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+The Project Gutenberg EBook of Les conteurs à la ronde, by Charles Dickens
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les conteurs à la ronde
+
+Author: Charles Dickens
+
+Translator: Amédée Pichot
+
+Release Date: June 7, 2005 [EBook #16022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEURS À LA RONDE ***
+
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
+
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+Charles Dickens
+
+
+
+LES CONTEURS À LA RONDE
+
+
+
+Publication en français en 1886
+Traducteur Amédée Pichot
+
+
+
+
+
+Table des matières
+
+I -- L'HISTOIRE DU PARENT PAUVRE.
+II -- L'HISTOIRE DE L'ENFANT.
+III -- L'HISTOIRE DE QUELQU'UN ou LA LÉGENDE DES DEUX RIVIÈRES.
+IV -- L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE BONNE D'ENFANT.
+V -- L'HISTOIRE DE L'HÔTE.
+VI -- L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE.
+VII -- L'HISTOIRE DE LA FEMME DE JOURNÉE.
+VIII -- L'HISTOIRE DE L'ÉCOLIER SOURD.
+IX -- HISTOIRE DE L'INVITÉ.
+X -- L'HISTOIRE DE LA MÈRE.
+XI -- LE RETOUR DE L'ÉMIGRANT ou NOËL APRÈS QUINZE ANS
+D'ABSENCE.
+
+
+I -- L'HISTOIRE DU PARENT PAUVRE.
+
+Il lui répugnait beaucoup d'avoir la préséance sur tant de membres
+honorables de la famille, en commençant la première des histoires
+qu'ils allaient raconter chacun à leur tour, assis en demi-cercle
+auprès du feu de Noël, et, modestement, il suggéra qu'il serait
+plus convenable que ce fût d'abord John, «notre estimable hôte,»
+dont il demandait à porter la santé. «Quant à lui, dit-il, il
+était si peu fait à se mettre, en avant, qu'en vérité...» Mais ici
+tous s'écrièrent d'une voix unanime qu'il devait commencer, et ils
+furent d'accord pour répéter qu'il le pouvait, qu'il le devait,
+qu'il le ferait. Il discontinua donc de se frotter les mains,
+retira ses jambes de dessous son fauteuil et commença:
+
+Je ne doute point, dit le parent pauvre, que par la confession que
+je vais vous faire, je surprendrai les membres réunis de notre
+famille, et particulièrement John, notre estimable hôte, à qui
+nous avons une si grande obligation pour l'hospitalité magnifique
+avec laquelle il nous a traités aujourd'hui. Mais si vous me
+faites l'honneur d'être surpris de n'importe ce qui vient d'un
+membre de la famille aussi insignifiant que moi, tout ce que je
+peux vous dire, c'est que je serai d'une scrupuleuse exactitude
+dans tout ce que je vous raconterai.
+
+Je ne suis, point ce qu'on me suppose être. Je suis tout autre.
+Peut-être avant d'aller plus loin, serait-ce mieux d'indiquer
+d'abord ce que l'on suppose que je suis.
+
+On suppose, ou je me trompe fort, -- les membres réunis de notre
+famille me relèveront si je commets une erreur, ce qui est bien
+probable (ici, le parent pauvre promena autour de lui un regard
+plein de douceur pour encourager la contradiction), -- on suppose
+que je ne suis l'ennemi de personne que de moi-même et que je n'ai
+jamais réussi en rien. Si j'ai fait de mauvaises affaires, c'est,
+dit-on, parce que j'étais impropre aux affaires et trop crédule
+pour pénétrer les desseins intéressés de mon associé; -- si
+j'échouai dans mes projets de mariage, c'est parce que, dans ma
+confiance ridicule, je regardais comme impossible que Christiana
+consentît à me tromper; -- si mon oncle Chill, dont j'attendais
+une belle fortune, me donna mon congé, c'est parce qu'il ne me
+trouva pas l'intelligence commerciale dont il m'aurait voulu voir
+doué. Enfin, je passe pour avoir été toute ma vie continuellement
+dupe et désappointé, à quoi on ajoute que je suis à présent un
+vieux garçon âgé de cinquante-neuf ans et bien près de soixante,
+qui vit d'un revenu limité sous la forme de pension payée par
+quartier, -- chose à laquelle je vois que notre estimable hôte
+John ne veut pas que je fasse davantage allusion. Voilà pour le
+passé. Voici ce qu'on suppose encore de mes habitudes et de mon
+genre de vie actuel:
+
+J'occupe un logement garni à Clapham-Road, -- petite chambre très
+propre, sur le derrière, dans une maison respectable, -- où on ne
+s'attend pas à me trouver pendant la journée, à moins que je ne
+sois indisposé, car je sors tous les matins à neuf heures, sous
+prétexte d'aller à mes affaires. Je prends mon déjeuner, une tasse
+de café au lait avec un petit pain et du beurre, -- à l'antique
+café situé près du pont de Westminster; je vais ensuite dans la
+Cité, -- je ne sais trop pourquoi; -- je m'assois au café de
+Garraway, puis sur les bancs de la Bourse; et de là, poursuivant
+ma promenade, j'entre dans quelques bureaux et quelques comptoirs,
+où quelques parents et quelques vieilles connaissances ont la
+bonté de me tolérer, et où je me tiens debout contre la cheminée
+si la saison est froide. Je remplis ainsi ma journée jusqu'à cinq
+heures: je dîne alors, dépensant pour le repas, la moyenne d'un
+shelling trois pences. Ayant toujours quelque argent de poche pour
+mes soirées, je m'arrête, avant de rentrer chez moi, à l'antique
+café du pont de Westminster où je prends ma tasse de thé et peut-
+être ma tartine de pain rôti. Enfin, quand l'aiguille de l'horloge
+se rapproche de minuit, je me dirige vers Clapham-Road et, à peine
+rentré dans ma chambre, je me mets au lit, -- le feu étant chose
+coûteuse et mes propriétaires ne se souciant pas que j'en fasse
+parce qu'il faudrait qu'on eût la peine de me l'allumer et que
+cela salit une chambre.
+
+Quelquefois, un de mes parents ou une de mes connaissances
+m'invite à dîner. Ces invitations sont mes jours de fête, et ces
+jours-là, je vais généralement me promener dans Hyde-Park. Je suis
+un homme solitaire, et il est rare que je me promène avec un
+compagnon; non pas qu'on m'évite parce que je suis mal vêtu, --
+car j'ai toujours une mise décente, toujours vêtu de noir (ou
+plutôt de cette nuance connue sous le nom de drap d'Oxford qui
+fait l'effet d'être noir et qui est de meilleur usage); mais j'ai
+contracté l'habitude de parler bas, je garde volontiers le
+silence, et n'étant pas d'un caractère très gai, je sens que je ne
+suis pas d'une société très séduisante.
+
+La seule exception à cette règle générale est l'enfant de mon
+cousin germain, le petit Frank. J'ai une affection particulière
+pour cet enfant et il est très bon pour moi. C'est un enfant
+naturellement timide, qui s'efface bientôt dans une réunion
+nombreuse et y est oublié. Lui et moi cependant nous sommes
+parfaitement ensemble. Je crois deviner que, dans l'avenir, le
+pauvre enfant succédera à ma position dans la famille. Nous
+causons peu, et cependant nous nous comprenons. Nous faisons notre
+promenade en nous tenant par la main et sans beaucoup parler; il
+sait ce que je veux dire comme je sais ce qu'il veut dire.
+Lorsqu'il était plus petit enfant, je le conduisais aux étalages
+des boutiques et lui montrais les joujoux. C'est extraordinaire
+comme il eut bientôt deviné que je lui aurais fait beaucoup de
+cadeaux, si j'avais été dans une situation de fortune à pouvoir
+les lui faire.
+
+Le petit Frank et moi nous allons faire le tour de la colonne
+monumentale de la Cité, -- il aime beaucoup cette colonne -- nous
+allons sur les ponts, nous allons partout où l'on peut aller sans
+payer.
+
+Deux fois, au jour anniversaire de ma naissance, nous avons fait
+un petit dîner avec du boeuf à la mode, pour aller ensuite au
+spectacle à moitié prix, et cette partie nous a vivement
+intéressés.
+
+Je me promenais un jour avec Frank dans Lombard-Street, que nous
+visitons souvent parce que je lui ai raconté que c'est une rue qui
+contient de grandes richesses, -- et il aime beaucoup Lombard-
+Street. Un passant m'arrête et me dit: «Monsieur, votre jeune fils
+a laissé tomber son gant.» Excusez-moi de vous faire part d'une
+circonstance si triviale...; je sentis mon coeur vivement ému en
+entendant ainsi, par hasard, appeler l'enfant mon fils; et les
+larmes m'en vinrent aux yeux.
+
+Lorsque l'on enverra Frank en pension à quelques lieues de
+Londres, je ne saurai trop que devenir; mais je me propose d'aller
+l'y voir une fois tous les mois et de passer avec lui un demi-
+congé. Ces jours-là, les écoliers jouent sur la bruyère; si on
+m'objectait que mes visites dérangent les études de l'enfant je
+pourrai toujours le regarder de loin, pendant la récréation, sans
+qu'il m'aperçoive, et je retournerai le soir ici. Sa mère est
+d'une famille qui a un certain rang aristocratique et elle
+n'approuve pas, on m'en a prévenu, que nous soyons trop souvent
+ensemble. Je sais que je ne suis point d'une humeur à rendre le
+caractère de Frank moins timide et plus gai; mais je me persuade
+qu'il me regretterait quelquefois si nous étions tout-à-fait
+séparés.
+
+Lorsque je mourrai dans ma chambre de Clapham-Road, je ne
+laisserai pas grand'chose en ce monde, d'où je n'emporterai pas
+grand'chose non plus; cependant je me trouve posséder la miniature
+d'un enfant à l'air radieux, aux cheveux frisés, avec chemise à
+collerette ouverte, que ma mère disait être mon portrait, mais que
+j'ai peine à croire avoir été jamais ressemblant. Cette miniature
+ne se vendrait pas cher et je prierai qu'elle soit donnée à Frank.
+J'ai écrit d'avance une petite lettre à mon enfant chéri pour lui
+être remise en même temps: je lui exprime là combien cela me fait
+de peine de le quitter, quoique forcé d'avouer que je ne sais trop
+pourquoi je resterais en ce bas monde. Je lui donne quelques
+courts avis afin de le mettre en garde contre les conséquences
+d'un caractère, qui fait qu'on n'est l'ennemi de personne que de
+soi-même, et je m'efforce de le consoler d'une séparation... qui
+l'affligera, j'en suis sûr... en lui prouvant que j'étais ici de
+trop pour tous, excepté pour lui, et que, n'ayant pas su comment
+trouver ma place dans cette grande foule, mieux vaut pour moi en
+être dehors: telle est l'impression générale relativement à moi,
+dit le parent pauvre en élevant un peu plus la parole, après avoir
+toussé pour s'éclaircir la voix. -- Eh bien, cette impression
+n'est pas exacte, et c'est afin de vous la démontrer que je vais
+vous raconter ma véritable histoire et les habitudes de ma vie
+qu'on croit connaître et qu'on ne connaît pas. Ainsi d'abord, on
+suppose que je demeure dans une chambre à Clapham-Road.
+Comparativement parlant, j'y suis très rarement. La plupart du
+temps je réside, -- j'éprouve quelque pudeur à prononcer le mot,
+tant ce mot semble prétentieux... je réside dans un château. Je ne
+veux pas dire que ce soit un château baronnial, mais ce n'en est
+pas moins un édifice, connu de tous sous le nom de CHÂTEAU. Là, je
+conserve le texte de la véritable histoire de ma vie et la voici:
+
+J'avais vingt-cinq ans. Je venais de prendre pour associé John
+Spatter, qui avait été mon commis, et j'habitais encore dans la
+maison de mon oncle Chill, dont j'attendais une grande fortune,
+lorsque je demandai Christiana en mariage. J'aimais Christiana
+depuis longtemps; elle était d'une rare beauté attrayante sous
+tous les rapports. Je me défiais bien un peu de la veuve, sa mère,
+qui était d'un caractère intrigant et très intéressé; mais je
+tachais d'avoir d'elle la meilleure opinion possible à cause de
+Christiana. Je n'avais jamais aimé que Christiana et, dès
+l'enfance, elle avait été pour moi l'univers tout entier, que dis-
+je? plus encore.
+
+Christiana m'accepta pour son prétendu avec le consentement de sa
+mère, et je me crus le plus heureux des mortels. Je vivais assez
+durement chez mon oncle Chill, fort à l'étroit et fort triste dans
+une chambre nue, espèce de grenier sous les combles; aussi froide
+qu'aucune chambre de donjon dans les vieilles forteresses du Nord.
+Mais, possédant l'amour de Christiana, je n'avais plus besoin de
+rien sur la terre. Je n'aurais pas changé mon sort contre celui
+d'aucun être humain.
+
+L'avarice était malheureusement le vice dominant de mon oncle
+Chill. Tout riche qu'il était, il vivait misérablement et semblait
+avoir toujours peur de mourir de faim. Comme Christiana n'avait
+pas de dot; j'hésitai longtemps à lui avouer notre engagement
+mutuel; à la fin, je me décidai à lui écrire pour lui: apprendre
+toute la vérité. Je lui remis moi-même, ma lettre un soir, en
+allant me coucher.
+
+Le lendemain, je descendis, par une matinée de décembre: le froid
+se faisait sentir plus sévèrement encore dans la maison jamais
+chauffée de mon oncle que dans la rue où brillait quelquefois du
+moins le soleil d'hiver; et qui, à tout événement s'abîmait des
+visages souriants et de la voix des passants. Ce fut avec un poids
+de glace sur le coeur que je me dirigeai vers la salle basse où
+mon oncle prenait ses repas, large pièce avec une étroite cheminée
+une fenêtre cintrée, sur les vitres de laquelle les gouttes de la
+pluie, tombée pendant la nuit, ressemblaient aux larmes des
+pauvres sans asile. Cette fenêtre s'éclairait du jour d'une cour
+solitaire aux dalles crevassées; et qu'une grille, aux barreaux
+rouillés, séparait d'un vieux corps de logis ayant servi de salle
+de dissection au grand chirurgien qui avait vendu la maison à mon
+oncle.
+
+Nous nous levions toujours de si bonne heure, qu'à cette saison de
+l'année nous déjeunions à la lumière. Au moment où j'entrai, mon
+oncle était si crispé par le froid, si ramassé sur lui-même dans
+son fauteuil derrière la chandelle, que je ne l'aperçus qu'en
+touchant la table.
+
+Je lui tendis la main... mais, lui, il saisit sa canne (étant
+infirme il allait toujours avec une canne dans la maison), fit
+comme s'il allait m'en frapper et me dit: Imbécile!
+
+-- Mon oncle, répondis-je, je ne m'attendais pas à vous trouver si
+irrité... En effet, je ne m'y attendais pas, quoi que je connusse
+son humeur irascible et sa dureté naturelle.
+
+--Vous ne vous y attendiez pas! répliqua-t-il. Quand vous êtes-
+vous donc attendu à quelque chose? Quand avez-vous jamais su
+calculer ou songer au lendemain, méprisable idiot!
+
+-- Ce sont là de dures paroles, mon oncle.
+
+-- De dures paroles! Ce sont des douceurs quand elles s'adressent
+à un niais de votre espèce, dit-il. Venez, venez ici, Betsy Snap,
+regardez-le donc?»
+
+Betsy Snap était une vieille femme au teint jaunâtre, aux traits
+ridés, notre unique servante, dont l'invariable occupation, à
+cette heure du jour, consistait à frictionner les jambes de mon
+oncle. En lui criant de me regarder, mon oncle lui appuya sa
+maigre main sur le crâne, et elle, toujours agenouillée, tourna
+les yeux de mon côté. Au milieu de mon anxiété, l'aspect de ce
+groupe me rappela la salle de dissection telle qu'elle devait être
+du temps du chirurgien anatomiste, notre prédécesseur dans la
+maison.
+
+-- Regardez ce niais, cet innocent, continua mon oncle. Voilà
+celui dont les gens vous disent qu'il n'est l'ennemi de personne
+que de lui-même. Voilà le sot qui ne sait pas dire non. Voilà
+l'imbécile qui fait de si gros bénéfices dans son commerce, qu'il
+a été forcé de prendre un associé l'autre jour. Voilà le beau
+neveu qui va épouser une femme sans le sou, et qui tombe entre les
+mains de deux Jézabel spéculant sur ma mort.»
+
+Je vis alors jusqu'où allait la rage de mon oncle; car il fallait
+qu'il fût réellement hors de lui pour se servir de ce dernier mot,
+qui lui causait une telle répugnance, que nulle personne au monde
+n'aurait osé s'en servir ou y faire allusion devant lui.
+
+-- Sur ma mort! répéta-t-il comme s'il me bravait moi ou bravant
+son horreur du mot... Sur ma mort... mort... mort! mais je ferai
+avorter la spéculation. Faites votre dernier repas sous ce toit,
+nigaud que vous êtes, et puisse-t-il vous étouffer!»
+
+Vous devez bien penser que je n'apportai pas un grand appétit pour
+le déjeuner auquel j'étais convié en ces termes; mais je pris à
+table ma place accoutumée. C'en était fait, je vis bien que
+désormais mon oncle me reniait pour son neveu... Je pouvais
+supporter tout cela et pire encore ... je possédais le coeur de
+Christiana.
+
+Il vida, comme d'habitude, sa jatte de lait, évitant toujours de
+la poser sur la table et la tenant sur ses genoux, comme pour me
+montrer son aversion pour moi. Quand il eut fini, il éteignit la
+chandelle, et nous fûmes éclairés par la terne lueur de cette
+froide matinée de décembre.
+
+-- Maintenant, monsieur Michel, dit-il, avant de nous séparer, je
+voudrais dire un mot, devant vous, à ces dames.
+
+-- Comme vous voudrez, monsieur, repris je; mais vous vous trompez
+vous-même et nous faites une cruelle injure, si vous supposez
+qu'il y ait dans cet engagement réciproque d'autre sentiment que
+l'amour le plus désintéressé et le plus fidèle.
+
+-- Mensonge!» répliqua-t-il, et ce mot fut sa seule réponse.
+
+Il tombait une neige à moitié fondue et une pluie à moitié gelée.
+Nous nous rendîmes à la maison où demeurait Christiana et sa mère.
+Mon oncle les connaissait. Elles étaient assises à la table du
+déjeuner et elles furent surprises de nous voir à cette heure.
+
+-- Votre serviteur, madame, dit mon oncle à la mère. Vous devinez
+le motif de ma visite, je présume, madame. J'apprends qu'il y a
+dans cette maison tout un monde d'amour pur, désintéressé et
+fidèle. Je suis heureux de vous amener ce qu'il y manque pour
+compléter le reste. Je vous amène votre gendre, madame... et à
+vous votre mari, miss. Le fiancé est un étranger pour moi; mais je
+lui fais mon compliment de son excellente affaire.»
+
+Il me lança, en partant, un ricanement cynique, et je ne le revis
+plus.
+
+C'est une complète erreur (poursuivit le parent pauvre) de
+supposer de ma chère Christiana, cédant à l'influence persuasive
+de sa mère, épousa un homme riche qui passe souvent devant moi en
+voiture et m'éclabousse... non, non... c'est moi qu'elle a épousé.
+
+Voici comment il se fit que nous nous mariâmes beaucoup plus tôt
+que nous n'en avions le projet. J'avais pris un logement modeste,
+je faisais des économies et je spéculais dans l'avenir pour lui
+offrir une honnête et heureuse aisance, lorsqu'un jour elle me dit
+avec un grand sérieux:
+
+-- Michel, je vous ai donné mon coeur. J'ai déclaré que je vous
+aimais et je me suis engagée à être votre femme. J'ai toujours été
+à vous à travers les bonnes et les mauvaises chances, aussi
+véritablement à vous que si nous nous étions épousés le jour où
+nous échangeâmes nos promesses. Je vous connais bien... Je sais
+bien que si nous étions séparés, si notre union était rompue tout-
+à-coup, votre vie serait à jamais assombrie, et il vous resterait
+à peine l'ombre de cette force que Dieu vous a donnée pour
+soutenir la lutte avec ce monde.
+
+-- Que Dieu me vienne en aide, Christiana, répondis-je. Vous dites
+la vérité.
+
+-- Michel, dit-elle en mettant sa main dans la mienne avec la
+candeur de son dévouement virginal, ne vivons plus chacun de notre
+côté. Je vous assure que je puis très bien me contenter du peu que
+vous avez, comme vous vous en contentez vous-même. Vous êtes
+heureux, je veux être heureuse avec vous. Je vous parle du fond de
+mon coeur. Ne travaillez plus seul, réunissons nos efforts dans la
+lutte. Mon cher Michel, ce n'est pas bien à moi de vous cacher ce
+dont vous n'avez aucun soupçon, ce qui fait le malheur de ma vie.
+Ma mère... sans considérer que ce que vous avez perdu vous l'avez
+perdu pour moi et parce que vous avez cru à mon affection... ma
+mère veut que je fasse un riche mariage et elle ne craint pas de
+m'en proposer un qui me rendrait misérable. Je ne puis souffrir
+cela, car le souffrir ce serait manquer à la foi que je vous ai
+donnée. Je préfère partager votre travail de tous les jours,
+plutôt que d'aspirer à une brillante fortune. Je n'ai pas besoin
+d'une meilleure maison que celle que vous pouvez m'offrir. Je sais
+que vous travaillerez avec un double courage et une plus douce
+espérance, si je suis tout entière à vous... que ce soit donc
+quand vous voudrez.»
+
+Je fus, en effet, dans le ravissement ce jour-là; nous nous
+mariâmes peu de temps après, et je conduisis ma femme sous mon
+heureux toit. Ce fut le commencement de la belle résidence dont je
+vous ai parlé; le château où nous avons, depuis lors, toujours
+vécu ensemble, date de cette époque. Tous nos enfants y sont nés.
+Notre premier enfant fut une petite fille, aujourd'hui mariée, et
+que nous nommâmes Christiana comme sa mère. Son fils ressemble
+tellement au petit Franck, que j'ai peine à les distinguer l'un de
+l'autre.
+
+C'est encore une idée erronée que celle qu'on s'est faite de la
+conduite de mon associé à mon égard. Il ne commença pas à me
+traiter froidement, comme un pauvre imbécile, lorsque mon oncle et
+moi nous eûmes cette querelle si fatale. Il n'est pas vrai, non
+plus, que, par la suite, il parvint graduellement à s'emparer de
+notre maison de commerce et à m'éliminer; au contraire, il fut un
+modèle d'honneur et de probité.
+
+Voici comment les choses se passèrent: Le jour où mon oncle me
+donna mon congé, et même avant l'arrivée de mes malles (qu'il
+renvoya, port non payé), je descendis au bureau que nous avions au
+bord de la Tamise, et, là, je racontai à John Spatter ce qui
+venait d'avoir lieu. John ne me fit pas cette réponse que les
+riches parents étaient des faits palpables, tandis que l'amour et
+le sentiment n'étaient que clair de lune et fiction; non, il
+m'adressa ces paroles:
+
+-- Michel, nous avons été à l'école ensemble, j'avais le tact
+d'obtenir de meilleures places que vous dans la classe, et de me
+faire une réputation de bon écolier.
+
+-- Cela est vrai, John, répondis-je.
+
+-- Quoique j'empruntasse vos livres et les perdisse, dit John;
+quoique j'empruntasse l'argent de vos menus plaisirs et ne le
+rendisse jamais; quoique je vous revendisse mes couteaux et mes
+canifs ébréchés plus cher qu'ils ne m'avaient coûté neufs; quoique
+je vous fisse payer les carreaux de vitres que j'avais brisés...
+
+-- Tout cela ne vaut pas la peine qu'on en parle, John Spatter,
+remarquai-je, mais tout cela est vrai.
+
+-- Quand vous vous fûtes établi dans cette maison de commerce, qui
+promet si bien de prospérer, poursuivit John, je vins me présenter
+à vous après avoir vainement parcouru toute la Cité pour trouver
+un emploi, et vous me fîtes votre commis.
+
+-- Tout cela ne vaut pas la peine qu'on en parle, mon cher John
+Spatter, répétai-je; mais tout cela est encore vrai.»
+
+John Spatter reprit sans être arrêté par mon interruption: --
+Puis, quand vous reconnûtes que j'avais une bonne tête pour les
+affaires et que j'étais vraiment utile à votre maison, vous ne
+voulûtes pas me laisser simplement votre commis, et bientôt vous
+pensâtes n'être que juste en me faisant votre associé.
+
+-- À quoi bon rappeler encore ces circonstances, John Spatter?
+m'écriai-je. J'appréciais, j'apprécie toujours votre capacité,
+supérieure à la mienne.»
+
+John, à ces mots, passa son bras sous le mien, comme il avait
+coutume de le faire à l'école, et, les yeux tournés vers le
+fleuve, nous pûmes, à travers les croisées de notre comptoir en
+forme de proue; remarquer deux navires qui voguaient de conserve
+avec la marée, à peu près comme nous descendions nous-mêmes
+amicalement le fleuve de la vie. Nous fîmes mentalement, tous les
+deux, la même comparaison en souriant, et John ajouta:
+
+-- Mon ami, nous avons commencé sous ces heureux auspices; qu'ils
+nous accompagnent pendant tout la reste: du voyage, jusqu'à, ce
+que le but commun soit atteint; marchons toujours d'accord, soyons
+toujours francs l'un pour l'autre, et que cette explication
+prévienne tout malentendu. Michel, vous êtes, trop facile. Vous,
+n'êtes l'ennemi de personne que de vous même. Si j'allais-vous
+faire cette réputation fâcheuse parmi ceux avec qui nous
+entretenons des relations d'affaires, en haussant les épaules, en
+hochant la tête avec un soupir, et si j'abusais de votre confiance
+avec moi...
+
+-- Mais vous n'en abuserez jamais, John jamais...
+
+-- Jamais, sans doute, Michel, mon ami; mais je fais une
+supposition... Si j'abusais de votre confiance en cachant ceci, en
+mettant cela au grand jour, et puis en plaçant ceci dans un jour
+douteux, je fortifierais ma position et j'affaiblirais la vôtre,
+jusqu'à ce qu'enfin je me trouverais seul lancé sur la voie de la
+fortune et vous laisserais perdu sur quelque rive déserte, loin,
+bien loin derrière moi.
+
+-- C'est ce qui arriverait, en effet, John!
+
+-- Afin de prévenir cela, Michel, dit John Spatter, pour rendre la
+chose à peu près impossible, il doit y avoir une entière franchise
+entre nous; nous ne devons rien nous dissimuler l'un à l'autre,
+nous ne devons avoir qu'un seul et même intérêt.
+
+-- Mon cher John Spatter, je vous assure que c'est là précisément
+comme je l'entends.
+
+-- Et quand vous serez trop facile, poursuivit John, dont les yeux
+s'animèrent de la divine flamme de l'amitié, il faut que vous
+m'autorisiez à faire en sorte que personne ne prenne avantage de
+ce défaut de votre caractère; vous ne devez pas exiger que je le
+flatte et le favorise, n'est-ce pas?...
+
+-- Mon cher John Spatter, interrompis-je, je suis loin d'exiger
+cela. Je veux, au contraire, que vous m'aidiez à le corriger.
+
+-- C'est bien là mon intention.
+
+-- Nous sommes d'accord, m'écriai-je, nous avons tous les deux le
+même but devant nous, nous y marchons ensemble, nous cherchons à
+l'atteindre honorablement; mêmes vues, un seul et même intérêt;
+nous sommes deux amis confiants l'un dans l'autre, notre
+association ne peut donc qu'être heureuse.
+
+-- J'en suis assuré, reprit John Spatter, et nous nous secouâmes
+la main très affectueusement.»
+
+J'emmenai John à mon château, et nous y passâmes une journée de
+bonheur. Notre association prospéra. Mon ami suppléa à tout ce qui
+me manquait, comme je l'avais bien prévu; il m'aida à me corriger
+en m'aidant à faire fortune, et montra ainsi largement sa
+reconnaissance de ce que j'avais moi-même fait pour lui en
+l'associant à moi au lieu de le laisser mon commis.
+
+Je ne suis pas cependant très riche, car je n'ai jamais eu
+l'ambition de le devenir, dit le parent pauvre en jetant un coup
+d'oeil sur le feu et se frottant les mains; mais j'en ai assez. Je
+suis au-dessus de tous les besoins et de tous les soucis, grâce à
+ma modération. Mon château n'est pas un magnifique château; mais
+il est très confortable: l'air y est doux, on y goûte tous les
+charmes du bien-être domestique.
+
+Notre fille aînée, qui ressemble beaucoup à sa mère, a épousé le
+fils aîné de John Spatter. Nos deux familles sont doublement unies
+par les liens de l'amitié et de la parenté. Quelles soirées
+agréables que celles où, étant rassemblés devant le même feu,
+comme cela nous arrive souvent, nous nous entretenons, John et
+moi, de notre jeunesse et du même intérêt qui nous a toujours
+attachés l'un à l'autre!
+
+Je ne sais pas réellement, dans mon château, ce que c'est que la
+solitude. J'y vois toujours arriver quelques-uns de nos enfants et
+de nos petits-enfants. Délicieuses sont ces voix enfantines, et
+elles réveillent un délicieux écho dans mon coeur. Ma très chère
+femme, toujours dévouée, toujours fidèle, toujours tendre,
+toujours attentive et empressée, est la principale bénédiction de
+ma maison, celle à qui je dois la source de toutes les autres.
+Nous sommes une famille musicienne, et lorsque Christiana me voit
+parfois un peu fatigué ou prêt à devenir triste, elle se glisse au
+piano et me chante un air qui me charmait jadis, à l'époque de nos
+fiançailles. J'ai la faiblesse de ne pouvoir entendre chanter cet
+air par tout autre qu'elle. On le joua un soir au théâtre où
+j'avais conduit le petit Franck, et l'enfant me dit, tout surpris:
+«Cousin Michel, de quels yeux ces larmes brûlantes sont elles
+tombées sur ma main?»
+
+Tel est mon château et telles sont les particularités réelles de
+ma vie. J'y amène quelquefois le petit Franck. Il est le bienvenu
+de mes petits-enfants et ils jouent ensemble. À cette époque de
+l'année, -- à Noël et au jour de l'An, -- je suis rarement hors de
+mon château. Car les coutumes et les souvenirs de cette saison
+semblent m'y retenir; les préceptes de ces fêtes chrétiennes
+semblent me rappeler qu'il est bon d'être dans mon château.
+
+Et ce, château est? -- observa une grande et bienveillante voix de
+la famille. -- Oui, je vais vous le dire, répondit le parent
+pauvre secouant la tête et regardant le feu, -- mon Château est un
+château en l'air[1]. John, notre estimable hôte, l'a deviné. Mon
+château est dans l'air. J'ai fini, soyez indulgents pour mon
+histoire.
+
+
+II -- L'HISTOIRE DE L'ENFANT.
+
+Il y avait une fois un voyageur, il y a de cela bien des années,
+et le voyageur partit pour un voyage. C'était un voyage magique,
+qui devait sembler très long lorsqu'il le commença et très court
+lorsqu'il eut fait la moitié du chemin.
+
+Pendant quelque temps il voyagea le long d'un sentier assez
+sombre, sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'enfin il aperçût un
+joli petit enfant; le voyageur demanda à l'enfant: «Que fais-tu
+ici?» Et l'enfant répondit: «Je suis toujours à jouer, viens jouer
+avec moi.»
+
+Le voyageur joua avec cet enfant toute la journée, et ils menèrent
+joyeuse vie tous les deux. Le ciel était si bleu, le soleil était
+si brillant, l'eau était si étincelante, les feuilles étaient si
+vertes, les fleurs étaient si fraîches, ils entendirent chanter
+tant d'oiseaux et virent tant de papillons, que tout leur
+paraissait superbe. C'était la saison du printemps. Quand il
+pleuvait, ils aimaient à regarder tomber les gouttes de la pluie
+et à respirer les odeurs des plantes. Quand il ventait, c'était
+charmant d'écouter le vent et d'imaginer qu'il se parlait à lui-
+même ou à ceux qui pouvaient le comprendre. D'où vient-il ainsi?
+se demandaient le voyageur et l'enfant, tandis qu'il sifflait,
+hurlait, poussait les nuages devant lui, courbait les arbres,
+tourbillonnait dans les cheminées, ébranlait la maison et
+soulevait les vagues d'une mer furieuse. Mais neigeait-il? encore
+mieux, car ils n'aimaient rien tant que de regarder descendre les
+flocons de neige semblables au duvet qui se détacherait de la
+poitrine d'une myriade d'oiseaux blancs, et quel plaisir de voir
+cette belle neige s'épaissir sur la terre, puis d'écouter le
+silence sur les routes et les sentiers de la campagne!
+
+Ils avaient en abondance les plus beaux joujoux du monde et les
+plus admirables livres d'images, des livres qui étaient remplis de
+cimeterres, de babouches et de turbans, de nains, de génies et de
+fées, de Barbes-Bleues, de fèves merveilleuses, de trésors, de
+cavernes et de forêts, de Valentins et d'Orsons... toutes choses
+nouvelles et bien vraies!
+
+Mais un jour, tout-à-coup, le voyageur perdit l'enfant. Il
+l'appela, l'appela encore, et il n'obtint aucune réponse. Alors il
+reprit sa route et chemina quelque temps sans rien rencontrer,
+jusqu'à ce qu'enfin il aperçût un beau jeune garçon; à ce jeune
+garçon le voyageur demanda: «Que fais-tu là?» Et le jeune garçon
+lui répondit: «Je suis toujours à apprendre. Viens apprendre avec
+moi.»
+
+Le voyageur apprit, avec ce jeune garçon, ce qu'étaient Jupiter et
+Junon, les Grecs et les Romains, d'autres choses encore et plus
+que je n'en pourrais dire, ni lui non plus, car il en eut bientôt
+oublié beaucoup. Mais ils n'apprenaient pas toujours, ils avaient
+les jeux les plus amusants qu'on ait jamais joués, ils ramaient
+sur la rivière en été, ils patinaient sur la glace en hiver. Ils
+se promenaient à pied et ils se promenaient à cheval; ils jouaient
+à la paume et à tous les jeux de balle, aux barres, au cheval
+fondu, à saute-mouton, à plus de jeux que je n'en puis dire, et
+personne n'était plus fort qu'eux à ces jeux-là; ils avaient aussi
+des congés et des vacances, des gâteaux du jour des Rois, des bals
+où ils dansaient jusqu'à minuit, et de vrais théâtres où ils
+voyaient de vrais palais en vrai or et en vrai argent sortir de la
+terre; bref ils y voyaient tous les prodiges du monde en quelques
+heures. Quant à des amis, ils avaient de si tendres amis et un si
+grand nombre de ces amis que le temps me manque pour les compter.
+Ils étaient tous jeunes comme le jeune garçon et se promettaient
+de ne jamais rester étrangers l'un à l'autre pendant tout le reste
+de la vie.
+
+Cependant, un jour, au milieu de tous ces plaisirs, le voyageur
+perdit le jeune garçon, comme il avait perdu l'enfant, et après
+l'avoir appelé en vain, il poursuivit son voyage. Il chemina
+pendant un peu de temps sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'enfin
+il vît un jeune homme. Il demanda donc au jeune homme: «Que
+faites-vous ici?» Et le jeune homme répondit: «Je suis toujours à
+faire l'amour. Viens faire l'amour avec moi.»
+
+Le voyageur alla avec ce jeune homme, et ils s'en furent auprès
+d'une des plus jolies filles qu'on ait jamais vues, juste comme
+Fanny, là dans le coin, -- elle avait les yeux comme Fanny, des
+cheveux comme Fanny, des fossettes aux joues comme Fanny, et elle
+riait et rougissait juste comme Fanny pendant que je parle d'elle.
+Alors le jeune homme devint tout de suite amoureux, -- juste comme
+quelqu'un que je ne veux pas nommer, la première fois qu'il vint
+ici, devint amoureux de Fanny. Eh bien! il était taquiné
+quelquefois, juste comme quelqu'un était taquiné par Fanny; ils se
+querellaient quelquefois, juste comme quelqu'un et Fanny; puis ils
+se raccommodaient, allaient chuchoter dans les coins, s'écrivaient
+des lettres toute la journée, se disaient malheureux quand ils
+étaient loin l'un de l'autre, se cherchaient sans cesse en
+prétendant ne pas se chercher. Noël vint, ils furent fiancés,
+s'assirent l'un à côté de l'autre auprès du feu, et ils devaient
+bientôt se marier... exactement comme quelqu'un que je ne veux pas
+nommer et Fanny.
+
+Mais le voyageur les perdit de vue un jour, comme il avait perdu
+l'enfant et le jeune garçon: il les appela, ils ne revinrent ni ne
+répondirent, et il reprit son chemin. Il voyagea donc pendant un
+peu de temps sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'il aperçût un
+homme d'un âge mûr, et il demanda à cet homme: «Que faites-vous
+ici!» Et la réponse fut: «Je suis toujours occupé, venez vous
+occuper avec moi.»
+
+Il alla donc travailler avec cet homme, et, pour cela, ils se
+rendirent à la forêt. La forêt qu'ils parcoururent était longue;
+au commencement, les arbres étaient verts comme ceux d'un bois
+printanier; puis Ie feuillage s'épaissit comme un bois d'été;
+quelques-uns des petits arbres les plus pressés de verdir
+brunissaient aussi les premiers. L'homme n'était pas seul; il
+avait une femme du même âge que lui, qui était sa femme, et ils
+avaient des enfants qui étaient aussi avec eux. C'est ainsi qu'ils
+s'en allèrent tous ensemble à travers le bois, abattant les
+arbres, se frayant des sentiers entre les branches et les feuilles
+abattues, portant des fagots et travaillant sans cesse.
+
+Quelquefois ils arrivaient à une longue avenue qui aboutissait à
+des taillis plus sombres, et alors ils entendaient une petite voix
+qui leur criait de loin: «Père, père, je suis un autre enfant,
+attendez-moi.» Et, au même instant, ils apercevaient une petite
+créature qui grandissait à mesure qu'ils avançaient et qui courait
+pour les rejoindre. Quand le nouveau-venu était auprès d'eux, ils
+s'empressaient tous autour de lui, le baisaient, le caressaient,
+et tous se remettaient en marche.
+
+Quelquefois ils s'arrêtaient à quelque carrefour de la forêt d'où
+partaient différentes avenues, et l'un des enfants disait: «Père,
+je vais à la mer;» un autre: «Père, je vais aux Indes;» un autre:
+«Père, je vais aller chercher fortune où je pourrai;» un autre
+enfin: «Père, je vais au ciel.» C'est ainsi qu'après bien des
+larmes au moment de la séparation, chacun des ces enfants prenait
+une des avenues et il s'éloignait solitaire; mais l'enfant qui
+avait dit: «Je vais au ciel,» s'élevait dans l'air et y
+disparaissait.
+
+Chaque fois qu'avait lieu une de ces séparations, le voyageur
+regardait le père qui levait les yeux au-dessus des arbres où le
+jour commençait à décliner et le soleil à descendre sur l'horizon.
+Il remarquait aussi que ses cheveux grisonnaient; mais ils ne
+pouvaient s'arrêter longtemps, car ils avaient un long voyage
+devant eux, et il leur fallait travailler sans cesse.
+
+À la fin, il y avait eu tant de séparations qu'il ne restait plus
+un seul des enfants. Le père, la mère et le voyageur se trouvèrent
+seuls à continuer leur route. Le bois était devenu jaune, puis il
+avait bruni et déjà les feuilles tombaient d'elles-mêmes.
+
+Ils arrivaient à une avenue plus sombre que les autres, et ils
+pressaient le pas sans y jeter un regard, quand la femme s'arrêta.
+
+-- Mon mari, dit-elle, on m'appelle.
+
+Ils écoutèrent, et entendirent dans la sombre avenue une voix qui
+criait de loin: «Mère, mère!»
+
+C'était la voix du premier enfant qui avait dit; «Je vais au
+ciel.» Et le père lui répondit: «Pas encore, je vous prie, pas
+encore; le soleil va se coucher, pas encore.»
+
+Mais la voix répétait: «Mère, mère!» sans faire attention à ce
+qu'avait dit le père, quoique ses cheveux fussent alors tout à
+fait blancs, et quoiqu'il versât des larmes.
+
+Alors la mère qui, déjà enveloppée à moitié des ombres de
+l'avenue, tenait encore son mari embrassé, lui dit: «Mon ami, il
+faut que je parte, je suis appelée.» Et elle partit, et le
+voyageur resta seul avec le père.
+
+Ils reprirent leur chemin ensemble jusqu'à ce qu'ils fussent
+arrivés presque à la limite de la forêt, de manière à apercevoir,
+au-delà, le soleil qui colorait l'horizon de sa flamme mourante.
+
+Là encore, cependant, tandis qu'il s'ouvrait une voie à travers
+les branches, le voyageur perdit son compagnon. Il appela, il
+appela... point de réponse, et lorsqu'il eut franchi l'extrême
+lisière du bois, au moment où du soleil couchant il ne restait
+plus que la trace brillante dans un ciel de pourpre, il rencontra
+un vieillard assis sur un arbre abattu.» Que faites-vous ici?»
+demanda-t-il à ce vieillard; et le vieillard lui répondit avec un
+sourire paisible: «Je suis toujours à me souvenir. Venez-vous
+souvenir avec moi.»
+
+Le voyageur alors s'assit auprès du vieillard, à la lueur d'un
+beau soleil couchant, et tous ses précédents compagnons de route
+vinrent doucement se placer debout devant lui: le joli enfant, le
+beau jeune garçon, le jeune amoureux, le père, la mère et tous
+leurs enfants; tous étaient là et il n'en avait perdu aucun. Donc
+il les aima tous, bon et indulgent pour tous, toujours charmé de
+les revoir, et eux ils l'honoraient et l'aimaient tous. Je crois
+que vous devez être ce voyageur, grand-papa; car c'est ce que vous
+faites pour nous, et c'est ce que nous faisons pour vous.
+
+
+III -- L'HISTOIRE DE QUELQU'UN
+
+ou
+
+LA LÉGENDE DES DEUX RIVIÈRES.
+
+On ferait une année entière des jours de Noël qui se sont succédé
+depuis qu'un riche tonnelier, nommé Jacob Elsen, fut élu syndic de
+la corporation des tonneliers de Stromthal, ville de l'Allemagne
+méridionale. Le nom de sa famille ne se retrouve peut-être nulle
+part aujourd'hui; la ville elle-même n'existe plus. À une époque
+postérieure, les habitants accusèrent injustement les Juifs
+d'avoir égorgé de petits enfants chrétiens. Ils les expulsèrent de
+la ville, et leur firent défense d'en franchir les portes; mais
+les Juifs prirent tranquillement leur revanche, car ils bâtirent
+une seconde ville à une certaine distance de la première, et ils y
+attirèrent tout le commerce, en sorte que la ville nouvelle vit
+graduellement croître ses richesses, tandis que l'ancienne se vit
+peu à peu réduite à rien.
+
+Toutefois Jacob Elsen ne connut pas cette persécution. De son
+temps, les Juifs circulaient dans les rues sombres et tortueuses,
+trafiquaient sur la place du marché, tenaient des boutiques et
+jouissaient, comme tous les autres habitants, des privilèges de la
+bourgeoisie.
+
+Une rivière coulait à travers la ville de Stromthal, rivière
+étroite, sinueuse, mais navigable pour les petits bateaux. On
+l'appelle encore la «Klar». Comme l'eau de la «Klar» est très
+pure, très agréable à boire, et que la rivière est fort utile au
+commerce, les habitants du pays l'avaient surnommée la «grande
+amie» de Stromthal. Ils lui attribuaient la propriété de guérir
+les maux de l'esprit aussi bien que ceux du corps, et de nos jours
+encore, bien que beaucoup de personnes, affligées des uns ou des
+autres, s'y soient plongées ou aient bu de son onde sans s'en
+trouver beaucoup mieux, leur foi reste la même. Ils lui donnent
+aussi des noms féminins, comme si c'était une femme, une déesse.
+La «Klar» est le sujet d'innombrables ballades et histoires qu'ils
+savent par coeur, ou plutôt qu'ils savaient du temps de Jacob
+Elsen, car il y avait alors très peu de livres et encore moins de
+lecteurs à Stromthal. On célébrait aussi une fête annuelle, nommée
+«la fête de la Klar,» pendant laquelle on jetait dans le courant
+des fleurs et des rubans qui flottaient à travers les prairies
+jusqu'à la grande rivière où la «Klar» se jette.
+
+-- La Klar, disait une de ces ballades populaires, n'est-elle pas
+une merveille entre les rivières? Les autres courants sont
+alimentés, goutte à goutte, par les rosées et les pluies; mais la
+«Klar» descend toute grande des montagnes.» Et ce n'était pas une
+invention des poètes, car personne ne connaissait la source de
+cette rivière. En vain le conseil municipal avait offert une
+récompense de cinq cents brins d'or à celui qui la découvrirait;
+tous ceux qui avaient essayé de remonter la «Klar» étaient arrivés
+à un certain endroit situé à un grand nombre de lieues au-dessus
+de Stromthal, où son onde s'échappait entre des rochers escarpés,
+et où son courant était si rapide, que ni voiles ni rames ne
+pouvaient lutter contre lui. Au-delà de ces rochers se trouvaient
+les montagnes nommées «Himmel-gebirge», et l'on supposait que la
+«Klar»prenait naissance dans ces régions inaccessibles.
+
+Si les gens de Stromthal honoraient leur rivière, ils aimaient
+encore plus leur commerce. Au lieu de planter des promenades
+publiques sur les rives, ils avaient bâti la plupart de leurs
+maisons tout au bord de l'eau. Quelques habitations dans les
+faubourgs avaient bien des jardins, mais, au centre de la ville,
+le courant ne reflétait d'autres ombres que celles des magasins et
+des façades en surplomb des vieilles maisons de bois. La demeure
+de Jacob Elsen était de ce nombre. Elle s'ouvrait sur un petit
+embarcadère garni de pieux de bouleau, et ses fondements étaient
+creusés si près de l'eau, qu'en ouvrant la porte de l'atelier, on
+pouvait remplir une cruche à la rivière.
+
+L'intérieur de Jacob Elsen se composait de trois personnes sans le
+compter; à savoir, sa fille Marguerite, son apprenti Carl et une
+vieille servante. Il avait des ouvriers, mais qui ne couchaient
+pas chez lui. Carl était un jeune homme de dix-huit ans, et la
+fille de son maître étant un peu plus jeune, il s'éprit d'elle
+comme tous les apprentis dans ce temps-là. L'amour de Carl pour
+Marguerite était pur et profond. Jacob la connaissait, mais il ne
+disait rien; il avait foi dans la prudence de sa fille.
+
+Marguerite aimait-elle alors Carl? Elle seule le savait. Tous les
+dimanches, il allait avec elle à l'église; et là, tandis que ses
+prières devenaient quelquefois des sons insignifiants pour lui,
+parce qu'il pensait à elle et épiait tous ses mouvements, il
+l'entendait murmurer dévotement les siennes; ou, lorsque le
+prédicateur parlait et que la figure de Marguerite restait fixée
+sur la chaire, il était presque jaloux de voir qu'elle écoutait si
+bien. Assise à table avec lui, jamais elle ne perdait son calme,
+tandis qu'il se sentait toujours troublé et maladroit. Souvent
+elle semblait trop occupée pour penser à l'apprenti. À la fin, son
+apprentissage étant achevé, le temps vint pour Carl de quitter la
+maison d'Elsen pour voyager, comme tous les ouvriers allemands
+sont tenus de le faire par les lois de leur compagnonnage. Il
+résolut de parler de son amour à Marguerite avant de partir.
+Pouvait-il, pour cela, choisir un meilleur temps qu'une soirée
+d'été où Marguerite était venue par hasard dans l'atelier, après
+la sortie des compagnons? Il appela la jeune fille près de la
+porte qui donnait sur la rivière, pour regarder le coucher du
+soleil, et il lui parla longtemps de la «Klar» et de sa source
+mystérieuse. Lorsqu il commença à faire noir et qu'il n'y eut plus
+moyen de tarder davantage, son secret lui échappa, et Marguerite
+lui révéla à son tour le sien, qui était qu'elle l'aimait aussi:
+Mais, ajouta-t-elle, je dois le dire à mon père.
+
+Ce soir-là même, après le souper, les deux jeunes gens racontèrent
+à Jacob Elsen ce qui s'était passé entre eux. Jacob était un homme
+dans toute la fleur de l'âge; il n'était pas avare, mais prudent
+en toutes choses. «Que Carl, dit-il, revienne après son temps de
+voyage avec cinquante florins d'or, et alors, ma fille, si vous
+voulez vous marier avec lui, je le ferai recevoir maître
+tonnelier.» Carl n'en demandait pas davantage. Il ne doutait pas
+de pouvoir rapporter cette somme, et il savait que la loi ne lui
+permettait pas de se marier avant son voyage pour se perfectionner
+dans son métier; il lui tardait donc de partir pour revenir
+bientôt, et le lendemain, de grand matin, il prit congé de
+Marguerite avant qu'il y eût encore aucun mouvement dans les rues.
+
+Carl était plein d'espérance, mais Marguerite pleurait tandis
+qu'il se tenait sur le seuil. «Trois années, dit-elle, opèrent
+quelquefois de si grands changements en nous, que nous ne sommes
+plus les mêmes!
+
+-- Elles me feront vous aimer davantage, répondit Carl.
+
+--Vous en rencontrerez de plus belles que moi dans les pays où
+vous irez; et je penserai encore à vous dans cette maison,
+longtemps après que vous l'aurez oubliée.
+
+-- Maintenant, je suis certain de votre affection, Marguerite, dit
+Carl avec joie, mais il ne faut pas douter de moi pendant mon
+absence; aussi certainement que je vous aime, je reviendrai, avec
+les cinquante florins d'or, réclamer de votre père
+l'accomplissement de sa promesse.»
+
+Marguerite resta longtemps sur le seuil, et Carl regarda bien des
+fois en arrière avant de tourner l'angle de la rue. Malgré cette
+séparation, il se sentait le coeur assez léger, car il avait
+toujours envisagé ce voyage comme le moyen d'obtenir la main de la
+fille de son patron. «Il ne faut pas perdre de temps, pensait-il,
+et pourtant ce serait une grande chose, si je découvrais la source
+de notre rivière. Je fais justement route vers le Sud,
+j'essaierai!»
+
+Le troisième jour, il prit un bateau dans un petit village et
+remonta le courant; mais, dans l'après-midi, il arriva près des
+rochers, et ce courant devint plus fort. Il continuait pourtant de
+ramer. Le double mur de roche grisâtre grandissait toujours sur
+l'une et l'autre rive, et lorsqu'il regardait en l'air, il ne
+voyait plus qu'une étroite bande du ciel. À la fin, toute la
+vigueur de ses bras suffisait à peine pour maintenir le bateau en
+place. De temps en temps, et par un effort soudain, il avançait
+bien de quelques brasses, mais il ne pouvait conserver l'espace
+qu'il avait gagné, et cédant à la lassitude, il fut obligé de se
+laisser aller à la dérive. Ainsi donc, pensa-t-il, ce qu'on disait
+des rochers et de l'impétuosité du courant est vrai, je puis au
+moins l'attester.»
+
+Carl erra bien des jours avant de trouver de l'ouvrage, et quand
+il en trouva, cet ouvrage était mal payé et suffisait à peine à le
+faire vivre; il fut donc obligé de se remettre en route. Déjà la
+moitié du terme prescrit s'était écoulé, et quoiqu'il eût fait
+bien des centaines de lieues et travaillé dans bien des villes, il
+avait à peine épargné dix florins d'or. Force lui fut de chercher
+encore fortune ailleurs. Après plusieurs journées de marche, il
+arriva dans une petite ville située sur le bord d'une rivière,
+dont les eaux étaient si transparentes qu'elles le firent penser à
+celles de la «Klar.» La ville elle-même ressemblait tellement à
+Stromthal, qu'il pouvait presque s'imaginer être revenu à son
+point de départ, après un long circuit; mais il ne pouvait être
+encore question pour Carl de rentrer dans sa ville natale. Le
+terme n'était qu'à moitié expiré, et ses dix florins d'or, dont
+l'un venait de s'entamer en voyage, feraient, pensait-il, pauvre
+figure après qu'il s'était vanté d'en rapporter cinquante. Il ne
+se sentait plus le coeur aussi léger que le jour où il avait
+quitté Marguerite sur Ie seuil de la maison de son père. Combien
+le monde était différent de son attente! La dureté des étrangers
+avait aigri son coeur, et il éprouvait plutôt de la peine que du
+plaisir à se rappeler Stromthal ce jour-là. Sans la fatigue qui
+l'accablait, il aurait tourné le dos à la ville, et continué son
+chemin sans s'arrêter; mais le soir étant venu, il avait besoin de
+réparer ses forces. Il entra donc dans des rues tortueuses qui lui
+rappelaient de plus en plus Stromthal, et gagna la place du
+marché, au milieu de laquelle s'élevait une grande et blanche
+statue, représentant une fortune qui tenait une branche d'olivier
+à la main; sa tête, était nue: mais les plis d'une draperie
+l'enveloppaient de la ceinture aux pieds...
+
+-- Quelle est cette statue? demanda Carl à un passant.
+
+Le passant répondit dans un dialecte étranger, qui fut pourtant
+compris de Carl:
+
+-- C'est la statue de notre rivière.
+
+-- Et comment nomme-t-on votre rivière?
+
+-- Le «Geber» (Le Bienfaiteur), parce qu'elle enrichit la ville et
+lui permet de trafiquer avec beaucoup de grandes cités.
+
+-- Et pourquoi cette statue a-t-elle la tête nue et les pieds
+cachés?
+
+-- Parce que nous savons où la rivière prend sa source; mais tout
+le monde ignore où elle aboutit.
+
+-- Ne peut-on savoir où aboutit le courant?
+
+-- C'est une entreprise dangereuse. Le courant devient très
+impétueux; resserré longtemps entre des rochers escarpés; il finit
+par se précipiter dans une profonde caverne où il se perd.
+
+-- C'est bien étrange, pensa Carl, que cette, ville ressemble sous
+tant de rapports à la mienne.»
+
+Il n'était pas au bout de ses surprises.
+
+Un peu plus loin, dans une rue étroite, il aperçut, une maison de
+bois avec un petit tonneau suspendu au-dessus de la porte en guise
+d'enseigne. Cette maison ressemblait tellement à celle de Jacob
+Elsen, que si les mots Peter Schonfuss, tonnelier du Duc,
+n'avaient pas été inscrits au-dessus de la porte, il aurait cru
+qu'il y avait de la magie.
+
+Carl frappa, et une jeune femme vint ouvrir. Ici finissait la
+ressemblance, car il suffit d'un regard pour voir que Marguerite
+était cent fois plus belle.
+
+-- Je ne sais pas si mon père a besoin d'ouvriers, dit la jeune
+femme, mais si vous êtes un voyageur, vous pouvez vous reposer et
+vous rafraîchir en l'attendant.»
+
+Carl la remercia et entra. La cuisine, au plafond très bas comme
+celle de Jacob Elsen, ne l'étonna point, car la plupart des
+maisons étaient ainsi bâties à cette époque. La fille du tonnelier
+mit une nappe blanche, lui donna de la viande et du pain, et lui
+apporta de l'eau pour se laver; mais tandis qu'il mangeait, elle
+lui fit beaucoup de questions sur le lieu d'où il venait et sur
+ceux qu'il avait déjà parcourus. Jamais elle n'avait entendu
+parler de Stromthal, et elle ne savait rien du pays situé au-delà
+du Himmelgebirge. Quand son père entra, Carl vit qu'il était
+beaucoup plus vieux que Jacob Elsen.
+
+-- Ainsi donc vous cherchez du travail? demanda le père.
+
+Carl, qui se tenait debout le bonnet à la main, s'inclina.
+
+En ce cas, suivez-moi. Le vieillard marcha devant lui et le fit
+entrer dans un atelier au fond duquel une, porte entr'ouverte
+laissait voir la rivière. Il mit les outils dans les mains de
+Carl, et lui dit de continuer une tonne à moitié faite. Carl
+maniait si habilement ces outils, que Peter Schonfuss le reconnut
+tout de suite pour un bon ouvrier, et lui offrit de meilleurs
+gages qu'il n'en avait eu jusqu'alors.
+
+Carl resta chez son nouveau maître jusqu'à l'expiration des trois
+années; mais un jour il dit à Bertha Schonfuss:
+
+-- Mon temps est fini, Berthe; demain je retournerai dans mon
+pays.
+
+--Je prierai Dieu de vous accorder un bon voyage, répondit Bertha,
+et de vous faire trouver la joie au logis.
+
+--Voyez-vous, Bertha, dit Carl, j'ai épargné soixante-dix florins
+d'or; sans cette somme, je n'aurais jamais pu retourner au pays et
+épouser Marguerite, dont je vous ai tant parlé. Sans vous, je
+n'aurais pas gagné cela. Ne dois-je pas en être reconnaissant
+toute ma vie?
+
+--Et revenir nous voir un jour, reprit Bertha; cela va sans dire.
+
+--Sûrement, dit Carl, en nouant son argent dans le coin de son
+mouchoir.
+
+--Attendez! S'écria Bertha. Il y a du danger à porter beaucoup
+d'argent sur soi dans cette partie du pays; les routes sont
+infestées de voleurs.
+
+-- Je fabriquerai une boîte pour mettre l'argent, dit Carl.
+
+-- Non, mettez-le plutôt dans le manche creux d'un de vos outils.
+Il est tout naturel, pour un ouvrier, de porter des outils;
+personne ne songera à y regarder.
+
+-- Aucun manche ne serait assez grand pour les contenir, répliqua
+Carl, Je vais fabriquer un maillet creux, et je les mettrai dans
+le corps du maillet.
+
+-- C'est une bonne idée, s'écria Bertha.
+
+Carl se mit à l'oeuvre le lendemain et fit un large maillet, dans
+lequel il pratiqua un trou, bouché par une cheville, où il enferma
+cinquante pièces d'or. Le reste de son trésor lui sembla bon à
+garder pour les dépenses du voyage et l'achat d'habits et d'autres
+objets; car il pouvait maintenant se permettre quelques
+prodigalités. Quand tout fut prêt, il loua un bateau pour
+descendre la rivière et faire ainsi une partie de son voyage. Le
+vieillard lui dit adieu affectueusement sur le petit embarcadère
+de sa boutique; Carl embrassa Bertha, et Bertha lui recommanda
+d'avoir bien soin de son maillet.
+
+Le batelier qui devait le conduire était bien le plus laid garçon
+qu'on puisse imaginer. Il avait les jambes très courtes et une
+très large carrure. On ne lui voyait guère de cou, mais ce cou
+portait une tête volumineuse, et sa grande figure ronde était
+percée de deux petits yeux étincelants. Ses cheveux étaient noirs
+et hérissés; ses bras très longs, comme ceux d'un singe. Carl
+n'aimait pas son air quand il avait fait marché avec lui, et il
+était sur le point d'en choisir un autre dans la foule des
+bateliers sur le port; mais, réfléchissant à l'injustice qu' il y
+aurait de refuser du travail au pauvre diable à cause de sa
+laideur, il retourna sur ses pas et loua son bateau.
+
+Carl s'était assis près du gouvernail; le batelier se mit à ramer.
+Tour à tour il se penchait tellement en avant, que son visage
+touchait presque ses pieds; et il se rejetait presque à plat sur
+son dos, donnant de telles poussées aux rames avec ses longs bras,
+que le bateau volait comme un corbeau. Carl ne s'en plaignait pas,
+car il lui tardait d'arriver à Stromthal; mais la licence
+enhardissait l'étrange batelier: Tantôt il faisait de si horribles
+grimaces en passant près d'autres bateaux, que ses confrères lui
+jetaient toutes sortes de projectiles; tantôt il levait ses rames
+pour frapper un poisson jouant à la surface, et chaque fois Carl
+voyait monter sur l'eau le poisson mort et renversé sur le dos. En
+vain ordonnait-il au hideux garçon de ramer tranquillement, le
+drôle lui répliquait dans un langage bizarre, à peine
+compréhensible, et le moment d'après il recommençait ses tours.
+Une fois, Carl le vit, à son grand étonnement, s'élancer de sa
+place et courir le long de l'étroit rebord du bateau, comme s'il
+avait les pieds palmés.
+
+-- Continuez de ramer, vilain singe! s'écria Carl en lui donnant
+un léger coup.
+
+L'étrange batelier s'assit d'un air sombre, se remit à ramer et ne
+fit plus de mauvais tours ce jour là. Carl chanta une des chansons
+inspirées par la «Klar,» pendant que le bateau poursuivait sa
+route à travers des prairies dont les rives étaient bordées de
+joncs, et souvent autour de petites îles, jusqu'à ce que la brume
+descendît du ciel. La surface de la rivière brillait d'une faible
+lueur blanchâtre; les arbres du bord devenaient de plus en plus
+sombres, et les étoiles se montraient à l'ouest. Carl regardait
+les poissons, qui faisaient des cercles dans le courant et,
+laissant pendre sa main au-dessus du bord, il sentait avec plaisir
+l'eau glisser rapidement entre ses doigts. La fatigue finit par le
+gagner; il s'enveloppa dans son manteau, plaça son maillet à côté
+de lui, s'étendit sur l'arrière du bateau et s'endormit. La ville
+où ils devaient s'arrêter cette nuit-là était plus loin qu'ils ne
+l'avaient cru. Carl dormit longtemps et eut un rêve; dans son
+sommeil, il entendit un bruit tout près de sa tête, comme le bruit
+d'un corps qui fait rejaillir l'eau en tombant, et il s'éveilla.
+D'abord il crut que c'était le batelier qui venait de tomber à la
+rivière, mais il le vit debout au milieu du bateau.
+
+-- Qu'y a-t-il donc? demanda Carl.
+
+-- J'ai laissé tomber votre maillet dans le courant, répondit le
+batelier.
+
+-- Misérable! s'écria Carl en s'élançant sur lui, qu'as-tu fait
+là?
+
+-- Épargnez-moi, maître, répondit le batelier avec une affreuse
+grimace; votre maillet s'est échappé de ma main au moment où je
+voulais frapper une chauve-souris qui volait autour de ma tête»
+Carl, furieux, porta plusieurs coups au batelier; mais celui-ci
+les évita, et, glissant sous son bras, il se mit de nouveau à
+courir sur le rebord du bateau. De plus en plus furieux, Carl
+finit par l'atteindre et par se jeter sur lui si violemment, que
+le bateau chavira et qu'ils tombèrent tous deux dans la rivière.
+S'apercevant alors que le batelier ne savait pas nager, Carl
+oublia son maillet pour saisir le pauvre diable et gagner la rive
+avec lui. Le courant était si fort, qu'il les entraîna bien plus
+loin; mais ils finirent par arriver à terre. On pouvait alors
+apercevoir les lumières de la ville, qui était proche. Carl se mit
+en marche, le coeur triste, après avoir ordonné au batelier de le
+suivre. Mais quand, arrivé près des portes, il se retourna, le
+batelier avait disparu. Il l'appela à haute voix et revint un peu
+sur ses pas pour l'appeler encore, sans recevoir aucune réponse. À
+la fin il se décida à gagner la ville, et il n'entendit plus
+jamais parler du batelier.
+
+Comme on le pense bien, Carl ne ferma pas l'oeil cette nuit-là. Au
+point du jour, il offrit presque tout l'argent qui lui restait
+pour un bateau, et il descendit seul la rivière. Il pensait que
+son maillet avait pu flotter sur l'eau, malgré le poids des pièces
+d'or, et il espérait encore le rattraper. Mais il eut beau
+regarder de tous côtés et ramer tout le jour sans prendre de
+repos, il ne découvrit rien. Le Geber baignait maintenant des îles
+plus nombreuses. Ses deux rives prenaient un aspect tout-à-fait
+solitaire et désolé. Le vent tomba. L'eau devenait aussi noire que
+si le ciel était couvert d'une nuée orageuse, et la rivière
+courait toujours plus rapide, serpentant, comme la «Klar,» entre
+des rochers. Ces murailles grisâtres devenaient de plus en plus
+hautes, et le bateau allait de plus en plus vite, en sorte que
+Carl semblait descendre dans l'intérieur de la terre, quand il
+aperçut l'entrée de la caverne dont l'étranger lui avait parlé. Au
+même moment, il vit son maillet flottant à quelques brasses devant
+lui. Mais le bateau commençait à tournoyer dans un tourbillon.
+Carl sentait sa tête et son coeur tourner aussi. Cependant le
+maillet entrait dans la caverne et le bateau approchait de son
+embouchure. Alors, l'instinct de sa propre conservation
+l'emportant, Carl s'accrocha aux anfractuosités des rochers et
+s'arrêta. Plongeant les yeux dans les ténèbres, il vit plusieurs
+petites flammes flotter et reluire dans l'obscurité, mais il ne
+voyait rien de plus, et il entendait les eaux se précipiter, comme
+une cascade, avec de grands mugissements. Ce n'était pas tout de
+renoncer à la poursuite de son maillet, il fallait remonter le
+courant, et la tâche était difficile, les rames ne pouvant plus
+lui être d'aucun secours pour cela. Il serra cependant la rive où
+le courant était le plus faible, et, se cramponnant aux saillies
+des rochers, il parvint à rebrousser chemin. Durant toute la nuit
+il avança ainsi lentement, et un peu avant l'aube du jour il se
+trouva hors des murailles de pierre. Harassé de fatigue, il amarra
+son bateau, descendit sur la rive, se coucha sur la terre nue et
+s'endormit. À son réveil, il mangea un petit pain dont il s'était
+muni, et il poursuivit son voyage.
+
+Durant bien des jours, Carl erra dans des régions désolées; il
+parcourut bien des forêts, traversa bien des rivières, et ses
+souliers étaient usés avant qu'il eût retrouvé le bon chemin de
+Stromthal. Un moment il fut tenté de retourner travailler huit ans
+chez Peter Schonfuss, mais il ne put se décider à rebrousser
+chemin sans avoir vu Marguerite. D'ailleurs; pensait-il, Jacob
+Elsen est un brave homme; quand il saura que j'ai travaillé et
+gagné les cinquante florins d'or, quoique je ne les aie plus, il
+me donnera sa fille.
+
+Il rôda longtemps dans les rues et rencontra beaucoup de ses
+anciennes connaissances, qui l'avaient oublié. À la fin, il entra
+hardiment dans la rue où habitait Jacob et frappa à la vieille
+maison. Jacob vint lui-même ouvrir la porte.
+
+-- Le Wanderbusche est revenu! s'écria Jacob en l'embrassant; le
+coeur de Marguerite sera joyeux.»
+
+Carl suivait le tonnelier en silence et la tête basse, comme s'il
+eût été coupable d'une mauvaise action. À peine osait-il commencer
+l'histoire de son maillet perdu.
+
+-- Comme vous êtes pâle, et comme vous avez maigri, dit Jacob.
+J'espère pourtant que vous avez mené une vie honnête? Les beaux
+habits! mais ils ne conviennent guère à un jeune ouvrier. Sûrement
+vous avez trouvé un trésor?
+
+-- Non, répondit Carl, j'ai tout perdu, même les cinquante florins
+d'or que j'avais gagnés par le travail de mes mains.»
+
+Le front du vieillard s'obscurcit. Le regard inquiet et égaré de
+Carl, ses habits élégants souillés par le voyage, sa confusion et
+son silence, éveillaient les soupçons du prudent Jacob Elsen, et
+quand le jeune homme raconta son histoire, elle lui parut si
+étrange et si improbable qu'il hocha la tête.
+
+-- Carl, dit-il, vous avez habité de mauvaises villes. Mieux
+vaudrait être mort lorsque vous appreniez à raboter une douve, que
+de vivre pour devenir menteur!»
+
+Carl ne répondit rien; mais il regagna la rue. Sur le seuil, il
+trouva Marguerite et, au grand étonnement de la jeune fille, il
+passa près d'elle sans lui parler. Durant toute la nuit, il rôda
+dans les rues de la ville. L'envie ne lui manquait pas de
+retourner dans la maison du vieux Peter Schonfuss et de sa fille
+Bertha; mais l'orgueil l'en empêchait; Il résolut donc de partir
+et d'aller chercher du travail ailleurs. Cependant, la froideur de
+sa conduite avec Marguerite pesait sur sa conscience. Il voulait
+la revoir avant de s'éloigner. Dans ce dessein, il se tint dans la
+rue, après le lever du soleil, jusqu'à ce qu'elle ouvrît la porte.
+Alors il s'avança vers elle.
+
+-- Ô Carl! lui dit Marguerite, est-ce là ce qui m'était réservé
+après trois années d'attente?
+
+-- Écoutez-moi, chère Marguerite! répliqua Carl.
+
+-- Je n'ose, dit Marguerite, mon père me l'a défendu. Je ne puis
+que vous dire adieu et prier le ciel pour que mon père reconnaisse
+un jour qu'il a tort.
+
+-- Je lui ai dit l'exacte vérité, s'écria Carl; mais Marguerite
+rentra et le laissa sur le seuil. Carl attendit un moment, et
+résolut de la suivre pour la convaincre au moins de son innocence
+avant son départ. Il leva donc le loquet, entra dans la maison et
+passa dans la cour en traversant la cuisine. Marguerite n'y était
+pas. Il entra alors dans l'atelier où il se trouva également seul,
+les compagnons n'étant pas encore venus; Marguerite était toujours
+la première personne levée dans la maison. Les malheurs de Carl et
+l'injustice qu'il avait éprouvée, lui venaient à l'esprit, et il
+lui semblait qu'une voix murmurait à son oreille:» Le monde entier
+est contre toi. C'est plus que je n'en puis supporter, dit-il,
+mieux vaut mourir!»
+
+Il leva le loquet de la porte de bois qui donnait sur la rivière,
+et ouvrit cette porte toute grande à la clarté du jour qui se
+répandit dans l'atelier. C'était une belle et fraîche matinée; la
+Klar, grossie par les pluies de la veille, coulait à pleins bords.
+«De toutes mes espérances, de ma longue patience, de mon
+industrie, de mon ardeur au travail, de tout ce que j'ai souffert
+et de mon profond amour pour Marguerite, voilà donc la misérable
+fin! s'écria Carl en s'avançant vers la rivière.
+
+Mais il s'arrêta soudain, son regard venait de saisir un objet
+arrêté entre les pieux de bouleaux et la rive. «Chose étrange,
+dit-il, c'est un maillet et il ressemble beaucoup à celui que j'ai
+perdu! Sûrement, l'un ou l'autre des compagnons de Jacob Elsen
+l'aura laissé tomber là.»
+
+Ce maillet était plus grand qu'un maillet ordinaire, et, bien que
+ce fût une folle imagination, il pensa tout-à-coup qu'une
+puissance surnaturelle avait apporté là son maillet à temps pour
+le détourner de son fatal dessein. «Oui, c'est mon maillet!»
+s'écria-t-il; car, en se penchant, il venait de voir la marque du
+trou qu'il avait foré. Sans prendre le temps de le ramasser, en le
+voyant solidement arrêté là, il courut dans la maison et rencontra
+Jacob Elsen qui descendait l'escalier.
+
+-- J'ai retrouvé mon maillet! s'écria Carl. Où est Marguerite?» Le
+tonnelier parut d'abord incrédule. Marguerite entendit la voix de
+son fiancé, et descendit en toute hâte les escaliers.
+
+-- Par ici, dit Carl en les conduisant tous les deux à travers la
+boutique. -- Par ici! Regardez!»
+
+Alors Marguerite et son père aperçurent le maillet Carl se baissa
+pour le ramasser, et, ôtant la cheville il secoua toutes les
+pièces d'or sur le plancher. Jacob lui serra la main en le priant
+de lui pardonner ses injustes soupçons. Marguerite versa des
+larmes de joie.
+
+-- Il est arrivé à temps pour sauver ma vie, dit Carl. D'heureux
+jours reviendront avec lui!
+
+-- Mais comment ce maillet a-t-il pu arriver ici! demanda Jacob
+cherchant le mot de l'énigme.
+
+-- Je commence à le deviner, répondit Carl. J'ai découvert
+l'origine de la Klar, les deux rivières n'en font qu'une.»
+
+Après avoir écrit l'histoire de ses aventures, Carl en fit présent
+au conseil municipal, qui chargea tous les savants de Stromthal de
+démontrer, par une série d'expériences, l'identité des deux
+rivières. Cela fait, il y eut de grandes réjouissances dans la
+ville. Le jour où Carl épousa Marguerite, il reçut la récompense
+promise de cinq cents florins d'or, et, depuis cette époque, le
+jour où il avait retrouvé son maillet fut célébré comme celui
+d'une fête par les habitants de toutes les villes situées sur le
+Geber et la Klar.
+
+
+
+IV -- L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE
+
+BONNE D'ENFANT.
+
+Vous savez, mes chers amis, que votre mère était orpheline et
+fille unique. Vous n'ignorez pas non plus, j'en suis bien sûre,
+que votre grand-père était ministre de l'Évangile dans le
+Westmoreland, d'où je viens moi-même. J'étais encore une petite
+fille à l'école du village, quand, un jour votre grand'mère entra
+pour demander à la maîtresse si elle pouvait lui recommander une
+de ses écolières pour bonne d'enfant. Je fus bien fière, je peux
+vous le dire, quand la maîtresse m'appela et parla de moi comme
+d'une honnête fille, habile aux travaux d'aiguille, d'un caractère
+posé, et dont les parents étaient respectables, quoique pauvres.
+Je pensai tout de suite que je ne pourrais jamais rien faire de
+mieux que de servir cette jeune et jolie dame. Elle rougissait
+autant que moi en parlant de l'enfant qui allait venir et dont je
+serais la bonne. Mais cette première partie de mon histoire, je le
+sais bien, vous intéresse beaucoup moins que celle que vous
+attendez. Je vous dirai donc tout de suite que je fus engagée et
+installée au presbytère avant la naissance de miss Rosemonde:
+c'était l'enfant attendu, et c'est aujourd'hui votre mère.
+J'avais, en vérité, bien peu de chose à faire avec elle, quand
+elle vint au monde; car elle ne sortait jamais des bras de sa
+mère, et dormait toute la nuit près d'elle. Aussi, étais-je toute
+fière quand ma maîtresse me la confiait quelquefois un moment.
+Jamais il n'y eut un pareil enfant, ni avant ce temps-là, ni
+depuis, ni quoique vous ayez tous été d'assez beaux poupons chacun
+à votre tour; mais pour les manières douces et engageantes, aucun
+de vous n'a jamais égalé votre mère. Elle tenait cela de sa mère à
+elle, qui était, par sa naissance, une grande dame, une miss
+Furnivall, petite-fille de lord Furnivall dans le Northumberland.
+Je crois qu'elle n'avait ni frère, ni soeur, et qu'elle avait été
+élevée dans la famille de milord, jusqu'à son mariage avec votre
+grand-père, qui venait d'obtenir une cure. C'était le fils d'un
+marchand de Carlisle, mais un homme savant et accompli, toujours à
+l'oeuvre dans sa paroisse très vaste et toute dispersée sur les
+_Fells[2]_ du Westmoreland. Votre mère, la petite miss Rosemonde,
+avait environ quatre ou cinq ans, lorsque ses père et mère
+moururent dans la même quinzaine, l'un après l'autre. Ah! ce fut
+un triste temps. Ma jeune maîtresse et moi nous attendions un
+autre poupon, quand mon maître revint à la maison après une de ses
+longues courses à cheval. Trempé de pluie, harassé, il avait
+attrapé la fièvre dont il mourut. Votre mère, depuis lors, ne
+releva plus la tête; elle ne lui survécut que pour voir son second
+enfant, qui mourut peu d'instants après sa naissance, et qu'elle
+tint un instant sur son sein avant de rendre elle même le dernier
+soupir. Ma maîtresse m'avait priée, sur son lit de mort, de ne
+jamais quitter Rosemonde; mais elle ne m'en aurait point dit un
+mot, que je n'en aurais pas moins suivi cette chère petite au bout
+du monde.
+
+Nous avions à peine eu le temps d'étouffer nos sanglots, lorsque
+les tuteurs et les exécuteurs testamentaires vinrent pour le
+règlement de l'héritage. C'étaient le propre cousin de ma pauvre
+jeune maîtresse, lord Furnivall, et M. Esthwaite, le frère de mon
+maître, marchand de Manchester; il n'était pas alors dans d'aussi
+bonnes conditions qu'aujourd'hui, et il avait une grande famille à
+élever. Je ne sais s'ils réglèrent les choses ainsi, d'eux-mêmes,
+ou si ce fut par suite d'une lettre que ma maîtresse avait écrite
+de son lit de mort à son cousin, milord Furnivall; mais on décida
+que nous partirions, miss Rosemonde et moi, pour le manoir de
+Furnivall dans le Northumberland. D'après ce que milord sembla
+dire, le désir de ma maîtresse était que l'enfant vécût dans sa
+famille et il n'avait pas, quand à lui, d'objections à faire à
+cela, une ou deux personnes de plus ne signifiant rien dans une si
+grande maison. Ce n'était pas là, certes, la manière dont j'aurais
+voulu voir envisager l'arrivée de ma belle et charmante petite,
+qui ne pouvait manquer d'animer comme un rayon de soleil toutes
+les familles, même les plus grandes; mais je n'en fus pas moins
+satisfaite de voir tous les gens de la vallée ouvrir de grands
+yeux étonnés, quand ils apprirent que j'allais être la bonne de la
+petite lady chez lord Furnivall, dans le manoir de Furnivall.
+
+Je me trompais cependant en croyant que nous allions habiter avec
+le milord. Il parait que sa famille avait quitté le manoir de
+Furnivall depuis cinquante ans et même plus. Jamais en effet je
+n'avais entendu dire que ma pauvre jeune maîtresse l'eût habité,
+quoiqu'elle eût été élevée dans sa famille. Cela me contraria, car
+j'aurais voulu que la jeunesse de miss Rosemonde se passât où
+s'était passée celle de sa mère.
+
+Le valet de chambre de milord, auquel j'adressai le plus de
+questions que j'osais, me dit que le manoir de Furnivall, était
+situé au pied des _Fells_ du Cumberland et que c'était un très
+vaste domaine. Une miss Furnivall, grande-tante de milord
+l'habitait seule avec un petit nombre de serviteurs. L'air y était
+sain; milord avait pensé que miss Rosemonde y serait très bien
+pendant quelques années, et que sa présence pourrait aussi amuser
+sa vieille tante.
+
+Milord m'ordonna donc de tenir prêts pour un certain jour tous les
+effets de miss Rosemonde. C'était un homme fin et impérieux, comme
+le sont, à ce qu'on assure, tous les lords Furnivalls[3]; il ne
+disait jamais un mot de trop. On prétendait qu'il avait aimé ma
+pauvre jeune maîtresse, mais comme elle savait que le père de
+milord ne consentirait pas à ce mariage, elle n'avait jamais voulu
+l'écouter, et elle avait épousé M. Esthwaite. Je ne sais pas ce
+qu'il y avait de vrai là-dedans. Milord ne s'occupa jamais
+beaucoup de miss Rosemonde, ce qu'il eût fait s'il avait gardé un
+profond souvenir de sa mère morte. Il envoya son valet de chambre
+avec nous au manoir, en lui ordonnant de le rejoindre le soir même
+à Newcastle, en sorte qu'il n'eut guère le temps de nous faire
+connaître à tant de personnes étrangères avant de nous quitter.
+Nous voilà donc abandonnées, deux, véritables enfants, je n'avais
+que dix-huit ans, dans l'immense manoir. Il me semble que c'était
+hier. Nous avions quitté de grand matin notre cher presbytère et
+nous avions pleuré toutes les deux à coeur fendre. Nous voyagions
+pourtant dans le carrosse de milord, dont je m'étais fait
+autrefois une si grande idée. L'après-dîner d'un jour de septembre
+était fort avancée lorsque nous nous arrêtâmes pour changer une
+dernière fois de chevaux dans une petite ville enfumée, toute
+remplie de charbonniers et de mineurs. Miss Rosemonde s'était
+endormie, mais M. Henry me dit de la réveiller pour lui faire voir
+le parc et le manoir dont nous approchions. Je pensais que c'était
+grand dommage de réveiller un enfant dormant si bien, mais je fis
+ce qu'il m'ordonnait, de peur qu'il ne se plaignît de moi à
+milord. Nous avions laissé derrière nous toute trace de villes et
+même des villages, et nous étions maintenant en dedans des portes
+d'un grand parc d'un aspect sauvage, ne ressemblant pas du tout
+aux parcs du sud de l'Angleterre, mais rempli de rochers, d'eaux
+torrentueuses, d'aubépines au tronc noueux et de vieux chênes tout
+blancs et dépouillés de leur écorce par la vieillesse.
+
+Le chemin montait à travers l'immense parc pendant deux milles
+environ; on arrivait alors devant un vaste et majestueux édifice,
+entouré de beaucoup d'arbres si rapprochés qu'en certains endroits
+leurs branches se heurtaient contre les murs quand le vent
+soufflait. Quelques-unes étaient brisées et pendantes; car
+personne ne semblait prendre soin de les émonder et d'entretenir
+la route couverte de mousse. Seulement devant la façade tout était
+bien entretenu. On ne voyait pas une mauvaise herbe dans le grand
+ovale destiné autrefois à la circulation des voitures; et on ne
+laissait croître aucun arbre, aucune plante grimpante contre cette
+longue façade aux nombreuses croisées. De chaque côté se projetait
+une aile formant l'extrémité d'autres façades latérales, car cette
+demeure désolée était plus vaste encore que je ne m'y attendais.
+Derrière s'élevaient les Fells qui semblaient assez nus et sans
+clôture et à gauche du manoir vu de face, il y existait, comme je
+m'en aperçus plus tard, un petit parterre à la vieille mode. Une
+porte de la façade occidentale ouvrait sur ce parterre, taillé
+sans doute dans l'épaisse et sombre masse de verdure pour quelque
+ancienne lady Furnivall; mais les branches des arbres de la forêt
+étaient repoussées et lui masquaient de nouveau le soleil en toute
+saison; aussi bien peu de fleurs trouvaient-elles moyen d'y vivre.
+
+Cependant le carrosse s'arrêta devant la porte de la principale
+façade, et on nous fit entrer dans la grande salle. Je crus que
+nous étions perdues, tant elle était vaste et spacieuse. Un lustre
+de bronze suspendu au milieu de la voûte, fut un objet
+d'étonnement et d'admiration pour moi qui n'en avais jamais vu. À
+l'extrémité de la suie s'élevait une ancienne cheminée, aussi
+haute que les murs des maisons dans mon pays, avec d'énormes
+chenets pour tenir le bois; et près de la cheminée, s'étendaient
+de larges sophas de forme antique. À l'extrémité opposée de la
+salle, à gauche en entrant et du côté de l'ouest, on voyait un
+orgue scellé dans le mur, et si grand qu'il remplissait la majeure
+partie de cette extrémité. Au-delà, du même côté, il y avait une
+Porte; et à l'opposite, de chaque côté de la cheminée, se
+trouvaient d'autres portes conduisant à la façade orientale; mais
+comme je ne traversai jamais ces portes durant mon séjour au
+manoir de Furnivall, je ne puis dire ce qu'il y avait au-delà.
+
+L'après-midi touchait à sa fin, et la salle où il n'y avait pas de
+feu semblait sombre et lugubre: on ne nous y fit pas rester un
+seul instant. Le vieux serviteur qui nous avait ouvert s'inclina
+devant M. Henry; puis il nous conduisit par la porte située à
+l'autre extrémité du grand orgue, à travers plusieurs salles plus
+petites et plusieurs corridors, dans le salon occidental où se
+tenait miss Furnivall. La pauvre petite Rosemonde se serrait
+contre moi, comme épouvantée et perdue dans un si grand édifice.
+Je ne me sentais pas beaucoup plus à l'aise. Le salon occidental
+avait un aspect beaucoup plus agréable; on y faisait bon feu, et
+il était garni de meubles commodes. Miss Furnivall pouvait être
+âgée de quatre-vingts ans environ, mais je ne l'affirmerai pas.
+Elle était grande et maigre, et son visage était plissé de rides
+aussi fines que si on les avait tracées avec la pointe d'une
+aiguille. Ses yeux semblaient très vigilants, pour compenser, je
+suppose, la surdité profonde qui l'obligeait de se servir d'un
+cornet acoustique. À côté d'elle, et travaillant au même grand
+ouvrage de tapisserie, se tenait assise mistress Stark, sa femme
+de chambre et sa dame de compagnie, presque aussi vieille.
+Mistress Stark vivait avec miss Furnivall depuis leur jeunesse à
+toutes les deux, et elle était plutôt considérée comme son amie
+que comme sa servante. Elle paraissait aussi froide, aussi
+impassible qu'une statue de pierre: jamais elle n'avait rien aimé.
+Je ne pense pas non plus, qu'à l'exception de sa maîtresse, elle
+s'inquiétât de quelqu'un au monde; mais cette dernière étant
+sourde, elle la traitait à peu de chose près comme un enfant.
+Après avoir délivré le message de milord, M. Henry prit congé de
+nous tous, en s'inclinant respectueusement, sans prendre garde à
+la main mignonne que lui tendait ma chère petite Rosemonde. Il
+nous laissa debout au milieu de la salle, où les deux dames nous
+regardaient à loisir à travers leurs lunettes.
+
+Ce fut une grande satisfaction pour moi quand, ayant sonné le
+vieux valet qui nous avait introduites, elles lui dirent de nous
+mener dans nos chambres. Il nous fit donc sortir de ce grand
+salon, entrer dans une autre pièce, sortir encore de celle-ci,
+montrer un grand escalier et suivre une large galerie, qui devait
+être une bibliothèque, car tout un côté était rempli de livres,
+l'autre de tables à écrire entre les croisées. Enfin, nous
+arrivâmes dans nos chambres. Je ne fus pas fâchée de savoir
+qu'elles étaient situées au-dessus des cuisines, car je commençais
+à craindre de me perdre dans ce désert de maison. Il y avait
+d'abord la vieille chambre où tous les petits lords et toutes les
+petites ladies avaient été élevés pendant bien des années. Un feu
+joyeux brûlait dans la grille; la bouilloire chantait déjà, et
+tout ce qui est nécessaire pour prendre le thé était rangé sur la
+table. De cette chambre, on passait dans le dortoir d'enfants, où
+on avait placé un petit lit pour miss Rosemonde, tout près du
+mien. Le vieux James appela sa femme Dorothée pour nous faire les
+honneurs de la maison, et tous les deux se montrèrent si
+hospitaliers, si prévenants, qu'insensiblement, miss Rosemonde et
+moi, nous nous trouvâmes tout à fait chez nous. Après le thé, ma
+chère petite s'assit sur les genoux de Dorothée, babillant aussi
+vite que sa petite langue pouvait aller. Je sus bientôt que
+Dorothée était du Westmoreland, ce qui acheva de nous lier.
+Souhaiter de rencontrer de meilleures gens que James et sa femme,
+ce serait être bien difficile! James avait passé presque toute sa
+vie dans la famille de milord; il ne croyait pas qu'il y eût nulle
+part d'aussi grands personnages, et il regardait un peu sa femme
+du haut de sa grandeur, parce que, avant de se marier avec lui,
+elle avait toujours vécu dans une ferme. À cela près, il l'aimait
+beaucoup. Ils avaient sous leurs ordres, pour faire le gros de
+l'ouvrage, une servante nommée Agnès. Elle et moi, James et
+Dorothée, miss Furnivall et mistress Stark, nous composions toute
+la maison, sans oublier ma chère petite Rosemonde. Je me demandais
+parfois comment on avait pu faire avant son arrivée, tant on en
+faisait cas maintenant. À la cuisine et au salon, c'était la même
+chose. La sévère, la triste miss Furnivall et la froide mistress
+Stark paraissaient également charmées lorsqu'elles la voyaient
+voltiger comme un oiseau, jouant et sautillant, avec son
+bourdonnement, continuel et son joyeux babil. Plus d'une fois,
+j'en suis certaine, il leur faisait peine de la voir s'en aller
+dans la cuisine quoique trop fières pour lui demander de rester
+avec elles, et un peu surprises de cette préférence. Cependant,
+comme disait mistress Stark, il n'y avait là rien d'étonnant, si
+on se rappelait d'où son père était venu. L'antique et spacieux
+manoir était un fameux endroit pour ma petite miss Rosemonde. Elle
+y faisait des expéditions de tous côtés, m'ayant toujours sur ses
+talons; de tous côtés, à l'exception pourtant de l'aile orientale
+qu'on n'ouvrait jamais et où nous n'avions jamais eu l'idée
+d'aller. Mais dans la partie occidentale et septentrionale, il y
+avait beaucoup de belles chambres pleines de choses qui étaient
+des curiosités pour nous, sans l'être peut-être pour des gens qui
+avaient vu plus curieux encore. Les fenêtres étaient obscurcies
+par les rameaux agités des arbres et le lierre qui les recouvrait;
+mais, dans ce demi-jour vert, nous distinguions très bien les
+vieux vases en porcelaine de Chine, les boites d'ivoire sculpté,
+les grands livres et surtout les vieux tableaux!
+
+Un jour, je m'en souviens, ma mignonne força Dorothée à venir avec
+nous pour nous expliquer les portraits. C'étaient tous des
+portraits de membres de la famille, mais Dorothée ne savait pas
+bien les noms. Après avoir visité la plupart des chambres, nous
+arrivâmes dans le vieux salon de réception, au-dessus de la grande
+salle. Il y avait là un portrait de miss Furnivall; ou comme on
+l'appelait dans ce temps-là, miss Grace, car elle était la soeur
+cadette. Ça avait dû être une beauté! Mais quel regard fixe et
+fier! Quel dédain dans ses beaux yeux! Leurs sourcils mêmes
+semblaient se relever, comme si elle s'étonnait qu'on eût
+l'impertinence de la regarder; et sa lèvre se plissait. Elle avait
+un costume dont je n'avais jamais vu le pareil; mais c'était la
+mode dans ce temps-là, disait Dorothée. Son chapeau, d'une espèce
+de castor blanc, était un peu relevé au-dessus du front et orné
+d'une magnifique plume qui en faisait le tour; sa robe, de satin
+blanc, laissait voir un corsage blanc richement brodé.
+
+«Assurément! me dis-je après avoir bien regardé ce portrait, la
+créature de Dieu se fane comme l'herbe, ainsi qu'il est écrit;
+mais qui croirait jamais, à voir miss Furnivall, qu'elle a pu être
+une beauté si remarquable?
+
+«Oui, dit Dorothée. Les gens changent bien tristement; mais, si ce
+que Ie père de mon maître a l'habitude de dire est vrai, miss
+Furnivall, la soeur aînée, était plus belle encore que miss Grace.
+Son portrait est ici quelque part; mais, si je vous le montre, il
+ne faut jamais dire, même à James, que vous l'avez vu. Croyez-vous
+que la petite fille puisse garder le secret?» ajouta-t-elle.
+
+Je n'en étais pas certaine, car jamais il n'y eut d'enfant si
+vive, si hardie, si franche! J'aimais mieux lui dire de se cacher,
+lui promettant de chercher après elle. Alors j'aidai Dorothée à
+retourner un grand tableau appuyé contre le mur, au lieu d'être
+suspendu comme les autres. Ce portrait l'emportait encore en
+beauté sur miss Grace, comme pour l'air altier et dédaigneux;
+mais, sous ce dernier rapport, il était difficile de choisir. Je
+l'aurais regardé pendant une heure, si Dorothée, tout effrayée de
+me l'avoir montré, ne se fût hâtée de le remettre en place, en me
+conseillant d'aller tout de suite à la recherche de miss
+Rosemonde, «car il y avait, disait-elle, dans la maison de
+vilaines places où elle ne voudrait pas voir l'enfant aller.»
+J'étais une fille courageuse: je m'inquiétai peu de ce que disait
+la vieille femme, car j'aimais à jouer à cache-cache comme pas un
+enfant dans la paroisse. Je courus cependant chercher ma, petite.
+
+L'hiver approchait; les jours devenaient de plus en plus courts.
+Il me semblait parfois entendre un bruit singulier, comme si
+quelqu'un jouait de l'orgue dans la grande salle. J'étais presque
+certaine de ne pas être trompée par mon oreille. Je n'entendais
+pas ce bruit tous les soirs; mais très souvent, et d'ordinaire,
+quand, assis près de miss Rosemonde, après l'avoir mise au lit, je
+restais tranquille et silencieuse dans la chambre à coucher, c'est
+alors que j'entendais les sons de l'orgue résonner dans la
+distance. Le premier soir, quand je descendis pour souper, je
+demandai à Dorothée qui avait fait de la musique, et James dit
+d'un ton très bref que j'étais bien simple de prendre pour de la
+musique les murmures du vent dans les arbres. Dorothée regarda son
+mari d'un air effaré, et Bessy, la fille de cuisine, après avoir
+marmonné quelque chose, s'en alla toute pâle. Voyant bien que ma
+question ne leur plaisait pas, je pris le parti de me taire, en
+attendant d'être seule avec Dorothée, dont je pourrais tirer bien
+des choses. Le lendemain, j'épiai donc le moment favorable, et,
+après l'avoir amadouée, je lui demandai qui jouait de l'orgue;
+car, si je m'étais tue devant James, je savais très bien que je
+n'avais pris le bruit du vent pour de la musique. Mais James avait
+fait la leçon à Dorothée, dont je ne pus arracher un mot.
+J'essayai alors de Bessy, que j'avais toujours tenue un peu à
+distance, car j'étais sur un pied d'égalité avec James et
+Dorothée, dont elle n'était guère que la servante. Elle me fit
+bien promettre de n'en jamais rien dire à personne, et si jamais
+je le disais, de ne jamais dire que c'était elle qui me l'avait
+dit; mais c'était un bruit bien étrange, et bien des fois elle
+l'avait entendu, surtout dans les nuits d'hiver et avant les
+tempêtes. On disait dans le pays que c'était le vieux lord qui
+jouait sur l'orgue de la grande salle, comme il aimait à jouer de
+son vivant; mais qui était le vieux lord? ou pourquoi jouait-il,
+et de préférence dans les soirées d'hiver à l'approche des
+tempêtes? c'est ce qu'elle ne pouvait ou ne voulait pas me dire.
+Je vous ai dit que j'étais une fille courageuse; eh bien! je
+m'amusai assez d'entendre cette grande musique résonner dans le
+manoir quel que fût celui qui jouait. Tantôt elle s'élevait au-
+dessus des bouffées de vent, gémissait ou semblait triompher comme
+une créature vivante; tantôt elle redevenait d'une complète
+douceur; mais c'était toujours de la musique et des accords... il
+était ridicule d'appeler cela le vent. Je pensai d'abord que miss
+Furnivall, jouait peut-être à l'insu de Bessy; mais un jour que
+j'étais seule dans la grande salle, j'ouvris et je l'examinai bien
+de tous côtés, comme on m'avait fait voir celui de l'église de
+Grosthwaite, et je vis qu'il était tout brisé et détruit à
+l'intérieur, malgré sa belle apparence. Alors, quoiqu'on fût en
+plein midi, ma chair commença à se crisper; je me hâtai de fermer
+l'orgue et je regagnai lestement ma chambre d'enfant, où il
+faisait toujours si clair. À partir de ce temps, je n'aimai pas
+plus la musique que James et Dorothée ne l'aimaient. Dans
+l'intervalle, miss Rosemonde se faisait aimer de plus en plus. Les
+vieilles dames se faisaient une fête de l'avoir à table à leur
+premier dîner. James se tenait derrière la chaise de miss
+Furnivall, et moi derrière miss Rosemonde, en grande cérémonie.
+Après le repas, elle jouait dans un coin du grand salon, sans
+faire plus de bruit qu'une souris, tandis que miss Furnivall
+dormait et que je dînais à la cuisine. Cependant elle revenait
+volontiers à moi dans la chambre d'enfant: car miss Furnivall
+était si triste, disait-elle, et mistress Stark si ennuyeuse! Nous
+étions, au contraire, assez gaies toutes les deux. Peu à peu je ne
+m'inquiétai plus de cette musique étrange; si on ne savait pas
+d'où elle venait, du moins elle ne faisait de mal à personne.
+
+L'hiver fut très froid. Au milieu d'octobre, les gelées
+commencèrent et durèrent bien des semaines. Je me rappelle qu'un
+jour, à dîner, miss Furnivall, levant ses yeux tristes, et
+appesantis, dit à, mistress Stark: «J'ai peur que nous n'ayons un
+terrible hiver! Le ton dont elle disait ces paroles semblait leur
+donner un sens mystérieux. Mistress Stark fit semblant de ne pas
+entendre et parla très haut de toute autre chose. Ma petite lady
+et moi, nous nous inquiétions peu de la gelée et même pas du tout.
+Pourvu qu'il fît sec, nous grimpions les pentes escarpées,
+derrière la maison; nous montions dans les _Fells_ qui étaient
+assez tristes et assez nus, et là nous faisions assaut de vitesse
+dans l'air frais et vif. Un jour nous redescendîmes par un nouveau
+sentier qui nous mena au-delà des deux vieux houx noueux, situés à
+moitié environ de la descente, du côté oriental du manoir. Les
+jours raccourcissaient à vue d'oeil et le vieux lord, si c'était
+lui, jouait d'une manière de plus en plus lugubre et tempétueuse
+sur le grand orgue. Un dimanche après-midi, ce devait être vers la
+fin de novembre, je priai Dorothée de se charger de ma petite
+lady, lorsqu'elle sortirait du salon, après le somme habituel de
+miss Furnivall; car il faisait trop froid pour la mener avec moi à
+l'église où je devais pourtant aller. Dorothée me promit de grand
+coeur ce que je lui demandais. Elle aimait tant l'enfant que je
+pouvais être tranquille. Nous nous mîmes donc en chemin sans
+tarder, Bessy et moi. Un ciel lourd et noir couvrait la terre
+blanchie par la gelée, comme si la nuit ne s'était pas
+complètement dissipée ce jour-là, et l'air, quoique calme, était
+très piquant.
+
+«Nous aurons de la neige aujourd'hui, me dit Bessy. En effet, nous
+étions encore à l'église, lorsque la neige commença à tomber par
+gros flocons, et si épaisse, qu'elle interceptait presque le jour
+des croisées. À notre sortie de l'église, il ne neigeait plus,
+mais nos pieds enfonçaient dans une couche de neige douce et
+profonde. Avant notre arrivée au manoir, la lune se leva, et je
+crois qu'il faisait plus clair alors, avec la lune et la neige
+éblouissante, que lorsque nous étions partis pour l'église, entre
+deux et trois heures. Je ne vous ai pas encore dit que miss
+Furnivall et mistress Stark n'allaient jamais à l'église; elles
+avaient pris l'habitude de lire ensemble leurs prières, comme
+elles faisaient tout, tranquillement et tristement. Le dimanche
+leur semblait bien long, car il les empêchait de travailler à leur
+grande tapisserie. Aussi, lorsque j'allai trouver Dorothée dans la
+cuisine pour lui redemander Rosemonde et faire monter cette chère
+enfant avec moi, je ne m'étonnai pas de lui entendre dire que les
+dames avaient dû garder la petite, car elle n'était pas venue à la
+cuisine, comme je lui avais recommandé de le faire dès qu'elle
+s'ennuierait d'être sage au salon. Je me débarrassai donc de ma
+pelisse et de mon chapeau, et j'entrai dans le salon, où je
+trouvai les deux dames tranquillement assises comme à leur
+ordinaire, laissant tomber un mot, par-ci, par-là, mais n'ayant
+pas du tout l'air d'avoir auprès d'elles un être aussi vif; aussi
+joyeux que miss Rosemonde. Je pensais d'abord que l'enfant se
+cachait: c'était une de ses petites malices. Peut-être avait-elle
+recommandé aux deux dames de faire semblant d'ignorer où elle
+était. Je me mis à regarder tout doucement derrière ce sopha,
+derrière ce fauteuil, sous ce rideau, me donnant l'air très
+effrayé de ne pas la trouver.
+
+«Qu'y a-t-il donc, Hester? demanda sèchement mistress Stark. Je ne
+sais si miss Furnivall m'avait vue. Comme je vous l'ai dit, elle
+était très sourde et elle restait tranquillement assise, regardant
+le feu d'un air désoeuvré et plein de désolation. «Je cherche ma
+petite Rose,» répondis-je, pensant toujours que l'enfant était là,
+cachée, tout près de moi.
+
+«Miss Rosemonde n'est pas ici, répondit mistress Stark. Elle nous
+a quittées, il y a plus d'une heure, selon son habitude, pour
+aller retrouver Dorothée.» Cela dit, elle me tourna le dos pour
+regarder le feu comme sa maîtresse.
+
+Mon coeur commençait à battre. Combien je regrettais d'avoir
+quitté, même pour un instant mon enfant chérie! Retournée près de
+Dorothée, je lui dis ce qui arrivait. James était sorti pour toute
+la journée; mais elle et moi, suivies de Bessy, nous prîmes des
+lumières, et, après être montées d'abord dans les chambres
+d'enfants, nous parcourûmes toute la maison appelant miss
+Rosemonde, la suppliant de ne pas nous causer une peur mortelle,
+et de sortir de sa cachette. Aucune réponse! aucun son!
+
+«Bon Dieu! me dis-je enfin, serait-elle allée se cacher dans
+l'aile droite?»
+
+«Cela est impossible, me répondit Dorothée; je n'y suis jamais
+allée moi-même; les portes restent constamment fermées;
+l'intendant de milord en a les clés, à ce que je crois. Dans tous
+les cas, ni moi ni James ne les avons jamais vues.
+
+«Il ne me reste donc, m'écriai-je, qu'à retourner voir si elle ne
+s'est pas cachée dans le salon de ces dames, sans être remarquée
+d'elles. Oh! si je l'y trouve, je la fouetterai bien pour la
+frayeur qu'elle m'a donnée.» Je disais cela, mais je n'avais pas
+la moindre intention de le faire. Me voilà rentrée dans le salon
+occidental, où je dis à mistress Stark que, n'ayant pu trouver
+nulle part miss Rosemonde, je la priais de me laisser bien
+chercher derrière les meubles et les rideaux. Je commençais à
+croire que la pauvre petite avait pu se blottir dans quelque coin
+bien chaud et s'y laisser gagner par le sommeil. Nous regardâmes
+de tous côtés; miss Furnivall se leva et regarda aussi; elle
+tremblait de tous ses membres: miss Rosemonde n'était bien
+certainement dans aucun recoin du salon, Nous voilà de nouveau en
+campagne, et cette fois tout le monde dans la maison, cherchant
+partout où nous avions déjà cherché, mais sans rien trouver. Miss
+Furnivall tremblait et frissonnait tellement, que mistress Stark
+la reconduisit dans le salon toujours bien chauffé, après m'avoir
+fait promettre de leur amener l'enfant dès qu'elle serait
+retrouvée. Miséricorde! Je commençais à croire que nous ne la
+retrouverions pas, quand je m'imaginai de regarder dans la cour de
+la grande façade, toute couverte de neige. J'étais alors au
+premier étage; mais il faisait un si beau clair de lune, que je
+distinguai très bien l'empreinte de deux petits pieds, dont on
+pouvait suivre la trace depuis la porte de la grande salle
+jusqu'au coin de l'aile orientale. Je descendis comme un éclair;
+je ne sais comment. J'ouvris, par un violent effort, la roide et
+lourde porte de la salle, et, rejetant par-dessus ma tête la jupe
+de ma robe en guise de manteau, je me mis à courir. Je tournai le
+coin oriental, et là une grande ombre noire couvrait la neige;
+mais parvenue de nouveau sous le clair de lune, je retrouvai
+l'empreinte des petits pas montant vers les _Fells_. Il faisait un
+froid rigoureux, si rigoureux, que l'air enlevait presque la peau
+de mon visage tandis que je courais; mais je n'en courais pas
+moins, pleurant à la pensée de l'épouvante et du péril où devait
+être mon enfant chérie. J'étais en vue des deux houx, quand
+j'aperçus un berger qui descendait la colline, et portait un objet
+enveloppé dans son manteau. Ce berger cria après moi et me demanda
+si je n'avais pas perdu un enfant. Les pleurs et le vent
+étouffaient ma voix. Il s'approcha de moi, et je vis miss
+Rosemonde étendue dans ses bras, immobile, blanche et roide comme
+si elle était morte. Le berger me dit qu'il était monté aux
+_Fells_ pour rassembler son troupeau avant le froid intense de la
+nuit, et que dans les houx (grandes marques noires sur le flanc de
+la colline, où on ne voyait pas d'autre buisson à plusieurs milles
+à la ronde) il avait trouvé ma petite lady, mon agneau, ma reine,
+déjà roide et dans le fatal sommeil que produit la gelée. Je
+pleurais de joie en la tenant de nouveau dans mes bras, car je ne
+voulus pas la laisser porter au berger; je la pris sous mon
+manteau et la tins contre mon coeur. Je la réchauffai là
+tendrement, et je sentais la vie rentrer avec la chaleur dans ses
+petits membres; mais elle était encore insensible à notre arrivée
+dans le manoir. Je n'avais pas moi-même assez d'haleine pour
+parler. J'entrai par la porte de la cuisine.
+
+«Apportez vite la bassinoire,» fut tout ce que je pus dire. Je
+montai miss Rosemonde dans notre chambre, où je me mis à la
+déshabiller près du feu, que Bessy avait entretenu. J'appelai mon
+petit agneau des plus doux noms et des plus gais que je pouvais
+imaginer, et cependant j'étais presque aveuglée par les larmes. À
+la fin, oh! à la fin, elle ouvrit ses grands yeux bleus. Alors je
+la mis dans le lit bien chaud, et j'envoyai Dorothée prévenir miss
+Furnivall que nous l'avions retrouvée et que tout allait bien. Je
+résolus de passer la nuit entière à côté du lit de ma petite. Elle
+tomba dans un profond sommeil aussitôt que sa jolie tête eut
+touché l'oreiller, et je la veillai jusqu'au matin. Quand elle
+s'éveilla, son visage était aussi frais, aussi clair que ses
+idées; je le croyais du moins alors, et, mes chers amis, je le
+crois encore aujourd'hui.
+
+Elle me raconta qu'elle avait eu le désir d'aller près de
+Dorothée, parce que les deux vieilles dames s'étaient endormies,
+et qu'il faisait triste dans le salon. En traversant le corridor
+de l'ouest, elle avait aperçu, à travers la croisée élevée, la
+neige qui tombait à gros flocons. Cela lui avait donné le désir de
+voir la terre toute blanche, et elle était entrée pour cela dans
+la grande salle où, s'approchant des croisées, elle avait vu, en
+effet, la terrasse couverte d'une neige éblouissante. Une petite
+fille lui était apparue, du même âge à peu près qu'elle, «mais si
+jolie, disait ma mignonne, si jolie! Et cette petite fille m'a
+fait signe de sortir. Et elle avait l'air d'être si bonne, que je
+ne pouvais lui refuser.»
+
+Alors l'autre petite fille l'avait prise par la main et elles
+avaient tourné toutes les deux le coin de l'aile orientale.
+
+«Vous êtes une méchante petite fille, dis-je à miss Rosemonde, car
+vous me contez des histoires. Que dirait votre chère maman qui est
+au ciel et qui n'a jamais dit un mensonge de sa vie, si elle
+entendait sa petite Rosemonde raconter de pareils contes!»
+
+«En vérité, Hester, dit en sanglotant ma petite lady; je vous dis
+la vérité. Ne me dites pas cela! lui répondis-je d'un ton sévère.
+J'ai suivi la trace de vos pas sur la neige. On n'en voyait pas
+d'autre; et si vous aviez tenu une petite fille par la main pour
+monter sur cette colline, n'aurait-elle pas laissé l'empreinte de
+ses pieds à côté des vôtres?»
+
+«Ce n'est pas ma faute, chère Hester, dit-elle en pleurant, si
+vous ne les avez pas vus; je n'ai jamais regardé à ses pieds; mais
+elle tenait ma main serrée dans sa petite main, et elle était
+froide, très froide.
+
+Elle m'a conduite en haut du chemin des _Fells_ jusqu'aux deux
+houx. Là, j'ai vu une dame qui pleurait et poussait des sanglots;
+mais dès qu'elle m'a vue, elle a cessé de pleurer; elle m'a souri
+d'un air fier et noble; elle m'a prise sur ses genoux et a
+commencé à me bercer pour m'endormir. C'est là, tout, Hester, mais
+c'est bien la vérité; et ma chère maman le sait, dit-elle en
+fondant en larmes. Alors je pensai que l'enfant avait la fièvre et
+je fis semblant de croire à son histoire, qu'elle me répéta,
+mainte et mainte fois, sans y rien changer.
+
+À la fin, Dorothée frappa à la porte avec le déjeuner de miss
+Rosemonde, et me dit que les vieilles dames étaient descendues
+dans la salle à manger où elles désiraient me parler. La veille au
+soir toutes les deux étaient montées dans notre chambre à coucher,
+mais trouvant la petite endormie, elles s'étaient contentées de la
+regarder, sans me faire de question.
+
+«Je ne l'échapperai pas, pensai-je en moi-même en traversant la
+galerie du nord, et pourtant je reprenais courage, car j'avais
+confié l'enfant à une garde. Elles seules étaient à blâmer de
+l'avoir laissée courir toute seule. J'entrai donc hardiment et je
+racontai toute l'histoire à mistress Stark. Je la racontai aussi à
+miss Furnivall en criant de toutes mes forces contre son oreille;
+mais quand je parlai de l'autre petite fille qui avait attiré miss
+Rosemonde dehors dans la neige et l'avait conduite à la grande et
+belle dame près des houx, miss Furnivall jeta les bras en l'air,
+ses vieux bras amaigris et s'écria... Ô ciel! pardonne! ayez
+miséricorde, Seigneur!»
+
+Mistress Stark la retint dans son fauteuil, assez rudement à ce
+qu'il me parut; mais mistress Stark n'en était plus maîtresse, et
+miss Furnivall me parla d'un ton d'autorité mêlé d'une étrange
+anxiété.
+
+«Hester! gardez-la bien de cet enfant! cet enfant l'entraînerait à
+la mort! Enfant de malheur! Dites bien à Rosemonde qu'elle s'en
+défie; car c'est un enfant méchant et pervers! Alors, mistress
+Stark me fit sortir de la salle à manger et je n'étais pas fâchée
+d'être dehors, mais miss Furnivall continuait de crier: oh! aie
+pitié de moi! ne pardonneras-tu jamais! Il y a tant d'années, tant
+d'années!»
+
+Comme vous le pensez bien, mon esprit ne pouvait être en repos
+après cet événement. Je n'osais quitter miss Rosemonde, ni le jour
+ni la nuit. Ne pouvait-elle pas s'échapper de nouveau pour courir
+après quelque imagination? J'avais cru, d'ailleurs, m'apercevoir
+d'après certaines bizarreries de miss Furnivall, qu'elle avait le
+cerveau dérangé. Je redoutais quelque chose de semblable pour ma
+chère petite, car cela, vous le savez, peut tenir de famille.
+
+Il ne cessait de geler à pierre fendre et toutes les fois que la
+nuit était plus orageuse qu'a l'ordinaire, entre les bouffées de
+vent nous entendions le vieux lord jouer du grand orgue. Mais
+vieux lord ou non, partout où allait miss Rosemonde, je la
+suivais; car mon amour pour elle, pauvre petite orpheline, était
+plus fort que ma peur de cette terrible musique. C'était à moi,
+d'ailleurs, de l'amuser et de la tenir en gaîté, comme il
+convenait à son âge. Nous jouions donc ensemble, nous courions
+ensemble, par-ci, par-là, partout; car je n'osais jamais la perdre
+de vue dans cette grande et solitaire demeure. Un certain après-
+midi, peu de jours avant la Noël, nous jouions toutes les deux sur
+le tapis du billard dans la grande salle. Nous ne savions pas le
+jeu bien entendu, mais elle aimait à faire rouler les douces
+billes d'ivoire avec ses petites mains, et j'aimais à faire tout
+ce qu'elle faisait; peu à peu, sans que nous y prissions garde, il
+commença à faire noir dans la salle, quoiqu'il fît clair encore en
+plein air. Je songeais à la reconduire dans notre chambre, quand
+tout-à-coup elle s'écria:
+
+«Regarde, Hester, regarde! Voilà encore ma pauvre petite fille
+dehors dans la neige!»
+
+Je me tournai vers les longues et étroites croisées; et là, je
+vis, comme je vous vois, une petite fille, moins grande que miss
+Rosemonde, habillée tout autrement qu'elle aurait dit l'être pour
+sortir par une si rude soirée, pleurant et tapant contre les
+carreaux de vitre, comme si elle voulait qu'on la laissât entrer.
+Elle semblait sangloter et miss Rosemonde n'y pouvant plus tenir,
+courait à la porte pour l'ouvrir quand tout-à-coup et tout près de
+nous le grand orgue retentit comme un tonnerre.
+
+Je tremblai tout de bon, et avec d'autant plus de raison que, dans
+le calme d'une si forte gelée, je n'avais pas entendu le son des
+petites mains tapant sur les vitres, quoique l'enfant fantôme
+semblât y mettre toute sa force. Je l'avais vue aussi crier et
+pleurer sans que le moindre son parvînt à mon oreille. Je ne sais
+si je remarquai tout cela dans le moment même, tant les sons du
+grand orgue m'avaient frappé de terreur; mais ce que je sais,
+c'est que je saisis ma petite miss Rosemonde dans mes bras au
+moment où elle s'avançait vers la porte et que le l'emportai
+malgré ses cris et ses efforts pour m'échapper, dans la grande et
+claire cuisine, où Dorothée et Agnès éminçaient des viandes pour
+faire des pâtés.
+
+«Qu'y a-t-il, ma petite belle?» s'écria Dorothée, en voyant miss
+Rosemonde sangloter dans mes bras comme si son coeur allait se
+briser.
+
+«Elle n'a pas voulu,» répondit cette chère enfant, «me laisser
+ouvrir la porte pour faire entrer ma pauvre petite fille, qui
+mourra bien sûrement si elle reste dehors toute la nuit sur les
+_Fells_. Cruelle, méchante Hester!» Et en parlant ainsi, elle me
+battait de ses petites mains; mais elle aurait pu frapper bien
+plus fort, car j'avais vu sur le visage de Dorothée une expression
+d'épouvante mortelle qui glaçait mon sang dans mes veines.
+
+«Fermez la porte de l'arrière-cuisine; mettez bien le verrou,»
+dit-elle à Agnès, et sans en dire davantage, elle me donna des
+raisins et des amandes pour apaiser miss Rosemonde; mais ma petite
+lady sanglotait toujours en pensant à la petite fille restée dans
+la neige et elle ne voulait toucher à aucune friandise. Je
+m'estimai bien heureuse quand elle se fut enfin endormie en
+pleurant dans son lit. Alors je descendis tout doucement dans la
+cuisine, où je dis à Dorothée que ma résolution était prise et que
+j'emmènerais ma chère petite dans la maison de mon père à
+Applethwaite, où, si nous vivions humblement, nous vivrions au
+moins en paix. Je lui dis encore que j'étais déjà bien assez
+effrayée par le vieux lord, quand il jouait de l'orgue. Maintenant
+j'avais vu de mes yeux l'étrange petite fille, dont les pieds ne
+laissaient pas d'empreinte sur la neige; je l'avais vue habillée
+comme aucun enfant ne pouvait l'être dans le voisinage, pleurant,
+criant et frappant sur les vitres, mais sans faire entendre aucun
+bruit, aucun son. J'avais même aperçu sur son épaule droite, car
+elle avait les épaules et les bras nus malgré la rigueur du froid,
+une blessure toute noire. Miss Rosemonde avait reconnu en elle
+l'enfant fantôme qui, comme Dorothée le savait bien, avait failli
+l'entraîner à sa perte. C'était plus que je n'en pouvais
+supporter.
+
+À ce récit, je vis Dorothée changer de couleur plusieurs fois. «Je
+ne crois pas,» me dit-elle, «qu'on vous laisse emmener miss
+Rosemonde, puisqu'elle est la pupille de milord et que vous n'avez
+aucun droit sur elle.» Dorothée me demanda ensuite si je pourrais
+me résoudre à quitter l'enfant dont j'étais si folle, pour de
+vains sons et des visions qui, en définitive, ne pouvaient faire
+aucun mal, et auxquels ils avaient dû s'habituer chacun à leur
+tour. J'avais la tête montée; je tremblais presque de colère. Je
+lui dis qu'il était bien aisé à elle de parler ainsi; à elle qui
+savait ce que signifiaient cette musique et ces prétendues
+visions, et qui avait eu peut-être quelque chose à démêler avec
+l'enfant fantôme de son vivant. Ainsi provoquée, Dorothée finit
+par me tout dire, et alors j'aurais voulu qu'elle ne m'eût rien
+dit, car je fus plus effrayée que jamais.
+
+Elle me dit donc qu'elle avait entendu raconter cette lugubre
+histoire par des vieillards des environs dans le commencement de
+son mariage. Alors on venait encore au château qui n'avait pas sa
+mauvaise réputation d'aujourd'hui. Après tout, elle ne pouvait
+dire si c'était vrai ou faux, mais voici ce qu'on répétait.
+
+Le vieux lord qui jouait de l'orgue était le père le miss
+Furnivall, ou plutôt de miss Grace, comme l'appelait Dorothée, car
+miss Maude, étant l'aînée, portait de droit le titre de miss
+Furnivall. Le vieux lord était dévoré d'orgueil. Jamais on ne vit,
+jamais on n'entendit parler d'un homme aussi fier, et ses filles
+étaient comme lui. Personne ne leur semblait assez bon pour
+devenir leur mari. Cependant le choix ne leur manquait pas, car
+c'étaient les plus grandes beautés de leurs temps, comme j'avais
+pu le voir par leurs portraits dans le salon de cérémonie. Mais,
+dit le vieux proverbe, «l'orgueil aura sa chute.» Ces deux beautés
+hautaines devinrent amoureuses du même homme, et ce n'était qu'un
+musicien étranger, amené de Londres par leur père pour faire de la
+musique avec lui dans son manoir. Par dessus toutes choses,
+l'orgueil de famille excepté, le vieux lord aimait la musique; il
+en était fou et savait jouer de presque tous les instruments; mais
+cela n'avait adouci en rien son caractère farouche. Le fier et dur
+vieillard avait fait, dit-on, mourir sa femme de chagrin. Il
+appela donc près de lui un étranger qui faisait de la musique si
+harmonieuse que les oiseaux mêmes sur les arbres suspendaient
+leurs chants pour l'écouter. Par degrés, le nouveau venu s'empara
+si bien de l'esprit du vieux lord que celui-ci le rappelait chaque
+année à Furnivall. Ce fut lui qui fit venir l'orgue de Hollande et
+qui l'installa dans la grande salle où il était encore de mon
+temps. Il apprit au vieux seigneur à en jouer; mais bien des fois,
+lorsque lord Furnivall ne pensait qu'à son bel orgue et aux
+accords qu'il en tirait, l'étranger au teint brun et aux cheveux
+noirs se promenait dans les bois avec l'une des jeunes dames;
+tantôt avec miss Maude, tantôt avec miss Grâce.
+
+Miss Maude, pour son malheur, finit par emporter le prix. Ils se
+marièrent secrètement, et avant la prochaine visite annuelle de
+l'étranger, elle donna le jour à une petite fille dans une ferme
+au milieu des bruyères, tandis que son père et miss Grâce la
+croyaient aux courses de Doncastre. Maintenant épouse et mère, son
+caractère ne s'adoucit pas le moins du monde; elle resta tout
+aussi hautaine, tout aussi passionnée que jamais, et peut-être
+davantage, car elle était jalouse de miss Grâce à qui le musicien
+étranger faisait une cour assidue, pour détourner les soupçons,
+disait-il. Mais miss Grâce, triomphant avec affectation de sa
+victoire apparente sur miss Maude, celle-ci s'exaspérait de plus
+en plus contre son mari et contre sa soeur. Il était facile au
+premier de secouer un joug qui lui devenait désagréable, et de
+chercher dans les pays étrangers un refuge contre la jalousie des
+deux soeurs. Il partit cet été-là un mois avant l'époque
+habituelle de son départ en donnant à entendre qu'il pourrait bien
+ne pas revenir. Dans l'intervalle, la petite fille fut laissée à
+la ferme, et sa mère avait l'habitude de faire seller son cheval
+et de galoper au loin sur les collines, en apparence sans aucun
+but, mais en réalité pour voir son enfant une fois au moins par
+semaine, car lorsqu'elle aimait, elle aimait bien, comme elle ne
+savait pas haïr à demi. Le vieux lord continuait de jouer de son
+orgue; et les serviteurs pensaient que la musique avait fini par
+adoucir son redoutable caractère, dont toujours, au dire de
+Dorothée, on racontait de bien terribles histoires. Il devint
+infirme et fut obligé de se servir d'une béquille pour marcher.
+Son fils aîné, le père du lord Furnivall actuel, était alors avec
+l'armée en Amérique, et l'autre fils en mer, en sorte que miss
+Maude faisait à peu près à sa mode, et, de jour en jour, il y
+avait plus de froideur et d'amertume entre elle et miss Grace.
+Elles finirent par se parler à peine, si ce n'est en présence du
+vieux lord. Le musicien étranger revint encore l'été suivant, mais
+ce fut la dernière fois; car, avec leurs jalousies et leurs
+colères, les deux soeurs lui faisaient mener une telle vie qu'il
+s'en lassa. Il partit donc, et on n'en entendit plus parler. Miss
+Maude, qui avait toujours eu l'intention de faire connaître son
+mariage quand son père serait mort, se voyait maintenant
+abandonnée avec un enfant qu'elle n'osait avouer, mais dont elle
+était folle, redoutant son père, haïssant sa soeur et forcée de
+vivre avec eux. L'été suivant se passe donc sans qu'on vît
+reparaître l'étranger. Miss Maude et miss Grace, devenues tristes
+et sombres toutes les deux, étaient aussi belles que jamais, mais
+il y avait quelque chose d'égaré dans leur regard. Peu à peu
+cependant le front de miss Maude s'éclaircit. Son père, dont les
+infirmités augmentaient toujours, se laissait de plus en plus
+absorber par sa musique. Miss Grace et sa soeur vivaient presque à
+part, occupant des appartements séparés, miss Grace dans l'aile
+occidentale, miss Maude dans l'aile orientale, les chambres mêmes
+qu'on avait depuis condamnées. Cette dernière crut donc pouvoir
+prendre sa fille avec elle, sans que personne en sût rien, excepté
+ceux qui n'oseraient en parler et seraient tenus de croire, sur sa
+parole, que c'était l'enfant d'une villageoise, pour lequel elle
+avait pris un caprice. Tout cela, disait Dorothée, était assez
+bien connu; mais personne ne savait ce qui était arrivé ensuite,
+si ce n'est miss Grace et mistress Stark qui, attachée dès ce
+temps-là à sa personne, comme femme de chambre, était beaucoup
+plus son amie que sa propre soeur. Mais, d'après certains mots
+échappés çà et là, les domestiques supposaient que miss Maude
+s'était vantée à miss Grace de son triomphe et l'avait aisément
+convaincue que le musicien étranger s'était joué d'elle avec son
+amour prétendu, puisqu'il en avait épousé une autre en secret. À
+dater de ce jour, les joues et les lèvres de miss Grace perdirent
+leur éclat; on l'entendit souvent répéter qu'elle se vengerait tôt
+ou tard. Mistress Stark, de son côté, ne cessait d'épier ce qui se
+passait dans les appartements de l'aile orientale.
+
+Par une affreuse nuit, juste après le nouvel An, la terre était
+déjà, couverte d'une neige épaisse et profonde, et les flocons
+tombaient encore assez vite pour aveugler ceux qui pouvaient être
+dehors. Tout-à-coup on entendit un grand bruit, un violent tumulte
+et la voix du vieux lord qui dominait tout, se répondait en
+invectives et en malédictions. On entendit aussi les cris d'un
+petit enfant, le hautain défi d'une femme irritée, le son d'un
+coup sourd et suivi d'un silence de mort; puis des pleurs et des
+gémissements qui finirent par s'éteindre sur la colline. Alors le
+vieux lord appela tous ses serviteurs. Il leur dit avec de
+terribles serments et des menaces plus terribles encore que sa
+fille l'ayant déshonoré, il l'avait chassée de sa maison, elle et
+son enfant, et que si quelqu'un d'entr'eux osait leur prêter
+secours, leur donner de la nourriture ou un abri, il prierait Dieu
+de l'exclure à jamais du paradis. Pendant tout ce temps-là, miss
+Grace se tenait à côté de son père pâle et immobile comme la
+pierre, et quand il eut fini, elle poussa un grand soupir, comme
+si elle se sentait soulagée d'une grande crainte, et comme pour
+dire que son oeuvre était faite, son but accompli. Le vieux lord
+ne toucha plus à son orgue et mourut dans l'année. Cela n'a rien
+d'étonnant, et sans doute le remords le tua, car le lendemain de
+cette sombre, et cruelle, nuit, les bergers descendant les
+_Fells_, trouvèrent miss Maude assise, avec le rire de la folie,
+sous les houx et caressant un enfant mort, qui avait sur l'épaule
+droite une horrible meurtrissure. Mais ce ne fut pas elle qui tua
+l'enfant. D'après ce que disait Dorothée; ce furent le froid et la
+gelée. Toutes les bêtes sauvages étaient renfermées dans leurs
+trous et tous les animaux domestiques dans leurs étables, à
+l'heure où la mère et l'enfant furent chassés du manoir et réduits
+à errer sur les _Fells_! Maintenant vous savez tout, ajouta
+Dorothée, et je serais bien étonnée si vous étiez moins effrayée
+que moi?»
+
+J'étais plus effrayée que jamais; mais je lui dis que je ne
+l'étais pas. J'aurais voulu nous voir à jamais dehors miss
+Rosemonde et moi, de cette horrible maison. Cependant je ne
+voulais pas quitter ma chère enfant et je n'osais l'emmener avec
+moi. Oh! comme je la surveillais! Comme je faisais bonne garde
+autour d'elle! Nous mettions tous les verrous des portes et nous
+fermions les volets une heure au moins avant qu'il fit nuit, de
+peur de les laisser ouverts cinq minutes trop tard. Mais ma petite
+lady entendait toujours la fatale petite fille pleurant et
+gémissant; et tout ce que nous pouvions faire ou dire ne
+l'empêchait pas de vouloir aller vers l'enfant fantôme pour le
+mettre à l'abri de la neige et du vent. Durant tout ce temps, je
+me tenais le plus éloignée possible de miss Furnivall et de
+mistress Stark, car elles me faisaient peur aussi. Il n'y avait
+rien de bon à gagner près d'elles avec leurs sombres et durs
+visages, leurs yeux distraits et hagards regardant toujours dans
+les années sinistres du passé. Malgré mon effroi, j'avais une
+sorte de pitié pour miss Furnivall. Les gens descendus dans la
+fosse ne peuvent avoir un aspect plus désolé que celui qui était
+toujours empreint sur son visage. À la fin je me sentis émue de
+tant de pitié pour cette vieille dame qui ne disait jamais un mot
+sans qu'il lui fût arraché, que je priai Dieu pour elle. J'appris
+à miss Rosemonde à prier aussi pour une personne qui avait fait un
+péché mortel; mais au moment où ma chère petite arrivait à ces
+mots, elle prêtait souvent l'oreille et quittait sa position
+agenouillée pour me dire: «Hester, j'entends ma petite fille qui
+pleure et se plaint si tristement! Oh! laisse-la entrer ou elle
+mourra!»
+
+Une nuit, justement après l'arrivée tant attendue du nouvel An, et
+lorsque le pire d'un long hiver était passé, je l'espérais du
+moins, j'entendis la sonnette du salon occidental sonner trois
+fois, ce qui était le signal particulier pour moi. Je ne voulais
+pas laisser miss Rosemonde toute seule, quoiqu'elle fût endormie,
+car le vieux lord avait joué avec plus de force que jamais et je
+craignais que ma mignonne ne se réveillât pour entendre l'enfant
+fantôme.
+
+Quant à le voir, c'était impossible. J'avais trop bien fermé les
+fenêtres pour cela. Je la pris donc hors de son lit, l'enveloppai
+dans les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main et je la
+portai dans le salon où je trouvai les deux vieilles dames
+travaillant selon leur habitude, à leur tapisserie. Elles levèrent
+les yeux au moment où j'entrai, et mistress Stark me demanda
+d'un air fort étonné: «Pourquoi j'apportais miss Rosemonde qui
+serait beaucoup mieux dans son lit bien chaud? Parce que... parce
+que, commençai-je à murmurer, j'avais peur qu'elle ne cédât à la
+tentation de sortir pendant mon absence, pour suivre l'enfant dans
+la neige,»_ _mais miss Stark m'arrêta court par un clin-d'oeil
+significatif et me dit que miss Furnivall avait besoin de moi pour
+défaire un ouvrage qu'elle avait mal fait, et que ni l'une ni
+l'autre ne savaient dépiquer, à cause de leurs mauvais yeux. Je
+déposai ma mignonne sur le sopha, et je m'assis près des deux
+vieilles sur un tabouret. Le vent, qui commençait à mugir, rendait
+mon coeur plus dur pour elles, en songeant au mal dont elles
+avaient été cause.
+
+Cependant miss Rosemonde dormait du meilleur coeur. Miss Furnivall
+ne disait mot; elle ne regardait jamais autour d'elle quand les
+bouffées du vent ébranlaient les fenêtres; mais soudain elle se
+dressa de toute sa hauteur, et leva une des mains comme pour nous
+faire signe d'écouter.
+«J'entends des voix, dit-elle. J'entends des cris terribles...
+J'entends la voix de mon père!»
+
+Dans le même instant, ma chérie se réveilla comme en sursaut. «Ma
+petite fille pleure, dit-elle, oh! comme elle pleure!» Et elle
+essaya de se lever pour aller à elle; mais ses pieds se prirent
+dans la couverture, et je l'enlevai dans mes bras, car ma chair
+commençait à se crisper, en songeant aux bruits que l'on
+entendait, tandis que je ne pourrais saisir aucun son. Mais, au
+bout d'une minute ou deux, le bruit se rapprocha, grandit et
+remplit nos oreilles. Nous entendîmes aussi des voix et des cris,
+et le vent d'hiver qui mugissait dehors se tut soudainement.
+Mistress Stark me regarda et je la regardai; mais nous n'osions
+parler. Tout-à-coup miss Furnivall s'avança vers la porte du
+salon, passa dans l'antichambre, traversa le corridor de l'ouest,
+et ouvrit la porte qui donnait dans la grande salle. Mistress
+Stark la suivit, et je n'osai rester derrière, quoique l'épouvante
+empêchât presque mon coeur de battre. J'enveloppai bien ma chère
+enfant; je la serrai dans mes bras, et je marchai derrière les
+vieilles dames. Dans la salle, les cris étaient plus forts que
+jamais; ils semblaient venir de l'aile orientale, et
+s'approchaient de plus en plus des deux portes qui restaient
+constamment fermées. Alors je remarquai que le grand lustre de
+bronze était tout allumé, quoique la salle fût pleine d'ombre, et
+qu'un grand feu brûlât dans la vaste cheminée sans répandre aucune
+chaleur. Je frissonnai d'horreur, et je serrai de toutes mes
+forces miss Rosemonde contre ma poitrine. En ce moment la porte
+orientale semblait ébranlée sur ses gonds, et ma chérie, luttant
+pour se dégager de mes bras, s'écriait de toutes ses forces:
+«Hester! laisse-moi aller! Ma pauvre petite est là; je l'entends;
+elle vient! Hester, laisse-moi aller!»
+
+C'était le moment de la bien tenir. Je serai plutôt morte que de
+lâcher prise, tant ma résolution était forte. Miss Furnivall
+écoutait et entendait malgré sa surdité habituelle. Ni l'une ni
+l'autre des vieilles dames ne prenaient garde à Rosemonde qui
+m'avait forcée de la mettre à terre; mais agenouillée devant elle,
+je tenais sa ceinture enlacée dans mes deux bras, tandis qu'elle
+continuait de pleurer et de lutter pour m'échapper.
+
+Tout-à-coup la porte orientale s'ouvrit avec un bruit de tonnerre,
+comme si elle fléchissait sous un furieux effort; et l'on vit
+apparaître, dans une vague et mystérieuse clarté, l'effigie d'un
+grand vieillard en cheveux blancs et dont les yeux étincelaient.
+Il chassait devant lui, avec des gestes d'implacable haine, une
+femme d'une grande beauté et au regard fier, qu'un petit enfant
+tenait par sa robe.
+
+«Oh! Hester! Hester! criait miss Rosemonde. C'est la dame! la dame
+qui était sous les houx; et ma petite est avec elle! Hester!
+Hester! laisse-moi aller. Elles m'attirent près d'elles. Je le
+sens. Je le sens. Laissez-moi aller.»
+
+Ses efforts pour m'échapper la faisaient presque tomber en
+convulsions; mais je la tenais de plus en plus serrée, au point
+d'avoir peur de lui faire mal. Mieux valait courir ce risque que
+la laisser entraîner par ces terribles fantômes. Ils avançaient
+toujours vers la porte de la grande salle, où les vents hurlaient
+comme des loups qui attendent leur proie. Tout-à-coup la dame se
+retourna, et je vis qu'elle lançait au vieillard un hautain défi;
+mais presque au même instant, tout son corps frémit d'épouvante.
+Elle étendit les bras d'un air égaré et suppliant, pour garantir
+son enfant, son petit enfant, d'un coup de la béquille que le
+vieux lord tenait levée.
+
+Miss Rosemonde, entraînée par une puissance surnaturelle,
+continuait de se tordre dans mes bras et de sangloter; mais je
+sentais ses forces faiblir, et je la laissais crier:
+
+«Elles veulent que j'aille avec elles sur les _Fells_. Elles
+m'attirent à elles! Ô ma petite fille! Je viendrais si la
+méchante, la cruelle Hester ne me retenait de force.»
+
+Enfin, quand elle vit la béquille levée sur l'enfant, elle
+s'évanouit, et j'en rendis grâces à Dieu.
+
+Au moment où le grand vieillard, dont les cheveux flottaient comme
+sous le vent d'une fournaise, allait frapper la pauvre petite
+toute tremblante, miss Furnivall, la vieille dame que j'avais à
+mes côtés, s'écriait d'un ton lamentable: «Ô mon père! mon père!
+épargnez cette pauvre enfant!» Mais alors même, je vis, nous vîmes
+tous un autre fantôme se détacher de la lumière bleue et vague qui
+remplissait la salle. C'était une autre dame qui se tenait debout
+près du vieillard avec un regard de cruelle rancune et de mépris
+triomphant. Sa beauté était remarquable; ses lèvres rouges et
+dédaigneuses. Un chapeau de castor blanc, orné d'une longue plume,
+couvrait son front altier. Elle portait une robe de satin bleu
+ouverte sur la poitrine. J'avais déjà vu cette figure. C'était la
+ressemblance de miss Furnivall dans sa jeunesse.
+
+Les fantômes continuaient de se mouvoir vers la porte de la grande
+salle, sans prendre garde aux ardentes supplications de la vieille
+miss Furnivall; et quand la béquille que brandissait le vieux lord
+tomba sur l'épaule droite de l'enfant, la sérénité de marbre de la
+cruelle jeune fille n'en parut pas même altérée. Soudain ces
+lumières étranges qui ne dissipaient pas les ténèbres, ce feu qui
+ne répandait aucune chaleur, s'éteignirent d'eux-mêmes; et nous
+vîmes la vieille miss Furnivall gisante à nos pieds, mortellement
+frappée.
+
+On la porta dans son lit, d'où elle ne devait pas se relever.
+Durant son agonie, elle tenait son regard tourné vers la muraille,
+murmurant tout bas, mais ne cessant de murmurer: «Hélas! Hélas! la
+vieillesse ne peut réparer le mal qu'a fait la jeunesse. Non,
+jamais, on ne peut la réparer!»
+
+V -- L'HISTOIRE DE L'HÔTE.
+
+Il y avait une fois, comme disent les contes d'enfants, un
+marchand qui revint des contrées lointaines dans son pays natal,
+où il rapportait, dans un petit coffret, des diamants qui auraient
+suffi pour la rançon d'un roi. Ce marchand avait vieilli dans son
+commerce. Tous les instincts généreux avaient disparu de son coeur
+refroidi, et les cendres du feu de la jeunesse couvraient ce coeur
+qui ne connaissait plus ni joie, ni pitié. En revanche, il était
+toujours habile et dur en affaires, ne calculant que le tant pour
+cent. Pour enfler ses bénéfices ou sauver un denier, il eût vu
+d'un oeil sec tous ses enfants descendre au tombeau s'il avait eu
+des enfants. Comme un bloc de pierre, il semblait complet en lui-
+même, isolé de tout; ni sang ni sève ne couraient dans ses veines;
+mais il avait la soif de l'or, comme la terre béante après la
+malédiction d'une longue sécheresse, aspire après la pluie; et
+lorsqu'il voyait un autre marchand aussi riche que lui, il brûlait
+du désir de le dépouiller, par la force ou la ruse.
+
+Le voilà descendu sur le rivage sablonneux de la mer, une fois de
+plus, il foule le sol natal. Il reconnaît tous les rochers de
+l'aride plage; il reconnaît la rivière qui serpente au loin. Il
+revoit des scènes qui lui sont familières; il entend parler une
+langue qui l'est également pour lui. Il s'arrête. Peut-être que
+les années ont un instant laissé son cerveau libre, comme le
+reflux de la mer découvre la grève, et qu'il va se retrouver jeune
+un instant? Peut-être, par une émotion étrange et toute nouvelle
+pour lui, l'amour de la patrie va-t-il rafraîchir son coeur comme
+une rosée? Hélas! non, il ne pense qu'une chose, au moyen de se
+coucher cette nuit sans qu'il lui en coûte rien.
+
+Il gravit donc le chemin tortueux de la petite ville; là il entend
+parler du renom d'un prince marchand qui habite le voisinage, et
+dont la libéralité égale le luxe royal. On lit ces mots, inscrits
+sur la porte toujours ouverte de sa demeure hospitalière:
+
+«Ici, tout le monde est bien venu, riche ou pauvre!» Notre avare
+se hâte de tourner ses pas de ce côté. Bientôt il aperçoit dans un
+agréable lieu, entouré de masses de feuillages où murmure la
+brise, les reflets du marbre blanc au milieu des sombres arbres.
+En approchant plus près, il voit s'élever des murs d'une
+architecture splendide, percés de nombreuses croisées qui
+étincellent comme des yeux, et ornés de statues, qui de la hauteur
+où elles sont placées, ressemblent à des anges faisant halte un
+instant dans leur vol vers le ciel. Il admire de longs rangs de
+colonnades, des lampes d'or sous des portiques, de vastes
+terrasses couronnant l'édifice et offrant de paisibles retraites
+au milieu des airs: tel était le palais du prince marchand.
+
+À travers les vastes portes, on entendait retentir sans cesse les
+sons des instruments de musique, ces accords qui, portés sur des
+ailes légères, semblent planer autour de nous et murmurer des
+choses d'un monde lointain dans une langue divine et inconnue.
+
+Le marchand avare entra dans la salle, et voyant le maître assis à
+table, il lui cria: «Ô noble et grand prince, tu vois à tes pieds
+un pauvre marchand ruiné, qui implore de ta miséricorde un peu de
+nourriture, pour ne pas mourir de faim sur la grand'route. C'est à
+ta gracieuse charité qu'il a recours, et il s'agenouille devant
+toi.» L'hôte se leva, prit le marchand par la main avec un sourire
+de bonté, lui parla avec chaleur d'âme, et lui donna à boire et à
+manger de ses mains. Mais l'avare regardait tout ce qui
+l'entourait d'un oeil de convoitise, et bientôt la splendeur
+éclatante de cette maison, toute cette prodigalité de richesse,
+toutes ces merveilles du luxe, l'or étincelant partout, les
+pierres précieuses dans l'air scintillant comme des étoiles,
+éveillèrent en lui une pensée infernale de l'enfer, suspendirent
+sa respiration, précipitèrent le mouvement de son sang et
+souillèrent dans son oreille un diabolique conseil. «Quand toute
+la maison reposera, se dit-il; quand le sommeil aura scellé toutes
+les oreilles et tous les yeux; quand, fatigués par l'éclat et le
+bruit du festin, tous les sens seront assoupis, je me lèverai, je
+saisirai tout ce que je pourrai saisir et je le placerai en sûreté
+dans la cour d'honneur jusqu'à l'aube. Puis pour m'échapper sans
+éveiller les soupçons, je mettrai le feu à ce palais; je brûlerai
+le phénix dans son lit de parfums.»
+
+Quand la fête fut finie, tout le monde se retira pour se livrer au
+repos, et le vieux marchand, aux lèvres perfides, dit à l'hôte:
+«Mon doux seigneur! un esprit blessé vient d'être guéri par le
+baume de votre amour. Puisse celui qui règne dans les cieux
+augmenter encore vos richesses. Cette nuit même contribuera peut-
+être à remplir vos coffres-forts. Pourquoi me regarder d'un air
+incrédule? Souvent le ciel accomplit son oeuvre dans les ténèbres
+et durant le sommeil. Oui, j'en ai le pressentiment, ma langue
+vient de prophétiser.»
+
+L'hôte lui répondit du ton le plus courtois. On conduisit les
+convives dans les chambres préparées pour les recevoir. La lumière
+et la gaîté s'évanouirent à la fois de la salle, et le sommeil
+appesantit toutes les paupières, hors celles du meurtrier. Le
+voyez-vous assis, les yeux fixés sur la large flamme de la lampe,
+qui vacille et secoue les ombres comme la main d'un spectre. Il
+pense au noir dessein qu'il a formé, il écoute le silence qui
+l'entoure; il entend au dehors souffler la bise, chanter le
+grillon et gémir le solitaire oiseau de la bruyère voisine, Enfin
+il prend sa lampe et sort furtivement de sa chambre La maison
+silencieuse semble sa complice. Les ombres s'agitent le long des
+escaliers et ses pas comme des démons couverts d'un linceul noir.
+Les colonnes de marbre, avec leur blancheur de spectre, semblent,
+du milieu des ténèbres, venir au-devant de la lumière. Un silence
+sinistre règne partout. Personnification de l'avarice ou visage
+astucieux, le criminel marchand entre dans la salle du banquet,
+maintenant froide et déserte. Il remplit un sac de vaisselle d'or,
+de bijoux et de pierreries; il prend tout ce qu'il trouve à sa
+fantaisie, et joignant à son butin la caisse qui renferme ses
+propres diamants, il cache tout dans un coin de la cour d'honneur.
+
+Et maintenant, réveillez-vous, imprudents qui dormez; car autour
+de vous, le meurtre rôde. Un démon s'est glissé dans la maison
+hospitalière, et pendant votre sommeil, il rampe autour des
+fondements de l'édifice; il amasse les fagots et la paille; il y
+met le feu. Bientôt les flammes, prenant de la force, feront
+éclater ces pierres massives; elles les envelopperont d'un épais
+manteau de fumée, et leur clarté sinistre déchirera la nuit. Déjà
+la Terreur montre sa tête hideuse. Le crime, enfant, grandit et se
+fortifie. Adieu la joie! adieu les fêtes! Les flammes mordent et
+dévorent les poutres, s'élancent à travers les croisées et se
+tordent comme des serpents. Les énormes colonnes sont embrasées;
+les conduits de plomb se fondent et coulent comme des ruisseaux;
+le feu agile s'élance au sommet de l'édifice et trace dans le ciel
+des arabesques d'un rouge sanglant. Partout bondissant des
+flammes, partout éclatent des gerbes d'étincelles. La nuit s'est
+enfuie!
+
+Aux premières rumeurs de l'incendie, l'hôte, ses convives et tous
+ses serviteurs se précipitent pêle-mêle, en tumulte, hors de la
+maison et dans la vaste cour. Alors seulement ils osent regarder
+derrière eux; ils voient l'édifice hospitalier dévoré par des
+serpents de feu; ils pleurent et se tordent les mains; ils
+invoquent le ciel!
+
+Cependant le marchand criminel, qu'au milieu même de l'incendie
+l'avarice dévore, cherche encore du butin dans les chambres
+désertées par les plus riches convives, et que le feu n'a pas
+encore atteintes. Enfin, il songe à fuir et regarde dans la cour,
+mais il est trop tard; la cour est pleine de monde, ce qui lui ôte
+l'espoir de parvenir, en ce moment du moins, jusqu'au trésor qu'il
+a caché. «Je suis perdu! s'écrie-t-il, je suis perdu!» La maison
+n'a pas de porte dérobée qu'il connaisse, et quand il essaie de
+franchir le seuil hospitalier, un feu vengeur se dresse devant lui
+et le tient, pour ainsi dire, en arrêt comme un limier. C'est le
+feu maintenant qui est le maître du logis, et lui l'esclave. Il
+fuit, il court comme un insensé; il va et revient sur ses pas; il
+implore du secours, mais il sait qu'il ne peut lui en venir; il
+grince des dents comme une bête féroce en cage. Les flammes
+impitoyables rugissent autour de lui et brûlent déjà ses
+vêtements. Il hurle à son tour: «Je ne puis plus fuir: le feu que
+j'ai allumé me tient emprisonné.» Les dalles sont brûlantes; l'air
+même s'embrase et siffle. Pour sauver sa vie, il monte au haut de
+la maison; il court à une fenêtre de derrière et voit au loin le
+ciel rouge comme du sang. C'est la seule chance qui lui reste. Il
+s'élance par la croisée au milieu des arbres; tout meurtri et à
+demi-étourdi par sa chute, il se lève de nouveau, proférant
+d'étranges paroles et se maudissant lui-même. La tête lui tourne,
+il bronche à chaque pas; mais cependant il poursuit sa course et
+finit par disparaître dans l'obscurité lointaine.
+
+Le bruit et les clameurs ont enfin réveillé tous les voisins, qui
+aperçoivent la clarté sinistre et la fumée. Ils se lèvent, ils
+accourent; ils jettent de l'eau sur les flammes, et bientôt
+l'incendie se laisse maîtriser. La lueur rougeâtre du ciel se
+dissipe et la nuit revient. Les fenêtres vides, avec leur feu
+intérieur, ressemblent encore à des yeux luisants dans les
+ténèbres. Ces yeux scintillent longtemps et finissent par se
+fermer. Alors, avec des cris joyeux, les fugitifs rentrent dans la
+maison, dont la plus grande partie est restée intacte, et tous se
+réjouissent en leur coeur que les ravages ne soient pas plus
+grands. Le maître de ce brillant palais regarde autour de lui, et
+voit que tous ses convives, tous ses serviteurs sont sains et
+saufs; personne n'a perdu un cheveu. Il ne manque que le vieux
+marchand; lui seul ne répond pas à l'appel; on ne trouve nulle
+part ses traces, quoiqu'on cherche dans toutes les salles vides et
+sous les ruines fumantes amoncelées contre les murs. On aurait
+fini par croire qu'il ne s'était pas réveillé à temps pour fuir,
+lorsque, sous un monceau de bois calciné, la lanterne est
+découverte. C'est par là que le fou a commencé; alors ils se
+disent entre eux: «C'est donc cet homme qui a allumé l'incendie où
+nous avons failli périr tous.» Et, dans le même instant, d'autres
+personnes trouvent dans la cour le butin que le misérable avait
+amassé. Mais, ô surprise étrange! ce butin est prodigieusement
+augmenté par un petit coffret où sont enfermés les plus beaux
+diamants de l'Orient, diamants plus précieux qu'une couronne!
+
+Une proclamation fut faite dans tout le pays d'alentour, pour
+savoir si personne ne réclamait ces riches pierreries; mais
+personne ne les réclama. Leur véritable possesseur se gardait bien
+de reparaître pour faire valoir ses titres. Ils finirent donc par
+appartenir bien légitimement à celui que leur premier propriétaire
+avait payé d'une si noire ingratitude; et leur valeur était
+préférable mille fois aux dommages causés par l'incendie.
+
+Ce fut ainsi qu'une joie nouvelle sortit d'une calamité imprévue;
+et l'avare marchand, qui croyait mentir, avait été prophète malgré
+lui.
+
+
+VI -- L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE.
+
+Lorsque j'occupai pour la première fois une place de commis dans
+notre banque, le pays jouissait de bien moins de sécurité
+qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la réforme de
+Macadam, étaient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux
+essieux; mais ce qui était plus alarmant encore il fallait s'y
+prémunir contre les insultes et les vols auxquels étaient exposés
+les voyageurs. Les incidents de la guerre où nous venions d'entrer
+agitaient tous les esprits; le commerce était interrompu, le
+crédit anéanti et la détresse commençait à se manifester dans des
+classes entières de la population qui avaient jusqu'ici vécu dans
+l'abondance. La loi, malgré son application draconienne, semblait
+n'avoir pas d'épouvante pour les malfaiteurs, et il est certain
+que la cruauté, sans discernement, du Livre des Statuts, allait
+contre son but en punissant tous les crimes des mêmes peines. Du
+reste, un temps de pénurie financière n'est pas une mauvaise
+saison pour une banque. La nôtre florissait au milieu de la grande
+gêne du pays, et les énormes bénéfices réalisés à cette époque par
+les banquiers, bénéfices qui leur permirent d'acheter de vastes
+propriétés et d'éclipser la vieille aristocratie territoriale,
+rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes
+qu'elle l'était depuis longtemps parmi les masses irréfléchies. Un
+banquier leur semblait une sorte de faussaire patenté, qui créait
+d'énormes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le
+vol d'une banque, j'en suis persuadé, aurait été considéré par
+beaucoup de gens comme une action tour aussi méritoire que la
+dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'étaient pas,
+bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous
+sentions, au contraire, que nous appartenions à une corporation
+puissante, du bon vouloir de laquelle dépendait la prospérité de
+la moitié des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions
+comme un véritable gouvernement exécutif, et nous remplissions les
+devoirs de notre charge avec toute la dignité et tout l'orgueil
+que peuvent déployer des secrétaires d'État. Nous nous promenions
+même dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches
+étaient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet
+pour faire une excursion à la campagne, nous affections de
+regarder à chaque instant sous la banquette, comme pour voir si
+nos trésors étaient en sûreté; puis nous examinions avec attention
+nos pistolets pour montrer que nous étions résolus à les défendre
+jusqu'à la mort. Souvent ces précautions étaient réellement
+requises; car lorsqu'il y avait disette de numéraire chez nos
+clients, on expédiait deux des plus courageux commis avec les
+fonds nécessaires, dans des sacoches de cuir déposées sous le
+siége du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'étais
+doué, ou peut-être dans l'idée qu'étant peu fanfaron, de mon
+naturel, je possédais réellement la dose de hardiesse demandée,
+j'étais souvent choisi pour l'un des gardes de ces précieuses
+cargaisons; pour preuve de leur impartialité, sans doute, outre le
+plus silencieux et le plus bavard de leurs employés, les
+directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus
+grand hâbleur, le plus grand rodomont le plus grand crâne et le
+meilleur coeur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart,
+entendu parler du fameux orateur et meneur d'élections. Tom
+Ruddle, qui se présentait à toutes les vacances pour le comté et
+le bourg, et passait sa vie entière entre deux élections, à
+solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom
+Ruddle était précisément mon collègue à l'époque dont je vous
+parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions,
+lorsqu'il s'agissait de convoyer des trésors.
+
+«Que feriez-vous, disais je à Tom, si nous étions attaqués?»
+
+«S'il faut vous le dire? répondait Tom, dont c'était là le
+préambule favori et la formule, s'il faut vous le dire? je leur
+enverrais une balle dans la tête.»
+
+«Vous pensez donc qu'il y en aurait plus d'un?»
+
+«S'il faut vous le dire? je le crois, disait Tom; mais s'il n'y en
+avait qu'un, je sauterais à bas du cabriolet et lui donnerais une
+bonne volée. Ne serait-ce pas le juste châtiment de son
+impertinence?»
+
+«Et si une demi-douzaine s'en mêlaient?»
+
+«Je les tuerais tous.»
+
+Jamais les sacoches d'or, on le voit, n'avaient été sous la garde
+d'un plus déterminé champion que Tom Ruddle, jeune alors comme
+moi.
+
+Par une froide soirée de décembre, on nous fit soudain mettre en
+route avec trois sacoches d'or que nous devions délivrer à des
+clients de la banque, à dix ou douze milles de la ville. L'air
+éclairci par la gelée nous portait à la belle humeur; notre
+courage était excité par la rapidité du mouvement, la dignité de
+notre charge, l'importance de notre responsabilité et une paire de
+pistolets d'arçon couchés en travers du tablier.
+
+S'il faut vous le dire? me dit Tom, en prenant un des pistolets
+dont il arma la double détente, comme je m'en aperçus plus tard,
+je ne serais pas fâché de rencontrer quelques voleurs, certain que
+je suis de les arranger comme j'ai arrangé ces trois soldats
+licenciés.»
+
+«Comment cela?»
+
+«Ah! il vaut autant, dit Tom, affectant de prendre un air
+soucieux, ne pas parler de ces malheureux accidents. Le sang versé
+est toujours une terrible chose pour la conscience, c'est un
+vilain spectacle que celui d'une cervelle qu'on a fait sauter;
+mais s'il faut vous le dire? je suis prêt à recommencer. C'est une
+chance que courent tous les gens qui risquent leur vie, mon
+garçon.»
+
+En parlant ainsi, Tom arma de même l'autre pistolet, et regardant
+d'un air d'audace des deux côtés de la route, il semblait porter,
+aux bandits qui pouvaient y être cachés, le défi de se montrer et
+de venir recevoir la récompense de leurs forfaits. Quant à
+l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions à un acte
+de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois,
+c'était une prodigieuse rodomontade. Tom avait le coeur si tendre,
+que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une
+semaine! Cependant, à l'entendre, vous l'auriez pris pour un
+Richard III civil, sans amour, pitié, ni peur.» Ses favoris
+n'étaient pas moins féroces que ses paroles et lui donnaient l'air
+d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine! Il
+continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en
+implacable exécuteur des vengeances des lois, jusqu'à ce que nous
+eussions atteint la petite ville où résidait un de nos clients et
+où l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches à sa
+destination. Tom entreprit cette tâche. Le village ou devaient
+être délivrées les autres sacoches n'étant situé qu'à un mille
+plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait à travers champs,
+après s'être débarrassé de l'argent. Avant de me quitter, il
+visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfonça d'un air
+crâne dans la poche extérieure de son par-dessus et s'éloigna d'un
+pas majestueux, tenant la sacoche à la main.
+
+Resté seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gaîment
+vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux
+voleurs, malgré la conversation de Tom Ruddle.
+
+Notre second client habitait à l'entrée du village; c'était un
+fermier dont les opérations agricoles exigeaient l'emploi de
+beaucoup de numéraire. Je m'arrêtai au coin de la petite rue
+étroite et sombre qui conduisait à sa maison, et mon absence ne
+pouvant se prolonger au-delà de quelques minutes, je quittai le
+cabriolet pour porter plus vite une des sacoches à son
+destinataire. Cette opération faite, je pris congé de lui, après
+avoir refusé stoïquement toutes ses invitations, tant il me
+tardait d'être dans mon cabriolet. Tout-à-coup, j'aperçus à la
+clarté des étoiles, car la nuit était venue, un homme monté sur le
+marche-pied et fouillant sous le siège. Je m'élançai sur lui.
+L'homme, alarmé par mon approche, se retourna rapidement, et, me
+présentant le canon d'un pistolet, il fit feu si près de mes yeux
+qu'un instant je restai comme aveuglé. L'action fut si soudaine et
+ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus
+tout hors de moi, sachant à peine si j'étais vivant ou mort!
+
+Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait
+la détonation d'une arme à feu. J'appuyai ma main sur la jante de
+la roue, tâchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La première
+chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je
+me hâtai alors de regarder sous le siège, et, à mon grand
+soulagement, je vis que la troisième et dernière sacoche était
+bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec
+un couteau: apparemment le voleur s'était proposé d'emporter l'or
+sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses
+traces.
+
+«S'il faut vous le dire? dit une voix tout près de moi, au moment
+où j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises
+plaisanteries. Décharger des pistolets pour faire peur aux gens!
+Cela a-t-il le sens commun? Vous aurez jeté l'alarme dans tout le
+village.»
+
+«Tom, lui répondis-je, voici le moment de montrer votre courage.
+Un homme a volé l'argent resté dans le cabriolet, ou du moins
+tenté de le faire; et il a fait feu sur moi presque à bout
+portant.»
+
+Tom devint visiblement pâle à cette nouvelle «N'y en avait-il
+qu'un?» demanda-t-il.
+
+«Un seul!»
+
+«Alors ses complices sont près d'ici. Que faut-il faire? Si je
+réveillais le fermier Malins pour lui dire de venir à notre aide
+avec tout son monde!»
+
+«Non, gardez-vous-en bien, lui répondis-je. J'aimerais mieux
+affronter une douzaine de balles de pistolet que de faire
+connaître à la banque mon manque de prévoyance. Cela me ruinerait
+pour la vie. Comptons d'abord l'argent de la sacoche: remettons-la
+tranquillement, si le compte est juste, à son destinataire qui
+habite aussi près d'ici, cherchons ensuite les traces du voleur.»
+
+Ce n'était qu'une sacoche de cent guinées; nous ne les comptâmes
+pas néanmoins sans un tremblement nerveux. Il y manquait trois
+guinées, que nous pouvions heureusement suppléer de notre poche,
+grâce à nos appointements trimestriels tout récemment touchés. Je
+laissai Tom un instant seul, je remis la sacoche à sa destination,
+sans dire un mot du vol, et rejoignis mon compagnon.
+
+«Maintenant il s'agit de savoir par où il s'en est allé!» dit Tom,
+reprenant un peu de son ancien air et brandissant sou pistolet
+comme le chef d'un choeur de bandits dans un mélodrame.
+
+Je lui avais dit que, dans ma première stupéfaction, je n'avais
+pas remarqué de quel côté le voleur battait en retraite. Tom était
+un braconnier expérimenté, quoique fils d'un ecclésiastique: il
+eût pu donner un meilleur exemple.
+
+«J'ai entendu un lièvre bouger à cent pas de distance, me
+répondit-il en collant son oreille contre la terre gelée; fût-il à
+un quart de mille, j'entendrai notre voleur se mouvoir.» Je me
+couchai à terre comme lui. Nous fîmes longtemps silence; on
+n'entendait que notre respiration et celle de notre vieux cheval.
+
+«Chut! dit enfin Tom, il sort de son couvert; j'entends les pas
+d'un homme, bien loin à gauche. Prenez votre pistolet et venez
+avec moi.
+
+Je pris donc le pistolet, dont je trouvai la pierre abaissée sur
+le bassinet; le voleur avait tiré sur moi avec ma propre arme. Il
+n'était pas étonnant qu'il eût tiré si vite et si mal, car Tom
+avoua qu'il croyait se souvenir d'avoir oublié de désarmer le
+pistolet.
+
+«Que cela ne vous inquiète pas, dit Tom; s'il faut vous le dire?
+mon intention est de lui brûler d'abord la cervelle avec mon
+pistolet. Vous pouvez ensuite lui briser le crâne avec la crosse
+du vôtre. S'il faut vous le dire? il ne sert à rien d'épargner ces
+malfaiteurs. Je fais feu dès que je le vois.»
+
+«Attendez au moins que je vous dise si c'est le voleur ou non.»
+
+«Croyez-vous le reconnaître?»
+
+«À la lueur de l'amorce, j'ai vu deux yeux hagards que je
+n'oublierai jamais...»
+
+«En avant donc! dit Tom, prenant, comme on dit, son courage à deux
+mains; nous gagnerons les trois cents livres sterling de
+récompense, et nous aurons de plus la satisfaction de voir prendre
+le vaurien.
+
+Nous nous acheminâmes donc à pas de loup dans la direction
+indiquée par Tom. De temps en temps, il appliquait son oreille à
+terre et murmurait toujours: «Nous le tenons! nous le tenons! Il
+continuait d'avancer avec les mêmes précautions. Tout-à-coup Tom
+s'arrêta et dit: Il nous a donné le change; après nous avoir
+attirés tout ce temps sur la mauvaise piste, il a rebroussé chemin
+vers le village.»
+
+«Alors notre plan, lui dis-je, doit être de l'y devancer. De cette
+manière il ne saurait échapper, et je suis certain de constater
+son identité, si je le vois à la lueur d'une chandelle.
+
+«S'il faut vous le dire? c'est là le bon plan, répliqua mon
+compagnon, nous le guetterons à l'entrée du village et nous le
+happerons dès qu'il y rentrera.»
+
+Nous nous glissâmes donc par une ouverture de la haie et nous
+regagnâmes la route directe du village; Il était maintenant très
+tard et il faisait un froid si intense que tout le monde restait
+renfermé chez soi; on n'entendait d'autre son dans le village que
+celui de l'horloge de l'église, dont le carillon sonnant les
+quarts d'heure au haut des airs, produisait sur nos esprits et nos
+sens surexcités l'effet de salves d'artillerie. Tout près de
+l'église, qui semblait garder l'entrée du village, avec ses vieux
+contreforts et sa vieille tour, se trouvait un cottage en ruines,
+avançant assez loin dans la rue, pour ne laisser entre l'église et
+cette misérable hutte qu'un espace de huit à neuf pieds. Une idée
+nous frappa au même instant, c'est que si nous pouvions nous y
+loger, il serait impossible à l'homme en question de se glisser
+dans le village sans être aperçu par nous.
+
+Après avoir écouté un moment aux fenêtres et aux portes du
+cottage, nous conclûmes qu'il était inhabité. Poussant alors
+doucement la porte, nous montâmes un étroit escalier de pierre et
+nous nous dirigions à tâtons vers une croisée percée dans un
+pignon que nous avions remarquée de la route et qui devait
+commander l'approche du village, quand nous entendîmes une voix
+murmurer ces mots:
+
+«Est-ce vous, William?» au moment même où nous entrions dans le
+galetas.
+
+Après nous être arrêtés une minute ou deux, retenant notre haleine
+et désappointant l'attente de la personne qui parlait, nous nous
+plaçâmes à notre poste d'observation. Plusieurs quarts d'heure
+carillonnés par l'horloge s'étaient évanouis «dans les mélodies
+éternelles» au sommet de la tour, et je commençais à désespérer de
+voir apparaître l'objet de nos recherches, quand Tom m'allongea en
+silence un coup de coude.
+
+«S'il faut vous le dire? murmura-t-il tout bas, j'entends des pas
+autour du coin. Regardez. Il y a derrière la haie un homme qui a
+la tête levée vers la fenêtre voisine. Le voilà qui bouge.
+Suivons-le. Non, ne bougez pas. Attendons. Il traverse la rue. Il
+vient dans cette maison même!»
+
+Je vis en effet une figure d'homme se glisser silencieusement à
+travers la route et disparaître sous le porche du vieux cottage.
+Notre embarras était grand. Nous n'avions pas de lumière et nous
+ne connaissions aucunement les dispositions des lieux. Un autre
+quart d'heure carillonné par l'horloge, nous avertit que la nuit
+s'écoulait rapidement. Nous avions presque résolu de retourner sur
+nos pas si faire se pouvait, et de regagner l'endroit où nous
+avions laissé notre infortuné cheval, quand je sentis de nouveau
+dans mes côtes les coudes de mon ami Tom.
+
+«S'il faut vous le dire?» murmura-t-il, «il se passe quelque chose
+ici;» et il me montra une faible lueur réfléchie sur les
+charpentes intérieures du toit, au-dessus de nos têtes.
+
+Cette lueur sortait de la chambre voisine, le mur de séparation
+n'ayant pas été élevé plus haut que les solives transversales; en
+sorte que la toiture était commune aux deux chambres. Le mur même
+n'avait guère que sept ou huit pieds de haut. Nous pouvions donc
+entendre tout ce qu'on disait; mais on ne disait rien, et notre
+oreille épiait en vain le moindre son. Cependant la lumière
+continuait de brûler; on la voyait vaciller au-dessus du mur et se
+jouer dans le sombre chaume.
+
+«S'il faut vous le dire? dit Tom, il nous serait aisé de voir dans
+la chambre voisine, en grimpant sur ces vieilles solives. Tenez
+mon pistolet tant que j'y sois monté; et, s'il faut vous le dire?
+il me sera aisé de le tuer de là.»
+
+«Au nom du ciel, Tom! lui dis-je, prenez garde à ce que vous
+faites. Laissez-moi voir d'abord si c'est bien le voleur.»
+
+«Alors, grimpez aussi,» dit Tom, qui, déjà à cheval sur une des
+solives, me tendit la main pour m'aider à monter. Nous étions tous
+deux de niveau avec le mur de séparation, et, en allongeant un peu
+la tête, nous pouvions voir tout ce qui se passait dans la chambre
+voisine. C'était une bien misérable chambre. Il y avait une petite
+table ronde et une couple de vieilles chaises; mais la plus
+profonde misère était le trait caractéristique de ce galetas
+désolé, sans feu, malgré le rigoureux hiver.
+
+Une femme, bravant apparemment le froid, était assise près de la
+table et lisait un livre. La petite lampe, qui avait été allumée
+sans bruit, projetait à peine sa lueur sur le visage de la
+lectrice et sur son livre. Ses traits étaient pâles et défaits;
+mais elle était encore jeune et belle, ou du moins le mystère et
+l'étrangeté de cet incident répandaient un si grand intérêt sur sa
+personne, que je la trouvai telle. Ses vêtements étaient pauvres,
+et le châle; étroitement serré sur ses épaules, manifestait plutôt
+qu'il ne cachait leur exiguïté. Tout à coup nous vîmes à l'autre
+extrémité de la chambre une figure sortir de l'obscurité; Tom
+serra son pistolet d'une main plus ferme et l'arma, en prévenant
+le bruit avec son pouce. L'homme se tenait sur le seuil, comme
+s'il ne savait s'il devait entrer. Il regarda longtemps la femme
+qui continuait de lire; puis il s'approcha d'elle en silence. Elle
+entendit ses pas, leva la tête, et le regarda en face sans dire un
+mot. Je n'avais vu de ma vie une figure si pâle et si émue.
+
+«Nous partirons demain, dit-il; j'ai quelque argent comme je
+l'espérais.» Et, en disant ces mots, il déposa sur la table,
+devant elle, trois guinées d'or. Cependant elle continua de se
+taire, et elle épiait ses traits la bouche à demi-béante.
+
+«S'il faut vous le dire? dit Tom, à n'en pas douter, c'est notre
+argent. Est-ce bien là l'homme?»
+
+«Je ne le sais pas encore. Il faut que je voie ses yeux.»
+
+Cependant la conversation continuait en dessous de nous.
+
+«J'ai emprunté ces trois pièces à un ami,» continua l'homme, comme
+pour répondre au regard fixé sur lui; «à un ami, m'entendez-vous?
+J'aurais pu en avoir davantage, mais je n'ai voulu en prendre que
+trois. Cela suffit pour nous conduire à Liverpool, et une fois là,
+nous sommes sûrs de trouver un passage pour l'Ouest. Une fois dans
+l'Ouest, le monde est devant nous. Je puis travailler, Marie. Nous
+sommes jeunes. Un homme pauvre n'a pas de chance ici, mais nous
+pouvons passer en Amérique avec des espérances toutes fraîches.
+
+«Et une bonne conscience aussi! dit la femme à voix basse, mais
+d'un ton interrogatif et aussi profondément tragique que celui de
+lady Macbeth.
+
+L'homme restait silencieux. À la fin, pourtant, il sembla
+s'irriter de la fixité de son regard. Pourquoi me regardez-vous
+ainsi? lui dit-il. Je vous dis que nous partirons demain.»
+
+«Et l'argent?» dit la femme.
+
+«Je le renverrai à celui à qui je l'ai emprunté, sur mes premiers
+gains. Je n'ai pris que trois guinées, de peur de le gêner en
+prenant davantage.
+
+«Je veux voir cet ami moi-même, dit Marie, avant de toucher à
+l'argent.»
+
+«S'il faut vous le dire? demanda de nouveau Tom, c'est bien-sûr
+là, notre homme!»
+
+«Chut! lui dis-je; écoutons.»
+
+«J'ai reconnu un de mes amis dans l'un des commis de la banque de
+Melfield. C'est de lui que je tiens ces guinées. Je vous en donne
+ma parole.»
+
+«S'il faut vous le dire? qu'attendons-nous? Il avoue tout, dit
+Tom. Tombons sur lui à l'improviste. Je n'ai jamais vu un plus
+laid scélérat.»
+
+«Avec cette somme, continua l'homme, voyez tout ce que nous
+pouvons faire. Elle nous tirera de la détresse où nous sommes
+tombés, Marie; vous savez qu'en cela je dis la vérité, sans qu'il
+y ait de ma part d'autre faute qu'une excessive confiance dans un
+faux ami. Je ne puis vous voir mourir de faim. Je ne puis voir
+notre petit enfant, né dans une position confortable, réduit à
+coucher sur la paille, au fond d'une grange comme cette maison.
+Non, je ne le puis, je ne le veux pas.»
+
+Il poursuivit, se passionnant davantage à mesure qu'il parlait. «À
+tout prix, je veux vous rendre une chance de confort et
+d'indépendance.
+
+«Et la paix d'esprit? répliqua Marie. Oh! William! je dois vous
+dire les horribles craintes qui ont rempli mon âme pendant votre
+absence, durant cette terrible nuit. J'ai lu et prié. J'ai demandé
+des consolations au ciel. Oh! William! rendez l'argent à votre
+ami. -- Je ne dis rien de l'emprunt; -- rendez cet argent. Je ne
+puis le regarder. Manquons de tout; mourons, s'il le faut, mais
+rendez cet argent.
+
+Tom Ruddle désarma tout doucement son pistolet et passa la manche
+de son pardessus sur ses yeux.
+
+«Ayons confiance en Dieu, William, poursuivit la femme, et la
+délivrance viendra. Le temps est très froid, ajouta-t-elle. Il n'y
+a plus d'espérance visible, mais je ne puis désespérer de tout à
+cette époque de l'année. Cette grange, comme vous l'appelez,
+William, n'est pas un séjour plus humble que la crèche de
+Bethléem, dont je viens de lire la touchante histoire.»
+
+En ce moment, les cloches de la vieille église sonnèrent à pleine
+volée. Nous étions si près de la tour que leurs vibrations
+ébranlaient les solives sur lesquelles nous nous tenions à cheval
+et remplissaient tout le cottage de leur rude harmonie. «Écoutez!
+s'écria l'homme étonné, qu'est-ce que c'est que cela? -- C'est le
+matin de Noël, répondit la femme. Ah! William, William! dans quel
+esprit nous devrions accueillir ce jour! dans quel esprit
+différent nous l'avons maintes et maintes fois accueilli dans des
+temps plus heureux!»
+
+L'homme prêta l'oreille aux cloches pendant une minute ou deux;
+puis il s'agenouilla et cacha sa tête sur les genoux de sa femme.
+Il se fit un profond silence, sauf la musique de Noël. «S'il faut
+vous le dire? dit Tom, je me rappelle qu'à cette heure nous
+chantions toujours un hymne dans la maison de mon père. Allons-
+nous-en: je ne voudrais pas pour mille guinées troubler ces
+pauvres gens.
+
+Nos préparatifs pour descendre firent un peu de bruit. L'homme
+regarda en l'air, tandis que la femme restait absorbée dans ses
+prières. Comme ma tête dépassait juste le niveau du mur, nos yeux
+se rencontrèrent. C'étaient bien les mêmes yeux qui étincelaient
+d'un éclat sauvage, quand le coup de pistolet était parti du
+cabriolet. Nous continuâmes notre descente. L'homme se releva
+tranquillement de sa position agenouillée et mit son doigt sur sa
+bouche. En descendant les escaliers, nous le trouvâmes qui nous
+attendait sur le seuil de la porte. «Non pas devant elle, dit-il.
+Je veux lui épargner ce triste spectacle, si je puis. Je suis
+coupable du vol, mais je ne voulais pas vous faire mal, monsieur.
+Le pistolet est parti dès que je l'ai touché. Au nom du ciel,
+dites-le-lui avec des ménagements quand vous m'aurez emmené!»
+
+«S'il faut vous le dire? dit Tom Ruddle, dont les dispositions
+belliqueuses s'étaient tout-à-fait évanouies, le pistolet était
+mon erreur, et tout ceci est une erreur aussi. Venez me voir, mon
+ami et moi, à la banque, après demain, et s'il faut vous le dire?
+le diable de vent! il est si piquant qu'il me fait venir les
+larmes aux yeux; oui, s'il faut vous le dire, nous nous
+arrangerons pour vous en prêter davantage.»
+
+Les cloches continuaient de sonner dans l'air. Il était près de
+minuit, et notre retour au logis à travers les chemins durcis par
+la gelée fut la plus agréable promenade en voiture que nous
+eussions faite de notre vie.
+
+
+VII -- L'HISTOIRE DE LA FEMME DE JOURNÉE.
+
+Une personne n'est pas sans éprouver un certain embarras, quand
+elle se voit appelée par les maîtres dans la salle à manger, pour
+y porter de joyeux toasts de Noël; et Dieu sait si je souhaite à
+toutes les personnes présentes autant de bonnes fêtes qu'elles
+peuvent s'en souhaiter à elles-mêmes; mais aussi on me demande mon
+histoire du Revenant. Vraiment!... ce n'est pas aussi aisé qu'on
+le croirait de se rappeler tout de suite, comme cela, les
+circonstances d'une apparition qu'on a vue et vue de ses propres
+yeux! Heureusement je n'ai pas précisément vu moi-même la chose,
+car ce fut Thomas qui la vit et qui l'entendit. Cependant, puisque
+l'histoire du Revenant semble être arrivée aux oreilles des jeunes
+ladies par la bonne, et qu'elles veulent en savoir les détails
+exacts, je vais vous les dire.
+
+J'étais cuisinière chez l'alderman Playford, quand il mourut
+subitement; et nous eûmes un bien beau deuil, nous autres, les
+domestiques. Je dis nous, quoique je ne sois plus aujourd'hui
+qu'une femme de journée, gagnant péniblement ma pauvre vie.
+
+L'alderman tenait deux maisons sa maison de ville à Dewcester,
+pour son commerce et sa maison de campagne à Brownham, à cinq ou
+six milles de distance. J'étais à Brownham, et je préférais y
+être, parce que les jeunes ladies le préféreraient aussi;
+c'étaient de vraies ladies, sur mon âme. Tout était confortable à
+Brownham; je puis même dire dans le grand style: il y avait des
+jardins, des étangs pleins de poissons, une brasserie, une
+laiterie, sans parler des écuries et de tout ce qui suit.
+
+Dans les dernières années, l'alderman passait aussi la plus grande
+partie de son temps à Brownham. Thomas, le cocher, le conduisait
+et le ramenait quand il était obligé d'aller à Dewcester, où il
+couchait quelquefois, s'il y avait une affaire importante en train
+dans la chambre des aldermen ou une prochaine élection dans le
+district; car l'alderman, vous le savez, était fameux pour les
+élections. Mais Thomas revenait toujours à la maison, et son
+maître, lors même qu'il restait à Dewcester, le renvoyait à
+Brownham pour nous protéger, nous autres femmes, et faire son
+service.
+
+Maintenant il faut vous dire que l'alderman avait eu une attaque
+de paralysie peu d'années auparavant, et que depuis lors, malgré
+son rétablissement, il avait conservé une manière de marcher très
+curieuse, car un de ses souliers faisait entendre un craquement
+singulier, ne ressemblant à aucun autre bruit. Lorsqu'il
+descendait l'allée de gravier devant la façade ou qu'il allait
+d'un endroit à l'autre dans la maison, son soulier craquait,
+craquait si bien, que sans voir l'alderman on savait toujours où
+il était. Il ne marchait ni lourdement, ni vite, et longtemps
+avant qu'il fût en vue nous étions avertis qu'il arrivait par le
+craquement de son soulier, même avant d'entendre le bruit de ses
+pas. J'ai bien entendu des souliers craquer en ma vie, mais jamais
+comme celui-là!
+
+Nous étions très bons amis, Thomas et moi. J'ai cru longtemps
+qu'il avait des intentions plus sérieuses, et je ne peux penser,
+même aujourd'hui, que ce fut uniquement de l'amour à l'office,
+comme on dit, mais il y avait quelque chose de cela. Qui peut dire
+ce qui fût arrivé, s'il n'avait pas épousé la veuve Rogers que
+tout le monde croyait si bien pourvue après la mort de son défunt,
+et qui, pourtant, n'avait rien. Pauvre Thomas! Le lendemain de ses
+noces fut un triste jour pour lui; mais il n'y avait plus à
+revenir là-dessus. Nous n'en restâmes pas moins bons amis à
+Brownham, comme il convient aux personnes attachées au même
+service. J'étais maîtresse absolue dans ma cuisine, et il n'en
+faisait pas plus mauvaise chère.
+
+Un soir, il était revenu de conduire l'alderman à Dewcester, et il
+devait aller le chercher le lendemain dans l'après-midi. La nuit
+était humide et pluvieuse; il faisait grand vent. Assis dans la
+cuisine, nous entendions battre la pluie contre les volets et
+l'eau ruisseler des gouttières. Le vent s'époumonait comme un
+homme en colère, et tourbillonnait autour de la maison comme s'il
+cherchait un endroit pour y pénétrer. Thomas avait ôté ses grandes
+guêtres et ses autres effets mouillés pour mettre ses habits de
+service. Rassemblés tous autour du feu, nous bavardions un peu
+plus tard qu'à l'ordinaire. Les jeunes ladies étaient déjà montées
+se coucher et les autres servantes finirent par gagner leur lit,
+nous laissant un moment à nous-mêmes, Thomas et moi. Alors nous
+recommençâmes à causer de la famille et des voisins. Je pensai que
+Thomas profiterait de l'occasion pour me faire ses confidences;
+mais il fut comme tous les jours. Quand l'horloge de la cuisine
+marqua minuit moins un quart, je pris ma chandelle et je lui dis:
+«Bonsoir, Thomas, je vais me coucher. -- Bonne nuit, dit-il,
+cuisinière. Après avoir débarrassé la table dans la salle à
+manger, je gagnerai aussi mon lit, car je suis très fatigué.»
+
+Je n'étais pas montée depuis plus d'un quart d'heure, et je
+n'avais pas fini de me déshabiller, lorsque j'entendis tapoter à
+ma porte. «Qui est là? Demandai-je un peu effrayée. -- C'est moi,
+cuisinière, répondit Thomas, j'ai besoin de vous parler.» Je ne
+pouvais m'imaginer ce qu'il me voulait, car il avait eu tout le
+temps de me dire les choses les plus particulières. J'avais
+d'ailleurs un peu raison de croire qu'il avait vu la veuve Rogers
+cette après-midi là même. Je me rhabillai donc et je sortis dans
+le corridor, où se tenait Thomas d'un air plus grave que je ne lui
+avais jamais vu, même à l'église. «Descendez, cuisinière, murmura-
+t-il, j'ai quelque chose à vous dire;» tout cela d'un air si
+solennel que je ne pouvais vraiment deviner ce dont il était
+question.
+
+Nous voilà donc descendus dans la cuisine. Je ranimai le feu et je
+m'assis tout près; Thomas prit une chaise et se plaça de l'autre
+côté. Il avait l'air d'être à un enterrement. «Cuisinière, dit-il,
+je suis certain que vous apprendrez bientôt du nouveau. -- Bon
+Dieu, Thomas, lui répondis-je, qu'apprendrai je donc? -- Eh bien!
+dit-il, vous apprendrez que l'alderman est mort. -- Mort!
+m'écriai-je, voilà qui est bien étrange!»
+
+«Pas à moitié si étrange que ce que je viens d'entendre,
+cuisinière, ajouta Thomas d'une vois sépulcrale, je viens
+d'entendre le spectre de l'alderman et je suis certain que nous ne
+le reverrons plus en vie! En entrant dans la salle à manger pour
+débarrasser le souper des jeunes ladies, j'ai trouvé un grand
+verre de punch au milieu du plateau. Vous savez que c'est la
+manière dont elles s'y prennent souvent quand je reviens trempé
+après avoir conduit l'alderman. (Pour de véritables ladies comme
+elles, il eût été trop familier de dire: Thomas, voilà un verre de
+punch pour vous). J'allais donc boire le verre de punch à la santé
+de l'alderman, poursuivit Thomas, lorsque j'entends la porte du
+vestibule s'ouvrir et crac, crac, crac, le son des pas de
+l'alderman qui le traverse. D'abord je ne trouvai rien de bien
+extraordinaire à son retour à Brownham, malgré l'heure avancée de
+la nuit. Je déposai donc mon verre de punch, et prenant une
+chandelle, je sortis de la salle à manger pour éclairer. Je ne vis
+rien du tout; mais les pas de mon maître me devançaient, crac,
+crac, crac, et montaient l'escalier. Je les suivis jusqu'au
+premier palier; mais là encore, je n'aperçus pas d'alderman, rien
+absolument. Bon Dieu! monsieur, m'écriai-je alors, où êtes-vous?
+Ne faites pas cela pour me faire peur! Je m'arrêtai et j'écoutai;
+aucune réponse, aucun son que le crac, crac, crac! Les pas
+montèrent jusqu'à la porte de la chambre à coucher de l'alderman;
+je l'entendis s'ouvrir et se fermer; puis je n'entendis plus rien.
+Mais, cuisinière, toutes les portes extérieures sont fermées et
+barrées pour la nuit. Comment donc l'alderman aurait-il pu entrer
+dans la maison? Aussi sûr que vous êtes en vie, c'est son spectre
+que j'ai entendu!»
+
+Je le crus aussi dans le moment, et maintenant j'en suis certaine.
+Nous passâmes toute la nuit assis au coin du feu, pour être prêts
+quand la nouvelle viendrait de Dewcester. Le lendemain, de grand
+matin, il arriva un exprès. Thomas le fit entrer, et avant qu'il
+nous eût expliqué ce qui l'amenait à Brownham, Thomas lui dit:
+«L'alderman Playford est mort.» Le messager fut fort étonné, comme
+vous le pensez bien. Miséricorde! s'écria-t-il, comment donc le
+savez-vous?... -- Il est mort, la nuit dernière, repartit Thomas,
+au moment où l'horloge sonnait minuit. J'ai entendu ses pas dans
+le vestibule et sur l'escalier. Le pas de l'alderman ne ressemble
+à aucun autre, et j'ai su par là qu'il devait être mort.
+
+Je nous souhaite à tous en attendant l'autre monde, une vie longue
+et heureuse en celui-ci.
+
+
+VIII -- L'HISTOIRE DE L'ÉCOLIER SOURD.
+
+Je ne sais comment vous avez fait tous, ni ce que vous avez
+raconté. Je pensais pendant ce temps-là à ce que je pourrais vous
+dire à mon tour d'intéressant; mais je ne sais rien de bien
+particulier qui me soit arrivé, si ce n'est pourtant tout ce qui
+concerne Charley Felkin, et comment il m'invita à aller chez lui.
+Je vous dirai cette histoire si vous voulez.
+
+Charley, vous le savez, est d'une année plus jeune que moi.
+J'étais depuis douze mois chez le docteur Owen quand il y arriva.
+Il devait être dans ma salle d'études et dans mon dortoir; il ne
+savait rien des usages des écoles, ce qui le mit d'abord fort mal
+à son aise, comme la plupart des nouveaux. Ce fut moi qui fus
+chargé de le mettre au courant, et nous eûmes beaucoup de rapports
+ensemble. Bientôt sa tristesse se dissipa; il prit son parti comme
+les autres; nous devînmes grands amis. Il prit goût à nos jeux, et
+il cessa d'être mélancolique. Nous avions de longues causeries les
+jours de pluie et pendant les grandes promenades de l'été; mais
+nos meilleures conversations avaient toujours lieu quand nous
+étions couchés. Je n'étais pas sourd alors. Oh! comme nous aimions
+à parler de la maison paternelle, à raconter des histoires de
+revenants Et toutes sortes d'autres histoires. Personne, que je
+sache, ne nous entendit jamais, sauf une seule fois; encore en
+fûmes-nous quittes pour un terrible roulement sur la porte, et
+l'ordre du docteur de nous endormir à l'instant.
+
+Les choses allèrent ainsi assez longtemps, jusqu'à l'époque où je
+commençai à avoir mon mal d'oreille. D'abord Charley fut très bon
+pour moi. Je me rappelle qu'un jour il me dit de m'appuyer sur son
+épaule, et me tint la tête chaudement jusqu'à ce que la douleur
+fût passée: pendant tout ce temps-là il ne bougea pas. Peut-être
+finit-il par se fatiguer de toutes ses complaisances; peut-être
+bien aussi ce fut moi qui eus tort. Je sentais mon caractère
+s'altérer; je redoublais mes efforts pour me contenir; mais
+quelquefois la douleur était si vive et durait si longtemps, que
+j'aurais voulu être mort. Je crois bien qu'alors je devais être
+d'une fâcheuse humeur ou taciturne, ce que les écoliers aiment
+encore moins. Charley ne semblait pas croire que j'eusse aucun
+motif d'être ainsi. J'avais pris l'habitude de grimper sur le
+pommier et de là sur le mur, où je faisais semblant de dormir,
+pour me débarrasser des autres; mais eux ils accouraient tout
+exprès de ce côté, et disaient: «Voilà encore le boudeur assis sur
+son mur, comme Humpty Dumpty.» Un jour que j'entendais Charley en
+dire autant, je lui criai, d'un ton de reproche, ces deux mots:
+«Oh! Charley!» Et il me répondit: «Pourquoi grimpez-vous toujours
+là pour bouder?» Il prétendait aussi que je faisais beaucoup
+d'embarras pour rien. Je sais qu'il ne le croyait pas réellement,
+mais il s'impatientait de me voir comme cela. Je le sais, parce
+qu'il était toujours si bon pour moi, si joyeux quand mon mal
+semblait s'apaiser et que je revenais jouer avec les autres.
+Alors, j'étais content aussi, et je croyais que j'avais eu tort de
+penser ce que j'avais pensé. Nous n'avions donc jamais
+d'explications; cela nous aurait pourtant épargné bien des choses
+arrivées plus tard. Plût à Dieu que nous nous fussions franchement
+expliqués tous les deux.
+
+Charley, à son arrivée chez le docteur Owen, était fort en arrière
+de moi, car il avait une année de moins, et c'était sa première
+pension. Je croyais alors pouvoir me maintenir en tête de toute la
+classe, à l'exception de trois élèves, et je faisais de grands
+efforts pour cela; mais, au bout d'un certain temps, je commençai
+à descendre. J'apprenais aussi bien mes leçons qu'auparavant, mais
+les autres écoliers étaient plus prompts dans leurs réponses, et
+il y en eut bientôt six qui s'emparèrent de ma place habituelle
+avant que je susse comment cela se faisait. Le docteur Owen,
+m'apercevant un jour au dernier rang de la classe, dit qu'il ne
+m'avait jamais vu là. Le sous-maître ajouta que j'étais stupide,
+mais le docteur préféra attribuer la chose à ma paresse. Les
+autres élèves en diront autant et me donnèrent des sobriquets. Je
+commençais moi-même à croire comme eux, et j'en ressentis bien de
+la peine. Charley entra dans notre classe avant que j'eusse été
+moi-même jugé capable d'entrer dans une autre, et le fait est que
+je n'en sortis jamais. Je crois que son père et sa mère m'avaient
+d'abord cité à lui comme un exemple, car il avait dû lui-même bien
+parler de moi quand il m'aimait.
+
+À la fin, il parut s'appliquer à me repasser dans la classe. Je
+fis tout mon possible pour l'en empêcher. Il s'en aperçut et
+redoubla d'application. Je ne pouvais guère l'aimer alors. J'avoue
+même que j'étais de très mauvaise humeur, et cela l'exaspérait à
+son tour. J'avais beau me fatiguer jusqu'à tomber malade pour bien
+apprendre mes leçons et bien répondre aux questions du maître,
+Charley l'emportait sur moi et abusait de son triomphe. Je ne
+voulais pas me battre avec lui, parce qu'il n'était pas aussi fort
+que moi; et d'ailleurs, je devais convenir qu'il savait mieux ses
+leçons. Nous allions nous coucher sans nous dire un mot. C'en
+était fait depuis longtemps des histoires que nous nous racontions
+la nuit. Un matin, Charley me dit en se levant que j'étais l'être
+le plus morose qu'il ait jamais vu. Je craignais bien depuis
+quelque temps de devenir morose, mais je ne voyais aucune raison
+pour qu'il me le dît justement ce matin-là. Il y en avait une
+pourtant, comme je le sus plus tard. Je lui dis tout ce que je
+pensais, c'est-à-dire qu'il était devenu très malveillant pour
+moi, et que s'il ne se conduisait pas comme autrefois, je ne
+supporterais pas son injustice. Il me répondit que, lorsqu'il
+essayait de le faire, je le boudais. Je ne savais pas alors la
+raison qu'il avait pour le dire, ni ce que signifiait tout cela.
+La vérité est, qu'éprouvant la veille au soir du remords de sa
+conduite envers moi en une circonstance, il m'avait parlé à
+l'oreille pour me demander pardon; mais il faisait noir, il
+parlait bas: je n'avais rien vu, rien entendu. Il m'avait prié de
+me retourner et de lui parler; mais, naturellement, je n'avais pas
+bougé, et il avait dû croire que je lui gardais rancune. Tout cela
+est très fâcheux: je passe à d'autres choses.
+
+Mistress Owen étant un jour dans le verger, et venant à regarder
+par-dessus la haie, me vit couché la face contre terre. J'avais
+pris l'habitude de me coucher ainsi, car j'étais stupide à tous
+les jeux où l'on devait s'appeler, et les autres élèves se
+moquaient de moi. Mistress Owen avertit le docteur: le docteur dit
+que je n'étais certainement pas dans mon état normal, et que pour
+sa satisfaction personnelle, il consulterait M. Prat. M. Prat vint
+en effet me voir, et trouva que j'étais sourd, sans pouvoir dire
+ce que j'avais aux oreilles. Il conseillait une application de
+ventouses, et je ne sais quoi encore; mais le docteur fit observer
+que, vu la proximité des vacances, il valait mieux attendre mon
+retour chez mes parents. J'y gagnai, toutefois, de n'avoir plus à
+disputer les places. Le docteur dit à tous les écoliers qu'on
+voyait bien maintenant pourquoi j'avais semblé tant reculer. Non
+seulement il s'en faisait un reproche à lui-même, disait-il, mais
+il s'étonnait que personne n'eût découvert plus tôt la véritable
+raison.
+
+Le premier de la classe était toujours le plus rapproché du sous-
+maître ou du docteur, quand il faisait réciter lui-même les
+leçons. Cette place me fut assignée d'une manière permanente. Je
+n'eus plus à la disputer contre personne. Après cela, tous les
+élèves, et Charley en particulier, se montrèrent de nouveau bons
+pour moi; et j'ose dire que, si j'avais eu un meilleur caractère,
+tout serait bien allé; mais je ne sais pourquoi tout semblait
+aller de travers partout où j'étais, et je désirais toujours être
+ailleurs. Il me tardait maintenant de voir arriver les vacances.
+Tous les écoliers, sans doute, les désiraient comme moi, mais moi
+plus que tous les autres, parce que tout à la maison me semblait
+si gai, si distinct, si brillant, dans mon souvenir au moins,
+comparativement à l'école pendant ce dernier semestre. On eût dit
+que tout le monde avait appris à parler bas. La plupart des
+oiseaux semblaient s'être exilés, ce qui me faisait d'autant plus
+désirer de voir mes tourterelles, dont Peggy m'avait promis de
+prendre soin. La cloche même de l'église paraissait assourdie; et
+quand l'orgue jouait, il y avait dans la musique de grandes
+lacunes qui me faisaient penser qu'il vaudrait mieux ne pas
+entendre de musique du tout. Mais ces souvenirs-là sont trop
+désagréables. J'en reviens à Charley.
+
+Son père et sa mère m'invitèrent à venir passer la première
+semaine des vacances avec lui. Mon père me dit d'y aller; j'obéis,
+et jamais de ma vie je ne fus si mal à mon aise. Je n'entendais
+pas ce qu'ils se disaient les uns aux autres, à moins d'être tout
+à fait au milieu d'eux, et je ne pouvais manquer d'avoir l'air
+stupide quand ils riaient aux éclats et que je ne savais pas même
+ce dont il s'agissait. J'étais sûr que les soeurs de Charley se
+moquaient de moi, Catherine en particulier. Il me semblait
+toujours que tout le monde me regardait et je sais qu'on parlait
+quelquefois de moi; je le sais par quelque chose que j'entendis
+dire à mistress Felkin, un jour qu'il y avait du bruit dans la
+rue, et qu'elle parlait très haut sans le savoir, «on ne nous a
+jamais prévenus, disait-elle, que ce pauvre enfant était sourd.»
+Je ne sais pourquoi, mais cela me parut insupportable; et à dater
+de ce moment, plusieurs personnes prirent l'habitude de me dire
+les moindres choses d'un ton si criard que tout le monde se
+retournait pour me regarder. Parfois aussi je me trompais sur ce
+qu'on me disait; et une de mes bévues fut si ridicule que je vis
+Catherine se tourner pour rire et elle ne cessa plus de rire
+pendant bien longtemps. C'était plus que je n'en pouvais
+supporter; je m'enfuis. Il y avait sans doute folie à moi d'agir
+ainsi. Je sais que j'avais fini par avoir un très mauvais
+caractère, je sais que M. et mistress Felkin durent trouver qu'ils
+s'étaient bien trompés à mon égard et dans leur choix d'un
+camarade pour Charley; mais que me servait-il de rester plus
+longtemps pour être l'objet de la commisération ou du ridicule,
+sans faire de bien à personne? Je m'enfuis donc au bout de trois
+jours; j'aspirais au moment d'être de retour à la maison, car là,
+je n'en doutais pas, je trouverais tous les conforts réunis. Je
+savais où passait la diligence, à un mille et demi de l'habitation
+de M. Felkin, de très grand matin. Je sortis donc par la croisée
+du cabinet d'étude, et je me mis à courir; j'avais tort d'être si
+effrayé, car personne n'était encore levé dans la maison; je fus
+seulement forcé de demander au jardinier la clé de la porte de
+derrière, qu'il me jeta par la croisée de sa loge. Une fois dehors
+je lui criai de recommander à Charley de m'envoyer mes effets chez
+mon père. Au bord de la route, il y avait un étang au pied d'une
+grande haie que couvraient des arbres très sombres; il me vint
+subitement l'idée de m'y noyer, de n'être plus un embarras pour
+personne et d'en finir avec mes peines. Ah! quand j'aperçus le
+clocher de notre église, je n'en fus pas moins heureux! et quand
+je vis la porte de notre maison, je crus à la durée de ce bonheur!
+
+Mon espoir s'évanouit bientôt. Je n'entendais pas ce que murmurait
+ma mère quand elle m'embrassait. Toutes les voix étaient confuses
+et tout me semblait devenu plus silencieux et plus triste;
+j'aurais dû savoir cela d'avance, mais je ne m'y attendais pas.
+J'avais été vexé d'être appelé sourd par les Felkins, et
+maintenant je me sentais blessé de la manière dont mes frères et
+mes soeurs me trouvaient en faute, parce que je n'entendais pas
+toujours. «Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas
+entendre;» me dit un jour Ned, et ma mère répétait sans cesse que
+c'était pure faute d'attention; que si je n'avais pas l'esprit
+distrait j'entendrais aussi bien que personne. Je ne crois pas que
+je fusse jamais distrait; je désirais tellement entendre, je
+faisais tant d'efforts pour cela, que souvent les larmes m'en
+venaient aux yeux; alors je courais m'enfermer dans ma chambre
+pour pleurer tout à mon aise. Sûrement j'étais à moitié fou alors,
+à en juger par ce que je fis à mes tourterelles dans un moment de
+fureur. Peggy en avait pris grand soin pendant mon absence; elles
+me reconnurent tout de suite et vinrent, selon leur ancienne
+habitude, percher sur ma tête et mes épaules, comme si je n'avais
+jamais quitté la maison; mais leurs roucoulements quand elles
+n'étaient pas sur moi, ne ressemblaient plus du tout à ce qu'ils
+avaient été. Pour les entendre j'étais forcé de mettre ma tête
+contre leur cage; j'entendais cependant bien d'autres oiseaux. Je
+m'imaginai que c'était la faute des tourterelles et qu'elles ne
+voulaient plus roucouler pour moi. Un jour j'en pris une hors de
+la cage; je la caressai d'abord et j'employai tous les moyens de
+douceur. À la fin je pressai un peu son cou dans mon impatience,
+puis saisi d'un accès de frénésie parce qu'elle s'obstinait à ne
+pas roucouler, je la tuai... oui, je lui tordis le cou! Vous vous
+rappelez tous cette triste histoire-là, comme je fus puni
+sévèrement et justement, et ce qui s'en suivit; mais personne ne
+sut combien je me sentais misérable, je me faisais horreur à moi-
+même pour ma cruauté. Je n'en dirai pas davantage, et si j'ai fait
+mention de ce malheur, c'est pour expliquer ses conséquences.
+
+La première chose qui en résulta fut que toute la famille eut plus
+ou moins peur de moi. Les servantes s'enfuyaient à ma vue et ne me
+laissaient jamais jouer avec la plus jeune enfant, comme si
+j'allais l'étrangler! J'affectais de ne redouter aucun châtiment
+et je me conduisais, je le sais, d'une manière horrible. Une chose
+très désagréable dont je m'aperçus, c'est que mon père et ma mère
+ne savaient pas tout. Jusqu'alors j'avais toujours cru le
+contraire, mais maintenant ils me comprenaient, et me conduisant
+comme je le faisais, cela n'avait rien d'étonnant. Souvent ils me
+conseillaient de faire des choses impossibles, de demander, par
+exemple, ce que tout le monde disait; mais nous passions tous les
+dimanches près de la tombe de la vieille miss Chapman; et je me
+rappelais bien ce qui avait lieu lorsqu'on la voyait de son vivant
+approcher de la porte: «Miséricorde!» criait-on de tous côtés,
+«voilà encore miss Chapman! Qu'allons-nous faire? elle va rester
+jusqu'au dîner et nous serons enroués pour une semaine. Ne faut-il
+pas lui dire tout ce qu'elle demande? Jamais elle n'est contente,
+quel fléau!» Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle entrât. Tout
+cela parce qu'elle voulait savoir ce que chacun disait. Je ne
+pouvais supporter l'idée d'être comme elle, mais je ne pouvais
+comprendre non plus pourquoi on se plaignait tant d'elle, moi tout
+le premier. C'était par une sorte d'instinct que je ne faisais pas
+alors ce que mon père et ma mère me disaient de faire, et je suis
+sûr qu'ils n'y comprenaient rien. Maintenant je vois bien pourquoi
+et eux aussi. Un sourd ne peut savoir ce qui mérite d'être répété
+et ce qui ne le mérite pas. S'il ne demande rien, quelqu'un prend
+toujours la peine de lui dire ce qui vaut la peine d'être dit;
+mais s'il fait sans cesse d'ennuyeuses questions, on est bientôt
+aussi las de lui que nous l'étions de la pauvre miss Chapman.
+
+Forcé de me suffire à moi-même, j'employais d'ordinaire une grande
+partie de la journée à lire dans un coin. Je faisais tout seul de
+grandes promenades sur la bruyère, tandis que les autres se
+promenaient ensemble dans les prairies ou sur les chemins. Mon
+père m'ordonnait souvent de faire comme les autres, et alors je
+changeais le lieu de mes excursions, mais je ne m'en isolais pas
+moins. Il y avait sur la bruyère un étang si semblable à celui
+dont j'ai parlé, que les mêmes idées m'étaient revenues; je
+m'asseyais des heures entières sur les bords de cet étang et j'y
+jetais des cailloux. Alors je commençai à m'imaginer que je serai
+plus heureux après mon retour chez le docteur Owen. C'était une
+idée très sotte puisque la maison même avait réellement
+désappointé mes espérances; mais tout le monde, je pense, espère
+toujours une chose ou une autre, et je ne voyais rien moi, à
+espérer... mais me voilà encore dans les tristesses, oubliant de
+parler de Charley.
+
+Un jour, à l'heure où les grandes personnes songeaient elles-mêmes
+à aller se coucher, je descendis avec mes habits de nuit, marchant
+dans mon sommeil, les yeux grands ouverts. Les dalles de pierre de
+la salle, si froides pour mes pieds nus, me réveillèrent; mais
+alors même je ne pouvais être complètement éveillé, car j'entrai
+dans la cuisine au lieu de retourner dans mon lit, et je me
+rappelle fort peu ce qui se passa cette nuit. On dit que pendant
+tout le temps j'écarquillais les yeux devant les chandelles. Je me
+rappelle cependant que le docteur Robinson était là. Je me
+réveillais souvent en sursaut et je rêvais toujours; je rêvais de
+toutes sortes de musique, du vent qui soufflait, de gens qui
+parlaient de toutes les peines que j'éprouvais à ne pouvoir
+entendre personne. Beaucoup de mes rêves finissaient par une
+querelle avec Charley que je renversais à terre d'un coup de
+poing. Ma mère ne savait rien de cela; elle fut aussi effrayée de
+mon somnambulisme que si j'étais devenu fou. Le docteur Robinson
+conseilla de me renvoyer en pension pour un semestre et de voir
+comment j'irais après l'essai de quelques remèdes pour mes
+oreilles.
+
+Charley arriva chez le docteur Owen deux heures après moi; il ne
+parut pas souhaiter de me serrer les mains et s'écarta à
+l'instant. Voyant bien qu'il n'avait plus l'intention «d'être
+amis,» je supposai qu'il regardait ma faute comme un affront pour
+la maison de son père; mais je ne sus, ni alors, ni quelque temps
+après, toutes les raisons qu'il avait de m'en vouloir. Quand plus
+tard, nous redevînmes camarades, j'appris que Catherine avait vu
+combien ses rires m'avaient offensé et que, fort affligée de
+m'avoir fait de la peine, elle était montée plusieurs fois pour
+frapper à la porte de ma chambre et pour me prier de lui pardonner
+ou du moins de lui parler. «Elle avait frappé si fort que j'avais
+dû certainement l'entendre,» disait-elle; mais je ne l'avais pas
+entendue du tout. Le second grief était ma fuite. Naturellement
+Charley ne pouvait me la pardonner; je n'avais pas maintenant de
+plus grand ennemi que lui. En classe, il me battait, cela va sans
+dire; tout le monde pouvait en faire autant, mais il me restait
+une chance dans les choses qui ne se faisaient pas en classe et où
+l'oreille n'était pour rien, dans la composition latine, par
+exemple, pour un prix que Charley tenait beaucoup à gagner; et il
+comptait bien l'avoir, quoique plus jeune, parce qu'il était bien
+avant moi dans la classe. J'obtins pourtant le prix. Alors
+quelques-uns des élèves crièrent à l'injustice; ils attribuaient
+mon succès à la faveur, et en apparence ils avaient raison, car
+j'étais devenu stupide; ils disaient cela et Charley le disait
+aussi. Charley me provoquait de toutes les manières, plutôt à
+cause de l'injure faite à Catherine, que pour la sienne propre,
+comme il me le dit plus tard. Un jour, il m'insulta tellement dans
+la cour de récréation, que je le renversai à terre d'un coup de
+poing. Je n'avais plus de raison pour ne pas le faire; car il
+avait beaucoup grandi; il était aussi fort que je l'avais jamais
+été, tandis que j'étais bien loin de l'être moi-même autant
+qu'avant cette époque et que je le suis redevenu depuis. Dès qu'il
+se fut relevé, il s'élança sur moi dans la plus grande rage qu'on
+puisse voir. J'étais comme lui, et nous nous fîmes du mal tous les
+deux, je vous assure, au point que mistress Owen vint nous voir
+dans nos chambres, car on nous avait donné des chambres séparées
+durant ce semestre. Nous n'avions pas besoin de rien dire à
+mistress Owen et nous n'aurions pas voulu avoir l'air de chercher
+à la mettre dans nos intérêts; mais elle s'aperçut bien de manière
+et d'autre que je me sentais très isolé et que j'étais bien
+malheureux. Ce fut, grâce à elle, j'en suis certain, que le cher
+et prudent docteur me manifesta tant d'amitié quand je retournai
+dans la classe, sans cesser d'être bienveillant pour Charley. Il
+me demanda même, une après-dînée, de faire une promenade avec lui
+dans son cabriolet, me donnant pour prétexte que ses affaires le
+conduisaient près de l'endroit où ils avaient été en classe
+ensemble, lui et mon père; mais c'était plutôt, je le crois, pour
+avoir une longue conversation avec moi sans être dérangé.
+
+Nous parlâmes beaucoup de certains héros de l'antiquité et ensuite
+de plusieurs martyrs. Il dit et rien assurément n'est plus vrai,
+qu'il est avantageux pour l'homme de voir clairement, du
+commencement à la fin, en quoi doit consister son héroïsme, afin
+qu'il puisse s'armer de courage et de patience, se garantir des
+surprises, etc. Je commençai à penser à moi-même, sans toutefois
+supposer qu'il y pensât aussi; mais cela vint par degrés. À son
+avis, disait-il, la surdité et la cécité étaient peut-être de tous
+les fardeaux les plus lourds à porter.
+
+Il les appelait des calamités. Je ne puis vous rapporter tout ce
+qu'il me dit, son intention n'était pas non plus que cela allât
+plus loin que nous; mais il me dit les plus tristes choses et il
+me les dit à dessein. Il ne me déguisa pas que mon mal était sans
+remède; il énuméra toutes les privations que me causerait mon
+infirmité; mais rien de tout cela, ajouta-t-il, ne pouvait
+m'empêcher d'être un héros, et, sous ce rapport, j'avais devant
+moi une large et belle carrière, non pour la renommée qui s'y
+attache, mais pour la chose en elle-même. Je m'étonnai de n'avoir
+pas plus tôt pensé à tout cela, mais je ne crois pas que je
+l'oublierai jamais.
+
+À notre retour, je vis Charley rôdant autour de la porte et nous
+attendant, cela était clair. Il me demanda si je voulais être
+encore son ami; je n'avais plus, certainement, la moindre rancune.
+Comme on ne devait souper que dans une heure, nous allâmes nous
+asseoir sur le mur sous le grand poirier, et nous reparlâmes de
+tout ce qui s'était passé. J'entendais tout, bien qu'il ne criât
+pas. Il nous fut aisé de reconnaître que nous nous étions bien
+trompés tous les deux et qu'en réalité nous ne nous étions jamais
+haïs. Depuis lors je l'aime plus que je ne l'avais aimé, et ce
+n'est pas peu dire. Il ne triomphe plus de moi, et tous les jours
+il me dit cinquante choses auxquelles il ne pensait jamais; par
+exemple, que j'avais d'habitude, l'air de ne pas vouloir qu'on me
+parlât; mais je me suis merveilleusement défait de cet air-là. Je
+sais que bien des fois il a renoncé à la satisfaction de son
+amour-propre et à son plaisir pour me prêter son aide et rester
+près de moi. Il n'aura plus cette peine en classe, car je ne
+retournerai pas chez le docteur Owen; mais je sais comment cela
+ira cette fois dans la maison de Charley. Je le sais parce qu'il
+m'a dit que Catherine ne rirait plus jamais de moi. Du reste, elle
+pourrait le faire sans inconvénient. Je crois, du moins, que je
+saurais supporter désormais les rires de tout le monde. Mon père
+et ma mère savent, vous savez tous que tout est bien changé et que
+nous ne nous querellerons plus jamais Charley et moi. Je ne
+m'enfuirai plus de sa maison, ni d'aucune autre maison. Oh! il
+vaut bien mieux regarder les choses en face. Comme vous faites
+tous un signe de tête affirmatif comme vous êtes tous d'accord
+avec moi.
+
+
+IX -- HISTOIRE DE L'INVITÉ.
+
+Je fus placé, il y a vingt ans, comme clerc, pour faire mon
+noviciat de la profession légale, dans le petit port de mer de
+Muddleborough. Habitée en partie par des agriculteurs, en partie
+par des pêcheurs, cette petite ville a conservé quelques restes
+d'une contrebande autrefois lucrative et certaines réminiscences
+des courses heureuses de ses corsaires, auxquels la principale rue
+et plusieurs auberges doivent leur fondation. Le recteur, le
+banquier, le procureur, mon patron, qui tenait enfermées dans des
+boîtes en fer blanc les affaires litigieuses de la moitié du
+comté, et à qui une salle à manger poudreuse servait d'étude, le
+docteur et le propriétaire des deux bricks et du schooner, dont se
+composait la marine marchande du port, étaient sans conteste les
+sommités de l'endroit.
+
+Du banquier ou de mon maître, le procureur, Lequel était le plus
+haut personnage entre tous? grande question restée obscure. Le
+banquier Isaac Scrawby passait pour immensément riche. Les banques
+provinciales par actions n'existaient pas encore, et il n'était
+pas un fermier ou un pécheur qui ne préférât les bons déchirés et
+crasseux de Scrawby aux billets les plus neufs de la banque
+d'Angleterre; son papier garnissait donc les petits sacs de toile
+à voile des pêcheurs, et les vieilles femmes le thésaurisaient
+dans leurs bas de laine, comme on le vit bien lorsque, forcé de
+suspendre ses paiements dans la première crise après le bill de
+Peel, il donna à ses créanciers trois shellings pour livre. Mais,
+d'un autre côté, le procureur Closeleigh, mon patron, outre qu'il
+pouvait faire prêter de l'argent à tout le monde, connaissait tous
+les secrets du comté et avait la main en toute chose, sauf
+pourtant les naissances, spécialité qu'il laissait au docteur.
+
+Trois ou quatre clercs, sans me compter, faisaient cahin-caha la
+besogne de l'étude. Le vieux Closeleigh portait généralement un
+habit vert garni de boutons d'or à coquille, des culottes courtes
+et des bottes à retroussis. Rarement il s'asseyait ou prenait une
+plume, si ce n'est pour écrire une lettre à un client du premier
+ordre; mais il tenait audience les jours de marché, et dans les
+saisons des chasses il instrumentait aussi en plein air, dans les
+rendez-vous des chasseurs.
+
+La forte prime payée pour mon apprentissage me donnait
+naturellement le droit de ne rien faire. Un effort fut bien tenté,
+quand j'étais tout à fait novice, par le vieux Foumart, le clerc
+plus spécialement chargé de la procédure, pour me décider à porter
+des assignations; mais, cette tentative ayant échoué, on me laissa
+prendre soin d'une des deux chambres de la maison déserte où nous
+avions notre office, et causer avec les clients tandis qu'ils
+attendaient leur tour.
+
+La monotonie et la» respectabilité» étaient les traits
+caractéristiques de notre ville. Nous avions peu de pauvres, ou du
+moins nous n'en entendions guère parler. Les mêmes gens se
+livraient aux mêmes occupations, et se permettaient les mêmes
+amusements plus ou moins graves tout le long de l'année. Le
+commencement de la saison des pêches et la foire annuelle étaient
+nos seuls événements. Personne ne faisait fortune, et nul ne
+perdait celle qu'il pouvait avoir. La contrebande, sous l'empire
+des nouveaux règlements, était devenue trop hasardeuse et trop peu
+lucrative pour que des gens respectables voulussent s'y aventurer.
+On racontait pourtant de singulières histoires au sujet des
+risques courus en ce genre par les pères de la génération
+actuelle.
+
+Chaque année, les jeunes hommes les plus remuants et les plus
+ambitieux de toutes les classes partaient comme un essaim pour des
+régions où l'industrie était plus active. En un mot, notre ville
+était bien la plus tranquille, la plus somnolente réunion
+imaginable de gens routiniers, économes, ennemis de toute
+spéculation. Leurs plus grands efforts collectifs aboutissaient à
+peine à entretenir la fontaine publique et la toiture de l'hôtel-
+de-ville; mais jamais on ne put les décider à faire les fonds
+nécessaires pour construire une jetée, bien qu'on en sentit
+l'impérieux besoin, ni à faire remise des droits d'octroi à un
+bateau à vapeur d'invention récente, qui passait devant notre
+port, pour le décider à s'y arrêter et à entrer en concurrence
+avec les lents caboteurs dont dépendent nos communications avec la
+ville voisine.
+
+Dans ce recoin des domaines du Sommeil... arriva un jour par terre
+ou par mer, dans un bateau de pêcheur ou sur ses jambes nerveuses,
+on n'en sut jamais rien, un homme grand, maigre, pâle, bronzé,
+semblant être un ancien soldat, âgé de quarante à cinquante ans,
+n'ayant qu'une seule main, et pour remplacer l'autre un crochet de
+fer vissé dans un bloc de bois; pauvrement, salement vêtu, du
+reste, et dont l'accoutrement ne ressemblait pas mal à celui d'un
+garde-chasse.
+
+Une compagnie composée du recteur, du docteur et de mon patron,
+maître Closeleigh, partait précisément pour aller chasser dans une
+réserve abondante de coqs de bruyère, et déplorait amèrement
+l'absence du vieux Phil Snare, le meilleur batteur du comté, quand
+le manchot offrit ses services d'une manière si convenable, si
+polie, si respectueuse, qu'ils furent acceptés malgré leur léger
+assaisonnement d'accent irlandais, mauvaise recommandation dans
+notre comté, où les fils de l'Irlande n'étaient pas en grande
+faveur. Une longue baguette de noisetier fut bientôt dans les
+mains du nouveau venu, et avant la fin de la journée, le manchot
+Peter était universellement reconnu pour le meilleur batteur et le
+drôle le plus amusant qu'aucun des chasseurs eût jamais connu.
+D'après son histoire, il jouissait d'une pension de retraite, et
+s'en allait rendre visite à un parent qu'il espérait trouver bien
+établi dans une autre ville, à cent milles au nord de
+Muddleborough. Un verre de grog achevant de délier sa langue, il
+raconta avec beaucoup de verve et de tact quelques-unes de ses
+aventures.
+
+À dater de ce jour, Peter devint le factotum de la ville, et
+chacun de s'étonner qu'on eût pu se passer si longtemps d'un
+personnage si indispensable. Il portait les lettres; il nettoyait
+les fusils et fabriquait des mouches pour la pêche; il guérissait
+les chiens malades; il portait, dans une singulière enveloppe de
+son invention, les messages des femmes aux maris qui s'attardaient
+aux dîners du club; il suppléait au besoin l'aide du docteur et
+portait les assignations du procureur. En un mot, Peter était
+toujours à la disposition de tout le monde, avec son visage
+sérieux et ses réparties comiques. Jamais il ne semblait fatigué;
+rarement il avait l'air pressé. Il allait et venait dans toutes
+les maisons comme un chat familier, et il faisait d'opulentes
+affaires, comme tous les gens qui savent se rendre indispensables
+pour la solution de mille petites difficultés que chaque jour
+amène. En très peu de temps Peter sortit ainsi, comme un véritable
+papillon, de son cocon ou de sa chrysalide. La jaquette de chasse
+déguenillée fut mise à la réforme et remplacée par un habit vert
+d'ample dimension, garni d'une infinité de poches et assez pimpant
+pour être porté par le premier garde-chasse de milord Browse. Son
+gilet ouvert laissait voir un linge d'une blancheur irréprochable.
+De la tête aux pieds, il était un exemple de ce que l'on gagnait à
+être en crédit près des principaux marchands, et cependant il ne
+s'était pas donné de maître. Il commença même à ne plus se charger
+de simples commissions, excepté pour les gens de qualité. Un état-
+major de jeunes garçons manoeuvrait sous ses ordres; et lorsqu'il
+accompagnait une partie de chasse, pourvu lui-même d'un excellent
+fusil que lui prêtait un aubergiste chasseur, il avait tout l'air
+d'être là pour sa santé, pour prendre de l'exercice et se livrer
+au plaisir du sport. Rien ne rappelait en lui le pauvre diable
+dépenaillé et mourant de faim qui s'estimait trop heureux de
+coucher dans une grange et d'accepter une assiettée de débris de
+viande.
+
+La faveur dont jouissait Peter n'était pas limitée à nos amateurs
+de sport. Il semblait également dans la confiance de personnes qui
+n'avaient jamais manié un fusil, ni jeté une mouche à une truite.
+S'il commença par les petits marchands, bientôt il devint
+indispensable aux boutiquiers les plus huppés. M. Tammy, le
+marchand de nouveautés de la place du Marché, M. Tammy qui portait
+toujours une cravate blanche et des escarpins, se promena un soir
+dans son jardin, pendant plus d'une heure, avec Peter; miss Spark
+le regardait par un trou de la porte; elle ne le perdit pas un
+seul instant de vue, et elle déclara à qui voulait l'entendre que
+Peter avait donné une petite tape sur l'épaule de Tammy en la
+quittant... à Tammy, élu marguillier pour l'année courante! Cette
+histoire trouva d'abord des incrédules; mais on ne put s'empêcher
+de remarquer que les progrès de la toilette de Peter, en fait de
+linge, dataient de cette promenade. Peu de temps après, Kinine,
+notre principal pharmacien et droguiste, grand orateur dans les
+meetings de la paroisse et première autorité scientifique de
+l'endroit, fut observé à son tour. Son garçon de pharmacie le vit
+étudier la géographie avec une vaste carte sous les yeux. Peter
+était souvent avec lui, et le crochet de fer voyageait rapidement
+sur la carte. À dater de ce moment, la ville entière sembla saisie
+d'une véritable rage, celle de rafraîchir ses études
+géographiques. L'Espagne et le Portugal étaient les localités
+spécialement en faveur. Tout le monde demandait au cabinet de
+lecture des livres sur la guerre de la Péninsule; et le libraire
+de la place du Marché reçut en une seule semaine l'ordre de faire
+venir plus de trois dictionnaires portugais.
+
+Quant à Peter, il devint le lion de l'endroit. Il déjeunait avec
+Smoker, l'aubergiste, amateur de chasse, dînait avec Tiles, le
+cordonnier, prenait le thé avec Jolly, le boucher, soupait avec
+Kinine, le droguiste, et se livrait à de longues causeries avec le
+barbier et avec M. Closeleigh lui-même. On le priait de raconter
+l'histoire de ses campagnes, tâche dont il s'acquittait avec une
+grande onction. Chose assez étrange! les gens ne semblaient jamais
+se fatiguer d'entendre les marches et les contre-marches de Peter,
+les batailles livrées par Peter, et comment Peter avait perdu sa
+main. Seulement les curieux faisaient remarquer qu'à la fin de ces
+récits, Peter était toujours conduit avec mystère dans quelque
+arrière-salle ou dans le jardin, et que là il chuchotait une heure
+ou deux avec le maître de la maison en fumant une pipe et en
+buvant quelques verres de grog; jamais on n'avait vu Peter s'en
+trouver plus mal, ni s'en tenir moins d'aplomb. Il semblait au
+contraire s'imprégner de silence en sablant les liqueurs fortes.
+
+Cependant, malgré les plus rigoureux efforts pour garder le
+mystère, on ne put l'empêcher de s'ébruiter; et on commençait à se
+dire à l'oreille que Peter possédait un inappréciable secret,
+concernant un trésor enterré durant les guerres. Les personnes qui
+n'étaient pas encore dans sa confidence affectaient un doute
+railleur; mais le nombre des amis de Peter croissait tous les
+jours.
+
+Pour ma part, je n'étais pas encore arrivé à l'âge où l'on court
+après l'argent. Mon coeur appartenait tout entier aux chevaux, aux
+chiens, aux gilets brodés, aux toilettes de fantaisie, tout cela
+mêlé à des songes de Gulnares, de Medoras et de la jolie Anne
+Blondie, la fille du recteur. Un trésor caché m'eût fait bien
+moins désirer le patronage de Peter, que son habileté à fabriquer
+une mouche de mai; et ce fut, en effet, à ma passion pour la pêche
+que je dus d'être à mon tour initié au grand secret, qui depuis
+longtemps déjà courait les principales rues de la ville.
+
+Par une belle soirée d'été, j'avais épuisé en pure perte toute ma
+science pour capturer une grande truite de quatre livres au moins,
+qui s'amusait à monter et à descendre nonchalamment à l'extrémité
+d'un étang profond, sous les racines d'un saule noueux à demi
+déterré; lorsque Peter se glissant sans bruit, avec ses grandes
+enjambées, à travers la prairie, fit soudain son apparition
+derrière mon coude:
+
+«Voulez-vous me laisser essayer, master Charles, si je serais plus
+heureux que vous avec cette grosse friponne?»
+
+Je ne demandais pas mieux: Peter jeta ou plutôt laissa tomber la
+mouche, une mouche de son invention, aussi légère que le duvet du
+chardon, juste derrière la grosse truite, qui la goba en un clin
+d'oeil; ce ne fut qu'un bond et un plongeon; mais dix minutes
+après, captive sous mon filet de débarquement, elle exhalait sa
+vie en palpitant dans l'herbe.
+
+«Il faut toujours jeter la mouche derrière ces grosses truites,
+master Charles, si vous voulez qu'elles mordent. Jamais elles ne
+se donnent la peine de regarder une mouche placée devant leur
+museau.»
+
+«C'est comme les gens riches!» ajouta Peter avec un gros éclat de
+rire.
+
+La capture de la truite devint l'occasion d'une causerie sur
+l'herbe, et, petit à petit, nous arrivâmes aux campagnes de Peter
+en Espagne et en Portugal. Je ne saurais rendre la flatterie
+onctueuse du personnage, la sympathie qu'il exprimait pour un
+véritable gentleman et un véritable amateur de sport, comme moi,
+ne ressemblant en rien à ces mendiants de colporteurs et de
+boutiquiers. Il me fit aisément comprendre que j'étais homme à
+dépenser de l'argent dans le grand style, si j'avais cet argent;
+et, après m'avoir donné à entendre qu'une belle jeune dame du
+voisinage avait confié à Peter (tout le monde faisait des
+confidences à Peter) sa préférence pour master Charles, il me
+confia, non sans beaucoup de circonlocutions artificieuses,
+l'histoire suivante, clé de la faveur qu'il avait acquise dans les
+rangs de l'honnête population de Muddleborough.
+
+Durant la retraite sur Torres-Vedras on lui avait confié, ainsi
+qu'à deux de ses camarades, un fourgon chargé de caisses pleines
+de doublons d'or; mais à la suite d'une vive escarmouche, ils
+avaient dû se replier sur un couvent dans le puits profond duquel
+il avait fallu jeter pour le soustraire à l'ennemi le chargement
+du fourgon, sauf une seule caisse. Le même jour tous les
+compagnons de Peter avaient été tués; Peter lui-même blessé et
+porté à l'hôpital. En cet endroit de son histoire, il me montra
+une terrible cicatrice dans son côté.
+
+Le contenu de la dernière caisse avait été en partie divisé entre
+eux, en partie enterré. Après sa lente guérison, Peter était allé
+rejoindre son régiment, alors en marche sur les Pyrénées. C'est à
+Toulouse qu'il avait perdu sa main. À son arrivée en Angleterre,
+on lui avait donné son congé et une pension. Ici il produisit ses
+papiers. Après bien des épreuves, il était enfin parvenu à
+retourner en Portugal, où il avait trouvé le couvent déserté et le
+puits à demi comblé de décombres. Il avait découvert aussi les
+quelques rouleaux de doublons enterrés, mais il s'était bien
+convaincu que, sans l'influence et le concours de quelque
+véritable gentleman, il ne parviendrait jamais à sortir le trésor
+du puits et du pays. Arrivé à ce dernier chapitre de l'histoire,
+Peter tira d'une des profondeurs de ses vêtements, un véritable
+doublon d'or, enveloppé dans une infinité de chiffons.
+
+Comment ne pas ajouter foi à une histoire aussi circonstanciée,
+avec de pareilles pièces à l'appui! Il poursuivit en me disant que
+l'aubergiste, le droguiste, le cordonnier, l'armurier et beaucoup
+d'autres notables habitants étaient désireux de s'associer avec
+lui et de partir pour le Portugal. Tammy, le marguillier, ne se
+montrait pas moins disposé à mettre une somme ronde dans une aussi
+bonne spéculation; mais lui, Peter, préférait avoir affaire à un
+jeune gentleman intelligent et entreprenant; et si je pouvais
+décider ma riche tante à avancer l'argent nécessaire au voyage,
+une bagatelle de deux cents livres sterlings, il était prêt à
+renoncer aux plus belles offres de Tammy, de Kinine, de Tiles, de
+Smoker et de tout la monde enfin pour partir avec moi tout seul et
+dévaliser cette nouvelle caverne d'Aladin,. Tous les plans étaient
+faits d'avance: nous devions louer un vignoble, dépendant des
+anciens domaines du couvent, et après avoir retiré le trésor du
+puits, le bien empaqueter dans des barriques de vin de Porto, à
+double fond, et revenir en Angleterre partager le butin.
+J'épouserais alors une belle lady; j'entretiendrais une meute et
+je serais à la tête des gentilshommes du comté; quant à Peter, il
+était plus modeste et il se contenterait d'avoir un cheval, un
+couple de chiens d'arrêt et de mener la vie d'un squire de
+campagne.
+
+Le roman n'était pas mal agencé et Peter le racontait de la
+manière la plus insinuante; mais j'étais trop gai et trop plein de
+petits projets à moi, pour mordre à l'hameçon. Il était fort
+douteux d'ailleurs que ma tante Rebecca consentît à me donner deux
+cents livres sterlings, pour suivre en Portugal un Irlandais venu
+on ne savait d'où. L'idée d'abandonner Anne Blondie, ma favorite,
+aux soins exclusifs de mon rival, le jeune vicaire anglican, ne
+pouvait non plus me sourire. En conséquence, après avoir donné à
+Peter ma parole d'honneur de ne parler à âme qui vive d'un secret
+si important, je me séparai de lui à la Taverne du Pêcheur, où je
+lui payai quelques verres de grog et où je lui donnai pour le
+récompenser d'avoir contribué à la prise de la truite, l'unique
+demi-souverain dont j'aurais sans doute à disposer pendant toute
+la semaine.
+
+Dans le cours du mois, Peter disparut. On observa que tous ceux
+qui l'avaient pris sous leur patronage, Smoker et Tiles, Jolly,
+Kinine, et Tammy, semblaient particulièrement charmés et prenaient
+un air mystérieux, quand ils entendaient le reste du public
+s'étonner de cette disparition sans tambour ni trompette.
+
+Une semaine environ après le départ de Peter, mistress Jolly s'en
+vint trouver mistress Smoker pour lui demander si elle avait
+entendu parler de son mari. Mistress Smoker n'avait aucune
+nouvelle à donner, mais elle demanda à son tour à mistress Jolly
+si elle savait ce que pouvait être devenue cette brute de Smoker?
+Les deux femmes vérifièrent alors leur situation financière. Les
+deux maris avaient fait des ventes à leur insu et levé de
+l'argent. Smoker avait mis en loterie sa jument favorite Slap
+Bang, et Jolly non-content d'encaisser les plus grosses factures
+de la Saint-Jean avait encore enlevé le pot d'argent du grand-père
+de mistress Jolly. Tous les deux avaient emporté leurs habits des
+dimanches, leurs selles et leurs pistolets. Ce fut un terrible
+scandale et un cri de haro général que ne purent apaiser les
+lettres écrites par les deux maris disparus. L'une était datée de
+Londres, l'autre de Liverpool. Tous les deux disaient qu'ils
+avaient trouvé un moyen unique de faire fortune, sans courir de
+risque, et qu'ils seraient de retour dans trois mois. Les soupçons
+s'étaient un instant portés sur Peter: mais chose singulière! tous
+les deux demandaient précisément de ses nouvelles et priaient,
+l'un qu'on ne lui fît pas payer son verre d'ale quand il viendrait
+trinquer avec les buveurs, l'autre qu'on donnât un morceau de
+boeuf ou de mouton à son chien toutes les fois que cela lui serait
+agréable.
+
+Au milieu du tollé général, Peter descendit un beau matin de
+l'impériale de la diligence de la ville voisine de Muddleborough,
+et se glissa à l'improviste dans le cercle des commères de la
+taverne du Cheval et du Jockey. Son histoire était courte cette
+fois et positive. Il ne s'était absenté que pour aller toucher sa
+pension. Il avait aperçu au Théâtre royal de Covent-Garden, Jolly
+dans un état complet d'ivresse, mais il s'était abstenu de lui
+parler. Moins d'une heure après son arrivée, Peter était enfermé
+avec Kinine dans le laboratoire du pharmacien et il passa la
+soirée entière avec Tammy, le marguillier.
+
+La semaine d'ensuite on annonça que M. Kinine vendait sa pharmacie
+et quittait la ville pour n'y plus revenir. Les uns disaient qu'il
+allait étudier pour se faire recevoir médecin; d'autres qu'il
+avait fait un héritage; d'autres enfin qu'il était ruiné. Le fait
+est qu'il partit et qu'on ne le revit plus à Muddleborough. La
+dernière fois que j'entendis parler de lui, il faisait un cours
+public sur l'électro-biologie, ou sur toute autre chose, -- entrée
+deux pence par personne.
+
+Par une coïncidence assez bizarre, dans la même semaine où Kinine
+céda la place à son successeur Bluster, qui tient encore sa
+pharmacie, Tammy, le marguillier, partit pour Manchester, sous
+prétexte d'acheter des marchandises, mais ce n'était pas l'époque
+de ses achats annuels. Il laissa la direction du magasin au jeune
+Binks, qui devait plus tard épouser mistress Tammy. M. Tammy fut
+absent six mois. Durant ce temps, la pauvre mistress Tammy disait
+à qui voulait l'entendre qu'elle en avait perdu la tête; et quand
+il revint, il était «aussi maigre qu'une belette, aussi chauve
+qu'un vautour et aussi jaune qu'une guinée.» Ainsi le déclarait
+miss Spark; mais très peu de gens le virent, car il se mit au lit
+et mourut, ne parlant dans son délire que de fourgons, de trésor,
+de doublons d'Espagne et du traître Peter. Le jour de son
+enterrement, tout fut connu. Tammy était allé en Portugal avec
+Peter, qui, après l'avoir conduit au milieu du pays, l'avait
+dénoncé à la police comme un espion hérétique et était décampé
+avec les mules, le bagage et tout l'argent destiné à l'achat de la
+vigne, des barriques à double fond, des voitures et de tous les
+compléments de l'entreprise.
+
+Le pauvre Tammy, après sa mise en liberté, s'était vu forcé de
+regagner Oporto à pied et presque en mendiant. Arrivé dans cette
+ville, la première personne dont il avait fait rencontre, au
+bureau de la police, était son compatriote Kinine en train de
+demander des renseignements sur ce coquin de Peter, qui, après une
+bombance à Londres, avait disparu avec ses malles et ses billets
+de banque, produits de la vente de son fond de commerce, pour
+rejoindre Tammy en Portugal.
+
+Quand la pauvre mistress Tammy raconta cette triste histoire au
+déjeuner des funérailles, la bombe éclata. Peter avait pris pour
+dupe la ville tout entière; chacun, depuis le savetier jusqu'au
+recteur, avait placé des fonds sur le trésor portugais caché dans
+un puits. Smoker tomba en faillite; Jolly fui forcé de congédier
+son garçon boucher et de tuer ses bêtes lui-même. Tout le monde
+avait payé plus ou moins cher le plaisir d'écouter les histoires
+de Peter. Il avait escamoté les épargnes enfouies dans les bas des
+vieilles femmes, l'argent économisé par les jeunes servantes pour
+s'acheter des rubans; il avait reçu cinquante livres sterlings et
+plusieurs traités bibliques du recteur et deux fois autant, plus
+un fusil tout neuf, de M. Closeleigh, mon patron. Le banquier lui
+avait donné cent livres sterlings, en ses propres bons d'une livre
+chaque. Enfin le maître d'école du village voisin lui avait prêté
+ses seules et uniques cinq livres. Somme toute, Peter avait trouvé
+dans notre ville une véritable banque de crédulité et il l'avait
+mise à sec.
+
+Cependant Peter n'avait commis aucun délit tombant sous le coup de
+la loi anglaise. Il s'était borné à dire des mensonges et à
+emprunter de l'argent. J'avais continué d'entendre parler de lui
+de temps en temps, et toujours comme d'un homme à qui tout
+réussissait, lorsqu'il y a quelques années, il fit la bévue de
+conduire à Oporto un Américain avide de trésors, mais difficile à
+jouer, dont il avait fait rencontre dans un wagon de chemin de
+fer. En cette occasion, l'Américain revint, et ce fut Peter qui ne
+revint pas, Quand on demanda à l'Américain des nouvelles de son
+compagnon de voyage, il répondit avec le plus grand sang-froid,
+«qu'ayant eu des difficultés avec Peter, il avait dû lui brûler la
+cervelle.»
+
+
+X -- L'HISTOIRE DE LA MÈRE.
+
+Le voyageur... c'était un vieillard à l'aspect vénérable, qui dès
+sa première jeunesse avait été errant sur la face du globe. Hôte
+des déserts, hôte des forêts, maintes fois il avait échappé aux
+périls de l'incendie, de l'inondation, des tremblements de terre.
+Mais aux étranges aventures de ce long pèlerinage, aux émotions de
+cette vie agitée avait succédé enfin le repos d'une belle
+vieillesse, comme après les ardeurs et les tempêtes d'un jour
+d'été viennent la sérénité du soir et la paisible lumière de
+l'astre des nuits. Dans ces courses incessantes le voyageur avait
+conquis tout un monde de souvenirs, au milieu desquels sa mémoire,
+sympathique et bienveillante, aimait de préférence à retrouver un
+de ces écrits qui parlent au coeur et le charment comme la source
+que le pèlerin rencontre après une marche pénible à travers les
+sables. Il aurait pu faire trembler et pâlir ceux qui l'écoutaient
+par quelque histoire terrible aux incidentes dramatiques; mais ce
+vieillard, simple comme un enfant, assis à notre foyer, aima mieux
+faire couler nos larmes par l'histoire touchante des douleurs et
+des consolations d'une mère.
+
+Le hasard, nous dit-il, me fit rencontrer dans les forêts du far-
+west américain un homme avec lequel je contractai une chère et
+fidèle amitié. Souvent parmi les vastes déserts on trouve plus tôt
+un ami que dans notre vieux monde. Le mien était un homme de noble
+race, qui, conduit par une humeur romanesque, avait fixé sa
+demeure sous la hutte du chasseur. Jeune, beau, doué des plus
+heureux dons, à la démarche libre et fière, au regard vif, à la
+physionomie pleine de loyauté, il s'appelait Claude d'Estrelle. Il
+avait choisi parmi les Indiennes une compagne qui embellit pour
+lui ces solitudes; c'était la fille d'un chasseur, comme lui
+laissée orpheline dans la tribu de sa mère. Cette jeune fille
+l'avait rencontré mourant dans la prairie déserte; elle avait
+relevé sa tête délirante pour l'appuyer sur son sein; elle avait
+rafraîchi son front brûlant au contact de ses mains. Revenu à la
+conscience de lui-même, Claude d'Estrelle l'avait aperçue penchée
+sur lui comme le bon génie de la solitude; dans ses yeux noirs il
+avait vu luire le premier regard de l'espérance, ce regard où le
+sourire brille à travers une larme, double expression de la joie
+et de la crainte. Cette apparition avait fait naître en lui le
+premier sentiment de sa passion pour celle dont la pitié
+secourable l'arrachait à la mort, et il avait déjà prononcé tout
+bas le serment de lui consacrer le reste de sa vie si ses soins
+parvenaient à la prolonger. Aussi avant que l'été se fût écoulé,
+le noble Claude d'Estrelle avait pris pour femme l'Indienne Léna.
+
+Par une des soirées empourprées de l'automne américain, quand les
+forêts sont dans toute leur magnificence, au milieu de la riche
+variété du feuillage, je vis pour la première fois la jeune femme
+de mon ami. Nous nous rencontrâmes dans une clairière, où de
+longues perspectives de feuillages aux teintes variées allaient se
+perdre dans le ciel; et tandis que nous regardions, une obscure
+arcade de verdure s'illuminait soudain des rayons du couchant; des
+bosquets d'orangers semblaient lutter d'éclat avec les nuages; ça
+et là, le feuillage de certains arbres, d'un rouge écarlate,
+prenait des teintes plus foncées dans l'air couleur d'ambre; une
+pluie d'or tombait sur d'autres arbres toujours verts; la cascade
+rejaillissait en riches pierreries, et le lac étincelait comme un
+grand rubis sur le sein verdoyant de la forêt. Toute cette
+splendeur du désert avait le calme d'un songe. On entendait le
+frôlement même d'une feuille qui tombait, tant la forêt entière
+restait silencieuse! La figure de Léna se détachait flexible,
+élancée, sur ce fond lumineux. Claude avait bien raison de
+demander si, de toutes les dames qui foulent les somptueuses
+salles des cours, une seule pouvait rivaliser avec cette fille de
+la forêt, portant pour toute couronne ses riches bandeaux de jais,
+aux reflets ondoyants. L'oeil de Léna était aussi doux que celui
+du faon; son teint, d'un brun clair, ressemblait aux dernières
+teintes rougeâtres du soleil couchant sur le ciel envahi par le
+crépuscule. Que de longues et délicieuses soirées je passai près
+de Claude, dans sa butte solitaire, à côté d'un bon feu de pin,
+tandis que la gracieuse Léna l'entourait de ses caresses, comme
+une vigne sauvage pare de ses lianes le chêne de sa forêt natale.
+L'étrange magie de l'amour métamorphosait en palais cette retraite
+agreste. Nous interrompions nos causeries pour écouter le bruit
+des daims bondissant à travers le feuillage, ou le son de la
+cascade lointaine; et Léna, heureuse comme un enfant, nous
+prodiguait les richesses de son coeur, les fleurs du désert, les
+mélodieuses effusions d'une pensée naïve, la profonde poésie
+qu'avait développée dans son âme un long isolement. Claude
+souriait avec amour à sa chère enthousiaste. Il savourait le
+parfum de ces fleurs sauvages, sans songer à quelle rude épreuve
+le monde pourrait mettre un jour cette âme vierge et primitive. Il
+suffisait d'observer le regard de Léna pour sentir qu'elle était
+destinée à de grandes souffrances, car la fatale puissance
+d'aimer, hélas! semble n'être donnée par la Providence qu'aux élus
+de la douleur, qui sont aussi les élus de Dieu.
+
+Ce temps d'épreuve arriva enfin: cinq années de délices s'étaient
+écoulées pour Claude et Léna; j'errais alors loin de leur demeure.
+Pour la seconde fois, Claude appuya sa tête fiévreuse sur ce sein
+fidèle, mais il ne la releva plus... Pour obéir aux volontés du
+mourant, Léna alla trouver le frère aîné de Claude d'Estrelle avec
+ses deux enfants, présent qui devait être bien accueilli d'une
+orgueilleuse famille privée d'héritiers. Le frère prit les
+enfants, mais il n'eut que des regards dédaigneux pour la mère,
+dont le visage portait l'empreinte de la souffrance. Il lui
+ordonna durement de s'éloigner, si elle voulait que ces mêmes
+enfants oubliassent un jour la tache de leur naissance; car
+l'union d'un blanc avec une Indienne ne pouvait être plus
+légitime, à ses yeux, que celle d'un blanc avec une négresse;
+cette union ne répugnait pas moins à l'orgueil du mauvais frère.
+Quoi! les abandonner! abandonner le précieux legs de Claude! Non,
+rien ne saurait étouffer l'amour maternel! Cependant, d'un regard
+résigné, car le désespoir lui enseignait tout à coup la feinte,
+Léna demanda à rester quelques instants encore. La nuit venue,
+elle vola ses enfants et les cacha dans la forêt. Pendant sept
+jours et sept nuits, elle endura bien des souffrances, forcée
+d'aller chercher leur nourriture en secret; mais un soir, elle
+trouva son nid vide. Les cris de la mère, redemandant ses enfants,
+ne purent fléchir la volonté de fer du frère de Claude; mais pour
+n'en plus être importuné, il donna Léna au chef d'une tribu
+indienne, qui, pour un peu d'or, se chargea de la tenir dans un
+humiliant esclavage, car, parmi les siens, le sang blanc de son
+père faisait sa honte; mais le coeur de la femme, de quelque nom
+qu'on la nomme, Indienne ou Anglaise, est toujours le même. Une
+mère comprit les douleurs de Léna et lui rendit la liberté.
+
+La pauvre Indienne se mit alors à la recherche de ses enfants, à
+travers des régions sauvages, et hérissées de périls! Parvenue
+dans l'État lointain de l'Union, où habitait le tyran de sa
+destinée, elle le pria de l'admettre au nombre de ses esclaves, et
+de lui laisser respirer au moins le même air que ses enfants bien-
+aimés. Comme elle se résignait à ne plus porter le nom de mère, il
+consentit d'abord à lui laisser prendre sa part du travail sur le
+sol arrosé des sueurs et des larmes des autres esclaves. Mais il
+savait si peu ce que c'est que le coeur d'une mère, qu'il crut le
+dompter par le travail. Plus fort que la volonté du maître,
+l'instinct des enfants ne les trompait pas. Pour effacer dans leur
+esprit jusqu'à la mémoire de leur mère, il fit secrètement
+transporter Léna dans une plantation lointaine, sous le ciel
+brûlant et meurtrier de l'Afrique, horrible lieu, tout plein de
+misère et de larme. Comment put-elle y vivre vingt années? Dieu
+seul le sait, Dieu, qui pour adoucir son cruel exil, lui envoyait
+toutes les nuits un songe où elle revoyait Claude et ses petits
+enfants (car dans son coeur, ils ne grandissaient jamais). Oh!
+dans quelle amertume s'écoulèrent son printemps et son âge mûr!
+Que le temps lui parut long et qu'il exerça sur elle de ravages!
+Ses cheveux noirs blanchirent. Le feu de ses yeux s'éteignit dans
+les larmes; mais son opiniâtre et robuste espérance grandissait à
+mesure que les années détachaient les plus frêles rameaux de la
+tige. La fuite du temps ne pouvait rien contre son amour;
+l'absence ne faisait que le nourrir; ses larmes mêmes
+l'entouraient d'une espèce d'auréole. Les fatigues, les douleurs,
+la cruauté ne l'éprouvaient que pour montrer que cet amour ne
+pouvait périr. La vie de Léna se résumait dans une seule pensée:
+revoir ses enfants! Durant vingt années, elle lutta donc contre le
+désespoir, et le désespoir fut vaincu. Enfin, elle atteignit le
+rivage de l'Amérique. Le ciel mit dans le coeur d'un pauvre marin
+plus de générosité que dans celui d'un des puissants du monde; il
+prit Léna à son bord sans lui demander le prix du passage.
+
+Léna atteignit le sol natal au déclin de l'année. Étaient-ils
+morts ces chers enfants? L'avaient-ils oubliée?... oublier leur
+mère! Oh! non, cela est impossible! Elle allait, demandant son
+chemin; l'ardeur du but la rendait forte. Des étrangers
+insouciants lui donnaient des nouvelles qui la faisaient tour-à-
+tour brûler et frissonner. Ils lui disaient qu'au bout d'un
+certain nombre d'années, son cruel persécuteur était mort; qu'un
+autre frère de Claude d'Estrelle, également célibataire, avait
+voulu alors prendre chez lui les deux enfants; mais que le fils
+avait préféré, comme son père, la forêt sauvage à une chaîne
+dorée, et qu'il était devenu habile chasseur. D'autres le disaient
+mort en bas âge. Quant à sa fille, elle, était l'orgueil de
+l'opulente maison de son oncle, et partout on citait sa rare
+beauté. Léna n'a pas besoin d'en savoir davantage. Ce n'est donc
+pas en vain qu'elle sera revenue. Ses yeux se remplissent de
+larmes. L'un, au moins, de ses enfants vit encore.
+
+Bientôt Léna debout devant une belle jeune femme dans un splendide
+salon, admire les longues boucles de sa chevelure. Cependant elle
+réprime à peine un soupir en pensant combien elle était folle de
+croire qu'un petit enfant accourrait à sa rencontre sur le seuil
+de la porte, se laisserait couvrir de caresses et retrouverait son
+nid sur le sein de sa mère comme aux jours d'autrefois. Ce n'en
+est pas moins avec un joyeux tressaillement d'orgueil qu'elle
+voyait sa fille si grande et si belle. «Léna!» c'est le nom de sa
+mère et le sien, mais la jeune femme ne se retourne pas à ce nom;
+ni au son de cette voix. Pauvre mère! Cette froide surprise! Ce
+doute! Quoi! si peu émue! Elle a pourtant les yeux de son père.
+Comment avec ces yeux-là, peut-elle regarder d'un air si étrange
+le visage que Claude aimait tant? Pauvre mère! Léna a perdu le
+petit enfant de ses songes et peut-être ne trouvera-t-elle pas une
+nouvelle fille. Non, c'est impossible!
+
+Elle a tant de souvenirs à évoquer pour réveiller son instinct
+filial. Sûrement il lui suffira de lui apprendre qui elle est.
+
+Elle ne lui avait pas encore dit son nom. Elle embrasse ses genoux
+et cherche à attendrir son orgueil en la pressant des plus
+touchantes questions de l'amour maternel; à chacune, elle s'arrête
+pour épier quelque émotion dans ce regard si froid! n'a-t-elle
+donc pas vu, l'oublieuse jeune fille, ces mêmes yeux la contempler
+lorsque dans son enfance elle trouvait à son réveil une femme
+penchée sur son berceau. Ces mêmes mains n'ont-elles pas orné
+souvent sa tête enfantine d'une guirlande des fleurs de la forêt,
+et cet air, cet air que son père aimait, combien de fois elle
+s'est endormie en l'écoutant!
+
+Une inspiration soudaine venait de faire jaillir cet air de la
+poitrine de Léna. Ce n'était qu'un chant pour faire dormir les
+enfants; mais elle voulait essayer de son influence. La douce et
+vieille mélodie réveillerait peut-être les sympathies assoupies de
+la nature. Imagination bizarre en apparence et née de la crédulité
+de l'amour! Cet air! oh, comme la voix de Léna tremblait en le
+chantant! on eût dit un long et douloureux soupir, le dernier
+adieu de l'Espérance à la Joie et à l'Amour. Ce ne pouvait être un
+air banal, que cette mélodie à laquelle Claude d'Estrelle lui-même
+avait adapté de naïves paroles. Ces paroles et cette mélodie, ce
+visage si rêveur et si doux, cet oeil plein de tendresse, ces
+joues qui changeaient de couleur exerçaient un charme bien
+puissant. La main de Léna s'était posée avec amour sur la tête
+hautaine de sa fille émue et sa fille ne la repoussait pas. Oui,
+les souvenirs de son enfance semblaient à la fin se réveiller.
+Mais silence! on entend des pas sur l'escalier, ce sont les pas de
+l'homme que la fille de Léna aime et qui fier de son sang ne
+voudrait jamais s'allier au sang indien. Il y a lutte entre
+l'orgueil de la jeune femme et le charme dont elle sent déjà
+l'influence: c'est son orgueil qui l'emporte enfin et son orgueil
+l'égare jusqu'à lui faire dire à sa mère: «Nous ne devons jamais
+nous revoir!» Après cet adieu cruel elle offrit d'acheter le
+secret avec de l'or.
+
+La pauvre mère s'enfuit comme épouvantée. Durant deux jours et
+deux nuits, elle poursuit sa route. Ses pieds brûlants ne
+s'arrêtent plus. On était à l'époque de la nativité du Sauveur;
+les portes et les coeurs étaient ouverts partout; les amis
+resserraient les liens de leur amitié et les ennemis se
+réconciliaient. Partout les lumières et les foyers étincelaient
+autour de Léna; mais son sentier n'en était pas moins glacé,
+triste emblème de sa destinée! Cependant l'oeil qui jamais ne se
+ferme et qui guide les oiseaux dans le ciel, observait aussi ses
+pas.
+
+Léna tomba enfin de lassitude, dans la troisième nuit, sous un
+vieux chêne nu et dépouillé, ignorant où elle était. Pour son
+imagination souffrante et malade, la neige semblait être la seule
+chose qui n'eût pas changé en ce monde; et ce fut sur la neige
+qu'elle posa sa tête pour mourir.
+
+Encore un peu plus loin, pauvre amie désolée! soutiens seulement
+tes pas qui chancellent jusqu'au premier coude du chemin. Mourir
+ici serait une trop dure destinée. Tu n'es plus qu'à une portée de
+flèche du bonheur. Écoute! Quelle mélodie s'élève dans l'air glacé
+de la nuit. C'est un hymne de Noël dont les doux sons parviennent
+sous le vieux chêne et excitent dans Léna au milieu de l'isolement
+de la mort le vague sentiment qu'un peu plus loin quelqu'un pourra
+recevoir son dernier soupir; peut-être son corps épuisé fut-il un
+instant ranimé par la puissante et mystérieuse impulsion de celui
+qui l'avait conduit là. Ses pieds la traînèrent encore jusqu'à
+l'entrée d'un grand village écarté, à la porte d'une maison de
+prières. D'abord elle ne put voir, car l'éclat soudain des
+lumières aveuglait ses yeux appesantis; elle ne put voir la foule
+composée de Peaux-Rouges et de Pâles-Visages, s'agiter, sous le
+souffle puissant d'un jeune et éloquent ministre de l'Évangile,
+comme les épis de blé sous le vent.
+
+À la fin, son oreille saisit ces paroles consolantes:
+
+«Une mère même peut oublier, mais moi, je n'oublierai point, dit
+le Seigneur.» Et la grande et poétique langue indienne sortant à
+flots harmonieux de la bouche du jeune prédicateur, tandis que son
+imagination essayait de peindre cet amour auquel le Sauveur divin
+comparait celui qu'il éprouvait pour ses élus, le plus dévoué des
+amours terrestres, l'amour d'une mère.
+
+Il racontait une histoire gravée dans sa mémoire et si semblable à
+celle de Léna, que Léna ferma les yeux de peur de dissiper en le
+regardant un bienheureux songe. Car tandis que son oreille
+savourait les sons de cette voix, une folle espérance s'élevait ou
+s'abaissait avec elle dans son coeur: «Et moi aussi j'avais une
+mère, dit-il en finissant. Plût au ciel que je connusse sa
+destinée! J'ignore si elle vit à l'heure où je parle, mais ce que
+je sais bien c'est que, souffrante encore en cette vallée de
+larmes ou en paix dans le ciel, elle n'a point oublié Claude
+d'Estrelle!» En entendant ce nom, Léna ne poussa aucun cri, mais
+sa tête s'affaissa un peu plus sur sa poitrine. Son existence fut
+un instant suspendue et c'était une grâce de Dieu, car l'émotion
+l'eût tuée: ni les paroles du ministre, ni les prières, ni les
+hymnes, ni le bruit des pas ne purent la tirer de sa longue extase
+et quand elle reprit ses sens, elle se trouva appuyée sur le bras
+de son fils; elle vit son grand oeil noir fixé sur elle et
+rayonnant de tendresse; elle était sous le charme de ce regard,
+elle eût voulu toujours rester ainsi. Son coeur se trouvait sans
+force contre l'excès du bonheur. Tout ce qu'elle put dire fut de
+répéter les dernières paroles du jeune ministre: «Non, elle n'a
+pas oublié Claude d'Estrelle!» Alors, ses mains tremblantes
+cherchèrent à écarter les cheveux du front de son fils, pour mieux
+contempler son visage. Tout en lui rappelait celui qui n'était
+plus. La vie du jeune homme, consacrée à la nature et à Dieu, lui
+avait donné de vives perceptions. Son coeur était trop plein pour
+qu'il pût parler; mais il serrait sa mère dans ses bras en versant
+de délicieuses larmes. Les femmes sanglotaient à ce spectacle et
+les hommes d'une écorce plus rude ne se sentaient pas moins
+attendris; les Indiens mêmes des forêts voisines pleuraient comme
+des enfants, quand un vieillard, plein de sagesse et de
+reconnaissance pour l'auteur de tous ces biens, calma toute cette
+foule émue par un seul mot: «Prions!»
+
+Quelle douce soirée après tant d'infortunes! Claude et sa femme,
+jeune et belle, s'empressaient autour de Léna avec une joie fière.
+Le récit de ses malheurs passés faisait couler leurs larmes; ils
+pansaient ses pieds meurtris; ils la faisaient asseoir entre eux
+deux, et la jeune femme pressait ce front halé, empreint de tant
+de souffrances contre ses cheveux blonds soyeux ou ses joues
+éclatantes de fraîcheur; Claude ne pouvait non plus se lasser de
+baiser ce pauvre front. Jamais foyer domestique ne vit une plus
+brillante, une plus heureuse nuit de Noël!
+
+J'appris la fin de cette histoire, à mon retour dans le pays, en
+partie par le fils de Claude et de Léna, en partie par une femme
+qui ne pouvait prononcer le nom de sa mère sans une profonde
+amertume, sans une rougeur plus brûlante que la fièvre, alors que
+tous les faux amis et tous les gens à gages avaient fui loin
+d'elle, et que l'homme qui l'avait épousée pour l'or de son oncle,
+n'osait approcher d'un lit contagieux. Oh! combien elle regrettait
+alors ce visage aimant qu'elle avait si durement repoussé! Cette
+mélodie si triste et si touchante, qui avait autrefois charmé le
+sommeil dans son berceau, hantait son souvenir au milieu de ses
+douleurs. J'allai chercher Léna, et Léna vint. Son amour était
+l'amour véritable qui souffre en silence et n'oublie que le mal.
+Léna pressait de ses lèvres cette bouche brûlante, la disputant
+aux baisers de la mort. Elle répandit sur cet esprit en proie au
+remords, la rosée du pardon; la colombe céleste finit par se poser
+sur la couche fatale avec un rameau d'olivier. Il restait un
+dernier désir à la mourante, celui d'entendre l'air qui l'avait
+bercée. Léna ne voulut pas lui refuser cette consolation. Elle
+chanta donc au milieu de la chambre lugubre où commençait à
+s'étendre l'ombre de la mort; elle chanta son air favori; mais si
+sa voix s'efforçait d'être calme, son coeur saignait, car elle
+savait que celle qui l'écoutait, mourrait avec les derniers
+accords. Quand le chant qui berçait l'enfance de la malade eut
+cessé de résonner, nous la trouvâmes endormie du dernier sommeil.
+
+Nous devions encore nous rencontrer souvent, Léna et moi. Sa
+vieillesse ressemblait à une belle soirée après une journée de
+pluie et d'orage. Elle lisait d'un oeil serein le Livre de la Vie
+arrivé pour elle à ses dernières pages. Entourée de ses petits
+enfants et de tous les petits enfants comme le divin maître, cette
+femme simple et naïve, mais grande par l'amour et la foi, semblait
+déjà appartenir au ciel.
+
+
+XI -- LE RETOUR DE L'ÉMIGRANT
+
+ou
+
+NOËL APRÈS QUINZE ANS D'ABSENCE.
+
+Seize ans sont écoulés depuis le jour où, turbulent et mécontent
+jeune homme, je quittai l'Angleterre pour l'Australie. Pour la
+première fois j'étudiai sérieusement la géographie, quand je fis
+pivoter un grand globe terrestre, afin d'y chercher l'Australie
+méridionale, la colonie alors à la mode. Mes tuteurs, j'étais
+orphelin, furent charmés de se débarrasser d'un personnage si
+tracassier; je me trouvai donc bientôt le fier possesseur d'un lot
+de terre urbaine et d'un lot de terre rurale dans la colonie
+modèle de l'Australie méridionale.
+
+Mon voyage fut assez agréable sur un excellent navire, avec la
+meilleure table tous les jours, et personne pour me dire:
+«Charles, c'est assez de vin comme cela!» C'était dans des
+circonstances bien différentes que se trouvaient beaucoup de mes
+compagnons d'émigration. Parmi eux des pères et des mères de
+famille, avec leur enfants, avaient quitté de confortables
+demeures, de bons petits revenus, de jolies propriétés ou des
+professions respectables, séduits par les orateurs des meetings
+publics ou par ces éblouissants prospectus qui décrivent les
+charmes de la vie coloniale dans une colonie modèle.
+
+J'appris à fumer, à boire du grog et à briser d'une balle de fusil
+ou de pistolet une bouteille suspendue à un bout de vergue. Nous
+avions à bord de très aimables vauriens, des ex-cornettes, des ex-
+lieutenants, des anciens employés du gouvernement, des avocats
+sans cause, des médecins sans malades, des fruits-secs d'Oxford,
+la bourse aussi vide que la tête pour la plupart, mais de bonne
+mine et bien mis. Bon nombre avaient fumé dans de magnifiques
+pipes d'écume de mer, sablé le champagne, le bourgogne et le vin
+du Rhin, échangé des coups d'épée ou de pistolet, galopé dans les
+courses au clocher, et contracté des dettes dans toutes les
+capitales de l'Europe. Ces fils de famille fumèrent mes cigares,
+me permirent de leur payer du champagne, et m'enseignèrent,
+moyennant quelques menus frais, l'art de jouer au whist, à
+l'écarté et à la mouche dans le style fashionable; ils m'apprirent
+aussi à recevoir avec la hauteur convenable les avances des
+passagers du second ordre.
+
+À la fin des cent jours de notre traversée, j'étais
+remarquablement changé, mais valais-je mieux? Là était la
+question: car mes nouveaux amis m'avaient inculqué leurs grands
+principes: regarder tout travail comme dégradant, et les dettes
+comme séant à merveille à un gentleman. Les idées que je m'étais
+faites d'une colonie modèle, avec tous les éléments de la
+civilisation, telle qu'on nous la promettait à Londres, furent un
+peu renversées quand j'aperçus en débarquant, dans l'espace même
+que devait envahir la marée haute et sur la plage sablonneuse, des
+monceaux de meubles, un ou deux pianos, un grand nombre d'armoires
+et de commodes, et, -- je m'en souviens surtout, -- un grand
+coffre en chêne bardé de fer, à moitié plein de sable, et vide du
+reste. La cause de cet abandon de mobilier me fut clairement
+expliquée par la demande qu'on me fit de dix livres sterlings pour
+transporter mes bagages à, la ville d'Adélaïde, distante de sept
+milles du port, sur un chariot attelé de boeufs. Notez que lesdits
+bagages ne formaient pas la moitié du chargement. La ville même
+d'Adélaïde, si magnifique en aquarelle dans les salons de la
+Société d'émigration à Londres, n'était à cette époque qu'un amas
+pittoresque, si l'on veut, mais à coup sûr très peu confortable,
+de tentes en toile, de huttes en boue, et de cottages en bois, un
+peu plus grands que le chenil d'un chien de Terre-neuve, mais dont
+la location coûtait aussi cher que celle d'un manoir rural dans
+n'importe quel comté d'Angleterre.
+
+Mon intention n'est pas de raconter ici la rapide décadence de la
+colonie modèle et des colons de l'Australie méridionale, ni
+l'élévation et le progrès des mines de cuivre. Je ne restai pas
+assez longtemps à Adélaïde pour être témoin de ces doux
+événements. Dans le premier sauve-qui-peut général, j'acceptai
+l'offre d'un homme qui, sous une rude enveloppe, avait de grandes
+qualités, une espèce de diamant brut, un colon de la vieille
+colonie, qui avait traversé tout le pays pour venir vendre aux
+Adélaïdiens un lot de bêtes à cornes et de chevaux. Je fus
+redevable de sa faveur à l'habileté que j'avais déployée en
+saignant un poulain de prix dans un moment critique. C'était l'une
+des rares choses utiles que j'eusse apprises en Angleterre. Tandis
+que mes fashionables compagnons, cruellement désappointés
+s'enivraient jusqu'à se donner le delirium tremens, s'enrôlaient
+dans la police, acceptaient des emplois de bergers, piquaient
+l'assiette de gens de rien, suppliaient les capitaines en partance
+de les laisser regagner l'Angleterre sur le gaillard d'avant, il
+m'offrit de m'emmener avec lui sur sa terre dans l'intérieur, et
+de faire de moi un homme. Tournant le dos à l'Australie
+méridionale, j'abandonnai à la nature mon lot rural, situé sur une
+hauteur inaccessible, et je vendis mon lot urbain pour cinq
+livres. Le travail, je commençai à m'en apercevoir, était le seul
+moyen de se tirer d'affaire dans une colonie, plus encore
+qu'ailleurs.
+
+Me voilà donc parti pour le Bush lointain et les plaines
+solitaires d'un district où la colonisation en était à ses débuts;
+constamment exposé aux attaques des sauvages Indiens, constamment
+occupé à surveiller les bergers presque aussi sauvages du gros et
+du petit bétail de mon nouveau patron, tantôt passant des jours
+entiers à cheval, tantôt forcé de donner toute mon attention aux
+détails d'un vaste établissement agricole, j'eus bientôt fait
+«peau neuve.»
+
+Mes prétentions fashionables se trouvaient mises à néant; ma vie
+devint une réalité qui dépendait de mes propres efforts. Ce fut
+alors que mon coeur changea à son tour; ce fut alors que je
+commençai à penser tendrement aux frères et aux soeurs que j'avais
+laissés derrière moi et tant négligés aux jours de mon égoïsme.
+Rarement l'occasion de leur faire parvenir mes lettres s'offrait
+plus de deux fois l'an; mais la plume, qui me répugnait tant
+jadis, devint ma grande ressource aux heures de loisir. Combien de
+fois, assis dans ma hutte, j'ai passé une partie de la nuit à
+confier au papier mes pensées, mes sentiments, mes regrets!
+Cependant le feu allumé devant cette hutte et autour duquel
+étaient étendus mes hommes endormis, me faisait souvenir que je
+n'étais pas seul dans le grand désert pastoral qui se déroulait à
+plusieurs centaines de milles autour de moi. Puis soudain des sons
+étranges parlaient à mon esprit comme la voix de ces contrées
+étranges où j'étais transplanté. C'étaient le hurlement du dingo,
+espèce de chien-loup, rôdant autour de nos bergeries; l'aboiement
+de défi des chiens vigilants; le cri des oiseaux nocturnes; les
+chants sauvages des indigènes exécutant sur les hauteurs
+montagneuses leurs danses fantastiques, et jouant des drames où
+ils représentaient le meurtre de l'homme blanc et le pillage de
+ses troupeaux. Quand ces bruits parvenaient à mon oreille, mes
+yeux se portaient instinctivement sur le râtelier auquel étaient
+suspendues mes armes chargées, et hors de la hutte, à l'endroit où
+le rebelle irlandais O'Donohue et l'ancien braconnier Giles Brown,
+transformés en sentinelles fidèles, se promenaient en long et en
+large, le fusil sur l'épaule, prêts à mourir plutôt que de se
+rendre. Dans ce vaste désert, tous les petits soucis de la vie des
+cités, toutes les petites roueries de la spéculation, tous les
+petits moyens de garder les apparences, devenaient inutiles et
+s'oubliaient bientôt. Non seulement je lus et relus le peu de
+livres que je possédais, mais je les appris par coeur. Si, dans la
+matinée, je fatiguais les chevaux pour faire mes rondes, si je
+maintenais la paix entre mes hommes par de rudes paroles et même
+par des coups; assis à l'écart, dans la soirée, j'ouvrais la Bible
+et je me laissais absorber tout entier dans les pérégrinations
+d'Abraham, les épreuves de Job ou les Psaumes de David; puis,
+passant de la loi ancienne à la loi nouvelle, je suivais saint
+Jean dans un désert qui n'était pas sans ressemblance avec celui
+que j'avais sous les yeux; ou j'écoutais, loin des villes, «le
+Sermon sur la montagne.» D'autres fois, lorsque je traversais à
+pied les forêts, j'y répétais le dialogue des personnages de
+Shakespeare ou, à l'aide d'une traduction de Pope, les discours
+des héros d'Homère, que je pouvais souvent m'appliquer à moi-même;
+car, dans ces régions solitaires, comme ces héros, j'étais chef
+guerrier et presque prêtre. En effet, survenait-il une mort, je
+lisais le service funèbre. Ce fut ainsi que je refis mon
+éducation.
+
+Aux heures où je me rappelais mes amis négligés, les occasions
+perdues et les scènes riantes de mon comté natal, j'aimais surtout
+à me figurer que j'assistais encore aux fêtes de Noël dans ma
+vieille Angleterre bien-aimée.
+
+Pendant notre été brûlant du mois de décembre, en Australie, quand
+la grande rivière qui arrosait et bornait nos pâturages n'était
+plus qu'une suite d'étangs, en grande partie desséchés, quand nos
+troupeaux pantelaient autour de moi, à l'heure tranquille du soir;
+quand les étoiles, brillant d'un éclat inconnu aux climats
+septentrionaux, réalisaient l'idée de la nuit bienheureuse où
+l'étoile de Bethléem apparut et guida les rois d'Orient dans leur
+pieux pèlerinage, mes pensées voyageaient à travers la mer. Je ne
+sentais plus la chaleur étouffante; je n'entendais plus le cri des
+oiseaux de nuit ni les hurlements du dingo. J'étais au-delà des
+mers, au milieu de ceux qui célébraient la Noël; je voyais les
+joyeux visages de mes proches et de mes amis rayonner autour de la
+table de Noël; on disait les grâces; on proposait un toast... un
+toast aux absents; lorsqu'on prononçait mon nom, les plus gais
+visages devenaient tristes. Alors je me réveillais de mon rêve; je
+me retrouvais seul et je pleurais. Mais une vie d'action ne laisse
+pas de temps pour les chagrins inutiles, bien qu'elle en laisse
+assez pour les réflexions et les projets d'avenir. Je résolus
+donc, après beaucoup de visions semblables, qu'un temps viendrait
+où par une belle soirée de Noël, l'Australien lui-même répondrait
+au toast porté: «aux amis absents!»
+
+Ce temps est, en effet, venu, l'année même qui a terminé le
+dernier demi-siècle. Un travail sérieux, une sage économie
+m'avaient fait prospérer. Le riche district, dont j'avais été l'un
+des premiers pionniers, s'était colonisé et pacifié sur toute
+l'étendue qu'embrasse la rivière. Les sauvages Myals s'étaient
+laissé apprivoiser, avaient renoncé à leur indépendance et
+s'offraient eux-mêmes pour garder nos troupeaux. Des milliers de
+bêtes à laine sur les collines et de bêtes à cornes dans les
+riches prairies m'appartenaient; la hutte d'écorce s'était changée
+en un cottage entouré de balcons comme les chalets suisses.
+Intérieurement les livres et les tableaux ne formaient pas une
+insignifiante part du mobilier. J'avais des voisins à la distance
+d'une promenade à cheval; et de douces voix d'enfants réveillaient
+souvent l'écho du rivage.
+
+Alors je me dis à moi-même: «maintenant je puis retourner... non
+pour ne plus revenir, car la terre que j'ai conquise sur le désert
+sera ma demeure pour le reste de ma vie; mais je retournerai pour
+serrer les mains qui depuis tant d'années désirent serrer les
+miennes; pour sécher les larmes que des soeurs chéries répandent,
+quand elles pensent à moi, le banni volontaire; pour prendre sur
+mes genoux ces pauvres petites à qui l'on apprend à prier pour
+leur oncle dans un lointain pays au-delà de la vaste et profonde
+mer.» Peut-être avais-je aussi l'arrière-pensée de décider quelque
+visage de la vieille Angleterre, quelque vrai coeur anglais, à
+partager ma demeure pastorale.
+
+Je retournai donc, et je foulai de nouveau le sol de la mère-
+patrie. La, folle attente du jeune homme avait été déçue; mais
+j'avais réalisé de meilleures espérances. Si je ne revenais pas
+chargé de trésors; pour rivaliser avec les objets de ma juvénile
+et jalouse vanité, je revenais reconnaissant, satisfait de moi-
+même, indépendant, pour revoir une fois encore mon pays natal et
+retourner me fixer sur la terre de mon adoption.
+
+On était au milieu de l'hiver, quand je débarquai à un petit port
+de l'extrémité occidentale de l'Angleterre, car mon impatience me
+fit profiter, durant un calme dans le canal d'Irlande, du premier
+bateau de pêcheur qui nous accosta.
+
+Plus nous approchions, plus croissait mon impatience d'être à
+terre. Je voulus absolument me mettre à l'une des rames, et, à
+peine le bateau eut-il touché le fond, que me jetant dans l'eau,
+je gagnai à gué le rivage. Oh! gens du grand monde à qui la vie
+est si facile! il y a des plaisirs que vous ne goûterez jamais, et
+parmi ces plaisirs-là, l'enthousiasme, l'admiration profondément
+sentie de l'habitant des plaines pastorales, quand il se retrouve
+sur le sol paternel, au milieu des jardins de l'Angleterre.
+
+Oui, jardin est le seul mot qui exprime bien l'aspect de notre
+Angleterre, surtout dans l'ouest où le myrte conserve sa feuille
+verte et lustrée, tout l'hiver, et où les routes, près de toutes
+les villes, sont bordées de charmants cottages. Je trouvais, à
+chaque mille, un nouvel objet d'admiration; j'admirais surtout le
+coloris frais et sain des gens du peuple. Les robustes jeunes
+filles, au teint pourtant si délicat, revenant en grand nombre du
+marché le panier à la main, n'étaient pas la moins attrayante des
+surprises, pour un homme habitué, depuis longtemps, à vivre dans
+une contrée où l'arrivée d'un joli visage blanc et rose était un
+événement.
+
+L'approche de la première grande ville me fut signalée par des
+indices moins agréables, et même très pénibles. Des mendiants,
+couverts de haillons, se tenaient sur mon passage et invoquaient
+la charité du voyageur; d'autres personnes d'un extérieur non
+moins digne de pitié, ne mendiaient pas, mais semblaient si
+exténuées, si souffreteuses que mon coeur saignait. Il n'y eut
+aucune des mains tendues vers moi qui ne reçût mon aumône. Je
+donnais également à celles qui n'osaient la réclamer, au grand
+étonnement du cocher, qui s'étonna bien davantage quand je lui dis
+que je venais d'un pays où il n'y avait d'autres pauvres que les
+ivrognes et les fainéants.
+
+À mon entrée dans une grande ville, le tumulte, le tourbillon des
+passants à pied, à cheval, en véhicules de toutes sortes,
+m'étourdit. J'eus une espèce de cauchemar. Les signes extérieurs
+de la richesse, les conforts de la civilisation, allant au-devant
+de tous les besoins imaginables, avaient un air tout à fait
+étrange pour moi qui sortais d'un pays où le travail valide était
+constamment requis; où on n'hésitait pas à entreprendre le plus
+long voyage, à travers des déserts non frayés, avec une couverture
+et un pot d'étain, pour tout équipement et tout appareil
+culinaire.
+
+Je consultai le maître de l'auberge pour lui demander si je
+pourrais gagner en deux jours le Yorkshire, car il me tardait
+d'être avec mes amis. «Si vous couchez ici ce soir,» me répondit-
+il, «vous pourrez arriver à temps demain, par le chemin de fer,
+pour prendre votre part de la fête de Noël...» Jamais je ne me
+serais imaginé cela, et je ne me faisais qu'une idée bien vague de
+ce que pouvait être un chemin de fer.
+
+Arrivé, le lendemain matin, au débarcadère, juste à temps pour
+prendre place dans le train de départ, je fus un peu déconcerté
+quand, au bruit strident d'un sifflet, la locomotive se mit en
+mouvement et nous nous sentîmes emportés comme dans un tourbillon.
+J'avais honte de ma peur, et pourtant bien des gens dans ce convoi
+auraient reculé durant un voyage de mer comme celui que je venais
+de faire et trouvé peut-être plus effrayant encore un des
+solitaires voyages à cheval dans le Bush de l'Australie, qui me
+semblaient à moi tout naturels. J'atteignis sans accident la
+station voisine d'York. Là je devais prendre un moyen de transport
+particulier pour atteindre, par une route de traverse, la maison
+où l'un de mes frères faisait valoir une ferme de quelques
+centaines d'acres de ses propres terres, et réunissait, je le
+savais, à l'époque de la Noël, le plus grand nombre possible des
+membres de la famille.
+
+La petite auberge, dans laquelle j'étais descendu, me fournit un
+cabriolet conduit par un postillon, visiblement tombé en
+décadence. Quand je voulus le questionner, je retrouvai dans mon
+nouveau compagnon une ancienne connaissance. Cependant je ne lui
+révélai pas tout d'abord qui j'étais. Mon aîné de quelques années
+seulement, mais aigri par la perte de son métier, menacé de la
+misère, n'ayant plus qu'une santé ruinée, le pauvre postillon
+envisageait la vie d'un tout autre point de vue que tous ceux avec
+qui j'avais lié conversation. Sur toute ma route à travers
+l'Angleterre, l'état de prospérité visible des voyageurs de
+première classe m'avait frappé. Pour lui, au contraire, il avait
+tout perdu, son emploi et sa gloire; il était obligé «de faire
+tout, de porter tout,» au lieu de son ancien costume si pimpant,
+de son ancien métier si agréable! Adieu la veste écarlate, adieu
+le joyeux galop, les généreux pourboires des voyageurs, les bons
+dîners des hôtels où s'arrêtaient les chaises de poste! Dans son
+humour noir, l'infortuné avait à raconter vingt histoires plus
+tristes que la sienne et dont les héros étaient d'anciens maîtres
+de postes réduits à entrer au dépôt de mendicité, des cochers
+mendiant leur pain avec la main qui conduisait naguère quatre
+chevaux à longues guides, des fermiers descendus au métier de
+laboureurs salariés: ces récits se terminaient par une lamentation
+sur la destinée de ceux qui n'étaient pas assez forts pour suivre
+la course du progrès en Angleterre. Je commençai alors à
+reconnaître moi-même qu'il pouvait y avoir deux faces à ce
+séduisant tableau qu'on admire à travers les glaces d'un wagon de
+première classe.
+
+Les jouissances du luxe, les douceurs de la vie que procurent les
+taxes et les droits payés pour les barrières, valent bien ce
+qu'elles coûtent pour ceux qui peuvent les payer. Mais ceux qui ne
+le peuvent pas, feront mieux de chercher fortune aux colonies.
+Pensant et parlant ainsi, à mesure que j'approchais de l'endroit
+où je devais apparaître à l'improviste devant une réunion de mes
+parents, je sentais mon premier enthousiasme s'évanouir. Mon coeur
+avait d'abord été rempli d'une joie expansive par la fière
+conscience d'avoir été l'artisan de ma fortune, et par la beauté
+des scènes de l'hiver, car l'hiver couvrant de ses blanches
+stalactites les arbres et le feuillage, avait une éblouissante
+beauté pour des yeux accoutumés, comme les miens, à la perpétuelle
+et brune verdure de l'Australie semi-tropicale. Je répondais
+gaiement au «bonsoir, monsieur,» des paysans qui passaient à côté
+de nous, et les vigoureuses bouffées de ma pipe favorite mêlaient
+leurs nuages à ceux qu'exhalait notre hôte en sueur. Mais les
+tristes histoires que le postillon se plaisait à raconter avaient
+refroidi beaucoup ma bonne humeur. Je laissai ma pipe s'épuiser et
+s'éteindre; mon menton retomba tristement sur ma poitrine. Puis
+tout-à-coup je lui demandai s'il connaissait les Barnards? «Oh!
+oui, il les connaissait tous. M. John avait eu une chance toute
+particulière, car le chemin de fer passait à travers une de ses
+fermes. Il avait mené un monsieur et sa dame aux noces de miss
+Marguerite et conduit une voiture de deuil à l'enterrement de miss
+Marie. La jument du cabriolet avait appartenu à M. John; et ça
+avait été autrefois un fameux cheval de chasse. M. Robert l'avait
+traité lui-même pour des rhumatismes.» Je lui demandai s'il ne
+connaissait pas d'autres membres de la famille. Oh! si fait, je
+connais, c'est-à-dire, je connaissais aussi M. Charles; mais
+celui-là, est parti pour les pays étrangers. Les uns disent qu'il
+y est mort, qu'il s'est fait tuer, pendre... ou quelque chose
+d'approchant; d'autres assurent qu'il a fait fortune. C'était un
+fameux gaillard, celui-là. Bien des fois il s'est mis en campagne
+avec quelqu'un de ma connaissance toute particulière pour tendre
+des pièges aux lièvres ou enfumer des faisans. Je porte encore au
+front la marque d'un coup que je reçus en tombant le jour où celui
+que je veux dire mit un bouchon de genêts épineux dans la queue
+d'un cheval que je dressais. C'était un drôle de corps, sur mon
+âme! Il ne restait guère de bon sentiment dans le coeur du pauvre
+diable de postillon. La perte de son emploi, la misère, la
+boisson, avaient terriblement changé le beau et vigoureux gaillard
+qui paraissait avoir à peine dix ans de plus que moi, à l'époque
+de mon départ d'Angleterre. «Eh quoi! Joe,» lui dis-je en me
+tournant tout à fait vers lui, vous ne semblez pas vous souvenir
+de moi. Je suis Charles Barnard. «Bon Dieu, monsieur!» me
+répondit-il d'un ton pleureur et servile: «Je vous en demande bien
+pardon, Vous êtes devenu un homme si important! J'étais toujours
+sûr que vous iriez loin. Ainsi donc vous allez dîner avec M. John!
+Ah çà, monsieur, j'espère qu'en faveur de la vieille connaissance,
+vous n'oublierez pas ma tirelire de Noël?» Je me sentis repoussé
+par ces paroles; j'aurais voulu être déjà de retour eu Australie.
+Mon esprit commençait à concevoir des craintes sur la sagesse de
+ma visite imprévue à ma famille.
+
+Il faisait un beau clair de lune quand notre cabriolet entra dans
+le village. J'avais encore un mille à faire à pied, car je voulais
+me débarrasser du bavardage peu récréatif de Joe. Laissant donc
+l'ex-postillon se régaler d'un souper chaud et noyer ses soucis
+dans des flots d'ale, je marchai rapidement jusqu'à proximité de
+la vieille maison, autrefois le manoir patrimonial; mais les
+terres en avaient été depuis longtemps divisées. Je m'arrêtai. Mon
+courage faiblit au moment où je traversai la grille, dont le bruit
+fit aboyer violemment les chiens. J'étais un étranger pour eux,
+Les chiens qui me connaissaient étaient morts depuis longtemps.
+Deux fois je fis le tour de la maison, réprimant avec peine mon
+émotion, avant de trouver le courage d'approcher de la porte. Les
+éclats de rire, la joyeuse musique qui résonnait de temps en
+temps, les lumières qui voltigeaient d'une croisée à l'autre dans
+les chambres d'en haut, me remplissaient d'émotions à la fois
+douces et pénibles qui depuis longtemps m'étaient inconnues. Il y
+avait du roman dans ma mystérieuse arrivée; mais le roman a
+toujours sa part dans une vie de solitude. Très déraisonnablement,
+j'éprouvai d'abord une certaine vexation de voir qu'on était si
+joyeux en mon absence; mais, l'instant d'après, de meilleurs
+sentiments prévalurent. Je m'approchai de la porte que je
+reconnaissais si bien, et je frappai un grand coup. La servante
+ouvrit sans me faire de question, car on attendait beaucoup de
+convives. Au moment où je me baissais pour me débarrasser de mon
+manteau et de mon chapeau, une jolie enfant en robe blanche
+descendit l'escalier en courant, jeta ses bras autour de mon cou,
+m'appliqua un gros baiser et s'écria: «Je vous ai attrapé sous le
+gui, cousin Alfred.» Puis, presque aussitôt, en me regardant avec
+ses grands yeux bruns timides: «Qui êtes-vous donc? êtes-vous
+encore un nouvel oncle?» Oh! combien mon coeur se sentit soulagé!
+L'enfant avait saisi une ressemblance; je ne serais donc pas
+méconnu par les miens! Tous mes plans, tous mes préparatifs furent
+oubliés; j'étais au milieu d'eux; et je voyais, après quinze ans,
+le foyer de Noël, la table de Noël, les visages de Noël dont
+j'avais si souvent rêvé.
+
+Décrire cette nuit-là me serait impossible. Longtemps après
+minuit, nous étions encore assis tous ensemble. Les enfants ne
+voulaient pas quitter mes genoux pour aller au lit; mes frères ne
+se lassaient pas de me regarder; mes soeurs étaient groupées
+autour de moi, baisaient mes joues barbues et brunies, et
+pressaient mes mains brûlées du soleil. Je verrai peut-être encore
+bien de nouvelles et riantes scènes de Noël, mais jamais une Noël
+semblable à celle qui accueillit le banni volontaire à son retour.
+
+Cependant, quoique l'Angleterre ait ses bienheureuses saisons et
+ses joyeuses fêtes, en tête desquelles figure la Noël, et quoique
+cette Noël-là doive bien des fois encore revivre dans ma mémoire,
+je ne puis rester en Angleterre. Ma vie a pris le moule de mon
+pays adoptif. Là où j'ai fait ma fortune, là je dois en jouir. Les
+entraves, les conventions, les liens créés par les divisions
+infinies de la société, sont plus que je ne puis supporter. Le
+souci semble siéger sur tous les fronts, et, sur un trop grand
+nombre, le dédaigneux orgueil d'une supériorité sociale
+imaginaire.
+
+J'ai trouvé le visage au teint de rose et le loyal coeur de
+l'inconnue dont j'avais souvent rêvé dans mes nuits solitaires.
+Une jeune personne écoutait d'une oreille attentive, émue, durant
+la semaine de Noël, les récits de l'Australien, que mes amis ne se
+lassaient pas d'entendre; elle est prête à tout quitter pour me
+suivre dans ma demeure pastorale. Je fais actuellement mes
+préparatifs de départ, et ni la société, ni les livres, ni la
+musique ne manqueront dans ce qui n'était, quand j'y arrivai pour
+la première fois, qu'une forêt et un désert d'herbages, peuplé
+d'oiseaux sauvages et de kangourous. Prés de vingt parents
+m'accompagnent, dont plusieurs passablement pauvres; mais là-bas
+peu importe. Dans quelques années, vous verrez figurer
+l'établissement de Barnard-Town sur toutes les cartes d'Australie;
+et là, au temps de la Noël, comme en tout temps, les hommes au
+coeur franc, les femmes au bon coeur, trouveront toujours aide et
+sympathique accueil, car je n'oublierai jamais comment j'ai débuté
+moi-même dans ce monde lointain, berger perdu dans la solitude,
+regardant luire les étoiles dans un ciel sans nuages.
+
+
+
+ [1] L'équivalent français du «Château en l'air, a Castle
+in the air», est le «Château en Espagne»; mais le
+traducteur a cru devoir conserver le sens littéral de
+l'expression anglaise.
+ [2] Hauteurs déboisées couvertes de bruyères et
+servant généralement de pâturages.
+ [3] Sic
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les conteurs à la ronde, by Charles Dickens
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEURS À LA RONDE ***
+
+***** This file should be named 16022-8.txt or 16022-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/0/2/16022/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+https://gutenberg.org/license).
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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