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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Cantique de Noël + +Author: Charles Dickens + +Release Date: June 7, 2005 [EBook #16021] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANTIQUE DE NOËL *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Charles Dickens + + + +CANTIQUE DE NOËL + +EN PROSE + + + +Table des matières + +Premier couplet Le spectre de Marley +Deuxième couplet Le premier des trois esprits +Troisième couplet Le second des trois esprits +Quatrième couplet Le dernier esprit +Cinquième couplet La conclusion + + + +Premier couplet + +Le spectre de Marley + +Marley était mort, pour commencer. Là-dessus, pas l'ombre d'un +doute. Le registre mortuaire était signé par le ministre, le +clerc, l'entrepreneur des pompes funèbres et celui qui avait mené +le deuil. Scrooge l'avait signé, et le nom de Scrooge était bon à +la bourse, quel que fût le papier sur lequel il lui plût d'apposer +sa signature. + +Le vieux Marley était aussi mort qu'un clou de porte.[1] + +Attention! je ne veux pas dire que je sache par moi-même ce qu'il +y a de particulièrement mort dans un clou de porte. J'aurais pu, +quant à moi, me sentir porté plutôt à regarder un clou de cercueil +comme le morceau de fer le plus mort qui soit dans le commerce; +mais la sagesse de nos ancêtres éclate dans les similitudes, et +mes mains profanes n'iront pas toucher à l'arche sainte; autrement +le pays est perdu. Vous me permettrez donc de répéter avec énergie +que Marley était aussi mort qu'un clou de porte. + +Scrooge savait-il qu'il fût mort? Sans contredit. Comment aurait- +il pu en être autrement? Scrooge et lui étaient associés depuis je +ne sais combien d'années. Scrooge était son seul exécuteur +testamentaire, le seul administrateur de son bien, son seul +légataire universel, son unique ami, le seul qui eût suivi son +convoi. Quoiqu'à dire vrai, il ne fût pas si terriblement +bouleversé par ce triste événement, qu'il ne se montrât un habile +homme d'affaires le jour même des funérailles et qu'il ne l'eût +solennisé par un marché des plus avantageux. + +La mention des funérailles de Marley me ramène à mon point de +départ. Il n'y a pas de doute que Marley était mort: ceci doit +être parfaitement compris, autrement l'histoire que je vais +raconter ne pourrait rien avoir de merveilleux. Si nous n'étions +bien convaincus que le père d'Hamlet est mort, avant que la pièce +commence, il n'y aurait rien de plus remarquable à le voir rôder +la nuit, par un vent d'est, sur les remparts de sa ville, qu'à +voir tout autre monsieur d'un âge mûr se promener mal à propos au +milieu des ténèbres, dans un lieu rafraîchi par la brise, comme +serait, par exemple, le cimetière de Saint-Paul, simplement pour +frapper d'étonnement l'esprit faible de son fils. + +Scrooge n'effaça jamais le nom du vieux Marley. Il était encore +inscrit, plusieurs années après, au-dessus de la porte du magasin: +_Scrooge et Marley_. La maison de commerce était connue sous la +raison Scrooge et Marley. Quelquefois des gens peu au courant des +affaires l'appelaient Scrooge-Scrooge, quelquefois Marley tout +court; mais il répondait également à l'un et à l'autre nom; pour +lui c'était tout un. + +Oh! il tenait bien le poing fermé sur la meule, le bonhomme +Scrooge! Le vieux pécheur était un avare qui savait saisir +fortement, arracher, tordre, pressurer, gratter, ne point lâcher +surtout! Dur et tranchant comme une pierre à fusil dont jamais +l'acier n'a fait jaillir une étincelle généreuse, secret, renfermé +en lui-même et solitaire comme une huître. Le froid qui était au +dedans de lui gelait son vieux visage, pinçait son nez pointu, +ridait sa joue, rendait sa démarche roide et ses yeux rouges, +bleuissait ses lèvres minces et se manifestait au dehors par le +son aigre de sa voix. Une gelée blanche recouvrait constamment sa +tête, ses sourcils et son menton fin et nerveux. Il portait +toujours et partout avec lui sa température au-dessous de zéro; il +glaçait son bureau aux jours caniculaires et ne le dégelait pas +d'un degré à Noël. + +La chaleur et le froid extérieurs avaient peu d'influence sur +Scrooge. Les ardeurs de l'été ne pouvaient le réchauffer, et +l'hiver le plus rigoureux ne parvenait pas à le refroidir. Aucun +souffle de vent n'était plus âpre que lui. Jamais neige en tombant +n'alla plus droit à son but, jamais pluie battante ne fut plus +inexorable. Le mauvais temps ne savait par où trouver prise sur +lui; les plus fortes averses, la neige, la grêle, les giboulées ne +pouvaient se vanter d'avoir sur lui qu'un avantage: elles +tombaient souvent «_avec profusion_». Scrooge ne connut jamais ce +mot. + +Personne ne l'arrêta jamais dans la rue pour lui dire d'un air +satisfait: «Mon cher Scrooge, comment vous portez-vous? quand +viendrez-vous me voir?» Aucun mendiant n'implorait de lui le plus +léger secours, aucun enfant ne lui demandait l'heure. On ne vit +jamais personne, soit homme, soit femme, prier Scrooge, une seule +fois dans toute sa vie, de lui indiquer le chemin de tel ou tel +endroit. Les chiens d'aveugles eux-mêmes semblaient le connaître, +et, quand ils le voyaient venir, ils entraînaient leurs maîtres +sous les portes cochères et dans les ruelles, puis remuaient la +queue comme pour dire: «Mon pauvre maître aveugle, mieux vaut pas +d'oeil du tout qu'un mauvais oeil!» + +Mais qu'importait à Scrooge? C'était là précisément ce qu'il +voulait. Se faire un chemin solitaire le long des grands chemins +de la vie fréquentés par la foule, en avertissant les passants par +un écriteau qu'ils eussent à se tenir à distance, c'était pour +Scrooge du vrai _nanan_, comme disent les petits gourmands. + +Un jour, le meilleur de tous les bons jours de l'année, la veille +de Noël, le vieux Scrooge était assis, fort occupé, dans son +comptoir. Il faisait un froid vif et perçant, le temps était +brumeux; Scrooge pouvait entendre les gens aller et venir dehors, +dans la ruelle, soufflant dans leurs doigts, respirant avec bruit, +se frappant la poitrine avec les mains et tapant des pieds sur le +trottoir pour les réchauffer. Trois heures seulement venaient de +sonner aux horloges de la Cité, et cependant il était déjà presque +nuit. Il n'avait pas fait clair de tout le jour, et les lumières +qui paraissaient derrière les fenêtres des comptoirs voisins +ressemblaient à des taches de graisse rougeâtres qui s'étalaient +sur le fond noirâtre d'un air épais et en quelque sorte palpable. +Le brouillard pénétrait dans l'intérieur des maisons par toutes +les fentes et les trous de serrure; au dehors il était si dense, +que, quoique la rue fût des plus étroites, les maisons en face ne +paraissaient plus que comme des fantômes. À voir les nuages +sombres s'abaisser de plus en plus et répandre sur tous les objets +une obscurité profonde, on aurait pu croire que la nature était +venue s'établir tout près de là pour y exploiter une brasserie +montée sur une vaste échelle. + +La porte du comptoir de Scrooge demeurait ouverte, afin qu'il pût +avoir l'oeil sur son commis qui se tenait un peu plus loin, dans +une petite cellule triste, sorte de citerne sombre, occupé à +copier des lettres. Scrooge avait un très petit feu, mais celui du +commis était beaucoup plus petit encore: on aurait dit qu'il n'y +avait qu'un seul morceau de charbon. Il ne pouvait l'augmenter, +car Scrooge gardait la boîte à charbon dans sa chambre, et toutes +les fois que le malheureux entrait avec la pelle, son patron ne +manquait pas de lui déclarer qu'il serait forcé de le quitter. +C'est pourquoi le commis mettait son cache-nez blanc et essayait +de se réchauffer à la chandelle; mais comme ce n'était pas un +homme de grande imaginative, ses efforts demeurèrent superflus. + +«Je vous souhaite un gai Noël, mon oncle, et que Dieu vous +garde!», cria une voix joyeuse. C'était la voix du neveu de +Scrooge, qui était venu le surprendre si vivement qu'il n'avait +pas eu le temps de le voir. + +«Bah! dit Scrooge, sottise!» + +Il s'était tellement échauffé dans sa marche rapide par ce temps +de brouillard et de gelée, le neveu de Scrooge, qu'il en était +tout en feu; son visage était rouge comme une cerise, ses yeux +étincelaient, et la vapeur de son haleine était encore toute +fumante. + +«Noël, une sottise, mon oncle! dit le neveu de Scrooge; ce n'est +pas là ce que vous voulez dire sans doute? + +-- Si fait, répondit Scrooge. Un gai Noël! Quel droit avez-vous +d'être gai? Quelle raison auriez-vous de vous livrer à des gaietés +ruineuses? Vous êtes déjà bien assez pauvre! + +-- Allons, allons! reprit gaiement le neveu, quel droit avez-vous +d'être triste? Quelle raison avez-vous de vous livrer à vos +chiffres moroses? Vous êtes déjà bien assez riche! + +-- Bah!» dit encore Scrooge, qui, pour le moment, n'avait pas une +meilleure réponse prête; et son bah! fut suivi de l'autre mot: +sottise! + +«Ne soyez pas de mauvaise humeur, mon oncle, fit le neveu. + +-- Et comment ne pas l'être, repartit l'oncle, lorsqu'on vit dans +un monde de fous tel que celui-ci? Un gai Noël! Au diable vos gais +Noëls! Qu'est-ce que Noël, si ce n'est une époque pour payer +l'échéance de vos billets, souvent sans avoir d'argent? un jour où +vous vous trouvez plus vieux d'une année et pas plus riche d'une +heure? un jour où, la balance de vos livres établie, vous +reconnaissez, après douze mois écoulés, que chacun des articles +qui s'y trouvent mentionnés vous a laissé sans le moindre profit? +Si je pouvais en faire à ma tête, continua Scrooge d'un ton +indigné, tout imbécile qui court les rues avec un gai Noël sur les +lèvres serait mis à bouillir dans la marmite avec son propre +pouding et enterré avec une branche de houx au travers du coeur. +C'est comme ça. + +-- Mon oncle! dit le neveu, voulant se faire l'avocat de Noël. + +-- Mon neveu! reprit l'oncle sévèrement, fêtez Noël à votre façon, +et laissez-moi le fêter à la mienne. + +-- Fêter Noël! répéta le neveu de Scrooge; mais vous ne le fêtez +pas, mon oncle. + +-- Alors laissez-moi ne pas le fêter. Grand bien puisse-t-il vous +faire! Avec cela qu'il vous a toujours fait grand bien! + +-- Il y a quantité de choses, je l'avoue, dont j'aurais pu retirer +quelque bien, sans en avoir profité néanmoins, répondit le neveu; +Noël entre autres. Mais au moins ai-je toujours regardé le jour de +Noël quand il est revenu (mettant de côté le respect dû à son nom +sacré et à sa divine origine, si on peut les mettre de côté en +songeant à Noël), comme un beau jour, un jour de bienveillance, de +pardon, de charité, de plaisir, le seul, dans le long calendrier +de l'année, où je sache que tous, hommes et femmes, semblent, par +un consentement unanime, ouvrir librement les secrets de leurs +coeurs et voir dans les gens au-dessous d'eux de vrais compagnons +de voyage sur le chemin du tombeau, et non pas une autre race de +créatures marchant vers un autre but. C'est pourquoi, mon oncle, +quoiqu'il n'ait jamais mis dans ma poche la moindre pièce d'or ou +d'argent, je crois que Noël m'a fait vraiment du bien et qu'il +m'en fera encore; aussi je répète: Vive Noël!» + +Le commis dans sa citerne applaudit involontairement; mais, +s'apercevant à l'instant même qu'il venait de commettre une +inconvenance, il voulut attiser le feu et ne fit qu'en éteindre +pour toujours la dernière apparence d'étincelle. + +«Que j'entende encore le moindre bruit de votre côté, dit Scrooge, +et vous fêterez votre Noël en perdant votre place. Quant à vous, +monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers son neveu, vous êtes en +vérité un orateur distingué. Je m'étonne que vous n'entriez pas au +parlement. + +-- Ne vous fâchez pas, mon oncle. Allons, venez dîner demain chez +nous.» + +Scrooge dit qu'il voudrait le voir au... oui, en vérité, il le +dit. Il prononça le mot tout entier, et dit qu'il aimerait mieux +le voir au d... (Le lecteur finira le mot si cela lui plaît.) + +«Mais pourquoi? s'écria son neveu... Pourquoi? + +-- Pourquoi vous êtes-vous marié? demanda Scrooge. + +-- Parce que j'étais amoureux. + +-- Parce que vous étiez amoureux! grommela Scrooge, comme si +c'était la plus grosse sottise du monde après le gai Noël. +Bonsoir! + +-- Mais, mon oncle, vous ne veniez jamais me voir avant mon +mariage. Pourquoi vous en faire un prétexte pour ne pas venir +maintenant? + +-- Bonsoir, dit Scrooge. + +-- Je ne désire rien de vous; je ne vous demande rien. Pourquoi ne +serions-nous pas amis? + +-- Bonsoir, dit Scrooge. + +-- Je suis peiné, bien sincèrement peiné de vous voir si résolu. +Nous n'avons jamais eu rien l'un contre l'autre, au moins de mon +côté. Mais j'ai fait cette tentative pour honorer Noël, et je +garderai ma bonne humeur de Noël jusqu'au bout. Ainsi, un gai +Noël, mon oncle! + +-- Bonsoir, dit Scrooge. + +-- Et je vous souhaite aussi la bonne année! + +-- Bonsoir,» répéta Scrooge. + +Son neveu quitta la chambre sans dire seulement un mot de +mécontentement. Il s'arrêta à la porte d'entrée pour faire ses +souhaits de bonne année au commis, qui, bien que gelé, était +néanmoins plus chaud que Scrooge, car il les lui rendit +cordialement. + +«Voilà un autre fou, murmura Scrooge, qui l'entendit de sa place: +mon commis, avec quinze schellings par semaine, une femme et des +enfants, parlant d'un gai Noël. Il y a de quoi se retirer aux +petites maisons.» + +Ce fou fieffé donc, en allant reconduire le neveu le Scrooge, +avait introduit deux autres personnes. C'étaient deux messieurs de +bonne mine, d'une figure avenante, qui se tenaient en ce moment, +chapeau bas, dans le bureau de Scrooge. Ils avaient à la main des +registres et des papiers, et le saluèrent. + +«Scrooge et Marley, je crois? dit l'un d'eux en consultant sa +liste. Est-ce à M. Scrooge ou à M. Marley que j'ai le plaisir de +parler? + +-- M. Marley est mort depuis sept ans, répondit Scrooge. Il y a +juste sept ans qu'il est mort, cette nuit même. + +-- Nous ne doutons pas que sa générosité ne soit bien représentée +par son associé survivant,» dit l'étranger en présentant ses +pouvoirs pour quêter. + +Elle l'était certainement; car les deux associés se ressemblaient +comme deux gouttes d'eau. Au mot fâcheux de générosité, Scrooge +fronça le sourcil, hocha la tête et rendit au visiteur ses +certificats. + +«À cette époque joyeuse de l'année, monsieur Scrooge, dit celui-ci +en prenant une plume, il est plus désirable encore que d'habitude +que nous puissions recueillir un léger secours pour les pauvres et +les indigents qui souffrent énormément dans la saison où nous +sommes. Il y en a des milliers qui manquent du plus strict +nécessaire, et des centaines de mille qui n'ont pas à se donner le +plus léger bien-être. + +-- N'y a-t-il pas des prisons? demanda Scrooge. + +-- Oh! en très grand nombre, dit l'étranger laissant retomber sa +plume. + +-- Et les maisons de refuge, continua Scrooge, ne sont-elles plus +en activité? + +-- Pardon, monsieur, répondit l'autre; et plût à Dieu qu'elles ne +le fussent pas! + +-- Le moulin de discipline et la loi des pauvres sont toujours en +pleine vigueur, alors? dit Scrooge. + +-- Toujours; et ils ont fort à faire tous les deux. + +-- Oh! j'avais craint, d'après ce que vous me disiez d'abord, que +quelque circonstance imprévue ne fût venue entraver la marche de +ces utiles institutions. Je suis vraiment ravi d'apprendre le +contraire, dit Scrooge. + +-- Persuadés qu'elles ne peuvent guère fournir une satisfaction +chrétienne du corps et de l'âme à la multitude, quelques-uns +d'entre nous s'efforcent de réunir une petite somme pour acheter +aux pauvres un peu de viande et de bière, avec du charbon pour se +chauffer. Nous choisissons cette époque, parce que c'est, de toute +l'année, le temps où le besoin se fait le plus vivement sentir, et +où l'abondance fait le plus de plaisir. Pour combien vous +inscrirai-je? + +-- Pour rien! répondit Scrooge. + +-- Vous désirez garder l'anonyme. + +-- Je désire qu'on me laisse en repos. Puisque vous me demandez ce +que je désire, messieurs, voilà ma réponse. Je ne me réjouis pas +moi-même à Noël, et je ne puis fournir aux paresseux les moyens de +se réjouir. J'aide à soutenir les établissements dont je vous +parlais tout à l'heure; ils coûtent assez cher: ceux qui ne se +trouvent pas bien ailleurs n'ont qu'à y aller. + +-- Il y en a beaucoup qui ne le peuvent pas, et beaucoup d'autres +qui aimeraient mieux mourir. + +-- S'ils aiment mieux mourir, reprit Scrooge, ils feraient très +bien de suivre cette idée et de diminuer l'excédent de la +population. Au reste, excusez-moi; je ne connais pas tout ça. + +-- Mais il vous serait facile de le connaître, observa l'étranger. + +-- Ce n'est pas ma besogne, répliqua Scrooge. Un homme a bien +assez de faire ses propres affaires, sans se mêler de celles des +autres. Les miennes prennent tout mon temps. Bonsoir, messieurs.» + +Voyant clairement qu'il serait inutile de poursuivre leur requête, +les deux étrangers se retirèrent. Scrooge se remit au travail, de +plus en plus content de lui, et d'une humeur plus enjouée qu'à son +ordinaire. + +Cependant le brouillard et l'obscurité s'épaississaient tellement, +que l'on voyait des gens courir çà et là par les rues avec des +torches allumées, offrant leurs services aux cochers pour marcher +devant les chevaux et les guider dans leur chemin. L'antique tour +d'une église, dont la vieille cloche renfrognée avait toujours +l'air de regarder Scrooge curieusement à son bureau par une +fenêtre gothique pratiquée dans le mur, devint invisible et sonna +les heures, les demies et les quarts dans les nuages avec des +vibrations tremblantes et prolongées, comme si ses dents eussent +claqué là-haut dans sa tête gelée. Le froid devint intense dans la +rue même. Au coin de la cour, quelques ouvriers, occupés à réparer +les conduits du gaz, avaient allumé un énorme brasier, autour +duquel se pressait une foule d'hommes et d'enfants déguenillés, se +chauffant les mains et clignant les yeux devant la flamme avec un +air de ravissement. Le robinet de la fontaine était délaissé et +les eaux refoulées qui s'étaient congelées tout autour de lui +formaient comme un cadre de glace misanthropique, qui faisait +horreur à voir. + +Les lumières brillantes des magasins, où les branches et les baies +de houx pétillaient à la chaleur des becs de gaz placés derrière +les fenêtres, jetaient sur les visages pâles des passants un +reflet rougeâtre. Les boutiques de marchands de volailles et +d'épiciers étaient devenues comme un décor splendide, un glorieux +spectacle, qui ne permettait pas de croire que la vulgaire pensée +de négoce et de trafic eût rien à démêler avec ce luxe inusité. Le +lord-maire, dans sa puissante forteresse de Mansion-House, donnait +ses ordres à ses cinquante cuisiniers et à ses cinquante +sommeliers pour fêter Noël, comme doit le faire la maison d'un +lord-maire; et même le petit tailleur qu'il avait condamné, le +lundi précédent, à une amende de cinq schellings pour s'être +laissé arrêter dans les rues ivre et faisant un tapage infernal, +préparait tout dans son galetas pour le pouding du lendemain, +tandis que sa maigre moitié sortait, avec son maigre nourrisson +dans les bras, pour aller acheter à la boucherie le morceau de +boeuf indispensable. + +Cependant le brouillard redouble, le froid redouble! un froid vif, +âpre, pénétrant. Si le bon saint Dunstan avait seulement pincé le +nez du diable avec un temps pareil, au lieu de se servir de ses +armes familières, c'est pour le coup que le malin esprit n'aurait +pas manqué de pousser des hurlements. Le propriétaire d'un jeune +nez, petit, rongé, mâché par le froid affamé, comme les os sont +rongés par les chiens, se baissa devant le trou de la serrure de +Scrooge pour le régaler d'un chant de Noël; mais au premier mot de + +_Dieu vous aide, mon gai monsieur!_ +_Que rien ne trouble votre coeur!_ + +Scrooge saisit sa règle avec un geste si énergique que le chanteur +s'enfuit épouvanté, abandonnant le trou de la serrure au +brouillard et aux frimas qui semblèrent s'y précipiter vers +Scrooge par sympathie. + +Enfin l'heure de fermer le comptoir arriva. Scrooge descendit de +son tabouret d'un air bourru, paraissant donner ainsi le signal +tacite du départ au commis qui attendait dans la citerne et qui, +éteignant aussitôt sa chandelle, mit son chapeau sur sa tête. + +«Vous voudriez avoir toute la journée de demain, je suppose? dit +Scrooge. + +-- Si cela vous convenait, monsieur. + +-- Cela ne me convient nullement, et ce n'est point juste. Si je +vous retenais une demi-couronne pour ce jour-là, vous vous +croiriez lésé, j'en suis sûr.» + +Le commis sourit légèrement. + +«Et cependant, dit Scrooge, vous ne me regardez pas comme lésé, +moi, si je vous paye une journée pour ne rien faire.» + +Le commis observa que cela n'arrivait qu'une fois l'an. + +«Pauvre excuse pour mettre la main dans la poche d'un homme tous +les 25 décembre, dit Scrooge en boutonnant sa redingote jusqu'au +menton. Mais je suppose qu'il vous faut la journée tout entière; +tâchez au moins de m'en dédommager en venant de bonne heure après- +demain matin.» + +Le commis le promit et Scrooge sortit en grommelant. Le comptoir +fut fermé en un clin d'oeil, et le commis, les deux bouts de son +cache-nez blanc pendant jusqu'au bas de sa veste (car il n'élevait +pas ses prétentions jusqu'à porter une redingote), se mit à +glisser une vingtaine de fois sur le trottoir de Cornhill, à la +suite d'une bande de gamins, en l'honneur de la veille de Noël, +et, se dirigeant ensuite vers sa demeure à Camden-Town, il y +arriva toujours courant de toutes ses forces pour jouer à colin- +maillard. + +Scrooge prit son triste dîner dans la triste taverne où il +mangeait d'ordinaire. Ayant lu tous les journaux et charmé le +reste de la soirée en parcourant son livre de comptes, il alla +chez lui pour se coucher. Il habitait un appartement occupé +autrefois par feu son associé. C'était une enfilade de chambres +obscures qui faisaient partie d'un vieux bâtiment sombre, situé à +l'extrémité d'une ruelle où il avait si peu de raison d'être, +qu'on ne pouvait s'empêcher de croire qu'il était venu se blottir +là, un jour que, dans sa jeunesse, il jouait à cache-cache avec +d'autres maisons et ne s'était plus ensuite souvenu de son chemin. +Il était alors assez vieux et assez triste, car personne n'y +habitait, excepté Scrooge, tous les autres appartements étant +loués pour servir de comptoirs ou de bureaux. La cour était si +obscure, que Scrooge lui-même, quoiqu'il en connût parfaitement +chaque pavé, fut obligé de tâtonner avec les mains. Le brouillard +et les frimas enveloppaient tellement la vieille porte sombre de +la maison, qu'il semblait que le génie de l'hiver se tînt assis +sur le seuil, absorbé dans ses tristes méditations. + +Le fait est qu'il n'y avait absolument rien de particulier dans le +marteau de la porte, sinon qu'il était trop gros: le fait est +encore que Scrooge l'avait vu soir et matin, chaque jour, depuis +qu'il demeurait en ce lieu; qu'en outre Scrooge possédait aussi +peu de ce qu'on appelle imagination qu'aucun habitant de la Cité +de Londres, y compris même, je crains d'être un peu téméraire, la +corporation, les aldermen et les notables. Il faut bien aussi se +mettre dans l'esprit que Scrooge n'avait pas pensé une seule fois +à Marley, depuis qu'il avait, cette après-midi même, fait mention +de la mort de son ancien associé, laquelle remontait à sept ans. +Qu'on m'explique alors, si on le peut, comment il se fit que +Scrooge, au moment où il mit la clef dans la serrure, vit dans le +marteau, sans avoir prononcé de paroles magiques pour le +transformer, non plus un marteau, mais la figure de Marley. + +Oui, vraiment, la figure de Marley! Ce n'était pas une ombre +impénétrable comme les autres objets de la cour, elle paraissait +au contraire entourée d'une lueur sinistre, semblable à un homard +avarié dans une cave obscure. Son expression n'avait rien qui +rappelât la colère ou la férocité, mais elle regardait Scrooge +comme Marley avait coutume de le faire, avec des lunettes de +spectre relevées sur son front de revenant. La chevelure était +curieusement soulevée comme par un souffle ou une vapeur chaude, +et, quoique les yeux fussent tout grands ouverts, ils demeuraient +parfaitement immobiles. Cette circonstance et sa couleur livide la +rendaient horrible; mais l'horreur qu'éprouvait Scrooge à sa vue +ne semblait pas du fait de la figure, elle venait plutôt de lui- +même et ne tenait pas à l'expression de la physionomie du défunt. +Lorsqu'il eut considéré fixement ce phénomène, il n'y trouva plus +qu'un marteau. + +Dire qu'il ne tressaillit pas ou que son sang ne ressentit point +une impression terrible à laquelle il avait été étranger depuis +son enfance, serait un mensonge. Mais il mit la main sur la clef, +qu'il avait lâchée d'abord, la tourna brusquement, entra et alluma +sa chandelle. + +Il s'arrêta, un moment irrésolu, avant de fermer la porte, et +commença par regarder avec précaution derrière elle, comme s'il se +fût presque attendu à être épouvanté par la vue de la queue +effilée de Marley s'avançant jusque dans le vestibule. Mais il n'y +avait rien derrière la porte, excepté les écrous et les vis qui y +fixaient le marteau; ce que voyant, il dit: «Bah! bah!» en la +poussant avec violence. + +Le bruit résonna dans toute la maison comme un tonnerre. Chaque +chambre au-dessus et chaque futaille au-dessous, dans la cave du +marchand de vin, semblait rendre un son particulier pour faire sa +partie dans ce concert d'échos. Scrooge n'était pas homme à se +laisser effrayer par des échos. Il ferma solidement la porte, +traversa le vestibule et monta l'escalier, prenant le temps +d'ajuster sa chandelle chemin faisant. + +Vous parlez des bons vieux escaliers d'autrefois par où l'on +aurait fait monter facilement un carrosse à six chevaux ou le +cortège d'un petit acte du parlement; mais moi, je vous dis que +celui de Scrooge était bien autre chose; vous auriez pu y faire +monter un corbillard, en le prenant dans sa plus grande largeur, +la barre d'appui contre le mur, et la portière du côte de la +rampe, et c'eût été chose facile: il y avait bien assez de place +pour cela et plus encore qu'il n'en fallait. Voilà peut-être +pourquoi Scrooge crut voir marcher devant lui, dans l'obscurité, +un convoi funèbre. Une demi-douzaine des becs de gaz de la rue +auraient eu peine à éclairer suffisamment le vestibule; vous +pouvez donc supposer qu'il y faisait joliment sombre avec la +chandelle de Scrooge. + +Il montait toujours, ne s'en souciant pas plus que de rien du +tout. L'obscurité ne coûte pas cher, c'est pour cela que Scrooge +ne la détestait pas. Mais avant de fermer sa lourde porte, il +parcourut les pièces de son appartement pour voir si tout était en +ordre. C'était peut-être un souvenir inquiet de la mystérieuse +figure qui lui trottait dans la tête. + +Le salon, la chambre à coucher, la chambre de débarras, tout se +trouvait en ordre. Personne sous la table, personne sous le sofa; +un petit feu dans la grille; la cuiller et la tasse prêtes; et sur +le feu la petite casserole d'eau de gruau (car Scrooge avait un +rhume de cerveau). Personne sous son lit, personne dans le +cabinet, personne dans sa robe de chambre suspendue contre la +muraille dans une attitude suspecte. La chambre de débarras comme +d'habitude: un vieux garde-feu, de vieilles savates, deux paniers +à poisson, un lavabo sur trois pieds et un fourgon. + +Parfaitement rassuré, Scrooge tira sa porte et s'enferma à double +tour, ce qui n'était point son habitude. Ainsi garanti de toute +surprise, il ôta sa cravate, mit sa robe de chambre, ses +pantoufles et son bonnet de nuit, et s'assit devant le feu pour +prendre son gruau. + +C'était, en vérité, un très petit feu, si peu que rien pour une +nuit si froide. Il fut obligé de s'asseoir tout près et de le +couver en quelque sorte, avant de pouvoir extraire la moindre +sensation de chaleur d'un feu si mesquin qu'il aurait tenu dans la +main. Le foyer ancien avait été construit, il y a longtemps, par +quelque marchand hollandais, et garni tout autour de plaques +flamandes sur lesquelles on avait représenté des scènes de +l'Écriture. Il y avait des Caïn et des Abel, des filles de +Pharaon, des reines de Saba, des messagers angéliques descendant +au travers des airs sur des nuages semblables à des lits de plume, +des Abraham, des Balthazar, des apôtres s'embarquant dans des +bateaux en forme de saucière, des centaines de figures capables de +distraire sa pensée; et cependant, ce visage de Marley, mort +depuis sept ans, venait, comme la baguette de l'ancien prophète, +absorber tout le reste. Si chacune de ces plaques vernies eût +commencé par être un cadre vide avec le pouvoir de représenter sur +sa surface unie quelques formes composées des fragments épars des +pensées de Scrooge, chaque carreau aurait offert une copie de la +tête du vieux Marley. + +«Sottise!», dit Scrooge; et il se mit à marcher dans la chambre de +long en large. + +Après plusieurs tours, il se rassit. Comme il se renversait la +tête dans son fauteuil, son regard s'arrêta par hasard sur une +sonnette hors de service suspendue dans la chambre et qui, pour +quelque dessein depuis longtemps oublié, communiquait avec une +pièce située au dernier étage de la maison. Ce fut avec une +extrême surprise, avec une terreur étrange, inexplicable, qu'au +moment où il la regardait, il vit cette sonnette commencer à se +mettre en mouvement. Elle s'agita d'abord si doucement, qu'à peine +rendit-elle un son; mais bientôt elle sonna à double carillon, et +toutes les autres sonnettes de la maison se mirent de la partie. + +Cela ne dura peut-être qu'une demi-minute ou une minute au plus, +mais cette minute pour Scrooge fut aussi longue qu'une heure. Les +sonnettes s'arrêtèrent comme elles avaient commencé, toutes en +même temps. Leur bruit fut remplacé par un choc de ferrailles +venant de profondeurs souterraines, comme si quelqu'un traînait +une lourde chaîne sur les tonneaux dans la cave du marchand de +vin. Scrooge se souvint alors d'avoir ouï dire que, dans les +maisons hantées par les revenants, ils traînaient toujours des +chaînes après eux. + +La porte de la cave s'ouvrit avec un horrible fracas, et alors il +entendit le bruit devenir beaucoup plus fort au rez-de-chaussée, +puis monter l'escalier, et enfin s'avancer directement vers sa +porte. + +«Sottise encore que tout cela! dit Scrooge; je ne veux pas y +croire.» + +Il changea cependant de couleur, lorsque, sans le moindre temps +d'arrêt, le spectre traversa la porte massive et, pénétrant dans +la chambre, passa devant ses yeux. Au moment où il entrait, la +flamme mourante se releva comme pour crier: «Je le reconnais! +c'est le spectre de Marley!», puis elle retomba. + +Le même visage, absolument le même: Marley avec sa queue effilée, +son gilet ordinaire, ses pantalons collants et ses bottes dont les +glands de soie se balançaient en mesure avec sa queue, les pans de +son habit et son toupet. La chaîne qu'il traînait était passée +autour de sa ceinture; elle était longue, tournait autour de lui +comme une queue, et était faite (car Scrooge la considéra de près) +de coffres-forts, de clefs, de cadenas, de grands-livres, de +paperasses et de bourses pesantes en acier. Son corps était +transparent, si bien que Scrooge, en l'observant et regardant à +travers son gilet, pouvait voir les deux boutons cousus par +derrière à la taille de son habit. + +Scrooge avait souvent entendu dire que Marley n'avait pas +d'entrailles, mais il ne l'avait jamais cru jusqu'alors. + +Non, et même il ne le croyait pas encore. Quoique son regard pût +traverser le fantôme d'outre en outre, quoiqu'il le vît là debout +devant lui, quoiqu'il sentît l'influence glaciale de ses yeux +glacés par la mort, quoiqu'il remarquât jusqu'au tissu du foulard +plié qui lui couvrait la tête, en passant sous son menton, et +auquel il n'avait point pris garde auparavant, il refusait encore +de croire et luttait contre le témoignage de ses sens. + +«Que veut dire ceci? demanda Scrooge caustique et froid comme +toujours. Que désirez-vous de moi? + +-- Beaucoup de choses!» + +C'est la voix de Marley, plus de doute à cet égard. + +«Qui êtes-vous? + +-- Demandez-moi qui j'étais. + +-- Qui étiez-vous alors? dit Scrooge, élevant la voix. Vous êtes +bien puriste... pour une ombre. + +-- De mon vivant j'étais votre associé, Jacob Marley. + +-- Pouvez-vous... pouvez-vous vous asseoir? demanda Scrooge en le +regardant d'un air de doute. + +-- Je le puis. + +-- Alors faites-le.» + +Scrooge fit cette question parce qu'il ne savait pas si un spectre +aussi transparent pouvait se trouver dans la condition voulue pour +prendre un siège, et il sentait que, si par hasard la chose était +impossible, il le réduirait à la nécessité d'une explication +embarrassante. Mais le fantôme s'assit vis-à-vis de lui, de +l'autre côté de la cheminée, comme s'il ne faisait que cela toute +la journée. + +«Vous ne croyez pas en moi? observa le spectre. + +-- Non, dit Scrooge. + +-- Quelle preuve de ma réalité voudriez-vous avoir, outre le +témoignage de vos sens? + +-- Je ne sais trop, répondit Scrooge. + +-- Pourquoi doutez-vous de vos sens? + +-- Parce que, répondit Scrooge, la moindre chose suffit pour les +affecter. Il suffit d'un léger dérangement dans l'estomac pour les +rendre trompeurs; et vous pourriez bien n'être au bout du compte +qu'une tranche de boeuf mal digérée, une demi-cuillerée de +moutarde, un morceau de fromage, un fragment de pomme de terre mal +cuite. Qui que vous soyez, pour un mort vous sentez plus la bierre +que la bière.» + +Scrooge n'était pas trop dans l'habitude de faire des calembours, +et il se sentait alors réellement, au fond du coeur, fort peu +disposé à faire le plaisant. La vérité est qu'il essayait ce +badinage comme un moyen de faire diversion à ses pensées et de +surmonter son effroi, car la voix du spectre le faisait frissonner +jusque dans la moelle des os. + +Demeurer assis, même pour un moment, ses regards arrêtés sur ces +yeux fixes, vitreux, c'était là, Scrooge le sentait bien, une +épreuve diabolique. Il y avait aussi quelque chose de vraiment +terrible dans cette atmosphère infernale dont le spectre était +environné. Scrooge ne pouvait la sentir lui-même, mais elle +n'était pas moins réelle; car, quoique le spectre restât assis, +parfaitement immobile, ses cheveux, les basques de son habit, les +glands de ses bottes étaient encore agités comme par la vapeur +chaude qui s'exhale d'un four. + +«Voyez-vous ce cure-dent? dit Scrooge, retournant vivement à la +charge, pour donner le change à sa frayeur, et désirant, ne fût-ce +que pour une seconde, détourner de lui le regard du spectre, froid +comme un marbre. + +-- Oui, répondit le fantôme. + +-- Mais vous ne le regardez seulement pas, dit Scrooge. + +-- Cela ne m'empêche pas de le voir, dit le spectre. + +-- Eh bien! reprit Scrooge, je n'ai qu'à l'avaler, et le reste de +mes jours je serai persécuté par une légion de lutins, tous de ma +propre création. Sottise, je vous dis... sottise!» + +À ce mot le spectre poussa un cri effrayant et secoua sa chaîne +avec un bruit si lugubre et si épouvantable, que Scrooge se +cramponna à sa chaise pour s'empêcher de tomber en défaillance. +Mais combien redoubla son horreur lorsque le fantôme, ôtant le +bandage qui entourait sa tête, comme s'il était trop chaud pour le +garder dans l'intérieur de l'appartement, sa mâchoire inférieure +retomba sur sa poitrine. + +Scrooge tomba à genoux et se cacha le visage dans ses mains. + +«Miséricorde! s'écria-t-il. Épouvantable apparition!... pourquoi +venez-vous me tourmenter? + +-- Âme mondaine et terrestre! répliqua le spectre; croyez-vous en +moi ou n'y croyez-vous pas? + +-- J'y crois, dit Scrooge; il le faut bien. Mais pourquoi les +esprits se promènent-ils sur terre, et pourquoi viennent-ils me +trouver? + +-- C'est une obligation de chaque homme, répondit le spectre, que +son âme renfermée au dedans de lui se mêle à ses semblables et +voyage de tous côtés; si elle ne le fait pendant la vie, elle est +condamnée à le faire après la mort. Elle est obligée d'errer par +le monde... (oh! malheureux que je suis!)... et doit être témoin +inutile de choses dont il ne lui est plus possible de prendre sa +part, quand elle aurait pu en jouir avec les autres sur la terre +pour les faire servir à son bonheur!» + +Le spectre poussa encore un cri, secoua sa chaîne et tordit ses +mains fantastiques. + +«Vous êtes enchaîné? demanda Scrooge tremblant; dites-moi +pourquoi. + +-- Je porte la chaîne que j'ai forgée pendant ma vie, répondit le +fantôme. C'est moi qui l'ai faite anneau par anneau, mètre par +mètre; c'est moi qui l'ai suspendue autour de mon corps, librement +et de ma propre volonté, comme je la porterai toujours de mon +plein gré. Est-ce que le modèle vous en paraît étrange?» + +Scrooge tremblait de plus en plus. + +«Ou bien voudriez-vous savoir, poursuivit le spectre, le poids et +la longueur du câble énorme que vous traînez vous-même? Il était +exactement aussi long et aussi pesant que cette chaîne que vous +voyez, il y a aujourd'hui sept veilles de Noël. Vous y avez +travaillé depuis. C'est une bonne chaîne à présent!» + +Scrooge regarda autour de lui sur le plancher, s'attendant à se +trouver lui-même entouré de quelque cinquante ou soixante brasses +de câbles de fer; mais il ne vit rien. + +«Jacob, dit-il d'un ton suppliant, mon vieux Jacob Marley, parlez- +moi encore. Adressez-moi quelques paroles de consolation, Jacob. + +-- Je n'ai pas de consolation à donner, reprit le spectre. Les +consolations viennent d'ailleurs, Ebenezer Scrooge; elles sont +apportées par d'autres ministres à d'autres espèces d'hommes que +vous. Je ne puis non plus vous dire tout ce que je voudrais. Je +n'ai plus que très peu de temps à ma disposition. Je ne puis me +reposer, je ne puis m'arrêter, je ne puis séjourner nulle part. +Mon esprit ne s'écarta jamais guère au-delà de notre comptoir; +vous savez, pendant ma vie, mon esprit ne dépassa jamais les +étroites limites de notre bureau de change; et voilà pourquoi, +maintenant, il me reste à faire tant de pénibles voyages.» + +C'était chez Scrooge une habitude de fourrer les mains dans les +goussets de son pantalon toutes les fois qu'il devenait pensif. +Réfléchissant à ce qu'avait dit le fantôme, il prit la même +attitude, mais sans lever les yeux et toujours agenouillé. + +«Il faut donc que vous soyez bien en retard, Jacob, observa +Scrooge en véritable homme d'affaires, quoique avec humilité et +déférence. + +-- En retard! répéta le spectre. + +-- Mort depuis sept ans, rumina Scrooge, et en route tout ce +temps-là. + +-- Tout ce temps-là, dit le spectre... ni trêve ni repos, +l'incessante torture du remords. + +-- Vous voyagez vite? demanda Scrooge. + +-- Sur les ailes du vent, répliqua le fantôme. + +-- Vous devez avoir vu bien du pays en sept ans», reprit Scrooge. + +Le spectre, entendant ces paroles, poussa un troisième cri, et +produisit avec sa chaîne un cliquetis si horrible dans le morne +silence de la nuit, que le guet aurait eu toutes les raisons du +monde de le traduire en justice pour cause de tapage nocturne. + +«Oh! captif, enchaîné, chargé de fers! s'écria-t-il, pour avoir +oublié que chaque homme doit s'associer, pour sa part, au grand +travail de l'humanité, prescrit par l'Être suprême, et en +perpétuer le progrès, car cette terre doit passer dans l'éternité +avant que le bien dont elle est susceptible soit entièrement +développé: pour avoir oublié que l'immensité de nos regrets ne +pourra pas compenser les occasions manquées dans notre vie! et +cependant c'est ce que j'ai fait: oh! oui, malheureusement, c'est +ce que j'ai fait! + +-- Cependant vous fûtes toujours un homme exact, habile en +affaires, Jacob, balbutia Scrooge qui commençait en ce moment à +faire un retour sur lui-même. + +-- Les affaires! s'écria le fantôme en se tordant de nouveau les +mains. C'est l'humanité qui était mon affaire; c'est le bien +général qui était mon affaire; c'est la charité, la miséricorde, +la tolérance et la bienveillance; c'est tout cela qui était mon +affaire. Les opérations de mon commerce n'étaient qu'une goutte +d'eau dans le vaste océan de mes affaires.» + +Il releva sa chaîne de toute la longueur de son bras, comme pour +montrer la cause de tous ses stériles regrets, et la rejeta +lourdement à terre. + +«C'est à cette époque de l'année expirante, dit le spectre, que je +souffre le plus. Pourquoi ai-je alors traversé la foule de mes +semblables toujours les yeux baissés vers les choses de la terre, +sans les lever jamais vers cette étoile bénie qui conduisit les +mages à une pauvre demeure? N'y avait-il donc pas de pauvres +demeures aussi vers lesquelles sa lumière aurait pu me conduire?» + +Scrooge était très effrayé d'entendre le spectre continuer sur ce +ton, et il commençait à trembler de tous ses membres. + +«Écoutez-moi, s'écria le fantôme. Mon temps est bientôt passé. + +-- J'écoute, dit Scrooge; mais épargnez-moi, ne faites pas trop de +rhétorique, Jacob, je vous en prie. + +-- Comment se fait-il que je paraisse devant vous sous une forme +que vous puissiez voir, je ne saurais le dire. Je me suis assis +mainte et mainte fois à vos côtés en restant invisible.» + +Ce n'était pas une idée agréable. Scrooge fut saisi de frissons et +essuya la sueur qui découlait de son front. + +«Et ce n'est pas mon moindre supplice, continua le spectre... Je +suis ici ce soir pour vous avertir qu'il vous reste encore une +chance et un espoir d'échapper à ma destinée, une chance et un +espoir que vous tiendrez de moi, Ebenezer. + +-- Vous fûtes toujours pour moi un bon ami, dit Scrooge. Merci. + +-- Vous allez être hanté par trois esprits», ajouta le spectre. + +La figure de Scrooge devint en un moment aussi pâle que celle du +fantôme lui-même. + +«Est-ce là cette chance et cet espoir dont vous me parliez, Jacob? +demanda-t-il d'une voix défaillante. + +-- Oui. + +-- Je... je... crois que j'aimerais mieux qu'il n'en fût rien, dit +Scrooge. + +-- Sans leurs visites, reprit le spectre, vous ne pouvez espérer +d'éviter mon sort. Attendez-vous à recevoir le premier demain +quand l'horloge sonnera une heure. + +-- Ne pourrais-je pas les prendre tous à la fois pour en finir, +Jacob? insinua Scrooge. + +-- Attendez le second à la même heure la nuit d'après, et le +troisième la nuit suivante, quand le dernier coup de minuit aura +cessé de vibrer. Ne comptez pas me revoir, mais, dans votre propre +intérêt, ayez soin de vous rappeler ce qui vient de se passer +entre nous.» + +Après avoir ainsi parlé, le spectre prit sa mentonnière sur la +table et l'attacha autour de sa tête comme auparavant. Scrooge le +comprit au bruit sec que firent ses dents lorsque les deux +mâchoires furent réunies l'une à l'autre par le bandage. Alors il +se hasarda à lever les yeux et aperçut son visiteur surnaturel +debout devant lui, portant sa chaîne roulée autour de son bras. + +L'apparition s'éloigna en marchant à reculons; à chaque pas +qu'elle faisait, la fenêtre se soulevait un peu, de sorte que, +quand le spectre l'eût atteinte, elle était toute grande ouverte. +Il fit signe à Scrooge d'approcher; celui-ci obéit. Lorsqu'ils +furent à deux pas l'un de l'autre, l'ombre de Marley leva la main +et l'avertit de ne pas approcher davantage. Scrooge s'arrêta, non +pas tant par obéissance que par surprise et par crainte; car, au +moment où le fantôme leva la main, il entendit des bruits confus +dans l'air, des sons incohérents de lamentation et de désespoir, +des plaintes d'une inexprimable tristesse, des voix de regrets et +de remords. Le spectre, ayant un moment prêté l'oreille, se +joignit à ce choeur lugubre, et s'évanouit au sein de la nuit pâle +et sombre. + +Scrooge suivit l'ombre jusqu'à la fenêtre, et, dans sa curiosité +haletante, il regarda par la croisée. + +L'air était rempli de fantômes errant çà et là, comme des âmes en +peine, exhalant, à mesure qu'ils passaient, de profonds +gémissements. Chacun d'eux traînait une chaîne comme le spectre de +Marley; quelques-uns, en petit nombre (c'étaient peut-être des +cabinets de ministres complices d'une même politique), étaient +enchaînés ensemble; aucun n'était libre. Plusieurs avaient été, +pendant leur vie, personnellement connus de Scrooge. Il avait été +intimement lié avec un vieux fantôme en gilet blanc, à la cheville +duquel était attaché un monstrueux anneau de fer et qui se +lamentait piteusement de ne pouvoir assister une malheureuse femme +avec son enfant qu'il voyait au-dessous de lui sur le seuil d'une +porte. Le supplice de tous ces spectres consistait évidemment en +ce qu'ils s'efforçaient, mais trop tard, d'intervenir dans les +affaires humaines, pour y faire quelque bien; ils en avaient pour +jamais perdu le pouvoir. + +Ces créatures fantastiques se fondirent-elles dans le brouillard +ou le brouillard vint-il les envelopper dans son ombre, Scrooge +n'en put rien savoir, mais et les ombres et leurs voix +s'éteignirent ensemble, et la nuit redevint ce qu'elle avait été +lorsqu'il était rentré chez lui. + +Il ferma la fenêtre: il examina soigneusement la porte par +laquelle était entré le fantôme. Elle était fermée à double tour, +comme il l'avait fermée de ses propres mains; les verrous +n'étaient point dérangés. Il essaya de dire: «Sottise!», mais il +s'arrêta à la première syllabe. Se sentant un grand besoin de +repos, soit par suite de l'émotion qu'il avait éprouvée, des +fatigues de la journée, de cet aperçu du monde invisible, ou de la +triste conversation du spectre, soit à cause de l'heure avancée, +il alla droit à son lit, sans même se déshabiller, et s'endormit +aussitôt. + + + +Deuxième couplet + +Le premier des trois esprits + +Quand Scrooge s'éveilla, il faisait si noir, que, regardant de son +lit, il pouvait à peine distinguer la fenêtre transparente des +murs opaques de sa chambre. Il s'efforçait de percer l'obscurité +avec ses yeux de furet, lorsque l'horloge d'une église voisine +sonna les quatre quarts. Scrooge écouta pour savoir l'heure. + +À son grand étonnement, la lourde cloche alla de six à sept, puis +de sept à huit, et ainsi régulièrement jusqu'à douze; alors elle +s'arrêta. Minuit! Il était deux heures passées quand il s'était +couché. L'horloge allait donc mal? Un glaçon devait s'être +introduit dans les rouages. Minuit! + +Scrooge toucha le ressort de sa montre à répétition, pour corriger +l'erreur de cette horloge qui allait tout de travers. Le petit +pouls rapide de la montre battit douze fois et s'arrêta. + +«Comment! il n'est pas possible, dit Scrooge, que j'aie dormi tout +un jour et une partie d'une seconde nuit. Il n'est pas possible +qu'il soit arrivé quelque chose au soleil et qu'il soit minuit à +midi!» + +Cette idée étant de nature à l'inquiéter, il sauta à bas de son +lit et marcha à tâtons vers la fenêtre. Il fut obligé d'essuyer +les vitres gelées avec la manche de sa robe de chambre avant de +pouvoir bien voir, et encore il ne put pas voir grand'chose. Tout +ce qu'il put distinguer, c'est que le brouillard était toujours +très épais, qu'il faisait extrêmement froid, qu'on n'entendait pas +dehors les gens aller et venir et faire grand bruit, comme cela +aurait indubitablement eu lieu si le jour avait chassé la nuit et +prit possession du monde. Ce lui fut un grand soulagement; car, +sans cela que seraient devenues ses lettres de change: «à trois +jours de vue, payez à M. Ebenezer Scrooge ou à son ordre», et +ainsi de suite? de pures hypothèques sur les brouillards de +l'Hudson. + +Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit à penser, à +repenser, à penser encore à tout cela, toujours et toujours et +toujours, sans rien y comprendre. Plus il pensait, plus il était +embarrassé; et plus il s'efforçait de ne pas penser, plus il +pensait. Le spectre de Marley le troublait excessivement. Chaque +fois qu'après un mûr examen il décidait, au-dedans de lui-même, +que tout cela était un songe, son esprit, comme un ressort qui +cesse d'être comprimé, retournait en hâte à sa première position +et lui présentait le même problème à résoudre: «était-ce ou +n'était-ce pas un songe?» + +Scrooge demeura dans cet état jusqu'à ce que le carillon eût sonné +trois quarts d'heure de plus; alors il se souvint tout à coup que +le spectre l'avait prévenu d'une visite quand le timbre sonnerait +une heure. Il résolut de se tenir éveillé jusqu'à ce que l'heure +fût passée, et considérant qu'il ne lui était pas plus possible de +s'endormir que d'avaler la lune, c'était peut-être la résolution +la plus sage qui fût en son pouvoir. + +Ce quart d'heure lui parut si long, qu'il crut plus d'une fois +s'être assoupi sans s'en apercevoir, et n'avoir pas entendu sonner +l'heure. L'horloge à la fin frappa son oreille attentive. + +«Ding, dong! + +-- Un quart, dit Scrooge comptant. + +-- Ding, dong! + +-- La demie! dit Scrooge. + +-- Ding, dong! + +-- Les trois quarts, dit Scrooge. + +-- Ding, dong! + +-- L'heure, l'heure! s'écria Scrooge triomphant, et rien autre!» + +Il parlait avant que le timbre de l'horloge eût retenti; mais au +moment où celui-ci eût fait entendre un coup profond, lugubre, +sourd, mélancolique, une vive lueur brilla aussitôt dans la +chambre et les rideaux de son lit furent tirés. + +Les rideaux de son lit furent tirés, vous dis-je, de côté, par une +main invisible; non pas les rideaux qui tombaient à ses pieds ou +derrière sa tête, mais ceux vers lesquels son visage était tourné. +Les rideaux de son lit furent tirés, et Scrooge, se dressant dans +l'attitude d'une personne à demi couchée, se trouva face à face +avec le visiteur surnaturel qui les tirait, aussi près de lui que +je le suis maintenant de vous, et notez que je me tiens debout, en +esprit, à votre coude. + +C'était une étrange figure... celle d'un enfant; et, néanmoins, +pas aussi semblable à un enfant qu'à un vieillard vu au travers de +quelque milieu surnaturel, qui lui donnait l'air de s'être éloigné +à distance et d'avoir diminué jusqu'aux proportions d'un enfant. +Ses cheveux, qui flottaient autour de son cou et tombaient sur son +dos, étaient blancs comme si c'eût été l'effet de l'âge; et, +cependant son visage n'avait pas une ride, sa peau brillait de +l'incarnat le plus délicat. Les bras étaient très longs et +musculeux; les mains de même, comme s'il eût possédé une force peu +commune. Ses jambes et ses pieds, très délicatement formés, +étaient nus, comme les membres supérieurs. Il portait une tunique +du blanc le plus pur, et autour de sa taille était serrée une +ceinture lumineuse, qui brillait d'un vif éclat. Il tenait à la +main une branche verte de houx fraîchement coupée; et, par un +singulier contraste avec cet emblème de l'hiver, il avait ses +vêtements garnis des fleurs de l'été. Mais la chose la plus +étrange qui fût en lui, c'est que du sommet de sa tête jaillissait +un brillant jet de lumière, à l'aide duquel toutes ces choses +étaient visibles, et d'où venait, sans doute, que dans ses moments +de tristesse, il se servait en guise de chapeau d'un grand +éteignoir, qu'il tenait présentement sous son bras. + +Ce n'était point là cependant, en regardant de plus près, son +attribut le plus étrange aux yeux de Scrooge. Car, comme sa +ceinture brillait et reluisait tantôt sur un point, tantôt sur un +autre, ce qui était clair un moment devenait obscur l'instant +d'après; l'ensemble de sa personne subissait aussi ces +fluctuations et se montrait en conséquence sous des aspects +divers. Tantôt c'était un être avec un seul bras, une seule jambe +ou bien vingt jambes, tantôt deux jambes sans tête, tantôt une +tête sans corps; les membres qui disparaissaient à la vue ne +laissaient pas apercevoir un seul contour dans l'obscurité épaisse +au milieu de laquelle ils s'évanouissaient. Puis, par un prodige +singulier, il redevenait lui-même, aussi distinct et aussi visible +que jamais. + +«Monsieur, demanda Scrooge, êtes-vous l'esprit dont la venue m'a +été prédite? + +-- Je le suis.» + +La voix était douce et agréable, singulièrement basse, comme si, +au lieu d'être si près de lui, il se fût trouvé dans +l'éloignement. + +«Qui êtes-vous donc? demanda Scrooge. + +-- Je suis l'esprit de Noël passé. + +-- Passé depuis longtemps? demanda Scrooge, remarquant la stature +du nain. + +-- Non, votre dernier Noël.» + +Peut-être Scrooge n'aurait pu dire pourquoi, si on le lui avait +demandé, mais il éprouvait un désir tout particulier de voir +l'esprit coiffé de son chapeau, et il le pria de se couvrir. + +«Eh quoi! s'écria le spectre, voudriez-vous sitôt éteindre avec +des mains mondaines la lumière que je donne? N'est-ce pas assez +que vous soyez un de ceux dont les passions égoïstes m'ont fait ce +chapeau et me forcent à le porter à travers les siècles enfoncé +sur mon front!» + +Scrooge nia respectueusement qu'il eût l'intention de l'offenser, +et protesta qu'à aucune époque de sa vie il n'avait volontairement +«coiffé» l'esprit. Puis il osa lui demander quelle besogne +l'amenait. + +«Votre bonheur!» dit le fantôme. + +Scrooge se déclara fort reconnaissant, mais il ne put s'empêcher +de penser qu'une nuit de repos non interrompu aurait contribué +davantage à atteindre ce but. Il fallait que l'esprit l'eût +entendu penser, car il dit immédiatement: + +«Votre conversion, alors... Prenez garde!» + +Tout en parlant, il étendit sa forte main, et le saisit doucement +par le bras. + +«Levez-vous! et marchez avec moi!» + +C'eût été en vain que Scrooge aurait allégué que le temps et +l'heure n'étaient pas propices pour une promenade à pied; que son +lit était chaud et le thermomètre bien au-dessous de glace; qu'il +était légèrement vêtu, n'ayant que ses pantoufles, sa robe de +chambre et son bonnet de nuit; et qu'en même temps il avait à +ménager son rhume. Pas moyen de résister à cette étreinte, quoique +aussi douce que celle d'une main de femme. Il se leva; mais, +s'apercevant que l'esprit se dirigeait vers la fenêtre, il saisit +sa robe dans une attitude suppliante. + +«Je ne suis qu'un mortel, lui représenta Scrooge, et par +conséquent je pourrais bien tomber. + +-- Permettez seulement que ma main vous touche là, dit l'esprit +mettant sa main sur le coeur de Scrooge, et vous serez soutenu +dans bien d'autres épreuves encore.» + +Comme il prononçait ces paroles, ils passèrent à travers la +muraille et se trouvèrent sur une route en rase campagne, avec des +champs de chaque côté. La ville avait entièrement disparu: on ne +pouvait plus en voir de vestige. L'obscurité et le brouillard +s'étaient évanouis en même temps, car c'était un jour d'hiver, +brillant de clarté, et la neige couvrait la terre. + +«Bon Dieu! dit Scrooge en joignant les mains tandis qu'il +promenait ses regards autour de lui. C'est en ce lieu que j'ai été +élevé; c'est ici que j'ai passé mon enfance!» + +L'esprit le regarda avec bonté. Son doux attouchement, quoiqu'il +eût été léger et n'eût duré qu'un instant, avait réveillé la +sensibilité du vieillard. Il avait la conscience d'une foule +d'odeurs flottant dans l'air, dont chacune était associée avec un +millier de pensées, d'espérances, de joies et de préoccupations +oubliées depuis longtemps, bien longtemps! + +«Votre lèvre tremble, dit le fantôme. Et qu'est-ce que vous avez +donc là sur la joue? + +-- Rien, dit Scrooge tout bas, d'une voix singulièrement émue; ce +n'est pas la peur qui me creuse les joues; ce n'est rien, c'est +seulement une fossette que j'ai là. Menez-moi, je vous prie, où +vous voulez. + +-- Vous vous rappelez le chemin? demanda l'esprit. + +-- Me le rappeler! s'écria Scrooge avec chaleur... Je pourrais m'y +retrouver les yeux bandés. + +-- Il est bien étrange alors que vous l'ayez oublié depuis tant +d'années! observa le fantôme. Avançons.» + +Ils marchèrent le long de la route, Scrooge reconnaissant chaque +porte; chaque poteau, chaque arbre, jusqu'au moment où un petit +bourg apparut dans le lointain, avec son pont, son église et sa +rivière au cours sinueux. Quelques poneys aux longs crins se +montrèrent en ce moment trottant vers eux, montés par des enfants +qui appelaient d'autres enfants juchés dans des carrioles +rustiques et des charrettes que conduisaient des fermiers. Tous +ces enfants étaient très animés, et échangeaient ensemble mille +cris variés, jusqu'à ce que les vastes campagnes furent si +remplies de cette musique joyeuse, que l'air mis en vibration +riait de l'entendre. + +«Ce ne sont là que les ombres des choses qui ont été, dit le +spectre. Elles ne se doutent pas de notre présence.» + +Les gais voyageurs avancèrent vers eux; et, à mesure qu'ils +venaient, Scrooge les reconnaissait et appelait chacun d'eux par +son nom. Pourquoi était-il réjoui, plus qu'on ne peut dire, de les +voir? pourquoi son oeil, ordinairement sans expression, +s'illuminait-il? pourquoi son coeur bondissait-il à mesure qu'ils +passaient? Pourquoi fut-il rempli de bonheur quand il les entendit +se souhaiter l'un à l'autre un gai Noël, en se séparant aux +carrefours et aux chemins de traverse qui devaient les ramener +chacun à son logis? Qu'était un gai Noël pour Scrooge? Foin du gai +Noël! Quel bien lui avait-il jamais fait? + +«L'école n'est pas encore tout à fait déserte, dit le fantôme. Il +y reste encore un enfant solitaire, oublié par ses amis.» + +Scrooge dit qu'il le reconnaissait, et il soupira. + +Ils quittèrent la grand'route pour s'engager dans un chemin creux +parfaitement connu de Scrooge, et s'approchèrent bientôt d'une +construction en briques d'un rouge sombre, avec un petit dôme +surmonté d'une girouette; sous le toit une cloche était suspendue. +C'était une maison vaste, mais qui témoignait des vicissitudes de +la fortune; car on se servait peu de ses spacieuses dépendances; +les murs étaient humides et couverts de mousse, leurs fenêtres +brisées et les portes délabrées. Des poules gloussaient et se +pavanaient dans les écuries; les remises et les hangars étaient +envahis par l'herbe. À l'intérieur, elle n'avait pas gardé plus de +restes de son ancien état; car, en entrant dans le sombre +vestibule, et, en jetant un regard à travers les portes ouvertes +de plusieurs pièces, ils les trouvèrent pauvrement meublées, +froides et solitaires; il y avait dans l'air une odeur de +renfermé; tout, en ce lieu, respirait un dénuement glacial qui +donnait à penser que ses habitants se levaient souvent avant le +jour pour travailler, et n'avaient pas trop de quoi manger. + +Ils allèrent, l'esprit et Scrooge, à travers le vestibule, à une +porte située sur le derrière de la maison. Elle s'ouvrit devant +eux, et laissa voir une longue salle triste et déserte, que +rendaient plus déserte encore des rangées de bancs et de pupitres +en simple sapin. À l'un de ces pupitres, près d'un faible feu, +lisait un enfant demeuré tout seul; Scrooge s'assit sur un banc et +pleura en se reconnaissant lui-même, oublié, délaissé comme il +avait coutume de l'être alors. + +Pas un écho endormi dans la maison, pas un cri des souris se +livrant bataille derrière les boiseries, pas un son produit par le +jet d'eau à demi gelé, tombant goutte à goutte dans l'arrière- +cour, pas un soupir du vent parmi les branches sans feuilles d'un +peuplier découragé, pas un battement sourd d'une porte de magasin +vide, non, non, pas le plus léger pétillement du feu qui ne fît +sentir au coeur de Scrooge sa douce influence, et ne donnât un +plus libre cours à ses larmes. + +L'esprit lui toucha le bras et lui montra l'enfant, cet autre lui- +même, attentif à sa lecture. + +Soudain, un homme vêtu d'un costume étranger, visible, comme je +vous vois, parut debout derrière la fenêtre, avec une hache +attachée à sa ceinture, et conduisant par le licou un âne chargé +de bois. + +«Mais c'est Ali-Baba! s'écria Scrooge en extase. C'est le bon +vieil Ali-Baba, l'honnête homme! Oui, oui, je le reconnais. C'est +un jour de Noël que cet enfant là-bas avait été laissé ici tout +seul, et que lui il vint, pour la première fois, précisément +accoutré comme cela. Pauvre enfant! Et Valentin, dit Scrooge, et +son coquin de frère, Orson; les voilà aussi. Et quel est son nom à +celui-là, qui fut déposé tout endormi, presque nu, à la porte de +Damas; ne le voyez-vous pas? Et le palefrenier du sultan renversé +sens dessus dessous par les génies; le voilà la tête en bas! Bon! +traitez-le comme il le mérite; j'en suis bien aise. Qu'avait-il +besoin d'épouser la princesse!» + +Quelle surprise pour ses confrères de la Cité, s'ils avaient pu +entendre Scrooge dépenser tout ce que sa nature avait d'ardeur et +d'énergie à s'extasier sur de tels souvenirs, moitié riant, moitié +pleurant, avec un son de voix des plus extraordinaires, et voir +l'animation empreinte sur les traits de son visage! + +«Voilà le perroquet! continua-t-il; le corps vert et la queue +jaune, avec une huppe semblable à une laitue sur le haut de la +tête; le voilà! «Pauvre Robinson Crusoé!» lui criait-il quand il +revint au logis, après avoir fait le tour de l'île en canot. +«Pauvre Robinson Crusoé, où avez-vous été, Robinson Crusoé?» +L'homme croyait rêver, mais non, il ne rêvait pas. C'était le +perroquet, vous savez. Voilà Vendredi courant à la petite baie +pour sauver sa vie! Allons, vite, courage, houp!» + +Puis, passant d'un sujet à un autre avec une rapidité qui n'était +point dans son caractère, touché de compassion pour cet autre lui- +même qui lisait ces contes: «Pauvre enfant!» répéta-t-il, et il se +mit encore à pleurer. + +«Je voudrais... murmura Scrooge en mettant la main dans sa poche +et en regardant autour de lui après s'être essuyé les yeux avec sa +manche; mais il est trop tard maintenant. + +-- Qu'y a-t-il? demanda l'esprit. + +-- Rien, dit Scrooge, rien. Je pensais à un enfant qui chantait un +Noël hier soir à ma porte; je voudrais lui avoir donné quelque +chose: voilà tout.» + +Le fantôme sourit d'un air pensif, et de la main, lui fit signe de +se taire en disant: «Voyons un autre Noël.» + +À ces mots, Scrooge vit son autre lui-même déjà grandi, et la +salle devint un peu plus sombre et un peu plus sale. Les panneaux +s'étaient fendillés, les fenêtres étaient crevassées, des +fragments de plâtre étaient tombés du plafond, et les lattes se +montraient à découvert. Mais comment tous ces changements à vue se +faisaient-ils? Scrooge ne le savait pas plus que vous. Il savait +seulement que c'était exact, que tout s'était passé comme cela, +qu'il se trouvait là, seul encore, tandis que tous les autres +jeunes garçons étaient allés passer les joyeux jours de fête dans +leurs familles. + +Maintenant il ne lisait plus, mais se promenait de long en large +en proie au désespoir. Scrooge regarda le spectre; puis, avec un +triste hochement de tête, jeta du côté de la porte un coup d'oeil +plein d'anxiété. + +Elle s'ouvrit; et une petite fille, beaucoup plus jeune que +l'écolier, entra comme un trait; elle passa ses bras autour de son +cou et l'embrassa plusieurs fois en lui disant: + +«Cher, cher frère! Je suis venue pour vous emmener à la maison, +cher frère, dit-elle en frappant ses petites mains l'une contre +l'autre, et toute courbée en deux à force de rire. Vous emmener à +la maison, à la maison, à la maison! + +-- À la maison, petite Fanny? répéta l'enfant. + +-- Oui, dit-elle radieuse. À la maison, pour tout de bon, à la +maison, pour toujours, toujours. Papa est maintenant si bon, en +comparaison de ce qu'il était autrefois, que la maison est comme +un paradis! Un de ces soirs, comme j'allais me coucher, il me +parla avec une si grande tendresse, que je n'ai pas eu peur de lui +demander encore une fois si vous ne pourriez pas venir à la +maison; il m'a répondu que oui, que vous le pouviez, et m'a +envoyée avec une voiture pour vous chercher. Vous allez être un +homme! ajouta-t-elle en ouvrant de grands yeux; vous ne reviendrez +jamais ici; mais d'abord, nous allons demeurer ensemble toutes les +fêtes de Noël, et passer notre temps de la manière la plus joyeuse +du monde. + +-- Vous êtes une vraie femme, petite Fanny!», s'écria le jeune +garçon. + +Elle battit des mains et se mit à rire; ensuite elle essaya de lui +caresser la tête; mais, comme elle était trop petite, elle se mit +à rire encore, et se dressa sur la pointe des pieds pour +l'embrasser. Alors, dans son empressement enfantin, elle commença +à l'entraîner vers la porte, et lui, il l'accompagnait sans +regret. + +Une voix terrible se fit entendre dans le vestibule: «Descendez la +malle de master Scrooge, allons!» Et en même temps parut le maître +en personne, qui jeta sur le jeune M. Scrooge un regard de +condescendance farouche, et le plongea dans un trouble affreux en +lui secouant la main en signe d'adieu. Il l'introduisit ensuite, +ainsi que sa soeur, dans la vieille salle basse, la plus froide +qu'on ait jamais vue, véritable cave, où les cartes suspendues aux +murailles, les globes célestes et terrestres dans les embrasures +de fenêtres, semblaient glacés par le froid. Il leur servit une +carafe d'un vin singulièrement léger, et un morceau de gâteau +singulièrement lourd, régalant lui-même de ces friandises le jeune +couple, en même temps qu'il envoyait un domestique de chétive +apparence pour offrir «quelque chose» au postillon, qui répondit +qu'il remerciait bien monsieur, mais que, si c'était le même vin +dont il avait déjà goûté auparavant, il aimait mieux ne rien +prendre. Pendant ce temps-là on avait attaché la malle de maître +Scrooge sur le haut de la voiture; les enfants dirent adieu de +très grand coeur au maître, et, montant en voiture, ils +traversèrent gaiement l'allée du jardin; les roues rapides +faisaient jaillir, comme des flots d'écume, la neige et le givre +qui recouvraient les sombres feuilles des arbres. + +«Ce fut toujours une créature délicate qu'un simple souffle aurait +pu flétrir, dit le spectre... Mais elle avait un grand coeur. + +-- Oh! oui, s'écria Scrooge. Vous avez raison. Ce n'est pas moi +qui dirai le contraire, esprit, Dieu m'en garde! + +-- Elle est morte mariée, dit l'esprit, et a laissé deux enfants, +je crois. + +-- Un seul, répondit Scrooge. + +-- C'est vrai, dit le spectre, votre neveu.» + +Scrooge parut mal à l'aise et répondit brièvement: «Oui.» + +Quoiqu'ils n'eussent fait que quitter la pension en ce moment, ils +se trouvaient déjà dans les rues populeuses d'une ville, où +passaient et repassaient des ombres humaines, où des ombres de +charrettes et de voitures se disputaient le pavé, où se +rencontraient enfin le bruit et l'agitation d'une véritable ville. +On voyait assez clairement, à l'étalage des boutiques, que là +aussi on célébrait le retour de Noël; mais c'était le soir, et les +rues étaient éclairées. + +Le spectre s'arrêta à la porte d'un certain magasin, et demanda à +Scrooge s'il le reconnaissait. + +«Si je le reconnais! dit Scrooge. N'est-ce pas ici que j'ai fait +mon apprentissage?» + +Ils entrèrent. À la vue d'un vieux monsieur en perruque galloise, +assis derrière un pupitre si élevé, que, si le gentleman avait eu +deux pouces de plus, il se serait cogné la tête contre le plafond, +Scrooge s'écria en proie à une grande excitation: + +«Mais c'est le vieux Fezziwig! Dieu le bénisse! C'est Fezziwig +ressuscité!» + +Le vieux Fezziwig posa sa plume et regarda l'horloge qui marquait +sept heures. Il se frotta les mains, rajusta son vaste gilet, rit +de toutes ses forces, depuis la plante des pieds jusqu'à la pointe +des cheveux, et appela d'une voix puissante, sonore, riche, pleine +et joviale: + +«Holà! oh! Ebenezer! Dick!» + +L'autre Scrooge, devenu maintenant un jeune homme, entra +lestement, accompagné de son camarade d'apprentissage. + +«C'est Dick Wilkins, pour sûr! dit Scrooge au fantôme... Oui, +c'est lui; miséricorde! le voilà. Il m'était très attaché, le +pauvre Dick! ce bien cher Dick! + +-- Allons, allons, mes enfants! s'écria Fezziwig, on ne travaille +plus ce soir. C'est la veille de Noël, Dick. C'est Noël, Ebenezer! +Vite, mettons les volets, cria le vieux Fezziwig en faisant +gaiement claquer ses mains. Allons tôt! comment! ce n'est pas +encore fait?» + +Vous ne croiriez jamais comment ces deux gaillards se mirent à +l'ouvrage! Ils se précipitèrent dans la rue avec les volets, un, +deux, trois;... les mirent en place, ... quatre, cinq, six;... +posèrent les barres et les clavettes;... sept, huit, neuf, ...et +revinrent avant que vous eussiez pu compter jusqu'à douze, +haletants comme des chevaux de course. + +«Ohé! oh! s'écria le vieux Fezziwig descendant de son pupitre avec +une merveilleuse agilité. Débarrassons, mes enfants, et faisons de +la place ici! Holà, Dick! Allons, preste, Ebenezer!» + +Débarrasser! ils auraient même tout déménagé s'il avait fallu, +sous les yeux du vieux Fezziwig. Ce fut fait en une minute. Tout +ce qui était transportable fut enlevé comme pour disparaître à +tout jamais de la vie publique, le plancher balayé et arrosé, les +lampes apprêtées, un tas de charbon jeté sur le feu, et le magasin +devint une salle de bal aussi commode, aussi chaude, aussi sèche, +aussi brillante qu'on pouvait le désirer pour une soirée d'hiver. + +Vint alors un ménétrier avec son livre de musique. Il monta au +haut du grand pupitre, en fit un orchestre et produisit des +accords réjouissants comme la colique. Puis entra Mme Fezziwig, un +vaste sourire en personne; puis entrèrent les trois miss Fezziwig, +radieuses et adorables; puis entrèrent les six jeunes poursuivants +dont elles brisaient les coeurs; puis entrèrent tous les jeunes +gens et toutes les jeunes filles employés dans le commerce de la +maison; puis entra la servante avec son cousin le boulanger; puis +entra la cuisinière avec l'ami intime de son frère, le marchand de +lait; puis entra le petit apprenti d'en face, soupçonné de ne pas +avoir assez de quoi manger chez son maître; il se cachait derrière +la servante du numéro 15, à laquelle sa maîtresse, le fait était +prouvé, avait tiré les oreilles. Ils entrèrent tous, l'un après +l'autre, quelques-uns d'un air timide, d'autres plus hardiment, +ceux-ci avec grâce, ceux-là avec gaucherie, qui poussant, qui +tirant; enfin tous entrèrent de façon ou d'autre et n'importe +comment. Ils partirent tous, vingt couples à la fois, se tenant +par la main et formant une ronde. La moitié se porte en avant, +puis revient en arrière; c'est au tour de ceux-ci à se balancer en +cadence, c'est au tour de ceux-là à entraîner le mouvement; puis +ils recommencent tous à tourner en rond plusieurs fois, se +groupant, se serrant, se poursuivant les uns les autres: le vieux +couple n'est jamais à sa place, et les jeunes couples repartent +avec vivacité, quand ils l'ont mis dans l'embarras, puis, enfin, +la chaîne est rompue et les danseurs se trouvent sans vis-à-vis. +Après ce beau résultat, le vieux Fezziwig, frappant des mains pour +suspendre la danse, s'écria: «C'est bien!» et le ménétrier plongea +son visage échauffé dans un pot de porter, spécialement préparé à +cette intention. Mais, lorsqu'il reparut, dédaignant le repos, il +recommença de plus belle, quoiqu'il n'y eût pas encore de +danseurs, comme si l'autre ménétrier avait été reporté chez lui, +épuisé, sur un volet de fenêtre, et que ce fut un nouveau musicien +qui fut venu le remplacer, résolu à vaincre ou à périr. + +Il y eut encore des danses, et le jeu des gages touchés; puis +encore des danses, un gâteau, du négus, une énorme pièce de rôti +froid, une autre de bouilli froid, des pâtés au hachis et de la +bière en abondance. Mais le grand effet de la soirée, ce fut après +le rôti et le bouilli, quand le ménétrier (un fin matois, +remarquez bien, un diable d'homme qui connaissait bien son +affaire: ce n'est ni vous ni moi qui aurions pu lui en remontrer!) +commença à jouer «Sir Robert de Coverley». Alors s'avança le vieux +Fezziwig pour danser avec Mme Fezziwig. Ils se placèrent en tête +de la danse. En voilà de la besogne! vingt-trois ou vingt-quatre +couples à conduire, et des gens avec lesquels il n'y avait pas à +badiner, des gens qui voulaient danser et ne savaient ce que +c'était que d'aller le pas. + +Mais quand ils auraient bien été deux ou trois fois aussi +nombreux, quatre fois même, le vieux Fezziwig aurait été capable +de leur tenir tête, Mme Fezziwig pareillement. Quant à elle, +c'était sa digne compagne, dans toute l'étendue du mot. Si ce +n'est pas là un assez bel éloge, qu'on m'en fournisse un autre, et +j'en ferai mon profit. Les mollets de Fezziwig étaient +positivement comme deux astres. C'étaient des lunes qui se +multipliaient dans toutes les évolutions de la danse. Ils +paraissaient, disparaissaient, reparaissaient de plus belle. Et +quand le vieux Fezziwig et Mme Fezziwig eurent exécuté toute la +danse: _avancez et reculez, tenez votre danseuse par la main, +balancez, saluez; le tire-bouchon; enfilez l'aiguille et reprenez +vos places;_ Fezziwig faisait des entrechats si lestement, qu'il +semblait jouer du flageolet avec ses jambes, et retombait ensuite +en place sur ses pieds droit comme un I. + +Quand l'horloge sonna onze heures, ce bal domestique prit fin. +M. et Mme Fezziwig allèrent se placer de chaque côté de la porte, +et secouant amicalement les mains à chaque personne +individuellement, lui aux hommes, elle aux femmes, à mesure que +l'on sortait, ils leur souhaitèrent à tous un joyeux Noël. +Lorsqu'il ne resta plus que les deux apprentis, ils leur firent +les mêmes adieux, puis les voix joyeuses se turent, et les jeunes +gens regagnèrent leurs lits placés sous un comptoir de l'arrière- +boutique. + +Pendant tout ce temps, Scrooge s'était agité comme un homme qui +aurait perdu l'esprit. Son coeur et son âme avaient pris part à +cette scène avec son autre lui-même. Il reconnaissait tout, se +rappelait tout, jouissait de tout et éprouvait la plus étrange +agitation. Ce ne fut plus que quand ces brillants visages de son +autre lui-même et de Dick eurent disparu à leurs yeux, qu'il se +souvint du fantôme et s'aperçut que ce dernier le considérait très +attentivement, tandis que la lumière dont sa tête était surmontée +brillait d'une clarté de plus en plus vive. + +«Il faut bien peu de chose, dit le fantôme, pour inspirer à ces +sottes gens tant de reconnaissance... + +-- Peu de chose! répéta Scrooge.» + +L'esprit lui fit signe d'écouter les deux apprentis qui +répandaient leurs coeurs en louanges sur Fezziwig, puis ajouta, +lorsqu'il eut obéi: + +«Eh quoi! voilà-t-il pas grand'chose? Il a dépensé quelques livres +sterling de votre argent mortel; trois ou quatre peut-être. Cela +vaut-il la peine de lui donner tant d'éloges? + +-- Ce n'est pas cela, dit Scrooge excité par cette remarque, et +parlant, sans s'en douter, comme son autre lui-même et non pas +comme le Scrooge d'aujourd'hui. Ce n'est pas cela, esprit. +Fezziwig a le pouvoir de nous rendre heureux ou malheureux; de +faire que notre service devienne léger ou pesant, un plaisir ou +une peine. Que ce pouvoir consiste en paroles et en regards, en +choses si insignifiantes, si fugitives qu'il est impossible de les +additionner et de les aligner en compte, eh bien, qu'est-ce que +cela fait? le bonheur qu'il nous donne est tout aussi grand que +s'il coûtait une fortune.» + +Scrooge surprit le regard perçant de l'esprit et s'arrêta. + +«Qu'est-ce que vous avez? demanda le fantôme. + +-- Rien de particulier, répondit Scrooge. + +-- Vous avez l'air d'avoir quelque chose, insista le spectre. + +-- Non, dit Scrooge, non. Seulement j'aimerais à pouvoir dire en +ce moment un mot ou deux à mon commis. Voilà tout.» + +Son autre lui-même éteignit les lampes au moment où il exprimait +ce désir; et Scrooge et le fantôme se trouvèrent de nouveau côte à +côte en plein air. + +«Mon temps s'écoule, observa l'esprit... Vite!» + +Cette parole n'était point adressée à Scrooge ou à quelqu'un qu'il +pût voir, mais elle produisit un effet immédiat, car Scrooge se +revit encore. Il était plus âgé maintenant, un homme dans la fleur +de l'âge. Son visage n'avait point les traits durs et sévères de +sa maturité; mais il avait commencé à porter les marques de +l'inquiétude et de l'avarice. Il y avait dans son regard une +mobilité ardente, avide, inquiète, qui indiquait la passion qui +avait pris racine en lui: on devinait déjà de quel coté allait se +projeter l'ombre de l'arbre qui commençait à grandir. Il n'était +pas seul, il se trouvait au contraire à côté d'une belle jeune +fille vêtue de deuil, dont les yeux pleins de larmes brillaient à +la lumière du spectre de Noël passé. + +«Peu importe, disait-elle doucement, à vous du moins. Une autre +idole a pris ma place, et, si elle peut vous réjouir et vous +consoler plus tard, comme j'aurais essayé de le faire, je n'ai pas +autant de raison de m'affliger. + +-- Quelle idole a pris votre place? répondit-il. + +-- Le veau d'or. + +-- Voilà bien l'impartialité du monde! dit-il. Il n'y a rien qu'il +traite plus durement que la pauvreté; et il n'y a rien qu'il fasse +profession de condamner avec autant de sévérité que la poursuite +de la richesse! + +-- Vous craignez trop l'opinion du monde, répliquait la jeune +fille avec douceur. Vous avez sacrifié toutes vos espérances à +celle d'échapper un jour à son mépris sordide. J'ai vu vos plus +nobles aspirations disparaître une à une, jusqu'à ce que la +passion dominante, le lucre, vous ait absorbé. N'ai-je pas raison? + +-- Eh bien! quoi? reprit-il. Lors même que je serais devenu plus +raisonnable en vieillissant, après? Je ne suis pas changé à votre +égard.» + +Elle secoua la tête. + +«Suis-je changé? + +-- Notre engagement est bien ancien. Nous l'avons pris ensemble +quand nous étions tous les deux pauvres et contents de notre état, +en attendant le jour où nous pourrions améliorer notre fortune en +ce monde par notre patiente industrie. Vous avez bien changé. +Quand cet engagement fut pris, vous étiez un autre homme. + +-- J'étais un enfant, s'écria-t-il avec impatience. + +-- Votre propre conscience vous dit que vous n'étiez point alors +ce que vous êtes aujourd'hui, répliqua-t-elle. Pour moi, je suis +la même. Ce qui pouvait nous promettre le bonheur, quand nous +n'avions qu'un coeur, n'est plus qu'une source de peines depuis +que nous en avons deux. Combien de fois et avec quelle amertume +j'y ai pensé, je ne veux pas vous le dire. Il suffit que j'y aie +pensé, et que je puisse à présent vous rendre votre parole. + +-- Ai-je jamais cherché à la reprendre? + +-- De bouche, non, jamais. + +-- Comment, alors? + +-- En changeant du tout au tout. Votre humeur n'est plus la même, +ni l'atmosphère au milieu de laquelle vous vivez; ni l'espérance +qui était le but principal de votre vie. Si cet engagement n'eût +jamais existé entre nous, dit la jeune fille, le regardant avec +douceur, mais avec fermeté, dites-le-moi, rechercheriez-vous ma +main aujourd'hui? Oh! non.» + +Il parut prêt à céder en dépit de lui-même à cette supposition +trop vraisemblable. Cependant il ne se rendit pas encore: + +«Vous ne le pensez pas, dit-il. + +-- Je serais bien heureuse de penser autrement si je le pouvais, +répondit-elle; Dieu le sait! Pour que je me sois rendue moi-même à +une vérité aussi pénible, il faut bien qu'elle ait une force +irrésistible. Mais, si vous étiez libre aujourd'hui ou demain, +comme hier, puis-je croire que vous choisiriez pour femme une +fille sans dot, vous qui, dans vos plus intimes confidences, alors +que vous lui ouvriez votre coeur avec le plus d'abandon, ne +cessiez de peser toutes choses dans les balances de l'intérêt, et +de tout estimer par le profit que vous pouviez en retirer! ou si, +venant à oublier un instant, à cause d'elle, les principes qui +font votre seule règle de conduite, vous vous arrêtiez à ce choix, +ne sais-je donc pas que vous ne tarderiez point à le regretter et +à vous en repentir? j'en suis convaincue; c'est pourquoi je vous +rends votre liberté, de grand coeur, à cause même de l'amour que +je vous portais autrefois, quand vous étiez si différent de ce que +vous êtes aujourd'hui.» + +Il allait parler; mais elle continua en détournant les yeux: + +«Peut-être... mais non, disons plutôt: sans aucun doute, la +mémoire du passé m'autorise à l'espérer, vous souffrirez de ce +parti. Mais encore un peu, bien peu de temps, et vous bannirez +avec empressement ce souvenir importun comme un rêve inutile et +fâcheux dont vous vous féliciterez d'être délivré. Puisse la +nouvelle existence que vous aurez choisie vous rendre heureux!» + +Elle le quitta, et ils se séparèrent. + +«Esprit, dit Scrooge, ne me montrez plus rien! Ramenez-moi à la +maison. Pourquoi vous plaisez-vous à me tourmenter? + +-- Encore une ombre! cria le spectre. + +-- Non, plus d'autres! dit Scrooge; je n'en veux pas voir +davantage. Ne me montrez plus rien!...» + +Mais le fantôme impitoyable l'étreignit entre ses deux bras et le +força à considérer la suite des événements. + +Ils se trouvèrent tout à coup transportés dans un autre lieu où +une scène d'un autre genre vint frapper leurs regards; c'était une +chambre, ni grande, ni belle, mais agréable et commode. Près d'un +bon feu d'hiver était assise une belle jeune fille, qui +ressemblait tellement à la dernière, que Scrooge la prit pour +elle, jusqu'à ce qu'il aperçût cette dernière devenue maintenant +une grave mère de famille, assise vis-à-vis de sa fille. Le bruit +qui se faisait dans cette chambre était assourdissant, car il y +avait là plus d'enfants que Scrooge, dans l'agitation extrême de +son esprit, n'en pouvait compter; et, bien différents de la +joyeuse troupe dont parle le poème, au lieu de quarante enfants +silencieux comme s'il n'y en avait eu qu'un seul, chacun d'eux, au +contraire, se montrait bruyant et tapageur comme quarante. La +conséquence inévitable d'une telle situation était un vacarme dont +rien ne saurait donner une idée; mais personne ne semblait s'en +inquiéter. Bien plus, la mère et la fille en riaient de tout leur +coeur et s'en amusaient beaucoup. Celle-ci, ayant commencé à se +mêler à leurs jeux, fut aussitôt mise au pillage par ces petits +brigands qui la traitèrent sans pitié. Que n'aurais-je pas donné +pour être l'un d'eux! Quoique assurément je ne me fusse jamais +conduit avec tant de rudesse, oh! non! Je n'aurais pas voulu, pour +tout l'or du monde, avoir emmêlé si rudement, ni tiré avec tant de +brutalité ces cheveux si bien peignés; et quant au charmant petit +soulier, je me serais bien gardé de le lui ôter de force, Dieu me +bénisse! quand il se serait agi de sauver ma vie. Pour ce qui est +de mesurer sa taille en jouant comme ils le faisaient sans +scrupule, ces petits audacieux, je ne l'aurais certainement pas +osé non plus; j'aurais craint qu'en punition de ce sacrilège, mon +bras ne fût condamné à s'arrondir toujours, sans pouvoir se +redresser jamais. Et pourtant, je l'avoue, j'aurais bien voulu +toucher ses lèvres, lui adresser des questions afin qu'elle fût +forcée de les ouvrir pour me répondre, fixer mes regards sur les +cils de ses yeux baissés, sans la faire rougir; dénouer sa +chevelure ondoyante dont une seule boucle eût été pour moi le plus +précieux de tous les souvenirs; bref, j'aurais voulu, je le +confesse, qu'il me fût permis de jouir auprès d'elle des +privilèges d'un enfant, et, cependant, demeurer assez homme pour +en apprécier toute la valeur. + +Mais voilà qu'en ce moment on entendit frapper à la porte, et il +s'ensuivit immédiatement un tel tumulte et une telle confusion, +que ce groupe aussi bruyant qu'animé qui l'entourait la porta +violemment, sans qu'elle put s'en défendre, la figure riante et +les vêtements en désordre, du côté de la porte, au-devant du père +qui rentrait suivi d'un homme chargé de joujoux et de cadeaux de +Noël. Qu'on se figure les cris, les batailles, les assauts livrés +au commissionnaire sans défense! C'est à qui l'escaladera avec des +chaises en guise d'échelles, pour fouiller dans ses poches, lui +arracher les petits paquets enveloppés de papier gris, le saisir +par la cravate, se suspendre à son cou, lui distribuer, en signe +d'une tendresse que rien ne peut réprimer, force coups de poing +dans le dos, force coups de pied dans les os des jambes. Et puis, +quels cris de joie et de bonheur accueillent l'ouverture de chaque +paquet! Quel effet produit la fâcheuse nouvelle que le marmot a +été pris sur le fait, mettant dans sa bouche une poêle à frire du +petit ménage, et qu'il est plus que suspecté d'avoir avalé un +dindon en sucre, collé sur un plat de bois! Quel immense +soulagement de reconnaître que c'est une fausse alarme! Leur joie, +leur reconnaissance, leur enthousiasme, tout cela ne saurait se +décrire. Enfin, l'heure étant arrivée, peu à peu les enfants, avec +leurs émotions, sortent du salon l'un après l'autre, montent +l'escalier quatre à quatre jusqu'à leur chambre située au dernier +étage, où ils se couchent, et le calme renaît. + +Alors Scrooge redoubla d'attention quand le maître du logis, sur +lequel s'appuyait tendrement sa fille, s'assit entre elle et sa +mère, au coin du feu; et quand il vint à penser qu'une autre +créature semblable, tout aussi gracieuse, tout aussi belle, aurait +pu l'appeler son père, et faire un printemps du triste hiver de sa +vie, ses yeux se remplirent de larmes. + +«Bella, dit le mari se tournant vers sa femme avec un sourire, +j'ai vu ce soir un de vos anciens amis. + +-- Qui donc? + +-- Devinez! + +-- Comment le puis-je?... Mais, j'y suis, ajouta-t-elle aussitôt +en riant comme lui. C'est M. Scrooge. + +-- Lui-même. Je passais devant la fenêtre de son comptoir; et, +comme les volets n'étaient point fermés et qu'il avait de la +lumière, je n'ai pu m'empêcher de le voir. Son associé se meurt, +dit-on; il était donc là seul comme toujours, je pense, tout seul +au monde. + +-- Esprit, dit Scrooge d'une voix saccadée, éloignez-moi d'ici. + +-- Je vous ai prévenu, répondit le fantôme, que je vous montrerais +les ombres de ce qui a été; ne vous en prenez pas à moi si elles +sont ce qu'elles sont, et non autre chose. + +-- Emmenez-moi! s'écria Scrooge, je ne puis supporter davantage ce +spectacle!» + +Il se tourna vers l'esprit, et voyant qu'il le regardait avec un +visage dans lequel, par une singularité étrange, se retrouvaient +des traits épars de tous les visages qu'il lui avait montrés, il +se jeta sur lui. + +«Laissez-moi! s'écria-t-il; ramenez-moi, cessez de m'obséder!» + +Dans la lutte, si toutefois c'était une lutte, car le spectre, +sans aucune résistance apparente, ne pouvait être ébranlé par +aucun effort de son adversaire, Scrooge observa que la lumière de +sa tête brillait, de plus en plus éclatante. Rapprochant alors +dans son esprit cette circonstance de l'influence que le fantôme +exerçait sur lui, il saisit l'éteignoir et, par un mouvement +soudain, le lui enfonça vivement sur la tête. + +L'esprit s'affaissa tellement sous ce chapeau fantastique, qu'il +disparut presque en entier; mais Scrooge avait beau peser sur lui +de toutes ses forces, il ne pouvait venir à bout de cacher la +lumière qui s'échappait de dessous l'éteignoir et rayonnait autour +de lui sur le sol. + +Il se sentit épuisé et dominé par un irrésistible besoin de +dormir, puis bientôt il se trouva dans sa chambre à coucher. Alors +il fit un dernier effort pour enfoncer encore davantage +l'éteignoir, sa main se détendit, et il n'eut que le temps de +rouler sur son lit avant de tomber dans un profond sommeil. + + + +Troisième couplet + +Le second des trois esprits + +Réveillé au milieu d'un ronflement d'une force prodigieuse, et +s'asseyant sur son lit pour recueillir ses pensées, Scrooge n'eut +pas besoin qu'on lui dise que l'horloge allait de nouveau sonner +_une heure_. Il sentit de lui-même qu'il reprenait connaissance +juste à point nommé pour se mettre en rapport avec le second +messager qui lui serait envoyé par l'intervention de Jacob Marley. +Mais trouvant très désagréable le frisson qu'il éprouvait en +restant là à se demander lequel de ses rideaux tirerait ce nouveau +spectre, il les tira tous les deux de ses propres mains, puis, se +laissant retomber sur son oreiller, il tint l'oeil au guet tout +autour de son lit, car il désirait affronter bravement l'esprit au +moment de son apparition, et n'avait envie ni d'être assailli par +surprise, ni de se laisser dominer par une trop vive émotion. + +Messieurs les esprits forts, habitués à ne douter de rien, qui se +piquent d'être blasés sur tous les genres d'émotion, et de se +trouver, à toute heure, à la hauteur des circonstances, expriment +la vaste étendue de leur courage impassible en face des aventures +imprévues, en se déclarant prêts à tout, depuis une partie de +croix ou pile, jusqu'à une partie d'honneur (c'est ainsi, je +crois, qu'on appelle l'homicide). Entre ces deux extrêmes, il se +trouve, sans aucun doute, un champ assez spacieux, et une grande +variété de sujets. Sans vouloir faire de Scrooge un matamore si +farouche, je ne saurais m'empêcher de vous prier de croire qu'il +était prêt aussi à défier un nombre presque infini d'apparitions +étranges et fantastiques, et à ne se laisser étonner par quoi que +ce fût en ce genre, depuis la vue d'un enfant au berceau, jusqu'à +celle d'un rhinocéros! + +Mais, s'il s'attendait presque à tout, il n'était, par le fait, +nullement préparé à ce qu'il n'y eût rien, et c'est pourquoi, +quand l'horloge vint à sonner une heure, et qu'aucun fantôme ne +lui apparut, il fut pris d'un frisson violent et se mit à trembler +de tous ses membres. Cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure +se passèrent, rien ne se montra. Pendant tout ce temps, il demeura +étendu sur son lit, où se réunissaient, comme en un point central, +les rayons d'une lumière rougeâtre qui l'éclaira tout entier quand +l'horloge annonça l'heure. Cette lumière toute seule lui causait +plus d'alarmes qu'une douzaine de spectres, car il ne pouvait en +comprendre ni la signification ni la cause, et parfois il +craignait d'être en ce moment un cas intéressant de combustion +spontanée, sans avoir au moins la consolation de le savoir. À la +fin, cependant, il commença à penser, comme vous et moi l'aurions +pensé d'abord (car c'est toujours la personne qui ne se trouve +point dans l'embarras, qui sait ce qu'on aurait dû faire alors, et +ce qu'elle aurait fait incontestablement); à la fin, dis-je, il +commença à penser que le foyer mystérieux de cette lumière +fantastique pourrait être dans la chambre voisine, d'où, en la +suivant pour ainsi dire à la trace, on reconnaissait qu'elle +semblait s'échapper. Cette idée s'empara si complètement de son +esprit, qu'il se leva aussitôt tout doucement, mit ses pantoufles, +et se glissa sans bruit du côté de la porte. + +Au moment où Scrooge mettait la main sur la serrure, une voix +étrange l'appela par son nom et lui dit d'entrer. Il obéit. + +C'était bien son salon; il n'y avait pas le moindre doute à cet +égard; mais son salon avait subi une transformation surprenante. +Les murs et le plafond étaient si richement décorés de guirlandes +de feuillage verdoyant, qu'on eût dit un bosquet véritable dont +toutes les branches reluisaient de baies cramoisies. Les feuilles +lustrées du houx, du gui et du lierre reflétaient la lumière, +comme si on y avait suspendu une infinité de petits miroirs; dans +la cheminée flambait un feu magnifique, tel que ce foyer morne et +froid comme la pierre n'en avait jamais connu au temps de Scrooge +ou de Marley, ni depuis bien des hivers. On voyait, entassés sur +le plancher, pour former une sorte de trône, des dindes, des oies, +du gibier de toute espèce, des volailles grasses, des viandes +froides, des cochons de lait, des jambons, des aunes de saucisses, +des pâtés de hachis, des plum-puddings, des barils d'huîtres, des +marrons rôtis, des pommes vermeilles, des oranges juteuses, des +poires succulentes, d'immenses gâteaux des rois et des bols de +punch bouillant qui obscurcissaient la chambre de leur délicieuse +vapeur. Un joyeux géant, superbe à voir, s'étalait à l'aise sur ce +lit de repos; il portait à la main une torche allumée, dont la +forme se rapprochait assez d'une corne d'abondance, et il l'éleva +au-dessus de sa tête pour que sa lumière vînt frapper Scrooge, +lorsque ce dernier regarda au travers de la porte entrebâillée. + +«Entrez! s'écria le fantôme. Entrez! N'ayez pas peur de faire plus +ample connaissance avec moi, mon ami!» + +Scrooge entra timidement, inclinant la tête devant l'esprit. Ce +n'était plus le Scrooge rechigné d'autrefois; et, quoique les yeux +du spectre fussent doux et bienveillants, il baissait les siens +devant lui. + +«Je suis l'esprit de Noël présent, dit le fantôme. Regardez-moi!» + +Scrooge obéit avec respect. Ce Noël-là était vêtu d'une simple +robe, ou tunique, d'un vert foncé, bordée d'une fourrure blanche. +Elle retombait si négligemment sur son corps, que sa large +poitrine demeurait découverte, comme s'il eût dédaigné de chercher +à se cacher ou à se garantir par aucun artifice. Ses pieds, qu'on +pouvait voir sous les amples plis de cette robe, étaient nus +pareillement; et, sur sa tête, il ne portait pas d'autre coiffure +qu'une couronne de houx, semée çà et là de petits glaçons +brillants. Les longues boucles de sa chevelure brune flottaient en +liberté; elles étaient aussi libres que sa figure était franche, +son oeil étincelant, sa main ouverte, sa voix joyeuse, ses +manières dépouillées de toute contrainte et son air riant. Un +antique fourreau était suspendu à sa ceinture, mais sans épée, et +à demi rongé par la rouille. + +«Vous n'avez encore jamais vu mon semblable! s'écria l'esprit. + +-- Jamais, répondit Scrooge. + +-- Est-ce que vous n'avez jamais fait route avec les plus jeunes +membres de ma famille; je veux dire (car je suis très jeune) mes +frères aînés de ces dernières années? poursuivit le fantôme. + +-- Je ne le crois pas, dit Scrooge. J'ai peur que non. Est-ce que +vous avez eu beaucoup de frères, esprit? + +-- Plus de dix-huit cents, dit le spectre. + +-- Une famille terriblement nombreuse, quelle dépense!» murmura +Scrooge. + +Le fantôme de Noël présent se leva. + +«Esprit, dit Scrooge avec soumission, conduisez-moi où vous +voudrez. Je suis sorti la nuit dernière malgré moi, et j'ai reçu +une leçon qui commence à porter son fruit. Ce soir, si vous avez +quelque chose à m'apprendre, je ne demande pas mieux que d'en +faire mon profit. + +-- Touchez ma robe!» + +Scrooge obéit et se cramponna à sa robe: houx, gui, baies rouges, +lierre, dindes, oies, gibier, volailles, jambon, viandes, cochons +de lait, saucisses, huîtres, pâtés, puddings, fruits et punch, +tout s'évanouit à l'instant. La chambre, le feu, la lueur +rougeâtre, la nuit disparurent de même: ils se trouvèrent dans les +rues de la ville, le matin de Noël, où les gens, sous l'impression +d'un froid un peu vif, faisaient partout un genre de musique +quelque peu sauvage, mais avec un entrain dont le bruit n'était +pas sans charme, en raclant la neige qui couvrait les trottoirs +devant leur maison, ou en la balayant de leurs gouttières, d'où +elle tombait dans la rue à la grande joie des enfants ravis de la +voir ainsi rouler en autant de petites avalanches artificielles. +Les façades des maisons paraissaient bien noires et les fenêtres +encore davantage, par le contraste qu'elles offraient avec la +nappe de neige unie et blanche qui s'étendait sur les toits, et +celle même qui recouvrait la terre, quoiqu'elle fût moins +virginale; car la couche supérieure en avait été comme labourée en +sillons profonds par les roues pesantes des charrettes et des +voitures; ces ornières légères se croisaient et se recroisaient +l'une l'autre des milliers de fois aux carrefours des principales +rues, et formaient un labyrinthe inextricable de rigoles +entremêlées, à travers la bourbe jaunâtre durcie sous sa surface, +et l'eau congelée par le froid. Le ciel était sombre; les rues les +plus étroites disparaissaient enveloppées dans un épais brouillard +qui tombait en verglas et dont les atomes les plus pesants +descendaient en une averse de suie, comme si toutes les cheminées +de la Grande-Bretagne avaient pris feu, de concert, et se +ramonaient elles-mêmes à coeur joie. Londres, ni son climat, +n'avaient rien de bien agréable. Cependant on remarquait partout +dehors un air d'allégresse, que le plus beau jour et le plus +brillant soleil d'été se seraient en vain efforcés d'y répandre. + +En effet, les hommes qui déblayaient les toits paraissaient joyeux +et de bonne humeur; ils s'appelaient d'une maison à l'autre, et de +temps en temps échangeaient en plaisantant une boule de neige +(projectile assurément plus inoffensif que maint sarcasme), riant +de tout leur coeur quand elle atteignait le but, et de grand coeur +aussi quand elle venait à le manquer. + +Les boutiques de marchands de volailles étaient encore à moitié +ouvertes, celles des fruitiers brillaient de toute leur splendeur. +Ici de gros paniers, ronds, au ventre rebondi, pleins de superbes +marrons, s'étalant sur les portes, comme les larges gilets de ces +bons vieux gastronomes s'étalent sur leur abdomen, semblaient +prêts à tomber dans la rue, victimes de leur corpulence +apoplectique; là, des oignons d'Espagne rougeâtres, hauts en +couleur, aux larges flancs, rappelant par cet embonpoint heureux +les moines de leur patrie, et lançant du haut de leurs tablettes, +d'agaçantes oeillades aux jeunes filles qui passaient en jetant un +coup d'oeil discret sur les branches de gui suspendues en +guirlandes; puis encore, des poires, des pommes amoncelées en +pyramides appétissantes; des grappes de raisin, que les marchands +avaient eu l'attention délicate de suspendre aux endroits les plus +exposés à la vue, afin que les amateurs se sentissent venir l'eau +à la bouche, et pussent se rafraîchir gratis en passant; des tas +de noisettes, moussues et brunes, faisant souvenir, par leur bonne +odeur, d'anciennes promenades dans les bois, où l'on avait le +plaisir d'enfoncer jusqu'à la cheville au milieu des feuilles +sèches; des _biffins_ de Norfolk, dodues et brunes, qui faisaient +ressortir la teinte dorée des oranges et des citrons, et +semblaient se recommander avec instance par leur volume et leur +apparence juteuse, pour qu'on les emportât dans des sacs de +papier, afin de les manger au dessert. Les poissons d'or et +d'argent, eux-mêmes, exposés dans des bocaux parmi ces fruits de +choix, quoique appartenant à une race triste et apathique, +paraissaient s'apercevoir, tout poissons qu'ils étaient, qu'il se +passait quelque chose d'extraordinaire, allaient et venaient, +ouvrant la bouche tout autour de leur petit univers, dans un état +d'agitation hébétée. + +Et les épiciers donc! oh! les épiciers! leurs boutiques étaient +presque fermées, moins peut-être un volet ou deux demeurés +ouverts; mais que de belles choses se laissaient voir à travers +ces étroites lacunes! Ce n'était pas seulement le son joyeux des +balances retombant sur le comptoir, ou le craquement de la ficelle +sous les ciseaux qui la séparent vivement de sa bobine pour +envelopper les paquets, ni le cliquetis incessant des bottes de +fer-blanc pour servir le thé ou le moka aux pratiques. Pan, pan, +sur le comptoir; parais, disparais, elles voltigeaient entre les +mains des garçons comme les gobelets d'un escamoteur; ce n'étaient +pas seulement les parfums mélangés du thé et du café si agréables +à l'odorat, les raisins secs si beaux et si abondants, les amandes +d'une si éclatante blancheur, les bâtons de cannelle si longs et +si droits, les autres épices si délicieuses, les fruits confits si +bien glacés et tachetés de sucre candi, que leur vue seule +bouleversait les spectateurs les plus indifférents et les faisait +sécher d'envie; ni les figues moites et charnues, ou les pruneaux +de Tours et d'Agen, à la rougeur modeste, au goût acidulé, dans +leurs corbeilles richement décorées, ni enfin toutes ces bonnes +choses ornées de leur parure de fête; mais il fallait voir les +pratiques, si empressées et si avides de réaliser les espérances +du jour, qu'elles se bousculaient à la porte, heurtaient +violemment l'un contre l'autre leurs paniers à provisions, +oubliaient leurs emplettes sur le comptoir, revenaient les +chercher en courant, et commettaient mille erreurs semblables de +la meilleure humeur du monde, tandis que l'épicier et ses garçons +montraient tant de franchise et de rondeur, que les coeurs de +cuivre poli avec lesquels ils tenaient attachées par derrière +leurs serpillières, étaient l'image de leurs propres coeurs +exposés au public pour passer une inspection générale..., de beaux +coeurs dorés, des coeurs à prendre, si vous voulez, +mesdemoiselles! + +Mais bientôt les cloches appelèrent les bonnes gens à l'église ou +à la chapelle; ils sortirent par troupes pour s'y rendre, +remplissant les rues, dans leurs plus beaux habits et avec leurs +plus joyeux visages. Au même moment, d'une quantité de petites +rues latérales, de passages et de cours sans nom, s'élancèrent une +multitude innombrable de personnes, portant leur dîner chez le +boulanger pour le mettre au four. La vue de ces pauvres gens +chargés de leurs galas, parut beaucoup intéresser l'esprit, car il +se tint, avec Scrooge à ses côtés, sur le seuil d'une boulangerie, +et, soulevant le couvercle des plats à mesure qu'ils passaient, il +arrosait d'encens leur dîner avec sa torche. C'était, en vérité, +une torche fort extraordinaire que la sienne, car, une fois ou +deux, quelques porteurs de dîners s'étant adressé des paroles de +colère pour s'être heurtés un peu rudement dans leur empressement, +il en fit tomber sur eux quelques gouttes d'eau; et aussitôt ces +hommes reprirent toute leur bonne humeur, s'écriant que c'était +une honte de se quereller un jour de Noël. Et rien de plus vrai! +mon Dieu! rien de plus vrai! + +Peu à peu les cloches se turent, les boutiques de boulangers se +fermèrent, mais il y avait comme un avant-goût réjouissant de tous +ces dîners et des progrès de leur cuisson dans la vapeur humide +qui dégelait en l'air au-dessus de chaque four, dont le carreau +fumait comme s'il cuisait avec les plats. + +«Y a-t-il donc une saveur particulière dans ces gouttes que vous +faites tomber de votre torche en la secouant? demanda Scrooge. + +-- Certainement, il y a ma saveur, à moi. + +-- Est-ce qu'elle peut se communiquer à toute espèce de dîner +aujourd'hui? demanda Scrooge. + +-- À tout dîner offert cordialement, et surtout aux plus pauvres. + +-- Pourquoi aux plus pauvres? + +-- Parce que ce sont ceux qui en ont le plus besoin. + +-- Esprit, dit Scrooge après un instant de réflexion, je m'étonne +alors que, parmi tous les êtres qui remplissent les mondes situés +autour de nous, des esprits comme vous se soient chargés d'une +commission aussi peu charitable: celle de priver ces pauvres gens +des occasions qui s'offrent à eux de prendre un plaisir innocent. + +-- Moi! s'écria l'esprit. + +-- Oui, puisque vous les privez du moyen de dîner tous les huit +jours, et cela le seul jour souvent où l'on puisse dire qu'ils +dînent, continua Scrooge. N'est-ce pas vrai? + +-- Moi! s'écria l'esprit. + +-- Certainement; n'est-ce pas vous qui cherchez à faire fermer ces +fours le jour du sabbat? dit Scrooge. Et cela ne revient-il pas au +même? + +-- Moi! je cherche cela! s'écria l'esprit. + +-- Pardonnez-moi, si je me trompe. Cela se fait en votre nom ou, +du moins, au nom de votre famille, dit Scrooge. + +-- Il y a, répondit l'esprit, sur cette terre où vous habitez, des +hommes qui ont la prétention de nous connaître, et qui, sous notre +nom, ne font que servir leurs passions coupables, l'orgueil, la +méchanceté, la haine, l'envie, la bigoterie et l'égoïsme; mais ils +sont aussi étrangers à nous et à toute notre famille que s'ils +n'avaient jamais vu le jour. Rappelez-vous cela, et une autre fois +rendez-les responsables de leurs actes, mais non pas nous.» + +Scrooge le lui promit; alors ils se transportèrent, invisibles +comme ils l'avaient été jusque-là, dans les faubourgs de la ville. +Une faculté remarquable du spectre (Scrooge l'avait observé déjà +chez le boulanger) était de pouvoir, nonobstant sa taille +gigantesque, s'arranger de toute place, sans être gêné, en sorte +que, sous le toit le plus bas, il conservait la même grâce, la +même majesté surnaturelle qu'il eût pu le faire sous la voûte la +plus élevée d'un palais. + +Peut-être était-ce le plaisir qu'éprouvait le bon esprit à faire +montre de cette faculté singulière, ou bien encore la tendance de +sa nature bienveillante, généreuse, cordiale et sa sympathie pour +les pauvres qui le conduisit tout droit chez le commis de Scrooge; +c'est là, en effet, qu'il porta ses pas, emmenant avec lui +Scrooge, toujours cramponné à sa robe. Sur le seuil de la porte, +l'esprit sourit et s'arrêta pour bénir, en l'aspergeant de sa +torche, la demeure de Bob Cratchit. Voyez! Bob n'avait lui-même +que quinze _Bob[2]_ par semaine; chaque samedi il n'empochait que +quinze exemplaires de son nom de baptême, et pourtant le fantôme +de Noël présent n'en bénit pas moins sa petite maison composée de +quatre chambres! + +Alors se leva mistress Cratchit, la femme de Cratchit, pauvrement +vêtue d'une robe retournée, mais, en revanche, toute parée de +rubans à bon marché, de ces rubans qui produisent, ma foi, un joli +effet, pour la bagatelle de douze sous. Elle mettait le couvert, +aidée de Belinda Cratchit, la seconde de ses filles, tout aussi +enrubannée que sa mère, tandis que maître Pierre Cratchit +plongeait une fourchette dans la marmite remplie de pommes de +terre et ramenait jusque dans sa bouche les coins de son +monstrueux col de chemise, pas précisément _son_ col de chemise, +car c'était celle de son père; mais Bob l'avait prêtée ce jour-là, +en l'honneur de Noël, à son héritier présomptif, lequel, heureux +de se voir si bien attifé, brûlait d'aller montrer son linge dans +les parcs fashionables. Et puis deux autres petits Cratchit, +garçon et fille, se précipitèrent dans la chambre en s'écriant +qu'ils venaient de flairer l'oie, devant la boutique du boulanger, +et qu'ils l'avaient bien reconnue pour la leur. Ivres d'avance à +la pensée d'une bonne sauce à la sauge et à l'oignon, les petits +gourmands se mirent à danser de joie autour de la table, et +portèrent aux nues maître Pierre Cratchit, le cuisinier du jour, +tandis que ce dernier (pas du tout fier, quoique son col de +chemise fût si copieux qu'il menaçait de l'étouffer) soufflait le +feu, tant et si bien que les pommes de terre en retard +rattrapèrent le temps perdu et vinrent taper, en bouillant, au +couvercle de la casserole, pour avertir qu'elles étaient bonnes à +retirer et à peler. + +«Qu'est-ce qui peut donc retenir votre excellent père? dit +mistress Cratchit. Et votre frère Tiny Tim? et Martha? Au dernier +Noël, elle était déjà arrivée depuis une demi-heure! + +-- La voici, Martha, mère! s'écria une jeune fille qui parut en +même temps. + +-- Voici Martha, mère! répétèrent les deux petits Cratchit. +Hourra! si vous saviez comme il y a une belle oie, Martha! + +-- Ah! chère enfant, que le bon Dieu vous bénisse! Comme vous +venez tard! dit mistress Cratchit l'embrassant une douzaine de +fois et la débarrassant de son châle et de son chapeau avec une +tendresse empressée. + +-- C'est que nous avions beaucoup d'ouvrage à terminer hier soir, +ma mère, répondit la jeune fille, et, ce matin, il a fallu le +livrer! + +-- Bien! bien! n'y pensons plus, puisque vous voilà, dit mistress +Cratchit. Allons! asseyez-vous près du feu et chauffez-vous, ma +chère enfant! + +-- Non, non! voici papa qui vient, crièrent les deux petits +Cratchit qu'on voyait partout en même temps. Cache-toi, Martha, +cache-toi!» + +Et Martha se cacha; puis entra le petit Bob, le père Bob avec son +cache-nez pendant de trois pieds au moins devant lui, sans compter +la frange; ses habits usés jusqu'à la corde étaient raccommodés et +brossés soigneusement, pour leur donner un air de fête; Bob +portait Tiny Tim sur son épaule. Hélas! le pauvre Tiny Tim! il +avait une petite béquille et une mécanique en fer pour soutenir +ses jambes. + +«Eh bien! où est notre Martha? s'écria Bob Cratchit en jetant les +yeux tout autour de lui. + +-- Elle ne vient pas, répondit mistress Cratchit. + +-- Elle ne vient pas? dit Bob frappé d'un abattement soudain, et +perdant, en un clin d'oeil, tout cet élan de gaieté avec lequel il +avait porté Tiny Tim depuis l'église, toujours courant comme son +dada, un vrai cheval de course. Elle ne vient pas! un jour de +Noël!» + +Martha ne put supporter de le voir ainsi contrarié, même pour +rire; aussi n'attendit-elle pas plus longtemps pour sortir de sa +cachette, derrière la porte du cabinet, et courut-elle se jeter +dans ses bras, tandis que les deux petits Cratchit s'emparèrent de +Tiny Tim et le portèrent dans la buanderie, afin qu'il pût +entendre le pudding chanter dans la casserole. + +«Et comment s'est comporté le petit Tiny Tim? demanda mistress +Cratchit après qu'elle eût raillé Bob de sa crédulité et que Bob +eût embrassé sa fille tout à son aise. + +-- Comme un vrai bijou, dit Bob, et mieux encore. Obligé qu'il est +de demeurer si longtemps assis tout seul, il devient réfléchi, et +on ne saurait croire toutes les idées qui lui passent par la tête. +Il me disait, en revenant, qu'il espérait avoir été remarqué dans +l'église par les fidèles, parce qu'il est estropié, et que les +chrétiens doivent aimer, surtout un jour de Noël, à se rappeler +celui qui a fait marcher les boiteux et voir les aveugles.» + +La voix de Bob tremblait en répétant ces mots; elle trembla plus +encore quand il ajouta que Tiny Tim devenait chaque jour plus fort +et plus vigoureux. + +On entendit retentir sur le plancher son active petite béquille, +et, à l'instant, Tiny Tim rentra, escorté par le petit frère et la +petite soeur jusqu'à son tabouret, près du feu. Alors Bob, +retroussant ses manches par économie, comme si, le pauvre garçon! +elles pouvaient s'user davantage, prit du genièvre et des citrons +et en composa dans un bol une sorte de boisson chaude, qu'il fit +mijoter sur la plaque après l'avoir agitée dans tous les sens; +pendant ce temps, maître Pierre et les deux petits Cratchit, qu'on +était sûr de trouver partout, allèrent chercher l'oie, qu'ils +rapportèrent bientôt en procession triomphale. + +À voir le tumulte causé par cette apparition, on aurait dit qu'une +oie est le plus rare de tous les volatiles, un phénomène emplumé, +auprès duquel un cygne noir serait un lieu commun; et, en vérité, +une oie était bien en effet une des sept merveilles dans cette +pauvre maison. Mistress Cratchit fit bouillir le jus, préparé +d'avance, dans une petite casserole; maître Pierre écrasa les +pommes de terre avec une vigueur incroyable; miss Belinda sucra la +sauce aux pommes; Martha essuya les assiettes chaudes; Bob fit +asseoir Tiny Tim près de lui à l'un des coins de la table; les +deux petits Cratchit placèrent des chaises pour tout le monde, +sans s'oublier eux-mêmes, et, une fois en faction à leur poste, +fourrèrent leurs cuillers dans leur bouche pour ne point céder à +la tentation de demander de l'oie avant que vînt leur tour d'être +servis. + +Enfin, les plats furent mis sur la table, et l'on dit le +_Benedicite_, suivi d'un moment de silence général, lorsque +mistress Cratchit, promenant lentement son regard le long du +couteau à découper, se prépara à le plonger dans les flancs de la +bête; mais à peine l'eût-elle fait, à peine la farce si longtemps +attendue se fût-elle précipitée par cette ouverture, qu'un murmure +de bonheur éclata tout autour de la table, et Tiny Tim lui-même, +excité par les deux petits Cratchit, frappa sur la table avec le +manche de son couteau, et cria d'une voix faible: «Hourra!» + +Jamais on ne vit oie pareille! Bob dit qu'il ne croyait pas qu'on +en eût jamais fait cuire une semblable. Sa tendreté, sa saveur, sa +grosseur, son bon marché, furent le texte commenté par +l'admiration universelle; avec la sauce aux pommes et la purée de +pommes de terre, elle suffit amplement pour le dîner de toute la +famille. «En vérité, dit mistress Cratchit, apercevant un petit +atome d'os resté sur un plat, on n'a pas seulement pu manger +tout», et pourtant tout le monde en avait eu à bouche que veux-tu; +et les deux petits Cratchit, en particulier, étaient barbouillés +jusqu'aux yeux de sauce à la sauge et à l'oignon. Mais alors, les +assiettes ayant été changées par miss Belinda, mistress Cratchit +sortit seule, trop émue pour supporter la présence de témoins, +afin d'aller chercher le pudding et de l'apporter sur la table. + +Supposez qu'il soit manqué! supposez qu'il se brise quand on le +retournera! supposez que quelqu'un ait sauté par-dessus le mur de +l'arrière-cour et l'ait volé pendant qu'on se régalait de l'oie; à +cette supposition, les deux petits Cratchit devinrent blêmes! Il +n'y avait pas d'horreurs dont on ne fît la supposition. + +Oh! oh! quelle vapeur épaisse! Le pudding était tiré du chaudron. +Quelle bonne odeur de lessive! (c'était le linge qui +l'enveloppait). Quel mélange d'odeurs appétissantes, qui +rappellent le restaurateur, le pâtissier de la maison d'à côté et +la blanchisseuse sa voisine! C'était le pudding. Après une demi- +minute à peine d'absence, mistress Cratchit rentrait, le visage +animé, mais souriante et toute glorieuse, avec le pudding, +semblable à un boulet de canon tacheté, si dur, si ferme, nageant +au milieu d'un quart de pinte d'eau-de-vie enflammée et surmonté +de la branche de houx consacrée à Noël. + +Oh! quel merveilleux pudding! Bob Cratchit déclara, et cela d'un +ton calme et sérieux, qu'il le regardait comme le chef-d'oeuvre de +mistress Cratchit depuis leur mariage. Mistress Cratchit répondit +qu'à présent qu'elle n'avait plus ce poids sur le coeur, elle +avouerait qu'elle avait eu quelques doutes sur la quantité de +farine. Chacun eut quelque chose à en dire, mais personne ne +s'avisa de dire, s'il le pensa, que c'était un bien petit pudding +pour une aussi nombreuse famille. Franchement, c'eût été bien +vilain de le penser ou de le dire. Il n'y a pas de Cratchit qui +n'en eût rougi de honte. + +Enfin, le dîner achevé, on enleva la nappe, un coup de balai fut +donné au foyer et le feu ravivé. Le grog fabriqué par Bob ayant +été goûté et trouvé parfait, on mit des pommes et des oranges sur +la table et une grosse poignée de marrons sous les cendres. Alors +toute la famille se rangea autour du foyer en cercle, comme disait +Bob Cratchit, il voulait dire en demi-cercle: on mit près de Bob +tous les cristaux de la famille, savoir: deux verres à boire et un +petit verre à servir la crème dont l'anse était cassée. Qu'est-ce +que cela fait? Ils n'en contenaient pas moins la liqueur +bouillante puisée dans le bol tout aussi bien que des gobelets +d'or auraient pu le faire, et Bob la servit avec des yeux +rayonnants de joie, tandis que les marrons se fendaient avec +fracas et pétillaient sous la cendre. Alors Bob proposa ce toast: + +«Un joyeux Noël pour nous tous, mes amis! Que Dieu nous bénisse!» + +La famille entière fit écho. + +«Que Dieu bénisse chacun de nous!», dit Tiny Tim, le dernier de +tous. + +Il était assis très près de son père sur son tabouret. Bob tenait +sa petite main flétrie dans la sienne, comme s'il eût voulu lui +donner une marque plus particulière de sa tendresse et le garder à +ses côtés de peur qu'on ne vînt le lui enlever. + +«Esprit, dit Scrooge avec un intérêt qu'il n'avait jamais éprouvé +auparavant, dites-moi si Tiny Tim vivra. + +-- Je vois une place vacante au coin du pauvre foyer, répondit le +spectre, et une béquille sans propriétaire qu'on garde +soigneusement. Si mon successeur ne change rien à ces images, +l'enfant mourra. + +-- Non, non, dit Scrooge. Oh! non, bon esprit! dites qu'il sera +épargné. + +-- Si mon successeur ne change rien à ces images, qui sont +l'avenir, reprit le fantôme, aucun autre de ma race ne le trouvera +ici. Eh bien! après! s'il meurt, il diminuera le superflu de la +population.» + +Scrooge baissa la tête lorsqu'il entendit l'esprit répéter ses +propres paroles, et il se sentit pénétré de douleur et de +repentir. + +«Homme, dit le spectre, si vous avez un coeur d'homme et non de +pierre, cessez d'employer ce jargon odieux jusqu'à ce que vous +ayez appris ce que c'est que ce superflu et où il se trouve. +Voulez-vous donc décider quels hommes doivent vivre, quels hommes +doivent mourir? Il se peut qu'aux yeux de Dieu vous soyez moins +digne de vivre que des millions de créatures semblables à l'enfant +de ce pauvre homme. Grand Dieu! entendre l'insecte sur la feuille +déclarer qu'il y a trop d'insectes vivants parmi ses frères +affamés dans la poussière!» + +Scrooge s'humilia devant la réprimande de l'esprit, et, tout +tremblant, abaissa ses regards vers la terre. Mais il les releva +bientôt en entendant prononcer son nom. + +«À M. Scrooge! disait Bob; je veux vous proposer la santé de +M. Scrooge, le patron de notre petit gala. + +-- Un beau patron, ma foi! s'écria mistress Cratchit, rouge +d'émotion; je voudrais le tenir ici, je lui en servirais un gala +de ma façon, et il faudrait qu'il eût bon appétit pour s'en +régaler! + +-- Ma chère, reprit Bob...; les enfants!... le jour de Noël! + +-- Il faut, en effet, que ce soit le jour de Noël, continua-t- +elle, pour qu'on boive à la santé d'un homme aussi odieux, aussi +avare, aussi dur et aussi insensible que M. Scrooge. Vous savez +s'il est tout cela, Robert! Personne ne le sait mieux que vous, +pauvre ami! + +-- Ma chère, répondit Bob doucement... le jour de Noël. + +-- Je boirai à sa santé pour l'amour de vous et en l'honneur de ce +jour, dit mistress Cratchit, mais non pour lui. Je lui souhaite +donc une longue vie, joyeux Noël et heureuse année! Voilà-t-il pas +de quoi le rendre bien heureux et bien joyeux! J'en doute.» + +Les enfants burent à la santé de M. Scrooge après leur mère; +c'était la première chose qu'ils ne fissent pas ce jour-là de bon +coeur; Tiny Tim but le dernier, mais il aurait bien donné son +toast pour deux sous. Scrooge était l'ogre de la famille; la +mention de son nom jeta sur cette petite fête un sombre nuage qui +ne se dissipa complètement qu'après cinq grandes minutes. + +Ce temps écoulé, ils furent dix fois plus gais qu'avant, dès qu'on +en eut entièrement fini avec cet épouvantail de Scrooge. Bob +Cratchit leur apprit qu'il avait en vue pour Master Pierre une +place qui lui rapporterait, en cas de réussite, cinq schellings +six pence par semaine. Les deux petits Cratchit rirent comme des +fous en pensant que Pierre allait entrer dans les affaires, et +Pierre lui-même regarda le feu d'un air pensif entre les deux +pointes de son col, comme s'il se consultait déjà pour savoir +quelle sorte de placement il honorerait de son choix quand il +serait en possession de ce revenu embarrassant. + +Martha, pauvre apprentie chez une marchande de modes, raconta +alors quelle espèce d'ouvrage elle avait à faire, combien d'heures +elle travaillait sans s'arrêter, et se réjouit d'avance à la +pensée qu'elle pourrait demeurer fort tard au lit le lendemain +matin, jour de repos passé à la maison. Elle ajouta qu'elle avait +vu, peu de jours auparavant, une comtesse et un lord, et que le +lord était bien à peu près de la taille de Pierre; sur quoi Pierre +tira si haut son col de chemise, que vous n'auriez pu apercevoir +sa tête si vous aviez été là. Pendant tout ce temps, les marrons +et le pot au grog circulaient à la ronde, puis Tiny Tim se mit à +chanter une ballade sur un enfant égaré au milieu des neiges; Tiny +Tim avait une petite voix plaintive et chanta sa romance à +merveille, ma foi! + +Il n'y avait rien dans tout cela de bien aristocratique. Ce +n'était pas une belle famille; ils n'étaient bien vêtus ni les uns +ni les autres; leurs souliers étaient loin d'être imperméables; +leurs habits n'étaient pas cossus; Pierre pouvait bien même avoir +fait la connaissance, j'en mettrais ma main au feu, avec la +boutique de quelque fripier. Cependant ils étaient heureux, +reconnaissants, charmés les uns des autres et contents de leur +sort; et au moment où Scrooge les quitta, ils semblaient de plus +en plus heureux encore à la lueur des étincelles que la torche de +l'esprit répandait sur eux; aussi les suivit-il du regard, et en +particulier Tiny Tim, sur lequel il tint l'oeil fixé jusqu'au +bout. + +Cependant la nuit était venue, sombre et noire; la neige tombait à +gros flocons, et, tandis que Scrooge parcourait les rues avec +l'esprit, l'éclat des feux pétillait dans les cuisines, dans les +salons, partout, avec un effet merveilleux. Ici, la flamme +vacillante laissait voir les préparatifs d'un bon petit dîner de +famille, avec les assiettes qui chauffaient devant le feu, et des +rideaux épais d'un rouge foncé, qu'on allait tirer bientôt pour +empêcher le froid et l'obscurité de la rue. Là, tous les enfants +de la maison s'élançaient dehors dans la neige au-devant de leurs +soeurs mariées, de leurs frères, de leurs cousins, de leurs +oncles, de leurs tantes, pour être les premiers à leur dire +bonjour. Ailleurs, les silhouettes des convives se dessinaient sur +les stores. Un groupe de belles jeunes filles, encapuchonnées, +chaussées de souliers fourrés, et causant toutes à la fois, se +rendaient d'un pied léger chez quelque voisin; malheur alors au +célibataire (les rusées magiciennes, elles le savaient bien!) qui +les y verrait faire leur entrée avec leur teint vermeil, animé par +le froid! + +À en juger par le nombre de ceux qu'ils rencontraient sur leur +route se rendant à d'amicales réunions, vous auriez pu croire +qu'il ne restait plus personne dans les maisons pour leur donner +la bienvenue à leur arrivée, quoique ce fut tout le contraire; pas +une maison où l'on n'attendît compagnie, pas une cheminée où l'on +n'eût empilé le charbon jusqu'à la gorge. Aussi, Dieu du ciel! +comme l'esprit était ravi d'aise! comme il découvrait sa large +poitrine! comme il ouvrait sa vaste main! comme il planait au- +dessus de cette foule, déversant avec générosité sa joie vive et +innocente sur tout ce qui se trouvait à sa portée! Il n'y eut pas +jusqu'à l'allumeur de réverbères qui, dans sa course devant lui, +marquant de points lumineux les rues ténébreuses, tout habillé +déjà pour aller passer sa soirée quelque part, se mit à rire aux +éclats lorsque l'esprit passa près de lui, bien qu'il ne sût pas, +le brave homme, qu'il eût en ce moment pour compagnie Noël en +personne. + +Tout à coup, sans que le spectre eût dit un seul mot pour préparer +son compagnon à ce brusque changement, ils se trouvèrent au milieu +d'un marais triste, désert, parsemé de monstrueux tas de pierres +brutes, comme si c'eût été un cimetière de géants; l'eau s'y +répandait partout où elle voulait, elle n'avait pas d'autre +obstacle que la gelée qui la retenait prisonnière; il ne venait +rien en ce triste lieu, si ce n'est de la mousse, des genêts et +une herbe chétive et rude. À l'horizon, du côté de l'ouest, le +soleil couchant avait laissé une traînée de feu d'un rouge ardent +qui illumina un instant ce paysage désolé, comme le regard +étincelant d'un oeil sombre, dont les paupières s'abaissant peu à +peu, jusqu'à ce qu'elles se ferment tout à fait, finirent par se +perdre complètement dans l'obscurité d'une nuit épaisse. + +«Où sommes-nous? demanda Scrooge. + +-- Nous sommes où vivent les mineurs, ceux qui travaillent dans +les entrailles de la terre, répondit l'esprit; mais ils me +reconnaissent. Regardez!» + +Une lumière brilla à la fenêtre d'une pauvre hutte, et ils se +dirigèrent rapidement de ce côté. Passant à travers le mur de +pierres et de boue, ils trouvèrent une joyeuse compagnie assemblée +autour d'un feu splendide. Un vieux, vieux bonhomme et sa femme, +leurs enfants, leurs petits-enfants, et une autre génération +encore, étaient tous là réunis, vêtus de leurs habits de fête. Le +vieillard, d'une voix qui s'élevait rarement au-dessus des +sifflements aigus du vent sur la lande déserte, leur chantait un +Noël (déjà fort ancien lorsqu'il n'était lui-même qu'un tout petit +enfant); de temps en temps ils reprenaient tous ensemble le +refrain. Chaque fois qu'ils chantaient, le vieillard sentait +redoubler sa vigueur et sa verve; mais chaque fois, dès qu'ils se +taisaient, il retombait dans sa première faiblesse. + +L'esprit ne s'arrêta pas en cet endroit, mais ordonna à Scrooge de +saisir fortement sa robe et le transporta, en passant au-dessus du +marais, où? Pas à la mer, sans doute? Si, vraiment, à la mer. +Scrooge, tournant la tête, vit avec horreur, bien loin derrière +eux, la dernière langue de terre, une rangée de rochers affreux; +ses oreilles furent assourdies par le bruit des flots qui +tourbillonnaient, mugissaient avec le fracas du tonnerre et +venaient se briser au sein des épouvantables cavernes qu'ils +avaient creusées, comme si, dans les accès de sa rage, la mer eût +essayé de miner la terre. + +Bâti sur le triste récif d'un rocher à fleur d'eau, à quelques +lieues du rivage, et battu par les eaux tout le long de l'année +avec un acharnement furieux, se dressait un phare solitaire. +D'énormes tas de plantes marines s'accumulaient à sa base, et les +oiseaux des tempêtes, engendrés par les vents, peut-être comme les +algues par les eaux, voltigeaient alentour, s'élevant et +s'abaissant tour à tour, comme les vagues qu'ils effleuraient dans +leur vol. + +Mais, même en ce lieu, deux hommes chargés de la garde du phare +avaient allumé un feu qui jetait un rayon de clarté sur +l'épouvantable mer, à travers l'ouverture pratiquée dans l'épaisse +muraille. Joignant leurs mains calleuses par-dessus la table +grossière devant laquelle ils étaient assis, ils se souhaitaient +l'un à l'autre un joyeux Noël en buvant leur grog, et le plus âgé +des deux dont le visage était racorni et couturé par les +intempéries de l'air, comme une de ces figures sculptées à la +proue d'un vieux bâtiment, entonna de sa voix rauque un chant +sauvage qu'on aurait pu prendre lui-même pour un coup de vent +pendant l'orage. + +Le spectre allait toujours au-dessus de la mer sombre et houleuse, +toujours, toujours, jusqu'à ce que dans son vol rapide, bien loin +de la terre et de tout rivage, comme il l'apprit à Scrooge, ils +s'abattirent sur un vaisseau et se placèrent tantôt près du +timonier à la roue du gouvernail, tantôt à la vigie sur l'avant, +ou à côté des officiers de quart, visitant ces sombres et +fantastiques figures dans les différents postes où ils montaient +leur faction. Mais chacun de ces hommes fredonnait un chant de +Noël, ou pensait à Noël, ou rappelait à voix basse à son compagnon +quelque Noël passé, avec les espérances qui s'y rattachent d'un +retour heureux au sein de la famille. Tous, à bord, éveillés ou +endormis, bons ou méchants, avaient échangé les uns avec les +autres, ce matin-là, une parole plus bienveillante qu'en aucun +autre jour de l'année; tous avaient pris une part plus ou moins +grande à ses joies; ils s'étaient tous souvenus de leurs parents +ou de leurs amis absents, comme ils avaient espéré tous qu'à leur +tour ceux qui leur étaient chers éprouvaient dans le même moment +le même plaisir à penser à eux. + +Ce fut une grande surprise pour Scrooge, tandis qu'il prêtait +l'oreille aux gémissements plaintifs du vent, et qu'il songeait à +ce qu'avait de solennel un semblable voyage au milieu des +ténèbres, par-dessus des abîmes inconnus dont les profondeurs +étaient des secrets aussi impénétrables que la mort; ce fut une +grande surprise pour Scrooge, ainsi plongé dans ses réalisations, +d'entendre un rire joyeux. Mais sa surprise devint bien plus +grande encore quand il reconnut que cet éclat de rire avait été +poussé par son neveu, et se vit lui-même dans une chambre +parfaitement éclairée, chaude, brillante de propreté, avec +l'esprit à ses côtés, souriant et jetant sur ce même neveu des +regards pleins de douceur et de complaisance. + +«Ah! ah! ah! faisait le neveu de Scrooge. Ah! ah! ah!» + +S'il vous arrivait, par un hasard peu probable, de rencontrer un +homme qui sût rire de meilleur coeur que le neveu de Scrooge, tout +ce que je puis vous dire, c'est que j'aimerais à faire aussi sa +connaissance. Faites-moi le plaisir de me le présenter, et je +cultiverai sa société. + +Par une heureuse, juste et noble compensation des choses d'ici- +bas, si la maladie et le chagrin sont contagieux, il n'y a rien +qui le soit plus irrésistiblement aussi que le rire et la bonne +humeur. Pendant que le neveu de Scrooge riait de cette manière, se +tenant les côtes, et faisant faire à son visage les contorsions +les plus extravagantes, la nièce de Scrooge, sa nièce par +alliance, riait d'aussi bon coeur que lui; leurs amis réunis chez +eux n'étaient pas le moins du monde en arrière et riaient +également à gorge déployée. Ah! ah! ah! ah! ah! ah! + +«Oui, ma parole d'honneur, il m'a dit, s'écria le neveu de +Scrooge, que Noël était une sottise. Et il le pensait! + +-- Ce n'en est que plus honteux pour lui, Fred! dit la nièce de +Scrooge avec indignation. Car parlez-moi des femmes, elles ne font +jamais rien à demi; elles prennent tout au sérieux.» + +La nièce de Scrooge était jolie, excessivement jolie, avec un +charmant visage, un air naïf, candide: une ravissante petite +bouche qui semblait faite pour être baisée, et elle l'était, sans +aucun doute; sur le menton, quantité de petites fossettes qui se +fondaient l'une dans l'autre lorsqu'elle riait, et les deux yeux +les plus vifs, les plus pétillants que vous ayez jamais vus +illuminer la tête d'une jeune fille; en un mot, sa beauté avait +quelque chose de provoquant peut-être, mais on voyait bien aussi +qu'elle était prête à donner satisfaction. Oh! mais, satisfaction +complète. + +«C'est un drôle de corps, le vieux bonhomme! dit le neveu de +Scrooge; c'est vrai, et il pourrait être plus agréable, mais ses +défauts portent avec eux leur propre châtiment, et je n'ai rien à +dire contre lui. + +-- Je crois qu'il est très riche, Fred? poursuivit la nièce de +Scrooge; au moins, vous me l'avez toujours dit. + +-- Qu'importe sa richesse, ma chère amie, reprit son mari; elle ne +lui est d'aucune utilité; il ne s'en sert pour faire du bien à +personne, pas même à lui. Il n'a pas seulement la satisfaction de +penser... ah! ah! ah!... que c'est nous qu'il en fera profiter +bientôt. + +-- Tenez! je ne peux pas le souffrir,» continua la nièce. + +Les soeurs de la nièce de Scrooge et toutes les autres dames +présentes exprimèrent la même opinion. + +«Oh! bien, moi, dit le neveu, je suis plus tolérant que vous; j'en +suis seulement peiné pour lui, et jamais je ne pourrais lui en +vouloir quand même j'en aurais envie, car enfin, qui souffre de +ses boutades et de sa mauvaise humeur? Lui, lui seul. Ce que j'en +dis, ce n'est pas parce qu'il s'est mis en tête de ne pas nous +aimer assez pour venir dîner avec nous; car, après tout, il n'a +perdu qu'un méchant dîner... + +-- Vraiment! eh bien! je pense, moi, qu'il perd un fort bon +dîner», dit sa petite femme, l'interrompant. + +Tous les convives furent du même avis, et on doit reconnaître +qu'ils étaient juges compétents en cette matière, puisqu'ils +venaient justement de le manger; dans ce moment, le dessert était +encore sur la table, et ils se pressaient autour du feu à la lueur +de la lampe. + +«Ma foi! je suis enchanté de l'apprendre, reprit le neveu de +Scrooge, parce que je n'ai pas grande confiance dans le talent de +ces jeunes ménagères. Qu'en dites-vous, Topper?» + +Topper avait évidemment jeté les yeux sur une des soeurs de la +nièce de Scrooge, car il répondit qu'un célibataire était un +misérable paria qui n'avait pas le droit d'exprimer une opinion +sur ce sujet; et là-dessus, la soeur de la nièce de Scrooge, la +petite femme rondelette que vous voyez là-bas avec un fichu de +dentelles, pas celle qui porte à la main un bouquet de roses, se +mit à rougir. + +«Continuez donc ce que vous alliez nous dire, Fred, dit la petite +femme en frappant des mains. Il n'achève jamais ce qu'il a +commencé! Que c'est donc ridicule!» + +Le neveu de Scrooge s'abandonna bruyamment à un nouvel accès +d'hilarité, et, comme il était impossible de se préserver de la +contagion, quoique la petite soeur potelée essayât apparemment de +le faire en respirant force vinaigre aromatique, tout le monde +sans exception suivit son exemple. + +«J'allais ajouter seulement, dit le neveu de Scrooge, qu'en nous +faisant mauvais visage et en refusant de venir se réjouir avec +nous, il perd quelques moments de plaisir qui ne lui auraient pas +fait de mal. À coup sûr, il se prive d'une compagnie plus agréable +qu'il ne saurait en trouver dans ses propres pensées, dans son +vieux comptoir humide ou au milieu de ses chambres poudreuses. +Cela n'empêche pas que je compte bien lui offrir chaque année la +même chance, que cela lui plaise ou non, car j'ai pitié de lui. +Libre à lui de se moquer de Noël jusqu'à sa mort, mais il ne +pourra s'empêcher d'en avoir meilleure opinion, j'en suis sûr, +lorsqu'il me verra venir tous les ans, toujours de bonne humeur, +lui dire: «Oncle Scrooge, comment vous portez-vous?» Si cela +pouvait seulement lui donner l'idée de laisser douze cents francs +à son pauvre commis, ce serait déjà quelque chose. Je ne sais pas, +mais pourtant je crois bien l'avoir ébranlé hier.» + +Ce fut à leur tour de rire maintenant à l'idée présomptueuse qu'il +eût pu ébranler Scrooge. Mais comme il avait un excellent +caractère, et qu'il ne s'inquiétait guère de savoir pourquoi on +riait, pourvu que l'on rît, il les encouragea dans leur gaieté en +faisant circuler joyeusement la bouteille. + +Après le thé, on fit un peu de musique; car c'était une famille de +musiciens qui s'entendaient à merveille, je vous assure, à chanter +des ariettes et des ritournelles, surtout Topper, qui savait faire +gronder sa basse comme un artiste consommé, sans avoir besoin de +gonfler les larges veines de son front, ni de devenir rouge comme +une écrevisse. La nièce de Scrooge pinçait très bien de la harpe: +entre autres morceaux, elle joua un simple petit air (un rien que +vous auriez pu apprendre à siffler en deux minutes), justement +l'air favori de la jeune fille qui allait autrefois chercher +Scrooge à sa pension, comme le fantôme de Noël passé le lui avait +rappelé. À ces sons bien connus, tout ce que le spectre lui avait +montré alors se présenta de nouveau à son souvenir; de plus en +plus attendri, il songea que, s'il avait pu souvent entendre cet +air, depuis de longues années, il aurait sans doute cultivé de ses +propres mains, pour son bonheur, les douces affections de la vie, +ce qui valait mieux que d'aiguiser la bêche impatiente du +fossoyeur qui avait enseveli Jacob Marley. + +Mais la soirée ne fut pas consacrée tout entière à la musique. Au +bout de quelques instants, on joua aux gages touchés, car il faut +bien redevenir enfants quelquefois, surtout à Noël, un jour de +fête fondé par un Dieu enfant. Attention! voilà qu'on commence +d'abord par une partie de colin-maillard. Oh! le tricheur de +Topper! Il fait semblant de ne pas voir avec son bandeau, mais, +n'ayez pas peur, il n'a pas ses yeux dans sa poche. Je suis sûr +qu'il s'est entendu avec le neveu de Scrooge, et que l'esprit de +Noël présent ne s'y est pas laissé prendre. La manière dont le +soi-disant aveugle poursuit la petite soeur rondelette au fichu de +dentelle est une véritable insulte à la crédulité de la nature +humaine. Qu'elle renverse le garde-feu, qu'elle roule par-dessus +les chaises, qu'elle aille se cogner contre le piano, ou bien +qu'elle s'étouffe dans les rideaux, partout où elle va, il y va; +il sait toujours reconnaître où est la petite soeur rondelette; il +ne veut attraper personne autre; vous avez beau le heurter en +courant, comme tant d'autres l'ont fait exprès, il fera bien +semblant de chercher à vous saisir, avec une maladresse qui fait +injure à votre intelligence, mais à l'instant il ira se jeter de +côté dans la direction de la petite soeur rondelette. «Ce n'est +pas de franc jeu», dit-elle souvent en fuyant, et elle a raison; +mais lorsqu'il l'attrape à la fin, quand, en dépit de ses +mouvements rapides pour lui échapper, et de tous les frémissements +de sa robe de soie froissée à chaque meuble, il est parvenu à +l'acculer dans un coin, d'où elle ne peut plus sortir, sa conduite +alors devient vraiment abominable. Car, sous prétexte qu'il ne +sait pas qui c'est, il faut qu'il touche sa coiffure; sous +prétexte de s'assurer de son identité, il se permet de toucher +certaine bague qu'elle porte au doigt, de manier certaine chaîne +passée autour de son cou. Le vilain monstre! aussi nul doute +qu'elle ne lui en dise sa façon de penser, maintenant que le +mouchoir ayant passé sur les yeux d'une autre personne, ils ont +ensemble un entretien si confidentiel, derrière les rideaux, dans +l'embrasure de la fenêtre! + +La nièce de Scrooge n'était pas de la partie de colin-maillard; +elle était demeurée dans un bon petit coin de la salle, assise à +son aise sur un fauteuil avec un tabouret sous les pieds; le +fantôme et Scrooge se tenaient debout derrière elle; mais, par +exemple, elle prenait part aux gages touchés et fut +particulièrement admirable à _Comment l'aimez-vous_? avec toutes +les lettres de l'alphabet. De même au jeu de _Où, quand et +comment? _elle était fort habile, et, à la joie secrète du neveu +de Scrooge, elle battait à plates coutures toutes ses soeurs, +quoiqu'elles ne fussent pas sottes, non; demandez plutôt à Topper. +Il se trouvait bien là environ une vingtaine d'invités, tant +jeunes que vieux, mais tout le monde jouait, jusqu'à Scrooge lui- +même, qui, oubliant tout à fait, tant il s'intéressait à cette +scène, qu'on ne pouvait entendre sa voix, criait tout haut les +mots qu'on donnait à deviner; et il rencontrait juste fort souvent +je dois l'avouer, car l'aiguille la plus pointue, la meilleure +_Whitechapel_, garantie pour ne pas couper le fil, n'est pas plus +fine ni plus déliée que l'esprit de Scrooge, avec l'air benêt +qu'il se donnait exprès pour attraper le monde. + +Le spectre prenait plaisir à le voir dans ces dispositions et il +le regardait d'un air si rempli de bienveillance, que Scrooge lui +demanda en grâce, comme l'eût fait un enfant, de rester +jusqu'après le départ des conviés. Mais pour ce qui est de cela, +l'esprit lui dit que c'était une chose impossible. + +«Voici un nouveau jeu, dit Scrooge. Une demi-heure, esprit, +seulement une demi-heure!» + +C'était le jeu appelé _Oui et non;_ le neveu de Scrooge devait +penser à quelque chose et les autres chercher à deviner ce à quoi +il pensait; il ne répondait à toutes leurs questions que par _oui_ +et par _non_, suivant le cas. Le feu roulant d'interrogations +auxquelles il se vit exposé lui arracha successivement une foule +d'aveux: qu'il pensait à un animal, que c'était un animal vivant, +un animal désagréable, un animal sauvage, un animal qui grondait +et grognait quelquefois, qui d'autres fois parlait, qui habitait +Londres, qui se promenait dans les rues, qu'on ne montrait pas +pour de l'argent, qui n'était mené en laisse par personne, qui, ne +vivait pas dans une ménagerie, qu'on ne tuait jamais à l'abattoir, +et qui n'était ni un cheval, ni un âne, ni une vache, ni un +taureau, ni un tigre, ni un chien, ni un cochon, ni un chat, ni un +ours. À chaque nouvelle question qui lui était adressée, ce gueux +de neveu partait d'un nouvel éclat de rire, et il lui en prenait +de telles envies, qu'il était obligé de se lever du sofa pour +trépigner sur le parquet. À la fin, la soeur rondelette, prise à +son tour d'un fou rire, s'écria: + +«Je l'ai trouvé! Je le tiens, Fred! Je sais ce que c'est. + +-- Qu'est-ce donc? demanda Fred. + +-- C'est votre oncle Scro-o-o-o-oge!» + +C'était cela même. L'admiration fut le sentiment général, quoique +quelques personnes fissent remarquer que la réponse à cette +question «Est-ce un ours?» aurait dû être «Oui»; d'autant qu'il +avait suffi dans ce cas d'une réponse négative pour détourner +leurs pensées de M. Scrooge, en supposant qu'elles se fussent +portées sur lui d'abord. + +«Eh bien! il a singulièrement contribué à nous divertir, dit Fred, +et nous serions de véritables ingrats si nous ne buvions à sa +santé. Voici justement que nous tenons à la main chacun un verre +de punch au vin; ainsi donc: À l'oncle Scrooge! + +-- Soit! à l'oncle Scrooge! s'écrièrent-ils tous. + +-- Un joyeux Noël et une bonne année au vieillard, n'importe ce +qu'il est! dit le neveu de Scrooge. Il n'accepterait pas ce +souhait de ma bouche, mais il l'aura néanmoins. À l'oncle +Scrooge!» + +L'oncle Scrooge s'était laissé peu à peu si bien gagner par +l'hilarité générale, il se sentait le coeur si léger, qu'il aurait +fait raison à la compagnie, quoiqu'elle ne s'aperçût pas de sa +présence, et prononcé un discours de remerciement que personne +n'eût entendu, si le spectre lui en avait donné le temps. Mais la +scène entière disparut comme le neveu prononçait la dernière +parole de son toast; et déjà Scrooge et l'esprit avaient repris le +cours de leurs voyages. + +Ils virent beaucoup de pays, allèrent fort loin et visitèrent un +grand nombre de demeures, et toujours avec d'heureux résultats +pour ceux que Noël approchait. L'esprit se tenait auprès du lit +des malades, et ils oubliaient leurs maux sur la terre étrangère, +et l'exilé se croyait pour un moment transporté au sein de la +patrie. Il visitait une âme en lutte avec le sort et aussitôt elle +s'ouvrait à des sentiments de résignation et à l'espoir d'un +meilleur avenir. Il abordait les pauvres, et aussitôt ils se +croyaient riches. Dans les maisons de charité, les hôpitaux, les +prisons, dans tous ces refuges de la misère, où l'homme vain et +orgueilleux n'avait pu abuser de sa petite autorité si passagère +pour en interdire l'entrée et en barrer la porte à l'esprit, il +laissait sa bénédiction et enseignait à Scrooge ses préceptes +charitables. + +Ce fut là une longue nuit, si toutes ces choses s'accomplirent +seulement en une nuit; mais Scrooge en douta, parce qu'il lui +semblait que plusieurs fêtes de Noël avaient été condensées dans +l'espace de temps qu'ils passèrent ensemble. Une chose étrange +aussi, c'est que, tandis que Scrooge n'éprouvait aucune +modification dans sa forme extérieure, le fantôme devenait plus +vieux, visiblement plus vieux. Scrooge avait remarqué ce +changement, mais il n'en dit pas un mot, jusqu'à ce que, au sortir +d'un lieu où une réunion d'enfants célébrait les Rois, jetant les +yeux sur l'esprit quand ils furent seuls, il s'aperçut que ses +cheveux avaient blanchi. + +«La vie des esprits est-elle donc si courte? demanda-t-il. + +-- Ma vie sur ce globe est très courte, en effet, répondit le +spectre. Elle finit cette nuit. + +-- Cette nuit! s'écria Scrooge. + +-- Ce soir, à minuit. Écoutez! L'heure approche.» + +En ce moment, l'horloge sonnait les trois quarts de onze heures. + +«Pardonnez-moi l'indiscrétion de ma demande, dit Scrooge, qui +regardait attentivement la robe de l'esprit, mais je vois quelque +chose d'étrange et qui ne vous appartient pas, sortir de dessous +votre robe. Est-ce un pied ou une griffe? + +-- Ce pourrait être une griffe, à en juger par la chair qui est +au-dessus, répondit l'esprit avec tristesse. Regardez.» + +Des plis de sa robe, il dégagea deux enfants, deux créatures +misérables, abjectes, effrayantes, hideuses, repoussantes, qui +s'agenouillèrent à ses pieds et se cramponnèrent à son vêtement. + +«Oh! homme! regarde, regarde à tes pieds!» s'écria le fantôme. + +C'étaient un garçon et une fille, jaunes, maigres, couverts de +haillons, au visage renfrogné, féroces, quoique rampants dans leur +abjection. Une jeunesse gracieuse aurait dû remplir leurs joues et +répandre sur leur teint ses plus fraîches couleurs; au lieu de +cela, une main flétrie et desséchée, comme celle du temps, les +avait ridés, amaigris, décolorés; ces traits où les anges auraient +dû trôner, les démons s'y cachaient plutôt pour lancer de là des +regards menaçants. Nul changement, nulle dégradation, nulle +décomposition de l'espèce humaine, à aucun degré, dans tous les +mystères les plus merveilleux de la création, n'ont produit des +monstres à beaucoup près aussi horribles et aussi effrayants. + +Scrooge recula, pâle de terreur; ne voulant pas blesser l'esprit, +leur père peut-être, il essaya de dire que c'étaient de beaux +enfants, mais les mots s'arrêtèrent d'eux-mêmes dans sa gorge, +pour ne pas se rendre complices d'un mensonge si énorme. + +«Esprit! est-ce que ce sont vos enfants?» + +Scrooge n'en put dire davantage. + +«Ce sont les enfants des hommes, dit l'esprit, laissant tomber sur +eux un regard, et ils s'attachent à moi pour me porter plainte +contre leurs pères. Celui-là est l'ignorance; celle-ci la misère. +Gardez-vous de l'un et de l'autre et de toute leur descendance, +mais surtout du premier, car sur son front je vois écrit: +Condamnation. Hâte-toi, Babylone, dit-il en étendant sa main vers +la Cité; hâte-toi d'effacer ce mot, qui te condamne plus que lui; +toi à ta ruine, comme lui au malheur. Ose dire que tu n'en es pas +coupable; calomnie même ceux qui t'accusent: Cela peut servir au +succès de tes desseins abominables. Mais gare la fin! + +-- N'ont-ils donc aucun refuge, aucune ressource? s'écria Scrooge. + +-- N'y a-t-il pas des prisons? dit l'esprit, lui renvoyant avec +ironie pour la dernière fois ses propres paroles. N'y a-t-il pas +des maisons de force?» + +L'horloge sonnait minuit. Scrooge chercha du regard le spectre et +ne le vit plus. Quand le dernier son cessa de vibrer, il se +rappela la prédiction du vieux Jacob Marley, et, levant les yeux, +il aperçut un fantôme à l'aspect solennel, drapé dans une robe à +capuchon et qui venait à lui glissant sur la terre comme une +vapeur. + + + +Quatrième couplet + +Le dernier esprit + +Le fantôme approchait d'un pas lent, grave et silencieux. Quand il +fut arrivé près de Scrooge, celui-ci fléchit le genou, car cet +esprit semblait répandre autour de lui, dans l'air qu'il +traversait, une terreur sombre et mystérieuse. + +Une longue robe noire l'enveloppait tout entier et cachait sa +tête, son visage, sa forme, ne laissant rien voir qu'une de ses +mains étendues, sans quoi il eut été très difficile de détacher +cette figure des ombres de la nuit, et de la distinguer de +l'obscurité complète dont elle était environnée. + +Quand Scrooge vint se placer à ses cotés, il reconnut que le +spectre était d'une taille élevée et majestueuse, et que sa +mystérieuse présence le remplissait d'une crainte solennelle. Mais +il n'en sut pas davantage, car l'esprit ne prononçait pas une +parole et ne faisait aucun mouvement. + +«Suis-je en la présence du spectre de Noël à venir?», dit Scrooge. + +L'esprit ne répondit rien, mais continua de tenir la main tendue +en avant. + +«Vous allez me montrer les ombres des choses qui ne sont pas +arrivées encore et qui arriveront dans la suite des temps, +poursuivit Scrooge. N'est-ce pas, esprit?» + +La partie supérieure de la robe du fantôme se contracta un instant +par le rapprochement de ses plis, comme si le spectre avait +incliné la tête. Ce fut la seule réponse qu'il en obtint. + +Quoique habitué déjà au commerce des esprits, Scrooge éprouvait +une telle frayeur en présence de ce spectre silencieux, que ses +jambes tremblaient sous lui et qu'il se sentit à peine la force de +se tenir debout, quand il se prépara à le suivre. L'esprit +s'arrêta un moment, comme s'il eût remarqué son trouble et qu'il +eût voulu lui donner le temps de se remettre. + +Mais Scrooge n'en fut que plus agité; un frisson de terreur vague +parcourait tous ses membres, quand il venait à songer que derrière +ce sombre linceul, des yeux de fantôme étaient attentivement fixés +sur lui, et que, malgré tous ses efforts, il ne pouvait voir +qu'une main de spectre et une grande masse noirâtre. + +«Esprit de l'avenir! s'écria-t-il; je vous redoute plus qu'aucun +des spectres que j'aie encore vus! Mais, parce que je sais que +vous vous proposez mon bien, et parce que j'espère vivre de +manière à être un tout autre homme que je n'étais, je suis prêt à +vous accompagner avec un coeur reconnaissant. Ne me parlerez-vous +pas?» + +Point de réponse. La main seule était toujours tendue droit devant +eux. + +«Guidez-moi! dit Scrooge, guidez-moi! La nuit avance rapidement; +c'est un temps précieux pour moi, je le sais. Esprit, guidez-moi.» + +Le fantôme s'éloigna de la même manière qu'il était venu. Scrooge +le suivit dans l'ombre de sa robe, et il lui sembla que cette +ombre la soulevait et l'emportait avec elle. + +On ne pourrait pas dire précisément qu'ils entrèrent dans la +ville, ce fut plutôt la ville qui sembla surgir autour d'eux et +les entourer de son propre mouvement. Toutefois ils étaient au +coeur même de la Cité, à la Bourse, parmi les négociants qui +allaient de çà et de là en toute hâte, faisant sonner l'argent +dans leurs poches, se groupant pour causer affaires, regardant à +leurs montres et jouant d'un air pensif avec leurs grandes +breloques, etc., etc., comme Scrooge les avait vus si souvent. + +L'esprit s'arrêta près d'un petit groupe de ces capitalistes. +Scrooge, remarquant la direction de sa main tendue de leur côté, +s'approcha pour entendre la conversation. + +«Non..., disait un grand et gros homme avec un menton monstrueux, +je n'en sais pas davantage; je sais seulement qu'il est mort. + +-- Quand est-il mort? demanda un autre. + +-- La nuit dernière, je crois. + +-- Comment, et de quoi est-il mort? dit un troisième personnage en +prenant une énorme prise de tabac dans une vaste tabatière. Je +croyais qu'il ne mourrait jamais... + +-- Il n'y a que Dieu qui le sache, reprit le premier avec un +bâillement. + +-- Qu'a-t-il fait de son argent? demanda un monsieur à la face +rubiconde dont le bout du nez était orné d'une excroissance de +chair qui pendillait sans cesse comme les caroncules d'un dindon. + +-- Je n'en sais trop rien, fit l'homme au double menton en +bâillant de nouveau. Peut-être l'a-t-il laissé à sa société; en +tout cas, ce n'est pas à moi qu'il l'a laissé: voilà tout ce que +je sais.» + +Cette plaisanterie fut accueillie par un rire général. + +«Il est probable, dit le même interlocuteur, que les chaises ne +lui coûteront pas cher à l'église, non plus que les voitures; car, +sur mon âme, je ne connais personne qui soit disposé à aller à son +enterrement. Si nous faisions la partie d'y aller sans invitation! + +-- Cela m'est égal, s'il y a une collation, observa le monsieur à +la loupe; mais je veux être nourri pour la peine. + +-- Eh bien! après tout, dit celui qui avait parlé le premier, je +vois que je suis encore le plus désintéressé de vous tous, car je +n'y allais pas pour qu'on me donnât des gants noirs, je n'en porte +pas; ni pour sa collation, je ne goûte jamais; et pourtant je +m'offre à y aller, si quelqu'un veut venir avec moi. C'est que, +voyez-vous, en y réfléchissant je ne suis pas sûr le moins du +monde de n'avoir pas été son plus intime ami, car nous avions +l'habitude de nous arrêter pour échanger quelques mots toutes les +fois que nous nous rencontrions. Adieu, messieurs; au revoir!» + +Le groupe se dispersa et alla se mêler à d'autres. Scrooge +reconnaissait tous ces personnages: il regarda l'esprit comme pour +lui demander l'explication de ce qu'il venait d'entendre. + +Le fantôme se glissa dans une rue et montra du doigt deux +individus qui s'abordaient. Scrooge écouta encore, croyant trouver +là le mot de l'énigme. + +Il les reconnaissait également très bien; c'étaient deux +négociants, riches et considérés. Il s'était toujours piqué d'être +bien placé dans leur estime, au point de vue des affaires, +s'entend, purement et simplement au point de vue des affaires. + +«Comment vous portez-vous? dit l'un. + +-- Et vous? répondit l'autre. + +-- Bien! fit le premier. Le vieux _Gobseck_ a donc enfin son +compte, hein? + +-- On me l'a dit...; il fait froid, n'est-ce pas? + +-- Peuh! Un temps de la saison! temps de Noël. Vous ne patinez +pas, je suppose? + +-- Non, non; j'ai bien autre chose à faire. Bonjour.» + +Pas un mot de plus. Telles furent leur rencontre, leur +conversation et leur séparation. Scrooge eut d'abord la pensée de +s'étonner que l'esprit attachât une telle importance à des +conversations en apparence si triviales; mais intimement convaincu +qu'elles devaient avoir un sens caché, il se mit à considérer, à +part lui, quel il pouvait être selon toutes les probabilités. Il +était difficile qu'elles se rapportassent à la mort de Jacob, son +vieil associé; du moins, la chose ne paraissait pas vraisemblable, +car cette mort appartenait au passé, et le spectre avait pour +département l'avenir: il ne voyait non plus personne de ses +connaissances à qui il put les appliquer. Toutefois, ne doutant +pas que, quelle que fût celle à qui il convenait d'en faire +l'application, elles ne renfermassent une leçon secrète à son +adresse, et pour son bien, il résolut de recueillir avec soin +chacune des paroles qu'il entendrait et chacune des choses qu'il +verrait, mais surtout d'observer attentivement sa propre image +lorsqu'elle lui apparaîtrait, persuadé que la conduite de son +futur lui-même lui donnerait la clef de cette énigme et en +rendrait la solution facile. Il se chercha donc en ce lieu; mais +un autre occupait sa place accoutumée, dans le coin qu'il +affectionnait particulièrement, et, quoique l'horloge indiquât +l'heure où il venait d'ordinaire à la Bourse, il ne vit personne +qui lui ressemblât, parmi cette multitude qui se pressait sous le +porche pour y entrer. Cela le surprit peu, néanmoins, car depuis +ses premières visions il avait médité dans son esprit un +changement de vie; il pensait, il espérait que son absence était +une preuve qu'il avait mis ses nouvelles résolutions en pratique. + +Le fantôme se tenait à ses côtés, immobile, sombre, toujours le +bras tendu. Quand Scrooge sortit de sa rêverie, il s'imagina, au +mouvement de la main et d'après la position du spectre vis-à-vis +de lui, que ses yeux invisibles le regardaient fixement. Cette +pensée le fit frissonner de la tête aux pieds. + +Quittant le théâtre bruyant des affaires, ils allèrent dans un +quartier obscur de la ville, où Scrooge n'avait pas encore +pénétré, quoiqu'il en connût parfaitement les êtres et la mauvaise +renommée. Les rues étaient sales et étroites, les boutiques et les +maisons misérables, les habitants à demi nus, ivres, mal chaussés, +hideux. Des allées et des passages sombres, comme autant d'égouts, +vomissaient leurs odeurs repoussantes, leurs immondices et leurs +ignobles habitants dans ce labyrinthe de rues; tout le quartier +respirait le crime, l'ordure, la misère. + +Au fond de ce repaire infâme on voyait une boutique basse, +s'avançant en saillie sous le toit d'un auvent, dans laquelle on +achetait le fer, les vieux chiffons, les vieilles bouteilles, les +os, les restes des assiettes du dîner d'hier au soir. Sur le +plancher, à l'intérieur, étaient entassés des clefs rouillées, des +clous, des chaînes, des gonds, des limes, des plateaux de +balances, des poids et toute espèce de ferraille. Des mystères que +peu de personnes eussent été curieuses d'approfondir s'agitaient +peut-être sous ces monceaux de guenilles repoussantes, sous ces +masses de graisse corrompue et ces sépulcres d'ossements. Assis au +milieu des marchandises dont il trafiquait, près d'un réchaud de +vieilles briques, un sale coquin, aux cheveux blanchis par l'âge +(il avait près de soixante-dix ans), s'abritait contre l'air froid +du dehors, au moyen d'un rideau crasseux, composé de lambeaux +dépareillés suspendus à une ficelle, et fumait sa pipe en +savourant avec délices la volupté de sa paisible solitude. + +Scrooge et le fantôme se trouvèrent en présence de cet homme, au +moment précis où une femme, chargée d'un lourd paquet, se glissa +dans la boutique. À peine y eut-elle mis les pieds, qu'une autre +femme, chargée de la même manière, entra pareillement; cette +dernière fut suivie de près par un homme vêtu d'un habit noir +râpé, qui ne parut pas moins surpris de la vue des deux femmes +qu'elles ne l'avaient été elles-mêmes en se reconnaissant l'une +l'autre. Après quelques instants de stupéfaction muette partagée +par l'homme à la pipe, ils se mirent à éclater de rire tous les +trois. + +«Que la femme de journée passe la première, s'écria celle qui +était entrée d'abord. La blanchisseuse viendra après elle, puis, +en troisième lieu, l'homme des pompes funèbres. Eh bien! vieux +Joe, dites donc, en voilà un hasard! Ne dirait-on pas que nous +nous sommes donné ici rendez-vous tous les trois? + +-- Vous ne pouviez toujours pas mieux choisir la place, dit le +vieux Joe ôtant sa pipe de sa bouche. Entrez au salon. Depuis +longtemps vous y avez vos libres entrées, et les deux autres ne +sont pas non plus des étrangers. Attendez que j'aie fermé la porte +de la boutique. Ah! comme elle crie! je ne crois pas qu'il y ait +ici de ferraille plus rouillée que ses gonds, comme il n'y a pas +non plus, j'en suis bien sûr, d'os aussi vieux que les miens dans +tout mon magasin. Ah! ah! nous sommes tous en harmonie avec notre +condition, nous sommes bien assortis. Entrez au salon. Entrez.» + +Le salon était l'espace séparé de la boutique par le rideau de +loques. Le vieux marchand remua le feu avec un barreau brisé +provenant d'une rampe d'escalier, et, après avoir ravivé sa lampe +fumeuse (car il faisait nuit) avec le tuyau de sa pipe, il le +retint dans sa bouche. + +Pendant qu'il faisait ainsi les honneurs de son hospitalité, la +femme qui avait déjà parlé jeta son paquet à terre, et s'assit, +dans une pose nonchalante, sur un tabouret, croisant ses coudes +sur ses genoux, et lançant aux deux autres comme un défi hardi. + +«Eh bien! quoi? Qu'y a-t-il donc? Qu'est-ce qu'il y a, mistress +Dilber? dit-elle. Chacun a bien le droit de songer à soi, je +pense. Est-ce qu'il a fait autre chose toute sa vie, _lui?_ + +-- C'est vrai, par ma foi! fit la blanchisseuse. Personne plus que +lui. + +-- Eh bien! alors, vous n'avez pas besoin de rester là à vous +écarquiller les yeux comme si vous aviez peur, bonne femme: les +loups ne se mangent pas, je suppose. + +-- Bien sûr! dirent en même temps mistress Dilber et le croque- +mort. Nous l'espérons bien. + +-- En ce cas, s'écria la femme, tout est pour le mieux. Il n'y a +pas besoin de chercher midi à quatorze heures. Et d'ailleurs, +voyez le grand mal. À qui est-ce qu'on fait tort avec ces +bagatelles? Ce n'est pas au mort, je suppose? + +-- Ma foi, non, dit mistress Dilber en riant. + +-- S'il voulait les conserver après sa mort, le vieux grigou, +poursuivit la femme, pourquoi n'a-t-il pas fait comme tout le +monde? Il n'avait qu'à prendre une garde pour le veiller quand la +mort est venue le frapper, au lieu de rester là à rendre le +dernier soupir dans son coin, tout seul comme un chien. + +-- C'est bien la pure vérité, dit Mme Dilber. Il n'a que ce qu'il +mérite. + +-- Je voudrais bien qu'il n'en fût pas quitte à si bon marché, +reprit la femme; et il en serait autrement, vous pouvez vous en +rapporter à moi, si j'avais pu mettre les mains sur quelque autre +chose. Ouvrez ce paquet, vieux Joe, et voyons ce que cela vaut. +Parlez franchement. Je n'ai pas peur de passer la première; je ne +crains pas qu'ils le voient. Nous savions très bien, je crois, +avant de nous rencontrer ici, que nous faisions nos petites +affaires. Il n'y a pas de mal à cela. Ouvrez le paquet, Joe.» + +Mais il y eut assaut de politesse. Ses amis, par délicatesse, ne +voulurent pas le permettre, et l'homme à l'habit noir râpé, +montant le premier sur la brèche, produisit son butin. Il n'était +pas considérable: un cachet ou deux, un porte-crayon, deux boutons +de manche et une épingle de peu de valeur, voilà tout. Chacun de +ces objets fut examiné en particulier et prisé par le vieux Joe, +qui marqua sur le mur avec de la craie les sommes qu'il était +disposé à en donner, et additionna le total quand il vit qu'il n'y +avait plus d'autre article. + +«Voilà votre compte, dit-il, et je ne donnerais pas six pence de +plus quand on devrait me faire rôtir à petit feu. Qui vient +après?» + +C'était le tour de mistress Dilber. Elle déploya des draps, des +serviettes, un habit, deux cuillers à thé en argent, forme +antique, une pince à sucre et quelques bottes. Son compte lui fut +fait sur le mur de la même manière. + +«Je donne toujours trop aux dames. C'est une de mes faiblesses, et +c'est ainsi que je me ruine, dit le vieux Joe. Voilà votre compte. +Si vous me demandez un penny de plus et que vous marchandiez là- +dessus, je pourrai bien me raviser et rabattre un écu sur la +générosité de mon premier instinct. + +-- Et maintenant, Joe, défaites mon paquet», dit la première +femme. + +Joe se mit à genoux pour plus de facilité, et, après avoir défait +une grande quantité de noeuds, il tira du paquet une grosse et +lourde pièce d'étoffe sombre. + +«Quel nom donnez-vous à cela? dit-il. Des rideaux de lit? + +-- Oui! répondit la femme en riant et en se penchant sur ses bras +croisés. Des rideaux de lit! + +-- Il n'est pas Dieu possible que vous les ayez enlevés, anneaux +et tout, pendant qu'il était encore là sur son lit? demanda Joe. + +-- Que si, reprit la femme, et pourquoi pas? + +-- Allons, vous étiez née pour faire fortune, dit Joe, et fortune +vous ferez. + +-- Certainement je ne retirerai pas la main quand je pourrai la +mettre sur quelque chose, par égard pour un homme pareil, je vous +en réponds, Joe, dit la femme avec le plus grand sang-froid. Ne +laissez pas tomber de l'huile sur les couvertures, maintenant. + +-- Ses couvertures, à lui? demanda Joe. + +-- Et à qui donc? répondit la femme. N'avez-vous pas peur qu'il +s'enrhume pour n'en pas avoir? + +-- Ah çà! j'espère toujours qu'il n'est pas mort de quelque +maladie contagieuse, hein? dit le vieux Joe, s'arrêtant dans son +examen et levant la tête. + +-- N'ayez pas peur, Joe, je n'étais pas tellement folle de sa +société, que je fusse restée auprès de lui pour de semblables +misères, s'il y avait eu le moindre danger... Oh! vous pouvez +examiner cette chemise jusqu'à ce que les yeux vous en crèvent, +vous n'y trouverez pas le plus petit trou; elle n'est pas même +élimée: c'était bien sa meilleure, et de fait elle n'est pas +mauvaise. C'est bien heureux que je me sois trouvée là; sans moi, +on l'aurait perdue. + +-- Qu'appelez-vous perdue? demanda le vieux Joe. + +-- On l'aurait enseveli avec, pour sûr, reprit-elle en riant. +Croiriez-vous qu'il y avait déjà eu quelqu'un d'assez sot pour le +faire; mais je la lui ai ôtée bien vite. Si le calicot n'est pas +assez bon pour cette besogne, je ne vois guère à quoi il peut +servir. C'est très bon pour couvrir un corps; et, quant à +l'élégance, le bonhomme ne sera pas plus laid dans une chemise de +calicot qu'il ne l'était avec sa chemise de toile, c'est +impossible.» + +Scrooge écoutait ce dialogue avec horreur. Tous ces gens-là, assis +ou plutôt accroupis autour de leur proie, serrés les uns contre +les autres, à la faible lueur de la lampe du vieillard, lui +causaient un sentiment de haine et de dégoût aussi prononcé que +s'il eût vu d'obscènes démons occupés à marchander le cadavre lui- +même. + +«Ah! ah! continua en riant la même femme lorsque le vieux Joe, +tirant un sac de flanelle rempli d'argent, compta à chacun, sur le +plancher, la somme qui lui revenait pour sa part. Voilà bien le +meilleur, voyez-vous! Il n'a, de son vivant, effrayé tout le +monde, et tenu chacun loin de lui que pour nous assurer des +profits après sa mort. Ah! ah! ah! + +-- Esprit! dit Scrooge frissonnant de la tête aux pieds. Je +comprends, je comprends. Le sort de cet infortuné pourrait être le +mien. C'est là que mène une vie comme la mienne... Seigneur +miséricordieux, qu'est-ce que je vois?» + +Il recula de terreur, car la scène avait changé, et il touchait +presque un lit, un lit nu, sans rideaux, sur lequel, recouvert +d'un drap déchiré, reposait quelque chose dont le silence même +révélait la nature en un terrible langage. + +La chambre était très sombre, trop sombre pour qu'on pût remarquer +avec exactitude ce qui s'y trouvait, bien que Scrooge, obéissant à +une impulsion secrète, promenât ses regards curieux, inquiet de +savoir ce que c'était que cette chambre. Une pâle lumière, venant +du dehors, tombait directement sur le lit où gisait le cadavre de +cet homme dépouillé, volé, abandonné de tout le monde, auprès +duquel personne ne pleurait, personne ne veillait. + +Scrooge jeta les yeux sur le fantôme, dont la main fatale lui +montrait la tête du mort. Le linceul avait été jeté avec tant de +négligence, qu'il aurait suffi du plus léger mouvement de son +doigt pour mettre à nu ce visage. Scrooge y songea; il voyait +combien c'était facile, il éprouvait le désir de le faire, mais il +n'avait pas plus la force d'écarter ce voile que de renvoyer le +spectre, qui se tenait debout à ses côtés. + +«Oh! froide, froide, affreuse, épouvantable mort! Tu peux dresser +ici ton autel et l'entourer de toutes les terreurs dont tu +disposes; car tu es bien là dans ton domaine! Mais, quand c'est +une tête aimée, respectée et honorée, tu ne peux faire servir un +seul de ses cheveux à tes terribles desseins, ni rendre odieux un +de ses traits. Ce n'est pas qu'alors la main ne devienne pesante +aussi, et ne retombe si je l'abandonne; ce n'est pas que le coeur +et le pouls ne soient silencieux; mais cette main, elle fut +autrefois ouverte, généreuse, loyale; ce coeur fut brave, chaud, +honnête et tendre: c'était un vrai coeur d'homme qui battait là +dans sa poitrine. Frappe, frappe, mort impitoyable! tes coups sont +vains. Tu vas voir jaillir de sa blessure ses bonnes actions, +l'honneur de sa vie éphémère, la semence de sa vie immortelle!» + +Aucune voix ne prononça ces paroles aux oreilles de Scrooge, il +les entendit cependant lorsqu'il regarda le lit. «Si cet homme +pouvait revivre, pensait-il, que dirait-il à présent de ses +pensées d'autrefois? L'avarice, la dureté de coeur, l'âpreté au +gain, ces pensées-là, vraiment, l'ont conduit à une belle fin! Il +est là, gisant dans cette maison déserte et sombre, où il n'y a ni +homme, ni femme, ni enfant, qui puisse dire: Il fut bon pour moi +dans telle ou telle circonstance, et je serai bon pour lui, à mon +tour, en souvenir d'une parole bienveillante.» Seulement un chat +grattait à la porte, et, sous la pierre du foyer, on entendait un +bruit de rats qui rongeaient quelque chose. Que venaient-ils +chercher dans cette chambre mortuaire? Pourquoi étaient-ils si +avides, si turbulents? Scrooge n'osa y penser. + +«Esprit, dit-il, ce lieu est affreux. En le quittant, je +n'oublierai pas la leçon qu'il me donne, croyez-moi. Partons!» + +Le spectre, de son doigt immobile, lui montrait toujours la tête +du cadavre. + +«Je vous comprends, répondit Scrooge, et je le ferais si je +pouvais. Mais je n'en ai pas la force; esprit, je n'en ai pas la +force.» + +Le fantôme parut encore le regarder avec une attention plus +marquée. + +«S'il y a quelqu'un dans la ville qui ressente une émotion pénible +par suite de la mort de cet homme, dit Scrooge en proie aux +angoisses de l'agonie, montrez-moi cette personne, esprit, je vous +en conjure.» + +Le fantôme étendit un moment sa sombre robe devant lui comme une +aile, puis, la repliant, lui fit voir une chambre éclairée par la +lumière du jour, où se trouvaient une mère et ses enfants. + +Elle attendait quelqu'un avec une impatience inquiète; car elle +allait et venait dans sa chambre, tressaillait au moindre bruit, +regardait par la fenêtre, jetait les yeux sur la pendule, +essayait, mais en vain, de recourir à son aiguille, et pouvait à +peine supporter les voix des enfants dans leurs jeux. + +Enfin retentit à la porte le coup de marteau si longtemps attendu. +Elle courut ouvrir: c'était son mari, homme jeune encore, au +visage abattu, flétri par le chagrin; on y voyait pourtant en ce +moment une expression remarquable, une sorte de plaisir triste +dont il avait honte et qu'il s'efforçait de réprimer. + +Il s'assit pour manger le dîner que sa femme avait tenu chaud près +du feu, et quand elle lui demanda d'une voix faible: «Quelles +nouvelles?» (ce qu'elle ne fit qu'après un long silence), il parut +embarrassé de répondre. + +«Sont-elles bonnes ou mauvaises? dit-elle pour l'aider. + +-- Mauvaises, répondit-il. + +-- Sommes-nous tout à fait ruinés? + +-- Non, Caroline. Il y a encore de l'espoir. + +-- S'_il_ se laisse toucher, dit-elle toute surprise; après un tel +miracle, on pourrait tout espérer, sans doute. + +-- Il ne peut plus se laisser toucher, dit le mari; il est mort.» + +C'était une créature douce et patiente que cette femme. On le +voyait rien qu'à sa figure, et cependant elle ne put s'empêcher de +bénir Dieu au fond de son âme à cette annonce imprévue, ni de le +dire en joignant les mains. L'instant d'après, elle demanda pardon +au ciel, car elle en avait regret; mais le premier mouvement +partait du coeur. + +«Ce que cette femme à moitié ivre, dont je vous ai parlé hier +soir, m'a dit, quand j'ai essayé de le voir pour obtenir de lui +une semaine de délai, et ce que je regardais comme une défaite +pour m'éviter est la vérité pure; non seulement il était déjà fort +malade, mais il était mourant. + +-- À qui sera transférée notre dette? + +-- Je l'ignore. Mais, avant ce temps, nous aurons la somme, et, +lors même que nous ne serions pas prêts, ce serait jouer de +malheur si nous trouvions dans son successeur un créancier aussi +impitoyable. Nous pouvons dormir cette nuit plus tranquilles, +Caroline!» + +Oui, malgré eux, leurs coeurs étaient débarrassés d'un poids bien +lourd. Les visages des enfants groupés autour d'eux, afin +d'écouter une conversation qu'ils comprenaient si peu, étaient +plus ouverts et animés d'une joie plus vive; la mort de cet homme +rendait un peu de bonheur à une famille! La seule émotion causée +par cet événement, dont le spectre venait de rendre Scrooge +témoin, était une émotion de plaisir. + +«Esprit, dit Scrooge, faites-moi voir quelque scène de tendresse +étroitement liée avec l'idée de la mort; sinon cette chambre +sombre, que nous avons quittée tout à l'heure, sera toujours +présente à mon souvenir.» + +Le fantôme le conduisit au travers de plusieurs rues qui lui +étaient familières; à mesure qu'ils marchaient, Scrooge regardait +de côté et d'autre dans l'espoir de retrouver son image, mais +nulle part il ne pouvait la voir. Ils entrèrent dans la maison du +pauvre Bob Cratchit, cette même maison que Scrooge avait visitée +précédemment, et trouvèrent la mère et les enfants assis autour du +feu. + +Ils étaient calmes, très calmes. Les bruyants petits Cratchit se +tenaient dans un coin aussi tranquilles que des statues, et +demeuraient assis, les yeux fixés sur Pierre, qui avait un livre +ouvert devant lui. La mère et ses filles s'occupaient à coudre. +Toute la famille était bien tranquille assurément! + +_«Et il prit un enfant, et il le mit au milieu d'eux.»_ + +Où Scrooge avait-il entendu ces paroles? Il ne les avait pas +rêvées. Il fallait bien que ce fut l'enfant qui les avait lues à +haute voix, quand Scrooge et l'esprit franchissaient le seuil de +la porte. Pourquoi interrompait-il sa lecture? + +La mère posa son ouvrage sur la table et se couvrit le visage de +ses mains. + +«La couleur de cette étoffe me fait mal aux yeux, dit-elle. + +-- La couleur? Ah! pauvre Tiny Tim! + +-- Ils sont mieux maintenant, dit la femme de Cratchit. C'est sans +doute de travailler à la lumière qui les fatigue, mais je ne +voudrais pour rien au monde laisser voir à votre père, quand il +rentrera, que mes yeux sont fatigués. Il ne doit pas tarder, c'est +bientôt l'heure. + +-- L'heure est passée, répondit Pierre en fermant le livre. Mais +je trouve qu'il va un peu moins vite depuis quelques soirs, ma +mère.» + +La famille retomba dans son silence et son immobilité. Enfin, la +mère reprit d'une voix ferme, dont le ton de gaieté ne faiblit +qu'une fois: + +«J'ai vu un temps où il allait vite, très vite même, avec... avec +Tiny Tim sur son épaule. + +-- Et moi aussi, s'écria Pierre; souvent. + +-- Et moi aussi,» s'écria un autre. + +Tous répétèrent: + +«Et moi aussi. + +-- Mais Tiny Tim était très léger à porter, reprit la mère en +retournant à son ouvrage; et puis son père l'aimait tant que ce +n'était pas pour lui une peine... oh! non. Mais j'entends votre +père à la porte!» + +Elle courut au-devant de lui. Le petit Bob entra avec son cache- +nez; il en avait bien besoin, le pauvre père. Son thé était tout +prêt contre le feu, c'était à qui s'empresserait pour le servir. +Alors les deux petits Cratchit grimpèrent sur ses genoux, et +chacun d'eux posa sa petite joue contre les siennes, comme pour +lui dire: «N'y pensez plus, mon père; ne vous chagrinez pas!» + +Bob fut très gai avec eux, il eut pour tout le monde une bonne +parole: il regarda l'ouvrage étalé sur la table et donna des +éloges à l'adresse et à l'habileté de mistress Cratchit et de ses +filles. «Ce sera fini longtemps avant dimanche, dit-il. + +-- Dimanche! Vous y êtes donc allé aujourd'hui, Robert? demanda sa +femme. + +-- Oui, ma chère, répondit Bob. J'aurais voulu que vous eussiez pu +y venir: cela vous aurait fait du bien de voir comme l'emplacement +est vert. Mais vous irez le voir souvent. Je lui avais promis que +j'irais m'y promener un dimanche... Mon petit, mon petit enfant! +s'écria Bob! Mon cher petit enfant!» + +Il éclata tout à coup, sans pouvoir s'en empêcher. Pour qu'il pût +s'en empêcher, il n'aurait pas fallu qu'il se sentit encore si +près de son enfant. + +Il quitta la chambre et monta dans celle de l'étage supérieur, +joyeusement éclairée et parée de guirlandes comme à Noël. Il y +avait une chaise placée tout contre le lit de l'enfant, et l'on +voyait à des signes certains que quelqu'un était venu récemment +l'occuper. Le pauvre Bob s'y assit à son tour; et, quand il se fut +un peu recueilli, un peu calmé, il déposa un baiser sur ce cher +petit visage. Alors il se montra plus résigné à ce cruel +événement, et redescendit presque heureux... en apparence. + +La famille se rapprocha du feu en causant; les jeunes filles et +leur mère travaillaient toujours. Bob leur parla de la +bienveillance extraordinaire que lui avait témoignée le neveu de +M. Scrooge, qu'il avait vu une fois à peine, et qui, le +rencontrant ce jour-là dans la rue et le voyant un peu... un peu +abattu, vous savez, dit Bob, s'était informé avec intérêt de ce +qui lui arrivait de fâcheux. Sur quoi, poursuivit Bob, car c'est +bien le monsieur le plus affable qu'il soit possible de voir, je +lui ai tout raconté. -- Je suis sincèrement affligé de ce que vous +m'apprenez, monsieur Cratchit, dit-il, pour vous et pour votre +excellente femme. À propos, comment a-t-il pu savoir cela, je +l'ignore absolument. + +-- Savoir quoi, mon ami? + +-- Que vous étiez une excellente femme. + +-- Mais tout le monde ne le sait-il pas? dit Pierre. + +-- Très bien répliqué, mon garçon! s'écria Bob. J'espère que tout +le monde le sait. «Sincèrement affligé, disait-il, pour votre +excellente femme; si je puis vous être utile en quelque chose, +ajouta-t-il en me remettant sa carte, voici mon adresse. Je vous +en prie, venez me voir.» Eh bien! j'en ai été charmé, non pas tant +pour ce qu'il serait en état de faire en notre faveur, que pour +ses manières pleines de bienveillance. On aurait dit qu'il avait +réellement connu notre Tiny Tim, et qu'il le regrettait comme +nous. + +-- Je suis sûre qu'il a un bon coeur, dit mistress Cratchit. + +-- Vous en seriez bien plus sûre, ma chère amie, reprit Bob, si +vous l'aviez vu et que vous lui eussiez parlé. Je ne serais pas du +tout surpris, remarquez ceci, qu'il trouvât une meilleure place à +Pierre. + +-- Entendez-vous, Pierre? dit mistress Cratchit. + +-- Et alors, s'écria une des jeunes filles, Pierre se mariera et +s'établira pour son compte. + +-- Allez vous promener, repartit Pierre en faisant une grimace. + +-- Dame! cela peut être ou ne pas être, l'un n'est pas plus sûr +que l'autre, dit Bob. La chose peut arriver un de ces jours, +quoique nous ayons, mon enfant, tout le temps d'y penser. Mais, de +quelque manière et dans quelque temps que nous nous séparions les +uns des autres, je suis sûr que pas un de nous n'oubliera le +pauvre Tiny Tim; n'est-ce pas, nous n'oublierons jamais cette +première séparation? + +-- Jamais, mon père, s'écrièrent-ils tous ensemble. + +-- Et je sais, dit Bob, je sais, mes amis, que, quand nous nous +rappellerons combien il fut doux et patient, quoique ce ne fût +qu'un tout petit, tout petit enfant, nous n'aurons pas de +querelles les uns avec les autres, car ce serait oublier le pauvre +Tiny Tim. + +-- Non, jamais, mon père! répétèrent-ils tous. + +-- Vous me rendez bien heureux, dit le petit Bob, oui, bien +heureux!» + +Mistress Cratchit l'embrassa, ses filles l'embrassèrent, les deux +petits Cratchit l'embrassèrent, Pierre et lui se serrèrent +tendrement la main. Âme de Tiny Tim, dans ton essence enfantine tu +étais une émanation de la divinité! + +«Spectre, dit Scrooge, quelque chose me dit que l'heure de notre +séparation approche. Je le sais, sans savoir comment elle aura +lieu. Dites-moi quel était donc cet homme que nous avons vu gisant +sur son lit de mort?» + +Le fantôme de Noël futur le transporta, comme auparavant (quoique +à une époque différente, pensait-il, car ces dernières visions se +brouillaient un peu dans son esprit; ce qu'il y voyait de plus +clair, c'est qu'elles se rapportaient à l'avenir), dans les lieux +où se réunissent les gens d'affaires et les négociants, mais sans +lui montrer son autre lui-même. À la vérité, l'esprit ne s'arrêta +nulle part, mais continua sa course directement, comme pour +atteindre plus vite au but, jusqu'à ce que Scrooge le supplia de +s'arrêter un instant. + +«Cette cour, dit-il, que nous traversons si vite, est depuis +longtemps le lieu où j'ai établi le centre de mes occupations. + +Je reconnais la maison; laissez-moi voir ce que je serai un jour.» + +L'esprit s'arrêta; sa main désignait un autre point. + +«Voici la maison là-bas, s'écria Scrooge. Pourquoi me faites-vous +signe d'aller plus loin?» + +L'inexorable doigt ne changeait pas de direction. Scrooge courut à +la hâte vers la fenêtre de son comptoir et regarda dans +l'intérieur. C'était encore un comptoir, mais non plus le sien. +L'ameublement n'était pas le même, la personne assise dans le +fauteuil n'était pas lui. Le fantôme faisait toujours le geste +indicateur. + +Scrooge le rejoignit, et, tout en se demandant pourquoi il ne se +voyait pas là et ce qu'il pouvait être devenu, il suivit son guide +jusqu'à une grille de fer. Avant d'entrer, il s'arrêta pour +regarder autour de lui. + +Un cimetière. Ici, sans doute, gît sous quelques pieds de terre le +malheureux dont il allait apprendre le nom. C'était un bien bel +endroit, ma foi! environné de longues murailles, de maisons +voisines, envahi par le gazon et les herbes sauvages, plutôt la +mort de la végétation que la vie, encombré du trop-plein des +sépultures, engraissé jusqu'au dégoût. Oh! le bel endroit! + +L'esprit, debout au milieu des tombeaux, en désigna un. Scrooge +s'en approcha en tremblant. Le fantôme était toujours exactement +le même, mais Scrooge crut reconnaître dans sa forme solennelle +quelque augure nouveau dont il eut peur. + +«Avant que je fasse un pas de plus vers cette pierre que vous me +montrez, lui dit-il, répondez à cette seule question: + +Tout ceci, est-ce l'image de ce qui doit être, ou seulement de ce +qui peut être?» + +L'esprit, pour toute réponse, abaissa sa main du côté de la tombe +près de laquelle il se tenait. + +«Quand les hommes s'engagent dans quelques résolutions, elles leur +annoncent certain but qui peut être inévitable, s'ils persévèrent +dans leur voie. Mais, s'ils la quittent, le but change; en est-il +de même des tableaux que vous faites passer sous mes yeux?» + +Et l'esprit demeura immobile comme toujours. Scrooge se traîna +vers le tombeau, tremblant de frayeur, et, suivant la direction du +doigt, lut sur la pierre d'une sépulture abandonnée son propre +nom: + +EBENEZER SCROOGE + +«C'est donc moi qui suis l'homme que j'ai vu gisant sur son lit de +mort?» s'écria-t-il, tombant à genoux. + +Le doigt du fantôme se dirigea alternativement de la tombe à lui +et de lui à la tombe. + +«Non, esprit! oh! non, non!» + +Le doigt était toujours là. + +«Esprit, s'écria-t-il en se cramponnant à sa robe, écoutez-moi! je +ne suis plus l'homme que j'étais; je ne serai plus l'homme que +j'aurais été si je n'avais pas eu le bonheur de vous connaître. +Pourquoi me montrer toutes ces choses, s'il n'y a plus aucun +espoir pour moi?» + +Pour la première fois, la main parut faire un mouvement. + +«Bon esprit, poursuivit Scrooge toujours prosterné à ses pieds, la +face contre terre, vous intercéderez pour moi, vous aurez pitié de +moi. Assurez-moi que je puis encore changer ces images que vous +m'avez montrées, en changeant de vie!» + +La main s'agita avec un geste bienveillant. + +«J'honorerai Noël au fond de mon coeur, et je m'efforcerai d'en +conserver le culte toute l'année. Je vivrai dans le passé, le +présent et l'avenir; les trois esprits ne me quitteront plus, car +je ne veux pas oublier leurs leçons. Oh! dites-moi que je puis +faire disparaître l'inscription de cette pierre!» + +Dans son angoisse, il saisit la main du spectre. Elle voulut se +dégager, mais il la retint par une puissante étreinte. Toutefois +l'esprit, plus fort, encore cette fois, le repoussa. + +Levant les mains dans une dernière prière, afin d'obtenir du +spectre qu'il changeât sa destinée, Scrooge aperçut une altération +dans la robe à capuchon de l'esprit qui diminua de taille, +s'affaissa sur lui-même et se transforma en colonne de lit. + + + + +Cinquième couplet + +La conclusion + +C'était une colonne de lit. + +Oui; et de son lit encore et dans sa chambre, bien mieux. Le +lendemain lui appartenait pour s'amender et réformer sa vie! + +«Je veux vivre dans le passé, le présent et l'avenir! répéta +Scrooge en sautant à bas du lit. Les leçons des trois esprits +demeureront gravées dans ma mémoire. Ô Jacob Marley! que le ciel +et la fête de Noël soient bénis de leurs bienfaits! Je le dis à +genoux, vieux Jacob, oui, à genoux.» + +Il était si animé, si échauffé par de bonnes résolutions, que sa +voix brisée répondait à peine au sentiment qui l'inspirait. Il +avait sangloté violemment dans sa lutte avec l'esprit, et son +visage était inondé de larmes. + +«Ils ne sont pas arrachés, s'écria Scrooge embrassant un des +rideaux de son lit, ils ne sont pas arrachés, ni les anneaux non +plus. Ils sont ici, je suis ici; les images des choses qui +auraient pu se réaliser peuvent s'évanouir; elles s'évanouiront, +je le sais!» + +Cependant ses mains étaient occupées à brouiller ses vêtements; il +les mettait à l'envers, les retournait sens dessus dessous, le bas +en haut et le haut en bas; dans son trouble, il les déchirait, les +laissait tomber à terre, les rendait enfin complices de toutes +sortes d'extravagances. + +«Je ne sais pas ce que fais! s'écria-t-il riant et pleurant à la +fois, et se posant avec ses bas en copie parfaite du Laocoon +antique et de ses serpents. Je suis léger comme une plume; je suis +heureux comme un ange, gai comme un écolier, étourdi comme un +homme ivre. Un joyeux Noël à tout le monde! une bonne, une +heureuse année à tous! Holà! hé! ho! holà!» + +Il avait passé en gambadant de sa chambre dans le salon, et se +trouvait là maintenant, tout hors d'haleine. + +«Voilà bien la casserole où était l'eau de gruau! s'écria-t-il en +s'élançant de nouveau et recommençant ses cabrioles devant la +cheminée. Voilà la porte par laquelle est entré le spectre de +Marley! voilà le coin où était assis l'esprit de Noël présent! +voilà la fenêtre où j'ai vu les âmes en peine: tout est à sa +place, tout est vrai, tout est arrivé... Ah! ah! ah!» + +Réellement, pour un homme qui n'avait pas pratiqué depuis tant +d'années, c'était un rire splendide, un des rires les plus +magnifiques, le père d'une longue, longue lignée de rires +éclatants! + +«Je ne sais quel jour du mois nous sommes aujourd'hui! continua +Scrooge. Je ne sais combien de temps je suis demeuré parmi les +esprits. Je ne sais rien: je suis comme un petit enfant. Cela +m'est bien égal. Je voudrais bien l'être, un petit enfant. Hé! +holà! houp! holà! hé!» + +Il fut interrompu dans ses transports par les cloches des églises +qui sonnaient le carillon le plus folichon qu'il eût jamais +entendu. + +Ding, din, dong, boum! boum, ding, din, dong! Boum! boum! boum! +dong! ding, din, dong! boum! + +«Oh! superbe, superbe!» + +Courant à la fenêtre, il l'ouvrit et regarda dehors. Pas de brume, +pas de brouillard; un froid clair, éclatant, un de ces froids qui +vous égayent et vous ravigotent, un de ces froids qui sifflent à +faire danser le sang dans vos veines; un soleil d'or; un ciel +divin; un air frais et agréable; des cloches en gaieté. Oh! +superbe, superbe! + +«Quel jour sommes-nous aujourd'hui? cria Scrooge de sa fenêtre à +un petit garçon endimanché, qui s'était arrêté peut-être pour le +regarder. + +-- Hein? répondit l'enfant ébahi. + +-- Quel jour sommes-nous aujourd'hui, mon beau garçon? dit +Scrooge. + +-- Aujourd'hui! repartit l'enfant; mais c'est le jour de Noël. + +-- Le jour de Noël! se dit Scrooge. Je ne l'ai donc pas manqué! +Les esprits ont tout fait en une nuit. Ils peuvent faire tout ce +qu'ils veulent; qui en doute? certainement qu'ils le peuvent. +Holà! hé! mon beau petit garçon! + +-- Holà! répondit l'enfant. + +-- Connais-tu la boutique du marchand de volailles, au coin de la +seconde rue? + +-- Je crois bien! + +-- Un enfant plein d'intelligence! dit Scrooge. Un enfant +remarquable! Sais-tu si l'on a vendu la belle dinde qui était hier +en montre? pas la petite; la grosse? + +-- Ah! celle qui est aussi grosse que moi? + +-- Quel enfant délicieux! dit Scrooge. Il y a plaisir à causer +avec lui. Oui, mon chat! + +-- Elle y est encore, dit l'enfant. + +-- Vraiment! continua Scrooge. Eh bien, va l'acheter! + +-- Farceur! s'écria l'enfant. + +-- Non, dit Scrooge, je parle sérieusement. Va acheter et dis +qu'on me l'apporte; je leur donnerai ici l'adresse où il faut la +porter. Reviens avec le garçon et je te donnerai un schelling. +Tiens! si tu reviens avec lui en moins de cinq minutes, je te +donnerai un écu.» + +L'enfant partit comme un trait. Il aurait fallu que l'archer eût +une main bien ferme sur la détente pour lancer sa flèche moitié +seulement aussi vite. + +«Je l'enverrai chez Bob Cratchit, murmura Scrooge se frottant les +mains et éclatant de rire. Il ne saura pas d'où cela lui vient. +Elle est deux fois grosse comme Tiny Tim. Je suis sûr que Bob +goûtera la plaisanterie; jamais Joe Miller n'en a fait une +pareille.» + +Il écrivit l'adresse d'une main qui n'était pas très ferme, mais +il l'écrivit pourtant, tant bien que mal, et descendit ouvrir la +porte de la rue pour recevoir le commis du marchand de volailles. +Comme il restait là debout à l'attendre, le marteau frappa ses +regards. + +«Je l'aimerai toute ma vie! s'écria-t-il en le caressant de la +main. Et moi qui, jusqu'à présent, ne le regardais jamais, je +crois. Quelle honnête expression dans sa figure! Ah! le bon, +l'excellent marteau! Mais voici la dinde! Holà! hé! Houp, houp! +comment vous va? Un joyeux Noël!» + +C'était une dinde, celle-là! Non, il n'est pas possible qu'il se +soit jamais tenu sur ses jambes, ce volatile; il les aurait +brisées en moins d'une minute, comme des bâtons de cire à +cacheter. «Mais j'y pense, vous ne pourrez pas porter cela jusqu'à +Camden-Town, mon ami, dit Scrooge; il faut prendre un cab.» + +Le rire avec lequel il dit cela, le rire avec lequel il paya la +dinde, le rire avec lequel il paya le cab, et le rire avec lequel +il récompensa le petit garçon ne fut surpassé que par le fou rire +avec lequel il se rassit dans son fauteuil, essoufflé, hors +d'haleine, et il continua de rire jusqu'aux larmes. + +Ce ne lui fut pas chose facile que de se raser, car sa main +continuait à trembler beaucoup; et cette opération exige une +grande attention, même quand vous ne dansez pas en vous faisant la +barbe. Mais il se serait coupé le bout du nez, qu'il aurait mis +tout tranquillement sur l'entaille un morceau de taffetas +d'Angleterre sans rien perdre de sa bonne humeur. + +Il s'habilla, mit tout ce qu'il avait de mieux, et, sa toilette +faite, sortit pour se promener dans les rues. La foule s'y +précipitait en ce moment, telle qu'il l'avait vue en compagnie du +spectre de Noël présent. Marchant les mains croisées derrière le +dos, Scrooge regardait tout le monde avec un sourire de +satisfaction. Il avait l'air si parfaitement gracieux, en un mot, +que trois ou quatre joyeux gaillards ne purent s'empêcher de +l'interpeller. «Bonjour, monsieur! Un joyeux Noël, monsieur!» Et +Scrooge affirma souvent plus tard que, de tous les sons agréables +qu'il avait jamais entendus, ceux-là avaient été, sans contredit, +les plus doux à son oreille. + +Il n'avait pas fait beaucoup de chemin, lorsqu'il reconnut, se +dirigeant de son côté, le monsieur à la tournure distinguée qui +était venu le trouver la veille dans son comptoir, et lui disant: +«Scrooge et Marley, je crois?» Il sentit une douleur poignante lui +traverser le coeur à la pensée du regard qu'allait jeter sur lui +le vieux monsieur au moment où ils se rencontreraient; mais il +comprit aussitôt ce qu'il avait à faire, et prit bien vite son +parti. + +«Mon cher monsieur, dit-il en pressant le pas pour lui prendre les +deux mains, comment vous portez-vous? J'espère que votre journée +d'hier a été bonne. C'est une démarche qui vous fait honneur! Un +joyeux Noël, monsieur! + +-- Monsieur Scrooge? + +-- Oui, c'est mon nom; je crains qu'il ne vous soit pas des plus +agréables. Permettez que je vous fasse mes excuses. Voudriez-vous +avoir la bonté... (Ici Scrooge lui murmura quelques mots à +l'oreille.) + +-- Est-il Dieu possible! s'écria ce dernier, comme suffoqué. Mon +cher monsieur Scrooge, parlez-vous sérieusement? + +-- S'il vous plaît, dit Scrooge; pas un liard de moins. Je ne fais +que solder l'arriéré, je vous assure. Me ferez-vous cette grâce? + +-- Mon cher monsieur, reprit l'autre en lui secouant la main +cordialement, je ne sais comment louer tant de munifi... + +-- Pas un mot, je vous prie, interrompit Scrooge. Venez me voir; +voulez-vous venir me voir? + +-- Oui! sans doute», s'écria le vieux monsieur. Évidemment, +c'était son intention; on ne pouvait s'y méprendre, à son air. + +«Merci dit Scrooge. Je vous suis infiniment reconnaissant, je vous +remercie mille fois. Adieu!» + +Il entra à l'église; il parcourut les rues, il examina les gens +qui allaient et venaient en grande hâte, donna aux enfants de +petites tapes caressantes sur la tête, interrogea les mendiants +sur leurs besoins, laissa tomber des regards curieux dans les +cuisines des maisons, les reporta ensuite aux fenêtres; tout ce +qu'il voyait lui faisait plaisir. Il ne s'était jamais imaginé +qu'une promenade, que rien au monde pût lui donner tant de +bonheur. L'après-midi, il dirigea ses pas du côté de la maison de +son neveu. + +Il passa et repassa une douzaine de fois devant la porte, avant +d'avoir le courage de monter le perron et de frapper. Mais enfin +il s'enhardit et laissa retomber le marteau. + +«Votre maître est-il chez lui, ma chère enfant? dit Scrooge à la +servante... Beau brin de fille, ma foi! + +-- Oui, monsieur. + +-- Où est-il, mignonne? + +-- Dans la salle à manger, monsieur, avec madame. Je vais vous +conduire au salon, s'il vous plaît. + +-- Merci; il me connaît, reprit Scrooge, la main déjà posée sur le +bouton de la porte de la salle à manger; je vais entrer ici, mon +enfant.» + +Il tourna le bouton tout doucement, et passa la tête de côté par +la porte entrebâillée. Le jeune couple examinait alors la table +(dressée comme pour un gala), car ces nouveaux mariés sont +toujours excessivement pointilleux sur l'élégance du service: ils +aiment à s'assurer que tout est comme il faut. + +«Fred!» dit Scrooge. + +Dieu du ciel! comme sa nièce par alliance tressaillit! Scrooge +avait oublié, pour le moment, comment il l'avait vue assise dans +son coin avec un tabouret sous les pieds, sans quoi il ne serait +point entré de la sorte; il n'aurait pas osé. + +«Dieu me pardonne! s'écria Fred, qui est donc là? + +-- C'est moi, votre oncle Scrooge; je viens dîner. Voulez-vous que +j'entre, Fred?» + +S'il voulait qu'il entrât! Peu s'en fallut qu'il ne lui disloquât +le bras pour le faire entrer. Au bout de cinq minutes, Scrooge fut +à son aise comme dans sa propre maison. Rien ne pouvait être plus +cordial que la réception du neveu; la nièce imita son mari; Topper +en fit autant, lorsqu'il arriva, et aussi la petite soeur +rondelette, quand elle vint, et tous les autres convives, à mesure +qu'ils entrèrent. Quelle admirable partie, quels admirables petits +jeux, quelle admirable unanimité, quel ad-mi-ra-ble bonheur! + +Mais le lendemain, Scrooge se rendit de bonne heure au comptoir, +oh! de très bonne heure. S'il pouvait seulement y arriver le +premier et surprendre Bob Cratchit en flagrant délit de retard! +C'était en ce moment sa préoccupation la plus chère. + +Il y réussit; oui, il eut ce plaisir! L'horloge sonna neuf heures, +point de Bob; neuf heures un quart, point de Bob. Bob se trouva en +retard de dix-huit minutes et demie. Scrooge était assis, la porte +toute grande ouverte, afin qu'il le pût voir se glisser dans sa +citerne. + +Avant d'ouvrir la porte, Bob avait ôté son chapeau, puis son +cache-nez: en un clin d'oeil, il fut installé sur son tabouret et +se mit à faire courir sa plume, comme pour essayer de rattraper +neuf heures. + +«Holà! grommela Scrooge, imitant le mieux qu'il pouvait son ton +d'autrefois; qu'est-ce que cela veut dire de venir si tard? + +-- Je suis bien fâché, monsieur, dit Bob. Je suis en retard. + +-- En retard! reprit Scrooge. En effet, il me semble que vous êtes +en retard. Venez un peu par ici, s'il vous plaît. + +-- Ce n'est qu'une fois tous les ans, monsieur, fit Bob timidement +en sortant de sa citerne; cela ne m'arrivera plus. Je me suis un +peu amusé hier, monsieur. + +-- Fort bien; mais je vous dirai, mon ami, ajouta Scrooge, que je +ne puis laisser plus longtemps aller les choses comme cela. Par +conséquent, poursuivit-il, en sautant à bas de son tabouret et en +portant à Bob une telle botte dans le flanc qu'il le fit trébucher +jusque dans sa citerne; par conséquent, je vais augmenter vos +appointements!» + +Bob trembla et se rapprocha de la règle de son bureau. Il eut un +moment la pensée d'en assener un coup à Scrooge, de le saisir au +collet et d'appeler à l'aide les gens qui passaient dans la ruelle +pour lui faire mettre la camisole de force. + +«Un joyeux Noël, Bob! dit Scrooge avec un air trop sérieux pour +qu'on pût s'y méprendre et en lui frappant amicalement sur +l'épaule. Un plus joyeux Noël, Bob, mon brave garçon, que je ne +vous l'ai souhaité depuis longues années! Je vais augmenter vos +appointements et je m'efforcerai de venir en aide à votre +laborieuse famille; ensuite cette après-midi nous discuterons nos +affaires sur un bol de Noël rempli d'un bischoff fumant, Bob! +Allumez les deux feux; mais avant de mettre un point sur un _i_, +Bob Cratchit, allez vite acheter un seau neuf pour le charbon.» + +Scrooge fit encore plus qu'il n'avait promis; non seulement il +tint sa parole, mais il fit mieux, beaucoup mieux. Quant à Tiny +Tim, qui ne mourut pas, Scrooge fut pour lui un second père. + +Il devint un aussi bon ami, un aussi bon maître, un aussi bon +homme que le bourgeois de la bonne vieille Cité, ou de toute autre +bonne vieille cité, ville ou bourg, dans le bon vieux monde. +Quelques personnes rirent de son changement; mais il les laissa +rire et ne s'en soucia guère; car il en savait assez pour ne pas +ignorer que, sur notre globe, il n'est jamais rien arrivé de bon +qui n'ait eu la chance de commencer par faire rire certaines gens. +Puisqu'il faut que ces gens-là soient aveugles, il pensait +qu'après tout il vaut tout autant que leur maladie se manifeste +par les grimaces, qui leur rident les yeux à force de rire, au +lieu de se produire sous une forme moins attrayante. Il riait lui- +même au fond du coeur; c'était toute sa vengeance. + +Il n'eut plus de commerce avec les esprits; mais il en eut +beaucoup plus avec les hommes, cultivant ses amis et sa famille +tout le long de l'année pour bien se préparer à fêter Noël, et +personne ne s'y entendait mieux que lui: tout le monde lui rendait +cette justice. + +Puisse-t-on en dire autant de vous, de moi, de nous tous, et alors +comme disait Tiny Tim: + +«Que Dieu nous bénisse, tous tant que nous sommes!» + + + + [1] Locution proverbiale en Angleterre. + [2] Bob, nom populaire pour exprimer un schelling. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cantique de Noël, by Charles Dickens + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANTIQUE DE NOËL *** + +***** This file should be named 16021-8.txt or 16021-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/0/2/16021/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/16021-8.zip b/16021-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4eb5521 --- /dev/null +++ b/16021-8.zip diff --git a/16021-r.zip b/16021-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..dd7b790 --- /dev/null +++ b/16021-r.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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