coup de
+canne sur la tête pour le rendre attentif, un autre sur le dos
+pour le rendre alerte, lui ordonna de le suivre, et le conduisit
+dans une grande pièce badigeonnée de blanc, où huit ou dix gros
+messieurs siégeaient autour d'une table, au bout de laquelle un
+monsieur d'une belle corpulence, au visage rond et rouge, était
+assis dans un fauteuil plus élevé que les autres.
+
+«Saluez le conseil,» dit Bumble.
+
+Olivier essuya deux ou trois larmes qui roulaient dans ses yeux,
+et salua la table du conseil.
+
+- Votre nom, petit? dit le monsieur qui occupait le fauteuil.
+
+Olivier eut peur à la vue de tant de messieurs, et resta interdit.
+Le bedeau lui appliqua sur le dos un nouveau coup qui le fit
+pleurer; aussi répondit-il bien bas et d'une voix tremblante; sur
+quoi un monsieur à gilet blanc dit qu'il était un idiot, moyen
+excellent pour donner un peu d'assurance à l'enfant et le mettre à
+son aise.
+
+«Écoutez-moi, petit, dit le président; vous savez que vous êtes
+orphelin, je suppose?
+
+- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda le pauvre Olivier.
+
+- Cet enfant est idiot, j'en étais sûr, dit le monsieur au gilet
+blanc, d'un ton péremptoire.
+
+- Chut! dit le monsieur qui avait parlé le premier; vous savez que
+vous n'avez ni père ni mère, et que vous êtes élevé aux frais de
+la paroisse, n'est-ce pas?
+
+- Oui, monsieur, répondit Olivier en pleurant amèrement.
+
+- Pourquoi donc pleurez-vous? demanda le monsieur au gilet blanc.
+(C'était en effet bien extraordinaire; qu'avait donc cet enfant à
+pleurer ainsi?)
+
+- J'espère que vous faites vos prières tous les soirs, dit un
+autre monsieur d'un ton rechigné, et que vous priez en bon
+chrétien pour ceux qui vous nourrissent et qui ont soin de vous?
+
+- Oui, monsieur,» balbutia l'enfant.
+
+Le monsieur qui venait de parler avait raison: il eût fallu en
+effet qu'Olivier fût un bon chrétien et même un chrétien modèle,
+s'il eut prié pour ceux qui le nourrissaient et qui avaient soin
+de lui; mais il ne le faisait pas, parce qu'on ne le lui avait pas
+enseigné.
+
+«C'est bien, dit le président à mine rubiconde; vous êtes ici pour
+votre éducation et pour apprendre un métier utile.
+
+- Aussi, demain matin à six heures vous commencerez à éplucher de
+l'étoupe,» dit le bourru au gilet blanc.
+
+Faire éplucher de l'étoupe à Olivier, c'était combiner ensemble
+d'une manière très simple les deux bienfaits qu'on lui accordait;
+il reconnut l'un et l'autre par un profond salut à l'instigation
+du bedeau, puis on l'emmena dans une grande salle de l'hospice,
+où, sur un lit bien dur, il s'endormit en sanglotant: preuve
+éclatante de la douceur des lois de notre heureux pays, qui
+n'empêchent pas les pauvres de dormir!
+
+Pauvre Olivier! Endormi dans l'heureuse ignorance de ce qui se
+passait autour de lui, il ne songeait guère que ce jour-là même le
+conseil venait de prendre une décision qui devait exercer sur sa
+destinée ultérieure une influence irrésistible: mais la décision
+était prise; et voici quelle elle était.
+
+Les membres du conseil d'administration étaient des hommes pleins
+de sagesse et d'une philosophie profonde: en fixant leur attention
+sur le dépôt de mendicité, ils avaient découvert tout à coup ce
+que des esprits vulgaires n'eussent jamais aperçu, que les pauvres
+s'y plaisaient! C'était pour les classes pauvres un séjour plein
+d'agrément, une taverne où l'on n'avait rien à payer, où l'on
+avait toute l'année le déjeuner, le dîner, le thé et le souper;
+c'était un véritable Élysée de briques et de mortier, où l'on
+n'avait qu'à jouir sans travailler.
+
+«Oh! oh! se dit le conseil d'un air malin; nous sommes gens à
+remettre les choses en ordre; nous allons faire cesser cela tout
+de suite.» Sur ce ils posèrent en principe que les pauvres
+auraient le choix (car on ne forçait personne, bien entendu) de
+mourir de faim lentement s'ils restaient au dépôt, ou tout d'un
+coup s'ils en sortaient. À cet effet, ils passèrent un marché avec
+l'administration des eaux pour en obtenir une quantité illimitée,
+et avec un marchand de blé pour avoir à des périodes déterminées
+une petite quantité de farine d'avoine: ils accordèrent trois
+légères rations de gruau clair par jour, un oignon deux fois par
+semaine, et la moitié d'un petit pain le dimanche. Ils prirent,
+relativement aux femmes, beaucoup d'autres dispositions sages et
+humaines, qu'il est inutile de rapporter: ils entreprirent, par
+pure bonté, de séparer par une espèce de divorce les pauvres gens
+mariés, ce qui leur épargnait les frais énormes d'un procès devant
+la cour ecclésiastique; et, au lieu d'obliger le mari à soutenir
+sa famille par son travail, ils lui arrachèrent sa famille et le
+rendirent célibataire. On ne saurait dire combien de gens dans
+toutes les classes de la société eussent voulu profiter de ces
+deux bienfaits; mais les administrateurs étaient des hommes
+prévoyants et avaient obvié à cette difficulté: pour jouir de ces
+bienfaits il fallait vivre au dépôt, et y vivre de gruau; cela
+effrayait les gens.
+
+Six mois après l'arrivée d'Olivier Twist, le nouveau système était
+en pleine vigueur. Dans le début, il fut un peu coûteux; il fallut
+payer davantage à l'entrepreneur des pompes funèbres, et rétrécir
+les vêtements de tous les pauvres, amaigris et réduits à rien
+après une semaine ou deux de gruau; mais le nombre des habitants
+du dépôt de mendicité diminua beaucoup, et les administrateurs
+étaient dans le ravissement.
+
+L'endroit où mangeaient les enfants était une grande salle pavée,
+au bout de laquelle était une chaudière d'où le chef du dépôt,
+couvert d'un tablier et aidé d'une ou deux femmes, tirait le gruau
+aux heures des repas. Chaque enfant en recevait plein une petite
+écuelle et jamais davantage, sauf les jours de fête, où il avait
+en plus deux onces un quart de pain; les bols n'avaient jamais
+besoin d'être lavés: les enfants les polissaient avec leurs
+cuillers jusqu'à ce qu'ils redevinssent luisants; et, quand ils
+avaient terminé cette opération, qui n'était jamais longue, car
+les cuillers étaient presque aussi grandes que les bols, ils
+restaient en contemplation devant la chaudière avec des yeux si
+avides qu'ils semblaient la dévorer de leurs regards, et ils se
+léchaient les doigts pour ne pas perdre quelques petites gouttes
+de gruau qui avaient pu s'y attacher. Les enfants ont en général
+un excellent appétit; Olivier Twist et ses compagnons souffrirent
+pendant trois mois les tortures d'une lente consomption, et la
+faim finit par les égarer à ce point qu'un enfant, grand pour son
+âge et peu habitué à une telle existence (car son père avait tenu
+une petite échoppe de traiteur), donna à entendre à ses camarades
+que, s'il n'avait pas une portion de plus de gruau par jour, il
+craignait de dévorer une nuit l'enfant qui partageait son lit, et
+qui était jeune et faible: il avait, en parlant ainsi, l'oeil
+égaré et affamé, et ses compagnons le crurent; on délibéra. On
+tira au sort pour savoir qui irait le soir même au souper demander
+au chef une autre portion; le sort tomba sur Olivier Twist.
+
+Le soir venu, les enfants prirent leurs places; le chef de
+l'établissement, affublé de son costume de cuisinier, était en
+personne devant la chaudière; on servit le gruau; on dit un long
+_benedictus_ sur ce chétif ordinaire. Le gruau disparut; les
+enfants se parlaient à l'oreille, faisaient des signes à Olivier,
+et ses voisins le poussaient du coude. Tout enfant qu'il était, la
+faim l'avait exaspéré, et l'excès de la misère l'avait rendu
+insouciant; il quitta sa place, et, s'avançant l'écuelle et la
+cuiller à la main, il dit, tout effrayé de sa témérité:
+
+«J'en voudrais encore, monsieur, s'il vous plaît.»
+
+Le chef, homme gras et rebondi, devint pâle; stupéfait de
+surprise, il regarda plusieurs fois le petit rebelle; puis il
+s'appuya sur la chaudière pour se soutenir; les vieilles femmes
+qui l'aidaient étaient saisies d'étonnement, et les enfants de
+terreur.
+
+«Comment! dit enfin le chef d'une voix altérée.
+
+- J'en voudrais encore, monsieur, s'il vous plaît,» répondit
+Olivier.
+
+Le chef dirigea vers la tête d'Olivier un coup de sa cuiller à
+pot, l'étreignit dans ses bras, et appela à grands cris le bedeau.
+
+Le conseil siégeait en séance solennelle quand M. Bumble tout hors
+de lui, se précipita dans la salle, et s'adressant au président,
+lui dit:
+
+«Monsieur Limbkins, je vous demande pardon, monsieur, Olivier
+Twist en a redemandé.»
+
+Ce fut une stupéfaction générale; l'horreur était peinte sur tous
+les visages.
+
+«Il en a redemandé, dit M. Limbkins? calmez-vous, Bumble, et
+répondez-moi clairement. Dois-je comprendre qu'il a redemandé de
+la nourriture, après avoir mangé le souper alloué par le
+règlement?
+
+- Oui, monsieur, répondit Bumble.
+
+- Cet enfant-là se fera pendre, dit le monsieur au gilet blanc;
+oui, cet enfant-là se fera pendre.»
+
+Personne ne contredit cette prédiction. Une discussion très vive
+eut lieu; Olivier fut mis au cachot, et le lendemain matin, un
+avis affiché à la porte offrait une récompense de cinq livres
+sterling[2] à quiconque voudrait débarrasser la paroisse d'Olivier
+Twist; en d'autres termes, on offrait cinq livres sterling et
+Olivier Twist à quiconque, homme ou femme, aurait besoin d'un
+apprenti pour n'importe quel commerce ou quelle besogne.
+
+«De ma vie vivante, je n'ai jamais été plus certain d'une chose,
+disait le monsieur au gilet blanc en frappant à la porte le
+lendemain matin et en lisant l'affiche; de ma vie vivante, je n'ai
+jamais été plus certain d'une chose! c'est que cet enfant-là se
+fera pendre.»
+
+Comme je me propose, dans la suite de ce récit, de montrer si le
+monsieur au gilet blanc eut raison ou non, je nuirais peut-être à
+l'intérêt de ma narration (si toutefois elle en a), en faisant
+pressentir si la vie d'Olivier Twist eut ou non ce terrible
+dénoûment.
+
+
+CHAPITRE III
+Comment Olivier Twist fut sur la point d'attraper une place qui
+n'eût pas été une sinécure.
+
+
+Après avoir commis le crime impardonnable de redemander du gruau,
+Olivier resta pendant huit jours étroitement enfermé dans le
+cachot où l'avaient envoyé la miséricorde et la sagesse du conseil
+d'administration. On pouvait supposer, au premier abord, que, s'il
+eût accueilli avec respect la prédiction du monsieur au gilet
+blanc, il aurait pu établir, une fois pour toutes, la réputation
+prophétique de ce sage administrateur, en accrochant un bout de
+son mouchoir à un clou dans la muraille, et en se suspendant à
+l'autre. Il n'y avait qu'un obstacle à l'exécution de cet acte:
+c'est que, par ordre exprès du conseil, signé, paraphé et scellé
+de tous les membres, les mouchoirs, étant considérés comme objets
+de luxe, avaient été, à toujours, interdits aux pauvres du dépôt;
+l'âge si tendre d'Olivier était un second obstacle aussi sérieux;
+il se contenta de pleurer amèrement pendant des journées entières;
+et, quand venaient les longues et tristes heures de la nuit, il
+mettait ses petites mains devant ses yeux pour ne pas voir
+l'obscurité, et se blottissait dans un coin pour tâcher de dormir;
+parfois il s'éveillait en sursaut et tout tremblant; il se collait
+contre le mur, comme s'il trouvait, à toucher cette surface dure
+et froide, une protection contre les ténèbres et la solitude qui
+l'environnaient.
+
+Il ne faut pas que les ennemis du _Système_ s'imaginent que,
+pendant la durée de son emprisonnement, Olivier fut privé du
+bienfait de l'exercice, du plaisir de la société, ou des
+consolations de la religion. Quant à l'exercice, comme le temps
+était beau et froid, il avait la permission de se laver tous les
+matins sous la pompe, dans une cour pavée, en présence de
+M. Bumble, qui, pour l'empêcher de s'enrhumer, activait chez lui
+la circulation du sang au moyen de fréquents coups de canne. Quant
+à la société, on l'amenait tous les deux jours dans le réfectoire
+des enfants, et on lui administrait une verte correction, pour le
+bon exemple et l'édification des autres. Bien loin de lui refuser
+les avantages des consolations religieuses, on le faisait entrer,
+à coups de pieds, dans la salle, tous les soirs, à l'heure de la
+prière, et il avait la permission d'écouter, pour sa plus grande
+consolation, la prière de ses camarades, revue et augmentée par le
+conseil, dans laquelle ils demandaient d'être bons, vertueux,
+contents et obéissants, et d'être préservés des fautes et des
+vices d'Olivier Twist, qu'on présentait ainsi comme exclusivement
+placé sous le patronage et la protection de Satan, comme un
+échantillon direct des produits de la manufacture du diable.
+
+Tandis que les affaires d'Olivier prenaient cette tournure
+favorable et avantageuse, il advint un matin que M. Gamfield,
+ramoneur de son métier, descendait la grande rue en se creusant la
+tête pour savoir comment il payerait plusieurs termes de loyer,
+pour lesquels son propriétaire devenait fort exigeant. Il avait
+beau supputer et calculer, il ne pouvait arriver au chiffre de
+cinq livres sterling dont il avait besoin. Dans son désespoir de
+ne pouvoir parfaire cette somme, il se frappait le front, puis
+frappait son baudet alternativement, lorsque, en passant devant le
+dépôt, il jeta les yeux sur l'affiche collée sur la porte.
+
+«Oh, oh!» dit M. Gamfield à son baudet.
+
+Le baudet était en ce moment tout à fait distrait: il se demandait
+probablement s'il n'aurait pas à son déjeuner un ou deux trognons
+de choux pour se régaler, quand il serait débarrassé des deux sacs
+de suie qu'il traînait sur une petite charrette; il ne prit pas
+garde à l'ordre de son maître et continua son chemin.
+
+M. Gamfield adressa au baudet un gros juron, courut après lui, et
+lui appliqua sur la tête un coup qui eût brisé tout autre crâne
+que celui d'un baudet; puis, saisissant la bride, il lui secoua
+rudement la mâchoire pour le rappeler à l'obéissance; il lui fit
+ainsi faire volte-face et lui donna un autre coup sur la tête, de
+manière à l'étourdir jusqu'à son retour; ensuite il monta sur le
+perron pour lire l'affiche.
+
+Le monsieur au gilet blanc était debout devant la porte, les mains
+derrière le dos, après avoir opiné avec profondeur dans la salle
+du conseil; il avait assisté à la petite dispute entre M. Gamfield
+et le baudet; il sourit avec satisfaction en voyant le ramoneur
+s'approcher de l'affiche, car il vit tout de suite que M. Gamfield
+était bien le maître qui convenait à Olivier. M. Gamfield sourit
+aussi, en parcourant l'affiche, car c'était justement cinq livres
+sterling qu'il lui fallait; et, quant à l'enfant dont il devait se
+charger, il pensa, d'après le régime du dépôt, qu'il devait être
+de taille à grimper dans un tuyau de poêle; il relut l'avis d'un
+bout à l'autre, syllabe par syllabe; puis, portant
+respectueusement la main à sa casquette fourrée, il aborda le
+monsieur au gilet blanc.
+
+«Il y a ici un enfant que la paroisse veut mettre en
+apprentissage? dit M. Gamfield.
+
+- Oui, mon bon homme, dit le monsieur au gilet blanc avec un
+sourire bienveillant. Que lui voulez-vous?
+
+- Si la paroisse veut qu'il apprenne un état bien agréable, comme
+de ramoner les cheminées par exemple, dit M. Gamfield, j'ai besoin
+d'un apprenti, et je suis disposé à m'en charger.
+
+- Entrez,» dit le monsieur au gilet blanc.
+
+M. Gamfield alla d'abord donner à son âne un coup sur la tête et
+une rude secousse à la mâchoire, par manière de précaution, pour
+qu'il ne lui prît pas fantaisie de s'en aller, puis suivit le
+monsieur au gilet blanc dans la salle où Olivier Twist avait vu le
+gentleman pour la première fois.
+
+«C'est un état bien sale, dit M. Limbkins, quand Gamfield eut
+réitéré sa demande.
+
+- On a vu des enfants qui ont été étouffés dans les cheminées, dit
+un autre monsieur.
+
+- C'est à cause qu'on mouillait la paille avant de l'allumer pour
+les faire redescendre, dit Gamfield; il n'y a que de la fumée, pas
+de flamme. D'ailleurs, la fumée n'est bonne à rien pour faire
+descendre un enfant; elle ne fait que l'endormir, et c'est
+justement ce qu'il veut; les enfants sont très entêtés, voyez-
+vous, très paresseux; il n'y a rien de si bon qu'une belle flamme
+pétillante pour les faire descendre quatre à quatre; ça vaut mieux
+pour eux, voyez-vous, à cause que, s'ils sont pris dans la
+cheminée, ils se trémoussent mieux pour se tirer d'affaire, quand
+ils se sentent rôtir la plante des pieds.»
+
+Cet éclaircissement parut amuser beaucoup le monsieur au gilet
+blanc, mais un coup d'oeil plus grave de M. Limbkins mit fin à sa
+gaieté. Le conseil se mit à délibérer pendant quelques minutes,
+mais à voix si basse, qu'on n'entendait que ces mots:
+
+«Diminution de dépenses; soyons économes; l'occasion de publier un
+bon rapport.» Encore n'entendait-on ces expressions que parce
+qu'elles étaient répétées souvent avec énergie.
+
+Enfin cette conversation à voix basse eut un terme, et les membres
+du conseil ayant repris leurs sièges et leur attitude majestueuse,
+M. Limbkins dit:
+
+«Nous avons examiné votre demande, et nous ne pouvons
+l'accueillir.
+
+- Nous la repoussons complètement, dit le monsieur au gilet blanc.
+
+- Sans hésitation,» ajoutèrent les autres membres.
+
+M. Gamfield se trouvait sous le coup de l'accusation frivole
+d'avoir déjà fait périr trois ou quatre enfants sous le bâton; il
+lui vint à l'esprit que le conseil, par un singulier caprice,
+faisait peut-être entrer en ligne de compte dans sa décision cette
+circonstance accessoire. S'il en était ainsi, les administrateurs
+sortaient évidemment de leur manière de faire habituelle;
+pourtant, comme Gamfield ne se souciait nullement de raviver ce
+souvenir, il se mit à tourner sa casquette dans ses doigts, et
+s'éloigna lentement de la table:
+
+«Ainsi, messieurs, vous ne voulez pas me le donner? dit-il en
+s'arrêtant sur la seuil de la porte.
+
+- Non, répondit M. Limbkins; ou du moins, comme c'est un métier
+malpropre, nous sommes d'avis que la récompense offerte devrait
+être diminuée.»
+
+La physionomie de M. Gamfield devint radieuse; il se rapprocha
+bien vite de la table et dit:
+
+«Combien voulez-vous me donner, messieurs? Voyons, ne soyez pas
+trop durs pour un pauvre homme; combien me donneriez-vous?
+
+- Il me semble, que ce serait bien assez de trois livres dix
+schellings, dit M. Limbkins.
+
+- C'est encore dix schellings de trop, dit le monsieur au gilet
+blanc.
+
+- Allons, dit Gamfield, mettons quatre livres, messieurs, mettez
+quatre livres, et vous en êtes à tout jamais débarrassés! Est-ce
+dit?
+
+- Trois livres dix schellings, répéta M. Limbkins avec fermeté.
+
+- Tenez, messieurs, partageons le différend, dit Gamfield avec
+insistance; trois livres quinze schellings.
+
+- Pas une obole de plus, répondit M. Limbkins avec la même
+fermeté.
+
+- Vous êtes pour moi d'une dureté désolante, dit Gamfield avec
+hésitation.
+
+- Bah! bah! sottise! dit le monsieur au gilet blanc; ce serait
+encore une bonne affaire que de le prendre pour rien; prenez-le,
+niais que vous êtes; c'est un enfant comme il vous en faut, il a
+souvent besoin de correction; cela lui fera du bien; et son
+entretien ne sera guère coûteux, car depuis sa naissance il n'a
+jamais eu d'indigestion. Ah! ah! ah!»
+
+M. Gamfield jeta un coup d'oeil sournois sur les membres du
+conseil, et, voyant le sourire sur toutes les figures, il se
+laissa aller à rire aussi lui-même.
+
+L'affaire fut conclue, et M. Bumble reçut l'ordre de mener le jour
+même Olivier Twist devant le magistrat qui devait signer et
+approuver le contrat d'apprentissage.
+
+En conséquence de cette détermination, le petit Olivier fut, à sa
+grande surprise, tiré de sa prison, et on lui fit mettre une
+chemise blanche. À peine avait-il terminé cette toilette
+inaccoutumée que M. Bumble lui apporta un bol de gruau, et, comme
+aux jours de fête, deux onces un quart de pain.
+
+À cette vue, Olivier se mit à pleurer à chaudes larmes, pensant
+avec assez de vraisemblance que, si on l'engraissait de la sorte,
+c'est que le conseil avait l'arrière-pensée décidée de le tuer
+dans quelque vue d'utilité humanitaire.
+
+«N'allez pas vous rendre les yeux rouges, Olivier, mais mangez
+bien et soyez content, dit M. Bumble d'un air magistral; vous
+allez entrer en apprentissage, Olivier.
+
+- En apprentissage, monsieur! dit l'enfant tout tremblant.
+
+- Oui, Olivier, dit M. Bumble; les hommes bienfaisants et généreux
+qui vous tiennent lieu de père, Olivier, puisque vous n'en avez
+pas, vont vous mettre en apprentissage, vous lancer dans la vie,
+faire de vous un homme, bien qu'il en coûte à la paroisse trois
+livres dix schellings. Trois livres dix schellings, Olivier!
+soixante-dix schellings! Cent quarante pièces de six pence! Et
+tout cela pour un misérable orphelin, qui n'est aimé de personne!»
+
+M. Bumble s'arrêta pour reprendre haleine, après avoir prononcé
+cette allocution d'un ton doctoral; les larmes inondaient le
+visage du pauvre enfant et il sanglotait amèrement.
+
+«Allons, dit M. Bumble avec moins d'emphase, car son amour-propre
+était flatté de l'impression que causait son éloquence; allons,
+Olivier, essuyez vos yeux avec les manches de votre veste, et ne
+pleurez pas dans votre gruau; c'est agir comme un sot, Olivier.»
+Sans aucun doute, car il y avait déjà assez d'eau dans le gruau
+sans cela.
+
+En se rendant chez le magistrat, M. Bumble apprit à Olivier que
+tout ce qu'il avait à faire, c'était de paraître bien content, et,
+quand on lui demanderait s'il voulait entrer en apprentissage, de
+dire qu'il ne demandait pas mieux. Olivier promit d'obtempérer à
+ces deux injonctions, d'autant plus que M. Bumble lui donna
+doucement à entendre que, s'il y manquait, on ne pouvait répondre
+de ce qui lui en adviendrait. Arrivé au bureau du magistrat, il
+fut enfermé seul dans un petit cabinet, où M. Bumble lui ordonna
+de l'attendre.
+
+L'enfant y resta une demi-heure, palpitant de crainte, et au bout
+de ce temps M. Bumble entr'ouvrit la porte, montra sa tête sans
+tricorne et dit à haute voix:
+
+«Olivier, mon ami, venez trouver le magistrat.» En même temps,
+lançant à l'enfant un regard menaçant, il ajouta tout bas:
+«Attention à ce que je t'ai dit, petit vaurien.»
+
+En entendant ces deux manières de parler un peu contradictoires,
+Olivier regarda ingénument M. Bumble avec de grands yeux; mais
+celui-ci prévint toute observation de la part de l'enfant, en
+l'introduisant tout de suite dans une pièce voisine, dont la porte
+était ouverte. C'était une grande salle avec une grande fenêtre.
+Derrière un bureau élevé, siégeaient deux vieux messieurs à tête
+poudrée, dont l'un lisait un journal, tandis que l'autre, à l'aide
+d'une paire de lunettes d'écaille, parcourait un petit parchemin
+étalé devant lui. Devant le bureau, M. Limbkins était debout d'un
+côté, et de l'autre M. Gamfield, avec sa figure noire de suie,
+tandis que deux ou trois gros gaillards à bottes à revers
+paradaient dans la salle.
+
+Le vieux monsieur à lunettes s'assoupit peu à peu sur le petit
+morceau de parchemin, et il y eut une courte pause, après
+qu'Olivier eut été placé par M. Bumble en face du bureau.
+
+«Voici l'enfant, Votre Honneur,» dit M. Bumble.
+
+Le vieux monsieur qui lisait le journal leva un instant la tête,
+et éveilla son voisin en le tirant par la manche.
+
+«Ah! voici l'enfant? dit le vieux monsieur.
+
+- Oui, monsieur, répondit M. Bumble. Saluez le magistrat, mon ami.
+
+Olivier s'arma de courage et salua de son mieux. Les yeux fixés
+sur la perruque poudrée des magistrats, il se demandait s'ils
+venaient tous au monde avec cette étoupe blanche sur la tête, et
+si c'était à cela qu'ils étaient redevables d'être magistrats.
+
+«Eh bien! dit le vieux monsieur, je suppose qu'il a du goût pour
+l'état de ramoneur?
+
+- Il en raffole, Votre Honneur, répondit Bumble en pinçant
+sournoisement Olivier, pour lui faire comprendre qu'il ne devait
+pas dire le contraire.
+
+- Il veut être ramoneur, n'est-ce pas? demanda le vieux monsieur.
+
+- Si demain on voulait lui faire embrasser un autre état, il se
+sauverait immédiatement, répondit Bumble.
+
+- Et voici l'homme qui doit être son maître? Vous, monsieur? Vous
+le traiterez bien, n'est-ce pas? Vous le nourrirez, enfin vous en
+aurez bien soin? dit le vieux monsieur.
+
+- Quand je dis oui, c'est oui, répondit M. Gamfield d'un air
+rébarbatif.
+
+- Vous avez le ton brusque, mon ami, mais vous avez l'air d'un
+honnête homme plein de franchise, dit le vieux monsieur en
+tournant ses lunettes vers le candidat à la prime de cinq livres
+sterling, dont l'extérieur hideux respirait la cruauté; mais le
+magistrat était presque aveugle et moitié en enfance: aussi ne
+pouvait-on s'attendre qu'il vit aussi clair que tout le monde.
+
+- Je m'en flatte, monsieur, dit M. Gamfield avec un affreux
+sourire.
+
+- Je n'en doute pas, mon ami, répondit le vieux monsieur en
+affermissant ses lunettes sur son nez et en cherchant des yeux
+l'encrier.
+
+C'était le moment critique de la destinée d'Olivier. Si l'encrier
+s'était trouvé à la place où le vieux monsieur le cherchait, il y
+eût trempé sa plume, il eût signé l'acte d'apprentissage, et
+Olivier eût été emmené sur l'heure. Mais le hasard voulut que
+l'encrier fût précisément sous son nez, et qu'il le cherchât des
+yeux de tous côtés sans l'apercevoir. Pendant cette recherche, il
+jeta les yeux en face de lui, et son regard rencontra la figure
+pâle et bouleversée d'Olivier Twist, qui, en dépit des coups
+d'oeil significatifs et des pinçons de Bumble, considérait
+l'extérieur affreux de son futur maître avec une expression
+d'horreur et de crainte, trop visible pour échapper même à un
+magistrat à demi aveugle.
+
+Le vieux monsieur s'arrêta, posa sa plume et regarda M. Limbkins
+qui prit une prise de tabac, en affectant un air de gaieté et
+d'indifférence.
+
+«Mon enfant,» dit le vieux monsieur en se penchant sur le bureau.
+
+Olivier tressaillit à cette parole, et on peut excuser son
+trouble, car ces mots étaient dits d'un ton bienveillant, et un
+bruit inconnu effraye toujours; il trembla de tout son corps et
+fondit en larmes.
+
+«Mon enfant, dit le vieux monsieur, vous avez l'air pâle et
+épouvanté; pourquoi cela?
+
+- Éloignez-vous un peu de lui, bedeau, dit l'autre magistrat en
+posant son journal et en se penchant vers Olivier d'un air
+d'intérêt. Voyons, mon enfant, qu'avez-vous? n'ayez pas peur.»
+
+Olivier tomba à genoux, et, joignant les mains, supplia les
+magistrats d'ordonner qu'on le ramenât au cachot, disant qu'il
+aimait mieux mourir de faim, être battu, être tué même, si on
+voulait, plutôt que d'être remis à cet homme qui le faisait
+trembler.
+
+«Bien! dit M. Bumble levant les yeux et les mains de l'air le plus
+majestueux. Bien, Olivier! De tous les orphelins rusés et
+trompeurs que j'aie jamais vus, tu es bien un des plus effrontés.
+
+- Taisez-vous, bedeau, dit le second magistrat, quand M. Bumble
+eût achevé ce superlatif.
+
+- Je demande pardon à Votre Honneur, dit M. Bumble, qui ne pouvait
+en croire ses oreilles; est-ce à moi que s'adresse Votre Honneur?
+
+- Oui, taisez-vous.»
+
+Bumble demeura stupéfait: ordonner à un bedeau de se taire!
+c'était le monde renversé!
+
+Le vieux monsieur à lunettes d'écaille regarda son collègue, et
+lui fit un mouvement de tête qui témoignait de son approbation.
+
+«Nous refusons notre sanction à cet acte d'apprentissage, dit le
+magistrat, et en même temps il jeta de côté la feuille de
+parchemin.
+
+- J'espère, balbutia M. Limbkins, j'espère que, sur le témoignage
+sans valeur d'un enfant, les magistrats ne suspecteront pas la
+conduite des autorités.
+
+- Les magistrats ne sont pas appelés à se prononcer sur ce sujet,
+dit d'un ton bref le vieux monsieur; reconduisez cet enfant au
+dépôt et traitez-le bien, il paraît en avoir besoin.»
+
+Le soir même, le monsieur au gilet blanc affirma de la manière la
+plus nette et la plus formelle qu'Olivier, non seulement se ferait
+pendre, mais écarteler par-dessus le marché. M. Bumble hocha la
+tête d'un air sombre et mystérieux et dit qu'il souhaitait que
+l'enfant tournât bien; à quoi M. Gamfield répondit qu'il aurait
+souhaité que l'enfant lui fût confié. Ce souhait semblait en
+contradiction directe avec celui du bedeau, bien que Bumble et
+Gamfield fussent d'accord sur beaucoup de points.
+
+Le lendemain matin, le public fut informé de nouveau qu'Olivier
+Twist était encore à louer, et que quiconque voudrait s'en charger
+recevrait cinq livres sterling.
+
+
+CHAPITRE IV.
+Olivier trouve une place et fait son entrée dans le monde.
+
+
+Dans les grandes familles, quand un jeune homme prend des années
+et qu'on ne peut lui obtenir une place avantageuse par achat,
+succession, réversibilité ou survivance, on a coutume de l'envoyer
+sur mer. Le conseil d'administration, pour suivre un exemple si
+sage et si salutaire, délibéra sur l'opportunité d'embarquer
+Olivier Twist à bord de quelque bâtiment marchand en destination
+d'un bon petit port bien malsain. Ce parti semblait aux
+administrateurs le meilleur que l'on pût suivre; il était probable
+en effet que le patron s'amuserait un jour après son dîner à
+fouetter l'enfant jusqu'à ce que mort s'ensuivit, ou à lui faire
+sauter la cervelle avec une barre de fer; on sait que pour les
+gens de cette classe ce sont là deux passe-temps ordinaires qui ne
+manquent pas d'agrément. Plus le conseil envisageait la chose à ce
+point de vue plus il y trouvait d'avantage. La conclusion fut que
+le seul moyen d'assurer l'avenir d'Olivier était de l'embarquer
+sans délai.
+
+M. Bumble avait été dépêché pour faire quelques recherches
+préliminaires, afin de découvrir un capitaine ou autre qui voulût
+d'un mousse auquel âme qui vive ne s'intéressait; il revenait au
+dépôt de mendicité pour rendre compte du résultat de sa mission,
+quand il rencontra à la porte l'entrepreneur des pompes funèbres
+da la paroisse, M. Sowerberry en personne.
+
+M. Sowerberry était un homme grand, maigre, fortement charpenté,
+vêtu d'un habit noir râpé, avec des bas de coton rapiécés de même
+couleur et des souliers à l'avenant. La nature n'avait pas donné à
+sa physionomie une expression souriante; mais, comme il trouvait
+dans son métier ample matière à plaisanterie, sa démarche était
+pour ainsi dire élastique et sa figure enjouée, quand il aborda
+M. Bumble et lui donna une cordiale poignée de main.
+
+«Je viens de prendre la mesure des deux femmes qui sont mortes la
+nuit dernière, monsieur Bumble, dit l'entrepreneur.
+
+- Vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, dit le bedeau en
+introduisant le pouce et l'index dans la tabatière que lui
+présentait l'entrepreneur, laquelle offrait ingénieusement l'image
+d'un petit cercueil breveté, sans garantie du gouvernement. Je
+vous dis que vous ferez fortune, monsieur Sowerberry, répète
+M. Bumble en lui donnant amicalement sur l'épaule un léger coup de
+canne.
+
+- Vous croyez? dit l'entrepreneur d'un ton qui ne voulait dire ni
+oui ni non; les prix fixés par l'administration sont bien minces,
+monsieur Bumble.
+
+- Et vos cercueils aussi,» répondit le bedeau d'un air qui
+approchait de la plaisanterie, autant qu'il convenait à un
+fonctionnaire important.
+
+M. Sowerberry fut ravi, comme il devait l'être, de la finesse de
+ce mot, et partit d'un long éclat de rire. «C'est vrai, monsieur
+Bumble, dit-il enfin. Il faut l'avouer, depuis la mise en vigueur
+du nouveau système de nourriture, les cercueils sont un peu plus
+étroits et moins profonds que par le passé; mais il faut bien
+gagner quelque chose, monsieur Bumble; le bois sec coûte fort
+cher, monsieur, et les attaches de fer viennent de Birmingham par
+le canal.
+
+-- Bah! dit M. Bumble, chaque métier a ses avantages et ses
+inconvénients, et un beau profit est bien aussi quelque chose.
+
+- Sans doute, répondit l'entrepreneur; si je ne gagne rien sur
+chaque article en particulier, je me rattrape sur l'ensemble,
+voyez-vous. Eh! eh! eh!
+
+- Justement, dit-il, Bumble.
+
+- Il faut pourtant dire, continua M. Sowerberry en reprenant le
+fil de son discours que le bedeau avait interrompu; il faut
+pourtant dire, monsieur Bumble, que j'ai contre moi un grand
+désavantage: c'est que les gens robustes s'en vont les premiers.
+Je veux dire que les gens qui ont vécu à leur aise, qui ont payé
+leurs contributions pendant longtemps, sont les premiers à
+succomber quand ils entrent au dépôt; et, voyez-vous, monsieur
+Bumble, trois ou quatre pouces de plus qu'on n'avait calculé font
+une grande brèche dans les profits, surtout quand on a une famille
+à soutenir, monsieur.»
+
+Comme Sowerberry disait cela du ton indigné d'un homme qui a lieu
+de se plaindre, et que M. Bumble sentait que cela pourrait amener
+quelques réflexions défavorables aux intérêts de la paroisse, ce
+dernier crut prudent de parler d'autre chose; et Olivier Twist lui
+fournit un sujet de conversation.
+
+«Vous ne connaîtriez pas par hasard, dit M. Bumble, quelqu'un qui
+aurait besoin d'un apprenti? C'est un enfant de la paroisse qui
+est en ce moment une grosse charge, une meule de moulin, pour
+ainsi dire, pendue au cou de la paroisse! Offres avantageuses,
+monsieur Sowerberry, offres avantageuses.»
+
+Et en parlant M. Bumble dirigeait sa canne vers l'affiche en
+question et frappait trois petits coups sur les mots: _cinq livres
+sterling_, qui étaient imprimés en majuscules de la plus grande
+dimension.
+
+- Ma foi! dit l'entrepreneur en prenant M. Bumble par le pan à
+garniture dorée de son habit; voici précisément ce dont je voulais
+vous parler. Vous savez... Quel joli bouton vous avez là, mon cher
+monsieur Bumble! je ne l'avais jamais remarqué.
+
+- Oui, il est assez bien, dit le bedeau en regardant avec orgueil
+les gros boutons de cuivre qui ornaient son habit; le sujet est le
+même que celui du sceau paroissial: le bon Samaritain pansant le
+voyageur blessé. Le conseil me l'a donné pour mes étrennes,
+monsieur Sowerberry. La première fois que je l'ai mis, c'était
+pour assister à l'enquête relative à ce marchand sans ressources,
+qui mourut la nuit sous une porte cochère.
+
+- Je m'en souviens, dit l'entrepreneur; le jury déclara qu'il
+était mort de froid et de faim, n'est-ce pas?»
+
+«Et le verdict ajoutait, je crois, d'une manière spéciale, dit
+l'entrepreneur, que si l'officier de secours...
+
+- Bast! sottise que cela! dit le bedeau avec humeur; si le Conseil
+faisait attention à toutes les niaiseries que débitent ces
+ignorants de jurés, il aurait fort à faire.
+
+- C'est bien vrai, dit l'entrepreneur.
+
+- Les jurés, dit M. Bumble en serrant fortement sa canne, ce qui
+était chez lui signe de colère, les jurés sont des êtres sans
+éducation, des êtres vils et rampants.
+
+- C'est encore vrai, dit l'entrepreneur.
+
+- Ils n'ont pas plus de philosophie et d'économie politique à eux
+tous que ça, dit le bedeau en faisant claquer ses doigts avec
+dédain.
+
+- Non, sans doute, reprit Sowerberry.
+
+- Je les méprise, dit le bedeau, dont la figure se colorait de
+plus en plus.
+
+- Et moi aussi, répondit l'entrepreneur.
+
+- Et je voudrais seulement tenir ces jurés, si indépendants, au
+dépôt pendant une semaine ou deux; les règlements de
+l'administration leur rabattraient bien vite leur caquet.
+
+- Enfin, laissons-les pour ce qu'ils sont,» reprit l'entrepreneur;
+et en même temps il souriait d'un air approbateur, pour calmer la
+colère croissante du bedeau courroucé.
+
+M. Bumble ôta son tricorne, en tira un mouchoir, essuya la sueur
+que la colère faisait ruisseler sur son front, remit son tricorne;
+puis, se tournant vers l'entrepreneur, il dit d'un ton plus calme:
+
+«Eh bien! et cet enfant?
+
+- Oh! vous savez, monsieur Bumble, répondit le fabricant de
+cercueils; je paye une forte taxe pour les pauvres.
+
+- Hem! fit M. Bumble; eh bien?
+
+- Eh bien! reprit M. Sowerberry, je songeais que, si je paye
+beaucoup pour les pauvres, j'ai le droit de les exploiter aussi de
+mon mieux, monsieur Bumble; ainsi... ainsi je crois que cet enfant
+fera mon affaire.»
+
+M. Bumble saisit le bras de l'entrepreneur et le fit entrer au
+dépôt. M. Sowerberry resta en conférence avec les administrateurs
+pendant cinq minutes, et il fut convenu qu'Olivier entrerait chez
+lui le soir venu à l'essai, c'est-à-dire que si, au bout de
+quelque temps, il trouvait que l'enfant lui rapportait plus par
+son travail qu'il ne lui coûtait pour sa nourriture, il le
+prendrait pour un nombre d'années déterminé, avec le droit de
+l'employer à sa fantaisie.
+
+Le petit Olivier fut amené le soir devant les administrateurs et
+informé qu'il allait entrer immédiatement en qualité d'apprenti
+chez un fabricant de cercueils, et que, s'il se plaignait de sa
+position, s'il retombait encore à la charge de la paroisse, on
+l'embarquerait pour être noyé ou assommé. Il ne manifesta aucune
+émotion. Ces messieurs déclarèrent tous que c'était un petit
+garnement sans coeur, et ordonnèrent à M. Bumble de l'emmener sur
+le champ.
+
+Quoiqu'il soit naturel de penser que les administrateurs plus que
+qui que ce soit au monde, devaient éprouver un légitime sentiment
+d'horreur à la moindre marque d'insensibilité, ils se trompaient
+cependant complètement dans la circonstance actuelle. Le fait est
+qu'Olivier, loin de manquer de sensibilité, en avait au contraire
+une trop forte dose et n'était en train d'arriver à un état de
+stupidité et d'abrutissement pour le reste de sa vie, que par
+suite des mauvais traitements qu'il avait endurés. Il apprit sa
+nouvelle destination sans dire un mot; mit sous son bras son petit
+bagage, qui n'était pas lourd à porter, car il tenait dans un
+morceau de papier d'un demi-pied carré sur trois pouces
+d'épaisseur, enfonça sa casquette sur ses yeux, et s'accrochant
+encore une fois au parement de M. Bumble, il fut conduit par ce
+fonctionnaire à un nouveau lieu de souffrances.
+
+Pendant quelque temps M. Bumble traîna ainsi Olivier après lui
+sans faire attention à l'enfant: car le bedeau marchait la tête
+haute, comme il sied à un bedeau. Il faisait du vent; le petit
+Olivier était complètement caché par les basques de l'habit, qui
+en s'entr'ouvrant laissaient voir avec avantage le gilet à revers
+et la culotte courte du bedeau. Au moment d'arriver, M. Bumble
+jugea convenable de jeter un coup d'oeil sur l'enfant pour voir
+s'il était présentable, et il le fit de l'air capable et entendu
+qui convient à un protecteur bienveillant.
+
+«Olivier! dit M. Bumble.
+
+- Oui, monsieur, répondit l'enfant d'une voix faible et
+tremblante.
+
+- Ne mettez pas votre casquette sur vos yeux et levez la tête,
+monsieur.»
+
+Olivier obéit tout de suite, en passant bien vite la main sur ses
+yeux; mais une larme y roulait encore quand il regarda son guide,
+et elle coula sur ses joues tandis que M. Bumble le considérait
+d'un oeil sévère; cette larme fut suivie d'une autre, et d'une
+autre encore. L'enfant eut beau vouloir prendre sur lui, ses
+efforts furent vains; il lâcha la manche du bedeau, mit ses deux
+mains sur sa figure, et un torrent de larmes coula à travers ses
+doigts décharnés.
+
+«Bien! s'écria M. Bumble s'arrêtant court, et lançant à son petit
+protégé un regard plein de méchanceté. C'est bien; de tous les
+enfants les plus ingrats, les plus vicieux que j'aie jamais vus,
+vous êtes...
+
+- Non, non, monsieur, s'écria Olivier en sanglotant et en se
+cramponnant à la main qui tenait la fameuse canne; non, non,
+monsieur; je veux être bon; oui, je serai bien sage, monsieur! je
+suis si jeune, monsieur, et je suis si... si...
+
+- Si quoi? demanda M. Bumble étonné.
+
+- Si abandonné, monsieur, si complètement abandonné, s'écria
+l'enfant. Tout le monde me déteste; oh! monsieur, je vous en prie,
+ne soyez plus fâché contre moi.»
+
+L'enfant en même temps se frappait la poitrine, sanglotait et
+regardait le bedeau avec angoisse.
+
+Pendant quelques instants, M. Bumble contempla avec étonnement la
+mine piteuse et désolée d'Olivier; il toussa trois ou quatre fois,
+comme un homme enroué, en se plaignant entre ses dents de cette
+toux importune, et dit à Olivier de s'essuyer les yeux et d'être
+sage. Puis lui prenant la main, il continua à marcher en silence.
+
+Le fabricant de cercueils venait de fermer les volets de sa
+boutique, et était en train d'inscrire quelques entrées sur son
+livre de compte, à la lueur d'une mauvaise chandelle, quand
+M. Bumble entra.
+
+«Ah! dit-il en levant les jeux et arrêtant sa plume au milieu d'un
+mot; c'est vous, monsieur Bumble?
+
+- En personne, monsieur Sowerberry, répondit le bedeau, tenez, je
+vous amène l'enfant.»
+
+Olivier fit un salut.
+
+«Ah! voici l'enfant en question, dit l'entrepreneur des pompes
+funèbres en levant la chandelle pour voir à fond Olivier. Madame
+Sowerberry, voulez-vous venir un instant, ma chère?»
+
+Mme Sowerberry sortit d'une petite pièce derrière la boutique;
+c'était une femme petite, maigre, pincée, une vraie mégère.
+
+«Ma chère, dit M. Sowerberry avec déférence; voici l'enfant du
+dépôt, dont je vous ai parlé.»
+
+Olivier salua de nouveau.
+
+«Dieu! dit la femme, qu'il est maigre!
+
+- En effet, il n'est pas fort, répondit M. Bumble en regardant
+Olivier sévèrement, comme si c'était sa faute; Il n'est pas fort,
+il faut l'avouer; mais il poussera, madame Sowerberry, il
+poussera.
+
+- Oui, dit la femme avec humeur, grâce à notre boire et à notre
+manger. Qu'y a-t-il à gagner avec ces enfants de la paroisse? Ils
+coûtent toujours plus qu'ils ne valent. Mais les hommes veulent
+n'en faire qu'à leur tête; allons, descends, petit squelette.» À
+ces mots elle ouvrit une porte, poussa Olivier vers un escalier
+fort roide qui conduisait à une petite cave, sombre et humide,
+attenante au bûcher, qu'on nommait la _cuisine_, et où se trouvait
+une fille malpropre, avec des souliers éculés, et de gros bas
+bleus en lambeaux. «Charlotte, dit Mme Sowerberry qui avait suivi
+Olivier, donnez à cet enfant quelques-uns des restes qu'on a mis
+de côté pour Trip; il n'est pas revenu à la maison de toute la
+journée, ainsi il s'en passera. Je suppose que tu ne feras pas le
+dégoûté, hein, petit?»
+
+Olivier, dont les yeux s'allumaient à l'idée de manger de la
+viande et qui mourait d'envie de la dévorer, répondit que non, et
+un plat de restes grossiers fut placé devant lui.
+
+Je voudrais que quelque philosophe bien nourri, chez qui la bonne
+chère n'engendre que de la bile, de ces philanthropes au sang
+glacé, au coeur de fer, eût pu voir Olivier Twist se jeter sur ces
+restes dont le chien n'avait pas voulu, et contempler l'affreuse
+avidité avec laquelle il déchirait et avalait les morceaux. Il n'y
+a qu'une chose que je préférerais à cela; ce serait de voir ce
+philosophe faire le même repas, et avec le même plaisir.
+
+«Eh bien! dit la femme, quand Olivier eut fini son souper, auquel
+elle avait assisté avec une horreur silencieuse, épouvantée de
+l'appétit futur de l'enfant; as-tu fini?»
+
+Comme il n'y avait plus rien à avaler, Olivier répondit que oui.
+
+«Alors, viens avec moi,» dit-elle. Elle prit une lampe sale et
+fumeuse et le conduisit au haut de l'escalier. «Ton lit est sous
+le comptoir. Tu n'as pas peur de coucher au milieu des cercueils,
+je suppose? D'ailleurs, qu'importe que cela te convienne ou non?
+Tu ne coucheras pas ailleurs. Arrive. Ne vas-tu pas me tenir là
+toute la nuit?»
+
+Olivier, sans perdre de temps, suivit docilement sa nouvelle
+maîtresse.
+
+
+CHAPITRE V.
+Olivier fait de nouvelles connaissances, et, la première fois
+qu'il assiste à un enterrement, il prend une idée défavorable du
+métier de son maître.
+
+
+Laissé seul dans la boutique du fabricant de cercueils, Olivier
+posa la lampe sur un banc et jeta un regard timide autour de lui,
+avec un sentiment de terreur dont bien des gens plus âgés que lui
+peuvent facilement se rendre compte. Un cercueil inachevé, posé
+sur des tréteaux noirs, occupait le milieu de la boutique et avait
+une apparence si lugubre, que l'enfant était pris de frisson
+chaque fois que ses yeux se portaient de ce côté; il s'attendait
+presque à voir se dresser lentement la tête d'un horrible fantôme
+dont l'aspect le ferait mourir de frayeur. Le long de la muraille
+était disposée une longue rangée de planches de sapin coupées
+uniformément, qui avaient l'air dans le demi-jour d'autant de
+spectres à larges épaules, avec les mains dans leurs poches; des
+plaques de métal, des copeaux, des clous à tête luisante, des
+morceaux de drap noir jonchaient le plancher. Derrière le comptoir
+on voyait figurés en manière d'enjolivement, sur le mur, deux
+croque-morts, à cravate empesée, debout devant la porte d'une
+maison, et dans le lointain un corbillard traîné par quatre
+chevaux noirs. La boutique était fermée et chaude; l'atmosphère
+semblait chargée d'une odeur de cercueil; sous le comptoir, le
+trou où était jeté le matelas d'Olivier avait l'air d'une fosse.
+
+Il n'y avait pas que ce spectacle lugubre qui impressionnât
+l'enfant; il était seul dans ce lieu étrange; et nous savons tous
+combien les plus vaillants d'entre nous se trouveraient parfois
+affectés dans une telle situation. L'enfant n'avait point d'ami
+auquel il s'intéressât ou qui s'intéressât à lui; il n'avait pas à
+pleurer la mort récente d'une personne aimée; son coeur n'avait
+pas à gémir de l'absence d'un visage chéri: et pourtant il était
+profondément triste; en se glissant dans sa couche étroite, il eut
+souhaité d'être dans son cercueil, et de pouvoir dormir pour
+toujours dans le cimetière, tandis que l'herbe haute se
+balancerait doucement sur sa tête, et que les tristes sons de la
+vieille cloche charmeraient son sommeil.
+
+Il fut réveillé le matin par le bruit d'un grand coup de pied
+lancé du dehors dans la porte de la boutique, et qu'on réitéra
+vingt-cinq fois avec colère pendant qu'il s'habillait à la hâte;
+quand il commença à tirer les verrous, les pieds cessèrent de
+frapper, et une voix se fit entendre.
+
+«Vas-tu ouvrir la porte? criait-on.
+
+- Oui, monsieur, tout de suite, répondit Olivier tirant le verrou
+et faisant tourner la clef dans la serrure.
+
+- Tu es le nouvel apprenti, n'est-ce pas? dit la voix à travers le
+trou de la serrure.
+
+- Oui, monsieur, répondit Olivier.
+
+- Quel âge as-tu?
+
+- Dix ans, monsieur, dit Olivier.
+
+- Alors je vais te secouer, dit la voix; tu vas voir, méchant
+bâtard que tu es!»
+
+Après cette promesse gracieuse, la voix se mit à siffler.
+
+Olivier avait trop souvent éprouvé les effets de semblables
+promesses pour douter que celui qui parlait, quel qu'il fût,
+manquât à sa parole. Il tira les verrous d'une main tremblante et
+ouvrit la porte.
+
+Il regarda un instant dans la rue, à droite, à gauche, pensant que
+l'inconnu qui lui avait adressé la parole par le trou de la
+serrure avait fait quelques pas pour se réchauffer; car il ne
+voyait personne qu'un gros garçon de l'école de charité, assis sur
+une borne en face de la maison, occupé à manger une tartine de
+beurre, qu'il coupait en morceaux de la grandeur de sa bouche, et
+qu'il avalait avec avidité.
+
+«Pardon, monsieur, dit enfin Olivier, ne voyant aucun autre
+visiteur; est-ce vous qui avez frappé?
+
+- J'ai donné des coups de pied, répondit l'autre.
+
+- Auriez-vous besoin d'un cercueil?» demanda naïvement Olivier.
+
+Le garçon parut furieux et dit que c'était Olivier qui aurait
+besoin de s'en procurer un avant peu, s'il se permettait de
+pareilles plaisanteries avec ses supérieurs.
+
+«Tu ne sais sans doute pas qui je suis, méchant orphelin? dit-il
+en descendant de sa borne avec une édifiante gravité.
+
+- Non, monsieur, répondit Olivier.
+
+- Je suis monsieur Noé Claypole, reprit l'autre, et tu es mon
+subordonné. Allons, ôte les volets, petit gredin.»
+
+En même temps M. Claypole gratifia Olivier d'un coup de pied, et
+entra dans la boutique d'un air de dignité, qui lui donna beaucoup
+d'importance, quoiqu'il soit difficile à un garçon, avec une
+grosse tête, de petits yeux et une physionomie stupide, de
+paraître majestueux dans n'importe quelle situation; à plus forte
+raison quand il joint à ces avantages extérieurs un nez rouge et
+des tâches de rousseur. Olivier enleva les volets, et, lorsqu'il
+voulut en porter un dans une petite cour à côté de la maison, où
+on les mettait pendant le jour, il chancela sous le poids et cassa
+un carreau; Noé vint gracieusement à son aide, le consola en
+l'assurant qu'il le payerait, et daigna lui donner un coup de
+main. M. Sowerberry descendit bientôt, et presque aussitôt
+Mme Sowerberry parut; Olivier paya le carreau, suivant la
+prédiction de Noé, et suivit celui-ci à la cuisine pour déjeuner.
+
+«Venez près du feu, Noé, dit Charlotte; j'ai retiré pour vous du
+déjeuner de monsieur un bon petit morceau de lard. Olivier, ferme
+la porte derrière M. Noé; prends les morceaux de pain que j'ai mis
+sur le couvercle du coffre; voici ton thé; va-t'en l'avaler dans
+un coin et dépêche-toi, car il faut aller garder la boutique,
+entends-tu?
+
+- Entends-tu, enfant trouvé? dit Noé Claypole.
+
+- Quel drôle de corps vous faites, Noé! dit Charlotte; ne pouvez-
+vous laisser cet enfant tranquille?
+
+- Le laisser tranquille! dit Noé; mais il me semble que tout le
+monde le laisse assez tranquille comme ça. Il n'a ni père ni mère
+qui se mêle de ses affaires; tous ses parents le laissent bien
+faire à sa guise; hein, Charlotte? Ah! ah!
+
+- Farceur que vous êtes!» dit Charlotte en riant aux éclats.
+
+Noé fit comme elle; puis ils jetèrent tous deux un coup d'oeil
+dédaigneux sur le pauvre Olivier Twist, qui grelottait assis sur
+un coffre au fond de la cuisine, et mangeait les restes de pain
+dur qu'on lui avait spécialement réservés.
+
+Noé était un enfant de charité, mais non du dépôt de mendicité; il
+n'était pas enfant trouvé, car il pouvait faire remonter sa
+généalogie jusqu'à son père et à sa mère, qui demeuraient près de
+là; sa mère était blanchisseuse; son père, ancien soldat, ivrogne
+et retiré du service avec une jambe de bois et une pension de deux
+pence et demi par jour. Les garçons de boutique du voisinage
+avaient eu longtemps l'habitude d'apostropher Noé dans les rues
+par les surnoms les plus injurieux, et il avait souffert sans mot
+dire. Mais maintenant que la fortune avait jeté sur son chemin un
+pauvre orphelin sans nom, que l'être le plus vil pouvait montrer
+du doigt avec mépris, il se vengeait sur lui avec usure. C'est là
+un intéressant sujet de réflexion. Nous voyons sous quel beau côté
+se montre parfois la nature humaine, et avec quelle similitude les
+mêmes qualités aimables se développent chez le plus noble
+gentilhomme et chez le plus sale enfant de charité.
+
+Il y avait trois semaines ou un mois qu'Olivier demeurait chez
+l'entrepreneur de pompes funèbres, et M. et Mme Sowerberry, après
+avoir fermé la boutique, soupaient dans la petite arrière-
+boutique, quand M. Sowerberry, après avoir considéré sa femme à
+plusieurs reprises de l'air le plus respectueux, entama la
+conversation.
+
+«Ma chère amie...»
+
+Il allait continuer, mais Mme Sowerberry leva les yeux d'une façon
+si revêche qu'il s'arrêta court.
+
+«Eh bien, quoi? dit Mme Sowerberry avec humeur.
+
+- Rien, chère amie, rien du tout, dit M. Sowerberry.
+
+- Hein? niais que vous êtes, dit Mme Sowerberry.
+
+- Du tout, ma chère, dit humblement M. Sowerberry; je pensais que
+vous ne vouliez pas m'écouter; je voulais dire seulement...
+
+- Oh! gardez pour vous ce que vous aviez à dire, interrompit
+Mme Sowerberry; je suis comptée pour rien; ne me consultez pas,
+entendez-vous? Je ne veux pas me mêler de vos secrets.»
+
+À ces mots, elle poussa un éclat de rire affecté qui faisait
+craindre des suites violentes.
+
+«Mais, ma chère, dit Sowerberry, il me faut votre avis.
+
+- Non, non, que vous importe mon avis? répliqua la femme d'un air
+pincé; demandez conseil à d'autres.»
+
+Et elle réitéra ce rire forcé qui faisait trembler M. Sowerberry.
+Elle suivait en ceci la politique ordinaire aux femmes, celle qui
+leur réussit le plus souvent: elle forçait son mari à solliciter
+comme une faveur la permission de lui dire ce qu'elle était
+curieuse d'apprendre, et, après une petite querelle qui ne dura
+pas tout à fait trois quarts d'heure, elle accorda généreusement
+cette permission.
+
+«C'est seulement au sujet du petit Olivier, dit M. Sowerberry; il
+a fort bonne mine, cet enfant.
+
+- Le beau miracle! il mange assez pour ça, répondit la dame.
+
+- Ses traits ont une expression de tristesse qui lui donne l'air
+très intéressant, reprit M. Sowerberry. Il ferait un excellent
+muet[3], ma chère.»
+
+Mme Sowerberry leva la tête en signa d'étonnement; son mari s'en
+aperçut et, sans laisser le temps à la bonne dame de placer une
+observation, il continua:
+
+«Non pas un muet pour accompagner le convoi des grandes personnes,
+ma chère, mais seulement pour les convois d'enfants; ce serait une
+nouveauté d'avoir un muet d'un âge en rapport avec celui du
+défunt. Soyez sûre que cela ferait un effet superbe.»
+
+Mme Sowerberry, qui montrait un goût exquis dans les questions
+relatives aux pompes funèbres, fut frappée de la nouveauté de
+cette idée; mais comme elle eût compromis sa dignité en approuvant
+son mari, dans la circonstance actuelle, elle se contenta de lui
+demander avec beaucoup d'aigreur comment il se faisait que cette
+idée ne lui fût pas venue à l'esprit depuis longtemps.
+M. Sowerberry en conclut avec raison que sa proposition était bien
+accueillie; il fut décidé sur-le-champ qu'Olivier serait tout
+d'abord initié aux mystères de la profession, et que, dans ce but,
+il accompagnerait son maître à la première occasion.
+
+Elle ne se fit pas longtemps attendre. Le lendemain matin, après
+le déjeuner, M. Bumble entra dans la boutique, et, appuyant sa
+canne contre le comptoir, tira de sa poche son grand portefeuille
+de cuir, et y prit un bout de papier qu'il passa à Sowerberry.
+
+«Ah! dit l'entrepreneur, en le parcourant des yeux d'un air
+réjoui; c'est une commande pour un cercueil, hein?
+
+- Pour un cercueil d'abord, et un enterrement paroissial ensuite,
+dit M. Bumble en fermant son portefeuille qui était, comme lui,
+très rebondi.
+
+- Bayton? dit l'entrepreneur, cessant de lire et regardant
+M. Bumble; voilà la première fois que j'entends ce nom-là.
+
+- Des entêtés, monsieur Sowerberry, répondit M. Bumble en hochant
+la tête; des entêtés, et des orgueilleux, je le crains.
+
+- Des orgueilleux? s'écria M. Sowerberry avec un rire moqueur;
+pour le coup, c'est trop fort.
+
+- Ça fait pitié, dit le bedeau; ça fait suer.
+
+- D'accord, répondit le fabricant de cercueils d'un air
+approbatif.
+
+- Nous n'avons entendu parler d'eux qu'avant-hier soir, dit le
+bedeau; et nous n'aurions rien su sur leur compte, si une femme
+qui loge dans la même maison ne s'était adressée au comité
+paroissial pour le prier d'envoyer le chirurgien paroissial
+visiter une femme qui était au plus mal. Il était sorti pour
+dîner; mais son aide, qui est un garçon fort habile, leur envoya
+haut la main une médecine dans une bouteille à cirage.
+
+- Ah! voila ce qu'on peut appeler de la promptitude, dit
+l'entrepreneur.
+
+- Sans doute, reprit le bedeau; mais qu'en est-il résulté? Savez-
+vous jusqu'où a été l'ingratitude de ces rebelles, monsieur?
+Croiriez-vous que le mari a renvoyé dire que la médecine ne
+convenait pas au genre de maladie de sa femme et qu'elle ne la
+prendrait pas? Entendez-vous cela? qu'elle ne la prendrait pas!
+une médecine excellente, énergique, salutaire, qu'on avait
+administrée avec succès, pas plus tard qu'il y a huit jours, à
+deux manoeuvres irlandais et à un portefaix; qu'on lui avait
+envoyée pour rien, avec la bouteille par-dessus le marché; et il
+fait dire qu'elle ne la prendra pas, monsieur!
+
+Comme l'atrocité de cette conduite se présentait dans toute sa
+force à l'esprit de M. Bumble, il donna, de colère, un grand coup
+de canne sur le comptoir, et devint pourpre d'indignation.
+
+«Oh! dit Sowerberry, jamais de ma vie...
+
+- Non, jamais! s'écria le bedeau; jamais pareille infamie n'a été
+commise; mais maintenant qu'elle est morte, il s'agit de
+l'enterrer; voici l'adresse: le plus tôt sera le mieux.»
+
+Et M. Bumble, dans son accès d'emportement, mit son tricorne à
+l'envers, et s'élança hors de la boutique.
+
+«Tiens! Olivier, il était si en colère qu'il a oublié de demander
+de tes nouvelles, dit M. Sowerberry en suivant des yeux le bedeau
+qui arpentait la rue à grands pas.
+
+- Oui, monsieur,» répondit Olivier, qui s'était prudemment tenu à
+l'écart pendant l'entretien, et qui tremblait de tout son corps au
+seul souvenir de la voix de M. Bumble.
+
+Il était pourtant superflu qu'il cherchât à échapper à la vue de
+M. Bumble: car ce fonctionnaire, sur lequel la prédiction du
+monsieur au gilet blanc avait fait une vive impression, pensait
+que, maintenant que l'entrepreneur des pompes funèbres avait pris
+Olivier à l'essai, il valait mieux éviter d'aborder ce sujet,
+jusqu'à ce que l'enfant fût engagé pour une période de sept ans,
+et qu'on fut ainsi définitivement rassuré sur le danger de le voir
+retomber à la charge de la paroisse.
+
+«Allons, dit M. Sowerberry en mettant son chapeau, plus tôt cette
+besogne sera terminée et mieux ce sera. Noé, attention à la
+boutique. Olivier, mets ta casquette et suis-moi.» Olivier obéit
+et suivit son maître dans l'exercice de sa profession.
+
+Ils marchèrent quelque temps à travers le quartier le plus
+populeux de la ville, puis descendirent une ruelle étroite plus
+sale et plus misérable que les autres, et s'arrêtèrent pour
+chercher de l'oeil la maison en question. Des deux côtés de la
+rue, les maisons étaient hautes et grandes, mais très vieilles, et
+occupées par les gens de la classe la plus pauvre, comme leur
+apparence négligée l'aurait suffisamment indiqué, sans qu'il fût
+besoin de la présence d'un petit nombre d'hommes et de femmes qui,
+les bras croisés et le corps plié en deux, traversaient de temps à
+autre furtivement la rue. La plupart de ces habitations avaient
+sur le devant des boutiques hermétiquement fermées et tombant en
+ruines: il n'y avait d'habité que les étages supérieurs. D'autres
+menaçaient de s'écrouler et étaient étayées par de grosses poutres
+appliquées aux murailles et solidement fixées dans le sol; mais
+ces réduits lézardés, semblaient servir de retraite pour la nuit à
+quelques vagabonds sans asile: car plusieurs des planches
+grossières qui bouchaient la porte et les fenêtres avaient été
+arrachées, de manière à laisser une ouverture suffisante pour y
+passer le corps. Le ruisseau était sale et stagnant. Les rats eux-
+mêmes, qui ça et là se vautraient dans cette ordure, étaient d'une
+maigreur affreuse.
+
+Il n'y avait ni marteau ni cordon de sonnette à la porte où
+s'arrêtèrent Olivier et son maître; celui-ci se glissa à tâtons
+dans un passage obscur, dit à Olivier de se tenir sur ses talons
+et de n'avoir pas peur, monta au premier étage et, trébuchant
+contre une porte sur le palier, y frappa doucement.
+
+Une jeune fille de treize à quatorze ans vint ouvrir.
+L'entrepreneur vit tout de suite, à l'aspect de la chambre, que
+c'était bien là qu'il avait affaire; il entra, et Olivier le
+suivit.
+
+Il n'y avait pas de feu dans la chambre; un homme était accoudé
+machinalement sur le poêle vide; une vieille femme était assise
+près de lui sur un tabouret; dans un coin se tenaient plusieurs
+enfants déguenillés, et dans un petit renfoncement, en face de la
+porte, gisait sur le plancher un objet enveloppé d'une vieille
+couverture. Olivier frissonna en jetant les yeux de ce coté et se
+serra involontairement contre son maître; malgré la couverture,
+Olivier devina que c'était un cadavre.
+
+L'homme était pâle et décharné; il avait les yeux injectés, la
+barbe et les cheveux grisonnants; la vieille femme était ridée;
+elle avait des yeux animés et perçants, et les deux dents qui lui
+restaient avançaient sur sa lèvre inférieure. Olivier avait peur
+de les regarder l'un ou l'autre: ils lui rappelaient trop les rats
+qu'il avait vus si maigres dans la rue.
+
+«Nul ne la touchera, dit l'homme en s'élançant vers l'entrepreneur
+qui s'approchait du grabat. Arrière, arrière! vous dis-je, si vous
+tenez à la vie.
+
+- Sottise! mon brave homme, dit l'entrepreneur, qui était habitué
+à voir la misère sous toutes ses formes; sottise que cela!
+
+- Je vous répète, dit l'homme en serrant les poings et en frappant
+le plancher avec fureur, je vous répète que je ne veux pas qu'on
+l'enterre; elle ne pourrait dormir là. Les vers la tourmenteraient
+sans trouver rien à manger; elle est si décharnée!»
+
+L'entrepreneur ne répondit rien à ce malheureux en délire, mais
+tirant une ficelle de sa poche, il s'agenouilla un instant à côté
+du corps.
+
+«Ah! dit l'homme fondant en larmes et se jetant à genoux aux pieds
+de la pauvre morte, mettez-vous à genoux, mettez-vous tous à
+genoux autour d'elle et écoutez-moi. C'est de faim qu'elle est
+morte; jusqu'au moment où la fièvre l'a saisie, je ne savais pas
+combien elle était mal; mais alors les os lui perçaient la peau;
+nous n'avions ni feu ni chandelle; elle est morte dans les
+ténèbres, oui dans les ténèbres; elle n'a pas même pu voir la
+figure de ses enfants, mais nous l'entendions les appeler dans son
+agonie. J'ai été dans la rue mendier pour elle, et on m'a mis en
+prison. À mon retour, elle était mourante; mon coeur s'est
+desséché, en voyant qu'ils l'avaient laissée mourir de faim. Je le
+jure devant Dieu qui en a été témoin, elle est morte de faim!» Il
+s'arracha les cheveux, poussa un cri horrible et se roula sur le
+plancher, l'oeil hagard et l'écume sur les lèvres.
+
+Les enfants épouvantés se mirent à pleurer; mais la vieille femme,
+qui était restée jusqu'alors immobile et comme étrangère à ce qui
+se passait autour d'elle, les menaça pour les faire taire; puis
+ayant détaché la cravate de l'homme qui gisait sur le plancher,
+elle s'avança en chancelant vers l'entrepreneur.
+
+«C'était ma fille, dit-elle en faisant un signe de tête du côté du
+cadavre et en parlant avec l'air effaré d'une idiote, plus hideuse
+à voir que la mort même. Mon Dieu! mon Dieu! dire que je lui ai
+donné la vie dans le temps que j'étais femme, et que maintenant je
+suis vivante et joyeuse, tandis qu'elle est là étendue, froide et
+roide. Mon Dieu! mon Dieu! quand j'y pense! c'est une comédie! une
+vraie comédie!»
+
+Tandis que la pauvre vieille marmottait ces paroles avec un
+affreux ricanement, l'entrepreneur se disposait à sortir.
+
+«Attendez! attendez! dit-elle en forçant sa voix cassée;
+l'enterrement est-il pour demain, pour après-demain, ou pour ce
+soir? Je l'ai ensevelie et je dois l'accompagner, n'est-ce pas?
+Envoyez-moi un grand manteau; un manteau bien chaud, car le froid,
+est vif; nous devrions avoir aussi un gâteau et du vin avant de
+partir; mais n'importe; envoyez-nous du pain; rien qu'un morceau
+de pain et un verre d'eau. Nous enverrez-vous du pain, mon ami?
+dit-elle vivement en s'attachant à l'habit de M. Sowerberry qui
+regagnait la porte.
+
+- Oui, oui, sans doute, dit-il, vous aurez quelque chose; tout ce
+qu'il vous faudra.»
+
+Il se dégagea de l'étreinte de la vieille femme et, traînant
+Olivier après lui, il s'élança au dehors.
+
+Le lendemain, la famille ayant reçu dans l'intervalle le secours
+d'un pain de deux livres et d'un morceau de fromage, apportés par
+M. Bumble en personne, Olivier et son maître revinrent à cette
+misérable demeure, où M. Bumble les avait précédés, accompagnés de
+quatre hommes du dépôt de mendicité, qui devaient servir de
+porteurs. Un vieux manteau noir couvrait les haillons de la
+vieille femme et du mari. On vissa le cercueil; les porteurs le
+chargèrent sur leurs épaules et le descendirent dans la rue.
+
+«Maintenant, la vieille, tâchez d'allonger le pas, dit tout bas
+Sowerberry; nous sommes en retard et il ne faut pas faire attendre
+le prêtre... Avancez, porteurs, aussi vite que vous voudrez.»
+
+Ceux-ci prirent une allure rapide avec leur léger fardeau, tandis
+que la vieille femme et l'homme les suivaient de leur mieux.
+M. Bumble et Sowerberry marchaient en tête d'un pas dégagé, et
+Olivier, avec ses petites jambes courait à côté du convoi.
+
+Il n'était pourtant pas aussi urgent de se presser que
+M. Sowerberry le prétendait; quand ils eurent atteint le coin
+obscur du cimetière où poussent les orties et où sont les fosses
+de la paroisse, le prêtre n'était pas encore arrivé, et le clerc,
+assis au coin du feu dans la sacristie, donna à entendre que
+probablement il ne viendrait pas avant une heure. En conséquence,
+on déposa la bière au bord de la fosse; l'homme et la vieille
+femme attendirent patiemment dans la boue, sous une pluie froide
+et pénétrante, tandis que des enfants déguenillés, attirés par la
+curiosité, jouaient à cache-cache derrière les tombes, ou
+sautaient à pieds joints par-dessus le cercueil; Sowerberry et
+Bumble, amis intimes du clerc, se chauffaient avec lui et lisaient
+le journal.
+
+Enfin, après plus d'une heure d'attente, M. Bumble, Sowerberry et
+le clerc se dirigèrent en hâte vers la fosse, et en même temps
+parut le prêtre, qui mettait son surplis en marchant. M. Bumble
+gourmanda un ou deux enfants pour sauver les apparences; et le
+respectable ecclésiastique, après avoir lu l'office des morts
+pendant quatre minutes, remit son surplis au clerc et s'en alla.
+
+«Maintenant, Bill, remplis,» dit Sowerberry au fossoyeur. La tâche
+était facile; car la fosse était si pleine que le dernier cercueil
+était à quelques pieds seulement du niveau du sol. Le fossoyeur
+jeta sur la bière quelques pelletées de terre qu'il foula sous ses
+pieds, mit sa pelle sur son épaule, et s'éloigna, suivi des
+enfants, qui se plaignaient que leur amusement fût si vite
+terminé.
+
+«Allons, venez, mon brave homme, dit Bumble en frappant doucement
+sur l'épaule du pauvre malheureux; on va fermer le cimetière.»
+
+Celui-ci, qui n'avait pas fait un mouvement depuis qu'il était
+arrivé au bord de la fosse, tressaillit, leva la tète, regarda
+fixement celui qui lui parlait, fit quelques pas, et tomba
+évanoui. La vieille folle était trop occupée de la perte de son
+manteau, que l'entrepreneur lui avait repris, pour faire attention
+à autre chose; on fit revenir à lui l'homme évanoui avec une
+douche d'eau froide; on le déposa sain et sauf hors du cimetière,
+et, après avoir fermé à clef la porte, chacun s'en retourna chez
+soi.
+
+«Eh bien, Olivier, dit Sowerberry en regagnant sa boutique,
+comment trouves-tu cela?
+
+- Assez bien, monsieur, je vous remercie, répondit l'enfant en
+hésitant beaucoup; pas trop bien, monsieur.
+
+- Bah! tu t'y feras, Olivier, dit Sowerberry; ça ne vous fait plus
+rien du tout, une fois qu'on y est fait, mon garçon.»
+
+Olivier aurait bien voulu savoir s'il avait fallu beaucoup de
+temps à son maître pour s'y accoutumer; mais il crut sage de ne
+pas hasarder cette question, et s'en retourna à la boutique, la
+tête pleine de tout ce qu'il venait de voir et d'entendre.
+
+
+CHAPITRE VI.
+Olivier, poussé à bout par les sarcasmes de Noé, engage une lutte
+et déconcerte son ennemi.
+
+
+Au bout d'un mois d'essai, Olivier fut définitivement apprenti; il
+y eut précisément alors une bonne saison d'épidémies. En style de
+commerce, les cercueils étaient en hausse; et dans l'espace de
+quelques semaines, Olivier acquit beaucoup d'expérience; le succès
+de l'ingénieuse spéculation de M. Sowerberry dépassait son
+espérance. Les plus vieux habitants ne se souvenaient pas d'avoir
+jamais vu la rougeole si intense et si meurtrière pour les
+enfants; nombreux furent les convois en tête desquels marchait le
+petit Olivier avec un chapeau garni d'un crêpe qui lui tombait
+jusqu'aux genoux, à l'étonnement et à l'admiration de toutes les
+mères. Olivier accompagnait aussi son maître à presque tous les
+convois d'adultes, afin d'acquérir l'impassibilité de maintien et
+l'insensibilité complète qui sont si nécessaires à un croque-mort
+accompli, et il eut souvent occasion d'observer la belle
+résignation et la force d'âme avec laquelle les gens courageux
+savent supporter la perte de leurs proches.
+
+Ainsi, quand on commandait à Sowerberry un convoi pour quelque
+personne vieille et riche, possédant un grand nombre de neveux et
+de nièces, lesquels pendant la dernière maladie s'étaient montrés
+inconsolables, et dont la douleur n'avait pu se contenir en
+public, on les trouvait chez eux aussi heureux que possible,
+joyeux et satisfaits, conversant ensemble avec autant de gaieté et
+de liberté d'esprit que s'ils n'avaient éprouvé aucune perte.
+Certains maris supportaient avec un calme admirable la perte de
+leur femme; les femmes, de leur côté, en portant le deuil de leur
+mari, avaient soin de le rendre aussi attrayant que possible; il
+était aussi à remarquer que ceux dont la douleur avait le plus
+éclaté au convoi, se calmaient en rentrant chez eux, et étaient
+tout à fait remis avant l'heure du thé. Ce spectacle à la fois
+curieux et consolant excitait l'étonnement d'Olivier.
+
+Je ne puis affirmer avec certitude, en ma qualité de biographe,
+que l'exemple de ces braves gens ait disposé Olivier à la
+résignation; mais il est certain qu'il continua pendant plusieurs
+mois à supporter patiemment la domination et les mauvais
+traitements de Noé Claypole, qui le maltraitait plus que jamais
+depuis que sa jalousie était excitée en voyant le nouveau venu
+décoré d'un chapeau à crêpe et d'un bâton noir, tandis que lui,
+son ancien, portait toujours le bonnet en forme de marmite, la
+culotte de peau, le costume enfin de l'école de charité; Charlotte
+le maltraitait aussi pour imiter Noé, et Mme Sowerberry était son
+ennemie déclarée, parce que son mari était bien disposé pour lui:
+de sorte qu'ayant à lutter à la fois contre cette ligue et contre
+le dégoût que lui inspiraient les funérailles, Olivier n'était pas
+tout à fait aussi à l'aise que le rat de la fable dans son fromage
+de Hollande.
+
+J'arrive maintenant à un fait très important dans l'histoire
+d'Olivier; j'ai à parler d'une action qui peut d'abord paraître
+presque indifférente, mais qui modifia et changea complètement son
+avenir.
+
+Olivier et Noé étaient un jour descendus à la cuisine, à l'heure
+habituelle du dîner, pour se régaler d'un petit morceau de mouton;
+une livre et demie de la viande la plus commune. Mais Charlotte
+était sortie, et, pendant son absence, le sieur Noé Claypole,
+affamé et vicieux, crut qu'il ne pouvait mieux passer le temps
+qu'à tourmenter et molester le petit Olivier Twist.
+
+Pour se donner cette innocente distraction, Noé mit les pieds sur
+la nappe, tira les cheveux d'Olivier, lui pinça les oreilles, et
+lui déclara qu'il n'était qu'un «capon» Il annonça le projet
+d'aller le voir pendre un jour; enfin il n'y eut pas de malices
+qu'il ne se permît, comme un méchant enfant de charité qu'il
+était. Mais, comme rien de tout cela ne faisait pleurer Olivier,
+Noé essaya d'un moyen plus ingénieux; il fit ce que beaucoup de
+petits esprits, bien plus célèbres que Noé, font journellement
+pour être spirituels: il eut recours aux personnalités.
+
+«Petit bâtard! dit Noé; comment se porte ta mère?
+
+- Elle est morte, répondit Olivier. Ne m'en parlez pas, je vous
+prie.»
+
+L'enfant rougit en disant ces mots. Sa respiration était
+précipitée, et, à voir la contraction de ses lèvres et de ses
+narines, M. Claypole crut qu'il allait fondre en larmes; aussi
+revint-il à la charge.
+
+«De quoi est-elle morte, ta mère? dit Noé.
+
+- De désespoir, à ce qu'on m'a dit, répondit Olivier, comme s'il
+se parlait à lui-même; et je crois que je comprends ce que c'est
+que de mourir ainsi!
+
+- Tra déri déra, petit bâtard! dit Noé en voyant une larme couler
+sur la joue de l'enfant; qu'est-ce qui te fait pleurnicher à
+présent?
+
+- Ce n'est pas vous, répondit Olivier en essuyant vite la larme
+qui mouillait sa joue; ne croyez pas que ce soit vous.
+
+- Ah! vraiment! ce n'est pas moi? dit Noé en ricanant.
+
+- Non, ce n'est pas vous, reprit Olivier d'un ton sec; tenez, en
+voilà assez; n'ajoutez plus un mot sur ma mère; c'est ce que vous
+avez de mieux à faire.
+
+- Ce que j'ai de mieux à faire! s'écria Noé; en vérité! ne fais
+pas l'impudent, méchant orphelin. Il paraît que ta mère était une
+belle femme, hein?»
+
+Et ici Noé secoua la tête d'une manière expressive et fronça de
+toute sa force son petit nez rouge.
+
+«Tu sais bien, orphelin, continua Noé, encouragé par le silence
+d'Olivier, et d'un ton de feinte compassion (le plus blessant de
+tous), tu sais bien que tu n'y peux rien, que personne n'y peut
+rien; j'en suis bien fâché pour toi; tu sais sans doute, enfant
+trouvé, que ta mère était une vraie coureuse.
+
+- Comment dites-vous? demanda Olivier en levant bien vite la tête.
+
+- Une vraie coureuse, répondit froidement Noé; et au fait, il vaut
+mieux qu'elle soit morte, car elle se serait fait enfermer, ou
+transporter, ou pendre, ce qui est encore plus probable.»
+
+Le visage en feu, Olivier s'élança, renversa chaise et table,
+saisit Noé à la gorge, le secoua avec une telle rage que ses dents
+claquaient, et, rassemblant toutes ses forces, il lui appliqua un
+tel coup qu'il l'étendit à terre.
+
+Un instant auparavant, cet enfant accablé de mauvais traitements
+était la douceur même; mais son courage s'était éveillé enfin;
+l'outrage fait à la mémoire de sa mère l'avait mis hors de lui;
+son coeur battait violemment; il avait une attitude fière, l'oeil
+vif et animé; tout en lui était changé, maintenant qu'il voyait
+son lâche persécuteur étendu à ses pieds, et il le défiait avec
+une énergie qu'il ne s'était jamais connue auparavant.
+
+«À l'assassin! criait Noé; Charlotte, madame! l'apprenti
+m'assassine; au secours! au secours! Olivier est enragé!
+Char...lotte!»
+
+Aux hurlements de Noé, Charlotte répondit par un cri perçant et
+Mme Sowerberry par un cri plus perçant encore: la première
+s'élança dans la cuisine par une porte latérale; la seconde
+s'arrêta sur l'escalier, afin de s'assurer qu'elle n'exposait pas
+sa vie en allant plus loin.
+
+«Ah! petit misérable! s'écria Charlotte en étreignant Olivier de
+toute sa force, qui égalait bien celle d'un homme robuste et bien
+portant; ah! petit ingrat! assassin! monstre!»
+
+Et à chaque syllabe Charlotte donnait à Olivier un coup de toute
+sa force et l'accompagnait d'un cri perçant, pour la plus grande
+gloire de la société, dont elle prenait en main la cause.
+
+Le poing de Charlotte n'était pas léger; mais, dans la crainte
+qu'il ne fût pas suffisant pour calmer la colère d'Olivier,
+Mme Sowerberry s'aventura dans la cuisine et d'une main saisit
+l'enfant, tandis que de l'autre elle lui égratignait la figure.
+Enfin Noé, profitant des avantages de sa position, se releva et
+donna des coups à Olivier par derrière.
+
+Cet exercice était trop violent pour durer longtemps; quand ils
+furent tous trois fatigués de frapper, ils entraînèrent l'enfant
+qui criait et se débattait, mais n'était nullement intimidé, dans
+le cellier, où ils l'enfermèrent à clef; puis Mme Sowerberry tomba
+épuisée sur une chaise et fondit en larmes.
+
+«Dieu! voilà qu'elle se pâme! dit Charlotte. Noé, mon cher, vite
+un verre d'eau!
+
+- Oh! Charlotte, dit Mme Sowerberry en parlant de son mieux,
+malgré son étouffement et la forte dose d'eau froide que Noé lui
+versait sur la tête et les épaules; oh! Charlotte; quelle chance
+nous avons eue de n'être pas tous assassinée dans notre lit!
+
+- Ah! une grande chance, bien vrai, madame, répondit Charlotte.
+J'espère seulement que ceci apprendra à monsieur à ne plus
+recevoir de ces êtres terribles, qui sont nés pour le meurtre et
+le vol, dès le berceau. Pauvre Noé! il était presque tué quand je
+suis entrée.
+
+- Pauvre garçon! dit Mme Sowerberry en jetant un regard de
+compassion sur l'apprenti.
+
+Noé, qui avait la tête et les épaules de plus qu'Olivier, se
+frottait les yeux avec la paume des mains tandis qu'on s'apitoyait
+ainsi sur son sort, et sanglotait de son mieux.
+
+«Qu'allons-nous faire? s'écria Mme Sowerberry; mon mari est sorti,
+il n'y a point d'homme à la maison; et Olivier va enfoncer la
+porte à coups de pied avant dix minutes.»
+
+Les violentes secousses que celui-ci imprimait à la porte du
+cellier rendaient en effet ce résultat probable.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! je n'en sais rien, madame, dit Charlotte...
+Si nous faisions venir la police?
+
+- Ou la garde? ajouta M. Claypole.
+
+- Non, non, dit Mme Sowerberry se souvenant de l'ancien ami
+d'Olivier. Noé, courez chez M. Bumble et dites-lui de venir tout
+de suite, de ne pas perdre une minute; ne cherchez pas votre
+casquette. Dépêchez-vous; vous n'avez en chemin qu'à tenir un
+couteau appliqué sur votre oeil, cela fera diminuer l'enflure.»
+
+Noé n'en attendit pas davantage et s'élança dehors au plus vite.
+Les gens qui étaient dans les rues s'étonnèrent de voir un garçon
+de l'école de charité courir ainsi à perdre haleine, sans
+casquette et une lame de couteau sur l'oeil.
+
+
+CHAPITRE VII.
+Olivier persiste dans sa rébellion.
+
+
+Noé Claypole courut à toutes jambes et ne s'arrêta pour reprendre
+haleine qu'à la porte du dépôt de mendicité. Il attendit une
+minute environ, afin de recommencer ses sanglots de plus belle, et
+de donner à sa figure une expression de douleur et de terreur
+violente; puis il frappa rudement à la porte, et présenta au vieil
+indigent qui vint lui ouvrir une physionomie si piteuse que celui-
+ci, bien qu'habitué à ne voir autour de lui que des visages
+malheureux, recula d'étonnement.
+
+«Que peut-il être arrivé à ce garçon? se dit le vieux pauvre.
+
+- Monsieur Bumble! monsieur Bumble!» criait Noé, feignant
+l'épouvante, et avec une telle force, que non seulement il se fit
+entendre de M. Bumble qui avait l'oreille dure, mais qu'il
+l'alarma au point de le faire s'élancer dans la cour sans son
+tricorne; circonstance remarquable et vraiment curieuse en ce
+qu'elle montre qu'un bedeau lui-même, sous l'empire d'une émotion
+soudaine et puissante, peut momentanément perdre la tète et
+oublier sa dignité personnelle, «Oh! monsieur Bumble, dit Noé;
+c'est Olivier, monsieur, c'est Olivier qui a...
+
+- Comment? comment? interrompit M. Bumble avec une expression de
+joie dans son regard terne. Il ne s'est pas échappé? il ne s'est
+pas échappé, n'est-ce pas, Noé?
+
+- Non, non, monsieur, il ne s'est pas échappé; mais il est devenu
+mauvais sujet, répondit Noé. Il a voulu m'assassiner, monsieur,
+puis il a essayé de tuer Charlotte et madame. Oh! que je souffre!
+oh! monsieur, quelles tortures!
+
+Et Noé se tordait en tous sens comme une anguille, pour faire
+croire à M. Bumble que, dans l'attaque violente et féroce
+d'Olivier Twist, il avait éprouvé quelque grave lésion interne qui
+lui faisait souffrir des douleurs atroces.
+
+Quand Noé vit l'effet que ses paroles produisaient sur M. Bumble,
+il voulut l'émouvoir encore davantage en se lamentant sur ses
+blessures bien plus fort qu'auparavant; et, quand il vit un
+monsieur à gilet blanc traverser la cour, il gémit d'une manière
+plus tragique que jamais, parce qu'il crut de la plus grande
+importance d'attirer l'attention et d'exciter l'indignation dudit
+personnage.
+
+L'attention de celui-ci fut en effet bientôt éveillée: car il
+n'avait pas fait trois pas qu'il se retourna brusquement et
+demanda pourquoi hurlait ce jeune mâtin, et pourquoi M. Bumble ne
+lui administrait pas quelques coups pour lui faire mieux articuler
+ses plaintes.
+
+«C'est un pauvre garçon de l'école de charité, monsieur, répondit
+M. Bumble, qui a été presque assassiné par le jeune Twist. Il l'a
+échappé belle.
+
+- Parbleu, j'en étais sûr, s'écria le monsieur au gilet blanc en
+s'arrêtant tout court; j'ai eu dès le principe un singulier
+pressentiment, c'est que ce jeune sauvage finirait à la potence.
+
+- Il a aussi voulu assassiner la domestique, dit M. Bumble, pâle
+de frayeur.
+
+- Et sa maîtresse aussi, ajouta M. Claypole.
+
+- Et puis son maître, n'est-ce pas, Noé? dit M. Bumble.
+
+- Non, il était sorti, sans quoi il l'eût tué, répondit Noé; il
+disait qu'il voulait le tuer.
+
+- Ah! il a dit cela, mon garçon? répliqua le monsieur au gilet
+blanc.
+
+- Oui, monsieur, répondit Noé, et ma maîtresse demande si
+M. Bumble pourrait venir tout de suite fouetter Olivier, parce que
+monsieur est sorti.
+
+- Certainement, mon garçon,» dit le monsieur au gilet blanc, en
+souriant avec bonté et en passant sa main sur la tête de Noé qui
+avait au moins trois pouces de plus que lui; il ajouta: «Tu es un
+brave garçon, un digne garçon; voici un penny pour ta peine.
+Bumble, prenez votre canne, et allez chez Sowerberry. Faites pour
+le mieux, ne le ménagez pas, Bumble.
+
+- Non, monsieur, certainement non, répondit le bedeau en ajustant
+un fouet au bout de sa canne.
+
+- Dites à Sowerberry de ne pas l'épargner; on n'en fera jamais
+rien si on ne le rosse d'importance, dit le monsieur au gilet
+blanc.
+
+- J'y veillerai, monsieur, répondit le bedeau;» et après avoir
+ajusté son tricorne et sa canne, M. Bumble prit en toute hâte avec
+Claypole le chemin de la maison de l'entrepreneur de pompes
+funèbres.
+
+La situation ne s'était pas améliorée. M. Sowerberry n'était pas
+rentré, et Olivier continuait à donner de vigoureux coups de pied
+dans la porte du cellier. Mme Sowerberry et Charlotte firent une
+si étrange peinture de la férocité de l'enfant, que M. Bumble crut
+prudent de parlementer avant d'ouvrir la porte. Il commença par y
+donner un coup de pied, en manière d'exorde; puis, appliquant sa
+bouche sur la serrure, il dit d'une voix forte et imposante:
+
+«Olivier!
+
+- Allons, ouvrez-moi la porte! répondit l'enfant.
+
+- Reconnais-tu la voix qui te parle, Olivier? dit M. Bumble.
+
+- Oui, répondit-il.
+
+- Et vous n'êtes pas épouvanté, monsieur? Vous ne tremblez pas à
+ma voix, monsieur? dit M. Bumble.
+
+- Non!» répondit courageusement Olivier.
+
+Une réponse si différente de celle qu'il attendait et à laquelle
+il était accoutumé fit hésiter M. Bumble, il quitta le trou de la
+serrure, se redressa, de toute sa hauteur, et considéra l'un après
+l'autre les trois témoins de cette scène, sans prononcer une
+parole.
+
+«Voyez-vous, monsieur Bumble, dit Mme Sowerberry, il faut qu'il
+soit devenu fou. Un enfant, ne fut-il qu'à demi raisonnable, ne se
+hasarderait jamais à vous parler ainsi.
+
+- Ce n'est pas de la folie, répondit M. Bumble, après quelques
+instants de profonde réflexion; c'est la viande.
+
+- Comment? s'écria Mme Sowerberry.
+
+- Oui, madame, la viande, la viande, reprit Bumble d'un ton
+magistral; vous l'avez nourri outre mesure, madame. Vous avez fait
+naître en lui une âme et un esprit artificiels, déplacés chez
+quelqu'un de sa condition. Messieurs du Conseil d'administration,
+qui sont des philosophes pratiques, vous le diront, madame
+Sowerberry. Qu'ont à faire les pauvres d'une âme et d'un esprit?
+C'est bien assez pour nous d'entretenir la vie dans leur corps. Si
+vous n'aviez donné que du gruau à ce garçon, jamais pareille chose
+ne fût advenue.
+
+- Mon Dieu! dit Mme Sowerberry en levant pieusement les yeux vers
+le plafond de la cuisine; voilà ce que c'est que d'être généreux!»
+
+La générosité de Mme Sowerberry pour Olivier avait consisté à lui
+prodiguer les restes dont personne n'eût voulu. Aussi y avait-il
+de sa part une grande abnégation à rester sous le coup de
+l'accusation portée contre elle par Bumble, et dont elle était
+absolument innocente, de pensée, de parole et d'action.
+
+«Tenez, dit M. Bumble à la dame qui tenait ses yeux baissés vers
+la terre; la seule chose à faire maintenant, à mon sens, c'est de
+le laisser dans le cellier pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que
+la faim l'affaiblisse, et ensuite de le mettre en liberté et de le
+nourrir de gruau pendant tout son apprentissage; il sort d'une
+mauvaise famille, de gens irritables, madame Sowerberry; la
+nourrice et le médecin m'ont dit que sa mère était arrivée ici
+après des difficultés et des fatigues qui auraient tué depuis
+longtemps une femme bien portante.»
+
+M. Bumble en était là de son discours quand Olivier, qui entendait
+assez le dialogue pour comprendre qu'on faisait allusion à sa
+mère, recommença à donner des coups de pied dans la porte, de
+manière qu'on ne pouvait s'entendre. Sowerberry rentra sur ces
+entrefaites; on lui expliqua l'attentat d'Olivier, avec toute
+l'exagération que les femmes crurent propre à le mettre en colère;
+en un clin d'oeil il ouvrit la porte du cellier il en fit sortir
+par la collet l'apprenti rebelle.
+
+Les vêtements d'Olivier avaient été déchirés dans la lutte; il
+avait la figure égratignée et écorchée, les cheveux en désordre
+sur le front. Sa colère n'était pourtant pas éteinte, et, en
+sortant de sa prison, loin de paraître intimidé, il lança à Noé un
+regard menaçant.
+
+«Vous êtes un gentil garçon! dit Sowerberry en donnant un soufflet
+à Olivier.
+
+- Il a outragé ma mère, répondit Olivier.
+
+- Eh bien! quand même... petit misérable, dit Mme Sowerberry; il
+n'en a pas dit assez sur elle; elle méritait encore pis.
+
+- Non, dit l'enfant.
+
+- Si vraiment, dit Mme Sowerberry.
+
+- Vous mentez!» dit Olivier.
+
+Mme Sowerberry fondit en larmes. Ce torrent de larmes ne laissait
+à son mari aucune alternative. S'il eût hésité un instant à punir
+Olivier plus sévèrement, il est clair comme le jour que, d'après
+les usages reçus dans les querelles de ménage, il eût été une
+brute, un mari dénaturé, un être méprisable et n'ayant d'humain
+que le visage, sans compter mille autres agréables épithètes trop
+nombreuses pour avoir place dans ce chapitre.
+
+Il faut reconnaître qu'autant qu'il dépendait de lui (mais son
+autorité était fort limitée), il était bien disposé pour l'enfant,
+soit parce qu'il y allait de son intérêt, soit parce que sa femme
+le détestait. Le torrent de larmes de la dame ne lui laissa nulle
+ressource. En conséquence il administra à Olivier une correction
+telle, que Mme Sowerberry elle-même s'en montra satisfaite, et que
+la canne paroissiale de M. Bumble devint inutile. Le reste du
+jour, Olivier fut enfermé dans l'arrière-cuisine, en compagnie de
+la pompe et d'un morceau de pain sec; le soir, Mme Sowerberry,
+après avoir encore fait plusieurs remarques injurieuses pour la
+mémoire de sa mère, lui ouvrit la porte, et, au milieu des
+sarcasmes de Noé et de Charlotte, lui ordonna de gagner son lit.
+
+Abandonné à lui-même dans la boutique morne et silencieuse du
+croque-mort, Olivier se livra aux réflexions que le traitement
+qu'il venait d'éprouver devait éveiller dans son coeur d'enfant.
+Il avait écouté les sarcasmes avec dédain; il avait supporté les
+coups sans pousser un cri: car il sentait se développer dans son
+coeur un sentiment d'orgueil qui l'eût empêché de proférer une
+plainte, quand même on l'eût brûlé vif: mais, maintenant que
+personne ne pouvait le voir ou l'entendre, il tomba à genoux sur
+le plancher et, cachant son visage dans ses mains, il versa de
+telles larmes qu'il faut souhaiter pour l'honneur de notre nature
+que Dieu veuille en faire rarement répandre de semblables à des
+enfants de cet âge!
+
+Olivier resta longtemps immobile dans cette position. La chandelle
+allait finir de brûler quand il se leva; il regarda prudemment
+autour lui, écouta attentivement; puis il tira doucement les
+verrous de la porte d'entrée et regarda dans la rue.
+
+La nuit était froide et sombre; les étoiles paraissaient à
+l'enfant plus éloignées de la terre qu'il ne les avait jamais
+vues; il ne faisait pas de vent; l'ombre que les arbres
+projetaient sur le sol était complètement immobile et avait
+quelque chose de sinistre et de sépulcral. Il referma doucement la
+porte, et, profitant des dernières lueurs de la chandelle pour
+réunir dans un mouchoir le peu d'effets qu'il possédait, il
+s'assit sur un banc et attendit les premières clartés du matin.
+
+Dès qu'un rayon de lumière pénétra à travers les fentes des
+volets, Olivier se leva et tira de nouveau les verrous. Il jeta
+autour de lui un regard timide, hésita quelques instants, puis
+tira la porte derrière lui: il était dans la rue.
+
+Il regarda à droite et à gauche, incertain du côté par où il
+fuirait. Il se souvint d'avoir vu les chariots, quand ils
+sortaient de la ville, gravir péniblement la colline; il prit la
+même direction, et arriva à un petit sentier à travers champs,
+qu'il savait rejoindre bientôt la grande route; il s'y engagea et
+se mit à marcher rapidement.
+
+Il se rappela très bien avoir déjà suivi ce sentier, lorsqu'il
+trottait derrière M. Bumble, pour venir de la _Ferme _au dépôt de
+mendicité. Le chemin le conduisit tout droit à la chaumière; son
+coeur battit violemment à ce souvenir, et il était presque résolu
+à revenir sur ses pas; mais il avait déjà fait bien du chemin, et
+un détour lui ferait perdre beaucoup de temps: d'ailleurs il était
+si matin, qu'il avait peu à craindre d'être vu; il continua à
+avancer.
+
+Il arriva à la ferme; il n'y avait pas d'apparence que ses petits
+habitants fussent debout à cette heure matinale: Olivier s'arrêta
+et jeta à la dérobée un coup d'oeil dans le jardin; un enfant
+arrachait les mauvaises herbes d'un carré dans un moment où il
+leva son visage pâle, Olivier reconnut en lui un de ses anciens
+compagnons. Olivier se sentit joyeux de le revoir avant de
+s'éloigner; quoique plus jeune que lui, cet enfant avait été son
+petit ami, son compagnon de jeu; ils avaient été tant de fois
+affamés, battus, enfermés ensemble!
+
+«Chut, Dick! dit Olivier, comme l'enfant courait à la porte et
+passait ses petits bras à travers les barreaux pour lui faire
+accueil; est-ce qu'on est levé?
+
+- Non, il n'y a que moi, répondit l'enfant.
+
+- Il ne faut pas dire que tu m'as vu, Dick, reprit Olivier; je me
+sauve; on me bat et on me maltraite, Dick; je vais chercher
+fortune, si loin, si loin que je ne sais où. Comme tu es pâle!
+
+- J'ai entendu le médecin dire que j'allais mourir, répondit
+l'enfant avec un léger sourire; je suis bien content de te voir,
+mon cher ami; mais ne t'arrête pas, ne t'arrête pas.
+
+- Oui, oui; mais je veux te dire au revoir, reprit Olivier. Je te
+reverrai, Dick, j'en suis sûr; et alors tu seras bien portant et
+heureux.
+
+- Je serai heureux, dit l'enfant, quand je serai mort, et pas
+avant, le médecin a raison, Olivier; car je rêve souvent du ciel
+et des anges, et de douces figures que je ne vois jamais quand je
+suis éveillé. Embrasse-moi! ajouta l'enfant en grimpant sur la
+petite porte et en croisant ses petits bras autour du cou
+d'Olivier. Adieu, mon cher ami; que Dieu te bénisse!»
+
+Cette bénédiction sortait de la bouche d'un enfant, mais c'était
+la première qu'Olivier eût jamais entendu appeler sur sa tête. Au
+milieu des épreuves, des souffrances, des vicissitudes de sa vie,
+il ne l'oublia jamais.
+
+
+CHAPITRE VIII.
+Olivier va à Londres, et rencontre en route un singulier jeune
+homme.
+
+
+Arrivé à la barrière, au bout du sentier, Olivier se retrouva sur
+la grande route. Il était huit heures; et, bien qu'il fût à peu
+près à cinq milles de la ville, il courut, et se cacha par moments
+derrière les haies, jusqu'à midi, dans la crainte d'être poursuivi
+et rattrapé; il s'assit alors près d'une borne pour se reposer, et
+se mit à songer pour la première fois à l'endroit qu'il devait
+choisir pour tâcher de gagner sa vie.
+
+La borne au pied de laquelle il était assis indiquait en gros
+caractères qu'elle était posée à soixante-dix milles de Londres;
+ce nom fit naître dans l'esprit de l'enfant une nouvelle suite de
+pensées. S'il allait à Londres, dans l'immense ville, où personne,
+pas même M. Bumble, ne pourrait le découvrir! il avait souvent
+entendu dire aux vieux indigents du dépôt qu'un garçon d'esprit
+n'était jamais dans le dénuement à Londres, et qu'il y avait dans
+cette grande ville des moyens d'existence dont les gens élevés à
+la campagne ne se doutaient pas. C'était bien l'endroit qui
+convenait à un garçon sans asile, destiné à mourir dans la rue, si
+on ne venait à son aide. Tout en se laissant aller à ces pensées,
+il se leva et continua sa route.
+
+Il diminua encore de quatre bons milles la distance qui le
+séparait de Londres, sans songer à tout ce qu'il devrait souffrir
+avant d'atteindre le but de son voyage: comme cette réflexion se
+faisait jour dans son esprit, il ralentit sa marche, et se mit à
+méditer sur les moyens d'arriver à Londres. Il avait dans son
+paquet un morceau de pain, une mauvaise chemise, deux paires de
+bas, et dans sa poche un penny que lui avait donné Sowerberry
+après un enterrement où il s'était distingué encore plus que de
+coutume. C'est fort bon d'avoir une chemise blanche, pensait
+Olivier, et deux méchantes paires de bas, et un penny; mais c'est
+une mince ressource pour faire soixante-cinq milles à pied pendant
+l'hiver. Olivier avait comme bien des gens, l'esprit prompt et
+ingénieux à découvrir les difficultés, mais lent et paresseux à
+découvrir le moyen de les surmonter; de sorte qu'après avoir bien
+réfléchi, sans trouver la solution qu'il cherchait, il mit son
+petit paquet sur l'autre épaule et doubla le pas.
+
+Il fit vingt milles ce jour-là, sans prendre autre chose que son
+morceau de pain sec et quelques verres d'eau qu'il demanda sur la
+route, à la porte des chaumières. À la nuit, il entra dans une
+prairie, se blottit au pied d'une meule de foin et résolut d'y
+attendre le jour. Il éprouva d'abord un sentiment de crainte en
+entendant le vent siffler tristement sur la campagne déserte, Il
+avait froid et faim, et se trouvait plus seul que jamais; la
+fatigue de la marche lui procura pourtant un prompt sommeil, et il
+oublia ses peines.
+
+Le matin, en se levant, il se sentit engourdi par le froid, et il
+avait si faim qu'il acheta du pain pour un penny au premier
+village qu'il traversa, il n'avait pas fait plus de douze milles
+quand la nuit le surprit de nouveau; ses pieds étaient enflés et
+ses jambes si faibles qu'elles tremblaient sous lui; une seconde
+nuit passée à la belle étoile, par un temps froid et humide,
+acheva d'épuiser ses forces; et quand il voulut le matin continuer
+son voyage, il pouvait à peine se traîner, il attendit au pied
+d'une côte assez roide qu'une diligence vînt à passer, et il
+demanda l'aumône aux voyageurs de l'impériale; il n'y eut presque
+personne qui fit attention à lui; ceux qui le remarquèrent, lui
+dirent d'attendre qu'on fût arrivé au haut de la côte, et de leur
+montrer ensuite combien de temps il pouvait courir pour un demi-
+penny. Le pauvre Olivier essaya de suivre la diligence; mais il ne
+le put, à cause de son épuisement et de ses pieds tout meurtris;
+alors les voyageurs de l'impériale remirent leur demi-penny dans
+leur poche, en disant que c'était un petit fainéant, qui ne
+méritait rien. La diligence s'éloigna, ne laissant derrière elle
+qu'un nuage de poussière.
+
+Dans quelques villages, de grands poteaux étaient plantés sur la
+route, et portaient un écriteau annonçant que quiconque mendierait
+serait mis en prison; cet avis effrayait beaucoup Olivier, et il
+s'éloignait au plus vite. Ailleurs, il s'arrêtait devant les cours
+d'auberge et regardait piteusement ceux qui allaient et venaient,
+jusqu'à ce que l'hôtesse donnât l'ordre à un des postillons qui
+flânaient dans la cour de chasser cet étrange garçon qui restait
+là, sans aucun doute, dans l'intention de dérober quelque chose.
+S'il mendiait à la porte d'une ferme, il arrivait neuf fois sur
+dix qu'on le menaçait de lâcher le chien après lui; s'il mettait
+le nez dans une boutique, on lui parlait du bedeau de la paroisse,
+et, à ce nom, il ne savait où se cacher.
+
+Il est certain que, sans le bon coeur, d'un garde-barrière et la
+charité d'une vieille dame, les souffrances d'Olivier eussent été
+abrégées comme celles de sa mère, c'est-à-dire qu'il serait mort
+sur la grande route. Mais le garde-barrière lui donna du pain et
+du fromage, et la vieille dame, dont le petit-fils avait fait
+naufrage et errait dans quelque lointaine partie du monde, eut
+pitié du pauvre orphelin et lui donna le peu qu'elle avait, avec
+des paroles si douces et si bonnes, et avec des larmes de
+compassion telles, qu'elles firent sur le coeur d'Olivier plus
+d'impressions que toutes ses souffrances.
+
+Le matin du septième jour après son départ, il atteignit, clopin-
+clopant, la petite ville de Barnet. Les volets étaient partout
+fermés, les rues désertes, et personne ne se rendait encore aux
+travaux de la journée. Le soleil se levait radieux, mais son éclat
+ne servait qu'à faire voir au pauvre enfant toute l'horreur de sa
+misère et de son isolement; il s'assit, couvert de poussière et
+les pieds en sang, sur les marches froides d'un perron.
+
+Peu à peu les volets s'ouvrirent, les stores des fenêtres se
+levèrent, et les passants commencèrent à circuler. Quelques-uns,
+en petit nombre, s'arrêtaient un instant pour considérer Olivier,
+ou se détournaient seulement en passant rapidement; mais personne
+ne le secourut, personne ne prit la peine de lui demander comment
+il était venu là: il n'avait pas le coeur de mendier, et il
+restait assis immobile et silencieux.
+
+Il y avait déjà quelque temps qu'il était là; il s'étonnait de
+voir tant de tavernes, car la moitié des maisons de Barnet sont
+des tavernes grandes ou petites; il regardait avec insouciance les
+voitures publiques qui passaient, et trouvait surprenant qu'elles
+pussent faire aisément en quelques heures un trajet qu'il avait
+mis une longue semaine à parcourir avec un courage et une
+résolution au-dessus de son âge.
+
+Il fut tiré de sa rêverie en remarquant qu'un jeune garçon, qui
+était passé devant lui quelques instants auparavant sans avoir
+l'air de le voir, était revenu sur ses pas et s'était placé de
+l'autre côté de la rue pour l'observer attentivement. Il y fit
+d'abord peu d'attention; mais ce garçon resta si longtemps devant
+lui dans la même attitude, qu'Olivier leva la tête et le considéra
+avec le même intérêt. Alors celui-ci traversa la rue, et se
+dirigeant vers Olivier lui dit:
+
+«Eh bien! camarade, quoi qui se passe?
+
+Le garçon qui adressait cette question à notre jeune voyageur
+était à peu près de même âge que lui; c'était l'individu le plus
+original qu'Olivier eût jamais vu: il avait le nez retroussé, le
+front bas, les traits communs, et l'extérieur le plus sale qu'on
+pût voir, ce qui ne l'empêchait pas de se donner des airs de
+monsieur. Il était de petite taille, avec des jambes arquées et de
+vilains petits yeux effrontés; son chapeau était posé si
+légèrement sur sa tête, qu'il semblait toujours près de tomber; et
+il serait tombé, en effet, sans une brusque secousse que le jeune
+homme imprimait de temps à autre à sa tête, pour le ramener à sa
+place primitive. Il portait un habit qui lui descendait jusqu'aux
+talons; il avait les manches relevées presque jusqu'au coude,
+probablement dans le but d'enfoncer ses mains, comme il faisait
+alors, dans les poches de son pantalon de velours. Enfin, il était
+aussi fringant, avec ses brodequins à la Blucher, que le fut
+jamais jeune homme de sa taille, c'est-à-dire de quatre pieds six
+pouces.
+
+«Eh bien! camarade, quoi qui se passe? demanda à Olivier cet
+étrange interlocuteur.
+
+- J'ai bien faim et je suis bien fatigué, répondit Olivier les
+larmes aux yeux. J'ai fait un long trajet. Voilà sept jours que je
+marche.
+
+- Sept jours de marche! dit le jeune homme; ah! j'entends. C'est
+par ordre du _bec_, hein? Mais, ajouta-t-il en voyant l'air étonné
+d'Olivier, je suppose que tu ignores ce que c'est qu'un _bec_, mon
+camarade?»
+
+Olivier répondit avec candeur qu'il avait toujours cru que ce mot
+signifiait la bouche d'un oiseau.
+
+«En voilà un innocent! s'écria le jeune homme; un _bec_, c'est un
+magistrat; marcher par ordre du _bec_, c'est ne pas aller droit
+devant soi; c'est toujours grimper sans jamais redescendre. As-tu
+été au _moulin_?
+
+- Quel moulin? demanda Olivier.
+
+- Quel moulin! ma foi, au moulin qui va sans eau[4]; viens avec
+moi; tu as besoin d'une pitance, et tu l'auras. La bourse est
+maigre, mais tant que ça durera, ça durera. Allons, debout sur tes
+quilles! arrive.»
+
+Le jeune homme aida Olivier à se lever, le mena dans une petite
+boutique de marchand de chandelles, où il acheta un peu de jambon
+et un pain de deux livres; il eut l'ingénieuse idée de faire un
+trou dans le pain et d'y mettre le jambon, pour qu'il fût à l'abri
+de la poussière, et plaçant le tout sous son bras, il entra dans
+une petite taverne et pénétra avec Olivier dans une salle de
+derrière. Là, le mystérieux jeune homme fit apporter un pot de
+bière; sur l'invitation de son nouvel ami, Olivier se jeta sur le
+festin et se mit à dévorer à belles dents, tandis que l'étranger
+le considérait de temps à autre bien attentivement.
+
+«On va donc à Londres? dit l'étrange garçon quand Olivier eut
+fini.
+
+- Oui.
+
+- A-t-on un gîte?
+
+- Non.
+
+- De l'argent?
+
+- Non.»
+
+L'individu se mit à siffler et enfonça ses mains dans ses poches,
+autant que le permettaient les larges manches de son habit.
+
+«Vous habitez Londres? demanda Olivier.
+
+- Oui, quand je suis chez moi, répondit le garçon. Tu as besoin
+d'un gîte pour passer la nuit, n'est-ce pas?
+
+- Oui, répondit Olivier; je n'ai pas dormi sous un toit depuis que
+j'ai quitté mon pays.
+
+- Ne te chagrine pas pour si peu, dit le jeune monsieur; je dois
+être à Londres ce soir, et j'y connais un respectable vieillard
+qui te logera pour rien, à condition que tu lui sois présenté par
+une de ses connaissances; avec ça que je n'en suis pas de ses
+connaissances!» ajouta-t-il en souriant pour montrer que ces
+dernières paroles étaient dites par ironie; et en même temps il
+vida son verre.
+
+Cette offre inespérée d'un gîte était trop séduisante pour être
+refusée, surtout lorsqu'elle fut suivie de l'assurance que le
+vieux monsieur procurerait sans aucun doute une bonne place à
+Olivier dans un bref délai. Ceci amena un entretien amical et
+confidentiel, dans lequel Olivier découvrit que son ami se nommait
+Jack Dawkins, et qu'il était le favori et le protégé du vieux
+monsieur en question.
+
+L'extérieur de M. Dawkins ne parlait pas beaucoup en faveur des
+avantages que le crédit de son patron procurait à ceux qu'il
+prenait sous sa protection; mais comme sa conversation était
+légère et incohérente, et qu'il avouait que ses amis le
+connaissaient sons le sobriquet de _rusé matois_, Olivier en
+conclut que son compagnon étant d'un naturel dissipé et étourdi,
+les préceptes moraux de son bienfaiteur n'avaient pas eu
+d'influence sur lui. Dans cette pensée, il résolut de mériter
+aussi vite que possible l'estime du vieux monsieur et de renoncer
+à l'honneur de fréquenter le _matois_, si celui-ci, comme il avait
+lieu de le croire, était incorrigible.
+
+Jack Dawkins ne voulut pas entrer à Londres avant la nuit, et il
+était près d'onze heures quand ils arrivèrent à la barrière
+d'Islington. Ils passèrent par la rue Saint-Jean, descendirent la
+petite rue qui aboutit au théâtre de Sadlerwell, longèrent
+Exmouth-Street et Coppice-Row, puis la petite cour pris du dépôt
+de mendicité; ils traversèrent ensuite le terrain classique qui se
+nommait jadis Hokley in the Hole; ils gagnèrent _Little Saffron-
+Hill_ et _Saffron-Hill the Great_, que le rusé matois franchit
+d'un pas rapide, en recommandant à Olivier de le suivre de près.
+
+Quoique Olivier eût assez à faire pour ne pas perdre de vue son
+guide, il ne put s'empêcher de jeter en passant quelques regards
+furtifs des deux côtés de la rue: c'était l'endroit le plus sale
+et le plus misérable qu'il eût jamais vu. La rue était étroite et
+humide, et l'air était chargé de miasmes fétides. Il y avait un
+assez grand nombre de petites boutiques, dont tout l'étalage
+consistait en un tas d'enfants qui criaient à qui mieux mieux,
+malgré l'heure avancée de la nuit. Les seuls endroits qui
+parussent prospérer au milieu de la misère générale, étaient les
+tavernes, où des Irlandais de la lie du peuple, c'est-à-dire la
+lie de l'espèce humaine, se querellaient de toutes leurs forces.
+De petites ruelles et des passages couverts, qui çà et là
+aboutissaient à la rue principale, laissaient voir quelques
+chétives maisons, devant lesquelles des hommes et des femmes ivres
+se vautraient dans la boue; et parfois on voyait sortir avec
+précaution de ces repaires des individus à figure sinistre, dont,
+selon toute apparence, les intentions n'étaient ni louables ni
+rassurantes.
+
+Olivier se demandait s'il ne ferait pas mieux de se sauver, quand
+ils atteignirent le bout de la rue. Son guide le prît par le bras,
+poussa la porte d'une maison proche de Fieldlane, le fit entrer
+dons une allée et referma la porte derrière lui.
+
+«Qui va là? cria une voix en réponse à un sifflet du matois.
+
+- Plummy et Slam!» fut la réponse. C'était sans doute un signal ou
+un mot d'ordre pour indiquer que tout allait bien.
+
+La faible lueur d'une chandelle éclaira le mur au fond de l'allée,
+et l'on vit paraître une tête au niveau du sol, derrière la rampe
+brisée d'un escalier qui menait jadis à une cuisine.
+
+«Vous êtes deux, dit l'homme en haussant la chandelle et en
+mettent la main au-dessus de ses yeux pour mieux distinguer les
+objets; qui est l'autre?
+
+- Une nouvelle recrue, répondit Jack Dawkins en faisant avancer
+Olivier.
+
+- D'où vient-il?
+
+- Du pays des innocents. Fagin est-il en haut?
+
+- Oui, il assortit les mouchoirs. Montez.»
+
+L'homme disparut, et ils restèrent dans les ténèbres.
+
+Toujours entraîné par son compagnon qui lui serrait fortement la
+main, Olivier cherchait de l'autre sa route à tâtons. Il gravit
+difficilement, dans l'obscurité, les degrés en ruine que son guide
+enjambait avec une prestesse qui montrait qu'il connaissait
+parfaitement ce chemin; il poussa la porte d'une chambre de
+derrière et y introduisit Olivier. Les murs et le plafond étaient
+noircis par le temps et la malpropreté. Devant le feu, sur une
+table de sapin, se trouvaient une chandelle fixée dans le goulot
+d'une bouteille de grès, deux ou trois pots d'étain, un pain, du
+beurre et une assiette. Des saucisses cuisaient dans une poêle
+dont la queue était attachée avec une ficelle au manteau de la
+cheminée, et auprès se tenait un vieux juif, une fourchette à la
+main. Son visage était couvert de rides, et ses traits ignobles et
+repoussants étaient en partie cachés par une épaisse chevelure
+rousse; il portait une sale robe de chambre de flanelle, n'avait
+pas de cravate, et semblait partager son attention entre la poêle
+et une corde à laquelle pendaient un grand nombre de foulards.
+Plusieurs méchants lits, faits avec de vieux sacs, étaient
+disposés l'un près de l'autre sur le plancher. Autour de la table,
+quatre ou cinq enfants de l'âge du _Matois_ fumaient leur pipe et
+buvaient des liqueurs en se donnant des airs de grands garçons;
+ils entourèrent leur camarade, qui dit au juif quelques mots à
+voix basse; puis ils se tournèrent en riant vers Olivier, ainsi
+que le juif qui tenait toujours sa fourchette.
+
+«Je vous présente mon ami Olivier Twist,» dit Jack Dawkins.
+
+Le juif rit en grimaçant. Il fit un profond salut à Olivier, le
+prit par la main et dit qu'il espérait avoir l'honneur de faire
+avec lui plus ample connaissance. Alors les petits fumeurs
+l'entourèrent, lui donnèrent de solides poignées de main, de
+manière à faire tomber son petit paquet; l'un d'eux s'empressa de
+le débarrasser de sa casquette; un autre eut l'obligeance de
+fouiller ses poches pour lui épargner, vu son état de fatigue, la
+peine de les vider avant de se coucher. Les politesses ne se
+seraient sans doute pas bornées là, sans les coups de fourchette
+que le juif prodigua généreusement sur la tête et les épaules de
+ces complaisants petits drôles.
+
+«Nous sommes charmés de te voir, Olivier, dit le juif. Matois,
+tire du feu les saucisses et approche un baquet pour faire asseoir
+Olivier. Ah! tu regardes avec étonnement les mouchoirs! en voilà
+une belle collection, hein, mon ami? Nous venons justement de les
+préparer pour la lessive. Voilà tout, Olivier, voilà tout; ah! ah!
+ah!»
+
+Les derniers mots du juif furent accueillis avec acclamation par
+ses jeunes élèves, puis on se mit à souper.
+
+Olivier mangea sa part; ensuite le juif lui versa un verre de grog
+au genièvre, en lui recommandant de le boire d'un trait, parce
+qu'un autre convive avait besoin de son verre. Olivier obéit;
+bientôt il se sentit porté doucement sur un des sacs et s'endormit
+d'un profond sommeil.
+
+
+CHAPITRE IX.
+Où l'on trouvera de nouveaux détails sur l'agréable vieillard et
+sur ses élèves, jeunes gens de haute espérance.
+
+
+Le lendemain, la matinée était déjà avancée quand Olivier se
+réveilla après un sommeil profond et prolongé. Il n'y avait dans
+la chambre que le vieux juif, qui faisait bouillir du café dans
+une casserole pour le déjeuner, et sifflait tout bas entre ses
+dents, en agitant le liquide avec une cuiller de fer. De temps à
+autre il s'arrêtait pour écouter, dès qu'il entendait en bas le
+moindre bruit; et, quand il s'était assuré que tout était
+tranquille, il continuait à siffler et à remuer le café.
+
+Bien qu'Olivier ne dormît plus, il n'était pas tout à fait
+éveillé. Il y a un état d'assoupissement, entre le sommeil et la
+veille, où l'on rêve plus en cinq minutes, les yeux à demi ouverts
+et sans avoir bien conscience de ce qui se passe, que l'on ne
+ferait en cinq nuits, les yeux bien fermés et les sens
+complètement engourdis par un profond sommeil. Dans ces moments-
+là, l'homme se rend juste assez compte de ce qui se passe dans son
+esprit pour se faire une faible idée des puissantes facultés de
+cet esprit, lorsque, affranchi des entraves du corps, il s'élance
+loin de la terre et se joue du temps et de l'espace.
+
+Olivier était précisément dans un de ces moments. Les yeux à demi
+fermés, il voyait le juif, il l'entendait siffler tout bas, il
+reconnaissait le bruit de la cuiller frottant contre le bord de la
+casserole; et pourtant, son esprit, pendant ce temps, voyageait
+dans le passé, et se reportait vers tous ceux qu'il avait connus.
+
+Quand le café fut fait, le juif posa la casserole à terre, et
+resta quelques instants dans une attitude indécise, comme s'il ne
+savait à quel parti s'arrêter; puis il se retourna, regarda
+Olivier et l'appela par son nom; celui-ci ne répondit pas et parut
+complètement endormi. Le juif, rassuré à cet égard, se dirigea
+sans bruit vers la porte, la ferma, et tira d'une trappe pratiquée
+dans le plancher, autant que put le voir Olivier, une petite boîte
+qu'il posa soigneusement sur la table; ses yeux brillaient tandis
+qu'il soulevait le couvercle et jetait un coup d'oeil à
+l'intérieur; il approcha de la table une vieille chaise, s'assit
+et tira du coffret une magnifique montre d'or étincelante de
+diamants.
+
+«Ah! les lurons! dit le juif en haussant les épaules, et le visage
+contracté par un affreux sourire; les braves lurons! fermes
+jusqu'au bout! Incapables de dire au vieux prêtre où était la
+cachette! Incapables de vendre le vieux Fagin! Au fait, dans quel
+intérêt? Cela n'eût pas desserré le noeud coulant, ni retardé la
+bascule d'une minute; non, non. Fameux gaillards, fameux
+gaillards!»
+
+Tout en faisant à voix basse ces réflexions et d'autres
+semblables, le vieux juif remit la montre dans la boîte; il en
+tira encore une demi-douzaine, et les contempla avec le même
+ravissement, puis des bagues, des broches, des bracelets, des
+bijoux de toute sorte, si précieux et d'un travail si exquis,
+qu'Olivier ne connaissait pas même de nom toutes ces belles
+choses.
+
+Le juif les remit dans le coffret et en tira un dernier bijou, si
+petit qu'il tenait dans le creux de sa main; une inscription très
+fine semblait y être gravée, car le juif le posa sur la table,
+l'abrita soigneusement avec sa main, et la considéra longtemps et
+attentivement; enfin, comme s'il désespérait de déchiffrer ces
+caractères, il remit le bijou dans la boîte, et se renversant sur
+sa chaise, il continua ses réflexions.
+
+«Quelle belle chose que la peine capitale! disait-il à demi-voix,
+les morts ne se repentent jamais! les morts ne viennent jamais
+révéler de fâcheuses histoires! Ah! c'est une grande sécurité pour
+le commerce! Cinq à la file, accrochés à la même corde! et pas un
+lâche, pas un qui ait vendu le vieux Fagin!»
+
+En disant ces paroles, le juif promenait au hasard autour de lui
+ses yeux noirs et brillants, qui rencontrèrent la figure
+d'Olivier. L'enfant le considérait avec une curiosité muette; en
+un clin d'oeil le vieillard comprit qu'il avait été observé; il
+ferma avec bruit le couvercle de la boîte, et saisissant un
+couteau sur la table, il se leva furieux; mais il tremblait au
+point qu'Olivier, malgré sa terreur, pouvait voir vaciller la lame
+du couteau.
+
+«Qu'est-ce? dit le juif; pourquoi m'observer! Tu ne dormais pas?
+Qu'as-tu vu? Parle vite! vite! il y va de ta vie!
+
+- Je n'ai pas pu dormir davantage, monsieur, répondit Olivier avec
+douceur, et je suis bien fâché de vous avoir dérangé.
+
+- Étais-tu éveillé depuis une heure? demanda le juif d'un air
+menaçant et terrible.
+
+- Non, monsieur, non, bien sûr, répondit Olivier.
+
+- En es-tu bien sûr? s'écria le juif en jetant sur l'enfant un
+regard sinistre.
+
+- Je dormais, monsieur, répondit vivement Olivier, je dormais, sur
+ma parole.
+
+- C'est bon! c'est bon! mon ami, dit le juif en reprenant
+brusquement ses manières ordinaires et en jouant avec le couteau
+avant de le remettre sur la table, comme pour faire croire qu'il
+ne l'avait pris que par badinage. J'en étais sûr, mon ami; je
+voulais seulement te faire peur. Tu es brave, oui, ma foi, tu es
+brave, Olivier.» Et le juif se frottait les mains en riant, mais
+jetait néanmoins sur la boîte un regard inquiet. «As-tu vu
+quelqu'une de ces jolies choses, mon ami? dit le juif après un
+court silence, en posant sa main sur la boîte.
+
+- Oui, monsieur, répondit Olivier.
+
+- Ah! dit le juif en pâlissant. C'est..., c'est à moi, Olivier...
+c'est ma petite fortune... tout ce que j'aurai pour vivre dans mes
+vieux jours: on m'appelle avare, mon ami, seulement avare... rien
+de plus.»
+
+Olivier pensa que le vieux monsieur devait être en effet d'une
+avarice sordide, pour vivre dans un endroit si sale, avec tant de
+montres; mais il réfléchit que sa tendresse pour le Matois et les
+autres garçons lui coûtait peut-être beaucoup d'argent; il regarda
+le juif d'un air respectueux et lui demanda s'il pouvait se lever.
+
+«Certainement, mon ami, certainement, répondit le vieux monsieur;
+tiens, il y a une cruche d'eau dans le coin derrière la porte; va
+la chercher et je te donnerai une cuvette pour te laver, mon ami.»
+
+Olivier se leva, traversa la chambra et se baissa pour prendre la
+cruche; quand il se retourna, la boîte avait disparu.
+
+Il avait à peine fini de se laver et de remettre tout en ordre, en
+vidant, par ordre du juif, la cuvette par la fenêtre, lorsque le
+matois rentra, escorté d'un jeune ami qu'Olivier avait vu la
+veille au soir occupé à fumer, et qui lui fut présenté sous le nom
+de Charlot Bates. Puis on se mit à table; le déjeuner se composait
+de café et de petits pains chauds, avec du jambon que le Matois
+avait rapporté dans le fond de son chapeau.
+
+«Eh bien! dit le juif en s'adressant au Matois et en regardant
+malicieusement Olivier; j'espère, mes amis, que vous êtes allés ce
+matin à l'ouvrage?
+
+- Roide, répondit le matois.
+
+- Oui, une rude besogne, ajoute Charlot Bates.
+
+- Vous êtes de braves garçons, dit le juif; qu'est-ce que tu as
+rapporté, Matois?
+
+- Deux portefeuilles, répondit le jeune homme.
+
+- Garnis? demanda le juif avec anxiété.
+
+- Pas mal, répondit le Matois en exhibant deux portefeuilles, l'un
+vert et l'autre rouge.
+
+- Ils pourraient être plus lourds, dit le juif, après en avoir
+soigneusement visité l'intérieur, mais ils sont tout neufs et d'un
+bon travail; c'est d'un habile ouvrier, n'est-ce pas, Olivier?
+
+- Certainement, monsieur,» dit Olivier.
+
+Cette réponse fit rire M. Charlot Bates à se tenir les côtes, au
+grand étonnement d'Olivier, qui ne voyait là rien de risible.
+
+«Et toi, mon ami, qu'est-ce que tu rapportes? dit Fagin à Charlot
+Bates.
+
+- Des mouchoirs, répondit maître Bates, et il en tira quatre de sa
+poche.
+
+- Bien, dit le juif, en les examinant minutieusement, ils sont
+bons, très bons; mais tu ne les as pas bien marqués, Charlot. Il
+faudra ôter les marques avec une aiguille; nous montrerons à
+Olivier comment il faut s'y prendre; n'est-ce pas, Olivier? Ha!
+ha!
+
+- Comme vous voudrez, monsieur, dit Olivier.
+
+- Tu aimerais à faire le mouchoir aussi bien que Charlot Bates,
+n'est-ce pas, mon ami? demanda le juif.
+
+- De tout mon coeur, monsieur, si vous voulez m'instruire,»
+répondit Olivier.
+
+Maître Bates trouva cette réponse si plaisante qu'il poussa un
+nouvel éclat de rire; mais comme il était en train d'avaler son
+café, il faillit suffoquer.
+
+«Il est si innocent!» dit-il, dès qu'il put parler, comme pour
+s'excuser auprès de la compagnie de son impolitesse.
+
+Le Matois ne dit rien; mais il passa la main dans les cheveux
+d'Olivier, et les lui fit tomber sur les yeux, en ajoutant qu'il
+serait bientôt au fait. Le vieux monsieur, qui vit le rouge monter
+au visage de l'enfant, changea la conversation et demanda si
+l'exécution qui avait eu lieu le matin avait attiré une grande
+foule. L'étonnement d'Olivier redoubla: car il était évident,
+d'après la réponse des jeunes garçons, qu'ils y avaient tous deux
+assisté, et il était étrange qu'ils eussent trouvé le temps de si
+bien travailler.
+
+Après le déjeuner, le plaisant vieillard et les deux jeunes gens
+se livrèrent à un jeu curieux et bizarre; voici en quoi il
+consistait: le juif mit une tabatière dans une des poches de son
+pantalon, un carnet dans l'autre, dans son gousset une montre
+attachée à une chaîne de sûreté qu'il passa à son cou; il piqua
+une épingle de faux diamant dans sa chemise, boutonna son habit
+jusqu'en haut, et mettant dans ses poches son mouchoir et son étui
+à lunettes, il se promena de long en large dans la chambre, une
+canne à la main, tout comme nos vieux messieurs se promènent dans
+la rue; tantôt il s'arrêtait devant le feu, et tantôt à la porte,
+comme s'il contemplait attentivement l'étalage des boutiques.
+Parfois il jetait autour de lui des regards vigilants comme s'il
+craignait les voleurs, et tâtait toutes ses poches l'une après
+l'autre, pour voir s'il n'avait rien perdu, et tout cela d'un air
+si comique et si naturel qu'Olivier en riait jusqu'aux larmes. Les
+deux jeunes garçons le suivaient de près; et, chaque fois qu'il se
+retournait, ils se dérobaient à sa vue avec tant d'agilité, qu'il
+était impossible de suivre leurs mouvements. À la fin, le Matois
+lui marcha sur les pieds, tandis que Charlot le heurtait par
+derrière, et en un clin d'oeil, tabatière, portefeuille, montre,
+chaîne de sûreté, épingle, mouchoir de poche, tout, jusqu'à l'étui
+à lunettes, disparut avec une rapidité extraordinaire. Si le vieux
+monsieur avait senti une main dans une de ses poches, il disait
+dans laquelle, et alors c'était à recommencer.
+
+Quand on eut joué bien des fois à ce jeu, deux jeunes _dames_
+vinrent voir les jeunes messieurs; l'une se nommait Betty et
+l'autre Nancy; elles avaient une chevelure épaisse, mais peu
+soignée, et des chaussures en mauvais état; elles n'étaient peut-
+être pas précisément belles; mais elles étaient hautes en couleur,
+et avaient le regard résolu et effronté. Comme leurs manières
+étaient agréables et d'une grande liberté, Olivier pensa qu'elles
+étaient fort aimables, et sans doute il ne se trompait pas.
+
+La visite dura longtemps: une des jeunes dames se plaignant
+d'avoir l'estomac glacé, on apporta des liqueurs, et la
+conversation s'anima de plus en plus. À la fin, Charlot Bates
+déclara qu'il était temps de jouer du jarret, et Olivier crut que
+cela voulait dire sortir, en français; car le Matois, Charlot et
+les deux jeunes femmes partirent à l'instant, et le vieux juif eut
+la générosité de les munir d'argent de poche pour s'amuser dehors.
+
+«C'est un genre de vie qui n'est pas désagréable, n'est-ce pas,
+mon ami? dit Fagin. Les voilà sortis pour toute la journée.
+
+- Ont-ils achevé leur travail, monsieur? demanda Olivier.
+
+- Oui, dit le juif; à moins qu'ils ne trouvent par hasard quelque
+chose à faire en route; alors ils n'y manquent pas, crois-le bien.
+Prends-les pour modèles, mon ami, prends-les pour modèles, ajouta
+le juif, en donnant un coup de la pelle au feu sur le foyer pour
+que ses paroles eussent plus de force; fais tout ce qu'ils te
+diront, obéis-leur en tout, et surtout au Matois: ce sera un grand
+homme, et il te formera si tu prends modèle sur lui. Est-ce que
+mon mouchoir ne sort pas de ma poche, mon ami? dit-il en
+s'arrêtant court.
+
+- Si, monsieur, dit Olivier.
+
+- Tâche de le prendre sans que je m'en aperçoive, comme ils
+faisaient quand nous jouions ce matin.»
+
+Olivier souleva d'une main le fond de la poche, comme il avait vu
+faire au matois, et de l'autre tira légèrement le mouchoir.
+
+«Est-ce fait? demanda le juif.
+
+- Le voici, monsieur, dit Olivier en le lui montrant.
+
+- Tu es un charmant garçon, mon ami, dit le plaisant vieillard en
+passant sa main sur la tête d'Olivier en signe d'approbation. Je
+n'ai jamais vu un garçon plus habile; tiens, voici un schelling
+pour la peine; si tu continues de la sorte, tu deviendras le plus
+grand homme de l'époque. Maintenant, viens que je t'apprenne à
+démarquer les mouchoirs.»
+
+Olivier se demandait avec étonnement quel rapport il y avait entre
+escamoter, par plaisanterie, le mouchoir du vieillard, et la
+chance de devenir un grand homme: mais il pensa que le juif, vu
+son âge, devait le savoir mieux que lui; il s'approcha de la
+table, et se livra avec ardeur à sa nouvelle étude.
+
+
+CHAPITRE X.
+Olivier fait plus ample connaissance avec ses nouveaux compagnons,
+et acquiert de l'expérience à ses dépens. La brièveté de ce
+chapitre n'empêche pas que ce ne soit un chapitre important de
+l'histoire de notre héros.
+
+
+Olivier resta plusieurs jours dans la chambre du juif, occupé à
+démarquer les mouchoirs qui arrivaient en quantité au logis, et à
+prendre part quelquefois au jeu que nous avons décrit, et qui se
+renouvelait régulièrement chaque matin entre le juif et les deux
+jeunes garçons. Au bout de quelque temps, il commença à soupirer
+après le grand air, et demanda plusieurs fois avec instance au
+vieux monsieur de lui permettre d'aller travailler dehors avec ses
+deux compagnons.
+
+Olivier était d'autant plus désireux de travailler activement,
+qu'il avait pu juger de l'inflexible sévérité du vieux juif.
+Chaque fois que le Matois ou Charlot Bates rentraient le soir les
+mains vides, il leur adressait une longue et énergique mercuriale,
+sur les inconvénients de la paresse et de l'oisiveté, et, pour
+mieux graver dans leur mémoire la nécessité d'être actifs et
+laborieux, il les envoyait coucher sans souper. Il alla même une
+fois jusqu'à les précipiter du haut de l'escalier; mais il était
+rare qu'il poussât jusqu'à cette extrémité la ferveur de ses
+recommandations vertueuses.
+
+Enfin, un beau matin, Olivier obtint la permission qu'il avait si
+vivement sollicitée; depuis deux ou trois jours il n'y avait pas
+eu de mouchoirs à démarquer, et les dîners avaient été chétifs:
+ces motifs influèrent peut-être sur la décision du vieux juif;
+quoi qu'il en soit, il dit à Olivier qu'il pouvait sortir, et il
+le plaça sous la garde de Charlot Bates et de son ami le Matois.
+
+Ils partirent tous trois; le Matois, les manches retroussées et le
+chapeau sur l'oreille, comme d'habitude; maître Bates flânant les
+mains dans les poches, et Olivier entre eux deux, se demandant où
+ils allaient, et quelle branche d'industrie il allait d'abord
+apprendre.
+
+Ils marchaient d'un pas si nonchalant, et avec une allure de
+badauds si désoeuvrés, qu'Olivier commençait à croire qu'ils
+étaient sortis pour tromper le vieux monsieur, et point du tout
+pour aller à l'ouvrage. Le Matois avait la mauvaise habitude de
+s'emparer de la casquette des enfants qu'il rencontrait et de la
+lancer dans la première cour venue; Charlot Bates, de son côté,
+semblait n'avoir qu'une notion très imparfaite du droit de
+propriété; il escamotait, aux étalages des marchands, des pommes
+ou des oignons et les entassait dans ses poches, qui étaient d'une
+si vaste dimension qu'elles semblaient envahir tous ses vêtements.
+Olivier trouvait ces procédés si coupables qu'il était sur le
+point de déclarer son intention de s'en retourner comme il
+pourrait à la maison, quand son attention fut tout à coup attirée
+d'un autre côté par un changement d'allure très singulier de la
+part du Matois.
+
+Ils venaient de sortir d'un passage étroit à peu de distance de
+Clarkenwell, qu'on appelle encore, par un étrange abus de mots,
+_la place Verte_, quand le Matois s'arrêta court, mit un doigt sur
+ses lèvres et fit reculer ses compagnons avec la plus grande
+circonspection.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda Olivier.
+
+- Chut! fit le Matois; vois-tu ce vieux pigeon à l'étalage du
+libraire?
+
+- Ce vieux monsieur, de l'autre côté de la rue? dit Olivier.
+Certainement je le vois.
+
+- On va lui faire son affaire, dit le Matois.
+
+- Fameuse trouvaille!» ajouta Charlot Bates.
+
+Olivier les considérait l'un après l'autre avec surprise, mais il
+n'eut pas le temps de les questionner, car ils traversèrent la rue
+à pas de loup, et allèrent se planter derrière le vieux monsieur
+qui faisait l'objet de son attention. Olivier les suivit à
+quelques pas de distance, et, ne sachant s'il devait avancer ou
+reculer, il resta immobile et ouvrit de grands yeux.
+
+Le vieux monsieur avait l'extérieur le plus respectable, la tête
+poudrée et des lunettes d'or. Il portait un habit vert bouteille
+avec un collet de velours noir, un pantalon blanc, et sous le bras
+une canne de bambou. Il avait pris un livre à l'étalage et le
+parcourait debout avec autant d'attention que s'il eût été dans
+son cabinet, assis dans un fauteuil. Il est même probable qu'il
+s'imaginait y être; car il était évident, tant il était absorbé,
+qu'il ne voyait plus ni l'étalage du libraire, ni la rue, ni les
+jeunes garçons, ni quoi que ce fût sauf son livre qu'il lisait en
+conscience, tournant le feuillet quand il arrivait au bas d'une
+page, recommençant sa lecture à la première ligne de la page
+suivante et continuant ainsi de page en page avec le plus vif
+intérêt.
+
+Quels ne furent pas l'horreur et l'effroi d'Olivier, placé à
+quelques pas en arrière, et regardant de tous ses yeux, quand il
+vit le Matois plonger sa main dans la poche du vieux monsieur, en
+tirer un mouchoir qu'il passa à Charlot Bates, puis gagner le coin
+de la rue avec son camarade en fuyant à toutes jambes!
+
+En un instant, tout le mystère des mouchoirs, des montres, des
+bijoux, et de l'existence même du juif, se dévoila à l'esprit de
+l'enfant. Il resta un instant immobile, et la terreur faisait
+bouillonner son sang si fort qu'il se crut dans un brasier; puis,
+épouvanté et confus, il prit ses jambes à son cou, et, ne sachant
+plus ce qu'il faisait, il s'enfuit au plus vite.
+
+Tout cela fut l'affaire d'une minute, et, au moment même où
+Olivier prenait sa course, le vieux monsieur, cherchant son
+mouchoir dans sa poche, et ne l'y trouvant plus, se retourna
+brusquement. Quand il vit l'enfant s'enfuir si vite, il pensa
+naturellement qu'il était le voleur; il se mit à courir après
+Olivier, sans quitter son livre, et à crier de toutes ses forces:
+«Au voleur! au voleur!»
+
+Le vieux monsieur ne fut pas longtemps seul à crier ainsi. Le
+Matois et maître Bates, pour ne pas attirer sur eux l'attention en
+courant à toutes jambes, s'étaient mis à l'abri dans la première
+allée venue, après avoir tourné le coin de la rue. Dès qu'ils
+entendirent crier au voleur! et qu'ils virent Olivier s'enfuir,
+ils devinèrent parfaitement ce qui se passait, sortirent vivement
+dans la rue, et, en bons citoyens, se joignirent à la poursuite en
+criant au voleur!
+
+Bien qu'Olivier eût été élevé par des philosophes, il ne
+connaissait pas leur admirable axiome, que la conservation de soi-
+même est la première loi de la nature; s'il l'eût connu, peut-être
+eût-il été préparé à ce qui arrivait; mais, dans son ignorance, il
+fut encore plus effrayé; aussi courait-il comme le vent, avec le
+vieux monsieur et les deux garçons à ses trousses.
+
+«Au voleur! au voleur!» il y a quelque chose de magique dans ce
+cri; le marchand quitte son comptoir et le charretier sa
+charrette; le boucher laisse là son panier, le boulanger sa
+corbeille, le laitier son seau, le commissionnaire ses paquets,
+l'écolier ses billes, le paveur sa pioche, et l'enfant sa
+raquette. Tous s'élancent pêle-mêle, en désordre, tout d'un trait,
+criant, hurlant, culbutant les passants au détour des rues,
+excitant les chiens et effarouchant les poules. Rues, places,
+passages, tout retentit bientôt du même cri: «Au voleur! au
+voleur!» cent voix répètent ce cri, et la foule augmente à chaque
+coin de rue. Elle continue sa course, patauge dans la boue ou fait
+résonner les trottoirs du bruit de ses pas; les fenêtres
+s'ouvrent, on sort des maisons, on se précipite en avant. Tout
+l'auditoire abandonne Polichinelle au beau milieu de l'action, et
+se joint à la foule en donnant une nouvelle force à ce cri: «Au
+voleur! au voleur!»
+
+«Au voleur! au voleur!» L'homme a dans le coeur la passion
+enracinée de poursuivre quelque chose. Un malheureux enfant hors
+d'haleine, haletant de fatigue, à demi mort de frayeur, le visage
+ruisselant de sueur, redouble d'efforts pour garder l'avance sur
+ceux qui le poursuivent; on le suit à la piste, on gagne à chaque
+instant du terrain sur lui, et, à mesure que ses forces
+décroissent, les cris redoublent, les huées augmentent; «Au
+voleur! arrêtez-le!» s'écrie-t-on avec joie; ah! sans doute,
+arrêtez-le pour l'amour de Dieu, ne fût-ce que par pitié!
+
+On l'arrête enfin. Bel exploit, en vérité! Il est étendu sur le
+pavé et la foule se presse avec ardeur autour de lui, on se
+pousse, on lutte les uns contre les autres, pour l'entrevoir:
+
+«Écartez-vous!
+
+- Donnez-lui un peu d'air!
+
+- Sottise! il n'en vaut pas la peine!
+
+- Où est le monsieur?
+
+- Le voici.
+
+- Faites place au monsieur.
+
+- Est-ce là le garçon, monsieur?
+
+- Oui.»
+
+Olivier était étendu à terre, couvert de boue et de poussière,
+rendant le sang par la bouche, regardant avec des yeux égarés la
+foule qui l'entourait, quand le vieux monsieur fut introduit au
+milieu du cercle, et répondit aux questions qu'on lui adressait
+avec anxiété:
+
+«Oui, dit-il d'un ton bienveillant, je crains bien que ce ne soit
+lui!
+
+- Il le craint! murmura la foule; le brave homme!
+
+- Pauvre garçon! dit le monsieur, il s'est blessé.
+
+- Non, monsieur, dit un gros lourdaud en s'avançant, c'est moi qui
+lui ai appliqué un coup de poing, et je me suis joliment coupé la
+main contre ses dents; c'est moi qui l'ai arrêté, monsieur.»
+
+En même temps il portait la main à son chapeau, et souriait
+niaisement, s'attendant à recevoir quelque chose pour sa peine;
+mais le vieux monsieur le toisa avec dégoût, et jeta autour de lui
+des regards inquiets, comme s'il cherchait lui-même un moyen de
+s'évader: il eût probablement essayé de le faire, et occasionné
+par là une nouvelle poursuite, si un officier de police, la
+dernière personne d'ordinaire à arriver en pareil cas, n'eût fendu
+la foule en ce moment et pris Olivier au collet.
+
+«Allons, debout, lui dit-il rudement.
+
+- Ce n'est pas moi, monsieur; non, bien vrai, bien vrai, ce sont
+deux autres garçons, disait Olivier en se tordant les mains avec
+désespoir; ils sont quelque part par ici.
+
+- Oh non, ils sont bien loin, dit l'agent qui, en croyant se
+moquer, disait la vérité; car le Matois et Charlot Bates avaient
+enfilé la première cour qu'ils avaient rencontrée. Allons, debout!
+
+- Ne lui faites pas de mal, dit le vieux monsieur avec compassion.
+
+- Oh non, on ne lui en fait pas, répondit l'agent; et comme preuve
+il déchira jusqu'au milieu du dos le vêtement d'Olivier. Arrive,
+je te connais; ce n'est pas à moi qu'on en fait accroire; veux-tu
+bien te mettre sur tes jambes, petit scélérat!
+
+Olivier, qui pouvait à peine se soutenir, fit un effort pour se
+relever, et l'agent, d'un pas rapide, l'entraîna par le collet le
+long des rues: le monsieur les accompagnait et marchait à côté de
+l'officier de police; bien des gens dans la foule tâchaient de les
+dépasser et se retournaient pour regarder Olivier; les gamins
+poussaient des cris de joie, et suivaient le cortège.
+
+
+CHAPITRE XI.
+Où il est question de M. Fang, commissaire de police, et où l'on
+trouvera un petit échantillon de sa manière de rendre la justice.
+
+
+Le délit avait été commis dans la circonscription et même dans le
+voisinage immédiat d'un bureau central de police bien connu. La
+foule n'eut donc pas le plaisir d'escorter longtemps Olivier. À
+Mutton-Hill, on le fit passer sous une voûte basse, et de là dans
+une cour malpropre située derrière le sanctuaire de la justice
+sommaire; là ils rencontrèrent un homme de haute taille avec une
+grosse paire de favoris sur la figure et un trousseau de clefs à
+la main.
+
+«Quoi de nouveau? demanda celui-ci avec insouciance.
+
+- C'est un jeune filou, répondit l'agent de police qui conduisait
+Olivier.
+
+- C'est vous qu'on a volé, monsieur? demanda l'homme aux clefs.
+
+- Oui, répondit le vieux monsieur, mais je ne suis pas sûr que ce
+soit l'enfant que voici qui m'ait pris mon mouchoir. Je...
+j'aimerais mieux que l'affaire en restât là.
+
+- Il faut aller devant le magistrat, à cette heure, monsieur,
+répondit l'homme; Son Honneur va être libre dans un instant. Par
+ici, petit gibier de potence.»
+
+Il invitait par là Olivier à entrer dans une petite cellule dont
+tout en parlant il ouvrait la porte. Olivier fut fouillé, et,
+après qu'on n'eut rien trouvé sur lui; on le mit sous les verrous.
+
+Cette cellule ressemblait assez à une cave; elle était fort
+obscure et d'une saleté repoussante: car c'était un lundi matin et
+elle avait été occupée par six ivrognes qui y étaient restés sous
+clef depuis le samedi soir; mais ce n'est là qu'un détail. Dans
+nos postes de police, hommes et femmes sont entassés chaque soir,
+sous les prétextes les plus frivoles, dans des cachots auprès
+desquels la prison de Newgate, séjour des plus grands criminels,
+condamnés comme tels et jugés dignes de mort, est un véritable
+palais. Si l'on en doute, on n'a qu'à s'y faire mettre pour
+vérifier la justesse de la comparaison.
+
+Le vieux monsieur parut presque aussi consterné qu'Olivier quand
+la clef du geôlier tourna dans la serrure, et il jeta les yeux en
+soupirant sur le livre, cause innocente de tout ce bruit.
+
+«Il y a dans la figure de cet enfant quelque chose qui me touche
+et m'intéresse, se disait le vieux monsieur en faisant quelques
+pas à l'écart et en se caressant le menton d'un air pensif avec la
+couverture du livre. Serait-il innocent? Il ressemble... voyons
+donc, dit-il en s'arrêtant brusquement et en regardant en l'air;
+mon Dieu! où ai-je vu une figure comme celle-là?»
+
+Après quelques minutes de réflexion, le vieux monsieur, toujours
+pensif, entra dans une petite antichambre qui donnait sur la cour;
+il s'assit dans un coin et passa en revue une foule de figures
+auxquelles il n'avait pas songé depuis bien des années. «Non, se
+dit-il en hochant la tête; il faut que ce soit un rêve de mon
+imagination.»
+
+Il se plongea de nouveau dans ses souvenirs. Toutes ces figures
+qu'il avait évoquées; il n'était pas facile de les congédier si
+vite; il revoyait des visages amis et ennemis, d'autres qui lui
+étaient presque inconnus, des visages de fraîches jeunes filles,
+maintenant vieilles et fanées; d'autres qui étaient devenus la
+proie de la mort, mais que le souvenir, qui triomphe de la mort,
+lui retraçait dans tout l'éclat de leur beauté d'autrefois; il les
+revoyait avec ces yeux si brillants, ces sourires charmants qui
+font pour ainsi dire rayonner l'âme hors de son enveloppe
+d'argile; souvenirs qui nous font rêver à cette beauté qui survit
+à la mort, plus éclatante que la beauté terrestre; visages
+charmants qui nous sont ravis pour aller éclairer d'une douce
+lumière la route qui mène au ciel.
+
+Mais le vieux monsieur ne put retrouver sur aucune de ces figures
+les traits d'Olivier. Les souvenirs qu'il avait évoqués lui firent
+pousser un profond soupir; mais comme, heureusement pour lui, il
+était fort distrait, il reprit sa lecture et oublia tout le reste.
+
+Il fut tiré de sa rêverie par le geôlier, qui lui donna un petit
+coup sur l'épaule et le pria de le suivre. Il ferma aussitôt son
+livre, et fut introduit dans la salle où siégeait l'imposant et
+célèbre M. Fang.
+
+Cette salle d'audience donnait sur la rue; au fond était assis
+M. Fang derrière une petite balustrade, et près de la porte, sur
+une petite sellette de bois, se trouvait déjà le pauvre Olivier,
+tout effrayé de la gravité de cette scène.
+
+M. Fang était de taille moyenne et presque chauve; le peu de
+cheveux qui lui restaient lui couvraient le derrière et les côtés
+de la tête; l'expression de ses traits était dure, et son teint
+très coloré. Si en réalité il ne sortait jamais des bornes de la
+sobriété, il eût pu intenter à sa figure un procès en diffamation
+et obtenir des dommages-intérêts considérables.
+
+Le vieux monsieur lui fit un salut respectueux, et, s'avançant
+vers le bureau du magistrat, dit en lui remettant sa carte: «Voici
+mon nom et mon adresse, monsieur;» puis il fit deux ou trois pas
+en arrière en saluant de nouveau, et attendit qu'on lui adressât
+la parole.
+
+Or il advint que M. Fang se trouvait justement occupé en ce moment
+à lire un journal du matin, où l'on rendait compte d'un jugement
+qu'il avait récemment prononcé et où on le recommandait pour la
+centième fois à l'attention et à la surveillance particulière du
+secrétaire d'État de l'intérieur. Cette lecture le mit hors de lui
+et il leva les yeux avec humeur.
+
+«Qui êtes-vous?» demanda-t-il.
+
+Le vieux monsieur, surpris de cette question, montra du doigt sa
+carte.
+
+«Officier de police! quel est cet individu? dit M. Fang en jetant
+dédaigneusement de côté la carte et le journal.
+
+- Mon nom, dit le vieux monsieur en s'exprimant avec convenance,
+mon nom, monsieur, est Brownlow; permettez-moi à mon tour de
+demander le nom du magistrat, qui, protégé par la loi, insulte
+gratuitement et sans aucune provocation un homme respectable.»
+
+En même temps M. Brownlow semblait chercher des yeux dans la salle
+quelqu'un qui répondit à sa question.
+
+«Officier de police! dit M. Fang; de quoi cet individu est-il
+accusé?
+
+- Il n'est pas accusé du tout, monsieur le magistrat, répondit
+l'officier; il comparait comme plaignant contre ce garçon,
+monsieur le magistrat.»
+
+Celui-ci le savait parfaitement; mais c'était un bon moyen de
+tracasser les gens impunément.
+
+«Il comparaît contre ce garçon, n'est-ce pas? dit Fang en toisant
+dédaigneusement M. Brownlow de la tête aux pieds. Faites-lui
+prêter serment.
+
+- Avant de prêter serment, je demande à dire un mot, dit
+M. Brownlow; c'est que, si je n'en étais témoin, je n'aurais
+jamais pu croire...
+
+- Taisez-vous, monsieur, dit M. Fang d'un ton péremptoire.
+
+- Non, monsieur, répondit M. Brownlow.
+
+- Taisez-vous à l'instant, ou je vous fais chasser de l'audience,
+dit M. Fang. Vous êtes un insolent, un impertinent, d'oser braver
+un magistrat.
+
+- Comment! s'écria le vieux monsieur rougissant de colère.
+
+- Faites prêter serment à cet homme! dit Fang au greffier. Je
+n'entendrai pas un mot de plus. Faites-lui prêter serment.»
+
+L'indignation de M. Brownlow était à son comble; mais il réfléchit
+qu'en s'emportant il pouvait faire du tort à Olivier; il se
+contint et consentit à prêter serment sur-le-champ.
+
+«Maintenant, dit M. Fang, de quoi cet enfant est-il accusé?
+Qu'avez-vous à dire, monsieur?
+
+- J'étais à l'étalage d'un libraire... commença M. Brownlow.
+
+- Taisez-vous, monsieur! dit M. Fang. Agent de police! où est
+l'agent de police? voyons, qu'il prête serment. De quoi s'agit-il,
+agent?»
+
+Celui-ci déclara d'un ton humble et soumis, qu'il avait arrêté
+l'enfant, qu'il l'avait fouillé et n'avait rien trouvé sur lui, et
+qu'il n'en savait pas davantage.
+
+«Y a-t-il des témoins? demanda M. Fang.
+
+- Non, monsieur le magistrat,» répondit l'agent de police.
+
+M. Fang garda le silence pendant quelques minutes; puis, se
+tournant vers M. Brownlow, dit d'une voix courroucée:
+
+«Voulez-vous, oui ou non, formuler votre plainte contre ce garçon?
+Vous avez prêté serment; si maintenant vous refusez de donner des
+preuves, je vous punirai pour manque de respect à la magistrature;
+je vous punirai, nom de...»
+
+Nom de qui, ou nom de quoi, on l'ignore: car le greffier et le
+geôlier toussèrent fort en ce moment, et le premier laissa tomber
+par terre un gros livre; simple effet de hasard, pour empêcher
+qu'on n'entendit la fin de la phrase.
+
+Malgré bien des interruptions et des insultes de la part de
+M. Fang, M. Brownlow essaya de raconter le fait; il fit observer
+que, dans la surprise du moment, il n'avait couru après l'enfant
+que parce qu'il l'avait vu s'enfuir en courant; il ajouta qu'il
+espérait que, dans le cas où le magistrat regarderait Olivier non
+comme voleur, mais comme complice de voleurs, il le traiterait
+avec autant de douceur que la justice le permettrait.
+
+«D'ailleurs cet entant est blessé, dit-il en terminant; et je
+crains bien, ajouta-t-il avec force en regardant Olivier, je
+crains réellement qu'il ne soit tout à fait malade.
+
+- Oh! sans doute; cela va sans dire, dit M. Fang d'un ton
+railleur. Allons, petit vagabond, pas de malices avec moi; elles
+ne prendraient pas. Ton nom?»
+
+Olivier essaya de répondre, mais la voix lui manqua; il était pâle
+comme la mort, et il lui semblait que la salle tournait autour de
+lui.
+
+«Ton nom, petit vaurien? dit Fang d'une voix de tonnerre.
+Officier! quel est son nom?»
+
+Ces paroles s'adressaient à un gros bonhomme à gilet rayé, qui se
+tenait près de la barre; il se pencha vers Olivier et répéta la
+question, mais voyant que l'enfant était hors d'état de répondre
+et sentant que ce silence ne ferait qu'exaspérer le magistrat et
+rendre la sentence plus sévère, il répondit au hasard:
+
+«Il dit qu'il s'appelle Tom White, monsieur le magistrat.
+
+- Il refuse de parler, n'est-ce pas? dit Fang; très bien, très
+bien. Où demeure-t-il?
+
+- Où il peut, monsieur le magistrat, répondit encore l'officier de
+police, comme s'il transmettait la réponse d'Olivier.
+
+- A-t'il des parents? demanda M. Fang.
+
+- Il dit qu'il les a perdus dès son enfance, monsieur le
+magistrat,» continua l'officier de la même manière.
+
+L'interrogatoire en était là quand Olivier leva la tête et, jetant
+autour de lui des regards suppliants, demanda d'une voix éteinte
+un verre d'eau.
+
+«Sottise et grimaces que tout cela, dit M. Fang; n'essaye pas de
+me prendre pour dupe.
+
+- Je crois qu'il est sérieusement malade, monsieur le magistrat,
+objecta l'officier de police.
+
+- Je sais à quoi m'en tenir là-dessus, dit M. Fang.
+
+- Prenez garde, dit le vieux monsieur à l'agent en levant les
+mains instinctivement; il va tomber.
+
+- Écartez-vous, officier de police, s'écria Fang avec brutalité;
+qu'il tombe si cela lui fait plaisir.»
+
+Olivier profita de cette obligeante permission et tomba lourdement
+sur le plancher. Il était sans connaissance. Les gens de service
+se regardaient l'un l'autre, et pas un n'osa aller au secours de
+l'enfant.
+
+«Je savais bien qu'il jouait la comédie, dit M. Fang, comme si cet
+accident en était la preuve; laissez-le à terre, il en aura
+bientôt assez.
+
+- Quelle décision allez-vous prendre, monsieur? demanda le
+greffier à voix basse.
+
+- Le condamner sommairement à trois mois de prison, répondit
+M. Fang; avec travail forcé, bien entendu. Faites évacuer la
+salle.»
+
+On ouvrait déjà la porte et deux hommes se préparaient à porter
+dans la cellule Olivier évanoui, quand un individu d'un certain
+âge, d'un extérieur convenable, quoique pauvre, à voir son habit
+noir un peu râpé, s'élança dans la salle et s'approcha de la
+barre.
+
+«Arrêtez! arrêtez! ne l'emmenez pas, s'écria le nouveau venu tout
+hors d'haleine; pour l'amour de Bleu, attendez un instant!»
+
+Quoique les hommes de génie qui président aux tribunaux de ce
+genre exercent une autorité arbitraire et immédiate sur la
+liberté, la réputation, le caractère et même la vie des sujets de
+Sa Majesté; quoique dans cette enceinte il se passe
+quotidiennement des scènes à arracher des larmes aux anges, le
+public en est exclu et n'est initié à ces détails que par les
+journaux. M. Fang ne fut pas peu irrité de voir entrer quelqu'un
+sans permission et d'une manière si peu respectueuse.
+
+«Qu'est-ce? quel est cet homme? mettez-le à la porte, s'écria-t-
+il. Faites évacuer la salle.
+
+- Je veux parler, disait le nouveau venu; je ne veux pas sortir.
+J'ai tout vu. Je suis le libraire. Je demande à prêter serment. On
+ne peut pas me renvoyer. Il faut que vous m'écoutiez, monsieur
+Fang. Vous n'oseriez me refuser.»
+
+Cet homme était dans son droit; il avait l'air résolu et
+déterminé, et la chose devenait trop sérieuse pour être traitée
+légèrement.
+
+«Faites prêter serment à cet individu, grommela Fang de mauvaise
+grâce. Allons, qu'avez-vous à dire?
+
+- Voici, dit le libraire. J'ai vu trois garçons, celui qui est
+arrêté et deux autres, qui flânaient de l'autre côté de la rue
+tandis que monsieur lisait. C'est un des deux autres qui a commis
+le vol; je l'ai vu de mes yeux et j'ai vu aussi l'étonnement et la
+stupéfaction de celui qui est devant vous.»
+
+Tout en parlant, l'honnête libraire reprenait haleine, et il put
+raconter en détail toutes les circonstances du larcin.
+
+- Pourquoi ne pas être venu plus tôt? demanda M. Fang près un
+moment de silence.
+
+- Je n'avais personne pour garder la boutique, répondit le
+libraire; tout le monde s'était mis à la poursuite du voleur; il
+n'y a que cinq minutes que j'ai trouvé quelqu'un, et je suis venu
+tout courant.
+
+- La partie civile était en train de lire, n'est-ce pas? demanda
+Fang après un autre silence.
+
+- Oui, répondit le témoin, le livre qu'il tient encore à la main.
+
+- Ah! ah! ce livre? dit Fang, l'a t'il payé?
+
+- Non, pas encore, répondit le libraire en souriant.
+
+- Je n'y ai pas songé, en effet, mon brave homme! s'écria
+ingénument le vieux monsieur distrait.
+
+- Voilà un bel accusateur pour venir poursuivre en justice un
+pauvre enfant, dit Fang en faisant des efforts comiques pour avoir
+l'air compatissant. Je trouve, monsieur, que vous vous êtes emparé
+de ce livre d'une manière blâmable, pour ne pas dire plus, et il
+est fort heureux pour vous que le libraire ne vous poursuive pas
+pour ce fait: que ceci vous serve de leçon, monsieur, ou vous
+tomberiez sous le coup de la loi. Je lève la condamnation
+prononcée contre l'enfant. Évacuez la salle.
+
+- Morbleu! s'écria le vieux monsieur donnant cours à sa colère
+qu'il contenait depuis longtemps. Morbleu! je veux...
+
+- Évacuez la salle! cria le magistrat. Officiers de police,
+m'entendez-vous? faites évacuer la salle.»
+
+L'ordre fut exécuté et M. Brownlow conduit dehors, tenant son
+livre d'une main, sa canne de l'autre, et en proie à une colère
+inexprimable.
+
+Il gagna la cour, et se calma tout à coup. Le petit Olivier Twist
+était étendu sur le pavé, la chemise ouverte, les tempes baignées
+d'eau fraîche; il était pâle comme la mort, et un tremblement
+convulsif agitait tous ses membres.
+
+«Pauvre enfant! pauvre enfant! dit M. Brownlow en s'abaissant vers
+Olivier; qu'on aille chercher une voiture bien vite!»
+
+On fit avancer une voiture; Olivier fut étendu avec soin sur un
+des coussins, et le vieux monsieur prit place sur l'autre.
+
+«Voulez-vous que je vous accompagne? demanda le libraire.
+
+- Mais certainement, mon ami, dit M. Brownlow. J'allais encore
+vous oublier. J'ai toujours à vous ce malheureux livre. Montez.
+Pauvre enfant! il n'y a pas une minute à perdre.»
+
+Le libraire monta dans la voiture, et on se mit en route.
+
+
+CHAPITRE XII.
+Olivier est mieux soigné qu'il ne l'a jamais été. - Nouveaux
+détails sur l'aimable vieux juif et ses jeunes élèves.
+
+
+La voiture descendit Mount-Pleasant et monta Exmouth-Street,
+prenant ainsi à peu près le même chemin qu'Olivier avait suivi le
+jour de son arrivée à Londres en compagnie du Matois. Arrivée à
+Islington devant l'hôtel de l'Ange, elle prit une autre direction,
+et s'arrêta enfin devant une jolie maison près de Pentonville,
+dans une rue tranquille et retirée. On prépara sur-le-champ un
+lit, où M. Brownlow fit coucher son jeune protégé; on y installa
+Olivier avec une sollicitude et une bonté parfaites.
+
+Mais pendant plusieurs jours le pauvre Olivier resta insensible à
+tous les soins de ses nouveaux amis; bien des fois le soleil se
+leva et se coucha, et l'enfant restait étendu sur son lit de
+douleur, en proie à une fièvre dévorante, qui le minait comme
+l'acide subtil pénètre et ronge le fer le plus dur: faible, pâle,
+amaigri, il sortit enfin de ce rêve pénible et prolongé. Il se
+souleva avec peine sur son lit, appuya sa tête sur son bras
+tremblant, et regarda avec inquiétude autour de lui.
+
+«Où suis-je? où m'a-t-on mené?» dit-il.
+
+Épuisé comme il l'était par la fièvre, il prononça ces mots d'une
+voix faible; mais ils furent entendus tout de suite: car le rideau
+du lit fut tiré aussitôt, et une dame âgée, d'une mise simple et
+décente, se leva d'un fauteuil dans lequel elle tricotait, près du
+lit.
+
+«Ne parlez pas, mon enfant, dit-elle avec douceur à Olivier; il
+faut rester bien tranquille, la maladie vous reprendrait; vous
+avez été bien mal, aussi mal qu'il est possible; recouchez-vous
+comme un bon petit garçon.»
+
+En même temps, elle replaça tout doucement la tête d'Olivier sur
+l'oreiller, lui releva les cheveux qui tombaient sur son front, et
+le regarda d'un air si bienveillant et si tendre, qu'il ne put
+s'empêcher de placer sa petite main décharnée sur celle de la
+vieille dame et de l'attirer autour de son cou.
+
+«Mon Dieu! qu'il est reconnaissant, le pauvre petit! dit la
+vieille dame les larmes aux yeux. Pauvre enfant! quelle émotion
+éprouverait sa mère si, après l'avoir veillé comme je l'ai fait,
+elle le revoyait maintenant!
+
+- Peut-être qu'elle me voit, murmura Olivier en joignant les
+mains, peut-être a-t-elle veillé près de moi, madame; il me semble
+qu'elle était là.
+
+- C'est l'effet de la fièvre, mon enfant, dit la vieille d'un ton
+affectueux.
+
+- C'est probable, répondit Olivier d'un air pensif; le ciel est si
+loin, et on y est trop heureux pour venir ici-bas près du lit d'un
+enfant; mais si elle a su que j'étais malade, elle a bien dû me
+plaindre: elle a tant souffert avant de mourir! Non, elle ne peut
+pas savoir ce qui m'arrive, ajouta Olivier après un moment de
+silence: car, si elle m'avait vu battre, elle eût été triste, et
+dans mes rêves j'ai toujours vu son visage heureux et riant.»
+
+La vieille dame ne répondit rien, mais elle essuya ses yeux, puis
+ses lunettes, qui étaient posées sur le couvre-pied, donna à
+Olivier une boisson rafraîchissante, et lui passa affectueusement
+la main sur la joue, en lui recommandant d'être bien sage et bien
+tranquille, sans quoi il retomberait malade.
+
+Olivier ne bougea plus, d'abord parce qu'il avait à coeur d'obéir
+en toute chose à la bonne vieille dame, et aussi, à dire vrai,
+parce que les paroles qu'il venait de prononcer avaient épuisé ses
+forces. Il s'assoupit doucement, et fut réveillé par la lumière
+d'une bougie, qui, placée près de son lit, lui laissa voir un
+monsieur tenant à la main une grosse montre d'or; celui-ci tâta le
+pouls de l'enfant et déclara qu'il allait beaucoup mieux.
+
+«Vous vous trouvez beaucoup mieux, n'est-ce pas, mon ami? dit-il à
+Olivier.
+
+- Oui, monsieur, merci, répondit celui-ci.
+
+- Je savais bien que vous alliez mieux, dit le monsieur. Vous avez
+faim, n'est-ce pas?
+
+- Non, monsieur, répondit Olivier.
+
+- Hem! dit le docteur. Non, je savais bien que vous n'aviez pas
+faim. Il n'a pas faim, madame Bedwin,» ajouta-t-il d'un ton
+sentencieux.
+
+La vieille dame fit un signe de tête respectueux, qui semblait
+dire qu'elle regardait le docteur comme très habile; celui-ci
+semblait avoir de lui-même absolument la même opinion.
+
+«Vous avez sommeil, n'est-ce pas, mon ami? dit le docteur.
+
+- Non, monsieur, répondit Olivier.
+
+- Vous n'avez pas sommeil? dit le docteur d'un air satisfait; et
+vous n'avez pas soif non plus, hein?
+
+- Si monsieur, j'ai bien soif, répondit Olivier.
+
+- Voilà justement à quoi je m'attendais, madame Bedwin, dit le
+docteur. Il est naturel qu'il ait soif, cela est tout simple; vous
+pouvez lui donner un peu de thé, et une tranche de pain grillé
+sans beurre. Ne le tenez pas trop chaudement, madame. Ayez
+pourtant bien soin qu'il ne se refroidisse pas. Voulez-vous avoir
+cette bonté?»
+
+La vieille dame fit une révérence, et le docteur, après avoir
+goûté la tisane et en avoir hautement apprécié la qualité, sortit
+comme un homme pressé, et descendit l'escalier en faisant craquer
+ses bottes sur les degrés, d'un air d'importance.
+
+Olivier s'assoupit de nouveau, et, quand il s'éveilla, il était
+près de minuit. La vieille dame lui souhaita affectueusement une
+bonne nuit, et le confia aux soins d'une grosse bonne femme qui
+venait d'entrer, apportant dans son sac un petit livre de prières
+et un large bonnet de nuit. Elle plaça l'un sur la table, l'autre
+sur sa tête, dit à Olivier qu'elle était là pour le veiller, et,
+s'asseyant près du feu, elle tomba dans un demi-sommeil souvent
+interrompu par des soubresauts, à la suite desquels elle se
+frottait le nez et s'endormait de nouveau.
+
+La nuit s'écoula ainsi lentement. Olivier resta quelque temps
+éveillé, occupé à compter les petits cercles lumineux que la
+veilleuse projetait au plafond, ou à suivre d'un oeil languissant
+le dessin compliqué du papier qui ornait la muraille.
+
+Ce demi-jour et le profond silence qui régnait dans la chambre
+avaient quelque chose d'imposant, et faisaient songer à l'enfant
+que la mort avait plané sur lui, pendant bien des jours et bien
+des nuits, et qu'elle pouvait encore revenir sombre et terrible;
+il se retourna sur son oreiller, et adressa au ciel une fervente
+prière.
+
+Peu à peu il éprouva ce sommeil profond et paisible que le
+soulagement d'une récente souffrance peut seul procurer; repos si
+calme et si salutaire que l'on regrette d'en sortir. Qui voudrait,
+si ce repos était celui de la mort, se réveiller pour endurer
+encore les peines et les luttes de la vie, et se retrouver en
+proie aux soucis du présent, aux inquiétudes de l'avenir et
+surtout aux pénibles souvenirs du passé?
+
+Il faisait grand jour depuis longtemps quand Olivier ouvrit les
+yeux; il éprouva un sentiment de joie et de bonheur: la crise
+était passée, et il se retrouvait définitivement encore de ce
+monde.
+
+Au bout de trois jours il put s'étendre sur une chaise longue,
+bien garnie d'oreillers; comme il était encore trop faible pour
+marcher, Mme Bedwin le fit transporter en bas, dans sa propre
+chambre, l'installa devant le feu, s'assit près de lui, et dans le
+transport de sa joie, en le voyant hors de danger, se mit à
+sangloter très fort.
+
+«Ne faites pas attention, mon petit ami, disait la vieille dame;
+c'est plus fort que moi; là, c'est fini; me voici remise.
+
+- Vous êtes bien bonne pour moi, madame, dit Olivier.
+
+- Ne parlons plus de ça, mon ami, dit la vieille; ça n'a rien à
+faire avec votre bouillon, et il est grand temps de le prendre; le
+docteur a dit que M. Brownlow viendrait peut-être vous voir ce
+matin, et il faut qu'il nous trouve en bonne tenue, parce que
+mieux nous serons, plus il sera content.»
+
+Tout de suite, la vieille dame fit chauffer dans une petite
+casserole un bol de bouillon, qui eût été assez fort pour suffire
+au dîner de trois cent cinquante pauvres au moins, au dépôt de
+mendicité.
+
+«Vous aimez les tableaux, mon enfant? demanda Mme Bedwin, en
+voyant Olivier contempler attentivement un portrait accroché à la
+muraille juste en face de lui.
+
+- Je n'en sais rien, madame, dit Olivier sans quitter des yeux la
+toile; j'en ai vu si peu, que je n'en sais rien. Que la figure de
+cette dame est belle et douce!
+
+- Ah! mon enfant, dit la vieille dame, les peintres embellissent
+toujours les femmes, sans quoi ils perdraient toutes leurs
+pratiques. L'homme qui vient d'inventer un appareil pour saisir la
+ressemblance exacte aurait dû prévoir qu'il n'aurait pas de
+succès; c'est trop sincère, voyez-vous, beaucoup trop, ajouta-t-
+elle en riant de sa malice.
+
+- Est-ce que cela ressemble à quelqu'un, madame? demanda Olivier.
+
+- Oui, dit la vieille dame, en cessant un instant de regarder le
+bouillon; c'est un portrait.
+
+- De qui, madame? demanda Olivier avec empressement.
+
+- En vérité, je n'en sais rien, répondit gaiement la vieille dame;
+ce n'est pas le portrait de quelqu'un que vous ou moi ayons connu,
+je suppose. Il semble vous occuper beaucoup, mon enfant.
+
+- Il est si joli, si beau! répondit Olivier.
+
+- Il ne vous fait pas peur, j'espère, dit la vieille dame,
+observant avec surprise l'air de respect avec lequel l'enfant
+contemplait le portrait.
+
+- Oh! non, non, reprit vivement Olivier, mais ses yeux semblent si
+tristes, et ils ont l'air fixés sur moi. Le coeur me bat, ajouta
+Olivier à voix basse, comme si cette dame voulait me parler et ne
+le pouvait pas.
+
+- Mon Dieu! s'écria Mme Bedwin en tressaillant; ne dites pas de
+ces choses-là, mon ami; vous êtes faible et nerveux; c'est l'effet
+de votre maladie. Laissez-moi tourner votre fauteuil de l'autre
+côté, que vous ne voyiez plus ce portrait; tenez, dit-elle en
+joignant l'action à la parole, vous ne pouvez plus le voir, à
+présent.»
+
+Olivier le voyait avec les yeux de l'âme aussi distinctement que
+s'il n'avait pas changé de position, mais il craignit d'importuner
+la bonne vieille dame; il lui sourit gentiment quand elle le
+regarda, et Mme Bedwin, heureuse de le voir plus tranquille, sala
+son bouillon, dans lequel elle cassa de petits morceaux de pain
+grillé, avec tout le sérieux que comporte une telle opération.
+Olivier avala le bouillon avec un empressement remarquable, et il
+venait à peine de prendre la dernière cuillerée, quand on frappa
+doucement à la porte.
+
+«Entrez,» dit la vieille dame, et M. Brownlow parut.
+
+Il s'avança aussi lestement que possible; mais il n'eut pas plutôt
+relevé ses lunettes sur son front, et croisé ses mains derrière
+son dos pour contempler longtemps et à son aise Olivier, que son
+visage se contracta et changea plusieurs fois d'expression. Épuisé
+par la maladie, Olivier, par respect pour son bienfaiteur, fit un
+effort inutile pour se lever, et retomba sur son fauteuil; et le
+vieux M. Brownlow, qui avait à lui seul plus de coeur que n'en ont
+d'ordinaire six vieillards, sentit les larmes jaillir de ses yeux
+avec une abondance que nous ne chercherons pas à expliquer, parce
+que nous ne sommes pas assez philosophe.
+
+«Pauvre enfant! Pauvre enfant! dit-il en tâchant de s'éclaircir la
+voix. Je suis enroué ce matin, madame Bedwin; je crains d'avoir
+attrapé un rhume.
+
+- Espérons que non, dit celle-ci. Tout votre linge était bien sec,
+monsieur.
+
+- Ce n'est pas sûr, Bedwin, dit M. Brownlow; je crois que vous
+m'avez donné hier à dîner une serviette humide, mais n'en parlons
+plus. Comment vous trouvez-vous, mon petit ami?
+
+- Bien heureux, monsieur, répondit Olivier, et bien reconnaissant
+de toutes vos bontés.
+
+- Cher enfant! dit M. Brownlow remis de son émotion. Lui avez-vous
+donné à manger, Bedwin? Un bouillon, hein?
+
+- Il vient de prendre un bol d'excellent consommé, répondit
+Mme Bedwin en se redressant et en appuyant sur le dernier mot,
+pour montrer qu'entre un bouillon et un consommé il n'y a pas le
+moindre rapport.
+
+- Bah! fit M. Brownlow en haussant les épaules, quelques verres de
+porto lui auraient fait encore plus de bien; n'est-ce pas, Tom
+White?
+
+- Je me nomme Olivier, monsieur, répondit le petit malade d'un air
+étonné.
+
+- Olivier? dit M, Brownlow; Olivier quoi? Olivier White, hein?
+
+- Non, monsieur, Olivier Twist.
+
+- Singulier nom, dit le vieux monsieur. Pourquoi avez-vous dit au
+magistrat que vous vous nommiez White?
+
+- Je n'ai jamais dit cela, monsieur,» répondit Olivier tout
+interdit.
+
+Ceci avait si bien l'air d'un mensonge, que M. Brownlow jeta sur
+l'enfant un coup d'oeil un peu sévère; mais il n'était pas
+possible de douter de sa parole: le caractère de la vérité était
+empreint sur tous les traits de son visage.
+
+«C'est sans doute une méprise, dit M. Brownlow. Mais, quoiqu'il
+n'eût plus de motif pour regarder fixement l'enfant, le souvenir
+de la ressemblance d'Olivier avec un visage connu lui revint à
+l'esprit, et si vivement qu'il ne pouvait détacher de lui ses
+regards.
+
+«J'espère que vous n'êtes pas mécontent de moi, monsieur? dit
+Olivier en levant des yeux suppliants.
+
+- Non, non, répondit le vieux monsieur. Bonté divine! que vois-je?
+Bedwin, regardez donc là, et là.»
+
+Et en parlant ainsi il montrait du doigt tour à tour le portrait
+placé au-dessus de la tête d'Olivier, puis la figure de l'enfant:
+c'était la copie vivante du portrait; mêmes yeux, même bouche,
+mêmes traits. En ce moment la ressemblance était tellement
+frappante, que toutes les lignes du visage semblaient reproduites
+avec une précision merveilleuse.
+
+Olivier ignorait la cause de cette exclamation soudaine; il
+n'était pas assez fort pour supporter l'émotion qu'elle lui causa,
+et il s'évanouit.
+
+* * * * *
+
+Quand le Matois et son digne camarade maître Bates, après s'être
+approprié d'une manière illégale le mouchoir de M. Brownlow,
+s'étaient joints à la foule qui poursuivait Olivier, comme nous
+l'avons raconté précédemment, ils avaient obéi à un sentiment
+louable et méritoire, celui de se sauver eux-mêmes. Comme le
+respect de la liberté individuelle est un des privilèges dont tout
+bon Anglais s'enorgueillit le plus, je n'ai pas besoin de faire
+observer que cette fuite de nos jeunes filous doit les relever
+dans l'esprit des patriotes sincères. Ce qui montre bien qu'ils
+agissaient en vrais philosophes, c'est que, dès que l'attention
+générale fut fixée sur Olivier, ils cessèrent de poursuivre celui-
+ci, et regagnèrent leur demeure par le plus court chemin; après
+avoir parcouru de toute la vitesse de leurs jambes un dédale de
+passages et de rues étroites, ils s'arrêtèrent d'un commun accord
+sous une voûte basse et sombre, et, dès qu'il eut repris haleine,
+maître Bates poussa un cri de joie et, dans les transports de sa
+gaieté, se tordit à force de rire et finit par se rouler à terre.
+
+«Qu'as-tu à rire de la sorte? demanda le Matois.
+
+- Ha! ha! ha! hurlait Charlot Bates.
+
+- Pas tant de bruit, observa le Matois en jetant autour de lui un
+regard inquiet. Veux-tu te faire coffrer, animal?
+
+- C'est plus fort que moi, dit Charlot, je n'en peux plus. Tu as
+vu comme il courait, enfilant une rue après l'autre, se heurtant
+aux poteaux, et comme s'il était de fer aussi bien qu'eux,
+reprenant sa course de plus belle! et moi, avec le mouchoir dans
+la poche, à crier après lui: Au voleur! c'est trop fort.»
+
+La vive imagination de maître Bates lui représenta de nouveau
+cette scène sous un jour si comique qu'il ne put continuer, et
+retomba à terre, en se tenant les côtes à force de rire.
+
+«Que va dire Fagin? demanda le Matois, profitant d'un moment où
+Bates reprenait haleine.
+
+- Quoi? dit Charlot.
+
+- Oui, quoi? fit le Matois.
+
+- Eh bien! qu'est-ce qu'il peut dire? demanda Charlot en coupant
+court à son accès de gaieté; car le ton du Matois était sérieux.
+Qu'est-ce qu'il peut dire?»
+
+M. Dawkins, pour toute réponse, se mit à siffler, ôta son chapeau
+et secoua la tête en se grattant l'oreille.
+
+«Qu'est-ce que tu veux dire par là? demanda Charlot.
+
+- Tra déri déra; bah! va-t'en voir s'ils viennent,» dit le Matois
+en ricanant.
+
+C'était une explication, mais peu satisfaisante; aussi maître
+Bates renouvela t'il sa question:
+
+«Qu'est-ce que ça signifie?»
+
+Le Matois ne répondit pas, mais remit son chapeau, releva sous ses
+bras les longues basques de son habit, se gonfla la joue avec la
+langue, se pinça le bout du nez à plusieurs reprises, puis
+tournant les talons, s'élança dans la cour. Maître Bates le suivit
+d'un air pensif. Quelques instants après cette conversation, le
+facétieux vieillard prêtait l'oreille en entendant le bruit de
+leurs pas dans le vieil escalier. Il était assis près du feu en
+face d'un pot d'étain, tenant d'une main un cervelas et un petit
+pain, de l'autre un couteau. Un affreux sourire passa sur son
+visage blême, quand il se retourna pour écouter, penchant
+l'oreille vers la porte, et roulant ses yeux farouches sous ses
+sourcils roux.
+
+«Qu'est-ce que c'est? dit-il en changeant de visage. Ils ne sont
+que deux! leur serait-il arrivé quelque chose? Attention!»
+
+Les pas se rapprochèrent et se firent bientôt entendre sur le
+palier. La porte s'ouvrit lentement; le Matois et Charlot Bates
+entrèrent et la fermèrent derrière eux.
+
+
+CHAPITRE XIII.
+Présentation faite au lecteur intelligent de quelques nouvelles
+connaissances qui ne sont pas étrangères à certaines
+particularités intéressantes de cette histoire.
+
+
+«Où est Olivier? dit le juif avec fureur, en se levant d'un air
+menaçant; qu'est-il devenu?»
+
+Les jeunes filous regardèrent leur maître avec un sentiment de
+crainte, puis se regardèrent l'un l'autre avec embarras, et ne
+répondirent pas.
+
+«Qu'est devenu Olivier? dit le juif en prenant le Matois au collet
+et en le menaçant avec d'affreuses imprécations. Parle, ou je
+t'étrangle.»
+
+Fagin disait cela d'un ton si sérieux, que Charlot Bates, qui en
+tout cas jugeait prudent de se mettre à l'abri, et qui ne voyait
+rien d'impossible à ce que le juif l'étranglât ensuite à son tour,
+tomba à genoux, et poussa un cri perçant et prolongé qui tenait du
+mugissement d'un taureau furieux et des accents d'une trompette
+marine.
+
+«Parleras-tu? dit le juif d'une voix de tonnerre, en secouant le
+Matois d'une telle force, que c'était merveille que l'habit ne lui
+restât pas dans les mains.
+
+- Il est tombé dans la souricière et voilà tout, dit le Matois
+d'un air maussade. Ah ça! allez-vous me laisser tranquille?»
+
+Et d'un seul élan se dégageant de son habit, il saisit la
+fourchette à rôtir et visa, au gilet du facétieux vieillard, un
+coup qui, s'il eût porté, lui eût fait perdre sa gaieté pour un
+mois ou deux, et peut-être davantage.
+
+Dans cette occurrence, le juif recula avec plus d'agilité qu'on
+n'eût pu en soupçonner chez un nomme si décrépit en apparence, et
+saisissant le pot d'étain, il se préparait à le jeter à la tête de
+son adversaire; mais Charlot Bates attira en ce moment son
+attention par un hurlement affreux, et ce fut sur lui que le juif
+jeta le pot plein de bière.
+
+«Eh bien! qu'est-ce que tout ce tremblement? murmura tout à coup
+une grosse voix, qui est-ce qui m'a jeté cela à la figure? C'est
+bien heureux que je n'ai reçu que la bière, et non pas le pot,
+sans quoi j'aurais fait à quelqu'un son affaire. Je n'aurais
+jamais cru qu'un vieux coquin de juif pût jeter autre chose que de
+l'eau, et encore pour le plaisir de frauder la compagnie des eaux
+filtrées. Que se passe-t-il donc, Fagin? Morbleu, ma cravate est
+pleine de bière... Vas-tu entrer, animal? Qu'est-ce que tu fais là
+dehors? As-tu honte de ton maître? Ici!»
+
+L'homme qui parlait ainsi, d'un ton bourru, était un solide
+gaillard d'environ trente-cinq ans, portant une redingote noire de
+velours grossier, une vieille culotte grise, des brodequins lacés
+et des bas de coton bleu, qui cachaient de grosses jambes
+massives, de ces jambes auxquelles il sembla toujours manquer
+quelque chose, quand elles ne portent pas une bonne chaîne. Il
+avait un chapeau brun, et autour du cou un vieux foulard, avec les
+bouts éraillés duquel il s'essuyait le visage; tout en parlant,
+et, quand il eut fini, il laissa voir une grosse figure commune,
+avec une barbe qui n'avait pas été rasée depuis trois jours, et
+des yeux sinistres, dont l'un portait la trace d'un coup récent.
+
+«Ici! entendez-vous?» s'écria ce bandit à mine rébarbative.
+
+Un barbet, la tête déchirée en vingt endroits, entra en rampant
+dans la chambre.
+
+«Vous y mettez le temps, dit l'homme. Vous êtes trop fier pour me
+reconnaître devant le monde, n'est-ce pas? Couchez là!»
+
+Cette injonction fut accompagnée d'un coup de pied qui envoya
+l'animal à l'autre bout de la chambre. Il semblait, du reste,
+habitué à ce traitement; car il se blottit tranquillement dans un
+coin, sans pousser un cri, fermant et ouvrant ses vilains yeux
+vingt fois par minute, et paraissant occupé à faire l'inspection
+de l'appartement.
+
+«Après qui en avez-vous donc? dit l'homme en s'asseyant d'un air
+résolu. Vous maltraitez les enfants, vieil avare, vieux ladre,
+vieux fesse-mathieu. Ça m'étonne qu'ils ne vous assassinent pas; à
+leur place, je me payerais ça; si j'avais été votre apprenti, il y
+a longtemps que la farce serait jouée, et... Mais non; je ne
+pourrais pas seulement vendre votre peau; vous seriez tout au plus
+bon à mettre en bouteille pour être montré comme un prodige de
+laideur, mais je crois qu'on n'en souffle pas d'assez grandes.
+
+«Chut! chut! monsieur Sikes, dit le juif tout tremblant; ne parlez
+pas si haut.
+
+- Ne m'appelez pas monsieur, répondit le bandit; c'est signe que
+vous machinez quelque chose contre moi. Vous savez mon nom, n'est-
+ce pas? Je ne le déshonorerai pas quand le moment sera venu.
+
+- C'est bien, c'est bien, Guillaume Sikes, dit le juif avec une
+humilité abjecte; vous avez l'air de mauvaise humeur, Guillaume.
+
+- Peut-être bien; répondit Sikes; il me semble que vous êtes
+aussi, vous, passablement hors des gonds, quand vous jetez des
+pots de bière à la tête des gens, à moins que vous n'y voyiez pas
+plus de mal qu'à dénoncer et à...
+
+- Êtes-vous fou? dit le juif en tirant l'homme par la manche et en
+montrant du doigt les jeunes garçons.
+
+M. Sikes se contenta de faire le geste d'un homme qui a autour du
+cou un noeud coulant, et pencha sa tête sur son épaule droite,
+pantomime muette que le juif parut comprendre parfaitement.
+
+Puis en termes d'argot dont sa conversation était sans cesse
+émaillée, mais qu'il est inutile de citer parce qu'ils seraient
+inintelligibles pour le lecteur, il demanda un verre de liqueur.
+
+«Et surtout ayez soin de n'y pas mettre de poison,» ajouta-t-il en
+posant son chapeau sur la table.
+
+Il disait cela en plaisantant; mais s'il eût pu voir le juif se
+mordre les lèvres avec un infernal sourire, en se dirigeant vers
+le buffet, il eût pensé que la précaution, n'était pas tout à fait
+inutile, et que le facétieux vieillard pourrait bien céder à
+l'envie de perfectionner l'industrie du distillateur.
+
+Après avoir avalé deux ou trois verres de liqueur, M. Sikes eut la
+bonté de faire attention aux jeunes apprentis; et cette
+gracieuseté de sa part amena une conversation dans laquelle la
+cause et les circonstances de l'arrestation d'Olivier furent
+rapportées tout au long, avec les modifications et les
+embellissements que le Matois crut opportun d'y mêler.
+
+«J'ai peur, dit le juif, qu'il ne parle et ne nous mette tous dans
+l'embarras.
+
+- C'est assez probable, répondit Sikes avec un malicieux sourire.
+Vous voilà dans de beaux draps, Fagin.
+
+- Et j'ai peur, voyez-vous, ajouta le juif, sans faire attention à
+l'interruption, et en regardant son interlocuteur dans le blanc
+des yeux, j'ai peur que, si la danse commence pour nous, elle ne
+commence aussi pour d'autres; votre affaire pourrait bien être
+encore plus mauvaise que la mienne, mon cher.»
+
+L'homme tressaillit et se tourna vers le juif d'un air menaçant;
+mais celui-ci s'enfonça la tête dans les épaules, et ses yeux
+errèrent au hasard sur le mur placé en face de lui.
+
+Il y eut un long silence: chacun des membres de cette respectable
+association semblait absorbé par ses propres réflexions, sans
+excepter le chien, qui se léchait les babines d'un air sournois,
+et avait l'air de méditer une attaque contre les jambes de la
+première personne qu'il rencontrerait dans la rue.
+
+«Il faudrait que quelqu'un s'informât de ce qui s'est passé au
+bureau de police,» dit M. Sikes, d'un ton beaucoup plus bas que
+celui qu'il avait pris depuis son arrivée.
+
+Le juif fit un signe de tête d'assentiment.
+
+«S'il n'a pas jasé, et s'il est sous clef, il n'y a rien à
+craindre jusqu'à ce qu'il soit relâché, dit M. Sikes, et alors on
+en aura soin. Il faut retrouver sa piste d'une façon ou d'une
+autre.»
+
+Le juif fit un nouveau signe de tête approbatif.
+
+Cette manière d'agir était évidemment la meilleure, mais
+malheureusement un grave obstacle s'opposait à ce qu'on l'adoptât;
+cet obstacle n'était autre que l'antipathie violente et
+profondément enracinée du Matois, de Charlot Bates, de Fagin et de
+M. Guillaume Sikes pour le bureau de police, et la répulsion
+qu'ils éprouvaient à aller rôder aux alentours sous n'importe quel
+motif.
+
+Il serait difficile de dire combien de temps ils restèrent sans
+parler, à se regarder les uns les autres, dans un état
+d'indécision qui n'avait rien d'agréable; au reste, il serait
+superflu de faire aucune supposition à cet égard: car l'arrivée
+soudaine des deux jeunes femmes qu'Olivier avait vues précédemment
+fit reprendre le cours de la conversation.
+
+«Voilà bien l'affaire! dit le juif. Betty ira: n'est-ce pas, ma
+chère?
+
+- Où? demanda la jeune dame.
+
+- Rien qu'au bureau de police, ma chère Betty, dit le juif d'une
+voix caressante.
+
+Il faut rendre à la jeune dame cette justice qu'elle ne refusa pas
+positivement d'y aller, mais qu'elle se borna à déclarer nettement
+qu'elle aimerait mieux aller au diable; manière polie et délicate
+d'éluder la demande, et qui atteste chez la jeune dame ce
+sentiment exquis des convenances qui nous fait éviter de
+contrarier notre prochain par un refus direct et formel.
+
+La figure du juif s'assombrit; il ne s'adressa plus à Betty, qui
+avait une toilette éclatante, pour ne pas dire splendide, une robe
+rouge, des bottines vertes et des papillotes jaunes, mais à sa
+compagne.
+
+«Et vous, Nancy? dit-il d'un air engageant; qu'en dites-vous, ma
+chère?
+
+- Que ça ne prend pas avec moi, répondit-elle; ainsi, Fagin,
+inutile d'insister.
+
+- Qu'est-ce que ça veut dire? fit M. Sikes en la regardant d'un
+air sombre.
+
+- C'est comme je le dis, Guillaume, répondit tranquillement la
+dame.
+
+- Bah! tu es justement la personne qui convient, reprit Sikes;
+personne ne te connaît dans le quartier.
+
+- Et comme je ne me soucie pas qu'on m'y connaisse, répondit Nancy
+avec le même calme, je refuse net, Guillaume.
+
+-- Elle ira, Fagin, dit Sikes.
+
+- Non, Fagin, elle n'ira pas, s'écria Nancy.
+
+- Si fait, Fagin, elle ira,» répéta Sikes.
+
+M. Sikes avait raison. À force de menaces, de promesses, de
+cajoleries, on obtint enfin de Nancy qu'elle se chargerait de la
+commission. Du reste, elle n'était pas retenue par les mêmes
+considérations que son aimable compagne: car ayant quitté depuis
+peu le faubourg éloigné mais élégant de Ratcliffe, pour venir
+habiter dans les environs de Field-Lane, elle n'avait pas à
+craindre, comme Betty, d'être rencontrée par quelqu'une de ses
+nombreuses connaissances.
+
+En conséquence, après avoir noué autour de sa taille un tablier
+blanc, et relevé ses papillotes sous un chapeau de paille,
+articles de toilette tirés de l'inépuisable magasin du juif,
+Mlle Nancy se prépara à sortir pour s'acquitter de sa mission.
+
+«Un instant, ma chère, dit le juif en lui présentant un petit
+panier couvert; tiens ça à la main; ça te donnera un air plus
+respectable.
+
+- Donnez-lui aussi une grosse clef, Fagin, dit Sikes; ça aura
+l'air encore plus naturel.
+
+- Oui, oui, vous avez raison, dit le juif en passant au doigt de
+la jeune femme un gros passe-partout; là, c'est parfait. C'est à
+merveille, ma chère, ajouta-t-il en se frottant les mains.
+
+- Oh! mon frère mon pauvre cher petit frère! s'écria Nancy fondant
+en larmes, et tenant d'une main crispée son panier et sa clef
+comme une femme au désespoir, qu'est-il devenu? qu'en a-t'on fait?
+Oh! je vous en supplie, messieurs, ayez pitié de moi; dites-moi où
+est ce cher enfant, messieurs. Je vous en supplie, mes bons
+messieurs.»
+
+Après avoir prononcé ces mots d'une voix lamentable et déchirant,
+à la grande réjouissance des assistants, Mlle Nancy se tut, cligna
+des yeux, salua la compagnie en souriant et disparut.
+
+«Ah! voilà une fameuse fille, mes amis! dit le juif en s'adressant
+aux jeunes filous et en secouant gravement la tête, comme pour les
+inviter, par cette nouvelle admonition, à suivre l'illustre
+exemple qu'ils venaient d'avoir sous les yeux.
+
+- Elle fait honneur à son sexe, dit M. Sikes en remplissant son
+verre et en frappant la table de son énorme poignet. À sa santé!
+et puissent les autres lui ressembler!»
+
+Tandis qu'on se répandait ainsi en éloges sur Nancy, la perle des
+femmes, celle-ci se rendait au bureau de police, et elle y
+arrivait bientôt saine et sauve, non sans avoir éprouvé ce
+sentiment de timidité naturel à une jeune femme qui se trouve dans
+les rues seule et sans protection.
+
+Elle entra par derrière, donna un petit coup de clef à la porte
+d'une des cellules, et prêta l'oreille. Elle n'entendit rien;
+alors elle toussa et se remit à écouter; comme on ne lui répondait
+pas davantage, elle se décida à parler. «Olivier! murmura-t-elle
+doucement; mon petit Olivier!
+
+Il n'y avait dans la cellule qu'un misérable va-nu-pieds qui avait
+été arrêté pour avoir commis le crime de jouer de la flûte sans
+patente, et qui, une fois son attentat contre la société
+clairement prouvé, avait été bel et bien condamné par M. Fang à un
+mois d'emprisonnement dans une maison de correction; M. Fang avait
+ajouté cette remarque plaisante et pleine d'à-propos, que,
+puisqu'il avait de si bons poumons, il lui serait bien plus
+salutaire de les dépenser à tourner le moulin qu'à souffler dans
+une flûte. Le prisonnier, tout entier aux regrets que lui
+inspirait la perte de sa flûte, confisquée au profit de l'état, ne
+répondit pas à Nancy; elle passa à la cellule suivante et frappa à
+la porte.
+
+«Qu'est-ce? demanda une voix faible, et tremblante.
+
+- Y a-t-il là un petit garçon? dit Nancy d'un ton larmoyant.
+
+- Non, répondit la voix; que Dieu l'en préserve!
+
+Celui qui parlait ainsi était un vagabond de soixante-cinq ans,
+qu'on avait mis en prison pour n'avoir pas joué de la flûte, ou,
+en d'autres termes, pour avoir mendié dans la rue au lieu de faire
+quelque chose pour gagner sa vie. Dans la troisième cellule était
+un autre individu, condamné aussi à l'emprisonnement pour avoir
+vendu des casseroles sans permis, et pour avoir par conséquent
+cherché à gagner sa vie au détriment du timbre.
+
+Comme aucun de ces criminels ne répondait au nom d'Olivier, ni ne
+pouvait en donner des nouvelles, Nancy alla droit à l'agent de
+police au gilet rayé dont nous avons déjà parlé, et, avec des
+sanglots et des lamentations dont elle augmentait l'effet en
+agitant sa clef et son panier, elle réclama son cher petit frère.
+
+«Il n'est pas ici, ma chère, dit l'agent.
+
+- Où est-il? s'écria Nancy d'un air égaré.
+
+- Le monsieur l'a emmené, répondit l'agent.
+
+- Quel monsieur? Oh! mon Dieu! mon Dieu! Quel monsieur?» cria
+Nancy.
+
+Pour répondre à ces questions incohérentes, l'agent informa la
+pauvre soeur éplorée qu'Olivier était tombé évanoui dans le bureau
+de police, qu'il avait été renvoyé de la plainte parce qu'un
+témoin avait prouvé que le vol avait été commis par un autre, et
+qu'il avait été emmené sans connaissance, par le plaignant, à la
+maison de ce dernier, qui devait être du côté de Pentonville; car
+ce nom avait été prononcé en donnant l'adresse au cocher.
+
+La jeune femme, dans un état affreux d'anxiété, regagna la porte
+en chancelant. Puis tout à coup, prenant sa course, elle revint à
+la demeure du juif par le chemin le plus détourné.
+
+M. Guillaume Sikes n'eut pas plutôt connu le résultat de la
+démarche de Nancy, qu'il appela vite son chien, mit son chapeau,
+et sortit précipitamment sans perdre son temps à dire adieu à la
+compagnie.
+
+«Il faut que nous sachions où il est, mes amis; il faut le
+retrouver, dit le juif avec émotion; Charlot, tu vas aller partout
+à la découverte, jusqu'à ce que tu en rapportes des nouvelles.
+Nancy, ma chère, il faut qu'on me le trouve; je m'en rapporte à
+toi, à toi et au Matois, sur la marche à suivre. Attendez,
+attendez, ajouta-t-il en ouvrant un tiroir d'une main tremblante;
+voici de l'argent, mes amis. Je fermerai boutique ce soir; vous
+savez toujours bien où me trouver; ne restez pas ici une minute,
+pas un instant, mes amis!»
+
+En parlant ainsi, il les conduisit jusque sur l'escalier puis,
+fermant soigneusement la porte à double tour et la barricadant
+derrière eux, il tira de sa cachette le coffret qu'il avait
+involontairement laissé voir à Olivier, et se mit avec
+précipitation à cacher sous ses vêtements les montres et les
+bijoux qu'il contenait.
+
+Un coup à la porte le fit tressaillir au milieu de cette
+occupation:
+
+«Qui est là? s'écria-t-il vivement et avec effroi.
+
+- C'est moi! répondit le Matois à travers le trou de la serrure.
+
+- Eh! bien! qu'y a-t-il? dit le juif avec impatience.
+
+- Nancy demande s'il faut le conduire à l'autre logis, dit le
+Matois à voix basse.
+
+- Oui, répondit le juif; n'importe où on le trouvera. Trouvez-le,
+trouvez-le, voilà l'important. Je saurai bien ensuite ce que
+j'aurai à faire, n'ayez pas peur.»
+
+Le Matois marmotta quelques mots, et descendit l'escalier quatre à
+quatre pour rejoindre ses compagnons.
+
+«Jusqu'ici il n'a pas jasé, se dit le juif en reprenant sa
+besogne. S'il a l'intention de nous livrer chez ses nouveaux amis,
+il est encore temps de lui couper le sifflet.»
+
+
+CHAPITRE XIV.
+Détails sur le séjour d'Olivier chez M. Brownlow, - Prédiction
+remarquable d'un certain M. Grimwig sur le petit garçon, quand il
+partit en commission.
+
+
+Olivier revint bientôt de l'évanouissement que lui avait causé la
+brusque exclamation de M. Brownlow: celui-ci et Mme Bedwin
+évitèrent soigneusement de reparler du tableau, et la conversation
+ne roula ni sur l'histoire, ni sur l'avenir d'Olivier, mais
+seulement sur des sujets propres à le distraire sans
+l'impressionner. Il était encore trop faible pour se lever pour le
+déjeuner; mais quand il descendit le lendemain dans la chambre de
+la femme de charge, son premier mouvement fut de jeter un regard
+avide sur la muraille, dans l'espoir de revoir la figure de la
+belle dame; son attente fut trompée: le portrait avait disparu.
+
+«Ah! vous voyez, dit la femme de charge en remarquant le coup
+d'oeil d'Olivier, il n'est plus là.
+
+- Je le vois, madame, répondit Olivier en soupirant. Pourquoi l'a-
+t-on enlevé?
+
+- On l'a décroché, mon enfant, reprit la vieille dame, parce que
+M. Brownlow a dit que la vue de ce portrait paraissait vous faire
+mal, et retarderait peut-être votre guérison.
+
+- Oh! non, madame, elle ne me faisait pas mal, dit Olivier. Je
+l'aimais tant!
+
+- Bah! bah! dit la vieille dame avec gaieté; dépêchez-vous de vous
+bien porter, mon ami, et on le remettra à sa place. Je vous le
+promets. Maintenant, parlons d'autre chose.»
+
+Olivier ne put obtenir pour le moment d'autres détails sur le
+portrait en question, et la vieille dame avait été si bonne pour
+lui pendant sa maladie, qu'il tâcha de n'y plus penser; il écouta
+attentivement une foule d'histoires qu'elle lui conta sur une
+belle et bonne soeur qu'elle avait, laquelle avait épousé un beau
+et brave homme, avec lequel elle habitait la campagne; sur son
+fils, commis d'un négociant dans les Indes, lequel était aussi un
+brave jeune homme et lui écrivait quatre fois par an de si belles
+lettres, que les larmes lui venaient aux yeux rien que d'en
+parler. Quand elle se fut étendue longuement sur les perfections
+de ses enfants et sur les qualités de feu son excellent mari, qui
+était mort, le pauvre cher homme, juste depuis vingt-six ans, il
+fut temps de prendre le thé. Après le thé, elle se mit à montrer
+le _cribbage[5]_ à Olivier, qui l'apprit du premier coup. Ils
+jouèrent avec le plus grand sérieux, jusqu'à ce qu'il fût temps
+pour le jeune convalescent de prendre un peu de vin chaud détrempé
+d'eau et une tranche de pain grillé avant de se mettre au lit.
+
+Ce furent d'heureux jours que ceux de la convalescence d'Olivier;
+autour de lui, tout était si tranquille, si propre, si soigné, on
+avait pour lui tant de bonté et d'attention, qu'après la vie
+bruyante et agitée qu'il avait menée, il se trouvait dans un vrai
+paradis. Dès qu'il eut assez de force pour s'habiller, M. Brownlow
+lui donna des vêtements neufs, une casquette, des souliers. On dit
+à Olivier qu'il pouvait disposer à sa fantaisie de ses vieux
+habits; il les donna à une servante qui avait eu pour lui beaucoup
+de bonté; en la priant de les vendre à quelque juif et de garder
+l'argent pour elle. Elle ne se le fit pas dire deux fois, et
+Olivier, en voyant de la fenêtre du salon le juif rouler ces
+vêtements, les mettre dans son sac et s'éloigner, éprouva un vif
+sentiment de joie en songeant qu'il ne les reverrait plus et qu'il
+n'avait plus à craindre de les remettre. C'étaient, il faut le
+dire, d'affreux haillons, et Olivier ne s'était jamais vu habillé
+de neuf.
+
+Huit jours environ après l'incident du portrait, il était un soir
+en train de causer avec Mme Bedwin, quand M. Brownlow fit dire
+que, si Olivier Twist était assez bien portant, il désirait le
+voir dans son cabinet, pour causer un peu avec lui.
+
+«Mon Dieu! lavez-vous les mains et laissez-moi arranger vos
+cheveux, dit Mme Bedwin; Seigneur! si j'avais su qu'il vous
+demanderait, je vous aurais mis un col blanc, je vous aurais fait
+beau comme un astre.»
+
+Olivier obéit aussitôt à la vieille dame, et, bien qu'elle
+regrettât beaucoup de n'avoir pas seulement le temps de plisser la
+petite collerette d'Olivier, elle lui trouva la mine si charmante
+en le contemplant de la tête aux pieds, qu'elle alla jusqu'à dire
+qu'elle ne croyait pas qu'il eût pu gagner beaucoup à faire
+toilette.
+
+Olivier alla frapper à la porte du cabinet, et, quand M. Brownlow
+lui eut dit d'entrer, il se trouva dans une petite pièce garnie de
+livres, dont la fenêtre donnait sur de jolis jardins. Près de la
+fenêtre était une table, devant laquelle M. Brownlow était assis,
+occupé à lire. En voyant Olivier, il posa son livre, et dit à
+l'enfant d'approcher et de s'asseoir près de la table. Olivier
+obéit, en s'étonnant qu'on pût trouver des gens pour lire tant de
+volumes, écrits, selon toute apparence, dans le but de rendre le
+monde plus savant; sujet d'étonnement continuel pour des gens plus
+expérimentés qu'Olivier Twist.
+
+«Voilà bien des livres, n'est-ce pas, mon garçon? dit M. Brownlow,
+en observant la curiosité avec laquelle Olivier considérait les
+rayons qui garnissaient les murs du haut en bas.
+
+- Oui, monsieur, en voilà beaucoup, répondit Olivier; je n'en ai
+jamais vu tant.
+
+- Vous les lirez, dit le vieux monsieur avec bonté, et vous y
+trouverez plus de plaisir qu'à en regarder la reliure; pas
+toujours cependant, car il y a des livres dont la couverture fait
+tout le prix.
+
+- Ce sont peut-être ces gros-là, monsieur, dit Olivier en montrant
+du doigt de forts in-quarto à reliure dorée.
+
+- Pas toujours, dit le vieux monsieur en souriant et en donnant
+une petite tape à Olivier. Il y en a qui sont bien lourds, quoique
+d'un petit format. Aimeriez-vous à devenir savant et à écrire des
+livres, hein?
+
+- Je crois, monsieur, que j'aimerais à en lire, répondit Olivier.
+
+- Comment! fit M. Brownlow; vous n'aimeriez pas à être auteur?»
+
+Olivier réfléchit un peu et finit par dire qu'il croyait qu'il
+valait beaucoup mieux être libraire. Le vieux monsieur rit de tout
+son coeur et déclara la réponse excellente; ce qui réjouit
+Olivier, bien qu'il ne se doutât pas lui-même qu'il eût eu tant
+d'esprit.
+
+«Eh bien, n'ayez pas peur, dit M. Brownlow en reprenant son
+sérieux; nous ne ferons pas de vous un auteur tant qu'il y aura un
+honnête métier à vous apprendre, ne fût-ce que de gâcher du
+plâtre.
+
+- Merci, monsieur, dit Olivier; et la vivacité de sa réponse fit
+encore rire le vieux monsieur, qui marmotta entre ses dents
+quelque chose sur la singularité de l'instinct; Olivier n'y fit
+pas grande attention, parce qu'il ne comprit pas.
+
+«Maintenant, dit M. Brownlow en prenant un ton plus bienveillant
+peut-être que jamais, mais en même temps beaucoup plus sérieux;
+maintenant, mon enfant, je vous prie de faire attention à ce que
+je vais vous dire. Je vous parlerai sans détour, parce que je suis
+sûr que vous êtes aussi en état de me comprendre que pourraient le
+faire bien des personnes plus âgées.
+
+- Oh! monsieur, je vous en conjure, ne me dites pas que vous allez
+me renvoyer! s'écria Olivier inquiet du ton sérieux que venait de
+prendre son protecteur; ne me mettez pas à la porte pour que
+j'aille encore courir les rues. Laissez-moi rester ici pour vous
+servir. Ne me renvoyez pas à l'affreux repaire d'où je sors. Ayez
+pitié d'un pauvre enfant, monsieur, je vous en prie.
+
+- Mon cher enfant, dit M. Brownlow, ému de la chaleur avec
+laquelle Olivier implorait son appui, ne craignez pas que je vous
+abandonne, à moins que vous ne m'y forciez.
+
+- Jamais, monsieur, jamais, interrompit Olivier.
+
+- Je l'espère, reprit le vieux monsieur; je suis persuadé que vous
+ne m'y forcerez jamais. Quoique j'aie déjà éprouvé des déceptions
+de la part de gens auxquels j'ai voulu faire du bien, je suis
+pourtant très disposé à avoir confiance en vous, et je m'intéresse
+à vous plus que je ne puis dire. Les personnes qui ont possédé mes
+plus chères affections sont maintenant dans la tombe; mais,
+quoiqu'elles aient emporté avec elles le charme et le bonheur de
+ma vie, je n'ai pas fait de mon coeur un cercueil, et je ne l'ai
+pas fermé pour toujours aux plus douces émotions; une affliction
+profonde n'a fait au contraire que les rendre plus fortes; et cela
+devait être, car le malheur épure notre coeur.»
+
+Le vieux monsieur, après avoir dit ces paroles à voix basse et
+comme s'il se parlait à lui-même, garda quelques instants le
+silence, tandis qu'Olivier, immobile sur sa chaise, osait à peine
+respirer.
+
+«Si je vous parle ainsi, reprit enfin M. Brownlow d'un ton plus
+gai, c'est parce que votre coeur est jeune, et, sachant que j'ai
+éprouvé de violents chagrins, vous éviterez peut-être avec
+d'autant plus de soin de les renouveler. Vous dites que vous êtes
+orphelin, sans un ami au monde. Les renseignements que j'ai pu
+recueillir s'accordent avec votre dire. Racontez-moi votre
+histoire; dites-moi d'où vous venez, qui vous a élevé comment vous
+avez connu les gens avec lesquels je vous ai trouvé. Dites-moi
+seulement la vérité, et soyez certain que, tant que je vivrai,
+vous ne serez pas sans ami.»
+
+Pendant quelques instants, les sanglots empêchèrent Olivier de
+parler; il allait raconter comment il avait été élevé à la ferme
+et conduit au dépôt de mendicité par M. Bumble, quand deux coups
+de marteau, frappés d'une main impatiente, retentirent à la porte
+de la rue. Un domestique entra et annonça M. Grimwig.
+
+«Monte-t-il? demanda M. Brownlow.
+
+- Oui, monsieur, répondit le domestique; il a demandé s'il y avait
+des _muffins[6]_ à la maison, et, comme je lui ai dit que oui, il a
+répondu qu'il venait prendre le thé.»
+
+M. Brownlow sourit, et, se tournant vers Olivier, il lui dit que
+M. Grimwig était un de ses vieux amis et qu'il ne fallait pas
+prendre garde à ses manières un peu brusques, car au fond c'était
+un digne homme.
+
+«Faut-il que je descende, monsieur? demanda Olivier.
+
+- Non, répondit M. Brownlow; je préfère que vous restiez ici.»
+
+En ce moment entra un vieux monsieur, d'une belle corpulence,
+s'appuyant sur une grosse canne; il boitait d'une jambe, portait
+un habit bleu, un gilet rayé, un pantalon et des guêtres de
+nankin, et un chapeau à grands bords. De son gilet sortait un
+petit jabot plissé; une longue chaîne d'acier, à l'extrémité de
+laquelle il n'y avait qu'une clef, pendait négligemment de son
+gousset. Les deux bouts de sa cravate blanche étaient ramassés en
+un noeud de la grosseur d'une orange; quant à son maintien, il
+était si mobile qu'il est impossible de le décrire. Il avait en
+parlant une manière de tourner brusquement la tête de côté et de
+regarder du coin de l'oeil, qui rappelait à s'y méprendre la pose
+d'un perroquet. C'est dans cette attitude qu'il fit son entrée
+dans la chambre; et, tenant du bout des doigts un petit morceau de
+peau d'orange, il s'écria d'un ton de mauvaise humeur:
+
+«Tenez! voyez un peu: n'est-ce pas étrange et prodigieux que je ne
+puisse pas entrer chez quelqu'un sans trouver sur l'escalier un de
+ces morceaux d'orange qui font la fortune des chirurgiens? C'est
+une peau d'orange qui m'a déjà rendu boiteux, et je suis sûr que
+c'est encore une peau d'orange qui causera ma mort. Oui, monsieur,
+je mourrai d'une peau d'orange; j'en mangerais ma tête, monsieur!»
+
+C'était là l'expression favorite de M. Grimwig pour donner plus de
+poids à ses assertions; et ce qu'elle avait de bizarre dans sa
+bouche, c'est que, même en admettant que la science se
+perfectionne au point de permettre à un individu de manger sa tête
+si l'envie lui en prend, la tête de M. Grimwig était d'une
+dimension à faire désespérer de pouvoir l'avaler en une fois, sans
+compter qu'elle était poudrée à l'excès.
+
+«Oui, monsieur, j'en mangerais ma tête, répéta M. Grimwig en
+frappant de sa canne le plancher. Tiens! qu'est-ce que c'est que
+ça? ajouta-t-il en apercevant Olivier, et en reculant de deux pas.
+
+- C'est le jeune Olivier Twist, dont je vous ai parlé,» dit
+M. Brownlow.
+
+Olivier fit un salut.
+
+«Ce n'est pas au moins le garçon qui a eu la fièvre, j'espère? dit
+M. Grimwig en reculant encore. Un instant! ajouta-t-il
+brusquement, oubliant, dans la joie de sa découverte, sa crainte
+de gagner la fièvre: je parie que c'est ce garçon qui a pelé une
+orange et qui a jeté la peau sur l'escalier. J'en mangerais ma
+tête et la sienne avec.
+
+- Non, ce n'est pas lui, dit M. Brownlow en riant. Il n'a pas eu
+d'orange. Voyons, posez là votre chapeau et parlez à mon jeune
+ami.
+
+- Cela me donne terriblement à penser, dit l'irascible vieillard
+en ôtant ses gants; il y a toujours plus ou moins de peau d'orange
+sur le pavé de notre rue, et j'ai la certitude que c'est le garçon
+du chirurgien du coin qui en met à dessein; pas plus tard qu'hier
+soir, un de ces morceaux a fait glisser une jeune femme, qui est
+tombée contre la grille de mon jardin. Dès qu'elle se releva, je
+la vis qui regardait l'infernale lanterne rouge qui éclaire
+l'enseigne du chirurgien! N'y allez pas! lui criai-je par la
+fenêtre; c'est un assassin! un dresseur d'embûches. J'en...»
+
+Ici l'irritable vieillard donna un grand coup de canne sur le
+plancher; c'était un geste qui chez lui était l'équivalent de son
+expression favorite. Puis, sans quitter sa canne, il s'assit, et,
+ouvrant un lorgnon qu'il portait attaché à un large ruban noir, il
+se mit à considérer Olivier. Celui-ci, se voyant l'objet d'un
+examen en règle, rougit et salua de nouveau.
+
+«C'est là le garçon en question? dit enfin M. Grimwig.
+
+- Lui-même, répondit M. Brownlow en faisant à Olivier un signe de
+tête amical.
+
+- Comment ça va-t-il, mon garçon? dit M. Grimwig.
+
+- Merci, monsieur, beaucoup mieux,» répondit Olivier;
+
+M. Brownlow, craignant probablement que son fantasque ami
+n'ajoutât quelque parole désagréable, dit à Olivier de descendre
+et d'aller prévenir Mme Bedwin de monter le thé. Olivier, qui
+n'était pas enchanté des manières du nouveau venu, fut heureux
+d'avoir une occasion de sortir.
+
+«C'est un charmant garçon, n'est-ce pas? demanda M. Brownlow.
+
+- Je ne sais pas, répondit M. Grimwig d'un ton bourru.
+
+- Comment cela?
+
+- Non, je ne sais pas; pour moi tous les enfants se ressemblent.
+Je n'en connais que de deux sortes, les fluets et les joufflus.
+
+- Et dans quelle catégorie placez-vous Olivier?
+
+- Dans les fluets, j'ai un ami dont le fils est un gros joufflu;
+on appelle ça un bel enfant, avec une grosse tête ronde, des joues
+rouges et des yeux brillants. C'est horrible plutôt; on dirait
+toujours qu'il va faire craquer ses vêtements sur toutes les
+coutures; il a une voix de pilote et un appétit de loup; je le
+connais bien, le gredin!
+
+- Allons, dit M. Brownlow, ce n'est pas là le type du jeune
+Olivier Twist; ainsi ne vous mettez pas en colère.
+
+- C'est vrai, répondit M. Grimwig, mais il n'en vaut peut-être pas
+mieux.»
+
+M. Brownlow toussa d'un air impatienté, ce qui parut causer une
+vive satisfaction à M. Grimwig.
+
+«Oui, répéta-t-il, il n'en vaut peut-être pas mieux. D'où vient-
+il? Qu'est-il? Il a eu la fièvre... eh bien! après? il n'y a pas
+que les honnêtes gens qui aient la fièvre, n'est-ce pas? Les
+filous ont aussi quelquefois la fièvre, hein? J'ai connu un
+individu qui fut pendu à la Jamaïque pour avoir assassiné son
+maître; il avait eu la fièvre plus de six fois: croyez-vous qu'on
+lui ait fait grâce à cause de ça? Bast! sottises que tout ça!»
+
+Le fait est qu'au fond du coeur M. Grimwig était parfaitement
+disposé à admettre que la mine d'Olivier prévenait beaucoup en sa
+faveur; mais il avait au plus haut point la manie de contredire,
+et plus que jamais en ce moment, depuis qu'il avait trouvé une
+peau d'orange sur l'escalier. Résolu à ne se laisser influencer
+par personne pour juger si un enfant avait l'air intéressant ou
+non, il avait, dès l'entrée, pris le parti de contredire son ami.
+Quand M. Brownlow lui avoua qu'il ne pouvait répondre d'une
+manière satisfaisante à aucune de ses questions, parce qu'il avait
+remis à interroger Olivier sur son histoire jusqu'au moment où il
+serait assez bien rétabli pour supporter cet examen, M. Grimwig
+prit un air narquois et malin, et demanda avec ironie si la
+ménagère avait l'habitude de compter l'argenterie le soir, parce
+que, si un beau jour elle ne trouvait pas une ou deux cuillers de
+moins, il en mangerait plutôt sa... etc.
+
+M. Brownlow, bien que d'un caractère très vif, supporta tout cela
+avec beaucoup de gaieté, car il connaissait à fond les bizarreries
+de son ami.
+
+De son coté, M. Grimwig eut la complaisance de trouver les
+_muffins_ excellents, et tout se passa doucement. Olivier, qui
+prenait le thé avec les deux amis, commença à se trouver plus à
+l'aise en présence du terrible vieux monsieur.
+
+«Et à quand le récit complet, détaillé et véridique, de la vie et
+des aventures d'Olivier Twist?» demanda M. Grimwig à M. Brownlow
+après le thé.
+
+En même temps il jetait sur Olivier un regard de côté.
+
+«Demain matin, répondit M. Brownlow. je préfère que cela se passe
+dans le tête-à-tête. Vous viendrez dans mon cabinet demain matin à
+dix heures, mon ami.
+
+- Oui, monsieur, dit Olivier.»
+
+Il répondit avec un peu d'hésitation, parce qu'il était intimidé
+en voyant M. Grimwig le regarder fixement.
+
+«Voulez-vous que je vous dise? dit tout bas celui-ci à
+M. Brownlow; il ne viendra pas demain matin, je l'ai vu hésiter;
+vous êtes floué, mon cher ami.
+
+- Je jurerais bien que non, répondit M. Brownlow avec chaleur.
+
+- Si vous ne l'êtes pas, dit M. Grimwig. J'en mangerais...»
+
+Et il frappa de sa canne le plancher.
+
+«Je jurerais sur ma vie que cet enfant est sincère, dit
+M. Brownlow en donnant un coup sur la table.
+
+- Et moi sur ma tête qu'il est un fripon, répliqua M. Grimwig en
+frappant aussi du poing sur la table.
+
+- Nous verrons, dit M. Brownlow en réprimant un mouvement de
+colère.
+
+- Oui, nous verrons, repartit M. Grimwig avec un sourire ironique,
+nous verrons bien.»
+
+Le hasard voulut qu'en ce moment Mme Bedwin entrât, tenant un
+petit paquet de livres que M. Brownlow avait achetés le matin, à
+ce même libraire qui a déjà figuré dans cette histoire; elle le
+posa sur la table et se préparait à sortir du cabinet.
+
+«Faites attendre le commis, madame Bedwin, dit M. Brownlow; il y a
+quelque chose à reporter.
+
+- Il est déjà parti, monsieur, répondit Mme Bedwin.
+
+- Rappelez-le, dit M. Brownlow; j'y tiens; ce libraire n'est pas
+riche et les livres ne sont pas payés. Il y en a d'ailleurs
+quelques-uns à reporter.»
+
+On courut à la porte d'entrée; Olivier arpenta la rue dans un
+sens, la servante dans l'autre, et Mme Bedwin, restant sur le
+seuil, appela le commis de toute sa force; mais il était déjà bien
+loin, Olivier et la servante revinrent tout essoufflés sans avoir
+pu le rejoindre.
+
+«Cela me contrarie beaucoup, dit M. Brownlow; je tenais
+extrêmement à ce que ces livres fussent rendus ce soir même.
+
+- Renvoyez-les par Olivier, dit M. Grimwig d'un ton moqueur; il
+les remettra consciencieusement, à coup sûr.
+
+- Oui monsieur, laissez-moi les reporter, je vous prie, dit
+Olivier; je ne ferai que courir.»
+
+Le vieux monsieur allait dire qu'Olivier ne devait sortir sous
+aucun prétexte; mais M. Grimwig toussa d'un air si malicieux, que
+M. Brownlow résolut de charger l'enfant de la commission, et de
+prouver ainsi à son vieil ami combien ses soupçons, sur ce point
+du moins, étaient mal fondés.
+
+«Il faut y aller, mon ami, dit-il à Olivier. Les livres sont sur
+une chaise à côté de ma table. Allez les chercher.»
+
+Olivier, enchanté de se rendre utile, revint bien vite, les livres
+sous le bras, et attendit, sa casquette à la main, les ordres de
+M. Brownlow.
+
+«Vous direz, dit celui-ci en regardant fixement M. Grimwig, que
+vous rapportez ces livres de ma part, et que vous venez payer les
+quatre guinées et demie que je dois. Voici un billet de cinq
+guinées; vous aurez donc dix shillings à me remettre.
+
+- Il ne me faudra pas dix minutes, monsieur,» répondit Olivier
+avec vivacité. Il mit le billet dans sa poche, boutonna sa veste
+jusqu'en haut, plaça avec soin les livres sous son bras, fit un
+salut respectueux et sortit. Mme Bedwin l'accompagna jusqu'à la
+porte de la rue, pour lui indiquer bien exactement le chemin le
+plus court, le nom du libraire, le nom de la rue, toutes choses
+qu'Olivier déclara saisir très clairement; et, après lui avoir
+répété à plusieurs reprises d'avoir bien soin de ne pas
+s'enrhumer, la prudente vieille dame le laissa enfin sortir.
+
+«Le cher enfant! dit elle en le suivant des yeux; je n'aime pas,
+je ne sais pourquoi, à le perdre ainsi de vue.»
+
+En ce moment Olivier se retourna et lui fit gaiement un signe
+d'adieu avant de tourner le coin de la rue; la vieille dame lui
+rendit son salut en souriant, ferma la porte et rentra dans sa
+chambre.
+
+«Voyons, dit M. Brownlow en tirant sa montre et en la posant sur
+la table, il sera de retour dans vingt minutes, au plus; d'ici-là
+il fera nuit.
+
+- Est-ce que vous pensez sérieusement qu'il reviendra? demanda
+M. Grimwig.
+
+- En doutez-vous?» dit M. Brownlow en souriant.
+
+L'esprit de contradiction tourmentait beaucoup en ce moment
+M. Grimwig, et le sourire confiant de son ami ne fit que
+l'affermir dans cette disposition.
+
+«Oui, j'en doute, dit-il en donnant un coup de poing sur la table.
+L'enfant a sur le dos un vêtement neuf, sous le bras des livres de
+prix, et dans la poche un billet de cinq livres sterling. Il ira
+rejoindre ses anciens amis les voleurs, et se moquera de vous.
+S'il remet les pieds ici, je consens à manger ma tête.»
+
+En parlant ainsi il rapprocha sa chaise de la table, et les deux
+amis restèrent dans une attente silencieuse, les yeux fixés sur la
+montre. Il est bon de remarquer, parce que cela montre bien
+l'importance que nous attachons à nos jugements, que M. Grimwig,
+bien qu'il ne fût nullement méchant, et qu'il fût désolé au
+contraire au fond de l'âme de voir son respectable ami dupe d'une
+supercherie, désirait pourtant de tout son coeur, en ce moment,
+qu'Olivier ne revint pas: tant notre pauvre nature est pétrie de
+contradictions.
+
+La nuit tomba peu à peu, et l'on pouvait à peine distinguer les
+aiguilles sur le cadran. Les deux messieurs restaient pourtant
+immobiles et silencieux, les yeux fixés sur la montre.
+
+
+CHAPITRE XV.
+Où l'on verra combien le facétieux juif et miss Nancy étaient
+attachés à Olivier.
+
+
+Dans la salle obscure d'une misérable taverne, située dans la
+partie la plus sale de Little-Saffron-Hill, repaire ténébreux où
+pendant l'hiver un bec de gaz brûlait tout le jour, et où jamais
+pendant l'été ne brilla un rayon de soleil, un homme était assis
+devant un pot d'étain et un petit verre, absorbé dans ses pensées
+et imprégné d'une forte odeur de liqueur. À son vêtement de
+velours commun, à sa calotte de velours, à ses brodequins, un
+agent exercé l'eût reconnu sur-le-champ, malgré le demi-jour, pour
+M. Guillaume Sikes. À ses pieds était étendu un chien au poil
+blanc et aux yeux rouges, occupé tour à tour à cligner de l'oeil
+en regardant son maître, et à se lécher le museau, où une plaie
+large et saignante attestait un combat récent.
+
+«Vas-tu te tenir tranquille, gredin!» dit M. Sikes en rompant
+brusquement le silence, Il était peut-être tellement plongé dans
+ses réflexions, que le seul mouvement des yeux du chien suffisait
+pour les troubler; ou bien l'irritation produite en lui par ces
+réflexions mêmes avait besoin de se traduire en mauvais
+traitements à l'égard d'une bête inoffensive. Quoi qu'il en soit,
+Sikes se mit à jurer contre son chien et en même temps lui
+allongea un coup de pied.
+
+En général, le chien ne cherche pas à se venger des coups qu'il
+reçoit de son maître; mais celui de M. Sikes avait, comme son
+propriétaire, un assez méchant caractère, et, poussé à bout
+probablement en ce moment par la conviction de son innocence, il
+se jeta sans cérémonie sur le pied qui l'avait frappé, enfonça ses
+dente dans le brodequin, le secoua vivement, puis se sauva en
+grondant sous un banc, juste à temps pour éviter le pot d'étain
+que M. Sikes lui lança à la tête.
+
+«Tu voudrais mordre, hein? dit Sikes, en saisissant d'une main les
+pincettes et en ouvrant de l'autre, d'un air résolu, un long
+couteau qu'il tira de sa poche. Ici, gredin! ici! m'entends-tu?»
+
+Le chien entendait fort bien, car M. Sikes criait comme un sourd;
+mais il ne semblait pas du tout résigné à se laisser couper le
+cou; il resta où il était, grondant plus fort qu'auparavant et
+saisissant dans ses dents l'extrémité des pincettes, qu'il mordit
+avec rage.
+
+Cette résistance ne fit qu'accroître la colère de M. Sikes. Il se
+mit à genoux et commença à attaquer le chien avec fureur. L'animal
+sautait de côté et d'autre, jappant, grondant, aboyant. L'homme
+jurait, frappait, blasphémait; la lutte allait devenir critique
+pour l'un ou l'autre des combattants, quand la porte s'ouvrit tout
+à coup, et le chien ne fit qu'un bond dehors, laissant Guillaume
+Sikes avec son couteau et ses pincettes à la main.
+
+Pour se quereller, il faut être deux, dit un vieux proverbe.
+M. Sikes, désappointé de la fuite du chien, fit tomber sa colère
+sur le nouveau venu.
+
+«Pourquoi diable venez-vous vous mettre entre mon chien et moi?
+demanda-t-il avec un geste menaçant.
+
+- Je ne savais pas, mon ami, je ne savais pas,» répondit Fagin
+d'une voix humble.
+
+C'était en effet le juif qui venait d'entrer.
+
+«Vous ne saviez pas, vieux brigand! s'écria Sikes. Vous
+n'entendiez donc pas le vacarme?
+
+- Pas le moins du monde, aussi vrai que je suis en vie, répondit
+le juif.
+
+- C'est vrai, vous n'entendez rien, répliqua Sikes avec un rire
+menaçant. Vous vous faufilez partout, sans qu'on vous entende
+entrer ni sortir. J'aurais voulu, Fagin, que vous fussiez à la
+place de mon chien, il y a une minute.
+
+- Pourquoi donc? demanda le juif avec un sourire forcé.
+
+- Parce que le gouvernement, qui protège la vie d'êtres tels que
+vous, qui ont moins de coeur qu'un roquet, laisse un homme tuer
+son chien à sa fantaisie, répondit Sikes en fermant son couteau
+d'une manière très expressive. Voilà pourquoi.»
+
+Le juif se frotta les mains et, s'asseyant devant la table,
+affecta de rire de la plaisanterie de son ami; néanmoins, il était
+visiblement mal à son aise.
+
+«Allez rire ailleurs, dit Sikes en remettant les pincettes en
+place et en toisant le juif avec dédain; allez rire ailleurs, mais
+ne vous avisez pas de me rire au nez, voyez-vous, fût-ce derrière
+votre bonnet de coton. C'est moi qui vous tiens, Fagin, et du
+diable si je vous lâche. Tenez, si j'y passe, vous y passerez
+aussi. Ainsi ménagez-moi.
+
+- Bien, bien, mon cher, dit le juif. Je sais tout cela.
+Nous...nous avons un intérêt réciproque, Guillaume, un intérêt
+réciproque.
+
+- Hum! fit Sikes, comme s'il trouvait que le juif était bien plus
+intéressé que lui dans la question. Eh bien! qu'avez-vous à me
+dire?
+
+- Tout s'est passé le mieux du monde, répondit Fagin, et voici
+votre part; elle est plus forte qu'elle ne devrait être, mon ami;
+mais, comme je sais que vous me revaudrez cela une autre fois,
+et...
+
+- Assez de verbiage, interrompit le voleur avec impatience.
+Voyons, donnez vite.
+
+- Oui, oui, Guillaume, laissez-moi le temps, laissez-moi le temps,
+répondit le juif d'un ton caressant. Tenez, voici le magot sain et
+sauf.»
+
+En disant ces mots, il tira de sa poche un vieux mouchoir, défit
+un gros noeud à l'un des coins, et laissa voir un petit paquet
+enveloppé de papier gris, que Sikes lui arracha des mains; puis il
+l'ouvrit et se mit à compter les souverains qu'il renfermait.
+
+«Est-ce tout? demanda Sikes.
+
+- Tout, répondit le juif.
+
+- Vous n'avez pas ouvert le paquet en route et escamoté une ou
+deux pièces? ajouta Sikes d'un air défiant. Ne prenez pas votre
+mine indignée; cela vous est arrivé plus d'une fois. Remuez le
+grelot.»
+
+Ceci voulait dire en bon français: «Tirez la sonnette.»Un autre
+juif parut, plus jeune que Fagin, mais d'un extérieur presque
+aussi ignoble et repoussant.
+
+Sikes ne fit que montrer du doigt le pot vide, et le juif,
+comprenant parfaitement le geste, sortit pour aller le remplir,
+après avoir échangé un singulier regard avec Fagin, qui leva les
+yeux un instant, comme s'il s'y attendait, et répondit par un
+signe de tête presque imperceptible. Sikes ne s'en aperçut pas,
+occupé qu'il était en ce moment à nouer le cordon de sa chaussure,
+que le chien avait arraché. Il est probable que, s'il eût observé
+ce court échange de signes d'intelligence, il n'en eût auguré rien
+de bon.
+
+«Y a-t-il quelqu'un ici, Barney? demanda Fagin sans lever les
+yeux, maintenant que Sikes le regardait.
+
+- Pas une âme, répondit Barney, dont les paroles, qu'elles
+vinssent du coeur ou non, sortaient invariablement par le nez.
+
+- Bersonne? demanda Fagin d'un ton de surprise, qui signifiait
+peut-être que Barney pouvait dire la vérité sans crainte.
+
+- Bersonne que badeboisselle Dadsy, répondit t'il.
+
+- Nancy! s'écria Sikes; où est-elle? Que la peste m'étouffe, si je
+n'honore cette fille pour ses dispositions naturelles!
+
+- Elle s'est fait servir une assiette de boeuf bouilli sur le
+comptoir, ajouta Barney.
+
+- Faites-la venir, dit Sikes en versant un verre de liqueur;
+faites-la venir.»
+
+Barney regarda timidement Fagin, comme pour lui demander son
+autorisation. Voyant que le juif ne disait mot et ne cessait pas
+d'avoir les yeux fixés à terre, il sortit et rentra presque
+aussitôt en introduisant Nancy, vêtue en cuisinière, avec un
+bonnet, un tablier, un panier, et une grosse clef à la main.
+
+«Tu es sur la trace, n'est-ce pas, Nancy? demanda Sikes en lui
+offrant un verre.
+
+- Oui, Guillaume, répondit la jeune dame en vidant le contenu, j'y
+suis, et assez fatiguée comme ça: le petit drôle a été malade et a
+gardé le lit, et...
+
+- Ah! Nancy, ma chère!» dit Fagin en levant les yeux.
+
+Peut-être le juif, en contractant ses sourcils roux et en fermant
+à demi ses yeux profondément encaissés dans leur orbite, donna-t-
+il à entendre à miss Nancy qu'elle était trop en veine de
+confidences; ce détail importe peu. Le fait est qu'elle s'arrêta
+court dans ses explications, et qu'après avoir adressé à M. Sikes
+plusieurs gracieux sourires, elle changea de conversation. Après
+dix minutes environ, M. Fagin fut pris d'une quinte de toux; sur
+quoi Nancy mit son châle, et déclara qu'il était temps de s'en
+aller. M. Sikes observa qu'il avait à faire un bout de chemin dans
+la même direction qu'elle, et manifesta l'intention de
+l'accompagner. Ils s'en allèrent ensemble, suivis à peu de
+distance par le chien, qui sortit d'une cour voisine sitôt que son
+maître fut hors de vue.
+
+Le juif passa la tête hors de la porte au moment où Sikes venait
+de quitter la salle: il le suivit des yeux tandis qu'il
+franchissait l'obscur passage, le menaçant du poing, et murmurant
+d'horribles imprécations; puis, avec un affreux rire, il revint
+prendre place devant la table, où il se plongea dans
+l'intéressante lecture du _Journal des Tribunaux_.
+
+Pendant ce temps Olivier Twist, qui ne se doutait pas qu'il fût si
+près du facétieux vieillard, se dirigeait vers l'étalage du
+libraire. Arrivé à Clerkenwell, il prit, sans y faire attention,
+une rue qui n'était pas comprise dans son itinéraire. Il l'avait à
+moitié franchie, quand il s'aperçut de sa méprise; mais sachant
+que cette rue devait aussi aboutir au point vers lequel il se
+dirigeait, il jugea inutile de revenir sur ses pas, et continua à
+marcher, les livres sous le bras, de toute la vitesse de ses
+jambes.
+
+Il songeait, tout en marchant, au bonheur de sa nouvelle
+situation, au plaisir qu'il aurait à voir, ne fût-ce qu'un
+instant, le pauvre petit Richard, qui peut-être en ce moment,
+battu et affamé, pleurait amèrement, quand il fut tiré de sa
+rêverie par une jeune femme qui s'écria très haut:
+
+«Oh! mon cher frère!» Et à peine avait-il levé les yeux pour voir
+ce que cela signifiait, qu'il sentit l'étreinte de deux bras
+étroitement serrés autour de son cou.
+
+«Laissez-moi, s'écria Olivier en se débattant; laissez-moi
+tranquille. Qu'est-ce? Pourquoi m'arrêtez-vous?»
+
+Pour toute réponse, la jeune femme qui le tenait embrassé, et qui
+avait à la main un petit panier et une grosse clef, se mit à
+pousser des cris et des gémissements.
+
+«Oh! mon Dieu! disait-elle; je t'ai donc retrouvé; Olivier!
+Olivier! oh! vilain enfant, de m'avoir jetée dans de pareilles
+inquiétudes à ton sujet! Viens chez nous, mon ami, viens. Dieu
+soit loué! je t'ai enfin retrouvé!»
+
+Après ces exclamations incohérentes, la jeune fille recommença ses
+gémissements de plus belle, avec un accès nerveux si violent, que
+plusieurs femmes qui étaient là demandèrent à un garçon boucher à
+la chevelure grasse et luisante, et qui regardait aussi, la scène,
+s'il ne croyait pas urgent de courir chercher un médecin. À quoi
+le garçon boucher, qui semblait d'une nature assez lente, pour ne
+pas dire indolente, répondit qu'il n'y avait pas d'urgence.
+
+«Oh! non, non, ce n'est pas la peine, dit la jeune femme en
+serrant la main d'Olivier; je vais déjà mieux. Allons tout droit à
+la maison, cruel enfant! allons!
+
+- Qu'est-ce qu'il y a donc, madame? demanda une des femmes.
+
+- Oh! madame, répondit la jeune fille, il s'est sauvé il y a près
+d'un mois de chez ses parents, qui sont de bons ouvriers, pour
+aller courir avec une bande de filous et de mauvais garnements, et
+sa mère en est presque morte de chagrin.
+
+- Petit misérable! dit la femme.
+
+- Rentrez chez vous bien vite, petite brute, dit une autre.
+
+- Ce n'est pas moi, répondit Olivier très alarmé; je ne la connais
+pas; je n'ai ni soeur, ni père, ni mère, je suis orphelin, je
+demeure à Pentonville.
+
+«- Oh! voyez donc, est-il effronté! dit la jeune femme.
+
+- Comment! c'est vous, Nancy! s'écria Olivier, en voyant la figure
+de la jeune femme qui s'était jusqu'alors tenue derrière lui; il
+recula d'étonnement et d'effroi.
+
+- Voyez-vous qu'il me reconnaît! dit Nancy en s'adressant aux
+assistants. Il ne peut pas faire autrement Quelqu'un aurait-il la
+bonté de m'aider à l'emmener chez nous? sans quoi il fera mourir
+son père et sa pauvre mère, et me mettra au désespoir.
+
+- Que diable est ceci? dit un homme en s'élançant hors d'une
+taverne, avec un chien blanc derrière les talons. Comment! le
+petit Olivier! Veux-tu bien aller retrouver ta pauvre mère,
+vaurien que tu es! allons! vite à la maison!
+
+- Je ne leur appartiens pas. Je ne les connais pas. Au secours! au
+secours! cria Olivier en se débattant contre la vigoureuse
+étreinte de l'homme.
+
+- Au secours! répéta celui-ci; c'est moi qui viens au secours,
+petit scélérat! Qu'est-ce que c'est que ces livres-là? Tu les as
+volés, n'est-ce pas? donne-moi ça.»
+
+À ces mots, l'homme arracha les volumes que tenait l'enfant, et le
+frappa violemment à la tête.
+
+«C'est bien fait! dit du haut d'un grenier un spectateur de cette
+scène; voilà la vraie manière de mettre ces gamins-là à la raison!
+
+- C'est vrai ça, dit un gros lourdaud de charpentier, en regardant
+d'un air approbateur celui qui venait de parler.
+
+- Ça lui fera du bien, dirent les deux femmes.
+
+- Eh! c'est évident, reprit l'homme en frappant de nouveau Olivier
+et en le saisissant au collet. En avant, petit vaurien! Ici, Turc!
+attention au commandement!
+
+Affaibli par sa récente maladie, étourdi par les coups et par
+cette attaque à l'improviste, épouvanté des grondements menaçants
+du chien et de la brutalité de l'homme, accablé surtout par la
+conviction où étaient les spectateurs qu'il était réellement un
+vaurien, que pouvait le pauvre enfant? Il faisait nuit close, le
+quartier était désert; nul secours à attendre. Toute résistance
+était inutile. En un instant, il fut entraîné dans un labyrinthe
+de rues sombres et étroites, et avec une rapidité qui rendait
+complètement inintelligibles les quelques cris qu'il osait
+pousser. Qu'importait d'ailleurs qu'ils fussent intelligibles,
+puisque personne n'était là pour s'en inquiéter?
+
+* * * * *
+
+Les becs de gaz étaient partout allumés; Mme Badwin attendait avec
+anxiété à la porte de la maison; vingt fois la servante avait
+couru au bout de la rue pour tâcher d'apercevoir Olivier, et les
+deux vieux messieurs restaient obstinément assis dans le cabinet,
+au milieu de l'obscurité, et les yeux fixés sur la montre.
+
+
+CHAPITRE XVI.
+Ce que devint Olivier Twist, après qu'il eut été réclamé par
+Nancy.
+
+
+Après avoir franchi nombre de rues étroites et de passages
+détournés, Sikes, Nancy et Olivier arrivèrent à un vaste espace
+découvert, que des claies et des parcs à troupeaux désignaient
+pour un marché au bétail. Là, Sikes ralentit le pas, car la jeune
+fille ne pouvait soutenir plus longtemps l'allure rapide qu'ils
+avaient prise jusqu'alors; il se tourna vers Olivier, et lui
+enjoignit d'un ton brutal de prendre la main de Nancy.
+
+«M'entends-tu?» gronda-t-il en voyant Olivier hésiter et regarder
+aux alentours.
+
+Ils étaient dans un endroit sombre, loin de tout passant, et
+Olivier ne vit que trop clairement qu'il n'y avait pas de
+résistance possible; il tendit la main à Nancy qui la lui serra
+étroitement.
+
+«Donne-moi l'autre, dit Sikes; ici, Turc!»
+
+Le chien leva la tête en grondant.
+
+«Tiens, mon brave, ajoute Sikes en mettant la main sur la gorge
+d'Olivier et en proférant un affreux jurement, s'il souffle un
+mot, jette toi là-dessus! tu comprends?»
+
+Le chien grogna de nouveau, se lécha le museau, et regarda Olivier
+comme s'il avait envie de lui sauter à la gorge, sans plus tarder.
+
+«Il le ferait comme je le lui dis, mille tonnerres! dit Sikes en
+regardant son chien d'un oeil féroce et satisfait.
+
+- Maintenant, tu sais ce qui t'attend, jeune homme; ainsi crie, si
+l'envie t'en prend; le chien se chargera bien de te faire taire;
+allons, plus vite que ça.»
+
+Turc remua la queue pour remercier son maître de ces paroles
+caressantes, auxquelles il n'était pas habitué; puis il poussa un
+nouveau grognement à l'adresse d'Olivier, et prit les devants.
+
+C'était Smithfield qu'ils traversaient; c'eût été Grosvenor-
+Square, qu'Olivier n'en eût pas su davantage. La nuit était sombre
+et brumeuse. L'éclairage des boutiques se voyait à peine à travers
+l'épaisseur du brouillard, qui augmentait à chaque instant et
+enveloppait de ténèbres les rues et les maisons; l'aspect de ces
+lieux n'en était que plus étrange pour Olivier, et son anxiété
+plus grande.
+
+Ils marchaient d'un pas précipité, quand l'horloge d'une église
+voisine sonna l'heure; au premier coup, Sikes et Nancy firent
+halte, et prêtèrent l'oreille.
+
+«Huit heures, Guillaume, dit Nancy.
+
+- À quoi bon me dire ça? je l'entends bien, n'est-ce pas? répondit
+Sikes.
+
+- Et _eux_, je voudrais bien savoir s'ils peuvent l'entendre, dit
+Nancy.
+
+- Sans doute qu'ils le peuvent, reprit Sikes. Quand on m'a coffré,
+c'était l'époque de la foire de la Saint-Barthélemy, et il n'y
+avait pas dans toute la foire une méchante trompette dont je
+n'entendisse le vacarme; quand j'étais sous les verrous le soir,
+le tumulte et le tapage du dehors rendaient si affreux le silence
+de la damnée vieille prison, que j'étais tenté de me briser la
+tête contre les ferrures de la porte.
+
+- Pauvres garçons! dit Nancy, le visage toujours tourné vers le
+point où l'horloge s'était fait entendre; quel dommage, Guillaume,
+de si beaux garçons!
+
+- Voilà bien les femmes, répondit Sikes, elles ne font attention
+qu'à ça. De si beaux garçons! Eh bien! s'ils ne sont pas encore
+morts, ils n'en valent pas mieux; ainsi n'en parlons plus.»
+
+Il semblait, en même temps, réprimer un mouvement de jalousie, et
+serrant plus fort la main d'Olivier, il lui dit d'avancer.
+
+«Une minute, dit la jeune fille; je ne passerais pas si vite par
+ici s'il s'agissait pour toi, Guillaume, d'être pendu le lendemain
+à huit heures; il aurait beau y avoir de la neige, et je n'aurais
+pas de châle pour me couvrir, que je ferais le tour de cette place
+jusqu'à extinction.
+
+- À quoi que ça m'avancerait? demanda le brutal Sikes; à moins que
+tu puisses me passer une lime et vingt aunes de bonne corde, tu
+ferais cinquante milles, ou tu ne bougerais pas, que ça serait
+tout de même, pour le bien que ça me ferait. Allons, en route, et
+ne restons pas là une heure à faire des phrases.»
+
+La jeune fille éclata de rire, rajusta son châle, et ils se
+remirent à marcher; mais Olivier sentit trembler la main de Nancy:
+il la regarda en passant sous un bec de gaz, et vit qu'elle était
+pâle comme la mort.
+
+Ils marchèrent, pendant une demi-heure, par des rues sales et peu
+fréquentées, et les quelques individus qu'ils rencontrèrent
+avaient tout l'air d'occuper dans la société une position
+semblable à celle de M. Sikes; enfin ils s'engagèrent dans une
+ruelle encore plus sale que les autres, et pleine de boutiques de
+fripiers. Le chien courut en avant, comme s'il comprenait que la
+vigilance était maintenant inutile, et s'arrêta à la porte d'une
+boutique fermée et en apparence inoccupée; car la maison tombait
+en ruines, et un écriteau cloué sur la porte, et qui semblait fixé
+là depuis bien des années, annonçait qu'elle était à louer.
+
+«Tout va bien, dit Sikes,» après avoir jeté autour de lui un
+regard scrutateur.
+
+Nancy passa la main sous les volets, et Olivier entendit le bruit
+d'une sonnette. Ils traversèrent la rue et attendirent quelques
+instants sous une lanterne; on entendit lever un châssis avec
+précaution, et presque au même instant la porte s'ouvrit
+doucement. Sans plus de cérémonie, M. Sikes prit au collet
+l'enfant saisi de terreur, et tous trois se trouvèrent bientôt
+dans la maison.
+
+L'allée était complètement sombre, et ils attendirent que la
+personne qui les avait introduits eût remis en place la chaîne et
+les barres de fer qui barricadaient la porte.
+
+«Il n'y a personne? demanda Sikes.
+
+- Non, répondit une voix qu'Olivier crut reconnaître.
+
+- Le vieux est-il là? ajouta le brigand.
+
+- Oui, répondit la voix, et il avait l'oreille basse en vous
+attendant. Va-t-il être content de vous voir! plus que ça de
+chance!»
+
+Le style de cette réponse, aussi bien que la voix de celui qui
+parlait, n'étaient pas inconnus à Olivier; mais il était
+impossible, dans l'obscurité, de voir quel était cet
+interlocuteur.
+
+«Éclaire-nous, dit Sikes; autrement nous allons nous casser le cou
+ou marcher sur les pattes du chien, et, alors, gare aux jambes, je
+ne vous dis que ça.
+
+- Attendez un instant et vous aurez de la lumière,» répondit la
+voix. On entendit les pas de quelqu'un qui s'éloignait, et au bout
+d'une minute on vit paraître le sieur Jack Dawkins, autrement dit
+le rusé Matois, tenant une chandelle fichée dans un bâton fendu.
+
+Le jeune filou ne s'arrêta pas à renouer connaissance avec Olivier
+autrement que par une grimace, et fit signe aux visiteurs de le
+suivre au bas de l'escalier; ils traversèrent une cuisine où l'on
+ne voyait que les quatre murs, et ouvrant la porte d'une pièce
+basse et humide, qui donnait sur une petite cour fangeuse. Ils
+furent accueillis par de grands éclats de rire.
+
+«Oh! la bonne tête! s'écria maître Charles Bates, en riant à se
+tenir les côtes. Le voilà! ah! le voilà! regardez-le donc, Fagin:
+mais voyez donc la mine qu'il fait! c'est trop fort! En voilà une
+bonne farce! Je n'en puis plus; il y a de quoi mourir de rire.
+Tenez-moi, ou j'étouffe!»
+
+La gaieté de maître Bates n'eut plus de bornes; il se laissa
+tomber tout de son long sur le plancher, agitant convulsivement
+ses jambes, et pendant cinq minutes il ne put modérer ses
+transports. Enfin il se remit sur pied, saisit la chandelle que
+tenait le Matois, et s'approchant d'Olivier, il l'examina des
+pieds à la tête, tandis que le juif, ôtant son bonnet, saluait
+respectueusement et à plusieurs reprises l'enfant abasourdi; quant
+au Matois, sournois comme il l'était, et peu enclin à rire dès
+qu'il avait l'occasion d'exercer ses talents, il fouillait les
+poches d'Olivier avec un soin minutieux.
+
+«Voyez donc, Fagin, comme il est attifé! dit Charlot en approchant
+tellement la lumière du vêtement neuf d'Olivier, qu'il faillit
+l'enflammer; regardez-moi ça. Drap numéro un, et quelle coupe de
+muscadin! oh! c'est trop drôle! Et des livres, encore; mais,
+Fagin, c'est un monsieur tout craché.
+
+- Charmé de vous voir en si bon état, mon cher, dit le juif en
+saluant ironiquement Olivier jusqu'à terre; le Matois vous donnera
+un autre vêtement, mon cher, de crainte que vous n'abîmiez votre
+habit des dimanches. Pourquoi ne pas nous avoir écrit, mon cher,
+pour nous prévenir de votre arrivée? nous aurions eu un souper
+tout chaud à vous offrir.»
+
+À ces mots, maître Bates fut repris d'un fou rire, qui dérida
+Fagin lui-même et fit sourire le Matois. Mais comme ce dernier
+tirait à l'instant même, de la poche d'Olivier, le billet de
+banque de cinq guinées, on ne peut dire si ce fut l'explosion de
+joie de Bates ou cette découverte qui le fit sourire.
+
+«Oh! oh! qu'est-ce que c'est que ça? demanda Sikes en s'avançant
+vers le juif, qui allait empocher le billet. Cela m'appartient,
+Fagin.
+
+- Non, mon ami, non, dit le juif; c'est à moi, Guillaume, c'est à
+moi. Vous aurez les livres.
+
+- Si on ose dire que ce n'est pas à moi, reprit Sikes en mettant
+son chapeau d'un air résolu, c'est-à-dire à moi et à Nancy, je
+remmène l'enfant.»
+
+Le juif tressaillit, et Olivier aussi, quoique pour un motif bien
+différent; il espérait que la dispute aurait pour effet de le
+remettre en liberté.
+
+«Voyons, dit Sikes, voulez-vous me donner ça, oui ou non?
+
+- Ce n'est pas bien, Guillaume; n'est-ce pas, Nancy, que ce n'est
+pas bien? demanda le juif.
+
+- Que ce soit bien ou mal, répliqua Sikes, donnez-moi ça, vous
+dis-je! Est-ce que vous vous figurez que Nancy et moi nous n'avons
+rien de mieux à faire que de perdre notre temps à donner la chasse
+au premier garçon qui se fera coffrer, à cause de vous? Donnez-moi
+ça, vieux ladre, vieille momie, entendez-vous!»
+
+Tout en faisant ces amicales remontrances, M. Sikes saisit le
+billet que le juif tenait entre le pouce et l'index, puis
+regardant froidement Fagin dans le blanc des yeux, il plia le
+billet en dix et l'enferma dans un noeud qu'il fit à sa cravate.
+
+«Voilà pour notre peine, dit Sikes, et ce n'est pas moitié de ce
+que ça valait: quant à vous, gardez les livres, si vous aimez la
+lecture, ou sinon, vendez-les.
+
+- C'est très intéressant, dit Charlot Bates, qui feignait de lire
+un des volumes en question, en faisant mille grimaces; beau style!
+hein, Olivier?» Et, en voyant l'air piteux de celui-ci, maître
+Bates, qui avait le don de saisir en toutes choses le côté
+comique, s'abandonna à un nouveau transport de gaieté plus bruyant
+que le premier.
+
+«Ils appartiennent au vieux monsieur, dit Olivier en se tordant
+les mains; au bon et généreux vieux monsieur qui m'a reçu chez
+lui, qui m'a soigné quand j'étais mourant; renvoyez-les-lui, je
+vous en conjure; renvoyez-lui les livres et l'argent; gardez-moi
+ici toute ma vie; mais je vous en prie, je vous en supplie,
+renvoyez-les-lui. Il croira que je l'ai volé! la vieille dame, et
+tous ceux qui ont été si bons pour moi, croiront que je suis un
+voleur; oh! ayez pitié de moi et renvoyez-les-lui!»
+
+En parlant ainsi, avec l'énergie que donne une poignante douleur,
+Olivier tomba à genoux aux pieds du juif, en joignant les mains
+d'un air suppliant et désespéré.
+
+«Ce garçon a raison, observa Fagin en jetant autour de lui un coup
+d'oeil sournois, et en fronçant tant qu'il pouvait ses affreux
+sourcils. Tu as raison, Olivier, tu as raison. On croira que tu es
+un voleur; ah! ah! ajouta-t-il en se frottant les mains; ça se
+trouve à merveille, et nous ne pouvions rien souhaiter de mieux.
+
+- Sans doute, répondit Sikes; j'y ai songé dès que je l'ai vu
+entrer dans Clerkenwell avec ses livres sous le bras. C'est tout
+simple, il faut que ce soient des gens confits en dévotion:
+autrement ils ne l'auraient pas pris chez eux. Ils ne le
+rechercheront pas, de crainte d'être obligés à des poursuites pour
+le faire enfermer; il est en sûreté comme ça.»
+
+Pendant ce dialogue, Olivier regardait tour à tour Fagin et Sikes
+d'un oeil égaré, et comme s'il avait à peine conscience de ce qui
+se passait autour de lui; mais aux derniers mots de Guillaume
+Sikes il se releva subitement, et s'élança, tout effaré, hors de
+la chambre, en criant au secours, de manière à réveiller tous les
+échos de la vieille maison délabrée.
+
+«Ne laisse pas sortir ton chien, Guillaume! s'écria Nancy en se
+précipitant vers la porte et en la fermant sur le juif et ses deux
+élèves, qui s'étaient élancés à la poursuite d'Olivier. Ne laisse
+pas sortir ton chien; il mettrait cet enfant en pièces.
+
+- Ce serait bien fait! dit Sikes en se débattant pour se dégager
+de l'étreinte de la jeune fille. Lâche-moi, ou je te brise la tête
+contre le mur.
+
+- Ça m'est égal, Guillaume, ça m'est égal, criait la jeune fille
+en luttant énergiquement contre cet homme; l'enfant ne sera pas
+déchiré par le chien, ou tu me tueras la première.
+
+- Tu vas voir! dit Sikes en grinçant des dents. Ôte-toi de là, ou
+ce sera l'affaire d'un instant.»
+
+Le brigand lança la jeune fille à l'autre bout de la chambre...
+juste au moment où le juif et ses deux élèves rentraient, ramenant
+Olivier après eux.
+
+«Eh bien! qu'est-ce? dit le juif.
+
+- Je crois que cette fille est devenue folle, répondit Sikes d'un
+air farouche.
+
+«Non, je ne suis pas folle, dit Nancy pâle et haletante. Je ne
+suis pas folle, Fagin, soyez-en sûr.
+
+- Eh bien alors, taisez-vous! dit le juif d'un air menaçant.
+
+- Non, je ne me tairai pas, reprit Nancy sur un ton très élevé;
+voyons, qu'avez-vous à dire à cela?»
+
+M. Fagin connaissait assez le caractère et les caprices des femmes
+pour sentir qu'il n'était pas prudent de prolonger l'entretien.
+Pour faire diversion, il s'adressa à Olivier:
+
+«Vous vouliez donc vous sauver, mon ami? lui dit-il en prenant
+dans l'angle de la cheminée un gros bâton noueux.»
+
+Olivier ne répondit rien: mais il observait les mouvements du
+juif, et son coeur battait avec force.
+
+«Vous appeliez au secours, vous vouliez faire venir la police,
+n'est-ce pas! poursuivit Fagin avec un rire moqueur et en
+saisissant l'enfant par le bras; nous vous en ferons passer
+l'envie, jeune homme!»
+
+Le juif appliqua un vigoureux coup de bâton sur les épaules
+d'Olivier, et il levait le bras pour recommencer, quand la jeune
+fille se jeta sur lui et lui arracha le bâton, qu'elle jeta au feu
+avec tant de force que des charbons roulèrent jusqu'au milieu de
+la chambre.
+
+«Je ne souffrirai pas chose pareille, Fagin, s'écria Nancy. Vous
+avez retrouvé cet enfant; que voulez-vous de plus? Tâchez de le
+laisser tranquille, entendez-vous, ou je vous arrangerai de
+manière à me faire pendre avant mon tour.»
+
+En proférant ces menaces, la jeune fille frappait du pied le
+plancher; pâle de colère, les lèvres serrées, les mains crispées,
+elle regardait tour à tour le juif et Sikes.
+
+«Allons, Nancy! dit le juif d'un ton radouci, après un moment de
+silence, pendant lequel il échangea avec M. Sikes des regards
+étonnés et inquiets; vous êtes... ce soir... plus admirable que
+jamais; eh! eh! ma chère, vous jouez la comédie à ravir.
+
+- Vraiment? dit la jeune fille; prenez garde que je ne me
+surpasse; ce serait tant pour vous, Fagin; ainsi, marchez droit
+avec moi; tenez-vous-le pour dit.»
+
+Une femme poussée à bout, surtout une femme aigrie par le malheur
+et le désespoir, peut arriver à un degré d'irritation que peu
+d'hommes aiment à provoquer. Le juif comprit qu'il feindrait
+inutilement de prendre plus longtemps la colère de Nancy pour un
+caprice passager, et reculant involontairement de quelques pas, il
+jeta du côté de Sikes un coup d'oeil moitié craintif, moitié
+suppliant, comme pour lui dire que c'était à lui naturellement à
+continuer le dialogue.
+
+M. Sikes entendit ce muet appel, et, sentant peut-être son orgueil
+personnel et son influence intéressés à ce que Nancy fut
+immédiatement réduite à la raison, prononça au moins deux ou trois
+douzaines de malédictions et des menaces dont la rapidité et la
+variété faisaient beaucoup d'honneur à la fertilité de son esprit
+inventif. Comme tout cela ne produisait aucun effet visible sur
+l'objet de sa colère, il eut recours à des arguments plus
+frappants.
+
+«Qu'est-ce que tu veux dire par là?» s'écria-t-il en appuyant sa
+question d'une des imprécations familières à notre pays contre le
+plus beau de tous les traits qui décorent la figure humaine,
+imprécation imprudente qui risquerait, si elle était entendue là-
+haut seulement une fois sur cinquante mille qu'on la répète ici-
+bas, de faire de la cécité une maladie aussi commune que la
+rougeole. «Qu'est-ce que tu veux dire par là? Le diable me brûle!
+Ne sais-tu plus qui tu es et ce que tu es?
+
+- Oh! que si, que je le sais bien,» répliqua la jeune fille avec
+un rire nerveux, en balançant sa tète de droite à gauche, et
+prenant un air d'indifférence qui dissimulait mal son émotion.
+
+- Eh bien alors, tiens-toi tranquille, ajouta Sikes en grondant
+comme il avait l'habitude de le faire quand il s'adressait à son
+chien; ou je te ferai tenir tranquille pour longtemps.»
+
+La jeune fille se remit à rire et avec plus de sans-gêne
+qu'auparavant; puis, lançant à Sikes un coup d'oeil furtif, elle
+détourna la tête et se mordit la lèvre jusqu'au sang.
+
+«Comme ça te va bien, reprit Sikes en la toisant avec mépris, de
+te donner des airs de bonté et de générosité! La belle occasion
+pour cet enfant, comme tu l'appelles, de se faire de toi une amie!
+
+- Oui, je suis son amie! s'écria la jeune fille avec colère, et
+maintenant j'aimerais mieux être morte dans la rue, ou avoir pris
+la place de ceux auprès de qui nous avons passé ce soir, que
+d'avoir contribué à entraîner ici cet enfant. À partir
+d'aujourd'hui ce n'est plus qu'un voleur, un fripon, un scélérat;
+faut-il pour cela que ce vieux misérable vienne encore le rouer de
+coups?
+
+- Allons, allons, Sikes, dit le juif d'un ton de reproche, et en
+lui montrant les jeunes filous qui écoutaient ce dialogue de
+toutes leurs oreilles, soyons calme, Guillaume; il faut faire la
+paix.
+
+- Faire la paix! s'écria Nancy exaspérée; vieux scélérat. Je
+n'avais pas la moitié de l'âge de cet enfant, que déjà je volais
+pour vous et voilà douze ans que je fais ce métier-là, et toujours
+pour vous! Est-ce vrai? dîtes; est-ce vrai?
+
+- C'est bon, c'est bon, répondit le juif en tâchant de calmer
+Nancy; mais ce métier-là est aussi ton gagne-pain: c'est lui qui
+te fait vivre.
+
+- En effet, reprit-elle avec volubilité; c'est ma vie, comme les
+rues sont ma demeure, malgré le froid, la pluie et la boue. Et
+c'est vous, misérable! qui m'avez menée là, et qui m'y retiendrez
+nuit et jour jusqu'à ce que je meure!
+
+- Il t'arrivera pis que cela! interrompit le juif piqué de ces
+reproches; pis que cela, entends-tu, si tu dis encore un mot.»
+
+Elle se tut; mais dans sa colère elle s'arrachait les cheveux et
+déchirait ses vêtements. Elle se précipita sur le juif et lui eût
+probablement laissé des marques de sa vengeance, si Sikes ne fût
+intervenu à temps en la prenant par les mains; elle fit quelques
+vains efforts pour se dégager, et tomba évanouie.
+
+«J'aime autant cela, dit Sikes en la posant à terre dans un coin
+de la chambre. Elle a une force étonnante dans les bras, quand
+elle est montée comme ça.»
+
+Le juif s'essuya le front et sourit: il se sentait soulagé en
+voyant enfin cette scène terminée; mais ni lui, ni Sikes, ni le
+chien, ni les jeunes voleurs, ne semblèrent y voir autre chose
+qu'un incident ordinaire et inhérent au métier.
+
+«C'est le diable que d'avoir affaire aux femmes, dit le juif en
+remettant le bâton à sa place; mais elles sont bien fines, et nous
+n'arriverions à rien sans elles. Charlot, mène coucher Olivier.
+
+- Je suppose qu'il ne mettra pas demain ses beaux habits n'est-ce
+pas, Fagin? demanda Charlot Bates en riant.
+
+- N'aie pas peur,» répondit le juif en riant aussi.
+
+Maître Bates, charmé probablement de cette commission, prit la
+chandelle et conduisit Olivier dans une cuisine voisine, où il y
+avait deux ou trois lits semblables à celui où Olivier avait dormi
+jadis. Là, le sieur Bates, après avoir ri de tout son coeur,
+rendit à Olivier les affreux haillons dont celui-ci avait été si
+heureux d'être débarrassé chez M. Brownlow. Le hasard avait voulu
+que Fagin les reconnût entre les mains du juif qui les avait
+achetés, et cette circonstance l'avait mis sur la trace d'Olivier.
+
+«Ôte tes beaux habits, dit Charlot; je les donnerai à Fagin, qui
+en aura soin. Ah! la bonne farce!»
+
+Le pauvre Olivier obéit, bien à contre-coeur; maître Bates roula
+les vêtements neufs, les mit sous son bras et sortit; il ferma la
+porte à clef, et laissa Olivier dans les ténèbres.
+
+Les éclats de rire de Charlot et la voix de miss Betsy, qui
+survint à propos pour jeter de l'eau froide à la figure de son
+amie évanouie et la faire revenir à elle, auraient suffi pour
+empêcher de dormir bien des gens plus heureux qu'Olivier; mais il
+était souffrant et épuisé de fatigue, et bientôt il s'endormit
+profondément.
+
+
+CHAPITRE XVII
+Olivier a toujours à souffrir de sa mauvaise fortune, qui amène
+tout exprès à Londres un grand personnage pour ternir sa
+réputation.
+
+
+Il est d'usage au théâtre, dans tout bon mélodrame bien sanglant,
+de présenter tour à tour des scènes tragiques et des scènes
+comiques entrelardées. On nous montre, gisant sur un grabat, le
+héros accablé sous le poids de ses chaînes et de ses malheurs;
+puis, à la scène suivante, son écuyer fidèle, ignorant le sort de
+son maître, vient égayer l'auditoire par une chanson bouffonne.
+Nous voyons avec émotion l'héroïne à la merci d'un baron cruel et
+superbe, exposée à perdre l'honneur ou la vie et tirant son
+poignard pour sauver l'un au prix de l'autre; et, au moment où
+l'intérêt est le plus vivement excité, on entend un coup de
+sifflet, et nous voilà transportés tout d'un coup dans la grande
+salle d'un château, où un vieux sénéchal, à la chevelure grise,
+chante un air joyeux. Ses vassaux font chorus avec lui; ils n'ont
+pas autre chose à faire, et s'en vont tous de compagnie, toujours
+joyeux, toujours chantant.
+
+Ces changements de scène nous paraissent ridicules; ils ne sont
+pourtant pas aussi invraisemblables que nous pourrions le croire
+au premier abord. La vie n'offre-t-elle pas sans cesse des
+contrastes de ce genre, ici des fêtes et là un lit de mort; tantôt
+le deuil et la tristesse, et tantôt la joie et le plaisir. Mais
+alors nous sommes nous-mêmes acteurs, au lieu d'être témoins
+passifs des événements, et cela fait une grande différence. Ces
+transitions brusques, ces élans subits de colère ou de douleur,
+qui ne nous étonnent point sur la scène du monde, nous semblent
+ridicules et déplacés, dès que nous sommes réduits au rôle de
+simples spectateurs.
+
+Les soudains changements de scène, de temps et de lieu, ne sont
+pas seulement sanctionnés dans les livres par un long usage; ils
+sont encore considérés par beaucoup de gens comme étant le grand
+art de la composition. Il y a même certains critiques qui
+n'estiment le talent d'un auteur qu'en raison des difficultés
+qu'il amoncelle autour de ses personnages à la fin de chaque
+chapitre. Ce court préambule paraîtra peut-être inutile. En tout
+cas, on doit y voir de la part de l'historien une manière délicate
+de prévenir ses lecteurs qu'il va les ramener à la ville natale
+d'Olivier, et qu'il a de bonnes raisons de leur faire faire ce
+voyage.
+
+Un matin, de très bonne heure, M. Bumble sortit, la tête haute, du
+dépôt de mendicité, et se mit à monter la grande rue d'un pas
+majestueux. Il était dans l'éclat et la splendeur de sa dignité de
+bedeau. Les rayons du soleil levant se jouaient sur son tricorne
+et sur son habit, et il tenait sa canne de l'air résolu que
+donnent la santé et la puissance. M. Bumble avait toujours la tête
+haute, mais ce jour-là plus haute encore que d'habitude. Il y
+avait dans son regard quelque chose de profond, et dans sa
+démarche une fierté qui annonçait que de graves réflexions, trop
+importantes pour être communiquées à personne, traversaient sa
+cervelle de bedeau.
+
+M. Bumble ne s'arrêta pas en route à causer avec les petits
+marchands ou autres qui lui adressaient respectueusement la
+parole, à peine répondait-il à leurs saluts par un geste rapide.
+Il garda cette allure imposante jusqu'à ce qu'il eût gagné la
+Ferme, où Mme Mann veillait, avec un soin paroissial sur son petit
+troupeau d'enfants pauvres.
+
+«Au diable le bedeau! dit Mme Mann en entendant M. Bumble secouer
+avec impatience la porte du jardin. C'est sans doute lui qui nous
+arrive si matin!... Ah! monsieur Bumble, j'étais bien sûre que
+c'était vous! quel plaisir vous me faites! Entrez donc, monsieur,
+je vous prie.»
+
+Les premiers mots s'adressaient à Susanne, et les exclamations de
+joie à M. Bumble, tandis que la bonne femme ouvrait la porte du
+jardin et faisait entrer le bedeau avec empressement et respect.
+
+«Madame Mann, dit M. Bumble en se laissant tomber lentement dans
+un fauteuil, au lieu de s'asseoir brusquement comme un manant;
+bonjour, madame Mann.
+
+- Je vous souhaite le bonjour, monsieur, répondit Mme Mann d'un
+air souriant. J'espère que vous vous portez bien, monsieur?
+
+- Comme ça, madame Mann, répondit M. Bumble. Une vie _paroissiale_
+n'est pas un lit de roses.
+
+- Ah! monsieur Bumble, à qui le dites-vous?» répondit celle-ci.
+
+Si les pauvres enfants du dépôt l'eussent entendue parler ainsi,
+ils eussent tous fait chorus avec elle.
+
+«La vie _paroissiale_, madame, continua M. Bumble en donnant un
+coup de canne sur la table, est une vie fatigante, agitée,
+tourmentée; mais on sait bien que c'est la destinée de tous les
+fonctionnaires publics d'être toujours en butte aux persécutions.»
+
+Mme Mann, sans trop comprendre ce que le bedeau voulait dire par
+là, leva toujours les mains au ciel d'un air de compassion et
+soupira.
+
+«Ah! vous avez raison de soupirer, madame Mann!» dit le bedeau.
+
+Voyant qu'elle avait bien fait, celle-ci poussa un nouveau soupir,
+à la grande satisfaction du fonctionnaire qui, réprimant un
+gracieux sourire, regarda son tricorne avec un grand sérieux et
+dit:
+
+«Madame Mann, je pars demain pour Londres.
+
+- Comment, monsieur Bumble! dit celle-ci en reculant de deux pas.
+
+- Oui, madame, pour Londres, reprit l'inflexible bedeau, je prends
+la diligence, et j'emmène avec moi deux pauvres du dépôt, On est
+en instance pour les placer ailleurs, et le conseil
+d'administration m'a chargé, moi, entendez-vous, madame Mann, de
+suivre l'affaire devant les assises de Clerkenwell. Et je me
+demande, ajouta-t-il en se redressant, si les assises de
+Clerkenwell n'auront pas du fil à retordre avant d'en finir avec
+moi.
+
+- Oh! monsieur, ne soyez pas trop sévère à leur égard, dit
+Mme Mann d'un ton doucereux.
+
+- Ce sera la faute des assises de Clerkenwell, répondit M. Bumble;
+et, si elles ne s'en tirent pas à leur honneur, les assises de
+Clerkenwell ne pourront s'en prendre qu'à elles-mêmes.
+
+M. Bumble prononça ces mots d'un air si résolu et même si menaçant
+que Mme Mann parut effrayée.
+
+«Et vous prenez la diligence? dit-elle enfin. Je croyais que
+d'habitude on expédiait les pauvres en charrette?
+
+- Oui, madame Mann, lorsqu'ils sont malades, dit le bedeau; nous
+les mettons en charrette découverte, quand il pleut: c'est pour
+les empêcher de s'enrhumer.
+
+- Oh! dit Mme Mann.
+
+- Quant à ces deux-ci, la concurrence s'en charge et les prend à
+bon marché, dit M. Bumble. Ils sont dans un piteux état, et nous
+avons calculé que les frais de transport coûteraient deux livres
+sterling de moins que les frais d'enterrement... à condition
+pourtant que nous puissions les colloquer dans une autre paroisse.
+J'espère que nous en viendrons à bout, à moins qu'ils n'aillent
+s'aviser de mourir en route, pour nous faire enrager. Ha! ha!»
+
+M. Bumble se mit à rire; mais ses yeux rencontrèrent son tricorne
+et il reprit son air grave.
+
+«N'oublions pas les affaires, madame, dit le bedeau; voici
+l'allocation mensuelle que vous accorde la paroisse.»
+
+M. Bumble tira de son portefeuille quelques pièces d'argent
+roulées dans du papier, et demanda un reçu que Mme Mann écrivit
+aussitôt.
+
+«C'est un vrai griffonnage, dit-elle; mais c'est en règle tout de
+même. Merci, monsieur Bumble; bien obligée, monsieur.»
+
+Celui-ci répondit par un léger signe de tête aux révérences de
+Mme Mann, et demanda des nouvelles des enfants.
+
+«Les chers petits trésors! dit Mme Mann d'une voix émue; ils se
+portent à merveille, sauf deux qui sont morts la semaine dernière,
+et le petit Richard qui est malade.
+
+- Est-ce qu'il ne va pas mieux?» demanda le bedeau.
+
+Mme Mann hocha la tête.
+
+«C'est un enfant qui a de mauvaises dispositions, une nature
+vicieuse, un caractère rebelle, ajouta M. Bumble d'un air
+courroucé. Où est-il?
+
+- Je vais vous l'amener à l'instant, monsieur, répondit Mme Mann.
+Richard! Richard! arrivez vite.»
+
+Elle trouva bientôt l'enfant, lui fit mettre la figure sous la
+pompe, et l'essuya avec sa robe; puis il comparut devant
+l'imposant M. Bumble.
+
+Il était pâle et maigre; il avait les joues creuses, et de grands
+yeux brillants. Le misérable uniforme de la paroisse, cette livrée
+de la misère, flottait sur son corps débile, et ses petits membres
+étaient rabougris comme ceux d'un vieillard.
+
+Tel était le pauvre enfant qui tremblait sous le regard de
+M. Bumble, sans oser lever les yeux, et craignait d'entendre la
+voix du bedeau.
+
+«Voulez-vous bien regarder monsieur, entêté que vous êtes?» dit
+Mme Mann.
+
+L'enfant leva timidement la tête, et ses yeux rencontrèrent ceux
+de M. Bumble.
+
+«Eh! bien, enfant de paroisse, qu'y a-t-il pour votre service?
+demanda M. Bumble en prenant, fort à propos, un ton goguenard.
+
+- Rien, monsieur, répondit celui-ci d'une voix tremblante.
+
+- Je le crois bien, dit Mme Mann après avoir ri de tout son coeur
+de la saillie du bedeau. Vous n'avez besoin de rien, je pense.
+
+- Je voudrais bien... balbutia l'enfant.
+
+- Comment! interrompit la femme; vous allez dire que vous avez
+besoin de quelque chose, petit misérable?
+
+- Un instant, madame Mann, un instant! dit le bedeau en levant la
+main d'un air d'autorité. Que demandez-vous, monsieur?
+
+- Je voudrais bien, balbutia l'enfant, que quelqu'un consentit à
+m'écrire quelques mots sur un morceau de papier, à le plier, à le
+cacheter et à le garder quand je serai sous terre.
+
+- Que veut dire par là cet enfant? s'écria M. Bumble sur lequel le
+ton suppliant et l'air souffreteux de Richard avaient fait quelque
+impression, tout endurci qu'il était à de tels spectacles.
+Qu'entendez-vous par là, monsieur?
+
+- Je voudrais, reprit l'enfant, laisser quelques mots d'amitié au
+pauvre Olivier Twist, et lui faire savoir combien j'ai pleuré en
+songeant qu'il errait à l'aventure, pendant les nuits sombres,
+sans personne qui vînt à son aide... Et je voudrais aussi lui
+dire, ajouta l'enfant d'un ton suppliant en joignant ses petites
+mains, que je suis content de mourir jeune; car peut-être, si je
+vivais longtemps, ma petite soeur, qui est au ciel, m'oublierait
+ou ne me reconnaîtrait plus: il vaut bien mieux que nous nous
+retrouvions bientôt là-haut.»
+
+M. Bumble, très étonné, considéra le petit orateur des pieds à la
+tête, et s'adressant à Mme Mann:
+
+«Ils sont tous taillés sur le même modèle, dit-il; cet effronté
+d'Olivier les a tous démoralisés.
+
+- Qui eût pu s'en douter, monsieur? dit Mme Mann, en levant les
+mains au ciel, et en regardant Richard de travers. Je n'ai jamais
+vu un petit misérable si endurci!
+
+- Emmenez-le, madame! dit M. Bumble d'un ton d'autorité; je serai
+forcé de rendre compte de cela au conseil d'administration, madame
+Mann.
+
+- J'espère que ces messieurs comprendront qu'il n'y a pas là de ma
+faute? dit Mme Mann en pleurnichant.
+
+- Soyez tranquille, madame, ils seront exactement mis au courant
+de l'affaire, dit M. Bumble avec emphase. Tenez, emmenez cet
+enfant; sa présence me fait mal.»
+
+Richard fut emmené sur-le-champ et mis sous clef dans la cave au
+charbon; quelques instants après, M. Bumble sortit pour aller
+faire ses préparatifs de voyage.
+
+Le lendemain matin, à six heures, M. Bumble, après avoir changé
+son tricorne contre un chapeau rond, et s'être bien enveloppé
+d'une grande redingote bleue, garnie d'un capuchon, prit place sur
+l'impériale de la diligence, en compagnie de deux criminels dont
+l'administration voulait se défaire. Il arriva à Londres sans
+autre désagrément que la détestable tenue des deux pauvres,
+lesquels s'obstinaient à grelotter, et à se plaindre du froid, de
+manière à faire dire à M. Bumble qu'ils lui donnaient le frisson,
+et qu'il était gelé malgré sa grande redingote.
+
+Après s'être débarrassé pour la nuit de ces êtres désagréables, le
+bedeau s'installa à l'hôtel où s'était arrêtée la diligence, et
+dîna modestement de quelques tranches de boeuf rôti, à la sauce
+aux huîtres, qu'il arrosa d'une bouteille de porter. Puis il
+approcha sa chaise du feu, posa sur la cheminée un verre de grog,
+et, après quelques réflexions morales sur la tendance coupable
+qu'ont les hommes à murmurer et à se plaindre, il se disposa à
+lire le journal tout à son aise.
+
+Le premier article qui lui tomba sous les yeux était l'avis
+suivant:
+
+_Cinq guinées de récompense._
+
+_Un jeune garçon, nommé Olivier Twist, a disparu, jeudi soir, de
+son domicile à Pentonville, et depuis lors on ne sait ce qu'il est
+devenu: la récompense ci-dessus sera accordée à quiconque fournira
+des renseignements qui puissent faire retrouver ledit Olivier
+Twist, ou qui jettent quelque lumière sur son histoire, que
+l'auteur du présent avis a le plus grand intérêt à connaître._
+
+Venaient ensuite le signalement exact d'Olivier, avec les plus
+minutieux détails sur son costume et sur toute sa personne, et
+enfin, le nom et l'adresse de M. Brownlow.
+
+Le bedeau ouvrit de grands yeux, lut et relut trois fois cet avis
+lentement et attentivement; cinq minutes après, il se dirigeait
+vers Pentonville, sans avoir seulement pris le temps d'avaler son
+grog.
+
+«M. Brownlow est-il chez lui?» demanda-t-il à la servante qui vint
+lui ouvrir.
+
+À cette question, celle-ci fit la réponse ordinaire et évasive: Je
+n'en sais rien; de la part de qui venez-vous?»
+
+M. Bumble n'eut pas plutôt prononcé le nom d'Olivier et expliqué
+le motif de sa visite, que Mme Bedwin, qui écoutait de la porte de
+la salle, se précipita hors d'haleine dans l'allée.
+
+«Entrez, entrez, dit-elle; je savais bien que nous aurions de ses
+nouvelles, le pauvre enfant! j'en étais sûre! je l'avais bien
+dit!»
+
+Tout en parlant ainsi, la bonne vieille dame rentra dans la salle
+avec précipitation, se jeta sur un sofa et fondit en larmes;
+tandis que la servante, qui n'était pas aussi impressionnable,
+courait prévenir M. Brownlow et revenait prier M. Bumble de la
+suivre.
+
+Elle l'introduisit dans le petit cabinet où se trouvaient
+M. Brownlow et son ami M. Grimwig, assis à une table avec des
+verres devant eux.
+
+«Un bedeau! s'écria ce dernier en voyant entrer M. Bumble; c'est
+un bedeau de paroisse! j'en mangerais ma tête.
+
+- Ayez la bonté de ne pas nous interrompre en ce moment, dit
+M. Brownlow. Veuillez vous asseoir,» ajouta-t-il en s'adressant à
+M. Bumble.
+
+Celui-ci obéit, très étonné des manières originales de M. Grimwig;
+M. Brownlow plaça la lampe de manière à voir en plein la figure de
+bedeau, et dit avec un peu d'impatience:
+
+«Vous avez sans doute là, monsieur, l'avis que j'ai fait insérer
+dans les journaux.
+
+- Oui, monsieur, dit M. Bumble.
+
+- Et vous êtes bedeau de profession, n'est-ce pas! demanda
+M. Grimwig.
+
+- Je suis bedeau de paroisse, messieurs, répondit M. Bumble avec
+orgueil.
+
+- C'est cela, observa M. Grimwig à l'oreille de son ami; j'en
+étais sûr, sa grande redingote sent la paroisse; c'est un bedeau
+tout craché.»
+
+M. Brownlow fit un léger signe de tête pour imposer silence à son
+ami, et continua:
+
+«Savez-vous ce qu'est devenu ce pauvre enfant?
+
+- Pas plus que vous, répondit M. Bumble.
+
+- Eh bien! que savez-vous sur son compte? demanda le vieux
+monsieur. Parlez, mon ami, si vous savez quelque chose; que savez-
+vous de lui?
+
+- Vous n'avez probablement rien de bon à en dire?» observa
+M. Grimwig d'un air moqueur, en considérant attentivement la
+contenance du bedeau.
+
+M. Bumble ne se le fit pas dire deux fois et hocha la tête d'un
+air profond.
+
+«Voyez-vous!» dit M. Grimwig en regardant son ami d'un air
+triomphant.
+
+M. Brownlow considérait avec appréhension la mine rengorgée du
+bedeau, et lui demanda d'exposer, aussi brièvement que possible,
+tout ce qu'il savait sur le compte d'Olivier.
+
+M. Bumble posa son chapeau à terre, déboutonna sa redingote, se
+croisa les bras, rejeta sa tête en arrière, et, après quelques
+moments de réflexion, commença son récit.
+
+Il serait superflu de rapporter ici les propres paroles du bedeau,
+qui mit bien vingt minutes à discourir. En résumé, il dit
+qu'Olivier était un enfant trouvé, né de parents obscurs et
+pervers; que depuis sa naissance il n'avait montré qu'hypocrisie,
+ingratitude et méchanceté; qu'il avait terminé son court séjour
+dans sa ville natale en essayant d'assassiner lâchement un garçon
+inoffensif, et qu'il s'était sauvé la nuit de la maison de son
+maître. À l'appui de ses assertions, M. Bumble étala sur la table
+les papiers qu'il avait apportés avec lui; puis, se croisant les
+bras de nouveau, il attendit les observations de M. Brownlow.
+
+«Je crains bien que tout cela ne soit que trop vrai, dit le vieux
+monsieur avec tristesse, après avoir examiné les papiers. Voici
+cinq guinées pour vos renseignements; mais, j'aurais volontiers
+donné le triple de cette somme pour qu'ils fussent favorables à
+l'enfant.»
+
+Il est vraisemblable que, si M. Bumble eût su cela plus tôt, il
+aurait donné à sa petite histoire une tout autre couleur. Mais
+maintenant, il était trop tard; il fit un profond salut, empocha
+les cinq guinées et sortit.
+
+Pendant quelques minutes M. Brownlow se promena en long et en
+large dans la chambre, d'un air si attristé par le récit du
+bedeau, que M. Grimwig renonça à le contrarier plus longtemps.
+Enfin il s'arrêta et agita violemment la sonnette.
+
+«Madame Bedwin, dit M. Brownlow en voyant entrer la femme de
+charge, cet enfant, cet Olivier, est un imposteur.
+
+- C'est impossible, monsieur, tout à fait impossible, dit la
+vieille dame avec énergie.
+
+- Je vous répète que c'est un imposteur, reprit le vieux monsieur
+avec rudesse. Que signifie votre: «C'est impossible?» Nous venons
+d'apprendre toute son histoire depuis sa naissance, et il n'a
+jamais été qu'un méchant petit garnement.
+
+- On ne me fera jamais croire cela, monsieur, répondit la vieille
+dame avec fermeté.
+
+- Vous autres vieilles femmes, vous ne croyez qu'aux charlatans et
+aux contes à dormir debout, murmura M. Grimwig. Il y a longtemps
+que je savais à quoi m'en tenir. Pourquoi ne m'avoir pas consulté
+dès le principe? Vous l'auriez fait, je suppose, s'il n'avait pas
+eu la fièvre. Mais cela le rendait intéressant, n'est-ce pas?
+Intéressant! quelle pitié!
+
+- Monsieur, répliqua Mme Bedwin indignée, c'était un enfant
+aimant, doux et reconnaissant; je connais bien les enfants peut-
+être, depuis quarante ans que j'en vois, et les gens qui ne
+peuvent en dire autant feraient mieux de se taire; c'est mon
+opinion.»
+
+Ceci allait tout droit à l'adresse de M. Grimwig, qui était resté
+garçon; mais il se contenta de répondre par un sourire, et la
+vieille dame allait probablement continuer sa harangue, quand
+M. Brownlow lui imposa silence.
+
+«Taisez-vous! dit-il, en feignant une irritation qu'il était loin
+de ressentir; que je n'entende jamais le nom de cet enfant! C'est
+pour vous dire cela que j'ai sonné. Jamais, entendez-vous, jamais,
+sous aucun prétexte. Vous pouvez vous retirer, madame Bedwin,
+Souvenez-vous que je veux être obéi.»
+
+Il y eut ce soir là des coeurs bien tristes chez M. Brownlow.
+Quant à Olivier, il était en proie à la plus vive douleur, en
+pensant à ses bons amis de Pentonville; heureusement pour lui, il
+ignorait ce que leur avait conté le bedeau; car il en serait mort
+de désespoir.
+
+
+CHAPITRE XVIII
+Comment Olivier passait son temps dans la société de ses
+respectables amis.
+
+
+Le lendemain vers midi, après que le Matois et maître Bates furent
+sortis pour vaquer à leurs occupations ordinaires, M. Fagin saisit
+l'occasion de faire à Olivier un long sermon sur l'affreux péché
+d'ingratitude, et lui montra clairement qu'il s'en était rendu
+coupable au premier chef, d'abord en s'éloignant volontairement de
+la société de ses amis, qu'il avait plongés dans l'inquiétude, et
+ensuite en essayant de leur échapper de nouveau, après qu'ils
+avaient pris tant de peine et dépensé tant d'argent pour le
+retrouver. M. Fagin insista surtout sur l'hospitalité qu'il avait
+donnée à Olivier, et sur l'amitié qu'il lui avait témoignée; il
+lui fit sentir que, sans cette assistance, il serait probablement
+mort de faim; puis il lui raconta l'effrayante histoire d'un jeune
+garçon qu'il avait secouru par charité, dans des circonstances
+semblables, mais qui s'était montré indigne de sa confiance, avait
+manifesté le désir d'entrer en relations avec la police, et avait
+malheureusement fini par se faire pendre un beau matin à Old-
+Bailey. Le juif ne chercha pas à dissimuler la part qu'il avait
+prise à cette catastrophe; mais il déplora, les larmes aux yeux,
+la cruelle nécessité à laquelle l'avait réduit le jeune homme en
+question, lequel, par sa mauvaise tête et sa conduite perfide,
+avait rendu ce fâcheux dénoûment indispensable à la sécurité de
+lui Fagin et de ses intimes amis.
+
+Le juif finit sa harangue par la description peu flatteuse des
+désagréments de la potence, et, d'un ton affable et poli, déclara
+qu'il avait l'espoir de n'être jamais forcé de soumettre Olivier
+Twist à cette fâcheuse opération.
+
+En écoutant M. Fagin, le petit Olivier tremblait de tous ses
+membres, bien qu'il ne comprit qu'imparfaitement les sinistres
+menaces contenues dans ces paroles. Il savait par expérience que
+la justice pouvait confondre l'innocent avec le coupable, quand
+par hasard elle les trouvait de compagnie; en se rappelant la
+nature ordinaire des altercations de Fagin avec M. Sikes, il fut
+porté à croire que déjà le juif avait plus d'une fois mis à
+exécution son plan pour réprimer les indiscrétions et faire
+disparaître les personnes trop communicatives. Il avait déjà saisi
+certaines allusions à quelque ancienne machination de ce genre. Il
+leva timidement les yeux, et rencontra le regard scrutateur du
+juif; il comprit que sa pâleur et son effroi n'avaient pas échappé
+au vieux scélérat, qui semblait même y prendre plaisir.
+
+Un affreux sourire passa sur le visage de Fagin; il donna à
+Olivier une petite tape sur la tête, et lui dit que, s'il était
+bien tranquille et se mettait à la besogne, ils deviendraient une
+paire d'amis; puis il prit son chapeau, endossa une vieille
+redingote rapiécée, et sortit en fermant derrière lui la porte à
+double tour.
+
+Pendant toute cette journée et pendant les jours suivants, Olivier
+resta seul, depuis le matin de bonne heure jusqu'à minuit.
+
+Abandonné pendant de longues heures à ses pensées, il se reportait
+sans cesse vers ses bons amis de Pentonville, et songeait avec
+amertume à la fâcheuse opinion qu'ils devaient avoir de lui. Au
+bout d'une semaine, le juif ne ferma plus à clef la porte de la
+chambre, et Olivier eut la liberté de rôder dans la maison.
+
+C'était un triste séjour. Les pièces du haut étaient garnies de
+grands panneaux de boiserie, avec de larges portes, et des
+corniches qui, bien que noircies par le temps et couvertes de
+poussière, laissaient apercevoir des sculptures variées. Olivier
+en conclut que jadis, longtemps avant la naissance du juif, cette
+maison avait appartenu à des gens d'une classe plus élevée, et que
+peut-être, tout affreuse et délabrée qu'elle était maintenant,
+elle avait été alors une demeure joyeuse et élégante. Des
+araignées avaient tendu leurs toiles à tous les angles des murs et
+le long des plafonds; quelquefois, tandis qu'Olivier arpentait
+doucement la chambre, une souris se mettait à trotter sur le
+plancher, et se sauvait épouvantée dans son trou: c'étaient là les
+seuls êtres vivants qu'il put voir ou entendre; souvent, quand la
+nuit tombait, et qu'il était fatigué d'errer de chambre en
+chambre, il allait se blottir dans un coin de l'allée qui donnait
+sur la rue, pour être aussi près que possible de la société des
+vivants, et il restait là, l'oreille tendue, à compter les heures
+jusqu'au retour du juif et de ses élèves.
+
+Dans toutes les chambres, les volets vermoulus des fenêtres
+étaient soigneusement fermés, et les barreaux qui les retenaient
+étaient fortement vissés dans le bois; le jour ne pénétrait que
+par quelques trous ronds: ce qui donnait aux appartements un
+aspect encore plus sinistre, et les peuplait d'ombres bizarres. Il
+y avait, il est vrai, dans un grenier du fond, une fenêtre sans
+volets, et garnie de barreaux rouillés; souvent Olivier venait s'y
+installer pendant des heures entières, et regardait au loin d'un
+air pensif; mais il ne pouvait voir qu'une masse confuse de toits
+et de cheminées noires; quelquefois, pourtant, une vieille tête
+grise se montrait aux combles d'une maison éloignée; mais elle
+disparaissait aussitôt D'ailleurs, comme la fenêtre de
+l'observatoire d'Olivier était condamnée, et que les carreaux
+étaient obscurcis par une épaisse couche de poussière et de suie,
+il pouvait à peine distinguer au travers les objets extérieurs;
+mais, quant à essayer de se faire voir ou entendre, autant eût
+valu pour lui être niché dans la boule qui surmonte la cathédrale
+de Saint-Paul.
+
+Un jour que le Matois et maître Bates devaient passer la soirée
+dehors, le premier de ces jeunes filous se mit en tête d'apporter
+à sa toilette plus de soin que de coutume; il n'avait pas souvent,
+il faut le dire, de faiblesse de ce genre; en conséquence, il
+daigna ordonner à Olivier de lui venir en aide.
+
+Celui-ci était trop enchanté de se rendre utile, trop heureux
+aussi de voir des visages humains quelque désagréables qu'ils
+fussent, et trop désireux de se concilier l'affection de ceux qui
+l'entouraient, quand il pouvait le faire honnêtement, pour hésiter
+un instant à se plier à la volonté du Matois; celui-ci s'assit sur
+la table, et Olivier, mettant un genou en terre, se mit à cirer
+les bottes de M. Dawkins, ce que ce dernier appelait _se faire
+vernir les trotteuses_.
+
+Soit que le Matois éprouvât ce sentiment de liberté et
+d'indépendance que ressent tout animal raisonnable, quand il est
+assis nonchalamment sur une table, fumant sa pipe, balançant
+mollement une jambe, tout en faisant cirer ses bottes qu'il n'a
+pas eu la peine d'ôter et qu'il n'aura pas l'ennui de remettre;
+soit que la bonté du tabac éveillât sa sensibilité, ou, que la
+bonne qualité de la bière influât sur son humeur, il s'abandonna à
+un élan d'enthousiasme qui contrastait singulièrement avec son
+caractère habituel; d'un air pensif il abaissa ses regards sur
+Olivier, puis, levant la tête, il dit avec un soupir, moitié à
+part et moitié à maître Bates:
+
+«Quel dommage qu'il ne soit pas du métier!
+
+- Ah! oui, dit Charlot Bates; il refuse son bonheur.»
+
+Le Matois poussa encore un soupir et reprit sa pipe. Charlot en
+fit autant, et tous deux fumèrent en silence pendant quelques
+instants.
+
+«Je parie que tu ne sais seulement pas ce que c'est que le métier?
+dit le Matois d'un air de pitié.
+
+- Je crois que si, répondit Olivier en levant vivement la tête!
+cela veut dire vol... C'est ce que vous faites, n'est-ce pas?
+demanda-t-il en se reprenant.
+
+- Oui, répondit le Matois, et j'aurais honte de faire autre
+chose.» En même temps il mit son chapeau sur l'oreille d'un air
+tapageur, et regarda maître Bates comme pour l'inviter à dire le
+contraire, s'il l'osait. «Oui, c'est mon métier; et c'est celui de
+Charlot, et de Fagin, et de Sikes, et de Nancy, et de Betty, de
+nous tous tant que nous sommes, à commencer par Fagin et à finir
+par le chien, qui ferme la marche.
+
+- Et qui est le moins disposé à trahir, ajouta Charlot Bates.
+
+- Ce n'est pas lui, dit le Matois, qui s'aviserait d'aboyer au
+banc des témoins et d'aller se compromettre; on pourrait bien l'y
+attacher et le laisser quinze jours sans manger, qu'il ne
+bougerait pas.
+
+- Il s'en garderait bien; il n'y a pas de danger, observa Charlot.
+
+- C'est un drôle de chien, poursuivit le Matois; quand il est en
+société, comme il regarde d'un air menaçant quiconque se met à
+rire ou à chanter! Avec ça qu'il ne grogne pas quand il entend
+jouer du violon, et qu'il ne déteste pas les chiens de toute autre
+espèce! Non, il se gêne!
+
+- C'est, ma foi, un parfait chrétien,» dit Charlot.
+
+Maître Bates voulait seulement dire par là que c'était un chien
+doué de toutes les qualités, et ne songeait pas que cette remarque
+offrait un autre sens également juste: car il y a bien des hommes
+et des femmes qui se donnent pour de parfaits chrétiens, et qui ne
+ressemblent pas mal au chien de M. Sikes.
+
+«C'est bon, c'est bon, dit le Matois en revenant au sujet de la
+conversation; ceci n'a rien à faire avec le jeune nigaud ici
+présent.
+
+- C'est vrai, dit Charlot. Olivier, pourquoi ne te mets-tu pas au
+service de Fagin?
+
+- Ta fortune serait faite, ajouta le Matois en riant.
+
+- Tu vivrais de tes rentes, et tu ferais le monsieur, comme c'est
+mon intention, à Pâques ou à la Trinité.
+
+- Cela ne me plaît pas, répondit timidement Olivier; je voudrais
+bien qu'on me permît de m'en aller. J'aimerais mieux m'en aller.
+
+- Et Fagin aime mieux que tu restes,» répliqua Charlot.
+
+Olivier ne le savait que trop; mais, jugeant dangereux de
+s'expliquer plus clairement, il soupira et se remit à cirer les
+bottes du Matois.
+
+«Allons donc! s'écria celui-ci; tu n'as donc pas de coeur, pas
+d'amour-propre? Est-ce que tu voudrais vivre aux dépens de tes
+amis?
+
+- Oh! fi donc! dit maître Bates en tirant deux ou trois foulards
+de sa poche et en les jetant dans une armoire, ce serait ignoble.
+
+- Quant à moi, je ne pourrais pas vivre comme ça, dit le Matois de
+l'air du plus profond dédain.
+
+- Ça n'empêche pas que vous abandonnez vos amis, dit Olivier avec
+un léger sourire, et que vous les laissez punir à votre place.
+
+- Quant à cela, répondit le Matois, c'était par pure considération
+pour Fagin, parce que les mouchards savent que nous travaillons
+avec lui; et, si nous n'avions pas déguerpi, il aurait pu lui en
+cuire. C'était là le seul motif, n'est-ce pas Charlot?»
+
+Maître Bates fit un signe d'assentiment, et allait répondre, quand
+tout à coup le souvenir de la fuite d'Olivier lui revint à
+l'esprit et le fit pouffer de rire; il avala la fumée de sa pipe,
+et resta cinq minutes au moins à tousser et à frapper du pied.
+
+«Tiens, regarde-moi ça, dit le Matois en tirant de sa poche une
+poignée de schillings et de pence, voila ce qui s'appelle mener
+une jolie existence! Et à quel jeu gagne-t-on tout cela? Il ne
+tient qu'à toi de l'apprendre. Le trésor où j'ai pris cet argent
+n'est pas encore à sec, va. Et tu ne veux pas en avoir autant,
+idiot que tu es!
+
+- C'est bien laid, n'est-ce pas, Olivier? demanda Charlot. Il
+finira par se faire accrocher, n'est-ce pas?
+
+- Je ne comprends pas, répondit Olivier.
+
+-- Voici à peu près ce que c'est,» dit Charlot. En même temps il
+saisit un bout de sa cravate, et, le tenant en l'air, il pencha sa
+tête sur son épaule, et fit craquer ses dents d'une manière
+singulière, montrant, par cette pantomime expressive, que se faire
+accrocher ou se faire pendre était une seule et même chose. «Tu
+comprends maintenant, dit Charlot; mais vois donc, Jack, comme il
+me regarde d'un air ébahi... Je n'ai jamais vu pareille innocence!
+il me fera mourir à force de rire, c'est sûr.»
+
+Et maître Bates, après avoir ri aux larmes, reprit sa pipe et se
+remit à fumer.
+
+«Tu n'as pas été bien éduqué, Olivier, dit le Matois en regardant
+ses bottes avec satisfaction, quand Olivier les eut rendues bien
+luisantes; Fagin fera quelque chose de toi pourtant, ou tu serais
+le premier qui ne répondrait pas par ses progrès à l'habileté de
+sa direction; tu ferais mieux de te mettre tout de suite à la
+besogne, car tu en viendras toujours là un jour ou l'autre, sans
+même t'en douter, et en attendant tu perds ton temps.»
+
+Maître Bates appuya cet avis de force réflexions morales de son
+cru; ensuite son ami M. Dawkins et lui entamèrent un long dialogue
+sur les mille agréments de la vie qu'ils menaient; ils
+insinuèrent, à plusieurs reprises, à Olivier, que le meilleur
+parti qu'il eût à prendre était de mériter au plus vite la
+bienveillance de Fagin, en s'y prenant comme eux-mêmes l'avaient
+fait.
+
+«Et mets-toi bien dans la cervelle, dit le Matois en entendant le
+juif ouvrir la porte, que si tu n'escamotes pas des toquantes...
+
+- À quoi bon lui parler ainsi? remarqua maître Bates; il ne
+comprend seulement pas ce que cela veut dire.
+
+- Si tu n'escamotes pas des montres et des foulards, reprit le
+Matois en se servant d'expressions à la portée d'Olivier, d'autres
+le feront; tant pis pour ceux qui se les laissent prendre, et tant
+pis pour toi aussi; il n'en revient pas un sou de plus à personne,
+excepté à celui qui met la main dessus; et tu as autant de droit
+que celui-là à t'en emparer.
+
+- Sans doute, sans doute, dit le juif qui était entré sans
+qu'Olivier l'aperçût; c'est tout simple, mon ami, tu peux en
+croire le Matois sur parole; ah! ah! en voilà un qui entend à
+merveille le catéchisme de sa profession!»
+
+Tout en donnant ainsi son assentiment aux beaux raisonnements du
+Matois, le vieux juif se frottait les mains d'un air de
+satisfaction, et s'applaudissait des talents de son élève.
+
+La conversation en resta là, car le Juif était rentré en compagnie
+de miss Betty et d'un monsieur qu'Olivier n'avait pas encore vu,
+mais que le Matois salua du nom de Tom Chitling.
+
+M. Chitling était plus âgé que le Matois et comptait environ dix-
+huit printemps; mais il avait, à l'égard de son jeune confrère, un
+ton de déférence qui semblait indiquer qu'il se reconnaissait un
+peu inférieur à lui en génie et en habileté dans l'exercice de sa
+profession. Il avait de petits yeux qu'il clignait sans cesse, et
+la figure gravée de petite vérole. Une casquette de loutre, une
+veste de gros drap brun, un méchant pantalon de futaine et un
+tablier, composaient tout son costume; à dire vrai, sa garde-robe
+n'était plus présentable; mais il s'excusa près de la compagnie en
+disant qu'il avait fini son temps depuis une heure à peine, et
+qu'ayant toujours porté le costume réglementaire, depuis six
+semaines, il n'avait pas eu le loisir de s'occuper de ses effets,
+M. Chitling ajouta, d'un ton très courroucé, qu'on avait adopté
+là-bas un nouveau système de fumigation pour les vêtements,
+système infernal et inconstitutionnel, qui les brûlait sans qu'on
+eût aucun recours contre une telle injustice; il s'éleva aussi
+avec force contre l'usage adopté de couper les cheveux des gens,
+et déclara cette mesure absolument illégale; enfin il termina ses
+observations en affirmant que, pendant quarante-deux mortelles
+journées de travail forcé, il n'avait pas avalé une goutte de
+n'importe quoi, et qu'il consentait à être empalé, s'il n'avait
+pas le gosier aussi sec qu'un four à chaux.
+
+«Olivier, demanda le juif, tandis que les jeunes filous mettaient
+sur la table une bouteille d'eau-de-vie, d'où penses-tu qu'arrive
+monsieur?
+
+- Je... ne sais pas, monsieur, répondit l'enfant.
+
+- Qu'est-ce que c'est que celui-là? demanda Tom Chitling en jetant
+sur Olivier un regard de dédain.
+
+- Un de mes jeunes amis, mon cher, répliqua le juif.
+
+- Eh. bien! il a de la chance, dit le jeune homme en regardant
+Fagin d'un air d'intelligence; ne t'inquiète pas de savoir d'où je
+viens, mon garçon. Tu prendras assez vite le même chemin, j'en
+gagerais bien un écu.»
+
+Les jeunes voleurs rirent de cette saillie, et, après quelques
+plaisanteries sur le même sujet, ils échangèrent avec Fagin
+quelques mots à voix basse, et quittèrent la chambre.
+
+Après avoir causé un instant tête à tête, le nouveau venu et Fagin
+allèrent s'asseoir auprès du feu. Le juif dit à Olivier de venir
+prendre place près de lui, et fit tomber la conversation sur les
+sujets les plus propres à intéresser ses auditeurs. Il s'étendit
+sur les grands avantages du métier, sur l'habileté du Matois, la
+bonne humeur de Charlot Bates et la libéralité de lui, Fagin.
+Quand il eut épuisé tous ces sujets, comme M. Chitling tombait de
+fatigue (effet ordinaire d'un séjour de quelques semaines à la
+maison de correction), miss Betty se retira, et la société se
+sépara pour aller dormir.
+
+À partir de ce jour, Olivier ne resta presque jamais seul; il fut
+continuellement en rapport avec les deux jeunes filous, qui
+jouaient chaque matin avec le juif à leur jeu favori; était-ce
+pour les rendre plus adroits, ou pour former peu à peu Olivier? à
+cela M. Fagin eût pu répondre mieux que personne. Parfois le vieux
+scélérat leur contait des histoires d'escroquerie de sa jeunesse,
+d'une manière si plaisante et si originale, qu'Olivier ne pouvait
+s'empêcher de rire de tout son coeur, et de montrer qu'en dépit de
+la délicatesse de ses sentiments, il prenait plaisir à ces récits.
+
+En un mot, le vieux misérable tenait l'enfant dans ses filets;
+après l'avoir amené, par la solitude et la tristesse, à préférer
+une société quelconque à l'isolement dans cet affreux séjour, sans
+autre passe-temps que ses tristes pensées, il versait peu à peu
+dans son coeur le poison sur lequel il comptait pour le corrompre
+et le souiller à tout jamais.
+
+
+CHAPITRE XIX.
+Discussion et adoption d'un plan de campagne.
+
+
+Par une nuit sombre, pluvieuse et froide, le juif, après avoir
+boutonné jusqu'au haut sa grande redingote, et relevé le collet
+sur ses oreilles de manière à cacher le bas de sa figure, sortit
+de son affreuse tanière. Il s'arrêta un instant sur le seuil,
+tandis que, derrière lui, on fermait soigneusement la porte à clef
+et qu'on poussait les verrous; il prêta l'oreille pour s'assurer
+que ses élèves s'acquittaient bien de ces mesures de prudence, et,
+quand il n'entendit plus le bruit de leurs pas, il s'éloigna au
+plus vite.
+
+La maison où l'on avait conduit Olivier était dans le voisinage de
+Whitechapel. Arrivé au coin de la rue, le juif s'arrêta de
+nouveau, jeta autour de lui un regard défiant, puis passa de
+l'autre côté, et se dirigea vers Spitalfields.
+
+Une boue épaisse couvrait le pavé; les rues étaient plongées dans
+le brouillard; la pluie tombait lentement, l'air était froid, le
+sol glissant: c'était, en un mot, une nuit faite exprès pour un
+promeneur tel que le juif. Tandis qu'il cheminait à pas de loup,
+rasant les murailles ou se dissimulant sous l'auvent des
+boutiques, l'affreux vieillard ressemblait à un hideux reptile
+sorti de la fange et des ténèbres, et rampant dans l'ombre, à la
+recherche d'une nourriture immonde.
+
+Il parcourut un grand nombre de rues étroites et tortueuses,
+jusqu'à ce qu'il eût atteint Bethnal-Green; puis, tournant tout à
+coup à gauche, il s'engagea dans un dédale de petites rues sales,
+comme on en trouve tant dans ce quartier populeux de Londres.
+
+Le juif semblait du reste trop bien connaître les lieux qu'il
+traversait, pour éprouver la moindre difficulté à s'orienter,
+malgré l'obscurité, au milieu de ce labyrinthe; il parcourut à
+grands pas nombre de passages et d'allées, et s'engagea enfin dans
+une rue mal éclairée par un unique réverbère, placé à l'autre
+bout. Il frappa à la porte d'une maison, et, après avoir échangé
+quelques mots à voix basse avec la personne qui vint lui ouvrir,
+il monta l'escalier.
+
+Au moment où il toucha le loquet de la porte, un chien gronda, et
+on entendit une voix d'homme demander: «Qui va là?»
+
+- C'est moi, Guillaume, rien que moi, dit le juif en jetant un
+coup d'oeil dans la chambre.
+
+- Entrez, dit Sikes, Couche là, vilaine bête! Tu ne reconnais donc
+plus le diable, quand il a sa grande redingote.»
+
+L'accoutrement de Fagin avait sans doute induit le chien en
+erreur: car, dès que le juif eut déboutonné sa redingote et l'eut
+posée sur le dos d'une chaise, l'animal regagna son coin en
+remuant la queue, montrant par là qu'il était aussi satisfait que
+possible.
+
+«Eh bien! dit Sikes.
+
+- Eh bien, mon ami? répondit le juif. Ah! bonjour Nancy.»
+
+Le juif s'adressa à la jeune fille avec un certain embarras, et
+comme s'il doutait de l'accueil qu'elle lui ferait; car c'était la
+première fois qu'il la voyait depuis qu'elle avait pris parti pour
+Olivier. Mais ses doutes, s'il en avait, furent bientôt dissipés
+par la conduite de Nancy à son égard; elle retira ses pieds du
+garde-feu, recula sa chaise, et dit à Fagin d'avancer la sienne;
+car la nuit était glaciale.
+
+«Il fait bien froid, Nancy, ma bonne, dit le juif en chauffant ses
+mains ridées; il y a de quoi vous glacer jusqu'aux os, ajouta-t-il
+en portant la main à son côté gauche.
+
+- Il faudrait un fameux froid pour vous pénétrer jusqu'au coeur,
+dit M. Sikes. Nancy, donne-lui quelque chose à boire. Dépêche-toi,
+mille tonnerres! Il y a de quoi tomber malade, rien qu'à voir
+grelotter cette vieille carcasse, cet affreux spectre qui a l'air
+d'être sorti tout à l'heure de son tombeau.»
+
+Nancy se hâta de prendre une bouteille dans une armoire qui en
+contenait un grand nombre, de formes diverses et probablement
+pleines de toute sorte de liqueurs. Sikes remplit un verre d'eau-
+de-vie, et invita le juif à le vider.
+
+«Assez comme cela, Guillaume, merci, dit le juif en posant le
+verre après y avoir seulement touché du bout des lèvres.
+
+- Comment! est-ce que vous avez peur que nous ne vous fassions
+votre affaire? demanda Sikes en regardant fixement le juif. Fi
+donc!»
+
+M. Sikes, de l'air le plus méprisant, prit le verre, et jeta dans
+les cendres la liqueur qu'il contenait, puis le remplit pour lui-
+même, et le vida d'un trait.
+
+Pendant ce temps, le juif promenait ses regards autour de la
+chambre, non par curiosité, car il la connaissait depuis
+longtemps, mais avec cette expression inquiète et soupçonneuse qui
+lui était naturelle. Elle était pauvrement meublée, et les objets
+contenus dans l'armoire indiquaient seuls qu'elle n'était pas
+occupée par un ouvrier. Rien ne pouvait éveiller de soupçons, sauf
+deux ou trois gros gourdins placés dans un coin, et un casse-tête
+accroché au-dessus de la cheminée.
+
+«Allons, dit Sikes en faisant claquer ses lèvres, maintenant, je
+suis à vous.
+
+- Pour causer d'affaires, hein? demanda le juif.
+
+- Oui, pour causer d'affaires, répondit Sikes. Ainsi, dites ce que
+vous avez à dire.
+
+- Au sujet de cette maison à Chertsey, Guillaume, dit le juif en
+rapprochant sa chaise et en parlant très bas.
+
+- Oui; eh bien, quoi? demanda Sikes.
+
+- Ah! vous savez bien ce que je veux dire, mon cher, reprit le
+juif. N'est-ce pas, Nancy, qu'il sait bien ce que je veux dire?
+
+- Non, il n'en sait rien, dit ironiquement M. Sikes, ou il ne veut
+pas le savoir, ce qui est tout comme; parlez, et appelez les
+choses par leur nom. Allez-vous rester longtemps à cligner de
+l'oeil, à barguigner et à parler par énigmes, comme si ce n'était
+pas vous qui avez eu la première pensée de ce vol? expliquez-vous,
+que diable!
+
+- Paix, paix, Guillaume! dit le juif, qui avait essayé inutilement
+de modérer l'indignation de M. Sikes; on pourrait nous entendre,
+mon cher, on pourrait nous entendre.
+
+- Eh bien! qu'on nous entende! répliqua Sikes; que m'importe?»
+
+Il comprit pourtant que cela importait, car il baissa le ton en
+prononçant ces mots et redevint plus calme.
+
+«Allons, allons, dit le juif d'un air doucereux, c'était seulement
+par prudence... rien de plus. Maintenant, mon cher, parlons de
+cette maison de Chertsey; quand fait-on le coup, hein! Guillaume?
+Tant d'argenterie, mes amis, tant d'argenterie! ajouta-t-il en se
+frottant les mains et en écartant ses sourcils, comme s'il avait
+déjà le trésor.
+
+- Il n'y a rien à faire, dit froidement Sikes.
+
+- Rien à faire! répète le juif en se laissant tomber sur le dos de
+sa chaise.
+
+- Non, rien, reprit Sikes. Du moins, ce n'est pas une affaire
+bâclée, comme nous l'espérions.
+
+- Alors, c'est qu'on s'y est mal pris, dit le juif pâle de colère.
+Ne me dites plus rien.
+
+- Si fait, reprit Sikes. Qui êtes-vous donc pour refuser de
+m'écouter? Je vous dis qu'il y a quinze jours que Tobie Crackit
+rôde autour de la maison, et il n'a pas pu faire broncher un
+domestique.
+
+- Voulez-vous dire par là, Guillaume, interrompit le juif en
+s'adoucissant à mesure que son compagnon s'animait, que les deux
+valets n'ont pu être gagnés ni l'un ni l'autre?
+
+- Oui, voilà la chose, répondit Sikes. Il y a vingt ans qu'ils
+sont au service de la vieille dame, et on leur donnerait cinq
+cents livres sterling qu'ils ne voudraient entendre à rien.
+
+- Mais mon cher, observa le juif, et les femmes? Est-ce qu'on n'a
+rien pu faire de ce côté?
+
+- Absolument rien, répondit Sikes.
+
+- Pas même par le moyen du séduisant Tobie Crackit? dit le juif
+d'un air d'incrédulité. Vous savez bien ce que c'est que les
+femmes, Guillaume.
+
+- Eh bien non, le séduisant Tobie Crackit en personne en a été
+pour ses frais, répondit Sikes; il dit qu'il a eu beau porter tout
+le temps de faux favoris et un gilet jaune serin, c'était comme
+s'il chantait.
+
+- Il aurait dû se mettre des moustaches et porter un pantalon
+d'uniforme, dit le juif après quelques instants de réflexion.
+
+- Il n'y a pas manqué, reprit Sikes, et ça n'a pas fait plus
+d'effet.»
+
+À ces mots, le juif parut déconcerté, et, après avoir rêvé
+quelques minutes, le menton dans la poitrine, il leva la tête et
+dit que, si le rapport du séduisant Tobie Crackit était exact, il
+était à craindre que l'affaire ne tombât dans l'eau.
+
+«Et pourtant, ajoutait le vieillard en posant ses mains sur ses
+genoux, c'est une chose déplorable, mon cher, que de perdre tant
+de richesses que nous croyions déjà tenir.
+
+- C'est vrai, dit M. Sikes, c'est avoir du guignon!»
+
+Un long silence s'ensuivit, pendant lequel le juif resta plongé
+dans une profonde rêverie; ses traits contractés avaient une
+expression vraiment diabolique. De temps à autre Sikes l'observait
+du coin de l'oeil, et Nancy, craignant sans doute d'irriter le
+brigand, restait immobile, les yeux fixés au fond de la cheminée,
+comme si elle n'avait pas entendu un mot de la conversation.
+
+«Fagin, dit Sikes, rompant tout à coup le silence, me reviendra-t-
+il cinquante souverains hors part, si nous en venons à bout du
+dehors?
+
+- Oui, dit le juif, comme s'il sortait subitement d'un rêve
+prolongé.
+
+- Est-ce dit? demanda Sikes.
+
+- Oui, oui, mon cher,» reprit le juif en serrant la main de Sikes.
+
+Ses yeux étincelaient, et tous les muscles de son visage
+trahissaient l'émotion que lui causait cette demande.
+
+«Dans ce cas, dit Sikes, en repoussant la main du juif avec
+dédain, ça se fera quand vous voudrez. L'avant-dernière nuit, nous
+avons escaladé, Tobie et moi, le mur du jardin, et sondé les
+volets et les battants de la porte. La maison est barricadée la
+nuit comme une prison; mais il y a un endroit que nous pouvons
+briser sans bruit.
+
+- Où donc, Guillaume? demanda le juif avec empressement.
+
+- Vous savez, dit tout bas Sikes, quand on a traversé la
+pelouse...
+
+- Oui, oui, dit le juif, en avançant la tête et en ouvrant de
+grands yeux.
+
+- Hum! fit Sikes, s'arrêtant court sur un léger signe de tête de
+la jeune fille, qui lui faisait remarquer l'expression de figure
+du juif. Que vous importe de savoir où c'est? Vous ne pouvez rien
+faire sans moi, je le sais; mais il est bon d'être toujours sur
+ses gardes quand on a affaire à vous.
+
+- Comme vous voudrez, mon cher, comme vous voudrez, répondit le
+juif en se mordant les lèvres. Et il n'y a besoin de personne
+autre que de vous et de Tobie?
+
+- Non, dit Sikes: il ne faut que nous deux, avec un vilebrequin et
+un enfant; le premier, nous l'avons: à vous de nous trouver le
+second.
+
+- Un enfant! s'écria le juif; oh! alors, il faut s'introduire par
+un panneau, hein?
+
+- Encore une fois, que vous importe? répliqua Sikes, il me faut un
+enfant, et qui ne soit pas gros. Dieu! ajouta-t-il après un
+instant de réflexion; si j'avais seulement le petit garçon de Ned,
+le ramoneur!... il l'empêchait tout exprès de grandir, et le
+louait à l'occasion; mais le père s'est fait pincer, et alors la
+société des jeunes délinquants arrive, enlève l'enfant à un métier
+où il gagnait de l'argent, lui fait apprendre à lire et à écrire,
+et avec le temps en fait un apprenti; et voilà comme ils
+procèdent, dit M. Sikes dont ce souvenir excitait la colère, voilà
+comme ils se mêlent de tout; et, s'ils avalent assez d'argent
+(mais Dieu merci ils n'en sont pas encore là), il ne nous
+resterait pas six enfants par an pour notre métier.
+
+- C'est vrai, observa le juif, qui, tandis que Sikes parlait,
+était resté absorbé dans ses pensées, et n'avait saisi que les
+derniers mots; Guillaume!
+
+- Eh bien?» demanda Sikes.
+
+Le juif fit un signe de tête en montrant Nancy, qui restait
+immobile devant le feu: il donnait ainsi à entendre à Sikes qu'il
+devrait éloigner la jeune fille: celui-ci haussa les épaules avec
+impatience, mais se rendit pourtant au désir du juif, et demanda à
+Nancy d'aller lui chercher un pot de bière.
+
+«Tu n'en veux pas, dit Nancy en se croisant les bras et en restant
+tranquillement à sa place.
+
+- Je te dis que si, répondit Sikes.
+
+- Allons donc! reprit celle-ci avec sang-froid. Continuez, Fagin.
+Je sais ce qu'il va dire, Guillaume; il n'a pas besoin de faire
+attention à moi.»
+
+Le juif hésitait encore, et Sikes les regarda l'un et l'autre avec
+quelque surprise.
+
+«En quoi cette fille peut-elle vous gêner, Fagin? demanda-t-il
+enfin; il y a assez longtemps que vous la connaissez pour vous
+fier à elle, ou alors, à tous les diables! Elle n'est pas femme à
+jaser; n'est-ce pas, Nancy?
+
+- Je pense bien que non, répondit la jeune fille en approchant sa
+chaise de la table, sur laquelle elle posa ses deux coudes.
+
+- Non, non, ma chère, je n'en doute pas, dit le juif; mais...»
+
+Et il s'arrêta encore.
+
+«Mais quoi? demanda Sikes.
+
+- Je ne savais pas si elle ne serait pas encore peut-être aussi
+mal disposée que l'autre soir,» répondit le juif.
+
+Nancy partit d'un grand éclat de rire, et, avalant un verre d'eau-
+de-vie, secoua la tête d'un air de défi, et se mit à pousser des
+exclamations incohérentes: «Allez toujours votre chemin! Ne parlez
+jamais de vous rendre!» et autres semblables, ce qui parut
+rassurer complètement les deux hommes. Le juif hocha la tête avec
+satisfaction et se rassit; M. Sikes en fit autant.
+
+«Maintenant, Fagin, dit Nancy en riant, contez à Guillaume vos
+projets sur Olivier.
+
+- Ah! ma chère, tu es une fine mouche, tu es bien la fille la plus
+maligne que je connaisse! dit le juif en lui donnant une petite
+tape sur le cou. C'était justement d'Olivier que je voulais
+parler. Ha! ha!
+
+- Pour quoi faire? demanda Sikes.
+
+- C'est l'enfant qu'il vous faut, mon cher, répondit le juif à
+voix basse, en posant son doigt sur son nez et en faisant une
+affreuse grimace.
+
+- Lui? s'écria Sikes.
+
+- Prends-le, Guillaume! dit Nancy. À ta place, je n'hésiterais
+pas; il n'est peut-être pas aussi futé que d'autres; mais qu'est-
+ce que ça fait, s'il s'agit seulement de t'ouvrir une porte? Sois
+sûr qu'on peut compter sur lui, Guillaume.
+
+- C'est vrai, reprit Fagin; il est en bon train depuis quelques
+semaines, et il est temps qu'il commence à gagner sa vie.
+D'ailleurs, les autres sont trop gros.
+
+- Ce n'est pas l'embarras, il est justement de la taille qu'il me
+faut, dit M. Sikes après réflexion.
+
+- Et il fera tout ce que vous voudrez, mon cher, interrompit le
+juif; il ne pourra faire autrement, pourvu toutefois que vous lui
+fassiez assez peur.
+
+- Lui faire peur! répéta Sikes; il aura peur pour tout de bon,
+sachez-le bien. S'il s'avise de broncher, une fois à la besogne,
+s'il fait un faux pas, vous ne le reverrez pas vivant, Fagin,
+songez-y avant de me l'envoyer. Tenez-vous-le pour dit, ajoute le
+brigand en brandissant une lourde pince qu'il venait de prendre
+sous le lit.
+
+- J'ai songé à tout cela, dit le juif avec énergie; j'ai l'oeil
+sur lui, mes amis; je l'ai observé de près, de très près; qu'il
+comprenne une bonne fois qu'il est des nôtres; qu'il soit
+convaincu qu'il a volé, et il est à nous... à nous pour la vie!
+Oh! cela ne pouvait pas se trouver plus à propos!»
+
+Le vieillard croisa ses bras sur sa poitrine, enfonça sa tête dans
+ses épaules, et tressaillit de joie.
+
+«À nous! dit Sikes. À vous, vous voulez dire.
+
+- Peut-être, mon cher, dit le juif en poussant un cri de joie. À
+moi, si vous voulez, Guillaume.
+
+- Ah çà! comment se fait-il, dit Sikes en toisant son agréable ami
+d'un air refrogné, comment se fait-il que vous vous inquiétiez
+tant de ce blanc-bec, quand vous savez qu'il y en a chaque soir
+cinquante comme lui qui flânent aux alentours de Common Garden
+parmi lesquels vous n'avez qu'à choisir?
+
+- Parce qu'ils ne sont bons à rien, mon cher, répondit le juif un
+peu embarrassé; ils ne valent pas la peine qu'on les prenne; quand
+ils se font pincer, leur physionomie seule dépose contre eux, et
+je les perds tous. Au contraire, en tirant bon parti de cet
+enfant, je puis faire avec lui, mes amis, plus qu'avec vingt
+autres. D'ailleurs, s'il parvenait encore à nous fausser
+compagnie, il nous tient: il est donc indispensable qu'il soit des
+nôtres. Qu'il participe à un seul vol, il n'en faut pas davantage
+pour que je le tienne à ma merci, et c'est tout ce que je veux.
+Cela vaut bien mieux que d'être obligé de se défaire de ce pauvre
+petit garnement; d'abord nous y perdrions, et puis nous pourrions
+courir quelque danger.
+
+- À quand l'expédition? demanda Nancy au moment où M. Sikes allait
+se récrier avec violence, et exprimer le profond dégoût que lui
+inspiraient les semblants d'humanité de Fagin.
+
+- Ah! c'est vrai, dit le juif; à quand l'expédition, Guillaume?
+
+- Dans la nuit d'après-demain, répondit Sikes d'une voix sombre;
+c'est convenu avec Tobie, à moins que je ne lui donne contre-
+ordre.
+
+- Bon, dit le juif; il n'y a pas de lune.
+
+- Non, répliqua Sikes.
+
+- Et tout est disposé pour emporter le magot?» demanda Fagin.
+
+Sikes fit un signe de tête affirmatif.
+
+«Et avez-vous songé...
+
+- Oh! tout est prévu, repartit Sikes; assez de détails comme ça.
+Il vaudra mieux amener l'enfant ici demain soir; je plierai bagage
+au point du jour. Ainsi taisez-vous, et préparez le creuset: c'est
+tout ce que vous avez à faire.»
+
+Après une discussion à laquelle les trois personnages prirent
+part, il fut décidé que le lendemain, à la nuit close, Nancy irait
+chez le juif et ramènerait Olivier. Fagin observa adroitement que,
+si l'enfant montrait de la répugnance pour l'entreprise, il
+suivrait plutôt Nancy que tout autre, puisqu'elle s'était
+interposée récemment en sa faveur. On stipula formellement que le
+pauvre Olivier serait abandonné, sans réserve, aux soins et à la
+garde de M. Guillaume Sikes; et de plus que ledit Sikes en agirait
+avec lui comme il l'entendrait, sans être responsable, auprès du
+juif, de ce qui pourrait arriver de fâcheux à l'enfant, ni de tout
+châtiment qu'il jugerait nécessaire de lui infliger, à condition,
+bien entendu, que les assertions de M. Sikes, à son retour,
+seraient confirmés, dans tous les détails importants, par le
+témoignage du séduisant Tobie Crackit.
+
+Quand on fut d'accord sur tous les points, M. Sikes se mit à boire
+de l'eau-de-vie à plein verre et à brandir sa pince d'une manière
+peu rassurante, en chantant à tue-tête, ou en proférant
+d'affreuses imprécations. Enfin, dans un accès d'enthousiasme pour
+son métier, il voulut examiner sa boite à outils; il ne l'eut pas
+plutôt ouverte, pour expliquer l'usage et l'emploi des divers
+instruments d'effraction qu'elle contenait, et vanter le mérite de
+leur fabrication, qu'il tomba sur le plancher, et s'endormit à
+l'endroit où il était tombé.
+
+«Bonsoir, Nancy, dit le juif, en s'affublant de sa grande
+redingote.
+
+- Bonsoir.»
+
+Leurs yeux se rencontrèrent, et Fagin lança à la jeune fille un
+regard pénétrant et scrutateur. Elle ne broncha pas; le juif
+allongea sournoisement en passant un coup de pied à l'ivrogne
+étendu sur le plancher, et descendit l'escalier à tâtons.
+
+«Toujours la même chose, marmottait le juif entre ses dents en
+prenant le chemin de sa demeure. Ce qu'il y a de pis chez ces
+femmes, c'est qu'un rien leur rappelle un sentiment oublié depuis
+longtemps; mais ce qu'il y a de bon, c'est que cela ne dure pas.
+Ha! ha! l'homme contre l'enfant, pour un sac d'or!»
+
+Tout en trompant l'ennui de la route par ces agréables réflexions,
+M. Fagin regagna son obscure tanière, où le Matois était encore
+sur pied, attendant avec impatience le retour de son maître.
+
+«Olivier est-il couché? j'ai à lui parler, fut la première phrase
+du juif en descendant l'escalier.
+
+- Il y a longtemps, répondit le Matois en ouvrant une porte. Le
+voici.»
+
+L'enfant, profondément endormi, reposait sur un matelas grossier
+étendu sur le plancher. L'inquiétude, la tristesse, l'ennui de la
+captivité, l'avaient rendu pâle comme la mort, non telle qu'elle
+se montre à nous sous le linceul et dans le cercueil, mais telle
+qu'elle s'offre à nos yeux au moment où la vie vient de
+s'éteindre; quand une âme jeune et pure vient de s'envoler vers le
+ciel, et que l'air grossier de ce monde n'a pas encore eu le temps
+de souffler sur cette poussière qu'elle animait et qu'elle
+sanctifiait.
+
+«Pas maintenant, dit le juif en s'éloignant sans bruit. Demain,
+demain.»
+
+
+CHAPITRE XX.
+Olivier est remis entre les mains de M. Guillaume Sikes.
+
+
+Le matin, à son réveil, Olivier ne fut pas peu surpris de trouver
+au pied de son lit, au lieu de ses vieilles chaussures, une paire
+de souliers neufs, garnis de bonnes grosses semelles. Cette
+découverte le réjouit d'abord, dans l'espérance que c'était peut-
+être le prélude de sa mise en liberté; mais cet espoir s'évanouit
+bientôt. Au moment du déjeuner, comme il se trouvait seul avec le
+juif, celui-ci lui dit, d'un ton et d'un air qui ne firent
+qu'augmenter ses craintes, que le soir même on viendrait le
+prendre pour le mener à la demeure de Guillaume Sikes.
+
+«C'est pour... pour y rester, monsieur? demanda Olivier avec
+anxiété.
+
+- Non, non, mon ami, pas pour y rester, répondit le juif; nous ne
+voudrions pas te perdre. N'aie pas peur, Olivier, tu nous
+reviendras. Ha! ha! nous n'aurions pas la cruauté de te renvoyer,
+mon cher; oh! que non.»
+
+Le vieillard, tout en raillant ainsi Olivier, était accroupi
+devant le feu, occupé à faire griller une tranche de pain; il se
+mit à rire pour montrer qu'il savait parfaitement que l'enfant
+serait charmé de s'échapper, s'il le pouvait.
+
+«Je suppose, reprit-il en le regardant fixement, je suppose que tu
+voudrais savoir pourquoi tu vas chez Guillaume, hein?»
+
+Olivier rougit involontairement en voyant que le vieux scélérat
+avait lu dans sa pensée, mais il répondit sans hésiter:
+
+«C'est vrai; je voudrais le savoir.
+
+- Tu ne te doutes pas de ce que ce peut être? demanda Fagin en
+éludant la question.
+
+- Non, en vérité, monsieur, répondit Olivier.
+
+- Bah! dit le juif, en se retournant d'un air désappointé après
+avoir scruté attentivement la figure de l'enfant. Dans ce cas,
+attends que Guillaume te mette au courant.»
+
+Le juif parut très contrarié de voir qu'Olivier ne témoignait pas
+plus de curiosité à ce sujet; mais, à vrai dire, celui-ci, bien
+qu'il fût dévoré d'inquiétude, était si troublé par le regard
+scrutateur de Fagin et par ses propres pensées, qu'il ne put en
+demander davantage en ce moment. L'occasion ne se présenta plus;
+le juif resta morne et silencieux jusqu'au soir, et, à la nuit
+close, se prépara à sortir.
+
+«Tu peux allumer une chandelle, dit le juif en en posant une sur
+la table; et voici un livre pour te distraire jusqu'à ce qu'on
+vienne te chercher. Bonsoir.
+
+- Bonsoir, monsieur,» répondit doucement Olivier.
+
+Le juif se dirigea vers la porte, en regardant l'enfant du coin de
+l'oeil; puis il s'arrêta brusquement et l'appela par son nom.
+
+Olivier leva la tête; le juif, lui montrant du doigt la chandelle,
+lui fit signe de l'allumer. Il obéit; et, comme il posait le
+flambeau sur la table, il vit que le juif, les sourcils froncés,
+l'examinait attentivement du fond de la chambre.
+
+«Prends garde, Olivier! prends garde à toi! dit le vieillard avec
+un geste qui en disait plus que des paroles; c'est un butor
+capable de tout, pour peu qu'on l'irrite. Quoi qu'il arrive, ne
+dis rien, et fais tout ce qu'il voudra. Réfléchis bien à ce que je
+te dis là!»
+
+Il appuya beaucoup sur ces derniers mots; un horrible sourire
+passa sur son visage; il fit un signe de tête et sortit.
+
+Olivier, resté seul, mit sa tête dans ses mains, et réfléchit avec
+angoisse aux paroles qu'il venait d'entendre: plus il pensait à la
+recommandation du juif, et plus il se perdait en conjectures sur
+le sens et la portée de cet avis. Si l'on avait à son égard des
+intentions criminelles, ne pouvait-on pas les mettre à exécution
+tout aussi bien chez Fagin que chez Sikes? Tout considéré, il
+s'arrêta à l'idée qu'on l'avait choisi pour remplir chez ce
+dernier quelques fonctions domestiques, jusqu'à ce qu'il se fût
+procuré un garçon qui lui convînt davantage; il était trop habitué
+à souffrir, et il avait trop souffert chez le juif, pour regretter
+un changement, quel qu'il fût. Il resta quelques minutes plongé
+dans ces pensées, puis moucha la chandelle en soupirant, et,
+ouvrant le livre que Fagin lui avait laissé, se mit à le
+parcourir.
+
+D'abord il le feuilleta d'un air distrait; mais il tomba bientôt
+sur un passage qui attira son attention, et il finit par être
+complètement absorbé dans sa lecture. C'était l'histoire de la vie
+et du jugement des grands criminels; le livre avait tant servi que
+les pages en étaient souillées et noircies. Il y lut le récit de
+crimes horribles, à faire dresser les cheveux sur la tête,
+d'assassinats commis secrètement sur des chemins détournés, des
+histoires de cadavres jetés dans des fossés ou dans des puits qui,
+tout profonds qu'ils étaient, n'avaient pu les cacher pour
+toujours: au bout de quelques années on les avait retrouvés, et,
+en les voyant, les assassins avaient perdu la tête, confessé leur
+crime, et demandé à grands cris que le gibet mît fin à leurs
+tourments. Plus loin, c'était l'histoire d'hommes qui s'étaient
+familiarisés peu à peu avec l'idée du crime, et avaient fini par
+commettre des horreurs à faire frissonner. Ces affreux tableaux
+étaient tracés avec tant de vérité, que les pages du livre prirent
+aux yeux d'Olivier une couleur de sang, et qu'il crut entendre les
+gémissements étouffés des victimes.
+
+La terreur de l'enfant devint telle qu'il ferma le livre et le
+jeta loin de lui; il tomba à genoux, et demanda à Dieu avec
+ferveur de le garder pur de tels forfaits, et de lui envoyer
+plutôt la mort que de permettre qu'il devint criminel. Peu à peu
+il se calma, et, d'une voix faible et tremblante, il conjura le
+ciel de lui venir en aide au milieu des dangers qui le menaçaient,
+d'avoir pitié d'un pauvre enfant abandonné qui n'avait jamais
+connu l'affection d'un parent ni d'un ami, et de le secourir en ce
+moment où, désespéré et sans appui, il se trouvait seul au milieu
+d'hommes pervers et criminels.
+
+Sa prière terminée, il était encore à genoux, la tête cachée dans
+ses mains, quand un léger bruit le fit tressaillir.
+
+«Qu'est-ce? s'écria-t-il en se relevant et en apercevant quelqu'un
+debout près de la porte, qui est là?
+
+- C'est moi, moi seule,» répondit une voix tremblante.
+
+Olivier leva la chandelle au-dessus de sa tête, et regarda du côté
+de la porte: c'était Nancy.
+
+«Baisse cette chandelle, dit la jeune fille en détournant la tête,
+elle me fait mal aux yeux.»
+
+Olivier vit qu'elle était très pâle, et lui demanda
+affectueusement si elle était malade. Elle se laissa tomber sur
+une chaise, en lui tournant le dos, et se tordit les mains; mais
+elle ne répondit pas.
+
+«Dieu me pardonne! dit-elle après un silence; je n'aurais jamais
+cru cela.
+
+- Vous est-il arrivé quelque chose? demanda Olivier; puis-je vous
+être utile? Je suis prêt, parlez.»
+
+Elle s'agita sur sa chaise, porta la main à sa gorge, poussa un
+sourd gémissement, et fit des efforts pour respirer.
+
+«Nancy! s'écria Olivier très inquiet; qu'avez-vous?»
+
+La jeune fille frappa des mains sur ses genoux, et des pieds sur
+le plancher, puis s'arrêta tout à coup, s'enveloppa dans son châle
+et grelotta de froid.
+
+Olivier attisa le feu; elle rapprocha sa chaise du foyer et resta
+quelques instants sans parler; enfin elle leva la tête et regarda
+autour d'elle.
+
+«Je ne sais ce qui me prend de temps à autre, dit-elle, en se
+donnant une contenance et en réparant le désordre de sa toilette;
+c'est l'effet de cette chambre sale et humide, je crois.
+Maintenant, mon petit Olivier, es-tu prêt?
+
+- Est-ce que je m'en vais avec vous? demanda Olivier.
+
+- Oui, répondit-elle; je viens de la part de Guillaume; il faut
+que tu viennes avec moi.
+
+- Pour quoi faire? dit Olivier, en reculant de deux pas.
+
+- Pour quoi faire? répéta la jeune fille en regardant l'enfant;
+mais, dès qu'elle rencontra le regard d'Olivier, elle baissa les
+yeux. Oh! pour rien de mal.
+
+- J'en doute, dit Olivier, qui l'observait attentivement.
+
+- Comme tu voudras, repartit la jeune fille avec un rire affecté.
+Pour rien de bien, alors.»
+
+Olivier put voir qu'il avait quelque influence sur la sensibilité
+de Nancy, et il eut un instant la pensée de faire appel à sa
+commisération; mais il songea tout à coup qu'il était à peine onze
+heures, qu'il y avait encore du monde dans les rues, et qu'il
+trouverait sans doute quelqu'un qui ajouterait foi à ses paroles.
+Dès que cette réflexion se fut présentée à son esprit, il s'avança
+vers la porte, et dit bien vite qu'il était prêt à partir.
+
+Ni cette réflexion ni le projet de l'enfant n'échappèrent à Nancy.
+Tandis qu'il parlait, elle le regardait attentivement, et elle lui
+lança un coup d'oeil qui indiquait assez qu'elle devinait
+parfaitement ce qui se passait en lui.
+
+«Chut! dit-elle en se penchant vers Olivier, et en montrant du
+doigt la porte, tandis qu'elle regardait autour d'elle avec
+précaution. Tu ne peux pas te sauver. J'ai fait pour toi tout ce
+que j'ai pu, mais il n'y a pas eu moyen. Tu es cerné de tous
+côtés, et, si jamais tu dois parvenir à t'échapper, sois sûr que
+ce n'est pas en ce moment.»
+
+Frappé du ton énergique de la jeune fille, Olivier la regarda avec
+étonnement. Évidemment elle parlait sérieusement. Elle était pâle
+et agitée, et tremblait de tous ses membres.
+
+«Je t'ai déjà fait éviter des mauvais traitements, dit-elle, et je
+t'en ferai éviter encore; c'est pour cela que je suis ici: car, si
+d'autres que moi étaient venus te chercher, ils t'auraient mené
+plus durement. J'ai promis que tu serais sage et tranquille; s'il
+en est autrement, tu ne feras que te nuire et à moi aussi, et
+peut-être seras-tu cause de ma mort. Tiens! regarde: voilà ce que
+j'ai déjà enduré pour toi, aussi vrai que Dieu nous voit.»
+
+En même temps, elle montrait à Olivier son cou et ses bras
+couverts de meurtrissures.
+
+Elle continua, en parlant très vite:
+
+«N'oublie pas cela, et ne cherche pas en ce moment à m'attirer de
+nouvelles souffrances; je ne demanderais pas mieux que de te venir
+en aide, mais c'est au-dessus de mon pouvoir. On n'a pas
+l'intention de te faire du mal, et, quoi qu'on exige de toi, tu
+n'en es pas responsable. Tais-toi! chaque mot que tu prononces me
+fait mal. Donne-moi la main. Vite! vite!»
+
+Elle saisit la main qu'Olivier lui tendit machinalement, souffla
+la lumière, et entraîna l'enfant au haut de l'escalier. La porte
+s'ouvrit aussitôt, tirée par une personne cachée dans l'obscurité,
+et se referma immédiatement derrière eux. Un fiacre les attendait;
+Nancy y fit monter bien vite Olivier, se plaça près de lui et
+baissa les stores. Le cocher ne demanda pas où l'on allait, et en
+moins d'une seconde le cheval partit comme un trait.
+
+Nancy serrait toujours la main d'Olivier et lui réitérait à voix
+basse ses avis et ses recommandations. Tout cela fut l'affaire
+d'un instant; et il avait à peine eu le temps de songer où il
+était, et à ce qui lui était arrivé, que la voiture s'arrêta à la
+porte de la maison où le juif s'était rendu la veille au soir.
+
+Olivier jeta un coup d'oeil rapide sur la rue déserte, et fut au
+moment de crier au secours! Mais la jeune fille lui parlait à
+l'oreille, et le suppliait si instamment de ne pas la
+compromettre, qu'il n'eut pas le coeur de crier. Tandis qu'il
+hésitait, il n'était déjà plus temps; il était dans la maison, et
+la porte se refermait derrière lui.
+
+«Par ici! dit Nancy en lâchant la main d'Olivier. Guillaume!
+
+-- On y va! répondit Sikes en se montrant au haut de l'escalier,
+une chandelle à la main. Oh! tout va bien. Montez!»
+
+Pour un individu de la trempe de M. Sikes, c'étaient là des
+paroles de satisfaction, et un accueil singulièrement cordial,
+Nancy parut y être très sensible, et le salua amicalement.
+
+«J'ai fait sortir Turc avec Tom, observa Sikes en les éclairant;
+il nous aurait gênés.
+
+- C'est juste, répliqua Nancy.
+
+- Eh bien! tu as amené le chevreau? dit Sikes en fermant la porte,
+dès qu'ils furent entrés dans la chambre.
+
+- Le voici, répondit Nancy.
+
+- S'est-il tenu tranquille? demanda Sikes.
+
+- Comme un agneau, dit Nancy.
+
+- C'est bon à savoir, dit Sikes en regardant Olivier d'un air
+farouche. Tant mieux pour ta petite carcasse; car autrement elle
+s'en serait ressentie. Arrive ici, marmot, et écoute-moi bien:
+autant vaut que je te prêche une fois pour toutes.»
+
+En s'adressant ainsi à son nouveau protégé, M. Sikes lui ôtait sa
+casquette, et la jetait dans un coin; puis, prenant Olivier par
+l'épaule, il s'assit près de la table, et fit tenir l'enfant droit
+devant lui.
+
+«D'abord, connais-tu ça?» demanda Sikes en prenant sur la table un
+pistolet de poche.
+
+Olivier répondit affirmativement.
+
+«Dans ce cas, attention! continua Sikes, Voici de la poudre, voici
+une balle, et un lambeau de vieux chapeau pour servir de bourre.»
+
+Olivier murmura à voix basse qu'il connaissait l'usage de ces
+divers objets, et M. Sikes se mit à charger le pistolet avec
+beaucoup de soin.
+
+«Maintenant le voici chargé, dit-il quand il eut fini.
+
+- Oui, je vois bien, monsieur, dit Olivier tout tremblant.
+
+- Eh bien! dit le brigand, en serrant étroitement le poignet
+d'Olivier, et en lui appliquant le canon du pistolet si près de la
+tempe que l'enfant ne put réprimer un cri: si tu as le malheur,
+quand tu sortiras avec moi, de dire un seul mot avant que je
+t'adresse la parole, je te loge une balle dans la tête, sans autre
+préambule. Ainsi, si tu veux te passer la fantaisie de parler sans
+permission, dis d'abord tes prières.»
+
+Pour donner encore plus de force à ses paroles, M, Sikes proféra
+un affreux jurement et continua:
+
+«Autant que je puis le savoir, si on t'expédiait, personne au
+monde ne viendrait savoir de tes nouvelles: ainsi je n'aurais pas
+besoin de me casser la tête à te donner toutes ces explications,
+si ce n'était pour ton bien. Tu m'entends, hein?
+
+- Cela signifie tout simplement, dit Nancy en appuyant sur chaque
+mot pour éveiller l'attention d'Olivier, que, s'il te contrecarre
+le moins du monde dans l'affaire que tu as en vue, tu le mettras
+hors d'état de jaser en lui brûlant la cervelle, et que tu courras
+la chance de te faire pendre pour cela, de même que tu exposes à
+chaque instant ta vie pour faire ton métier.
+
+- C'est cela! observa M. Sikes d'un air d'approbation. Les femmes
+savent toujours dire les choses en peu de mots, excepté quand
+elles ont la tête montée... car alors, elles n'en finissent plus.
+Maintenant qu'il est au fait, il s'agit de souper, de faire un
+somme avant de partir.»
+
+Aussitôt Nancy mit la nappe, et, après s'être absentée quelques
+instants, rentra avec un pot de bière et un plat de têtes de
+mouton, lequel fournit à M. Sikes l'occasion de faire quelques
+plaisanteries. Cet honnête homme, stimulé peut-être par la
+perspective d'une expédition immédiate, se laissa aller à un accès
+de gaieté et de bonne humeur. Par exemple, il trouva plaisant
+d'avaler toute la bière d'un seul trait, et il ne jura guère plus
+d'une centaine de fois pendant le repas.
+
+Le souper fini (on comprend aisément qu'Olivier n'avait pas eu
+grand appétit), M. Sikes avala deux verres d'eau-de-vie et se jeta
+sur son lit, en ordonnant à Nancy avec mille imprécations pour le
+cas où elle y manquerait, de l'éveiller à cinq heures précises. Il
+enjoignit à Olivier de s'étendre tout habillé sur un matelas à
+terre. La jeune fille attisa le feu et s'assit devant la cheminée,
+pour être prête à les éveiller à l'heure dite.
+
+Olivier resta longtemps sans dormir: il pensait que peut-être
+Nancy chercherait l'occasion de lui donner à voix basse quelque
+nouvel avis; mais elle resta immobile devant le feu. Épuisé de
+fatigue et d'inquiétude, l'enfant finit par s'endormir
+profondément.
+
+Quand il s'éveilla, la théière était sur la table, et Sikes était
+occupé à mettre différents objets dans la poche de sa grande
+redingote, posée sur le dos d'une chaise, tandis que Nancy se
+donnait beaucoup de mouvement pour préparer le déjeuner. Il ne
+faisait pas jour; la chandelle brûlait encore, et tout était
+sombre au dehors: une pluie violente battait contre les vitres, et
+le ciel semblait noir et couvert de nuages.
+
+«Allons! allons! grommela Sikes, tandis qu'Olivier se levait: cinq
+heures et demie! Dépêche-toi, ou tu n'auras pas le temps de
+déjeuner; il faut se mettre en route!»
+
+Olivier ne fut pas long à faire sa toilette; il mangea un peu et
+dit qu'il était prêt.
+
+Nancy, le regardant à peine, lui jeta un mouchoir pour se garantir
+le cou, et Sikes lui donna un grand collet d'étoffe grossière pour
+se couvrir les épaules. Ainsi accoutré, l'enfant donna la main au
+brigand, qui s'arrêta un instant pour lui montrer, avec un geste
+menaçant, qu'il avait le pistolet dans la poche de côté de sa
+redingote; puis il serra étroitement la main d'Olivier dans la
+sienne, dit adieu à Nancy, et sortit.
+
+Comme ils franchissaient le seuil, Olivier tourna la tête un
+instant dans l'espoir de rencontrer le regard de Nancy; mais elle
+avait repris sa place devant le feu, et se tenait complètement
+immobile.
+
+
+CHAPITRE XXI.
+L'expédition.
+
+
+Ce fut par une triste matinée qu'ils se mirent en route; le vent
+soufflait avec violence, et la pluie tombait à torrents; des
+nuages sombres et épais voilaient le ciel; la nuit avait été très
+pluvieuse, car de larges flaques d'eau couvraient ça et là les
+rues, et les ruisseaux débordaient. Une faible lueur annonçait
+l'approche du jour, mais elle ajoutait à la tristesse de la scène
+plus qu'elle ne la dissipait; cette pâle lumière ne faisait
+qu'affaiblir l'éclat des réverbères, sans éclairer davantage les
+toits humides et les rues solitaires; il ne semblait pas que
+personne fût encore debout dans ce quartier; toutes les fenêtres
+étaient soigneusement fermées, et les rues qu'ils traversaient
+étaient désertes et silencieuses.
+
+Tandis qu'ils gagnaient Bethnal-Green, le jour parut tout à fait.
+Déjà nombre de réverbères étaient éteints; quelques chariots se
+dirigeaient lentement vers Londres: de temps à autre une diligence
+couverte de boue brûlait le pavé, et le postillon, par manière
+d'avertissement, donnait, en passant, un coup de fouet au pesant
+charretier qui, en ne prenant pas la droite de la chaussée,
+l'avait exposé à arriver une demi-minute trop tard. Les tavernes,
+intérieurement éclairées au gaz, étaient déjà ouvertes. Peu à peu
+d'autres boutiques s'ouvrirent aussi, et on rencontra quelques
+passants: des bandes d'ouvriers se rendant à leur travail; des
+hommes et des femmes portant sur la tête des paniers de poisson;
+de petites charrettes de légumes traînées par des ânes; des
+voitures à bras pleines de viande; des laitières avec leurs seaux;
+enfin une file continuelle de gens se dirigeant avec des
+marchandises de toute sorte vers les faubourgs à l'est de la
+capitale. À mesure qu'ils approchaient de la Cité, le bruit et le
+mouvement ne firent que s'accroître, et, quand ils enfilèrent les
+rues situées entre Shoreditch et Smithfield, ils se trouvèrent au
+milieu d'un vrai tumulte; il faisait grand jour, autant du moins
+qu'il peut faire jour à Londres en hiver, et la moitié de la
+population vaquait déjà aux affaires de la matinée.
+
+Après avoir quitté Sun-Street et Crown-Street, et traversé
+Finsbury-Square, M. Sikes prit par Chiswell-Street, Barbican et
+Long-Lane, et atteignit Smithfield, d'où s'élevait un vacarme qui
+remplit Olivier de surprise.
+
+C'était jour de marché; on avait de la boue jusqu'aux chevilles;
+une épaisse vapeur se dégageait du corps des bestiaux, et se
+confondait avec le brouillard dans lequel disparaissaient les
+cheminées. Tous les parcs, au milieu de cette vaste enceinte,
+étaient pleins de moutons; on avait même ajouté un grand nombre de
+parcs provisoires, et une multitude de boeufs et de bestiaux de
+toute sorte étaient attachés, en files interminables, à des
+poteaux le long du ruisseau; paysans, bouchers, marchands
+ambulants, enfants, voleurs, flâneurs, vagabonds de toute sorte,
+mêlés et confondus, formaient une masse confuse.
+
+Le sifflement des bouviers, l'aboiement des chiens, le beuglement
+des boeufs, le bêlement des moutons, le grognement des porcs; les
+cris des marchands ambulants, les exclamations, les jurements, les
+querelles, le son des cloches et les éclats de voix qui partaient
+de chaque taverne, le bruit de gens qui vont et viennent, qui se
+poussent, se battent, crient et hurlent; le brouhaha du marché, le
+mouvement de tant d'hommes à la figure sale et repoussante, à la
+barbe inculte, se démenant en tout sens, se coudoyant et se
+heurtant, tout contribuait à vous assourdir: il y avait vraiment
+de quoi être ahuri.
+
+M. Sikes, traînant Olivier après lui, se frayait violemment
+passage au plus épais de la foule, et faisait peu attention à ce
+tumulte, qui était pour l'enfant chose nouvelle et surprenante.
+Deux ou trois fois, il fit un signe de tête à des amis qu'il
+rencontra; mais chaque fois il refusa de boire avec eux le coup du
+matin, et continua à avancer aussi vite que possible, jusqu'à ce
+qu'il fût sorti du marché et qu'il eût gagné Hosier-Lane et
+Holburn.
+
+«Allons, jeune homme! dit-il d'un ton bourru en regardant
+l'horloge de l'église de Saint-André; il est près de sept heures!
+il faut tricoter des jambes. Ne va pas rester en arrière au moins,
+paresseux!»
+
+Disant cela, M. Sikes secoua brusquement le bras d'Olivier, et
+celui-ci hâtant le pas, ou plutôt se mettant à trotter, régla sa
+marche de son mieux sur les grandes enjambées du brigand.
+
+Ils gardèrent cette allure rapide jusqu'au delà de Hyde-Park, sur
+la route de Kensington. Sikes ralentit le pas et attendit qu'une
+charrette vide qui venait derrière eux les eût rejoints; voyant
+écrit sur la plaque: _Hounslow_, il demanda au charretier, avec
+toute la politesse dont il était capable, s'il voulait bien le
+laisser monter jusqu'à Isleworth.
+
+«Montez, dit l'homme. C'est à vous, ce petit garçon?
+
+- Oui, répondit Sikes, en regardant Olivier de travers et en
+portant la main à la poche où était le pistolet.
+
+- Ton père marche un peu trop vite pour toi, n'est-ce pas, mon
+garçon? demanda le charretier en voyant Olivier hors d'haleine.
+
+- Pas le moins du monde, répondit Sikes, il y est habitué. Allons,
+donne-moi la main, Édouard; monte vite!
+
+En même temps il fit monter l'enfant dans la charrette; le
+charretier lui montra du doigt un tas de sacs, sur lesquels il lui
+dit de se coucher pour se reposer.
+
+En voyant se succéder sur la route les bornes posées à chaque
+mille, Olivier se demandait avec étonnement où son compagnon avait
+dessein de le mener. Déjà ils avaient laissé derrière eux
+Kensington, Hammersmith, Chiswick, Kew-Bridge, Brentfort, et ils
+allaient toujours, comme s'ils ne faisaient que de se mettre en
+route. Enfin, ils arrivèrent à une auberge ayant pour enseigne:
+_la diligence à quatre chevaux;_ un peu plus loin, la route était
+coupée par un chemin transversal. La charrette s'arrêta.
+
+Sikes descendit avec précipitation, sans lâcher la main d'Olivier;
+puis il aida celui-ci à descendre, en lui lançant un regard
+furieux, et en portant la main, d'une manière significative, sur
+la poche au pistolet.
+
+«Au revoir, mon garçon! dit l'homme.
+
+- Il est honteux, répondit Sikes en secouant vivement le bras de
+l'enfant; il est honteux, ce petit nigaud! n'y faites pas
+attention.
+
+- Non certes, reprit l'autre en montant dans sa charrette. Tenez,
+voilà le temps qui se met au beau.»
+
+Il fouetta son cheval et s'éloigna. Sikes attendit qu'il fût hors
+de vue; alors il dit à Olivier qu'il pouvait regarder autour de
+lui s'il voulait, et ils continuèrent leur route.
+
+À peu de distance de l'auberge ils tournèrent à gauche, puis à
+droite, et marchèrent longtemps droit devant eux. De beaux
+jardins, d'élégantes maisons de campagne, bordaient la route. Ils
+ne s'arrêtèrent que pour prendre un peu de bière, et arrivèrent
+enfin à une ville où Olivier vit écrit en grosses lettres sur un
+mur: _Hampton_. Ils rôdèrent dans les champs pendant quelques
+heures; ils revinrent enfin dans la ville, entrèrent dans une
+vieille auberge dont l'enseigne était effacée, et se firent servir
+à dîner dans la cuisine, au coin du feu.
+
+C'était une espèce de salle basse, avec une grosse poutre au
+milieu du plafond, et devant la cheminée des bancs à dossier
+élevé, sur lesquels étaient assis plusieurs hommes en blouse,
+occupés à boire et à fumer; ils regardèrent à peine Sikes, et
+nullement Olivier. Sikes de son côté ne fit pas attention à eux,
+alla se placer dans un coin avec son jeune compagnon, et ne fut
+guère importuné par la compagnie.
+
+On leur servit de la viande froide. Après le dîner, M. Sikes fuma
+trois ou quatre pipes, et resta si longtemps à table qu'Olivier
+commença à croire qu'ils n'iraient pas plus loin. Fatigué par une
+si longue marche, et étourdi par la fumée du tabac, il s'assoupit,
+et bientôt s'endormit profondément.
+
+Il faisait tout à fait nuit quand Sikes le réveilla brusquement.
+En ouvrant les yeux, il vit son compagnon en conférence intime
+avec un paysan, avec lequel il buvait une pinte d'ale.
+
+«Comme cela, vous allez au Bas-Halliford, n'est-ce pas? demanda
+Sikes.
+
+- Oui, répondit l'homme, qui semblait un peu échauffé par la
+boisson; ça ne sera pas long. Mon cheval n'est pas chargé pour
+retourner, comme il l'était ce matin pour venir, et il fera la
+route en moins de rien, et bien content! C'est une fameuse bête.
+
+- Pourrez-vous me conduire jusque-là, moi et mon garçon? demanda
+Sikes en versant à boire à son nouvel ami.
+
+- Oui, si vous partez tout de suite, répondit l'homme. Vous allez
+à Halliford?
+
+- Je vais jusqu'à Shepperton, dit Sikes.
+
+- Je suis votre homme jusqu'à ma destination, reprit l'autre. Tout
+est payé, Rebecca?
+
+- Oui, monsieur a payé, répondit celle-ci.
+
+- Dites donc! fit le paysan du ton sérieux d'un homme qui a bu un
+coup de trop; ça ne peut pas se passer comme ça, entendez-vous?
+
+- Pourquoi? dit Sikes; vous nous rendez service; vous m'épargnez
+le désagrément de rester ici en plan; est-ce que cela ne vaut pas
+une pinte ou deux?»
+
+L'étranger pesa mûrement la valeur de cet argument, puis donna une
+poignée de main à Sikes en déclarant qu'il était un digne homme. À
+quoi celui-ci répondit que c'était une plaisanterie; on eût pu le
+croire en effet, si le paysan eût été de sang-froid.
+
+Après avoir encore échangé quelques politesses, ils souhaitèrent
+le bonsoir à la compagnie, et sortirent, tandis que la servante
+rangeait les pots et les verres, et venait, les mains pleines, se
+planter devant la porte pour les voir partir.
+
+Le cheval, à la santé duquel on avait bu, était devant la porte,
+attelé à la charrette. Olivier et Sikes y montèrent sans plus de
+cérémonie, et le paysan, après s'être répandu de nouveau en éloges
+sur son cheval, et avoir défié l'aubergiste d'en trouver un
+pareil, monta à son tour. Le garçon d'auberge prit le cheval par
+la bride, le mena jusqu'au milieu de la route; mais à peine eut-il
+lâché la bête qu'elle se mit à faire un mauvais usage de sa
+liberté, à s'élancer de l'autre coté de la route et à se cabrer;
+puis elle partit au galop, et disparut comme un trait.
+
+La nuit était très sombre; un épais brouillard s'élevait de la
+rivière et des marais d'alentour, et se répandait sur les champs.
+Le froid était perçant. Tout était sombre et d'un aspect sinistre;
+les voyageurs n'échangèrent pas une parole, car le conducteur
+s'était assoupi, et Sikes n'avait nulle envie d'engager la
+conversation; Olivier, blotti dans un coin, dévoré d'inquiétude et
+de crainte, croyait voir dans les arbres, dont les branches se
+balançaient tristement, autant de fantômes grimaçant au milieu de
+cette nature désolée.
+
+Comme ils passaient devant l'église de Sunbury, l'horloge sonna
+sept heures. Une lumière brillait à la fenêtre de la maison du
+péage, et la lueur se projetait sur la route, juste assez pour
+laisser entrevoir un if qui ombrageait des tombes. À peu de
+distance on entendait le bruit monotone d'une chute d'eau, et le
+feuillage du vieil arbre s'agitait doucement sous le souffle du
+vent de la nuit. On eût dit une musique monotone pour le repos des
+morts.
+
+Après avoir traversé Sunbury, ils se retrouvèrent sur la route
+solitaire. Deux ou trois milles plus loin, la charrette s'arrêta.
+Sikes en descendit, prit Olivier par la main, et ils se remirent à
+marcher.
+
+À Shepperton, ils ne s'arrêtèrent nulle part, comme l'eût désiré
+l'enfant épuisé de fatigue; mais ils continuèrent leur route par
+de mauvais chemins, au milieu de la boue et des ténèbres, jusqu'à
+ce qu'ils aperçurent les lumières d'un bourg voisin. En regardant
+attentivement devant lui, Olivier vit que la rivière coulait à
+leurs pieds et qu'ils arrivaient près d'un pont.
+
+Au moment où ils allaient s'engager sur ce pont, Sikes tourna
+brusquement à gauche, et descendit au bord de l'eau. «La rivière!
+pensa Olivier, à demi-mort de frayeur. Il m'a amené dans ce lieu
+désert pour se défaire de moi!»
+
+Il allait se jeter à terre, et tenter un suprême effort pour
+sauver sa vie, quand il vit qu'ils s'arrêtaient devant une maison
+isolée et en ruines. Il y avait une fenêtre de chaque côté de la
+porte délabrée, et un seul étage au-dessus; nulle apparence de
+lumière: la maison était sombre, dégradée, et, selon toute
+apparence, inhabitée.
+
+Sikes, tenant toujours la main d'Olivier, se dirigea doucement
+vers la porte, et poussa le loquet; la porte céda, et ils
+entrèrent tous deux.
+
+
+CHAPITRE XXII
+Vol avec effraction.
+
+
+«Qui va là? dit une grosse voix, dès qu'ils eurent mis le pied
+dans la maison.
+
+- Pas tant de bruit, dit Sikes en poussant les verrous de la
+porte. De la lumière, Tobie.
+
+- Ah! ah! c'est toi, camarade, reprit la même voix. De la lumière,
+Barney! Montre le chemin à monsieur; et tâche d'abord de
+t'éveiller, si c'est possible.»
+
+Celui qui parlait lança probablement un tire-bottes, ou quelque
+objet semblable, à la personne à laquelle il s'adressait, pour
+l'arracher au sommeil: car on entendit le bruit d'un morceau de
+bois tombant avec force, puis le grognement d'un homme à demi
+éveillé.
+
+«Est-ce que tu n'entends pas? dit la même voix. Guillaume Sikes
+est dans le couloir, sans personne pour le recevoir; et tu es là à
+dormir, comme si tu avais bu du laudanum! As-tu les yeux ouverts,
+ou faut-il que je te lance à la tête le chandelier de fer pour
+t'éveiller tout à fait?»
+
+À ces mots, on entendit un bruit de savates sur le plancher; puis
+une chandelle, à peine allumée, se montra à une porte à droite, et
+enfin on vit se dessiner la forme d'un individu que nous avons
+déjà représenté comme affligé d'une voix nasillarde, et employé en
+qualité de garçon à la taverne de Saffron-Hill.
+
+«Bonsieur Sikes! s'écria Barney avec une joie réelle ou feinte.
+Endrez, bonsieur, endrez.
+
+- Allons! en avant, dit Sikes en faisant passer Olivier devant
+lui; plus vite! ou je te marche sur les talons.»
+
+Tout en jurant contre la lenteur de l'enfant, M. Sikes le poussa
+vers la porte, et ils entrèrent dans une chambre basse, sombre et
+enfumée, garnie de deux ou trois chaises cassées, d'une table, et
+d'un vieux canapé vermoulu, sur lequel un individu, les pieds
+beaucoup plus haut que la tète, et fumant une longue pipe de
+terre, était étendu tout de son long. Il portait un habit marron,
+coupé à la dernière mode, et garni de gros boutons brillants, une
+cravate orange, un gilet à revers de couleur voyante, et un
+pantalon gris; M. Crackit (car c'était lui) avait peu de cheveux;
+mais le peu qu'il en avait était d'une teinte rousse, et frisé en
+longs tire-bouchons, dans lesquels il passait de temps à autre ses
+doigts malpropres, ornés de grosses bagues communes. Sa taille
+était un peu au-dessus de la moyenne, et il semblait avoir les
+jambes assez faibles; ce qui ne l'empêchait pas d'admirer ses
+bottes, qu'il contemplait avec une visible satisfaction.
+
+«Guillaume, mon brave, dit-il en tournant la tête vers la porte,
+je suis enchanté de te voir; je craignais presque que tu n'eusses
+renoncé à l'expédition, et dans ce cas je me serais risqué seul...
+Tiens! qu'est-ce que c'est que ça?»
+
+Il poussa cette exclamation de surprise en apercevant Olivier; il
+se mit sur son séant et demanda ce que cela voulait dire.
+
+«C'est l'enfant, répondit Sikes en approchant sa chaise du feu.
+
+- Un des abrentis de bonsieur Fagid, s'écria Barney en riant.
+
+- De Fagin? dit Tobie, en considérant Olivier; ça fera un garçon
+sans pareil pour dévaliser les poches des vieilles dames à
+l'église; il a une touche à faire fortune.
+
+-- Assez... assez là-dessus,» interrompit Sikes avec impatience;
+et, se penchant vers son ami, il lui dit à l'oreille quelques mots
+qui firent rire M. Crackit de tout son coeur; en même temps celui-
+ci toisait Olivier d'un air très étonné.
+
+«Maintenant, dit Sikes en se rasseyant, si vous pouvez nous donner
+à boire et à manger en attendant, ça ne nous fera pas de mal; à
+moi, du moins, ce qu'il y a de sûr. Assieds-toi près du feu,
+petit, et repose-toi: car tu auras encore à sortir avec nous cette
+nuit, mais pas pour aller loin.»
+
+Olivier regarda timidement Sikes d'un air surpris, mais ne dit
+mot: il approcha un siège du feu, mit dans ses mains sa tête
+brûlante, et resta immobile, sachant à peine où il était et ce qui
+se passait autour de lui.
+
+«Allons, dit Tobie, tandis que le jeune juif posait sur la table
+une bouteille et quelques provisions, au succès de l'entreprise!»
+
+Il se leva pour faire honneur au toast, posa soigneusement sa pipe
+dans un coin, s'approcha de la table, remplit un verre d'eau-de-
+vie et le vida d'un trait, M. Sikes en fit autant.
+
+«Un coup pour l'enfant, dit Tobie en remplissant un verre à demi.
+Avale ça, ingénu!
+
+- Vraiment, dit Olivier en regardant Tobie d'un air piteux;
+vraiment, je ne...
+
+- Avale ça, répéta Tobie. Est-ce que tu crois que je ne sais pas
+ce qu'il te faut? Dis-lui de boire, Guillaume.
+
+- Il ferait mieux de se dépêcher, dit Sikes en portant la main à
+sa poche. Morbleu, il est, à lui tout seul, plus difficile à mener
+qu'une bande de Matois: bois vite, petit drôle!»
+
+Effrayé par les gestes menaçants des deux hommes, Olivier avala
+d'un trait la liqueur contenue dans le verre, et fut pris aussitôt
+d'une toux violente, ce qui amusa beaucoup Tobie Crackit et
+Barney, et fit sourire jusqu'au farouche M. Sikes.
+
+Cela fait, quand M. Sikes eut assouvi sa faim (Olivier ne put
+manger qu'un petit morceau de pain qu'on le força d'avaler), les
+deux hommes se renversèrent sur leurs chaises pour sommeiller
+quelques instants. Olivier resta assis près du feu, et Barney,
+enveloppé dans une couverture, s'étendit sur le plancher, près du
+foyer.
+
+Ils s'endormirent ou firent semblant: nul ne bougea que Barney,
+qui se releva une ou deux fois pour jeter du charbon sur le feu.
+Olivier était tombé dans un profond assoupissement, et s'imaginait
+qu'il parcourait encore de sombres ruelles, ou qu'il errait la
+nuit dans le cimetière; ou bien il se retraçait quelqu'une des
+scènes de la veille, quand il fut réveillé par Tobie Crackit, qui
+se leva brusquement en déclarant qu'il était une heure et demie.
+
+En un instant, les deux autres dormeurs furent sur pied, et tous
+s'occupèrent activement de faire leurs préparatifs. Sikes et son
+compagnon s'enveloppèrent le cou de grosses cravates et
+endossèrent leurs redingotes, tandis que Barney, ouvrant une
+armoire, en tirait divers objets dont il garnissait leurs poches à
+la hâte.
+
+«Donne-moi les _tapageurs_, Barney, dit Tobie Crackit.
+
+- Les voici, répondit Barney en lui présentant une paire de
+pistolets. Vous les avez chargés vous-même.
+
+- Bon! reprit Tobie en les mettant dans sa poche. Et les
+_persuadeurs_?
+
+- Je les ai, dit Sikes.
+
+- Et les fausses clefs, les vilebrequins, les lanternes sourdes,
+rien n'est oublié? demanda Tobie, en attachant une petite pince à
+une bride placée sous la doublure de sa redingote.
+
+- Tout est en règle, reprit son compagnon. Donne-nous les
+gourdins, Barney; il ne nous manque plus que ça.»
+
+À ces mots, il prit des mains de Barney un gros bâton; Tobie en
+fit autant.
+
+«En avant!» dit Sikes en tendant la main à Olivier.
+
+Celui-ci, abattu par la fatigue de la marche, étourdi par le grand
+air et la liqueur qu'il avait été contraint d'avaler, posa
+machinalement sa main dans celle que Sikes lui tendait.
+
+«Prends-lui l'autre main, Tobie, dit Sikes. Donne un coup d'oeil
+au dehors, Barney.»
+
+Celui-ci alla à la porte et revint annoncer que tout était
+tranquille. Les deux voleurs sortirent, avec Olivier entre eux
+deux; et Barney, après avoir soigneusement fermé la porte derrière
+eux, s'enroula de nouveau dans sa couverture, et se remit à
+dormir.
+
+L'obscurité était profonde, le brouillard beaucoup plus épais
+qu'au commencement de la nuit, et l'atmosphère si humide que, bien
+qu'il ne plût pas, les cheveux et les sourcils d'Olivier se
+raidirent en quelques minutes, imprégnés qu'ils étaient d'une
+humidité glaciale. Ils franchirent le pont et se dirigèrent vers
+les lumières qu'il avait aperçues précédemment; ils n'en étaient
+pas loin, et, comme ils marchaient d'un pas rapide, ils
+atteignirent bientôt Chertsey.
+
+«Traversons le village, dit Sikes à voix basse; il n'y aura pas un
+chat dans la rue pour nous voir.»
+
+Tobie ne fit aucune objection, et ils enfilèrent précipitamment la
+grand'rue du village, complètement déserte à cette heure avancée
+de la nuit. Une faible lueur se montrait par intervalles à la
+fenêtre d'une chambre à coucher, et parfois l'aboiement des chiens
+venait troubler le silence de la nuit; mais il n'y avait personne
+dehors: comme ils sortaient du village, deux heures sonnèrent à
+l'horloge de l'église.
+
+Ils hâtèrent le pas et quittèrent la route pour prendre un chemin
+à gauche. Après avoir fait à peu près un quart de mille, ils
+s'arrêtèrent devant une habitation isolée, dont le jardin était
+clos de murs: sans même reprendre haleine, Tobie Crackit escalada
+la muraille en un clin d'oeil.
+
+«Passe-moi l'enfant,» dit-il à Sikes. Avant qu'Olivier eût eu le
+temps de faire un mouvement, il se sentit saisir sous les bras,
+et, une seconde après, il était avec Tobie sur le gazon, de
+l'autre côté du mur. Sikes les rejoignit bientôt, et ils se
+dirigèrent à pas de loup vers la maison.
+
+Ce fut alors que, pour la première fois, Olivier, éperdu de
+douleur et d'effroi, comprit que l'effraction, le vol et peut-être
+le meurtre, étaient le but de l'expédition: il se tordit les mains
+et laissa échapper involontairement un cri d'horreur. Un nuage
+passa devant ses yeux, une sueur froide couvrit son visage, ses
+jambes se dérobèrent sous lui, et il tomba à genoux.
+
+«Debout! murmura Sikes tremblant de colère et tirant le pistolet
+de sa poche; debout! ou je te fais sauter la cervelle.
+
+- Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi m'en aller! dit Olivier;
+laissez-moi me sauver bien loin et mourir au milieu des champs; je
+n'approcherai jamais de Londres: jamais! jamais! Oh! je vous en
+conjure, ayez pitié de moi, et ne faites pas de moi un voleur: par
+tous les anges du paradis, ayez pitié de moi!
+
+L'homme auquel s'adressait cette instante prière proféra un
+affreux jurement, et déjà il avait armé le pistolet quand Tobie le
+lui arracha, mit sa main sur la bouche de l'enfant, et l'entraîna
+vers la maison.
+
+«Silence! dit-il; tout ça ne rime à rien. Dis encore un mot, et je
+te casse la tête avec mon gourdin; ça ne fait pas de bruit, et
+l'effet est le même.
+
+- Tiens, Guillaume, fais sauter le volet: il en a assez comme ça,
+sois-en sûr. J'en ai vu de plus âgés que lui, qui, par une nuit si
+froide, n'étaient pas plus hardis.»
+
+Tout en jurant contre Fagin, qui avait eu l'idée d'adjoindre
+Olivier à l'expédition, Sikes introduisit un levier sous le volet
+et appuya vigoureusement, mais sans faire de bruit; Tobie lui
+donna un coup de main, et bientôt le volet céda et tourna sur ses
+gonds.
+
+C'était une petite fenêtre placée derrière la maison, à cinq pieds
+environ au-dessus du sol, et donnant dans un cellier au fond de
+l'allée. L'ouverture était si étroite que les maîtres de la maison
+avaient cru inutile de la garnir de barreaux; un enfant de la
+taille d'Olivier pouvait néanmoins y passer. M. Sikes fit sauter
+le verrou qui retenait le carreau et l'ouvrit, comme il avait fait
+du volet.
+
+«Maintenant, petit vaurien, attention à ce que je vais te dire,
+murmura-t-il à voix basse, en tirant de sa poche une lanterne
+sourde, dont il dirigea la lueur sur le visage d'Olivier; je vais
+te faire passer par cette fenêtre; tu vas prendre la lanterne,
+monter doucement les marches qui sont là en face, traverser le
+vestibule, et nous ouvrir la porte d'entrée.
+
+- Il y a en haut de la porte un verrou auquel tu ne pourras pas
+atteindre, observa Tobie; tu monteras sur une chaise: il y en a
+trois dans le vestibule, aux armes de la vieille dame, une licorne
+bleue et une fourche d'or.
+
+- Tais-toi, si c'est possible, dit Sikes d'un air menaçant: la
+porte de la chambre est ouverte, n'est-ce pas?
+
+- Toute grande, répondit Tobie, après avoir jeté un coup d'oeil
+par la lucarne pour s'en assurer: ce qu'il y a de bon, c'est qu'on
+la laisse toujours entrouverte pour que le chien, qui a sa niche
+quelque part par ici, puisse rôder à son aise quand il ne dort
+pas. Ah! ah! Barney nous en a bel et bien débarrassé ce soir.»
+
+Bien que M. Crackit rît tout bas et prononçât ces mots d'une voix
+à peine intelligible, Sikes lui ordonna impérieusement de se taire
+et de se mettre à l'oeuvre: Tobie obéit et posa sa lanterne à
+terre; puis il se planta contre le mur, sous la petite fenêtre,
+les mains appuyées sur ses genoux, de manière à ce que son dos
+servit d'échelle. Aussitôt Sikes grimpa sur lui, fit passer
+doucement Olivier par la fenêtre, et sans le lâcher, lui fit
+prendre pied à l'intérieur.
+
+«Prends cette lanterne, lui dit-il en jetant un coup d'oeil dans
+la chambre. Tu vois l'escalier en face?
+
+- Oui,» murmura Olivier, plus mort que vif.
+
+Sikes lui désigna la porte d'entrée avec le canon du pistolet, et
+l'avertit de songer qu'il serait tout le temps à portée de l'arme,
+et que, s'il bronchait, il tomberait mort à l'instant.
+
+«C'est l'affaire d'une minute, dit Sikes toujours à voix basse; je
+vais te lâcher; marche droit: attention!
+
+- Qu'est-ce? chuchota Crackit. Ils écoutèrent attentivement.
+
+- Rien, dit Sikes en lâchant Olivier; allons! à l'oeuvre!»
+
+Dans le peu de temps qu'il avait eu pour rassembler ses idées,
+l'enfant avait pris la ferme résolution, dût-il lui en coûter la
+vie, de gagner l'escalier et de donner l'alarme. Plein de cette
+idée, il se dirigea vers les degrés, mais à pas de loup.
+
+«Ici! s'écria tout à coup Sikes à haute voix. Ici! ici!»
+
+Cette exclamation soudaine, au milieu d'un silence de mort et d'un
+cri perçant qui la suivit presque aussitôt, effrayèrent Olivier au
+point qu'il laissa tomber sa lanterne et ne sut plus s'il devait
+avancer ou reculer.
+
+Un second cri se fit entendre; une lumière brilla au haut de
+l'escalier; deux hommes terrifiés se montrèrent à demi vêtus sur
+le palier... l'enfant vit une lueur subite... de la fumée...
+entendit une détonation... et le bruit d'un craquement dont il ne
+se rendit pas compte... puis il chancela et tomba à la renverse.
+
+Sikes avait disparu un instant; mais il s'était relevé, et, avant
+que la fumée fut dissipée, il avait saisi l'enfant au collet. Il
+déchargea son pistolet sur les deux hommes, qui déjà battaient en
+retraite, et enleva Olivier.
+
+«Serre-moi plus fort, lui disait Sikes en lui faisant franchir la
+fenêtre. Donne-moi un châle, Tobie. Ils l'ont atteint. Vite!
+Damnation! comme cet enfant saigne!»
+
+Le bruit d'une cloche agitée vivement vint se mêler au fracas des
+armes à feu et aux cris des gens de la maison. Olivier sentit
+qu'on l'emportait d'un pas rapide par un chemin raboteux. Peu à
+peu le bruit se perdit dans le lointain; un froid mortel le
+saisit, et il s'évanouit.
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+Où l'on verra qu'un bedeau peut avoir des sentiments. - Curieuse
+conversation de M. Bumble et d'une dame.
+
+
+La nuit était glaciale; une épaisse couche de neige durcie
+couvrait la terre; le vent qui soufflait avec violence en faisait
+tourbillonner les monceaux accumulés au coin des rues ou le long
+des maisons. C'était une de ces soirées sombres et froides, où les
+gens bien logés et bien nourris se pressent autour d'un bon feu et
+s'applaudissent de n'être pas dehors; où les malheureux sans abri
+et sans pain s'endorment pour ne plus s'éveiller; où plus d'un
+paria de nos cités, consumé par la faim, ferme l'oeil sur le pavé
+de nos rues pour ne plus le rouvrir que dans un monde qu'il ne
+peut pas trouver pire, quels qu'aient été ses crimes dans celui-
+ci.
+
+Telle était la situation au dehors, quand Mme Corney, la matrone
+du dépôt de mendicité où nous avons déjà fait pénétrer le lecteur,
+vint s'installer dans sa petite chambre devant un bon feu, et se
+mit à considérer avec complaisance une petite table ronde sur
+laquelle était posé un plateau garni de tous les objets
+nécessaires à la plus agréable collation que puisse faire une
+matrone. En effet, Mme Corney était sur le point de se réconforter
+avec une tasse de thé; elle regardait la table, puis le foyer où
+l'eau chantait doucement dans une petite bouilloire, et elle
+prenait de plus en plus un air satisfait; elle en vint, en vérité,
+jusqu'à sourire à ce spectacle.
+
+«Vraiment, dit-elle en posant son coude sur la table, il n'est
+personne ici-bas qui n'ait à bénir la Providence, si on voulait
+seulement songer aux dons qu'elle nous fait. Hélas!»
+
+Mme Corney hocha la tête d'un air pensif, comme si elle déplorait
+l'aveuglement des pauvres qui méconnaissaient ces dons; puis
+introduisant une cuiller d'argent (qui lui appartenait en propre)
+dans une petite boîte à thé, elle continua ses préparatifs.
+
+Qu'il faut peu de chose pour troubler la sérénité de notre âme! La
+bouilloire, étant fort petite et bientôt remplie, déborda tandis
+que Mme Corney se livrait à ses réflexions morales, et quelques
+gouttes d'eau chaude tombèrent sur la main de la matrone.
+
+«Peste soit de la bouilloire! dit-elle en la posant bien vite sur
+la cheminée. Quelle sotte invention que ces bouilloires qui ne
+contiennent qu'une ou deux tasses! À qui peuvent-elles servir,
+sinon à une pauvre créature délaissée comme moi, hélas!»
+
+À ces mots, la matrone se laissa tomber dans son fauteuil, remit
+son coude sur la table, et songea à son existence solitaire. La
+petite bouilloire à une tasse avait réveillé en elle le souvenir
+de feu M. Corney, qu'elle avait enterré vingt-cinq ans auparavant,
+et elle tomba dans une profonde mélancolie.
+
+«Je n'en aurai jamais d'autre! dit-elle d'un ton rechigné; je n'en
+aurai jamais... de semblable.»
+
+On ne saurait dire si l'exclamation de Mme Corney s'adressait à
+son mari ou à sa bouilloire; peut-être était-ce à cette dernière,
+car elle la regarda au même instant et la mit sur la table. Comme
+elle approchait la tasse de ses lèvres, on frappa doucement à la
+porte.
+
+«Entrez! dit-elle avec humeur; c'est encore quelque vieille femme
+qui meurt, je suppose: elles meurent toujours quand je suis à
+table; entrez vite et fermez la porte, que le froid ne pénètre pas
+dans la chambre. Eh bien, qu'est-ce?
+
+- Rien, madame, rien, répondit une voix d'homme.
+
+- Bonté divine! dit la matrone d'une voix beaucoup plus, douce;
+est-ce vous, monsieur Bumble?
+
+- À votre service, madame, dit M. Bumble, qui était resté dehors à
+s'essuyer les pieds sur le paillasson et à secouer la neige qui
+couvrait son habit, mais qui maintenant faisait son entrée, tenant
+d'une main son tricorne et de l'autre un paquet. Dois-je fermer la
+porte, madame?»
+
+La dame hésita modestement à répondre, dans la crainte qu'il n'y
+eût quelque inconvenance à s'entretenir à huis clos avec
+M. Bumble. Celui-ci profita de cette hésitation, et, comme il
+était gelé, il ferma la porte sans attendre davantage
+l'autorisation.
+
+«Quel affreux temps, monsieur Bumble! dit la matrone.
+
+- Affreux, en vérité, madame, répondit le bedeau; c'est un temps
+antiparoissial. Croiriez-vous, madame Corney, que nous avons
+distribué dans cette journée de bénédiction vingt-cinq pains de
+quatre livres et un fromage et demi?... Eh bien! ces mendiants-là
+ne sont pas contents.
+
+- La belle merveille! est-ce qu'ils sont jamais contents? dit la
+matrone en savourant son thé.
+
+- Ah! c'est bien, vrai, madame, reprit M. Bumble. Tenez, il y a un
+individu auquel, en considération de sa nombreuse famille, on a
+octroyé un pain de quatre livres et une livre de fromage, bon
+poids; croyez-vous qu'il en soit reconnaissant? pas pour deux
+liards. Savez-vous ce qu'il a fait, madame? il a demandé un peu de
+charbon, ne fût ce, disait-il, que plein un mouchoir. Du charbon!
+mais pourquoi faire, en vérité? il voulait donc faire griller son
+fromage pour venir ensuite en redemander! Ces gueux d'indigents
+n'en font pas d'autres: donnez-leur aujourd'hui du charbon plein
+un tablier, ils reviendront en demander autant deux jours après;
+ils sont effrontés comme des singes.»
+
+La matrone octroya son approbation à cette belle comparaison, et
+le bedeau continua:
+
+«On ne saurait croire jusqu'où va leur insolence; pas plus tard
+qu'avant-hier, un homme... vous avez été mariée, madame, je puis
+donc entrer avec vous dans ces détails, un homme, à peine vêtu
+(Mme Corney baissa les yeux) de quelques haillons en lambeaux, se
+présente à la porte de notre surveillant, qui avait justement du
+monde à dîner, et dit qu'il faut qu'on lui donne des secours.
+Comme il refusait de s'en aller, et que sa tenue scandalisait la
+compagnie, notre surveillant lui fit donner une livre de pommes de
+terre et une demi-pinte de gruau. «Mon Dieu! dit ce monstre
+d'ingratitude, qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?
+autant me donner des bésicles. - C'est bon, dit notre surveillant
+en lui reprenant les provisions, vous n'aurez rien du tout. - Il
+me faudra donc mourir sur le pavé? dit le vagabond. - Oh! que non,
+vous n'en mourrez pas,» dit le surveillant.
+
+- Ah! ah! c'est excellent, interrompit la matrone. C'était, pour
+sûr, M. Grannet. Et après?
+
+- Après, madame, reprit le bedeau, il est parti et il est mort
+dans la rue. En voilà un entêté!
+
+- Cela passe toute croyance, observa la matrone avec dignité; mais
+ne vous semble-t-il pas, monsieur Bumble, que les secours donnés
+hors du dépôt de mendicité n'ont aucun bon résultat? Vous êtes
+homme d'expérience et vous pouvez en juger.
+
+- Madame Corney, dit le bedeau en souriant comme un homme qui a
+conscience de sa supériorité, les secours distribués hors du
+dépôt, s'ils sont donnés avec discernement, vous entendez, madame,
+avec discernement, sont la sauvegarde des paroisses. Le principe
+fondamental de l'assistance en dehors du dépôt, c'est de fournir
+aux pauvres justement ce dont ils n'ont que faire, et alors, de
+guerre lasse, ils cessent leurs importunités.
+
+- Certes, s'écria Mme Corney, voilà une idée lumineuse!
+
+- Oui. Entre nous soit dit, c'est là le grand principe de la
+chose, reprit M. Bumble; c'est en vertu de ce principe qu'on vient
+en aide à des familles malades, en leur faisant une distribution
+de fromage, comme le disent les impudents journalistes qui se
+mêlent de ce qui ne les regarde pas. Ce principe, madame Corney,
+est maintenant en vigueur dans le royaume. Cependant, ajouta-t-il
+en ouvrant le paquet qu'il tenait à la main, ce sont des secrets
+administratifs, et sur lesquels on doit avoir bouche close, sauf
+entre fonctionnaires paroissiaux, comme nous, par exemple. Voici
+le porto que l'administration destine à l'infirmerie; il est d'une
+qualité excellente, naturel, pur de tout mélange, en bouteille
+d'aujourd'hui, clair comme de l'eau de roche, et sans aucun
+dépôt.»
+
+Après avoir approché une des deux bouteilles de la lumière, et
+l'avoir agitée pour montrer la bonne qualité du vin, M. Bumble les
+porta toutes les deux sur la commode, plia le mouchoir qui les
+enveloppait, le mit dans sa poche, et prit son chapeau comme pour
+s'en aller.
+
+«Vous allez avoir bien froid, monsieur Bumble, dit la matrone.
+
+- Il fait un vent à vous couper la figure,» répondit celui-ci en
+relevant le collet de son habit.
+
+Mme Corney regarda la petite bouilloire, puis le bedeau qui se
+dirigeait vers la porte; et, comme celui-ci toussait et qu'il
+allait lui souhaiter une bonne nuit, elle lui demanda
+timidement... s'il voulait accepter une tasse de thé.
+
+Aussitôt M. Bumble rabattit son collet, posa son chapeau et sa
+canne sur une chaise, et approcha une autre chaise de la table; il
+s'assit lentement, tout en regardant la dame, qui baissa les yeux:
+M. Bumble toussa de nouveau et sourit légèrement.
+
+Mme Corney se leva pour prendre dans l'armoire une tasse et une
+soucoupe. Comme elle se rasseyait, ses yeux rencontrèrent encore
+ceux du galant bedeau; elle rougit et se mit à préparer le thé.
+M. Bumble toussa encore, et plus fort qu'auparavant.
+
+«L'aimez-vous sucré, monsieur Bumble? demanda la matrone en
+prenant le sucrier.
+
+- Oui, madame, très sucré,» répondit M. Bumble, les yeux toujours
+braqués sur Mme Corney. Si jamais bedeau eut l'air tendre, ce fut
+M. Bumble en ce moment. On versa le thé.
+
+M. Bumble mit un mouchoir sur ses genoux, pour que les miettes de
+pain n'altérassent pas l'éclat de sa culotte courte, et se mit à
+boire et à manger; parfois, au milieu de cet exercice, il poussait
+un profond soupir qui ne lui faisait pas perdre un coup de dent,
+et qui semblait, au contraire, destiné à lui faciliter les
+fonctions digestives.
+
+«Vous avez une chatte, madame, à ce que je vois, dit M. Bumble en
+apercevant une grosse chatte entourée de ses petits, qui se
+chauffait devant le feu... et des petits aussi, si je ne me
+trompe.
+
+- Je les aime tant, monsieur Bumble! répondit la matrone. Vous ne
+pouvez vous en faire une idée. Ils sont si heureux, si agiles, si
+divertissants! c'est une vraie société pour moi.
+
+- Ce sont de charmants animaux, dit M. Bumble d'un ton
+approbateur, et qui s'attachent à la maison.
+
+- Oh oui! fit Mme Corney avec enthousiasme; ils aiment leur chez
+eux, que c'est un plaisir.
+
+- Madame Corney, dit lentement le bedeau en battant la mesure avec
+sa cuiller, j'ose dire, madame, que si un chat, ou tout autre
+animal qui pourrait vivre avec vous, ne s'attachait pas à la
+maison, il faudrait nécessairement que ce fût un âne.
+
+- Oh! monsieur Bumble! fit la matrone.
+
+- Il est inutile de déguiser la vérité, reprit M. Bumble en
+balançant sa cuiller, d'un air à la fois digne et tendre qui
+donnait plus de poids à ses paroles; une bête qui se montrerait si
+ingrate, je la noierais de ma main avec plaisir.
+
+- Alors, vous êtes un cruel, dit vivement la matrone en allongeant
+le bras pour prendre la tasse du bedeau. Il faut que vous ayez le
+coeur bien dur.
+
+- Le coeur dur, madame, dit M. Bumble, le coeur dur!»
+
+Il tendit sa tasse à Mme Corney, et saisit le moment où elle la
+prenait pour lui serrer le petit doigt; puis posant sa main sur
+son gilet galonné, il poussa un profond soupir et éloigna, si peu
+que rien, sa chaise du feu.
+
+La table était ronde, et, comme Mme Corney et M. Bumble étaient
+assis devant le feu, vis-à-vis l'un de l'autre et assez
+rapprochés, on comprend que M. Bumble, en s'éloignant de la
+cheminée, ajoutait à la distance qui le séparait de Mme Corney.
+Cette façon d'agir excitera sans doute l'admiration du lecteur,
+qui y verra un acte d'héroïsme de la part de M. Bumble; l'heure,
+le lieu, l'occasion, auraient pu l'engager à conter fleurettes,
+bien que les propos légers qui conviennent dans la bouche d'un
+étourdi semblent fort au-dessous de la dignité d'un magistrat,
+d'un membre du Parlement, d'un ministre d'État, d'un lord-maire,
+et, à plus forte raison, indignes de la gravité d'un bedeau, qui
+(nul ne l'ignore) doit être de tous les fonctionnaires le plus
+sévère et le plus inflexible.
+
+Quelles que fussent les intentions de M. Bumble (et sans nul doute
+elles étaient excellentes), le malheur voulut que la table fut
+ronde, comme nous l'avons observé. Dès lors, M, Bumble, en
+éloignant peu à peu sa chaise, diminua insensiblement la distance
+qui le séparait de la matrone, et, à force de faire voyager sa
+chaise autour de la table, il arriva à la placer contre celle de
+Mme Corney; les deux chaises finirent par se toucher, et là
+M. Bumble s'arrêta.
+
+Dans cette situation, si la matrone reculait sa chaise vers la
+droite, elle se mettait dans la cheminée; si elle faisait un
+mouvement vers la gauche, elle tombait dans les bras de M. Bumble.
+Cette alternative n'échappa point à sa perspicacité, et, en femme
+bien avisée, elle ne bougea pas et offrit à M. Bumble une seconde
+tasse de thé.
+
+«Le coeur dur! répéta le bedeau en regardant la matrone: et vous,
+madame Corney, avez-vous le coeur dur?
+
+- Dieu! s'écria-t-elle, quelle singulière question de la part d'un
+célibataire! Qu'est-ce que cela peut vous faire, monsieur Bumble?»
+
+Celui-ci, sans répondre, vida sa tasse, avala une rôtie, s'essuya
+les lèvres, et... embrassa bravement la matrone.
+
+«Monsieur Bumble, dit tout bas la discrète dame, car l'effroi lui
+ôtait presque la parole, Monsieur Bumble, Je vais crier!»
+
+Celui-ci ne répondit pas, et, avec lenteur et dignité, passa son
+bras autour de la taille de la matrone.
+
+Comme la dame avait manifesté l'intention de crier, elle allait
+sans doute, à cette nouvelle hardiesse, exécuter sa menace, quand
+on frappa vivement à la porte; en un clin d'oeil, M. Bumble
+s'élança agilement vers les bouteilles, et se mit à les épousseter
+activement, tandis que la matrone demandait sèchement: «Qui est
+là?» Il est à remarquer, et c'est un exemple curieux de
+l'efficacité d'une surprise soudaine pour atténuer les effets
+d'une grande frayeur, que sa voix avait repris tout d'un coup sa
+rudesse habituelle.
+
+«Madame, dit une vieille mendiante décharnée en montrant sa tête à
+la porte, la vieille Sally est en train de s'en aller.
+
+- Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse? demanda la matrone avec
+humeur; est-ce que je peux l'empêcher de mourir?
+
+- Non, non, madame, répondit la vieille, nul ne le peut; il n'y a
+plus de remède. J'ai vu mourir bien du monde, des enfants et des
+hommes dans la force de l'âge, et je sais bien quand la mort
+arrive. Mais elle est agitée; quand les accès lui laissent un
+moment de repos, et elle n'en a guère, car son agonie est très
+pénible, elle dit qu'elle a quelque chose à vous dire, qu'il faut
+absolument que vous sachiez. Elle ne mourra pas tranquille si elle
+ne vous voit pas, madame.»
+
+La digne Mme Corney marmotta mille invectives contre les vieilles
+femmes qui ne pourraient seulement pas mourir sans importuner
+leurs supérieurs; de propos délibéré, elle jeta sur ses épaules un
+grand châle dans lequel elle s'enveloppa soigneusement, pria
+M. Bumble d'attendre son retour, et, enjoignant à la vieille
+messagère de marcher vite et de ne pas la tenir toute la nuit sur
+pied dans les escaliers, elle sortit de très mauvaise grâce, et se
+dirigea en grondant vers la chambre de la mourante.
+
+Resté seul, M. Bumble tint une étrange conduite. Il ouvrit
+l'armoire, compta les cuillers à thé, soupesa la pince à sucre,
+examina attentivement une grande cuiller d'argent pour s'assurer
+de la bonté du métal; après avoir satisfait sa curiosité sur tous
+ces points, il mit son tricorne sens devant derrière, et fit
+plusieurs fois le tour de la table en dansant gravement sur la
+pointe des pieds. Après s'être livré à ce bizarre exercice, il ôta
+son tricorne, et s'étendit devant le feu en tournant le dos à la
+cheminée, de l'air d'un homme qui serait occupé à dresser
+exactement l'inventaire du mobilier.
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+Détails pénibles, mais courts, dont la connaissance est nécessaire
+pour l'intelligence de cette histoire.
+
+
+C'était une vraie messagère de mort qui était venue jeter le
+trouble dans le paisible intérieur de la matrone. Elle était
+courbée par l'âge; un tremblement continuel agitait ses membres,
+et sa figure, contractée par des mouvements convulsifs,
+ressemblait plutôt à une caricature qu'à un visage humain.
+
+Hélas! qu'il y a peu de visages dont la beauté conserve son
+charme! Les soucis, les chagrins, les souffrances, altèrent les
+traits en même temps qu'ils changent le coeur; et ce n'est que
+lorsque les passions sommeillent et qu'elles ont perdu leur
+puissance pour toujours, que le nuage se dissipe et rend au front
+sa sérénité céleste. Tel est souvent l'effet de la mort: froid et
+glacé, le visage retrouve cette expression sereine et paisible
+qu'il avait un matin de la vie. L'homme redevient alors si calme,
+si paisible, que ceux qui l'ont connu dans son heureuse enfance
+s'agenouillent près du cercueil, pleins de respect pour l'ange
+qu'ils croient voir sur la terre.
+
+La vieille femme gravit l'escalier en chancelant, et chemina
+clopin-clopant le long des corridors, tout en marmottant quelques
+paroles inintelligibles, en réponse aux reproches que lui
+adressait sa compagne. À la fin, elle fut forcée de s'arrêter pour
+reprendre haleine, et remit la lumière à la matrone, qui se
+dirigea rapidement vers la chambre où gisait la mourante.
+
+C'était un vrai grenier, à peine éclairé par une méchante lampe.
+Une autre vieille femme veillait près du lit, tandis que
+l'apprenti du pharmacien de la paroisse, debout devant la
+cheminée, se taillait un cure-dents.
+
+«Quelle nuit glaciale, madame Corney! dit le jeune homme en voyant
+entrer la matrone.
+
+- Glaciale en vérité, monsieur, répondit la dame de sa voix la
+plus bienveillante, et en faisant une révérence.
+
+- Vous devriez exiger de vos fournisseurs du charbon de meilleure
+qualité, dit l'apprenti en attisant le feu avec les pincettes
+rouillées; celui-ci ne convient nullement par un temps pareil.
+
+- Il est du choix de l'administration, répondit la matrone. Elle
+devrait bien au moins nous chauffer convenablement; nos fonctions
+sont déjà bien assez pénibles.»
+
+Ici la conversation fut interrompue par un gémissement de la
+mourante.
+
+«Oh! dit le jeune homme en regardant du côté du lit, comme si ce
+cri lui eût rappelé qu'il y avait là une malade. C'est la fin,
+madame Corney.
+
+- Croyez-vous? demanda celle-ci.
+
+- Je serais surpris que cela durât encore quelques heures, dit
+l'apprenti en taillant la pointe de son cure-dents. Elle a tout le
+système détraqué. Dites-moi, la vieille, est-ce qu'elle dort?»
+
+La garde se pencha sur le lit pour s'en assurer et fit signe que
+oui.
+
+«Elle s'en ira peut-être bien comme cela, si vous ne faites pas de
+bruit, dit le jeune homme. Posez la lumière à terre; elle ne la
+verra pas.»
+
+La vieille obéit, en secouant la tête comme pour faire entendre
+que la malade ne mourrait pas si tranquillement; puis elle reprit
+sa place près de l'autre vieille qui venait de rentrer. La
+matrone, d'un air d'impatience, s'enveloppa dans son châle, et
+s'assit au pied du lit.
+
+L'apprenti pharmacien, après avoir taillé son cure-dents,
+s'installa devant le feu; mais au bout de dix minutes l'ennui le
+prit, il souhaita bien du plaisir à Mme Corney, et sortit sur la
+pointe du pied.
+
+Les deux vieilles femmes, après être restées quelque temps
+immobiles, s'éloignèrent du lit et vinrent s'accroupir devant le
+feu, à la chaleur duquel elles exposèrent leurs mains décharnées.
+La flamme projetait une lueur sinistre sur leurs visages blêmes,
+et mettait en lumière leur affreuse laideur; elles se mirent à
+causer à voix basse.
+
+«À-t-elle encore dit quelque chose tandis que j'étais dehors?
+demanda la ménagère.
+
+- Pas un mot, répondit l'autre; elle s'est mise à se tordre les
+bras; mais je lui ai tenu les mains, et elle s'est bientôt calmée;
+elle est à bout de forces, et je n'ai pas eu de peine à la faire
+tenir tranquille. J'ai encore pas mal de vigueur, voyez-vous,
+toute vieille que je suis, malgré le régime du dépôt.
+
+- A-t-elle bu le vin chaud que le médecin lui avait ordonné?
+demanda la vieille.
+
+- J'ai essayé de le lui faire avaler, répondit-elle, mais elle
+avait les dents si serrées, et elle mordait si fort le verre, que
+c'est à peine si j'ai pu lui faire lâcher prise. Pour lors, c'est
+moi qui l'ai bu, et cela m'a fait du bien.»
+
+Après avoir regardé autour d'elles avec précaution pour s'assurer
+qu'on ne les écoutait pas, les deux vieilles se tapirent encore
+plus près du feu et continuèrent leur bavardage.
+
+«Je me souviens d'un temps, dit la première, où elle n'aurait pas
+manqué d'en faire autant, et même qu'ensuite elle en aurait bien
+ri.
+
+- Sans doute, reprit l'autre; elle était joviale. En a-t-elle
+enseveli des cadavres! Et blancs comme de la cire. Que de fois je
+l'ai aidée dans cette besogne!»
+
+Tout en parlant, la vieille tira de sa poche une méchante
+tabatière d'étain, offrit une prise à sa compagne, et s'en adjugea
+une à elle-même. En ce moment, la matrone qui avait impatiemment
+attendu jusque-là que la mourante sortit de son état de stupeur,
+s'approcha aussi du feu et leur demanda d'une voix aigre combien
+de temps il lui faudrait encore rester là à attendre.
+
+«Pas longtemps, notre maîtresse, répondit la seconda femme en
+levant les yeux; il n'y en a pas une de nous que la mort ait envie
+de faire attendre longtemps. Patience! patience! Elle arrivera
+assez vite pour nous toutes tant que nous sommes.
+
+- Taisez-vous, vieille radoteuse! dit la matrone d'un ton sévère.
+Dites-moi, Marthe, a-t-elle déjà été dans cet état?
+
+- Souvent, répondit la femme.
+
+- Mais c'est bien la dernière fois, ajouta l'autre, c'est-à-dire
+qu'elle ne s'éveillera plus qu'une seule fois; et soyez sûre,
+notre maîtresse, que ça ne sera pas long.
+
+- Long ou court, dit la matrone avec mauvaise humeur, elle ne me
+trouvera pas là à son réveil, et ayez soin, entendez-vous, de ne
+pas venir me déranger une autre fois pour rien. Il n'entre pas
+dans mes fonctions de voir mourir toutes les vieilles femmes de la
+maison; ainsi, que cela ne vous arrive plus; c'est trop fort, en
+vérité. Souvenez-vous de ce que je vous dis là, vieilles
+bourriques; si vous vous avisez encore de me faire aller, j'aurai
+soin de vous, je vous le jure!»
+
+Elle allait s'élancer dehors, quand un cri des deux vieilles fit
+qu'elle tourna la tête. La mourante s'était levée sur son séant et
+lui tendait les bras.
+
+«Qu'est-ce? s'écria-t-elle d'une voix sépulcrale.
+
+- Paix! paix! dit une des femmes en se penchant sur le lit.
+Couchez-vous, couchez-vous!
+
+- Je ne me recoucherai que morte! dit la malade en se débattant.
+Il faut que je lui parle! Approchez-vous... plus près encore, que
+je vous parle à l'oreille.»
+
+Elle saisit le bras de la matrone et la fit asseoir sur une chaise
+près du lit. Elle allait parler, quand elle aperçut les deux
+vieilles debout près d'elle, le corps penché, dans l'attitude de
+femmes qui écoutent de toutes leurs oreilles.
+
+«Renvoyez-les, dit la mourante d'une voix épuisée. Vite! vite!»
+
+Les deux vieilles se mirent à se lamenter à qui mieux mieux, à
+dire que la pauvre malade était si bas qu'elle ne reconnaissait
+plus même ses meilleures amies, et à se répandre en protestations
+qu'elles ne la quitteraient pas; mais la matrone les fit sortir,
+ferma la porte et revint près du lit Une fois dehors, les deux
+vieilles changèrent de note et crièrent par le trou de la serrure
+que la vieille Sally était ivre; ce qui, en effet, n'était pas
+absolument impossible: car, outre une faible dose d'opium ordonnée
+par le pharmacien, elle avait à lutter contre les effets d'un
+grog, que les vieilles femmes, par bonté d'âme, lui avaient
+administré de leur autorité privée.
+
+«Maintenant écoutez-moi, dit la mourante à haute voix, comme si
+elle faisait un grand effort pour retrouver un peu de force...
+Dans cette même chambre... dans ce même lit... j'ai jadis veillé
+une belle jeune femme, qui avait été amenée au dépôt, les pieds
+déchirés par les fatigues d'une longue marche, et toute souillée
+de sang et de poussière. Elle mit au monde un enfant, et mourut.
+Laissez-moi réfléchir... que je me souvienne en quelle année
+c'était.
+
+- Peu importe l'année, dit l'impatiente matrone... où voulez-vous
+en venir?
+
+- Ah oui, murmura la malade en retombant dans sa somnolence; où
+voulais-je en venir... Je sais! s'écria-t-elle en se redressant
+tout à coup convulsivement.» Sa figure s'anima, et les yeux lui
+sortaient de la tête. «Je l'ai volée; oui, je l'ai volée! Elle
+n'était pas encore froide. Je vous dis qu'elle n'était pas encore
+froide quand je l'ai volée.
+
+- Volé quoi? parles, pour l'amour de Dieu! s'écria la matrone en
+faisant un geste comme pour appeler du secours.
+
+- La chose! répondit la mourante en mettant sa main sur la bouche
+de la matrone, la seule chose qu'elle possédât. Elle n'avait ni
+vêtements pour se garantir du froid, ni pain à manger; et elle
+avait gardé cela sur son coeur: c'était de l'or, vous dis-je! du
+vrai or qui aurait pu servir à lui sauver la vie.
+
+- De l'or! répéta la matrone en se penchant vivement vers la
+mourante qui retomba épuisée sur le lit... Continuez, continuez...
+eh bien! et puis? Qui était cette jeune mère? Quand était-ce?
+
+- Elle m'avait chargé de le garder précieusement, reprit la
+vieille en poussant un cri plaintif. Elle me l'avait confié parce
+qu'elle n'avait que moi près d'elle. Du moment que je l'ai vu à
+son cou... je l'avais déjà volé d'intention; et la mort de
+l'enfant... c'est peut-être moi qui en suis cause! On l'aurait
+mieux traité, si l'on avait tout su!
+
+- Su quoi? demanda l'autre; parlez!
+
+- Cet enfant ressemblait tant à sa mère, reprit la mourante, sans
+tenir compte de la question qui lui était adressée, que je ne
+pouvais le regarder sans songer à sa pauvre mère! pauvre femme! si
+jeune! si douce! Attendez, je n'ai pas fini. Je n'ai pas tout dit,
+n'est-ce pas?
+
+- Non, non, dit la matrone, en prêtant l'oreille pour saisir les
+paroles que la mourante prononçait d'une voix à peine
+intelligible. Dépêchez-vous, ou il sera trop tard!
+
+- La mère, dit la femme en faisant un effort encore plus violent
+que les autres, la mère, quand elle se sentit mourir, me dit à
+l'oreille que, si son enfant vivait si on pouvait l'élever, un
+jour viendrait peut-être où il pourrait entendre sans rougir
+prononcer le nom de sa pauvre mère. «Oh mon Dieu! disait-elle en
+joignant ses mains amaigries, que ce soit un garçon ou une fille,
+suscitez-lui quelques amis dans ce monde de misère, et ayez pitié
+d'un pauvre enfant abandonné, seul sur terre.»
+
+- Le nom de l'enfant? demanda la matrone.
+
+- On l'appelait Olivier, répondit la femme d'une voix éteinte.
+L'or que j'ai volé était...
+
+- Oui, oui, après?» dit l'autre.
+
+Elle se pencha vivement vers la mourante pour entendre sa réponse,
+mais recula bientôt instinctivement en la voyant se soulever
+encore une fois, lentement et péniblement, serrer la couverture
+dans ses mains crispées, murmurer quelques sons inarticulés, et
+retomber sans vie sur le lit.
+
+* * * * *
+
+«Roide morte! dit une des vieilles femmes en se précipitant dans
+la chambre dès que la porte fut ouverte.
+
+- Et tout ça pour ne rien dire,» répondit la matrone en
+s'éloignant d'un air d'insouciance.
+
+Les deux sorcières étaient probablement trop occupées des devoirs
+funèbres qu'elles avaient à remplir, pour faire aucune réponse, et
+elles restèrent seules près du cadavre.
+
+
+CHAPITRE XXV.
+Où l'on retrouve M. Fagin et sa bande.
+
+
+Tandis que ces événements se passaient au dépôt de mendicité,
+M. Fagin était dans son repaire (le même où la jeune fille était
+venue prendre Olivier). Là, penché devant la cheminée qui fumait,
+il avait sur ses genoux un soufflet dont il venait sans doute de
+se servir pour activer le feu; mais il était tombé dans une
+rêverie profonde, et, les bras croisés, le menton incliné sur la
+poitrine, il considérait d'un air distrait les chenets rouillés.
+
+Derrière lui, le rusé Matois, maître Charles Bates et M. Chitling
+étaient assis devant une table et très attentifs à une partie de
+whist; le Matois faisait le mort contre M. Bates et M. Chitling.
+Sa physionomie, toujours intelligente, était encore plus
+intéressante à contempler que d'habitude, à cause de l'attention
+scrupuleuse qu'il portait au jeu, et du soin qu'il mettait à
+saisir l'occasion de jeter de temps à autre un rapide coup d'oeil
+sur les cartes de M. Chitling, en ayant la sagesse de régler son
+jeu d'après les observations qu'il avait pu faire sur celui de son
+voisin. Comme il faisait froid, il avait son chapeau sur la tête,
+habitude qui, du reste, lui était familière: il avait entre les
+dents une pipe de terre, qu'il n'ôtait que lorsqu'il voulait se
+rafraîchir en buvant à même dans un grand pot plein de gin et
+d'eau, et posé sur la table pour l'agrément de la société.
+
+Monsieur Bates, lui aussi, était attentif à son jeu; mais, comme
+il était d'une nature plus remuante que son digne ami, il avait
+plus souvent recours au pot de gin, et se permettait nombre de
+plaisanteries et de remarques déplacées, tout à fait indignes d'un
+joueur de whist sérieux. Le Matois, se prévalant de l'étroite
+amitié qui les unissait, se permit plus d'une fois de faire à son
+compagnon de graves remontrances à ce sujet; remontrances que
+maître Bates recevait le mieux du monde, en se bornant à prier son
+ami d'aller se faire lenlaire ou d'aller se fourrer la tête dans
+un sac. L'à-propos de ces réponses et d'autres semblables, aussi
+spirituelles que bien tournées, excitait vivement l'admiration de
+M. Chitling. Il est à remarquer que ce dernier et son partner
+perdirent toujours invariablement; cette circonstance, loin
+d'exciter l'humeur de maître Bates, semblait au contraire l'amuser
+au dernier point; à la fin de chaque coup il riait encore plus
+fort que de coutume, et déclarait que de sa vie il n'avait pris
+tant de plaisir au jeu.
+
+«Nous perdons la partie double, dit M. Chitling, en faisant une
+longue figure et en tirant une demi-couronne de son gousset; je
+n'ai jamais vu une chance comme la vôtre, Jack; vous gagnez à tout
+coup; nous avons beau avoir de belles cartes, Charlot et moi, nous
+ne pouvons rien en faire.»
+
+Cette remarque, ou peut-être le ton bourru dont elle fut faite,
+amusa tellement Charlot Bates, que ses éclats de rire tirèrent le
+juif de sa rêverie, et qu'il demanda de quoi il s'agissait.
+
+«De quoi, Fagin! s'écria Charlot; je voudrais que vous eussiez vu
+la partie; Tom Chitling n'a pas fait un point, et j'étais son
+partner contre le Matois et le Mort.
+
+- Ah! ah! dit le juif avec un sourire qui montrait assez qu'il en
+comprenait sans peine la raison; frottez-vous à eux, Tom, frottez-
+vous encore à eux.
+
+- Merci, j'en ai assez comme cela, Fagin, répondit M. Chitling;
+j'en ai mon comptant. Le Matois a une chance contre laquelle il
+n'y a rien à faire.
+
+- Ah! ah! mon cher, repartit le juif, il faut se lever bien matin
+pour gagner le Matois.
+
+- Matin! dit Charlot Bates; il faut chausser ses bottes la veille,
+se mettre un télescope sur chaque oeil et une lorgnette par
+derrière, si l'on veut le gagner.»
+
+M. Dawkins reçut ces beaux compliments avec beaucoup de modestie
+et offrit de tirer la figure qu'on lui demanderait dans les cartes
+à point nommé, à un schelling le coup. Comme personne n'accepta le
+défi, et que sa pipe était finie, il s'amusa à dessiner sur la
+table un plan de Newgate avec le morceau de craie dont il s'était
+servi pour marquer les points; tout en dessinant, il sifflait
+comme un serpent.
+
+«Vous êtes ennuyeux comme la pluie, Tom! dit-il après un long
+silence, en s'adressant à M. Chitling; à quoi pensez-vous qu'il
+pense, Fagin!
+
+- Comment le saurais-je? répondit le juif en posant le soufflet. À
+ce qu'il a perdu, peut-être, ou bien à la maison de campagne qu'il
+vient de quitter. Ah! ah! est-ce cela? mon cher.
+
+- Pas le moins du monde, reprit le Matois sans laisser à
+M. Chitling le temps de répondre; qu'en dis-tu, Charlot?
+
+- Je dis, moi, fit maître Bates en riant, qu'il était
+singulièrement tendre avec Betsy; tenez! voyez comme il rougit!
+Dieu! c'est-il possible! en voilà un joyeux luron! Tom Chitling
+amoureux! Fagin, Fagin, c'te tête!»
+
+M. Bates, suffoquant à force de rire, à l'idée que M. Chitling fût
+victime d'une passion tendre, se renversa si vivement sur sa
+chaise qu'il perdit l'équilibre et tomba tout de son long sur le
+plancher, sans que cet accident diminuât en rien ses éclats de
+rire, qui recommencèrent de plus belle quand il se fut remis sur
+pied.
+
+«Ne faites pas attention à ce qu'ils disent, mon cher, dit le Juif
+en lançant un coup d'oeil à M. Dawkins et en donnant à M. Bates
+une tape avec le soufflet; Betsy est une jolie fille: attachez-
+vous à elle, Tom, attachez-vous à elle.
+
+- Je n'ai qu'une chose à dire, Fagin, répondit M. Chitling en
+rougissant beaucoup; c'est que cela ne regarde personne ici.
+
+- Sans doute, dit le juif; Charlot est un bavard; ne faites pas
+attention à ce qu'il dit; Betsy est une jolie fille; faites tout
+ce qu'elle vous dira, Tom, et vous ferez fortune.
+
+- La preuve que je fais tout ce qu'elle veut, répondit
+M. Chitling, c'est que c'est en suivant ses conseils que je me
+suis fait pincer; mais ç'a été pour vous une bonne affaire, n'est-
+ce pas Fagin? Et puis, qu'est-ce que six semaines à rester sous
+clef, il faut toujours en passer par là un jour où l'autre; mieux
+vaut encore que ce soit l'hiver, quand vous avez moins l'occasion
+de faire une bonne petite promenade au dehors, hein, Fagin?
+
+- Ah! sans doute, mon cher, dit le juif. Et ça vous serait bien
+égal d'y retourner, n'est-ce pas, Tom, demanda le Matois en
+faisant un signe au juif et à Charlot, pourvu que tout allât bien
+avec Betsy?
+
+- Eh bien, oui, ça me serait égal, répondit Tom avec colère; je
+voudrais bien savoir qui est-ce qui pourrait en dire autant, hein,
+Fagin?
+
+- Personne, mon cher, dit le juif, pas un d'eux, Tom; il n'y a que
+vous, soyez-en sûr.
+
+- J'aurais pu me tirer d'affaire si j'avais voulu jaser sur elle,
+pas vrai, Fagin? continua le pauvre dupe en colère; je n'avais
+qu'un mot à dire, hein, Fagin?
+
+- Sans doute, mon cher, répondit le juif.
+
+- Mais je n'ai pas bavardé, hein, Fagin? demanda Tom, qui
+accumulait question sur question avec volubilité.
+
+- Non, non, assurément, répondit le juif; vous avez le coeur trop
+bien placé pour faire de ces choses-là: beaucoup trop, mon cher.
+
+- Peut-être bien, répondit Tom en regardant autour de lui; et si
+j'ai du coeur, il n'y a pas de quoi rire, hein, Fagin?»
+
+Le juif, s'apercevant que la moutarde montait au nez de
+M. Chitling, s'empressa de lui affirmer que personne ne se moquait
+de lui, et, comme preuve de ce qu'il avançait, il en appela au
+témoignage de maître Bates, le principal agresseur mais
+malheureusement, au moment où Charlot ouvrait la bouche pour
+déclarer qu'il n'avait jamais été moins disposé à rire, il partit
+d'un tel éclat que M. Chitling, se croyant insulté, s'élança sans
+plus de cérémonie sur le rieur et lui lança un coup de poing que
+celui-ci eut l'adresse d'éviter, mais qui atteignit le facétieux
+vieillard en pleine poitrine, le fit chanceler et l'envoya contre
+la muraille, où il resta quelques instants à reprendre haleine,
+tandis que M. Chitling faisait la plus piteuse mine du monde.
+
+«Attention! dit tout à coup le Matois, j'ai entendu le grelot.» Il
+prit la chandelle et gravit sans bruit l'escalier. La sonnette,
+agitée par une main impatiente, se fit entendre de nouveau.
+Bientôt le Matois rentra et, d'un air mystérieux, dit au juif
+quelques mots à l'oreille.
+
+«Comment! dit Fagin, il est seul?» Le Matois fit signe que oui,
+et, mettant sa main devant la chandelle, il donna à entendre à
+Charlot Bates qu'il était temps de mettre un terme à ses élans de
+gaieté. Après avoir rempli ce devoir d'ami, il regarda fixement le
+juif et attendit ses ordres.
+
+Le vieillard resta quelques instants à se mordre les doigts d'un
+air pensif. L'agitation de son visage annonçait qu'il craignait
+quelque mauvaise nouvelle. Enfin, il leva la tête.
+
+«Où est-il?» demanda-t-il.
+
+Le Matois montra du doigt le plafond et fit mine de s'éloigner.
+
+«Oui, dit le juif comme répondant à une question sous-entendue:
+fais-le descendre. Chut! paix, Charlot! doucement, Tom! filez sans
+bruit.»
+
+Charlot Bates et son récent antagoniste obéirent sur-le-champ à
+cette injonction de se retirer. Tout était silencieux quand le
+Matois descendit l'escalier, une chandelle à la main, suivi d'un
+homme en blouse, qui, après avoir jeté un regard effaré autour de
+la chambre, ôta une grosse cravate qui lui cachait le bas du
+visage, et laissa voir les traits du flambant Tobie Crackit, mais
+pâle, défiguré, la barbe longue et la chevelure en désordre.
+
+«Comment ça va-t-il, Fagin? dit le beau Tobie, en faisant un signe
+de tête au juif. Tiens! Matois, mets ce cache-nez dans mon castor,
+que je sache où le trouver en m'en allant. Bien! tu feras un
+fameux lapin, toi, et tu enfonceras les anciens.»
+
+Tout en parlant, il releva sa blouse, mit les mains dans ses
+poches, approcha une chaise du feu et posa ses pieds sur les
+chenets.
+
+«Voyez, Fagin, dit-il en montrant tristement ses bottes crottées,
+pas une goutte de cirage depuis... vous savez quand... Mais ne me
+regardez donc pas ainsi! tout viendra, en son temps; je ne peux
+pas causer d'affaires avant d'avoir bu et mangé; ainsi donnez-moi
+de quoi me soutenir, et laissez-moi me faire une bosse tout
+tranquillement, pour la première fois depuis trois jours.»
+
+Le juif fit signe au Matois de poser les vivres sur la table; puis
+s'asseyant en face du voleur, il attendit qu'il lui plût d'entamer
+la conversation.
+
+À en juger d'après les apparences, Tobie n'était pas près d'en
+venir là. Le juif se contenta d'observer patiemment sa
+physionomie, dans l'espoir d'y découvrir quelle nouvelle il
+apportait: ce fut en vain. Il avait l'air fatigué et abattu, mais
+son visage était aussi calme que d'habitude, et, malgré le
+désordre de sa tenue, le flambant Tobie Crackit avait l'air
+content de sa personne. Le juif, au comble de l'impatience,
+l'épiait à chaque bouchée, et parcourait la chambre en long et en
+large, dans un état d'agitation dont il n'était pas maître. Rien
+n'y fit. Tobie continua à manger sans faire attention à quoi que
+ce fût, jusqu'à ce qu'il fut hors d'état de manger davantage;
+alors il fit sortir le Matois, ferma la porte, se versa un grog et
+se mit en mesure de commencer son récit.
+
+«Pour commencer par le commencement, Fagin... dit Tobie.
+
+- Oui, oui,» interrompit le juif en rapprochant sa chaise.
+
+M. Crackit fit une pause pour avaler son grog, et déclara que le
+gin était excellent; puis posant ses pieds sur le devant de la
+cheminée, de manière à mettre ses bottes au niveau de ses yeux, il
+reprit tranquillement:
+
+«Pour commencer par le commencement, comment va Guillaume?
+
+- Comment? s'écria le juif en se levant brusquement.
+
+- Vous n'en avez donc pas de nouvelles? dit Tobie en pâlissant.
+
+- Des nouvelles! repartit le juif en frappant du pied avec
+fureur... Où sont-ils! Sikes et l'enfant. Où sont-ils? que sont-
+ils devenus? où sont-ils cachés? pourquoi ne sont-ils pas ici?
+
+- L'affaire a raté, dit timidement Tobie.
+
+- Je le sais, répondit le juif en tirant de sa poche un journal.
+Et après?
+
+- On a fait feu et atteint l'enfant; nous avons battu en retraite
+à travers champs, l'enfant entre nous deux... à vol d'oiseau,
+franchissant haies et fossés. On nous donnait la chasse.
+Miséricorde! tout le pays était sur pied et les chiens à nos
+trousses.
+
+- L'enfant? dit le juif d'une voix étouffée.
+
+- Guillaume l'avait pris sur son dos et filait comme le vent. Nous
+nous arrêtâmes pour le mettre entre nous deux; il avait la tête
+pendante et il était glacé. Ceux qui nous poursuivaient étaient
+sur nos talons. Chacun pour soi, quand il y va de la potence; nous
+leur avons faussé compagnie et laissé le marmot étendu dans un
+fossé: mort ou vif, je n'en sais rien.»
+
+Le juif n'écouta pas un mot de plus; il poussa un affreux
+hurlement, s'arracha les cheveux et ne fit qu'un bond dans la rue.
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+Un personnage mystérieux paraît sur la scène. - Détails importants
+étroitement liés à la suite de cette histoire.
+
+
+Le vieillard avait gagné le coin de la rue avant de se remettre de
+l'émotion que lui avaient causée les nouvelles apportées par Tobie
+Crackit. Non seulement il n'avait pas ralenti son allure
+ordinaire; mais il hâtait le pas encore plus que d'habitude, de
+l'air d'un homme effaré et en proie à une violente agitation; une
+voiture lancée au galop faillit le renverser, et les cris des
+passants, à la vue du danger qu'il courait, lui firent gagner le
+trottoir. Après avoir évité autant que possible les grandes rues,
+et cheminé par des ruelles ou des passages obscurs, il atteignit
+enfin Snow-Hill. Là il se mit à marcher encore plus vite
+qu'auparavant, et ne ralentit sa course qu'après s'être engagé
+dans une cour, où, comme s'il se trouvait enfin dans son élément,
+il reprit son pas ordinaire et parut respirer plus à l'aise.
+
+Au point de jonction entre Snow-Hill et Holborn-Hill, à main
+droite en sortant de la Cité, se trouve un passage étroit et sale
+qui mène à Saffron-Hill. Là, dans de misérables échoppes, vous
+pouvez voir d'énormes paquets de foulards d'occasion, de toute
+grandeur et de toute nuance. C'est là qu'habitent les receleurs
+qui les achètent des voleurs. Des centaines de ces foulards, fixés
+à des chevilles, pendent aux fenêtres ou au-dessus des portes; à
+l'intérieur il y en a d'empilés par centaines sur des tablettes.
+Ce passage, ou plutôt cette colonie commerciale, a une existence
+qui lui est propre, son barbier, son café, sa taverne, sa boutique
+de friture. C'est pour tous les filous de bas étage un véritable
+marché, visité de grand matin ou le soir, entre chien et loup, par
+des marchands silencieux, qui traitent leurs affaires dans
+d'obscures arrière-boutiques, et s'en vont à la dérobée comme ils
+sont venus. Là le marchand d'habits, le rapiéceur de savates, le
+marchand de chiffons, étalent leur marchandise comme une enseigne
+pour le filou, et des tas d'os et de ferrailles, des lambeaux
+d'étoffes de laine ou de toile, pourrissent ou se rouillent dans
+des caves humides et noires.
+
+C'était dans ce passage que le juif venait d'entrer; il était bien
+connu des sales habitants du lieu, car tous ceux qui étaient en
+vedette sur le pas de la porte, vendeurs ou acheteurs, le
+saluaient familièrement d'un signe de tête quand il passait. Il
+répondit de la même manière à leur salut, mais ne s'arrêta qu'au
+bout du passage, pour adresser la parole à un brocanteur de petite
+stature, assis, autant du moins qu'il pouvait y entrer, dans un
+fauteuil d'enfant, et fumant sa pipe devant sa boutique.
+
+«En vérité, monsieur Fagin, rien que de vous voir il y a de quoi
+guérir d'une ophtalmie, répondit le respectable négociant au juif
+qui lui demandait des nouvelles de sa santé.
+
+- Le voisinage était un peu trop chaud, Lively, dit Fagin en
+relevant ses sourcils et en se croisant les bras.
+
+- C'est vrai! j'ai déjà entendu des gens s'en plaindre à plusieurs
+reprises, répondit le brocanteur, mais cela se refroidit bien
+vite; ne trouvez-vous pas?»
+
+Fagin fit un signe de tête affirmatif, et étendant la main dans la
+direction de Saffron-Hill:
+
+«Y a-t-il quelqu'un là-bas ce soir? demanda-t-il.
+
+- Aux Trois-Boîteux?» demanda l'homme.
+
+Le juif fit signe que oui.
+
+«Attendez, poursuivit le marchand en cherchant dans sa tête; ils
+sont bien une demi-douzaine, à ma connaissance; je ne crois pas
+que votre ami soit du nombre.
+
+- Sikes n'y est pas, je suppose? demanda le juif d'un air
+désappointé.
+
+- _Non est ventus_, il n'est pas venu, comme disent les gens de
+loi, répondit le petit homme en secouant la tête et en prenant un
+air singulièrement rusé. Avez-vous quelque chose ce soir qui
+puisse faire mon affaire?
+
+- Rien ce soir, dit le juif en s'éloignant.
+
+- Allez-vous aux Trois-Boîteux, Fagin? dit le petit homme en le
+rappelant; attendez, j'ai envie d'aller y faire un tour avec
+vous!»
+
+Le juif tourna la tête et lui fit signe de la main qu'il préférait
+être seul; et d'ailleurs, comme le petit homme ne pouvait pas
+aisément sortir de sa chaise, l'enseigne des Trois-Boîteux fut
+pour cette fois privée de l'avantage de la présence de M. Lively;
+dans le temps qu'il lui fallut pour se lever, le juif avait
+disparu. M. Lively, après s'être dressé inutilement sur la pointe
+des pieds dans l'espoir de l'apercevoir encore, s'enfonça de
+nouveau dans sa petite chaise, et après avoir échangé avec une
+dame, dans la boutique en face, un signe de tête qui exprimait le
+doute et la défiance, il reprit sa pipe et se remit gravement à
+fumer.
+
+Les Trois-Boîteux, ou plutôt les Boiteux, enseigne bien connue de
+tous les habitués du lieu, était cette même taverne où M. Sikes et
+son chien ont déjà figuré. Fagin fit un signe rapide à un homme
+assis au comptoir, monta l'escalier, ouvrit une porte, se glissa
+doucement dans la salle, et jeta un regard inquiet autour de lui,
+en mettant sa main au-dessus de ses yeux, comme s'il cherchait
+quelqu'un.
+
+La salle était éclairée par deux becs de gaz dont la lueur ne
+pouvait être aperçue du dehors, grâce aux volets bien fermés et
+aux rideaux d'un rouge passé soigneusement tirés devant la
+fenêtre. Le plafond était noirci, pour que la fumée des lampes
+n'en altérât pas la couleur.
+
+La salle était pleine d'un nuage de tabac si épais, qu'en entrant
+on ne pouvait presque rien distinguer; par degrés cependant, quand
+la porte, en s'ouvrant, laissait échapper un peu de fumée, on
+découvrait un bizarre assemblage de têtes, aussi confus que les
+sons qui venaient frapper l'oreille; l'oeil s'accoutumait peu à
+peu à ce spectacle, et finissait par distinguer une nombreuse
+société d'hommes et de femmes, entassés autour d'une longue table,
+à l'extrémité de laquelle siégeait un président, tenant à la main
+un marteau, insigne de ses fonctions. Dans un coin, devant un
+méchant piano, était assis une espèce d'artiste, au nez violet, et
+dont la figure était soigneusement empaquetée à cause d'une
+fluxion.
+
+Au moment où Fagin se glissait doucement dans la salle, l'artiste,
+promenant ses doigts sur le clavier en manière de prélude,
+occasionna une rumeur générale. Tout le monde demandait une
+chanson; quand le vacarme fut apaisé, une jeune femme vint
+divertir le public en chantant une ballade en quatre couplets,
+entre chacun desquels l'accompagnateur reprenait le refrain en
+jouant de toute sa force. Quand ce fut fini, le président fit un
+signe d'approbation; puis des artistes, placés à sa droite et à sa
+gauche, entamèrent un duo qu'ils chantèrent aux grands
+applaudissements de la compagnie.
+
+Il était curieux d'observer quelques-unes des figures qui se
+détachaient de ce groupe. Il y avait d'abord le président, qui
+n'était autre que le maître de céans, homme à mine rébarbative et
+de formes athlétiques, qui, tandis qu'on chantait, roulait ses
+yeux en tous sens, et qui, tout en ayant l'air de se laisser aller
+au plaisir de la musique, avait l'oeil sur tout ce qu'on faisait,
+et prêtait l'oreille à tout ce qui se disait, et, en vérité, il
+avait l'oeil perçant et l'oreille fine. Près de lui étaient les
+chanteurs, recevant avec indifférence les compliments qu'on leur
+adressait, et avalant successivement une douzaine de grogs, que
+leur passaient leurs plus véhéments admirateurs. Dans
+l'assistance, les figures portaient l'empreinte des vices les plus
+abjects, et attiraient l'attention à force d'être repoussantes. La
+ruse, la férocité, l'ivresse à tous les degrés, s'y montraient
+sous l'aspect le plus hideux. Des femmes, des jeunes filles à la
+fleur de l'âge, mais flétries par le vice, souillées de débauches
+et de crimes, formaient la partie la plus triste et la plus sombre
+de cet affreux tableau.
+
+Fagin, que rien de tout cela ne pouvait émouvoir, passait
+rapidement en revue toutes les figures, mais, à ce qu'il paraît,
+sans rencontrer celle qu'il cherchait. Il parvint enfin à attirer
+sur lui l'oeil de l'individu qui présidait, lui fit de la main un
+léger signe, et sortit de la salle à pas de loup comme il y était
+entré.
+
+«Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Fagin? demanda l'homme, qui
+était sorti sur-le-champ derrière le juif. Ne voulez-vous pas nous
+tenir compagnie? Tout le monde en serait ravi, bien sûr.»
+
+Le juif secoua la tête d'un air d'impatience et dit à voix basse:
+
+«Est-il ici?
+
+- Non, répondit l'homme.
+
+- Et pas de nouvelles de Barney? demanda Fagin.
+
+- Aucune, répondit le maître du cabaret des Trois-Boîteux, car
+c'était lui-même. Il ne bougera pas jusqu'à ce que tout soit
+apaisé. Soyez sûr qu'on est sur leur piste, et que, s'il se
+montrait, il serait coffré bien vite. Tout va bien pour Barney;
+autrement j'aurais entendu parler de lui: je jurerais que Barney
+est en train de se tirer d'affaire le mieux du monde. Il n'est pas
+gêné, allez.
+
+- Viendra-t-il ce soir? demanda le juif en insistant tout
+particulièrement sur le mot _il_.
+
+- Monks, n'est-ce pas? demanda le cabaretier avec hésitation.
+
+- Chut! fit le juif. Oui.
+
+- Sans doute, répondit l'homme en tirant une montre d'or de son
+gousset. Je croyais même qu'il viendrait plus tôt; si vous voulez
+attendre dix minutes, il sera...
+
+- Non, non, se hâta de dire le juif, comme si, malgré son désir de
+voir la personne en question, il éprouvait quelque soulagement à
+ne pas la rencontrer. Dites-lui que je suis venu pour le voir, et
+qu'il vienne chez moi ce soir. Non, plutôt demain: puisqu'il n'est
+pas ici, il sera bien temps demain.
+
+- C'est bien! dit l'homme; il n'y a rien de plus à dire?
+
+- Pas un mot pour l'instant, dit le juif en descendant l'escalier.
+
+- À propos, dit l'autre à voix basse, en se penchant sur la rampe,
+quel bon moment ce serait pour faire une vente! Philippe Barker
+est là, et tellement ivre qu'un enfant pourrait le mettre dedans.
+
+- Ah! ah! dit le juif en levant la tête, mais ce n'est pas le
+moment d'en finir avec Barker; il a encore quelque chose à faire
+avant que nous lui réglions son compte; ainsi allez rejoindre la
+compagnie, mon cher, et dites-leur de mener joyeuse vie, tandis
+qu'ils sont en vie; ha! ha!»
+
+Le cabaretier se mit aussi à rire, et alla rejoindre ses hôtes. Le
+juif ne fut pas plus tôt seul que sa physionomie reprit son
+expression inquiète et agitée. Après un instant de réflexion, il
+prit un cabriolet et se fit conduire du côté de Bethnal-Green. Il
+descendit à un quart de mille environ de la demeure de M. Sikes,
+et fit à pied le reste du trajet.
+
+«Maintenant, murmura-t-il en frappant à la porte, à nous deux, ma
+fille, et, si l'on trame ici quelque complot ténébreux, je saurai
+bien vous faire jaser, toute futée que vous êtes.»
+
+On dit à Fagin que Nancy était dans sa chambre; il gravit sans
+bruit l'escalier et entra sans frapper; la jeune fille était
+seule, la tête appuyée sur la table, les cheveux épars.
+
+«Elle a bu, pensa le juif, ou peut-être a-t-elle du chagrin.»
+
+Tout en faisant cette réflexion, le vieux juif se retourna pour
+fermer la porte, et le bruit réveilla la jeune fille. Elle le
+regarda dans le blanc des yeux, lui demanda s'il y avait du
+nouveau, et écouta le récit qu'il lui fit des aventures de Tobie
+Crackit; quand il eut fini, elle reprit sa première attitude, la
+tête sur la table, et ne dit pas un mot. Elle poussa le chandelier
+avec impatience, et une fois ou deux, en changeant de position
+avec un mouvement saccadé et nerveux, elle frotta ses pieds sur le
+plancher; mais ce fut tout.
+
+Pendant ce silence, le juif promenait autour de la chambre des
+regards inquiets, comme pour s'assurer que Sikes n'était pas
+revenu en cachette; satisfait sans doute de son examen, il toussa
+deux ou trois fois et essaya à plusieurs reprises d'engager la
+conversation; mais la jeune fille ne fit pas plus attention à lui
+que s'il n'y était pas. Il finit par faire une dernière tentative,
+et, se frottant les mains, il lui dit du ton le plus caressant:
+
+«Où penses-tu que Guillaume puisse être maintenant, ma chère?»
+
+La jeune fille murmura d'une voix plaintive et à peine
+intelligible qu'elle n'en savait rien; elle avait l'air de
+sangloter.
+
+«Et l'enfant? dit le juif, fixant les yeux sur elle pour lire dans
+l'expression de son visage. Pauvre petit être! abandonné dans un
+fossé! Nancy! qu'est-ce que tu dis de ça?
+
+- L'enfant! dit-elle en levant vivement la tête, l'enfant est
+mieux où il est que parmi nous; et, pourvu qu'il n'en résulte rien
+de fâcheux pour Guillaume, je souhaite qu'il soit mort dans le
+fossé, et que ses pauvres os y blanchissent.
+
+- Comment! s'écria le juif stupéfait.
+
+- Oui, c'est comme cela, reprit la jeune fille en le regardant
+fixement. Je serais heureuse de ne plus le voir et de savoir que
+ses épreuves sont terminées. Je ne puis supporter de l'avoir
+autour de moi; sa vue seule me fait prendre en haine et moi-même,
+et vous tous.
+
+- Fi! dit le juif avec dédain; tu es ivre, ma fille.
+
+- Moi! dit-elle avec amertume; ce n'est pas votre faute si je ne
+le suis pas; vous ne demanderiez pas mieux que de me voir toujours
+en cet état, excepté peut-être en ce moment. Il paraît que
+l'humeur où vous me trouvez n'est pas de votre goût, n'est-ce pas?
+
+- Non! répliqua le juif avec colère; elle n'est pas de mon goût du
+tout.
+
+- Eh bien! que voulez-vous y faire? répondit la jeune fille en
+riant.
+
+- Ce que je veux y faire! s'écria le juif, exaspéré de
+l'obstination inattendue de son interlocutrice, et des
+désagréments de la soirée; tu vas voir ce que je veux y faire;
+écoute-moi, carogne! Écoute-moi bien, moi qui n'ai que trois mots
+à dire pour étrangler Sikes aussi sûrement que si je tenais en ce
+moment son cou de taureau entre mes mains. S'il revient, et qu'il
+ne ramène pas l'enfant, s'il l'a laissé échapper, s'il ne me le
+rend pas mort ou vif, assassine-le toi-même si tu veux lui
+épargner la potence, et cela dès qu'il aura mis le pied dans cette
+chambre, ou, crois-moi, il sera trop tard.
+
+- Qu'est-ce que tout cela veut dire? s'écria involontairement la
+jeune fille.
+
+- Ce que tout cela veut dire? continua Fagin en fureur, voici...
+Quand cet enfant peut me valoir des centaines de livres sterling,
+dois-je perdre une chance si heureuse, un profit assuré, par la
+faute d'une bande d'ivrognes à qui je pourrais couper le sifflet,
+et me mettre à la merci d'un brigand à qui il ne manque que la
+volonté, mais qui a le pouvoir de... de...»
+
+Le vieillard était hors d'haleine et balbutiait; tout à coup son
+accès de colère s'apaisa, et son maintien changea complètement.
+Lui, qui, un instant auparavant, était là se tordant les mains,
+respirant à peine, les yeux hagards, le visage pâle de fureur, se
+laissa tomber sur une chaise et, s'affaissant sur lui-même,
+trembla de crainte de s'être trahi. Après un court silence, il se
+hasarda à jeter les yeux sur sa compagne, et parut un peu rassuré
+en la voyant dans la même attitude insouciante où il l'avait
+trouvée en entrant.
+
+«Nancy, ma chère! grommela le juif, en reprenant sa voix
+ordinaire: as-tu fait attention à ce que je t'ai dit?
+
+- Ne me fatiguez pas, Fagin! répondit la jeune fille en levant
+nonchalamment la tête; si Guillaume n'a pas réussi cette fois-ci,
+il réussira un autre jour; il a fait pour vous plus d'un bon coup,
+et il en fera bien d'autres quand il le pourra. À l'impossible nul
+n'est tenu; ainsi, n'en parlons plus.
+
+- Et cet enfant, ma chère? dit le juif, se frottant les mains avec
+une vivacité nerveuse.
+
+- L'enfant doit courir les mêmes chances que les autres,
+interrompit Nancy; d'ailleurs, je le répète, j'espère qu'il est
+mort et à l'abri de tous les maux... Pourvu toutefois qu'il
+n'arrive rien à Guillaume! Mais puisque Tobie s'en est tiré, il
+est assez probable qu'il a échappé aussi! car il en vaut bien deux
+comme Tobie.
+
+- Et pour ce que je vous disais, ma chère?... demanda le juif, en
+fixant sur la jeune fille un oeil scrutateur.
+
+- Il faudra me le répéter, si c'est quelque chose que vous voulez
+que je fasse, répondit Nancy; et encore, dans ce cas, vous feriez
+mieux d'attendre à demain: vous m'avez réveillée un instant, mais
+je sens que je redeviens stupide.»
+
+Fagin lui fit encore plusieurs questions pour s'assurer qu'elle
+n'avait pas fait son profit de ses imprudentes insinuations; mais
+elle y répondit si naturellement, et resta si impassible sous les
+regards investigateurs du juif, que celui-ci fut pleinement
+affermi dans l'opinion qu'il avait eue dès l'abord, que la jeune
+fille avait abusé des spiritueux. En effet, Nancy n'était pas
+exempte d'un défaut très commun chez les élèves du juif, et
+auquel, dès l'enfance, on les poussait plus qu'on ne les en
+détournait. Le désordre de sa tenue, et une forte odeur de
+genièvre répandue dans la chambre, venaient à l'appui de cette
+supposition; et quand, après un instant d'énergie, elle fut
+retombée dans sa torpeur, tantôt versant des larmes, tantôt
+s'écriant: «Enfin, il ne faut jamais désespérer!» en proférant des
+paroles incohérentes, M. Fagin, qui avait beaucoup d'expérience
+dans ces matières, vit, à sa grande satisfaction, qu'elle était à
+cent lieues de ce qu'il avait craint.
+
+Rassuré par cette découverte et ayant atteint le double but qu'il
+se proposait, d'informer la jeune fille des nouvelles qu'il venait
+d'apprendre et de s'assurer de ses propres yeux que Sikes n'était
+pas de retour, M. Fagin reprit le chemin de sa demeure, laissant
+Nancy assoupie, la tête appuyée sur la table.
+
+Il était environ une heure du matin; la nuit était sombre, le
+froid piquant; rien n'invitait le juif à s'amuser en route: la
+bise, qui desséchait les rues, semblait en avoir balayé les
+passants aussi bien que la poussière et la boue; il n'y avait
+presque personne dehors, et le peu de gens attardés dans les rues
+regagnaient en hâte leur logis; le vent soufflait précisément dans
+la figure du juif, qui s'en allait fendant l'air en tremblant et
+grelottant à chaque nouveau coup de vent.
+
+Arrivé au coin de la rue qu'il habitait, il fouillait déjà dans sa
+poche pour en tirer la clef de sa maison, quand un individu sortit
+de dessous un auvent obscur, traversa la rue et se glissa jusqu'à
+lui sans être aperçu.
+
+«Fagin! murmura une voix à son oreille.
+
+- Ah! dit le juif en se retournant vivement, est-ce...
+
+- Oui! interrompit brusquement l'étranger. Voilà deux heures que
+je suis là à me morfondre; où diable étiez-vous donc?
+
+- À vos affaires, mon cher, répondit le juif en regardant son
+compagnon avec embarras, et en ralentissant le pas. À vos
+affaires, toute la soirée.
+
+- Bah! vraiment! dit l'étranger avec ironie. Eh bien! quel
+résultat?
+
+- Rien de bon, dit le juif.
+
+- Rien de mauvais? j'espère,» dit l'étranger en s'arrêtant court,
+et en jetant sur son compagnon un regard inquiet.
+
+Le juif secoua la tête et allait répondre, quand l'étranger,
+l'interrompant, se dirigea vers la maison devant laquelle ils
+étaient arrivés tout en causant, et lui fit observer qu'il valait
+mieux s'entretenir à couvert; qu'il était gelé d'avoir fait si
+longtemps le pied de grue, et que le vent lui coupait la figure.
+
+Fagin semblait assez disposé à s'excuser de recevoir un visiteur à
+cette heure indue, et marmotta qu'il n'avait pas de feu; mais son
+compagnon réitéra sa demande d'une manière si péremptoire, que
+l'autre ouvrit la porte et pria l'étranger de la fermer doucement,
+tandis que lui-même allumerait une chandelle.
+
+«Il fait noir ici comme dans un four, dit l'homme en faisant
+quelques pas à tâtons; dépêchez-vous. Je n'aime pas ces ténèbres.
+
+- Fermez la porte, dit Fagin à voix basse du bout de l'allée.
+Comme il parlait, elle se ferma avec grand bruit.
+
+«Ce n'est pas moi qui l'ai poussée, dit l'inconnu, en cherchant à
+se diriger dans l'obscurité; c'est le vent, ou bien elle s'est
+fermée toute seule; il n'y a pas de milieu. Dépêchez-vous de
+m'éclairer, ou je me casserai la tête quelque part dans cette
+maudite caverne.»
+
+Fagin descendit sans bruit l'escalier de la cuisine, et revint
+bientôt avec une chandelle allumée, après s'être assuré que Tobie
+Crackit dormait profondément dans la salle basse, et les jeunes
+filous dans la pièce de devant. Il fit signe à l'inconnu de le
+suivre, et le précéda en haut de l'escalier.
+
+«Nous pouvons nous dire ici le peu que nous avons à nous dire, mon
+cher, dit le juif en poussant une porte qui donnait sur le palier;
+comme il y a des trous aux volets, et que nous ne laissons jamais
+apercevoir de lumière aux voisins, nous laisserons la chandelle
+sur l'escalier. Par ici!»
+
+Le juif se baissa, posa la chandelle sur la dernière marche, juste
+en face de la porte, et entra le premier dans la chambre, où il
+n'y avait pas d'autre meuble qu'un fauteuil cassé, et derrière la
+porte, un vieux canapé qui n'était seulement pas recouvert.
+L'étranger s'y jeta de l'air d'un homme épuisé de fatigue, et le
+juif ayant approché son fauteuil, ils se trouvèrent assis en face
+l'un de l'autre. L'obscurité n'était pas complète, car la porte
+était entr'ouverte, et la chandelle, posée sur l'escalier,
+projetait une faible lueur sur le mur au fond de la chambre.
+
+Ils causèrent quelque temps à voix basse; bien qu'on n'eût pu
+saisir dans leur conversation que quelques mots par-ci par-là, un
+témoin, ce serait facilement aperçu que Fagin avait l'air de se
+défendre contre certaines observations de l'étranger, et que
+celui-ci était en proie à une violente irritation. Il y avait à
+peu près un quart d'heure qu'ils causaient ainsi, quand Monks (nom
+par lequel le juif avait plusieurs fois désigné l'inconnu durant
+l'entretien), dit en élevant un peu la voix:
+
+«Je vous répète que cela a été mené en dépit du bon sens. Pourquoi
+ne pas l'avoir gardé ici avec les autres? Pourquoi n'en avoir pas
+fait tout de suite un méchant petit filou?
+
+- Mais écoutez-moi donc! s'écria le juif en haussant les épaules.
+
+- Allez-vous me conter que vous ne l'auriez pas pu, si vous
+l'aviez voulu? demanda Monks d'un ton bourru. N'en êtes-vous pas
+venu à bout vingt fois avec d'autres garçons? Si vous aviez eu un
+an de patience, tout au plus, n'auriez-vous pas pu le faire
+condamner et déporter bel et bien, peut-être pour la vie?
+
+- À qui cela eût-il profité? mon cher, demanda humblement le juif.
+
+- À moi, répondit Monks.
+
+- Mais pas à moi, dit le juif d'un air soumis; il pouvait me
+devenir utile. Quand il y a deux parties intéressées dans une
+affaire, il est de toute justice que l'on consulte l'intérêt de
+l'une et de l'autre; n'est-ce pas vrai, mon bon ami?
+
+- Et après? demanda Monks d'un air boudeur.
+
+- J'ai vu qu'il n'était pas facile de le mettre à la besogne,
+reprit le Juif; il n'était pas du tout comme les autres enfants
+qui se trouvent dans la même position.
+
+- Non, malédiction! murmura Monks; autrement il y a longtemps
+qu'il serait voleur.
+
+- Je n'avais pas de prise sur lui pour le convertir, continua le
+juif en observant avec inquiétude la mine de son compagnon, il
+n'avait jamais mis la main dans le sac; je n'avais nul moyen de
+l'effrayer, comme nous faisons toujours dans les commencements;
+autrement nous perdons notre peine. Que pouvais-je faire?
+L'envoyer en course avec le Matois et Charlot: nous en avons eu
+assez comme cela la première fois, mon cher; j'en ai assez tremblé
+pour nous tous.
+
+- Ce n'est pas ma faute, observa Monks.
+
+- Non, non, mon ami, reprit le juif; et je ne m'en plains pas,
+parce que, si cela n'était pas arrivé, vous n'auriez jamais eu
+occasion de faire attention à cet enfant, et vous n'en seriez pas
+venu à découvrir que c'était lui que vous cherchiez. C'est pour
+vous que je l'ai rattrapé au moyen de Nancy, et maintenant c'est
+elle qui commence à prendre parti pour lui.
+
+- Eh bien! étranglez-la, cette fille, dit Monks avec impatience.
+
+- Ce n'est pas le moment, mon cher, répondit le juif en souriant,
+et d'ailleurs ce genre d'affaire n'est pas de notre ressort,
+autrement je l'aurais fait un de ces jours avec plaisir; mais je
+connais bien ces filles-là, allez, Monks. L'enfant n'aura pas
+plutôt commencé à prendre coeur au métier qu'elle ne s'en souciera
+pas plus que d'un morceau de bois. Vous voulez qu'il soit voleur;
+s'il est vivant, je puis vous promettre de le dresser, et si...
+si... dit le juif en s'approchant tout près de Monks... ce n'est
+pas probable; mais enfin, pour mettre les choses au pire... s'il
+était mort...
+
+- Ce ne serait pas ma faute, interrompit Monks d'un air
+d'épouvante, en serrant d'une main tremblante le bras du juif.
+Songez-y bien, Fagin, je n'y serais pour rien. Tout, sauf la mort,
+vous ai-je dit dès le début; je ne veux pas verser de sang, ça se
+découvre toujours, et d'ailleurs on a toujours un fantôme près de
+soi; s'il a été tué, ce n'est pas ma faute, entendez-vous? Maudit
+soit cet infernal repaire! qu'est-ce que c'est que ça?
+
+- Quoi donc? s'écria le juif en saisissant à bras-le-corps le
+poltron qui venait de se jeter à ses pieds. Où? qu'est-ce?
+
+- Là bas! répondit l'autre en indiquant de l'oeil le mur en face.
+L'ombre... J'ai vu l'ombre d'une femme, avec un manteau et un
+chapeau, passer comme un trait le long de la boiserie.»
+
+Le juif lâcha Monks, et ils s'élancèrent précipitamment hors de la
+chambre. La chandelle, agitée par le courant d'air, était toujours
+à l'endroit où on l'avait posée et leur permit de voir l'escalier
+vide et leur visage pâle d'effroi. Ils écoutèrent attentivement,
+mais un profond silence régnait dans toute la maison.
+
+«Vous l'avez rêvé! dit le juif en prenant la lumière et en se
+tournant vers son compagnon.
+
+- Je jurerais que je l'ai vue! répondit Monks tremblant de tous
+ses membres; elle se penchait en avant quand je l'ai aperçue, et
+quand j'ai parlé elle a disparu.»
+
+Le juif regarda avec dédain le visage blême de Monks, en lui
+disant de le suivre s'il voulait, et monta l'escalier. Ils
+visitèrent toutes les chambres; elles étaient toutes froides, nues
+et vides; ils descendirent dans l'allée, puis dans la cave;
+l'humidité suintait le long des murs verdâtres; les traces de
+limaces et de colimaçons brillaient à la lumière; mais partout un
+silence de mort.
+
+«Êtes-vous rassuré maintenant? dit le juif quand ils eurent
+regagné l'allée; sauf nous deux, il n'y a pas une âme dans la
+maison, excepté Tobie et les garçons, et ils sont en lieu sûr;
+voyez plutôt!»
+
+À l'appui de ces paroles, le juif tira deux clefs de sa poche, et
+ajouta que, pour prévenir toute allée et venue indiscrète pendant
+l'entretien, il avait mis son monde sous clef.
+
+Tant de preuves réunies calmèrent l'effroi de M. Monks; ses
+affirmations étaient devenues de moins en moins positives, à
+mesure qu'ils avançaient dans leurs recherches sans rien
+découvrir; il finit par rire de sa terreur, et déclara que c'était
+apparemment une illusion de son imagination; il refusa pourtant de
+renouer la conversation, et se souvint tout à coup qu'il était
+deux heures du matin. En conséquence, nos deux aimables
+personnages prirent congé l'un de l'autre.
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+Pour réparer une impolitesse criante du premier chapitre, qui
+avait planté là une dame, sans cérémonie.
+
+
+Comme il ne serait nullement convenable à un humble auteur de
+faire attendre, selon son bon plaisir, un personnage aussi élevé
+que l'est un bedeau, le dos au feu et les pans de son habit
+relevés sous ses bras, et qu'il serait encore plus malséant et
+plus indigne de la galanterie d'un écrivain qui sait vivre, de
+traiter avec la même négligence une dame sur laquelle le bedeau
+avait laissé tomber un regard affectueux et tendre, et à l'oreille
+de laquelle il avait murmuré de ces douces paroles, qui, venant
+d'un tel personnage, eussent agréablement ému le coeur d'une jeune
+fille ou d'une femme de n'importe quelle condition, l'historien
+consciencieux qui écrit ses lignes, fidèle à ses sentiments de
+respect et de vénération pour ceux qui exercent ici-bas une grande
+et importante autorité, se hâte de faire amende honorable, de leur
+rendre le respect que leur position réclame, et de les traiter
+avec tous les égards que leur rang élevé et par conséquent leurs
+grandes qualités réclament impérieusement de lui. Dans ce but, il
+avait eu l'intention de taire ici une dissertation sur le droit
+divin des bedeaux, et de démontrer qu'un bedeau ne saurait mal
+faire, le tout pour le plaisir et l'utilité du lecteur
+consciencieux; mais il est malheureusement forcé, faute de temps
+et de place, d'ajourner ce projet pour une meilleure occasion. Dès
+qu'elle s'offrira, il sera en mesure de démontrer qu'un bedeau,
+dans la plénitude de ses fonctions, c'est-à-dire un bedeau
+paroissial, attaché à un dépôt de mendicité paroissial et à une
+église paroissiale, est, en vertu de ses fonctions, doué de toutes
+les qualités, disons mieux, de toutes les perfections de la nature
+humaine et que les bedeaux attachés aux administrations, aux cours
+de justice ou aux succursales, sont à cent lieues de ces
+perfections: les bedeaux des succursales occupent, il est vrai, le
+second rang, mais il y a un abîme entre le second et le premier.
+
+M. Bumble avait donc compté et recompté les cuillers à thé, pesé
+et repesé la pince à sucre, examiné scrupuleusement le pot au
+lait, et procédé à l'inspection minutieuse du mobilier, jusqu'à
+s'assurer de la manière dont les chaises étaient rembourrées. Il
+avait bien renouvelé cet examen cinq ou six fois avant de songer
+que Mme Corney allait rentrer. Une idée en amène une autre; et,
+comme nul bruit n'indiquait le retour de Mme Corney, M. Bumble
+s'imagina qu'il ne pouvait mieux faire pour passer le temps que de
+satisfaire complètement sa curiosité, et de jeter un rapide coup
+d'oeil dans la commode de Mme Corney.
+
+Il approcha d'abord son oreille du trou de la serrure pour
+s'assurer que personne ne venait, puis, commençant par le bas, il
+procéda à la visite de trois longs tiroirs, bien garnis d'effets
+en bon état, soigneusement recouverts d'une couche de journaux,
+parsemés de lavande sèche. À cette vue, M. Bumble parut enchanté;
+il arriva, dans le cours de ses recherches, au tiroir du haut, à
+main droite, où était la clef, et aperçut une petite boîte bien
+fermée; il la secoua, et elle fit entendre un son métallique fort
+agréable; cela fait, M. Bumble regagna lentement la cheminée,
+reprit sa première attitude, et dit d'un air grave et résolu: «Mon
+parti est pris!» Après cette exclamation remarquable, il se mit à
+balancer sa tête comme un homme content de lui, et à contempler
+ses jambes, de profil, d'un air satisfait.
+
+Il était encore en train de s'admirer quand Mme Corney entra
+précipitamment dans la chambre, se jeta, hors d'haleine, sur une
+chaise près du feu, et mit une main sur ses yeux, l'autre sur son
+coeur, comme une femme qui étouffe.
+
+«Madame Corney, dit M. Bumble en se penchant sur la matrone; qu'y
+a-t-il, madame? Vous serait-il arrivé quelque chose, madame?
+Répondez-moi, je vous en conjure. Je suis sur, sur des...»
+M. Bumble, dans son trouble, ne trouva pas de suite le mot
+«charbons»; aussi dit-il: «Je suis sur des bouteilles cassées.
+
+- Oh! monsieur Bumble, dit la dame, j'ai été si bouleversée.
+
+- Bouleversée! madame, s'écria M. Bumble... Qui aurait eu l'audace
+de?... Je comprends! ajouta-t-il en reprenant son air majestueux;
+ce sont ces horreurs de pauvresses!
+
+- C'est affreux d'y penser! dit la dame en frissonnant.
+
+- Alors n'y pensez plus, madame, répondit M. Bumble.
+
+- Je n'en puis plus, dit la dame en pleurnichant.
+
+- Alors, prenez quelque chose, madame, dit M. Bumble de sa voix la
+plus douce. Un peu de vin?
+
+- Pour rien au monde! répondit Mme Corney. Impossible... Oh! le
+rayon du haut, à droite. Oh!»
+
+En même temps la bonne dame montrait du doigt l'armoire et
+retombait dans ses spasmes. M. Bumble s'élança vers l'armoire,
+prit une bouteille verte sur le rayon indiqué, remplit une tasse à
+thé de la liqueur qu'elle contenait, et l'approcha des lèvres de
+la dame.
+
+«Je suis mieux à présent,» dit Mme Corney en retombant dans son
+fauteuil, après avoir vidé la tasse à moitié.
+
+M. Bumble leva pieusement les yeux au plafond en signe d'actions
+de grâce, puis les reporta sur la tasse et se mit à flairer la
+liqueur.
+
+«C'est de la menthe poivrée, dit Mme Corney d'une voix faible en
+souriant agréablement au bedeau. Goûtez-la: il y a un peu... un
+peu d'autre chose avec.»
+
+M. Bumble goûta le breuvage d'un air indécis, fit claquer ses
+lèvres, le goûta de nouveau et vida la tasse.
+
+«C'est très réconfortant, dit Mme Corney.
+
+- Très réconfortant, en effet, madame, dit le bedeau; puis il
+approcha sa chaise de celle de la matrone, et lui demanda d'une
+voix tendre ce qui lui était arrivé de fâcheux.
+
+- Rien, répondit Mme Corney: c'est que je suis une créature si
+impressionnable, si sensible, si faible!
+
+- Oh non! pas faible, madame, répliqua M. Bumble en rapprochant
+encore sa chaise: est-ce que vous êtes une faible créature, madame
+Corney?
+
+- Nous sommes tous de faibles créatures, dit Mme Corney, émettant
+un principe général.
+
+- C'est bien vrai,» dit le bedeau.
+
+Pendant une ou deux minutes on garda le silence de part et
+d'autre, et au bout de ce temps M. Bumble avait donné raison au
+principe, en ramenant son bras gauche, du dos de la chaise de la
+matrone, où il l'avait d'abord posé, autour de la taille de la
+dame, qu'il enlaça peu à peu.
+
+«Nous sommes tous de faibles créatures,» dit M. Bumble.
+
+Mme Corney soupira.
+
+«Ne soupirez pas, madame Corney, dit M. Bumble.
+
+- C'est plus fort que moi, dit Mme Corney, et elle poussa un
+nouveau soupir.
+
+- Cette chambre est très confortable, madame, dit M. Bumble en
+promenant ses regards autour de lui, Une autre chambre ajoutée à
+celle-ci ferait un appartement complet.
+
+- Ce serait trop pour une seule personne, murmura la dame.
+
+- Oui, mais pas trop pour deux, reprit M. Bumble d'une voix
+tendre: qu'en dites-vous, madame Corney?»
+
+À ces mots au bedeau, Mme Corney baissa la tête, et le bedeau
+baissa aussi la sienne pour voir la figure de Mme Corney.
+
+Celle-ci, avec beaucoup de présence d'esprit, détourna la tête et
+dégagea sa main pour chercher son mouchoir, puis la remit
+insensiblement dans celle de M. Bumble.
+
+«L'administration vous fournit le charbon, n'est-ce pas? demanda
+le bedeau en serrant affectueusement la main de Mme Corney.
+
+- Et la chandelle, répondit Mme Corney en rendant légèrement la
+pression.
+
+- Le charbon, la chandelle et le logement, dit M. Bumble. Oh!
+madame Corney, vous êtes un ange.»
+
+La dame ne put tenir contre cet élan de tendresse. Elle tomba dans
+les bras de M. Bumble, et celui-ci, dans son émotion, déposa un
+baiser passionné sur le chaste nez de la matrone.
+
+«Quelle perfection paroissiale! s'écria M. Bumble avec transport.
+Vous savez, mon adorée, que M. Stout va plus mal ce soir.
+
+- Oui, répondit timidement Mme Corney.
+
+- Il ne passera pas la semaine, à ce que dit le médecin,
+poursuivit M. Bumble. Il est à la tête de cette maison; sa mort
+amènera une vacance, et il faudra pourvoir à la vacance. Oh!
+madame Corney! quelle perspective! quelle occasion pour unir deux
+coeurs et ne faire qu'un ménage!»
+
+Mme Corney sanglota.
+
+«Dites le petit mot! continua M. Bumble en se penchant vers cette
+beauté timide. Prononcez-le seulement, ce tout petit mot, ma
+charmante Corney!
+
+- Ou....i...., soupira la matrone.
+
+-- Un autre encore, continua le bedeau. Surmontez votre émotion
+pour me répondre encore un mot seulement... À quand la chose?»
+
+Deux fois Mme Corney essaya de parler, et deux fois la voix lui
+manqua. Enfin, rappelant tout son courage, elle jeta ses bras
+autour du cou de M. Bumble, en lui disant: «Aussitôt que vous
+voudrez, car il est impossible de vous résister, mon cher petit
+canard.
+
+Les affaires étant ainsi réglées à l'amiable et à la satisfaction
+des deux parties contractantes, on ratifia solennellement la
+convention en vidant une nouvelle tasse de menthe poivrée, qui ne
+pouvait pas venir plus à propos dans l'état d'agitation et
+d'émotion où se trouvait la dame. Tout en versant la liqueur, elle
+informa M. Bumble de la mort de la vieille femme.
+
+«Très bien, dit le bedeau en savourant sa menthe poivrée; je vais
+passer, en m'en allant, chez Sowerberry, pour qu'il envoie le
+cercueil demain matin. Est-ce que c'est cela qui vous a fait peur,
+mon amour?
+
+- Pas précisément, mon ami, répondit évasivement la matrone.
+
+- Il faut pourtant que ce soit quelque chose, mon amour, dit
+M. Bumble en insistant; ne voulez-vous pas le dire à votre Bumble?
+
+- Pas maintenant, répondit-elle; un de ces jours, quand nous
+serons mariés, mon ami.
+
+- Quand nous serons mariés! s'écria M. Bumble. Est-ce que par
+hasard un de ces mendiants-là aurait eu l'impudence de...
+
+- Non, non, cher ami, se hâta de dire la matrone.
+
+- Si je le croyais, continua M. Bumble, si je pouvais supposer que
+l'un de ces misérables eût eu l'audace de jeter un regard effronté
+sur cet aimable visage...
+
+- Ils n'auraient pas osé, mon amour, dit la dame.
+
+- Et ils font bien, dit M. Bumble en montrant le poing. Je
+voudrais bien voir qu'un individu, paroissial ou extra paroissial,
+se permît une pareille liberté! j'ose dire qu'il ne la prendrait
+pas deux fois.»
+
+Si des gestes violents n'avaient pas embelli ces paroles, la dame
+aurait pu les trouver médiocrement flatteuses pour ses charmes;
+mais, comme M. Bumble proférait cette menace d'un air belliqueux,
+elle fut vivement touchée de cette preuve de dévouement, et
+déclara avec admiration que c'était un vrai tourtereau.
+
+Le tourtereau releva le collet de son habit, mit son tricorne,
+échangea avec sa future moitié un long et tendre baiser, et sortit
+pour aller affronter une seconde fois la bise glaciale du soir. À
+peine s'arrêta-t-il quelques instants dans la salle des indigents
+pour les brutaliser un peu, afin de bien s'assurer qu'il avait
+toute la rudesse nécessaire pour s'acquitter comme il faut des
+fonctions de directeur d'un dépôt de mendicité. Sûr de posséder
+cette aptitude, M. Bumble sortit du dépôt le coeur léger, et, tout
+occupé de la brillante perspective d'un avancement prochain, il
+n'eut point d'autre pensée le long du chemin, jusqu'à la boutique
+de l'entrepreneur de pompes funèbres.
+
+M. et Mme Sowerberry étaient allés prendre le thé en ville, et,
+comme le sieur Noé Claypole n'était jamais enclin à se donner plus
+de mouvement qu'il n'en fallait pour bien remplir ses fonctions
+digestives, la boutique n'était pas encore fermée, quoique l'heure
+ordinaire de clôture fût déjà passée. M. Bumble frappa à plusieurs
+reprises, de sa canne sur le comptoir; mais personne ne vint; il
+aperçut une légère lueur derrière la porte vitrée de l'arrière-
+boutique, et se décida à aller voir ce qui se passait par là; et,
+quand il vit ce qui se passait par là, il ne fut pas peu ébahi.
+
+La nappe était mise pour le souper, et sur la table il y avait du
+pain, du beurre, des assiettes, des verres, un cruchon de porter
+et une bouteille de vin. Au bout de la table, M. Noé Claypole se
+prélassait mollement dans un fauteuil, les jambes pendantes sur un
+des bras de fauteuil, un couteau dans une main, une longue tartine
+de beurre dans l'autre. À côté de lui était Charlotte, occupée à
+ouvrir des huîtres que M. Claypole lui faisait l'amitié d'avaler
+avec un empressement remarquable. Son nez plus rouge qu'à
+l'ordinaire et un certain clignotement de l'oeil droit annonçaient
+qu'il était un peu lancé, et ce qui confirmait ces symptômes,
+c'était l'avidité avec laquelle il faisait disparaître les
+huîtres, dont il appréciait, sans nul doute, les propriétés
+rafraîchissantes, dans les cas d'inflammation interne.
+
+«Tenez, Noé, dit Charlotte, en voici une belle, bien grasse.
+Goûtez-moi ça... Encore celle-là pour finir.
+
+- Quelle délicieuse chose qu'une huître! observa M. Claypole après
+l'avoir avalée; quel dommage qu'on ne puisse en manger beaucoup
+sans se faire mal! n'est-ce pas, Charlotte?
+
+- C'est une vraie cruauté, dit Charlotte.
+
+- C'est bien vrai, continua M. Claypole. Est-ce que vous n'aimez
+pas les huîtres?
+
+- Pas beaucoup, répondit Charlotte. J'aime mieux vous voir les
+manger, cher Noé, que de les manger moi-même.
+
+- Tiens! dit Noé après réflexion, c'est vraiment bizarre!
+
+- Encore une, dit Charlotte; en voici une avec une barbe si belle
+et si délicate!
+
+- Pas une seule de plus, dit Noé; c'est impossible et je le
+regrette bien. Venez ici, Charlotte, que je vous embrasse.
+
+-- Comment! dit M. Bumble en s'élançant dans la chambre. Répétez
+cela, monsieur.»
+
+Charlotte poussa un cri et se cacha la figure dans son tablier,
+tandis que M. Claypole, sans bouger autrement que pour mettre ses
+pieds à terre, considérait le bedeau de l'air d'un ivrogne
+épouvanté.
+
+«Répétez cela, misérable, effronté que vous êtes! dit M. Bumble.
+Comment osez-vous tenir un pareil propos, monsieur? Et comment
+osez-vous l'encourager, coquine? L'embrasser! s'écria M. Bumble au
+comble de l'indignation. Fi donc!
+
+- Je n'avais pas l'intention de le faire, dit Noé, les larmes aux
+yeux! c'est elle qui veut toujours m'embrasser bon gré mal gré.
+
+- Oh! Noé! s'écria Charlotte d'un ton de reproche.
+
+- Si vraiment, vous savez bien que si, répliqua Noé: c'est elle
+qui vient me prendre le menton, monsieur Bumble, et me fait un tas
+de caresses.
+
+- Silence! dit sévèrement le bedeau; descendez à la cuisine,
+mademoiselle! Et vous, Noé, fermez la boutique, et pas un mot de
+plus; quand votre maître rentrera, dites-lui que M. Bumble est
+venu le prévenir d'envoyer demain après déjeuner un cercueil pour
+une vieille femme; entendez-vous, monsieur? Un baiser! ajouta-t-il
+en levant les mains; la perversité, l'immoralité des basses
+classes est affreuse dans cette circonscription paroissiale. Si le
+parlement ne prend pas en considération ces abominables
+déportements, le pays est perdu, et les anciennes moeurs des
+villageois disparaîtront pour jamais!» Là-dessus le bedeau sortit
+de la boutique d'un air sombre et majestueux.
+
+Et maintenant que nous l'avons suivi presque jusqu'à sa porte, et
+que nous avons fait tous les préparatifs nécessaires pour les
+funérailles de la vieille pauvresse, nous allons nous informer du
+sort du jeune Olivier Twist, et savoir s'il est toujours gisant
+dans le fossé où Tobie Crackit l'a laissé.
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+Olivier revient sur l'eau... Suite de ses aventures.
+
+
+«Que le diable vous étrangle! murmura Sikes en grinçant des dents;
+je voudrais bien vous tenir, les uns ou les autres, je vous ferais
+hurler encore plus fort.»
+
+En proférant ces imprécations avec toute la fureur que comportait
+sa nature féroce, il posa sur son genou l'enfant blessé, et tourna
+un instant la tête pour voir s'il apercevait ceux qui le
+poursuivaient.
+
+Il n'y avait pas moyen, au milieu du brouillard et des ténèbres;
+mais de tous côtés retentissaient les cris des hommes, les
+aboiements des chiens, les tintements de la cloche d'alarme.
+
+«Arrête, poltron! s'écria le brigand en couchant en joue Tobie
+Crackit, qui, mettant à profit ses longues jambes, avait déjà pris
+les devants; arrête!»
+
+Tobie s'arrêta court; car il n'était pas sûr d'être hors de la
+portée du pistolet, et Sikes n'était pas en train de plaisanter.
+
+«Viens donner la main à l'enfant, cria Sikes en faisant un geste
+furieux à son complice; ici, vite!»
+
+Tobie fit mine de revenir sur ses pas, mais en grommelant tout
+bas, d'une voix essoufflée, et de l'air le moins empressé.
+
+«Plus vite que ça, s'écria Sikes en posant l'enfant dans un fossé
+sans eau qui se trouvait là, et en tirant un pistolet de sa poche.
+Ne va pas faire la bête avec moi.»
+
+En ce moment le bruit devint de plus en plus fort, et Sikes, en
+jetant les yeux autour de lui, put entrevoir que ceux qui lui
+donnaient la chasse avaient déjà escaladé la barrière du champ où
+il se trouvait, et lancé deux chiens à ses trousses.
+
+«Sauve qui peut, Guillaume, dit Tobie; laisse là l'enfant, et
+montre-leur les talons.» En même temps M. Crackit, préférant la
+chance d'être tué par son ami à la certitude d'être pris par ses
+ennemis, tourna casaque et s'enfuit à toutes jambes.
+
+Sikes, grinçant des dents, lança un coup d'oeil rapide autour de
+lui, jeta sur Olivier inanimé le collet dans lequel il l'avait
+enveloppé à la hâte, s'avança, en courant le long de la haie,
+comme pour détourner l'attention de ceux qui le poursuivaient de
+l'endroit où gisait l'enfant, s'arrêta une seconde devant une
+autre baie qui joignait la première à angle droit, déchargea son
+pistolet en l'air et s'enfuit.
+
+«Holà! holà! cria dans le lointain une voix tremblante, Pincher,
+Neptune, ici, ici!»
+
+Les chiens, qui ne semblaient pas prendre plus de goût à ce jeu
+que leurs maîtres, obéirent au premier ordre; et trois hommes, qui
+s'étaient avancés à quelque distance dans le champ en question,
+s'arrêtèrent pour délibérer.
+
+«Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, dit le plus gros des
+trois, est que nous retournions tout de suite à la maison.
+
+- Tout ce qui convient à M. Giles me convient aussi, répondit un
+petit homme à la mine rebondie, qui était très pâle, et aussi très
+poli, comme le sont presque toujours les gens qui ont peur.
+
+- Je ne serais pas assez malhonnête pour vous contredire,
+messieurs, dit le troisième, qui avait rappelé les chiens;
+M. Giles sait ce qu'il fait.
+
+- Sans doute, reprit le petit homme, et ce n'est pas à nous à
+aller à l'encontre de ce que dit M. Giles; non, non, je connais ma
+position, Dieu merci, je connais ma position.»
+
+À dire vrai, le petit homme semblait se rendre très bien compte de
+sa position, et savoir parfaitement qu'elle n'était nullement
+enviable, car la peur lui faisait claquer les dents.
+
+«Vous avez peur, Brittles, dit M. Giles.
+
+- Non, dit Brittles.
+
+- Si, dit Giles.
+
+- C'est faux, monsieur Giles, dit Brittles.
+
+- C'est vous qui mentez, Brittles,» dit M. Giles.
+
+C'était l'observation moqueuse de M. Giles qui lui avait attiré
+ces reparties un peu vives, et, si M. Giles s'était moqué de
+Brittles, c'est qu'il était indigné de ce qu'on rejetait sur lui
+seul, sous forme de compliment, la responsabilité de la retraite,
+le troisième individu mit fin à la discussion par une observation
+très philosophique:
+
+«Tenez! messieurs, si vous voulez que je vous le dise, nous avons
+tous peur.
+
+- Parlez pour vous, monsieur, dit M. Giles, qui était le plus pâle
+des trois.
+
+- C'est aussi ce que je fais, répondit-il; rien de plus simple, de
+plus naturel, que d'avoir peur dans de telles circonstances; pour
+moi, j'ai peur.
+
+- Et moi aussi, dit Brittles; mais on ne vient pas dire cela à un
+homme, de but en blanc.»
+
+Ces aveux pleins de franchise apaisèrent M. Giles, qui reconnut
+qu'il avait peur comme les autres. Alors tous trois firent volte-
+face et se mirent à fuir, avec une unanimité touchante, jusqu'à ce
+que M. Giles, qui avait la respiration courte, et qui était gêné
+dans sa course par une fourche dont il s'était armé, demandât
+poliment un moment de halte pour s'excuser de ses vivacités de
+langage.
+
+«C'est une chose étonnante, dit-il, après avoir fait agréer ses
+explications, que ce qu'un homme est capable de faire quand il est
+monté; j'aurais commis un meurtre, j'en suis sûr, si nous avions
+attrapé un de ces gredins.»
+
+Comme les deux autres étaient du même avis, et qu'ils étaient
+maintenant, ainsi que M. Giles, tout à fait calmés, ils se mirent
+à chercher quelle cause avait pu amener un changement si soudain
+dans leur tempérament.
+
+«Je sais ce que c'est, dit M. Giles, c'est la barrière.
+
+- Cela ne m'étonnerait pas, s'écria Brittles, s'arrêtant tout de
+suite à cette idée.
+
+- Soyez sûr, dit Giles, que c'est la barrière qui a mis un frein à
+notre ardeur; j'ai senti la mienne m'abandonner tout à coup au
+moment où j'escaladais la barrière.»
+
+Par une coïncidence digne de remarque, les deux autres avaient
+éprouvé la même sensation désagréable, juste au même moment. Il
+fut donc évident pour tous trois que c'était la barrière, d'autant
+plus qu'il n'y avait nul doute à avoir sur le moment précis où ce
+changement s'était produit en eux: car tous trois se souvenaient
+que c'était en escaladant la barrière qu'ils avaient aperçu les
+voleurs.
+
+Ce dialogue avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris
+les brigands, et un chaudronnier ambulant, qui avait couché sous
+un hangar, et qu'on avait réveillé ainsi que ses deux chiens
+barbets pour prendre part à la poursuite. M. Giles remplissait à
+la fois les fonctions de sommelier et d'intendant près de la
+vieille dame, propriétaire de l'habitation, et Brittles était pour
+tout faire; comme il était entré tout enfant dans la maison, on le
+traitait toujours comme un jeune garçon qui promettait, bien qu'il
+eût quelque chose comme trente ans passés.
+
+Ils causaient donc, comme nous l'avons vu pour se donner du
+courage; mais ils marchaient serrés les uns entre les autres, et
+jetaient autour d'eux un regard inquiet, pour peu que le vent
+agitât les branches; ils se portèrent avec précipitation vers un
+arbre au pied duquel ils avaient laissé leur lanterne, qu'ils
+enlevèrent dans la crainte que la lueur n'indiquât aux voleurs le
+point vers lequel il fallait faire feu. Puis ils continuèrent à se
+diriger vers la maison, plutôt courant que marchant, et, longtemps
+après qu'il ne fut plus possible de les distinguer, on entrevoyait
+encore leur ombre mobile s'agiter et danser dans le lointain,
+assez semblable à une vapeur qui s'élève d'un sol humide et
+détrempé.
+
+L'air devint plus froid à mesure que le jour avança lentement, et
+le brouillard couvrit la terre comme d'un épais nuage de fumée.
+L'herbe était trempée, les sentiers et les bas-fonds n'étaient que
+boue et que fange, et un vent de pluie malsain faisait entendre
+son triste sifflement. Olivier était toujours immobile et privé de
+sentiment, à l'endroit où Sikes l'avait laissé.
+
+Le jour se leva lentement; une pâle lueur éclaira le ciel,
+marquant plutôt la fin de la nuit que le commencement du jour. Les
+objets qui, dans l'obscurité, semblaient effrayants et terribles,
+devenaient de plus en plus distincts et reprenaient peu à peu leur
+aspect habituel. La pluie tombait fine et serrée, et battait les
+buissons dégarnis de feuilles; mais Olivier ne la sentait pas, et
+restait gisant, sans connaissance et loin de tout secours, sur sa
+couche d'argile.
+
+Enfin, un faible cri de douleur rompit ce long silence, et en le
+poussant l'enfant s'éveilla. Son bras gauche, grossièrement
+enroulé dans un châle, pendait sans force à son côté, et la bande
+était couverte de sang. Il était si faible qu'il eut de la peine à
+se mettre sur son séant, et, quand il en fut venu à bout, il
+regarda languissamment autour de lui pour chercher du secours, et
+la douleur lui arracha des gémissements. Tremblant de froid et
+d'épuisement, il fit un effort pour se lever; mais le frisson le
+saisit de la tête aux pieds, et il retomba à terre.
+
+Après être revenu quelques instants à l'état de stupeur dans
+lequel il avait été si longtemps plongé, Olivier, sentant un
+affreux malaise, présage d'une mort certaine s'il restait où il
+était, se remit sur pied et essaya de marcher. Il avait la tête
+embarrassée, et il chancelait comme un homme ivre; il parvint
+néanmoins à se tenir sur ses pieds, et, la tête pendante sur la
+poitrine, il s'avança d'un pas incertain, sans savoir où il
+allait.
+
+Une foule d'idées bizarres et confuses se croisaient dans son
+esprit; il lui semblait qu'il marchait encore entre Sikes et
+Crackit, qui se disputaient violemment, et que leurs paroles
+frappaient son oreille; si, dans son délire, il faisait un violent
+effort pour s'empêcher de tomber, il se trouvait tout à coup qu'il
+était en conversation réglée avec eux; puis il était seul avec
+Sikes, arpentant le terrain comme il l'avait fait la veille, et il
+croyait sentir encore l'étreinte du brigand chaque fois que
+quelqu'un passait à côté d'eux. Tout à coup il tressaillait au
+bruit d'une détonation d'arme à feu, et il entendait de grands
+cris; des lumières brillaient devant ses yeux; tout était bruit et
+tumulte, et il lui semblait qu'il était enchaîné par une main
+invisible; à ces visions rapides venait se joindre un sentiment
+vague et pénible de souffrance qui le tourmentait sans relâche.
+
+Il s'avança ainsi en chancelant, se frayant machinalement passage
+entre les barrières et les baies qui se trouvaient sur son chemin,
+et enfin il arriva à une route; là, la pluie commença à tomber si
+fort qu'il revint à lui.
+
+Il regarda tout à l'entour et vit à peu de distance une maison,
+jusqu'à laquelle il pourrait peut-être se traîner. En voyant son
+état on aurait sans doute pitié de lui, et dans le cas contraire,
+mieux valait encore, pensait-il, mourir près d'un toit habité par
+des êtres humains, que dans la solitude des champs, à la belle
+étoile. Il réunit tout ce qui lui restait de force pour cette
+dernière tentative, et s'avança d'un pas incertain.
+
+En approchant de cette maison, il lui sembla vaguement qu'il
+l'avait déjà vue; il ne se souvenait d'aucun détail, mais la forme
+et l'aspect de cette maison ne lui étaient pas inconnus.
+
+Ce mur de jardin! sur la pelouse, de l'autre côté, il était tombé
+à genoux la nuit dernière, et avait imploré la merci des deux
+brigands; c'était bien là la maison qu'ils avaient essayé de
+dévaliser.
+
+En reconnaissant où il était, Olivier éprouva une telle crainte,
+qu'il oublia, un instant les tortures que sa blessure lui faisait
+éprouver, et ne songea qu'à fuir. Fuir! il pouvait à peine se
+tenir debout; et quand même il aurait eu toute l'agilité de la
+jeunesse, où pouvait-il fuir? Il poussa la porte du jardin; elle
+n'était pas fermée à clef et roula sur ses gonds; il franchit
+péniblement la pelouse, gravit les marches du perron, frappa
+doucement à la porte, et les forces lui manquant tout à fait, il
+s'affaissa contre un des piliers de la porte d'entrée.
+
+En ce moment, M, Giles, Brittles et le chaudronnier étaient dans
+la cuisine, et se remettaient des fatigues et des terreurs de la
+nuit avec du thé et des friandises; non qu'il fût dans les
+habitudes de M. Giles de laisser prendre trop de familiarité aux
+domestiques inférieurs, envers lesquels il était plutôt enclin à
+se comporter avec une bienveillance hautaine, de manière à ne pas
+leur laisser oublier la supériorité de sa position sociale; mais
+devant la mort, les incendies, les attaques à main armée, tous les
+hommes sont égaux. M. Giles était donc assis à la cuisine, les
+jambes croisées devant le feu, le bras gauche appuyé sur la table,
+tandis qu'il gesticulait du bras droit et faisait de l'attaque
+nocturne un récit détaillé et minutieux, que tous les auditeurs,
+et surtout la cuisinière et la femme de chambre, écoutaient
+avidement.
+
+«Il était à peu près deux heures et demie, dit M. Giles, je ne
+jurerais pas pourtant qu'il ne fût pas plutôt près de trois heures
+quand je m'éveillai, et me tournant dans mon lit, comme ceci (ici
+M. Giles se retourna sur sa chaise en attirant à lui le bout de la
+nappe, pour simuler les draps), il me sembla que j'entendais un
+certain bruit.»
+
+À cet endroit du récit, la cuisinière pâlit et demanda à la femme
+de chambre d'aller fermer la porte; la femme de chambre s'adressa
+à Brittles, et celui-ci au chaudronnier, qui fit semblant de ne
+pas entendre.
+
+«Il me sembla que j'entendais un certain bruit, continua M. Giles.
+«C'est une illusion,» que je me dis d'abord, et j'allais me
+remettre à dormir quand j'entendis le bruit recommencer, et d'une
+manière distincte.
+
+- Quel genre de bruits? demanda la cuisinière.
+
+- Une espèce de bruit sourd, répondit M. Giles en promenant ses
+regards sur l'assistance.
+
+- Ou plutôt le bruit d'une râpe à muscade sur une barre de fer,
+observa Brittles.
+
+- Peut-être bien, au moment où vous, vous l'avez entendu,
+monsieur, reprit M, Giles; mais au moment dont je parle c'était un
+bruit sourd; je rejetai mes couvertures (et en même temps M. Giles
+repoussa la nappe), je m'assis sur mon lit, et j'écoutai.»
+
+La cuisinière et la femme de chambre s'écrièrent en même temps:
+«Dieu de Dieu!» et rapprochèrent leurs chaises l'une contre
+l'autre.
+
+«Alors j'entendis le bruit, à n'en pouvoir douter, reprit
+M. Giles. «On est en train, que je me dis, de forcer une porte ou
+une fenêtre; que faut-il faire? Je vais aller prévenir ce pauvre
+Brittles pour l'empêcher de se laisser assassiner dans son lit;
+autrement, que je me dis, on lui couperait bel et bien la gorge
+d'une oreille à l'autre, sans qu'il s'en aperçoive.»
+
+Ici tous les yeux se dirigèrent sur Brittles, qui avait les siens
+fixés sur le narrateur, et le considérait la bouche ouverte, de
+l'air le plus épouvanté.
+
+«Je repousse mes draps, dit Giles, en regardant fixement la
+cuisinière et la femme de chambre, je saute doucement à bas du
+lit, je mets une paire de...
+
+- Il y a des dames, monsieur Giles, murmura le chaudronnier.
+
+- De souliers, monsieur, dit Giles en se tournant vers lui et en
+appuyant sur le mot: je m'empare du pistolet chargé qui est
+toujours sur l'escalier près du panier à argenterie, et je me
+dirige à pas de loup vers sa chambre. «Brittles, que je lui dis
+après l'avoir éveillé, n'ayez pas peur!»
+
+- C'est tout à fait exact, observa Brittles à demi-voix.
+
+«Nous sommes des hommes morts, à ce que je crois, Brittles, que je
+lui dis; mais n'ayez aucune inquiétude.»
+
+- A-t-il eu bien peur? demanda la cuisinière.
+
+- Pas le moins du monde, répondit M. Giles; il a été aussi
+ferme... tenez, presque aussi ferme que moi.
+
+- Moi, je serais morte sur le coup, c'est sûr, observa la femme de
+chambre.
+
+- C'est que vous n'êtes qu'une femme, répliqua Brittles, qui
+reprenait un peu d'assurance.
+
+- Brittles a raison, dit M. Giles en approuvant d'un signe de tête
+ce qu'il venait de dire. De la part d'une femme, on ne doit pas
+attendre autre chose; mais nous, qui sommes des hommes, nous
+prenons une lanterne sourde qui était sur la cheminée de Brittles,
+et nous descendons l'escalier à tâtons, dans l'obscurité, comme
+ceci.»
+
+M. Giles s'était levé et avait fait deux ou trois pas les yeux
+fermés pour joindre le geste au récit, quand tout à coup il
+tressaillit vivement, ainsi que toute la compagnie, et regagna
+vite sa chaise. La cuisinière et la femme de chambre poussèrent un
+cri.
+
+«On a frappé à la porte, dit M. Giles en affectant une parfaite
+sérénité. Allez ouvrir, quelqu'un.»
+
+Personne ne bougea.
+
+«Il est assez singulier qu'on vienne frapper à la porte si matin,
+dit M. Giles en considérant les visages pâles de ceux qui
+l'entouraient et en pâlissant lui-même; mais il faut ouvrir la
+porte: entendez-vous, quelqu'un?»
+
+M. Giles, tout en parlant, regardait Brittles; mais ce jeune
+homme, étant naturellement modeste, ne se considéra probablement
+pas comme quelqu'un, et se persuada que cette injonction ne le
+regardait pas; en tout cas, il ne répondit rien. M. Giles fit
+signe au chaudronnier, mais celui-ci s'était tout à coup endormi.
+Quant aux femmes, il ne fallait pas y songer.
+
+«Si Brittles préfère ouvrir la porte en présence de témoins, dit
+M. Giles après un court silence, je suis prêt à l'accompagner.
+
+- Et moi aussi,» dit le chaudronnier, se réveillant aussi vite
+qu'il s'était endormi.
+
+Brittles capitula à ces conditions, et la société, quelque peu
+rassurée après avoir découvert, en ouvrant les volets, qu'il
+faisait grand jour, monta l'escalier, les chiens formant l'avant-
+garde, et les deux femmes l'arrière-garde, parce qu'elles avaient
+peur de rester seules en bas. Sur le conseil de M. Giles, tout le
+monde parlait très haut, afin de montrer qu'on était en nombre,
+s'il y avait à la porte quelque malintentionné; une autre idée
+lumineuse traversa l'esprit du rusé M. Giles; ce fut de pincer la
+queue des chiens dans le vestibule pour les faire aboyer à tue-
+tête.
+
+Ces précautions prises, M. Giles prit le bras du chaudronnier
+(pour empêcher celui-ci de se sauver, dit-il en plaisantant), et
+donna l'ordre d'ouvrir la porte. Brittles obéit, et tous, se
+serrant les uns contre les autres, ne virent d'autre objet
+formidable que le pauvre petit Olivier Twist, épuisé et sans voix,
+qui entrouvrit péniblement les yeux et implora du regard leur
+pitié.
+
+«Un jeune garçon! s'écria M. Giles en repoussant énergiquement le
+chaudronnier en arrière; qu'est-ce... tiens!... Brittles...
+regardez donc... ne le reconnaissez-vous pas?»
+
+Brittles qui, en ouvrant la porte, avait eu soin de se tenir
+derrière, n'eut pas plus tôt vu Olivier qu'il poussa un cri
+perçant. M. Giles, saisissant l'enfant par une jambe et un bras
+(heureusement ce n'était pas son bras cassé), le porta dans le
+vestibule et le déposa sur les dalles.
+
+«Nous le tenons! cria Giles du bas de l'escalier; voici un des
+voleurs, madame! nous tenons un voleur! mademoiselle, ... blessé,
+mademoiselle. C'est moi qui ai tiré sur lui, madame, et Brittles
+tenait la chandelle.
+
+- Dans une lanterne, mademoiselle,» cria Brittles en mettant une
+main près de sa bouche pour donner plus de portée à sa voix.
+
+Les deux servantes montèrent l'escalier en courant, pour porter en
+haut la nouvelle que M. Giles avait capturé un voleur, et le
+chaudronnier tâcha de faire revenir Olivier de son évanouissement,
+de crainte qu'il ne mourût avant d'être pendu. Au milieu de ce
+bruit et de ce mouvement, on entendit une douce voix de femme, et
+tout s'apaisa à l'instant.
+
+«Giles! dit la voix du haut de l'escalier.
+
+- Me voici, mademoiselle, répondit celui-ci. N'ayez pas peur,
+mademoiselle, je n'ai pas trop de mal; il n'a pas fait une
+résistance désespérée; il a vu bien vite qu'il avait trouvé son
+maître.
+
+- Chut! reprit la jeune dame. Vous effrayez ma tante autant et
+plus que les voleurs. Est-ce que le pauvre homme est
+dangereusement blessé?
+
+- Blessé mortellement, mademoiselle, répondit Giles d'un air de
+satisfaction.
+
+- Je crois bien qu'il va passer, mademoiselle, cria Brittles; ne
+voulez-vous pas venir le voir dans le cas où...
+
+- Chut! je vous prie, reprit la jeune dame. Attendez un instant
+que j'aille parler à ma tante.»
+
+Avec autant de douceur et de grâce dans sa démarche que dans sa
+voix, la jeune demoiselle s'éloigna et revint bientôt pour
+ordonner de transporter avec soin le blessé dans la chambre de
+M. Giles, et dire à Brittles de seller le poney, et de se rendre
+tout de suite à Chertsey, pour faire venir en toute hâte un
+constable et un médecin.
+
+«Ne voulez-vous pas le voir, mademoiselle? demanda M. Giles avec
+autant d'orgueil que, si Olivier était quelque oiseau d'un plumage
+rare, abattu d'un coup de fusil qui faisait honneur à son adresse;
+pas seulement un petit coup d'oeil, mademoiselle?
+
+- Non, pas pour tout un monde, répondit la jeune fille: le pauvre
+garçon! Oh! traitez-le avec bonté, Giles, ne fût-ce que pour
+l'amour de moi.»
+
+Le vieux domestique la regarda s'éloigner avec autant d'orgueil et
+d'admiration que si c'eût été sa propre fille; puis se penchant
+sur Olivier, il aida à le transporter en haut de l'escalier, avec
+le soin et la sollicitude d'une femme.
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+Détails d'introduction sur les habitants de la maison où se trouve
+Olivier.
+
+
+Dans une belle salle à manger, meublée à l'ancienne mode et avec
+le confort d'autrefois plutôt que d'après les lois de l'élégance
+moderne, deux dames assises à une table bien servie étaient en
+train de déjeuner. M. Giles, en grande tenue et vêtu tout de noir,
+était occupé à les servir. Il était debout à égale distance du
+buffet et de la table, se redressant de toute sa hauteur, la tête
+rejetée en arrière et légèrement penchée, la jambe gauche en
+avant, une main dans son gilet, l'autre pendante et tenant une
+assiette. Dans cette attitude, il avait l'air d'un homme bien
+pénétré du sentiment de son mérite et de son importance.
+
+Des deux dames, l'une était déjà avancée en âge, et pourtant aussi
+droite que le dossier élevé de sa chaise de chêne. Sa mise,
+extrêmement soignée, offrait le mélange des anciennes modes avec
+quelques légères concessions au goût moderne, destinées à faire
+agréablement ressortir le style ancien plutôt qu'à en atténuer
+l'effet. Pleine de dignité dans son maintien, elle avait les mains
+jointes et posées sur la table, et fixait attentivement sur sa
+jeune compagne des yeux dont les années n'avaient presque pas
+affaibli l'éclat.
+
+Celle-ci était dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, et si
+jamais les anges, pour exécuter les volontés de Dieu, revêtent une
+forme mortelle, on peut supposer sans impiété qu'ils empruntent
+des traits semblables aux siens.
+
+Elle n'avait pas plus de dix-sept ans; sa taille était si svelte
+et si gracieuse, ses traits si beaux et si purs, l'expression de
+son visage si douée et si suave, qu'il ne semblait pas que la
+terre fût son élément, ni les autres femmes ses semblables.
+L'intelligence qui brillait dans ses yeux bleus et éclairait sa
+noble tête, paraissait au-dessus de son âge et même de ce monde.
+La douceur et la gaieté se reflétaient tour à tour sur son visage;
+le sourire, le joyeux sourire du bonheur, s'y peignait aussi; et à
+tous ces charmes elle joignait un coeur animé des sentiments les
+plus purs et les plus affectueux dont notre nature soit capable.
+
+Tandis que la vieille dame la contemplait, elle leva les yeux par
+hasard, rejeta gracieusement en arrière ses cheveux tressés sur
+son front, et il y avait dans son regard une telle expression
+d'affection et de tendresse naïve, qu'on ne pouvait la voir sans
+l'aimer.
+
+La vieille dame sourit; mais son coeur était plein, et tout en
+souriant elle laissa échapper une larme.
+
+«Voilà plus d'une heure que Brittles est parti, n'est-ce pas?
+demanda-t-elle après un moment de silence.
+
+- Une heure douze minutes, madame, répondit M. Giles en consultant
+une montre d'argent suspendue à un ruban noir.
+
+- Il ne se presse jamais, remarqua la vieille dame.
+
+- Brittles a toujours été un garçon lent, madame, répondit le
+domestique; ce qui signifiait que, Brittles ne s'étant jamais
+pressé depuis plus de trente ans, il y avait peu d'apparence qu'il
+devînt jamais expéditif.
+
+- Loin de se corriger, il empire, à ce qu'il me semble, dit la
+dame.
+
+- Il est tout à fait inexcusable s'il s'arrête pour jouer avec les
+autres petite garçons,» dit la jeune fille en riant.
+
+M. Giles réfléchissait sans doute s'il devait se permettre un
+sourire respectueux, quand une voiture s'arrêta à la porte du
+jardin. Un gros monsieur en descendit précipitamment, entra sans
+se faire annoncer, et s'élança dans la salle à manger, où il
+faillit culbuter M. Giles et la table par-dessus le marché.
+
+«Vit-on jamais chose pareille, s'écria-t-il, ma chère madame
+Maylie? Est-il possible!... Et la nuit, encore! Jamais je n'ai
+rien vu de pareil!»
+
+Tout en faisant ce compliment de condoléance, le gros monsieur
+tendit la main aux dames, s'assit près d'elles et s'informa de
+leur santé.
+
+«Il y avait de quoi mourir, dit-il... oui... mourir de frayeur.
+Pourquoi ne pas m'avoir envoyé chercher? Mon domestique serait
+arrivé en un instant, et moi et mon aide... ou n'importe qui...
+nous nous serions fait un plaisir, en vérité, dans cette
+circonstance... si inattendue... et la nuit, encore!»
+
+Le docteur paraissait surtout ému à l'idée que les voleurs étaient
+venus à l'improviste, et de nuit, comme si ces messieurs avaient
+l'habitude de vaquer à leurs affaires en plein jour, et d'annoncer
+leur visite en écrivant un mot, deux ou trois jours à l'avance.
+
+«Et vous, mademoiselle Rose, dit le docteur en s'adressant à la
+jeune fille, vous avez dû...
+
+- Oh! beaucoup, en vérité, dit Rose en l'interrompant; mais il y a
+là-haut un pauvre malheureux que ma tante désire que vous voyiez.
+
+- Certainement, répondit le docteur; c'est vous, Giles, à ce qu'il
+paraît, qui l'avez mis en cet état.»
+
+M. Giles, qui rangeait en ce moment les tasses d'un air agité,
+devint très rouge, et dit qu'en effet c'était lui qui avait eu cet
+honneur.
+
+«Cet honneur? dit le médecin. Au fait, je ne sais pas trop: peut-
+être est-il aussi honorable de tirer à bout portant sur un voleur
+dans une cuisine que de toucher son adversaire à quinze pas.
+Figurez-vous, Giles, qu'il a tiré en l'air et que vous vous êtes
+battu en duel.»
+
+M. Giles, qui voyait dans cette manière légère de traiter la chose
+une injuste atteinte à sa gloire, répondit respectueusement qu'il
+ne lui appartenait pas de juger la question, mais qu'elle n'avait
+toujours pas tourné d'une manière plaisante pour son adversaire.
+
+«Eh! c'est vrai! dit le docteur. Où est-il? montrez-moi le chemin.
+J'aurai l'honneur de vous revoir en descendant, madame. Ah! voici
+la petite fenêtre par laquelle il est entré. Je n'aurais jamais
+cru qu'on pût passer par là.» Tout en continuant ses réflexions,
+il monta l'escalier derrière M. Giles.
+
+Il faut savoir que M. Losberne, chirurgien du voisinage, connu
+dans tout le pays sous le nom de docteur, devait son embonpoint à
+sa bonne humeur plus qu'à la bonne chère; c'était un vieux garçon
+plein de coeur et d'originalité, et tel qu'on n'eût pas trouvé son
+pareil à vingt lieues à la ronde.
+
+Il resta en haut beaucoup plus longtemps que lui et les dames ne
+s'y attendaient. On alla chercher dans sa voiture une grande
+boîte. La sonnette de la chambre à coucher se fit entendre à
+plusieurs reprises; les domestiques montèrent et descendirent
+vingt fois l'escalier; on put en conclure qu'il se passait quelque
+chose de grave. Enfin, il revint; aux questions empressées qu'on
+lui adressa au sujet du malade, il prit un air très mystérieux et
+ferma la porte avec soin.
+
+«C'est une chose bien extraordinaire, madame Maylie, dit-il en
+s'appuyant contre la porte pour la tenir fermée.
+
+- Il n'est pas en danger, j'espère? dit la vieille dame.
+
+- Cela n'aurait rien d'étonnant, répondit le docteur. J'espère
+pourtant que non. Avez-vous vu ce voleur?
+
+- Non, répondit Mme Maylie. Vous n'avez aucun détail sur lui?
+
+- Aucun.
+
+- Je vous demande pardon, madame, interrompit M. Giles; mais
+j'allais vous en donner quand le docteur Losberne est entré.»
+
+Le fait est que M. Giles n'avait pu dans le premier moment se
+décider à avouer qu'il avait tiré sur un enfant. Sa bravoure lui
+avait valu tant d'éloges que rien au monde n'eût pu l'empêcher de
+différer un peu l'explication, afin de jouir avec délices, au
+moins pendant quelques instants, de sa réputation de valeur et
+d'intrépidité.
+
+«Rose voulait voir cet homme, dit Mme Maylie, mais je m'y suis
+refusée.
+
+- Hum! fit le docteur. Il n'a rien de bien effrayant. Refuseriez-
+vous de le voir en ma présence?
+
+- Nullement, répondit la vieille dame, s'il y a nécessité.
+
+- Je pense en effet que c'est nécessaire, dit le docteur, et je
+suis sûr que vous regretteriez vivement d'avoir tardé à le voir;
+il est maintenant très tranquille. Mademoiselle Rose, voulez-vous
+me permettre? Il n'y a pas l'ombre d'un danger, je vous le jure.»
+
+
+CHAPITRE XXX.
+Ce que pensent d'Olivier ses nouveaux visiteurs.
+
+
+Après avoir réitéré à ces dames l'assurance qu'elles seraient
+agréablement surprises à la vue de criminel, le docteur prit le
+bras de la jeune demoiselle, offrit la main à Mme Maylie, et les
+conduisit, avec beaucoup de cérémonie, au haut de l'escalier.
+
+«Maintenant, dit-il à voix basse en tournant doucement la clef
+dans la serrure, vous allez me dire ce que vous en pensez. Quoique
+sa barbe ne soit pas fraîchement rasée, il n'en a pas l'air plus
+féroce. Attendez... laissez-moi voir si vous pouvez entrer.»
+
+Le docteur entra le premier, jeta un coup d'oeil dans la chambre
+et fit signe aux dames d'avancer: puis il ferma la porte derrière
+elles, et écarta doucement les rideaux du lit. Sur ce lit, au lieu
+du scélérat à mine repoussante qu'elles s'attendaient à voir,
+était étendu un pauvre enfant, épuisé de fatigue et de souffrance,
+et plongé dans un profond sommeil. Il avait un bras en écharpe,
+replié sur la poitrine, et il appuyait sur l'autre sa tête à demi
+cachée par une longue chevelure qui flottait sur l'oreiller.
+
+L'honnête docteur, tenant le rideau soulevé, resta une minute
+environ à regarder en silence le pauvre blessé. Tandis qu'il
+l'examinait, la jeune fille se glissa doucement près de lui,
+s'assit à côté du lit et écarta les cheveux qui couvraient la
+figure d'Olivier; en se penchant sur lui, elle laissa tomber des
+larmes sur son front.
+
+L'enfant tressaillit et sourit dans son sommeil, comme si ces
+marques de pitié et de compassion l'eussent fait rêver d'amour et
+d'affection qu'il n'avait jamais connus; de même que les sons
+d'une musique harmonieuse, le murmure de l'eau dans le silence des
+bois, le parfum d'une fleur, ou même l'emploi d'un mot qui nous
+est familier, rappellent parfois à notre imagination le vague
+souvenir de scènes sans réalité dans notre vie; souvenir qui se
+dissipe comme un souffle, et qui semble se rattacher à une
+existence plus heureuse et passée depuis longtemps: car l'esprit
+humain est impuissant à le reproduire et à le fixer.
+
+«Qu'est-ce à dire? s'écria la vieille dame. Il est impossible que
+ce pauvre enfant ait été complice des voleurs.
+
+- Le vice, dit le docteur avec un soupir en laissant retomber le
+rideau, le vice fait sa demeure dans bien des temples: qui sait
+s'il ne se cache pas sous cet extérieur séduisant?
+
+- Mais il est si jeune! se hâta de dire Rose.
+
+- Ma chère demoiselle, continua le chirurgien en secouant
+tristement la tête, le crime est comme la mort: il n'est pas
+seulement le partage de la vieillesse et de la décrépitude; la
+jeunesse et la beauté sont trop souvent les victimes qu'il choisit
+de préférence.
+
+- Mais, monsieur, ce n'est pas possible, dit Rose; vous ne pouvez
+pas croire que cet enfant si délicat se soit associé
+volontairement à des scélérats.»
+
+Le chirurgien hocha la tête de manière à montrer qu'il ne voyait à
+cela rien d'impossible; puis il fit observer que la conversation
+pourrait troubler le sommeil du blessé, et conduisit les dames
+dans une chambre voisine.
+
+«Mais quand même il serait coupable, continua Rose, songez combien
+il est jeune; songez que peut-être il n'a jamais connu l'amour
+d'une mère, le bien-être du foyer domestique; que les mauvais
+traitements, les coups, la faim, l'ont peut-être entraîné à
+s'associer à des hommes qui l'ont forcé au crime. Ma tante, ma
+bonne tante, je vous en conjure, pensez à tout cela avant de
+laisser mener en prison ce pauvre enfant blessé, ce serait
+d'ailleurs renoncer pour lui à tout espoir de devenir meilleur.
+Vous qui m'aimez tant; qui par votre bonté et votre affection
+m'avez tenu lieu de mère, et préservée de l'abandon où j'aurais pu
+tomber comme ce pauvre enfant; je vous en prie, ayez pitié de lui
+quand il en est temps encore.
+
+- Chère enfant! dit la vieille dame en pressant sur son coeur la
+jeune fille qui fondait en larmes; crois-tu que je voudrais faire
+tomber un cheveu de sa tête?
+
+- Oh! non, répondit Rose avec vivacité; pas vous, ma tante!
+
+- Non, dit Mme Maylie d'une voix émue. Mes jours sont sur leur
+déclin; puisse Dieu avoir pitié de moi comme j'ai pitié des
+autres! Que puis-je faire pour le sauver, monsieur?
+
+- Laissez-moi réfléchir, madame, dit le docteur; laissez-moi
+réfléchir.»
+
+M. Losberne se mit à se promener de long en large dans la chambre,
+les mains dans les poches, s'arrêtant parfois et fronçant le
+sourcil. Après s'être écrié à plusieurs reprises: «J'y suis!»
+puis: «Non! ce n'est pas cela,» et avoir recommencé autant de fois
+à se promener et à froncer le sourcil, il s'arrêta définitivement
+et parla en ces termes:
+
+«Je pense que, si vous m'accordez l'autorisation pleine et entière
+de malmener Giles et ce gamin de Brittles, je viendrai à bout
+d'arranger l'affaire C'est un vieux serviteur dévoué, je le sais;
+mais, vous pourrez compenser cela de mille manières et récompenser
+autrement son adresse au pistolet. Vous ne vous y opposez pas?
+
+- Non, répondit Mme Maylie, s'il n'y a pas d'autre moyen de sauver
+l'enfant.
+
+- Il n'y en a pas d'autre, dit le docteur; pas d'autre, croyez-moi
+sur parole.
+
+- Ma tante vous remet ses pleins pouvoirs, dit Rose en souriant
+malgré ses larmes; mais, je vous en prie, ne traitez durement ces
+pauvres gens qu'autant que cela sera rigoureusement nécessaire.
+
+- Vous avez l'air de croire, répondit le docteur, que tout le
+monde, excepté vous, est porté aujourd'hui à la dureté; je
+souhaite seulement que, lorsqu'un jeune homme digne de votre choix
+fera appel à votre compassion, il vous trouve dans ces
+dispositions tendres et bienveillantes; je regrette, en vérité, de
+n'être plus jeune et de perdre une si belle occasion de les mettre
+à l'épreuve.
+
+- Vous êtes aussi enfant que Brittles, dit Rose en rougissant.
+
+- Bah! dit le docteur en riant, ce n'est pas difficile; mais
+revenons à notre blessé: il nous reste à stipuler une importante
+condition. Il s'éveillera dans une heure environ, je le prévois;
+et quoique j'aie dit en bas à cet imbécile de constable que
+l'enfant ne peut ni remuer ni parler sans danger pour sa vie, je
+pense que nous pourrons causer avec lui sans inconvénient.
+Maintenant, je pose une condition; c'est que je l'examinerai en
+votre présence et que si, d'après ses réponses, nous jugeons qu'il
+est tout à fait perverti (ce qui n'est que trop probable), nous
+l'abandonnerons à sa destinée, et je ne me mêlerai plus de rien,
+quoi qu'il arrive.
+
+- Oh! non, ma tante, dit Rose d'un ton suppliant.
+
+- Oh si, ma tante, dit le docteur. Est-ce convenu?
+
+- Il ne peut pas être endurci dans le vice, dit Rose, c'est
+impossible.
+
+- Fort bien, répliqua le docteur; alors, raison de plus pour
+accepter ma proposition.»
+
+Finalement, le traité fut conclu, et les parties contractantes
+s'assirent en attendant avec quelque impatience le réveil
+d'Olivier.
+
+La patience des dames fut mise à une épreuve plus longue qu'elles
+ne pensaient, d'après les prévisions de M. Losberne. Plusieurs
+heures s'écoulèrent, et Olivier dormait toujours profondément. Il
+était déjà tard, quand le bon docteur vint leur annoncer que
+l'enfant était assez éveillé pour qu'on pût lui parler.
+
+«Il est très souffrant, dit-il, et affaibli par la perte de sang,
+résultat de sa blessure; mais il paraît si préoccupé du désir de
+révéler quelque chose, que je préfère condescendre à ce désir
+plutôt que d'insister, comme je l'aurais fait sans cela, pour
+qu'il se tienne tranquille jusqu'à demain matin.»
+
+L'entretien fut long: Olivier raconta toute son histoire; son état
+de souffrance et de faiblesse le força souvent d'interrompre son
+récit. Il y avait quelque chose de solennel à entendre, dans cette
+chambre sombre, la faible voix de cet enfant blessé, racontant la
+longue suite de malheurs et de souffrances que des hommes cruels
+lui avaient fait endurer. Oh! si nous songions, quand nous
+accablons nos semblables, aux fatales erreurs de la justice
+humaine, aux iniquités qui crient vengeance au ciel, et attirent
+tôt ou tard le châtiment sur nos têtes; si nous pouvions entendre
+la voix de tant de victimes, s'élevant du fond des tombeaux; voix
+plaintive que nulle puissance ne peut forcer au silence, le monde
+offrirait-il chaque jour tant d'exemples d'injustice et de
+violence, tant de misère et de cruautés?
+
+Ce soir-là, ce fut la main d'une femme qui soigna Olivier. La
+beauté et la vertu veillèrent sur son sommeil; il se sentit calme
+et heureux: il serait mort sans se plaindre.
+
+Dès que ce touchant entretien fut terminé et qu'Olivier se disposa
+à se rendormir, le docteur s'essaya les yeux et descendit pour
+s'attaquer à M. Giles; ne trouvant personne dans l'appartement, il
+réfléchit qu'il valait peut-être mieux commencer les hostilités en
+pleine cuisine, et que cela ferait plus d'effet: en conséquence il
+se dirigea vers la cuisine, véritable chambre délibérante de la
+gent domestique. Il y trouva réunis les servantes, M. Brittles,
+M. Giles, le chaudronnier, qui, en récompense de ses services,
+avait été invité à se régaler, et le constable. Ce dernier avait
+un gros bâton, une grosse tête, de gros traits, de grosses bottes,
+et paraissait avoir bu une dose de bière en rapport avec sa
+grosseur.
+
+Les événements de la nuit faisaient encore le sujet de la
+conversation; M, Giles parlait avec complaisance de la présence
+d'esprit dont il avait fait preuve, et M. Brittles, un pot de
+bière à la main, appuyait toutes les paroles de son chef quand le
+docteur entra.
+
+«Ne vous dérangez pas, dit-il en faisant un signe de la main.
+
+- Merci, monsieur, dit M. Giles. Madame m'a ordonné de donner de
+la bière, et comme je n'étais nullement disposé à rester seul dans
+ma chambre, je suis venu me mêler ici à la compagnie.»
+
+Brittles et toute l'assistance témoignèrent par un murmure
+approbateur du gré que l'on savait à M. Giles de sa
+condescendance; et celui-ci, promenant autour de lui un regard
+protecteur, avait l'air de dire que, tant que la société se
+conduirait comme il faut, il ne la quitterait pas.
+
+«Comment va le blessé, ce soir? demanda Giles.
+
+- Pas trop bien, répondit le docteur. Je crains que vous ne vous
+soyez embarqué là dans une fâcheuse affaire, monsieur Giles.
+
+- J'espère bien, monsieur, qu'il ne mourra pas, dit Giles tout
+tremblant. Si je le croyais, je ne m'en consolerais jamais. Je ne
+voudrais pas, pour toute l'argenterie du monde, être cause de la
+mort d'un enfant.
+
+- Ce n'est pas là la question, dit le docteur d'un air mystérieux.
+Êtes-vous protestant, monsieur Giles?
+
+- Sans doute, monsieur, balbutia M. Giles, qui était devenu très
+pâle.
+
+- Et vous? demanda le docteur en s'adressant à Brittles d'un ton
+sévère.
+
+- Mon Dieu! monsieur, répondit Brittles en se redressant vivement,
+je suis comme M. Giles.
+
+- Eh bien! alors, répondez-moi tous deux, reprit le docteur d'une
+voix courroucée. Pouvez-vous affirmer sous serment que l'enfant
+qui est là-haut est bien celui qui a passé la nuit dernière par la
+petite fenêtre? Voyons, répondez! je vous écoute.»
+
+Le docteur, dont la douceur de caractère était universellement
+connue, fit cette demande d'un ton si irrité, que Giles et
+Brittles, étourdis par la bière et la chaleur de la conversation,
+se regardèrent l'un l'autre, ébahis et stupéfaits.
+
+«Constable, faites attention à leur réponse, reprit le docteur.
+Avant peu on verra ce qui en résultera.»
+
+Le constable se donna l'air le plus magistral qu'il put, et saisit
+le bâton, insigne de ses fonctions.
+
+«Remarquez que c'est une simple question d'identité, dit le
+docteur.
+
+- Comme vous dites, monsieur, répondit le constable en toussant
+très fort: car, dans sa précipitation à finir de boire sa bière,
+il avait failli s'étrangler.
+
+- Voici une maison que l'on force, dit le docteur... Troublés par
+cette attaque, deux hommes entrevoient un enfant dans l'obscurité,
+et à travers la fumée de la poudre. Le lendemain un enfant se
+présente dans cette même maison, et parce qu'il a le bras en
+écharpe, ces hommes se saisissent de lui avec violence. En
+agissant ainsi, ils mettent sa vie en grand danger, et ils jurent
+ensuite que c'est le voleur. Maintenant, reste à savoir si les
+faits leur donnent raison, et, dans le cas contraire, dans quelle
+situation ils se mettent.
+
+- Voilà bien la loi, ou je ne m'y connais pas, dit le constable en
+faisant un signe de tête respectueux.
+
+- Je vous le demande encore, s'écria le docteur d'une voix de
+tonnerre: pouvez-vous affirmer solennellement, par serment,
+l'identité de l'enfant?»
+
+Brittles et Giles se regardaient d'un air indécis. Le constable
+mit la main derrière son oreille pour mieux saisir leur réponse.
+Les deux servantes et le chaudronnier se penchèrent en avant pour
+écouter, et le docteur promenait autour de lui un regard
+pénétrant, quand on entendit sonner à la porte, et en même temps
+le bruit d'une voiture.
+
+«Voici la police! s'écria Brittles, soulagé par cet incident
+imprévu.
+
+- Quelle police? dit le docteur, troublé à son tour.
+
+- Les agents de Bow-Street, ajouta Brittles en prenant une
+chandelle. M. Giles et moi nous les avons fait prévenir ce matin.
+
+- Comment! s'écria le docteur.
+
+- Oui, monsieur, dit Brittles, j'ai envoyé un mot par la
+diligence, et je m'étonnais qu'ils ne fussent pas encore ici.
+
+- Ah! vous avez écrit? Au diable les diligences!» dit le docteur
+en s'en allant.
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+La situation devient critique.
+
+
+«Qui est là? demanda Brittles en entr'ouvrant la porte sans ôter
+la chaîne, et en mettant la main devant la chandelle pour mieux
+voir.
+
+- Ouvrez, répondit une voix; ce sont les officiers de police de
+Bow-Street qu'on a mandés ce matin.»
+
+Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute grande, et
+se trouva en face d'un homme d'un port majestueux, vêtu d'une
+longue redingote, lequel entra sans mot dire, et alla s'essuyer
+les pieds sur le paillasson avec autant de sans-gêne que s'il fut
+entré chez lui.
+
+«Envoyez tout de suite quelqu'un pour aider mon collègue, n'est-ce
+pas, jeune homme? dit l'agent de police. Il garde la voiture:
+avez-vous une remise où on puisse la mettre pour quelques minutes?
+
+Brittles répondit affirmativement et montra du doigt la remise.
+L'homme retourna sur ses pas, et aida son camarade à remiser la
+voiture, tandis que Brittles les éclairait et les contemplait avec
+admiration; cela fait, ils se dirigèrent vers la maison; on les
+introduisit dans une salle où ils se débarrassèrent de leur grande
+redingote et de leur chapeau, et se montrèrent pour ce qu'ils
+étaient. Celui qui avait frappé à la porte était un homme robuste,
+de taille moyenne, de cinquante ans environ; il avait les cheveux
+noirs et luisants, des favoris, la figure ronde et les yeux
+perçants L'autre était roux, trapu, d'un extérieur peu agréable,
+avec un nez retroussé et un regard sinistre.
+
+«Dites à votre maître que Blathers et Duff sont ici, dit le
+premier en se passant la main dans les cheveux et en posant sur la
+table une paire de menottes... Ah! bonjour, mon bourgeois. Puis-je
+vous dire deux mots en particulier?»
+
+Ces paroles s'adressaient à M. Losberne, qui parut en ce moment.
+Il fit signe à Brittles de sortir, fit entrer les deux dames, et
+ferma la porte.
+
+«Voici la maîtresse de la maison, dit-il en se tournant vers
+Mme Maylie.
+
+M. Blathers salua; on le pria de s'asseoir; il prit une chaise,
+posa son chapeau sur le plancher, et fit signe à Duff d'en faire
+autant. Ce dernier, qui ne paraissait pas aussi habitué à
+fréquenter la bonne société, ou qui n'était pas aussi à son aise
+devant elle, s'assit tout d'une pièce, et, pour se donner une
+contenance, se fourra dans la bouche la pomme de sa canne.
+
+«Maintenant parlons du crime, dit Blathers. Quelles en sont les
+circonstances?»
+
+M. Losberne, qui désirait gagner du temps, raconta l'affaire tout
+au long et dans les plus minutieux détails, tandis que
+MM. Blathers et Duff semblaient parfaitement saisir la chose, et
+échangeaient parfois un signe d'intelligence.
+
+«Je ne puis rien affirmer avant l'inspection des lieux, dit
+Blathers; mais j'ai dans l'idée, et en cela je ne crois pas trop
+m'avancer, que ce n'est pas un _pègre_ qui a fait le coup. Qu'en
+dites-vous, Duff?
+
+- Non, certainement, répondit Duff.
+
+- Pour faire comprendre à ces dames le mot de _pègre_, je suppose
+que vous entendez par là que le voleur n'est pas de la campagne,
+dit M. Losberne en souriant.
+
+- Justement, mon bourgeois, répondit Blathers. Vous n'avez pas
+d'autres détails à nous donner?
+
+- Aucun, dit le docteur.
+
+- Qu'est-ce donc que ce jeune garçon dont parlent les domestiques?
+demanda Blathers.
+
+- Sottise que cela! dit le docteur. Un domestique effrayé s'est
+mis dans la tête que cet enfant était pour quelque chose dans la
+tentative d'effraction; mais c'est absurde.
+
+- C'est bien facile à dire, remarqua Duff.
+
+- Ce qu'il dit là est plein de sens, observa Blathers, en
+approuvant d'un signe de tête le mot de son camarade, et en jouant
+négligemment avec ses menottes comme on ferait avec des
+castagnettes. Qui est cet enfant? quels renseignements donne-t-il
+sur lui-même? d'où vient-il? Il n'est pas tombé du ciel, n'est-ce
+pas, mon bourgeois?
+
+-- Non, assurément, répondit le docteur, en lançant aux dames un
+coup d'oeil expressif; je connais toute son histoire, mais nous en
+reparlerons plus tard; vous tenez, je suppose, à voir d'abord
+l'endroit par lequel les voleurs ont tenté de pénétrer.
+
+- Certainement, répondit M. Blathers; il nous faut d'abord
+examiner les localités, puis interroger les domestiques. C'est la
+manière de procéder habituelle.»
+
+On apporta des lumières, et MM. Blathers et Duff, accompagnés du
+constable, de Brittles, de Giles, en un mot de toute la maison, se
+rendirent au petit cellier, au bout du passage, visitèrent la
+fenêtre en dedans, puis faisant le tour par la pelouse, la
+visitèrent en dehors: ils prirent une chandelle pour examiner le
+volet, une lanterne pour suivre les traces des pas, une fourche
+pour fouiller les buissons. Cela fait, au milieu du silence
+religieux de tous les assistants, ils rentrèrent, et MM. Giles et
+Brittles furent requis de donner une représentation du rôle qu'ils
+avaient joué dans les événements de la veille; ils s'en
+acquittèrent au moins six fois de suite; ils ne furent d'abord en
+désaccord que sur un seul point important, et à la fin sur une
+domaine seulement. Ensuite Blathers et Duff firent sortir tout le
+monde, et délibérèrent longuement ensemble avec tant de mystère et
+de solennité, qu'une consultation de grands médecins sur un cas
+difficile ne serait qu'un jeu d'enfants, comparée à cette
+délibération.
+
+Pendant ce colloque, le docteur se promenait de long en large dans
+la pièce voisine, extrêmement agité, tandis que Mme Maylie et Rose
+se regardaient avec inquiétude.
+
+«Sur ma parole, dit M. Losberne, en s'arrêtant tout à coup après
+avoir parcouru la salle à grands pas, je ne sais vraiment que
+faire.
+
+- Il me semble, dit Rose, que l'histoire de ce pauvre enfant,
+contée fidèlement à ces hommes, suffirait pour éloigner de lui les
+soupçons.
+
+- J'en doute, ma chère demoiselle, dit le docteur en secouant la
+tête. Je ne crois pas que cela pût suffire pour le rendre innocent
+aux yeux de ces hommes, ni même aux yeux de fonctionnaires d'un
+ordre plus élevé. «Après tout, diraient-ils, qu'est-ce que cet
+enfant? Un vagabond.» D'ailleurs, à ne juger son histoire que
+d'après les considérations et les probabilités ordinaires, elle
+est bien invraisemblable.
+
+- Vous y ajoutez foi, cependant, se hâta de dire Rose.
+
+- Moi, je l'accepte, tout étrange qu'elle est, continua le
+docteur; et peut-être, en agissant ainsi, fais-je preuve de
+sottise: mais je ne crois pas qu'elle eût la même valeur aux yeux
+d'un agent de police exercé.
+
+- Pourquoi donc? demanda Rose?
+
+- Pourquoi? ma belle enfant, répondit le docteur; parce que cette
+histoire, examinée à leur point de vue, a plus d'un côté louche;
+il ne peut prouver que ce qui est contre lui et rien de se qui est
+en sa faveur. Or, ces gens-là veulent toujours savoir les si et
+les pourquoi, et n'admettent rien sans preuves. De son propre
+aveu, vous voyez que, depuis quelque temps, il vit avec des
+voleurs; il a été arrêté et mené devant un commissaire de police,
+sous la prévention d'avoir volé un mouchoir dans la poche d'un
+monsieur; il a été enlevé de force de la demeure de ce monsieur,
+et entraîné dans un lieu qu'il ne peut indiquer et dont il ignore
+complètement la situation. Puis, il est amené à Chertsey par des
+hommes qui semblent tenir à lui singulièrement, et qui, de gré ou
+de force, le font passer par une fenêtre pour dévaliser une
+maison; et juste au moment où il veut donner l'alarme, ce qui eût
+été la seule preuve de son innocence, il reçoit un coup de
+pistolet, comme si tout conspirait à l'empêcher, de faire une
+bonne action. Tout cela ne vous frappe-t-il pas?
+
+- C'est assez singulier, j'en conviens, dit Rose en riant de la
+vivacité du docteur; mais enfin je ne vois rien là qui prouve la
+culpabilité de ce pauvre enfant.
+
+- Non, sans doute, répondit le docteur. Voilà bien les femmes!
+leurs beaux yeux ne voient jamais, soit en bien, soit en mal,
+qu'un côté de la question, et toujours celui qui s'est présenté le
+premier à leur esprit.»
+
+Après avoir formulé cette maxime, le docteur, les mains dans ses
+poches, se remit à arpenter la chambre de long en large.
+
+«Plus j'y réfléchis, dit-il, et plus je suis convaincu que mettre
+ces hommes au courant de l'histoire de l'enfant ne ferait
+qu'embrouiller tout et aggraver la difficulté. Je suis sûr qu'ils
+n'y croiraient pas, et, même en admettant que l'enfant ne fût pas
+condamné, la publicité donnée aux soupçons qui pèseraient sur lui
+serait un obstacle à vos intentions généreuses à son égard, et à
+votre désir de le tirer de la misère.
+
+- Mon dieu, cher docteur, comment allons nous faire? dit Rose.
+Pourquoi faut-il qu'on ait appelé ces gens-là?
+
+- C'est bien vrai! s'écria Mme Maylie. Je voudrais pour tout au
+monde les voir loin d'ici.
+
+- Il n'y a qu'un moyen, dit enfin M. Losberne en s'asseyant d'un
+air découragé; c'est de payer d'audace. Le but que nous nous
+proposons est louable, c'est là notre excuse. L'enfant a beaucoup
+de fièvre et est hors d'état de soutenir une conversation, c'est
+toujours cela de gagné; faisons de notre mieux, et, si nous ne
+réussissons pas, du moins ce ne sera pas notre faute... Entrez!
+
+- Eh bien, mon bourgeois, dit Blathers en entrant dans la chambre
+avec son collègue et en fermant soigneusement la porte avant
+d'ajouter un mot, ce n'était pas un coup monté.
+
+- Que diable appelez-vous un coup monté? demanda le docteur avec
+impatience.
+
+- Nous disons qu'il y a coup monté, mesdames, dit Blathers en se
+tournant vers Mme Maylie et Rose, comme s'il avait compassion de
+leur ignorance, tandis qu'il méprisait celle du docteur; nous
+disons qu'il y a coup monté, quand les domestiques en sont.
+
+- Personne ne les a soupçonnés; dit Mme Maylie.
+
+- C'est possible, madame, répondit Blathers; mais ils auraient pu
+tout de même y être pour quelque chose.
+
+- D'autant plus qu'on avait confiance en eux, ajouta Duff.
+
+- Nous pensons, continua Blathers, que le coup part de Londres;
+car il était combiné dans le grand genre.
+
+- Oui, pas mal comme ça, remarqua Duff à voix basse.
+
+- Ils étaient deux, ajouta Blathers, et ils avaient avec eux un
+enfant, c'est évident, rien qu'à voir la fenêtre; voilà tout ce
+qu'on peut dire pour le moment. Maintenant nous allons, s'il vous
+plaît, visiter tout de suite le garçon qui est là-haut.
+
+- Ils prendront bien d'abord quelque, chose, madame Maylie? dit le
+docteur d'un air enchanté, comme si une inspiration soudaine lui
+traversait l'esprit.
+
+- Oh! certainement, dit Rose avec empressement; tout de suite si
+vous voulez.
+
+- Volontiers, mademoiselle; dit Blathers en passant sa manche sur
+ses lèvres; on a soif à faire cette besogne-là. N'importe quoi,
+mademoiselle; ne vous dérangez pas pour nous.
+
+- Que voulez-vous prendre? demanda le docteur en suivant la jeune
+fille au buffet.
+
+- Une goutte de liqueur, mon bourgeois, si ça vous est égal,
+répondit Blathers. Il ne faisait pas chaud sur la route, voyez-
+vous, madame, et je trouve qu'il n'y a rien comme un petit verre
+pour vous réchauffer le tempérament.»
+
+C'est à Mme Maylie qu'il faisait cette confidence pleine
+d'intérêt; celle-ci l'accueillit avec grâce, et le docteur profita
+du moment pour s'esquiver.
+
+«Ah! mesdames, dit M. Blathers en prenant son verre à pleine main
+et en le portant à sa bouche, j'en ai terriblement vu dans ma vie,
+de ces affaires-là.
+
+- Blathers, vous souvenez-vous de ce vol avec effraction, commis à
+Edmonton? dit M. Soft, venant en aide à la mémoire de son
+collègue.
+
+- Tenez, c'était un vol dans le genre de celui d'hier, reprit
+Blathers; c'est Conkey Chickweed qui avait fait le coup, n'est-ce
+pas?
+
+- Vous le mettez toujours sur son compte, répondit Duff; mais
+c'était la famille Pet, j'en suis sûr, et Conkey y était comme
+moi.
+
+- Allons donc! repartit M. Blathers, je le sais bien, peut-être.
+Vous rappelez-vous le temps où Conkey fut volé? Quel vacarme cela
+fit! c'était pis qu'un roman.
+
+- Qu'était-ce donc? demanda Rose, désireuse de mettre en belle
+humeur ces désagréables visiteurs.
+
+- C'est un vol comme on n'en avait jamais vu, mademoiselle, dit
+Blathers. Ledit Conkey Chickweed...
+
+- Conkey veut dire long nez, madame, interrompit Duff.
+
+- Mais madame le sait bien, n'est-ce pas? demanda M. Blathers.
+Vous m'interrompez toujours, Duff. Ce Conkey Chickweed tenait une
+taverne sur la route de Battlebridge, où beaucoup de jeunes lords
+venaient voir des combats de coqs, etc. Moi qui y allais souvent,
+je puis vous assurer qu'il entendait joliment son affaire. Voilà
+qu'une nuit on lui vola trois cent vingt-sept guinées, dans un sac
+de toile; elles lui furent dérobées dans sa chambre à coucher, à
+la fin de la nuit, par un homme de six pieds avec un emplâtre sur
+l'oeil, qui s'était caché sous son lit et qui, le vol commis,
+sauta par la fenêtre, laquelle était au premier étage. Il se sauva
+au plus vite; mais Conkey était alerte, il s'éveilla au bruit,
+sauta en bas de son lit, fit feu sur le voleur et éveilla tout le
+voisinage. Voilà tout le monde debout en un instant; on cherche
+partout, et on trouve que Conkey a blessé son voleur, car il y
+avait des traces de sang jusqu'à un mur de clôture assez éloigné,
+et puis plus rien. La perte du magot ruina Chickweed, et son nom
+figura sur la Gazette parmi ceux des banqueroutiers. On fit une
+souscription pour venir en aide à ce pauvre homme, auquel cet
+événement avait fait tourner la tête, et qui pendant trois ou
+quatre jours courut les rues en s'arrachant les cheveux, et dans
+un désespoir tel, que bien des gens craignaient qu'il n'en finît
+avec la vie. Un jour, il arrive tout effaré au bureau de police,
+il a un entretien particulier avec le magistrat, lequel, après
+bien des paroles, sonne, mande Jacques Spyers (ce Spyers était un
+agent actif), et lui dit d'aller aider M. Chickweed à se saisir du
+voleur. «Croiriez-vous, Spyers, dit Chickweed, que je l'ai vu hier
+matin passer devant ma porte? - Et pourquoi ne l'avez-vous pas
+pris au collet? dit Spyers. - J'étais si saisi, que je crois qu'on
+aurait pu m'assommer avec un cure-dent, répondit le pauvre homme;
+mais, nous le tenons, car je l'ai encore vu passer le soir entre
+dix et onze heures.»
+
+«Sur-le-champ, Spyers se munit d'une chemise blanche et d'un
+peigne, pour le cas où il serait absent deux ou trois jours; il
+part, il va se poster à une des fenêtres de la taverne, derrière
+un petit rideau rouge, le chapeau sur la tête, et prêt à s'élancer
+en un clin d'oeil sur le voleur. Il était là, le soir, sur le
+tard, à fumer sa pipe, quand tout à coup Chickweed s'écrie: «Le
+voila! au voleur! à l'assassin!» Jacques Spyers se précipite
+dehors et voit Chickweed courir à toutes jambes en criant à tue-
+tête. Il le suit, la foule s'amasse, tout le monde crie: «Au
+voleur!» et Chickweed de courir toujours en criant comme un
+possédé. Spyers le perd de vue un instant au détour d'une rue; il
+le rejoint, voit un groupe, s'y jette en s'écriant: «Où est le
+voleur? - Morbleu! dit Chickweed, il m'a encore échappé.»
+
+«Une chose digne de remarque, c'est qu'on ne put le trouver nulle
+part, et on s'en revint à la taverne. Le lendemain matin, Spyers
+se remet à son poste, derrière le rideau, guettant au passage
+l'homme de six pieds, avec un emplâtre noir sur l'oeil; à force de
+regarder il en eut la vue trouble, et au moment où il se frottait
+les yeux, voilà Chickweed qui recommence à crier: «Au voleur!» et
+qui part à toutes jambes: Spyers s'élance derrière lui, fait deux
+fois plus de chemin que la veille, et du voleur point de
+nouvelles. Une fois ou deux encore, pareille scène se renouvela.
+Dans le voisinage, les uns disaient que c'était le diable qui
+avait volé Chickweed et qui venait ensuite lui faire des tours;
+les autres que le pauvre Chickweed était devenu fou de chagrin.
+
+- Et Jacques Spyers, que dit-il? demanda le docteur, qui était
+rentré dès le commencement du récit.
+
+- Pendant longtemps, reprit Blathers, Jacques Spyers ne dit rien
+de tout, mais il était aux écoutes sans faire semblant de rien,
+preuve qu'il entendait son métier. Mais un beau matin, il
+s'approcha du comptoir et ouvrant sa tabatière: «Chickweed, dit-
+il, j'ai découvert le voleur. - Vous l'avez découvert? répond
+Chickweed, oh! mon cher Spyers, que je sois vengé et je mourrai
+content; où est-il, le brigand? - Tenez, dit Spyers en lui offrant
+une prise, assez joué comme ça! c'est vous même qui vous êtes
+volé.»
+
+«C'était vrai, et il s'était procuré de la sorte une grosse somme,
+et on n'aurait jamais découvert la ruse, s'il avait mis moins
+d'empressement à sauver les apparences.
+
+«C'est un peu fort, hein? dit M. Blathers en posant son verre et
+en agitant les menottes.
+
+- C'est très drôle, en effet, observa le docteur; maintenant, si
+vous voulez, montons en haut.
+
+- À vos ordres, monsieur,» répondit M. Blathers. Et les deux
+officiers de police, précédés de Giles qui les éclairait,
+montèrent derrière M. Losberne à la chambre d'Olivier.
+
+Olivier avait dormi; mais il paraissait plus mal, et sa fièvre
+avait redoublé. Aidé par le docteur, il parvint à s'asseoir sur
+son lit et se mit à regarder les nouveaux venus, sans rien
+comprendre à ce qui se faisait autour de lui, et sans avoir l'air
+de se souvenir de ce qui s'était passé, ni de l'endroit où il se
+trouvait.
+
+«Voici, dit M. Losberne en parlant doucement, quoique avec une
+certaine véhémence, voici ce jeune garçon, qui ayant été blessé
+par mégarde d'un coup de fusil en passant sur la propriété de
+monsieur... comment s'appelle-t-il déjà? là derrière... est venu
+ici ce matin demander du secours, et a été sur-le-champ empoigné
+et maltraité par cet ingénieux personnage qui nous éclaire, lequel
+a mis par là en grand danger la vie de cet enfant, comme je puis
+le certifier en vertu de ma profession.»
+
+MM. Blathers et Duff regardèrent M. Giles, que l'on signalait
+ainsi à leur attention Dans son embarras, M. Giles détourna les
+yeux vers Olivier, puis vers M. Losberne, d'un air irrésolu et
+effrayé.
+
+«Vous n'ayez pas l'intention de le nier, je suppose? dit le
+docteur en recouchant doucement Olivier.
+
+- J'ai fait tout pour... pour le mieux, monsieur, répondit Giles;
+je croyais fermement que c'était le jeune garçon en question:
+autrement, je me serais bien gardé de le maltraiter; je ne suis
+pas d'humeur cruelle, monsieur.
+
+- Quel garçon pensiez-vous que c'était? demanda M. Duff.
+
+- L'enfant d'un des voleurs, répondit Giles; ils en avaient un
+avec eux, cela n'est pas douteux.
+
+- Et quelle est votre opinion à présent? demanda Blathers.
+
+- À présent? mon opinion? dit Giles en regardant l'agent de police
+d'un air effaré.
+
+- Pensez-vous que ce soit l'enfant que voici, imbécile? reprit
+M. Blathers avec impatience.
+
+- Je ne sais pas; vrai, je ne sais pas, dit Giles tout
+décontenancé; je n'en jurerais pas.
+
+- Mais enfin quelle est votre opinion? demanda M. Blathers.
+
+- Je ne sais que penser, répondit le pauvre Giles, je ne crois pas
+que ce soit l'enfant; je suis presque certain que ce n'est pas
+lui; vous savez bien que ce ne peut pas être lui.
+
+- Est-ce que cet homme a bu? demanda Blathers en se tournant vers
+le docteur.
+
+- Quel imbécile vous faites!» dit Duff à Giles avec un profond
+dédain.
+
+Pendant ce court dialogue, M. Losberne avait tâté le pouls du
+malade; puis il quitta la chaise qu'il occupait près du lit et
+observa que, si les agents de police avaient quelque doute à ce
+sujet, il leur conviendrait peut-être de passer dans la pièce
+voisine et d'interroger Brittles.
+
+Ils acceptèrent la proposition, passèrent dans une autre chambre,
+et firent comparaître devant eux M. Brittles: celui-ci, par ses
+réponses, ne fit qu'embrouiller l'affaire; il entassa
+contradictions sur contradictions; il déclara qu'il ne pourrait
+reconnaître l'enfant, quand même il l'aurait sous les yeux en ce
+moment; qu'il avait cru que c'était Olivier, parce que M. Giles
+l'avait dit; mais que M. Giles, cinq minutes auparavant, avait
+avoué dans la cuisine qu'il avait bien peur d'avoir été un peu
+trop vite en besogne.
+
+Entre autres conjectures ingénieuses, on agite la question de
+savoir si M. Giles avait réellement blessé quelqu'un: on examina
+le second pistolet, et il se trouva qu'il n'était chargé qu'à
+poudre et bourré de papier gris. Cette découverte fit une grande
+impression surtout le monde, sauf sur le docteur, qui avait retiré
+la balle dix minutes auparavant; mais elle ne fit sur personne
+autant d'impression que sur M. Giles, qui, après avoir été pendant
+plusieurs heures tourmenté de la crainte d'avoir blessé un de ses
+semblables, s'attacha avec ardeur à l'idée que le pistolet n'était
+pas chargé. Enfin, les agents de police, sans s'inquiéter beaucoup
+d'Olivier, laissèrent dans la maison le constable de Chertsey, et
+s'en allèrent coucher en ville, après avoir promis de revenir le
+lendemain matin.
+
+Le lendemain matin, le bruit se répandit que deux hommes et un
+enfant, sur lesquels planaient des soupçons, avaient été arrêtés à
+Kingston; MM. Blathers et Duff s'y rendirent sur-le-champ. Après
+examen, on découvrit que les soupçons ne s'appuyaient que sur un
+seul fait, savoir: qu'on avait trouvé ces individus endormis au
+pied d'une meule de foin; c'est là un crime sans doute, mais qui
+n'entraîne que l'emprisonnement, et que la loi anglaise, loi
+miséricordieuse et tutélaire, ne considère pas comme suffisant
+pour établir, à défaut d'autre preuve, qu'un ou plusieurs dormeurs
+à la belle étoile aient commis un vol avec effraction, et aient
+encouru en conséquence la peine de mort. MM. Blathers et Duff,
+durent s'en retourner comme ils étaient venus.
+
+Enfin, après de nouvelles recherches et de longs entretiens, il
+fut convenu que Mme Maylie et M. Losberne répondraient d'Olivier
+s'il était recherché par la justice, et un magistrat du voisinage
+reçut leur caution. Blathers et Duff, après avoir été gratifiés de
+quelques guinées, revinrent à Londres, sans être du même avis
+relativement à leur expédition. Tout considéré, Duff inclina à
+croire que la tentative d'effraction avait été commise par la
+bande de Pet; Blathers, au contraire, en attribuait le mérite au
+célèbre Conkey Chickweed.
+
+Peu à peu, Olivier se rétablit: les soins réunis de Mme Maylie, de
+Rose et de l'excellent M. Losberne, lui rendirent la santé. Si le
+ciel écoute les ferventes prières que lui adressent les coeurs
+pénétrés de reconnaissance (et quelles prières méritent mieux
+d'être écoutées?) les bénédictions que l'orphelin appela sur ses
+protecteurs durent descendre dans leur âme, et y répandre la paix
+et le bonheur.
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+Heureuse existence que mène Olivier chez ses nouveaux amis.
+
+
+Les souffrances d'Olivier furent longues et cruelles; outre la
+douleur que lui causait son bras cassé, il avait gagné, par suite
+du froid et de l'humidité, une fièvre violente qui ne le quitta
+pas pendant plusieurs semaines, et qui mina sa frêle constitution;
+enfin il commença à se rétablir lentement, et il put dire, en
+mêlant des larmes à ses paroles, combien il était profondément
+touché de la bonté des deux excellentes dames, et avec quelle
+ardeur il souhaitait, dès qu'il aurait recouvré la santé et les
+forces, pouvoir faire quelque chose pour leur témoigner sa
+reconnaissance; quelque chose qui leur fit voir combien l'amour et
+la gratitude remplissaient son coeur; quelque chose enfin, si peu
+que ce fût, qui leur prouvât que leur généreuse bonté n'avait pas
+été perdue, mais que le pauvre enfant que leur charité avait
+arraché à la misère, à la mort, souhaitait ardemment les servir de
+tout son coeur et de toute son âme.
+
+«Pauvre petit! disait Rose, un jour qu'Olivier avait essayé
+d'articuler des paroles de reconnaissance qui s'échappaient de ses
+lèvres pâles; vous aurez bien des occasions de nous servir, si
+vous voulez; nous allons à la campagne, et ma tante a l'intention
+de vous emmener avec nous. La tranquillité du séjour, la pureté de
+l'air, le charme et la beauté du printemps, vous rendront la santé
+en quelques jours, et nous nous occuperons de cent manières quand
+vous serez en état de supporter la fatigue.
+
+- La fatigue! dit Olivier: oh! chère dame, si je pouvais seulement
+travailler pour vous; si je pouvais seulement vous faire plaisir
+en arrosant vos fleurs, en soignant vos oiseaux, que ne donnerais-
+je pas pour cela?
+
+- Vous ne donnerez rien du tout, dit Mlle Maylie en souriant: car,
+je viens de vous le dire, nous vous occuperons de cent manières;
+et, si vous prenez pour nous contenter seulement la moitié de la
+peine que vous dites, vous me rendrez très heureuse.
+
+- Heureuse, madame! dit Olivier; que vous êtes bonne de me parler
+ainsi!
+
+- Vous me rendrez plus heureuse que je ne puis dire, répondit la
+jeune fille. Penser que ma bonne tante a pu arracher quelqu'un à
+l'affreuse misère dont vous nous avez parlé, c'est déjà pour moi
+un grand bonheur; mais savoir que l'objet de sa bonté et de sa
+compassion est sincèrement reconnaissant et dévoué, cela me
+rendrait plus heureuse encore que vous ne pouvez l'imaginer. Me
+comprenez-vous? demanda-t-elle en remarquant la mine pensive
+d'Olivier.
+
+- Oh! oui, madame, répondit vivement Olivier; mais je songeais que
+je suis ingrat en ce moment.
+
+- Envers qui? demanda la jeune dame.
+
+- Envers le bon monsieur et l'excellente dame qui ont pris si
+grand soin de moi, répondit Olivier: s'ils savaient combien je
+suis heureux, cela leur ferait plaisir, j'en suis sûr.
+
+- Je n'en doute pas, reprit la bienfaitrice d'Olivier, et
+M. Losberne a déjà eu la bonté de nous promettre que, dès que vous
+irez assez bien pour supporter le trajet, il vous mènera les voir.
+
+- Quel bonheur! dit Olivier, dont la figure brillait de joie; que
+je serais heureux de revoir leurs bonnes figures!»
+
+Au bout de peu de temps, Olivier fut assez bien rétabli pour
+supporter la fatigue de ce déplacement, et un matin, M. Losberne
+et lui montèrent dans une petite voiture qui appartenait à
+Mme Maylie. Arrivé à Chertsey-Bridge, Olivier devint très pâle et
+poussa un cri.
+
+«Que peut avoir ce garçon? dit le docteur du ton brusque qui lui
+était habituel; voyez-vous quelque chose? entendez-vous quelque
+chose, sentez-vous quelque chose, hein?
+
+- Monsieur, dit Olivier en passant la main par la portière, cette
+maison!
+
+- Oui; eh bien! qu'y a-t-il? Arrêtez, cocher. Qu'est-ce que cette
+maison, mon garçon.»
+
+- Les voleurs... la maison où ils l'ont mené, dit tout bas
+Olivier.
+
+- C'est donc le diable, dit le docteur; ohé! qu'on m'ouvre la
+portière.» Mais, avant que le cocher eût eu le temps de descendre
+de son siège, le docteur s'était précipité hors de la voiture, et
+s'élançant vers la masure abandonnée, il se mit à frapper à grands
+coups de pied dans la porte comme un furieux.
+
+«Ohé! dit un affreux petit bossu en ouvrant la porte si
+soudainement que, le docteur, encore emporté par son élan
+impétueux, faillit tomber dans l'allée; qu'est-ce-qu'il y a?
+
+- Ce qu'il y a! s'écria l'autre en le prenant au collet sans
+réfléchir un instant; il y a bien des choses, et d'abord c'est un
+vol qu'il y a.
+
+- Prenez garde qu'il n'y ait encore autre chose, un meurtre par
+exemple, répondit froidement le bossu, si vous ne me lâchez pas,
+entendez-vous?
+
+- Je vous entends, dit le docteur en secouant vivement son
+prisonnier; où est... peste soit du brigand, comment s'appelle-t-
+il?... Sikes, ... c'est cela; où est Sikes, votre chef?»
+
+Le bossu prit un air stupéfait d'étonnement et d'indignation; il
+se dégagea adroitement de l'étreinte du docteur, proféra une série
+d'affreux jurements, et se retira dans la maison. Avant qu'il eût
+eu le temps de fermer la porte, le docteur était entré derrière
+lui et avait pénétré dans une chambre, sans dire un seul mot; il
+regarda avec inquiétude autour de lui; pas un meuble, pas un
+indice, pas un être animé ou inanimé, rien enfin qui se rapportât
+à la description faite par Olivier.
+
+«Maintenant, dit le bossu, qui ne l'avait pas un instant perdu de
+vue, quelle est votre intention en pénétrant ainsi de force dans
+ma maison? est-ce que vous voulez me voler ou m'assassiner?
+qu'est-ce que vous voulez?
+
+- Avez-vous jamais vu quelqu'un venir voler en voiture à deux
+chevaux, affreux vampire que vous êtes? dit l'irritable docteur.
+
+- Que voulez-vous alors? demanda le bossu d'une voix aigre. Tenez!
+vous ferez bien de sortir promptement, et de ne pas m'échauffer la
+bile. Le diable soit de vous!
+
+- Je sortirai quand cela me conviendra, dit M. Losberne en
+regardant dans l'autre chambre, qui ne ressemblait pas plus que la
+première à la description qu'Olivier en avait faite. Je vous
+retrouverai quelque jour, mon ami.
+
+- Quand vous voudrez, dit le bossu d'un ton goguenard; si jamais
+vous avez besoin de moi, je suis ici. Je ne suis pas resté ici
+tout seul comme un loup pendant vingt-cinq ans, pour que ce soit
+vous qui me fassiez peur. Vous me le payerez; vous me le payerez.»
+
+Et là-dessus l'affreux petit démon se mit à pousser des cris
+sauvages et à trépigner de rage sur le plancher.
+
+«Je joue là un personnage assez ridicule, se dit à lui-même le
+docteur. Il faut que l'enfant se soit trompé... Tenez, mettez ceci
+dans votre poche, et renfermez-vous de nouveau chez vous.» En même
+temps il donna une pièce d'argent au bossu et regagna la voiture.
+
+L'homme le suivit jusqu'à la portière, en proférant mille
+imprécations; mais au moment où M. Losberne se tournait vers le
+cocher pour lui parler, le bossu jeta un coup d'oeil dans la
+voiture, et lança à Olivier un regard si féroce, si furieux, que
+pendant des mois entiers, éveillé ou endormi, celui-ci ne put
+l'oublier. Il continua ses jurements et ses imprécations jusqu'à
+ce que le cocher fût remonté sur son siège; et quand nos voyageurs
+furent en route, ils purent encore le voir à quelque distance
+derrière eux, frappant la terre du pied et s'arrachant les cheveux
+dans un transport de folie furieuse, réelle ou simulée.
+
+«Je suis un âne, dit le docteur après un long silence. Saviez-vous
+cela, Olivier?
+
+- Non, monsieur.
+
+- Alors ne l'oubliez pas une autre fois... Un âne, répéta le
+docteur après un nouveau silence de quelques minutes. Quand même
+cette maison eût été ce que je pensais, et que ces bandits s'y
+fussent trouvés, que pouvais-je faire à moi tout seul? Et si
+j'avais eu du secours, je ne vois pas qu'il pût en résulter pour
+moi autre chose que de la confusion, pour avoir si mal mené
+l'affaire; mais c'est égal, ç'aurait été une bonne leçon! ça
+m'aurait appris à me jeter toujours dans quelque difficulté, en
+suivant mon premier mouvement, et cela aurait dû me donner à
+réfléchir.»
+
+Le fait est que l'excellent docteur n'avait jamais manqué de
+suivre en tout son premier mouvement, et ce qui prouve en faveur
+de la bonté de son premier mouvement, c'est que, loin de s'être
+attiré par là des difficultés et des désagréments, M. Losberne y
+avait gagné le respect et l'estime de tous ceux qui le
+connaissaient. À dire vrai, il fut de mauvaise humeur pendant une
+minute ou deux en se voyant déçu dans son espoir d'avoir une
+preuve évidente de la véracité du récit d'Olivier, et cela dès la
+première et unique fois où il avait l'occasion d'en obtenir une;
+mais bientôt il reprit son assiette ordinaire, et trouvant que les
+réponses d'Olivier à ses questions étaient toujours aussi nettes
+et aussi précises, et faites d'un air aussi sincère que jamais, il
+résolut de s'y fier complètement dorénavant.
+
+Comme Olivier connaissait le nom de la rue où demeurait
+M. Brownlow, ils purent diriger le cocher dans ce sens; quand la
+voiture eut tourné le coin de la rue, le coeur de l'enfant battit
+avec une violence qui le suffoquait.
+
+«Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce? demanda
+M. Losberne.
+
+- Celle-là! celle-là! répondit Olivier en passant vivement la main
+hors de la portière, la maison blanche! oh! dépêchez-vous! je vous
+en prie; il me semble que je vais mourir, tant je tremble.
+
+- Allons, allons! dit le bon docteur en lui frappant sur l'épaule:
+vous allez les revoir dans un instant, et ils seront ravis de vous
+retrouver sain et sauf.
+
+- Oh! je l'espère bien! dit Olivier; Ils ont été si bons, si
+parfaits pour moi, monsieur!»
+
+La voiture continua à rouler; elle s'arrêta; mais non, ce n'était
+pas là la maison; c'est à l'autre porte: la voiture s'arrêta de
+nouveau; Olivier regarda aux fenêtres, et des larmes de joie
+coulaient de ses yeux.
+
+Hélas! la maison blanche était vide, et il y avait un écriteau à
+la fenêtre: _À louer_.
+
+«Frappez à la porte voisine, dit M. Losberne en mettant le bras
+d'Olivier sous le sien: savez-vous ce qu'est devenu M. Brownlow,
+qui demeurait à côté?»
+
+La servante l'ignorait; mais elle alla s'en informer. Elle revint
+et dit que M. Brownlow avait tout vendu et était parti, il y avait
+six semaines, pour les Indes Orientales; Olivier se tordit les
+mains et faillit tomber à la renverse.
+
+«La gouvernante est-elle partie aussi? demanda M. Losberne après
+un instant de silence.
+
+- Oui, monsieur, répondit la servante: le vieux monsieur, la
+gouvernante et un autre monsieur, un ami de M. Brownlow, sont tous
+partis ensemble.
+
+- Alors retournez à la maison, dit M. Losberne au cocher, et ne
+vous amusez pas à faire rafraîchir vos chevaux avant que nous
+soyons sortis de ce maudit Londres.
+
+- Et le libraire, monsieur! dit Olivier. Je connais le chemin;
+voyez-le, monsieur, je vous en prie; allez le voir!
+
+- Mon pauvre garçon, dit le docteur, voilà assez de
+désappointements pour un jour: assez pour vous et pour moi. Si
+nous allons chez le libraire, nous apprendrons sans doute qu'il
+est mort, ou qu'il a eu le feu dans sa maison, ou qu'il a pris la
+fuite. Non; droit à la maison.»
+
+Et conformément au premier mouvement du docteur, on retourna à la
+maison.
+
+Cette amère déception causa à Olivier un vif chagrin, même au
+milieu de son bonheur; car bien des fois pendant sa maladie il
+s'était plu à penser à tout ce que M. Brownlow et Mme Bedwin lui
+diraient, et au plaisir qu'il aurait à leur raconter combien il
+avait passé de longs jours et de longues nuits à se rappeler ce
+qu'ils avaient fait pour lui et à déplorer la cruelle séparation
+qu'il avait subie. L'espoir d'arriver un jour à s'expliquer avec
+eux, et à leur conter comment il avait été enlevé, l'avait
+fortifié et soutenu dans ses récentes épreuves; et maintenant la
+pensée qu'ils étaient partis si loin, et qu'ils avaient emporté de
+lui l'opinion qu'il n'était qu'un imposteur et un filou, sans
+qu'il dût avoir peut-être jamais l'occasion de les détromper,
+cette pensée était pour lui poignante et insupportable.
+
+Cependant cette circonstance n'altéra en rien les bons sentiments
+de ses bienfaitrices à son égard. Au bout d'une autre quinzaine,
+quand le temps fut devenu beau et chaud, que les arbres
+commencèrent à déployer leurs jeunes feuilles, et les fleurs
+l'éclat de leurs nuances, elles se préparèrent à quitter pour
+quelques mois leur résidence de Chertsey: après avoir envoyé chez
+un banquier l'argenterie qui avait si vivement excité la cupidité
+du juif, et laissé Giles et un autre domestique à la garde de la
+maison, elles partirent pour la campagne, et emmenèrent Olivier
+avec elles.
+
+Qui pourrait décrire le plaisir, le bonheur, la paix de l'âme et
+la douce tranquillité que l'enfant convalescent éprouva au sein de
+cet air embaumé, au milieu des collines verdoyantes et des bois
+touffus de cette résidence champêtre? Qui peut dire combien ces
+scènes paisibles et tranquilles se gravent profondément dans l'âme
+de ceux qui sont accoutumés à mener une vie misérable et recluse
+au milieu du bruit des villes, et combien la fraîcheur de ce
+spectacle pénètre leurs coeurs abattus? Des hommes qui avaient
+habité pendant toute une vie de labeur des rues étroites et
+populeuses, et qui n'avaient jamais souhaité d'en sortir; des
+hommes pour lesquels l'habitude était devenue une seconde nature,
+et qui en étaient presque venus à aimer chaque brique, chaque
+pierre qui formait l'étroite limite de leurs promenades
+journalières; des hommes sur lesquels la mort étendait déjà sa
+main, se sont enfin trouvés émus, rien qu'en entrevoyant le
+radieux spectacle de la nature: entraînés loin du théâtre de leurs
+anciens plaisirs et de leurs anciennes souffrances, ils ont paru
+passer tout à coup à une nouvelle existence, et se traînant chaque
+jour jusqu'à quelque site riant et couvert de verdure, ils ont
+senti s'éveiller en eux tant de souvenirs, en contemplant
+seulement le ciel, les coteaux, la plaine et le cristal des eaux;
+qu'un avant-goût de ciel a charmé leur déclin, et qu'ils sont
+descendus dans la tombe aussi paisiblement que le soleil, dont ils
+contemplaient le coucher de leur fenêtre solitaire, quelques
+heures auparavant, disparaissait à l'horizon devant leurs yeux
+affaiblis.
+
+Les souvenirs que les paisibles scènes champêtres éveillent dans
+l'esprit ne sont pas de ce monde, et n'ont rien de commun avec les
+pensées ou les espérances terrestres. Leur douce influence peut
+nous porter à tresser de fraîches guirlandes pour orner la tombe
+de ceux que nous avons aimés; elle peut purifier nos sentiments et
+éteindre en nous toute inimitié et toute haine; mais surtout elle
+ravive, dans l'âme même la moins méditative, la vague souvenance
+qu'on a déjà éprouvé de telles sensations bien loin dans le passé,
+et en même temps elle nous donne l'idée solennelle d'un lointain
+avenir, d'où l'orgueil et les passions de monde sont à jamais
+exilés.
+
+Le lieu de leur résidence était ravissant, et Olivier, qui avait
+vécu jusqu'alors parmi des êtres dégradés, au milieu du bruit et
+des querelles, crut entrer là dans une nouvelle existence.
+
+La rose et le chèvrefeuille grimpaient le long des murs du
+cottage, le lierre s'enroulait autour du tronc des arbres, et les
+fleurs embaumaient l'air de parfums délicieux; tout auprès était
+un petit cimetière, non pas garni de grandes tombes de pierre,
+mais de petits tertres couverts de mousse et de gazon, sous
+lesquels dormaient en paix les vieillards du village. Olivier
+allait souvent s'y promener, et, en songeant à la misérable
+sépulture où reposait sa mère, il s'asseyait parfois et sanglotait
+sans être vu; mais quand il levait les yeux vers le vaste ciel au-
+dessus de sa tête, il ne songeait plus qu'elle gisait sous terre,
+et pleurait sur elle tristement, mais sans amertume.
+
+Ce fut un temps heureux; ses jours étaient paisibles et sereins,
+et les nuits n'amenaient avec elles ni crainte ni souci; il
+n'avait plus à languir dans une triste prison, ni à s'associer
+avec des misérables; nulle autre pensée que des pensées riantes.
+Chaque matin il se rendait chez un vieux monsieur aux cheveux
+blanchis, qui habitait près de la petite église et qui le
+perfectionnait dans l'écriture et la lecture, lui parlant avec
+tant de bonté et prenant tant de soin de lui, qu'Olivier n'avait
+pas de cesse qu'il ne l'eût satisfait. Puis il se promenait avec
+Mme Maylie et Rose, et les écoutait causer de livres, ou
+s'asseyait près d'elles, dans quelque endroit bien ombragé où la
+jeune fille faisait la lecture; il restait volontiers à
+l'entendre, jusqu'à ce que la nuit ne permît plus de distinguer
+les lettres.
+
+Il préparait ensuite sa leçon du lendemain, et il travaillait avec
+ardeur jusqu'à la nuit tombante dans une petite chambre qui
+donnait sur le jardin; alors les dames faisaient une nouvelle
+promenade et il les accompagnait, prêtant l'oreille avec plaisir à
+tout ce qu'elles disaient, heureux si elles désiraient une fleur
+qu'il pût grimper leur cueillir, ou si elles avaient oublié
+quelque chose qu'il pût courir leur chercher; quand il faisait
+tout à fait nuit, et qu'on était rentré, la jeune demoiselle se
+mettait au piano, jouait quelque air sentimental, ou chantait
+d'une voix douée et pure quelque vieille chanson que sa tante
+aimait à entendre. Dans ces moments-là on n'allumait pas les
+bougies; Olivier, assis près d'une fenêtre, écoutait cette
+harmonieuse musique, et des larmes de bonheur coulaient sur ses
+joues.
+
+Et les dimanches! jamais il n'en avait eu de pareils. Quels
+heureux jours! D'ailleurs il n'avait plus que des jours heureux.
+On allait le matin à la petite église, tout entourée d'arbres dont
+les branches venaient caresser les fenêtres de l'édifice; les
+oiseaux chantaient alentour et l'air embaumé répandait partout ses
+parfums. Les pauvres gens du village étaient si propres et
+s'agenouillaient si pieusement pour prier, qu'il semblait que ce
+fût un plaisir et non un devoir ennuyeux qui les réunit en ce
+lieu; et, quoique le chant fut assez rustique, il semblait plus
+harmonieux, au moins aux oreilles d'Olivier, que tous ceux qu'il
+avait jusqu'alors entendus à l'église. On se promenait ensuite
+comme d'habitude; on visitait les paysans dans leurs petites
+maisons, brillantes de propreté. Le soir, Olivier lisait un ou
+deux chapitres de la Bible, qu'il avait étudiés toute la semaine,
+et, en accomplissant ce devoir, il était plus fier et plus heureux
+que s'il eût été le ministre lui-même. Le matin, il était sur pied
+à six heures; il allait courir les champs et longer les haies pour
+cueillir des bouquets de fleurs sauvages, dont il revenait chargé
+à la maison, et qu'il disposait et arrangeait de son mieux pour
+orner la table au déjeuner; il rapportait aussi du séneçon pour
+les oiseaux de miss Maylie, et il en décorait leur cage avec un
+goût exquis; quand il avait bien soigné les oiseaux, il avait
+d'ordinaire quelque commission charitable à faire dans le village,
+ou, s'il n'y en avait pas, il pouvait toujours s'occuper au jardin
+et soigner les fleurs, toutes choses qu'il avait apprises de
+l'instituteur du village, qui était un parfait jardinier; il
+s'appliquait de tout coeur à cette besogne, jusqu'à ce que miss
+Rose descendit au jardin; elle lui adressait mille compliments
+pour tout ce qu'il avait fait, et il se trouvait amplement
+récompensé par son gracieux sourire.
+
+Trois mois s'écoulèrent ainsi; trois mois qui, dans la vie des
+hommes les plus heureux et les plus favorisés du ciel, eussent été
+trois mois d'un bonheur sans mélange, mais qui pour Olivier, après
+une enfance si agitée et si orageuse, étaient la félicité suprême:
+avec la plus pure, la plus aimable générosité d'une part, et la
+reconnaissance la plus sincère, la plus vive, la plus dévouée de
+l'autre, il n'est pas étonnant qu'au bout de ce court espace de
+temps Olivier fût dans l'intimité complète de la vieille dame et
+de sa nièce, et que l'affection sans bornes que leur avait vouée
+son coeur jeune et sensible fût pour elles un sujet d'orgueil et
+un motif de l'aimer: c'était sa récompense.
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+Où le bonheur d'Olivier et de ses amis éprouve une atteinte
+soudaine.
+
+
+Le printemps passa vite, et l'été commença. Si, jusque-là, la
+campagne avait été belle, elle était maintenant dans tout son
+éclat et étalait toutes ses richesses. Les grands arbres, qui
+avaient longtemps paru nus et dépouillés, avaient retrouvé toute
+leur vigueur, et déployaient leurs verts rameaux, offrant sous
+leur ombre d'agréables retraites, d'où la vue s'étendait sur le
+paysage doré par le soleil; la terre avait revêtu son manteau de
+verdure, et exhalait au loin les plus doux parfums. On était au
+plus beau moment de l'année rajeunie; tout respirait la joie.
+
+On continuait à mener une existence paisible au petit cottage, et
+la même sérénité d'humeur régnait parmi ses habitants. Depuis
+longtemps Olivier avait retrouvé la force et la santé; mais, qu'il
+fût malade ou bien portant, il n'y avait nulle différence dans son
+affection dévouée pour ceux qui l'entouraient. (Il y a beaucoup de
+gens qui ne pourraient pas en dire autant.) Il était toujours
+aussi doux, aussi attaché, aussi affectueux que lorsque les
+souffrances avaient miné ses forces, et aussi attentif à tout ce
+qui pouvait faire plaisir à ses bienfaitrices.
+
+Par une belle soirée, ils avaient fait une promenade plus longue
+que d'ordinaire; la journée avait été d'une chaleur
+exceptionnelle, la lune brillait dans son plein, et une brise
+légère s'était levée, plus fraîche que d'habitude. Rose avait été
+pleine d'entrain, et ils avaient prolongé leur promenade, en
+causant joyeusement, beaucoup au-delà des limites habituelles.
+Mme Maylie était fatiguée; ils revinrent lentement à la maison. La
+jeune demoiselle ôta son chapeau, et se mit au piano comme à
+l'ordinaire; après avoir promené d'un air distrait ses doigts sur
+le clavier pendant quelques instants, elle entama un air lent et
+solennel. Tout en le jouant, on l'entendait soupirer comme si elle
+pleurait.
+
+«Ma chère Rose!» dit la vieille dame.
+
+Rose ne répondit rien, mais se mit à jouer un peu plus vite, comme
+si la voix de sa tante l'eût arrachée à quelque pensée pénible.
+
+«Rose, mon amour! dit Mme Maylie en se levant précipitamment et en
+se penchant vers la jeune fille. Qu'est-ce que tu as? ton visage
+est baigné de larmes, ma chère enfant. Qu'est-ce qui te fait
+souffrir?
+
+- Rien, ma tante, rien, répondit la jeune fille; je ne sais ce que
+j'ai, je ne pourrais le dire, mais je me sens mal à l'aise ce
+soir, et...
+
+- Serais-tu malade, mon amour? interrompit Mme Maylie.
+
+- Oh! non, je ne suis pas malade! répondit Rose en tressaillant,
+comme si un frisson mortel la saisissait tout à coup. Je vais
+aller mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.»
+
+Olivier s'empressa d'accéder à son désir; et la jeune fille,
+faisant effort pour retrouver sa gaieté, se mit à jouer un air
+plus gai: mais ses doigts s'arrêtèrent sans force sur le piano;
+elle mit sa figure dans ses mains, se jeta sur un canapé, et
+laissa un libre cours aux larmes qu'elle ne pouvait plus retenir.
+
+«Mon enfant! dit la vieille dame en la serrant dans ses bras; je
+ne t'ai jamais vue ainsi.
+
+- J'aurais voulu ne pas vous causer d'inquiétude, dit Rose; mais
+j'ai eu beau faire, je n'ai pu en venir à bout. Je crains d'être
+malade, ma tante.»
+
+Elle l'était en effet. Dès qu'on eut apporté de la lumière, on vit
+que, dans le peu de temps qui s'était écoulé depuis leur retour à
+la maison, l'éclat de son teint avait disparu, et qu'elle était
+pâle comme un marbre. Sa physionomie n'avait rien perdu de sa
+beauté mais elle était cependant altérée, et ses yeux si doux
+avaient pris une expression de vague inquiétude qu'ils n'avaient
+jamais eue. Un instant après, elle devint pourpre, et ses beaux
+yeux bleus étaient égarés; puis cette rougeur disparut, comme
+l'ombre projetée par un nuage qui passe, et elle redevint d'une
+pâleur mortelle.
+
+Olivier, qui observait la vieille dame avec inquiétude, remarqua
+qu'elle était alarmée de ces symptômes, et il le fut aussi; mais
+voyant qu'elle affectait de les considérer comme légers, il essaya
+de faire de même; ils y réussirent si bien, que, lorsque Rose se
+fut laissé persuader par sa tante de se mettre au lit, elle avait
+repris confiance et semblait même aller beaucoup mieux, car elle
+les assura qu'elle était certaine de se réveiller le lendemain
+matin en parfaite santé.
+
+«J'espère, madame, dit Olivier, quand Mme Maylie revint, qu'il n'y
+a rien là de sérieux? Mlle Maylie ne semble pas bien ce soir,
+mais...»
+
+La vieille dame l'engagea à ne rien dire, et, s'asseyant au fond
+de la chambre, garda quelque temps le silence; enfin, elle lui dit
+d'une voix tremblante:
+
+«Je ne l'espère pas, Olivier. J'ai été si heureuse avec elle
+pendant plusieurs années! trop heureuse peut-être, et il se peut
+que le moment soit venu où je dois éprouver quelque malheur; mais
+j'espère que ce ne sera pas celui-là.
+
+- Quel malheur, madame? demanda Olivier.
+
+- Le coup terrible, dit la vieille dame d'une voix à peine
+articulée, de perdre la chère enfant qui est depuis si longtemps
+toute ma consolation et tout mon bonheur.
+
+- Oh! que Dieu nous en préserve! s'écria vivement Olivier.
+
+- Ainsi soit-il, mon enfant, dit la vieille dame en joignant les
+mains.
+
+- Sans doute il n'y a pas à craindre un malheur si terrible! dit
+Olivier. Il y a deux heures, elle était bien portante.
+
+- Elle est très mal maintenant, répondit Mme Maylie; et elle n'est
+pas encore au pis, j'en suis sûre. Oh! Rose, ma chère Rose! que
+deviendrais-je sans elle?»
+
+La pauvre dame se laissa aller à ces pensées désespérantes, et fut
+en proie à une si violente douleur, qu'Olivier, maîtrisant sa
+propre émotion, se hasarda à lui faire des remontrances et à la
+supplier ardemment, pour l'amour de la chère malade elle-même, de
+se montrer plus calme.
+
+«Et considérez, madame, dit Olivier, dont les larmes jaillissaient
+en dépit de tous ses efforts pour les retenir; considérez combien,
+elle est jeune et bonne, quel plaisir, quelles consolations elle
+répand autour d'elle. Je suis sûr... je suis certain...tout à fait
+certain... pour vous, qui êtes si bonne aussi...pour elle... pour
+tous ceux dont elle fait le bonheur, qu'elle ne mourra pas. Dieu
+ne permettra pas qu'elle meure si jeune.
+
+- Chut! dit Mme Maylie en posant la main sur la tête d'Olivier;
+vous raisonnez comme un enfant, mon pauvre garçon; et, quoique ce
+que vous dites soit naturel dans votre bouche, vous avez tort.
+Mais vous me rappelez mes devoirs; je les avais oubliés un
+instant, Olivier, et j'espère que cela me sera pardonné: car je
+suis vieille et j'ai vu assez de maladies et de morts pour savoir
+quelle douleur éprouvent ceux qui survivent; j'en ai vu assez pour
+savoir que ce ne sont pas toujours les plus jeunes et les
+meilleurs qui sont conservés à l'amour de ceux qui les chérissent.
+Mais cela même doit être pour nous une consolation plutôt qu'un
+chagrin: car le ciel est juste, et de telles pertes nous montrent,
+à n'en pouvoir douter, qu'il y a un monde bien plus beau que
+celui-ci, et que la route qui nous y mène est courte. Que la
+volonté de Dieu soit faite! Mais je l'aime, et Dieu seul sait avec
+quelle tendresse!»
+
+Olivier fut surpris de voir que Mme Maylie, en prononçant ces
+mots, triompha tout d'un coup de sa douleur, cessa de pleurer et
+reprit son attitude calme et ferme. Il fut encore plus étonné de
+voir qu'elle persévéra dans cette fermeté, et qu'au milieu des
+soucis et des soins qui suivirent, Mme Maylie fut toujours prête à
+tout et maîtresse d'elle-même, remplissant tous les devoirs de sa
+position avec empressement, et même, à en juger par son extérieur,
+avec une espèce de gaieté. Mais il était jeune et il ignorait de
+quoi sont capables les âmes fortes dans de telles circonstances;
+comment d'ailleurs aurait-il pu savoir, quand ceux qui possèdent
+cette force d'âme l'ignorent souvent eux-mêmes?
+
+La nuit qui suivit ne fit qu'accroître les inquiétudes, et, le
+lendemain matin, les pressentiments de Mme Maylie ne furent que
+trop justifiés. Rose était dans la première période d'une fièvre
+lente et dangereuse.
+
+«Il faut de l'activité, Olivier; nous ne devons pas nous laisser
+aller à une douleur stérile, dit Mme Maylie en mettant un doigt
+sur ses lèvres et en regardant fixement l'enfant. J'ai besoin de
+faire parvenir en toute hâte cette lettre à M. Losberne; il faut
+la porter au village, qui n'est pas à plus de quatre mille d'ici,
+en prenant la traverse, et de là, l'envoyer, par un exprès à
+cheval droit à Chertsey. Vous trouverez à l'auberge des gens qui
+se chargeront d'en fournir un, et je sais que je puis compter sur
+vous pour vous assurer du départ du messager.»
+
+Olivier ne répondit rien, mais montra par son empressement qu'il
+voudrait déjà être parti.
+
+«Voici une autre lettre, dit Mme Maylie en réfléchissant un
+instant; mais je ne suis pas décidée si je dois l'envoyer
+maintenant ou attendre, pour l'envoyer, que nous soyons fixés sur
+l'état de Rose: je ne la ferais partir que si je craignais une
+catastrophe.
+
+- C'est aussi pour Chertsey, madame? demanda Olivier, impatient
+d'exécuter la commission et tendant une main tremblante pour
+prendre la lettre.
+
+- Non,» répondit la vieille dame, en la lui donnant machinalement.
+
+Olivier lut l'adresse, et vit qu'elle était adressée à Henri
+Maylie, esquire, au château d'un lord; mais il ne put découvrir
+chez qui.
+
+«La porterai-je, madame? demanda Olivier, en regardant Mme Maylie
+d'un air d'impatience.
+
+- Non, dit-elle en la lui reprenant; je préfère attendre à demain
+matin.»
+
+Elle donna sa bourse à Olivier, et il partit à toutes jambes.
+
+Il courut à travers champs, ou le long des petits sentiers qui les
+séparaient, tantôt cachés par les blés murs qui les bordaient de
+chaque côté, et tantôt débouchant dans la plaine, où faucheurs et
+moissonneurs étaient à l'oeuvre; il ne s'arrêta point, sinon pour
+reprendre haleine de temps à autre pendant quelques secondes,
+jusqu'à ce qu'il eût atteint, tout en sueur et couvert de
+poussière, la place du marché du village.
+
+Là, il fit une halte et chercha des yeux l'auberge. Il vit une
+maison de banque peinte en blanc, une brasserie peinte en rouge,
+une maison de ville peinte en jaune, et à un des coins de la place
+une grande maison à volets verts, ayant pour enseigne: _Au grand
+Saint-Georges_, vers laquelle il se dirigea rapidement dès qu'il
+l'eut aperçue.
+
+Olivier s'adressa à un postillon qui flânait devant la porte,
+lequel, après avoir entendu ce dont il s'agissait, le renvoya au
+palefrenier, lequel, après avoir entendu le même récit, le renvoya
+à l'aubergiste, qui était un grand gaillard portant une cravate
+bleue, un chapeau blanc, une culotte de gros drap et des bottes à
+revers, et qui s'appuyait contre la pompe près de la porte de
+l'écurie, avec un cure-dents d'argent dans les dents.
+
+Celui-ci se rendit sans se presser à son comptoir pour écrire le
+reçu, ce qui prit pas mal de temps; et, quand le reçu fut prêt et
+acquitté, il fallut seller le cheval, donner au messager le temps
+de s'équiper, ce qui prit encore dix bonnes minutes. Pendant ce
+temps Olivier était si dévoré d'impatience et d'inquiétude, qu'il
+aurait voulu sauter sur le cheval et partir à toute bride jusqu'au
+relais suivant. Enfin tout fut prêt, et le petit billet ayant été
+remis au messager, avec force recommandations de le porter en
+toute hâte, celui-ci donna de l'éperon à son cheval, partit au
+galop, et fut en quelques minutes bien loin du village.
+
+C'était quelque chose que d'être assuré qu'on était allé chercher
+du secours, et qu'il n'y avait pas eu de temps perdu: Olivier, le
+coeur plus léger, sortait de la cour de l'auberge et allait
+franchir la porte, quand il heurta par hasard un homme de haute
+taille, enveloppé dans un manteau, qui entrait juste au même
+instant dans l'auberge.
+
+«Ah! dit l'homme en fixant ses regards sur Olivier et en reculant
+brusquement, que diable est ceci?
+
+- Je vous demande pardon, monsieur, dit Olivier; j'étais pressé de
+retourner à la maison, et je ne vous ai pas vu venir.
+
+- Damnation! dit l'homme à voix basse en considérant l'enfant avec
+de grands yeux sinistres. Qui l'eût crû? on le réduirait en
+cendres, qu'il sortirait encore du tombeau pour se trouver sur mon
+chemin!
+
+- J'en suis bien fâché, monsieur, balbutia Olivier, intimidé par
+le regard farouche de l'étranger; j'espère que je ne vous ai point
+fait de mal?
+
+- Malédiction! murmura l'homme en proie à une horrible fureur et
+grinçant des dents; si j'avais eu seulement le courage de dire un
+mot, j'en aurais été débarrassé en une nuit. Mort et damnation sur
+toi, petit misérable! que fais-tu ici?»
+
+En prononçant ces paroles incohérentes, l'homme se tordait les
+poings et grinçait des dents; il s'avança vers Olivier comme pour
+lui assener un coup violent, mais il tomba lourdement à terre, en
+proie à des convulsions et écumant de rage. Olivier contempla un
+instant les affreuses contorsions de ce fou (car il le supposait
+tel), et s'élança dans la maison pour demander du secours. Quand
+il l'eut vu transporter dans l'auberge, il reprit le chemin de la
+maison, courant de toute sa force pour rattraper le temps perdu,
+et songeant avec un mélange d'étonnement et de crainte, à
+l'étrange physionomie de l'individu qu'il venait de quitter.
+
+Cet incident n'occupa pourtant pas longtemps son esprit. Quand il
+arriva au cottage, il y trouva de quoi absorber entièrement ses
+pensées, et chasser loin de son souvenir toute préoccupation
+personnelle.
+
+L'état de Rose Maylie s'était promptement aggravé, et avant minuit
+elle eut le délire; un médecin de l'endroit ne la quittait pas. À
+la première inspection de la malade, il avait pris Mme Maylie à
+part, pour lui déclarer que la maladie était d'une nature très
+grave. Il faudrait presque un miracle, avait-il ajouté, pour
+qu'elle guérît.
+
+Que de fois, pendant cette nuit, Olivier se leva de son lit pour
+se glisser sur la pointe des pieds jusqu'à l'escalier, et prêter
+l'oreille au moindre bruit qui partait de la chambre de la malade!
+Que de fois il trembla de tous ses membres, et sentit une sueur
+froide couler sur son front, quand un soudain bruit de pas venait
+lui faire craindre qu'il ne fût arrivé un malheur trop affreux
+pour qu'il eût le courage d'y réfléchir! La ferveur de toutes les
+prières qu'il avait jamais faites n'était rien en comparaison des
+voeux suppliants qu'il adressait au ciel pour obtenir la vie et la
+santé de l'aimable jeune fille prête à s'abîmer dans la mort.
+
+L'attente, la cruelle et terrible attente où nous sommes, quand,
+immobiles près d'un lit, nous voyons la vie d'une personne que
+nous aimons tendrement, compromise et prête à s'éteindre; les
+désolantes pensées qui assiègent alors notre esprit, qui font
+battre violemment notre coeur, et arrêtent notre respiration, tant
+elles évoquent devant nous de terribles images; le désir fiévreux
+de faire quelque chose pour soulager des souffrances, pour écarter
+un danger contre lequel tous nos efforts sont impuissants;
+l'abattement, la prostration que produit en nous le triste
+sentiment de cette impuissance: il n'y a pas de pareilles
+tortures! Et quelles réflexions ou quels efforts peuvent les
+alléger dans ces moments de fièvre et de désespoir?
+
+Le jour parut, et tout dans le petit cottage était triste et
+silencieux: on se parlait à voix basse; des visages inquiets se
+montraient à la porte de temps à autre, et femmes et enfants
+s'éloignaient tout en pleurs. Pendant cette mortelle journée et
+encore après la chute du jour, Olivier arpenta lentement le jardin
+en long et en large, levant les yeux à chaque instant vers la
+chambre de la malade, et frissonnant à la pensée de voir
+disparaître la lumière qui éclairait la fenêtre, si la mort
+s'abattait sur cette maison. À une heure avancée de la nuit,
+arriva M. Losberne. «C'est cruel, dit le bon docteur; si jeune, si
+tendrement aimée... mais il y a bien peu d'espoir.»
+
+Le lendemain matin, le soleil se leva radieux, aussi radieux que
+s'il n'éclairait ni malheurs ni souffrances; et, tandis qu'autour
+d'elle la verdure et les fleurs brillaient de tout leur éclat, que
+tout respirait la vie, la santé, la joie, la bonheur, la belle
+jeune fille dépérissait rapidement. Olivier se traîna jusqu'au
+vieux cimetière, et, s'asseyant sur un des tertres verdoyants, il
+pleura sur elle en silence.
+
+La nature était si belle et si paisible; le paysage doré par le
+soleil avait tant d'éclat et de charme; il y avait dans le chant
+des oiseaux une harmonie si joyeuse tant de liberté dans le vol
+rapide du ramier; partout enfin tant de vie et de gaieté, que,
+lorsque l'enfant leva ses yeux rouges de larmes et regarda autour
+de lui, il lui vint instinctivement la pensée que ce n'était pas
+là un temps pour mourir; que Rose ne mourrait certainement pas,
+quand tout dans la nature était si gai et si riant; que le tombeau
+convenait à l'hiver et à ses frimes, non à l'été et à ses parfums.
+Il était presque tenté de croire que le linceul n'enveloppait que
+les gens vieux et infirmes, et ne cachait jamais sous ses plis
+funèbres la beauté jeune et gracieuse.
+
+Un tintement de la cloche de l'église l'interrompit tristement
+dans ses naïves réflexions; puis, un autre tintement: c'était le
+glas des funérailles. Une troupe d'humbles villageois franchit la
+porte du cimetière; ils portaient des rubans blancs, car la morte
+était une jeune fille; ils se découvrirent près d'une fosse, et
+parmi ceux qui pleuraient il y avait une mère... une mère qui ne
+l'était plus! Et pourtant le soleil brillait radieux, et les
+oiseaux continuaient de chanter.
+
+Olivier revint à la maison en songeant à toutes les bontés que la
+jeune malade avait eues pour lui, et en faisant des voeux pour
+avoir encore l'occasion de lui montrer, à maintes reprises,
+combien il avait pour elle d'attachement et de reconnaissance. Il
+n'avait rien à se reprocher en fait de négligence ou d'oubli à son
+égard, car il s'était dévoué à son service; et pourtant mille
+petites circonstances lui revenaient à l'esprit, dans lesquelles
+il se figurait qu'il aurait pu montrer plus de zèle et
+d'empressement, et il regrettait de ne l'avoir pas fait. Nous
+devrions toujours veiller sur notre conduite à l'égard de ceux qui
+nous entourent: car chaque mort rappelle à ceux qui survivent
+qu'ils ont omis tant de choses et fait si peu, qu'ils ont commis
+tant d'oublis, tant de négligences, que ce souvenir est un des
+plus amers qui puissent nous poursuivre. Il n'y a pas de remords
+plus poignant que celui qui est inutile; et, si nous voulons
+éviter ses atteintes, souvenons-nous de faire le bien quand il en
+est temps encore.
+
+Quand il rentra à la maison, Mme Maylie était assise dans le petit
+salon. Olivier frémit en la voyant là, car elle n'avait pas quitté
+un instant le chevet de sa nièce, et il tremblait en se demandant
+quel changement avait pu l'en éloigner. Il apprit que Rose était
+plongée dans un profond sommeil dont elle ne se réveillerait que
+pour se rétablir et vivre, ou pour leur dire un dernier adieu et
+mourir.
+
+Il s'assit, l'oreille aux aguets, et n'osant pas ouvrir la bouche,
+pendant plusieurs heures; on servit le dîner, auquel ni Mme Maylie
+ni lui ne touchèrent; d'un oeil distrait et qui montrait que leur
+pensée était ailleurs, ils suivaient le soleil qui s'abaissait peu
+à peu à l'horizon, et qui finit par projeter sur le ciel et sur la
+terre ces teintes éclatantes qui annoncent son coucher; leur
+oreille attentive au moindre bruit reconnut le pas d'une personne
+qui s'approchait, et ils s'élancèrent tous deux instinctivement
+vers la porte, quand M. Losberne entra.
+
+«Quelles nouvelles? dit la vieille dame. Parlez vite! Je ne puis
+vivre dans ses transes. Tout plutôt que l'incertitude! oh! parlez,
+au nom du ciel!
+
+- Calmez-vous, dit le docteur en la soutenant dans ses bras; soyez
+calme, chère madame, je vous en prie.
+
+- Laissez-moi y aller, au nom du ciel! dit Mme Maylie d'une voix
+mourante; ma chère enfant! elle est morte! elle est perdue!
+
+- Non! dit vivement le docteur; Dieu est bon et miséricordieux, et
+elle vivra pour faire encore votre bonheur.»
+
+Mme Maylie tomba à genoux et essaya de joindre les mains; mais
+l'énergie qui l'avait soutenue si longtemps remonta au ciel avec
+sa première action de grâces, et elle tomba évanouie dans les bras
+amis tendus pour la recevoir.
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va paraître sur
+la scène.- Aventure d'Olivier.
+
+
+C'était trop de bonheur en un instant. Olivier resta stupéfait,
+saisi, à cette nouvelle inattendue; il ne pouvait ni parler ni
+pleurer; il était à peine en état de comprendre ce qui venait de
+se passer; il se promena longtemps à l'air pur du soir. Enfin il
+put fondre en larmes, se rendre compte de l'heureux changement qui
+s'était produit, et sentir qu'il était délivré désormais de
+l'insupportable angoisse dont le poids écrasait son coeur.
+
+Il était presque nuit close quand il reprit le chemin de la
+maison, chargé de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin
+particulier pour parer la chambre de la malade. Comme il arpentait
+la route d'un pas léger, il entendit derrière lui le bruit d'une
+voiture qui s'approchait rapidement: il se retourna et vit une
+chaise de poste lancée à toute vitesse; comme les chevaux étaient
+au galop et que le chemin était étroit, il se rangea contre une
+porte pour les laisser passer.
+
+Quelque vite que la chaise de poste passât devant lui; Olivier
+entrevit un individu en bonnet de coton dont la figure ne lui
+sembla pas inconnue, mais qu'il n'eut pas le temps de reconnaître.
+Un instant après, le bonnet de coton se pencha à la portière, et
+une voix de stentor cria au postillon de s'arrêter, ce qu'il fit
+dès qu'il put retenir ses chevaux, et la même voix appela Olivier
+par son nom.
+
+«Ici! cria la voix: maître Olivier, quelles nouvelles? miss
+Rose... maître Olivier.
+
+- Est-ce vous, Giles?» s'écria Olivier en courant rejoindre la
+chaise de poste.
+
+Giles exhiba de nouveau son bonnet de coton, et il allait répondre
+quand il fut brusquement tiré en arrière par un jeune homme qui
+occupait l'autre coin de la chaise et qui demanda vivement quelles
+étaient les nouvelles.
+
+«En un mot, dit-il, mieux ou plus mal!
+
+- Mieux... beaucoup mieux, s'empressa de répondre Olivier.
+
+- Le ciel soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes sûr?
+
+- Tout à fait, monsieur, répondit Olivier. Le mieux s'est déclaré
+il y a quelques heures à peine, et M. Losberne dit que tout danger
+est passé.»
+
+Le jeune homme n'ajouta pas un mot, ouvrit la portière, sauta hors
+de la voiture et, saisissant Olivier par le bras, l'attira près de
+lui.
+
+«C'est tout à fait certain? il n'y a pas d'erreur possible de ta
+part, mon garçon, n'est-ce pas? demanda-t-il d'une voix
+tremblante. Ne me trompe pas en me donnant une espérance qui ne se
+réaliserait pas.
+
+- Je ne le ferais pas pour tout au monde, monsieur, répondit
+Olivier; vous pouvez m'en croire: M. Losberne a dit en propres
+termes qu'elle vivrait encore bien des années pour notre bonheur à
+tous; je l'ai entendu de mes oreilles.»
+
+Des larmes roulaient dans les yeux d'Olivier en rappelant la scène
+qui avait causé tant de bonheur; le jeune homme détourna la tête
+et garda quelques instants le silence.
+
+Plus d'une fois, Olivier crut l'entendre sangloter; mais il
+craignit de l'importuner par de nouvelles paroles (car il devinait
+bien ce qu'il éprouvait), et il garda le silence en feignant de
+s'occuper de son bouquet.
+
+Pendant ce temps, M. Giles, toujours avec son bonnet de coton,
+s'était mis sur le marchepied de la voiture, les coudes sur les
+genoux, et s'essuyait les yeux avec un mouchoir de coton bleu à
+pois blancs. L'émotion de ce digne serviteur n'était pas feinte, à
+en juger d'après la rougeur de ses yeux quand il regarda le jeune
+homme, qui s'était tourné vers lui pour lui parler.
+
+«Je crois, Giles, qu'il vaut mieux que vous restiez dans la chaise
+de poste jusque chez ma mère, dit-il; moi, je préfère marcher un
+peu et me remettre avant de la voir. Vous direz que j'arrive.
+
+- Je vous demande pardon, monsieur Henry, dit Giles en
+s'époussetant avec son mouchoir; mais, si vous vouliez charger le
+postillon de la commission, je vous en serais très obligé. Il ne
+serait pas convenable que les servantes me vissent en cet état: je
+n'aurais plus à l'avenir aucune autorité sur elles.
+
+- Bien, dit Henry Maylie en souriant. Faites comme vous voudrez.
+Laissez-le aller devant, si vous aimez mieux venir à pied avec
+nous. Seulement, quittez ce bonnet de coton, ou on nous prendrait
+pour une mascarade.»
+
+M. Giles se souvint de son étrange tenue, ôta son bonnet de coton,
+le mit dans sa poche et se coiffa d'un chapeau qu'il prit dans la
+voiture. Cela fait, le postillon partit en avant, et Giles,
+M. Maylie et Olivier, suivirent à pied, sans se presser.
+
+Tout en marchant, Olivier jetait de temps à autre un regard
+curieux sur le nouveau venu. Il semblait avoir environ vingt-cinq
+ans et était de moyenne taille; sa physionomie était belle et
+ouverte, et sa tenue singulièrement aisée et prévenante. Malgré la
+différence qui sépare la jeunesse de l'âge mûr, il ressemblait
+d'une manière si frappante à la vieille dame, qu'Olivier n'aurait
+pas eu de peine à deviner leur parenté, quand même le jeune homme
+n'aurait pas déjà parlé d'elle comme de sa mère.
+
+Mme Maylie était impatiente de voir son fils quand il arriva au
+cottage, et l'entrevue n'eut pas lieu sans grande émotion de part
+et d'autre.
+
+«Oh! ma mère! dit tout bas le jeune homme. Pourquoi ne m'avoir pas
+écrit plus tôt?
+
+- J'ai écrit, répondit Mme Maylie; mais, réflexion faite, j'ai
+pris le parti de ne pas faire partir la lettre avant de connaître
+l'opinion de M. Losberne.
+
+- Mais, dit le jeune homme, pourquoi s'exposer à une telle
+alternative? Si Rose était... Je ne puis achever la phrase. Si
+cette maladie s'était terminée autrement, auriez-vous jamais pu
+vous pardonner ce retard, et moi, aurais-je jamais eu un instant
+de bonheur?
+
+- Si un tel malheur était arrivé, Henry, dit Mme Maylie, je crois
+que votre bonheur aurait été détruit peut-être, et que votre
+arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard aurait été de
+bien peu d'importance.
+
+- Pourquoi ce peut-être, ma mère? reprit le jeune homme; pourquoi
+ne pas dire franchement que cela est vrai? car c'est la vérité,
+vous le savez, ma mère; vous ne pouvez pas l'ignorer.
+
+- Je sais qu'elle mérite bien l'amour le plus vif et le plus pur
+que puisse offrir le coeur d'un homme, dit Mme Maylie; je sais que
+sa nature affectueuse et dévouée réclame en retour une affection
+peu ordinaire, une affection profonde et durable: si je n'avais
+cette conviction, si je ne savais de plus que l'inconstance de
+quelqu'un qu'elle aimerait lui briserait le coeur, je ne
+trouverais pas ma tâche si difficile à accomplir, et il n'y aurait
+plus tant de lutte dans mon âme pour suivre, dans ma conduite, ce
+qui me semble la ligne rigoureuse du devoir.
+
+- Vous me jugez mal, ma mère, dit Henry. Me croyez-vous assez
+enfant pour ne pas me connaître moi-même, et pour me tromper sur
+les mouvements de mon coeur?
+
+- Je crois, mon cher enfant, répondit Mme Maylie en lui mettant la
+main sur l'épaule, que la jeunesse éprouve des mouvements généreux
+qui ne durent pas, et qu'il n'est pas rare de voir des jeunes gens
+dont l'ardeur ne résiste pas à la possession de ce qu'ils avaient
+le plus désiré. Et surtout je crois, ajouta-t-elle en regardant
+son fils, que si un jeune homme enthousiaste, ardent et ambitieux,
+épouse une femme dont le nom porte une tache, non par la faute de
+cette femme, mais enfin une tache que le vulgaire grossier peut
+reprocher au père comme à ses enfants, et qu'il lui reprochera
+d'autant plus qu'il aura plus de succès dans le monde, pour s'en
+venger par des ricanements injurieux, je crois qu'il peut arriver
+que cet homme, quelque bon et généreux qu'il soit naturellement,
+se repente un jour des liens qu'il aura formés dans sa jeunesse,
+et que sa femme ait le chagrin, le supplice de s'apercevoir qu'il
+s'en repent.
+
+- Ma mère, dit le jeune homme avec impatience, cet homme-là ne
+serait qu'un égoïste brutal, indigne du nom d'homme, indigne
+surtout de la femme dont vous parlez.
+
+- Vous pensez comme cela maintenant, Henry, répondit sa mère.
+
+- Et je penserai toujours de même. Les tortures que j'ai éprouvées
+pendant ces deux derniers jours m'arrachent l'aveu sincère d'une
+passion qui, vous le savez bien, n'est pas née d'hier et n'a pas
+été conçue légèrement; Rose, cette douce et charmante fille,
+possède mon coeur aussi complètement que jamais femme ait possédé
+le coeur d'un homme. Je n'ai pas une pensée, pas un projet, pas
+une espérance dont elle ne soit le but; si vous vous opposez à mes
+voeux, autant prendre mon bonheur à deux mains pour le déchirer en
+morceaux et le jeter au vent ... Ayez meilleure opinion de moi, ma
+mère, et ne regardez pas avec indifférence la félicité de votre
+fils, dont vous semblez tenir si peu de compte.
+
+- Henry, dit Mme Maylie, c'est parce que je sais ce que valent les
+coeurs ardents et dévoués, que je voudrais leur épargner toute
+blessure; mais nous avons assez et peut-être trop causé de tout
+cela pour l'instant.
+
+- Que Rose elle-même décide de tout, interrompit Henry; vous ne
+pousserez pas l'amour de votre opinion jusqu'à me susciter des
+obstacles près d'elle?
+
+- Non, dit Mme Maylie; mais je désire que vous réfléchissiez.
+
+- C'est tout réfléchi, répondit-il vivement. Voilà bien des
+années, ma mère, que je n'ai pas fait autre chose, depuis que je
+suis capable de réfléchir sérieusement. Mes sentiments sont
+inébranlables et le seront toujours; pourquoi en différer l'aveu
+par des retards dont je souffre et qui ne peuvent servir de rien?
+Non! avant mon départ il faudra que Rose m'entende.
+
+- Elle vous entendra, dit Mme Maylie.
+
+- Il y a, dans le ton dont vous me dites cela, ma mère, quelque
+chose qui semblerait faire croire qu'elle m'écoutera froidement,
+dit le jeune homme d'un air inquiet.
+
+- Non pas froidement, reprit la vieille dame; loin de là.
+
+- Comment! s'écria le jeune homme; aurait-elle une autre
+inclination?
+
+- Non certes, dit la mère; car vous avez déjà, ou je me trompe
+fort, une trop grande part dans son affection. Voici ce que je
+voulais dire, reprit la vieille dame en arrêtant son fils qui
+allait parler: avant de vous attacher tout entier à cette idée;
+avant de vous laisser aller à un espoir sans réserve, réfléchissez
+quelques instants, mon cher enfant, à l'honneur de Rose, et jugez
+quelle influence la connaissance de sa naissance mystérieuse peut
+exercer sur sa décision, nous étant dévouée, comme elle l'est, de
+toute l'ardeur de son noble coeur, et avec cet esprit d'abnégation
+complet qui a toujours été, dans les circonstances petites ou
+grandes, le fond même de son caractère.
+
+- Que voulez-vous dire par là?
+
+- Je vous laisse le soin de le deviner, répondit Mme Maylie. Il
+faut que j'aille retrouver Rose. Que Dieu vous protège!
+
+- Je vous reverrai ce soir, dit vivement le jeune homme.
+
+- Par instants, dit la dame; quand je pourrai quitter Rose.
+
+- Vous lui direz que je suis ici? dit Henry.
+
+- Sans doute, répondit Mme Maylie.
+
+- Et vous lui direz toutes mes angoisses, tout ce que j'ai
+souffert, et combien je désire ardemment de la voir... Vous ne me
+refuserez pas cela, ma mère?
+
+- Non, dit la vieille dame; elle le saura.» Et, serrant
+affectueusement la main de son fils, elle sortit promptement.
+
+M. Losberne et Olivier étaient restés à l'autre bout de la chambre
+pendant cette rapide conversation. Le docteur tendit la main à
+Henry Maylie et ils échangèrent de cordiales salutations; puis,
+pour répondre aux questions multipliées de son jeune ami,
+M. Losberne entra dans des détails précis sur la situation de la
+malade, et confirma les bonnes nouvelles déjà données par Olivier,
+ce que M. Giles, tout en feignant de s'occuper des bagages,
+écoutait de toutes ses oreilles.
+
+«Avez-vous encore eu quelque beau coup de fusil, Giles? demanda le
+docteur quand il eut fini.
+
+- Non, monsieur, répondit Giles en rougissant jusqu'au blanc des
+yeux; rien d'extraordinaire.
+
+- Vous n'avez pas mis la main sur quelques voleurs ni constaté
+l'identité de quelques brigands? dit malicieusement le docteur.
+
+- Non, monsieur, répondit très gravement M. Giles.
+
+- Tant pis, dit le docteur; car vous vous en acquittez à
+merveille. Comment va Brittles?
+
+- Le petit va très bien, monsieur, dit M. Giles en reprenant son
+ton habituel de protection pour son subordonné, et il vous fait
+ses respectueux compliments.
+
+- Bon dit le docteur; votre présence me fait souvenir, monsieur
+Giles, que, la veille du jour où j'ai été appelé ici si
+brusquement, je me suis acquitté, sur la demande de votre bonne
+maîtresse, d'une petite commission qui ne vous fera pas de peine.
+Venez que je vous dise deux mots.»
+
+M. Giles suivit le docteur au bout de la chambre d'un air
+important, mais un peu étonné, et eut l'honneur d'un court
+entretien à voix basse avec lui; après quoi, il fit saluts sur
+saluts, et se retira d'un pas encore plus majestueux que
+d'ordinaire. Le sujet de cet entretien ne fut pas divulgué au
+salon, mais à la cuisine on en fut instruit sur l'heure; M. Giles
+y alla tout droit, se fit servir de l'ale et annonça, d'un air
+superbe et majestueux, que sa maîtresse avait daigné, en
+considération de sa vaillante conduite lors de la tentative
+d'effraction, déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq
+livres sterling à son profit. Les deux servantes levèrent les yeux
+et les mains au ciel, en disant que M. Giles n'allait pas manquer
+maintenant de faire le fier; à quoi M. Giles répondit en tirant
+son jabot: «Mais non, mais non, bien au contraire; si vous
+remarquiez que je fusse le moins du monde hautain avec mes
+inférieurs, je vous serai obligé de m'en prévenir!» Il fit encore
+beaucoup d'observations non moins honorables pour ses sentiments
+d'humilité, et qui furent reçues également avec autant
+d'enthousiasme et d'applaudissement, car elles étaient après tout
+aussi originales et aussi intéressantes que toutes les
+observations communément relatées dans la vie des grands hommes.
+
+Chez Mme Maylie, le reste de la soirée se passa joyeusement, car
+le docteur était en verve, et, quoique Henry fût d'abord soucieux
+et fatigué, il ne put résister à la bonne humeur du digne
+M. Losberne, qui se livra à mille saillies empruntées en partie
+aux souvenirs de sa longue pratique; il avait des mots si drôles
+qu'Olivier, qui ne s'était jamais vu à pareille fête, ne pouvait
+s'empêcher d'en rire de tout son coeur, à la grande satisfaction
+du docteur qui riait lui-même aux éclats, et la contagion de rire
+gagna même Henry Maylie. Ils passèrent donc la soirée aussi
+gaiement qu'il était possible dans la circonstance, et il était
+tard quand ils se séparèrent, joyeux et sans inquiétude, pour se
+livrer au repos dont ils avaient grand besoin, après les angoisses
+récentes et la cruelle incertitude auxquelles ils venaient d'être
+en proie.
+
+Le lendemain matin, Olivier se leva le coeur léger et vaqua à ses
+occupations habituelles avec une satisfaction et un plaisir qu'il
+ne connaissait plus depuis plusieurs jours. Les oiseaux chantaient
+encore, perchés sur leur nid, et les plus jolies fleurs des champs
+qu'on pût voir, cueillies par ses mains empressées, composaient un
+nouveau bouquet dont l'éclat et le parfum devaient charmer Rose.
+La tristesse qui avait semblé s'attacher à chaque objet depuis
+plusieurs jours, tant que l'enfant avait été lui-même triste et
+inquiet, s'était dissipée comme par enchantement. Il lui semblait
+maintenant que la rosée brillait avec plus d'éclat sur les
+feuilles, que le vent les agitait avec une harmonie plus douce,
+que le ciel lui-même était plus bleu et plus pur: telle est
+l'influence qu'exercent les pensées qui nous occupent sur l'aspect
+du monde extérieur; les hommes qui, en contemplant la nature et
+leurs semblables, s'écrient que tout n'est que ténèbres et
+tristesse, n'ont pas tout à fait tort; mais ce sombre coloris dont
+ils revêtent les objets n'est que le reflet de leurs yeux et de
+leurs coeurs également faussés par la jaunisse qui altère leurs
+couleurs naturelles: les véritables nuances sont délicates et
+veulent être vues d'un oeil plus sain et plus net.
+
+Il faut remarquer, et Olivier n'y manqua pas, que ses promenades
+matinales ne furent plus solitaires. Henry Maylie, du premier jour
+où il vit Olivier rentrer avec son gros bouquet, se prit d'une
+telle passion pour les fleurs et les disposa avec tant de goût,
+qu'il laissa loin derrière lui son jeune compagnon. Mais si, à cet
+égard, Olivier ne méritait que le second rang, c'était lui à son
+tour qui savait le mieux où les trouver, et chaque matin ils
+couraient les champs tous deux et rapportaient les plus belles
+fleurs. La fenêtre de la chambre de la jeune malade était
+maintenant ouverte, car elle aimait à sentir l'air pur de l'été,
+dont les bouffées rafraîchissantes ranimaient ses forces, et, sur
+le rebord de la fenêtre, il y avait toujours, dans un petit vase
+plein d'eau, un bouquet particulier dont les fleurs étaient
+soigneusement renouvelées chaque matin. Olivier ne put s'empêcher
+d'observer qu'on ne jetait jamais les fleurs fanées, après
+qu'elles étaient exactement remplacées par des fleurs plus
+fraîches, et que, chaque fois que le docteur entrait dans le
+jardin, il dirigeait invariablement ses yeux sur le vase de fleurs
+et secouait la tête d'un air expressif avant de commencer sa
+promenade du matin. Au milieu de ces observations, le temps allait
+son train et Rose revenait rapidement à la santé.
+
+Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la jeune
+demoiselle ne quittât pas encore la chambre et qu'il n'y eût plus
+de promenades du soir, sauf quelques courtes excursions de temps à
+autre avec M. Maylie; il profitait avec un redoublement de zèle
+des leçons du bon vieillard qui l'instruisait, et il travaillait
+si bien qu'il était lui-même surpris de la promptitude de ses
+progrès. Ce fut au milieu de ces occupations qu'il fut terrifié
+par un incident imprévu.
+
+La petite chambre où il avait l'habitude de se tenir pour étudier
+donnait sur le parterre, derrière la maison. C'était bien une
+chambre de cottage, avec une fenêtre à volets, autour de laquelle
+grimpaient des touffes de jasmin et de chèvrefeuille d'où
+s'exhalaient les plus suaves parfums; elle donnait sur un jardin
+qui communiquait lui-même par un échalier avec un petit clos.
+
+Au delà on apercevait une belle prairie, puis un bois; il n'y
+avait pas d'autre habitation de ce côté, et la vue s'étendait au
+loin.
+
+Par une belle soirée, au moment où les premières ombres du
+crépuscule descendaient sur la terre, Olivier était assis à cette
+fenêtre, et plongé dans l'étude; il était resté quelque temps
+penché sur son livre, et, comme la journée avait été très chaude,
+on ne sera pas étonné d'apprendre que peu à peu il s'était
+assoupi.
+
+Il y a un certain sommeil qui s'empare quelquefois de nous à la
+dérobée, et durant lequel, bien que notre corps soit inerte, notre
+âme ne perd pas le sentiment des objets qui nous environnent, et
+conserve la faculté de voyager où il lui plaît. Si l'on doit
+donner le nom de sommeil à cette pesanteur accablante, à cette
+prostration des forces, à cette incapacité où nous sommes de
+commander à nos pensées ou à nos mouvements, c'est bien un sommeil
+aussi, sans doute; cependant nous avons conscience alors de ce qui
+se passe autour de nous, et, même quand nous rêvons, des paroles
+réellement prononcées, des bruits réels qui se font entendre
+autour de nous, viennent se mêler à nos visions avec un à-propos
+étonnant, et le réel et l'imagination se confondent si bien
+ensemble qu'il nous est presque impossible ensuite de faire la
+part de l'un et de l'autre. Ce n'est même pas là le phénomène le
+plus frappant de cette torpeur momentanée. Il n'est pas douteux
+que, bien que les sens de la vue et du toucher soient alors
+paralysés, nos rêves et les scènes bizarres qui s'offrent à notre
+imagination subissent l'influence, l'influence matérielle de la
+présence silencieuse de quelque objet extérieur qui n'était pas à
+nos côtés au moment où nous avons fermé les yeux, et que nous
+étions loin de croire dans notre voisinage avant de nous endormir.
+
+Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite chambre,
+que ses livres étaient posés devant lui sur la table, et que le
+vent du soir soufflait doucement au milieu des plantes grimpantes
+autour de sa fenêtre; et pourtant il était assoupi. Tout à coup la
+scène change, il croit respirer une atmosphère lourde et violée;
+il se sent avec terreur enfermé de nouveau dans la maison du juif;
+il voit l'affreux vieillard accroupi à sa place habituelle, le
+montrant du doigt, et causant à voix basse avec un autre individu,
+assis à ses côtés, et qui tourne le dos à l'enfant.
+
+Il croit entendre le juif dire ces mots: «Chut! mon ami; c'est
+bien lui, il n'y a pas de doute, allons nous-en.
+
+- Lui! répondait l'autre; est-ce que je pourrais m'y méprendre?
+Mille diables auraient beau prendre sa figure, s'il était au
+milieu d'eux, il y a quelque chose qui me le ferait reconnaître à
+l'instant; il serait enterré à cinquante pieds sous terre, sans
+aucun signe sur sa tombe, que je saurais bien dire que c'est lui
+qui est enterré là. N'ayez pas peur.»
+
+Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse haine, que la
+crainte réveilla Olivier, qui se leva en sursaut.
+
+Dieu! comme tout son sang reflua vers son coeur, et lui ôta la
+voix et la force de faire un mouvement!... Là, là, à la fenêtre,
+tout près de lui, si près qu'il aurait presque pu le toucher,
+était le juif explorant la chambre de son oeil de serpent, et
+fascinant l'enfant; et à côté de lui, pâle de rage ou de crainte,
+ou des deux à la fois, était l'individu aux traits menaçants qui
+l'avait accosté dans la cour de l'auberge.
+
+Il ne les vit qu'un instant, rapide comme la pensée, comme
+l'éclair, et ils disparurent. Mais ils l'avaient reconnu. Et lui
+aussi il ne les avait que trop reconnus; leur physionomie était
+aussi profondément gravée dans sa mémoire, que si elle eût été
+sculptée dans le marbre, et mise sous ses yeux depuis sa
+naissance. Il resta un instant pétrifié; puis, sautant dans le
+jardin, il se mit à crier: «Au secours!» de toutes ses forces.
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+Résultat désagréable de l'aventure d'Olivier, et entretien
+intéressant de Henry Maylie avec Rose.
+
+
+Quand les gens de la maison, attirés par les cris d'Olivier,
+furent accourus à l'endroit d'où ils partaient, ils le trouvèrent
+pâle et bouleversé, indiquant du doigt les prairies derrière la
+maison, et pouvant à peine articuler ces mots: «Le juif! le juif!»
+
+M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri signifiait; mais
+Henri Maylie, qui avait l'entendement un peu plus prompt et qui
+avait appris de sa mère l'histoire d'Olivier, comprit tout de
+suite ce que cela voulait dire.
+
+«Quelle direction a-t-il prise? demanda-t-il en s'armant d'un
+lourd bâton qu'il trouva dans un coin.
+
+- Celle-là, répondit Olivier, en montrant du doigt le chemin que
+ces hommes avaient pris. Je viens de les perdre de vue à
+l'instant.
+
+- Alors, ils sont dans le fossé! dit Henry; suivez-moi, et tenez-
+vous aussi près de moi que possible.»
+
+Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course avec tant
+de rapidité que les autres eurent beaucoup de peine à le suivre.
+
+Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au bout d'une ou
+deux minutes, M. Losberne, qui rentrait après avoir fait un tour
+au dehors, escalada la haie derrière eux, et déployant plus
+d'agilité qu'on n'eût pu en soupçonner chez lui, se mit à courir
+dans la même direction, avec une vitesse assez remarquable, en
+criant à tue-tête pour demander ce qu'il y avait.
+
+Ils prirent donc tous leur course, sans s'arrêter une seule fois
+pour reprendre haleine, jusqu'à ce que Henry, arrivé à un angle du
+champ indiqué par Olivier, se mit à fouiller soigneusement le
+fossé et la haie voisine; ce qui laissa le temps aux autres de le
+rejoindre et permit à Olivier de faire part à M. Losberne des
+circonstances qui avaient occasionné cette poursuite acharnée.
+
+Les recherches furent vaines: ils ne trouvèrent même pas de
+récentes empreintes de pas. Ils étaient parvenus au sommet d'une
+petite colline d'où l'on dominait la plaine en tous sens, à trois
+ou quatre milles à la ronde; on apercevait le village sur la
+gauche dans un ravin; mais pour l'atteindre, en suivant la
+direction indiquée par Olivier, les fugitifs auraient eu à faire
+un trajet en plaine, qu'ils ne pouvaient avoir effectué en si peu
+de temps. Un bois épais bordait la prairie de l'autre côté, mais
+ils ne pouvaient pas s'y être mis à couvert pour la même raison.
+
+«Il faut que vous l'ayez rêvé, Olivier! dit Henry Maylie en le
+prenant à part.
+
+- Oh! certes non, monsieur, répondit Olivier en frissonnant au
+souvenir de la mine du vieux misérable; je l'ai trop bien vu pour
+en douter, je les ai vus tous deux comme je vous vois là.
+
+- Qui était l'autre? demandèrent à la fois Henry et M. Losberne.
+
+- Le même homme qui m'a abordé si brusquement à l'auberge, dit
+Olivier; nous avions les yeux fixés l'un sur l'autre, et je
+jurerais bien que c'était lui.
+
+- Et ils ont pris ce chemin? demanda Henry; en êtes-vous certain?
+
+- Comme je le suis qu'ils étaient à la fenêtre, répondit Olivier,
+en montrant du doigt la haie qui séparait le jardin de la prairie;
+le grand l'a franchie juste en cet endroit, et le juif a fait
+quelques pas à droite en courant et s'est glissé par cette
+ouverture.»
+
+Les deux messieurs examinaient l'expression de franchise qui se
+peignait sur la figure d'Olivier tandis qu'il parlait ainsi; ils
+échangèrent un regard, et parurent satisfaits de la précision des
+détails qu'il leur donnait; il n'y avait pourtant nulle part la
+moindre trace des fugitifs. L'herbe était haute, elle n'était
+foulée nulle part, sauf aux endroits par où avait eu lieu la
+poursuite; le bord des fossés était argileux et détrempé, et nulle
+part on n'apercevait d'empreintes de pas ni le plus léger indice
+qui pût révéler qu'un pied humain eût foulé ce sol depuis
+plusieurs heures.
+
+«Voilà qui est étrange! dit Henry.
+
+- Étrange en vérité, répéta le docteur; Blathers et Duff en
+personne y perdraient leur latin.»
+
+Malgré le résultat infructueux de leurs recherches, ils les
+continuèrent jusqu'à ce que la nuit rendît tout nouvel effort
+inutile, et, même alors, ils n'y renoncèrent qu'à regret. Giles
+avait été dépêché dans les divers cabarets du village, muni de
+tous les détails que put donner Olivier sur l'extérieur et la mise
+des deux étrangers.; le juif surtout était assez facile à
+reconnaître, en supposant qu'on le trouvât à boire ou à flâner
+quelque part; mais Giles revint sans fournir aucun renseignement
+qui pût dissiper ou éclaircir ce mystère.
+
+Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles informations, mais
+sans plus de succès. Le surlendemain Olivier, et M. Maylie se
+rendirent au marché de la ville voisine, dans l'espoir de voir ou
+d'apprendre quelque chose relativement aux deux individus; cette
+démarche fut également infructueuse. Au bout de quelques jours on
+commença à oublier l'affaire, comme il arrive le plus souvent
+quand la curiosité, n'étant alimentée par aucun incident nouveau,
+vient à s'éteindre d'elle-même.
+
+Pendant ce temps Rose se rétablissait rapidement; elle avait
+quitté la chambre; elle pouvait sortir, et, en partageant de
+nouveau la vie de la famille, elle avait ramené la joie dans tous
+les coeurs.
+
+Mais, bien que cet heureux changement eût une influence visible
+sur le petit cercle qui l'entourait, bien que les conversations
+joyeuses et les rires se fissent de nouveau entendre dans le
+cottage, il y avait parfois une contrainte singulière chez
+quelques-uns de ses hôtes, chez Rose même, et qui ne put échapper
+à Olivier. Mme Maylie et son fils restaient souvent enfermés
+pendant des heures entières, et plus d'une fois on put
+s'apercevoir que Rose avait pleuré. Quand M. Losberne eut fixé le
+jour de son départ pour Chertsey, ces symptômes augmentèrent, et
+il devint évident qu'il se passait quelque chose qui troublait la
+tranquillité de la jeune demoiselle et de quelque autre encore.
+
+Enfin, un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henry
+Maylie entra, et lui demanda, avec quelque hésitation, la
+permission de l'entretenir quelques instants.
+
+«Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune homme en
+approchant sa chaise de la sienne: ce que j'ai à vous dire, vous
+le savez déjà; les plus chères espérances de mon coeur ne vous
+sont pas inconnues, quoique vous ne me les ayez pas encore entendu
+exprimer.»
+
+Rose était devenue très pâle en le voyant entrer, mais ce pouvait
+être l'effet de sa récente maladie. Elle se contenta de le saluer;
+puis, se penchant vers des fleurs qui se trouvaient à sa portée,
+alla attendre en silence qu'il continuât:
+
+«Je crois... dit Henri, que... je devrais déjà être parti.
+
+- Oui, répondit Rose; pardonnez-moi de vous parler ainsi, mais je
+voudrais que vous fussiez parti.
+
+- J'ai été amené ici par la plus douloureuse, la plus affreuse de
+toutes les craintes, dit le jeune homme, la crainte de perdre
+l'être unique sur lequel j'ai concentré tous mes désirs, toutes
+mes espérances; vous étiez mourante, en suspens entre le ciel et
+la terre. Et nous savons que, lorsque la maladie s'attaque à des
+personnes jeunes, belles et bonnes, leur âme sans tache se tourne
+d'elle-même vers le brillant séjour de l'éternel repos; nous ne
+savons que trop que ce qu'il y a de plus beau et de meilleur ici-
+bas est souvent moissonné dans sa fleur.»
+
+Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante jeune fille en
+entendant ces paroles, et, quand l'une d'elles tomba sur la fleur
+sur laquelle elle était penchée, et brilla dans son calice qu'elle
+embellissait encore, il sembla qu'il y avait une parenté entre ces
+larmes, rosée d'un coeur jeune et pur, et les plus charmantes
+créations de la nature.
+
+«Un ange, continua le jeune homme d'un ton passionné, une créature
+aussi belle et aussi céleste qu'un des anges du ciel, ballottée
+entre la vie et la mort; oh! qui pouvait espérer, quand ce monde
+lointain, sa vraie patrie, s'ouvrait déjà à ses yeux, qu'elle
+reviendrait partager les douleurs et les maux de celui-ci? Savoir,
+Rose, que vous alliez passer et disparaître, comme une ombre
+vaine, sans aucun espoir de vous conserver à ceux qui souffrent
+ici-bas; sentir que vous apparteniez à cette sphère éclatante vers
+laquelle tant d'êtres privilégiés ont pris dès l'enfance ou dès la
+jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel, au milieu de
+ces pensées consolantes, de vous rendre à ceux qui vous aiment: ce
+sont là des tortures trop cruelles pour les forces humaines; voila
+ce que j'ai enduré nuit et jour, et avec la crainte inexprimable
+et le regret égoïste que vous ne vinssiez à mourir sans savoir au
+moins avec quelle adoration je vous aimais; il y avait là de quoi
+perdre la raison. Vous avez échappé à la mort, de jour en jour et
+presque d'heure en heure les forces vous sont revenues, et,
+ranimant le peu de vie qui vous restait encore, vous ont rendu la
+santé. Je vous ai vue passer de la mort à la vie; ne me dites pas
+que vous voudriez que je n'eusse pas été là, car cette épreuve m'a
+rendu meilleur.
+
+- Ce n'est pas cela que je voulais dire, répondit Rose en
+pleurant; je voudrais seulement que maintenant vous fussiez parti,
+pour continuer à poursuivre un but grand et noble... un but digne
+de vous.
+
+- Il n'y a pas de but plus digne de moi et plus digne de la nature
+la plus élevée qui existe, que de lutter pour mériter un coeur
+comme le votre, dit le jeune homme en lui prenant la main. Rose,
+ma chère Rose, il y a des années, bien des années que je vous
+aime, et que j'espère arriver à la réputation pour revenir tout
+fier près de vous et vous dire que je ne l'ai cherchée que pour la
+partager avec vous; je me demandais dans mes rêves comment je vous
+rappellerais à cet heureux moment, les mille gages d'attachement
+que je vous ai donnés dès l'enfance, et réclamerais ensuite votre
+main, comme pour exécuter nos conventions muettes dès longtemps
+arrêtées entre nous. Ce moment n'est pas arrivé; mais, sans avoir
+encore conquis de réputation, sans avoir réalisé les rêves
+ambitieux de ma jeunesse, je viens vous offrir le coeur qui vous
+appartient depuis si longtemps et mettre mon sort entre vos mains.
+
+-- Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose, en
+maîtrisant l'émotion qui l'agitait, et comme vous êtes convaincu
+que je ne suis ni insensible ni ingrate, écoutez ma réponse.
+
+-- Il faut que je tâche de vous mériter, voilà votre réponse,
+n'est-ce-pas, ma chère Rose?
+
+-- Il faut que vous tâchiez, répondit Rose, de m'oublier, non pas
+comme votre amie depuis longtemps chèrement attachée à vous,
+Henry, cela me ferait trop cruellement souffrir; mais comme objet
+de votre amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de
+coeurs que vous seriez aussi glorieux de conquérir. Changez
+seulement la nature de votre attachement, et je serai la plus
+sincère, la plus dévouée, la plus fidèle de vos amies.
+
+Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose, qui avait mis
+une main sur la figure, donna libre cours à ses larmes; Henry lui
+tenait toujours l'autre main.
+
+«Et vos raisons, Rose, dit-il enfin à voix basse, vos raisons pour
+prendre un tel parti? Puis-je vous les demander?
+
+-- Vous avez le droit de les connaître, répondit Rose, vous ne
+pouvez rien dire qui ébranle ma résolution. C'est un devoir dont
+il faut que je m'acquitte, je le dois aux autres et à moi-même.
+
+-- À vous-même?
+
+-- Oui, Henry; Je me dois à moi-même, moi sans fortune et sans
+amis, avec une tache sur mon nom, de ne pas donner au monde lieu
+de croire que j'ai bassement profité de votre premier
+entraînement, pour entraver par mon mariage les hautes espérances
+de votre destinée. Je dois à vous et à vos parents de vous
+empêcher, dans l'élan de votre générosité, de vous créer cet
+obstacle à vos succès dans le monde.
+
+- Si vos inclinations sont d'accord avec ce que vous appelez votre
+devoir... commença Henry.
+
+- Elles ne le sont pas, répondit Rose en rougissant.
+
+- Alors vous partagez mon amour? dit Henry. Dites-le moi
+seulement, Rose; un seul mot pour adoucir l'amertume de ce cruel
+désappointement.
+
+- Si j'avais pu le faire sans nuire à celui que j'aimais, répondit
+Rose, j'aurais...
+
+- Reçu cette déclaration d'une manière toute différente, dit
+vivement Henry; ne me le cachez pas au moins, Rose.
+
+- Peut-être, dit Rose. Voyons! ajouta-t-elle en dégageant la main,
+pourquoi prolonger ce pénible entretien? bien pénible pour moi
+surtout, malgré le bonheur durable dont il me laissera le
+souvenir: car ce sera pour moi un bonheur que de savoir la place
+honorable que j'ai tenue dans votre coeur, et chacun de vos
+triomphes dans la vie ne fera qu'accroître ma fermeté et mon
+courage. Adieu, Henry! car nous ne nous rencontrerons plus comme
+nous nous sommes rencontrés aujourd'hui; soyons longtemps et
+heureusement unis par d'autres liens que ceux que cette
+conversation suppose, et puissent les prières ferventes d'un coeur
+droit et aimant faire descendre sur vous toutes les bénédictions,
+les faveurs du ciel!
+
+- Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-même vos raisons;
+laissez-moi les entendre de votre propre bouche.
+
+- L'avenir qui vous est ouvert est brillant, répondit Rose avec
+fermeté; vous pouvez prétendre à tous les honneurs auxquels on
+peut atteindre dans la vie publique, avec de grands talents et de
+puissants protecteurs; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne
+fréquenterai jamais ceux qui tiendraient en mépris la mère qui m'a
+donné la vie, pas plus que je ne veux attirer de disgrâces ou
+d'avanies au fils de celle qui m'a si bien tenu lieu de mère. En
+un mot, dit la jeune fille en détournant la tête, car elle sentait
+son courage l'abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que
+le monde fait rejaillir sur des têtes innocentes; je ne veux la
+faire partager à personne; nul autre que moi n'en aura le
+reproche.
+
+- Un mot encore, Rose, ma chère Rose! un seul mot dit Henry en se
+jetant à ses pieds; si je n'avais pas été dans une position que le
+monde appelle heureuse, si une existence paisible et obscure m'eût
+été réservée, si j'avais été pauvre, faible, sans amis, m'auriez-
+vous éloigné de vous? Est-ce la perspective des richesses et des
+honneurs qui m'attendent peut-être, qui fait naître en vous ces
+scrupules sur votre naissance?
+
+- Ne me forcez pas de répondre à cela, répliqua Rose; là n'est pas
+la question; ce serait mal à vous d'insister.
+
+- Si votre réponse est telle que j'ose presque l'espérer, répondit
+Henry, elle fera luire sur ma vie un rayon de bonheur. Est-ce donc
+si peu de chose que de faire tant de bien, avec quelques mots
+seulement, à quelqu'un qui vous aime par-dessus tout? Oh Rose! au
+nom de mon ardente et durable affection, par tout ce que j'ai
+souffert pour vous, par tout ce que vous me condamnez à souffrir,
+je vous en conjure, répondez seulement à cette question.
+
+-- Eh bien! si votre destinée eût été différente, dit Rose; si
+vous aviez été même un peu, mais non pas tant, au-dessus de moi;
+si j'avais pu me flatter d'être pour vous un soutien, un appui
+dans une position paisible et retirée, mais non au milieu des
+pompes et des splendeurs du monde, je ne me serais pas condamnée à
+cette épreuve. J'ai tout lieu d'être heureuse, très heureuse,
+maintenant; mais alors, Henry, j'avoue que j'aurais été plus
+heureuse encore.»
+
+Les souvenirs, les espérances d'autrefois qu'elle avait si
+longtemps caressées, se pressaient dans l'esprit de Rose en
+faisant cet aveu; elle fondit en larmes, comme il arrive toujours
+quand on voit s'évanouir une vieille espérance, et les larmes la
+soulagèrent.
+
+«Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne fait que
+m'affermir dans ma résolution, dit Rose en lui tendant la main.
+Maintenant, il faut décidément nous quitter.
+
+- Je vous demande une promesse, dit Henri. Une fois, une seule
+fois encore, dans un an ou peut-être beaucoup plus tôt, laissez-
+moi traiter encore avec vous ce sujet; ce sera pour la dernière
+fois.
+
+- Vous n'insisterez pas pour me faire changer de résolution,
+répondit Rose avec un mélancolique sourire; ce serait peine
+perdue.
+
+- Non, dit Henry; vous me la répéterez si vous voulez, vous me la
+répéterez d'une manière définitive. Je mettrai à vos pieds ma
+position et ma fortune, et, si vous persévérez dans votre
+résolution présente, je ne chercherai ni par paroles, ni par
+actions, à vous faire changer.
+
+- Soit, répondit Rose; ce ne sera qu'une douloureuse épreuve de
+plus, et d'ici là je tâcherai de me préparer à la supporter
+mieux.»
+
+Elle lui tendit encore la main; mais le jeune homme la serra dans
+ses bras; déposa un baiser sur son beau front, et sortit vivement.
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+Qui sera très court, et pourra paraître de peu d'importance ici,
+mais qu'il faut lire néanmoins, parce qu'il complète le précédent,
+et sert à l'intelligence d'un chapitre qu'on trouvera en son lieu.
+
+
+«Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de voyage ce matin?
+dit le docteur quand Henry Maylie entra dans la salle à manger;
+d'ailleurs, vous n'avez jamais la même idée une heure de suite.
+
+- Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit Henry, qui rougit
+sans raison apparente.
+
+- J'espère que j'aurai de bons motifs pour ne plus vous en faire
+le reproche, répondit M. Losberne, mais j'avoue que je ne m'y
+attends guère. Pas plus tard qu'hier matin, vous aviez formé le
+projet de rester ici, et d'accompagner, en bon fils, votre mère
+aux bains de mer. À midi, vous m'annoncez que vous allez me faire
+l'honneur de m'accompagner jusqu'à Chertsey, en vous rendant à
+Londres, et le soir vous me pressez mystérieusement de partir
+avant que les dames soient levées; il en est résulté que le petit
+Olivier est là, cloué à son déjeuner, au lieu de courir les
+prairies à la recherche de toutes les merveilles botaniques
+auxquelles il fait une cour assidue. Cela n'est pas bien, n'est-ce
+pas, Olivier?
+
+- J'aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici au moment
+de votre départ et de celui de M. Maylie, répondit Olivier.
+
+- Voilà un gentil garçon, dit le docteur» Vous viendrez me voir à
+votre retour, nous parlerons sérieusement, Henry. Est-ce que vous
+avez eu quelque communication avec les gros bonnets qui vous ait
+déterminé tout à coup à partir?
+
+- Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute vous n'oubliez
+pas dans cette dénomination mon oncle, le plus important de tous,
+n'ont eu aucune communication avec moi depuis que je suis venu
+ici, et nous sommes, à une époque de l'année où il n'est pas
+vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire désirer mon
+retour immédiat auprès d'eux.
+
+- Pourquoi donc? dit le docteur; vous êtes un drôle de corps, mais
+cela n'empêche pas qu'ils doivent désirer de vous faire entrer au
+Parlement aux élections d'avant Noël, et cette mobilité d'humeur,
+ces brusques revirements qui vous distinguent, ne sont pas une
+mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là dedans,
+et il est toujours utile d'être bien préparé, que le prix de la
+course soit une place, une coupe ou une grosse somme.»
+
+Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue une ou deux
+remarques qui n'auraient pas peu changé la manière de voir du
+docteur; mais il se contenta de dire: «Nous verrons,» et n'insista
+pas. La chaise de poste fut bientôt amenée devant la porte; Giles
+vint s'occuper des bagages, et le bon docteur sortit
+précipitamment pour aller veiller aux préparatifs du départ.
+
+Olivier, dit Henry Maylie à voix basse, j'ai un mot à vous dire.»
+
+Olivier s'approcha de l'embrasure de la fenêtre où M. Maylie lui
+faisait signe de venir, et fut très surpris de la tristesse mêlée
+d'agitation qui régnait dans tout son air.
+
+«Vous êtes maintenant en état de bien écrire, dit Henry en lui
+mettant la main sur le bras.
+
+- Je l'espère, monsieur, répondit Olivier.
+
+- Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-être. Je désire
+que vous m'écriviez, une fois tous les quinze jours, le lundi, à
+la direction des postes, à Londres. Le ferez-vous? dit M. Maylie.
+
+- Oh! certainement, monsieur, je le ferai et j'en serai fier,
+s'écria Olivier, charmé de la commission.
+
+- Je désire avoir des nouvelles de ma mère et de miss Maylie, dit
+le jeune homme, et vous pouvez remplir vos pages de détails sur
+les promenades que vous faites, sur vos conversations, et me dire
+si elle... si ces dames semblent heureuses et en bonne santé. Vous
+me comprenez?
+
+- Parfaitement, monsieur, répondit Olivier.
+
+- Je préfère que vous ne leur en parliez pas, dit Henry en
+appuyant sur ses paroles, parce que ma mère voudrait peut-être
+prendre la peine de m'écrire plus souvent, ce qui est pour elle
+une fatigue; que ce soit donc un secret entre vous et moi, et
+souvenez-vous de ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous.»
+
+Olivier, tout fier de l'importance de son rôle, promit d'être
+discret et explicite dans ses communications, et M. Maylie lui dit
+adieu en l'assurant chaudement de son intérêt et de sa protection.
+
+Le docteur était dans la chaise de poste; Giles, qui devait rester
+à la campagne, avait la main à la portière pour la tenir ouverte;
+les servantes, regardaient du jardin. Henry lança un rapide regard
+vers la fenêtre qui l'intéressait, et sauta dans la voiture.
+
+«En route! dit-il; vite, au triple galop; brûlez le pavé: il me
+faut ça.
+
+- Holà! «dit le docteur en baissant précipitamment la glace de
+devant et en criant au postillon: «Moi, je ne tiens pas tout à
+fait à brûler le pavé; entendez-vous? Il ne faut pas ça.»
+
+La voiture partit bruyamment et disparut bientôt sur la route dans
+un nuage de poussière; tantôt on la perdait complètement de vue,
+et tantôt on l'apercevait encore, selon les accidents de terrain
+ou les obstacles rencontrés sur la route. Ce ne fut que lorsque le
+nuage de poussière fut complètement hors de vue, que ceux qui la
+suivaient des yeux se dispersèrent.
+
+Mais il y avait quelqu'un qui regardait encore et restait les yeux
+fixés sur le point où la voiture avait disparu. Derrière le rideau
+blanc qui l'avait dérobée à la vue d'Henry quand il avait levé les
+yeux vers la fenêtre, Rose était assise immobile.
+
+«Il semble heureux, dit-elle enfin; j'ai craint quelque temps
+qu'il n'en fût autrement. Je m'étais trompée. Je suis contente,
+très contente.
+
+La joie fait couler les larmes aussi bien que la douleur, mais
+celles qui baignaient la figure de Rose, tandis qu'elle était
+assise pensive à sa fenêtre, les yeux toujours fixés dans la même
+direction, semblaient des larmes de douleur plutôt que de joie.
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+Où le lecteur, s'il se reporte au chapitre XXIII, trouvera une
+contre-partie qui n'est pas rare dans l'histoire des ménages.
+
+
+M. Bumble était assis dans le cabinet du dépôt de mendicité, les
+yeux fixés sur le foyer vide, qui ne rendait, vu la saison,
+d'autre clarté que celle qui était produite par quelques pâles
+rayons de soleil, réfléchis à la surface froide et luisante de la
+cheminée d'acier poli. Une cage à mouches en papier pendait au
+plafond, vers lequel M. Bumble lançait de temps à autre un regard
+préoccupé; en voyant les insectes voltiger avec insouciance autour
+du brillant réseau, il poussa un profond soupir et son visage
+s'assombrit. Il était en train de réfléchir, et peut-être la vue
+des mouches prises au piège lui rappelait-elle quelque pénible
+circonstance de sa vie.
+
+L'air sombre de M. Bumble n'était pas la seule chose qui eût
+contribué à faire naître une douce tristesse dans le coeur du
+spectateur. Il y avait encore d'autres indices tirés de
+l'extérieur même du personnage, qui annonçaient qu'un grand
+changement s'était opéré dans sa position. Qu'étaient devenus
+l'habit galonné et le fameux tricorne? Il portait encore, il est
+vrai, une culotte courte et des bas de coton noir, mais ce n'était
+plus ça; son habit avait de grandes basques, c'est vrai, et
+ressemblait à cet égard à l'ancien habit: mais, sauf cela, quelle
+différence! L'imposant tricorne était remplacé par un modeste
+chapeau rond; M. Bumble n'était plus bedeau.
+
+Il y a des positions sociales qui, indépendamment des avantages
+plus solides qu'elles offrent, tirent encore une valeur
+particulière du costume qui leur est affectée Un maréchal a son
+uniforme, un évêque son tablier de soie, un conseiller sa robe de
+taffetas, un bedeau son tricorne. Ôtez à l'évêque son tablier, ou
+au bedeau son tricorne et son habit galonné, qu'est-ce qu'ils
+deviennent? Des hommes, rien que des hommes. La dignité, et même
+parfois la sainteté, sont des questions de costume, bien plus que
+certaines gens ne se l'imaginent.
+
+M. Bumble avait épousé Mme Corney et était directeur du dépôt de
+mendicité; un autre bedeau était entré en fonction et avait hérité
+du tricorne, de l'habit galonné et de la canne, tous trois
+ensemble.
+
+«Dire qu'il y aura demain deux mois de cela! dit M. Bumble avec un
+soupir. Il me semble qu'il y a un siècle.»
+
+Ces paroles de M. Bumble auraient pu signifier qu'il avait
+parcouru, dans le court espace de huit semaines, toute une
+existence de félicité; mais ce soupir... ce soupir voulait dire
+bien des choses.
+
+«Je me suis vendu, dit M. Bumble en suivant le cours de ses
+réflexions, pour six cuillers à thé, une pince à sucre, un pot au
+lait, quelques meubles d'occasion, et vingt livres sterling en
+monnaie sonnante. C'est, en vérité, bien bon marché, affreusement
+bon marché!
+
+- Bon marché! s'écria une voix aigre à l'oreille de M. Bumble;
+c'est encore plus que vous ne valez, et je vous ai payé assez
+cher, Dieu le sait!»
+
+M. Bumble tourna la tête et rencontra le visage de son
+intéressante moitié, laquelle, n'ayant entendu que les derniers
+mots de M. Bumble, avait à tout hasard risqué la repartie, qui ne
+manquait pas d'à-propos.
+
+«Madame Bumble? dit M. Bumble d'un ton à la fois sentimental et
+sévère.
+
+- Eh bien? dit la dame.
+
+- Ayez la bonté de me regarder, dit M. Bumble en la toisant de la
+tête aux pieds. Si elle soutient un regard comme celui-là, se
+disait M. Bumble, elle peut soutenir n'importe quoi; c'est un
+regard que je n'ai jamais vu manquer son effet sur les pauvres, et
+s'il le manque sur elle, c'en est fait de mon autorité.»
+
+Peut-être un regard ordinaire suffit-il pour intimider les pauvres
+qui, vu la légèreté de leur nourriture, ne sont jamais bien
+vaillants; peut-être aussi l'ex-madame Corney était-elle
+particulièrement à l'épreuve des regards d'aigle. Je n'ai pas
+d'avis là-dessus; mais ce qui est certain, c'est que la matrone ne
+fut nullement démontée par le sourcil froncé de M. Bumble; qu'au
+contraire elle le vit de l'air le plus dédaigneux, et partit même
+d'un éclat de rire qui avait l'air franc et naturel.
+
+À ce rire inattendu, M. Bumble n'en crut d'abord pas ses oreilles,
+puis il en resta stupéfait. Il retomba dans sa rêverie, et il n'en
+sortit que lorsqu'il en fut tiré de nouveau par la voix de sa
+moitié.
+
+«Est-ce que vous allez rester là à ronfler toute la journée?
+demanda Mme Bumble.
+
+- Je resterai là, madame, aussi longtemps que je le jugerai
+convenable, répliqua M. Bumble; Je ne ronflais pas, mais je
+ronflerai, je bâillerai, j'éternuerai, je rirai, je parlerai comme
+il me plaira, parce que telle est ma prérogative.
+
+- Votre prérogative! dit Mme Bumble avec un dédain inexprimable.
+
+- J'ai dit le mot, madame. La prérogative de l'homme est de
+commander.
+
+- Quelle est, au nom du ciel, la prérogative de la femme? s'écria
+la veuve Corney.
+
+- C'est d'obéir, madame, dit M. Bumble de sa voix de tonnerre. Feu
+votre malheureux époux aurait dû vous l'apprendre; il serait peut-
+être encore de ce monde; je le voudrais bien, pour ma part, le
+pauvre homme!
+
+Mme Bumble, jugeant rapidement que l'instant décisif était venu,
+et qu'un coup frappé en ce moment pour assurer la domination à
+l'un ou à l'autre serait nécessairement concluant et définitif,
+n'eut pas plutôt entendu cette allusion à feu son premier mari,
+qu'elle se laissa tomber sur une chaise, en s'écriant que
+M. Bumble était un brutal, un sans coeur, et versa un torrent de
+larmes.
+
+Mais les larmes n'étaient pas choses à aller au coeur de
+M. Bumble; ce coeur était imperméable. Comme les chapeaux de
+castor à l'épreuve de l'eau, que la pluie ne fait qu'embellir, il
+était à l'épreuve des larmes, et elles ne faisaient qu'accroître
+sa vigueur, et son énergie; il n'y voyait qu'un signe de
+faiblesse, et la reconnaissance de sa propre supériorité, ce qui
+faisait un sensible plaisir.
+
+Il regarda sa chère moitié d'un air très satisfait, et la pria,
+d'une façon engageante, de pleurer tout son soûl, cet exercice
+étant considéré par la faculté comme infiniment salutaire.
+
+«Cela vous ouvre les poumons, vous lave la figure, vous exerce les
+yeux, vous adoucit même le caractère, dit M. Bumble; ainsi,
+pleurez à votre aise.
+
+En se livrant à cette plaisanterie, M. Bumble décrochait son
+chapeau, le plantait de côté sur la tête d'un air tapageur, comme
+un homme fier d'avoir assuré sa domination d'une manière
+convenable, mettait ses mains dans ses poches et se dandinait vers
+la porte d'un air fanfaron.
+
+L'ex-madame Corney avait eu recours aux larmes, parce qu'elles
+sont d'un usage plus commode que les voies de fait; mais elle
+était tout à fait résolue à recourir à ce dernier mode de
+procéder, et M. Bumble ne tarda pas à en faire l'expérience.
+
+Le premier indice qu'il en eut fut un bruit sourd, suivi aussitôt
+de la chute de son chapeau, qui vola à l'autre bout de la chambre;
+l'habile matrone, lui ayant ainsi découvert la tête, le prit d'une
+main à la gorge, et de l'autre fit pleuvoir sur lui une grêle de
+coups portés avec une vigueur et une adresse remarquables; cela
+fait, elle varia un peu ses distractions en lui égratignant la
+figure et en lui arrachant les cheveux; enfin, après l'avoir
+châtié autant qu'elle crut que le méritait l'offense, elle le
+poussa sur une chaise qui se trouvait là fort à propos, et le mit
+au défi d'oser encore parler de sa prérogative.
+
+«Debout! dit-elle bientôt d'un ton d'autorité; filez vite, si vous
+ne voulez pas que je ne parte à des extrémités.»
+
+M. Bumble se leva d'un air piteux, en se demandant ce que sa femme
+entendait par se porter à des extrémités; il ramassa son chapeau
+et se dirigea vers la porte.
+
+«Vous en allez-vous? demanda Mme Bumble.
+
+- Certainement, ma chère, certainement, répondit M. Bumble en
+hâtant le pas vers la porte. Je n'avais pas l'intention de... je
+m'en vais, ma chère... vous êtes si violente que vraiment je ...
+
+En ce moment, Mme Bumble avança vivement de quelques pas pour
+remettre à sa place le tapis qui avait été dérangé dans la lutte;
+aussitôt M. Bumble s'élança hors de la chambre sans finir sa
+phrase, et laissa l'ex-veuve Corney maîtresse du champ de
+bataille.
+
+M. Bumble était bien étonné et bien battu. Il avait une tendance
+naturelle à faire le matamore, prenait grand plaisir à exercer
+mille petites cruautés, et, par conséquent, est-il nécessaire de
+le dire? il était lâche. Cette observation n'est point faite pour
+jeter un blâme sur son caractère: bien des personnages officiels,
+que l'on entoure de respect et d'admiration, sont sujet à des
+faiblesses de ce genre. Si nous faisons cette remarque, c'est donc
+plutôt en sa faveur qu'autrement, et dans le but de mieux faire
+comprendre au lecteur combien il avait d'aptitude pour ses
+fonctions.
+
+Mais il n'était pas au bout de ses humiliations: après avoir fait
+un tour dans le dépôt de mendicité et avoir songé, pour la
+première fois de sa vie, que les lois des pauvres étaient trop
+rigoureuses, et que les hommes qui abandonnent leurs femmes et les
+laissent à la charge de la paroisse ne devraient être, en bonne
+justice, exposés à aucune pénalité, mais plutôt récompensés comme
+des êtres méritoires, qui n'avaient que trop longtemps souffert,
+M. Bumble se dirigea vers une salle où quelques pauvresses étaient
+d'ordinaire occupées à laver le linge du dépôt, et d'où partait le
+bruit d'une conversation animée.
+
+«Hum! fit M. Bumble en reprenant son air imposant, ces femmes du
+moins continueront à respecter la prérogative, holà! holà! qu'est-
+ce que ce vacarme, coquines?»
+
+À ces mots, M. Bumble ouvrit la porte et entra d'un air menaçant
+et courroucé, qui se changea bientôt en un maintien humble et
+rampant, quand il reconnut, à sa grande surprise, madame son
+épouse au milieu du groupe.
+
+«Ma chère, dit-il, je ne savais pas que vous étiez là.
+
+- Vous ne saviez pas que j'étais là? répéta Mme Bumble. Que venez-
+vous faire ici?
+
+- Je trouvais qu'on causait un peu trop pour travailler
+convenablement, ma chère, répondit M. Bumble en jetant un regard
+distrait sur quelques vieilles femmes occupées à la lessive, et
+qui se communiquaient leur étonnement en voyant l'air humble du
+directeur du dépôt.
+
+- Vous trouviez qu'on causait trop? dit Mme Bumble. Est-ce que
+cela vous regarde?
+
+- Mais, ma chère... dit M. Bumble d'un ton soumis.
+
+- Est-ce que cela vous regarde? demanda de nouveau Mme Bumble.
+
+- C'est vrai, ma chère; vous êtes ici la maîtresse, dit M. Bumble;
+mais je pensais que vous n'étiez peut-être pas là.
+
+- Tenez, M. Bumble, répondit la dame, nous n'avons que faire de
+vous; vous aimez beaucoup trop à mettre votre nez dans ce qui ne
+vous regarde pas; tout le monde ici se moque de vous dès que vous
+avez le dos tourné, et vous vous faites traiter d'imbécile à toute
+heure du jour. Allons, sortez!»
+
+M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les pauvresses ricaner à
+qui mieux mieux, hésita un instant. Mme Bumble, dont l'impatience
+n'admettait aucun délai, saisit une tasse pleine d'eau de savon,
+et, lui montrant la porte, lui enjoignit de sortir à l'instant,
+sous peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse personne.
+
+Que pouvait faire M. Bumble? Il jeta autour de lui un regard
+abattu et sortit; comme il franchissait la porte, les rires
+contenus des pauvresses éclatèrent bruyamment: il ne lui manquait
+plus que cela! il était déshonoré à leurs yeux; il avait perdu son
+rang aux yeux même des pauvres; il était tombé du sommet des
+sublimes fonctions de bedeau jusqu'au fond de l'abîme humiliant du
+rôle de poule mouillée.
+
+«Tout cela en deux mois! se dit M. Bumble plein de pensées
+lugubres; deux mois!... Il n'y a que deux mois, j'étais non
+seulement mon maître, mais celui de quiconque touchait de près ou
+de loin au dépôt paroissial; et maintenant...!»
+
+C'était trop. M. Bumble donna un soufflet à l'enfant qui lui
+ouvrit la porte (car, tout en rêvant, il était arrivé à la porte
+d'entrée), et s'achemina vers la rue d'un air distrait.
+
+Il suivit une rue, puis une autre, jusqu'à ce que l'exercice eût
+calmé la première explosion de son chagrin; l'émotion l'avait
+altéré. Il passa devant nombre de cabarets, et s'arrêta enfin
+devant un dont la salle, comme il s'en assura par un rapide coup
+d'oeil jeté à l'intérieur, était déserte, ou du moins n'était
+occupée que par un consommateur solitaire. La pluie commençait à
+tomber à verse; il se décida à entrer, demanda, en passant devant
+le comptoir, qu'on lui servit à boire, et pénétra dans la salle
+qu'il avait vue de la rue.
+
+L'individu qui s'y trouvait était brun, de haute taille et
+enveloppé dans un grand manteau; il avait l'air d'un étranger, et,
+à en juger d'après son air fatigué et la poussière qui couvrait
+ses vêtements, il venait de faire un assez long trajet. Il regarda
+entrer M. Bumble, mais daigna à peine répondre à son salut par un
+léger signe de tête.
+
+En supposant que l'étranger se fût montré encore plus sans gêne,
+M. Bumble avait de la dignité pour deux; il avala son grog en
+silence et se mit à lire le journal d'un air sérieux et imposant.
+
+Il arriva pourtant... comme il arrive souvent quand on trouve un
+compagnon dans de telles circonstances, que M. Bumble se sentait
+poussé, de moment en moment, à jeter un coup d'oeil à la dérobée
+sur l'étranger; mais chaque fois qu'il le faisait, il détournait
+les yeux avec une certaine confusion en trouvant ceux de
+l'étranger braqués sur lui. Ce qui ajoutait encore à la gauche
+timidité de M. Bumble, c'était l'expression remarquable du regard
+de cet individu; il avait l'oeil vif et perçant, mais soupçonneux
+et défiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine
+répulsion.
+
+Après que leurs yeux se furent rencontrés plusieurs fois de cette
+manière, l'étranger, d'une voix brève et dure, rompit le silence:
+
+«Cherchiez-vous après moi, dit-il, quand vous êtes venu regarder
+par la fenêtre?
+
+- Pas que je sache; à moins que vous ne soyez M...»
+
+Ici, M. Bumble s'arrêta court, car il était curieux de connaître
+le nom de son interlocuteur, et il crut, dans son impatience, que
+celui-ci allait achever la phrase.
+
+«Je vois que non, dit l'étranger avec un peu d'ironie; autrement,
+vous auriez su mon nom; vous ne le savez pas, et je vous engage à
+ne pas chercher à le savoir.
+
+- Je ne vous voulais pas de mal, jeune homme, observa M. Bumble de
+son ton majestueux.
+
+- Et vous ne m'en avez fait aucun,» dit l'étranger.
+
+Un autre silence succéda à ce court dialogue, et ce fut encore
+l'étranger qui reprit la parole.
+
+«Je crois vous avoir déjà vu, dit-il; vous aviez alors un autre
+costume, et je n'ai fait que vous croiser dans la rue, mais je
+pourrais vous reconnaître; vous étiez bedeau, n'est-ce-pas?
+
+- Oui, dit M. Bumble un peu surpris; bedeau paroissial.
+
+- C'est cela, reprit l'autre en secouant la tête; c'est dans ces
+fonctions que je vous ai vu. Que faites-vous à présent?
+
+- Je suis directeur du dépôt de mendicité, répondit M. Bumble avec
+lenteur et en appuyant sur ses paroles, pour réprimer le ton de
+familiarité que semblait vouloir prendre l'inconnu. Directeur du
+dépôt de mendicité, jeune homme.
+
+- Vous êtes aussi soigneux de vos intérêts que vous l'avez
+toujours été, je n'en doute pas? reprit l'étranger en regardant
+M. Bumble dans le blanc des yeux. Ne vous gênez pas pour répondre
+librement, mon brave homme. Je vous connais assez bien, comme vous
+voyez.
+
+- Je suppose, répondit M. Bumble en mettent sa main au-dessus de
+ses yeux et en considérant l'étranger de la tête aux pieds avec
+une inquiétude visible, je suppose qu'un homme marié n'est pas
+plus fâché qu'un célibataire de gagner honnêtement un penny quand
+il le peut. Les fonctionnaires paroissiaux ne sont pas tellement
+bien payés qu'ils soient en état de refuser un petit gain
+supplémentaire quand ils peuvent le faire d'une manière civile et
+convenable.»
+
+L'étranger sourit et fit un nouveau signe de tête comme pour dire:
+«Vous voyez bien que je ne me trompais pas.» Il sonna.
+
+«Remplissez ce verre, dit-il au garçon en lui tendant le verre
+vide de M. Bumble. Quelque chose de fort et de chaud, c'est votre
+goût, je suppose?
+
+- Pas trop fort, répondit M. Bumble avec une petite toux délicate.
+
+- Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon?» dit sèchement
+l'étranger.
+
+Le garçon sourit, disparut et revint bientôt avec un verre plein
+et fumant; à la première gorgée, la force de la liqueur fit venir
+les larmes aux yeux de M. Bumble.
+
+«Maintenant, écoutez-moi, dit l'étranger après avoir fermé la
+porte et la fenêtre. Je suis venu ici aujourd'hui dans l'espoir de
+vous découvrir, et, par une de ces chances que le diable envoie
+parfois à ceux qu'il aime, vous êtes venu dans cette salle juste
+au moment où je pensais à vous. J'ai besoin d'obtenir de vous un
+renseignement, et je ne vous demande pas de me le fournir pour
+rien, quelque peu important qu'il soit. Prenez cela pour
+commencer.
+
+En même temps, il passa deux souverains à son compagnon, de
+l'autre côté de la table, en ayant soin que le son de l'or ne fut
+pas entendu du dehors; et, quand M. Bumble les eut scrupuleusement
+examinés pour s'assurer qu'ils étaient de bon aloi, et les eût mis
+d'un air très satisfait dans la poche de son gilet il continua:
+
+«Rappelez vos souvenirs... Voyons..., il y a eu douze ans l'hiver
+dernier...
+
+- C'est un long espace de temps, dit M. Bumble. Bon!... J'y suis.
+
+- Le lieu de la scène est le dépôt de mendicité.
+
+- Bon!
+
+- C'était la nuit.
+
+- Oui.
+
+- Quant au lieu de la scène, c'était l'affreux trou où de
+misérables filles venaient donner la vie et la santé qui leur
+étaient souvent refusées à elles-mêmes... donner naissance enfin à
+des enfants criards, destinés à être à la charge de la paroisse,
+et, le plus souvent, cacher leur honte dans le tombeau!
+
+- Vous voulez parler, je suppose, de la salle d'accouchement? dit
+M. Bumble, qui ne suivait pas bien la description animée de
+l'étranger.
+
+- Oui, dit celui-ci. Un garçon y naquit.
+
+- Bien des garçons, observa M. Bumble en hochant la tête, comme
+trouvant le renseignement bien vague.
+
+- Au diable tous ces petits drôles! dit l'étranger avec
+impatience. Je parle d'un enfant délicat et pâle, qui a été
+apprenti près d'ici, chez un fabricant de cercueils (je voudrais
+qu'il y eût fait son propre cercueil et qu'il s'y fût blotti à
+tout jamais), et qui s'est enfui ensuite à Londres, à ce qu'on
+suppose.
+
+- Eh! vous parlez d'Olivier... du petit Twist? dit M. Bumble. Je
+m'en souviens; il n'y avait pas un petit gredin plus entêté...
+
+- Ce n'est pas de lui que je veux que vous me parliez. J'en ai
+assez entendu parler, dit l'étranger en coupant la parole à
+M. Bumble au beau milieu de sa tirade sur les vices du pauvre
+Olivier. C'est d'une femme, de la vieille sorcière qui a soigné la
+mère. Qu'est-elle devenue?
+
+- Ce qu'elle est devenue? dit M. Bumble que le grog avait rendu
+facétieux. Ce serait difficile à dire, ami. Les sages-femmes n'ont
+rien à faire là où elle est allée. Je suppose qu'elle est hors de
+service.
+
+- Que voulez-vous dire? demanda l'étranger d'un air sombre.
+
+- Qu'elle est morte l'hiver dernier,» répliqua M. Bumble.
+
+L'individu le regarda fixement quand il eut reçu de lui ce
+renseignement, et, bien que ses yeux ne changeassent pas de
+direction, son regard semblait peu à peu s'égarer et il parut
+absorbé dans ses réflexions. Pendant quelques instants, il aurait
+été difficile de dire s'il était soulagé ou désappointé à cette
+nouvelle; mais enfin il respira plus librement et, détournant les
+yeux, il finit par dire que cela n'avait pas au fond grande
+importance, et il se leva comme pour sortir.
+
+M. Bumble était assez malin et vit tout de suite que l'occasion
+s'offrait de tirer un parti lucratif d'un secret que possédait sa
+chère moitié; il se rappela la soirée où était morte la vieille
+Sally; il avait de bonnes raisons pour se souvenir de ce jour,
+puisque c'était à cette occasion qu'il avait offert sa main à
+Mme Corney; et, bien que la dame ne lui eût jamais confié ce dont
+elle avait été l'unique témoin, il en savait assez pour comprendre
+que cela avait trait à quelque circonstance qui s'était passée
+dans le service de la vieille femme, comme garde-malade du dépôt,
+auprès de la jeune mère d'Olivier Twist. Il réunit promptement ses
+souvenirs et informa l'étranger, d'un air de mystère, qu'il y
+avait une femme qui était restée enfermée avec la vieille mégère
+quelques instants avant sa mort, et qu'il avait lieu de croire
+qu'elle pourrait jeter quelque lumière sur l'objet de ses
+recherches.
+
+«Comment pourrai-je la trouver? dit l'étranger pris à
+l'improviste, et montrant clairement que ses craintes, quelles
+qu'elles fussent, s'étaient tout à coup réveillées à ces paroles.
+
+- Seulement par mon entremise, reprit M. Bumble.
+
+- Quand? dit vivement l'étranger.
+
+- Demain, répondit M. Bumble.
+
+- À neuf heures du soir, dit l'inconnu, en tirant de sa poche un
+chiffon de papier sur lequel il écrivit l'adresse d'une maison
+obscure, située au bord de l'eau, en caractères qui trahissaient
+son agitation. À neuf heures du soir, amenez-la moi; je n'ai pas
+besoin de vous recommander le secret, car il y va de votre
+intérêt.
+
+À ces mots, il se dirigea vers la porte après avoir payé les
+grogs; il prit congé de M. Bumble, lui disant en quelques mots
+qu'ils ne suivaient pas le même chemin, et s'éloigna sans
+cérémonie, après avoir insisté de nouveau sur l'heure du rendez-
+vous pour le lendemain soir.
+
+En jetant les yeux sur l'adresse, le fonctionnaire paroissial
+remarqua qu'elle n'indiquait aucun nom... L'étranger n'était pas
+loin; il courut après lui pour le lui demander.
+
+«Qu'est-ce? dit l'individu en se retournant vivement quand Bumble
+lui toucha le bras. Vous me suivez!
+
+- Un mot seulement, dit celui-ci en montrant le chiffon de papier;
+quel nom demanderai-je?
+
+-- Monks répondit l'étranger, et il se dépêcha de s'éloigner à
+grands pas.
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+Récit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble avec Monks.
+
+
+Par une lourde et étouffante soirée d'été, quand les nuages, qui
+avaient été menaçants toute la journée, laissaient déjà tomber de
+grosses gouttes de pluie et semblaient présager un violent orage,
+M. et Mme Bumble quittaient la grande rue de la ville et se
+dirigeaient vers un petit massif de maisons en ruine, situées à un
+mille et demi environ et bâties sur un sol marécageux et malsain,
+au bord de la rivière.
+
+Ils étaient l'un et l'autre affublés de vieux vêtements usés,
+peut-être dans le double but de se garantir de la pluie et
+d'éviter d'attirer l'attention; le mari portait une lanterne qui
+n'était pas encore allumée, il est vrai, et marchait le premier,
+pour procurer sans doute à sa femme, vu la boue qui couvrait le
+chemin, l'avantage de poser le pied dans les larges empreintes de
+ses pas. Ils marchaient dans un profond silence; de temps à autre,
+M. Bumble ralentissait sa marche et tournait la tête comme pour
+s'assurer que sa moitié le suivait; puis, en voyant qu'elle était
+sur ses talons, il reprenait son pas allongé et s'avançait
+rapidement vers le but de leur expédition.
+
+Ce quartier était loin d'avoir une réputation douteuse; sa
+réputation était faite, au contraire, depuis longtemps. On savait
+à merveille qu'il n'était habité que par des bandits dangereux,
+qui, tout en faisant semblant de vivre de leur travail, avaient
+pour principale ressource le vol et le crime; c'était un
+assemblage de méchantes baraques, bâties grossièrement les unes en
+brique, les autres avec de vieux bois de bateau rongé des vers, et
+placées pour la plupart à quelques pieds du bord de la rivière.
+Ses bateaux avariés étaient amarrés à un petit mur qui séparait la
+rivière du marais; çà et là, une rame ou un bout de câble
+semblaient annoncer au premier abord que les habitants de ces
+misérables huttes se livraient à quelque occupation sur la
+rivière; mais, en voyant que ces divers objets, ainsi exposés aux
+regards, étaient usés et hors de service, le passant n'avait pas
+de peine à supposer qu'ils n'étaient là que pour sauver les
+apparences, et non pour être employés à un service actif.
+
+Au coeur de cet amas de huttes, et tout au bord de la rivière, au-
+dessus de laquelle surplombaient les étages supérieurs, s'élevait
+un vaste bâtiment, autrefois occupé par une manufacture, où
+probablement les habitants des demeures environnantes trouvaient
+jadis du travail; mais depuis longtemps ce bâtiment était en
+ruine. Les rats, les vers, l'humidité en avaient rongé et dégradé
+les fondations, et une notable partie de l'édifice s'était déjà
+écroulée dans l'eau, tandis que l'autre, chancelante et penchée
+sur la rivière, semblait n'attendre qu'une occasion favorable pour
+s'écrouler de même et aller rejoindre sa camarade au fond de
+l'eau.
+
+Ce fut devant ce bâtiment en ruine que le digne couple s'arrêta,
+au moment où le tonnerre commençait à gronder dans le lointain, et
+la pluie à tomber avec force.
+
+«Ce doit être quelque part par ici, dit Bumble en consultant un
+chiffon de papier qu'il tenait à la main.
+
+- Holà!» fit une voix en l'air.
+
+Bumble leva la tête dans la direction du bruit, et aperçut au
+second étage le buste d'un individu à une lucarne.
+
+«Attendez un moment, dit la voix; je suis à vous à l'instant.»
+
+La tête disparut et la lucarne se referma.
+
+«Est-ce là l'homme en question?» demanda Mme Bumble.
+
+M. Bumble fit un signe de tête affirmatif.
+
+«Alors, dit la matrone, attention à ce que je vous ai dit, ayez
+soin de parler le moins que vous pourrez, sans quoi vous vous
+trahirez tout de suite.»
+
+M. Bumble, qui avait considéré la masure d'un air épouvanté,
+allait peut-être exprimer quelque doute sur la sécurité qu'il
+pouvait y avoir à s'aventurer plus loin dans cette affaire, quand
+Monks parut, ouvrit une petite porte près de l'endroit où ils
+étaient, et leur fit signe d'entrer.
+
+«Ah ça, dit-il avec impatience en frappant du pied... Allez-vous
+me faire rester là?»
+
+La femme, qui avait d'abord hésité, entra hardiment sans se faire
+prier davantage, et M. Bumble, soit de honte, soit de peur de
+rester seul en arrière, la suivit, mais de l'air d'un homme fort
+mal à l'aise, et sans rien conserver de cette dignité majestueuse
+qu'il portait partout avec lui.
+
+«Pourquoi diable restiez-vous ainsi à piétiner là dans la boue?
+dit Monk en tournant la tête et en s'adressant à Bumble, après
+avoir fermé la porte à clef derrière eux.
+
+- Nous... nous prenions le frais, balbutia Bumble en regardant
+d'un air d'effroi.
+
+- Vous preniez le frais! repartit Monks. Allez! allez! toute la
+pluie qui est jamais tombée, ou qui tombera jamais, serait
+impuissante à rafraîchir la flamme d'enfer qu'un homme seul peut
+porter avec soi: prendre le frais! ce n'est pas ça qui vous
+rafraîchira, n'ayez pas peur.»
+
+Après cette agréable apostrophe, Monks se tourna vers la matrone,
+et fixa sur elle un regard si menaçant que celle-ci, qui n'était
+pas facile à intimider, finit par ne pouvoir la soutenir et baissa
+les yeux.
+
+«C'est là la femme en question, n'est-ce pas? demanda Monks.
+
+-- Oui, c'est la femme dont je vous ai parlé, répondit M. Bumble,
+attentif aux recommandations de son épouse.
+
+- Vous croyez peut-être que les femmes ne peuvent jamais garder un
+secret, dit la matrone, interrompant son mari et renvoyant à Monks
+son regard scrutateur.
+
+- Je sais qu'il en est un qu'elles garderont toujours jusqu'à ce
+qu'on le découvre, dit Monks avec dédain.
+
+- Et quel est-il? demanda la matrone sur le même ton.
+
+- Celui de la perte de leur réputation, répondit Monks; par la
+même raison, si une femme possède un secret qui puisse la faire
+pendre ou déporter, n'ayez pas peur qu'elle en parle à qui que ce
+soit: me comprenez-vous, madame?
+
+- Non, répondit la matrone en rougissant légèrement.
+
+- Oh! sans doute, dit Monks avec ironie; comment pourriez-vous
+comprendre?»
+
+Il regarda ses deux visiteurs d'un air moitié menaçant, moitié
+sardonique, leur fit de nouveau signe de le suivre, et traversa
+d'un pas rapide une salle longue et basse; il allait gravir un
+escalier fort roide ou plutôt une échelle qui menait à l'étage
+supérieur, quand la lueur éblouissante d'un éclair brilla tout à
+coup, et fut suivie d'un violent coup de tonnerre qui ébranla
+toute la masure sur sa base.
+
+«Entendez-vous? dit-il en reculant; entendez-vous ces roulements
+et ces éclats qui semblent répétés par l'échec de mille cavernes,
+où les démons se cachent de peur? Au diable ce bruit de tonnerre!
+je l'ai en horreur.»
+
+Il garda quelques instants le silence; puis écartant tout à coup
+ses mains dont il s'était caché la figure, il se montra, à la
+grande stupéfaction de M. Bumble, pâle comme la mort, et les
+traits tout bouleversés.
+
+«Ces accès-là me prennent de temps à autre, dit Monks remarquant
+l'air alarmé de Bumble, et quelquefois c'est le tonnerre qui en
+est cause; ne faites pas attention à moi, c'est fini pour cette
+fois.»
+
+Tout en parlant, il monta le premier à l'échelle, s'empressa de
+fermer le volet de la fenêtre de la chambre où il venait d'entrer,
+et abaissa une lanterne suspendue à une poulie, dont la corde
+passait dans une des lourdes poutres du plafond, et qui jetait une
+lumière douteuse sur une vieille table et trois chaises placées
+au-dessous.
+
+«Maintenant, dit Monks quand ils se furent assis tous trois, plus
+tôt nous en viendrons à notre affaire et mieux cela vaudra; la
+femme sait de quoi il s'agit, n'est-ce pas?»
+
+La question était adressée à Bumble; mais sa femme prévint sa
+réponse en déclarant qu'elle était parfaitement au courant de
+l'affaire.
+
+«Il m'a dit que vous étiez avec cette vieille sorcière la nuit
+qu'elle est morte, et qu'elle vous a dit quelque chose...
+
+- Sur la mère de l'enfant que vous avez nommé? répondit la matrone
+en l'interrompant; c'est vrai.
+
+- Voici ma première question: de quelle nature était cette
+communication? dit Monks.
+
+- Ce n'est que la seconde, répliqua la femme d'un ton décidé; il
+s'agit d'abord de savoir combien vaut cette communication.
+
+- Qui diable pourrait dire ce qu'elle vaut, sans savoir de quel
+genre elle est? demanda Monks.
+
+- Nul mieux que vous, j'en suis convaincue, répondit Mme Bumble,
+qui ne manquait pas de vivacité, comme son conjoint eût pu
+l'attester avec les preuves à l'appui.
+
+- Hum! fit Monks d'un air significatif et curieux! il y a peut-
+être là de l'argent à gagner, hein?
+
+- Peut-être,» répondit-il avec réserve.
+
+- Quelque chose qu'on lui a pris, dit vivement Monks, quelque
+chose qu'elle portait... quelque chose...
+
+- Assez, interrompit Mme Bumble; cela suffît pour que je sois sûre
+que vous êtes bien l'homme à qui je devais m'adresser.»
+
+M. Bumble, avec qui sa digne moitié n'était jamais entrée dans
+aucun détail sur ce secret, écoutait ce dialogue, le cou tendu, en
+ouvrant de grands yeux, qu'il fixait tour à tour sur sa femme et
+sur Monks, sans chercher à dissimuler son étonnement qui s'accrut
+encore, s'il est possible, quand ce dernier demanda quelle somme
+elle exigeait pour révéler ce secret.
+
+«Combien vaut-il pour vous? demanda la femme, toujours maîtresse
+d'elle-même.
+
+- Peut-être rien, peut être vingt livres sterling, répondit Monks;
+parlez si vous voulez que je le sache.
+
+- Ajoutez cinq livres sterling de plus; donnez-moi vingt-cinq
+guinées, dit la femme, et je vous dirai tout ce que je sais...
+mais pas auparavant.
+
+- Vingt-cinq livres sterling! s'écria Monks en se reculant.
+
+«Je vous ai parlé clair et net, répondit Mme Bumble; ce n'est pas
+une si grosse somme.
+
+- Pas une si grosse somme! dit Monks avec impatience; pour un
+méchant secret qui ne me servira peut-être de rien quand je le
+saurai, et qui est resté enseveli dans l'oubli pendant plus de
+douze ans.
+
+- Ce sont choses qui sont de garde, et, comme le bon vin, elles
+doublent souvent de valeur avec le temps, répandit la matrone, du
+même ton indifférent et résolu qu'elle avait déjà pris.
+
+- Et si je paye pour rien? demanda Monks avec hésitation.
+
+- Vous pourrez aisément reprendre votre argent, dit la matrone; je
+ne suis qu'une femme, seule ici, et sans protection.
+
+- Vous n'êtes ni seule, ma chère, ni sans protection, observa
+M. Bumble d'une voix que la peur rendait tremblante. Je suis là,
+moi, ma chère. Et d'ailleurs, ajouta M. Bumble, dont les dents
+claquaient en parlant, M. Monks est un homme trop comme il faut
+pour se porter à aucune violence sur des personnes paroissiales.
+M. Monks sait que je ne suis plus un jeune homme, ma chère, et que
+je suis un peu monté en graine, pour ainsi dire; mais il sait...
+je ne doute pas que M. Monks ne le sache... que je suis un
+fonctionnaire très résolu, et d'une force peu commune, quand une
+fois je suis monté. Il faut seulement que je me monte, voilà
+tout.»
+
+M. Bumble, en parlant ainsi, fit le geste de brandir sa lanterne
+d'un air déterminé, et montra bien, à l'expression bouleversée de
+son visage, qu'il s'en fallait, et de beaucoup, qu'il fût monté de
+manière à faire une démonstration belliqueuse, à moins que ce ne
+fût contre les pauvres ou autres gens sans défense.
+
+«Vous n'êtes qu'un sot, dit Mme Bumble, et vous feriez mieux de
+tenir votre langue.
+
+- Il aurait mieux fait de se la couper avant de venir, s'il ne
+sait pas parler plus bas, dit Monks. Comme cela, c'est votre mari?
+
+- Lui, mon mari! balbutia la matrone en éludant la question.
+
+- Je m'en doutais quand vous êtes entrée, répondit Monks en
+remarquant le regard de travers que la dame lançait à son époux.
+Tant mieux; j'hésite moins à traiter avec deux personnes, quand je
+sais qu'elles n'ont qu'une seule volonté; et pour vous montrer que
+je ne plaisante pas... tenez.»
+
+Il fouilla dans sa poche, en tira un sac de toile grossière, étala
+vingt-cinq souverains sur la table, et les poussa du côté de la
+femme.
+
+«Maintenant, dit-il, serrez-les; et, quand ce maudit coup de
+tonnerre, que je sens prêt à éclater sur la maison, sera passé,
+contez-moi votre histoire.»
+
+Le tonnerre se fit entendre, en effet, de beaucoup plus près, et
+presque sur leurs têtes; quand ses roulements eurent cessé, Monks
+releva le front, et se pencha en avant pour écouter ce que la
+femme allait dire. Leurs trois figures se touchaient presque, les
+deux hommes se courbant sur la table pour mieux entendre, et la
+femme se penchant aussi pour pouvoir parler plus bas. La lueur
+blafarde de la lanterne suspendue au plafond les éclairait en
+plein, et faisait ressortir la pâleur et l'inquiétude de leur
+physionomie. Tout autour d'eux était plongé dans l'obscurité; on
+les eût pris pour trois fantômes.
+
+«Quand cette femme, que nous appelions la, vieille Sally, mourut,
+dit la matrone, j'étais seule avec elle.
+
+- N'y avait-il personne avec vous? demanda Monks d'une voix
+sourde; il n'y avait pas quelque vieille malade ou quelque idiote
+dans un autre lit? personne enfin qui pût entendre ou comprendre
+quelque chose?
+
+- Pas une âme, répondit la femme; nous étions seules; il n'y avait
+que moi toute seule près d'elle au moment où la mort est venue la
+prendre.
+
+- Bon, dit Monks en la regardant attentivement, continuez.
+
+- Elle me parla, reprit la matrone, d'une jeune femme qui était
+accouchée d'un fils, quelques années auparavant, non seulement
+dans la même chambre, mais dans le même lit où elle allait elle-
+même mourir.
+
+- Ah! dit Monks, dont les lèvres tremblèrent; damnation! comme
+tout se découvre à la fin!
+
+- L'enfant était celui dont vous lui avez dit le nom hier soir,
+ajouta la matrone en désignant négligemment son mari; cette garde
+avait volé la mère.
+
+- De son vivant? demanda Monks.
+
+- Après sa mort, répondit la femme avec une sorte de frisson; elle
+prit sur son cadavre ce que la mère l'avait suppliée, à son
+dernier soupir, de garder pour son enfant.
+
+- Elle l'a vendu! s'écria Monks d'un air désespéré; l'a-t-elle
+vendu? où? quand? à qui? combien y a-t-il de temps?
+
+- Au moment où elle me disait à grand'peine qu'elle avait commis
+ce vol, dit la matrone, elle retomba sur son lit et expira.
+
+- Sans rien ajouter? dit Monks d'une voix étouffée par la fureur;
+c'est un mensonge, je n'en serai pas dupe; elle a dit autre chose;
+je vous tuerai tous deux s'il le faut, mais je le saurai.
+
+- Elle n'a pas prononcé un mot de plus, dit la femme, qui ne
+semblait pas s'émouvoir de la violence de l'étranger, tandis que
+M. Bumble était loin de se montrer rassuré; mais sa main
+s'accrocha vivement à ma robe et, quand je vis qu'elle était morte
+et que je me débarrassai de cette main, je m'aperçus qu'elle
+tenait serré un chiffon de papier.
+
+- Qui contenait...? interrompit Monks.
+
+- Il ne contenait rien du tout, répondit la femme; c'était une
+reconnaissance du mont-de-piété!
+
+- De quoi? demanda Monks.
+
+- Je vous le dirai plus tard, dit la femme. Je suppose qu'elle
+avait gardé quelque temps ce bijou, dans l'espoir d'en tirer
+meilleur parti, puis qu'elle l'avait engagé, et qu'elle avait
+renouvelé la reconnaissance d'année en année pour empêcher la
+déchéance et le retirer s'il en était besoin. Mais l'occasion ne
+se présenta pas comme je vous le dis, elle mourut tenant à la main
+ce morceau de papier sale et usé; le renouvellement devait avoir
+lieu deux jours après; je pensai que ce bijou aurait peut-être un
+jour une certaine importance et je le dégageai.
+
+- Où est-il maintenant? demanda aussitôt Monks.
+
+- Le voici, répondit la femme. Et, comme si elle était heureuse de
+s'en débarrasser, elle jeta vivement sur la table un petit sac de
+peau, à peine assez grand pour contenir une montre; Monks s'en
+saisit, et l'ouvrit d'une main tremblante. Il contenait un petit
+médaillon d'or avec deux mèches de cheveux, et un anneau de
+mariage.
+
+«Il y a le mot «Agnès» gravé en dedans, dit la femme; le nom de
+famille manque; puis il y a une date, qui se rapporte à un an
+environ avant la naissance de l'enfant.
+
+- Est-ce tout? dit Monks après avoir attentivement examiné le
+contenu du petit sac.
+
+- Tout,» répondit la femme.
+
+M. Bumble respira, heureux de voir que l'histoire touchait à sa
+fin, et qu'il n'était pas question de rendre les vingt-cinq livres
+sterling.
+
+«Voilà tout ce que je sais de cette histoire, dit sa femme en
+s'adressant à Monks après un court silence, et je ne veux rien en
+savoir de plus, c'est plus sûr. Mais puis-je vous faire deux
+questions?
+
+-- Faites, dit Monks un peu surpris; reste à savoir si j'y
+répondrai ou non, c'est une autre question.
+
+-- Cela fait par conséquent trois questions, hasarda M. Bumble
+essayant de faire le plaisant.
+
+-- Est-ce là ce que vous vous attendiez à obtenir de moi? demanda
+la matrone.
+
+-- Oui, répondit Monks, et l'autre question?
+
+- Que comptez-vous en faire? Pourriez-vous vous en servir contre
+moi?
+
+-- Jamais, répondit Monks, ni contre moi non plus, tenez.
+Regardez, mais ne faites pas un pas, ou c'en serait fait de vous.»
+
+À ces mots, il roula la table dans un coin de la chambre, et
+poussant un anneau de fer fixé au plancher, il ouvrit une large
+trappe juste aux pieds de M. Bumble, qui recula de quelques pas
+avec précipitation.
+
+«Regardez au fond, dit Monks, en faisant descendre la lanterne
+dans le gouffre; n'ayez pas peur; j'aurais pu vous y précipiter à
+mon aise, quand vous étiez assis dessus, si cela m'eût convenu.»
+
+La matrone, ainsi encouragée, s'approcha du bord, et M. Bumble
+lui-même, poussé par la curiosité, se hasarda à en faire autant.
+Le courant rapide, grossi par la pluie, bouillonnait au fond du
+gouffre, et tout autre bruit s'effaçait à côté du fracas de l'eau
+se brisant contre les fondations verdâtres et couvertes de limon.
+Il y avait eu là jadis un moulin, et le courant écumant autour des
+débris de la vieille roue semblait s'élancer avec une nouvelle
+force, débarrassé maintenant des obstacles qui avaient vainement
+essayé de ralentir sa course impétueuse.
+
+«Si l'on jetait là au fond le corps d'un homme, où serait-il
+demain matin? dit Monks en promenant la lanterne en tout sens au
+fond du sombre puits.
+
+- À deux milles d'ici, et haché en morceaux,» répondit Bumble,
+reculant d'effroi à cette pensée.
+
+Monks tira de son soin le petit paquet qu'il y avait caché
+précipitamment, l'attacha solidement à un morceau de plomb qui
+avait appartenu à une poulie et qui traînait sur le plancher, et
+le jeta dans le gouffre: il y tomba tout droit, fit entendre un
+léger bruit dans l'eau, et fut entraîné.
+
+Tous trois se regardèrent et semblèrent respirer plus librement.
+
+«Tenez! dit Monks en fermant la trappe, si jamais la mer rend les
+morts qui sont dans son sein, comme les livres le disent, elle
+gardera du moins l'or et l'argent, et, par conséquent, cette
+bagatelle avec. Nous n'avons rien de plus à nous dire, et nous
+pouvons rompre cet agréable entretien.
+
+- De tout mon coeur, observa M. Bumble avec beaucoup
+d'empressement.
+
+- Vous n'irez pas jaser, n'est-ce pas? dit Monks d'un air
+menaçant. Quant à votre femme, je suis sûr d'elle.
+
+- Comptez sur moi, jeune homme, répondit M. Bumble avec une
+extrême politesse, en se dirigeant, avec force révérences, du côté
+de l'échelle; dans l'intérêt de tout le monde, jeune homme; dans
+le mien aussi, vous sentez, monsieur Monks.
+
+- Je suis heureux pour vous de vous entendre parler ainsi, observa
+Monks. Allumez votre lanterne et détalez au plus vite.»
+
+Heureusement que la conversation finit là, sans quoi M. Bumble,
+qui s'était baissé en saluant jusqu'à six pouces de l'échelle,
+serait infailliblement tombé la tête la première à l'étage
+inférieur. Il alluma sa lanterne à celle de Monks, et, sans
+chercher à prolonger le moins du monde la conversation, il
+descendit en silence, suivi de sa femme: Monks se mit en route le
+dernier, après s'être arrêté sur les degrés pour s'assurer qu'il
+n'entendait pas d'autre bruit que celui de la pluie qui tombait à
+torrents, et de l'eau qui se brisait contre les pierres des
+fondations.
+
+Ils traversèrent le rez-de-chaussée lentement et avec précaution,
+car Monks tressaillait rien qu'à voir son ombre, et M. Bumble,
+tenant sa lanterne à un pied du sol, marchait non seulement avec
+une prudence remarquable, mais encore d'un pas singulièrement
+léger pour un homme de sa corpulence. Il croyait voir partout
+quelque trappe secrète. Monks ouvrit doucement la porte par
+laquelle ils étaient entrés, échangea avec eux un léger signe de
+tête, et le digne couple se mit en route au milieu de la boue et
+des ténèbres.
+
+Ils ne furent pas plutôt sortis que Monks, qui semblait avoir une
+invincible répugnance pour la solitude, appela un jeune garçon qui
+était resté caché quelque part en bas, le fit passer devant lui,
+la lanterne à la main, et regagna la chambre qu'il venait de
+quitter.
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes personnages avec
+lesquels il a déjà fait connaissance, et verra le digne complot
+concerté entre Monks et le juif.
+
+
+Deux heures environ avant l'entrevue racontée dans le chapitre
+précédent, M. Williams Sikes, qui venait de faire un somme,
+s'éveillait et demandait quelle heure il était.
+
+La chambre de M. Sikes n'était plus une de celles qu'il avait
+occupées avant l'expédition de Chertsey, bien qu'elle fut dans le
+même quartier, et à peu de distance de son ancien logement.
+C'était une petite chambre mal meublée, où le jour ne pénétrait
+que par une lucarne pratiquée dans la toiture, et qui donnait sur
+une ruelle étroite et sale. Tout annonçait que depuis peu ce digne
+homme avait eu des revers. Peu ou point de meubles, absence totale
+de confort, disparition du linge et d'autres menus objets; tout
+annonçait une situation extrêmement misérable, et la mine amaigrie
+et décharnée de M. Sikes lui-même aurait pleinement confirmé ces
+symptômes au besoin.
+
+Le brigand était étendu sur le lit, enveloppé de sa grande
+redingote blanche en guise de robe de chambre; sa pâleur
+cadavéreuse, son bonnet de nuit souillé, sa barbe de huit jours,
+ne contribuaient pas à l'embellir. Le chien s'était planté près du
+lit, tantôt regardant son maître d'un air pensif, tantôt dressant
+les oreilles et poussant un grondement sourd au moindre bruit dans
+la rue ou dans la maison. Près de la lucarne était assise une
+femme activement occupée à raccommoder un vieux gilet qui faisait
+partie du costume ordinaire du brigand; elle était si pâle et si
+exténuée par les veillées et les privations, qu'il était difficile
+de la reconnaître pour cette même Nancy qui a déjà figuré dans
+cette histoire, autrement qu'à la voix quand elle répondit à la
+question de M. Sikes.
+
+«Sept heures viennent de sonner, dit-elle. Comment te trouves-tu
+ce soir, Guillaume?
+
+- Faible comme un enfant, répondit M, Sikes en jurant; viens ici;
+donne-moi la main, que je sorte de ce maudit lit, n'importe
+comment.»
+
+La maladie n'avait pas adouci le caractère de M. Sikes: car,
+lorsque la jeune fille l'eut aidé à se lever et à gagner une
+chaise, il marmotta quelques imprécations sur sa maladresse, et la
+frappa.
+
+«Tu pleurniches? dit-il; allons, ne reste pas là à larmoyer; si tu
+n'as rien de mieux à faire, finis-en vite; entends-tu?
+
+- Je t'entends, répondit la jeune fille en détournant la tête et
+en s'efforçant de rire; quelle fantaisie t'es-tu donc mis en tête?
+
+- Oh! tu changes de gamme, dit Sikes en voyant une larme s'arrêter
+tremblante dans l'oeil de Nancy, et tu fais bien.
+
+- Est-ce que tu veux dire par là que tu as envie de me maltraiter
+ce soir, Guillaume? dit-elle en lui posant la main sur l'épaule.
+
+- Pourquoi pas? dit M. Bikes.
+
+- Il y a tant de nuits, dit-elle d'un ton de tendresse féminine
+qui donnait même à la voix une certaine douceur; il y a tant de
+nuits que je te veille, que je te soigne comme un enfant, et voici
+la première fois que je te vois revenir à toi; tu ne m'aurais pas
+traitée comme tu viens de le faire, si tu y avais songé, n'est-ce
+pas? Allons, allons, avoue que tu ne l'aurais pas fait.
+
+- Eh bien, non, répondit M. Sikes, je ne l'aurais pas fait. Bon!
+le diable m'emporte! Voilà cette fille qui pleurniche encore!
+
+- Ce n'est rien, dit-elle en se jetant sur une chaise; n'aie pas
+l'air d'y faire attention, et ce sera bientôt passé.
+
+- Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda M. Sikes de son ton
+bourru; quelle sottise te passe encore par la tête? Allons,
+debout, donne-toi du mouvement, et ne m'impatiente plus avec tes
+bêtises de femme.»
+
+En toute autre circonstance, cette apostrophe et le ton dont elle
+était prononcée auraient atteint leur but; mais la jeune fille,
+qui était réellement exténuée et à bout de forces, renversa sa
+tête sur le dos de la chaise et s'évanouit avant que M. Sikes eût
+eu le temps de proférer les jurements dont il avait coutume, en
+pareille occasion, d'appuyer ses menaces. Ne sachant pas que faire
+en une telle occurrence, il eut d'abord recours à quelques
+blasphèmes, et, voyant ce mode de traitement absolument sans
+influence, il appela au secours.
+
+- Que se passe-t-il donc, mon ami? dit le juif en ouvrant la
+porte.
+
+- Occupez-vous un peu de cette fille dit Sikes avec impatience, au
+lieu de rester là à bavarder et à faire des mines.»
+
+Fagin poussa un cri de surprise et s'empressa de secourir Nancy,
+tandis que John Dawkins (autrement dit le fin Matois), qui était
+entré derrière son respectable ami, déposait à terre un paquet
+dont il était chargé, et, saisissant une bouteille des mains de
+maître Charles Bates qui était sur ses talons, la débouchait en un
+clin d'oeil avec ses dents, pour verser une partie du contenu dans
+la bouche de la pauvre fille évanouie, après avoir toutefois,
+crainte d'erreur, goûté lui-même la liqueur.
+
+«Donne-lui de l'air avec le soufflet, Charlot, dit M. Dawkins; et
+vous, Fagin, frappez-lui dans les mains, tandis que Guillaume va
+desserrer ses jupons.»
+
+Ces divers secours, administrés avec une grande énergie,
+particulièrement l'exercice du soufflet, que maître Bates, chargé
+de l'exécution, semblait considérer comme une farce très amusante
+ne tardèrent pas à produire l'effet qu'on en attendait. La jeune
+fille revint à elle peu à peu, se traîna vers une chaise placée
+près du lit, et se cacha la figure sur l'oreiller, laissant
+M. Sikes interpeller les nouveaux venus, surpris qu'il était de
+leur arrivée inattendue.
+
+«Eh bien! quel mauvais vent vous a poussé ici? demanda-t-il à
+Fagin.
+
+- Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif: car
+les mauvais vents n'amènent rien de bon, et moi, je vous ai
+apporté quelque chose qui vous réjouira la vue. Matois, mon ami,
+ouvrez le paquet et donnez à Guillaume ces bagatelles pour
+lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin.»
+
+Le Matois obéit aussitôt; il ouvrit le paquet qui était assez
+gros, et enveloppé d'une vieille nappe; puis il passa un à un les
+objets qu'il contenait à Charles Bates, qui les posait sur la
+table, en vantant à mesure leur rareté et leur excellence.
+
+«En voilà un pâté de lapin, Guillaume! s'écria-t-il en découvrant
+un énorme pâté; des bêtes si délicates avec des membres si
+tendres, que les os mêmes fondent dans la bouche et qu'il n'y a
+que faire de les ôter; une demi-livre de thé vert, si bon et si
+fort que, rien que de le jeter dans l'eau bouillante, il y a de
+quoi faire sauter le couvercle de la théière; une livre et demie
+de cassonade qui n'a pas coûté de peine aux moricauds des îles
+pour le faire si bon que ça, non, c'est le chat; deux petits pains
+de ménage si appétissants; un fromage de Glocester premier choix,
+et, pour couronner le tout, quelque chose de si succulent, que
+vous n'avez jamais rien goûté de pareil.»
+
+En même temps, à la fin de son panégyrique, Bates tirait d'une de
+ses larges poches une grande bouteille de vin soigneusement
+bouchée, tandis que M. Dawkins remplissait un verre de la liqueur
+qu'il avait apportée, et que le convalescent Sikes le vidait d'un
+trait sans la moindre hésitation.
+
+«Ah! dit le juif en se frottant les mains avec satisfaction; ça va
+bien aller à présent, Guillaume, ça va bien aller.
+
+- Ça va bien aller! s'écria M. Sikes; j'aurais eu le temps
+d'aller, en attendant, vingt fois dans l'autre monde, avant que
+vous fissiez rien pour me venir en aide. Qu'est-ce que cela
+signifie, vieux fourbe que vous êtes, de laisser un homme dans cet
+état pendant trois semaines et plus?
+
+- L'entendez-vous? dit le juif à ses élèves en haussant les
+épaules; et nous qui lui apportons toutes ces belles choses!
+
+- Ce n'est pas de cela que je me plains, reprit M. Sikes un peu
+radouci en jetant les yeux sur la table; mais quelle excuse
+pouvez-vous invoquer pour m'avoir laissé ainsi malade et manquant
+de tout, et n'avoir pas fait plus attention à moi qu'à ce chien
+que voilà? Éloigne-le, Charlot.
+
+- Je n'ai jamais vu un chien aussi malin que celui-là, dit maître
+Bates en exécutant l'ordre de Sikes; il vous flaire les vivres
+comme une vieille femme au marché. Il aurait fait fortune sur la
+scène, ce chien-là, et ressuscité le mélodrame par-dessus le
+marché.
+
+- Pas tant de bruit, dit Sikes, comme le chien se retirait sous le
+lit en grondant avec colère: eh bien! vieux misérable, qu'avez-
+vous à dire pour vous excuser?
+
+- J'ai été absent de Londres pendant plus d'une semaine, mon cher,
+répondit le juif.
+
+- Et pendant l'autre quinzaine? demanda Sikes; pourquoi pendant
+quinze grands jours m'avez-vous abandonné sur mon grabat, comme un
+rat malade dans son trou?
+
+- Je n'ai pas pu faire autrement, Guillaume, répondit le juif; je
+ne veux pas entrer dans de plus longs détails devant témoins; mais
+je n'ai pas pu faire autrement, sur mon honneur.
+
+- Sur votre quoi? gronda Sikes d'un air de profond dégoût; tenez,
+jeunes gens, coupez-moi une tranche de pâté, pour m'ôter ce goût-
+là de la bouche; je sens que ça m'étoufferait.
+
+- Ne vous faites pas de bile, mon cher, dit le juif d'un ton de
+soumission, je ne vous ai jamais oublié, Guillaume; pas un
+instant, entendez-vous?
+
+- Oh! sans doute, vous avez pensé a moi, répondit Sikes avec un
+sourire amer; pendant que j'étais là sur mon lit avec le frisson
+et la fièvre, vous n'avez pas cessé de combiner des plans; et
+Guillaume devait faire ceci, et cela, et encore autre chose, dès
+qu'il serait sur pied, et tout cela pour rien; sans cette fille,
+je serais trépassé.
+
+- Eh bien! Guillaume, dit le juif en saisissant vivement cette
+phrase au passage; sans cette fille, dites-vous? Mais qui vous a
+fourni les moyens de l'avoir ainsi sous la main? n'est-ce pas moi?
+
+- Pour ce qui est de cela, c'est bien la vérité! dit Nancy en se
+rapprochant vivement. Allons! en voilà assez! finissons là!»
+
+L'intervention de Nancy fit prendre un autre tour à la
+conversation. Les jeunes gens, sur un léger signe du juif, se
+mirent à la faire boire, mais elle n'usa que modérément des
+liquides. Fagin, se laissant aller à une gaieté peu ordinaire,
+remit M. Sikes de meilleure humeur, en affectant de regarder ses
+menaces comme d'amusantes plaisanteries, et en riant de tout son
+coeur d'une ou deux grosses bouffonneries que celui-ci, après être
+retourné souvent à la bouteille, voulut bien faire par
+complaisance.
+
+«Tout ceci est bel et bon, dit M. Sikes; mais il faut que vous me
+donniez de l'argent ce soir.
+
+- Je n'ai pas un sou sur moi, répondit le Juif.
+
+- Alors vous avez le magot chez vous, répliqua Sikes, et il me
+faut ma part.
+
+- Le magot! dit le juif en levant les mains; il n'y a pas tant que
+vous...
+
+- Je ne sais pas combien vous avez, dit M. Sikes, et peut-être que
+vous ne le savez pas vous-même, car il vous faudrait pas mal de
+temps pour tout compter; mais il me faut de l'argent ce soir, et
+une somme ronde.
+
+- Bon, bon, dit le juif en soupirant; je vais envoyer tout de
+suite le Matois.
+
+- Pas du tout, répondit M. Sikes; le Matois est beaucoup trop
+matois: il oublierait de venir, il se perdrait en route, il
+tomberait dans quelque trappe tout exprès pour ne pas avoir
+seulement besoin d'inventer une excuse, si vous le chargiez de la
+commission. C'est Nancy qui va aller chercher l'argent dans votre
+tanière, pour plus de sûreté, et je ferai un somme en attendant.»
+
+Après bien des discussions et des pourparlers, le juif réduisit la
+somme demandée de cinq livres sterling à trois livres quatre
+schellings six pence, en jurant ses grands dieux qu'il ne lui
+resterait plus que dix-huit pence. M. Sikes fit la remarque que,
+s'il était impossible d'obtenir davantage, il fallait bien se
+contenter du chiffre accordé, et Nancy se prépara à accompagner le
+juif jusque chez lui, tandis que le Matois et maître Bates
+serraient les vivres dans l'armoire. Le juif prit congé de son ami
+dévoué, et revint au logis avec Nancy et les jeunes gens, tandis
+que M. Sikes s'étendait sur son lit et se disposait à faire un
+somme en attendant le retour de la jeune femme.
+
+En arrivant à la demeure du juif, on trouva Tobie Crackit et
+M. Chitling en train de faire leur quinzième partie de cartes, que
+M. Chitling perdit, comme on peut le penser, avec sa quinzième et
+dernière pièce de six pence, au grand amusement de ses jeunes
+amis. M. Crackit, probablement un peu honteux d'être surpris à
+s'humaniser avec un individu si au-dessous de lui pour la position
+et les facultés intellectuelles, bâilla, demanda des nouvelles de
+M. Sikes, et mit son chapeau pour s'en aller.
+
+«Il n'est venu personne, Tobie? demanda le juif.
+
+- Pas une âme, répondit M. Crackit en relevant son collet; il y
+avait de quoi s'ennuyer à périr. Vous devriez me faire un beau
+cadeau, Fagin, pour me récompenser de garder la maison si
+longtemps. Je suis gros comme un juré, et j'aurais été dormir sur
+les deux oreilles, si je n'avais pas eu la bonté de rester pour
+distraire ce jeune novice. Je crève d'ennui, ma parole d'honneur.»
+
+En même temps, M. Tobie Crackit, après toutes ces jérémiades,
+ramassa les enjeux, mit son gain dans la poche de son gilet d'un
+air dédaigneux, comme si cette menue monnaie était indigne d'un
+homme de son rang, et sortit avec une démarche si élégante et si
+distinguée, que M. Chitling, après avoir contemplé avec admiration
+ses jambes et ses bottes, jusqu'à ce qu'il les eût perdues de vue,
+déclara à la compagnie qu'il trouvait que ce n'était pas cher de
+faire sa connaissance à raison de quinze pièces de six pence
+l'entrevue, et qu'il ne se souciait pas plus de ce qu'il avait
+perdu que d'une chiquenaude.
+
+«Quel drôle de corps vous faites, Tom! dit maître Bates, que cette
+déclaration amusait beaucoup.
+
+- Pas du tout, répondit M. Chitling; n'est-ce pas, Fagin?
+
+- Vous êtes un charmant garçon, mon cher, dit le juif en lui
+frappant doucement sur l'épaule et en clignant de l'oeil à ses
+autres élèves.
+
+- Et M. Crackit est une fameuse lame, n'est-ce pas, Fagin? demanda
+Tom.
+
+- Sans doute, mon cher, répondit le juif.
+
+- Et c'est une belle affaire que d'avoir fait sa connaissance,
+n'est-ce pas, Fagin? poursuivit Tom.
+
+- C'est évident, répondit le juif; laissez-les dire. Ne voyez-vous
+pas qu'ils sont jaloux de ce qu'il ne se familiarise pas avec eux
+comme avec vous?
+
+- Ah! dit Tom d'un air triomphant, voilà ce que c'est. Il m'a
+nettoyé, par exemple; mais je puis aller réparer mes pertes quand
+je voudrai, n'est-ce pas, Fagin?
+
+- Sans doute, dit le juif, et le plus tôt sera le mieux, Tom.
+
+Je vous conseille d'y aller tout de suite et vivement. Matois,
+Charlot, vous devriez déjà être en campagne; il est près de dix
+heures, et vous n'avez encore rien fait.»
+
+Les jeunes garçons obéirent aussitôt, firent un signe de tête à
+Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non sans dépenser en
+route beaucoup d'esprit aux dépens de M. Chitling. Il n'y avait
+pourtant rien d'extraordinaire dans sa conduite. Combien de jeunes
+messieurs du bon ton payent plus cher que M. Chitling pour se
+faire voir en bonne société, et combien d'élégants, qui forment
+cette bonne société, établissent leur réputation tout à fait sur
+le même pied que le fringant Tobie Crackit!
+
+- Maintenant, Nancy, dit le juif dès qu'ils furent sortis, je vais
+vous compter la somme. Voici la clef d'un petit coffre où je serre
+le peu que me rapportent les jeunes gens; je ne mets jamais mon
+argent sous clef, car je n'en ai pas, ma chère; ah! ah! je
+voudrais bien en avoir à mettre sous clef. C'est un pauvre métier,
+Nancy, et bien ingrat; mais j'aime à voir cette jeunesse autour de
+moi, et je passe par-dessus tout ça... Chut! dit-il en cachant
+vivement la clef dans son sein; qu'est-ce? Écoutez!»
+
+La jeune fille, qui était assise devant la table, les bras
+croisés, ne parut nullement s'occuper de l'arrivée d'un nouveau
+venu, ni s'inquiéter de savoir qui ce pouvait être, jusqu'à ce que
+le son d'une voix d'homme frappât ses oreilles. À l'instant elle
+ôta son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, et les
+jeta sur la table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de
+la chaleur, d'un air de nonchalance qui contrastait singulièrement
+avec l'extrême promptitude du geste qu'elle venait de faire, et
+qui avait échappé à Fagin.
+
+«Bah! dit tout bas le juif, comme s'il était contrarié d'être
+dérangé, c'est l'homme que j'attendais plus tôt... Il descend
+l'escalier; pas un mot de l'argent tant qu'il sera là, Nancy. Il
+ne restera pas longtemps: pas plus de dix minutes, ma chère.»
+
+Le juif mit son doigt décharné sur ses lèvres et s'en alla vers la
+porte, la chandelle à la main, tandis qu'on entendait les pas d'un
+homme sur l'escalier; le visiteur entra rapidement dans la
+chambre, et se trouva près de la jeune fille avant d'avoir
+remarqué sa présence.
+
+C'était Monks.
+
+«C'est une de mes élèves, dit le juif en voyant que Monks reculait
+à la vue d'une figure étrangère. Ne bougez pas, Nancy.»
+
+Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks d'un air
+insouciant et détourna les yeux; mais quand il se tourna vers le
+juif, elle lui lança un autre regard si perçant, si résolu, que,
+si un témoin eût pu voir ce changement de physionomie, il eût eu
+de la peine à croire que les deux regards vinssent de la même
+personne.
+
+«Vous avez des nouvelles? demanda le juif.
+
+- Importantes, répondit Monks.
+
+- Et... et bonnes? demanda le juif en hésitant, comme s'il
+craignait de contrarier son interlocuteur par trop de vivacité.
+
+- Pas mauvaises, répondit Monks en souriant; j'ai bien manoeuvré,
+cette fois... Je voudrais vous dire deux mots.»
+
+La jeune fille se tenait contre la table et n'avait pas du tout
+l'air de vouloir quitter la chambre, quoiqu'elle vit bien que
+Monks la montrait du doigt au juif. Celui-ci, craignant peut-être
+qu'elle ne vînt à réclamer son argent, s'il cherchait à se
+débarrasser d'elle, fit signe à Monks de monter l'escalier et
+sortit avec lui. Nancy put entendre l'homme dire en montant les
+degrés:
+
+«N'allons pas au moins dans cet infernal trou où vous m'avez déjà
+mené.»
+
+Le juif se mit à rire, répondit quelques mots que la jeune fille
+ne put entendre, et, au craquement des marches dans l'escalier,
+elle comprit qu'il conduisait son compagnon au second étage.
+
+Avant que le bruit de leurs pas eût cessé de se faire entendre, la
+jeune fille avait ôté ses souliers, ramené sa robe sur sa tête et,
+s'y cachant les bras, se tenait derrière la porte, écoutant avec
+une curiosité qui ne lui permettait pas même de respirer. Au
+moment où le bruit cessa, elle se glissa hors de la chambre,
+gravit l'escalier sans bruit, avec une incroyable légèreté, et
+disparut dans l'obscurité.
+
+La chambre resta déserte pendant un quart d'heure environ; la
+jeune fille redescendit du même pas aérien, et presque au même
+instant, on entendit descendre aussi les deux hommes; Monks
+regagna aussitôt la rue, et le juif remonta pour chercher
+l'argent. Quand il rentra, Nancy mettait son châle et son chapeau
+et se préparait à sortir.
+
+«Dieu! Nancy, s'écria le juif en reculant d'un pas après avoir
+posé la chandelle sur la table, que vous êtes pâle!
+
+- Pâle? répéta-t-elle en mettant ses mains au-dessus de ses yeux
+comme pour regarder fixement le juif.
+
+- Affreusement pâle, dit Fagin. Qu'est-ce que vous avez donc fait
+là, toute seule?
+
+- Rien, que je sache, répondit-elle négligemment; c'est peut-être
+d'être restée immobile à cette place pendant si longtemps. Allons,
+voyons! que je m'en aille: ça n'est pas dommage.»
+
+Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir à chaque pièce
+d'argent qu'il lui mettait dans la main, et ils se séparèrent
+après avoir échangé le bonsoir.
+
+Quand Nancy fut dans la rue, elle s'assit sur le pas d'une porte
+et parut pendant quelques instants complètement égarée et
+incapable de poursuivre sa route. Tout à coup elle se leva, et,
+s'élançant dans une direction tout opposée à celle du logement de
+Sikes, elle hâta le pas et finit par courir à toutes jambes;
+épuisée de fatigue, elle s'arrêta pour reprendre haleine; puis,
+comme si elle rentrait tout à coup en elle-même et déplorait
+l'impuissance où elle était de faire quelque chose qui la
+préoccupait, elle se tordit les mains et fondit en larmes.
+
+Les larmes la soulagèrent peut-être, ou bien elle se résigna en
+sentant combien sa situation était désespérée; elle revint sur ses
+pas, se mit à courir presque aussi vite dans la direction opposée,
+soit pour rattraper le temps perdu, soit pour faire trêve aux
+pensées qui l'obsédaient, et atteignit bientôt la demeure où le
+brigand l'attendait.
+
+Si son extérieur trahissait quelque agitation, M. Sikes n'en fit
+pas la remarque en la voyant; il lui demanda seulement si elle
+avait rapporté l'argent, et, sur sa réponse affirmative, il poussa
+un certain grognement de satisfaction, laissa tomber sa tête sur
+l'oreiller et continua son somme, que l'arrivée de Nancy avait
+interrompu.
+
+Heureusement pour elle, Sikes, une fois en possession de l'argent,
+employa toute la journée du lendemain à boire et à manger, ce qui
+contribua singulièrement à lui adoucir le caractère; aussi n'eut-
+il ni le temps ni l'envie de faire la moindre remarque sur le
+trouble et la distraction de sa compagne. Nancy, pourtant, avait
+l'air inquiet et agité d'une personne qui va risquer un de ces
+coups hardis et périlleux auxquels on ne se résout qu'après une
+lutte violente. Le juif, avec son oeil de lynx, aurait facilement
+reconnu ces symptômes et s'en serait alarmé; mais Sikes n'était
+pas un finaud comme lui, et il ne montra d'autres soupçons que
+ceux qui tenaient à sa rude et grossière méfiance avec tout le
+monde. Il était d'ailleurs, contre son ordinaire, de bonne humeur
+ce jour-là, comme nous l'avons dit; il ne vit donc rien de
+singulier dans ses manières et s'occupa si peu de Nancy, que le
+trouble de celle-ci eût pu être mille fois plus visible sans
+éveiller son attention.
+
+À mesure que le jour baissait, l'agitation de Nancy augmentait;
+quand la nuit fut venue, elle s'assit, attendant que le brigand
+aviné se fût endormi; ses joues étaient si pâles, son oeil si
+ardent, que Sikes lui-même s'en étonna.
+
+Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit et buvait
+son grog pour se calmer; c'était la troisième ou quatrième fois
+qu'il tendait son verre à Nancy, quand il fut frappé du changement
+qui s'était opéré en elle.
+
+«Le diable m'emporte, dit-il en se soulevant sur son bras pour
+regarder en face la jeune fille, on dirait un revenant. Qu'as-tu?
+
+- Ce que j'ai? répondit-elle. Rien. Pourquoi me regardes-tu comme
+ça?
+
+- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là? fit Sikes en la secouant
+rudement par le bras. Hein? qu'est-ce que ça veut dire? À quoi
+penses-tu? Allons! Allons!
+
+- À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune fille toute
+frissonnante et se cachant le visage dans ses mains. Mais bah!
+qu'est-ce que ça fait?»
+
+Ces mots furent prononcés d'un ton de gaieté feinte qui produisit
+sur Sikes une impression plus profonde que ne l'avaient fait les
+traits décomposés de la jeune fille.
+
+«Écoute un peu, dit Sikes; si tu n'as pas la fièvre, il se passe
+quelque chose de drôle dans l'air; oui, quelque chose de mauvais.
+Tu n'irais pas par hasard...? Ah bien oui! n'y a pas de danger que
+tu fasses ça.
+
+- Que je fasse quoi?
+
+- Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en se partant à
+lui-même. N'y a pas de fille qui ait le coeur plus solide, ou il y
+a déjà trois mois que je lui aurais coupé le sifflet. C'est la
+fièvre qui la tient! voilà la chose.»
+
+Cette idée qu'elle avait la fièvre le rassura, et il avala d'un
+seul trait son verre; puis, avec force jurons, il demanda sa
+médecine. La jeune fille s'élança avec promptitude et versa, en se
+détournant, la potion dans une tasse dont elle lui fit vider elle-
+même le contenu.
+
+«Maintenant, dit le voleur, viens t'asseoir là, à côté de moi, et
+fais-moi une autre mine que ça, ou je t'arrangerai de façon que tu
+auras de la peine à te reconnaître dans la glace.»
+
+Nancy obéit. Sikes lui serra la main dans la sienne et retomba sur
+son oreiller, les yeux fixés sur elle. Il les ferma, les rouvrit,
+les referma et les rouvrit de nouveau. Le brigand se retournait
+mal à l'aise; Il sommeillait deux ou trois minutes et s'éveillait
+avec un regard de terreur; puis il resta les yeux fixes, et,
+encore sur son séant, il tomba tout à coup dans un lourd et
+profond sommeil. Sa main lâcha celle de Nancy, son bras retomba
+languissamment; il avait l'air d'un homme tombé dans une profonde
+catalepsie.
+
+«Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la jeune fille en
+quittant le chevet du lit. Peut-être est-il déjà trop tard.»
+
+Elle mit en toute hâte son chapeau et son châle, non sans jeter de
+temps en temps un regard de crainte autour d'elle. En dépit de la
+liqueur soporifique, elle semblait s'attendre à tous moments à
+sentir sur son épaule la lourde main de Sikes. Enfin, elle se
+baissa doucement sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans
+bruit la porte de la chambre qu'elle referma avec la même
+précaution, elle sortit de la maison en courant.
+
+Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au bout d'un
+sombre passage qu'elle avait à traverser pour gagner la grand'rue.
+
+«La demie est-elle sonnée depuis longtemps? demanda la jeune
+fille.
+
+- L'heure va sonner dans un quart d'heure, dit l'homme en levant
+sa lanterne sur le visage de Nancy.
+
+- Et il me faut au moins une heure pour y arriver,» murmura Nancy
+en disparaissant avec la rapidité de l'éclair.
+
+On fermait déjà les boutiques dans les petites rues qu'elle
+suivait pour se rendre de Spitalfields dans le West-End.
+L'horloge, en sonnant dix heures, accrut son impatience. Elle
+glissait sur le trottoir, coudoyant les passants de droite et de
+gauche, se heurtant contre la tête des chevaux, et traversait,
+sans s'inquiéter, des rues encombrées où une foule de gens
+attendaient avec impatience le moment de traverser comme elle.
+
+«C'est une folle!» disait-on en se retournant pour la regarder
+courir sur la chaussée.
+
+Quand elle fut arrivée dans le beau quartier de la ville, les rues
+étaient en comparaison plus désertes, et sa course rapide sembla
+exciter plus de curiosité parmi les flâneurs au milieu desquels
+elle passait. Quelques-uns hâtaient le pas pour voir où elle se
+rendait si vite; d'autres, qui avaient pris l'avance sur elle, se
+retournaient pour la regarder, étonnés de la voir marcher toujours
+aussi vite; mais ils s'éloignaient l'un après l'autre. Quand elle
+eut atteint le lieu de sa destination, elle se trouvait tout à
+fait seule.
+
+Elle s'arrêta devant un hôtel situé dans une de ces rues paisibles
+et bien habitées qui avoisinent Hyde-Park. Au moment où la
+brillante clarté du gaz qui éclairait la porte lui fit reconnaître
+la maison, onze heures sonnaient. Elle avait ralenti son pas un
+peu auparavant, d'un air irrésolu et ne sachant trop si elle
+devait avancer; mais l'heure la décida et elle s'arrêta dans le
+vestibule. La loge du concierge était vide; elle regarda autour
+d'elle avec incertitude et se dirigea du côté de l'escalier.
+
+«Eh bien! jeune fille, dit une femme de chambre à la mise
+coquette, ouvrant une porte derrière elle et la regardant, qui
+demandez-vous?
+
+- Une dame qui reste dans la maison.
+
+- Une dame! répliqua l'autre d'un air dédaigneux. Quelle dame,
+s'il vous plaît?
+
+- Mlle Maylie,» dit Nancy.
+
+La domestique qui, pendant ce temps, l'avait toisée des pieds à la
+tête, ne répondit que par un regard de vertueux dédain; elle
+appela un laquais pour lui répondre. Nancy fit à celui-ci la même
+question.
+
+«Qui dois-je annoncer? demanda le laquais.
+
+- Mon nom est inutile.
+
+- Ni le motif qui vous amène?
+
+- Non plus. Il faut que je voie cette dame.
+
+- Allons, dit le domestique en la poussant vers la porte,
+finissons-en; décampez, s'il vous plaît.
+
+- En ce cas, il faudra que vous me portiez dehors, dit la jeune
+fille avec colère, et ce sera une besogne dont deux d'entre vous
+ne viendraient pas à bout, je vous en réponds. N'y a-t-il personne
+ici, dit-elle en regardant autour d'elle, qui veuille consentir à
+faire cette commission pour une pauvre malheureuse comme moi?»
+
+Cet appel produisit de l'effet sur un bon gros cuisinier qui, au
+milieu de quelques autres domestiques, regardait ce qui se
+passait; il s'avança pour s'interposer.
+
+«Faites sa commission, Joseph, voyons, dit-il.
+
+- À quoi bon? répliqua l'autre. Ne croyez-vous pas que
+mademoiselle va recevoir une créature comme ça, hein?»
+
+Cette allusion à la moralité douteuse de Nancy fit pousser à
+quatre servantes, témoins de la scène, des exclamations de pudeur
+révoltée.
+
+«Une créature comme ça, disaient-elles, mais c'est la honte de
+notre sexe; ça n'est bon qu'à être jeté sans pitié au chenil.
+
+- Faites de moi ce que vous voudrez, dit la jeune fille en se
+retournant vers les domestiques, mais rendez-moi d'abord le
+service que je vous demande. Pour l'amour de Dieu, faites-le!
+
+Le sensible cuisinier joignit ses instances à celles de Nancy, et
+le laquais qui avait paru le premier consentit à faire la
+commission.
+
+«Que dirai-je? fit-il, un pied sur la première marche de
+l'escalier.
+
+- Vous direz qu'une jeune fille demande instamment à parler à
+Mlle Maylie en particulier, dit Nancy; que si mademoiselle consent
+à entendre seulement un seul mot de ce qu'on a à lui dire, elle
+pourra après écouter le reste ou faire jeter la jeune fille à la
+porte comme une menteuse.
+
+- Diable! dit le laquais, comme vous y allez!»
+
+- Montez toujours, dit la jeune fille avec fermeté, que je sache
+la réponse.»
+
+Le domestique monta rapidement l'escalier, et Nancy attendit,
+toute pâle et respirant à peine. Elle écouta, les lèvres
+tremblantes et d'un air de profond mépris, les propos outrageants
+des chastes servantes qui ne se gênaient pas dans leurs discours,
+surtout quand le domestique revint annoncer qu'elle pouvait
+monter.
+
+«Ce n'est pas la peine d'être une honnête femme en ce monde, dit
+la première servante.
+
+- Il parait que le cuivre vaut mieux que l'or qui a passé au feu.»
+dit la seconde.
+
+La troisième se contenta de dire: «Ce que c'est que les grandes
+dames!» Et la quatrième fit entendre un «fi donc!» répété à
+l'unisson par le choeur des chastes Dianes, qui gardèrent ensuite
+le silence.
+
+Sans s'occuper de tout cela, Nancy, le coeur plein de choses plus
+sérieuses, suivit toute tremblante le domestique, qui
+l'introduisit dans une petite antichambre éclairée par une lampe
+suspendue au plafond; et là, s'étant retiré, il la laissa seule.
+
+
+CHAPITRE XL.
+Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent.
+
+
+La jeune fille avait traîné son existence dans les rues, dans les
+bouges et les repaires les plus dégoûtants de Londres; mais il lui
+restait encore cependant quelque chose des sentiments de la femme.
+Quand elle entendit un pas léger s'approcher de la porte opposée à
+celle par laquelle elle était entrée, quand elle pensa au
+contraste frappant dont la petite chambre allait être témoin, elle
+se sentit accablée sous le poids de sa propre honte et recula;
+elle semblait ne pouvoir supporter la présence de la personne
+qu'elle avait désiré voir.
+
+Mais l'orgueil entra en lutte avec ces bons sentiments! l'orgueil,
+vice inhérent aux êtres les plus bas et les plus dégradés aussi
+bien qu'aux natures les plus nobles et les plus élevées. L'infâme
+compagne des brigands et des scélérats, le rebut de leurs cloaques
+impurs, la complice de tous ces habitués des prisons et des
+bagnes, cette femme qui vivait à l'ombre du gibet, cette créature
+avilie avait encore trop de fierté pour laisser percer un
+sentiment d'émotion qu'elle regardait comme une faiblesse. Et
+pourtant, ce sentiment était le seul lien qui la rattachât encore
+à son sexe, dont sa vie de débauche avait effacé le caractère dès
+sa plus tendre enfance.
+
+Elle releva assez les yeux pour s'apercevoir que la figure qui
+était devant elle était celle d'une gracieuse et belle jeune
+fille; puis elle les baissa aussitôt, et secouant la tête en
+affectant la plus grande insouciance, elle dit:
+
+«Il est bien difficile de pénétrer jusqu'à vous, mademoiselle. Si
+je m'étais fâchée, si j'étais partie comme beaucoup d'autres
+l'auraient fait, vous en auriez eu du regret un jour et pour
+cause.
+
+- Je suis désolée qu'on vous ait mal reçue, répliqua Rose. N'y
+pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous amène; c'est bien à moi
+que vous vouliez parler?»
+
+Le ton bienveillant qui accompagna cette réponse, la voix douce et
+les manières affables de la jeune fille, qui ne trahissaient ni
+fierté ni mécontentement, frappèrent Nancy de surprise, et elle
+fondit en larmes.
+
+«Oh! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se cachant avec
+désespoir la figure dans les mains, s'il y en avait plus comme
+vous, il y en aurait moins comme moi. Oh! oui, bien sûr!
+
+- Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous me faites de la
+peine. Si vous êtes pauvre et malheureuse, ce sera pour moi un
+véritable bonheur que de venir à votre aide de tout mon pouvoir,
+croyez-le bien, et asseyez-vous, je vous en prie.
+
+- Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en pleurant
+encore, et ne me parlez pas avec tant de bonté avant de me
+connaître... Il se fait tard... Cette porte... est-elle fermée?
+
+- Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme pour être plus
+à portée de demander du secours à l'occasion. Pourquoi cette
+question?
+
+- Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie et celle de
+bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai reconduit de force
+le petit Olivier chez le vieux Fagin, le juif, le soir que
+l'enfant a quitté Pentonville.
+
+- Vous? dit Rose Maylie.
+
+- Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous avez entendu
+parler. C'est moi qui vis au milieu des brigands; jamais, aussi
+loin que vont mes souvenirs, je n'ai eu d'autre existence! Jamais
+je n'ai entendu de plus douces paroles que celles qu'ils m'ont
+adressées! Que Dieu ait pitié de moi! Ne cherchez pas à cacher
+l'horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus jeune
+que je ne le parais, mais ce n'est pas la première fois que je
+fais peur! Les pauvresses mêmes reculent quand je passe près
+d'elles dans la rue.
+
+- Quelles affreuses choses me dites-vous là! dit Rose, en
+s'éloignant involontairement de cette étrange femme.
+
+- Ô chère demoiselle! s'écria la jeune fille, remerciez le ciel à
+genoux de ce qu'il vous a donné des amis pour surveiller et
+soigner votre enfance! Remerciez-le bien de ne vous avoir pas
+exposée au froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche,
+et à quelque, chose de pire encore, comme cela m'est arrivé à moi,
+depuis le berceau. Oui, depuis le berceau, je peux bien le dire.
+Le ruisseau d'une allée, voilà mon berceau, et probablement ce
+sera aussi mon lit de mort.
+
+- Vous m'affligez dit Rose d'une voix émue et saccadée; mon coeur
+se serre, rien qu'à vous entendre.
+
+- Soyez bénie pour votre bonté; si vous saviez ce que je suis
+parfois, vous me plaindriez bien davantage. Mais je me suis
+échappée d'entre les mains de ceux qui ne manqueraient pas de me
+tuer, s'ils me savaient ici; je me suis échappée pour vous révéler
+ce que je leur ai entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé
+Monks?
+
+- Non, dit Rose.
+
+- Il vous connaît, lui; il savait que vous étiez ici, car c'est en
+lui entendant donner votre adresse que j'ai pu arriver jusqu'à
+vous.
+
+- Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom-là.
+
+- C'est qu'alors il a changé de nom chez nous, reprit la jeune
+fille; je m'en étais déjà plus que doutée. Il y a quelque temps
+(peu de jours après qu'on eut introduit Olivier dans votre maison
+cette fameuse nuit du vol) j'ai entendu une convocation entre cet
+homme, dont je me méfiais déjà, et Fagin; un soir qu'ils étaient
+ensemble, j'ai découvert que Monks... donc, comme nous l'appelons,
+mais que vous...
+
+- Oui, oui, dit Rose, je sais... après...
+
+- Que Monks l'avait vu par hasard le jour où nous l'avons perdu
+pour la première fois, et qu'il l'avait aussitôt reconnu pour
+l'enfant qu'il cherchait. Pourquoi le cherchait-il, c'est ce que
+je ne me suis pas expliqué. Il a conclu avec Fagin un marché, par
+suite duquel celui-ci avait droit à une certaine somme dans le cas
+où il rattraperait Olivier; et la somme devait être plus forte,
+s'il en faisait un voleur. Monks en demandant cela avait un
+dessein à lui.
+
+- Et quelle était son intention? demanda Rose.
+
+- C'est ce que j'espérais savoir, dit la jeune fille, lorsqu'il
+aperçut mon ombre sur la muraille, et, à ma place, je vous jure
+qu'il n'y en aurait pas en beaucoup qui auraient pu se sauver
+comme je l'ai fait. Enfin, j'ai pu m'échapper; mais je ne l'ai
+plus revu qu'hier soir.
+
+- Et qu'arriva-t-il alors?
+
+- Eh bien, voilà, mademoiselle. Hier soir donc, il est revenu,
+comme l'autre jour; ils sont encore montés tous les deux dans la
+chambre d'en haut. Par exemple, je me suis bien arrangée de
+manière à n'être pas trahie par mon ombre, et j'ai écouté à la
+porte. Voici les premiers mots que j'ai entendu dire à vue: «Ainsi
+les seuls témoignages qui prouvent l'identité de l'enfant sont au
+fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les a reçus des
+mains de la mère est, Dieu merci, en train de pourrir dans son
+cercueil.» Et là-dessus, ils se sont mis à rire et à dire qu'ils
+avaient fait un fameux coup. Monks en parlant de l'enfant avait un
+air furieux; il disait que, bien qu'il fût parvenu sans risque à
+se rendre maître de l'argent du petit diable, il aurait été encore
+plus tranquille, s'il l'avait eu autrement. «Ô la bonne
+plaisanterie, dit-il, si nous pouvions donner un démenti aux
+espérances orgueilleuses qui ont dicté le testament du père, en
+promenant le petit drôle dans toutes les prisons de Londres, en le
+faisant pendre même pour quelque crime capital! ça ne vous serait
+pourtant pas difficile, Fagin, et vous en retirerez un bon profit
+encore.»
+
+- Qu'est-ce que tout cela? dit Rose.
+
+- La vérité, mademoiselle, quoiqu'elle sorte de ma bouche,
+répliqua la jeune fille. Puis, il ajouta, en proférant des jurons
+qui auraient bien surpris vos oreilles, mais auxquels les miennes
+ne sont que trop accoutumées, que, s'il pouvait assouvir sa haine
+par la mort de l'enfant sans risquer sa peau, il n'hésiterait pas;
+mais que, puisque la chose était impossible, il le surveillerait
+de près, et que s'il avait le malheur de vouloir tirer avantage de
+sa naissance et de son histoire, il saurait bien lui mettre des
+bâtons dans les roues. «Bref, Fagin, dit-il, tout juif que vous
+êtes, vous n'avez pas encore de votre vie tendu de piége comme
+celui dans lequel je vais prendre mon jeune frère Olivier.»
+
+- Son frère! s'écria Rose.
+
+- Voilà ses propres paroles, dit Nancy, qui promenait autour
+d'elle des regards inquiets, depuis le commencement de la
+conversation, car elle croyait toujours voir Sikes à coté d'elle.
+Ce n'est pas tout, quand il s'est mis à parler de vous et de
+l'autre dame, il a ajouté qu'on dirait que le ciel ou plutôt le
+diable conspirait contre lui, puisque Olivier était tombé entre
+vos mains; ensuite il est parti d'un éclat de rire en disant qu'à
+quelque chose malheur est bon: car, pour savoir qui est ce petit
+épagneul à deux pattes qu'elle a avec elle, elle donnerait (c'est
+de vous qu'il parlait) je ne sais combien de mille livres sterling
+si elle les avait.
+
+- Vous ne croyez pas qu'il ait parlé sérieusement, n'est-ce pas?
+dit Rose en pâlissant.
+
+- Jamais on n'a parlé plus sérieusement qu'il ne le fit, répliqua
+la jeune fille en secouant la tête. Il parle très sérieusement
+quand il déteste. J'en connais qui font pis que lui, et cependant
+je préférerais les entendre douze fois plutôt que lui une. Il
+commence à se faire tard, et je veux revenir à la maison avant
+qu'on se doute de mon escapade. Il faut que je m'en aille au plus
+vite.
+
+- Mais que puis-je faire? dit Rose. Sans vous, comment profiter de
+l'avis que vous venez de me donner? Vous en aller! mais vous
+voulez donc retourner au milieu de ces bandits que vous m'avez
+dépeints sous des couleurs si terribles? Attendez. À côté, dans la
+chambre voisine, il y a un monsieur que je puis faire venir à
+l'instant même: répétez-lui ce que vous venez de me dire, et,
+avant une demi-heure, on vous conduira dans un endroit où vous
+serez en sûreté.
+
+- Non, dit la jeune fille, je veux partir. Il faut que je m'en
+retourne, parce que... Mais comment dire de semblables choses à
+une demoiselle vertueuse comme vous? Parce que, au nombre de ces
+hommes dont je vous ai parlé, il y en a un... le plus terrible de
+tous, que je ne puis quitter; je ne l'abandonnerais jamais, dût-on
+me promettre de m'arracher à l'existence que je mène maintenant.
+
+- Votre intervention en faveur de ce cher enfant, dit Rose; votre
+démarche dans cette maison où vous vous êtes risquée pour me dire
+ce que vous avez entendu; votre attitude qui me fait croire à la
+sincérité de vos paroles; votre repentir; enfin le sentiment que
+vous avez de votre honte, tout me porte à espérer qu'il y a encore
+de la ressource chez vous. Oh! je vous en supplie, dit avec force
+la jeune fille en joignant les mains, tandis que ses larmes
+arrosaient son visage, ne soyez pas sourde aux supplications d'une
+personne de votre sexe, la première, oui..., la première, je
+pense, qui ait jusqu'ici fait résonner à vos oreilles des paroles
+de sympathie et de commisération. Écoutez ma voix, et laissez-moi
+vous sauver pour un meilleur avenir.
+
+- Mademoiselle, s'écria Nancy en tombant à genoux, vous êtes un
+ange de douceur; c'est la première fois que j'entends d'aussi
+bonnes paroles. Hélas! que ne les ai-je entendues il y a quelques
+années! elles m'auraient détournée du vice et du malheur; mais
+maintenant il est trop tard, il est trop tard!
+
+- Il n'est jamais trop tard, dit Rose, pour le repentir et
+l'expiation.
+
+- Oh! si, s'écria la jeune fille en proie aux tortures de sa
+conscience, il est trop tard! Je ne puis le quitter maintenant! Je
+ne veux point causer sa mort!
+
+- Comment pourriez-vous la causer? demanda Rose.
+
+- Rien ne pourrait le sauver, dit Nancy, si je disais à d'autres
+ce que je vous ai raconté; si je les faisais prendre, sa mort
+serait certaine! C'est le plus déterminé... et il a commis de
+telles atrocités!
+
+- Est-il possible, s'écria Rose, que pour un tel homme vous
+renonciez à l'espérance d'une vie meilleure et à la certitude
+d'une délivrance immédiate? C'est de la folie!
+
+- Je ne sais ce que c'est, répondit la jeune fille; mais ce qu'il
+y a de sûr, c'est qu'il en est ainsi, et je ne suis pas la seule
+comme cela, il y en a des centaines aussi misérables, aussi
+dégradées que moi. Il faut que je m'en retourne. Je ne sais si
+Dieu veut me punir du mal que j'ai fait... mais quelque chose
+m'attire vers cet homme, malgré les souffrances et les mauvais
+traitements qu'il me fait endurer; et, quand même je devrais
+mourir de sa main, j'irais encore le rejoindre.
+
+- Que faire? dit Rose. Je ne dois pourtant pas vous laisser partir
+ainsi.
+
+- Si, mademoiselle; vous le devez et vous me laisserez partir,
+répondit la jeune fille en se relevant. Vous ne me retiendrez pas,
+car je me suis fiée à votre bonté sans exiger de serment, comme
+j'aurais pu le faire.
+
+- Quel usage voulez-vous que je fasse alors de vos révélations?
+dit Rose. Il faut pénétrer ce mystère; autrement, comment le
+secret que vous m'avez confié pourrait-il être utile à Olivier,
+que vous voulez servir?
+
+- Vous devez avoir quelqu'un à mettre dans la confidence, un ami
+qui pourra vous conseiller?
+
+- Mais où pourrai-je vous revoir au besoin? demanda Rose. Je ne
+veux pas savoir où demeurent ces affreuses gens... mais dites-moi
+quand et où je pourrai vous revoir.
+
+- Eh bien, fit la jeune fille, voulez-vous me promettre de garder
+fidèlement mon secret et de venir seule ou accompagnée de votre
+confident à la condition qu'on ne me surveillera pas, qu'on ne me
+suivra pas?
+
+- Je vous le jure, répondit Rose.
+
+- Tous les dimanches soir, dit la jeune fille sans hésiter, de
+onze heures à minuit, je me promènerai sur le pont de Londres, si
+je vis encore!
+
+- Attendez encore un instant, interrompit Rose en voyant la jeune
+fille se hâter de gagner la porte. Songez encore une fois à votre
+position et à l'occasion qui se présente à vous d'en sortir. Vous
+avez droit à toutes mes sympathies, non seulement parce que vous
+êtes venue de vous-même me faire cette confidence, mais encore
+parce que vous êtes une femme presque irrévocablement perdue.
+Voulez-vous rejoindre cette bande de voleurs, et surtout cet
+homme, quand un mot, un seul mot peut vous sauver? Quel est donc
+le charme irrésistible qui vous attire dans cette société-là pour
+vous attacher à une vie d'opprobre et de misère? Quoi! je ne
+trouverai pas dans votre coeur la moindre fibre sensible! Je ne
+trouverai rien qui puisse vous arracher à cette terrible
+fascination!
+
+- Quand de jeunes demoiselles aussi belles, aussi bonnes que vous,
+donnent leur coeur, reprit avec fermeté Nancy, l'amour peut les
+entraîner loin. Oui, il peut vous entraîner vous-même, qui avez
+une demeure, des amis, des admirateurs, tout ce qui peut séduire.
+Quand des femmes comme moi, qui n'ont d'autre asile assuré qu'un
+cercueil, d'autre ami dans la maladie ou la mort que les servantes
+d'un hospice; quand ces femmes-là ont livré leur coeur impur à un
+homme; que cet homme leur tient lieu de parents, de demeure,
+d'amis; que cet amour a jeté une lueur sur leur misérable
+existence, qui peut espérer les guérir? Plaignez-nous,
+mademoiselle... plaignez-nous d'être encore femmes par ce
+sentiment; plaignez-nous, car un arrêt terrible a changé en
+tourments et en souffrances ce qui devait faire notre consolation
+et notre orgueil.
+
+- Voyons, dit Rose après un moment de silence, vous accepterez
+toujours bien quelque peu d'argent qui puisse vous permettre de
+vivre honnêtement... au moins jusqu'à ce que nous nous revoyions?
+
+- Non, pas un penny, répliqua la jeune fille en lui disant adieu
+de la main.
+
+- Ne repoussez pas ce que je veux faire pour vous secourir, dit
+Rose avec un geste bienveillant. Je voudrais vous être utile.
+
+- La meilleure manière de m'être utile, dit Nancy en se tordant
+les mains, serait de m'arracher la vie d'un seul coup. J'ai, ce
+soir, senti plus cruellement que jamais toute mon infamie, et ce
+serait déjà quelque chose que de ne pas mourir dans le même enfer
+où j'ai passé ma vie. Que le ciel vous bénisse, bonne demoiselle,
+et vous envoie autant de bonheur que je me suis attiré de honte!»
+
+En disant ces mots, la malheureuse sanglotait. Elle sortit,
+laissant Rose accablée par cette étrange entrevue; elle se croyait
+le jouet d'un rêve; elle retomba sur une chaise et chercha à
+rassembler ses pensées confuses.
+
+
+CHAPITRE XLI.
+Qui montre que les surprises sont comme les malheurs; elles ne
+viennent jamais seules.
+
+
+Rose, il faut l'avouer, était dans une situation singulièrement
+difficile. En même temps qu'elle éprouvait le plus vif désir de
+percer le voile qui enveloppait l'histoire d'Olivier, elle ne
+pouvait s'empêcher de tenir religieusement cachée la confidence
+que cette misérable femme avec laquelle elle venait de
+s'entretenir, avait remise à sa foi de jeune fille candide et
+innocente. Les paroles de cette femme, ses manières, avaient
+d'ailleurs touché le coeur de Rose Maylie; le désir qu'elle avait
+de ramener au repentir et à l'espérance cette malheureuse
+créature, se confondait dans son coeur avec l'amour qu'elle avait
+voué au jeune Olivier, et ce désir n'était ni moins ardent ni
+moins sincère.
+
+On avait résolu de ne rester que trois jours à Londres avant de se
+mettre en route pour aller passer quelques semaines dans un port
+de mer éloigné. On était encore au premier jour: minuit allait
+sonner. Quelle détermination prendre dans un délai de vingt-quatre
+heures? D'un autre côté, comment ajourner le voyage sans éveiller
+le soupçon?
+
+M. Losberne était avec Rose et sa tante, et devait rester encore
+les deux jours suivants; mais Rose connaissait trop bien le
+caractère emporté de cet excellent ami; elle ne pouvait se
+dissimuler avec quelle colère il apprendrait les détails de
+l'enlèvement d'Olivier; et puis, comment lui confier ce secret,
+sans avoir personne pour la seconder dans ses prières en faveur de
+la pauvre femme? c'étaient autant de raisons pour prendre aussi
+les précautions les plus minutieuses avant de rien confier à
+Mme Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en conférer aussitôt avec le
+bon docteur. Quant à consulter un homme de loi, lors même qu'elle
+aurait su la marche à suivre, c'était un moyen auquel il ne
+fallait pas songer, pour les mêmes raisons. Un moment, l'idée lui
+vint de s'en ouvrir à Henry; mais cette pensée réveilla le
+souvenir de leur dernière entrevue; elle ne crut pas de sa dignité
+de le rappeler, puisque (et à cette pensée ses yeux se mouillèrent
+de larmes) il pouvait avoir appris à l'oublier et à vivre plus
+heureux sans elle.
+
+Agitée par toutes ces réflexions et rejetant chaque expédient à
+mesure qu'il s'offrait à son esprit. Rose passa la nuit sans
+dormir, en proie à mille inquiétudes. Le lendemain, après avoir
+bien réfléchi, et ne sachant plus que faire, elle se détermina à
+consulter Henry.
+
+«S'il lui est pénible de revenir ici, pensait-elle, ce sera encore
+bien plus pénible pour moi de l'y voir. Mais reviendra-t-il? peut-
+être que non. Qui sait s'il ne se contentera pas d'écrire? ou
+bien, en supposant qu'il vienne lui-même, s'il n'évitera pas de me
+rencontrer, comme il l'a fait quand il est parti? Je ne l'aurais
+jamais cru, mais cela a peut-être mieux valu pour tous les deux.»
+
+En ce moment, Rose laissa tomber sa plume et se détourna, comme si
+elle eût craint de laisser voir ses larmes à la feuille même qui
+allait se faire le messager fidèle de son secret.
+
+Déjà plusieurs fois elle avait pris et déposé sa plume, fait et
+refait dans sa tête la première ligne de sa lettre sans en écrire
+un seul mot, quand Olivier, qui s'était promené dans les rues,
+escorté de M. Giles, entra en courant dans la chambre et tout
+essoufflé. Son agitation semblait présager un nouveau sujet
+d'alarme.
+
+«Mon Dieu! qu'y a-t-il? pourquoi cet air bouleversé? demanda Rose
+en s'avançant à sa rencontre.
+
+- Je ne sais; mais il me semble que j'étouffe, répliqua Olivier.
+Bon Dieu! quand je pense que je vais enfin le revoir et que vous
+aurez la preuve certaine que tout ce que je vous ai dit était la
+vérité!
+
+- Je n'ai jamais cru que vous m'ayez dit autre chose que la
+vérité, dit Rose, cherchant à le calmer. Mais encore qu'y a-t-il?
+de qui voulez-vous parler?
+
+- Ah! le monsieur! vous savez... dit Olivier, articulant à peine
+les mots; vous savez bien le monsieur qui a été si bon pour moi,
+M. Brownlow, dont nous avons si souvent parlé...
+
+- Où l'avez-vous vu?
+
+- Il descendait de voiture, reprit Olivier en répandant des larmes
+de bonheur, et il entrait dans une maison. Je n'ai pas pu lui
+parler... je n'ai pas pu lui parler, parce qu'il ne me voyait pas,
+et que je tremblais si fort, si fort que je ne me sentais pas la
+force d'aller jusqu'à lui. Mais Giles a demandé pour moi si
+c'était bien là qu'il restait; on a répondu que oui. Tenez, dit
+Olivier en ouvrant un chiffon de papier, voici son adresse... J'y
+cours tout de suite. Ô mon Dieu! mon Dieu quand je vais être
+devant lui, et que j'entendrai encore sa voix, qu'est-ce que je
+vais devenir?»
+
+Rose, tout abasourdie de ces paroles et de ces exclamations de
+joie incohérentes, lut sur l'adresse, _Craven-Street_ dans le
+_Strand_, et se promit aussitôt de mettre cette découverte à
+profit.
+
+«Allons, vite, dit-elle, qu'on aille chercher un fiacre, et
+préparez-vous à m'accompagner; je suis à vous dans une minute.
+
+Je vais seulement avertir ma tante que nous sortons pour une
+heure, et soyez prêt le plus vite possible.»
+
+Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de cinq
+minutes, Rose et lui étaient sur le chemin de Craven-Street. Quand
+ils furent arrivés, Rose laissa Olivier dans la voiture, sous
+prétexte de préparer le vieillard à le recevoir; puis envoyant sa
+carte par le domestique, elle demanda à voir M. Brownlow pour
+affaires urgentes. Le domestique revint bientôt lui dire de
+monter. Rose le suivit à l'étage supérieur, où elle fut présentée
+à un monsieur âgé, d'un abord agréable, et portant un habit vert-
+bouteille. À une petite distance, était assis un autre vieillard
+portant guêtres et culotte de nankin. Il n'avait pas l'abord très
+agréable, celui-là; ses deux mains étaient appuyées sur une grosse
+canne, et son menton sur ses deux mains.
+
+- Ah! mon Dieu! je vous demande pardon, mademoiselle, dit le
+monsieur en habit vert-bouteille, qui se leva promptement en la
+saluant avec la plus grande politesse... je croyais avoir affaire
+à quelque importun qui... je vous en prie, excusez-moi. Asseyez-
+vous donc, s'il vous plaît.
+
+- M. Brownlow, je présume, monsieur, dit Rose en promenant son
+regard du pantalon de nankin à l'habit vert-bouteille.
+
+- C'est en effet mon nom; monsieur est mon ami. M. Grimwig.
+Grimwig, voulez-vous avoir la bonté de nous laisser quelques
+minutes?
+
+- Je crois, interrompit miss Maylie, que, dans l'état actuel des
+choses, monsieur peut sans inconvénient assister à notre entrevue.
+Si je suis bien informée, il connaît l'affaire dont je désire vous
+entretenir.»
+
+M. Brownlow inclina la tête. Quant à M. Grimwig, il se leva roide
+comme sa canne, fit un salut, et retomba non moins roide sur sa
+chaise.
+
+«Je vais certainement vous surprendre, dit Rose, naturellement
+embarrassée; mais vous avez déjà montré beaucoup de bienveillance
+et de bonté pour un jeune enfant que j'affectionne, et je suis
+certaine d'exciter votre intérêt en vous donnant de ses nouvelles.
+
+-- Ah bah! dit M. Brownlow.
+
+- Je veux parler d'Olivier Twist, répliqua Rose. Vous avez su
+comment...»
+
+À peine Rose eut-elle laissé échapper de ses lèvres le nom
+d'Olivier Twist, que M. Grimwig, qui avait fait semblant de se
+plonger dans la lecture d'un in-folio, placé sur la table, le
+referma avec grand bruit et retomba sur le dos de sa chaise, ne
+laissant voir sur son visage d'autre expression que celle de la
+plus grande stupéfaction. Pendant longtemps, il demeura l'oeil
+fixe; puis, comme s'il eût rougi de trahir une si grande émotion,
+il fit un effort pour ainsi dire convulsif pour se renfoncer dans
+sa première attitude; alors il regarda fixement devant lui, et fit
+entendre un long et sourd sifflement qui, au lieu de se répandre
+dans l'espace, alla mourir dans les profondeurs les plus secrètes
+de son estomac.
+
+M. Brownlow ne fut pas moins surpris, mais son étonnement ne se
+trahit pas d'une manière aussi excentrique. Il rapprocha sa chaise
+de miss Maylie et lui dit:
+
+«Je vous en prie, ma chère demoiselle, laissez de côté cette
+bonté, cette bienveillance dont vous parlez, et que toute autre
+personne ignore. Si vous avez à donner des preuves qui puissent
+modifier l'opinion défavorable que j'ai eue du pauvre enfant, au
+nom du ciel! donnez-les-moi bien vite.
+
+- C'est un mauvais drôle, j'en mangerais ma tête que c'est un
+mauvais drôle, grommela entre ses dents M. Grimwig, impassible
+comme un ventriloque.
+
+- C'est une âme noble et généreuse dit Rose en rougissant, et
+Celui qui a jugé à propos de lui envoyer des épreuves au-dessus de
+son âge a mis dans son coeur des sentiments qui feraient honneur à
+bien des gens qui ont six fois son âge.
+
+- Je n'ai que soixante et un ans, s'il vous plaît, dit M. Grimwig,
+toujours impassible. Et comme, à moins que le diable ne s'en mêle,
+votre Olivier n'a pas moins de douze ans, je ne vois pas à qui
+peut s'appliquer votre observation.
+
+- Ne faites pas attention à mon ami, miss Maylie, dit M. Brownlow;
+il ne pense pas ce qu'il dit.
+
+- Si vraiment, grogna M. Grimwig.
+
+- Non, il ne le pense pas, dit M. Brownlow en se levant avec
+impatience.
+
+- J'en mangerais ma tête qu'il le pense, grommela encore
+M. Grimwig.
+
+- Il mériterait bien, alors, qu'on la lui cassât, sa tête, dit
+M. Brownlow.
+
+- Ah! pour le coup, il serait bien curieux de voir ça,» répondit
+M. Grimwig en frappant le plancher de sa canne.
+
+Arrivés à ce point, les deux vieux amis prirent chacun de leur
+côté une prise de tabac; après quoi ils se donnèrent une poignée
+de main, suivant leur coutume invariable.
+
+«Maintenant, miss Maylie, dit M. Brownlow, revenons au sujet qui
+intéresse si fort votre bon coeur. Veuillez me raconter ce que
+vous savez du pauvre enfant. Permettez-moi, toutefois, de vous
+dire auparavant que j'avais épuisé tous les moyens de le
+découvrir, et que, depuis mon absence de ce pays, l'idée qu'il
+m'en avait imposé et qu'il avait été poussé par ses complices à me
+voler, s'est considérablement modifiée.»
+
+Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses pensées, raconta
+simplement et en quelques mots tout ce qui était arrivé à Olivier,
+depuis qu'il avait quitté la maison de M. Brownlow. Elle se
+réserva toutefois en particulier à ce gentleman les révélations de
+Nancy, et elle termina en l'assurant que le seul chagrin de
+l'enfant, depuis plusieurs mois, avait été de ne pouvoir
+rencontrer son ancien bienfaiteur et ami.
+
+«Dieu soit loué! dit le vieux gentleman; c'est un grand bonheur
+pour moi, vraiment un grand bonheur. Mais vous ne m'avez pas
+encore dit où il est maintenant, miss Maylie. Pardonnez-moi ce
+reproche; mais pourquoi ne l'avoir pas amené?
+
+- Il attend à la porte, dans une voiture, répondit Rose.
+
+- À ma porte!» s'écria le vieux gentleman. Et le voilà s'élançant
+hors de la chambre, dégringolant l'escalier; en un instant, il
+était sur le marchepied, et bientôt dans la voiture.
+
+Quand la porte de la chambre se fut refermée derrière lui,
+M. Grimwig releva la tête et, se renversant sur le dos de sa
+chaise, fit avec l'un des pieds trois tours sur lui-même, aidé de
+la table et de sa canne. Après avoir exécuté cette évolution il se
+leva, fit clopin-clopant une douzaine de fois la tour de la
+chambre et, s'arrêtant tout d'un coup devant Rose, il l'embrassa
+sans plus de façon.
+
+«Chut! dit-il en voyant la demoiselle se lever toute alarmée de
+cet étrange procédé, n'ayez donc pas peur, petite. Je suis assez
+vieux pour être votre grand-père. Vous êtes une gentille
+demoiselle. Je vous aime. Mais les voici.»
+
+En effet, juste au moment où, par une habile conversion de gauche
+à droite, il se replantait sur sa chaise, M. Brownlow revint
+accompagné d'Olivier, auquel M. Grimwig fit un gracieux accueil.
+Quand Rose Maylie n'aurait pas eu d'autre récompense de ses soins
+et de sa sollicitude pour le jeune Olivier que le bonheur qu'elle
+éprouva en ce moment, elle se serait crue bien payée de ses
+peines.
+
+«Mais, au fait, il y a encore quelqu'un qui ne doit pas être
+oublié, fit M. Brownlow qui tira la sonnette. Envoyez dire à
+Mme Bedwin de venir, s'il vous plaît.»
+
+La vieille femme de charge se rendit en toute hâte à cet appel,
+et, ayant fait une révérence, à la porte, elle attendit des
+ordres.
+
+«Eh bien! vous devenez donc tous les jours de plus en plus
+aveugle, Bedwin? dit M. Brownlow d'un ton brusque.
+
+- Oui, monsieur, répondit la vieille. À mon âge, la vue ne
+s'améliore pas.
+
+- Ce n'est pas nouveau, ce que vous nous dites là, répliqua
+M. Brownlow. Et bien! mettez vos lunettes; je veux voir si vous
+devinerez pourquoi je vous ai fait venir.»
+
+La vieille se mit à fouiller quelque temps dans sa poche pour
+trouver ses lunettes; mais Olivier, dans son impatience, ne put
+attendre la fin de cette nouvelle épreuve, et, obéissant à sa
+première impulsion, il s'élança dans ses bras.
+
+«Dieu me pardonne! s'écria la vieille en l'embrassant, c'est mon
+bon petit enfant!
+
+- Ma bonne et vieille amie! s'écria Olivier.
+
+- Je savais bien qu'il reviendrait, dit la vieille en le tenant
+dans ses bras. Comme il a bonne mine! Ne dirait-on pas, à le voir
+si bien vêtu, que c'est un petit monsieur? Où donc êtes-vous allé
+pendant tout ce temps-là? C'est toujours la même douceur de
+physionomie, mais moins pâle! la même bonté dans les yeux, mais
+moins tristes! Je ne les ai jamais oubliés, ses yeux, ni sa bonne
+figure, ni son aimable sourire: tous les jours je me le figurais,
+ce cher petit, à côté de mes autres enfants qui sont morts!
+J'étais encore jeune alors!»
+
+Pendant ce temps-là, tantôt elle s'éloignait d'Olivier pour
+mesurer de combien il avait grandi, tantôt elle le serrait contre
+son sein, lui passant avec amour les mains dans les cheveux, riant
+et pleurant tour à tour, penchée sur son épaule.
+
+M. Brownlow, laissant Mme Bedwin et Olivier causer à loisir, passa
+dans une autre pièce, et là il apprit de Rose tous les détails
+relatifs à son entrevue avec Nancy, détails qui lui causèrent une
+grande surprise en même temps qu'une grande inquiétude. Rose
+expliqua pourquoi, au premier abord, elle n'avait pas voulu
+confier le secret à M. Losberne; M. Brownlow jugea qu'elle avait
+agi avec prudence, et résolut sur-le-champ d'avoir un entretien
+sérieux avec le digne docteur à ce sujet. Voulant mettre ce
+dessein à exécution le plus tôt possible, il décida qu'il se
+rendrait à l'hôtel pendant la matinée et que Mme Maylie serait
+informée avec précaution de tout ce qui se serait passé. Ces
+préliminaires arrangés, Rose et Olivier retournèrent à la maison.
+
+Rose ne s'était nullement exagéré la colère probable du bon
+docteur; car l'histoire de Nancy venait à peine de lui être
+exposée, qu'il proféra des menaces terribles et des imprécations.
+Il jura qu'elle ne risquait rien et qu'il l'abandonnerait aux
+recherches combinées de MM. Blathers et Duff; puis il mit son
+chapeau pour aller chercher immédiatement l'assistance de ces
+dignes personnages. Il est probable que, dans sa première
+explosion, il aurait mis son projet à exécution, sans réfléchir un
+seul instant aux conséquences, s'il n'avait pas été retenu,
+d'abord par le poignet de M. Brownlow, aussi fort et aussi
+irascible que lui, et, en second lieu, par une série d'arguments
+et de raisonnements destinés à lut faire abandonner une pareille
+folie.
+
+«Alors, que diable voulez-vous que nous fassions? dit l'impétueux
+docteur quand ils eurent rejoint les deux dames. À moins que nous
+n'employions notre temps à voter des remerciements à cette bande
+de voleurs et de voleuses et à les prier de vouloir bien accepter
+chacun cent livres sterling ou tout ce que vous voudrez, comme une
+petite marque de notre estime et une très faible preuve de notre
+reconnaissance pour leur bienveillance à l'égard d'Olivier!
+
+- Non, non, je ne dis pas cela, répliqua M. Brownlow en riant;
+mais il nous faut agir avec douceur et prudence.
+
+- Avec douceur et prudence! s'écria le docteur. Moi, je vous
+enverrais tous ces gens-là à...
+
+- Envoyez-les où vous voudrez, interrompit M. Brownlow; il n'en
+est pas moins vrai qu'il faut se demander si, en les envoyant où
+vous dites, nous atteindrons notre but.
+
+- Quel but? demanda le docteur.
+
+- Connaîtrons-nous les parents d'Olivier? Pourra-t-il recouvrer
+l'héritage dont il a été frustré, en admettant que cette histoire
+soit authentique?
+
+- Ah! c'est juste! dit M. Losberne en se rafraîchissant le front
+avec son mouchoir de poche. Je n'y pensais déjà plus.
+
+- Vous voyez! continua M. Brownlow. Mettons cette pauvre fille
+complètement de côté, si vous voulez, et supposons qu'il nous soit
+possible, sans la compromettre, de traduire tous ces scélérats en
+justice; eh bien! après, à quoi cela nous servira-t-il?
+
+- À en faire pendre toujours quelques-uns, selon toute
+probabilité, dit le docteur, et à faire déporter les autres.
+
+- Très bien! répliqua M. Brownlow en souriant; mais avec le temps
+ils y réussiront bien sans nous, et, en attendant, si nous les
+prévenons, il me semble que nous ferons là les don Quichotte, en
+opposition directe avec nos intérêts, ou, ce qui revient au même,
+avec ceux d'Olivier.
+
+- Comment cela? demanda le docteur.
+
+- Il est certain que nous aurons toutes les peines du monde à
+approfondir ce mystère tant que nous n'aurons pas démasqué ce
+Monks. Or, nous n'y pouvons parvenir que par stratagème, et en
+l'attrapant un beau jour, lorsqu'il ne sera pas au milieu de ces
+gens-là. Car, supposons qu'on l'arrête, nous n'avons pas de
+preuves contre lui; il n'a même pas participé (du moins à notre
+connaissance et d'après l'examen des faits) au moindre brigandage
+commis par cette bande. S'il n'est pas acquitté, il est probable
+qu'il sera puni tout au plus de l'emprisonnement comme vagabond,
+et que, plus tard, il persistera dans son silence; de manière
+qu'il vaudrait autant pour nous qu'il fût sourd, muet, aveugle, et
+même idiot.
+
+- Eh bien! dit vivement le docteur, j'en reviens alors à vous
+demander si vous croyez raisonnablement qu'on soit lié par la
+promesse faite à la jeune fille. Cette promesse, je l'avoue, a été
+faite dans les meilleures et les plus loyales intentions; mais en
+réalité...
+
+- Je vous en prie, ma chère demoiselle, dit M. Brownlow en voyant
+que Rose s'apprêtait à répondre, ne discutons point là-dessus;
+votre promesse sera tenue. Je ne crois pas que cela puisse en rien
+déranger nos combinaisons. Mais, avant de régler nos démarches, il
+sera nécessaire de voir la jeune fille, pour savoir d'elle si elle
+veut nous faire connaître ce Monks, à la condition, bien entendu,
+que nous traiterons directement avec lui sans l'entremise de la
+police. Dans le cas où elle ne voudrait pas ou ne pourrait pas
+nous donner ces renseignements, nous lui demanderons de nous dire
+quels endroits il fréquente, quel est son signalement, de façon
+que nous puissions le reconnaître; or, nous ne pourrons la voir
+avant dimanche soir, et c'est aujourd'hui mardi. Je suis d'avis
+que, jusque-là, nous restions complètement tranquilles, et que
+nous gardions le silence là-dessus, même devant Olivier.»
+
+Quoique ce délai de cinq grands jours fît faire la grimace à
+M. Losberne, il fut forcé d'admettre qu'il n'y avait pas de
+meilleur parti à prendre, et, comme Rose et Mme Maylie étaient
+complètement de l'avis de M. Brownlow, la proposition de ce
+dernier fut adoptée à l'unanimité.
+
+«Je voudrais bien, dit M. Brownlow, prendre conseil de mon ami
+Grimwig. C'est un homme bizarre, mais singulièrement retors, qui
+pourrait nous être très utile. Je dois dire qu'il a étudié le
+droit et que, s'il a quitté le barreau, c'est seulement parce
+qu'il s'est dégoûté de n'avoir eu en vingt ans qu'un client et un
+procès. Si c'est un titre ou non à votre recommandation, je vous
+en laisse juge.
+
+- Je n'ai pas d'objection à faire, dit le docteur, pourvu que vous
+me permettiez de consulter aussi mon ami.
+
+- Eh bien, répliqua M. Brownlow, il faut aller aux voix. Quel est-
+il cet ami?
+
+- Le fils de madame et le vieil ami de mademoiselle,» dit le
+docteur en montrant Mme Maylie et en jetant à la nièce un regard
+expressif.
+
+Rose devint pourpre, mais elle ne fit entendre aucune objection;
+peut-être avait-elle le sentiment de son impuissante minorité.
+Henry Maylie et M. Grimwig furent déclarés membres du comité.
+
+«Bien entendu, dit Mme Maylie, que nous ne bougerons pas de
+Londres tant qu'il restera quelque espérance de réussir dans nos
+recherches. Je n'épargnerai ni la peine ni l'argent pour atteindre
+le but que nous nous proposons, et, dussions-nous rester ici un
+an, je ne le regretterai pas, tant que vous m'assurerez que tout
+espoir n'est pas perdu.
+
+- Bien! reprit M. Brownlow. Maintenant que je vois sur tous les
+visages qui m'entourent l'envie de me demander d'abord pourquoi il
+m'a été impossible d'éclaircir le mystère, et ensuite pourquoi
+j'ai quitté si subitement le royaume, je demande à poser comme
+condition qu'on ne m'adressera aucune question jusqu'au moment où
+je jugerai convenable de m'expliquer en racontant ma propre
+histoire. Croyez-moi, j'ai de bonnes raisons pour agir ainsi,
+autrement je pourrais éveiller des espérances impossibles à
+réaliser, ou augmenter les difficultés et les désappointements
+déjà si nombreux. Allons! on vient d'annoncer que le souper est
+servi, et Olivier, qui est tout seul dans la chambre voisine, va
+s'imaginer que nous nous sommes ennuyés de sa société et que nous
+tramons quelque noir complot pour l'abandonner encore.
+
+En disant ces mots, le vieillard offrit son bras à Mme Maylie et
+la conduisit dans la salle à manger. M. Losberne les suivit avec
+Rose, et la séance fut levée.
+
+
+CHAPITRE XLII.
+Une vieille connaissance d'Olivier donne des preuves surprenantes
+de génie et devient un personnage public dans la capitale.
+
+
+Le soir même où, obéissant à la voix de son coeur, Nancy, après
+avoir endormi Sikes, se rendait chez Rose Maylie, deux personnes
+s'avançaient vers Londres par la grande route du Nord. La suite de
+notre histoire exige que nous leur accordions quelque attention.
+
+C'étaient un homme et une femme, ou plutôt le mâle et la femelle;
+car le premier était un de ces êtres longs, efflanqués, maigres et
+osseux, auxquels il est difficile de donner un âge. Quand ils sont
+enfants, on les prendrait pour des hommes faits qui n'ont pas pu
+prendre leur croissance, et, quand ils sont hommes, on dirait des
+enfants un peu grands pour leur âge. La femme était jeune, mais
+solide et robuste, à en juger par l'énorme paquet attaché sur son
+dos. Son compagnon n'en avait pas si lourd à porter; son bagage
+consistait en un petit paquet enveloppé dans un mauvais mouchoir
+et suspendu sur son épaule au bout d'un bâton. Grâce à ce léger
+fardeau, et aussi à la longueur démesurée de ses jambes, il
+prenait facilement sur sa compagne une avance de plusieurs pas,
+et, se retournant de temps à autre avec un mouvement d'impatience,
+il semblait lui reprocher sa lenteur et l'inviter à hâter sa
+marche.
+
+Ils suivaient ainsi la route poudreuse, sans s'occuper des objets
+qui se présentaient à leur vue, et ne se dérangeaient que pour
+faire place aux chaises de poste venant de la ville. Quand ils
+eurent pris Highgate, le voyageur s'arrêta et cria d'un ton
+brusque à sa compagne:
+
+«Eh bien! allons donc! ça ne va pas? Quelle fainéante tu fais,
+Charlotte!
+
+- C'est que j'ai une fière charge, aussi! dit la femme en avançant
+épuisée de fatigue.
+
+- Une fière charge! qu'est-ce que tu nous chantes? tu n'es donc
+bonne à rien? répondit le voyageur en changeant d'épaule son petit
+paquet. Quoi! te voilà encore arrêtée... Dites-moi un peu s'il n'y
+a pas de quoi perdre patience.
+
+- Est-ce encore loin? demanda la femme en s'appuyant contre un
+banc, la figure ruisselante de sueur.
+
+- Encore loin? tiens! voilà où tu en es, dit le grand efflanqué en
+lui montrant du doigt une masse étendue devant lui, vois-tu là,
+cette illumination? Eh bien, c'est l'éclairage de Londres!
+
+- Il y a encore deux bons milles au moins, dit la femme d'un air
+accablé.
+
+- Qu'il y en ait deux ou vingt, qu'est-ce que ça fait? dit Noé
+Claypole (car c'était lui). Allons! avance, ou je t'avertis que tu
+recevras un bon coup de pied.»
+
+Comme la colère rendait encore plus rouge le nez de Noé, et que,
+tout en parlant, il avait traversé la rue, prêt à exécuter sa
+menace, la femme se leva sans rien dire et le suivit péniblement.
+
+«Où penses-tu passer la nuit, Noé? demanda-t-elle après avoir fait
+une centaine de pas.
+
+- Est-ce que je sais, répliqua l'autre, que la marche avait rendu
+irascible.
+
+- Près d'ici, j'espère, dit Charlotte.
+
+- Non, saperlote! non, ça n'est pas près d'ici, répondit Claypole.
+Ne te mets pas ça dans la tête.
+
+- Pourquoi ça?
+
+- Parce que si je dis que je ne le veux pas, ça doit suffire; et
+je n'entends pas qu'on vienne m'ennuyer de _pourquoi_ et de _parce
+que_, dit M. Claypole en se redressant.
+
+- N'y a pas besoin de se fâcher! dit sa compagne.
+
+- C'est ça qui serait du propre, vraiment, d'aller s'arrêter à la
+première auberge en dehors de la ville! ça fait que M. Sowerberry,
+s'il nous poursuit, n'aurait qu'à mettre son vieux nez à la porte
+pour nous voir fourrer dans une charrette et ramener chez lui avec
+des menottes, dit Noé Claypole d'un ton goguenard. Non pas, non
+pas!... je vais m'enfoncer dans les rues les plus sombres, et je
+ne m'arrêterai qu'après avoir mis la main sur le trou le plus
+caché que je puisse rencontrer. Quelle chance pour toi, ma chère,
+que j'aie de la tête! Si nous n'avions pas pris d'abord une autre
+route pour rejoindre ensuite celle-ci à travers champs, il y a
+déjà huit jours que tu serais coffrée; je ne te dis que ça,
+imbécile.
+
+- Je sais bien que je ne suis pas aussi fine que toi, répliqua
+Charlotte; mais c'est pas une raison pour me mettre tout sur le
+dos, et me dire que c'est moi qu'on aurait coffrée. Si on m'avait
+coffrée, on t'aurait coffré aussi, toi, c'est sûr.
+
+- C'est toi qui as pris l'argent de la cassette, tu le sais bien?
+fit M. Claypole.
+
+- Je l'ai pris pour toi, Noé, répondit Charlotte.
+
+- Est-ce que je l'ai gardé? demanda Claypole.
+
+- Non, tu t'es fié à moi, et tu me l'as donné à porter, comme un
+bon garçon que tu es,» dit la femme en lui caressant le menton et
+passant son bras sous le sien.
+
+Claypole, en effet, avait laissé l'argent à Charlotte; mais comme
+il n'avait pas l'habitude de se fier follement et à l'aveuglette
+en qui que ce fût, il faut ajouter, pour lui rendre justice, qu'en
+confiant cet argent à Charlotte, il avait eu un but: il voulait,
+en cas d'arrestation, qu'on trouvât sur elle le larcin, afin de
+pouvoir prouver son innocence et de se ménager une porte de
+derrière. Il se garda bien, comme on le pense, d'expliquer ses
+intentions à ce sujet, et ils continuèrent ensemble leur chemin en
+très bons termes.
+
+Conformément à son système de prudence, Claypole alla tout d'une
+traite jusqu'à Islington, à l'auberge de l'Ange. Il jugea avec
+raison, en voyant cet encombrement de passants et de voitures,
+qu'il commençait à être dans le vrai Londres. Ne s'arrêtant que
+juste le temps qu'il fallait pour voir quelles étaient les rues
+les plus populeuses, et par conséquent celles qu'il devait le plus
+éviter, il traversa Saint-John's Road et s'enfonça bientôt entre
+Gray's Inn Lane et Smithfield dans les rues tortueuses et sales,
+qui font de ce quartier le plus hideux repaire qui ait jusqu'ici
+défié les progrès de la civilisation dans la ville de Londres.
+
+Noé Claypole enfila ces ruelles, traînant Charlotte derrière lui:
+tantôt il s'arrêtait, les pieds dans le ruisseau, pour embrasser
+d'un seul coup d'oeil la physionomie de quelque mauvais bouchon;
+tantôt il se glissait le long de la muraille, comme si la maison
+lui paraissait encore trop fréquentée pour lui. Enfin, il s'arrêta
+devant une taverne de plus chétive apparence et beaucoup plus
+dégoûtante que toutes celles qu'il avait vues jusqu'alors. Il
+traversa la rue pour bien l'examiner du côté opposé, et annonça
+gracieusement à sa compagne son intention d'y passer la nuit.
+
+«Allons! donne-moi le paquet, dit Noé défaisant les bretelles, et
+le repassant des épaules de Charlotte sur les siennes, et surtout
+ne parle pas que je ne te le dise. Voyons, quel est le nom de
+cette maison-là? Aux t-r-oi-s, aux trois quoi?
+
+- Aux Trois Boiteux, dit Charlotte.
+
+- Aux Trois Boiteux, répéta Noé; très jolie enseigne, ma foi!
+Allons, maintenant, suis mes talons de près, et entrons.»
+
+Après avoir donné ces ordres, il poussa de son épaule la porte
+criarde, et entra suivi de Charlotte.
+
+Il n'y avait au comptoir qu'un petit juif, qui, appuyé sur ses
+deux coudes, était en train de lire un sale journal. Il regarda
+Noé fixement; celui-ci en fit autant.
+
+Si Noé avait porté son vêtement de garçon de charité, les grands
+yeux que lui faisait le juif auraient eu un motif; mais non: il
+avait laissé de côté l'habit et la plaque; il portait une blouse:
+il n'y avait donc pas de raison apparente pour éveiller ainsi
+l'attention dans une taverne.
+
+«Est-ce ici les Trois Boiteux? demanda Noé.
+
+- Oui, c'est l'enseigne de la maison, répliqua le juif.
+
+- Nous avons rencontré sur le chemin en venant de la campagne
+quelqu'un qui nous a recommandé cet endroit-ci,» dit Noé, et il
+fit signe de l'oeil à Charlotte, peut-être autant pour lui faire
+remarquer la ruse adroite dont il était inventeur, que pour
+l'avertir d'écouter tout ça sans montrer de surprise. «Nous
+désirons passer la nuit ici.
+
+- Je ne suis pas bien sûr que ça se buisse, dit Barney, qui était
+garçon dans cette maison. Je vais le debander.
+
+- Eh bien! en attendant, dites-nous toujours où est la salle, et
+servez-nous un morceau de viande froide avec un verre de bière,
+hein!»
+
+Barney les introduisit dans une petite salle sur le derrière, et
+leur servit la viande demandée; puis, étant venu leur dire qu'on
+pouvait les loger cette nuit, il laissa déjeuner l'aimable couple
+en tête-à-tête.
+
+Cette salle se trouvait derrière le comptoir et quelques pas plus
+bas. Un petit rideau cachait un judas vitré pratiqué dans le mur,
+à cinq pieds environ du plancher; de manière que les gens de la
+maison pouvaient, en tirant un peu le rideau, regarder ce qu'on
+faisait dans la salle, sans courir le risque d'être vus, car la
+lucarne se trouvait dans un angle obscur et tout près d'une grosse
+poutre, derrière laquelle l'observateur se cachait facilement. Non
+seulement on pouvait voir, mais encore on pouvait, en appliquant
+l'oreille à la cloison, entendre fort distinctement le sujet des
+conversations. Le maître de la maison tenait son oeil braqué au
+carreau depuis cinq minutes, et Barney venait de rendre réponse
+aux voyageurs, quand Fagin, en tournée d'affaires, entra dans la
+boutique pour demander des nouvelles de quelques-uns de ses jeunes
+élèves.
+
+«Chut, dit Barney, il y a deux édrangers dans la betide chambre à
+côté.
+
+- Des étrangers? répéta le vieillard à voix basse.
+
+- Et fameusement gogasses, allez! ajouta Barney. Ils arribent de
+la gambagne, mais ils sont dans votre genre, ou je me drombe
+bien!»
+
+Fagin parut recevoir ces détails avec grand intérêt. Il monta sur
+un tabouret, appliqua avec précaution son oeil à la lucarne, et de
+ce poste caché, il put voir M. Claypole, se servant un morceau de
+boeuf froid et un verre de bière; il mangeait et buvait à son
+aise, ne donnant à Charlotte, qui les recevait sans se plaindre,
+que des doses infinitésimales, suivant le système homéopathique.
+
+- Ah! ah! dit tout bas le juif en regardant Barney, l'air de ce
+gaillard-là me revient. Il pourrait nous être utile; il s'entend
+déjà joliment à vous mener la fille. Motus! sois muet comme une
+carpe, mon vieux, que j'entende ce qu'ils disent.»
+
+Le juif appliqua de nouveau son oeil à la lucarne et collant son
+oreille à la cloison, écouta attentivement: ses traits exprimaient
+une curiosité maligne; on l'eût pris pour un vieux sorcier.
+
+«Aussi, désormais je veux faire le monsieur, dit Claypole en
+allongeant ses jambes et en continuant une phrase dont Fagin
+n'avait pas entendu le commencement. Non, au diable les cercueils,
+Charlotte! je veux faire le monsieur, et, si tu veux, toi, tu
+feras la dame.
+
+- Ça me plairait assez, Noé, répliqua Charlotte; mais on ne trouve
+pas des cassettes à vider tous les jours ni des maîtres à planter
+là.
+
+- Laissons les cassettes, dit Claypole; il y a bien d'autres
+choses à vider que des cassettes!
+
+- Et quoi donc? demanda sa compagne.
+
+- Parbleu! dit Claypole que la bière échauffait, et les poches
+donc! et les ridicules! et les maisons! et les malles-poste! et
+les banques!
+
+- Mais c'est trop d'ouvrage pour toi seul, mon petit, dit
+Charlotte.
+
+- Ah! je verrai à faire connaissance avec les amateurs, répliqua
+Noé. Ils sauront bien nous employer de façon ou d'autre. À toi
+seule, tu vaux cinquante femmes. Je n'ai jamais vu une créature
+plus maligne et plus rusée que toi quand je te laisse faire.
+
+- Oh! que c'est gentil de t'entendre parler comme ça! s'écria
+Charlotte en déposant un baiser sur la laide figure de son
+compagnon.
+
+- Allons! ça suffit! Sois pas trop tendre, de peur de me fâcher,
+dit Noé en se dégageant de son étreinte avec dignité. Je voudrais
+être le chef de quelque bande, la mener un peu tambour battant et
+vous surveiller ça sans qu'ils s'en doutent. Ça me conviendrait
+assez, s'il y avait quelque chose à gagner. Si nous pouvions
+seulement faire la connaissance de quelques messieurs de ce genre
+ça vaudrait bien ce billet de vingt livres que tu as chipé,
+d'autant que nous ne savons pas trop comment nous en défaire.
+
+Après cette déclaration de son opinion, Claypole regarda dans le
+pot à bière d'un air malin, secoua le contenu, fit un petit signe
+d'amitié à Charlotte et avala une gorgée du liquide qui parut le
+rafraîchir beaucoup. Il songeait à en avaler une autre, quand la
+porte s'ouvrit subitement: un étranger entra.
+
+Cet étranger était Fagin. Sa mine était souriante, et, en entrant,
+il fit le plus gracieux salut. S'étant assis à une table voisine
+des deux voyageurs, il demanda à Barney de lui servir à boire.
+
+«Une belle soirée, monsieur! mais un peu froide pour la saison,
+dit Fagin en se frottant les mains. Vous arrivez de la campagne, à
+ce que je vois, monsieur?
+
+- À quoi le voyez-vous? dit Noé.
+
+- Nous n'avons pas à Londres tant de poussière que cela, répliqua
+le juif en montrant du doigt les souliers de Noé, puis ceux de sa
+compagne et ensuite les deux paquets.
+
+- Vous êtes diablement malin! dit Noé. Ah! ah! entends-tu ça,
+Charlotte?
+
+- Il faut bien l'être ici, mon cher! dit le juif en baissant la
+voix. C'est comme je vous le dis, da!»
+
+Le juif, en faisant cette remarque, se donna avec l'index de la
+main droite une petite tape sur le nez; Noé essaya d'imiter le
+même geste; mais, vu l'insuffisance de son nez, il ne réussit pas
+complètement. Toutefois, Fagin vit dans cette tentative
+l'intention d'exprimer qu'il était tout à fait de son avis, et fit
+circuler très poliment la liqueur que Barney venait de lui servir.
+
+«C'est un peu soigné, ça, dit Claypole en faisant claquer ses
+lèvres.
+
+- Mais c'est cher! fit le juif. Celui qui veut en boire tous les
+jours doit vider, sans se fatiguer, des cassettes, des poches, des
+ridicules, des maisons, des malles-poste et même des banques.
+
+À ces mots, évidemment extraits de ses propres remarques,
+Claypole, les traits bouleversés et couverts d'une pâleur
+mortelle, regarda avec effroi le juif et Charlotte.
+
+«Ne craignez rien, l'ami, dit Fagin en rapprochant sa chaise de la
+sienne. Ah! ah! c'est de la chance que ce soit moi seul qui vous
+aie entendu. Oui, c'est vraiment de la chance!
+
+- Ce n'est pas moi qui l'ai pris, balbutia Noé; et cette fois il
+n'allongeait plus ses jambes comme un gentleman indépendant, mais
+il les rentrait sous sa chaise le plus possible. C'est elle qui a
+pris le billet. Tu l'as encore, hein, Charlotte?... Tu sais bien
+que tu l'as.
+
+- Peu importe qui a pris l'argent ou qui l'a gardé, l'ami!
+répliqua Fagin lançant toutefois un oeil de lynx sur la jeune
+fille et sur les deux paquets. Je travaille là dedans aussi et je
+ne vous en aime que mieux.
+
+- Vous travaillez dans quoi? demanda Claypole qui reprenait un peu
+d'assurance.
+
+- Je travaille dans ce genre d'affaires, et les gens de la maison
+aussi, dit Fagin. Vous avez mis le doigt sur ce qu'il vous
+fallait, et vous êtes ici aussi en sûreté que possible. Il n'y a
+pas d'endroit plus sûr à Londres que les Trois Boiteux,... surtout
+quand je prends mes mesures pour ça... Vous me revenez, vous et la
+jeune personne; aussi, vous n'avez rien à craindre, c'est entendu;
+soyez sans inquiétude.»
+
+Si l'esprit de Claypole fut plus à l'aise après ces paroles, son
+corps ne le fut certainement pas. Le pauvre garçon se tournait, se
+retournait, prenait les positions les plus étranges et regardait
+tout le temps son nouvel ami d'un air de défiance et de crainte.
+
+«J'ajouterai de plus, dit le juif après avoir rassuré Charlotte en
+lui faisant de petits signes d'amitié et d'encouragement, que j'ai
+un ami qui pourra, je le pense, satisfaire votre désir et vous
+lancer dans le bon chemin. Vous choisirez naturellement le genre
+qui vous ira le mieux pour commencer, et mon ami vous mettra au
+courant des autres.
+
+- On dirait que vous parlez sérieusement? fit Noé.
+
+- Pourquoi plaisanterais-je? dit le juif en haussant les épaules.
+Allons! venez un moment dehors, que je vous parle en particulier.
+
+- Ce n'est pas la peine de nous déranger, dit Noé en allongeant
+tout doucement ses jambes. Pendant que nous causerons, elle
+portera les paquets là haut. Charlotte, occupe-toi de ces
+paquets.»
+
+Cet ordre, donné avec la plus grande dignité, fut exécuté sans le
+moindre murmure, et Charlotte emporta, comme elle put, les paquets
+pendant que Noé tenait la porte ouverte et la regardait
+s'éloigner.
+
+«Je l'ai pas mal formée comme ça; qu'en dites-vous, monsieur?
+demanda-t-il en reprenant sa place du ton d'un homme qui a
+apprivoisé quelque bête sauvage.
+
+- C'est parfait! dit Fagin en lui donnant un petit coup sur
+l'épaule. Vous êtes un génie, mon cher.
+
+- Sans ça, je ne serais pas ici, dit Noé. Mais voyons, si nous
+perdons notre temps, elle va revenir.
+
+- Eh bien! dit le juif, qu'en pensez-vous? Si mon ami vous plaît,
+pourriez-vous mieux faire que de vous associer à lui?
+
+- Sa partie est-elle bonne?... Voilà le point important, dit Noé
+en clignant de l'oeil.
+
+- C'est tout à fait le haut de l'échelle... Il a des associés
+nombreux et occupe des employés extrêmement distingués dans le
+genre.
+
+- Des employés citadins? demanda Claypole.
+
+- Pas un seul campagnard. Et je ne pense pas que, même sur ma
+recommandation, il consentit à vous prendre s'il ne manquait de
+collaborateurs pour l'instant, répondit le juif.
+
+- Faudra-t-il débourser? dit Noé en frappant sur son gousset.
+
+- Cela ne se peut guère autrement, répliqua Fagin d'un ton bref.
+
+- C'est que vingt livres sterling... c'est une somme!...
+
+- Pas quand c'est un billet dont vous ne pourriez vous défaire,
+reprit Fagin. Le numéro et la date sont pris, je suppose... Le
+payement aura été arrêté à la banque. Ah! il n'en donnera pas
+grand' chose. Il faudra qu'il le passe à l'étranger, car il n'en
+tirerait pas pour la peine sur la place.
+
+- Quand pourrais-je le voir? demanda Noé d'un ton irrésolu.
+
+- Demain matin, dit le juif.
+
+-- Où?
+
+- Ici.
+
+- Hum! fit Noé. Quels sont les gages!
+
+- Vie de gentleman, ... la table et le logement, le tabac et
+l'eau-de-vie sans frais;... moitié de vos gains et moitié de ceux
+de la jeune fille,» répondit Fagin.
+
+Il est douteux que Noé Claypole, dont la rapacité n'était pas
+petite, eût accédé à ces offres, quelque avantageuses qu'elles
+fussent, s'il avait été tout à fait libre; mais il réfléchit que,
+s'il refusait, son nouvel ami pourrait fort bien le dénoncer à la
+justice sur-le-champ (des choses plus surprenantes s'étaient déjà
+vues); aussi ses traits se détendirent-ils peu à peu et il dit au
+juif que l'affaire lui convenait.
+
+«Mais, voyez-vous, ajouta-t-il, comme Charlotte abattra de la
+besogne, j'aimerais assez à en avoir personnellement une un peu
+facile.
+
+- Un petit travail de fantaisie? dit Fagin.
+
+- Oui, quelque chose comme ça, répliqua Noé. Qu'est-ce que vous
+croyez qui pourrait me convenir pour le moment? Voyons! quelque
+chose qui ne soit pas trop fatigant ni trop dangereux: voilà ce
+qu'il me faudrait.
+
+- Je vous ai entendu dire que vous espionneriez bien les autres,
+hein? dit le juif. Mon ami a besoin d'un homme habile dans cette
+partie-là.
+
+- Oui, j'ai parlé de cela, et ça me serait égal de temps en temps,
+répondit Claypole avec hésitation. Mais ça ne rapporterait rien,
+ça.
+
+- C'est vrai, dit le juif en réfléchissant ou en feignant de
+réfléchir, ça ne rapporte rien.
+
+- Que pourrais-je faire alors? dit Noé le regardant avec
+inquiétude. Des petits coups en dessous où la besogne serait
+assurée et où on serait à peu près aussi tranquille que chez soi.
+
+- Que dites-vous des vieilles dames? demanda le juif. Il y a à
+gagner avec elles, on leur arrache leurs sacs et leurs petits
+paquets, on tourne le coin de la rue, et on file.
+
+- Oui, mais ça crie joliment, et ça vous égratigne, j'en ai peur,
+répliqua Noé, en secouant la tête. Il me semble que ça ne me
+conviendrait pas encore. Est-ce qu'il n'y aurait pas autre chose à
+faire?
+
+- Attendez, dit le juif, en posant sa main sur le genou de Noé. Il
+y a encore les crapauds.
+
+- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Claypole.
+
+- Les crapauds, mon ami, dit le juif, c'est les petits enfants qui
+vont faire les commissions de leur mère qui leur donne pour ça un
+schelling, ou un sixpence, et l'affaire c'est de leur enlever
+l'argent. Ils le tiennent toujours à la main; on les fait tomber
+dans le ruisseau et on s'en va tranquillement, comme s'il ne
+s'agissait que d'un enfant qui s'est fait mal en tombant.
+
+- Ha! ha! cria Claypole, en levant ses jambes en l'air pour
+témoigner sa jubilation. Dieu de Dieu! voilà justement mon
+affaire.
+
+- Certainement, voilà votre affaire! tenez, un endroit où on peut
+faire son beurre, c'est à Camden-town, à Battle-Bridge et dans ces
+environs-là; les enfants sont toujours en commission par là; et
+vous pourrez en flanquer dans le ruisseau tant que vous voudrez,
+ah! ah! ah!»
+
+Et là-dessus Fagin donna un bon coup de poing à Claypole et ils se
+mirent à rire tous les deux de bon coeur.
+
+«Eh! bien, ça va, dit Noé un peu calmé, quand Charlotte fut
+rentrée. À quelle heure demain?
+
+- À dix heures, cela vous convient-il? et comme Claypole faisait
+un signe de tête affirmatif, le juif ajouta: qui annoncerai-je à
+mon ami?
+
+- M. Bolter, répliqua Noé, qui s'était attendu à cette question;
+M. Maurice Bolter; voici Mme Bolter.
+
+- Madame Bolter, votre humble serviteur, dit Fagin, en lui faisant
+un salut grotesque. J'espère avoir l'honneur de vous connaître
+mieux avant peu.
+
+- Entends-tu ce que dit monsieur, Charlotte, dit Claypole, d'une
+voix vibrante.
+
+- Oui, mon cher Noé, reprit Mme Bolter, en lui tendant la main.
+
+- Elle m'appelle Noé, voyez-vous, c'est un mot d'amitié, dit
+M. Maurice Bolter, ci-devant Claypole, en se tournant vers le
+juif. Vous comprenez la chose?
+
+- Oh! oui, je comprends... parfaitement, répondit Fagin, et cette
+fois il disait vrai, bonsoir, bonsoir.»
+
+Lorsqu'ils eurent échangé une foule de bonsoirs et de compliments,
+M. Fagin s'en alla. Noé Claypole, réclamant l'attention de sa
+femme, lui expliqua les arrangements qu'il avait pris, d'un air de
+hauteur et de supériorité qui convenait non seulement au sexe
+fort, mais encore au gentleman fier du rôle important que lui
+attribuait sa nouvelle dignité, en lui donnant pour fonctions
+spéciales de flanquer les crapauds par terre dans la ville de
+Londres et la banlieue.
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+Où l'on voit le fin Matois dans une mauvaise passe.
+
+
+«Ainsi, c'était vous qui étiez votre ami, n'est-ce pas? dit
+Claypole, autrement Bolter, quand en vertu du traité passé entre
+eux, il se fut rendu le lendemain à la maison du juif. Par Dieu!
+je m'en étais bien douté hier soir!
+
+- Tout homme est son propre ami, mon cher, dit Fagin, de son
+regard le plus insinuant. On n'en a jamais de meilleur que soi-
+même!
+
+- Excepté quelquefois pourtant, répliqua Maurice Bolter, prenant
+des airs d'homme du monde, il y a des gens qui n'ont pas de plus
+grands ennemis qu'eux-mêmes, vous savez.
+
+- Ne croyez pas ça, dit le juif. Quand un homme est son ennemi,
+c'est parce qu'il est beaucoup trop son ami. Ce n'est pas parce
+qu'il s'occupe plus des autres que de lui-même. Plus souvent! ça
+ne se voit pas dans ce monde!
+
+- Si ça est, ça ne devrait pas être, toujours, dit Bolter.
+
+- Cela tombe sous le sens, reprit le juif. Quelques sorciers
+prétendent que _trois_ est le nombre cabalistique, d'autres
+opinent pour le nombre _sept_. Ce n'est ni l'un, ni l'autre, mon
+cher, c'est le nombre _un_.
+
+- Ah! ah! cria Bolter, vive le numéro un!
+
+- Dans une petite république comme la nôtre, mon cher, dit le juif
+qui jugeait nécessaire de lui donner les explications au
+préalable, nous avons un numéro un qui s'applique à tout le monde,
+c'est-à-dire que vous ne pouvez vous regarder comme numéro un,
+sans me regarder de même et sans en faire autant pour le reste de
+notre jeunesse.
+
+- Ah diable! fit Bolter.
+
+- Vous comprenez, continua le juif sans prendre garde à
+l'interruption, que nous sommes tellement liés, tellement unis par
+nos intérêts, qu'il n'en peut être autrement. Par exemple vous,
+numéro un, c'est votre intérêt de prendre garde à vous.
+
+- Sans doute, fit Bolter, sur ce point vous avez raison.
+
+- Eh! bien, vous ne pouvez prendre garde à vous, numéro un, sans
+prendre aussi garde à moi, numéro un.
+
+- Numéro deux, vous voulez dire, reprit Bolter qui était un
+égoïste fini.
+
+- Non pas, répliqua le juif, je suis autant pour vous, que vous
+êtes pour vous-même.
+
+- Vraiment, dit Bolter, vous êtes un brave homme et je vous aime
+beaucoup, je ne dis pas non; mais nous ne sommes pas si liés que
+ça ensemble.
+
+- Donnez-vous seulement la peine de réfléchir, dit le juif, en
+haussant les épaules et en étendant les mains. Vous avez fait une
+petite chose fort gentille et qui vous a acquis mon estime; mais
+cette petite chose-là pourrait très bien vous faire mettre autour
+du cou certaine cravate facile à serrer et fort difficile à
+dénouer... la corde en un mot.»
+
+Bolter porta involontairement la main à sa cravate, comme s'il la
+sentait trop serrée et il fit entendre du geste plutôt que de la
+parole qu'il comprenait parfaitement.
+
+«Le gibet, mon cher, le gibet, continua Fagin, est un affreux
+poteau, au bout duquel se trouve un petit piton qui a mis fin à la
+carrière de plus d'un brave camarade qui travaillait sur le pavé
+du roi. Or, vous tenir dans la bonne route à une distance
+respectueuse de cet objet-là, c'est votre numéro un.
+
+- Sans doute, fit Bolter; mais pourquoi parler de tout cela?
+
+- Seulement pour vous faire bien comprendre ce que je veux vous
+dire, dit le juif en fronçant le sourcil. Si vous vivez sans
+danger, c'est à moi que vous le devrez, comme moi, pour mener à
+bien nos petites affaires, c'est sur vous que je compterai. Le
+premier point est votre numéro un; le second est le mien. Plus
+vous estimerez votre numéro un, plus vous soignerez le mien; voilà
+justement ce que je vous disais en commençant: c'est le numéro un
+qui nous a sauvé tous, et sans lui nous périssons ensemble.
+
+- C'est vrai, tout de même, dit Bolter d'un air pensif. Quel vieux
+renard vous faites!»
+
+M. Fagin vit, avec plaisir, que cet hommage rendu à ses moyens,
+n'était pas un compliment banal, mais l'expression de l'effet
+magique que son esprit artificieux avait produit sur le nouveau
+conscrit. Il sentit qu'il était de la plus haute importance de
+l'entretenir dans cet état de respectueuse admiration.
+
+Pour atteindre ce but désirable, il lui fit mousser la grandeur et
+l'étendue de ses opérations commerciales, mêlant la vérité au
+mensonge suivant son intérêt; il arrangea tout cela avec tant
+d'art, que le respect de M. Bolter s'accrut à vue d'oeil, respect
+il faut le dire, tempéré par une crainte salutaire qui ne pouvait
+manquer de servir les projets de son patron.
+
+«C'est cette confiance mutuelle que nous avons l'un dans l'autre,
+voyez-vous, qui me console des grosses pertes que je fais. Mon
+bras droit, par exemple, m'a été enlevé hier matin.
+
+- Il n'est pas mort, peut-être! s'écria M. Bolter.
+
+- Oh! non, non, répliqua Fagin, ça ne va pas jusque-là, Dieu
+merci!
+
+- Je supposais que... que...
+
+- On l'avait réclamé. En effet, c'est ce qui est arrivé, on l'a
+réclamé.
+
+- Est-ce qu'on en était pressé? demanda M. Bolter.
+
+- Oh! pressé, n'est pas le mot, mais il était accusé d'avoir mis
+la main dans une poche, et on a trouvé sur lui une tabatière
+d'argent, et figurez-vous, mon cher, que c'était sa tabatière, sa
+propre tabatière, car il prise beaucoup, c'est sa passion. On l'a
+assigné pour aujourd'hui, car on croit connaître le possesseur de
+cette tabatière. Ah! celui-là, voyez-vous il valait cinquante
+tabatières en or, et j'en donnerais bien ce prix-là pour le
+ravoir. Je voudrais que vous l'eussiez connu!
+
+«Ah! mais, j'espère bien le connaître aussi! n'est-ce pas?
+
+- J'en doute fort, répliqua le juif, en poussant un soupir. Si on
+n'a pas de nouvelles preuves, on ne sera qu'une prévention simple,
+et il nous reviendra dans six semaines ou à peu près; sinon, ils
+l'enverront au pré. Ils connaissent son talent, voyez-vous; ils en
+feront un pensionnaire à vie ni plus ni moins.
+
+- Qu'est-ce que vous voulez dire? au pré, pensionnaire, qu'est-ce
+que c'est que tout cela? À quoi ça vous sert-il de dire des choses
+que je ne peux pas comprendre?»
+
+Fagin allait lui traduire ces expressions mystérieuses en langue
+vulgaire, et lui apprendre que cet assemblage de mots voulait
+dire: déportation à perpétuité. Mais tout à coup la conversation
+fut interrompue par l'entrée de Bates qui avait les mains dont les
+poches de son pantalon et une figure déconfite, qui aurait presque
+donné envie de rire.
+
+- C'est fini, Fagin, dit Charlot, après une présentation
+réciproque avec Bolter.
+
+- Que veux-tu dire? demanda le juif, dont les lèvres tremblaient.
+
+- On a trouvé le monsieur de la tabatière: deux ou trois témoins
+de plus sont venus déposer pour lui et le matois a été enregistré
+pour la traversée. Vous n'avez plus qu'à me commander des habits
+de deuil et un crêpe à mon chapeau pour aller le voir avant qu'il
+s'embarque. Dire que Jack Dawkins, le fin Jack, le malin des
+malins, là... n'y a pas à dire... pour une mauvaise tabatière de
+deux sous et demi... Je n'aurais jamais cru qu'on lui fit faire ce
+voyage à moins d'une montre avec sa chaîne et ses breloques, et
+encore! oh! pourquoi n'a-t-il pas volé la fortune d'un vieux
+grippe-sou, il serait parti comme un monsieur, et non pas comme un
+filou vulgaire, sans honneur et sans gloire.»
+
+Après cette oraison funèbre si douloureuse et si pathétique sur le
+sort de son ami infortuné, Bates alla s'asseoir sur une chaise, de
+l'air le plus triste et le plus abattu du monde.
+
+- Qu'est-ce que tu veux dire, toi, par sans honneur et sans
+gloire, s'écria Fagin en lançant un regard de colère à son élève.
+Est-ce qu'il n'était pas toujours le _preux_ chez nous? Est-ce
+qu'il y en a parmi nous qui lui aille seulement à la hauteur de la
+cheville? hein?
+
+- Oh! non! ça, pas un! répondit Bates, dont le ton de voix
+témoignait de son regret, bien sûr qu'il n'y en a pas un!
+
+- Eh bien! alors, qu'est-ce que tu veux dire? répondit le juif en
+colère; qu'est-ce que tu viens nous pleurnicher?
+
+- C'est à cause qu'il n'est pas sur le journal, dit Bates en
+s'échauffant, en dépit de son vénérable ami, et à cause que ça ne
+sera pas connu, et que personne ne saura seulement la moitié de ce
+qu'il vaut. Comment figurera-t-il sur le calendrier de Newgate?
+Peut-être qu'il n'y sera pas du tout, seulement! Oh! mon Dieu! mon
+Dieu! en voilà un coup de battoir!
+
+- Ha! ha! s'écria le juif, étendant la main et se tournant du côté
+de M. Bolter avec un éclat de rire qui ébranla tout son être;
+hein! voyez-vous comme ils sont fiers de leur profession? Hein!
+que c'est beau, ça!»
+
+M. Bolter, d'un signe de tête, sembla partager son enthousiasme,
+et le juif, après avoir contemplé pendant quelques instants le
+chagrin de Charlot Bates avec une satisfaction visible, s'approcha
+de lui, et, lui tapant sur l'épaule:
+
+- Ne te fais pas de bile comme ça, Charlot, dit-il d'un ton
+consolateur; ça se saura, va, bien sûr que ça se saura! Tout le
+monde saura que c'était un fameux drille! Il le fera bien voir
+lui-même, et ne déshonorera pas ses vieux maîtres! et puis, à cet
+âge-là! quel honneur! Charlot! si jeune encore, aller déjà au pré!
+
+- Ça, c'est vrai; c'est un honneur, dit Charlot un peu consolé.
+
+- Il ne manquera de rien, continua le juif; il sera là dans son
+bocal, comme un petit monsieur; il aura sa bière tous les jours,
+et son argent dans sa poche pour jouer à pile ou face, s'il ne
+peut pas le dépenser.
+
+- Vraiment, il ne manquera de rien? s'écria Bates.
+
+- Oh! cela va sans dire! je veux qu'il ait tout ce qu'il lui faut:
+répliqua le juif, et d'abord nous lui aurons un avocat, Charlot;
+un qui aura de la blague, et il pourra aussi, s'il veut faire lui-
+même son speech, que nous verrons avec son nom dans tous les
+journaux. Le fin Matois: «Éclats de rire dans l'auditoire»; et
+puis «les jurés ont de la peine à se tenir les côtes.» Eh! eh!
+Charlot!
+
+- Ah! ah! ça sera drôle tout de même! Comme il va vous les
+mystifier tous! Hein?
+
+- S'il les mystifiera! je le crois un peu, mon neveu!
+
+- Ah çà! ça ne manquera pas. Ils peuvent compter là-dessus, répéta
+Charlot en se frottant les mains.
+
+- Il me semble que je le vois déjà, s'écria le juif en fixant ses
+yeux sur son élève.
+
+- Et moi, donc! Ha! ha! ha! Moi aussi, je le vois d'ici, dit
+Charlot Bates. C'est pourtant, ma parole d'honneur, vrai, que je
+vois tout ça comme si j'y étais. Ah! la bonne farce! Toutes ses
+vieilles perruques qui essayent d'avoir un air grave, et Jack
+Dawkins qui leur parle, ma foi, tout à son aise et sans se gêner,
+comme si c'était le fils du président qui fit un speech après
+dîner. Ha! ha! ha!»
+
+Le fait est que le juif avait si bien échauffé l'imagination
+excentrique de son jeune ami, que celui-ci, après avoir plaint
+d'abord le fin Matois comme une victime du sort, le regardait
+maintenant comme l'acteur principal de la pièce la plus amusante
+et la plus comique, impatient de voir arriver le moment où son
+vieux camarade pourrait déployer toutes ses capacités.
+
+«Il faudrait tâcher d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui, de façon
+ou d'autre, dit Fagin. Comment faire?
+
+- Si j'y allais? demanda Bates.
+
+- Non pas; pour tout au monde, il ne faut pas que tu y ailles!
+Est-ce que tu es fou, voyons! tu irais, grosse bête que tu es, te
+fourrer juste à l'endroit où... Non, Charlot, non. C'est bien
+assez d'en perdre un à la fois.
+
+- Vous n'avez sans doute pas l'idée d'y aller, vous? dit Charlot
+en lui lançant un coup d'oeil malin.
+
+- Ça ne ferait pas du tout l'affaire! répondit Fagin en secouant
+la tête.
+
+- Eh bien! alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce conscrit? demanda
+Bates en mettant la main sur l'épaule de Noé. Personne ne le
+connaît, lui.
+
+- Au fait, s'il le veut bien..., dit le juif.
+
+- S'il le veut bien? interrompit Charlot. Pourquoi ne le voudrait-
+il pas?
+
+- Je ne sais pas, dit Fagin en se tournant vers Bolter; je ne sais
+réellement pas...
+
+- Ah! c'est-à-dire que vous le savez bien, répliqua Noé en
+reculant vers la porte et remuant la tête d'un air inquiet. Non,
+non, pas de ça! ce n'est pas de mon département, ça; vous le savez
+bien!
+
+- Quel département qu'il a donc pris, Fagin? demanda Bates en
+toisant le corps efflanqué de Noé des pieds à la tête d'un air de
+profond dédain. Il est chargé, sans doute, de filer, quand les
+choses tournent mal, et de gober sa bonne part des régalades,
+quand ça va bien. C'est-y ça sa partie?
+
+- Ça ne vous regarde pas, répliqua Bolter. Ne prenez pas de ces
+libertés-là avec vos supérieurs, moutard, ou il pourrait vous en
+cuire!»
+
+Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette terrible
+menace, que Fagin fut obligé d'attendre quelque temps avant de
+pouvoir s'interposer et représenter à Bolter qu'il n'y avait pas
+le moindre danger à visiter le bureau de police, d'autant plus que
+sa petite affaire n'était pas connue, et qu'on n'avait pas encore
+son signalement. Du diable si on irait s'imaginer qu'il fût allé
+là chercher un asile! En prenant un déguisement convenable, il
+serait aussi en sûreté dans le bureau de police que partout
+ailleurs, puisque, de tous les endroits de la ville, celui-ci
+serait le dernier où on pût supposer qu'il allât de son plein gré.
+
+Ces représentations, et surtout la crainte que lui inspirait le
+juif, persuadèrent Bolter, qui consentit à la fin d'assez mauvaise
+grâce à se charger de cette expédition. D'après les conseils de
+Fagin, il changea son costume pour celui d'un charretier, c'est-à-
+dire qu'il prit une blouse, une culotte de velours et des guêtres
+de peau, car le juif avait boutique montée. On lui donna aussi un
+chapeau de feutre bien garni de bulletins des barrières de péage,
+et on lui mit le fouet en main. Ainsi équipé, il devait entrer
+dans le bureau de police comme un paysan venant du marché de
+Covent-Garden, qui voulait satisfaire sa curiosité. Comme il était
+gauche, embarrassé et maigre, Fagin n'avait pas peur qu'il ne
+jouât pas son rôle dans la perfection.
+
+Ces arrangements terminés, on lui donna tous les renseignements
+qui pouvaient lui faire reconnaître le Matois; puis maître Bates
+le conduisit à travers des passages sombres et tortueux, tout près
+de Bowstreet. Il lui dépeignit le lieu où se trouvait le bureau de
+police et n'épargna pas les explications; il lui dit d'aller tout
+droit dans le passage, que, dans la cour, il entrerait par la
+porte qui se trouvait à droite au haut des marches, et, qu'arrivé
+là, il ôterait son chapeau. Après quoi, Charlot lui recommanda de
+s'en aller seul et de faire vite, lui promettant de l'attendre en
+cet endroit.
+
+Noé Claypole ou Maurice Bolter, comme il plaira au lecteur, suivit
+en tous points les instructions qu'il avait reçues. Grâce à Bates,
+qui connaissait à fond la localité, elles étaient si exactes,
+qu'il se trouva dans la salle d'audience sans avoir fait une seule
+question, ni rencontré le moindre obstacle. Il se sentit bientôt
+bousculé au milieu d'une foule de personnes composée
+principalement de femmes; tout ce monde-là était entassé dans une
+chambre sale et dégoûtante, au fond de laquelle s'élevait une
+estrade, entourée d'une grille; là se trouvait sur la gauche et
+contre le mur le banc des prévenus; au milieu une tribune pour les
+témoins, et à droite, le bureau des magistrats. Ceux-ci étaient
+séparés du public par une cloison qui les dérobait aux regards;
+laissant au vulgaire le soin de deviner, s'il est possible, la
+majesté cachée de la cour sur son lit de justice.
+
+Sur le banc des accusés, il n'y avait, pour le moment, que deux
+femmes: elles faisaient des signes de tête à leurs amis, qui y
+répondaient d'un air aimable. Le greffier lisait une déposition à
+deux officiers de police et à un homme assez simplement mis qui
+avait les deux coudes sur la table. Le geôlier était debout près
+de la balustrade, se tapant le nez nonchalamment avec une grosse
+clef qu'il avait à la main, et ne s'arrêtant dans cet exercice que
+pour rétablir le silence parmi les spectateurs, qui parlaient trop
+haut, ou pour dire sévèrement à une femme: «Emportez donc votre
+enfant,» lorsque la gravité des juges pouvait être compromise par
+les cris d'un marmot chétif que sa mère tenait à moitié suffoqué
+dans son châle. La pièce sentait le renfermé à faire mal au coeur;
+les murailles étaient sales et le plafond tout noir. Il y avait
+sur le manteau de la cheminée un vieux buste enfumé, et au-dessus
+du banc des prévenus, une pendule couverte de poussière: c'était
+la seule chose qui parût marcher comme il faut; car la dépravation
+ou la pauvreté, ou peut-être les deux ensemble avaient pétrifié
+les êtres animés renfermés dans cette enceinte, leur donnant la
+même teinte de momie et le même ton d'écume graisseuse qu'aux
+objets inanimés ensevelis sous cette couche d'ordure antique.
+
+Noé chercha de tous côtés le Matois; mais, quoiqu'il y eût là
+plusieurs femmes qui auraient très bien pu passer pour la mère ou
+la femme de ce charmant jeune homme, ou des hommes qui auraient pu
+passer pour son père à s'y tromper, il n'y avait personne qui
+répondit au signalement de M. Dawkins. Il attendit quelques
+instants dans un grand embarras et dans une grande incertitude
+jusqu'au moment où les femmes qui venaient d'être condamnées
+quittèrent la salle en faisant leurs grands airs. Elles furent
+aussitôt remplacées par un autre prévenu, qu'il reconnut du
+premier coup pour être l'objet de sa visite.
+
+C'était, en effet, Dawkins qui venait de faire tranquillement son
+entrée dans la salle, ses manches d'habit retroussées comme à
+l'ordinaire, sa main gauche dans son gousset et son chapeau à la
+main droite. Il marchait devant le geôlier avec une tournure
+impayable. Lorsqu'il eut pris place au banc des prévenus, il
+demanda à haute et intelligible voix pourquoi on s'était permis de
+le placer dans cette situation humiliante.
+
+«Voulez-vous vous taire? dit le geôlier.
+
+- Je suis citoyen anglais, n'est-ce pas? répondit le Matois. Où
+sont mes privilèges?
+
+- N'ayez pas peur, vous les aurez bientôt, vos privilèges, et bien
+assaisonnés encore.
+
+- Nous verrons un peu ce que le ministre de l'intérieur répondra à
+Cadet Bonbec si ça ne me les rend pas, mes privilèges. Eh bien!
+voyons, de quoi qu'y s'agit? Je vous serais bien obligé, messieurs
+les juges, de dépêcher cette petite affaire et de ne pas me tenir
+comme ça le bec dans l'eau, à lire votre journal. J'ai un rendez-
+vous avec un monsieur dans la Cité, et comme je suis homme de
+parole et très exact quand il s'agit d'affaire, il s'en ira, c'est
+sûr, si je ne suis pas arrivé à l'heure; et puis je ne vous
+demanderai pas des dommages et intérêts pour le tort que vous
+m'aurez fait; non, c'est le chat!»
+
+En ce moment, le Matois demanda le nom des deux vieux grigous
+assis sur le banc, là-bas. Ces paroles firent rire l'auditoire
+d'aussi bon coeur qu'aurait pu le faire maître Bates, s'il avait
+entendu la question.
+
+«Silence donc, là! cria le geôlier.
+
+- De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.
+
+- D'un vol, monsieur le président.
+
+- Ce garçon a-t-il déjà comparu devant le tribunal?
+
+- Il aurait dû comparaître bien des fois, reprit le geôlier. On
+l'a vu dans bien d'autres endroits, si on ne l'a pas vu ici. Pour
+moi, je le connais bien, allez, monsieur le président.
+
+- Ah! vous me connaissez, vous? s'écria le Matois prenant note de
+la parole du geôlier. C'est bon! C'est de la calomnie, rien que
+ça.»
+
+Et l'auditoire de rire et le geôlier de crier toujours: «Silence
+donc, là!»
+
+«Eh bien! maintenant, où sont les témoins? demanda le greffier.
+
+- Ah! c'est juste! où sont-ils donc les témoins, que je les voie?»
+
+Sa curiosité fut bientôt satisfaite: en ce moment s'avança un
+policeman qui avait vu le prisonnier mettre sa main dans la poche
+d'un individu au milieu de la foule et en retirer un mouchoir;
+l'ayant trouvé trop vieux, il l'avait remis dans la poche du
+légitime possesseur, après s'en être servi pour son usage. En
+conséquence de ce fait, il avait arrêté le Matois aussitôt qu'il
+s'était trouvé près de lui. En le fouillant, on le trouva nanti
+d'une tabatière en argent portant sur le couvercle le nom de son
+propriétaire; celui-ci, découvert grâce à l'Almanach des vingt-
+cinq mille adresses, jura à l'audience que la tabatière lui
+appartenait et qu'il l'avait perdue la veille, dans la foule. Il
+avait remarqué un jeune homme qui cherchait à s'échapper, et ce
+jeune homme était le prisonnier qu'il avait devant lui.
+
+«Prévenu, avez-vous quelques questions à adresser au témoin?
+demanda le président.
+
+- Plus souvent que je m'abaisserai à engager une conversation avec
+lui! répondit le fin Matois.
+
+- Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?
+
+- Le président vous demande si vous avez quelque chose à dire pour
+votre défense, dit le geôlier en poussant du coude le Matois, qui
+gardait le silence.
+
+- Ah! pardon! dit le Matois semblant se réveiller; c'est-il à moi
+que vous parlez, mon garçon?
+
+- Je n'ai jamais vu un vagabond pareil, monsieur le président, dit
+le geôlier en ricanant. N'avez-vous rien à dire, encore une fois,
+blanc-bec?
+
+- Non, je n'ai rien à dire ici, car nous ne sommes pas dans la
+boutique à la justice; sans compter que mon avocat est en train de
+déjeuner avec le vice-président de la Chambre des communes; mais
+autre part, c'est différent! j'aurai quelque chose à dire, et lui
+aussi, et nous aurons là nos amis, qui sont nombreux et très
+respectables. Nous leur ferons voir, à ces bavards-là, qu'ils
+auraient mieux fait de ne pas venir au monde. Pourquoi leurs
+domestiques ne les ont-ils pas pendus à leurs porte-manteaux, au
+lieu de les laisser venir ici pour m'ennuyer. Je...
+
+- Reconduisez cet nomme en prison, dit le greffier; le tribunal le
+déclare en état d'arrestation.
+
+- Allons, marchons! dit le geôlier.
+
+- C'est bon! c'est bon! on y va, reprit le fin Matois en brossant
+son chapeau avec la paume de sa main. Ah! dit-il en s'adressant
+aux magistrats, ça ne vous servira de rien de faire les effrayés
+comme ça... Je ne vous ferai pas grâce d'un fétu. Pas de ça! Ah!
+mes petits bijoux, je vous le ferai payer cher; je ne voudrais pas
+être à votre place pour quelque chose; vous auriez beau tomber à
+mes genoux pour me demander de m'en aller en liberté que je
+refuserais. Allons! vous, emmenez-moi en prison, et dépêchez-
+vous!»
+
+En disant ces mots, le fin Matois se laissa appréhender au collet,
+répétant avec menaces, jusqu'à ce qu'il fût entré dans la cour,
+qu'il en ferait une affaire parlementaire; il accompagna ces
+paroles d'une grimace à l'adresse du geôlier, en riant aux éclats
+et en se rengorgeant.
+
+Lorsqu'il eut vu mettre le prisonnier en cellule, Noé revint au
+galop à l'endroit où il avait quitté maître Bates. Après avoir
+attendu quelque temps au lieu du rendez-vous, il l'aperçut au fond
+d'une petite cachette où il s'était retiré, pour s'assurer de là
+que personne de suspect ne suivait son nouvel ami.
+
+Ils se hâtèrent de revenir tous les deux pour rapporter à Fagin
+l'émouvante nouvelle que le Matois faisait honneur à son éducation
+et qu'il était en train de fonder glorieusement sa réputation.
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse qu'elle a faite à
+Rose Maylie. - Elle y manque.
+
+
+Quelque habituée qu'elle fût à la ruse et à la dissimulation,
+Nancy ne put cacher entièrement l'effet que produisait sur son
+esprit la pensée de la démarche qu'elle avait faite. Elle se
+souvenait que le perfide juif et le brutal Sikes lui avaient
+confié des projets qu'ils avaient cachés à tout autre, persuadés
+qu'elle méritait toute leur confiance et qu'elle était à l'abri de
+tout soupçon; sans doute ces projets étaient méprisables, ceux qui
+les formaient étaient des êtres infâmes, et Nancy n'avait dans le
+coeur que de la haine contre le juif, qui l'avait entraînée peu à
+peu dans un abîme sans issue de crimes et de misères; et pourtant,
+il y avait des instants où elle se sentait ébranlée dans sa
+résolution par la crainte que ses révélations ne fissent tomber le
+juif comme il le méritait dans le précipice qu'il avait si
+longtemps évité, et qu'elle ne fût la cause de sa perte.
+
+Cependant ce n'était là que l'indécision d'un esprit incapable, il
+est vrai, de se détacher entièrement d'anciens compagnons,
+d'anciens associés, mais capable pourtant de se fixer
+attentivement sur un objet, et résolu à ne s'en laisser distraire
+par aucune considération. Ses craintes pour Sikes auraient été
+pour elle un motif bien plus puissant de reculer quand il en était
+temps encore; mais elle avait stipulé que son secret serait
+religieusement gardé; elle n'avait pas dit un mot qui pût
+permettre de faire découvrir le brigand; elle avait refusé, pour
+l'amour de lui, d'accepter un refuge où elle eût été à l'abri du
+vice et de la misère; que pouvait-elle faire de plus? son parti
+était pris.
+
+Bien que ses combats intérieurs aboutissent toujours à cette
+conclusion, ils troublaient son esprit de plus en plus, et même
+ils se trahissaient au dehors. En quelques jours elle devint pâle
+et maigre; parfois elle semblait étrangère à ce qui se passait
+autour d'elle, et ne prenait aucune part aux conversations où elle
+eût été auparavant la plus bruyante. Il lui arrivait de rire sans
+motif, de s'agiter sans cause apparente; puis, quelques instants
+après, elle restait assise, silencieuse et abattue, la tête dans
+ses mains, et l'effort qu'elle faisait pour sortir de cet état
+d'abattement, indiquait mieux encore que tous les autres signes,
+combien elle était mal à l'aise et combien ses pensées étaient
+loin des sujets discutés par ceux qui l'entouraient.
+
+On était arrivé au dimanche soir, et l'horloge de l'église voisine
+sonnait l'heure. Sikes et le juif étaient en train de causer, mais
+ils s'arrêtèrent pour écouter. La jeune fille, accroupie sur une
+chaise basse, leva la tête et écouta aussi attentivement; onze
+heures sonnaient.
+
+«Il sera minuit dans une heure, dit Sikes en levant le rideau pour
+regarder dans la rue; il fait noir comme dans un four; voilà une
+nuit qui serait bonne pour les affaires.
+
+- Ah! répondit le juif; quel dommage, Guillaume mon ami, que nous
+n'ayons rien à exécuter pour le moment!
+
+- Vous avez raison une fois dans votre vie, dit brusquement Sikes,
+c'est dommage, car je suis en bonnes dispositions.»
+
+Le juif soupira et hocha la tête d'un air découragé.
+
+«Il faudra réparer le temps perdu, dit Sikes, dès que nous aurons
+mis en train quelque bonne opération.
+
+- Voilà ce qui s'appelle parler, mon cher, répondit le juif, en se
+hasardant à lui poser la main sur l'épaule; cela me fait du bien
+de vous entendre parler ainsi.
+
+- Cela vous fait du bien! s'écria Sikes; tant mieux, en vérité.
+
+- Ha! ha! ha! fit le juif en riant, comme s'il était encouragé par
+cette concession de Sikes; je vous reconnais ce soir, Guillaume,
+vous voilà tout à fait dans votre assiette.
+
+- Je ne suis pas dans mon assiette quand je sens votre vieille
+griffe sur mon épaule; ainsi, à bas les pattes, dit Sikes, en
+repoussant la main du juif.
+
+- Cela vous agace les nerfs, Guillaume, il vous semble qu'on vous
+pince, n'est-ce pas? dit le juif, résolu à ne se fâcher de rien.
+
+- Cela me fait l'effet comme si j'étais pincé par le diable,
+répliqua Sikes Il n'y a jamais eu d'homme avec une mine comme la
+vôtre, sauf peut-être votre père, et encore je suppose que sa
+barbe rousse est grillée depuis longtemps; à moins que vous ne
+veniez tout droit du diable, sans aucune génération intermédiaire,
+ce qui ne m'étonnerait pas le moins du monde.»
+
+Fagin ne répondit rien à ce compliment; mais il tira Sikes par la
+manche, et lui montra du doigt Nancy qui avait profité de la
+conversation pour mettre son chapeau, et qui se dirigeait vers la
+porte.
+
+«Hola! Nancy, dit Sikes, où diable vas-tu si tard?
+
+- Pas loin d'ici.
+
+- Qu'est-ce que c'est que cette réponse là? dit Sikes, où vas-tu?
+
+- Pas loin d'ici, vous dis-je.
+
+- Et je demande où? reprit Sikes avec sa grosse voix; m'entends-
+tu?
+
+- Je ne sais où, répondit la jeune fille.
+
+- Eh! bien, moi, je le sais, dit Sikes, plus irrité de
+l'obstination de Nancy que de son projet de sortir. Tu ne vas
+nulle part, assieds-toi.
+
+- Je ne suis pas bien, je vous l'ai déjà dit, répondit la jeune
+fille. J'ai besoin de prendre l'air.
+
+- Mets la tête à la fenêtre et prends l'air à ton aise, dit Sikes.
+
+- Ce n'est pas assez, reprit Nancy; il faut que j'aille respirer
+dans la rue.
+
+- Alors tu t'en passeras,» répondit Sikes; et en même temps il se
+leva, ferma la porte à double tour, retira la clef de la serrure,
+et, enlevant le chapeau de Nancy, il le lança au haut d'une
+vieille armoire. «Voilà, dit le brigand; maintenant, tiens-toi
+tranquille à ta place, hein?
+
+- Ce n'est pas un chapeau qui m'empêchera de sortir, dit la jeune
+fille en devenant très pâle. Qu'as-tu, Guillaume? sais-tu ce que
+tu fais?
+
+- Si je sais ce que... Oh! cria Sikes en se tournant vers Fagin,
+elle n'a pas la tête à elle, voyez-vous; autrement elle n'oserait
+pas me parler ainsi.
+
+- Vous me ferez prendre un parti extrême, murmura la jeune fille
+en posant ses deux mains sur sa poitrine comme pour l'empêcher de
+se soulever violemment; laissez-moi sortir... tout de suite... à
+l'instant même...
+
+- Non! hurla Sikes.
+
+- Dites-lui de me laisser sortir, Fagin: il fera bien, dans son
+intérêt; m'entendez-vous? s'écria Nancy en frappant du pied sur le
+plancher.
+
+- T'entendre! répéta Sikes en se tournant sur sa chaise pour la
+regarder en face; si je t'entends encore une minute, je te fais
+étrangler par le chien; qu'est-ce qui te prend donc, pendarde!
+
+- Laissez-moi sortir,» dit la jeune fille avec la plus vive
+insistance; puis s'asseyant sur le plancher, elle reprit:
+«Guillaume, laisse-moi sortir; tu ne sais pas ce que tu fais, tu
+ne le sais pas, en vérité; seulement une heure, voyons!
+
+- Que je sois haché en mille pièces, si cette fille n'a pas la
+tête sautée, dit Sikes en la prenant brusquement par le bras.
+Allons, debout.
+
+- Non, jusqu'à ce que tu me laisses sortir.
+
+- Jamais... jamais...
+
+- Laisse-moi sortir! criait la jeune fille.» Sikes attendit un
+moment favorable pour lui saisir tout à coup les mains, et
+l'entraîna luttant et se débattant dans une petite pièce voisine,
+où il s'assit sur un banc, et la fit asseoir de force sur une
+chaise; elle continua à se débattre et à implorer le brigand,
+jusqu'à ce qu'elle eût entendu sonner minuit; alors, épuisée et à
+bout de forces, elle cessa d'insister plus longtemps.
+
+Après l'avoir engagée, avec force jurements, à ne plus faire aucun
+effort pour sortir ce soir-là, Sikes la laissa se remettre à
+loisir et vint retrouver le juif.
+
+«Morbleu! dit le brigand en essuyant la sueur qui ruisselait sur
+sa figure; voilà une étrange fille!
+
+- Vous ne vous trompez pas, Guillaume, répondit le juif d'un air
+soucieux; vous ne vous trompez pas.
+
+- Pourquoi diable s'est-elle fourré dans la tête de sortir ce
+soir? demanda Sikes; qu'en pensez-vous? Voyons, vous devez la
+connaître mieux que moi: qu'est-ce que cela signifie?
+
+- Entêtement, je suppose, entêtement de femme, mon cher, répondit
+le juif en haussant les épaules.
+
+- C'est cela, je suppose, gronda Sikes Je croyais l'avoir domptée,
+mais elle est aussi mauvaise que jamais.
+
+- Elle est pire, dit le juif avec son air soucieux. Je ne l'ai
+jamais vue dans un tel état, pour si peu de chose.
+
+- Ni moi non plus, dit Sikes; je crois que c'est cette maudite
+fièvre qu'elle aura gagnée aussi, et qui ne veut pas sortir. Ça se
+pourrait bien, n'est-ce pas?
+
+- C'est assez probable, répondit le juif.
+
+- Si cela lui reprend, dit Sikes, je lui ferai une petite saignée,
+sans déranger le médecin.»
+
+Le juif fit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait ce
+mode de traitement.
+
+«Quand j'étais la, étendu sur le dos, elle était nuit et jour à
+mon chevet; et vous, vieux loup que vous êtes, vous ne vous êtes
+pas montré une fois, dit Sikes. Nous avons été bien pauvres
+pendant tout ce temps-là, et je pense que c'est là ce qui lui a
+mis la tête à l'envers; elle est restée si longtemps enfermée,
+qu'il n'est pas étonnant qu'elle veuille prendre l'air, hein?
+
+- Sans doute, mon cher, répondit le juif à voix basse. Chut!»
+
+Comme il disait ces mots, la jeune fille reparut et alla s'asseoir
+à la même place qu'auparavant; ses yeux étaient rouges et gonflés.
+Elle se mit à se balancer, à secouer la tête, et, un instant
+après, elle partit d'un éclat de rire.
+
+«Allons, la voilà qui passe d'un extrême à l'autre! s'écria Sikes
+en regardant son compagnon d'un air extrêmement surpris.
+
+Le juif lui fit signe de ne pas insister davantage, et au bout de
+quelques minutes, la jeune fille reprit sa contenance habituelle:
+après avoir dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas pour elle de
+rechute à craindre, Fagin lui souhaita le bonsoir et prit son
+chapeau; il s'arrêta sur le seuil de la porte, et regardant autour
+de lui, il demanda si personne ne voulait l'éclairer jusqu'au bas
+de l'escalier.
+
+«Éclaire-le, dit Sikes en bourrant sa pipe. Ce serait dommage
+qu'il se cassât le cou lui-même au lieu de donner aux amateurs de
+curiosités le plaisir de le voir pendre.»
+
+Nancy suivit le vieillard jusqu'au bas de l'escalier, une
+chandelle à la main. Arrivés dans le passage, celui-ci mit un
+doigt sur ses lèvres, se rapprocha de la jeune fille et lui dit
+tout bas:
+
+«Qu'y a-t-il donc, Nancy, ma chère?
+
+- Que voulez-vous dire? répondit-elle sur le même ton.
+
+- La raison de tout ceci? reprit Fagin; s'il est si dur pour toi
+(en même temps il montrait de son doigt ridé le haut de
+l'escalier), car c'est une brute, Nancy, une bête brute...
+pourquoi ne pas...
+
+- Eh bien! dit-elle comme Fagin se taisait, la bouche contre son
+oreille et les yeux fixés sur les siens.
+
+- Rien de plus pour le moment, dit le juif; nous en reparlerons.
+Tu as en moi un ami, Nancy, un ami à toute épreuve; j'ai un moyen
+tout prêt, un moyen sûr et sans danger; si tu sens le besoin de te
+venger de ceux qui te traitent comme un chien... Comme un
+chien!... plus mal que son chien, car il est quelquefois de bonne
+humeur avec le sien;... adresse-toi à moi... Je te le répète,
+adresse-toi à moi: il n'est pour toi qu'une connaissance d'hier,
+mais tu me connais de longue date, Nancy.
+
+- Je vous connais bien, répondit la jeune fille sans manifester la
+moindre émotion. Bonsoir.»
+
+Fagin reprit le chemin de sa demeure, tout absorbé par les pensées
+qui s'agitaient dans son cerveau. Il avait conçu l'idée, non plus
+seulement d'après ce qui venait de se passer, bien que cela n'eût
+fait que l'y affermir, mais lentement et par degrés, que Nancy,
+fatiguée de la brutalité du brigand, s'était prise d'affection
+pour quelque nouvel ami; le changement qui s'était produit dans
+son humeur, ses absences répétées, son indifférence pour les
+intérêts de la bande, pour lesquels elle montrait jadis tant de
+zèle, et de plus, son impatient désir de sortir ce soir-là à une
+heure déterminée, tout favorisait cette supposition, et même, aux
+yeux du juif du moins, la changeait en certitude. Ce n'était pas
+un de ses élèves qui était l'objet de ce nouveau caprice: quel
+qu'il fût, ce devait être une précieuse acquisition, surtout avec
+un auxiliaire de la trempe de Nancy, et il fallait absolument,
+pensait Fagin, se l'attacher sur-le-champ.
+
+Mais il y avait à résoudre une autre question plus ardue. Sikes en
+savait trop long, et ses sarcasmes grossiers avaient fait au juif
+des blessures qui, pour être cachées, n'en étaient pas moins
+profondes. Nancy doit bien savoir, se disait Fagin, que si elle le
+quitte, elle ne sera jamais à l'abri de sa fureur; son nouvel
+amant y passera, c'est chose sûre; il sera estropié, peut-être
+tué: qu'y aurait-il d'étonnant, pour peu qu'on l'y poussât, à ce
+qu'elle consentit à empoisonner Sikes? Il y a des femmes qui en
+ont fait autant, et qui ont même fait pis, en pareille occurrence.
+J'en aurais fini avec ce dangereux gredin, cet homme que je hais;
+un autre serait là pour le remplacer, et mon influence sur Nancy,
+avec la connaissance que j'aurais de son crime, serait
+irrésistible.
+
+Ces réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit du juif pendant
+le peu de temps qu'il était resté seul dans la chambre du brigand;
+tout plein de ces pensées, il avait saisi la première occasion de
+sonder les intentions de la jeune fille, et en la quittant, il lui
+avait glissé, comme nous l'avons vu, quelques mots à l'oreille.
+Elle n'en avait paru nullement surprise, et il était impossible
+qu'elle n'en eût pas saisi la portée. Évidemment elle avait
+parfaitement compris de quoi il s'agissait: le coup d'oeil qu'elle
+avait lancé à Fagin en le quittant en était la preuve.
+
+Mais peut-être hésiterait-elle à s'entendre avec lui pour faire
+périr Sikes, et c'était pourtant là le principal but à atteindre.
+Comment pourrai-je accroître mon influence sur elle? se disait le
+juif en regagnant sa demeure à pas de loup; comment acquérir
+encore plus d'empire sur elle?
+
+Un esprit comme celui de Fagin était fécond en expédients: s'il
+pouvait, sans arracher directement un aveu à la jeune fille, la
+faire surveiller, et découvrir la cause de son changement, puis la
+menacer de tout révéler à Sikes dont elle avait si grand'peur, à
+moins qu'elle ne consentit à entrer dans ses vues, ne pourrait-il
+pas alors compter sur son obéissance?
+
+«C'est sûr, dit Fagin, presque à haute voix. Elle n'oserait plus
+alors me refuser; non, pour rien au monde; l'affaire est bonne, le
+moyen est tout trouvé et sera mis en oeuvre. Je te tiens, ma
+mignonne.»
+
+Il jeta derrière lui un regard affreux, et fit un geste menaçant
+dans la direction de l'endroit où il avait laissé le brigand, puis
+continua son chemin, agitant ses mains osseuses dans les poches de
+sa vieille redingote, où il semblait à chaque mouvement de ses
+doigts crispés, qu'il écrasait un ennemi détesté.
+
+
+CHAPITRE XLV.
+Fagin confie à Noé Claypole une mission secrète.
+
+
+Fagin se leva de bonne heure le lendemain matin, et attendit avec
+impatience l'arrivée de son nouvel associé. Celui-ci, après un
+délai que le juif trouva interminable, se présenta enfin et
+attaqua le déjeuner avec voracité.
+
+«Bolter, dit le juif en avançant sa chaise et en s'asseyant en
+face de Maurice Bolter.
+
+- Eh bien! me voici, répondit Noé; qu'y a-t-il? ne me demandez pas
+de rien faire avant d'avoir fini de manger, il n'y a pas moyen; il
+paraît qu'ici on n'a pas seulement le temps d'avaler.
+
+- Vous pouvez causer tout en mangeant, n'est-ce pas? dit Fagin en
+maudissant du fond du coeur la voracité de son jeune ami.
+
+- Oh! oui, je peux causer, je n'en fonctionnerai que mieux, dit
+Noé en coupant un énorme morceau de pain. Où est Charlotte?
+
+- Elle est sortie, dit Fagin; je l'ai envoyée dehors ce matin avec
+l'autre jeune fille, parce que je voulais être seul avec vous.
+
+- Eh bien! dit Noé, vous auriez dû d'abord lui faire faire des
+rôties. Continuez: cela ne me gène pas.»
+
+Noé semblait, en effet, ne craindre aucune interruption, et il
+s'était évidemment mis à table avec la ferme résolution de ne pas
+perdre un coup de dent.
+
+«Vous vous en êtes joliment tiré hier, mon cher, dit le juif;
+c'est superbe, six shillings dix pence pour le premier jour; vous
+ferez fortune dans le commerce.
+
+- N'oubliez pas de compter les trois pots d'étain et la boite à
+lait, dit M. Bolter.
+
+- Non, non, mon cher, répondit le juif, c'était un trait de génie
+que de prendre les pots d'étain, mais c'est un véritable coup de
+maître que d'avoir escamoté la boîte à lait.
+
+- Ce n'est pas mal, je pense, pour un commençant, remarqua
+M. Bolter avec complaisance. J'ai pris les pots à la devanture
+d'un sous-sol; la boîte à lait pendait à la porte d'un cabaret,
+j'ai pensé qu'elle pourrait se rouiller à la pluie ou attraper un
+rhume, ha! ha! ha!»
+
+Le juif feignit de rire de tout son coeur, et M. Bolter, après
+avoir bien ri de son côté, finit d'avaler gloutonnement sa tartine
+de beurre, et se mit à en faire une seconde.
+
+«J'ai besoin de vous, Bolter, dit Fagin en s'accoudant sur la
+table, j'ai besoin de vous pour une besogne qui exige beaucoup de
+soin et de précaution.
+
+- Ah çà! répondit Bolter, n'allez pas me faire courir des risques
+ni m'envoyer encore au bureau de police; ça ne me va pas, pas du
+tout; je ne vous dis que ça.
+
+- Il n'y a aucun danger à courir, dit le juif, pas l'ombre d'un
+danger. Il s'agit seulement de guetter une femme.
+
+- Une vieille femme? demanda M. Bolter.
+
+- Une jeune femme, répondit Fagin.
+
+- Je puis m'en acquitter fort bien, dit Bolter; à l'école j'étais
+un fameux rapporteur. Et pourquoi faut-il la guetter? Pas pour...
+
+- Pour rien du tout, interrompit le juif; seulement pour me dire
+où elle va, qui elle voit, et autant que possible ce qu'elle dit.
+Il faudra se souvenir de la rue, si c'est une rue, ou de la
+maison, si c'est une maison, et me procurer tous les
+renseignements possibles.
+
+- Combien me donnerez-vous pour la peine? demanda Noé en posant
+son verre et en regardant le juif dans le blanc des yeux.
+
+- Si vous vous en acquittez bien, vous aurez une livre sterling,
+mon cher, une grosse livre sterling, dit Fagin qui voulait
+allécher Noé le plus possible. Et je n'ai jamais donné autant pour
+n'importe quelle besogne où il n'y avait pas gros à gagner.
+
+- Quelle est cette femme? demanda Noé.
+
+- Une de nous.
+
+- Oh! oh! dit Noé en se frottant le bout du nez, vous vous défiez
+d'elle, à ce qu'il paraît?
+
+- Elle a fait quelques nouvelles connaissances, mon cher, et il
+faut que je sois au courant, répondit le juif.
+
+- Compris, dit Noé; c'est tout bonnement pour avoir le plaisir de
+faire aussi leur connaissance, si ce sont des gens respectables,
+hein? Ha! ha! ha! Je suis votre homme.
+
+- J'en étais sûr, dit Fagin enhardi par le succès de sa
+proposition.
+
+- Sans doute, sans doute, reprit Noé. Où est-elle? où faut-il
+l'attendre? quand faut-il me mettre en campagne?
+
+- Quant à cela, mon cher, je vous tiendrai au courant; je vous la
+ferai voir quand il en sera temps, dit Fagin. Tenez-vous prêt et
+laissez-moi faire.»
+
+Ce soir-là et le lendemain et le surlendemain, l'espion resta
+botté et accoutré de son costume de charretier, prêt à sortir au
+premier mot de Fagin. Six soirées se passèrent ainsi, six longues
+et mortelles soirées, et chaque soir Fagin rentra avec un air
+désappointé, et déclara sèchement que le moment n'était pas venu.
+Le septième jour, il rentra plus tôt qu'à l'ordinaire, et si
+content qu'il ne put dissimuler sa satisfaction; c'était le
+dimanche.
+
+«Elle sort ce soir, dit Fagin, et pour l'affaire en question j'en
+suis sûr, car elle est restée seule toute la journée, et l'homme
+dont elle a peur ne rentrera guère avant le jour. Venez avec moi;
+vite.»
+
+Noé fut debout en un clin d'oeil sans dire un mot, car l'activité
+du juif l'avait gagné. Ils sortirent sans bruit de la maison,
+franchirent rapidement un dédale de rues et arrivèrent enfin à la
+porte d'une taverne que Noé reconnut pour être celle où il avait
+couché le soir de son arrivée à Londres.
+
+Il était onze heures passées et la porte était fermée; le juif
+siffla légèrement et elle roula doucement sur ses gonds; ils
+entrèrent sans bruit et la porte se referma derrière eux.
+
+Fagin et le jeune juif qui leur avait ouvert, osant à peine
+murmurer une parole, montrèrent du doigt à Noé une petite lucarne
+et lui firent signe de grimper jusque-là et d'observer la personne
+qui se trouvait dans la pièce voisine.
+
+«Est-ce là la femme en question?» demanda-t-il d'une voix si basse
+qu'on pouvait à peine l'entendre.
+
+Le juif fit signe que oui.
+
+«Je ne vois pas bien sa figure, dit tout bas Noé; elle a les yeux
+fixés à terre et la chandelle est derrière elle.
+
+- Ne bougez pas,» murmura Fagin; il fit un signe à Barney qui
+disparut et se montra bientôt dans la pièce voisine. Sous prétexte
+de moucher la chandelle, il la posa devant la jeune fille à
+laquelle il adressa quelques mots pour lui faire lever la tête.
+
+«Je la vois maintenant, dit l'espion.
+
+- La voyez-vous bien? demanda le juif.
+
+- Je la reconnaîtrais entre mille.»
+
+Noé quitta la lucarne, la porte s'ouvrit et la jeune fille sortit.
+Fagin fit retirer Noé derrière un vitrage garni de rideaux, et ils
+retinrent leur respiration au moment où Nancy passa à quelques
+pieds de leur cachette, et sortit par la porte par laquelle ils
+étaient entrés.
+
+«Psit! fit Barney qui tenait la porte; voici le moment.»
+
+Noé échangea un regard avec Fagin et s'élança dehors.
+
+«À gauche, lui dit tout bas Barney. Prenez le trottoir de l'autre
+côté de la rue, et attention!» Noé obéit, et, à la lueur du gaz,
+il aperçut la jeune fille en marche à quelque distance devant lui;
+il n'avança qu'autant qu'il jugea prudent de le faire, et se tint
+de l'autre côté de la rue pour mieux observer les mouvements de
+Nancy. À plusieurs reprises elle regarda autour d'elle avec
+inquiétude; une fois même elle s'arrêta pour laisser passer deux
+hommes qui la suivaient de près. À mesure qu'elle avançait, elle
+semblait reprendre courage et marchait d'un pas plus ferme et plus
+résolu. L'espion se tint toujours derrière elle, à la même
+distance, et la suivit sans la quitter des yeux.
+
+
+CHAPITRE XLVI.
+Le rendez-vous.
+
+
+Les horloges sonnaient onze heures trois quarts quand deux
+personnes se montrèrent sur le pont de Londres. L'une marchait
+d'un pas léger et rapide: c'était une femme qui regardait autour
+d'elle d'un air empressé, comme pour découvrir quelqu'un qu'elle
+attendait; l'autre était un homme qui se glissait dans l'ombre,
+réglant son pas sur celui de la femme, s'arrêtant quand elle
+s'arrêtait, et s'avançant rapidement dès qu'elle reprenait sa
+marche, mais sans jamais la gagner de vitesse dans l'ardeur de sa
+poursuite. Ils traversèrent ainsi le pont de la rive de Middlesex
+à celle de Surrey; puis la femme revint sur ses pas d'un air
+désappointé, comme si l'examen rapide qu'elle faisait des passants
+eût été sans résultat: ce mouvement fut brusque, mais ne trompa
+pas la vigilance de celui qui la guettait. Il se posta dans un des
+petite réduits qui surmontent les piles du pont, se pencha sur le
+parapet pour mieux cacher son visage, et la laissa passer sur le
+trottoir opposé; quand il se trouva à la même distance d'elle
+qu'auparavant, il reprit tranquillement son allure de promeneur et
+se remit à la suivre. Arrivée au milieu du pont, elle s'arrêta.
+L'homme s'arrêta aussi.
+
+La nuit était très noire. La journée avait été pluvieuse, et à
+cette heure, et dans ce lieu, il y avait peu de passants: ceux qui
+regagnaient en hâte leur demeure, traversaient vite sans faire
+attention à cette femme ni à l'homme qui la suivait, et peut-être
+même sans les voir; il n'y avait rien là qui dût attirer
+l'attention des pauvres gens de ce quartier de Londres, qui
+passaient le pont par hasard pour aller chercher un gîte pour la
+nuit sous une porte ou dans quelque masure abandonnée. Ils
+restaient donc tous deux silencieux, sans échanger une parole avec
+aucun passant.
+
+La rivière était couverte d'un épais brouillard au travers duquel
+on apercevait à peine la lueur rougeâtre des feux allumés sur les
+bateaux amarrés sous le pont; il était difficile de distinguer
+dans l'obscurité les bâtiments noircis qui bordaient la Tamise. De
+chaque côté, de vieux magasins entamés s'élevaient d'une masse
+confuse de toits et de pignons, et semblaient se pencher sur l'eau
+trop sombre pour que leur forme indécise pût s'y refléter. On
+apercevait dans l'ombre la tour antique de l'église Saint-Sauveur
+et la flèche de Saint-Magnus, ces séculaires gardiens du vieux
+pont; mais la forêt de mâts des navires arrêtés en aval et les
+flèches des autres églises étaient presque entièrement cachées à
+la vue.
+
+La jeune fille, toujours surveillée par son espion caché, avait
+arpenté le pont à plusieurs reprises quand la grosse cloche de
+Saint-Paul annonça le décès d'un jour de plus.
+
+Minuit sonnait sur la populeuse cité, pour les palais comme pour
+la mansarde, pour la prison, pour l'hôpital; pour tous enfin il
+était minuit, pour ceux qui naissent et pour ceux qui meurent,
+pour le cadavre glacé comme pour l'enfant tranquillement endormi
+dans son berceau.
+
+Au moment où l'heure finissait de sonner, une jeune demoiselle et
+un vieux monsieur à cheveux gris descendirent d'un fiacre, à peu
+de distance; ils renvoyèrent la voiture et vinrent droit au pont.
+À peine avaient-ils mis le pied sur le trottoir que la jeune fille
+tressaillit et se dirigea aussitôt vers eux.
+
+Ils s'avançaient en regardant autour d'eux de l'air de gens qui
+attendent quelque chose sans avoir grande espérance de trouver ce
+qu'ils attendent, quand ils furent tout à coup rejoints par la
+jeune fille; ils s'arrêtèrent en poussant un cri de surprise
+qu'ils réprimèrent aussitôt, car, au même instant, un individu en
+costume de paysan passa tout près d'eux et les frôla même en
+passant.
+
+«Pas ici, dit Nancy d'un air effaré; j'ai peur de vous parler ici;
+venez là-bas, au pied de l'escalier.»
+
+Comme elle disait ces mots et montrait du doigt la direction
+qu'elle voulait prendre, le paysan tourna la tête, leur demanda
+brusquement de quel droit ils occupaient tout le trottoir, et
+continua son chemin.
+
+L'escalier que désignait la jeune fille était celui qui, du côté
+de la rive de Surrey et de l'église Saint-Sauveur, descend du pont
+à la rivière. L'homme vêtu en paysan se dirigea vers ce lieu sans
+être remarqué, et, après avoir un instant examiné les alentours,
+se mit à descendre les degrés.
+
+Cet escalier est attenant au pont et se compose de trois parties;
+juste à l'endroit où finit la seconde, le mur de gauche se termine
+par un pilastre faisant face à la Tamise. En cet endroit les
+marches s'élargissent, de sorte qu'une personne tournant l'angle
+du mur ne peut être vue de celles qui se trouvent au dessus, n'en
+fût-elle séparée que par une seule marche. Arrivé en cet endroit,
+le paysan jeta un regard rapide autour de lui, et, voyant qu'il
+n'y avait pas de meilleure cachette et qu'il y avait beaucoup de
+place, grâce à la marée basse, il se blottit de côté, le dos
+appuyé contre le pilastre, et attendit, presque certain que les
+trois interlocuteurs ne descendraient pas plus bas, et que, s'il
+ne pouvait entendre leur conversation, il serait toujours à même
+de les suivre en toute sûreté.
+
+Le temps lui parut si long dans cet endroit solitaire, et il était
+si avide de connaître la cause d'une entrevue si différente de ce
+qu'il attendait, que plus d'une fois il fut sur le point
+d'abandonner la partie, et de croire que les trois personnages
+s'étaient arrêtés beaucoup plus haut, ou qu'ils s'étaient dirigés
+vers un endroit tout différent, pour s'y livrer à leur mystérieux
+entretien. Il allait sortir de sa cachette et remonter sur le
+pont, quand il entendit un bruit de pas, et presque au même
+instant la voix de personnes causant tout près de lui.
+
+Il se colla contre le mur, et respirant à peine, il écouta
+attentivement.
+
+«C'est assez comme cela, dit une voix qui était évidemment celle
+du monsieur, je ne souffrirai pas que cette jeune demoiselle aille
+plus loin. Bien des gens n'auraient pas eu assez de confiance en
+vous pour vous suivre jusqu'ici; mais vous voyez que je veux vous
+faire plaisir.
+
+- Me faire plaisir! dit la jeune fille qui les conduisait; vous
+êtes bien obligeant, monsieur, en vérité! me faire plaisir! Bah!
+ne parlons pas de cela.
+
+- Eh bien! dit le monsieur d'un ton plus bienveillant, dans quelle
+intention pouvez-vous nous avoir amenés en un lieu si étrange?
+Pourquoi ne pas nous avoir laissés causer avec vous sur le pont,
+où il fait clair, où il passe un peu de monde, au lieu de nous
+amener dans cet affreux trou?
+
+- Je vous ai déjà dit, répondit Nancy, que j'avais peur de vous
+parler là-haut. Je ne sais pas pourquoi, ajouta-t-elle en
+frissonnant, mais je suis en proie ce soir à une telle terreur,
+que je puis à peine me tenir debout.
+
+- Et de quoi avez-vous peur? demanda le monsieur, qui semblait
+compatir à son état.
+
+- Je ne saurais trop dire de quoi, répondit-elle; je voudrais le
+savoir. J'ai été toute la journée préoccupée d'horribles pensées
+de mort et de linceuls sanglants; j'avais ouvert un livre ce soir
+pour passer le temps, et j'avais toujours les mêmes objets devant
+les yeux.
+
+- Effet de l'imagination, dit le monsieur en tâchant de la calmer.
+
+- Ce n'est pas de l'imagination, répondit la jeune fille d'une
+voix sourde; je jurerais que j'ai vu le mot «cercueil» écrit à
+chaque page du livre, en gros caractères noirs, et qu'on en
+portait un près de moi ce soir dans la rue.
+
+- Il n'y a rien d'étonnant à cela, dit le monsieur; j'en ai
+rencontré souvent.
+
+- _De vrais cercueils_, répliqua-t-elle, mais pas comme celui que
+j'ai vu.»
+
+Il y avait quelque chose de si étrange dans le ton de la jeune
+fille, que l'espion caché frissonna et sentit son sang se glacer
+dans ses veines. Il se remit en entendant la douce voix de la
+jeune demoiselle qui demandait à Nancy de se calmer, et de ne pas
+laisser aller à ces affreuses pensées.
+
+«Parlez-lui avec bonté, dit-elle au monsieur qui l'accompagnait.
+La pauvre créature! elle semble en avoir besoin.
+
+- Vos pasteurs orgueilleux m'auraient regardé avec dédain dans
+l'état où je suis ce soir, et m'auraient prêché flammes et
+vengeance, dit Nancy. Oh! chère demoiselle, pourquoi ceux qui
+s'arrogent le titre d'hommes de Dieu, ne sont-ils pas, pour nous
+autres malheureuses, aussi bons et aussi bienveillants que vous
+l'êtes, vous qui ayant la beauté et tant de qualités qui leur
+manquent, pourriez être un peu fière, au lieu de les surpasser en
+humilité?
+
+- Ah! oui, dit le monsieur; le Turc, après avoir fait ses
+ablutions, se tourne vers l'Orient pour dire ses prières; de même,
+ces bonnes gens, après avoir pris un maintien de circonstance,
+lèvent les yeux au ciel pour l'implorer: entre le Musulman et le
+Pharisien, mon choix est fait.»
+
+Ces paroles semblaient s'adresser à la jeune demoiselle, et
+étaient peut-être destinées à laisser à Nancy le temps de se
+remettre. Le vieux monsieur s'adressa bientôt à cette dernière:
+
+«Vous n'êtes pas venue ici dimanche dernier? lui dit-il.
+
+- Je n'ai pas pu venir, répondit Nancy: on m'a retenue de force.
+
+- Qui donc?
+
+- Guillaume... celui dont j'ai déjà parlé à mademoiselle.
+
+- Vous n'avez pas été soupçonnée, j'espère, d'être en
+communication avec qui que ce soit, à propos de l'affaire qui nous
+amène ici ce soir! demanda le monsieur d'un air inquiet.
+
+- Non, répondit la jeune fille en hochant la tête; il ne m'est pas
+très facile de sortir, à moins de dire où je vais; je n'aurais pu
+aller voir mademoiselle, si je n'avais fait prendre à Guillaume
+une dose de laudanum avant de sortir.
+
+- S'est-il réveillé avant votre retour? demanda le monsieur.
+
+- Non; et ni lui, ni personne ne me soupçonne.
+
+- Tant mieux, dit le monsieur. Maintenant, écoutez-moi.
+
+«Je suis prête, répondit Nancy.
+
+- Cette jeune demoiselle, dit le monsieur, m'a communiqué, ainsi
+qu'à quelques amis en qui on peut avoir toute confiance, ce que
+vous lui avez dit, il y a environ quinze jours. Je vous avoue que
+j'ai d'abord hésité à croire que vous méritassiez confiance; mais
+maintenant je crois fermement que vous en êtes digne.
+
+- Oui, dit vivement la jeune fille.
+
+- J'en suis convaincu, je vous le répète. Pour vous prouver que je
+suis disposé à me fier à vous, je vous avouerai, sans détour, que
+nous nous proposons d'arracher par la terreur, le secret, quel
+qu'il soit, de cet individu qu'on appelle Monks; mais, ajouta le
+monsieur, si nous ne pouvons mettre la main sur lui, ou si nous ne
+pouvons tirer de lui ce que nous voulons, il faudra nous livrer le
+juif.
+
+- Fagin! dit la jeune fille, en reculant d'un pas.
+
+- Il faudra nous livrer cet homme, répéta le monsieur.
+
+- Je ne ferai pas cela, jamais, répondit Nancy. C'est un démon!
+c'est pis qu'un démon; mais je ne ferai pas cela.
+
+- Vous ne voulez pas? dit le monsieur qui semblait s'attendre à
+cette réponse.
+
+- Jamais! répartit Nancy.
+
+- Pourquoi?
+
+- Pour une raison, répondit la jeune fille avec fermeté, pour une
+raison que mademoiselle connaît et qu'elle admettra, je le sais,
+car elle me l'a promis; et pour une autre raison encore, c'est
+que, s'il a mené une vie criminelle, la mienne ne vaut pas mieux;
+beaucoup d'entre nous ont eu la même existence, et je ne me
+tournerai pas contre ceux, qui auraient pu... quelques-uns du
+moins... se tourner contre moi, et qui ne l'ont pas fait, tout
+pervers qu'ils sont.
+
+- Eh bien! se hâta de dire le monsieur, comme si c'était là où il
+voulait en venir; livrez-moi Monks, et laissez-moi en faire mon
+affaire.
+
+- Et s'il vient à dénoncer les autres?
+
+- Je vous promets que dans ce cas, si l'on obtient de lui la
+vérité, l'affaire en restera là. Il doit y avoir dans l'histoire
+du petit Olivier des circonstances qu'il serait pénible d'exposer
+aux yeux du public. Pourvu que nous sachions la vérité, nous n'en
+demandons pas davantage, et la liberté de personne ne sera
+menacée.
+
+- Et s'il ne veut rien dire? observa la jeune fille.
+
+- Alors, continua le monsieur, ce juif ne sera pas traîné en
+justice sans votre consentement. Mais, dans une telle
+circonstance, je pourrai faire valoir à vos yeux des raisons qui,
+je pense, vous décideront à le donner.
+
+- Mademoiselle me donne-t-elle sa parole qu'il en sera ainsi?
+demanda vivement la jeune fille.
+
+- Oui, répondit Rose; j'en prends l'engagement formel.
+
+- Monks ne saura jamais comment vous avez appris tout cela? ajouta
+Nancy, après un court silence.
+
+- Jamais, répondit le monsieur; on s'y prendra de manière qu'il ne
+puisse se douter de rien.
+
+- J'ai souvent menti, et j'ai vécu depuis mon enfance avec des
+menteurs, dit Nancy après un nouveau silence; mais je compte sur
+votre parole.»
+
+Après avoir reçu encore une fois l'assurance qu'elle pouvait y
+compter en toute sécurité, elle commença à décrire en détail le
+cabaret d'où on l'avait suivie ce soir-là même; mais elle parlait
+si bas, qu'il était souvent difficile à l'espion de saisir, même
+en gros, le fil de son récit; elle s'arrêtait de temps en temps,
+comme si le monsieur prenait à la hâte quelques notes sur les
+renseignements qu'elle lui fournissait. Après qu'elle eut décrit
+minutieusement la localité, indiqué l'endroit d'où l'on pouvait le
+mieux voir sans être vu, et dit quel jour et à quelle heure Monks
+avait l'habitude de s'y rendre, elle parut réfléchir quelques
+instants comme pour mieux se rappeler les traits et l'extérieur de
+l'homme dont elle donnait le signalement.
+
+«Il est grand, dit-elle, assez fort, mais pas très gros; quand il
+marche, il a toujours l'air d'être aux aguets, et il regarde sans
+cesse par-dessus son épaule, d'abord d'un côté, puis de l'autre.
+N'oubliez pas cela, car personne n'a les yeux aussi enfoncés que
+lui, et vous pourriez presque le reconnaître à ce seul signe; il a
+le teint brun, les cheveux et les yeux noirs, mais, bien qu'il
+n'ait pas plus de vingt-six ou vingt-huit ans, il a l'air vieux et
+cassé: ses livres portent souvent l'empreinte de ses dents, car il
+a des accès furieux, et il lui arrive même de se mordre les mains
+jusqu'au sang...
+
+- Pourquoi tressaillez-vous? dit la jeune fille, en s'arrêtant
+tout court.
+
+Le monsieur se hâta de répondre que c'était un mouvement
+involontaire et la pria de continuer.
+
+«Presque tous ces détails, dit la jeune fille, je les ai appris au
+cabaret dont je vous ai parlé; car je ne l'ai vu que deux fois, et
+chaque fois il était enveloppé dans un grand manteau. Voilà, je
+crois, tous les détails que je puis vous donner pour vous aider à
+le reconnaître. Attendez, ajouta-t-elle, sur le cou, et assez haut
+pour qu'on puisse la voir sous sa cravate, quand il tourne la
+tête, il a...
+
+- Une large marque rouge, comme une brûlure, s'écria le monsieur.
+
+- Quoi! dit Nancy, vous le connaissez?»
+
+La jeune demoiselle pousse un cri de surprise, et pendant quelques
+instants ils gardèrent un tel silence que l'espion pouvait les
+entendre respirer.
+
+«Je crois que oui, dit le monsieur, d'après le signalement que
+vous me donnez; nous verrons... il y a parfois de singulières
+ressemblances; mais ce n'est peut-être pas lui.»
+
+Il dit ces mots d'un air d'indifférence, fit un pas du côté de
+l'espion caché, et celui-ci put l'entendre distinctement murmurer
+ces mots: «Ce doit être lui.»
+
+«Maintenant, jeune fille, dit-il en se rapprochant de Nancy, vous
+nous avez rendu un service signalé, et je voudrais qu'il en
+résultât quelque bien pour vous. En quoi puis-je vous être utile?
+
+- En rien, répondit Nancy.
+
+- Ne parlez pas ainsi, dit le monsieur d'un ton de bonté qui
+aurait touché un coeur plus endurci. Réfléchissez; dites-moi ce
+que je puis faire pour vous?
+
+- Rien, monsieur, répéta la jeune fille en pleurant; vous ne
+pouvez rien pour moi; Il n'y a plus pour moi d'espérance.
+
+- Vous allez trop loin, dit le monsieur; votre passé a été
+coupable; vous avez mal employé cette énergie de la jeunesse, ces
+trésors inestimables que le Créateur ne nous prodigue qu'une fois;
+mais vous pouvez espérer dans l'avenir. Je ne veux pas dire qu'il
+soit en notre pouvoir de vous donner la paix du coeur et de l'âme:
+vous ne l'aurez que par vos propres efforts; mais nous pouvons
+vous offrir un asile paisible en Angleterre, ou, si vous craignez
+d'y rester, dans quelque pays étranger; cela, nous pouvons le
+faire, et nous avons le plus vif désir de vous mettre à l'abri de
+tout danger. Avant la fin de la nuit, avant que cette rivière
+s'éclaire des premières lueurs du jour, vous pouvez vous trouver
+bien loin de vos anciens compagnons, sans qu'il reste de vous plus
+de traces que si vous n'étiez plus au monde. Voyons, n'échangez
+plus un mot avec aucun de vos anciens associés, ne rentrez pas
+dans votre taudis, ne respirez plus cet air qui vous corrompt et
+qui vous tue, quittez-les tous quand il en est temps encore et que
+l'occasion vous est favorable.
+
+- Elle se laissera convaincre, dit la jeune demoiselle; elle
+hésite, j'en suis sûre.
+
+- Je crains que non, ma chère, dit le monsieur.
+
+- Non, monsieur, je n'hésite pas, répondit Nancy après un instant
+de lutte intérieure; je suis enchaînée à mon ancienne vie; je la
+maudis, je la hais maintenant, mais je ne puis la quitter. J'ai
+été trop loin pour revenir en arrière; et pourtant je n'en sais
+rien, car si vous m'aviez tenu ce langage il n'y a pas longtemps,
+je vous aurais ri au nez. Mais, ajouta-t-elle en regardant avec
+inquiétude autour d'elle, voici mes terreurs qui me reprennent, il
+faut que je retourne chez moi.
+
+- Chez vous! s'écria la jeune demoiselle avec tristesse.
+
+- Chez moi, mademoiselle, répéta Nancy, il faut que je continue à
+mener l'existence que je me suis faite. Quittons-nous. Peut-être
+ai-je été espionnée et vue. Laissez-moi: partez. Si je vous ai
+rendu service, tout ce que je vous demande, c'est de me quitter et
+de me laisser m'en aller seule.
+
+- Je vois bien que tout est inutile, dit le monsieur avec un
+soupir. Peut-être compromettons-nous sa sûreté en restant ici;
+nous l'avons retenue plus longtemps qu'elle ne s'y attendait.
+
+- Oui, oui, dit vivement Nancy, je devrais être bien loin.
+
+- Comment cette pauvre fille finira-t-elle? s'écria Rose.
+
+- Comment? répéta Nancy; regardez devant vous, mademoiselle;
+regardez ces flots sombres: n'avez-vous pas souvent entendu dire
+que des malheureuses comme nous se jettent à l'eau sans que âme
+qui vive s'en inquiète ou les regrette? Ce sera peut-être dans des
+années, peut-être dans quelques mois, mais c'est comme cela que je
+finirai.
+
+- Ne parlez pas ainsi, je vous en prie, dit la jeune demoiselle en
+sanglotant.
+
+- Vous n'en saurez rien, chère demoiselle, répondit Nancy, et Dieu
+veuille que de telles horreurs n'arrivent jamais à vos oreilles!
+Adieu! adieu!...»
+
+Le monsieur fit un pas pour s'éloigner.
+
+«Prenez cette bourse, dit Rose; prenez-la pour l'amour de moi,
+afin d'avoir quelques ressources dans un moment de besoin ou
+d'inquiétude?
+
+- Non, non, répondit Nancy; je n'ai pas fait cela pour de
+l'argent; laissez-moi la satisfaction de penser que je n'ai pas
+agi par intérêt, et pourtant donnez-moi quelque objet que vous
+ayez porté: je voudrais avoir quelque chose... Non, non, pas une
+bague... Vos gants ou votre mouchoir, quelque chose que je puisse
+garder comme vous ayant appartenu, ma bonne demoiselle... C'est
+cela; merci! Que Dieu vous bénisse! Bonsoir!»
+
+Nancy était en proie à une si violente agitation et semblait
+tellement craindre d'être découverte que le monsieur se décida à
+la quitter comme elle le demandait; on entendit le bruit des pas
+qui s'éloignaient, et tout redevint silencieux.
+
+La jeune demoiselle et son compagnon arrivèrent bientôt sur le
+pont; ils s'arrêtèrent au haut de l'escalier.
+
+«Écoutez, dit Rose en prêtant l'oreille, n'a-t-elle pas appelé?
+J'ai cru entendre sa voix.
+
+- Non, ma chère, répondit M. Brownlow en regardant tristement en
+arrière; elle n'a pas bougé; elle attend que nous soyons
+éloignés.»
+
+Rose Maylie était navrée; mais le vieux monsieur lui prit le bras,
+le mit sous le sien et l'entraîna doucement.
+
+Dès qu'ils eurent disparu, Nancy se laissa tomber tout de son long
+sur l'une des marches de pierre, et dans son angoisse versa des
+larmes amères.
+
+Bientôt elle se releva, et d'un pas faible et chancelant gravit
+les degrés pour regagner la rue. L'espion étonné resta immobile à
+son poste pendant quelques minutes, et, quand il eut acquis la
+certitude qu'il était tout à fait seul, il sortit de sa cachette
+et remonta sur le pont en rasant la muraille comme il l'avait fait
+en descendant.
+
+Arrivé auprès de l'escalier, Noé Claypole regarda autour de lui à
+plusieurs reprises pour être bien sûr qu'il n'était pas observé,
+puis il partit à toutes jambes pour regagner la maison du juif.
+
+
+CHAPITRE XLVII.
+Conséquences fatales.
+
+
+C'était environ deux heures avant l'aube du jour, à cette heure
+qu'en automne on peut bien appeler le fort de la nuit, quand les
+rues sont désertes et silencieuses, que le bruit même parait
+sommeiller et que l'ivrogne et le débauché ont regagné leur maison
+d'un pas chancelant. À cette heure de calme et de silence, le juif
+veillait dans son repaire, le visage si pâle et si contracté, les
+yeux si rouges et si injectés de sang qu'il ressemblait moins à un
+homme qu'à un hideux fantôme échappé du tombeau et poursuivi par
+un esprit malfaisant.
+
+Il était accroupi devant son feu éteint, enveloppé dans une
+vieille couverture déchirée et le visage tourné vers la chandelle
+qui était posée sur la table, à côté de lui. Il portait sa main
+droite à ses lèvres et, absorbé dans ses réflexions, il se mordait
+les ongles et laissait voir ses gencives dégarnies de dents et
+armées seulement de quelques crocs comme en aurait un chien ou un
+rat.
+
+Noé Claypole dormait profondément sur un matelas étendu sur le
+plancher. Parfois le vieillard tournait un instant ses regards
+vers lui, puis les ramenait vers la chandelle dont la longue mèche
+brûlée attestait, ainsi que les gouttes de suif qui tombaient sur
+la table, que les pensées du juif étaient occupées ailleurs.
+
+Elles l'étaient en effet.
+
+Mortification de voir ses plans renversés, haine contre la jeune
+fille qui avait osé entrer en relation avec des étrangers,
+défiance profonde de sa sincérité quand elle avait refusé de le
+trahir, amer désappointement de perdre l'occasion de se venger de
+Sikes, crainte d'être découvert, ruiné, peut-être pendu; tout cela
+lui donnait un accès terrible de rage furieuse; toutes ces
+réflexions se croisaient rapidement et se heurtaient dans l'esprit
+de Fagin, et mille projets criminels plus noirs les uns que les
+autres s'agitaient dans son coeur.
+
+Il resta ainsi complètement immobile et sans avoir l'air de faire
+la moindre attention au temps qui s'écoulait, jusqu'à ce qu'un
+bruit de pas dans la rue vint frapper son oreille exercée et
+attirer son attention.
+
+«Enfin! murmura-t-il en essuyant ses lèvres sèches et agitées par
+la fièvre; enfin!»
+
+Au même instant un léger coup de sonnette se fit entendre. Il
+grimpa l'escalier pour aller ouvrir et revint presque aussitôt
+accompagné d'un individu enveloppé jusqu'au menton et qui portait
+un papier sous le bras. Celui-ci s'assit, se dépouilla de son
+manteau et laissa voir les formes athlétiques du brigand Sikes.
+
+«Tenez, dit-il en posant le paquet sur la table; serrez cela et
+tâchez d'en tirer le meilleur parti possible. J'ai eu assez de mal
+à me le procurer. Il y a trois heures que je devrais être ici.»
+
+Fagin mit la main sur le paquet, l'enferma dans l'armoire et se
+rassit sans dire un mot. Mais il ne perdit pas de vue le brigand
+un seul instant, et, quand ils furent assis de nouveau face à face
+et tout près l'un de l'autre, il le regarda fixement. Ses lèvres
+tremblaient si fort et ses traits étaient si altérés par l'émotion
+à laquelle il était en proie, que le brigand recula
+involontairement sa chaise et examina Fagin d'un air effrayé.
+
+«Eh bien! quoi? dit Sikes; qu'avez-vous à me regarder ainsi?
+Allons, parlez!»
+
+Le juif leva la main droite et agita un doigt tremblant, puis sa
+fureur était telle qu'il fut hors d'état d'articuler un seul mot.
+
+«Morbleu! dit Sikes qui n'avait pas l'air trop rassuré, il est
+devenu fou; il faut que je prenne garde à moi.
+
+- Non, non, dit Fagin en retrouvant la voix, ce n'est pas... ce
+n'est pas vous, Guillaume; je n'ai rien... rien du tout à vous
+reprocher.
+
+- Oh! vraiment! dit Sikes en le regardant d'un air sombre et en
+mettant ostensiblement un pistolet dans une poche plus à sa
+portée. C'est heureux, pour l'un de nous du moins. Lequel est-ce,
+peu importe.
+
+- Ce que j'ai à vous dire, Guillaume, dit le juif en rapprochant
+sa chaise de celle du brigand, vous rendra encore plus furieux que
+moi.
+
+- En vérité? répondit Sikes d'un air d'incrédulité; parlez et
+dépêchez-vous, ou Nancy me croira perdu.
+
+- Perdu! dit Fagin, elle s'est arrangée pour ça, n'ayez pas peur.»
+
+Sikes regarda le juif d'un air très inquiet, et ne lisant sur ses
+traits aucune explication satisfaisante, il lui mit sa grosse main
+sur le collet et le secoua rudement.
+
+«Voulez-vous parler, dit-il, ou je vous étrangle. Desserrez les
+dents et dites clairement ce que vous avez à dire. Assez de
+grimaces, vieux mâtin que vous êtes, finissons-en.
+
+- Supposons, commença Fagin, que ce garçon qui est là couché...»
+
+Sikes se tourna vers l'endroit où Noé était endormi, comme s'il ne
+l'avait pas remarqué tout à l'heure. «Après? dit-il en reprenant
+sa première position.
+
+- Supposons, continua Fagin, que ce garçon ait jasé pour nous
+perdre tous; qu'il ait cherché d'abord les gens propres à réaliser
+ses vues, et qu'il ait eu avec eux un rendez-vous dans la rue pour
+donner notre signalement, pour indiquer tous les signes auxquels
+on pourrait nous reconnaître et les souricières où l'on pourrait
+le mieux nous prendre. Supposons qu'il ait voulu faire tout cela
+de son plein gré sans être arrêté, interrogé, espionné ou mis au
+pain et à l'eau pour faire des aveux: mais, de son plein gré! pour
+sa propre satisfaction! allant rôder la nuit pour rencontrer nos
+ennemis déclarés et jasant avec eux! m'entendez-vous, s'écria le
+juif, dont les yeux lançaient des flammes. Supposons qu'il ait
+fait tout cela, qu'arriverait-il?
+
+- Ce qui arriverait! répondit Sikes avec un affreux jurement. S'il
+avait vécu jusqu'à mon arrivée, je lui broierais le crâne sous les
+talons ferrés de mes bottes en autant de morceaux qu'il a de
+cheveux sur la tête.
+
+- Et si _moi_ j'avais fait cela, hurla le juif, _moi_ qui en sais
+si long et qui pourrais faire pendre tant de gens, sans me
+compter?
+
+- Je ne sais, dit Sikes en grinçant des dents et en pâlissant rien
+qu'à l'idée d'une telle trahison: je ferais dans la prison quelque
+chose qui me ferait mettre aux fers; et si on me mettait en
+jugement en même temps que vous, je tomberais sur vous en plein
+tribunal et je vous briserais le crâne devant tout le monde.
+J'aurais assez de force, murmura le brigand en brandissant son
+bras nerveux, j'aurais assez de force pour vous écraser la tête
+comme si une lourde charrette eût passé dessus.
+
+- Vous!
+
+- Moi! dit le brigand. Essayez. Et si c'était Charlot, ou le
+Matois, ou Betsy, ou...
+
+- Peu importe qui, interrompit Sikes avec colère. Celui-là, quel
+qu'il soit, peut être sûr de son affaire.»
+
+Fagin se remit à considérer fixement le brigand; puis, lui faisant
+signe de garder le silence, il se pencha vers le matelas où
+dormait Noé et secoua le dormeur pour l'éveiller: Sikes, penché
+aussi sur sa chaise et les mains appuyées sur les genoux,
+regardait de tous ses yeux, comme s'il se demandait avec surprise
+à quoi allaient aboutir ce manège et toutes ces questions.
+
+«Bolter! Bolter! dit Fagin en levant la tête avec une expression
+diabolique et en appuyant sur chaque parole. Le pauvre garçon! il
+est fatigué... fatigué d'avoir épié si longtemps les démarches de
+cette fille... les démarches de cette fille, entendez-vous,
+Guillaume?
+
+- Que voulez-vous dire?» demanda Sikes en se redressant de toute
+sa hauteur.
+
+Le juif ne répondit rien, mais se pencha de nouveau vers le
+dormeur et le fit asseoir sur le matelas. Après s'être fait
+répéter plusieurs fois son nom d'emprunt, Noé se frotta les yeux
+et regarda autour de lui en bâillant.
+
+«Redites-moi encore tout cela, encore une fois, pour qu'il
+l'entende, dit le juif en montrant du doigt le brigand.
+
+- Redire quoi? demanda Noé à demi endormi.
+
+- Ce qui concerne... Nancy, dit le juif en saisissant le poignet
+de Sikes, comme pour l'empêcher de s'en aller avant d'avoir tout
+entendu. Vous l'avez suivie?
+
+- Oui.
+
+- Jusqu'au pont de Londres?
+
+- Oui.
+
+- Où elle a rencontré deux personnes?
+
+- En effet.
+
+- Un monsieur et une demoiselle qu'elle avait été trouver
+précédemment, de son propre mouvement: ils lui ont demandé de
+livrer tous ses complices, à commencer par Monks... ce qu'elle a
+fait... de donner leur signalement... elle l'a donné... de dire où
+nous nous réunissions... elle l'a dit... et d'où l'on pouvait le
+mieux nous guetter... elle l'a dit encore... et à quel moment nous
+avions l'habitude de nous y rendre... elle l'a indiqué. Voilà ce
+qu'elle a fait; elle a conté tout cela d'un bout à l'autre, sans
+qu'on lui fît une menace, sans la moindre hésitation. Est-ce vrai?
+s'écria le juif presque fou de colère.
+
+- Parfaitement vrai, répondit Noé en se grattant la tête; c'est
+exactement comme cela que tout s'est passé.
+
+- Et qu'ont-ils dit relativement à dimanche dernier? demanda le
+juif.
+
+- Relativement à dimanche dernier! répondit Noé en réfléchissant;
+je vous l'ai déjà dit.
+
+- Redites-le! redites-le! s'écria Fagin écumant de rage en
+étreignant d'une main le bras de Sikes, et en brandissant l'autre
+en l'air comme un furieux.
+
+- Ils lui ont demandé, dit Noé qui, mieux éveillé, semblait
+commencer à comprendre qui était Sikes, ils lui ont demandé
+pourquoi elle n'était pas venue le dimanche précédent comme elle
+l'avait promis; elle a répondu qu'elle n'avait pas pu...
+
+- Et la cause, la cause? interrompit le juif d'un air triomphant;
+contez-lui cela!
+
+- Parce qu'elle avait été retenue de force chez elle par
+Guillaume, cet homme dont elle leur avait déjà parlé précédemment,
+répondit Noé.
+
+- Et puis encore? s'écria le juif; qu'a-t-elle dit encore de cet
+homme dont elle leur avait déjà parlé précédemment? Contez-lui
+cela! contez-lui cela!
+
+- Eh bien, reprit Noé, elle a dit qu'il ne lui était pas facile de
+sortir à moins que cet homme ne sût où elle allait; et que la
+première fois qu'elle était sortie pour aller trouver la
+demoiselle, elle... ha! ha! ha! j'ai bien ri en entendant cela...
+elle avait donné à cet homme une dose de laudanum.
+
+- Mort et damnation! s'écria Sikes en se dégageant brusquement de
+l'étreinte du juif. Laissez-moi m'en aller!»
+
+Il repoussa loin de lui le vieillard, s'élança hors de la chambre
+et escalada les degrés comme un furieux.
+
+«Guillaume! Guillaume! cria le juif en courant après lui. Un mot,
+un mot seulement!»
+
+Il n'aurait pas eu le temps d'échanger un seul mot avec le
+brigand, si celui-ci ne s'était trouvé dans l'impossibilité
+d'ouvrir la porte; il était là, jurant et blasphémant quand le
+juif le rejoignit tout essoufflé.
+
+«Laissez-moi sortir, dit Sikes. Ne me parlez pas, si vous tenez à
+la vie. Laissez-moi sortir, vous dis-je.
+
+- Un mot seulement, reprit Fagin en posant sa main sur la
+serrure... Ne soyez pas...
+
+- Quoi? dit l'autre.
+
+- Ne soyez pas... trop violent, Guillaume, dit le juif avec des
+larmes dans la voix.»
+
+Le jour commençait à poindre, et il faisait assez clair pour que
+les deux hommes pussent se voir; ils échangèrent un rapide coup
+d'oeil; leurs yeux brillaient d'un éclat sinistre; il n'y avait
+pas à se méprendre sur leur pensée.
+
+«J'entends par là, dit Fagin, jugeant inutile de déguiser plus
+longtemps sa pensée, que vous ne devez pas être trop violent...
+par prudence: de la ruse, Guillaume, et pas d'esclandre.»
+
+Sikes ne répondit rien, mais poussant vivement la porte dès que le
+juif eut tourné la clef dans la serrure, il s'élança dans la rue
+déserte.
+
+Sans s'arrêter, sans réfléchir un instant, sans tourner une seule
+fois la tête à droite ou à gauche, sans lever les yeux vers le
+ciel ni les baisser vers la terre, le brigand prit sa course,
+l'oeil hagard et les dents si serrées qu'il en avait la mâchoire
+saillante; il ne murmura pas une parole, pas un de ses muscles ne
+se détendit, jusqu'à ce qu'il eut gagné la porte de sa demeure. Il
+fit tourner doucement la clef dans la serrure, monta rapidement
+l'escalier, entra dans sa chambre, ferma la porte à double tour,
+appuya une lourde table contre la porte et tira le rideau du lit.
+
+La jeune fille était couchée, à demi vêtue. L'entrée de Sikes
+l'avait réveillée en sursaut.
+
+«Debout, dit l'homme.
+
+- Est-ce toi, Guillaume? dit-elle avec une expression de plaisir
+en le voyant de retour.
+
+- Oui, répondit-il. Debout.»
+
+Une chandelle brûlait près du lit; l'homme l'ôta vivement du
+chandelier et la jeta dans la cheminée; la jeune fille voyant que
+le jour commençait à poindre, se leva pour tirer le rideau de la
+fenêtre.
+
+«Laisse-le, dit Sikes, en lui barrant le passage. Il fait assez
+clair pour ce que j'ai à faire.
+
+- Guillaume, dit Nancy d'une voix étouffée par la terreur,
+pourquoi me regardes-tu ainsi?»
+
+Les narines gonflées, la poitrine haletante, le brigand la
+considéra quelques instants; puis, la saisissant par la tête et
+par le cou, il la traîna jusqu'au milieu de la chambre, et, jetant
+un coup d'oeil vers la porte, il lui mit sa grosse main sur la
+bouche.
+
+«Guillaume, Guillaume!... dit la jeune fille d'une voix étouffée,
+en se débattant avec l'énergie que donne la crainte de la mort, je
+ne crierai pas..., écoute-moi..., parle-moi..., dis-moi ce que
+j'ai fait?
+
+- Tu le sais bien misérable! répliqua le brigand. Tu as été
+guettée cette nuit... Tout ce que tu as dit a été entendu.
+
+- Alors épargne ma vie comme j'ai épargné la tienne, dit Nancy en
+se cramponnant après lui. Guillaume, cher Guillaume, tu n'auras
+pas le coeur de me tuer. Oh! songe à tout ce que j'ai refusé cette
+nuit à cause de toi! Épargne-toi ce crime; je ne te lâcherai pas;
+tu ne pourras pas me faire lâcher prise. Guillaume, pour l'amour
+de Dieu, pour toi, pour moi, arrête, avant de verser mon sang. Sur
+mon âme, je ne t'ai pas trahi.»
+
+L'homme fit un violent effort pour dégager son bras; mais la jeune
+fille l'étreignait convulsivement, et il eut beau faire, il ne put
+lui faire lâcher prise.
+
+«Guillaume, criait-elle en s'efforçant d'appuyer sa tête sur la
+poitrine du brigand, ce monsieur et cette bonne demoiselle m'ont
+proposé cette nuit d'aller vivre à l'étranger et d'y finir mes
+jours dans la solitude et la tranquillité. Laisse-moi les revoir
+et les supplier à genoux d'avoir pour toi la même bonté; nous
+quitterons cet affreux séjour; nous irons bien loin, chacun de
+notre côté, mener une vie meilleure, et oublier, sauf dans nos
+prières, la vie que nous avons menée jusqu'ici: après cela, nous
+ne nous reverrons jamais. Il n'est jamais trop tard pour se
+repentir; ils me l'ont dit... Je sais bien maintenant qu'ils
+disaient vrai; mais il nous faut du temps, un peu de temps!
+
+Le brigand dégagea un de ses bras et saisit son pistolet. La
+pensée qu'il serait immédiatement découvert s'il faisait feu, lui
+traversa l'esprit malgré l'accès de rage auquel il était en proie.
+Il frappa deux fois de toute sa force, avec la crosse du pistolet,
+la tête de la jeune fille qui touchait presque la sienne.
+
+Elle chancela et tomba, aveuglée par les flots de sang qui
+jaillissaient de son front; puis, parvenant avec peine à se
+soulever sur les genoux, elle tira de son sein un mouchoir blanc,
+- celui que lui avait donné Rose Maylie, - et l'élevant à mains
+jointes vers le ciel, aussi haut que ses forces défaillantes le
+lui permettaient, elle murmura une prière pour implorer la pitié
+du Créateur.
+
+C'était un affreux spectacle. L'assassin gagna la muraille d'un
+pas chancelant; puis, mettant sa main sur ses yeux, il se saisit
+d'un lourd gourdin et acheva sa victime.
+
+
+CHAPITRE XLVIII.
+Fuite de Sikes.
+
+
+De toutes les actions coupables qui, à la faveur des ténèbres,
+avaient été commises dans la vaste enceinte de Londres, depuis que
+la nuit l'avait jamais enveloppée, celle-ci était la plus
+criminelle. De toutes les horreurs qui allaient empester de leur
+odeur infecte l'air pur du matin, celle-ci était la plus lâche et
+la plus odieuse.
+
+Le soleil brillant qui ne ramène pas seulement avec lui la
+lumière, mais qui rend l'homme à la vie et à l'espérance, le
+soleil se levait radieux sur la populeuse cité; ses rayons
+tombaient également sur les vitraux richement colorés et sur les
+misérables vitres de la mansarde, sur le dôme des cathédrales et
+sur les masures en ruines. Il éclairait la chambre où gisait la
+femme assassinée; il l'éclairait en dépit des efforts du brigand
+pour empêcher ses rayons d'y pénétrer: ils y pénétraient à
+torrent. Si ce spectacle était affreux dans le crépuscule du
+matin, qu'était-ce maintenant au milieu de cette éclatante
+lumière!
+
+Sikes n'avait pas changé de place: il avait eu peur de se sauver;
+sa victime avait poussé un gémissement plaintif et remué la main.
+Alors, avec une rage que la terreur augmentait encore. Il avait
+frappé à coups redoublés. Un instant il avait jeté une couverture
+sur le cadavre; mais se représenter les yeux de la victime,
+s'imaginer qu'ils se tournaient vers lui, était encore plus
+insupportable que de les voir fixés, immobiles, pour regarder la
+mare de sang qui tremblait et dansait au soleil, sur le plancher,
+et il avait retiré la couverture. Le corps était là gisant; un
+corps, rien de plus, de la chair et du sang: mais quelle chair et
+que de sang!
+
+Il battit le briquet, alluma du feu et y jeta le gourdin. Des
+cheveux de femme étaient restés collés à l'extrémité; ils
+s'enflammèrent en pétillant et produisirent quelques légères
+étincelles que le courant d'air entraîna rapidement dans la
+cheminée. Cela seul le remplit d'effroi, tout barbare qu'il était.
+Il continua pourtant à tenir le gourdin, jusqu'à ce que le feu
+l'eût réduit en plusieurs morceaux; il les réunit sur les charbons
+pour les consumer entièrement et les réduire en cendres. Il se
+lava les mains et frotta ses vêtements; il y avait des taches
+qu'il ne put faire disparaître; il coupa les endroits tachés et
+les jeta au feu. Toute la chambre était teinte de sang: les pattes
+même du chien en étaient pleines.
+
+Pendant tout ce temps, il n'avait pas un instant tourné le dos au
+cadavre. Après avoir terminé ses préparatifs, il gagna la porte à
+reculons, tirant le chien après lui. Il la ferma doucement, tourna
+deux fois la clef dans la serrure, la retira et sortit de la
+maison.
+
+Il traversa la rue et jeta un regard vers la fenêtre, pour
+s'assurer qu'on ne pouvait rien voir du dehors. Le rideau était
+toujours baissé, le rideau que Nancy avait voulu tirer pour
+laisser pénétrer ce jour qu'elle ne devait plus revoir. Elle était
+gisante tout près de la fenêtre: l'assassin le savait. Dieu! comme
+le soleil dardait ses rayons dans cet endroit!
+
+Sikes ne jeta sur la fenêtre qu'un coup d'oeil rapide; il se
+sentit soulagé en pensant qu'il avait pu sortir sans être vu. Il
+siffla son chien et s'éloigna rapidement.
+
+Il traversa Islington et gravit la colline de Highgate, où se
+trouve le monument en l'honneur de Whittington; mais il marchait à
+l'aventure et sans savoir où il irait. Il prit à droite, suivit un
+sentier à travers champs, longea Caen-Wood, arriva à la bruyère de
+Hampstead, franchit la vallée au Val-de-Santé, puis gravit la
+pente opposée, et, traversant la route qui unit les villages de
+Hampstead et de Highgate, il gagna les champs de North-End, et se
+coucha le long d'une haie.
+
+Il s'endormit; mais bientôt il fut debout de nouveau et se remit à
+marcher, non plus du côté de la campagne, mais dans la direction
+de Londres, en suivant la grande route; puis il revint encore sur
+ses pas, refit le même trajet qu'il venait de faire, et arpenta
+les champs en tout sens, tantôt se couchant au bord des fossés
+pour se reposer, tantôt se remettant à errer à l'aventure.
+
+Où trouver un endroit assez rapproché et pas trop fréquenté pour
+s'y procurer quelque nourriture? S'il allait à Hendon? L'endroit
+semblait propice, étant à peu de distance et assez à l'écart. Il
+se dirigea de ce côté, tantôt courant, tantôt, par une étrange
+contradiction, marchant comme une tortue, où s'arrêtant tout à
+fait, et battant négligemment les buissons avec sa canne. Mais à
+Hendon, il lui sembla que tous les gens qu'il rencontrait, et
+jusqu'aux enfants qui se tenaient sur les portes, le regardaient
+d'un air de soupçon; il revint sur ses pas, sans avoir le courage
+de demander une goutte d'eau ou un morceau de pain, quoiqu'il fût
+à jeun depuis la veille; il reprit la route de Hampstead sans
+savoir où se diriger.
+
+Il erra ainsi sans s'arrêter, et revint à son point de départ. La
+matinée, l'après-midi, s'étaient écoulées; le jour allait décliner
+et il était toujours là, allant à droite, à gauche, en avant, en
+arrière, et revenant toujours au même endroit. Enfin il s'éloigna
+et se dirigea vers Hatfield.
+
+À neuf heures du soir, il était à bout de forces, et son chien,
+harassé d'une course si extraordinaire, cheminait derrière lui en
+boitant. Sikes descendit la colline, près de l'église du village
+silencieux, et, se traînant le long d'une rue étroite, se glissa
+dans un petit cabaret où il apercevait un peu de lumière. Quelques
+paysans en train de boire étaient assis autour du foyer; ils
+firent place au nouveau venu: mais il alla s'asseoir au fond de la
+salle pour y boire et manger seul, ou plutôt avec son chien,
+auquel il jetait de temps à autre quelques bouchées de pain.
+
+Les paysans réunis en ce lieu s'entretenaient des terres et des
+fermiers des environs. Quand ce sujet fut épuisé, ils se mirent à
+parler de l'âge auquel était parvenu un vieillard qu'on avait
+enterré le dimanche précédent. Les jeunes gens trouvaient qu'il
+était mort très vieux, tandis que les vieillards présents
+soutenaient qu'il était encore bien jeune. «Il n'était pas plus
+âgé que moi, dit un vieux grand-père à la tête blanchie, et il
+avait encore dix ou quinze ans au moins à vivre... s'il avait pris
+des précautions...»
+
+Il n'y avait rien dans tout cela qui pût attirer l'attention ou
+éveiller les craintes de Sikes. Il paya son écot et resta
+silencieux et inaperçu dans son coin; il allait s'endormir
+profondément, quand il fut tiré de son demi-sommeil par l'arrivée
+d'un nouveau venu.
+
+C'était un vieux routier, à la fois colporteur et charlatan, qui
+parcourait à pied les campagnes pour vendre des pierres à
+repasser, des cuirs à rasoir, des rasoirs, des savonnettes, du
+cirage pour les harnais, des drogues pour les chiens et les
+chevaux, de la parfumerie commune, du cosmétique et autres
+articles semblables, contenus dans une balle qu'il portait sur son
+dos. Son entrée fut saluée par les paysans de mille plaisanteries
+qui ne tarirent pas jusqu'à ce qu'il eût fini de souper. Alors il
+eut l'idée ingénieuse d'unir l'utile à l'agréable, et déballa sa
+pacotille pour tenter les chalands.
+
+«Qu'est-ce que c'est que ça, Henry? est-ce bon à manger? demanda
+un plaisant de village en montrant du doigt des tablettes de savon
+posées dans un coin.
+
+- Ça? dit le colporteur, en en prenant une qu'il montra à toute
+l'assistance, c'est une composition infaillible et inappréciable
+pour enlever toutes les taches; taches de rouille, taches de boue,
+taches d'humidité, taches de toute sorte, petites ou grandes, sur
+la soie, le satin, la batiste, la toile, le drap, le crêpe, les
+tapis, le mérinos, la mousseline, et tous les tissus possibles;
+taches de vin, taches de fruits, taches de bière, taches d'eau,
+taches de peinture, taches de poix, taches quelconques,
+disparaissent à l'instant à l'aide de cette infaillible et
+inappréciable composition. Une dame a-t-elle une tache à son
+honneur? elle n'a qu'à avaler une de ces tablettes, et elle est
+guérie pour toujours... car c'est du poison. Un monsieur, a-t-il
+besoin de fournir une preuve du sien, il n'a qu'à en prendre une
+tablette, et son honneur est pour toujours hors de question... Le
+résultat est tout aussi satisfaisant qu'avec une balle de
+pistolet, et, comme la saveur en est bien plus désagréable, il y a
+d'autant plus d'honneur à s'en servir... Un penny la tablette!...
+Tout ça pour la bagatelle d'un penny!»
+
+Deux acheteurs se présentèrent aussitôt; le reste de l'auditoire
+hésitait; ce que voyant, le vendeur redoubla de loquacité.
+
+«On ne peut suffire à en fabriquer assez, dit-il; c'est enlevé à
+l'instant. Quatorze moulins, six machines à vapeur et une pile
+électrique, marchent sans s'arrêter, et ça ne suffit pas. Les
+ouvriers travaillent si fort qu'ils en crèvent, et leurs veuves
+reçoivent une pension annuelle de vingt livres sterling par
+enfant, avec une prime de cinquante livres pour deux jumeaux. Un
+penny la tablette!... ou un penny, si vous voulez...c'est tout
+comme; ou quatre pièces de deux liards, ça m'est égal. Un penny la
+tablette! Taches de vin, taches de fruits, taches de bière, taches
+d'eau, taches de peinture, taches de poix, taches de boue, taches
+de sang... Voici une tache au chapeau de quelqu'un de la société;
+je vais la faire disparaître avant qu'il ait eu le temps de me
+faire servir une pinte de bière.
+
+- Holà! s'écria Sikes en tressaillant. Rendez-moi mon chapeau...
+
+- Je vais vous le nettoyer, monsieur, répondit le colporteur en
+faisant signe de l'oeil à la société, avant que vous ayez le temps
+de traverser la salle pour le reprendre. Observez bien, messieurs,
+cette tache noire sur le chapeau de monsieur: que ce soit une
+tache de vin, une tache de fruit, une tache de bière, une tache
+d'eau, une tache de peinture, une tache de poix, une tache de
+houe, ou une tache de sang...»
+
+Il ne put continuer: car Sikes, en proférant d'affreuses
+imprécations, renversa la table, lui arracha le chapeau des mains,
+et s'élança hors du cabaret.
+
+De nouveau en proie à l'irrésolution qui l'avait tourmenté, malgré
+lui, toute la journée, le meurtrier, voyant qu'il n'était pas
+suivi et que probablement on l'avait pris pour un ivrogne de
+mauvaise humeur, reprit le chemin de Londres; il évita la lueur
+des lanternes d'une diligence arrêtée dans la rue, et il
+poursuivait sa route, quand il s'aperçut que c'était la malle
+venant de Londres et qu'elle était arrêtée à la porte du bureau de
+poste. Il était presque sûr de ce qui allait se passer, mais il
+s'arrêta pour écouter.
+
+Le courrier était devant la porte, attendait le sac aux dépêches;
+survint un individu en costume de garde-chasse, auquel il remit un
+panier déposé sur le trottoir.
+
+«Voici pour chez vous, dit le courrier. Ah ça! avez-vous bientôt
+fini, là dedans? Déjà, avant-hier, vos maudites dépêches n'étaient
+pas prêtes; ça ne peut pas aller comme ça, entendez-vous?
+
+- Quoi de nouveau en ville, Benjamin? demanda le garde-chasse en
+regardant les chevaux avec admiration.
+
+- Rien que je sache, répondit l'autre en mettant ses gants. Le blé
+est un peu en hausse. J'ai aussi entendu parler d'un assassinat du
+coté de Spitalflelds, mais je n'y crois guère.
+
+- Oh! ce n'est que trop vrai, dit un voyageur en mettant la tête à
+la portière; c'est un affreux assassinat.
+
+- En vérité, monsieur? reprit le courrier en mettant la main à son
+chapeau. Est-ce un homme ou une femme?
+
+- C'est une femme, répondit le voyageur; on suppose que...
+
+- Allons, allons, Benjamin! s'écria le postillon avec impatience.
+
+- Les maudites dépêches! dit le courrier. Ah ça! dormez-vous, là
+dedans?
+
+- On y va, dit le directeur du bureau en apportant les lettres.
+
+- On y va, on y va! grommela le courrier... c'est comme la jeune
+millionnaire qui doit un jour avoir un caprice pour moi; mais
+quand? je n'en sais rien. Allons, donnez vite!... En route!»
+
+Il sonna du cor et la voiture partit.
+
+Sikes resta immobile dans la rue, indifférent, en apparence, à ce
+qu'il venait d'entendre, et sans autre préoccupation que celle de
+savoir où aller. À la fin il revint encore une fois sur ses pas,
+et prit la route qui mène de Hatfield à Saint-Albans. Il marchait
+d'un pas résolu; mais quand il eut laissé Londres derrière lui et
+qu'il se fut enfoncé de plus en plus dans la solitude et les
+ténèbres de la route, il se sentit gagné par un sentiment de
+terreur et d'épouvante qui l'ébranla jusqu'au fond du coeur.
+Autour de lui tous les objets, réels ou imaginaires, immobiles ou
+agités, prenaient une apparence formidable; mais ces craintes
+n'étaient rien au prix de ce que lui faisait éprouver le souvenir
+incessant de cet affreux cadavre du matin qu'il croyait sentir sur
+ses talons. Il pouvait distinguer, jusque dans les moindres
+détails, ses formes au milieu de l'ombre; il le voyait s'avancer
+d'un air sinistre et solennel; il entendait le frôlement des
+vêtements de sa victime contre les buissons, et chaque souffle du
+vent apportait à son oreille le son de ce cri, suprême et étouffé;
+s'il s'arrêtait, le fantôme s'arrêtait aussi; s'il courait, le
+fantôme le suivait, non pas en courant: ç'aurait été une
+consolation; mais non, c'était comme un cadavre encore doué du
+simple mécanisme de la vie, emporté tout droit sur quelque vent
+funèbre qui rasait le sol.
+
+Parfois il se retournait avec l'énergie du désespoir, résolu à
+éloigner de force le fantôme, qu'il savait pourtant bien être
+privé de vie; mais alors ses cheveux se dressaient sur sa tête et
+son sang se glaçait dans ses veines; le fantôme avait suivi son
+mouvement et se tenait toujours derrière lui; ce cadavre qu'il
+n'avait pas perdu de vue un instant, le matin, il l'avait
+maintenant à ses trousses, et sans relâche. Il s'adossa à un
+talus, le long de la route; le fantôme se posta au-dessus de lui,
+et il le voyait parfaitement, malgré les ténèbres; il se jeta à
+terre, se coucha sur le dos; le fantôme se tint près de sa tête,
+tout droit, silencieux et immobile, semblable à une pierre
+sépulcrale avec l'épitaphe tracée en lettres de sang.
+
+Qu'on ose parler après cela des assassins qui échappent à la
+justice! Qu'on vienne nous dire qu'il faut que la Providence
+sommeille! Une seule longue minute passée dans ce paroxysme de
+terreur ne valait-elle pas mille morts violentes?
+
+Dans un champ, près de la route, il y avait un hangar qui lui
+offrit un abri pour la nuit. Devant la porte étaient plantés trois
+grands peupliers dont le vent agitait les branches avec un
+sifflement sinistre. Le brigand était hors d'état de continuer sa
+route avant le retour du jour; il se blottit contre le mur... Mais
+là de nouvelles tortures l'attendaient.
+
+Il eut une vision aussi obstinée et plus terrible que celle à
+laquelle il venait de se soustraire: ces yeux hagards et ternes,
+que le matin il avait préféré regarder plutôt que de se les
+figurer cachés sous la couverture, ses deux yeux lui apparurent au
+milieu des ténèbres; ils brillaient, mais ne répandaient autour
+d'eux aucune clarté; il n'y en avait que deux, et ils étaient
+partout. Si lui-même fermait les yeux, il voyait par la pensée la
+chambre de la victime avec les moindres objets qu'elle renfermait,
+et chacun d'eux à sa place accoutumée. Le cadavre aussi était à sa
+place, et les yeux étaient tels qu'il les avait vus en quittant la
+chambre. Il se leva et s'élança dans les champs: l'apparition l'y
+suivit; il revint sous le hangar et se tapit de nouveau contre le
+mur: avant qu'il eût eu le temps de s'étendre à terre, les deux
+yeux étaient déjà là devant lui.
+
+Il resta ainsi en proie à une terreur inexprimable, tremblant de
+tous ses membres, une sueur froide s'échappant de tous ses pores.
+Tout à coup un tumulte lointain domina le bruit du vent et l'on
+entendit des cris de désespoir et des exclamations de surprise; il
+trouva quelque soulagement à entendre des voix humaines dans ce
+lieu solitaire, bien que ce fut pour lui une cause sérieuse
+d'alarme. Il retrouva ses forces et son énergie en présence d'un
+danger personnel, et, se levant précipitamment, il s'élança hors
+du hangar.
+
+Tout le ciel paraissait en feu; des tourbillons de flammes
+s'élevaient dans l'air et, lançant une pluie d'étincelles,
+éclairaient l'atmosphère à plusieurs milles à la ronde, et
+chassaient des nuages de fumée dans la direction du lieu où il se
+trouvait. Les cris devinrent plus perçants à mesure qu'ils étaient
+poussés par plus de bouches, et il put entendre celui de: «Au
+feu!» mêlé aux tintements du tocsin, à la chute bruyante des
+poutres et des toitures, au craquement des flammes quand elles
+s'enroulaient autour de quelque obstacle, et qu'elles s'élançaient
+ensuite avec une nouvelle force pour continuer leurs ravages. Le
+bruit augmentait de plus en plus; il y avait foule autour de
+l'incendie, des hommes, des femmes, tous en mouvement. Ce fut pour
+lui comme une nouvelle vie. Il s'élança tête baissée dans la
+direction du feu, se frayant un passage au milieu des ronces et
+des épines, et escaladant comme un fou les haies et les clôtures,
+tandis que son chien courait devant lui en aboyant de toutes ses
+forces.
+
+Il arriva bientôt sur le théâtre du sinistre, au milieu de gens à
+demi vêtus, courant çà et là, les uns s'efforçant de tirer hors
+des écuries les chevaux terrifiés, d'autres faisant sortir les
+bestiaux des cours et des étables, d'autres enfin arrivant chargés
+d'objets qu'ils avaient arrachés à l'incendie en bravant une pluie
+d'étincelles et la chute des poutres enflammées. Par toutes les
+ouvertures qui, une heure auparavant, étaient des portes et des
+fenêtres, s'échappaient des torrents de flammes; les murs
+s'écroulaient au milieu de la fournaise; le plomb et le fer se
+fondaient et coulaient en longs ruisseaux. Les femmes et les
+enfants poussaient des cris affreux; les hommes s'encourageaient
+les uns les autres par de bruyantes exclamations; le bruit des
+pompes et le sifflement de l'eau tombant sur le bois embrasé se
+joignaient à ces sons discordants. L'assassin cria au feu, comme
+les autres, de toute la force de ses poumons, et, oubliant un
+instant sa position, se jeta au plus fort du tumulte.
+
+Il passa la nuit, tantôt travaillant aux pompes, tantôt s'élançant
+au travers des flammes et de la fumée, se montrant toujours là où
+il y avait le plus de bruit et le plus de monde. On le voyait en
+haut et en bas des échelles, sur les toits, sur des planchers qui
+menaçaient ruine et tremblaient sous son poids, exposé à la chute
+des briques et des pierres; il était partout, mais toujours
+invulnérable; il n'eut ni une contusion ni une égratignure; enfin
+l'aube du jour parut, et il ne resta plus que de la fumée et des
+ruines noircies.
+
+Après ces moments d'agitation fiévreuse, l'affreuse pensée de son
+crime lui revint à l'esprit avec encore plus de force. Il
+regardait autour de lui avec inquiétude: car il voyait des hommes
+causer en groupe, et il craignait d'être le sujet de leur
+entretien. Le chien obéit à un signe énergique qu'il lui fit, et
+ils s'éloignèrent à la dérobée. Quelques hommes assis près d'une
+pompe l'appelèrent et l'invitèrent à se rafraîchir avec eux; il
+mangea un peu de pain et de viande, et, comme il vidait un verre
+de bière, il entendit les pompiers qui venaient de Londres parler
+de l'assassinat. «Il paraît, dit l'un d'eux, qu'il s'est sauvé à
+Birmingham; mais on l'attrapera bientôt; la police est à ses
+trousses, et avant demain soir il sera traqué dans tout le
+royaume.»
+
+Sikes s'éloigna précipitamment et marcha jusqu'à ce qu'il fut prêt
+à tomber de fatigue; alors il se coucha au bord d'un sentier et
+dormit longtemps, mais d'un sommeil agité et pénible. Il se remit
+ensuite à errer, toujours indécis et irrésolu, et saisi de terreur
+à la pensée de passer la nuit tout seul.
+
+Tout à coup il prit un parti désespéré: celui de retourner à
+Londres.
+
+«Là du moins, pensa-t-il, j'aurai quelqu'un à qui parler, quoi
+qu'il arrive; c'est un bon endroit pour se cacher, et on ne
+s'avisera peut-être pas de m'y chercher, après s'être mis sur mes
+traces dans la campagne. Ne puis-je pas y rester une semaine ou
+deux, et forcer Fagin à me donner de quoi gagner la France? Ma
+foi! je risque cette chance.»
+
+Il se mit sur-le-champ en devoir s'exécuter son projet, et il se
+rapprocha de Londres par les chemins les moins fréquentés; il
+était décidé à se cacher à peu de distance de la capitale, pour y
+rentrer à la brune par une route détournée et aller droit au but
+qu'il s'était proposé.
+
+Mais le chien... on n'avait pas dû oublier, en dressant son
+signalement, de mentionner que son chien avait disparu et l'avait
+probablement suivi. Cela pourrait contribuer à le faire arrêter
+dans la rue. Il résolut de noyer son chien, et continua sa route
+en cherchant des yeux un étang; tout en marchant, il ramassa une
+grosse pierre et l'attacha à son mouchoir. L'animal regardait son
+maître faire ces préparatifs, et, soit que son instinct l'avertît
+du danger qu'il courait, soit que le brigand le regardât d'un air
+plus sinistre qu'à l'ordinaire, il se tint prudemment un peu en
+arrière: quand son maître s'arrêta au bord d'une mare et l'appela,
+il s'arrêta court.
+
+«Ici! m'entends-tu?» cria Sikes en sifflant son chien.
+
+L'animal revint à ce signal par la force de l'habitude; mais quand
+Sikes se baissa pour lui nouer le mouchoir autour du cou, il
+poussa un grognement sourd et recula.
+
+«Ici!» dit le brigand en frappant du pied contre terre.
+
+Le chien remua la queue, mais ne bougea pas; Sikes fit un noeud
+coulant et l'appela de nouveau.
+
+Le chien avança, recula, s'arrêta un instant, puis se sauva au
+plus vite.
+
+Sikes le siffla plusieurs fois, s'assit et attendit, pensant qu'il
+reviendrait; mais du chien point de nouvelles. Le brigand finit
+par se mettre en route.
+
+
+CHAPITRE XLIX
+Monks et M. Brownlow se rencontrent enfin. - Leur conversation. -
+Ils sont interrompus par M. Losberne, qui leur apporte des
+nouvelles importantes.
+
+
+Le jour commençait à baisser quand M. Brownlow descendit d'un
+fiacre devant la porte de sa maison et frappa doucement; la porte
+s'ouvrit, un homme robuste sortit de la voiture et se planta d'un
+côté du perron, tandis qu'un autre homme assis sur le siège en
+descendait et se plaçait de l'autre côté. Sur un signe de
+M. Brownlow, ils tirèrent de la voiture un troisième individu, le
+mirent entre eux deux et le firent entrer de force dans la maison:
+cet homme était Monks.
+
+Ils montèrent de même l'escalier sans dire un mot, ayant devant
+eux M. Brownlow, qui les introduisit dans une chambre de derrière.
+Arrivé à la porte de cette chambre, Monks, qui n'avançait qu'à son
+corps défendant, s'arrêta tout à coup; les deux hommes regardèrent
+M. Brownlow, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.
+
+«Il sait à quelle alternative il est exposé, dit M. Brownlow; s'il
+résiste, s'il remue seulement le petit doigt sans votre ordre,
+traînez-le dans la rue, appelez la police à votre aide, et faites-
+le arrêter en mon nom comme faussaire.
+
+- Comment osez-vous me nommer ainsi? demanda Monks.
+
+- Et vous, jeune homme, comment osez-vous me pousser à une telle
+extrémité? répondit M. Brownlow en le regardant fixement. Seriez-
+vous assez fou pour vouloir sortir de cette maison? Lâchez-le.
+Tenez, monsieur, vous êtes libre de vous en aller, et nous de vous
+suivre; mais je vous déclare, au nom de tout ce qu'il y a de plus
+sacré, qu'à l'instant même où vous mettrez le pied dans la rue, je
+vous ferai arrêter pour fraude et escroquerie; ma résolution est
+inébranlable. Si vous persistez dans votre résistance, que votre
+sang retombe sur votre tête!
+
+- De quelle autorité m'avez-vous fait empoigner dans la rue et
+amener ici par ces gredins-là? demanda Monks en regardant l'un
+après l'autre les deux hommes qui se tenaient à ses côtés.
+
+- De ma propre autorité, répondit M. Brownlow Je prends sur moi
+toute la responsabilité de cet acte; si vous vous plaignez d'être
+privé de votre liberté, adressez-vous, je vous le répète, à la loi
+pour vous protéger (vous auriez déjà pu vous échapper durant le
+trajet, mais vous avez jugé plus prudent de vous tenir
+tranquille); moi aussi, j'aurai recours à la loi; mais, si vous me
+mettez dans l'impossibilité de reculer, ne comptez plus sur mon
+intervention indulgente, quand vous serez entre les mains de la
+justice, et ne dites pas alors que je vous ai précipité dans le
+gouffre où vous vous serez jeté vous-même.»
+
+Monks avait l'air déconcerté et inquiet; il hésitait...
+
+«Dépêchez-vous de prendre un parti, dit M. Brownlow d'un ton ferme
+et calme; si vous aimez mieux que je vous poursuive en justice et
+que j'attire sur vous un châtiment dont la pensée seule me fait
+frémir, mais auquel je ne pourrais vous soustraire, encore une
+fois, je vous le répète, vous savez ce que vous avez à faire; si,
+au contraire, vous faites appel à mon indulgence et à la pitié de
+ceux envers lesquels vous avez tenu une conduite si criminelle,
+asseyez-vous, sans mot dire, dans ce fauteuil. Il y a deux jours
+qu'il vous attend.»
+
+Monks murmura quelques paroles inintelligibles et resta indécis.
+
+«Dépêchez-vous, dit M. Brownlow; je n'ai qu'un mot à dire, et il
+sera trop tard pour vous décider.»
+
+Monks hésitait encore...
+
+«Je n'ai pas l'intention de parlementer plus longtemps, dit
+M. Brownlow, et même, comme défenseur d'intérêts sacrés qui ne
+sont pas les miens, je n'en ai pas le droit.
+
+- N'y a-t-il pas... demanda Monks d'une voix tremblante, n'y a-t-
+il pas... d'autre alternative?
+
+- Aucune, absolument aucune.»
+
+Monks regarda le vieux monsieur d'un oeil inquiet; mais, en voyant
+son attitude sévère et résolue, il entra dans la chambre et
+s'assit en haussant les épaules.
+
+«Fermez la porte à clef en dehors, dit M. Brownlow aux
+domestiques, et venez dès que je sonnerai.»
+
+Ils obéirent, et les deux interlocuteurs restèrent seuls en
+présence.
+
+«Pour un vieil ami de mon père, dit Monks en ôtant son chapeau et
+son manteau, vous me traitez là, monsieur, d'une jolie manière.
+
+- Jeune homme, c'est précisément parce que j'étais un vieil ami de
+votre père, répondit M. Brownlow, c'est parce que les espérances
+des heureuses années de ma jeunesse reposaient sur lui et sur sa
+soeur, cette charmante créature que Dieu a rappelée à lui dans son
+printemps, et qui m'a laissé ici-bas seul et isolé; c'est parce
+qu'il s'est agenouillé avec moi près du lit de mort de cette soeur
+chérie le jour même où elle devait s'unir à moi... mais le ciel en
+a disposé autrement... c'est parce que, depuis cette époque, mon
+coeur brisé s'est attaché à lui jusqu'à sa mort, malgré ses fautes
+et ses erreurs; c'est parce que tous ces vieux souvenirs
+remplissent encore mon âme et que votre vue seule les ravive en
+moi; c'est pour tous ces motifs que je suis porté à vous ménager
+maintenant, oui, Édouard Leeford, même maintenant, et à rougir de
+vous voir déshonorer son nom.
+
+- Le nom ne fait rien à l'affaire, dit l'autre, après avoir
+considéré en silence et avec surprise l'émotion de son
+interlocuteur. Qu'est-ce que cela me fait, le nom?
+
+- Rien, je le sais, répondit M. Brownlow, il ne vous fait rien à
+vous; mais c'était la nom de sa soeur, et, malgré un intervalle de
+tant d'années, je n'oublierai jamais l'émotion que j'éprouvais
+jadis à l'entendre prononcer, même par un étranger. Je suis
+enchanté que vous en ayez pris un autre, croyez-le bien.
+
+- Tout cela est bel et bon, dit Monks (à qui nous laissons encore
+son nom d'emprunt), après un long silence durant lequel il faisait
+des gestes de défi furieux, pendant que M. Brownlow s'était
+couvert le visage de ses mains. À quoi voulez-vous en venir?
+
+- Vous avez un frère, dit M. Brownlow en maîtrisant son émotion,
+un frère dont je vous ai dit tout bas le nom à l'oreille, quand je
+vous suivais dans la rue, et que ce nom seul a suffi pour vous
+décider à m'accompagner ici, plein de surprise et de crainte.
+
+- Je n'ai point de frère, répondit Monks: vous savez bien que
+j'étais fils unique. Que venez-vous me parler d'un frère? vous
+savez tout cela aussi bien que moi.
+
+- Écoutez ce que j'ai à vous dire, reprit M. Brownlow vous y
+prendrez de l'intérêt. Je sais parfaitement que vous êtes le seul
+et misérable fruit d'une union fatale, que, par orgueil de famille
+et par la plus méprisable ambition, on força votre père à
+contracter dès sa première jeunesse...
+
+- Peu m'importent vos épithètes, interrompit Monks, avec un rire
+effronté; vous reconnaissez le fait, et cela me suffit.
+
+- Oui; mais je sais aussi, continua le vieux monsieur, quels
+malheurs, quelles suites de tortures, quelles angoisses
+résultèrent de cette union mal assortie; je sais combien cette
+chaîne fut lourde pour tous deux, et combien le bonheur de leur
+vie fut empoisonné pour toujours. Je sais comment à la froide
+politesse succédèrent les disputes violentes; comment
+l'indifférence fit place au dégoût, le dégoût à la haine, et la
+haine au désespoir, jusqu'à ce qu'enfin ils se séparèrent et, ne
+pouvant rompre entièrement des liens que la mort seule devait
+briser, ils les cachèrent du moins aux yeux d'une société nouvelle
+sous les dehors les plus gais qu'ils purent prendre. Votre mère
+réussit bientôt à tout oublier; mais pendant bien des années votre
+père resta le coeur ulcéré.
+
+- Enfin, ils se séparèrent, dit Monks; eh bien! après?
+
+- Quelque temps après leur séparation, reprit M. Brownlow, votre
+mère trouva sur le continent des distractions frivoles qui lui
+firent oublier entièrement son mari, plus jeune qu'elle de dix ans
+au moins, tandis que celui-ci, dont l'avenir était flétri, resta
+en Angleterre et se fit de nouveaux amis. J'espère que ce détail
+du moins ne vous est pas inconnu.
+
+- Si, vraiment, répondit Monks en détournant la tête et en
+frappant du pied contre le plancher, comme un homme résolu a tout
+nier; je l'ignore complètement.
+
+- Votre ton aussi bien que vos actions, dit M. Brownlow, me
+donnent la certitude que vous ne l'avez jamais oublié et que vous
+n'avez jamais cessé d'y penser avec amertume. Je vous parle là de
+faits passés depuis quinze années, quand vous n'aviez pas plus de
+onze ans et que votre père n'en avait que trente et un: car, je le
+répète, c'était presque encore un enfant quand son père le força
+de se marier. Faut-il que je remonte à des faits qui imprimeront
+une tache à la mémoire de votre père, ou voulez-vous m'épargner
+ces détails en me dévoilant la vérité?
+
+- Je n'ai rien à dévoiler, répondit Monks d'un air confus; vous
+n'avez qu'à continuer si cela vous fait plaisir.
+
+- Ces nouveaux amis de votre père étaient un officier de marine en
+retraite, dont la femme était morte six mois auparavant, et ses
+deux enfants; il en avait eu davantage, mais, de toute la famille,
+il n'en restait heureusement que deux; c'étaient deux filles:
+l'une, âgée de dix-neuf ans et belle comme le jour; l'autre, âgée
+seulement de deux ou trois ans.
+
+- Qu'est-ce que tout cela me fait? demanda Monks.
+
+- Ils habitaient, continua M. Brownlow, sans avoir l'air de
+remarquer cette interruption, à peu de distance de l'endroit où
+votre père était venu se fixer; ils firent bientôt connaissance et
+se lièrent intimement. Votre père était doué comme peu d'hommes le
+sont: il avait l'esprit et la grâce de sa soeur. Plus le vieil
+officier le connut, plus il l'aima. Plût à Dieu qu'il eût été le
+seul! mais sa fille en fit autant.»
+
+Le vieux monsieur s'arrêta; Monks se mordait les lèvres et tenait
+ses yeux fixés sur le plancher.
+
+M. Brownlow, à cette vue, continua en ces termes:
+
+«Au bout d'un an, il avait contracté des engagements solennels
+envers cette jeune fille pure et naïve, dont il était la première,
+la seule et ardente passion.
+
+- Votre histoire n'en finit pas, observa Monks en s'agitant sur sa
+chaise.
+
+- C'est une histoire triste et douloureuse, jeune homme, dit
+M. Brownlow, et d'ordinaire ces histoires sont longues. Si j'avais
+à vous faire le récit d'un bonheur sans mélange, ce serait très
+court. Enfin, un de ces riches parents dont on avait voulu
+s'assurer la bienveillance et la protection en sacrifiant votre
+père (ces choses-là se voient souvent), vint à mourir, et, pour
+réparer le mal dont il avait été la cause indirecte, il lui laissa
+ce qu'il croyait une panacée contre tous les chagrins... de
+l'argent. Il fallut que votre père allât sur-le-champ à Rome, où
+ce parent était allé lui-même pour rétablir sa santé et où il
+était mort, laissant des affaires fort embrouillées. Votre père
+partit, fut atteint à Rome d'une maladie mortelle, et, dès que
+votre mère l'apprit à Paris, elle le suivit et vous emmena avec
+elle. Le lendemain de votre arrivée, votre père mourut, ne
+laissant pas de testament; pas de testament, vous m'entendez, en
+sorte que toute la fortune revint à votre mère et à vous.»
+
+En cet endroit du récit, Monks ne soufflait plus et écoutait d'un
+air singulièrement attentif, bien que ses yeux ne fussent pas
+tournés vers le narrateur. Quand M. Brownlow s'arrêta, il changea
+de position comme un homme qui éprouve un soulagement inattendu,
+et passa les mains sur son visage brûlant.
+
+«Avant de se mettre en route, votre père avait passé par Londres,
+dit M. Brownlow avec lenteur en regardant fixement son
+interlocuteur; il vint me voir.
+
+- Je n'ai jamais entendu parler de cela, interrompit Monks d'un
+air d'incrédulité affectée, mais en éprouvant la plus désagréable
+surprise.
+
+- Il vint me voir et me laissa entre autres choses un portrait, un
+portrait peint par lui-même, de cette pauvre jeune fille; il ne
+pouvait l'emporter avec lui et regrettait de le quitter. Il était
+miné par les soucis et par les remords; il me dit en termes vagues
+et incohérents qu'il avait perdu et déshonoré une famille; il me
+confia l'intention qu'il avait de convertir à tout prix sa fortune
+en espèces, d'assurer à sa femme et à vous une partie de sa
+nouvelle fortune et de s'expatrier pour toujours. Je ne devinai
+que trop qu'il ne s'expatrierait pas seul. Même à moi, son ami
+d'enfance, dont l'attachement pour lui avait pris racine sur la
+tombe de sa soeur chérie, même à moi, il ne fit aucun aveu plus
+complet. Il me promit de m'écrire, de tout me dire, et de venir
+ensuite me voir encore une dernière fois avant de s'éloigner pour
+toujours. Hélas! c'était ce jour-là même que je le voyais pour la
+dernière fois. Je n'ai reçu de lui aucune lettre, et je ne l'ai
+plus revu.
+
+«Je me rendis, ajoute M. Brownlow, après un instant de silence, je
+me rendis sur le théâtre de son... (je puis parler ici le langage
+du monde, car l'indulgence et la rigueur du monde ne lui font plus
+rien à présent)... sur le théâtre de son coupable amour, décidé,
+si mes craintes se réalisaient, à offrir à cette pauvre enfant
+abandonnée un foyer pour l'abriter et un coeur pour la plaindre.
+Sa famille avait quitté le pays huit jours auparavant; ils avaient
+acquitté quelques petites dettes courantes et étaient partis
+pendant la nuit: nul ne put me dire le motif ni le but de leur
+voyage.»
+
+Monks respira plus librement et regarda autour de lui avec un
+sourire de triomphe.
+
+«Quand votre frère, dit M. Brownlow, en rapprochant sa chaise de
+Monks, quand votre frère, pauvre enfant abandonné, chétif et
+couvert de haillons, fut jeté sur mon chemin, non par le hasard,
+mais par la Providence, et sauvé par moi du vice et de
+l'infamie...
+
+- Quoi! s'écria Monks en tressaillant.
+
+- Par moi, dit M. Brownlow. Je vous disais bien que mon récit
+finirait par vous intéresser. Je vois que le juif, votre rusé
+complice, ne vous a pas dit mon nom, quoique du reste il dût
+croire qu'il vous était tout à fait inconnu. Quand cet enfant eut
+été sauvé par moi et qu'il se rétablit chez moi de sa maladie, sa
+ressemblance surprenante avec le portrait dont je vous parlais
+tout à l'heure me frappa d'étonnement. Dès la première fois que je
+le vis, malgré sa misère et ses haillons, je remarquai sur son
+visage une expression de langueur qui me rappela tout à coup,
+comme dans un rêve, les traits de celle qui m'avait été si chère.
+Je n'ai pas besoin de vous raconter comment il fut enlevé dans la
+rue avant que je connusse son histoire.
+
+- Pourquoi? demanda vivement Monks.
+
+- Parce que vous connaissez tous ces détails aussi bien que moi.
+
+- Moi!
+
+- Il serait inutile de chercher à le nier, répondit M. Brownlow;
+je vous montrerai que je sais encore bien d'autres choses.
+
+- Vous n'avez aucune preuve à produire contre moi, balbutia Monks;
+je vous défie d'en produire une!
+
+- Nous verrons, répondit le vieux monsieur en jetant sur Monks un
+regard scrutateur. Je perdis cet enfant, et tous mes efforts pour
+le retrouver furent inutiles; comme votre mère était morte, je
+savais que, si quelqu'un pouvait éclaircir ce mystère, c'était
+vous seul. J'appris que vous étiez parti pour vos propriétés des
+Indes occidentales, où vous vous êtes rendu, ai-je besoin de le
+dire? après la mort de votre mère, pour éviter ici de fâcheuses
+poursuites; je fis le voyage. Vous aviez quitté les Indes depuis
+quelques mois, et on supposait que vous étiez revenu à Londres;
+mais personne ne pouvait m'indiquer votre adresse. Je revins en
+Angleterre; vos correspondants n'avaient aucune donnée sur le lieu
+de votre résidence; vous alliez et veniez, me dirent-ils, d'une
+manière aussi irrégulière que vous l'aviez toujours fait;
+quelquefois vous restiez plusieurs jours de suite, quelquefois
+vous disparaissiez pendant des mois entiers. Vous hantiez, selon
+toute apparence, les mêmes lieux et les mêmes compagnies,
+compagnies infâmes dont vous aviez fait votre société quand vous
+étiez jeune et indomptable. Je les fatiguai de mes questions; je
+battis les rues nuit et jour; mais, il n'y a pas plus de deux
+heures, tous mes efforts étaient restés inutiles, et je ne vous
+avais pas aperçu une seule fois.
+
+- Et maintenant vous me voyez tout à votre aise, dit Monks en se
+levant d'un air résolu. Eh bien! après? Vous parlez de fraude et
+d'escroquerie; ce sont là de grands mots, justifiés, à ce que vous
+paraissez croire, par je ne sais quelle ressemblance avec un petit
+misérable; vous dites que c'est mon frère! mais vous ne savez
+seulement pas si un enfant est résulté de ce beau couple; vous
+n'en avez aucune preuve.
+
+- Je ne le savais pas, repartit M. Brownlow en se levant aussi;
+mais depuis quinze jours j'ai tout appris. Vous avez un frère,
+vous le savez; bien plus, vous le connaissez. Il y avait un
+testament; votre mère l'a détruit et vous a confié ce secret en
+mourant. Il était question dans ce testament d'un enfant qui était
+évidemment le fruit de cette malheureuse liaison; cet enfant, vous
+l'avez rencontré, et sa ressemblance avec son père a éveillé vos
+soupçons. Vous vous êtes rendu au lieu de sa naissance; il y avait
+des preuves (preuves longtemps cachées) de son origine et de sa
+parenté avec vous; ces preuves, vous les avez détruites, et voici
+les propres paroles que vous avez dites au juif, votre infâme
+complice: «Les seules preuves de l'identité de l'enfant sont au
+fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les tenait de la
+mère pourrit dans son cercueil.» Fils dénaturé, lâche, menteur que
+vous êtes, vous qui tenez des conciliabules la nuit, dans de
+sombres bouges, avec des voleurs et des assassins; vous dont les
+infâmes complots ont causé la mort violente de quelqu'un qui
+valait mille fois mieux que vous; vous qui dès le berceau avez été
+une cause de chagrin et de désespoir pour votre père, et qui
+portez sur votre visage, vrai miroir de votre âme, les traces des
+maladies honteuses que vous devez aux plus viles passions, au vice
+et à la débauche... Édouard Leeford, me bravez-vous encore?
+
+- Non, non, non! répondit le lâche, accablé sous ces charges
+multipliées.
+
+- Il n'y a pas un mot, s'écria le vieux monsieur, pas un seul mot
+qui ne me soit connu. Ces ombres que vous avez vues sur le mur ont
+recueilli vos secrets et me les ont rapportés à l'oreille. La vue
+de cet enfant persécuté a ému le vice lui-même, et lui a donné le
+courage, sinon les attributs de la vertu. Un assassinat a été
+commis, dont vous êtes moralement, sinon réellement le complice.
+
+- Non, non, interrompit Monks; je ne sais rien de ce qui s'est
+passé; j'allais m'enquérir de la vérité du fait quand vous m'avez
+surpris dans la rue; je ne connaissais pas la cause du meurtre; je
+pensais que c'était le résultat d'une querelle.
+
+- Cette femme a été assassinée pour avoir révélé une partie de vos
+secrets, répondit M. Brownlow. Voulez-vous me les révéler tous?
+
+- Oui.
+
+- Voulez-vous me dresser de votre main une reconnaissance sincère
+des faits et les attester devant témoins?
+
+- Oui, je le promets.
+
+- Voulez-vous rester ici tranquille jusqu'à ce que ce document
+soit rédigé, et m'accompagner en tel lieu que je jugerai
+convenable, pour y faire cet aveu?
+
+- Si vous y tenez, j'y consens aussi, répondit Monks.
+
+- Vous devez faire plus encore, dit M. Brownlow: restituer à un
+enfant innocent la fortune qui lui était destinée. Vous n'avez pas
+oublié les clauses du testament. Mettez-les à exécution en ce qui
+concerne votre frère, et allez ensuite où vous voudrez: nous
+n'aurons plus besoin de nous revoir en ce monde.»
+
+Monks, combattu entre la crainte et la haine, se promenait en long
+et en large, en réfléchissant d'un air sombre à la proposition qui
+lui était faite et à la possibilité de l'éluder, quand la porte
+s'ouvrit brusquement, et M. Losberne entra dans la chambre, en
+proie à une violente agitation.
+
+«L'homme sera pris, s'écria-t-il. Il sera pris ce soir.
+
+- L'assassin? demanda M. Brownlow.
+
+- Oui, oui, répondit l'autre; on a vu son chien errer aux environs
+d'une vieille masure, et sans nul doute son maître y est déjà
+caché ou viendra s'y cacher à la faveur de la nuit. La police
+veille de tous côtés: j'ai causé avec les hommes chargés de le
+prendre, et ils m'ont dit qu'il est impossible qu'il s'échappe; ce
+soir, le gouvernement promet une récompense de cent livres
+sterling à qui le prendra.
+
+- J'en offre cinquante de plus, et je vais le publier moi-même sur
+les lieux, si j'arrive à temps. Où est M. Maylie?
+
+- Henry? répondit le docteur. Dès qu'il a vu votre ami ici présent
+monter sain et sauf en voiture avec vous, il est parti au galop
+pour se rendre à l'endroit on l'on traque l'assassin et se joindre
+à ceux qui le poursuivent.
+
+- Et le juif? dit M. Brownlow; quelles nouvelles?
+
+- Il n'était pas encore pris, mais il le sera, sans nul doute; il
+l'est peut-être déjà: on est sûr de l'avoir.
+
+- Avez-vous pris votre parti? demanda M. Brownlow à voix basse à
+M. Monks.
+
+- Oui, répondit celui-ci; vous... vous me garderez le secret?
+
+- Oui; restez ici jusqu'à mon retour; c'est votre unique chance de
+salut.»
+
+M. Brownlow et le docteur sortirent et refermèrent la porte à
+clef.
+
+«Eh bien! où en êtes-vous? Qu'avez-vous fait? demanda tout bas le
+docteur.
+
+- Tout ce que j'espérais, et même davantage: en réunissant les
+renseignements fournis par la jeune fille avec ceux que je
+possédais déjà, je ne lui ai laissé aucune échappatoire, et je lui
+ai montré clair comme le jour l'horreur de sa conduite. Veuillez
+écrire, je vous prie, et fixer le rendez-vous à après-demain soir,
+à sept heures; nous serons là quelques heures d'avance, mais il
+faudra se reposer, et surtout Mlle Rose, qui aura peut-être besoin
+de plus de courage que ni vous ni moi ne pouvons en ce moment le
+prévoir. Mais mon sang bout dans mes veines à la pensée de venger
+cette pauvre fille assassinée; quelle route ont-ils prise?
+
+- Allez droit au bureau de police, et vous arriverez encore assez
+à temps, répondit M. Losberne. Moi, je reste ici.»
+
+Les deux amis se séparèrent aussitôt, en proie l'un et l'autre à
+une agitation violente.
+
+
+CHAPITRE L.
+Poursuite et évasion.
+
+
+Au bord de la Tamise, près de l'église de Rotherhithe, à l'endroit
+où le fleuve est bordé des masures les plus délabrées et où les
+vaisseaux sont le plus noircis par la poussière de la houille et
+par la fumée qui s'échappe des toits abaissés des maisons, se
+trouve à l'heure qu'il est la plus sale, la plus étrange, la plus
+extraordinaire des nombreuses localités que recèle la ville de
+Londres, complètement inconnue, même de nom, au plus grand nombre
+des habitants de la capitale.
+
+Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé de parcourir
+un dédale de rues étroites et fangeuses, où est entassée la
+population la plus misérable et la plus grossière des bords du
+fleuve, et où l'on ne vend que les objets nécessaires à la classe
+indigente.
+
+Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont entassés
+dans les boutiques; les vêtements les plus communs sont suspendus
+à la porte du brocanteur ou accrochés aux fenêtres. Coudoyé par
+des ouvriers sans ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest
+et de charbon, des femmes effrontées, des enfants en guenilles,
+enfin par le rebut de la population voisine du fleuve, le visiteur
+ne se fraye un chemin qu'avec peine, rebuté par le spectacle
+hideux et l'odeur infecte des allées étroites qui se détachent à
+droite et à gauche de la rue principale, et assourdi par le bruit
+des chariots lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus
+reculées et moins fréquentées que celles qu'il a traversées
+jusqu'ici, il s'avance entre des rangées de maisons dont les
+façades chancelantes surplombent sur le trottoir, des murs
+lézardés qui semblent prêts à s'écrouler, des cheminées en ruines
+qui hésitent à tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres
+de fer rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce qu'on
+peut imaginer de plus triste et de plus dégradé.
+
+C'est dans cet affreux quartier, au delà de _Dockhead_, dans le
+faubourg de _Southtwark_, que se trouve l'île de Jacob, entourée
+d'un fossé fangeux, profond de six ou huit pieds, et large de
+quinze ou vingt à la marée haute, qu'on appelait jadis _Mill-Pond
+_et qui est connu maintenant sous le nom de _Folly-Ditch_. Ce
+fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli d'eau en
+ouvrant les écluses de _Lead-Mills_, d'où lui venait son ancien
+nom. Alors un étranger placé sur un des ponts de bois qui sont
+jetés sur le fossé à _Mill-Lane_, pourrait voir les habitants des
+maisons qui le bordent de chaque côté puiser l'eau dans des
+baquets, des seaux, des ustensiles de tout genre, qui descendent
+des portes ou des fenêtres; et, s'il porte ses regards sur les
+maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la vue du
+spectacle étalé devant lui; des galeries de bois vermoulus
+s'étendant derrière une demi-douzaine de maisons et percées de
+trous à travers desquels on peut voir l'eau bourbeuse qui coule
+au-dessous; des fenêtres faites de pièces et de morceaux, laissant
+passer des perches à sécher le linge (comme s'il y avait du linge
+dans ces parages); des chambres si étroites, si resserrées et si
+sales, que l'air s'y corrompt en y entrant; des constructions en
+bois qui penchent sur le fossé et qui menacent d'y tomber pour
+imiter les autres, qui ont déjà pris ce parti; des murs noircis,
+des fondations dégradées; enfin tout ce que la pauvreté a de plus
+repoussant: tels sont les objets qui ornent les bords de _Folly-
+Ditch_.
+
+Dans l'île de Jacob, les magasins sont vides et n'ont plus de
+toits; les murs s'écroulent de toute part, les fenêtres ne sont
+plus des fenêtres, les cheminées sont noires, mais il n'en sort
+plus de fumée. Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier
+assez commerçant, maintenant ce n'est plus qu'un désert; les
+maisons n'appartiennent à personne et servent de retraite à ceux
+qui ont le courage d'y vivre et d'y mourir. Pour chercher un
+refuge dans l'île de Jacob, il faut avoir de puissantes raisons de
+se cacher ou être réduit au plus affreux dénûment.
+
+Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et les fenêtres
+étaient solidement barricadées, et qui donnait par derrière sur le
+fossé, comme nous venons de le décrire, étaient réunis trois
+hommes qui tantôt échangeaient entre eux des regards inquiets,
+comme s'ils étaient dans l'attente de quelque grave événement, et
+tantôt restaient immobiles et silencieux: c'étaient Tobie Crackit,
+M. Chitling et un voleur âgé de cinquante ans au moins, qui avait
+eu le nez brisé dans quelque ancienne rixe, et dont le visage
+était défiguré par une grande balafre, reçue probablement dans les
+mêmes circonstances: cet individu était un déporté en rupture de
+banc et se nommait Kags.
+
+«Quand vous avez déguerpi de nos anciens domiciles, parce que ça
+chauffait, vous auriez bien dû chercher quelque autre tanière, dit
+Tobie en s'adressant à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel
+ami.
+
+- Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que vous êtes? dit
+Kags.
+
+- Je m'attendais à être mieux reçu, répondit M. Chitling d'un air
+pensif.
+
+- Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se donne la peine
+de vivre à l'écart comme je le fais, et d'avoir un chez-soi où
+personne ne met le nez, il est peu récréatif de recevoir la visite
+d'un jeune monsieur dans votre position, quelque agrément qu'on
+puisse avoir à faire avec vous une partie de cartes.
+
+- Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi loin du
+monde, a avec lui un ami, arrivé de l'étranger à l'improviste, et
+trop modeste pour mettre sa carte chez les magistrats à son
+retour.»
+
+Il y eut un court moment de silence, après quoi Tobie Crackit,
+sentant l'impossibilité de soutenir la conversation sur le ton
+plaisant, se tourna vers Chitling et dit:
+
+«Quand Fagin a-t-il été pris?
+
+- Juste au moment du dîner, à deux heures de l'après-midi: Charlot
+et moi, nous avons eu la chance de nous échapper par une cheminée;
+quant à Bolter, il avait retourné le cuvier et s'était blotti
+dessous; mais ses longues échasses l'ont fait découvrir, et il a
+été pincé comme le juif.
+
+- Et Betsy?
+
+- Pauvre Betsy! dit Chitling qui perdait de plus en plus
+contenance; elle est allée voir le cadavre et est sortie comme une
+folle en criant et en se frappant la tête contre les murailles, de
+sorte qu'on lui a mis la camisole de force, et qu'on l'a conduite
+à l'hôpital, où elle est à l'heure qu'il est.
+
+- Qu'est devenu le jeune Charlot Bates? demanda Kags.
+
+- Il est à rôder quelque part aux environs, en attendant qu'il
+fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici, répondit Chitling. Il
+n'y a pas moyen d'aller ailleurs, car aux Trois Boiteux on a
+arrêté tout le monde; c'est une souricière; il y a des mouchards
+au comptoir; je les ai vus de mes yeux, quand j'y suis allé.
+
+- Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se mordant les
+lèvres; il y en aura plus d'un qui y passera cette fois-ci.
+
+- On tient les assises en ce moment, dit Kags; si on instruit
+l'affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin, comme il le fera
+sans doute, d'après ce qu'il a déjà dit, on peut avoir la preuve
+de la complicité du juif, et rendre la sentence vendredi; et, dans
+six jours d'ici, il dansera, morbleu!
+
+- Si vous aviez entendu la foule crier après lui! dit Chitling;
+les agents de police ont été obligés de lutter comme des diables
+pour empêcher qu'on ne le mît en pièces; il y eut un moment où on
+le renversa, mais ils formèrent un cercle autour de lui et
+parvinrent à se frayer un passage, Si vous l'aviez vu, couvert de
+boue et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se
+cramponner aux agents de police comme si c'étaient ses meilleurs
+amis! je les vois encore, serrés de tous côtés par la foule, et
+l'entraînant au milieu d'eux. Il y avait là des gens qui
+n'auraient pas mieux demandé que de le déchirer à belles dents; je
+le vois encore la barbe et les cheveux pleins de sang; j'entends
+les cris affreux que poussaient les femmes, en jurant qu'elles lui
+arracheraient le coeur.»
+
+Chitling, frappé d'horreur au souvenir de cette scène, mit ses
+mains sur ses oreilles, et, les yeux fermés, arpenta la chambre en
+long et en large, comme un homme qui a perdu le sens.
+
+Tandis qu'il se livrait à cet exercice et que les deux autres
+restaient silencieux, les yeux fixés sur le plancher, un bruit
+étrange se fit entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes
+s'élança dans la chambre.
+
+Ils coururent à la fenêtre, descendirent l'escalier, regardèrent
+dans la rue; le chien avait pénétré dans la maison par une fenêtre
+ouverte, il ne fit aucun mouvement pour les suivre: son maître
+n'était pas avec lui.
+
+«Qu'est-ce que ça signifie? dit Tobie, quand ils furent rentrés
+dans la chambre; il n'est pas possible qu'il vienne ici, je... je
+compte bien qu'il ne viendra pas.
+
+- S'il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit Kags en
+se penchant pour examiner l'animal, qui était couché haletant sur
+le plancher. Tenez, donnez-lui un peu d'eau, il est tout fatigué
+d'avoir couru.
+
+- Voyez! il n'en a pas laissé une goutte, ajouta Kags, après avoir
+regardé le chien un instant sans rien dire; il est couvert de
+boue, il boite; il faut qu'il ait fait une grande trotte.
+
+- D'où peut-il venir ainsi? s'écria Tobie; il aura été sans doute
+aux autres gîtes, et, n'y trouvant que des inconnus, il sera venu
+ici comme il l'a déjà fait si souvent. Mais où a-t-il quitté son
+maître et pourquoi arrive-t-il seul?
+
+- Il n'est pas possible qu'il se soit tué, dit Chitling, sans oser
+prononcer le nom de l'assassin. Qu'en pensez-vous?»
+
+Tobie hocha la tête.
+
+«S'il s'était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de nous
+conduire près du corps de son maître. Non, je crois plutôt qu'il a
+trouvé le moyen de quitter le pays et qu'il aura abandonné son
+chien; il faut qu'il l'ait planté là de manière ou d'autre: sans
+cela, l'animal n'aurait pas l'air si tranquille.»
+
+Cette supposition paraissant la plus probable fut adoptée sans
+contestation: le chien, se glissant sous une chaise, s'y établit
+commodément pour dormir, et personne ne fit plus attention à lui.
+
+La nuit était venue; on ferma les volets et l'on alluma une
+chandelle que l'on mit sur la table. Les terribles événements qui
+s'étaient succédé depuis deux jours avaient fait sur nos trois
+individus une profonde impression, accrue encore par le danger et
+l'incertitude de leur propre position. Ils s'assirent tout près
+les uns des autres, tressaillant au moindre bruit; ils parlaient
+peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés, on
+eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait dans la pièce
+voisine.
+
+Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude, quand tout à
+coup on frappa à la porte de la rue à coups précipités.
+
+«C'est le jeune Charlot,» dit Kags en regardant avec colère autour
+de lui pour se donner du courage.
+
+On frappa de nouveau... Ce n'était pas Charlot... il ne frappait
+jamais ainsi.
+
+Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et fit un bond
+en arrière; il n'y avait plus besoin de demander qui était là: le
+visage pâle de Crackit le disait assez. Au même instant, le chien
+se remit sur ses pattes et courut vers la porte en grondant.
+
+«Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.
+
+- Le faut-il absolument? demanda l'autre d'une voix étouffée.
+
+- Oui, il faut le faire entrer.
+
+- Ne nous laissez pas dans l'obscurité,» dit Kags en prenant une
+chandelle sur la cheminée et en l'allumant d'une main si
+tremblante que l'on frappa encore deux fois avant qu'il eût fini.
+
+Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d'un homme dont
+la figure était presque entièrement cachée par un mouchoir. Il le
+dénoua lestement et laissa voir un visage livide, des yeux
+enfoncés, des joues caves, une barbe de trois jours: ce n'était
+plus que l'ombre de Sikes.
+
+Il posa la main sur le dos d'une chaise qui se trouvait au milieu
+de la chambre, mais il tressaillit au moment de s'asseoir; il eut
+l'air de regarder par-dessus son épaule et tira la chaise près du
+mur... aussi près que possible... puis s'assit.
+
+Pas une parole n'avait été échangée; il promenait silencieusement
+ses regards sur les trois autres, qui se détournaient avec effroi
+chaque fois qu'ils rencontraient son oeil. Lorsque d'une voix
+sourde il rompit le silence, tous trois tressaillirent: ils
+n'avaient jamais entendu une voix pareille.
+
+«Comment ce chien est-il venu ici? demanda-t-il.
+
+- Seul, il y a trois heures.
+
+- Le journal de soir dit que Fagin est arrêté; est-ce vrai ou
+faux?
+
+- Parfaitement vrai.»
+
+Nouveau silence.
+
+«Que le diable vous emporte tous! dit Sikes en passant sa main sur
+son front. N'avez-vous rien à me dire?»
+
+Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne répondit.
+
+«Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en s'adressant à Crackit,
+avez-vous l'intention de me livrer ou de me donner un asile pour
+laisser passer l'orage?
+
+- Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en sûreté,
+répondit Crackit après quelque hésitation.
+
+Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur auquel il était
+adossé.
+
+Essayant plutôt de tourner la tête qu'il ne la tournait
+réellement, il dit: «Le corps... est-il... enterré...?»
+
+Ils firent signe que non.
+
+«Pourquoi ne l'a-t-on pas enterré? dit l'homme en regardant de
+nouveau derrière lui. Pourquoi garder de ces vilaines choses-là en
+vue?... Qui est-ce qui frappe ainsi?»
+
+Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu'il n'y avait
+rien à craindre; il rentra presque aussitôt suivit de Charlot
+Bates. Sikes était assis en face de la porte, de sorte que sa
+figure fut la première qui frappa les yeux du nouveau venu.
+
+«Tobie! dit Charlot en reculant d'horreur, pourquoi ne m'avoir pas
+dit cela en bas?»
+
+Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans l'accueil que lui
+avaient fait les trois premiers interlocuteurs, que l'assassin
+voulut se rendre favorable le nouveau venu, et fit mine de lui
+tendre la main.
+
+«Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le jeune garçon en
+reculant encore.
+
+- Ah ça! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui, est-ce
+que... tu ne me reconnais pas?
+
+- N'avancez pas, répondit le jeune homme en regardant l'assassin
+avec horreur. N'avancez pas, monstre que vous êtes.»
+
+L'homme s'arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent; mais bientôt
+l'assassin ne put soutenir ce regard et baissa les yeux.
+
+«Soyez témoins tous trois, s'écria Charlot en brandissant son
+poing serré, et en s'animant de plus en plus, soyez témoins tous
+trois... que je n'ai pas peur de lui... Si l'on vient le chercher
+ici, je le dénoncerai; oui, je le dénoncerai. Faites bien
+attention à ce que je dis là: il peut me tuer, s'il le veut ou
+s'il l'ose; mais, si je suis là quand la police viendra, je le
+livrerai... Je le livrerai, quand il devrait être brûlé à petit
+feu. Au meurtre! au secours! S'il y a parmi nous quelqu'un qui ait
+du coeur, qu'il me seconde. À l'assassin! au secours! mort à
+l'assassin!»
+
+En poussant ces cris et en les accompagnant de gestes violents,
+Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le robuste Sikes, d'une
+manière si imprévue et en même temps si énergique, qu'il le fit
+tomber lourdement à terre.
+
+Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils n'intervinrent pas
+dans la lutte. Charlot et Sikes roulèrent ensemble sur le
+plancher, sans que le premier se laissât émouvoir des coups qui
+pleuvaient sur lui; il se cramponnait de plus en plus aux
+vêtements du meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne
+cessait de crier au secours de toute la force de ses poumons.
+
+La lutte était cependant trop inégale pour se prolonger longtemps.
+Sikes avait terrassé son jeune adversaire et allait l'écraser sous
+ses pieds, quand Crackit vint le tirer par le bras d'un air
+épouvanté et lui montra du doigt la fenêtre. Des lumières
+brillaient dans la rue; on entendait des cris confus, des
+conversations animées, le bruit des pas précipités de la foule,
+qui se pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait
+sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d'un cheval
+résonner sur le pavé. L'éclat des lumières s'accrut, le bruit des
+pas se rapprocha de plus en plus, puis on frappa vivement à la
+porte, et toute la multitude se mit à pousser des cris de fureur
+qui auraient fait trembler l'homme le plus intrépide.
+
+«Au secours! hurlait le jeune garçon de toute sa force. Il est
+ici! il est ici! enfoncez la porte!
+
+- Ouvrez, au nom du roi! disaient des voix du dehors; et les
+murmures et les cris de recommencer de plus belle.
+
+- Enfoncez la porte! criait Charlot. Je vous dis qu'on ne
+l'ouvrira pas; courez droit à la chambre où vous voyez de la
+lumière. Enfoncez la porte!»
+
+Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la porte et les
+volets des fenêtres du rez-de-chaussée. Toute la foule poussa un
+hourra énergique, d'après lequel on put se faire une idée de la
+masse compacte qui entourait la maison.
+
+«Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse enfermer à clef
+ce maudit braillard, dit Sikes furieux, courant çà et là et tirant
+le jeune garçon après lui aussi aisément qu'il eût fait d'un sac
+vide. Ouvrez-moi cette porte, vite...» Il y poussa Charlot, tira
+le verrou et tourna la clef dans la serrure. «La porte d'entrée
+est-elle bien fermée?
+
+- À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui, ainsi que
+ses deux compagnons, ne savait plus où donner de la tête.
+
+- Les panneaux sont-ils solides?
+
+- Doublés de tôle.
+
+- Et les fenêtres?
+
+- Les fenêtres aussi.
+
+- Que la foudre vous écrase! s'écria le brigand en levant le
+châssis et en menaçant la foule; faites, faites, vous ne me tenez
+pas encore.»
+
+Jamais oreilles mortelles n'entendirent un sabbat pareil à celui
+que fit alors cette multitude furieuse: les uns criaient à ceux
+qui étaient le plus près de mettre le feu à la maison; d'autres
+demandaient en trépignant aux agents de police de faire feu sur
+l'assassin. Nul ne montrait plus de fureur que l'individu à
+cheval; il mit pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un
+passage jusque sous la fenêtre, et s'écria d'une voix qui dominait
+toutes les autres:
+
+«Vingt guinées à qui apportera une échelle...»
+
+Ceux qui l'entouraient répéteront ce cri, qui fut bientôt dans
+toutes les bouches; les uns demandaient des échelles; les autres
+des marteaux de forge; d'autres couraient çà et là avec des
+torches comme pour chercher ce que l'on demandait, puis revenaient
+sur leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s'épuisaient en
+malédictions, ceux-là se précipitaient en avant comme des furieux,
+et gênaient ainsi les efforts des travailleurs. Les plus hardis
+tâchaient de grimper le long du tuyau de décharge ou à l'aide des
+crevasses du mur. Cette foule ondulait dans l'obscurité, comme les
+blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous
+ensemble poussaient un cri de fureur.
+
+«La marée, dit l'assassin, la marée était haute quand je suis
+venu; donnez-moi une corde, une longue corde; ils sont tous devant
+la maison; je puis me laisser glisser dans le fossé et m'évader
+par là... Donnez-moi une corde, ou je commettrai encore trois
+meurtres, et je me tuerai ensuite moi-même.»
+
+Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur, lui indiquèrent
+l'endroit où il en trouverait une. Il saisit vivement la plus
+longue et la plus forte, et monta en courant au haut de la maison.
+
+Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées depuis
+longtemps, sauf une petite lucarne dans la chambre où Charlot
+était enfermé, lucarne trop petite pour qu'il pût y passer la
+tête; mais, par cette ouverture, il n'avait pas cessé de crier à
+ceux du dehors de garder les derrières de la maison: de sorte que,
+lorsque l'assassin parut sur le toit, de grands cris annoncèrent
+sa présence à ceux qui se trouvaient par devant, et ils se mirent
+aussitôt à faire le tour, s'avançant à flots pressés.
+
+L'assassin barricada la porte qui lui avait donné accès sur le
+toit, de manière qu'on ne pût l'ouvrir qu'à grand'peine, glissa
+jusqu'au bord de toit et regarda par-dessus la gouttière.
+
+La marée s'était retirée et le fossé n'offrait plus qu'un lit
+fangeux.
+
+La foule était restée silencieuse pendant quelques instants,
+épiant ses mouvements et se demandant ce qu'il voulait faire. Mais
+dès qu'elle entrevit son projet et comprit qu'il était
+impraticable, elle poussa un cri de haine et de triomphe bien plus
+fort que toutes les clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop
+loin pour comprendre ce dont il s'agissait, répétaient pourtant
+ces cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût dit que
+toute la population de Londres était venue maudire l'assassin.
+
+Des milliers d'hommes venaient de la façade, tous enflammés de
+colère, et, à la lueur de quelques torches qui brillaient çà et
+là, on pouvait lire sur leurs visages la haine et la fureur. Les
+maisons situées de l'autre côté du fossé avaient été envahies par
+la foule, qui aussitôt levait ou brisait les châssis: on
+s'entassait à chaque fenêtre, tous les toits étaient encombrés de
+monde; les trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le
+poids de la foule; chacun voulait voir l'assassin.
+
+«On le tient maintenant, s'écria un homme sur le pont le plus
+rapproché; hourra!»
+
+Les cris redoublèrent.
+
+«Cinquante livres sterling! s'écria un vieux monsieur, à qui le
+prendra vivant; j'attendrai ici qu'on vienne réclamer la
+récompense.»
+
+Nouveaux cris dans la foule...
+
+En ce moment, le bruit se répandit qu'on était enfin parvenu à
+enfoncer la porte, et que celui qui, le premier, avait demandé une
+échelle, était monté dans la chambre.
+
+Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche, la foule se
+dirigea vers la porte; les gens qui étaient aux fenêtres, voyant
+les autres rebrousser chemin, s'élancèrent dans la rue, et tous se
+ruèrent pêle-mêle devant la maison pour voir passer le meurtrier,
+quand il serait emmené par les agents de police. On se serrait à
+s'étouffer; les rues étroites étaient complètement obstruées. En
+ce moment, l'ardeur des uns à revenir en courant sur le devant de
+la maison, les efforts inutiles des autres pour se dégager de la
+foule, firent perdre de vue l'assassin, quoique chacun fût plus
+avide que jamais de voir opérer cette capture.
+
+Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes, qui ne
+voyait plus aucun moyen de s'évader, s'était accroupi sur le toit.
+Quand il s'aperçut de la nouvelle direction que prenait la foule,
+il se décida à profiter vite de l'occasion qui s'offrait, et se
+releva, résolu à faire un dernier effort pour sauver sa vie, en se
+jetant dans le fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la
+vase, de s'échapper à la faveur du désordre et de l'obscurité.
+
+Stimulé par le bruit qu'il entendit dans la maison et qui
+annonçait qu'on en avait forcé l'entrée, il mit le pied contre une
+cheminée pour se donner plus de force, afin d'attacher solidement
+un des hauts de la corde au tuyau, et fit à l'autre bout un noeud
+coulant, à l'aide de ses dents et de ses mains. Ce fut l'affaire
+d'une seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu'à quelques pieds
+du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert, pour couper la
+corde dès qu'il serait en bas.
+
+Au moment où il passait sa tête dans la noeud coulant pour la
+fixer sous ses aisselles, et où le vieux monsieur, qui s'était
+cramponné à la balustrade du pont pour résister à la foule et
+garder sa position, élevait la voix pour dénoncer à ceux qui
+l'entouraient cette tentative d'évasion; en ce moment, disons-
+nous, l'assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-dessus
+de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n'était pas de ce
+monde.
+
+«Encore ces yeux!» s'écria-t-il, il chancela, comme s'il était
+frappé de la foudre, perdit l'équilibre, et tomba pardessus le
+parapet; le noeud coulant était autour de son cou; la corde se
+tendit sous son poids comme celle d'un arc; avec la rapidité de la
+flèche qu'il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq
+pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un mouvement
+convulsif de tous les membres, et l'assassin resta pendu, tenant
+encore son couteau ouvert dans sa main crispée.
+
+La vieille cheminée trembla du coup, mais résista bravement au
+choc. Le cadavre de Sikes se balançait devant la lucarne de la
+chambre où était enfermé Charlot, et celui-ci, écartant de la main
+ce corps qui gênait sa vue, criait au secours et demandait en
+grâce qu'on vînt le délivrer.
+
+Un chien, qui ne s'était pas montré jusqu'alors, se mit à courir
+sur le bord du toit en poussant des cris plaintifs, et, prenant
+son élan, sauta sur les épaules du pendu; il manqua son coup,
+tomba dans le fossé, sur le dos, et se brisa la tête contre une
+pierre qui fit jaillir sa cervelle.
+
+
+CHAPITRE LI.
+Plus d'un mystère s'éclaircit. - Proposition de mariage où il
+n'est question ni de dot ni d'épingles.
+
+
+Deux jours après les événements racontés dans le précédent
+chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de l'après-midi,
+dans une berline de voyage et roulait rapidement vers sa ville
+natale. Avec lui se trouvaient Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le
+bon docteur. M. Brownlow suivait dans une chaise de poste, en
+compagnie d'un personnage dont il n'avait pas dit le nom.
+
+La conversation avait langui pendant le trajet, car Olivier était
+dans un état d'agitation qui l'empêchait de réunir ses idées et
+lui enlevait presque l'usage de la parole. Ceux qui
+l'accompagnaient étaient en proie à la même anxiété et ne
+parlaient pas davantage.
+
+Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant par
+M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à Monks, et, bien
+qu'ils sussent que le but de leur voyage était d'achever l'oeuvre
+si bien commencée, il y avait encore dans toute cette affaire
+assez de mystère et d'obscurité pour les laisser dans une grande
+perplexité.
+
+Leur ami dévoué avait soigneusement empêché, avec l'aide de
+M. Losberne, qu'ils n'apprissent rien des fatals événements qui
+venaient de s'accomplir. «Il n'y a pas de doute, disait
+M. Brownlow, qu'ils les connaîtront avant peu, mais le moment sera
+peut-être plus favorable qu'à présent: il ne saurait être pire.»
+Ils voyageaient donc en silence, l'esprit tout occupé du but
+qu'ils poursuivaient en commun, sans être disposés le moins du
+monde à s'entretenir du sujet qui absorbait leurs pensées.
+
+Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans ses
+réflexions tant qu'il avait suivi une route qui lui était inconnue
+pour arriver à sa ville natale, avec quelle vivacité se
+réveillèrent en lui les souvenirs d'autrefois, et combien
+d'émotions lui firent battre le coeur, quand il se retrouva sur le
+chemin qu'il avait parcouru à pied dans son enfance, pauvre
+orphelin abandonné, sans un ami pour lui tendre la main, sans un
+toit pour abriter sa tête!
+
+«Voyez, voyez, s'écria-t-il en serrant vivement la main de Rose et
+en mettant la tête à la portière; voici la barrière que j'ai
+escaladée, voici les haies le long desquelles je me glissai en
+rampant pour éviter d'être surpris et ramené de force chez le
+fabricant de cercueils; voici là-bas le sentier, à travers champs,
+qui mène à la vieille maison où j'ai passé mon enfance! Oh!
+Richard, Richard, mon cher ami d'autrefois, si seulement je
+pouvais te voir maintenant!...
+
+- Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les mains d'Olivier;
+vous lui direz que vous êtes heureux, que vous êtes devenu riche,
+et que votre plus grand bonheur est de venir le retrouver pour le
+rendre heureux aussi!...
+
+- Oui, oui, dit Olivier; et puis nous l'emmènerons avec nous, nous
+le ferons habiller et instruire, et nous l'enverrons dans une
+paisible campagne où il deviendra grand et fort, n'est-ce pas?»
+
+Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en voyant
+l'enfant sourire de bonheur à travers ses larmes.
+
+«Vous serez douce et bonne pour lui comme vous l'êtes pour tout le
+monde, dit Olivier; les récits qu'il vous fera vous serreront le
+coeur, je le sais; mais qu'importe? tout cela sera bien loin et
+vous sourirez de plaisir, j'en suis sûr aussi, en songeant que
+vous avez changé son sort, comme vous l'avez déjà fait pour moi.
+Le pauvre Richard! il m'a si bien dit: «Dieu te bénisse!» alors
+que je me sauvais; moi aussi, ajouta Olivier, en éclatant en
+sanglots, je lui dirai: «Dieu te bénisse maintenant!» et je lui
+montrerai combien ses paroles d'adieu m'ont été au coeur!...»
+
+Quand ils approchèrent de la ville et qu'ils se furent engagés
+dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile que de modérer
+les transports de l'enfant; il revoyait la boutique de Sowerberry,
+l'entrepreneur de pompes funèbres, telle qu'elle était jadis, mais
+plus petite et moins imposante qu'elle ne l'était dans ses
+souvenirs; il retrouvait les magasins, les maisons qu'il avait si
+bien connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque petit
+incident de sa vie d'enfant: la charrette de Gamfield, le
+ramoneur, toujours la même, arrêtée à la porte du cabaret; le
+dépôt de mendicité, cette affreuse prison de son enfance, avec ses
+étroites fenêtres donnant sur la rue; sur le seuil de la porte, le
+portier d'autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant, Olivier
+ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se mit à rire de sa
+sottise, puis à pleurer pour rire encore après; il revoyait cent
+figures de connaissance, tout enfin, comme s'il avait quitté ces
+lieux la veille, et que son bonheur récent ne fut qu'un songe
+délicieux.
+
+Mais ce bonheur n'était point un songe; ils s'arrêtèrent à la
+porte du meilleur hôtel, devant lequel Olivier s'extasiait jadis,
+le prenant pour un somptueux palais, mais qui lui parut maintenant
+un peu déchu de sa grandeur et de son air imposant. M. Grimwig
+était là, prêt à recevoir nos voyageurs; il embrassa la jeune
+demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de voiture,
+comme s'il était le grand-père de toute la société. Aimable et
+souriant, il n'offrit pas une seule fois «de manger sa tête», pas
+même quand il soutint à un vieux postillon qu'il connaissait mieux
+que lui le plus court chemin pour aller à Londres, bien qu'il
+n'eût fait ce trajet qu'une seule fois, et encore en dormant tout
+le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient préparées,
+tout avait été disposé comme par enchantement pour les recevoir.
+
+Néanmoins, dès que la première agitation fut passée, chacun
+redevint silencieux et préoccupé comme pendant le voyage.
+M. Brownlow ne vint pas les retrouver et se fit servir à dîner
+dans une chambre à part. Les deux autres messieurs allaient et
+venaient d'un air inquiet ou se parlaient à l'oreille. On vint
+avertir Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout
+d'une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces
+circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier, qui
+n'étaient point dans le secret de ces nouvelles inquiétudes. Ils
+restaient silencieux et étonnés, ou, s'ils échangeaient quelques
+mots, c'était à voix basse, comme s'ils avaient peur d'entendre
+même le son de leur voix.
+
+Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à croire qu'ils ne
+sauraient rien de plus ce jour-là, ils virent entrer M. Losberne
+et M. Grimwig, suivis de M. Brownlow et d'un individu dont la vue
+arracha presque à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que
+c'était son frère, et c'était ce même homme qu'il avait rencontré
+un jour de marché à la porte d'une auberge, et qu'il avait aperçu
+avec Fagin regardant à travers la fenêtre de sa petite chambre.
+Cet homme lança à l'enfant étonné un regard plein de haine et
+s'assit près de la porte. M. Brownlow, tenant des papiers à la
+main, se dirigea vers la table près de laquelle étaient assis Rose
+et Olivier.
+
+«J'ai à remplir une pénible tâche, dit-il; mais il faut que ces
+déclarations, qui ont été signées à Londres, en présence de
+témoins, soient reproduites ici en substance; j'aurais voulu vous
+épargner cette ignominie, mais il faut que nous les entendions de
+votre propre bouche: vous savez pourquoi.
+
+- Continuer, dit en se détournant l'individu auquel M. Brownlow
+s'adressait. Dépêchons-nous; j'en ai déjà assez fait, ce me
+semble; n'allez pas me garder longtemps ici.
+
+- Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur la tête
+d'Olivier, cet enfant est votre frère; c'est le fils illégitime de
+votre père, Edwin Leeford, auquel j'étais si attaché, et de la
+pauvre Agnès Fleming, qui mourut en lui donnant le jour.
+
+- Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui tremblait de
+tous ses membres, et dont on aurait pu entendre battre le coeur,
+voilà leur bâtard.
+
+- Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M. Brownlow, est un
+reproche adressé à deux êtres que depuis longtemps la vaine
+censure du monde ne peut plus atteindre; c'est une insulte qui ne
+peut plus déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez
+coupable. Cet enfant est né dans cette ville?
+
+- Au dépôt de mendicité, répondit Monks; du reste, vous avez là
+son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les
+papiers.
+
+- Il faut que nous l'entendions de votre bouche, dit M. Brownlow
+en promenant ses regards sur les témoins de cette scène.
+
+- Alors, écoutez-moi, répondit Monks; mon père étant tombé malade
+à Rome, comme vous le savez, ma mère, dont il était depuis
+longtemps séparé, partit de Paris pour aller le rejoindre et
+m'emmena avec elle: c'était sans doute pour s'assurer la fortune
+de mon père, car elle n'avait pas grande affection pour lui, ni
+lui pour elle; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu
+connaissance et resta assoupi jusqu'au lendemain, jour de sa mort.
+Parmi ses papiers, il y en avait deux datés du jour où il était
+tombé malade et renfermés dans une lettre à votre adresse. Il
+avait écrit sur l'enveloppe qu'il ne fallait vous envoyer ces
+papiers qu'après sa mort. L'un était une lettre à cette fille, à
+Agnès, et l'autre un testament.
+
+- Que disait-il dans cette lettre? demanda M. Brownlow.
+
+- La lettre?... c'était une feuille de papier écrite dans tous les
+sens, une espèce de confession générale des torts qu'il se
+reprochait, et des prières au bon Dieu pour qu'il la prît sous sa
+protection; il l'avait trompée, à ce qu'il paraît, en lui disant
+que certaines circonstances mystérieuses, qu'il lui expliquerait
+plus tard, s'opposaient à son mariage immédiat avec elle; et alors
+elle avait été bon train, s'était fiée à lui, et beaucoup trop,
+car elle y avait perdu l'honneur, que personne ne pouvait plus lui
+rendre. Elle n'avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui
+disait tout ce qu'il avait l'intention de faire pour cacher sa
+honte s'il avait vécu; et il la conjurait, s'il venait à mourir,
+de ne pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les
+conséquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur
+son enfant, parce qu'il n'y avait que lui de coupable. Il lui
+rappelait le jour ou il lui avait donné un médaillon et une bague
+sur laquelle il avait fait graver le nom de baptême, laissant en
+blanc la place où il espérait un jour faire ajouter le nom de
+famille... Il la priait de garder cette bague, de la porter
+toujours sur son coeur, comme elle avait fait jusque-là, et il
+répétait plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a perdu
+la tête, et je crois bien que c'était vrai.
+
+- Quant au testament...,» dit M. Brownlow en voyant Olivier
+pleurer à chaudes larmes.
+
+Monks restait silencieux.
+
+«Quant au testament, continua M. Brownlow à sa place, il était
+conçu dans le même esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins
+que lui avait causés sa femme, des penchants coupables, des
+dispositions vicieuses qu'il avait reconnus en vous, son fils
+unique, qui aviez été nourri dans la haine de votre père. Il vous
+laissait, ainsi qu'à votre mère, une rente de huit cents livres
+sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l'une pour
+Agnès Fleming, et l'autre pour l'enfant auquel elle donnerait le
+jour. Si c'était une fille, la fortune lui revenait sans
+conditions; mais si c'était un fils, il était stipulé qu'à
+l'époque de sa majorité il ne devait avoir souillé son nom d'aucun
+acte public de déshonneur, de bassesse, de lâcheté ou de
+méchanceté; il voulait par là, disait-il, montrer à la mère la
+confiance qu'il avait en elle et la conviction profonde où il
+était que son enfant tiendrait d'elle un coeur noble et une nature
+élevée. S'il était trompé dans son attente, alors il voulait que
+la fortune vous revînt: car, dans le cas, mais dans le cas
+seulement où ses deux fils seraient également pervers, il vous
+reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune, quoique vous
+n'en eussiez aucun sur son coeur, puisque dès votre enfance vous
+ne lui aviez jamais montré que de la froideur et de l'aversion.
+
+- Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que toute femme
+eût fait à sa place: elle brûla le testament; la lettre ne parvint
+pas à son adresse; ma mère la garda, ainsi que d'autres preuves,
+pour le cas où l'on essayerait de nier la faute de la jeune fille;
+elle instruisit de tout le père d'Agnès, avec toutes les
+circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont
+elle était animée et dont je la remercie. Le père, au désespoir,
+se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea
+de nom pour que ses amis ne pussent jamais connaître le lieu de sa
+retraite. Quelque temps après on le trouva mort dans son lit. Sa
+fille s'était enfuie secrètement quelques semaines auparavant; il
+avait parcouru à pied les villes et les villages d'alentour, la
+cherchant partout, et, persuadé qu'elle avait mis fin à ses jours
+pour cacher son déshonneur, il était revenu chez lui et était mort
+de chagrin le soir même.»
+
+Il y eut ici un court moment de silence, jusqu'à ce que
+M. Brownlow reprit le fil de la narration.
+
+«Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite de la mère
+d'Édouard Leeford, de cette homme ici présent... À dix-huit ans,
+il l'avait quittée, lui avait volé ses bijoux et son argent,
+s'était fait joueur, escroc, faussaire, et s'était sauvé à Londres
+où, depuis deux ans, il ne fréquentait que les êtres les plus
+dégradés. Elle était atteinte d'une incurable et douloureuse
+maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de longues
+et inutiles recherches, on parvint enfin à le découvrir, et il
+partit avec elle pour la France.
+
+- Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles souffrances; à son
+lit de mort elle me révéla ses secrets et me légua la haine
+mortelle qu'elle avait vouée à Agnès et à son enfant. C'était une
+recommandation bien inutile, car il y avait déjà longtemps que
+j'avais hérité de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de
+la jeune fille; elle était persuadée qu'Agnès avait eu un fils et
+que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le
+rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui
+laisserais ni paix ni trêve, je m'acharnerais après lui avec une
+infatigable animosité, j'assouvirais sur lui ma haine et je
+foulerais aux pieds ce testament insultant, en traînant le fils de
+l'adultère dans la boue de l'infamie, dussé-je le conduire
+jusqu'au pied de la potence. Il s'est enfin trouvé sur mon chemin;
+j'avais bien commencé, et, sans les bavardages d'une coquine, je
+serais arrivé à mon but.
+
+Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante en murmurant
+d'affreuses imprécations, M. Brownlow, s'adressant aux témoins
+épouvantés de cette scène, leur expliqua comment le juif avait été
+le complice et le confident de cet homme; comment il avait reçu,
+pour faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme
+considérable dont il devait restituer une partie dans le cas où
+l'enfant s'échapperait; comme enfin, à la suite d'une discussion à
+ce sujet, ils en étaient venus à s'assurer que c'était bien
+Olivier qui était à la campagne chez Mme Maylie.
+
+«Que sont devenus la bague et le médaillon? dit M. Brownlow en
+s'adressant à Monks.
+
+- Ils m'ont été vendus par l'homme et la femme dont je vous ai
+parlé. Ils les avaient volés à une vieille infirmière du dépôt qui
+les avait pris sur le cadavre d'Agnès, répondit Monks sans lever
+les yeux. Vous savez ce que j'en ai fait.»
+
+M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et
+rentra bientôt poussant, devant lui Mme Bumble et tirant après lui
+son infortuné mari.
+
+«En croirai-je mes yeux? s'écria M. Bumble jouant sottement
+l'enthousiasme. N'est-ce point le petit Olivier?... Oh! Olivier,
+si vous saviez comme j'ai été en peine de vous!...
+
+- Taisez-vous, imbécile! murmura Mme Bumble.
+
+- C'est plus fort que moi, c'est plus fort que moi, madame Bumble,
+répliqua le chef du dépôt de mendicité; je ne puis pas m'empêcher,
+moi qui l'ai élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le
+voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d'une tournure si
+distinguée; j'ai toujours aimé cet enfant-là comme s'il était
+mon... mon... mon grand-père, dit M. Bumble en s'arrêtant pour
+chercher une comparaison exacte. Maître Olivier, mon ami, vous
+souvenez-vous de ce brave monsieur en gilet blanc? Ah!... il est
+en paradis depuis huit jours... Nous l'avons porté en terre dans
+un cercueil de chêne à poignées d'argent.
+
+- Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig, trêve de sentiment!
+
+- Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M. Bumble. Comment
+vous portez-vous, monsieur? J'espère que vous êtes toujours en
+parfaite santé?»
+
+Ce compliment s'adressait à M. Brownlow, qui, s'approchant du
+respectable couple, demanda en désignant Monks:
+
+«Connaissez-vous cet individu?
+
+- Non, répondit nettement Mme Bumble.
+
+- Vous ne le connaissez probablement pas non plus? dit M. Brownlow
+en s'adressant au mari.
+
+- Je ne l'ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.
+
+- Et vous ne lui avez rien vendu sans doute?
+
+- Non, répondit Mme Bumble.
+
+- Vous n'avez sans doute jamais eu non plus en votre possession
+certain médaillon d'or avec une bague? dit M. Brownlow.
+
+- Non certainement, répondit la matrone. Nous avez-vous fait venir
+pour nous adresser de si sottes questions?
+
+M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig, qui sortit
+aussitôt, comme précédemment: mais cette fois il ne ramena pas
+avec lui un couple si vigoureux; il était suivi de deux vieilles
+paralytiques qui chancelaient et trébuchaient à chaque pas.
+
+«Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où mourut la vieille
+Sally, dit la première des deux infirmes en levant sa main
+tremblante, mais vous n'avez pas pu boucher les fentes de la porte
+et nous empêcher d'entendre ce qui se disait.
+
+- Non, non, dit l'autre en regardant autour d'elle et en remuant
+ses mâchoires veuves de leurs dents, vous n'avez pas bien pris vos
+précautions.
+
+- Nous l'avons bien entendue, reprit la première, essayer de vous
+dire ce qu'elle avait fait; nous vous avons vue prendre un papier
+qu'elle tenait à la main, et le lendemain nous vous avons guettée
+quand vous avez été au mont-de-piété.
+
+- Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un médaillon et une
+bague d'or; nous étions sur vos talons, oui, nous étions sur vos
+talons.
+
+- Et nous en savons plus long encore, dit la première; la vieille
+Sally nous avait dit, longtemps auparavant, ce que cette jeune
+femme lui avait conté, à savoir: qu'elle était en route pour aller
+mourir près de la tombe du père de son enfant, car elle sentait
+bien qu'elle ne survivrait pas à son malheur, et c'est alors
+qu'elle est accouchée au dépôt de mendicité.
+
+- Voulez-vous que l'on fasse venir le commissionnaire au mont-de-
+piété? demanda M. Grimwig en faisant un pas vers la porte.
+
+- Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme, dit-elle en
+désignant Monks, a eu la lâcheté de tout avouer, comme je n'en
+doute pas, et que vous avez su tirer les vers du nez de ses
+vieilles gueuses-là, je n'ai plus rien à dire. Eh bien! oui, j'ai
+vendu ces objets, et ils sont quelque part où vous ne pourrez
+jamais les retrouver; et puis après?
+
+- Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu'à présent c'est notre
+affaire de veiller à ce que vous n'occupiez, plus jamais, vous ou
+votre mari, un poste de confiance. Vous pouvez vous retirer.
+
+- J'espère, dit M. Bumble d'un air piteux, tandis que M. Grimwig
+sortait avec les deux vieilles femmes, j'espère que cette
+malheureuse petite circonstance ne me privera pas de mes fonctions
+paroissiales?
+
+- Si vraiment, répondit M. Brownlow; mettez-vous bien cela dans la
+tête, et estimez-vous heureux qu'il n'en soit que cela.
+
+- C'est Mme Bumble qui a tout fait, dit l'ex-bedeau après s'être
+prudemment assuré que sa femme était déjà sortie; c'est elle qui
+l'a voulu absolument.
+
+- Ce n'est pas une excuse, répliqua M. Brownlow. Vous étiez
+présent quand ces objets ont été jetés dans la rivière; et
+d'ailleurs, aux yeux de la loi, c'est vous qui êtes le plus
+coupable. La loi suppose que votre femme n'agit que d'après vos
+conseils.
+
+- Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant son chapeau
+entre ses mains, la loi n'est qu'une... une idiote. S'il en est
+ainsi aux yeux de la loi, c'est qu'elle s'est pas mariée, et ce
+que je puis lui souhaiter de pis, c'est d'en faire l'expérience;
+cela lui ouvrirait les yeux.»
+
+Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble enfonça son chapeau
+sur sa tête, mit ses mains dans ses poches et descendit retrouver
+sa femme.
+
+«Mademoiselle, dit M. Brownlow en s'adressant à Rose, donnez-moi
+la main; n'ayez pas peur; les quelques mots que j'ai encore à vous
+dire ne sont pas faits pour vous effrayer.
+
+- S'ils me concernent personnellement, dit Rose, bien que j'ignore
+comment, laissez-moi, je vous prie, les entendre une autre fois;
+je n'ai plus ni force ni courage.
+
+- Vous avez plus d'énergie que cela, j'en suis sûr, répondit le
+vieux monsieur en lui prenant le bras et en le passant sous le
+sien. Connaissez-vous cette jeune demoiselle, monsieur?
+
+- Oui, répondit Monks.
+
+- Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d'une voix faible.
+
+- Je vous ai vue souvent, répliqua Monks.
+
+- Le père de la malheureuse Agnès avait deux jeunes filles, dit
+M. Brownlow; qu'est devenue la seconde, celle qui était encore
+enfant, à la mort de son père?
+
+- Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu son père, dans
+un pays où elle n'était connue de personne, n'ayant pas une
+lettre, pas un livre, pas un chiffon de papier qui pût la mettre
+sur la trace de sa famille ou de ses amis, fut recueillie par de
+pauvres paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.
+
+- Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à Mme Maylie
+d'approcher. Continuez!
+
+- Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit Monks; mais
+là où l'amitié échoue, parfois la haine réussit; après une année
+de recherches, ma mère parvint à découvrir cette enfant.
+
+- Elle la prit avec elle, n'est-ce pas?
+
+- Non. Ces braves gens étaient pauvres et commençaient, du moins
+le mari, à se lasser de leur humanité; aussi leur laissa-t-elle
+l'enfant, en leur donnant une petite somme d'argent avec laquelle
+ils ne pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en
+envoyer davantage, mais bien décidée à n'en rien faire. Comme leur
+mécontentement et leur misère n'étaient pas pour elle une garantie
+suffisante du malheur de cette petite fille, elle leur conta
+l'histoire du déshonneur de la soeur, en y ajoutant les détails
+les plus odieux, et les engagea à surveiller l'enfant de près car
+elle était le fruit d'une union illégitime, et tournerait mal tôt
+ou tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l'enfant traîna
+une existence assez misérable pour nous satisfaire, jusqu'à ce
+qu'une dame veuve, qui habitait alors Chester, la vit par hasard,
+en eut pitié, et la prit avec elle. En dépit de tous nos efforts,
+l'enfant resta près de cette dame et fut heureuse; je la perdis de
+vue il y a deux ou trois ans, et je n'ai retrouvé ses traces que
+depuis quelques mois.
+
+- La voyez-vous maintenant?
+
+- Oui; elle est appuyée sur votre bras.
+
+- Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria Mme Maylie en
+serrant Rose sur son coeur; elle n'en est pas moins mon enfant
+bien-aimée; je ne voudrais pas la perdre maintenant, pour tous les
+trésors du monde. Ma douce compagne, ma chère fille...
+
+- Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus affectueuse, la
+meilleure des amies; mon coeur est suffoqué par l'émotion, je ne
+puis supporter tout cela.
+
+- Et vous, lui dit Mme Maylie en l'embrassant tendrement, vous
+avez toujours été pour moi la meilleure et la plus charmante
+fille, et vous avez toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous
+ont connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre enfant,
+qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez! tenez! voyez-le.
+
+- Elle n'est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui passant
+ses bras autour du cou, mais une soeur, une soeur chérie; oh!
+Rose, dès que je vous ai connue, mon coeur me disait que je devais
+vous aimer ainsi.»
+
+Respectons les larmes que versèrent ces deux orphelins, et les
+paroles entrecoupées qu'ils échangèrent en tombant dans les bras
+l'un de l'autre: ils retrouvaient et perdaient au même instant un
+père, une mère, une soeur; leur joie était mêlée de douleur, et
+pourtant leurs larmes n'étaient pas amères: car la douleur même
+qui s'élevait dans leur âme était si bien adoucie par les doux et
+tendres souvenirs qui l'accompagnaient, qu'elle dépouillait toute
+sensation de peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.
+
+Ils restèrent longtemps seuls; enfin on frappa doucement à la
+porte; Olivier l'ouvrit, et, s'éloignant rapidement, céda la place
+à Henry Maylie.
+
+«Je sais tout, dit celui-ci, en s'asseyant près de l'aimable jeune
+fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis pas ici par hasard,
+ajouta-t-il après un long silence; ce n'est pas aujourd'hui que
+j'ai tout appris, mais hier, seulement hier. Devinez-vous que je
+suis venu pour vous faire souvenir de votre promesse?
+
+- Arrêtez, dit Rose; vous savez tout, dites-vous?
+
+- Tout. Vous m'avez permis de vous entretenir encore une fois du
+sujet de notre dernière entrevue.
+
+- Oui.
+
+- Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier votre
+détermination et à vous demander seulement de me la faire
+connaître encore une fois; j'ai promis de mettre à vos pieds ma
+position et ma fortune, et de ne rien dire ni rien faire pour vous
+ébranler, si vous persistiez dans votre première résolution.
+
+- Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me décident encore
+maintenant, dit Rose avec fermeté; je comprends ce soir, mieux que
+jamais, quels sont mes devoirs envers celle dont la bonté m'a
+arrachée aux souffrances et à la misère. C'est une lutte, dit
+Rose, mais c'est une lutte dont je suis fière; c'est un coup
+cruel, mais mon coeur saura le supporter.
+
+- La découverte de ce soir... commença Henry.
+
+- La découverte de ce soir, reprit doucement Rose, me laisse, en
+ce qui vous concerne, dans la même position qu'auparavant.
+
+- Vous voulez endurcir votre coeur contre moi, Rose, dit le jeune
+homme.
+
+- Oh! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en larmes, je
+voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.
+
+- Alors, pourquoi vous infliger cette peine? dit Henry en lui
+prenant la main; songez, chère Rose, songez à ce que vous avez
+entendu ce soir.
+
+- Et qu'ai-je entendu? s'écria Rose; que le sentiment du
+déshonneur de sa famille troubla tellement mon père, qu'il
+s'enfuit loin de tous ceux qu'il avait connus... Tenez, nous en
+avons dit assez, Henry; laissons là cet entretien.
+
+- Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au moment où elle
+se levait; espérances, désirs, projets, tout a changé pour moi,
+excepté l'amour que je vous ai voué; je ne vous offre plus un rang
+élevé au milieu des agitations du monde, de ce monde méchant et
+envieux où l'on a à rougir d'autre chose que de ce qui est
+vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un coeur; oui,
+chère Rose, voilà tout ce que j'ai maintenant à vous offrir.
+
+- Que signifie ce langage? balbutia la jeune fille.
+
+- Il signifie... que la dernière fois que je vous ai vue, je vous
+ai quittée avec la ferme résolution d'aplanir tous les obstacles
+imaginaires qui s'élevaient entre vous et moi, bien décidé, si le
+monde dans lequel je vivais ne pouvait devenir le votre, à le
+quitter pour être à vous, et à tourner le dos à quiconque
+mépriserait votre naissance: c'est ce que j'ai fait; ceux qui se
+sont éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous, et
+m'ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison. Tel protecteur
+puissant, tel parent influent qui me souriait alors, me regarde
+maintenant avec froideur; mais il y a en Angleterre de riantes
+campagnes et de beaux ombrages, et à côté d'une église de village,
+de l'église dont je suis le pasteur, s'élève une habitation
+rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère Rose,
+qu'au milieu de toutes les splendeurs du monde; voilà mon rang,
+voilà ma position actuelle que je mets en ce moment à vos pieds.
+
+* * * * *
+
+- C'est bien désagréable pour un souper d'attendre après des
+amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire un somme, avec son
+mouchoir de poche sur la tête.»
+
+À dire vrai, le souper attendait depuis un temps déraisonnable; ni
+Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui entrèrent tous au même moment,
+n'avaient la moindre excuse à alléguer.
+
+- Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir, dit
+M. Grimwig: car je commençais à croire que je n'aurais pas autre
+chose. Je prendrai la liberté, avec votre permission, de faire mon
+compliment à la jeune fiancée.»
+
+M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa Rose, qui se mit à
+rougir; l'exemple devint contagieux, et fut suivi par le docteur
+et par M. Brownlow. Quelques personnes assurent qu'Henry Maylie en
+avait déjà fait autant dans la pièce voisine; mais les meilleures
+autorités s'accordent à dire que c'est une méchanceté pure; il
+était si jeune, et un pasteur encore!
+
+«Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d'où venez-vous, et pourquoi
+avez-vous l'air si affligé? Vous avez encore des larmes dans les
+yeux; qu'est-ce que vous avez donc?»
+
+Que de déceptions dans ce monde! Hélas! nos plus chères
+espérances, celles qui font le plus d'honneur à notre nature, sont
+souvent celles qui sont brisées les premières. Le pauvre Richard
+était mort!
+
+
+CHAPITRE LII
+La dernière nuit que le juif a encore à vivre.
+
+
+La cour d'assises, du plancher jusqu'au plafond, était pavée de
+figures humaines; il n'y avait pas un pouce de terrain qui ne
+présentât une paire d'yeux tout grands ouverts. Depuis la barre
+placée devant le tribunal, jusqu'aux coins les plus reculés des
+galeries, tous les regards étaient fixés sur un seul homme... le
+juif, devant lui, derrière lui, à droite, à gauche, en tout sens.
+Il était là, debout, encadré dans un firmament émaillé d'yeux
+étincelants.
+
+Il était là, au milieu de cette gloire de lumière vivante, une
+main appuyée sur la balustrade de bois placée devant lui, l'autre
+posée derrière son oreille, la tête penchée en avant pour saisir
+plus distinctement chaque mot prononcé par le président, qui
+faisait le résumé de l'affaire; parfois il dirigeait ses regards
+vers les jurés, pour observer l'effet que produisait sur eux la
+circonstance la plus légère en sa faveur, et, quand les charges
+qui pesaient sur lui étaient prouvées avec une clarté terrible, il
+regardait son avocat comme pour lui adresser un appel muet et le
+supplier de tenter encore un effort pour le sauver. C'était sa
+seule manière de trahir son anxiété, car il ne faisait pas un
+mouvement; il n'avait presque pas bougé depuis le commencement du
+procès, et, quand le président cessa de parler, il garda la même
+attitude et resta immobile et attentif, les yeux toujours fixés
+sur lui, comme s'il l'écoutait encore.
+
+Un léger mouvement dans la cour le rappela au sentiment de sa
+position; il regarda autour de lui. Les jurés étaient réunis pour
+délibérer. Il promena ses regards sur la galerie et put voir que
+les gens montaient les uns sur les autres pour apercevoir sa
+figure: ceux-ci braquaient sur lui leurs lorgnettes, tandis que
+ceux-là, sur le visage desquels se peignaient l'horreur et le
+dégoût, s'entretenaient à voix basse avec leurs voisins. Quelques-
+uns, c'était le petit nombre, semblaient ne pas faire attention à
+lui et attendre avec impatience le verdict du jury, en s'étonnant
+de la lenteur de la délibération. Mais il n'y avait pas dans
+l'auditoire, même parmi les femmes qui se trouvaient là en grand
+nombre, une seule figure sur laquelle il pût lire la moindre
+sympathie pour lui, ou dont l'expression trahit autre chose que le
+vif désir de le voir condamner.
+
+Tandis qu'il considérait tout cela d'un oeil égaré, un profond
+silence se fit tout à coup; il regarda derrière lui et vit que les
+jurés s'étaient retournés du côté du président. C'était seulement
+pour demander la permission de se retirer.
+
+Il les considéra attentivement, un à un, à mesure qu'ils
+sortaient, pour tâcher de deviner de quel côté pencherait la
+majorité; ce fut en vain. Le geôlier lui toucha l'épaule; il le
+suivit machinalement jusqu'au prétoire et s'assit. Si on ne lui
+avait montré le siège placé devant lui, il ne l'eût pas aperçu.
+
+Il regarda encore du côté de la galerie. Parmi les spectateurs,
+les uns étaient en train de manger, les autres s'éventaient avec
+leurs mouchoirs, car il faisait très chaud dans la salle. Un jeune
+homme était occupé à crayonner sur un album les traits de
+l'accusé; curieux de savoir si le croquis était ressemblant, et,
+profitant d'un moment où l'artiste était occupé à tailler son
+crayon, il se pencha pour regarder l'esquisse, comme eût pu le
+faire un spectateur indifférent.
+
+De même, quand il dirigeait ses regards vers le juge, il était
+tout occupé d'examiner son costume en détail, de rechercher ce que
+ça pouvait coûter, comment ça se mettait, etc.
+
+Il avisa un vieux monsieur qui rentrait après une demi-heure
+d'absence; il se demanda si cet homme était sorti pour aller
+dîner, où il avait été, ce qu'il s'était fait servir, et continua
+de se livrer à ce genre de réflexions insouciantes, jusqu'à ce
+qu'un nouvel objet attirât son attention, pour faire naître en lui
+d'autres pensées tout aussi saugrenues.
+
+Ce n'était pas que, pendant tout ce temps, il eût pu se soustraire
+un instant à l'effroyable idée que sa fosse était ouverte à ses
+pieds; cette pensée était toujours présente à son esprit, mais
+d'une manière vague et générale, et il ne pouvait y arrêter son
+esprit. Ainsi, tandis qu'il frissonnait de terreur et devenait
+rouge comme le fer en songeant qu'il allait bientôt mourir, il se
+mettait involontairement à compter les barreaux de la grille du
+tribunal, s'étonnait d'en voir un cassé et se demandait si on le
+raccommoderait ou si on le laisserait comme ça. Il songeait avec
+horreur à l'échafaud, à la potence, puis s'arrêtait pour regarder
+un homme qui arrosait les dalles afin de les rafraîchir, et
+revenait ensuite à ses sinistres pensées.
+
+Enfin on entendit crier: «Silence!» et chacun retint sa
+respiration en portant ses regards vers la porte. Les jurés
+rentrèrent et passèrent tout près de lui; il ne put rien lire sur
+leurs visages: ils étaient impassibles comme le marbre. Un profond
+silence s'établit... pas un mouvement... pas un souffle...
+«L'accusé est coupable.»
+
+Des cris frénétiques éclatèrent dans tout l'auditoire, cris
+répétés bientôt par la foule qui encombrait les abords du
+tribunal, par la populace enchantée d'apprendre que le juif serait
+pendu le lundi suivant.
+
+Le tumulte s'apaisa, et on demanda au criminel s'il avait quelque
+observation à faire sur l'application de la peine. Il avait repris
+son attitude attentive et regardait de tous ses yeux celui qui lui
+adressait cette question; il fallut pourtant la lui répéter deux
+fois avant qu'il eût l'air de l'entendre, et alors il murmura à
+voix basse qu'il était... un vieillard... un vieillard... Il ne
+put dire autre chose et redevint silencieux.
+
+Le juge se couvrit du bonnet noir; le juif ne bougea pas; il avait
+conservé la même indifférence apparente. Cette sinistre formalité
+arracha un cri à une femme de la galerie. Le juif regarda vivement
+de ce côté, comme s'il était fâché de cette interruption, et se
+pencha en avant d'un air encore plus attentif. Les paroles qu'on
+lui adressait étaient solennelles et émouvantes, la sentence
+horrible à entendre; mais il restait immobile comme une statue,
+sans qu'un seul muscle de son visage se mît en jeu. L'oeil hagard,
+il restait penché en avant, la mâchoire pendante, quand le geôlier
+lui toucha le bras et lui fit signe de le suivre. Il regarda un
+instant autour de lui d'un air hébété, et obéit.
+
+On lui fit traverser une salle basse où quelques prisonniers
+attendaient leur tour de passer en jugement, tandis que d'autres
+causaient avec leurs amis, à travers la grille qui donnait sur la
+cour. Il n'y avait là personne pour lui parler, à lui, et quand il
+passa, les prisonniers se reculèrent, pour que les gens qui
+s'étaient accrochés à la grille pussent mieux le voir. Ils
+l'accablèrent d'injures, se mirent à crier, à siffler; il leur
+montrait le poing et leur aurait craché au visage, si ses gardiens
+ne l'eussent entraîné par un sombre couloir, à peine éclairé de
+quelques quinquets, jusqu'à l'intérieur de la prison.
+
+Là, on le fouilla pour s'assurer qu'il n'avait rien sur lui qui
+lui permît de devancer son supplice; puis on le mena dans une des
+cellules des condamnés à mort, et on l'y laissa... seul.
+
+Il s'assit sur un banc de pierre placé en face de la porte et qui
+servait à la fois de siège et de lit; puis, fixant à terre ses
+yeux injectés de sang, il essaya de rappeler ses souvenirs. Au
+bout de quelque temps, il parvint à recueillir quelques lambeaux
+de phrases de l'allocution que lui avait adressée le juge, phrases
+dont il avait cru, sur le moment, n'avoir pas entendu un mot. Peu
+à peu ses souvenirs se complétèrent, se coordonnèrent dans sa
+tête: «Condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort
+s'ensuive.» C'étaient bien là les derniers mots qu'on lui avait
+adressés: «condamné à être pendu par le cou jusqu'à ce que mort
+s'ensuive.» Comme il commençait à faire nuit, il se mit à penser à
+tous les gens qu'il avait connus qui étaient morts sur
+l'échafaud... quelques-uns par sa faute... Ils lui revenaient en
+mémoire avec une telle rapidité, qu'il pouvait à peine les
+compter. Il y en avait qu'il avait vus mourir et dont il s'était
+moqué, parce qu'ils étaient morts avec une prière sur les lèvres.
+Quel drôle de bruit leurs pieds avaient fait en ratissant les
+planches, quand ils avaient été lancés dans l'espace! Quel
+changement soudain, quand un instant avait fait de ces hommes
+forts et vigoureux une masse de chiffons, pendillant au bout d'une
+corde!
+
+Quelques-uns d'entre eux avaient probablement occupé cette
+cellule... s'étaient assis sur ce banc de pierre. Comme il fait
+sombre! pourquoi n'apporte-t'on pas de lumière? Il y a des siècles
+que cette cellule est construite... combien d'hommes ont dû y
+passer leurs dernières heures! On se croirait couché dans une cave
+jonchée de cadavres... N'est-ce pas là le bonnet, le noeud
+coulant, les bras garrottés, ces figures qu'il reconnaît jusque
+sous le voile hideux qui les cache?... De la lumière! de la
+lumière!
+
+À la fin, quand il se fut bien meurtri les mains à force de
+frapper contre la porte massive ou contre les murs, deux hommes
+parurent, l'un tenant une chandelle qu'il fourra dans un
+chandelier de fer fixé à la muraille, l'autre traînant un matelas
+sur lequel il passerait la nuit: car le prisonnier ne devait plus
+être perdu de vue un seul instant.
+
+La nuit vint... sombre, sinistre, silencieuse; ceux qui veillent
+aiment à entendre sonner les horloges des églises, car elles leur
+annoncent le réveil de la vie et l'approche du jour; mais pour le
+juif, elles n'annonçaient que désespoir. Tout son de cloche était
+un tintement d'agonie; chaque coup apportait à son oreille ce son
+monotone, profond et sourd... _mort!_ À quoi lui servaient le
+bruit et le mouvement du joyeux réveil du jour, qui pénétrait même
+là, jusqu'à lui? ce n'était qu'une autre forme de glas funèbre qui
+lui rappelait sa fin, avec un carillon moqueur par-dessus le
+marché.
+
+Le jour passe... un jour? Il n'est pas possible que ce soit un
+jour. Il est à peine venu que le voilà déjà parti. La nuit vint à
+son tour, nuit à la fois si longue par son affreux silence, et si
+courte par la rapidité avec laquelle fuyaient les heures! Tantôt,
+dans son délire, il s'emportait en blasphèmes; tantôt il hurlait
+et s'arrachait les cheveux. Des hommes respectables, de sa
+religion, étaient venus prier près de lui; il les avait chassés
+avec des imprécations; ils renouvelèrent leurs efforts
+charitables, et il les chassa cette fois en les battant.
+
+Vint le samedi soir; il n'avait plus qu'une nuit à vivre après;
+comme il y songeait, le jour parut; on était au dimanche. Ce ne
+fut que le soir de ce dernier et terrible jour que la pensée de sa
+situation désespérée, et de l'effroyable dénoûment auquel il
+touchait, s'offrit à son esprit dans toute son horreur: non qu'il
+eût eu un seul instant l'espoir d'être gracié; mais il n'avait
+jusqu'alors entrevu que d'une manière vague la possibilité de
+mourir sitôt.
+
+Il n'avait presque jamais adressé la parole aux deux gardiens qui
+se relevaient tour à tour pour le surveiller, et qui, de leur
+côté, ne faisaient rien pour attirer son attention. Il s'était
+tenu immobile sur son banc, rêvant tout éveillé. Maintenant il se
+levait à chaque instant, la peau brûlante et l'écume à la bouche,
+et parcourait convulsivement son étroite cellule dans un tel
+paroxysme de terreur et de colère, que ses gardiens eux-mêmes,
+bien que familiarisés avec de tels spectacles, reculaient
+d'horreur et d'épouvante. Enfin, il devint si effrayant qu'un seul
+homme ne suffît plus pour le surveiller, et que les deux geôliers
+restèrent ensemble près de lui.
+
+Il s'étendit sur sa couche de pierre et pensa au passé; il avait
+été blessé, le jour de sa capture, par quelques-uns des
+projectiles que lui avait lancés la foule; sa tête était
+enveloppée de bandes; ses cheveux roux retombaient sur son visage
+livide, et sa barbe inculte était hideuse à voir; ses yeux
+brillaient d'un feu terrible; sa peau rugueuse et sale était toute
+craquelée par la fièvre qui le consumait. Huit, neuf, dix heures:
+si ce n'était pas une farce qu'on lui faisait pour l'effrayer, si
+c'étaient bien de vraies heures qui sonnaient ainsi l'une après
+l'autre, où serait-il quand les aiguilles auraient fait le tour du
+cadran? Onze heures. Le son de l'heure précédente vibrait encore à
+son oreille. Le lendemain, à huit heures, il marcherait à la mort,
+sans autre ami pour suivre ses funérailles que lui-même. Et à onze
+heures, ...
+
+Ces murs redoutables de Newgate, qui ont dérobé tant de
+souffrances, tant d'inexprimables angoisses, non seulement aux
+yeux, mais encore et trop longtemps à la pensée des hommes,
+n'avaient jamais été témoins d'une scène pareille... Les gens qui
+passaient le long de la prison, et qui se demandaient peut-être ce
+que faisait en ce moment le criminel qui devait être pendu le
+lendemain, n'en auraient pas fermé l'oeil de la nuit, s'ils
+avaient pu seulement le voir tel qu'il était alors au fond de sa
+cellule.
+
+Pendant toute la soirée, de petits groupes de deux ou trois
+personnes vinrent à chaque instant, à la porte de la prison,
+demander d'un air inquiet si l'on avait reçu avis d'une
+commutation de peine; on leur répondait que non, et ils se
+hâtaient d'aller faire part de cette bonne nouvelle aux gens qui
+stationnaient en foule dans la rue; on se montrait la porte par où
+sortirait le condamné, l'endroit où s'élèverait la potence. Vers
+minuit, la foule s'écoula comme à regret, et peu à peu la rue
+redevint déserte et silencieuse.
+
+On avait fait évacuer les abords de Newgate, et disposé quelques
+solides barrières peintes en noir, pour contenir la foule sur
+laquelle on comptait, quand M. Brownlow, accompagné d'Olivier, se
+présenta au guichet de la prison, et exhiba un permis de pénétrer
+jusqu'au condamné, signé d'un des shériffs: on le fit entrer sur-
+le-champ.
+
+«Est-ce que ce jeune monsieur vient avec vous? demanda à
+M. Brownlow l'homme chargé de les conduire à la cellule du juif;
+ce n'est pas un spectacle à montrer à un enfant, monsieur.
+
+- Aussi ne venons-nous pas par curiosité, mon ami, répondit
+M. Brownlow; si je tiens à être introduit près du criminel, c'est
+à cause de cet enfant, qui l'a connu dans le temps qu'il
+poursuivait avec succès la carrière de ses forfaits. J'ai cru
+qu'il était bon de le lui faire voir en ce moment, dût-il en
+éprouver quelque peine et quelque frayeur.»
+
+M. Brownlow avait dit ces quelques mots assez bas pour qu'Olivier
+ne pût les entendre. L'homme porta la main à son chapeau, et,
+regardant les deux visiteurs avec une certaine curiosité, ouvrit
+une porte en face de celle par laquelle ils étaient entrés, et les
+conduisit jusqu'aux cellules par des couloirs sombres et tortueux.
+
+«C'est par ici, dit-il en s'arrêtant dans un endroit obscur où
+deux ouvriers étaient en train de faire en silence quelques
+préparatifs; c'est par ici. qu'il doit passer. Vous pouvez voir
+d'ici la porte par laquelle il doit sortir.»
+
+Il leur fit traverser une cuisine pavée, garnie de la batterie de
+cuivre nécessaire pour préparer la nourriture des prisonniers, et
+leur montra du doigt une porte. Près de là était, en haut, une
+grille ouverte où l'on entendait des voix et des coups de
+marteaux: on était en train de monter l'échafaud. De là, ils
+passèrent dans une cour, après avoir franchi plusieurs lourdes
+portes à chacune desquelles se trouvait un geôlier; ils montèrent
+quelques marches et arrivèrent dans un corridor le long duquel on
+voyait une rangée de portes massives. Le geôlier leur fit signe de
+s'arrêter, et frappa à une des cellules avec son trousseau de
+clefs; les deux gardiens du juif, après un court entretien à voix
+basse, sortirent dans le corridor en s'étirant les membres,
+satisfaits d'avoir un moment de répit, et firent signe aux
+visiteurs de suivre le geôlier dans la cellule.
+
+Le condamné était assis sur son lit et se balançait à droite et à
+gauche, moins semblable à un homme qu'à une bête féroce; il était
+évidemment absorbé par le souvenir de sa vie passée, car il
+continua à marmotter des paroles incohérentes, sans paraître
+s'apercevoir de la présence des nouveaux venus, qu'il prenait
+sans doute pour des personnages imaginaires qui jouaient un rôle
+dans sa vision.
+
+«Bravo! Charlot, disait-il... c'est un coup de maître... et
+Olivier donc... ah! ah! ah!... et Olivier donc... le voilà devenu
+un monsieur... Menez coucher cet enfant.»
+
+Le geôlier prit la main d'Olivier, lui dit tout bas de n'avoir pas
+peur, et continua à regarder sans parler.
+
+«Menez-le coucher, dit le juif, m'entendez-vous? il a été... la
+cause indirecte de tout ceci...ça me vaudra de l'argent d'en faire
+un voleur... Guillaume, coupe la gorge à Bolter... ne t'inquiète
+pas de la jeune fille... coupe la gorge à Bolter... enfonce tant
+que tu pourras... scie-lui la tête.
+
+- Fagin! dit le geôlier.
+
+- Me voici, dit le juif, en reprenant aussitôt l'air attentif
+qu'il avait gardé pendant son procès; je suis un vieillard,
+milord, un pauvre vieillard.
+
+- Voici, dit le geôlier en lui posant la main sur la poitrine pour
+le faire asseoir, voici quelqu'un qui veut vous voir et vous faire
+quelques questions, je suppose. Fagin! Fagin! êtes-vous un homme?
+
+- Je ne le serai plus longtemps, dit le juif en levant la tête
+avec une expression de rage et de terreur. Malédiction sur eux
+tous! Quel droit ont-ils de m'envoyer à la boucherie?»
+
+Comme il disait ces mots, il aperçut Olivier et M. Brownlow, et se
+reculant jusqu'au bout du banc, il demanda ce qu'ils faisaient là.
+
+«Du calme, Fagin, dit le geôlier en le maintenant sur le banc,
+Dites ce que vous voulez dire, monsieur; mais dépêchez-vous, s'il
+vous plaît, car il devient de plus en plus furieux.
+
+- Vous avez des papiers, dit M. Brownlow en s'approchant, qui vous
+ont été confiés pour plus de sûreté par un individu appelé Monks.
+
+- C'est un mensonge tout du long, répondit le juif; je n'en ai
+pas, je n'en ai jamais eu.
+
+- Pour l'amour de Dieu, dit M. Brownlow d'un ton solennel, ne
+parlez pas ainsi à cette heure suprême, mais dites-moi où ils
+sont. Vous savez que Sikes est mort, que Monks a tout avoué, que
+vous n'avez aucun intérêt à rien cacher. Où sont ces papiers?
+
+- Olivier, dit le juif, en faisant signe à l'enfant, venez près de
+moi, que je vous parle à l'oreille.
+
+- Je n'ai pas peur, dit Olivier à voix basse, en quittant la main
+de M. Brownlow.
+
+- Les papiers, lui dit le juif en l'attirant près de lui, sont
+dans un sac de toile, caché dans un trou, au-dessus de la cheminée
+de la chambre du premier étage. J'ai à vous parler, mon ami; je
+veux vous dire un mot.
+
+- Oui, oui, répondit Olivier; laissez-moi faire une prière;
+faites-en seulement une à genoux avec moi, et nous causerons
+ensuite jusqu'au matin.
+
+- Sortez, sortez, dit le juif en poussant l'enfant vers la porte
+et en jetant autour de lui des regards effarés, dites que j'ai été
+me coucher pour dormir; ils vous croiront. Vous...vous pouvez me
+tirer d'ici... Vite, vite.
+
+- Oh! que Dieu pardonne à ce malheureux! dit l'enfant en fondant
+en larmes.
+
+- C'est bien, nous y voilà, dit le juif. Sortons d'abord par cette
+porte... Si je frissonne et si je tremble en passant devant la
+potence, n'y faites pas attention... Mais hâtez le pas. Allons,
+allons... dépêchons-nous...
+
+- Avez-vous quelque autre question à lui faire? demanda le
+geôlier.
+
+- Aucune, répondit M. Brownlow. Si j'avais l'espoir de le rappeler
+au sentiment de sa situation...
+
+- N'y comptez pas, monsieur, répondit le geôlier en secouant la
+tête; ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous retirer.»
+
+Il ouvrit la porte de la cellule, et les gardiens rentrèrent.
+
+«Dépêchons-nous, dépêchons-nous! s'écria le juif; plus vite, plus
+vite.»
+
+Les deux gardiens se saisirent de lui, lui firent lâcher Olivier
+et le repoussèrent vers le fond de la cellule. Il se mit à se
+débattre et à lutter avec l'énergie du désespoir, en poussant des
+cris si perçants, que, malgré l'épaisseur des murs, M. Brownlow et
+Olivier les entendirent jusque dans la rue.
+
+Ils ne purent quitter la prison sur-le-champ, car Olivier était
+presque sans connaissance après cette horrible scène, et si faible
+que, pendant plus d'une heure, il ne put se soutenir.
+
+Il commençait à faire jour quand ils sortirent; il y avait déjà
+foule sur la place; les fenêtres étaient encombrées de gens
+occupés à fumer ou à jouer aux cartes pour tuer le temps; on se
+bousculait dans la foule, on se querellait, on plaisantait: tout
+était vie et mouvement, sauf un amas d'objets sinistres qu'on
+apercevait au centre de la place: la potence, la trappe fatale, la
+corde, enfin tous les hideux apprêts de la mort.
+
+
+CHAPITRE LIII.
+Et dernier.
+
+
+Le sort de chacun des personnages qui ont figuré dans ce récit est
+maintenant fixé, et quelques lignes suffiront à leur historien
+pour achever de faire connaître ce qui les concerne.
+
+Moins de trois mois après, Rose Fleming et Henry Maylie furent
+mariés à l'église du village, théâtre futur du zèle pieux du jeune
+pasteur; le même jour ils prirent possession de leur nouvelle et
+heureuse demeure.
+
+Mme Maylie vint se fixer près de son fils et de sa belle-fille,
+pour jouir paisiblement, pendant ses dernières années, de la plus
+grande félicité qui soit réservée à la vieillesse et à la vertu:
+celle de contempler le bonheur de ceux auxquels, pendant une vie
+bien remplie, on a voué l'affection la plus vive, et auxquels on a
+prodigué sans relâche les plus tendres soins.
+
+Il paraît, d'après les renseignements les plus exacts, qu'en
+partageant également entre Olivier et Monks les débris de la
+fortune dont ce dernier s'était emparé, et qui n'avait jamais
+prospéré dans ses mains, ni dans celles de sa mère, il devait leur
+revenir à chacun trois mille livres sterling. En vertu des
+dispositions du testament de son père, Olivier aurait eu le droit
+de garder le tout; mais M. Brownlow, pour ne pas enlever au fils
+aîné la seule chance qui lui restât de s'arracher à sa vie de
+désordres et de vivre honnêtement, proposa le partage égal de la
+fortune, et son jeune pupille y consentit avec joie.
+
+Monks garda son nom d'emprunt, partit pour l'Amérique, où il
+dissipa bientôt ses ressources, retomba dans ses anciens
+déportements, et, après avoir subi une longue détention pour
+quelques nouvelles escroqueries, fut repris d'un accès de sa
+maladie d'autrefois, et mourut en prison.
+
+Les principaux membres de la bande de Fagin moururent aussi
+misérablement, loin de leur patrie.
+
+M. Brownlow adopta Olivier pour son fils et vint s'établir avec
+lui et sa vieille ménagère à moins d'un mille du presbytère où
+demeuraient ses bons amis; il combla ainsi le seul voeu que pût
+former encore le coeur dévoué et reconnaissant d'Olivier, et ils
+formèrent une petite société étroitement unie et aussi heureuse
+qu'il est possible de l'être ici-bas.
+
+Peu après le mariage du jeune couple, le bon docteur retourna à
+Chertsey, où, loin de ses vieux amis, il serait devenu chagrin et
+maussade, si son tempérament et son humeur n'avaient pas résisté à
+cette épreuve. Pendant deux ou trois mois il se contenta de donner
+à entendre qu'il craignait fort que l'air de Chertsey ne convînt
+pas à sa santé; puis, trouvant en effet que le pays n'avait plus
+pour lui d'attrait, il céda sa clientèle à un confrère, loua une
+petite maison à l'entrée du village où son jeune ami était
+pasteur, et retrouva comme par enchantement sa belle humeur et sa
+santé. Il se mit à jardiner, à planter, à pêcher, à faire de la
+menuiserie avec cette impétuosité qui faisait le fonds de son
+caractère, et, dans chacun de ces exercices, il se fit une telle
+réputation à dix lieues à la ronde, qu'on venait le consulter
+comme une autorité incontestable.
+
+Avant de quitter Chertsey, il s'était pris pour M. Grimwig d'une
+sincère amitié que celui-ci lui rendit cordialement: aussi le bon
+Grimwig vient-il le voir très souvent, et, dans chacune de ces
+occasions, plante, pêche et fait de la menuiserie avec grande
+ardeur, mais toujours d'une manière originale et qui n'appartient
+qu'à lui, et il soutient toujours, en offrant de «manger sa tête»,
+que sa méthode est la seule qui soit bonne. Les dimanches, il ne
+manque pas de critiquer le sermon, à la barbe du jeune pasteur,
+bien qu'il avoue en confidence à M. Losberne qu'il a trouvé le
+sermon excellent, mais qu'il aime autant ne pas le dire.
+M. Brownlow s'amuse souvent à le plaisanter sur l'horoscope qu'il
+avait tiré d'Olivier, et à lui rappeler cette soirée où ils
+étaient assis devant une table, la montre entre eux deux, en
+attendant le retour de l'enfant; mais M. Grimwig soutient qu'il ne
+s'était pas trompé, à preuve qu'au bout du compte Olivier ne
+revint pas; et là-dessus il part d'un grand éclat de rire qui ne
+fait qu'ajouter à sa bonne humeur.
+
+M. Noé Claypole, après avoir été gracié pour avoir dénoncé le
+juif, s'aperçut que le métier qu'il faisait n'était pas tout à
+fait aussi sûr qu'il aurait pu le désirer, et songea aux moyens de
+gagner sa vie sans pourtant se donner trop de peine; tout
+considéré, il se mit dans la police secrète, et il se fait là
+dedans une jolie petite existence. Voici comment il s'arrange: il
+sort le dimanche, à l'heure de l'office, en compagnie de Charlotte
+décemment vêtue; celle-ci tomba en faiblesse à la porte d'un
+cabaret; Noé, pour la faire revenir à elle, demande pour dix sous
+d'eau-de-vie, que le cabaretier sert par bonté d'âme; il verbalise
+et assigne pour le lendemain le cabaretier philanthrope; le sieur
+Noé fait son rapport et empoche la moitié de l'amende. D'autres
+fois, c'est lui qui s'évanouit, mais le résultat est le même.
+
+M. et Mme Bumble, après leur destitution, tombèrent peu à peu dans
+la dernière misère et finirent par se faire admettre comme pauvres
+dans ce même dépôt de mendicité où ils avaient jadis régné en
+maîtres. On a surpris M. Bumble à dire que son malheur et sa
+dégradation ne lui laissaient pas même la force de se réjouir
+d'être séparé de sa femme.
+
+Quant à M. Giles et à Brittles, ils sont toujours à leur poste,
+bien que le premier soit chauve et que le second ait blanchi. Ils
+couchent au presbytère; mais ils partagent si également leurs
+soins entre Mme Maylie et ses enfants, Olivier, M. Brownlow et
+M. Losberne, que les habitants du village n'ont pas encore pu
+découvrir au service de quel ménage ils sont particulièrement
+attachés.
+
+Maître Charlot Bates, terrifié du crime de Sikes, se demanda si
+après tout il ne valait pas mieux mener une vie honnête; il rompit
+avec son passé et résolut de l'effacer par une existence
+laborieuse; Il lutta et souffrit beaucoup dans les commencements!
+mais, comme il savait se contenter de peu et qu'il avait de la
+bonne volonté, il finit par réussir, et, après avoir été garçon de
+ferme et charretier, il est aujourd'hui le plus joyeux éleveur du
+Northamptonshire.
+
+Et maintenant celui qui écrit ces lignes regrette de toucher au
+terme de sa tâche et voudrait poursuivre encore le fil de cette
+histoire.
+
+J'aimerais à m'arrêter près de quelques-uns de ces personnages au
+milieu desquels j'ai vécu si longtemps, et à partager leur bonheur
+en tâchant de le dépeindre. Je voudrais montrer au lecteur Rose
+Maylie, dans toute la fleur et la grâce d'une jeune ménagère,
+répandant au milieu du cercle qui l'entoure le bonheur et la joie,
+animant de sa gaieté le coin du feu pendant l'hiver et les
+causeries sous les arbres pendant l'été. Je voudrais la suivre au
+milieu des champs et entendre sa douce voix pendant les promenades
+du soir, au clair de la lune. Je voudrais la suivre, bonne et
+charitable au dehors et s'acquittant chez elle, douce et
+souriante, de ses devoirs domestiques; je voudrais retracer
+l'affection qu'elle portait à l'enfant de sa pauvre soeur,
+affection qu'Olivier lui rendait si bien pendant les longues
+heures qu'ils passaient ensemble à s'entretenir des amis qu'ils
+avaient si tristement perdus; je voudrais, une fois encore,
+rappeler sous mes yeux ces bonnes et joyeuses petites figures
+d'enfants groupées autour de ses genoux, et écouter leur joyeux
+babil; je voudrais évoquer les éclats de leur rire franc et pur,
+avec, la larme de bonheur et d'émotion qui brille dans les yeux
+bleus de leur mère. Oh! oui, toutes ces scènes délicieuses, tous
+ces regards, tous ces sourires, toutes ces pensées et ces paroles
+innocentes... je voudrais les repasser encore sous ma plume l'une
+après l'autre.
+
+M. Brownlow s'attacha de plus en plus à son fils adoptif, en
+voyant tout ce que promettait sa bonne et généreuse nature; il
+retrouvait en lui les traits de l'amie de sa jeunesse, et cette
+ressemblance ravivait dans son coeur de vieux souvenirs, doux et
+tristes à la fois. Les deux orphelins, qui avaient connu
+l'adversité, gardèrent des rudes épreuves de leur jeunesse un
+sentiment de compassion pour les malheurs des autres, et de
+fervente reconnaissance envers Dieu qui les avait protégés et
+sauvés, mais à quoi bon ces détails, puisque j'ai dit qu'ils
+étaient vraiment heureux? Le bonheur est-il possible sans une
+affection vive, sans ces sentiments d'humanité et de bonté pour
+nos semblables, et de reconnaissance envers l'Être dont la
+miséricorde et la bonté s'étendent sur tout ce qui respire?
+
+Près de l'autel da la vieille église du village se trouve une
+table de marbre blanc sur laquelle on ne lit encore qu'un seul
+nom: «Agnès.» Il n'y a point de cercueil sous cette tombe, et
+puisse-t-il s'écouler bien des années avant qu'on y inscrive
+d'autres noms! Mais si les âmes des morts redescendent sur la
+terre pour visiter les lieux consacrés par l'affection...
+l'affection qui survit à la mort, l'affection de ceux qu'ils ont
+connus ici-bas, j'aime à croire que l'ombre de cette pauvre jeune
+fille vient souvent planer au-dessus de ce petit coin solennel;
+j'aime à croire qu'il n'en est pas moins béni parce qu'il est là,
+près d'une église austère, et que la pauvre femme n'a été qu'une
+brebis égarée.
+
+FIN.
+
+
+
+ [1] Environ 75 centimes.
+ [2] Cent vingt cinq francs.
+ [3] On donne le nom de muets (mates) à des hommes
+qui se tiennent à la porte d'une maison mortuaire, et qui
+accompagnent les convois.
+ [4] Allusion au moulin que font tourner les
+condamnés.
+ [5] Sorte de jeu de cartes fort usité en Angleterre.
+ [6] Gateau particulier pour prendre le thé.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oliver Twist, by Charles Dickens
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OLIVER TWIST ***
+
+***** This file should be named 16023-8.txt or 16023-8.zip *****
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+*** END: FULL LICENSE ***
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