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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les conteurs à la ronde + +Author: Charles Dickens + +Translator: Amédée Pichot + +Release Date: June 7, 2005 [EBook #16022] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEURS À LA RONDE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Charles Dickens + + + +LES CONTEURS À LA RONDE + + + +Publication en français en 1886 +Traducteur Amédée Pichot + + + + + +Table des matières + +I -- L'HISTOIRE DU PARENT PAUVRE. +II -- L'HISTOIRE DE L'ENFANT. +III -- L'HISTOIRE DE QUELQU'UN ou LA LÉGENDE DES DEUX RIVIÈRES. +IV -- L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE BONNE D'ENFANT. +V -- L'HISTOIRE DE L'HÔTE. +VI -- L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE. +VII -- L'HISTOIRE DE LA FEMME DE JOURNÉE. +VIII -- L'HISTOIRE DE L'ÉCOLIER SOURD. +IX -- HISTOIRE DE L'INVITÉ. +X -- L'HISTOIRE DE LA MÈRE. +XI -- LE RETOUR DE L'ÉMIGRANT ou NOËL APRÈS QUINZE ANS +D'ABSENCE. + + +I -- L'HISTOIRE DU PARENT PAUVRE. + +Il lui répugnait beaucoup d'avoir la préséance sur tant de membres +honorables de la famille, en commençant la première des histoires +qu'ils allaient raconter chacun à leur tour, assis en demi-cercle +auprès du feu de Noël, et, modestement, il suggéra qu'il serait +plus convenable que ce fût d'abord John, «notre estimable hôte,» +dont il demandait à porter la santé. «Quant à lui, dit-il, il +était si peu fait à se mettre, en avant, qu'en vérité...» Mais ici +tous s'écrièrent d'une voix unanime qu'il devait commencer, et ils +furent d'accord pour répéter qu'il le pouvait, qu'il le devait, +qu'il le ferait. Il discontinua donc de se frotter les mains, +retira ses jambes de dessous son fauteuil et commença: + +Je ne doute point, dit le parent pauvre, que par la confession que +je vais vous faire, je surprendrai les membres réunis de notre +famille, et particulièrement John, notre estimable hôte, à qui +nous avons une si grande obligation pour l'hospitalité magnifique +avec laquelle il nous a traités aujourd'hui. Mais si vous me +faites l'honneur d'être surpris de n'importe ce qui vient d'un +membre de la famille aussi insignifiant que moi, tout ce que je +peux vous dire, c'est que je serai d'une scrupuleuse exactitude +dans tout ce que je vous raconterai. + +Je ne suis, point ce qu'on me suppose être. Je suis tout autre. +Peut-être avant d'aller plus loin, serait-ce mieux d'indiquer +d'abord ce que l'on suppose que je suis. + +On suppose, ou je me trompe fort, -- les membres réunis de notre +famille me relèveront si je commets une erreur, ce qui est bien +probable (ici, le parent pauvre promena autour de lui un regard +plein de douceur pour encourager la contradiction), -- on suppose +que je ne suis l'ennemi de personne que de moi-même et que je n'ai +jamais réussi en rien. Si j'ai fait de mauvaises affaires, c'est, +dit-on, parce que j'étais impropre aux affaires et trop crédule +pour pénétrer les desseins intéressés de mon associé; -- si +j'échouai dans mes projets de mariage, c'est parce que, dans ma +confiance ridicule, je regardais comme impossible que Christiana +consentît à me tromper; -- si mon oncle Chill, dont j'attendais +une belle fortune, me donna mon congé, c'est parce qu'il ne me +trouva pas l'intelligence commerciale dont il m'aurait voulu voir +doué. Enfin, je passe pour avoir été toute ma vie continuellement +dupe et désappointé, à quoi on ajoute que je suis à présent un +vieux garçon âgé de cinquante-neuf ans et bien près de soixante, +qui vit d'un revenu limité sous la forme de pension payée par +quartier, -- chose à laquelle je vois que notre estimable hôte +John ne veut pas que je fasse davantage allusion. Voilà pour le +passé. Voici ce qu'on suppose encore de mes habitudes et de mon +genre de vie actuel: + +J'occupe un logement garni à Clapham-Road, -- petite chambre très +propre, sur le derrière, dans une maison respectable, -- où on ne +s'attend pas à me trouver pendant la journée, à moins que je ne +sois indisposé, car je sors tous les matins à neuf heures, sous +prétexte d'aller à mes affaires. Je prends mon déjeuner, une tasse +de café au lait avec un petit pain et du beurre, -- à l'antique +café situé près du pont de Westminster; je vais ensuite dans la +Cité, -- je ne sais trop pourquoi; -- je m'assois au café de +Garraway, puis sur les bancs de la Bourse; et de là, poursuivant +ma promenade, j'entre dans quelques bureaux et quelques comptoirs, +où quelques parents et quelques vieilles connaissances ont la +bonté de me tolérer, et où je me tiens debout contre la cheminée +si la saison est froide. Je remplis ainsi ma journée jusqu'à cinq +heures: je dîne alors, dépensant pour le repas, la moyenne d'un +shelling trois pences. Ayant toujours quelque argent de poche pour +mes soirées, je m'arrête, avant de rentrer chez moi, à l'antique +café du pont de Westminster où je prends ma tasse de thé et peut- +être ma tartine de pain rôti. Enfin, quand l'aiguille de l'horloge +se rapproche de minuit, je me dirige vers Clapham-Road et, à peine +rentré dans ma chambre, je me mets au lit, -- le feu étant chose +coûteuse et mes propriétaires ne se souciant pas que j'en fasse +parce qu'il faudrait qu'on eût la peine de me l'allumer et que +cela salit une chambre. + +Quelquefois, un de mes parents ou une de mes connaissances +m'invite à dîner. Ces invitations sont mes jours de fête, et ces +jours-là, je vais généralement me promener dans Hyde-Park. Je suis +un homme solitaire, et il est rare que je me promène avec un +compagnon; non pas qu'on m'évite parce que je suis mal vêtu, -- +car j'ai toujours une mise décente, toujours vêtu de noir (ou +plutôt de cette nuance connue sous le nom de drap d'Oxford qui +fait l'effet d'être noir et qui est de meilleur usage); mais j'ai +contracté l'habitude de parler bas, je garde volontiers le +silence, et n'étant pas d'un caractère très gai, je sens que je ne +suis pas d'une société très séduisante. + +La seule exception à cette règle générale est l'enfant de mon +cousin germain, le petit Frank. J'ai une affection particulière +pour cet enfant et il est très bon pour moi. C'est un enfant +naturellement timide, qui s'efface bientôt dans une réunion +nombreuse et y est oublié. Lui et moi cependant nous sommes +parfaitement ensemble. Je crois deviner que, dans l'avenir, le +pauvre enfant succédera à ma position dans la famille. Nous +causons peu, et cependant nous nous comprenons. Nous faisons notre +promenade en nous tenant par la main et sans beaucoup parler; il +sait ce que je veux dire comme je sais ce qu'il veut dire. +Lorsqu'il était plus petit enfant, je le conduisais aux étalages +des boutiques et lui montrais les joujoux. C'est extraordinaire +comme il eut bientôt deviné que je lui aurais fait beaucoup de +cadeaux, si j'avais été dans une situation de fortune à pouvoir +les lui faire. + +Le petit Frank et moi nous allons faire le tour de la colonne +monumentale de la Cité, -- il aime beaucoup cette colonne -- nous +allons sur les ponts, nous allons partout où l'on peut aller sans +payer. + +Deux fois, au jour anniversaire de ma naissance, nous avons fait +un petit dîner avec du boeuf à la mode, pour aller ensuite au +spectacle à moitié prix, et cette partie nous a vivement +intéressés. + +Je me promenais un jour avec Frank dans Lombard-Street, que nous +visitons souvent parce que je lui ai raconté que c'est une rue qui +contient de grandes richesses, -- et il aime beaucoup Lombard- +Street. Un passant m'arrête et me dit: «Monsieur, votre jeune fils +a laissé tomber son gant.» Excusez-moi de vous faire part d'une +circonstance si triviale...; je sentis mon coeur vivement ému en +entendant ainsi, par hasard, appeler l'enfant mon fils; et les +larmes m'en vinrent aux yeux. + +Lorsque l'on enverra Frank en pension à quelques lieues de +Londres, je ne saurai trop que devenir; mais je me propose d'aller +l'y voir une fois tous les mois et de passer avec lui un demi- +congé. Ces jours-là, les écoliers jouent sur la bruyère; si on +m'objectait que mes visites dérangent les études de l'enfant je +pourrai toujours le regarder de loin, pendant la récréation, sans +qu'il m'aperçoive, et je retournerai le soir ici. Sa mère est +d'une famille qui a un certain rang aristocratique et elle +n'approuve pas, on m'en a prévenu, que nous soyons trop souvent +ensemble. Je sais que je ne suis point d'une humeur à rendre le +caractère de Frank moins timide et plus gai; mais je me persuade +qu'il me regretterait quelquefois si nous étions tout-à-fait +séparés. + +Lorsque je mourrai dans ma chambre de Clapham-Road, je ne +laisserai pas grand'chose en ce monde, d'où je n'emporterai pas +grand'chose non plus; cependant je me trouve posséder la miniature +d'un enfant à l'air radieux, aux cheveux frisés, avec chemise à +collerette ouverte, que ma mère disait être mon portrait, mais que +j'ai peine à croire avoir été jamais ressemblant. Cette miniature +ne se vendrait pas cher et je prierai qu'elle soit donnée à Frank. +J'ai écrit d'avance une petite lettre à mon enfant chéri pour lui +être remise en même temps: je lui exprime là combien cela me fait +de peine de le quitter, quoique forcé d'avouer que je ne sais trop +pourquoi je resterais en ce bas monde. Je lui donne quelques +courts avis afin de le mettre en garde contre les conséquences +d'un caractère, qui fait qu'on n'est l'ennemi de personne que de +soi-même, et je m'efforce de le consoler d'une séparation... qui +l'affligera, j'en suis sûr... en lui prouvant que j'étais ici de +trop pour tous, excepté pour lui, et que, n'ayant pas su comment +trouver ma place dans cette grande foule, mieux vaut pour moi en +être dehors: telle est l'impression générale relativement à moi, +dit le parent pauvre en élevant un peu plus la parole, après avoir +toussé pour s'éclaircir la voix. -- Eh bien, cette impression +n'est pas exacte, et c'est afin de vous la démontrer que je vais +vous raconter ma véritable histoire et les habitudes de ma vie +qu'on croit connaître et qu'on ne connaît pas. Ainsi d'abord, on +suppose que je demeure dans une chambre à Clapham-Road. +Comparativement parlant, j'y suis très rarement. La plupart du +temps je réside, -- j'éprouve quelque pudeur à prononcer le mot, +tant ce mot semble prétentieux... je réside dans un château. Je ne +veux pas dire que ce soit un château baronnial, mais ce n'en est +pas moins un édifice, connu de tous sous le nom de CHÂTEAU. Là, je +conserve le texte de la véritable histoire de ma vie et la voici: + +J'avais vingt-cinq ans. Je venais de prendre pour associé John +Spatter, qui avait été mon commis, et j'habitais encore dans la +maison de mon oncle Chill, dont j'attendais une grande fortune, +lorsque je demandai Christiana en mariage. J'aimais Christiana +depuis longtemps; elle était d'une rare beauté attrayante sous +tous les rapports. Je me défiais bien un peu de la veuve, sa mère, +qui était d'un caractère intrigant et très intéressé; mais je +tachais d'avoir d'elle la meilleure opinion possible à cause de +Christiana. Je n'avais jamais aimé que Christiana et, dès +l'enfance, elle avait été pour moi l'univers tout entier, que dis- +je? plus encore. + +Christiana m'accepta pour son prétendu avec le consentement de sa +mère, et je me crus le plus heureux des mortels. Je vivais assez +durement chez mon oncle Chill, fort à l'étroit et fort triste dans +une chambre nue, espèce de grenier sous les combles; aussi froide +qu'aucune chambre de donjon dans les vieilles forteresses du Nord. +Mais, possédant l'amour de Christiana, je n'avais plus besoin de +rien sur la terre. Je n'aurais pas changé mon sort contre celui +d'aucun être humain. + +L'avarice était malheureusement le vice dominant de mon oncle +Chill. Tout riche qu'il était, il vivait misérablement et semblait +avoir toujours peur de mourir de faim. Comme Christiana n'avait +pas de dot; j'hésitai longtemps à lui avouer notre engagement +mutuel; à la fin, je me décidai à lui écrire pour lui: apprendre +toute la vérité. Je lui remis moi-même, ma lettre un soir, en +allant me coucher. + +Le lendemain, je descendis, par une matinée de décembre: le froid +se faisait sentir plus sévèrement encore dans la maison jamais +chauffée de mon oncle que dans la rue où brillait quelquefois du +moins le soleil d'hiver; et qui, à tout événement s'abîmait des +visages souriants et de la voix des passants. Ce fut avec un poids +de glace sur le coeur que je me dirigeai vers la salle basse où +mon oncle prenait ses repas, large pièce avec une étroite cheminée +une fenêtre cintrée, sur les vitres de laquelle les gouttes de la +pluie, tombée pendant la nuit, ressemblaient aux larmes des +pauvres sans asile. Cette fenêtre s'éclairait du jour d'une cour +solitaire aux dalles crevassées; et qu'une grille, aux barreaux +rouillés, séparait d'un vieux corps de logis ayant servi de salle +de dissection au grand chirurgien qui avait vendu la maison à mon +oncle. + +Nous nous levions toujours de si bonne heure, qu'à cette saison de +l'année nous déjeunions à la lumière. Au moment où j'entrai, mon +oncle était si crispé par le froid, si ramassé sur lui-même dans +son fauteuil derrière la chandelle, que je ne l'aperçus qu'en +touchant la table. + +Je lui tendis la main... mais, lui, il saisit sa canne (étant +infirme il allait toujours avec une canne dans la maison), fit +comme s'il allait m'en frapper et me dit: Imbécile! + +-- Mon oncle, répondis-je, je ne m'attendais pas à vous trouver si +irrité... En effet, je ne m'y attendais pas, quoi que je connusse +son humeur irascible et sa dureté naturelle. + +--Vous ne vous y attendiez pas! répliqua-t-il. Quand vous êtes- +vous donc attendu à quelque chose? Quand avez-vous jamais su +calculer ou songer au lendemain, méprisable idiot! + +-- Ce sont là de dures paroles, mon oncle. + +-- De dures paroles! Ce sont des douceurs quand elles s'adressent +à un niais de votre espèce, dit-il. Venez, venez ici, Betsy Snap, +regardez-le donc?» + +Betsy Snap était une vieille femme au teint jaunâtre, aux traits +ridés, notre unique servante, dont l'invariable occupation, à +cette heure du jour, consistait à frictionner les jambes de mon +oncle. En lui criant de me regarder, mon oncle lui appuya sa +maigre main sur le crâne, et elle, toujours agenouillée, tourna +les yeux de mon côté. Au milieu de mon anxiété, l'aspect de ce +groupe me rappela la salle de dissection telle qu'elle devait être +du temps du chirurgien anatomiste, notre prédécesseur dans la +maison. + +-- Regardez ce niais, cet innocent, continua mon oncle. Voilà +celui dont les gens vous disent qu'il n'est l'ennemi de personne +que de lui-même. Voilà le sot qui ne sait pas dire non. Voilà +l'imbécile qui fait de si gros bénéfices dans son commerce, qu'il +a été forcé de prendre un associé l'autre jour. Voilà le beau +neveu qui va épouser une femme sans le sou, et qui tombe entre les +mains de deux Jézabel spéculant sur ma mort.» + +Je vis alors jusqu'où allait la rage de mon oncle; car il fallait +qu'il fût réellement hors de lui pour se servir de ce dernier mot, +qui lui causait une telle répugnance, que nulle personne au monde +n'aurait osé s'en servir ou y faire allusion devant lui. + +-- Sur ma mort! répéta-t-il comme s'il me bravait moi ou bravant +son horreur du mot... Sur ma mort... mort... mort! mais je ferai +avorter la spéculation. Faites votre dernier repas sous ce toit, +nigaud que vous êtes, et puisse-t-il vous étouffer!» + +Vous devez bien penser que je n'apportai pas un grand appétit pour +le déjeuner auquel j'étais convié en ces termes; mais je pris à +table ma place accoutumée. C'en était fait, je vis bien que +désormais mon oncle me reniait pour son neveu... Je pouvais +supporter tout cela et pire encore ... je possédais le coeur de +Christiana. + +Il vida, comme d'habitude, sa jatte de lait, évitant toujours de +la poser sur la table et la tenant sur ses genoux, comme pour me +montrer son aversion pour moi. Quand il eut fini, il éteignit la +chandelle, et nous fûmes éclairés par la terne lueur de cette +froide matinée de décembre. + +-- Maintenant, monsieur Michel, dit-il, avant de nous séparer, je +voudrais dire un mot, devant vous, à ces dames. + +-- Comme vous voudrez, monsieur, repris je; mais vous vous trompez +vous-même et nous faites une cruelle injure, si vous supposez +qu'il y ait dans cet engagement réciproque d'autre sentiment que +l'amour le plus désintéressé et le plus fidèle. + +-- Mensonge!» répliqua-t-il, et ce mot fut sa seule réponse. + +Il tombait une neige à moitié fondue et une pluie à moitié gelée. +Nous nous rendîmes à la maison où demeurait Christiana et sa mère. +Mon oncle les connaissait. Elles étaient assises à la table du +déjeuner et elles furent surprises de nous voir à cette heure. + +-- Votre serviteur, madame, dit mon oncle à la mère. Vous devinez +le motif de ma visite, je présume, madame. J'apprends qu'il y a +dans cette maison tout un monde d'amour pur, désintéressé et +fidèle. Je suis heureux de vous amener ce qu'il y manque pour +compléter le reste. Je vous amène votre gendre, madame... et à +vous votre mari, miss. Le fiancé est un étranger pour moi; mais je +lui fais mon compliment de son excellente affaire.» + +Il me lança, en partant, un ricanement cynique, et je ne le revis +plus. + +C'est une complète erreur (poursuivit le parent pauvre) de +supposer de ma chère Christiana, cédant à l'influence persuasive +de sa mère, épousa un homme riche qui passe souvent devant moi en +voiture et m'éclabousse... non, non... c'est moi qu'elle a épousé. + +Voici comment il se fit que nous nous mariâmes beaucoup plus tôt +que nous n'en avions le projet. J'avais pris un logement modeste, +je faisais des économies et je spéculais dans l'avenir pour lui +offrir une honnête et heureuse aisance, lorsqu'un jour elle me dit +avec un grand sérieux: + +-- Michel, je vous ai donné mon coeur. J'ai déclaré que je vous +aimais et je me suis engagée à être votre femme. J'ai toujours été +à vous à travers les bonnes et les mauvaises chances, aussi +véritablement à vous que si nous nous étions épousés le jour où +nous échangeâmes nos promesses. Je vous connais bien... Je sais +bien que si nous étions séparés, si notre union était rompue tout- +à-coup, votre vie serait à jamais assombrie, et il vous resterait +à peine l'ombre de cette force que Dieu vous a donnée pour +soutenir la lutte avec ce monde. + +-- Que Dieu me vienne en aide, Christiana, répondis-je. Vous dites +la vérité. + +-- Michel, dit-elle en mettant sa main dans la mienne avec la +candeur de son dévouement virginal, ne vivons plus chacun de notre +côté. Je vous assure que je puis très bien me contenter du peu que +vous avez, comme vous vous en contentez vous-même. Vous êtes +heureux, je veux être heureuse avec vous. Je vous parle du fond de +mon coeur. Ne travaillez plus seul, réunissons nos efforts dans la +lutte. Mon cher Michel, ce n'est pas bien à moi de vous cacher ce +dont vous n'avez aucun soupçon, ce qui fait le malheur de ma vie. +Ma mère... sans considérer que ce que vous avez perdu vous l'avez +perdu pour moi et parce que vous avez cru à mon affection... ma +mère veut que je fasse un riche mariage et elle ne craint pas de +m'en proposer un qui me rendrait misérable. Je ne puis souffrir +cela, car le souffrir ce serait manquer à la foi que je vous ai +donnée. Je préfère partager votre travail de tous les jours, +plutôt que d'aspirer à une brillante fortune. Je n'ai pas besoin +d'une meilleure maison que celle que vous pouvez m'offrir. Je sais +que vous travaillerez avec un double courage et une plus douce +espérance, si je suis tout entière à vous... que ce soit donc +quand vous voudrez.» + +Je fus, en effet, dans le ravissement ce jour-là; nous nous +mariâmes peu de temps après, et je conduisis ma femme sous mon +heureux toit. Ce fut le commencement de la belle résidence dont je +vous ai parlé; le château où nous avons, depuis lors, toujours +vécu ensemble, date de cette époque. Tous nos enfants y sont nés. +Notre premier enfant fut une petite fille, aujourd'hui mariée, et +que nous nommâmes Christiana comme sa mère. Son fils ressemble +tellement au petit Franck, que j'ai peine à les distinguer l'un de +l'autre. + +C'est encore une idée erronée que celle qu'on s'est faite de la +conduite de mon associé à mon égard. Il ne commença pas à me +traiter froidement, comme un pauvre imbécile, lorsque mon oncle et +moi nous eûmes cette querelle si fatale. Il n'est pas vrai, non +plus, que, par la suite, il parvint graduellement à s'emparer de +notre maison de commerce et à m'éliminer; au contraire, il fut un +modèle d'honneur et de probité. + +Voici comment les choses se passèrent: Le jour où mon oncle me +donna mon congé, et même avant l'arrivée de mes malles (qu'il +renvoya, port non payé), je descendis au bureau que nous avions au +bord de la Tamise, et, là, je racontai à John Spatter ce qui +venait d'avoir lieu. John ne me fit pas cette réponse que les +riches parents étaient des faits palpables, tandis que l'amour et +le sentiment n'étaient que clair de lune et fiction; non, il +m'adressa ces paroles: + +-- Michel, nous avons été à l'école ensemble, j'avais le tact +d'obtenir de meilleures places que vous dans la classe, et de me +faire une réputation de bon écolier. + +-- Cela est vrai, John, répondis-je. + +-- Quoique j'empruntasse vos livres et les perdisse, dit John; +quoique j'empruntasse l'argent de vos menus plaisirs et ne le +rendisse jamais; quoique je vous revendisse mes couteaux et mes +canifs ébréchés plus cher qu'ils ne m'avaient coûté neufs; quoique +je vous fisse payer les carreaux de vitres que j'avais brisés... + +-- Tout cela ne vaut pas la peine qu'on en parle, John Spatter, +remarquai-je, mais tout cela est vrai. + +-- Quand vous vous fûtes établi dans cette maison de commerce, qui +promet si bien de prospérer, poursuivit John, je vins me présenter +à vous après avoir vainement parcouru toute la Cité pour trouver +un emploi, et vous me fîtes votre commis. + +-- Tout cela ne vaut pas la peine qu'on en parle, mon cher John +Spatter, répétai-je; mais tout cela est encore vrai.» + +John Spatter reprit sans être arrêté par mon interruption: -- +Puis, quand vous reconnûtes que j'avais une bonne tête pour les +affaires et que j'étais vraiment utile à votre maison, vous ne +voulûtes pas me laisser simplement votre commis, et bientôt vous +pensâtes n'être que juste en me faisant votre associé. + +-- À quoi bon rappeler encore ces circonstances, John Spatter? +m'écriai-je. J'appréciais, j'apprécie toujours votre capacité, +supérieure à la mienne.» + +John, à ces mots, passa son bras sous le mien, comme il avait +coutume de le faire à l'école, et, les yeux tournés vers le +fleuve, nous pûmes, à travers les croisées de notre comptoir en +forme de proue; remarquer deux navires qui voguaient de conserve +avec la marée, à peu près comme nous descendions nous-mêmes +amicalement le fleuve de la vie. Nous fîmes mentalement, tous les +deux, la même comparaison en souriant, et John ajouta: + +-- Mon ami, nous avons commencé sous ces heureux auspices; qu'ils +nous accompagnent pendant tout la reste: du voyage, jusqu'à, ce +que le but commun soit atteint; marchons toujours d'accord, soyons +toujours francs l'un pour l'autre, et que cette explication +prévienne tout malentendu. Michel, vous êtes, trop facile. Vous, +n'êtes l'ennemi de personne que de vous même. Si j'allais-vous +faire cette réputation fâcheuse parmi ceux avec qui nous +entretenons des relations d'affaires, en haussant les épaules, en +hochant la tête avec un soupir, et si j'abusais de votre confiance +avec moi... + +-- Mais vous n'en abuserez jamais, John jamais... + +-- Jamais, sans doute, Michel, mon ami; mais je fais une +supposition... Si j'abusais de votre confiance en cachant ceci, en +mettant cela au grand jour, et puis en plaçant ceci dans un jour +douteux, je fortifierais ma position et j'affaiblirais la vôtre, +jusqu'à ce qu'enfin je me trouverais seul lancé sur la voie de la +fortune et vous laisserais perdu sur quelque rive déserte, loin, +bien loin derrière moi. + +-- C'est ce qui arriverait, en effet, John! + +-- Afin de prévenir cela, Michel, dit John Spatter, pour rendre la +chose à peu près impossible, il doit y avoir une entière franchise +entre nous; nous ne devons rien nous dissimuler l'un à l'autre, +nous ne devons avoir qu'un seul et même intérêt. + +-- Mon cher John Spatter, je vous assure que c'est là précisément +comme je l'entends. + +-- Et quand vous serez trop facile, poursuivit John, dont les yeux +s'animèrent de la divine flamme de l'amitié, il faut que vous +m'autorisiez à faire en sorte que personne ne prenne avantage de +ce défaut de votre caractère; vous ne devez pas exiger que je le +flatte et le favorise, n'est-ce pas?... + +-- Mon cher John Spatter, interrompis-je, je suis loin d'exiger +cela. Je veux, au contraire, que vous m'aidiez à le corriger. + +-- C'est bien là mon intention. + +-- Nous sommes d'accord, m'écriai-je, nous avons tous les deux le +même but devant nous, nous y marchons ensemble, nous cherchons à +l'atteindre honorablement; mêmes vues, un seul et même intérêt; +nous sommes deux amis confiants l'un dans l'autre, notre +association ne peut donc qu'être heureuse. + +-- J'en suis assuré, reprit John Spatter, et nous nous secouâmes +la main très affectueusement.» + +J'emmenai John à mon château, et nous y passâmes une journée de +bonheur. Notre association prospéra. Mon ami suppléa à tout ce qui +me manquait, comme je l'avais bien prévu; il m'aida à me corriger +en m'aidant à faire fortune, et montra ainsi largement sa +reconnaissance de ce que j'avais moi-même fait pour lui en +l'associant à moi au lieu de le laisser mon commis. + +Je ne suis pas cependant très riche, car je n'ai jamais eu +l'ambition de le devenir, dit le parent pauvre en jetant un coup +d'oeil sur le feu et se frottant les mains; mais j'en ai assez. Je +suis au-dessus de tous les besoins et de tous les soucis, grâce à +ma modération. Mon château n'est pas un magnifique château; mais +il est très confortable: l'air y est doux, on y goûte tous les +charmes du bien-être domestique. + +Notre fille aînée, qui ressemble beaucoup à sa mère, a épousé le +fils aîné de John Spatter. Nos deux familles sont doublement unies +par les liens de l'amitié et de la parenté. Quelles soirées +agréables que celles où, étant rassemblés devant le même feu, +comme cela nous arrive souvent, nous nous entretenons, John et +moi, de notre jeunesse et du même intérêt qui nous a toujours +attachés l'un à l'autre! + +Je ne sais pas réellement, dans mon château, ce que c'est que la +solitude. J'y vois toujours arriver quelques-uns de nos enfants et +de nos petits-enfants. Délicieuses sont ces voix enfantines, et +elles réveillent un délicieux écho dans mon coeur. Ma très chère +femme, toujours dévouée, toujours fidèle, toujours tendre, +toujours attentive et empressée, est la principale bénédiction de +ma maison, celle à qui je dois la source de toutes les autres. +Nous sommes une famille musicienne, et lorsque Christiana me voit +parfois un peu fatigué ou prêt à devenir triste, elle se glisse au +piano et me chante un air qui me charmait jadis, à l'époque de nos +fiançailles. J'ai la faiblesse de ne pouvoir entendre chanter cet +air par tout autre qu'elle. On le joua un soir au théâtre où +j'avais conduit le petit Franck, et l'enfant me dit, tout surpris: +«Cousin Michel, de quels yeux ces larmes brûlantes sont elles +tombées sur ma main?» + +Tel est mon château et telles sont les particularités réelles de +ma vie. J'y amène quelquefois le petit Franck. Il est le bienvenu +de mes petits-enfants et ils jouent ensemble. À cette époque de +l'année, -- à Noël et au jour de l'An, -- je suis rarement hors de +mon château. Car les coutumes et les souvenirs de cette saison +semblent m'y retenir; les préceptes de ces fêtes chrétiennes +semblent me rappeler qu'il est bon d'être dans mon château. + +Et ce, château est? -- observa une grande et bienveillante voix de +la famille. -- Oui, je vais vous le dire, répondit le parent +pauvre secouant la tête et regardant le feu, -- mon Château est un +château en l'air[1]. John, notre estimable hôte, l'a deviné. Mon +château est dans l'air. J'ai fini, soyez indulgents pour mon +histoire. + + +II -- L'HISTOIRE DE L'ENFANT. + +Il y avait une fois un voyageur, il y a de cela bien des années, +et le voyageur partit pour un voyage. C'était un voyage magique, +qui devait sembler très long lorsqu'il le commença et très court +lorsqu'il eut fait la moitié du chemin. + +Pendant quelque temps il voyagea le long d'un sentier assez +sombre, sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'enfin il aperçût un +joli petit enfant; le voyageur demanda à l'enfant: «Que fais-tu +ici?» Et l'enfant répondit: «Je suis toujours à jouer, viens jouer +avec moi.» + +Le voyageur joua avec cet enfant toute la journée, et ils menèrent +joyeuse vie tous les deux. Le ciel était si bleu, le soleil était +si brillant, l'eau était si étincelante, les feuilles étaient si +vertes, les fleurs étaient si fraîches, ils entendirent chanter +tant d'oiseaux et virent tant de papillons, que tout leur +paraissait superbe. C'était la saison du printemps. Quand il +pleuvait, ils aimaient à regarder tomber les gouttes de la pluie +et à respirer les odeurs des plantes. Quand il ventait, c'était +charmant d'écouter le vent et d'imaginer qu'il se parlait à lui- +même ou à ceux qui pouvaient le comprendre. D'où vient-il ainsi? +se demandaient le voyageur et l'enfant, tandis qu'il sifflait, +hurlait, poussait les nuages devant lui, courbait les arbres, +tourbillonnait dans les cheminées, ébranlait la maison et +soulevait les vagues d'une mer furieuse. Mais neigeait-il? encore +mieux, car ils n'aimaient rien tant que de regarder descendre les +flocons de neige semblables au duvet qui se détacherait de la +poitrine d'une myriade d'oiseaux blancs, et quel plaisir de voir +cette belle neige s'épaissir sur la terre, puis d'écouter le +silence sur les routes et les sentiers de la campagne! + +Ils avaient en abondance les plus beaux joujoux du monde et les +plus admirables livres d'images, des livres qui étaient remplis de +cimeterres, de babouches et de turbans, de nains, de génies et de +fées, de Barbes-Bleues, de fèves merveilleuses, de trésors, de +cavernes et de forêts, de Valentins et d'Orsons... toutes choses +nouvelles et bien vraies! + +Mais un jour, tout-à-coup, le voyageur perdit l'enfant. Il +l'appela, l'appela encore, et il n'obtint aucune réponse. Alors il +reprit sa route et chemina quelque temps sans rien rencontrer, +jusqu'à ce qu'enfin il aperçût un beau jeune garçon; à ce jeune +garçon le voyageur demanda: «Que fais-tu là?» Et le jeune garçon +lui répondit: «Je suis toujours à apprendre. Viens apprendre avec +moi.» + +Le voyageur apprit, avec ce jeune garçon, ce qu'étaient Jupiter et +Junon, les Grecs et les Romains, d'autres choses encore et plus +que je n'en pourrais dire, ni lui non plus, car il en eut bientôt +oublié beaucoup. Mais ils n'apprenaient pas toujours, ils avaient +les jeux les plus amusants qu'on ait jamais joués, ils ramaient +sur la rivière en été, ils patinaient sur la glace en hiver. Ils +se promenaient à pied et ils se promenaient à cheval; ils jouaient +à la paume et à tous les jeux de balle, aux barres, au cheval +fondu, à saute-mouton, à plus de jeux que je n'en puis dire, et +personne n'était plus fort qu'eux à ces jeux-là; ils avaient aussi +des congés et des vacances, des gâteaux du jour des Rois, des bals +où ils dansaient jusqu'à minuit, et de vrais théâtres où ils +voyaient de vrais palais en vrai or et en vrai argent sortir de la +terre; bref ils y voyaient tous les prodiges du monde en quelques +heures. Quant à des amis, ils avaient de si tendres amis et un si +grand nombre de ces amis que le temps me manque pour les compter. +Ils étaient tous jeunes comme le jeune garçon et se promettaient +de ne jamais rester étrangers l'un à l'autre pendant tout le reste +de la vie. + +Cependant, un jour, au milieu de tous ces plaisirs, le voyageur +perdit le jeune garçon, comme il avait perdu l'enfant, et après +l'avoir appelé en vain, il poursuivit son voyage. Il chemina +pendant un peu de temps sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'enfin +il vît un jeune homme. Il demanda donc au jeune homme: «Que +faites-vous ici?» Et le jeune homme répondit: «Je suis toujours à +faire l'amour. Viens faire l'amour avec moi.» + +Le voyageur alla avec ce jeune homme, et ils s'en furent auprès +d'une des plus jolies filles qu'on ait jamais vues, juste comme +Fanny, là dans le coin, -- elle avait les yeux comme Fanny, des +cheveux comme Fanny, des fossettes aux joues comme Fanny, et elle +riait et rougissait juste comme Fanny pendant que je parle d'elle. +Alors le jeune homme devint tout de suite amoureux, -- juste comme +quelqu'un que je ne veux pas nommer, la première fois qu'il vint +ici, devint amoureux de Fanny. Eh bien! il était taquiné +quelquefois, juste comme quelqu'un était taquiné par Fanny; ils se +querellaient quelquefois, juste comme quelqu'un et Fanny; puis ils +se raccommodaient, allaient chuchoter dans les coins, s'écrivaient +des lettres toute la journée, se disaient malheureux quand ils +étaient loin l'un de l'autre, se cherchaient sans cesse en +prétendant ne pas se chercher. Noël vint, ils furent fiancés, +s'assirent l'un à côté de l'autre auprès du feu, et ils devaient +bientôt se marier... exactement comme quelqu'un que je ne veux pas +nommer et Fanny. + +Mais le voyageur les perdit de vue un jour, comme il avait perdu +l'enfant et le jeune garçon: il les appela, ils ne revinrent ni ne +répondirent, et il reprit son chemin. Il voyagea donc pendant un +peu de temps sans rien rencontrer, jusqu'à ce qu'il aperçût un +homme d'un âge mûr, et il demanda à cet homme: «Que faites-vous +ici!» Et la réponse fut: «Je suis toujours occupé, venez vous +occuper avec moi.» + +Il alla donc travailler avec cet homme, et, pour cela, ils se +rendirent à la forêt. La forêt qu'ils parcoururent était longue; +au commencement, les arbres étaient verts comme ceux d'un bois +printanier; puis Ie feuillage s'épaissit comme un bois d'été; +quelques-uns des petits arbres les plus pressés de verdir +brunissaient aussi les premiers. L'homme n'était pas seul; il +avait une femme du même âge que lui, qui était sa femme, et ils +avaient des enfants qui étaient aussi avec eux. C'est ainsi qu'ils +s'en allèrent tous ensemble à travers le bois, abattant les +arbres, se frayant des sentiers entre les branches et les feuilles +abattues, portant des fagots et travaillant sans cesse. + +Quelquefois ils arrivaient à une longue avenue qui aboutissait à +des taillis plus sombres, et alors ils entendaient une petite voix +qui leur criait de loin: «Père, père, je suis un autre enfant, +attendez-moi.» Et, au même instant, ils apercevaient une petite +créature qui grandissait à mesure qu'ils avançaient et qui courait +pour les rejoindre. Quand le nouveau-venu était auprès d'eux, ils +s'empressaient tous autour de lui, le baisaient, le caressaient, +et tous se remettaient en marche. + +Quelquefois ils s'arrêtaient à quelque carrefour de la forêt d'où +partaient différentes avenues, et l'un des enfants disait: «Père, +je vais à la mer;» un autre: «Père, je vais aux Indes;» un autre: +«Père, je vais aller chercher fortune où je pourrai;» un autre +enfin: «Père, je vais au ciel.» C'est ainsi qu'après bien des +larmes au moment de la séparation, chacun des ces enfants prenait +une des avenues et il s'éloignait solitaire; mais l'enfant qui +avait dit: «Je vais au ciel,» s'élevait dans l'air et y +disparaissait. + +Chaque fois qu'avait lieu une de ces séparations, le voyageur +regardait le père qui levait les yeux au-dessus des arbres où le +jour commençait à décliner et le soleil à descendre sur l'horizon. +Il remarquait aussi que ses cheveux grisonnaient; mais ils ne +pouvaient s'arrêter longtemps, car ils avaient un long voyage +devant eux, et il leur fallait travailler sans cesse. + +À la fin, il y avait eu tant de séparations qu'il ne restait plus +un seul des enfants. Le père, la mère et le voyageur se trouvèrent +seuls à continuer leur route. Le bois était devenu jaune, puis il +avait bruni et déjà les feuilles tombaient d'elles-mêmes. + +Ils arrivaient à une avenue plus sombre que les autres, et ils +pressaient le pas sans y jeter un regard, quand la femme s'arrêta. + +-- Mon mari, dit-elle, on m'appelle. + +Ils écoutèrent, et entendirent dans la sombre avenue une voix qui +criait de loin: «Mère, mère!» + +C'était la voix du premier enfant qui avait dit; «Je vais au +ciel.» Et le père lui répondit: «Pas encore, je vous prie, pas +encore; le soleil va se coucher, pas encore.» + +Mais la voix répétait: «Mère, mère!» sans faire attention à ce +qu'avait dit le père, quoique ses cheveux fussent alors tout à +fait blancs, et quoiqu'il versât des larmes. + +Alors la mère qui, déjà enveloppée à moitié des ombres de +l'avenue, tenait encore son mari embrassé, lui dit: «Mon ami, il +faut que je parte, je suis appelée.» Et elle partit, et le +voyageur resta seul avec le père. + +Ils reprirent leur chemin ensemble jusqu'à ce qu'ils fussent +arrivés presque à la limite de la forêt, de manière à apercevoir, +au-delà, le soleil qui colorait l'horizon de sa flamme mourante. + +Là encore, cependant, tandis qu'il s'ouvrait une voie à travers +les branches, le voyageur perdit son compagnon. Il appela, il +appela... point de réponse, et lorsqu'il eut franchi l'extrême +lisière du bois, au moment où du soleil couchant il ne restait +plus que la trace brillante dans un ciel de pourpre, il rencontra +un vieillard assis sur un arbre abattu.» Que faites-vous ici?» +demanda-t-il à ce vieillard; et le vieillard lui répondit avec un +sourire paisible: «Je suis toujours à me souvenir. Venez-vous +souvenir avec moi.» + +Le voyageur alors s'assit auprès du vieillard, à la lueur d'un +beau soleil couchant, et tous ses précédents compagnons de route +vinrent doucement se placer debout devant lui: le joli enfant, le +beau jeune garçon, le jeune amoureux, le père, la mère et tous +leurs enfants; tous étaient là et il n'en avait perdu aucun. Donc +il les aima tous, bon et indulgent pour tous, toujours charmé de +les revoir, et eux ils l'honoraient et l'aimaient tous. Je crois +que vous devez être ce voyageur, grand-papa; car c'est ce que vous +faites pour nous, et c'est ce que nous faisons pour vous. + + +III -- L'HISTOIRE DE QUELQU'UN + +ou + +LA LÉGENDE DES DEUX RIVIÈRES. + +On ferait une année entière des jours de Noël qui se sont succédé +depuis qu'un riche tonnelier, nommé Jacob Elsen, fut élu syndic de +la corporation des tonneliers de Stromthal, ville de l'Allemagne +méridionale. Le nom de sa famille ne se retrouve peut-être nulle +part aujourd'hui; la ville elle-même n'existe plus. À une époque +postérieure, les habitants accusèrent injustement les Juifs +d'avoir égorgé de petits enfants chrétiens. Ils les expulsèrent de +la ville, et leur firent défense d'en franchir les portes; mais +les Juifs prirent tranquillement leur revanche, car ils bâtirent +une seconde ville à une certaine distance de la première, et ils y +attirèrent tout le commerce, en sorte que la ville nouvelle vit +graduellement croître ses richesses, tandis que l'ancienne se vit +peu à peu réduite à rien. + +Toutefois Jacob Elsen ne connut pas cette persécution. De son +temps, les Juifs circulaient dans les rues sombres et tortueuses, +trafiquaient sur la place du marché, tenaient des boutiques et +jouissaient, comme tous les autres habitants, des privilèges de la +bourgeoisie. + +Une rivière coulait à travers la ville de Stromthal, rivière +étroite, sinueuse, mais navigable pour les petits bateaux. On +l'appelle encore la «Klar». Comme l'eau de la «Klar» est très +pure, très agréable à boire, et que la rivière est fort utile au +commerce, les habitants du pays l'avaient surnommée la «grande +amie» de Stromthal. Ils lui attribuaient la propriété de guérir +les maux de l'esprit aussi bien que ceux du corps, et de nos jours +encore, bien que beaucoup de personnes, affligées des uns ou des +autres, s'y soient plongées ou aient bu de son onde sans s'en +trouver beaucoup mieux, leur foi reste la même. Ils lui donnent +aussi des noms féminins, comme si c'était une femme, une déesse. +La «Klar» est le sujet d'innombrables ballades et histoires qu'ils +savent par coeur, ou plutôt qu'ils savaient du temps de Jacob +Elsen, car il y avait alors très peu de livres et encore moins de +lecteurs à Stromthal. On célébrait aussi une fête annuelle, nommée +«la fête de la Klar,» pendant laquelle on jetait dans le courant +des fleurs et des rubans qui flottaient à travers les prairies +jusqu'à la grande rivière où la «Klar» se jette. + +-- La Klar, disait une de ces ballades populaires, n'est-elle pas +une merveille entre les rivières? Les autres courants sont +alimentés, goutte à goutte, par les rosées et les pluies; mais la +«Klar» descend toute grande des montagnes.» Et ce n'était pas une +invention des poètes, car personne ne connaissait la source de +cette rivière. En vain le conseil municipal avait offert une +récompense de cinq cents brins d'or à celui qui la découvrirait; +tous ceux qui avaient essayé de remonter la «Klar» étaient arrivés +à un certain endroit situé à un grand nombre de lieues au-dessus +de Stromthal, où son onde s'échappait entre des rochers escarpés, +et où son courant était si rapide, que ni voiles ni rames ne +pouvaient lutter contre lui. Au-delà de ces rochers se trouvaient +les montagnes nommées «Himmel-gebirge», et l'on supposait que la +«Klar»prenait naissance dans ces régions inaccessibles. + +Si les gens de Stromthal honoraient leur rivière, ils aimaient +encore plus leur commerce. Au lieu de planter des promenades +publiques sur les rives, ils avaient bâti la plupart de leurs +maisons tout au bord de l'eau. Quelques habitations dans les +faubourgs avaient bien des jardins, mais, au centre de la ville, +le courant ne reflétait d'autres ombres que celles des magasins et +des façades en surplomb des vieilles maisons de bois. La demeure +de Jacob Elsen était de ce nombre. Elle s'ouvrait sur un petit +embarcadère garni de pieux de bouleau, et ses fondements étaient +creusés si près de l'eau, qu'en ouvrant la porte de l'atelier, on +pouvait remplir une cruche à la rivière. + +L'intérieur de Jacob Elsen se composait de trois personnes sans le +compter; à savoir, sa fille Marguerite, son apprenti Carl et une +vieille servante. Il avait des ouvriers, mais qui ne couchaient +pas chez lui. Carl était un jeune homme de dix-huit ans, et la +fille de son maître étant un peu plus jeune, il s'éprit d'elle +comme tous les apprentis dans ce temps-là. L'amour de Carl pour +Marguerite était pur et profond. Jacob la connaissait, mais il ne +disait rien; il avait foi dans la prudence de sa fille. + +Marguerite aimait-elle alors Carl? Elle seule le savait. Tous les +dimanches, il allait avec elle à l'église; et là, tandis que ses +prières devenaient quelquefois des sons insignifiants pour lui, +parce qu'il pensait à elle et épiait tous ses mouvements, il +l'entendait murmurer dévotement les siennes; ou, lorsque le +prédicateur parlait et que la figure de Marguerite restait fixée +sur la chaire, il était presque jaloux de voir qu'elle écoutait si +bien. Assise à table avec lui, jamais elle ne perdait son calme, +tandis qu'il se sentait toujours troublé et maladroit. Souvent +elle semblait trop occupée pour penser à l'apprenti. À la fin, son +apprentissage étant achevé, le temps vint pour Carl de quitter la +maison d'Elsen pour voyager, comme tous les ouvriers allemands +sont tenus de le faire par les lois de leur compagnonnage. Il +résolut de parler de son amour à Marguerite avant de partir. +Pouvait-il, pour cela, choisir un meilleur temps qu'une soirée +d'été où Marguerite était venue par hasard dans l'atelier, après +la sortie des compagnons? Il appela la jeune fille près de la +porte qui donnait sur la rivière, pour regarder le coucher du +soleil, et il lui parla longtemps de la «Klar» et de sa source +mystérieuse. Lorsqu il commença à faire noir et qu'il n'y eut plus +moyen de tarder davantage, son secret lui échappa, et Marguerite +lui révéla à son tour le sien, qui était qu'elle l'aimait aussi: +Mais, ajouta-t-elle, je dois le dire à mon père. + +Ce soir-là même, après le souper, les deux jeunes gens racontèrent +à Jacob Elsen ce qui s'était passé entre eux. Jacob était un homme +dans toute la fleur de l'âge; il n'était pas avare, mais prudent +en toutes choses. «Que Carl, dit-il, revienne après son temps de +voyage avec cinquante florins d'or, et alors, ma fille, si vous +voulez vous marier avec lui, je le ferai recevoir maître +tonnelier.» Carl n'en demandait pas davantage. Il ne doutait pas +de pouvoir rapporter cette somme, et il savait que la loi ne lui +permettait pas de se marier avant son voyage pour se perfectionner +dans son métier; il lui tardait donc de partir pour revenir +bientôt, et le lendemain, de grand matin, il prit congé de +Marguerite avant qu'il y eût encore aucun mouvement dans les rues. + +Carl était plein d'espérance, mais Marguerite pleurait tandis +qu'il se tenait sur le seuil. «Trois années, dit-elle, opèrent +quelquefois de si grands changements en nous, que nous ne sommes +plus les mêmes! + +-- Elles me feront vous aimer davantage, répondit Carl. + +--Vous en rencontrerez de plus belles que moi dans les pays où +vous irez; et je penserai encore à vous dans cette maison, +longtemps après que vous l'aurez oubliée. + +-- Maintenant, je suis certain de votre affection, Marguerite, dit +Carl avec joie, mais il ne faut pas douter de moi pendant mon +absence; aussi certainement que je vous aime, je reviendrai, avec +les cinquante florins d'or, réclamer de votre père +l'accomplissement de sa promesse.» + +Marguerite resta longtemps sur le seuil, et Carl regarda bien des +fois en arrière avant de tourner l'angle de la rue. Malgré cette +séparation, il se sentait le coeur assez léger, car il avait +toujours envisagé ce voyage comme le moyen d'obtenir la main de la +fille de son patron. «Il ne faut pas perdre de temps, pensait-il, +et pourtant ce serait une grande chose, si je découvrais la source +de notre rivière. Je fais justement route vers le Sud, +j'essaierai!» + +Le troisième jour, il prit un bateau dans un petit village et +remonta le courant; mais, dans l'après-midi, il arriva près des +rochers, et ce courant devint plus fort. Il continuait pourtant de +ramer. Le double mur de roche grisâtre grandissait toujours sur +l'une et l'autre rive, et lorsqu'il regardait en l'air, il ne +voyait plus qu'une étroite bande du ciel. À la fin, toute la +vigueur de ses bras suffisait à peine pour maintenir le bateau en +place. De temps en temps, et par un effort soudain, il avançait +bien de quelques brasses, mais il ne pouvait conserver l'espace +qu'il avait gagné, et cédant à la lassitude, il fut obligé de se +laisser aller à la dérive. Ainsi donc, pensa-t-il, ce qu'on disait +des rochers et de l'impétuosité du courant est vrai, je puis au +moins l'attester.» + +Carl erra bien des jours avant de trouver de l'ouvrage, et quand +il en trouva, cet ouvrage était mal payé et suffisait à peine à le +faire vivre; il fut donc obligé de se remettre en route. Déjà la +moitié du terme prescrit s'était écoulé, et quoiqu'il eût fait +bien des centaines de lieues et travaillé dans bien des villes, il +avait à peine épargné dix florins d'or. Force lui fut de chercher +encore fortune ailleurs. Après plusieurs journées de marche, il +arriva dans une petite ville située sur le bord d'une rivière, +dont les eaux étaient si transparentes qu'elles le firent penser à +celles de la «Klar.» La ville elle-même ressemblait tellement à +Stromthal, qu'il pouvait presque s'imaginer être revenu à son +point de départ, après un long circuit; mais il ne pouvait être +encore question pour Carl de rentrer dans sa ville natale. Le +terme n'était qu'à moitié expiré, et ses dix florins d'or, dont +l'un venait de s'entamer en voyage, feraient, pensait-il, pauvre +figure après qu'il s'était vanté d'en rapporter cinquante. Il ne +se sentait plus le coeur aussi léger que le jour où il avait +quitté Marguerite sur Ie seuil de la maison de son père. Combien +le monde était différent de son attente! La dureté des étrangers +avait aigri son coeur, et il éprouvait plutôt de la peine que du +plaisir à se rappeler Stromthal ce jour-là. Sans la fatigue qui +l'accablait, il aurait tourné le dos à la ville, et continué son +chemin sans s'arrêter; mais le soir étant venu, il avait besoin de +réparer ses forces. Il entra donc dans des rues tortueuses qui lui +rappelaient de plus en plus Stromthal, et gagna la place du +marché, au milieu de laquelle s'élevait une grande et blanche +statue, représentant une fortune qui tenait une branche d'olivier +à la main; sa tête, était nue: mais les plis d'une draperie +l'enveloppaient de la ceinture aux pieds... + +-- Quelle est cette statue? demanda Carl à un passant. + +Le passant répondit dans un dialecte étranger, qui fut pourtant +compris de Carl: + +-- C'est la statue de notre rivière. + +-- Et comment nomme-t-on votre rivière? + +-- Le «Geber» (Le Bienfaiteur), parce qu'elle enrichit la ville et +lui permet de trafiquer avec beaucoup de grandes cités. + +-- Et pourquoi cette statue a-t-elle la tête nue et les pieds +cachés? + +-- Parce que nous savons où la rivière prend sa source; mais tout +le monde ignore où elle aboutit. + +-- Ne peut-on savoir où aboutit le courant? + +-- C'est une entreprise dangereuse. Le courant devient très +impétueux; resserré longtemps entre des rochers escarpés; il finit +par se précipiter dans une profonde caverne où il se perd. + +-- C'est bien étrange, pensa Carl, que cette, ville ressemble sous +tant de rapports à la mienne.» + +Il n'était pas au bout de ses surprises. + +Un peu plus loin, dans une rue étroite, il aperçut, une maison de +bois avec un petit tonneau suspendu au-dessus de la porte en guise +d'enseigne. Cette maison ressemblait tellement à celle de Jacob +Elsen, que si les mots Peter Schonfuss, tonnelier du Duc, +n'avaient pas été inscrits au-dessus de la porte, il aurait cru +qu'il y avait de la magie. + +Carl frappa, et une jeune femme vint ouvrir. Ici finissait la +ressemblance, car il suffit d'un regard pour voir que Marguerite +était cent fois plus belle. + +-- Je ne sais pas si mon père a besoin d'ouvriers, dit la jeune +femme, mais si vous êtes un voyageur, vous pouvez vous reposer et +vous rafraîchir en l'attendant.» + +Carl la remercia et entra. La cuisine, au plafond très bas comme +celle de Jacob Elsen, ne l'étonna point, car la plupart des +maisons étaient ainsi bâties à cette époque. La fille du tonnelier +mit une nappe blanche, lui donna de la viande et du pain, et lui +apporta de l'eau pour se laver; mais tandis qu'il mangeait, elle +lui fit beaucoup de questions sur le lieu d'où il venait et sur +ceux qu'il avait déjà parcourus. Jamais elle n'avait entendu +parler de Stromthal, et elle ne savait rien du pays situé au-delà +du Himmelgebirge. Quand son père entra, Carl vit qu'il était +beaucoup plus vieux que Jacob Elsen. + +-- Ainsi donc vous cherchez du travail? demanda le père. + +Carl, qui se tenait debout le bonnet à la main, s'inclina. + +En ce cas, suivez-moi. Le vieillard marcha devant lui et le fit +entrer dans un atelier au fond duquel une, porte entr'ouverte +laissait voir la rivière. Il mit les outils dans les mains de +Carl, et lui dit de continuer une tonne à moitié faite. Carl +maniait si habilement ces outils, que Peter Schonfuss le reconnut +tout de suite pour un bon ouvrier, et lui offrit de meilleurs +gages qu'il n'en avait eu jusqu'alors. + +Carl resta chez son nouveau maître jusqu'à l'expiration des trois +années; mais un jour il dit à Bertha Schonfuss: + +-- Mon temps est fini, Berthe; demain je retournerai dans mon +pays. + +--Je prierai Dieu de vous accorder un bon voyage, répondit Bertha, +et de vous faire trouver la joie au logis. + +--Voyez-vous, Bertha, dit Carl, j'ai épargné soixante-dix florins +d'or; sans cette somme, je n'aurais jamais pu retourner au pays et +épouser Marguerite, dont je vous ai tant parlé. Sans vous, je +n'aurais pas gagné cela. Ne dois-je pas en être reconnaissant +toute ma vie? + +--Et revenir nous voir un jour, reprit Bertha; cela va sans dire. + +--Sûrement, dit Carl, en nouant son argent dans le coin de son +mouchoir. + +--Attendez! S'écria Bertha. Il y a du danger à porter beaucoup +d'argent sur soi dans cette partie du pays; les routes sont +infestées de voleurs. + +-- Je fabriquerai une boîte pour mettre l'argent, dit Carl. + +-- Non, mettez-le plutôt dans le manche creux d'un de vos outils. +Il est tout naturel, pour un ouvrier, de porter des outils; +personne ne songera à y regarder. + +-- Aucun manche ne serait assez grand pour les contenir, répliqua +Carl, Je vais fabriquer un maillet creux, et je les mettrai dans +le corps du maillet. + +-- C'est une bonne idée, s'écria Bertha. + +Carl se mit à l'oeuvre le lendemain et fit un large maillet, dans +lequel il pratiqua un trou, bouché par une cheville, où il enferma +cinquante pièces d'or. Le reste de son trésor lui sembla bon à +garder pour les dépenses du voyage et l'achat d'habits et d'autres +objets; car il pouvait maintenant se permettre quelques +prodigalités. Quand tout fut prêt, il loua un bateau pour +descendre la rivière et faire ainsi une partie de son voyage. Le +vieillard lui dit adieu affectueusement sur le petit embarcadère +de sa boutique; Carl embrassa Bertha, et Bertha lui recommanda +d'avoir bien soin de son maillet. + +Le batelier qui devait le conduire était bien le plus laid garçon +qu'on puisse imaginer. Il avait les jambes très courtes et une +très large carrure. On ne lui voyait guère de cou, mais ce cou +portait une tête volumineuse, et sa grande figure ronde était +percée de deux petits yeux étincelants. Ses cheveux étaient noirs +et hérissés; ses bras très longs, comme ceux d'un singe. Carl +n'aimait pas son air quand il avait fait marché avec lui, et il +était sur le point d'en choisir un autre dans la foule des +bateliers sur le port; mais, réfléchissant à l'injustice qu' il y +aurait de refuser du travail au pauvre diable à cause de sa +laideur, il retourna sur ses pas et loua son bateau. + +Carl s'était assis près du gouvernail; le batelier se mit à ramer. +Tour à tour il se penchait tellement en avant, que son visage +touchait presque ses pieds; et il se rejetait presque à plat sur +son dos, donnant de telles poussées aux rames avec ses longs bras, +que le bateau volait comme un corbeau. Carl ne s'en plaignait pas, +car il lui tardait d'arriver à Stromthal; mais la licence +enhardissait l'étrange batelier: Tantôt il faisait de si horribles +grimaces en passant près d'autres bateaux, que ses confrères lui +jetaient toutes sortes de projectiles; tantôt il levait ses rames +pour frapper un poisson jouant à la surface, et chaque fois Carl +voyait monter sur l'eau le poisson mort et renversé sur le dos. En +vain ordonnait-il au hideux garçon de ramer tranquillement, le +drôle lui répliquait dans un langage bizarre, à peine +compréhensible, et le moment d'après il recommençait ses tours. +Une fois, Carl le vit, à son grand étonnement, s'élancer de sa +place et courir le long de l'étroit rebord du bateau, comme s'il +avait les pieds palmés. + +-- Continuez de ramer, vilain singe! s'écria Carl en lui donnant +un léger coup. + +L'étrange batelier s'assit d'un air sombre, se remit à ramer et ne +fit plus de mauvais tours ce jour là. Carl chanta une des chansons +inspirées par la «Klar,» pendant que le bateau poursuivait sa +route à travers des prairies dont les rives étaient bordées de +joncs, et souvent autour de petites îles, jusqu'à ce que la brume +descendît du ciel. La surface de la rivière brillait d'une faible +lueur blanchâtre; les arbres du bord devenaient de plus en plus +sombres, et les étoiles se montraient à l'ouest. Carl regardait +les poissons, qui faisaient des cercles dans le courant et, +laissant pendre sa main au-dessus du bord, il sentait avec plaisir +l'eau glisser rapidement entre ses doigts. La fatigue finit par le +gagner; il s'enveloppa dans son manteau, plaça son maillet à côté +de lui, s'étendit sur l'arrière du bateau et s'endormit. La ville +où ils devaient s'arrêter cette nuit-là était plus loin qu'ils ne +l'avaient cru. Carl dormit longtemps et eut un rêve; dans son +sommeil, il entendit un bruit tout près de sa tête, comme le bruit +d'un corps qui fait rejaillir l'eau en tombant, et il s'éveilla. +D'abord il crut que c'était le batelier qui venait de tomber à la +rivière, mais il le vit debout au milieu du bateau. + +-- Qu'y a-t-il donc? demanda Carl. + +-- J'ai laissé tomber votre maillet dans le courant, répondit le +batelier. + +-- Misérable! s'écria Carl en s'élançant sur lui, qu'as-tu fait +là? + +-- Épargnez-moi, maître, répondit le batelier avec une affreuse +grimace; votre maillet s'est échappé de ma main au moment où je +voulais frapper une chauve-souris qui volait autour de ma tête» +Carl, furieux, porta plusieurs coups au batelier; mais celui-ci +les évita, et, glissant sous son bras, il se mit de nouveau à +courir sur le rebord du bateau. De plus en plus furieux, Carl +finit par l'atteindre et par se jeter sur lui si violemment, que +le bateau chavira et qu'ils tombèrent tous deux dans la rivière. +S'apercevant alors que le batelier ne savait pas nager, Carl +oublia son maillet pour saisir le pauvre diable et gagner la rive +avec lui. Le courant était si fort, qu'il les entraîna bien plus +loin; mais ils finirent par arriver à terre. On pouvait alors +apercevoir les lumières de la ville, qui était proche. Carl se mit +en marche, le coeur triste, après avoir ordonné au batelier de le +suivre. Mais quand, arrivé près des portes, il se retourna, le +batelier avait disparu. Il l'appela à haute voix et revint un peu +sur ses pas pour l'appeler encore, sans recevoir aucune réponse. À +la fin il se décida à gagner la ville, et il n'entendit plus +jamais parler du batelier. + +Comme on le pense bien, Carl ne ferma pas l'oeil cette nuit-là. Au +point du jour, il offrit presque tout l'argent qui lui restait +pour un bateau, et il descendit seul la rivière. Il pensait que +son maillet avait pu flotter sur l'eau, malgré le poids des pièces +d'or, et il espérait encore le rattraper. Mais il eut beau +regarder de tous côtés et ramer tout le jour sans prendre de +repos, il ne découvrit rien. Le Geber baignait maintenant des îles +plus nombreuses. Ses deux rives prenaient un aspect tout-à-fait +solitaire et désolé. Le vent tomba. L'eau devenait aussi noire que +si le ciel était couvert d'une nuée orageuse, et la rivière +courait toujours plus rapide, serpentant, comme la «Klar,» entre +des rochers. Ces murailles grisâtres devenaient de plus en plus +hautes, et le bateau allait de plus en plus vite, en sorte que +Carl semblait descendre dans l'intérieur de la terre, quand il +aperçut l'entrée de la caverne dont l'étranger lui avait parlé. Au +même moment, il vit son maillet flottant à quelques brasses devant +lui. Mais le bateau commençait à tournoyer dans un tourbillon. +Carl sentait sa tête et son coeur tourner aussi. Cependant le +maillet entrait dans la caverne et le bateau approchait de son +embouchure. Alors, l'instinct de sa propre conservation +l'emportant, Carl s'accrocha aux anfractuosités des rochers et +s'arrêta. Plongeant les yeux dans les ténèbres, il vit plusieurs +petites flammes flotter et reluire dans l'obscurité, mais il ne +voyait rien de plus, et il entendait les eaux se précipiter, comme +une cascade, avec de grands mugissements. Ce n'était pas tout de +renoncer à la poursuite de son maillet, il fallait remonter le +courant, et la tâche était difficile, les rames ne pouvant plus +lui être d'aucun secours pour cela. Il serra cependant la rive où +le courant était le plus faible, et, se cramponnant aux saillies +des rochers, il parvint à rebrousser chemin. Durant toute la nuit +il avança ainsi lentement, et un peu avant l'aube du jour il se +trouva hors des murailles de pierre. Harassé de fatigue, il amarra +son bateau, descendit sur la rive, se coucha sur la terre nue et +s'endormit. À son réveil, il mangea un petit pain dont il s'était +muni, et il poursuivit son voyage. + +Durant bien des jours, Carl erra dans des régions désolées; il +parcourut bien des forêts, traversa bien des rivières, et ses +souliers étaient usés avant qu'il eût retrouvé le bon chemin de +Stromthal. Un moment il fut tenté de retourner travailler huit ans +chez Peter Schonfuss, mais il ne put se décider à rebrousser +chemin sans avoir vu Marguerite. D'ailleurs; pensait-il, Jacob +Elsen est un brave homme; quand il saura que j'ai travaillé et +gagné les cinquante florins d'or, quoique je ne les aie plus, il +me donnera sa fille. + +Il rôda longtemps dans les rues et rencontra beaucoup de ses +anciennes connaissances, qui l'avaient oublié. À la fin, il entra +hardiment dans la rue où habitait Jacob et frappa à la vieille +maison. Jacob vint lui-même ouvrir la porte. + +-- Le Wanderbusche est revenu! s'écria Jacob en l'embrassant; le +coeur de Marguerite sera joyeux.» + +Carl suivait le tonnelier en silence et la tête basse, comme s'il +eût été coupable d'une mauvaise action. À peine osait-il commencer +l'histoire de son maillet perdu. + +-- Comme vous êtes pâle, et comme vous avez maigri, dit Jacob. +J'espère pourtant que vous avez mené une vie honnête? Les beaux +habits! mais ils ne conviennent guère à un jeune ouvrier. Sûrement +vous avez trouvé un trésor? + +-- Non, répondit Carl, j'ai tout perdu, même les cinquante florins +d'or que j'avais gagnés par le travail de mes mains.» + +Le front du vieillard s'obscurcit. Le regard inquiet et égaré de +Carl, ses habits élégants souillés par le voyage, sa confusion et +son silence, éveillaient les soupçons du prudent Jacob Elsen, et +quand le jeune homme raconta son histoire, elle lui parut si +étrange et si improbable qu'il hocha la tête. + +-- Carl, dit-il, vous avez habité de mauvaises villes. Mieux +vaudrait être mort lorsque vous appreniez à raboter une douve, que +de vivre pour devenir menteur!» + +Carl ne répondit rien; mais il regagna la rue. Sur le seuil, il +trouva Marguerite et, au grand étonnement de la jeune fille, il +passa près d'elle sans lui parler. Durant toute la nuit, il rôda +dans les rues de la ville. L'envie ne lui manquait pas de +retourner dans la maison du vieux Peter Schonfuss et de sa fille +Bertha; mais l'orgueil l'en empêchait; Il résolut donc de partir +et d'aller chercher du travail ailleurs. Cependant, la froideur de +sa conduite avec Marguerite pesait sur sa conscience. Il voulait +la revoir avant de s'éloigner. Dans ce dessein, il se tint dans la +rue, après le lever du soleil, jusqu'à ce qu'elle ouvrît la porte. +Alors il s'avança vers elle. + +-- Ô Carl! lui dit Marguerite, est-ce là ce qui m'était réservé +après trois années d'attente? + +-- Écoutez-moi, chère Marguerite! répliqua Carl. + +-- Je n'ose, dit Marguerite, mon père me l'a défendu. Je ne puis +que vous dire adieu et prier le ciel pour que mon père reconnaisse +un jour qu'il a tort. + +-- Je lui ai dit l'exacte vérité, s'écria Carl; mais Marguerite +rentra et le laissa sur le seuil. Carl attendit un moment, et +résolut de la suivre pour la convaincre au moins de son innocence +avant son départ. Il leva donc le loquet, entra dans la maison et +passa dans la cour en traversant la cuisine. Marguerite n'y était +pas. Il entra alors dans l'atelier où il se trouva également seul, +les compagnons n'étant pas encore venus; Marguerite était toujours +la première personne levée dans la maison. Les malheurs de Carl et +l'injustice qu'il avait éprouvée, lui venaient à l'esprit, et il +lui semblait qu'une voix murmurait à son oreille:» Le monde entier +est contre toi. C'est plus que je n'en puis supporter, dit-il, +mieux vaut mourir!» + +Il leva le loquet de la porte de bois qui donnait sur la rivière, +et ouvrit cette porte toute grande à la clarté du jour qui se +répandit dans l'atelier. C'était une belle et fraîche matinée; la +Klar, grossie par les pluies de la veille, coulait à pleins bords. +«De toutes mes espérances, de ma longue patience, de mon +industrie, de mon ardeur au travail, de tout ce que j'ai souffert +et de mon profond amour pour Marguerite, voilà donc la misérable +fin! s'écria Carl en s'avançant vers la rivière. + +Mais il s'arrêta soudain, son regard venait de saisir un objet +arrêté entre les pieux de bouleaux et la rive. «Chose étrange, +dit-il, c'est un maillet et il ressemble beaucoup à celui que j'ai +perdu! Sûrement, l'un ou l'autre des compagnons de Jacob Elsen +l'aura laissé tomber là.» + +Ce maillet était plus grand qu'un maillet ordinaire, et, bien que +ce fût une folle imagination, il pensa tout-à-coup qu'une +puissance surnaturelle avait apporté là son maillet à temps pour +le détourner de son fatal dessein. «Oui, c'est mon maillet!» +s'écria-t-il; car, en se penchant, il venait de voir la marque du +trou qu'il avait foré. Sans prendre le temps de le ramasser, en le +voyant solidement arrêté là, il courut dans la maison et rencontra +Jacob Elsen qui descendait l'escalier. + +-- J'ai retrouvé mon maillet! s'écria Carl. Où est Marguerite?» Le +tonnelier parut d'abord incrédule. Marguerite entendit la voix de +son fiancé, et descendit en toute hâte les escaliers. + +-- Par ici, dit Carl en les conduisant tous les deux à travers la +boutique. -- Par ici! Regardez!» + +Alors Marguerite et son père aperçurent le maillet Carl se baissa +pour le ramasser, et, ôtant la cheville il secoua toutes les +pièces d'or sur le plancher. Jacob lui serra la main en le priant +de lui pardonner ses injustes soupçons. Marguerite versa des +larmes de joie. + +-- Il est arrivé à temps pour sauver ma vie, dit Carl. D'heureux +jours reviendront avec lui! + +-- Mais comment ce maillet a-t-il pu arriver ici! demanda Jacob +cherchant le mot de l'énigme. + +-- Je commence à le deviner, répondit Carl. J'ai découvert +l'origine de la Klar, les deux rivières n'en font qu'une.» + +Après avoir écrit l'histoire de ses aventures, Carl en fit présent +au conseil municipal, qui chargea tous les savants de Stromthal de +démontrer, par une série d'expériences, l'identité des deux +rivières. Cela fait, il y eut de grandes réjouissances dans la +ville. Le jour où Carl épousa Marguerite, il reçut la récompense +promise de cinq cents florins d'or, et, depuis cette époque, le +jour où il avait retrouvé son maillet fut célébré comme celui +d'une fête par les habitants de toutes les villes situées sur le +Geber et la Klar. + + + +IV -- L'HISTOIRE DE LA VIEILLE MARIE + +BONNE D'ENFANT. + +Vous savez, mes chers amis, que votre mère était orpheline et +fille unique. Vous n'ignorez pas non plus, j'en suis bien sûre, +que votre grand-père était ministre de l'Évangile dans le +Westmoreland, d'où je viens moi-même. J'étais encore une petite +fille à l'école du village, quand, un jour votre grand'mère entra +pour demander à la maîtresse si elle pouvait lui recommander une +de ses écolières pour bonne d'enfant. Je fus bien fière, je peux +vous le dire, quand la maîtresse m'appela et parla de moi comme +d'une honnête fille, habile aux travaux d'aiguille, d'un caractère +posé, et dont les parents étaient respectables, quoique pauvres. +Je pensai tout de suite que je ne pourrais jamais rien faire de +mieux que de servir cette jeune et jolie dame. Elle rougissait +autant que moi en parlant de l'enfant qui allait venir et dont je +serais la bonne. Mais cette première partie de mon histoire, je le +sais bien, vous intéresse beaucoup moins que celle que vous +attendez. Je vous dirai donc tout de suite que je fus engagée et +installée au presbytère avant la naissance de miss Rosemonde: +c'était l'enfant attendu, et c'est aujourd'hui votre mère. +J'avais, en vérité, bien peu de chose à faire avec elle, quand +elle vint au monde; car elle ne sortait jamais des bras de sa +mère, et dormait toute la nuit près d'elle. Aussi, étais-je toute +fière quand ma maîtresse me la confiait quelquefois un moment. +Jamais il n'y eut un pareil enfant, ni avant ce temps-là, ni +depuis, ni quoique vous ayez tous été d'assez beaux poupons chacun +à votre tour; mais pour les manières douces et engageantes, aucun +de vous n'a jamais égalé votre mère. Elle tenait cela de sa mère à +elle, qui était, par sa naissance, une grande dame, une miss +Furnivall, petite-fille de lord Furnivall dans le Northumberland. +Je crois qu'elle n'avait ni frère, ni soeur, et qu'elle avait été +élevée dans la famille de milord, jusqu'à son mariage avec votre +grand-père, qui venait d'obtenir une cure. C'était le fils d'un +marchand de Carlisle, mais un homme savant et accompli, toujours à +l'oeuvre dans sa paroisse très vaste et toute dispersée sur les +_Fells[2]_ du Westmoreland. Votre mère, la petite miss Rosemonde, +avait environ quatre ou cinq ans, lorsque ses père et mère +moururent dans la même quinzaine, l'un après l'autre. Ah! ce fut +un triste temps. Ma jeune maîtresse et moi nous attendions un +autre poupon, quand mon maître revint à la maison après une de ses +longues courses à cheval. Trempé de pluie, harassé, il avait +attrapé la fièvre dont il mourut. Votre mère, depuis lors, ne +releva plus la tête; elle ne lui survécut que pour voir son second +enfant, qui mourut peu d'instants après sa naissance, et qu'elle +tint un instant sur son sein avant de rendre elle même le dernier +soupir. Ma maîtresse m'avait priée, sur son lit de mort, de ne +jamais quitter Rosemonde; mais elle ne m'en aurait point dit un +mot, que je n'en aurais pas moins suivi cette chère petite au bout +du monde. + +Nous avions à peine eu le temps d'étouffer nos sanglots, lorsque +les tuteurs et les exécuteurs testamentaires vinrent pour le +règlement de l'héritage. C'étaient le propre cousin de ma pauvre +jeune maîtresse, lord Furnivall, et M. Esthwaite, le frère de mon +maître, marchand de Manchester; il n'était pas alors dans d'aussi +bonnes conditions qu'aujourd'hui, et il avait une grande famille à +élever. Je ne sais s'ils réglèrent les choses ainsi, d'eux-mêmes, +ou si ce fut par suite d'une lettre que ma maîtresse avait écrite +de son lit de mort à son cousin, milord Furnivall; mais on décida +que nous partirions, miss Rosemonde et moi, pour le manoir de +Furnivall dans le Northumberland. D'après ce que milord sembla +dire, le désir de ma maîtresse était que l'enfant vécût dans sa +famille et il n'avait pas, quand à lui, d'objections à faire à +cela, une ou deux personnes de plus ne signifiant rien dans une si +grande maison. Ce n'était pas là, certes, la manière dont j'aurais +voulu voir envisager l'arrivée de ma belle et charmante petite, +qui ne pouvait manquer d'animer comme un rayon de soleil toutes +les familles, même les plus grandes; mais je n'en fus pas moins +satisfaite de voir tous les gens de la vallée ouvrir de grands +yeux étonnés, quand ils apprirent que j'allais être la bonne de la +petite lady chez lord Furnivall, dans le manoir de Furnivall. + +Je me trompais cependant en croyant que nous allions habiter avec +le milord. Il parait que sa famille avait quitté le manoir de +Furnivall depuis cinquante ans et même plus. Jamais en effet je +n'avais entendu dire que ma pauvre jeune maîtresse l'eût habité, +quoiqu'elle eût été élevée dans sa famille. Cela me contraria, car +j'aurais voulu que la jeunesse de miss Rosemonde se passât où +s'était passée celle de sa mère. + +Le valet de chambre de milord, auquel j'adressai le plus de +questions que j'osais, me dit que le manoir de Furnivall, était +situé au pied des _Fells_ du Cumberland et que c'était un très +vaste domaine. Une miss Furnivall, grande-tante de milord +l'habitait seule avec un petit nombre de serviteurs. L'air y était +sain; milord avait pensé que miss Rosemonde y serait très bien +pendant quelques années, et que sa présence pourrait aussi amuser +sa vieille tante. + +Milord m'ordonna donc de tenir prêts pour un certain jour tous les +effets de miss Rosemonde. C'était un homme fin et impérieux, comme +le sont, à ce qu'on assure, tous les lords Furnivalls[3]; il ne +disait jamais un mot de trop. On prétendait qu'il avait aimé ma +pauvre jeune maîtresse, mais comme elle savait que le père de +milord ne consentirait pas à ce mariage, elle n'avait jamais voulu +l'écouter, et elle avait épousé M. Esthwaite. Je ne sais pas ce +qu'il y avait de vrai là-dedans. Milord ne s'occupa jamais +beaucoup de miss Rosemonde, ce qu'il eût fait s'il avait gardé un +profond souvenir de sa mère morte. Il envoya son valet de chambre +avec nous au manoir, en lui ordonnant de le rejoindre le soir même +à Newcastle, en sorte qu'il n'eut guère le temps de nous faire +connaître à tant de personnes étrangères avant de nous quitter. +Nous voilà donc abandonnées, deux, véritables enfants, je n'avais +que dix-huit ans, dans l'immense manoir. Il me semble que c'était +hier. Nous avions quitté de grand matin notre cher presbytère et +nous avions pleuré toutes les deux à coeur fendre. Nous voyagions +pourtant dans le carrosse de milord, dont je m'étais fait +autrefois une si grande idée. L'après-dîner d'un jour de septembre +était fort avancée lorsque nous nous arrêtâmes pour changer une +dernière fois de chevaux dans une petite ville enfumée, toute +remplie de charbonniers et de mineurs. Miss Rosemonde s'était +endormie, mais M. Henry me dit de la réveiller pour lui faire voir +le parc et le manoir dont nous approchions. Je pensais que c'était +grand dommage de réveiller un enfant dormant si bien, mais je fis +ce qu'il m'ordonnait, de peur qu'il ne se plaignît de moi à +milord. Nous avions laissé derrière nous toute trace de villes et +même des villages, et nous étions maintenant en dedans des portes +d'un grand parc d'un aspect sauvage, ne ressemblant pas du tout +aux parcs du sud de l'Angleterre, mais rempli de rochers, d'eaux +torrentueuses, d'aubépines au tronc noueux et de vieux chênes tout +blancs et dépouillés de leur écorce par la vieillesse. + +Le chemin montait à travers l'immense parc pendant deux milles +environ; on arrivait alors devant un vaste et majestueux édifice, +entouré de beaucoup d'arbres si rapprochés qu'en certains endroits +leurs branches se heurtaient contre les murs quand le vent +soufflait. Quelques-unes étaient brisées et pendantes; car +personne ne semblait prendre soin de les émonder et d'entretenir +la route couverte de mousse. Seulement devant la façade tout était +bien entretenu. On ne voyait pas une mauvaise herbe dans le grand +ovale destiné autrefois à la circulation des voitures; et on ne +laissait croître aucun arbre, aucune plante grimpante contre cette +longue façade aux nombreuses croisées. De chaque côté se projetait +une aile formant l'extrémité d'autres façades latérales, car cette +demeure désolée était plus vaste encore que je ne m'y attendais. +Derrière s'élevaient les Fells qui semblaient assez nus et sans +clôture et à gauche du manoir vu de face, il y existait, comme je +m'en aperçus plus tard, un petit parterre à la vieille mode. Une +porte de la façade occidentale ouvrait sur ce parterre, taillé +sans doute dans l'épaisse et sombre masse de verdure pour quelque +ancienne lady Furnivall; mais les branches des arbres de la forêt +étaient repoussées et lui masquaient de nouveau le soleil en toute +saison; aussi bien peu de fleurs trouvaient-elles moyen d'y vivre. + +Cependant le carrosse s'arrêta devant la porte de la principale +façade, et on nous fit entrer dans la grande salle. Je crus que +nous étions perdues, tant elle était vaste et spacieuse. Un lustre +de bronze suspendu au milieu de la voûte, fut un objet +d'étonnement et d'admiration pour moi qui n'en avais jamais vu. À +l'extrémité de la suie s'élevait une ancienne cheminée, aussi +haute que les murs des maisons dans mon pays, avec d'énormes +chenets pour tenir le bois; et près de la cheminée, s'étendaient +de larges sophas de forme antique. À l'extrémité opposée de la +salle, à gauche en entrant et du côté de l'ouest, on voyait un +orgue scellé dans le mur, et si grand qu'il remplissait la majeure +partie de cette extrémité. Au-delà, du même côté, il y avait une +Porte; et à l'opposite, de chaque côté de la cheminée, se +trouvaient d'autres portes conduisant à la façade orientale; mais +comme je ne traversai jamais ces portes durant mon séjour au +manoir de Furnivall, je ne puis dire ce qu'il y avait au-delà. + +L'après-midi touchait à sa fin, et la salle où il n'y avait pas de +feu semblait sombre et lugubre: on ne nous y fit pas rester un +seul instant. Le vieux serviteur qui nous avait ouvert s'inclina +devant M. Henry; puis il nous conduisit par la porte située à +l'autre extrémité du grand orgue, à travers plusieurs salles plus +petites et plusieurs corridors, dans le salon occidental où se +tenait miss Furnivall. La pauvre petite Rosemonde se serrait +contre moi, comme épouvantée et perdue dans un si grand édifice. +Je ne me sentais pas beaucoup plus à l'aise. Le salon occidental +avait un aspect beaucoup plus agréable; on y faisait bon feu, et +il était garni de meubles commodes. Miss Furnivall pouvait être +âgée de quatre-vingts ans environ, mais je ne l'affirmerai pas. +Elle était grande et maigre, et son visage était plissé de rides +aussi fines que si on les avait tracées avec la pointe d'une +aiguille. Ses yeux semblaient très vigilants, pour compenser, je +suppose, la surdité profonde qui l'obligeait de se servir d'un +cornet acoustique. À côté d'elle, et travaillant au même grand +ouvrage de tapisserie, se tenait assise mistress Stark, sa femme +de chambre et sa dame de compagnie, presque aussi vieille. +Mistress Stark vivait avec miss Furnivall depuis leur jeunesse à +toutes les deux, et elle était plutôt considérée comme son amie +que comme sa servante. Elle paraissait aussi froide, aussi +impassible qu'une statue de pierre: jamais elle n'avait rien aimé. +Je ne pense pas non plus, qu'à l'exception de sa maîtresse, elle +s'inquiétât de quelqu'un au monde; mais cette dernière étant +sourde, elle la traitait à peu de chose près comme un enfant. +Après avoir délivré le message de milord, M. Henry prit congé de +nous tous, en s'inclinant respectueusement, sans prendre garde à +la main mignonne que lui tendait ma chère petite Rosemonde. Il +nous laissa debout au milieu de la salle, où les deux dames nous +regardaient à loisir à travers leurs lunettes. + +Ce fut une grande satisfaction pour moi quand, ayant sonné le +vieux valet qui nous avait introduites, elles lui dirent de nous +mener dans nos chambres. Il nous fit donc sortir de ce grand +salon, entrer dans une autre pièce, sortir encore de celle-ci, +montrer un grand escalier et suivre une large galerie, qui devait +être une bibliothèque, car tout un côté était rempli de livres, +l'autre de tables à écrire entre les croisées. Enfin, nous +arrivâmes dans nos chambres. Je ne fus pas fâchée de savoir +qu'elles étaient situées au-dessus des cuisines, car je commençais +à craindre de me perdre dans ce désert de maison. Il y avait +d'abord la vieille chambre où tous les petits lords et toutes les +petites ladies avaient été élevés pendant bien des années. Un feu +joyeux brûlait dans la grille; la bouilloire chantait déjà, et +tout ce qui est nécessaire pour prendre le thé était rangé sur la +table. De cette chambre, on passait dans le dortoir d'enfants, où +on avait placé un petit lit pour miss Rosemonde, tout près du +mien. Le vieux James appela sa femme Dorothée pour nous faire les +honneurs de la maison, et tous les deux se montrèrent si +hospitaliers, si prévenants, qu'insensiblement, miss Rosemonde et +moi, nous nous trouvâmes tout à fait chez nous. Après le thé, ma +chère petite s'assit sur les genoux de Dorothée, babillant aussi +vite que sa petite langue pouvait aller. Je sus bientôt que +Dorothée était du Westmoreland, ce qui acheva de nous lier. +Souhaiter de rencontrer de meilleures gens que James et sa femme, +ce serait être bien difficile! James avait passé presque toute sa +vie dans la famille de milord; il ne croyait pas qu'il y eût nulle +part d'aussi grands personnages, et il regardait un peu sa femme +du haut de sa grandeur, parce que, avant de se marier avec lui, +elle avait toujours vécu dans une ferme. À cela près, il l'aimait +beaucoup. Ils avaient sous leurs ordres, pour faire le gros de +l'ouvrage, une servante nommée Agnès. Elle et moi, James et +Dorothée, miss Furnivall et mistress Stark, nous composions toute +la maison, sans oublier ma chère petite Rosemonde. Je me demandais +parfois comment on avait pu faire avant son arrivée, tant on en +faisait cas maintenant. À la cuisine et au salon, c'était la même +chose. La sévère, la triste miss Furnivall et la froide mistress +Stark paraissaient également charmées lorsqu'elles la voyaient +voltiger comme un oiseau, jouant et sautillant, avec son +bourdonnement, continuel et son joyeux babil. Plus d'une fois, +j'en suis certaine, il leur faisait peine de la voir s'en aller +dans la cuisine quoique trop fières pour lui demander de rester +avec elles, et un peu surprises de cette préférence. Cependant, +comme disait mistress Stark, il n'y avait là rien d'étonnant, si +on se rappelait d'où son père était venu. L'antique et spacieux +manoir était un fameux endroit pour ma petite miss Rosemonde. Elle +y faisait des expéditions de tous côtés, m'ayant toujours sur ses +talons; de tous côtés, à l'exception pourtant de l'aile orientale +qu'on n'ouvrait jamais et où nous n'avions jamais eu l'idée +d'aller. Mais dans la partie occidentale et septentrionale, il y +avait beaucoup de belles chambres pleines de choses qui étaient +des curiosités pour nous, sans l'être peut-être pour des gens qui +avaient vu plus curieux encore. Les fenêtres étaient obscurcies +par les rameaux agités des arbres et le lierre qui les recouvrait; +mais, dans ce demi-jour vert, nous distinguions très bien les +vieux vases en porcelaine de Chine, les boites d'ivoire sculpté, +les grands livres et surtout les vieux tableaux! + +Un jour, je m'en souviens, ma mignonne força Dorothée à venir avec +nous pour nous expliquer les portraits. C'étaient tous des +portraits de membres de la famille, mais Dorothée ne savait pas +bien les noms. Après avoir visité la plupart des chambres, nous +arrivâmes dans le vieux salon de réception, au-dessus de la grande +salle. Il y avait là un portrait de miss Furnivall; ou comme on +l'appelait dans ce temps-là, miss Grace, car elle était la soeur +cadette. Ça avait dû être une beauté! Mais quel regard fixe et +fier! Quel dédain dans ses beaux yeux! Leurs sourcils mêmes +semblaient se relever, comme si elle s'étonnait qu'on eût +l'impertinence de la regarder; et sa lèvre se plissait. Elle avait +un costume dont je n'avais jamais vu le pareil; mais c'était la +mode dans ce temps-là, disait Dorothée. Son chapeau, d'une espèce +de castor blanc, était un peu relevé au-dessus du front et orné +d'une magnifique plume qui en faisait le tour; sa robe, de satin +blanc, laissait voir un corsage blanc richement brodé. + +«Assurément! me dis-je après avoir bien regardé ce portrait, la +créature de Dieu se fane comme l'herbe, ainsi qu'il est écrit; +mais qui croirait jamais, à voir miss Furnivall, qu'elle a pu être +une beauté si remarquable? + +«Oui, dit Dorothée. Les gens changent bien tristement; mais, si ce +que Ie père de mon maître a l'habitude de dire est vrai, miss +Furnivall, la soeur aînée, était plus belle encore que miss Grace. +Son portrait est ici quelque part; mais, si je vous le montre, il +ne faut jamais dire, même à James, que vous l'avez vu. Croyez-vous +que la petite fille puisse garder le secret?» ajouta-t-elle. + +Je n'en étais pas certaine, car jamais il n'y eut d'enfant si +vive, si hardie, si franche! J'aimais mieux lui dire de se cacher, +lui promettant de chercher après elle. Alors j'aidai Dorothée à +retourner un grand tableau appuyé contre le mur, au lieu d'être +suspendu comme les autres. Ce portrait l'emportait encore en +beauté sur miss Grace, comme pour l'air altier et dédaigneux; +mais, sous ce dernier rapport, il était difficile de choisir. Je +l'aurais regardé pendant une heure, si Dorothée, tout effrayée de +me l'avoir montré, ne se fût hâtée de le remettre en place, en me +conseillant d'aller tout de suite à la recherche de miss +Rosemonde, «car il y avait, disait-elle, dans la maison de +vilaines places où elle ne voudrait pas voir l'enfant aller.» +J'étais une fille courageuse: je m'inquiétai peu de ce que disait +la vieille femme, car j'aimais à jouer à cache-cache comme pas un +enfant dans la paroisse. Je courus cependant chercher ma, petite. + +L'hiver approchait; les jours devenaient de plus en plus courts. +Il me semblait parfois entendre un bruit singulier, comme si +quelqu'un jouait de l'orgue dans la grande salle. J'étais presque +certaine de ne pas être trompée par mon oreille. Je n'entendais +pas ce bruit tous les soirs; mais très souvent, et d'ordinaire, +quand, assis près de miss Rosemonde, après l'avoir mise au lit, je +restais tranquille et silencieuse dans la chambre à coucher, c'est +alors que j'entendais les sons de l'orgue résonner dans la +distance. Le premier soir, quand je descendis pour souper, je +demandai à Dorothée qui avait fait de la musique, et James dit +d'un ton très bref que j'étais bien simple de prendre pour de la +musique les murmures du vent dans les arbres. Dorothée regarda son +mari d'un air effaré, et Bessy, la fille de cuisine, après avoir +marmonné quelque chose, s'en alla toute pâle. Voyant bien que ma +question ne leur plaisait pas, je pris le parti de me taire, en +attendant d'être seule avec Dorothée, dont je pourrais tirer bien +des choses. Le lendemain, j'épiai donc le moment favorable, et, +après l'avoir amadouée, je lui demandai qui jouait de l'orgue; +car, si je m'étais tue devant James, je savais très bien que je +n'avais pris le bruit du vent pour de la musique. Mais James avait +fait la leçon à Dorothée, dont je ne pus arracher un mot. +J'essayai alors de Bessy, que j'avais toujours tenue un peu à +distance, car j'étais sur un pied d'égalité avec James et +Dorothée, dont elle n'était guère que la servante. Elle me fit +bien promettre de n'en jamais rien dire à personne, et si jamais +je le disais, de ne jamais dire que c'était elle qui me l'avait +dit; mais c'était un bruit bien étrange, et bien des fois elle +l'avait entendu, surtout dans les nuits d'hiver et avant les +tempêtes. On disait dans le pays que c'était le vieux lord qui +jouait sur l'orgue de la grande salle, comme il aimait à jouer de +son vivant; mais qui était le vieux lord? ou pourquoi jouait-il, +et de préférence dans les soirées d'hiver à l'approche des +tempêtes? c'est ce qu'elle ne pouvait ou ne voulait pas me dire. +Je vous ai dit que j'étais une fille courageuse; eh bien! je +m'amusai assez d'entendre cette grande musique résonner dans le +manoir quel que fût celui qui jouait. Tantôt elle s'élevait au- +dessus des bouffées de vent, gémissait ou semblait triompher comme +une créature vivante; tantôt elle redevenait d'une complète +douceur; mais c'était toujours de la musique et des accords... il +était ridicule d'appeler cela le vent. Je pensai d'abord que miss +Furnivall, jouait peut-être à l'insu de Bessy; mais un jour que +j'étais seule dans la grande salle, j'ouvris et je l'examinai bien +de tous côtés, comme on m'avait fait voir celui de l'église de +Grosthwaite, et je vis qu'il était tout brisé et détruit à +l'intérieur, malgré sa belle apparence. Alors, quoiqu'on fût en +plein midi, ma chair commença à se crisper; je me hâtai de fermer +l'orgue et je regagnai lestement ma chambre d'enfant, où il +faisait toujours si clair. À partir de ce temps, je n'aimai pas +plus la musique que James et Dorothée ne l'aimaient. Dans +l'intervalle, miss Rosemonde se faisait aimer de plus en plus. Les +vieilles dames se faisaient une fête de l'avoir à table à leur +premier dîner. James se tenait derrière la chaise de miss +Furnivall, et moi derrière miss Rosemonde, en grande cérémonie. +Après le repas, elle jouait dans un coin du grand salon, sans +faire plus de bruit qu'une souris, tandis que miss Furnivall +dormait et que je dînais à la cuisine. Cependant elle revenait +volontiers à moi dans la chambre d'enfant: car miss Furnivall +était si triste, disait-elle, et mistress Stark si ennuyeuse! Nous +étions, au contraire, assez gaies toutes les deux. Peu à peu je ne +m'inquiétai plus de cette musique étrange; si on ne savait pas +d'où elle venait, du moins elle ne faisait de mal à personne. + +L'hiver fut très froid. Au milieu d'octobre, les gelées +commencèrent et durèrent bien des semaines. Je me rappelle qu'un +jour, à dîner, miss Furnivall, levant ses yeux tristes, et +appesantis, dit à, mistress Stark: «J'ai peur que nous n'ayons un +terrible hiver! Le ton dont elle disait ces paroles semblait leur +donner un sens mystérieux. Mistress Stark fit semblant de ne pas +entendre et parla très haut de toute autre chose. Ma petite lady +et moi, nous nous inquiétions peu de la gelée et même pas du tout. +Pourvu qu'il fît sec, nous grimpions les pentes escarpées, +derrière la maison; nous montions dans les _Fells_ qui étaient +assez tristes et assez nus, et là nous faisions assaut de vitesse +dans l'air frais et vif. Un jour nous redescendîmes par un nouveau +sentier qui nous mena au-delà des deux vieux houx noueux, situés à +moitié environ de la descente, du côté oriental du manoir. Les +jours raccourcissaient à vue d'oeil et le vieux lord, si c'était +lui, jouait d'une manière de plus en plus lugubre et tempétueuse +sur le grand orgue. Un dimanche après-midi, ce devait être vers la +fin de novembre, je priai Dorothée de se charger de ma petite +lady, lorsqu'elle sortirait du salon, après le somme habituel de +miss Furnivall; car il faisait trop froid pour la mener avec moi à +l'église où je devais pourtant aller. Dorothée me promit de grand +coeur ce que je lui demandais. Elle aimait tant l'enfant que je +pouvais être tranquille. Nous nous mîmes donc en chemin sans +tarder, Bessy et moi. Un ciel lourd et noir couvrait la terre +blanchie par la gelée, comme si la nuit ne s'était pas +complètement dissipée ce jour-là, et l'air, quoique calme, était +très piquant. + +«Nous aurons de la neige aujourd'hui, me dit Bessy. En effet, nous +étions encore à l'église, lorsque la neige commença à tomber par +gros flocons, et si épaisse, qu'elle interceptait presque le jour +des croisées. À notre sortie de l'église, il ne neigeait plus, +mais nos pieds enfonçaient dans une couche de neige douce et +profonde. Avant notre arrivée au manoir, la lune se leva, et je +crois qu'il faisait plus clair alors, avec la lune et la neige +éblouissante, que lorsque nous étions partis pour l'église, entre +deux et trois heures. Je ne vous ai pas encore dit que miss +Furnivall et mistress Stark n'allaient jamais à l'église; elles +avaient pris l'habitude de lire ensemble leurs prières, comme +elles faisaient tout, tranquillement et tristement. Le dimanche +leur semblait bien long, car il les empêchait de travailler à leur +grande tapisserie. Aussi, lorsque j'allai trouver Dorothée dans la +cuisine pour lui redemander Rosemonde et faire monter cette chère +enfant avec moi, je ne m'étonnai pas de lui entendre dire que les +dames avaient dû garder la petite, car elle n'était pas venue à la +cuisine, comme je lui avais recommandé de le faire dès qu'elle +s'ennuierait d'être sage au salon. Je me débarrassai donc de ma +pelisse et de mon chapeau, et j'entrai dans le salon, où je +trouvai les deux dames tranquillement assises comme à leur +ordinaire, laissant tomber un mot, par-ci, par-là, mais n'ayant +pas du tout l'air d'avoir auprès d'elles un être aussi vif; aussi +joyeux que miss Rosemonde. Je pensais d'abord que l'enfant se +cachait: c'était une de ses petites malices. Peut-être avait-elle +recommandé aux deux dames de faire semblant d'ignorer où elle +était. Je me mis à regarder tout doucement derrière ce sopha, +derrière ce fauteuil, sous ce rideau, me donnant l'air très +effrayé de ne pas la trouver. + +«Qu'y a-t-il donc, Hester? demanda sèchement mistress Stark. Je ne +sais si miss Furnivall m'avait vue. Comme je vous l'ai dit, elle +était très sourde et elle restait tranquillement assise, regardant +le feu d'un air désoeuvré et plein de désolation. «Je cherche ma +petite Rose,» répondis-je, pensant toujours que l'enfant était là, +cachée, tout près de moi. + +«Miss Rosemonde n'est pas ici, répondit mistress Stark. Elle nous +a quittées, il y a plus d'une heure, selon son habitude, pour +aller retrouver Dorothée.» Cela dit, elle me tourna le dos pour +regarder le feu comme sa maîtresse. + +Mon coeur commençait à battre. Combien je regrettais d'avoir +quitté, même pour un instant mon enfant chérie! Retournée près de +Dorothée, je lui dis ce qui arrivait. James était sorti pour toute +la journée; mais elle et moi, suivies de Bessy, nous prîmes des +lumières, et, après être montées d'abord dans les chambres +d'enfants, nous parcourûmes toute la maison appelant miss +Rosemonde, la suppliant de ne pas nous causer une peur mortelle, +et de sortir de sa cachette. Aucune réponse! aucun son! + +«Bon Dieu! me dis-je enfin, serait-elle allée se cacher dans +l'aile droite?» + +«Cela est impossible, me répondit Dorothée; je n'y suis jamais +allée moi-même; les portes restent constamment fermées; +l'intendant de milord en a les clés, à ce que je crois. Dans tous +les cas, ni moi ni James ne les avons jamais vues. + +«Il ne me reste donc, m'écriai-je, qu'à retourner voir si elle ne +s'est pas cachée dans le salon de ces dames, sans être remarquée +d'elles. Oh! si je l'y trouve, je la fouetterai bien pour la +frayeur qu'elle m'a donnée.» Je disais cela, mais je n'avais pas +la moindre intention de le faire. Me voilà rentrée dans le salon +occidental, où je dis à mistress Stark que, n'ayant pu trouver +nulle part miss Rosemonde, je la priais de me laisser bien +chercher derrière les meubles et les rideaux. Je commençais à +croire que la pauvre petite avait pu se blottir dans quelque coin +bien chaud et s'y laisser gagner par le sommeil. Nous regardâmes +de tous côtés; miss Furnivall se leva et regarda aussi; elle +tremblait de tous ses membres: miss Rosemonde n'était bien +certainement dans aucun recoin du salon, Nous voilà de nouveau en +campagne, et cette fois tout le monde dans la maison, cherchant +partout où nous avions déjà cherché, mais sans rien trouver. Miss +Furnivall tremblait et frissonnait tellement, que mistress Stark +la reconduisit dans le salon toujours bien chauffé, après m'avoir +fait promettre de leur amener l'enfant dès qu'elle serait +retrouvée. Miséricorde! Je commençais à croire que nous ne la +retrouverions pas, quand je m'imaginai de regarder dans la cour de +la grande façade, toute couverte de neige. J'étais alors au +premier étage; mais il faisait un si beau clair de lune, que je +distinguai très bien l'empreinte de deux petits pieds, dont on +pouvait suivre la trace depuis la porte de la grande salle +jusqu'au coin de l'aile orientale. Je descendis comme un éclair; +je ne sais comment. J'ouvris, par un violent effort, la roide et +lourde porte de la salle, et, rejetant par-dessus ma tête la jupe +de ma robe en guise de manteau, je me mis à courir. Je tournai le +coin oriental, et là une grande ombre noire couvrait la neige; +mais parvenue de nouveau sous le clair de lune, je retrouvai +l'empreinte des petits pas montant vers les _Fells_. Il faisait un +froid rigoureux, si rigoureux, que l'air enlevait presque la peau +de mon visage tandis que je courais; mais je n'en courais pas +moins, pleurant à la pensée de l'épouvante et du péril où devait +être mon enfant chérie. J'étais en vue des deux houx, quand +j'aperçus un berger qui descendait la colline, et portait un objet +enveloppé dans son manteau. Ce berger cria après moi et me demanda +si je n'avais pas perdu un enfant. Les pleurs et le vent +étouffaient ma voix. Il s'approcha de moi, et je vis miss +Rosemonde étendue dans ses bras, immobile, blanche et roide comme +si elle était morte. Le berger me dit qu'il était monté aux +_Fells_ pour rassembler son troupeau avant le froid intense de la +nuit, et que dans les houx (grandes marques noires sur le flanc de +la colline, où on ne voyait pas d'autre buisson à plusieurs milles +à la ronde) il avait trouvé ma petite lady, mon agneau, ma reine, +déjà roide et dans le fatal sommeil que produit la gelée. Je +pleurais de joie en la tenant de nouveau dans mes bras, car je ne +voulus pas la laisser porter au berger; je la pris sous mon +manteau et la tins contre mon coeur. Je la réchauffai là +tendrement, et je sentais la vie rentrer avec la chaleur dans ses +petits membres; mais elle était encore insensible à notre arrivée +dans le manoir. Je n'avais pas moi-même assez d'haleine pour +parler. J'entrai par la porte de la cuisine. + +«Apportez vite la bassinoire,» fut tout ce que je pus dire. Je +montai miss Rosemonde dans notre chambre, où je me mis à la +déshabiller près du feu, que Bessy avait entretenu. J'appelai mon +petit agneau des plus doux noms et des plus gais que je pouvais +imaginer, et cependant j'étais presque aveuglée par les larmes. À +la fin, oh! à la fin, elle ouvrit ses grands yeux bleus. Alors je +la mis dans le lit bien chaud, et j'envoyai Dorothée prévenir miss +Furnivall que nous l'avions retrouvée et que tout allait bien. Je +résolus de passer la nuit entière à côté du lit de ma petite. Elle +tomba dans un profond sommeil aussitôt que sa jolie tête eut +touché l'oreiller, et je la veillai jusqu'au matin. Quand elle +s'éveilla, son visage était aussi frais, aussi clair que ses +idées; je le croyais du moins alors, et, mes chers amis, je le +crois encore aujourd'hui. + +Elle me raconta qu'elle avait eu le désir d'aller près de +Dorothée, parce que les deux vieilles dames s'étaient endormies, +et qu'il faisait triste dans le salon. En traversant le corridor +de l'ouest, elle avait aperçu, à travers la croisée élevée, la +neige qui tombait à gros flocons. Cela lui avait donné le désir de +voir la terre toute blanche, et elle était entrée pour cela dans +la grande salle où, s'approchant des croisées, elle avait vu, en +effet, la terrasse couverte d'une neige éblouissante. Une petite +fille lui était apparue, du même âge à peu près qu'elle, «mais si +jolie, disait ma mignonne, si jolie! Et cette petite fille m'a +fait signe de sortir. Et elle avait l'air d'être si bonne, que je +ne pouvais lui refuser.» + +Alors l'autre petite fille l'avait prise par la main et elles +avaient tourné toutes les deux le coin de l'aile orientale. + +«Vous êtes une méchante petite fille, dis-je à miss Rosemonde, car +vous me contez des histoires. Que dirait votre chère maman qui est +au ciel et qui n'a jamais dit un mensonge de sa vie, si elle +entendait sa petite Rosemonde raconter de pareils contes!» + +«En vérité, Hester, dit en sanglotant ma petite lady; je vous dis +la vérité. Ne me dites pas cela! lui répondis-je d'un ton sévère. +J'ai suivi la trace de vos pas sur la neige. On n'en voyait pas +d'autre; et si vous aviez tenu une petite fille par la main pour +monter sur cette colline, n'aurait-elle pas laissé l'empreinte de +ses pieds à côté des vôtres?» + +«Ce n'est pas ma faute, chère Hester, dit-elle en pleurant, si +vous ne les avez pas vus; je n'ai jamais regardé à ses pieds; mais +elle tenait ma main serrée dans sa petite main, et elle était +froide, très froide. + +Elle m'a conduite en haut du chemin des _Fells_ jusqu'aux deux +houx. Là, j'ai vu une dame qui pleurait et poussait des sanglots; +mais dès qu'elle m'a vue, elle a cessé de pleurer; elle m'a souri +d'un air fier et noble; elle m'a prise sur ses genoux et a +commencé à me bercer pour m'endormir. C'est là, tout, Hester, mais +c'est bien la vérité; et ma chère maman le sait, dit-elle en +fondant en larmes. Alors je pensai que l'enfant avait la fièvre et +je fis semblant de croire à son histoire, qu'elle me répéta, +mainte et mainte fois, sans y rien changer. + +À la fin, Dorothée frappa à la porte avec le déjeuner de miss +Rosemonde, et me dit que les vieilles dames étaient descendues +dans la salle à manger où elles désiraient me parler. La veille au +soir toutes les deux étaient montées dans notre chambre à coucher, +mais trouvant la petite endormie, elles s'étaient contentées de la +regarder, sans me faire de question. + +«Je ne l'échapperai pas, pensai-je en moi-même en traversant la +galerie du nord, et pourtant je reprenais courage, car j'avais +confié l'enfant à une garde. Elles seules étaient à blâmer de +l'avoir laissée courir toute seule. J'entrai donc hardiment et je +racontai toute l'histoire à mistress Stark. Je la racontai aussi à +miss Furnivall en criant de toutes mes forces contre son oreille; +mais quand je parlai de l'autre petite fille qui avait attiré miss +Rosemonde dehors dans la neige et l'avait conduite à la grande et +belle dame près des houx, miss Furnivall jeta les bras en l'air, +ses vieux bras amaigris et s'écria... Ô ciel! pardonne! ayez +miséricorde, Seigneur!» + +Mistress Stark la retint dans son fauteuil, assez rudement à ce +qu'il me parut; mais mistress Stark n'en était plus maîtresse, et +miss Furnivall me parla d'un ton d'autorité mêlé d'une étrange +anxiété. + +«Hester! gardez-la bien de cet enfant! cet enfant l'entraînerait à +la mort! Enfant de malheur! Dites bien à Rosemonde qu'elle s'en +défie; car c'est un enfant méchant et pervers! Alors, mistress +Stark me fit sortir de la salle à manger et je n'étais pas fâchée +d'être dehors, mais miss Furnivall continuait de crier: oh! aie +pitié de moi! ne pardonneras-tu jamais! Il y a tant d'années, tant +d'années!» + +Comme vous le pensez bien, mon esprit ne pouvait être en repos +après cet événement. Je n'osais quitter miss Rosemonde, ni le jour +ni la nuit. Ne pouvait-elle pas s'échapper de nouveau pour courir +après quelque imagination? J'avais cru, d'ailleurs, m'apercevoir +d'après certaines bizarreries de miss Furnivall, qu'elle avait le +cerveau dérangé. Je redoutais quelque chose de semblable pour ma +chère petite, car cela, vous le savez, peut tenir de famille. + +Il ne cessait de geler à pierre fendre et toutes les fois que la +nuit était plus orageuse qu'a l'ordinaire, entre les bouffées de +vent nous entendions le vieux lord jouer du grand orgue. Mais +vieux lord ou non, partout où allait miss Rosemonde, je la +suivais; car mon amour pour elle, pauvre petite orpheline, était +plus fort que ma peur de cette terrible musique. C'était à moi, +d'ailleurs, de l'amuser et de la tenir en gaîté, comme il +convenait à son âge. Nous jouions donc ensemble, nous courions +ensemble, par-ci, par-là, partout; car je n'osais jamais la perdre +de vue dans cette grande et solitaire demeure. Un certain après- +midi, peu de jours avant la Noël, nous jouions toutes les deux sur +le tapis du billard dans la grande salle. Nous ne savions pas le +jeu bien entendu, mais elle aimait à faire rouler les douces +billes d'ivoire avec ses petites mains, et j'aimais à faire tout +ce qu'elle faisait; peu à peu, sans que nous y prissions garde, il +commença à faire noir dans la salle, quoiqu'il fît clair encore en +plein air. Je songeais à la reconduire dans notre chambre, quand +tout-à-coup elle s'écria: + +«Regarde, Hester, regarde! Voilà encore ma pauvre petite fille +dehors dans la neige!» + +Je me tournai vers les longues et étroites croisées; et là, je +vis, comme je vous vois, une petite fille, moins grande que miss +Rosemonde, habillée tout autrement qu'elle aurait dit l'être pour +sortir par une si rude soirée, pleurant et tapant contre les +carreaux de vitre, comme si elle voulait qu'on la laissât entrer. +Elle semblait sangloter et miss Rosemonde n'y pouvant plus tenir, +courait à la porte pour l'ouvrir quand tout-à-coup et tout près de +nous le grand orgue retentit comme un tonnerre. + +Je tremblai tout de bon, et avec d'autant plus de raison que, dans +le calme d'une si forte gelée, je n'avais pas entendu le son des +petites mains tapant sur les vitres, quoique l'enfant fantôme +semblât y mettre toute sa force. Je l'avais vue aussi crier et +pleurer sans que le moindre son parvînt à mon oreille. Je ne sais +si je remarquai tout cela dans le moment même, tant les sons du +grand orgue m'avaient frappé de terreur; mais ce que je sais, +c'est que je saisis ma petite miss Rosemonde dans mes bras au +moment où elle s'avançait vers la porte et que le l'emportai +malgré ses cris et ses efforts pour m'échapper, dans la grande et +claire cuisine, où Dorothée et Agnès éminçaient des viandes pour +faire des pâtés. + +«Qu'y a-t-il, ma petite belle?» s'écria Dorothée, en voyant miss +Rosemonde sangloter dans mes bras comme si son coeur allait se +briser. + +«Elle n'a pas voulu,» répondit cette chère enfant, «me laisser +ouvrir la porte pour faire entrer ma pauvre petite fille, qui +mourra bien sûrement si elle reste dehors toute la nuit sur les +_Fells_. Cruelle, méchante Hester!» Et en parlant ainsi, elle me +battait de ses petites mains; mais elle aurait pu frapper bien +plus fort, car j'avais vu sur le visage de Dorothée une expression +d'épouvante mortelle qui glaçait mon sang dans mes veines. + +«Fermez la porte de l'arrière-cuisine; mettez bien le verrou,» +dit-elle à Agnès, et sans en dire davantage, elle me donna des +raisins et des amandes pour apaiser miss Rosemonde; mais ma petite +lady sanglotait toujours en pensant à la petite fille restée dans +la neige et elle ne voulait toucher à aucune friandise. Je +m'estimai bien heureuse quand elle se fut enfin endormie en +pleurant dans son lit. Alors je descendis tout doucement dans la +cuisine, où je dis à Dorothée que ma résolution était prise et que +j'emmènerais ma chère petite dans la maison de mon père à +Applethwaite, où, si nous vivions humblement, nous vivrions au +moins en paix. Je lui dis encore que j'étais déjà bien assez +effrayée par le vieux lord, quand il jouait de l'orgue. Maintenant +j'avais vu de mes yeux l'étrange petite fille, dont les pieds ne +laissaient pas d'empreinte sur la neige; je l'avais vue habillée +comme aucun enfant ne pouvait l'être dans le voisinage, pleurant, +criant et frappant sur les vitres, mais sans faire entendre aucun +bruit, aucun son. J'avais même aperçu sur son épaule droite, car +elle avait les épaules et les bras nus malgré la rigueur du froid, +une blessure toute noire. Miss Rosemonde avait reconnu en elle +l'enfant fantôme qui, comme Dorothée le savait bien, avait failli +l'entraîner à sa perte. C'était plus que je n'en pouvais +supporter. + +À ce récit, je vis Dorothée changer de couleur plusieurs fois. «Je +ne crois pas,» me dit-elle, «qu'on vous laisse emmener miss +Rosemonde, puisqu'elle est la pupille de milord et que vous n'avez +aucun droit sur elle.» Dorothée me demanda ensuite si je pourrais +me résoudre à quitter l'enfant dont j'étais si folle, pour de +vains sons et des visions qui, en définitive, ne pouvaient faire +aucun mal, et auxquels ils avaient dû s'habituer chacun à leur +tour. J'avais la tête montée; je tremblais presque de colère. Je +lui dis qu'il était bien aisé à elle de parler ainsi; à elle qui +savait ce que signifiaient cette musique et ces prétendues +visions, et qui avait eu peut-être quelque chose à démêler avec +l'enfant fantôme de son vivant. Ainsi provoquée, Dorothée finit +par me tout dire, et alors j'aurais voulu qu'elle ne m'eût rien +dit, car je fus plus effrayée que jamais. + +Elle me dit donc qu'elle avait entendu raconter cette lugubre +histoire par des vieillards des environs dans le commencement de +son mariage. Alors on venait encore au château qui n'avait pas sa +mauvaise réputation d'aujourd'hui. Après tout, elle ne pouvait +dire si c'était vrai ou faux, mais voici ce qu'on répétait. + +Le vieux lord qui jouait de l'orgue était le père le miss +Furnivall, ou plutôt de miss Grace, comme l'appelait Dorothée, car +miss Maude, étant l'aînée, portait de droit le titre de miss +Furnivall. Le vieux lord était dévoré d'orgueil. Jamais on ne vit, +jamais on n'entendit parler d'un homme aussi fier, et ses filles +étaient comme lui. Personne ne leur semblait assez bon pour +devenir leur mari. Cependant le choix ne leur manquait pas, car +c'étaient les plus grandes beautés de leurs temps, comme j'avais +pu le voir par leurs portraits dans le salon de cérémonie. Mais, +dit le vieux proverbe, «l'orgueil aura sa chute.» Ces deux beautés +hautaines devinrent amoureuses du même homme, et ce n'était qu'un +musicien étranger, amené de Londres par leur père pour faire de la +musique avec lui dans son manoir. Par dessus toutes choses, +l'orgueil de famille excepté, le vieux lord aimait la musique; il +en était fou et savait jouer de presque tous les instruments; mais +cela n'avait adouci en rien son caractère farouche. Le fier et dur +vieillard avait fait, dit-on, mourir sa femme de chagrin. Il +appela donc près de lui un étranger qui faisait de la musique si +harmonieuse que les oiseaux mêmes sur les arbres suspendaient +leurs chants pour l'écouter. Par degrés, le nouveau venu s'empara +si bien de l'esprit du vieux lord que celui-ci le rappelait chaque +année à Furnivall. Ce fut lui qui fit venir l'orgue de Hollande et +qui l'installa dans la grande salle où il était encore de mon +temps. Il apprit au vieux seigneur à en jouer; mais bien des fois, +lorsque lord Furnivall ne pensait qu'à son bel orgue et aux +accords qu'il en tirait, l'étranger au teint brun et aux cheveux +noirs se promenait dans les bois avec l'une des jeunes dames; +tantôt avec miss Maude, tantôt avec miss Grâce. + +Miss Maude, pour son malheur, finit par emporter le prix. Ils se +marièrent secrètement, et avant la prochaine visite annuelle de +l'étranger, elle donna le jour à une petite fille dans une ferme +au milieu des bruyères, tandis que son père et miss Grâce la +croyaient aux courses de Doncastre. Maintenant épouse et mère, son +caractère ne s'adoucit pas le moins du monde; elle resta tout +aussi hautaine, tout aussi passionnée que jamais, et peut-être +davantage, car elle était jalouse de miss Grâce à qui le musicien +étranger faisait une cour assidue, pour détourner les soupçons, +disait-il. Mais miss Grâce, triomphant avec affectation de sa +victoire apparente sur miss Maude, celle-ci s'exaspérait de plus +en plus contre son mari et contre sa soeur. Il était facile au +premier de secouer un joug qui lui devenait désagréable, et de +chercher dans les pays étrangers un refuge contre la jalousie des +deux soeurs. Il partit cet été-là un mois avant l'époque +habituelle de son départ en donnant à entendre qu'il pourrait bien +ne pas revenir. Dans l'intervalle, la petite fille fut laissée à +la ferme, et sa mère avait l'habitude de faire seller son cheval +et de galoper au loin sur les collines, en apparence sans aucun +but, mais en réalité pour voir son enfant une fois au moins par +semaine, car lorsqu'elle aimait, elle aimait bien, comme elle ne +savait pas haïr à demi. Le vieux lord continuait de jouer de son +orgue; et les serviteurs pensaient que la musique avait fini par +adoucir son redoutable caractère, dont toujours, au dire de +Dorothée, on racontait de bien terribles histoires. Il devint +infirme et fut obligé de se servir d'une béquille pour marcher. +Son fils aîné, le père du lord Furnivall actuel, était alors avec +l'armée en Amérique, et l'autre fils en mer, en sorte que miss +Maude faisait à peu près à sa mode, et, de jour en jour, il y +avait plus de froideur et d'amertume entre elle et miss Grace. +Elles finirent par se parler à peine, si ce n'est en présence du +vieux lord. Le musicien étranger revint encore l'été suivant, mais +ce fut la dernière fois; car, avec leurs jalousies et leurs +colères, les deux soeurs lui faisaient mener une telle vie qu'il +s'en lassa. Il partit donc, et on n'en entendit plus parler. Miss +Maude, qui avait toujours eu l'intention de faire connaître son +mariage quand son père serait mort, se voyait maintenant +abandonnée avec un enfant qu'elle n'osait avouer, mais dont elle +était folle, redoutant son père, haïssant sa soeur et forcée de +vivre avec eux. L'été suivant se passe donc sans qu'on vît +reparaître l'étranger. Miss Maude et miss Grace, devenues tristes +et sombres toutes les deux, étaient aussi belles que jamais, mais +il y avait quelque chose d'égaré dans leur regard. Peu à peu +cependant le front de miss Maude s'éclaircit. Son père, dont les +infirmités augmentaient toujours, se laissait de plus en plus +absorber par sa musique. Miss Grace et sa soeur vivaient presque à +part, occupant des appartements séparés, miss Grace dans l'aile +occidentale, miss Maude dans l'aile orientale, les chambres mêmes +qu'on avait depuis condamnées. Cette dernière crut donc pouvoir +prendre sa fille avec elle, sans que personne en sût rien, excepté +ceux qui n'oseraient en parler et seraient tenus de croire, sur sa +parole, que c'était l'enfant d'une villageoise, pour lequel elle +avait pris un caprice. Tout cela, disait Dorothée, était assez +bien connu; mais personne ne savait ce qui était arrivé ensuite, +si ce n'est miss Grace et mistress Stark qui, attachée dès ce +temps-là à sa personne, comme femme de chambre, était beaucoup +plus son amie que sa propre soeur. Mais, d'après certains mots +échappés çà et là, les domestiques supposaient que miss Maude +s'était vantée à miss Grace de son triomphe et l'avait aisément +convaincue que le musicien étranger s'était joué d'elle avec son +amour prétendu, puisqu'il en avait épousé une autre en secret. À +dater de ce jour, les joues et les lèvres de miss Grace perdirent +leur éclat; on l'entendit souvent répéter qu'elle se vengerait tôt +ou tard. Mistress Stark, de son côté, ne cessait d'épier ce qui se +passait dans les appartements de l'aile orientale. + +Par une affreuse nuit, juste après le nouvel An, la terre était +déjà, couverte d'une neige épaisse et profonde, et les flocons +tombaient encore assez vite pour aveugler ceux qui pouvaient être +dehors. Tout-à-coup on entendit un grand bruit, un violent tumulte +et la voix du vieux lord qui dominait tout, se répondait en +invectives et en malédictions. On entendit aussi les cris d'un +petit enfant, le hautain défi d'une femme irritée, le son d'un +coup sourd et suivi d'un silence de mort; puis des pleurs et des +gémissements qui finirent par s'éteindre sur la colline. Alors le +vieux lord appela tous ses serviteurs. Il leur dit avec de +terribles serments et des menaces plus terribles encore que sa +fille l'ayant déshonoré, il l'avait chassée de sa maison, elle et +son enfant, et que si quelqu'un d'entr'eux osait leur prêter +secours, leur donner de la nourriture ou un abri, il prierait Dieu +de l'exclure à jamais du paradis. Pendant tout ce temps-là, miss +Grace se tenait à côté de son père pâle et immobile comme la +pierre, et quand il eut fini, elle poussa un grand soupir, comme +si elle se sentait soulagée d'une grande crainte, et comme pour +dire que son oeuvre était faite, son but accompli. Le vieux lord +ne toucha plus à son orgue et mourut dans l'année. Cela n'a rien +d'étonnant, et sans doute le remords le tua, car le lendemain de +cette sombre, et cruelle, nuit, les bergers descendant les +_Fells_, trouvèrent miss Maude assise, avec le rire de la folie, +sous les houx et caressant un enfant mort, qui avait sur l'épaule +droite une horrible meurtrissure. Mais ce ne fut pas elle qui tua +l'enfant. D'après ce que disait Dorothée; ce furent le froid et la +gelée. Toutes les bêtes sauvages étaient renfermées dans leurs +trous et tous les animaux domestiques dans leurs étables, à +l'heure où la mère et l'enfant furent chassés du manoir et réduits +à errer sur les _Fells_! Maintenant vous savez tout, ajouta +Dorothée, et je serais bien étonnée si vous étiez moins effrayée +que moi?» + +J'étais plus effrayée que jamais; mais je lui dis que je ne +l'étais pas. J'aurais voulu nous voir à jamais dehors miss +Rosemonde et moi, de cette horrible maison. Cependant je ne +voulais pas quitter ma chère enfant et je n'osais l'emmener avec +moi. Oh! comme je la surveillais! Comme je faisais bonne garde +autour d'elle! Nous mettions tous les verrous des portes et nous +fermions les volets une heure au moins avant qu'il fit nuit, de +peur de les laisser ouverts cinq minutes trop tard. Mais ma petite +lady entendait toujours la fatale petite fille pleurant et +gémissant; et tout ce que nous pouvions faire ou dire ne +l'empêchait pas de vouloir aller vers l'enfant fantôme pour le +mettre à l'abri de la neige et du vent. Durant tout ce temps, je +me tenais le plus éloignée possible de miss Furnivall et de +mistress Stark, car elles me faisaient peur aussi. Il n'y avait +rien de bon à gagner près d'elles avec leurs sombres et durs +visages, leurs yeux distraits et hagards regardant toujours dans +les années sinistres du passé. Malgré mon effroi, j'avais une +sorte de pitié pour miss Furnivall. Les gens descendus dans la +fosse ne peuvent avoir un aspect plus désolé que celui qui était +toujours empreint sur son visage. À la fin je me sentis émue de +tant de pitié pour cette vieille dame qui ne disait jamais un mot +sans qu'il lui fût arraché, que je priai Dieu pour elle. J'appris +à miss Rosemonde à prier aussi pour une personne qui avait fait un +péché mortel; mais au moment où ma chère petite arrivait à ces +mots, elle prêtait souvent l'oreille et quittait sa position +agenouillée pour me dire: «Hester, j'entends ma petite fille qui +pleure et se plaint si tristement! Oh! laisse-la entrer ou elle +mourra!» + +Une nuit, justement après l'arrivée tant attendue du nouvel An, et +lorsque le pire d'un long hiver était passé, je l'espérais du +moins, j'entendis la sonnette du salon occidental sonner trois +fois, ce qui était le signal particulier pour moi. Je ne voulais +pas laisser miss Rosemonde toute seule, quoiqu'elle fût endormie, +car le vieux lord avait joué avec plus de force que jamais et je +craignais que ma mignonne ne se réveillât pour entendre l'enfant +fantôme. + +Quant à le voir, c'était impossible. J'avais trop bien fermé les +fenêtres pour cela. Je la pris donc hors de son lit, l'enveloppai +dans les premiers vêtements qui me tombèrent sous la main et je la +portai dans le salon où je trouvai les deux vieilles dames +travaillant selon leur habitude, à leur tapisserie. Elles levèrent +les yeux au moment où j'entrai, et mistress Stark me demanda +d'un air fort étonné: «Pourquoi j'apportais miss Rosemonde qui +serait beaucoup mieux dans son lit bien chaud? Parce que... parce +que, commençai-je à murmurer, j'avais peur qu'elle ne cédât à la +tentation de sortir pendant mon absence, pour suivre l'enfant dans +la neige,»_ _mais miss Stark m'arrêta court par un clin-d'oeil +significatif et me dit que miss Furnivall avait besoin de moi pour +défaire un ouvrage qu'elle avait mal fait, et que ni l'une ni +l'autre ne savaient dépiquer, à cause de leurs mauvais yeux. Je +déposai ma mignonne sur le sopha, et je m'assis près des deux +vieilles sur un tabouret. Le vent, qui commençait à mugir, rendait +mon coeur plus dur pour elles, en songeant au mal dont elles +avaient été cause. + +Cependant miss Rosemonde dormait du meilleur coeur. Miss Furnivall +ne disait mot; elle ne regardait jamais autour d'elle quand les +bouffées du vent ébranlaient les fenêtres; mais soudain elle se +dressa de toute sa hauteur, et leva une des mains comme pour nous +faire signe d'écouter. +«J'entends des voix, dit-elle. J'entends des cris terribles... +J'entends la voix de mon père!» + +Dans le même instant, ma chérie se réveilla comme en sursaut. «Ma +petite fille pleure, dit-elle, oh! comme elle pleure!» Et elle +essaya de se lever pour aller à elle; mais ses pieds se prirent +dans la couverture, et je l'enlevai dans mes bras, car ma chair +commençait à se crisper, en songeant aux bruits que l'on +entendait, tandis que je ne pourrais saisir aucun son. Mais, au +bout d'une minute ou deux, le bruit se rapprocha, grandit et +remplit nos oreilles. Nous entendîmes aussi des voix et des cris, +et le vent d'hiver qui mugissait dehors se tut soudainement. +Mistress Stark me regarda et je la regardai; mais nous n'osions +parler. Tout-à-coup miss Furnivall s'avança vers la porte du +salon, passa dans l'antichambre, traversa le corridor de l'ouest, +et ouvrit la porte qui donnait dans la grande salle. Mistress +Stark la suivit, et je n'osai rester derrière, quoique l'épouvante +empêchât presque mon coeur de battre. J'enveloppai bien ma chère +enfant; je la serrai dans mes bras, et je marchai derrière les +vieilles dames. Dans la salle, les cris étaient plus forts que +jamais; ils semblaient venir de l'aile orientale, et +s'approchaient de plus en plus des deux portes qui restaient +constamment fermées. Alors je remarquai que le grand lustre de +bronze était tout allumé, quoique la salle fût pleine d'ombre, et +qu'un grand feu brûlât dans la vaste cheminée sans répandre aucune +chaleur. Je frissonnai d'horreur, et je serrai de toutes mes +forces miss Rosemonde contre ma poitrine. En ce moment la porte +orientale semblait ébranlée sur ses gonds, et ma chérie, luttant +pour se dégager de mes bras, s'écriait de toutes ses forces: +«Hester! laisse-moi aller! Ma pauvre petite est là; je l'entends; +elle vient! Hester, laisse-moi aller!» + +C'était le moment de la bien tenir. Je serai plutôt morte que de +lâcher prise, tant ma résolution était forte. Miss Furnivall +écoutait et entendait malgré sa surdité habituelle. Ni l'une ni +l'autre des vieilles dames ne prenaient garde à Rosemonde qui +m'avait forcée de la mettre à terre; mais agenouillée devant elle, +je tenais sa ceinture enlacée dans mes deux bras, tandis qu'elle +continuait de pleurer et de lutter pour m'échapper. + +Tout-à-coup la porte orientale s'ouvrit avec un bruit de tonnerre, +comme si elle fléchissait sous un furieux effort; et l'on vit +apparaître, dans une vague et mystérieuse clarté, l'effigie d'un +grand vieillard en cheveux blancs et dont les yeux étincelaient. +Il chassait devant lui, avec des gestes d'implacable haine, une +femme d'une grande beauté et au regard fier, qu'un petit enfant +tenait par sa robe. + +«Oh! Hester! Hester! criait miss Rosemonde. C'est la dame! la dame +qui était sous les houx; et ma petite est avec elle! Hester! +Hester! laisse-moi aller. Elles m'attirent près d'elles. Je le +sens. Je le sens. Laissez-moi aller.» + +Ses efforts pour m'échapper la faisaient presque tomber en +convulsions; mais je la tenais de plus en plus serrée, au point +d'avoir peur de lui faire mal. Mieux valait courir ce risque que +la laisser entraîner par ces terribles fantômes. Ils avançaient +toujours vers la porte de la grande salle, où les vents hurlaient +comme des loups qui attendent leur proie. Tout-à-coup la dame se +retourna, et je vis qu'elle lançait au vieillard un hautain défi; +mais presque au même instant, tout son corps frémit d'épouvante. +Elle étendit les bras d'un air égaré et suppliant, pour garantir +son enfant, son petit enfant, d'un coup de la béquille que le +vieux lord tenait levée. + +Miss Rosemonde, entraînée par une puissance surnaturelle, +continuait de se tordre dans mes bras et de sangloter; mais je +sentais ses forces faiblir, et je la laissais crier: + +«Elles veulent que j'aille avec elles sur les _Fells_. Elles +m'attirent à elles! Ô ma petite fille! Je viendrais si la +méchante, la cruelle Hester ne me retenait de force.» + +Enfin, quand elle vit la béquille levée sur l'enfant, elle +s'évanouit, et j'en rendis grâces à Dieu. + +Au moment où le grand vieillard, dont les cheveux flottaient comme +sous le vent d'une fournaise, allait frapper la pauvre petite +toute tremblante, miss Furnivall, la vieille dame que j'avais à +mes côtés, s'écriait d'un ton lamentable: «Ô mon père! mon père! +épargnez cette pauvre enfant!» Mais alors même, je vis, nous vîmes +tous un autre fantôme se détacher de la lumière bleue et vague qui +remplissait la salle. C'était une autre dame qui se tenait debout +près du vieillard avec un regard de cruelle rancune et de mépris +triomphant. Sa beauté était remarquable; ses lèvres rouges et +dédaigneuses. Un chapeau de castor blanc, orné d'une longue plume, +couvrait son front altier. Elle portait une robe de satin bleu +ouverte sur la poitrine. J'avais déjà vu cette figure. C'était la +ressemblance de miss Furnivall dans sa jeunesse. + +Les fantômes continuaient de se mouvoir vers la porte de la grande +salle, sans prendre garde aux ardentes supplications de la vieille +miss Furnivall; et quand la béquille que brandissait le vieux lord +tomba sur l'épaule droite de l'enfant, la sérénité de marbre de la +cruelle jeune fille n'en parut pas même altérée. Soudain ces +lumières étranges qui ne dissipaient pas les ténèbres, ce feu qui +ne répandait aucune chaleur, s'éteignirent d'eux-mêmes; et nous +vîmes la vieille miss Furnivall gisante à nos pieds, mortellement +frappée. + +On la porta dans son lit, d'où elle ne devait pas se relever. +Durant son agonie, elle tenait son regard tourné vers la muraille, +murmurant tout bas, mais ne cessant de murmurer: «Hélas! Hélas! la +vieillesse ne peut réparer le mal qu'a fait la jeunesse. Non, +jamais, on ne peut la réparer!» + +V -- L'HISTOIRE DE L'HÔTE. + +Il y avait une fois, comme disent les contes d'enfants, un +marchand qui revint des contrées lointaines dans son pays natal, +où il rapportait, dans un petit coffret, des diamants qui auraient +suffi pour la rançon d'un roi. Ce marchand avait vieilli dans son +commerce. Tous les instincts généreux avaient disparu de son coeur +refroidi, et les cendres du feu de la jeunesse couvraient ce coeur +qui ne connaissait plus ni joie, ni pitié. En revanche, il était +toujours habile et dur en affaires, ne calculant que le tant pour +cent. Pour enfler ses bénéfices ou sauver un denier, il eût vu +d'un oeil sec tous ses enfants descendre au tombeau s'il avait eu +des enfants. Comme un bloc de pierre, il semblait complet en lui- +même, isolé de tout; ni sang ni sève ne couraient dans ses veines; +mais il avait la soif de l'or, comme la terre béante après la +malédiction d'une longue sécheresse, aspire après la pluie; et +lorsqu'il voyait un autre marchand aussi riche que lui, il brûlait +du désir de le dépouiller, par la force ou la ruse. + +Le voilà descendu sur le rivage sablonneux de la mer, une fois de +plus, il foule le sol natal. Il reconnaît tous les rochers de +l'aride plage; il reconnaît la rivière qui serpente au loin. Il +revoit des scènes qui lui sont familières; il entend parler une +langue qui l'est également pour lui. Il s'arrête. Peut-être que +les années ont un instant laissé son cerveau libre, comme le +reflux de la mer découvre la grève, et qu'il va se retrouver jeune +un instant? Peut-être, par une émotion étrange et toute nouvelle +pour lui, l'amour de la patrie va-t-il rafraîchir son coeur comme +une rosée? Hélas! non, il ne pense qu'une chose, au moyen de se +coucher cette nuit sans qu'il lui en coûte rien. + +Il gravit donc le chemin tortueux de la petite ville; là il entend +parler du renom d'un prince marchand qui habite le voisinage, et +dont la libéralité égale le luxe royal. On lit ces mots, inscrits +sur la porte toujours ouverte de sa demeure hospitalière: + +«Ici, tout le monde est bien venu, riche ou pauvre!» Notre avare +se hâte de tourner ses pas de ce côté. Bientôt il aperçoit dans un +agréable lieu, entouré de masses de feuillages où murmure la +brise, les reflets du marbre blanc au milieu des sombres arbres. +En approchant plus près, il voit s'élever des murs d'une +architecture splendide, percés de nombreuses croisées qui +étincellent comme des yeux, et ornés de statues, qui de la hauteur +où elles sont placées, ressemblent à des anges faisant halte un +instant dans leur vol vers le ciel. Il admire de longs rangs de +colonnades, des lampes d'or sous des portiques, de vastes +terrasses couronnant l'édifice et offrant de paisibles retraites +au milieu des airs: tel était le palais du prince marchand. + +À travers les vastes portes, on entendait retentir sans cesse les +sons des instruments de musique, ces accords qui, portés sur des +ailes légères, semblent planer autour de nous et murmurer des +choses d'un monde lointain dans une langue divine et inconnue. + +Le marchand avare entra dans la salle, et voyant le maître assis à +table, il lui cria: «Ô noble et grand prince, tu vois à tes pieds +un pauvre marchand ruiné, qui implore de ta miséricorde un peu de +nourriture, pour ne pas mourir de faim sur la grand'route. C'est à +ta gracieuse charité qu'il a recours, et il s'agenouille devant +toi.» L'hôte se leva, prit le marchand par la main avec un sourire +de bonté, lui parla avec chaleur d'âme, et lui donna à boire et à +manger de ses mains. Mais l'avare regardait tout ce qui +l'entourait d'un oeil de convoitise, et bientôt la splendeur +éclatante de cette maison, toute cette prodigalité de richesse, +toutes ces merveilles du luxe, l'or étincelant partout, les +pierres précieuses dans l'air scintillant comme des étoiles, +éveillèrent en lui une pensée infernale de l'enfer, suspendirent +sa respiration, précipitèrent le mouvement de son sang et +souillèrent dans son oreille un diabolique conseil. «Quand toute +la maison reposera, se dit-il; quand le sommeil aura scellé toutes +les oreilles et tous les yeux; quand, fatigués par l'éclat et le +bruit du festin, tous les sens seront assoupis, je me lèverai, je +saisirai tout ce que je pourrai saisir et je le placerai en sûreté +dans la cour d'honneur jusqu'à l'aube. Puis pour m'échapper sans +éveiller les soupçons, je mettrai le feu à ce palais; je brûlerai +le phénix dans son lit de parfums.» + +Quand la fête fut finie, tout le monde se retira pour se livrer au +repos, et le vieux marchand, aux lèvres perfides, dit à l'hôte: +«Mon doux seigneur! un esprit blessé vient d'être guéri par le +baume de votre amour. Puisse celui qui règne dans les cieux +augmenter encore vos richesses. Cette nuit même contribuera peut- +être à remplir vos coffres-forts. Pourquoi me regarder d'un air +incrédule? Souvent le ciel accomplit son oeuvre dans les ténèbres +et durant le sommeil. Oui, j'en ai le pressentiment, ma langue +vient de prophétiser.» + +L'hôte lui répondit du ton le plus courtois. On conduisit les +convives dans les chambres préparées pour les recevoir. La lumière +et la gaîté s'évanouirent à la fois de la salle, et le sommeil +appesantit toutes les paupières, hors celles du meurtrier. Le +voyez-vous assis, les yeux fixés sur la large flamme de la lampe, +qui vacille et secoue les ombres comme la main d'un spectre. Il +pense au noir dessein qu'il a formé, il écoute le silence qui +l'entoure; il entend au dehors souffler la bise, chanter le +grillon et gémir le solitaire oiseau de la bruyère voisine, Enfin +il prend sa lampe et sort furtivement de sa chambre La maison +silencieuse semble sa complice. Les ombres s'agitent le long des +escaliers et ses pas comme des démons couverts d'un linceul noir. +Les colonnes de marbre, avec leur blancheur de spectre, semblent, +du milieu des ténèbres, venir au-devant de la lumière. Un silence +sinistre règne partout. Personnification de l'avarice ou visage +astucieux, le criminel marchand entre dans la salle du banquet, +maintenant froide et déserte. Il remplit un sac de vaisselle d'or, +de bijoux et de pierreries; il prend tout ce qu'il trouve à sa +fantaisie, et joignant à son butin la caisse qui renferme ses +propres diamants, il cache tout dans un coin de la cour d'honneur. + +Et maintenant, réveillez-vous, imprudents qui dormez; car autour +de vous, le meurtre rôde. Un démon s'est glissé dans la maison +hospitalière, et pendant votre sommeil, il rampe autour des +fondements de l'édifice; il amasse les fagots et la paille; il y +met le feu. Bientôt les flammes, prenant de la force, feront +éclater ces pierres massives; elles les envelopperont d'un épais +manteau de fumée, et leur clarté sinistre déchirera la nuit. Déjà +la Terreur montre sa tête hideuse. Le crime, enfant, grandit et se +fortifie. Adieu la joie! adieu les fêtes! Les flammes mordent et +dévorent les poutres, s'élancent à travers les croisées et se +tordent comme des serpents. Les énormes colonnes sont embrasées; +les conduits de plomb se fondent et coulent comme des ruisseaux; +le feu agile s'élance au sommet de l'édifice et trace dans le ciel +des arabesques d'un rouge sanglant. Partout bondissant des +flammes, partout éclatent des gerbes d'étincelles. La nuit s'est +enfuie! + +Aux premières rumeurs de l'incendie, l'hôte, ses convives et tous +ses serviteurs se précipitent pêle-mêle, en tumulte, hors de la +maison et dans la vaste cour. Alors seulement ils osent regarder +derrière eux; ils voient l'édifice hospitalier dévoré par des +serpents de feu; ils pleurent et se tordent les mains; ils +invoquent le ciel! + +Cependant le marchand criminel, qu'au milieu même de l'incendie +l'avarice dévore, cherche encore du butin dans les chambres +désertées par les plus riches convives, et que le feu n'a pas +encore atteintes. Enfin, il songe à fuir et regarde dans la cour, +mais il est trop tard; la cour est pleine de monde, ce qui lui ôte +l'espoir de parvenir, en ce moment du moins, jusqu'au trésor qu'il +a caché. «Je suis perdu! s'écrie-t-il, je suis perdu!» La maison +n'a pas de porte dérobée qu'il connaisse, et quand il essaie de +franchir le seuil hospitalier, un feu vengeur se dresse devant lui +et le tient, pour ainsi dire, en arrêt comme un limier. C'est le +feu maintenant qui est le maître du logis, et lui l'esclave. Il +fuit, il court comme un insensé; il va et revient sur ses pas; il +implore du secours, mais il sait qu'il ne peut lui en venir; il +grince des dents comme une bête féroce en cage. Les flammes +impitoyables rugissent autour de lui et brûlent déjà ses +vêtements. Il hurle à son tour: «Je ne puis plus fuir: le feu que +j'ai allumé me tient emprisonné.» Les dalles sont brûlantes; l'air +même s'embrase et siffle. Pour sauver sa vie, il monte au haut de +la maison; il court à une fenêtre de derrière et voit au loin le +ciel rouge comme du sang. C'est la seule chance qui lui reste. Il +s'élance par la croisée au milieu des arbres; tout meurtri et à +demi-étourdi par sa chute, il se lève de nouveau, proférant +d'étranges paroles et se maudissant lui-même. La tête lui tourne, +il bronche à chaque pas; mais cependant il poursuit sa course et +finit par disparaître dans l'obscurité lointaine. + +Le bruit et les clameurs ont enfin réveillé tous les voisins, qui +aperçoivent la clarté sinistre et la fumée. Ils se lèvent, ils +accourent; ils jettent de l'eau sur les flammes, et bientôt +l'incendie se laisse maîtriser. La lueur rougeâtre du ciel se +dissipe et la nuit revient. Les fenêtres vides, avec leur feu +intérieur, ressemblent encore à des yeux luisants dans les +ténèbres. Ces yeux scintillent longtemps et finissent par se +fermer. Alors, avec des cris joyeux, les fugitifs rentrent dans la +maison, dont la plus grande partie est restée intacte, et tous se +réjouissent en leur coeur que les ravages ne soient pas plus +grands. Le maître de ce brillant palais regarde autour de lui, et +voit que tous ses convives, tous ses serviteurs sont sains et +saufs; personne n'a perdu un cheveu. Il ne manque que le vieux +marchand; lui seul ne répond pas à l'appel; on ne trouve nulle +part ses traces, quoiqu'on cherche dans toutes les salles vides et +sous les ruines fumantes amoncelées contre les murs. On aurait +fini par croire qu'il ne s'était pas réveillé à temps pour fuir, +lorsque, sous un monceau de bois calciné, la lanterne est +découverte. C'est par là que le fou a commencé; alors ils se +disent entre eux: «C'est donc cet homme qui a allumé l'incendie où +nous avons failli périr tous.» Et, dans le même instant, d'autres +personnes trouvent dans la cour le butin que le misérable avait +amassé. Mais, ô surprise étrange! ce butin est prodigieusement +augmenté par un petit coffret où sont enfermés les plus beaux +diamants de l'Orient, diamants plus précieux qu'une couronne! + +Une proclamation fut faite dans tout le pays d'alentour, pour +savoir si personne ne réclamait ces riches pierreries; mais +personne ne les réclama. Leur véritable possesseur se gardait bien +de reparaître pour faire valoir ses titres. Ils finirent donc par +appartenir bien légitimement à celui que leur premier propriétaire +avait payé d'une si noire ingratitude; et leur valeur était +préférable mille fois aux dommages causés par l'incendie. + +Ce fut ainsi qu'une joie nouvelle sortit d'une calamité imprévue; +et l'avare marchand, qui croyait mentir, avait été prophète malgré +lui. + + +VI -- L'HISTOIRE DU GRAND-PÈRE. + +Lorsque j'occupai pour la première fois une place de commis dans +notre banque, le pays jouissait de bien moins de sécurité +qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la réforme de +Macadam, étaient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux +essieux; mais ce qui était plus alarmant encore il fallait s'y +prémunir contre les insultes et les vols auxquels étaient exposés +les voyageurs. Les incidents de la guerre où nous venions d'entrer +agitaient tous les esprits; le commerce était interrompu, le +crédit anéanti et la détresse commençait à se manifester dans des +classes entières de la population qui avaient jusqu'ici vécu dans +l'abondance. La loi, malgré son application draconienne, semblait +n'avoir pas d'épouvante pour les malfaiteurs, et il est certain +que la cruauté, sans discernement, du Livre des Statuts, allait +contre son but en punissant tous les crimes des mêmes peines. Du +reste, un temps de pénurie financière n'est pas une mauvaise +saison pour une banque. La nôtre florissait au milieu de la grande +gêne du pays, et les énormes bénéfices réalisés à cette époque par +les banquiers, bénéfices qui leur permirent d'acheter de vastes +propriétés et d'éclipser la vieille aristocratie territoriale, +rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes +qu'elle l'était depuis longtemps parmi les masses irréfléchies. Un +banquier leur semblait une sorte de faussaire patenté, qui créait +d'énormes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le +vol d'une banque, j'en suis persuadé, aurait été considéré par +beaucoup de gens comme une action tour aussi méritoire que la +dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'étaient pas, +bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous +sentions, au contraire, que nous appartenions à une corporation +puissante, du bon vouloir de laquelle dépendait la prospérité de +la moitié des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions +comme un véritable gouvernement exécutif, et nous remplissions les +devoirs de notre charge avec toute la dignité et tout l'orgueil +que peuvent déployer des secrétaires d'État. Nous nous promenions +même dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches +étaient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet +pour faire une excursion à la campagne, nous affections de +regarder à chaque instant sous la banquette, comme pour voir si +nos trésors étaient en sûreté; puis nous examinions avec attention +nos pistolets pour montrer que nous étions résolus à les défendre +jusqu'à la mort. Souvent ces précautions étaient réellement +requises; car lorsqu'il y avait disette de numéraire chez nos +clients, on expédiait deux des plus courageux commis avec les +fonds nécessaires, dans des sacoches de cuir déposées sous le +siége du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'étais +doué, ou peut-être dans l'idée qu'étant peu fanfaron, de mon +naturel, je possédais réellement la dose de hardiesse demandée, +j'étais souvent choisi pour l'un des gardes de ces précieuses +cargaisons; pour preuve de leur impartialité, sans doute, outre le +plus silencieux et le plus bavard de leurs employés, les +directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus +grand hâbleur, le plus grand rodomont le plus grand crâne et le +meilleur coeur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart, +entendu parler du fameux orateur et meneur d'élections. Tom +Ruddle, qui se présentait à toutes les vacances pour le comté et +le bourg, et passait sa vie entière entre deux élections, à +solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom +Ruddle était précisément mon collègue à l'époque dont je vous +parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions, +lorsqu'il s'agissait de convoyer des trésors. + +«Que feriez-vous, disais je à Tom, si nous étions attaqués?» + +«S'il faut vous le dire? répondait Tom, dont c'était là le +préambule favori et la formule, s'il faut vous le dire? je leur +enverrais une balle dans la tête.» + +«Vous pensez donc qu'il y en aurait plus d'un?» + +«S'il faut vous le dire? je le crois, disait Tom; mais s'il n'y en +avait qu'un, je sauterais à bas du cabriolet et lui donnerais une +bonne volée. Ne serait-ce pas le juste châtiment de son +impertinence?» + +«Et si une demi-douzaine s'en mêlaient?» + +«Je les tuerais tous.» + +Jamais les sacoches d'or, on le voit, n'avaient été sous la garde +d'un plus déterminé champion que Tom Ruddle, jeune alors comme +moi. + +Par une froide soirée de décembre, on nous fit soudain mettre en +route avec trois sacoches d'or que nous devions délivrer à des +clients de la banque, à dix ou douze milles de la ville. L'air +éclairci par la gelée nous portait à la belle humeur; notre +courage était excité par la rapidité du mouvement, la dignité de +notre charge, l'importance de notre responsabilité et une paire de +pistolets d'arçon couchés en travers du tablier. + +S'il faut vous le dire? me dit Tom, en prenant un des pistolets +dont il arma la double détente, comme je m'en aperçus plus tard, +je ne serais pas fâché de rencontrer quelques voleurs, certain que +je suis de les arranger comme j'ai arrangé ces trois soldats +licenciés.» + +«Comment cela?» + +«Ah! il vaut autant, dit Tom, affectant de prendre un air +soucieux, ne pas parler de ces malheureux accidents. Le sang versé +est toujours une terrible chose pour la conscience, c'est un +vilain spectacle que celui d'une cervelle qu'on a fait sauter; +mais s'il faut vous le dire? je suis prêt à recommencer. C'est une +chance que courent tous les gens qui risquent leur vie, mon +garçon.» + +En parlant ainsi, Tom arma de même l'autre pistolet, et regardant +d'un air d'audace des deux côtés de la route, il semblait porter, +aux bandits qui pouvaient y être cachés, le défi de se montrer et +de venir recevoir la récompense de leurs forfaits. Quant à +l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions à un acte +de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois, +c'était une prodigieuse rodomontade. Tom avait le coeur si tendre, +que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une +semaine! Cependant, à l'entendre, vous l'auriez pris pour un +Richard III civil, sans amour, pitié, ni peur.» Ses favoris +n'étaient pas moins féroces que ses paroles et lui donnaient l'air +d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine! Il +continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en +implacable exécuteur des vengeances des lois, jusqu'à ce que nous +eussions atteint la petite ville où résidait un de nos clients et +où l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches à sa +destination. Tom entreprit cette tâche. Le village ou devaient +être délivrées les autres sacoches n'étant situé qu'à un mille +plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait à travers champs, +après s'être débarrassé de l'argent. Avant de me quitter, il +visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfonça d'un air +crâne dans la poche extérieure de son par-dessus et s'éloigna d'un +pas majestueux, tenant la sacoche à la main. + +Resté seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gaîment +vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux +voleurs, malgré la conversation de Tom Ruddle. + +Notre second client habitait à l'entrée du village; c'était un +fermier dont les opérations agricoles exigeaient l'emploi de +beaucoup de numéraire. Je m'arrêtai au coin de la petite rue +étroite et sombre qui conduisait à sa maison, et mon absence ne +pouvant se prolonger au-delà de quelques minutes, je quittai le +cabriolet pour porter plus vite une des sacoches à son +destinataire. Cette opération faite, je pris congé de lui, après +avoir refusé stoïquement toutes ses invitations, tant il me +tardait d'être dans mon cabriolet. Tout-à-coup, j'aperçus à la +clarté des étoiles, car la nuit était venue, un homme monté sur le +marche-pied et fouillant sous le siège. Je m'élançai sur lui. +L'homme, alarmé par mon approche, se retourna rapidement, et, me +présentant le canon d'un pistolet, il fit feu si près de mes yeux +qu'un instant je restai comme aveuglé. L'action fut si soudaine et +ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus +tout hors de moi, sachant à peine si j'étais vivant ou mort! + +Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait +la détonation d'une arme à feu. J'appuyai ma main sur la jante de +la roue, tâchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La première +chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je +me hâtai alors de regarder sous le siège, et, à mon grand +soulagement, je vis que la troisième et dernière sacoche était +bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec +un couteau: apparemment le voleur s'était proposé d'emporter l'or +sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses +traces. + +«S'il faut vous le dire? dit une voix tout près de moi, au moment +où j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises +plaisanteries. Décharger des pistolets pour faire peur aux gens! +Cela a-t-il le sens commun? Vous aurez jeté l'alarme dans tout le +village.» + +«Tom, lui répondis-je, voici le moment de montrer votre courage. +Un homme a volé l'argent resté dans le cabriolet, ou du moins +tenté de le faire; et il a fait feu sur moi presque à bout +portant.» + +Tom devint visiblement pâle à cette nouvelle «N'y en avait-il +qu'un?» demanda-t-il. + +«Un seul!» + +«Alors ses complices sont près d'ici. Que faut-il faire? Si je +réveillais le fermier Malins pour lui dire de venir à notre aide +avec tout son monde!» + +«Non, gardez-vous-en bien, lui répondis-je. J'aimerais mieux +affronter une douzaine de balles de pistolet que de faire +connaître à la banque mon manque de prévoyance. Cela me ruinerait +pour la vie. Comptons d'abord l'argent de la sacoche: remettons-la +tranquillement, si le compte est juste, à son destinataire qui +habite aussi près d'ici, cherchons ensuite les traces du voleur.» + +Ce n'était qu'une sacoche de cent guinées; nous ne les comptâmes +pas néanmoins sans un tremblement nerveux. Il y manquait trois +guinées, que nous pouvions heureusement suppléer de notre poche, +grâce à nos appointements trimestriels tout récemment touchés. Je +laissai Tom un instant seul, je remis la sacoche à sa destination, +sans dire un mot du vol, et rejoignis mon compagnon. + +«Maintenant il s'agit de savoir par où il s'en est allé!» dit Tom, +reprenant un peu de son ancien air et brandissant sou pistolet +comme le chef d'un choeur de bandits dans un mélodrame. + +Je lui avais dit que, dans ma première stupéfaction, je n'avais +pas remarqué de quel côté le voleur battait en retraite. Tom était +un braconnier expérimenté, quoique fils d'un ecclésiastique: il +eût pu donner un meilleur exemple. + +«J'ai entendu un lièvre bouger à cent pas de distance, me +répondit-il en collant son oreille contre la terre gelée; fût-il à +un quart de mille, j'entendrai notre voleur se mouvoir.» Je me +couchai à terre comme lui. Nous fîmes longtemps silence; on +n'entendait que notre respiration et celle de notre vieux cheval. + +«Chut! dit enfin Tom, il sort de son couvert; j'entends les pas +d'un homme, bien loin à gauche. Prenez votre pistolet et venez +avec moi. + +Je pris donc le pistolet, dont je trouvai la pierre abaissée sur +le bassinet; le voleur avait tiré sur moi avec ma propre arme. Il +n'était pas étonnant qu'il eût tiré si vite et si mal, car Tom +avoua qu'il croyait se souvenir d'avoir oublié de désarmer le +pistolet. + +«Que cela ne vous inquiète pas, dit Tom; s'il faut vous le dire? +mon intention est de lui brûler d'abord la cervelle avec mon +pistolet. Vous pouvez ensuite lui briser le crâne avec la crosse +du vôtre. S'il faut vous le dire? il ne sert à rien d'épargner ces +malfaiteurs. Je fais feu dès que je le vois.» + +«Attendez au moins que je vous dise si c'est le voleur ou non.» + +«Croyez-vous le reconnaître?» + +«À la lueur de l'amorce, j'ai vu deux yeux hagards que je +n'oublierai jamais...» + +«En avant donc! dit Tom, prenant, comme on dit, son courage à deux +mains; nous gagnerons les trois cents livres sterling de +récompense, et nous aurons de plus la satisfaction de voir prendre +le vaurien. + +Nous nous acheminâmes donc à pas de loup dans la direction +indiquée par Tom. De temps en temps, il appliquait son oreille à +terre et murmurait toujours: «Nous le tenons! nous le tenons! Il +continuait d'avancer avec les mêmes précautions. Tout-à-coup Tom +s'arrêta et dit: Il nous a donné le change; après nous avoir +attirés tout ce temps sur la mauvaise piste, il a rebroussé chemin +vers le village.» + +«Alors notre plan, lui dis-je, doit être de l'y devancer. De cette +manière il ne saurait échapper, et je suis certain de constater +son identité, si je le vois à la lueur d'une chandelle. + +«S'il faut vous le dire? c'est là le bon plan, répliqua mon +compagnon, nous le guetterons à l'entrée du village et nous le +happerons dès qu'il y rentrera.» + +Nous nous glissâmes donc par une ouverture de la haie et nous +regagnâmes la route directe du village; Il était maintenant très +tard et il faisait un froid si intense que tout le monde restait +renfermé chez soi; on n'entendait d'autre son dans le village que +celui de l'horloge de l'église, dont le carillon sonnant les +quarts d'heure au haut des airs, produisait sur nos esprits et nos +sens surexcités l'effet de salves d'artillerie. Tout près de +l'église, qui semblait garder l'entrée du village, avec ses vieux +contreforts et sa vieille tour, se trouvait un cottage en ruines, +avançant assez loin dans la rue, pour ne laisser entre l'église et +cette misérable hutte qu'un espace de huit à neuf pieds. Une idée +nous frappa au même instant, c'est que si nous pouvions nous y +loger, il serait impossible à l'homme en question de se glisser +dans le village sans être aperçu par nous. + +Après avoir écouté un moment aux fenêtres et aux portes du +cottage, nous conclûmes qu'il était inhabité. Poussant alors +doucement la porte, nous montâmes un étroit escalier de pierre et +nous nous dirigions à tâtons vers une croisée percée dans un +pignon que nous avions remarquée de la route et qui devait +commander l'approche du village, quand nous entendîmes une voix +murmurer ces mots: + +«Est-ce vous, William?» au moment même où nous entrions dans le +galetas. + +Après nous être arrêtés une minute ou deux, retenant notre haleine +et désappointant l'attente de la personne qui parlait, nous nous +plaçâmes à notre poste d'observation. Plusieurs quarts d'heure +carillonnés par l'horloge s'étaient évanouis «dans les mélodies +éternelles» au sommet de la tour, et je commençais à désespérer de +voir apparaître l'objet de nos recherches, quand Tom m'allongea en +silence un coup de coude. + +«S'il faut vous le dire? murmura-t-il tout bas, j'entends des pas +autour du coin. Regardez. Il y a derrière la haie un homme qui a +la tête levée vers la fenêtre voisine. Le voilà qui bouge. +Suivons-le. Non, ne bougez pas. Attendons. Il traverse la rue. Il +vient dans cette maison même!» + +Je vis en effet une figure d'homme se glisser silencieusement à +travers la route et disparaître sous le porche du vieux cottage. +Notre embarras était grand. Nous n'avions pas de lumière et nous +ne connaissions aucunement les dispositions des lieux. Un autre +quart d'heure carillonné par l'horloge, nous avertit que la nuit +s'écoulait rapidement. Nous avions presque résolu de retourner sur +nos pas si faire se pouvait, et de regagner l'endroit où nous +avions laissé notre infortuné cheval, quand je sentis de nouveau +dans mes côtes les coudes de mon ami Tom. + +«S'il faut vous le dire?» murmura-t-il, «il se passe quelque chose +ici;» et il me montra une faible lueur réfléchie sur les +charpentes intérieures du toit, au-dessus de nos têtes. + +Cette lueur sortait de la chambre voisine, le mur de séparation +n'ayant pas été élevé plus haut que les solives transversales; en +sorte que la toiture était commune aux deux chambres. Le mur même +n'avait guère que sept ou huit pieds de haut. Nous pouvions donc +entendre tout ce qu'on disait; mais on ne disait rien, et notre +oreille épiait en vain le moindre son. Cependant la lumière +continuait de brûler; on la voyait vaciller au-dessus du mur et se +jouer dans le sombre chaume. + +«S'il faut vous le dire? dit Tom, il nous serait aisé de voir dans +la chambre voisine, en grimpant sur ces vieilles solives. Tenez +mon pistolet tant que j'y sois monté; et, s'il faut vous le dire? +il me sera aisé de le tuer de là.» + +«Au nom du ciel, Tom! lui dis-je, prenez garde à ce que vous +faites. Laissez-moi voir d'abord si c'est bien le voleur.» + +«Alors, grimpez aussi,» dit Tom, qui, déjà à cheval sur une des +solives, me tendit la main pour m'aider à monter. Nous étions tous +deux de niveau avec le mur de séparation, et, en allongeant un peu +la tête, nous pouvions voir tout ce qui se passait dans la chambre +voisine. C'était une bien misérable chambre. Il y avait une petite +table ronde et une couple de vieilles chaises; mais la plus +profonde misère était le trait caractéristique de ce galetas +désolé, sans feu, malgré le rigoureux hiver. + +Une femme, bravant apparemment le froid, était assise près de la +table et lisait un livre. La petite lampe, qui avait été allumée +sans bruit, projetait à peine sa lueur sur le visage de la +lectrice et sur son livre. Ses traits étaient pâles et défaits; +mais elle était encore jeune et belle, ou du moins le mystère et +l'étrangeté de cet incident répandaient un si grand intérêt sur sa +personne, que je la trouvai telle. Ses vêtements étaient pauvres, +et le châle; étroitement serré sur ses épaules, manifestait plutôt +qu'il ne cachait leur exiguïté. Tout à coup nous vîmes à l'autre +extrémité de la chambre une figure sortir de l'obscurité; Tom +serra son pistolet d'une main plus ferme et l'arma, en prévenant +le bruit avec son pouce. L'homme se tenait sur le seuil, comme +s'il ne savait s'il devait entrer. Il regarda longtemps la femme +qui continuait de lire; puis il s'approcha d'elle en silence. Elle +entendit ses pas, leva la tête, et le regarda en face sans dire un +mot. Je n'avais vu de ma vie une figure si pâle et si émue. + +«Nous partirons demain, dit-il; j'ai quelque argent comme je +l'espérais.» Et, en disant ces mots, il déposa sur la table, +devant elle, trois guinées d'or. Cependant elle continua de se +taire, et elle épiait ses traits la bouche à demi-béante. + +«S'il faut vous le dire? dit Tom, à n'en pas douter, c'est notre +argent. Est-ce bien là l'homme?» + +«Je ne le sais pas encore. Il faut que je voie ses yeux.» + +Cependant la conversation continuait en dessous de nous. + +«J'ai emprunté ces trois pièces à un ami,» continua l'homme, comme +pour répondre au regard fixé sur lui; «à un ami, m'entendez-vous? +J'aurais pu en avoir davantage, mais je n'ai voulu en prendre que +trois. Cela suffit pour nous conduire à Liverpool, et une fois là, +nous sommes sûrs de trouver un passage pour l'Ouest. Une fois dans +l'Ouest, le monde est devant nous. Je puis travailler, Marie. Nous +sommes jeunes. Un homme pauvre n'a pas de chance ici, mais nous +pouvons passer en Amérique avec des espérances toutes fraîches. + +«Et une bonne conscience aussi! dit la femme à voix basse, mais +d'un ton interrogatif et aussi profondément tragique que celui de +lady Macbeth. + +L'homme restait silencieux. À la fin, pourtant, il sembla +s'irriter de la fixité de son regard. Pourquoi me regardez-vous +ainsi? lui dit-il. Je vous dis que nous partirons demain.» + +«Et l'argent?» dit la femme. + +«Je le renverrai à celui à qui je l'ai emprunté, sur mes premiers +gains. Je n'ai pris que trois guinées, de peur de le gêner en +prenant davantage. + +«Je veux voir cet ami moi-même, dit Marie, avant de toucher à +l'argent.» + +«S'il faut vous le dire? demanda de nouveau Tom, c'est bien-sûr +là, notre homme!» + +«Chut! lui dis-je; écoutons.» + +«J'ai reconnu un de mes amis dans l'un des commis de la banque de +Melfield. C'est de lui que je tiens ces guinées. Je vous en donne +ma parole.» + +«S'il faut vous le dire? qu'attendons-nous? Il avoue tout, dit +Tom. Tombons sur lui à l'improviste. Je n'ai jamais vu un plus +laid scélérat.» + +«Avec cette somme, continua l'homme, voyez tout ce que nous +pouvons faire. Elle nous tirera de la détresse où nous sommes +tombés, Marie; vous savez qu'en cela je dis la vérité, sans qu'il +y ait de ma part d'autre faute qu'une excessive confiance dans un +faux ami. Je ne puis vous voir mourir de faim. Je ne puis voir +notre petit enfant, né dans une position confortable, réduit à +coucher sur la paille, au fond d'une grange comme cette maison. +Non, je ne le puis, je ne le veux pas.» + +Il poursuivit, se passionnant davantage à mesure qu'il parlait. «À +tout prix, je veux vous rendre une chance de confort et +d'indépendance. + +«Et la paix d'esprit? répliqua Marie. Oh! William! je dois vous +dire les horribles craintes qui ont rempli mon âme pendant votre +absence, durant cette terrible nuit. J'ai lu et prié. J'ai demandé +des consolations au ciel. Oh! William! rendez l'argent à votre +ami. -- Je ne dis rien de l'emprunt; -- rendez cet argent. Je ne +puis le regarder. Manquons de tout; mourons, s'il le faut, mais +rendez cet argent. + +Tom Ruddle désarma tout doucement son pistolet et passa la manche +de son pardessus sur ses yeux. + +«Ayons confiance en Dieu, William, poursuivit la femme, et la +délivrance viendra. Le temps est très froid, ajouta-t-elle. Il n'y +a plus d'espérance visible, mais je ne puis désespérer de tout à +cette époque de l'année. Cette grange, comme vous l'appelez, +William, n'est pas un séjour plus humble que la crèche de +Bethléem, dont je viens de lire la touchante histoire.» + +En ce moment, les cloches de la vieille église sonnèrent à pleine +volée. Nous étions si près de la tour que leurs vibrations +ébranlaient les solives sur lesquelles nous nous tenions à cheval +et remplissaient tout le cottage de leur rude harmonie. «Écoutez! +s'écria l'homme étonné, qu'est-ce que c'est que cela? -- C'est le +matin de Noël, répondit la femme. Ah! William, William! dans quel +esprit nous devrions accueillir ce jour! dans quel esprit +différent nous l'avons maintes et maintes fois accueilli dans des +temps plus heureux!» + +L'homme prêta l'oreille aux cloches pendant une minute ou deux; +puis il s'agenouilla et cacha sa tête sur les genoux de sa femme. +Il se fit un profond silence, sauf la musique de Noël. «S'il faut +vous le dire? dit Tom, je me rappelle qu'à cette heure nous +chantions toujours un hymne dans la maison de mon père. Allons- +nous-en: je ne voudrais pas pour mille guinées troubler ces +pauvres gens. + +Nos préparatifs pour descendre firent un peu de bruit. L'homme +regarda en l'air, tandis que la femme restait absorbée dans ses +prières. Comme ma tête dépassait juste le niveau du mur, nos yeux +se rencontrèrent. C'étaient bien les mêmes yeux qui étincelaient +d'un éclat sauvage, quand le coup de pistolet était parti du +cabriolet. Nous continuâmes notre descente. L'homme se releva +tranquillement de sa position agenouillée et mit son doigt sur sa +bouche. En descendant les escaliers, nous le trouvâmes qui nous +attendait sur le seuil de la porte. «Non pas devant elle, dit-il. +Je veux lui épargner ce triste spectacle, si je puis. Je suis +coupable du vol, mais je ne voulais pas vous faire mal, monsieur. +Le pistolet est parti dès que je l'ai touché. Au nom du ciel, +dites-le-lui avec des ménagements quand vous m'aurez emmené!» + +«S'il faut vous le dire? dit Tom Ruddle, dont les dispositions +belliqueuses s'étaient tout-à-fait évanouies, le pistolet était +mon erreur, et tout ceci est une erreur aussi. Venez me voir, mon +ami et moi, à la banque, après demain, et s'il faut vous le dire? +le diable de vent! il est si piquant qu'il me fait venir les +larmes aux yeux; oui, s'il faut vous le dire, nous nous +arrangerons pour vous en prêter davantage.» + +Les cloches continuaient de sonner dans l'air. Il était près de +minuit, et notre retour au logis à travers les chemins durcis par +la gelée fut la plus agréable promenade en voiture que nous +eussions faite de notre vie. + + +VII -- L'HISTOIRE DE LA FEMME DE JOURNÉE. + +Une personne n'est pas sans éprouver un certain embarras, quand +elle se voit appelée par les maîtres dans la salle à manger, pour +y porter de joyeux toasts de Noël; et Dieu sait si je souhaite à +toutes les personnes présentes autant de bonnes fêtes qu'elles +peuvent s'en souhaiter à elles-mêmes; mais aussi on me demande mon +histoire du Revenant. Vraiment!... ce n'est pas aussi aisé qu'on +le croirait de se rappeler tout de suite, comme cela, les +circonstances d'une apparition qu'on a vue et vue de ses propres +yeux! Heureusement je n'ai pas précisément vu moi-même la chose, +car ce fut Thomas qui la vit et qui l'entendit. Cependant, puisque +l'histoire du Revenant semble être arrivée aux oreilles des jeunes +ladies par la bonne, et qu'elles veulent en savoir les détails +exacts, je vais vous les dire. + +J'étais cuisinière chez l'alderman Playford, quand il mourut +subitement; et nous eûmes un bien beau deuil, nous autres, les +domestiques. Je dis nous, quoique je ne sois plus aujourd'hui +qu'une femme de journée, gagnant péniblement ma pauvre vie. + +L'alderman tenait deux maisons sa maison de ville à Dewcester, +pour son commerce et sa maison de campagne à Brownham, à cinq ou +six milles de distance. J'étais à Brownham, et je préférais y +être, parce que les jeunes ladies le préféreraient aussi; +c'étaient de vraies ladies, sur mon âme. Tout était confortable à +Brownham; je puis même dire dans le grand style: il y avait des +jardins, des étangs pleins de poissons, une brasserie, une +laiterie, sans parler des écuries et de tout ce qui suit. + +Dans les dernières années, l'alderman passait aussi la plus grande +partie de son temps à Brownham. Thomas, le cocher, le conduisait +et le ramenait quand il était obligé d'aller à Dewcester, où il +couchait quelquefois, s'il y avait une affaire importante en train +dans la chambre des aldermen ou une prochaine élection dans le +district; car l'alderman, vous le savez, était fameux pour les +élections. Mais Thomas revenait toujours à la maison, et son +maître, lors même qu'il restait à Dewcester, le renvoyait à +Brownham pour nous protéger, nous autres femmes, et faire son +service. + +Maintenant il faut vous dire que l'alderman avait eu une attaque +de paralysie peu d'années auparavant, et que depuis lors, malgré +son rétablissement, il avait conservé une manière de marcher très +curieuse, car un de ses souliers faisait entendre un craquement +singulier, ne ressemblant à aucun autre bruit. Lorsqu'il +descendait l'allée de gravier devant la façade ou qu'il allait +d'un endroit à l'autre dans la maison, son soulier craquait, +craquait si bien, que sans voir l'alderman on savait toujours où +il était. Il ne marchait ni lourdement, ni vite, et longtemps +avant qu'il fût en vue nous étions avertis qu'il arrivait par le +craquement de son soulier, même avant d'entendre le bruit de ses +pas. J'ai bien entendu des souliers craquer en ma vie, mais jamais +comme celui-là! + +Nous étions très bons amis, Thomas et moi. J'ai cru longtemps +qu'il avait des intentions plus sérieuses, et je ne peux penser, +même aujourd'hui, que ce fut uniquement de l'amour à l'office, +comme on dit, mais il y avait quelque chose de cela. Qui peut dire +ce qui fût arrivé, s'il n'avait pas épousé la veuve Rogers que +tout le monde croyait si bien pourvue après la mort de son défunt, +et qui, pourtant, n'avait rien. Pauvre Thomas! Le lendemain de ses +noces fut un triste jour pour lui; mais il n'y avait plus à +revenir là-dessus. Nous n'en restâmes pas moins bons amis à +Brownham, comme il convient aux personnes attachées au même +service. J'étais maîtresse absolue dans ma cuisine, et il n'en +faisait pas plus mauvaise chère. + +Un soir, il était revenu de conduire l'alderman à Dewcester, et il +devait aller le chercher le lendemain dans l'après-midi. La nuit +était humide et pluvieuse; il faisait grand vent. Assis dans la +cuisine, nous entendions battre la pluie contre les volets et +l'eau ruisseler des gouttières. Le vent s'époumonait comme un +homme en colère, et tourbillonnait autour de la maison comme s'il +cherchait un endroit pour y pénétrer. Thomas avait ôté ses grandes +guêtres et ses autres effets mouillés pour mettre ses habits de +service. Rassemblés tous autour du feu, nous bavardions un peu +plus tard qu'à l'ordinaire. Les jeunes ladies étaient déjà montées +se coucher et les autres servantes finirent par gagner leur lit, +nous laissant un moment à nous-mêmes, Thomas et moi. Alors nous +recommençâmes à causer de la famille et des voisins. Je pensai que +Thomas profiterait de l'occasion pour me faire ses confidences; +mais il fut comme tous les jours. Quand l'horloge de la cuisine +marqua minuit moins un quart, je pris ma chandelle et je lui dis: +«Bonsoir, Thomas, je vais me coucher. -- Bonne nuit, dit-il, +cuisinière. Après avoir débarrassé la table dans la salle à +manger, je gagnerai aussi mon lit, car je suis très fatigué.» + +Je n'étais pas montée depuis plus d'un quart d'heure, et je +n'avais pas fini de me déshabiller, lorsque j'entendis tapoter à +ma porte. «Qui est là? Demandai-je un peu effrayée. -- C'est moi, +cuisinière, répondit Thomas, j'ai besoin de vous parler.» Je ne +pouvais m'imaginer ce qu'il me voulait, car il avait eu tout le +temps de me dire les choses les plus particulières. J'avais +d'ailleurs un peu raison de croire qu'il avait vu la veuve Rogers +cette après-midi là même. Je me rhabillai donc et je sortis dans +le corridor, où se tenait Thomas d'un air plus grave que je ne lui +avais jamais vu, même à l'église. «Descendez, cuisinière, murmura- +t-il, j'ai quelque chose à vous dire;» tout cela d'un air si +solennel que je ne pouvais vraiment deviner ce dont il était +question. + +Nous voilà donc descendus dans la cuisine. Je ranimai le feu et je +m'assis tout près; Thomas prit une chaise et se plaça de l'autre +côté. Il avait l'air d'être à un enterrement. «Cuisinière, dit-il, +je suis certain que vous apprendrez bientôt du nouveau. -- Bon +Dieu, Thomas, lui répondis-je, qu'apprendrai je donc? -- Eh bien! +dit-il, vous apprendrez que l'alderman est mort. -- Mort! +m'écriai-je, voilà qui est bien étrange!» + +«Pas à moitié si étrange que ce que je viens d'entendre, +cuisinière, ajouta Thomas d'une vois sépulcrale, je viens +d'entendre le spectre de l'alderman et je suis certain que nous ne +le reverrons plus en vie! En entrant dans la salle à manger pour +débarrasser le souper des jeunes ladies, j'ai trouvé un grand +verre de punch au milieu du plateau. Vous savez que c'est la +manière dont elles s'y prennent souvent quand je reviens trempé +après avoir conduit l'alderman. (Pour de véritables ladies comme +elles, il eût été trop familier de dire: Thomas, voilà un verre de +punch pour vous). J'allais donc boire le verre de punch à la santé +de l'alderman, poursuivit Thomas, lorsque j'entends la porte du +vestibule s'ouvrir et crac, crac, crac, le son des pas de +l'alderman qui le traverse. D'abord je ne trouvai rien de bien +extraordinaire à son retour à Brownham, malgré l'heure avancée de +la nuit. Je déposai donc mon verre de punch, et prenant une +chandelle, je sortis de la salle à manger pour éclairer. Je ne vis +rien du tout; mais les pas de mon maître me devançaient, crac, +crac, crac, et montaient l'escalier. Je les suivis jusqu'au +premier palier; mais là encore, je n'aperçus pas d'alderman, rien +absolument. Bon Dieu! monsieur, m'écriai-je alors, où êtes-vous? +Ne faites pas cela pour me faire peur! Je m'arrêtai et j'écoutai; +aucune réponse, aucun son que le crac, crac, crac! Les pas +montèrent jusqu'à la porte de la chambre à coucher de l'alderman; +je l'entendis s'ouvrir et se fermer; puis je n'entendis plus rien. +Mais, cuisinière, toutes les portes extérieures sont fermées et +barrées pour la nuit. Comment donc l'alderman aurait-il pu entrer +dans la maison? Aussi sûr que vous êtes en vie, c'est son spectre +que j'ai entendu!» + +Je le crus aussi dans le moment, et maintenant j'en suis certaine. +Nous passâmes toute la nuit assis au coin du feu, pour être prêts +quand la nouvelle viendrait de Dewcester. Le lendemain, de grand +matin, il arriva un exprès. Thomas le fit entrer, et avant qu'il +nous eût expliqué ce qui l'amenait à Brownham, Thomas lui dit: +«L'alderman Playford est mort.» Le messager fut fort étonné, comme +vous le pensez bien. Miséricorde! s'écria-t-il, comment donc le +savez-vous?... -- Il est mort, la nuit dernière, repartit Thomas, +au moment où l'horloge sonnait minuit. J'ai entendu ses pas dans +le vestibule et sur l'escalier. Le pas de l'alderman ne ressemble +à aucun autre, et j'ai su par là qu'il devait être mort. + +Je nous souhaite à tous en attendant l'autre monde, une vie longue +et heureuse en celui-ci. + + +VIII -- L'HISTOIRE DE L'ÉCOLIER SOURD. + +Je ne sais comment vous avez fait tous, ni ce que vous avez +raconté. Je pensais pendant ce temps-là à ce que je pourrais vous +dire à mon tour d'intéressant; mais je ne sais rien de bien +particulier qui me soit arrivé, si ce n'est pourtant tout ce qui +concerne Charley Felkin, et comment il m'invita à aller chez lui. +Je vous dirai cette histoire si vous voulez. + +Charley, vous le savez, est d'une année plus jeune que moi. +J'étais depuis douze mois chez le docteur Owen quand il y arriva. +Il devait être dans ma salle d'études et dans mon dortoir; il ne +savait rien des usages des écoles, ce qui le mit d'abord fort mal +à son aise, comme la plupart des nouveaux. Ce fut moi qui fus +chargé de le mettre au courant, et nous eûmes beaucoup de rapports +ensemble. Bientôt sa tristesse se dissipa; il prit son parti comme +les autres; nous devînmes grands amis. Il prit goût à nos jeux, et +il cessa d'être mélancolique. Nous avions de longues causeries les +jours de pluie et pendant les grandes promenades de l'été; mais +nos meilleures conversations avaient toujours lieu quand nous +étions couchés. Je n'étais pas sourd alors. Oh! comme nous aimions +à parler de la maison paternelle, à raconter des histoires de +revenants Et toutes sortes d'autres histoires. Personne, que je +sache, ne nous entendit jamais, sauf une seule fois; encore en +fûmes-nous quittes pour un terrible roulement sur la porte, et +l'ordre du docteur de nous endormir à l'instant. + +Les choses allèrent ainsi assez longtemps, jusqu'à l'époque où je +commençai à avoir mon mal d'oreille. D'abord Charley fut très bon +pour moi. Je me rappelle qu'un jour il me dit de m'appuyer sur son +épaule, et me tint la tête chaudement jusqu'à ce que la douleur +fût passée: pendant tout ce temps-là il ne bougea pas. Peut-être +finit-il par se fatiguer de toutes ses complaisances; peut-être +bien aussi ce fut moi qui eus tort. Je sentais mon caractère +s'altérer; je redoublais mes efforts pour me contenir; mais +quelquefois la douleur était si vive et durait si longtemps, que +j'aurais voulu être mort. Je crois bien qu'alors je devais être +d'une fâcheuse humeur ou taciturne, ce que les écoliers aiment +encore moins. Charley ne semblait pas croire que j'eusse aucun +motif d'être ainsi. J'avais pris l'habitude de grimper sur le +pommier et de là sur le mur, où je faisais semblant de dormir, +pour me débarrasser des autres; mais eux ils accouraient tout +exprès de ce côté, et disaient: «Voilà encore le boudeur assis sur +son mur, comme Humpty Dumpty.» Un jour que j'entendais Charley en +dire autant, je lui criai, d'un ton de reproche, ces deux mots: +«Oh! Charley!» Et il me répondit: «Pourquoi grimpez-vous toujours +là pour bouder?» Il prétendait aussi que je faisais beaucoup +d'embarras pour rien. Je sais qu'il ne le croyait pas réellement, +mais il s'impatientait de me voir comme cela. Je le sais, parce +qu'il était toujours si bon pour moi, si joyeux quand mon mal +semblait s'apaiser et que je revenais jouer avec les autres. +Alors, j'étais content aussi, et je croyais que j'avais eu tort de +penser ce que j'avais pensé. Nous n'avions donc jamais +d'explications; cela nous aurait pourtant épargné bien des choses +arrivées plus tard. Plût à Dieu que nous nous fussions franchement +expliqués tous les deux. + +Charley, à son arrivée chez le docteur Owen, était fort en arrière +de moi, car il avait une année de moins, et c'était sa première +pension. Je croyais alors pouvoir me maintenir en tête de toute la +classe, à l'exception de trois élèves, et je faisais de grands +efforts pour cela; mais, au bout d'un certain temps, je commençai +à descendre. J'apprenais aussi bien mes leçons qu'auparavant, mais +les autres écoliers étaient plus prompts dans leurs réponses, et +il y en eut bientôt six qui s'emparèrent de ma place habituelle +avant que je susse comment cela se faisait. Le docteur Owen, +m'apercevant un jour au dernier rang de la classe, dit qu'il ne +m'avait jamais vu là. Le sous-maître ajouta que j'étais stupide, +mais le docteur préféra attribuer la chose à ma paresse. Les +autres élèves en diront autant et me donnèrent des sobriquets. Je +commençais moi-même à croire comme eux, et j'en ressentis bien de +la peine. Charley entra dans notre classe avant que j'eusse été +moi-même jugé capable d'entrer dans une autre, et le fait est que +je n'en sortis jamais. Je crois que son père et sa mère m'avaient +d'abord cité à lui comme un exemple, car il avait dû lui-même bien +parler de moi quand il m'aimait. + +À la fin, il parut s'appliquer à me repasser dans la classe. Je +fis tout mon possible pour l'en empêcher. Il s'en aperçut et +redoubla d'application. Je ne pouvais guère l'aimer alors. J'avoue +même que j'étais de très mauvaise humeur, et cela l'exaspérait à +son tour. J'avais beau me fatiguer jusqu'à tomber malade pour bien +apprendre mes leçons et bien répondre aux questions du maître, +Charley l'emportait sur moi et abusait de son triomphe. Je ne +voulais pas me battre avec lui, parce qu'il n'était pas aussi fort +que moi; et d'ailleurs, je devais convenir qu'il savait mieux ses +leçons. Nous allions nous coucher sans nous dire un mot. C'en +était fait depuis longtemps des histoires que nous nous racontions +la nuit. Un matin, Charley me dit en se levant que j'étais l'être +le plus morose qu'il ait jamais vu. Je craignais bien depuis +quelque temps de devenir morose, mais je ne voyais aucune raison +pour qu'il me le dît justement ce matin-là. Il y en avait une +pourtant, comme je le sus plus tard. Je lui dis tout ce que je +pensais, c'est-à-dire qu'il était devenu très malveillant pour +moi, et que s'il ne se conduisait pas comme autrefois, je ne +supporterais pas son injustice. Il me répondit que, lorsqu'il +essayait de le faire, je le boudais. Je ne savais pas alors la +raison qu'il avait pour le dire, ni ce que signifiait tout cela. +La vérité est, qu'éprouvant la veille au soir du remords de sa +conduite envers moi en une circonstance, il m'avait parlé à +l'oreille pour me demander pardon; mais il faisait noir, il +parlait bas: je n'avais rien vu, rien entendu. Il m'avait prié de +me retourner et de lui parler; mais, naturellement, je n'avais pas +bougé, et il avait dû croire que je lui gardais rancune. Tout cela +est très fâcheux: je passe à d'autres choses. + +Mistress Owen étant un jour dans le verger, et venant à regarder +par-dessus la haie, me vit couché la face contre terre. J'avais +pris l'habitude de me coucher ainsi, car j'étais stupide à tous +les jeux où l'on devait s'appeler, et les autres élèves se +moquaient de moi. Mistress Owen avertit le docteur: le docteur dit +que je n'étais certainement pas dans mon état normal, et que pour +sa satisfaction personnelle, il consulterait M. Prat. M. Prat vint +en effet me voir, et trouva que j'étais sourd, sans pouvoir dire +ce que j'avais aux oreilles. Il conseillait une application de +ventouses, et je ne sais quoi encore; mais le docteur fit observer +que, vu la proximité des vacances, il valait mieux attendre mon +retour chez mes parents. J'y gagnai, toutefois, de n'avoir plus à +disputer les places. Le docteur dit à tous les écoliers qu'on +voyait bien maintenant pourquoi j'avais semblé tant reculer. Non +seulement il s'en faisait un reproche à lui-même, disait-il, mais +il s'étonnait que personne n'eût découvert plus tôt la véritable +raison. + +Le premier de la classe était toujours le plus rapproché du sous- +maître ou du docteur, quand il faisait réciter lui-même les +leçons. Cette place me fut assignée d'une manière permanente. Je +n'eus plus à la disputer contre personne. Après cela, tous les +élèves, et Charley en particulier, se montrèrent de nouveau bons +pour moi; et j'ose dire que, si j'avais eu un meilleur caractère, +tout serait bien allé; mais je ne sais pourquoi tout semblait +aller de travers partout où j'étais, et je désirais toujours être +ailleurs. Il me tardait maintenant de voir arriver les vacances. +Tous les écoliers, sans doute, les désiraient comme moi, mais moi +plus que tous les autres, parce que tout à la maison me semblait +si gai, si distinct, si brillant, dans mon souvenir au moins, +comparativement à l'école pendant ce dernier semestre. On eût dit +que tout le monde avait appris à parler bas. La plupart des +oiseaux semblaient s'être exilés, ce qui me faisait d'autant plus +désirer de voir mes tourterelles, dont Peggy m'avait promis de +prendre soin. La cloche même de l'église paraissait assourdie; et +quand l'orgue jouait, il y avait dans la musique de grandes +lacunes qui me faisaient penser qu'il vaudrait mieux ne pas +entendre de musique du tout. Mais ces souvenirs-là sont trop +désagréables. J'en reviens à Charley. + +Son père et sa mère m'invitèrent à venir passer la première +semaine des vacances avec lui. Mon père me dit d'y aller; j'obéis, +et jamais de ma vie je ne fus si mal à mon aise. Je n'entendais +pas ce qu'ils se disaient les uns aux autres, à moins d'être tout +à fait au milieu d'eux, et je ne pouvais manquer d'avoir l'air +stupide quand ils riaient aux éclats et que je ne savais pas même +ce dont il s'agissait. J'étais sûr que les soeurs de Charley se +moquaient de moi, Catherine en particulier. Il me semblait +toujours que tout le monde me regardait et je sais qu'on parlait +quelquefois de moi; je le sais par quelque chose que j'entendis +dire à mistress Felkin, un jour qu'il y avait du bruit dans la +rue, et qu'elle parlait très haut sans le savoir, «on ne nous a +jamais prévenus, disait-elle, que ce pauvre enfant était sourd.» +Je ne sais pourquoi, mais cela me parut insupportable; et à dater +de ce moment, plusieurs personnes prirent l'habitude de me dire +les moindres choses d'un ton si criard que tout le monde se +retournait pour me regarder. Parfois aussi je me trompais sur ce +qu'on me disait; et une de mes bévues fut si ridicule que je vis +Catherine se tourner pour rire et elle ne cessa plus de rire +pendant bien longtemps. C'était plus que je n'en pouvais +supporter; je m'enfuis. Il y avait sans doute folie à moi d'agir +ainsi. Je sais que j'avais fini par avoir un très mauvais +caractère, je sais que M. et mistress Felkin durent trouver qu'ils +s'étaient bien trompés à mon égard et dans leur choix d'un +camarade pour Charley; mais que me servait-il de rester plus +longtemps pour être l'objet de la commisération ou du ridicule, +sans faire de bien à personne? Je m'enfuis donc au bout de trois +jours; j'aspirais au moment d'être de retour à la maison, car là, +je n'en doutais pas, je trouverais tous les conforts réunis. Je +savais où passait la diligence, à un mille et demi de l'habitation +de M. Felkin, de très grand matin. Je sortis donc par la croisée +du cabinet d'étude, et je me mis à courir; j'avais tort d'être si +effrayé, car personne n'était encore levé dans la maison; je fus +seulement forcé de demander au jardinier la clé de la porte de +derrière, qu'il me jeta par la croisée de sa loge. Une fois dehors +je lui criai de recommander à Charley de m'envoyer mes effets chez +mon père. Au bord de la route, il y avait un étang au pied d'une +grande haie que couvraient des arbres très sombres; il me vint +subitement l'idée de m'y noyer, de n'être plus un embarras pour +personne et d'en finir avec mes peines. Ah! quand j'aperçus le +clocher de notre église, je n'en fus pas moins heureux! et quand +je vis la porte de notre maison, je crus à la durée de ce bonheur! + +Mon espoir s'évanouit bientôt. Je n'entendais pas ce que murmurait +ma mère quand elle m'embrassait. Toutes les voix étaient confuses +et tout me semblait devenu plus silencieux et plus triste; +j'aurais dû savoir cela d'avance, mais je ne m'y attendais pas. +J'avais été vexé d'être appelé sourd par les Felkins, et +maintenant je me sentais blessé de la manière dont mes frères et +mes soeurs me trouvaient en faute, parce que je n'entendais pas +toujours. «Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas +entendre;» me dit un jour Ned, et ma mère répétait sans cesse que +c'était pure faute d'attention; que si je n'avais pas l'esprit +distrait j'entendrais aussi bien que personne. Je ne crois pas que +je fusse jamais distrait; je désirais tellement entendre, je +faisais tant d'efforts pour cela, que souvent les larmes m'en +venaient aux yeux; alors je courais m'enfermer dans ma chambre +pour pleurer tout à mon aise. Sûrement j'étais à moitié fou alors, +à en juger par ce que je fis à mes tourterelles dans un moment de +fureur. Peggy en avait pris grand soin pendant mon absence; elles +me reconnurent tout de suite et vinrent, selon leur ancienne +habitude, percher sur ma tête et mes épaules, comme si je n'avais +jamais quitté la maison; mais leurs roucoulements quand elles +n'étaient pas sur moi, ne ressemblaient plus du tout à ce qu'ils +avaient été. Pour les entendre j'étais forcé de mettre ma tête +contre leur cage; j'entendais cependant bien d'autres oiseaux. Je +m'imaginai que c'était la faute des tourterelles et qu'elles ne +voulaient plus roucouler pour moi. Un jour j'en pris une hors de +la cage; je la caressai d'abord et j'employai tous les moyens de +douceur. À la fin je pressai un peu son cou dans mon impatience, +puis saisi d'un accès de frénésie parce qu'elle s'obstinait à ne +pas roucouler, je la tuai... oui, je lui tordis le cou! Vous vous +rappelez tous cette triste histoire-là, comme je fus puni +sévèrement et justement, et ce qui s'en suivit; mais personne ne +sut combien je me sentais misérable, je me faisais horreur à moi- +même pour ma cruauté. Je n'en dirai pas davantage, et si j'ai fait +mention de ce malheur, c'est pour expliquer ses conséquences. + +La première chose qui en résulta fut que toute la famille eut plus +ou moins peur de moi. Les servantes s'enfuyaient à ma vue et ne me +laissaient jamais jouer avec la plus jeune enfant, comme si +j'allais l'étrangler! J'affectais de ne redouter aucun châtiment +et je me conduisais, je le sais, d'une manière horrible. Une chose +très désagréable dont je m'aperçus, c'est que mon père et ma mère +ne savaient pas tout. Jusqu'alors j'avais toujours cru le +contraire, mais maintenant ils me comprenaient, et me conduisant +comme je le faisais, cela n'avait rien d'étonnant. Souvent ils me +conseillaient de faire des choses impossibles, de demander, par +exemple, ce que tout le monde disait; mais nous passions tous les +dimanches près de la tombe de la vieille miss Chapman; et je me +rappelais bien ce qui avait lieu lorsqu'on la voyait de son vivant +approcher de la porte: «Miséricorde!» criait-on de tous côtés, +«voilà encore miss Chapman! Qu'allons-nous faire? elle va rester +jusqu'au dîner et nous serons enroués pour une semaine. Ne faut-il +pas lui dire tout ce qu'elle demande? Jamais elle n'est contente, +quel fléau!» Et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle entrât. Tout +cela parce qu'elle voulait savoir ce que chacun disait. Je ne +pouvais supporter l'idée d'être comme elle, mais je ne pouvais +comprendre non plus pourquoi on se plaignait tant d'elle, moi tout +le premier. C'était par une sorte d'instinct que je ne faisais pas +alors ce que mon père et ma mère me disaient de faire, et je suis +sûr qu'ils n'y comprenaient rien. Maintenant je vois bien pourquoi +et eux aussi. Un sourd ne peut savoir ce qui mérite d'être répété +et ce qui ne le mérite pas. S'il ne demande rien, quelqu'un prend +toujours la peine de lui dire ce qui vaut la peine d'être dit; +mais s'il fait sans cesse d'ennuyeuses questions, on est bientôt +aussi las de lui que nous l'étions de la pauvre miss Chapman. + +Forcé de me suffire à moi-même, j'employais d'ordinaire une grande +partie de la journée à lire dans un coin. Je faisais tout seul de +grandes promenades sur la bruyère, tandis que les autres se +promenaient ensemble dans les prairies ou sur les chemins. Mon +père m'ordonnait souvent de faire comme les autres, et alors je +changeais le lieu de mes excursions, mais je ne m'en isolais pas +moins. Il y avait sur la bruyère un étang si semblable à celui +dont j'ai parlé, que les mêmes idées m'étaient revenues; je +m'asseyais des heures entières sur les bords de cet étang et j'y +jetais des cailloux. Alors je commençai à m'imaginer que je serai +plus heureux après mon retour chez le docteur Owen. C'était une +idée très sotte puisque la maison même avait réellement +désappointé mes espérances; mais tout le monde, je pense, espère +toujours une chose ou une autre, et je ne voyais rien moi, à +espérer... mais me voilà encore dans les tristesses, oubliant de +parler de Charley. + +Un jour, à l'heure où les grandes personnes songeaient elles-mêmes +à aller se coucher, je descendis avec mes habits de nuit, marchant +dans mon sommeil, les yeux grands ouverts. Les dalles de pierre de +la salle, si froides pour mes pieds nus, me réveillèrent; mais +alors même je ne pouvais être complètement éveillé, car j'entrai +dans la cuisine au lieu de retourner dans mon lit, et je me +rappelle fort peu ce qui se passa cette nuit. On dit que pendant +tout le temps j'écarquillais les yeux devant les chandelles. Je me +rappelle cependant que le docteur Robinson était là. Je me +réveillais souvent en sursaut et je rêvais toujours; je rêvais de +toutes sortes de musique, du vent qui soufflait, de gens qui +parlaient de toutes les peines que j'éprouvais à ne pouvoir +entendre personne. Beaucoup de mes rêves finissaient par une +querelle avec Charley que je renversais à terre d'un coup de +poing. Ma mère ne savait rien de cela; elle fut aussi effrayée de +mon somnambulisme que si j'étais devenu fou. Le docteur Robinson +conseilla de me renvoyer en pension pour un semestre et de voir +comment j'irais après l'essai de quelques remèdes pour mes +oreilles. + +Charley arriva chez le docteur Owen deux heures après moi; il ne +parut pas souhaiter de me serrer les mains et s'écarta à +l'instant. Voyant bien qu'il n'avait plus l'intention «d'être +amis,» je supposai qu'il regardait ma faute comme un affront pour +la maison de son père; mais je ne sus, ni alors, ni quelque temps +après, toutes les raisons qu'il avait de m'en vouloir. Quand plus +tard, nous redevînmes camarades, j'appris que Catherine avait vu +combien ses rires m'avaient offensé et que, fort affligée de +m'avoir fait de la peine, elle était montée plusieurs fois pour +frapper à la porte de ma chambre et pour me prier de lui pardonner +ou du moins de lui parler. «Elle avait frappé si fort que j'avais +dû certainement l'entendre,» disait-elle; mais je ne l'avais pas +entendue du tout. Le second grief était ma fuite. Naturellement +Charley ne pouvait me la pardonner; je n'avais pas maintenant de +plus grand ennemi que lui. En classe, il me battait, cela va sans +dire; tout le monde pouvait en faire autant, mais il me restait +une chance dans les choses qui ne se faisaient pas en classe et où +l'oreille n'était pour rien, dans la composition latine, par +exemple, pour un prix que Charley tenait beaucoup à gagner; et il +comptait bien l'avoir, quoique plus jeune, parce qu'il était bien +avant moi dans la classe. J'obtins pourtant le prix. Alors +quelques-uns des élèves crièrent à l'injustice; ils attribuaient +mon succès à la faveur, et en apparence ils avaient raison, car +j'étais devenu stupide; ils disaient cela et Charley le disait +aussi. Charley me provoquait de toutes les manières, plutôt à +cause de l'injure faite à Catherine, que pour la sienne propre, +comme il me le dit plus tard. Un jour, il m'insulta tellement dans +la cour de récréation, que je le renversai à terre d'un coup de +poing. Je n'avais plus de raison pour ne pas le faire; car il +avait beaucoup grandi; il était aussi fort que je l'avais jamais +été, tandis que j'étais bien loin de l'être moi-même autant +qu'avant cette époque et que je le suis redevenu depuis. Dès qu'il +se fut relevé, il s'élança sur moi dans la plus grande rage qu'on +puisse voir. J'étais comme lui, et nous nous fîmes du mal tous les +deux, je vous assure, au point que mistress Owen vint nous voir +dans nos chambres, car on nous avait donné des chambres séparées +durant ce semestre. Nous n'avions pas besoin de rien dire à +mistress Owen et nous n'aurions pas voulu avoir l'air de chercher +à la mettre dans nos intérêts; mais elle s'aperçut bien de manière +et d'autre que je me sentais très isolé et que j'étais bien +malheureux. Ce fut, grâce à elle, j'en suis certain, que le cher +et prudent docteur me manifesta tant d'amitié quand je retournai +dans la classe, sans cesser d'être bienveillant pour Charley. Il +me demanda même, une après-dînée, de faire une promenade avec lui +dans son cabriolet, me donnant pour prétexte que ses affaires le +conduisaient près de l'endroit où ils avaient été en classe +ensemble, lui et mon père; mais c'était plutôt, je le crois, pour +avoir une longue conversation avec moi sans être dérangé. + +Nous parlâmes beaucoup de certains héros de l'antiquité et ensuite +de plusieurs martyrs. Il dit et rien assurément n'est plus vrai, +qu'il est avantageux pour l'homme de voir clairement, du +commencement à la fin, en quoi doit consister son héroïsme, afin +qu'il puisse s'armer de courage et de patience, se garantir des +surprises, etc. Je commençai à penser à moi-même, sans toutefois +supposer qu'il y pensât aussi; mais cela vint par degrés. À son +avis, disait-il, la surdité et la cécité étaient peut-être de tous +les fardeaux les plus lourds à porter. + +Il les appelait des calamités. Je ne puis vous rapporter tout ce +qu'il me dit, son intention n'était pas non plus que cela allât +plus loin que nous; mais il me dit les plus tristes choses et il +me les dit à dessein. Il ne me déguisa pas que mon mal était sans +remède; il énuméra toutes les privations que me causerait mon +infirmité; mais rien de tout cela, ajouta-t-il, ne pouvait +m'empêcher d'être un héros, et, sous ce rapport, j'avais devant +moi une large et belle carrière, non pour la renommée qui s'y +attache, mais pour la chose en elle-même. Je m'étonnai de n'avoir +pas plus tôt pensé à tout cela, mais je ne crois pas que je +l'oublierai jamais. + +À notre retour, je vis Charley rôdant autour de la porte et nous +attendant, cela était clair. Il me demanda si je voulais être +encore son ami; je n'avais plus, certainement, la moindre rancune. +Comme on ne devait souper que dans une heure, nous allâmes nous +asseoir sur le mur sous le grand poirier, et nous reparlâmes de +tout ce qui s'était passé. J'entendais tout, bien qu'il ne criât +pas. Il nous fut aisé de reconnaître que nous nous étions bien +trompés tous les deux et qu'en réalité nous ne nous étions jamais +haïs. Depuis lors je l'aime plus que je ne l'avais aimé, et ce +n'est pas peu dire. Il ne triomphe plus de moi, et tous les jours +il me dit cinquante choses auxquelles il ne pensait jamais; par +exemple, que j'avais d'habitude, l'air de ne pas vouloir qu'on me +parlât; mais je me suis merveilleusement défait de cet air-là. Je +sais que bien des fois il a renoncé à la satisfaction de son +amour-propre et à son plaisir pour me prêter son aide et rester +près de moi. Il n'aura plus cette peine en classe, car je ne +retournerai pas chez le docteur Owen; mais je sais comment cela +ira cette fois dans la maison de Charley. Je le sais parce qu'il +m'a dit que Catherine ne rirait plus jamais de moi. Du reste, elle +pourrait le faire sans inconvénient. Je crois, du moins, que je +saurais supporter désormais les rires de tout le monde. Mon père +et ma mère savent, vous savez tous que tout est bien changé et que +nous ne nous querellerons plus jamais Charley et moi. Je ne +m'enfuirai plus de sa maison, ni d'aucune autre maison. Oh! il +vaut bien mieux regarder les choses en face. Comme vous faites +tous un signe de tête affirmatif comme vous êtes tous d'accord +avec moi. + + +IX -- HISTOIRE DE L'INVITÉ. + +Je fus placé, il y a vingt ans, comme clerc, pour faire mon +noviciat de la profession légale, dans le petit port de mer de +Muddleborough. Habitée en partie par des agriculteurs, en partie +par des pêcheurs, cette petite ville a conservé quelques restes +d'une contrebande autrefois lucrative et certaines réminiscences +des courses heureuses de ses corsaires, auxquels la principale rue +et plusieurs auberges doivent leur fondation. Le recteur, le +banquier, le procureur, mon patron, qui tenait enfermées dans des +boîtes en fer blanc les affaires litigieuses de la moitié du +comté, et à qui une salle à manger poudreuse servait d'étude, le +docteur et le propriétaire des deux bricks et du schooner, dont se +composait la marine marchande du port, étaient sans conteste les +sommités de l'endroit. + +Du banquier ou de mon maître, le procureur, Lequel était le plus +haut personnage entre tous? grande question restée obscure. Le +banquier Isaac Scrawby passait pour immensément riche. Les banques +provinciales par actions n'existaient pas encore, et il n'était +pas un fermier ou un pécheur qui ne préférât les bons déchirés et +crasseux de Scrawby aux billets les plus neufs de la banque +d'Angleterre; son papier garnissait donc les petits sacs de toile +à voile des pêcheurs, et les vieilles femmes le thésaurisaient +dans leurs bas de laine, comme on le vit bien lorsque, forcé de +suspendre ses paiements dans la première crise après le bill de +Peel, il donna à ses créanciers trois shellings pour livre. Mais, +d'un autre côté, le procureur Closeleigh, mon patron, outre qu'il +pouvait faire prêter de l'argent à tout le monde, connaissait tous +les secrets du comté et avait la main en toute chose, sauf +pourtant les naissances, spécialité qu'il laissait au docteur. + +Trois ou quatre clercs, sans me compter, faisaient cahin-caha la +besogne de l'étude. Le vieux Closeleigh portait généralement un +habit vert garni de boutons d'or à coquille, des culottes courtes +et des bottes à retroussis. Rarement il s'asseyait ou prenait une +plume, si ce n'est pour écrire une lettre à un client du premier +ordre; mais il tenait audience les jours de marché, et dans les +saisons des chasses il instrumentait aussi en plein air, dans les +rendez-vous des chasseurs. + +La forte prime payée pour mon apprentissage me donnait +naturellement le droit de ne rien faire. Un effort fut bien tenté, +quand j'étais tout à fait novice, par le vieux Foumart, le clerc +plus spécialement chargé de la procédure, pour me décider à porter +des assignations; mais, cette tentative ayant échoué, on me laissa +prendre soin d'une des deux chambres de la maison déserte où nous +avions notre office, et causer avec les clients tandis qu'ils +attendaient leur tour. + +La monotonie et la» respectabilité» étaient les traits +caractéristiques de notre ville. Nous avions peu de pauvres, ou du +moins nous n'en entendions guère parler. Les mêmes gens se +livraient aux mêmes occupations, et se permettaient les mêmes +amusements plus ou moins graves tout le long de l'année. Le +commencement de la saison des pêches et la foire annuelle étaient +nos seuls événements. Personne ne faisait fortune, et nul ne +perdait celle qu'il pouvait avoir. La contrebande, sous l'empire +des nouveaux règlements, était devenue trop hasardeuse et trop peu +lucrative pour que des gens respectables voulussent s'y aventurer. +On racontait pourtant de singulières histoires au sujet des +risques courus en ce genre par les pères de la génération +actuelle. + +Chaque année, les jeunes hommes les plus remuants et les plus +ambitieux de toutes les classes partaient comme un essaim pour des +régions où l'industrie était plus active. En un mot, notre ville +était bien la plus tranquille, la plus somnolente réunion +imaginable de gens routiniers, économes, ennemis de toute +spéculation. Leurs plus grands efforts collectifs aboutissaient à +peine à entretenir la fontaine publique et la toiture de l'hôtel- +de-ville; mais jamais on ne put les décider à faire les fonds +nécessaires pour construire une jetée, bien qu'on en sentit +l'impérieux besoin, ni à faire remise des droits d'octroi à un +bateau à vapeur d'invention récente, qui passait devant notre +port, pour le décider à s'y arrêter et à entrer en concurrence +avec les lents caboteurs dont dépendent nos communications avec la +ville voisine. + +Dans ce recoin des domaines du Sommeil... arriva un jour par terre +ou par mer, dans un bateau de pêcheur ou sur ses jambes nerveuses, +on n'en sut jamais rien, un homme grand, maigre, pâle, bronzé, +semblant être un ancien soldat, âgé de quarante à cinquante ans, +n'ayant qu'une seule main, et pour remplacer l'autre un crochet de +fer vissé dans un bloc de bois; pauvrement, salement vêtu, du +reste, et dont l'accoutrement ne ressemblait pas mal à celui d'un +garde-chasse. + +Une compagnie composée du recteur, du docteur et de mon patron, +maître Closeleigh, partait précisément pour aller chasser dans une +réserve abondante de coqs de bruyère, et déplorait amèrement +l'absence du vieux Phil Snare, le meilleur batteur du comté, quand +le manchot offrit ses services d'une manière si convenable, si +polie, si respectueuse, qu'ils furent acceptés malgré leur léger +assaisonnement d'accent irlandais, mauvaise recommandation dans +notre comté, où les fils de l'Irlande n'étaient pas en grande +faveur. Une longue baguette de noisetier fut bientôt dans les +mains du nouveau venu, et avant la fin de la journée, le manchot +Peter était universellement reconnu pour le meilleur batteur et le +drôle le plus amusant qu'aucun des chasseurs eût jamais connu. +D'après son histoire, il jouissait d'une pension de retraite, et +s'en allait rendre visite à un parent qu'il espérait trouver bien +établi dans une autre ville, à cent milles au nord de +Muddleborough. Un verre de grog achevant de délier sa langue, il +raconta avec beaucoup de verve et de tact quelques-unes de ses +aventures. + +À dater de ce jour, Peter devint le factotum de la ville, et +chacun de s'étonner qu'on eût pu se passer si longtemps d'un +personnage si indispensable. Il portait les lettres; il nettoyait +les fusils et fabriquait des mouches pour la pêche; il guérissait +les chiens malades; il portait, dans une singulière enveloppe de +son invention, les messages des femmes aux maris qui s'attardaient +aux dîners du club; il suppléait au besoin l'aide du docteur et +portait les assignations du procureur. En un mot, Peter était +toujours à la disposition de tout le monde, avec son visage +sérieux et ses réparties comiques. Jamais il ne semblait fatigué; +rarement il avait l'air pressé. Il allait et venait dans toutes +les maisons comme un chat familier, et il faisait d'opulentes +affaires, comme tous les gens qui savent se rendre indispensables +pour la solution de mille petites difficultés que chaque jour +amène. En très peu de temps Peter sortit ainsi, comme un véritable +papillon, de son cocon ou de sa chrysalide. La jaquette de chasse +déguenillée fut mise à la réforme et remplacée par un habit vert +d'ample dimension, garni d'une infinité de poches et assez pimpant +pour être porté par le premier garde-chasse de milord Browse. Son +gilet ouvert laissait voir un linge d'une blancheur irréprochable. +De la tête aux pieds, il était un exemple de ce que l'on gagnait à +être en crédit près des principaux marchands, et cependant il ne +s'était pas donné de maître. Il commença même à ne plus se charger +de simples commissions, excepté pour les gens de qualité. Un état- +major de jeunes garçons manoeuvrait sous ses ordres; et lorsqu'il +accompagnait une partie de chasse, pourvu lui-même d'un excellent +fusil que lui prêtait un aubergiste chasseur, il avait tout l'air +d'être là pour sa santé, pour prendre de l'exercice et se livrer +au plaisir du sport. Rien ne rappelait en lui le pauvre diable +dépenaillé et mourant de faim qui s'estimait trop heureux de +coucher dans une grange et d'accepter une assiettée de débris de +viande. + +La faveur dont jouissait Peter n'était pas limitée à nos amateurs +de sport. Il semblait également dans la confiance de personnes qui +n'avaient jamais manié un fusil, ni jeté une mouche à une truite. +S'il commença par les petits marchands, bientôt il devint +indispensable aux boutiquiers les plus huppés. M. Tammy, le +marchand de nouveautés de la place du Marché, M. Tammy qui portait +toujours une cravate blanche et des escarpins, se promena un soir +dans son jardin, pendant plus d'une heure, avec Peter; miss Spark +le regardait par un trou de la porte; elle ne le perdit pas un +seul instant de vue, et elle déclara à qui voulait l'entendre que +Peter avait donné une petite tape sur l'épaule de Tammy en la +quittant... à Tammy, élu marguillier pour l'année courante! Cette +histoire trouva d'abord des incrédules; mais on ne put s'empêcher +de remarquer que les progrès de la toilette de Peter, en fait de +linge, dataient de cette promenade. Peu de temps après, Kinine, +notre principal pharmacien et droguiste, grand orateur dans les +meetings de la paroisse et première autorité scientifique de +l'endroit, fut observé à son tour. Son garçon de pharmacie le vit +étudier la géographie avec une vaste carte sous les yeux. Peter +était souvent avec lui, et le crochet de fer voyageait rapidement +sur la carte. À dater de ce moment, la ville entière sembla saisie +d'une véritable rage, celle de rafraîchir ses études +géographiques. L'Espagne et le Portugal étaient les localités +spécialement en faveur. Tout le monde demandait au cabinet de +lecture des livres sur la guerre de la Péninsule; et le libraire +de la place du Marché reçut en une seule semaine l'ordre de faire +venir plus de trois dictionnaires portugais. + +Quant à Peter, il devint le lion de l'endroit. Il déjeunait avec +Smoker, l'aubergiste, amateur de chasse, dînait avec Tiles, le +cordonnier, prenait le thé avec Jolly, le boucher, soupait avec +Kinine, le droguiste, et se livrait à de longues causeries avec le +barbier et avec M. Closeleigh lui-même. On le priait de raconter +l'histoire de ses campagnes, tâche dont il s'acquittait avec une +grande onction. Chose assez étrange! les gens ne semblaient jamais +se fatiguer d'entendre les marches et les contre-marches de Peter, +les batailles livrées par Peter, et comment Peter avait perdu sa +main. Seulement les curieux faisaient remarquer qu'à la fin de ces +récits, Peter était toujours conduit avec mystère dans quelque +arrière-salle ou dans le jardin, et que là il chuchotait une heure +ou deux avec le maître de la maison en fumant une pipe et en +buvant quelques verres de grog; jamais on n'avait vu Peter s'en +trouver plus mal, ni s'en tenir moins d'aplomb. Il semblait au +contraire s'imprégner de silence en sablant les liqueurs fortes. + +Cependant, malgré les plus rigoureux efforts pour garder le +mystère, on ne put l'empêcher de s'ébruiter; et on commençait à se +dire à l'oreille que Peter possédait un inappréciable secret, +concernant un trésor enterré durant les guerres. Les personnes qui +n'étaient pas encore dans sa confidence affectaient un doute +railleur; mais le nombre des amis de Peter croissait tous les +jours. + +Pour ma part, je n'étais pas encore arrivé à l'âge où l'on court +après l'argent. Mon coeur appartenait tout entier aux chevaux, aux +chiens, aux gilets brodés, aux toilettes de fantaisie, tout cela +mêlé à des songes de Gulnares, de Medoras et de la jolie Anne +Blondie, la fille du recteur. Un trésor caché m'eût fait bien +moins désirer le patronage de Peter, que son habileté à fabriquer +une mouche de mai; et ce fut, en effet, à ma passion pour la pêche +que je dus d'être à mon tour initié au grand secret, qui depuis +longtemps déjà courait les principales rues de la ville. + +Par une belle soirée d'été, j'avais épuisé en pure perte toute ma +science pour capturer une grande truite de quatre livres au moins, +qui s'amusait à monter et à descendre nonchalamment à l'extrémité +d'un étang profond, sous les racines d'un saule noueux à demi +déterré; lorsque Peter se glissant sans bruit, avec ses grandes +enjambées, à travers la prairie, fit soudain son apparition +derrière mon coude: + +«Voulez-vous me laisser essayer, master Charles, si je serais plus +heureux que vous avec cette grosse friponne?» + +Je ne demandais pas mieux: Peter jeta ou plutôt laissa tomber la +mouche, une mouche de son invention, aussi légère que le duvet du +chardon, juste derrière la grosse truite, qui la goba en un clin +d'oeil; ce ne fut qu'un bond et un plongeon; mais dix minutes +après, captive sous mon filet de débarquement, elle exhalait sa +vie en palpitant dans l'herbe. + +«Il faut toujours jeter la mouche derrière ces grosses truites, +master Charles, si vous voulez qu'elles mordent. Jamais elles ne +se donnent la peine de regarder une mouche placée devant leur +museau.» + +«C'est comme les gens riches!» ajouta Peter avec un gros éclat de +rire. + +La capture de la truite devint l'occasion d'une causerie sur +l'herbe, et, petit à petit, nous arrivâmes aux campagnes de Peter +en Espagne et en Portugal. Je ne saurais rendre la flatterie +onctueuse du personnage, la sympathie qu'il exprimait pour un +véritable gentleman et un véritable amateur de sport, comme moi, +ne ressemblant en rien à ces mendiants de colporteurs et de +boutiquiers. Il me fit aisément comprendre que j'étais homme à +dépenser de l'argent dans le grand style, si j'avais cet argent; +et, après m'avoir donné à entendre qu'une belle jeune dame du +voisinage avait confié à Peter (tout le monde faisait des +confidences à Peter) sa préférence pour master Charles, il me +confia, non sans beaucoup de circonlocutions artificieuses, +l'histoire suivante, clé de la faveur qu'il avait acquise dans les +rangs de l'honnête population de Muddleborough. + +Durant la retraite sur Torres-Vedras on lui avait confié, ainsi +qu'à deux de ses camarades, un fourgon chargé de caisses pleines +de doublons d'or; mais à la suite d'une vive escarmouche, ils +avaient dû se replier sur un couvent dans le puits profond duquel +il avait fallu jeter pour le soustraire à l'ennemi le chargement +du fourgon, sauf une seule caisse. Le même jour tous les +compagnons de Peter avaient été tués; Peter lui-même blessé et +porté à l'hôpital. En cet endroit de son histoire, il me montra +une terrible cicatrice dans son côté. + +Le contenu de la dernière caisse avait été en partie divisé entre +eux, en partie enterré. Après sa lente guérison, Peter était allé +rejoindre son régiment, alors en marche sur les Pyrénées. C'est à +Toulouse qu'il avait perdu sa main. À son arrivée en Angleterre, +on lui avait donné son congé et une pension. Ici il produisit ses +papiers. Après bien des épreuves, il était enfin parvenu à +retourner en Portugal, où il avait trouvé le couvent déserté et le +puits à demi comblé de décombres. Il avait découvert aussi les +quelques rouleaux de doublons enterrés, mais il s'était bien +convaincu que, sans l'influence et le concours de quelque +véritable gentleman, il ne parviendrait jamais à sortir le trésor +du puits et du pays. Arrivé à ce dernier chapitre de l'histoire, +Peter tira d'une des profondeurs de ses vêtements, un véritable +doublon d'or, enveloppé dans une infinité de chiffons. + +Comment ne pas ajouter foi à une histoire aussi circonstanciée, +avec de pareilles pièces à l'appui! Il poursuivit en me disant que +l'aubergiste, le droguiste, le cordonnier, l'armurier et beaucoup +d'autres notables habitants étaient désireux de s'associer avec +lui et de partir pour le Portugal. Tammy, le marguillier, ne se +montrait pas moins disposé à mettre une somme ronde dans une aussi +bonne spéculation; mais lui, Peter, préférait avoir affaire à un +jeune gentleman intelligent et entreprenant; et si je pouvais +décider ma riche tante à avancer l'argent nécessaire au voyage, +une bagatelle de deux cents livres sterlings, il était prêt à +renoncer aux plus belles offres de Tammy, de Kinine, de Tiles, de +Smoker et de tout la monde enfin pour partir avec moi tout seul et +dévaliser cette nouvelle caverne d'Aladin,. Tous les plans étaient +faits d'avance: nous devions louer un vignoble, dépendant des +anciens domaines du couvent, et après avoir retiré le trésor du +puits, le bien empaqueter dans des barriques de vin de Porto, à +double fond, et revenir en Angleterre partager le butin. +J'épouserais alors une belle lady; j'entretiendrais une meute et +je serais à la tête des gentilshommes du comté; quant à Peter, il +était plus modeste et il se contenterait d'avoir un cheval, un +couple de chiens d'arrêt et de mener la vie d'un squire de +campagne. + +Le roman n'était pas mal agencé et Peter le racontait de la +manière la plus insinuante; mais j'étais trop gai et trop plein de +petits projets à moi, pour mordre à l'hameçon. Il était fort +douteux d'ailleurs que ma tante Rebecca consentît à me donner deux +cents livres sterlings, pour suivre en Portugal un Irlandais venu +on ne savait d'où. L'idée d'abandonner Anne Blondie, ma favorite, +aux soins exclusifs de mon rival, le jeune vicaire anglican, ne +pouvait non plus me sourire. En conséquence, après avoir donné à +Peter ma parole d'honneur de ne parler à âme qui vive d'un secret +si important, je me séparai de lui à la Taverne du Pêcheur, où je +lui payai quelques verres de grog et où je lui donnai pour le +récompenser d'avoir contribué à la prise de la truite, l'unique +demi-souverain dont j'aurais sans doute à disposer pendant toute +la semaine. + +Dans le cours du mois, Peter disparut. On observa que tous ceux +qui l'avaient pris sous leur patronage, Smoker et Tiles, Jolly, +Kinine, et Tammy, semblaient particulièrement charmés et prenaient +un air mystérieux, quand ils entendaient le reste du public +s'étonner de cette disparition sans tambour ni trompette. + +Une semaine environ après le départ de Peter, mistress Jolly s'en +vint trouver mistress Smoker pour lui demander si elle avait +entendu parler de son mari. Mistress Smoker n'avait aucune +nouvelle à donner, mais elle demanda à son tour à mistress Jolly +si elle savait ce que pouvait être devenue cette brute de Smoker? +Les deux femmes vérifièrent alors leur situation financière. Les +deux maris avaient fait des ventes à leur insu et levé de +l'argent. Smoker avait mis en loterie sa jument favorite Slap +Bang, et Jolly non-content d'encaisser les plus grosses factures +de la Saint-Jean avait encore enlevé le pot d'argent du grand-père +de mistress Jolly. Tous les deux avaient emporté leurs habits des +dimanches, leurs selles et leurs pistolets. Ce fut un terrible +scandale et un cri de haro général que ne purent apaiser les +lettres écrites par les deux maris disparus. L'une était datée de +Londres, l'autre de Liverpool. Tous les deux disaient qu'ils +avaient trouvé un moyen unique de faire fortune, sans courir de +risque, et qu'ils seraient de retour dans trois mois. Les soupçons +s'étaient un instant portés sur Peter: mais chose singulière! tous +les deux demandaient précisément de ses nouvelles et priaient, +l'un qu'on ne lui fît pas payer son verre d'ale quand il viendrait +trinquer avec les buveurs, l'autre qu'on donnât un morceau de +boeuf ou de mouton à son chien toutes les fois que cela lui serait +agréable. + +Au milieu du tollé général, Peter descendit un beau matin de +l'impériale de la diligence de la ville voisine de Muddleborough, +et se glissa à l'improviste dans le cercle des commères de la +taverne du Cheval et du Jockey. Son histoire était courte cette +fois et positive. Il ne s'était absenté que pour aller toucher sa +pension. Il avait aperçu au Théâtre royal de Covent-Garden, Jolly +dans un état complet d'ivresse, mais il s'était abstenu de lui +parler. Moins d'une heure après son arrivée, Peter était enfermé +avec Kinine dans le laboratoire du pharmacien et il passa la +soirée entière avec Tammy, le marguillier. + +La semaine d'ensuite on annonça que M. Kinine vendait sa pharmacie +et quittait la ville pour n'y plus revenir. Les uns disaient qu'il +allait étudier pour se faire recevoir médecin; d'autres qu'il +avait fait un héritage; d'autres enfin qu'il était ruiné. Le fait +est qu'il partit et qu'on ne le revit plus à Muddleborough. La +dernière fois que j'entendis parler de lui, il faisait un cours +public sur l'électro-biologie, ou sur toute autre chose, -- entrée +deux pence par personne. + +Par une coïncidence assez bizarre, dans la même semaine où Kinine +céda la place à son successeur Bluster, qui tient encore sa +pharmacie, Tammy, le marguillier, partit pour Manchester, sous +prétexte d'acheter des marchandises, mais ce n'était pas l'époque +de ses achats annuels. Il laissa la direction du magasin au jeune +Binks, qui devait plus tard épouser mistress Tammy. M. Tammy fut +absent six mois. Durant ce temps, la pauvre mistress Tammy disait +à qui voulait l'entendre qu'elle en avait perdu la tête; et quand +il revint, il était «aussi maigre qu'une belette, aussi chauve +qu'un vautour et aussi jaune qu'une guinée.» Ainsi le déclarait +miss Spark; mais très peu de gens le virent, car il se mit au lit +et mourut, ne parlant dans son délire que de fourgons, de trésor, +de doublons d'Espagne et du traître Peter. Le jour de son +enterrement, tout fut connu. Tammy était allé en Portugal avec +Peter, qui, après l'avoir conduit au milieu du pays, l'avait +dénoncé à la police comme un espion hérétique et était décampé +avec les mules, le bagage et tout l'argent destiné à l'achat de la +vigne, des barriques à double fond, des voitures et de tous les +compléments de l'entreprise. + +Le pauvre Tammy, après sa mise en liberté, s'était vu forcé de +regagner Oporto à pied et presque en mendiant. Arrivé dans cette +ville, la première personne dont il avait fait rencontre, au +bureau de la police, était son compatriote Kinine en train de +demander des renseignements sur ce coquin de Peter, qui, après une +bombance à Londres, avait disparu avec ses malles et ses billets +de banque, produits de la vente de son fond de commerce, pour +rejoindre Tammy en Portugal. + +Quand la pauvre mistress Tammy raconta cette triste histoire au +déjeuner des funérailles, la bombe éclata. Peter avait pris pour +dupe la ville tout entière; chacun, depuis le savetier jusqu'au +recteur, avait placé des fonds sur le trésor portugais caché dans +un puits. Smoker tomba en faillite; Jolly fui forcé de congédier +son garçon boucher et de tuer ses bêtes lui-même. Tout le monde +avait payé plus ou moins cher le plaisir d'écouter les histoires +de Peter. Il avait escamoté les épargnes enfouies dans les bas des +vieilles femmes, l'argent économisé par les jeunes servantes pour +s'acheter des rubans; il avait reçu cinquante livres sterlings et +plusieurs traités bibliques du recteur et deux fois autant, plus +un fusil tout neuf, de M. Closeleigh, mon patron. Le banquier lui +avait donné cent livres sterlings, en ses propres bons d'une livre +chaque. Enfin le maître d'école du village voisin lui avait prêté +ses seules et uniques cinq livres. Somme toute, Peter avait trouvé +dans notre ville une véritable banque de crédulité et il l'avait +mise à sec. + +Cependant Peter n'avait commis aucun délit tombant sous le coup de +la loi anglaise. Il s'était borné à dire des mensonges et à +emprunter de l'argent. J'avais continué d'entendre parler de lui +de temps en temps, et toujours comme d'un homme à qui tout +réussissait, lorsqu'il y a quelques années, il fit la bévue de +conduire à Oporto un Américain avide de trésors, mais difficile à +jouer, dont il avait fait rencontre dans un wagon de chemin de +fer. En cette occasion, l'Américain revint, et ce fut Peter qui ne +revint pas, Quand on demanda à l'Américain des nouvelles de son +compagnon de voyage, il répondit avec le plus grand sang-froid, +«qu'ayant eu des difficultés avec Peter, il avait dû lui brûler la +cervelle.» + + +X -- L'HISTOIRE DE LA MÈRE. + +Le voyageur... c'était un vieillard à l'aspect vénérable, qui dès +sa première jeunesse avait été errant sur la face du globe. Hôte +des déserts, hôte des forêts, maintes fois il avait échappé aux +périls de l'incendie, de l'inondation, des tremblements de terre. +Mais aux étranges aventures de ce long pèlerinage, aux émotions de +cette vie agitée avait succédé enfin le repos d'une belle +vieillesse, comme après les ardeurs et les tempêtes d'un jour +d'été viennent la sérénité du soir et la paisible lumière de +l'astre des nuits. Dans ces courses incessantes le voyageur avait +conquis tout un monde de souvenirs, au milieu desquels sa mémoire, +sympathique et bienveillante, aimait de préférence à retrouver un +de ces écrits qui parlent au coeur et le charment comme la source +que le pèlerin rencontre après une marche pénible à travers les +sables. Il aurait pu faire trembler et pâlir ceux qui l'écoutaient +par quelque histoire terrible aux incidentes dramatiques; mais ce +vieillard, simple comme un enfant, assis à notre foyer, aima mieux +faire couler nos larmes par l'histoire touchante des douleurs et +des consolations d'une mère. + +Le hasard, nous dit-il, me fit rencontrer dans les forêts du far- +west américain un homme avec lequel je contractai une chère et +fidèle amitié. Souvent parmi les vastes déserts on trouve plus tôt +un ami que dans notre vieux monde. Le mien était un homme de noble +race, qui, conduit par une humeur romanesque, avait fixé sa +demeure sous la hutte du chasseur. Jeune, beau, doué des plus +heureux dons, à la démarche libre et fière, au regard vif, à la +physionomie pleine de loyauté, il s'appelait Claude d'Estrelle. Il +avait choisi parmi les Indiennes une compagne qui embellit pour +lui ces solitudes; c'était la fille d'un chasseur, comme lui +laissée orpheline dans la tribu de sa mère. Cette jeune fille +l'avait rencontré mourant dans la prairie déserte; elle avait +relevé sa tête délirante pour l'appuyer sur son sein; elle avait +rafraîchi son front brûlant au contact de ses mains. Revenu à la +conscience de lui-même, Claude d'Estrelle l'avait aperçue penchée +sur lui comme le bon génie de la solitude; dans ses yeux noirs il +avait vu luire le premier regard de l'espérance, ce regard où le +sourire brille à travers une larme, double expression de la joie +et de la crainte. Cette apparition avait fait naître en lui le +premier sentiment de sa passion pour celle dont la pitié +secourable l'arrachait à la mort, et il avait déjà prononcé tout +bas le serment de lui consacrer le reste de sa vie si ses soins +parvenaient à la prolonger. Aussi avant que l'été se fût écoulé, +le noble Claude d'Estrelle avait pris pour femme l'Indienne Léna. + +Par une des soirées empourprées de l'automne américain, quand les +forêts sont dans toute leur magnificence, au milieu de la riche +variété du feuillage, je vis pour la première fois la jeune femme +de mon ami. Nous nous rencontrâmes dans une clairière, où de +longues perspectives de feuillages aux teintes variées allaient se +perdre dans le ciel; et tandis que nous regardions, une obscure +arcade de verdure s'illuminait soudain des rayons du couchant; des +bosquets d'orangers semblaient lutter d'éclat avec les nuages; ça +et là, le feuillage de certains arbres, d'un rouge écarlate, +prenait des teintes plus foncées dans l'air couleur d'ambre; une +pluie d'or tombait sur d'autres arbres toujours verts; la cascade +rejaillissait en riches pierreries, et le lac étincelait comme un +grand rubis sur le sein verdoyant de la forêt. Toute cette +splendeur du désert avait le calme d'un songe. On entendait le +frôlement même d'une feuille qui tombait, tant la forêt entière +restait silencieuse! La figure de Léna se détachait flexible, +élancée, sur ce fond lumineux. Claude avait bien raison de +demander si, de toutes les dames qui foulent les somptueuses +salles des cours, une seule pouvait rivaliser avec cette fille de +la forêt, portant pour toute couronne ses riches bandeaux de jais, +aux reflets ondoyants. L'oeil de Léna était aussi doux que celui +du faon; son teint, d'un brun clair, ressemblait aux dernières +teintes rougeâtres du soleil couchant sur le ciel envahi par le +crépuscule. Que de longues et délicieuses soirées je passai près +de Claude, dans sa butte solitaire, à côté d'un bon feu de pin, +tandis que la gracieuse Léna l'entourait de ses caresses, comme +une vigne sauvage pare de ses lianes le chêne de sa forêt natale. +L'étrange magie de l'amour métamorphosait en palais cette retraite +agreste. Nous interrompions nos causeries pour écouter le bruit +des daims bondissant à travers le feuillage, ou le son de la +cascade lointaine; et Léna, heureuse comme un enfant, nous +prodiguait les richesses de son coeur, les fleurs du désert, les +mélodieuses effusions d'une pensée naïve, la profonde poésie +qu'avait développée dans son âme un long isolement. Claude +souriait avec amour à sa chère enthousiaste. Il savourait le +parfum de ces fleurs sauvages, sans songer à quelle rude épreuve +le monde pourrait mettre un jour cette âme vierge et primitive. Il +suffisait d'observer le regard de Léna pour sentir qu'elle était +destinée à de grandes souffrances, car la fatale puissance +d'aimer, hélas! semble n'être donnée par la Providence qu'aux élus +de la douleur, qui sont aussi les élus de Dieu. + +Ce temps d'épreuve arriva enfin: cinq années de délices s'étaient +écoulées pour Claude et Léna; j'errais alors loin de leur demeure. +Pour la seconde fois, Claude appuya sa tête fiévreuse sur ce sein +fidèle, mais il ne la releva plus... Pour obéir aux volontés du +mourant, Léna alla trouver le frère aîné de Claude d'Estrelle avec +ses deux enfants, présent qui devait être bien accueilli d'une +orgueilleuse famille privée d'héritiers. Le frère prit les +enfants, mais il n'eut que des regards dédaigneux pour la mère, +dont le visage portait l'empreinte de la souffrance. Il lui +ordonna durement de s'éloigner, si elle voulait que ces mêmes +enfants oubliassent un jour la tache de leur naissance; car +l'union d'un blanc avec une Indienne ne pouvait être plus +légitime, à ses yeux, que celle d'un blanc avec une négresse; +cette union ne répugnait pas moins à l'orgueil du mauvais frère. +Quoi! les abandonner! abandonner le précieux legs de Claude! Non, +rien ne saurait étouffer l'amour maternel! Cependant, d'un regard +résigné, car le désespoir lui enseignait tout à coup la feinte, +Léna demanda à rester quelques instants encore. La nuit venue, +elle vola ses enfants et les cacha dans la forêt. Pendant sept +jours et sept nuits, elle endura bien des souffrances, forcée +d'aller chercher leur nourriture en secret; mais un soir, elle +trouva son nid vide. Les cris de la mère, redemandant ses enfants, +ne purent fléchir la volonté de fer du frère de Claude; mais pour +n'en plus être importuné, il donna Léna au chef d'une tribu +indienne, qui, pour un peu d'or, se chargea de la tenir dans un +humiliant esclavage, car, parmi les siens, le sang blanc de son +père faisait sa honte; mais le coeur de la femme, de quelque nom +qu'on la nomme, Indienne ou Anglaise, est toujours le même. Une +mère comprit les douleurs de Léna et lui rendit la liberté. + +La pauvre Indienne se mit alors à la recherche de ses enfants, à +travers des régions sauvages, et hérissées de périls! Parvenue +dans l'État lointain de l'Union, où habitait le tyran de sa +destinée, elle le pria de l'admettre au nombre de ses esclaves, et +de lui laisser respirer au moins le même air que ses enfants bien- +aimés. Comme elle se résignait à ne plus porter le nom de mère, il +consentit d'abord à lui laisser prendre sa part du travail sur le +sol arrosé des sueurs et des larmes des autres esclaves. Mais il +savait si peu ce que c'est que le coeur d'une mère, qu'il crut le +dompter par le travail. Plus fort que la volonté du maître, +l'instinct des enfants ne les trompait pas. Pour effacer dans leur +esprit jusqu'à la mémoire de leur mère, il fit secrètement +transporter Léna dans une plantation lointaine, sous le ciel +brûlant et meurtrier de l'Afrique, horrible lieu, tout plein de +misère et de larme. Comment put-elle y vivre vingt années? Dieu +seul le sait, Dieu, qui pour adoucir son cruel exil, lui envoyait +toutes les nuits un songe où elle revoyait Claude et ses petits +enfants (car dans son coeur, ils ne grandissaient jamais). Oh! +dans quelle amertume s'écoulèrent son printemps et son âge mûr! +Que le temps lui parut long et qu'il exerça sur elle de ravages! +Ses cheveux noirs blanchirent. Le feu de ses yeux s'éteignit dans +les larmes; mais son opiniâtre et robuste espérance grandissait à +mesure que les années détachaient les plus frêles rameaux de la +tige. La fuite du temps ne pouvait rien contre son amour; +l'absence ne faisait que le nourrir; ses larmes mêmes +l'entouraient d'une espèce d'auréole. Les fatigues, les douleurs, +la cruauté ne l'éprouvaient que pour montrer que cet amour ne +pouvait périr. La vie de Léna se résumait dans une seule pensée: +revoir ses enfants! Durant vingt années, elle lutta donc contre le +désespoir, et le désespoir fut vaincu. Enfin, elle atteignit le +rivage de l'Amérique. Le ciel mit dans le coeur d'un pauvre marin +plus de générosité que dans celui d'un des puissants du monde; il +prit Léna à son bord sans lui demander le prix du passage. + +Léna atteignit le sol natal au déclin de l'année. Étaient-ils +morts ces chers enfants? L'avaient-ils oubliée?... oublier leur +mère! Oh! non, cela est impossible! Elle allait, demandant son +chemin; l'ardeur du but la rendait forte. Des étrangers +insouciants lui donnaient des nouvelles qui la faisaient tour-à- +tour brûler et frissonner. Ils lui disaient qu'au bout d'un +certain nombre d'années, son cruel persécuteur était mort; qu'un +autre frère de Claude d'Estrelle, également célibataire, avait +voulu alors prendre chez lui les deux enfants; mais que le fils +avait préféré, comme son père, la forêt sauvage à une chaîne +dorée, et qu'il était devenu habile chasseur. D'autres le disaient +mort en bas âge. Quant à sa fille, elle, était l'orgueil de +l'opulente maison de son oncle, et partout on citait sa rare +beauté. Léna n'a pas besoin d'en savoir davantage. Ce n'est donc +pas en vain qu'elle sera revenue. Ses yeux se remplissent de +larmes. L'un, au moins, de ses enfants vit encore. + +Bientôt Léna debout devant une belle jeune femme dans un splendide +salon, admire les longues boucles de sa chevelure. Cependant elle +réprime à peine un soupir en pensant combien elle était folle de +croire qu'un petit enfant accourrait à sa rencontre sur le seuil +de la porte, se laisserait couvrir de caresses et retrouverait son +nid sur le sein de sa mère comme aux jours d'autrefois. Ce n'en +est pas moins avec un joyeux tressaillement d'orgueil qu'elle +voyait sa fille si grande et si belle. «Léna!» c'est le nom de sa +mère et le sien, mais la jeune femme ne se retourne pas à ce nom; +ni au son de cette voix. Pauvre mère! Cette froide surprise! Ce +doute! Quoi! si peu émue! Elle a pourtant les yeux de son père. +Comment avec ces yeux-là, peut-elle regarder d'un air si étrange +le visage que Claude aimait tant? Pauvre mère! Léna a perdu le +petit enfant de ses songes et peut-être ne trouvera-t-elle pas une +nouvelle fille. Non, c'est impossible! + +Elle a tant de souvenirs à évoquer pour réveiller son instinct +filial. Sûrement il lui suffira de lui apprendre qui elle est. + +Elle ne lui avait pas encore dit son nom. Elle embrasse ses genoux +et cherche à attendrir son orgueil en la pressant des plus +touchantes questions de l'amour maternel; à chacune, elle s'arrête +pour épier quelque émotion dans ce regard si froid! n'a-t-elle +donc pas vu, l'oublieuse jeune fille, ces mêmes yeux la contempler +lorsque dans son enfance elle trouvait à son réveil une femme +penchée sur son berceau. Ces mêmes mains n'ont-elles pas orné +souvent sa tête enfantine d'une guirlande des fleurs de la forêt, +et cet air, cet air que son père aimait, combien de fois elle +s'est endormie en l'écoutant! + +Une inspiration soudaine venait de faire jaillir cet air de la +poitrine de Léna. Ce n'était qu'un chant pour faire dormir les +enfants; mais elle voulait essayer de son influence. La douce et +vieille mélodie réveillerait peut-être les sympathies assoupies de +la nature. Imagination bizarre en apparence et née de la crédulité +de l'amour! Cet air! oh, comme la voix de Léna tremblait en le +chantant! on eût dit un long et douloureux soupir, le dernier +adieu de l'Espérance à la Joie et à l'Amour. Ce ne pouvait être un +air banal, que cette mélodie à laquelle Claude d'Estrelle lui-même +avait adapté de naïves paroles. Ces paroles et cette mélodie, ce +visage si rêveur et si doux, cet oeil plein de tendresse, ces +joues qui changeaient de couleur exerçaient un charme bien +puissant. La main de Léna s'était posée avec amour sur la tête +hautaine de sa fille émue et sa fille ne la repoussait pas. Oui, +les souvenirs de son enfance semblaient à la fin se réveiller. +Mais silence! on entend des pas sur l'escalier, ce sont les pas de +l'homme que la fille de Léna aime et qui fier de son sang ne +voudrait jamais s'allier au sang indien. Il y a lutte entre +l'orgueil de la jeune femme et le charme dont elle sent déjà +l'influence: c'est son orgueil qui l'emporte enfin et son orgueil +l'égare jusqu'à lui faire dire à sa mère: «Nous ne devons jamais +nous revoir!» Après cet adieu cruel elle offrit d'acheter le +secret avec de l'or. + +La pauvre mère s'enfuit comme épouvantée. Durant deux jours et +deux nuits, elle poursuit sa route. Ses pieds brûlants ne +s'arrêtent plus. On était à l'époque de la nativité du Sauveur; +les portes et les coeurs étaient ouverts partout; les amis +resserraient les liens de leur amitié et les ennemis se +réconciliaient. Partout les lumières et les foyers étincelaient +autour de Léna; mais son sentier n'en était pas moins glacé, +triste emblème de sa destinée! Cependant l'oeil qui jamais ne se +ferme et qui guide les oiseaux dans le ciel, observait aussi ses +pas. + +Léna tomba enfin de lassitude, dans la troisième nuit, sous un +vieux chêne nu et dépouillé, ignorant où elle était. Pour son +imagination souffrante et malade, la neige semblait être la seule +chose qui n'eût pas changé en ce monde; et ce fut sur la neige +qu'elle posa sa tête pour mourir. + +Encore un peu plus loin, pauvre amie désolée! soutiens seulement +tes pas qui chancellent jusqu'au premier coude du chemin. Mourir +ici serait une trop dure destinée. Tu n'es plus qu'à une portée de +flèche du bonheur. Écoute! Quelle mélodie s'élève dans l'air glacé +de la nuit. C'est un hymne de Noël dont les doux sons parviennent +sous le vieux chêne et excitent dans Léna au milieu de l'isolement +de la mort le vague sentiment qu'un peu plus loin quelqu'un pourra +recevoir son dernier soupir; peut-être son corps épuisé fut-il un +instant ranimé par la puissante et mystérieuse impulsion de celui +qui l'avait conduit là. Ses pieds la traînèrent encore jusqu'à +l'entrée d'un grand village écarté, à la porte d'une maison de +prières. D'abord elle ne put voir, car l'éclat soudain des +lumières aveuglait ses yeux appesantis; elle ne put voir la foule +composée de Peaux-Rouges et de Pâles-Visages, s'agiter, sous le +souffle puissant d'un jeune et éloquent ministre de l'Évangile, +comme les épis de blé sous le vent. + +À la fin, son oreille saisit ces paroles consolantes: + +«Une mère même peut oublier, mais moi, je n'oublierai point, dit +le Seigneur.» Et la grande et poétique langue indienne sortant à +flots harmonieux de la bouche du jeune prédicateur, tandis que son +imagination essayait de peindre cet amour auquel le Sauveur divin +comparait celui qu'il éprouvait pour ses élus, le plus dévoué des +amours terrestres, l'amour d'une mère. + +Il racontait une histoire gravée dans sa mémoire et si semblable à +celle de Léna, que Léna ferma les yeux de peur de dissiper en le +regardant un bienheureux songe. Car tandis que son oreille +savourait les sons de cette voix, une folle espérance s'élevait ou +s'abaissait avec elle dans son coeur: «Et moi aussi j'avais une +mère, dit-il en finissant. Plût au ciel que je connusse sa +destinée! J'ignore si elle vit à l'heure où je parle, mais ce que +je sais bien c'est que, souffrante encore en cette vallée de +larmes ou en paix dans le ciel, elle n'a point oublié Claude +d'Estrelle!» En entendant ce nom, Léna ne poussa aucun cri, mais +sa tête s'affaissa un peu plus sur sa poitrine. Son existence fut +un instant suspendue et c'était une grâce de Dieu, car l'émotion +l'eût tuée: ni les paroles du ministre, ni les prières, ni les +hymnes, ni le bruit des pas ne purent la tirer de sa longue extase +et quand elle reprit ses sens, elle se trouva appuyée sur le bras +de son fils; elle vit son grand oeil noir fixé sur elle et +rayonnant de tendresse; elle était sous le charme de ce regard, +elle eût voulu toujours rester ainsi. Son coeur se trouvait sans +force contre l'excès du bonheur. Tout ce qu'elle put dire fut de +répéter les dernières paroles du jeune ministre: «Non, elle n'a +pas oublié Claude d'Estrelle!» Alors, ses mains tremblantes +cherchèrent à écarter les cheveux du front de son fils, pour mieux +contempler son visage. Tout en lui rappelait celui qui n'était +plus. La vie du jeune homme, consacrée à la nature et à Dieu, lui +avait donné de vives perceptions. Son coeur était trop plein pour +qu'il pût parler; mais il serrait sa mère dans ses bras en versant +de délicieuses larmes. Les femmes sanglotaient à ce spectacle et +les hommes d'une écorce plus rude ne se sentaient pas moins +attendris; les Indiens mêmes des forêts voisines pleuraient comme +des enfants, quand un vieillard, plein de sagesse et de +reconnaissance pour l'auteur de tous ces biens, calma toute cette +foule émue par un seul mot: «Prions!» + +Quelle douce soirée après tant d'infortunes! Claude et sa femme, +jeune et belle, s'empressaient autour de Léna avec une joie fière. +Le récit de ses malheurs passés faisait couler leurs larmes; ils +pansaient ses pieds meurtris; ils la faisaient asseoir entre eux +deux, et la jeune femme pressait ce front halé, empreint de tant +de souffrances contre ses cheveux blonds soyeux ou ses joues +éclatantes de fraîcheur; Claude ne pouvait non plus se lasser de +baiser ce pauvre front. Jamais foyer domestique ne vit une plus +brillante, une plus heureuse nuit de Noël! + +J'appris la fin de cette histoire, à mon retour dans le pays, en +partie par le fils de Claude et de Léna, en partie par une femme +qui ne pouvait prononcer le nom de sa mère sans une profonde +amertume, sans une rougeur plus brûlante que la fièvre, alors que +tous les faux amis et tous les gens à gages avaient fui loin +d'elle, et que l'homme qui l'avait épousée pour l'or de son oncle, +n'osait approcher d'un lit contagieux. Oh! combien elle regrettait +alors ce visage aimant qu'elle avait si durement repoussé! Cette +mélodie si triste et si touchante, qui avait autrefois charmé le +sommeil dans son berceau, hantait son souvenir au milieu de ses +douleurs. J'allai chercher Léna, et Léna vint. Son amour était +l'amour véritable qui souffre en silence et n'oublie que le mal. +Léna pressait de ses lèvres cette bouche brûlante, la disputant +aux baisers de la mort. Elle répandit sur cet esprit en proie au +remords, la rosée du pardon; la colombe céleste finit par se poser +sur la couche fatale avec un rameau d'olivier. Il restait un +dernier désir à la mourante, celui d'entendre l'air qui l'avait +bercée. Léna ne voulut pas lui refuser cette consolation. Elle +chanta donc au milieu de la chambre lugubre où commençait à +s'étendre l'ombre de la mort; elle chanta son air favori; mais si +sa voix s'efforçait d'être calme, son coeur saignait, car elle +savait que celle qui l'écoutait, mourrait avec les derniers +accords. Quand le chant qui berçait l'enfance de la malade eut +cessé de résonner, nous la trouvâmes endormie du dernier sommeil. + +Nous devions encore nous rencontrer souvent, Léna et moi. Sa +vieillesse ressemblait à une belle soirée après une journée de +pluie et d'orage. Elle lisait d'un oeil serein le Livre de la Vie +arrivé pour elle à ses dernières pages. Entourée de ses petits +enfants et de tous les petits enfants comme le divin maître, cette +femme simple et naïve, mais grande par l'amour et la foi, semblait +déjà appartenir au ciel. + + +XI -- LE RETOUR DE L'ÉMIGRANT + +ou + +NOËL APRÈS QUINZE ANS D'ABSENCE. + +Seize ans sont écoulés depuis le jour où, turbulent et mécontent +jeune homme, je quittai l'Angleterre pour l'Australie. Pour la +première fois j'étudiai sérieusement la géographie, quand je fis +pivoter un grand globe terrestre, afin d'y chercher l'Australie +méridionale, la colonie alors à la mode. Mes tuteurs, j'étais +orphelin, furent charmés de se débarrasser d'un personnage si +tracassier; je me trouvai donc bientôt le fier possesseur d'un lot +de terre urbaine et d'un lot de terre rurale dans la colonie +modèle de l'Australie méridionale. + +Mon voyage fut assez agréable sur un excellent navire, avec la +meilleure table tous les jours, et personne pour me dire: +«Charles, c'est assez de vin comme cela!» C'était dans des +circonstances bien différentes que se trouvaient beaucoup de mes +compagnons d'émigration. Parmi eux des pères et des mères de +famille, avec leur enfants, avaient quitté de confortables +demeures, de bons petits revenus, de jolies propriétés ou des +professions respectables, séduits par les orateurs des meetings +publics ou par ces éblouissants prospectus qui décrivent les +charmes de la vie coloniale dans une colonie modèle. + +J'appris à fumer, à boire du grog et à briser d'une balle de fusil +ou de pistolet une bouteille suspendue à un bout de vergue. Nous +avions à bord de très aimables vauriens, des ex-cornettes, des ex- +lieutenants, des anciens employés du gouvernement, des avocats +sans cause, des médecins sans malades, des fruits-secs d'Oxford, +la bourse aussi vide que la tête pour la plupart, mais de bonne +mine et bien mis. Bon nombre avaient fumé dans de magnifiques +pipes d'écume de mer, sablé le champagne, le bourgogne et le vin +du Rhin, échangé des coups d'épée ou de pistolet, galopé dans les +courses au clocher, et contracté des dettes dans toutes les +capitales de l'Europe. Ces fils de famille fumèrent mes cigares, +me permirent de leur payer du champagne, et m'enseignèrent, +moyennant quelques menus frais, l'art de jouer au whist, à +l'écarté et à la mouche dans le style fashionable; ils m'apprirent +aussi à recevoir avec la hauteur convenable les avances des +passagers du second ordre. + +À la fin des cent jours de notre traversée, j'étais +remarquablement changé, mais valais-je mieux? Là était la +question: car mes nouveaux amis m'avaient inculqué leurs grands +principes: regarder tout travail comme dégradant, et les dettes +comme séant à merveille à un gentleman. Les idées que je m'étais +faites d'une colonie modèle, avec tous les éléments de la +civilisation, telle qu'on nous la promettait à Londres, furent un +peu renversées quand j'aperçus en débarquant, dans l'espace même +que devait envahir la marée haute et sur la plage sablonneuse, des +monceaux de meubles, un ou deux pianos, un grand nombre d'armoires +et de commodes, et, -- je m'en souviens surtout, -- un grand +coffre en chêne bardé de fer, à moitié plein de sable, et vide du +reste. La cause de cet abandon de mobilier me fut clairement +expliquée par la demande qu'on me fit de dix livres sterlings pour +transporter mes bagages à, la ville d'Adélaïde, distante de sept +milles du port, sur un chariot attelé de boeufs. Notez que lesdits +bagages ne formaient pas la moitié du chargement. La ville même +d'Adélaïde, si magnifique en aquarelle dans les salons de la +Société d'émigration à Londres, n'était à cette époque qu'un amas +pittoresque, si l'on veut, mais à coup sûr très peu confortable, +de tentes en toile, de huttes en boue, et de cottages en bois, un +peu plus grands que le chenil d'un chien de Terre-neuve, mais dont +la location coûtait aussi cher que celle d'un manoir rural dans +n'importe quel comté d'Angleterre. + +Mon intention n'est pas de raconter ici la rapide décadence de la +colonie modèle et des colons de l'Australie méridionale, ni +l'élévation et le progrès des mines de cuivre. Je ne restai pas +assez longtemps à Adélaïde pour être témoin de ces doux +événements. Dans le premier sauve-qui-peut général, j'acceptai +l'offre d'un homme qui, sous une rude enveloppe, avait de grandes +qualités, une espèce de diamant brut, un colon de la vieille +colonie, qui avait traversé tout le pays pour venir vendre aux +Adélaïdiens un lot de bêtes à cornes et de chevaux. Je fus +redevable de sa faveur à l'habileté que j'avais déployée en +saignant un poulain de prix dans un moment critique. C'était l'une +des rares choses utiles que j'eusse apprises en Angleterre. Tandis +que mes fashionables compagnons, cruellement désappointés +s'enivraient jusqu'à se donner le delirium tremens, s'enrôlaient +dans la police, acceptaient des emplois de bergers, piquaient +l'assiette de gens de rien, suppliaient les capitaines en partance +de les laisser regagner l'Angleterre sur le gaillard d'avant, il +m'offrit de m'emmener avec lui sur sa terre dans l'intérieur, et +de faire de moi un homme. Tournant le dos à l'Australie +méridionale, j'abandonnai à la nature mon lot rural, situé sur une +hauteur inaccessible, et je vendis mon lot urbain pour cinq +livres. Le travail, je commençai à m'en apercevoir, était le seul +moyen de se tirer d'affaire dans une colonie, plus encore +qu'ailleurs. + +Me voilà donc parti pour le Bush lointain et les plaines +solitaires d'un district où la colonisation en était à ses débuts; +constamment exposé aux attaques des sauvages Indiens, constamment +occupé à surveiller les bergers presque aussi sauvages du gros et +du petit bétail de mon nouveau patron, tantôt passant des jours +entiers à cheval, tantôt forcé de donner toute mon attention aux +détails d'un vaste établissement agricole, j'eus bientôt fait +«peau neuve.» + +Mes prétentions fashionables se trouvaient mises à néant; ma vie +devint une réalité qui dépendait de mes propres efforts. Ce fut +alors que mon coeur changea à son tour; ce fut alors que je +commençai à penser tendrement aux frères et aux soeurs que j'avais +laissés derrière moi et tant négligés aux jours de mon égoïsme. +Rarement l'occasion de leur faire parvenir mes lettres s'offrait +plus de deux fois l'an; mais la plume, qui me répugnait tant +jadis, devint ma grande ressource aux heures de loisir. Combien de +fois, assis dans ma hutte, j'ai passé une partie de la nuit à +confier au papier mes pensées, mes sentiments, mes regrets! +Cependant le feu allumé devant cette hutte et autour duquel +étaient étendus mes hommes endormis, me faisait souvenir que je +n'étais pas seul dans le grand désert pastoral qui se déroulait à +plusieurs centaines de milles autour de moi. Puis soudain des sons +étranges parlaient à mon esprit comme la voix de ces contrées +étranges où j'étais transplanté. C'étaient le hurlement du dingo, +espèce de chien-loup, rôdant autour de nos bergeries; l'aboiement +de défi des chiens vigilants; le cri des oiseaux nocturnes; les +chants sauvages des indigènes exécutant sur les hauteurs +montagneuses leurs danses fantastiques, et jouant des drames où +ils représentaient le meurtre de l'homme blanc et le pillage de +ses troupeaux. Quand ces bruits parvenaient à mon oreille, mes +yeux se portaient instinctivement sur le râtelier auquel étaient +suspendues mes armes chargées, et hors de la hutte, à l'endroit où +le rebelle irlandais O'Donohue et l'ancien braconnier Giles Brown, +transformés en sentinelles fidèles, se promenaient en long et en +large, le fusil sur l'épaule, prêts à mourir plutôt que de se +rendre. Dans ce vaste désert, tous les petits soucis de la vie des +cités, toutes les petites roueries de la spéculation, tous les +petits moyens de garder les apparences, devenaient inutiles et +s'oubliaient bientôt. Non seulement je lus et relus le peu de +livres que je possédais, mais je les appris par coeur. Si, dans la +matinée, je fatiguais les chevaux pour faire mes rondes, si je +maintenais la paix entre mes hommes par de rudes paroles et même +par des coups; assis à l'écart, dans la soirée, j'ouvrais la Bible +et je me laissais absorber tout entier dans les pérégrinations +d'Abraham, les épreuves de Job ou les Psaumes de David; puis, +passant de la loi ancienne à la loi nouvelle, je suivais saint +Jean dans un désert qui n'était pas sans ressemblance avec celui +que j'avais sous les yeux; ou j'écoutais, loin des villes, «le +Sermon sur la montagne.» D'autres fois, lorsque je traversais à +pied les forêts, j'y répétais le dialogue des personnages de +Shakespeare ou, à l'aide d'une traduction de Pope, les discours +des héros d'Homère, que je pouvais souvent m'appliquer à moi-même; +car, dans ces régions solitaires, comme ces héros, j'étais chef +guerrier et presque prêtre. En effet, survenait-il une mort, je +lisais le service funèbre. Ce fut ainsi que je refis mon +éducation. + +Aux heures où je me rappelais mes amis négligés, les occasions +perdues et les scènes riantes de mon comté natal, j'aimais surtout +à me figurer que j'assistais encore aux fêtes de Noël dans ma +vieille Angleterre bien-aimée. + +Pendant notre été brûlant du mois de décembre, en Australie, quand +la grande rivière qui arrosait et bornait nos pâturages n'était +plus qu'une suite d'étangs, en grande partie desséchés, quand nos +troupeaux pantelaient autour de moi, à l'heure tranquille du soir; +quand les étoiles, brillant d'un éclat inconnu aux climats +septentrionaux, réalisaient l'idée de la nuit bienheureuse où +l'étoile de Bethléem apparut et guida les rois d'Orient dans leur +pieux pèlerinage, mes pensées voyageaient à travers la mer. Je ne +sentais plus la chaleur étouffante; je n'entendais plus le cri des +oiseaux de nuit ni les hurlements du dingo. J'étais au-delà des +mers, au milieu de ceux qui célébraient la Noël; je voyais les +joyeux visages de mes proches et de mes amis rayonner autour de la +table de Noël; on disait les grâces; on proposait un toast... un +toast aux absents; lorsqu'on prononçait mon nom, les plus gais +visages devenaient tristes. Alors je me réveillais de mon rêve; je +me retrouvais seul et je pleurais. Mais une vie d'action ne laisse +pas de temps pour les chagrins inutiles, bien qu'elle en laisse +assez pour les réflexions et les projets d'avenir. Je résolus +donc, après beaucoup de visions semblables, qu'un temps viendrait +où par une belle soirée de Noël, l'Australien lui-même répondrait +au toast porté: «aux amis absents!» + +Ce temps est, en effet, venu, l'année même qui a terminé le +dernier demi-siècle. Un travail sérieux, une sage économie +m'avaient fait prospérer. Le riche district, dont j'avais été l'un +des premiers pionniers, s'était colonisé et pacifié sur toute +l'étendue qu'embrasse la rivière. Les sauvages Myals s'étaient +laissé apprivoiser, avaient renoncé à leur indépendance et +s'offraient eux-mêmes pour garder nos troupeaux. Des milliers de +bêtes à laine sur les collines et de bêtes à cornes dans les +riches prairies m'appartenaient; la hutte d'écorce s'était changée +en un cottage entouré de balcons comme les chalets suisses. +Intérieurement les livres et les tableaux ne formaient pas une +insignifiante part du mobilier. J'avais des voisins à la distance +d'une promenade à cheval; et de douces voix d'enfants réveillaient +souvent l'écho du rivage. + +Alors je me dis à moi-même: «maintenant je puis retourner... non +pour ne plus revenir, car la terre que j'ai conquise sur le désert +sera ma demeure pour le reste de ma vie; mais je retournerai pour +serrer les mains qui depuis tant d'années désirent serrer les +miennes; pour sécher les larmes que des soeurs chéries répandent, +quand elles pensent à moi, le banni volontaire; pour prendre sur +mes genoux ces pauvres petites à qui l'on apprend à prier pour +leur oncle dans un lointain pays au-delà de la vaste et profonde +mer.» Peut-être avais-je aussi l'arrière-pensée de décider quelque +visage de la vieille Angleterre, quelque vrai coeur anglais, à +partager ma demeure pastorale. + +Je retournai donc, et je foulai de nouveau le sol de la mère- +patrie. La, folle attente du jeune homme avait été déçue; mais +j'avais réalisé de meilleures espérances. Si je ne revenais pas +chargé de trésors; pour rivaliser avec les objets de ma juvénile +et jalouse vanité, je revenais reconnaissant, satisfait de moi- +même, indépendant, pour revoir une fois encore mon pays natal et +retourner me fixer sur la terre de mon adoption. + +On était au milieu de l'hiver, quand je débarquai à un petit port +de l'extrémité occidentale de l'Angleterre, car mon impatience me +fit profiter, durant un calme dans le canal d'Irlande, du premier +bateau de pêcheur qui nous accosta. + +Plus nous approchions, plus croissait mon impatience d'être à +terre. Je voulus absolument me mettre à l'une des rames, et, à +peine le bateau eut-il touché le fond, que me jetant dans l'eau, +je gagnai à gué le rivage. Oh! gens du grand monde à qui la vie +est si facile! il y a des plaisirs que vous ne goûterez jamais, et +parmi ces plaisirs-là, l'enthousiasme, l'admiration profondément +sentie de l'habitant des plaines pastorales, quand il se retrouve +sur le sol paternel, au milieu des jardins de l'Angleterre. + +Oui, jardin est le seul mot qui exprime bien l'aspect de notre +Angleterre, surtout dans l'ouest où le myrte conserve sa feuille +verte et lustrée, tout l'hiver, et où les routes, près de toutes +les villes, sont bordées de charmants cottages. Je trouvais, à +chaque mille, un nouvel objet d'admiration; j'admirais surtout le +coloris frais et sain des gens du peuple. Les robustes jeunes +filles, au teint pourtant si délicat, revenant en grand nombre du +marché le panier à la main, n'étaient pas la moins attrayante des +surprises, pour un homme habitué, depuis longtemps, à vivre dans +une contrée où l'arrivée d'un joli visage blanc et rose était un +événement. + +L'approche de la première grande ville me fut signalée par des +indices moins agréables, et même très pénibles. Des mendiants, +couverts de haillons, se tenaient sur mon passage et invoquaient +la charité du voyageur; d'autres personnes d'un extérieur non +moins digne de pitié, ne mendiaient pas, mais semblaient si +exténuées, si souffreteuses que mon coeur saignait. Il n'y eut +aucune des mains tendues vers moi qui ne reçût mon aumône. Je +donnais également à celles qui n'osaient la réclamer, au grand +étonnement du cocher, qui s'étonna bien davantage quand je lui dis +que je venais d'un pays où il n'y avait d'autres pauvres que les +ivrognes et les fainéants. + +À mon entrée dans une grande ville, le tumulte, le tourbillon des +passants à pied, à cheval, en véhicules de toutes sortes, +m'étourdit. J'eus une espèce de cauchemar. Les signes extérieurs +de la richesse, les conforts de la civilisation, allant au-devant +de tous les besoins imaginables, avaient un air tout à fait +étrange pour moi qui sortais d'un pays où le travail valide était +constamment requis; où on n'hésitait pas à entreprendre le plus +long voyage, à travers des déserts non frayés, avec une couverture +et un pot d'étain, pour tout équipement et tout appareil +culinaire. + +Je consultai le maître de l'auberge pour lui demander si je +pourrais gagner en deux jours le Yorkshire, car il me tardait +d'être avec mes amis. «Si vous couchez ici ce soir,» me répondit- +il, «vous pourrez arriver à temps demain, par le chemin de fer, +pour prendre votre part de la fête de Noël...» Jamais je ne me +serais imaginé cela, et je ne me faisais qu'une idée bien vague de +ce que pouvait être un chemin de fer. + +Arrivé, le lendemain matin, au débarcadère, juste à temps pour +prendre place dans le train de départ, je fus un peu déconcerté +quand, au bruit strident d'un sifflet, la locomotive se mit en +mouvement et nous nous sentîmes emportés comme dans un tourbillon. +J'avais honte de ma peur, et pourtant bien des gens dans ce convoi +auraient reculé durant un voyage de mer comme celui que je venais +de faire et trouvé peut-être plus effrayant encore un des +solitaires voyages à cheval dans le Bush de l'Australie, qui me +semblaient à moi tout naturels. J'atteignis sans accident la +station voisine d'York. Là je devais prendre un moyen de transport +particulier pour atteindre, par une route de traverse, la maison +où l'un de mes frères faisait valoir une ferme de quelques +centaines d'acres de ses propres terres, et réunissait, je le +savais, à l'époque de la Noël, le plus grand nombre possible des +membres de la famille. + +La petite auberge, dans laquelle j'étais descendu, me fournit un +cabriolet conduit par un postillon, visiblement tombé en +décadence. Quand je voulus le questionner, je retrouvai dans mon +nouveau compagnon une ancienne connaissance. Cependant je ne lui +révélai pas tout d'abord qui j'étais. Mon aîné de quelques années +seulement, mais aigri par la perte de son métier, menacé de la +misère, n'ayant plus qu'une santé ruinée, le pauvre postillon +envisageait la vie d'un tout autre point de vue que tous ceux avec +qui j'avais lié conversation. Sur toute ma route à travers +l'Angleterre, l'état de prospérité visible des voyageurs de +première classe m'avait frappé. Pour lui, au contraire, il avait +tout perdu, son emploi et sa gloire; il était obligé «de faire +tout, de porter tout,» au lieu de son ancien costume si pimpant, +de son ancien métier si agréable! Adieu la veste écarlate, adieu +le joyeux galop, les généreux pourboires des voyageurs, les bons +dîners des hôtels où s'arrêtaient les chaises de poste! Dans son +humour noir, l'infortuné avait à raconter vingt histoires plus +tristes que la sienne et dont les héros étaient d'anciens maîtres +de postes réduits à entrer au dépôt de mendicité, des cochers +mendiant leur pain avec la main qui conduisait naguère quatre +chevaux à longues guides, des fermiers descendus au métier de +laboureurs salariés: ces récits se terminaient par une lamentation +sur la destinée de ceux qui n'étaient pas assez forts pour suivre +la course du progrès en Angleterre. Je commençai alors à +reconnaître moi-même qu'il pouvait y avoir deux faces à ce +séduisant tableau qu'on admire à travers les glaces d'un wagon de +première classe. + +Les jouissances du luxe, les douceurs de la vie que procurent les +taxes et les droits payés pour les barrières, valent bien ce +qu'elles coûtent pour ceux qui peuvent les payer. Mais ceux qui ne +le peuvent pas, feront mieux de chercher fortune aux colonies. +Pensant et parlant ainsi, à mesure que j'approchais de l'endroit +où je devais apparaître à l'improviste devant une réunion de mes +parents, je sentais mon premier enthousiasme s'évanouir. Mon coeur +avait d'abord été rempli d'une joie expansive par la fière +conscience d'avoir été l'artisan de ma fortune, et par la beauté +des scènes de l'hiver, car l'hiver couvrant de ses blanches +stalactites les arbres et le feuillage, avait une éblouissante +beauté pour des yeux accoutumés, comme les miens, à la perpétuelle +et brune verdure de l'Australie semi-tropicale. Je répondais +gaiement au «bonsoir, monsieur,» des paysans qui passaient à côté +de nous, et les vigoureuses bouffées de ma pipe favorite mêlaient +leurs nuages à ceux qu'exhalait notre hôte en sueur. Mais les +tristes histoires que le postillon se plaisait à raconter avaient +refroidi beaucoup ma bonne humeur. Je laissai ma pipe s'épuiser et +s'éteindre; mon menton retomba tristement sur ma poitrine. Puis +tout-à-coup je lui demandai s'il connaissait les Barnards? «Oh! +oui, il les connaissait tous. M. John avait eu une chance toute +particulière, car le chemin de fer passait à travers une de ses +fermes. Il avait mené un monsieur et sa dame aux noces de miss +Marguerite et conduit une voiture de deuil à l'enterrement de miss +Marie. La jument du cabriolet avait appartenu à M. John; et ça +avait été autrefois un fameux cheval de chasse. M. Robert l'avait +traité lui-même pour des rhumatismes.» Je lui demandai s'il ne +connaissait pas d'autres membres de la famille. Oh! si fait, je +connais, c'est-à-dire, je connaissais aussi M. Charles; mais +celui-là, est parti pour les pays étrangers. Les uns disent qu'il +y est mort, qu'il s'est fait tuer, pendre... ou quelque chose +d'approchant; d'autres assurent qu'il a fait fortune. C'était un +fameux gaillard, celui-là. Bien des fois il s'est mis en campagne +avec quelqu'un de ma connaissance toute particulière pour tendre +des pièges aux lièvres ou enfumer des faisans. Je porte encore au +front la marque d'un coup que je reçus en tombant le jour où celui +que je veux dire mit un bouchon de genêts épineux dans la queue +d'un cheval que je dressais. C'était un drôle de corps, sur mon +âme! Il ne restait guère de bon sentiment dans le coeur du pauvre +diable de postillon. La perte de son emploi, la misère, la +boisson, avaient terriblement changé le beau et vigoureux gaillard +qui paraissait avoir à peine dix ans de plus que moi, à l'époque +de mon départ d'Angleterre. «Eh quoi! Joe,» lui dis-je en me +tournant tout à fait vers lui, vous ne semblez pas vous souvenir +de moi. Je suis Charles Barnard. «Bon Dieu, monsieur!» me +répondit-il d'un ton pleureur et servile: «Je vous en demande bien +pardon, Vous êtes devenu un homme si important! J'étais toujours +sûr que vous iriez loin. Ainsi donc vous allez dîner avec M. John! +Ah çà, monsieur, j'espère qu'en faveur de la vieille connaissance, +vous n'oublierez pas ma tirelire de Noël?» Je me sentis repoussé +par ces paroles; j'aurais voulu être déjà de retour eu Australie. +Mon esprit commençait à concevoir des craintes sur la sagesse de +ma visite imprévue à ma famille. + +Il faisait un beau clair de lune quand notre cabriolet entra dans +le village. J'avais encore un mille à faire à pied, car je voulais +me débarrasser du bavardage peu récréatif de Joe. Laissant donc +l'ex-postillon se régaler d'un souper chaud et noyer ses soucis +dans des flots d'ale, je marchai rapidement jusqu'à proximité de +la vieille maison, autrefois le manoir patrimonial; mais les +terres en avaient été depuis longtemps divisées. Je m'arrêtai. Mon +courage faiblit au moment où je traversai la grille, dont le bruit +fit aboyer violemment les chiens. J'étais un étranger pour eux, +Les chiens qui me connaissaient étaient morts depuis longtemps. +Deux fois je fis le tour de la maison, réprimant avec peine mon +émotion, avant de trouver le courage d'approcher de la porte. Les +éclats de rire, la joyeuse musique qui résonnait de temps en +temps, les lumières qui voltigeaient d'une croisée à l'autre dans +les chambres d'en haut, me remplissaient d'émotions à la fois +douces et pénibles qui depuis longtemps m'étaient inconnues. Il y +avait du roman dans ma mystérieuse arrivée; mais le roman a +toujours sa part dans une vie de solitude. Très déraisonnablement, +j'éprouvai d'abord une certaine vexation de voir qu'on était si +joyeux en mon absence; mais, l'instant d'après, de meilleurs +sentiments prévalurent. Je m'approchai de la porte que je +reconnaissais si bien, et je frappai un grand coup. La servante +ouvrit sans me faire de question, car on attendait beaucoup de +convives. Au moment où je me baissais pour me débarrasser de mon +manteau et de mon chapeau, une jolie enfant en robe blanche +descendit l'escalier en courant, jeta ses bras autour de mon cou, +m'appliqua un gros baiser et s'écria: «Je vous ai attrapé sous le +gui, cousin Alfred.» Puis, presque aussitôt, en me regardant avec +ses grands yeux bruns timides: «Qui êtes-vous donc? êtes-vous +encore un nouvel oncle?» Oh! combien mon coeur se sentit soulagé! +L'enfant avait saisi une ressemblance; je ne serais donc pas +méconnu par les miens! Tous mes plans, tous mes préparatifs furent +oubliés; j'étais au milieu d'eux; et je voyais, après quinze ans, +le foyer de Noël, la table de Noël, les visages de Noël dont +j'avais si souvent rêvé. + +Décrire cette nuit-là me serait impossible. Longtemps après +minuit, nous étions encore assis tous ensemble. Les enfants ne +voulaient pas quitter mes genoux pour aller au lit; mes frères ne +se lassaient pas de me regarder; mes soeurs étaient groupées +autour de moi, baisaient mes joues barbues et brunies, et +pressaient mes mains brûlées du soleil. Je verrai peut-être encore +bien de nouvelles et riantes scènes de Noël, mais jamais une Noël +semblable à celle qui accueillit le banni volontaire à son retour. + +Cependant, quoique l'Angleterre ait ses bienheureuses saisons et +ses joyeuses fêtes, en tête desquelles figure la Noël, et quoique +cette Noël-là doive bien des fois encore revivre dans ma mémoire, +je ne puis rester en Angleterre. Ma vie a pris le moule de mon +pays adoptif. Là où j'ai fait ma fortune, là je dois en jouir. Les +entraves, les conventions, les liens créés par les divisions +infinies de la société, sont plus que je ne puis supporter. Le +souci semble siéger sur tous les fronts, et, sur un trop grand +nombre, le dédaigneux orgueil d'une supériorité sociale +imaginaire. + +J'ai trouvé le visage au teint de rose et le loyal coeur de +l'inconnue dont j'avais souvent rêvé dans mes nuits solitaires. +Une jeune personne écoutait d'une oreille attentive, émue, durant +la semaine de Noël, les récits de l'Australien, que mes amis ne se +lassaient pas d'entendre; elle est prête à tout quitter pour me +suivre dans ma demeure pastorale. Je fais actuellement mes +préparatifs de départ, et ni la société, ni les livres, ni la +musique ne manqueront dans ce qui n'était, quand j'y arrivai pour +la première fois, qu'une forêt et un désert d'herbages, peuplé +d'oiseaux sauvages et de kangourous. Prés de vingt parents +m'accompagnent, dont plusieurs passablement pauvres; mais là-bas +peu importe. Dans quelques années, vous verrez figurer +l'établissement de Barnard-Town sur toutes les cartes d'Australie; +et là, au temps de la Noël, comme en tout temps, les hommes au +coeur franc, les femmes au bon coeur, trouveront toujours aide et +sympathique accueil, car je n'oublierai jamais comment j'ai débuté +moi-même dans ce monde lointain, berger perdu dans la solitude, +regardant luire les étoiles dans un ciel sans nuages. + + + + [1] L'équivalent français du «Château en l'air, a Castle +in the air», est le «Château en Espagne»; mais le +traducteur a cru devoir conserver le sens littéral de +l'expression anglaise. + [2] Hauteurs déboisées couvertes de bruyères et +servant généralement de pâturages. + [3] Sic + + + + + +End of Project Gutenberg's Les conteurs à la ronde, by Charles Dickens + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEURS À LA RONDE *** + +***** This file should be named 16022-8.txt or 16022-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/0/2/16022/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16022-8.zip b/16022-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..405b6f2 --- /dev/null +++ b/16022-8.zip diff --git a/16022-r.zip b/16022-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5717c1b --- /dev/null +++ b/16022-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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