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+The Project Gutenberg EBook of Cantique de Noël, by Charles Dickens
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Cantique de Noël
+
+Author: Charles Dickens
+
+Release Date: June 7, 2005 [EBook #16021]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANTIQUE DE NOËL ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
+
+
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+
+
+
+
+Charles Dickens
+
+
+
+CANTIQUE DE NOËL
+
+EN PROSE
+
+
+
+Table des matières
+
+Premier couplet Le spectre de Marley
+Deuxième couplet Le premier des trois esprits
+Troisième couplet Le second des trois esprits
+Quatrième couplet Le dernier esprit
+Cinquième couplet La conclusion
+
+
+
+Premier couplet
+
+Le spectre de Marley
+
+Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l'ombre d'un
+doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le
+clerc, l'entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené
+le deuil. Scrooge l'avait signé, et le nom de Scrooge était bon à
+la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d'apposer
+sa signature.
+
+Le vieux Marley était aussi mort qu'un clou de porte.[1]
+
+Attention! je ne veux pas dire que je sache par moi-même ce qu'il
+y a de particulièrement mort dans un clou de porte. J'aurais pu,
+quant à moi, me sentir porté plutôt à regarder un clou de cercueil
+comme le morceau de fer le plus mort qui soit dans le commerce;
+mais la sagesse de nos ancêtres éclate dans les similitudes, et
+mes mains profanes n'iront pas toucher à l'arche sainte; autrement
+le pays est perdu. Vous me permettrez donc de répéter avec énergie
+que Marley était aussi mort qu'un clou de porte.
+
+Scrooge savait-il qu'il fût mort? Sans contredit. Comment aurait-
+il pu en être autrement? Scrooge et lui étaient associés depuis je
+ne sais combien d'années. Scrooge était son seul exécuteur
+testamentaire, le seul administrateur de son bien, son seul
+légataire universel, son unique ami, le seul qui eût suivi son
+convoi. Quoiqu'à dire vrai, il ne fût pas si terriblement
+bouleversé par ce triste événement, qu'il ne se montrât un habile
+homme d'affaires le jour même des funérailles et qu'il ne l'eût
+solennisé par un marché des plus avantageux.
+
+La mention des funérailles de Marley me ramène à mon point de
+départ. Il n'y a pas de doute que Marley était mort: ceci doit
+être parfaitement compris, autrement l'histoire que je vais
+raconter ne pourrait rien avoir de merveilleux. Si nous n'étions
+bien convaincus que le père d'Hamlet est mort, avant que la pièce
+commence, il n'y aurait rien de plus remarquable à le voir rôder
+la nuit, par un vent d'est, sur les remparts de sa ville, qu'à
+voir tout autre monsieur d'un âge mûr se promener mal à propos au
+milieu des ténèbres, dans un lieu rafraîchi par la brise, comme
+serait, par exemple, le cimetière de Saint-Paul, simplement pour
+frapper d'étonnement l'esprit faible de son fils.
+
+Scrooge n'effaça jamais le nom du vieux Marley. Il était encore
+inscrit, plusieurs années après, au-dessus de la porte du magasin:
+_Scrooge et Marley_. La maison de commerce était connue sous la
+raison Scrooge et Marley. Quelquefois des gens peu au courant des
+affaires l'appelaient Scrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout
+court; mais il répondait également à l'un et à l'autre nom; pour
+lui c'était tout un.
+
+Oh! il tenait bien le poing fermé sur la meule, le bonhomme
+Scrooge! Le vieux pécheur était un avare qui savait saisir
+fortement, arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point lâcher
+surtout! Dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais
+l'acier n'a fait jaillir une étincelle généreuse, secret, renfermé
+en lui-même et solitaire comme une huître. Le froid qui était au
+dedans de lui gelait son vieux visage, pinçait son nez pointu,
+ridait sa joue, rendait sa démarche roide et ses yeux rouges,
+bleuissait ses lèvres minces et se manifestait au dehors par le
+son aigre de sa voix. Une gelée blanche recouvrait constamment sa
+tête, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait
+toujours et partout avec lui sa température au-dessous de zéro; il
+glaçait son bureau aux jours caniculaires et ne le dégelait pas
+d'un degré à Noël.
+
+La chaleur et le froid extérieurs avaient peu d'influence sur
+Scrooge. Les ardeurs de l'été ne pouvaient le réchauffer, et
+l'hiver le plus rigoureux ne parvenait pas à le refroidir. Aucun
+souffle de vent n'était plus âpre que lui. Jamais neige en tombant
+n'alla plus droit à son but, jamais pluie battante ne fut plus
+inexorable. Le mauvais temps ne savait par où trouver prise sur
+lui; les plus fortes averses, la neige, la grêle, les giboulées ne
+pouvaient se vanter d'avoir sur lui qu'un avantage: elles
+tombaient souvent «_avec profusion_». Scrooge ne connut jamais ce
+mot.
+
+Personne ne l'arrêta jamais dans la rue pour lui dire d'un air
+satisfait: «Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous? quand
+viendrez-vous me voir?» Aucun mendiant n'implorait de lui le plus
+léger secours, aucun enfant ne lui demandait l'heure. On ne vit
+jamais personne, soit homme, soit femme, prier Scrooge, une seule
+fois dans toute sa vie, de lui indiquer le chemin de tel ou tel
+endroit. Les chiens d'aveugles eux-mêmes semblaient le connaître,
+et, quand ils le voyaient venir, ils entraînaient leurs maîtres
+sous les portes cochères et dans les ruelles, puis remuaient la
+queue comme pour dire: «Mon pauvre maître aveugle, mieux vaut pas
+d'oeil du tout qu'un mauvais oeil!»
+
+Mais qu'importait à Scrooge? C'était là précisément ce qu'il
+voulait. Se faire un chemin solitaire le long des grands chemins
+de la vie fréquentés par la foule, en avertissant les passants par
+un écriteau qu'ils eussent à se tenir à distance, c'était pour
+Scrooge du vrai _nanan_, comme disent les petits gourmands.
+
+Un jour, le meilleur de tous les bons jours de l'année, la veille
+de Noël, le vieux Scrooge était assis, fort occupé, dans son
+comptoir. Il faisait un froid vif et perçant, le temps était
+brumeux; Scrooge pouvait entendre les gens aller et venir dehors,
+dans la ruelle, soufflant dans leurs doigts, respirant avec bruit,
+se frappant la poitrine avec les mains et tapant des pieds sur le
+trottoir pour les réchauffer. Trois heures seulement venaient de
+sonner aux horloges de la Cité, et cependant il était déjà presque
+nuit. Il n'avait pas fait clair de tout le jour, et les lumières
+qui paraissaient derrière les fenêtres des comptoirs voisins
+ressemblaient à des taches de graisse rougeâtres qui s'étalaient
+sur le fond noirâtre d'un air épais et en quelque sorte palpable.
+Le brouillard pénétrait dans l'intérieur des maisons par toutes
+les fentes et les trous de serrure; au dehors il était si dense,
+que, quoique la rue fût des plus étroites, les maisons en face ne
+paraissaient plus que comme des fantômes. À voir les nuages
+sombres s'abaisser de plus en plus et répandre sur tous les objets
+une obscurité profonde, on aurait pu croire que la nature était
+venue s'établir tout près de là pour y exploiter une brasserie
+montée sur une vaste échelle.
+
+La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte, afin qu'il pût
+avoir l'oeil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans
+une petite cellule triste, sorte de citerne sombre, occupé à
+copier des lettres. Scrooge avait un très petit feu, mais celui du
+commis était beaucoup plus petit encore: on aurait dit qu'il n'y
+avait qu'un seul morceau de charbon. Il ne pouvait l'augmenter,
+car Scrooge gardait la boîte à charbon dans sa chambre, et toutes
+les fois que le malheureux entrait avec la pelle, son patron ne
+manquait pas de lui déclarer qu'il serait forcé de le quitter.
+C'est pourquoi le commis mettait son cache-nez blanc et essayait
+de se réchauffer à la chandelle; mais comme ce n'était pas un
+homme de grande imaginative, ses efforts demeurèrent superflus.
+
+«Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous
+garde!», cria une voix joyeuse. C'était la voix du neveu de
+Scrooge, qui était venu le surprendre si vivement qu'il n'avait
+pas eu le temps de le voir.
+
+«Bah! dit Scrooge, sottise!»
+
+Il s'était tellement échauffé dans sa marche rapide par ce temps
+de brouillard et de gelée, le neveu de Scrooge, qu'il en était
+tout en feu; son visage était rouge comme une cerise, ses yeux
+étincelaient, et la vapeur de son haleine était encore toute
+fumante.
+
+«Noël, une sottise, mon oncle! dit le neveu de Scrooge; ce n'est
+pas là ce que vous voulez dire sans doute?
+
+-- Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël! Quel droit avez-vous
+d'être gai? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des gaietés
+ruineuses? Vous êtes déjà bien assez pauvre!
+
+-- Allons, allons! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous
+d'être triste? Quelle raison avez-vous de vous livrer à vos
+chiffres moroses? Vous êtes déjà bien assez riche!
+
+-- Bah!» dit encore Scrooge, qui, pour le moment, n'avait pas une
+meilleure réponse prête; et son bah! fut suivi de l'autre mot:
+sottise!
+
+«Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, fit le neveu.
+
+-- Et comment ne pas l'être, repartit l'oncle, lorsqu'on vit dans
+un monde de fous tel que celui-ci? Un gai Noël! Au diable vos gais
+Noëls! Qu'est-ce que Noël, si ce n'est une époque pour payer
+l'échéance de vos billets, souvent sans avoir d'argent? un jour où
+vous vous trouvez plus vieux d'une année et pas plus riche d'une
+heure? un jour où, la balance de vos livres établie, vous
+reconnaissez, après douze mois écoulés, que chacun des articles
+qui s'y trouvent mentionnés vous a laissé sans le moindre profit?
+Si je pouvais en faire à ma tête, continua Scrooge d'un ton
+indigné, tout imbécile qui court les rues avec un gai Noël sur les
+lèvres serait mis à bouillir dans la marmite avec son propre
+pouding et enterré avec une branche de houx au travers du coeur.
+C'est comme ça.
+
+-- Mon oncle! dit le neveu, voulant se faire l'avocat de Noël.
+
+-- Mon neveu! reprit l'oncle sévèrement, fêtez Noël à votre façon,
+et laissez-moi le fêter à la mienne.
+
+-- Fêter Noël! répéta le neveu de Scrooge; mais vous ne le fêtez
+pas, mon oncle.
+
+-- Alors laissez-moi ne pas le fêter. Grand bien puisse-t-il vous
+faire! Avec cela qu'il vous a toujours fait grand bien!
+
+-- Il y a quantité de choses, je l'avoue, dont j'aurais pu retirer
+quelque bien, sans en avoir profité néanmoins, répondit le neveu;
+Noël entre autres. Mais au moins ai-je toujours regardé le jour de
+Noël quand il est revenu (mettant de côté le respect dû à son nom
+sacré et à sa divine origine, si on peut les mettre de côté en
+songeant à Noël), comme un beau jour, un jour de bienveillance, de
+pardon, de charité, de plaisir, le seul, dans le long calendrier
+de l'année, où je sache que tous, hommes et femmes, semblent, par
+un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs
+coeurs et voir dans les gens au-dessous d'eux de vrais compagnons
+de voyage sur le chemin du tombeau, et non pas une autre race de
+créatures marchant vers un autre but. C'est pourquoi, mon oncle,
+quoiqu'il n'ait jamais mis dans ma poche la moindre pièce d'or ou
+d'argent, je crois que Noël m'a fait vraiment du bien et qu'il
+m'en fera encore; aussi je répète: Vive Noël!»
+
+Le commis dans sa citerne applaudit involontairement; mais,
+s'apercevant à l'instant même qu'il venait de commettre une
+inconvenance, il voulut attiser le feu et ne fit qu'en éteindre
+pour toujours la dernière apparence d'étincelle.
+
+«Que j'entende encore le moindre bruit de votre côté, dit Scrooge,
+et vous fêterez votre Noël en perdant votre place. Quant à vous,
+monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers son neveu, vous êtes en
+vérité un orateur distingué. Je m'étonne que vous n'entriez pas au
+parlement.
+
+-- Ne vous fâchez pas, mon oncle. Allons, venez dîner demain chez
+nous.»
+
+Scrooge dit qu'il voudrait le voir au... oui, en vérité, il le
+dit. Il prononça le mot tout entier, et dit qu'il aimerait mieux
+le voir au d... (Le lecteur finira le mot si cela lui plaît.)
+
+«Mais pourquoi? s'écria son neveu... Pourquoi?
+
+-- Pourquoi vous êtes-vous marié? demanda Scrooge.
+
+-- Parce que j'étais amoureux.
+
+-- Parce que vous étiez amoureux! grommela Scrooge, comme si
+c'était la plus grosse sottise du monde après le gai Noël.
+Bonsoir!
+
+-- Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir avant mon
+mariage. Pourquoi vous en faire un prétexte pour ne pas venir
+maintenant?
+
+-- Bonsoir, dit Scrooge.
+
+-- Je ne désire rien de vous; je ne vous demande rien. Pourquoi ne
+serions-nous pas amis?
+
+-- Bonsoir, dit Scrooge.
+
+-- Je suis peiné, bien sincèrement peiné de vous voir si résolu.
+Nous n'avons jamais eu rien l'un contre l'autre, au moins de mon
+côté. Mais j'ai fait cette tentative pour honorer Noël, et je
+garderai ma bonne humeur de Noël jusqu'au bout. Ainsi, un gai
+Noël, mon oncle!
+
+-- Bonsoir, dit Scrooge.
+
+-- Et je vous souhaite aussi la bonne année!
+
+-- Bonsoir,» répéta Scrooge.
+
+Son neveu quitta la chambre sans dire seulement un mot de
+mécontentement. Il s'arrêta à la porte d'entrée pour faire ses
+souhaits de bonne année au commis, qui, bien que gelé, était
+néanmoins plus chaud que Scrooge, car il les lui rendit
+cordialement.
+
+«Voilà un autre fou, murmura Scrooge, qui l'entendit de sa place:
+mon commis, avec quinze schellings par semaine, une femme et des
+enfants, parlant d'un gai Noël. Il y a de quoi se retirer aux
+petites maisons.»
+
+Ce fou fieffé donc, en allant reconduire le neveu le Scrooge,
+avait introduit deux autres personnes. C'étaient deux messieurs de
+bonne mine, d'une figure avenante, qui se tenaient en ce moment,
+chapeau bas, dans le bureau de Scrooge. Ils avaient à la main des
+registres et des papiers, et le saluèrent.
+
+«Scrooge et Marley, je crois? dit l'un d'eux en consultant sa
+liste. Est-ce à M. Scrooge ou à M. Marley que j'ai le plaisir de
+parler?
+
+-- M. Marley est mort depuis sept ans, répondit Scrooge. Il y a
+juste sept ans qu'il est mort, cette nuit même.
+
+-- Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit bien représentée
+par son associé survivant,» dit l'étranger en présentant ses
+pouvoirs pour quêter.
+
+Elle l'était certainement; car les deux associés se ressemblaient
+comme deux gouttes d'eau. Au mot fâcheux de générosité, Scrooge
+fronça le sourcil, hocha la tête et rendit au visiteur ses
+certificats.
+
+«À cette époque joyeuse de l'année, monsieur Scrooge, dit celui-ci
+en prenant une plume, il est plus désirable encore que d'habitude
+que nous puissions recueillir un léger secours pour les pauvres et
+les indigents qui souffrent énormément dans la saison où nous
+sommes. Il y en a des milliers qui manquent du plus strict
+nécessaire, et des centaines de mille qui n'ont pas à se donner le
+plus léger bien-être.
+
+-- N'y a-t-il pas des prisons? demanda Scrooge.
+
+-- Oh! en très grand nombre, dit l'étranger laissant retomber sa
+plume.
+
+-- Et les maisons de refuge, continua Scrooge, ne sont-elles plus
+en activité?
+
+-- Pardon, monsieur, répondit l'autre; et plût à Dieu qu'elles ne
+le fussent pas!
+
+-- Le moulin de discipline et la loi des pauvres sont toujours en
+pleine vigueur, alors? dit Scrooge.
+
+-- Toujours; et ils ont fort à faire tous les deux.
+
+-- Oh! j'avais craint, d'après ce que vous me disiez d'abord, que
+quelque circonstance imprévue ne fût venue entraver la marche de
+ces utiles institutions. Je suis vraiment ravi d'apprendre le
+contraire, dit Scrooge.
+
+-- Persuadés qu'elles ne peuvent guère fournir une satisfaction
+chrétienne du corps et de l'âme à la multitude, quelques-uns
+d'entre nous s'efforcent de réunir une petite somme pour acheter
+aux pauvres un peu de viande et de bière, avec du charbon pour se
+chauffer. Nous choisissons cette époque, parce que c'est, de toute
+l'année, le temps où le besoin se fait le plus vivement sentir, et
+où l'abondance fait le plus de plaisir. Pour combien vous
+inscrirai-je?
+
+-- Pour rien! répondit Scrooge.
+
+-- Vous désirez garder l'anonyme.
+
+-- Je désire qu'on me laisse en repos. Puisque vous me demandez ce
+que je désire, messieurs, voilà ma réponse. Je ne me réjouis pas
+moi-même à Noël, et je ne puis fournir aux paresseux les moyens de
+se réjouir. J'aide à soutenir les établissements dont je vous
+parlais tout à l'heure; ils coûtent assez cher: ceux qui ne se
+trouvent pas bien ailleurs n'ont qu'à y aller.
+
+-- Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et beaucoup d'autres
+qui aimeraient mieux mourir.
+
+-- S'ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils feraient très
+bien de suivre cette idée et de diminuer l'excédent de la
+population. Au reste, excusez-moi; je ne connais pas tout ça.
+
+-- Mais il vous serait facile de le connaître, observa l'étranger.
+
+-- Ce n'est pas ma besogne, répliqua Scrooge. Un homme a bien
+assez de faire ses propres affaires, sans se mêler de celles des
+autres. Les miennes prennent tout mon temps. Bonsoir, messieurs.»
+
+Voyant clairement qu'il serait inutile de poursuivre leur requête,
+les deux étrangers se retirèrent. Scrooge se remit au travail, de
+plus en plus content de lui, et d'une humeur plus enjouée qu'à son
+ordinaire.
+
+Cependant le brouillard et l'obscurité s'épaississaient tellement,
+que l'on voyait des gens courir çà et là par les rues avec des
+torches allumées, offrant leurs services aux cochers pour marcher
+devant les chevaux et les guider dans leur chemin. L'antique tour
+d'une église, dont la vieille cloche renfrognée avait toujours
+l'air de regarder Scrooge curieusement à son bureau par une
+fenêtre gothique pratiquée dans le mur, devint invisible et sonna
+les heures, les demies et les quarts dans les nuages avec des
+vibrations tremblantes et prolongées, comme si ses dents eussent
+claqué là-haut dans sa tête gelée. Le froid devint intense dans la
+rue même. Au coin de la cour, quelques ouvriers, occupés à réparer
+les conduits du gaz, avaient allumé un énorme brasier, autour
+duquel se pressait une foule d'hommes et d'enfants déguenillés, se
+chauffant les mains et clignant les yeux devant la flamme avec un
+air de ravissement. Le robinet de la fontaine était délaissé et
+les eaux refoulées qui s'étaient congelées tout autour de lui
+formaient comme un cadre de glace misanthropique, qui faisait
+horreur à voir.
+
+Les lumières brillantes des magasins, où les branches et les baies
+de houx pétillaient à la chaleur des becs de gaz placés derrière
+les fenêtres, jetaient sur les visages pâles des passants un
+reflet rougeâtre. Les boutiques de marchands de volailles et
+d'épiciers étaient devenues comme un décor splendide, un glorieux
+spectacle, qui ne permettait pas de croire que la vulgaire pensée
+de négoce et de trafic eût rien à démêler avec ce luxe inusité. Le
+lord-maire, dans sa puissante forteresse de Mansion-House, donnait
+ses ordres à ses cinquante cuisiniers et à ses cinquante
+sommeliers pour fêter Noël, comme doit le faire la maison d'un
+lord-maire; et même le petit tailleur qu'il avait condamné, le
+lundi précédent, à une amende de cinq schellings pour s'être
+laissé arrêter dans les rues ivre et faisant un tapage infernal,
+préparait tout dans son galetas pour le pouding du lendemain,
+tandis que sa maigre moitié sortait, avec son maigre nourrisson
+dans les bras, pour aller acheter à la boucherie le morceau de
+boeuf indispensable.
+
+Cependant le brouillard redouble, le froid redouble! un froid vif,
+âpre, pénétrant. Si le bon saint Dunstan avait seulement pincé le
+nez du diable avec un temps pareil, au lieu de se servir de ses
+armes familières, c'est pour le coup que le malin esprit n'aurait
+pas manqué de pousser des hurlements. Le propriétaire d'un jeune
+nez, petit, rongé, mâché par le froid affamé, comme les os sont
+rongés par les chiens, se baissa devant le trou de la serrure de
+Scrooge pour le régaler d'un chant de Noël; mais au premier mot de
+
+_Dieu vous aide, mon gai monsieur!_
+_Que rien ne trouble votre coeur!_
+
+Scrooge saisit sa règle avec un geste si énergique que le chanteur
+s'enfuit épouvanté, abandonnant le trou de la serrure au
+brouillard et aux frimas qui semblèrent s'y précipiter vers
+Scrooge par sympathie.
+
+Enfin l'heure de fermer le comptoir arriva. Scrooge descendit de
+son tabouret d'un air bourru, paraissant donner ainsi le signal
+tacite du départ au commis qui attendait dans la citerne et qui,
+éteignant aussitôt sa chandelle, mit son chapeau sur sa tête.
+
+«Vous voudriez avoir toute la journée de demain, je suppose? dit
+Scrooge.
+
+-- Si cela vous convenait, monsieur.
+
+-- Cela ne me convient nullement, et ce n'est point juste. Si je
+vous retenais une demi-couronne pour ce jour-là, vous vous
+croiriez lésé, j'en suis sûr.»
+
+Le commis sourit légèrement.
+
+«Et cependant, dit Scrooge, vous ne me regardez pas comme lésé,
+moi, si je vous paye une journée pour ne rien faire.»
+
+Le commis observa que cela n'arrivait qu'une fois l'an.
+
+«Pauvre excuse pour mettre la main dans la poche d'un homme tous
+les 25 décembre, dit Scrooge en boutonnant sa redingote jusqu'au
+menton. Mais je suppose qu'il vous faut la journée tout entière;
+tâchez au moins de m'en dédommager en venant de bonne heure après-
+demain matin.»
+
+Le commis le promit et Scrooge sortit en grommelant. Le comptoir
+fut fermé en un clin d'oeil, et le commis, les deux bouts de son
+cache-nez blanc pendant jusqu'au bas de sa veste (car il n'élevait
+pas ses prétentions jusqu'à porter une redingote), se mit à
+glisser une vingtaine de fois sur le trottoir de Cornhill, à la
+suite d'une bande de gamins, en l'honneur de la veille de Noël,
+et, se dirigeant ensuite vers sa demeure à Camden-Town, il y
+arriva toujours courant de toutes ses forces pour jouer à colin-
+maillard.
+
+Scrooge prit son triste dîner dans la triste taverne où il
+mangeait d'ordinaire. Ayant lu tous les journaux et charmé le
+reste de la soirée en parcourant son livre de comptes, il alla
+chez lui pour se coucher. Il habitait un appartement occupé
+autrefois par feu son associé. C'était une enfilade de chambres
+obscures qui faisaient partie d'un vieux bâtiment sombre, situé à
+l'extrémité d'une ruelle où il avait si peu de raison d'être,
+qu'on ne pouvait s'empêcher de croire qu'il était venu se blottir
+là, un jour que, dans sa jeunesse, il jouait à cache-cache avec
+d'autres maisons et ne s'était plus ensuite souvenu de son chemin.
+Il était alors assez vieux et assez triste, car personne n'y
+habitait, excepté Scrooge, tous les autres appartements étant
+loués pour servir de comptoirs ou de bureaux. La cour était si
+obscure, que Scrooge lui-même, quoiqu'il en connût parfaitement
+chaque pavé, fut obligé de tâtonner avec les mains. Le brouillard
+et les frimas enveloppaient tellement la vieille porte sombre de
+la maison, qu'il semblait que le génie de l'hiver se tînt assis
+sur le seuil, absorbé dans ses tristes méditations.
+
+Le fait est qu'il n'y avait absolument rien de particulier dans le
+marteau de la porte, sinon qu'il était trop gros: le fait est
+encore que Scrooge l'avait vu soir et matin, chaque jour, depuis
+qu'il demeurait en ce lieu; qu'en outre Scrooge possédait aussi
+peu de ce qu'on appelle imagination qu'aucun habitant de la Cité
+de Londres, y compris même, je crains d'être un peu téméraire, la
+corporation, les aldermen et les notables. Il faut bien aussi se
+mettre dans l'esprit que Scrooge n'avait pas pensé une seule fois
+à Marley, depuis qu'il avait, cette après-midi même, fait mention
+de la mort de son ancien associé, laquelle remontait à sept ans.
+Qu'on m'explique alors, si on le peut, comment il se fit que
+Scrooge, au moment où il mit la clef dans la serrure, vit dans le
+marteau, sans avoir prononcé de paroles magiques pour le
+transformer, non plus un marteau, mais la figure de Marley.
+
+Oui, vraiment, la figure de Marley! Ce n'était pas une ombre
+impénétrable comme les autres objets de la cour, elle paraissait
+au contraire entourée d'une lueur sinistre, semblable à un homard
+avarié dans une cave obscure. Son expression n'avait rien qui
+rappelât la colère ou la férocité, mais elle regardait Scrooge
+comme Marley avait coutume de le faire, avec des lunettes de
+spectre relevées sur son front de revenant. La chevelure était
+curieusement soulevée comme par un souffle ou une vapeur chaude,
+et, quoique les yeux fussent tout grands ouverts, ils demeuraient
+parfaitement immobiles. Cette circonstance et sa couleur livide la
+rendaient horrible; mais l'horreur qu'éprouvait Scrooge à sa vue
+ne semblait pas du fait de la figure, elle venait plutôt de lui-
+même et ne tenait pas à l'expression de la physionomie du défunt.
+Lorsqu'il eut considéré fixement ce phénomène, il n'y trouva plus
+qu'un marteau.
+
+Dire qu'il ne tressaillit pas ou que son sang ne ressentit point
+une impression terrible à laquelle il avait été étranger depuis
+son enfance, serait un mensonge. Mais il mit la main sur la clef,
+qu'il avait lâchée d'abord, la tourna brusquement, entra et alluma
+sa chandelle.
+
+Il s'arrêta, un moment irrésolu, avant de fermer la porte, et
+commença par regarder avec précaution derrière elle, comme s'il se
+fût presque attendu à être épouvanté par la vue de la queue
+effilée de Marley s'avançant jusque dans le vestibule. Mais il n'y
+avait rien derrière la porte, excepté les écrous et les vis qui y
+fixaient le marteau; ce que voyant, il dit: «Bah! bah!» en la
+poussant avec violence.
+
+Le bruit résonna dans toute la maison comme un tonnerre. Chaque
+chambre au-dessus et chaque futaille au-dessous, dans la cave du
+marchand de vin, semblait rendre un son particulier pour faire sa
+partie dans ce concert d'échos. Scrooge n'était pas homme à se
+laisser effrayer par des échos. Il ferma solidement la porte,
+traversa le vestibule et monta l'escalier, prenant le temps
+d'ajuster sa chandelle chemin faisant.
+
+Vous parlez des bons vieux escaliers d'autrefois par où l'on
+aurait fait monter facilement un carrosse à six chevaux ou le
+cortège d'un petit acte du parlement; mais moi, je vous dis que
+celui de Scrooge était bien autre chose; vous auriez pu y faire
+monter un corbillard, en le prenant dans sa plus grande largeur,
+la barre d'appui contre le mur, et la portière du côte de la
+rampe, et c'eût été chose facile: il y avait bien assez de place
+pour cela et plus encore qu'il n'en fallait. Voilà peut-être
+pourquoi Scrooge crut voir marcher devant lui, dans l'obscurité,
+un convoi funèbre. Une demi-douzaine des becs de gaz de la rue
+auraient eu peine à éclairer suffisamment le vestibule; vous
+pouvez donc supposer qu'il y faisait joliment sombre avec la
+chandelle de Scrooge.
+
+Il montait toujours, ne s'en souciant pas plus que de rien du
+tout. L'obscurité ne coûte pas cher, c'est pour cela que Scrooge
+ne la détestait pas. Mais avant de fermer sa lourde porte, il
+parcourut les pièces de son appartement pour voir si tout était en
+ordre. C'était peut-être un souvenir inquiet de la mystérieuse
+figure qui lui trottait dans la tête.
+
+Le salon, la chambre à coucher, la chambre de débarras, tout se
+trouvait en ordre. Personne sous la table, personne sous le sofa;
+un petit feu dans la grille; la cuiller et la tasse prêtes; et sur
+le feu la petite casserole d'eau de gruau (car Scrooge avait un
+rhume de cerveau). Personne sous son lit, personne dans le
+cabinet, personne dans sa robe de chambre suspendue contre la
+muraille dans une attitude suspecte. La chambre de débarras comme
+d'habitude: un vieux garde-feu, de vieilles savates, deux paniers
+à poisson, un lavabo sur trois pieds et un fourgon.
+
+Parfaitement rassuré, Scrooge tira sa porte et s'enferma à double
+tour, ce qui n'était point son habitude. Ainsi garanti de toute
+surprise, il ôta sa cravate, mit sa robe de chambre, ses
+pantoufles et son bonnet de nuit, et s'assit devant le feu pour
+prendre son gruau.
+
+C'était, en vérité, un très petit feu, si peu que rien pour une
+nuit si froide. Il fut obligé de s'asseoir tout près et de le
+couver en quelque sorte, avant de pouvoir extraire la moindre
+sensation de chaleur d'un feu si mesquin qu'il aurait tenu dans la
+main. Le foyer ancien avait été construit, il y a longtemps, par
+quelque marchand hollandais, et garni tout autour de plaques
+flamandes sur lesquelles on avait représenté des scènes de
+l'Écriture. Il y avait des Caïn et des Abel, des filles de
+Pharaon, des reines de Saba, des messagers angéliques descendant
+au travers des airs sur des nuages semblables à des lits de plume,
+des Abraham, des Balthazar, des apôtres s'embarquant dans des
+bateaux en forme de saucière, des centaines de figures capables de
+distraire sa pensée; et cependant, ce visage de Marley, mort
+depuis sept ans, venait, comme la baguette de l'ancien prophète,
+absorber tout le reste. Si chacune de ces plaques vernies eût
+commencé par être un cadre vide avec le pouvoir de représenter sur
+sa surface unie quelques formes composées des fragments épars des
+pensées de Scrooge, chaque carreau aurait offert une copie de la
+tête du vieux Marley.
+
+«Sottise!», dit Scrooge; et il se mit à marcher dans la chambre de
+long en large.
+
+Après plusieurs tours, il se rassit. Comme il se renversait la
+tête dans son fauteuil, son regard s'arrêta par hasard sur une
+sonnette hors de service suspendue dans la chambre et qui, pour
+quelque dessein depuis longtemps oublié, communiquait avec une
+pièce située au dernier étage de la maison. Ce fut avec une
+extrême surprise, avec une terreur étrange, inexplicable, qu'au
+moment où il la regardait, il vit cette sonnette commencer à se
+mettre en mouvement. Elle s'agita d'abord si doucement, qu'à peine
+rendit-elle un son; mais bientôt elle sonna à double carillon, et
+toutes les autres sonnettes de la maison se mirent de la partie.
+
+Cela ne dura peut-être qu'une demi-minute ou une minute au plus,
+mais cette minute pour Scrooge fut aussi longue qu'une heure. Les
+sonnettes s'arrêtèrent comme elles avaient commencé, toutes en
+même temps. Leur bruit fut remplacé par un choc de ferrailles
+venant de profondeurs souterraines, comme si quelqu'un traînait
+une lourde chaîne sur les tonneaux dans la cave du marchand de
+vin. Scrooge se souvint alors d'avoir ouï dire que, dans les
+maisons hantées par les revenants, ils traînaient toujours des
+chaînes après eux.
+
+La porte de la cave s'ouvrit avec un horrible fracas, et alors il
+entendit le bruit devenir beaucoup plus fort au rez-de-chaussée,
+puis monter l'escalier, et enfin s'avancer directement vers sa
+porte.
+
+«Sottise encore que tout cela! dit Scrooge; je ne veux pas y
+croire.»
+
+Il changea cependant de couleur, lorsque, sans le moindre temps
+d'arrêt, le spectre traversa la porte massive et, pénétrant dans
+la chambre, passa devant ses yeux. Au moment où il entrait, la
+flamme mourante se releva comme pour crier: «Je le reconnais!
+c'est le spectre de Marley!», puis elle retomba.
+
+Le même visage, absolument le même: Marley avec sa queue effilée,
+son gilet ordinaire, ses pantalons collants et ses bottes dont les
+glands de soie se balançaient en mesure avec sa queue, les pans de
+son habit et son toupet. La chaîne qu'il traînait était passée
+autour de sa ceinture; elle était longue, tournait autour de lui
+comme une queue, et était faite (car Scrooge la considéra de près)
+de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de grands-livres, de
+paperasses et de bourses pesantes en acier. Son corps était
+transparent, si bien que Scrooge, en l'observant et regardant à
+travers son gilet, pouvait voir les deux boutons cousus par
+derrière à la taille de son habit.
+
+Scrooge avait souvent entendu dire que Marley n'avait pas
+d'entrailles, mais il ne l'avait jamais cru jusqu'alors.
+
+Non, et même il ne le croyait pas encore. Quoique son regard pût
+traverser le fantôme d'outre en outre, quoiqu'il le vît là debout
+devant lui, quoiqu'il sentît l'influence glaciale de ses yeux
+glacés par la mort, quoiqu'il remarquât jusqu'au tissu du foulard
+plié qui lui couvrait la tête, en passant sous son menton, et
+auquel il n'avait point pris garde auparavant, il refusait encore
+de croire et luttait contre le témoignage de ses sens.
+
+«Que veut dire ceci? demanda Scrooge caustique et froid comme
+toujours. Que désirez-vous de moi?
+
+-- Beaucoup de choses!»
+
+C'est la voix de Marley, plus de doute à cet égard.
+
+«Qui êtes-vous?
+
+-- Demandez-moi qui j'étais.
+
+-- Qui étiez-vous alors? dit Scrooge, élevant la voix. Vous êtes
+bien puriste... pour une ombre.
+
+-- De mon vivant j'étais votre associé, Jacob Marley.
+
+-- Pouvez-vous... pouvez-vous vous asseoir? demanda Scrooge en le
+regardant d'un air de doute.
+
+-- Je le puis.
+
+-- Alors faites-le.»
+
+Scrooge fit cette question parce qu'il ne savait pas si un spectre
+aussi transparent pouvait se trouver dans la condition voulue pour
+prendre un siège, et il sentait que, si par hasard la chose était
+impossible, il le réduirait à la nécessité d'une explication
+embarrassante. Mais le fantôme s'assit vis-à-vis de lui, de
+l'autre côté de la cheminée, comme s'il ne faisait que cela toute
+la journée.
+
+«Vous ne croyez pas en moi? observa le spectre.
+
+-- Non, dit Scrooge.
+
+-- Quelle preuve de ma réalité voudriez-vous avoir, outre le
+témoignage de vos sens?
+
+-- Je ne sais trop, répondit Scrooge.
+
+-- Pourquoi doutez-vous de vos sens?
+
+-- Parce que, répondit Scrooge, la moindre chose suffit pour les
+affecter. Il suffit d'un léger dérangement dans l'estomac pour les
+rendre trompeurs; et vous pourriez bien n'être au bout du compte
+qu'une tranche de boeuf mal digérée, une demi-cuillerée de
+moutarde, un morceau de fromage, un fragment de pomme de terre mal
+cuite. Qui que vous soyez, pour un mort vous sentez plus la bierre
+que la bière.»
+
+Scrooge n'était pas trop dans l'habitude de faire des calembours,
+et il se sentait alors réellement, au fond du coeur, fort peu
+disposé à faire le plaisant. La vérité est qu'il essayait ce
+badinage comme un moyen de faire diversion à ses pensées et de
+surmonter son effroi, car la voix du spectre le faisait frissonner
+jusque dans la moelle des os.
+
+Demeurer assis, même pour un moment, ses regards arrêtés sur ces
+yeux fixes, vitreux, c'était là, Scrooge le sentait bien, une
+épreuve diabolique. Il y avait aussi quelque chose de vraiment
+terrible dans cette atmosphère infernale dont le spectre était
+environné. Scrooge ne pouvait la sentir lui-même, mais elle
+n'était pas moins réelle; car, quoique le spectre restât assis,
+parfaitement immobile, ses cheveux, les basques de son habit, les
+glands de ses bottes étaient encore agités comme par la vapeur
+chaude qui s'exhale d'un four.
+
+«Voyez-vous ce cure-dent? dit Scrooge, retournant vivement à la
+charge, pour donner le change à sa frayeur, et désirant, ne fût-ce
+que pour une seconde, détourner de lui le regard du spectre, froid
+comme un marbre.
+
+-- Oui, répondit le fantôme.
+
+-- Mais vous ne le regardez seulement pas, dit Scrooge.
+
+-- Cela ne m'empêche pas de le voir, dit le spectre.
+
+-- Eh bien! reprit Scrooge, je n'ai qu'à l'avaler, et le reste de
+mes jours je serai persécuté par une légion de lutins, tous de ma
+propre création. Sottise, je vous dis... sottise!»
+
+À ce mot le spectre poussa un cri effrayant et secoua sa chaîne
+avec un bruit si lugubre et si épouvantable, que Scrooge se
+cramponna à sa chaise pour s'empêcher de tomber en défaillance.
+Mais combien redoubla son horreur lorsque le fantôme, ôtant le
+bandage qui entourait sa tête, comme s'il était trop chaud pour le
+garder dans l'intérieur de l'appartement, sa mâchoire inférieure
+retomba sur sa poitrine.
+
+Scrooge tomba à genoux et se cacha le visage dans ses mains.
+
+«Miséricorde! s'écria-t-il. Épouvantable apparition!... pourquoi
+venez-vous me tourmenter?
+
+-- Âme mondaine et terrestre! répliqua le spectre; croyez-vous en
+moi ou n'y croyez-vous pas?
+
+-- J'y crois, dit Scrooge; il le faut bien. Mais pourquoi les
+esprits se promènent-ils sur terre, et pourquoi viennent-ils me
+trouver?
+
+-- C'est une obligation de chaque homme, répondit le spectre, que
+son âme renfermée au dedans de lui se mêle à ses semblables et
+voyage de tous côtés; si elle ne le fait pendant la vie, elle est
+condamnée à le faire après la mort. Elle est obligée d'errer par
+le monde... (oh! malheureux que je suis!)... et doit être témoin
+inutile de choses dont il ne lui est plus possible de prendre sa
+part, quand elle aurait pu en jouir avec les autres sur la terre
+pour les faire servir à son bonheur!»
+
+Le spectre poussa encore un cri, secoua sa chaîne et tordit ses
+mains fantastiques.
+
+«Vous êtes enchaîné? demanda Scrooge tremblant; dites-moi
+pourquoi.
+
+-- Je porte la chaîne que j'ai forgée pendant ma vie, répondit le
+fantôme. C'est moi qui l'ai faite anneau par anneau, mètre par
+mètre; c'est moi qui l'ai suspendue autour de mon corps, librement
+et de ma propre volonté, comme je la porterai toujours de mon
+plein gré. Est-ce que le modèle vous en paraît étrange?»
+
+Scrooge tremblait de plus en plus.
+
+«Ou bien voudriez-vous savoir, poursuivit le spectre, le poids et
+la longueur du câble énorme que vous traînez vous-même? Il était
+exactement aussi long et aussi pesant que cette chaîne que vous
+voyez, il y a aujourd'hui sept veilles de Noël. Vous y avez
+travaillé depuis. C'est une bonne chaîne à présent!»
+
+Scrooge regarda autour de lui sur le plancher, s'attendant à se
+trouver lui-même entouré de quelque cinquante ou soixante brasses
+de câbles de fer; mais il ne vit rien.
+
+«Jacob, dit-il d'un ton suppliant, mon vieux Jacob Marley, parlez-
+moi encore. Adressez-moi quelques paroles de consolation, Jacob.
+
+-- Je n'ai pas de consolation à donner, reprit le spectre. Les
+consolations viennent d'ailleurs, Ebenezer Scrooge; elles sont
+apportées par d'autres ministres à d'autres espèces d'hommes que
+vous. Je ne puis non plus vous dire tout ce que je voudrais. Je
+n'ai plus que très peu de temps à ma disposition. Je ne puis me
+reposer, je ne puis m'arrêter, je ne puis séjourner nulle part.
+Mon esprit ne s'écarta jamais guère au-delà de notre comptoir;
+vous savez, pendant ma vie, mon esprit ne dépassa jamais les
+étroites limites de notre bureau de change; et voilà pourquoi,
+maintenant, il me reste à faire tant de pénibles voyages.»
+
+C'était chez Scrooge une habitude de fourrer les mains dans les
+goussets de son pantalon toutes les fois qu'il devenait pensif.
+Réfléchissant à ce qu'avait dit le fantôme, il prit la même
+attitude, mais sans lever les yeux et toujours agenouillé.
+
+«Il faut donc que vous soyez bien en retard, Jacob, observa
+Scrooge en véritable homme d'affaires, quoique avec humilité et
+déférence.
+
+-- En retard! répéta le spectre.
+
+-- Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et en route tout ce
+temps-là.
+
+-- Tout ce temps-là, dit le spectre... ni trêve ni repos,
+l'incessante torture du remords.
+
+-- Vous voyagez vite? demanda Scrooge.
+
+-- Sur les ailes du vent, répliqua le fantôme.
+
+-- Vous devez avoir vu bien du pays en sept ans», reprit Scrooge.
+
+Le spectre, entendant ces paroles, poussa un troisième cri, et
+produisit avec sa chaîne un cliquetis si horrible dans le morne
+silence de la nuit, que le guet aurait eu toutes les raisons du
+monde de le traduire en justice pour cause de tapage nocturne.
+
+«Oh! captif, enchaîné, chargé de fers! s'écria-t-il, pour avoir
+oublié que chaque homme doit s'associer, pour sa part, au grand
+travail de l'humanité, prescrit par l'Être suprême, et en
+perpétuer le progrès, car cette terre doit passer dans l'éternité
+avant que le bien dont elle est susceptible soit entièrement
+développé: pour avoir oublié que l'immensité de nos regrets ne
+pourra pas compenser les occasions manquées dans notre vie! et
+cependant c'est ce que j'ai fait: oh! oui, malheureusement, c'est
+ce que j'ai fait!
+
+-- Cependant vous fûtes toujours un homme exact, habile en
+affaires, Jacob, balbutia Scrooge qui commençait en ce moment à
+faire un retour sur lui-même.
+
+-- Les affaires! s'écria le fantôme en se tordant de nouveau les
+mains. C'est l'humanité qui était mon affaire; c'est le bien
+général qui était mon affaire; c'est la charité, la miséricorde,
+la tolérance et la bienveillance; c'est tout cela qui était mon
+affaire. Les opérations de mon commerce n'étaient qu'une goutte
+d'eau dans le vaste océan de mes affaires.»
+
+Il releva sa chaîne de toute la longueur de son bras, comme pour
+montrer la cause de tous ses stériles regrets, et la rejeta
+lourdement à terre.
+
+«C'est à cette époque de l'année expirante, dit le spectre, que je
+souffre le plus. Pourquoi ai-je alors traversé la foule de mes
+semblables toujours les yeux baissés vers les choses de la terre,
+sans les lever jamais vers cette étoile bénie qui conduisit les
+mages à une pauvre demeure? N'y avait-il donc pas de pauvres
+demeures aussi vers lesquelles sa lumière aurait pu me conduire?»
+
+Scrooge était très effrayé d'entendre le spectre continuer sur ce
+ton, et il commençait à trembler de tous ses membres.
+
+«Écoutez-moi, s'écria le fantôme. Mon temps est bientôt passé.
+
+-- J'écoute, dit Scrooge; mais épargnez-moi, ne faites pas trop de
+rhétorique, Jacob, je vous en prie.
+
+-- Comment se fait-il que je paraisse devant vous sous une forme
+que vous puissiez voir, je ne saurais le dire. Je me suis assis
+mainte et mainte fois à vos côtés en restant invisible.»
+
+Ce n'était pas une idée agréable. Scrooge fut saisi de frissons et
+essuya la sueur qui découlait de son front.
+
+«Et ce n'est pas mon moindre supplice, continua le spectre... Je
+suis ici ce soir pour vous avertir qu'il vous reste encore une
+chance et un espoir d'échapper à ma destinée, une chance et un
+espoir que vous tiendrez de moi, Ebenezer.
+
+-- Vous fûtes toujours pour moi un bon ami, dit Scrooge. Merci.
+
+-- Vous allez être hanté par trois esprits», ajouta le spectre.
+
+La figure de Scrooge devint en un moment aussi pâle que celle du
+fantôme lui-même.
+
+«Est-ce là cette chance et cet espoir dont vous me parliez, Jacob?
+demanda-t-il d'une voix défaillante.
+
+-- Oui.
+
+-- Je... je... crois que j'aimerais mieux qu'il n'en fût rien, dit
+Scrooge.
+
+-- Sans leurs visites, reprit le spectre, vous ne pouvez espérer
+d'éviter mon sort. Attendez-vous à recevoir le premier demain
+quand l'horloge sonnera une heure.
+
+-- Ne pourrais-je pas les prendre tous à la fois pour en finir,
+Jacob? insinua Scrooge.
+
+-- Attendez le second à la même heure la nuit d'après, et le
+troisième la nuit suivante, quand le dernier coup de minuit aura
+cessé de vibrer. Ne comptez pas me revoir, mais, dans votre propre
+intérêt, ayez soin de vous rappeler ce qui vient de se passer
+entre nous.»
+
+Après avoir ainsi parlé, le spectre prit sa mentonnière sur la
+table et l'attacha autour de sa tête comme auparavant. Scrooge le
+comprit au bruit sec que firent ses dents lorsque les deux
+mâchoires furent réunies l'une à l'autre par le bandage. Alors il
+se hasarda à lever les yeux et aperçut son visiteur surnaturel
+debout devant lui, portant sa chaîne roulée autour de son bras.
+
+L'apparition s'éloigna en marchant à reculons; à chaque pas
+qu'elle faisait, la fenêtre se soulevait un peu, de sorte que,
+quand le spectre l'eût atteinte, elle était toute grande ouverte.
+Il fit signe à Scrooge d'approcher; celui-ci obéit. Lorsqu'ils
+furent à deux pas l'un de l'autre, l'ombre de Marley leva la main
+et l'avertit de ne pas approcher davantage. Scrooge s'arrêta, non
+pas tant par obéissance que par surprise et par crainte; car, au
+moment où le fantôme leva la main, il entendit des bruits confus
+dans l'air, des sons incohérents de lamentation et de désespoir,
+des plaintes d'une inexprimable tristesse, des voix de regrets et
+de remords. Le spectre, ayant un moment prêté l'oreille, se
+joignit à ce choeur lugubre, et s'évanouit au sein de la nuit pâle
+et sombre.
+
+Scrooge suivit l'ombre jusqu'à la fenêtre, et, dans sa curiosité
+haletante, il regarda par la croisée.
+
+L'air était rempli de fantômes errant çà et là, comme des âmes en
+peine, exhalant, à mesure qu'ils passaient, de profonds
+gémissements. Chacun d'eux traînait une chaîne comme le spectre de
+Marley; quelques-uns, en petit nombre (c'étaient peut-être des
+cabinets de ministres complices d'une même politique), étaient
+enchaînés ensemble; aucun n'était libre. Plusieurs avaient été,
+pendant leur vie, personnellement connus de Scrooge. Il avait été
+intimement lié avec un vieux fantôme en gilet blanc, à la cheville
+duquel était attaché un monstrueux anneau de fer et qui se
+lamentait piteusement de ne pouvoir assister une malheureuse femme
+avec son enfant qu'il voyait au-dessous de lui sur le seuil d'une
+porte. Le supplice de tous ces spectres consistait évidemment en
+ce qu'ils s'efforçaient, mais trop tard, d'intervenir dans les
+affaires humaines, pour y faire quelque bien; ils en avaient pour
+jamais perdu le pouvoir.
+
+Ces créatures fantastiques se fondirent-elles dans le brouillard
+ou le brouillard vint-il les envelopper dans son ombre, Scrooge
+n'en put rien savoir, mais et les ombres et leurs voix
+s'éteignirent ensemble, et la nuit redevint ce qu'elle avait été
+lorsqu'il était rentré chez lui.
+
+Il ferma la fenêtre: il examina soigneusement la porte par
+laquelle était entré le fantôme. Elle était fermée à double tour,
+comme il l'avait fermée de ses propres mains; les verrous
+n'étaient point dérangés. Il essaya de dire: «Sottise!», mais il
+s'arrêta à la première syllabe. Se sentant un grand besoin de
+repos, soit par suite de l'émotion qu'il avait éprouvée, des
+fatigues de la journée, de cet aperçu du monde invisible, ou de la
+triste conversation du spectre, soit à cause de l'heure avancée,
+il alla droit à son lit, sans même se déshabiller, et s'endormit
+aussitôt.
+
+
+
+Deuxième couplet
+
+Le premier des trois esprits
+
+Quand Scrooge s'éveilla, il faisait si noir, que, regardant de son
+lit, il pouvait à peine distinguer la fenêtre transparente des
+murs opaques de sa chambre. Il s'efforçait de percer l'obscurité
+avec ses yeux de furet, lorsque l'horloge d'une église voisine
+sonna les quatre quarts. Scrooge écouta pour savoir l'heure.
+
+À son grand étonnement, la lourde cloche alla de six à sept, puis
+de sept à huit, et ainsi régulièrement jusqu'à douze; alors elle
+s'arrêta. Minuit! Il était deux heures passées quand il s'était
+couché. L'horloge allait donc mal? Un glaçon devait s'être
+introduit dans les rouages. Minuit!
+
+Scrooge toucha le ressort de sa montre à répétition, pour corriger
+l'erreur de cette horloge qui allait tout de travers. Le petit
+pouls rapide de la montre battit douze fois et s'arrêta.
+
+«Comment! il n'est pas possible, dit Scrooge, que j'aie dormi tout
+un jour et une partie d'une seconde nuit. Il n'est pas possible
+qu'il soit arrivé quelque chose au soleil et qu'il soit minuit à
+midi!»
+
+Cette idée étant de nature à l'inquiéter, il sauta à bas de son
+lit et marcha à tâtons vers la fenêtre. Il fut obligé d'essuyer
+les vitres gelées avec la manche de sa robe de chambre avant de
+pouvoir bien voir, et encore il ne put pas voir grand'chose. Tout
+ce qu'il put distinguer, c'est que le brouillard était toujours
+très épais, qu'il faisait extrêmement froid, qu'on n'entendait pas
+dehors les gens aller et venir et faire grand bruit, comme cela
+aurait indubitablement eu lieu si le jour avait chassé la nuit et
+prit possession du monde. Ce lui fut un grand soulagement; car,
+sans cela que seraient devenues ses lettres de change: «à trois
+jours de vue, payez à M. Ebenezer Scrooge ou à son ordre», et
+ainsi de suite? de pures hypothèques sur les brouillards de
+l'Hudson.
+
+Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit à penser, à
+repenser, à penser encore à tout cela, toujours et toujours et
+toujours, sans rien y comprendre. Plus il pensait, plus il était
+embarrassé; et plus il s'efforçait de ne pas penser, plus il
+pensait. Le spectre de Marley le troublait excessivement. Chaque
+fois qu'après un mûr examen il décidait, au-dedans de lui-même,
+que tout cela était un songe, son esprit, comme un ressort qui
+cesse d'être comprimé, retournait en hâte à sa première position
+et lui présentait le même problème à résoudre: «était-ce ou
+n'était-ce pas un songe?»
+
+Scrooge demeura dans cet état jusqu'à ce que le carillon eût sonné
+trois quarts d'heure de plus; alors il se souvint tout à coup que
+le spectre l'avait prévenu d'une visite quand le timbre sonnerait
+une heure. Il résolut de se tenir éveillé jusqu'à ce que l'heure
+fût passée, et considérant qu'il ne lui était pas plus possible de
+s'endormir que d'avaler la lune, c'était peut-être la résolution
+la plus sage qui fût en son pouvoir.
+
+Ce quart d'heure lui parut si long, qu'il crut plus d'une fois
+s'être assoupi sans s'en apercevoir, et n'avoir pas entendu sonner
+l'heure. L'horloge à la fin frappa son oreille attentive.
+
+«Ding, dong!
+
+-- Un quart, dit Scrooge comptant.
+
+-- Ding, dong!
+
+-- La demie! dit Scrooge.
+
+-- Ding, dong!
+
+-- Les trois quarts, dit Scrooge.
+
+-- Ding, dong!
+
+-- L'heure, l'heure! s'écria Scrooge triomphant, et rien autre!»
+
+Il parlait avant que le timbre de l'horloge eût retenti; mais au
+moment où celui-ci eût fait entendre un coup profond, lugubre,
+sourd, mélancolique, une vive lueur brilla aussitôt dans la
+chambre et les rideaux de son lit furent tirés.
+
+Les rideaux de son lit furent tirés, vous dis-je, de côté, par une
+main invisible; non pas les rideaux qui tombaient à ses pieds ou
+derrière sa tête, mais ceux vers lesquels son visage était tourné.
+Les rideaux de son lit furent tirés, et Scrooge, se dressant dans
+l'attitude d'une personne à demi couchée, se trouva face à face
+avec le visiteur surnaturel qui les tirait, aussi près de lui que
+je le suis maintenant de vous, et notez que je me tiens debout, en
+esprit, à votre coude.
+
+C'était une étrange figure... celle d'un enfant; et, néanmoins,
+pas aussi semblable à un enfant qu'à un vieillard vu au travers de
+quelque milieu surnaturel, qui lui donnait l'air de s'être éloigné
+à distance et d'avoir diminué jusqu'aux proportions d'un enfant.
+Ses cheveux, qui flottaient autour de son cou et tombaient sur son
+dos, étaient blancs comme si c'eût été l'effet de l'âge; et,
+cependant son visage n'avait pas une ride, sa peau brillait de
+l'incarnat le plus délicat. Les bras étaient très longs et
+musculeux; les mains de même, comme s'il eût possédé une force peu
+commune. Ses jambes et ses pieds, très délicatement formés,
+étaient nus, comme les membres supérieurs. Il portait une tunique
+du blanc le plus pur, et autour de sa taille était serrée une
+ceinture lumineuse, qui brillait d'un vif éclat. Il tenait à la
+main une branche verte de houx fraîchement coupée; et, par un
+singulier contraste avec cet emblème de l'hiver, il avait ses
+vêtements garnis des fleurs de l'été. Mais la chose la plus
+étrange qui fût en lui, c'est que du sommet de sa tête jaillissait
+un brillant jet de lumière, à l'aide duquel toutes ces choses
+étaient visibles, et d'où venait, sans doute, que dans ses moments
+de tristesse, il se servait en guise de chapeau d'un grand
+éteignoir, qu'il tenait présentement sous son bras.
+
+Ce n'était point là cependant, en regardant de plus près, son
+attribut le plus étrange aux yeux de Scrooge. Car, comme sa
+ceinture brillait et reluisait tantôt sur un point, tantôt sur un
+autre, ce qui était clair un moment devenait obscur l'instant
+d'après; l'ensemble de sa personne subissait aussi ces
+fluctuations et se montrait en conséquence sous des aspects
+divers. Tantôt c'était un être avec un seul bras, une seule jambe
+ou bien vingt jambes, tantôt deux jambes sans tête, tantôt une
+tête sans corps; les membres qui disparaissaient à la vue ne
+laissaient pas apercevoir un seul contour dans l'obscurité épaisse
+au milieu de laquelle ils s'évanouissaient. Puis, par un prodige
+singulier, il redevenait lui-même, aussi distinct et aussi visible
+que jamais.
+
+«Monsieur, demanda Scrooge, êtes-vous l'esprit dont la venue m'a
+été prédite?
+
+-- Je le suis.»
+
+La voix était douce et agréable, singulièrement basse, comme si,
+au lieu d'être si près de lui, il se fût trouvé dans
+l'éloignement.
+
+«Qui êtes-vous donc? demanda Scrooge.
+
+-- Je suis l'esprit de Noël passé.
+
+-- Passé depuis longtemps? demanda Scrooge, remarquant la stature
+du nain.
+
+-- Non, votre dernier Noël.»
+
+Peut-être Scrooge n'aurait pu dire pourquoi, si on le lui avait
+demandé, mais il éprouvait un désir tout particulier de voir
+l'esprit coiffé de son chapeau, et il le pria de se couvrir.
+
+«Eh quoi! s'écria le spectre, voudriez-vous sitôt éteindre avec
+des mains mondaines la lumière que je donne? N'est-ce pas assez
+que vous soyez un de ceux dont les passions égoïstes m'ont fait ce
+chapeau et me forcent à le porter à travers les siècles enfoncé
+sur mon front!»
+
+Scrooge nia respectueusement qu'il eût l'intention de l'offenser,
+et protesta qu'à aucune époque de sa vie il n'avait volontairement
+«coiffé» l'esprit. Puis il osa lui demander quelle besogne
+l'amenait.
+
+«Votre bonheur!» dit le fantôme.
+
+Scrooge se déclara fort reconnaissant, mais il ne put s'empêcher
+de penser qu'une nuit de repos non interrompu aurait contribué
+davantage à atteindre ce but. Il fallait que l'esprit l'eût
+entendu penser, car il dit immédiatement:
+
+«Votre conversion, alors... Prenez garde!»
+
+Tout en parlant, il étendit sa forte main, et le saisit doucement
+par le bras.
+
+«Levez-vous! et marchez avec moi!»
+
+C'eût été en vain que Scrooge aurait allégué que le temps et
+l'heure n'étaient pas propices pour une promenade à pied; que son
+lit était chaud et le thermomètre bien au-dessous de glace; qu'il
+était légèrement vêtu, n'ayant que ses pantoufles, sa robe de
+chambre et son bonnet de nuit; et qu'en même temps il avait à
+ménager son rhume. Pas moyen de résister à cette étreinte, quoique
+aussi douce que celle d'une main de femme. Il se leva; mais,
+s'apercevant que l'esprit se dirigeait vers la fenêtre, il saisit
+sa robe dans une attitude suppliante.
+
+«Je ne suis qu'un mortel, lui représenta Scrooge, et par
+conséquent je pourrais bien tomber.
+
+-- Permettez seulement que ma main vous touche là, dit l'esprit
+mettant sa main sur le coeur de Scrooge, et vous serez soutenu
+dans bien d'autres épreuves encore.»
+
+Comme il prononçait ces paroles, ils passèrent à travers la
+muraille et se trouvèrent sur une route en rase campagne, avec des
+champs de chaque côté. La ville avait entièrement disparu: on ne
+pouvait plus en voir de vestige. L'obscurité et le brouillard
+s'étaient évanouis en même temps, car c'était un jour d'hiver,
+brillant de clarté, et la neige couvrait la terre.
+
+«Bon Dieu! dit Scrooge en joignant les mains tandis qu'il
+promenait ses regards autour de lui. C'est en ce lieu que j'ai été
+élevé; c'est ici que j'ai passé mon enfance!»
+
+L'esprit le regarda avec bonté. Son doux attouchement, quoiqu'il
+eût été léger et n'eût duré qu'un instant, avait réveillé la
+sensibilité du vieillard. Il avait la conscience d'une foule
+d'odeurs flottant dans l'air, dont chacune était associée avec un
+millier de pensées, d'espérances, de joies et de préoccupations
+oubliées depuis longtemps, bien longtemps!
+
+«Votre lèvre tremble, dit le fantôme. Et qu'est-ce que vous avez
+donc là sur la joue?
+
+-- Rien, dit Scrooge tout bas, d'une voix singulièrement émue; ce
+n'est pas la peur qui me creuse les joues; ce n'est rien, c'est
+seulement une fossette que j'ai là. Menez-moi, je vous prie, où
+vous voulez.
+
+-- Vous vous rappelez le chemin? demanda l'esprit.
+
+-- Me le rappeler! s'écria Scrooge avec chaleur... Je pourrais m'y
+retrouver les yeux bandés.
+
+-- Il est bien étrange alors que vous l'ayez oublié depuis tant
+d'années! observa le fantôme. Avançons.»
+
+Ils marchèrent le long de la route, Scrooge reconnaissant chaque
+porte; chaque poteau, chaque arbre, jusqu'au moment où un petit
+bourg apparut dans le lointain, avec son pont, son église et sa
+rivière au cours sinueux. Quelques poneys aux longs crins se
+montrèrent en ce moment trottant vers eux, montés par des enfants
+qui appelaient d'autres enfants juchés dans des carrioles
+rustiques et des charrettes que conduisaient des fermiers. Tous
+ces enfants étaient très animés, et échangeaient ensemble mille
+cris variés, jusqu'à ce que les vastes campagnes furent si
+remplies de cette musique joyeuse, que l'air mis en vibration
+riait de l'entendre.
+
+«Ce ne sont là que les ombres des choses qui ont été, dit le
+spectre. Elles ne se doutent pas de notre présence.»
+
+Les gais voyageurs avancèrent vers eux; et, à mesure qu'ils
+venaient, Scrooge les reconnaissait et appelait chacun d'eux par
+son nom. Pourquoi était-il réjoui, plus qu'on ne peut dire, de les
+voir? pourquoi son oeil, ordinairement sans expression,
+s'illuminait-il? pourquoi son coeur bondissait-il à mesure qu'ils
+passaient? Pourquoi fut-il rempli de bonheur quand il les entendit
+se souhaiter l'un à l'autre un gai Noël, en se séparant aux
+carrefours et aux chemins de traverse qui devaient les ramener
+chacun à son logis? Qu'était un gai Noël pour Scrooge? Foin du gai
+Noël! Quel bien lui avait-il jamais fait?
+
+«L'école n'est pas encore tout à fait déserte, dit le fantôme. Il
+y reste encore un enfant solitaire, oublié par ses amis.»
+
+Scrooge dit qu'il le reconnaissait, et il soupira.
+
+Ils quittèrent la grand'route pour s'engager dans un chemin creux
+parfaitement connu de Scrooge, et s'approchèrent bientôt d'une
+construction en briques d'un rouge sombre, avec un petit dôme
+surmonté d'une girouette; sous le toit une cloche était suspendue.
+C'était une maison vaste, mais qui témoignait des vicissitudes de
+la fortune; car on se servait peu de ses spacieuses dépendances;
+les murs étaient humides et couverts de mousse, leurs fenêtres
+brisées et les portes délabrées. Des poules gloussaient et se
+pavanaient dans les écuries; les remises et les hangars étaient
+envahis par l'herbe. À l'intérieur, elle n'avait pas gardé plus de
+restes de son ancien état; car, en entrant dans le sombre
+vestibule, et, en jetant un regard à travers les portes ouvertes
+de plusieurs pièces, ils les trouvèrent pauvrement meublées,
+froides et solitaires; il y avait dans l'air une odeur de
+renfermé; tout, en ce lieu, respirait un dénuement glacial qui
+donnait à penser que ses habitants se levaient souvent avant le
+jour pour travailler, et n'avaient pas trop de quoi manger.
+
+Ils allèrent, l'esprit et Scrooge, à travers le vestibule, à une
+porte située sur le derrière de la maison. Elle s'ouvrit devant
+eux, et laissa voir une longue salle triste et déserte, que
+rendaient plus déserte encore des rangées de bancs et de pupitres
+en simple sapin. À l'un de ces pupitres, près d'un faible feu,
+lisait un enfant demeuré tout seul; Scrooge s'assit sur un banc et
+pleura en se reconnaissant lui-même, oublié, délaissé comme il
+avait coutume de l'être alors.
+
+Pas un écho endormi dans la maison, pas un cri des souris se
+livrant bataille derrière les boiseries, pas un son produit par le
+jet d'eau à demi gelé, tombant goutte à goutte dans l'arrière-
+cour, pas un soupir du vent parmi les branches sans feuilles d'un
+peuplier découragé, pas un battement sourd d'une porte de magasin
+vide, non, non, pas le plus léger pétillement du feu qui ne fît
+sentir au coeur de Scrooge sa douce influence, et ne donnât un
+plus libre cours à ses larmes.
+
+L'esprit lui toucha le bras et lui montra l'enfant, cet autre lui-
+même, attentif à sa lecture.
+
+Soudain, un homme vêtu d'un costume étranger, visible, comme je
+vous vois, parut debout derrière la fenêtre, avec une hache
+attachée à sa ceinture, et conduisant par le licou un âne chargé
+de bois.
+
+«Mais c'est Ali-Baba! s'écria Scrooge en extase. C'est le bon
+vieil Ali-Baba, l'honnête homme! Oui, oui, je le reconnais. C'est
+un jour de Noël que cet enfant là-bas avait été laissé ici tout
+seul, et que lui il vint, pour la première fois, précisément
+accoutré comme cela. Pauvre enfant! Et Valentin, dit Scrooge, et
+son coquin de frère, Orson; les voilà aussi. Et quel est son nom à
+celui-là, qui fut déposé tout endormi, presque nu, à la porte de
+Damas; ne le voyez-vous pas? Et le palefrenier du sultan renversé
+sens dessus dessous par les génies; le voilà la tête en bas! Bon!
+traitez-le comme il le mérite; j'en suis bien aise. Qu'avait-il
+besoin d'épouser la princesse!»
+
+Quelle surprise pour ses confrères de la Cité, s'ils avaient pu
+entendre Scrooge dépenser tout ce que sa nature avait d'ardeur et
+d'énergie à s'extasier sur de tels souvenirs, moitié riant, moitié
+pleurant, avec un son de voix des plus extraordinaires, et voir
+l'animation empreinte sur les traits de son visage!
+
+«Voilà le perroquet! continua-t-il; le corps vert et la queue
+jaune, avec une huppe semblable à une laitue sur le haut de la
+tête; le voilà! «Pauvre Robinson Crusoé!» lui criait-il quand il
+revint au logis, après avoir fait le tour de l'île en canot.
+«Pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été, Robinson Crusoé?»
+L'homme croyait rêver, mais non, il ne rêvait pas. C'était le
+perroquet, vous savez. Voilà Vendredi courant à la petite baie
+pour sauver sa vie! Allons, vite, courage, houp!»
+
+Puis, passant d'un sujet à un autre avec une rapidité qui n'était
+point dans son caractère, touché de compassion pour cet autre lui-
+même qui lisait ces contes: «Pauvre enfant!» répéta-t-il, et il se
+mit encore à pleurer.
+
+«Je voudrais... murmura Scrooge en mettant la main dans sa poche
+et en regardant autour de lui après s'être essuyé les yeux avec sa
+manche; mais il est trop tard maintenant.
+
+-- Qu'y a-t-il? demanda l'esprit.
+
+-- Rien, dit Scrooge, rien. Je pensais à un enfant qui chantait un
+Noël hier soir à ma porte; je voudrais lui avoir donné quelque
+chose: voilà tout.»
+
+Le fantôme sourit d'un air pensif, et de la main, lui fit signe de
+se taire en disant: «Voyons un autre Noël.»
+
+À ces mots, Scrooge vit son autre lui-même déjà grandi, et la
+salle devint un peu plus sombre et un peu plus sale. Les panneaux
+s'étaient fendillés, les fenêtres étaient crevassées, des
+fragments de plâtre étaient tombés du plafond, et les lattes se
+montraient à découvert. Mais comment tous ces changements à vue se
+faisaient-ils? Scrooge ne le savait pas plus que vous. Il savait
+seulement que c'était exact, que tout s'était passé comme cela,
+qu'il se trouvait là, seul encore, tandis que tous les autres
+jeunes garçons étaient allés passer les joyeux jours de fête dans
+leurs familles.
+
+Maintenant il ne lisait plus, mais se promenait de long en large
+en proie au désespoir. Scrooge regarda le spectre; puis, avec un
+triste hochement de tête, jeta du côté de la porte un coup d'oeil
+plein d'anxiété.
+
+Elle s'ouvrit; et une petite fille, beaucoup plus jeune que
+l'écolier, entra comme un trait; elle passa ses bras autour de son
+cou et l'embrassa plusieurs fois en lui disant:
+
+«Cher, cher frère! Je suis venue pour vous emmener à la maison,
+cher frère, dit-elle en frappant ses petites mains l'une contre
+l'autre, et toute courbée en deux à force de rire. Vous emmener à
+la maison, à la maison, à la maison!
+
+-- À la maison, petite Fanny? répéta l'enfant.
+
+-- Oui, dit-elle radieuse. À la maison, pour tout de bon, à la
+maison, pour toujours, toujours. Papa est maintenant si bon, en
+comparaison de ce qu'il était autrefois, que la maison est comme
+un paradis! Un de ces soirs, comme j'allais me coucher, il me
+parla avec une si grande tendresse, que je n'ai pas eu peur de lui
+demander encore une fois si vous ne pourriez pas venir à la
+maison; il m'a répondu que oui, que vous le pouviez, et m'a
+envoyée avec une voiture pour vous chercher. Vous allez être un
+homme! ajouta-t-elle en ouvrant de grands yeux; vous ne reviendrez
+jamais ici; mais d'abord, nous allons demeurer ensemble toutes les
+fêtes de Noël, et passer notre temps de la manière la plus joyeuse
+du monde.
+
+-- Vous êtes une vraie femme, petite Fanny!», s'écria le jeune
+garçon.
+
+Elle battit des mains et se mit à rire; ensuite elle essaya de lui
+caresser la tête; mais, comme elle était trop petite, elle se mit
+à rire encore, et se dressa sur la pointe des pieds pour
+l'embrasser. Alors, dans son empressement enfantin, elle commença
+à l'entraîner vers la porte, et lui, il l'accompagnait sans
+regret.
+
+Une voix terrible se fit entendre dans le vestibule: «Descendez la
+malle de master Scrooge, allons!» Et en même temps parut le maître
+en personne, qui jeta sur le jeune M. Scrooge un regard de
+condescendance farouche, et le plongea dans un trouble affreux en
+lui secouant la main en signe d'adieu. Il l'introduisit ensuite,
+ainsi que sa soeur, dans la vieille salle basse, la plus froide
+qu'on ait jamais vue, véritable cave, où les cartes suspendues aux
+murailles, les globes célestes et terrestres dans les embrasures
+de fenêtres, semblaient glacés par le froid. Il leur servit une
+carafe d'un vin singulièrement léger, et un morceau de gâteau
+singulièrement lourd, régalant lui-même de ces friandises le jeune
+couple, en même temps qu'il envoyait un domestique de chétive
+apparence pour offrir «quelque chose» au postillon, qui répondit
+qu'il remerciait bien monsieur, mais que, si c'était le même vin
+dont il avait déjà goûté auparavant, il aimait mieux ne rien
+prendre. Pendant ce temps-là on avait attaché la malle de maître
+Scrooge sur le haut de la voiture; les enfants dirent adieu de
+très grand coeur au maître, et, montant en voiture, ils
+traversèrent gaiement l'allée du jardin; les roues rapides
+faisaient jaillir, comme des flots d'écume, la neige et le givre
+qui recouvraient les sombres feuilles des arbres.
+
+«Ce fut toujours une créature délicate qu'un simple souffle aurait
+pu flétrir, dit le spectre... Mais elle avait un grand coeur.
+
+-- Oh! oui, s'écria Scrooge. Vous avez raison. Ce n'est pas moi
+qui dirai le contraire, esprit, Dieu m'en garde!
+
+-- Elle est morte mariée, dit l'esprit, et a laissé deux enfants,
+je crois.
+
+-- Un seul, répondit Scrooge.
+
+-- C'est vrai, dit le spectre, votre neveu.»
+
+Scrooge parut mal à l'aise et répondit brièvement: «Oui.»
+
+Quoiqu'ils n'eussent fait que quitter la pension en ce moment, ils
+se trouvaient déjà dans les rues populeuses d'une ville, où
+passaient et repassaient des ombres humaines, où des ombres de
+charrettes et de voitures se disputaient le pavé, où se
+rencontraient enfin le bruit et l'agitation d'une véritable ville.
+On voyait assez clairement, à l'étalage des boutiques, que là
+aussi on célébrait le retour de Noël; mais c'était le soir, et les
+rues étaient éclairées.
+
+Le spectre s'arrêta à la porte d'un certain magasin, et demanda à
+Scrooge s'il le reconnaissait.
+
+«Si je le reconnais! dit Scrooge. N'est-ce pas ici que j'ai fait
+mon apprentissage?»
+
+Ils entrèrent. À la vue d'un vieux monsieur en perruque galloise,
+assis derrière un pupitre si élevé, que, si le gentleman avait eu
+deux pouces de plus, il se serait cogné la tête contre le plafond,
+Scrooge s'écria en proie à une grande excitation:
+
+«Mais c'est le vieux Fezziwig! Dieu le bénisse! C'est Fezziwig
+ressuscité!»
+
+Le vieux Fezziwig posa sa plume et regarda l'horloge qui marquait
+sept heures. Il se frotta les mains, rajusta son vaste gilet, rit
+de toutes ses forces, depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe
+des cheveux, et appela d'une voix puissante, sonore, riche, pleine
+et joviale:
+
+«Holà! oh! Ebenezer! Dick!»
+
+L'autre Scrooge, devenu maintenant un jeune homme, entra
+lestement, accompagné de son camarade d'apprentissage.
+
+«C'est Dick Wilkins, pour sûr! dit Scrooge au fantôme... Oui,
+c'est lui; miséricorde! le voilà. Il m'était très attaché, le
+pauvre Dick! ce bien cher Dick!
+
+-- Allons, allons, mes enfants! s'écria Fezziwig, on ne travaille
+plus ce soir. C'est la veille de Noël, Dick. C'est Noël, Ebenezer!
+Vite, mettons les volets, cria le vieux Fezziwig en faisant
+gaiement claquer ses mains. Allons tôt! comment! ce n'est pas
+encore fait?»
+
+Vous ne croiriez jamais comment ces deux gaillards se mirent à
+l'ouvrage! Ils se précipitèrent dans la rue avec les volets, un,
+deux, trois;... les mirent en place, ... quatre, cinq, six;...
+posèrent les barres et les clavettes;... sept, huit, neuf, ...et
+revinrent avant que vous eussiez pu compter jusqu'à douze,
+haletants comme des chevaux de course.
+
+«Ohé! oh! s'écria le vieux Fezziwig descendant de son pupitre avec
+une merveilleuse agilité. Débarrassons, mes enfants, et faisons de
+la place ici! Holà, Dick! Allons, preste, Ebenezer!»
+
+Débarrasser! ils auraient même tout déménagé s'il avait fallu,
+sous les yeux du vieux Fezziwig. Ce fut fait en une minute. Tout
+ce qui était transportable fut enlevé comme pour disparaître à
+tout jamais de la vie publique, le plancher balayé et arrosé, les
+lampes apprêtées, un tas de charbon jeté sur le feu, et le magasin
+devint une salle de bal aussi commode, aussi chaude, aussi sèche,
+aussi brillante qu'on pouvait le désirer pour une soirée d'hiver.
+
+Vint alors un ménétrier avec son livre de musique. Il monta au
+haut du grand pupitre, en fit un orchestre et produisit des
+accords réjouissants comme la colique. Puis entra Mme Fezziwig, un
+vaste sourire en personne; puis entrèrent les trois miss Fezziwig,
+radieuses et adorables; puis entrèrent les six jeunes poursuivants
+dont elles brisaient les coeurs; puis entrèrent tous les jeunes
+gens et toutes les jeunes filles employés dans le commerce de la
+maison; puis entra la servante avec son cousin le boulanger; puis
+entra la cuisinière avec l'ami intime de son frère, le marchand de
+lait; puis entra le petit apprenti d'en face, soupçonné de ne pas
+avoir assez de quoi manger chez son maître; il se cachait derrière
+la servante du numéro 15, à laquelle sa maîtresse, le fait était
+prouvé, avait tiré les oreilles. Ils entrèrent tous, l'un après
+l'autre, quelques-uns d'un air timide, d'autres plus hardiment,
+ceux-ci avec grâce, ceux-là avec gaucherie, qui poussant, qui
+tirant; enfin tous entrèrent de façon ou d'autre et n'importe
+comment. Ils partirent tous, vingt couples à la fois, se tenant
+par la main et formant une ronde. La moitié se porte en avant,
+puis revient en arrière; c'est au tour de ceux-ci à se balancer en
+cadence, c'est au tour de ceux-là à entraîner le mouvement; puis
+ils recommencent tous à tourner en rond plusieurs fois, se
+groupant, se serrant, se poursuivant les uns les autres: le vieux
+couple n'est jamais à sa place, et les jeunes couples repartent
+avec vivacité, quand ils l'ont mis dans l'embarras, puis, enfin,
+la chaîne est rompue et les danseurs se trouvent sans vis-à-vis.
+Après ce beau résultat, le vieux Fezziwig, frappant des mains pour
+suspendre la danse, s'écria: «C'est bien!» et le ménétrier plongea
+son visage échauffé dans un pot de porter, spécialement préparé à
+cette intention. Mais, lorsqu'il reparut, dédaignant le repos, il
+recommença de plus belle, quoiqu'il n'y eût pas encore de
+danseurs, comme si l'autre ménétrier avait été reporté chez lui,
+épuisé, sur un volet de fenêtre, et que ce fut un nouveau musicien
+qui fut venu le remplacer, résolu à vaincre ou à périr.
+
+Il y eut encore des danses, et le jeu des gages touchés; puis
+encore des danses, un gâteau, du négus, une énorme pièce de rôti
+froid, une autre de bouilli froid, des pâtés au hachis et de la
+bière en abondance. Mais le grand effet de la soirée, ce fut après
+le rôti et le bouilli, quand le ménétrier (un fin matois,
+remarquez bien, un diable d'homme qui connaissait bien son
+affaire: ce n'est ni vous ni moi qui aurions pu lui en remontrer!)
+commença à jouer «Sir Robert de Coverley». Alors s'avança le vieux
+Fezziwig pour danser avec Mme Fezziwig. Ils se placèrent en tête
+de la danse. En voilà de la besogne! vingt-trois ou vingt-quatre
+couples à conduire, et des gens avec lesquels il n'y avait pas à
+badiner, des gens qui voulaient danser et ne savaient ce que
+c'était que d'aller le pas.
+
+Mais quand ils auraient bien été deux ou trois fois aussi
+nombreux, quatre fois même, le vieux Fezziwig aurait été capable
+de leur tenir tête, Mme Fezziwig pareillement. Quant à elle,
+c'était sa digne compagne, dans toute l'étendue du mot. Si ce
+n'est pas là un assez bel éloge, qu'on m'en fournisse un autre, et
+j'en ferai mon profit. Les mollets de Fezziwig étaient
+positivement comme deux astres. C'étaient des lunes qui se
+multipliaient dans toutes les évolutions de la danse. Ils
+paraissaient, disparaissaient, reparaissaient de plus belle. Et
+quand le vieux Fezziwig et Mme Fezziwig eurent exécuté toute la
+danse: _avancez et reculez, tenez votre danseuse par la main,
+balancez, saluez; le tire-bouchon; enfilez l'aiguille et reprenez
+vos places;_ Fezziwig faisait des entrechats si lestement, qu'il
+semblait jouer du flageolet avec ses jambes, et retombait ensuite
+en place sur ses pieds droit comme un I.
+
+Quand l'horloge sonna onze heures, ce bal domestique prit fin.
+M. et Mme Fezziwig allèrent se placer de chaque côté de la porte,
+et secouant amicalement les mains à chaque personne
+individuellement, lui aux hommes, elle aux femmes, à mesure que
+l'on sortait, ils leur souhaitèrent à tous un joyeux Noël.
+Lorsqu'il ne resta plus que les deux apprentis, ils leur firent
+les mêmes adieux, puis les voix joyeuses se turent, et les jeunes
+gens regagnèrent leurs lits placés sous un comptoir de l'arrière-
+boutique.
+
+Pendant tout ce temps, Scrooge s'était agité comme un homme qui
+aurait perdu l'esprit. Son coeur et son âme avaient pris part à
+cette scène avec son autre lui-même. Il reconnaissait tout, se
+rappelait tout, jouissait de tout et éprouvait la plus étrange
+agitation. Ce ne fut plus que quand ces brillants visages de son
+autre lui-même et de Dick eurent disparu à leurs yeux, qu'il se
+souvint du fantôme et s'aperçut que ce dernier le considérait très
+attentivement, tandis que la lumière dont sa tête était surmontée
+brillait d'une clarté de plus en plus vive.
+
+«Il faut bien peu de chose, dit le fantôme, pour inspirer à ces
+sottes gens tant de reconnaissance...
+
+-- Peu de chose! répéta Scrooge.»
+
+L'esprit lui fit signe d'écouter les deux apprentis qui
+répandaient leurs coeurs en louanges sur Fezziwig, puis ajouta,
+lorsqu'il eut obéi:
+
+«Eh quoi! voilà-t-il pas grand'chose? Il a dépensé quelques livres
+sterling de votre argent mortel; trois ou quatre peut-être. Cela
+vaut-il la peine de lui donner tant d'éloges?
+
+-- Ce n'est pas cela, dit Scrooge excité par cette remarque, et
+parlant, sans s'en douter, comme son autre lui-même et non pas
+comme le Scrooge d'aujourd'hui. Ce n'est pas cela, esprit.
+Fezziwig a le pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux; de
+faire que notre service devienne léger ou pesant, un plaisir ou
+une peine. Que ce pouvoir consiste en paroles et en regards, en
+choses si insignifiantes, si fugitives qu'il est impossible de les
+additionner et de les aligner en compte, eh bien, qu'est-ce que
+cela fait? le bonheur qu'il nous donne est tout aussi grand que
+s'il coûtait une fortune.»
+
+Scrooge surprit le regard perçant de l'esprit et s'arrêta.
+
+«Qu'est-ce que vous avez? demanda le fantôme.
+
+-- Rien de particulier, répondit Scrooge.
+
+-- Vous avez l'air d'avoir quelque chose, insista le spectre.
+
+-- Non, dit Scrooge, non. Seulement j'aimerais à pouvoir dire en
+ce moment un mot ou deux à mon commis. Voilà tout.»
+
+Son autre lui-même éteignit les lampes au moment où il exprimait
+ce désir; et Scrooge et le fantôme se trouvèrent de nouveau côte à
+côte en plein air.
+
+«Mon temps s'écoule, observa l'esprit... Vite!»
+
+Cette parole n'était point adressée à Scrooge ou à quelqu'un qu'il
+pût voir, mais elle produisit un effet immédiat, car Scrooge se
+revit encore. Il était plus âgé maintenant, un homme dans la fleur
+de l'âge. Son visage n'avait point les traits durs et sévères de
+sa maturité; mais il avait commencé à porter les marques de
+l'inquiétude et de l'avarice. Il y avait dans son regard une
+mobilité ardente, avide, inquiète, qui indiquait la passion qui
+avait pris racine en lui: on devinait déjà de quel coté allait se
+projeter l'ombre de l'arbre qui commençait à grandir. Il n'était
+pas seul, il se trouvait au contraire à côté d'une belle jeune
+fille vêtue de deuil, dont les yeux pleins de larmes brillaient à
+la lumière du spectre de Noël passé.
+
+«Peu importe, disait-elle doucement, à vous du moins. Une autre
+idole a pris ma place, et, si elle peut vous réjouir et vous
+consoler plus tard, comme j'aurais essayé de le faire, je n'ai pas
+autant de raison de m'affliger.
+
+-- Quelle idole a pris votre place? répondit-il.
+
+-- Le veau d'or.
+
+-- Voilà bien l'impartialité du monde! dit-il. Il n'y a rien qu'il
+traite plus durement que la pauvreté; et il n'y a rien qu'il fasse
+profession de condamner avec autant de sévérité que la poursuite
+de la richesse!
+
+-- Vous craignez trop l'opinion du monde, répliquait la jeune
+fille avec douceur. Vous avez sacrifié toutes vos espérances à
+celle d'échapper un jour à son mépris sordide. J'ai vu vos plus
+nobles aspirations disparaître une à une, jusqu'à ce que la
+passion dominante, le lucre, vous ait absorbé. N'ai-je pas raison?
+
+-- Eh bien! quoi? reprit-il. Lors même que je serais devenu plus
+raisonnable en vieillissant, après? Je ne suis pas changé à votre
+égard.»
+
+Elle secoua la tête.
+
+«Suis-je changé?
+
+-- Notre engagement est bien ancien. Nous l'avons pris ensemble
+quand nous étions tous les deux pauvres et contents de notre état,
+en attendant le jour où nous pourrions améliorer notre fortune en
+ce monde par notre patiente industrie. Vous avez bien changé.
+Quand cet engagement fut pris, vous étiez un autre homme.
+
+-- J'étais un enfant, s'écria-t-il avec impatience.
+
+-- Votre propre conscience vous dit que vous n'étiez point alors
+ce que vous êtes aujourd'hui, répliqua-t-elle. Pour moi, je suis
+la même. Ce qui pouvait nous promettre le bonheur, quand nous
+n'avions qu'un coeur, n'est plus qu'une source de peines depuis
+que nous en avons deux. Combien de fois et avec quelle amertume
+j'y ai pensé, je ne veux pas vous le dire. Il suffit que j'y aie
+pensé, et que je puisse à présent vous rendre votre parole.
+
+-- Ai-je jamais cherché à la reprendre?
+
+-- De bouche, non, jamais.
+
+-- Comment, alors?
+
+-- En changeant du tout au tout. Votre humeur n'est plus la même,
+ni l'atmosphère au milieu de laquelle vous vivez; ni l'espérance
+qui était le but principal de votre vie. Si cet engagement n'eût
+jamais existé entre nous, dit la jeune fille, le regardant avec
+douceur, mais avec fermeté, dites-le-moi, rechercheriez-vous ma
+main aujourd'hui? Oh! non.»
+
+Il parut prêt à céder en dépit de lui-même à cette supposition
+trop vraisemblable. Cependant il ne se rendit pas encore:
+
+«Vous ne le pensez pas, dit-il.
+
+-- Je serais bien heureuse de penser autrement si je le pouvais,
+répondit-elle; Dieu le sait! Pour que je me sois rendue moi-même à
+une vérité aussi pénible, il faut bien qu'elle ait une force
+irrésistible. Mais, si vous étiez libre aujourd'hui ou demain,
+comme hier, puis-je croire que vous choisiriez pour femme une
+fille sans dot, vous qui, dans vos plus intimes confidences, alors
+que vous lui ouvriez votre coeur avec le plus d'abandon, ne
+cessiez de peser toutes choses dans les balances de l'intérêt, et
+de tout estimer par le profit que vous pouviez en retirer! ou si,
+venant à oublier un instant, à cause d'elle, les principes qui
+font votre seule règle de conduite, vous vous arrêtiez à ce choix,
+ne sais-je donc pas que vous ne tarderiez point à le regretter et
+à vous en repentir? j'en suis convaincue; c'est pourquoi je vous
+rends votre liberté, de grand coeur, à cause même de l'amour que
+je vous portais autrefois, quand vous étiez si différent de ce que
+vous êtes aujourd'hui.»
+
+Il allait parler; mais elle continua en détournant les yeux:
+
+«Peut-être... mais non, disons plutôt: sans aucun doute, la
+mémoire du passé m'autorise à l'espérer, vous souffrirez de ce
+parti. Mais encore un peu, bien peu de temps, et vous bannirez
+avec empressement ce souvenir importun comme un rêve inutile et
+fâcheux dont vous vous féliciterez d'être délivré. Puisse la
+nouvelle existence que vous aurez choisie vous rendre heureux!»
+
+Elle le quitta, et ils se séparèrent.
+
+«Esprit, dit Scrooge, ne me montrez plus rien! Ramenez-moi à la
+maison. Pourquoi vous plaisez-vous à me tourmenter?
+
+-- Encore une ombre! cria le spectre.
+
+-- Non, plus d'autres! dit Scrooge; je n'en veux pas voir
+davantage. Ne me montrez plus rien!...»
+
+Mais le fantôme impitoyable l'étreignit entre ses deux bras et le
+força à considérer la suite des événements.
+
+Ils se trouvèrent tout à coup transportés dans un autre lieu où
+une scène d'un autre genre vint frapper leurs regards; c'était une
+chambre, ni grande, ni belle, mais agréable et commode. Près d'un
+bon feu d'hiver était assise une belle jeune fille, qui
+ressemblait tellement à la dernière, que Scrooge la prit pour
+elle, jusqu'à ce qu'il aperçût cette dernière devenue maintenant
+une grave mère de famille, assise vis-à-vis de sa fille. Le bruit
+qui se faisait dans cette chambre était assourdissant, car il y
+avait là plus d'enfants que Scrooge, dans l'agitation extrême de
+son esprit, n'en pouvait compter; et, bien différents de la
+joyeuse troupe dont parle le poème, au lieu de quarante enfants
+silencieux comme s'il n'y en avait eu qu'un seul, chacun d'eux, au
+contraire, se montrait bruyant et tapageur comme quarante. La
+conséquence inévitable d'une telle situation était un vacarme dont
+rien ne saurait donner une idée; mais personne ne semblait s'en
+inquiéter. Bien plus, la mère et la fille en riaient de tout leur
+coeur et s'en amusaient beaucoup. Celle-ci, ayant commencé à se
+mêler à leurs jeux, fut aussitôt mise au pillage par ces petits
+brigands qui la traitèrent sans pitié. Que n'aurais-je pas donné
+pour être l'un d'eux! Quoique assurément je ne me fusse jamais
+conduit avec tant de rudesse, oh! non! Je n'aurais pas voulu, pour
+tout l'or du monde, avoir emmêlé si rudement, ni tiré avec tant de
+brutalité ces cheveux si bien peignés; et quant au charmant petit
+soulier, je me serais bien gardé de le lui ôter de force, Dieu me
+bénisse! quand il se serait agi de sauver ma vie. Pour ce qui est
+de mesurer sa taille en jouant comme ils le faisaient sans
+scrupule, ces petits audacieux, je ne l'aurais certainement pas
+osé non plus; j'aurais craint qu'en punition de ce sacrilège, mon
+bras ne fût condamné à s'arrondir toujours, sans pouvoir se
+redresser jamais. Et pourtant, je l'avoue, j'aurais bien voulu
+toucher ses lèvres, lui adresser des questions afin qu'elle fût
+forcée de les ouvrir pour me répondre, fixer mes regards sur les
+cils de ses yeux baissés, sans la faire rougir; dénouer sa
+chevelure ondoyante dont une seule boucle eût été pour moi le plus
+précieux de tous les souvenirs; bref, j'aurais voulu, je le
+confesse, qu'il me fût permis de jouir auprès d'elle des
+privilèges d'un enfant, et, cependant, demeurer assez homme pour
+en apprécier toute la valeur.
+
+Mais voilà qu'en ce moment on entendit frapper à la porte, et il
+s'ensuivit immédiatement un tel tumulte et une telle confusion,
+que ce groupe aussi bruyant qu'animé qui l'entourait la porta
+violemment, sans qu'elle put s'en défendre, la figure riante et
+les vêtements en désordre, du côté de la porte, au-devant du père
+qui rentrait suivi d'un homme chargé de joujoux et de cadeaux de
+Noël. Qu'on se figure les cris, les batailles, les assauts livrés
+au commissionnaire sans défense! C'est à qui l'escaladera avec des
+chaises en guise d'échelles, pour fouiller dans ses poches, lui
+arracher les petits paquets enveloppés de papier gris, le saisir
+par la cravate, se suspendre à son cou, lui distribuer, en signe
+d'une tendresse que rien ne peut réprimer, force coups de poing
+dans le dos, force coups de pied dans les os des jambes. Et puis,
+quels cris de joie et de bonheur accueillent l'ouverture de chaque
+paquet! Quel effet produit la fâcheuse nouvelle que le marmot a
+été pris sur le fait, mettant dans sa bouche une poêle à frire du
+petit ménage, et qu'il est plus que suspecté d'avoir avalé un
+dindon en sucre, collé sur un plat de bois! Quel immense
+soulagement de reconnaître que c'est une fausse alarme! Leur joie,
+leur reconnaissance, leur enthousiasme, tout cela ne saurait se
+décrire. Enfin, l'heure étant arrivée, peu à peu les enfants, avec
+leurs émotions, sortent du salon l'un après l'autre, montent
+l'escalier quatre à quatre jusqu'à leur chambre située au dernier
+étage, où ils se couchent, et le calme renaît.
+
+Alors Scrooge redoubla d'attention quand le maître du logis, sur
+lequel s'appuyait tendrement sa fille, s'assit entre elle et sa
+mère, au coin du feu; et quand il vint à penser qu'une autre
+créature semblable, tout aussi gracieuse, tout aussi belle, aurait
+pu l'appeler son père, et faire un printemps du triste hiver de sa
+vie, ses yeux se remplirent de larmes.
+
+«Bella, dit le mari se tournant vers sa femme avec un sourire,
+j'ai vu ce soir un de vos anciens amis.
+
+-- Qui donc?
+
+-- Devinez!
+
+-- Comment le puis-je?... Mais, j'y suis, ajouta-t-elle aussitôt
+en riant comme lui. C'est M. Scrooge.
+
+-- Lui-même. Je passais devant la fenêtre de son comptoir; et,
+comme les volets n'étaient point fermés et qu'il avait de la
+lumière, je n'ai pu m'empêcher de le voir. Son associé se meurt,
+dit-on; il était donc là seul comme toujours, je pense, tout seul
+au monde.
+
+-- Esprit, dit Scrooge d'une voix saccadée, éloignez-moi d'ici.
+
+-- Je vous ai prévenu, répondit le fantôme, que je vous montrerais
+les ombres de ce qui a été; ne vous en prenez pas à moi si elles
+sont ce qu'elles sont, et non autre chose.
+
+-- Emmenez-moi! s'écria Scrooge, je ne puis supporter davantage ce
+spectacle!»
+
+Il se tourna vers l'esprit, et voyant qu'il le regardait avec un
+visage dans lequel, par une singularité étrange, se retrouvaient
+des traits épars de tous les visages qu'il lui avait montrés, il
+se jeta sur lui.
+
+«Laissez-moi! s'écria-t-il; ramenez-moi, cessez de m'obséder!»
+
+Dans la lutte, si toutefois c'était une lutte, car le spectre,
+sans aucune résistance apparente, ne pouvait être ébranlé par
+aucun effort de son adversaire, Scrooge observa que la lumière de
+sa tête brillait, de plus en plus éclatante. Rapprochant alors
+dans son esprit cette circonstance de l'influence que le fantôme
+exerçait sur lui, il saisit l'éteignoir et, par un mouvement
+soudain, le lui enfonça vivement sur la tête.
+
+L'esprit s'affaissa tellement sous ce chapeau fantastique, qu'il
+disparut presque en entier; mais Scrooge avait beau peser sur lui
+de toutes ses forces, il ne pouvait venir à bout de cacher la
+lumière qui s'échappait de dessous l'éteignoir et rayonnait autour
+de lui sur le sol.
+
+Il se sentit épuisé et dominé par un irrésistible besoin de
+dormir, puis bientôt il se trouva dans sa chambre à coucher. Alors
+il fit un dernier effort pour enfoncer encore davantage
+l'éteignoir, sa main se détendit, et il n'eut que le temps de
+rouler sur son lit avant de tomber dans un profond sommeil.
+
+
+
+Troisième couplet
+
+Le second des trois esprits
+
+Réveillé au milieu d'un ronflement d'une force prodigieuse, et
+s'asseyant sur son lit pour recueillir ses pensées, Scrooge n'eut
+pas besoin qu'on lui dise que l'horloge allait de nouveau sonner
+_une heure_. Il sentit de lui-même qu'il reprenait connaissance
+juste à point nommé pour se mettre en rapport avec le second
+messager qui lui serait envoyé par l'intervention de Jacob Marley.
+Mais trouvant très désagréable le frisson qu'il éprouvait en
+restant là à se demander lequel de ses rideaux tirerait ce nouveau
+spectre, il les tira tous les deux de ses propres mains, puis, se
+laissant retomber sur son oreiller, il tint l'oeil au guet tout
+autour de son lit, car il désirait affronter bravement l'esprit au
+moment de son apparition, et n'avait envie ni d'être assailli par
+surprise, ni de se laisser dominer par une trop vive émotion.
+
+Messieurs les esprits forts, habitués à ne douter de rien, qui se
+piquent d'être blasés sur tous les genres d'émotion, et de se
+trouver, à toute heure, à la hauteur des circonstances, expriment
+la vaste étendue de leur courage impassible en face des aventures
+imprévues, en se déclarant prêts à tout, depuis une partie de
+croix ou pile, jusqu'à une partie d'honneur (c'est ainsi, je
+crois, qu'on appelle l'homicide). Entre ces deux extrêmes, il se
+trouve, sans aucun doute, un champ assez spacieux, et une grande
+variété de sujets. Sans vouloir faire de Scrooge un matamore si
+farouche, je ne saurais m'empêcher de vous prier de croire qu'il
+était prêt aussi à défier un nombre presque infini d'apparitions
+étranges et fantastiques, et à ne se laisser étonner par quoi que
+ce fût en ce genre, depuis la vue d'un enfant au berceau, jusqu'à
+celle d'un rhinocéros!
+
+Mais, s'il s'attendait presque à tout, il n'était, par le fait,
+nullement préparé à ce qu'il n'y eût rien, et c'est pourquoi,
+quand l'horloge vint à sonner une heure, et qu'aucun fantôme ne
+lui apparut, il fut pris d'un frisson violent et se mit à trembler
+de tous ses membres. Cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure
+se passèrent, rien ne se montra. Pendant tout ce temps, il demeura
+étendu sur son lit, où se réunissaient, comme en un point central,
+les rayons d'une lumière rougeâtre qui l'éclaira tout entier quand
+l'horloge annonça l'heure. Cette lumière toute seule lui causait
+plus d'alarmes qu'une douzaine de spectres, car il ne pouvait en
+comprendre ni la signification ni la cause, et parfois il
+craignait d'être en ce moment un cas intéressant de combustion
+spontanée, sans avoir au moins la consolation de le savoir. À la
+fin, cependant, il commença à penser, comme vous et moi l'aurions
+pensé d'abord (car c'est toujours la personne qui ne se trouve
+point dans l'embarras, qui sait ce qu'on aurait dû faire alors, et
+ce qu'elle aurait fait incontestablement); à la fin, dis-je, il
+commença à penser que le foyer mystérieux de cette lumière
+fantastique pourrait être dans la chambre voisine, d'où, en la
+suivant pour ainsi dire à la trace, on reconnaissait qu'elle
+semblait s'échapper. Cette idée s'empara si complètement de son
+esprit, qu'il se leva aussitôt tout doucement, mit ses pantoufles,
+et se glissa sans bruit du côté de la porte.
+
+Au moment où Scrooge mettait la main sur la serrure, une voix
+étrange l'appela par son nom et lui dit d'entrer. Il obéit.
+
+C'était bien son salon; il n'y avait pas le moindre doute à cet
+égard; mais son salon avait subi une transformation surprenante.
+Les murs et le plafond étaient si richement décorés de guirlandes
+de feuillage verdoyant, qu'on eût dit un bosquet véritable dont
+toutes les branches reluisaient de baies cramoisies. Les feuilles
+lustrées du houx, du gui et du lierre reflétaient la lumière,
+comme si on y avait suspendu une infinité de petits miroirs; dans
+la cheminée flambait un feu magnifique, tel que ce foyer morne et
+froid comme la pierre n'en avait jamais connu au temps de Scrooge
+ou de Marley, ni depuis bien des hivers. On voyait, entassés sur
+le plancher, pour former une sorte de trône, des dindes, des oies,
+du gibier de toute espèce, des volailles grasses, des viandes
+froides, des cochons de lait, des jambons, des aunes de saucisses,
+des pâtés de hachis, des plum-puddings, des barils d'huîtres, des
+marrons rôtis, des pommes vermeilles, des oranges juteuses, des
+poires succulentes, d'immenses gâteaux des rois et des bols de
+punch bouillant qui obscurcissaient la chambre de leur délicieuse
+vapeur. Un joyeux géant, superbe à voir, s'étalait à l'aise sur ce
+lit de repos; il portait à la main une torche allumée, dont la
+forme se rapprochait assez d'une corne d'abondance, et il l'éleva
+au-dessus de sa tête pour que sa lumière vînt frapper Scrooge,
+lorsque ce dernier regarda au travers de la porte entrebâillée.
+
+«Entrez! s'écria le fantôme. Entrez! N'ayez pas peur de faire plus
+ample connaissance avec moi, mon ami!»
+
+Scrooge entra timidement, inclinant la tête devant l'esprit. Ce
+n'était plus le Scrooge rechigné d'autrefois; et, quoique les yeux
+du spectre fussent doux et bienveillants, il baissait les siens
+devant lui.
+
+«Je suis l'esprit de Noël présent, dit le fantôme. Regardez-moi!»
+
+Scrooge obéit avec respect. Ce Noël-là était vêtu d'une simple
+robe, ou tunique, d'un vert foncé, bordée d'une fourrure blanche.
+Elle retombait si négligemment sur son corps, que sa large
+poitrine demeurait découverte, comme s'il eût dédaigné de chercher
+à se cacher ou à se garantir par aucun artifice. Ses pieds, qu'on
+pouvait voir sous les amples plis de cette robe, étaient nus
+pareillement; et, sur sa tête, il ne portait pas d'autre coiffure
+qu'une couronne de houx, semée çà et là de petits glaçons
+brillants. Les longues boucles de sa chevelure brune flottaient en
+liberté; elles étaient aussi libres que sa figure était franche,
+son oeil étincelant, sa main ouverte, sa voix joyeuse, ses
+manières dépouillées de toute contrainte et son air riant. Un
+antique fourreau était suspendu à sa ceinture, mais sans épée, et
+à demi rongé par la rouille.
+
+«Vous n'avez encore jamais vu mon semblable! s'écria l'esprit.
+
+-- Jamais, répondit Scrooge.
+
+-- Est-ce que vous n'avez jamais fait route avec les plus jeunes
+membres de ma famille; je veux dire (car je suis très jeune) mes
+frères aînés de ces dernières années? poursuivit le fantôme.
+
+-- Je ne le crois pas, dit Scrooge. J'ai peur que non. Est-ce que
+vous avez eu beaucoup de frères, esprit?
+
+-- Plus de dix-huit cents, dit le spectre.
+
+-- Une famille terriblement nombreuse, quelle dépense!» murmura
+Scrooge.
+
+Le fantôme de Noël présent se leva.
+
+«Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi où vous
+voudrez. Je suis sorti la nuit dernière malgré moi, et j'ai reçu
+une leçon qui commence à porter son fruit. Ce soir, si vous avez
+quelque chose à m'apprendre, je ne demande pas mieux que d'en
+faire mon profit.
+
+-- Touchez ma robe!»
+
+Scrooge obéit et se cramponna à sa robe: houx, gui, baies rouges,
+lierre, dindes, oies, gibier, volailles, jambon, viandes, cochons
+de lait, saucisses, huîtres, pâtés, puddings, fruits et punch,
+tout s'évanouit à l'instant. La chambre, le feu, la lueur
+rougeâtre, la nuit disparurent de même: ils se trouvèrent dans les
+rues de la ville, le matin de Noël, où les gens, sous l'impression
+d'un froid un peu vif, faisaient partout un genre de musique
+quelque peu sauvage, mais avec un entrain dont le bruit n'était
+pas sans charme, en raclant la neige qui couvrait les trottoirs
+devant leur maison, ou en la balayant de leurs gouttières, d'où
+elle tombait dans la rue à la grande joie des enfants ravis de la
+voir ainsi rouler en autant de petites avalanches artificielles.
+Les façades des maisons paraissaient bien noires et les fenêtres
+encore davantage, par le contraste qu'elles offraient avec la
+nappe de neige unie et blanche qui s'étendait sur les toits, et
+celle même qui recouvrait la terre, quoiqu'elle fût moins
+virginale; car la couche supérieure en avait été comme labourée en
+sillons profonds par les roues pesantes des charrettes et des
+voitures; ces ornières légères se croisaient et se recroisaient
+l'une l'autre des milliers de fois aux carrefours des principales
+rues, et formaient un labyrinthe inextricable de rigoles
+entremêlées, à travers la bourbe jaunâtre durcie sous sa surface,
+et l'eau congelée par le froid. Le ciel était sombre; les rues les
+plus étroites disparaissaient enveloppées dans un épais brouillard
+qui tombait en verglas et dont les atomes les plus pesants
+descendaient en une averse de suie, comme si toutes les cheminées
+de la Grande-Bretagne avaient pris feu, de concert, et se
+ramonaient elles-mêmes à coeur joie. Londres, ni son climat,
+n'avaient rien de bien agréable. Cependant on remarquait partout
+dehors un air d'allégresse, que le plus beau jour et le plus
+brillant soleil d'été se seraient en vain efforcés d'y répandre.
+
+En effet, les hommes qui déblayaient les toits paraissaient joyeux
+et de bonne humeur; ils s'appelaient d'une maison à l'autre, et de
+temps en temps échangeaient en plaisantant une boule de neige
+(projectile assurément plus inoffensif que maint sarcasme), riant
+de tout leur coeur quand elle atteignait le but, et de grand coeur
+aussi quand elle venait à le manquer.
+
+Les boutiques de marchands de volailles étaient encore à moitié
+ouvertes, celles des fruitiers brillaient de toute leur splendeur.
+Ici de gros paniers, ronds, au ventre rebondi, pleins de superbes
+marrons, s'étalant sur les portes, comme les larges gilets de ces
+bons vieux gastronomes s'étalent sur leur abdomen, semblaient
+prêts à tomber dans la rue, victimes de leur corpulence
+apoplectique; là, des oignons d'Espagne rougeâtres, hauts en
+couleur, aux larges flancs, rappelant par cet embonpoint heureux
+les moines de leur patrie, et lançant du haut de leurs tablettes,
+d'agaçantes oeillades aux jeunes filles qui passaient en jetant un
+coup d'oeil discret sur les branches de gui suspendues en
+guirlandes; puis encore, des poires, des pommes amoncelées en
+pyramides appétissantes; des grappes de raisin, que les marchands
+avaient eu l'attention délicate de suspendre aux endroits les plus
+exposés à la vue, afin que les amateurs se sentissent venir l'eau
+à la bouche, et pussent se rafraîchir gratis en passant; des tas
+de noisettes, moussues et brunes, faisant souvenir, par leur bonne
+odeur, d'anciennes promenades dans les bois, où l'on avait le
+plaisir d'enfoncer jusqu'à la cheville au milieu des feuilles
+sèches; des _biffins_ de Norfolk, dodues et brunes, qui faisaient
+ressortir la teinte dorée des oranges et des citrons, et
+semblaient se recommander avec instance par leur volume et leur
+apparence juteuse, pour qu'on les emportât dans des sacs de
+papier, afin de les manger au dessert. Les poissons d'or et
+d'argent, eux-mêmes, exposés dans des bocaux parmi ces fruits de
+choix, quoique appartenant à une race triste et apathique,
+paraissaient s'apercevoir, tout poissons qu'ils étaient, qu'il se
+passait quelque chose d'extraordinaire, allaient et venaient,
+ouvrant la bouche tout autour de leur petit univers, dans un état
+d'agitation hébétée.
+
+Et les épiciers donc! oh! les épiciers! leurs boutiques étaient
+presque fermées, moins peut-être un volet ou deux demeurés
+ouverts; mais que de belles choses se laissaient voir à travers
+ces étroites lacunes! Ce n'était pas seulement le son joyeux des
+balances retombant sur le comptoir, ou le craquement de la ficelle
+sous les ciseaux qui la séparent vivement de sa bobine pour
+envelopper les paquets, ni le cliquetis incessant des bottes de
+fer-blanc pour servir le thé ou le moka aux pratiques. Pan, pan,
+sur le comptoir; parais, disparais, elles voltigeaient entre les
+mains des garçons comme les gobelets d'un escamoteur; ce n'étaient
+pas seulement les parfums mélangés du thé et du café si agréables
+à l'odorat, les raisins secs si beaux et si abondants, les amandes
+d'une si éclatante blancheur, les bâtons de cannelle si longs et
+si droits, les autres épices si délicieuses, les fruits confits si
+bien glacés et tachetés de sucre candi, que leur vue seule
+bouleversait les spectateurs les plus indifférents et les faisait
+sécher d'envie; ni les figues moites et charnues, ou les pruneaux
+de Tours et d'Agen, à la rougeur modeste, au goût acidulé, dans
+leurs corbeilles richement décorées, ni enfin toutes ces bonnes
+choses ornées de leur parure de fête; mais il fallait voir les
+pratiques, si empressées et si avides de réaliser les espérances
+du jour, qu'elles se bousculaient à la porte, heurtaient
+violemment l'un contre l'autre leurs paniers à provisions,
+oubliaient leurs emplettes sur le comptoir, revenaient les
+chercher en courant, et commettaient mille erreurs semblables de
+la meilleure humeur du monde, tandis que l'épicier et ses garçons
+montraient tant de franchise et de rondeur, que les coeurs de
+cuivre poli avec lesquels ils tenaient attachées par derrière
+leurs serpillières, étaient l'image de leurs propres coeurs
+exposés au public pour passer une inspection générale..., de beaux
+coeurs dorés, des coeurs à prendre, si vous voulez,
+mesdemoiselles!
+
+Mais bientôt les cloches appelèrent les bonnes gens à l'église ou
+à la chapelle; ils sortirent par troupes pour s'y rendre,
+remplissant les rues, dans leurs plus beaux habits et avec leurs
+plus joyeux visages. Au même moment, d'une quantité de petites
+rues latérales, de passages et de cours sans nom, s'élancèrent une
+multitude innombrable de personnes, portant leur dîner chez le
+boulanger pour le mettre au four. La vue de ces pauvres gens
+chargés de leurs galas, parut beaucoup intéresser l'esprit, car il
+se tint, avec Scrooge à ses côtés, sur le seuil d'une boulangerie,
+et, soulevant le couvercle des plats à mesure qu'ils passaient, il
+arrosait d'encens leur dîner avec sa torche. C'était, en vérité,
+une torche fort extraordinaire que la sienne, car, une fois ou
+deux, quelques porteurs de dîners s'étant adressé des paroles de
+colère pour s'être heurtés un peu rudement dans leur empressement,
+il en fit tomber sur eux quelques gouttes d'eau; et aussitôt ces
+hommes reprirent toute leur bonne humeur, s'écriant que c'était
+une honte de se quereller un jour de Noël. Et rien de plus vrai!
+mon Dieu! rien de plus vrai!
+
+Peu à peu les cloches se turent, les boutiques de boulangers se
+fermèrent, mais il y avait comme un avant-goût réjouissant de tous
+ces dîners et des progrès de leur cuisson dans la vapeur humide
+qui dégelait en l'air au-dessus de chaque four, dont le carreau
+fumait comme s'il cuisait avec les plats.
+
+«Y a-t-il donc une saveur particulière dans ces gouttes que vous
+faites tomber de votre torche en la secouant? demanda Scrooge.
+
+-- Certainement, il y a ma saveur, à moi.
+
+-- Est-ce qu'elle peut se communiquer à toute espèce de dîner
+aujourd'hui? demanda Scrooge.
+
+-- À tout dîner offert cordialement, et surtout aux plus pauvres.
+
+-- Pourquoi aux plus pauvres?
+
+-- Parce que ce sont ceux qui en ont le plus besoin.
+
+-- Esprit, dit Scrooge après un instant de réflexion, je m'étonne
+alors que, parmi tous les êtres qui remplissent les mondes situés
+autour de nous, des esprits comme vous se soient chargés d'une
+commission aussi peu charitable: celle de priver ces pauvres gens
+des occasions qui s'offrent à eux de prendre un plaisir innocent.
+
+-- Moi! s'écria l'esprit.
+
+-- Oui, puisque vous les privez du moyen de dîner tous les huit
+jours, et cela le seul jour souvent où l'on puisse dire qu'ils
+dînent, continua Scrooge. N'est-ce pas vrai?
+
+-- Moi! s'écria l'esprit.
+
+-- Certainement; n'est-ce pas vous qui cherchez à faire fermer ces
+fours le jour du sabbat? dit Scrooge. Et cela ne revient-il pas au
+même?
+
+-- Moi! je cherche cela! s'écria l'esprit.
+
+-- Pardonnez-moi, si je me trompe. Cela se fait en votre nom ou,
+du moins, au nom de votre famille, dit Scrooge.
+
+-- Il y a, répondit l'esprit, sur cette terre où vous habitez, des
+hommes qui ont la prétention de nous connaître, et qui, sous notre
+nom, ne font que servir leurs passions coupables, l'orgueil, la
+méchanceté, la haine, l'envie, la bigoterie et l'égoïsme; mais ils
+sont aussi étrangers à nous et à toute notre famille que s'ils
+n'avaient jamais vu le jour. Rappelez-vous cela, et une autre fois
+rendez-les responsables de leurs actes, mais non pas nous.»
+
+Scrooge le lui promit; alors ils se transportèrent, invisibles
+comme ils l'avaient été jusque-là, dans les faubourgs de la ville.
+Une faculté remarquable du spectre (Scrooge l'avait observé déjà
+chez le boulanger) était de pouvoir, nonobstant sa taille
+gigantesque, s'arranger de toute place, sans être gêné, en sorte
+que, sous le toit le plus bas, il conservait la même grâce, la
+même majesté surnaturelle qu'il eût pu le faire sous la voûte la
+plus élevée d'un palais.
+
+Peut-être était-ce le plaisir qu'éprouvait le bon esprit à faire
+montre de cette faculté singulière, ou bien encore la tendance de
+sa nature bienveillante, généreuse, cordiale et sa sympathie pour
+les pauvres qui le conduisit tout droit chez le commis de Scrooge;
+c'est là, en effet, qu'il porta ses pas, emmenant avec lui
+Scrooge, toujours cramponné à sa robe. Sur le seuil de la porte,
+l'esprit sourit et s'arrêta pour bénir, en l'aspergeant de sa
+torche, la demeure de Bob Cratchit. Voyez! Bob n'avait lui-même
+que quinze _Bob[2]_ par semaine; chaque samedi il n'empochait que
+quinze exemplaires de son nom de baptême, et pourtant le fantôme
+de Noël présent n'en bénit pas moins sa petite maison composée de
+quatre chambres!
+
+Alors se leva mistress Cratchit, la femme de Cratchit, pauvrement
+vêtue d'une robe retournée, mais, en revanche, toute parée de
+rubans à bon marché, de ces rubans qui produisent, ma foi, un joli
+effet, pour la bagatelle de douze sous. Elle mettait le couvert,
+aidée de Belinda Cratchit, la seconde de ses filles, tout aussi
+enrubannée que sa mère, tandis que maître Pierre Cratchit
+plongeait une fourchette dans la marmite remplie de pommes de
+terre et ramenait jusque dans sa bouche les coins de son
+monstrueux col de chemise, pas précisément _son_ col de chemise,
+car c'était celle de son père; mais Bob l'avait prêtée ce jour-là,
+en l'honneur de Noël, à son héritier présomptif, lequel, heureux
+de se voir si bien attifé, brûlait d'aller montrer son linge dans
+les parcs fashionables. Et puis deux autres petits Cratchit,
+garçon et fille, se précipitèrent dans la chambre en s'écriant
+qu'ils venaient de flairer l'oie, devant la boutique du boulanger,
+et qu'ils l'avaient bien reconnue pour la leur. Ivres d'avance à
+la pensée d'une bonne sauce à la sauge et à l'oignon, les petits
+gourmands se mirent à danser de joie autour de la table, et
+portèrent aux nues maître Pierre Cratchit, le cuisinier du jour,
+tandis que ce dernier (pas du tout fier, quoique son col de
+chemise fût si copieux qu'il menaçait de l'étouffer) soufflait le
+feu, tant et si bien que les pommes de terre en retard
+rattrapèrent le temps perdu et vinrent taper, en bouillant, au
+couvercle de la casserole, pour avertir qu'elles étaient bonnes à
+retirer et à peler.
+
+«Qu'est-ce qui peut donc retenir votre excellent père? dit
+mistress Cratchit. Et votre frère Tiny Tim? et Martha? Au dernier
+Noël, elle était déjà arrivée depuis une demi-heure!
+
+-- La voici, Martha, mère! s'écria une jeune fille qui parut en
+même temps.
+
+-- Voici Martha, mère! répétèrent les deux petits Cratchit.
+Hourra! si vous saviez comme il y a une belle oie, Martha!
+
+-- Ah! chère enfant, que le bon Dieu vous bénisse! Comme vous
+venez tard! dit mistress Cratchit l'embrassant une douzaine de
+fois et la débarrassant de son châle et de son chapeau avec une
+tendresse empressée.
+
+-- C'est que nous avions beaucoup d'ouvrage à terminer hier soir,
+ma mère, répondit la jeune fille, et, ce matin, il a fallu le
+livrer!
+
+-- Bien! bien! n'y pensons plus, puisque vous voilà, dit mistress
+Cratchit. Allons! asseyez-vous près du feu et chauffez-vous, ma
+chère enfant!
+
+-- Non, non! voici papa qui vient, crièrent les deux petits
+Cratchit qu'on voyait partout en même temps. Cache-toi, Martha,
+cache-toi!»
+
+Et Martha se cacha; puis entra le petit Bob, le père Bob avec son
+cache-nez pendant de trois pieds au moins devant lui, sans compter
+la frange; ses habits usés jusqu'à la corde étaient raccommodés et
+brossés soigneusement, pour leur donner un air de fête; Bob
+portait Tiny Tim sur son épaule. Hélas! le pauvre Tiny Tim! il
+avait une petite béquille et une mécanique en fer pour soutenir
+ses jambes.
+
+«Eh bien! où est notre Martha? s'écria Bob Cratchit en jetant les
+yeux tout autour de lui.
+
+-- Elle ne vient pas, répondit mistress Cratchit.
+
+-- Elle ne vient pas? dit Bob frappé d'un abattement soudain, et
+perdant, en un clin d'oeil, tout cet élan de gaieté avec lequel il
+avait porté Tiny Tim depuis l'église, toujours courant comme son
+dada, un vrai cheval de course. Elle ne vient pas! un jour de
+Noël!»
+
+Martha ne put supporter de le voir ainsi contrarié, même pour
+rire; aussi n'attendit-elle pas plus longtemps pour sortir de sa
+cachette, derrière la porte du cabinet, et courut-elle se jeter
+dans ses bras, tandis que les deux petits Cratchit s'emparèrent de
+Tiny Tim et le portèrent dans la buanderie, afin qu'il pût
+entendre le pudding chanter dans la casserole.
+
+«Et comment s'est comporté le petit Tiny Tim? demanda mistress
+Cratchit après qu'elle eût raillé Bob de sa crédulité et que Bob
+eût embrassé sa fille tout à son aise.
+
+-- Comme un vrai bijou, dit Bob, et mieux encore. Obligé qu'il est
+de demeurer si longtemps assis tout seul, il devient réfléchi, et
+on ne saurait croire toutes les idées qui lui passent par la tête.
+Il me disait, en revenant, qu'il espérait avoir été remarqué dans
+l'église par les fidèles, parce qu'il est estropié, et que les
+chrétiens doivent aimer, surtout un jour de Noël, à se rappeler
+celui qui a fait marcher les boiteux et voir les aveugles.»
+
+La voix de Bob tremblait en répétant ces mots; elle trembla plus
+encore quand il ajouta que Tiny Tim devenait chaque jour plus fort
+et plus vigoureux.
+
+On entendit retentir sur le plancher son active petite béquille,
+et, à l'instant, Tiny Tim rentra, escorté par le petit frère et la
+petite soeur jusqu'à son tabouret, près du feu. Alors Bob,
+retroussant ses manches par économie, comme si, le pauvre garçon!
+elles pouvaient s'user davantage, prit du genièvre et des citrons
+et en composa dans un bol une sorte de boisson chaude, qu'il fit
+mijoter sur la plaque après l'avoir agitée dans tous les sens;
+pendant ce temps, maître Pierre et les deux petits Cratchit, qu'on
+était sûr de trouver partout, allèrent chercher l'oie, qu'ils
+rapportèrent bientôt en procession triomphale.
+
+À voir le tumulte causé par cette apparition, on aurait dit qu'une
+oie est le plus rare de tous les volatiles, un phénomène emplumé,
+auprès duquel un cygne noir serait un lieu commun; et, en vérité,
+une oie était bien en effet une des sept merveilles dans cette
+pauvre maison. Mistress Cratchit fit bouillir le jus, préparé
+d'avance, dans une petite casserole; maître Pierre écrasa les
+pommes de terre avec une vigueur incroyable; miss Belinda sucra la
+sauce aux pommes; Martha essuya les assiettes chaudes; Bob fit
+asseoir Tiny Tim près de lui à l'un des coins de la table; les
+deux petits Cratchit placèrent des chaises pour tout le monde,
+sans s'oublier eux-mêmes, et, une fois en faction à leur poste,
+fourrèrent leurs cuillers dans leur bouche pour ne point céder à
+la tentation de demander de l'oie avant que vînt leur tour d'être
+servis.
+
+Enfin, les plats furent mis sur la table, et l'on dit le
+_Benedicite_, suivi d'un moment de silence général, lorsque
+mistress Cratchit, promenant lentement son regard le long du
+couteau à découper, se prépara à le plonger dans les flancs de la
+bête; mais à peine l'eût-elle fait, à peine la farce si longtemps
+attendue se fût-elle précipitée par cette ouverture, qu'un murmure
+de bonheur éclata tout autour de la table, et Tiny Tim lui-même,
+excité par les deux petits Cratchit, frappa sur la table avec le
+manche de son couteau, et cria d'une voix faible: «Hourra!»
+
+Jamais on ne vit oie pareille! Bob dit qu'il ne croyait pas qu'on
+en eût jamais fait cuire une semblable. Sa tendreté, sa saveur, sa
+grosseur, son bon marché, furent le texte commenté par
+l'admiration universelle; avec la sauce aux pommes et la purée de
+pommes de terre, elle suffit amplement pour le dîner de toute la
+famille. «En vérité, dit mistress Cratchit, apercevant un petit
+atome d'os resté sur un plat, on n'a pas seulement pu manger
+tout», et pourtant tout le monde en avait eu à bouche que veux-tu;
+et les deux petits Cratchit, en particulier, étaient barbouillés
+jusqu'aux yeux de sauce à la sauge et à l'oignon. Mais alors, les
+assiettes ayant été changées par miss Belinda, mistress Cratchit
+sortit seule, trop émue pour supporter la présence de témoins,
+afin d'aller chercher le pudding et de l'apporter sur la table.
+
+Supposez qu'il soit manqué! supposez qu'il se brise quand on le
+retournera! supposez que quelqu'un ait sauté par-dessus le mur de
+l'arrière-cour et l'ait volé pendant qu'on se régalait de l'oie; à
+cette supposition, les deux petits Cratchit devinrent blêmes! Il
+n'y avait pas d'horreurs dont on ne fît la supposition.
+
+Oh! oh! quelle vapeur épaisse! Le pudding était tiré du chaudron.
+Quelle bonne odeur de lessive! (c'était le linge qui
+l'enveloppait). Quel mélange d'odeurs appétissantes, qui
+rappellent le restaurateur, le pâtissier de la maison d'à côté et
+la blanchisseuse sa voisine! C'était le pudding. Après une demi-
+minute à peine d'absence, mistress Cratchit rentrait, le visage
+animé, mais souriante et toute glorieuse, avec le pudding,
+semblable à un boulet de canon tacheté, si dur, si ferme, nageant
+au milieu d'un quart de pinte d'eau-de-vie enflammée et surmonté
+de la branche de houx consacrée à Noël.
+
+Oh! quel merveilleux pudding! Bob Cratchit déclara, et cela d'un
+ton calme et sérieux, qu'il le regardait comme le chef-d'oeuvre de
+mistress Cratchit depuis leur mariage. Mistress Cratchit répondit
+qu'à présent qu'elle n'avait plus ce poids sur le coeur, elle
+avouerait qu'elle avait eu quelques doutes sur la quantité de
+farine. Chacun eut quelque chose à en dire, mais personne ne
+s'avisa de dire, s'il le pensa, que c'était un bien petit pudding
+pour une aussi nombreuse famille. Franchement, c'eût été bien
+vilain de le penser ou de le dire. Il n'y a pas de Cratchit qui
+n'en eût rougi de honte.
+
+Enfin, le dîner achevé, on enleva la nappe, un coup de balai fut
+donné au foyer et le feu ravivé. Le grog fabriqué par Bob ayant
+été goûté et trouvé parfait, on mit des pommes et des oranges sur
+la table et une grosse poignée de marrons sous les cendres. Alors
+toute la famille se rangea autour du foyer en cercle, comme disait
+Bob Cratchit, il voulait dire en demi-cercle: on mit près de Bob
+tous les cristaux de la famille, savoir: deux verres à boire et un
+petit verre à servir la crème dont l'anse était cassée. Qu'est-ce
+que cela fait? Ils n'en contenaient pas moins la liqueur
+bouillante puisée dans le bol tout aussi bien que des gobelets
+d'or auraient pu le faire, et Bob la servit avec des yeux
+rayonnants de joie, tandis que les marrons se fendaient avec
+fracas et pétillaient sous la cendre. Alors Bob proposa ce toast:
+
+«Un joyeux Noël pour nous tous, mes amis! Que Dieu nous bénisse!»
+
+La famille entière fit écho.
+
+«Que Dieu bénisse chacun de nous!», dit Tiny Tim, le dernier de
+tous.
+
+Il était assis très près de son père sur son tabouret. Bob tenait
+sa petite main flétrie dans la sienne, comme s'il eût voulu lui
+donner une marque plus particulière de sa tendresse et le garder à
+ses côtés de peur qu'on ne vînt le lui enlever.
+
+«Esprit, dit Scrooge avec un intérêt qu'il n'avait jamais éprouvé
+auparavant, dites-moi si Tiny Tim vivra.
+
+-- Je vois une place vacante au coin du pauvre foyer, répondit le
+spectre, et une béquille sans propriétaire qu'on garde
+soigneusement. Si mon successeur ne change rien à ces images,
+l'enfant mourra.
+
+-- Non, non, dit Scrooge. Oh! non, bon esprit! dites qu'il sera
+épargné.
+
+-- Si mon successeur ne change rien à ces images, qui sont
+l'avenir, reprit le fantôme, aucun autre de ma race ne le trouvera
+ici. Eh bien! après! s'il meurt, il diminuera le superflu de la
+population.»
+
+Scrooge baissa la tête lorsqu'il entendit l'esprit répéter ses
+propres paroles, et il se sentit pénétré de douleur et de
+repentir.
+
+«Homme, dit le spectre, si vous avez un coeur d'homme et non de
+pierre, cessez d'employer ce jargon odieux jusqu'à ce que vous
+ayez appris ce que c'est que ce superflu et où il se trouve.
+Voulez-vous donc décider quels hommes doivent vivre, quels hommes
+doivent mourir? Il se peut qu'aux yeux de Dieu vous soyez moins
+digne de vivre que des millions de créatures semblables à l'enfant
+de ce pauvre homme. Grand Dieu! entendre l'insecte sur la feuille
+déclarer qu'il y a trop d'insectes vivants parmi ses frères
+affamés dans la poussière!»
+
+Scrooge s'humilia devant la réprimande de l'esprit, et, tout
+tremblant, abaissa ses regards vers la terre. Mais il les releva
+bientôt en entendant prononcer son nom.
+
+«À M. Scrooge! disait Bob; je veux vous proposer la santé de
+M. Scrooge, le patron de notre petit gala.
+
+-- Un beau patron, ma foi! s'écria mistress Cratchit, rouge
+d'émotion; je voudrais le tenir ici, je lui en servirais un gala
+de ma façon, et il faudrait qu'il eût bon appétit pour s'en
+régaler!
+
+-- Ma chère, reprit Bob...; les enfants!... le jour de Noël!
+
+-- Il faut, en effet, que ce soit le jour de Noël, continua-t-
+elle, pour qu'on boive à la santé d'un homme aussi odieux, aussi
+avare, aussi dur et aussi insensible que M. Scrooge. Vous savez
+s'il est tout cela, Robert! Personne ne le sait mieux que vous,
+pauvre ami!
+
+-- Ma chère, répondit Bob doucement... le jour de Noël.
+
+-- Je boirai à sa santé pour l'amour de vous et en l'honneur de ce
+jour, dit mistress Cratchit, mais non pour lui. Je lui souhaite
+donc une longue vie, joyeux Noël et heureuse année! Voilà-t-il pas
+de quoi le rendre bien heureux et bien joyeux! J'en doute.»
+
+Les enfants burent à la santé de M. Scrooge après leur mère;
+c'était la première chose qu'ils ne fissent pas ce jour-là de bon
+coeur; Tiny Tim but le dernier, mais il aurait bien donné son
+toast pour deux sous. Scrooge était l'ogre de la famille; la
+mention de son nom jeta sur cette petite fête un sombre nuage qui
+ne se dissipa complètement qu'après cinq grandes minutes.
+
+Ce temps écoulé, ils furent dix fois plus gais qu'avant, dès qu'on
+en eut entièrement fini avec cet épouvantail de Scrooge. Bob
+Cratchit leur apprit qu'il avait en vue pour Master Pierre une
+place qui lui rapporterait, en cas de réussite, cinq schellings
+six pence par semaine. Les deux petits Cratchit rirent comme des
+fous en pensant que Pierre allait entrer dans les affaires, et
+Pierre lui-même regarda le feu d'un air pensif entre les deux
+pointes de son col, comme s'il se consultait déjà pour savoir
+quelle sorte de placement il honorerait de son choix quand il
+serait en possession de ce revenu embarrassant.
+
+Martha, pauvre apprentie chez une marchande de modes, raconta
+alors quelle espèce d'ouvrage elle avait à faire, combien d'heures
+elle travaillait sans s'arrêter, et se réjouit d'avance à la
+pensée qu'elle pourrait demeurer fort tard au lit le lendemain
+matin, jour de repos passé à la maison. Elle ajouta qu'elle avait
+vu, peu de jours auparavant, une comtesse et un lord, et que le
+lord était bien à peu près de la taille de Pierre; sur quoi Pierre
+tira si haut son col de chemise, que vous n'auriez pu apercevoir
+sa tête si vous aviez été là. Pendant tout ce temps, les marrons
+et le pot au grog circulaient à la ronde, puis Tiny Tim se mit à
+chanter une ballade sur un enfant égaré au milieu des neiges; Tiny
+Tim avait une petite voix plaintive et chanta sa romance à
+merveille, ma foi!
+
+Il n'y avait rien dans tout cela de bien aristocratique. Ce
+n'était pas une belle famille; ils n'étaient bien vêtus ni les uns
+ni les autres; leurs souliers étaient loin d'être imperméables;
+leurs habits n'étaient pas cossus; Pierre pouvait bien même avoir
+fait la connaissance, j'en mettrais ma main au feu, avec la
+boutique de quelque fripier. Cependant ils étaient heureux,
+reconnaissants, charmés les uns des autres et contents de leur
+sort; et au moment où Scrooge les quitta, ils semblaient de plus
+en plus heureux encore à la lueur des étincelles que la torche de
+l'esprit répandait sur eux; aussi les suivit-il du regard, et en
+particulier Tiny Tim, sur lequel il tint l'oeil fixé jusqu'au
+bout.
+
+Cependant la nuit était venue, sombre et noire; la neige tombait à
+gros flocons, et, tandis que Scrooge parcourait les rues avec
+l'esprit, l'éclat des feux pétillait dans les cuisines, dans les
+salons, partout, avec un effet merveilleux. Ici, la flamme
+vacillante laissait voir les préparatifs d'un bon petit dîner de
+famille, avec les assiettes qui chauffaient devant le feu, et des
+rideaux épais d'un rouge foncé, qu'on allait tirer bientôt pour
+empêcher le froid et l'obscurité de la rue. Là, tous les enfants
+de la maison s'élançaient dehors dans la neige au-devant de leurs
+soeurs mariées, de leurs frères, de leurs cousins, de leurs
+oncles, de leurs tantes, pour être les premiers à leur dire
+bonjour. Ailleurs, les silhouettes des convives se dessinaient sur
+les stores. Un groupe de belles jeunes filles, encapuchonnées,
+chaussées de souliers fourrés, et causant toutes à la fois, se
+rendaient d'un pied léger chez quelque voisin; malheur alors au
+célibataire (les rusées magiciennes, elles le savaient bien!) qui
+les y verrait faire leur entrée avec leur teint vermeil, animé par
+le froid!
+
+À en juger par le nombre de ceux qu'ils rencontraient sur leur
+route se rendant à d'amicales réunions, vous auriez pu croire
+qu'il ne restait plus personne dans les maisons pour leur donner
+la bienvenue à leur arrivée, quoique ce fut tout le contraire; pas
+une maison où l'on n'attendît compagnie, pas une cheminée où l'on
+n'eût empilé le charbon jusqu'à la gorge. Aussi, Dieu du ciel!
+comme l'esprit était ravi d'aise! comme il découvrait sa large
+poitrine! comme il ouvrait sa vaste main! comme il planait au-
+dessus de cette foule, déversant avec générosité sa joie vive et
+innocente sur tout ce qui se trouvait à sa portée! Il n'y eut pas
+jusqu'à l'allumeur de réverbères qui, dans sa course devant lui,
+marquant de points lumineux les rues ténébreuses, tout habillé
+déjà pour aller passer sa soirée quelque part, se mit à rire aux
+éclats lorsque l'esprit passa près de lui, bien qu'il ne sût pas,
+le brave homme, qu'il eût en ce moment pour compagnie Noël en
+personne.
+
+Tout à coup, sans que le spectre eût dit un seul mot pour préparer
+son compagnon à ce brusque changement, ils se trouvèrent au milieu
+d'un marais triste, désert, parsemé de monstrueux tas de pierres
+brutes, comme si c'eût été un cimetière de géants; l'eau s'y
+répandait partout où elle voulait, elle n'avait pas d'autre
+obstacle que la gelée qui la retenait prisonnière; il ne venait
+rien en ce triste lieu, si ce n'est de la mousse, des genêts et
+une herbe chétive et rude. À l'horizon, du côté de l'ouest, le
+soleil couchant avait laissé une traînée de feu d'un rouge ardent
+qui illumina un instant ce paysage désolé, comme le regard
+étincelant d'un oeil sombre, dont les paupières s'abaissant peu à
+peu, jusqu'à ce qu'elles se ferment tout à fait, finirent par se
+perdre complètement dans l'obscurité d'une nuit épaisse.
+
+«Où sommes-nous? demanda Scrooge.
+
+-- Nous sommes où vivent les mineurs, ceux qui travaillent dans
+les entrailles de la terre, répondit l'esprit; mais ils me
+reconnaissent. Regardez!»
+
+Une lumière brilla à la fenêtre d'une pauvre hutte, et ils se
+dirigèrent rapidement de ce côté. Passant à travers le mur de
+pierres et de boue, ils trouvèrent une joyeuse compagnie assemblée
+autour d'un feu splendide. Un vieux, vieux bonhomme et sa femme,
+leurs enfants, leurs petits-enfants, et une autre génération
+encore, étaient tous là réunis, vêtus de leurs habits de fête. Le
+vieillard, d'une voix qui s'élevait rarement au-dessus des
+sifflements aigus du vent sur la lande déserte, leur chantait un
+Noël (déjà fort ancien lorsqu'il n'était lui-même qu'un tout petit
+enfant); de temps en temps ils reprenaient tous ensemble le
+refrain. Chaque fois qu'ils chantaient, le vieillard sentait
+redoubler sa vigueur et sa verve; mais chaque fois, dès qu'ils se
+taisaient, il retombait dans sa première faiblesse.
+
+L'esprit ne s'arrêta pas en cet endroit, mais ordonna à Scrooge de
+saisir fortement sa robe et le transporta, en passant au-dessus du
+marais, où? Pas à la mer, sans doute? Si, vraiment, à la mer.
+Scrooge, tournant la tête, vit avec horreur, bien loin derrière
+eux, la dernière langue de terre, une rangée de rochers affreux;
+ses oreilles furent assourdies par le bruit des flots qui
+tourbillonnaient, mugissaient avec le fracas du tonnerre et
+venaient se briser au sein des épouvantables cavernes qu'ils
+avaient creusées, comme si, dans les accès de sa rage, la mer eût
+essayé de miner la terre.
+
+Bâti sur le triste récif d'un rocher à fleur d'eau, à quelques
+lieues du rivage, et battu par les eaux tout le long de l'année
+avec un acharnement furieux, se dressait un phare solitaire.
+D'énormes tas de plantes marines s'accumulaient à sa base, et les
+oiseaux des tempêtes, engendrés par les vents, peut-être comme les
+algues par les eaux, voltigeaient alentour, s'élevant et
+s'abaissant tour à tour, comme les vagues qu'ils effleuraient dans
+leur vol.
+
+Mais, même en ce lieu, deux hommes chargés de la garde du phare
+avaient allumé un feu qui jetait un rayon de clarté sur
+l'épouvantable mer, à travers l'ouverture pratiquée dans l'épaisse
+muraille. Joignant leurs mains calleuses par-dessus la table
+grossière devant laquelle ils étaient assis, ils se souhaitaient
+l'un à l'autre un joyeux Noël en buvant leur grog, et le plus âgé
+des deux dont le visage était racorni et couturé par les
+intempéries de l'air, comme une de ces figures sculptées à la
+proue d'un vieux bâtiment, entonna de sa voix rauque un chant
+sauvage qu'on aurait pu prendre lui-même pour un coup de vent
+pendant l'orage.
+
+Le spectre allait toujours au-dessus de la mer sombre et houleuse,
+toujours, toujours, jusqu'à ce que dans son vol rapide, bien loin
+de la terre et de tout rivage, comme il l'apprit à Scrooge, ils
+s'abattirent sur un vaisseau et se placèrent tantôt près du
+timonier à la roue du gouvernail, tantôt à la vigie sur l'avant,
+ou à côté des officiers de quart, visitant ces sombres et
+fantastiques figures dans les différents postes où ils montaient
+leur faction. Mais chacun de ces hommes fredonnait un chant de
+Noël, ou pensait à Noël, ou rappelait à voix basse à son compagnon
+quelque Noël passé, avec les espérances qui s'y rattachent d'un
+retour heureux au sein de la famille. Tous, à bord, éveillés ou
+endormis, bons ou méchants, avaient échangé les uns avec les
+autres, ce matin-là, une parole plus bienveillante qu'en aucun
+autre jour de l'année; tous avaient pris une part plus ou moins
+grande à ses joies; ils s'étaient tous souvenus de leurs parents
+ou de leurs amis absents, comme ils avaient espéré tous qu'à leur
+tour ceux qui leur étaient chers éprouvaient dans le même moment
+le même plaisir à penser à eux.
+
+Ce fut une grande surprise pour Scrooge, tandis qu'il prêtait
+l'oreille aux gémissements plaintifs du vent, et qu'il songeait à
+ce qu'avait de solennel un semblable voyage au milieu des
+ténèbres, par-dessus des abîmes inconnus dont les profondeurs
+étaient des secrets aussi impénétrables que la mort; ce fut une
+grande surprise pour Scrooge, ainsi plongé dans ses réalisations,
+d'entendre un rire joyeux. Mais sa surprise devint bien plus
+grande encore quand il reconnut que cet éclat de rire avait été
+poussé par son neveu, et se vit lui-même dans une chambre
+parfaitement éclairée, chaude, brillante de propreté, avec
+l'esprit à ses côtés, souriant et jetant sur ce même neveu des
+regards pleins de douceur et de complaisance.
+
+«Ah! ah! ah! faisait le neveu de Scrooge. Ah! ah! ah!»
+
+S'il vous arrivait, par un hasard peu probable, de rencontrer un
+homme qui sût rire de meilleur coeur que le neveu de Scrooge, tout
+ce que je puis vous dire, c'est que j'aimerais à faire aussi sa
+connaissance. Faites-moi le plaisir de me le présenter, et je
+cultiverai sa société.
+
+Par une heureuse, juste et noble compensation des choses d'ici-
+bas, si la maladie et le chagrin sont contagieux, il n'y a rien
+qui le soit plus irrésistiblement aussi que le rire et la bonne
+humeur. Pendant que le neveu de Scrooge riait de cette manière, se
+tenant les côtes, et faisant faire à son visage les contorsions
+les plus extravagantes, la nièce de Scrooge, sa nièce par
+alliance, riait d'aussi bon coeur que lui; leurs amis réunis chez
+eux n'étaient pas le moins du monde en arrière et riaient
+également à gorge déployée. Ah! ah! ah! ah! ah! ah!
+
+«Oui, ma parole d'honneur, il m'a dit, s'écria le neveu de
+Scrooge, que Noël était une sottise. Et il le pensait!
+
+-- Ce n'en est que plus honteux pour lui, Fred! dit la nièce de
+Scrooge avec indignation. Car parlez-moi des femmes, elles ne font
+jamais rien à demi; elles prennent tout au sérieux.»
+
+La nièce de Scrooge était jolie, excessivement jolie, avec un
+charmant visage, un air naïf, candide: une ravissante petite
+bouche qui semblait faite pour être baisée, et elle l'était, sans
+aucun doute; sur le menton, quantité de petites fossettes qui se
+fondaient l'une dans l'autre lorsqu'elle riait, et les deux yeux
+les plus vifs, les plus pétillants que vous ayez jamais vus
+illuminer la tête d'une jeune fille; en un mot, sa beauté avait
+quelque chose de provoquant peut-être, mais on voyait bien aussi
+qu'elle était prête à donner satisfaction. Oh! mais, satisfaction
+complète.
+
+«C'est un drôle de corps, le vieux bonhomme! dit le neveu de
+Scrooge; c'est vrai, et il pourrait être plus agréable, mais ses
+défauts portent avec eux leur propre châtiment, et je n'ai rien à
+dire contre lui.
+
+-- Je crois qu'il est très riche, Fred? poursuivit la nièce de
+Scrooge; au moins, vous me l'avez toujours dit.
+
+-- Qu'importe sa richesse, ma chère amie, reprit son mari; elle ne
+lui est d'aucune utilité; il ne s'en sert pour faire du bien à
+personne, pas même à lui. Il n'a pas seulement la satisfaction de
+penser... ah! ah! ah!... que c'est nous qu'il en fera profiter
+bientôt.
+
+-- Tenez! je ne peux pas le souffrir,» continua la nièce.
+
+Les soeurs de la nièce de Scrooge et toutes les autres dames
+présentes exprimèrent la même opinion.
+
+«Oh! bien, moi, dit le neveu, je suis plus tolérant que vous; j'en
+suis seulement peiné pour lui, et jamais je ne pourrais lui en
+vouloir quand même j'en aurais envie, car enfin, qui souffre de
+ses boutades et de sa mauvaise humeur? Lui, lui seul. Ce que j'en
+dis, ce n'est pas parce qu'il s'est mis en tête de ne pas nous
+aimer assez pour venir dîner avec nous; car, après tout, il n'a
+perdu qu'un méchant dîner...
+
+-- Vraiment! eh bien! je pense, moi, qu'il perd un fort bon
+dîner», dit sa petite femme, l'interrompant.
+
+Tous les convives furent du même avis, et on doit reconnaître
+qu'ils étaient juges compétents en cette matière, puisqu'ils
+venaient justement de le manger; dans ce moment, le dessert était
+encore sur la table, et ils se pressaient autour du feu à la lueur
+de la lampe.
+
+«Ma foi! je suis enchanté de l'apprendre, reprit le neveu de
+Scrooge, parce que je n'ai pas grande confiance dans le talent de
+ces jeunes ménagères. Qu'en dites-vous, Topper?»
+
+Topper avait évidemment jeté les yeux sur une des soeurs de la
+nièce de Scrooge, car il répondit qu'un célibataire était un
+misérable paria qui n'avait pas le droit d'exprimer une opinion
+sur ce sujet; et là-dessus, la soeur de la nièce de Scrooge, la
+petite femme rondelette que vous voyez là-bas avec un fichu de
+dentelles, pas celle qui porte à la main un bouquet de roses, se
+mit à rougir.
+
+«Continuez donc ce que vous alliez nous dire, Fred, dit la petite
+femme en frappant des mains. Il n'achève jamais ce qu'il a
+commencé! Que c'est donc ridicule!»
+
+Le neveu de Scrooge s'abandonna bruyamment à un nouvel accès
+d'hilarité, et, comme il était impossible de se préserver de la
+contagion, quoique la petite soeur potelée essayât apparemment de
+le faire en respirant force vinaigre aromatique, tout le monde
+sans exception suivit son exemple.
+
+«J'allais ajouter seulement, dit le neveu de Scrooge, qu'en nous
+faisant mauvais visage et en refusant de venir se réjouir avec
+nous, il perd quelques moments de plaisir qui ne lui auraient pas
+fait de mal. À coup sûr, il se prive d'une compagnie plus agréable
+qu'il ne saurait en trouver dans ses propres pensées, dans son
+vieux comptoir humide ou au milieu de ses chambres poudreuses.
+Cela n'empêche pas que je compte bien lui offrir chaque année la
+même chance, que cela lui plaise ou non, car j'ai pitié de lui.
+Libre à lui de se moquer de Noël jusqu'à sa mort, mais il ne
+pourra s'empêcher d'en avoir meilleure opinion, j'en suis sûr,
+lorsqu'il me verra venir tous les ans, toujours de bonne humeur,
+lui dire: «Oncle Scrooge, comment vous portez-vous?» Si cela
+pouvait seulement lui donner l'idée de laisser douze cents francs
+à son pauvre commis, ce serait déjà quelque chose. Je ne sais pas,
+mais pourtant je crois bien l'avoir ébranlé hier.»
+
+Ce fut à leur tour de rire maintenant à l'idée présomptueuse qu'il
+eût pu ébranler Scrooge. Mais comme il avait un excellent
+caractère, et qu'il ne s'inquiétait guère de savoir pourquoi on
+riait, pourvu que l'on rît, il les encouragea dans leur gaieté en
+faisant circuler joyeusement la bouteille.
+
+Après le thé, on fit un peu de musique; car c'était une famille de
+musiciens qui s'entendaient à merveille, je vous assure, à chanter
+des ariettes et des ritournelles, surtout Topper, qui savait faire
+gronder sa basse comme un artiste consommé, sans avoir besoin de
+gonfler les larges veines de son front, ni de devenir rouge comme
+une écrevisse. La nièce de Scrooge pinçait très bien de la harpe:
+entre autres morceaux, elle joua un simple petit air (un rien que
+vous auriez pu apprendre à siffler en deux minutes), justement
+l'air favori de la jeune fille qui allait autrefois chercher
+Scrooge à sa pension, comme le fantôme de Noël passé le lui avait
+rappelé. À ces sons bien connus, tout ce que le spectre lui avait
+montré alors se présenta de nouveau à son souvenir; de plus en
+plus attendri, il songea que, s'il avait pu souvent entendre cet
+air, depuis de longues années, il aurait sans doute cultivé de ses
+propres mains, pour son bonheur, les douces affections de la vie,
+ce qui valait mieux que d'aiguiser la bêche impatiente du
+fossoyeur qui avait enseveli Jacob Marley.
+
+Mais la soirée ne fut pas consacrée tout entière à la musique. Au
+bout de quelques instants, on joua aux gages touchés, car il faut
+bien redevenir enfants quelquefois, surtout à Noël, un jour de
+fête fondé par un Dieu enfant. Attention! voilà qu'on commence
+d'abord par une partie de colin-maillard. Oh! le tricheur de
+Topper! Il fait semblant de ne pas voir avec son bandeau, mais,
+n'ayez pas peur, il n'a pas ses yeux dans sa poche. Je suis sûr
+qu'il s'est entendu avec le neveu de Scrooge, et que l'esprit de
+Noël présent ne s'y est pas laissé prendre. La manière dont le
+soi-disant aveugle poursuit la petite soeur rondelette au fichu de
+dentelle est une véritable insulte à la crédulité de la nature
+humaine. Qu'elle renverse le garde-feu, qu'elle roule par-dessus
+les chaises, qu'elle aille se cogner contre le piano, ou bien
+qu'elle s'étouffe dans les rideaux, partout où elle va, il y va;
+il sait toujours reconnaître où est la petite soeur rondelette; il
+ne veut attraper personne autre; vous avez beau le heurter en
+courant, comme tant d'autres l'ont fait exprès, il fera bien
+semblant de chercher à vous saisir, avec une maladresse qui fait
+injure à votre intelligence, mais à l'instant il ira se jeter de
+côté dans la direction de la petite soeur rondelette. «Ce n'est
+pas de franc jeu», dit-elle souvent en fuyant, et elle a raison;
+mais lorsqu'il l'attrape à la fin, quand, en dépit de ses
+mouvements rapides pour lui échapper, et de tous les frémissements
+de sa robe de soie froissée à chaque meuble, il est parvenu à
+l'acculer dans un coin, d'où elle ne peut plus sortir, sa conduite
+alors devient vraiment abominable. Car, sous prétexte qu'il ne
+sait pas qui c'est, il faut qu'il touche sa coiffure; sous
+prétexte de s'assurer de son identité, il se permet de toucher
+certaine bague qu'elle porte au doigt, de manier certaine chaîne
+passée autour de son cou. Le vilain monstre! aussi nul doute
+qu'elle ne lui en dise sa façon de penser, maintenant que le
+mouchoir ayant passé sur les yeux d'une autre personne, ils ont
+ensemble un entretien si confidentiel, derrière les rideaux, dans
+l'embrasure de la fenêtre!
+
+La nièce de Scrooge n'était pas de la partie de colin-maillard;
+elle était demeurée dans un bon petit coin de la salle, assise à
+son aise sur un fauteuil avec un tabouret sous les pieds; le
+fantôme et Scrooge se tenaient debout derrière elle; mais, par
+exemple, elle prenait part aux gages touchés et fut
+particulièrement admirable à _Comment l'aimez-vous_? avec toutes
+les lettres de l'alphabet. De même au jeu de _Où, quand et
+comment? _elle était fort habile, et, à la joie secrète du neveu
+de Scrooge, elle battait à plates coutures toutes ses soeurs,
+quoiqu'elles ne fussent pas sottes, non; demandez plutôt à Topper.
+Il se trouvait bien là environ une vingtaine d'invités, tant
+jeunes que vieux, mais tout le monde jouait, jusqu'à Scrooge lui-
+même, qui, oubliant tout à fait, tant il s'intéressait à cette
+scène, qu'on ne pouvait entendre sa voix, criait tout haut les
+mots qu'on donnait à deviner; et il rencontrait juste fort souvent
+je dois l'avouer, car l'aiguille la plus pointue, la meilleure
+_Whitechapel_, garantie pour ne pas couper le fil, n'est pas plus
+fine ni plus déliée que l'esprit de Scrooge, avec l'air benêt
+qu'il se donnait exprès pour attraper le monde.
+
+Le spectre prenait plaisir à le voir dans ces dispositions et il
+le regardait d'un air si rempli de bienveillance, que Scrooge lui
+demanda en grâce, comme l'eût fait un enfant, de rester
+jusqu'après le départ des conviés. Mais pour ce qui est de cela,
+l'esprit lui dit que c'était une chose impossible.
+
+«Voici un nouveau jeu, dit Scrooge. Une demi-heure, esprit,
+seulement une demi-heure!»
+
+C'était le jeu appelé _Oui et non;_ le neveu de Scrooge devait
+penser à quelque chose et les autres chercher à deviner ce à quoi
+il pensait; il ne répondait à toutes leurs questions que par _oui_
+et par _non_, suivant le cas. Le feu roulant d'interrogations
+auxquelles il se vit exposé lui arracha successivement une foule
+d'aveux: qu'il pensait à un animal, que c'était un animal vivant,
+un animal désagréable, un animal sauvage, un animal qui grondait
+et grognait quelquefois, qui d'autres fois parlait, qui habitait
+Londres, qui se promenait dans les rues, qu'on ne montrait pas
+pour de l'argent, qui n'était mené en laisse par personne, qui, ne
+vivait pas dans une ménagerie, qu'on ne tuait jamais à l'abattoir,
+et qui n'était ni un cheval, ni un âne, ni une vache, ni un
+taureau, ni un tigre, ni un chien, ni un cochon, ni un chat, ni un
+ours. À chaque nouvelle question qui lui était adressée, ce gueux
+de neveu partait d'un nouvel éclat de rire, et il lui en prenait
+de telles envies, qu'il était obligé de se lever du sofa pour
+trépigner sur le parquet. À la fin, la soeur rondelette, prise à
+son tour d'un fou rire, s'écria:
+
+«Je l'ai trouvé! Je le tiens, Fred! Je sais ce que c'est.
+
+-- Qu'est-ce donc? demanda Fred.
+
+-- C'est votre oncle Scro-o-o-o-oge!»
+
+C'était cela même. L'admiration fut le sentiment général, quoique
+quelques personnes fissent remarquer que la réponse à cette
+question «Est-ce un ours?» aurait dû être «Oui»; d'autant qu'il
+avait suffi dans ce cas d'une réponse négative pour détourner
+leurs pensées de M. Scrooge, en supposant qu'elles se fussent
+portées sur lui d'abord.
+
+«Eh bien! il a singulièrement contribué à nous divertir, dit Fred,
+et nous serions de véritables ingrats si nous ne buvions à sa
+santé. Voici justement que nous tenons à la main chacun un verre
+de punch au vin; ainsi donc: À l'oncle Scrooge!
+
+-- Soit! à l'oncle Scrooge! s'écrièrent-ils tous.
+
+-- Un joyeux Noël et une bonne année au vieillard, n'importe ce
+qu'il est! dit le neveu de Scrooge. Il n'accepterait pas ce
+souhait de ma bouche, mais il l'aura néanmoins. À l'oncle
+Scrooge!»
+
+L'oncle Scrooge s'était laissé peu à peu si bien gagner par
+l'hilarité générale, il se sentait le coeur si léger, qu'il aurait
+fait raison à la compagnie, quoiqu'elle ne s'aperçût pas de sa
+présence, et prononcé un discours de remerciement que personne
+n'eût entendu, si le spectre lui en avait donné le temps. Mais la
+scène entière disparut comme le neveu prononçait la dernière
+parole de son toast; et déjà Scrooge et l'esprit avaient repris le
+cours de leurs voyages.
+
+Ils virent beaucoup de pays, allèrent fort loin et visitèrent un
+grand nombre de demeures, et toujours avec d'heureux résultats
+pour ceux que Noël approchait. L'esprit se tenait auprès du lit
+des malades, et ils oubliaient leurs maux sur la terre étrangère,
+et l'exilé se croyait pour un moment transporté au sein de la
+patrie. Il visitait une âme en lutte avec le sort et aussitôt elle
+s'ouvrait à des sentiments de résignation et à l'espoir d'un
+meilleur avenir. Il abordait les pauvres, et aussitôt ils se
+croyaient riches. Dans les maisons de charité, les hôpitaux, les
+prisons, dans tous ces refuges de la misère, où l'homme vain et
+orgueilleux n'avait pu abuser de sa petite autorité si passagère
+pour en interdire l'entrée et en barrer la porte à l'esprit, il
+laissait sa bénédiction et enseignait à Scrooge ses préceptes
+charitables.
+
+Ce fut là une longue nuit, si toutes ces choses s'accomplirent
+seulement en une nuit; mais Scrooge en douta, parce qu'il lui
+semblait que plusieurs fêtes de Noël avaient été condensées dans
+l'espace de temps qu'ils passèrent ensemble. Une chose étrange
+aussi, c'est que, tandis que Scrooge n'éprouvait aucune
+modification dans sa forme extérieure, le fantôme devenait plus
+vieux, visiblement plus vieux. Scrooge avait remarqué ce
+changement, mais il n'en dit pas un mot, jusqu'à ce que, au sortir
+d'un lieu où une réunion d'enfants célébrait les Rois, jetant les
+yeux sur l'esprit quand ils furent seuls, il s'aperçut que ses
+cheveux avaient blanchi.
+
+«La vie des esprits est-elle donc si courte? demanda-t-il.
+
+-- Ma vie sur ce globe est très courte, en effet, répondit le
+spectre. Elle finit cette nuit.
+
+-- Cette nuit! s'écria Scrooge.
+
+-- Ce soir, à minuit. Écoutez! L'heure approche.»
+
+En ce moment, l'horloge sonnait les trois quarts de onze heures.
+
+«Pardonnez-moi l'indiscrétion de ma demande, dit Scrooge, qui
+regardait attentivement la robe de l'esprit, mais je vois quelque
+chose d'étrange et qui ne vous appartient pas, sortir de dessous
+votre robe. Est-ce un pied ou une griffe?
+
+-- Ce pourrait être une griffe, à en juger par la chair qui est
+au-dessus, répondit l'esprit avec tristesse. Regardez.»
+
+Des plis de sa robe, il dégagea deux enfants, deux créatures
+misérables, abjectes, effrayantes, hideuses, repoussantes, qui
+s'agenouillèrent à ses pieds et se cramponnèrent à son vêtement.
+
+«Oh! homme! regarde, regarde à tes pieds!» s'écria le fantôme.
+
+C'étaient un garçon et une fille, jaunes, maigres, couverts de
+haillons, au visage renfrogné, féroces, quoique rampants dans leur
+abjection. Une jeunesse gracieuse aurait dû remplir leurs joues et
+répandre sur leur teint ses plus fraîches couleurs; au lieu de
+cela, une main flétrie et desséchée, comme celle du temps, les
+avait ridés, amaigris, décolorés; ces traits où les anges auraient
+dû trôner, les démons s'y cachaient plutôt pour lancer de là des
+regards menaçants. Nul changement, nulle dégradation, nulle
+décomposition de l'espèce humaine, à aucun degré, dans tous les
+mystères les plus merveilleux de la création, n'ont produit des
+monstres à beaucoup près aussi horribles et aussi effrayants.
+
+Scrooge recula, pâle de terreur; ne voulant pas blesser l'esprit,
+leur père peut-être, il essaya de dire que c'étaient de beaux
+enfants, mais les mots s'arrêtèrent d'eux-mêmes dans sa gorge,
+pour ne pas se rendre complices d'un mensonge si énorme.
+
+«Esprit! est-ce que ce sont vos enfants?»
+
+Scrooge n'en put dire davantage.
+
+«Ce sont les enfants des hommes, dit l'esprit, laissant tomber sur
+eux un regard, et ils s'attachent à moi pour me porter plainte
+contre leurs pères. Celui-là est l'ignorance; celle-ci la misère.
+Gardez-vous de l'un et de l'autre et de toute leur descendance,
+mais surtout du premier, car sur son front je vois écrit:
+Condamnation. Hâte-toi, Babylone, dit-il en étendant sa main vers
+la Cité; hâte-toi d'effacer ce mot, qui te condamne plus que lui;
+toi à ta ruine, comme lui au malheur. Ose dire que tu n'en es pas
+coupable; calomnie même ceux qui t'accusent: Cela peut servir au
+succès de tes desseins abominables. Mais gare la fin!
+
+-- N'ont-ils donc aucun refuge, aucune ressource? s'écria Scrooge.
+
+-- N'y a-t-il pas des prisons? dit l'esprit, lui renvoyant avec
+ironie pour la dernière fois ses propres paroles. N'y a-t-il pas
+des maisons de force?»
+
+L'horloge sonnait minuit. Scrooge chercha du regard le spectre et
+ne le vit plus. Quand le dernier son cessa de vibrer, il se
+rappela la prédiction du vieux Jacob Marley, et, levant les yeux,
+il aperçut un fantôme à l'aspect solennel, drapé dans une robe à
+capuchon et qui venait à lui glissant sur la terre comme une
+vapeur.
+
+
+
+Quatrième couplet
+
+Le dernier esprit
+
+Le fantôme approchait d'un pas lent, grave et silencieux. Quand il
+fut arrivé près de Scrooge, celui-ci fléchit le genou, car cet
+esprit semblait répandre autour de lui, dans l'air qu'il
+traversait, une terreur sombre et mystérieuse.
+
+Une longue robe noire l'enveloppait tout entier et cachait sa
+tête, son visage, sa forme, ne laissant rien voir qu'une de ses
+mains étendues, sans quoi il eut été très difficile de détacher
+cette figure des ombres de la nuit, et de la distinguer de
+l'obscurité complète dont elle était environnée.
+
+Quand Scrooge vint se placer à ses cotés, il reconnut que le
+spectre était d'une taille élevée et majestueuse, et que sa
+mystérieuse présence le remplissait d'une crainte solennelle. Mais
+il n'en sut pas davantage, car l'esprit ne prononçait pas une
+parole et ne faisait aucun mouvement.
+
+«Suis-je en la présence du spectre de Noël à venir?», dit Scrooge.
+
+L'esprit ne répondit rien, mais continua de tenir la main tendue
+en avant.
+
+«Vous allez me montrer les ombres des choses qui ne sont pas
+arrivées encore et qui arriveront dans la suite des temps,
+poursuivit Scrooge. N'est-ce pas, esprit?»
+
+La partie supérieure de la robe du fantôme se contracta un instant
+par le rapprochement de ses plis, comme si le spectre avait
+incliné la tête. Ce fut la seule réponse qu'il en obtint.
+
+Quoique habitué déjà au commerce des esprits, Scrooge éprouvait
+une telle frayeur en présence de ce spectre silencieux, que ses
+jambes tremblaient sous lui et qu'il se sentit à peine la force de
+se tenir debout, quand il se prépara à le suivre. L'esprit
+s'arrêta un moment, comme s'il eût remarqué son trouble et qu'il
+eût voulu lui donner le temps de se remettre.
+
+Mais Scrooge n'en fut que plus agité; un frisson de terreur vague
+parcourait tous ses membres, quand il venait à songer que derrière
+ce sombre linceul, des yeux de fantôme étaient attentivement fixés
+sur lui, et que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait voir
+qu'une main de spectre et une grande masse noirâtre.
+
+«Esprit de l'avenir! s'écria-t-il; je vous redoute plus qu'aucun
+des spectres que j'aie encore vus! Mais, parce que je sais que
+vous vous proposez mon bien, et parce que j'espère vivre de
+manière à être un tout autre homme que je n'étais, je suis prêt à
+vous accompagner avec un coeur reconnaissant. Ne me parlerez-vous
+pas?»
+
+Point de réponse. La main seule était toujours tendue droit devant
+eux.
+
+«Guidez-moi! dit Scrooge, guidez-moi! La nuit avance rapidement;
+c'est un temps précieux pour moi, je le sais. Esprit, guidez-moi.»
+
+Le fantôme s'éloigna de la même manière qu'il était venu. Scrooge
+le suivit dans l'ombre de sa robe, et il lui sembla que cette
+ombre la soulevait et l'emportait avec elle.
+
+On ne pourrait pas dire précisément qu'ils entrèrent dans la
+ville, ce fut plutôt la ville qui sembla surgir autour d'eux et
+les entourer de son propre mouvement. Toutefois ils étaient au
+coeur même de la Cité, à la Bourse, parmi les négociants qui
+allaient de çà et de là en toute hâte, faisant sonner l'argent
+dans leurs poches, se groupant pour causer affaires, regardant à
+leurs montres et jouant d'un air pensif avec leurs grandes
+breloques, etc., etc., comme Scrooge les avait vus si souvent.
+
+L'esprit s'arrêta près d'un petit groupe de ces capitalistes.
+Scrooge, remarquant la direction de sa main tendue de leur côté,
+s'approcha pour entendre la conversation.
+
+«Non..., disait un grand et gros homme avec un menton monstrueux,
+je n'en sais pas davantage; je sais seulement qu'il est mort.
+
+-- Quand est-il mort? demanda un autre.
+
+-- La nuit dernière, je crois.
+
+-- Comment, et de quoi est-il mort? dit un troisième personnage en
+prenant une énorme prise de tabac dans une vaste tabatière. Je
+croyais qu'il ne mourrait jamais...
+
+-- Il n'y a que Dieu qui le sache, reprit le premier avec un
+bâillement.
+
+-- Qu'a-t-il fait de son argent? demanda un monsieur à la face
+rubiconde dont le bout du nez était orné d'une excroissance de
+chair qui pendillait sans cesse comme les caroncules d'un dindon.
+
+-- Je n'en sais trop rien, fit l'homme au double menton en
+bâillant de nouveau. Peut-être l'a-t-il laissé à sa société; en
+tout cas, ce n'est pas à moi qu'il l'a laissé: voilà tout ce que
+je sais.»
+
+Cette plaisanterie fut accueillie par un rire général.
+
+«Il est probable, dit le même interlocuteur, que les chaises ne
+lui coûteront pas cher à l'église, non plus que les voitures; car,
+sur mon âme, je ne connais personne qui soit disposé à aller à son
+enterrement. Si nous faisions la partie d'y aller sans invitation!
+
+-- Cela m'est égal, s'il y a une collation, observa le monsieur à
+la loupe; mais je veux être nourri pour la peine.
+
+-- Eh bien! après tout, dit celui qui avait parlé le premier, je
+vois que je suis encore le plus désintéressé de vous tous, car je
+n'y allais pas pour qu'on me donnât des gants noirs, je n'en porte
+pas; ni pour sa collation, je ne goûte jamais; et pourtant je
+m'offre à y aller, si quelqu'un veut venir avec moi. C'est que,
+voyez-vous, en y réfléchissant je ne suis pas sûr le moins du
+monde de n'avoir pas été son plus intime ami, car nous avions
+l'habitude de nous arrêter pour échanger quelques mots toutes les
+fois que nous nous rencontrions. Adieu, messieurs; au revoir!»
+
+Le groupe se dispersa et alla se mêler à d'autres. Scrooge
+reconnaissait tous ces personnages: il regarda l'esprit comme pour
+lui demander l'explication de ce qu'il venait d'entendre.
+
+Le fantôme se glissa dans une rue et montra du doigt deux
+individus qui s'abordaient. Scrooge écouta encore, croyant trouver
+là le mot de l'énigme.
+
+Il les reconnaissait également très bien; c'étaient deux
+négociants, riches et considérés. Il s'était toujours piqué d'être
+bien placé dans leur estime, au point de vue des affaires,
+s'entend, purement et simplement au point de vue des affaires.
+
+«Comment vous portez-vous? dit l'un.
+
+-- Et vous? répondit l'autre.
+
+-- Bien! fit le premier. Le vieux _Gobseck_ a donc enfin son
+compte, hein?
+
+-- On me l'a dit...; il fait froid, n'est-ce pas?
+
+-- Peuh! Un temps de la saison! temps de Noël. Vous ne patinez
+pas, je suppose?
+
+-- Non, non; j'ai bien autre chose à faire. Bonjour.»
+
+Pas un mot de plus. Telles furent leur rencontre, leur
+conversation et leur séparation. Scrooge eut d'abord la pensée de
+s'étonner que l'esprit attachât une telle importance à des
+conversations en apparence si triviales; mais intimement convaincu
+qu'elles devaient avoir un sens caché, il se mit à considérer, à
+part lui, quel il pouvait être selon toutes les probabilités. Il
+était difficile qu'elles se rapportassent à la mort de Jacob, son
+vieil associé; du moins, la chose ne paraissait pas vraisemblable,
+car cette mort appartenait au passé, et le spectre avait pour
+département l'avenir: il ne voyait non plus personne de ses
+connaissances à qui il put les appliquer. Toutefois, ne doutant
+pas que, quelle que fût celle à qui il convenait d'en faire
+l'application, elles ne renfermassent une leçon secrète à son
+adresse, et pour son bien, il résolut de recueillir avec soin
+chacune des paroles qu'il entendrait et chacune des choses qu'il
+verrait, mais surtout d'observer attentivement sa propre image
+lorsqu'elle lui apparaîtrait, persuadé que la conduite de son
+futur lui-même lui donnerait la clef de cette énigme et en
+rendrait la solution facile. Il se chercha donc en ce lieu; mais
+un autre occupait sa place accoutumée, dans le coin qu'il
+affectionnait particulièrement, et, quoique l'horloge indiquât
+l'heure où il venait d'ordinaire à la Bourse, il ne vit personne
+qui lui ressemblât, parmi cette multitude qui se pressait sous le
+porche pour y entrer. Cela le surprit peu, néanmoins, car depuis
+ses premières visions il avait médité dans son esprit un
+changement de vie; il pensait, il espérait que son absence était
+une preuve qu'il avait mis ses nouvelles résolutions en pratique.
+
+Le fantôme se tenait à ses côtés, immobile, sombre, toujours le
+bras tendu. Quand Scrooge sortit de sa rêverie, il s'imagina, au
+mouvement de la main et d'après la position du spectre vis-à-vis
+de lui, que ses yeux invisibles le regardaient fixement. Cette
+pensée le fit frissonner de la tête aux pieds.
+
+Quittant le théâtre bruyant des affaires, ils allèrent dans un
+quartier obscur de la ville, où Scrooge n'avait pas encore
+pénétré, quoiqu'il en connût parfaitement les êtres et la mauvaise
+renommée. Les rues étaient sales et étroites, les boutiques et les
+maisons misérables, les habitants à demi nus, ivres, mal chaussés,
+hideux. Des allées et des passages sombres, comme autant d'égouts,
+vomissaient leurs odeurs repoussantes, leurs immondices et leurs
+ignobles habitants dans ce labyrinthe de rues; tout le quartier
+respirait le crime, l'ordure, la misère.
+
+Au fond de ce repaire infâme on voyait une boutique basse,
+s'avançant en saillie sous le toit d'un auvent, dans laquelle on
+achetait le fer, les vieux chiffons, les vieilles bouteilles, les
+os, les restes des assiettes du dîner d'hier au soir. Sur le
+plancher, à l'intérieur, étaient entassés des clefs rouillées, des
+clous, des chaînes, des gonds, des limes, des plateaux de
+balances, des poids et toute espèce de ferraille. Des mystères que
+peu de personnes eussent été curieuses d'approfondir s'agitaient
+peut-être sous ces monceaux de guenilles repoussantes, sous ces
+masses de graisse corrompue et ces sépulcres d'ossements. Assis au
+milieu des marchandises dont il trafiquait, près d'un réchaud de
+vieilles briques, un sale coquin, aux cheveux blanchis par l'âge
+(il avait près de soixante-dix ans), s'abritait contre l'air froid
+du dehors, au moyen d'un rideau crasseux, composé de lambeaux
+dépareillés suspendus à une ficelle, et fumait sa pipe en
+savourant avec délices la volupté de sa paisible solitude.
+
+Scrooge et le fantôme se trouvèrent en présence de cet homme, au
+moment précis où une femme, chargée d'un lourd paquet, se glissa
+dans la boutique. À peine y eut-elle mis les pieds, qu'une autre
+femme, chargée de la même manière, entra pareillement; cette
+dernière fut suivie de près par un homme vêtu d'un habit noir
+râpé, qui ne parut pas moins surpris de la vue des deux femmes
+qu'elles ne l'avaient été elles-mêmes en se reconnaissant l'une
+l'autre. Après quelques instants de stupéfaction muette partagée
+par l'homme à la pipe, ils se mirent à éclater de rire tous les
+trois.
+
+«Que la femme de journée passe la première, s'écria celle qui
+était entrée d'abord. La blanchisseuse viendra après elle, puis,
+en troisième lieu, l'homme des pompes funèbres. Eh bien! vieux
+Joe, dites donc, en voilà un hasard! Ne dirait-on pas que nous
+nous sommes donné ici rendez-vous tous les trois?
+
+-- Vous ne pouviez toujours pas mieux choisir la place, dit le
+vieux Joe ôtant sa pipe de sa bouche. Entrez au salon. Depuis
+longtemps vous y avez vos libres entrées, et les deux autres ne
+sont pas non plus des étrangers. Attendez que j'aie fermé la porte
+de la boutique. Ah! comme elle crie! je ne crois pas qu'il y ait
+ici de ferraille plus rouillée que ses gonds, comme il n'y a pas
+non plus, j'en suis bien sûr, d'os aussi vieux que les miens dans
+tout mon magasin. Ah! ah! nous sommes tous en harmonie avec notre
+condition, nous sommes bien assortis. Entrez au salon. Entrez.»
+
+Le salon était l'espace séparé de la boutique par le rideau de
+loques. Le vieux marchand remua le feu avec un barreau brisé
+provenant d'une rampe d'escalier, et, après avoir ravivé sa lampe
+fumeuse (car il faisait nuit) avec le tuyau de sa pipe, il le
+retint dans sa bouche.
+
+Pendant qu'il faisait ainsi les honneurs de son hospitalité, la
+femme qui avait déjà parlé jeta son paquet à terre, et s'assit,
+dans une pose nonchalante, sur un tabouret, croisant ses coudes
+sur ses genoux, et lançant aux deux autres comme un défi hardi.
+
+«Eh bien! quoi? Qu'y a-t-il donc? Qu'est-ce qu'il y a, mistress
+Dilber? dit-elle. Chacun a bien le droit de songer à soi, je
+pense. Est-ce qu'il a fait autre chose toute sa vie, _lui?_
+
+-- C'est vrai, par ma foi! fit la blanchisseuse. Personne plus que
+lui.
+
+-- Eh bien! alors, vous n'avez pas besoin de rester là à vous
+écarquiller les yeux comme si vous aviez peur, bonne femme: les
+loups ne se mangent pas, je suppose.
+
+-- Bien sûr! dirent en même temps mistress Dilber et le croque-
+mort. Nous l'espérons bien.
+
+-- En ce cas, s'écria la femme, tout est pour le mieux. Il n'y a
+pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Et d'ailleurs,
+voyez le grand mal. À qui est-ce qu'on fait tort avec ces
+bagatelles? Ce n'est pas au mort, je suppose?
+
+-- Ma foi, non, dit mistress Dilber en riant.
+
+-- S'il voulait les conserver après sa mort, le vieux grigou,
+poursuivit la femme, pourquoi n'a-t-il pas fait comme tout le
+monde? Il n'avait qu'à prendre une garde pour le veiller quand la
+mort est venue le frapper, au lieu de rester là à rendre le
+dernier soupir dans son coin, tout seul comme un chien.
+
+-- C'est bien la pure vérité, dit Mme Dilber. Il n'a que ce qu'il
+mérite.
+
+-- Je voudrais bien qu'il n'en fût pas quitte à si bon marché,
+reprit la femme; et il en serait autrement, vous pouvez vous en
+rapporter à moi, si j'avais pu mettre les mains sur quelque autre
+chose. Ouvrez ce paquet, vieux Joe, et voyons ce que cela vaut.
+Parlez franchement. Je n'ai pas peur de passer la première; je ne
+crains pas qu'ils le voient. Nous savions très bien, je crois,
+avant de nous rencontrer ici, que nous faisions nos petites
+affaires. Il n'y a pas de mal à cela. Ouvrez le paquet, Joe.»
+
+Mais il y eut assaut de politesse. Ses amis, par délicatesse, ne
+voulurent pas le permettre, et l'homme à l'habit noir râpé,
+montant le premier sur la brèche, produisit son butin. Il n'était
+pas considérable: un cachet ou deux, un porte-crayon, deux boutons
+de manche et une épingle de peu de valeur, voilà tout. Chacun de
+ces objets fut examiné en particulier et prisé par le vieux Joe,
+qui marqua sur le mur avec de la craie les sommes qu'il était
+disposé à en donner, et additionna le total quand il vit qu'il n'y
+avait plus d'autre article.
+
+«Voilà votre compte, dit-il, et je ne donnerais pas six pence de
+plus quand on devrait me faire rôtir à petit feu. Qui vient
+après?»
+
+C'était le tour de mistress Dilber. Elle déploya des draps, des
+serviettes, un habit, deux cuillers à thé en argent, forme
+antique, une pince à sucre et quelques bottes. Son compte lui fut
+fait sur le mur de la même manière.
+
+«Je donne toujours trop aux dames. C'est une de mes faiblesses, et
+c'est ainsi que je me ruine, dit le vieux Joe. Voilà votre compte.
+Si vous me demandez un penny de plus et que vous marchandiez là-
+dessus, je pourrai bien me raviser et rabattre un écu sur la
+générosité de mon premier instinct.
+
+-- Et maintenant, Joe, défaites mon paquet», dit la première
+femme.
+
+Joe se mit à genoux pour plus de facilité, et, après avoir défait
+une grande quantité de noeuds, il tira du paquet une grosse et
+lourde pièce d'étoffe sombre.
+
+«Quel nom donnez-vous à cela? dit-il. Des rideaux de lit?
+
+-- Oui! répondit la femme en riant et en se penchant sur ses bras
+croisés. Des rideaux de lit!
+
+-- Il n'est pas Dieu possible que vous les ayez enlevés, anneaux
+et tout, pendant qu'il était encore là sur son lit? demanda Joe.
+
+-- Que si, reprit la femme, et pourquoi pas?
+
+-- Allons, vous étiez née pour faire fortune, dit Joe, et fortune
+vous ferez.
+
+-- Certainement je ne retirerai pas la main quand je pourrai la
+mettre sur quelque chose, par égard pour un homme pareil, je vous
+en réponds, Joe, dit la femme avec le plus grand sang-froid. Ne
+laissez pas tomber de l'huile sur les couvertures, maintenant.
+
+-- Ses couvertures, à lui? demanda Joe.
+
+-- Et à qui donc? répondit la femme. N'avez-vous pas peur qu'il
+s'enrhume pour n'en pas avoir?
+
+-- Ah çà! j'espère toujours qu'il n'est pas mort de quelque
+maladie contagieuse, hein? dit le vieux Joe, s'arrêtant dans son
+examen et levant la tête.
+
+-- N'ayez pas peur, Joe, je n'étais pas tellement folle de sa
+société, que je fusse restée auprès de lui pour de semblables
+misères, s'il y avait eu le moindre danger... Oh! vous pouvez
+examiner cette chemise jusqu'à ce que les yeux vous en crèvent,
+vous n'y trouverez pas le plus petit trou; elle n'est pas même
+élimée: c'était bien sa meilleure, et de fait elle n'est pas
+mauvaise. C'est bien heureux que je me sois trouvée là; sans moi,
+on l'aurait perdue.
+
+-- Qu'appelez-vous perdue? demanda le vieux Joe.
+
+-- On l'aurait enseveli avec, pour sûr, reprit-elle en riant.
+Croiriez-vous qu'il y avait déjà eu quelqu'un d'assez sot pour le
+faire; mais je la lui ai ôtée bien vite. Si le calicot n'est pas
+assez bon pour cette besogne, je ne vois guère à quoi il peut
+servir. C'est très bon pour couvrir un corps; et, quant à
+l'élégance, le bonhomme ne sera pas plus laid dans une chemise de
+calicot qu'il ne l'était avec sa chemise de toile, c'est
+impossible.»
+
+Scrooge écoutait ce dialogue avec horreur. Tous ces gens-là, assis
+ou plutôt accroupis autour de leur proie, serrés les uns contre
+les autres, à la faible lueur de la lampe du vieillard, lui
+causaient un sentiment de haine et de dégoût aussi prononcé que
+s'il eût vu d'obscènes démons occupés à marchander le cadavre lui-
+même.
+
+«Ah! ah! continua en riant la même femme lorsque le vieux Joe,
+tirant un sac de flanelle rempli d'argent, compta à chacun, sur le
+plancher, la somme qui lui revenait pour sa part. Voilà bien le
+meilleur, voyez-vous! Il n'a, de son vivant, effrayé tout le
+monde, et tenu chacun loin de lui que pour nous assurer des
+profits après sa mort. Ah! ah! ah!
+
+-- Esprit! dit Scrooge frissonnant de la tête aux pieds. Je
+comprends, je comprends. Le sort de cet infortuné pourrait être le
+mien. C'est là que mène une vie comme la mienne... Seigneur
+miséricordieux, qu'est-ce que je vois?»
+
+Il recula de terreur, car la scène avait changé, et il touchait
+presque un lit, un lit nu, sans rideaux, sur lequel, recouvert
+d'un drap déchiré, reposait quelque chose dont le silence même
+révélait la nature en un terrible langage.
+
+La chambre était très sombre, trop sombre pour qu'on pût remarquer
+avec exactitude ce qui s'y trouvait, bien que Scrooge, obéissant à
+une impulsion secrète, promenât ses regards curieux, inquiet de
+savoir ce que c'était que cette chambre. Une pâle lumière, venant
+du dehors, tombait directement sur le lit où gisait le cadavre de
+cet homme dépouillé, volé, abandonné de tout le monde, auprès
+duquel personne ne pleurait, personne ne veillait.
+
+Scrooge jeta les yeux sur le fantôme, dont la main fatale lui
+montrait la tête du mort. Le linceul avait été jeté avec tant de
+négligence, qu'il aurait suffi du plus léger mouvement de son
+doigt pour mettre à nu ce visage. Scrooge y songea; il voyait
+combien c'était facile, il éprouvait le désir de le faire, mais il
+n'avait pas plus la force d'écarter ce voile que de renvoyer le
+spectre, qui se tenait debout à ses côtés.
+
+«Oh! froide, froide, affreuse, épouvantable mort! Tu peux dresser
+ici ton autel et l'entourer de toutes les terreurs dont tu
+disposes; car tu es bien là dans ton domaine! Mais, quand c'est
+une tête aimée, respectée et honorée, tu ne peux faire servir un
+seul de ses cheveux à tes terribles desseins, ni rendre odieux un
+de ses traits. Ce n'est pas qu'alors la main ne devienne pesante
+aussi, et ne retombe si je l'abandonne; ce n'est pas que le coeur
+et le pouls ne soient silencieux; mais cette main, elle fut
+autrefois ouverte, généreuse, loyale; ce coeur fut brave, chaud,
+honnête et tendre: c'était un vrai coeur d'homme qui battait là
+dans sa poitrine. Frappe, frappe, mort impitoyable! tes coups sont
+vains. Tu vas voir jaillir de sa blessure ses bonnes actions,
+l'honneur de sa vie éphémère, la semence de sa vie immortelle!»
+
+Aucune voix ne prononça ces paroles aux oreilles de Scrooge, il
+les entendit cependant lorsqu'il regarda le lit. «Si cet homme
+pouvait revivre, pensait-il, que dirait-il à présent de ses
+pensées d'autrefois? L'avarice, la dureté de coeur, l'âpreté au
+gain, ces pensées-là, vraiment, l'ont conduit à une belle fin! Il
+est là, gisant dans cette maison déserte et sombre, où il n'y a ni
+homme, ni femme, ni enfant, qui puisse dire: Il fut bon pour moi
+dans telle ou telle circonstance, et je serai bon pour lui, à mon
+tour, en souvenir d'une parole bienveillante.» Seulement un chat
+grattait à la porte, et, sous la pierre du foyer, on entendait un
+bruit de rats qui rongeaient quelque chose. Que venaient-ils
+chercher dans cette chambre mortuaire? Pourquoi étaient-ils si
+avides, si turbulents? Scrooge n'osa y penser.
+
+«Esprit, dit-il, ce lieu est affreux. En le quittant, je
+n'oublierai pas la leçon qu'il me donne, croyez-moi. Partons!»
+
+Le spectre, de son doigt immobile, lui montrait toujours la tête
+du cadavre.
+
+«Je vous comprends, répondit Scrooge, et je le ferais si je
+pouvais. Mais je n'en ai pas la force; esprit, je n'en ai pas la
+force.»
+
+Le fantôme parut encore le regarder avec une attention plus
+marquée.
+
+«S'il y a quelqu'un dans la ville qui ressente une émotion pénible
+par suite de la mort de cet homme, dit Scrooge en proie aux
+angoisses de l'agonie, montrez-moi cette personne, esprit, je vous
+en conjure.»
+
+Le fantôme étendit un moment sa sombre robe devant lui comme une
+aile, puis, la repliant, lui fit voir une chambre éclairée par la
+lumière du jour, où se trouvaient une mère et ses enfants.
+
+Elle attendait quelqu'un avec une impatience inquiète; car elle
+allait et venait dans sa chambre, tressaillait au moindre bruit,
+regardait par la fenêtre, jetait les yeux sur la pendule,
+essayait, mais en vain, de recourir à son aiguille, et pouvait à
+peine supporter les voix des enfants dans leurs jeux.
+
+Enfin retentit à la porte le coup de marteau si longtemps attendu.
+Elle courut ouvrir: c'était son mari, homme jeune encore, au
+visage abattu, flétri par le chagrin; on y voyait pourtant en ce
+moment une expression remarquable, une sorte de plaisir triste
+dont il avait honte et qu'il s'efforçait de réprimer.
+
+Il s'assit pour manger le dîner que sa femme avait tenu chaud près
+du feu, et quand elle lui demanda d'une voix faible: «Quelles
+nouvelles?» (ce qu'elle ne fit qu'après un long silence), il parut
+embarrassé de répondre.
+
+«Sont-elles bonnes ou mauvaises? dit-elle pour l'aider.
+
+-- Mauvaises, répondit-il.
+
+-- Sommes-nous tout à fait ruinés?
+
+-- Non, Caroline. Il y a encore de l'espoir.
+
+-- S'_il_ se laisse toucher, dit-elle toute surprise; après un tel
+miracle, on pourrait tout espérer, sans doute.
+
+-- Il ne peut plus se laisser toucher, dit le mari; il est mort.»
+
+C'était une créature douce et patiente que cette femme. On le
+voyait rien qu'à sa figure, et cependant elle ne put s'empêcher de
+bénir Dieu au fond de son âme à cette annonce imprévue, ni de le
+dire en joignant les mains. L'instant d'après, elle demanda pardon
+au ciel, car elle en avait regret; mais le premier mouvement
+partait du coeur.
+
+«Ce que cette femme à moitié ivre, dont je vous ai parlé hier
+soir, m'a dit, quand j'ai essayé de le voir pour obtenir de lui
+une semaine de délai, et ce que je regardais comme une défaite
+pour m'éviter est la vérité pure; non seulement il était déjà fort
+malade, mais il était mourant.
+
+-- À qui sera transférée notre dette?
+
+-- Je l'ignore. Mais, avant ce temps, nous aurons la somme, et,
+lors même que nous ne serions pas prêts, ce serait jouer de
+malheur si nous trouvions dans son successeur un créancier aussi
+impitoyable. Nous pouvons dormir cette nuit plus tranquilles,
+Caroline!»
+
+Oui, malgré eux, leurs coeurs étaient débarrassés d'un poids bien
+lourd. Les visages des enfants groupés autour d'eux, afin
+d'écouter une conversation qu'ils comprenaient si peu, étaient
+plus ouverts et animés d'une joie plus vive; la mort de cet homme
+rendait un peu de bonheur à une famille! La seule émotion causée
+par cet événement, dont le spectre venait de rendre Scrooge
+témoin, était une émotion de plaisir.
+
+«Esprit, dit Scrooge, faites-moi voir quelque scène de tendresse
+étroitement liée avec l'idée de la mort; sinon cette chambre
+sombre, que nous avons quittée tout à l'heure, sera toujours
+présente à mon souvenir.»
+
+Le fantôme le conduisit au travers de plusieurs rues qui lui
+étaient familières; à mesure qu'ils marchaient, Scrooge regardait
+de côté et d'autre dans l'espoir de retrouver son image, mais
+nulle part il ne pouvait la voir. Ils entrèrent dans la maison du
+pauvre Bob Cratchit, cette même maison que Scrooge avait visitée
+précédemment, et trouvèrent la mère et les enfants assis autour du
+feu.
+
+Ils étaient calmes, très calmes. Les bruyants petits Cratchit se
+tenaient dans un coin aussi tranquilles que des statues, et
+demeuraient assis, les yeux fixés sur Pierre, qui avait un livre
+ouvert devant lui. La mère et ses filles s'occupaient à coudre.
+Toute la famille était bien tranquille assurément!
+
+_«Et il prit un enfant, et il le mit au milieu d'eux.»_
+
+Où Scrooge avait-il entendu ces paroles? Il ne les avait pas
+rêvées. Il fallait bien que ce fut l'enfant qui les avait lues à
+haute voix, quand Scrooge et l'esprit franchissaient le seuil de
+la porte. Pourquoi interrompait-il sa lecture?
+
+La mère posa son ouvrage sur la table et se couvrit le visage de
+ses mains.
+
+«La couleur de cette étoffe me fait mal aux yeux, dit-elle.
+
+-- La couleur? Ah! pauvre Tiny Tim!
+
+-- Ils sont mieux maintenant, dit la femme de Cratchit. C'est sans
+doute de travailler à la lumière qui les fatigue, mais je ne
+voudrais pour rien au monde laisser voir à votre père, quand il
+rentrera, que mes yeux sont fatigués. Il ne doit pas tarder, c'est
+bientôt l'heure.
+
+-- L'heure est passée, répondit Pierre en fermant le livre. Mais
+je trouve qu'il va un peu moins vite depuis quelques soirs, ma
+mère.»
+
+La famille retomba dans son silence et son immobilité. Enfin, la
+mère reprit d'une voix ferme, dont le ton de gaieté ne faiblit
+qu'une fois:
+
+«J'ai vu un temps où il allait vite, très vite même, avec... avec
+Tiny Tim sur son épaule.
+
+-- Et moi aussi, s'écria Pierre; souvent.
+
+-- Et moi aussi,» s'écria un autre.
+
+Tous répétèrent:
+
+«Et moi aussi.
+
+-- Mais Tiny Tim était très léger à porter, reprit la mère en
+retournant à son ouvrage; et puis son père l'aimait tant que ce
+n'était pas pour lui une peine... oh! non. Mais j'entends votre
+père à la porte!»
+
+Elle courut au-devant de lui. Le petit Bob entra avec son cache-
+nez; il en avait bien besoin, le pauvre père. Son thé était tout
+prêt contre le feu, c'était à qui s'empresserait pour le servir.
+Alors les deux petits Cratchit grimpèrent sur ses genoux, et
+chacun d'eux posa sa petite joue contre les siennes, comme pour
+lui dire: «N'y pensez plus, mon père; ne vous chagrinez pas!»
+
+Bob fut très gai avec eux, il eut pour tout le monde une bonne
+parole: il regarda l'ouvrage étalé sur la table et donna des
+éloges à l'adresse et à l'habileté de mistress Cratchit et de ses
+filles. «Ce sera fini longtemps avant dimanche, dit-il.
+
+-- Dimanche! Vous y êtes donc allé aujourd'hui, Robert? demanda sa
+femme.
+
+-- Oui, ma chère, répondit Bob. J'aurais voulu que vous eussiez pu
+y venir: cela vous aurait fait du bien de voir comme l'emplacement
+est vert. Mais vous irez le voir souvent. Je lui avais promis que
+j'irais m'y promener un dimanche... Mon petit, mon petit enfant!
+s'écria Bob! Mon cher petit enfant!»
+
+Il éclata tout à coup, sans pouvoir s'en empêcher. Pour qu'il pût
+s'en empêcher, il n'aurait pas fallu qu'il se sentit encore si
+près de son enfant.
+
+Il quitta la chambre et monta dans celle de l'étage supérieur,
+joyeusement éclairée et parée de guirlandes comme à Noël. Il y
+avait une chaise placée tout contre le lit de l'enfant, et l'on
+voyait à des signes certains que quelqu'un était venu récemment
+l'occuper. Le pauvre Bob s'y assit à son tour; et, quand il se fut
+un peu recueilli, un peu calmé, il déposa un baiser sur ce cher
+petit visage. Alors il se montra plus résigné à ce cruel
+événement, et redescendit presque heureux... en apparence.
+
+La famille se rapprocha du feu en causant; les jeunes filles et
+leur mère travaillaient toujours. Bob leur parla de la
+bienveillance extraordinaire que lui avait témoignée le neveu de
+M. Scrooge, qu'il avait vu une fois à peine, et qui, le
+rencontrant ce jour-là dans la rue et le voyant un peu... un peu
+abattu, vous savez, dit Bob, s'était informé avec intérêt de ce
+qui lui arrivait de fâcheux. Sur quoi, poursuivit Bob, car c'est
+bien le monsieur le plus affable qu'il soit possible de voir, je
+lui ai tout raconté. -- Je suis sincèrement affligé de ce que vous
+m'apprenez, monsieur Cratchit, dit-il, pour vous et pour votre
+excellente femme. À propos, comment a-t-il pu savoir cela, je
+l'ignore absolument.
+
+-- Savoir quoi, mon ami?
+
+-- Que vous étiez une excellente femme.
+
+-- Mais tout le monde ne le sait-il pas? dit Pierre.
+
+-- Très bien répliqué, mon garçon! s'écria Bob. J'espère que tout
+le monde le sait. «Sincèrement affligé, disait-il, pour votre
+excellente femme; si je puis vous être utile en quelque chose,
+ajouta-t-il en me remettant sa carte, voici mon adresse. Je vous
+en prie, venez me voir.» Eh bien! j'en ai été charmé, non pas tant
+pour ce qu'il serait en état de faire en notre faveur, que pour
+ses manières pleines de bienveillance. On aurait dit qu'il avait
+réellement connu notre Tiny Tim, et qu'il le regrettait comme
+nous.
+
+-- Je suis sûre qu'il a un bon coeur, dit mistress Cratchit.
+
+-- Vous en seriez bien plus sûre, ma chère amie, reprit Bob, si
+vous l'aviez vu et que vous lui eussiez parlé. Je ne serais pas du
+tout surpris, remarquez ceci, qu'il trouvât une meilleure place à
+Pierre.
+
+-- Entendez-vous, Pierre? dit mistress Cratchit.
+
+-- Et alors, s'écria une des jeunes filles, Pierre se mariera et
+s'établira pour son compte.
+
+-- Allez vous promener, repartit Pierre en faisant une grimace.
+
+-- Dame! cela peut être ou ne pas être, l'un n'est pas plus sûr
+que l'autre, dit Bob. La chose peut arriver un de ces jours,
+quoique nous ayons, mon enfant, tout le temps d'y penser. Mais, de
+quelque manière et dans quelque temps que nous nous séparions les
+uns des autres, je suis sûr que pas un de nous n'oubliera le
+pauvre Tiny Tim; n'est-ce pas, nous n'oublierons jamais cette
+première séparation?
+
+-- Jamais, mon père, s'écrièrent-ils tous ensemble.
+
+-- Et je sais, dit Bob, je sais, mes amis, que, quand nous nous
+rappellerons combien il fut doux et patient, quoique ce ne fût
+qu'un tout petit, tout petit enfant, nous n'aurons pas de
+querelles les uns avec les autres, car ce serait oublier le pauvre
+Tiny Tim.
+
+-- Non, jamais, mon père! répétèrent-ils tous.
+
+-- Vous me rendez bien heureux, dit le petit Bob, oui, bien
+heureux!»
+
+Mistress Cratchit l'embrassa, ses filles l'embrassèrent, les deux
+petits Cratchit l'embrassèrent, Pierre et lui se serrèrent
+tendrement la main. Âme de Tiny Tim, dans ton essence enfantine tu
+étais une émanation de la divinité!
+
+«Spectre, dit Scrooge, quelque chose me dit que l'heure de notre
+séparation approche. Je le sais, sans savoir comment elle aura
+lieu. Dites-moi quel était donc cet homme que nous avons vu gisant
+sur son lit de mort?»
+
+Le fantôme de Noël futur le transporta, comme auparavant (quoique
+à une époque différente, pensait-il, car ces dernières visions se
+brouillaient un peu dans son esprit; ce qu'il y voyait de plus
+clair, c'est qu'elles se rapportaient à l'avenir), dans les lieux
+où se réunissent les gens d'affaires et les négociants, mais sans
+lui montrer son autre lui-même. À la vérité, l'esprit ne s'arrêta
+nulle part, mais continua sa course directement, comme pour
+atteindre plus vite au but, jusqu'à ce que Scrooge le supplia de
+s'arrêter un instant.
+
+«Cette cour, dit-il, que nous traversons si vite, est depuis
+longtemps le lieu où j'ai établi le centre de mes occupations.
+
+Je reconnais la maison; laissez-moi voir ce que je serai un jour.»
+
+L'esprit s'arrêta; sa main désignait un autre point.
+
+«Voici la maison là-bas, s'écria Scrooge. Pourquoi me faites-vous
+signe d'aller plus loin?»
+
+L'inexorable doigt ne changeait pas de direction. Scrooge courut à
+la hâte vers la fenêtre de son comptoir et regarda dans
+l'intérieur. C'était encore un comptoir, mais non plus le sien.
+L'ameublement n'était pas le même, la personne assise dans le
+fauteuil n'était pas lui. Le fantôme faisait toujours le geste
+indicateur.
+
+Scrooge le rejoignit, et, tout en se demandant pourquoi il ne se
+voyait pas là et ce qu'il pouvait être devenu, il suivit son guide
+jusqu'à une grille de fer. Avant d'entrer, il s'arrêta pour
+regarder autour de lui.
+
+Un cimetière. Ici, sans doute, gît sous quelques pieds de terre le
+malheureux dont il allait apprendre le nom. C'était un bien bel
+endroit, ma foi! environné de longues murailles, de maisons
+voisines, envahi par le gazon et les herbes sauvages, plutôt la
+mort de la végétation que la vie, encombré du trop-plein des
+sépultures, engraissé jusqu'au dégoût. Oh! le bel endroit!
+
+L'esprit, debout au milieu des tombeaux, en désigna un. Scrooge
+s'en approcha en tremblant. Le fantôme était toujours exactement
+le même, mais Scrooge crut reconnaître dans sa forme solennelle
+quelque augure nouveau dont il eut peur.
+
+«Avant que je fasse un pas de plus vers cette pierre que vous me
+montrez, lui dit-il, répondez à cette seule question:
+
+Tout ceci, est-ce l'image de ce qui doit être, ou seulement de ce
+qui peut être?»
+
+L'esprit, pour toute réponse, abaissa sa main du côté de la tombe
+près de laquelle il se tenait.
+
+«Quand les hommes s'engagent dans quelques résolutions, elles leur
+annoncent certain but qui peut être inévitable, s'ils persévèrent
+dans leur voie. Mais, s'ils la quittent, le but change; en est-il
+de même des tableaux que vous faites passer sous mes yeux?»
+
+Et l'esprit demeura immobile comme toujours. Scrooge se traîna
+vers le tombeau, tremblant de frayeur, et, suivant la direction du
+doigt, lut sur la pierre d'une sépulture abandonnée son propre
+nom:
+
+EBENEZER SCROOGE
+
+«C'est donc moi qui suis l'homme que j'ai vu gisant sur son lit de
+mort?» s'écria-t-il, tombant à genoux.
+
+Le doigt du fantôme se dirigea alternativement de la tombe à lui
+et de lui à la tombe.
+
+«Non, esprit! oh! non, non!»
+
+Le doigt était toujours là.
+
+«Esprit, s'écria-t-il en se cramponnant à sa robe, écoutez-moi! je
+ne suis plus l'homme que j'étais; je ne serai plus l'homme que
+j'aurais été si je n'avais pas eu le bonheur de vous connaître.
+Pourquoi me montrer toutes ces choses, s'il n'y a plus aucun
+espoir pour moi?»
+
+Pour la première fois, la main parut faire un mouvement.
+
+«Bon esprit, poursuivit Scrooge toujours prosterné à ses pieds, la
+face contre terre, vous intercéderez pour moi, vous aurez pitié de
+moi. Assurez-moi que je puis encore changer ces images que vous
+m'avez montrées, en changeant de vie!»
+
+La main s'agita avec un geste bienveillant.
+
+«J'honorerai Noël au fond de mon coeur, et je m'efforcerai d'en
+conserver le culte toute l'année. Je vivrai dans le passé, le
+présent et l'avenir; les trois esprits ne me quitteront plus, car
+je ne veux pas oublier leurs leçons. Oh! dites-moi que je puis
+faire disparaître l'inscription de cette pierre!»
+
+Dans son angoisse, il saisit la main du spectre. Elle voulut se
+dégager, mais il la retint par une puissante étreinte. Toutefois
+l'esprit, plus fort, encore cette fois, le repoussa.
+
+Levant les mains dans une dernière prière, afin d'obtenir du
+spectre qu'il changeât sa destinée, Scrooge aperçut une altération
+dans la robe à capuchon de l'esprit qui diminua de taille,
+s'affaissa sur lui-même et se transforma en colonne de lit.
+
+
+
+
+Cinquième couplet
+
+La conclusion
+
+C'était une colonne de lit.
+
+Oui; et de son lit encore et dans sa chambre, bien mieux. Le
+lendemain lui appartenait pour s'amender et réformer sa vie!
+
+«Je veux vivre dans le passé, le présent et l'avenir! répéta
+Scrooge en sautant à bas du lit. Les leçons des trois esprits
+demeureront gravées dans ma mémoire. Ô Jacob Marley! que le ciel
+et la fête de Noël soient bénis de leurs bienfaits! Je le dis à
+genoux, vieux Jacob, oui, à genoux.»
+
+Il était si animé, si échauffé par de bonnes résolutions, que sa
+voix brisée répondait à peine au sentiment qui l'inspirait. Il
+avait sangloté violemment dans sa lutte avec l'esprit, et son
+visage était inondé de larmes.
+
+«Ils ne sont pas arrachés, s'écria Scrooge embrassant un des
+rideaux de son lit, ils ne sont pas arrachés, ni les anneaux non
+plus. Ils sont ici, je suis ici; les images des choses qui
+auraient pu se réaliser peuvent s'évanouir; elles s'évanouiront,
+je le sais!»
+
+Cependant ses mains étaient occupées à brouiller ses vêtements; il
+les mettait à l'envers, les retournait sens dessus dessous, le bas
+en haut et le haut en bas; dans son trouble, il les déchirait, les
+laissait tomber à terre, les rendait enfin complices de toutes
+sortes d'extravagances.
+
+«Je ne sais pas ce que fais! s'écria-t-il riant et pleurant à la
+fois, et se posant avec ses bas en copie parfaite du Laocoon
+antique et de ses serpents. Je suis léger comme une plume; je suis
+heureux comme un ange, gai comme un écolier, étourdi comme un
+homme ivre. Un joyeux Noël à tout le monde! une bonne, une
+heureuse année à tous! Holà! hé! ho! holà!»
+
+Il avait passé en gambadant de sa chambre dans le salon, et se
+trouvait là maintenant, tout hors d'haleine.
+
+«Voilà bien la casserole où était l'eau de gruau! s'écria-t-il en
+s'élançant de nouveau et recommençant ses cabrioles devant la
+cheminée. Voilà la porte par laquelle est entré le spectre de
+Marley! voilà le coin où était assis l'esprit de Noël présent!
+voilà la fenêtre où j'ai vu les âmes en peine: tout est à sa
+place, tout est vrai, tout est arrivé... Ah! ah! ah!»
+
+Réellement, pour un homme qui n'avait pas pratiqué depuis tant
+d'années, c'était un rire splendide, un des rires les plus
+magnifiques, le père d'une longue, longue lignée de rires
+éclatants!
+
+«Je ne sais quel jour du mois nous sommes aujourd'hui! continua
+Scrooge. Je ne sais combien de temps je suis demeuré parmi les
+esprits. Je ne sais rien: je suis comme un petit enfant. Cela
+m'est bien égal. Je voudrais bien l'être, un petit enfant. Hé!
+holà! houp! holà! hé!»
+
+Il fut interrompu dans ses transports par les cloches des églises
+qui sonnaient le carillon le plus folichon qu'il eût jamais
+entendu.
+
+Ding, din, dong, boum! boum, ding, din, dong! Boum! boum! boum!
+dong! ding, din, dong! boum!
+
+«Oh! superbe, superbe!»
+
+Courant à la fenêtre, il l'ouvrit et regarda dehors. Pas de brume,
+pas de brouillard; un froid clair, éclatant, un de ces froids qui
+vous égayent et vous ravigotent, un de ces froids qui sifflent à
+faire danser le sang dans vos veines; un soleil d'or; un ciel
+divin; un air frais et agréable; des cloches en gaieté. Oh!
+superbe, superbe!
+
+«Quel jour sommes-nous aujourd'hui? cria Scrooge de sa fenêtre à
+un petit garçon endimanché, qui s'était arrêté peut-être pour le
+regarder.
+
+-- Hein? répondit l'enfant ébahi.
+
+-- Quel jour sommes-nous aujourd'hui, mon beau garçon? dit
+Scrooge.
+
+-- Aujourd'hui! repartit l'enfant; mais c'est le jour de Noël.
+
+-- Le jour de Noël! se dit Scrooge. Je ne l'ai donc pas manqué!
+Les esprits ont tout fait en une nuit. Ils peuvent faire tout ce
+qu'ils veulent; qui en doute? certainement qu'ils le peuvent.
+Holà! hé! mon beau petit garçon!
+
+-- Holà! répondit l'enfant.
+
+-- Connais-tu la boutique du marchand de volailles, au coin de la
+seconde rue?
+
+-- Je crois bien!
+
+-- Un enfant plein d'intelligence! dit Scrooge. Un enfant
+remarquable! Sais-tu si l'on a vendu la belle dinde qui était hier
+en montre? pas la petite; la grosse?
+
+-- Ah! celle qui est aussi grosse que moi?
+
+-- Quel enfant délicieux! dit Scrooge. Il y a plaisir à causer
+avec lui. Oui, mon chat!
+
+-- Elle y est encore, dit l'enfant.
+
+-- Vraiment! continua Scrooge. Eh bien, va l'acheter!
+
+-- Farceur! s'écria l'enfant.
+
+-- Non, dit Scrooge, je parle sérieusement. Va acheter et dis
+qu'on me l'apporte; je leur donnerai ici l'adresse où il faut la
+porter. Reviens avec le garçon et je te donnerai un schelling.
+Tiens! si tu reviens avec lui en moins de cinq minutes, je te
+donnerai un écu.»
+
+L'enfant partit comme un trait. Il aurait fallu que l'archer eût
+une main bien ferme sur la détente pour lancer sa flèche moitié
+seulement aussi vite.
+
+«Je l'enverrai chez Bob Cratchit, murmura Scrooge se frottant les
+mains et éclatant de rire. Il ne saura pas d'où cela lui vient.
+Elle est deux fois grosse comme Tiny Tim. Je suis sûr que Bob
+goûtera la plaisanterie; jamais Joe Miller n'en a fait une
+pareille.»
+
+Il écrivit l'adresse d'une main qui n'était pas très ferme, mais
+il l'écrivit pourtant, tant bien que mal, et descendit ouvrir la
+porte de la rue pour recevoir le commis du marchand de volailles.
+Comme il restait là debout à l'attendre, le marteau frappa ses
+regards.
+
+«Je l'aimerai toute ma vie! s'écria-t-il en le caressant de la
+main. Et moi qui, jusqu'à présent, ne le regardais jamais, je
+crois. Quelle honnête expression dans sa figure! Ah! le bon,
+l'excellent marteau! Mais voici la dinde! Holà! hé! Houp, houp!
+comment vous va? Un joyeux Noël!»
+
+C'était une dinde, celle-là! Non, il n'est pas possible qu'il se
+soit jamais tenu sur ses jambes, ce volatile; il les aurait
+brisées en moins d'une minute, comme des bâtons de cire à
+cacheter. «Mais j'y pense, vous ne pourrez pas porter cela jusqu'à
+Camden-Town, mon ami, dit Scrooge; il faut prendre un cab.»
+
+Le rire avec lequel il dit cela, le rire avec lequel il paya la
+dinde, le rire avec lequel il paya le cab, et le rire avec lequel
+il récompensa le petit garçon ne fut surpassé que par le fou rire
+avec lequel il se rassit dans son fauteuil, essoufflé, hors
+d'haleine, et il continua de rire jusqu'aux larmes.
+
+Ce ne lui fut pas chose facile que de se raser, car sa main
+continuait à trembler beaucoup; et cette opération exige une
+grande attention, même quand vous ne dansez pas en vous faisant la
+barbe. Mais il se serait coupé le bout du nez, qu'il aurait mis
+tout tranquillement sur l'entaille un morceau de taffetas
+d'Angleterre sans rien perdre de sa bonne humeur.
+
+Il s'habilla, mit tout ce qu'il avait de mieux, et, sa toilette
+faite, sortit pour se promener dans les rues. La foule s'y
+précipitait en ce moment, telle qu'il l'avait vue en compagnie du
+spectre de Noël présent. Marchant les mains croisées derrière le
+dos, Scrooge regardait tout le monde avec un sourire de
+satisfaction. Il avait l'air si parfaitement gracieux, en un mot,
+que trois ou quatre joyeux gaillards ne purent s'empêcher de
+l'interpeller. «Bonjour, monsieur! Un joyeux Noël, monsieur!» Et
+Scrooge affirma souvent plus tard que, de tous les sons agréables
+qu'il avait jamais entendus, ceux-là avaient été, sans contredit,
+les plus doux à son oreille.
+
+Il n'avait pas fait beaucoup de chemin, lorsqu'il reconnut, se
+dirigeant de son côté, le monsieur à la tournure distinguée qui
+était venu le trouver la veille dans son comptoir, et lui disant:
+«Scrooge et Marley, je crois?» Il sentit une douleur poignante lui
+traverser le coeur à la pensée du regard qu'allait jeter sur lui
+le vieux monsieur au moment où ils se rencontreraient; mais il
+comprit aussitôt ce qu'il avait à faire, et prit bien vite son
+parti.
+
+«Mon cher monsieur, dit-il en pressant le pas pour lui prendre les
+deux mains, comment vous portez-vous? J'espère que votre journée
+d'hier a été bonne. C'est une démarche qui vous fait honneur! Un
+joyeux Noël, monsieur!
+
+-- Monsieur Scrooge?
+
+-- Oui, c'est mon nom; je crains qu'il ne vous soit pas des plus
+agréables. Permettez que je vous fasse mes excuses. Voudriez-vous
+avoir la bonté... (Ici Scrooge lui murmura quelques mots à
+l'oreille.)
+
+-- Est-il Dieu possible! s'écria ce dernier, comme suffoqué. Mon
+cher monsieur Scrooge, parlez-vous sérieusement?
+
+-- S'il vous plaît, dit Scrooge; pas un liard de moins. Je ne fais
+que solder l'arriéré, je vous assure. Me ferez-vous cette grâce?
+
+-- Mon cher monsieur, reprit l'autre en lui secouant la main
+cordialement, je ne sais comment louer tant de munifi...
+
+-- Pas un mot, je vous prie, interrompit Scrooge. Venez me voir;
+voulez-vous venir me voir?
+
+-- Oui! sans doute», s'écria le vieux monsieur. Évidemment,
+c'était son intention; on ne pouvait s'y méprendre, à son air.
+
+«Merci dit Scrooge. Je vous suis infiniment reconnaissant, je vous
+remercie mille fois. Adieu!»
+
+Il entra à l'église; il parcourut les rues, il examina les gens
+qui allaient et venaient en grande hâte, donna aux enfants de
+petites tapes caressantes sur la tête, interrogea les mendiants
+sur leurs besoins, laissa tomber des regards curieux dans les
+cuisines des maisons, les reporta ensuite aux fenêtres; tout ce
+qu'il voyait lui faisait plaisir. Il ne s'était jamais imaginé
+qu'une promenade, que rien au monde pût lui donner tant de
+bonheur. L'après-midi, il dirigea ses pas du côté de la maison de
+son neveu.
+
+Il passa et repassa une douzaine de fois devant la porte, avant
+d'avoir le courage de monter le perron et de frapper. Mais enfin
+il s'enhardit et laissa retomber le marteau.
+
+«Votre maître est-il chez lui, ma chère enfant? dit Scrooge à la
+servante... Beau brin de fille, ma foi!
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Où est-il, mignonne?
+
+-- Dans la salle à manger, monsieur, avec madame. Je vais vous
+conduire au salon, s'il vous plaît.
+
+-- Merci; il me connaît, reprit Scrooge, la main déjà posée sur le
+bouton de la porte de la salle à manger; je vais entrer ici, mon
+enfant.»
+
+Il tourna le bouton tout doucement, et passa la tête de côté par
+la porte entrebâillée. Le jeune couple examinait alors la table
+(dressée comme pour un gala), car ces nouveaux mariés sont
+toujours excessivement pointilleux sur l'élégance du service: ils
+aiment à s'assurer que tout est comme il faut.
+
+«Fred!» dit Scrooge.
+
+Dieu du ciel! comme sa nièce par alliance tressaillit! Scrooge
+avait oublié, pour le moment, comment il l'avait vue assise dans
+son coin avec un tabouret sous les pieds, sans quoi il ne serait
+point entré de la sorte; il n'aurait pas osé.
+
+«Dieu me pardonne! s'écria Fred, qui est donc là?
+
+-- C'est moi, votre oncle Scrooge; je viens dîner. Voulez-vous que
+j'entre, Fred?»
+
+S'il voulait qu'il entrât! Peu s'en fallut qu'il ne lui disloquât
+le bras pour le faire entrer. Au bout de cinq minutes, Scrooge fut
+à son aise comme dans sa propre maison. Rien ne pouvait être plus
+cordial que la réception du neveu; la nièce imita son mari; Topper
+en fit autant, lorsqu'il arriva, et aussi la petite soeur
+rondelette, quand elle vint, et tous les autres convives, à mesure
+qu'ils entrèrent. Quelle admirable partie, quels admirables petits
+jeux, quelle admirable unanimité, quel ad-mi-ra-ble bonheur!
+
+Mais le lendemain, Scrooge se rendit de bonne heure au comptoir,
+oh! de très bonne heure. S'il pouvait seulement y arriver le
+premier et surprendre Bob Cratchit en flagrant délit de retard!
+C'était en ce moment sa préoccupation la plus chère.
+
+Il y réussit; oui, il eut ce plaisir! L'horloge sonna neuf heures,
+point de Bob; neuf heures un quart, point de Bob. Bob se trouva en
+retard de dix-huit minutes et demie. Scrooge était assis, la porte
+toute grande ouverte, afin qu'il le pût voir se glisser dans sa
+citerne.
+
+Avant d'ouvrir la porte, Bob avait ôté son chapeau, puis son
+cache-nez: en un clin d'oeil, il fut installé sur son tabouret et
+se mit à faire courir sa plume, comme pour essayer de rattraper
+neuf heures.
+
+«Holà! grommela Scrooge, imitant le mieux qu'il pouvait son ton
+d'autrefois; qu'est-ce que cela veut dire de venir si tard?
+
+-- Je suis bien fâché, monsieur, dit Bob. Je suis en retard.
+
+-- En retard! reprit Scrooge. En effet, il me semble que vous êtes
+en retard. Venez un peu par ici, s'il vous plaît.
+
+-- Ce n'est qu'une fois tous les ans, monsieur, fit Bob timidement
+en sortant de sa citerne; cela ne m'arrivera plus. Je me suis un
+peu amusé hier, monsieur.
+
+-- Fort bien; mais je vous dirai, mon ami, ajouta Scrooge, que je
+ne puis laisser plus longtemps aller les choses comme cela. Par
+conséquent, poursuivit-il, en sautant à bas de son tabouret et en
+portant à Bob une telle botte dans le flanc qu'il le fit trébucher
+jusque dans sa citerne; par conséquent, je vais augmenter vos
+appointements!»
+
+Bob trembla et se rapprocha de la règle de son bureau. Il eut un
+moment la pensée d'en assener un coup à Scrooge, de le saisir au
+collet et d'appeler à l'aide les gens qui passaient dans la ruelle
+pour lui faire mettre la camisole de force.
+
+«Un joyeux Noël, Bob! dit Scrooge avec un air trop sérieux pour
+qu'on pût s'y méprendre et en lui frappant amicalement sur
+l'épaule. Un plus joyeux Noël, Bob, mon brave garçon, que je ne
+vous l'ai souhaité depuis longues années! Je vais augmenter vos
+appointements et je m'efforcerai de venir en aide à votre
+laborieuse famille; ensuite cette après-midi nous discuterons nos
+affaires sur un bol de Noël rempli d'un bischoff fumant, Bob!
+Allumez les deux feux; mais avant de mettre un point sur un _i_,
+Bob Cratchit, allez vite acheter un seau neuf pour le charbon.»
+
+Scrooge fit encore plus qu'il n'avait promis; non seulement il
+tint sa parole, mais il fit mieux, beaucoup mieux. Quant à Tiny
+Tim, qui ne mourut pas, Scrooge fut pour lui un second père.
+
+Il devint un aussi bon ami, un aussi bon maître, un aussi bon
+homme que le bourgeois de la bonne vieille Cité, ou de toute autre
+bonne vieille cité, ville ou bourg, dans le bon vieux monde.
+Quelques personnes rirent de son changement; mais il les laissa
+rire et ne s'en soucia guère; car il en savait assez pour ne pas
+ignorer que, sur notre globe, il n'est jamais rien arrivé de bon
+qui n'ait eu la chance de commencer par faire rire certaines gens.
+Puisqu'il faut que ces gens-là soient aveugles, il pensait
+qu'après tout il vaut tout autant que leur maladie se manifeste
+par les grimaces, qui leur rident les yeux à force de rire, au
+lieu de se produire sous une forme moins attrayante. Il riait lui-
+même au fond du coeur; c'était toute sa vengeance.
+
+Il n'eut plus de commerce avec les esprits; mais il en eut
+beaucoup plus avec les hommes, cultivant ses amis et sa famille
+tout le long de l'année pour bien se préparer à fêter Noël, et
+personne ne s'y entendait mieux que lui: tout le monde lui rendait
+cette justice.
+
+Puisse-t-on en dire autant de vous, de moi, de nous tous, et alors
+comme disait Tiny Tim:
+
+«Que Dieu nous bénisse, tous tant que nous sommes!»
+
+
+
+ [1] Locution proverbiale en Angleterre.
+ [2] Bob, nom populaire pour exprimer un schelling.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cantique de Noël, by Charles Dickens
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANTIQUE DE NOËL ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
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